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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Au cœur du Harem - -Author: Jehan d'Ivray - -Release Date: January 23, 2022 [eBook #67233] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AU CŒUR DU HAREM *** - - - - - - JEHAN D’IVRAY - - AU CŒUR - DU HAREM - - - PARIS - Société d’Édition et de Publications - Librairie Félix JUVEN - 13, Rue de l’Odéon, 13 - - - - -DU MÊME AUTEUR - - - Le prince Mourad. - Janua Cœli. - Les Porteuses de torches. - -Pour paraître prochainement: - - Daoulatte. - Le Moulin des Djinns. - -En préparation: - - La cité de joie. - Catherine Raimbaud. - Nos frères de Lettres (critiques). - - -Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays. - -Copyright by Société d’Édition et de Publications, Paris, 1911. - - - - -A Monsieur G. Maspéro - - - A l’évocateur magnifique - de l’Égypte ancienne - je dédie cette étude - de l’Égypte moderne - en témoignage de haute estime - et de grande admiration - -JEHAN D’IVRAY - - - - -Au Cœur du Harem - - - - -I - - -J’ai ressenti ma première impression d’exil dans le port de Naples. J’ai -souvent revu cette rade merveilleuse. Sous de brûlants midi de juillet, -par de paisibles soirs de mai, en octobre alors que sous le vélum d’un -ciel azuré, d’un ciel sans nuages, les arbres secouaient au vent du -large leurs branches légères, alors que le parfum troublant des fleurs -innombrables et l’odeur forte des algues marines passaient en effluves -violents et délicieux... Ces jours-là, j’ai connu, sous ce ciel et dans -ce port, la douceur de vivre. - -Mais à mon premier passage, après l’émouvante anxiété du péril à peine -évité, dans la surprise de mon ignorance, mes dix-sept ans -s’épouvantèrent devant l’inconnu de cette ville, où nous abordions à la -nuit noire et par une mer démontée. - -Grandie à Cette, je ne craignais guère les ennuis physiques de la -traversée; tangage et roulis n’étaient point pour surprendre celle dont -les premiers plaisirs avaient été les dangereuses promenades en -_youyou_, qu’elle ne dédaignait point de conduire. - -Mais je n’avais jamais été plus loin que Marseille et je n’avais non -plus jamais essuyé de véritable tempête, sur un grand vaisseau, et par -un gros temps. - -Déjà, un accident de machine nous avait immobilisés quinze heures à La -Ciotat. L’_Ebre_ qui nous emportait était trop endommagé pour continuer -sa route; il fallut transborder sur le _Peluse_. - -Ici se place le premier événement curieux parmi le chapelet de mes -souvenirs. Durant le temps qu’on déchargeait les marchandises, nous -avions pris la route des champs, en ce pays que nous ignorions. Nous -suivîmes un petit sentier fleuri d’aubépines et tout à coup, nous nous -trouvâmes dans le cimetière de La Ciotat. - -Le soir tombait. Une brise légère passait sur nos têtes, charriant le -parfum des premières fleurs du printemps. Cher printemps de mon doux -pays de France, que je n’ai plus revu, jamais... - -Nous nous assîmes sur une pierre tombale, l’âme noyée d’une tristesse -infinie. Sur un mûrier, tout près de nous, le rossignol égrenait ses -trilles, l’heure était à la fois si profondément douce et si -voluptueusement mélancolique, que je ne savais plus si j’étais heureuse, -ou si je détestais la vie, dans ce champ de mort qui semblait un jardin -de rêve. - -Et voici qu’une chose extraordinaire se produisit. Autour de nous, des -oiseaux bizarres passèrent. Toutes les couleurs du soleil couchant -brillaient sur leurs plumes; et de chaque arbre et sur chaque tombe, un -perroquet s’envolait en poussant des cris aigus. Je me crus le jouet -d’une subite hallucination. La vérité était bien plus simple. Un navire -marchand, chargé de ces bêtes qu’il emportait d’Anvers, avait fait -naufrage, la veille, sur nos côtes et les perroquets peuplaient la -contrée... Avec eux, la Magie de l’heure s’était évanouie... - -Le lendemain, le _Peluse_ nous recevait; il devait nous conduire à -Alexandrie... - -A peine étions-nous en route, le vent nous prenait de côté, et jusqu’à -Naples les violons ne quittèrent plus les tables. - -Deux heures du matin sonnaient à bord, quand, à la lueur fulgurante des -éclairs, j’entrevis la vieille Parthénope. Le Vésuve lançait dans le -ciel obscur, de minces fusées lumineuses et de hautes colonnes de fumée -que l’opacité des ténèbres ne permettait pas d’apercevoir. Tous les -passagers raisonnables demeuraient sagement dans leurs couchettes; mais -mon mari pas plus que moi, n’étions de ceux-là... - -Notre jeunesse étouffait sur ce navire, et nous voulions en sortir coûte -que coûte: aussi acceptâmes-nous avec enthousiasme la proposition du -docteur, qui, en bon confrère, s’était offert à guider mon mari et -moi-même, dans la ville inconnue. - -J’ai souvent pensé depuis à cette promenade originale sur les quais de -Naples, et dans la rue de Tolède en pleine nuit, sous une pluie -diluvienne... - -Nous avions d’abord voulu marcher pour nous dégourdir les jambes, mais -le roulis nous avait trop éprouvés, nous ne savions plus... La pluie qui -nous fouettait, et le vent qui faisait rage, rendaient notre équipée si -désagréable, qu’il nous fallut accepter les bons offices d’un cocher -noctambule: il dut nous trouver grotesques, mais l’appât d’un gros -pourboire le rendait obséquieux. - -Le jour nous surprit sous les colonnades de l’église _San Ferdinando_ -qui fait face au théâtre San Carlo. - -Ah! le triste matin!... - -Malgré que l’on fût dans la semaine pascale, on eût dit la brume -grisâtre d’une aube hivernale. Le soleil ne se décidait pas à se -montrer... Et de cette aurore sur la terre italienne, à mon premier -réveil hors du joyeux pays natal, une mélancolie profonde -m’enveloppait... Je m’étais fait une Italie de rêve dans mon cerveau de -petite fille, et voici que je retrouvais les brouillards glacés des -cités du Nord, avec la note si vulgaire du peuple de Naples, note -originale et amusante, sous un clair soleil, mais triste à mourir par ce -temps des contrées boréales. Aux fenêtres, des loques sordides pendaient -lamentables... dans les rues encore salies par la boue de plusieurs -jours, des immondices traînaient, écorce d’orange, pelure de pommes et -de courges, résidu de tomates écrasées; un relent pestilentiel se -dégageait de ces détritus et, dans le jour naissant, sous le ciel -livide, les voix nasillardes des premiers marchands ambulants montaient -étrangement monotones et grossières à la fois. - -Nous errâmes jusqu’à midi. Le soleil décidément ne voulait pas se -montrer; et ce fut sous la pluie encore qu’il nous fallut regagner le -bord, où nous fûmes accueillis par les railleries de nos compagnons de -route. - -Ceux-ci bien reposés par la première nuit tranquille depuis Marseille, -lestés d’un lunch copieux, et chaudement couverts, nous regardaient d’un -œil ironique... Et je me figure que nous devions en effet faire triste -mine avec nos vêtements trempés, nos cheveux ruisselants d’eau et nos -visages défaits de promeneurs nocturnes. Mais c’est le miracle de la -jeunesse que les plus violentes fatigues s’effacent sur des fronts -d’adolescents, après quelques minutes de délassement et un bon repas. -Une courte sieste, une tasse de thé, une tranche de rosbif, suffirent à -nous rendre nos forces. Quand, vers quatre heures, le _Peluse_ leva -l’ancre, nous avions oublié notre mauvaise nuit et nous pouvions admirer -la ville, par une coquetterie bizarre, elle se montrait à nous dans sa -beauté souveraine, à l’instant précis où nous la quittions. Les nuages -s’étaient dissipés, la mer était redevenue d’un bleu de turquoise et le -ciel n’était plus sur nos têtes qu’un vaste manteau de lumière; le -Château de l’Œuf se dressait superbe sur la hauteur et les jolies -maisons multicolores descendaient en ribambelles gracieuses jusqu’au -rivage. Une véritable flottille d’embarcations nous faisait cortège, -chargées de musiciens aux voix chaudes, murmurant des cantilènes -napolitaines, avec accompagnement de violons, de mandolines et de -guitares. - -Ah! le charme de _Mandolinata_ et la douceur de _Santa Lucia_ écoutés -ainsi, comme dans le dernier cri de la terre que l’on quitte avant le -départ sur l’inconnu de la haute mer!... - -Cela ne ressemble à rien de connu et je ne pense pas qu’on le puisse -oublier, après l’avoir une fois entendu. - -Les Iles heureuses cependant nous entouraient, _Ischia_, _Procida_, -_Castellamare_, charriant vers nous la fragrance délicieuse des chemins -en fleurs, nids de verdure, coins ignorés, où l’âme des dieux semble -demeurer encore, et planer, mystérieuse et dominatrice, autour des -êtres. - -Et ce fut le large... Journées monotones et magnifiques, soirées -interminables, où le passager semble traîner sa vie, dont les minutes -comptent double... - -Dormir, manger, faire les cent pas autour des cages à bêtes, visiter les -machines, feuilleter des romans ou des revues qu’on ne lit point, la vie -du bord dans sa régularité animale et reposante... - -Le troisième jour, des cris sauvages me firent bondir hors de ma -couchette. On avait veillé tard par extraordinaire et nous entrions dans -le port d’Alexandrie de grand matin. - -Les passes d’Alexandrie sont peuplées d’écueils rendant très difficile -la navigation à qui ne connaît point parfaitement ces parages. L’aide du -pilote est indispensable; et ce n’est pas une des moindres curiosités de -l’arrivée, que cette prise d’assaut du navire par le plus étrange bandit -qui se puisse voir. - -Enveloppé de son burnous, le chef ceint du tarbouche ou du turban des -ancêtres, le pilote grimpe par les cordages, avec une agilité de bête -féline. - -Et ce sont aussitôt des hurlements, des imprécations s’adressant aux -frères demeurés dans la barque, ou des ordres en langue baroque, donnés -à pleine voix aux hommes du bord. - -Le pilote est le prototype de l’Alexandrin, mélange hétéroclite de Grec, -d’Italien et d’Arabe des frontières de Libye, être spécial, composé de -toutes les races diverses qui ont traversé la ville d’Alexandre et la -capitale des Ptolémées, fils d’Égypte pourtant, mais dont les veines ne -charrient que bien peu de sang égyptien et qui n’a presque rien du -paisible homme rouge, gardien fidèle de la vieille lignée pharaonique, -roi incontesté des rives du Nil. - - * - - * * - -Après le pilote, les innombrables _Fachini_ et _Farraches_[1] qui -envahirent nos cabines dès l’arrivée, achevèrent de me donner une idée -terrifiante de ma nouvelle patrie. - - [1] Portefaix, commissionnaires. - -A peine vêtus d’un court caleçon de cotonnade, la galabieh relevée -autour des reins, le turban en bataille sur leurs têtes rasées, ils -apparaissaient à chaque écoutille, en proférant des phrases -incohérentes, gesticulant et criant de telle sorte qu’une invincible -peur me saisit. Oh! ces cris de l’arrivée!... - -Je me serrais craintive contre le bras de mon mari, qui, déjà repris par -l’ambiance, répondait comme il fallait aux nombreuses sollicitations -dont nous étions l’objet. Coups de canne par ci, coups de poing par là, -le tout accompagné de terribles éclats de voix auxquels je n’étais guère -habituée. - -J’avais le cœur lourd, les yeux brûlés de soleil et de larmes mal -retenues. - - - - -II - - -Je fus bien surprise, quelques instants plus tard, quand débarrassés -enfin des formalités de la douane, arrivés à l’hôtel et reposés par une -première toilette sérieuse en terre ferme, nous nous retrouvâmes dans -notre chambre d’hôtel, mon mari et moi... Il avait repris sa bonne -figure souriante, je retrouvais mon ami de toujours. Ainsi, en ce pays -d’antithèse, les plus fortes colères ne sont guère qu’en surface. On -crie, on tape pour se faire respecter et se mettre à l’unisson, et -telles gens qui nous semblent au paroxysme de la fureur et se traitent -de chiens, de voleurs, d’assassins et de fils de _teigneux_ (sic), -s’embrasseront en riant aux éclats quelques minutes après, ou se -tapoteront l’épaule amicalement pendant dix minutes, en se faisant des -protestations de tendresse. - -Mon étonnement d’ailleurs commençait... - -Tandis que, dans la chambre, je faisais connaissance avec les grands -lits de fer à colonne peints en couleur voyante, vert, bleu, rouge, les -divans trop hauts pour être confortables, recouverts de cotonnade garnie -de dentelles au crochet, les moustiquaires de tulle relevés par de -larges rubans, la rue m’attirait aussi, par les mille choses nouvelles -que j’y devinais. - -Notre hôtel était situé dans une rue très couleur locale et bien faite -pour me donner, du premier coup, une idée précise du pays où j’abordais. - -Quand, après tant d’années écoulées, je cherche à rassembler mes -souvenirs de ce matin d’arrivée, deux choses surtout surgissent de ma -mémoire: le bruit persistant des soucoupes de cuivre qu’agitait sous les -fenêtres un marchand d’_arghissouss_[2] et le son d’un orgue de barbarie -jouant le _Miserere_ du _Trouvère_... - - [2] Jus de réglisse glacé, qui se vend dans des cruches de grès. - -A cela vient se joindre le souvenir de deux odeurs bien différentes -pourtant. Le parfum troublant des guirlandes de _Fohls_[3] (les -premières que je voyais) que présentait une marchande indigène, aux -nombreux passants de cette petite rue et un arome violent de marée, -provenant d’un étalage de coquillages tout proche. Les jours pourront -passer, je deviendrai peut-être une très vieille femme, dont le cerveau -peu à peu perdra la mémoire des heures de sa jeunesse, mais le spectacle -de ce matin ne s’effacera point; et de ces sons et de ces odeurs que -j’ai gardés si présents, je conserverai jusqu’au dernier souffle, la -note et la senteur, car ils furent l’impression première de ma nouvelle -existence, et résument pour moi les sensations de mon premier matin -d’exil. - - [3] Sorte de gardenias à fleurs petites et très parfumées. - -Le marchand d’arghissouss montrait une belle face bronzée, dont les -traits semblaient taillés dans quelque matière antique, par un artiste -du vieux passé grec. Il riait d’aise dans sa barbe noire et sa bouche en -s’ouvrant découvrait des dents voraces, d’une admirable blancheur. Ses -reins étaient ceints d’une vaste écharpe, rayée de couleurs vives où le -rouge et le jaune dominaient, et son turban, posé très en arrière, -laissait voir un front où la sueur perlait. Il portait une longue robe -blanche, des babouches jaunes et des bracelets de laine. Un large anneau -d’argent pendait à son oreille droite. Et il tenait haut sa cruche de -grès, dont le goulot laissait échapper un gros morceau de glace et des -feuilles d’oranger... - -La marchande de Fohls pouvait avoir mon âge, dix-sept ans... Elle me -sembla très mince, très brune; sur son corps de toute jeune femme la -galabieh moulait des formes pures, une gorge dure, des hanches souples, -des jambes fuselées, dont chaque mouvement était une grâce. Sur sa -poitrine à demi nue; d’innombrables guirlandes de fleurs formaient -collier, et faisaient à cette créature charmante, une atmosphère -embaumée qu’elle traînait après elle comme un voile enivrant, dont les -passants se grisaient. Elle avait d’étranges yeux, lourds de passion, la -bouche un peu grande, un profil de chèvre sauvage, et ses courts cheveux -bruns s’envolaient en frisons raides, sur ses tempes et sur son cou. Un -balancement rythmique agitait sa taille à chaque geste de ses bras, -qu’elle tenait élevés, les mains chargées de fleurs qu’elle présentait, -en chantonnant: - ---_Fohl gamyl!_ (les jolies Fohls!) - -La marchande de coquillages se reposait juste sous les fenêtres de mon -hôtel... Énorme matrone, croulante de graisse, vautrée sur le trottoir, -un bras négligemment jeté sur sa marchandise, elle dormait lourdement en -attendant la pratique. Elle avait la bouche ouverte, et de ma fenêtre -assez basse, je pouvais distinguer le chapelet de mouches glissant -autour de ses paupières et aux commissures de ses lèvres. - -La journée se passa à visiter les rares curiosités de la ville. -Alexandrie n’offre qu’un intérêt très médiocre au point de vue de ses -monuments; le plus grand reproche qu’on puisse faire à cette ville, -c’est de n’avoir aucun cachet personnel. - -Trop de peuples la conquirent, trop de gens divers l’habitèrent; elle -n’est plus qu’un port sans beauté, où se coudoient toutes les races, où -se parlent tous les idiomes, où surtout dominent l’Italien et le Grec -mâtinés d’oriental, n’ayant plus gardé de la patrie d’origine, que le -mercantilisme et la souplesse. - -Les femmes pourtant y sont belles. Je parle des femmes de la société, -essentiellement cosmopolite d’ailleurs, mais formant un bouquet de -fleurs vivantes, du plus séduisant aspect, pour les yeux surpris du -voyageur. Extrêmement élégantes, très coquettes, elles savent mieux -qu’aucune, imposer les modes outrancières de nos grands couturiers -parisiens. Et tandis que les maris occupés pour la plupart à parfaire ou -à ruiner le budget du ménage dans un téméraire coup de bourse, les -laissent libres de leurs journées, elles passent charmantes et parées -dans les calèches somptueuses[4], étalant sous le clair soleil d’Égypte -leurs grâces d’idoles et leur beauté de statues. - - [4] Des superbes attelages d’alors il ne restera bientôt plus en - Égypte que le souvenir, car déjà les grandes dames Musulmanes ont - donné l’exemple, et l’auto remplace partout la voiture démodée. - -La plage élégante de Ramleh et la plage familiale du Mex n’existaient -pas encore. On n’avait pas non plus demandé aux archéologues les secrets -de Kom-el-Chougafa et la basilique de Saint-Théonas gardait son -mystère... - -Pour l’instant, le touriste, avide de choses nouvelles, devait se -contenter de la visite traditionnelle à la colonne de Pompée et aux -catacombes. - -La colonne de Pompée, faussement attribuée au tribun, faisait autrefois -partie intégrante du Sérapéum, d’origine bien plus ancienne. Le Sérapéum -ou Temple de Sérapis, élevé par Ptolémée Soter, dans l’acropole de -Rhacotis et sur l’éminence aujourd’hui très diminuée qui porte la grande -colonne, était un édifice auquel on parvenait par cent degrés de marbre. -Selon la description du rhéteur Aphtonius, qui vit le Sérapéum au IIIe -siècle de notre ère, la colonne monolithe était alors située au milieu -d’une cour entourée de portiques et de salles renfermant des livres. -C’est qu’en effet, vers l’an 140 avant Jésus-Christ, sous le règne -d’Évergète II, la bibliothèque du Muséum ou bibliothèque mère, s’étant -trouvée tout à fait remplie, le Sérapéum lui servit de succursale et -renferma une seconde collection, la bibliothèque fille, évaluée au -nombre de 300,000 volumes (Nitschlop). - -Il ne faut pas oublier qu’Alexandrie fut longtemps la ville lumière de -l’ancien Monde. Les goûts délicats, les instincts élevés des premiers -Lagides, si grecs de nature et d’habitude, déterminèrent ce grand -mouvement qui fit se précipiter vers la cité d’Alexandre tout ce que la -société d’alors contenait d’artistes, de rhéteurs et de savants. - -Ptolémée Soter, ami et condisciple d’Aristote, et lui-même historien -remarquable, apporta le premier à Alexandrie les traditions -intellectuelles de la Grèce. Par lui fut fondé le Muséum, qui donna -bientôt naissance à la première école d’Alexandrie, appelée divine par -les anciens. - -Le palais des rois et le Muséum devinrent une agglomération immense -d’édifices magnifiques et de jardins qui couvraient près du quart de la -superficie totale de la ville, dans cette région aujourd’hui déserte et -en partie envahie par la mer, qui s’étend de l’obélisque de Thoutmès III -(aiguille de Cléopâtre) au promontoire Lochias. - -Il ne faut pas oublier que de cette école d’Alexandrie sortirent les -hommes les plus fameux de l’époque gréco-romaine: Théocrite, Apollonius -de Rhodes, Lycophron, Philétas de Cos parmi les poètes; Zénodote, -Aristarque, Callimaque, Eratosthène, Hipparque, Apollonius de Perga, -Archimède, Euclide, fondateur de la géométrie, Hérophile et Erasistrate -qui, les premiers, enseignèrent l’anatomie, Gallien, Démétrius de -Phalère; et enfin beaucoup plus tard, Théon et son admirable fille -Hypatie, qui mourut lapidée par la foule, sur le conseil des moines -fanatiques, sous le patriarchat de Cyrille. - -De toutes ces grandeurs disparues, il ne reste que quelques pierres et -la colonne dite de Pompée, autour de laquelle se pressent les tombes -effritées d’un cimetière musulman. - -Sur l’emplacement des mosaïques multicolores et des superbes dalles de -marbre, les sépulcres de terre et de chaux se serrent lamentablement; -là, où croissaient les térébinthes et les chèvrefeuilles, l’aloès pousse -ses tiges épineuses, et ce n’est plus que mélancolie et que tristesse en -ce lieu sauvage, où seuls le croassement des corbeaux et l’aboiement -rauque des chiens troublent le silence. - - - - -III - - -Après la colonne de Pompée, je voulus voir les catacombes... - -On me conduisit là-bas au Mex, près du palais, détruit aujourd’hui, où -campèrent quelques semaines les soldats de Bonaparte. Dans les -excavations des rochers bordant la mer, nous nous faufilâmes à grand -peine, mon mari, deux officiers du bord, trois guides indigènes et moi -la dernière et la plus intrépide, avide de tout voir et de tout -connaître, avec cette belle curiosité de la jeunesse qui ne se retrouve -plus jamais dans la suite... - -Ce n’était pas chose facile de se diriger dans le labyrinthe de couloirs -et de boyaux qu’offrent les ruines des catacombes. Creusées sous le -règne de Dioclétien, ces catacombes partaient du cœur de la ville, pour -aboutir à la mer, où, plusieurs fois par semaine, les chrétiens -s’embarquaient afin d’échapper aux persécutions ou porter plus loin la -bonne parole. On sait que cette période marqua l’apogée des persécutions -en terre égyptienne. Le nouveau culte avait donné naissance à différents -schismes, qui, rapidement, s’étaient propagés en haute et moyenne -Égypte. Les prêtres des anciens dieux luttaient eux-mêmes éperdument, -pour le maintien de la foi et des coutumes ancestrales. - -Les patriarches et les préfets, de races souvent distinctes, ne -s’entendaient guère; les Juifs qui maintenaient une partie des richesses -du pays, fomentaient le trouble si facile à faire naître en ces âmes -tourmentées, et les empereurs romains, excédés par les multiples ennuis -que leur donnait cette province de l’Empire, ne demandaient qu’à sévir. -Dioclétien avait déclaré qu’il ferait couler tant de sang à Alexandrie, -que son cheval en aurait jusqu’au poitrail. Il tint parole; durant huit -jours, les ruisseaux de la ville furent rouges... - -Les catacombes devinrent donc nécessaires, mais contrairement à celles -de Rome, elles ne furent jamais, pour les adeptes de la religion -nouvelle, qu’un asile temporaire. - -Il en reste d’ailleurs bien peu de choses. A part la salle centrale, où -se voit encore au plafond une colombe aux ailes déployées, et où, sans -doute, devaient se célébrer les offices, le reste n’est qu’une suite de -voies très étroites,--presque impraticables, peuplées d’insectes et de -chauve-souris,--dont chaque jour la visite devient plus difficile et -plus dangereuse à mesure que le sable se creuse et que la mer se -rapproche. Pour moi, je sais bien que je ne me risquerais plus -aujourd’hui à suivre cette route périlleuse que nous fîmes alors presque -à quatre pattes, à demi étouffés et plongés à chaque instant dans -l’obscurité, car le vent qui circule assez librement dans ces caves, -éteignait constamment les bougies dont s’étaient munis nos guides. - -Aussi, quelle ivresse de revoir la lumière après quatre heures de marche -dans ces ténèbres!... comme l’air semblait plus léger, et le ciel plus -pur... - - - - -IV - - -En parcourant à nouveau la ville, notre attention fut attirée par la vue -d’un personnage extraordinaire. C’était un homme de haute taille, aux -cheveux grisonnants, à la barbe inculte, aux yeux étranges, aux gestes -déments. Pour tout vêtement, il portait un gilet rouge brodé d’or, et un -chapeau tricorne orné d’une plume blanche. Des bottes à l’écuyère et un -parapluie vert complétaient ce costume sommaire. Personne ne regardait -l’étrange individu, dont la seule vue eût ameuté tous les agents d’une -ville européenne. Pour lui, insouciant et superbe dans sa demi-nudité, -il allait, la tête haute, en prononçant des phrases incohérentes. -J’appris que ce malheureux était un grand seigneur autrichien, qui, -ruiné au jeu en une nuit et abandonné par une femme adorée, avait -subitement perdu la raison et se croyait l’Empereur François-Joseph... - -Vers le soir nous allâmes, accompagnés du docteur et du commissaire du -bord, dîner à Ramleh, banlieue d’Alexandrie où devait s’écouler une -partie de ma jeunesse et où naquirent mes deux filles. C’est sur -l’emplacement et la prolongation du camp de César, sur la route -d’Aboukir, une immense étendue désertique, plantée de rares palmiers, -dont les Alexandrins sont parvenus à faire une succursale d’Asnières ou -de Viroflay. - -Un chemin de fer spécial concédé à une compagnie anglaise en faisait -alors le service. - -Aujourd’hui, les stations de Ramleh se sont multipliées et c’est un -train électrique qui les dessert. Par un miracle de culture, à coups de -guinées, les propriétaires sont arrivés à créer une suite innombrable de -jardins merveilleux, parmi lesquels se dressent d’élégantes villas de -tous les styles et de tous les âges, depuis le château Louis XIII, -jusqu’à l’horrible maison modern-style. Le casino de la plage peut -rivaliser avec les plus somptueux kursaals des villes d’eaux -européennes, on y retrouve les mêmes tables fleuries d’orchidées et -rutilantes de globes électriques, les mêmes garçons suisses parlant -toutes les langues, les mêmes menus cosmopolites. Les repas sont -accompagnés des mêmes airs entendus chez Maxims ou dans les différents -_palace_ où les hommes de la bonne société ont coutume d’ingurgiter des -nourritures indigestes, en tenue de soirée, et de cet air lassé dont les -viveurs de haute marque croient devoir accomplir les moindres actes de -leur vie inutile. - -Mais, lors de mon arrivée en Égypte, le casino n’existait pas et la -plage appartenait à tout le monde. - -Les parcs étaient moins nombreux et les façades moins prétentieuses. De -vulgaires lampes au pétrole posées dans de jolies lanternes en verres de -couleur, éclairaient à peine la porte principale des habitations et les -routes mal tracées. Mais ces demeures n’étaient pas toutes modestes, et -la verdure épaisse qui les abritait, les innombrables arbres à fleurs -qui garnissaient leurs pelouses, les jasmins, les roses, les Fohls, -croissant sur les murs de briques roses et jusque sur les balcons de -pierre ou de bois, les rendaient charmantes. Et puis, c’était, à -quelques mètres de la maison, le mystère du grand désert... Les -palmeraies offraient aux promeneurs égarés dans ces parages la surprise -de leurs ombrages. Tout à coup, parmi l’immensité sablonneuse, un nid de -verdure épaisse attirait les yeux et, sous les dattiers chargés de -fruits couleur d’or ou de sang, les blés poussaient leurs hautes tiges, -le trèfle mettait une nappe tendre, c’était à la fois inattendu et -délicieux. - -Ma première visite à Ramleh demeurera dans ma mémoire comme un de mes -meilleurs souvenirs. Après le repas, nos hôtes proposèrent une petite -excursion au désert. On partit joyeux vers ces plaines qui, pour moi, -représentaient l’inconnu. Il faisait ce soir-là un temps d’été de -France, bien qu’on ne fût qu’en avril. Le ciel, libre de nuages, mettait -sur nos têtes un voile de lumière, presque transparent, et là-bas, vers -la mer, la lune montait radieuse. Bientôt elle atteignit les hautes -touffes des palmiers et ce fut dans ce coin paisible une heure de -souveraine beauté. Des enclos voisins, un parfum violent de jasmin -s’échappait, embaumant l’espace... très loin, d’une tente de bédouin -dressée dans le sable, un bruit de chanson arabe venait jusqu’à nous, et -tout à coup, de l’autre rive, vers les lacs, une petite flûte égrena ses -notes mélancoliques. Des herbes, des plantes, une odeur vivifiante se -dégageait, emplissant l’espace, pénétrant en nous comme une caresse, un -air léger flottait sur nos têtes, une paix profonde émanait des choses -environnantes... Et, dans la nuit claire, un cavalier arabe fendit -l’espace sur un cheval magnifique, nous frôlant dans la fuite éperdue de -sa course. Son burnous blanc autour de lui semblait le mouvement de deux -grandes ailes lumineuses, et l’on entendit un instant le hennissement de -son cheval grisé lui aussi par cette volupté du désert qui nous gagnait -à notre tour... C’était l’Orient, dans sa troublante majesté, et nos -âmes insensiblement s’abandonnaient à son charme. - -Le lendemain, les officiers du bord qui reprenaient la mer dans la -soirée, nous accompagnaient à la gare. En route pour le Caire... En -disant adieu aux chers compagnons qui avaient si bien su adoucir pour -moi les tristesses du premier grand voyage, mon cœur se serrait un -peu... Il me semblait que je quittais une seconde fois la patrie. Mais -quand le train s’ébranla, la belle confiance et la joie débordante de -mon mari finirent par me gagner. Il était si heureux de se retrouver -chez lui, si fier de m’y ramener et de m’en faire les honneurs, que mon -chagrin de petite transplantée ne put tenir contre son bonheur. - -J’avais aussi à mes côtés pour parler des miens demeurés en France, ma -fidèle servante Émilie, qui m’avait suivie et dont le dévouement ne m’a -jamais fait défaut aux heures mauvaises. Vraie Languedocienne au cœur -fidèle, au caractère joyeux, prête à tous les événements de notre vie -aventureuse, elle se trouvait aussi à l’aise dans ce wagon de chemin de -fer égyptien, que dans notre petit jardin de la rue Baume à Montpellier, -où elle passait ses après-midi à coudre les vêtements de mes petits -frères, une chanson aux lèvres et de la gaîté plein les yeux... C’est -une remarque que j’ai, depuis, faite bien souvent. L’exil n’existe guère -pour les âmes simples. Surtout pour les âmes méridionales. Pourvu que -leur activité trouve son emploi et que le soleil brille, elles sont -heureuses. - - - - -V - - -Pour moi, maintenant, tout était nouveau dans le pays que nous -traversions. - -Immédiatement après Damanhour, le site devenait autre. Ce n’était plus -les plaines sablonneuses, les terrains amers des lacs, et les vastes -étendues salines que nous venions de quitter, mais l’Égypte, la vieille -patrie des races pharaoniques qui, à chaque tour de bielle, se montrait -un peu plus à nous, dans sa robe d’émeraude. Tandis que dans notre terre -Cévenole, les blés commençaient à peine à montrer leurs petites tiges -vertes, ici, en sol Égyptien, la moisson future s’étalait déjà, superbe -et touffue comme une forêt en miniature. Encore quelques rayons de -soleil semblables à celui que nous avions ce jour-là, et les épis -commenceraient à jaunir. Dans les jardins cultivés, les arbres à fruits -n’avaient plus de fleurs, et les abricots, les pêches, les pommes un peu -sauvages montraient sous les feuilles leurs têtes dures. - -Des buffles maigres passaient sur les chemins, le mufle baissé, et leurs -pas pesants laissaient une empreinte dans la terre grasse. De rares -chameaux chargés d’herbages traversaient les routes, suivis par quelque -gamin à demi nu. - -Dans les champs, ma surprise fut grande en voyant, parmi les cultures, -les Fellahs occupés à leurs travaux coutumiers, la galabieh simplement -relevée autour des reins, leurs minces caleçons de cotonnade, -précieusement posés à côté d’eux. Je sortais depuis peu de mois d’un -couvent rigide, et ce spectacle me confondait d’autant plus que, loin -d’être le moins du monde gênés par le passage du train dont les nombreux -voyageurs les regardaient, ces simples fils de la nature se levaient en -riant et étalaient complaisamment leurs formes avec des gestes dont -l’impudeur ne pouvait avoir d’égale que l’ignorance de ceux qui les -exécutaient. - -Hélas! vingt années ont passé, et si la civilisation moderne est -parvenue à faire du Caire la rivale des plus belles villes de la -Riviera, il faut dire que rien n’a changé dans les habitudes rurales. La -même inconscience et les mêmes gestes obscènes se reproduisent chaque -jour encore au passage des grands rapides. Si les nombreux touristes -qui, chaque année, hivernent sur les bords du Nil, en éprouvent de la -gêne, ils doivent se tenir enfermés dans leurs wagons et ne point lever -les yeux. - -Et ce n’est pas tout... Sur les bords du fleuve et des nombreux canaux -qui en dérivent, le nombre des baigneurs ne se compte pas, ces baigneurs -ignorent la gêne du vêtement exigé par les peuples civilisés. Ils se -baignent simplement dans leur nudité sombre, tranchant sur le fond clair -du paysage, et de loin, à les voir s’agiter dans l’eau bourbeuse avec -leurs grands bras maigres et leur tête rasée, on dirait de grands -coléoptères, flottant au ras des ondes, parmi les herbes de la rive. - -Une des choses qui m’étonnèrent aussi dans ce voyage, ce fut la quantité -de pigeons rôtis, de petits pains, de salades et d’œufs durs, que nous -présentaient à chaque station des vendeurs indigènes. Les buffets des -gares étaient encore inconnus. Les marchands d’oranges et de fruits secs -ne chômaient guère, et, plus qu’eux tous, les petites marchandes d’eau -fraîche arrivaient à placer leur marchandise. - -Elles accouraient minces et légères, au trot de leurs pieds nus, vêtues -de l’éternelle robe Fellaha teinte à l’indigo, leur frêle poitrine -découverte, un lambeau de voile tenant à peine à leurs jeunes fronts -bombés, mais traînant majestueusement dans la poussière. Les mains -au-dessus de la tête, elles tenaient la gargoulette, dont le goulot -laissait dépasser quelques feuilles de menthe ou d’oranger... Et de leur -voix stridente, on les entendait crier leur cri toujours le même: - ---_Moïja! Moïja!..._[5] - - [5] Eau, eau!... - -Puis c’était encore les débitants de limonades, les pâtissiers -d’occasion offrant leurs _sémitt taza_[6] ou leur _pan di Spagna_, -gâteaux de miel saupoudrés de cumin, ou _sitôt-fait_ italiens, vendus -sous des noms pompeux... Et les voyageurs ajoutaient au spectacle déjà -si étrange. Ce n’était que longues robes de soie aux couleurs vives, -larges ceintures et vastes turbans. Les femmes, drapées dans leur -_habaras_ de taffetas noir, suivies de tout un peuple d’esclaves noires -et blanches, traînaient presque toutes un enfant par la main et -portaient d’innombrables paquets noués de façon barbare, dans de larges -mouchoirs bariolés. Des eunuques les précédaient, faisant écarter les -importuns sur leur passage et se faisant ouvrir d’office les portières -de wagons spéciaux, où, autoritaires et paternels à la fois, ils -entassaient tout le monde. - - [6] Petits pains, saupoudrés de grains de mil. - -Mais ce que je ne puis arriver à dire, c’est le tapage effroyable qui -accompagnait chaque acte, chaque geste de ces voyageurs. Une gare -égyptienne offre l’apparence d’un préau de maison de fous. Quand le -train repart, on est littéralement étourdi, il semble que l’on vienne -d’échapper à quelque effroyable catastrophe. - -Notre première nuit d’hôtel au Caire comptera parmi les plus accidentées -de mon existence. Nous étions descendus dans un bon hôtel de second -ordre, les trois grands hôtels d’alors étant, pour l’époque, tout à fait -hors de prix pour notre bourse de jeune ménage. Mais l’hôtel d’Orient -comptait parmi les meilleurs... Nous n’étions pas au lit depuis un quart -d’heure que les insectes nauséabonds que je n’ose nommer nous en -chassèrent... - -Nous dûmes passer la nuit, très douce d’ailleurs, sur la vérandah, -couchés tant bien que mal sur des fauteuils d’osier garnis de quelques -coussins. Vers deux heures, notre jeunesse ayant eu raison des -événements, nous dormions de tout notre cœur, quand notre pauvre Émilie -accourut les yeux fous, les vêtements en désordre, en poussant des cris -aigus. - -Son voisin de chambre, un Grec, pris de boisson, avait enfoncé la porte -de communication et s’était rué sur elle comme une brute. La pauvre -fille tremblait si fort qu’il lui fallut un bon moment pour nous -expliquer la chose. Nous parvînmes à comprendre que n’ayant qu’un simple -chandelier de cuivre à sa portée, et retrouvant toute sa force de -paysanne cévenole, elle s’en était si bien servie, que le trop galant -Hellène avait le nez en bouillie et l’œil poché. Bientôt, tout l’hôtel -fut sur pied. Il nous fallut subir un long interrogatoire et, comme les -propriétaires étaient vaguement apparentés à l’assaillant, il s’en -fallut de bien peu que la pauvre fille, victime d’un si abominable -guet-apens, ne fût déclarée coupable pour avoir su se garder... Enfin -nous pûmes quitter cet affreux asile et tout de suite, mon mari nous -conduisit au quartier indigène. - -C’était là-bas, derrière la vaste place d’Abdin, dans la vieille rue de -Darb-el-gamamiz, au cœur même de la ville musulmane. Il fallait, pour -s’y rendre, traverser d’innombrables labyrinthes parmi lesquels je me -dirige aujourd’hui sans aucune peine, mais pour l’instant, il me -semblait tout à fait impossible de pouvoir jamais arriver à m’y -reconnaître. Ce furent d’abord une suite d’échoppes avançant sur la -chaussée selon l’antique usage oriental et pourvues d’un plancher -surélevé formant divan et garni de tabourets, sur lesquels clients et -vendeurs s’asseyaient. Il n’y a pas au monde de démocratie plus réelle -que celle qui règne entre tous les membres de la grande famille -musulmane. En ce pays, régi pourtant par un système des plus autocrates, -tout le monde fraternise et les différences de castes n’existent presque -pas. Le médecin et l’avocat ne dédaigneront point de prendre place sur -les tréteaux du marchand de calicot ou du parfumeur. Le maître du lieu -reçoit, d’ailleurs, ses visiteurs avec une courtoisie parfaite et sait -offrir à propos le narghilé, la tasse de moka ou de thé, le sirop de -rose ou la limonade, selon le temps ou la saison. D’interminables -causeries s’établissent et l’heure, si longue en terre égyptienne, passe -en éternelles flâneries. - -Ces visites fréquentes rendent la rue plus gaie et le magasin plus -accueillant; cependant, sur les trottoirs, les marchands ambulants -circulent, criant leurs denrées ou leurs objets de pacotille; les -petites charrettes de légumes ou de fruits s’installent au petit -bonheur. Tout cela passe, trotte, galope, hennit et piaffe sans -interruption, les hurlements sauvages de cochers interpellant les -piétons dominent tous les autres tapages. - ---_Chmalak--Minack!--Aho réglack!_[7] - - [7] Ta gauche! ta droite! (C’est-à-dire faites attention à votre - gauche ou à votre droite.) Parfois ils sont plus brefs encore et - disent simplement: _réglack_ (_ton pied!_). - -Mais le passant n’en a cure et ne se dérange guère. Aussi les écrasés -comptent-ils pour une bonne part dans la liste des accidents journaliers -dans les villes égyptiennes. - - - - -VI - - -Ce qui me ravit surtout, ce jour d’arrivée, ce furent les étalages -vraiment artistiques des marchands de fruits. Il faut aller dans de très -grands magasins d’Europe pour trouver d’aussi gracieuses corbeilles -d’oranges, d’aussi magnifiques pyramides de pommes et de poires, d’aussi -jolies guirlandes de feuilles et de pampres disposées d’une main à la -fois savante et naïve parmi l’amoncellement des présents de la terre. -Mais ce qui achevait de donner à ce marché égyptien la note étrange qui -me séduisait, c’était la variété des fruits et la teinte -particulièrement chaude de leurs coloris. Pour le plaisir des yeux, les -citrons d’un beau jaune tendre se mêlaient aux tomates couleur de sang. -Les oranges à l’écorce dorée voisinaient avec les premières cerises et -les premiers abricots. De grands régimes de bananes pendaient au-dessus -des autres produits, comme une parure; tout autour de l’échoppe, de -larges fleurs de papier rose faisaient un cadre surprenant à ces choses, -les rendaient plus appétissantes et plus désirables. Et sa petite robe -relevée en corde autour de ses reins, son visage de singe réjoui couvert -de mouches, un doigt dans sa bouche où les quatre premières dents -pointaient, un bébé fellah se tenait bien sage dans une corbeille de -dattes sèches, son petit derrière maigre à même les fruits qui seraient -vendus tout à l’heure. A quelques pas, la mère, gravement, triait des -cerises arrivées la veille du pays d’Asie et jetait les fruits trop mûrs -au bébé, qui les attrapait au vol et les suçait de son air tranquille. - -Je fus surprise aussi du nombre incalculable de marchands de tabacs que -nous rencontrions sur notre route, et ma surprise s’augmentait de voir -tous ces marchands offrir le même type d’Européens un peu sauvages... -Mon mari m’expliqua que tous les fabricants de cigarettes, comme tous -les épiciers d’Égypte, étaient Grecs... Depuis sa lointaine enfance, il -avait vu le commerce du tabac et des comestibles aux mains des Hellènes -et il ne pensait pas que, depuis les temps les plus anciens, il en ait -pu être autrement[8]. - - [8] Le tabac n’a commencé à se vendre en Égypte que sous le règne des - derniers Mamelucks, mais les épiciers (_backals_) grecs ont prospéré - en Égypte depuis Hérodote, le marchand d’huile historien!... - -Il me raconta, à ce sujet, une anecdote amusante, et qui me renseigna -tout de suite sur la façon habile dont les Grecs d’Égypte savent -échafauder leur fortune. Dans le village où il était né, mon mari avait -connu un certain Spiro Mamoussi, d’abord garçon épicier, puis patron. -Cet homme s’était trouvé à vingt ans propriétaire d’une boutique ayant à -peine deux mètres carrés et remplie de caisses de pétrole, de macaroni -et de boîtes de sardines. Le tout valait bien vingt livres (500 fr.). Le -commerçant, qui dort au cœur de tout ilote, imagina de faire fructifier -ces biens: mais le magasin n’offrait pas d’assez sérieux avantages. Le -Grec malin possédait cinquante francs d’argent liquide. Il les prêta à -un Fellah contre les bijoux de sa femme. Aussitôt en possession des -bijoux, il se fit à son tour avancer cent francs sur ces bijoux; mais, -tandis qu’il se faisait prêter par un riche indigène, croyant obliger un -pauvre épicier dans la gêne, et ne réclamant aucun intérêt pour son -avance, il prêtait à nouveau l’argent qui n’était pas à lui, sur un bon -billet à intérêt double; et, à la fin de l’année, grâce à la -multiplicité de ces procédés machiavéliques, Spiro était parvenu à se -faire mille francs de bénéfices... De tels faits se passent -journellement en Égypte. - -Nous arrivâmes, vers dix heures, devant la porte de Sélim pacha Rouchdy, -oncle de mon mari. Là commençait ma vie nouvelle. - -La maison ne différait pas sensiblement des autres demeures qui -l’entouraient. Comme toutes les habitations qui se respectent, elle -donnait dans une rue triste, que pas une échoppe n’égayait. Vis-à-vis, à -côté, partout les mêmes hautes murailles, les mêmes fenêtres garnies de -moucharabiehs étaient reproduites. Et partout aussi la même porte -monumentale, entourée des mêmes bancs de pierre et ouvrant sur la même -cour, sorte d’atrium rappelant un peu les demeures romaines. - -Devant le seuil, un vieillard très beau nous accueillit. C’était le boab -(portier) de la famille, ancien esclave libéré et qui avait vu naître -mon mari et tous ceux de sa génération. Il était noir, mais de race -nubienne, c’est-à-dire ayant gardé la forme pure des traits caucasiques -et sur sa face de statue sombre, une barbe neigeuse encadrait -superbement le visage rayonnant d’intelligence et de bonté. Il s’avança -et pieusement baisa les genoux et les mains de mon mari, puis mes mains -à moi, mais déjà en me regardant l’expression tendre de son regard avait -changé et je sentais l’hostilité naissante, que si souvent depuis, mon -titre d’étrangère et de chrétienne devait me valoir dans les milieux -demeurés vraiment sincères à la foi du prophète. - -Sur les pas du boab, un autre homme à son tour venait d’apparaître. -Celui-ci me parut franchement nègre, mais la recherche de sa mise, un -air d’importance tout à fait comique et surtout le timbre bizarre de sa -voix me firent comprendre à quel genre de personnage j’avais affaire. -Mon mari m’avait tant parlé des eunuques et du rôle prépondérant qu’ils -jouaient encore dans la famille égyptienne, que j’étais renseignée sans -les connaître. C’était bien l’eunuque en chef de la maison qui venait se -présenter à moi le sourire aux lèvres, et la main tendue, comme si nous -étions déjà de très vieilles connaissances. - -Il m’enleva de la voiture et, sa main serrant mon bras à le briser, il -m’entraîna vers l’escalier qu’il me fit monter presque à lui seul, tant -il mettait de force à me soulever. - -J’ai su depuis que ce mode d’introduction résumait la plus haute formule -de politesse de l’eunuque envers les visiteuses étrangères, mais alors -combien cela me parut étrange!... - -Béchir-Aga me conduisit au premier étage. Tout de suite après l’escalier -de marbre, s’étendait une sorte de vaste couloir sur lequel des nattes -neuves étaient posées. Nous arrivâmes devant une porte garnie dans le -bas d’une demi-douzaine de paires de babouches et de savates, qu’il -fallut pousser du pied pour entrer. L’eunuque avait frappé dans ses -mains et, à ce signal, une nuée de femmes accouraient. Toutes les races, -toutes les couleurs, tous les âges me semblèrent représentés par le -véritable peuple de mon sexe, qui s’empressa aussitôt autour de moi. - -J’étais à ce moment, pour tout ce monde privé de distractions, une -véritable bête curieuse; personne ne songeait à l’embarras cruel où on -me mettait, en me le témoignant d’une façon aussi directe. - -Mais, tout à coup, tel un vol de moineaux rapaces, la petite troupe se -dispersa, une créature délicieuse venait vers moi et très simplement me -tendait les bras. - -Elle était belle, de cette beauté un peu flétrie, propre à certaines -Turques trop passionnées et souvent malheureuses; ses grands yeux -fauves, ses cheveux d’un châtain sombre à reflets d’or sur lesquels -était jeté un voile de gaze traînant derrière elle, son teint très pâle -et le pli amer de ses lèvres lui donnait un faux air de nonne du moyen -âge, une de ces nonnes consumées d’amour, usant leurs genoux en vaines -prières, sur les dalles de l’autel. Et c’est une chose surprenante, même -après l’avoir si bien connue, elle, dont la gaîté était charmante, même -après l’avoir vue mère délicieuse de nombreux enfants, épouse trop -aimante d’un mari indigne d’elle, toujours cette première impression -m’est restée et c’est bien sous les traits d’une jeune religieuse que je -la revois. C’était la cousine, presque la sœur aînée de mon mari, Azma, -la fille du vieux pacha, mariée elle-même à son cousin, qui était aussi -celui de mon mari, puisqu’ils étaient tous trois fils et fille de la -même souche. - - - - -VII - - -Azma avait épousé Aly-bey professeur à l’École polytechnique du Caire. -Il était son aîné de très peu, mais tous deux avaient près de quinze ans -de plus que leur jeune cousin mon mari... La mère d’Aly-bey était la -sœur de mon beau-père (mort depuis longtemps) et du vieux pacha Sélim -Rouchdy. Cette dame était veuve et peu aimable. Très fervente musulmane, -elle partageait son temps entre la prière, la lecture du Coran et -l’élevage de lapins et de canards, dont la société rendait le voisinage -de cette vieille personne insupportable, car ces jeunes animaux -grandissaient à domicile, sur les fauteuils, dans les lits, partout... - -A ce moment, elle se tenait debout derrière sa bru et me regardait sans -trouver une parole de bienvenue; pour celle-là aussi j’étais l’intruse, -l’étrangère dangereuse et déjà détestée. - -Quatre négresses levaient vers moi leurs têtes curieuses. Des Turques, -des Égyptiennes et deux Abyssines complétaient l’ensemble. - -Azma, maîtresse du lieu, m’avait prise par la main et me conduisait vers -une vaste salle, dans l’angle de laquelle un grand lit de fer à colonnes -se dressait, tendu d’une gaze rose brodée d’argent. Cette pièce me parut -immense avec ses quatre fenêtres à la file et ses trois portes où les -portières relevées et les battants des portes manquant, faisaient comme -autant de place à la curiosité malveillante qui m’entourait. Les -fenêtres n’avaient ni vitres, ni persiennes, mais seulement de lourds -moucharabiehs que l’on ne baissait guère qu’aux soirs d’hiver. Elles -ouvraient sur le vieux canal du Khalig, desséché à cette saison de -l’année, mais qui, l’hiver, roulait une eau bourbeuse et glacée. De -l’autre côté, une mosquée se devinait et je sus plus tard que, dans -cette mosquée, se réunissait, durant les nuits du vendredi, la confrérie -des derviches hurleurs... - -La chambre se trouvait sommairement meublée d’un haut et très long divan -garni de coussins, d’une table recouverte d’un jeté de percale orné -d’une dentelle au crochet et sur laquelle étaient posées une -demi-douzaine de gargoulettes de terre dans un plateau de faïence. -Chaque gargoulette avait un petit couvercle en argent surmonté du -croissant de Mahomet. Une glace de forme ovale était apposée à plat -contre le mur passé simplement à la chaux. Un grand tapis européen -couvrait les dalles. Je vois encore ce tapis que l’on semblait trouver -magnifique autour de moi et qui avait été acheté à mon intention. Il -montrait un fond vert avec de larges fleurs rouges et jaunes, de -couleurs si voyantes que l’œil se fatiguait à le regarder. - -Au plafond, les poutres étaient recouvertes d’une jolie couche de -peinture byzantine, très effacée, mais jolie encore et cela, personne -autour de moi n’en comprenait ni la valeur, ni la beauté. - -Quand nous fûmes installées sur le divan, la vieille tante, Azma et moi, -les autres femmes s’accroupirent autour de nous dans la posture du lapin -de Florian; seules, les négresses restèrent debout encadrant les portes -de leurs faces noires. C’est encore une des nombreuses coutumes du pays -que ce ramassis d’esclaves posées à chaque ouverture, écoutant -curieusement ce qui se dit autour d’elles. - -On prétend qu’au temps du terrible sultan Sélim, toutes les esclaves -furent amenées et parquées séparément dans le palais du Khalife. A tour -de rôle, on les faisait comparaître devant le maître suprême, et chacune -à son tour était appelée à dire toutes les choses vues, toutes les -paroles entendues dans le harem d’où elles sortaient. Celles qui -refusaient de parler, avaient la langue arrachée. De cette façon Sélim -arriva à connaître tous les mystères de la capitale. - -On apporta le café. - -Il est d’usage de le servir d’ordinaire sur un plateau de cuivre, dans -la canaque entourée des petites tasses appelées _Fingals_[9]. L’esclave -préposée à ce service dans les grandes maisons, ou la modeste négresse -dans les demeures bourgeoises, verse à mesure le liquide bouillant dans -les tasses et présente chaque tasse à l’invitée. Mais, aux grands jours, -dans les familles de condition, il en est tout autrement. Une esclave -blanche apporte la canaque sur une sorte de fourneau encensoir garni à -l’intérieur de braise odorante, une autre tient le plateau comme un -calice, une troisième sert et présente les tasses. Pour me faire honneur -ce fut ce dernier mode que l’on employa. - - [9] Au pluriel, _Fanaghils_. - -La conversation avait peine à s’établir. Personne autour de moi -n’entendait ma langue. Les dames s’exprimaient en turc et les servantes -en arabe. - -Vainement la cousine de mon mari, nature délicieuse et spontanée, -essayait en phrases brèves de se faire comprendre de moi, je demeurais -stupide, prête à pleurer. Mon mari m’avait appris à dire bonjour et à -demander les trois ou quatre objets indispensables à mon premier jour -d’arrivée. Mais je me trouvais incapable de suivre la moindre -conversation et d’y répondre, et de cette cause, je pense, vinrent tous -mes tourments, toutes mes inquiétudes et toute ma désespérance. - -Alors, devant mon embarras croissant, la douce Azma eut une idée bien -féminine dans sa touchante bonté. Elle alla dans la pièce voisine -chercher son fils et le posa dans mes bras. - -Il était blond et de ses grands yeux innocents, couleur de rêve, il -regardait lui aussi, la petite étrangère qui le tenait. Mais il eut un -geste charmant. Un joli sourire éclaira son frais visage et il enfouit -sa tête mutine contre mon visage. Tout le monde cria au miracle; -l’enfant, paraît-il, était très sauvage, on ne s’expliquait pas la -sympathie qu’il me témoignait sans me connaître. - -J’étais ravie pour ma part, dans l’adoration profonde que j’ai eue de -tout temps pour les enfants, de penser que, du moins, en cette demeure -étrangère, j’aurais ce petit être à dorloter et à chérir. Et je commis -ma première gaffe... Je savais dire le mot _joli!_ Je crus faire grand -plaisir à la mère en le prononçant sur son bébé. - -_Héloua Kettir!!!_ m’écriai-je... - -Alors ce fut une consternation. Autour de moi, les esclaves se -détournèrent, et vivement crachèrent par terre. - -Je venais de jeter l’épouvante sur tout ce monde, en attirant peut-être, -par cette exclamation malheureuse, le _mauvais sort_ sur l’enfant... - -Avant d’avoir ce dernier, la mère en avait successivement perdu cinq -autres. Dire d’un enfant qu’il est beau ou aimable, constitue au pays -musulman une terrible calamité. On doit toujours se dépêcher de le -déclarer _Oouaëche_ (vilain, affreux), pour éloigner de lui les esprits -ténébreux qui l’environnent... - -Pour l’instant, je me rendis bien compte qu’il venait de se passer -autour de moi quelque chose de désagréable dont j’étais la cause -involontaire, mais de là à deviner ma faute, il y avait bien loin... -Aussi demeurai-je surprise et un peu attristée, quand la _dada_[10] de -l’enfant se précipitant sur moi comme une furie, me l’eut littéralement -arraché. - - [10] Bonne d’enfants. - -Qu’avais-je fait? Qu’avais-je dit?... - -Ab! que de fois depuis, j’ai dû me rendre compte de la divergence -absolue existant entre les deux mondes... Celui d’où je venais, et celui -où la vie venait de me jeter, pauvre petite, ignorante de tout en cette -société étrangère, où je ne pouvais être que l’intruse et où tout pour -moi se doublait du troublant mystère de l’inconnu redouté. - -Pendant ce temps, mon mari demeuré en bas dans le _Mandara_[11] recevait -comme l’aîné des descendants mâles de la famille les hommages de tous -les visiteurs et eunuques de la maison. - - [11] Appartement des hommes. - - - - -VIII - - -Le _Mandara_ appelé aussi _Salamleck_, est, à l’heure actuelle, la -désolation des musulmanes un peu modernes, car il représente à leurs -yeux le sanctuaire où se cache la vie de l’époux. Pour peu que celui-ci -occupe une situation importante dans le gouvernement, ses appartements -sont journellement encombrés de visiteurs que sa compagne ne doit pas -connaître et auprès desquels il passe la majeure partie de son temps. Il -en est de même chez les grands propriétaires, dont les innombrables -fermiers, voisins ou employés composent l’habituelle cour. Il arrive -souvent que le bey ou le pacha ne monte au harem que pour y dormir. - -A l’époque où j’arrivai en Égypte, rares étaient les femmes qui -songeaient à se plaindre de cette coutume. Bien au contraire, jeunes et -vieilles musulmanes d’il y a vingt ans, ne se sentaient vraiment chez -elles qu’à l’heure précise où l’homme en était absent. Une anecdote me -revient à la mémoire qui, mieux que toute explication, prouvera ce que -j’avance. - -Le soir de mon arrivée, tandis qu’un peu étourdie par tout ce qu’il -m’avait été donné de voir en cette inoubliable journée, je me laissais -aller à une rêverie assez triste, le front dans ma main, une esclave -noire familièrement me toucha l’épaule: - ---_Taali!_ me répétait-elle. (Viens!) - -Je ne comprenais pas, mais le geste me fit deviner les paroles -entendues. La négresse me conduisit tout au fond de l’appartement, dans -une pièce, où une quinzaine de femmes se tenaient accroupies sur des -matelas de soie posés le long des murs. Au fond, Azma, la maîtresse du -lieu, me souriait en m’invitant de la main à prendre place auprès -d’elle. Malgré la souplesse de mes muscles, je ne tardais pas à trouver -fort incommode cette posture propre aux lapins de la fable. Mes jambes, -peu accoutumées à se replier, me semblaient en plomb et j’avais les -reins brisés, mais je voulais faire bonne contenance et la peur de -paraître encore plus étrangère à ce peuple, pour qui, je le sentais, -j’étais déjà _l’ennemie_, me fit supporter tous les ennuis de ma -position. - -Peu à peu mes yeux s’accoutumaient à la demi-obscurité de la pièce. Pour -tout éclairage, on avait posé sur un _korsi_[12] un _Fanousse_, sorte de -lanterne presque aussi grande qu’un réverbère et renfermant deux -bougies, dont la flamme vacillante n’éclairait qu’une faible partie de -l’appartement très haut de plafond. - - [12] Le _korsi_ est un tabouret élevé faisant office de table. - -Devant ce pauvre éclairage, trois femmes dansaient... Deux d’entre elles -étaient des esclaves de la maison, la troisième dont il me sera donné de -parler souvent dans ce récit n’avait pas un emploi bien défini. C’était -une de ces innombrables sangsues de harem, dont les propos souvent -obscènes, toujours joyeux et pimentés, les gestes équivoques, les jeux -bizarres sont appelés à divertir les pauvres emmurées et à charmer leurs -longues heures d’oisiveté. Cette femme s’appelait Zénab; j’ai su plus -tard que sa gaîté de commande cachait une de ces détresses affreuses, si -fréquentes au pays musulman. Son mari l’avait battue et dépouillée des -modestes biens qu’elle apportait au ménage. Elle avait eu successivement -quatre enfants morts au berceau, puis un beau soir, brutalement, l’homme -l’avait chassée et maintenant, répudiée, flétrie avant l’âge, un œil -crevé faute de soins, elle dansait. Et rien n’était plus horrible que la -vue de cette créature pitoyable, toujours à l’affût d’un mot drôle ou -d’une mimique nouvelle propre à amener le rire sur les lèvres des -heureux qui l’entouraient, elle qui de la vie, n’avait connu que les -pleurs. - -J’ignorais ces choses et ne pouvais voir, ce jour-là, que le côté -grotesque de son attitude. - -Des esclaves assises sur le _chilta_ (matelas de soie) accompagnaient la -danse en frappant sur le _darraboucka_, sorte de tambourin fait d’une -peau d’âne tendue sur un tuyau de grès se terminant par une ouverture -très évasée. D’autres frappaient dans leurs mains, pour indiquer le -rythme. - -Mais, à un signe de la maîtresse de la maison, les danses cessèrent. La -cousine de mon mari venait de recevoir des mains d’une esclave, un -instrument bizarre, la _Noune_, que je ne puis mieux comparer qu’à une -petite harpe renversée que l’on pose sur les genoux et dont on joue à -l’aide de doigtiers assez semblables à ceux que portent les danseuses -cambodgiennes. Azma commença à tirer quelques sons de son instrument et -tout aussitôt une esclave circassienne, assise près d’elle, prit une -guitare arabe accrochée au mur et s’apprêta à l’accompagner. Les chants -commencèrent. - -Il est bien difficile à une oreille européenne d’apprécier la musique -orientale. C’est une plainte déchirante, toujours en mineur et quelles -que soient les paroles du morceau. La principale interprète entonne un -verset dans lequel la même phrase se répète jusqu’à cinq fois et le -chœur répond. Cependant l’accoutumance finit par rendre cette musique, -en tous points si dissemblable de la nôtre, non seulement supportable, -mais presque agréable, surtout adéquate au pays et au milieu. - -Contrairement à l’usage de nos maîtres qui comptent pour peu de chose -les paroles du poème, ici le poème est tout, et ces mots, que nous ne -comprenons pas toujours, sont d’un langage si élevé, que les semblants -d’air qui les accompagnent ne comptent point. Les chants alternèrent -donc avec les danses, pendant plusieurs heures; en mon honneur on avait -apporté une bouteille de cognac et du vin de palmes. Grande fut la -surprise de l’entourage, devant mon refus de toucher à ces boissons qui -semblaient un régal à tout le monde. - ---Mais, les Françaises ne boivent donc pas?... me demandait-on, sur le -ton de la plus parfaite incrédulité. - -Je dus avouer que jamais je n’avais vu dans ma famille servir -d’eau-de-vie, ni de vin entre les repas. Ce qui parut surprendre toutes -les femmes. - -Ce fut Zénab qui se chargea de boire à ma place. Elle s’en acquitta de -telle façon que, moins d’un quart d’heure après, elle était dans un état -d’ébriété complète, pour le plus grand divertissement de la société. - -C’était à qui exciterait encore la malheureuse. - ---Encore un verre de cognac, Zénab!... - ---Un peu de vin, ma fille; le jus de palmes rend la beauté au visage, et -l’éclat aux regards... - -Et Zénab buvait. - -A présent sa danse tournait en bacchanale. Ses cheveux épais, dénoués et -répandus sur sa face, son œil unique révulsé, un sourire extatique aux -lèvres, elle tournait sur elle-même, faisant saillir sa croupe et ses -hanches; ses seins flasques, à la peau brune et plissée, avaient de -légers tressautements à chacun de ses pas. Ses pieds étaient nus, et de -ses mains levées au-dessus de sa tête, elle frappait l’une contre -l’autre les crotales de cuivre, castagnettes indispensables de toute -réunion féminine en Égypte. - -Soudain, un frôlement de souris, des paroles chuchotées à voix basse, -tout près de moi, et ce fut la débandade. - ---_El Bacha!_ (Le Pacha!) le maître que l’on n’attendait point, venait -d’arriver à cheval de son Abadieh, malgré l’heure avancée; la somme de -terreur répandue aussitôt sur tous les fronts, me dit assez de quel -respect on entourait le chef de famille. - -Ah! ce ne fut pas long! Vite les instruments de musique cachés sous les -divans, les bouteilles à demi vides emportées vers les cuisines, les -ceintures renouées, les mouchoirs de tête rajustés et les visiteuses -étrangères s’enfuyaient avec des cris d’oiseaux. - -Seules, demeuraient Azma, fille du pacha, les esclaves et les servantes. - -Depuis, j’ai vu bien souvent se reproduire la même scène dans -différentes maisons. Grandes dames, bourgeoises ou simples femmes du -peuple, ont toujours devant moi reçu leur maître avec ce même respect -doublé d’épouvante, cette même attitude servile, que notre âme de femme -libre ne nous permet pas de comprendre aisément. - -Le pacha était le frère de mon beau-père. Il constituait donc la plus -proche parenté de mon mari, dont il était aussi le tuteur. Bien qu’il -ait manifestement avantagé les siens dans les conditions d’héritage, je -dois dire en toute franchise que j’ai constamment trouvé en ce vieillard -d’un autre âge et d’une autre race, un protecteur avéré et un conseiller -plein d’indulgence. Très bon musulman, il accueillit la petite -chrétienne en père et me témoigna jusqu’à sa mort une bienveillance -marquée. - -Il est d’usage, dans les maisons musulmanes, que les femmes aillent -au-devant du chef sur le palier de l’escalier puis, après s’être -inclinées devant lui en baisant sa main, elles attendent qu’il les fasse -appeler dans la chambre où il se repose. - -Je me vois encore conduite par Azma vers ce grand vieillard qui, assis à -la turque sur un haut divan, le narguileh à la bouche, les pieds -déchaussés, me regarda cinq bonnes minutes, sans parler... - -Il portait depuis peu le costume européen et, tel qu’il était là, avec -sa redingote noire, coiffé d’une calotte de toile blanche, il me fit -plutôt l’effet d’un malade d’hôpital en convalescence... Ses chaussettes -de laine complétaient l’illusion... Il avait une grande barbe blanche, -de larges yeux bleus et sa bouche édentée riait d’aise sous l’épaisse -fourrure des moustaches. Son teint avait la patine d’un vieil ivoire. -L’examen qu’il me faisait subir depuis un moment dut sans doute m’être -favorable, car il m’attira vers lui de sa main libre et me caressant les -joues et les épaules, il dit en turc à sa fille Azma, debout à mes -côtés: - ---_Latifa!_ (Gentille!) - -Puis il me fit encore le grand honneur de m’obliger à m’asseoir sur le -divan à ses côtés, et à tous petits coups il me tapotait en répétant: - ---_Anestouna ia benti..._ (Sois la bienvenue, ma fille!...) - -L’entretien se prolongea quelques minutes, si toutefois je puis nommer -ainsi un échange de paroles, auxquelles ni l’un ni l’autre nous -n’entendions rien, car je me croyais obligée de dire quelques mots en -français, que personne d’ailleurs ne comprenait. - -Mon mari, ayant enfin vu partir les derniers invités du Mandara, -remontait vers nous, et ce fut lui qui me traduisit les paroles de son -oncle. - -Celui-ci paraissait ravi de revoir le neveu si longtemps absent et il -l’embrassa très tendrement à plusieurs reprises. Au moment où nous -allions regagner nos chambres, le vieillard rappela mon mari et me -montrant du geste: - ---Il faut qu’elle soit musulmane, cette petite fille, ce serait trop -dommage de la voir rester chrétienne... - -Mon mari répondit prudemment qu’on y songerait. - -Dans la chambre à coucher où l’on nous conduisit, deux surprises peu -agréables m’attendaient. D’abord, les portes ne fermaient pas: il me -fallut faire tomber les plis des portières et épingler les rideaux qui -nous défendaient à peine de l’extérieur; puis, je vis ma pauvre Émilie -venir à moi, désolée: - ---Madame, on dit que je couche ici... - ---Ici, dans notre chambre?... mais c’est impossible! - -Pour toute réponse, elle me montra une manière de cadre en bois de -palmier assez comparable à une cage à poulets en longueur, et sur -laquelle on avait posé un matelas, des couvertures et un moustiquaire. - -Mon mari ressortit de la pièce, cherchant sa cousine ou une esclave, -mais déjà chacun avait regagné son gîte. - -Émilie proposa d’aller s’étendre dans la pièce voisine, qui était vaste -et nous semblait une antichambre. Sitôt que nous y pénétrâmes, un bruit -insolite nous frappa. Six corps humains gisaient là, enfouis sous les -couvertures, étendus à même les nattes. C’étaient des esclaves noires -que l’on nous donnait comme gardes d’honneur, et elles ronflaient... - -Alors, ma pauvre servante eut une idée de génie. Fouillant dans les -malles à peine ouvertes, elle en tira deux paires de draps, et, à l’aide -de rubans et d’épingles, elle tendit ces draps d’une partie de la pièce -à l’autre, la divisant ainsi en deux chambres séparées. - - - - -IX - - -Mais nos malheurs n’étaient point finis. A peine la fatigue et les -émotions de cette journée m’avaient-elles forcée à fermer les yeux, -qu’un cri bizarre me fit me dresser épouvantée sur ma couche. - -Ce cri ne ressemblait à rien de connu; c’était d’abord comme une plainte -sourde partie à la fois de plusieurs poitrines. Puis cela montait, -s’enflait comme un bruit formidable de vagues déferlant sur les galets, -et tout se terminait par une sorte de râle atroce, qui s’arrêtait tout à -coup, pour reprendre encore... C’était horrible. - -Je réveillai mon mari qui, lui, continuait à dormir à poings fermés. - ---Qu’est-ce?... - -Il prêta l’oreille. - ---Ne crains rien, me dit-il, j’avais oublié de te prévenir; il y a tout -près une mosquée, ce sont les derviches hurleurs. - -Ces derviches se livraient à la prière par excellence des sectes -fanatiques, au _Zickre_, sorte d’extase où l’on s’entraîne parfois -jusqu’à l’épilepsie, grâce à des sons inarticulés et à des mouvements -oscillatoires et désordonnés, jusqu’à extinction de la voix et des -forces. - -Je ne m’habituai jamais à ce voisinage; cependant, vers le matin, ma -forte jeunesse reprenant ses droits, j’avais enfin trouvé le sommeil, -quand un chant inattendu me fit à nouveau bondir hors du lit. - -Les esclaves indolentes avaient, sans doute, oublié de baisser les -moucharabiehs et, par les fenêtres sans vitres, trois corbeaux étaient -entrés et saluaient l’aurore à leur manière, par des appels gutturaux ne -rappelant en rien, hélas! le chant de l’alouette ou du rossignol. - -Ces corbeaux gris, à tête noire, très fréquents sur les bords du Nil, -infestent les rues et pénètrent audacieusement dans les demeures. -Ceux-ci s’étaient installés sur le rebord d’un divan, et semblaient s’y -trouver le mieux du monde. - -Ma pauvre servante, éveillée depuis longtemps, s’était assise près d’une -fenêtre et, d’un geste navré, elle me montra deux autres oiseaux que je -ne voyais pas et qui, eux, avaient élu domicile sur un des coins de son -moustiquaire. - -Bientôt, les bruits de la maison me firent connaître que l’on était -debout autour de nous. La première personne qui entra à notre appel fut -une négresse. Je la vois encore, après tant d’années... grande, l’œil -vif, le nez point trop épaté, et les lèvres point trop grosses; elle -était presque jolie à force d’être saine et gaie. Son corps admirable -avait les formes d’un marbre antique et sa démarche était si gracieuse -que la vue seule de cette esclave était un plaisir. - ---Comment t’appelles-tu? demanda mon mari. - ---_Alima, ia Sidi_[13]. - - [13] _Alima, mon maître!_ (le mot _Sidi_ est aussi employé dans le - sens de Monsieur). - -Elles étaient deux du même nom: mais, tandis que celle-ci nous sembla la -grâce même, l’autre, sitôt qu’elle apparut sur le seuil de notre -chambre, mit comme un voile d’horreur autour de nous. Petite, vieille, -ridée, la bouche vide de dents, elle était la personnification du -monstre, tel qu’on a coutume de le présenter aux imaginations apeurées -des enfants et du peuple. Pour ne point confondre ces deux négresses, -dans la famille, on appelait la jeune, Alima _taouila_ (la longue) et la -vieille, Alima _zorayera_ (la courte) (cela pourrait aussi vouloir dire -la jeune). - -La maison comptait encore trois autres femmes de couleur. _Ache -Kiniaze_, une affreuse créature dont les traits jaunis, osseux, presque -sans nez, offraient une ressemblance très exacte avec les momies -conservées au Musée de Boulaq. En vérité, cette femme était l’image de -la mort... Vêtue d’un suaire, elle eût suffi à glacer d’effroi tous les -membres de la joyeuse réunion. Les deux autres esclaves abyssines -avaient nom _Ouas-Fénour_ et _Sabri-Gamil_. Ouas-Fénour, sans beauté, -montrait un corps magnifique et des yeux lumineux. Toute jeune, quinze -ans peut-être, elle possédait les formes pleines et magnifiques d’une -femme de trente, mais sa taille restait mince et son sourire enfantin. -Celle-là m’aima tout de suite et si violemment que je dus plus tard -supplier sa maîtresse de l’envoyer au dehors à l’heure de mon départ. Je -n’avais pas le courage de voir ses larmes. - -La dernière, _Sabri-Gamil_, demeurait encore une enfant, malgré sa haute -taille. Je sus qu’elle n’avait pas treize ans. Elle n’était pas jolie, -mais plaisait quand même, par l’agilité de ses gestes menus, par la -splendeur étonnante de ses yeux de sauvagesse, par tout un je ne sais -quoi de félin et de jamais vu, qui m’enchanta. - -Elle était de beaucoup la plus intelligente, la moins franche aussi et -la plus paresseuse. - -Deux esclaves blanches de race circassienne complétaient la domesticité. - -Celles-ci pouvaient avoir chacune de vingt-cinq à trente ans. - -Elles avaient peut-être été belles, mais les travaux du ménage, -l’humiliation de leur état de servage et la honte d’une stérilité -décevante les faisaient vieilles avant l’âge. Tout, dans leur attitude -avachie, disait le renoncement et la lassitude. - -L’une d’elles, _Gull-Baïjass_ (en turc, rose blanche), était -spécialement affectée au service personnel de la maîtresse et de son -fils, l’autre, Soffia, s’occupait surtout du maître et surveillait la -bonne ordonnance des pièces de la maison. - -Un portier (_boab_) et un porteur d’eau, représentaient à eux deux le -personnel mâle. Il faut ajouter à ce nombre l’eunuque, véritable -autorité dans toute famille musulmane, plus un chiffre variant de trois -à six affranchies, ne quittant pour ainsi dire pas la maison des anciens -maîtres, car chez eux seulement elles étaient sûres de trouver -constamment le gîte et le couvert abondamment servi sans compter les -nombreux cadeaux aux jours de fête. Comme ces affranchies arrivaient -toujours accompagnées de leurs enfants et d’une esclave noire, on peut -juger du train obligatoire de la maison. Et je ne parle ici que d’une -famille de simple bourgeoisie. Chez les grands fonctionnaires et les -princes, le budget atteignait celui d’un ministère. - -C’est, je pense, au coulage obligatoire dans les ménages indigènes, au -personnel illimité dont toute famille à l’aise avait coutume de -s’entourer, que l’on doit la ruine presque totale des fortunes -égyptiennes. Tout cela a changé et changera encore. La suppression de -l’esclavage a porté le premier coup au faste oriental, et les besoins -toujours plus nombreux de la société actuelle ne permettent plus un -pareil état de choses, mais, il y a vingt ans, une dame de haute -naissance, une bourgeoise ayant quelques biens ou seulement la modeste -épouse d’un officier ou d’un fonctionnaire connu, serait morte de honte, -si elle avait dû se restreindre à deux ou trois domestiques. - -La veille, j’avais pu, sous le prétexte des fatigues du voyage, me -contenter d’un œuf et d’un peu de lait, servis sur un petit guéridon, -devant mon divan. Aujourd’hui, il fallait, pour éviter de me montrer -impolie, partager le repas de tout le monde, repas que les honneurs dus -à notre arrivée changeaient en festin. - -Pour mieux prouver le grand plaisir que l’on avait à m’avoir, on servit -le déjeuner dans ma chambre... Cette habitude est en train de -disparaître en Égypte, mais jusqu’en ces dernières années, la salle à -manger était une pièce parfaitement inconnue dans le pays. Quand -arrivait l’heure des repas, les esclaves apportaient un immense plateau -que l’on posait sur une sorte de tabouret très bas, au milieu de la -chambre où les maîtres se trouvaient au moment même. Ce plateau était de -fer peint en couleurs vives, le plus souvent vert, avec une couronne de -roses au centre, on y déposait d’abord les pains, (sortes de galettes -plates et si peu levées que, fraîches, elles s’écrasent facilement entre -les doigts, sèches, elles prennent tout de suite l’apparence de ronds de -papier...) A côté du pain, une ou deux cuillères de corne, d’ivoire, ou -de bois, selon le luxe du logis; à la place d’honneur, le plat couvert, -renfermant le premier mets et, tout autour, des raviers contenant -différentes sortes de torchis (légumes marinés dans le vinaigre et les -aromates). Des feuilles de salade, des oignons verts et du fromage blanc -complètent l’ensemble. Pas de fourchettes ni de couteaux, point -d’assiettes non plus, ni de verres. Chaque convive met adroitement la -main au plat et déchiquette les viandes le plus simplement du monde, à -l’aide des doigts. Quand on a pris deux ou trois bouchées, l’esclave -emporte le plat et en remet un autre. Le moindre repas indigène en -comporte au moins douze. Mais ces plats ne sont pas très copieux. Il est -de mauvais goût de trop revenir à un seul. Il est vrai que, -contrairement à l’usage européen, ici la pièce de résistance se sert au -début. La dinde ou le mouton traditionnels doivent être présentés -entiers, le cou et... le reste, entourés de roses et de feuillage. La -maîtresse de la maison déchire avec ses mains la chair de la bête, qui, -pour cela, doit être très cuite, et sert copieusement ses invitées qui, -à leur tour, dépècent à l’aide seule de leurs ongles et de leurs dents. -On croirait assister au repas des fauves. - -Les légumes, presque toujours farcis ou mêlés de viande, alternent avec -les entremets sucrés, composés de pâtes feuilletées (_féttir_) et de -gelées à base d’amidon et de fruits. Le Pilaf, selon l’usage, doit -terminer tout repas chez les riches comme chez les pauvres[14]. - - [14] Cet usage musulman a une origine extrêmement charitable et - touchante. L’islam pitoyable aux indigents ordonne au riche d’avoir - toujours une large part de restes à la fin du repas, pour le cas - fréquent où un frère malheureux viendrait à ce moment s’asseoir à sa - table. - -Pendant que les convives mangent, une esclave se tient derrière eux et, -si l’une des dîneuses a soif, elle se tourne vers cette esclave et lui -dit simplement: - ---_Essini!_ (Désaltère-moi!) - -L’esclave remplit alors d’eau fraîche une coupe en argent ciselé et la -présente à l’invitée dans le creux de sa main gauche, la droite repliée -sur la poitrine en signe de servitude. - -Les Européennes qui arrivent maintenant au Caire et qui, évidemment, -demandent à voir des harems, sont surprises de retrouver dans les -demeures princières où on les conduit, les mêmes salles à manger -luxueusement meublées, les mêmes tables fleuries sur lesquelles sont -servis les mêmes mets, pour ainsi dire, qu’elles trouvaient chez elles -cinq jours plus tôt à Paris ou à Londres. Celles-là ne peuvent point -soupçonner le pas formidable qu’a fait la société indigène de la -capitale depuis vingt-cinq ans. - -Tandis qu’aujourd’hui le moindre moudhir (préfet) d’une petite province -reçoit ses amis à _la Franque_, autour d’une table européenne, avec une -argenterie étincelante et du linge cylindré, autrefois, j’ai vu, chez -des princes, le même couvert rudimentaire dont j’ai parlé plus haut, et -j’ai bu, dans le verre commun, une eau point filtrée, rouge encore du -limon du Nil... - -Après le repas, les esclaves apportaient le _techte_, sorte d’aiguière -en or, en argent ou en simple terre, accompagnée de sa cuvette. Chaque -personne prenait des mains d’une négresse, le savon en forme de fruit, à -la mode en ce temps-là, et fortement parfumé au musc; puis, l’esclave -préposée aux ablutions s’agenouillait devant elle et lui versait -doucement l’eau sur les mains. Le savonnage durait longtemps. Il est de -bon ton de faire beaucoup mousser le savon quand on se lave... Puis, -rincées, rafraîchies, les mains étaient essuyées par une troisième -servante à l’aide d’une serviette brodée d’or. La même serviette, bien -entendu, sert à toutes les lèvres et à tous les doigts. On juge de -l’état de malpropreté et d’humidité, dans lequel elle parvient à celle -qui l’emploie la dernière. - -Le verre non plus n’est jamais essuyé. C’est là une coutume à laquelle -je ne suis jamais parvenue à me faire; et, bien souvent, il m’est arrivé -de ne point boire aux différents repas où je fus invitée. - -La nourriture, servie à ce déjeuner, différait absolument des mets moins -compliqués peut-être, mais parfaitement sains et bien préparés, que -j’avais vu servir à la table paternelle. - -La façon dont mes compagnes mangeaient me dégoûta profondément, et, bien -que je fusse toujours servie la première et que l’on m’eût donné une -fourchette et un couteau, il me suffisait, pour être écœurée, de voir -toutes ces mains s’abattre dans le plat commun et en ressortir luisantes -de sauce et de graisse. - -Tout, ce jour-là, me parut mauvais... Les coulis sentaient le beurre -rance (ce terrible beurre fondu qui s’emploie ici et où l’on incorpore -le suif en parties égales), la cannelle, la coriandre, le gingembre... - -On m’offrit du vin de palmes dont il me fut impossible d’avaler plus -d’une gorgée, mais les invitées, retenues en mon honneur autour de ce -plateau, en firent leur régal. - -Une heure après le repas, tout le monde était légèrement en folie. De -nouveau, les danses recommencèrent, et, comme je ne riais pas, étourdie, -hébétée, le cœur lourd d’une incommensurable tristesse, Zénab, la -bouffonne, par une pensée charitable sans doute, s’approcha de moi et, -se retournant brusquement, releva sur sa tête sa longue robe. Elle ne -portait pas le plus léger vêtement en dessous. Elle recula un peu pour -que l’effet sans doute fût plus efficace, puis se mit à danser. - -Je me levai et je courus sur la terrasse, au grand scandale de mon -entourage. - -Mais là un spectacle identique m’attendait. Ma femme de chambre -assistait aux mêmes danses grotesques... Les négresses, riant de toutes -leurs dents, avaient enlevé leurs caleçons de cotonnade et, leurs -galabiehs relevées à tour de rôle, se tournaient, étalant leurs formes -opulentes et couleur de cirage. - -Émilie, moins prude que moi, s’amusait; peut-être un peu du paganisme -grossier des ancêtres barbares était-il demeuré dans son âme cévenole... -toujours est-il que cette fille très chaste eut ce mot exquis quand je -la réprimandai d’avoir, par son attitude complaisante, encouragé ces -jeux qui me choquaient si fortement: - ---Oh! Madame, il n’y a pas de mal. C’est si noir!... - -Le soir de ce jour, à l’heure où le soleil disparaît, il me fut donné -d’assister à une chose curieuse. Sans l’avoir voulu, je vis tous les -gestes, j’entendis tous les propos d’un rendez-vous d’amour. - -J’étais cachée derrière un des moucharabiehs de la façade regardant la -rue; je pouvais apercevoir chaque passant, mais nul ne pouvait deviner -ma présence. J’entendis une toux légère et je distinguai sous le porche -d’une vaste maison inhabitée, une élégante silhouette féminine, -sévèrement drapée dans les plis de la habara égyptienne. Tout de suite, -un homme s’avança. Il était vêtu à l’européenne et, bien qu’il fût -coiffé du tarbouche national, je n’eus pas une minute d’hésitation. Cet -homme ne pouvait pas être un musulman... Si j’avais conservé le moindre -doute, la seule façon dont son regard à la fois volontaire et caressant -enveloppa cette femme, me les eût ôtés. - -Maïs quelle ne fut pas ma surprise en entendant leur conversation. Ils -parlaient français!... - -Certainement, ni l’un ni l’autre n’étaient au Caire depuis bien -longtemps, car ils s’entretinrent d’abord des dernières nouvelles -parisiennes, avec une telle connaissance des faits, qu’ils me parurent -en avoir été en partie les témoins. - -Après un rapide examen, l’homme, tout à coup rassuré par le silence -environnant, ouvrit les bras et sa compagne se blottit frémissante sur -sa poitrine. Ils échangèrent un baiser qui me sembla durer un siècle... -puis je perçus, comme un murmure, des paroles tendres, des serments, des -promesses, et toute l’ineffable litanie des mots que, depuis le -commencement des civilisations, les amants ont coutume de redire entre -eux. Ils se séparèrent dans une dernière étreinte et j’entendis la femme -prononcer: - ---A demain, là-bas!... - -Là-bas! Quel était ce paradis d’amour dont ils parlaient? Je ne le sus -jamais, pas plus que jamais, dans le long séjour que j’ai fait en -Égypte, je ne devais connaître le nom et l’histoire de ces inconnus, -dont, bien innocemment, je venais de découvrir le secret. - -Je me sentais coupable et n’osais quitter la fenêtre; il me semblait -qu’une sorte de pacte me liait à la destinée de ces êtres, mon cœur -battait à se rompre à l’idée qu’ils pouvaient être surpris et châtiés. - -Je sus, depuis, que les aventures de ce genre étaient fréquentes dans -les quartiers indigènes. Les grands hôtels et les maisons accueillantes -n’ayant pas encore ouvert leurs portes aux étrangers, les amoureux, sous -le masque du costume indigène, se rencontraient où ils pouvaient, dans -les vieilles rues désertes et sous les porches des palais en ruine, sûrs -de l’impunité. - -Notre rue demeurait bien curieuse... Elle me semblait triste alors, -parce que j’étais vraiment trop jeune, trop peu préparée à ce que fut ma -vie ensuite, pour en goûter la paisible douceur. - -J’ai souvent rendu grâce au sort de m’avoir précisément conduite dans -cette rue et dans cette maison, Car j’y appris en peu de temps, par la -simple force des choses et sans pour ainsi dire m’en rendre compte, ce -que d’autres que moi, après vingt ans d’Égypte, ignorent encore. Le -logis seul constituait une merveille. Depuis les mosaïques de la cour où -poussait un lamentable palmier, montant droit comme un cierge vers les -terrasses, étalant son feuillage en plumeau juste au-dessus de l’unique -cheminée, jusqu’aux moindres moulures des plafonds à caissons, tout -était, pour mes yeux, matière à surprise. - - - - -X - - -Le _mandara_ occupait tout le rez-de-chaussée. Il se composait de six -grandes pièces sommairement meublées de divans, de tapis et de guéridons -recouverts de jetés au crochet. Les murs étaient simplement passés au -lait de chaux. - -Les cuisines, dans les sous-sols, représentaient pour mon imagination -amie du fabuleux l’antre des sorcières. - -Les négresses qui les peuplaient ajoutaient à l’originalité du -tableau... - -Rien ne peut donner une idée de la saleté et du désordre d’une cuisine -indigène. Les maîtresses de maison n’y descendant presque jamais, le -soin en est entièrement confié aux noires et aux femmes fellahas qui les -tiennent dans un état repoussant. Beaucoup de ces cuisines n’ayant pas -de cheminées, on cuit les aliments sur des sortes de foyer ajustés tant -bien que mal à l’aide de quelques pierres et sur lesquels on pose les -immenses _Rallas_ (chaudrons sans anses, usités ici). Ces fourneaux, -très primitifs, donnent une fumée telle, que les murs des cuisines se -peuvent confondre avec les faces des négresses qui les occupent. - -A terre, partout des immondices, des épluchures; au mur, du sang -coagulé, provenant des nombreux moutons égorgés constamment dans les -maisons un peu importantes; dans les coins, des casseroles fraternisent -avec les _cab-cab_ (chaussures des esclaves, sorte de patins de bois à -hauts talons), des peaux de bêtes puantes exhalent une odeur -pestilentielle. Des régimes de dattes ou de bananes se balancent devant -les fenêtres, faisant face aux bouquets d’ail et d’oignons. Des chats -faméliques rôdent dans l’ombre et, parmi tout cela, les esclaves, reines -de ce lieu ténébreux, vaquent à leurs occupations, la robe relevée -autour des reins, leurs caleçons sales retroussés au-dessus du genou, -les pieds et les bras nus. Elles chantent quelque bizarre mélopée -soudanaise dont l’étrange tonalité s’harmonise avec les choses qui les -entourent. Ou bien, accroupies autour du foyer, elles fument... les -jeunes des cigarettes, les vieilles d’étranges pipes à long tuyau -rapportées de leur pays par quelque marabout complaisant. - -Le _sacca_ (porteur d’eau) est le seul être mâle qui franchisse le seuil -du gynécée. Quand il entre dans une demeure, il doit crier très fort: -_Ia Satter!_[15] - - [15] Sorte d’invocation à Allah, intraduisible en français et qui peut - signifier: Dieu clément! - -A ce mot fatidique, tout le troupeau des femmes se sauve ou se voile. -J’ai vu des esclaves blanches et même des dames prises ainsi à -l’improviste, au passage du porteur d’eau, relever leur jupe sur leur -tête, sans souci de montrer leurs jambes, pourvu que leurs traits -restent cachés. - -Les cuisines, cependant, n’offraient pas le plus curieux spectacle de la -maison. - -Quand il me fut donné de parcourir à ma guise l’appartement, et à mesure -que la langue arabe me devenait familière, chaque jour amenait une -découverte nouvelle. C’est ainsi que j’acquis bientôt la preuve que -cette grande pudeur féminine, prête à se révolter d’indignation au seul -regard d’un homme, n’était purement qu’apparente. Entre elles, les -Égyptiennes ignorent toute contrainte. - -Une femme indigène se dépouille de ses vêtements devant ses pareilles -avec une extrême facilité. - -Le moindre prétexte lui est bon: un insecte qui la pique, une épingle -qui la gêne, la chaleur, le froid, une douleur quelconque, tout lui est -une occasion de se mettre nue sans la moindre gêne. Une morphinomane, me -voyant pour la première fois, se crut obligée de me montrer ses cuisses -et son ventre, après un déjeuner chez une amie commune, pour que je -m’apitoiasse sur les innombrables piqûres qui marbraient sa chair. - -L’eunuque, non plus, ne compte pas; on se déshabille journellement -devant lui, et c’est même à lui que l’on a recours quand il s’agit -d’aller chercher dans la jarretière le mouchoir ou la bourse de la dame -en toilette de cérémonie et trop serrée pour se livrer, sans risques, à -cette petite opération. Les poches n’existent en Égypte que dans les -vêtements des femmes du peuple, mais ces poches, au lieu d’être dans la -jupe, sont placées dans la fente du corsage, sous l’aisselle; les robes -se portent fendues des deux côtés, et très peu sur la poitrine. C’est -par ces fentes que les mères donnent le sein à leurs nourrissons. - -Dans les chambres, point de lit. On m’avait donné l’unique de la maison. -Partout des divans faisant le tour de la pièce, des consoles dorées à -dessus de marbre soutenant de hautes glaces, des tables assorties aux -consoles et, sur ces tables, des plateaux de faïence ou de simples plats -à rôti supportant des gargoulettes remplies d’eau fraîche et recouvertes -d’un petit chapeau d’argent, destiné à préserver l’eau de la poussière -et des bêtes... A terre, des matelas de soie (_chiltas_), sièges favoris -des habitants du logis, qui ne prenaient place sur les divans que dans -les occasions solennelles. Dans l’intimité de la famille, tout le monde -s’accroupissait sur les _chiltas_. Les femmes y cousaient, fumaient, -jouaient aux cartes ou aux dominos, plus commodément que sur n’importe -quel siège. Une immense pièce recevait, au matin, tous les matelas et -toutes les couvertures. Le soir venu, les esclaves dressaient le lit de -chacun au hasard du caprice. En un clin d’œil, la couche était disposée; -un tapis supplémentaire sur le grand tapis européen couvrant la pièce; -sur ce tapis, deux ou trois matelas selon l’importance du dormeur, puis -un drap de coton sur le matelas, l’autre cousu à la couverture, selon la -mode orientale. Dans les maisons turques, ce second drap changé et -recousu plusieurs fois par semaine est toujours propre; mais, chez les -indigènes, il sert à tant de personnes, et si longtemps, que les traces -d’insectes y laissent de véritables dessins. Il en est de même des -couvertures piquées très lourdes, et dont la plus élémentaire prudence -ordonne au voyageur de se méfier. - -Sur ce lit improvisé, on tend la moustiquaire de tulle ou de soie qui va -se fixer aux murs par quatre cordons. Puis, on apporte l’indispensable -veilleuse, sans laquelle un bon Oriental ne saurait dormir; à côté, on -place des cigarettes, des allumettes, un cendrier, une gargoulette, et -la chambre est prête... - -Le musulman véritable ne se dévêt point pour dormir. Il retire seulement -sa robe ou ses habits européens, qu’il troque pour une longue simarre -blanche, passée sur un et quelquefois deux caleçons de toile, serrés aux -chevilles, échange son tarbouch ou son turban contre une calotte de -toile et le voilà en costume de nuit. Les femmes gardent simplement -leurs robes de maison et n’ôtent jamais leurs caleçons remplaçant nos -pantalons de lingerie. Rien n’est plus laid que le caleçon d’une femme -égyptienne. Semblable en tout à celui des hommes, il s’attache par un -cordon de chanvre passé en coulisse autour de la taille et que l’on -serre à volonté; très large et fermé hermétiquement, il descend -jusqu’aux chevilles et cache entièrement les formes.--La génération -nouvelle a changé tout cela dans la classe aisée; la jeune fille moderne -fait exécuter son trousseau au dernier goût européen.--L’Égyptienne ne -porte pas de chemise, mais une sorte de chemisette très légère ne -dépassant point la taille; là-dessus, deux ou trois robes superposées. -Un mouchoir autour de la tête complète sa parure intime de jour et de -nuit. - -Une des choses les plus surprenantes pour moi, fut de voir les femmes, -ces mêmes femmes qui se couvraient la face devant le portier ou le -porteur d’eau, partager, sans scrupule, le lit de leurs frères ou de -leurs cousins. Cela ne tirait pas à conséquence. Les fils dorment -souvent avec leurs mères jusqu’au jour du mariage. Mon étonnement parut -scandaleux. Autour de moi, les regards semblaient dire: - ---Comme ces Européennes ont mauvais esprit...! - -Et je crois bien, en effet, que les intentions étaient pures; le flirt, -les caresses, les mille folies que l’amour inspire demeurant -parfaitement inconnus à la race orientale, elle ne saurait voir de -danger dans le voisinage de deux êtres sous un même moustiquaire, ces -deux êtres étant d’ailleurs strictement vêtus et se couchant pour dormir -et non point pour causer. - -Les esclaves se posaient un peu partout selon les besoins de leur -service; seules, les négresses ronflaient côte à côte, sous la même -couverture et sur le plancher sans matelas. Elles étaient parquées dans -la pièce précédant ma chambre, et plus d’une fois, leurs ronflements -m’empêchèrent de dormir. - -Un petit escalier de bois conduisait aux terrasses. Il me sera donné de -reparler bien souvent de ces terrasses dans mon récit, car elles -devinrent par la suite mon lieu d’élection. - -Je compris très vite le charme que les femmes indigènes trouvent à -s’installer ainsi, dès le coucher du soleil, au sommet de leurs -demeures. Là seulement, il leur est permis de respirer l’air du ciel et -les parfums de la terre, libres de tout voile et dégagées de toute -surveillance. Des nattes, des coussins sont jetés au hasard, et tout le -peuple féminin de la maison arrive joyeusement. On apporte des fruits, -du café, des bonbons, des instruments de musique et la petite fête -commence. - -Généralement un poulailler et un pigeonnier sont bâtis du côté le plus -abrité du soleil; devant les accords du concert improvisé, la volaille -se réveille et mêle ses cris perçants aux chants des femmes et aux sons -des mandores et des guitares. Ce qui d’ailleurs ne semble nullement -déranger les musiciennes. Mais on se lasse vite en Égypte; bientôt les -instruments sont abandonnés et seul entre tous, le _darrabouck_ continue -son tamtam monotone, accompagnant le chant presque douloureux, d’une -seule voix que personne n’écoute plus. - -J’aimais notre rue pour sa couleur locale, pour tout ce que je devinais -de mystérieux et d’étrange dans ces vastes maisons, étalant une -architecture bizarre. Presque toutes avaient été les palais de pachas -morts depuis longtemps. Sous leurs hauts plafonds garnis de poutres -aujourd’hui branlantes, plusieurs générations avaient passé... Que de -créatures charmantes s’étaient mirées dans ces étroites glaces que -j’apercevais par les moucharabiehs entrouverts! Que de crimes, que de -violences s’étaient commis entre ces murs et dans ces salles basses, où -mon œil ne pouvait plonger sans qu’un petit frisson me secouât toute... - -Et comme ces maisons étaient vieilles et que l’on ne répare rien en -terre égyptienne, les façades menaçaient ruine, et les portes ne -tenaient plus; quelques bâtisses même s’étaient écroulées sous le poids -des siècles, et dans les rares pièces demeurées debout, des familles -continuaient de vivre leur triste vie végétative. Les chambres sans -toiture servaient de véranda, et le soir, quand la nuit était assez -sombre, je distinguais vaguement des grappes de femmes assises sur le -rebord des pierres, insouciantes du danger, heureuses de ce coin de -misère où elles respiraient, où elles percevaient les rares bruits de -cette rue tranquille entre toutes. - -Les voisins d’en face ne passaient point pour riches, mais je sus que le -chef de la famille était de bonne maison. Il avait servi sous le grand -Mohammed-Ay et, demeuré veuf sans enfants, il s’était remarié à soixante -ans avec une esclave abyssine, qui lui avait donné quatre filles. -L’homme semblait très vieux. La femme, véritable loque, sans sexe et -sans âge, se dérobait presque toujours aux regards des étrangers. Mais -les filles circulaient sans cesse dans la maison, et je pouvais--tant la -rue était étroite--entendre leurs paroles. - -Elles étaient belles malgré leur couleur pain d’épices, et leurs formes -demeuraient pures sous la galabieh, laissant se mouvoir à l’aise leurs -fermes poitrines et leurs hanches rondes. - -Le vieillard fumait sans relâche le nargileh dont les jeunes filles -entretenaient pieusement le brasier dans son couvercle d’argent. - -Durant les longues après-midi estivales et pendant la soirée, à tour de -rôle, chaque petite métisse venait _cabisser_ (masser) le père! - -Il s’étendait sur un divan devant la fenêtre et l’enfant dévotement -prenait entre ses doigts minces les mains et les pieds glacés, puis avec -lenteur elle faisait craquer les phalanges l’une après l’autre, pliant -les paumes, frictionnant du même mouvement automatique chevilles et -poignets. - -Ensuite, venait le tour du cou, des épaules et du dos. - -Et cela se prolongeait durant des heures... Quelquefois, à la tombée du -jour, on entendait comme un vol d’oiseau. Les quatre se sauvaient à la -fois dans la pièce voisine, tandis que l’unique servante de la maison -introduisait dans la chambre un _cheick_ venu réciter les versets du -Coran. Le saint personnage s’accroupissait au milieu de l’appartement, -et sa voix montait nasillarde dans le grand silence. Le vieillard -accompagnait chaque verset du chanteur, du même mouvement oscillatoire -que ce chanteur avait lui-même pour débiter ses prières. - -Et c’était une chose très orientale, ces deux hommes en face l’un de -l’autre, vêtus du même costume ancestral, coiffés du même turban d’un -autre siècle, et courbés ensemble sous la même foi. - -Le vieux turc faisait glisser entre ses doigts couleur de cire un -chapelet de grains d’ambre, en invoquant le nom d’Allah; et le prêtre, à -terre devant lui, regardait de ses yeux vides, le ciel qu’il ne verrait -jamais plus. - -La servante apportait des tasses de café et des verres de sirop de -roses; les hommes buvaient sans échanger une parole. Et la prière -reprenait, emplissant l’espace de son rythme monotone. - -Comme le père était âgé, il ne descendait plus guère aux appartements -inférieurs que pour les visites de marque. - -Il prenait ses repas dans cette pièce que je voyais et j’en pouvais -suivre chaque service. - -Trop arthritique pour s’asseoir à terre, il mangeait, à demi vautré sur -son divan, devant un guéridon volant où ses filles plaçaient le plateau -traditionnel. La femme préparait les aliments et la servante les -apportait des cuisines, dans une large manne d’osier, chaque plat muni -de son couvercle. Mais seules, les filles présentaient ces plats, -s’occupaient du père. Et rien n’était plus étrange et plus touchant que -la vue de ces quatre vierges noires, en adoration devant ce vieillard -tout blanc, qui semblait leur aïeul, un aïeul très beau, très patriarcal -et très bon qu’elles servaient en esclaves et en filles très tendres à -la fois. Pour ces créatures de couleur, le père représentait l’homme de -race supérieure, le Circassien guerrier, descendant de ces terribles -mamelouks, dont les hauts faits vivaient encore en toutes les mémoires -égyptiennnes. C’était comme une apparition biblique qu’il m’était ainsi -donné de voir tous les soirs et dont je ne me lassais point. - - - - -XI - - -Le lendemain de mon arrivée les visites affluèrent. Ah! ces visites!... -Bientôt elles constituèrent pour moi un véritable supplice. On venait me -voir comme une bête curieuse et malgré toutes les excuses que je pouvais -alléguer, il me fallait paraître, m’exhiber, tourner sur toutes les -faces devant les matrones, amies ou parentes de la famille, désireuses -de se rendre compte si mon mari avait eu bon goût. Généralement, -l’examen était favorable. Après avoir touché mes joues, mes cheveux, mes -bras, ces dames hochaient la tête en signe d’approbation. Mais presque -toujours, elles avaient une restriction. - ---Pourquoi es-tu si maigre? Il faut engraisser, ma fille, les hommes -aiment les femmes dodues. - -Ma taille mince les navrait. Souvent on me demanda si j’étais malade. - -Un autre geste, fréquent dans le monde féminin d’alors, et qui me -révoltait, acheva de me faire prendre en horreur ces visites -quotidiennes. - -Les femmes un peu âgées ne manquaient point, après m’avoir observée, -questionnée, palpée, de me taper sur le ventre en prenant des airs -mystérieux. - ---Il n’y a rien là-dedans? - -D’abord, je ne compris pas, il fallut les rires joyeux de l’entourage -pour m’éclairer sur la signification du geste. - -Pour ces pauvres êtres que la maternité seule relève dans la maison de -l’époux, l’enfant est la plus évidente consécration de leur règne. N’en -pas avoir constitue une tare, dont elles n’arrivent pas à se consoler, -car la stérilité fait planer sur leur tête la terrible menace de la -répudiation, qui en est d’ailleurs presque toujours la conséquence. - -Donc, si moi, étrangère, chrétienne, je joignais à ces deux malheurs -celui de n’être point mère, c’en était fait de l’amour de mon mari; et -ces femmes croyaient certainement me témoigner le plus visible intérêt -en me questionnant sur le sujet unique qui leur parût mériter attention. -Aussi quels regards de pitié ou de mépris il me fut donné de saisir au -passage quand j’avouais «qu’il n’y avait rien»! Je me suis heureusement -rattrapée depuis, et ce ne fut pas sans fierté, que je montrai plus tard -mes trois enfants, qui se suivaient à un an de distance. - -Du coup, le dernier espoir que la famille avait conçu de voir mon mari -me quitter pour prendre une femme musulmane, s’envola. - -Quelquefois les observations étaient plus directes. - ---Pourquoi n’abjures-tu pas le christianisme, tu n’aimes donc pas ton -mari?... Que feras-tu après ta mort si tu es séparée de lui?... - -Je changeais habilement de conversation, ce sujet m’étant devenu -parfaitement insupportable. Mais toujours on y revenait et je sentais à -quel point nous étions détestés là-bas. C’était aussi des questions -extravagantes sur nos mœurs, nos coutumes, et surtout les relations des -hommes et des femmes d’Europe entre eux dans l’état libre et dans le -mariage. On ne peut se figurer les histoires véritablement extravagantes -que les maris d’ici racontent à leur harem. On nous prête des habitudes -monstrueuses, dont la stupidité n’aurait d’égale que l’impudeur. J’ai eu -grand’peine à détruire chez celles qui m’écoutaient, sans parti pris, -les préjugés innombrables qu’elles nourrissaient à l’égard des ménages -de France. Pour leur crédule imagination, il n’était pas d’abominations -auxquelles ne se livrassent sans vergogne les plus vertueux époux de -notre pays. - -L’instruction que l’on commence à donner aux petites Égyptiennes et -surtout les voyages que beaucoup d’entre elles font maintenant en -Europe, auront bientôt raison de ces sottes croyances, mais à l’époque -où j’arrivai, les femmes qui avaient traversé la mer se comptaient au -Caire et cela n’était point pour augmenter leur prestige. J’ai vu une -vieille dame très rigide refuser de recevoir une jeune fille musulmane, -dont le frère avait parachevé l’éducation, en l’envoyant cinq ans dans -un couvent de Montpellier. La vieille dame timorée considérait la -créature assez éhontée pour avoir pu vivre si longtemps à visage -découvert au pays des infidèles comme une _charmoutta_ (fille de -mauvaises mœurs) dont une honnête mahométane devait fuir l’approche. - -Les visites se succédaient toujours dans le même ordre et -s’accomplissaient selon les mêmes rites immuables. - -Les dames de bonne maison arrivaient flanquées de leur eunuque. -Celui-ci, dès le seuil, frappait trois fois dans ses mains pour annoncer -ses maîtresses. Aussitôt les esclaves se précipitaient: - ---_Tffadal!_ (Donnez-vous la peine.) - -Et l’eunuque alors saisissait la femme la plus âgée ou la plus -influente, parmi celles qu’il accompagnait et la hissait tant bien que -mal jusqu’au palier. Là, baise-mains et prosternation des esclaves -blanches et noires. Ensuite, on se dirigeait vers la pièce, où la -maîtresse du lieu tenait, ce jour-là, sa réception. - -Les embrassements et les poignées de mains duraient dix bonnes minutes; -puis, comme par un truc de féerie, les voiles tombaient, les _Habaras_ -de soie noire glissaient sur les reins des visiteuses et elles se -montraient raides et dignes sous leurs robes d’apparat. Jeunes et -vieilles étaient vêtues des mêmes étoffes de satin ou de faille claire; -sur leurs têtes, les mêmes mouchoirs de gaze à fleurs, agrémentés de -passementerie; presque toutes ornaient leurs fronts et leurs corsages de -fleurs artificielles. Mon étonnement fut au comble, en voyant, un matin, -une jeune femme très élégante, qui portait une couronne de mariée. Les -fleurs d’oranger ne représentaient pour elle aucun symbole, et ce -diadème virginal lui semblait du meilleur goût. Les Turques venaient -généralement en toilette européenne, mais, ignorant encore la façon de -les porter, elles arrivaient, avant midi ou tout de suite après -déjeuner, en robes de bal venues de Paris à grands frais. Et pour -ajouter à l’originalité de l’effet, elles étaient parées de l’_Ezazieh_, -sorte de turban de gaze paré de fleurs et se posant un peu en arrière et -sur le côté de la tête. Cette coiffure assez seyante n’est plus portée -aujourd’hui que par les très vieilles femmes. - -Pour les jeunes Turques de cette génération, les boucles et les chignons -modernes ont remplacé mouchoirs et turbans. Et c’est encore un gros -sujet de scandale pour les bonnes musulmanes, qui n’admettent point -qu’une femme mariée montre autre chose de ses cheveux que le bout des -nattes qui pendent sous le mouchoir en pointe dans le cou. Seul, l’époux -a le droit d’admirer la chevelure de sa compagne. - -Les Turques de très grande maison s’habillaient déjà à la mode -européenne; les Égyptiennes portaient la _galabieh_, pareille chez -toutes, ne variant guère que par la couleur. La bottine et le soulier -noir étaient encore inconnus. Les petits pieds sortaient à demi, de -mules de satin ou de lampas d’or ou d’argent, assortis à la toilette. - -Les femmes de condition modeste se chaussaient de babouches éculées, -qu’elles avaient soin de laisser devant la porte. Il y a bien peu de -temps que les femmes comme il faut elles-mêmes, gardent leurs chaussures -dans l’intérieur des appartements. Autrefois et encore à l’époque où -j’arrivai, l’usage voulait que l’on se déchaussât chez ses hôtes, comme -à la mosquée. - -Les femmes qui n’avaient pas les moyens de s’offrir un eunuque, -arrivaient accompagnées d’une ou plusieurs esclaves; les très humbles se -contentaient d’une servante Fellaha. Mais bien rares étaient celles qui -n’amenaient pas quelques amies. - -Aussi les visiteuses avec leurs voiles sombres, leurs yechmack blancs, -me faisaient-elles l’effet d’un couvent de religieuses en voyage. - -Ce fut au cours d’une de ces nombreuses visites que j’entendis -l’histoire de la princesse X. Mère d’une charmante tête, portant -couronne aussi, et dont il est question souvent à l’heure actuelle dans -les journaux parisiens, cette princesse faisait alors son premier voyage -en Europe. Elle débuta par un séjour à Carlsbad où ses médecins -l’avaient envoyée. A demi délivrée de la contrainte que lui imposaient -son rang et sa qualité de musulmane en Égypte, elle se livra aux pires -folies. Alcoolique invétérée, elle se mit à boire d’abord à table, puis -chez elle, le soir, dans sa chambre, les vins de choix qu’un maître -d’hôtel obséquieux s’empressait de lui servir. Une nuit les domestiques -étant couchés, elle se fit servir du champagne et s’amusa avec ses -suivantes à casser les goulots des bouteilles contre les murs. Ses -voisins de chambre s’étant plaints, on fut prévenu en haut lieu et la -princesse reçut l’ordre de se contenter d’eau, sous menace d’être -immédiatement renvoyée au Caire. - -Alors, dans l’impérieux besoin de son nouveau vice, la dame s’accoutuma -à vider les flacons d’eau de Cologne et d’eau dentifrice. Les suites de -ce régime furent désastreuses. La pauvre princesse fut un jour surprise -par un de ses cousins dans un tel état d’ébriété qu’on décida aussitôt -son retour en Égypte. L’histoire, absolument authentique, faisait alors -le tour des salons cairotes. - -Les visites se prolongeaient très longtemps. Souvent, on gardait les -étrangères toute la journée. Quand elles demeuraient dans un quartier un -peu éloigné, elles passaient la nuit et quelquefois plusieurs jours. Le -soir venu, on apportait des matelas, on dressait les moustiquaires et -cela se faisait très simplement, comme une chose toute naturelle, les -amies devenant de la famille sitôt le seuil franchi. - -Les hommes, pendant ce temps, étaient relégués dans le Mandara; il est -contraire à l’usage qu’un mari musulman franchisse le gynécée, quand sa -femme reçoit un harem étranger. Même pour dormir, monsieur doit se -contenter de la chambre toujours prête aux étages inférieurs. Sous ce -rapport, les musulmanes jouissent d’une liberté que peu de maris -européens consentiraient à accorder à leurs femmes. Il y a, en Égypte -comme en tout pays, des maris jaloux, forçant leurs compagnes à subir un -contrôle de tous les instants et interdisant toute sortie à leur -famille. Mais ces maris-là, je le déclare, sont des exceptions. Ici, -plus qu’en France peut-être, la femme en ce qui concerne sa vie -personnelle et ses relations féminines jouit d’une liberté excessive. -Non seulement elle a le droit de recevoir toutes les amies qui lui -plaisent et de leur offrir la plus large hospitalité, sans même -consulter son mari, mais elle sort à sa guise, rentre quand il lui -plaît, et se rend aux bazars, aux lieux de promenade, aux bains, sans la -moindre gêne, pourvu qu’elle prenne soin de se faire accompagner. - - - - -XII - - -Un jour, au Caire, un de nos intimes, conseiller à la cour, m’invita à -déjeuner à l’improviste chez lui. Il n’avait pas eu le temps de prévenir -sa femme... Nous arrivons, mon hôte interroge le portier. - ---Madame est là-haut, n’est-ce pas? - -Et l’autre, paisible: - ---Mais non, bey. Madame est partie tout à l’heure pour la campagne, elle -ne reviendra que dans deux jours. - -Le bon conseiller ne sourcilla point, il m’emmena déjeuner à l’hôtel, -et, devinant ma surprise, il crut devoir dire: - ---J’ai des idées très larges. Ma femme fait ce qui lui plaît, j’agis de -même, nous sommes un ménage très heureux... - -Je ne pense pas qu’un mari parisien eût pris la chose de façon aussi -philosophique. - -Depuis, il m’a été donné de constater bien souvent l’extraordinaire -facilité que les Égyptiennes et les Turques ont à réaliser leurs -moindres caprices, à la condition toutefois que le mari n’en soit pas -gêné lui-même. - -Ce sont deux existences différentes, voilà tout. - -Quelques jours après mon arrivée, Alima Tawouila vint un soir dans ma -chambre, où elle continuait à pénétrer, malgré ma défense, à toute heure -de jour et de nuit. - -Vainement, j’avais épinglé du haut en bas les rideaux formant portières, -je ne pouvais parvenir à être seule chez moi. Je m’étais plainte à Azma. -Peine perdue! On ne comprenait pas. - ---_Maaleche!..._ (ça ne fait rien), disait-elle. - ---Viens vite, madame, il y a quelqu’un. - -Je refusai énergiquement de me déranger. La petite exhibition -quotidienne commençait à m’exaspérer, et je m’étais promis de ne plus -quitter mon appartement quand il y aurait des étrangères. - -La négresse, devant mon attitude résolue, s’éloigna en maugréant, et -revint presque aussitôt, accompagnée d’une femme que je ne connaissais -pas. - -Cette femme portait le costume du pays, mais son voile en retombant sur -ses épaules, son yechmack détaché, découvrait une tête si peu orientale, -que je ne fus presque pas surprise en l’entendant me dire avec le plus -pur accent faubourien: - ---Excusez-moi, madame, je suis Française comme vous, et j’ai tenu à -venir vous saluer. - -Française!... elle était Française et portait ce costume... Et du pays -où nous étions, elle n’avait pas seulement la robe de soie voyante, -fendue sur la poitrine, les babouches de soie rouge, le voile et le -mouchoir recouvrant ses courtes nattes brunes, mais elle montrait encore -le visage luisant que donne l’épilation, les sourcils peints et rejoints -en barre au-dessus du front, les doigts et les paumes des mains rouges -de henné, la taille roulante sans corset, toute l’attitude enfin d’une -femme orientale, très coquette, plus près de la courtisane que de la -mère de famille. Un énorme bouquet de jasmin était posé entre ses seins -et, à part l’arome violent de ces fleurs, il se dégageait encore du -corps de cette femme un parfum étrange, fait de musc, de roses et d’un -je ne sais quoi insaisissable et troublant, qui grisait et soulevait le -cœur tout à la fois. - -Je continuais de la regarder, un peu interdite, ne trouvant pas une -parole. C’est une des particularités de la jeunesse de ne pouvoir cacher -ses sentiments ni ses répulsions... Cette créature m’inspirait une -grande curiosité et un peu de dégoût. J’aurais voulu ne montrer ni l’un -ni l’autre et, malgré moi, je laissais si bien deviner les pensées qui -m’agitaient, qu’elle les comprit. - -Alors, se faisant très douce, très simple, elle s’assit près de moi et, -d’un trait, me raconta son histoire. - -Elle s’était appelée Jeanne autrefois, du temps où j’étais moi-même une -toute petite fille. - -Ses parents avaient un modeste magasin de parfumerie, dans une vieille -rue avoisinant le boulevard Saint-Martin. - -La guerre était venue, amenant la ruine de la famille. Le père mort, la -mère à demi infirme fut transportée à l’hospice et elle, la jeune fille, -ne sachant que devenir, acceptait un emploi de seconde main dans un -atelier de fleurs artificielles. - -Un matin, en se rendant au travail, la belle Jeanne fut suivie par un -garçon séduisant, un peu timide, dont le teint bronzé ne l’effraya -point. Ils s’aimèrent; et quelques semaines plus tard, Salem-Mohamed, -étudiant en droit, ayant passé sa thèse et terminé son congé, emmenait -en Égypte la fleuriste, qui ne s’était fait prier que juste le temps de -se faire désirer davantage. - -Il l’épousa au Caire, devant le cadi; mais bientôt, las de sa nouvelle -conquête, il ne tarda guère à s’en détacher complètement. L’ennui de -n’avoir pas d’enfants, la crainte de se voir déshériter par son père le -décidèrent à la répudiation. Jeanne, frivole et paresseuse, ayant tout -de suite renoncé à ses habitudes européennes, ne songea pas à lutter -pour conserver ce cœur qui, sitôt, s’était retiré du sien... Pour elle, -l’horreur du travail et l’amour du bien-être dominaient le reste. Elle -s’était laissé instruire sans conviction comme sans regrets, dans la -religion de Mahomet, pour plaire à son entourage et maintenant, -répudiée, loin du pays natal et livrée à ses seules ressources, elle -n’avait trouvé qu’un moyen pour continuer à vivre sa vie d’oiseau -inutile et gracieux: flatter ces gens, leur devenir nécessaire et, en -leur donnant un peu de plaisir, se faire tout doucement entretenir par -eux. - -Les femmes musulmanes, qui la protégeaient, étaient toutes parfaitement -convaincues de la sincérité de sa conversion. Comment douter d’une -personne qui se voile devant les hommes avec plus de rapidité qu’une -Orientale, surtout quand cette personne parle votre langue, accepte tous -vos usages, emploie jusqu’à vos plus familières expressions? La -Parisienne, qui avait troqué son nom de Jeanne contre celui de _Seddia_, -jurait par Allah et par le prophète vingt fois par jour... Elle mangeait -avec ses doigts et se mouchait de même, très simplement... Deux fois par -mois, elle livrait à l’épileuse son corps charmant; et frottée d’huile -précieuse, parfumée d’essences rares, elle ne craignait point -d’accueillir les maris de ses amies, quand une circonstance -malencontreuse forçait ces maris à demeurer seuls au logis pendant les -visites de Seddia. Car, si elle se voilait pudiquement dans la rue et -devant les hommes étrangers, cette créature insidieuse avait su prendre -dans les familles une telle place qu’elle était partout considérée comme -chez elle. On la consultait sur tous les points. Elle était de toutes -les fêtes et de tous les deuils, ayant sa place marquée dans chaque -demeure où s’accomplissait un événement capable de lui permettre un -indéterminable séjour. - -Pour mieux affirmer la nécessité de sa présence, elle donnait de vagues -leçons de mandoline et de travaux manuels, ne dédaignant point parfois -de mêler sa voix, assez jolie d’ailleurs, à celle des femmes indigènes, -dans les concerts improvisés où les plus grands succès étaient pour -elle. Comme je m’étonnais un jour qu’elle n’eût pas songé plus tôt à -donner des leçons de français, elle m’avoua qu’elle ne se sentait pas -assez forte dans notre langue, pour entreprendre une telle tâche. -J’appris depuis qu’elle savait à peine écrire son nom, et je pensai que -le magasin de parfumerie n’avait sans doute jamais existé que dans son -imagination. - -Peut-être cette malheureuse femme m’avait-elle menti de tous points dans -son histoire, et son mari l’avait-il connue dans quelque bal de -barrière? - -Depuis, j’ai rencontré à Tantah une autre Française, remarquablement -jolie et épouse d’un avocat musulman. Celle-là aussi avait abjuré la foi -chrétienne, renoncé aux coutumes du sol natal, et pris le voile des -mahométanes. Comme Seddia, elle se disait fille de commerçants, et j’ai -su plus tard que son mari l’avait ramassée dans une maison borgne de -Lyon... - -Que des Orientales d’autrefois aient accepté de se voiler le visage, de -se laisser mener par les eunuques comme un vulgaire troupeau, de manger -à terre et d’obéir aux caprices du maître en toute occasion, c’est assez -naturel. Elles sont nées dans ce pays et ont grandi sous cette loi. Une -bonne musulmane répète avec le Coran que le paradis de la femme est aux -pieds de son mari! (_sic_). - -Mais jamais une Française, ou toute autre Européenne élevée par une mère -digne de ce nom, ne se soumettra à ce rôle qui ne saurait que l’avilir. -Et elle aurait vite jugé et haï l’homme qui essayerait de la contraindre -à déchoir. Aujourd’hui où tant de jeunes femmes et jeunes filles -égyptiennes travaillent et cherchent à se montrer les égales des -Européennes, en conquérant par l’étude leur indépendance, la conduite de -Seddia semblerait encore plus méprisable. - -Toutes ces réflexions, comme on le pense, ne me vinrent pas au moment où -je connus _Setti Seddia_. J’acceptai cette histoire, comme une innocente -que j’étais. Et j’y allai même de ma petite larme tant elle sut -m’apitoyer. Je croyais, en l’écoutant, entendre le récit émouvant et -mystérieux de quelque conte du moyen âge... L’émir Azor, enlevant la -jeune Elmire et la couvrant de fers... en or!... Comment garder rancune -à cette exquise renégate qui parlait de la sainte Vierge avec des yeux -embués de pleurs, et qui, sur son corps de courtisane égyptienne, plus -lisse qu’un fruit et plus odorant qu’une fleur, cachait un scapulaire -crasseux, qu’elle faisait prendre aux infidèles pour une amulette de -sainte Zénab... - -Au fond, je ne demandais qu’à croire cette femme dont la société me -devint très vite indispensable, tant elle mit de complaisance et de tact -dans nos rapports; nous arrivâmes ainsi à une sorte d’amitié qui ne se -démentit point jusqu’à sa mort. - -Il faut avoir connu la détresse d’un pareil exil, avoir souffert -jusqu’au désespoir de cette différence absolue des mœurs et du langage -existant en ce monde nouveau et moi, enfant de dix-sept ans, pour -comprendre l’aide inattendue et si efficace que me fut la venue de cette -étrange compatriote. Par elle, je connus mille détails de la vie -égyptienne qui m’échappaient. - -C’est ainsi que, grâce à cette nouvelle amie, je pus éviter désormais -les innombrables inadvertances qui, vingt fois le jour, me faisaient -commettre des actes répréhensibles aux yeux de ce peuple dont j’étais -entourée, comme de présenter un bébé devant une glace, de passer à -gauche d’une bougie allumée, de complimenter une jeune mère sur la -beauté de son nouveau-né; autant de crimes qui m’attiraient l’antipathie -des gens sans que je pusse deviner la faute que je venais de commettre, -tandis que, pour eux, mon ignorance était la cause de continuelles -frayeurs... - -Grâce à Seddia, je pus enfin parvenir à me faire comprendre, sans avoir -recours aux mimiques ridicules qui, les premiers jours, avaient été ma -seule ressource. Un jour, dans l’impossibilité absolue où je me trouvais -d’avaler la nourriture extraordinaire que l’on me servait, je demandai -un œuf. J’essayai de le dessiner; peine perdue... Alors, j’eus un trait -d’audace et risquant de me rendre grotesque pour toujours, je -m’accroupis dans un coin de la pièce et j’imitai le gloussement de la -poule qui pond. Cela réussit au delà de tout espoir. Après un accès de -fou rire assez naturel, Azma ordonna aux négresses de me faire cuire des -œufs et je pus dîner!... - -Une autre fois, c’était l’après-midi, j’avais très faim, et je réclamai -un peu de pain et de lait. Il me fut absolument impossible de me faire -entendre. - -Quand Seddia fut venue, je ne tardai pas à apprendre quantité de mots. -En un mois, je pus arriver à m’expliquer presque couramment. - -Mon mari venait d’être nommé, provisoirement, chef de service dans un -hôpital d’Alexandrie, mais n’étant pas sûr du poste et à cause des -grandes dépenses d’une installation, il avait préféré me laisser au -Caire. Combien ces quelques mois me parurent longs!... - -J’avais heureusement ma fidèle Émilie, dont la gaîté ne se démentit pas -un instant durant ces tristes jours. Tout amusait cette âme puérile qui, -de l’exil, ne voyait guère que le côté pittoresque et le milieu nouveau. -Émilie mangeait sans dégoût des ratatouilles innommables, et buvait au -verre commun des esclaves et des négresses une eau bourbeuse, dont la -vue seule soulevait le cœur. Elle s’accoutumait à demeurer assise sur -les nattes et à travailler dans cette posture. Sa chair rude ne -souffrait plus des piqûres des insectes et le cri des corbeaux ne -troublait plus son sommeil. Je connus, par cela, qu’elle était plus près -que moi de la simple nature et je l’enviai, car nos besoins font souvent -la plus grande part de nos malheurs. Cette fille de la campagne devenait -orientale par ses facultés d’assimilation, tandis qu’à me raidir dans -mes souvenirs et dans mes habitudes, je souffrais chaque jour d’une -façon plus violente. - - - - -XIII - - -L’hiver qui avait précédé mon arrivée au Caire marquait mes débuts dans -la vie intellectuelle. - -La mission égyptienne, dont mon mari faisait partie, était alors sous la -direction de Charles Mismer, ancien officier de dragons qui avait -troqué, un peu tard, l’épée contre la plume pour suivre avec passion les -travaux de Littré et d’Auguste Comte, dont il était le disciple. M. -Mismer avait usé de toute son influence pour empêcher notre mariage. Par -principe, il était opposé aux unions mixtes et jugeait que les -Égyptiens, confiés à sa garde et envoyés en France pour terminer leurs -études, allaient de tous points contre les vues de leur gouvernement en -prenant femme en pays étranger. Mais le mariage conclu, et du jour où il -fut reçu chez nous, M. Mismer ne se souvint plus de son opposition et je -devins par la suite son enfant gâtée. - -Sa haute taille, sa barbe de fleuve et le timbre grave de sa voix, le -rendaient très imposant. Il ne faisait rien d’ailleurs pour atténuer -cette impression et trouvait au contraire un certain plaisir à jouer au -dieu avec les naïfs jeunes gens qu’il traitait en infimes personnages. - -Je commençai, moi aussi, par éprouver le sentiment général, mais je ne -tardai pas à comprendre que le Jupiter tonnant de la mission ne me -traitait point en ennemie, et de me sentir en confiance, je devins plus -brave et tâchai de conquérir ce cœur, qui s’était montré si farouche. - -J’y parvins si bien, que, dès notre arrivée à Paris où mon mari passait -ses derniers examens de doctorat et sa thèse, la maison du directeur -devint la nôtre. - -Nous fûmes, pendant tout l’hiver, les hôtes assidus des dîners du -dimanche. Ces dîners étaient d’une simplicité charmante. Dix convives en -tout et quelques amis arrivaient pour le thé, que servait Mlle Caroline, -la sœur du maître de la maison, qui me témoigna tout de suite une réelle -amitié. - -Ils occupaient, rue de Lille, un coquet petit entresol, tout rempli de -souvenirs exotiques que Mismer avait rapportés de ses nombreux voyages à -travers le monde. - -Je rencontrai là le peintre de Maddrazo alors sous le coup d’un chagrin -récent et dont la belle figure gardait l’empreinte d’une tristesse -profonde, M. de Lassus, Albert Wolf, et tant d’autres. Des membres de -l’Institut, des poètes, un vieux général dont j’oublie le nom et un -botaniste qui, le premier, me donna le goût des plantes que je ne -connaissais guère. Trop timide et trop ignorante pour oser me mêler à la -conversation générale, j’écoutais de toutes mes oreilles et je regardais -de tous mes yeux. Dans ces réunions qui devinrent ma meilleure joie, je -connus le charme des causeries intéressantes et je compris l’influence -de certains hommes sur leur milieu. - -A ma grande honte, je représentais le côté musical de la soirée. Entre -le dîner et le thé il me fallait exécuter, pour le plaisir de mon hôte, -quelque sonate de Beethoven ou une romance de Mendelssohn. Il n’aimait -pas m’entendre jouer Chopin, sous le prétexte que j’étais trop jeune -pour cette musique. Plus tard, j’ai compris son idée et reconnu qu’elle -n’était point sans fondements. - -M. Mismier, Alsacien de Strasbourg, avait lui-même parfait son -instruction par une étude de tous les instants. Il parlait l’anglais et -l’allemand comme le français et la littérature allemande lui était -particulièrement familière; par lui, je connus la beauté des poèmes de -Schiller. Je m’étais, sur ses conseils, remise à l’étude de l’allemand, -qu’il parlait assez souvent avec moi, et pour lui complaire aussi, je -repris le latin commencé au couvent. Il dirigeait mes lectures et par un -choix approprié à mes connaissances, les rendait à mesure plus -attrayantes et plus utiles. Une seule chose m’ennuyait toujours -profondément et cela je crois bien le désespérait: c’était _La Revue -positiviste_... - -Jamais je ne pus lire plus d’un article à la fois et je le lisais comme -un pensum. Depuis, il m’a été donné de lire bien des choses ennuyeuses -et d’y prendre même un certain plaisir, mais à seize ans, je dois avouer -que je n’avais aucune disposition pouf ce genre de littérature sèche et -sans charmes. - -Quand nous quittâmes Paris pour l’Égypte, M. Mismer me remit plusieurs -lettres de recommandation pour différentes personnalités du Caire. - -Celle que je portai la première, fut pour le juge M. Erbout (aujourd’hui -en retraite, je pense), et qui occupait alors dans la capitale -égyptienne, une importante fonction aux tribunaux mixtes. - -Quand nous nous présentâmes chez lui, mon mari et moi, il souffrait -d’une épouvantable rage de dents et fut assez aimable pour nous recevoir -quand même. C’était le premier Français que je voyais au Caire et j’ai -gardé de lui un excellent souvenir. Malheureusement, sa femme se -trouvait absente et il alla la rejoindre bientôt après en Europe. Il -vint me voir trois fois dans le harem..., je ne l’ai plus jamais -rencontré depuis. - -Une seconde lettre était pour le ministre des affaires étrangères, la -troisième pour le ministre de l’intérieur. J’en avais encore une pour le -directeur de l’instruction publique et une dernière pour le juge de S... - -La deuxième lettre que je présentai, fut celle destinée au ministre des -affaires étrangères M... Pacha, dont il me sera donné de parler souvent -dans ce récit. C’est un des rares ou plutôt le seul ministre égyptien, -qui ait eu l’habileté de conserver trente ans son portefeuille, malgré -l’état constamment précaire de sa santé. Pour l’instant, il devait sa -charge aux nombreux services rendus sous l’autre règne au Khédive -Ismaïl, père de Tewfick, vice-roi d’Égypte à mon arrivée. Pour mieux -consolider sa puissance, M... Pacha, encore simple officier, avait -accepté des mains de son souverain, une femme choisie parmi les _calfas_ -du palais. Cette femme, jadis très belle, était sensiblement plus âgée -que son jeune époux, mais ces choses ne sont point pour effrayer un Turc -ambitieux. Ce mariage devait si rapidement faire la fortune de M... -Pacha, qu’il n’eut pas à le regretter. Très souple, très intelligente, -la calfa sut si bien manœuvrer à la cour, que toutes les difficultés qui -se dressaient tombèrent successivement devant les pas de son mari. A -chacune de ses visites au palais, elle remportait une nouvelle victoire. -A l’époque où je le connus, M... Pacha était le plus jeune de ses -collègues. - -Sa femme lui avait donné trois filles, Zackija, Fahima et Soffia que -l’on appelait familièrement Saf-Saf. Le jour où je fis dans cette maison -ma première visite, Mme M... Pacha était encore alitée à la suite de ses -dernières couches. Le bonheur du logis était à son comble. Un fils était -né--qui d’ailleurs ne vécut que peu de mois. - -Je fus reçue par l’institutrice, une Allemande parlant couramment notre -langue, et que je jugeai tout de suite de bonne maison. Elle sut, en -quelques phrases, me mettre à l’aise et je goûtai, depuis, quelques -heures agréables en sa compagnie. Je vis aussitôt qu’elle avait su -conquérir une grande autorité dans la maison et cela pour le bien de -tout le monde. - -Tout dans cette famille se faisait à l’européenne. L’ameublement des -pièces immenses, le service, la table, eussent facilement servi de -modèle à bon nombre de demeures de chez nous. - -Les jeunes filles vinrent à moi simplement, et je les trouvai -charmantes. Toutes trois parlaient le français et l’allemand avec une -égale pureté. La seconde, Fahima, était d’une beauté remarquable. -L’aînée plaisait surtout par la flamme sombre qui se dégageait de ses -grands yeux noirs et par la mobilité extrême d’une physionomie -intelligente et bonne. Saf-Saf, la dernière, était pour l’instant une -longue fillette brune toute en jambes et en bras, dont les réflexions -audacieuses ne manquaient pas de piquant. - -Au moment où j’allais partir, après avoir goûté aux confitures d’usage -et au moka parfumé, les deux grandes filles eurent ensemble le même cri: - ---Voilà papa! - -Papa, c’était le ministre!... Le premier pacha important qu’il m’était -donné de voir. - -Hélas! celui-là non plus n’avait rien d’oriental au vrai sens que nous -avons coutume de donner à ce mot. - -Correctement sanglé dans une redingote dernier modèle du bon faiseur, la -démarche élégante, l’air un peu las, avec sa belle face très pâle, ses -rares cheveux gris, sa moustache blonde, et ses yeux d’une nuance -indécise, n’eût été le tarbouche dont il était coiffé, le ministre -semblait bien plus français qu’égyptien ou même turc. Depuis, l’âge et -la maladie ont accentué les traits caractéristiques de sa race. Le nez -s’est busqué plus fortement, l’œil a pris ce regard fuyant, si fréquent -chez le Turc et l’Arménien, la bouche ce pli spécial à ceux qui toujours -ignorèrent le sourire, mais pour l’instant et tel qu’il était, M... me -sembla très beau. - -Il prit de mes mains la missive que je lui apportais, et me questionna -sur son «cher ami» M. Mismer. - -Il m’assura de sa sympathie et me promit de faire l’impossible pour -caser avantageusement mon mari. - -Je me retirai enchantée de cette visite. - -Le lendemain, je recevais un mot aimable de l’institutrice, me priant à -déjeuner pour le dimanche suivant. - -Tout autre fut l’impression que je retirai de ma présentation à R... -Pacha, alors ministre de l’intérieur et président du conseil. - -C’était là-bas tout au fond du quartier indigène, entre deux mosquées -vénérables, un long mur rose qui me parut la prolongation même des -mosquées. - -Tout à coup, le mur laissa voir une large porte assez basse, six -eunuques de tout âge jouaient aux dominos sur un banc devant cette -porte. Le cocher me dit: - ---_Héna!_ (C’est ici!) - -Un eunuque daigna interrompre sa partie et vint à ma rencontre. - -Il ouvrit la portière de la voiture et me transporta, bien plus qu’il ne -me conduisit, jusqu’au jardin. - -Ce jardin, pareil à tous les jardins d’Égypte, ne ressemblait à aucun -autre de nos pays. - -Les plantes y croissaient au hasard de leur caprice, dans de vastes -carrés bordés de marguerites et de touffes de romarin. - -Point de massifs ni de corbeilles, mais des rosiers, des œillets, des -giroflées poussant dru, sans émondage, et parmi les fleurs, des arbres -fruitiers: pêchers grêles, abricotiers nains, amandiers rachitiques, que -l’on était surpris de trouver à cette place. - -Les orangers et les mandariniers dominaient, mais comme, à cette époque, -ils n’avaient plus ni fleurs ni fruits, et que leurs feuilles -disparaissaient sous une épaisse couche de poussière, leur aspect -n’était pas très séduisant. - -Ce qui me surprit surtout, ce fut l’absence totale de grands arbres. A -part la treille, si chère à toute famille égyptienne qui possède un -lopin de terre, impossible de trouver le moindre coin d’ombre en ce -jardin. J’ai su, depuis, que les indigènes préfèrent la chaleur, le -jour, le soleil, à tout. Pour eux l’arbre séculaire, l’arbre considéré -par nous à l’égal d’un vieil ami, est en abomination. Ils l’accusent de -toutes sortes de méfaits et lui imputent de mauvaises influences. - -En réalité, l’arbre tant décrié paraît surtout redoutable au -cultivateur, parce qu’il lui semble devoir porter atteinte à ses -récoltes. - -Le Nil et les canaux qui en dérivent entretiennent une constante -humidité dans les terres et le grand soleil est nécessaire ici, sans -doute, plus qu’ailleurs. - -Cette crainte du Fellah n’a pas tardé à dégénérer en superstition, et -l’arbre qui peut s’épanouir en diminuant le rendement des cultures est -censé apporter, sous son ombre, toutes les disgrâces et ouvrir la porte -à toutes les maladies. De là l’horreur, en ce pays, de ce qui fait à la -fois le charme et la gloire de nos propriétés européennes. - - - - -XIV - - -La maison de R... Pacha se composait, comme tout logis musulman, des -appartements du maître, situés à gauche du principal corps de logis et -du harem, qui, par un arrangement spécial, se trouvait au -rez-de-chaussée au lieu du premier étage et séparé du Mandara par un -simple corridor. - -L’eunuque battit des mains par trois fois, une esclave parut. - -On m’introduisit dans un salon dont les portes étaient encombrées des -babouches et savates traditionnelles. Ce salon différait bien peu de -ceux que j’avais vus jusque-là. Même tapis européen à grandes fleurs -éclatantes, mêmes divans très hauts, très incommodes, capitonnés -lourdement et recouverts de soie rouge à fleurs d’or, mêmes housses de -cotonnade blanche sur les sièges et les dossiers, mêmes tabourets à -pieds dorés et mêmes petites tables volantes, recouvertes de filets -brodés et supportant les mêmes horribles cendriers de faïence coloriée, -semblables chez tout le monde, les mêmes porte-allumettes toujours -garnis. Aux fenêtres, des rideaux de soie. Entre les fenêtres, -l’éternelle console dorée, assortie aux tables massives, sur lesquelles -étaient posés les candélabres d’argent. Ces tables étaient surchargées -de photographies. Sur un des divans, une grande femme maigre se tenait -assise à la turque, les jambes repliées sous elle... - -Je l’avais d’abord prise pour une esclave, mais, à la façon dont elle -m’invita à me rapprocher, au geste d’autorité souveraine dont elle me -tendit la main et m’indiqua ensuite le siège où je devais prendre place, -je compris que j’étais devant la femme du ministre... Sur son ordre, -deux esclaves blanches s’étaient avancées: l’une me débarrassa de mon -ombrelle, l’autre me poussa aimablement dans un fauteuil si vaste, que -j’y disparaissais. Trois autres femmes accroupies à terre, humbles -visiteuses sans doute, s’étaient levées et vinrent me baiser la main. - -Mme R... Pacha était vêtue d’une simple galabieh de percale à fleurs, -serrée à la taille par une ceinture de métal doré, surmontée d’une -énorme boucle en pierres précieuses, dont la richesse s’alliait mal à -cette robe de servante. Ses cheveux disparaissaient sous le mouchoir de -gaze frangé de laine, et vraiment, dans ce costume, avec ses deux nattes -tombant piteusement sur son dos de quinquagénaire, ses pieds déchaussés, -la dame n’avait pas grand air... Mais sitôt qu’elle parlait, on -reconnaissait la femme de bonne maison, peu soucieuse de plaire aux -autres, la Turque omnipotente, faite au commandement par de longues -années de puissance. - -D’ailleurs, si j’avais pu conserver un doute sur son rang, la quantité -de bijoux dont elle était parée me l’eût ôté immédiatement. Des boucles -d’oreille en diamant pendaient à ses oreilles, d’énormes bagues ornaient -ses doigts, un collier de perles de l’orient le plus pur s’enroulait -autour de son cou. Tout cela ne faisait qu’ajouter une note barbare à -son costume plus que modeste. - -La conversation fut particulièrement pénible entre nous. - -J’étais alors d’une timidité maladive, qui m’enlevait tous mes moyens. -Ma grande jeunesse, mon isolement, me rendaient méfiante à l’égard des -autres et surtout de moi-même. La crainte de paraître hardie me faisait -devenir parfois stupide. Je le sentais et en souffrais cruellement. La -difficulté de m’exprimer dans une langue que je connaissais si mal -encore doublait mon angoisse. Si je rencontrais des femmes indulgentes -ou un peu expansives, cela allait tout seul. Mais sitôt que je voyais -certaines figures compassées, sitôt que je devinais l’examen sévère dont -chacun de mes gestes était l’objet, devant le secret mépris que me -valait mon titre de chrétienne dans les milieux fanatiques, une angoisse -sans nom m’oppressait... C’était fini, je perdais pied et n’aspirais -plus qu’à prendre la porte. - -Cela a duré bien des années et compliqué de façon malheureuse mes débuts -dans le monde musulman. - -Ce qui achevait mon trouble, c’était d’entendre parler autour de moi -cette langue turque à laquelle je ne comprenais goutte. Et comme à -plaisir, à mesure que je parvenais à m’expliquer un peu en arabe, ces -dames semblaient ignorer que le turc m’était complètement inconnu. Je -devinais que l’on échangeait sur mon compte mille réflexions peu -obligeantes. Et de plus en plus je me sentais étrangère, séparée à -jamais de ce monde, qui, pour moi, continuerait à demeurer fermé, malgré -tous mes efforts pour y pénétrer. L’âme orientale est insondable sous -son apparence bénévole; il faudra des siècles pour que la nôtre puisse -sans heurt fusionner avec elle. - -Après quelques instants qui me parurent des années, une esclave blanche -apporta le café, avec des verres de sirop, servis à la mode turque dans -des récipients de porcelaine opaque à forme de puits, et surmontés d’un -couvercle d’argent. Après qu’on avait bu, une seconde esclave passait -aux visiteuses une serviette brodée d’or et chacune s’y essuyait les -lèvres à tour de rôle. Le café donnait lieu à toute une cérémonie. Une -première esclave apportait une sorte d’encensoir en argent, garni de -braise ardente à l’intérieur. Sur cette braise on posait le canaque[16] -d’eau bouillante, puis une seconde esclave y versait le moka réduit en -poudre impalpable. Enfin une troisième tenait un plateau, sur lequel -étaient rangés les _Fanaghils_ en forme de coquetier. On versait le café -fumant et la personne chargée du plateau présentait les tasses à chacun. -Tout cela s’accomplissait pieusement comme un rite... - - [16] Petite cafetière. - -Tandis que je me brûlais en essayant d’avaler mon café trop chaud, -l’eunuque qui m’avait amenée, parut dans l’encadrement de la porte. Le -pacha, prévenu de ma visite, me faisait demander au Mandara. - -Après force salutations de part et d’autre, je pris congé, et me rendis -chez le ministre. - -Tout petit, le nez légèrement crochu, la barbe et les cheveux d’un blanc -de neige, le Président du Conseil avait bien plutôt l’air d’un paisible -commerçant israélite du Mowstky, que du premier homme politique de son -pays. - -J’ai su plus tard que mon jugement était assez juste; les grands-parents -de R... Pacha passaient pour des négociants juifs convertis à -l’islamisme quelques années plus tôt. - -Quoi qu’il en fût, le grand émoi que j’avais eu de me trouver en -présence du Président du Conseil disparut comme par enchantement aux -premières paroles qu’il m’adressa. Il me mit tout de suite à l’aise et -se montra si paternel avec moi que d’autres, moins naïves, se fussent -trompées comme moi sur la sincérité de cet accueil. - -A Paris, tout l’hiver, j’avais rencontré ses fils régulièrement chaque -dimanche aux dîners de M. Mismer. Le plus jeune, Hussein, achevait alors -ses études dans un pensionnat et se retirait après le repas; mais -l’aîné, Mahmoud, qui préparait sa licence, partait avec nous, et nous -étions chargés, mon mari et moi, de le reconduire jusqu’au boulevard -Saint-Germain où il demeurait non loin de là. - ---Comme cela, disait en riant M. Mismer, je serai sûr qu’il n’ira pas -faire l’école buissonnière... Je le connais, une fois la porte fermée -sur lui, jamais il n’oserait demander le cordon au concierge pour -ressortir. - -Il faut dire que le ministre avait chargé M. Mismer de veiller sur ses -enfants durant le cours de leurs études en France. Je rappelai ces -souvenirs au ministre qui parut trouver la chose fort amusante. L’idée -que son fils aîné ait pu être placé sous la sauvegarde d’une femme de -dix-sept ans lui semblait tout à fait drôle. Aussi, pour me remercier de -ma surveillance, me promit-il d’aider de tous ses moyens à -l’établissement rapide de mon mari. R... Pacha était alors -tout-puissant; un mot de lui était un ordre et nul doute que, s’il l’eût -voulu, notre avenir eût été immédiatement assuré. Tout se borna à des -promesses. - -Mais rien n’égale la façon dont il s’acquitta envers ce pauvre Mismer -qui lui, vraiment, s’était donné une peine très grande pour les enfants -du pacha. Pendant des années, non content d’être leur correspondant à -Paris, il s’occupa de pétrir leurs jeunes âmes, essayant de faire des -petits ignorants qu’ils étaient, de jeunes hommes instruits et bien -élevés. Il leur inculqua avec de hauts principes de morale, les premiers -éléments d’une culture supérieure, descendant pour eux aux plus infimes -détails, les traitant en fils aimés et ne bornant point sa tutelle aux -vagues recommandations d’usage. Sa maison leur était ouverte à toute -heure; et cet homme froid, dont l’aspect tout d’abord en imposait aux -indifférents, sut trouver pour les étrangers qui lui étaient confiés de -véritables trésors de tendresse. - -Peine perdue!... Quand le gouvernement égyptien crut devoir remercier M. -Mismer et lui retirer jusqu’aux bénéfices auxquels de nombreuses années -de dévouement lui donnaient droit, et qu’il jugea pouvoir faire appel à -la puissance de son ami le pacha, celui-ci répondit par une lettre -pleine de sagesse. Il engageait M. Mismer à se soumettre au sort, si -injuste fût-il--ne sommes-nous pas tous dans la main d’Allah?...--Et -pour ajouter à la délicieuse ironie de son conseil, le ministre envoyait -à la victime de son gouvernement un petit tableau arabe joliment encadré -et représentant en dessins magnifiques une phrase du Coran disant à peu -près: Les biens des hommes sont passagers et le véritable serviteur de -Dieu accepte du même cœur la misère et la fortune!... - -J’ai cité ce fait parce qu’il me paraît admirablement dépeindre -certaines âmes orientales, qui, même dans les actes les plus vils, -gardent une apparence de noblesse et forcent pour ainsi dire les êtres -simples ou seulement impuissants, à remercier pour des semblants de -bienfaits, souvent pires que des injures. - -Durant le cours de notre conversation, R... Pacha m’avait demandé: - ---Avez-vous déjà été voir Dor-bey? - -Je dus avouer que je n’avais pas encore fait cette visite. - ---Il faut y aller, me dit R... Pacha, je suis sûr que vous serez -contente (_sic_). - -J’y allai le lendemain et ce fut le seul bon conseil que m’ait donné le -ministre. - -Dor-bey, Suisse de Genève, occupait au Caire une haute fonction dans -l’enseignement, il était inspecteur de l’Instruction publique. M. -Mismer, en me remettant la lettre qui me recommandait à lui, m’avait -déclaré: - ---Si vous ne lui plaisiez pas, ma petite enfant, je crois bien que ma -missive ne servirait pas à grand’chose; mais, ajouta-t-il -malicieusement, je sais bien que vous lui plairez!... - -Ce n’était pas sans frayeur que je me présentai devant Dor-bey. Je -savais qu’il s’était opposé de toutes ses forces à notre mariage, allant -jusqu’à menacer mon mari de le rayer des cadres de la mission, s’il -persévérait dans ses intentions de prendre femme en Europe. - ---Votre gouvernement,--écrivait-il dans une lettre officielle que j’ai -encore,--vous envoie en France pour y faire vos études et non pour vous -marier... - -Mon mari avait passé outre. - -On juge de mon état d’âme en affrontant le regard de cet homme terrible, -qui d’ailleurs n’avait rien fait contre nous une fois notre union -célébrée! - -Son aspect tout d’abord me glaça; que l’on se figure un géant, si -maigre, que les os semblaient vouloir transpercer la mince peau de son -visage, un teint de cire, des mains exsangues et avec cela des yeux si -brillants, que l’on avait peine à en soutenir l’éclat. Ses cheveux -châtains, très clairsemés, couvraient mal son front, superbe -d’intelligence. La voix semblait éteinte; déjà les cordes vocales -étaient touchées par la phtisie qui devait emporter si tôt cet homme de -valeur. - -Il me fit approcher de la fenêtre et me regarda longuement sans rien -dire; pendant un moment on n’entendit que le tic-tac régulier d’une -vieille horloge suisse, dont, malgré moi, je ne pouvais détacher mes -regards, comme si de ce cadran centenaire allait sortir ma destinée. - -Enfin, le maître de la maison se décida à m’adresser la parole, avec -cette habileté des hommes habitués à la direction des êtres, il me -questionna sans qu’il y parût et de telle façon, qu’au bout d’une heure, -il n’ignorait plus rien de moi ni des miens. - -Et voici que tout à coup ce masque de glace qui, tout à l’heure, m’avait -si fort épouvantée, tombait de son visage d’apôtre, et j’avais devant -moi une figure si belle, une telle bonté se lisait dans ces yeux fixés -sur les miens, que je me sentis dominée par la force de cet homme et -gagnée à lui pour toujours, tandis que de sa pauvre voix de malade, il -me disait: - ---Je vous fais toutes mes excuses, mon enfant; si je vous avais connue, -ce n’est pas moi qui me serais opposé à votre mariage; plût à Dieu que -l’exemple donné par votre mari fût suivi et que les Égyptiens ramènent -ici de vraies femmes, de vraies Françaises, tout le monde y gagnerait... - -Il faisait allusion aux nombreuses unions contractées par les -compatriotes de mon mari durant leur séjour en France. Ces jeunes gens -ne connaissant de la femme européenne que les faciles conquêtes de leur -vie d’étudiants, ne se montraient guère difficiles et épousaient les -premières venues, quitte à les répudier après être de retour dans leur -pays, quand elles avaient cessé de leur plaire. - -Jamais, durant les courts instants qui lui restaient à vivre, Dor-bey ne -varia dans ses sentiments pour moi. Ce fut à lui que nous dûmes la -nomination assez rapide de mon mari comme médecin en second de l’hôpital -gouvernemental d’Alexandrie. Cependant, contrairement aux ministres, -Dor-bey n’avait rien promis... Mais tandis que ceux-ci considéraient les -promesses qu’ils étaient obligés de faire comme autant de mots vides, -faisant partie de leurs fonctions, le Suisse intègre et loyal qu’était -l’autre, croyait utile de prouver sa sympathie à ses amis par des actes -bien plus que par des paroles. - - - - -XV - - -J’avais aussi une lettre pour M. Herman de S..., juge au tribunal mixte -du Caire. M. Mismer l’avait connu dans un de ses nombreux voyages par le -monde; il me dit: - ---Lui et sa femme sont de braves gens, un peu bien Hollandais pour la -petite Latine que vous êtes, mais ils ont une fille de votre âge qui est -tout à fait charmante. Je pense que ce ne sera pas trop d’une jeune -fille pour vous aider à vivre dans le milieu si différent où vous allez -vous trouver. - -Mon vieil ami avait parlé sagement. Si le couple extraordinairement -bizarre des S... ne me charma pas tout de suite, leur fille devint mon -amie et le resta jusqu’à l’époque de son mariage qui eut lieu beaucoup -plus tard. - -Sophie, sans être belle, avait ce charme idéal des vierges du Nord si -différentes des filles du Sud. Très blonde, elle gardait, à dix-sept -ans, cette chair tendre des tout petits; son cou, ses bras, ses épaules -semblaient coulés dans une pâte de fleurs, tant la carnation en -demeurait fraîche. Ses yeux étaient trop bleus, mais une telle candeur -émanait de leur regard qu’ils vous séduisaient aussitôt. Elle était de -ma taille, mais bien plus femme que moi, ce qui m’humiliait -profondément. De nous deux, c’était moi qui pouvais passer pour la jeune -fille, car les formes rebondies de Sophie accentuaient encore ma -sveltesse invraisemblable. - -Au moral, Sophie ne me ressemblait guère et pour cela, peut-être, nous -nous entendîmes très bien. Elle avait le calme immuable des plaines de -Hollande; les événements passaient sur elle sans l’effleurer. Elle était -ordonnée jusqu’à la manie, réglait sa vie comme une pendule et -accomplissait simplement ses devoirs de protestante comme elle faisait -toutes choses, tranquillement et à heures fixes. Elle regardait ce pays, -nouveau pour elle, autant que pour moi (son père ne l’habitait que -depuis un an), comme on regarde les vues d’un stéréoscope, bien installé -dans un bon fauteuil. L’âme du peuple lui demeurait étrangère et -vainement je cherchai à la questionner sur mille choses qui me -surprenaient et m’intriguaient autour de moi... Elle ne savait rien et -ne s’en préoccupait pas autrement. Elle demeurait au Caire, aussi loin -des Égyptiens que si elle n’avait pas quitté son pensionnat de La Haye. - -Mes audaces et mes curiosités l’effarèrent, comme mon activité d’abord -l’avait effrayée. Puis, insensiblement, elle trouva, à ce qu’elle -appelait «mes goûts vagabonds», un plaisir qu’elle ne soupçonnait pas. - -Et comme sa mère, me trouvant trop jeune pour me la confier -complètement, nous autorisait cependant à sortir à notre guise, pourvu -que ma femme de chambre nous accompagnât, nous eûmes ainsi des heures de -liberté délicieuse. Ensemble, nous courûmes les vieilles rues ombreuses, -où règne par les plus chauds jours d’été, une si douce fraîcheur... Nous -visitâmes toutes les échoppes des _soucks_ indigènes... Nous connûmes -cette joie spéciale de nous laisser draper par les marchands aux robes -multicolores dans des voiles et des gazes tissés pour les almées. Nous -passâmes à nos bras minces des bracelets d’argent, de cuivre, pour le -seul plaisir de sentir sur notre peau la caresse froide du métal. Nous -bûmes le thé de Birmanie et le café de Zanzibar dans des tasses -minuscules; nous goûtâmes aux sirops de fleurs et aux pâtes de fruits -que les marchands nous offraient dans un sourire, ravis de notre -jeunesse et de notre gaîté. - -On respirait là-dedans une atmosphère troublante. Cela sentait les -épices, la cannelle, le poivre, le gingembre, le girofle et l’encens. -Et, par-dessus, flottait un impénétrable arome d’essence de roses, dont, -arrivées chez nous, nous conservions encore l’odeur toute la journée -dans nos cheveux et sur nos vêtements. Ma fidèle Émilie nous suivait -docile, un peu familière parfois, mais si amusante par ses réflexions, -que le fou rire nous gagnait pour la plus grande joie de ceux qui nous -regardaient et riaient avec nous de confiance... Parfois, au retour, -nous achetions au marché du Moscky, des fruits et des fleurs dont Émilie -supportait la charge en servante complaisante, et cela continuait la -gamme des parfums dont notre odorat était saturé. - -L’odeur musquée des melons et des abricots, mélangée à celle des _Fohls_ -(fleur du pays de la famille du gardénia), des roses et des frangipanes, -mettait autour de nous comme une quintessence de parfum dont tout -l’appartement s’imprégnait. Aussi, Mme de S..., très neurasthénique (le -nom n’était pas encore connu), assurait-elle que nos courses matinales -lui rapportaient invariablement la migraine. - -Ah! les bonnes heures que nous vécûmes ainsi, Sophie et moi, achevant de -nous connaître et de nous aimer dans l’ivresse heureuse de ces -promenades, sous la splendeur du ciel égyptien, ivres toutes deux de -jeunesse et de lumière sous ce grand soleil dont nos fronts ne sentaient -pas la brûlure!... Quelquefois, j’emmenais ma nouvelle amie au harem, et -elle qui n’y venait que pour quelques heures, trouvait l’escapade -délicieuse. Elle apprit à s’asseoir en tailleur sur les _chiltas_, goûta -aux mets compliqués que fabriquait orgueilleusement Alima Zoraïjera à -notre intention et se régala de pâtisseries invraisemblables. Mais, pas -plus que moi, elle ne put s’accoutumer à la malpropreté de l’entourage -et la seule vue de tous ces doigts trempés de sauce, plongeant à même le -plat, la dégoûtait profondément. - -En son honneur, Zénab, la bouffonne, se livra aux plus fantastiques -extravagances et ses danses eurent le don d’amuser prodigieusement ma -petite amie, qui, vivant dans un monde tout à fait européen, ne -connaissait pas les divertissements des indigènes. - -Le soir, le frère de Sophie venait la chercher et souvent ils me -décidèrent à aller finir chez eux la journée si bien commencée. - -Presque toujours, nous revenions à baudet et c’était un nouveau -plaisir... - -Le baudet d’Égypte, aujourd’hui estimé seulement des touristes, -jouissait alors de la vogue qu’il eut durant dix siècles, dans ce pays. -Les distances, au Caire, sont plus grandes qu’en nulle autre ville, -surtout au moment où se passait mon récit, les quartiers les plus -populeux faisaient place à d’immenses étendues de terrain vide. C’était -le désert pendant un quart d’heure, puis, comme par miracle, d’autres -rues apparaissaient; toute une cité nouvelle, bientôt suivie du même -emplacement non bâti, et des mêmes palmiers désolés. Les rues sans -pavés, pas toujours nivelées d’ailleurs, rendaient la circulation des -voitures difficile, et les fiacres étaient peu nombreux, les tramways et -les omnibus complètement inconnus. Alors, l’indigène modeste qui ne -pouvait s’offrir un équipage et l’Européen de passage ne craignaient -point d’enfourcher les jolis petits ânes qui firent le succès de la rue -du Caire, à l’Exposition de 1889. Les femmes de la société ne -dédaignaient pas ce genre de locomotion; même, quand il ne s’agissait -pas de courses indispensables, elles se faisaient une véritable fête de -galoper en nombreuse compagnie, par les beaux soirs de clair de lune, -vers les Pyramides ou le tombeau des Khalifes. Les _bourriquades_ -formaient la meilleure part de tous les programmes. - -Aujourd’hui, une Européenne ou une Égyptienne tant soit peu connue se -croirait déshonorée, s’il lui fallait traverser la rue _Kassr-el-Nil_ à -dos de baudet... Seuls, les touristes à qui tout est permis, se livrent -encore avec délices à l’innocente et désuète _bourriquade_. Les fiacres, -les trams, les bicyclettes et surtout les autos encombrent les rues du -Caire et massacrent chaque année une bonne partie des Arabes maladroits, -qui, avec leur habituelle nonchalance, se laissent écraser même quand on -crie: «Gare!»... - -Chez la famille de S..., la vie était assez calme. En Europe, elle m’eût -sans doute paru monotone, mais, au sortir du harem, tout devait me -sembler agréable. Le vieux juge, père de Sophie, réalisait le type du -Hollandais, bon vivant et philosophe. Il supportait, avec une -résignation comique, les vexations d’une femme parfaitement acariâtre, -mais si bonne épouse, si économe ménagère, qu’elle était parvenue, avec -un traitement de trois mille francs, à élever cinq enfants et à -conserver un décorum qui trompait tout le monde sur la fortune de la -famille. Quand l’aubaine inespérée était venue, apportant à ce couple -des appointements de quarante mille francs, en cette Égypte, où la vie -alors ne coûtait rien, le coup du sort lui tourna la tête. Cette femme, -qui avait toujours travaillé au bonheur des siens, se montra subitement -changeante et capricieuse. Presque vieille, laide, déformée par les -maternités successives, elle devint ridiculement coquette. Elle s’était -vite accoutumée à commander à un nombreux personnel, mais sa fille lui -demeurait indispensable, Sophie était véritablement sacrifiée dans la -maison. Le mari, lui, s’enfermait dans son cabinet et fumait béatement -de longues pipes de porcelaine rapportées de Hollande. - -Ma présence apportait une détente dans la famille. Madame criait moins -fort. Monsieur restait au salon, et la pauvre Sophie semblait moins -esclave. Malheureusement, mon âge n’était pas un porte-respect -suffisant, et bientôt je dus un peu partager les corvées de mon amie. -Traitée en enfant de la maison, je dus aussi en accepter les charges et -Mme de S... en arriva à ne plus me laisser assise une minute quand je -passais la soirée chez elle. Il y avait, parmi les multiples services -qu’elle réclamait, une chose qui me mettait réellement au supplice. -C’était le coussin!... - -Mme de S..., rhumatisante et dyspeptique, restait étendue le plus -souvent et s’entourait les reins et la tête d’une quantité de coussins -en caoutchouc. Les coussins de crin ou de plume lui semblaient trop -chauds pour l’Égypte... Ses malheureux coussins fonctionnaient mal et se -dégonflaient constamment. Un jour, voyant la pauvre Sophie à bout de -respiration, je proposai naïvement de la remplacer, et de souffler à mon -tour, pour regonfler le coussin. Hélas! je soufflais trop bien! -Désormais, Mme de S... ne voulut plus que moi pour ce genre d’exercice. -Ce qui m’avait d’abord amusée devint un cauchemar. - -Eh bien! tant était triste ma vie au harem, loin de tous ceux que -j’aimais, tant me semblait affreuse ma solitude, que je me trouvais -heureuse malgré tout dans la famille de S... Quand, au sortir de la -maison indigène, au lieu du plateau traditionnel et des petits pains en -forme de galette plate, je voyais la table fleurie, le linge éblouissant -de blancheur, l’argenterie scintillante et les cristaux dont les -multiples facettes semblaient les feux d’autant de diamants, je goûtais -une joie incomparable, tout me ravissait... depuis le potage jusqu’à -l’entremets. J’aurais pleuré devant les petites tranches de pain blanc à -la croûte dorée, qui s’étalaient dans la corbeille d’argent. Tous ces -menus riens, qui constituent la fête du regard sur nos tables -européennes, me semblaient de chers amis disparus, que je retrouvais. -Tout me paraissait délicieux, même les choses qui, autrefois, ne me -plaisaient guère. Les mets les plus simples m’agréaient, préparés -sobrement avec un beurre très frais, dans lequel n’entraient ni huile, -ni suif... - -Jamais, avant cette époque, je ne m’étais aperçue de la fête des -couleurs créée par le mélange des vins, blancs ou rouges, des fruits, -jaunes ou verts..., des hors-d’œuvre, des fleurs, des guirlandes de -feuillage aux gammes si joliment nuancées, des porcelaines et des -verreries aux teintes diaprées... - -Avec les de S..., je fis mes premières excursions. Je visitai les -mosquées, la citadelle, l’arbre de la Vierge, les masures du vieux Caire -et les Pyramides. C’est une chose que nous autres, Européens, avons -peine à comprendre, tant nous sommes glorieux de notre passé, mais les -Égyptiens, vivant au mien de tant d’objets admirables, n’ont aucune -curiosité de leur pays ni de leur histoire. - -Pour le musulman, tout commence et tout finit à l’Islam. Aujourd’hui, -quelques hommes se réveillent du lourd sommeil où, si longtemps, le -fanatisme religieux plongea la nation, mais ces hommes ne sont point -nombreux et la majorité du peuple est moins au courant des règnes des -Pharaons ou des Ptolémées, qu’un élève de quatrième de nos lycées de -France. - -A l’époque dont je parle, les routes, moins commodes ou manquant même -complètement, rendaient un peu difficiles les promenades. - -Pour aller aux Pyramides, il fallait compter deux grandes heures de -voiture. Aussi, bon nombre de Cairotes ignoraient-ils complètement les -gigantesques mausolées de leurs anciens rois. Il en était de même pour -les mosquées désaffectées, où se voient pourtant de si merveilleuses -choses. Dès qu’on n’y peut plus prier, la mosquée, si magnifique -soit-elle, n’intéresse plus. L’Égyptien moderne a l’horreur des ruines. -Aussi, il fallait voir la stupéfaction de tout mon entourage au harem, -quand, revenant enthousiasmée d’une nouvelle découverte, j’essayais de -faire comprendre mon admiration... Tout cela était pour eux lettre -morte. Et je crois bien que la petite cousine ramenée de France leur -semblait un peu toquée... - - - - -XVI - - -A quelque temps de là, je fus présentée à la tante du khédive, la -princesse S... Le père de mon mari avait occupé, dans sa vieillesse, un -poste important dans la propriété du prince et, à sa mort, les enfants -de ce fidèle serviteur avaient été recueillis au palais. Mon mari, très -indépendant, n’avait pas tardé à chercher à secouer une tutelle dont il -ne pouvait, sans souffrance, supporter l’omnipotente protection. Sorti -le second du concours médical de l’École, il fut envoyé en Europe aux -frais du gouvernement et reconquit, de ce fait, sa pleine liberté. Mais -la princesse ne l’entendait pas ainsi... Elle s’était promis de veiller -sur lui, selon ses idées personnelles et de le marier à la mode du pays, -avec une des esclaves circassiennes de sa maison. Jamais l’idée ne lui -était venue que l’orphelin pauvre, considéré comme son pupille, pût -oser, même en pensée, enfreindre les ordres de sa toute-puissante -volonté. - -La jeune fille destinée à mon mari était belle. De plus, on lui donnait -en dot une superbe maison, deux esclaves, un coupé, des chevaux, tous -les meubles, les ustensiles de ménage, des bijoux, un trousseau et -l’argenterie. De tels avantages eussent séduit des hommes qu’elle -jugeait--à tort--plus naturellement difficiles. - -Mon mari ne se laissa point influencer et me choisit. On juge de la -colère de cette Orientale, habituée à voir tous les fronts se courber -sous son caprice, tous les dos voûtés en courbettes permanentes à son -passage. Eh quoi! ce petit élevé par elle, chez elle, s’en allait au -pays chrétien et en ramenait une femme sans seulement l’avoir consultée, -elle, la princesse! l’arbitre de sa destinée... - -Elle mit deux mois à se décider à me recevoir. Mais elle avait un fils, -le prince J..., bon garçon, très noceur, et qui, veuf de sa cousine, -fille du Khédive Ismaël, se consolait partout en général et au palais en -particulier, dans les bras d’une esclave jolie, qui venait de lui donner -trois enfants, en trois années. La princesse mère s’en montrait -désespérée. - -Cette esclave n’avait pas été choisie par elle et lui tenait tête à -présent, fière de ses maternités triomphantes, qui, d’après la loi du -Coran, la maintenaient sur le pied d’une femme légitime. Très fine, très -intelligente, elle avait eu vite fait de juger la parfaite nullité de -son seigneur. Aussi était-elle résolue à le dominer complètement et à -prendre par ruse ce qu’on lui refusait de droit. Elle restait la -concubine officiellement acceptée et ses enfants les héritiers du -prince, légitimement reconnus, mais cela ne suffisait point, elle -voulait être épouse et princesse, recevoir d’égale à égale les autres -femmes de la famille khédiviale qui, si longtemps, l’avaient humiliée de -leur mépris. Pour cela, l’adroite Circassienne employa tous les moyens. -En deux ans, elle apprit l’anglais, le français, un peu de musique et de -peinture. Elle en arriva à s’exprimer correctement dans ces deux langues -étrangères sur tous les sujets. Elle s’adonna avec passion à la lecture, -se fit plus savamment coquette, et plus spirituellement désirable. - -Le prince, incapable d’apprécier tant d’efforts, se contentait d’en -goûter les bénéfices. Il s’étonnait de rester davantage au harem, -finissait par prendre un réel plaisir à la société de l’ancienne esclave -qui, peu à peu, devenait son amie, et celle qui, tout d’abord, n’avait -été qu’un instrument de plaisir entre les mains du débauché qu’était le -prince J..., se métamorphosait en compagne délicieuse, dont il ne -pouvait plus supporter l’absence. - -On comprendra sans peine que cette femme se soit déclarée immédiatement -pour nous contre la princesse. Ce n’était pas sans une secrète -satisfaction qu’elle avait vu notre mariage, et la belle crânerie de mon -mari, préférant le bonheur de son foyer à tous les biens qu’on pouvait -lui offrir au palais, l’avait tout de suite gagnée à notre cause. Aussi, -grâce à elle, le prince s’intéressa-t-il à notre disgrâce et obtint -enfin le pardon de mon mari. - -Par un joyeux matin de mai, une voiture aux armes de la princesse vint -me chercher à l’autre bout de la ville; un eunuque se tenait à côté du -cocher, Bourguignon réjoui qui me témoigna tout de suite sa sympathie. -Je le trouvais bien un peu familier, mais malgré tout, j’étais contente -d’entendre parler français avec cet accent franc-comtois qui résonne si -allègrement... - -Le coupé me déposa à la porte du palais. - -Les eunuques m’avaient presque soulevée, comme chez R... Pacha, et -conduite à travers un joli jardin--où gazouillaient des milliers -d’oiseaux--vers l’intérieur du harem. Là, celui des eunuques qui -paraissait le plus âgé, frappa dans ses mains et aussitôt la porte -s’ouvrit. - -Une esclave semblable à toutes celles que j’avais vues dans la famille, -ni plus belle, ni plus élégante, me salua froidement et me dit le -traditionnel--_tffadal!_ - -Je la suivis à travers un dédale de pièces presque toutes meublées -pareillement de divans et de fauteuils, dont seule l’étoffe et la -couleur variaient. Enfin, nous arrivâmes dans un petit salon qui eût -paru assez coquet, sans les innombrables objets de mauvais goût qui en -rompaient l’harmonie: boîtes à musique, oiseaux empaillés, terres cuites -de bazar, fleurs artificielles sous des globes de verre... mille choses -qui, chez nous, eussent fait l’ornement d’un modeste intérieur de maire -de village et qui, dans ce décor, mettaient une note terriblement -discordante. - -Ma surprise devint de l’effarement quand, au milieu d’un délicieux salon -Louis XV (la plus jolie pièce du palais), j’aperçus deux petits vases -d’une utilité évidente dans un meuble de chambre à coucher, mais dont -l’étalage voulu jurait étrangement dans l’appartement où ils se -trouvaient... Je sus depuis que ces ustensiles étaient destinés aux -jeunes princes, âgés respectivement de deux et un an et qui, très gâtés -par l’entourage, demandaient à accomplir en société jusqu’aux plus -humbles fonctions de leur minuscule individu. Il me fut facile de me -convaincre de la véracité du récit. A part ces vases, mille objets -dénotaient la présence familière de tout petits, des chaussons de soie -traînant sur un canapé, des jouets, un hochet d’or, des timbales, tout -un lot de choses hétéroclites, dont la place eût été sans contestation à -la nursery. - -On me fit asseoir. - -Quand mes yeux se furent accoutumés à la demi-obscurité, je distinguai -une forme étrange dans un angle de la pièce. Accroupie à terre sur le -tapis sombre que sa robe tachait d’une note claire, une femme braquait -sur moi le regard de deux yeux troubles qui me causaient une gêne -insurmontable. Cette femme était sans âge. Elle aurait paru sans sexe, -vu ses cheveux courts et son masque d’eunuque gras, à face bestiale, si -l’opulence exagérée d’une poitrine croulante n’eût révélé la vieille -femme orientale, pour qui la vie sentimentale a cessé avec la dernière -maternité et les premières rides. Elle tenait entre ses doigts courts un -tuyau de narguileh, dont elle aspirait la fumée à petits coups -réguliers, comme une gourmandise délicieuse. Et, à chaque mouvement de -ses lèvres, l’instrument posé sur le sol, entre les jambes de la -fumeuse, faisait entendre un petit glouglou exaspérant. - -L’esclave qui m’avait introduite s’était retirée, me laissant seule avec -ce monstre en face de moi et dont les prunelles me fixaient obstinément. - -Combien de temps dura l’attente?... Une, deux heures, peut-être... Je ne -savais plus... Insensiblement, la faim, la chaleur, l’émotion -m’amenaient à un point d’abattement qui ne me laissait plus maîtresse de -mes pauvres nerfs, tendus à se rompre. Ce silence de tombe, cette ombre -épaisse et le voisinage de l’être bizarre qui m’observait sans prononcer -une parole, faisaient, pour l’instant, de ce palais inconnu, une demeure -d’épouvante dont j’aurais souhaité m’enfuir tout de suite. - -Si l’exactitude est la politesse des rois, elle n’est point celle des -princesses orientales. Malgré que je fusse, ce jour-là, l’invitée de la -princesse S..., elle jugea bon de me faire languir près d’une matinée, -avant que d’être introduite en sa présence... Cependant, je ne demeurai -point si longtemps seule. - -D’abord, ce fut comme une apparition de légende. - -Dans l’encadrement de la porte-fenêtre, brusquement ouverte, deux -ravissantes figures s’étaient montrées. L’une, toute blonde, frêle, au -pur profil de gravure anglaise, l’autre presque mulâtresse, les yeux -immenses, les lèvres saignantes de vie, les cheveux noirs et crépus et, -dans toute sa physionomie de sauvagesse rieuse et folle, un je ne sais -quoi d’attirant qui prenait les cœurs. - -Elles avancèrent dans la pièce. C’étaient deux fillettes jumelles d’âge, -sinon de race, élevées et grandies côte à côte dans ce palais de -mystère. Mais, tandis que la blanche Aldaat-Maas, pâle fleur de -Circassie, avait été vendue et amenée de Stamboul pour le service du -prince, Sta-Abouha, purement égyptienne, restait là libre, fille d’un -ouvrier cairote, poussée au hasard parmi les grands, dont elle amusait -le caprice. - -_Sta-Abouha_!... rien qu’à écrire ce nom, une émotion m’étreint. Après -tant d’années, je revois le cher visage au teint sombre, le regard -lumineux qui, si souvent, m’enveloppa; j’entends la pauvre voix pour -toujours éteinte, voix chaude et caressante comme un chant d’oiseau!... -Je revois la créature exquise, pétulante comme une _chatto_[17] de mon -pays de Provence, ou rêveuse comme une de ses sœurs des bords du Nil, -jamais pareille en ses transformations multiples, et cependant toujours -charmante. - - [17] En Provençal, la chatto est une jeune fille. - -J’ai longuement narré la vie et la mort de Sta-Abouha, dans un de mes -livres, le _Prince Mourad_, et ceux qui ont parcouru mon œuvre ont bien -voulu dire que cette enfant était le type le mieux réussi de toutes mes -héroïnes. C’est que, seule entre toutes, elle fut vivante!... et qu’à -part sa fin lamentable dont je ne pouvais me décider à peindre -l’horreur, tout ce que j’ai écrit d’elle est rigoureusement vrai. - -Ce fut elle qui, de son rire de tourterelle, chassa les fantômes dont, -pour moi, se peuplait cette salle. Elle vint à moi, la main tendue, le -sourire aux lèvres, et, dans un français un peu barbare, s’appliqua à -distraire ma solitude et mon impatience. - -La princesse était au bain et ce bain était long!... Il fallait attendre -encore un peu, oh! très peu! car maintenant, la princesse prévenue, -n’allait pas tarder à me faire appeler auprès d’elle... D’ailleurs, -«mademoiselle» allait venir. - -Comme si elle n’eût attendu que cette invite, «mademoiselle» parut -aussitôt. - -Je sus par Sta-Abouha qu’elle était l’institutrice de la petite -princesse. - -Aujourd’hui, les princes et les princesses, secouant le lourd suaire des -préjugés ancestraux, renoncent volontiers à leur existence de satrapes, -pour affronter les difficultés des voyages à travers l’Europe. Voiles, -_habaras_ et _tarbouches_ vont se retrouver de compagnie au fond d’un -coffre, en rade de Naples, de Venise ou de Marseille, pour être -pieusement repris au retour. Leurs possesseurs, délivrés de toute marque -musulmane, prennent leur essor vers des destinées nouvelles et des -plaisirs inconnus. Mais, revenus au Caire, ils n’ont pas tout oublié de -ces voyages! Chaque année, insensiblement, un peu de la vieille couche -traditionnelle se détache et, palpitante au fond des âmes qui -s’éveillent, _l’idée_ moderne triomphante surgit. Dans peu de temps, les -mères nouvelles pourront, comme les autres, avoir besoin de professeurs -et de gouvernantes, mais ces mercenaires n’auront plus rien à apprendre -à leurs enfants qu’elles ne sachent déjà elles-mêmes. L’institutrice -n’est même plus aujourd’hui qu’une aide parmi tant d’autres, ne comptant -guère plus qu’une femme de chambre ou un chef européen. - -A l’époque où se passe ce récit, il en était tout autrement. Les -princesses étaient presque toutes des esclaves, épousées après une ou -plusieurs maternités clandestines. Leur ignorance n’avait d’égal que -leur immense orgueil. Pour une princesse vraiment noble et issue de race -vice-royale, on en comptait cent, achetées sur les marchés de Tiflis ou -de Stamboul. Ces femmes, malgré leur répugnance, devaient se courber -devant la volonté du maître, le jour où le sort les faisait mères de -princes. Il fallait à leurs fils une éducation toute différente de la -leur. Les institutrices étaient appelées d’Europe et leur science ne se -bornait point à apprendre aux petits princes les langues européennes et -quelques notions des sciences. Une éducation complète était nécessaire à -ces êtres dont, pour la plupart, les mères ne savaient pas lire et ne -connaissaient rien du monde, ce monde qui, pour elles, finissait aux -portes d’airain de la cour. - -L’institutrice devenait, de ce fait, une manière de divinité. C’est à -elle qu’incombait le soin de recevoir, avec la princesse, les visiteuses -de marque appartenant au personnel des ambassades ou de la finance. -C’était elle qui traduisait la conversation, offrait les sièges, -reconduisait... Elle qui rendait les visites aux lieu et place de ses -maîtres, elle encore qui rédigeait la correspondance européenne, réglait -les fournisseurs, faisait les achats. De ce fait, elle devenait une -puissance avec laquelle il fallait compter et dont la protection -s’imposait dans l’entourage des princes. Seul, le chef eunuque pouvait -lutter d’autorité avec elle et, si la bonne entente ne régnait pas entre -eux deux, le procès de l’institutrice était bien perdu d’avance. Elle -pouvait préparer ses malles et quitter le palais. Toujours, l’eunuque -était le plus fort. - -Rien ne saurait donner une idée de l’autorité exercée dans un palais -oriental par le chef eunuque. - -Avec cette affectation servile qui portait les princes à imiter en tout -le sérail du sultan dans l’organisation de leur demeure, l’eunuque -s’auréolait d’une grandeur incomparable. Il était le confident du maître -et le favori des femmes qui le redoutaient et le chérissaient tout à la -fois. - -Dispensateur de toutes grâces, il prenait, aux yeux des esclaves dont le -sort reposait entre ses mains, une figure terrible, et pas une n’eût osé -se soustraire à ses ordres, même les plus saugrenus. - -Les princesses, connaissant son influence, le ménageaient et s’en -servaient pour leurs intérêts personnels. Souvent, d’ailleurs, il se -montrait plus leur serviteur que celui du prince; secourable à leur -faiblesse, docile à leurs caprices, il réalisait à les satisfaire de si -évidents bénéfices, que l’intérêt ou l’honneur du mari ou du père lui -semblaient de bien peu de poids devant les avantages que lui offrait la -protection des femmes, seules susceptibles de l’aider à établir sa -fortune personnelle. - -Tous les eunuques qui ont vécu sous le règne d’Ismaïl furent libérés et -sont morts millionnaires. - -Au palais où je me trouvais, le chef eunuque se nommait Béchir-Aga. -C’est une des plus franches canailles qu’il m’ait été donné de -rencontrer dans le monde. Vieux déjà à l’époque où je le connus, il -avait une face simiesque trouée de petits yeux clignotants, une bouche -édentée dont les lèvres et le menton glabre achevaient d’accentuer la -laideur, des cheveux crépus et blancs, des mains de chimpanzé et la voix -ridicule des êtres de son état. Il était de petite taille, grêle, et sa -peau de nègre avait pris, en vieillissant, une teinte d’ardoise -malpropre. - -«Mademoiselle» était Bavaroise. Elle portait gentiment le poids de sa -charge, qui me sembla tout d’abord incompatible avec son extrême -jeunesse. Grande, blonde, les joues délicatement rosées, elle me parut -plus gracieuse que jolie, surtout séduisante par une simplicité assez -rare chez les institutrices de harem, qui, toutes, se croient obligées -de prendre des attitudes protocolaires. - -Malgré sa nationalité étrangère, «Mademoiselle» parlait fort bien le -français et l’anglais, sans aucun accent. Je vis, par la suite, qu’elle -entendait de même le turc et l’arabe et j’en conçus pour elle une grande -admiration. C’est à peine si j’ose écrire que je ne sus jamais le nom de -cette jeune fille que je fréquentai pourtant pendant six longs mois. Ce -seul mot «Mademoiselle», qui sert dans les palais à désigner la personne -de son emploi, semblait si bien suffire et tout le monde l’employait de -telle sorte, que je n’eus jamais le courage de lui demander comment elle -s’appelait réellement. J’aurais cependant souhaité le savoir. Elle fut -bonne et accueillante pour moi et essaya de son mieux de rompre la glace -qui devait éternellement demeurer entre la princesse mère et moi. Si -elle ne réussit point, il n’y eut aucunement de sa faute. - -Ce matin-là, «Mademoiselle» portait une robe blanche dont le corsage -très transparent découvrait la gorge et les épaules délicieusement -rondes. Un gros bouquet de roses s’épanouissait à sa ceinture et, à -chacun de ses doigts, une turquoise s’étalait formant un chapelet bleu -quand elle étendait ses deux mains. Elle me parut souverainement -élégante et satisfaite d’elle-même. Les petites institutrices pauvres et -mal payées que j’avais vues chez mes amies de province ne ressemblaient -guère à cette Allemande souriante et grasse, que l’on eût prise pour la -fée omnipotente de ce palais, où chacun paraissait lui faire fête. - -En quelques phrases, «Mademoiselle» me fit comprendre qu’elle était au -courant de ma situation et connaissait mon embarras. A ma grande -surprise, je retrouvais dans ses paroles, sinon le texte, du moins le -sens des mots que le cocher m’avait glissés charitablement tout à -l’heure. Pour cette jeune fille comme pour lui, les princes, décidément, -n’étaient point tout à fait les êtres exceptionnels que j’avais cru... -Sous son apparence de vierge wagnérienne, «Mademoiselle» était une -petite personne pratique et sensée, qui, depuis longtemps, avait jugé -ceux chez qui elle vivait. Elle donnait ses soins et son temps à la -fille du prince en échange de quelques guinées, mais rien de son cœur -paisible n’allait à ces gens qu’elle méprisait. - -Depuis deux ans qu’elle était au palais, ses yeux avaient contemplé trop -de choses étranges, ses oreilles avaient entendu trop de paroles -inoubliables pour que, du coup, toutes les illusions qu’elle avait pu -apporter en cette maison ne fussent parties. Comme tant d’autres, -«Mademoiselle» était entrée pure de corps et d’esprit en cette famille, -où, sans doute, on avait promis aux siens de la protéger et de la -conduire. Plus heureuse que la plupart de ses semblables, elle demeurait -vierge, mais son âme d’enfant et son cœur de jeune fille avaient perdu -leur belle fleur d’innocence. Non seulement il ne lui restait plus rien -à apprendre des réalités de la vie, mais elle possédait une science -heureusement ignorée du plus grand nombre des femmes européennes--je -parle des honnêtes femmes.--Elle en arriva à me confier son dégoût, -l’écœurement profond qu’elle éprouvait à présent à se montrer aimable -quand elle haïssait tout le monde autour d’elle pour les affronts subis -et les complaisances forcément accordées, mais le sort l’avait fait -naître pauvre!... très pauvre! aînée de neuf enfants, elle était leur -unique appui après la mère, dont le travail suffisait à peine à nourrir -cette nichée. Le pain toujours dur à gagner sur cette terre de Prusse... -Ici, en Égypte, elle était comblée. Partir, c’était la ruine, la lutte -nouvelle vers l’inconnu et vers la pauvreté. Elle restait... - -La porte s’ouvrit. Une vieille esclave s’avança et dit quelques mots à -l’institutrice qui les traduisit. La princesse ayant terminé son bain, -venait de passer à table et m’invitait à l’y rejoindre. - -Je vis une salle immense aux plafonds ornés de dorures magnifiques. Aux -fenêtres, de lourds rideaux de brocart rouge et or. Une longue table -tenait toute la pièce. Sur cette table, du linge et des cristaux aux -armes du prince; mais, hormis le couvert d’argent massif posé à chaque -place, pas un bibelot, pas un objet, pas une fleur. Point de carafes, -mais, de loin en loin, une simple gargoulette de terre, telle que j’en -voyais partout depuis mon arrivée dans le pays. - -La princesse était assise à la table. On m’indiqua la chaise placée à sa -droite, et, comme je demeurais un peu interdite, Sta-Abouha, qui m’avait -suivie, me dit dans son français savoureux: - ---«Assis-vous!» - -Je m’assis... - -La princesse, en train de se débattre avec un os de poulet qu’elle -déchiquetait le plus lestement du monde avec ses doigts, n’avait pas -levé les yeux. Un silence profond régnait. Cependant, sur un signe, les -esclaves qui faisaient le service s’étaient approchées et me tendaient -les plats à la mode européenne. - -Seulement, ces plats étaient les mêmes que ceux que j’avais maintenant -coutume de trouver chez la cousine Azma. Mêmes feuilles de vigne farcies -au riz, mêmes plats de mauve, mêmes pâtes, ruisselantes de beurre, mêmes -viandes carbonisées, avec la seule différence qu’ici les mets étaient -innombrables. - -La princesse qui me sembla de fort bel appétit se décida à m’adresser la -parole. Sa voix était grave, presque tragique et l’on n’en pouvait -oublier le timbre, après l’avoir une fois entendu. - -J’osai la regarder. - -Chams-Hanem[18] pouvait à cette époque avoir cinquante ans. Elle -paraissait à la fois beaucoup plus vieille ou beaucoup plus jeune, selon -l’expression vraiment extraordinaire de ses yeux. - - [18] Madame Soleil. - -Au repos, ces yeux semblaient presque gris et ternes, la paupière un peu -plissée tombait sur eux à la façon d’un voile de chair, les joues -molles, pendantes, accusaient les rides commençantes. Les dents très -saines demeuraient belles, mais les lèvres flétries restaient pincées, -presque toujours closes, sous l’empire d’un calme voulu. Le front petit, -étroit, volontaire, disait l’entêtement et la cupidité de cette esclave, -mère de prince, si terrible aujourd’hui pour ses anciennes compagnes. - -Mais le regard s’animait, la bouche s’ouvrait, et c’était le miracle. -Cette femme avait trente ans! Une flamme semblait courir dans ses -prunelles et gagner la peau, qui se colorait d’un rose ardent. Jusqu’aux -mains, longues et fines,--vraies mains de reine Orientale, graissées de -pâtes d’amandes et enduites de parfums subtils--qui ne subissent à leur -tour la métamorphose. - -Ces mains, à l’instar du visage, avaient une âme. Elles vivaient, -couraient, s’animaient de telle sorte, qu’en écoutant leur propriétaire, -on les regardait autant qu’on la pouvait regarder elle-même. - -Le repas se poursuivit, interrompu seulement par deux ou trois phrases -de la princesse, qui, se tournant vers ses femmes, disait en me -montrant: - ---Faites-la manger... - -Ou bien: - ---Demandez-lui si elle est malade? - -Sta-Abouha me traduisait à mesure, mais cette invitation si bizarre -n’était point pour me rendre la faim que l’attitude de la maîtresse du -lieu m’avait ôtée tout à coup. Je faisais de vains efforts pour -avaler... Rien ne passait. - -Une maladresse stupide que je commis bien malgré moi, acheva de me -troubler tout à fait. J’ai dit qu’il y avait sur la table, en guise de -carafes, des gargoulettes de terre posées un peu partout. J’avais soif -et j’attirais à moi la gargoulette la plus proche... Un murmure de -protestation s’éleva. Je levai les yeux, la princesse me regardait d’une -façon si terrible, que le verre que je tenais faillit se briser entre -mes doigts. Alors Sta-Abouha, dont tous les traits exprimaient une pitié -profonde, me dit charitablement: - ---Vous avez pris la gargoulette de la princesse!... - -Pour moi rien ne semblait différencier cette amphore des autres et -cependant, moins distraite, j’aurais pu voir que, contrairement à ses -pareilles, la gargoulette première avait un bouchon en or, tandis que -tous les autres étaient en argent. Je me confondis en excuses. - -Sitôt qu’elle eut fini de manger, la princesse frappa dans ses mains; à -ce signal, accoururent la porteuse d’aiguière et la donneuse de -serviettes... - -La première, agenouillée aux pieds de sa maîtresse, tendait d’une main -le vase en métal précieux et de l’autre main faisait couler de -l’aiguière le liquide parfumé sur les doigts couverts de graisses. La -princesse se lavait posément, frottant contre ses paumes le savon en -forme de rose qu’elle faisait mousser longuement. Puis ce fut le tour -des lèvres, des dents et de la bouche où, selon les préceptes de la loi -coranique, elle introduisait son index entre les gencives et la chair -des joues, pour délivrer les gencives de toute impureté. Quelques -gargarismes retentissants, un bruit de gargouille qui se vide et ce fut -fini. La seconde esclave s’avança tenant des deux mains la large -serviette brodée d’or. La princesse s’essuya les mains et le visage avec -dignité, puis, me faisant signe d’avancer: - ---_Tffadal, ia benti!_ (prenez place, ma fille!). - -Je dus présenter mes doigts à l’aiguière, me servir du savon encore -humide et de la même serviette trempée. - -Cela n’était point sans me dégoûter un peu, mais je n’osais pas me -soustraire à une si aimable invitation. - -Au salon, où je suivis la princesse, comme elle s’installait sur un -divan et m’engageait à m’asseoir à mon tour, je commis une seconde -«gaffe»! Le divan était immense, et je ne crus point mal faire en y -prenant une très petite place. Tout de suite, les esclaves me firent -signe de me lever, et six mains se précipitèrent pour me pousser sur une -chaise... Hélas! je venais pour la deuxième fois de manquer gravement à -l’étiquette. J’ai su depuis que, seul, le prince avait le droit de -partager le divan de son auguste mère... - -La princesse comprit-elle enfin que j’étais à bout de courage et de -forces? Je ne sais. Toujours est-il qu’elle daigna se montrer aimable, -et «Mademoiselle» ayant été mandée pour traduire notre entretien, la -conversation commença. Je ne me souviens plus très bien, après tant -d’années, de ce qui fut dit exactement, mais je n’ai pu oublier les -questions sans nombre qui me furent posées sur moi et ma famille. -J’ignore si la princesse se déclara satisfaite de mes réponses, je sais -seulement qu’au moment où j’allais partir, elle détacha de son corsage -une large fleur de camélia rouge et me la tendit. C’est d’ailleurs -l’unique cadeau que j’aie jamais reçu d’elle. - -Entre temps, était entrée la mère des petits princes. A la façon dont la -princesse la reçut, je compris l’animosité profonde qui devait régner -entre ces deux femmes, que tout, cependant, eût dû rapprocher, -puisqu’elles avaient une commune origine. - -Plus âgée ou seulement moins novice, j’aurais connu que, s’il est un -affront terrible entre tous pour une princesse de hasard, c’est celui -qui consiste à remettre à chaque heure de la vie, dans son souvenir, -l’humilité de la condition première. - -Pour la mère, l’histoire de la concubine ressuscitait la sienne propre; -c’était tout son lourd passé d’esclave ambitieuse et vindicative qui -remontait maintenant à sa mémoire, devant le triomphe de la nouvelle -favorite qui, à chaque maternité, voyait sa puissance grandir. - -Déjà, d’après la loi musulmane, la jeune mère avait presque rang -d’épouse, et ses enfants étaient légitimes; mais cela ne suffisait -point. Le bruit courait au palais que le prince, désireux de donner une -marque plus évidente de son amour à la mère de ses fils, allait la -prendre solennellement pour femme devant le cadi, et lui mettre au front -cette couronne de princesse si enviée, qui la ferait l’égale et la -rivale de la vieille mère dans la maison. - -Aussi, avec quelle impatience l’esclave supportait-elle le joug détesté -qu’il lui fallait encore subir!... Quel imperceptible tremblement dans -sa voix, en venant prendre les ordres de la journée... Il eût suffi d’un -mot, d’un geste, je suppose, pour que ces deux femmes que, seule, -maintenait en paix la volonté du prince, se jetassent, terribles, l’une -contre l’autre, avides de s’entre-déchirer, poussées par la haine -affreuse qu’elles se vouaient. - -La favorite m’apparut entourée de ses enfants qu’elle amenait à leur -grand’mère, chaque jour, un instant, d’après les ordres reçus. Elle -tenait par la main sa fille aînée, la princesse Ch...; le prince Ahmed -suivait, mince et brun, déjà solide sur ses petites jambes; le -troisième, Mohamed, était encore dans les bras de sa nourrice--une très -belle fille Fellaha. De ces trois êtres que je trouvais également beaux, -la destinée a été particulièrement étrange, tragique même pour les deux -garçons. Le premier, parvenu à l’âge d’homme, blessa grièvement, d’un -coup de revolver (tiré en plein club), le prince F..., marié à sa sœur. -Reconnu fou, il fut enfermé dans une maison de santé à Londres, où il -est encore. Plus affreux, pourtant, le sort de l’autre, l’adorable bébé -aux yeux bleus, aux cheveux dorés, que si souvent j’ai tenu dans mes -bras. Celui-ci perdit la vie, il y a trois ans, à Trouville, dans une -chute d’automobile... Il a laissé une veuve, la jolie princesse S..., -celle-là même qui vient d’être rayée, par ordre du souverain, des cadres -de la famille khédiviale, et privée de ses droits pour avoir rompu trop -ouvertement avec les coutumes musulmanes et manifesté l’intention de -faire du théâtre à Paris[19]. - - [19] La princesse S... n’a pas donné suite à ses projets, mais elle a - épousé un Russe, ce qui a paru pire encore dans le monde oriental. - -La princesse Ch..., sœur des petits princes, est devenue une princesse -moderne, très élégante, très remarquée dans les capitales d’Europe, où -elle passe la plus grande partie de son temps. Ni l’aïeule enfermée dans -le cercle des préjugés ancestraux, ni la jeune maman triomphante, ne se -doutaient alors du sort réservé aux trois mignonnes créatures qui, pour -l’instant, constituaient entre elles deux l’unique lien. - -La jeune femme était belle, de cette beauté circassienne si particulière -qu’elle ne saurait être comparée à aucune autre. - -Elle avait, de sa race, le teint pâle et les larges yeux de velours -noirs, aux cils immenses, ombrant les joues. La bouche petite, aux -lèvres très rouges, le front hardi et le cou rond des amoureuses. Une -taille encore mince, mais qui facilement devait épaissir, une gorge -merveilleuse et des mains charmantes. - -Ses cheveux qu’elle portait, le plus souvent, coiffés _à la Franque_, -étaient, pour l’instant, simplement nattés à _la Turque_, et retombaient -en deux tresses magnifiques plus bas que les reins. Ils étaient d’une -jolie couleur de noisette et d’une rare finesse. Ces cheveux-là avaient -dû contribuer à la conquête du prince, l’esclave le savait, elle en -était fière... - -Quand j’eus pris congé de la princesse mère, au moment où je me -préparais à quitter le palais, Sta-Abouha accourut. - ---Venez vite! la jeune princesse veut vous voir chez elle!... - -Dans une chambre luxueusement meublée, la concubine m’attendait, le -visage ouvert, les mains tendues, délivrée de toute contrainte. - -En un français presque trop pur, elle me dit combien elle souhaitait me -connaître et comme déjà elle désirait me voir victorieuse de toutes les -difficultés qui se présentaient sur ma route... Je lui dis ma -reconnaissance et aussi mon admiration pour ses enfants, que j’avais -réellement trouvés très beaux. Un sourire heureux éclaira ses traits; -elle dit: - ---N’est-ce pas qu’ils sont ravissants, mes petits princes? J’en suis -fière... Il faudra venir souvent; vous verrez, je leur apprendrai à vous -aimer. - -La conversation se prolongea fort avant dans l’après-midi, et ce fut le -coupé de la jeune princesse qui me ramena en ville. - -Le soir, au harem, je fus naturellement très entourée. Toutes les femmes -me questionnaient à la fois. - ---Tu as vu la princesse, ma sœur, tu l’as vue? - ---Qu’a-t-elle dit? - ---Quels bijoux portait-elle? - ---Quelles autres femmes étaient au palais? - -Une fièvre les possédait. Je ne pouvais suffire à satisfaire leur -curiosité de pauvres oisives emmurées, assoiffées de nouvelles et -d’intrigues. Quand je parlai de Sta-Abouha, la petite moue méprisante -d’Azma me fit comprendre que ma nouvelle amie ne saurait compter pour -elle. Cette Fellaha ne l’intéressait aucunement. Mais combien au -contraire ses regards devinrent brillants quand je narrai l’entrée de la -favorite et tout ce qui se rapportait à elle... - -Pour tout ce monde, l’histoire semblait palpitante; car, pour beaucoup, -c’était l’histoire ordinaire. Quelle épouse, quelle mère turque n’a vu, -au moins une fois, sa place usurpée au foyer conjugal par l’esclave -blanche de sa race, qu’une sotte préférence lui a fait choisir pour -confidente et pour amie? A la trouver sans cesse entre lui et sa -compagne, l’époux a fini par les confondre, et pour peu que l’esclave -soit plus jeune, plus jolie, ou simplement plus habile, le règne de la -femme est fini. L’esclave prend sa place et s’y maintient, dans tout -l’orgueil d’une revendication glorieuse. Si l’épouse est faible, si elle -accepte le partage, elle peut parfois refaire son bonheur sur des -ruines, ou tout au moins supporter, sans trop de changements -pécuniaires, la honte de sa nouvelle existence; mais si elle se révolte, -elle n’a plus qu’à se voiler la face et à quitter la demeure -inhospitalière qui ne saurait plus l’abriter, puisqu’elle ne reconnaît -pas au maître la liberté d’un autre amour. - -Pour ce qui regardait la concubine du prince, l’opinion était plutôt -favorable. Cette jeune femme n’était point méchante. Au contraire, -depuis qu’elle régnait en souveraine au palais, déjà son influence se -faisait sentir: les requêtes étaient plus favorablement accueillies du -maître, les ordres moins sévères, les punitions moins fréquentes, toutes -les autres esclaves mieux traitées. Aussi grande fut ma surprise -d’entendre la cousine Azma qui, depuis un moment, gardait le silence, -s’écrier dans un élan de colère, qu’elle était impuissante à contenir -plus longtemps: - ---Ah! ces esclaves blanches, que Dieu les maudisse! Elles seules savent -arranger leur vie en brisant celles des autres. Il n’y a de bonheur que -pour elles sur la terre! - -Je savais Azma d’humeur paisible. Jamais son benêt de mari n’eût -cependant osé la tromper en face, ni prendre une autre épouse. Alors -pourquoi ces paroles d’amertume, pourquoi ces regards soudain durcis, au -point que je ne reconnaissais plus les larges yeux de bonté qui -m’avaient conquise? Elle comprit mon étonnement et, sans prendre même la -peine de renvoyer les femmes qui nous entouraient, elle me dit -l’histoire navrante que, seule dans la maison, j’ignorais. - ---Tu as vu la femme qui vient de se retirer tout à l’heure, celle que -tous, ici, appellent respectueusement Homa-Hanem[20]?... Toi-même, comme -tant d’autres, tu t’es laissé prendre à ses paroles mielleuses, et -peut-être crois-tu qu’elle a pour toi un peu d’affection, ou seulement -de sympathie?... T’es-tu jamais demandé qui elle était?... - - [20] La mère des demoiselles. - -Je dus avouer que je ne m’en rendais pas bien compte, habituée que -j’étais à présent à voir tant de femmes autour de moi, sans chercher -même plus à m’enquérir de leur emploi dans la maison. Azma eut un rire -de mépris. - ---Leur emploi... Tu ne sais pas comme tu as bien dit! Eh bien! pauvre -petite française innocente qui n’as rien deviné, apprends que cette -fille était ma servante, une géorgienne que mon père généreux avait -achetée uniquement pour mon service personnel. J’étais jeune, je lui -laissai insensiblement prendre une trop grande autorité dans le ménage -dont mon père continuait à partager les dépenses. Un jour, je m’aperçus -que mon esclave était l’unique maîtresse du logis. J’ai voulu la -chasser: mon père serait parti avec elle, et tu sais que chez nous, le -chef de famille est un Dieu... Même mon mari n’ose point s’asseoir, ni -fumer devant lui, sans qu’il l’y invite. Des années ont passé, et -maintenant, sans être mariée, cette créature a plus de droits que moi -dans notre demeure. Les deux petites filles que tu vois ici sont ses -enfants... mes sœurs!... Et ce n’est pas tout. J’avais une autre -esclave, déjà fanée, laide, mais intelligente et travailleuse; je l’ai -donnée à mon père pour surveiller l’abadieh où il habite une partie de -l’année... Sais-tu ce qui est advenu? Cette femme est mère à son tour -d’un fils qui sera le principal héritier des biens de la famille, et ce -vieillard de quatre-vingts ans, dont je suis la fille légitime, ne -craint point de se faire soigner ici, sous mes yeux, par ses deux -concubines, auxquelles la maternité donne des droits pareils à ceux des -épouses, et sous mon toit j’assiste à cette chose honteuse, la lutte -féroce de ces deux esclaves. - -Je m’expliquai alors bien des choses. - -Pauvre chère Azma, comme vous avez dû souffrir dans votre orgueil de -fille orientale et comme je vous aimai davantage, ce soir-là!!! Car, à -part ce que vous veniez de me dire, je savais, moi, ce que vous ignoriez -encore, les trahisons multiples dont était entourée votre vie d’épouse -sans tache!... et jusqu’au nom des amies sans scrupules, qui disputaient -aux esclaves et même aux négresses des cuisines le cœur de votre volage -et stupide époux!... - -Je ne sais rien de plus tragique et de plus douloureux que cette -histoire absolument véridique et qui, même aujourd’hui, a pour résultat -de si bien embrouiller l’écheveau des parentés que je ne puis parvenir à -définir les degrés qui relient les membres actuels les uns aux autres. - -A présent, non seulement la douce Azma, mais la vieille esclave et la -jeune sœur, sont couchées au tombeau côte à côte, et seul le terrible -veuf se maintient solide et vient, à plus de soixante ans, de se -remarier à une enfant venue au monde quarante-cinq années après lui... -Azma, heureusement, ne se doutait point que sa propre mort fût si proche -et moins encore prévoyait-elle les événements qui suivraient... La jolie -femme, radieuse de vie et de santé, ne pouvait savoir--et ce fut une -grâce de sa destinée--que le père octogénaire dont elle déplorait la -conduite la précéderait seulement de quelques jours dans ce royaume de -ténèbres dont elle ne parlait qu’avec terreur... - -Après ces confidences, une gêne demeura entre nous, peut-être la fille -très tendre qu’était Azma regrettait-elle de m’avoir ouvert son cœur?... -Elle avait une rare délicatesse de sentiments et la certitude de l’effet -produit sur moi, Européenne, par les paroles que je venais d’entendre, -n’était point sans l’inquiéter. J’étais trop jeune, trop peu habituée à -dissimuler, pour essayer même de la détromper. De ce jour, l’oncle que -je commençais à aimer très sincèrement me parut odieux, jusqu’au moment -où il me fut devenu tout à fait indifférent. Ma tendresse était partie -avec mes illusions. - -Ce fut en vain que j’appelai le sommeil cette nuit-là. - -Les récits entendus revinrent à mon esprit en sarabandes endiablées. La -famille n’existait pas, ne pouvait pas exister en terre égyptienne, tant -que les hommes persisteraient à faire une loi de leur plaisir... - -Quelle confiance accorder, quel dévouement consacrer à celui qui, -presque sûrement, nous trahira l’heure venue, et n’éprouvera même point -le besoin de cacher ou seulement de voiler sa trahison reconnue légale, -et comme faisant partie intégrante de ses droits?... - -Au jour, je repris courage avec le retour de la lumière. Je me reprochai -mes sottes idées, mais le soupçon était entré en moi et longtemps je -devais en souffrir... - -Le lendemain, Alima Zoraïjera vint me réveiller: - ---Vite, vite, habille-toi, madame ma maîtresse veut t’emmener avec -elle!... - ---Où cela, Alima?... - ---Chez des amies, là-bas, derrière Saïda-Zénab. - ---L’indication était vague. Je me décidai cependant à obéir aux volontés -d’Azma, dans la crainte de lui causer de la peine, si je refusais de -l’accompagner dans sa visite. - -En me voyant paraître, prête à sortir, un bon sourire éclaira sa face où -chaque impression se pouvait lire comme sur les traits des petits -enfants et, vraiment, cette femme de trente ans avait l’âme limpide, -l’esprit candide d’une fillette. - ---Tu n’es pas fâchée, tu acceptes de venir?... Comme je suis contente... - -Pourquoi aurais-je été fâchée?... Je la rassurai de mon mieux et il fut -entendu que jamais, entre nous, il ne serait plus question du sujet -pénible qui avait fait le fond de notre conversation de la veille. - -Nous nous mîmes en route. Gull-Baïjass, l’esclave blanche, et Zénab, ia -parasite indispensable, nous accompagnaient. J’avais revêtu, pour -complaire à ma cousine, la _habara_ de satin noir et le _yechmack_ -immaculé des Turques, costume qu’elle portait elle-même. - -Je me parais d’autant plus volontiers de ces vêtements, qu’ils me -permettaient de circuler plus librement dans les quartiers indigènes et -cela rendait la pauvre Azma si heureuse de me voir ainsi accoutrée!... - ---Tu ne sais pas, me disait-elle, comme notre costume te va bien... tu -ressembles à ma sœur Aïcha que j’ai perdue, et tout le monde la trouvait -jolie. - -J’étais, naturellement, très fière de ressembler à Aïcha. - -Nous allâmes à pied pendant près d’un quart d’heure, à travers des -petites rues, un peu sales, mais dont le pittoresque me charmait. -C’était le Caire indigène du siècle dernier, dans toute son originalité -puissante. Partout autour de nous, de hautes maisons, dont les murs -saillaient capricieusement à la mode arabe, présentant les fenêtres et -les balcons en moucharabiehs d’un travail exquis; les rues étaient si -étroites que l’on pouvait se parler d’une demeure à l’autre... En bas, -la large porte s’ouvrait sur des cours presque pareilles. Au milieu d’un -vaste hall pavé de mosaïques multicolores, un bassin s’étalait et l’on -entendait du dehors le bruit léger du jet d’eau partant en fusées -fraîches sur les lotus et retombant en gouttes sur les dalles de la -cour, dont les vives couleurs s’animaient. Parfois, un eunuque assis sur -le banc d’entrée se levait à notre approche et venait baiser la main -d’Azma--si personne n’était dans la rue.--Des bébés, nègres ou blonds, -jouaient sur le pas des portes, vêtus de robes voyantes et coiffés de -calottes invraisemblables. Des marchands de noix de coco poussaient -devant eux leurs charrettes chargées de fruits; dans un bol de faïence, -quelques tranches toutes coupées, recouvertes de glace pilée, -présentaient leurs pulpes neigeuses aux lèvres des passants altérés. - -Des ânes s’en allaient, trottinant, ployant sous le faix de quelque -pacha ventru, ou de quelque énorme bourgeoise qu’un domestique escortait -en suivant le pas de la monture, sans lâcher l’ombrelle ouverte sur la -tête de la dame et qu’il devait tenir ainsi, tout le long du dur chemin. - -Nous traversâmes encore des rues plus populeuses. Ici s’étalaient les -demeures luxueuses des quartiers de maîtres, les portes monumentales, -ouvrant sur des patios fleuris, faisaient place aux maisons branlantes -de vétusté, mais amusantes par la teinte bariolée de leurs façades, -auxquelles les boutiques originales donnaient un cachet spécial. - -L’encombrement était tel que nous devions marcher à la file et les -remous de la populace nous séparaient constamment. Dans les échoppes à -l’ancien goût du pays, les marchands se tenaient assis, les jambes -repliées à un bon mètre du sol, sur le bois servant à la fois de -plancher et de devanture... Ils nous regardaient passer, placides et -bienveillants, sans lâcher le bout ambré du narghileh qu’ils tenaient -contre leurs lèvres, dans toute la nonchalance de la pose orientale... -tous les types de la race étaient représentés: depuis le petit changeur -israélite étalant ses piastres et sa monnaie d’or dans un grand coffre à -couvercle de verre, jusqu’au marchand de sirops--arménien ou turc, -portant les larges culottes, la rouge ceinture et le court turban de ses -monts d’Asie. On voyait encore des débitants de _kouchaffs_ (boisson -gréco-syrienne faite d’un mélange de miel, d’essence de rose et de -fruits secs, servis entiers)--des pâtissiers indigènes roulant gravement -le _counaffa_ et le _fettir_, des fruitiers vêtus de robes magnifiques -paraissant ensevelis sous les montagnes de melons et de pastèques, -tandis que sur la chaussée, bien arrangés en des paniers ronds, les -abricots minuscules (_mechmèches_), les prunes jaunes en forme d’œuf et -les grosses cerises de Syrie mettaient une note vive sur le vert des -énormes cucurbitacées garnissant le fond du magasin. Cela était coquet, -luisant et ordonné comme un tableau. - -Plus loin, je vis encore des bouchers dont les tabliers dégoûtants -repoussaient, du même coup, la vue et l’odorat. Les moutons entiers -pendaient, lamentables, sur les portes et, pour les préserver des -mouches et du grand soleil, on les avait enroulés dans une sorte de -linceul humide. Les animaux prenaient sous cette enveloppe une vague -apparence de cadavres, et le robinet qui se voyait au fond de l’échoppe -égouttant son eau sur un amas de viscères sanguinolents, achevait de -prêter à cet endroit un air lugubre de morgue exotique. - -Enfin, les marchands de bijoux, exhibant jusque dans la rue les lourds -colliers de sequins, les bracelets d’or et de cuivre, les bagues -énormes, travail solide et grossier des ouvriers actuels. Sur tout cela, -de loin en loin, les marchands de parfum jetaient la gamme élégante. -Sitôt que l’on passait devant les bocaux de toutes formes emplis de -liquides aux couleurs diverses, une senteur violente s’échappait du -magasin, un arôme bizarre fait d’encens, de myrrhe, de cinamone, de -giroflée, d’ambre et de santal, dont les narines étaient suffoquées. - -Mes compagnes n’en paraissaient point gênées. Elles s’arrêtaient souvent -pour mieux humer la fragrance des aromates. Zénab, la fille de la nature -que les convenances ne dérangeaient guère, alla plus d’une fois faire -imbiber son mouchoir de coton quand le marchand d’essences lui était -connu. - -Enfin, nous arrivâmes chez les amies d’Azma: la maison, cette fois, -différait totalement de toutes celles que j’avais vues jusque-là!... -Elle se trouvait dans une rue si étroite que les fenêtres en saillie -venaient presque toucher celles de la demeure d’en face. - -Pas de cour, mais à la place une sorte de puits à fleur de terre, où -l’eau croupissante reflétait, à ce moment, sur la nappe verte toutes les -flammes du soleil d’été. Autour de ce puits, une mince bande de chemin -asphalté et là-dessus une rampe circulaire formant balcon. Sur ce -balcon, tapissé de vignes grimpantes, ouvraient les cinq portes du -logis. On y accédait par quelques marches branlantes. Cela sentait -l’usure et menaçait ruine, mais il se dégageait de l’ensemble une note -ancienne et particulièrement originale. - -On nous reçut sur le balcon formant terrasse. On avait installé pour -nous des chiltas et des tapis persans d’une grande beauté. Deux femmes -s’avancèrent. Elles étaient pareillement vêtues de galabiehs blanches, -taillées dans cette toile de lin d’une finesse si rare, que je n’ai vue -dans nul autre pays qu’en Égypte et en Turquie. Cette étoffe, à la fois -souple et brillante, semble le vêtement rêvé pour les contrées -tropicales. Elle procure à la peau une sensation de délicieuse -fraîcheur. - -Nos hôtesses n’agrémentaient leurs robes d’aucun ornement. Sur leur -front, un bandeau de fine batiste, que recouvrait entièrement un long -voile à la vierge, également blanc et tombant en plis flous autour de -leurs têtes. Ces femmes avaient dû être belles. Elles gardaient une -pureté de traits remarquable et de jolis yeux. Mais les traits étaient à -ce point émaciés, les lèvres si décolorées, le teint si pâle, qu’on les -eût crues déjà mortes et prêtes pour le cercueil, n’eût été la vivacité -surprenante de leurs gestes et la flamme ardente de leurs regards. - -Ce sont les deux sœurs, Hussna et Nazira--m’avait dit Azma;--elles sont -vierges et vivent comme des saintes dans leur maison, dont elles ne -sortiront plus que pour le tombeau. - -Cela avait suffi pour m’intriguer follement. - -Il faut connaître les idées musulmanes sur le célibat des femmes, pour -comprendre ma surprise; toute femme, selon la loi coranique, doit obéir -à son destin terrestre, qui est de prendre un époux. Cette loi est à ce -point rigoureuse que les prostituées, avant de se livrer à la débauche, -doivent tout d’abord se marier et sont libres ensuite de suivre _le -mauvais chemin_... La virginité est en abomination à la société, dès -qu’elle devient un état. Je n’ai jamais connu d’autres vieilles filles -autour de moi, ni dans le peuple, que les deux sœurs Hussna et Nazira. -Elles semblaient se rendre compte de l’étonnement constant qu’elles -provoquaient. Elles représentaient dans leur monde une manière de -phénomène et leurs efforts à toutes deux consistaient à se hausser si -avant dans l’opinion, que l’admiration de chacun fût plus forte que le -blâme. - -A leur religion, elles avaient pris toutes les vertus. Chastes, elles -interdisaient devant elles les conversations déshonnêtes et les phrases -équivoques. Sobres jusqu’à l’abstinence pour elles-mêmes, elles étaient -généreuses jusqu’à la prodigalité, sitôt qu’il s’agissait de leur -prochain. - -Elles savaient toutes les prières et accomplissaient dévotement tous les -rites du culte musulman. Sans grande richesse, elles avaient cependant -fait le long voyage de La Mecque au prix de mille difficultés. Elles -pratiquaient le jeûne non seulement durant le mois sacré, mais à chaque -fête, en musulmanes convaincues, qui ne sauraient se contenter des -apparences. - -Leur maison était connue de tous les malheureux sans asile, et jamais -elles n’avaient refusé de partager leur modeste provende avec la -pauvresse qui venait à l’heure de midi frapper à leur porte. - -De tant de perfections réunies une auréole planait sur elles, les -faisant différentes des autres femmes, et moi-même, étrangère et -chrétienne, j’en subissais le prestige incontestable. - -Elles me furent accueillantes et douces et, pendant le repas qui fut -servi à terre, sur les nattes, elles me placèrent entre elles deux et -s’occupèrent de moi constamment. On nous offrit un dindonneau, des -pigeons, des feuilles de mauve, des courgettes, du riz aux noisettes et -aux raisins secs, qui me parut d’un goût exquis. L’eau, très fraîche, -était passée à chaque convive dans la gargoulette, dont un bouquet de -feuilles et de fleurs d’oranger garnissait le goulot. Après les -ablutions et le café, les deux sœurs, en même temps, tirèrent leurs -montres de leur ceinture. Comme toujours, on s’était mis à table fort -tard, le service avait traîné, il était quatre heures!... - -L’heure de la prière: _El-Assr!_ Sett-Hussna et Sett-Nazira se levèrent; -l’esclave noire, qui nous avait présenté les plats du déjeuner, apporta -de nouveau l’aiguière des ablutions et deux petits tapis. A tour de -rôle, les deux sœurs se déchaussèrent, lavèrent leurs mains, leurs -pieds, humectèrent leurs faces et leurs oreilles, puis, côte à côte, sur -les tapis posés au fond de la pièce, sans se soucier de leurs -visiteuses, elles commencèrent la prière. - -Elles exécutaient en cadence chaque mouvement, se relevaient, -s’agenouillaient ou baisaient la terre, du même geste automatique, en -prononçant les mêmes paroles de leur voix grave. Et c’était comme -l’évocation d’un autre âge, la vue de ces deux femmes, rigides dans la -majesté un peu théâtrale de leurs voiles blancs, si détachées de nous, -si lointaines, si parties en même temps sur les ailes de la foi, vers la -patrie des ancêtres, d’où leurs sœurs modernes, ignorantes et futiles, -s’éloignaient un peu plus, chaque jour qui commençait. - -Et ce fut alors qu’Azma, devinant la curiosité qui me tenait depuis mon -entrée dans cette maison, me fit à voix basse le récit de ces deux -existences, véritable conte des mille et une nuits. - -Hussna et Nazira étaient nées au palais de la princesse Z..., à -Choubrah, d’un père libre et d’une mère affranchie. Cette mère -elle-même, esclave circassienne, vendue très jeune avec sa petite sœur -au harem de la princesse, avait connu les pires tourments. Le palais -était réputé au Caire pour les abominations sans nombre qui s’y -commettaient chaque jour; les deux fillettes, par miracle, échappèrent -au danger. Mais leur grande beauté les avait marquées d’avance pour le -caprice des maîtres. Avant d’être nubiles, elles connurent tant -d’infamies que l’une d’elles, la plus jeune, en mourut au commencement -de sa quinzième année. L’autre, folle de révolte et de chagrin, parvint -à s’enfuir et s’en vint demander asile au médecin du palais, dont elle -avait souvent entendu vanter la bonté autour d’elle. Il réussit à la -tenir cachée durant quelques jours. - -Sur ces entrefaites, la princesse,--celle que l’on appelait la -Marguerite de Bourgogne du monde musulman,--mourait tout à coup. - -L’esclave savait trop de choses; il valait mieux la supprimer ou s’en -défaire. Le médecin, auquel on avait quelque gratitude pour son zèle et -sa discrétion, osa présenter la défense de la rebelle et revendiquer sa -liberté. On la lui accorda en lui ordonnant d’épouser la femme. Il obéit -à contre-cœur, partagé entre ses principes d’honnête homme et la pitié -qu’il ressentait pour la malheureuse qui s’était confiée à lui. Il -mourut. La veuve resta seule avec l’unique espoir d’une maternité -prochaine, qui n’était, lui semblait-il, qu’une peine de plus dans sa -triste condition. Elle mit au monde deux jumelles, Hussna et Nazira... - -Elle les voyait grandir, belles et désirables comme elle-même et sa sœur -avaient été, une crainte terrible lui vint de les voir reprises par ce -palais où mille liens les tenaient encore. Alors, dans l’effroi de son -pauvre être meurtri, elle se plut à les élever dans la terreur de -l’homme et des maîtres, quels qu’ils fussent. Chose monstrueuse en ce -pays d’Orient, elle sut inculquer si violemment ses idées à ces jeunes -cerveaux pétris de sa chair, qu’elle en arriva à faire jurer à ses -filles de demeurer vierges malgré tout. Les deux sœurs avaient tenu leur -serment; et maintenant, vieilles toutes deux, après avoir depuis -longtemps conduit au tombeau leur triste mère, elles ne sortaient plus -que pour lui rendre visite aux jours de fête, selon le rite musulman, et -ne quitteraient leur maison que pour rejoindre la morte adorée, là-bas, -au cimetière d’Iman-Chaffi, à l’ombre de la citadelle. - - - - -XVII - - -La demeure de nos hôtesses n’était pourtant pas abandonnée: les dames -turques la fréquentaient assidûment, car les deux recluses étaient de -bon conseil et ne refusaient jamais leur voix dans les circonstances -difficiles. Puis, elles savaient tant de choses! De leur mère, elles -avaient appris tous les mystères, tous les drames du sombre règne -d’Ibrahim. A présent que les témoins de ces heures abominables étaient -partis pour l’autre rive, elles ne croyaient point mal faire en contant -à la génération présente quelques-unes de ces terribles histoires, qui -faisaient courir des frissons d’horreur sur le front pâle de ses -auditrices. J’en cite quelques-unes que je tiens de ma cousine Azma, -pour qui la société de ses vieilles amies était un délice, et qui, -souvent, durant les longues nuits de veille du Ramadan, avait pris -plaisir à écouter l’une ou l’autre des jumelles, narrant les souvenirs -maternels dont leur enfance avait été bercée... - -Ibrahim-Pacha était le fils aîné de Mohamed-Aly. Tout jeune, sa férocité -implacable l’avait rendu redoutable à ses sujets, du plus grand au plus -humble, tous craignaient son approche à l’égal d’une calamité -déplorable. Brave jusqu’à la témérité, il sut être uniquement cela..., -un soldat..., mais un soldat d’aventures, ignorant tout de l’art -militaire et ne comprenant que l’assaut. La moindre infraction à ses -ordres, la moindre hésitation chez un subalterne à satisfaire ses plus -légers caprices, étaient immédiatement punies de mort. Voici des -exemples: - -Un jour, passant à cheval pour aller prendre le commandement des -troupes, il vit sur la route, au bord d’un fossé, un pauvre soldat -buvant une tasse de café que venait de lui offrir charitablement un -cafetier ambulant. - ---Gredin!... cria le vice-roi,--tu n’as pas honte de prendre du café -quand ton maître est déjà en selle. - -Et, avant que le malheureux soldat ait eu le temps de faire un geste, il -lui tranchait la tête d’un coup de sabre,--exercice pour lequel, -d’ailleurs, Ibrahim ne comptait point de rival. - -Une autre fois, un de ses enfants, ayant pris froid, mourut en quelques -heures d’une entérite. La mère de cet enfant, une esclave, voulant se -venger de quatre de ses compagnes, les accusa indistinctement d’avoir -donné à l’enfant du lait empoisonné, sans pouvoir établir au juste la -culpabilité d’aucune d’elles. Sans prendre la peine d’un interrogatoire -ou d’un jugement, Ibrahim fit lier les quatre femmes ensemble et ordonna -de les coudre ainsi dans un grand sac, puis on jeta le paquet hurlant et -frémissant au milieu du fleuve. - -Pendant la guerre de Morée, où il se battit d’ailleurs comme un diable, -le vice-roi faisait attacher à la bouche des canons toutes les femmes et -les enfants des villages vaincus, et on les condamnait à périr ainsi -sous la mitraille. Pour les hommes, le pacha exigeait qu’on lui apportât -les oreilles et les mains des victimes tuées au combat, ou seulement -blessées, renouvelant ainsi, à trente siècles de distance, les exploits -atroces d’un Cambyse ou d’un Assur-Bani-Bal. - -N’importe quelle femme ou jeune fille lui était bonne, pourvu qu’elle -sût plaire à ses sens, ou qu’il eût seulement entendu vanter des charmes -inconnus de lui. - -Non content des milliers d’esclaves blanches ou noires qui peuplaient -son palais, il lui fallait encore les épouses et les vierges dont il -croyait pouvoir retirer quelque plaisir. Son désir ne souffrait point de -retard. - -Les pères et les maris ne le gênaient guère. Il récompensait ceux qui, -de bonne grâce, lui remettaient l’objet convoité et faisait -immédiatement emprisonner et disparaître les autres. Quant aux femmes, -il les gardait si elles avaient su lui plaire, mais, le plus souvent, il -les offrait en cadeau à ses soldats après les avoir connues, ou les -faisait simplement jeter au Nil, si leur docilité ne s’était pas montrée -assez complète à la brutalité de ses exigences. - -Ayant voué une haine mortelle à un officier de mérite que tout le pays -estimait, et n’osant le condamner sans raison, il l’invita à faire avec -lui une partie de chasse à la campagne. L’officier accepta. On se mit en -route gaîment; mais, le premier soir, les chevaux, subitement fatigués, -refusèrent le service. - ---Qu’à cela ne tienne! dit le pacha,--on va se reposer ici et passer la -nuit sous les tentes!... - -Il ordonna un repas copieux et fit boire l’officier plus que de raison. -Après le repas, le maître voulut jouer aux échecs. Dès les premiers -coups, il accusa l’officier de ne pas jouer loyalement. Celui-ci, sous -le coup de l’ivresse, se défendit et ne craignit point d’élever la voix. - ---Va donc en enfer, chien, fils de chien! qui ne rougis point de tenir -tête à ton maître! - -Et tirant un pistolet, il tua à bout portant le malheureux officier. - -Le pacha n’était pas plus tendre avec les Fellahs qui se refusaient à -payer l’impôt. Dans presque tous les districts se dressait un solide -sycomore qui pourrait encore témoigner de la façon dont opéraient les -agents du fisc sur l’ordre du maître. Le paysan convaincu de mauvaise -volonté, était amené au pied de l’arbre et on lui clouait les oreilles -sur le tronc. Il restait là jusqu’à ce que des parents charitables -vinssent payer pour lui la somme exigée. Si personne ne pouvait payer, -on le laissait mourir tranquillement en cette posture. - -Un soir de bataille, un jeune Grec héroïque était parvenu à traverser -trois fois de suite le camp du pacha, tuant les sentinelles endormies et -volant leurs armes. Toute la famille de ce jeune homme avait été -massacrée par ordre d’Ibrahim. La quatrième nuit, l’intrépide Grec -revient à l’assaut. Mais cette fois le pacha veillait. - ---Qu’on le saisisse et qu’on l’amène vivant, ordonna-t-il. - -On le lui amena. - -Il le fit cuire devant lui, dans un four à chaux que l’on alluma tout -doucement. - -Un autre Hellène d’une grande beauté ayant été fait prisonnier dut -servir de jouet toute une nuit aux gardes féroces du pacha. - -Au matin, le malheureux, indigné, meurtri, se soutenant à peine, s’alla -jeter aux pieds du souverain, le priant de punir les coupables. - ---Eh! quoi, dit Ibrahim, une telle figure n’aurait point attiré les -regards des hommes de goût et provoqué leurs convoitises?... Je n’ai -qu’un regret, mon garçon, c’est que toute mon armée n’ait pas, comme ces -soldats, apprécié tes mérites. Mais, puisque tu te plains, je serai -généreux. Va, la mort te délivrera du fardeau de honte que ta grande -vertu ne peut supporter. - -Et, l’ayant fait lier à un arbre, il ordonna à la troupe de tirer sur -lui. - -Le pauvre enfant tomba percé de balles. - -Je terminerai par un acte de férocité moins connu. Le maître avait -coutume de faire sa sieste dans un pavillon tapissé de plantes -grimpantes et grillagé de tous côtés pour laisser pénétrer l’air que les -Orientaux recherchent par-dessus tout. Ses eunuques avaient ordre -d’amener un petit troupeau de femmes, choisies parmi les plus belles, et -de les faire promener à petits pas autour du pavillon... Le pacha, à -travers le grillage, faisait un signe à celle qui lui plaisait... -Aussitôt, toutes les autres devaient s’enfuir comme un vol d’oiselles. -Seul, l’eunuque de garde demeurait en faction derrière la porte. Un -soir, une toute jeune fille, curieuse et folle, paria qu’elle oserait ce -qu’aucune n’avait osé jusque-là et demeurerait près du pavillon, malgré -tout le monde. - -Quand, au signal consacré, la créature choisie quitta ses compagnes et -entra dans le pavillon, l’esclave mutine, qui avait fait le pari, se -borna à marcher paisiblement dans l’allée, feignant de s’attarder à -cueillir des fleurs, tandis que ses sœurs en servitude s’étaient sauvées -d’un seul élan. L’eunuque s’avança vers la rebelle, prêt à l’entraîner, -mais déjà, dans l’encadrement de la porte, la face terrible du pacha -apparaissait. - ---Tu voulais voir, esclave!... Regarde bien... - -Et tandis que la pauvre enfant, comprenant trop tard sa témérité, levait -sa tête suppliante, essayant de soutenir le regard féroce qui la -terrorisait, deux coups de feu retentirent et elle tomba, fleur brisée, -parmi les autres fleurs du parc. - -Cependant que le maître, montrant le corps frêle à la favorite de -l’instant, disait: - ---Voilà, femme, comment votre Seigneur punit les révoltées et les -curieuses... - -Une autre fois, Ibrahim ayant demandé où se trouvait son mamelouk favori -qu’il avait vainement appelé depuis un instant, on lui répondit que cet -homme était au bain. - ---Sans ma permission!--rugit le pacha,--il a osé aller au bain... Qu’on -l’étrangle!... - -Deux jours plus tard, le vice-roi se rendit au cimetière où l’on avait -déposé le cadavre du supplicié et, ne trouvant point le châtiment -suffisant, il ordonna de déterrer le malheureux et le fit enfouir à -nouveau, mais en recommandant de laisser les pieds dehors, pour -permettre aux hyènes et aux chacals d’en faire leur pâture... - -La sœur d’Ibrahim, la fameuse princesse Zohra, chez laquelle la mère des -jumelles avait vécu, ne le cédait en rien à son terrible frère, sous le -rapport de la débauche et de la férocité. - -Bien avant qu’Ibrahim montât sur le trône, elle s’était attiré les -foudres de leur père commun, le grand Mohamed-Aly. - -Cette princesse renouvelait, en son palais, les exploits de la Tour de -Nesles. - -Chaque soir, elle avait le désir d’un nouvel amant. En Égypte, plus -qu’en aucune autre contrée, peut-être, le sol saturé d’essences, l’air -chargé d’arômes aphrodisiaques portent à l’amour; mais, pour les -musulmanes, cloîtrées et sévèrement surveillées, cet amour se réduit, -par force, aux caresses plus ou moins fréquentes d’un époux, le plus -souvent peu empressé ou complètement indifférent, pour peu que la femme -ait passé l’âge de plaire. Les occasions de représailles, les petits -flirts consolateurs font absolument défaut. - -Alors, dans l’impossibilité où elle se trouvait de satisfaire ses -caprices dans son monde, Zohra, tout de même omnipotente par sa -naissance, et plus encore par sa richesse, eut recours à la bonne -volonté de ses eunuques. Bien stylés, encore mieux payés, ceux-ci eurent -mission de courir la ville, ramenant à l’heure propice du crépuscule les -plus beaux jeunes hommes qu’ils pouvaient rencontrer sur les places et -dans les carrefours. L’appât d’un plaisir mystérieux, suivi sans doute -d’une forte récompense, décidaient les imprudents à suivre les -mandataires de la terrible princesse. Sitôt arrivés au palais, les élus -prenaient un bain parfumé. Ils étaient ensuite revêtus d’habits -magnifiques, puis la divinité du lieu apparaissait et les invitait à -s’asseoir à sa table. Ses familiers appelaient tout bas ces agapes -préliminaires «le repas des funérailles». - -Après une nuit d’orgie sans nom, ses infortunés amants étaient cousus -dans des sacs et jetés au Nil. Mais le fleuve gardait mal ses trop -nombreuses proies! - -Un jour, les paysans des villages voisins s’émurent et résolurent de -demander justice au souverain. - -Méhemet-Ali avait, certes, quelques-uns des nombreux défauts inhérents -au despotisme oriental; il était capricieux, emporté et dur dans ses -commandements comme dans ses vengeances; mais il avait, de plus, toutes -les qualités qui manquèrent à son fils Ibrahim. Il était d’âme généreuse -et d’esprit juste. - -Les misères de son peuple le préoccupaient. Il rêvait une Égypte -glorieuse et souhaitait que sa race fût digne de la mission qu’il lui -léguerait. - -Dès que les plaintes des Fellahs furent parvenues jusqu’à sa cour, il -désira connaître la véracité des faits. Ayant donné l’ordre de -surveiller les abords de la maison de sa fille, il acquit la preuve de -ses crimes. Il se montra sévère, sans cruauté. Il lui laissa la vie. -Mais il ordonna que les fenêtres et les portes extérieures du palais -fussent murées, à l’exception d’une seule, très basse, que gardèrent -nuit et jour des soldats, et par où passaient les vivres destinés à la -princesse et à ses femmes. Cette princesse avait été l’épouse du trop -célèbre Ahmed-bey Defterdar, celui-là même dont la férocité était telle -que, treize ans encore après sa mort, son nom ne pouvait être prononcé -dans une réunion sans qu’un frisson de terreur courût parmi les -assistants. Il est impossible d’entrer ici dans les détails que l’on m’a -donnés, et qui ne pourraient trouver place que dans un traité de folie -sadique. Un trait suffira pour le dépeindre. Il avait une jeune -panthère, qui ne le quittait point, et sur laquelle il avait coutume de -s’appuyer. Elle dévora plus d’un familier de la maison, mais sa présence -semblait à ce point adéquate au milieu où elle vivait, qu’un voyageur de -l’époque, admis à présenter ses hommages au souverain, s’exprime en ces -termes: - -«A les voir ainsi, lui le gendre du vice-roi, drapé dans ses vêtements -de couleur éclatante, le buste haut, le regard terrible, le front -menaçant et la moustache terminée en crocs redoutables, et elle, la -panthère, fixant sur vous son œil sauvage, et léchant par avance ses -babines, dans l’espoir du régal prochain, une frayeur intense s’emparait -du visiteur, et l’on ne savait plus lequel des deux, du maître ou du -fauve, semblait l’ennemi le plus à craindre: et peut-être bien -n’était-ce pas la bête!...» - -Cet homme, dont la mémoire est demeurée en exécration au peuple -égyptien, est mort en 1833. - -Naturellement, les vieilles demoiselles de qui je tiens ces choses -avaient encore mieux connu l’époque du vice-roi Abbas, petit-fils de -Méhemet-Ali, et fils de Toussoum qui ne régna point. - -Abbas était le préféré du fondateur de la dynastie vice-royale. Aussi -fut-il, dès son jeune âge, abominablement gâté de tout le harem... - -Paresseux, léger, il n’avait de goût que pour la chasse, les chevaux et -les chiens. - -A près de quinze ans, il ne savait pas encore lire. - -Alors le grand-père, ce soldat ignorant, se mettant, à quarante ans, à -apprendre l’alphabet, pour être digne du nouveau mandat qui lui -incombait, et mettant ainsi à la torture sa tête de paysan macédonien, -jugea dangereux de laisser son héritier à ses penchants de mollesse. - -On lui retira ses chiens, ses chevaux; on interdit les jeux auxquels il -se complaisait et il subit une véritable claustration dans le palais, où -des maîtres lui inculquèrent les premières notions de science, comme -là-bas, au village, on gavait de grains les petits poulets... par force! - -Superficiellement dégrossi, sachant à présent lire et écrire, -faire un peu de calcul et se reconnaître sur une carte de -géographie--l’instruction des petites classes de l’école primaire!--le -prince se déclara assez savant et son trop faible aïeul lui rendit la -liberté. Ce fut sa perte. - -Appelé à régner après le farouche Ibrahim--son oncle--Abbas se montra un -souverain ignorant, volontaire et despote au dernier degré. Il se fit -remarquer par son goût très prononcé pour les débauches de toute nature -et son extrême rapacité. On l’accusait, entre autres choses, de ne -pouvoir être tenté par un objet, maison, dromadaire, arme de prix, etc., -sans se l’approprier immédiatement et sans songer le moins du monde à -indemniser le véritable maître de l’objet convoité. Sur sa vie privée, -il circule encore une vilaine histoire d’étranglement relative à un de -ses mignons, drame qui aurait occasionné la mort un peu subite du -médecin du palais, le docteur Grand. - -On racontait aussi comme certaine la condamnation affreuse d’une femme -de grande maison, divorcée et possédant d’immenses biens. Un favori du -prince, Amin-bey, se trouvant le voisin de cette femme, désirait sa -maison pour agrandir son jardin à lui. Il lui offrit en vain de -l’acheter. Désespérant de vaincre son refus, cet homme peu scrupuleux, -inventa je ne sais quelle calomnie sur la malheureuse, et déclara au -vice-roi que la conduite de sa voisine offusquait les mœurs. Sans -jugement, Abbas la lui abandonna. La victime, saisie par des serviteurs -d’Amin-bey, au moment où elle goûtait sur sa terrasse les premières -caresses de la brise du soir, fut entraînée au vieux Caire, dévêtue -complètement, dépouillée de ses bijoux, étranglée et noyée. - -La rumeur publique accusa même le prince de n’avoir point repoussé le -partage des dépouilles et des richesses qui échurent au favori... Ceci -se passait en 1839, Abbas n’était encore que gouverneur du Caire; il fut -vice-roi un an plus tard. - -L’histoire de la courtisane Soffia n’est pas moins lamentable. - -Soffia, vers 1850, était la plus jolie, la plus admirée des danseuses de -Tantah, la ville célèbre par sa mosquée et ses courtisanes. Le -pèlerinage de l’une fait le grand succès des autres. Après la prière, -l’amour!... Abbas, alors vice-roi, se rendit en bon musulman à la grande -foire de Saïd-el-Badawoui, pour y faire ses dévotions. Les soirées à -Tantah sont particulièrement plaisantes en temps de foire... Les -lieutenants du souverain ne manquèrent point de chercher à le -distraire... Dans le palais, aménagé pour cette auguste visite, on fit -venir les chanteuses et les _gawazi_[21] les plus en vogue. Soffia n’eut -qu’à paraître et le cœur inflammable du vice-roi fut pris. On crut -d’abord à une fantaisie, dans son entourage, mais la passionnette d’une -heure dégénéra en passion folle et la belle danseuse suivit au Caire son -tyrannique seigneur. Il l’installa dans un palais superbe, monta sa -maison sur un pied égal à celui des maisons princières et cela dura des -mois... Mais un beau jour, une légère brouille étant survenue, la -courtisane, se souvenant qu’elle était libre, abandonna ses richesses et -reprit sa vie indépendante. Alors, le vice-roi la fit saisir, et, après -avoir ordonné de lui infliger cinq cents coups de courbache, la fit -transporter à Esneh, où sont confinées les prostituées de dernière -catégorie ayant mérité quelque châtiment,--comme le Saint-Lazare du -XVIIIe siècle français. La malheureuse ne survécut que peu de temps à -ses blessures et à sa honte. - - [21] Danseuses. - - - - -XVIII - - -Les récits de Sett-Nazira et de sa sœur étaient innombrables et d’un -intérêt si puissant que ma cousine m’avouait avoir passé des nuits -entières à les écouter. Je les quittai, emportant d’elles un inoubliable -souvenir. Au retour de cette visite et dès que nous aperçûmes notre -porte, une surprise nous cloua sur place. Hâtivement, on dressait des -tentes, on suspendait des _fanouss_, on installait des bancs sur le -seuil de notre voisin. Émilie, qui se tenait sous notre porche, me cria -aussitôt: - ---C’est le vieux d’en face qui est mort subitement à midi! - -Au même instant un véritable hurlement de bête traversa l’espace. A ce -cri, cent autres cris funèbres répondirent. - ---_Ya da ouiti! Ya da ouiti!_[22] - - [22] Malheur sur moi! - ---Comme on le pleure!... me dit Azma déjà tout émue et prête à mêler sa -propre plainte à ce lugubre concert. - ---Est-ce qu’on y va?... demandai-je, ignorante des usages. - ---Y songes-tu? me répondit-on: que diraient les visiteuses de nous voir -arriver sans robes de deuil? Il faut d’abord aller changer de toilette. - -Vite, Azma grimpa jusque dans sa chambre, se vêtit d’une galabieh -noire--il y en a toujours en réserve dans chaque maison musulmane pour -les visites de condoléance--puis, à ma grande surprise, elle enleva son -bandeau de front en fine gaze blanche et le remplaça par un bandeau de -soie noire, elle couvrit ses cheveux d’un mouchoir de coton noir, reprit -son yechmack, sa habarra, et me regardant: - ---Comme tu es étrangère, je pense que tu peux venir comme tu es; c’est -déjà assez que tu t’enveloppes d’une habarra au lieu de conserver ton -chapeau comme toujours... - -Dans la maison mortuaire, je ne vis rien d’abord qu’une masse confuse de -femmes, couvertes de voiles sombres. D’ailleurs, l’affreuse plainte -m’étourdissait, entrait dans mes oreilles en trous de vrille, me -remplissant à la fois de surprise et de frayeur. - -Nous dûmes enjamber une multitude de savates et d’escarpins pieusement -déposés à l’entrée du vestibule, avant de parvenir à la chambre où se -tenait la famille. Vaguement, j’entrevis, sur un matelas à terre, une -forme rigide et tout autour d’elle des ombres s’agitant en mouvements -désordonnés, tandis que les gémissements emplissaient la demeure. Je -crus même entendre comme un bruit de claques retentissantes. - ---C’est la veuve!... me dit Azma; elle chante l’éloge de son défunt et -les autres répondent... La pauvre!... as-tu entendu comme elle se frappe -le visage, comme elle a de la peine... Ah! on le regrette vraiment ce -mort! - -Bientôt la danse et les cris tournèrent au sabbat et je devinai que l’on -emportait l’épouse à demi pâmée, hors de la chambre, où maintenant les -laveurs de mort allaient pénétrer en maîtres. - -On nous avait poussées dans une vaste pièce où le long du mur -s’étalaient des chiltas, recouverts de lustrine noire. Dans les maisons -où la mort a passé, nul ne doit s’asseoir autrement qu’à terre; même -pour les repas, qui se prennent autour du plateau. Les coptes et les -israélites eux-mêmes suivent cet usage qui remonte très loin dans -l’antique Égypte, et j’ai été fort étonnée, par la suite, de voir des -familles appartenant à la haute aristocratie financière, habituées au -dernier confort moderne, reprendre, aux jours de deuil, la coutume des -ancêtres et manger comme les familles fellahas. - -Bientôt la veuve et ses filles s’avancèrent et vinrent prendre place au -milieu de nous. Le grand deuil les rendait encore plus brunes, la mère -surtout était affreuse, avec ses yeux gonflés, sa pauvre face marbrée de -taches où des marques des ongles saignaient encore. Sur leurs têtes et -par-dessus le bandeau noir un grand voile était posé; sous le menton, -une sorte de guimpe semblable à celles que portent nos religieuses, -achevait leur triste parure. Leurs ongles et la paume de leurs mains, -étaient passés à l’indigo. Personne ne leur parlait. Les pleureuses -autour d’elles, poussaient un cri aigu toutes les minutes, puis de temps -à autre la femme qui semblait commander aux autres, entonnait une espèce -de mélopée dont ses compagnes répétaient en chœur les derniers mots -comme un refrain. - -Dans la pièce voisine on apercevait par la porte largement ouverte, les -ouvrières occupées à coudre les triples linceuls: un de coton, un de -toile, un de soie. Les bandes d’étoffe, d’un blanc neigeux, se -déroulaient entre les doigts des travailleuses, et l’on entendait, aux -rares instants de silence, le petit bruit des ciseaux mordant l’étoffe. - -Puis toute mon attention fut soudain attirée par l’entrée des -_cheïckas_. Elles arrivaient d’un pas grave, vêtues de sombre comme il -convient, et je ne pus retenir un mouvement de surprise en les voyant -regarder dans le vide, sans paraître se rendre compte du lieu ni de -l’entourage. - ---Elles sont aveugles! me dit Azma. - -Je n’eus pas de peine à m’en convaincre, quand ces femmes furent près de -nous. Les deux premières, soit que leur infirmité datât de leur -naissance, soit que le mal en leur ravissant la lumière eût cependant -respecté la forme de l’œil, n’étaient pas trop laides à voir. Mais que -dire des deux autres?... Ah! l’horreur sans nom du visage de la plus -vieille, visage ravagé, tiré comme avec un instrument de torture où la -place des yeux apparaissait béante dans des orbites sanguinolentes!... -La plus jeune montrait un œil complètement fondu, sous une paupière -rapetissée et comme rentrée, tandis que l’autre œil saillait au dehors, -blanc et dur, comme un œil de poisson cuit. - -Je détournai la tête, ne pouvant supporter un tel spectacle; mais -bientôt, m’enhardissant à forcer ma répugnance, je pus constater que ces -créatures ne semblaient point trop souffrir de leur disgrâce. Elles -s’étaient assises non loin de nous et, paisiblement, elles buvaient à -lentes gorgées le café onctueux qu’une esclave leur présentait: quand -elles eurent achevé de vider leurs tasses elles songèrent à commencer -leurs fonctions. La main en auvent sur la joue gauche, la bouche tordue -par une affreuse grimace, elles entonnèrent les versets du Coran sur un -ton aigu. Aussitôt, les pleureuses se turent. Mais bientôt monta de la -rue une autre psalmodie plus grave. - ---Les cheïcks! me souffla Azma. - -Aussitôt les cheïkas firent silence. Jamais dans l’Islam, même pour la -prière, les femmes ne doivent mêler leur voix en public à celle des -hommes. Si cette règle était enfreinte, le harem coupable serait méprisé -des autres. - ---Il n’est pas jusqu’aux mariages où les chanteuses ne se taisent -immédiatement, dès que le chanteur installé en bas parmi les visiteurs -masculins commence sa mélopée. Quand les cheicks se laissaient aller à -goûter quelque repos, les voix glapissantes s’élevaient de plus belle au -premier étage, puis les pleureuses reprenaient, continuaient ainsi la -note barbare. - -Nous partîmes sans avoir salué personne, selon l’usage oriental de ces -sortes de cérémonies. La veuve est censée avoir trop de peine pour -s’occuper d’autre chose que de sa douleur. - -Le lendemain, Azma retourna seule à la maison mortuaire. Pour moi, -cachée par les moucharabiehs, je pus suivre phase par phase la cérémonie -des funérailles musulmanes, si nouvelles pour moi. Comme toutes les -fenêtres étaient ouvertes chez le défunt je ne perdis pas un geste des -ensevelisseurs. Après que ces hommes eurent inondé le pauvre corps à -l’aide de grands seaux d’eaux brusquement vidés sur lui, ils passèrent -rapidement une grosse éponge et essuyèrent les chairs déjà livides. Puis -dévotement, selon les paroles consacrées, ils bouchèrent les ouvertures -(_sic_) à l’aide de tampons d’ouate,--ceci afin de fermer toute issue à -l’esprit du mal. On avait ensuite roulé le vieillard dans les trois -linceuls, les deux premiers déchirés en étroites bandelettes, un peu à -la façon du ligotage usité pour les momies; pour le dernier, celui de -satin, on s’était contenté d’en envelopper le mort comme d’un suaire en -le liant au cou et aux pieds assez légèrement pour laisser les liens se -dénouer facilement au cimetière; car les fidèles doivent pouvoir montrer -leur visage au jour du jugement, et leurs jambes doivent être libres, -pour courir à l’appel du créateur. - -Quand la toilette suprême fut terminée, on déposa le cadavre dans le -cercueil commun à tout le monde: on recouvrit ce cercueil de cachemires -brodés et d’un tapis de soie. A la tête, sur un bâton placé à cet effet, -et drapé d’étoffes superbes, on posa la chaîne et la montre du mort, au -sommet on avait déjà mis son turban, piqué d’un volumineux bouquet de -soucis. - -Le cortège se mit en marche. - -D’abord les chameaux chargés de pains, de fruits secs et de dattes, que -les distributeurs lançaient aux indigents par poignées, au passage. Deux -buffles suivaient, prêts à être immolés aux portes du cimetière. Six -porteurs d’eau offraient ensuite à boire gratuitement aux pauvres de la -route en mémoire du mort. Immédiatement après, marchaient les parents, -puis une école d’aveugles chantant à tue-tête et chacun sur un ton -différent, ce qui produisait la plus étrange des cacophonies. - -Des _Fohas_ suivaient portant le Coran. Après, c’était le tour des -thuriféraires. Le torse ceint d’une large serviette de cotonnade rouge -et jaune, ils marchaient gravement, tenant devant eux l’encensoir -fumant. Autour des chaînes de ces encensoirs s’enroulaient des -guirlandes de jasmin, vite fanées par le soleil et la fumée du brasier. -Par intervalle des hommes tendaient aux thuriféraires les fleurs et les -feuilles de plantes à essence qu’ils tenaient prêtes sur des plateaux -d’argent. Avec un grain d’encens ou de myrrhe, l’autre prenait une -poignée de feuilles ou quelques fleurs qu’il jetait sur les charbons -incandescents. On entendait crépiter les tiges fraîches et une fumée -âcre s’élevait aussitôt. Mais le mélange odoriférant s’opérait bien -vite, et les visages des officiants disparaissaient sous un nuage -bleuâtre, toute la rue s’en imprégnait. A leur passage, l’air -s’embaumait et je croyais voir un simulacre fantastique de nos -processions de France. - -Il y avait encore les _mougahouarines_. Ceux-ci allaient d’un pas -mesuré, scandant chaque geste d’un vigoureux coup de lanière sur leurs -minces tambours (_baare_) plats, produisant un bruit lugubre. - -Enfin le cercueil, porté très haut, par les serviteurs et les amis les -plus humbles. Derrière, les pleureuses agitaient leurs mouchoirs teints -d’indigo, et tordus en forme de cordes, appelant le mort des noms les -plus doux et faisant retentir l’air de leurs lamentations abominables. - -Voici un exemple des litanies qui se répètent devant la couche funèbre -et aux obsèques. Je l’ai copié dans une traduction de NYMA SALYA, -_Harems et Musulmanes_: - - Ah! ah! ah! - - Ah! pauvre moi qui suis seule au monde![23] - - [23] C’est la veuve qui est censée parler en ce moment. - - J’étais déjà dans la peine, me voilà dans le malheur, qui élèvera mes - enfants? qui s’intéressera à eux? - - Ah! ah! ah! - - Viens, ô toi qui portais de jolis souliers, un joli tarbouche! - - Les fèves vont verdir puis sécher, et tu ne les verras plus jamais! - - Quelles que soient les larmes que nous versions, nous ne pouvons te - rappeler à nous, ô mon maître! - - Les jours passent et nous laissent dans notre douleur! - - _Ia daoouiti!_ - - Ab! ah! ah! - - Je n’ai plus personne à présent; les amis ont fui pour jamais! - - Ah! combien avec toi, la vie était douce, à homme qui es parti avant - nous! - - Comme un bouquet de fleurs dont le lien est rompu, nous voilà séparés - et flétris. - - Ah! ah! ah! - - Ah! combien la vie est chère! - - Tu as crié, par trois fois avant de rendre l’âme! - - Tu étais très malade, tu as bu la maladie et tu es parti avec elle! ô - toi! aimé du prophète, comme ton oncle parti avant toi, salue le - prophète! - - _Ia daoouiti!_ - - Ah! ah! ah! - - Nous avons plus de peine que nous n’en pouvons supporter, qui va - seulement nous dire à présent: «Qui êtes-vous?...» - - Tu étais le maître de la maison et de nous tous, personne n’était - au-dessus de toi! - - Ah! rien n’égale le maître! Qui va nourrir cette femme? Qui élèvera - ses enfants? - - _Ia daoouiti!_ - - Ah! ah! ah! - - Ta fortune faisait notre joie. Tu as bâti trois maisons, tu as acheté - des terres et nous t’avons enlevé du lit pour te mettre dans le - cercueil! Mais je t’annonce que nous t’avons couvert de cachemires... - - _Ia daoouiti!_ - -Et cela continue ainsi... tous les mérites, toutes les vertus, toutes -les prouesses du mort sont vantées pour augmenter le regret de ceux -qu’il laisse. - -On remarquera par les quelques strophes citées plus haut, que la -question matérielle domine. Qui nourrira cette femme? Qui visitera ces -enfants? Ici plus qu’ailleurs, l’omnipotence du mâle et les bienfaits -qui découlent de sa présence se font mieux sentir que dans tout autre -pays. Les féministes ne seraient guère comprises en affirmant l’égalité -des sexes et en réclamant l’indépendance de la femme. En Orient, le mari -disparu, c’est le désastre. Beaucoup de veuves ont conservé les usages -antiques et se rasent la tête le jour de leur veuvage. Toutes, sans -exception, se trempent les pieds et les mains dans l’indigo et tendent -leurs maisons d’étoffes noires, depuis le plafond jusqu’aux tapis. Les -draps de lit, le tulle des moustiquaires, les rideaux, tout est noir... -Il n’est pas jusqu’aux tasses dans lesquelles est servi le café -quotidien, qui ne s’endeuillent elles aussi d’un large liseré noir. Cet -usage est général et paraît même encore plus exagéré chez les épouses -chrétiennes. - -Aux funérailles, la veuve, les parents et les amies suivent le corps en -voiture jusqu’au cimetière. Là se place une cérémonie spéciale à -l’Islam. Tandis que les pauvres sont piteusement enfouis à ras de terre -comme des bêtes, le visage tourné vers la Mecque, la tête et les pieds -dépassant le suaire, les êtres assez fortunés pour s’offrir un caveau y -sont descendus et déposés non point dans une bière, ni sur des tréteaux, -mais _à même le sable!_... On juge de l’épouvantable tableau qui s’offre -aux croque-morts, chaque fois qu’ils amènent une proie nouvelle aux -larves sans nombre, qui peuplent cette obscure demeure. - -Cette coutume a donné lieu à une des plus effroyables superstitions que -je connaisse tant au point de vue du courage qu’elle demande à celles -qui l’accomplissent que par rapport à ses résultats presque certains au -point de vue humanitaire. - -Quand une femme a un enfant infirme ou débile, son entourage ne manque -point de crier au sortilège. Surtout la belle-mère et les parents du -mari. - ---Comment mon fils aurait-il créé un monstre, lui si fort, si beau? - -Pour toutes les femmes musulmanes, le fils est un dieu qu’elles voient -revêtu de toutes les splendeurs et de toutes les qualités. Donc, le père -de l’enfant étant _a priori_ jugé incapable de produire autre chose que -de la beauté, la mère forte et bien portante, il faut s’en prendre aux -_Ibliss_ (esprits du mal). Sûrement un de ces _Ibliss_ est dans le corps -du petit et le tourmente. Que faire? - -Après avoir essayé les remèdes, les incantations, les _zahrs_--dont je -parlerai--on se chuchotte à l’oreille la terrible chose! Il n’y a plus -que la _tourba_ (la tombe!). - -La mère résiste, supplie qu’on lui épargne ce supplice. Mais les -vieilles femmes de la famille sont inflexibles. Il leur faut chasser le -mauvais esprit et pour la décider on a recours à l’argument suprême. - ---N’aimes-tu point ton fils? Ne veux-tu pas essayer de lui rendre sa -forme naturelle que le démon lui a ravie? - -Et la faible créature cède. Chancelante, les yeux agrandis par la -terreur, elle va trouver le gardien des morts... Celui-ci se fait -d’abord prier pour la forme, mais un _talari_[24] gentiment offert à -raison de ses scrupules: - - [24] Cinq francs. - ---Vite, vite, femme, dépêche-toi, il n’y a personne!... - -Lestement, il a fait glisser la lourde pierre tombale. La mère descend -les degrés, serrant son enfant contre son sein. Une odeur affreuse monte -de l’abîme où ils s’enfoncent... La femme dénoue brutalement l’étreinte -qui attache à son cou les mains frémissantes de l’enfant horrifié. -Fermant les yeux, elle dépose le pauvre être hurlant d’effroi sur le -sable gluant de matières innommables et elle fuit. - -C’est là, dans ce lieu redoutable, que les Ibliss tiennent conseil et -l’ange pitoyable aux mères va venir chasser du corps de l’enfant celui -qui s’y est naguère installé en maître. - -Au bout d’un moment, la femme reparaît et reprend son fils. Le miracle -s’est-il opéré? - -Revenue à la lumière, la mère regarde... Hélas! le plus souvent, c’est -un demi cadavre qu’elle remporte chez elle. Le petit être, à demi -suffoqué, respire à peine, et meurt au bout de quelques heures. Mais -l’exemple ne corrige personne et les préjugés comptent une humble -victime de plus. - -L’aïeule console sa bru. - ---Puisque l’Ibliss n’est point parti, le bon ange a eu pitié de ton -fils; ne pleure pas, tu as maintenant un gardien au paradis, selon la -parole de notre prophète. - -Les cimetières donnent lieu à bien d’autres scènes, plus étranges et -plus inattendues les unes que les autres; mais, heureusement pour la -population égyptienne, le conseil d’hygiène veille aujourd’hui et ces -coutumes barbares diminuent sensiblement en attendant qu’elles prennent -fin, ce qui, vu la sévérité des lois actuelles, ne saurait tarder. - -Après le retour de la famille à la maison que le mort vient de quitter, -les lamentations redoublent. En bas, sous la tente, les visiteurs -s’installent et écoutent les versets du Coran en dégustant le café que -l’on sert à chaque nouveau venu. En haut, au harem, les pleureuses font -rage. Cela dure ainsi trois jours et trois nuits, puis tous les jeudis -jusqu’à la soirée du quarantième jour. Alors, pour les hommes, le deuil -est considéré comme terminé. Les femmes le gardent un an, mais tout -tapage a cessé dans la maison et les pleureuses et leur suite vont -porter ailleurs leur ululement féroce... - -Pour la voisine, je sus bientôt que le malheur se compliquait d’une -véritable catastrophe. Le vieillard, qui l’avait rendue mère et élevée -au rang de maîtresse du logis, ne s’était point cru obligé de libérer -son esclave par le mariage. Elle ne lui avait point donné d’héritier -mâle... et voici que le père mort, les trois filles se voyaient presque -complètement dépossédées par un oncle qui revendiquait les biens du -défunt. Jamais, dans la famille, on n’avait accepté les trois gentilles -mulâtresses. Vrai Circassien irréductible, l’oncle ne pardonnait pas à -son frère de n’avoir point, à son exemple à lui, contracté union avec -une fille de sa race. Et, fort de son droit qui lui permettait de -revendre l’esclave, mère des jeunes filles, redoutant un peu l’opinion, -cependant--car, en général, le préjugé de la couleur ni celui des castes -n’existent en Égypte...--il se contentait de chasser la pauvre Abyssine, -pleurant de toutes ses larmes le maître défunt et le bonheur perdu. - -Ce fut par un brûlant après-midi, à l’heure où la sieste retient au lit -la majeure partie des habitants du quartier, que l’affreuse séparation -s’accomplit. - -Les filles, enroulées dans leur sombre habarra, furent jetées dans une -voiture fermée et conduites au train qui devait les amener au village, -chez la tante circassienne, où leur servitude commençait; la mère, -triste épave, demeurait sur le seuil, son pauvre bagage d’esclave posé à -ses côtés, et tenant encore, en ses mains crispées, la bourse de soie -renfermant les quelques pièces d’or qu’on lui laissait. - -La voiture s’ébranla. Alors, la malheureuse s’effondra à terre contre le -porche, et de chez nous on pouvait entendre ses lourds sanglots. Puis, -un voisin charitable s’avança vers elle, ramassa les hardes qui -traînaient autour de la femme et, passant son bras sous le sien, -doucement il l’entraîna vers l’inconnu. - -Le soir, dans le grand hall où toute la famille était réunie, on parla -de l’événement. Je ne pus parvenir à maîtriser l’indignation qui me -soulevait au seul souvenir de cette misérable tombant tout à coup du -sort le plus enviable, le plus paisible, à l’horreur de cet abandon si -complet... Mais les autres secouaient la tête: - ---Oui, certes! cette femme est à plaindre! son maître a mal agi en ne -l’épousant pas sur ses vieux jours, lui qui la traitait en épouse -véritable..., mais pouvait-il prévoir une mort si rapide? Il ne croyait -pas, d’ailleurs, que son frère se montrerait si dur!... Cependant, ce -frère aussi est dans son droit... Il aurait pu se montrer plus -impitoyable encore, et vendre cette esclave. Il ne l’a pas fait. C’est -un juste! - -Un juste!... Je songeais à ces choses toute la nuit. Bien que, -constamment, autour de moi, j’entendisse vanter les bienfaits de -l’esclavage musulman, tout mon être se révoltait à l’idée qu’une mère, -parvenue au déclin de ses jours, pût ainsi se trouver jetée à la rue et -séparée brutalement de ses enfants, repoussée comme une bête galeuse... - -J’ai rencontré, quelques années plus tard, une autre -esclave--Circassienne celle-ci--appartenant à un pacha millionnaire. Ce -pacha avait deux filles de cette femme et la traitait tout à fait comme -une épouse. Mais il avait aussi deux autres compagnes, avec lesquelles -il était légalement marié. Ces deux créatures avaient juré à l’esclave -une haine mortelle. Un beau matin, à la suite d’une altercation un peu -vive, elles décidèrent leur vieux mari à libérer son esclave. La pauvre -créature fut mise sur le pavé, avec pour toute fortune, son acte -d’affranchissement et quatre guinées... D’abord elle essaya d’utiliser -les faibles ressources dont elle disposait. Elle chercha de menus -travaux de couture, mais la vie du harem prépare mal les femmes à la -lutte quotidienne; manquant d’habitude, elle réussit à grand’peine à -trouver quelques clientes que sa lenteur ne pouvait satisfaire. Ignorant -presque tout du monde où elle n’avait pas vécu, rebutée dès les -premières difficultés, elle s’en alla frapper un soir à la porte -complaisante d’une proxénète qui la reçut, et... la garda. Pas plus -cette femme que la pauvre Abyssine citée plus haut n’ont jamais revu -leurs filles. - -Ces exemples sont rares, je dois le dire. Mais il suffit qu’ils puissent -exister, pour que toute âme humanitaire se réjouisse de l’abolition de -l’esclavage qui permit de telles choses en ce beau pays où chacun, -semble-t-il, devait être heureux. - - - - -XIX - - -A quelque temps de là, je rencontrai pour la première fois le khédive -Tewfick. - -Fils du vice-roi Ismaël pacha, petit-fils du farouche Ibrahim, Tewfick -n’avait rien pris à ces ascendants terribles. Ni débauché, ni prodigue, -ni fastueux, le jeune souverain exagérait peut-être les vertus -bourgeoises que, seul de sa race, il possédait. Le premier entre tous, -il n’eut qu’une femme issue d’une grande famille turque, et les esclaves -de son palais demeurèrent uniquement des esclaves, sortes de demoiselles -d’honneur; plus soumises au service de la vice-reine qu’au sien propre. -Le ménage khédivial passait pour un ménage modèle. - -Amina-Hanem était remarquablement jolie. De moyenne taille, elle portait -haut sa tête charmante, aux traits fins, que surmontait une magnifique -couronne de cheveux d’un châtain doré toujours tressés et entremêlés de -fils de perles. Son teint avait cette pureté, cette pâleur un peu ambrée -des teints de religieuses qui ne voient guère le grand jour. La bouche -mignonne, charnue, aux lèvres très rouges, corrigeait la gravité du -visage que deux grands yeux lumineux achevaient de magnifier. La -souveraine parlait déjà notre langue et la langue anglaise avec une -égale perfection. La première aussi, elle adopta nos modes françaises, -qu’elle continue à faire admirer dans le monde turc, par la grâce avec -laquelle elle a su les faire siennes. J’ai plusieurs fois revu la -khedivah et toujours j’ai conservé la même impression délicieuse. Amina -Hanem est une princesse exquise. Elle se montrait alors dans tout -l’éclat de sa jeune beauté. Des quatre enfants, vivants aujourd’hui, -trois seulement étaient nés à cette époque. Le prince héritier -Abbas-Helmy, khédive actuel, son frère Mohamed-Aly et l’aînée des -princesses Hadiga Hanem. Je garde le souvenir du khédive enfant avec une -surprenante clarté. C’était à Choubrah, la promenade à la mode, dans le -temps. Je faisais avec mon amie, Sophie de S..., mon troisième tour de -voiture, quand elle me dit: - ---Regardez, voici les petits princes... - -Dans un landau qui venait vers nous en sens inverse, j’aperçus une femme -âgée, l’air distingué et sobrement vêtue, accompagnée de deux garçonnets -de six à huit ans. Ses enfants avaient un costume de drap noir et -portaient les longs bas rouges si usités à ce moment. Ils étaient -coiffés du tarbouche national. Comme la voiture allait au pas et passa -tout contre la nôtre, je pus facilement voir les mignons visages qui se -tournèrent précisément de notre côté et s’éclairèrent même d’un joli -sourire à notre adresse. Les princes étaient blonds tous deux et avaient -entre eux une vague ressemblance, mais le futur khédive semblait déjà -pénétré de sa probable grandeur et tout, dans son maintien, dans ses -gestes, dans son regard volontaire surtout, le différenciait de l’autre, -vrai bébé rieur et joufflu. - -J’avais rencontré le khédive tout à fait par hasard, à ma seconde visite -au palais de la princesse S... Elle avait été malade et le souverain -venait la voir, en neveu bien appris. Comme la visite se faisait -incognito, personne n’avait été prévenu et j’arrivais à peine quand le -khédive lui-même parut. Comme je m’apprêtais à me retirer, il s’enquit -de mon identité et, de façon fort courtoise, m’adressa la parole dans le -français le plus pur. Il me dit qu’il espérait que je me plairais dans -son pays et qu’il aimait beaucoup le mien, sans le connaître... Je ne -devais jamais plus le rencontrer autre part que dans la rue. - -On a reproché à Tewfick ses hésitations permanentes, ses faiblesses sans -nombre et surtout son manque de courage devant la révolte d’Arabi. De -fait, il ne fut rien moins que lâche. Acculé par les folies de son père -Ismaïl à une situation insoutenable, il recueillit de son mieux -l’héritage bien difficile qu’on lui laissait. Malheureusement, comme il -advient trop souvent dans ces dynasties, il a supporté le lourd fardeau -de haine et les revendications sans nombre d’un peuple réduit aux -derniers degrés de la rage contenue pendant tant d’années de servitude -et de misères. - -Les prédécesseurs, qui avaient constamment pressuré ce peuple égyptien, -étaient morts pleins de jours et de gloire. Ismaïl continuait à -bénéficier dans son exil enchanteur de toutes les douceurs d’une -colossale richesse et le pauvre Tewfick, qui seul avait parlé de réforme -et qui, chaque jour, essayait de réduire la dépense, fut accusé de tous -les méfaits et chargé de tous les mépris. S’il n’eut rien d’un satrape -oriental, il fut du moins l’homme que promettait sa face tranquille, au -teint pâle, l’homme doux et gras, l’époux paisible qui ne connut point -les intrigues de harem, qui ne fit coudre aucune femme ni aucun ministre -dans des sacs, qui ne noya ni n’empoisonna aucun de ses proches. Il -mourut pieusement dans son lit, et fut pleuré de même par son entourage. - -On l’a accusé d’avoir vendu l’Égypte à l’Angleterre, mais celle-ci était -bien de force à la prendre toute seule. Les turpitudes du bas peuple -égyptien se mettant sous la bannière du néfaste Arabi-Pacha, et les -hésitations de la Chambre française refusant de marcher avec Gambetta à -la défense d’une nation où les intérêts français étaient si puissamment -représentés, ont achevé la conquête d’Albion. Conquête si facile, que -les rares coups de canon vinrent frapper seulement les maisons désertes -et les hôpitaux!... Quelques hommes débarquèrent aux sons des fifres, et -tout fut dit. - -Pour l’instant, on ne prévoyait guère ces jours malheureux, et le -souverain ne semblait point courir à sa perte. Il marchait lentement -comme il sied à un personnage sur lequel reposent les destinées du -royaume et je le vis disparaître dans les appartements de la princesse, -tandis que ma nouvelle amie, Sta-Abouha, bondissait vers moi à la façon -d’un chat sauvage. - ---Où donc étiez-vous cachée, petite Sta-Abouha? - -Elle me montra le rideau de la portière. - ---Là!... je n’ai pas perdu un mot de la conversation. Eh bien! ma chère -(_sic_), il a été très bien, savez-vous? - ---Qui cela? - ---Le khédive! Il n’est pas aussi aimable avec tout le monde, allez... -Quand on ne lui plaît pas, il ne dit rien. - -Mais la gentille sauvageonne ne pouvait longtemps demeurer en place. Ce -jour-là, à mesure qu’elle se familiarisait davantage avec moi, elle tint -à me faire visiter le palais dans tous ses détails. Elle m’entraîna donc -à sa suite par les vastes couloirs et les interminables corridors. Nous -gravîmes ensemble des centaines de marches, nous pénétrâmes dans les -chambres les plus somptueuses et descendîmes jusqu’aux réduits les plus -obscurs. Sur notre passage, de vieilles femmes circassiennes se -montraient et, curieusement, interrogeaient Sta-Abouha. - ---Qui est cette jeune femme? - -Elle répondait selon son caprice, peu soucieuse de s’arrêter et surtout -de perdre un instant de ma société, qui, disait-elle, en son langage -imagé, lui était «plus douce que la lumière». Les eunuques nous -souriaient avec bienveillance. - ---Ils sont gentils pour vous, Sta-Abouha? demandai-je. - ---Qui ça? Les eunuques? Peuh! cela dépend!... Je ne suis pas esclave. -Ils ont un peu peur de ce que je pourrais raconter dehors quand je vais, -par hasard, chez ma mère. Je pense qu’ils n’oseraient point trop me -frapper. - ---On frappe donc encore, ici? - ---Ah! si l’on frappe?... Mais d’où sortez-vous donc, pauvre ignorante? -on fait bien pis. A propos, vous vous souvenez de la jolie fille blonde -qui était avec moi la première fois que vous êtes venue ici? - ---Aldaat-Maas? - ---Aldaat. Oui, pauvrette! Elle est partie. - ---Partie! Pourquoi? - ---Ils l’ont vendue, il y a trois jours, mais si malade que je ne sais si -elle vivra chez ses nouveaux maîtres. - -Comme je m’étonnais, Sta-Abouha me fit à voix basse le récit suivant: - ---Aldaat, malgré son profil de madone et ses yeux d’enfant, n’était pas -très sage... Tout le monde savait au palais, qu’à part de nombreux -méfaits, on lui pouvait reprocher encore une très bizarre amitié -amoureuse pour le jeune Nazir-Aga, un eunuque du plus beau noir qui -avait grandi près d’elle dans le palais... On les avait souvent surpris -enfermés dans les caves où cachés sous les massifs du jardin, après que -les portes étaient closes... Mais comme le prince n’avait pas encore -daigné remarquer la jeune fille et que les privautés de son étrange ami -ne pouvaient, en somme, avoir de conséquences appréciables, on s’était -contenté de les faire fouetter tous les deux. - -Or, voici qu’après un châtiment plus cruel peut-être, les jeunes gens -s’étaient révoltés. Sur les conseils de l’eunuque trop entreprenant, -Aldaat-Maas avait volé les diamants de la princesse et on l’avait -arrêtée au moment où elle les glissait à son complice... Celui-ci devait -les vendre de façon à obtenir la somme nécessaire à leur fuite à tous -les deux. Cette fois, la punition fut terrible! Aldaat et son ami furent -condamnés à la bastonnade sur la plante des pieds... - -J’ai longuement parlé de ce supplice[25] qui, s’il ne met que rarement -la vie des victimes en danger, est cependant un des plus atroces qui se -puisse ordonner au point de vue de la douleur qu’il provoque. - - [25] Le prince Mourad. - ---Il faut dire qu’à part le vol des diamants, le crime des deux jeunes -gens se compliquait encore d’une tentative d’incendie des appartements -de la princesse, les coupables ayant cru pouvoir prendre la fuite à la -faveur des troubles qui en résulteraient au palais. Mais le feu avait -été rapidement étouffé et les voleurs surpris... - -La violence avec laquelle Aldaat-Maas avait été frappée était cause -d’une fièvre grave; et maintenant, transportée en ville chez d’autres -personnes, la pauvre fille se mourait, refusant même les soins et les -remèdes, décidée à laisser se terminer son existence d’esclave. -L’eunuque avait été vendu à Constantinople. - -Je demandai à Sta-Abouha quelle était l’impression produite au palais -par cette histoire. Ma petite amie eut un haussement d’épaules -significatif: - ---Que voulez-vous que l’on dise? On ne vole pas tous les jours les -diamants de la princesse; mais il ne se passe guère de semaine sans -qu’une esclave mérite quelque châtiment... On est habitué à ces choses -qui font partie de notre existence au harem. Seule, la mort nous étonne -un peu. Encore faut-il qu’elle touche une de nos compagnes -habituelles... pour les autres, on ne s’en inquiète pas. On ne vous a -parlé que vaguement de Gamyla, n’est-ce pas? - -Je dus avouer que l’on ne m’en avait même point parlé du tout. - ---Eh bien! Gamyla était mon amie, poursuivit Sta-Abouha. Vous ne savez -pas comme je l’aimais... Un jour, la princesse la fait appeler et lui -dit: - ---Réjouis-toi, Gamyla, on a fait faire ton trousseau. Je te marie dans -un mois!... - -Gamyla aimait en secret le secrétaire du prince, un jeune Turc, très -brave et très beau, qui lui avait promis de la demander au maître. Ils -se rencontraient en grand mystère dans le jardin, la nuit, avec la -complicité d’un eunuque auquel la pauvre Gamyla donnait toutes ses -économies!... Elle dut cependant baiser la main de la princesse à -l’annonce de la terrible nouvelle et se retirer en silence... Une -esclave n’a le droit de rien demander... - -Le soir, dans notre chambre, elle chercha avec moi à se souvenir des -femmes que nous avions vues parmi les visites de la semaine. Et voici -qu’elle se rappela tout à coup une horrible vieille, qui l’avait -fatiguée de questions et palpée sur tout le corps comme un animal. - -En Turquie et en Égypte, quand un homme désire prendre femme, il expédie -sa mère ou ses sœurs dans les palais où elles examinent les jeunes -filles qu’on leur présente et viennent ensuite rendre compte de leur -mission à l’intéressé qui fait alors sa demande à qui de droit. - ---C’est celle-là! pensa-t-elle... - -Elle ne se trompait point. C’était bien pour le frère de cette femme -qu’on la demandait. Le futur, vieillard achevé, malade, ayant déjà trois -épouses fanées, voulait réchauffer ses os glacés à une chair jeune et -bien vivante. - -Gamyla pria, pleura, se traîna aux pieds de la princesse et de son fils. -Celle-ci demeura inflexible. Le mariage eut lieu. Gamyla laissa sa calfa -la vêtir en épousée et la parer de son mieux; mais, la nuit venue, au -moment où les voitures du palais attendaient la mariée et les femmes de -la noce pour les conduire au domicile de l’époux, on chercha vainement -Gamyla dans toutes les chambres du palais. - -On ne la retrouva que le lendemain pendue à un sycomore, celui-là même -qui, si souvent, avait abrité ses rendez-vous... - -Au lieu du carrosse de gala drapé de superbes cachemires préparés pour -la circonstance, ce fut le cercueil qui reçut la triste fiancée et qui -l’emporta hors de la demeure du prince. Moi seule et sa vieille calfa -l’avons pleurée... - ---Mais c’est affreux, cela, petite Sta-Abouha!... - ---Affreux, certes! Moins cependant que l’histoire du petit agneau... - ---Quel petit agneau, Sta-Abouha?... - -La jeune fille, prudente, contrairement à son ordinaire, alla vérifier -si les portes étaient bien closes et si nous étions bien seules. -Minutieusement, elle inspecta les serrures, les fenêtres et regarda même -sous les canapés qui garnissaient la pièce en compagnie de douze -fauteuils. - ---C’est donc un secret d’État que vous allez me confier? demandai-je, -amusée par toutes ces précautions. - -Elle ne comprit pas tout de suite, Mais, sitôt qu’elle eut deviné, elle -murmura, les dents serrées: - ---Je ne sais pas si mon récit est tel que vous dites, madame, mais il ne -faut pas en rire; croyez-en votre petite Sta-Abouha, il y a tant de -choses de notre pays que vous ne connaissez pas encore; et je puis, sans -aucun doute, vous affirmer que, si une seule personne dans ce palais, -ici, pouvait se douter que je vous l’ai raconté, je recevrais la -courbache ou pis peut-être... - ---Vous me faites trembler! dites vite, je serai discrète. - ---Oh! je suis sûre que vous ne me trahirez pas... Écoutez: - -«Ceci se passait il n’y a pas très longtemps, sous le règne -d’Ismaïl-Pacha, quelque temps après l’ouverture du Canal... Une des -princesses de la famille, que je ne puis nommer, avait épousé un pacha -qu’elle n’aimait guère et trompait, d’ailleurs, sans se gêner en aucune -sorte. Mais, comme elle était de race vice-royale, elle ne permettait -pas que ce mari lui rendît la pareille dans son palais... Cependant, le -pacha avait le cœur tendre; il aurait pu, comme tant d’autres, se -contenter des plaisirs du dehors et mener la vie folle de tous ceux de -cette époque... Les Européennes faciles et belles ne manquaient point, -et il était assez riche pour s’offrir les plus aimables. Mais il avait -rencontré dans les couloirs de sa maison une délicieuse esclave -circassienne, blonde, frêle, toute jeune, l’air timide, le regard pur... -Il la désira tout de suite. Elle céda, un peu par crainte, d’abord, -beaucoup par tendresse par la suite; car, au contraire des autres -maîtres, il était bon, et elle ne tarda pas à trouver auprès de lui -l’oubli et la compensation des tourments sans nombre que lui infligeait -la princesse. - -«Une rivale dénonça les amours du pacha et de la pauvrette. - -«La princesse fit attacher son esclave et s’amusa tout un après-midi à -lui brûler l’intérieur des cuisses avec un fer rougi à blanc. - -«L’enfant guérit; mais des complications s’étaient produites, elle -boita! Pourtant, le pacha l’aimait comme une maîtresse, et non comme une -esclave. Il le lui prouva en la prenant sur ses genoux la première fois -qu’ils se trouvèrent seuls. - -«--Ma chérie, _mon petit agneau_! Je te vengerai, tu sortiras d’ici, -j’en fais serment et je te ferai une vie si douce que tu ne te -souviendras plus de ce que l’on t’a fait souffrir à cause de moi... - -«La pauvre fille écoutait, ravie, les paroles du maître; et elle -pleurait de reconnaissance, sa jolie tête enfouie sur l’épaule -complaisante. - -«Peu de jours après, on célébrait au palais la grande fête du _Courban -Baïram_[26] (fête du Mouton). Il est d’usage, pour ce jour-là, de -sacrifier un ou plusieurs moutons, dont la famille et tous les pauvres -des entourages doivent avoir leur part. Sur toutes les tables, le festin -est le même. C’est la fête du sacrifice, instituée en mémoire de celui -d’Abraham dans le désert. Par hasard, le pacha mangeait à la table de sa -femme. Après divers mets, on apporta un plat recouvert soigneusement. La -princesse, avec un sourire féroce, leva le couvercle. - - [26] Du turc _Courban_, sacrifice. - ---«Seigneur, dit-elle, je sais combien vous aimez les petits agneaux, -j’ai cru bien faire en faisant immoler et cuire celui-ci, à votre -intention. - -«Dans le plat, parmi les feuilles de romarin, était posée, sous la -chevelure ruisselante de sauce et de graisse, la tête adorable de la -favorite... - -«Le pacha ne tua pas la princesse. Longtemps, il voyagea loin d’elle, -sous divers prétextes. Si grande est la lâcheté des hommes qu’il n’osa -pas même dénoncer le crime abominable de celle qu’il tenait de la main -même du souverain... Mais il ne lui pardonna jamais.» - -Ce récit m’avait impressionnée à un tel point, que, malgré moi, je ne -pouvais croire à son effroyable horreur. Je conjurai Sta-Abouha d’être -sincère. Elle avait voulu m’éprouver, sans doute, une telle histoire ne -pouvait être vraie?... - -La petite Égyptienne eut un tel regard de haine en me montrant les murs -de ce palais qui nous abritait, et trouva de tels accents pour me dire: - ---Tout est vrai! croyez-en Sta-Abouha!... Tout!... Et ici, ces pièces -qui furent les appartements d’Ibrahim, le vice-roi terrible, bien avant -d’appartenir à mes maîtres, si vous saviez... Ah! si vous saviez ce -qu’elles ont vu!...» - -Je demeurai muette, prise de terreur devant les abominables mystères que -je venais seulement d’entrevoir et qu’à présent je redoutais de -connaître jusqu’au bout. - -Cependant, malgré l’amertume de ses paroles, je voyais bien que l’humble -et ardente Sta-Abouha aimait encore sa princesse. - -Quand on ne l’avait pas punie ou grondée, elle trouvait, pour excuser -les caprices des grands, même quand ces caprices revêtaient les formes -les plus étranges, une indulgence que je ne pouvais admettre alors; les -mots prenaient, sur les lèvres de cette enfant à demi sauvage, une -extraordinaire saveur. Ses moindres réflexions dénotaient un rare esprit -d’observation, une nature vibrante, douée de la plus fine ironie. - -Ensemble, ce matin-là, nous continuâmes la visite du sérail. - -Bâti sur le modèle de ceux de Stamboul, le palais, malgré une vétusté -évidente, avait vraiment grand air. - -Vu de l’avenue qui y conduisait, il se dressait magnifique, parmi -d’épais massifs de verdure, tout au bout d’une allée superbe. - -Ses appartements de réception et les chambres des princesses se -montraient d’une richesse inouïe. On avait prodigué à foison les -ornements d’or et de marbre. Ses plafonds, pour la plupart cloisonnés -dans le style arabe, ravissaient les yeux par la magie savante de leurs -couleurs. Les fenêtres et les portes, de dimensions colossales, -assuraient une ventilation merveilleuse. L’escalier magnifique s’ornait -d’une double rampe de porphyre et d’or. - -Dans les pièces destinées aux innombrables esclaves, le mobilier était -presque partout pareil. Un ou deux lits de fer à colonnes peintes, -recouverts de moustiquaires de gaze épaisse, bleue ou rose, un large -divan placé devant les fenêtres, une armoire très modeste, une table de -bois blanc et quelques chaises. Sur la table, le _techte_ de cuivre ou -d’étain et l’aiguière pour les ablutions. - -Chez les plus âgées, le mobilier s’augmentait d’un samovar en cuivre -poli, posé, comme un ami, dans l’endroit le plus apparent de la chambre, -d’un tapis de prières soigneusement plié, et d’un ou deux livres du -Coran. Le lit ne se faisait que le soir. Dans le jour, les couvertures -et l’unique drap se plaçaient, roulés en quatre, au pied du lit, avec -les deux coussins. Dans les coins, un ou deux _tabliijas_, sortes de -tables rondes très basses, où les femmes ont coutume de faire le café et -de préparer les boissons. Comme elles affectionnent particulièrement -d’être assises à terre sur leurs talons, à _la turque_, d’autres tables -seraient inutiles. Il leur faut un objet qu’elles puissent mettre à leur -portée. Presque toutes les esclaves gardaient dans l’unique armoire -leurs petites provisions personnelles, fournies par les libéralités de -la princesse: café, thé, sucre, fleur d’oranger, eau de rose, eau de la -reine[27]. - - [27] Eau de cologne (_Moyet-Malaka_). - -Le coffre renfermait les galabiehs et le linge. Ce coffre, à lui seul, -constituait une des originalités de l’appartement. Ne ressemblant en -rien à nos malles européennes, il affectait bien plutôt la forme des -antiques caisses à bois. Fait de sapin vulgaire, il était généralement -passé au brou de noix et incrusté de nacre ou d’ivoire, travail -grossièrement fabriqué à Assiout. - -Chez les négresses, ces coffres étaient tous de provenance fellaha, et -je ne sais rien de plus drôle que leur apparence. Que l’on se figure la -vieille malle en longueur, au couvercle rebondi, usitée au temps de -Louis-Philippe. Mais ici, au lieu d’être revêtue de poils de sanglier, -la malle supportait, ni plus ni moins qu’un cercueil, une deuxième -enveloppe de zinc. Ce zinc, peint de couleurs tout à fait -extraordinaires, bleu, rouge, vert, dans les tons les plus crus, se -recouvrait, par places, d’une sorte de poudre d’argent ou d’or, qui -faisait de ces coffres des objets rutilants comme autant de soleils, à -la moindre clarté de jour entrant dans la chambre. Ils sont encore très -employés dans les trousseaux de mariée de village. On les promène avec -orgueil par la ville, sur les charrettes nuptiales. - -Dans ces commodes improvisées, les esclaves d’alors serraient leurs -effets, jamais bien nombreux. Les Orientales ne font guère que la -quantité de vêtements nécessaires au moment même. Une femme qui n’est -pas du peuple, considérerait comme une honte de porter le moindre objet -raccommodé; au premier trou, la robe, les bas ou le linge sont donnés -aux esclaves des cuisines. - -Les esclaves blanches ne pouvaient faillir à cette coutume. Elles -recevaient, à cette époque, chez la princesse C..., six _galabiehs_ de -toile ou d’indienne, pour l’été, quatre en lainage pour l’hiver et deux -galabiehs de soie aux fêtes du baïram. En outre, elles avaient encore -quatre paires de mules et deux paires de souliers de satin pour les -sorties, sans compter les _cab-cab_, sortes de sandales de bois à hauts -talons, que les Orientales portent pour aller au bain, faire leur -toilette et les grands nettoyages de la maison; toute occupation, en un -mot, où elles risqueraient de se mouiller... Car l’eau joue un rôle -important dans la demeure égyptienne. Que les chambres soient -planchéiées ou dallées de marbre ou de pierres (dalles de Tourah), -plusieurs fois par semaine l’eau doit ruisseler un peu partout. Qu’il se -cache sous les lits ou sous les divans un monde de choses innommables: -vieilles chaussures, linge sale, objets de rebut, couvertures ou vieux -habits, cela ne fait rien à l’affaire, si le plancher est humide, si les -dalles brillent, la maîtresse de maison est fière. Cela, et le plus ou -moins de blancheur des housses recouvrant les divans et les sièges, -constituent la grande propreté orientale. Le dessous des meubles, les -coins et surtout la cuisine, souci constant de la ménagère de chez nous, -demeurent, en général, d’une saleté repoussante dans presque tous les -milieux, exception faite, à l’heure actuelle, de quelques grandes -maisons indigènes, installées complètement à la mode européenne; mais -ces maisons sont malheureusement bien rares, et presque toujours, -d’ailleurs, les soins de l’intérieur en sont confiés à quelque -gouvernante allemande ou française. - -Sur presque toutes les fenêtres des chambres d’esclaves, on pouvait voir -les mêmes plateaux de faïence grossière qui se trouvaient chez la -cousine Azma; ces plateaux, en forme de carrés longs, supportaient -l’armée des gargoulettes rebondies ayant, avec leurs formes pleines, -leurs minces goulots terminés par les couvercles de métal, un faux air -de petites bonnes femmes étranges, se rendant à quelque office. A côté -du plateau de faïence, un autre plateau rond, plus petit, fait de cuivre -ou de bois, sur lequel étaient posés la _canaque_ et les _fanaguils_ en -forme de coquetier. Car c’était une des gloires des esclaves de grande -maison de pouvoir s’offrir entre elles de chambre à chambre, une -hospitalité généreuse, plus vaste même selon le degré de protection dont -elles jouissaient au palais. Certaines se permettaient même d’imiter en -tout la maîtresse, dont elles avaient les faveurs, et oubliant qu’elles -avaient elles-mêmes passé les plats ou servi l’eau à la table d’_Hanem -Effendem_[28], peu de jours ou peu de mois auparavant, traitaient chez -elles d’autres compagnes moins gâtées du sort, qu’elles s’essayaient à -éblouir de leur prestige récent. - - [28] _Hanem Effendem_: La grande dame, la maîtresse; titre employé - seulement pour les princesses. - -Les visiteurs étaient représentés pat les Eunuques. Presque toujours au -mieux avec les Circassiennes, ils avaient le don de se faire choyer par -elles de mille façons. Connaissant toutes les petites nouvelles, sortant -beaucoup pour les promenades et les visites des princesses, sans compter -les courses dans les magasins, ils rapportaient avec eux un peu de cette -atmosphère du dehors, également chère aux pensionnaires des couvents, -aux filles soumises et aux femmes orientales. - -Pour ces éternelles désœuvrées, à la curiosité naturelle aux créatures -qui ne savent plus rien du monde, venait se joindre l’espoir, souvent -illusoire, de connaître un jour certaines de ces merveilles dont -l’Eunuque leur vantait le charme. Il suffisait d’un mariage pour les -rendre non pas complètement semblables à ces Européennes qu’elles -enviaient souvent, mais du moins maîtresses de leurs actes, pouvant à -volonté faire atteler leur coupé ou se rendre chez telle amie qui leur -plairait. - -L’Eunuque pour cela était tout puissant. Par la facilité qu’il avait à -pénétrer dans les demeures les plus fermées, il arrivait à se constituer -un cercle illimité de relations, dont beaucoup ne manquaient point de -puissance. Un mot dit au hasard sur l’esclave qui souhaitait s’établir -pouvait parfois décider du sort de la prisonnière. Aussi, de quels -soins, de quelles attentions les Eunuques étaient-ils l’objet de la part -des esclaves blanches... A ces vues intéressées s’ajoutait encore pour -les plus jeunes, deux autres sortes d’intérêt: la peur des coups et des -sévices qui est au fond de toute âme dépendante, et, plus encore -peut-être, une façon de commerce, mi-amical, mi-amoureux, entre les -Eunuques et les esclaves adolescentes. On m’a dit que ce commerce -n’était point toujours licite. Une vieille _calfa_ m’a même confié avoir -été le témoin d’une exécution impitoyable dans le palais où elle avait -grandi avant de devenir la femme du vieil avocat chez qui je l’ai -connue. - -Cette femme me raconta que sous le règne d’Abbas, une jolie Géorgiennne, -mariée à un officier égyptien et chez qui était la calfa alors presque -enfant, avait eu des complaisances pour le chef Eunuque de sa maison. Le -mari, prévenu, fit couper les mains à l’Eunuque et fouetter sa femme. -Mais, comme l’Eunuque était d’une intelligence remarquable, et fort -utile au maître pour le bon gouvernement de son intérieur, après -réflexion, il le fit soigner et le garda. - -Un jour, rentrant à l’improviste, il surprit la dame en train de -prodiguer à son serviteur de nouvelles marques de ses regrets et de sa -sympathie; alors il les fit coudre dans un sac et jeter au Nil... - -Sta-Abouha, elle, m’avoua être bien avec tout le monde, mais n’avoir de -véritable affection pour personne. - ---A quoi bon? disait-elle en son amusante philosophie, on ne sait jamais -ici si l’on reverra ces mêmes visages le lendemain. Il faut essayer de -faire sa vie si l’on peut!... - - - - -XX - - -Nous étions parvenues, tout en causant, jusqu’à une vaste chambre dont -la porte était entr’ouverte. Une voix très douce nous dit: - ---_Tffadal!_... - -La propriétaire de cette chambre nous souriait. Nous entrâmes. -Sta-Abouha tout bas m’avait dit: - ---C’est une ancienne esclave albanaise que le feu maître, père du prince -a aimée. Comme elle n’a pas d’enfants, elle n’était rien ici; alors, la -princesse en a eu pitié, et l’a gardée quand même. Elle est très bonne -et très pieuse, tout le monde l’aime ici. - -Dans le fond de la pièce, la calfa était assise sur les _chiltas_ -recouverts de soie écarlate. Elle fumait tranquillement une longue pipe -de terre brune, comme on n’en voit plus guère aujourd’hui. C’était une -femme de soixante ans environ. Ses cheveux, teints au henné, lui -composaient un masque étrange, leur couleur rouge jurait terriblement -avec la pauvre face exsangue, les traits émaciés et la bouche édentée de -notre hôtesse. Sa seule beauté était demeurée en ses yeux. Des yeux d’un -bleu sombre, aux larges pupilles, aux lourdes paupières; des yeux de -tendresse, d’intelligence et de passion, dont le sel des larmes n’avait -pu détruire la voluptueuse langueur. - -Cette femme avait pu espérer être princesse. Le caprice d’un soir -l’avait retirée de l’humble troupeau d’ignominie et voici qu’une autre, -moins aimée pourtant, avait pu donner au maître ce fils que ses -entrailles à elle n’avaient point conçu. L’autre avait pris sa place et -maintenant, le pacha mort, la délaissée ne devait qu’à la magnanimité de -sa rivale de n’être pas jetée à la rue et de pouvoir achever de mourir -paisiblement dans ce coin du palais, elle qui avait rêvé d’y commander -en maîtresse souveraine... - -Quelle chute lamentable, pour cette pauvre âme d’esclave orgueilleuse, -ravalée au rang des plus humbles de ses compagnes!... Elle se consolait -en élevant une délicieuse fillette, que la princesse lui avait permis -d’adopter. L’enfant avait maintenant douze ou treize ans... Elle était -blonde, de ce blond spécial aux Turques, qui donne à la chevelure des -tons de blé mûr. Ses yeux bleus s’ouvraient, limpides, à la vie qu’elle -croyait bonne, n’en ayant connu que les contentements, résumés pour elle -en cette chambre où son petit lit se dressait contre le grand lit de la -calfa qui l’aimait... Au moment où je la vis, elle épelait sagement dans -le livre que tenait un vieillard magnifique, à la barbe argentée, au -front de pur ivoire, vêtu d’une robe somptueuse, coiffé d’un turban -couleur de neige, et qu’on me dit être le _Hodja_[29]. - - [29] Professeur de Coran. - -Le tableau était d’une apaisante douceur. Ces trois êtres, la femme, le -vieillard, la toute jeune fille, représentaient une page admirable de -l’antique vie orientale. La résignation, la sagesse, l’espoir, se -lisaient sur les visages des personnages réunis dans cette pièce, si -différents cependant, par le rôle qu’ils devaient sans doute jouer dans -le vaste monde, mais semblables par la foi, cette foi musulmane qui -nivelle à sa guise toutes les races, toutes les classes et toutes les -volontés. Et de les voir ainsi, si loin de moi-même et de la terre -entière, en ce palais d’un autre âge, le vieillard et l’enfant penchés -du même geste pieux, sur le livre du prophète, la calfa écoutant de son -air grave les versets connus, je me crus tout à coup transportée bien -loin de la société actuelle, remontant les âges dans ce monde musulman -où rien ne change, jusqu’aux époques fabuleuses de son immense grandeur. - -Ce fut Sta-Abouha qui, de son rire d’oiselle, rompit le charme. -Familière comme un moineau, elle vint tendre au vieillard sa petite main -fraîche. - ---Bonjour, père!... - -Le Hodja effleura cette main de ses doigts pâles. - ---Bonjour, petite! - -Ils s’entretinrent ensemble un moment... - ---C’est lui notre maître à toutes ici; il m’a appris à lire, me dit la -pétulante fellaha, très fière de son mince bagage d’érudition. - -Mais le vieillard l’interrompit avec un sourire malicieux: - ---Si je n’avais pas eu d’élèves plus attentives, Sta-Abouha, il y a -longtemps que j’aurais renoncé à rien apprendre à personne... - -Et comme la petite faisait mine de bouder, il ajouta tendrement: - ---Ne te tourmente pas, enfant. Les oiseaux du ciel ne savent pas lire -dans les livres, mais leurs chansons réjouissent pourtant le cœur des -hommes. Allah ne t’a pas créée pour le travail; contente-toi d’être un -passereau joyeux, en attendant de devenir une bonne épouse et une tendre -mère. A chacun sa tâche, ma fille!... - -Il avait passé sa longue main fine dans les cheveux crépus de ma petite -amie, qui s’était assise à ses pieds et il me parut ainsi plus -patriarcal encore, plus grand et plus beau dans ce simple geste -paternel. Mais déjà Sta-Abouha lui parlait de moi, lui racontait mon -histoire, qui lui semblait tout à fait extraordinaire. Le vieillard me -regarda. - ---Tu as quitté ton pays, ta famille pour suivre notre fils Sélim?... -C’est bien cela!... Puisse Dieu t’éclairer et te donner le désir de -devenir musulmane!... - -Puis, comme un peu honteux de ce souhait, parti malgré lui du fond de -son cœur de croyant, il jugea poli d’ajouter: - ---Ça ne fait rien, ma fille, il y a aussi de bonnes gens chez les -chrétiens, que le Seigneur te garde du mal!... - -Il fallut accepter le café que, sur l’ordre de la calfa, la fillette -avait préparé. Comme je faisais compliment à la vieille esclave de la -beauté de sa protégée, elle eut un sourire de triomphe. - ---C’est qu’elle est à moi, cette enfant!... C’est ma _hératleck_, et je -l’aime comme le propre fruit de mes entrailles. Qu’Allah lui donne une -bonne chance dans la vie... - -Sta-Abouha, pensant que je ne comprenais pas très bien, m’expliqua -aussitôt ce que signifiait ce mot de _hératleck_ complètement nouveau -pour moi. - -Quand une femme esclave ou libre veut adopter un enfant, elle n’a besoin -d’aucune autre autorisation que de celle de ses maîtres, si elle est -esclave; mariée elle dispose de ses biens et n’a pas de comptes à rendre -à l’époux qui, de son côté, peut créer ou prendre tel enfant qui lui -plaît, sans même en avertir son épouse. Mais chez la femme, pour que -l’adoption soit complète, il faut qu’en présence de plusieurs personnes, -elle revête une robe très ample et largement fendue sur le devant. -Prenant alors le petit être qu’elle veut rendre sien, elle le fait -passer par l’échancrure du corsage et une matrone, agenouillée à ses -pieds, le reçoit dans ses mains. La mère adoptive prononce ces mots: - ---Enfant, je te fais mien!... - -Et la sage-femme le recevant, l’élève dans ses bras et le présente en -disant: - ---Voici le fils ou la fille d’une telle! (_sic_). - -Cet enfant est désormais l’_hératleck_ de celle qui l’a adoptée. - -En quittant la pièce où nous avions été si bien reçues, nous fîmes -encore la visite de plusieurs autres. Quelques femmes se trouvaient -seules dans leur chambre, priant ou cousant. D’autres--et c’était le -plus grand nombre,--avaient auprès d’elles leur _chaïader_ (petites -esclaves que l’on confie aux calfas pour les instruire des devoirs de -leur charge future). La calfa exerce un droit absolu sur sa _chaïader_. - -Quand la différence d’âge n’est pas trop grande, il se forme parfois des -amitiés d’une terrible violence. Sta-Abouha m’a dit l’aventure d’une -fillette de quinze ans qui avait tenté de se laisser mourir de faim, -parce que l’on mariait sa calfa... Il fallut que celle-ci obtînt du -palais la permission de l’emmener avec elle dans son ménage. Plus tard, -le mari, jaloux de la tendresse passionnée qui liait cette enfant à sa -femme, maria la pauvre _chaïader_ à un de ses domestiques, et renvoya le -couple à la campagne. - -Sta-Abouha ne sut pas me dire ce qu’il était devenu, mais elle pensait -que la pauvre petite s’était soumise et devait faire souche de jeunes -Égyptiens, là-bas, dans quelque coin du Béhera ou de Garbieh. - -Comme dans la maison du sultan de Stamboul, le palais contenait de -multiples fonctionnaires, recrutées parmi les esclaves blanches. Il y -avait une gardienne des trésors, une maîtresse des vêtements, une autre -préposée aux vivres, une autre aux boissons, une pour le café, une pour -les sirops, une autre encore pour les parfums; tout un escadron de -jolies filles pour la table et le massage. Et là-dedans n’étaient point -comprises les chanteuses, les danseuses et les musiciennes. - -Les bourgeois pouvaient, à leur guise, faire venir dans leurs maisons -les _almées_ ou _gawazi_[30] mercenaires; au palais, cette liberté -n’était point permise. Un prince devait pouvoir trouver chez lui, et à -toute heure de jour ou de nuit, l’attraction souhaitée ou le plaisir -demandé. - - [30] Le véritable sens du mot _almée_ serait «savante» mais il est - devenu synonyme de danseuse ainsi que _gawazi_ qui désigne - aujourd’hui les chanteuses alors que le mot _gawazi_ veut dire - «bohémienne». - -C’est ainsi qu’aux fêtes du Baïram, suivant le grand jeûne du mois -sacré, l’orchestre de femmes se faisait entendre, le jour pour les -visiteuses, et la nuit pour le prince. Rien de plus étrange que la vue -de cet orchestre, véritable tableau d’opérette. - -Que l’on se figure une cinquantaine de jeunes femmes, toutes jolies, -mais aux formes particulièrement opulentes, revêtues de costumes -militaires, qu’elles remplissaient d’une inquiétante façon. Sur leurs -têtes aux cheveux relevés en chignons, un tarbouche à glands d’or, posé -sur l’oreille, leur donnaient un faux air de débardeurs en délire. Que -dire de la culotte, si collante qu’il semblait impossible de la voir -résister jusqu’à la fin du premier morceau!... Sur une estrade, cet -orchestre, invraisemblable dans sa perverse ambiguïté, charmait -l’auditoire par l’exécution de fantaisies tirées des principaux opéras -d’Auber et de Verdi. - -Dans le milieu de la salle, une colossale corbeille de fleurs et de -fruits était dressée pour le plaisir des yeux et la gourmandise des -jolies bouches. Les visiteuses, en passant, prenaient un fruit, -cueillaient une fleur et allaient ensuite s’asseoir autour des -musiciennes, qu’elles écoutaient en fumant d’innombrables cigarettes et -en dégustant de nombreuses tasses de moka. Tandis que dans les pièces -basses du palais les négresses se livraient aux danses sauvages de leur -pays d’origine, en croquant des pistaches et en buvant tous les fonds de -verres de limonade ou de sirops venus des salons. - ---C’était une belle époque! soupirait Sta-Abouha. A présent, voyez-vous, -tout cela coûte trop d’argent. On diminue un peu, chaque année, le -nombre des esclaves et la somme des frais. Que n’êtes-vous venue du -temps de l’ex-khédive Ismaïl?... Ah! les beaux jours, les splendides -fêtes!... - -Et ma petite compagne, dans l’enthousiasme de ses souvenirs d’enfance -revenus, me montrait les arbres du jardin où nous arrivions. - ---Savez-vous?... je pense que les arbres, la terre, le Nil, tout ce qui -nous entoure se souvient et regrette... - ---Quoi donc, Sta-Abouha?... - ---Tout! C’est tellement difficile à dire et cela n’est pas pour me faire -valoir à vos yeux, chère étrangère innocente; vous ne pouvez conprendre -encore l’âme orientale. Quand vous la connaîtrez, les choses dont je -parle n’existeront plus. - -Et, comme je la pressais d’être plus explicite, soudain, elle redevint -la créature primesautière et charmante que je commençais à aimer et dont -la grâce pimentée m’effrayait et me ravissait à la fois. - ---L’Égypte d’à présent, qu’est-ce que c’est?... En vérité, ce n’est -rien!... On est moins battu, sans doute, et le Nil roule moins de -cadavres dans ses eaux grises; le cimetière, aussi, reçoit moins de -morts tombés subitement, sans cause apparente. Aujourd’hui, on meurt -presque toujours d’une maladie, et l’on assure qu’il y a des juges, dans -tous les pays, qui rendent vraiment la justice, sans prendre de -backchiches. Je ne sais pas, moi!... On dit même que l’esclavage va être -complètement interdit. Eh bien! si cela est vrai, c’est la fin de la -race, la fin de nos grandeurs, la fin de tout!... Ces maîtres, que nous -servons et que nous haïssons, nous ne saurions vivre sans eux... C’est -l’abondance de leur superflu qui fait notre aisance, car ils ont cela de -grand qui leur fait pardonner bien des faiblesses: ils savent encore -être généreux!... Si nous existons, si nous connaissons quelques-unes -des joies de la terre, nous, les humbles, c’est leur gaspillage qui en -est la cause, et les miettes de leurs tables sont assez abondantes pour -que toute la faim du pays soit rassasiée. Nous ne savons pas travailler. -Nos mères ne nous ont appris à rien faire. Chez nous, on mourrait de -faim sans l’aide des grandes maisons. Chez les maîtres, nous trouvons, -avec le gîte, le vivre, les vêtements et quelquefois l’amour!... que -nous n’aurions jamais connu sans cela, car nos maris nous prennent comme -des brutes, et la femme n’est guère, pour eux, qu’un objet de rendement -ou un animal de reproduction. Ils veulent beaucoup de femmes pour avoir -beaucoup d’enfants qui, en grandissant, travailleront la terre avec eux -et leur éviteront ainsi l’emploi des bras mercenaires. Les épouses -vieillissantes deviennent aussi des bêtes de somme, qui peinent et -triment jusqu’au dernier souffle sans rien demander qu’un peu de pain... -Au palais, le plaisir d’une nuit peut faire de nous la mère respectée de -petits princes, dont la venue changera pour toujours notre destinée. -Esclave aujourd’hui, grande dame demain, qui pourrait hésiter devant -l’émerveillement d’une telle espérance? - -Nous étions arrivées au détour de l’allée, jusqu’au bord du fleuve. Le -soir tombait. Sta-Abouha, subitement, s’était tue, gagnée peut-être par -la douceur profonde de l’heure présente. Derrière nous, le palais -dressait sa haute structure. Les murs, badigeonnés d’un rose pâli, -semblaient se fondre avec la teinte des nuages qui descendaient du -Mokatam jusqu’à nous. - -Les arbres, aux feuillages sombres, abritaient des milliers d’oiseaux -dont le babil emplissait l’espace. Les frangipaniers, les héliotropes, -les fohls, les roses, toutes les autres fleurs innombrables en ce -jardin, exhalaient, à l’approche de la nuit, un parfum si pénétrant, que -l’air en était comme saturé; il semblait, par instant, que l’on dût -défaillir sous leurs multiples essences. Devant nous, c’était le Nil, le -fleuve roi aux eaux lourdes, qui virent passer tant de monarques, tant -de conquérants et tant de vaincus, dont les corps glacés allaient se -perdre, achever de pourrir sur le lit sablonneux, et ce lit ne les -rendait jamais plus. - -De l’autre côté, c’était la route de Guizeh, conduisant alors aux -Pyramides que l’on voyait se dessiner, ombres gigantesques, -triangulaires et fines, dans les vapeurs roses du couchant. Vues de -cette place, leur masse colossale n’était plus qu’un double cône. La -troisième pyramide, celle de Mycérinus, à peine visible. Derrière nous, -sur la hauteur, la citadelle dressait sa façade et ses minarets montant -comme deux longues aiguilles dans le ciel clair. Là-bas, vers le nord, -la chaîne Lybique se confondait avec les nuages couleur de hyacinthe. - -Sur le Nil, les grandes barques glissaient doucement, leurs voiles -latines gonflées sous la forte poussée de la brise. - -Une petite flûte égrenait ses notes dans les roseaux; des buffles -passèrent devant nous, chargés de faix d’herbes. Un enfant mince, brun -et nu, les conduisait. - -C’était l’Égypte! toute l’Égypte! paisible et triste dans sa tranquille -beauté; l’Égypte de toujours, l’Égypte qu’avaient connue, avant notre -époque, les pères et les aïeux de ceux-ci. L’Égypte immuable et -convoitée des Hycsos, des Pharaons, des Ptolémées et des Césars; -l’Égypte éternelle, au sein fécond, que Bonaparte trouva telle que -l’avait laissée Cambyse et qui nous paraît à peine changée, à -nous-mêmes, sitôt que nous franchissons l’enceinte des grandes cités. - ---Notre pays est beau! dit Sta-Abouha gravement. - ---Très beau! petite Sta-Abouha. - - - - -XXI - - -Le soir, à la maison familiale, quand tout le monde était endormi, je -montais sur la haute terrasse, en compagnie de ma fidèle Émilie. Elle -allumait les deux flambeaux de jardin, et moi, assise sur un morceau de -tapis, le dos appuyé contre une selle de velours cramoisi, à crépines -d’or, qui se trouvait là on ne sait comment, je lisais les _Mémoires de -Saint-Simon_... Était-ce la splendeur vraiment merveilleuse de cette -nuit d’été? Était-ce l’influence ambiante ou le souvenir des choses -entendues, je ne sais, mais le volume, tout à coup s’échappa de mes -mains, tout le parfum des fleurs de ce jardin respirées tantôt, toute la -mélancolie du paysage étaient en moi, et me donnaient une sorte de -vertige. J’eus peur de devenir pareille à tant d’autres dont on m’avait -dit l’histoire; ma volonté était impuissante, je me sentais glisser à la -paresse, à l’oubli de tout ce qui n’était pas l’infinie béatitude de -l’heure présente. Un grand palmier, tout près de nous, agita son panache -de feuillage, un oiseau de nuit passa sur nos têtes et les frôla. - -Dans une maison voisine, on entendait le tam-tam régulier du -_darrabouck_, tandis que des voix de femmes chantaient. - -Des chiens, longuement, aboyèrent. Il me semblait que, depuis des -siècles, l’âme orientale était en moi. - -Soudain, déchirant la nue, la lune monta radieuse, dans la nuit si -lourde de volupté. - -Alors Émilie, qui, depuis un moment, me regardait sans rien dire, dans -la simplicité de son âme, se mit à fredonner presque à mi-voix et pour -moi toute seule, le vieux refrain d’un de nos _Noëls_ provençaux: - - Aouoh Christaou la luno es lévado! - Aouoh Christaou saouto vito aou Saou![31] - - [31] - - Eh! Christophe, la lune est levée... - Eh! Christophe, saute vite à terre. - -Il me parut que, tout à coup, on ôtait de devant mes yeux un voile épais -qui, pour un moment, m’avait enlevé la notion des choses. Je me sentis -redevenir moi-même, j’avais honte de cette minute durant laquelle je -m’étais laissé glisser sur la pente fatale, prête à renoncer à la lutte, -gagnée aux habitudes du pays, sous l’influence amollissante du milieu et -de l’air ambiant. - -Je me levai, je regardai le ciel de minuit, ciel d’Orient, lumineux -comme une aube et je me dis qu’il suffisait peut-être d’une heure de ces -nuits rafraîchissantes, pour chasser d’un cœur volontaire les lâchetés -et les faiblesses, suites de jours trop brûlants, des heures trop -lentes... Et je me promis d’être forte, d’être vaillante, de garder de -mon mieux l’âme résolue que les douces aïeules françaises avaient mise -en moi. Ainsi, il avait suffi d’un air ancien, d’un air du pays, -fredonné par des lèvres de servante, pour me rendre à la fois le courage -et le goût de vivre... - -J’ai tenu parole. Depuis ce jour, quels que pussent être les exemples, -quelque amertume ou quelque regret qui me pût venir, je fus brave. - -Tous les soirs, malgré une lassitude croissante, je demeurais de longues -heures, en compagnie de mes livres, forçant mes yeux à se rouvrir quand -je sentais le sommeil appesantir mes paupières. Je repris ma -correspondance interrompue et, enfin, je laissai davantage ma pauvre -Émilie dégonfler son cœur fruste dans le mien. Je lui défendis seulement -de me parler de ce qui se faisait dans la maison. - -Insensiblement, je la ramenais vers la douce terre si lointaine, où, -toutes deux, nous avions essayé nos premiers pas. Et peu à peu, à force -de refaire ensemble les routes jadis parcourues et de répéter les -paroles toujours entendues, nous parvînmes à nous créer un petit coin de -patrie, un havre de paix où nous nous retrouvions avec nos âmes -différentes, unies dans le même amour et le même espoir. Il n’y avait -plus ni maîtresse ni servante, mais seulement deux femmes françaises, -perdues dans ce harem africain, heureuses d’échanger ensemble quelques -idées, point toujours pareilles, mais émises du moins dans la chère -langue maternelle. L’humble paysanne qu’était Émilie, me racontait son -enfance dans la ferme paternelle, perdue dans les montagnes de -l’Aveyron. Elle avait, au plus haut point, cet esprit un peu -caustique--mais dont toutes les comparaisons font image--qui caractérise -nos peuples méridionaux. Je connus l’histoire du berger Basile, du -pauvre Marine, et de la vachère Ninette. Je crus parfois faire, avec -cette fille des Cévennes, l’ascension de ses montagnes, une lanterne à -la main, le front recouvert de la mante du pays, par les nuits claires -et glaciales de Noël. Je voyais l’office; j’assistais au plantureux -réveillon, où cinquante paysans se groupaient, tel un troupeau, autour -de la table du curé, régalant ses ouailles de dinde, de nougats et -d’_oreillettes_[32], le tout arrosé de blanquette de Limoux, ou de -muscat de Lunel. - - [32] Pâtisserie du Languedoc et de la Provence. - -Soudain, une mélopée arabe venait jusqu’à nous d’un immeuble voisin, le -son d’une _houd_ ou de la _noune_ grinçant tristement quelque mélodie -sur un ton mineur; ou bien le _gaffir_[33] hurlant sous nos fenêtres son -appel fatidique: _Ouahed!_[34] Et c’était fini! Le charme se rompait. On -était de nouveau deux exilées qui descendaient, le cœur lourd et les -yeux troubles, dans la maison, et regagnaient la chambre commune en -ayant bien soin de ne pas écraser de négresses dans le hall, car elles -dormaient serrées les unes contre les autres et si bien enroulées sous -les énormes couvertures, qu’il fallait se livrer à une véritable -gymnastique, pour éviter de marcher sur leurs corps. - - [33] Crieur de nuit. - - [34] «Un»! Abréviation de la formule Islamique: «Il n’y a qu’un seul - Dieu!» - -Dans la chambre, c’étaient alors la musique continue des corbeaux -croassant jusqu’au jour, le chant lugubre des derviches auquel, -cependant, je commençais à m’accoutumer, et le cri strident des -éperviers frôlant nos fenêtres. - -C’est le soir!... Il a fait très chaud toute la journée et la maison, -surchauffée par les rayons d’un soleil torride, a gardé dans ses murs -une température si élevée que, malgré les courants d’air établis -partout, on suffoque. - -Dans le hall où le repas s’achève, nous sommes tous assis autour du -traditionnel plateau, où s’étale, fraîche et saignante à souhait, une -succulente pastèque. - -Le cousin Ahmed-bey a découpé habilement le cœur du fruit et le partage -en morceaux, qu’il nous distribue en maître de maison magnanime, gardant -pour lui la partie la moins délicate. - -On mord à belles dents la pulpe savoureuse, dont le jus découle de -toutes les lèvres en bave rose. C’est délicieux et dégoûtant à la fois. - -A terre, comme un animal familier, Zénab achève les écorces que le bey -lui jette, sans qu’elle songe le moins du monde à s’en offenser. Mais, -la dernière bouchée finie, elle se traîne sur les genoux jusqu’à l’hôte -et sa voix se fait larmoyante pour demander: - ---_Amel-Maarouf, Nébit, ia bey?..._ (Faites-moi plaisir... du vin, mon -bey!) - -Dès le premier jour de mon arrivée, et pour me faire honneur, on a -servi, sur la table de famille, la rouge boisson prohibée par le -prophète. - -J’ai constamment refusé d’en prendre. Mais, comme on a continué de -placer le _fiascho_ devant moi, presque chaque jour, la même scène -amusante se reproduit. - -Vers le milieu du repas, au moment de faire appel à l’esclave -pour lui verser à boire, avant de prononcer le mot consacré -(_Essinni!_--Désaltère-moi!), le cousin, hypocritement, se tourne vers -moi et demande: - ---Ma cousine, vous ne prenez pas de vin?... - -Et moi de répondre: - ---Non, mon cousin, merci! - ---Vous permettez que j’en boive un peu?... - ---Comment donc!... - -Et je lui tends le _fiascho_ qu’il a devant lui. Il boit sec et commence -à retrouver la parole, lui qui ne parle presque jamais. - -C’est alors que Zénab se rapproche, vraie chatte gourmande, et réclame -sa part. - -Généralement, elle invente un malaise, une souffrance quelconque, qui la -force à demander de ce vin qui est un remède, «un vrai remède, -seigneur!» En demanderait-elle sans cela, elle qui se targue d’être une -si bonne musulmane?... - -Ce soir, elle ne va point faillir à son habitude. - ---Zénab, interroge le cousin, pourquoi veux-tu boire de ce vin? Tu sais -bien que c’est défendu... - ---Je le sais, seigneur... mais j’ai mal! Ah! j’ai si mal! Donnez-m’en -rien qu’un peu, une goutte pour guérir mon pauvre estomac qui me brûle. - -Le cousin, amusé, verse dans un bol de faïence la valeur de deux grands -verres. - -La femme boit. - -Un quart d’heure après, elle est ivre à tomber. C’est le moment que l’on -attendait; l’heure précise où le démon, caché dans l’âme obscure de la -bouffonne, va se manifester à nous par les paroles et les actes les plus -baroques et les plus inattendus. Il n’est pas de folies qui ne -s’échappent de ces lèvres de démentes où l’alcool a mis son poison. - -Cette fois encore, nous assistons immobiles à la répétition du spectacle -quotidien. Comme il fait chaud, Zénab a retiré sa galabieh, selon une -coutume qui lui est chère. Elle apparaît sous la clarté crue de la -suspension au pétrole, à l’abat-jour de métal, vêtue d’un simple caleçon -de percale jadis blanche, mais, pour l’instant, d’une couleur indécise, -flottant entre l’ocre et l’ardoise à force de malpropreté. Ce caleçon, -qui gêne sans doute son estomac lourd de vin, elle l’a fait glisser -jusqu’au milieu de son ventre, qui semble pitoyablement flasque et -blême, au-dessus des cordons qui le soutiennent mal et entament les -chairs. - -Zénab ne porte pas de chemise et sa gorge, en forme d’outre, tombe -lamentablement plus bas que la taille, sous la forme de deux petits sacs -vides et ballottants. Les pectoraux se dessinent de façon inquiétante -sous la peau de la poitrine et les épaules semblent deux clous énormes, -reliés à ces bâtons qui sont les bras. Le dos, où l’épine dorsale montre -chacun de ses nœuds, s’arrondit déplorablement. - -Et, sur cette loque, des tatouages variés ont laissé leurs traces -ineffaçables. Zénab porte sur chaque sein un petit soleil et, au bas des -reins, se dessine un crocodile. Elle est très fière de ces emblèmes et -les exhibe à tout venant sans la moindre gêne. - ---Danse, Zénab!... ordonne le maître. - -Et Zénab danse. - -Elle a mis sur sa tête grimaçante le tarbouche que complaisamment, a -prêté l’eunuque, dont la large face s’épanouit d’aise dans l’encadrement -de la porte... Elle a pris la canne du maître et, une fleur de souci -entre les dents, les yeux dilatés, le torse penché en avant et la croupe -tendue, ses deux mains appuyées au bâton qui la soutient, elle imprime à -la partie moyenne de son corps, des mouvements bizarres, dont l’impudeur -ne choque personne. Sa pauvre face stupide exprime une douce -satisfaction; ses yeux sans cils pleurent de tendres larmes; sa bouche -s’entr’ouvre: Zénab est heureuse! - -Le vin de palme a, pour un instant, chassé jusqu’au souvenir de la -misère présente et des souffrances passées. - -Le bey lui-même donne l’exemple de l’accompagnement, en frappant en -cadence ses deux mains l’une contre l’autre. Les assistantes, maîtresses -et esclaves, limitent. Zénab, excitée par ce rythme un peu sauvage, se -livre à présent à de véritables contorsions. Sur ses traits, que ce -plaisir furieux décompose, la sueur ruisselle et ses cheveux, mal -peignés, viennent battre ses joues de leurs mèches folles. Maintenant, -elle a jeté le bâton et passé à ses index les crotales de cuivre qu’une -servante lui a tendues sur l’ordre du bey. Les bras levés au-dessus de -sa tête, elle agite ses crotales en un mouvement toujours plus rapide. -Ses yeux révulsés ont une expression indéfinissable qui tient à la fois -de l’extase et de la terreur. Elle tourne sur elle-même, grisée par -cette musique étrange, faite de toutes les voix des personnes -environnantes, des battements de leurs mains et surtout de ces terribles -crotales qui ne s’arrêtent plus. - -Gull-Baïjass a pris un darrabouck entre ses genoux, et ses doigts blancs -de paresseuse en tirent le son toujours pareil qui, depuis l’aurore des -siècles, guida les danses des filles d’Égypte. - -L’eunuque, ravi, s’est avancé et, assis, sans rien dire, tout près de la -porte, sa grosse tête crépue dodeline gravement de gauche à droite, il -semble personnifier ainsi quelque divinité grotesque sortie du fond des -âges, pour apporter à ce tableau familial sa présence tutélaire. - -Et tout à coup, la danseuse s’arrête, à bout de souffle, et vient -s’abattre presque à mes pieds, comme une masse. - -Zenab est évanouie. - -Le maître rit et sort de la pièce. - -Azma hésite un peu, partagée entre son bon cœur qui lui conseille d’être -charitable à cette femme, et la crainte de perdre de son prestige devant -ses esclaves, en donnant des soins à une créature si inférieure. Mais, -moi qui ne suis pas Turque et n’ai pas à me préoccuper de ces gens, je -me suis agenouillée près de Zénab, et, aidée d’Émilie, nous parvenons à -ranimer la pauvre danseuse. Azma, alors, a été chercher elle-même l’eau -_de fleurs_[35], précieusement distillée par elle et conservée dans la -vieille dame-jeanne, au fond de l’armoire de sa chambre. Elle revient, -tandis que Zénab ouvre les yeux et essaie de me baiser les mains, en -signe de gratitude. De voir la _hanem_ s’occuper d’elle avec moi et lui -tendre la boisson si recherchée et servie dans une cuiller d’argent, -comme à une égale, Zénab n’en peut croire ses regards. La joie -l’étouffe. Pour mieux nous en prouver l’excès, la pauvre femme essaie de -petits gloussements de gratitude, qui ne parviennent pas à s’échapper de -sa gorge. - - [35] Eau de fleurs d’oranger. - -Émilie, la première, a pensé à couvrir le buste nu et à envelopper les -épaules de Zénab d’un châle à elle; cela suffit à procurer -immédiatement, chez la fellaha, le réveil de toutes ses facultés. - ---Ah! par Allah! que ce châle me fait de bien. Si j’en avais un pareil, -je crois bien que je serais guérie tout de suite... - -Moi, probablement, j’aurais donné le châle, mais Zénab a affaire à plus -maligne qu’elle, avec ma rusée Cévenole. Émilie est bonne, mais avisée; -elle pense qu’elle n’est pas assez riche pour faire des cadeaux aux -paresseuses. - ---Écoute, Zénab, puisque ce châle te plaît, je t’apprendrai à en faire -un pareil. - -Zénab aime mieux y renoncer tout de suite... - -Le lendemain et les jours suivants, je crus remarquer chez cette -bouffonne--car elle n’était guère que cela dans la maison--un -redoublement d’amabilité et d’égards à mon intention: Zénab se souvenait -et elle était reconnaissante. Pour moi, je ne pensais plus à son -accident, quand, un soir, après une interminable journée de -solitude--toute la famille était allée rendre visite à des parents -habitant la banlieue--comme je demandais l’heure à Gull-Baïjass pour la -dixième fois peut-être, Zénab, qui me regardait sans rien dire, -s’approcha de moi: - ---Petite hanem, les heures te semblent longues!... Tu n’as pas lu dans -tes gros livres, ce soir; je parie que tu es malade?... - -Je dus avouer que j’avais mal à la tête. - ---C’est parce que le bey ne t’a pas écrit... Ne te tourmente pas; -demain, le seigneur t’enverra une bonne lettre; mais moi, ce soir, je -veux te distraire. - -Tout de suite, je pensai à la danse et je revis par la pensée toute la -scène de l’autre soir. - ---Non, non, Zénab, pas de danses, pas de musique! je suis lasse. - -Mais elle, à voix basse, murmura: - ---Ce n’est pas ce que tu crois... Non, j’ai à te montrer quelque chose -qu’aucune chrétienne avant toi n’a vu; une chose que tu ignores et qui -t’amusera, ma colombe... Seulement, il ne faut pas le dire ici; sans -cela, on me chasserait, et la pauvre Zénab n’aurait plus de gîte. - ---C’est donc mal, Zénab, ce que tu me proposes?... - ---Voilà. C’est mal et ce n’est pas mal... ça dépend des idées. Je te -mènerai dans une maison où tu ne rencontreras que des personnes très -respectables, mais qui seraient fâchées si elles savaient que je leur -conduis une dame qui n’est pas Égyptienne. Chaque peuple a ses -habitudes, qu’il n’aime pas voir divulguer. Viens, ma sœur, tu ne le -regretteras pas... - -Que ceux qui jamais ne sentirent l’aiguillon de la curiosité tourmenter -leur cervelle, me pardonnent. - -Zenab avait dit: - ---Je vais te montrer quelque chose, qu’aucune chrétienne avant toi n’a -vu... - -Je n’avais pas dix-huit ans! Personne n’était là pour me guider. Une -envie terrible me prenait de voir ce spectacle défendu aux profanes; -d’ailleurs, ma fidèle Émilie et Zénab seraient avec moi... Que -pouvais-je craindre? J’acceptai de revêtir la habara et nous partîmes. - ---Surtout parle très peu, me souffla Zénab, je te présenterai comme une -dame persane descendue chez ma maîtresse. Je dirai que tu ne sais pas -très bien l’arabe. - -... Ainsi, cette fille stupide trouvait cependant des subterfuges -surprenants pour l’accomplissement de ses volontés. - -Nous partîmes en voiture et, en quelques minutes, le cocher nous déposa -dans le quartier même de _Darb-el-Gamamiz_ devant une maison d’apparence -fort honnête. Deux grands eunuques surveillaient la porte. - -Nous franchîmes le patio. Zénab souleva la lourde portière qui masquait -l’entrée du harem, en personne habituée, pour laquelle les lieux -n’avaient plus aucun mystère. - -Nous parvînmes au premier étage. Tout de suite les sons de l’habituel -orchestre arrivèrent jusqu’à moi. _Noune_, _houd_, _darrabouck_ -faisaient rage de compagnie. De temps à autre, des voix féminines -accompagnaient l’air sur un timbre suraigu. Je n’eus pas trop le temps -de me demander où j’étais, ni si cette musique entendue était une -musique de fête. Une femme entre deux âges, la face outrageusement -peinte, les cheveux passés au henné couleur de sang, les yeux -démesurément agrandis de kohl, venait vers nous, dans un balancement des -hanches et des cuisses qui lui donnait la démarche peu gracieuse d’une -oie. - ---Qui est cette hanem, Zénab?... Est-ce pour une leçon? - -Zénab, dans la crainte que je ne répondisse trop vite, se hâta de dire: - ---Oui et non, madame... C’est une jeune Persane qui veut voir les leçons -des autres pour essayer de faire une école comme la vôtre dans son pays. - ---C’est un talari, alors, Zénab!... - -Je m’exécutai et donnai un écu, de plus en plus intriguée... Mais Émilie -me tirait vers elle, par un pan de ma habara!... - ---Pour l’amour du Ciel, madame, allons-nous-en!... Cette femme est folle -de nous avoir amenées ici!... Madame sûrement ne se rend pas compte... -ce n’est pas la place de madame... Je ne voudrais pas que madame me -reprochât ensuite de l’avoir laissée même une heure dans cette maison. - -Émilie, moins naïve que moi, se figurait des choses épouvantables. Une -apparition inattendue commença de me donner confiance et rassura ma -pauvre camériste affolée. - -Par la porte que Zénab venait d’ouvrir devant nous, Sett-Seddia, une -cigarette aux lèvres, sa _Noune_ posée sur ses genoux, causait -tranquillement avec une femme, modestement mise, à côté de six autres -personnes, toutes fort correctes et plutôt mûres. Seddia la première -nous aperçut: - ---Comment êtes-vous ici, madame?... - -Elle paraissait plus ennuyée que choquée. - -Mais déjà Émilie, perdant toute notion de respect, dans l’ardent désir -qu’elle avait de m’emmener de cette maison, l’interpellait: - ---Madame Seddia, je vous en prie, dites-nous où cette folle de Zénab -nous a conduites?... Bien sûr, ce n’est pas ici la place d’une jeune -dame comme ma maîtresse... - -Seddia sourit. L’agitation de ma pauvre Émilie l’amusait. - ---Mais, ma bonne, vous êtes dans un lieu très convenable. La hanem qui -vous a reçues est professeur de musique et de danse, c’est l’heure de la -leçon et je suis moi-même chargée de l’accompagnement. Allez-donc vous -asseoir là-bas, dans cette pièce. Vous verrez les danses... Surtout -rassurez-vous; «madame» (et elle me désignait) ne court aucun danger... - -Émilie obéit, sans cependant se montrer ni très satisfaite, ni très -tranquille. - -Alors, à mon tour, j’interrogeai Seddia. Je pensais bien qu’on ne donne -pas de leçons après neuf heures du soir, surtout en Égypte. - ---Voyons, Seddia, soyez au moins franche avec moi... - -Notre compatriote parut embarrassée, mais tout de suite la légèreté -naturelle de sa petite âme Montmartroise prit le dessus; elle déclara: - ---Ma foi, tant pis! (Elle prononçait _tant pire!_) Je n’aurais pas voulu -parler, mais, puisque vous y êtes, il faut bien que je vous explique... -Ne vous hâtez pas de blâmer les femmes qui vous entourent. C’est ici la -leçon d’amour! - ---La leçon d’amour?...[36] - - [36] Tout ce qui va suivre et qui fut rigoureusement vrai il ya vingt - ans n’existe plus aujourd’hui. La jeune fille égyptienne actuelle se - rapproche de plus en plus de ses sœurs européennes. - ---Mon Dieu, oui!... Et cela n’a rien que de très respectable en soi, -étant données les mœurs du pays. Vous n’ignorez pas que les hommes se -marient presque toujours en Égypte avec des femmes qu’ils ne connaissent -qu’à l’heure suprême où, mariés et maîtres de leurs épouses, ils ont le -droit de soulever le voile nuptial et de voir pour la première fois les -traits de leur fiancée. - -«Bien entendu, l’amour tel que nous le comprenons en Europe ne saurait -exister dans des conditions pareilles. Bien plus, les hommes auxquels -leur religion permet quatre femmes légitimes «à la fois» et en nombre -illimité, pourvu qu’elles se succèdent par le divorce, sans compter -autant d’esclaves qu’ils peuvent en nourrir, sont forcément difficiles -sur la marchandise... Les esclaves abyssiniennes ont, paraît-il, -d’extraordinaires qualités au point de vue de la volupté... Les esclaves -blanches savent toutes les ruses qui prennent les hommes... Jusqu’aux -joyeuses négresses, dont les formes rebondies, la belle santé et la -bonne humeur les retiennent parfois des années pris à leurs charmes -couleur de suie!... Alors, dans ce triple péril, que voulez-vous que -fasse la pauvre petite vierge égyptienne, qui, en fait d’hommes, n’a -jamais connu que son père qu’elle redoute et ses frères qui la -méprisent... Il faudrait qu’elle soit plus belle qu’une houri, ou plus -rouée qu’une courtisane pour pouvoir sans désavantage essayer la lutte. -Elle n’est plus qu’un triste moule à enfants. Et si la nature l’a faite -stérile, ou si la vieillesse vient trop tôt, elle ne tarde pas à se voir -reléguée à la dernière place dans sa maison, à moins qu’on ne l’en -chasse tout de suite, sur les conseils d’une rivale ambitieuse. - -«Les mères qui, durant des siècles, ont souffert de ces choses sans oser -se plaindre, ont enfin fini par trouver le moyen d’y porter remède. - -«Il y a quelques années, une très belle fille, qui jadis avait fait -métier de ses sourires, épousa un bey et demeura veuve avec quatre -filles, presque sans fortune. Cette femme, qui de l’amour oriental -n’ignorait aucun secret, se dit qu’il serait profondément regrettable, -de ne point initier ses enfants aux façons qui lui avaient jadis si bien -réussi auprès des hommes qui la convoitaient. Seulement, au lieu de les -faire savantes pour le public, elle s’appliqua à les élever en vue de -leur bonheur personnel, qui ne pouvait dépendre, pensait-elle, que du -bonheur de leur mari. Elle enseigna à ses filles les pratiques qui -plaisent aux hommes et les sortilèges qui les attachent. Cette -courtisane ne manqua pas d’avoir des imitatrices, quand on sut que ses -quatre filles étaient heureuses en ménage, on supposa que les leçons -maternelles n’étaient point étrangères à leur félicité domestique. -L’école d’amour était créée. - -«Ici, l’on enseigne les divers arts d’agrément que les époux recherchent -dans la jeune fille qui sera leur femme; danses, musiques, chansons... -Le massage, bien entendu, occupe la première place, toute bonne -musulmane devant masser son mari et réveiller par de savantes frictions -ses facultés endormies. - -«Mais ce n’est pas tout, et je ne sais comment vous dire le reste, sans -vous choquer... D’ailleurs, vous allez voir et vous pourrez vous rendre -compte par vous-même... Tout cela s’exécute dans une intention fort -honorable et ce complément d’éducation fait partie des qualités -domestiques qu’une bonne mère doit enseigner à sa fille, avant de la -donner à l’époux.» - -Non, Seddia n’avait pas menti, pas même exagéré... Tout ce que je vis -dépassait de beaucoup les pires suppositions que mon cerveau de très -jeune Européenne avait pu me suggérer... Et j’étais, je pense, plus -ignorante que la plus ignorante des élèves qui s’exercèrent paisiblement -devant moi. - -De même que l’on voit au Conservatoire des enfants de quinze ans, -s’essayer à reproduire le masque tragique, les gestes passionnés et la -voix profonde des Phèdre et des Agrippine, en délicieux perroquets -seulement désireux d’imiter _la manière_ du professeur, mais incapables -de ressentir le quart des sentiments qu’ils paraissent exprimer, ainsi -se mouvaient et agissaient les petites vierges égyptiennes. - -L’une après l’autre, elles arrivaient le front timide, la démarche -incertaine, devant le divan où s’étalait la comparse représentant _le -mari_ (_sic_). C’était alors de part et d’autre une mimique -intraduisible, que, seule, la plume terrible d’un Tacite ou d’un Suétone -pourrait expliquer sans détours. - -On enseignait à ces fillettes à se dépouiller de leurs vêtements, à -mimer les danses les plus lascives en gardant sur leurs lèvres d’enfant -le même sourire de courtisane, en mettant dans leurs yeux clairs -d’innocentes, le regard canaille du professeur... Celle-ci s’agitait -terriblement, redressant un bras, pliant une jambe, faisant pencher -davantage une tête rebelle; elle allait de l’une à l’autre, prodiguant à -la fois conseils et remontrances. Et les gestes ne suffisaient point. Il -fallait encore apprendre les paroles fatidiques, qui provoquent les -désirs des hommes, la résistance qui les attise et les petits cris qui -les contentent. Les soupirs étaient réglés comme les actions... - -L’enfant devait témoigner à certaine minute, une exaltation dont très -probablement elle devait toujours ignorer la cause; car, contrairement -aux récits mensongers qui circulent sur les femmes musulmanes, les -Égyptiennes sont immuablement frigides, pour des raisons physiologiques -qui ne trouveraient point leur place ici. Cela tient encore à la façon -dont les maris se comportent avec elles. Bien peu demandent à leurs -compagnes autre chose que de la soumission dans l’accomplissement de -leur plaisir. Il s’agit seulement qu’elles sachent feindre... La grimace -de l’amour leur suffit. Il faut surtout qu’elles les servent en esclaves -complaisantes, tel mari fellah--même millionnaire--exige de sa jeune -épouse, le soir des noces, qu’elle le déchausse et le déshabille. Au -matin, il la réveille brutalement et se fait servir; car, pense-t-il: -c’est le premier jour qu’un homme avisé dresse sa jument et sa femme! - -Tout autres, il est vrai, sont les habitudes turques. - -La Turque de race libre se repose sur les esclaves de tous ses devoirs -de maîtresse de maison, y compris les soins physiques de l’époux. Elle -consent bien à lui appartenir, mais non point à provoquer ses faveurs, -ni à subir ses tyranniques exigences. Et les belles filles de Stamboul, -qui deviennent les femmes d’hommes égyptiens, vengent cruellement les -épouses égyptiennes en intervertissant complètement les rôles des -conjoints dans le mariage... Les fils du Nil paient fort cher l’honneur, -souvent bien illusoire, d’avoir une Turque dans leur maison... - -La leçon d’amour s’adressait donc uniquement à des jeunes filles -égyptiennes. Le plus curieux, c’est que les mères réunies en cercle -regardaient ces choses avec le même œil confiant que des mères -françaises eussent contemplé les jeux de leurs petits sur le sable d’une -plage, ou dans les allées d’un paisible jardin. De loin en loin, l’une -d’elles approuvait à haute voix ou corrigeait d’un mot la défaillance -d’une attitude, ou la fausseté de ton d’une phrase d’amour mal -prononcée, et c’était tout. - -Accroupies en rond sur des chiltas, elles fumaient toutes comme des -Cosaques et jacassaient comme des pies; à tel point que la _mahaléma_ -(professeur féminin) devait parfois interrompre d’un terrible «_Hoss!_ -(silence!) Mesdames, on ne s’entend plus». - -Sett-Seddia, impassible, pinçait les cordes de son bizarre instrument, -et, quand elle s’arrêtait, les doigtiers de métal fixés sur ses ongles, -lui donnaient un faux air de danseuse cambodgienne. Je ne pus m’empêcher -de lui faire part de l’étonnement que j’éprouvais, à la voir, elle -Française et catholique, prêter son concours à de pareils jeux... - -Elle me regarda et je vis passer dans ses yeux tristes la petite buée, -voile de larmes mal retenues, que je connaissais bien pour l’avoir -observée maintes fois chez cette femme, à l’heure de ses pires -turpitudes... - ---Que voulez-vous? me dit-elle. Il faut manger!... Ils m’ont à présent -si bien pétrie à leur manière que je ne souffre même plus de -l’extravagance qui m’entoure... Je suis une véritable musulmane!... - -Oh! le rire amer qui ponctua cette phrase!... Vous dûtes le retrouver, -ce rire, pauvre Seddia, à l’heure terrible où le choléra, un peu plus -tard, vous livrait à cette mort lamentable qui devait vous enlever en -pleine santé, en pleine jeunesse. Au moment de franchir la suprême -étape, en voyant penchés sur vous les visages des amies égyptiennes qui -assistaient votre si courte agonie et, prévoyant qu’elles seules à -présent allaient vous ensevelir, vous dîtes sans doute de ce même ton et -avec ce même sourire désabusé: - ---Je suis une bonne musulmane! - -Dernier mensonge, dernière aumône à ces cœurs simples, qui souhaitaient -à votre âme les douceurs matérielles et palpables de leur paradis!... - -Quand j’appris à Azma notre escapade, en lui faisant promettre de ne -point punir Zénab--mais ne voulant pas cependant qu’elle pût connaître -par d’autres ma présence dans cette maison--je fus surprise de ne pas la -voir fâchée. - ---Évidemment, me dit-elle, ce n’est pas très convenable que tu sois -allée là-bas. Mais, puisque cela t’amuse d’étudier les mœurs locales, tu -as plus appris chez cette femme, en ces quelques heures, que dans une -année. Seulement il faut bien que tu saches que les grandes familles -flétrissent ces usages; jamais une Turque ou même une Égyptienne alliée -à des Turcs, ne conduira sa fille dans cette maison. - - - - -XXII - - -A quelques jours de là, je pus assister à un mariage. Ce mariage!... on -en parlait à la maison depuis des semaines et je me faisais une fête d’y -être conviée, supposant bien que je pénétrerais cette fois au cœur de la -famille orientale. On verra que je ne me trompais guère. Depuis, il m’a -été donné d’assister à beaucoup de cérémonies diverses, dans toutes les -classes du peuple égyptien. J’ai vu des noces princières et des noces -paysannes, au village de la province où j’habite une partie de l’année, -j’ai vu des noces barbarines et des noces chrétiennes chez les coptes, -mais aucune ne m’a donné l’impression de _jamais vu_ que me procura le -mariage où, pour la première fois, je pris contact avec la foule -féminine et la véritable âme égyptienne. - -La veille, nous avions assisté à la soirée donnée par le père de la -fiancée. Après un souper servi à la turque sur des centaines de plateaux -autour desquels on s’asseyait par groupe de cinq à dix--à ce souper, il -fut servi plus de quarante plats à chaque table--nous allâmes nous -asseoir en cercle, autour du fauteuil où trônait la jeune fille en -l’honneur de qui se donnait la fête. A l’époque où se passait ce récit, -il était d’usage--depuis peu d’années!--de faire revêtir à la fiancée la -robe de mariée à la mode européenne, robe de satin blanc, voile de -tulle, fleurs d’oranger, etc... on ajoutait seulement le diadème en -perles et les longs fils d’argent fixés au-dessus des tempes et -descendant de chaque côté du front de la fiancée jusqu’à terre. Cette -parure, essentiellement orientale, est de l’effet le plus original et le -plus gracieux. Elle remonte aux époques des premiers siècles de -l’occupation gréco-romaine, et fut gardée par les chrétiens et plus tard -par les musulmans--les uns et les autres la conservent encore à l’heure -actuelle, en Égypte. - -Devant la fiancée, les chanteuses et les danseuses s’installèrent et -charmèrent l’assistance à tour de rôle. - -La fiancée fut amenée en procession par toutes les jeunes filles -présentes et soutenue jusqu’à son trône par ses sœurs, ses cousines, ou -ses parentes les plus proches. Sur son passage on jetait à profusion les -grains de blé, signe d’abondance, du sel pour appeler la sagesse sur son -jeune front, et des pièces de monnaie, symbole de richesse. Le concert -fini, la jeune fille fut ramenée dans le même ordre à sa chambre et les -invités demeurèrent à causer et à fumer jusqu’à l’aurore. - -On se sépara en se donnant rendez-vous pour le soir-même, chez l’époux -où devait avoir lieu la consécration de la fête. - -Cette première soirée se nomme _Leïlt el Henna_ (la nuit du Henné). -C’est en effet dans la journée que l’on a appliqué aux mains et aux -pieds de la future épouse, le cataplasme d’herbes cuites qui doit -laisser aux paumes et aux plantes, cette couleur affreuse si appréciée -des femmes musulmanes. Tout d’abord, a eu lieu le bain, soigneusement -présidé par la _Balana_ (baigneuse), qui a ensuite opéré l’œuvre -délicate, et souvent douloureuse, de l’épilation. - -La patiente étant dévêtue, on l’étend sur un lit pendant qu’une matrone -prépare, dans la chambre même, une sorte de caramel épais qui bout -doucement sur un petit fourneau de terre. Dans ce liquide on verse une -quantité de jus de citron exprimé à même dans la casserole. Quand la -mixture est au point, la balana, avec une dextérité surprenante, y -trempe la main et applique vivement cette sorte de cataplasme aussi -chaud que possible, sur la partie à épiler. Elle laisse le remède agir -quelques secondes, puis arrache violemment... - -On épile non seulement le corps, mais les bras et le visage--car les -joues d’une mariée doivent avoir le brillant et la netteté d’une -pomme--le duvet de pêche si chanté par nos poètes est ici en -abomination. L’opération finie on donne un second bain à la malheureuse -dont la face a des tons de homard bouilli et qui ne peut presque plus -marcher tant sa pauvre chair est cuisante et meurtrie par cette toilette -barbare. On la saupoudre ensuite de farine d’amidon et on l’habille pour -la première soirée. - -La seconde fête a lieu chez l’époux et se nomme _Leïlt el Dourla_ (la -nuit de l’entrée). Vers le coucher du soleil, la mariée est enfouie en -grande pompe dans un carrosse de gala où prennent place avec elle, sa -mère et quelques intimes--autant que la voiture en peut supporter. -Ensuite, toutes les issues régulièrement calfeutrées à l’aide d’écharpes -de soie et de cachemires des Indes, le carrosse disparaissant sous les -étoffes de prix, l’eunuque monte à côté du cocher et le cortège se met -en marche, précédé par une musique militaire. Les invitées suivent dans -leur coupé, les plus modestes en voiture de louage. Des timbaliers -ferment la marche, montés sur des chameaux superbement caparaçonnés. Sur -tout le parcours, les serviteurs de la famille jettent des pièces de -menue monnaie et des bonbons que s’arrachent les gamins et les passants -d’humble condition. Des matrones aspergent aussi la foule à l’aide de -petites aiguières au bec percé de mille trous, d’où s’échappent, en -gouttes parcimonieuses, l’eau de roses et l’eau de fleurs d’oranger... - -Enfin l’on arrive au domicile du marié. Celui-ci, debout sous les tentes -multicolores tendues devant la porte, attend celle qui devant la loi est -déjà sa femme, mais dont il n’a pas encore vu les traits. A ses côtés, -deux sacrificateurs, tiennent en laisse deux jeunes taureaux qui seront -immolés sitôt que l’épouse, au bras de l’époux, franchira le seuil de la -demeure qui devient la sienne. - -C’est en effet sur le sang de ces animaux qu’elle doit passer, portée -par le jeune homme qui la conduit jusqu’à la porte de la chambre -nuptiale et se retire sans prononcer une parole. Il ne reverra sa femme -que le soir. On juge de l’émoi de ces deux êtres, dont la volonté de -leurs familles a lié la destinée et qui ignorent encore tout l’un de -l’autre. Cet émoi se double d’une vague appréhension chez l’homme qui, -s’il n’a pas été bien loyalement renseigné par les femmes chargées -d’apprécier à sa place les mérites de la future, peut trouver, à l’issue -de la cérémonie, un aimable monstre sous le voile trompeur des épousées, -au lieu de la houri désirée... - -Il ne saurait y avoir assez de lumières ni assez de bruit, assez de -fleurs ni assez de danses pour étourdir suffisamment la pauvre petite -victime qui, déjà suffoquée par une heure de trajet dans cette voiture -où elle manquait d’air, brisée de lassitude par les toilettes et la -parade de la veille, n’a pas encore franchi la moitié de son douloureux -calvaire. Pour la mariée égyptienne, les noces sont bien véritablement -un holocauste, dont elle est la triste et souvent la bien involontaire -victime. - -La voici dans la pièce qui sera sa chambre d’épouse! - -Le lit a été préparé avec un soin qui rendrait jalouses nos mères -européennes. Lit de cuivre, brillant comme un soleil, au baldaquin -magnifique, aux colonnes majestueuses drapées d’une moustiquaire de gaze -de soie rose, lamée d’argent. La courtepointe est de satin blanc orné de -dentelles, gansé d’or, et brodé de fleurs merveilleuses. Les nombreux -coussins sont recouverts de fine batiste; au pied du lit, s’étalent les -mules de la mariée. Sur une toilette recouverte elle aussi de satin -blanc, se dresse le jeu de brosses et d’objets de toilette en vermeil, -avec le chiffre de la mariée en brillants. A côté est posée une riche -_bogha_[37], entr’ouverte discrètement, et d’où s’échappe, parmi des -flots de dentelles parfumées, la parure de nuit de la jeune épousée... -Sur l’autre coin du meuble et lui faisant face, une seconde bogha -renferme la chemise de nuit, le caleçon et la calotte du marié, ces -objets doivent être brodés et cousus de la main même de l’épouse; c’est -le premier cadeau à celui qui devient son maître... Déjà par les soins -des couturières toujours présentes, et des amies et parentes de la jeune -fille, les meubles sont encombrés d’un vaporeux fouillis d’étoffes et de -parures variées, toute la pièce, d’ailleurs, offre l’aspect d’un très -grand désordre. - - [37] La _bogha_ est un carré de velours ou de satin brodé d’or fin et - doublé de soie qui sert à envelopper les robes et la lingerie dans - les maisons orientales. - -Alors commence la première toilette de mariée. J’ai vu, aux grands -mariages, la robe varier par trois ou quatre fois dans la soirée; c’est -un indice de richesse. Les invités faisant partie de la famille en font -autant, ce qui donne à une partie de l’appartement, l’apparence d’un -immense cabinet de toilette. - -La mariée que je voyais ce soir-là, fut plus raisonnable, elle ne -changea de robes que deux fois. La première était de moire rose brodée -de blanc, et surchargée de perles de jais également blanc. Selon l’usage -traditionnel, une fois habillée, on l’installa sur un divan dans sa -chambre et les visiteuses défilèrent devant elle, l’une après l’autre, -lui prodiguant, à qui mieux mieux, félicitations et conseils. Mais la -pauvre petite demeurait muette et rigide sous ses parures, les yeux -baissés, elle écoutait sans un geste et ne prononçait pas une parole. - -Aujourd’hui tout cela est changé. Depuis dix ans, les mariées de la -bonne société se mêlent à leur famille, prennent part au repas et -répondent gentiment à celles qui les questionnent. - -Dans les salons brillamment illuminés, les invités arrivent en foule. -Toutes les races, toutes les couleurs, tous les types sont représentés à -cette fête. Voici les négresses du noir le plus pur, vêtues de galabiehs -de satin rouge, le cou chargé de lourds colliers de sequins, le mouchoir -de coton autour de la tête, très fières d’accompagner leur maîtresse et -de se mêler à la foule élégante qui les entoure. Voici les Abyssines, -reconnaissables à leur haute taille, à leurs traits fins, à la splendeur -un peu animale de leurs grands yeux. - -Parmi celles-ci, beaucoup sont des concubines ou des épouses de pachas -ou de beys, mères d’enfants légitimes et elles toisent dédaigneusement -les autres femmes de couleur qui les envient. - -Les Égyptiennes naturellement forment la majeure partie de la société. -Elles se distinguent par l’obésité précoce, même des plus jeunes femmes, -dont les poitrines et les ventres saillent désespérément, malgré le -corset tendu à se rompre et dont la pression leur donne ce teint -congestionné et ces regards désespérés de pigeons qu’on étrangle... -Elles sont brunes, malgré la poudre dont elles ont outrageusement -enfariné leur figure. Beaucoup exhibent des toilettes européennes, de -coupe défectueuse et dont la taille dessine encore mieux les formes -pesantes des femmes habituées à vivre sous la libre galabieh, ceinture -lâche et seins au vent. Elles ont aussi adopté notre coiffure et, sur -des chignons compliqués, posé des fleurs artificielles et des diadèmes -de perles. Toutes sont couvertes de bijoux de prix, car même celles qui -n’en possèdent pas, en ont emprunté ou loué pour la circonstance. - -Enfin les Turques en minorité, mais tranchant superbement sur toutes les -autres, par la majesté souveraine de leurs attitudes, et le luxe de bon -aloi pour les jeunes, la sobriété voulue des toilettes pour les vieilles -femmes. Les plus jeunes, mariées ou jeunes filles, sont habillées selon -le dernier goût de la rue de la Paix. La main du grand faiseur se -reconnaît à la grâce d’une draperie, à l’originalité de la coupe... à -tout. Ces toilettes sont d’ailleurs portées avec une distinction -surprenante et les belles Turques prouvent que, chez elles du moins, le -corset fait partie de la vie et des mouvements de chaque jour, car son -port ne les gêne guère. Elles vont et viennent montrant leur taille -admirablement bien prise, et découvrant sous un décolletage peut-être -excessif, des épaules et des bras de déesse. Je n’ai jamais vu autant de -diamants, de perles, de pierres précieuses que ce soir-là. Ces femmes -avaient l’air de châsses. - -Pour les Turques âgées, la toilette me sembla presque pareille chez -toutes. Elles étaient vêtues de ces galabiehs en simple toile des Indes -d’un si grand prix, et d’une si nette simplicité, que les princesses -portent constamment dans leur harem, et qui sont si délicieusement -fraîches à la peau. Sur leur tête, l’immuable _Ezzazia_ piquée d’un -bouquet de fleurs, leur donnant une vague ressemblance avec les malades -d’hôpital. Car, si les coquettes savamment coiffées savaient faire de -l’_Ezzazia_ une parure charmante en la posant en arrière sur des cheveux -ondulés avec soin, les vieilles dames, qui l’arborent à la manière d’un -casque nocturne, prennent sous son port une apparence à la fois -grotesque et majestueuse. Sur les poitrines aplaties, les lourdes -chaînes de montre s’étalaient, supportant la montre d’homme, dont toutes -les femmes du harem se sont parées jusqu’en ces dernières années, la -montre de dame étant considérée, par elles, comme un jouet ridicule, bon -pour des enfants. Même préjugé pour les chaînes, qui ne leur semblaient -pas assez solides, ni surtout assez massives... - -Toutes les assistantes qui ne portaient point le costume européen, -avaient la taille serrée par une épaisse ceinture de métal d’or ou -d’argent, dans laquelle était posée leur montre. Toutes les personnes -vêtues de galabiehs portaient des babouches de peau brodées de perles ou -de satin, garnies de nœuds de rubans assortis à la robe. Mais, toutes -les élégantes vêtues à la française exhibaient de ravissants petits -souliers de bal. Les subalternes et beaucoup de créatures sans -prétentions avaient de simples savates... - -Dans un angle de la pièce où l’on m’avait fait asseoir, je remarquai une -sorte d’estrade faite de quatre bancs placés en carré et tendus de -cachemire, sur lesquels s’enroulaient des guirlandes de fleurs déjà -fanées. - ---C’est la place des musiciennes, me dit-on. - -En effet, elles arrivaient au même instant. Grande fut ma surprise, en -les trouvant aussi laides, aussi disgracieuses, que les pauvres checkas -entrevues aux funérailles de notre voisin. Sur cinq, deux étaient -complètement borgnes et une troisième montrait un glaucome épouvantable. -Elles étaient vieilles et leur peau avait des tons d’ivoire jauni. Une -d’elles, mulâtresse, présentait des joues s’agrémentant des huit -cicatrices longitudinales, qui sont appelées à parfaire la beauté -soudanaise. - -La chanteuse, remarquable par la profusion de bijoux qui la couvrait, -n’était guère plus attrayante, mais elle, du moins, avait tenu à se -montrer élégante. Sa robe de satin bleu de paon s’ornait de volants -multiples; une ceinture de pierreries étincelait à la taille. Des -sequins d’or s’enroulaient autour de son front, où les frisures de ses -cheveux crépus faisaient un vrai nid de pie. Elle avait le nez épaté, de -fortes lèvres violettes, le front bombé et des yeux chassieux. Mais, -sitôt qu’elle chanta, ce fut du délire. Pas une, me dit-on, ne pouvait -l’égaler pour les modulations si chères aux oreilles indigènes. Elle -répétait longuement la même phrase, le même mot et les autres -répondaient au refrain en accompagnant l’air sur leurs instruments -variés. Une _noune_, une _houde_, deux tympanons. - -Des esclaves passaient constamment, offrant des cigarettes dans un petit -panier et des tasses de moka sur un plateau. Les visiteuses étaient -assises, serrées entre elles comme des graines autour de l’épi, car -l’usage oriental veut que l’on invite toujours dix fois plus de monde -que la maison n’en saurait tenir. Le résultat est désastreux. Au bout de -quelques heures, la demeure nuptiale a l’air d’un carrefour où... il se -passe quelque chose!--et comme aucun agent n’est là pour maintenir -l’ordre, c’est une ruée frénétique qui aboutit souvent à de véritables -batailles entre femmes de condition inférieure; il faut appeler les -eunuques pour chasser les tapageuses... - -Vers dix heures, après le repas servi à la turque, comme celui de la -veille, Azma vint me chercher: - ---Si tu veux assister à la grande toilette de la mariée, j’ai obtenu -qu’on te laisse entrer dans la chambre. - -Je la suivis, et nous pénétrâmes ensemble dans le réduit où les poudres, -les sachets, les pommades et les eaux de senteur mettaient une quantité -de parfums disparates, et si violents, que je faillis perdre -connaissance! Une fenêtre, ouverte à propos, me sauva de l’asphyxie. - -La petite mariée, d’une pâleur de morte, se livrait sans résistance aux -mains de la couturière et d’une cousine qui, en ce moment, lui passaient -une fine chemise européenne. Puis, ce fut le tour du corset fanfreluché, -du pantalon, véritable dentelle ajourée et du jupon de satin -froufroutant. - -La jeune fille était fort brune; on avait pris soin de frotter sa peau -d’un liquide gras et blanc, sur lequel la poudre, jetée à profusion, -achevait de métamorphoser sa carnation sombre d’Égyptienne en une chair -de blonde, qui tranchait bizarrement avec l’éclat des yeux et le noir -des cheveux crépus, luisants de brillantine. La couturière s’était -distinguée pour la coiffure, de tous points réussie. Un coiffeur -professionnel n’eût pas mieux fait. Après le jupon, on enfila la robe de -mariée, la splendide robe des noces musulmanes, tout à fait abandonnée -dans la bonne société actuelle. Alors, elle jouissait encore de tout son -prestige et il fallait qu’un père fût bien pauvre pour ne point l’offrir -à son enfant. - -Cette robe était de brocart rouge et or, l’étoffe commandée et tissée -spécialement à Constantinople. Les douze mètres coûtaient mille francs -(quarante livres) pour les plus simples. Celles des princesses, -entièrement brodées de perles et d’or, atteignaient quelquefois cent -mille francs. Mais les robes de cinq à dix mille étaient une dépense -courante dans les frais du mariage. On juge de la pesanteur de cette -robe, dont l’immense traîne augmentait encore le supplice de celle qui -la portait. Les robes de mariées sont généralement très décolletées, en -Égypte; cela, afin de permettre l’étalage des bijoux dont la fiancée -doit être couverte. Au cou, une rivière de diamants, aux oreilles -d’énormes boucles, aux bras plusieurs rangs de bracelets. Sur les gants -(_sic_), et à chaque doigt, une bague de prix. Enfin, sur la tête et -soutenant le voile lamé d’argent, un diadème en brillants ou en perles. -Ajoutant à cela les multiples fils argentées dont j’ai parlé, et qui -tombent en algues délicieuses de chaque côté des tempes jusqu’au bas de -la robe, on se figure aisément la lourdeur écrasante de ce costume sous -lequel, pour peu qu’il fasse chaud et que la jeune fille ne soit point -très forte, elle doit plier littéralement... - -Entre temps, on avait passé une couche de carmin sur les joues et les -lèvres de la fiancée et égalisé au pinceau ses sourcils et ses cils à -l’aide d’une teinture. Je ne reconnaissais plus la fillette très brune, -presque laide, que j’avais vue quelquefois en visite. C’était une femme -nouvelle. Je me figurais la surprise de l’époux, le masque des fards -tombé de ce visage, retrouvant la véritable femme--combien différente de -l’autre--qu’on lui donnait. - -Les Orientales avisées redoutent tout de ce mariage les livrant à un -inconnu dont elles ont, du moins, pu apercevoir les traits à travers les -persiennes, durant ses visites aux hommes de leur maison: mais qui, lui, -n’ayant vu d’elles qu’une forme imprécise sous les plis du voile noir -dans la rue, peut, à bon droit, ne pas se montrer satisfait, si la femme -n’est point telle qu’un récit mensonger la lui a dépeinte. Et, pour -éviter un affront, tous les subterfuges sont admis car, de cette -première entrevue, dépend souvent la durée du mariage. - -Si la mariée est par trop repoussante, le mari, sitôt qu’il a levé le -voile nuptial, peut fort bien dire: - ---Je refuse cette jeune fille! - -Et descendre aussitôt auprès des hommes qu’il prend à témoin de la -tromperie dont il est victime. Aussitôt, il demande le divorce. C’est -son droit, mais, si après l’avoir vue, il la trouve assez séduisante -pour que l’union se consomme, les plus élémentaires lois de courtoisie -lui ordonnent de la garder, même si le réveil lui réserve des surprises -peu agréables. - -Et c’est là le secret de l’habileté consommée que mettent les femmes à -parer et à embellir la fiancée. - -Quand la mariée se trouva tout à fait prête--ce qui n’avait pas demandé -moins de deux heures--toutes ses amies et parentes vinrent à tour de -rôle la regarder, chacune donnant son avis. L’une redressait un pli du -voile, l’autre rattachait un bijou, celle-ci ajoutait une fleur. - -Alors entrèrent toutes les plus jeunes filles de la maison et de la -famille. Également vêtues de blanc, elles portaient des cierges énormes, -presque aussi volumineux que nos cierges pascals. Chaque cierge était -enrubanné et entouré d’une guirlande de boutons de roses. - -La porte fut ouverte à deux battants, l’eunuque prit la tête du cortège -et la _zaffa_[38] commença. Rien ne saurait égaler ma surprise et aussi -mon indignation, en voyant les musiciennes, que je savais être recrutées -parmi les pires courtisanes de la ville, venir prendre la mariée dans sa -chambre et marcher devant elle à reculons, en entonnant l’épithalame. -Les vierges marchaient des deux côtés de la mariée, soutenue par ses -sœurs. - - [38] Procession nuptiale. - -Les musiciennes chantaient: - -_Elle vient d’en haut en se balançant, blanche avec de longs cheveux -d’or._ - -Refrain: _Ya la la! Ya la li!_ - -_Ses cheveux tombent en longues et belles tresses._ - -_Son front ressemble au croissant de la lune pendant le mois de -Chaabane._ - -_Ya la la! Ya la li!_ - -_Ses sourcils sont tracés au pinceau._ - -_Elle a des yeux de gazelle, un nez petit comme les azeroles de Syrie, -des joues rondes comme des pommes._ - -_Ya la la! Ya la li!_ - -_On prendrait ses dents pour des perles enfilées._ - -_Sa bouche est pareille à l’anneau de Salomon; sa salive est blanche et -douce comme du sucre raffiné (sic)._ - -_Ya la la! Ya la li!_ - -_O lèvres de corail! ô cou élancé comme un vase d’argent!_ - -_O poitrine blanche et ferme comme le marbre du bain! poitrine où -s’arrondissent deux grenades!_ - -_O talon qui seras vert pour le mari!_[39] - - [39] Le talon vert, c’est la chance assurée pour l’entourage de celle - qui jouit de ce rare privilège. - -_Viens, ô jeune fille! viens, ô fiancée, viens, ô fleur, viens, ô clou -de girofle!_ - -_Ya la la! Ya la li!_ - -Chantant et tapant sur le tympanon qu’elles élèvent au-dessus de leurs -têtes en agitant les grelots fixés tout autour, ces musiciennes, si -elles étaient plus gracieuses, rappelleraient assez les chœurs des -courtisanes antiques marchant au-devant de la déesse, aux Panathénées. -Même, les noces de l’antique Grèce devaient, par plusieurs points, -ressembler à celles-ci, mais, dans l’ardent amour que les Grecs vouèrent -à la beauté, rien de vulgaire ni de bas ne venait souiller l’éclat et le -charme amoureux de leurs fêtes. - -Ici, c’est un mélange intraduisible de modernisme grossier et -d’antiquité païenne. Telle la burlesque image de bois, représentant -Priape (un Priape articulé) et que des gamins font manœuvrer au moyen de -ficelles devant la voiture de la mariée aux noces populaires et l’autre -Priape, plus ignoble encore, que l’on trouve encore dans tous les -jardins de village, en manière d’épouvantail. Vieux reste des croyances -ancestrales, qui donnaient à ce dieu la puissance d’arrêter les voleurs. -La fleur même de la poésie orientale est ternie par l’obscénité -ambiante. Ces usages d’autrefois qui, si longtemps, résistèrent aux -attaques du christianisme, ennemi des gloires charnelles, ces coutumes -de l’hyménée parmi lesquelles l’âme voluptueuse des anciens dieux -semblait planer, ne sont plus aujourd’hui qu’une parodie grotesque des -gestes désappris à travers les siècles, en cette Égypte que le mélange -constant des races a rendue à la fois trop violemment barbare et trop -servilement européenne. La laideur des musiciennes et le ton des -esclaves et des affranchies que l’Islam rend égales à leurs maîtresses -aux jours de liesse, font de ces fêtes de véritables saturnales, où -toute grâce sombre dans la laideur et la malpropreté. - -Comme la veille, sur le parcours du cortège, la mère et la nourrice -jettent par-dessus le front de la mariée les grains de blé et de sel et -les pièces de monnaie. - -Les négresses et les servantes, même les invitées de condition basse, -qui sont nombreuses, se précipitent sur le sol et se battent férocement -pour s’arracher cet argent qui porte chance. - -Une des plus vieilles négresses de la maison a l’oreille grillée par la -flamme d’un cierge. Et, comme elle gifle celle qui le porte, -immédiatement, une autre femme arrache le cierge des mains de la -fillette, et en assène un coup violent sur le crâne de la négresse. -Celle-ci hurle en tenant d’une main son oreille brûlée, de l’autre sa -tête fendue. On l’emporte saignante et désespérée. C’est la bataille... -Les eunuques arrivent et quelques coups de bâton, lancés à propos dans -le tas, ont vite fait de rétablir l’ordre. - -La mariée est arrivée devant le trône qui l’attend. - -Ce trône, appelé _Kocha_, est élevé sur trois marches et ressemble assez -au trône des souverains. Sous un dais de satin entouré de fleurs -d’oranger et de clématites artificielles, il supporte deux fauteuils -dorés recouverts de satin blanc. Sur le dossier, le chiffre entrelacé -des époux s’étale en majestueuses lettres d’or. Au fond, une glace -entourée de feuillage; au-dessus, deux colombes se becquetant. - -La mariée est installée sur le fauteuil de gauche, le mari devant tenir -constamment la droite dans tout ménage qui se respecte. - -A ce moment, commence le défilé des cadeaux. On ouvre ostensiblement les -écrins, on étale les cachemires aux pieds de la jeune épouse, tandis que -l’esclave préposée à cette tâche clame les noms des donateurs. A chaque -objet, une véritable litanie de louanges s’échappe des lèvres des -assistantes, suivie d’un: «Dieu garde cette famille et lui fasse de -même!» - -L’exposition des présents est enfin terminée. - -Les femmes poussent le fameux _zarghout_[40], si violemment, cette fois, -qu’il semble que leurs langues doivent y rester. - - [40] Sorte de cri qu’elles obtiennent en frappant leur palais avec la - langue. - -Et voici le clou de la fête: les danses! - -Du groupe des musiciennes, parmi lesquelles elle était assise, une jeune -femme se leva et vint se placer au pied du trône. - -Les musiciennes avaient quitté leur estrade et s’étaient assises un peu -en arrière de la danseuse, face à la mariée. - -La danseuse portait une robe de satin rouge demi-longue et très froncée. -La jupe partait des reins et laissait le ventre absolument libre. Une -grosse tresse de fil d’or, semblable à un énorme serpent, tenait cette -jupe, qui semblait devoir glisser à chaque mouvement de la gawaza. La -poitrine, comme le ventre, était à peine voilée par une sorte de tricot -de coton, à mailles très transparentes. Un boléro très court complétait -ce costume à la fois très lourd et plus que léger. Mais, ce qui en -faisait l’étrangeté et la richesse, c’était l’abondance inouïe de pièces -d’or qui le couvraient. Sur la poitrine et sur l’abdomen, un véritable -chapelet de pièces de cent francs en or se balançait en un triple tour, -et le métal accompagnait, d’une jolie musique cliquetante, tous les -mouvements de la femme. Autour de son cou, sur son front, les guinées et -les napoléons ne se comptaient point; et, à chacune des multiples -tresses de ses cheveux, se balançaient trois sequins attachés ensemble. - -Sur le devant de la tête, elle montrait une coiffure essentiellement -européenne. Une splendide flèche en diamants piquait ses boucles aux -jolis reflets de cuivre. Mais elle gardait dans le dos l’antique -coiffure des véritables Égyptiennes, conservée encore par nombre de -femmes coptes, par les danseuses et les fellahas, descendantes directes -de leurs sœurs antiques. Je n’ai jamais vu de femmes turques porter les -petites tresses. - -Les instruments de musique préludèrent, la danse commença. - -De ses mains brunes et fines, aux doigts teints de henné et cerclés de -lourdes bagues, la petite danseuse pressa les crotales de bronze. - -Elle éleva ses bras minces, sa gorge saillit à demi hors du tricot qui -la contenait. - -Elle s’étira comme une chatte hésitante, sourit à la fiancée et ses yeux -eurent un regard étrange, qui, tout de suite, établit entre l’assistance -et elle un courant de perverse sympathie. - -A petits pas, d’abord, elle glissa, faisant onduler son corps comme une -liane flexible, semblant jouer et lutter tendrement avec un être qu’on -ne voyait pas. - -Peu à peu, le tympanon et la _houde_ précipitaient leur rythme, la danse -changeait de forme. Haletante, la courtisane s’abandonnait. Ce n’étaient -plus que gestes déments, ondulations amoureuses du torse, extase du -sourire, appel des yeux et des lèvres, vers l’infinie volupté. - -Tandis qu’elle s’agitait en un suprême frisson, les femmes, autour -d’elle, l’encourageaient et, montrant la mariée rougissante qui, -impassible, assistait à ce spectacle: - ---Apprends-lui, ma sœur!... apprends-lui!... - -_(Alem-hïa Orcty, alem-hïa!)_ - -Un parfum montait, fait de toutes les essences dont ces créatures -étaient imprégnées, de leurs corps moites et de leurs chevelures sombres -à relents sauvages. - -L’air, peu à peu, devenait irrespirable. - -Cette musique affolante achevait d’étourdir les pauvres recluses qui, -grisées, énervées jusqu’au spasme, pleuraient et riaient tout à la fois, -partageant la frénésie de la danseuse, accompagnant de la tête et des -mains chacun de ses gestes. - -La danseuse s’arrêta, ruisselante, épuisée, heureuse. Chacune des -assistantes voulait essuyer la sueur de son visage et de sa poitrine. -Quand elle fit à nouveau le tour de la salle, tendant à mesure son front -et ses seins humides de sueur, ce fut à qui y poserait la plus grosse -pièce de monnaie d’argent ou d’or. - -Elle reprenait sa danse le front, les joues ornés de ces attributs -barbares, et c’était là le talent, il fallait les retenir tout en -dansant. Comme elle était habile, bientôt sa jeune face et sa poitrine -disparurent sous le métal et de furieux applaudissements la -récompensèrent. - -Mais, déjà, des chuchotements m’intriguaient du côté de l’escalier, ce -fut aussitôt un bruit de voix et, tel un vol de colombes apeurées, des -nuées de femmes se précipitèrent en criant: - ---Le marié! le marié! _El Arisse!_ - -Alors, la mère du jeune homme cria de toutes ses forces: - ---Mesdames! que celles qui ont honte (_sic_) sortent. Que les autres se -taisent et tâchent de rester tranquilles. - -Bien peu sortirent... Quelques vieilles femmes, des plus laides, firent -semblant de se voiler la moitié du visage avec un mouchoir; les autres, -non seulement demeurèrent, mais, plus effrontées que des passereaux, -elles grimpèrent sur les fauteuils et les chaises, sans souci du dégât, -pour mieux regarder. De nouveau, le _zarghout_ fit rage! - -Dans un tapage assourdissant, l’époux, aussi tremblant, aussi affolé que -la frémissante jeune fille, fit son entrée. Il était soutenu par -l’eunuque de la famille et le frère de la fiancée. - -Il avait préalablement fait une courte prière au seuil de la pièce, pour -appeler les bénédictions du ciel sur son union; et maintenant, ses -devoirs religieux accomplis, il s’avançait vers l’inconnu avec une -hésitation bien compréhensible. - -La mère avait baissé le voile de l’épousée. Le jeune homme, d’un geste -brusque, arracha ce voile. - -Dans l’antique Égypte musulmane, au temps des khalifes, la femme devait -alors se prosterner et baiser la main de l’époux qui la relevait, en -disant: - ---Je t’élève jusqu’à moi. - -Aujourd’hui, dans le monde élégant surtout, les coutumes sont plus -conformes à la galanterie européenne. - -Le mari, après avoir regardé sa femme, l’embrasse simplement, et -s’assied sur le trône, à côté d’elle. Les deux mères du couple et les -frères aînés viennent alors embrasser les deux époux. Tout cela se passe -devant les invitées qui, pour rien au monde, ne donneraient un spectacle -aussi curieux, bien que déjà vu. - -On se figure aisément la gêne extrême des mariés. Il faut que le Ciel -leur ait départi des grâces spéciales pour endurer, jusqu’au bout, une -situation aussi ridicule. - -Le mari a donc hâte d’emmener sa jeune femme dans la chambre nuptiale. - -Les mères et deux matrones les suivent. - -Ici se place une phase de la cérémonie, bien difficile à expliquer. - -Avant de devenir l’époux selon la nature, l’Égyptien de race pure doit, -pour obéir à la coutume ancestrale, se rendre compte si la marchandise -qu’on lui a livrée sur parole est aussi intacte qu’on le lui a affirmé. - -Brutalement, à l’aide d’un mouchoir de fine batiste, il demande au -pauvre corps, qui se révolte et se débat en sursauts désespérés, la -preuve qu’il va pouvoir exhiber triomphalement à ses proches et à la -famille de la vierge reconnue telle en cette barbare solennité. - -Après cet acte de possession, il demeure quelques instants à consoler la -pauvre petite, puis redescend parmi les invités mâles, pour témoigner sa -satisfaction à tout le monde et achever la nuit avec ses camarades. - -Le lendemain seulement, et même parfois plusieurs jours après, s’achève -la connaissance entre les époux, à moins que la jeune fille ne garde -rancune et, se souvenant trop des premières politesses conjugales, ne -force son mari à la conquérir par la suite en amant, après l’avoir -humiliée en maître. - -Les Turques ont en grand mépris cette coutume essentiellement locale que -les Égyptiens d’aujourd’hui tiennent de leurs aïeux de l’époque -pharaonique. Certaines tribus hébraïques la pratiquèrent. - -Cependant, l’épouse turque mariée à un Égyptien ne peut pas toujours y -soustraire ses filles, surtout dans la bourgeoisie. Elle risquerait de -s’attirer le mépris de toutes les femmes qu’elle fréquente. - -Chez les Fellahas, la chose se pratique d’une manière encore plus -sauvage. - -Des compagnons du mari se tiennent sous la fenêtre et tirent des coups -de fusil en poussant des clameurs épouvantables, propres à étouffer les -cris de la patiente, qui doit hurler pour bien témoigner de sa vertu. - -On m’a affirmé que les chrétiennes (coptes) d’Égypte, surtout celles de -la classe pauvre, n’échappaient point à l’affreux usage consacré par des -siècles d’habitude. Ce n’est d’ailleurs pas le seul point de comparaison -entre les deux cultes, en ce pays où le sol demeure si bien l’unique -roi, qu’il est parvenu à pétrir tous ses enfants de son même limon -généreux, leur faisant des traits et des âmes si pareilles que tous les -mages, tous les patriarches n’y changeront rien. - -Il était plus de minuit quand nous regagnâmes nos voitures. - -Pour sortir de l’appartement des mariés, nous avions dû enjamber pas mal -de corps de négresses déjà plongées dans le sommeil le plus lourd, et -surtout une quantité innombrable d’enfants de tous les âges et de toutes -les teintes. - -Des semaines passèrent. Le mois sacré, le joyeux mois de Ramadan était -venu. - -La veille du premier jour, j’allais assister avec Azma et l’esclave -Gull-Baïjass à la procession qui ouvre la fête. - -Déjà, depuis le matin, toute la ville était en liesse. Le peuple n’est -jamais très sûr de l’époque exacte où commence le grand jeûne. - -Il faut que le grand chef de l’Islam ait vu la nouvelle lune à -Constantinople, pour qu’il puisse télégraphier aussitôt la bonne -nouvelle aux autres nations musulmanes. - -Le canon tonne du haut de la citadelle, une immense acclamation partie à -la fois de milliers de poitrines haletantes traverse l’air. - -Le Caire est en joie. - -La procession se met en marche. - -Elle ne manque pas d’originalité. Tous les corps de métier y sont -représentés par des chars où s’étalent les produits de leurs travaux ou -de leurs industries. - -Voici les boulangers. Ils ont installé un four véritable, fait de -briques, sur la charrette longue et sans rebords. Ce véhicule n’a pas -varié depuis l’occupation romaine et a même gardé son nom de _carro_. -Mitrons et geindres s’escriment à qui mieux mieux à pétrir et à -enfourner les galettes plates qui seront le pain. - -Voici les bouchers apportant leur note barbare dans ce milieu de joyeuse -fantaisie. - -Aux cahots de la charrette, les corps refroidis des énormes buffles et -des moutons gras pendent tristement et se balancent, parsemant la route -de larges étoiles de pourpre. - -Ils sont attachés à des espèces de gibets fixés à la charrette. - -Les bouchers, leur coutelas à la main, font mine de découper constamment -leur marchandise. - -Voici encore les pileurs de café armés de leurs pilons gigantesques et -qui, le torse nu, s’agitent frénétiquement autour du lourd mortier de -bronze vert. - -Voici encore les fruitiers et les marchands de légumes--une des plus -jolies créations du cortège. - -Les marchands ont fixé des barres de fer transversales autour de leur -char; ces barres sont elles-mêmes soutenues par des montants de bois -solides. Dans ce cadre, ils ont installé un véritable jardin. Les -courges, si appréciées en Égypte, les aubergines, les tomates, les -haricots et les betteraves voisinent avec les pêches, les pommes et les -raisins. De grands régimes de bananes sont entremêlés de poivrons rouges -et verts, formant la parure des quatre coins. Des dattes pas encore -mûres complètent l’assortiment. Des guirlandes de roses, des branches de -jasmin et de _tamra Hêna_ accompagnent l’inévitable fleur de souci si -chère au peuple des bords du Nil et achèvent de donner une note imprévue -et délicieusement bizarre à ce véhicule rustique. - -Le char des pêcheurs et poissonniers n’est pas moins gracieux. Dans une -vaste barque, aux voiles triangulaires, les jeteurs de filets et les -vendeurs de marée ont pris place. Leur barque est elle-même posée sur -une très longue charrette. - -Les hommes tiennent en mains les lourdes nasses qu’ils feignent de -lancer dans un océan invisible, tandis que leurs compagnons montrent à -la foule les corbeilles d’osier remplies de poisson. - -Voici les pâtissiers et les confiseurs tirant la pâte de guimauve et les -nappes dorées de caramel sur une table qui branle; les épiciers dont le -char offre le spectacle inattendu d’une boutique ambulante, les pains de -sucre pendus à des cordes qui se balancent au-dessus des têtes du -personnel en font, du reste, le plus bel ornement. - -Ensuite, les charrons, les chaudronniers, les menuisiers, traînant une -maison en miniature dont ils clouent les persiennes à grand renfort de -coups de marteaux. Tout ce monde prend d’ailleurs un plaisir extrême au -vacarme qui devient tel à un moment, que je dois quitter la fenêtre où -je m’accoude, littéralement étourdie. - -La nuit est tombée. Les chars, après un arrêt devant la mosquée où ils -ont reçu la bénédiction d’Allah, sont rentrés au gîte. Nous faisons -comme eux. Mais, déjà, je ne reconnais plus les paisibles quartiers qui -mènent à notre maison. Une fièvre inusitée a passé sur la ville, tous -les visages sont joyeux, toutes les lèvres ont une chanson. Les -boutiques s’éclairent, la foule encombre les places et l’on s’aborde, la -face réjouie et les mains ouvertes, en se souhaitant: Un bon Ramadan! - -Chez nous, dans la famille d’Azma, on a fait provision de bougies, de -raisins secs, d’amandes, de noisettes, de pommes, de bonbons et de -sirops de roses et de violettes. Pensez donc, comme on serait honteux si -quelque visiteuse malapprise s’avisait d’aller dire que les réceptions -d’Azma-Hanem sont moins brillantes que celles de Fatma-Hanem, ou de -Zénab-Hanem ou de n’importe quelle autre dame turque ou circassienne!... -Chacune veut faire mieux que sa sœur... - -Dès la tombée du jour, du haut en bas de la demeure, les lustres pesants -s’allument; lustres de cristal aux pendeloques multiples, qui dansent -encore un quart d’heure après qu’on les a touchées. Sur les tables, les -flambeaux d’argent étincellent. Des guirlandes de fleurs décorent les -murs de la pièce où l’on reçoit. Toutes les housses ont été enlevées, et -l’or des dossiers et la soie des sièges reluisent superbement sous la -violence de cette lumière. - -Les femmes elles-mêmes ont l’air de meubles de prix. Vêtues de toilettes -d’apparat, ornées de tous leurs diamants, des fleurs dans les cheveux et -les pieds chaussés de mules brodées de perles, elles attendent les -visites!... - -Ces visites arrivent vers dix heures et se succèdent jusqu’après le -repas de minuit... Toute la soirée, on sert des fruits secs, des -bonbons, des sirops, du café et des profusions de cigarettes. - -Cela dure ainsi tout le temps du Ramadan. Dans la journée, les femmes de -condition aisée dorment jusque vers quatre heures. A ce moment les -ablutions, la toilette, la coiffure, les amènent tout doucement jusqu’à -l’_Iftar_, repas qui rompt le jeûne, et qui se sert au coup de canon, -immédiatement après le coucher du soleil. De cinq heures du matin à six -heures du soir, il n’est pas permis de boire une goutte d’eau ni de -fumer une cigarette. Les femmes, très religieuses, poussent le rigorisme -jusqu’à refuser de respirer même l’odeur d’un mets ou... l’arome d’une -fleur. - -Le Ramadan se termine par la fête du Baïram où, durant une semaine, les -visites s’échangent en plein jour, où tous, indistinctement, maîtres et -serviteurs, sont vêtus de neuf et s’abordent par le traditionnel: - ---_Kollo sana enta tayeb!_ (Porte-toi bien toute l’année.) - -Mais, tandis que les hommes se congratulent les uns chez les autres, les -trois premiers jours, il n’est pas de bon ton d’aller voir les femmes de -ces messieurs avant le quatrième. Ce jour-là, par exemple, les -visiteuses se montrent dans leurs atours les plus magnifiques, comme -pour les noces, celles qui n’en ont pas en empruntent. C’est à qui -exhibera les toilettes les plus riches, les bijoux les plus précieux. -Les fellahas se contentent d’être propres et cela suffit à les rendre -tout à fait méconnaissables. - -Presque tout à coup, ce fut l’hiver. - -Je découvris une Égypte nouvelle, sous le ciel terne qui, -insensiblement, remplaçait le ciel d’azur et d’or que j’avais admiré le -plus souvent jusque-là. - -Aux nappes claires des blés murs couvrant les plaines environnantes, à -la fine poussière blonde s’échappant des aires, où paisiblement des -paysans poussaient l’antique traîneau propre aux dépiquages, avaient -succédé les récoltes magnifiques du cotonnier, richesse de ce pays. -J’avais vu les feuilles luisantes d’un vert bronzé se couvrir de larges -fleurs aux calices roses, jaunes ou blancs. Puis je vis ces fleurs se -faner très vite et former la petite gousse d’où devait sortir la moisson -neigeuse du fruit béni. - -Maintenant, la terre entière disparaissait sous le vert tapis couleur -d’émeraude des trèfles naissants. Le Nil majestueux roulait une eau -profonde grossie des pluies commençantes du grand Soudan. Par les -soirées calmes il faisait bon aller vers les Pyramides au trot paisible -des fins chevaux de Syrie, sous la vaste allée des grands _lebbacks_[41] -bordant la route. - - [41] Acacia Nilotica. - -C’était le moment de l’inondation annuelle. - -De chaque côté de la route, la terre disparaissait, submergée par le -fleuve-roi, métamorphosant les plaines fécondes en véritables lacs. - -La beauté sans pareille du paysage en était encore accrue. De hauts -palmiers, dont les troncs rugueux baignaient dans les eaux, levaient -plus haut leurs panaches magnifiques, comme rafraîchis, fortifiés par -l’humide et vivifiante caresse. - -Les villages semblaient autant de minuscules Venises se mirant de toutes -parts dans le Nil qui, doucement, se retirait, laissant à la place -liquide le limon nourricier dont les récoltes prochaines seraient -augmentées. Et, là-bas, les gigantesques masses triangulaires se -dressaient. C’était l’Égypte immuable et belle, dans sa mélancolique -grandeur. - -De petites vapeurs roses couraient sur les canaux improvisés, tandis -qu’au couchant un voile d’or et de pourpre s’étendait à l’endroit précis -où le soleil venait de disparaître dans toute sa gloire. - -Azma, les yeux brillants, la voix joyeuse, me disait: - ---Je n’avais jamais vu ces choses avant de te connaître, mais je savais -qu’elles étaient belles. Au temps du khédive Ismaïl, on a commencé de -préparer cette route; c’est lui qui a ressuscité l’ancienne splendeur du -pays. C’était vraiment un grand souverain. - -Elle me conta ensuite diverses anecdotes se rapportant au règne du père -de Tewfick. - -Celle-ci entre autres. - -A l’époque de l’ouverture du canal de Suez, tous les princes régnants de -l’Europe furent invités à l’inauguration solennelle. - -Tous furent également les hôtes d’Ismaïl qui avait pour habitude de -pourvoir à tous les frais des touristes de marque qui visitaient -l’Égypte; sa générosité s’étendait même jusqu’aux simples particuliers, -dont il faisait payer les notes d’hôtel par ses intendants sitôt que ces -étrangers lui étaient présentés. - -Aucune réception cependant n’égala celle qui fut réservée à -l’impératrice des Français. - -La souveraine, même dans ses rêves les plus fous, n’avait pu souhaiter -un hommage pareil à celui qui l’attendait sur la vieille terre -pharaonique. - -Comme elle s’étonnait un jour de ne pas voir plus d’orangers et de -grenadiers--en Espagnole fidèle au souvenir des parfums et des fruits du -sol natal,--le Khédive, prévenu, invita la jeune impératrice à faire -avec lui une excursion aux Pyramides où un véritable petit palais avait -été élevé en son honneur. - -Quand le landau dans lequel les souverains avaient pris place pour se -rendre au but de la promenade arriva sur la route qui, trois jours plus -tôt, montrait de chaque côté l’immense étendue de ses plaines nues, -l’impératrice des Français ne put retenir un cri d’étonnement et -d’admiration. Bordant le chemin que devaient suivre les augustes -promeneurs, un véritable bois de grenadiers, de citronniers et -d’orangers en fleurs mettaient la parure de leurs feuillages, -transformant le paysage aride en un coin de jardin délicieux. - -Le vice-roi d’Égypte avait fait planter ces arbres à prix d’or, en -quelques heures, à seule fin de réjouir les yeux de la belle princesse -qui l’accompagnait. - -Arrivée aux pieds des Pyramides, l’impératrice fut conduite par son -hôte, aux appartements créés pour elle, dans ce palais du miracle -construit en quelques heures. - ---Vous êtes chez vous, madame, dit le vice-roi. - -Et comme Eugénie ne passa qu’une soirée dans ce «home» d’occasion, le -souper qui lui fut offert dans le cadre créé pour une heure coûta au -souverain près d’un quart de million. - -Les histoires de ce genre ne se comptaient pas sous le règne d’Ismaïl et -ma cousine se plaisait à me les dire, en vraie Turque, amie du faste, -toujours prête à applaudir aux gestes magnifiques et aux actes généreux. - -Je la décidai à m’accompagner au Musée des antiques--alors à Boulac--je -lui expliquai de mon mieux l’histoire de ce pays d’Égypte où elle était -née et dont elle ne connaissait rien. Avec elle, je refis le pèlerinage -de la citadelle et la descente du puits de Joseph. - -La pauvre recluse se laissait ravir par le charme de ces promenades. Ses -yeux d’ignorante insensiblement s’ouvraient. Un monde de sensations -nouvelles s’éveillaient en cette âme faite pour une autre vie. - -Un jour, le mari d’Azma lui défendit brutalement ces promenades. - -Le lendemain, il exigea qu’elle quittât les corsages à la mode -européenne que je lui avais appris à porter. Puis il lui fallut -reprendre sa coiffure indigène, l’horrible mouchoir de coton que turques -et fellahas gardaient encore toutes à ce moment en Égypte... - -Enfin ce mari omnipotent interdit jusqu’aux leçons de français que je -donnais patiemment à ma cousine chaque matin. - -Lui aussi, malgré sa lourde apathie, avait remarqué le changement qui -s’opérait chez la jeune femme. L’esprit et le cœur d’Azma s’ouvraient à -la vie comme des fleurs et l’époux s’inquiétait de ces progrès où il -n’avait aucune part. Cette femme, sa cousine, lui avait sacrifié vingt -années de sa fragile existence; il la traitait en esclave, sans -brutalité il est vrai, mais aussi sans bonté d’aucune sorte. Cette -créature qui lui avait donné sept enfants ignorait l’amour et cependant -jamais peut-être aucune amante ne mérita mieux de le connaître. Je suis -persuadée qu’il eût suffi d’une étincelle pour allumer, au cœur ardent -que je devinais, la plus belle flamme dont ait jamais brûlé la plus -violente amoureuse. Jamais Azma n’avait eu de son mari une parole de -tendresse ou seulement d’affection. Aussi redoutait-il au delà de tout -ce que ma présence de femme européenne pouvait apporter de perturbations -inattendues dans son existence. - -Azma, née Musulmane, devait conserver les mœurs du déluge. Il ne fallait -point essayer de la soustraire à l’ambiance. - -Les femmes du vieil oncle ne me voyaient pas non plus d’un très bon œil. -Également sournoises, terriblement ignorantes et fanatiques, elles me -haïssaient pour mon double titre de Franque et de chrétienne. Elles -craignaient aussi le contre-coup de mon influence sur leur vieux mari -qui, volontiers, écoutait le mien, seul mâle de la famille avant les -fils de ces deux femmes--car maintenant toutes les deux en avaient un. - -Et cela acheva de rendre ma situation difficile. Le soir, au lieu des -veillées sur la terrasse, on se tenait à présent dans le hall autour du -mancal où la braise crépitait, me rappelant bien tristement les joyeuses -flambées de chez nous. - -La maison si chaude en été devenait maintenant glaciale et ce n’était -pas le feu ridicule du mancal qui la pouvait chauffer beaucoup. -Frileusement, les femmes se couvraient de châles, de plaids et, ainsi -accroupies autour du foyer antique, elles prenaient l’apparence de -pitoyables Erynnies. - -Seule, ma chère Azma gardait son prestige. Elle portait depuis l’hiver -une superbe pelisse doublée de fourrures qui ne me semblait guère à sa -place dans la maison surtout passée sur une horrible galabieh de -flanelle grossière, mais qui lui donnait à elle, si jolie sous son -masque oriental, l’air de quelque princesse byzantine au milieu de ses -esclaves et de ses eunuques. - -A présent, nous en avions trois! L’oncle ayant ramené avec ses femmes -les eunuques de la campagne, un pour chaque femme de la maison. Ils se -tenaient assis près du feu tels des singes et leur occupation favorite -qui consistait à peler des fruits secs et à les manger achevait la -ressemblance. - -On jouait au tric trac, au loto ou aux dominos. - -Zénab s’était récemment vu fermer les portes du harem et le cœur d’Azma, -en amenant et offrant au bey une de ses nièces, fillette de quatorze -ans, replète et vicieuse. - -La concupiscence du bey n’était un mystère que pour l’âme naïve d’Azma. -Mais, cette fois, soit que les servantes indignées n’aient pu parvenir à -cacher leur colère, soit que ses yeux d’épouse se fussent enfin ouverts, -ma cousine surprit les coupables et chassa la jeune fille et sa -misérable tante. - -La petite n’étant pas esclave, le péché du mari demeurait sans excuse, -et l’épouse outragée avait tous les droits. - -Ahmed-bey ne brillait point par le courage. Il nourrissait un égal amour -pour la tranquillité et pour la débauche. Son cas restait pendable -devant la loi. Il se montra maussade mais résigné. Seulement la bonne -humeur générale s’en ressentit. Il semblait qu’une lourde chape de -mélancolie se fût abattue sur tout le monde. - -Comme pour sceller la paix de son ménage, ma pauvre cousine commençait -une grossesse pénible, l’ennui et la tristesse en furent accrus dans la -maison jadis si joyeuse. - - - - -XXIII - - -Mes amis, les de S..., avaient repris leur existence hivernale. La -situation du père les forçait à être plus mondains qu’ils ne l’eussent -voulu. Sophie cependant s’accoutumait aux toilettes, faisant valoir sa -grâce de blonde et aux éloges qu’elle lui attirait. On m’invita souvent, -mais si je pouvais accepter les pique-niques intimes, ou les thés -d’après-midi, il eût paru étrange de me voir aller au bal ou au théâtre -sans mon mari, étant donné ma jeunesse. Je refusais, sans regret -d’ailleurs, car tout à présent me lassait, sauf la lecture qui -commençait à me prendre tout entière. - -M. de S... avait une bibliothèque admirablement choisie. Elle comptait, -entre autres, une collection très complète des anciens auteurs, et il -n’en manquait pas un seul de ceux qui, dans leur œuvre, avaient traité -de l’Égypte. Ainsi lentement, j’étudiai par eux ce pays où je devais -vivre: Hérodote, Strabon, Diodore et tous les disciples de l’École -d’Alexandrie, me devinrent à ce point familiers que, même après tant -d’années, quand je les consulte, je vais directement au passage désiré, -sans avoir besoin de chercher le moins du monde. Je pus me convaincre -que, depuis eux, l’Égypte n’avait pas beaucoup changé. Leur aide me fut -d’un secours précieux et me permit de comprendre bien des coutumes, -ayant leur origine dans la plus haute antiquité pharaonique. - -Je retournais quelquefois chez les femmes des ministres. Elles se -montrèrent toujours aimables, mais je ne possédais pas l’habileté -nécessaire à m’attirer leur protection effective. On m’invita beaucoup à -dîner et à faire de la musique, mais ce fut tout. Je prenais plus -souvent la route du palais, je n’y voyais presque jamais la princesse -mère. En revanche, la femme du prince était tout à fait charmante avec -moi. L’institutrice arrivait à me paraître une compagne agréable. Elle -tenait de sa famille une éducation parfaite et une solide instruction. -Elle jouait à ravir Beethoven et Chopin, mes maîtres préférés; nous nous -entendîmes très bien. - -Que dire de Sta-Abouha?... Sa tendresse exubérante prenait des -proportions telles, qu’elle m’effrayait un peu. Cette enfant devenait -jalouse de toutes celles qui m’approchaient, et je devais la consoler de -mon mieux, émue malgré moi de sa douleur, que je devinais sincère. - -Je fus présentée à la sœur du prince, cette princesse est morte à Paris -en septembre dernier, femme d’une haute intelligence que j’ai eu -l’occasion de revoir souvent depuis, et qui du moins parlait notre -langue comme une Française. Elle avait épousé le prince H..., homme de -valeur, qui a fait ce miracle de consacrer sa vie et une partie de ses -biens à la bonne terre égyptienne. C’est aujourd’hui un des premiers -agriculteurs du pays. Il a divorcé depuis longtemps d’avec la princesse. -Il était fils du khédive Ismaïl et frère de Tewfick. - -Quant au prince Ibrahim, maître de céans, je l’avais rencontré par -hasard dans la nursery, où je m’amusais à faire tourner un carrousel -enfantin devant ses enfants qui étaient devenus mes amis. Le prince -m’apparut sous les traits d’un bon bourgeois, assez terne, l’air mou, -avec de gros yeux de ruminant et des lèvres épaisses. Il était vêtu sans -la moindre recherche, d’un complet gris clair à carreaux, qui tombait -mal et rien dans sa modeste personne, ne décelait l’intelligence, ni la -grandeur. - -Il me fit quelques questions et me déclara: «Qu’il aimait bien mon -mari...» Puis, après m’avoir examinée des pieds à la tête, de façon à me -forcer de baisser les yeux, il fit une pirouette et disparut. - -Quand il revit mon mari quelques jours plus tard, il exprima ainsi son -opinion sur mon compte: - ---Elle est très bien, votre jeune femme; mais... faites-la donc -engraisser un peu!... Elle est trop maigre!... - -Un matin, comme nous étions toutes réunies autour du mancal, l’eunuque -annonça la visite de _Sett Pachau_! - -Mme Pachau, la colporteuse, était une forte personne à carnation -flamande, portant allègrement ses trente-cinq ans... Elle arrivait -escortée de deux gamins indigènes, qui déposaient avec soin aux pieds -des femmes de la maison, deux énormes ballots de marchandises. - -Quand ces ballots s’ouvraient, c’était le miracle!... Il en sortait de -tout! Depuis les toilettes complètes à bas prix, achetées en solde aux -grands magasins, jusqu’à la chaussure et aux parfums... On voyait des -peignes dorés, des éventails de plumes, des colliers de verre, des -ombrelles, des pièces de toile, de soie, des dentelles, des savons et -même des objets de ménage. - -Esther Pachau, fille d’Isaac Pachau, cumulait les fonctions de vendeuse, -d’acheteuse et de couturière. C’était elle qui fournissait les -trousseaux des jeunes filles et les robes d’apparat de leurs mères. Elle -servait les grands harems, et reprenait à perte les fournitures qui -avaient cessé de plaire. - -Elle exerçait encore bien d’autres commerces, prêteuse à la petite -semaine et porteuse de billets doux quand, par aventure, une belle -recluse avait ébauché quelque intrigue amoureuse avec un bey à travers -les stores mal baissés de sa voiture, à la promenade de Choubrah. - -Esther Pachau--Pachau comme on la nommait partout--était d’une -complaisance extrême. Pourvu que ses services lui fussent payés, on -pouvait sans crainte faire appel à son bon cœur. Elle ne refusait ai ses -soins, ni sa peine. - -Les eunuques, dont elle satisfaisait à la fois l’amour-propre et -l’avidité en les faisant entrer dans les bénéfices de son commerce, -nourrissaient pour elle un sentiment compliqué, mélange de mépris et de -vénération. Ils admiraient surtout l’adresse inouïe avec laquelle elle -se mouvait dans les situations les plus difficiles et le profit -pécuniaire qu’elle savait tirer de ses moindres actes. - -Pendant que Pachau était au harem, exhibant sa marchandise, le vieux -père Isaac, courbé sous le double faix des ans et de la fatigue, tenait -en laisse le baudet qui, depuis tant d’hivers, charriait les objets de -leur commerce. De son côté, il faisait l’article dans la rue et vendait -aux passants de menus bibelots, en attendant de commencer sa tournée -personnelle dans les maisons chrétiennes et israélites, où les hommes -sont admis. - -Alors, on le voyait agiter furieusement sa sonnette et crier de sa voix -encore puissante: - ---_Ago-Filo! Ago-Filo_ (aiguille-fil). - -De là le surnom «d’ago filo» donné en Orient aux colporteurs. Ils sont -des plus rares aujourd’hui dans les rues du Caire; les femmes, même -indigènes, ne craignant plus d’aller elles-mêmes faire leurs emplettes -dans les magasins. Mais il y a vingt ans, les Orientales eussent -considéré cela comme une dérogation à leur titre d’épouses de hauts -personnages ou de fonctionnaires. Aussi, les Pachau de toutes sortes, -firent-elles de rapides fortunes en ces harems où, fatalement, on -ignorait le prix de tout... - -Chez nous, Azma luttait vainement contre Esther Pachau. Celle-ci -demeurait toujours la plus forte. C’était pitié de voir les horreurs -qu’elle débitait comme des marchandises de valeur. Aussi, quel mauvais -regard elle me lança, le jour où j’eus la malencontreuse idée d’insinuer -que ses objets ne me paraissaient plus tout à fait à la mode... - -La visite dura bien trois heures. Toutes les femmes de la maison étaient -là accroupies à terre autour de la marchande. Maîtresses, esclaves -blanches et noires, les yeux brillants du même désir, les doigts -caressant les étoffes, les lèvres ouvertes dans le même sourire. Quand -la Juive partit, Azma sortit piteusement de son corsage la bourse de -soie noire qu’elle y tenait serrée en bonne égyptienne, et, comptant son -argent, elle eut un gros soupir de regrets! Toutes ses ressources du -mois avaient passé dans la vaste sacoche d’Esther. - -Il en était ainsi partout, dans chaque maison où la colporteuse passait, -drain terrible, redouté également des époux et des pères qui n’osaient -sévir contre un usage si déplorable, mais que des siècles de préjugés -avaient établi, et qu’on ne pouvait détruire sans toucher à la base même -d’une société branlante, mais solide encore... - - - - -XXIV - - -Mon grand chagrin de n’avoir pas d’enfants me faisait envier toutes les -mères qui me parlaient de leur nombreuse famille. Mariée depuis deux -ans, et malgré que je n’eusse point fini ma dix-neuvième année, il me -semblait que jamais cette joie ne me serait accordée de serrer contre ma -poitrine un être à moi!... - -A ce moment précis, la femme du _Sacca_ (porteur d’eau), ayant mis au -monde son dixième bébé, vint se plaindre un jour à Azma de leur -épouvantable misère. Dix enfants, deux vieux à la maison et presque pas -de pain!... Alors, une idée qui me parut sublime, traversa ma cervelle -de pensionnaire, se croyant une femme très sérieuse... Si j’en adoptais -un!... - -Sitôt pensé, sitôt proposé. Je demandai à cette pauvresse de me céder en -tout abandon une de ses filles, la petite _Fatma_, la moins laide, qui -venait d’avoir quatre ans et qui me connaissait bien. - -Je savais que mon cher mari aimait les enfants autant que moi, et je ne -doutais guère de son approbation. - -On m’accorda Fatma, au grand désespoir d’Émilie qui, plus avisée, se -rendait bien compte des ennuis que nous donnerait cette adoption et -surtout du travail qui lui incomberait de ce fait. - -Dès le soir, je courus vers le plus beau des magasins de l’époque et -j’achetai un véritable trousseau pour la petite. - -Nous l’avions préalablement baignée et conduite chez un barbier indigène -qui fit tomber avec les boucles annelées de son épaisse toison, une -quantité de choses innommables dont il vaut mieux ne point parler. - -Et la nuit, tandis que la pauvrette, après avoir fait le premier repas -complet de sa courte vie de miséreuse, dormait à poings fermés dans le -lit de ma fidèle servante, Émilie et moi nous cousîmes jusqu’à l’aube, -petites robes, chemises, jupons, etc..., etc... Mon rêve de maternité -dura tout un mois. - -Je m’étais privée sans peine de tout ce que je souhaitais faire pour -moi-même cet hiver-là, afin que «ma file» fût plus élégante. Je -commençais à espérer que mes efforts pourraient aboutir, car l’enfant, -d’abord sournoise et boudeuse, s’habituait et s’appliquait même à me -satisfaire, avec cette surprenante facilité des égyptiennnes à -s’assimiler, elle disait plusieurs mots français et en comprenait -beaucoup d’autres. Et moi, dans cet ardent besoin de maternité, je -m’attachais à cette humble créature que je voulais efficacement faire -mienne. - -Un jour mon amie Sophie m’envoya chercher. Je partis en recommandant à -Émilie de surveiller attentivement Fatma qui me salua d’un «bonjour -maman» qui me ravit. - -Le soir quand je rentrai, Émilie m’attendait sous le porche. Je compris -tout de suite qu’il s’était passé quelque chose en mon absence. - ---Ah! madame! s’écria ma femme de chambre en m’apercevant, ces sales -gens ont enlevé la petite!... - -Je ne saisis pas tout de suite ses paroles... Il fallut qu’elle -m’expliquât longtemps pour que la lumière enfin se fît. Je ne pouvais -admettre tant d’ingratitude et de perfidie. - -La mère de Fatma m’avait laissé soigner, nettoyer et vêtir sa fille, -puis, la jugeant suffisamment présentable, elle l’avait reprise, elle et -toutes les nippes que nous lui avions préparées, elle avait ensuite -conduit l’enfant chez la femme d’un riche Pacha qu’elle connaissait pour -avoir travaillé dans la maison. - -Cette dame, émerveillée de la façon dont une si pauvre femme tenait sa -fille, l’avait immédiatement gardée et promettait de la traiter comme -sienne, afin d’éviter une charge à cette mère admirable... - -Azma, qui ne pouvait comprendre mon chagrin pour un événement qui lui -paraissait de si mince importance, m’avoua par la suite qu’elle n’avait -pas osé me contrarier, mais que pas un instant elle n’avait cru à la -sincérité de cette Fellaha. La malheureuse voulait bien me laisser -soigner et habiller sa Fatma, mais de là à me la confier à moi -_chrétienne_ il ne fallait pas connaître l’âme musulmane, pour y compter -une minute. - -Je gardai de cet événement une amertume profonde. - -Le jour où j’ai été mère réellement, devant l’ivresse éprouvée rien qu’à -regarder ma première fille, je me suis demandé comment j’avais pu croire -un instant qu’une telle adoption eût pu remplacer l’enfant née de ma -chair... Mais au harem, un peu de folie avait sans doute passé sur moi, -et le départ de Fatma me fut une grosse peine... - - - - -XXV - - -Un matin du printemps suivant, les enfants d’Omma Hanem pénétrèrent dans -ma chambre en criant toutes les deux à la fois: - ---Réjouis-toi! le jeune bey est venu! - -Le jeune bey! c’était mon mari... et je n’en pouvais croire mes -oreilles. Je ne l’attendais que beaucoup plus tard, son arrivée me -comblait d’une joie infinie. - -Il eut peine à me reconnaître tant j’avais maigri et pâli. Il se montra -très étonné de me voir parler l’arabe presque couramment. Mais pas un -moment, je n’hésitai à repousser la proposition qu’il me fit d’attendre -encore que notre installation fût complète pour m’emmener avec lui... - -Ah! la médiocrité du logis, la gêne, tout, plutôt que de rester une -semaine de plus loin de lui, dans ce harem, où chaque jour je me sentais -plus étrangère. - -Il comprit mon désir et y accéda. - -J’éprouvai un grand regret de quitter Azma. Ce regret eût été doublé si -j’avais su que je ne devais plus la revoir... Elle avait été pour moi la -sœur étrangère, mais si tendre, dont l’amitié seule adoucissait mes -heures d’exil. Jamais près d’elle je ne sentis la différence, de nos -religions et de nos races. Je l’aimais d’une affection profonde et la -pleurai sincèrement. Quant aux autres, à part l’esclave Abyssine, -_Ouas-Fénour_, qui s’accrochait à mes vêtements en poussant des -hurlements sauvages à l’heure de la séparation, je savais que pour -toutes, le départ de «la petite Franque» était plutôt un soulagement. - -L’oncle, cependant, ne put cacher son émoi en me disant l’adieu qui, -pour lui aussi, devait être un adieu éternel. Moins mal entouré, je ne -doute pas qu’il ne m’eût prouvé sa tendresse de façon plus efficace. - -Azma me regrettait franchement et la veille, elle me dit, pouvant à -peine retenir ses pleurs: - ---O ma sœur! _Ia Orkty!_ tu me quittes maintenant que nous commençons à -nous comprendre. - ---Hélas! Azma, ne saviez-vous pas qu’il en est toujours ainsi?... -N’est-ce pas à l’heure précise où les affections se nouent, où les sites -plaisent par la chère habitude que nous prenons d’eux, qu’il faut partir -et s’en aller ailleurs refaire la redoutable expérience des visages et -des contrées inconnues? - -Seddia, qui depuis longtemps nous fuyait, revint ce jour-là pour nous -dire adieu. Elle apportait des cadeaux. - -Pour Émilie, une pelote brodée par elle, et pour moi, un coussin aux -couleurs voyantes. A ces travaux, la pauvre déracinée avait mis tous ses -talents! - ---Ce n’est rien, voyez-vous...--me dit-elle, la voix émue--mais j’ai -pensé qu’en regardant ces humbles choses, vous vous souviendriez -quelquefois de moi, qui ne vous oublierai jamais. - -Vous vous trompiez Seddia, c’était beaucoup, le travail patient de vos -mains de paresseuse... Cela constituait pour la courtisane que vous -étiez devenue, un consciencieux effort. Je ne l’ai compris que beaucoup -plus tard, lorsque j’ai mieux connu la vie... Alors, peut-être, ne vous -montrai-je pas assez de reconnaissance... Émilie, très touchée que l’on -eût pensé à elle, crut devoir donner à Sett-Seddia, un dernier conseil: - ---Allons, madame Seddia, faites un petit sacrifice... laissez cet -habillage de carnaval, bon pour une odalisque et venez retrouver ma -maîtresse à Alexandrie. On vous cherchera du travail, je vous aiderai... -Vous ne serez pas malheureuse. - -Mais elle, tristement, secoua la tête. - ---Merci, ma fille... vous êtes bonne, mais je ne puis accepter votre -offre, puis se tournant vers moi: - ---Malgré que vous soyez si jeune, ne comprenez-vous pas, madame, vous -qui savez voir, combien je suis devenue pareille «à eux»! et que je ne -puis plus vivre autrement qu’à l’Orientale?... Je mourrai ici et ce sera -mon châtiment...! - -Des larmes montaient à ses yeux. Je lui serrai la main sans répondre, -navrée de me sentir impuissante à la sauver malgré elle. - -Elle embrassa Émilie comme une sœur. - -Je revis aussi les enfants d’Omma Hanem, les esclaves, les eunuques et -les négresses. Tout le monde avait un mot à me dire, une recommandation -à me faire. - -La tante aux canards reparut quelques heures avant mon départ de la -maison. Maintenant, les canards avaient grandi et elle élevait des -petits dindons qu’elle charriait partout; elle s’empressa de les sortir -de leur prison d’osier, sitôt arrivée chez sa nièce. C’était alors une -fuite éperdue de ces animaux sur les tapis et les meubles, au grand -ennui d’Azma qui redoutait les suites probables de leur épouvante. - -La tante se montra particulièrement aimable dans la joie sans bornes -qu’elle éprouvait à me voir partir. Elle me dit qu’elle se réjouissait -de m’avoir connue, et fit appel à tous mes bons sentiments pour -m’exhorter à abjurer ma religion afin de devenir musulmane. - -Nous quittâmes le Caire par une tiède soirée, sous l’embrasement -féerique du soleil couchant. - -Je vis disparaître les minarets et les hautes murailles des antiques -mosquées. Les tours épaisses de la citadelle avec leurs meurtrières et -leurs créneaux, les portes monumentales de la mosquée d’Hassan et les -constructions qui lui faisaient face écrasèrent une dernière fois ma -chétive personne de leur colossale majesté. Elles me semblaient autant -de bastilles gigantesques d’où je venais enfin de prendre mon vol vers -le pays du rêve et de la délivrance. Pourtant, ces vestiges admirables -du grand passé musulman se paraient à cet instant d’une beauté -magnifique, sous la lumière idéale du crépuscule oriental. - -Nous traversâmes le quartier d’Abdine, l’Esbekieh, puis ce fut la gare! - -Je faillis crier de joie en entendant le dernier coup de sifflet de la -locomotive qui nous emportait à toute vapeur vers Alexandrie. Mon -allégresse était telle, que mon mari, à son tour, se laissait gagner à -ma fièvre d’indépendance. - -Et si petite que pût être la part de bonheur que le sort nous réservait, -comme nous ignorions la part des peines, nous étions heureux d’être -enfin nos maîtres. Ce bonheur pour moi était si grand, qu’il me semblait -que mon cœur ne pourrait le contenir. - -Toute ma jeunesse et tous mes espoirs gonflaient ma poitrine. - -Je partais enfin, j’allais commencer avec mon mari «chez nous», une vie -nouvelle, ma vie!... - -JEHAN D’IVRAY. - - - - -Imp. PAUL DUPONT, 4, rue du Bouloi.--Paris.--502.10.10. (Cl.). - - - - -SOCIÉTÉ D’ÉDITION ET DE PUBLICATIONS - -Collection in-12 à 3 fr. 50 - - -Albérich-Chabrol.--Le Flambeau.--La chair de ma chair. - -Annunzio (Gabriele d’).--Terre vierge. - -Barrès (Maurice).--Amori et Dolori sacrum.--Les Amitiés françaises.--Le -Voyage de Sparte.--Les Déracinés.--L’Appel au Soldat.--Leurs -Figures.--Au Service de l’Allemagne.--Colette Baudoche. - -Baudin (Pierre) et Nass (Dr).--La Rançon du Progrès. - -Conan Doyle.--Les Aventures de Sherlock Holmes.--Nouvelles Aventures de -Sherlock Holmes.--Souvenirs de Sherlock Holmes.--Nouveaux Exploits de -Sherlock Holmes.--Résurrection de Sherlock Holmes.--Sherlock Holmes -triomphe.--Mémoires d’un Médecin--Le Drapeau vert.--Le Crime du -Brigadier.--Les Exploits du Colonel Gérard--Les Réfugiés.--La Compagnie -Blanche (2 vol.): I. Les Moines Guerriers.--II. Les Épées -Glorieuses.--Notre-Dame de la Mort. - -Déroulède (Paul).--1870. Feuilles de route.--70-71. Nouvelles feuilles -de route. - -Esparbès (Georges d’).--La Grogne. - -Finot (Jean).--Français et Anglais.--La Science du Bonheur. - -Gautier (Judith)--Le Collier des Jours.--Le Second rang du Collier.--Le -Troisième rang du Collier. - -Gorki (Maxime).--En prison.--Hôtes d’Été.--La Mère.--Une Confession. - -Gyp.--Pervenche.--Les Amoureux.--Cricri.--Entre la poire et le fromage - -Hermant (Abel).--Chronique du Cadet de Coutras. - -Hornung (E. W.).--Raffles.--Le Masque Noir.--Le Voleur de nuit. - -Le Roux (Hugues).--L’Heureux et l’Heureuse.--L’Amour aux États-Unis. - -Loïe Fuller.--Quinze ans de ma vie. - -Maizeroy (René).--Yette, Mannequin. - -Marguerite (Paul).--La Princesse Noire. - -Margueritte (Paul et Victor).--L’Eau souterraine. - -Marni (J.)--Souffrir. - -Meredith (George).--Tragicomédie d’Amour. - -Montesquiou (R. de).--Altesses Sérénissimes.--Professionnelles -Beautés.--Assemblée de Notables. - -Naquet (Alfred).--Vers l’Union libre. - -Ouroussoff (Prince).--Mémoires d’un Gouverneur. - -Prévost (Marcel).--Lettres à Françoise.--Lettres à Françoise mariée. - -Serao (Matilde).--Amoureuses.--Cœurs de Femmes.--Quelques -Femmes.--Histoires d’amour.--Les Légendes de Naples. - -Sinclair (Upton).--La Jungle.--L’affranchi.--La République -Industrielle.--Métropolis.--Les Brasseurs d’argent. - -Talmeyr (Maurice).--La fin d’une Société. - -Thénard (Jenny).--Ma vie au théâtre. - -Tolstoï.--Pourquoi? - -Yver (Colette).--Les Cervelines.--La Bergerie. - - -Librairie FÉLIX JUVEN, 13, Rue de l’Odéon, PARIS - - - - -NOTE DU TRANSCRIPTEUR - - -La numérotation des chapitres passe du chapitre XX au chapitre XXIII -dans l’original. On a rajouté les têtes des chapitres XXI et XXII aux -emplacements qui semblaient les plus probables. - -On a représenté _entre caractères soulignés_ les passages en italique -dans l’original. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AU CŒUR DU HAREM *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Maspéro</p> - - -<p class="c gap large i">A l’évocateur magnifique<br /> -<span class="leftpad">de l’Égypte ancienne</span><br /> -je dédie cette étude<br /> -<span class="rightpad">de l’Égypte moderne</span><br /> -en témoignage de haute estime<br /> -<span class="leftpad">et de grande admiration</span></p> - -<p class="sign large"><span class="sc">Jehan</span> D’IVRAY</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c xlarge b">Au Cœur du Harem</p> - - - - -<h2 class="nobreak">I</h2> - - -<p>J’ai ressenti ma première impression d’exil dans le -port de Naples. J’ai souvent revu cette rade merveilleuse. -Sous de brûlants midi de juillet, par de paisibles -soirs de mai, en octobre alors que sous le vélum d’un -ciel azuré, d’un ciel sans nuages, les arbres secouaient -au vent du large leurs branches légères, alors que le -parfum troublant des fleurs innombrables et l’odeur -forte des algues marines passaient en effluves violents -et délicieux… Ces jours-là, j’ai connu, sous ce -ciel et dans ce port, la douceur de vivre.</p> - -<p>Mais à mon premier passage, après l’émouvante -anxiété du péril à peine évité, dans la surprise de -mon ignorance, mes dix-sept ans s’épouvantèrent -devant l’inconnu de cette ville, où nous abordions à -la nuit noire et par une mer démontée.</p> - -<p>Grandie à Cette, je ne craignais guère les ennuis -physiques de la traversée ; tangage et roulis n’étaient -point pour surprendre celle dont les premiers plaisirs -avaient été les dangereuses promenades en <i>youyou</i>, -qu’elle ne dédaignait point de conduire.</p> - -<p>Mais je n’avais jamais été plus loin que Marseille -et je n’avais non plus jamais essuyé de véritable tempête, -sur un grand vaisseau, et par un gros temps.</p> - -<p>Déjà, un accident de machine nous avait immobilisés -quinze heures à La Ciotat. L’<i>Ebre</i> qui nous -emportait était trop endommagé pour continuer sa -route ; il fallut transborder sur le <i>Peluse</i>.</p> - -<p>Ici se place le premier événement curieux parmi -le chapelet de mes souvenirs. Durant le temps qu’on -déchargeait les marchandises, nous avions pris la route -des champs, en ce pays que nous ignorions. Nous -suivîmes un petit sentier fleuri d’aubépines et tout -à coup, nous nous trouvâmes dans le cimetière de -La Ciotat.</p> - -<p>Le soir tombait. Une brise légère passait sur nos -têtes, charriant le parfum des premières fleurs du -printemps. Cher printemps de mon doux pays de -France, que je n’ai plus revu, jamais…</p> - -<p>Nous nous assîmes sur une pierre tombale, l’âme -noyée d’une tristesse infinie. Sur un mûrier, tout près -de nous, le rossignol égrenait ses trilles, l’heure était -à la fois si profondément douce et si voluptueusement -mélancolique, que je ne savais plus si j’étais heureuse, -ou si je détestais la vie, dans ce champ de mort qui -semblait un jardin de rêve.</p> - -<p>Et voici qu’une chose extraordinaire se produisit. -Autour de nous, des oiseaux bizarres passèrent. Toutes -les couleurs du soleil couchant brillaient sur leurs plumes ; -et de chaque arbre et sur chaque tombe, un perroquet -s’envolait en poussant des cris aigus. Je me -crus le jouet d’une subite hallucination. La vérité -était bien plus simple. Un navire marchand, chargé -de ces bêtes qu’il emportait d’Anvers, avait fait naufrage, -la veille, sur nos côtes et les perroquets peuplaient -la contrée… Avec eux, la Magie de l’heure -s’était évanouie…</p> - -<p>Le lendemain, le <i>Peluse</i> nous recevait ; il devait nous -conduire à Alexandrie…</p> - -<p>A peine étions-nous en route, le vent nous prenait -de côté, et jusqu’à Naples les violons ne quittèrent -plus les tables.</p> - -<p>Deux heures du matin sonnaient à bord, quand, à -la lueur fulgurante des éclairs, j’entrevis la vieille -Parthénope. Le Vésuve lançait dans le ciel obscur, -de minces fusées lumineuses et de hautes colonnes -de fumée que l’opacité des ténèbres ne permettait pas -d’apercevoir. Tous les passagers raisonnables demeuraient -sagement dans leurs couchettes ; mais mon mari -pas plus que moi, n’étions de ceux-là…</p> - -<p>Notre jeunesse étouffait sur ce navire, et nous voulions -en sortir coûte que coûte : aussi acceptâmes-nous -avec enthousiasme la proposition du docteur, -qui, en bon confrère, s’était offert à guider mon mari -et moi-même, dans la ville inconnue.</p> - -<p>J’ai souvent pensé depuis à cette promenade originale -sur les quais de Naples, et dans la rue de Tolède -en pleine nuit, sous une pluie diluvienne…</p> - -<p>Nous avions d’abord voulu marcher pour nous -dégourdir les jambes, mais le roulis nous avait trop -éprouvés, nous ne savions plus… La pluie qui nous -fouettait, et le vent qui faisait rage, rendaient notre -équipée si désagréable, qu’il nous fallut accepter les -bons offices d’un cocher noctambule : il dut nous trouver -grotesques, mais l’appât d’un gros pourboire le -rendait obséquieux.</p> - -<p>Le jour nous surprit sous les colonnades de l’église -<i>San Ferdinando</i> qui fait face au théâtre San Carlo.</p> - -<p>Ah ! le triste matin !…</p> - -<p>Malgré que l’on fût dans la semaine pascale, on eût -dit la brume grisâtre d’une aube hivernale. Le soleil -ne se décidait pas à se montrer… Et de cette aurore -sur la terre italienne, à mon premier réveil hors du -joyeux pays natal, une mélancolie profonde m’enveloppait… -Je m’étais fait une Italie de rêve dans mon -cerveau de petite fille, et voici que je retrouvais les -brouillards glacés des cités du Nord, avec la note si -vulgaire du peuple de Naples, note originale et amusante, -sous un clair soleil, mais triste à mourir par ce -temps des contrées boréales. Aux fenêtres, des loques -sordides pendaient lamentables… dans les rues encore -salies par la boue de plusieurs jours, des immondices -traînaient, écorce d’orange, pelure de pommes et de -courges, résidu de tomates écrasées ; un relent pestilentiel -se dégageait de ces détritus et, dans le jour -naissant, sous le ciel livide, les voix nasillardes des -premiers marchands ambulants montaient étrangement -monotones et grossières à la fois.</p> - -<p>Nous errâmes jusqu’à midi. Le soleil décidément ne -voulait pas se montrer ; et ce fut sous la pluie encore -qu’il nous fallut regagner le bord, où nous fûmes -accueillis par les railleries de nos compagnons de route.</p> - -<p>Ceux-ci bien reposés par la première nuit tranquille -depuis Marseille, lestés d’un lunch copieux, et chaudement -couverts, nous regardaient d’un œil ironique… -Et je me figure que nous devions en effet faire triste -mine avec nos vêtements trempés, nos cheveux ruisselants -d’eau et nos visages défaits de promeneurs -nocturnes. Mais c’est le miracle de la jeunesse que -les plus violentes fatigues s’effacent sur des fronts -d’adolescents, après quelques minutes de délassement -et un bon repas. Une courte sieste, une tasse de thé, -une tranche de rosbif, suffirent à nous rendre nos -forces. Quand, vers quatre heures, le <i>Peluse</i> leva l’ancre, -nous avions oublié notre mauvaise nuit et nous pouvions -admirer la ville, par une coquetterie bizarre, elle -se montrait à nous dans sa beauté souveraine, à l’instant -précis où nous la quittions. Les nuages s’étaient -dissipés, la mer était redevenue d’un bleu de turquoise -et le ciel n’était plus sur nos têtes qu’un vaste manteau -de lumière ; le Château de l’Œuf se dressait superbe -sur la hauteur et les jolies maisons multicolores descendaient -en ribambelles gracieuses jusqu’au rivage. -Une véritable flottille d’embarcations nous faisait cortège, -chargées de musiciens aux voix chaudes, murmurant -des cantilènes napolitaines, avec accompagnement -de violons, de mandolines et de guitares.</p> - -<p>Ah ! le charme de <i>Mandolinata</i> et la douceur de -<i>Santa Lucia</i> écoutés ainsi, comme dans le dernier cri -de la terre que l’on quitte avant le départ sur l’inconnu -de la haute mer !…</p> - -<p>Cela ne ressemble à rien de connu et je ne pense -pas qu’on le puisse oublier, après l’avoir une fois -entendu.</p> - -<p>Les Iles heureuses cependant nous entouraient, -<i>Ischia</i>, <i>Procida</i>, <i>Castellamare</i>, charriant vers nous la -fragrance délicieuse des chemins en fleurs, nids de verdure, -coins ignorés, où l’âme des dieux semble demeurer -encore, et planer, mystérieuse et dominatrice, autour -des êtres.</p> - -<p>Et ce fut le large… Journées monotones et magnifiques, -soirées interminables, où le passager semble -traîner sa vie, dont les minutes comptent double…</p> - -<p>Dormir, manger, faire les cent pas autour des cages -à bêtes, visiter les machines, feuilleter des romans ou -des revues qu’on ne lit point, la vie du bord dans sa -régularité animale et reposante…</p> - -<p>Le troisième jour, des cris sauvages me firent bondir -hors de ma couchette. On avait veillé tard par extraordinaire -et nous entrions dans le port d’Alexandrie -de grand matin.</p> - -<p>Les passes d’Alexandrie sont peuplées d’écueils -rendant très difficile la navigation à qui ne connaît -point parfaitement ces parages. L’aide du pilote est -indispensable ; et ce n’est pas une des moindres curiosités -de l’arrivée, que cette prise d’assaut du navire par -le plus étrange bandit qui se puisse voir.</p> - -<p>Enveloppé de son burnous, le chef ceint du tarbouche -ou du turban des ancêtres, le pilote grimpe -par les cordages, avec une agilité de bête féline.</p> - -<p>Et ce sont aussitôt des hurlements, des imprécations -s’adressant aux frères demeurés dans la barque, ou -des ordres en langue baroque, donnés à pleine voix -aux hommes du bord.</p> - -<p>Le pilote est le prototype de l’Alexandrin, mélange -hétéroclite de Grec, d’Italien et d’Arabe des frontières -de Libye, être spécial, composé de toutes les races -diverses qui ont traversé la ville d’Alexandre et la -capitale des Ptolémées, fils d’Égypte pourtant, mais -dont les veines ne charrient que bien peu de sang égyptien -et qui n’a presque rien du paisible homme rouge, -gardien fidèle de la vieille lignée pharaonique, roi -incontesté des rives du Nil.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Après le pilote, les innombrables <i>Fachini</i> et <i>Farraches</i><a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> -qui envahirent nos cabines dès l’arrivée, achevèrent -de me donner une idée terrifiante de ma nouvelle -patrie.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Portefaix, commissionnaires.</p> -</div> -<p>A peine vêtus d’un court caleçon de cotonnade, la -galabieh relevée autour des reins, le turban en bataille -sur leurs têtes rasées, ils apparaissaient à chaque écoutille, -en proférant des phrases incohérentes, gesticulant -et criant de telle sorte qu’une invincible peur me saisit. -Oh ! ces cris de l’arrivée !…</p> - -<p>Je me serrais craintive contre le bras de mon mari, -qui, déjà repris par l’ambiance, répondait comme il -fallait aux nombreuses sollicitations dont nous étions -l’objet. Coups de canne par ci, coups de poing par là, -le tout accompagné de terribles éclats de voix auxquels -je n’étais guère habituée.</p> - -<p>J’avais le cœur lourd, les yeux brûlés de soleil et -de larmes mal retenues.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">II</h2> - - -<p>Je fus bien surprise, quelques instants plus tard, -quand débarrassés enfin des formalités de la douane, -arrivés à l’hôtel et reposés par une première toilette -sérieuse en terre ferme, nous nous retrouvâmes dans -notre chambre d’hôtel, mon mari et moi… Il avait -repris sa bonne figure souriante, je retrouvais mon -ami de toujours. Ainsi, en ce pays d’antithèse, les -plus fortes colères ne sont guère qu’en surface. On -crie, on tape pour se faire respecter et se mettre à -l’unisson, et telles gens qui nous semblent au paroxysme -de la fureur et se traitent de chiens, de voleurs, -d’assassins et de fils de <i>teigneux</i> (sic), s’embrasseront -en riant aux éclats quelques minutes après, ou -se tapoteront l’épaule amicalement pendant dix minutes, -en se faisant des protestations de tendresse.</p> - -<p>Mon étonnement d’ailleurs commençait…</p> - -<p>Tandis que, dans la chambre, je faisais connaissance -avec les grands lits de fer à colonne peints en couleur -voyante, vert, bleu, rouge, les divans trop hauts pour -être confortables, recouverts de cotonnade garnie de -dentelles au crochet, les moustiquaires de tulle relevés -par de larges rubans, la rue m’attirait aussi, par les -mille choses nouvelles que j’y devinais.</p> - -<p>Notre hôtel était situé dans une rue très couleur -locale et bien faite pour me donner, du premier coup, -une idée précise du pays où j’abordais.</p> - -<p>Quand, après tant d’années écoulées, je cherche à -rassembler mes souvenirs de ce matin d’arrivée, deux -choses surtout surgissent de ma mémoire : le bruit -persistant des soucoupes de cuivre qu’agitait sous les -fenêtres un marchand d’<i>arghissouss</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> et le son d’un -orgue de barbarie jouant le <i lang="la" xml:lang="la">Miserere</i> du <i>Trouvère</i>…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Jus de réglisse glacé, qui se vend dans des cruches de grès.</p> -</div> -<p>A cela vient se joindre le souvenir de deux odeurs -bien différentes pourtant. Le parfum troublant des -guirlandes de <i>Fohls</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> (les premières que je voyais) -que présentait une marchande indigène, aux nombreux -passants de cette petite rue et un arome violent de -marée, provenant d’un étalage de coquillages tout -proche. Les jours pourront passer, je deviendrai peut-être -une très vieille femme, dont le cerveau peu à peu -perdra la mémoire des heures de sa jeunesse, mais -le spectacle de ce matin ne s’effacera point ; et de ces -sons et de ces odeurs que j’ai gardés si présents, je -conserverai jusqu’au dernier souffle, la note et la senteur, -car ils furent l’impression première de ma nouvelle -existence, et résument pour moi les sensations de mon -premier matin d’exil.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Sorte de gardenias à fleurs petites et très parfumées.</p> -</div> -<p>Le marchand d’arghissouss montrait une belle face -bronzée, dont les traits semblaient taillés dans quelque -matière antique, par un artiste du vieux passé grec. -Il riait d’aise dans sa barbe noire et sa bouche en -s’ouvrant découvrait des dents voraces, d’une admirable -blancheur. Ses reins étaient ceints d’une vaste -écharpe, rayée de couleurs vives où le rouge et le -jaune dominaient, et son turban, posé très en arrière, -laissait voir un front où la sueur perlait. Il portait -une longue robe blanche, des babouches jaunes -et des bracelets de laine. Un large anneau d’argent -pendait à son oreille droite. Et il tenait haut sa cruche -de grès, dont le goulot laissait échapper un gros morceau -de glace et des feuilles d’oranger…</p> - -<p>La marchande de Fohls pouvait avoir mon âge, -dix-sept ans… Elle me sembla très mince, très -brune ; sur son corps de toute jeune femme la galabieh -moulait des formes pures, une gorge dure, des hanches -souples, des jambes fuselées, dont chaque mouvement -était une grâce. Sur sa poitrine à demi nue ; -d’innombrables guirlandes de fleurs formaient collier, -et faisaient à cette créature charmante, une atmosphère -embaumée qu’elle traînait après elle comme un -voile enivrant, dont les passants se grisaient. Elle -avait d’étranges yeux, lourds de passion, la bouche -un peu grande, un profil de chèvre sauvage, et ses -courts cheveux bruns s’envolaient en frisons raides, -sur ses tempes et sur son cou. Un balancement rythmique -agitait sa taille à chaque geste de ses bras, -qu’elle tenait élevés, les mains chargées de fleurs qu’elle -présentait, en chantonnant :</p> - -<p>— <i>Fohl gamyl !</i> (les jolies Fohls !)</p> - -<p>La marchande de coquillages se reposait juste sous -les fenêtres de mon hôtel… Énorme matrone, croulante -de graisse, vautrée sur le trottoir, un bras négligemment -jeté sur sa marchandise, elle dormait lourdement -en attendant la pratique. Elle avait la bouche -ouverte, et de ma fenêtre assez basse, je pouvais distinguer -le chapelet de mouches glissant autour de ses -paupières et aux commissures de ses lèvres.</p> - -<p>La journée se passa à visiter les rares curiosités de -la ville. Alexandrie n’offre qu’un intérêt très médiocre -au point de vue de ses monuments ; le plus grand -reproche qu’on puisse faire à cette ville, c’est de n’avoir -aucun cachet personnel.</p> - -<p>Trop de peuples la conquirent, trop de gens divers -l’habitèrent ; elle n’est plus qu’un port sans beauté, -où se coudoient toutes les races, où se parlent tous -les idiomes, où surtout dominent l’Italien et le Grec -mâtinés d’oriental, n’ayant plus gardé de la patrie -d’origine, que le mercantilisme et la souplesse.</p> - -<p>Les femmes pourtant y sont belles. Je parle des -femmes de la société, essentiellement cosmopolite -d’ailleurs, mais formant un bouquet de fleurs vivantes, -du plus séduisant aspect, pour les yeux surpris du -voyageur. Extrêmement élégantes, très coquettes, -elles savent mieux qu’aucune, imposer les modes outrancières -de nos grands couturiers parisiens. Et tandis -que les maris occupés pour la plupart à parfaire ou -à ruiner le budget du ménage dans un téméraire coup -de bourse, les laissent libres de leurs journées, elles -passent charmantes et parées dans les calèches somptueuses<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, -étalant sous le clair soleil d’Égypte leurs -grâces d’idoles et leur beauté de statues.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Des superbes attelages d’alors il ne restera bientôt plus en -Égypte que le souvenir, car déjà les grandes dames Musulmanes -ont donné l’exemple, et l’auto remplace partout la voiture démodée.</p> -</div> -<p>La plage élégante de Ramleh et la plage familiale -du Mex n’existaient pas encore. On n’avait pas non -plus demandé aux archéologues les secrets de Kom-el-Chougafa -et la basilique de Saint-Théonas gardait son -mystère…</p> - -<p>Pour l’instant, le touriste, avide de choses nouvelles, -devait se contenter de la visite traditionnelle à la -colonne de Pompée et aux catacombes.</p> - -<p>La colonne de Pompée, faussement attribuée au -tribun, faisait autrefois partie intégrante du Sérapéum, -d’origine bien plus ancienne. Le Sérapéum ou Temple -de Sérapis, élevé par Ptolémée Soter, dans l’acropole -de Rhacotis et sur l’éminence aujourd’hui très diminuée -qui porte la grande colonne, était un édifice -auquel on parvenait par cent degrés de marbre. Selon -la description du rhéteur Aphtonius, qui vit le Sérapéum -au <small>III</small><sup>e</sup> siècle de notre ère, la colonne monolithe -était alors située au milieu d’une cour entourée de -portiques et de salles renfermant des livres. C’est qu’en -effet, vers l’an 140 avant Jésus-Christ, sous le règne -d’Évergète II, la bibliothèque du Muséum ou bibliothèque -mère, s’étant trouvée tout à fait remplie, le -Sérapéum lui servit de succursale et renferma une -seconde collection, la bibliothèque fille, évaluée au -nombre de 300,000 volumes (Nitschlop).</p> - -<p>Il ne faut pas oublier qu’Alexandrie fut longtemps -la ville lumière de l’ancien Monde. Les goûts délicats, -les instincts élevés des premiers Lagides, si grecs de -nature et d’habitude, déterminèrent ce grand mouvement -qui fit se précipiter vers la cité d’Alexandre tout -ce que la société d’alors contenait d’artistes, de rhéteurs -et de savants.</p> - -<p>Ptolémée Soter, ami et condisciple d’Aristote, et -lui-même historien remarquable, apporta le premier à -Alexandrie les traditions intellectuelles de la Grèce. -Par lui fut fondé le Muséum, qui donna bientôt naissance -à la première école d’Alexandrie, appelée divine -par les anciens.</p> - -<p>Le palais des rois et le Muséum devinrent une agglomération -immense d’édifices magnifiques et de jardins -qui couvraient près du quart de la superficie totale -de la ville, dans cette région aujourd’hui déserte et en -partie envahie par la mer, qui s’étend de l’obélisque -de Thoutmès III (aiguille de Cléopâtre) au promontoire -Lochias.</p> - -<p>Il ne faut pas oublier que de cette école d’Alexandrie -sortirent les hommes les plus fameux de l’époque gréco-romaine : -Théocrite, Apollonius de Rhodes, Lycophron, -Philétas de Cos parmi les poètes ; Zénodote, -Aristarque, Callimaque, Eratosthène, Hipparque, -Apollonius de Perga, Archimède, Euclide, fondateur -de la géométrie, Hérophile et Erasistrate qui, les premiers, -enseignèrent l’anatomie, Gallien, Démétrius de -Phalère ; et enfin beaucoup plus tard, Théon et son -admirable fille Hypatie, qui mourut lapidée par la -foule, sur le conseil des moines fanatiques, sous le -patriarchat de Cyrille.</p> - -<p>De toutes ces grandeurs disparues, il ne reste que -quelques pierres et la colonne dite de Pompée, autour -de laquelle se pressent les tombes effritées d’un cimetière -musulman.</p> - -<p>Sur l’emplacement des mosaïques multicolores et -des superbes dalles de marbre, les sépulcres de terre -et de chaux se serrent lamentablement ; là, où croissaient -les térébinthes et les chèvrefeuilles, l’aloès pousse -ses tiges épineuses, et ce n’est plus que mélancolie et -que tristesse en ce lieu sauvage, où seuls le croassement -des corbeaux et l’aboiement rauque des chiens troublent -le silence.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">III</h2> - - -<p>Après la colonne de Pompée, je voulus voir les catacombes…</p> - -<p>On me conduisit là-bas au Mex, près du palais, détruit -aujourd’hui, où campèrent quelques semaines les -soldats de Bonaparte. Dans les excavations des rochers -bordant la mer, nous nous faufilâmes à grand peine, -mon mari, deux officiers du bord, trois guides indigènes -et moi la dernière et la plus intrépide, avide de -tout voir et de tout connaître, avec cette belle curiosité -de la jeunesse qui ne se retrouve plus jamais dans -la suite…</p> - -<p>Ce n’était pas chose facile de se diriger dans le labyrinthe -de couloirs et de boyaux qu’offrent les ruines -des catacombes. Creusées sous le règne de Dioclétien, -ces catacombes partaient du cœur de la ville, pour -aboutir à la mer, où, plusieurs fois par semaine, les -chrétiens s’embarquaient afin d’échapper aux persécutions -ou porter plus loin la bonne parole. On sait -que cette période marqua l’apogée des persécutions en -terre égyptienne. Le nouveau culte avait donné naissance -à différents schismes, qui, rapidement, s’étaient -propagés en haute et moyenne Égypte. Les prêtres des -anciens dieux luttaient eux-mêmes éperdument, pour -le maintien de la foi et des coutumes ancestrales.</p> - -<p>Les patriarches et les préfets, de races souvent distinctes, -ne s’entendaient guère ; les Juifs qui maintenaient -une partie des richesses du pays, fomentaient -le trouble si facile à faire naître en ces âmes tourmentées, -et les empereurs romains, excédés par les multiples -ennuis que leur donnait cette province de l’Empire, -ne demandaient qu’à sévir. Dioclétien avait déclaré -qu’il ferait couler tant de sang à Alexandrie, que -son cheval en aurait jusqu’au poitrail. Il tint parole ; -durant huit jours, les ruisseaux de la ville furent -rouges…</p> - -<p>Les catacombes devinrent donc nécessaires, mais -contrairement à celles de Rome, elles ne furent jamais, -pour les adeptes de la religion nouvelle, qu’un asile -temporaire.</p> - -<p>Il en reste d’ailleurs bien peu de choses. A part la -salle centrale, où se voit encore au plafond une colombe -aux ailes déployées, et où, sans doute, devaient se célébrer -les offices, le reste n’est qu’une suite de voies -très étroites, — presque impraticables, peuplées d’insectes -et de chauve-souris, — dont chaque jour la -visite devient plus difficile et plus dangereuse à mesure -que le sable se creuse et que la mer se rapproche. -Pour moi, je sais bien que je ne me risquerais plus -aujourd’hui à suivre cette route périlleuse que nous -fîmes alors presque à quatre pattes, à demi étouffés et -plongés à chaque instant dans l’obscurité, car le vent -qui circule assez librement dans ces caves, éteignait -constamment les bougies dont s’étaient munis nos -guides.</p> - -<p>Aussi, quelle ivresse de revoir la lumière après quatre -heures de marche dans ces ténèbres !… comme l’air -semblait plus léger, et le ciel plus pur…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IV</h2> - - -<p>En parcourant à nouveau la ville, notre attention -fut attirée par la vue d’un personnage extraordinaire. -C’était un homme de haute taille, aux cheveux grisonnants, -à la barbe inculte, aux yeux étranges, aux -gestes déments. Pour tout vêtement, il portait un -gilet rouge brodé d’or, et un chapeau tricorne orné -d’une plume blanche. Des bottes à l’écuyère et un -parapluie vert complétaient ce costume sommaire. Personne -ne regardait l’étrange individu, dont la seule -vue eût ameuté tous les agents d’une ville européenne. -Pour lui, insouciant et superbe dans sa demi-nudité, -il allait, la tête haute, en prononçant des phrases incohérentes. -J’appris que ce malheureux était un grand -seigneur autrichien, qui, ruiné au jeu en une nuit et -abandonné par une femme adorée, avait subitement -perdu la raison et se croyait l’Empereur François-Joseph…</p> - -<p>Vers le soir nous allâmes, accompagnés du docteur -et du commissaire du bord, dîner à Ramleh, banlieue -d’Alexandrie où devait s’écouler une partie de ma jeunesse -et où naquirent mes deux filles. C’est sur l’emplacement -et la prolongation du camp de César, sur la -route d’Aboukir, une immense étendue désertique, -plantée de rares palmiers, dont les Alexandrins sont -parvenus à faire une succursale d’Asnières ou de -Viroflay.</p> - -<p>Un chemin de fer spécial concédé à une compagnie -anglaise en faisait alors le service.</p> - -<p>Aujourd’hui, les stations de Ramleh se sont multipliées -et c’est un train électrique qui les dessert. Par -un miracle de culture, à coups de guinées, les propriétaires -sont arrivés à créer une suite innombrable de -jardins merveilleux, parmi lesquels se dressent d’élégantes -villas de tous les styles et de tous les âges, -depuis le château Louis XIII, jusqu’à l’horrible maison -<span lang="en" xml:lang="en">modern-style</span>. Le casino de la plage peut rivaliser avec -les plus somptueux kursaals des villes d’eaux européennes, -on y retrouve les mêmes tables fleuries d’orchidées -et rutilantes de globes électriques, les mêmes -garçons suisses parlant toutes les langues, les mêmes -menus cosmopolites. Les repas sont accompagnés des -mêmes airs entendus chez Maxims ou dans les différents -<i>palace</i> où les hommes de la bonne société ont -coutume d’ingurgiter des nourritures indigestes, en -tenue de soirée, et de cet air lassé dont les viveurs de -haute marque croient devoir accomplir les moindres -actes de leur vie inutile.</p> - -<p>Mais, lors de mon arrivée en Égypte, le casino -n’existait pas et la plage appartenait à tout le monde.</p> - -<p>Les parcs étaient moins nombreux et les façades -moins prétentieuses. De vulgaires lampes au pétrole -posées dans de jolies lanternes en verres de couleur, -éclairaient à peine la porte principale des habitations -et les routes mal tracées. Mais ces demeures n’étaient -pas toutes modestes, et la verdure épaisse qui les abritait, -les innombrables arbres à fleurs qui garnissaient -leurs pelouses, les jasmins, les roses, les Fohls, croissant -sur les murs de briques roses et jusque sur les -balcons de pierre ou de bois, les rendaient charmantes. -Et puis, c’était, à quelques mètres de la maison, le -mystère du grand désert… Les palmeraies offraient -aux promeneurs égarés dans ces parages la surprise -de leurs ombrages. Tout à coup, parmi l’immensité -sablonneuse, un nid de verdure épaisse attirait les -yeux et, sous les dattiers chargés de fruits couleur d’or -ou de sang, les blés poussaient leurs hautes tiges, le -trèfle mettait une nappe tendre, c’était à la fois inattendu -et délicieux.</p> - -<p>Ma première visite à Ramleh demeurera dans ma -mémoire comme un de mes meilleurs souvenirs. Après -le repas, nos hôtes proposèrent une petite excursion -au désert. On partit joyeux vers ces plaines qui, pour -moi, représentaient l’inconnu. Il faisait ce soir-là un -temps d’été de France, bien qu’on ne fût qu’en avril. -Le ciel, libre de nuages, mettait sur nos têtes un voile -de lumière, presque transparent, et là-bas, vers la mer, -la lune montait radieuse. Bientôt elle atteignit les -hautes touffes des palmiers et ce fut dans ce coin -paisible une heure de souveraine beauté. Des enclos -voisins, un parfum violent de jasmin s’échappait, embaumant -l’espace… très loin, d’une tente de bédouin -dressée dans le sable, un bruit de chanson arabe -venait jusqu’à nous, et tout à coup, de l’autre rive, -vers les lacs, une petite flûte égrena ses notes mélancoliques. -Des herbes, des plantes, une odeur vivifiante -se dégageait, emplissant l’espace, pénétrant en nous -comme une caresse, un air léger flottait sur nos -têtes, une paix profonde émanait des choses environnantes… -Et, dans la nuit claire, un cavalier arabe -fendit l’espace sur un cheval magnifique, nous frôlant -dans la fuite éperdue de sa course. Son burnous -blanc autour de lui semblait le mouvement -de deux grandes ailes lumineuses, et l’on entendit -un instant le hennissement de son cheval grisé lui -aussi par cette volupté du désert qui nous gagnait -à notre tour… C’était l’Orient, dans sa troublante -majesté, et nos âmes insensiblement s’abandonnaient -à son charme.</p> - -<p>Le lendemain, les officiers du bord qui reprenaient -la mer dans la soirée, nous accompagnaient à la gare. -En route pour le Caire… En disant adieu aux chers -compagnons qui avaient si bien su adoucir pour moi -les tristesses du premier grand voyage, mon cœur se -serrait un peu… Il me semblait que je quittais une -seconde fois la patrie. Mais quand le train s’ébranla, -la belle confiance et la joie débordante de mon mari -finirent par me gagner. Il était si heureux de se retrouver -chez lui, si fier de m’y ramener et de m’en faire -les honneurs, que mon chagrin de petite transplantée -ne put tenir contre son bonheur.</p> - -<p>J’avais aussi à mes côtés pour parler des miens -demeurés en France, ma fidèle servante Émilie, qui -m’avait suivie et dont le dévouement ne m’a jamais -fait défaut aux heures mauvaises. Vraie Languedocienne -au cœur fidèle, au caractère joyeux, prête à -tous les événements de notre vie aventureuse, elle -se trouvait aussi à l’aise dans ce wagon de chemin de -fer égyptien, que dans notre petit jardin de la rue -Baume à Montpellier, où elle passait ses après-midi -à coudre les vêtements de mes petits frères, une chanson -aux lèvres et de la gaîté plein les yeux… C’est -une remarque que j’ai, depuis, faite bien souvent. L’exil -n’existe guère pour les âmes simples. Surtout pour -les âmes méridionales. Pourvu que leur activité trouve -son emploi et que le soleil brille, elles sont heureuses.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">V</h2> - - -<p>Pour moi, maintenant, tout était nouveau dans le -pays que nous traversions.</p> - -<p>Immédiatement après Damanhour, le site devenait -autre. Ce n’était plus les plaines sablonneuses, les terrains -amers des lacs, et les vastes étendues salines que -nous venions de quitter, mais l’Égypte, la vieille patrie -des races pharaoniques qui, à chaque tour de bielle, -se montrait un peu plus à nous, dans sa robe d’émeraude. -Tandis que dans notre terre Cévenole, les blés -commençaient à peine à montrer leurs petites tiges -vertes, ici, en sol Égyptien, la moisson future s’étalait -déjà, superbe et touffue comme une forêt en miniature. -Encore quelques rayons de soleil semblables à -celui que nous avions ce jour-là, et les épis commenceraient -à jaunir. Dans les jardins cultivés, les arbres -à fruits n’avaient plus de fleurs, et les abricots, les -pêches, les pommes un peu sauvages montraient sous -les feuilles leurs têtes dures.</p> - -<p>Des buffles maigres passaient sur les chemins, le -mufle baissé, et leurs pas pesants laissaient une empreinte -dans la terre grasse. De rares chameaux chargés -d’herbages traversaient les routes, suivis par -quelque gamin à demi nu.</p> - -<p>Dans les champs, ma surprise fut grande en voyant, -parmi les cultures, les Fellahs occupés à leurs travaux -coutumiers, la galabieh simplement relevée autour des -reins, leurs minces caleçons de cotonnade, précieusement -posés à côté d’eux. Je sortais depuis peu de -mois d’un couvent rigide, et ce spectacle me confondait -d’autant plus que, loin d’être le moins du monde -gênés par le passage du train dont les nombreux voyageurs -les regardaient, ces simples fils de la nature se -levaient en riant et étalaient complaisamment leurs -formes avec des gestes dont l’impudeur ne pouvait -avoir d’égale que l’ignorance de ceux qui les exécutaient.</p> - -<p>Hélas ! vingt années ont passé, et si la civilisation -moderne est parvenue à faire du Caire la rivale des -plus belles villes de la Riviera, il faut dire que rien n’a -changé dans les habitudes rurales. La même inconscience -et les mêmes gestes obscènes se reproduisent -chaque jour encore au passage des grands rapides. Si -les nombreux touristes qui, chaque année, hivernent -sur les bords du Nil, en éprouvent de la gêne, ils -doivent se tenir enfermés dans leurs wagons et ne -point lever les yeux.</p> - -<p>Et ce n’est pas tout… Sur les bords du fleuve et des -nombreux canaux qui en dérivent, le nombre des baigneurs -ne se compte pas, ces baigneurs ignorent la -gêne du vêtement exigé par les peuples civilisés. Ils -se baignent simplement dans leur nudité sombre, tranchant -sur le fond clair du paysage, et de loin, à les -voir s’agiter dans l’eau bourbeuse avec leurs grands -bras maigres et leur tête rasée, on dirait de grands -coléoptères, flottant au ras des ondes, parmi les herbes -de la rive.</p> - -<p>Une des choses qui m’étonnèrent aussi dans ce -voyage, ce fut la quantité de pigeons rôtis, de petits -pains, de salades et d’œufs durs, que nous présentaient -à chaque station des vendeurs indigènes. Les buffets -des gares étaient encore inconnus. Les marchands -d’oranges et de fruits secs ne chômaient guère, et, plus -qu’eux tous, les petites marchandes d’eau fraîche arrivaient -à placer leur marchandise.</p> - -<p>Elles accouraient minces et légères, au trot de leurs -pieds nus, vêtues de l’éternelle robe Fellaha teinte à -l’indigo, leur frêle poitrine découverte, un lambeau -de voile tenant à peine à leurs jeunes fronts bombés, -mais traînant majestueusement dans la poussière. Les -mains au-dessus de la tête, elles tenaient la gargoulette, -dont le goulot laissait dépasser quelques feuilles -de menthe ou d’oranger… Et de leur voix stridente, -on les entendait crier leur cri toujours le même :</p> - -<p>— <i>Moïja ! Moïja !…</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Eau, eau !…</p> -</div> -<p>Puis c’était encore les débitants de limonades, les -pâtissiers d’occasion offrant leurs <i>sémitt taza</i><a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> ou leur -<i>pan di Spagna</i>, gâteaux de miel saupoudrés de cumin, -ou <i>sitôt-fait</i> italiens, vendus sous des noms pompeux… -Et les voyageurs ajoutaient au spectacle déjà si -étrange. Ce n’était que longues robes de soie aux -couleurs vives, larges ceintures et vastes turbans. Les -femmes, drapées dans leur <i>habaras</i> de taffetas noir, -suivies de tout un peuple d’esclaves noires et blanches, -traînaient presque toutes un enfant par la main et -portaient d’innombrables paquets noués de façon barbare, -dans de larges mouchoirs bariolés. Des eunuques -les précédaient, faisant écarter les importuns sur leur -passage et se faisant ouvrir d’office les portières de -wagons spéciaux, où, autoritaires et paternels à la -fois, ils entassaient tout le monde.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Petits pains, saupoudrés de grains de mil.</p> -</div> -<p>Mais ce que je ne puis arriver à dire, c’est le tapage -effroyable qui accompagnait chaque acte, chaque geste -de ces voyageurs. Une gare égyptienne offre l’apparence -d’un préau de maison de fous. Quand le train -repart, on est littéralement étourdi, il semble que l’on -vienne d’échapper à quelque effroyable catastrophe.</p> - -<p>Notre première nuit d’hôtel au Caire comptera -parmi les plus accidentées de mon existence. Nous -étions descendus dans un bon hôtel de second ordre, les -trois grands hôtels d’alors étant, pour l’époque, tout -à fait hors de prix pour notre bourse de jeune ménage. -Mais l’hôtel d’Orient comptait parmi les meilleurs… -Nous n’étions pas au lit depuis un quart -d’heure que les insectes nauséabonds que je n’ose -nommer nous en chassèrent…</p> - -<p>Nous dûmes passer la nuit, très douce d’ailleurs, sur -la vérandah, couchés tant bien que mal sur des fauteuils -d’osier garnis de quelques coussins. Vers deux -heures, notre jeunesse ayant eu raison des événements, -nous dormions de tout notre cœur, quand notre pauvre -Émilie accourut les yeux fous, les vêtements en désordre, -en poussant des cris aigus.</p> - -<p>Son voisin de chambre, un Grec, pris de boisson, -avait enfoncé la porte de communication et s’était -rué sur elle comme une brute. La pauvre fille tremblait -si fort qu’il lui fallut un bon moment pour nous -expliquer la chose. Nous parvînmes à comprendre que -n’ayant qu’un simple chandelier de cuivre à sa portée, -et retrouvant toute sa force de paysanne cévenole, -elle s’en était si bien servie, que le trop galant Hellène -avait le nez en bouillie et l’œil poché. Bientôt, tout -l’hôtel fut sur pied. Il nous fallut subir un long interrogatoire -et, comme les propriétaires étaient vaguement -apparentés à l’assaillant, il s’en fallut de bien -peu que la pauvre fille, victime d’un si abominable -guet-apens, ne fût déclarée coupable pour avoir su se -garder… Enfin nous pûmes quitter cet affreux asile -et tout de suite, mon mari nous conduisit au quartier -indigène.</p> - -<p>C’était là-bas, derrière la vaste place d’Abdin, dans -la vieille rue de Darb-el-gamamiz, au cœur même de -la ville musulmane. Il fallait, pour s’y rendre, traverser -d’innombrables labyrinthes parmi lesquels je me -dirige aujourd’hui sans aucune peine, mais pour l’instant, -il me semblait tout à fait impossible de pouvoir -jamais arriver à m’y reconnaître. Ce furent d’abord -une suite d’échoppes avançant sur la chaussée selon -l’antique usage oriental et pourvues d’un plancher -surélevé formant divan et garni de tabourets, sur lesquels -clients et vendeurs s’asseyaient. Il n’y a pas -au monde de démocratie plus réelle que celle qui règne -entre tous les membres de la grande famille musulmane. -En ce pays, régi pourtant par un système des -plus autocrates, tout le monde fraternise et les différences -de castes n’existent presque pas. Le médecin -et l’avocat ne dédaigneront point de prendre place sur -les tréteaux du marchand de calicot ou du parfumeur. -Le maître du lieu reçoit, d’ailleurs, ses visiteurs avec -une courtoisie parfaite et sait offrir à propos le narghilé, -la tasse de moka ou de thé, le sirop de rose ou -la limonade, selon le temps ou la saison. D’interminables -causeries s’établissent et l’heure, si longue en -terre égyptienne, passe en éternelles flâneries.</p> - -<p>Ces visites fréquentes rendent la rue plus gaie et le -magasin plus accueillant ; cependant, sur les trottoirs, -les marchands ambulants circulent, criant leurs denrées -ou leurs objets de pacotille ; les petites charrettes -de légumes ou de fruits s’installent au petit bonheur. -Tout cela passe, trotte, galope, hennit et piaffe sans -interruption, les hurlements sauvages de cochers interpellant -les piétons dominent tous les autres tapages.</p> - -<p>— <i>Chmalak — Minack ! — Aho réglack !</i><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Ta gauche ! ta droite ! (C’est-à-dire faites attention à votre -gauche ou à votre droite.) Parfois ils sont plus brefs encore et -disent simplement : <i>réglack</i> (<i>ton pied !</i>).</p> -</div> -<p>Mais le passant n’en a cure et ne se dérange guère. -Aussi les écrasés comptent-ils pour une bonne part -dans la liste des accidents journaliers dans les villes -égyptiennes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VI</h2> - - -<p>Ce qui me ravit surtout, ce jour d’arrivée, ce furent -les étalages vraiment artistiques des marchands de -fruits. Il faut aller dans de très grands magasins d’Europe -pour trouver d’aussi gracieuses corbeilles d’oranges, -d’aussi magnifiques pyramides de pommes et de -poires, d’aussi jolies guirlandes de feuilles et de pampres -disposées d’une main à la fois savante et naïve -parmi l’amoncellement des présents de la terre. Mais -ce qui achevait de donner à ce marché égyptien la note -étrange qui me séduisait, c’était la variété des fruits -et la teinte particulièrement chaude de leurs coloris. -Pour le plaisir des yeux, les citrons d’un beau jaune -tendre se mêlaient aux tomates couleur de sang. Les -oranges à l’écorce dorée voisinaient avec les premières -cerises et les premiers abricots. De grands régimes de -bananes pendaient au-dessus des autres produits, -comme une parure ; tout autour de l’échoppe, de larges -fleurs de papier rose faisaient un cadre surprenant à -ces choses, les rendaient plus appétissantes et plus -désirables. Et sa petite robe relevée en corde autour -de ses reins, son visage de singe réjoui couvert de -mouches, un doigt dans sa bouche où les quatre premières -dents pointaient, un bébé fellah se tenait bien -sage dans une corbeille de dattes sèches, son petit -derrière maigre à même les fruits qui seraient vendus -tout à l’heure. A quelques pas, la mère, gravement, -triait des cerises arrivées la veille du pays -d’Asie et jetait les fruits trop mûrs au bébé, qui les -attrapait au vol et les suçait de son air tranquille.</p> - -<p>Je fus surprise aussi du nombre incalculable de -marchands de tabacs que nous rencontrions sur notre -route, et ma surprise s’augmentait de voir tous ces -marchands offrir le même type d’Européens un peu -sauvages… Mon mari m’expliqua que tous les fabricants -de cigarettes, comme tous les épiciers d’Égypte, -étaient Grecs… Depuis sa lointaine enfance, il avait -vu le commerce du tabac et des comestibles aux mains -des Hellènes et il ne pensait pas que, depuis les temps -les plus anciens, il en ait pu être autrement<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Le tabac n’a commencé à se vendre en Égypte que sous le -règne des derniers Mamelucks, mais les épiciers (<i>backals</i>) grecs -ont prospéré en Égypte depuis Hérodote, le marchand d’huile -historien !…</p> -</div> -<p>Il me raconta, à ce sujet, une anecdote amusante, -et qui me renseigna tout de suite sur la façon habile -dont les Grecs d’Égypte savent échafauder leur fortune. -Dans le village où il était né, mon mari avait -connu un certain Spiro Mamoussi, d’abord garçon épicier, -puis patron. Cet homme s’était trouvé à vingt -ans propriétaire d’une boutique ayant à peine deux -mètres carrés et remplie de caisses de pétrole, de macaroni -et de boîtes de sardines. Le tout valait bien vingt -livres (500 fr.). Le commerçant, qui dort au cœur de -tout ilote, imagina de faire fructifier ces biens : mais -le magasin n’offrait pas d’assez sérieux avantages. Le -Grec malin possédait cinquante francs d’argent liquide. -Il les prêta à un Fellah contre les bijoux de sa femme. -Aussitôt en possession des bijoux, il se fit à son tour -avancer cent francs sur ces bijoux ; mais, tandis qu’il -se faisait prêter par un riche indigène, croyant obliger -un pauvre épicier dans la gêne, et ne réclamant aucun -intérêt pour son avance, il prêtait à nouveau l’argent -qui n’était pas à lui, sur un bon billet à intérêt double ; -et, à la fin de l’année, grâce à la multiplicité de ces -procédés machiavéliques, Spiro était parvenu à se faire -mille francs de bénéfices… De tels faits se passent -journellement en Égypte.</p> - -<p>Nous arrivâmes, vers dix heures, devant la porte de -Sélim pacha Rouchdy, oncle de mon mari. Là commençait -ma vie nouvelle.</p> - -<p>La maison ne différait pas sensiblement des autres -demeures qui l’entouraient. Comme toutes les habitations -qui se respectent, elle donnait dans une rue -triste, que pas une échoppe n’égayait. Vis-à-vis, à côté, -partout les mêmes hautes murailles, les mêmes fenêtres -garnies de moucharabiehs étaient reproduites. Et partout -aussi la même porte monumentale, entourée des -mêmes bancs de pierre et ouvrant sur la même cour, -sorte d’atrium rappelant un peu les demeures romaines.</p> - -<p>Devant le seuil, un vieillard très beau nous accueillit. -C’était le boab (portier) de la famille, ancien esclave -libéré et qui avait vu naître mon mari et tous ceux -de sa génération. Il était noir, mais de race nubienne, -c’est-à-dire ayant gardé la forme pure des traits caucasiques -et sur sa face de statue sombre, une barbe -neigeuse encadrait superbement le visage rayonnant -d’intelligence et de bonté. Il s’avança et pieusement -baisa les genoux et les mains de mon mari, puis mes -mains à moi, mais déjà en me regardant l’expression -tendre de son regard avait changé et je sentais l’hostilité -naissante, que si souvent depuis, mon titre d’étrangère -et de chrétienne devait me valoir dans les milieux -demeurés vraiment sincères à la foi du prophète.</p> - -<p>Sur les pas du boab, un autre homme à son tour -venait d’apparaître. Celui-ci me parut franchement -nègre, mais la recherche de sa mise, un air d’importance -tout à fait comique et surtout le timbre bizarre -de sa voix me firent comprendre à quel genre de personnage -j’avais affaire. Mon mari m’avait tant parlé -des eunuques et du rôle prépondérant qu’ils jouaient -encore dans la famille égyptienne, que j’étais renseignée -sans les connaître. C’était bien l’eunuque en chef -de la maison qui venait se présenter à moi le sourire -aux lèvres, et la main tendue, comme si nous étions -déjà de très vieilles connaissances.</p> - -<p>Il m’enleva de la voiture et, sa main serrant mon -bras à le briser, il m’entraîna vers l’escalier qu’il me -fit monter presque à lui seul, tant il mettait de force -à me soulever.</p> - -<p>J’ai su depuis que ce mode d’introduction résumait -la plus haute formule de politesse de l’eunuque envers -les visiteuses étrangères, mais alors combien cela me -parut étrange !…</p> - -<p>Béchir-Aga me conduisit au premier étage. Tout de -suite après l’escalier de marbre, s’étendait une sorte -de vaste couloir sur lequel des nattes neuves étaient -posées. Nous arrivâmes devant une porte garnie dans -le bas d’une demi-douzaine de paires de babouches et -de savates, qu’il fallut pousser du pied pour entrer. -L’eunuque avait frappé dans ses mains et, à ce signal, -une nuée de femmes accouraient. Toutes les races, -toutes les couleurs, tous les âges me semblèrent représentés -par le véritable peuple de mon sexe, qui s’empressa -aussitôt autour de moi.</p> - -<p>J’étais à ce moment, pour tout ce monde privé de -distractions, une véritable bête curieuse ; personne ne -songeait à l’embarras cruel où on me mettait, en me -le témoignant d’une façon aussi directe.</p> - -<p>Mais, tout à coup, tel un vol de moineaux rapaces, -la petite troupe se dispersa, une créature délicieuse -venait vers moi et très simplement me tendait les -bras.</p> - -<p>Elle était belle, de cette beauté un peu flétrie, -propre à certaines Turques trop passionnées et souvent -malheureuses ; ses grands yeux fauves, ses cheveux -d’un châtain sombre à reflets d’or sur lesquels -était jeté un voile de gaze traînant derrière elle, son -teint très pâle et le pli amer de ses lèvres lui donnait -un faux air de nonne du moyen âge, une de ces nonnes -consumées d’amour, usant leurs genoux en vaines -prières, sur les dalles de l’autel. Et c’est une chose surprenante, -même après l’avoir si bien connue, elle, -dont la gaîté était charmante, même après l’avoir -vue mère délicieuse de nombreux enfants, épouse trop -aimante d’un mari indigne d’elle, toujours cette première -impression m’est restée et c’est bien sous les -traits d’une jeune religieuse que je la revois. C’était -la cousine, presque la sœur aînée de mon mari, Azma, -la fille du vieux pacha, mariée elle-même à son cousin, -qui était aussi celui de mon mari, puisqu’ils étaient -tous trois fils et fille de la même souche.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VII</h2> - - -<p>Azma avait épousé Aly-bey professeur à l’École -polytechnique du Caire. Il était son aîné de très peu, -mais tous deux avaient près de quinze ans de plus que -leur jeune cousin mon mari… La mère d’Aly-bey était -la sœur de mon beau-père (mort depuis longtemps) -et du vieux pacha Sélim Rouchdy. Cette dame était -veuve et peu aimable. Très fervente musulmane, elle -partageait son temps entre la prière, la lecture du -Coran et l’élevage de lapins et de canards, dont la -société rendait le voisinage de cette vieille personne -insupportable, car ces jeunes animaux grandissaient -à domicile, sur les fauteuils, dans les lits, partout…</p> - -<p>A ce moment, elle se tenait debout derrière sa bru -et me regardait sans trouver une parole de bienvenue ; -pour celle-là aussi j’étais l’intruse, l’étrangère -dangereuse et déjà détestée.</p> - -<p>Quatre négresses levaient vers moi leurs têtes curieuses. -Des Turques, des Égyptiennes et deux Abyssines -complétaient l’ensemble.</p> - -<p>Azma, maîtresse du lieu, m’avait prise par la main -et me conduisait vers une vaste salle, dans l’angle -de laquelle un grand lit de fer à colonnes se dressait, -tendu d’une gaze rose brodée d’argent. Cette pièce -me parut immense avec ses quatre fenêtres à la file -et ses trois portes où les portières relevées et les battants -des portes manquant, faisaient comme autant -de place à la curiosité malveillante qui m’entourait. -Les fenêtres n’avaient ni vitres, ni persiennes, mais seulement -de lourds moucharabiehs que l’on ne baissait -guère qu’aux soirs d’hiver. Elles ouvraient sur le vieux -canal du Khalig, desséché à cette saison de l’année, -mais qui, l’hiver, roulait une eau bourbeuse et glacée. -De l’autre côté, une mosquée se devinait et je sus plus -tard que, dans cette mosquée, se réunissait, durant -les nuits du vendredi, la confrérie des derviches hurleurs…</p> - -<p>La chambre se trouvait sommairement meublée d’un -haut et très long divan garni de coussins, d’une table -recouverte d’un jeté de percale orné d’une dentelle au -crochet et sur laquelle étaient posées une demi-douzaine -de gargoulettes de terre dans un plateau de -faïence. Chaque gargoulette avait un petit couvercle -en argent surmonté du croissant de Mahomet. Une -glace de forme ovale était apposée à plat contre le -mur passé simplement à la chaux. Un grand tapis européen -couvrait les dalles. Je vois encore ce tapis -que l’on semblait trouver magnifique autour de moi et -qui avait été acheté à mon intention. Il montrait un -fond vert avec de larges fleurs rouges et jaunes, de -couleurs si voyantes que l’œil se fatiguait à le regarder.</p> - -<p>Au plafond, les poutres étaient recouvertes d’une -jolie couche de peinture byzantine, très effacée, mais -jolie encore et cela, personne autour de moi n’en comprenait -ni la valeur, ni la beauté.</p> - -<p>Quand nous fûmes installées sur le divan, la vieille -tante, Azma et moi, les autres femmes s’accroupirent -autour de nous dans la posture du lapin de Florian ; -seules, les négresses restèrent debout encadrant les -portes de leurs faces noires. C’est encore une des nombreuses -coutumes du pays que ce ramassis d’esclaves -posées à chaque ouverture, écoutant curieusement -ce qui se dit autour d’elles.</p> - -<p>On prétend qu’au temps du terrible sultan Sélim, -toutes les esclaves furent amenées et parquées séparément -dans le palais du Khalife. A tour de rôle, on les -faisait comparaître devant le maître suprême, et chacune -à son tour était appelée à dire toutes les choses -vues, toutes les paroles entendues dans le harem d’où -elles sortaient. Celles qui refusaient de parler, avaient -la langue arrachée. De cette façon Sélim arriva à -connaître tous les mystères de la capitale.</p> - -<p>On apporta le café.</p> - -<p>Il est d’usage de le servir d’ordinaire sur un plateau -de cuivre, dans la canaque entourée des petites tasses -appelées <i>Fingals</i><a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. L’esclave préposée à ce service -dans les grandes maisons, ou la modeste négresse dans -les demeures bourgeoises, verse à mesure le liquide -bouillant dans les tasses et présente chaque tasse à -l’invitée. Mais, aux grands jours, dans les familles de -condition, il en est tout autrement. Une esclave -blanche apporte la canaque sur une sorte de fourneau -encensoir garni à l’intérieur de braise odorante, -une autre tient le plateau comme un calice, une -troisième sert et présente les tasses. Pour me faire -honneur ce fut ce dernier mode que l’on employa.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Au pluriel, <i>Fanaghils</i>.</p> -</div> -<p>La conversation avait peine à s’établir. Personne -autour de moi n’entendait ma langue. Les dames -s’exprimaient en turc et les servantes en arabe.</p> - -<p>Vainement la cousine de mon mari, nature délicieuse -et spontanée, essayait en phrases brèves de se faire -comprendre de moi, je demeurais stupide, prête à -pleurer. Mon mari m’avait appris à dire bonjour et -à demander les trois ou quatre objets indispensables -à mon premier jour d’arrivée. Mais je me trouvais -incapable de suivre la moindre conversation et d’y -répondre, et de cette cause, je pense, vinrent tous -mes tourments, toutes mes inquiétudes et toute ma -désespérance.</p> - -<p>Alors, devant mon embarras croissant, la douce -Azma eut une idée bien féminine dans sa touchante -bonté. Elle alla dans la pièce voisine chercher son fils -et le posa dans mes bras.</p> - -<p>Il était blond et de ses grands yeux innocents, couleur -de rêve, il regardait lui aussi, la petite étrangère -qui le tenait. Mais il eut un geste charmant. Un joli -sourire éclaira son frais visage et il enfouit sa tête -mutine contre mon visage. Tout le monde cria au -miracle ; l’enfant, paraît-il, était très sauvage, on ne -s’expliquait pas la sympathie qu’il me témoignait -sans me connaître.</p> - -<p>J’étais ravie pour ma part, dans l’adoration profonde -que j’ai eue de tout temps pour les enfants, -de penser que, du moins, en cette demeure étrangère, -j’aurais ce petit être à dorloter et à chérir. Et je commis -ma première gaffe… Je savais dire le mot <i>joli !</i> Je -crus faire grand plaisir à la mère en le prononçant sur -son bébé.</p> - -<p><i>Héloua Kettir !! !</i> m’écriai-je…</p> - -<p>Alors ce fut une consternation. Autour de moi, les -esclaves se détournèrent, et vivement crachèrent par -terre.</p> - -<p>Je venais de jeter l’épouvante sur tout ce monde, en -attirant peut-être, par cette exclamation malheureuse, -le <i>mauvais sort</i> sur l’enfant…</p> - -<p>Avant d’avoir ce dernier, la mère en avait successivement -perdu cinq autres. Dire d’un enfant qu’il est -beau ou aimable, constitue au pays musulman une -terrible calamité. On doit toujours se dépêcher de le -déclarer <i>Oouaëche</i> (vilain, affreux), pour éloigner de -lui les esprits ténébreux qui l’environnent…</p> - -<p>Pour l’instant, je me rendis bien compte qu’il venait -de se passer autour de moi quelque chose de désagréable -dont j’étais la cause involontaire, mais de là -à deviner ma faute, il y avait bien loin… Aussi demeurai-je -surprise et un peu attristée, quand la <i>dada</i><a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> -de l’enfant se précipitant sur moi comme une furie, -me l’eut littéralement arraché.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Bonne d’enfants.</p> -</div> -<p>Qu’avais-je fait ? Qu’avais-je dit ?…</p> - -<p>Ab ! que de fois depuis, j’ai dû me rendre compte de -la divergence absolue existant entre les deux mondes… -Celui d’où je venais, et celui où la vie venait de me -jeter, pauvre petite, ignorante de tout en cette société -étrangère, où je ne pouvais être que l’intruse et où -tout pour moi se doublait du troublant mystère de -l’inconnu redouté.</p> - -<p>Pendant ce temps, mon mari demeuré en bas dans -le <i>Mandara</i><a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> recevait comme l’aîné des descendants -mâles de la famille les hommages de tous les visiteurs -et eunuques de la maison.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Appartement des hommes.</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VIII</h2> - - -<p>Le <i>Mandara</i> appelé aussi <i>Salamleck</i>, est, à l’heure -actuelle, la désolation des musulmanes un peu modernes, -car il représente à leurs yeux le sanctuaire -où se cache la vie de l’époux. Pour peu que celui-ci -occupe une situation importante dans le gouvernement, -ses appartements sont journellement encombrés -de visiteurs que sa compagne ne doit pas connaître et -auprès desquels il passe la majeure partie de son -temps. Il en est de même chez les grands propriétaires, -dont les innombrables fermiers, voisins ou -employés composent l’habituelle cour. Il arrive souvent -que le bey ou le pacha ne monte au harem que -pour y dormir.</p> - -<p>A l’époque où j’arrivai en Égypte, rares étaient les -femmes qui songeaient à se plaindre de cette coutume. -Bien au contraire, jeunes et vieilles musulmanes d’il -y a vingt ans, ne se sentaient vraiment chez elles -qu’à l’heure précise où l’homme en était absent. Une -anecdote me revient à la mémoire qui, mieux que -toute explication, prouvera ce que j’avance.</p> - -<p>Le soir de mon arrivée, tandis qu’un peu étourdie -par tout ce qu’il m’avait été donné de voir en cette -inoubliable journée, je me laissais aller à une rêverie -assez triste, le front dans ma main, une esclave noire -familièrement me toucha l’épaule :</p> - -<p>— <i>Taali !</i> me répétait-elle. (Viens !)</p> - -<p>Je ne comprenais pas, mais le geste me fit deviner -les paroles entendues. La négresse me conduisit tout -au fond de l’appartement, dans une pièce, où une -quinzaine de femmes se tenaient accroupies sur des -matelas de soie posés le long des murs. Au fond, Azma, -la maîtresse du lieu, me souriait en m’invitant de la -main à prendre place auprès d’elle. Malgré la souplesse -de mes muscles, je ne tardais pas à trouver fort -incommode cette posture propre aux lapins de la -fable. Mes jambes, peu accoutumées à se replier, me -semblaient en plomb et j’avais les reins brisés, mais -je voulais faire bonne contenance et la peur de paraître -encore plus étrangère à ce peuple, pour qui, je le sentais, -j’étais déjà <i>l’ennemie</i>, me fit supporter tous les -ennuis de ma position.</p> - -<p>Peu à peu mes yeux s’accoutumaient à la demi-obscurité -de la pièce. Pour tout éclairage, on avait -posé sur un <i>korsi</i><a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> un <i>Fanousse</i>, sorte de lanterne -presque aussi grande qu’un réverbère et renfermant -deux bougies, dont la flamme vacillante n’éclairait -qu’une faible partie de l’appartement très haut de -plafond.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Le <i>korsi</i> est un tabouret élevé faisant office de table.</p> -</div> -<p>Devant ce pauvre éclairage, trois femmes dansaient… -Deux d’entre elles étaient des esclaves de la -maison, la troisième dont il me sera donné de parler -souvent dans ce récit n’avait pas un emploi bien défini. -C’était une de ces innombrables sangsues de harem, -dont les propos souvent obscènes, toujours joyeux et -pimentés, les gestes équivoques, les jeux bizarres sont -appelés à divertir les pauvres emmurées et à charmer -leurs longues heures d’oisiveté. Cette femme s’appelait -Zénab ; j’ai su plus tard que sa gaîté de commande -cachait une de ces détresses affreuses, si fréquentes -au pays musulman. Son mari l’avait battue et dépouillée -des modestes biens qu’elle apportait au ménage. -Elle avait eu successivement quatre enfants morts -au berceau, puis un beau soir, brutalement, l’homme -l’avait chassée et maintenant, répudiée, flétrie avant -l’âge, un œil crevé faute de soins, elle dansait. Et rien -n’était plus horrible que la vue de cette créature -pitoyable, toujours à l’affût d’un mot drôle ou d’une -mimique nouvelle propre à amener le rire sur les lèvres -des heureux qui l’entouraient, elle qui de la vie, n’avait -connu que les pleurs.</p> - -<p>J’ignorais ces choses et ne pouvais voir, ce jour-là, -que le côté grotesque de son attitude.</p> - -<p>Des esclaves assises sur le <i>chilta</i> (matelas de soie) -accompagnaient la danse en frappant sur le <i>darraboucka</i>, -sorte de tambourin fait d’une peau d’âne -tendue sur un tuyau de grès se terminant par une -ouverture très évasée. D’autres frappaient dans leurs -mains, pour indiquer le rythme.</p> - -<p>Mais, à un signe de la maîtresse de la maison, les -danses cessèrent. La cousine de mon mari venait de -recevoir des mains d’une esclave, un instrument -bizarre, la <i>Noune</i>, que je ne puis mieux comparer qu’à -une petite harpe renversée que l’on pose sur les genoux -et dont on joue à l’aide de doigtiers assez semblables -à ceux que portent les danseuses cambodgiennes. Azma -commença à tirer quelques sons de son instrument et -tout aussitôt une esclave circassienne, assise près d’elle, -prit une guitare arabe accrochée au mur et s’apprêta -à l’accompagner. Les chants commencèrent.</p> - -<p>Il est bien difficile à une oreille européenne d’apprécier -la musique orientale. C’est une plainte déchirante, -toujours en mineur et quelles que soient les paroles -du morceau. La principale interprète entonne un verset -dans lequel la même phrase se répète jusqu’à cinq -fois et le chœur répond. Cependant l’accoutumance -finit par rendre cette musique, en tous points si dissemblable -de la nôtre, non seulement supportable, -mais presque agréable, surtout adéquate au pays et -au milieu.</p> - -<p>Contrairement à l’usage de nos maîtres qui comptent -pour peu de chose les paroles du poème, ici le poème -est tout, et ces mots, que nous ne comprenons pas -toujours, sont d’un langage si élevé, que les semblants -d’air qui les accompagnent ne comptent point. Les -chants alternèrent donc avec les danses, pendant plusieurs -heures ; en mon honneur on avait apporté une -bouteille de cognac et du vin de palmes. Grande fut -la surprise de l’entourage, devant mon refus de toucher -à ces boissons qui semblaient un régal à tout le monde.</p> - -<p>— Mais, les Françaises ne boivent donc pas ?… -me demandait-on, sur le ton de la plus parfaite incrédulité.</p> - -<p>Je dus avouer que jamais je n’avais vu dans ma -famille servir d’eau-de-vie, ni de vin entre les repas. -Ce qui parut surprendre toutes les femmes.</p> - -<p>Ce fut Zénab qui se chargea de boire à ma place. -Elle s’en acquitta de telle façon que, moins d’un quart -d’heure après, elle était dans un état d’ébriété complète, -pour le plus grand divertissement de la société.</p> - -<p>C’était à qui exciterait encore la malheureuse.</p> - -<p>— Encore un verre de cognac, Zénab !…</p> - -<p>— Un peu de vin, ma fille ; le jus de palmes rend la -beauté au visage, et l’éclat aux regards…</p> - -<p>Et Zénab buvait.</p> - -<p>A présent sa danse tournait en bacchanale. Ses cheveux -épais, dénoués et répandus sur sa face, son œil -unique révulsé, un sourire extatique aux lèvres, elle -tournait sur elle-même, faisant saillir sa croupe et -ses hanches ; ses seins flasques, à la peau brune et plissée, -avaient de légers tressautements à chacun de ses -pas. Ses pieds étaient nus, et de ses mains levées au-dessus -de sa tête, elle frappait l’une contre l’autre -les crotales de cuivre, castagnettes indispensables de -toute réunion féminine en Égypte.</p> - -<p>Soudain, un frôlement de souris, des paroles chuchotées -à voix basse, tout près de moi, et ce fut la -débandade.</p> - -<p>— <i>El Bacha !</i> (Le Pacha !) le maître que l’on n’attendait -point, venait d’arriver à cheval de son Abadieh, -malgré l’heure avancée ; la somme de terreur répandue -aussitôt sur tous les fronts, me dit assez de quel respect -on entourait le chef de famille.</p> - -<p>Ah ! ce ne fut pas long ! Vite les instruments de -musique cachés sous les divans, les bouteilles à demi -vides emportées vers les cuisines, les ceintures renouées, -les mouchoirs de tête rajustés et les visiteuses étrangères -s’enfuyaient avec des cris d’oiseaux.</p> - -<p>Seules, demeuraient Azma, fille du pacha, les -esclaves et les servantes.</p> - -<p>Depuis, j’ai vu bien souvent se reproduire la même -scène dans différentes maisons. Grandes dames, bourgeoises -ou simples femmes du peuple, ont toujours -devant moi reçu leur maître avec ce même respect -doublé d’épouvante, cette même attitude servile, que -notre âme de femme libre ne nous permet pas de -comprendre aisément.</p> - -<p>Le pacha était le frère de mon beau-père. Il constituait -donc la plus proche parenté de mon mari, dont -il était aussi le tuteur. Bien qu’il ait manifestement -avantagé les siens dans les conditions d’héritage, je -dois dire en toute franchise que j’ai constamment -trouvé en ce vieillard d’un autre âge et d’une autre -race, un protecteur avéré et un conseiller plein d’indulgence. -Très bon musulman, il accueillit la petite -chrétienne en père et me témoigna jusqu’à sa mort -une bienveillance marquée.</p> - -<p>Il est d’usage, dans les maisons musulmanes, que -les femmes aillent au-devant du chef sur le palier de -l’escalier puis, après s’être inclinées devant lui en baisant -sa main, elles attendent qu’il les fasse appeler -dans la chambre où il se repose.</p> - -<p>Je me vois encore conduite par Azma vers ce grand -vieillard qui, assis à la turque sur un haut divan, le -narguileh à la bouche, les pieds déchaussés, me regarda -cinq bonnes minutes, sans parler…</p> - -<p>Il portait depuis peu le costume européen et, tel -qu’il était là, avec sa redingote noire, coiffé d’une -calotte de toile blanche, il me fit plutôt l’effet d’un -malade d’hôpital en convalescence… Ses chaussettes -de laine complétaient l’illusion… Il avait une grande -barbe blanche, de larges yeux bleus et sa bouche édentée -riait d’aise sous l’épaisse fourrure des moustaches. -Son teint avait la patine d’un vieil ivoire. L’examen -qu’il me faisait subir depuis un moment dut sans doute -m’être favorable, car il m’attira vers lui de sa main -libre et me caressant les joues et les épaules, il dit -en turc à sa fille Azma, debout à mes côtés :</p> - -<p>— <i>Latifa !</i> (Gentille !)</p> - -<p>Puis il me fit encore le grand honneur de m’obliger -à m’asseoir sur le divan à ses côtés, et à tous petits -coups il me tapotait en répétant :</p> - -<p>— <i>Anestouna ia benti…</i> (Sois la bienvenue, ma -fille !…)</p> - -<p>L’entretien se prolongea quelques minutes, si toutefois -je puis nommer ainsi un échange de paroles, auxquelles -ni l’un ni l’autre nous n’entendions rien, car -je me croyais obligée de dire quelques mots en français, -que personne d’ailleurs ne comprenait.</p> - -<p>Mon mari, ayant enfin vu partir les derniers invités -du Mandara, remontait vers nous, et ce fut lui qui -me traduisit les paroles de son oncle.</p> - -<p>Celui-ci paraissait ravi de revoir le neveu si longtemps -absent et il l’embrassa très tendrement à plusieurs -reprises. Au moment où nous allions regagner -nos chambres, le vieillard rappela mon mari et me -montrant du geste :</p> - -<p>— Il faut qu’elle soit musulmane, cette petite fille, -ce serait trop dommage de la voir rester chrétienne…</p> - -<p>Mon mari répondit prudemment qu’on y songerait.</p> - -<p>Dans la chambre à coucher où l’on nous conduisit, -deux surprises peu agréables m’attendaient. D’abord, -les portes ne fermaient pas : il me fallut faire tomber -les plis des portières et épingler les rideaux qui nous -défendaient à peine de l’extérieur ; puis, je vis ma -pauvre Émilie venir à moi, désolée :</p> - -<p>— Madame, on dit que je couche ici…</p> - -<p>— Ici, dans notre chambre ?… mais c’est impossible !</p> - -<p>Pour toute réponse, elle me montra une manière de -cadre en bois de palmier assez comparable à une cage -à poulets en longueur, et sur laquelle on avait posé -un matelas, des couvertures et un moustiquaire.</p> - -<p>Mon mari ressortit de la pièce, cherchant sa cousine -ou une esclave, mais déjà chacun avait regagné -son gîte.</p> - -<p>Émilie proposa d’aller s’étendre dans la pièce voisine, -qui était vaste et nous semblait une antichambre. -Sitôt que nous y pénétrâmes, un bruit insolite nous -frappa. Six corps humains gisaient là, enfouis sous -les couvertures, étendus à même les nattes. C’étaient -des esclaves noires que l’on nous donnait comme -gardes d’honneur, et elles ronflaient…</p> - -<p>Alors, ma pauvre servante eut une idée de génie. -Fouillant dans les malles à peine ouvertes, elle en -tira deux paires de draps, et, à l’aide de rubans et -d’épingles, elle tendit ces draps d’une partie de la -pièce à l’autre, la divisant ainsi en deux chambres -séparées.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IX</h2> - - -<p>Mais nos malheurs n’étaient point finis. A peine -la fatigue et les émotions de cette journée m’avaient-elles -forcée à fermer les yeux, qu’un cri bizarre me fit -me dresser épouvantée sur ma couche.</p> - -<p>Ce cri ne ressemblait à rien de connu ; c’était d’abord -comme une plainte sourde partie à la fois de plusieurs -poitrines. Puis cela montait, s’enflait comme un bruit -formidable de vagues déferlant sur les galets, et tout -se terminait par une sorte de râle atroce, qui s’arrêtait -tout à coup, pour reprendre encore… C’était horrible.</p> - -<p>Je réveillai mon mari qui, lui, continuait à dormir -à poings fermés.</p> - -<p>— Qu’est-ce ?…</p> - -<p>Il prêta l’oreille.</p> - -<p>— Ne crains rien, me dit-il, j’avais oublié de te -prévenir ; il y a tout près une mosquée, ce sont les derviches -hurleurs.</p> - -<p>Ces derviches se livraient à la prière par excellence -des sectes fanatiques, au <i>Zickre</i>, sorte d’extase où l’on -s’entraîne parfois jusqu’à l’épilepsie, grâce à des sons -inarticulés et à des mouvements oscillatoires et désordonnés, -jusqu’à extinction de la voix et des forces.</p> - -<p>Je ne m’habituai jamais à ce voisinage ; cependant, -vers le matin, ma forte jeunesse reprenant ses droits, -j’avais enfin trouvé le sommeil, quand un chant inattendu -me fit à nouveau bondir hors du lit.</p> - -<p>Les esclaves indolentes avaient, sans doute, oublié -de baisser les moucharabiehs et, par les fenêtres sans -vitres, trois corbeaux étaient entrés et saluaient -l’aurore à leur manière, par des appels gutturaux ne -rappelant en rien, hélas ! le chant de l’alouette ou du -rossignol.</p> - -<p>Ces corbeaux gris, à tête noire, très fréquents sur -les bords du Nil, infestent les rues et pénètrent audacieusement -dans les demeures. Ceux-ci s’étaient installés -sur le rebord d’un divan, et semblaient s’y trouver -le mieux du monde.</p> - -<p>Ma pauvre servante, éveillée depuis longtemps, -s’était assise près d’une fenêtre et, d’un geste navré, -elle me montra deux autres oiseaux que je ne voyais -pas et qui, eux, avaient élu domicile sur un des coins -de son moustiquaire.</p> - -<p>Bientôt, les bruits de la maison me firent connaître -que l’on était debout autour de nous. La première personne -qui entra à notre appel fut une négresse. Je la -vois encore, après tant d’années… grande, l’œil vif, -le nez point trop épaté, et les lèvres point trop grosses ; -elle était presque jolie à force d’être saine et gaie. Son -corps admirable avait les formes d’un marbre antique -et sa démarche était si gracieuse que la vue seule de -cette esclave était un plaisir.</p> - -<p>— Comment t’appelles-tu ? demanda mon mari.</p> - -<p>— <i>Alima, ia Sidi</i><a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> <i>Alima, mon maître !</i> (le mot <i>Sidi</i> est aussi employé dans le -sens de Monsieur).</p> -</div> -<p>Elles étaient deux du même nom : mais, tandis que -celle-ci nous sembla la grâce même, l’autre, sitôt -qu’elle apparut sur le seuil de notre chambre, mit -comme un voile d’horreur autour de nous. Petite, -vieille, ridée, la bouche vide de dents, elle était la -personnification du monstre, tel qu’on a coutume de -le présenter aux imaginations apeurées des enfants -et du peuple. Pour ne point confondre ces deux négresses, -dans la famille, on appelait la jeune, Alima -<i>taouila</i> (la longue) et la vieille, Alima <i>zorayera</i> (la -courte) (cela pourrait aussi vouloir dire la jeune).</p> - -<p>La maison comptait encore trois autres femmes de -couleur. <i>Ache Kiniaze</i>, une affreuse créature dont les -traits jaunis, osseux, presque sans nez, offraient une -ressemblance très exacte avec les momies conservées -au Musée de Boulaq. En vérité, cette femme était -l’image de la mort… Vêtue d’un suaire, elle eût suffi -à glacer d’effroi tous les membres de la joyeuse réunion. -Les deux autres esclaves abyssines avaient nom -<i>Ouas-Fénour</i> et <i>Sabri-Gamil</i>. Ouas-Fénour, sans -beauté, montrait un corps magnifique et des yeux -lumineux. Toute jeune, quinze ans peut-être, elle possédait -les formes pleines et magnifiques d’une femme -de trente, mais sa taille restait mince et son sourire -enfantin. Celle-là m’aima tout de suite et si violemment -que je dus plus tard supplier sa maîtresse de -l’envoyer au dehors à l’heure de mon départ. Je n’avais -pas le courage de voir ses larmes.</p> - -<p>La dernière, <i>Sabri-Gamil</i>, demeurait encore une -enfant, malgré sa haute taille. Je sus qu’elle n’avait -pas treize ans. Elle n’était pas jolie, mais plaisait quand -même, par l’agilité de ses gestes menus, par la splendeur -étonnante de ses yeux de sauvagesse, par tout -un je ne sais quoi de félin et de jamais vu, qui m’enchanta.</p> - -<p>Elle était de beaucoup la plus intelligente, la moins -franche aussi et la plus paresseuse.</p> - -<p>Deux esclaves blanches de race circassienne complétaient -la domesticité.</p> - -<p>Celles-ci pouvaient avoir chacune de vingt-cinq à -trente ans.</p> - -<p>Elles avaient peut-être été belles, mais les travaux -du ménage, l’humiliation de leur état de servage et -la honte d’une stérilité décevante les faisaient vieilles -avant l’âge. Tout, dans leur attitude avachie, disait -le renoncement et la lassitude.</p> - -<p>L’une d’elles, <i>Gull-Baïjass</i> (en turc, rose blanche), -était spécialement affectée au service personnel de la -maîtresse et de son fils, l’autre, Soffia, s’occupait surtout -du maître et surveillait la bonne ordonnance des -pièces de la maison.</p> - -<p>Un portier (<i>boab</i>) et un porteur d’eau, représentaient -à eux deux le personnel mâle. Il faut ajouter à -ce nombre l’eunuque, véritable autorité dans toute -famille musulmane, plus un chiffre variant de trois -à six affranchies, ne quittant pour ainsi dire pas la -maison des anciens maîtres, car chez eux seulement -elles étaient sûres de trouver constamment le gîte et -le couvert abondamment servi sans compter les nombreux -cadeaux aux jours de fête. Comme ces affranchies -arrivaient toujours accompagnées de leurs enfants -et d’une esclave noire, on peut juger du train -obligatoire de la maison. Et je ne parle ici que d’une -famille de simple bourgeoisie. Chez les grands fonctionnaires -et les princes, le budget atteignait celui d’un -ministère.</p> - -<p>C’est, je pense, au coulage obligatoire dans les -ménages indigènes, au personnel illimité dont toute -famille à l’aise avait coutume de s’entourer, que l’on -doit la ruine presque totale des fortunes égyptiennes. -Tout cela a changé et changera encore. La suppression -de l’esclavage a porté le premier coup au faste -oriental, et les besoins toujours plus nombreux de la -société actuelle ne permettent plus un pareil état de -choses, mais, il y a vingt ans, une dame de haute naissance, -une bourgeoise ayant quelques biens ou seulement -la modeste épouse d’un officier ou d’un fonctionnaire -connu, serait morte de honte, si elle avait -dû se restreindre à deux ou trois domestiques.</p> - -<p>La veille, j’avais pu, sous le prétexte des fatigues du -voyage, me contenter d’un œuf et d’un peu de lait, -servis sur un petit guéridon, devant mon divan. Aujourd’hui, -il fallait, pour éviter de me montrer impolie, -partager le repas de tout le monde, repas que -les honneurs dus à notre arrivée changeaient en festin.</p> - -<p>Pour mieux prouver le grand plaisir que l’on avait -à m’avoir, on servit le déjeuner dans ma chambre… -Cette habitude est en train de disparaître en Égypte, -mais jusqu’en ces dernières années, la salle à manger -était une pièce parfaitement inconnue dans le pays. -Quand arrivait l’heure des repas, les esclaves apportaient -un immense plateau que l’on posait sur une -sorte de tabouret très bas, au milieu de la chambre -où les maîtres se trouvaient au moment même. Ce -plateau était de fer peint en couleurs vives, le plus -souvent vert, avec une couronne de roses au centre, on -y déposait d’abord les pains, (sortes de galettes plates et -si peu levées que, fraîches, elles s’écrasent facilement -entre les doigts, sèches, elles prennent tout de suite -l’apparence de ronds de papier…) A côté du pain, une -ou deux cuillères de corne, d’ivoire, ou de bois, selon -le luxe du logis ; à la place d’honneur, le plat couvert, -renfermant le premier mets et, tout autour, des raviers -contenant différentes sortes de torchis (légumes marinés -dans le vinaigre et les aromates). Des feuilles de -salade, des oignons verts et du fromage blanc complètent -l’ensemble. Pas de fourchettes ni de couteaux, -point d’assiettes non plus, ni de verres. Chaque convive -met adroitement la main au plat et déchiquette -les viandes le plus simplement du monde, à l’aide des -doigts. Quand on a pris deux ou trois bouchées, l’esclave -emporte le plat et en remet un autre. Le moindre -repas indigène en comporte au moins douze. Mais ces -plats ne sont pas très copieux. Il est de mauvais goût -de trop revenir à un seul. Il est vrai que, contrairement -à l’usage européen, ici la pièce de résistance se -sert au début. La dinde ou le mouton traditionnels -doivent être présentés entiers, le cou et… le reste, -entourés de roses et de feuillage. La maîtresse de la -maison déchire avec ses mains la chair de la bête, qui, -pour cela, doit être très cuite, et sert copieusement -ses invitées qui, à leur tour, dépècent à l’aide seule -de leurs ongles et de leurs dents. On croirait assister -au repas des fauves.</p> - -<p>Les légumes, presque toujours farcis ou mêlés de -viande, alternent avec les entremets sucrés, composés -de pâtes feuilletées (<i>féttir</i>) et de gelées à base d’amidon -et de fruits. Le Pilaf, selon l’usage, doit terminer tout -repas chez les riches comme chez les pauvres<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Cet usage musulman a une origine extrêmement charitable -et touchante. L’islam pitoyable aux indigents ordonne au riche -d’avoir toujours une large part de restes à la fin du repas, pour le -cas fréquent où un frère malheureux viendrait à ce moment s’asseoir -à sa table.</p> -</div> -<p>Pendant que les convives mangent, une esclave se -tient derrière eux et, si l’une des dîneuses a soif, elle -se tourne vers cette esclave et lui dit simplement :</p> - -<p>— <i>Essini !</i> (Désaltère-moi !)</p> - -<p>L’esclave remplit alors d’eau fraîche une coupe en -argent ciselé et la présente à l’invitée dans le creux -de sa main gauche, la droite repliée sur la poitrine -en signe de servitude.</p> - -<p>Les Européennes qui arrivent maintenant au Caire -et qui, évidemment, demandent à voir des harems, -sont surprises de retrouver dans les demeures princières -où on les conduit, les mêmes salles à manger -luxueusement meublées, les mêmes tables fleuries sur -lesquelles sont servis les mêmes mets, pour ainsi dire, -qu’elles trouvaient chez elles cinq jours plus tôt à -Paris ou à Londres. Celles-là ne peuvent point soupçonner -le pas formidable qu’a fait la société indigène -de la capitale depuis vingt-cinq ans.</p> - -<p>Tandis qu’aujourd’hui le moindre moudhir (préfet) -d’une petite province reçoit ses amis à <i>la Franque</i>, -autour d’une table européenne, avec une argenterie -étincelante et du linge cylindré, autrefois, j’ai vu, chez -des princes, le même couvert rudimentaire dont j’ai -parlé plus haut, et j’ai bu, dans le verre commun, une -eau point filtrée, rouge encore du limon du Nil…</p> - -<p>Après le repas, les esclaves apportaient le <i>techte</i>, sorte -d’aiguière en or, en argent ou en simple terre, accompagnée -de sa cuvette. Chaque personne prenait des -mains d’une négresse, le savon en forme de fruit, à la -mode en ce temps-là, et fortement parfumé au musc ; -puis, l’esclave préposée aux ablutions s’agenouillait -devant elle et lui versait doucement l’eau sur les -mains. Le savonnage durait longtemps. Il est de bon -ton de faire beaucoup mousser le savon quand on se -lave… Puis, rincées, rafraîchies, les mains étaient -essuyées par une troisième servante à l’aide d’une serviette -brodée d’or. La même serviette, bien entendu, -sert à toutes les lèvres et à tous les doigts. On juge -de l’état de malpropreté et d’humidité, dans lequel -elle parvient à celle qui l’emploie la dernière.</p> - -<p>Le verre non plus n’est jamais essuyé. C’est là une -coutume à laquelle je ne suis jamais parvenue à me -faire ; et, bien souvent, il m’est arrivé de ne point -boire aux différents repas où je fus invitée.</p> - -<p>La nourriture, servie à ce déjeuner, différait absolument -des mets moins compliqués peut-être, mais parfaitement -sains et bien préparés, que j’avais vu servir -à la table paternelle.</p> - -<p>La façon dont mes compagnes mangeaient me dégoûta -profondément, et, bien que je fusse toujours -servie la première et que l’on m’eût donné une fourchette -et un couteau, il me suffisait, pour être écœurée, -de voir toutes ces mains s’abattre dans le plat -commun et en ressortir luisantes de sauce et de -graisse.</p> - -<p>Tout, ce jour-là, me parut mauvais… Les coulis -sentaient le beurre rance (ce terrible beurre fondu qui -s’emploie ici et où l’on incorpore le suif en parties -égales), la cannelle, la coriandre, le gingembre…</p> - -<p>On m’offrit du vin de palmes dont il me fut impossible -d’avaler plus d’une gorgée, mais les invitées, retenues -en mon honneur autour de ce plateau, en firent -leur régal.</p> - -<p>Une heure après le repas, tout le monde était légèrement -en folie. De nouveau, les danses recommencèrent, -et, comme je ne riais pas, étourdie, hébétée, le cœur -lourd d’une incommensurable tristesse, Zénab, la bouffonne, -par une pensée charitable sans doute, s’approcha -de moi et, se retournant brusquement, releva sur -sa tête sa longue robe. Elle ne portait pas le plus -léger vêtement en dessous. Elle recula un peu pour -que l’effet sans doute fût plus efficace, puis se mit -à danser.</p> - -<p>Je me levai et je courus sur la terrasse, au grand -scandale de mon entourage.</p> - -<p>Mais là un spectacle identique m’attendait. Ma -femme de chambre assistait aux mêmes danses grotesques… -Les négresses, riant de toutes leurs dents, -avaient enlevé leurs caleçons de cotonnade et, leurs -galabiehs relevées à tour de rôle, se tournaient, étalant -leurs formes opulentes et couleur de cirage.</p> - -<p>Émilie, moins prude que moi, s’amusait ; peut-être -un peu du paganisme grossier des ancêtres barbares -était-il demeuré dans son âme cévenole… toujours -est-il que cette fille très chaste eut ce mot exquis quand -je la réprimandai d’avoir, par son attitude complaisante, -encouragé ces jeux qui me choquaient si fortement :</p> - -<p>— Oh ! Madame, il n’y a pas de mal. C’est si -noir !…</p> - -<p>Le soir de ce jour, à l’heure où le soleil disparaît, -il me fut donné d’assister à une chose curieuse. Sans -l’avoir voulu, je vis tous les gestes, j’entendis tous les -propos d’un rendez-vous d’amour.</p> - -<p>J’étais cachée derrière un des moucharabiehs de la -façade regardant la rue ; je pouvais apercevoir chaque -passant, mais nul ne pouvait deviner ma présence. -J’entendis une toux légère et je distinguai sous le -porche d’une vaste maison inhabitée, une élégante -silhouette féminine, sévèrement drapée dans les plis -de la habara égyptienne. Tout de suite, un homme -s’avança. Il était vêtu à l’européenne et, bien qu’il -fût coiffé du tarbouche national, je n’eus pas une -minute d’hésitation. Cet homme ne pouvait pas être -un musulman… Si j’avais conservé le moindre -doute, la seule façon dont son regard à la fois volontaire -et caressant enveloppa cette femme, me les -eût ôtés.</p> - -<p>Maïs quelle ne fut pas ma surprise en entendant -leur conversation. Ils parlaient français !…</p> - -<p>Certainement, ni l’un ni l’autre n’étaient au Caire -depuis bien longtemps, car ils s’entretinrent d’abord -des dernières nouvelles parisiennes, avec une telle connaissance -des faits, qu’ils me parurent en avoir été -en partie les témoins.</p> - -<p>Après un rapide examen, l’homme, tout à coup rassuré -par le silence environnant, ouvrit les bras et sa -compagne se blottit frémissante sur sa poitrine. Ils -échangèrent un baiser qui me sembla durer un siècle… -puis je perçus, comme un murmure, des paroles -tendres, des serments, des promesses, et toute l’ineffable -litanie des mots que, depuis le commencement -des civilisations, les amants ont coutume de redire -entre eux. Ils se séparèrent dans une dernière étreinte -et j’entendis la femme prononcer :</p> - -<p>— A demain, là-bas !…</p> - -<p>Là-bas ! Quel était ce paradis d’amour dont ils parlaient ? -Je ne le sus jamais, pas plus que jamais, dans -le long séjour que j’ai fait en Égypte, je ne devais -connaître le nom et l’histoire de ces inconnus, dont, -bien innocemment, je venais de découvrir le secret.</p> - -<p>Je me sentais coupable et n’osais quitter la fenêtre ; -il me semblait qu’une sorte de pacte me liait à la destinée -de ces êtres, mon cœur battait à se rompre à -l’idée qu’ils pouvaient être surpris et châtiés.</p> - -<p>Je sus, depuis, que les aventures de ce genre étaient -fréquentes dans les quartiers indigènes. Les grands -hôtels et les maisons accueillantes n’ayant pas encore -ouvert leurs portes aux étrangers, les amoureux, sous -le masque du costume indigène, se rencontraient où ils -pouvaient, dans les vieilles rues désertes et sous les -porches des palais en ruine, sûrs de l’impunité.</p> - -<p>Notre rue demeurait bien curieuse… Elle me semblait -triste alors, parce que j’étais vraiment trop jeune, -trop peu préparée à ce que fut ma vie ensuite, pour -en goûter la paisible douceur.</p> - -<p>J’ai souvent rendu grâce au sort de m’avoir précisément -conduite dans cette rue et dans cette maison, -Car j’y appris en peu de temps, par la simple -force des choses et sans pour ainsi dire m’en rendre -compte, ce que d’autres que moi, après vingt ans -d’Égypte, ignorent encore. Le logis seul constituait -une merveille. Depuis les mosaïques de la cour -où poussait un lamentable palmier, montant droit -comme un cierge vers les terrasses, étalant son feuillage -en plumeau juste au-dessus de l’unique cheminée, -jusqu’aux moindres moulures des plafonds à -caissons, tout était, pour mes yeux, matière à surprise.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">X</h2> - - -<p>Le <i>mandara</i> occupait tout le rez-de-chaussée. Il se -composait de six grandes pièces sommairement meublées -de divans, de tapis et de guéridons recouverts -de jetés au crochet. Les murs étaient simplement passés -au lait de chaux.</p> - -<p>Les cuisines, dans les sous-sols, représentaient pour -mon imagination amie du fabuleux l’antre des sorcières.</p> - -<p>Les négresses qui les peuplaient ajoutaient à l’originalité -du tableau…</p> - -<p>Rien ne peut donner une idée de la saleté et du -désordre d’une cuisine indigène. Les maîtresses de -maison n’y descendant presque jamais, le soin en est -entièrement confié aux noires et aux femmes fellahas -qui les tiennent dans un état repoussant. Beaucoup de -ces cuisines n’ayant pas de cheminées, on cuit les aliments -sur des sortes de foyer ajustés tant bien que mal -à l’aide de quelques pierres et sur lesquels on pose les -immenses <i>Rallas</i> (chaudrons sans anses, usités ici). Ces -fourneaux, très primitifs, donnent une fumée telle, que -les murs des cuisines se peuvent confondre avec les -faces des négresses qui les occupent.</p> - -<p>A terre, partout des immondices, des épluchures ; -au mur, du sang coagulé, provenant des nombreux -moutons égorgés constamment dans les maisons un -peu importantes ; dans les coins, des casseroles fraternisent -avec les <i>cab-cab</i> (chaussures des esclaves, sorte -de patins de bois à hauts talons), des peaux de bêtes -puantes exhalent une odeur pestilentielle. Des régimes -de dattes ou de bananes se balancent devant les -fenêtres, faisant face aux bouquets d’ail et d’oignons. -Des chats faméliques rôdent dans l’ombre et, parmi -tout cela, les esclaves, reines de ce lieu ténébreux, -vaquent à leurs occupations, la robe relevée autour -des reins, leurs caleçons sales retroussés au-dessus du -genou, les pieds et les bras nus. Elles chantent quelque -bizarre mélopée soudanaise dont l’étrange tonalité -s’harmonise avec les choses qui les entourent. Ou bien, -accroupies autour du foyer, elles fument… les jeunes -des cigarettes, les vieilles d’étranges pipes à long tuyau -rapportées de leur pays par quelque marabout complaisant.</p> - -<p>Le <i>sacca</i> (porteur d’eau) est le seul être mâle qui -franchisse le seuil du gynécée. Quand il entre dans une -demeure, il doit crier très fort : <i>Ia Satter !</i><a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Sorte d’invocation à Allah, intraduisible en français et qui -peut signifier : Dieu clément !</p> -</div> -<p>A ce mot fatidique, tout le troupeau des femmes -se sauve ou se voile. J’ai vu des esclaves blanches et -même des dames prises ainsi à l’improviste, au passage -du porteur d’eau, relever leur jupe sur leur tête, -sans souci de montrer leurs jambes, pourvu que leurs -traits restent cachés.</p> - -<p>Les cuisines, cependant, n’offraient pas le plus -curieux spectacle de la maison.</p> - -<p>Quand il me fut donné de parcourir à ma guise -l’appartement, et à mesure que la langue arabe me -devenait familière, chaque jour amenait une découverte -nouvelle. C’est ainsi que j’acquis bientôt la -preuve que cette grande pudeur féminine, prête à se -révolter d’indignation au seul regard d’un homme, -n’était purement qu’apparente. Entre elles, les Égyptiennes -ignorent toute contrainte.</p> - -<p>Une femme indigène se dépouille de ses vêtements -devant ses pareilles avec une extrême facilité.</p> - -<p>Le moindre prétexte lui est bon : un insecte qui la -pique, une épingle qui la gêne, la chaleur, le froid, -une douleur quelconque, tout lui est une occasion de -se mettre nue sans la moindre gêne. Une morphinomane, -me voyant pour la première fois, se crut obligée -de me montrer ses cuisses et son ventre, après un -déjeuner chez une amie commune, pour que je m’apitoiasse -sur les innombrables piqûres qui marbraient -sa chair.</p> - -<p>L’eunuque, non plus, ne compte pas ; on se déshabille -journellement devant lui, et c’est même à lui que -l’on a recours quand il s’agit d’aller chercher dans la -jarretière le mouchoir ou la bourse de la dame en toilette -de cérémonie et trop serrée pour se livrer, sans -risques, à cette petite opération. Les poches n’existent -en Égypte que dans les vêtements des femmes du -peuple, mais ces poches, au lieu d’être dans la jupe, -sont placées dans la fente du corsage, sous l’aisselle ; -les robes se portent fendues des deux côtés, et très -peu sur la poitrine. C’est par ces fentes que les mères -donnent le sein à leurs nourrissons.</p> - -<p>Dans les chambres, point de lit. On m’avait donné -l’unique de la maison. Partout des divans faisant le -tour de la pièce, des consoles dorées à dessus de -marbre soutenant de hautes glaces, des tables assorties -aux consoles et, sur ces tables, des plateaux de faïence -ou de simples plats à rôti supportant des gargoulettes -remplies d’eau fraîche et recouvertes d’un petit chapeau -d’argent, destiné à préserver l’eau de la poussière -et des bêtes… A terre, des matelas de soie -(<i>chiltas</i>), sièges favoris des habitants du logis, qui ne -prenaient place sur les divans que dans les occasions -solennelles. Dans l’intimité de la famille, tout le monde -s’accroupissait sur les <i>chiltas</i>. Les femmes y cousaient, -fumaient, jouaient aux cartes ou aux dominos, plus -commodément que sur n’importe quel siège. Une -immense pièce recevait, au matin, tous les matelas et -toutes les couvertures. Le soir venu, les esclaves dressaient -le lit de chacun au hasard du caprice. En un -clin d’œil, la couche était disposée ; un tapis supplémentaire -sur le grand tapis européen couvrant la pièce ; -sur ce tapis, deux ou trois matelas selon l’importance -du dormeur, puis un drap de coton sur le matelas, -l’autre cousu à la couverture, selon la mode orientale. -Dans les maisons turques, ce second drap changé et -recousu plusieurs fois par semaine est toujours propre ; -mais, chez les indigènes, il sert à tant de personnes, et -si longtemps, que les traces d’insectes y laissent de -véritables dessins. Il en est de même des couvertures -piquées très lourdes, et dont la plus élémentaire prudence -ordonne au voyageur de se méfier.</p> - -<p>Sur ce lit improvisé, on tend la moustiquaire de -tulle ou de soie qui va se fixer aux murs par quatre -cordons. Puis, on apporte l’indispensable veilleuse, -sans laquelle un bon Oriental ne saurait dormir ; à -côté, on place des cigarettes, des allumettes, un cendrier, -une gargoulette, et la chambre est prête…</p> - -<p>Le musulman véritable ne se dévêt point pour -dormir. Il retire seulement sa robe ou ses habits européens, -qu’il troque pour une longue simarre blanche, -passée sur un et quelquefois deux caleçons de toile, -serrés aux chevilles, échange son tarbouch ou son -turban contre une calotte de toile et le voilà en costume -de nuit. Les femmes gardent simplement leurs -robes de maison et n’ôtent jamais leurs caleçons remplaçant -nos pantalons de lingerie. Rien n’est plus laid -que le caleçon d’une femme égyptienne. Semblable en -tout à celui des hommes, il s’attache par un cordon -de chanvre passé en coulisse autour de la taille et que -l’on serre à volonté ; très large et fermé hermétiquement, -il descend jusqu’aux chevilles et cache entièrement -les formes. — La génération nouvelle a changé -tout cela dans la classe aisée ; la jeune fille moderne -fait exécuter son trousseau au dernier goût européen. — L’Égyptienne -ne porte pas de chemise, mais une -sorte de chemisette très légère ne dépassant point la -taille ; là-dessus, deux ou trois robes superposées. Un -mouchoir autour de la tête complète sa parure intime -de jour et de nuit.</p> - -<p>Une des choses les plus surprenantes pour moi, fut -de voir les femmes, ces mêmes femmes qui se couvraient -la face devant le portier ou le porteur d’eau, -partager, sans scrupule, le lit de leurs frères ou de -leurs cousins. Cela ne tirait pas à conséquence. Les -fils dorment souvent avec leurs mères jusqu’au jour -du mariage. Mon étonnement parut scandaleux. -Autour de moi, les regards semblaient dire :</p> - -<p>— Comme ces Européennes ont mauvais esprit…!</p> - -<p>Et je crois bien, en effet, que les intentions étaient -pures ; le flirt, les caresses, les mille folies que l’amour -inspire demeurant parfaitement inconnus à la race -orientale, elle ne saurait voir de danger dans le voisinage -de deux êtres sous un même moustiquaire, -ces deux êtres étant d’ailleurs strictement vêtus et se -couchant pour dormir et non point pour causer.</p> - -<p>Les esclaves se posaient un peu partout selon les -besoins de leur service ; seules, les négresses ronflaient -côte à côte, sous la même couverture et sur le plancher -sans matelas. Elles étaient parquées dans la pièce -précédant ma chambre, et plus d’une fois, leurs ronflements -m’empêchèrent de dormir.</p> - -<p>Un petit escalier de bois conduisait aux terrasses. -Il me sera donné de reparler bien souvent de ces terrasses -dans mon récit, car elles devinrent par la suite -mon lieu d’élection.</p> - -<p>Je compris très vite le charme que les femmes indigènes -trouvent à s’installer ainsi, dès le coucher du -soleil, au sommet de leurs demeures. Là seulement, il -leur est permis de respirer l’air du ciel et les parfums -de la terre, libres de tout voile et dégagées de toute -surveillance. Des nattes, des coussins sont jetés au -hasard, et tout le peuple féminin de la maison arrive -joyeusement. On apporte des fruits, du café, des bonbons, -des instruments de musique et la petite fête -commence.</p> - -<p>Généralement un poulailler et un pigeonnier sont -bâtis du côté le plus abrité du soleil ; devant les accords -du concert improvisé, la volaille se réveille et mêle ses -cris perçants aux chants des femmes et aux sons des -mandores et des guitares. Ce qui d’ailleurs ne semble -nullement déranger les musiciennes. Mais on se lasse -vite en Égypte ; bientôt les instruments sont abandonnés -et seul entre tous, le <i>darrabouck</i> continue son tamtam -monotone, accompagnant le chant presque douloureux, -d’une seule voix que personne n’écoute plus.</p> - -<p>J’aimais notre rue pour sa couleur locale, pour tout -ce que je devinais de mystérieux et d’étrange dans ces -vastes maisons, étalant une architecture bizarre. -Presque toutes avaient été les palais de pachas morts -depuis longtemps. Sous leurs hauts plafonds garnis de -poutres aujourd’hui branlantes, plusieurs générations -avaient passé… Que de créatures charmantes s’étaient -mirées dans ces étroites glaces que j’apercevais par -les moucharabiehs entrouverts ! Que de crimes, que -de violences s’étaient commis entre ces murs et dans -ces salles basses, où mon œil ne pouvait plonger sans -qu’un petit frisson me secouât toute…</p> - -<p>Et comme ces maisons étaient vieilles et que l’on -ne répare rien en terre égyptienne, les façades menaçaient -ruine, et les portes ne tenaient plus ; quelques -bâtisses même s’étaient écroulées sous le poids des -siècles, et dans les rares pièces demeurées debout, des -familles continuaient de vivre leur triste vie végétative. -Les chambres sans toiture servaient de véranda, -et le soir, quand la nuit était assez sombre, je distinguais -vaguement des grappes de femmes assises sur le -rebord des pierres, insouciantes du danger, heureuses -de ce coin de misère où elles respiraient, où elles percevaient -les rares bruits de cette rue tranquille entre -toutes.</p> - -<p>Les voisins d’en face ne passaient point pour riches, -mais je sus que le chef de la famille était de bonne -maison. Il avait servi sous le grand Mohammed-Ay -et, demeuré veuf sans enfants, il s’était remarié à -soixante ans avec une esclave abyssine, qui lui avait -donné quatre filles. L’homme semblait très vieux. -La femme, véritable loque, sans sexe et sans âge, se -dérobait presque toujours aux regards des étrangers. -Mais les filles circulaient sans cesse dans la maison, et -je pouvais — tant la rue était étroite — entendre leurs -paroles.</p> - -<p>Elles étaient belles malgré leur couleur pain d’épices, -et leurs formes demeuraient pures sous la galabieh, -laissant se mouvoir à l’aise leurs fermes poitrines et -leurs hanches rondes.</p> - -<p>Le vieillard fumait sans relâche le nargileh dont les -jeunes filles entretenaient pieusement le brasier dans -son couvercle d’argent.</p> - -<p>Durant les longues après-midi estivales et pendant -la soirée, à tour de rôle, chaque petite métisse venait -<i>cabisser</i> (masser) le père !</p> - -<p>Il s’étendait sur un divan devant la fenêtre et l’enfant -dévotement prenait entre ses doigts minces les -mains et les pieds glacés, puis avec lenteur elle faisait -craquer les phalanges l’une après l’autre, pliant les -paumes, frictionnant du même mouvement automatique -chevilles et poignets.</p> - -<p>Ensuite, venait le tour du cou, des épaules et du -dos.</p> - -<p>Et cela se prolongeait durant des heures… Quelquefois, -à la tombée du jour, on entendait comme un vol -d’oiseau. Les quatre se sauvaient à la fois dans la -pièce voisine, tandis que l’unique servante de la maison -introduisait dans la chambre un <i>cheick</i> venu réciter -les versets du Coran. Le saint personnage s’accroupissait -au milieu de l’appartement, et sa voix montait -nasillarde dans le grand silence. Le vieillard accompagnait -chaque verset du chanteur, du même mouvement -oscillatoire que ce chanteur avait lui-même pour -débiter ses prières.</p> - -<p>Et c’était une chose très orientale, ces deux hommes -en face l’un de l’autre, vêtus du même costume ancestral, -coiffés du même turban d’un autre siècle, et courbés -ensemble sous la même foi.</p> - -<p>Le vieux turc faisait glisser entre ses doigts couleur -de cire un chapelet de grains d’ambre, en invoquant -le nom d’Allah ; et le prêtre, à terre devant lui, regardait -de ses yeux vides, le ciel qu’il ne verrait jamais -plus.</p> - -<p>La servante apportait des tasses de café et des verres -de sirop de roses ; les hommes buvaient sans échanger -une parole. Et la prière reprenait, emplissant l’espace -de son rythme monotone.</p> - -<p>Comme le père était âgé, il ne descendait plus guère -aux appartements inférieurs que pour les visites de -marque.</p> - -<p>Il prenait ses repas dans cette pièce que je voyais -et j’en pouvais suivre chaque service.</p> - -<p>Trop arthritique pour s’asseoir à terre, il mangeait, -à demi vautré sur son divan, devant un guéridon -volant où ses filles plaçaient le plateau traditionnel. -La femme préparait les aliments et la servante les -apportait des cuisines, dans une large manne d’osier, -chaque plat muni de son couvercle. Mais seules, les -filles présentaient ces plats, s’occupaient du père. -Et rien n’était plus étrange et plus touchant que la -vue de ces quatre vierges noires, en adoration devant -ce vieillard tout blanc, qui semblait leur aïeul, un -aïeul très beau, très patriarcal et très bon qu’elles -servaient en esclaves et en filles très tendres à la fois. -Pour ces créatures de couleur, le père représentait -l’homme de race supérieure, le Circassien guerrier, -descendant de ces terribles mamelouks, dont les -hauts faits vivaient encore en toutes les mémoires -égyptiennnes. C’était comme une apparition biblique -qu’il m’était ainsi donné de voir tous les soirs et dont -je ne me lassais point.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XI</h2> - - -<p>Le lendemain de mon arrivée les visites affluèrent. -Ah ! ces visites !… Bientôt elles constituèrent pour moi -un véritable supplice. On venait me voir comme une -bête curieuse et malgré toutes les excuses que je pouvais -alléguer, il me fallait paraître, m’exhiber, tourner -sur toutes les faces devant les matrones, amies ou -parentes de la famille, désireuses de se rendre compte -si mon mari avait eu bon goût. Généralement, l’examen -était favorable. Après avoir touché mes joues, mes -cheveux, mes bras, ces dames hochaient la tête en -signe d’approbation. Mais presque toujours, elles -avaient une restriction.</p> - -<p>— Pourquoi es-tu si maigre ? Il faut engraisser, -ma fille, les hommes aiment les femmes dodues.</p> - -<p>Ma taille mince les navrait. Souvent on me demanda -si j’étais malade.</p> - -<p>Un autre geste, fréquent dans le monde féminin -d’alors, et qui me révoltait, acheva de me faire prendre -en horreur ces visites quotidiennes.</p> - -<p>Les femmes un peu âgées ne manquaient point, -après m’avoir observée, questionnée, palpée, de me -taper sur le ventre en prenant des airs mystérieux.</p> - -<p>— Il n’y a rien là-dedans ?</p> - -<p>D’abord, je ne compris pas, il fallut les rires joyeux -de l’entourage pour m’éclairer sur la signification du -geste.</p> - -<p>Pour ces pauvres êtres que la maternité seule relève -dans la maison de l’époux, l’enfant est la plus évidente -consécration de leur règne. N’en pas avoir constitue -une tare, dont elles n’arrivent pas à se consoler, car -la stérilité fait planer sur leur tête la terrible menace -de la répudiation, qui en est d’ailleurs presque toujours -la conséquence.</p> - -<p>Donc, si moi, étrangère, chrétienne, je joignais à -ces deux malheurs celui de n’être point mère, c’en -était fait de l’amour de mon mari ; et ces femmes -croyaient certainement me témoigner le plus visible -intérêt en me questionnant sur le sujet unique qui -leur parût mériter attention. Aussi quels regards de -pitié ou de mépris il me fut donné de saisir au passage -quand j’avouais « qu’il n’y avait rien » ! Je me suis -heureusement rattrapée depuis, et ce ne fut pas sans -fierté, que je montrai plus tard mes trois enfants, qui -se suivaient à un an de distance.</p> - -<p>Du coup, le dernier espoir que la famille avait conçu -de voir mon mari me quitter pour prendre une femme -musulmane, s’envola.</p> - -<p>Quelquefois les observations étaient plus directes.</p> - -<p>— Pourquoi n’abjures-tu pas le christianisme, tu -n’aimes donc pas ton mari ?… Que feras-tu après ta -mort si tu es séparée de lui ?…</p> - -<p>Je changeais habilement de conversation, ce sujet -m’étant devenu parfaitement insupportable. Mais -toujours on y revenait et je sentais à quel point nous -étions détestés là-bas. C’était aussi des questions -extravagantes sur nos mœurs, nos coutumes, et surtout -les relations des hommes et des femmes d’Europe -entre eux dans l’état libre et dans le mariage. On ne -peut se figurer les histoires véritablement extravagantes -que les maris d’ici racontent à leur harem. -On nous prête des habitudes monstrueuses, dont la -stupidité n’aurait d’égale que l’impudeur. J’ai eu -grand’peine à détruire chez celles qui m’écoutaient, -sans parti pris, les préjugés innombrables qu’elles -nourrissaient à l’égard des ménages de France. Pour -leur crédule imagination, il n’était pas d’abominations -auxquelles ne se livrassent sans vergogne les plus -vertueux époux de notre pays.</p> - -<p>L’instruction que l’on commence à donner aux -petites Égyptiennes et surtout les voyages que beaucoup -d’entre elles font maintenant en Europe, auront -bientôt raison de ces sottes croyances, mais à l’époque -où j’arrivai, les femmes qui avaient traversé la mer -se comptaient au Caire et cela n’était point pour -augmenter leur prestige. J’ai vu une vieille dame très -rigide refuser de recevoir une jeune fille musulmane, -dont le frère avait parachevé l’éducation, en l’envoyant -cinq ans dans un couvent de Montpellier. La -vieille dame timorée considérait la créature assez éhontée -pour avoir pu vivre si longtemps à visage découvert -au pays des infidèles comme une <i>charmoutta</i> (fille de -mauvaises mœurs) dont une honnête mahométane -devait fuir l’approche.</p> - -<p>Les visites se succédaient toujours dans le même -ordre et s’accomplissaient selon les mêmes rites immuables.</p> - -<p>Les dames de bonne maison arrivaient flanquées -de leur eunuque. Celui-ci, dès le seuil, frappait trois -fois dans ses mains pour annoncer ses maîtresses. -Aussitôt les esclaves se précipitaient :</p> - -<p>— <i>Tffadal !</i> (Donnez-vous la peine.)</p> - -<p>Et l’eunuque alors saisissait la femme la plus âgée -ou la plus influente, parmi celles qu’il accompagnait -et la hissait tant bien que mal jusqu’au palier. Là, -baise-mains et prosternation des esclaves blanches -et noires. Ensuite, on se dirigeait vers la pièce, où la -maîtresse du lieu tenait, ce jour-là, sa réception.</p> - -<p>Les embrassements et les poignées de mains duraient -dix bonnes minutes ; puis, comme par un truc de -féerie, les voiles tombaient, les <i>Habaras</i> de soie noire -glissaient sur les reins des visiteuses et elles se montraient -raides et dignes sous leurs robes d’apparat. -Jeunes et vieilles étaient vêtues des mêmes étoffes de -satin ou de faille claire ; sur leurs têtes, les mêmes -mouchoirs de gaze à fleurs, agrémentés de passementerie ; -presque toutes ornaient leurs fronts et leurs -corsages de fleurs artificielles. Mon étonnement fut au -comble, en voyant, un matin, une jeune femme très -élégante, qui portait une couronne de mariée. Les -fleurs d’oranger ne représentaient pour elle aucun -symbole, et ce diadème virginal lui semblait du meilleur -goût. Les Turques venaient généralement en toilette -européenne, mais, ignorant encore la façon de les porter, -elles arrivaient, avant midi ou tout de suite après -déjeuner, en robes de bal venues de Paris à grands -frais. Et pour ajouter à l’originalité de l’effet, elles -étaient parées de l’<i>Ezazieh</i>, sorte de turban de gaze -paré de fleurs et se posant un peu en arrière et sur le -côté de la tête. Cette coiffure assez seyante n’est plus -portée aujourd’hui que par les très vieilles femmes.</p> - -<p>Pour les jeunes Turques de cette génération, les -boucles et les chignons modernes ont remplacé mouchoirs -et turbans. Et c’est encore un gros sujet de -scandale pour les bonnes musulmanes, qui n’admettent -point qu’une femme mariée montre autre chose de -ses cheveux que le bout des nattes qui pendent sous -le mouchoir en pointe dans le cou. Seul, l’époux a le -droit d’admirer la chevelure de sa compagne.</p> - -<p>Les Turques de très grande maison s’habillaient -déjà à la mode européenne ; les Égyptiennes portaient -la <i>galabieh</i>, pareille chez toutes, ne variant guère que -par la couleur. La bottine et le soulier noir étaient -encore inconnus. Les petits pieds sortaient à demi, de -mules de satin ou de lampas d’or ou d’argent, assortis -à la toilette.</p> - -<p>Les femmes de condition modeste se chaussaient -de babouches éculées, qu’elles avaient soin de laisser -devant la porte. Il y a bien peu de temps que les -femmes comme il faut elles-mêmes, gardent leurs -chaussures dans l’intérieur des appartements. Autrefois -et encore à l’époque où j’arrivai, l’usage voulait -que l’on se déchaussât chez ses hôtes, comme à la -mosquée.</p> - -<p>Les femmes qui n’avaient pas les moyens de s’offrir -un eunuque, arrivaient accompagnées d’une ou plusieurs -esclaves ; les très humbles se contentaient d’une -servante Fellaha. Mais bien rares étaient celles qui -n’amenaient pas quelques amies.</p> - -<p>Aussi les visiteuses avec leurs voiles sombres, leurs -yechmack blancs, me faisaient-elles l’effet d’un couvent -de religieuses en voyage.</p> - -<p>Ce fut au cours d’une de ces nombreuses visites -que j’entendis l’histoire de la princesse X. Mère d’une -charmante tête, portant couronne aussi, et dont il est -question souvent à l’heure actuelle dans les journaux -parisiens, cette princesse faisait alors son premier -voyage en Europe. Elle débuta par un séjour à Carlsbad -où ses médecins l’avaient envoyée. A demi délivrée -de la contrainte que lui imposaient son rang et sa -qualité de musulmane en Égypte, elle se livra aux -pires folies. Alcoolique invétérée, elle se mit à boire -d’abord à table, puis chez elle, le soir, dans sa chambre, -les vins de choix qu’un maître d’hôtel obséquieux -s’empressait de lui servir. Une nuit les domestiques -étant couchés, elle se fit servir du champagne et s’amusa -avec ses suivantes à casser les goulots des bouteilles -contre les murs. Ses voisins de chambre s’étant -plaints, on fut prévenu en haut lieu et la princesse -reçut l’ordre de se contenter d’eau, sous menace d’être -immédiatement renvoyée au Caire.</p> - -<p>Alors, dans l’impérieux besoin de son nouveau vice, -la dame s’accoutuma à vider les flacons d’eau de -Cologne et d’eau dentifrice. Les suites de ce régime -furent désastreuses. La pauvre princesse fut un jour -surprise par un de ses cousins dans un tel état d’ébriété -qu’on décida aussitôt son retour en Égypte. L’histoire, -absolument authentique, faisait alors le tour des -salons cairotes.</p> - -<p>Les visites se prolongeaient très longtemps. Souvent, -on gardait les étrangères toute la journée. Quand -elles demeuraient dans un quartier un peu éloigné, -elles passaient la nuit et quelquefois plusieurs jours. -Le soir venu, on apportait des matelas, on dressait -les moustiquaires et cela se faisait très simplement, -comme une chose toute naturelle, les amies devenant -de la famille sitôt le seuil franchi.</p> - -<p>Les hommes, pendant ce temps, étaient relégués -dans le Mandara ; il est contraire à l’usage qu’un -mari musulman franchisse le gynécée, quand sa femme -reçoit un harem étranger. Même pour dormir, monsieur -doit se contenter de la chambre toujours prête -aux étages inférieurs. Sous ce rapport, les musulmanes -jouissent d’une liberté que peu de maris européens -consentiraient à accorder à leurs femmes. Il y a, en -Égypte comme en tout pays, des maris jaloux, forçant -leurs compagnes à subir un contrôle de tous les -instants et interdisant toute sortie à leur famille. Mais -ces maris-là, je le déclare, sont des exceptions. Ici, -plus qu’en France peut-être, la femme en ce qui -concerne sa vie personnelle et ses relations féminines -jouit d’une liberté excessive. Non seulement elle -a le droit de recevoir toutes les amies qui lui plaisent -et de leur offrir la plus large hospitalité, sans même -consulter son mari, mais elle sort à sa guise, rentre -quand il lui plaît, et se rend aux bazars, aux lieux -de promenade, aux bains, sans la moindre gêne, pourvu -qu’elle prenne soin de se faire accompagner.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XII</h2> - - -<p>Un jour, au Caire, un de nos intimes, conseiller à -la cour, m’invita à déjeuner à l’improviste chez lui. -Il n’avait pas eu le temps de prévenir sa femme… -Nous arrivons, mon hôte interroge le portier.</p> - -<p>— Madame est là-haut, n’est-ce pas ?</p> - -<p>Et l’autre, paisible :</p> - -<p>— Mais non, bey. Madame est partie tout à l’heure -pour la campagne, elle ne reviendra que dans deux -jours.</p> - -<p>Le bon conseiller ne sourcilla point, il m’emmena -déjeuner à l’hôtel, et, devinant ma surprise, il crut -devoir dire :</p> - -<p>— J’ai des idées très larges. Ma femme fait ce qui -lui plaît, j’agis de même, nous sommes un ménage très -heureux…</p> - -<p>Je ne pense pas qu’un mari parisien eût pris la -chose de façon aussi philosophique.</p> - -<p>Depuis, il m’a été donné de constater bien souvent -l’extraordinaire facilité que les Égyptiennes et les -Turques ont à réaliser leurs moindres caprices, à la -condition toutefois que le mari n’en soit pas gêné lui-même.</p> - -<p>Ce sont deux existences différentes, voilà tout.</p> - -<p>Quelques jours après mon arrivée, Alima Tawouila -vint un soir dans ma chambre, où elle continuait à -pénétrer, malgré ma défense, à toute heure de jour -et de nuit.</p> - -<p>Vainement, j’avais épinglé du haut en bas les -rideaux formant portières, je ne pouvais parvenir à -être seule chez moi. Je m’étais plainte à Azma. Peine -perdue ! On ne comprenait pas.</p> - -<p>— <i>Maaleche !…</i> (ça ne fait rien), disait-elle.</p> - -<p>— Viens vite, madame, il y a quelqu’un.</p> - -<p>Je refusai énergiquement de me déranger. La petite -exhibition quotidienne commençait à m’exaspérer, et -je m’étais promis de ne plus quitter mon appartement -quand il y aurait des étrangères.</p> - -<p>La négresse, devant mon attitude résolue, s’éloigna -en maugréant, et revint presque aussitôt, accompagnée -d’une femme que je ne connaissais pas.</p> - -<p>Cette femme portait le costume du pays, mais son -voile en retombant sur ses épaules, son yechmack -détaché, découvrait une tête si peu orientale, que je -ne fus presque pas surprise en l’entendant me dire -avec le plus pur accent faubourien :</p> - -<p>— Excusez-moi, madame, je suis Française comme -vous, et j’ai tenu à venir vous saluer.</p> - -<p>Française !… elle était Française et portait ce costume… -Et du pays où nous étions, elle n’avait pas -seulement la robe de soie voyante, fendue sur la poitrine, -les babouches de soie rouge, le voile et le mouchoir -recouvrant ses courtes nattes brunes, mais elle -montrait encore le visage luisant que donne l’épilation, -les sourcils peints et rejoints en barre au-dessus -du front, les doigts et les paumes des mains rouges -de henné, la taille roulante sans corset, toute l’attitude -enfin d’une femme orientale, très coquette, plus -près de la courtisane que de la mère de famille. Un -énorme bouquet de jasmin était posé entre ses seins -et, à part l’arome violent de ces fleurs, il se dégageait -encore du corps de cette femme un parfum étrange, -fait de musc, de roses et d’un je ne sais quoi insaisissable -et troublant, qui grisait et soulevait le cœur -tout à la fois.</p> - -<p>Je continuais de la regarder, un peu interdite, ne -trouvant pas une parole. C’est une des particularités -de la jeunesse de ne pouvoir cacher ses sentiments ni -ses répulsions… Cette créature m’inspirait une grande -curiosité et un peu de dégoût. J’aurais voulu ne montrer -ni l’un ni l’autre et, malgré moi, je laissais si -bien deviner les pensées qui m’agitaient, qu’elle les -comprit.</p> - -<p>Alors, se faisant très douce, très simple, elle s’assit -près de moi et, d’un trait, me raconta son histoire.</p> - -<p>Elle s’était appelée Jeanne autrefois, du temps où -j’étais moi-même une toute petite fille.</p> - -<p>Ses parents avaient un modeste magasin de parfumerie, -dans une vieille rue avoisinant le boulevard -Saint-Martin.</p> - -<p>La guerre était venue, amenant la ruine de la -famille. Le père mort, la mère à demi infirme fut -transportée à l’hospice et elle, la jeune fille, ne sachant -que devenir, acceptait un emploi de seconde main dans -un atelier de fleurs artificielles.</p> - -<p>Un matin, en se rendant au travail, la belle Jeanne -fut suivie par un garçon séduisant, un peu timide, -dont le teint bronzé ne l’effraya point. Ils s’aimèrent ; -et quelques semaines plus tard, Salem-Mohamed, étudiant -en droit, ayant passé sa thèse et terminé son -congé, emmenait en Égypte la fleuriste, qui ne s’était -fait prier que juste le temps de se faire désirer davantage.</p> - -<p>Il l’épousa au Caire, devant le cadi ; mais bientôt, -las de sa nouvelle conquête, il ne tarda guère à s’en -détacher complètement. L’ennui de n’avoir pas d’enfants, -la crainte de se voir déshériter par son père -le décidèrent à la répudiation. Jeanne, frivole et paresseuse, -ayant tout de suite renoncé à ses habitudes -européennes, ne songea pas à lutter pour conserver -ce cœur qui, sitôt, s’était retiré du sien… Pour elle, -l’horreur du travail et l’amour du bien-être dominaient -le reste. Elle s’était laissé instruire sans conviction -comme sans regrets, dans la religion de Mahomet, pour -plaire à son entourage et maintenant, répudiée, loin -du pays natal et livrée à ses seules ressources, elle -n’avait trouvé qu’un moyen pour continuer à vivre -sa vie d’oiseau inutile et gracieux : flatter ces gens, -leur devenir nécessaire et, en leur donnant un peu -de plaisir, se faire tout doucement entretenir par eux.</p> - -<p>Les femmes musulmanes, qui la protégeaient, étaient -toutes parfaitement convaincues de la sincérité de sa -conversion. Comment douter d’une personne qui se -voile devant les hommes avec plus de rapidité qu’une -Orientale, surtout quand cette personne parle votre -langue, accepte tous vos usages, emploie jusqu’à vos -plus familières expressions ? La Parisienne, qui avait -troqué son nom de Jeanne contre celui de <i>Seddia</i>, -jurait par Allah et par le prophète vingt fois par jour… -Elle mangeait avec ses doigts et se mouchait de même, -très simplement… Deux fois par mois, elle livrait à -l’épileuse son corps charmant ; et frottée d’huile précieuse, -parfumée d’essences rares, elle ne craignait -point d’accueillir les maris de ses amies, quand une -circonstance malencontreuse forçait ces maris à demeurer -seuls au logis pendant les visites de Seddia. -Car, si elle se voilait pudiquement dans la rue et devant -les hommes étrangers, cette créature insidieuse avait -su prendre dans les familles une telle place qu’elle était -partout considérée comme chez elle. On la consultait -sur tous les points. Elle était de toutes les fêtes et de -tous les deuils, ayant sa place marquée dans chaque -demeure où s’accomplissait un événement capable de -lui permettre un indéterminable séjour.</p> - -<p>Pour mieux affirmer la nécessité de sa présence, elle -donnait de vagues leçons de mandoline et de travaux -manuels, ne dédaignant point parfois de mêler sa voix, -assez jolie d’ailleurs, à celle des femmes indigènes, -dans les concerts improvisés où les plus grands succès -étaient pour elle. Comme je m’étonnais un jour qu’elle -n’eût pas songé plus tôt à donner des leçons de français, -elle m’avoua qu’elle ne se sentait pas assez forte -dans notre langue, pour entreprendre une telle tâche. -J’appris depuis qu’elle savait à peine écrire son nom, -et je pensai que le magasin de parfumerie n’avait sans -doute jamais existé que dans son imagination.</p> - -<p>Peut-être cette malheureuse femme m’avait-elle -menti de tous points dans son histoire, et son mari -l’avait-il connue dans quelque bal de barrière ?</p> - -<p>Depuis, j’ai rencontré à Tantah une autre Française, -remarquablement jolie et épouse d’un avocat musulman. -Celle-là aussi avait abjuré la foi chrétienne, -renoncé aux coutumes du sol natal, et pris le voile -des mahométanes. Comme Seddia, elle se disait fille -de commerçants, et j’ai su plus tard que son mari -l’avait ramassée dans une maison borgne de Lyon…</p> - -<p>Que des Orientales d’autrefois aient accepté de se -voiler le visage, de se laisser mener par les eunuques -comme un vulgaire troupeau, de manger à terre et -d’obéir aux caprices du maître en toute occasion, -c’est assez naturel. Elles sont nées dans ce pays et ont -grandi sous cette loi. Une bonne musulmane répète -avec le Coran que le paradis de la femme est aux pieds -de son mari ! (<i>sic</i>).</p> - -<p>Mais jamais une Française, ou toute autre Européenne -élevée par une mère digne de ce nom, ne se -soumettra à ce rôle qui ne saurait que l’avilir. Et elle -aurait vite jugé et haï l’homme qui essayerait de la -contraindre à déchoir. Aujourd’hui où tant de jeunes -femmes et jeunes filles égyptiennes travaillent et -cherchent à se montrer les égales des Européennes, -en conquérant par l’étude leur indépendance, la -conduite de Seddia semblerait encore plus méprisable.</p> - -<p>Toutes ces réflexions, comme on le pense, ne me -vinrent pas au moment où je connus <i>Setti Seddia</i>. -J’acceptai cette histoire, comme une innocente que -j’étais. Et j’y allai même de ma petite larme tant elle -sut m’apitoyer. Je croyais, en l’écoutant, entendre le -récit émouvant et mystérieux de quelque conte du -moyen âge… L’émir Azor, enlevant la jeune Elmire -et la couvrant de fers… en or !… Comment garder -rancune à cette exquise renégate qui parlait de la -sainte Vierge avec des yeux embués de pleurs, et qui, -sur son corps de courtisane égyptienne, plus lisse qu’un -fruit et plus odorant qu’une fleur, cachait un scapulaire -crasseux, qu’elle faisait prendre aux infidèles -pour une amulette de sainte Zénab…</p> - -<p>Au fond, je ne demandais qu’à croire cette femme -dont la société me devint très vite indispensable, tant -elle mit de complaisance et de tact dans nos rapports ; -nous arrivâmes ainsi à une sorte d’amitié qui -ne se démentit point jusqu’à sa mort.</p> - -<p>Il faut avoir connu la détresse d’un pareil exil, avoir -souffert jusqu’au désespoir de cette différence absolue -des mœurs et du langage existant en ce monde nouveau -et moi, enfant de dix-sept ans, pour comprendre -l’aide inattendue et si efficace que me fut la venue -de cette étrange compatriote. Par elle, je connus mille -détails de la vie égyptienne qui m’échappaient.</p> - -<p>C’est ainsi que, grâce à cette nouvelle amie, je pus -éviter désormais les innombrables inadvertances qui, -vingt fois le jour, me faisaient commettre des actes -répréhensibles aux yeux de ce peuple dont j’étais -entourée, comme de présenter un bébé devant une -glace, de passer à gauche d’une bougie allumée, de -complimenter une jeune mère sur la beauté de son -nouveau-né ; autant de crimes qui m’attiraient l’antipathie -des gens sans que je pusse deviner la faute -que je venais de commettre, tandis que, pour eux, -mon ignorance était la cause de continuelles frayeurs…</p> - -<p>Grâce à Seddia, je pus enfin parvenir à me faire -comprendre, sans avoir recours aux mimiques ridicules -qui, les premiers jours, avaient été ma seule -ressource. Un jour, dans l’impossibilité absolue où -je me trouvais d’avaler la nourriture extraordinaire -que l’on me servait, je demandai un œuf. J’essayai -de le dessiner ; peine perdue… Alors, j’eus un trait d’audace -et risquant de me rendre grotesque pour toujours, -je m’accroupis dans un coin de la pièce et -j’imitai le gloussement de la poule qui pond. Cela -réussit au delà de tout espoir. Après un accès de fou -rire assez naturel, Azma ordonna aux négresses de me -faire cuire des œufs et je pus dîner !…</p> - -<p>Une autre fois, c’était l’après-midi, j’avais très faim, -et je réclamai un peu de pain et de lait. Il me fut -absolument impossible de me faire entendre.</p> - -<p>Quand Seddia fut venue, je ne tardai pas à apprendre -quantité de mots. En un mois, je pus arriver à m’expliquer -presque couramment.</p> - -<p>Mon mari venait d’être nommé, provisoirement, chef -de service dans un hôpital d’Alexandrie, mais n’étant -pas sûr du poste et à cause des grandes dépenses d’une -installation, il avait préféré me laisser au Caire. Combien -ces quelques mois me parurent longs !…</p> - -<p>J’avais heureusement ma fidèle Émilie, dont la gaîté -ne se démentit pas un instant durant ces tristes jours. -Tout amusait cette âme puérile qui, de l’exil, ne -voyait guère que le côté pittoresque et le milieu nouveau. -Émilie mangeait sans dégoût des ratatouilles -innommables, et buvait au verre commun des esclaves -et des négresses une eau bourbeuse, dont la vue seule -soulevait le cœur. Elle s’accoutumait à demeurer assise -sur les nattes et à travailler dans cette posture. Sa -chair rude ne souffrait plus des piqûres des insectes -et le cri des corbeaux ne troublait plus son sommeil. -Je connus, par cela, qu’elle était plus près que moi -de la simple nature et je l’enviai, car nos besoins font -souvent la plus grande part de nos malheurs. Cette -fille de la campagne devenait orientale par ses facultés -d’assimilation, tandis qu’à me raidir dans mes souvenirs -et dans mes habitudes, je souffrais chaque jour -d’une façon plus violente.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIII</h2> - - -<p>L’hiver qui avait précédé mon arrivée au Caire marquait -mes débuts dans la vie intellectuelle.</p> - -<p>La mission égyptienne, dont mon mari faisait partie, -était alors sous la direction de Charles Mismer, ancien -officier de dragons qui avait troqué, un peu tard, l’épée -contre la plume pour suivre avec passion les travaux -de Littré et d’Auguste Comte, dont il était le disciple. -M. Mismer avait usé de toute son influence -pour empêcher notre mariage. Par principe, il était -opposé aux unions mixtes et jugeait que les Égyptiens, -confiés à sa garde et envoyés en France pour terminer -leurs études, allaient de tous points contre les -vues de leur gouvernement en prenant femme en -pays étranger. Mais le mariage conclu, et du jour où -il fut reçu chez nous, M. Mismer ne se souvint plus -de son opposition et je devins par la suite son enfant -gâtée.</p> - -<p>Sa haute taille, sa barbe de fleuve et le timbre grave -de sa voix, le rendaient très imposant. Il ne faisait -rien d’ailleurs pour atténuer cette impression et trouvait -au contraire un certain plaisir à jouer au dieu -avec les naïfs jeunes gens qu’il traitait en infimes personnages.</p> - -<p>Je commençai, moi aussi, par éprouver le sentiment -général, mais je ne tardai pas à comprendre -que le Jupiter tonnant de la mission ne me traitait -point en ennemie, et de me sentir en confiance, je -devins plus brave et tâchai de conquérir ce cœur, qui -s’était montré si farouche.</p> - -<p>J’y parvins si bien, que, dès notre arrivée à Paris -où mon mari passait ses derniers examens de doctorat -et sa thèse, la maison du directeur devint la nôtre.</p> - -<p>Nous fûmes, pendant tout l’hiver, les hôtes assidus -des dîners du dimanche. Ces dîners étaient d’une simplicité -charmante. Dix convives en tout et quelques -amis arrivaient pour le thé, que servait M<sup>lle</sup> Caroline, -la sœur du maître de la maison, qui me témoigna tout -de suite une réelle amitié.</p> - -<p>Ils occupaient, rue de Lille, un coquet petit entresol, -tout rempli de souvenirs exotiques que Mismer avait -rapportés de ses nombreux voyages à travers le monde.</p> - -<p>Je rencontrai là le peintre de Maddrazo alors sous -le coup d’un chagrin récent et dont la belle figure -gardait l’empreinte d’une tristesse profonde, M. de -Lassus, Albert Wolf, et tant d’autres. Des membres -de l’Institut, des poètes, un vieux général dont j’oublie -le nom et un botaniste qui, le premier, me donna le -goût des plantes que je ne connaissais guère. Trop -timide et trop ignorante pour oser me mêler à la conversation -générale, j’écoutais de toutes mes oreilles et -je regardais de tous mes yeux. Dans ces réunions qui -devinrent ma meilleure joie, je connus le charme des -causeries intéressantes et je compris l’influence de certains -hommes sur leur milieu.</p> - -<p>A ma grande honte, je représentais le côté musical -de la soirée. Entre le dîner et le thé il me fallait exécuter, -pour le plaisir de mon hôte, quelque sonate de -Beethoven ou une romance de Mendelssohn. Il n’aimait -pas m’entendre jouer Chopin, sous le prétexte -que j’étais trop jeune pour cette musique. Plus tard, -j’ai compris son idée et reconnu qu’elle n’était point -sans fondements.</p> - -<p>M. Mismier, Alsacien de Strasbourg, avait lui-même -parfait son instruction par une étude de tous les instants. -Il parlait l’anglais et l’allemand comme le français -et la littérature allemande lui était particulièrement -familière ; par lui, je connus la beauté des poèmes -de Schiller. Je m’étais, sur ses conseils, remise à l’étude -de l’allemand, qu’il parlait assez souvent avec moi, et -pour lui complaire aussi, je repris le latin commencé -au couvent. Il dirigeait mes lectures et par un choix -approprié à mes connaissances, les rendait à mesure -plus attrayantes et plus utiles. Une seule chose m’ennuyait -toujours profondément et cela je crois bien -le désespérait : c’était <i>La Revue positiviste</i>…</p> - -<p>Jamais je ne pus lire plus d’un article à la fois et -je le lisais comme un pensum. Depuis, il m’a été donné -de lire bien des choses ennuyeuses et d’y prendre -même un certain plaisir, mais à seize ans, je dois -avouer que je n’avais aucune disposition pouf ce genre -de littérature sèche et sans charmes.</p> - -<p>Quand nous quittâmes Paris pour l’Égypte, M. Mismer -me remit plusieurs lettres de recommandation -pour différentes personnalités du Caire.</p> - -<p>Celle que je portai la première, fut pour le juge -M. Erbout (aujourd’hui en retraite, je pense), et qui -occupait alors dans la capitale égyptienne, une importante -fonction aux tribunaux mixtes.</p> - -<p>Quand nous nous présentâmes chez lui, mon mari -et moi, il souffrait d’une épouvantable rage de dents -et fut assez aimable pour nous recevoir quand même. -C’était le premier Français que je voyais au Caire et -j’ai gardé de lui un excellent souvenir. Malheureusement, -sa femme se trouvait absente et il alla la -rejoindre bientôt après en Europe. Il vint me voir -trois fois dans le harem…, je ne l’ai plus jamais rencontré -depuis.</p> - -<p>Une seconde lettre était pour le ministre des affaires -étrangères, la troisième pour le ministre de l’intérieur. -J’en avais encore une pour le directeur de l’instruction -publique et une dernière pour le juge de S…</p> - -<p>La deuxième lettre que je présentai, fut celle destinée -au ministre des affaires étrangères M… Pacha, -dont il me sera donné de parler souvent dans ce -récit. C’est un des rares ou plutôt le seul ministre -égyptien, qui ait eu l’habileté de conserver trente -ans son portefeuille, malgré l’état constamment précaire -de sa santé. Pour l’instant, il devait sa charge -aux nombreux services rendus sous l’autre règne au -Khédive Ismaïl, père de Tewfick, vice-roi d’Égypte -à mon arrivée. Pour mieux consolider sa puissance, -M… Pacha, encore simple officier, avait accepté des -mains de son souverain, une femme choisie parmi les -<i>calfas</i> du palais. Cette femme, jadis très belle, était -sensiblement plus âgée que son jeune époux, mais ces -choses ne sont point pour effrayer un Turc ambitieux. -Ce mariage devait si rapidement faire la fortune de -M… Pacha, qu’il n’eut pas à le regretter. Très souple, -très intelligente, la calfa sut si bien manœuvrer à -la cour, que toutes les difficultés qui se dressaient -tombèrent successivement devant les pas de son mari. -A chacune de ses visites au palais, elle remportait -une nouvelle victoire. A l’époque où je le connus, -M… Pacha était le plus jeune de ses collègues.</p> - -<p>Sa femme lui avait donné trois filles, Zackija, -Fahima et Soffia que l’on appelait familièrement Saf-Saf. -Le jour où je fis dans cette maison ma première -visite, M<sup>me</sup> M… Pacha était encore alitée à la suite de -ses dernières couches. Le bonheur du logis était à -son comble. Un fils était né — qui d’ailleurs ne vécut -que peu de mois.</p> - -<p>Je fus reçue par l’institutrice, une Allemande parlant -couramment notre langue, et que je jugeai tout -de suite de bonne maison. Elle sut, en quelques phrases, -me mettre à l’aise et je goûtai, depuis, quelques heures -agréables en sa compagnie. Je vis aussitôt qu’elle -avait su conquérir une grande autorité dans la maison -et cela pour le bien de tout le monde.</p> - -<p>Tout dans cette famille se faisait à l’européenne. -L’ameublement des pièces immenses, le service, la -table, eussent facilement servi de modèle à bon nombre -de demeures de chez nous.</p> - -<p>Les jeunes filles vinrent à moi simplement, et je les -trouvai charmantes. Toutes trois parlaient le français -et l’allemand avec une égale pureté. La seconde, -Fahima, était d’une beauté remarquable. L’aînée plaisait -surtout par la flamme sombre qui se dégageait de -ses grands yeux noirs et par la mobilité extrême d’une -physionomie intelligente et bonne. Saf-Saf, la dernière, -était pour l’instant une longue fillette brune toute -en jambes et en bras, dont les réflexions audacieuses -ne manquaient pas de piquant.</p> - -<p>Au moment où j’allais partir, après avoir goûté aux -confitures d’usage et au moka parfumé, les deux -grandes filles eurent ensemble le même cri :</p> - -<p>— Voilà papa !</p> - -<p>Papa, c’était le ministre !… Le premier pacha important -qu’il m’était donné de voir.</p> - -<p>Hélas ! celui-là non plus n’avait rien d’oriental au -vrai sens que nous avons coutume de donner à ce -mot.</p> - -<p>Correctement sanglé dans une redingote dernier -modèle du bon faiseur, la démarche élégante, l’air un -peu las, avec sa belle face très pâle, ses rares cheveux -gris, sa moustache blonde, et ses yeux d’une nuance -indécise, n’eût été le tarbouche dont il était coiffé, -le ministre semblait bien plus français qu’égyptien -ou même turc. Depuis, l’âge et la maladie ont accentué -les traits caractéristiques de sa race. Le nez s’est busqué -plus fortement, l’œil a pris ce regard fuyant, si fréquent -chez le Turc et l’Arménien, la bouche ce pli -spécial à ceux qui toujours ignorèrent le sourire, -mais pour l’instant et tel qu’il était, M… me sembla -très beau.</p> - -<p>Il prit de mes mains la missive que je lui apportais, -et me questionna sur son « cher ami » M. Mismer.</p> - -<p>Il m’assura de sa sympathie et me promit de faire -l’impossible pour caser avantageusement mon mari.</p> - -<p>Je me retirai enchantée de cette visite.</p> - -<p>Le lendemain, je recevais un mot aimable de l’institutrice, -me priant à déjeuner pour le dimanche suivant.</p> - -<p>Tout autre fut l’impression que je retirai de ma -présentation à R… Pacha, alors ministre de l’intérieur -et président du conseil.</p> - -<p>C’était là-bas tout au fond du quartier indigène, -entre deux mosquées vénérables, un long mur rose -qui me parut la prolongation même des mosquées.</p> - -<p>Tout à coup, le mur laissa voir une large porte assez -basse, six eunuques de tout âge jouaient aux dominos -sur un banc devant cette porte. Le cocher me dit :</p> - -<p>— <i>Héna !</i> (C’est ici !)</p> - -<p>Un eunuque daigna interrompre sa partie et vint -à ma rencontre.</p> - -<p>Il ouvrit la portière de la voiture et me transporta, -bien plus qu’il ne me conduisit, jusqu’au jardin.</p> - -<p>Ce jardin, pareil à tous les jardins d’Égypte, ne -ressemblait à aucun autre de nos pays.</p> - -<p>Les plantes y croissaient au hasard de leur caprice, -dans de vastes carrés bordés de marguerites et de -touffes de romarin.</p> - -<p>Point de massifs ni de corbeilles, mais des rosiers, -des œillets, des giroflées poussant dru, sans émondage, -et parmi les fleurs, des arbres fruitiers : pêchers grêles, -abricotiers nains, amandiers rachitiques, que l’on était -surpris de trouver à cette place.</p> - -<p>Les orangers et les mandariniers dominaient, mais -comme, à cette époque, ils n’avaient plus ni fleurs ni -fruits, et que leurs feuilles disparaissaient sous une -épaisse couche de poussière, leur aspect n’était pas -très séduisant.</p> - -<p>Ce qui me surprit surtout, ce fut l’absence totale -de grands arbres. A part la treille, si chère à toute -famille égyptienne qui possède un lopin de terre, -impossible de trouver le moindre coin d’ombre en ce -jardin. J’ai su, depuis, que les indigènes préfèrent la -chaleur, le jour, le soleil, à tout. Pour eux l’arbre -séculaire, l’arbre considéré par nous à l’égal d’un vieil -ami, est en abomination. Ils l’accusent de toutes sortes -de méfaits et lui imputent de mauvaises influences.</p> - -<p>En réalité, l’arbre tant décrié paraît surtout redoutable -au cultivateur, parce qu’il lui semble devoir -porter atteinte à ses récoltes.</p> - -<p>Le Nil et les canaux qui en dérivent entretiennent -une constante humidité dans les terres et le grand -soleil est nécessaire ici, sans doute, plus qu’ailleurs.</p> - -<p>Cette crainte du Fellah n’a pas tardé à dégénérer -en superstition, et l’arbre qui peut s’épanouir en diminuant -le rendement des cultures est censé apporter, -sous son ombre, toutes les disgrâces et ouvrir la porte -à toutes les maladies. De là l’horreur, en ce pays, de -ce qui fait à la fois le charme et la gloire de nos propriétés -européennes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIV</h2> - - -<p>La maison de R… Pacha se composait, comme tout -logis musulman, des appartements du maître, situés à -gauche du principal corps de logis et du harem, qui, -par un arrangement spécial, se trouvait au rez-de-chaussée -au lieu du premier étage et séparé du Mandara -par un simple corridor.</p> - -<p>L’eunuque battit des mains par trois fois, une -esclave parut.</p> - -<p>On m’introduisit dans un salon dont les portes -étaient encombrées des babouches et savates traditionnelles. -Ce salon différait bien peu de ceux que j’avais -vus jusque-là. Même tapis européen à grandes fleurs -éclatantes, mêmes divans très hauts, très incommodes, -capitonnés lourdement et recouverts de soie rouge à -fleurs d’or, mêmes housses de cotonnade blanche sur -les sièges et les dossiers, mêmes tabourets à pieds dorés -et mêmes petites tables volantes, recouvertes de filets -brodés et supportant les mêmes horribles cendriers de -faïence coloriée, semblables chez tout le monde, les -mêmes porte-allumettes toujours garnis. Aux fenêtres, -des rideaux de soie. Entre les fenêtres, l’éternelle console -dorée, assortie aux tables massives, sur lesquelles -étaient posés les candélabres d’argent. Ces tables -étaient surchargées de photographies. Sur un des -divans, une grande femme maigre se tenait assise à la -turque, les jambes repliées sous elle…</p> - -<p>Je l’avais d’abord prise pour une esclave, mais, à -la façon dont elle m’invita à me rapprocher, au geste -d’autorité souveraine dont elle me tendit la main et -m’indiqua ensuite le siège où je devais prendre place, -je compris que j’étais devant la femme du ministre… -Sur son ordre, deux esclaves blanches s’étaient avancées : -l’une me débarrassa de mon ombrelle, l’autre me -poussa aimablement dans un fauteuil si vaste, que j’y -disparaissais. Trois autres femmes accroupies à terre, -humbles visiteuses sans doute, s’étaient levées et -vinrent me baiser la main.</p> - -<p>M<sup>me</sup> R… Pacha était vêtue d’une simple galabieh -de percale à fleurs, serrée à la taille par une ceinture -de métal doré, surmontée d’une énorme boucle en -pierres précieuses, dont la richesse s’alliait mal à cette -robe de servante. Ses cheveux disparaissaient sous le -mouchoir de gaze frangé de laine, et vraiment, dans -ce costume, avec ses deux nattes tombant piteusement -sur son dos de quinquagénaire, ses pieds déchaussés, -la dame n’avait pas grand air… Mais sitôt qu’elle parlait, -on reconnaissait la femme de bonne maison, peu -soucieuse de plaire aux autres, la Turque omnipotente, -faite au commandement par de longues années de puissance.</p> - -<p>D’ailleurs, si j’avais pu conserver un doute sur son -rang, la quantité de bijoux dont elle était parée me -l’eût ôté immédiatement. Des boucles d’oreille en -diamant pendaient à ses oreilles, d’énormes bagues -ornaient ses doigts, un collier de perles de l’orient le -plus pur s’enroulait autour de son cou. Tout cela ne -faisait qu’ajouter une note barbare à son costume -plus que modeste.</p> - -<p>La conversation fut particulièrement pénible entre -nous.</p> - -<p>J’étais alors d’une timidité maladive, qui m’enlevait -tous mes moyens. Ma grande jeunesse, mon isolement, -me rendaient méfiante à l’égard des autres et surtout -de moi-même. La crainte de paraître hardie me -faisait devenir parfois stupide. Je le sentais et en -souffrais cruellement. La difficulté de m’exprimer -dans une langue que je connaissais si mal encore doublait -mon angoisse. Si je rencontrais des femmes -indulgentes ou un peu expansives, cela allait tout seul. -Mais sitôt que je voyais certaines figures compassées, -sitôt que je devinais l’examen sévère dont chacun -de mes gestes était l’objet, devant le secret mépris -que me valait mon titre de chrétienne dans les milieux -fanatiques, une angoisse sans nom m’oppressait… C’était -fini, je perdais pied et n’aspirais plus qu’à prendre -la porte.</p> - -<p>Cela a duré bien des années et compliqué de façon -malheureuse mes débuts dans le monde musulman.</p> - -<p>Ce qui achevait mon trouble, c’était d’entendre parler -autour de moi cette langue turque à laquelle je ne -comprenais goutte. Et comme à plaisir, à mesure que -je parvenais à m’expliquer un peu en arabe, ces dames -semblaient ignorer que le turc m’était complètement -inconnu. Je devinais que l’on échangeait sur mon -compte mille réflexions peu obligeantes. Et de plus -en plus je me sentais étrangère, séparée à jamais de -ce monde, qui, pour moi, continuerait à demeurer -fermé, malgré tous mes efforts pour y pénétrer. L’âme -orientale est insondable sous son apparence bénévole ; -il faudra des siècles pour que la nôtre puisse -sans heurt fusionner avec elle.</p> - -<p>Après quelques instants qui me parurent des années, -une esclave blanche apporta le café, avec des verres -de sirop, servis à la mode turque dans des récipients -de porcelaine opaque à forme de puits, et surmontés -d’un couvercle d’argent. Après qu’on avait bu, une -seconde esclave passait aux visiteuses une serviette -brodée d’or et chacune s’y essuyait les lèvres à tour -de rôle. Le café donnait lieu à toute une cérémonie. -Une première esclave apportait une sorte d’encensoir -en argent, garni de braise ardente à l’intérieur. Sur -cette braise on posait le canaque<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> d’eau bouillante, -puis une seconde esclave y versait le moka réduit en -poudre impalpable. Enfin une troisième tenait un -plateau, sur lequel étaient rangés les <i>Fanaghils</i> en -forme de coquetier. On versait le café fumant et la -personne chargée du plateau présentait les tasses à chacun. -Tout cela s’accomplissait pieusement comme un -rite…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Petite cafetière.</p> -</div> -<p>Tandis que je me brûlais en essayant d’avaler mon -café trop chaud, l’eunuque qui m’avait amenée, parut -dans l’encadrement de la porte. Le pacha, prévenu de -ma visite, me faisait demander au Mandara.</p> - -<p>Après force salutations de part et d’autre, je pris -congé, et me rendis chez le ministre.</p> - -<p>Tout petit, le nez légèrement crochu, la barbe et -les cheveux d’un blanc de neige, le Président du Conseil -avait bien plutôt l’air d’un paisible commerçant -israélite du Mowstky, que du premier homme politique -de son pays.</p> - -<p>J’ai su plus tard que mon jugement était assez -juste ; les grands-parents de R… Pacha passaient pour -des négociants juifs convertis à l’islamisme quelques -années plus tôt.</p> - -<p>Quoi qu’il en fût, le grand émoi que j’avais eu de -me trouver en présence du Président du Conseil disparut -comme par enchantement aux premières paroles -qu’il m’adressa. Il me mit tout de suite à l’aise et se -montra si paternel avec moi que d’autres, moins naïves, -se fussent trompées comme moi sur la sincérité de -cet accueil.</p> - -<p>A Paris, tout l’hiver, j’avais rencontré ses fils régulièrement -chaque dimanche aux dîners de M. Mismer. -Le plus jeune, Hussein, achevait alors ses études dans -un pensionnat et se retirait après le repas ; mais l’aîné, -Mahmoud, qui préparait sa licence, partait avec nous, -et nous étions chargés, mon mari et moi, de le reconduire -jusqu’au boulevard Saint-Germain où il demeurait -non loin de là.</p> - -<p>— Comme cela, disait en riant M. Mismer, je serai -sûr qu’il n’ira pas faire l’école buissonnière… Je le -connais, une fois la porte fermée sur lui, jamais il -n’oserait demander le cordon au concierge pour -ressortir.</p> - -<p>Il faut dire que le ministre avait chargé M. Mismer -de veiller sur ses enfants durant le cours de leurs études -en France. Je rappelai ces souvenirs au ministre qui -parut trouver la chose fort amusante. L’idée que son -fils aîné ait pu être placé sous la sauvegarde d’une -femme de dix-sept ans lui semblait tout à fait drôle. -Aussi, pour me remercier de ma surveillance, me promit-il -d’aider de tous ses moyens à l’établissement -rapide de mon mari. R… Pacha était alors tout-puissant ; -un mot de lui était un ordre et nul doute que, -s’il l’eût voulu, notre avenir eût été immédiatement -assuré. Tout se borna à des promesses.</p> - -<p>Mais rien n’égale la façon dont il s’acquitta envers -ce pauvre Mismer qui lui, vraiment, s’était donné -une peine très grande pour les enfants du pacha. Pendant -des années, non content d’être leur correspondant -à Paris, il s’occupa de pétrir leurs jeunes âmes, -essayant de faire des petits ignorants qu’ils étaient, -de jeunes hommes instruits et bien élevés. Il leur -inculqua avec de hauts principes de morale, les premiers -éléments d’une culture supérieure, descendant -pour eux aux plus infimes détails, les traitant en fils -aimés et ne bornant point sa tutelle aux vagues recommandations -d’usage. Sa maison leur était ouverte à -toute heure ; et cet homme froid, dont l’aspect tout -d’abord en imposait aux indifférents, sut trouver pour -les étrangers qui lui étaient confiés de véritables trésors -de tendresse.</p> - -<p>Peine perdue !… Quand le gouvernement égyptien -crut devoir remercier M. Mismer et lui retirer jusqu’aux -bénéfices auxquels de nombreuses années de -dévouement lui donnaient droit, et qu’il jugea pouvoir -faire appel à la puissance de son ami le pacha, -celui-ci répondit par une lettre pleine de sagesse. Il -engageait M. Mismer à se soumettre au sort, si injuste -fût-il — ne sommes-nous pas tous dans la main d’Allah ?… — Et -pour ajouter à la délicieuse ironie de son -conseil, le ministre envoyait à la victime de son gouvernement -un petit tableau arabe joliment encadré -et représentant en dessins magnifiques une phrase -du Coran disant à peu près : Les biens des hommes sont -passagers et le véritable serviteur de Dieu accepte du -même cœur la misère et la fortune !…</p> - -<p>J’ai cité ce fait parce qu’il me paraît admirablement -dépeindre certaines âmes orientales, qui, même dans -les actes les plus vils, gardent une apparence de noblesse -et forcent pour ainsi dire les êtres simples ou -seulement impuissants, à remercier pour des semblants -de bienfaits, souvent pires que des injures.</p> - -<p>Durant le cours de notre conversation, R… Pacha -m’avait demandé :</p> - -<p>— Avez-vous déjà été voir Dor-bey ?</p> - -<p>Je dus avouer que je n’avais pas encore fait cette -visite.</p> - -<p>— Il faut y aller, me dit R… Pacha, je suis sûr -que vous serez contente (<i>sic</i>).</p> - -<p>J’y allai le lendemain et ce fut le seul bon conseil -que m’ait donné le ministre.</p> - -<p>Dor-bey, Suisse de Genève, occupait au Caire une -haute fonction dans l’enseignement, il était inspecteur -de l’Instruction publique. M. Mismer, en me remettant -la lettre qui me recommandait à lui, m’avait déclaré :</p> - -<p>— Si vous ne lui plaisiez pas, ma petite enfant, -je crois bien que ma missive ne servirait pas à grand’chose ; -mais, ajouta-t-il malicieusement, je sais bien -que vous lui plairez !…</p> - -<p>Ce n’était pas sans frayeur que je me présentai -devant Dor-bey. Je savais qu’il s’était opposé de toutes -ses forces à notre mariage, allant jusqu’à menacer -mon mari de le rayer des cadres de la mission, s’il -persévérait dans ses intentions de prendre femme en -Europe.</p> - -<p>— Votre gouvernement, — écrivait-il dans une lettre -officielle que j’ai encore, — vous envoie en France pour -y faire vos études et non pour vous marier…</p> - -<p>Mon mari avait passé outre.</p> - -<p>On juge de mon état d’âme en affrontant le regard -de cet homme terrible, qui d’ailleurs n’avait rien fait -contre nous une fois notre union célébrée !</p> - -<p>Son aspect tout d’abord me glaça ; que l’on se figure -un géant, si maigre, que les os semblaient vouloir -transpercer la mince peau de son visage, un teint de -cire, des mains exsangues et avec cela des yeux si -brillants, que l’on avait peine à en soutenir l’éclat. -Ses cheveux châtains, très clairsemés, couvraient mal -son front, superbe d’intelligence. La voix semblait -éteinte ; déjà les cordes vocales étaient touchées par -la phtisie qui devait emporter si tôt cet homme de -valeur.</p> - -<p>Il me fit approcher de la fenêtre et me regarda -longuement sans rien dire ; pendant un moment on -n’entendit que le tic-tac régulier d’une vieille horloge -suisse, dont, malgré moi, je ne pouvais détacher -mes regards, comme si de ce cadran centenaire allait -sortir ma destinée.</p> - -<p>Enfin, le maître de la maison se décida à m’adresser -la parole, avec cette habileté des hommes habitués à -la direction des êtres, il me questionna sans qu’il y -parût et de telle façon, qu’au bout d’une heure, il -n’ignorait plus rien de moi ni des miens.</p> - -<p>Et voici que tout à coup ce masque de glace qui, -tout à l’heure, m’avait si fort épouvantée, tombait -de son visage d’apôtre, et j’avais devant moi une figure -si belle, une telle bonté se lisait dans ces yeux fixés -sur les miens, que je me sentis dominée par la force -de cet homme et gagnée à lui pour toujours, tandis -que de sa pauvre voix de malade, il me disait :</p> - -<p>— Je vous fais toutes mes excuses, mon enfant ; si -je vous avais connue, ce n’est pas moi qui me serais -opposé à votre mariage ; plût à Dieu que l’exemple -donné par votre mari fût suivi et que les Égyptiens -ramènent ici de vraies femmes, de vraies Françaises, -tout le monde y gagnerait…</p> - -<p>Il faisait allusion aux nombreuses unions contractées -par les compatriotes de mon mari durant leur séjour -en France. Ces jeunes gens ne connaissant de la femme -européenne que les faciles conquêtes de leur vie d’étudiants, -ne se montraient guère difficiles et épousaient -les premières venues, quitte à les répudier après être -de retour dans leur pays, quand elles avaient cessé -de leur plaire.</p> - -<p>Jamais, durant les courts instants qui lui restaient -à vivre, Dor-bey ne varia dans ses sentiments pour -moi. Ce fut à lui que nous dûmes la nomination assez -rapide de mon mari comme médecin en second de l’hôpital -gouvernemental d’Alexandrie. Cependant, contrairement -aux ministres, Dor-bey n’avait rien promis… -Mais tandis que ceux-ci considéraient les promesses -qu’ils étaient obligés de faire comme autant -de mots vides, faisant partie de leurs fonctions, le -Suisse intègre et loyal qu’était l’autre, croyait utile -de prouver sa sympathie à ses amis par des actes bien -plus que par des paroles.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XV</h2> - - -<p>J’avais aussi une lettre pour M. Herman de S…, -juge au tribunal mixte du Caire. M. Mismer l’avait -connu dans un de ses nombreux voyages par le monde ; -il me dit :</p> - -<p>— Lui et sa femme sont de braves gens, un peu -bien Hollandais pour la petite Latine que vous êtes, -mais ils ont une fille de votre âge qui est tout à fait -charmante. Je pense que ce ne sera pas trop d’une -jeune fille pour vous aider à vivre dans le milieu si -différent où vous allez vous trouver.</p> - -<p>Mon vieil ami avait parlé sagement. Si le couple -extraordinairement bizarre des S… ne me charma pas -tout de suite, leur fille devint mon amie et le resta -jusqu’à l’époque de son mariage qui eut lieu beaucoup -plus tard.</p> - -<p>Sophie, sans être belle, avait ce charme idéal des -vierges du Nord si différentes des filles du Sud. Très -blonde, elle gardait, à dix-sept ans, cette chair tendre -des tout petits ; son cou, ses bras, ses épaules semblaient -coulés dans une pâte de fleurs, tant la carnation en -demeurait fraîche. Ses yeux étaient trop bleus, mais -une telle candeur émanait de leur regard qu’ils vous -séduisaient aussitôt. Elle était de ma taille, mais bien -plus femme que moi, ce qui m’humiliait profondément. -De nous deux, c’était moi qui pouvais passer -pour la jeune fille, car les formes rebondies de Sophie -accentuaient encore ma sveltesse invraisemblable.</p> - -<p>Au moral, Sophie ne me ressemblait guère et pour -cela, peut-être, nous nous entendîmes très bien. Elle -avait le calme immuable des plaines de Hollande ; les -événements passaient sur elle sans l’effleurer. Elle -était ordonnée jusqu’à la manie, réglait sa vie comme -une pendule et accomplissait simplement ses devoirs -de protestante comme elle faisait toutes choses, tranquillement -et à heures fixes. Elle regardait ce pays, -nouveau pour elle, autant que pour moi (son père -ne l’habitait que depuis un an), comme on regarde -les vues d’un stéréoscope, bien installé dans un bon -fauteuil. L’âme du peuple lui demeurait étrangère et -vainement je cherchai à la questionner sur mille choses -qui me surprenaient et m’intriguaient autour de moi… -Elle ne savait rien et ne s’en préoccupait pas autrement. -Elle demeurait au Caire, aussi loin des Égyptiens -que si elle n’avait pas quitté son pensionnat de La -Haye.</p> - -<p>Mes audaces et mes curiosités l’effarèrent, comme -mon activité d’abord l’avait effrayée. Puis, insensiblement, -elle trouva, à ce qu’elle appelait « mes goûts -vagabonds », un plaisir qu’elle ne soupçonnait pas.</p> - -<p>Et comme sa mère, me trouvant trop jeune pour -me la confier complètement, nous autorisait cependant -à sortir à notre guise, pourvu que ma femme de chambre -nous accompagnât, nous eûmes ainsi des heures de -liberté délicieuse. Ensemble, nous courûmes les vieilles -rues ombreuses, où règne par les plus chauds jours -d’été, une si douce fraîcheur… Nous visitâmes toutes -les échoppes des <i>soucks</i> indigènes… Nous connûmes -cette joie spéciale de nous laisser draper par les marchands -aux robes multicolores dans des voiles et des -gazes tissés pour les almées. Nous passâmes à nos bras -minces des bracelets d’argent, de cuivre, pour le seul -plaisir de sentir sur notre peau la caresse froide du -métal. Nous bûmes le thé de Birmanie et le café de -Zanzibar dans des tasses minuscules ; nous goûtâmes -aux sirops de fleurs et aux pâtes de fruits que les marchands -nous offraient dans un sourire, ravis de notre -jeunesse et de notre gaîté.</p> - -<p>On respirait là-dedans une atmosphère troublante. -Cela sentait les épices, la cannelle, le poivre, le gingembre, -le girofle et l’encens. Et, par-dessus, flottait -un impénétrable arome d’essence de roses, dont, arrivées -chez nous, nous conservions encore l’odeur toute -la journée dans nos cheveux et sur nos vêtements. Ma -fidèle Émilie nous suivait docile, un peu familière -parfois, mais si amusante par ses réflexions, que le -fou rire nous gagnait pour la plus grande joie de ceux -qui nous regardaient et riaient avec nous de confiance… -Parfois, au retour, nous achetions au marché -du Moscky, des fruits et des fleurs dont Émilie supportait -la charge en servante complaisante, et cela -continuait la gamme des parfums dont notre odorat -était saturé.</p> - -<p>L’odeur musquée des melons et des abricots, mélangée -à celle des <i>Fohls</i> (fleur du pays de la famille -du gardénia), des roses et des frangipanes, mettait -autour de nous comme une quintessence de parfum -dont tout l’appartement s’imprégnait. Aussi, M<sup>me</sup> de -S…, très neurasthénique (le nom n’était pas encore -connu), assurait-elle que nos courses matinales lui rapportaient -invariablement la migraine.</p> - -<p>Ah ! les bonnes heures que nous vécûmes ainsi, -Sophie et moi, achevant de nous connaître et de nous -aimer dans l’ivresse heureuse de ces promenades, sous -la splendeur du ciel égyptien, ivres toutes deux de -jeunesse et de lumière sous ce grand soleil dont nos -fronts ne sentaient pas la brûlure !… Quelquefois, -j’emmenais ma nouvelle amie au harem, et elle qui -n’y venait que pour quelques heures, trouvait l’escapade -délicieuse. Elle apprit à s’asseoir en tailleur sur -les <i>chiltas</i>, goûta aux mets compliqués que fabriquait -orgueilleusement Alima Zoraïjera à notre intention et -se régala de pâtisseries invraisemblables. Mais, pas plus -que moi, elle ne put s’accoutumer à la malpropreté de -l’entourage et la seule vue de tous ces doigts trempés -de sauce, plongeant à même le plat, la dégoûtait profondément.</p> - -<p>En son honneur, Zénab, la bouffonne, se livra aux -plus fantastiques extravagances et ses danses eurent le -don d’amuser prodigieusement ma petite amie, qui, -vivant dans un monde tout à fait européen, ne connaissait -pas les divertissements des indigènes.</p> - -<p>Le soir, le frère de Sophie venait la chercher et souvent -ils me décidèrent à aller finir chez eux la journée -si bien commencée.</p> - -<p>Presque toujours, nous revenions à baudet et c’était -un nouveau plaisir…</p> - -<p>Le baudet d’Égypte, aujourd’hui estimé seulement -des touristes, jouissait alors de la vogue qu’il eut -durant dix siècles, dans ce pays. Les distances, au -Caire, sont plus grandes qu’en nulle autre ville, surtout -au moment où se passait mon récit, les quartiers -les plus populeux faisaient place à d’immenses -étendues de terrain vide. C’était le désert pendant un -quart d’heure, puis, comme par miracle, d’autres rues -apparaissaient ; toute une cité nouvelle, bientôt suivie -du même emplacement non bâti, et des mêmes palmiers -désolés. Les rues sans pavés, pas toujours nivelées -d’ailleurs, rendaient la circulation des voitures -difficile, et les fiacres étaient peu nombreux, les tramways -et les omnibus complètement inconnus. Alors, -l’indigène modeste qui ne pouvait s’offrir un équipage -et l’Européen de passage ne craignaient point d’enfourcher -les jolis petits ânes qui firent le succès de la -rue du Caire, à l’Exposition de 1889. Les femmes de -la société ne dédaignaient pas ce genre de locomotion ; -même, quand il ne s’agissait pas de courses indispensables, -elles se faisaient une véritable fête de galoper -en nombreuse compagnie, par les beaux soirs de -clair de lune, vers les Pyramides ou le tombeau des -Khalifes. Les <i>bourriquades</i> formaient la meilleure part -de tous les programmes.</p> - -<p>Aujourd’hui, une Européenne ou une Égyptienne -tant soit peu connue se croirait déshonorée, s’il lui -fallait traverser la rue <i>Kassr-el-Nil</i> à dos de baudet… -Seuls, les touristes à qui tout est permis, se livrent -encore avec délices à l’innocente et désuète <i>bourriquade</i>. -Les fiacres, les trams, les bicyclettes et surtout -les autos encombrent les rues du Caire et massacrent -chaque année une bonne partie des Arabes -maladroits, qui, avec leur habituelle nonchalance, se -laissent écraser même quand on crie : « Gare ! »…</p> - -<p>Chez la famille de S…, la vie était assez calme. En -Europe, elle m’eût sans doute paru monotone, mais, au -sortir du harem, tout devait me sembler agréable. Le -vieux juge, père de Sophie, réalisait le type du Hollandais, -bon vivant et philosophe. Il supportait, avec -une résignation comique, les vexations d’une femme -parfaitement acariâtre, mais si bonne épouse, si économe -ménagère, qu’elle était parvenue, avec un traitement -de trois mille francs, à élever cinq enfants et -à conserver un décorum qui trompait tout le monde -sur la fortune de la famille. Quand l’aubaine inespérée -était venue, apportant à ce couple des appointements -de quarante mille francs, en cette Égypte, où la vie -alors ne coûtait rien, le coup du sort lui tourna la -tête. Cette femme, qui avait toujours travaillé au -bonheur des siens, se montra subitement changeante -et capricieuse. Presque vieille, laide, déformée par les -maternités successives, elle devint ridiculement coquette. -Elle s’était vite accoutumée à commander à -un nombreux personnel, mais sa fille lui demeurait -indispensable, Sophie était véritablement sacrifiée dans -la maison. Le mari, lui, s’enfermait dans son cabinet -et fumait béatement de longues pipes de porcelaine -rapportées de Hollande.</p> - -<p>Ma présence apportait une détente dans la famille. -Madame criait moins fort. Monsieur restait au salon, -et la pauvre Sophie semblait moins esclave. Malheureusement, -mon âge n’était pas un porte-respect suffisant, -et bientôt je dus un peu partager les corvées de -mon amie. Traitée en enfant de la maison, je dus aussi -en accepter les charges et M<sup>me</sup> de S… en arriva à ne -plus me laisser assise une minute quand je passais la -soirée chez elle. Il y avait, parmi les multiples services -qu’elle réclamait, une chose qui me mettait réellement -au supplice. C’était le coussin !…</p> - -<p>M<sup>me</sup> de S…, rhumatisante et dyspeptique, restait -étendue le plus souvent et s’entourait les reins et la -tête d’une quantité de coussins en caoutchouc. Les -coussins de crin ou de plume lui semblaient trop -chauds pour l’Égypte… Ses malheureux coussins fonctionnaient -mal et se dégonflaient constamment. Un -jour, voyant la pauvre Sophie à bout de respiration, -je proposai naïvement de la remplacer, et de souffler -à mon tour, pour regonfler le coussin. Hélas ! je soufflais -trop bien ! Désormais, M<sup>me</sup> de S… ne voulut plus -que moi pour ce genre d’exercice. Ce qui m’avait -d’abord amusée devint un cauchemar.</p> - -<p>Eh bien ! tant était triste ma vie au harem, loin de -tous ceux que j’aimais, tant me semblait affreuse ma -solitude, que je me trouvais heureuse malgré tout -dans la famille de S… Quand, au sortir de la maison -indigène, au lieu du plateau traditionnel et des petits -pains en forme de galette plate, je voyais la table -fleurie, le linge éblouissant de blancheur, l’argenterie -scintillante et les cristaux dont les multiples facettes -semblaient les feux d’autant de diamants, je goûtais -une joie incomparable, tout me ravissait… depuis le -potage jusqu’à l’entremets. J’aurais pleuré devant les -petites tranches de pain blanc à la croûte dorée, qui -s’étalaient dans la corbeille d’argent. Tous ces menus -riens, qui constituent la fête du regard sur nos tables -européennes, me semblaient de chers amis disparus, -que je retrouvais. Tout me paraissait délicieux, même -les choses qui, autrefois, ne me plaisaient guère. Les -mets les plus simples m’agréaient, préparés sobrement -avec un beurre très frais, dans lequel n’entraient -ni huile, ni suif…</p> - -<p>Jamais, avant cette époque, je ne m’étais aperçue -de la fête des couleurs créée par le mélange des vins, -blancs ou rouges, des fruits, jaunes ou verts…, des -hors-d’œuvre, des fleurs, des guirlandes de feuillage -aux gammes si joliment nuancées, des porcelaines et -des verreries aux teintes diaprées…</p> - -<p>Avec les de S…, je fis mes premières excursions. -Je visitai les mosquées, la citadelle, l’arbre de la Vierge, -les masures du vieux Caire et les Pyramides. C’est une -chose que nous autres, Européens, avons peine à comprendre, -tant nous sommes glorieux de notre passé, -mais les Égyptiens, vivant au mien de tant d’objets -admirables, n’ont aucune curiosité de leur pays ni de -leur histoire.</p> - -<p>Pour le musulman, tout commence et tout finit à -l’Islam. Aujourd’hui, quelques hommes se réveillent -du lourd sommeil où, si longtemps, le fanatisme religieux -plongea la nation, mais ces hommes ne sont -point nombreux et la majorité du peuple est moins au -courant des règnes des Pharaons ou des Ptolémées, -qu’un élève de quatrième de nos lycées de France.</p> - -<p>A l’époque dont je parle, les routes, moins commodes -ou manquant même complètement, rendaient -un peu difficiles les promenades.</p> - -<p>Pour aller aux Pyramides, il fallait compter deux -grandes heures de voiture. Aussi, bon nombre de Cairotes -ignoraient-ils complètement les gigantesques -mausolées de leurs anciens rois. Il en était de même -pour les mosquées désaffectées, où se voient pourtant -de si merveilleuses choses. Dès qu’on n’y peut plus -prier, la mosquée, si magnifique soit-elle, n’intéresse -plus. L’Égyptien moderne a l’horreur des ruines. Aussi, -il fallait voir la stupéfaction de tout mon entourage -au harem, quand, revenant enthousiasmée d’une nouvelle -découverte, j’essayais de faire comprendre mon -admiration… Tout cela était pour eux lettre morte. -Et je crois bien que la petite cousine ramenée de -France leur semblait un peu toquée…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVI</h2> - - -<p>A quelque temps de là, je fus présentée à la tante -du khédive, la princesse S… Le père de mon mari -avait occupé, dans sa vieillesse, un poste important -dans la propriété du prince et, à sa mort, les enfants -de ce fidèle serviteur avaient été recueillis au palais. -Mon mari, très indépendant, n’avait pas tardé à chercher -à secouer une tutelle dont il ne pouvait, sans -souffrance, supporter l’omnipotente protection. Sorti -le second du concours médical de l’École, il fut envoyé -en Europe aux frais du gouvernement et reconquit, -de ce fait, sa pleine liberté. Mais la princesse ne l’entendait -pas ainsi… Elle s’était promis de veiller sur -lui, selon ses idées personnelles et de le marier à la -mode du pays, avec une des esclaves circassiennes de -sa maison. Jamais l’idée ne lui était venue que l’orphelin -pauvre, considéré comme son pupille, pût oser, -même en pensée, enfreindre les ordres de sa toute-puissante -volonté.</p> - -<p>La jeune fille destinée à mon mari était belle. De -plus, on lui donnait en dot une superbe maison, deux -esclaves, un coupé, des chevaux, tous les meubles, les -ustensiles de ménage, des bijoux, un trousseau et l’argenterie. -De tels avantages eussent séduit des hommes -qu’elle jugeait — à tort — plus naturellement difficiles.</p> - -<p>Mon mari ne se laissa point influencer et me choisit. -On juge de la colère de cette Orientale, habituée à -voir tous les fronts se courber sous son caprice, tous les -dos voûtés en courbettes permanentes à son passage. -Eh quoi ! ce petit élevé par elle, chez elle, s’en allait -au pays chrétien et en ramenait une femme sans seulement -l’avoir consultée, elle, la princesse ! l’arbitre -de sa destinée…</p> - -<p>Elle mit deux mois à se décider à me recevoir. Mais -elle avait un fils, le prince J…, bon garçon, très -noceur, et qui, veuf de sa cousine, fille du Khédive -Ismaël, se consolait partout en général et au palais -en particulier, dans les bras d’une esclave jolie, qui -venait de lui donner trois enfants, en trois années. La -princesse mère s’en montrait désespérée.</p> - -<p>Cette esclave n’avait pas été choisie par elle et lui -tenait tête à présent, fière de ses maternités triomphantes, -qui, d’après la loi du Coran, la maintenaient -sur le pied d’une femme légitime. Très fine, très intelligente, -elle avait eu vite fait de juger la parfaite nullité -de son seigneur. Aussi était-elle résolue à le dominer -complètement et à prendre par ruse ce qu’on lui refusait -de droit. Elle restait la concubine officiellement -acceptée et ses enfants les héritiers du prince, légitimement -reconnus, mais cela ne suffisait point, elle -voulait être épouse et princesse, recevoir d’égale à -égale les autres femmes de la famille khédiviale qui, -si longtemps, l’avaient humiliée de leur mépris. Pour -cela, l’adroite Circassienne employa tous les moyens. -En deux ans, elle apprit l’anglais, le français, un peu -de musique et de peinture. Elle en arriva à s’exprimer -correctement dans ces deux langues étrangères sur tous -les sujets. Elle s’adonna avec passion à la lecture, se -fit plus savamment coquette, et plus spirituellement -désirable.</p> - -<p>Le prince, incapable d’apprécier tant d’efforts, se -contentait d’en goûter les bénéfices. Il s’étonnait de -rester davantage au harem, finissait par prendre un -réel plaisir à la société de l’ancienne esclave qui, peu -à peu, devenait son amie, et celle qui, tout d’abord, -n’avait été qu’un instrument de plaisir entre les mains -du débauché qu’était le prince J…, se métamorphosait -en compagne délicieuse, dont il ne pouvait plus -supporter l’absence.</p> - -<p>On comprendra sans peine que cette femme se soit -déclarée immédiatement pour nous contre la princesse. -Ce n’était pas sans une secrète satisfaction qu’elle avait -vu notre mariage, et la belle crânerie de mon mari, -préférant le bonheur de son foyer à tous les biens -qu’on pouvait lui offrir au palais, l’avait tout de suite -gagnée à notre cause. Aussi, grâce à elle, le prince -s’intéressa-t-il à notre disgrâce et obtint enfin le pardon -de mon mari.</p> - -<p>Par un joyeux matin de mai, une voiture aux armes -de la princesse vint me chercher à l’autre bout de la -ville ; un eunuque se tenait à côté du cocher, Bourguignon -réjoui qui me témoigna tout de suite sa sympathie. -Je le trouvais bien un peu familier, mais -malgré tout, j’étais contente d’entendre parler français -avec cet accent franc-comtois qui résonne si allègrement…</p> - -<p>Le coupé me déposa à la porte du palais.</p> - -<p>Les eunuques m’avaient presque soulevée, comme -chez R… Pacha, et conduite à travers un joli jardin — où -gazouillaient des milliers d’oiseaux — vers l’intérieur -du harem. Là, celui des eunuques qui paraissait -le plus âgé, frappa dans ses mains et aussitôt la -porte s’ouvrit.</p> - -<p>Une esclave semblable à toutes celles que j’avais -vues dans la famille, ni plus belle, ni plus élégante, me -salua froidement et me dit le traditionnel — <i>tffadal !</i></p> - -<p>Je la suivis à travers un dédale de pièces presque -toutes meublées pareillement de divans et de fauteuils, -dont seule l’étoffe et la couleur variaient. Enfin, nous -arrivâmes dans un petit salon qui eût paru assez coquet, -sans les innombrables objets de mauvais goût -qui en rompaient l’harmonie : boîtes à musique, -oiseaux empaillés, terres cuites de bazar, fleurs artificielles -sous des globes de verre… mille choses qui, -chez nous, eussent fait l’ornement d’un modeste -intérieur de maire de village et qui, dans ce décor, -mettaient une note terriblement discordante.</p> - -<p>Ma surprise devint de l’effarement quand, au milieu -d’un délicieux salon Louis XV (la plus jolie pièce -du palais), j’aperçus deux petits vases d’une utilité évidente -dans un meuble de chambre à coucher, mais -dont l’étalage voulu jurait étrangement dans l’appartement -où ils se trouvaient… Je sus depuis que ces -ustensiles étaient destinés aux jeunes princes, âgés -respectivement de deux et un an et qui, très gâtés -par l’entourage, demandaient à accomplir en société -jusqu’aux plus humbles fonctions de leur minuscule -individu. Il me fut facile de me convaincre de la véracité -du récit. A part ces vases, mille objets dénotaient -la présence familière de tout petits, des chaussons de -soie traînant sur un canapé, des jouets, un hochet d’or, -des timbales, tout un lot de choses hétéroclites, dont -la place eût été sans contestation à la nursery.</p> - -<p>On me fit asseoir.</p> - -<p>Quand mes yeux se furent accoutumés à la demi-obscurité, -je distinguai une forme étrange dans un -angle de la pièce. Accroupie à terre sur le tapis sombre -que sa robe tachait d’une note claire, une femme braquait -sur moi le regard de deux yeux troubles qui me -causaient une gêne insurmontable. Cette femme était -sans âge. Elle aurait paru sans sexe, vu ses cheveux -courts et son masque d’eunuque gras, à face bestiale, -si l’opulence exagérée d’une poitrine croulante n’eût -révélé la vieille femme orientale, pour qui la vie sentimentale -a cessé avec la dernière maternité et les -premières rides. Elle tenait entre ses doigts courts un -tuyau de narguileh, dont elle aspirait la fumée à petits -coups réguliers, comme une gourmandise délicieuse. -Et, à chaque mouvement de ses lèvres, l’instrument -posé sur le sol, entre les jambes de la fumeuse, faisait -entendre un petit glouglou exaspérant.</p> - -<p>L’esclave qui m’avait introduite s’était retirée, me -laissant seule avec ce monstre en face de moi et dont -les prunelles me fixaient obstinément.</p> - -<p>Combien de temps dura l’attente ?… Une, deux -heures, peut-être… Je ne savais plus… Insensiblement, -la faim, la chaleur, l’émotion m’amenaient à un point -d’abattement qui ne me laissait plus maîtresse de mes -pauvres nerfs, tendus à se rompre. Ce silence de tombe, -cette ombre épaisse et le voisinage de l’être bizarre qui -m’observait sans prononcer une parole, faisaient, pour -l’instant, de ce palais inconnu, une demeure d’épouvante -dont j’aurais souhaité m’enfuir tout de suite.</p> - -<p>Si l’exactitude est la politesse des rois, elle n’est point -celle des princesses orientales. Malgré que je fusse, ce -jour-là, l’invitée de la princesse S…, elle jugea bon -de me faire languir près d’une matinée, avant que -d’être introduite en sa présence… Cependant, je ne -demeurai point si longtemps seule.</p> - -<p>D’abord, ce fut comme une apparition de légende.</p> - -<p>Dans l’encadrement de la porte-fenêtre, brusquement -ouverte, deux ravissantes figures s’étaient montrées. -L’une, toute blonde, frêle, au pur profil de gravure -anglaise, l’autre presque mulâtresse, les yeux -immenses, les lèvres saignantes de vie, les cheveux -noirs et crépus et, dans toute sa physionomie de sauvagesse -rieuse et folle, un je ne sais quoi d’attirant qui -prenait les cœurs.</p> - -<p>Elles avancèrent dans la pièce. C’étaient deux fillettes -jumelles d’âge, sinon de race, élevées et grandies -côte à côte dans ce palais de mystère. Mais, -tandis que la blanche Aldaat-Maas, pâle fleur de Circassie, -avait été vendue et amenée de Stamboul pour -le service du prince, Sta-Abouha, purement égyptienne, -restait là libre, fille d’un ouvrier cairote, poussée -au hasard parmi les grands, dont elle amusait le -caprice.</p> - -<p><i>Sta-Abouha</i> !… rien qu’à écrire ce nom, une émotion -m’étreint. Après tant d’années, je revois le cher -visage au teint sombre, le regard lumineux qui, si souvent, -m’enveloppa ; j’entends la pauvre voix pour toujours -éteinte, voix chaude et caressante comme un -chant d’oiseau !… Je revois la créature exquise, pétulante -comme une <i>chatto</i><a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> de mon pays de Provence, -ou rêveuse comme une de ses sœurs des bords du Nil, -jamais pareille en ses transformations multiples, et -cependant toujours charmante.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> En Provençal, la chatto est une jeune fille.</p> -</div> -<p>J’ai longuement narré la vie et la mort de Sta-Abouha, -dans un de mes livres, le <i>Prince Mourad</i>, et -ceux qui ont parcouru mon œuvre ont bien voulu dire -que cette enfant était le type le mieux réussi de toutes -mes héroïnes. C’est que, seule entre toutes, elle fut -vivante !… et qu’à part sa fin lamentable dont je ne -pouvais me décider à peindre l’horreur, tout ce que -j’ai écrit d’elle est rigoureusement vrai.</p> - -<p>Ce fut elle qui, de son rire de tourterelle, chassa les -fantômes dont, pour moi, se peuplait cette salle. Elle -vint à moi, la main tendue, le sourire aux lèvres, et, -dans un français un peu barbare, s’appliqua à distraire -ma solitude et mon impatience.</p> - -<p>La princesse était au bain et ce bain était long !… -Il fallait attendre encore un peu, oh ! très peu ! car -maintenant, la princesse prévenue, n’allait pas tarder -à me faire appeler auprès d’elle… D’ailleurs, « mademoiselle » -allait venir.</p> - -<p>Comme si elle n’eût attendu que cette invite, -« mademoiselle » parut aussitôt.</p> - -<p>Je sus par Sta-Abouha qu’elle était l’institutrice de -la petite princesse.</p> - -<p>Aujourd’hui, les princes et les princesses, secouant -le lourd suaire des préjugés ancestraux, renoncent -volontiers à leur existence de satrapes, pour affronter -les difficultés des voyages à travers l’Europe. Voiles, -<i>habaras</i> et <i>tarbouches</i> vont se retrouver de compagnie -au fond d’un coffre, en rade de Naples, de Venise ou -de Marseille, pour être pieusement repris au retour. -Leurs possesseurs, délivrés de toute marque musulmane, -prennent leur essor vers des destinées nouvelles -et des plaisirs inconnus. Mais, revenus au Caire, ils -n’ont pas tout oublié de ces voyages ! Chaque année, -insensiblement, un peu de la vieille couche traditionnelle -se détache et, palpitante au fond des âmes qui -s’éveillent, <i>l’idée</i> moderne triomphante surgit. Dans -peu de temps, les mères nouvelles pourront, comme -les autres, avoir besoin de professeurs et de gouvernantes, -mais ces mercenaires n’auront plus rien à -apprendre à leurs enfants qu’elles ne sachent déjà elles-mêmes. -L’institutrice n’est même plus aujourd’hui -qu’une aide parmi tant d’autres, ne comptant guère -plus qu’une femme de chambre ou un chef européen.</p> - -<p>A l’époque où se passe ce récit, il en était tout autrement. -Les princesses étaient presque toutes des esclaves, -épousées après une ou plusieurs maternités -clandestines. Leur ignorance n’avait d’égal que leur -immense orgueil. Pour une princesse vraiment noble -et issue de race vice-royale, on en comptait cent, achetées -sur les marchés de Tiflis ou de Stamboul. Ces -femmes, malgré leur répugnance, devaient se courber -devant la volonté du maître, le jour où le sort les faisait -mères de princes. Il fallait à leurs fils une éducation -toute différente de la leur. Les institutrices -étaient appelées d’Europe et leur science ne se bornait -point à apprendre aux petits princes les langues européennes -et quelques notions des sciences. Une éducation -complète était nécessaire à ces êtres dont, pour la -plupart, les mères ne savaient pas lire et ne connaissaient -rien du monde, ce monde qui, pour elles, finissait -aux portes d’airain de la cour.</p> - -<p>L’institutrice devenait, de ce fait, une manière de -divinité. C’est à elle qu’incombait le soin de recevoir, -avec la princesse, les visiteuses de marque appartenant -au personnel des ambassades ou de la finance. -C’était elle qui traduisait la conversation, offrait les -sièges, reconduisait… Elle qui rendait les visites aux -lieu et place de ses maîtres, elle encore qui rédigeait -la correspondance européenne, réglait les fournisseurs, -faisait les achats. De ce fait, elle devenait une puissance -avec laquelle il fallait compter et dont la protection -s’imposait dans l’entourage des princes. Seul, -le chef eunuque pouvait lutter d’autorité avec elle et, -si la bonne entente ne régnait pas entre eux deux, le -procès de l’institutrice était bien perdu d’avance. Elle -pouvait préparer ses malles et quitter le palais. Toujours, -l’eunuque était le plus fort.</p> - -<p>Rien ne saurait donner une idée de l’autorité exercée -dans un palais oriental par le chef eunuque.</p> - -<p>Avec cette affectation servile qui portait les princes -à imiter en tout le sérail du sultan dans l’organisation -de leur demeure, l’eunuque s’auréolait d’une grandeur -incomparable. Il était le confident du maître et le -favori des femmes qui le redoutaient et le chérissaient -tout à la fois.</p> - -<p>Dispensateur de toutes grâces, il prenait, aux yeux -des esclaves dont le sort reposait entre ses mains, une -figure terrible, et pas une n’eût osé se soustraire à -ses ordres, même les plus saugrenus.</p> - -<p>Les princesses, connaissant son influence, le ménageaient -et s’en servaient pour leurs intérêts personnels. -Souvent, d’ailleurs, il se montrait plus leur serviteur -que celui du prince ; secourable à leur faiblesse, docile -à leurs caprices, il réalisait à les satisfaire de si évidents -bénéfices, que l’intérêt ou l’honneur du mari ou -du père lui semblaient de bien peu de poids devant les -avantages que lui offrait la protection des femmes, -seules susceptibles de l’aider à établir sa fortune personnelle.</p> - -<p>Tous les eunuques qui ont vécu sous le règne d’Ismaïl -furent libérés et sont morts millionnaires.</p> - -<p>Au palais où je me trouvais, le chef eunuque se -nommait Béchir-Aga. C’est une des plus franches -canailles qu’il m’ait été donné de rencontrer dans le -monde. Vieux déjà à l’époque où je le connus, il avait -une face simiesque trouée de petits yeux clignotants, -une bouche édentée dont les lèvres et le menton glabre -achevaient d’accentuer la laideur, des cheveux crépus -et blancs, des mains de chimpanzé et la voix ridicule -des êtres de son état. Il était de petite taille, grêle, et -sa peau de nègre avait pris, en vieillissant, une teinte -d’ardoise malpropre.</p> - -<p>« Mademoiselle » était Bavaroise. Elle portait gentiment -le poids de sa charge, qui me sembla tout -d’abord incompatible avec son extrême jeunesse. -Grande, blonde, les joues délicatement rosées, elle me -parut plus gracieuse que jolie, surtout séduisante par -une simplicité assez rare chez les institutrices de -harem, qui, toutes, se croient obligées de prendre des -attitudes protocolaires.</p> - -<p>Malgré sa nationalité étrangère, « Mademoiselle » -parlait fort bien le français et l’anglais, sans aucun -accent. Je vis, par la suite, qu’elle entendait de même -le turc et l’arabe et j’en conçus pour elle une grande -admiration. C’est à peine si j’ose écrire que je ne sus -jamais le nom de cette jeune fille que je fréquentai -pourtant pendant six longs mois. Ce seul mot « Mademoiselle », -qui sert dans les palais à désigner la personne -de son emploi, semblait si bien suffire et tout -le monde l’employait de telle sorte, que je n’eus jamais -le courage de lui demander comment elle s’appelait -réellement. J’aurais cependant souhaité le savoir. Elle -fut bonne et accueillante pour moi et essaya de son -mieux de rompre la glace qui devait éternellement -demeurer entre la princesse mère et moi. Si elle ne -réussit point, il n’y eut aucunement de sa faute.</p> - -<p>Ce matin-là, « Mademoiselle » portait une robe -blanche dont le corsage très transparent découvrait -la gorge et les épaules délicieusement rondes. Un gros -bouquet de roses s’épanouissait à sa ceinture et, à -chacun de ses doigts, une turquoise s’étalait formant -un chapelet bleu quand elle étendait ses deux mains. -Elle me parut souverainement élégante et satisfaite -d’elle-même. Les petites institutrices pauvres et mal -payées que j’avais vues chez mes amies de province -ne ressemblaient guère à cette Allemande souriante et -grasse, que l’on eût prise pour la fée omnipotente de -ce palais, où chacun paraissait lui faire fête.</p> - -<p>En quelques phrases, « Mademoiselle » me fit comprendre -qu’elle était au courant de ma situation et -connaissait mon embarras. A ma grande surprise, je -retrouvais dans ses paroles, sinon le texte, du moins -le sens des mots que le cocher m’avait glissés charitablement -tout à l’heure. Pour cette jeune fille comme -pour lui, les princes, décidément, n’étaient point tout -à fait les êtres exceptionnels que j’avais cru… Sous -son apparence de vierge wagnérienne, « Mademoiselle » -était une petite personne pratique et sensée, qui, depuis -longtemps, avait jugé ceux chez qui elle vivait. -Elle donnait ses soins et son temps à la fille du prince -en échange de quelques guinées, mais rien de son cœur -paisible n’allait à ces gens qu’elle méprisait.</p> - -<p>Depuis deux ans qu’elle était au palais, ses yeux -avaient contemplé trop de choses étranges, ses oreilles -avaient entendu trop de paroles inoubliables pour que, -du coup, toutes les illusions qu’elle avait pu apporter -en cette maison ne fussent parties. Comme tant -d’autres, « Mademoiselle » était entrée pure de corps -et d’esprit en cette famille, où, sans doute, on avait -promis aux siens de la protéger et de la conduire. -Plus heureuse que la plupart de ses semblables, elle -demeurait vierge, mais son âme d’enfant et son cœur -de jeune fille avaient perdu leur belle fleur d’innocence. -Non seulement il ne lui restait plus rien à -apprendre des réalités de la vie, mais elle possédait -une science heureusement ignorée du plus grand -nombre des femmes européennes — je parle des honnêtes -femmes. — Elle en arriva à me confier son -dégoût, l’écœurement profond qu’elle éprouvait à présent -à se montrer aimable quand elle haïssait tout le -monde autour d’elle pour les affronts subis et les complaisances -forcément accordées, mais le sort l’avait -fait naître pauvre !… très pauvre ! aînée de neuf -enfants, elle était leur unique appui après la mère, -dont le travail suffisait à peine à nourrir cette nichée. -Le pain toujours dur à gagner sur cette terre de -Prusse… Ici, en Égypte, elle était comblée. Partir, -c’était la ruine, la lutte nouvelle vers l’inconnu et vers -la pauvreté. Elle restait…</p> - -<p>La porte s’ouvrit. Une vieille esclave s’avança et dit -quelques mots à l’institutrice qui les traduisit. La -princesse ayant terminé son bain, venait de passer à -table et m’invitait à l’y rejoindre.</p> - -<p>Je vis une salle immense aux plafonds ornés de -dorures magnifiques. Aux fenêtres, de lourds rideaux -de brocart rouge et or. Une longue table tenait toute -la pièce. Sur cette table, du linge et des cristaux aux -armes du prince ; mais, hormis le couvert d’argent -massif posé à chaque place, pas un bibelot, pas un -objet, pas une fleur. Point de carafes, mais, de loin -en loin, une simple gargoulette de terre, telle que j’en -voyais partout depuis mon arrivée dans le pays.</p> - -<p>La princesse était assise à la table. On m’indiqua -la chaise placée à sa droite, et, comme je demeurais -un peu interdite, Sta-Abouha, qui m’avait suivie, me -dit dans son français savoureux :</p> - -<p>— « Assis-vous ! »</p> - -<p>Je m’assis…</p> - -<p>La princesse, en train de se débattre avec un os de -poulet qu’elle déchiquetait le plus lestement du monde -avec ses doigts, n’avait pas levé les yeux. Un silence -profond régnait. Cependant, sur un signe, les esclaves -qui faisaient le service s’étaient approchées et me tendaient -les plats à la mode européenne.</p> - -<p>Seulement, ces plats étaient les mêmes que ceux que -j’avais maintenant coutume de trouver chez la cousine -Azma. Mêmes feuilles de vigne farcies au riz, -mêmes plats de mauve, mêmes pâtes, ruisselantes de -beurre, mêmes viandes carbonisées, avec la seule différence -qu’ici les mets étaient innombrables.</p> - -<p>La princesse qui me sembla de fort bel appétit se -décida à m’adresser la parole. Sa voix était grave, -presque tragique et l’on n’en pouvait oublier le timbre, -après l’avoir une fois entendu.</p> - -<p>J’osai la regarder.</p> - -<p>Chams-Hanem<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> pouvait à cette époque avoir cinquante -ans. Elle paraissait à la fois beaucoup plus -vieille ou beaucoup plus jeune, selon l’expression vraiment -extraordinaire de ses yeux.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Madame Soleil.</p> -</div> -<p>Au repos, ces yeux semblaient presque gris et ternes, -la paupière un peu plissée tombait sur eux à la façon -d’un voile de chair, les joues molles, pendantes, accusaient -les rides commençantes. Les dents très saines -demeuraient belles, mais les lèvres flétries restaient -pincées, presque toujours closes, sous l’empire d’un -calme voulu. Le front petit, étroit, volontaire, disait -l’entêtement et la cupidité de cette esclave, mère de -prince, si terrible aujourd’hui pour ses anciennes compagnes.</p> - -<p>Mais le regard s’animait, la bouche s’ouvrait, et -c’était le miracle. Cette femme avait trente ans ! Une -flamme semblait courir dans ses prunelles et gagner -la peau, qui se colorait d’un rose ardent. Jusqu’aux -mains, longues et fines, — vraies mains de reine Orientale, -graissées de pâtes d’amandes et enduites de parfums -subtils — qui ne subissent à leur tour la métamorphose.</p> - -<p>Ces mains, à l’instar du visage, avaient une âme. -Elles vivaient, couraient, s’animaient de telle sorte, -qu’en écoutant leur propriétaire, on les regardait autant -qu’on la pouvait regarder elle-même.</p> - -<p>Le repas se poursuivit, interrompu seulement par -deux ou trois phrases de la princesse, qui, se tournant -vers ses femmes, disait en me montrant :</p> - -<p>— Faites-la manger…</p> - -<p>Ou bien :</p> - -<p>— Demandez-lui si elle est malade ?</p> - -<p>Sta-Abouha me traduisait à mesure, mais cette -invitation si bizarre n’était point pour me rendre la -faim que l’attitude de la maîtresse du lieu m’avait -ôtée tout à coup. Je faisais de vains efforts pour avaler… -Rien ne passait.</p> - -<p>Une maladresse stupide que je commis bien malgré -moi, acheva de me troubler tout à fait. J’ai dit qu’il -y avait sur la table, en guise de carafes, des gargoulettes -de terre posées un peu partout. J’avais soif et -j’attirais à moi la gargoulette la plus proche… Un murmure -de protestation s’éleva. Je levai les yeux, la -princesse me regardait d’une façon si terrible, que le -verre que je tenais faillit se briser entre mes doigts. -Alors Sta-Abouha, dont tous les traits exprimaient -une pitié profonde, me dit charitablement :</p> - -<p>— Vous avez pris la gargoulette de la princesse !…</p> - -<p>Pour moi rien ne semblait différencier cette amphore -des autres et cependant, moins distraite, j’aurais pu -voir que, contrairement à ses pareilles, la gargoulette -première avait un bouchon en or, tandis que tous les -autres étaient en argent. Je me confondis en excuses.</p> - -<p>Sitôt qu’elle eut fini de manger, la princesse frappa -dans ses mains ; à ce signal, accoururent la porteuse -d’aiguière et la donneuse de serviettes…</p> - -<p>La première, agenouillée aux pieds de sa maîtresse, -tendait d’une main le vase en métal précieux et de -l’autre main faisait couler de l’aiguière le liquide parfumé -sur les doigts couverts de graisses. La princesse -se lavait posément, frottant contre ses paumes le savon -en forme de rose qu’elle faisait mousser longuement. -Puis ce fut le tour des lèvres, des dents et de la bouche -où, selon les préceptes de la loi coranique, elle introduisait -son index entre les gencives et la chair des joues, -pour délivrer les gencives de toute impureté. Quelques -gargarismes retentissants, un bruit de gargouille -qui se vide et ce fut fini. La seconde esclave -s’avança tenant des deux mains la large serviette -brodée d’or. La princesse s’essuya les mains et le visage -avec dignité, puis, me faisant signe d’avancer :</p> - -<p>— <i>Tffadal, ia benti !</i> (prenez place, ma fille !).</p> - -<p>Je dus présenter mes doigts à l’aiguière, me servir -du savon encore humide et de la même serviette trempée.</p> - -<p>Cela n’était point sans me dégoûter un peu, mais -je n’osais pas me soustraire à une si aimable invitation.</p> - -<p>Au salon, où je suivis la princesse, comme elle s’installait -sur un divan et m’engageait à m’asseoir à mon -tour, je commis une seconde « gaffe » ! Le divan était -immense, et je ne crus point mal faire en y prenant une -très petite place. Tout de suite, les esclaves me firent -signe de me lever, et six mains se précipitèrent pour -me pousser sur une chaise… Hélas ! je venais pour la -deuxième fois de manquer gravement à l’étiquette. -J’ai su depuis que, seul, le prince avait le droit de partager -le divan de son auguste mère…</p> - -<p>La princesse comprit-elle enfin que j’étais à bout -de courage et de forces ? Je ne sais. Toujours est-il -qu’elle daigna se montrer aimable, et « Mademoiselle » -ayant été mandée pour traduire notre entretien, la -conversation commença. Je ne me souviens plus très -bien, après tant d’années, de ce qui fut dit exactement, -mais je n’ai pu oublier les questions sans nombre -qui me furent posées sur moi et ma famille. J’ignore si -la princesse se déclara satisfaite de mes réponses, je -sais seulement qu’au moment où j’allais partir, elle -détacha de son corsage une large fleur de camélia -rouge et me la tendit. C’est d’ailleurs l’unique cadeau -que j’aie jamais reçu d’elle.</p> - -<p>Entre temps, était entrée la mère des petits princes. -A la façon dont la princesse la reçut, je compris l’animosité -profonde qui devait régner entre ces deux -femmes, que tout, cependant, eût dû rapprocher, -puisqu’elles avaient une commune origine.</p> - -<p>Plus âgée ou seulement moins novice, j’aurais connu -que, s’il est un affront terrible entre tous pour une -princesse de hasard, c’est celui qui consiste à remettre -à chaque heure de la vie, dans son souvenir, l’humilité -de la condition première.</p> - -<p>Pour la mère, l’histoire de la concubine ressuscitait -la sienne propre ; c’était tout son lourd passé d’esclave -ambitieuse et vindicative qui remontait maintenant -à sa mémoire, devant le triomphe de la nouvelle favorite -qui, à chaque maternité, voyait sa puissance -grandir.</p> - -<p>Déjà, d’après la loi musulmane, la jeune mère avait -presque rang d’épouse, et ses enfants étaient légitimes ; -mais cela ne suffisait point. Le bruit courait au palais -que le prince, désireux de donner une marque plus -évidente de son amour à la mère de ses fils, allait la -prendre solennellement pour femme devant le cadi, -et lui mettre au front cette couronne de princesse si -enviée, qui la ferait l’égale et la rivale de la vieille -mère dans la maison.</p> - -<p>Aussi, avec quelle impatience l’esclave supportait-elle -le joug détesté qu’il lui fallait encore subir !… -Quel imperceptible tremblement dans sa voix, en -venant prendre les ordres de la journée… Il eût suffi -d’un mot, d’un geste, je suppose, pour que ces deux -femmes que, seule, maintenait en paix la volonté du -prince, se jetassent, terribles, l’une contre l’autre, -avides de s’entre-déchirer, poussées par la haine -affreuse qu’elles se vouaient.</p> - -<p>La favorite m’apparut entourée de ses enfants -qu’elle amenait à leur grand’mère, chaque jour, un -instant, d’après les ordres reçus. Elle tenait par la -main sa fille aînée, la princesse Ch…; le prince Ahmed -suivait, mince et brun, déjà solide sur ses petites jambes ; -le troisième, Mohamed, était encore dans les bras -de sa nourrice — une très belle fille Fellaha. De ces -trois êtres que je trouvais également beaux, la destinée -a été particulièrement étrange, tragique même -pour les deux garçons. Le premier, parvenu à l’âge -d’homme, blessa grièvement, d’un coup de revolver -(tiré en plein club), le prince F…, marié à sa sœur. -Reconnu fou, il fut enfermé dans une maison de santé -à Londres, où il est encore. Plus affreux, pourtant, -le sort de l’autre, l’adorable bébé aux yeux bleus, aux -cheveux dorés, que si souvent j’ai tenu dans mes bras. -Celui-ci perdit la vie, il y a trois ans, à Trouville, dans -une chute d’automobile… Il a laissé une veuve, la -jolie princesse S…, celle-là même qui vient d’être -rayée, par ordre du souverain, des cadres de la famille -khédiviale, et privée de ses droits pour avoir rompu -trop ouvertement avec les coutumes musulmanes et -manifesté l’intention de faire du théâtre à Paris<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> La princesse S… n’a pas donné suite à ses projets, mais elle a -épousé un Russe, ce qui a paru pire encore dans le monde oriental.</p> -</div> -<p>La princesse Ch…, sœur des petits princes, est devenue -une princesse moderne, très élégante, très remarquée -dans les capitales d’Europe, où elle passe la plus -grande partie de son temps. Ni l’aïeule enfermée -dans le cercle des préjugés ancestraux, ni la jeune -maman triomphante, ne se doutaient alors du sort -réservé aux trois mignonnes créatures qui, pour l’instant, -constituaient entre elles deux l’unique lien.</p> - -<p>La jeune femme était belle, de cette beauté circassienne -si particulière qu’elle ne saurait être comparée -à aucune autre.</p> - -<p>Elle avait, de sa race, le teint pâle et les larges -yeux de velours noirs, aux cils immenses, ombrant les -joues. La bouche petite, aux lèvres très rouges, le -front hardi et le cou rond des amoureuses. Une taille -encore mince, mais qui facilement devait épaissir, -une gorge merveilleuse et des mains charmantes.</p> - -<p>Ses cheveux qu’elle portait, le plus souvent, coiffés -<i>à la Franque</i>, étaient, pour l’instant, simplement -nattés à <i>la Turque</i>, et retombaient en deux tresses -magnifiques plus bas que les reins. Ils étaient d’une -jolie couleur de noisette et d’une rare finesse. Ces -cheveux-là avaient dû contribuer à la conquête du -prince, l’esclave le savait, elle en était fière…</p> - -<p>Quand j’eus pris congé de la princesse mère, au -moment où je me préparais à quitter le palais, Sta-Abouha -accourut.</p> - -<p>— Venez vite ! la jeune princesse veut vous voir -chez elle !…</p> - -<p>Dans une chambre luxueusement meublée, la concubine -m’attendait, le visage ouvert, les mains tendues, -délivrée de toute contrainte.</p> - -<p>En un français presque trop pur, elle me dit combien -elle souhaitait me connaître et comme déjà elle désirait -me voir victorieuse de toutes les difficultés qui -se présentaient sur ma route… Je lui dis ma reconnaissance -et aussi mon admiration pour ses enfants, que -j’avais réellement trouvés très beaux. Un sourire heureux -éclaira ses traits ; elle dit :</p> - -<p>— N’est-ce pas qu’ils sont ravissants, mes petits -princes ? J’en suis fière… Il faudra venir souvent ; -vous verrez, je leur apprendrai à vous aimer.</p> - -<p>La conversation se prolongea fort avant dans l’après-midi, -et ce fut le coupé de la jeune princesse qui me -ramena en ville.</p> - -<p>Le soir, au harem, je fus naturellement très entourée. -Toutes les femmes me questionnaient à la fois.</p> - -<p>— Tu as vu la princesse, ma sœur, tu l’as vue ?</p> - -<p>— Qu’a-t-elle dit ?</p> - -<p>— Quels bijoux portait-elle ?</p> - -<p>— Quelles autres femmes étaient au palais ?</p> - -<p>Une fièvre les possédait. Je ne pouvais suffire à satisfaire -leur curiosité de pauvres oisives emmurées, assoiffées -de nouvelles et d’intrigues. Quand je parlai de -Sta-Abouha, la petite moue méprisante d’Azma me -fit comprendre que ma nouvelle amie ne saurait compter -pour elle. Cette Fellaha ne l’intéressait aucunement. -Mais combien au contraire ses regards devinrent -brillants quand je narrai l’entrée de la favorite et tout -ce qui se rapportait à elle…</p> - -<p>Pour tout ce monde, l’histoire semblait palpitante ; -car, pour beaucoup, c’était l’histoire ordinaire. Quelle -épouse, quelle mère turque n’a vu, au moins une fois, -sa place usurpée au foyer conjugal par l’esclave blanche -de sa race, qu’une sotte préférence lui a fait choisir -pour confidente et pour amie ? A la trouver sans cesse -entre lui et sa compagne, l’époux a fini par les confondre, -et pour peu que l’esclave soit plus jeune, plus -jolie, ou simplement plus habile, le règne de la femme -est fini. L’esclave prend sa place et s’y maintient, -dans tout l’orgueil d’une revendication glorieuse. Si -l’épouse est faible, si elle accepte le partage, elle peut -parfois refaire son bonheur sur des ruines, ou tout au -moins supporter, sans trop de changements pécuniaires, -la honte de sa nouvelle existence ; mais si elle -se révolte, elle n’a plus qu’à se voiler la face et à quitter -la demeure inhospitalière qui ne saurait plus l’abriter, -puisqu’elle ne reconnaît pas au maître la liberté d’un -autre amour.</p> - -<p>Pour ce qui regardait la concubine du prince, l’opinion -était plutôt favorable. Cette jeune femme n’était -point méchante. Au contraire, depuis qu’elle régnait -en souveraine au palais, déjà son influence se faisait -sentir : les requêtes étaient plus favorablement accueillies -du maître, les ordres moins sévères, les punitions -moins fréquentes, toutes les autres esclaves -mieux traitées. Aussi grande fut ma surprise d’entendre -la cousine Azma qui, depuis un moment, gardait -le silence, s’écrier dans un élan de colère, qu’elle -était impuissante à contenir plus longtemps :</p> - -<p>— Ah ! ces esclaves blanches, que Dieu les maudisse ! -Elles seules savent arranger leur vie en brisant celles -des autres. Il n’y a de bonheur que pour elles sur la -terre !</p> - -<p>Je savais Azma d’humeur paisible. Jamais son benêt -de mari n’eût cependant osé la tromper en face, ni -prendre une autre épouse. Alors pourquoi ces paroles -d’amertume, pourquoi ces regards soudain durcis, -au point que je ne reconnaissais plus les larges yeux de -bonté qui m’avaient conquise ? Elle comprit mon -étonnement et, sans prendre même la peine de renvoyer -les femmes qui nous entouraient, elle me dit -l’histoire navrante que, seule dans la maison, j’ignorais.</p> - -<p>— Tu as vu la femme qui vient de se retirer tout -à l’heure, celle que tous, ici, appellent respectueusement -Homa-Hanem<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a> ?… Toi-même, comme tant -d’autres, tu t’es laissé prendre à ses paroles mielleuses, -et peut-être crois-tu qu’elle a pour toi un peu d’affection, -ou seulement de sympathie ?… T’es-tu jamais -demandé qui elle était ?…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> La mère des demoiselles.</p> -</div> -<p>Je dus avouer que je ne m’en rendais pas bien -compte, habituée que j’étais à présent à voir tant -de femmes autour de moi, sans chercher même plus -à m’enquérir de leur emploi dans la maison. Azma -eut un rire de mépris.</p> - -<p>— Leur emploi… Tu ne sais pas comme tu as bien -dit ! Eh bien ! pauvre petite française innocente qui -n’as rien deviné, apprends que cette fille était ma -servante, une géorgienne que mon père généreux avait -achetée uniquement pour mon service personnel. J’étais -jeune, je lui laissai insensiblement prendre une -trop grande autorité dans le ménage dont mon père -continuait à partager les dépenses. Un jour, je m’aperçus -que mon esclave était l’unique maîtresse du logis. -J’ai voulu la chasser : mon père serait parti avec elle, -et tu sais que chez nous, le chef de famille est un Dieu… -Même mon mari n’ose point s’asseoir, ni fumer devant -lui, sans qu’il l’y invite. Des années ont passé, et maintenant, -sans être mariée, cette créature a plus de -droits que moi dans notre demeure. Les deux -petites filles que tu vois ici sont ses enfants… -mes sœurs !… Et ce n’est pas tout. J’avais une autre -esclave, déjà fanée, laide, mais intelligente et travailleuse ; -je l’ai donnée à mon père pour surveiller l’abadieh -où il habite une partie de l’année… Sais-tu ce qui -est advenu ? Cette femme est mère à son tour d’un -fils qui sera le principal héritier des biens de la famille, -et ce vieillard de quatre-vingts ans, dont je suis la -fille légitime, ne craint point de se faire soigner ici, -sous mes yeux, par ses deux concubines, auxquelles la -maternité donne des droits pareils à ceux des épouses, -et sous mon toit j’assiste à cette chose honteuse, la -lutte féroce de ces deux esclaves.</p> - -<p>Je m’expliquai alors bien des choses.</p> - -<p>Pauvre chère Azma, comme vous avez dû souffrir -dans votre orgueil de fille orientale et comme je vous -aimai davantage, ce soir-là !! ! Car, à part ce que vous -veniez de me dire, je savais, moi, ce que vous ignoriez -encore, les trahisons multiples dont était entourée -votre vie d’épouse sans tache !… et jusqu’au nom des -amies sans scrupules, qui disputaient aux esclaves et -même aux négresses des cuisines le cœur de votre -volage et stupide époux !…</p> - -<p>Je ne sais rien de plus tragique et de plus douloureux -que cette histoire absolument véridique et qui, -même aujourd’hui, a pour résultat de si bien embrouiller -l’écheveau des parentés que je ne puis parvenir à -définir les degrés qui relient les membres actuels les -uns aux autres.</p> - -<p>A présent, non seulement la douce Azma, mais la -vieille esclave et la jeune sœur, sont couchées au tombeau -côte à côte, et seul le terrible veuf se maintient -solide et vient, à plus de soixante ans, de se remarier -à une enfant venue au monde quarante-cinq années -après lui… Azma, heureusement, ne se doutait point -que sa propre mort fût si proche et moins encore prévoyait-elle -les événements qui suivraient… La jolie -femme, radieuse de vie et de santé, ne pouvait savoir — et -ce fut une grâce de sa destinée — que le père -octogénaire dont elle déplorait la conduite la précéderait -seulement de quelques jours dans ce royaume -de ténèbres dont elle ne parlait qu’avec terreur…</p> - -<p>Après ces confidences, une gêne demeura entre nous, -peut-être la fille très tendre qu’était Azma regrettait-elle -de m’avoir ouvert son cœur ?… Elle avait une rare -délicatesse de sentiments et la certitude de l’effet produit -sur moi, Européenne, par les paroles que je venais -d’entendre, n’était point sans l’inquiéter. J’étais trop -jeune, trop peu habituée à dissimuler, pour essayer -même de la détromper. De ce jour, l’oncle que je commençais -à aimer très sincèrement me parut odieux, -jusqu’au moment où il me fut devenu tout à fait -indifférent. Ma tendresse était partie avec mes illusions.</p> - -<p>Ce fut en vain que j’appelai le sommeil cette nuit-là.</p> - -<p>Les récits entendus revinrent à mon esprit en sarabandes -endiablées. La famille n’existait pas, ne pouvait -pas exister en terre égyptienne, tant que les -hommes persisteraient à faire une loi de leur plaisir…</p> - -<p>Quelle confiance accorder, quel dévouement consacrer -à celui qui, presque sûrement, nous trahira l’heure -venue, et n’éprouvera même point le besoin de cacher -ou seulement de voiler sa trahison reconnue légale, et -comme faisant partie intégrante de ses droits ?…</p> - -<p>Au jour, je repris courage avec le retour de la -lumière. Je me reprochai mes sottes idées, mais le -soupçon était entré en moi et longtemps je devais en -souffrir…</p> - -<p>Le lendemain, Alima Zoraïjera vint me réveiller :</p> - -<p>— Vite, vite, habille-toi, madame ma maîtresse veut -t’emmener avec elle !…</p> - -<p>— Où cela, Alima ?…</p> - -<p>— Chez des amies, là-bas, derrière Saïda-Zénab.</p> - -<p>— L’indication était vague. Je me décidai cependant -à obéir aux volontés d’Azma, dans la crainte de -lui causer de la peine, si je refusais de l’accompagner -dans sa visite.</p> - -<p>En me voyant paraître, prête à sortir, un bon sourire -éclaira sa face où chaque impression se pouvait -lire comme sur les traits des petits enfants et, vraiment, -cette femme de trente ans avait l’âme limpide, -l’esprit candide d’une fillette.</p> - -<p>— Tu n’es pas fâchée, tu acceptes de venir ?… -Comme je suis contente…</p> - -<p>Pourquoi aurais-je été fâchée ?… Je la rassurai de -mon mieux et il fut entendu que jamais, entre nous, -il ne serait plus question du sujet pénible qui avait -fait le fond de notre conversation de la veille.</p> - -<p>Nous nous mîmes en route. Gull-Baïjass, l’esclave -blanche, et Zénab, ia parasite indispensable, nous -accompagnaient. J’avais revêtu, pour complaire à ma -cousine, la <i>habara</i> de satin noir et le <i>yechmack</i> immaculé -des Turques, costume qu’elle portait elle-même.</p> - -<p>Je me parais d’autant plus volontiers de ces vêtements, -qu’ils me permettaient de circuler plus librement -dans les quartiers indigènes et cela rendait la -pauvre Azma si heureuse de me voir ainsi accoutrée !…</p> - -<p>— Tu ne sais pas, me disait-elle, comme notre costume -te va bien… tu ressembles à ma sœur Aïcha -que j’ai perdue, et tout le monde la trouvait jolie.</p> - -<p>J’étais, naturellement, très fière de ressembler à -Aïcha.</p> - -<p>Nous allâmes à pied pendant près d’un quart -d’heure, à travers des petites rues, un peu sales, mais -dont le pittoresque me charmait. C’était le Caire indigène -du siècle dernier, dans toute son originalité puissante. -Partout autour de nous, de hautes maisons, -dont les murs saillaient capricieusement à la mode -arabe, présentant les fenêtres et les balcons en moucharabiehs -d’un travail exquis ; les rues étaient si -étroites que l’on pouvait se parler d’une demeure à -l’autre… En bas, la large porte s’ouvrait sur des cours -presque pareilles. Au milieu d’un vaste hall pavé de -mosaïques multicolores, un bassin s’étalait et l’on -entendait du dehors le bruit léger du jet d’eau partant -en fusées fraîches sur les lotus et retombant en gouttes -sur les dalles de la cour, dont les vives couleurs s’animaient. -Parfois, un eunuque assis sur le banc d’entrée -se levait à notre approche et venait baiser la main -d’Azma — si personne n’était dans la rue. — Des -bébés, nègres ou blonds, jouaient sur le pas des portes, -vêtus de robes voyantes et coiffés de calottes invraisemblables. -Des marchands de noix de coco poussaient -devant eux leurs charrettes chargées de fruits ; -dans un bol de faïence, quelques tranches toutes coupées, -recouvertes de glace pilée, présentaient leurs -pulpes neigeuses aux lèvres des passants altérés.</p> - -<p>Des ânes s’en allaient, trottinant, ployant sous le -faix de quelque pacha ventru, ou de quelque énorme -bourgeoise qu’un domestique escortait en suivant le -pas de la monture, sans lâcher l’ombrelle ouverte sur -la tête de la dame et qu’il devait tenir ainsi, tout le -long du dur chemin.</p> - -<p>Nous traversâmes encore des rues plus populeuses. -Ici s’étalaient les demeures luxueuses des quartiers -de maîtres, les portes monumentales, ouvrant sur des -patios fleuris, faisaient place aux maisons branlantes -de vétusté, mais amusantes par la teinte bariolée de -leurs façades, auxquelles les boutiques originales -donnaient un cachet spécial.</p> - -<p>L’encombrement était tel que nous devions marcher -à la file et les remous de la populace nous séparaient -constamment. Dans les échoppes à l’ancien goût du -pays, les marchands se tenaient assis, les jambes repliées -à un bon mètre du sol, sur le bois servant à la -fois de plancher et de devanture… Ils nous regardaient -passer, placides et bienveillants, sans lâcher le bout -ambré du narghileh qu’ils tenaient contre leurs lèvres, -dans toute la nonchalance de la pose orientale… tous -les types de la race étaient représentés : depuis le petit -changeur israélite étalant ses piastres et sa monnaie -d’or dans un grand coffre à couvercle de verre, jusqu’au -marchand de sirops — arménien ou turc, portant les -larges culottes, la rouge ceinture et le court turban -de ses monts d’Asie. On voyait encore des débitants -de <i>kouchaffs</i> (boisson gréco-syrienne faite d’un mélange -de miel, d’essence de rose et de fruits secs, servis -entiers) — des pâtissiers indigènes roulant gravement -le <i>counaffa</i> et le <i>fettir</i>, des fruitiers vêtus de robes -magnifiques paraissant ensevelis sous les montagnes -de melons et de pastèques, tandis que sur la chaussée, -bien arrangés en des paniers ronds, les abricots minuscules -(<i>mechmèches</i>), les prunes jaunes en forme d’œuf -et les grosses cerises de Syrie mettaient une note vive -sur le vert des énormes cucurbitacées garnissant le -fond du magasin. Cela était coquet, luisant et ordonné -comme un tableau.</p> - -<p>Plus loin, je vis encore des bouchers dont les tabliers -dégoûtants repoussaient, du même coup, la vue et -l’odorat. Les moutons entiers pendaient, lamentables, -sur les portes et, pour les préserver des mouches et -du grand soleil, on les avait enroulés dans une sorte -de linceul humide. Les animaux prenaient sous cette -enveloppe une vague apparence de cadavres, et le -robinet qui se voyait au fond de l’échoppe égouttant -son eau sur un amas de viscères sanguinolents, achevait -de prêter à cet endroit un air lugubre de morgue -exotique.</p> - -<p>Enfin, les marchands de bijoux, exhibant jusque -dans la rue les lourds colliers de sequins, les bracelets -d’or et de cuivre, les bagues énormes, travail solide et -grossier des ouvriers actuels. Sur tout cela, de loin -en loin, les marchands de parfum jetaient la gamme -élégante. Sitôt que l’on passait devant les bocaux de -toutes formes emplis de liquides aux couleurs diverses, -une senteur violente s’échappait du magasin, un -arôme bizarre fait d’encens, de myrrhe, de cinamone, -de giroflée, d’ambre et de santal, dont les narines étaient -suffoquées.</p> - -<p>Mes compagnes n’en paraissaient point gênées. Elles -s’arrêtaient souvent pour mieux humer la fragrance -des aromates. Zénab, la fille de la nature que les convenances -ne dérangeaient guère, alla plus d’une fois -faire imbiber son mouchoir de coton quand le marchand -d’essences lui était connu.</p> - -<p>Enfin, nous arrivâmes chez les amies d’Azma : la -maison, cette fois, différait totalement de toutes celles -que j’avais vues jusque-là !… Elle se trouvait dans -une rue si étroite que les fenêtres en saillie venaient -presque toucher celles de la demeure d’en face.</p> - -<p>Pas de cour, mais à la place une sorte de puits à -fleur de terre, où l’eau croupissante reflétait, à ce moment, -sur la nappe verte toutes les flammes du soleil -d’été. Autour de ce puits, une mince bande de chemin -asphalté et là-dessus une rampe circulaire formant -balcon. Sur ce balcon, tapissé de vignes grimpantes, -ouvraient les cinq portes du logis. On y accédait par -quelques marches branlantes. Cela sentait l’usure et -menaçait ruine, mais il se dégageait de l’ensemble une -note ancienne et particulièrement originale.</p> - -<p>On nous reçut sur le balcon formant terrasse. On -avait installé pour nous des chiltas et des tapis persans -d’une grande beauté. Deux femmes s’avancèrent. -Elles étaient pareillement vêtues de galabiehs blanches, -taillées dans cette toile de lin d’une finesse si rare, -que je n’ai vue dans nul autre pays qu’en Égypte et -en Turquie. Cette étoffe, à la fois souple et brillante, -semble le vêtement rêvé pour les contrées tropicales. -Elle procure à la peau une sensation de délicieuse fraîcheur.</p> - -<p>Nos hôtesses n’agrémentaient leurs robes d’aucun -ornement. Sur leur front, un bandeau de fine batiste, -que recouvrait entièrement un long voile à la vierge, -également blanc et tombant en plis flous autour de -leurs têtes. Ces femmes avaient dû être belles. Elles -gardaient une pureté de traits remarquable et de jolis -yeux. Mais les traits étaient à ce point émaciés, les -lèvres si décolorées, le teint si pâle, qu’on les eût crues -déjà mortes et prêtes pour le cercueil, n’eût été la -vivacité surprenante de leurs gestes et la flamme -ardente de leurs regards.</p> - -<p>Ce sont les deux sœurs, Hussna et Nazira — m’avait -dit Azma ; — elles sont vierges et vivent comme des -saintes dans leur maison, dont elles ne sortiront plus -que pour le tombeau.</p> - -<p>Cela avait suffi pour m’intriguer follement.</p> - -<p>Il faut connaître les idées musulmanes sur le célibat -des femmes, pour comprendre ma surprise ; toute -femme, selon la loi coranique, doit obéir à son destin -terrestre, qui est de prendre un époux. Cette loi est à -ce point rigoureuse que les prostituées, avant de se -livrer à la débauche, doivent tout d’abord se marier et -sont libres ensuite de suivre <i>le mauvais chemin</i>… La -virginité est en abomination à la société, dès qu’elle -devient un état. Je n’ai jamais connu d’autres vieilles -filles autour de moi, ni dans le peuple, que les deux -sœurs Hussna et Nazira. Elles semblaient se rendre -compte de l’étonnement constant qu’elles provoquaient. -Elles représentaient dans leur monde une -manière de phénomène et leurs efforts à toutes deux -consistaient à se hausser si avant dans l’opinion, que -l’admiration de chacun fût plus forte que le blâme.</p> - -<p>A leur religion, elles avaient pris toutes les vertus. -Chastes, elles interdisaient devant elles les conversations -déshonnêtes et les phrases équivoques. Sobres -jusqu’à l’abstinence pour elles-mêmes, elles étaient -généreuses jusqu’à la prodigalité, sitôt qu’il s’agissait -de leur prochain.</p> - -<p>Elles savaient toutes les prières et accomplissaient -dévotement tous les rites du culte musulman. Sans -grande richesse, elles avaient cependant fait le long -voyage de La Mecque au prix de mille difficultés. Elles -pratiquaient le jeûne non seulement durant le mois -sacré, mais à chaque fête, en musulmanes convaincues, -qui ne sauraient se contenter des apparences.</p> - -<p>Leur maison était connue de tous les malheureux -sans asile, et jamais elles n’avaient refusé de partager -leur modeste provende avec la pauvresse qui venait -à l’heure de midi frapper à leur porte.</p> - -<p>De tant de perfections réunies une auréole planait -sur elles, les faisant différentes des autres femmes, et -moi-même, étrangère et chrétienne, j’en subissais le -prestige incontestable.</p> - -<p>Elles me furent accueillantes et douces et, pendant -le repas qui fut servi à terre, sur les nattes, elles me -placèrent entre elles deux et s’occupèrent de moi constamment. -On nous offrit un dindonneau, des pigeons, -des feuilles de mauve, des courgettes, du riz aux noisettes -et aux raisins secs, qui me parut d’un goût -exquis. L’eau, très fraîche, était passée à chaque convive -dans la gargoulette, dont un bouquet de feuilles -et de fleurs d’oranger garnissait le goulot. Après les -ablutions et le café, les deux sœurs, en même temps, -tirèrent leurs montres de leur ceinture. Comme toujours, -on s’était mis à table fort tard, le service avait -traîné, il était quatre heures !…</p> - -<p>L’heure de la prière : <i>El-Assr !</i> Sett-Hussna et Sett-Nazira -se levèrent ; l’esclave noire, qui nous avait -présenté les plats du déjeuner, apporta de nouveau -l’aiguière des ablutions et deux petits tapis. A tour -de rôle, les deux sœurs se déchaussèrent, lavèrent leurs -mains, leurs pieds, humectèrent leurs faces et leurs -oreilles, puis, côte à côte, sur les tapis posés au fond -de la pièce, sans se soucier de leurs visiteuses, elles -commencèrent la prière.</p> - -<p>Elles exécutaient en cadence chaque mouvement, se -relevaient, s’agenouillaient ou baisaient la terre, du -même geste automatique, en prononçant les mêmes -paroles de leur voix grave. Et c’était comme l’évocation -d’un autre âge, la vue de ces deux femmes, -rigides dans la majesté un peu théâtrale de leurs voiles -blancs, si détachées de nous, si lointaines, si parties -en même temps sur les ailes de la foi, vers la patrie -des ancêtres, d’où leurs sœurs modernes, ignorantes -et futiles, s’éloignaient un peu plus, chaque jour qui -commençait.</p> - -<p>Et ce fut alors qu’Azma, devinant la curiosité qui -me tenait depuis mon entrée dans cette maison, me -fit à voix basse le récit de ces deux existences, véritable -conte des mille et une nuits.</p> - -<p>Hussna et Nazira étaient nées au palais de la princesse -Z…, à Choubrah, d’un père libre et d’une mère -affranchie. Cette mère elle-même, esclave circassienne, -vendue très jeune avec sa petite sœur au harem de -la princesse, avait connu les pires tourments. Le -palais était réputé au Caire pour les abominations -sans nombre qui s’y commettaient chaque jour ; les -deux fillettes, par miracle, échappèrent au danger. -Mais leur grande beauté les avait marquées d’avance -pour le caprice des maîtres. Avant d’être nubiles, -elles connurent tant d’infamies que l’une d’elles, la -plus jeune, en mourut au commencement de sa quinzième -année. L’autre, folle de révolte et de chagrin, -parvint à s’enfuir et s’en vint demander asile au médecin -du palais, dont elle avait souvent entendu vanter -la bonté autour d’elle. Il réussit à la tenir -cachée durant quelques jours.</p> - -<p>Sur ces entrefaites, la princesse, — celle que l’on -appelait la Marguerite de Bourgogne du monde musulman, — mourait -tout à coup.</p> - -<p>L’esclave savait trop de choses ; il valait mieux la -supprimer ou s’en défaire. Le médecin, auquel on avait -quelque gratitude pour son zèle et sa discrétion, osa -présenter la défense de la rebelle et revendiquer sa -liberté. On la lui accorda en lui ordonnant d’épouser -la femme. Il obéit à contre-cœur, partagé entre ses -principes d’honnête homme et la pitié qu’il ressentait -pour la malheureuse qui s’était confiée à lui. Il mourut. -La veuve resta seule avec l’unique espoir d’une maternité -prochaine, qui n’était, lui semblait-il, qu’une -peine de plus dans sa triste condition. Elle mit au -monde deux jumelles, Hussna et Nazira…</p> - -<p>Elle les voyait grandir, belles et désirables comme -elle-même et sa sœur avaient été, une crainte terrible -lui vint de les voir reprises par ce palais où mille liens -les tenaient encore. Alors, dans l’effroi de son pauvre -être meurtri, elle se plut à les élever dans la terreur de -l’homme et des maîtres, quels qu’ils fussent. Chose -monstrueuse en ce pays d’Orient, elle sut inculquer -si violemment ses idées à ces jeunes cerveaux pétris -de sa chair, qu’elle en arriva à faire jurer à ses filles -de demeurer vierges malgré tout. Les deux sœurs -avaient tenu leur serment ; et maintenant, vieilles -toutes deux, après avoir depuis longtemps conduit au -tombeau leur triste mère, elles ne sortaient plus que -pour lui rendre visite aux jours de fête, selon le rite -musulman, et ne quitteraient leur maison que pour -rejoindre la morte adorée, là-bas, au cimetière d’Iman-Chaffi, -à l’ombre de la citadelle.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVII</h2> - - -<p>La demeure de nos hôtesses n’était pourtant pas -abandonnée : les dames turques la fréquentaient assidûment, -car les deux recluses étaient de bon conseil -et ne refusaient jamais leur voix dans les circonstances -difficiles. Puis, elles savaient tant de choses ! De -leur mère, elles avaient appris tous les mystères, tous -les drames du sombre règne d’Ibrahim. A présent que -les témoins de ces heures abominables étaient partis -pour l’autre rive, elles ne croyaient point mal faire -en contant à la génération présente quelques-unes de -ces terribles histoires, qui faisaient courir des frissons -d’horreur sur le front pâle de ses auditrices. J’en cite -quelques-unes que je tiens de ma cousine Azma, pour -qui la société de ses vieilles amies était un délice, et -qui, souvent, durant les longues nuits de veille du -Ramadan, avait pris plaisir à écouter l’une ou l’autre -des jumelles, narrant les souvenirs maternels dont leur -enfance avait été bercée…</p> - -<p>Ibrahim-Pacha était le fils aîné de Mohamed-Aly. -Tout jeune, sa férocité implacable l’avait rendu redoutable -à ses sujets, du plus grand au plus humble, tous -craignaient son approche à l’égal d’une calamité déplorable. -Brave jusqu’à la témérité, il sut être uniquement -cela…, un soldat…, mais un soldat d’aventures, -ignorant tout de l’art militaire et ne comprenant que -l’assaut. La moindre infraction à ses ordres, la moindre -hésitation chez un subalterne à satisfaire ses plus -légers caprices, étaient immédiatement punies de -mort. Voici des exemples :</p> - -<p>Un jour, passant à cheval pour aller prendre le commandement -des troupes, il vit sur la route, au bord -d’un fossé, un pauvre soldat buvant une tasse de café -que venait de lui offrir charitablement un cafetier -ambulant.</p> - -<p>— Gredin !… cria le vice-roi, — tu n’as pas honte -de prendre du café quand ton maître est déjà en selle.</p> - -<p>Et, avant que le malheureux soldat ait eu le temps -de faire un geste, il lui tranchait la tête d’un coup de -sabre, — exercice pour lequel, d’ailleurs, Ibrahim ne -comptait point de rival.</p> - -<p>Une autre fois, un de ses enfants, ayant pris -froid, mourut en quelques heures d’une entérite. La -mère de cet enfant, une esclave, voulant se venger de -quatre de ses compagnes, les accusa indistinctement -d’avoir donné à l’enfant du lait empoisonné, sans pouvoir -établir au juste la culpabilité d’aucune d’elles. -Sans prendre la peine d’un interrogatoire ou d’un jugement, -Ibrahim fit lier les quatre femmes ensemble et -ordonna de les coudre ainsi dans un grand sac, puis -on jeta le paquet hurlant et frémissant au milieu -du fleuve.</p> - -<p>Pendant la guerre de Morée, où il se battit d’ailleurs -comme un diable, le vice-roi faisait attacher à -la bouche des canons toutes les femmes et les enfants -des villages vaincus, et on les condamnait à périr ainsi -sous la mitraille. Pour les hommes, le pacha exigeait -qu’on lui apportât les oreilles et les mains des victimes -tuées au combat, ou seulement blessées, renouvelant -ainsi, à trente siècles de distance, les exploits -atroces d’un Cambyse ou d’un Assur-Bani-Bal.</p> - -<p>N’importe quelle femme ou jeune fille lui était -bonne, pourvu qu’elle sût plaire à ses sens, ou qu’il -eût seulement entendu vanter des charmes inconnus -de lui.</p> - -<p>Non content des milliers d’esclaves blanches ou -noires qui peuplaient son palais, il lui fallait encore -les épouses et les vierges dont il croyait pouvoir retirer -quelque plaisir. Son désir ne souffrait point de retard.</p> - -<p>Les pères et les maris ne le gênaient guère. Il récompensait -ceux qui, de bonne grâce, lui remettaient l’objet -convoité et faisait immédiatement emprisonner et -disparaître les autres. Quant aux femmes, il les gardait -si elles avaient su lui plaire, mais, le plus souvent, -il les offrait en cadeau à ses soldats après les -avoir connues, ou les faisait simplement jeter au Nil, -si leur docilité ne s’était pas montrée assez complète -à la brutalité de ses exigences.</p> - -<p>Ayant voué une haine mortelle à un officier de -mérite que tout le pays estimait, et n’osant le condamner -sans raison, il l’invita à faire avec lui une partie -de chasse à la campagne. L’officier accepta. On se mit -en route gaîment ; mais, le premier soir, les chevaux, -subitement fatigués, refusèrent le service.</p> - -<p>— Qu’à cela ne tienne ! dit le pacha, — on va se -reposer ici et passer la nuit sous les tentes !…</p> - -<p>Il ordonna un repas copieux et fit boire l’officier -plus que de raison. Après le repas, le maître voulut -jouer aux échecs. Dès les premiers coups, il accusa -l’officier de ne pas jouer loyalement. Celui-ci, sous le -coup de l’ivresse, se défendit et ne craignit point d’élever -la voix.</p> - -<p>— Va donc en enfer, chien, fils de chien ! qui ne -rougis point de tenir tête à ton maître !</p> - -<p>Et tirant un pistolet, il tua à bout portant le malheureux -officier.</p> - -<p>Le pacha n’était pas plus tendre avec les Fellahs -qui se refusaient à payer l’impôt. Dans presque tous -les districts se dressait un solide sycomore qui pourrait -encore témoigner de la façon dont opéraient les -agents du fisc sur l’ordre du maître. Le paysan convaincu -de mauvaise volonté, était amené au pied de -l’arbre et on lui clouait les oreilles sur le tronc. Il -restait là jusqu’à ce que des parents charitables vinssent -payer pour lui la somme exigée. Si personne ne -pouvait payer, on le laissait mourir tranquillement en -cette posture.</p> - -<p>Un soir de bataille, un jeune Grec héroïque était -parvenu à traverser trois fois de suite le camp du -pacha, tuant les sentinelles endormies et volant leurs -armes. Toute la famille de ce jeune homme avait été -massacrée par ordre d’Ibrahim. La quatrième nuit, -l’intrépide Grec revient à l’assaut. Mais cette fois le -pacha veillait.</p> - -<p>— Qu’on le saisisse et qu’on l’amène vivant, ordonna-t-il.</p> - -<p>On le lui amena.</p> - -<p>Il le fit cuire devant lui, dans un four à chaux que -l’on alluma tout doucement.</p> - -<p>Un autre Hellène d’une grande beauté ayant été -fait prisonnier dut servir de jouet toute une nuit aux -gardes féroces du pacha.</p> - -<p>Au matin, le malheureux, indigné, meurtri, se soutenant -à peine, s’alla jeter aux pieds du souverain, -le priant de punir les coupables.</p> - -<p>— Eh ! quoi, dit Ibrahim, une telle figure n’aurait -point attiré les regards des hommes de goût et provoqué -leurs convoitises ?… Je n’ai qu’un regret, mon -garçon, c’est que toute mon armée n’ait pas, comme -ces soldats, apprécié tes mérites. Mais, puisque tu te -plains, je serai généreux. Va, la mort te délivrera du -fardeau de honte que ta grande vertu ne peut supporter.</p> - -<p>Et, l’ayant fait lier à un arbre, il ordonna à la -troupe de tirer sur lui.</p> - -<p>Le pauvre enfant tomba percé de balles.</p> - -<p>Je terminerai par un acte de férocité moins connu. -Le maître avait coutume de faire sa sieste dans un -pavillon tapissé de plantes grimpantes et grillagé de -tous côtés pour laisser pénétrer l’air que les Orientaux -recherchent par-dessus tout. Ses eunuques avaient -ordre d’amener un petit troupeau de femmes, choisies -parmi les plus belles, et de les faire promener à petits -pas autour du pavillon… Le pacha, à travers le grillage, -faisait un signe à celle qui lui plaisait… Aussitôt, -toutes les autres devaient s’enfuir comme un vol -d’oiselles. Seul, l’eunuque de garde demeurait en faction -derrière la porte. Un soir, une toute jeune fille, -curieuse et folle, paria qu’elle oserait ce qu’aucune -n’avait osé jusque-là et demeurerait près du pavillon, -malgré tout le monde.</p> - -<p>Quand, au signal consacré, la créature choisie quitta -ses compagnes et entra dans le pavillon, l’esclave mutine, -qui avait fait le pari, se borna à marcher paisiblement -dans l’allée, feignant de s’attarder à cueillir des -fleurs, tandis que ses sœurs en servitude s’étaient sauvées -d’un seul élan. L’eunuque s’avança vers la rebelle, -prêt à l’entraîner, mais déjà, dans l’encadrement de la -porte, la face terrible du pacha apparaissait.</p> - -<p>— Tu voulais voir, esclave !… Regarde bien…</p> - -<p>Et tandis que la pauvre enfant, comprenant trop -tard sa témérité, levait sa tête suppliante, essayant -de soutenir le regard féroce qui la terrorisait, deux -coups de feu retentirent et elle tomba, fleur brisée, -parmi les autres fleurs du parc.</p> - -<p>Cependant que le maître, montrant le corps frêle à -la favorite de l’instant, disait :</p> - -<p>— Voilà, femme, comment votre Seigneur punit les -révoltées et les curieuses…</p> - -<p>Une autre fois, Ibrahim ayant demandé où se trouvait -son mamelouk favori qu’il avait vainement appelé -depuis un instant, on lui répondit que cet homme était -au bain.</p> - -<p>— Sans ma permission ! — rugit le pacha, — il a -osé aller au bain… Qu’on l’étrangle !…</p> - -<p>Deux jours plus tard, le vice-roi se rendit au cimetière -où l’on avait déposé le cadavre du supplicié et, -ne trouvant point le châtiment suffisant, il ordonna de -déterrer le malheureux et le fit enfouir à nouveau, -mais en recommandant de laisser les pieds dehors, -pour permettre aux hyènes et aux chacals d’en faire -leur pâture…</p> - -<p>La sœur d’Ibrahim, la fameuse princesse Zohra, -chez laquelle la mère des jumelles avait vécu, ne le -cédait en rien à son terrible frère, sous le rapport de -la débauche et de la férocité.</p> - -<p>Bien avant qu’Ibrahim montât sur le trône, elle -s’était attiré les foudres de leur père commun, le grand -Mohamed-Aly.</p> - -<p>Cette princesse renouvelait, en son palais, les -exploits de la Tour de Nesles.</p> - -<p>Chaque soir, elle avait le désir d’un nouvel amant. -En Égypte, plus qu’en aucune autre contrée, peut-être, -le sol saturé d’essences, l’air chargé d’arômes -aphrodisiaques portent à l’amour ; mais, pour les -musulmanes, cloîtrées et sévèrement surveillées, cet -amour se réduit, par force, aux caresses plus ou moins -fréquentes d’un époux, le plus souvent peu empressé -ou complètement indifférent, pour peu que la femme -ait passé l’âge de plaire. Les occasions de représailles, -les petits flirts consolateurs font absolument défaut.</p> - -<p>Alors, dans l’impossibilité où elle se trouvait de satisfaire -ses caprices dans son monde, Zohra, tout de -même omnipotente par sa naissance, et plus encore -par sa richesse, eut recours à la bonne volonté de ses -eunuques. Bien stylés, encore mieux payés, ceux-ci -eurent mission de courir la ville, ramenant à l’heure -propice du crépuscule les plus beaux jeunes hommes -qu’ils pouvaient rencontrer sur les places et dans les -carrefours. L’appât d’un plaisir mystérieux, suivi sans -doute d’une forte récompense, décidaient les imprudents -à suivre les mandataires de la terrible princesse. -Sitôt arrivés au palais, les élus prenaient un bain parfumé. -Ils étaient ensuite revêtus d’habits magnifiques, -puis la divinité du lieu apparaissait et les invitait à -s’asseoir à sa table. Ses familiers appelaient tout bas -ces agapes préliminaires « le repas des funérailles ».</p> - -<p>Après une nuit d’orgie sans nom, ses infortunés -amants étaient cousus dans des sacs et jetés au Nil. -Mais le fleuve gardait mal ses trop nombreuses proies !</p> - -<p>Un jour, les paysans des villages voisins s’émurent -et résolurent de demander justice au souverain.</p> - -<p>Méhemet-Ali avait, certes, quelques-uns des nombreux -défauts inhérents au despotisme oriental ; il -était capricieux, emporté et dur dans ses commandements -comme dans ses vengeances ; mais il avait, de -plus, toutes les qualités qui manquèrent à son fils -Ibrahim. Il était d’âme généreuse et d’esprit juste.</p> - -<p>Les misères de son peuple le préoccupaient. Il rêvait -une Égypte glorieuse et souhaitait que sa race fût digne -de la mission qu’il lui léguerait.</p> - -<p>Dès que les plaintes des Fellahs furent parvenues -jusqu’à sa cour, il désira connaître la véracité des -faits. Ayant donné l’ordre de surveiller les abords -de la maison de sa fille, il acquit la preuve de ses -crimes. Il se montra sévère, sans cruauté. Il lui laissa -la vie. Mais il ordonna que les fenêtres et les portes -extérieures du palais fussent murées, à l’exception -d’une seule, très basse, que gardèrent nuit et jour -des soldats, et par où passaient les vivres destinés à -la princesse et à ses femmes. Cette princesse avait été -l’épouse du trop célèbre Ahmed-bey Defterdar, celui-là -même dont la férocité était telle que, treize ans -encore après sa mort, son nom ne pouvait être prononcé -dans une réunion sans qu’un frisson de terreur -courût parmi les assistants. Il est impossible d’entrer -ici dans les détails que l’on m’a donnés, et qui ne pourraient -trouver place que dans un traité de folie -sadique. Un trait suffira pour le dépeindre. Il avait -une jeune panthère, qui ne le quittait point, et sur -laquelle il avait coutume de s’appuyer. Elle dévora -plus d’un familier de la maison, mais sa présence semblait -à ce point adéquate au milieu où elle vivait, -qu’un voyageur de l’époque, admis à présenter ses -hommages au souverain, s’exprime en ces termes :</p> - -<p>« A les voir ainsi, lui le gendre du vice-roi, drapé -dans ses vêtements de couleur éclatante, le buste haut, -le regard terrible, le front menaçant et la moustache -terminée en crocs redoutables, et elle, la panthère, -fixant sur vous son œil sauvage, et léchant par avance -ses babines, dans l’espoir du régal prochain, une -frayeur intense s’emparait du visiteur, et l’on ne savait -plus lequel des deux, du maître ou du fauve, semblait -l’ennemi le plus à craindre : et peut-être bien n’était-ce -pas la bête !… »</p> - -<p>Cet homme, dont la mémoire est demeurée en exécration -au peuple égyptien, est mort en 1833.</p> - -<p>Naturellement, les vieilles demoiselles de qui je tiens -ces choses avaient encore mieux connu l’époque du -vice-roi Abbas, petit-fils de Méhemet-Ali, et fils de -Toussoum qui ne régna point.</p> - -<p>Abbas était le préféré du fondateur de la dynastie -vice-royale. Aussi fut-il, dès son jeune âge, abominablement -gâté de tout le harem…</p> - -<p>Paresseux, léger, il n’avait de goût que pour la -chasse, les chevaux et les chiens.</p> - -<p>A près de quinze ans, il ne savait pas encore lire.</p> - -<p>Alors le grand-père, ce soldat ignorant, se mettant, -à quarante ans, à apprendre l’alphabet, pour être -digne du nouveau mandat qui lui incombait, et mettant -ainsi à la torture sa tête de paysan macédonien, -jugea dangereux de laisser son héritier à ses penchants -de mollesse.</p> - -<p>On lui retira ses chiens, ses chevaux ; on interdit les -jeux auxquels il se complaisait et il subit une véritable -claustration dans le palais, où des maîtres lui inculquèrent -les premières notions de science, comme -là-bas, au village, on gavait de grains les petits poulets… -par force !</p> - -<p>Superficiellement dégrossi, sachant à présent lire et -écrire, faire un peu de calcul et se reconnaître sur une -carte de géographie — l’instruction des petites classes -de l’école primaire ! — le prince se déclara assez savant -et son trop faible aïeul lui rendit la liberté. Ce fut sa -perte.</p> - -<p>Appelé à régner après le farouche Ibrahim — son -oncle — Abbas se montra un souverain ignorant, -volontaire et despote au dernier degré. Il se fit remarquer -par son goût très prononcé pour les débauches de -toute nature et son extrême rapacité. On l’accusait, -entre autres choses, de ne pouvoir être tenté par un -objet, maison, dromadaire, arme de prix, etc., sans se -l’approprier immédiatement et sans songer le moins -du monde à indemniser le véritable maître de l’objet -convoité. Sur sa vie privée, il circule encore une vilaine -histoire d’étranglement relative à un de ses mignons, -drame qui aurait occasionné la mort un peu subite du -médecin du palais, le docteur Grand.</p> - -<p>On racontait aussi comme certaine la condamnation -affreuse d’une femme de grande maison, divorcée et -possédant d’immenses biens. Un favori du prince, -Amin-bey, se trouvant le voisin de cette femme, désirait -sa maison pour agrandir son jardin à lui. Il lui -offrit en vain de l’acheter. Désespérant de vaincre son -refus, cet homme peu scrupuleux, inventa je ne sais -quelle calomnie sur la malheureuse, et déclara au vice-roi -que la conduite de sa voisine offusquait les mœurs. -Sans jugement, Abbas la lui abandonna. La victime, -saisie par des serviteurs d’Amin-bey, au moment où -elle goûtait sur sa terrasse les premières caresses de la -brise du soir, fut entraînée au vieux Caire, dévêtue -complètement, dépouillée de ses bijoux, étranglée et -noyée.</p> - -<p>La rumeur publique accusa même le prince de -n’avoir point repoussé le partage des dépouilles et des -richesses qui échurent au favori… Ceci se passait -en 1839, Abbas n’était encore que gouverneur du -Caire ; il fut vice-roi un an plus tard.</p> - -<p>L’histoire de la courtisane Soffia n’est pas moins -lamentable.</p> - -<p>Soffia, vers 1850, était la plus jolie, la plus admirée -des danseuses de Tantah, la ville célèbre par sa mosquée -et ses courtisanes. Le pèlerinage de l’une fait le -grand succès des autres. Après la prière, l’amour !… -Abbas, alors vice-roi, se rendit en bon musulman à -la grande foire de Saïd-el-Badawoui, pour y faire ses -dévotions. Les soirées à Tantah sont particulièrement -plaisantes en temps de foire… Les lieutenants du souverain -ne manquèrent point de chercher à le distraire… -Dans le palais, aménagé pour cette auguste visite, on fit -venir les chanteuses et les <i>gawazi</i><a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> les plus en vogue. -Soffia n’eut qu’à paraître et le cœur inflammable du -vice-roi fut pris. On crut d’abord à une fantaisie, dans -son entourage, mais la passionnette d’une heure dégénéra -en passion folle et la belle danseuse suivit au Caire -son tyrannique seigneur. Il l’installa dans un palais -superbe, monta sa maison sur un pied égal à celui des -maisons princières et cela dura des mois… Mais un -beau jour, une légère brouille étant survenue, la courtisane, -se souvenant qu’elle était libre, abandonna ses -richesses et reprit sa vie indépendante. Alors, le -vice-roi la fit saisir, et, après avoir ordonné de lui -infliger cinq cents coups de courbache, la fit transporter -à Esneh, où sont confinées les prostituées de -dernière catégorie ayant mérité quelque châtiment, — comme -le Saint-Lazare du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle français. -La malheureuse ne survécut que peu de temps à ses -blessures et à sa honte.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Danseuses.</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVIII</h2> - - -<p>Les récits de Sett-Nazira et de sa sœur étaient -innombrables et d’un intérêt si puissant que ma cousine -m’avouait avoir passé des nuits entières à les -écouter. Je les quittai, emportant d’elles un inoubliable -souvenir. Au retour de cette visite et dès que nous -aperçûmes notre porte, une surprise nous cloua sur -place. Hâtivement, on dressait des tentes, on suspendait -des <i>fanouss</i>, on installait des bancs sur le seuil -de notre voisin. Émilie, qui se tenait sous notre porche, -me cria aussitôt :</p> - -<p>— C’est le vieux d’en face qui est mort subitement -à midi !</p> - -<p>Au même instant un véritable hurlement de bête -traversa l’espace. A ce cri, cent autres cris funèbres -répondirent.</p> - -<p>— <i>Ya da ouiti ! Ya da ouiti !</i><a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Malheur sur moi !</p> -</div> -<p>— Comme on le pleure !… me dit Azma déjà tout -émue et prête à mêler sa propre plainte à ce lugubre -concert.</p> - -<p>— Est-ce qu’on y va ?… demandai-je, ignorante -des usages.</p> - -<p>— Y songes-tu ? me répondit-on : que diraient les -visiteuses de nous voir arriver sans robes de deuil ? -Il faut d’abord aller changer de toilette.</p> - -<p>Vite, Azma grimpa jusque dans sa chambre, se vêtit -d’une galabieh noire — il y en a toujours en réserve -dans chaque maison musulmane pour les visites de -condoléance — puis, à ma grande surprise, elle enleva -son bandeau de front en fine gaze blanche et le remplaça -par un bandeau de soie noire, elle couvrit ses -cheveux d’un mouchoir de coton noir, reprit son -yechmack, sa habarra, et me regardant :</p> - -<p>— Comme tu es étrangère, je pense que tu peux -venir comme tu es ; c’est déjà assez que tu t’enveloppes -d’une habarra au lieu de conserver ton chapeau comme -toujours…</p> - -<p>Dans la maison mortuaire, je ne vis rien d’abord -qu’une masse confuse de femmes, couvertes de voiles -sombres. D’ailleurs, l’affreuse plainte m’étourdissait, -entrait dans mes oreilles en trous de vrille, me remplissant -à la fois de surprise et de frayeur.</p> - -<p>Nous dûmes enjamber une multitude de savates et -d’escarpins pieusement déposés à l’entrée du vestibule, -avant de parvenir à la chambre où se tenait la -famille. Vaguement, j’entrevis, sur un matelas à terre, -une forme rigide et tout autour d’elle des ombres s’agitant -en mouvements désordonnés, tandis que les -gémissements emplissaient la demeure. Je crus même -entendre comme un bruit de claques retentissantes.</p> - -<p>— C’est la veuve !… me dit Azma ; elle chante -l’éloge de son défunt et les autres répondent… La -pauvre !… as-tu entendu comme elle se frappe le visage, -comme elle a de la peine… Ah ! on le regrette -vraiment ce mort !</p> - -<p>Bientôt la danse et les cris tournèrent au sabbat -et je devinai que l’on emportait l’épouse à demi pâmée, -hors de la chambre, où maintenant les laveurs de -mort allaient pénétrer en maîtres.</p> - -<p>On nous avait poussées dans une vaste pièce où le -long du mur s’étalaient des chiltas, recouverts de lustrine -noire. Dans les maisons où la mort a passé, nul -ne doit s’asseoir autrement qu’à terre ; même pour les -repas, qui se prennent autour du plateau. Les coptes -et les israélites eux-mêmes suivent cet usage qui -remonte très loin dans l’antique Égypte, et j’ai été -fort étonnée, par la suite, de voir des familles appartenant -à la haute aristocratie financière, habituées au -dernier confort moderne, reprendre, aux jours de -deuil, la coutume des ancêtres et manger comme les -familles fellahas.</p> - -<p>Bientôt la veuve et ses filles s’avancèrent et vinrent -prendre place au milieu de nous. Le grand deuil les -rendait encore plus brunes, la mère surtout était -affreuse, avec ses yeux gonflés, sa pauvre face marbrée -de taches où des marques des ongles saignaient -encore. Sur leurs têtes et par-dessus le bandeau noir -un grand voile était posé ; sous le menton, une sorte -de guimpe semblable à celles que portent nos religieuses, -achevait leur triste parure. Leurs ongles et -la paume de leurs mains, étaient passés à l’indigo. -Personne ne leur parlait. Les pleureuses autour d’elles, -poussaient un cri aigu toutes les minutes, puis de temps -à autre la femme qui semblait commander aux autres, -entonnait une espèce de mélopée dont ses compagnes -répétaient en chœur les derniers mots comme un -refrain.</p> - -<p>Dans la pièce voisine on apercevait par la porte -largement ouverte, les ouvrières occupées à coudre -les triples linceuls : un de coton, un de toile, un de -soie. Les bandes d’étoffe, d’un blanc neigeux, se déroulaient -entre les doigts des travailleuses, et l’on entendait, -aux rares instants de silence, le petit bruit des -ciseaux mordant l’étoffe.</p> - -<p>Puis toute mon attention fut soudain attirée par -l’entrée des <i>cheïckas</i>. Elles arrivaient d’un pas grave, -vêtues de sombre comme il convient, et je ne pus retenir -un mouvement de surprise en les voyant regarder -dans le vide, sans paraître se rendre compte du lieu -ni de l’entourage.</p> - -<p>— Elles sont aveugles ! me dit Azma.</p> - -<p>Je n’eus pas de peine à m’en convaincre, quand ces -femmes furent près de nous. Les deux premières, soit -que leur infirmité datât de leur naissance, soit que -le mal en leur ravissant la lumière eût cependant -respecté la forme de l’œil, n’étaient pas trop laides à -voir. Mais que dire des deux autres ?… Ah ! l’horreur -sans nom du visage de la plus vieille, visage ravagé, -tiré comme avec un instrument de torture où la place -des yeux apparaissait béante dans des orbites sanguinolentes !… -La plus jeune montrait un œil complètement -fondu, sous une paupière rapetissée et comme -rentrée, tandis que l’autre œil saillait au dehors, blanc -et dur, comme un œil de poisson cuit.</p> - -<p>Je détournai la tête, ne pouvant supporter un tel -spectacle ; mais bientôt, m’enhardissant à forcer ma -répugnance, je pus constater que ces créatures ne -semblaient point trop souffrir de leur disgrâce. Elles -s’étaient assises non loin de nous et, paisiblement, elles -buvaient à lentes gorgées le café onctueux qu’une -esclave leur présentait : quand elles eurent achevé -de vider leurs tasses elles songèrent à commencer leurs -fonctions. La main en auvent sur la joue gauche, la -bouche tordue par une affreuse grimace, elles entonnèrent -les versets du Coran sur un ton aigu. Aussitôt, -les pleureuses se turent. Mais bientôt monta de la rue -une autre psalmodie plus grave.</p> - -<p>— Les cheïcks ! me souffla Azma.</p> - -<p>Aussitôt les cheïkas firent silence. Jamais dans -l’Islam, même pour la prière, les femmes ne doivent -mêler leur voix en public à celle des hommes. Si cette -règle était enfreinte, le harem coupable serait méprisé -des autres.</p> - -<p>— Il n’est pas jusqu’aux mariages où les chanteuses -ne se taisent immédiatement, dès que le chanteur installé -en bas parmi les visiteurs masculins commence -sa mélopée. Quand les cheicks se laissaient aller à -goûter quelque repos, les voix glapissantes s’élevaient -de plus belle au premier étage, puis les pleureuses -reprenaient, continuaient ainsi la note barbare.</p> - -<p>Nous partîmes sans avoir salué personne, selon -l’usage oriental de ces sortes de cérémonies. La veuve -est censée avoir trop de peine pour s’occuper d’autre -chose que de sa douleur.</p> - -<p>Le lendemain, Azma retourna seule à la maison -mortuaire. Pour moi, cachée par les moucharabiehs, -je pus suivre phase par phase la cérémonie des funérailles -musulmanes, si nouvelles pour moi. Comme -toutes les fenêtres étaient ouvertes chez le défunt -je ne perdis pas un geste des ensevelisseurs. Après -que ces hommes eurent inondé le pauvre corps à l’aide -de grands seaux d’eaux brusquement vidés sur lui, -ils passèrent rapidement une grosse éponge et essuyèrent -les chairs déjà livides. Puis dévotement, selon -les paroles consacrées, ils bouchèrent les ouvertures -(<i>sic</i>) à l’aide de tampons d’ouate, — ceci afin de fermer -toute issue à l’esprit du mal. On avait ensuite roulé -le vieillard dans les trois linceuls, les deux premiers -déchirés en étroites bandelettes, un peu à la façon du -ligotage usité pour les momies ; pour le dernier, celui -de satin, on s’était contenté d’en envelopper le mort -comme d’un suaire en le liant au cou et aux pieds -assez légèrement pour laisser les liens se dénouer facilement -au cimetière ; car les fidèles doivent pouvoir -montrer leur visage au jour du jugement, et leurs -jambes doivent être libres, pour courir à l’appel du -créateur.</p> - -<p>Quand la toilette suprême fut terminée, on déposa -le cadavre dans le cercueil commun à tout le monde : -on recouvrit ce cercueil de cachemires brodés et d’un -tapis de soie. A la tête, sur un bâton placé à cet effet, -et drapé d’étoffes superbes, on posa la chaîne et la -montre du mort, au sommet on avait déjà mis son turban, -piqué d’un volumineux bouquet de soucis.</p> - -<p>Le cortège se mit en marche.</p> - -<p>D’abord les chameaux chargés de pains, de fruits -secs et de dattes, que les distributeurs lançaient aux -indigents par poignées, au passage. Deux buffles -suivaient, prêts à être immolés aux portes du cimetière. -Six porteurs d’eau offraient ensuite à boire gratuitement -aux pauvres de la route en mémoire du -mort. Immédiatement après, marchaient les parents, -puis une école d’aveugles chantant à tue-tête et chacun -sur un ton différent, ce qui produisait la plus étrange -des cacophonies.</p> - -<p>Des <i>Fohas</i> suivaient portant le Coran. Après, c’était -le tour des thuriféraires. Le torse ceint d’une large -serviette de cotonnade rouge et jaune, ils marchaient -gravement, tenant devant eux l’encensoir fumant. -Autour des chaînes de ces encensoirs s’enroulaient -des guirlandes de jasmin, vite fanées par le soleil et -la fumée du brasier. Par intervalle des hommes tendaient -aux thuriféraires les fleurs et les feuilles de -plantes à essence qu’ils tenaient prêtes sur des plateaux -d’argent. Avec un grain d’encens ou de myrrhe, l’autre -prenait une poignée de feuilles ou quelques fleurs -qu’il jetait sur les charbons incandescents. On entendait -crépiter les tiges fraîches et une fumée âcre s’élevait -aussitôt. Mais le mélange odoriférant s’opérait -bien vite, et les visages des officiants disparaissaient -sous un nuage bleuâtre, toute la rue s’en imprégnait. -A leur passage, l’air s’embaumait et je croyais voir -un simulacre fantastique de nos processions de France.</p> - -<p>Il y avait encore les <i>mougahouarines</i>. Ceux-ci allaient -d’un pas mesuré, scandant chaque geste d’un vigoureux -coup de lanière sur leurs minces tambours (<i>baare</i>) -plats, produisant un bruit lugubre.</p> - -<p>Enfin le cercueil, porté très haut, par les serviteurs -et les amis les plus humbles. Derrière, les pleureuses -agitaient leurs mouchoirs teints d’indigo, et tordus en -forme de cordes, appelant le mort des noms les plus -doux et faisant retentir l’air de leurs lamentations -abominables.</p> - -<p>Voici un exemple des litanies qui se répètent devant -la couche funèbre et aux obsèques. Je l’ai copié dans -une traduction de <span class="sc">Nyma Salya</span>, <i>Harems et Musulmanes</i> :</p> - -<blockquote> -<p>Ah ! ah ! ah !</p> - -<p>Ah ! pauvre moi qui suis seule au monde !<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a></p> -</blockquote> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> C’est la veuve qui est censée parler en ce moment.</p> -</div> -<blockquote> -<p>J’étais déjà dans la peine, me voilà dans le malheur, qui -élèvera mes enfants ? qui s’intéressera à eux ?</p> - -<p>Ah ! ah ! ah !</p> - -<p>Viens, ô toi qui portais de jolis souliers, un joli tarbouche !</p> - -<p>Les fèves vont verdir puis sécher, et tu ne les verras plus -jamais !</p> - -<p>Quelles que soient les larmes que nous versions, nous ne -pouvons te rappeler à nous, ô mon maître !</p> - -<p>Les jours passent et nous laissent dans notre douleur !</p> - -<p class="c"><i>Ia daoouiti !</i></p> - -<p>Ab ! ah ! ah !</p> - -<p>Je n’ai plus personne à présent ; les amis ont fui pour jamais !</p> - -<p>Ah ! combien avec toi, la vie était douce, à homme qui es -parti avant nous !</p> - -<p>Comme un bouquet de fleurs dont le lien est rompu, nous -voilà séparés et flétris.</p> - -<p>Ah ! ah ! ah !</p> - -<p>Ah ! combien la vie est chère !</p> - -<p>Tu as crié, par trois fois avant de rendre l’âme !</p> - -<p>Tu étais très malade, tu as bu la maladie et tu es parti avec -elle ! ô toi ! aimé du prophète, comme ton oncle parti avant -toi, salue le prophète !</p> - -<p class="c"><i>Ia daoouiti !</i></p> - -<p>Ah ! ah ! ah !</p> - -<p>Nous avons plus de peine que nous n’en pouvons supporter, -qui va seulement nous dire à présent : « Qui êtes-vous ?… »</p> - -<p>Tu étais le maître de la maison et de nous tous, personne -n’était au-dessus de toi !</p> - -<p>Ah ! rien n’égale le maître ! Qui va nourrir cette femme ? -Qui élèvera ses enfants ?</p> - -<p class="c"><i>Ia daoouiti !</i></p> - -<p>Ah ! ah ! ah !</p> - -<p>Ta fortune faisait notre joie. Tu as bâti trois maisons, tu -as acheté des terres et nous t’avons enlevé du lit pour te mettre -dans le cercueil ! Mais je t’annonce que nous t’avons couvert -de cachemires…</p> - -<p class="c"><i>Ia daoouiti !</i></p> -</blockquote> - -<p>Et cela continue ainsi… tous les mérites, toutes les -vertus, toutes les prouesses du mort sont vantées pour -augmenter le regret de ceux qu’il laisse.</p> - -<p>On remarquera par les quelques strophes citées -plus haut, que la question matérielle domine. Qui -nourrira cette femme ? Qui visitera ces enfants ? Ici -plus qu’ailleurs, l’omnipotence du mâle et les bienfaits -qui découlent de sa présence se font mieux sentir -que dans tout autre pays. Les féministes ne seraient -guère comprises en affirmant l’égalité des sexes et en -réclamant l’indépendance de la femme. En Orient, -le mari disparu, c’est le désastre. Beaucoup de veuves -ont conservé les usages antiques et se rasent la tête -le jour de leur veuvage. Toutes, sans exception, se -trempent les pieds et les mains dans l’indigo et tendent -leurs maisons d’étoffes noires, depuis le plafond -jusqu’aux tapis. Les draps de lit, le tulle des moustiquaires, -les rideaux, tout est noir… Il n’est pas jusqu’aux -tasses dans lesquelles est servi le café quotidien, -qui ne s’endeuillent elles aussi d’un large liseré noir. -Cet usage est général et paraît même encore plus exagéré -chez les épouses chrétiennes.</p> - -<p>Aux funérailles, la veuve, les parents et les amies -suivent le corps en voiture jusqu’au cimetière. Là se -place une cérémonie spéciale à l’Islam. Tandis que les -pauvres sont piteusement enfouis à ras de terre comme -des bêtes, le visage tourné vers la Mecque, la tête et -les pieds dépassant le suaire, les êtres assez fortunés -pour s’offrir un caveau y sont descendus et déposés -non point dans une bière, ni sur des tréteaux, mais -<i>à même le sable !</i>… On juge de l’épouvantable tableau -qui s’offre aux croque-morts, chaque fois qu’ils amènent -une proie nouvelle aux larves sans nombre, qui -peuplent cette obscure demeure.</p> - -<p>Cette coutume a donné lieu à une des plus effroyables -superstitions que je connaisse tant au point de vue -du courage qu’elle demande à celles qui l’accomplissent -que par rapport à ses résultats presque certains -au point de vue humanitaire.</p> - -<p>Quand une femme a un enfant infirme ou débile, -son entourage ne manque point de crier au sortilège. -Surtout la belle-mère et les parents du mari.</p> - -<p>— Comment mon fils aurait-il créé un monstre, -lui si fort, si beau ?</p> - -<p>Pour toutes les femmes musulmanes, le fils est un -dieu qu’elles voient revêtu de toutes les splendeurs -et de toutes les qualités. Donc, le père de l’enfant -étant <i>a priori</i> jugé incapable de produire autre chose -que de la beauté, la mère forte et bien portante, il -faut s’en prendre aux <i>Ibliss</i> (esprits du mal). Sûrement -un de ces <i>Ibliss</i> est dans le corps du petit et le -tourmente. Que faire ?</p> - -<p>Après avoir essayé les remèdes, les incantations, -les <i>zahrs</i> — dont je parlerai — on se chuchotte à l’oreille -la terrible chose ! Il n’y a plus que la <i>tourba</i> (la -tombe !).</p> - -<p>La mère résiste, supplie qu’on lui épargne ce supplice. -Mais les vieilles femmes de la famille sont inflexibles. -Il leur faut chasser le mauvais esprit et pour la décider -on a recours à l’argument suprême.</p> - -<p>— N’aimes-tu point ton fils ? Ne veux-tu pas essayer -de lui rendre sa forme naturelle que le démon lui a -ravie ?</p> - -<p>Et la faible créature cède. Chancelante, les yeux -agrandis par la terreur, elle va trouver le gardien des -morts… Celui-ci se fait d’abord prier pour la forme, -mais un <i>talari</i><a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a> gentiment offert à raison de ses -scrupules :</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Cinq francs.</p> -</div> -<p>— Vite, vite, femme, dépêche-toi, il n’y a personne !…</p> - -<p>Lestement, il a fait glisser la lourde pierre tombale. -La mère descend les degrés, serrant son enfant contre -son sein. Une odeur affreuse monte de l’abîme où ils -s’enfoncent… La femme dénoue brutalement l’étreinte -qui attache à son cou les mains frémissantes de l’enfant -horrifié. Fermant les yeux, elle dépose le pauvre -être hurlant d’effroi sur le sable gluant de matières -innommables et elle fuit.</p> - -<p>C’est là, dans ce lieu redoutable, que les Ibliss -tiennent conseil et l’ange pitoyable aux mères va venir -chasser du corps de l’enfant celui qui s’y est naguère -installé en maître.</p> - -<p>Au bout d’un moment, la femme reparaît et reprend -son fils. Le miracle s’est-il opéré ?</p> - -<p>Revenue à la lumière, la mère regarde… Hélas ! le -plus souvent, c’est un demi cadavre qu’elle remporte -chez elle. Le petit être, à demi suffoqué, respire à peine, -et meurt au bout de quelques heures. Mais l’exemple -ne corrige personne et les préjugés comptent une -humble victime de plus.</p> - -<p>L’aïeule console sa bru.</p> - -<p>— Puisque l’Ibliss n’est point parti, le bon ange a -eu pitié de ton fils ; ne pleure pas, tu as maintenant -un gardien au paradis, selon la parole de notre prophète.</p> - -<p>Les cimetières donnent lieu à bien d’autres scènes, -plus étranges et plus inattendues les unes que les -autres ; mais, heureusement pour la population égyptienne, -le conseil d’hygiène veille aujourd’hui et ces -coutumes barbares diminuent sensiblement en attendant -qu’elles prennent fin, ce qui, vu la sévérité des -lois actuelles, ne saurait tarder.</p> - -<p>Après le retour de la famille à la maison que le mort -vient de quitter, les lamentations redoublent. En bas, -sous la tente, les visiteurs s’installent et écoutent les -versets du Coran en dégustant le café que l’on sert à -chaque nouveau venu. En haut, au harem, les pleureuses -font rage. Cela dure ainsi trois jours et trois -nuits, puis tous les jeudis jusqu’à la soirée du quarantième -jour. Alors, pour les hommes, le deuil est -considéré comme terminé. Les femmes le gardent un -an, mais tout tapage a cessé dans la maison et les -pleureuses et leur suite vont porter ailleurs leur ululement -féroce…</p> - -<p>Pour la voisine, je sus bientôt que le malheur se -compliquait d’une véritable catastrophe. Le vieillard, -qui l’avait rendue mère et élevée au rang de maîtresse -du logis, ne s’était point cru obligé de libérer son -esclave par le mariage. Elle ne lui avait point donné -d’héritier mâle… et voici que le père mort, les trois -filles se voyaient presque complètement dépossédées -par un oncle qui revendiquait les biens du défunt. -Jamais, dans la famille, on n’avait accepté les trois -gentilles mulâtresses. Vrai Circassien irréductible, -l’oncle ne pardonnait pas à son frère de n’avoir point, -à son exemple à lui, contracté union avec une fille -de sa race. Et, fort de son droit qui lui permettait de -revendre l’esclave, mère des jeunes filles, redoutant -un peu l’opinion, cependant — car, en général, le préjugé -de la couleur ni celui des castes n’existent -en Égypte… — il se contentait de chasser la pauvre -Abyssine, pleurant de toutes ses larmes le maître -défunt et le bonheur perdu.</p> - -<p>Ce fut par un brûlant après-midi, à l’heure où la -sieste retient au lit la majeure partie des habitants du -quartier, que l’affreuse séparation s’accomplit.</p> - -<p>Les filles, enroulées dans leur sombre habarra, -furent jetées dans une voiture fermée et conduites au -train qui devait les amener au village, chez la tante -circassienne, où leur servitude commençait ; la mère, -triste épave, demeurait sur le seuil, son pauvre bagage -d’esclave posé à ses côtés, et tenant encore, en ses -mains crispées, la bourse de soie renfermant les -quelques pièces d’or qu’on lui laissait.</p> - -<p>La voiture s’ébranla. Alors, la malheureuse s’effondra -à terre contre le porche, et de chez nous on pouvait -entendre ses lourds sanglots. Puis, un voisin charitable -s’avança vers elle, ramassa les hardes qui traînaient -autour de la femme et, passant son bras sous -le sien, doucement il l’entraîna vers l’inconnu.</p> - -<p>Le soir, dans le grand hall où toute la famille était -réunie, on parla de l’événement. Je ne pus parvenir à -maîtriser l’indignation qui me soulevait au seul souvenir -de cette misérable tombant tout à coup du sort -le plus enviable, le plus paisible, à l’horreur de cet -abandon si complet… Mais les autres secouaient la -tête :</p> - -<p>— Oui, certes ! cette femme est à plaindre ! son -maître a mal agi en ne l’épousant pas sur ses vieux -jours, lui qui la traitait en épouse véritable…, mais -pouvait-il prévoir une mort si rapide ? Il ne croyait pas, -d’ailleurs, que son frère se montrerait si dur !… Cependant, -ce frère aussi est dans son droit… Il aurait pu -se montrer plus impitoyable encore, et vendre cette -esclave. Il ne l’a pas fait. C’est un juste !</p> - -<p>Un juste !… Je songeais à ces choses toute la nuit. -Bien que, constamment, autour de moi, j’entendisse -vanter les bienfaits de l’esclavage musulman, tout mon -être se révoltait à l’idée qu’une mère, parvenue au -déclin de ses jours, pût ainsi se trouver jetée à la rue -et séparée brutalement de ses enfants, repoussée -comme une bête galeuse…</p> - -<p>J’ai rencontré, quelques années plus tard, une autre -esclave — Circassienne celle-ci — appartenant à un -pacha millionnaire. Ce pacha avait deux filles de cette -femme et la traitait tout à fait comme une épouse. -Mais il avait aussi deux autres compagnes, avec lesquelles -il était légalement marié. Ces deux créatures -avaient juré à l’esclave une haine mortelle. Un beau -matin, à la suite d’une altercation un peu vive, elles -décidèrent leur vieux mari à libérer son esclave. La -pauvre créature fut mise sur le pavé, avec pour toute -fortune, son acte d’affranchissement et quatre guinées… -D’abord elle essaya d’utiliser les faibles ressources -dont elle disposait. Elle chercha de menus travaux -de couture, mais la vie du harem prépare mal les -femmes à la lutte quotidienne ; manquant d’habitude, -elle réussit à grand’peine à trouver quelques clientes -que sa lenteur ne pouvait satisfaire. Ignorant presque -tout du monde où elle n’avait pas vécu, rebutée dès -les premières difficultés, elle s’en alla frapper un soir -à la porte complaisante d’une proxénète qui la reçut, -et… la garda. Pas plus cette femme que la pauvre -Abyssine citée plus haut n’ont jamais revu leurs filles.</p> - -<p>Ces exemples sont rares, je dois le dire. Mais il suffit -qu’ils puissent exister, pour que toute âme humanitaire -se réjouisse de l’abolition de l’esclavage qui permit -de telles choses en ce beau pays où chacun, -semble-t-il, devait être heureux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIX</h2> - - -<p>A quelque temps de là, je rencontrai pour la première -fois le khédive Tewfick.</p> - -<p>Fils du vice-roi Ismaël pacha, petit-fils du farouche -Ibrahim, Tewfick n’avait rien pris à ces ascendants -terribles. Ni débauché, ni prodigue, ni fastueux, le -jeune souverain exagérait peut-être les vertus bourgeoises -que, seul de sa race, il possédait. Le premier -entre tous, il n’eut qu’une femme issue d’une grande -famille turque, et les esclaves de son palais demeurèrent -uniquement des esclaves, sortes de demoiselles -d’honneur ; plus soumises au service de la vice-reine -qu’au sien propre. Le ménage khédivial passait pour -un ménage modèle.</p> - -<p>Amina-Hanem était remarquablement jolie. De -moyenne taille, elle portait haut sa tête charmante, -aux traits fins, que surmontait une magnifique couronne -de cheveux d’un châtain doré toujours tressés et -entremêlés de fils de perles. Son teint avait cette -pureté, cette pâleur un peu ambrée des teints de religieuses -qui ne voient guère le grand jour. La bouche -mignonne, charnue, aux lèvres très rouges, corrigeait -la gravité du visage que deux grands yeux lumineux -achevaient de magnifier. La souveraine parlait déjà -notre langue et la langue anglaise avec une égale perfection. -La première aussi, elle adopta nos modes françaises, -qu’elle continue à faire admirer dans le monde -turc, par la grâce avec laquelle elle a su les faire -siennes. J’ai plusieurs fois revu la khedivah et toujours -j’ai conservé la même impression délicieuse. Amina -Hanem est une princesse exquise. Elle se montrait -alors dans tout l’éclat de sa jeune beauté. Des quatre -enfants, vivants aujourd’hui, trois seulement étaient -nés à cette époque. Le prince héritier Abbas-Helmy, -khédive actuel, son frère Mohamed-Aly et l’aînée des -princesses Hadiga Hanem. Je garde le souvenir du -khédive enfant avec une surprenante clarté. C’était à -Choubrah, la promenade à la mode, dans le temps. -Je faisais avec mon amie, Sophie de S…, mon troisième -tour de voiture, quand elle me dit :</p> - -<p>— Regardez, voici les petits princes…</p> - -<p>Dans un landau qui venait vers nous en sens inverse, -j’aperçus une femme âgée, l’air distingué et sobrement -vêtue, accompagnée de deux garçonnets de six -à huit ans. Ses enfants avaient un costume de drap -noir et portaient les longs bas rouges si usités à ce -moment. Ils étaient coiffés du tarbouche national. -Comme la voiture allait au pas et passa tout contre -la nôtre, je pus facilement voir les mignons visages -qui se tournèrent précisément de notre côté et s’éclairèrent -même d’un joli sourire à notre adresse. Les -princes étaient blonds tous deux et avaient entre eux -une vague ressemblance, mais le futur khédive semblait -déjà pénétré de sa probable grandeur et tout, -dans son maintien, dans ses gestes, dans son regard -volontaire surtout, le différenciait de l’autre, vrai bébé -rieur et joufflu.</p> - -<p>J’avais rencontré le khédive tout à fait par hasard, -à ma seconde visite au palais de la princesse S… Elle -avait été malade et le souverain venait la voir, en -neveu bien appris. Comme la visite se faisait incognito, -personne n’avait été prévenu et j’arrivais à peine -quand le khédive lui-même parut. Comme je m’apprêtais -à me retirer, il s’enquit de mon identité et, de -façon fort courtoise, m’adressa la parole dans le -français le plus pur. Il me dit qu’il espérait que -je me plairais dans son pays et qu’il aimait beaucoup -le mien, sans le connaître… Je ne devais jamais plus -le rencontrer autre part que dans la rue.</p> - -<p>On a reproché à Tewfick ses hésitations permanentes, -ses faiblesses sans nombre et surtout son -manque de courage devant la révolte d’Arabi. De fait, -il ne fut rien moins que lâche. Acculé par les folies de -son père Ismaïl à une situation insoutenable, il recueillit -de son mieux l’héritage bien difficile qu’on lui laissait. -Malheureusement, comme il advient trop souvent -dans ces dynasties, il a supporté le lourd fardeau -de haine et les revendications sans nombre d’un peuple -réduit aux derniers degrés de la rage contenue pendant -tant d’années de servitude et de misères.</p> - -<p>Les prédécesseurs, qui avaient constamment pressuré -ce peuple égyptien, étaient morts pleins de jours -et de gloire. Ismaïl continuait à bénéficier dans son -exil enchanteur de toutes les douceurs d’une colossale -richesse et le pauvre Tewfick, qui seul avait parlé de -réforme et qui, chaque jour, essayait de réduire la -dépense, fut accusé de tous les méfaits et chargé de -tous les mépris. S’il n’eut rien d’un satrape oriental, -il fut du moins l’homme que promettait sa face tranquille, -au teint pâle, l’homme doux et gras, l’époux -paisible qui ne connut point les intrigues de harem, -qui ne fit coudre aucune femme ni aucun ministre dans -des sacs, qui ne noya ni n’empoisonna aucun de ses -proches. Il mourut pieusement dans son lit, et fut -pleuré de même par son entourage.</p> - -<p>On l’a accusé d’avoir vendu l’Égypte à l’Angleterre, -mais celle-ci était bien de force à la prendre toute -seule. Les turpitudes du bas peuple égyptien se mettant -sous la bannière du néfaste Arabi-Pacha, et les -hésitations de la Chambre française refusant de marcher -avec Gambetta à la défense d’une nation où les -intérêts français étaient si puissamment représentés, -ont achevé la conquête d’Albion. Conquête si facile, -que les rares coups de canon vinrent frapper seulement -les maisons désertes et les hôpitaux !… -Quelques hommes débarquèrent aux sons des fifres, -et tout fut dit.</p> - -<p>Pour l’instant, on ne prévoyait guère ces jours -malheureux, et le souverain ne semblait point courir -à sa perte. Il marchait lentement comme il sied à un -personnage sur lequel reposent les destinées du -royaume et je le vis disparaître dans les appartements -de la princesse, tandis que ma nouvelle amie, Sta-Abouha, -bondissait vers moi à la façon d’un chat sauvage.</p> - -<p>— Où donc étiez-vous cachée, petite Sta-Abouha ?</p> - -<p>Elle me montra le rideau de la portière.</p> - -<p>— Là !… je n’ai pas perdu un mot de la conversation. -Eh bien ! ma chère (<i>sic</i>), il a été très bien, savez-vous ?</p> - -<p>— Qui cela ?</p> - -<p>— Le khédive ! Il n’est pas aussi aimable avec tout -le monde, allez… Quand on ne lui plaît pas, il ne dit -rien.</p> - -<p>Mais la gentille sauvageonne ne pouvait longtemps -demeurer en place. Ce jour-là, à mesure qu’elle se familiarisait -davantage avec moi, elle tint à me faire visiter -le palais dans tous ses détails. Elle m’entraîna donc -à sa suite par les vastes couloirs et les interminables -corridors. Nous gravîmes ensemble des centaines de -marches, nous pénétrâmes dans les chambres les plus -somptueuses et descendîmes jusqu’aux réduits les plus -obscurs. Sur notre passage, de vieilles femmes circassiennes -se montraient et, curieusement, interrogeaient -Sta-Abouha.</p> - -<p>— Qui est cette jeune femme ?</p> - -<p>Elle répondait selon son caprice, peu soucieuse de -s’arrêter et surtout de perdre un instant de ma société, -qui, disait-elle, en son langage imagé, lui était « plus -douce que la lumière ». Les eunuques nous souriaient -avec bienveillance.</p> - -<p>— Ils sont gentils pour vous, Sta-Abouha ? demandai-je.</p> - -<p>— Qui ça ? Les eunuques ? Peuh ! cela dépend !… -Je ne suis pas esclave. Ils ont un peu peur de ce que -je pourrais raconter dehors quand je vais, par hasard, -chez ma mère. Je pense qu’ils n’oseraient point trop -me frapper.</p> - -<p>— On frappe donc encore, ici ?</p> - -<p>— Ah ! si l’on frappe ?… Mais d’où sortez-vous donc, -pauvre ignorante ? on fait bien pis. A propos, vous -vous souvenez de la jolie fille blonde qui était avec -moi la première fois que vous êtes venue ici ?</p> - -<p>— Aldaat-Maas ?</p> - -<p>— Aldaat. Oui, pauvrette ! Elle est partie.</p> - -<p>— Partie ! Pourquoi ?</p> - -<p>— Ils l’ont vendue, il y a trois jours, mais si malade -que je ne sais si elle vivra chez ses nouveaux maîtres.</p> - -<p>Comme je m’étonnais, Sta-Abouha me fit à voix -basse le récit suivant :</p> - -<p>— Aldaat, malgré son profil de madone et ses yeux -d’enfant, n’était pas très sage… Tout le monde savait -au palais, qu’à part de nombreux méfaits, on lui pouvait -reprocher encore une très bizarre amitié amoureuse -pour le jeune Nazir-Aga, un eunuque du plus beau -noir qui avait grandi près d’elle dans le palais… On -les avait souvent surpris enfermés dans les caves où -cachés sous les massifs du jardin, après que les portes -étaient closes… Mais comme le prince n’avait pas encore -daigné remarquer la jeune fille et que les privautés -de son étrange ami ne pouvaient, en somme, -avoir de conséquences appréciables, on s’était contenté -de les faire fouetter tous les deux.</p> - -<p>Or, voici qu’après un châtiment plus cruel peut-être, -les jeunes gens s’étaient révoltés. Sur les conseils de -l’eunuque trop entreprenant, Aldaat-Maas avait volé -les diamants de la princesse et on l’avait arrêtée au -moment où elle les glissait à son complice… Celui-ci -devait les vendre de façon à obtenir la somme nécessaire -à leur fuite à tous les deux. Cette fois, la punition -fut terrible ! Aldaat et son ami furent condamnés -à la bastonnade sur la plante des pieds…</p> - -<p>J’ai longuement parlé de ce supplice<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a> qui, s’il -ne met que rarement la vie des victimes en danger, -est cependant un des plus atroces qui se puisse ordonner -au point de vue de la douleur qu’il provoque.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Le prince Mourad.</p> -</div> -<p>— Il faut dire qu’à part le vol des diamants, le -crime des deux jeunes gens se compliquait encore -d’une tentative d’incendie des appartements de la -princesse, les coupables ayant cru pouvoir prendre la -fuite à la faveur des troubles qui en résulteraient au -palais. Mais le feu avait été rapidement étouffé et les -voleurs surpris…</p> - -<p>La violence avec laquelle Aldaat-Maas avait été -frappée était cause d’une fièvre grave ; et maintenant, -transportée en ville chez d’autres personnes, la -pauvre fille se mourait, refusant même les soins et les -remèdes, décidée à laisser se terminer son existence -d’esclave. L’eunuque avait été vendu à Constantinople.</p> - -<p>Je demandai à Sta-Abouha quelle était l’impression -produite au palais par cette histoire. Ma petite -amie eut un haussement d’épaules significatif :</p> - -<p>— Que voulez-vous que l’on dise ? On ne vole pas -tous les jours les diamants de la princesse ; mais il ne -se passe guère de semaine sans qu’une esclave mérite -quelque châtiment… On est habitué à ces choses qui -font partie de notre existence au harem. Seule, la mort -nous étonne un peu. Encore faut-il qu’elle touche une -de nos compagnes habituelles… pour les autres, on -ne s’en inquiète pas. On ne vous a parlé que vaguement -de Gamyla, n’est-ce pas ?</p> - -<p>Je dus avouer que l’on ne m’en avait même point -parlé du tout.</p> - -<p>— Eh bien ! Gamyla était mon amie, poursuivit -Sta-Abouha. Vous ne savez pas comme je l’aimais… -Un jour, la princesse la fait appeler et lui dit :</p> - -<p>— Réjouis-toi, Gamyla, on a fait faire ton trousseau. -Je te marie dans un mois !…</p> - -<p>Gamyla aimait en secret le secrétaire du prince, un -jeune Turc, très brave et très beau, qui lui avait promis -de la demander au maître. Ils se rencontraient -en grand mystère dans le jardin, la nuit, avec la complicité -d’un eunuque auquel la pauvre Gamyla donnait -toutes ses économies !… Elle dut cependant baiser -la main de la princesse à l’annonce de la terrible nouvelle -et se retirer en silence… Une esclave n’a le droit -de rien demander…</p> - -<p>Le soir, dans notre chambre, elle chercha avec moi -à se souvenir des femmes que nous avions vues parmi -les visites de la semaine. Et voici qu’elle se rappela -tout à coup une horrible vieille, qui l’avait fatiguée -de questions et palpée sur tout le corps comme un -animal.</p> - -<p>En Turquie et en Égypte, quand un homme désire -prendre femme, il expédie sa mère ou ses sœurs dans -les palais où elles examinent les jeunes filles qu’on leur -présente et viennent ensuite rendre compte de leur -mission à l’intéressé qui fait alors sa demande à qui -de droit.</p> - -<p>— C’est celle-là ! pensa-t-elle…</p> - -<p>Elle ne se trompait point. C’était bien pour le frère -de cette femme qu’on la demandait. Le futur, vieillard -achevé, malade, ayant déjà trois épouses fanées, voulait -réchauffer ses os glacés à une chair jeune et bien -vivante.</p> - -<p>Gamyla pria, pleura, se traîna aux pieds de la princesse -et de son fils. Celle-ci demeura inflexible. Le -mariage eut lieu. Gamyla laissa sa calfa la vêtir en -épousée et la parer de son mieux ; mais, la nuit venue, -au moment où les voitures du palais attendaient la -mariée et les femmes de la noce pour les conduire au -domicile de l’époux, on chercha vainement Gamyla -dans toutes les chambres du palais.</p> - -<p>On ne la retrouva que le lendemain pendue à un -sycomore, celui-là même qui, si souvent, avait abrité -ses rendez-vous…</p> - -<p>Au lieu du carrosse de gala drapé de superbes cachemires -préparés pour la circonstance, ce fut le cercueil -qui reçut la triste fiancée et qui l’emporta hors de la -demeure du prince. Moi seule et sa vieille calfa l’avons -pleurée…</p> - -<p>— Mais c’est affreux, cela, petite Sta-Abouha !…</p> - -<p>— Affreux, certes ! Moins cependant que l’histoire -du petit agneau…</p> - -<p>— Quel petit agneau, Sta-Abouha ?…</p> - -<p>La jeune fille, prudente, contrairement à son ordinaire, -alla vérifier si les portes étaient bien closes et si -nous étions bien seules. Minutieusement, elle inspecta -les serrures, les fenêtres et regarda même sous les -canapés qui garnissaient la pièce en compagnie de -douze fauteuils.</p> - -<p>— C’est donc un secret d’État que vous allez me -confier ? demandai-je, amusée par toutes ces précautions.</p> - -<p>Elle ne comprit pas tout de suite, Mais, sitôt qu’elle -eut deviné, elle murmura, les dents serrées :</p> - -<p>— Je ne sais pas si mon récit est tel que vous dites, -madame, mais il ne faut pas en rire ; croyez-en votre -petite Sta-Abouha, il y a tant de choses de notre pays -que vous ne connaissez pas encore ; et je puis, sans -aucun doute, vous affirmer que, si une seule personne -dans ce palais, ici, pouvait se douter que je vous l’ai -raconté, je recevrais la courbache ou pis peut-être…</p> - -<p>— Vous me faites trembler ! dites vite, je serai discrète.</p> - -<p>— Oh ! je suis sûre que vous ne me trahirez pas… -Écoutez :</p> - -<p>« Ceci se passait il n’y a pas très longtemps, sous le -règne d’Ismaïl-Pacha, quelque temps après l’ouverture -du Canal… Une des princesses de la famille, que je -ne puis nommer, avait épousé un pacha qu’elle n’aimait -guère et trompait, d’ailleurs, sans se gêner en -aucune sorte. Mais, comme elle était de race vice-royale, -elle ne permettait pas que ce mari lui rendît -la pareille dans son palais… Cependant, le pacha avait -le cœur tendre ; il aurait pu, comme tant d’autres, se -contenter des plaisirs du dehors et mener la vie folle -de tous ceux de cette époque… Les Européennes faciles -et belles ne manquaient point, et il était assez riche -pour s’offrir les plus aimables. Mais il avait rencontré -dans les couloirs de sa maison une délicieuse esclave -circassienne, blonde, frêle, toute jeune, l’air timide, le -regard pur… Il la désira tout de suite. Elle céda, un -peu par crainte, d’abord, beaucoup par tendresse par -la suite ; car, au contraire des autres maîtres, il était -bon, et elle ne tarda pas à trouver auprès de lui l’oubli -et la compensation des tourments sans nombre que -lui infligeait la princesse.</p> - -<p>« Une rivale dénonça les amours du pacha et de la -pauvrette.</p> - -<p>« La princesse fit attacher son esclave et s’amusa -tout un après-midi à lui brûler l’intérieur des cuisses -avec un fer rougi à blanc.</p> - -<p>« L’enfant guérit ; mais des complications s’étaient -produites, elle boita ! Pourtant, le pacha l’aimait -comme une maîtresse, et non comme une esclave. Il -le lui prouva en la prenant sur ses genoux la première -fois qu’ils se trouvèrent seuls.</p> - -<p>« — Ma chérie, <i>mon petit agneau</i> ! Je te vengerai, -tu sortiras d’ici, j’en fais serment et je te ferai une -vie si douce que tu ne te souviendras plus de ce que -l’on t’a fait souffrir à cause de moi…</p> - -<p>« La pauvre fille écoutait, ravie, les paroles du -maître ; et elle pleurait de reconnaissance, sa jolie tête -enfouie sur l’épaule complaisante.</p> - -<p>« Peu de jours après, on célébrait au palais la grande -fête du <i>Courban Baïram</i><a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a> (fête du Mouton). Il est -d’usage, pour ce jour-là, de sacrifier un ou plusieurs -moutons, dont la famille et tous les pauvres des entourages -doivent avoir leur part. Sur toutes les tables, le -festin est le même. C’est la fête du sacrifice, instituée -en mémoire de celui d’Abraham dans le désert. Par -hasard, le pacha mangeait à la table de sa femme. -Après divers mets, on apporta un plat recouvert soigneusement. -La princesse, avec un sourire féroce, leva -le couvercle.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Du turc <i>Courban</i>, sacrifice.</p> -</div> -<p>— « Seigneur, dit-elle, je sais combien vous aimez -les petits agneaux, j’ai cru bien faire en faisant immoler -et cuire celui-ci, à votre intention.</p> - -<p>« Dans le plat, parmi les feuilles de romarin, était -posée, sous la chevelure ruisselante de sauce et de -graisse, la tête adorable de la favorite…</p> - -<p>« Le pacha ne tua pas la princesse. Longtemps, il -voyagea loin d’elle, sous divers prétextes. Si grande -est la lâcheté des hommes qu’il n’osa pas même -dénoncer le crime abominable de celle qu’il tenait de -la main même du souverain… Mais il ne lui pardonna -jamais. »</p> - -<p>Ce récit m’avait impressionnée à un tel point, que, -malgré moi, je ne pouvais croire à son effroyable horreur. -Je conjurai Sta-Abouha d’être sincère. Elle avait -voulu m’éprouver, sans doute, une telle histoire ne -pouvait être vraie ?…</p> - -<p>La petite Égyptienne eut un tel regard de haine en -me montrant les murs de ce palais qui nous abritait, -et trouva de tels accents pour me dire :</p> - -<p>— Tout est vrai ! croyez-en Sta-Abouha !… -Tout !… Et ici, ces pièces qui furent les appartements -d’Ibrahim, le vice-roi terrible, bien avant d’appartenir -à mes maîtres, si vous saviez… Ah ! si vous saviez -ce qu’elles ont vu !… »</p> - -<p>Je demeurai muette, prise de terreur devant les -abominables mystères que je venais seulement d’entrevoir -et qu’à présent je redoutais de connaître jusqu’au -bout.</p> - -<p>Cependant, malgré l’amertume de ses paroles, je -voyais bien que l’humble et ardente Sta-Abouha -aimait encore sa princesse.</p> - -<p>Quand on ne l’avait pas punie ou grondée, elle trouvait, -pour excuser les caprices des grands, même quand -ces caprices revêtaient les formes les plus étranges, -une indulgence que je ne pouvais admettre alors ; les -mots prenaient, sur les lèvres de cette enfant à demi -sauvage, une extraordinaire saveur. Ses moindres réflexions -dénotaient un rare esprit d’observation, une -nature vibrante, douée de la plus fine ironie.</p> - -<p>Ensemble, ce matin-là, nous continuâmes la visite -du sérail.</p> - -<p>Bâti sur le modèle de ceux de Stamboul, le palais, -malgré une vétusté évidente, avait vraiment grand -air.</p> - -<p>Vu de l’avenue qui y conduisait, il se dressait magnifique, -parmi d’épais massifs de verdure, tout au bout -d’une allée superbe.</p> - -<p>Ses appartements de réception et les chambres des -princesses se montraient d’une richesse inouïe. On -avait prodigué à foison les ornements d’or et de -marbre. Ses plafonds, pour la plupart cloisonnés dans -le style arabe, ravissaient les yeux par la magie -savante de leurs couleurs. Les fenêtres et les portes, -de dimensions colossales, assuraient une ventilation -merveilleuse. L’escalier magnifique s’ornait d’une -double rampe de porphyre et d’or.</p> - -<p>Dans les pièces destinées aux innombrables esclaves, -le mobilier était presque partout pareil. Un ou deux -lits de fer à colonnes peintes, recouverts de moustiquaires -de gaze épaisse, bleue ou rose, un large divan -placé devant les fenêtres, une armoire très modeste, -une table de bois blanc et quelques chaises. Sur la -table, le <i>techte</i> de cuivre ou d’étain et l’aiguière pour -les ablutions.</p> - -<p>Chez les plus âgées, le mobilier s’augmentait d’un -samovar en cuivre poli, posé, comme un ami, dans -l’endroit le plus apparent de la chambre, d’un tapis -de prières soigneusement plié, et d’un ou deux livres -du Coran. Le lit ne se faisait que le soir. Dans le jour, -les couvertures et l’unique drap se plaçaient, roulés -en quatre, au pied du lit, avec les deux coussins. Dans -les coins, un ou deux <i>tabliijas</i>, sortes de tables rondes -très basses, où les femmes ont coutume de faire le -café et de préparer les boissons. Comme elles affectionnent -particulièrement d’être assises à terre sur -leurs talons, à <i>la turque</i>, d’autres tables seraient inutiles. -Il leur faut un objet qu’elles puissent mettre à -leur portée. Presque toutes les esclaves gardaient dans -l’unique armoire leurs petites provisions personnelles, -fournies par les libéralités de la princesse : café, thé, -sucre, fleur d’oranger, eau de rose, eau de la reine<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Eau de cologne (<i>Moyet-Malaka</i>).</p> -</div> -<p>Le coffre renfermait les galabiehs et le linge. Ce -coffre, à lui seul, constituait une des originalités de -l’appartement. Ne ressemblant en rien à nos malles -européennes, il affectait bien plutôt la forme des -antiques caisses à bois. Fait de sapin vulgaire, il était -généralement passé au brou de noix et incrusté de -nacre ou d’ivoire, travail grossièrement fabriqué à -Assiout.</p> - -<p>Chez les négresses, ces coffres étaient tous de provenance -fellaha, et je ne sais rien de plus drôle que -leur apparence. Que l’on se figure la vieille malle en -longueur, au couvercle rebondi, usitée au temps de -Louis-Philippe. Mais ici, au lieu d’être revêtue de poils -de sanglier, la malle supportait, ni plus ni moins qu’un -cercueil, une deuxième enveloppe de zinc. Ce zinc, -peint de couleurs tout à fait extraordinaires, bleu, -rouge, vert, dans les tons les plus crus, se recouvrait, -par places, d’une sorte de poudre d’argent ou d’or, qui -faisait de ces coffres des objets rutilants comme autant -de soleils, à la moindre clarté de jour entrant dans la -chambre. Ils sont encore très employés dans les trousseaux -de mariée de village. On les promène avec -orgueil par la ville, sur les charrettes nuptiales.</p> - -<p>Dans ces commodes improvisées, les esclaves d’alors -serraient leurs effets, jamais bien nombreux. Les -Orientales ne font guère que la quantité de vêtements -nécessaires au moment même. Une femme qui n’est -pas du peuple, considérerait comme une honte de -porter le moindre objet raccommodé ; au premier trou, -la robe, les bas ou le linge sont donnés aux esclaves -des cuisines.</p> - -<p>Les esclaves blanches ne pouvaient faillir à cette -coutume. Elles recevaient, à cette époque, chez la -princesse C…, six <i>galabiehs</i> de toile ou d’indienne, -pour l’été, quatre en lainage pour l’hiver et deux galabiehs -de soie aux fêtes du baïram. En outre, elles -avaient encore quatre paires de mules et deux paires -de souliers de satin pour les sorties, sans compter les -<i>cab-cab</i>, sortes de sandales de bois à hauts talons, que -les Orientales portent pour aller au bain, faire leur -toilette et les grands nettoyages de la maison ; toute -occupation, en un mot, où elles risqueraient de se -mouiller… Car l’eau joue un rôle important dans la -demeure égyptienne. Que les chambres soient planchéiées -ou dallées de marbre ou de pierres (dalles de -Tourah), plusieurs fois par semaine l’eau doit ruisseler -un peu partout. Qu’il se cache sous les lits ou -sous les divans un monde de choses innommables : -vieilles chaussures, linge sale, objets de rebut, couvertures -ou vieux habits, cela ne fait rien à l’affaire, si -le plancher est humide, si les dalles brillent, la maîtresse -de maison est fière. Cela, et le plus ou moins de -blancheur des housses recouvrant les divans et les -sièges, constituent la grande propreté orientale. Le -dessous des meubles, les coins et surtout la cuisine, -souci constant de la ménagère de chez nous, demeurent, -en général, d’une saleté repoussante dans presque tous -les milieux, exception faite, à l’heure actuelle, de -quelques grandes maisons indigènes, installées complètement -à la mode européenne ; mais ces maisons -sont malheureusement bien rares, et presque toujours, -d’ailleurs, les soins de l’intérieur en sont confiés à -quelque gouvernante allemande ou française.</p> - -<p>Sur presque toutes les fenêtres des chambres d’esclaves, -on pouvait voir les mêmes plateaux de faïence -grossière qui se trouvaient chez la cousine Azma ; ces -plateaux, en forme de carrés longs, supportaient l’armée -des gargoulettes rebondies ayant, avec leurs formes -pleines, leurs minces goulots terminés par les -couvercles de métal, un faux air de petites bonnes -femmes étranges, se rendant à quelque office. A côté -du plateau de faïence, un autre plateau rond, plus -petit, fait de cuivre ou de bois, sur lequel étaient posés -la <i>canaque</i> et les <i>fanaguils</i> en forme de coquetier. Car -c’était une des gloires des esclaves de grande maison -de pouvoir s’offrir entre elles de chambre à chambre, une -hospitalité généreuse, plus vaste même selon le degré -de protection dont elles jouissaient au palais. Certaines -se permettaient même d’imiter en tout la maîtresse, -dont elles avaient les faveurs, et oubliant qu’elles -avaient elles-mêmes passé les plats ou servi l’eau à -la table d’<i>Hanem Effendem</i><a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>, peu de jours ou peu -de mois auparavant, traitaient chez elles d’autres -compagnes moins gâtées du sort, qu’elles s’essayaient -à éblouir de leur prestige récent.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> <i>Hanem Effendem</i> : La grande dame, la maîtresse ; titre employé -seulement pour les princesses.</p> -</div> -<p>Les visiteurs étaient représentés pat les Eunuques. -Presque toujours au mieux avec les Circassiennes, ils -avaient le don de se faire choyer par elles de mille -façons. Connaissant toutes les petites nouvelles, sortant -beaucoup pour les promenades et les visites des -princesses, sans compter les courses dans les magasins, -ils rapportaient avec eux un peu de cette atmosphère -du dehors, également chère aux pensionnaires -des couvents, aux filles soumises et aux femmes orientales.</p> - -<p>Pour ces éternelles désœuvrées, à la curiosité naturelle -aux créatures qui ne savent plus rien du monde, -venait se joindre l’espoir, souvent illusoire, de connaître -un jour certaines de ces merveilles dont l’Eunuque -leur vantait le charme. Il suffisait d’un mariage -pour les rendre non pas complètement semblables à -ces Européennes qu’elles enviaient souvent, mais du -moins maîtresses de leurs actes, pouvant à volonté -faire atteler leur coupé ou se rendre chez telle amie -qui leur plairait.</p> - -<p>L’Eunuque pour cela était tout puissant. Par la -facilité qu’il avait à pénétrer dans les demeures les -plus fermées, il arrivait à se constituer un cercle illimité -de relations, dont beaucoup ne manquaient point -de puissance. Un mot dit au hasard sur l’esclave qui -souhaitait s’établir pouvait parfois décider du sort -de la prisonnière. Aussi, de quels soins, de quelles -attentions les Eunuques étaient-ils l’objet de la part -des esclaves blanches… A ces vues intéressées s’ajoutait -encore pour les plus jeunes, deux autres sortes d’intérêt : -la peur des coups et des sévices qui est au fond -de toute âme dépendante, et, plus encore peut-être, -une façon de commerce, mi-amical, mi-amoureux, -entre les Eunuques et les esclaves adolescentes. On -m’a dit que ce commerce n’était point toujours licite. -Une vieille <i>calfa</i> m’a même confié avoir été le témoin -d’une exécution impitoyable dans le palais où elle -avait grandi avant de devenir la femme du vieil avocat -chez qui je l’ai connue.</p> - -<p>Cette femme me raconta que sous le règne d’Abbas, -une jolie Géorgiennne, mariée à un officier égyptien -et chez qui était la calfa alors presque enfant, avait -eu des complaisances pour le chef Eunuque de sa -maison. Le mari, prévenu, fit couper les mains à l’Eunuque -et fouetter sa femme. Mais, comme l’Eunuque -était d’une intelligence remarquable, et fort utile -au maître pour le bon gouvernement de son intérieur, -après réflexion, il le fit soigner et le garda.</p> - -<p>Un jour, rentrant à l’improviste, il surprit la dame -en train de prodiguer à son serviteur de nouvelles -marques de ses regrets et de sa sympathie ; alors il -les fit coudre dans un sac et jeter au Nil…</p> - -<p>Sta-Abouha, elle, m’avoua être bien avec tout le -monde, mais n’avoir de véritable affection pour personne.</p> - -<p>— A quoi bon ? disait-elle en son amusante philosophie, -on ne sait jamais ici si l’on reverra ces -mêmes visages le lendemain. Il faut essayer de faire -sa vie si l’on peut !…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XX</h2> - - -<p>Nous étions parvenues, tout en causant, jusqu’à -une vaste chambre dont la porte était entr’ouverte. -Une voix très douce nous dit :</p> - -<p>— <i>Tffadal !</i>…</p> - -<p>La propriétaire de cette chambre nous souriait. -Nous entrâmes. Sta-Abouha tout bas m’avait dit :</p> - -<p>— C’est une ancienne esclave albanaise que le feu -maître, père du prince a aimée. Comme elle n’a pas -d’enfants, elle n’était rien ici ; alors, la princesse en -a eu pitié, et l’a gardée quand même. Elle est très -bonne et très pieuse, tout le monde l’aime ici.</p> - -<p>Dans le fond de la pièce, la calfa était assise sur les -<i>chiltas</i> recouverts de soie écarlate. Elle fumait tranquillement -une longue pipe de terre brune, comme on -n’en voit plus guère aujourd’hui. C’était une femme -de soixante ans environ. Ses cheveux, teints au henné, -lui composaient un masque étrange, leur couleur rouge -jurait terriblement avec la pauvre face exsangue, les -traits émaciés et la bouche édentée de notre hôtesse. -Sa seule beauté était demeurée en ses yeux. Des yeux -d’un bleu sombre, aux larges pupilles, aux lourdes -paupières ; des yeux de tendresse, d’intelligence et de -passion, dont le sel des larmes n’avait pu détruire la -voluptueuse langueur.</p> - -<p>Cette femme avait pu espérer être princesse. Le -caprice d’un soir l’avait retirée de l’humble troupeau -d’ignominie et voici qu’une autre, moins aimée pourtant, -avait pu donner au maître ce fils que ses entrailles -à elle n’avaient point conçu. L’autre avait pris sa place -et maintenant, le pacha mort, la délaissée ne devait -qu’à la magnanimité de sa rivale de n’être pas jetée à -la rue et de pouvoir achever de mourir paisiblement -dans ce coin du palais, elle qui avait rêvé d’y commander -en maîtresse souveraine…</p> - -<p>Quelle chute lamentable, pour cette pauvre âme -d’esclave orgueilleuse, ravalée au rang des plus humbles -de ses compagnes !… Elle se consolait en élevant une -délicieuse fillette, que la princesse lui avait permis -d’adopter. L’enfant avait maintenant douze ou treize -ans… Elle était blonde, de ce blond spécial aux Turques, -qui donne à la chevelure des tons de blé mûr. -Ses yeux bleus s’ouvraient, limpides, à la vie qu’elle -croyait bonne, n’en ayant connu que les contentements, -résumés pour elle en cette chambre où son -petit lit se dressait contre le grand lit de la calfa qui -l’aimait… Au moment où je la vis, elle épelait sagement -dans le livre que tenait un vieillard magnifique, à la -barbe argentée, au front de pur ivoire, vêtu d’une -robe somptueuse, coiffé d’un turban couleur de neige, -et qu’on me dit être le <i>Hodja</i><a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Professeur de Coran.</p> -</div> -<p>Le tableau était d’une apaisante douceur. Ces trois -êtres, la femme, le vieillard, la toute jeune fille, représentaient -une page admirable de l’antique vie orientale. -La résignation, la sagesse, l’espoir, se lisaient sur les -visages des personnages réunis dans cette pièce, si -différents cependant, par le rôle qu’ils devaient sans -doute jouer dans le vaste monde, mais semblables -par la foi, cette foi musulmane qui nivelle à sa guise -toutes les races, toutes les classes et toutes les volontés. -Et de les voir ainsi, si loin de moi-même et de -la terre entière, en ce palais d’un autre âge, le vieillard -et l’enfant penchés du même geste pieux, sur -le livre du prophète, la calfa écoutant de son air grave -les versets connus, je me crus tout à coup transportée -bien loin de la société actuelle, remontant les âges dans -ce monde musulman où rien ne change, jusqu’aux -époques fabuleuses de son immense grandeur.</p> - -<p>Ce fut Sta-Abouha qui, de son rire d’oiselle, rompit -le charme. Familière comme un moineau, elle vint -tendre au vieillard sa petite main fraîche.</p> - -<p>— Bonjour, père !…</p> - -<p>Le Hodja effleura cette main de ses doigts pâles.</p> - -<p>— Bonjour, petite !</p> - -<p>Ils s’entretinrent ensemble un moment…</p> - -<p>— C’est lui notre maître à toutes ici ; il m’a appris -à lire, me dit la pétulante fellaha, très fière de son -mince bagage d’érudition.</p> - -<p>Mais le vieillard l’interrompit avec un sourire malicieux :</p> - -<p>— Si je n’avais pas eu d’élèves plus attentives, -Sta-Abouha, il y a longtemps que j’aurais renoncé à -rien apprendre à personne…</p> - -<p>Et comme la petite faisait mine de bouder, il ajouta -tendrement :</p> - -<p>— Ne te tourmente pas, enfant. Les oiseaux du -ciel ne savent pas lire dans les livres, mais leurs chansons -réjouissent pourtant le cœur des hommes. Allah -ne t’a pas créée pour le travail ; contente-toi d’être un -passereau joyeux, en attendant de devenir une bonne -épouse et une tendre mère. A chacun sa tâche, ma -fille !…</p> - -<p>Il avait passé sa longue main fine dans les cheveux -crépus de ma petite amie, qui s’était assise à ses pieds -et il me parut ainsi plus patriarcal encore, plus grand -et plus beau dans ce simple geste paternel. Mais déjà -Sta-Abouha lui parlait de moi, lui racontait mon histoire, -qui lui semblait tout à fait extraordinaire. Le -vieillard me regarda.</p> - -<p>— Tu as quitté ton pays, ta famille pour suivre -notre fils Sélim ?… C’est bien cela !… Puisse Dieu t’éclairer -et te donner le désir de devenir musulmane !…</p> - -<p>Puis, comme un peu honteux de ce souhait, parti -malgré lui du fond de son cœur de croyant, il jugea -poli d’ajouter :</p> - -<p>— Ça ne fait rien, ma fille, il y a aussi de bonnes -gens chez les chrétiens, que le Seigneur te garde du -mal !…</p> - -<p>Il fallut accepter le café que, sur l’ordre de la calfa, -la fillette avait préparé. Comme je faisais compliment -à la vieille esclave de la beauté de sa protégée, elle -eut un sourire de triomphe.</p> - -<p>— C’est qu’elle est à moi, cette enfant !… C’est ma -<i>hératleck</i>, et je l’aime comme le propre fruit de mes -entrailles. Qu’Allah lui donne une bonne chance dans -la vie…</p> - -<p>Sta-Abouha, pensant que je ne comprenais pas très -bien, m’expliqua aussitôt ce que signifiait ce mot de -<i>hératleck</i> complètement nouveau pour moi.</p> - -<p>Quand une femme esclave ou libre veut adopter -un enfant, elle n’a besoin d’aucune autre autorisation -que de celle de ses maîtres, si elle est esclave ; mariée -elle dispose de ses biens et n’a pas de comptes à rendre -à l’époux qui, de son côté, peut créer ou prendre tel -enfant qui lui plaît, sans même en avertir son épouse. -Mais chez la femme, pour que l’adoption soit complète, -il faut qu’en présence de plusieurs personnes, elle -revête une robe très ample et largement fendue sur le -devant. Prenant alors le petit être qu’elle veut rendre -sien, elle le fait passer par l’échancrure du corsage -et une matrone, agenouillée à ses pieds, le reçoit dans -ses mains. La mère adoptive prononce ces mots :</p> - -<p>— Enfant, je te fais mien !…</p> - -<p>Et la sage-femme le recevant, l’élève dans ses bras -et le présente en disant :</p> - -<p>— Voici le fils ou la fille d’une telle ! (<i>sic</i>).</p> - -<p>Cet enfant est désormais l’<i>hératleck</i> de celle qui -l’a adoptée.</p> - -<p>En quittant la pièce où nous avions été si bien -reçues, nous fîmes encore la visite de plusieurs autres. -Quelques femmes se trouvaient seules dans leur -chambre, priant ou cousant. D’autres — et c’était le -plus grand nombre, — avaient auprès d’elles leur -<i>chaïader</i> (petites esclaves que l’on confie aux calfas -pour les instruire des devoirs de leur charge future). -La calfa exerce un droit absolu sur sa <i>chaïader</i>.</p> - -<p>Quand la différence d’âge n’est pas trop grande, il -se forme parfois des amitiés d’une terrible violence. -Sta-Abouha m’a dit l’aventure d’une fillette de quinze -ans qui avait tenté de se laisser mourir de faim, parce -que l’on mariait sa calfa… Il fallut que celle-ci obtînt -du palais la permission de l’emmener avec elle dans -son ménage. Plus tard, le mari, jaloux de la tendresse -passionnée qui liait cette enfant à sa femme, maria -la pauvre <i>chaïader</i> à un de ses domestiques, et renvoya -le couple à la campagne.</p> - -<p>Sta-Abouha ne sut pas me dire ce qu’il était devenu, -mais elle pensait que la pauvre petite s’était soumise -et devait faire souche de jeunes Égyptiens, là-bas, -dans quelque coin du Béhera ou de Garbieh.</p> - -<p>Comme dans la maison du sultan de Stamboul, le -palais contenait de multiples fonctionnaires, recrutées -parmi les esclaves blanches. Il y avait une gardienne -des trésors, une maîtresse des vêtements, une autre -préposée aux vivres, une autre aux boissons, une pour -le café, une pour les sirops, une autre encore pour les -parfums ; tout un escadron de jolies filles pour la table -et le massage. Et là-dedans n’étaient point comprises -les chanteuses, les danseuses et les musiciennes.</p> - -<p>Les bourgeois pouvaient, à leur guise, faire venir -dans leurs maisons les <i>almées</i> ou <i>gawazi</i><a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a> mercenaires ; -au palais, cette liberté n’était point permise. -Un prince devait pouvoir trouver chez lui, et à toute -heure de jour ou de nuit, l’attraction souhaitée ou -le plaisir demandé.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Le véritable sens du mot <i>almée</i> serait « savante » mais il est -devenu synonyme de danseuse ainsi que <i>gawazi</i> qui désigne aujourd’hui -les chanteuses alors que le mot <i>gawazi</i> veut dire -« bohémienne ».</p> -</div> -<p>C’est ainsi qu’aux fêtes du Baïram, suivant le grand -jeûne du mois sacré, l’orchestre de femmes se faisait -entendre, le jour pour les visiteuses, et la nuit pour le -prince. Rien de plus étrange que la vue de cet orchestre, -véritable tableau d’opérette.</p> - -<p>Que l’on se figure une cinquantaine de jeunes -femmes, toutes jolies, mais aux formes particulièrement -opulentes, revêtues de costumes militaires, -qu’elles remplissaient d’une inquiétante façon. Sur -leurs têtes aux cheveux relevés en chignons, un tarbouche -à glands d’or, posé sur l’oreille, leur donnaient -un faux air de débardeurs en délire. Que dire de la -culotte, si collante qu’il semblait impossible de la voir -résister jusqu’à la fin du premier morceau !… Sur une -estrade, cet orchestre, invraisemblable dans sa perverse -ambiguïté, charmait l’auditoire par l’exécution -de fantaisies tirées des principaux opéras d’Auber et -de Verdi.</p> - -<p>Dans le milieu de la salle, une colossale corbeille -de fleurs et de fruits était dressée pour le plaisir des -yeux et la gourmandise des jolies bouches. Les visiteuses, -en passant, prenaient un fruit, cueillaient une -fleur et allaient ensuite s’asseoir autour des musiciennes, -qu’elles écoutaient en fumant d’innombrables -cigarettes et en dégustant de nombreuses tasses de -moka. Tandis que dans les pièces basses du palais les -négresses se livraient aux danses sauvages de leur -pays d’origine, en croquant des pistaches et en buvant -tous les fonds de verres de limonade ou de sirops venus -des salons.</p> - -<p>— C’était une belle époque ! soupirait Sta-Abouha. -A présent, voyez-vous, tout cela coûte trop d’argent. -On diminue un peu, chaque année, le nombre des -esclaves et la somme des frais. Que n’êtes-vous venue -du temps de l’ex-khédive Ismaïl ?… Ah ! les beaux -jours, les splendides fêtes !…</p> - -<p>Et ma petite compagne, dans l’enthousiasme de ses -souvenirs d’enfance revenus, me montrait les arbres -du jardin où nous arrivions.</p> - -<p>— Savez-vous ?… je pense que les arbres, la terre, le -Nil, tout ce qui nous entoure se souvient et regrette…</p> - -<p>— Quoi donc, Sta-Abouha ?…</p> - -<p>— Tout ! C’est tellement difficile à dire et cela n’est -pas pour me faire valoir à vos yeux, chère étrangère -innocente ; vous ne pouvez conprendre encore l’âme -orientale. Quand vous la connaîtrez, les choses -dont je parle n’existeront plus.</p> - -<p>Et, comme je la pressais d’être plus explicite, soudain, -elle redevint la créature primesautière et charmante -que je commençais à aimer et dont la grâce -pimentée m’effrayait et me ravissait à la fois.</p> - -<p>— L’Égypte d’à présent, qu’est-ce que c’est ?… En -vérité, ce n’est rien !… On est moins battu, sans doute, -et le Nil roule moins de cadavres dans ses eaux grises ; -le cimetière, aussi, reçoit moins de morts tombés subitement, -sans cause apparente. Aujourd’hui, on meurt -presque toujours d’une maladie, et l’on assure qu’il -y a des juges, dans tous les pays, qui rendent vraiment -la justice, sans prendre de backchiches. Je ne -sais pas, moi !… On dit même que l’esclavage va être -complètement interdit. Eh bien ! si cela est vrai, c’est -la fin de la race, la fin de nos grandeurs, la fin de -tout !… Ces maîtres, que nous servons et que nous -haïssons, nous ne saurions vivre sans eux… C’est -l’abondance de leur superflu qui fait notre aisance, car -ils ont cela de grand qui leur fait pardonner bien des -faiblesses : ils savent encore être généreux !… Si nous -existons, si nous connaissons quelques-unes des joies -de la terre, nous, les humbles, c’est leur gaspillage qui -en est la cause, et les miettes de leurs tables sont assez -abondantes pour que toute la faim du pays soit rassasiée. -Nous ne savons pas travailler. Nos mères ne -nous ont appris à rien faire. Chez nous, on mourrait -de faim sans l’aide des grandes maisons. Chez les -maîtres, nous trouvons, avec le gîte, le vivre, les vêtements -et quelquefois l’amour !… que nous n’aurions -jamais connu sans cela, car nos maris nous prennent -comme des brutes, et la femme n’est guère, pour eux, -qu’un objet de rendement ou un animal de reproduction. -Ils veulent beaucoup de femmes pour avoir -beaucoup d’enfants qui, en grandissant, travailleront -la terre avec eux et leur éviteront ainsi l’emploi des -bras mercenaires. Les épouses vieillissantes deviennent -aussi des bêtes de somme, qui peinent et triment -jusqu’au dernier souffle sans rien demander qu’un peu -de pain… Au palais, le plaisir d’une nuit peut faire -de nous la mère respectée de petits princes, dont la -venue changera pour toujours notre destinée. Esclave -aujourd’hui, grande dame demain, qui pourrait hésiter -devant l’émerveillement d’une telle espérance ?</p> - -<p>Nous étions arrivées au détour de l’allée, jusqu’au -bord du fleuve. Le soir tombait. Sta-Abouha, subitement, -s’était tue, gagnée peut-être par la douceur profonde -de l’heure présente. Derrière nous, le palais dressait -sa haute structure. Les murs, badigeonnés d’un -rose pâli, semblaient se fondre avec la teinte des -nuages qui descendaient du Mokatam jusqu’à nous.</p> - -<p>Les arbres, aux feuillages sombres, abritaient des -milliers d’oiseaux dont le babil emplissait l’espace. Les -frangipaniers, les héliotropes, les fohls, les roses, toutes -les autres fleurs innombrables en ce jardin, exhalaient, -à l’approche de la nuit, un parfum si pénétrant, que -l’air en était comme saturé ; il semblait, par instant, -que l’on dût défaillir sous leurs multiples essences. -Devant nous, c’était le Nil, le fleuve roi aux eaux -lourdes, qui virent passer tant de monarques, tant de -conquérants et tant de vaincus, dont les corps glacés -allaient se perdre, achever de pourrir sur le lit sablonneux, -et ce lit ne les rendait jamais plus.</p> - -<p>De l’autre côté, c’était la route de Guizeh, conduisant -alors aux Pyramides que l’on voyait se dessiner, -ombres gigantesques, triangulaires et fines, dans les -vapeurs roses du couchant. Vues de cette place, leur -masse colossale n’était plus qu’un double cône. La -troisième pyramide, celle de Mycérinus, à peine -visible. Derrière nous, sur la hauteur, la citadelle dressait -sa façade et ses minarets montant comme deux -longues aiguilles dans le ciel clair. Là-bas, vers le nord, -la chaîne Lybique se confondait avec les nuages couleur -de hyacinthe.</p> - -<p>Sur le Nil, les grandes barques glissaient doucement, -leurs voiles latines gonflées sous la forte poussée -de la brise.</p> - -<p>Une petite flûte égrenait ses notes dans les roseaux ; -des buffles passèrent devant nous, chargés de faix -d’herbes. Un enfant mince, brun et nu, les conduisait.</p> - -<p>C’était l’Égypte ! toute l’Égypte ! paisible et triste -dans sa tranquille beauté ; l’Égypte de toujours, -l’Égypte qu’avaient connue, avant notre époque, les -pères et les aïeux de ceux-ci. L’Égypte immuable et -convoitée des Hycsos, des Pharaons, des Ptolémées -et des Césars ; l’Égypte éternelle, au sein fécond, que -Bonaparte trouva telle que l’avait laissée Cambyse et -qui nous paraît à peine changée, à nous-mêmes, sitôt -que nous franchissons l’enceinte des grandes cités.</p> - -<p>— Notre pays est beau ! dit Sta-Abouha gravement.</p> - -<p>— Très beau ! petite Sta-Abouha.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXI</h2> - - -<p>Le soir, à la maison familiale, quand tout le monde -était endormi, je montais sur la haute terrasse, en -compagnie de ma fidèle Émilie. Elle allumait les deux -flambeaux de jardin, et moi, assise sur un morceau de -tapis, le dos appuyé contre une selle de velours cramoisi, -à crépines d’or, qui se trouvait là on ne sait -comment, je lisais les <i>Mémoires de Saint-Simon</i>… -Était-ce la splendeur vraiment merveilleuse de cette -nuit d’été ? Était-ce l’influence ambiante ou le souvenir -des choses entendues, je ne sais, mais le volume, -tout à coup s’échappa de mes mains, tout le parfum -des fleurs de ce jardin respirées tantôt, toute la mélancolie -du paysage étaient en moi, et me donnaient une -sorte de vertige. J’eus peur de devenir pareille à tant -d’autres dont on m’avait dit l’histoire ; ma volonté -était impuissante, je me sentais glisser à la paresse, -à l’oubli de tout ce qui n’était pas l’infinie béatitude -de l’heure présente. Un grand palmier, tout près de -nous, agita son panache de feuillage, un oiseau de -nuit passa sur nos têtes et les frôla.</p> - -<p>Dans une maison voisine, on entendait le tam-tam -régulier du <i>darrabouck</i>, tandis que des voix de femmes -chantaient.</p> - -<p>Des chiens, longuement, aboyèrent. Il me semblait -que, depuis des siècles, l’âme orientale était en moi.</p> - -<p>Soudain, déchirant la nue, la lune monta radieuse, -dans la nuit si lourde de volupté.</p> - -<p>Alors Émilie, qui, depuis un moment, me regardait -sans rien dire, dans la simplicité de son âme, se mit à -fredonner presque à mi-voix et pour moi toute seule, -le vieux refrain d’un de nos <i>Noëls</i> provençaux :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Aouoh Christaou la luno es lévado !</div> -<div class="verse">Aouoh Christaou saouto vito aou Saou !<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a></div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Eh ! Christophe, la lune est levée…</div> -<div class="verse">Eh ! Christophe, saute vite à terre.</div> -</div> -</div> -<p>Il me parut que, tout à coup, on ôtait de devant -mes yeux un voile épais qui, pour un moment, m’avait -enlevé la notion des choses. Je me sentis redevenir -moi-même, j’avais honte de cette minute durant -laquelle je m’étais laissé glisser sur la pente fatale, -prête à renoncer à la lutte, gagnée aux habitudes du -pays, sous l’influence amollissante du milieu et de l’air -ambiant.</p> - -<p>Je me levai, je regardai le ciel de minuit, ciel -d’Orient, lumineux comme une aube et je me dis qu’il -suffisait peut-être d’une heure de ces nuits rafraîchissantes, -pour chasser d’un cœur volontaire les lâchetés -et les faiblesses, suites de jours trop brûlants, des -heures trop lentes… Et je me promis d’être forte, -d’être vaillante, de garder de mon mieux l’âme résolue -que les douces aïeules françaises avaient mise -en moi. Ainsi, il avait suffi d’un air ancien, d’un air -du pays, fredonné par des lèvres de servante, pour -me rendre à la fois le courage et le goût de vivre…</p> - -<p>J’ai tenu parole. Depuis ce jour, quels que pussent -être les exemples, quelque amertume ou quelque regret -qui me pût venir, je fus brave.</p> - -<p>Tous les soirs, malgré une lassitude croissante, je -demeurais de longues heures, en compagnie de mes -livres, forçant mes yeux à se rouvrir quand je sentais -le sommeil appesantir mes paupières. Je repris ma -correspondance interrompue et, enfin, je laissai -davantage ma pauvre Émilie dégonfler son cœur -fruste dans le mien. Je lui défendis seulement de me -parler de ce qui se faisait dans la maison.</p> - -<p>Insensiblement, je la ramenais vers la douce terre -si lointaine, où, toutes deux, nous avions essayé nos -premiers pas. Et peu à peu, à force de refaire ensemble -les routes jadis parcourues et de répéter les paroles -toujours entendues, nous parvînmes à nous créer un -petit coin de patrie, un havre de paix où nous nous -retrouvions avec nos âmes différentes, unies dans le -même amour et le même espoir. Il n’y avait plus ni -maîtresse ni servante, mais seulement deux femmes -françaises, perdues dans ce harem africain, heureuses -d’échanger ensemble quelques idées, point toujours -pareilles, mais émises du moins dans la chère langue -maternelle. L’humble paysanne qu’était Émilie, me -racontait son enfance dans la ferme paternelle, perdue -dans les montagnes de l’Aveyron. Elle avait, au plus -haut point, cet esprit un peu caustique — mais dont -toutes les comparaisons font image — qui caractérise -nos peuples méridionaux. Je connus l’histoire du berger -Basile, du pauvre Marine, et de la vachère Ninette. -Je crus parfois faire, avec cette fille des Cévennes, -l’ascension de ses montagnes, une lanterne à la main, -le front recouvert de la mante du pays, par les nuits -claires et glaciales de Noël. Je voyais l’office ; j’assistais -au plantureux réveillon, où cinquante paysans -se groupaient, tel un troupeau, autour de la table du -curé, régalant ses ouailles de dinde, de nougats et -d’<i>oreillettes</i><a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>, le tout arrosé de blanquette de Limoux, -ou de muscat de Lunel.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Pâtisserie du Languedoc et de la Provence.</p> -</div> -<p>Soudain, une mélopée arabe venait jusqu’à nous d’un -immeuble voisin, le son d’une <i>houd</i> ou de la <i>noune</i> -grinçant tristement quelque mélodie sur un ton mineur ; -ou bien le <i>gaffir</i><a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a> hurlant sous nos fenêtres -son appel fatidique : <i>Ouahed !</i><a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a> Et c’était fini ! Le -charme se rompait. On était de nouveau deux exilées -qui descendaient, le cœur lourd et les yeux troubles, -dans la maison, et regagnaient la chambre commune -en ayant bien soin de ne pas écraser de négresses -dans le hall, car elles dormaient serrées les unes contre -les autres et si bien enroulées sous les énormes couvertures, -qu’il fallait se livrer à une véritable gymnastique, -pour éviter de marcher sur leurs corps.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Crieur de nuit.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> « Un » ! Abréviation de la formule Islamique : « Il n’y a qu’un -seul Dieu ! »</p> -</div> -<p>Dans la chambre, c’étaient alors la musique continue -des corbeaux croassant jusqu’au jour, le chant -lugubre des derviches auquel, cependant, je commençais -à m’accoutumer, et le cri strident des éperviers -frôlant nos fenêtres.</p> - -<p>C’est le soir !… Il a fait très chaud toute la journée -et la maison, surchauffée par les rayons d’un soleil -torride, a gardé dans ses murs une température si -élevée que, malgré les courants d’air établis partout, -on suffoque.</p> - -<p>Dans le hall où le repas s’achève, nous sommes tous -assis autour du traditionnel plateau, où s’étale, fraîche -et saignante à souhait, une succulente pastèque.</p> - -<p>Le cousin Ahmed-bey a découpé habilement le cœur -du fruit et le partage en morceaux, qu’il nous distribue -en maître de maison magnanime, gardant pour lui -la partie la moins délicate.</p> - -<p>On mord à belles dents la pulpe savoureuse, dont -le jus découle de toutes les lèvres en bave rose. C’est -délicieux et dégoûtant à la fois.</p> - -<p>A terre, comme un animal familier, Zénab achève -les écorces que le bey lui jette, sans qu’elle songe le -moins du monde à s’en offenser. Mais, la dernière bouchée -finie, elle se traîne sur les genoux jusqu’à l’hôte -et sa voix se fait larmoyante pour demander :</p> - -<p>— <i>Amel-Maarouf, Nébit, ia bey ?…</i> (Faites-moi plaisir… -du vin, mon bey !)</p> - -<p>Dès le premier jour de mon arrivée, et pour me -faire honneur, on a servi, sur la table de famille, la -rouge boisson prohibée par le prophète.</p> - -<p>J’ai constamment refusé d’en prendre. Mais, comme -on a continué de placer le <i>fiascho</i> devant moi, presque -chaque jour, la même scène amusante se reproduit.</p> - -<p>Vers le milieu du repas, au moment de faire appel -à l’esclave pour lui verser à boire, avant de prononcer -le mot consacré (<i>Essinni !</i> — Désaltère-moi !), le cousin, -hypocritement, se tourne vers moi et demande :</p> - -<p>— Ma cousine, vous ne prenez pas de vin ?…</p> - -<p>Et moi de répondre :</p> - -<p>— Non, mon cousin, merci !</p> - -<p>— Vous permettez que j’en boive un peu ?…</p> - -<p>— Comment donc !…</p> - -<p>Et je lui tends le <i>fiascho</i> qu’il a devant lui. Il boit -sec et commence à retrouver la parole, lui qui ne -parle presque jamais.</p> - -<p>C’est alors que Zénab se rapproche, vraie chatte -gourmande, et réclame sa part.</p> - -<p>Généralement, elle invente un malaise, une souffrance -quelconque, qui la force à demander de ce vin -qui est un remède, « un vrai remède, seigneur ! » -En demanderait-elle sans cela, elle qui se targue d’être -une si bonne musulmane ?…</p> - -<p>Ce soir, elle ne va point faillir à son habitude.</p> - -<p>— Zénab, interroge le cousin, pourquoi veux-tu -boire de ce vin ? Tu sais bien que c’est défendu…</p> - -<p>— Je le sais, seigneur… mais j’ai mal ! Ah ! j’ai si -mal ! Donnez-m’en rien qu’un peu, une goutte pour -guérir mon pauvre estomac qui me brûle.</p> - -<p>Le cousin, amusé, verse dans un bol de faïence la -valeur de deux grands verres.</p> - -<p>La femme boit.</p> - -<p>Un quart d’heure après, elle est ivre à tomber. C’est -le moment que l’on attendait ; l’heure précise où le -démon, caché dans l’âme obscure de la bouffonne, va -se manifester à nous par les paroles et les actes les plus -baroques et les plus inattendus. Il n’est pas de folies -qui ne s’échappent de ces lèvres de démentes où -l’alcool a mis son poison.</p> - -<p>Cette fois encore, nous assistons immobiles à la -répétition du spectacle quotidien. Comme il fait -chaud, Zénab a retiré sa galabieh, selon une coutume -qui lui est chère. Elle apparaît sous la clarté crue de -la suspension au pétrole, à l’abat-jour de métal, vêtue -d’un simple caleçon de percale jadis blanche, mais, -pour l’instant, d’une couleur indécise, flottant entre -l’ocre et l’ardoise à force de malpropreté. Ce caleçon, -qui gêne sans doute son estomac lourd de vin, elle l’a -fait glisser jusqu’au milieu de son ventre, qui semble -pitoyablement flasque et blême, au-dessus des cordons -qui le soutiennent mal et entament les chairs.</p> - -<p>Zénab ne porte pas de chemise et sa gorge, en forme -d’outre, tombe lamentablement plus bas que la taille, -sous la forme de deux petits sacs vides et ballottants. -Les pectoraux se dessinent de façon inquiétante sous -la peau de la poitrine et les épaules semblent deux -clous énormes, reliés à ces bâtons qui sont les bras. -Le dos, où l’épine dorsale montre chacun de ses -nœuds, s’arrondit déplorablement.</p> - -<p>Et, sur cette loque, des tatouages variés ont laissé -leurs traces ineffaçables. Zénab porte sur chaque sein -un petit soleil et, au bas des reins, se dessine un crocodile. -Elle est très fière de ces emblèmes et les exhibe -à tout venant sans la moindre gêne.</p> - -<p>— Danse, Zénab !… ordonne le maître.</p> - -<p>Et Zénab danse.</p> - -<p>Elle a mis sur sa tête grimaçante le tarbouche que -complaisamment, a prêté l’eunuque, dont la large face -s’épanouit d’aise dans l’encadrement de la porte… Elle -a pris la canne du maître et, une fleur de souci entre -les dents, les yeux dilatés, le torse penché en avant -et la croupe tendue, ses deux mains appuyées au bâton -qui la soutient, elle imprime à la partie moyenne de -son corps, des mouvements bizarres, dont l’impudeur -ne choque personne. Sa pauvre face stupide exprime -une douce satisfaction ; ses yeux sans cils pleurent de -tendres larmes ; sa bouche s’entr’ouvre : Zénab est -heureuse !</p> - -<p>Le vin de palme a, pour un instant, chassé jusqu’au -souvenir de la misère présente et des souffrances passées.</p> - -<p>Le bey lui-même donne l’exemple de l’accompagnement, -en frappant en cadence ses deux mains l’une -contre l’autre. Les assistantes, maîtresses et esclaves, -limitent. Zénab, excitée par ce rythme un peu sauvage, -se livre à présent à de véritables contorsions. -Sur ses traits, que ce plaisir furieux décompose, la -sueur ruisselle et ses cheveux, mal peignés, viennent -battre ses joues de leurs mèches folles. Maintenant, -elle a jeté le bâton et passé à ses index les crotales de -cuivre qu’une servante lui a tendues sur l’ordre du bey. -Les bras levés au-dessus de sa tête, elle agite ses crotales -en un mouvement toujours plus rapide. Ses yeux -révulsés ont une expression indéfinissable qui tient à -la fois de l’extase et de la terreur. Elle tourne sur elle-même, -grisée par cette musique étrange, faite de -toutes les voix des personnes environnantes, des battements -de leurs mains et surtout de ces terribles crotales -qui ne s’arrêtent plus.</p> - -<p>Gull-Baïjass a pris un darrabouck entre ses genoux, -et ses doigts blancs de paresseuse en tirent le son -toujours pareil qui, depuis l’aurore des siècles, guida -les danses des filles d’Égypte.</p> - -<p>L’eunuque, ravi, s’est avancé et, assis, sans rien -dire, tout près de la porte, sa grosse tête crépue dodeline -gravement de gauche à droite, il semble personnifier -ainsi quelque divinité grotesque sortie du fond -des âges, pour apporter à ce tableau familial sa présence -tutélaire.</p> - -<p>Et tout à coup, la danseuse s’arrête, à bout de -souffle, et vient s’abattre presque à mes pieds, comme -une masse.</p> - -<p>Zenab est évanouie.</p> - -<p>Le maître rit et sort de la pièce.</p> - -<p>Azma hésite un peu, partagée entre son bon cœur -qui lui conseille d’être charitable à cette femme, et la -crainte de perdre de son prestige devant ses esclaves, -en donnant des soins à une créature si inférieure. Mais, -moi qui ne suis pas Turque et n’ai pas à me préoccuper -de ces gens, je me suis agenouillée près de Zénab, -et, aidée d’Émilie, nous parvenons à ranimer la pauvre -danseuse. Azma, alors, a été chercher elle-même l’eau -<i>de fleurs</i><a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>, précieusement distillée par elle et conservée -dans la vieille dame-jeanne, au fond de l’armoire -de sa chambre. Elle revient, tandis que Zénab -ouvre les yeux et essaie de me baiser les mains, en -signe de gratitude. De voir la <i>hanem</i> s’occuper d’elle -avec moi et lui tendre la boisson si recherchée et servie -dans une cuiller d’argent, comme à une égale, Zénab -n’en peut croire ses regards. La joie l’étouffe. Pour -mieux nous en prouver l’excès, la pauvre femme essaie -de petits gloussements de gratitude, qui ne parviennent -pas à s’échapper de sa gorge.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Eau de fleurs d’oranger.</p> -</div> -<p>Émilie, la première, a pensé à couvrir le buste nu -et à envelopper les épaules de Zénab d’un châle à -elle ; cela suffit à procurer immédiatement, chez la -fellaha, le réveil de toutes ses facultés.</p> - -<p>— Ah ! par Allah ! que ce châle me fait de bien. Si -j’en avais un pareil, je crois bien que je serais guérie -tout de suite…</p> - -<p>Moi, probablement, j’aurais donné le châle, mais -Zénab a affaire à plus maligne qu’elle, avec ma rusée -Cévenole. Émilie est bonne, mais avisée ; elle pense -qu’elle n’est pas assez riche pour faire des cadeaux aux -paresseuses.</p> - -<p>— Écoute, Zénab, puisque ce châle te plaît, je t’apprendrai -à en faire un pareil.</p> - -<p>Zénab aime mieux y renoncer tout de suite…</p> - -<p>Le lendemain et les jours suivants, je crus remarquer -chez cette bouffonne — car elle n’était guère que cela -dans la maison — un redoublement d’amabilité et -d’égards à mon intention : Zénab se souvenait et elle -était reconnaissante. Pour moi, je ne pensais plus à -son accident, quand, un soir, après une interminable -journée de solitude — toute la famille était allée -rendre visite à des parents habitant la banlieue — comme -je demandais l’heure à Gull-Baïjass pour la -dixième fois peut-être, Zénab, qui me regardait sans -rien dire, s’approcha de moi :</p> - -<p>— Petite hanem, les heures te semblent longues !… -Tu n’as pas lu dans tes gros livres, ce soir ; je parie -que tu es malade ?…</p> - -<p>Je dus avouer que j’avais mal à la tête.</p> - -<p>— C’est parce que le bey ne t’a pas écrit… Ne te -tourmente pas ; demain, le seigneur t’enverra une -bonne lettre ; mais moi, ce soir, je veux te distraire.</p> - -<p>Tout de suite, je pensai à la danse et je revis par -la pensée toute la scène de l’autre soir.</p> - -<p>— Non, non, Zénab, pas de danses, pas de musique ! -je suis lasse.</p> - -<p>Mais elle, à voix basse, murmura :</p> - -<p>— Ce n’est pas ce que tu crois… Non, j’ai à te montrer -quelque chose qu’aucune chrétienne avant toi -n’a vu ; une chose que tu ignores et qui t’amusera, -ma colombe… Seulement, il ne faut pas le dire ici ; -sans cela, on me chasserait, et la pauvre Zénab n’aurait -plus de gîte.</p> - -<p>— C’est donc mal, Zénab, ce que tu me proposes ?…</p> - -<p>— Voilà. C’est mal et ce n’est pas mal… ça dépend -des idées. Je te mènerai dans une maison où tu ne -rencontreras que des personnes très respectables, mais -qui seraient fâchées si elles savaient que je leur conduis -une dame qui n’est pas Égyptienne. Chaque -peuple a ses habitudes, qu’il n’aime pas voir divulguer. -Viens, ma sœur, tu ne le regretteras pas…</p> - -<p>Que ceux qui jamais ne sentirent l’aiguillon de la -curiosité tourmenter leur cervelle, me pardonnent.</p> - -<p>Zenab avait dit :</p> - -<p>— Je vais te montrer quelque chose, qu’aucune -chrétienne avant toi n’a vu…</p> - -<p>Je n’avais pas dix-huit ans ! Personne n’était là -pour me guider. Une envie terrible me prenait de voir -ce spectacle défendu aux profanes ; d’ailleurs, ma fidèle -Émilie et Zénab seraient avec moi… Que pouvais-je -craindre ? J’acceptai de revêtir la habara et nous -partîmes.</p> - -<p>— Surtout parle très peu, me souffla Zénab, je te -présenterai comme une dame persane descendue chez -ma maîtresse. Je dirai que tu ne sais pas très bien -l’arabe.</p> - -<p>… Ainsi, cette fille stupide trouvait cependant des -subterfuges surprenants pour l’accomplissement de -ses volontés.</p> - -<p>Nous partîmes en voiture et, en quelques minutes, -le cocher nous déposa dans le quartier même de <i>Darb-el-Gamamiz</i> -devant une maison d’apparence fort honnête. -Deux grands eunuques surveillaient la porte.</p> - -<p>Nous franchîmes le patio. Zénab souleva la lourde -portière qui masquait l’entrée du harem, en personne -habituée, pour laquelle les lieux n’avaient plus aucun -mystère.</p> - -<p>Nous parvînmes au premier étage. Tout de suite -les sons de l’habituel orchestre arrivèrent jusqu’à moi. -<i>Noune</i>, <i>houd</i>, <i>darrabouck</i> faisaient rage de compagnie. -De temps à autre, des voix féminines accompagnaient -l’air sur un timbre suraigu. Je n’eus pas trop le temps -de me demander où j’étais, ni si cette musique entendue -était une musique de fête. Une femme entre deux -âges, la face outrageusement peinte, les cheveux -passés au henné couleur de sang, les yeux démesurément -agrandis de kohl, venait vers nous, dans un -balancement des hanches et des cuisses qui lui donnait -la démarche peu gracieuse d’une oie.</p> - -<p>— Qui est cette hanem, Zénab ?… Est-ce pour une -leçon ?</p> - -<p>Zénab, dans la crainte que je ne répondisse trop -vite, se hâta de dire :</p> - -<p>— Oui et non, madame… C’est une jeune Persane -qui veut voir les leçons des autres pour essayer de -faire une école comme la vôtre dans son pays.</p> - -<p>— C’est un talari, alors, Zénab !…</p> - -<p>Je m’exécutai et donnai un écu, de plus en plus -intriguée… Mais Émilie me tirait vers elle, par un -pan de ma habara !…</p> - -<p>— Pour l’amour du Ciel, madame, allons-nous-en !… -Cette femme est folle de nous avoir amenées -ici !… Madame sûrement ne se rend pas compte… -ce n’est pas la place de madame… Je ne voudrais pas -que madame me reprochât ensuite de l’avoir laissée -même une heure dans cette maison.</p> - -<p>Émilie, moins naïve que moi, se figurait des choses -épouvantables. Une apparition inattendue commença -de me donner confiance et rassura ma pauvre camériste -affolée.</p> - -<p>Par la porte que Zénab venait d’ouvrir devant nous, -Sett-Seddia, une cigarette aux lèvres, sa <i>Noune</i> posée -sur ses genoux, causait tranquillement avec une femme, -modestement mise, à côté de six autres personnes, -toutes fort correctes et plutôt mûres. Seddia la première -nous aperçut :</p> - -<p>— Comment êtes-vous ici, madame ?…</p> - -<p>Elle paraissait plus ennuyée que choquée.</p> - -<p>Mais déjà Émilie, perdant toute notion de respect, -dans l’ardent désir qu’elle avait de m’emmener de -cette maison, l’interpellait :</p> - -<p>— Madame Seddia, je vous en prie, dites-nous où -cette folle de Zénab nous a conduites ?… Bien sûr, ce -n’est pas ici la place d’une jeune dame comme ma -maîtresse…</p> - -<p>Seddia sourit. L’agitation de ma pauvre Émilie -l’amusait.</p> - -<p>— Mais, ma bonne, vous êtes dans un lieu très -convenable. La hanem qui vous a reçues est professeur -de musique et de danse, c’est l’heure de la leçon et -je suis moi-même chargée de l’accompagnement. -Allez-donc vous asseoir là-bas, dans cette pièce. Vous -verrez les danses… Surtout rassurez-vous ; « madame » -(et elle me désignait) ne court aucun danger…</p> - -<p>Émilie obéit, sans cependant se montrer ni très -satisfaite, ni très tranquille.</p> - -<p>Alors, à mon tour, j’interrogeai Seddia. Je pensais -bien qu’on ne donne pas de leçons après neuf heures -du soir, surtout en Égypte.</p> - -<p>— Voyons, Seddia, soyez au moins franche avec moi…</p> - -<p>Notre compatriote parut embarrassée, mais tout -de suite la légèreté naturelle de sa petite âme Montmartroise -prit le dessus ; elle déclara :</p> - -<p>— Ma foi, tant pis ! (Elle prononçait <i>tant pire !</i>) -Je n’aurais pas voulu parler, mais, puisque vous y -êtes, il faut bien que je vous explique… Ne vous hâtez -pas de blâmer les femmes qui vous entourent. C’est -ici la leçon d’amour !</p> - -<p>— La leçon d’amour ?…<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Tout ce qui va suivre et qui fut rigoureusement vrai il ya -vingt ans n’existe plus aujourd’hui. La jeune fille égyptienne -actuelle se rapproche de plus en plus de ses sœurs européennes.</p> -</div> -<p>— Mon Dieu, oui !… Et cela n’a rien que de très respectable -en soi, étant données les mœurs du pays. Vous -n’ignorez pas que les hommes se marient presque -toujours en Égypte avec des femmes qu’ils ne connaissent -qu’à l’heure suprême où, mariés et maîtres de -leurs épouses, ils ont le droit de soulever le voile nuptial -et de voir pour la première fois les traits de leur fiancée.</p> - -<p>« Bien entendu, l’amour tel que nous le comprenons -en Europe ne saurait exister dans des conditions -pareilles. Bien plus, les hommes auxquels leur religion -permet quatre femmes légitimes « à la fois » et -en nombre illimité, pourvu qu’elles se succèdent par le -divorce, sans compter autant d’esclaves qu’ils peuvent -en nourrir, sont forcément difficiles sur la marchandise… -Les esclaves abyssiniennes ont, paraît-il, d’extraordinaires -qualités au point de vue de la volupté… -Les esclaves blanches savent toutes les ruses qui -prennent les hommes… Jusqu’aux joyeuses négresses, -dont les formes rebondies, la belle santé et la bonne -humeur les retiennent parfois des années pris à leurs -charmes couleur de suie !… Alors, dans ce triple péril, -que voulez-vous que fasse la pauvre petite vierge -égyptienne, qui, en fait d’hommes, n’a jamais connu -que son père qu’elle redoute et ses frères qui la méprisent… -Il faudrait qu’elle soit plus belle qu’une houri, -ou plus rouée qu’une courtisane pour pouvoir sans -désavantage essayer la lutte. Elle n’est plus qu’un triste -moule à enfants. Et si la nature l’a faite stérile, ou si -la vieillesse vient trop tôt, elle ne tarde pas à se voir -reléguée à la dernière place dans sa maison, à moins -qu’on ne l’en chasse tout de suite, sur les conseils -d’une rivale ambitieuse.</p> - -<p>« Les mères qui, durant des siècles, ont souffert de -ces choses sans oser se plaindre, ont enfin fini par trouver -le moyen d’y porter remède.</p> - -<p>« Il y a quelques années, une très belle fille, qui jadis -avait fait métier de ses sourires, épousa un bey et demeura -veuve avec quatre filles, presque sans fortune. -Cette femme, qui de l’amour oriental n’ignorait aucun -secret, se dit qu’il serait profondément regrettable, de -ne point initier ses enfants aux façons qui lui avaient -jadis si bien réussi auprès des hommes qui la convoitaient. -Seulement, au lieu de les faire savantes pour -le public, elle s’appliqua à les élever en vue de leur -bonheur personnel, qui ne pouvait dépendre, pensait-elle, -que du bonheur de leur mari. Elle enseigna à ses -filles les pratiques qui plaisent aux hommes et les -sortilèges qui les attachent. Cette courtisane ne manqua -pas d’avoir des imitatrices, quand on sut que ses -quatre filles étaient heureuses en ménage, on supposa -que les leçons maternelles n’étaient point étrangères -à leur félicité domestique. L’école d’amour était créée.</p> - -<p>« Ici, l’on enseigne les divers arts d’agrément que -les époux recherchent dans la jeune fille qui sera leur -femme ; danses, musiques, chansons… Le massage, -bien entendu, occupe la première place, toute bonne -musulmane devant masser son mari et réveiller par -de savantes frictions ses facultés endormies.</p> - -<p>« Mais ce n’est pas tout, et je ne sais comment vous -dire le reste, sans vous choquer… D’ailleurs, vous allez -voir et vous pourrez vous rendre compte par vous-même… -Tout cela s’exécute dans une intention fort -honorable et ce complément d’éducation fait partie -des qualités domestiques qu’une bonne mère doit -enseigner à sa fille, avant de la donner à l’époux. »</p> - -<p>Non, Seddia n’avait pas menti, pas même exagéré… -Tout ce que je vis dépassait de beaucoup les pires suppositions -que mon cerveau de très jeune Européenne -avait pu me suggérer… Et j’étais, je pense, plus ignorante -que la plus ignorante des élèves qui s’exercèrent -paisiblement devant moi.</p> - -<p>De même que l’on voit au Conservatoire des enfants -de quinze ans, s’essayer à reproduire le masque tragique, -les gestes passionnés et la voix profonde des -Phèdre et des Agrippine, en délicieux perroquets seulement -désireux d’imiter <i>la manière</i> du professeur, -mais incapables de ressentir le quart des sentiments -qu’ils paraissent exprimer, ainsi se mouvaient et -agissaient les petites vierges égyptiennes.</p> - -<p>L’une après l’autre, elles arrivaient le front timide, -la démarche incertaine, devant le divan où s’étalait la -comparse représentant <i>le mari</i> (<i>sic</i>). C’était alors de -part et d’autre une mimique intraduisible, que, seule, -la plume terrible d’un Tacite ou d’un Suétone pourrait -expliquer sans détours.</p> - -<p>On enseignait à ces fillettes à se dépouiller de leurs -vêtements, à mimer les danses les plus lascives en -gardant sur leurs lèvres d’enfant le même sourire de -courtisane, en mettant dans leurs yeux clairs d’innocentes, -le regard canaille du professeur… Celle-ci -s’agitait terriblement, redressant un bras, pliant une -jambe, faisant pencher davantage une tête rebelle ; -elle allait de l’une à l’autre, prodiguant à la fois conseils -et remontrances. Et les gestes ne suffisaient point. -Il fallait encore apprendre les paroles fatidiques, -qui provoquent les désirs des hommes, la résistance -qui les attise et les petits cris qui les contentent. Les -soupirs étaient réglés comme les actions…</p> - -<p>L’enfant devait témoigner à certaine minute, une -exaltation dont très probablement elle devait toujours -ignorer la cause ; car, contrairement aux récits -mensongers qui circulent sur les femmes musulmanes, -les Égyptiennes sont immuablement frigides, pour des -raisons physiologiques qui ne trouveraient point -leur place ici. Cela tient encore à la façon dont les -maris se comportent avec elles. Bien peu demandent -à leurs compagnes autre chose que de la soumission -dans l’accomplissement de leur plaisir. Il s’agit seulement -qu’elles sachent feindre… La grimace de l’amour -leur suffit. Il faut surtout qu’elles les servent -en esclaves complaisantes, tel mari fellah — même -millionnaire — exige de sa jeune épouse, le soir des -noces, qu’elle le déchausse et le déshabille. Au matin, -il la réveille brutalement et se fait servir ; car, pense-t-il : -c’est le premier jour qu’un homme avisé dresse -sa jument et sa femme !</p> - -<p>Tout autres, il est vrai, sont les habitudes turques.</p> - -<p>La Turque de race libre se repose sur les esclaves de -tous ses devoirs de maîtresse de maison, y compris -les soins physiques de l’époux. Elle consent bien à lui -appartenir, mais non point à provoquer ses faveurs, -ni à subir ses tyranniques exigences. Et les belles filles -de Stamboul, qui deviennent les femmes d’hommes -égyptiens, vengent cruellement les épouses égyptiennes -en intervertissant complètement les rôles des -conjoints dans le mariage… Les fils du Nil paient -fort cher l’honneur, souvent bien illusoire, d’avoir -une Turque dans leur maison…</p> - -<p>La leçon d’amour s’adressait donc uniquement à -des jeunes filles égyptiennes. Le plus curieux, c’est que -les mères réunies en cercle regardaient ces choses -avec le même œil confiant que des mères françaises -eussent contemplé les jeux de leurs petits sur le sable -d’une plage, ou dans les allées d’un paisible jardin. -De loin en loin, l’une d’elles approuvait à haute voix -ou corrigeait d’un mot la défaillance d’une attitude, -ou la fausseté de ton d’une phrase d’amour mal prononcée, -et c’était tout.</p> - -<p>Accroupies en rond sur des chiltas, elles fumaient -toutes comme des Cosaques et jacassaient comme -des pies ; à tel point que la <i>mahaléma</i> (professeur féminin) -devait parfois interrompre d’un terrible « <i>Hoss !</i> -(silence !) Mesdames, on ne s’entend plus ».</p> - -<p>Sett-Seddia, impassible, pinçait les cordes de son -bizarre instrument, et, quand elle s’arrêtait, les doigtiers -de métal fixés sur ses ongles, lui donnaient un -faux air de danseuse cambodgienne. Je ne pus m’empêcher -de lui faire part de l’étonnement que j’éprouvais, -à la voir, elle Française et catholique, prêter -son concours à de pareils jeux…</p> - -<p>Elle me regarda et je vis passer dans ses yeux tristes -la petite buée, voile de larmes mal retenues, que je -connaissais bien pour l’avoir observée maintes fois -chez cette femme, à l’heure de ses pires turpitudes…</p> - -<p>— Que voulez-vous ? me dit-elle. Il faut manger !… -Ils m’ont à présent si bien pétrie à leur manière que -je ne souffre même plus de l’extravagance qui m’entoure… -Je suis une véritable musulmane !…</p> - -<p>Oh ! le rire amer qui ponctua cette phrase !… Vous -dûtes le retrouver, ce rire, pauvre Seddia, à l’heure -terrible où le choléra, un peu plus tard, vous livrait -à cette mort lamentable qui devait vous enlever en -pleine santé, en pleine jeunesse. Au moment de franchir -la suprême étape, en voyant penchés sur vous -les visages des amies égyptiennes qui assistaient votre -si courte agonie et, prévoyant qu’elles seules à présent -allaient vous ensevelir, vous dîtes sans doute -de ce même ton et avec ce même sourire désabusé :</p> - -<p>— Je suis une bonne musulmane !</p> - -<p>Dernier mensonge, dernière aumône à ces cœurs -simples, qui souhaitaient à votre âme les douceurs -matérielles et palpables de leur paradis !…</p> - -<p>Quand j’appris à Azma notre escapade, en lui faisant -promettre de ne point punir Zénab — mais ne -voulant pas cependant qu’elle pût connaître par -d’autres ma présence dans cette maison — je fus surprise -de ne pas la voir fâchée.</p> - -<p>— Évidemment, me dit-elle, ce n’est pas très convenable -que tu sois allée là-bas. Mais, puisque cela -t’amuse d’étudier les mœurs locales, tu as plus appris -chez cette femme, en ces quelques heures, que dans -une année. Seulement il faut bien que tu saches que -les grandes familles flétrissent ces usages ; jamais une -Turque ou même une Égyptienne alliée à des Turcs, -ne conduira sa fille dans cette maison.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXII</h2> - - -<p>A quelques jours de là, je pus assister à un mariage. -Ce mariage !… on en parlait à la maison depuis -des semaines et je me faisais une fête d’y être conviée, -supposant bien que je pénétrerais cette fois au cœur -de la famille orientale. On verra que je ne me trompais -guère. Depuis, il m’a été donné d’assister à beaucoup -de cérémonies diverses, dans toutes les classes -du peuple égyptien. J’ai vu des noces princières et -des noces paysannes, au village de la province où -j’habite une partie de l’année, j’ai vu des noces barbarines -et des noces chrétiennes chez les coptes, -mais aucune ne m’a donné l’impression de <i>jamais -vu</i> que me procura le mariage où, pour la première -fois, je pris contact avec la foule féminine et la véritable -âme égyptienne.</p> - -<p>La veille, nous avions assisté à la soirée donnée -par le père de la fiancée. Après un souper servi à -la turque sur des centaines de plateaux autour desquels -on s’asseyait par groupe de cinq à dix — à ce -souper, il fut servi plus de quarante plats à chaque -table — nous allâmes nous asseoir en cercle, autour -du fauteuil où trônait la jeune fille en l’honneur de -qui se donnait la fête. A l’époque où se passait ce -récit, il était d’usage — depuis peu d’années ! — de -faire revêtir à la fiancée la robe de mariée à la mode -européenne, robe de satin blanc, voile de tulle, fleurs -d’oranger, etc… on ajoutait seulement le diadème en -perles et les longs fils d’argent fixés au-dessus des -tempes et descendant de chaque côté du front de la -fiancée jusqu’à terre. Cette parure, essentiellement -orientale, est de l’effet le plus original et le plus gracieux. -Elle remonte aux époques des premiers siècles -de l’occupation gréco-romaine, et fut gardée par les -chrétiens et plus tard par les musulmans — les uns -et les autres la conservent encore à l’heure actuelle, -en Égypte.</p> - -<p>Devant la fiancée, les chanteuses et les danseuses -s’installèrent et charmèrent l’assistance à tour de rôle.</p> - -<p>La fiancée fut amenée en procession par toutes les -jeunes filles présentes et soutenue jusqu’à son trône -par ses sœurs, ses cousines, ou ses parentes les plus -proches. Sur son passage on jetait à profusion les -grains de blé, signe d’abondance, du sel pour appeler -la sagesse sur son jeune front, et des pièces de -monnaie, symbole de richesse. Le concert fini, la jeune -fille fut ramenée dans le même ordre à sa chambre -et les invités demeurèrent à causer et à fumer jusqu’à -l’aurore.</p> - -<p>On se sépara en se donnant rendez-vous pour le -soir-même, chez l’époux où devait avoir lieu la consécration -de la fête.</p> - -<p>Cette première soirée se nomme <i>Leïlt el Henna</i> (la -nuit du Henné). C’est en effet dans la journée que -l’on a appliqué aux mains et aux pieds de la future -épouse, le cataplasme d’herbes cuites qui doit laisser -aux paumes et aux plantes, cette couleur affreuse si -appréciée des femmes musulmanes. Tout d’abord, a -eu lieu le bain, soigneusement présidé par la <i>Balana</i> -(baigneuse), qui a ensuite opéré l’œuvre délicate, et -souvent douloureuse, de l’épilation.</p> - -<p>La patiente étant dévêtue, on l’étend sur un lit -pendant qu’une matrone prépare, dans la chambre -même, une sorte de caramel épais qui bout doucement -sur un petit fourneau de terre. Dans ce liquide -on verse une quantité de jus de citron exprimé à -même dans la casserole. Quand la mixture est au -point, la balana, avec une dextérité surprenante, y -trempe la main et applique vivement cette sorte de -cataplasme aussi chaud que possible, sur la partie à -épiler. Elle laisse le remède agir quelques secondes, -puis arrache violemment…</p> - -<p>On épile non seulement le corps, mais les bras et le -visage — car les joues d’une mariée doivent avoir -le brillant et la netteté d’une pomme — le duvet -de pêche si chanté par nos poètes est ici en abomination. -L’opération finie on donne un second bain à -la malheureuse dont la face a des tons de homard -bouilli et qui ne peut presque plus marcher tant sa -pauvre chair est cuisante et meurtrie par cette toilette -barbare. On la saupoudre ensuite de farine -d’amidon et on l’habille pour la première soirée.</p> - -<p>La seconde fête a lieu chez l’époux et se nomme -<i>Leïlt el Dourla</i> (la nuit de l’entrée). Vers le coucher -du soleil, la mariée est enfouie en grande pompe dans -un carrosse de gala où prennent place avec elle, sa -mère et quelques intimes — autant que la voiture -en peut supporter. Ensuite, toutes les issues régulièrement -calfeutrées à l’aide d’écharpes de soie et -de cachemires des Indes, le carrosse disparaissant sous -les étoffes de prix, l’eunuque monte à côté du cocher -et le cortège se met en marche, précédé par une musique -militaire. Les invitées suivent dans leur coupé, les -plus modestes en voiture de louage. Des timbaliers -ferment la marche, montés sur des chameaux superbement -caparaçonnés. Sur tout le parcours, les serviteurs -de la famille jettent des pièces de menue -monnaie et des bonbons que s’arrachent les gamins -et les passants d’humble condition. Des matrones aspergent -aussi la foule à l’aide de petites aiguières au -bec percé de mille trous, d’où s’échappent, en gouttes -parcimonieuses, l’eau de roses et l’eau de fleurs d’oranger…</p> - -<p>Enfin l’on arrive au domicile du marié. Celui-ci, -debout sous les tentes multicolores tendues devant la -porte, attend celle qui devant la loi est déjà sa femme, -mais dont il n’a pas encore vu les traits. A ses côtés, -deux sacrificateurs, tiennent en laisse deux jeunes -taureaux qui seront immolés sitôt que l’épouse, au -bras de l’époux, franchira le seuil de la demeure -qui devient la sienne.</p> - -<p>C’est en effet sur le sang de ces animaux qu’elle -doit passer, portée par le jeune homme qui la conduit -jusqu’à la porte de la chambre nuptiale et se -retire sans prononcer une parole. Il ne reverra sa -femme que le soir. On juge de l’émoi de ces deux -êtres, dont la volonté de leurs familles a lié la destinée -et qui ignorent encore tout l’un de l’autre. Cet -émoi se double d’une vague appréhension chez l’homme -qui, s’il n’a pas été bien loyalement renseigné par -les femmes chargées d’apprécier à sa place les mérites -de la future, peut trouver, à l’issue de la cérémonie, -un aimable monstre sous le voile trompeur des épousées, -au lieu de la houri désirée…</p> - -<p>Il ne saurait y avoir assez de lumières ni assez de -bruit, assez de fleurs ni assez de danses pour étourdir -suffisamment la pauvre petite victime qui, déjà suffoquée -par une heure de trajet dans cette voiture où -elle manquait d’air, brisée de lassitude par les toilettes -et la parade de la veille, n’a pas encore franchi -la moitié de son douloureux calvaire. Pour la mariée -égyptienne, les noces sont bien véritablement un holocauste, -dont elle est la triste et souvent la bien involontaire -victime.</p> - -<p>La voici dans la pièce qui sera sa chambre d’épouse !</p> - -<p>Le lit a été préparé avec un soin qui rendrait jalouses -nos mères européennes. Lit de cuivre, brillant -comme un soleil, au baldaquin magnifique, aux colonnes -majestueuses drapées d’une moustiquaire de -gaze de soie rose, lamée d’argent. La courtepointe est -de satin blanc orné de dentelles, gansé d’or, et brodé -de fleurs merveilleuses. Les nombreux coussins sont -recouverts de fine batiste ; au pied du lit, s’étalent -les mules de la mariée. Sur une toilette recouverte -elle aussi de satin blanc, se dresse le jeu de brosses -et d’objets de toilette en vermeil, avec le chiffre de la -mariée en brillants. A côté est posée une riche <i>bogha</i><a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>, -entr’ouverte discrètement, et d’où s’échappe, parmi -des flots de dentelles parfumées, la parure de nuit de -la jeune épousée… Sur l’autre coin du meuble et lui -faisant face, une seconde bogha renferme la chemise -de nuit, le caleçon et la calotte du marié, ces objets -doivent être brodés et cousus de la main même de -l’épouse ; c’est le premier cadeau à celui qui devient -son maître… Déjà par les soins des couturières toujours -présentes, et des amies et parentes de la jeune -fille, les meubles sont encombrés d’un vaporeux fouillis -d’étoffes et de parures variées, toute la pièce, d’ailleurs, -offre l’aspect d’un très grand désordre.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> La <i>bogha</i> est un carré de velours ou de satin brodé d’or fin -et doublé de soie qui sert à envelopper les robes et la lingerie dans -les maisons orientales.</p> -</div> -<p>Alors commence la première toilette de mariée. J’ai -vu, aux grands mariages, la robe varier par trois ou -quatre fois dans la soirée ; c’est un indice de richesse. -Les invités faisant partie de la famille en font autant, -ce qui donne à une partie de l’appartement, -l’apparence d’un immense cabinet de toilette.</p> - -<p>La mariée que je voyais ce soir-là, fut plus raisonnable, -elle ne changea de robes que deux fois. La -première était de moire rose brodée de blanc, et surchargée -de perles de jais également blanc. Selon -l’usage traditionnel, une fois habillée, on l’installa sur -un divan dans sa chambre et les visiteuses défilèrent -devant elle, l’une après l’autre, lui prodiguant, à qui -mieux mieux, félicitations et conseils. Mais la pauvre -petite demeurait muette et rigide sous ses parures, -les yeux baissés, elle écoutait sans un geste et ne prononçait -pas une parole.</p> - -<p>Aujourd’hui tout cela est changé. Depuis dix ans, -les mariées de la bonne société se mêlent à leur famille, -prennent part au repas et répondent gentiment -à celles qui les questionnent.</p> - -<p>Dans les salons brillamment illuminés, les invités -arrivent en foule. Toutes les races, toutes les couleurs, -tous les types sont représentés à cette fête. -Voici les négresses du noir le plus pur, vêtues de galabiehs -de satin rouge, le cou chargé de lourds colliers -de sequins, le mouchoir de coton autour de la -tête, très fières d’accompagner leur maîtresse et de -se mêler à la foule élégante qui les entoure. Voici les -Abyssines, reconnaissables à leur haute taille, à leurs -traits fins, à la splendeur un peu animale de leurs -grands yeux.</p> - -<p>Parmi celles-ci, beaucoup sont des concubines ou -des épouses de pachas ou de beys, mères d’enfants -légitimes et elles toisent dédaigneusement les autres -femmes de couleur qui les envient.</p> - -<p>Les Égyptiennes naturellement forment la majeure -partie de la société. Elles se distinguent par l’obésité -précoce, même des plus jeunes femmes, dont les poitrines -et les ventres saillent désespérément, malgré le -corset tendu à se rompre et dont la pression leur -donne ce teint congestionné et ces regards désespérés -de pigeons qu’on étrangle… Elles sont brunes, malgré -la poudre dont elles ont outrageusement enfariné leur -figure. Beaucoup exhibent des toilettes européennes, -de coupe défectueuse et dont la taille dessine encore -mieux les formes pesantes des femmes habituées à -vivre sous la libre galabieh, ceinture lâche et seins au -vent. Elles ont aussi adopté notre coiffure et, sur des -chignons compliqués, posé des fleurs artificielles et -des diadèmes de perles. Toutes sont couvertes de bijoux -de prix, car même celles qui n’en possèdent -pas, en ont emprunté ou loué pour la circonstance.</p> - -<p>Enfin les Turques en minorité, mais tranchant superbement -sur toutes les autres, par la majesté souveraine -de leurs attitudes, et le luxe de bon aloi pour -les jeunes, la sobriété voulue des toilettes pour -les vieilles femmes. Les plus jeunes, mariées ou -jeunes filles, sont habillées selon le dernier goût de -la rue de la Paix. La main du grand faiseur se reconnaît -à la grâce d’une draperie, à l’originalité de -la coupe… à tout. Ces toilettes sont d’ailleurs portées -avec une distinction surprenante et les belles Turques -prouvent que, chez elles du moins, le corset fait -partie de la vie et des mouvements de chaque jour, -car son port ne les gêne guère. Elles vont et viennent -montrant leur taille admirablement bien prise, et découvrant -sous un décolletage peut-être excessif, des -épaules et des bras de déesse. Je n’ai jamais vu autant -de diamants, de perles, de pierres précieuses que ce -soir-là. Ces femmes avaient l’air de châsses.</p> - -<p>Pour les Turques âgées, la toilette me sembla -presque pareille chez toutes. Elles étaient vêtues de -ces galabiehs en simple toile des Indes d’un si grand -prix, et d’une si nette simplicité, que les princesses -portent constamment dans leur harem, et qui sont -si délicieusement fraîches à la peau. Sur leur tête, -l’immuable <i>Ezzazia</i> piquée d’un bouquet de fleurs, leur -donnant une vague ressemblance avec les malades -d’hôpital. Car, si les coquettes savamment coiffées -savaient faire de l’<i>Ezzazia</i> une parure charmante en -la posant en arrière sur des cheveux ondulés avec -soin, les vieilles dames, qui l’arborent à la manière d’un -casque nocturne, prennent sous son port une apparence -à la fois grotesque et majestueuse. Sur les poitrines -aplaties, les lourdes chaînes de montre s’étalaient, -supportant la montre d’homme, dont toutes les -femmes du harem se sont parées jusqu’en ces dernières -années, la montre de dame étant considérée, -par elles, comme un jouet ridicule, bon pour des enfants. -Même préjugé pour les chaînes, qui ne leur -semblaient pas assez solides, ni surtout assez massives…</p> - -<p>Toutes les assistantes qui ne portaient point le costume -européen, avaient la taille serrée par une épaisse -ceinture de métal d’or ou d’argent, dans laquelle était -posée leur montre. Toutes les personnes vêtues de -galabiehs portaient des babouches de peau brodées -de perles ou de satin, garnies de nœuds de rubans -assortis à la robe. Mais, toutes les élégantes vêtues -à la française exhibaient de ravissants petits souliers -de bal. Les subalternes et beaucoup de créatures -sans prétentions avaient de simples savates…</p> - -<p>Dans un angle de la pièce où l’on m’avait fait asseoir, -je remarquai une sorte d’estrade faite de quatre -bancs placés en carré et tendus de cachemire, sur -lesquels s’enroulaient des guirlandes de fleurs déjà -fanées.</p> - -<p>— C’est la place des musiciennes, me dit-on.</p> - -<p>En effet, elles arrivaient au même instant. Grande -fut ma surprise, en les trouvant aussi laides, aussi -disgracieuses, que les pauvres checkas entrevues aux -funérailles de notre voisin. Sur cinq, deux étaient -complètement borgnes et une troisième montrait un -glaucome épouvantable. Elles étaient vieilles et leur -peau avait des tons d’ivoire jauni. Une d’elles, mulâtresse, -présentait des joues s’agrémentant des huit cicatrices -longitudinales, qui sont appelées à parfaire -la beauté soudanaise.</p> - -<p>La chanteuse, remarquable par la profusion de -bijoux qui la couvrait, n’était guère plus attrayante, -mais elle, du moins, avait tenu à se montrer élégante. -Sa robe de satin bleu de paon s’ornait de volants multiples ; -une ceinture de pierreries étincelait à la taille. -Des sequins d’or s’enroulaient autour de son front, où -les frisures de ses cheveux crépus faisaient un vrai -nid de pie. Elle avait le nez épaté, de fortes lèvres -violettes, le front bombé et des yeux chassieux. Mais, -sitôt qu’elle chanta, ce fut du délire. Pas une, me -dit-on, ne pouvait l’égaler pour les modulations si -chères aux oreilles indigènes. Elle répétait longuement -la même phrase, le même mot et les autres répondaient -au refrain en accompagnant l’air sur leurs -instruments variés. Une <i>noune</i>, une <i>houde</i>, deux -tympanons.</p> - -<p>Des esclaves passaient constamment, offrant des -cigarettes dans un petit panier et des tasses de moka -sur un plateau. Les visiteuses étaient assises, serrées -entre elles comme des graines autour de l’épi, car -l’usage oriental veut que l’on invite toujours dix fois -plus de monde que la maison n’en saurait tenir. Le -résultat est désastreux. Au bout de quelques heures, -la demeure nuptiale a l’air d’un carrefour où… il se -passe quelque chose ! — et comme aucun agent n’est -là pour maintenir l’ordre, c’est une ruée frénétique -qui aboutit souvent à de véritables batailles entre -femmes de condition inférieure ; il faut appeler les -eunuques pour chasser les tapageuses…</p> - -<p>Vers dix heures, après le repas servi à la turque, -comme celui de la veille, Azma vint me chercher :</p> - -<p>— Si tu veux assister à la grande toilette de la -mariée, j’ai obtenu qu’on te laisse entrer dans la -chambre.</p> - -<p>Je la suivis, et nous pénétrâmes ensemble dans le -réduit où les poudres, les sachets, les pommades et les -eaux de senteur mettaient une quantité de parfums -disparates, et si violents, que je faillis perdre connaissance ! -Une fenêtre, ouverte à propos, me sauva de -l’asphyxie.</p> - -<p>La petite mariée, d’une pâleur de morte, se livrait -sans résistance aux mains de la couturière et d’une -cousine qui, en ce moment, lui passaient une fine chemise -européenne. Puis, ce fut le tour du corset fanfreluché, -du pantalon, véritable dentelle ajourée et du -jupon de satin froufroutant.</p> - -<p>La jeune fille était fort brune ; on avait pris soin de -frotter sa peau d’un liquide gras et blanc, sur lequel -la poudre, jetée à profusion, achevait de métamorphoser -sa carnation sombre d’Égyptienne en une chair de -blonde, qui tranchait bizarrement avec l’éclat des -yeux et le noir des cheveux crépus, luisants de brillantine. -La couturière s’était distinguée pour la coiffure, -de tous points réussie. Un coiffeur professionnel n’eût -pas mieux fait. Après le jupon, on enfila la robe de -mariée, la splendide robe des noces musulmanes, tout -à fait abandonnée dans la bonne société actuelle. -Alors, elle jouissait encore de tout son prestige et il -fallait qu’un père fût bien pauvre pour ne point l’offrir -à son enfant.</p> - -<p>Cette robe était de brocart rouge et or, l’étoffe commandée -et tissée spécialement à Constantinople. Les -douze mètres coûtaient mille francs (quarante livres) -pour les plus simples. Celles des princesses, entièrement -brodées de perles et d’or, atteignaient quelquefois -cent mille francs. Mais les robes de cinq à dix -mille étaient une dépense courante dans les frais du -mariage. On juge de la pesanteur de cette robe, dont -l’immense traîne augmentait encore le supplice de celle -qui la portait. Les robes de mariées sont généralement -très décolletées, en Égypte ; cela, afin de permettre -l’étalage des bijoux dont la fiancée doit être couverte. -Au cou, une rivière de diamants, aux oreilles d’énormes -boucles, aux bras plusieurs rangs de bracelets. Sur les -gants (<i>sic</i>), et à chaque doigt, une bague de prix. -Enfin, sur la tête et soutenant le voile lamé d’argent, -un diadème en brillants ou en perles. Ajoutant à cela -les multiples fils argentées dont j’ai parlé, et qui -tombent en algues délicieuses de chaque côté des -tempes jusqu’au bas de la robe, on se figure aisément -la lourdeur écrasante de ce costume sous lequel, pour -peu qu’il fasse chaud et que la jeune fille ne soit point -très forte, elle doit plier littéralement…</p> - -<p>Entre temps, on avait passé une couche de carmin -sur les joues et les lèvres de la fiancée et égalisé au pinceau -ses sourcils et ses cils à l’aide d’une teinture. Je -ne reconnaissais plus la fillette très brune, presque -laide, que j’avais vue quelquefois en visite. C’était -une femme nouvelle. Je me figurais la surprise de -l’époux, le masque des fards tombé de ce visage, -retrouvant la véritable femme — combien différente -de l’autre — qu’on lui donnait.</p> - -<p>Les Orientales avisées redoutent tout de ce mariage -les livrant à un inconnu dont elles ont, du moins, -pu apercevoir les traits à travers les persiennes, -durant ses visites aux hommes de leur maison : -mais qui, lui, n’ayant vu d’elles qu’une forme imprécise -sous les plis du voile noir dans la rue, peut, à bon -droit, ne pas se montrer satisfait, si la femme n’est -point telle qu’un récit mensonger la lui a dépeinte. -Et, pour éviter un affront, tous les subterfuges sont -admis car, de cette première entrevue, dépend souvent -la durée du mariage.</p> - -<p>Si la mariée est par trop repoussante, le mari, sitôt -qu’il a levé le voile nuptial, peut fort bien dire :</p> - -<p>— Je refuse cette jeune fille !</p> - -<p>Et descendre aussitôt auprès des hommes qu’il prend -à témoin de la tromperie dont il est victime. Aussitôt, -il demande le divorce. C’est son droit, mais, si après -l’avoir vue, il la trouve assez séduisante pour que -l’union se consomme, les plus élémentaires lois de -courtoisie lui ordonnent de la garder, même si le réveil -lui réserve des surprises peu agréables.</p> - -<p>Et c’est là le secret de l’habileté consommée que mettent -les femmes à parer et à embellir la fiancée.</p> - -<p>Quand la mariée se trouva tout à fait prête — ce qui -n’avait pas demandé moins de deux heures — toutes -ses amies et parentes vinrent à tour de rôle la regarder, -chacune donnant son avis. L’une redressait un pli du -voile, l’autre rattachait un bijou, celle-ci ajoutait une -fleur.</p> - -<p>Alors entrèrent toutes les plus jeunes filles de la -maison et de la famille. Également vêtues de blanc, -elles portaient des cierges énormes, presque aussi volumineux -que nos cierges pascals. Chaque cierge était -enrubanné et entouré d’une guirlande de boutons de -roses.</p> - -<p>La porte fut ouverte à deux battants, l’eunuque prit -la tête du cortège et la <i>zaffa</i><a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a> commença. Rien ne -saurait égaler ma surprise et aussi mon indignation, -en voyant les musiciennes, que je savais être recrutées -parmi les pires courtisanes de la ville, venir prendre -la mariée dans sa chambre et marcher devant elle à -reculons, en entonnant l’épithalame. Les vierges marchaient -des deux côtés de la mariée, soutenue par ses -sœurs.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Procession nuptiale.</p> -</div> -<p>Les musiciennes chantaient :</p> - -<p><i>Elle vient d’en haut en se balançant, blanche avec de -longs cheveux d’or.</i></p> - -<p>Refrain : <i>Ya la la ! Ya la li !</i></p> - -<p><i>Ses cheveux tombent en longues et belles tresses.</i></p> - -<p><i>Son front ressemble au croissant de la lune pendant -le mois de Chaabane.</i></p> - -<p><i>Ya la la ! Ya la li !</i></p> - -<p><i>Ses sourcils sont tracés au pinceau.</i></p> - -<p><i>Elle a des yeux de gazelle, un nez petit comme les -azeroles de Syrie, des joues rondes comme des -pommes.</i></p> - -<p><i>Ya la la ! Ya la li !</i></p> - -<p><i>On prendrait ses dents pour des perles enfilées.</i></p> - -<p><i>Sa bouche est pareille à l’anneau de Salomon ; sa -salive est blanche et douce comme du sucre raffiné (sic).</i></p> - -<p><i>Ya la la ! Ya la li !</i></p> - -<p><i>O lèvres de corail ! ô cou élancé comme un vase d’argent !</i></p> - -<p><i>O poitrine blanche et ferme comme le marbre du bain ! -poitrine où s’arrondissent deux grenades !</i></p> - -<p><i>O talon qui seras vert pour le mari !</i><a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Le talon vert, c’est la chance assurée pour l’entourage de -celle qui jouit de ce rare privilège.</p> -</div> -<p><i>Viens, ô jeune fille ! viens, ô fiancée, viens, ô fleur, -viens, ô clou de girofle !</i></p> - -<p><i>Ya la la ! Ya la li !</i></p> - -<p>Chantant et tapant sur le tympanon qu’elles élèvent -au-dessus de leurs têtes en agitant les grelots fixés -tout autour, ces musiciennes, si elles étaient plus gracieuses, -rappelleraient assez les chœurs des courtisanes -antiques marchant au-devant de la déesse, aux Panathénées. -Même, les noces de l’antique Grèce devaient, -par plusieurs points, ressembler à celles-ci, mais, dans -l’ardent amour que les Grecs vouèrent à la beauté, -rien de vulgaire ni de bas ne venait souiller l’éclat et -le charme amoureux de leurs fêtes.</p> - -<p>Ici, c’est un mélange intraduisible de modernisme -grossier et d’antiquité païenne. Telle la burlesque -image de bois, représentant Priape (un Priape articulé) -et que des gamins font manœuvrer au moyen de -ficelles devant la voiture de la mariée aux noces populaires -et l’autre Priape, plus ignoble encore, que l’on -trouve encore dans tous les jardins de village, en -manière d’épouvantail. Vieux reste des croyances -ancestrales, qui donnaient à ce dieu la puissance d’arrêter -les voleurs. La fleur même de la poésie orientale -est ternie par l’obscénité ambiante. Ces usages d’autrefois -qui, si longtemps, résistèrent aux attaques du -christianisme, ennemi des gloires charnelles, ces coutumes -de l’hyménée parmi lesquelles l’âme voluptueuse -des anciens dieux semblait planer, ne sont plus aujourd’hui -qu’une parodie grotesque des gestes désappris -à travers les siècles, en cette Égypte que le mélange -constant des races a rendue à la fois trop violemment -barbare et trop servilement européenne. La laideur -des musiciennes et le ton des esclaves et des affranchies -que l’Islam rend égales à leurs maîtresses aux -jours de liesse, font de ces fêtes de véritables saturnales, -où toute grâce sombre dans la laideur et la malpropreté.</p> - -<p>Comme la veille, sur le parcours du cortège, la mère -et la nourrice jettent par-dessus le front de la mariée -les grains de blé et de sel et les pièces de monnaie.</p> - -<p>Les négresses et les servantes, même les invitées de -condition basse, qui sont nombreuses, se précipitent -sur le sol et se battent férocement pour s’arracher cet -argent qui porte chance.</p> - -<p>Une des plus vieilles négresses de la maison a -l’oreille grillée par la flamme d’un cierge. Et, comme -elle gifle celle qui le porte, immédiatement, une autre -femme arrache le cierge des mains de la fillette, et -en assène un coup violent sur le crâne de la négresse. -Celle-ci hurle en tenant d’une main son oreille brûlée, -de l’autre sa tête fendue. On l’emporte saignante et -désespérée. C’est la bataille… Les eunuques arrivent -et quelques coups de bâton, lancés à propos dans le -tas, ont vite fait de rétablir l’ordre.</p> - -<p>La mariée est arrivée devant le trône qui l’attend.</p> - -<p>Ce trône, appelé <i>Kocha</i>, est élevé sur trois marches -et ressemble assez au trône des souverains. Sous un -dais de satin entouré de fleurs d’oranger et de clématites -artificielles, il supporte deux fauteuils dorés -recouverts de satin blanc. Sur le dossier, le chiffre -entrelacé des époux s’étale en majestueuses lettres -d’or. Au fond, une glace entourée de feuillage ; au-dessus, -deux colombes se becquetant.</p> - -<p>La mariée est installée sur le fauteuil de gauche, le -mari devant tenir constamment la droite dans tout -ménage qui se respecte.</p> - -<p>A ce moment, commence le défilé des cadeaux. On -ouvre ostensiblement les écrins, on étale les cachemires -aux pieds de la jeune épouse, tandis que l’esclave -préposée à cette tâche clame les noms des donateurs. -A chaque objet, une véritable litanie de louanges -s’échappe des lèvres des assistantes, suivie d’un : -« Dieu garde cette famille et lui fasse de même ! »</p> - -<p>L’exposition des présents est enfin terminée.</p> - -<p>Les femmes poussent le fameux <i>zarghout</i><a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>, si violemment, -cette fois, qu’il semble que leurs langues -doivent y rester.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Sorte de cri qu’elles obtiennent en frappant leur palais -avec la langue.</p> -</div> -<p>Et voici le clou de la fête : les danses !</p> - -<p>Du groupe des musiciennes, parmi lesquelles elle -était assise, une jeune femme se leva et vint se placer -au pied du trône.</p> - -<p>Les musiciennes avaient quitté leur estrade et -s’étaient assises un peu en arrière de la danseuse, face -à la mariée.</p> - -<p>La danseuse portait une robe de satin rouge demi-longue -et très froncée. La jupe partait des reins et -laissait le ventre absolument libre. Une grosse tresse -de fil d’or, semblable à un énorme serpent, tenait cette -jupe, qui semblait devoir glisser à chaque mouvement -de la gawaza. La poitrine, comme le ventre, était à -peine voilée par une sorte de tricot de coton, à mailles -très transparentes. Un boléro très court complétait ce -costume à la fois très lourd et plus que léger. Mais, -ce qui en faisait l’étrangeté et la richesse, c’était -l’abondance inouïe de pièces d’or qui le couvraient. -Sur la poitrine et sur l’abdomen, un véritable chapelet -de pièces de cent francs en or se balançait en -un triple tour, et le métal accompagnait, d’une jolie -musique cliquetante, tous les mouvements de la -femme. Autour de son cou, sur son front, les guinées -et les napoléons ne se comptaient point ; et, à chacune -des multiples tresses de ses cheveux, se balançaient -trois sequins attachés ensemble.</p> - -<p>Sur le devant de la tête, elle montrait une coiffure -essentiellement européenne. Une splendide flèche en -diamants piquait ses boucles aux jolis reflets de cuivre. -Mais elle gardait dans le dos l’antique coiffure des -véritables Égyptiennes, conservée encore par nombre -de femmes coptes, par les danseuses et les fellahas, -descendantes directes de leurs sœurs antiques. Je n’ai -jamais vu de femmes turques porter les petites tresses.</p> - -<p>Les instruments de musique préludèrent, la danse -commença.</p> - -<p>De ses mains brunes et fines, aux doigts teints de -henné et cerclés de lourdes bagues, la petite danseuse -pressa les crotales de bronze.</p> - -<p>Elle éleva ses bras minces, sa gorge saillit à demi -hors du tricot qui la contenait.</p> - -<p>Elle s’étira comme une chatte hésitante, sourit à -la fiancée et ses yeux eurent un regard étrange, qui, -tout de suite, établit entre l’assistance et elle un courant -de perverse sympathie.</p> - -<p>A petits pas, d’abord, elle glissa, faisant onduler -son corps comme une liane flexible, semblant jouer et -lutter tendrement avec un être qu’on ne voyait pas.</p> - -<p>Peu à peu, le tympanon et la <i>houde</i> précipitaient -leur rythme, la danse changeait de forme. Haletante, -la courtisane s’abandonnait. Ce n’étaient plus que -gestes déments, ondulations amoureuses du torse, -extase du sourire, appel des yeux et des lèvres, vers -l’infinie volupté.</p> - -<p>Tandis qu’elle s’agitait en un suprême frisson, les -femmes, autour d’elle, l’encourageaient et, montrant -la mariée rougissante qui, impassible, assistait à ce -spectacle :</p> - -<p>— Apprends-lui, ma sœur !… apprends-lui !…</p> - -<p><i>(Alem-hïa Orcty, alem-hïa !)</i></p> - -<p>Un parfum montait, fait de toutes les essences dont -ces créatures étaient imprégnées, de leurs corps moites -et de leurs chevelures sombres à relents sauvages.</p> - -<p>L’air, peu à peu, devenait irrespirable.</p> - -<p>Cette musique affolante achevait d’étourdir les -pauvres recluses qui, grisées, énervées jusqu’au -spasme, pleuraient et riaient tout à la fois, partageant -la frénésie de la danseuse, accompagnant de la tête -et des mains chacun de ses gestes.</p> - -<p>La danseuse s’arrêta, ruisselante, épuisée, heureuse. -Chacune des assistantes voulait essuyer la sueur -de son visage et de sa poitrine. Quand elle fit à nouveau -le tour de la salle, tendant à mesure son front -et ses seins humides de sueur, ce fut à qui y poserait -la plus grosse pièce de monnaie d’argent ou d’or.</p> - -<p>Elle reprenait sa danse le front, les joues ornés de -ces attributs barbares, et c’était là le talent, il fallait -les retenir tout en dansant. Comme elle était habile, -bientôt sa jeune face et sa poitrine disparurent sous -le métal et de furieux applaudissements la récompensèrent.</p> - -<p>Mais, déjà, des chuchotements m’intriguaient du -côté de l’escalier, ce fut aussitôt un bruit de voix et, -tel un vol de colombes apeurées, des nuées de femmes -se précipitèrent en criant :</p> - -<p>— Le marié ! le marié ! <i>El Arisse !</i></p> - -<p>Alors, la mère du jeune homme cria de toutes ses -forces :</p> - -<p>— Mesdames ! que celles qui ont honte (<i>sic</i>) sortent. -Que les autres se taisent et tâchent de rester tranquilles.</p> - -<p>Bien peu sortirent… Quelques vieilles femmes, des -plus laides, firent semblant de se voiler la moitié du -visage avec un mouchoir ; les autres, non seulement -demeurèrent, mais, plus effrontées que des passereaux, -elles grimpèrent sur les fauteuils et les chaises, sans -souci du dégât, pour mieux regarder. De nouveau, le -<i>zarghout</i> fit rage !</p> - -<p>Dans un tapage assourdissant, l’époux, aussi tremblant, -aussi affolé que la frémissante jeune fille, fit -son entrée. Il était soutenu par l’eunuque de la famille -et le frère de la fiancée.</p> - -<p>Il avait préalablement fait une courte prière au seuil -de la pièce, pour appeler les bénédictions du ciel sur -son union ; et maintenant, ses devoirs religieux accomplis, -il s’avançait vers l’inconnu avec une hésitation -bien compréhensible.</p> - -<p>La mère avait baissé le voile de l’épousée. Le jeune -homme, d’un geste brusque, arracha ce voile.</p> - -<p>Dans l’antique Égypte musulmane, au temps des -khalifes, la femme devait alors se prosterner et baiser -la main de l’époux qui la relevait, en disant :</p> - -<p>— Je t’élève jusqu’à moi.</p> - -<p>Aujourd’hui, dans le monde élégant surtout, les -coutumes sont plus conformes à la galanterie européenne.</p> - -<p>Le mari, après avoir regardé sa femme, l’embrasse -simplement, et s’assied sur le trône, à côté d’elle. Les -deux mères du couple et les frères aînés viennent alors -embrasser les deux époux. Tout cela se passe devant -les invitées qui, pour rien au monde, ne donneraient -un spectacle aussi curieux, bien que déjà vu.</p> - -<p>On se figure aisément la gêne extrême des mariés. -Il faut que le Ciel leur ait départi des grâces spéciales -pour endurer, jusqu’au bout, une situation aussi ridicule.</p> - -<p>Le mari a donc hâte d’emmener sa jeune femme -dans la chambre nuptiale.</p> - -<p>Les mères et deux matrones les suivent.</p> - -<p>Ici se place une phase de la cérémonie, bien difficile -à expliquer.</p> - -<p>Avant de devenir l’époux selon la nature, l’Égyptien -de race pure doit, pour obéir à la coutume ancestrale, -se rendre compte si la marchandise qu’on lui a -livrée sur parole est aussi intacte qu’on le lui a affirmé.</p> - -<p>Brutalement, à l’aide d’un mouchoir de fine batiste, -il demande au pauvre corps, qui se révolte et se débat -en sursauts désespérés, la preuve qu’il va pouvoir -exhiber triomphalement à ses proches et à la famille -de la vierge reconnue telle en cette barbare solennité.</p> - -<p>Après cet acte de possession, il demeure quelques -instants à consoler la pauvre petite, puis redescend -parmi les invités mâles, pour témoigner sa satisfaction -à tout le monde et achever la nuit avec ses camarades.</p> - -<p>Le lendemain seulement, et même parfois plusieurs -jours après, s’achève la connaissance entre les époux, -à moins que la jeune fille ne garde rancune et, se -souvenant trop des premières politesses conjugales, ne -force son mari à la conquérir par la suite en amant, -après l’avoir humiliée en maître.</p> - -<p>Les Turques ont en grand mépris cette coutume -essentiellement locale que les Égyptiens d’aujourd’hui -tiennent de leurs aïeux de l’époque pharaonique. Certaines -tribus hébraïques la pratiquèrent.</p> - -<p>Cependant, l’épouse turque mariée à un Égyptien -ne peut pas toujours y soustraire ses filles, surtout -dans la bourgeoisie. Elle risquerait de s’attirer le -mépris de toutes les femmes qu’elle fréquente.</p> - -<p>Chez les Fellahas, la chose se pratique d’une manière -encore plus sauvage.</p> - -<p>Des compagnons du mari se tiennent sous la fenêtre -et tirent des coups de fusil en poussant des clameurs -épouvantables, propres à étouffer les cris de la patiente, -qui doit hurler pour bien témoigner de sa -vertu.</p> - -<p>On m’a affirmé que les chrétiennes (coptes) d’Égypte, -surtout celles de la classe pauvre, n’échappaient point -à l’affreux usage consacré par des siècles d’habitude. -Ce n’est d’ailleurs pas le seul point de comparaison -entre les deux cultes, en ce pays où le sol demeure si -bien l’unique roi, qu’il est parvenu à pétrir tous ses -enfants de son même limon généreux, leur faisant des -traits et des âmes si pareilles que tous les mages, tous -les patriarches n’y changeront rien.</p> - -<p>Il était plus de minuit quand nous regagnâmes nos -voitures.</p> - -<p>Pour sortir de l’appartement des mariés, nous avions -dû enjamber pas mal de corps de négresses déjà plongées -dans le sommeil le plus lourd, et surtout une -quantité innombrable d’enfants de tous les âges et de -toutes les teintes.</p> - -<p>Des semaines passèrent. Le mois sacré, le joyeux -mois de Ramadan était venu.</p> - -<p>La veille du premier jour, j’allais assister avec Azma -et l’esclave Gull-Baïjass à la procession qui ouvre la -fête.</p> - -<p>Déjà, depuis le matin, toute la ville était en liesse. -Le peuple n’est jamais très sûr de l’époque exacte où -commence le grand jeûne.</p> - -<p>Il faut que le grand chef de l’Islam ait vu la nouvelle -lune à Constantinople, pour qu’il puisse télégraphier -aussitôt la bonne nouvelle aux autres nations -musulmanes.</p> - -<p>Le canon tonne du haut de la citadelle, une immense -acclamation partie à la fois de milliers de poitrines -haletantes traverse l’air.</p> - -<p>Le Caire est en joie.</p> - -<p>La procession se met en marche.</p> - -<p>Elle ne manque pas d’originalité. Tous les corps de -métier y sont représentés par des chars où s’étalent -les produits de leurs travaux ou de leurs industries.</p> - -<p>Voici les boulangers. Ils ont installé un four véritable, -fait de briques, sur la charrette longue et sans -rebords. Ce véhicule n’a pas varié depuis l’occupation -romaine et a même gardé son nom de <i>carro</i>. Mitrons -et geindres s’escriment à qui mieux mieux à pétrir et -à enfourner les galettes plates qui seront le pain.</p> - -<p>Voici les bouchers apportant leur note barbare dans -ce milieu de joyeuse fantaisie.</p> - -<p>Aux cahots de la charrette, les corps refroidis des -énormes buffles et des moutons gras pendent tristement -et se balancent, parsemant la route de larges -étoiles de pourpre.</p> - -<p>Ils sont attachés à des espèces de gibets fixés à la -charrette.</p> - -<p>Les bouchers, leur coutelas à la main, font mine -de découper constamment leur marchandise.</p> - -<p>Voici encore les pileurs de café armés de leurs pilons -gigantesques et qui, le torse nu, s’agitent frénétiquement -autour du lourd mortier de bronze vert.</p> - -<p>Voici encore les fruitiers et les marchands de -légumes — une des plus jolies créations du cortège.</p> - -<p>Les marchands ont fixé des barres de fer transversales -autour de leur char ; ces barres sont elles-mêmes -soutenues par des montants de bois solides. Dans ce -cadre, ils ont installé un véritable jardin. Les courges, -si appréciées en Égypte, les aubergines, les tomates, -les haricots et les betteraves voisinent avec les pêches, -les pommes et les raisins. De grands régimes de -bananes sont entremêlés de poivrons rouges et verts, -formant la parure des quatre coins. Des dattes pas -encore mûres complètent l’assortiment. Des guirlandes -de roses, des branches de jasmin et de <i>tamra Hêna</i> -accompagnent l’inévitable fleur de souci si chère au -peuple des bords du Nil et achèvent de donner une -note imprévue et délicieusement bizarre à ce véhicule -rustique.</p> - -<p>Le char des pêcheurs et poissonniers n’est pas moins -gracieux. Dans une vaste barque, aux voiles triangulaires, -les jeteurs de filets et les vendeurs de marée ont -pris place. Leur barque est elle-même posée sur une -très longue charrette.</p> - -<p>Les hommes tiennent en mains les lourdes nasses -qu’ils feignent de lancer dans un océan invisible, tandis -que leurs compagnons montrent à la foule les corbeilles -d’osier remplies de poisson.</p> - -<p>Voici les pâtissiers et les confiseurs tirant la pâte -de guimauve et les nappes dorées de caramel sur une -table qui branle ; les épiciers dont le char offre le spectacle -inattendu d’une boutique ambulante, les pains -de sucre pendus à des cordes qui se balancent au-dessus -des têtes du personnel en font, du reste, le plus -bel ornement.</p> - -<p>Ensuite, les charrons, les chaudronniers, les menuisiers, -traînant une maison en miniature dont ils clouent -les persiennes à grand renfort de coups de marteaux. -Tout ce monde prend d’ailleurs un plaisir extrême au -vacarme qui devient tel à un moment, que je dois -quitter la fenêtre où je m’accoude, littéralement -étourdie.</p> - -<p>La nuit est tombée. Les chars, après un arrêt devant -la mosquée où ils ont reçu la bénédiction d’Allah, sont -rentrés au gîte. Nous faisons comme eux. Mais, déjà, -je ne reconnais plus les paisibles quartiers qui mènent -à notre maison. Une fièvre inusitée a passé sur la -ville, tous les visages sont joyeux, toutes les lèvres ont -une chanson. Les boutiques s’éclairent, la foule encombre -les places et l’on s’aborde, la face réjouie et -les mains ouvertes, en se souhaitant : Un bon Ramadan !</p> - -<p>Chez nous, dans la famille d’Azma, on a fait provision -de bougies, de raisins secs, d’amandes, de noisettes, -de pommes, de bonbons et de sirops de roses -et de violettes. Pensez donc, comme on serait honteux -si quelque visiteuse malapprise s’avisait d’aller dire -que les réceptions d’Azma-Hanem sont moins brillantes -que celles de Fatma-Hanem, ou de Zénab-Hanem ou -de n’importe quelle autre dame turque ou circassienne !… -Chacune veut faire mieux que sa sœur…</p> - -<p>Dès la tombée du jour, du haut en bas de la -demeure, les lustres pesants s’allument ; lustres de -cristal aux pendeloques multiples, qui dansent encore -un quart d’heure après qu’on les a touchées. Sur les -tables, les flambeaux d’argent étincellent. Des guirlandes -de fleurs décorent les murs de la pièce où l’on -reçoit. Toutes les housses ont été enlevées, et l’or des -dossiers et la soie des sièges reluisent superbement -sous la violence de cette lumière.</p> - -<p>Les femmes elles-mêmes ont l’air de meubles de -prix. Vêtues de toilettes d’apparat, ornées de tous -leurs diamants, des fleurs dans les cheveux et les pieds -chaussés de mules brodées de perles, elles attendent -les visites !…</p> - -<p>Ces visites arrivent vers dix heures et se succèdent -jusqu’après le repas de minuit… Toute la soirée, on -sert des fruits secs, des bonbons, des sirops, du café -et des profusions de cigarettes.</p> - -<p>Cela dure ainsi tout le temps du Ramadan. Dans la -journée, les femmes de condition aisée dorment jusque -vers quatre heures. A ce moment les ablutions, la toilette, -la coiffure, les amènent tout doucement jusqu’à -l’<i>Iftar</i>, repas qui rompt le jeûne, et qui se sert au coup -de canon, immédiatement après le coucher du soleil. -De cinq heures du matin à six heures du soir, il n’est -pas permis de boire une goutte d’eau ni de fumer une -cigarette. Les femmes, très religieuses, poussent le -rigorisme jusqu’à refuser de respirer même l’odeur -d’un mets ou… l’arome d’une fleur.</p> - -<p>Le Ramadan se termine par la fête du Baïram où, -durant une semaine, les visites s’échangent en plein -jour, où tous, indistinctement, maîtres et serviteurs, -sont vêtus de neuf et s’abordent par le traditionnel :</p> - -<p>— <i>Kollo sana enta tayeb !</i> (Porte-toi bien toute -l’année.)</p> - -<p>Mais, tandis que les hommes se congratulent les -uns chez les autres, les trois premiers jours, il n’est -pas de bon ton d’aller voir les femmes de ces messieurs -avant le quatrième. Ce jour-là, par exemple, les -visiteuses se montrent dans leurs atours les plus magnifiques, -comme pour les noces, celles qui n’en ont pas -en empruntent. C’est à qui exhibera les toilettes -les plus riches, les bijoux les plus précieux. Les fellahas -se contentent d’être propres et cela suffit à les rendre -tout à fait méconnaissables.</p> - -<p>Presque tout à coup, ce fut l’hiver.</p> - -<p>Je découvris une Égypte nouvelle, sous le ciel terne -qui, insensiblement, remplaçait le ciel d’azur et d’or -que j’avais admiré le plus souvent jusque-là.</p> - -<p>Aux nappes claires des blés murs couvrant les plaines -environnantes, à la fine poussière blonde s’échappant -des aires, où paisiblement des paysans poussaient l’antique -traîneau propre aux dépiquages, avaient succédé -les récoltes magnifiques du cotonnier, richesse de ce -pays. J’avais vu les feuilles luisantes d’un vert bronzé -se couvrir de larges fleurs aux calices roses, jaunes ou -blancs. Puis je vis ces fleurs se faner très vite et former -la petite gousse d’où devait sortir la moisson neigeuse -du fruit béni.</p> - -<p>Maintenant, la terre entière disparaissait sous le vert -tapis couleur d’émeraude des trèfles naissants. Le Nil -majestueux roulait une eau profonde grossie des pluies -commençantes du grand Soudan. Par les soirées calmes -il faisait bon aller vers les Pyramides au trot paisible -des fins chevaux de Syrie, sous la vaste allée des grands -<i>lebbacks</i><a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a> bordant la route.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Acacia Nilotica</span>.</p> -</div> -<p>C’était le moment de l’inondation annuelle.</p> - -<p>De chaque côté de la route, la terre disparaissait, -submergée par le fleuve-roi, métamorphosant les -plaines fécondes en véritables lacs.</p> - -<p>La beauté sans pareille du paysage en était encore -accrue. De hauts palmiers, dont les troncs rugueux -baignaient dans les eaux, levaient plus haut leurs -panaches magnifiques, comme rafraîchis, fortifiés par -l’humide et vivifiante caresse.</p> - -<p>Les villages semblaient autant de minuscules Venises -se mirant de toutes parts dans le Nil qui, doucement, -se retirait, laissant à la place liquide le limon nourricier -dont les récoltes prochaines seraient augmentées. -Et, là-bas, les gigantesques masses triangulaires se -dressaient. C’était l’Égypte immuable et belle, dans -sa mélancolique grandeur.</p> - -<p>De petites vapeurs roses couraient sur les canaux -improvisés, tandis qu’au couchant un voile d’or et de -pourpre s’étendait à l’endroit précis où le soleil venait -de disparaître dans toute sa gloire.</p> - -<p>Azma, les yeux brillants, la voix joyeuse, me disait :</p> - -<p>— Je n’avais jamais vu ces choses avant de te -connaître, mais je savais qu’elles étaient belles. Au -temps du khédive Ismaïl, on a commencé de préparer -cette route ; c’est lui qui a ressuscité l’ancienne -splendeur du pays. C’était vraiment un grand souverain.</p> - -<p>Elle me conta ensuite diverses anecdotes se rapportant -au règne du père de Tewfick.</p> - -<p>Celle-ci entre autres.</p> - -<p>A l’époque de l’ouverture du canal de Suez, tous -les princes régnants de l’Europe furent invités à l’inauguration -solennelle.</p> - -<p>Tous furent également les hôtes d’Ismaïl qui avait -pour habitude de pourvoir à tous les frais des touristes -de marque qui visitaient l’Égypte ; sa générosité s’étendait -même jusqu’aux simples particuliers, dont il -faisait payer les notes d’hôtel par ses intendants sitôt -que ces étrangers lui étaient présentés.</p> - -<p>Aucune réception cependant n’égala celle qui fut -réservée à l’impératrice des Français.</p> - -<p>La souveraine, même dans ses rêves les plus fous, -n’avait pu souhaiter un hommage pareil à celui qui -l’attendait sur la vieille terre pharaonique.</p> - -<p>Comme elle s’étonnait un jour de ne pas voir -plus d’orangers et de grenadiers — en Espagnole fidèle -au souvenir des parfums et des fruits du sol natal, — le -Khédive, prévenu, invita la jeune impératrice à -faire avec lui une excursion aux Pyramides où un véritable -petit palais avait été élevé en son honneur.</p> - -<p>Quand le landau dans lequel les souverains avaient -pris place pour se rendre au but de la promenade -arriva sur la route qui, trois jours plus tôt, montrait -de chaque côté l’immense étendue de ses plaines nues, -l’impératrice des Français ne put retenir un cri d’étonnement -et d’admiration. Bordant le chemin que devaient -suivre les augustes promeneurs, un véritable -bois de grenadiers, de citronniers et d’orangers en -fleurs mettaient la parure de leurs feuillages, transformant -le paysage aride en un coin de jardin délicieux.</p> - -<p>Le vice-roi d’Égypte avait fait planter ces arbres -à prix d’or, en quelques heures, à seule fin de réjouir -les yeux de la belle princesse qui l’accompagnait.</p> - -<p>Arrivée aux pieds des Pyramides, l’impératrice -fut conduite par son hôte, aux appartements créés -pour elle, dans ce palais du miracle construit en quelques -heures.</p> - -<p>— Vous êtes chez vous, madame, dit le vice-roi.</p> - -<p>Et comme Eugénie ne passa qu’une soirée dans ce -« <span lang="en" xml:lang="en">home</span> » d’occasion, le souper qui lui fut offert dans -le cadre créé pour une heure coûta au souverain près -d’un quart de million.</p> - -<p>Les histoires de ce genre ne se comptaient pas sous -le règne d’Ismaïl et ma cousine se plaisait à me les -dire, en vraie Turque, amie du faste, toujours prête -à applaudir aux gestes magnifiques et aux actes généreux.</p> - -<p>Je la décidai à m’accompagner au Musée des antiques — alors -à Boulac — je lui expliquai de mon mieux -l’histoire de ce pays d’Égypte où elle était née et -dont elle ne connaissait rien. Avec elle, je refis le pèlerinage -de la citadelle et la descente du puits de Joseph.</p> - -<p>La pauvre recluse se laissait ravir par le charme de -ces promenades. Ses yeux d’ignorante insensiblement -s’ouvraient. Un monde de sensations nouvelles s’éveillaient -en cette âme faite pour une autre vie.</p> - -<p>Un jour, le mari d’Azma lui défendit brutalement -ces promenades.</p> - -<p>Le lendemain, il exigea qu’elle quittât les corsages -à la mode européenne que je lui avais appris à porter. -Puis il lui fallut reprendre sa coiffure indigène, l’horrible -mouchoir de coton que turques et fellahas -gardaient encore toutes à ce moment en Égypte…</p> - -<p>Enfin ce mari omnipotent interdit jusqu’aux leçons -de français que je donnais patiemment à ma -cousine chaque matin.</p> - -<p>Lui aussi, malgré sa lourde apathie, avait remarqué -le changement qui s’opérait chez la jeune femme. -L’esprit et le cœur d’Azma s’ouvraient à la vie comme -des fleurs et l’époux s’inquiétait de ces progrès où -il n’avait aucune part. Cette femme, sa cousine, lui -avait sacrifié vingt années de sa fragile existence ; il -la traitait en esclave, sans brutalité il est vrai, mais -aussi sans bonté d’aucune sorte. Cette créature qui -lui avait donné sept enfants ignorait l’amour et cependant -jamais peut-être aucune amante ne mérita mieux -de le connaître. Je suis persuadée qu’il eût suffi -d’une étincelle pour allumer, au cœur ardent que je -devinais, la plus belle flamme dont ait jamais brûlé -la plus violente amoureuse. Jamais Azma n’avait eu -de son mari une parole de tendresse ou seulement -d’affection. Aussi redoutait-il au delà de tout ce -que ma présence de femme européenne pouvait -apporter de perturbations inattendues dans son -existence.</p> - -<p>Azma, née Musulmane, devait conserver les mœurs -du déluge. Il ne fallait point essayer de la soustraire -à l’ambiance.</p> - -<p>Les femmes du vieil oncle ne me voyaient pas non -plus d’un très bon œil. Également sournoises, terriblement -ignorantes et fanatiques, elles me haïssaient -pour mon double titre de Franque et de chrétienne. -Elles craignaient aussi le contre-coup de mon influence -sur leur vieux mari qui, volontiers, écoutait le mien, -seul mâle de la famille avant les fils de ces deux -femmes — car maintenant toutes les deux en avaient -un.</p> - -<p>Et cela acheva de rendre ma situation difficile. Le -soir, au lieu des veillées sur la terrasse, on se tenait -à présent dans le hall autour du mancal où la braise -crépitait, me rappelant bien tristement les joyeuses -flambées de chez nous.</p> - -<p>La maison si chaude en été devenait maintenant -glaciale et ce n’était pas le feu ridicule du mancal -qui la pouvait chauffer beaucoup. Frileusement, les -femmes se couvraient de châles, de plaids et, ainsi -accroupies autour du foyer antique, elles prenaient -l’apparence de pitoyables Erynnies.</p> - -<p>Seule, ma chère Azma gardait son prestige. Elle -portait depuis l’hiver une superbe pelisse doublée de -fourrures qui ne me semblait guère à sa place dans -la maison surtout passée sur une horrible galabieh -de flanelle grossière, mais qui lui donnait à elle, si jolie -sous son masque oriental, l’air de quelque princesse -byzantine au milieu de ses esclaves et de ses eunuques.</p> - -<p>A présent, nous en avions trois ! L’oncle ayant ramené -avec ses femmes les eunuques de la campagne, -un pour chaque femme de la maison. Ils se tenaient -assis près du feu tels des singes et leur occupation -favorite qui consistait à peler des fruits secs et à les -manger achevait la ressemblance.</p> - -<p>On jouait au tric trac, au loto ou aux dominos.</p> - -<p>Zénab s’était récemment vu fermer les portes du -harem et le cœur d’Azma, en amenant et offrant au -bey une de ses nièces, fillette de quatorze ans, replète -et vicieuse.</p> - -<p>La concupiscence du bey n’était un mystère que -pour l’âme naïve d’Azma. Mais, cette fois, soit que -les servantes indignées n’aient pu parvenir à cacher -leur colère, soit que ses yeux d’épouse se fussent enfin -ouverts, ma cousine surprit les coupables et chassa la -jeune fille et sa misérable tante.</p> - -<p>La petite n’étant pas esclave, le péché du mari -demeurait sans excuse, et l’épouse outragée avait tous -les droits.</p> - -<p>Ahmed-bey ne brillait point par le courage. Il nourrissait -un égal amour pour la tranquillité et pour la -débauche. Son cas restait pendable devant la loi. Il -se montra maussade mais résigné. Seulement la bonne -humeur générale s’en ressentit. Il semblait qu’une -lourde chape de mélancolie se fût abattue sur tout -le monde.</p> - -<p>Comme pour sceller la paix de son ménage, ma -pauvre cousine commençait une grossesse pénible, -l’ennui et la tristesse en furent accrus dans la maison -jadis si joyeuse.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIII</h2> - - -<p>Mes amis, les de S…, avaient repris leur existence -hivernale. La situation du père les forçait à être plus -mondains qu’ils ne l’eussent voulu. Sophie cependant -s’accoutumait aux toilettes, faisant valoir sa grâce de -blonde et aux éloges qu’elle lui attirait. On m’invita -souvent, mais si je pouvais accepter les pique-niques -intimes, ou les thés d’après-midi, il eût paru étrange -de me voir aller au bal ou au théâtre sans mon mari, -étant donné ma jeunesse. Je refusais, sans regret -d’ailleurs, car tout à présent me lassait, sauf la lecture -qui commençait à me prendre tout entière.</p> - -<p>M. de S… avait une bibliothèque admirablement -choisie. Elle comptait, entre autres, une collection -très complète des anciens auteurs, et il n’en manquait -pas un seul de ceux qui, dans leur œuvre, avaient traité -de l’Égypte. Ainsi lentement, j’étudiai par eux ce -pays où je devais vivre : Hérodote, Strabon, Diodore -et tous les disciples de l’École d’Alexandrie, me devinrent -à ce point familiers que, même après tant d’années, -quand je les consulte, je vais directement au passage -désiré, sans avoir besoin de chercher le moins du -monde. Je pus me convaincre que, depuis eux, l’Égypte -n’avait pas beaucoup changé. Leur aide me fut d’un -secours précieux et me permit de comprendre bien -des coutumes, ayant leur origine dans la plus haute -antiquité pharaonique.</p> - -<p>Je retournais quelquefois chez les femmes des ministres. -Elles se montrèrent toujours aimables, mais -je ne possédais pas l’habileté nécessaire à m’attirer -leur protection effective. On m’invita beaucoup à -dîner et à faire de la musique, mais ce fut tout. Je -prenais plus souvent la route du palais, je n’y voyais -presque jamais la princesse mère. En revanche, la -femme du prince était tout à fait charmante avec -moi. L’institutrice arrivait à me paraître une compagne -agréable. Elle tenait de sa famille une éducation -parfaite et une solide instruction. Elle jouait à -ravir Beethoven et Chopin, mes maîtres préférés ; nous -nous entendîmes très bien.</p> - -<p>Que dire de Sta-Abouha ?… Sa tendresse exubérante -prenait des proportions telles, qu’elle m’effrayait un -peu. Cette enfant devenait jalouse de toutes celles -qui m’approchaient, et je devais la consoler de mon -mieux, émue malgré moi de sa douleur, que je devinais -sincère.</p> - -<p>Je fus présentée à la sœur du prince, cette princesse -est morte à Paris en septembre dernier, femme d’une -haute intelligence que j’ai eu l’occasion de revoir souvent -depuis, et qui du moins parlait notre langue -comme une Française. Elle avait épousé le prince H…, -homme de valeur, qui a fait ce miracle de consacrer -sa vie et une partie de ses biens à la bonne terre -égyptienne. C’est aujourd’hui un des premiers agriculteurs -du pays. Il a divorcé depuis longtemps d’avec -la princesse. Il était fils du khédive Ismaïl et frère de -Tewfick.</p> - -<p>Quant au prince Ibrahim, maître de céans, je l’avais -rencontré par hasard dans la nursery, où je m’amusais -à faire tourner un carrousel enfantin devant ses enfants -qui étaient devenus mes amis. Le prince m’apparut -sous les traits d’un bon bourgeois, assez terne, -l’air mou, avec de gros yeux de ruminant et des lèvres -épaisses. Il était vêtu sans la moindre recherche, -d’un complet gris clair à carreaux, qui tombait mal -et rien dans sa modeste personne, ne décelait l’intelligence, -ni la grandeur.</p> - -<p>Il me fit quelques questions et me déclara : « Qu’il -aimait bien mon mari… » Puis, après m’avoir examinée -des pieds à la tête, de façon à me forcer de baisser -les yeux, il fit une pirouette et disparut.</p> - -<p>Quand il revit mon mari quelques jours plus tard, -il exprima ainsi son opinion sur mon compte :</p> - -<p>— Elle est très bien, votre jeune femme ; mais… -faites-la donc engraisser un peu !… Elle est trop maigre !…</p> - -<p>Un matin, comme nous étions toutes réunies autour -du mancal, l’eunuque annonça la visite de <i>Sett Pachau</i> !</p> - -<p>M<sup>me</sup> Pachau, la colporteuse, était une forte personne -à carnation flamande, portant allègrement ses trente-cinq -ans… Elle arrivait escortée de deux gamins indigènes, -qui déposaient avec soin aux pieds des femmes -de la maison, deux énormes ballots de marchandises.</p> - -<p>Quand ces ballots s’ouvraient, c’était le miracle !… -Il en sortait de tout ! Depuis les toilettes complètes -à bas prix, achetées en solde aux grands magasins, -jusqu’à la chaussure et aux parfums… On voyait des -peignes dorés, des éventails de plumes, des colliers -de verre, des ombrelles, des pièces de toile, de soie, -des dentelles, des savons et même des objets de ménage.</p> - -<p>Esther Pachau, fille d’Isaac Pachau, cumulait les -fonctions de vendeuse, d’acheteuse et de couturière. -C’était elle qui fournissait les trousseaux des jeunes -filles et les robes d’apparat de leurs mères. Elle servait -les grands harems, et reprenait à perte les fournitures -qui avaient cessé de plaire.</p> - -<p>Elle exerçait encore bien d’autres commerces, prêteuse -à la petite semaine et porteuse de billets doux -quand, par aventure, une belle recluse avait ébauché -quelque intrigue amoureuse avec un bey à travers -les stores mal baissés de sa voiture, à la promenade de -Choubrah.</p> - -<p>Esther Pachau — Pachau comme on la nommait -partout — était d’une complaisance extrême. Pourvu -que ses services lui fussent payés, on pouvait sans -crainte faire appel à son bon cœur. Elle ne refusait -ai ses soins, ni sa peine.</p> - -<p>Les eunuques, dont elle satisfaisait à la fois l’amour-propre -et l’avidité en les faisant entrer dans les bénéfices -de son commerce, nourrissaient pour elle un sentiment -compliqué, mélange de mépris et de vénération. -Ils admiraient surtout l’adresse inouïe avec -laquelle elle se mouvait dans les situations les plus -difficiles et le profit pécuniaire qu’elle savait tirer -de ses moindres actes.</p> - -<p>Pendant que Pachau était au harem, exhibant sa -marchandise, le vieux père Isaac, courbé sous le double -faix des ans et de la fatigue, tenait en laisse le baudet -qui, depuis tant d’hivers, charriait les objets de leur -commerce. De son côté, il faisait l’article dans la rue -et vendait aux passants de menus bibelots, en attendant -de commencer sa tournée personnelle dans les -maisons chrétiennes et israélites, où les hommes -sont admis.</p> - -<p>Alors, on le voyait agiter furieusement sa sonnette -et crier de sa voix encore puissante :</p> - -<p>— <i>Ago-Filo ! Ago-Filo</i> (aiguille-fil).</p> - -<p>De là le surnom « d’ago filo » donné en Orient aux -colporteurs. Ils sont des plus rares aujourd’hui -dans les rues du Caire ; les femmes, même indigènes, -ne craignant plus d’aller elles-mêmes faire leurs emplettes -dans les magasins. Mais il y a vingt ans, les -Orientales eussent considéré cela comme une dérogation -à leur titre d’épouses de hauts personnages ou -de fonctionnaires. Aussi, les Pachau de toutes sortes, -firent-elles de rapides fortunes en ces harems où, fatalement, -on ignorait le prix de tout…</p> - -<p>Chez nous, Azma luttait vainement contre Esther -Pachau. Celle-ci demeurait toujours la plus forte. C’était -pitié de voir les horreurs qu’elle débitait comme des -marchandises de valeur. Aussi, quel mauvais regard -elle me lança, le jour où j’eus la malencontreuse idée -d’insinuer que ses objets ne me paraissaient plus tout -à fait à la mode…</p> - -<p>La visite dura bien trois heures. Toutes les femmes -de la maison étaient là accroupies à terre autour de la -marchande. Maîtresses, esclaves blanches et noires, -les yeux brillants du même désir, les doigts caressant -les étoffes, les lèvres ouvertes dans le même sourire. -Quand la Juive partit, Azma sortit piteusement de son -corsage la bourse de soie noire qu’elle y tenait serrée -en bonne égyptienne, et, comptant son argent, elle eut -un gros soupir de regrets ! Toutes ses ressources du -mois avaient passé dans la vaste sacoche d’Esther.</p> - -<p>Il en était ainsi partout, dans chaque maison où -la colporteuse passait, drain terrible, redouté également -des époux et des pères qui n’osaient sévir contre -un usage si déplorable, mais que des siècles de préjugés -avaient établi, et qu’on ne pouvait détruire sans -toucher à la base même d’une société branlante, mais -solide encore…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIV</h2> - - -<p>Mon grand chagrin de n’avoir pas d’enfants me faisait -envier toutes les mères qui me parlaient de leur -nombreuse famille. Mariée depuis deux ans, et malgré -que je n’eusse point fini ma dix-neuvième année, il me -semblait que jamais cette joie ne me serait accordée -de serrer contre ma poitrine un être à moi !…</p> - -<p>A ce moment précis, la femme du <i>Sacca</i> (porteur -d’eau), ayant mis au monde son dixième bébé, vint -se plaindre un jour à Azma de leur épouvantable -misère. Dix enfants, deux vieux à la maison et presque -pas de pain !… Alors, une idée qui me parut sublime, -traversa ma cervelle de pensionnaire, se croyant une -femme très sérieuse… Si j’en adoptais un !…</p> - -<p>Sitôt pensé, sitôt proposé. Je demandai à cette -pauvresse de me céder en tout abandon une de ses -filles, la petite <i>Fatma</i>, la moins laide, qui venait d’avoir -quatre ans et qui me connaissait bien.</p> - -<p>Je savais que mon cher mari aimait les enfants -autant que moi, et je ne doutais guère de son approbation.</p> - -<p>On m’accorda Fatma, au grand désespoir d’Émilie -qui, plus avisée, se rendait bien compte des ennuis -que nous donnerait cette adoption et surtout du -travail qui lui incomberait de ce fait.</p> - -<p>Dès le soir, je courus vers le plus beau des magasins -de l’époque et j’achetai un véritable trousseau pour -la petite.</p> - -<p>Nous l’avions préalablement baignée et conduite -chez un barbier indigène qui fit tomber avec les boucles -annelées de son épaisse toison, une quantité de choses -innommables dont il vaut mieux ne point parler.</p> - -<p>Et la nuit, tandis que la pauvrette, après avoir fait -le premier repas complet de sa courte vie de miséreuse, -dormait à poings fermés dans le lit de ma fidèle servante, -Émilie et moi nous cousîmes jusqu’à l’aube, -petites robes, chemises, jupons, etc…, etc… Mon rêve -de maternité dura tout un mois.</p> - -<p>Je m’étais privée sans peine de tout ce que je -souhaitais faire pour moi-même cet hiver-là, afin que -« ma file » fût plus élégante. Je commençais à espérer -que mes efforts pourraient aboutir, car l’enfant, d’abord -sournoise et boudeuse, s’habituait et s’appliquait -même à me satisfaire, avec cette surprenante facilité -des égyptiennnes à s’assimiler, elle disait plusieurs -mots français et en comprenait beaucoup d’autres. -Et moi, dans cet ardent besoin de maternité, je -m’attachais à cette humble créature que je voulais -efficacement faire mienne.</p> - -<p>Un jour mon amie Sophie m’envoya chercher. Je -partis en recommandant à Émilie de surveiller attentivement -Fatma qui me salua d’un « bonjour maman » -qui me ravit.</p> - -<p>Le soir quand je rentrai, Émilie m’attendait sous le -porche. Je compris tout de suite qu’il s’était passé -quelque chose en mon absence.</p> - -<p>— Ah ! madame ! s’écria ma femme de chambre -en m’apercevant, ces sales gens ont enlevé la petite !…</p> - -<p>Je ne saisis pas tout de suite ses paroles… Il fallut -qu’elle m’expliquât longtemps pour que la lumière -enfin se fît. Je ne pouvais admettre tant d’ingratitude -et de perfidie.</p> - -<p>La mère de Fatma m’avait laissé soigner, nettoyer et -vêtir sa fille, puis, la jugeant suffisamment présentable, -elle l’avait reprise, elle et toutes les nippes que -nous lui avions préparées, elle avait ensuite conduit -l’enfant chez la femme d’un riche Pacha qu’elle connaissait -pour avoir travaillé dans la maison.</p> - -<p>Cette dame, émerveillée de la façon dont une si -pauvre femme tenait sa fille, l’avait immédiatement -gardée et promettait de la traiter comme sienne, afin -d’éviter une charge à cette mère admirable…</p> - -<p>Azma, qui ne pouvait comprendre mon chagrin -pour un événement qui lui paraissait de si mince -importance, m’avoua par la suite qu’elle n’avait pas -osé me contrarier, mais que pas un instant elle n’avait -cru à la sincérité de cette Fellaha. La malheureuse -voulait bien me laisser soigner et habiller sa Fatma, -mais de là à me la confier à moi <i>chrétienne</i> il ne fallait -pas connaître l’âme musulmane, pour y compter -une minute.</p> - -<p>Je gardai de cet événement une amertume profonde.</p> - -<p>Le jour où j’ai été mère réellement, devant l’ivresse -éprouvée rien qu’à regarder ma première fille, je me -suis demandé comment j’avais pu croire un instant -qu’une telle adoption eût pu remplacer l’enfant née -de ma chair… Mais au harem, un peu de folie avait -sans doute passé sur moi, et le départ de Fatma me fut -une grosse peine…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXV</h2> - - -<p>Un matin du printemps suivant, les enfants d’Omma -Hanem pénétrèrent dans ma chambre en criant toutes -les deux à la fois :</p> - -<p>— Réjouis-toi ! le jeune bey est venu !</p> - -<p>Le jeune bey ! c’était mon mari… et je n’en pouvais -croire mes oreilles. Je ne l’attendais que beaucoup -plus tard, son arrivée me comblait d’une joie infinie.</p> - -<p>Il eut peine à me reconnaître tant j’avais maigri -et pâli. Il se montra très étonné de me voir parler -l’arabe presque couramment. Mais pas un moment, -je n’hésitai à repousser la proposition qu’il me fit -d’attendre encore que notre installation fût complète -pour m’emmener avec lui…</p> - -<p>Ah ! la médiocrité du logis, la gêne, tout, plutôt -que de rester une semaine de plus loin de lui, dans ce -harem, où chaque jour je me sentais plus étrangère.</p> - -<p>Il comprit mon désir et y accéda.</p> - -<p>J’éprouvai un grand regret de quitter Azma. Ce -regret eût été doublé si j’avais su que je ne devais -plus la revoir… Elle avait été pour moi la sœur étrangère, -mais si tendre, dont l’amitié seule adoucissait -mes heures d’exil. Jamais près d’elle je ne sentis la -différence, de nos religions et de nos races. Je l’aimais -d’une affection profonde et la pleurai sincèrement. -Quant aux autres, à part l’esclave Abyssine, <i>Ouas-Fénour</i>, -qui s’accrochait à mes vêtements en poussant -des hurlements sauvages à l’heure de la séparation, -je savais que pour toutes, le départ de « la -petite Franque » était plutôt un soulagement.</p> - -<p>L’oncle, cependant, ne put cacher son émoi en me -disant l’adieu qui, pour lui aussi, devait être un adieu -éternel. Moins mal entouré, je ne doute pas qu’il ne -m’eût prouvé sa tendresse de façon plus efficace.</p> - -<p>Azma me regrettait franchement et la veille, elle -me dit, pouvant à peine retenir ses pleurs :</p> - -<p>— O ma sœur ! <i>Ia Orkty !</i> tu me quittes maintenant -que nous commençons à nous comprendre.</p> - -<p>— Hélas ! Azma, ne saviez-vous pas qu’il en est -toujours ainsi ?… N’est-ce pas à l’heure précise où les -affections se nouent, où les sites plaisent par la chère -habitude que nous prenons d’eux, qu’il faut partir -et s’en aller ailleurs refaire la redoutable expérience -des visages et des contrées inconnues ?</p> - -<p>Seddia, qui depuis longtemps nous fuyait, revint -ce jour-là pour nous dire adieu. Elle apportait des cadeaux.</p> - -<p>Pour Émilie, une pelote brodée par elle, et pour -moi, un coussin aux couleurs voyantes. A ces travaux, -la pauvre déracinée avait mis tous ses talents !</p> - -<p>— Ce n’est rien, voyez-vous… — me dit-elle, la voix -émue — mais j’ai pensé qu’en regardant ces humbles -choses, vous vous souviendriez quelquefois de moi, -qui ne vous oublierai jamais.</p> - -<p>Vous vous trompiez Seddia, c’était beaucoup, -le travail patient de vos mains de paresseuse… Cela -constituait pour la courtisane que vous étiez devenue, -un consciencieux effort. Je ne l’ai compris que beaucoup -plus tard, lorsque j’ai mieux connu la vie… -Alors, peut-être, ne vous montrai-je pas assez de -reconnaissance… Émilie, très touchée que l’on eût -pensé à elle, crut devoir donner à Sett-Seddia, un -dernier conseil :</p> - -<p>— Allons, madame Seddia, faites un petit sacrifice… -laissez cet habillage de carnaval, bon pour une -odalisque et venez retrouver ma maîtresse à Alexandrie. -On vous cherchera du travail, je vous aiderai… -Vous ne serez pas malheureuse.</p> - -<p>Mais elle, tristement, secoua la tête.</p> - -<p>— Merci, ma fille… vous êtes bonne, mais je ne puis -accepter votre offre, puis se tournant vers moi :</p> - -<p>— Malgré que vous soyez si jeune, ne comprenez-vous -pas, madame, vous qui savez voir, combien je -suis devenue pareille « à eux » ! et que je ne puis -plus vivre autrement qu’à l’Orientale ?… Je mourrai -ici et ce sera mon châtiment…!</p> - -<p>Des larmes montaient à ses yeux. Je lui serrai la -main sans répondre, navrée de me sentir impuissante -à la sauver malgré elle.</p> - -<p>Elle embrassa Émilie comme une sœur.</p> - -<p>Je revis aussi les enfants d’Omma Hanem, les -esclaves, les eunuques et les négresses. Tout le monde -avait un mot à me dire, une recommandation à me -faire.</p> - -<p>La tante aux canards reparut quelques heures avant -mon départ de la maison. Maintenant, les canards -avaient grandi et elle élevait des petits dindons qu’elle -charriait partout ; elle s’empressa de les sortir de leur -prison d’osier, sitôt arrivée chez sa nièce. C’était -alors une fuite éperdue de ces animaux sur les tapis -et les meubles, au grand ennui d’Azma qui redoutait -les suites probables de leur épouvante.</p> - -<p>La tante se montra particulièrement aimable dans -la joie sans bornes qu’elle éprouvait à me voir partir. -Elle me dit qu’elle se réjouissait de m’avoir connue, -et fit appel à tous mes bons sentiments pour m’exhorter -à abjurer ma religion afin de devenir musulmane.</p> - -<p>Nous quittâmes le Caire par une tiède soirée, sous -l’embrasement féerique du soleil couchant.</p> - -<p>Je vis disparaître les minarets et les hautes murailles -des antiques mosquées. Les tours épaisses de la citadelle -avec leurs meurtrières et leurs créneaux, les portes -monumentales de la mosquée d’Hassan et les constructions -qui lui faisaient face écrasèrent une dernière -fois ma chétive personne de leur colossale majesté. -Elles me semblaient autant de bastilles gigantesques -d’où je venais enfin de prendre mon vol vers le pays -du rêve et de la délivrance. Pourtant, ces vestiges -admirables du grand passé musulman se paraient à -cet instant d’une beauté magnifique, sous la lumière -idéale du crépuscule oriental.</p> - -<p>Nous traversâmes le quartier d’Abdine, l’Esbekieh, -puis ce fut la gare !</p> - -<p>Je faillis crier de joie en entendant le dernier coup -de sifflet de la locomotive qui nous emportait à toute -vapeur vers Alexandrie. Mon allégresse était telle, -que mon mari, à son tour, se laissait gagner à ma fièvre -d’indépendance.</p> - -<p>Et si petite que pût être la part de bonheur que le -sort nous réservait, comme nous ignorions la part des -peines, nous étions heureux d’être enfin nos maîtres. -Ce bonheur pour moi était si grand, qu’il me semblait -que mon cœur ne pourrait le contenir.</p> - -<p>Toute ma jeunesse et tous mes espoirs gonflaient -ma poitrine.</p> - -<p>Je partais enfin, j’allais commencer avec mon mari -« chez nous », une vie nouvelle, ma vie !…</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Jehan d’IVRAY</span>.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em">Imp. <span class="sc">Paul Dupont</span>, 4, rue du Bouloi. — Paris. — 502.10.10. (Cl.).</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top2em">SOCIÉTÉ D’ÉDITION ET DE PUBLICATIONS</p> - -<p class="c large i">Collection in-12 à 3 fr. 50</p> - - -<p class="drap"><b>Albérich-Chabrol</b>. — Le Flambeau. — La -chair de ma chair.</p> - -<p class="drap"><b>Annunzio</b> (<b>Gabriele d’</b>). — Terre -vierge.</p> - -<p class="drap"><b>Barrès</b> (<b>Maurice</b>). — <span lang="la" xml:lang="la">Amori et -Dolori sacrum</span>. — Les Amitiés -françaises. — Le Voyage de -Sparte. — Les Déracinés. — L’Appel -au Soldat. — Leurs -Figures. — Au Service de l’Allemagne. — Colette -Baudoche.</p> - -<p class="drap"><b>Baudin</b> (<b>Pierre</b>) <b>et Nass</b> (<b>D<sup>r</sup></b>). — La -Rançon du Progrès.</p> - -<p class="drap"><b>Conan Doyle</b>. — Les Aventures -de Sherlock Holmes. — Nouvelles -Aventures de Sherlock Holmes. — Souvenirs de -Sherlock Holmes. — Nouveaux -Exploits de Sherlock Holmes. — Résurrection de Sherlock -Holmes. — Sherlock Holmes -triomphe. — Mémoires d’un -Médecin — Le Drapeau vert. — Le -Crime du Brigadier. — Les Exploits du Colonel Gérard — Les -Réfugiés. — La Compagnie -Blanche (2 vol.) : I. Les -Moines Guerriers. — II. Les -Épées Glorieuses. — Notre-Dame -de la Mort.</p> - -<p class="drap"><b>Déroulède</b> (<b>Paul</b>). — 1870. Feuilles -de route. — 70-71. Nouvelles feuilles de route.</p> - -<p class="drap"><b>Esparbès</b> (<b>Georges d’</b>). — La Grogne.</p> - -<p class="drap"><b>Finot</b> (<b>Jean</b>). — Français et Anglais. — La -Science du Bonheur.</p> - -<p class="drap"><b>Gautier</b> (<b>Judith</b>) — Le Collier -des Jours. — Le Second rang -du Collier. — Le Troisième -rang du Collier.</p> - -<p class="drap"><b>Gorki</b> (<b>Maxime</b>). — En prison. — Hôtes -d’Été. — La Mère. — Une Confession.</p> - -<p class="drap"><b>Gyp</b>. — Pervenche. — Les Amoureux. — Cricri. — Entre -la poire et le fromage</p> - -<p class="drap"><b>Hermant</b> (<b>Abel</b>). — Chronique du Cadet de Coutras.</p> - -<p class="drap"><b>Hornung</b> (<b>E. W.</b>). — Raffles. — Le Masque -Noir. — Le Voleur de nuit.</p> - -<p class="drap"><b>Le Roux</b> (<b>Hugues</b>). — L’Heureux -et l’Heureuse. — L’Amour aux États-Unis.</p> - -<p class="drap"><b>Loïe Fuller</b>. — Quinze ans de ma vie.</p> - -<p class="drap"><b>Maizeroy</b> (<b>René</b>). — Yette, Mannequin.</p> - -<p class="drap"><b>Marguerite</b> (<b>Paul</b>). — La Princesse Noire.</p> - -<p class="drap"><b>Margueritte</b> (<b>Paul et Victor</b>). — L’Eau souterraine.</p> - -<p class="drap"><b>Marni</b> (<b>J.</b>) — Souffrir.</p> - -<p class="drap"><b>Meredith</b> (<b>George</b>). — Tragicomédie d’Amour.</p> - -<p class="drap"><b>Montesquiou</b> (<b>R. de</b>). — Altesses -Sérénissimes. — Professionnelles Beautés. — Assemblée -de Notables.</p> - -<p class="drap"><b>Naquet</b> (<b>Alfred</b>). — Vers l’Union -libre.</p> - -<p class="drap"><b>Ouroussoff</b> (<b>Prince</b>). — Mémoires -d’un Gouverneur.</p> - -<p class="drap"><b>Prévost</b> (<b>Marcel</b>). — Lettres à -Françoise. — Lettres à Françoise mariée.</p> - -<p class="drap"><b>Serao</b> (<b>Matilde</b>). — Amoureuses. — Cœurs -de Femmes. — Quelques Femmes. — Histoires -d’amour. — Les Légendes de -Naples.</p> - -<p class="drap"><b>Sinclair</b> (<b>Upton</b>). — La Jungle. — L’affranchi. — La -République Industrielle. — Métropolis. — Les -Brasseurs d’argent.</p> - -<p class="drap"><b>Talmeyr</b> (<b>Maurice</b>). — La fin d’une Société.</p> - -<p class="drap"><b>Thénard</b> (<b>Jenny</b>). — Ma vie au -théâtre.</p> - -<p class="drap"><b>Tolstoï</b>. — Pourquoi ?</p> - -<p class="drap"><b>Yver</b> (<b>Colette</b>). — Les Cervelines. — La Bergerie.</p> - - -<p class="c gap">Librairie <span class="sc">Félix</span> JUVEN, 13, Rue de l’Odéon, <span class="sc">Paris</span></p> - -<div class="break"></div> -<div class="trnote"> -<h2 class="nobreak">NOTE DU TRANSCRIPTEUR</h2> - - -<p>La numérotation des chapitres passe du chapitre XX au chapitre XXIII -dans l’original. On a rajouté les têtes des chapitres XXI et XXII aux -emplacements qui semblaient les plus probables.</p> - -</div> -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>AU CŒUR DU HAREM</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> -</div> -</body> -</html> diff --git a/old/67233-h/images/cover.jpg b/old/67233-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 7ee44cf..0000000 --- a/old/67233-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
