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-The Project Gutenberg eBook of Au cœur du Harem, by Jehan d'Ivray
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Au cœur du Harem
-
-Author: Jehan d'Ivray
-
-Release Date: January 23, 2022 [eBook #67233]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AU CŒUR DU HAREM ***
-
-
-
-
-
- JEHAN D’IVRAY
-
- AU CŒUR
- DU HAREM
-
-
- PARIS
- Société d’Édition et de Publications
- Librairie Félix JUVEN
- 13, Rue de l’Odéon, 13
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
- Le prince Mourad.
- Janua Cœli.
- Les Porteuses de torches.
-
-Pour paraître prochainement:
-
- Daoulatte.
- Le Moulin des Djinns.
-
-En préparation:
-
- La cité de joie.
- Catherine Raimbaud.
- Nos frères de Lettres (critiques).
-
-
-Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
-
-Copyright by Société d’Édition et de Publications, Paris, 1911.
-
-
-
-
-A Monsieur G. Maspéro
-
-
- A l’évocateur magnifique
- de l’Égypte ancienne
- je dédie cette étude
- de l’Égypte moderne
- en témoignage de haute estime
- et de grande admiration
-
-JEHAN D’IVRAY
-
-
-
-
-Au Cœur du Harem
-
-
-
-
-I
-
-
-J’ai ressenti ma première impression d’exil dans le port de Naples. J’ai
-souvent revu cette rade merveilleuse. Sous de brûlants midi de juillet,
-par de paisibles soirs de mai, en octobre alors que sous le vélum d’un
-ciel azuré, d’un ciel sans nuages, les arbres secouaient au vent du
-large leurs branches légères, alors que le parfum troublant des fleurs
-innombrables et l’odeur forte des algues marines passaient en effluves
-violents et délicieux... Ces jours-là, j’ai connu, sous ce ciel et dans
-ce port, la douceur de vivre.
-
-Mais à mon premier passage, après l’émouvante anxiété du péril à peine
-évité, dans la surprise de mon ignorance, mes dix-sept ans
-s’épouvantèrent devant l’inconnu de cette ville, où nous abordions à la
-nuit noire et par une mer démontée.
-
-Grandie à Cette, je ne craignais guère les ennuis physiques de la
-traversée; tangage et roulis n’étaient point pour surprendre celle dont
-les premiers plaisirs avaient été les dangereuses promenades en
-_youyou_, qu’elle ne dédaignait point de conduire.
-
-Mais je n’avais jamais été plus loin que Marseille et je n’avais non
-plus jamais essuyé de véritable tempête, sur un grand vaisseau, et par
-un gros temps.
-
-Déjà, un accident de machine nous avait immobilisés quinze heures à La
-Ciotat. L’_Ebre_ qui nous emportait était trop endommagé pour continuer
-sa route; il fallut transborder sur le _Peluse_.
-
-Ici se place le premier événement curieux parmi le chapelet de mes
-souvenirs. Durant le temps qu’on déchargeait les marchandises, nous
-avions pris la route des champs, en ce pays que nous ignorions. Nous
-suivîmes un petit sentier fleuri d’aubépines et tout à coup, nous nous
-trouvâmes dans le cimetière de La Ciotat.
-
-Le soir tombait. Une brise légère passait sur nos têtes, charriant le
-parfum des premières fleurs du printemps. Cher printemps de mon doux
-pays de France, que je n’ai plus revu, jamais...
-
-Nous nous assîmes sur une pierre tombale, l’âme noyée d’une tristesse
-infinie. Sur un mûrier, tout près de nous, le rossignol égrenait ses
-trilles, l’heure était à la fois si profondément douce et si
-voluptueusement mélancolique, que je ne savais plus si j’étais heureuse,
-ou si je détestais la vie, dans ce champ de mort qui semblait un jardin
-de rêve.
-
-Et voici qu’une chose extraordinaire se produisit. Autour de nous, des
-oiseaux bizarres passèrent. Toutes les couleurs du soleil couchant
-brillaient sur leurs plumes; et de chaque arbre et sur chaque tombe, un
-perroquet s’envolait en poussant des cris aigus. Je me crus le jouet
-d’une subite hallucination. La vérité était bien plus simple. Un navire
-marchand, chargé de ces bêtes qu’il emportait d’Anvers, avait fait
-naufrage, la veille, sur nos côtes et les perroquets peuplaient la
-contrée... Avec eux, la Magie de l’heure s’était évanouie...
-
-Le lendemain, le _Peluse_ nous recevait; il devait nous conduire à
-Alexandrie...
-
-A peine étions-nous en route, le vent nous prenait de côté, et jusqu’à
-Naples les violons ne quittèrent plus les tables.
-
-Deux heures du matin sonnaient à bord, quand, à la lueur fulgurante des
-éclairs, j’entrevis la vieille Parthénope. Le Vésuve lançait dans le
-ciel obscur, de minces fusées lumineuses et de hautes colonnes de fumée
-que l’opacité des ténèbres ne permettait pas d’apercevoir. Tous les
-passagers raisonnables demeuraient sagement dans leurs couchettes; mais
-mon mari pas plus que moi, n’étions de ceux-là...
-
-Notre jeunesse étouffait sur ce navire, et nous voulions en sortir coûte
-que coûte: aussi acceptâmes-nous avec enthousiasme la proposition du
-docteur, qui, en bon confrère, s’était offert à guider mon mari et
-moi-même, dans la ville inconnue.
-
-J’ai souvent pensé depuis à cette promenade originale sur les quais de
-Naples, et dans la rue de Tolède en pleine nuit, sous une pluie
-diluvienne...
-
-Nous avions d’abord voulu marcher pour nous dégourdir les jambes, mais
-le roulis nous avait trop éprouvés, nous ne savions plus... La pluie qui
-nous fouettait, et le vent qui faisait rage, rendaient notre équipée si
-désagréable, qu’il nous fallut accepter les bons offices d’un cocher
-noctambule: il dut nous trouver grotesques, mais l’appât d’un gros
-pourboire le rendait obséquieux.
-
-Le jour nous surprit sous les colonnades de l’église _San Ferdinando_
-qui fait face au théâtre San Carlo.
-
-Ah! le triste matin!...
-
-Malgré que l’on fût dans la semaine pascale, on eût dit la brume
-grisâtre d’une aube hivernale. Le soleil ne se décidait pas à se
-montrer... Et de cette aurore sur la terre italienne, à mon premier
-réveil hors du joyeux pays natal, une mélancolie profonde
-m’enveloppait... Je m’étais fait une Italie de rêve dans mon cerveau de
-petite fille, et voici que je retrouvais les brouillards glacés des
-cités du Nord, avec la note si vulgaire du peuple de Naples, note
-originale et amusante, sous un clair soleil, mais triste à mourir par ce
-temps des contrées boréales. Aux fenêtres, des loques sordides pendaient
-lamentables... dans les rues encore salies par la boue de plusieurs
-jours, des immondices traînaient, écorce d’orange, pelure de pommes et
-de courges, résidu de tomates écrasées; un relent pestilentiel se
-dégageait de ces détritus et, dans le jour naissant, sous le ciel
-livide, les voix nasillardes des premiers marchands ambulants montaient
-étrangement monotones et grossières à la fois.
-
-Nous errâmes jusqu’à midi. Le soleil décidément ne voulait pas se
-montrer; et ce fut sous la pluie encore qu’il nous fallut regagner le
-bord, où nous fûmes accueillis par les railleries de nos compagnons de
-route.
-
-Ceux-ci bien reposés par la première nuit tranquille depuis Marseille,
-lestés d’un lunch copieux, et chaudement couverts, nous regardaient d’un
-œil ironique... Et je me figure que nous devions en effet faire triste
-mine avec nos vêtements trempés, nos cheveux ruisselants d’eau et nos
-visages défaits de promeneurs nocturnes. Mais c’est le miracle de la
-jeunesse que les plus violentes fatigues s’effacent sur des fronts
-d’adolescents, après quelques minutes de délassement et un bon repas.
-Une courte sieste, une tasse de thé, une tranche de rosbif, suffirent à
-nous rendre nos forces. Quand, vers quatre heures, le _Peluse_ leva
-l’ancre, nous avions oublié notre mauvaise nuit et nous pouvions admirer
-la ville, par une coquetterie bizarre, elle se montrait à nous dans sa
-beauté souveraine, à l’instant précis où nous la quittions. Les nuages
-s’étaient dissipés, la mer était redevenue d’un bleu de turquoise et le
-ciel n’était plus sur nos têtes qu’un vaste manteau de lumière; le
-Château de l’Œuf se dressait superbe sur la hauteur et les jolies
-maisons multicolores descendaient en ribambelles gracieuses jusqu’au
-rivage. Une véritable flottille d’embarcations nous faisait cortège,
-chargées de musiciens aux voix chaudes, murmurant des cantilènes
-napolitaines, avec accompagnement de violons, de mandolines et de
-guitares.
-
-Ah! le charme de _Mandolinata_ et la douceur de _Santa Lucia_ écoutés
-ainsi, comme dans le dernier cri de la terre que l’on quitte avant le
-départ sur l’inconnu de la haute mer!...
-
-Cela ne ressemble à rien de connu et je ne pense pas qu’on le puisse
-oublier, après l’avoir une fois entendu.
-
-Les Iles heureuses cependant nous entouraient, _Ischia_, _Procida_,
-_Castellamare_, charriant vers nous la fragrance délicieuse des chemins
-en fleurs, nids de verdure, coins ignorés, où l’âme des dieux semble
-demeurer encore, et planer, mystérieuse et dominatrice, autour des
-êtres.
-
-Et ce fut le large... Journées monotones et magnifiques, soirées
-interminables, où le passager semble traîner sa vie, dont les minutes
-comptent double...
-
-Dormir, manger, faire les cent pas autour des cages à bêtes, visiter les
-machines, feuilleter des romans ou des revues qu’on ne lit point, la vie
-du bord dans sa régularité animale et reposante...
-
-Le troisième jour, des cris sauvages me firent bondir hors de ma
-couchette. On avait veillé tard par extraordinaire et nous entrions dans
-le port d’Alexandrie de grand matin.
-
-Les passes d’Alexandrie sont peuplées d’écueils rendant très difficile
-la navigation à qui ne connaît point parfaitement ces parages. L’aide du
-pilote est indispensable; et ce n’est pas une des moindres curiosités de
-l’arrivée, que cette prise d’assaut du navire par le plus étrange bandit
-qui se puisse voir.
-
-Enveloppé de son burnous, le chef ceint du tarbouche ou du turban des
-ancêtres, le pilote grimpe par les cordages, avec une agilité de bête
-féline.
-
-Et ce sont aussitôt des hurlements, des imprécations s’adressant aux
-frères demeurés dans la barque, ou des ordres en langue baroque, donnés
-à pleine voix aux hommes du bord.
-
-Le pilote est le prototype de l’Alexandrin, mélange hétéroclite de Grec,
-d’Italien et d’Arabe des frontières de Libye, être spécial, composé de
-toutes les races diverses qui ont traversé la ville d’Alexandre et la
-capitale des Ptolémées, fils d’Égypte pourtant, mais dont les veines ne
-charrient que bien peu de sang égyptien et qui n’a presque rien du
-paisible homme rouge, gardien fidèle de la vieille lignée pharaonique,
-roi incontesté des rives du Nil.
-
- *
-
- * *
-
-Après le pilote, les innombrables _Fachini_ et _Farraches_[1] qui
-envahirent nos cabines dès l’arrivée, achevèrent de me donner une idée
-terrifiante de ma nouvelle patrie.
-
- [1] Portefaix, commissionnaires.
-
-A peine vêtus d’un court caleçon de cotonnade, la galabieh relevée
-autour des reins, le turban en bataille sur leurs têtes rasées, ils
-apparaissaient à chaque écoutille, en proférant des phrases
-incohérentes, gesticulant et criant de telle sorte qu’une invincible
-peur me saisit. Oh! ces cris de l’arrivée!...
-
-Je me serrais craintive contre le bras de mon mari, qui, déjà repris par
-l’ambiance, répondait comme il fallait aux nombreuses sollicitations
-dont nous étions l’objet. Coups de canne par ci, coups de poing par là,
-le tout accompagné de terribles éclats de voix auxquels je n’étais guère
-habituée.
-
-J’avais le cœur lourd, les yeux brûlés de soleil et de larmes mal
-retenues.
-
-
-
-
-II
-
-
-Je fus bien surprise, quelques instants plus tard, quand débarrassés
-enfin des formalités de la douane, arrivés à l’hôtel et reposés par une
-première toilette sérieuse en terre ferme, nous nous retrouvâmes dans
-notre chambre d’hôtel, mon mari et moi... Il avait repris sa bonne
-figure souriante, je retrouvais mon ami de toujours. Ainsi, en ce pays
-d’antithèse, les plus fortes colères ne sont guère qu’en surface. On
-crie, on tape pour se faire respecter et se mettre à l’unisson, et
-telles gens qui nous semblent au paroxysme de la fureur et se traitent
-de chiens, de voleurs, d’assassins et de fils de _teigneux_ (sic),
-s’embrasseront en riant aux éclats quelques minutes après, ou se
-tapoteront l’épaule amicalement pendant dix minutes, en se faisant des
-protestations de tendresse.
-
-Mon étonnement d’ailleurs commençait...
-
-Tandis que, dans la chambre, je faisais connaissance avec les grands
-lits de fer à colonne peints en couleur voyante, vert, bleu, rouge, les
-divans trop hauts pour être confortables, recouverts de cotonnade garnie
-de dentelles au crochet, les moustiquaires de tulle relevés par de
-larges rubans, la rue m’attirait aussi, par les mille choses nouvelles
-que j’y devinais.
-
-Notre hôtel était situé dans une rue très couleur locale et bien faite
-pour me donner, du premier coup, une idée précise du pays où j’abordais.
-
-Quand, après tant d’années écoulées, je cherche à rassembler mes
-souvenirs de ce matin d’arrivée, deux choses surtout surgissent de ma
-mémoire: le bruit persistant des soucoupes de cuivre qu’agitait sous les
-fenêtres un marchand d’_arghissouss_[2] et le son d’un orgue de barbarie
-jouant le _Miserere_ du _Trouvère_...
-
- [2] Jus de réglisse glacé, qui se vend dans des cruches de grès.
-
-A cela vient se joindre le souvenir de deux odeurs bien différentes
-pourtant. Le parfum troublant des guirlandes de _Fohls_[3] (les
-premières que je voyais) que présentait une marchande indigène, aux
-nombreux passants de cette petite rue et un arome violent de marée,
-provenant d’un étalage de coquillages tout proche. Les jours pourront
-passer, je deviendrai peut-être une très vieille femme, dont le cerveau
-peu à peu perdra la mémoire des heures de sa jeunesse, mais le spectacle
-de ce matin ne s’effacera point; et de ces sons et de ces odeurs que
-j’ai gardés si présents, je conserverai jusqu’au dernier souffle, la
-note et la senteur, car ils furent l’impression première de ma nouvelle
-existence, et résument pour moi les sensations de mon premier matin
-d’exil.
-
- [3] Sorte de gardenias à fleurs petites et très parfumées.
-
-Le marchand d’arghissouss montrait une belle face bronzée, dont les
-traits semblaient taillés dans quelque matière antique, par un artiste
-du vieux passé grec. Il riait d’aise dans sa barbe noire et sa bouche en
-s’ouvrant découvrait des dents voraces, d’une admirable blancheur. Ses
-reins étaient ceints d’une vaste écharpe, rayée de couleurs vives où le
-rouge et le jaune dominaient, et son turban, posé très en arrière,
-laissait voir un front où la sueur perlait. Il portait une longue robe
-blanche, des babouches jaunes et des bracelets de laine. Un large anneau
-d’argent pendait à son oreille droite. Et il tenait haut sa cruche de
-grès, dont le goulot laissait échapper un gros morceau de glace et des
-feuilles d’oranger...
-
-La marchande de Fohls pouvait avoir mon âge, dix-sept ans... Elle me
-sembla très mince, très brune; sur son corps de toute jeune femme la
-galabieh moulait des formes pures, une gorge dure, des hanches souples,
-des jambes fuselées, dont chaque mouvement était une grâce. Sur sa
-poitrine à demi nue; d’innombrables guirlandes de fleurs formaient
-collier, et faisaient à cette créature charmante, une atmosphère
-embaumée qu’elle traînait après elle comme un voile enivrant, dont les
-passants se grisaient. Elle avait d’étranges yeux, lourds de passion, la
-bouche un peu grande, un profil de chèvre sauvage, et ses courts cheveux
-bruns s’envolaient en frisons raides, sur ses tempes et sur son cou. Un
-balancement rythmique agitait sa taille à chaque geste de ses bras,
-qu’elle tenait élevés, les mains chargées de fleurs qu’elle présentait,
-en chantonnant:
-
---_Fohl gamyl!_ (les jolies Fohls!)
-
-La marchande de coquillages se reposait juste sous les fenêtres de mon
-hôtel... Énorme matrone, croulante de graisse, vautrée sur le trottoir,
-un bras négligemment jeté sur sa marchandise, elle dormait lourdement en
-attendant la pratique. Elle avait la bouche ouverte, et de ma fenêtre
-assez basse, je pouvais distinguer le chapelet de mouches glissant
-autour de ses paupières et aux commissures de ses lèvres.
-
-La journée se passa à visiter les rares curiosités de la ville.
-Alexandrie n’offre qu’un intérêt très médiocre au point de vue de ses
-monuments; le plus grand reproche qu’on puisse faire à cette ville,
-c’est de n’avoir aucun cachet personnel.
-
-Trop de peuples la conquirent, trop de gens divers l’habitèrent; elle
-n’est plus qu’un port sans beauté, où se coudoient toutes les races, où
-se parlent tous les idiomes, où surtout dominent l’Italien et le Grec
-mâtinés d’oriental, n’ayant plus gardé de la patrie d’origine, que le
-mercantilisme et la souplesse.
-
-Les femmes pourtant y sont belles. Je parle des femmes de la société,
-essentiellement cosmopolite d’ailleurs, mais formant un bouquet de
-fleurs vivantes, du plus séduisant aspect, pour les yeux surpris du
-voyageur. Extrêmement élégantes, très coquettes, elles savent mieux
-qu’aucune, imposer les modes outrancières de nos grands couturiers
-parisiens. Et tandis que les maris occupés pour la plupart à parfaire ou
-à ruiner le budget du ménage dans un téméraire coup de bourse, les
-laissent libres de leurs journées, elles passent charmantes et parées
-dans les calèches somptueuses[4], étalant sous le clair soleil d’Égypte
-leurs grâces d’idoles et leur beauté de statues.
-
- [4] Des superbes attelages d’alors il ne restera bientôt plus en
- Égypte que le souvenir, car déjà les grandes dames Musulmanes ont
- donné l’exemple, et l’auto remplace partout la voiture démodée.
-
-La plage élégante de Ramleh et la plage familiale du Mex n’existaient
-pas encore. On n’avait pas non plus demandé aux archéologues les secrets
-de Kom-el-Chougafa et la basilique de Saint-Théonas gardait son
-mystère...
-
-Pour l’instant, le touriste, avide de choses nouvelles, devait se
-contenter de la visite traditionnelle à la colonne de Pompée et aux
-catacombes.
-
-La colonne de Pompée, faussement attribuée au tribun, faisait autrefois
-partie intégrante du Sérapéum, d’origine bien plus ancienne. Le Sérapéum
-ou Temple de Sérapis, élevé par Ptolémée Soter, dans l’acropole de
-Rhacotis et sur l’éminence aujourd’hui très diminuée qui porte la grande
-colonne, était un édifice auquel on parvenait par cent degrés de marbre.
-Selon la description du rhéteur Aphtonius, qui vit le Sérapéum au IIIe
-siècle de notre ère, la colonne monolithe était alors située au milieu
-d’une cour entourée de portiques et de salles renfermant des livres.
-C’est qu’en effet, vers l’an 140 avant Jésus-Christ, sous le règne
-d’Évergète II, la bibliothèque du Muséum ou bibliothèque mère, s’étant
-trouvée tout à fait remplie, le Sérapéum lui servit de succursale et
-renferma une seconde collection, la bibliothèque fille, évaluée au
-nombre de 300,000 volumes (Nitschlop).
-
-Il ne faut pas oublier qu’Alexandrie fut longtemps la ville lumière de
-l’ancien Monde. Les goûts délicats, les instincts élevés des premiers
-Lagides, si grecs de nature et d’habitude, déterminèrent ce grand
-mouvement qui fit se précipiter vers la cité d’Alexandre tout ce que la
-société d’alors contenait d’artistes, de rhéteurs et de savants.
-
-Ptolémée Soter, ami et condisciple d’Aristote, et lui-même historien
-remarquable, apporta le premier à Alexandrie les traditions
-intellectuelles de la Grèce. Par lui fut fondé le Muséum, qui donna
-bientôt naissance à la première école d’Alexandrie, appelée divine par
-les anciens.
-
-Le palais des rois et le Muséum devinrent une agglomération immense
-d’édifices magnifiques et de jardins qui couvraient près du quart de la
-superficie totale de la ville, dans cette région aujourd’hui déserte et
-en partie envahie par la mer, qui s’étend de l’obélisque de Thoutmès III
-(aiguille de Cléopâtre) au promontoire Lochias.
-
-Il ne faut pas oublier que de cette école d’Alexandrie sortirent les
-hommes les plus fameux de l’époque gréco-romaine: Théocrite, Apollonius
-de Rhodes, Lycophron, Philétas de Cos parmi les poètes; Zénodote,
-Aristarque, Callimaque, Eratosthène, Hipparque, Apollonius de Perga,
-Archimède, Euclide, fondateur de la géométrie, Hérophile et Erasistrate
-qui, les premiers, enseignèrent l’anatomie, Gallien, Démétrius de
-Phalère; et enfin beaucoup plus tard, Théon et son admirable fille
-Hypatie, qui mourut lapidée par la foule, sur le conseil des moines
-fanatiques, sous le patriarchat de Cyrille.
-
-De toutes ces grandeurs disparues, il ne reste que quelques pierres et
-la colonne dite de Pompée, autour de laquelle se pressent les tombes
-effritées d’un cimetière musulman.
-
-Sur l’emplacement des mosaïques multicolores et des superbes dalles de
-marbre, les sépulcres de terre et de chaux se serrent lamentablement;
-là, où croissaient les térébinthes et les chèvrefeuilles, l’aloès pousse
-ses tiges épineuses, et ce n’est plus que mélancolie et que tristesse en
-ce lieu sauvage, où seuls le croassement des corbeaux et l’aboiement
-rauque des chiens troublent le silence.
-
-
-
-
-III
-
-
-Après la colonne de Pompée, je voulus voir les catacombes...
-
-On me conduisit là-bas au Mex, près du palais, détruit aujourd’hui, où
-campèrent quelques semaines les soldats de Bonaparte. Dans les
-excavations des rochers bordant la mer, nous nous faufilâmes à grand
-peine, mon mari, deux officiers du bord, trois guides indigènes et moi
-la dernière et la plus intrépide, avide de tout voir et de tout
-connaître, avec cette belle curiosité de la jeunesse qui ne se retrouve
-plus jamais dans la suite...
-
-Ce n’était pas chose facile de se diriger dans le labyrinthe de couloirs
-et de boyaux qu’offrent les ruines des catacombes. Creusées sous le
-règne de Dioclétien, ces catacombes partaient du cœur de la ville, pour
-aboutir à la mer, où, plusieurs fois par semaine, les chrétiens
-s’embarquaient afin d’échapper aux persécutions ou porter plus loin la
-bonne parole. On sait que cette période marqua l’apogée des persécutions
-en terre égyptienne. Le nouveau culte avait donné naissance à différents
-schismes, qui, rapidement, s’étaient propagés en haute et moyenne
-Égypte. Les prêtres des anciens dieux luttaient eux-mêmes éperdument,
-pour le maintien de la foi et des coutumes ancestrales.
-
-Les patriarches et les préfets, de races souvent distinctes, ne
-s’entendaient guère; les Juifs qui maintenaient une partie des richesses
-du pays, fomentaient le trouble si facile à faire naître en ces âmes
-tourmentées, et les empereurs romains, excédés par les multiples ennuis
-que leur donnait cette province de l’Empire, ne demandaient qu’à sévir.
-Dioclétien avait déclaré qu’il ferait couler tant de sang à Alexandrie,
-que son cheval en aurait jusqu’au poitrail. Il tint parole; durant huit
-jours, les ruisseaux de la ville furent rouges...
-
-Les catacombes devinrent donc nécessaires, mais contrairement à celles
-de Rome, elles ne furent jamais, pour les adeptes de la religion
-nouvelle, qu’un asile temporaire.
-
-Il en reste d’ailleurs bien peu de choses. A part la salle centrale, où
-se voit encore au plafond une colombe aux ailes déployées, et où, sans
-doute, devaient se célébrer les offices, le reste n’est qu’une suite de
-voies très étroites,--presque impraticables, peuplées d’insectes et de
-chauve-souris,--dont chaque jour la visite devient plus difficile et
-plus dangereuse à mesure que le sable se creuse et que la mer se
-rapproche. Pour moi, je sais bien que je ne me risquerais plus
-aujourd’hui à suivre cette route périlleuse que nous fîmes alors presque
-à quatre pattes, à demi étouffés et plongés à chaque instant dans
-l’obscurité, car le vent qui circule assez librement dans ces caves,
-éteignait constamment les bougies dont s’étaient munis nos guides.
-
-Aussi, quelle ivresse de revoir la lumière après quatre heures de marche
-dans ces ténèbres!... comme l’air semblait plus léger, et le ciel plus
-pur...
-
-
-
-
-IV
-
-
-En parcourant à nouveau la ville, notre attention fut attirée par la vue
-d’un personnage extraordinaire. C’était un homme de haute taille, aux
-cheveux grisonnants, à la barbe inculte, aux yeux étranges, aux gestes
-déments. Pour tout vêtement, il portait un gilet rouge brodé d’or, et un
-chapeau tricorne orné d’une plume blanche. Des bottes à l’écuyère et un
-parapluie vert complétaient ce costume sommaire. Personne ne regardait
-l’étrange individu, dont la seule vue eût ameuté tous les agents d’une
-ville européenne. Pour lui, insouciant et superbe dans sa demi-nudité,
-il allait, la tête haute, en prononçant des phrases incohérentes.
-J’appris que ce malheureux était un grand seigneur autrichien, qui,
-ruiné au jeu en une nuit et abandonné par une femme adorée, avait
-subitement perdu la raison et se croyait l’Empereur François-Joseph...
-
-Vers le soir nous allâmes, accompagnés du docteur et du commissaire du
-bord, dîner à Ramleh, banlieue d’Alexandrie où devait s’écouler une
-partie de ma jeunesse et où naquirent mes deux filles. C’est sur
-l’emplacement et la prolongation du camp de César, sur la route
-d’Aboukir, une immense étendue désertique, plantée de rares palmiers,
-dont les Alexandrins sont parvenus à faire une succursale d’Asnières ou
-de Viroflay.
-
-Un chemin de fer spécial concédé à une compagnie anglaise en faisait
-alors le service.
-
-Aujourd’hui, les stations de Ramleh se sont multipliées et c’est un
-train électrique qui les dessert. Par un miracle de culture, à coups de
-guinées, les propriétaires sont arrivés à créer une suite innombrable de
-jardins merveilleux, parmi lesquels se dressent d’élégantes villas de
-tous les styles et de tous les âges, depuis le château Louis XIII,
-jusqu’à l’horrible maison modern-style. Le casino de la plage peut
-rivaliser avec les plus somptueux kursaals des villes d’eaux
-européennes, on y retrouve les mêmes tables fleuries d’orchidées et
-rutilantes de globes électriques, les mêmes garçons suisses parlant
-toutes les langues, les mêmes menus cosmopolites. Les repas sont
-accompagnés des mêmes airs entendus chez Maxims ou dans les différents
-_palace_ où les hommes de la bonne société ont coutume d’ingurgiter des
-nourritures indigestes, en tenue de soirée, et de cet air lassé dont les
-viveurs de haute marque croient devoir accomplir les moindres actes de
-leur vie inutile.
-
-Mais, lors de mon arrivée en Égypte, le casino n’existait pas et la
-plage appartenait à tout le monde.
-
-Les parcs étaient moins nombreux et les façades moins prétentieuses. De
-vulgaires lampes au pétrole posées dans de jolies lanternes en verres de
-couleur, éclairaient à peine la porte principale des habitations et les
-routes mal tracées. Mais ces demeures n’étaient pas toutes modestes, et
-la verdure épaisse qui les abritait, les innombrables arbres à fleurs
-qui garnissaient leurs pelouses, les jasmins, les roses, les Fohls,
-croissant sur les murs de briques roses et jusque sur les balcons de
-pierre ou de bois, les rendaient charmantes. Et puis, c’était, à
-quelques mètres de la maison, le mystère du grand désert... Les
-palmeraies offraient aux promeneurs égarés dans ces parages la surprise
-de leurs ombrages. Tout à coup, parmi l’immensité sablonneuse, un nid de
-verdure épaisse attirait les yeux et, sous les dattiers chargés de
-fruits couleur d’or ou de sang, les blés poussaient leurs hautes tiges,
-le trèfle mettait une nappe tendre, c’était à la fois inattendu et
-délicieux.
-
-Ma première visite à Ramleh demeurera dans ma mémoire comme un de mes
-meilleurs souvenirs. Après le repas, nos hôtes proposèrent une petite
-excursion au désert. On partit joyeux vers ces plaines qui, pour moi,
-représentaient l’inconnu. Il faisait ce soir-là un temps d’été de
-France, bien qu’on ne fût qu’en avril. Le ciel, libre de nuages, mettait
-sur nos têtes un voile de lumière, presque transparent, et là-bas, vers
-la mer, la lune montait radieuse. Bientôt elle atteignit les hautes
-touffes des palmiers et ce fut dans ce coin paisible une heure de
-souveraine beauté. Des enclos voisins, un parfum violent de jasmin
-s’échappait, embaumant l’espace... très loin, d’une tente de bédouin
-dressée dans le sable, un bruit de chanson arabe venait jusqu’à nous, et
-tout à coup, de l’autre rive, vers les lacs, une petite flûte égrena ses
-notes mélancoliques. Des herbes, des plantes, une odeur vivifiante se
-dégageait, emplissant l’espace, pénétrant en nous comme une caresse, un
-air léger flottait sur nos têtes, une paix profonde émanait des choses
-environnantes... Et, dans la nuit claire, un cavalier arabe fendit
-l’espace sur un cheval magnifique, nous frôlant dans la fuite éperdue de
-sa course. Son burnous blanc autour de lui semblait le mouvement de deux
-grandes ailes lumineuses, et l’on entendit un instant le hennissement de
-son cheval grisé lui aussi par cette volupté du désert qui nous gagnait
-à notre tour... C’était l’Orient, dans sa troublante majesté, et nos
-âmes insensiblement s’abandonnaient à son charme.
-
-Le lendemain, les officiers du bord qui reprenaient la mer dans la
-soirée, nous accompagnaient à la gare. En route pour le Caire... En
-disant adieu aux chers compagnons qui avaient si bien su adoucir pour
-moi les tristesses du premier grand voyage, mon cœur se serrait un
-peu... Il me semblait que je quittais une seconde fois la patrie. Mais
-quand le train s’ébranla, la belle confiance et la joie débordante de
-mon mari finirent par me gagner. Il était si heureux de se retrouver
-chez lui, si fier de m’y ramener et de m’en faire les honneurs, que mon
-chagrin de petite transplantée ne put tenir contre son bonheur.
-
-J’avais aussi à mes côtés pour parler des miens demeurés en France, ma
-fidèle servante Émilie, qui m’avait suivie et dont le dévouement ne m’a
-jamais fait défaut aux heures mauvaises. Vraie Languedocienne au cœur
-fidèle, au caractère joyeux, prête à tous les événements de notre vie
-aventureuse, elle se trouvait aussi à l’aise dans ce wagon de chemin de
-fer égyptien, que dans notre petit jardin de la rue Baume à Montpellier,
-où elle passait ses après-midi à coudre les vêtements de mes petits
-frères, une chanson aux lèvres et de la gaîté plein les yeux... C’est
-une remarque que j’ai, depuis, faite bien souvent. L’exil n’existe guère
-pour les âmes simples. Surtout pour les âmes méridionales. Pourvu que
-leur activité trouve son emploi et que le soleil brille, elles sont
-heureuses.
-
-
-
-
-V
-
-
-Pour moi, maintenant, tout était nouveau dans le pays que nous
-traversions.
-
-Immédiatement après Damanhour, le site devenait autre. Ce n’était plus
-les plaines sablonneuses, les terrains amers des lacs, et les vastes
-étendues salines que nous venions de quitter, mais l’Égypte, la vieille
-patrie des races pharaoniques qui, à chaque tour de bielle, se montrait
-un peu plus à nous, dans sa robe d’émeraude. Tandis que dans notre terre
-Cévenole, les blés commençaient à peine à montrer leurs petites tiges
-vertes, ici, en sol Égyptien, la moisson future s’étalait déjà, superbe
-et touffue comme une forêt en miniature. Encore quelques rayons de
-soleil semblables à celui que nous avions ce jour-là, et les épis
-commenceraient à jaunir. Dans les jardins cultivés, les arbres à fruits
-n’avaient plus de fleurs, et les abricots, les pêches, les pommes un peu
-sauvages montraient sous les feuilles leurs têtes dures.
-
-Des buffles maigres passaient sur les chemins, le mufle baissé, et leurs
-pas pesants laissaient une empreinte dans la terre grasse. De rares
-chameaux chargés d’herbages traversaient les routes, suivis par quelque
-gamin à demi nu.
-
-Dans les champs, ma surprise fut grande en voyant, parmi les cultures,
-les Fellahs occupés à leurs travaux coutumiers, la galabieh simplement
-relevée autour des reins, leurs minces caleçons de cotonnade,
-précieusement posés à côté d’eux. Je sortais depuis peu de mois d’un
-couvent rigide, et ce spectacle me confondait d’autant plus que, loin
-d’être le moins du monde gênés par le passage du train dont les nombreux
-voyageurs les regardaient, ces simples fils de la nature se levaient en
-riant et étalaient complaisamment leurs formes avec des gestes dont
-l’impudeur ne pouvait avoir d’égale que l’ignorance de ceux qui les
-exécutaient.
-
-Hélas! vingt années ont passé, et si la civilisation moderne est
-parvenue à faire du Caire la rivale des plus belles villes de la
-Riviera, il faut dire que rien n’a changé dans les habitudes rurales. La
-même inconscience et les mêmes gestes obscènes se reproduisent chaque
-jour encore au passage des grands rapides. Si les nombreux touristes
-qui, chaque année, hivernent sur les bords du Nil, en éprouvent de la
-gêne, ils doivent se tenir enfermés dans leurs wagons et ne point lever
-les yeux.
-
-Et ce n’est pas tout... Sur les bords du fleuve et des nombreux canaux
-qui en dérivent, le nombre des baigneurs ne se compte pas, ces baigneurs
-ignorent la gêne du vêtement exigé par les peuples civilisés. Ils se
-baignent simplement dans leur nudité sombre, tranchant sur le fond clair
-du paysage, et de loin, à les voir s’agiter dans l’eau bourbeuse avec
-leurs grands bras maigres et leur tête rasée, on dirait de grands
-coléoptères, flottant au ras des ondes, parmi les herbes de la rive.
-
-Une des choses qui m’étonnèrent aussi dans ce voyage, ce fut la quantité
-de pigeons rôtis, de petits pains, de salades et d’œufs durs, que nous
-présentaient à chaque station des vendeurs indigènes. Les buffets des
-gares étaient encore inconnus. Les marchands d’oranges et de fruits secs
-ne chômaient guère, et, plus qu’eux tous, les petites marchandes d’eau
-fraîche arrivaient à placer leur marchandise.
-
-Elles accouraient minces et légères, au trot de leurs pieds nus, vêtues
-de l’éternelle robe Fellaha teinte à l’indigo, leur frêle poitrine
-découverte, un lambeau de voile tenant à peine à leurs jeunes fronts
-bombés, mais traînant majestueusement dans la poussière. Les mains
-au-dessus de la tête, elles tenaient la gargoulette, dont le goulot
-laissait dépasser quelques feuilles de menthe ou d’oranger... Et de leur
-voix stridente, on les entendait crier leur cri toujours le même:
-
---_Moïja! Moïja!..._[5]
-
- [5] Eau, eau!...
-
-Puis c’était encore les débitants de limonades, les pâtissiers
-d’occasion offrant leurs _sémitt taza_[6] ou leur _pan di Spagna_,
-gâteaux de miel saupoudrés de cumin, ou _sitôt-fait_ italiens, vendus
-sous des noms pompeux... Et les voyageurs ajoutaient au spectacle déjà
-si étrange. Ce n’était que longues robes de soie aux couleurs vives,
-larges ceintures et vastes turbans. Les femmes, drapées dans leur
-_habaras_ de taffetas noir, suivies de tout un peuple d’esclaves noires
-et blanches, traînaient presque toutes un enfant par la main et
-portaient d’innombrables paquets noués de façon barbare, dans de larges
-mouchoirs bariolés. Des eunuques les précédaient, faisant écarter les
-importuns sur leur passage et se faisant ouvrir d’office les portières
-de wagons spéciaux, où, autoritaires et paternels à la fois, ils
-entassaient tout le monde.
-
- [6] Petits pains, saupoudrés de grains de mil.
-
-Mais ce que je ne puis arriver à dire, c’est le tapage effroyable qui
-accompagnait chaque acte, chaque geste de ces voyageurs. Une gare
-égyptienne offre l’apparence d’un préau de maison de fous. Quand le
-train repart, on est littéralement étourdi, il semble que l’on vienne
-d’échapper à quelque effroyable catastrophe.
-
-Notre première nuit d’hôtel au Caire comptera parmi les plus accidentées
-de mon existence. Nous étions descendus dans un bon hôtel de second
-ordre, les trois grands hôtels d’alors étant, pour l’époque, tout à fait
-hors de prix pour notre bourse de jeune ménage. Mais l’hôtel d’Orient
-comptait parmi les meilleurs... Nous n’étions pas au lit depuis un quart
-d’heure que les insectes nauséabonds que je n’ose nommer nous en
-chassèrent...
-
-Nous dûmes passer la nuit, très douce d’ailleurs, sur la vérandah,
-couchés tant bien que mal sur des fauteuils d’osier garnis de quelques
-coussins. Vers deux heures, notre jeunesse ayant eu raison des
-événements, nous dormions de tout notre cœur, quand notre pauvre Émilie
-accourut les yeux fous, les vêtements en désordre, en poussant des cris
-aigus.
-
-Son voisin de chambre, un Grec, pris de boisson, avait enfoncé la porte
-de communication et s’était rué sur elle comme une brute. La pauvre
-fille tremblait si fort qu’il lui fallut un bon moment pour nous
-expliquer la chose. Nous parvînmes à comprendre que n’ayant qu’un simple
-chandelier de cuivre à sa portée, et retrouvant toute sa force de
-paysanne cévenole, elle s’en était si bien servie, que le trop galant
-Hellène avait le nez en bouillie et l’œil poché. Bientôt, tout l’hôtel
-fut sur pied. Il nous fallut subir un long interrogatoire et, comme les
-propriétaires étaient vaguement apparentés à l’assaillant, il s’en
-fallut de bien peu que la pauvre fille, victime d’un si abominable
-guet-apens, ne fût déclarée coupable pour avoir su se garder... Enfin
-nous pûmes quitter cet affreux asile et tout de suite, mon mari nous
-conduisit au quartier indigène.
-
-C’était là-bas, derrière la vaste place d’Abdin, dans la vieille rue de
-Darb-el-gamamiz, au cœur même de la ville musulmane. Il fallait, pour
-s’y rendre, traverser d’innombrables labyrinthes parmi lesquels je me
-dirige aujourd’hui sans aucune peine, mais pour l’instant, il me
-semblait tout à fait impossible de pouvoir jamais arriver à m’y
-reconnaître. Ce furent d’abord une suite d’échoppes avançant sur la
-chaussée selon l’antique usage oriental et pourvues d’un plancher
-surélevé formant divan et garni de tabourets, sur lesquels clients et
-vendeurs s’asseyaient. Il n’y a pas au monde de démocratie plus réelle
-que celle qui règne entre tous les membres de la grande famille
-musulmane. En ce pays, régi pourtant par un système des plus autocrates,
-tout le monde fraternise et les différences de castes n’existent presque
-pas. Le médecin et l’avocat ne dédaigneront point de prendre place sur
-les tréteaux du marchand de calicot ou du parfumeur. Le maître du lieu
-reçoit, d’ailleurs, ses visiteurs avec une courtoisie parfaite et sait
-offrir à propos le narghilé, la tasse de moka ou de thé, le sirop de
-rose ou la limonade, selon le temps ou la saison. D’interminables
-causeries s’établissent et l’heure, si longue en terre égyptienne, passe
-en éternelles flâneries.
-
-Ces visites fréquentes rendent la rue plus gaie et le magasin plus
-accueillant; cependant, sur les trottoirs, les marchands ambulants
-circulent, criant leurs denrées ou leurs objets de pacotille; les
-petites charrettes de légumes ou de fruits s’installent au petit
-bonheur. Tout cela passe, trotte, galope, hennit et piaffe sans
-interruption, les hurlements sauvages de cochers interpellant les
-piétons dominent tous les autres tapages.
-
---_Chmalak--Minack!--Aho réglack!_[7]
-
- [7] Ta gauche! ta droite! (C’est-à-dire faites attention à votre
- gauche ou à votre droite.) Parfois ils sont plus brefs encore et
- disent simplement: _réglack_ (_ton pied!_).
-
-Mais le passant n’en a cure et ne se dérange guère. Aussi les écrasés
-comptent-ils pour une bonne part dans la liste des accidents journaliers
-dans les villes égyptiennes.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Ce qui me ravit surtout, ce jour d’arrivée, ce furent les étalages
-vraiment artistiques des marchands de fruits. Il faut aller dans de très
-grands magasins d’Europe pour trouver d’aussi gracieuses corbeilles
-d’oranges, d’aussi magnifiques pyramides de pommes et de poires, d’aussi
-jolies guirlandes de feuilles et de pampres disposées d’une main à la
-fois savante et naïve parmi l’amoncellement des présents de la terre.
-Mais ce qui achevait de donner à ce marché égyptien la note étrange qui
-me séduisait, c’était la variété des fruits et la teinte
-particulièrement chaude de leurs coloris. Pour le plaisir des yeux, les
-citrons d’un beau jaune tendre se mêlaient aux tomates couleur de sang.
-Les oranges à l’écorce dorée voisinaient avec les premières cerises et
-les premiers abricots. De grands régimes de bananes pendaient au-dessus
-des autres produits, comme une parure; tout autour de l’échoppe, de
-larges fleurs de papier rose faisaient un cadre surprenant à ces choses,
-les rendaient plus appétissantes et plus désirables. Et sa petite robe
-relevée en corde autour de ses reins, son visage de singe réjoui couvert
-de mouches, un doigt dans sa bouche où les quatre premières dents
-pointaient, un bébé fellah se tenait bien sage dans une corbeille de
-dattes sèches, son petit derrière maigre à même les fruits qui seraient
-vendus tout à l’heure. A quelques pas, la mère, gravement, triait des
-cerises arrivées la veille du pays d’Asie et jetait les fruits trop mûrs
-au bébé, qui les attrapait au vol et les suçait de son air tranquille.
-
-Je fus surprise aussi du nombre incalculable de marchands de tabacs que
-nous rencontrions sur notre route, et ma surprise s’augmentait de voir
-tous ces marchands offrir le même type d’Européens un peu sauvages...
-Mon mari m’expliqua que tous les fabricants de cigarettes, comme tous
-les épiciers d’Égypte, étaient Grecs... Depuis sa lointaine enfance, il
-avait vu le commerce du tabac et des comestibles aux mains des Hellènes
-et il ne pensait pas que, depuis les temps les plus anciens, il en ait
-pu être autrement[8].
-
- [8] Le tabac n’a commencé à se vendre en Égypte que sous le règne des
- derniers Mamelucks, mais les épiciers (_backals_) grecs ont prospéré
- en Égypte depuis Hérodote, le marchand d’huile historien!...
-
-Il me raconta, à ce sujet, une anecdote amusante, et qui me renseigna
-tout de suite sur la façon habile dont les Grecs d’Égypte savent
-échafauder leur fortune. Dans le village où il était né, mon mari avait
-connu un certain Spiro Mamoussi, d’abord garçon épicier, puis patron.
-Cet homme s’était trouvé à vingt ans propriétaire d’une boutique ayant à
-peine deux mètres carrés et remplie de caisses de pétrole, de macaroni
-et de boîtes de sardines. Le tout valait bien vingt livres (500 fr.). Le
-commerçant, qui dort au cœur de tout ilote, imagina de faire fructifier
-ces biens: mais le magasin n’offrait pas d’assez sérieux avantages. Le
-Grec malin possédait cinquante francs d’argent liquide. Il les prêta à
-un Fellah contre les bijoux de sa femme. Aussitôt en possession des
-bijoux, il se fit à son tour avancer cent francs sur ces bijoux; mais,
-tandis qu’il se faisait prêter par un riche indigène, croyant obliger un
-pauvre épicier dans la gêne, et ne réclamant aucun intérêt pour son
-avance, il prêtait à nouveau l’argent qui n’était pas à lui, sur un bon
-billet à intérêt double; et, à la fin de l’année, grâce à la
-multiplicité de ces procédés machiavéliques, Spiro était parvenu à se
-faire mille francs de bénéfices... De tels faits se passent
-journellement en Égypte.
-
-Nous arrivâmes, vers dix heures, devant la porte de Sélim pacha Rouchdy,
-oncle de mon mari. Là commençait ma vie nouvelle.
-
-La maison ne différait pas sensiblement des autres demeures qui
-l’entouraient. Comme toutes les habitations qui se respectent, elle
-donnait dans une rue triste, que pas une échoppe n’égayait. Vis-à-vis, à
-côté, partout les mêmes hautes murailles, les mêmes fenêtres garnies de
-moucharabiehs étaient reproduites. Et partout aussi la même porte
-monumentale, entourée des mêmes bancs de pierre et ouvrant sur la même
-cour, sorte d’atrium rappelant un peu les demeures romaines.
-
-Devant le seuil, un vieillard très beau nous accueillit. C’était le boab
-(portier) de la famille, ancien esclave libéré et qui avait vu naître
-mon mari et tous ceux de sa génération. Il était noir, mais de race
-nubienne, c’est-à-dire ayant gardé la forme pure des traits caucasiques
-et sur sa face de statue sombre, une barbe neigeuse encadrait
-superbement le visage rayonnant d’intelligence et de bonté. Il s’avança
-et pieusement baisa les genoux et les mains de mon mari, puis mes mains
-à moi, mais déjà en me regardant l’expression tendre de son regard avait
-changé et je sentais l’hostilité naissante, que si souvent depuis, mon
-titre d’étrangère et de chrétienne devait me valoir dans les milieux
-demeurés vraiment sincères à la foi du prophète.
-
-Sur les pas du boab, un autre homme à son tour venait d’apparaître.
-Celui-ci me parut franchement nègre, mais la recherche de sa mise, un
-air d’importance tout à fait comique et surtout le timbre bizarre de sa
-voix me firent comprendre à quel genre de personnage j’avais affaire.
-Mon mari m’avait tant parlé des eunuques et du rôle prépondérant qu’ils
-jouaient encore dans la famille égyptienne, que j’étais renseignée sans
-les connaître. C’était bien l’eunuque en chef de la maison qui venait se
-présenter à moi le sourire aux lèvres, et la main tendue, comme si nous
-étions déjà de très vieilles connaissances.
-
-Il m’enleva de la voiture et, sa main serrant mon bras à le briser, il
-m’entraîna vers l’escalier qu’il me fit monter presque à lui seul, tant
-il mettait de force à me soulever.
-
-J’ai su depuis que ce mode d’introduction résumait la plus haute formule
-de politesse de l’eunuque envers les visiteuses étrangères, mais alors
-combien cela me parut étrange!...
-
-Béchir-Aga me conduisit au premier étage. Tout de suite après l’escalier
-de marbre, s’étendait une sorte de vaste couloir sur lequel des nattes
-neuves étaient posées. Nous arrivâmes devant une porte garnie dans le
-bas d’une demi-douzaine de paires de babouches et de savates, qu’il
-fallut pousser du pied pour entrer. L’eunuque avait frappé dans ses
-mains et, à ce signal, une nuée de femmes accouraient. Toutes les races,
-toutes les couleurs, tous les âges me semblèrent représentés par le
-véritable peuple de mon sexe, qui s’empressa aussitôt autour de moi.
-
-J’étais à ce moment, pour tout ce monde privé de distractions, une
-véritable bête curieuse; personne ne songeait à l’embarras cruel où on
-me mettait, en me le témoignant d’une façon aussi directe.
-
-Mais, tout à coup, tel un vol de moineaux rapaces, la petite troupe se
-dispersa, une créature délicieuse venait vers moi et très simplement me
-tendait les bras.
-
-Elle était belle, de cette beauté un peu flétrie, propre à certaines
-Turques trop passionnées et souvent malheureuses; ses grands yeux
-fauves, ses cheveux d’un châtain sombre à reflets d’or sur lesquels
-était jeté un voile de gaze traînant derrière elle, son teint très pâle
-et le pli amer de ses lèvres lui donnait un faux air de nonne du moyen
-âge, une de ces nonnes consumées d’amour, usant leurs genoux en vaines
-prières, sur les dalles de l’autel. Et c’est une chose surprenante, même
-après l’avoir si bien connue, elle, dont la gaîté était charmante, même
-après l’avoir vue mère délicieuse de nombreux enfants, épouse trop
-aimante d’un mari indigne d’elle, toujours cette première impression
-m’est restée et c’est bien sous les traits d’une jeune religieuse que je
-la revois. C’était la cousine, presque la sœur aînée de mon mari, Azma,
-la fille du vieux pacha, mariée elle-même à son cousin, qui était aussi
-celui de mon mari, puisqu’ils étaient tous trois fils et fille de la
-même souche.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Azma avait épousé Aly-bey professeur à l’École polytechnique du Caire.
-Il était son aîné de très peu, mais tous deux avaient près de quinze ans
-de plus que leur jeune cousin mon mari... La mère d’Aly-bey était la
-sœur de mon beau-père (mort depuis longtemps) et du vieux pacha Sélim
-Rouchdy. Cette dame était veuve et peu aimable. Très fervente musulmane,
-elle partageait son temps entre la prière, la lecture du Coran et
-l’élevage de lapins et de canards, dont la société rendait le voisinage
-de cette vieille personne insupportable, car ces jeunes animaux
-grandissaient à domicile, sur les fauteuils, dans les lits, partout...
-
-A ce moment, elle se tenait debout derrière sa bru et me regardait sans
-trouver une parole de bienvenue; pour celle-là aussi j’étais l’intruse,
-l’étrangère dangereuse et déjà détestée.
-
-Quatre négresses levaient vers moi leurs têtes curieuses. Des Turques,
-des Égyptiennes et deux Abyssines complétaient l’ensemble.
-
-Azma, maîtresse du lieu, m’avait prise par la main et me conduisait vers
-une vaste salle, dans l’angle de laquelle un grand lit de fer à colonnes
-se dressait, tendu d’une gaze rose brodée d’argent. Cette pièce me parut
-immense avec ses quatre fenêtres à la file et ses trois portes où les
-portières relevées et les battants des portes manquant, faisaient comme
-autant de place à la curiosité malveillante qui m’entourait. Les
-fenêtres n’avaient ni vitres, ni persiennes, mais seulement de lourds
-moucharabiehs que l’on ne baissait guère qu’aux soirs d’hiver. Elles
-ouvraient sur le vieux canal du Khalig, desséché à cette saison de
-l’année, mais qui, l’hiver, roulait une eau bourbeuse et glacée. De
-l’autre côté, une mosquée se devinait et je sus plus tard que, dans
-cette mosquée, se réunissait, durant les nuits du vendredi, la confrérie
-des derviches hurleurs...
-
-La chambre se trouvait sommairement meublée d’un haut et très long divan
-garni de coussins, d’une table recouverte d’un jeté de percale orné
-d’une dentelle au crochet et sur laquelle étaient posées une
-demi-douzaine de gargoulettes de terre dans un plateau de faïence.
-Chaque gargoulette avait un petit couvercle en argent surmonté du
-croissant de Mahomet. Une glace de forme ovale était apposée à plat
-contre le mur passé simplement à la chaux. Un grand tapis européen
-couvrait les dalles. Je vois encore ce tapis que l’on semblait trouver
-magnifique autour de moi et qui avait été acheté à mon intention. Il
-montrait un fond vert avec de larges fleurs rouges et jaunes, de
-couleurs si voyantes que l’œil se fatiguait à le regarder.
-
-Au plafond, les poutres étaient recouvertes d’une jolie couche de
-peinture byzantine, très effacée, mais jolie encore et cela, personne
-autour de moi n’en comprenait ni la valeur, ni la beauté.
-
-Quand nous fûmes installées sur le divan, la vieille tante, Azma et moi,
-les autres femmes s’accroupirent autour de nous dans la posture du lapin
-de Florian; seules, les négresses restèrent debout encadrant les portes
-de leurs faces noires. C’est encore une des nombreuses coutumes du pays
-que ce ramassis d’esclaves posées à chaque ouverture, écoutant
-curieusement ce qui se dit autour d’elles.
-
-On prétend qu’au temps du terrible sultan Sélim, toutes les esclaves
-furent amenées et parquées séparément dans le palais du Khalife. A tour
-de rôle, on les faisait comparaître devant le maître suprême, et chacune
-à son tour était appelée à dire toutes les choses vues, toutes les
-paroles entendues dans le harem d’où elles sortaient. Celles qui
-refusaient de parler, avaient la langue arrachée. De cette façon Sélim
-arriva à connaître tous les mystères de la capitale.
-
-On apporta le café.
-
-Il est d’usage de le servir d’ordinaire sur un plateau de cuivre, dans
-la canaque entourée des petites tasses appelées _Fingals_[9]. L’esclave
-préposée à ce service dans les grandes maisons, ou la modeste négresse
-dans les demeures bourgeoises, verse à mesure le liquide bouillant dans
-les tasses et présente chaque tasse à l’invitée. Mais, aux grands jours,
-dans les familles de condition, il en est tout autrement. Une esclave
-blanche apporte la canaque sur une sorte de fourneau encensoir garni à
-l’intérieur de braise odorante, une autre tient le plateau comme un
-calice, une troisième sert et présente les tasses. Pour me faire honneur
-ce fut ce dernier mode que l’on employa.
-
- [9] Au pluriel, _Fanaghils_.
-
-La conversation avait peine à s’établir. Personne autour de moi
-n’entendait ma langue. Les dames s’exprimaient en turc et les servantes
-en arabe.
-
-Vainement la cousine de mon mari, nature délicieuse et spontanée,
-essayait en phrases brèves de se faire comprendre de moi, je demeurais
-stupide, prête à pleurer. Mon mari m’avait appris à dire bonjour et à
-demander les trois ou quatre objets indispensables à mon premier jour
-d’arrivée. Mais je me trouvais incapable de suivre la moindre
-conversation et d’y répondre, et de cette cause, je pense, vinrent tous
-mes tourments, toutes mes inquiétudes et toute ma désespérance.
-
-Alors, devant mon embarras croissant, la douce Azma eut une idée bien
-féminine dans sa touchante bonté. Elle alla dans la pièce voisine
-chercher son fils et le posa dans mes bras.
-
-Il était blond et de ses grands yeux innocents, couleur de rêve, il
-regardait lui aussi, la petite étrangère qui le tenait. Mais il eut un
-geste charmant. Un joli sourire éclaira son frais visage et il enfouit
-sa tête mutine contre mon visage. Tout le monde cria au miracle;
-l’enfant, paraît-il, était très sauvage, on ne s’expliquait pas la
-sympathie qu’il me témoignait sans me connaître.
-
-J’étais ravie pour ma part, dans l’adoration profonde que j’ai eue de
-tout temps pour les enfants, de penser que, du moins, en cette demeure
-étrangère, j’aurais ce petit être à dorloter et à chérir. Et je commis
-ma première gaffe... Je savais dire le mot _joli!_ Je crus faire grand
-plaisir à la mère en le prononçant sur son bébé.
-
-_Héloua Kettir!!!_ m’écriai-je...
-
-Alors ce fut une consternation. Autour de moi, les esclaves se
-détournèrent, et vivement crachèrent par terre.
-
-Je venais de jeter l’épouvante sur tout ce monde, en attirant peut-être,
-par cette exclamation malheureuse, le _mauvais sort_ sur l’enfant...
-
-Avant d’avoir ce dernier, la mère en avait successivement perdu cinq
-autres. Dire d’un enfant qu’il est beau ou aimable, constitue au pays
-musulman une terrible calamité. On doit toujours se dépêcher de le
-déclarer _Oouaëche_ (vilain, affreux), pour éloigner de lui les esprits
-ténébreux qui l’environnent...
-
-Pour l’instant, je me rendis bien compte qu’il venait de se passer
-autour de moi quelque chose de désagréable dont j’étais la cause
-involontaire, mais de là à deviner ma faute, il y avait bien loin...
-Aussi demeurai-je surprise et un peu attristée, quand la _dada_[10] de
-l’enfant se précipitant sur moi comme une furie, me l’eut littéralement
-arraché.
-
- [10] Bonne d’enfants.
-
-Qu’avais-je fait? Qu’avais-je dit?...
-
-Ab! que de fois depuis, j’ai dû me rendre compte de la divergence
-absolue existant entre les deux mondes... Celui d’où je venais, et celui
-où la vie venait de me jeter, pauvre petite, ignorante de tout en cette
-société étrangère, où je ne pouvais être que l’intruse et où tout pour
-moi se doublait du troublant mystère de l’inconnu redouté.
-
-Pendant ce temps, mon mari demeuré en bas dans le _Mandara_[11] recevait
-comme l’aîné des descendants mâles de la famille les hommages de tous
-les visiteurs et eunuques de la maison.
-
- [11] Appartement des hommes.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Le _Mandara_ appelé aussi _Salamleck_, est, à l’heure actuelle, la
-désolation des musulmanes un peu modernes, car il représente à leurs
-yeux le sanctuaire où se cache la vie de l’époux. Pour peu que celui-ci
-occupe une situation importante dans le gouvernement, ses appartements
-sont journellement encombrés de visiteurs que sa compagne ne doit pas
-connaître et auprès desquels il passe la majeure partie de son temps. Il
-en est de même chez les grands propriétaires, dont les innombrables
-fermiers, voisins ou employés composent l’habituelle cour. Il arrive
-souvent que le bey ou le pacha ne monte au harem que pour y dormir.
-
-A l’époque où j’arrivai en Égypte, rares étaient les femmes qui
-songeaient à se plaindre de cette coutume. Bien au contraire, jeunes et
-vieilles musulmanes d’il y a vingt ans, ne se sentaient vraiment chez
-elles qu’à l’heure précise où l’homme en était absent. Une anecdote me
-revient à la mémoire qui, mieux que toute explication, prouvera ce que
-j’avance.
-
-Le soir de mon arrivée, tandis qu’un peu étourdie par tout ce qu’il
-m’avait été donné de voir en cette inoubliable journée, je me laissais
-aller à une rêverie assez triste, le front dans ma main, une esclave
-noire familièrement me toucha l’épaule:
-
---_Taali!_ me répétait-elle. (Viens!)
-
-Je ne comprenais pas, mais le geste me fit deviner les paroles
-entendues. La négresse me conduisit tout au fond de l’appartement, dans
-une pièce, où une quinzaine de femmes se tenaient accroupies sur des
-matelas de soie posés le long des murs. Au fond, Azma, la maîtresse du
-lieu, me souriait en m’invitant de la main à prendre place auprès
-d’elle. Malgré la souplesse de mes muscles, je ne tardais pas à trouver
-fort incommode cette posture propre aux lapins de la fable. Mes jambes,
-peu accoutumées à se replier, me semblaient en plomb et j’avais les
-reins brisés, mais je voulais faire bonne contenance et la peur de
-paraître encore plus étrangère à ce peuple, pour qui, je le sentais,
-j’étais déjà _l’ennemie_, me fit supporter tous les ennuis de ma
-position.
-
-Peu à peu mes yeux s’accoutumaient à la demi-obscurité de la pièce. Pour
-tout éclairage, on avait posé sur un _korsi_[12] un _Fanousse_, sorte de
-lanterne presque aussi grande qu’un réverbère et renfermant deux
-bougies, dont la flamme vacillante n’éclairait qu’une faible partie de
-l’appartement très haut de plafond.
-
- [12] Le _korsi_ est un tabouret élevé faisant office de table.
-
-Devant ce pauvre éclairage, trois femmes dansaient... Deux d’entre elles
-étaient des esclaves de la maison, la troisième dont il me sera donné de
-parler souvent dans ce récit n’avait pas un emploi bien défini. C’était
-une de ces innombrables sangsues de harem, dont les propos souvent
-obscènes, toujours joyeux et pimentés, les gestes équivoques, les jeux
-bizarres sont appelés à divertir les pauvres emmurées et à charmer leurs
-longues heures d’oisiveté. Cette femme s’appelait Zénab; j’ai su plus
-tard que sa gaîté de commande cachait une de ces détresses affreuses, si
-fréquentes au pays musulman. Son mari l’avait battue et dépouillée des
-modestes biens qu’elle apportait au ménage. Elle avait eu successivement
-quatre enfants morts au berceau, puis un beau soir, brutalement, l’homme
-l’avait chassée et maintenant, répudiée, flétrie avant l’âge, un œil
-crevé faute de soins, elle dansait. Et rien n’était plus horrible que la
-vue de cette créature pitoyable, toujours à l’affût d’un mot drôle ou
-d’une mimique nouvelle propre à amener le rire sur les lèvres des
-heureux qui l’entouraient, elle qui de la vie, n’avait connu que les
-pleurs.
-
-J’ignorais ces choses et ne pouvais voir, ce jour-là, que le côté
-grotesque de son attitude.
-
-Des esclaves assises sur le _chilta_ (matelas de soie) accompagnaient la
-danse en frappant sur le _darraboucka_, sorte de tambourin fait d’une
-peau d’âne tendue sur un tuyau de grès se terminant par une ouverture
-très évasée. D’autres frappaient dans leurs mains, pour indiquer le
-rythme.
-
-Mais, à un signe de la maîtresse de la maison, les danses cessèrent. La
-cousine de mon mari venait de recevoir des mains d’une esclave, un
-instrument bizarre, la _Noune_, que je ne puis mieux comparer qu’à une
-petite harpe renversée que l’on pose sur les genoux et dont on joue à
-l’aide de doigtiers assez semblables à ceux que portent les danseuses
-cambodgiennes. Azma commença à tirer quelques sons de son instrument et
-tout aussitôt une esclave circassienne, assise près d’elle, prit une
-guitare arabe accrochée au mur et s’apprêta à l’accompagner. Les chants
-commencèrent.
-
-Il est bien difficile à une oreille européenne d’apprécier la musique
-orientale. C’est une plainte déchirante, toujours en mineur et quelles
-que soient les paroles du morceau. La principale interprète entonne un
-verset dans lequel la même phrase se répète jusqu’à cinq fois et le
-chœur répond. Cependant l’accoutumance finit par rendre cette musique,
-en tous points si dissemblable de la nôtre, non seulement supportable,
-mais presque agréable, surtout adéquate au pays et au milieu.
-
-Contrairement à l’usage de nos maîtres qui comptent pour peu de chose
-les paroles du poème, ici le poème est tout, et ces mots, que nous ne
-comprenons pas toujours, sont d’un langage si élevé, que les semblants
-d’air qui les accompagnent ne comptent point. Les chants alternèrent
-donc avec les danses, pendant plusieurs heures; en mon honneur on avait
-apporté une bouteille de cognac et du vin de palmes. Grande fut la
-surprise de l’entourage, devant mon refus de toucher à ces boissons qui
-semblaient un régal à tout le monde.
-
---Mais, les Françaises ne boivent donc pas?... me demandait-on, sur le
-ton de la plus parfaite incrédulité.
-
-Je dus avouer que jamais je n’avais vu dans ma famille servir
-d’eau-de-vie, ni de vin entre les repas. Ce qui parut surprendre toutes
-les femmes.
-
-Ce fut Zénab qui se chargea de boire à ma place. Elle s’en acquitta de
-telle façon que, moins d’un quart d’heure après, elle était dans un état
-d’ébriété complète, pour le plus grand divertissement de la société.
-
-C’était à qui exciterait encore la malheureuse.
-
---Encore un verre de cognac, Zénab!...
-
---Un peu de vin, ma fille; le jus de palmes rend la beauté au visage, et
-l’éclat aux regards...
-
-Et Zénab buvait.
-
-A présent sa danse tournait en bacchanale. Ses cheveux épais, dénoués et
-répandus sur sa face, son œil unique révulsé, un sourire extatique aux
-lèvres, elle tournait sur elle-même, faisant saillir sa croupe et ses
-hanches; ses seins flasques, à la peau brune et plissée, avaient de
-légers tressautements à chacun de ses pas. Ses pieds étaient nus, et de
-ses mains levées au-dessus de sa tête, elle frappait l’une contre
-l’autre les crotales de cuivre, castagnettes indispensables de toute
-réunion féminine en Égypte.
-
-Soudain, un frôlement de souris, des paroles chuchotées à voix basse,
-tout près de moi, et ce fut la débandade.
-
---_El Bacha!_ (Le Pacha!) le maître que l’on n’attendait point, venait
-d’arriver à cheval de son Abadieh, malgré l’heure avancée; la somme de
-terreur répandue aussitôt sur tous les fronts, me dit assez de quel
-respect on entourait le chef de famille.
-
-Ah! ce ne fut pas long! Vite les instruments de musique cachés sous les
-divans, les bouteilles à demi vides emportées vers les cuisines, les
-ceintures renouées, les mouchoirs de tête rajustés et les visiteuses
-étrangères s’enfuyaient avec des cris d’oiseaux.
-
-Seules, demeuraient Azma, fille du pacha, les esclaves et les servantes.
-
-Depuis, j’ai vu bien souvent se reproduire la même scène dans
-différentes maisons. Grandes dames, bourgeoises ou simples femmes du
-peuple, ont toujours devant moi reçu leur maître avec ce même respect
-doublé d’épouvante, cette même attitude servile, que notre âme de femme
-libre ne nous permet pas de comprendre aisément.
-
-Le pacha était le frère de mon beau-père. Il constituait donc la plus
-proche parenté de mon mari, dont il était aussi le tuteur. Bien qu’il
-ait manifestement avantagé les siens dans les conditions d’héritage, je
-dois dire en toute franchise que j’ai constamment trouvé en ce vieillard
-d’un autre âge et d’une autre race, un protecteur avéré et un conseiller
-plein d’indulgence. Très bon musulman, il accueillit la petite
-chrétienne en père et me témoigna jusqu’à sa mort une bienveillance
-marquée.
-
-Il est d’usage, dans les maisons musulmanes, que les femmes aillent
-au-devant du chef sur le palier de l’escalier puis, après s’être
-inclinées devant lui en baisant sa main, elles attendent qu’il les fasse
-appeler dans la chambre où il se repose.
-
-Je me vois encore conduite par Azma vers ce grand vieillard qui, assis à
-la turque sur un haut divan, le narguileh à la bouche, les pieds
-déchaussés, me regarda cinq bonnes minutes, sans parler...
-
-Il portait depuis peu le costume européen et, tel qu’il était là, avec
-sa redingote noire, coiffé d’une calotte de toile blanche, il me fit
-plutôt l’effet d’un malade d’hôpital en convalescence... Ses chaussettes
-de laine complétaient l’illusion... Il avait une grande barbe blanche,
-de larges yeux bleus et sa bouche édentée riait d’aise sous l’épaisse
-fourrure des moustaches. Son teint avait la patine d’un vieil ivoire.
-L’examen qu’il me faisait subir depuis un moment dut sans doute m’être
-favorable, car il m’attira vers lui de sa main libre et me caressant les
-joues et les épaules, il dit en turc à sa fille Azma, debout à mes
-côtés:
-
---_Latifa!_ (Gentille!)
-
-Puis il me fit encore le grand honneur de m’obliger à m’asseoir sur le
-divan à ses côtés, et à tous petits coups il me tapotait en répétant:
-
---_Anestouna ia benti..._ (Sois la bienvenue, ma fille!...)
-
-L’entretien se prolongea quelques minutes, si toutefois je puis nommer
-ainsi un échange de paroles, auxquelles ni l’un ni l’autre nous
-n’entendions rien, car je me croyais obligée de dire quelques mots en
-français, que personne d’ailleurs ne comprenait.
-
-Mon mari, ayant enfin vu partir les derniers invités du Mandara,
-remontait vers nous, et ce fut lui qui me traduisit les paroles de son
-oncle.
-
-Celui-ci paraissait ravi de revoir le neveu si longtemps absent et il
-l’embrassa très tendrement à plusieurs reprises. Au moment où nous
-allions regagner nos chambres, le vieillard rappela mon mari et me
-montrant du geste:
-
---Il faut qu’elle soit musulmane, cette petite fille, ce serait trop
-dommage de la voir rester chrétienne...
-
-Mon mari répondit prudemment qu’on y songerait.
-
-Dans la chambre à coucher où l’on nous conduisit, deux surprises peu
-agréables m’attendaient. D’abord, les portes ne fermaient pas: il me
-fallut faire tomber les plis des portières et épingler les rideaux qui
-nous défendaient à peine de l’extérieur; puis, je vis ma pauvre Émilie
-venir à moi, désolée:
-
---Madame, on dit que je couche ici...
-
---Ici, dans notre chambre?... mais c’est impossible!
-
-Pour toute réponse, elle me montra une manière de cadre en bois de
-palmier assez comparable à une cage à poulets en longueur, et sur
-laquelle on avait posé un matelas, des couvertures et un moustiquaire.
-
-Mon mari ressortit de la pièce, cherchant sa cousine ou une esclave,
-mais déjà chacun avait regagné son gîte.
-
-Émilie proposa d’aller s’étendre dans la pièce voisine, qui était vaste
-et nous semblait une antichambre. Sitôt que nous y pénétrâmes, un bruit
-insolite nous frappa. Six corps humains gisaient là, enfouis sous les
-couvertures, étendus à même les nattes. C’étaient des esclaves noires
-que l’on nous donnait comme gardes d’honneur, et elles ronflaient...
-
-Alors, ma pauvre servante eut une idée de génie. Fouillant dans les
-malles à peine ouvertes, elle en tira deux paires de draps, et, à l’aide
-de rubans et d’épingles, elle tendit ces draps d’une partie de la pièce
-à l’autre, la divisant ainsi en deux chambres séparées.
-
-
-
-
-IX
-
-
-Mais nos malheurs n’étaient point finis. A peine la fatigue et les
-émotions de cette journée m’avaient-elles forcée à fermer les yeux,
-qu’un cri bizarre me fit me dresser épouvantée sur ma couche.
-
-Ce cri ne ressemblait à rien de connu; c’était d’abord comme une plainte
-sourde partie à la fois de plusieurs poitrines. Puis cela montait,
-s’enflait comme un bruit formidable de vagues déferlant sur les galets,
-et tout se terminait par une sorte de râle atroce, qui s’arrêtait tout à
-coup, pour reprendre encore... C’était horrible.
-
-Je réveillai mon mari qui, lui, continuait à dormir à poings fermés.
-
---Qu’est-ce?...
-
-Il prêta l’oreille.
-
---Ne crains rien, me dit-il, j’avais oublié de te prévenir; il y a tout
-près une mosquée, ce sont les derviches hurleurs.
-
-Ces derviches se livraient à la prière par excellence des sectes
-fanatiques, au _Zickre_, sorte d’extase où l’on s’entraîne parfois
-jusqu’à l’épilepsie, grâce à des sons inarticulés et à des mouvements
-oscillatoires et désordonnés, jusqu’à extinction de la voix et des
-forces.
-
-Je ne m’habituai jamais à ce voisinage; cependant, vers le matin, ma
-forte jeunesse reprenant ses droits, j’avais enfin trouvé le sommeil,
-quand un chant inattendu me fit à nouveau bondir hors du lit.
-
-Les esclaves indolentes avaient, sans doute, oublié de baisser les
-moucharabiehs et, par les fenêtres sans vitres, trois corbeaux étaient
-entrés et saluaient l’aurore à leur manière, par des appels gutturaux ne
-rappelant en rien, hélas! le chant de l’alouette ou du rossignol.
-
-Ces corbeaux gris, à tête noire, très fréquents sur les bords du Nil,
-infestent les rues et pénètrent audacieusement dans les demeures.
-Ceux-ci s’étaient installés sur le rebord d’un divan, et semblaient s’y
-trouver le mieux du monde.
-
-Ma pauvre servante, éveillée depuis longtemps, s’était assise près d’une
-fenêtre et, d’un geste navré, elle me montra deux autres oiseaux que je
-ne voyais pas et qui, eux, avaient élu domicile sur un des coins de son
-moustiquaire.
-
-Bientôt, les bruits de la maison me firent connaître que l’on était
-debout autour de nous. La première personne qui entra à notre appel fut
-une négresse. Je la vois encore, après tant d’années... grande, l’œil
-vif, le nez point trop épaté, et les lèvres point trop grosses; elle
-était presque jolie à force d’être saine et gaie. Son corps admirable
-avait les formes d’un marbre antique et sa démarche était si gracieuse
-que la vue seule de cette esclave était un plaisir.
-
---Comment t’appelles-tu? demanda mon mari.
-
---_Alima, ia Sidi_[13].
-
- [13] _Alima, mon maître!_ (le mot _Sidi_ est aussi employé dans le
- sens de Monsieur).
-
-Elles étaient deux du même nom: mais, tandis que celle-ci nous sembla la
-grâce même, l’autre, sitôt qu’elle apparut sur le seuil de notre
-chambre, mit comme un voile d’horreur autour de nous. Petite, vieille,
-ridée, la bouche vide de dents, elle était la personnification du
-monstre, tel qu’on a coutume de le présenter aux imaginations apeurées
-des enfants et du peuple. Pour ne point confondre ces deux négresses,
-dans la famille, on appelait la jeune, Alima _taouila_ (la longue) et la
-vieille, Alima _zorayera_ (la courte) (cela pourrait aussi vouloir dire
-la jeune).
-
-La maison comptait encore trois autres femmes de couleur. _Ache
-Kiniaze_, une affreuse créature dont les traits jaunis, osseux, presque
-sans nez, offraient une ressemblance très exacte avec les momies
-conservées au Musée de Boulaq. En vérité, cette femme était l’image de
-la mort... Vêtue d’un suaire, elle eût suffi à glacer d’effroi tous les
-membres de la joyeuse réunion. Les deux autres esclaves abyssines
-avaient nom _Ouas-Fénour_ et _Sabri-Gamil_. Ouas-Fénour, sans beauté,
-montrait un corps magnifique et des yeux lumineux. Toute jeune, quinze
-ans peut-être, elle possédait les formes pleines et magnifiques d’une
-femme de trente, mais sa taille restait mince et son sourire enfantin.
-Celle-là m’aima tout de suite et si violemment que je dus plus tard
-supplier sa maîtresse de l’envoyer au dehors à l’heure de mon départ. Je
-n’avais pas le courage de voir ses larmes.
-
-La dernière, _Sabri-Gamil_, demeurait encore une enfant, malgré sa haute
-taille. Je sus qu’elle n’avait pas treize ans. Elle n’était pas jolie,
-mais plaisait quand même, par l’agilité de ses gestes menus, par la
-splendeur étonnante de ses yeux de sauvagesse, par tout un je ne sais
-quoi de félin et de jamais vu, qui m’enchanta.
-
-Elle était de beaucoup la plus intelligente, la moins franche aussi et
-la plus paresseuse.
-
-Deux esclaves blanches de race circassienne complétaient la domesticité.
-
-Celles-ci pouvaient avoir chacune de vingt-cinq à trente ans.
-
-Elles avaient peut-être été belles, mais les travaux du ménage,
-l’humiliation de leur état de servage et la honte d’une stérilité
-décevante les faisaient vieilles avant l’âge. Tout, dans leur attitude
-avachie, disait le renoncement et la lassitude.
-
-L’une d’elles, _Gull-Baïjass_ (en turc, rose blanche), était
-spécialement affectée au service personnel de la maîtresse et de son
-fils, l’autre, Soffia, s’occupait surtout du maître et surveillait la
-bonne ordonnance des pièces de la maison.
-
-Un portier (_boab_) et un porteur d’eau, représentaient à eux deux le
-personnel mâle. Il faut ajouter à ce nombre l’eunuque, véritable
-autorité dans toute famille musulmane, plus un chiffre variant de trois
-à six affranchies, ne quittant pour ainsi dire pas la maison des anciens
-maîtres, car chez eux seulement elles étaient sûres de trouver
-constamment le gîte et le couvert abondamment servi sans compter les
-nombreux cadeaux aux jours de fête. Comme ces affranchies arrivaient
-toujours accompagnées de leurs enfants et d’une esclave noire, on peut
-juger du train obligatoire de la maison. Et je ne parle ici que d’une
-famille de simple bourgeoisie. Chez les grands fonctionnaires et les
-princes, le budget atteignait celui d’un ministère.
-
-C’est, je pense, au coulage obligatoire dans les ménages indigènes, au
-personnel illimité dont toute famille à l’aise avait coutume de
-s’entourer, que l’on doit la ruine presque totale des fortunes
-égyptiennes. Tout cela a changé et changera encore. La suppression de
-l’esclavage a porté le premier coup au faste oriental, et les besoins
-toujours plus nombreux de la société actuelle ne permettent plus un
-pareil état de choses, mais, il y a vingt ans, une dame de haute
-naissance, une bourgeoise ayant quelques biens ou seulement la modeste
-épouse d’un officier ou d’un fonctionnaire connu, serait morte de honte,
-si elle avait dû se restreindre à deux ou trois domestiques.
-
-La veille, j’avais pu, sous le prétexte des fatigues du voyage, me
-contenter d’un œuf et d’un peu de lait, servis sur un petit guéridon,
-devant mon divan. Aujourd’hui, il fallait, pour éviter de me montrer
-impolie, partager le repas de tout le monde, repas que les honneurs dus
-à notre arrivée changeaient en festin.
-
-Pour mieux prouver le grand plaisir que l’on avait à m’avoir, on servit
-le déjeuner dans ma chambre... Cette habitude est en train de
-disparaître en Égypte, mais jusqu’en ces dernières années, la salle à
-manger était une pièce parfaitement inconnue dans le pays. Quand
-arrivait l’heure des repas, les esclaves apportaient un immense plateau
-que l’on posait sur une sorte de tabouret très bas, au milieu de la
-chambre où les maîtres se trouvaient au moment même. Ce plateau était de
-fer peint en couleurs vives, le plus souvent vert, avec une couronne de
-roses au centre, on y déposait d’abord les pains, (sortes de galettes
-plates et si peu levées que, fraîches, elles s’écrasent facilement entre
-les doigts, sèches, elles prennent tout de suite l’apparence de ronds de
-papier...) A côté du pain, une ou deux cuillères de corne, d’ivoire, ou
-de bois, selon le luxe du logis; à la place d’honneur, le plat couvert,
-renfermant le premier mets et, tout autour, des raviers contenant
-différentes sortes de torchis (légumes marinés dans le vinaigre et les
-aromates). Des feuilles de salade, des oignons verts et du fromage blanc
-complètent l’ensemble. Pas de fourchettes ni de couteaux, point
-d’assiettes non plus, ni de verres. Chaque convive met adroitement la
-main au plat et déchiquette les viandes le plus simplement du monde, à
-l’aide des doigts. Quand on a pris deux ou trois bouchées, l’esclave
-emporte le plat et en remet un autre. Le moindre repas indigène en
-comporte au moins douze. Mais ces plats ne sont pas très copieux. Il est
-de mauvais goût de trop revenir à un seul. Il est vrai que,
-contrairement à l’usage européen, ici la pièce de résistance se sert au
-début. La dinde ou le mouton traditionnels doivent être présentés
-entiers, le cou et... le reste, entourés de roses et de feuillage. La
-maîtresse de la maison déchire avec ses mains la chair de la bête, qui,
-pour cela, doit être très cuite, et sert copieusement ses invitées qui,
-à leur tour, dépècent à l’aide seule de leurs ongles et de leurs dents.
-On croirait assister au repas des fauves.
-
-Les légumes, presque toujours farcis ou mêlés de viande, alternent avec
-les entremets sucrés, composés de pâtes feuilletées (_féttir_) et de
-gelées à base d’amidon et de fruits. Le Pilaf, selon l’usage, doit
-terminer tout repas chez les riches comme chez les pauvres[14].
-
- [14] Cet usage musulman a une origine extrêmement charitable et
- touchante. L’islam pitoyable aux indigents ordonne au riche d’avoir
- toujours une large part de restes à la fin du repas, pour le cas
- fréquent où un frère malheureux viendrait à ce moment s’asseoir à sa
- table.
-
-Pendant que les convives mangent, une esclave se tient derrière eux et,
-si l’une des dîneuses a soif, elle se tourne vers cette esclave et lui
-dit simplement:
-
---_Essini!_ (Désaltère-moi!)
-
-L’esclave remplit alors d’eau fraîche une coupe en argent ciselé et la
-présente à l’invitée dans le creux de sa main gauche, la droite repliée
-sur la poitrine en signe de servitude.
-
-Les Européennes qui arrivent maintenant au Caire et qui, évidemment,
-demandent à voir des harems, sont surprises de retrouver dans les
-demeures princières où on les conduit, les mêmes salles à manger
-luxueusement meublées, les mêmes tables fleuries sur lesquelles sont
-servis les mêmes mets, pour ainsi dire, qu’elles trouvaient chez elles
-cinq jours plus tôt à Paris ou à Londres. Celles-là ne peuvent point
-soupçonner le pas formidable qu’a fait la société indigène de la
-capitale depuis vingt-cinq ans.
-
-Tandis qu’aujourd’hui le moindre moudhir (préfet) d’une petite province
-reçoit ses amis à _la Franque_, autour d’une table européenne, avec une
-argenterie étincelante et du linge cylindré, autrefois, j’ai vu, chez
-des princes, le même couvert rudimentaire dont j’ai parlé plus haut, et
-j’ai bu, dans le verre commun, une eau point filtrée, rouge encore du
-limon du Nil...
-
-Après le repas, les esclaves apportaient le _techte_, sorte d’aiguière
-en or, en argent ou en simple terre, accompagnée de sa cuvette. Chaque
-personne prenait des mains d’une négresse, le savon en forme de fruit, à
-la mode en ce temps-là, et fortement parfumé au musc; puis, l’esclave
-préposée aux ablutions s’agenouillait devant elle et lui versait
-doucement l’eau sur les mains. Le savonnage durait longtemps. Il est de
-bon ton de faire beaucoup mousser le savon quand on se lave... Puis,
-rincées, rafraîchies, les mains étaient essuyées par une troisième
-servante à l’aide d’une serviette brodée d’or. La même serviette, bien
-entendu, sert à toutes les lèvres et à tous les doigts. On juge de
-l’état de malpropreté et d’humidité, dans lequel elle parvient à celle
-qui l’emploie la dernière.
-
-Le verre non plus n’est jamais essuyé. C’est là une coutume à laquelle
-je ne suis jamais parvenue à me faire; et, bien souvent, il m’est arrivé
-de ne point boire aux différents repas où je fus invitée.
-
-La nourriture, servie à ce déjeuner, différait absolument des mets moins
-compliqués peut-être, mais parfaitement sains et bien préparés, que
-j’avais vu servir à la table paternelle.
-
-La façon dont mes compagnes mangeaient me dégoûta profondément, et, bien
-que je fusse toujours servie la première et que l’on m’eût donné une
-fourchette et un couteau, il me suffisait, pour être écœurée, de voir
-toutes ces mains s’abattre dans le plat commun et en ressortir luisantes
-de sauce et de graisse.
-
-Tout, ce jour-là, me parut mauvais... Les coulis sentaient le beurre
-rance (ce terrible beurre fondu qui s’emploie ici et où l’on incorpore
-le suif en parties égales), la cannelle, la coriandre, le gingembre...
-
-On m’offrit du vin de palmes dont il me fut impossible d’avaler plus
-d’une gorgée, mais les invitées, retenues en mon honneur autour de ce
-plateau, en firent leur régal.
-
-Une heure après le repas, tout le monde était légèrement en folie. De
-nouveau, les danses recommencèrent, et, comme je ne riais pas, étourdie,
-hébétée, le cœur lourd d’une incommensurable tristesse, Zénab, la
-bouffonne, par une pensée charitable sans doute, s’approcha de moi et,
-se retournant brusquement, releva sur sa tête sa longue robe. Elle ne
-portait pas le plus léger vêtement en dessous. Elle recula un peu pour
-que l’effet sans doute fût plus efficace, puis se mit à danser.
-
-Je me levai et je courus sur la terrasse, au grand scandale de mon
-entourage.
-
-Mais là un spectacle identique m’attendait. Ma femme de chambre
-assistait aux mêmes danses grotesques... Les négresses, riant de toutes
-leurs dents, avaient enlevé leurs caleçons de cotonnade et, leurs
-galabiehs relevées à tour de rôle, se tournaient, étalant leurs formes
-opulentes et couleur de cirage.
-
-Émilie, moins prude que moi, s’amusait; peut-être un peu du paganisme
-grossier des ancêtres barbares était-il demeuré dans son âme cévenole...
-toujours est-il que cette fille très chaste eut ce mot exquis quand je
-la réprimandai d’avoir, par son attitude complaisante, encouragé ces
-jeux qui me choquaient si fortement:
-
---Oh! Madame, il n’y a pas de mal. C’est si noir!...
-
-Le soir de ce jour, à l’heure où le soleil disparaît, il me fut donné
-d’assister à une chose curieuse. Sans l’avoir voulu, je vis tous les
-gestes, j’entendis tous les propos d’un rendez-vous d’amour.
-
-J’étais cachée derrière un des moucharabiehs de la façade regardant la
-rue; je pouvais apercevoir chaque passant, mais nul ne pouvait deviner
-ma présence. J’entendis une toux légère et je distinguai sous le porche
-d’une vaste maison inhabitée, une élégante silhouette féminine,
-sévèrement drapée dans les plis de la habara égyptienne. Tout de suite,
-un homme s’avança. Il était vêtu à l’européenne et, bien qu’il fût
-coiffé du tarbouche national, je n’eus pas une minute d’hésitation. Cet
-homme ne pouvait pas être un musulman... Si j’avais conservé le moindre
-doute, la seule façon dont son regard à la fois volontaire et caressant
-enveloppa cette femme, me les eût ôtés.
-
-Maïs quelle ne fut pas ma surprise en entendant leur conversation. Ils
-parlaient français!...
-
-Certainement, ni l’un ni l’autre n’étaient au Caire depuis bien
-longtemps, car ils s’entretinrent d’abord des dernières nouvelles
-parisiennes, avec une telle connaissance des faits, qu’ils me parurent
-en avoir été en partie les témoins.
-
-Après un rapide examen, l’homme, tout à coup rassuré par le silence
-environnant, ouvrit les bras et sa compagne se blottit frémissante sur
-sa poitrine. Ils échangèrent un baiser qui me sembla durer un siècle...
-puis je perçus, comme un murmure, des paroles tendres, des serments, des
-promesses, et toute l’ineffable litanie des mots que, depuis le
-commencement des civilisations, les amants ont coutume de redire entre
-eux. Ils se séparèrent dans une dernière étreinte et j’entendis la femme
-prononcer:
-
---A demain, là-bas!...
-
-Là-bas! Quel était ce paradis d’amour dont ils parlaient? Je ne le sus
-jamais, pas plus que jamais, dans le long séjour que j’ai fait en
-Égypte, je ne devais connaître le nom et l’histoire de ces inconnus,
-dont, bien innocemment, je venais de découvrir le secret.
-
-Je me sentais coupable et n’osais quitter la fenêtre; il me semblait
-qu’une sorte de pacte me liait à la destinée de ces êtres, mon cœur
-battait à se rompre à l’idée qu’ils pouvaient être surpris et châtiés.
-
-Je sus, depuis, que les aventures de ce genre étaient fréquentes dans
-les quartiers indigènes. Les grands hôtels et les maisons accueillantes
-n’ayant pas encore ouvert leurs portes aux étrangers, les amoureux, sous
-le masque du costume indigène, se rencontraient où ils pouvaient, dans
-les vieilles rues désertes et sous les porches des palais en ruine, sûrs
-de l’impunité.
-
-Notre rue demeurait bien curieuse... Elle me semblait triste alors,
-parce que j’étais vraiment trop jeune, trop peu préparée à ce que fut ma
-vie ensuite, pour en goûter la paisible douceur.
-
-J’ai souvent rendu grâce au sort de m’avoir précisément conduite dans
-cette rue et dans cette maison, Car j’y appris en peu de temps, par la
-simple force des choses et sans pour ainsi dire m’en rendre compte, ce
-que d’autres que moi, après vingt ans d’Égypte, ignorent encore. Le
-logis seul constituait une merveille. Depuis les mosaïques de la cour où
-poussait un lamentable palmier, montant droit comme un cierge vers les
-terrasses, étalant son feuillage en plumeau juste au-dessus de l’unique
-cheminée, jusqu’aux moindres moulures des plafonds à caissons, tout
-était, pour mes yeux, matière à surprise.
-
-
-
-
-X
-
-
-Le _mandara_ occupait tout le rez-de-chaussée. Il se composait de six
-grandes pièces sommairement meublées de divans, de tapis et de guéridons
-recouverts de jetés au crochet. Les murs étaient simplement passés au
-lait de chaux.
-
-Les cuisines, dans les sous-sols, représentaient pour mon imagination
-amie du fabuleux l’antre des sorcières.
-
-Les négresses qui les peuplaient ajoutaient à l’originalité du
-tableau...
-
-Rien ne peut donner une idée de la saleté et du désordre d’une cuisine
-indigène. Les maîtresses de maison n’y descendant presque jamais, le
-soin en est entièrement confié aux noires et aux femmes fellahas qui les
-tiennent dans un état repoussant. Beaucoup de ces cuisines n’ayant pas
-de cheminées, on cuit les aliments sur des sortes de foyer ajustés tant
-bien que mal à l’aide de quelques pierres et sur lesquels on pose les
-immenses _Rallas_ (chaudrons sans anses, usités ici). Ces fourneaux,
-très primitifs, donnent une fumée telle, que les murs des cuisines se
-peuvent confondre avec les faces des négresses qui les occupent.
-
-A terre, partout des immondices, des épluchures; au mur, du sang
-coagulé, provenant des nombreux moutons égorgés constamment dans les
-maisons un peu importantes; dans les coins, des casseroles fraternisent
-avec les _cab-cab_ (chaussures des esclaves, sorte de patins de bois à
-hauts talons), des peaux de bêtes puantes exhalent une odeur
-pestilentielle. Des régimes de dattes ou de bananes se balancent devant
-les fenêtres, faisant face aux bouquets d’ail et d’oignons. Des chats
-faméliques rôdent dans l’ombre et, parmi tout cela, les esclaves, reines
-de ce lieu ténébreux, vaquent à leurs occupations, la robe relevée
-autour des reins, leurs caleçons sales retroussés au-dessus du genou,
-les pieds et les bras nus. Elles chantent quelque bizarre mélopée
-soudanaise dont l’étrange tonalité s’harmonise avec les choses qui les
-entourent. Ou bien, accroupies autour du foyer, elles fument... les
-jeunes des cigarettes, les vieilles d’étranges pipes à long tuyau
-rapportées de leur pays par quelque marabout complaisant.
-
-Le _sacca_ (porteur d’eau) est le seul être mâle qui franchisse le seuil
-du gynécée. Quand il entre dans une demeure, il doit crier très fort:
-_Ia Satter!_[15]
-
- [15] Sorte d’invocation à Allah, intraduisible en français et qui peut
- signifier: Dieu clément!
-
-A ce mot fatidique, tout le troupeau des femmes se sauve ou se voile.
-J’ai vu des esclaves blanches et même des dames prises ainsi à
-l’improviste, au passage du porteur d’eau, relever leur jupe sur leur
-tête, sans souci de montrer leurs jambes, pourvu que leurs traits
-restent cachés.
-
-Les cuisines, cependant, n’offraient pas le plus curieux spectacle de la
-maison.
-
-Quand il me fut donné de parcourir à ma guise l’appartement, et à mesure
-que la langue arabe me devenait familière, chaque jour amenait une
-découverte nouvelle. C’est ainsi que j’acquis bientôt la preuve que
-cette grande pudeur féminine, prête à se révolter d’indignation au seul
-regard d’un homme, n’était purement qu’apparente. Entre elles, les
-Égyptiennes ignorent toute contrainte.
-
-Une femme indigène se dépouille de ses vêtements devant ses pareilles
-avec une extrême facilité.
-
-Le moindre prétexte lui est bon: un insecte qui la pique, une épingle
-qui la gêne, la chaleur, le froid, une douleur quelconque, tout lui est
-une occasion de se mettre nue sans la moindre gêne. Une morphinomane, me
-voyant pour la première fois, se crut obligée de me montrer ses cuisses
-et son ventre, après un déjeuner chez une amie commune, pour que je
-m’apitoiasse sur les innombrables piqûres qui marbraient sa chair.
-
-L’eunuque, non plus, ne compte pas; on se déshabille journellement
-devant lui, et c’est même à lui que l’on a recours quand il s’agit
-d’aller chercher dans la jarretière le mouchoir ou la bourse de la dame
-en toilette de cérémonie et trop serrée pour se livrer, sans risques, à
-cette petite opération. Les poches n’existent en Égypte que dans les
-vêtements des femmes du peuple, mais ces poches, au lieu d’être dans la
-jupe, sont placées dans la fente du corsage, sous l’aisselle; les robes
-se portent fendues des deux côtés, et très peu sur la poitrine. C’est
-par ces fentes que les mères donnent le sein à leurs nourrissons.
-
-Dans les chambres, point de lit. On m’avait donné l’unique de la maison.
-Partout des divans faisant le tour de la pièce, des consoles dorées à
-dessus de marbre soutenant de hautes glaces, des tables assorties aux
-consoles et, sur ces tables, des plateaux de faïence ou de simples plats
-à rôti supportant des gargoulettes remplies d’eau fraîche et recouvertes
-d’un petit chapeau d’argent, destiné à préserver l’eau de la poussière
-et des bêtes... A terre, des matelas de soie (_chiltas_), sièges favoris
-des habitants du logis, qui ne prenaient place sur les divans que dans
-les occasions solennelles. Dans l’intimité de la famille, tout le monde
-s’accroupissait sur les _chiltas_. Les femmes y cousaient, fumaient,
-jouaient aux cartes ou aux dominos, plus commodément que sur n’importe
-quel siège. Une immense pièce recevait, au matin, tous les matelas et
-toutes les couvertures. Le soir venu, les esclaves dressaient le lit de
-chacun au hasard du caprice. En un clin d’œil, la couche était disposée;
-un tapis supplémentaire sur le grand tapis européen couvrant la pièce;
-sur ce tapis, deux ou trois matelas selon l’importance du dormeur, puis
-un drap de coton sur le matelas, l’autre cousu à la couverture, selon la
-mode orientale. Dans les maisons turques, ce second drap changé et
-recousu plusieurs fois par semaine est toujours propre; mais, chez les
-indigènes, il sert à tant de personnes, et si longtemps, que les traces
-d’insectes y laissent de véritables dessins. Il en est de même des
-couvertures piquées très lourdes, et dont la plus élémentaire prudence
-ordonne au voyageur de se méfier.
-
-Sur ce lit improvisé, on tend la moustiquaire de tulle ou de soie qui va
-se fixer aux murs par quatre cordons. Puis, on apporte l’indispensable
-veilleuse, sans laquelle un bon Oriental ne saurait dormir; à côté, on
-place des cigarettes, des allumettes, un cendrier, une gargoulette, et
-la chambre est prête...
-
-Le musulman véritable ne se dévêt point pour dormir. Il retire seulement
-sa robe ou ses habits européens, qu’il troque pour une longue simarre
-blanche, passée sur un et quelquefois deux caleçons de toile, serrés aux
-chevilles, échange son tarbouch ou son turban contre une calotte de
-toile et le voilà en costume de nuit. Les femmes gardent simplement
-leurs robes de maison et n’ôtent jamais leurs caleçons remplaçant nos
-pantalons de lingerie. Rien n’est plus laid que le caleçon d’une femme
-égyptienne. Semblable en tout à celui des hommes, il s’attache par un
-cordon de chanvre passé en coulisse autour de la taille et que l’on
-serre à volonté; très large et fermé hermétiquement, il descend
-jusqu’aux chevilles et cache entièrement les formes.--La génération
-nouvelle a changé tout cela dans la classe aisée; la jeune fille moderne
-fait exécuter son trousseau au dernier goût européen.--L’Égyptienne ne
-porte pas de chemise, mais une sorte de chemisette très légère ne
-dépassant point la taille; là-dessus, deux ou trois robes superposées.
-Un mouchoir autour de la tête complète sa parure intime de jour et de
-nuit.
-
-Une des choses les plus surprenantes pour moi, fut de voir les femmes,
-ces mêmes femmes qui se couvraient la face devant le portier ou le
-porteur d’eau, partager, sans scrupule, le lit de leurs frères ou de
-leurs cousins. Cela ne tirait pas à conséquence. Les fils dorment
-souvent avec leurs mères jusqu’au jour du mariage. Mon étonnement parut
-scandaleux. Autour de moi, les regards semblaient dire:
-
---Comme ces Européennes ont mauvais esprit...!
-
-Et je crois bien, en effet, que les intentions étaient pures; le flirt,
-les caresses, les mille folies que l’amour inspire demeurant
-parfaitement inconnus à la race orientale, elle ne saurait voir de
-danger dans le voisinage de deux êtres sous un même moustiquaire, ces
-deux êtres étant d’ailleurs strictement vêtus et se couchant pour dormir
-et non point pour causer.
-
-Les esclaves se posaient un peu partout selon les besoins de leur
-service; seules, les négresses ronflaient côte à côte, sous la même
-couverture et sur le plancher sans matelas. Elles étaient parquées dans
-la pièce précédant ma chambre, et plus d’une fois, leurs ronflements
-m’empêchèrent de dormir.
-
-Un petit escalier de bois conduisait aux terrasses. Il me sera donné de
-reparler bien souvent de ces terrasses dans mon récit, car elles
-devinrent par la suite mon lieu d’élection.
-
-Je compris très vite le charme que les femmes indigènes trouvent à
-s’installer ainsi, dès le coucher du soleil, au sommet de leurs
-demeures. Là seulement, il leur est permis de respirer l’air du ciel et
-les parfums de la terre, libres de tout voile et dégagées de toute
-surveillance. Des nattes, des coussins sont jetés au hasard, et tout le
-peuple féminin de la maison arrive joyeusement. On apporte des fruits,
-du café, des bonbons, des instruments de musique et la petite fête
-commence.
-
-Généralement un poulailler et un pigeonnier sont bâtis du côté le plus
-abrité du soleil; devant les accords du concert improvisé, la volaille
-se réveille et mêle ses cris perçants aux chants des femmes et aux sons
-des mandores et des guitares. Ce qui d’ailleurs ne semble nullement
-déranger les musiciennes. Mais on se lasse vite en Égypte; bientôt les
-instruments sont abandonnés et seul entre tous, le _darrabouck_ continue
-son tamtam monotone, accompagnant le chant presque douloureux, d’une
-seule voix que personne n’écoute plus.
-
-J’aimais notre rue pour sa couleur locale, pour tout ce que je devinais
-de mystérieux et d’étrange dans ces vastes maisons, étalant une
-architecture bizarre. Presque toutes avaient été les palais de pachas
-morts depuis longtemps. Sous leurs hauts plafonds garnis de poutres
-aujourd’hui branlantes, plusieurs générations avaient passé... Que de
-créatures charmantes s’étaient mirées dans ces étroites glaces que
-j’apercevais par les moucharabiehs entrouverts! Que de crimes, que de
-violences s’étaient commis entre ces murs et dans ces salles basses, où
-mon œil ne pouvait plonger sans qu’un petit frisson me secouât toute...
-
-Et comme ces maisons étaient vieilles et que l’on ne répare rien en
-terre égyptienne, les façades menaçaient ruine, et les portes ne
-tenaient plus; quelques bâtisses même s’étaient écroulées sous le poids
-des siècles, et dans les rares pièces demeurées debout, des familles
-continuaient de vivre leur triste vie végétative. Les chambres sans
-toiture servaient de véranda, et le soir, quand la nuit était assez
-sombre, je distinguais vaguement des grappes de femmes assises sur le
-rebord des pierres, insouciantes du danger, heureuses de ce coin de
-misère où elles respiraient, où elles percevaient les rares bruits de
-cette rue tranquille entre toutes.
-
-Les voisins d’en face ne passaient point pour riches, mais je sus que le
-chef de la famille était de bonne maison. Il avait servi sous le grand
-Mohammed-Ay et, demeuré veuf sans enfants, il s’était remarié à soixante
-ans avec une esclave abyssine, qui lui avait donné quatre filles.
-L’homme semblait très vieux. La femme, véritable loque, sans sexe et
-sans âge, se dérobait presque toujours aux regards des étrangers. Mais
-les filles circulaient sans cesse dans la maison, et je pouvais--tant la
-rue était étroite--entendre leurs paroles.
-
-Elles étaient belles malgré leur couleur pain d’épices, et leurs formes
-demeuraient pures sous la galabieh, laissant se mouvoir à l’aise leurs
-fermes poitrines et leurs hanches rondes.
-
-Le vieillard fumait sans relâche le nargileh dont les jeunes filles
-entretenaient pieusement le brasier dans son couvercle d’argent.
-
-Durant les longues après-midi estivales et pendant la soirée, à tour de
-rôle, chaque petite métisse venait _cabisser_ (masser) le père!
-
-Il s’étendait sur un divan devant la fenêtre et l’enfant dévotement
-prenait entre ses doigts minces les mains et les pieds glacés, puis avec
-lenteur elle faisait craquer les phalanges l’une après l’autre, pliant
-les paumes, frictionnant du même mouvement automatique chevilles et
-poignets.
-
-Ensuite, venait le tour du cou, des épaules et du dos.
-
-Et cela se prolongeait durant des heures... Quelquefois, à la tombée du
-jour, on entendait comme un vol d’oiseau. Les quatre se sauvaient à la
-fois dans la pièce voisine, tandis que l’unique servante de la maison
-introduisait dans la chambre un _cheick_ venu réciter les versets du
-Coran. Le saint personnage s’accroupissait au milieu de l’appartement,
-et sa voix montait nasillarde dans le grand silence. Le vieillard
-accompagnait chaque verset du chanteur, du même mouvement oscillatoire
-que ce chanteur avait lui-même pour débiter ses prières.
-
-Et c’était une chose très orientale, ces deux hommes en face l’un de
-l’autre, vêtus du même costume ancestral, coiffés du même turban d’un
-autre siècle, et courbés ensemble sous la même foi.
-
-Le vieux turc faisait glisser entre ses doigts couleur de cire un
-chapelet de grains d’ambre, en invoquant le nom d’Allah; et le prêtre, à
-terre devant lui, regardait de ses yeux vides, le ciel qu’il ne verrait
-jamais plus.
-
-La servante apportait des tasses de café et des verres de sirop de
-roses; les hommes buvaient sans échanger une parole. Et la prière
-reprenait, emplissant l’espace de son rythme monotone.
-
-Comme le père était âgé, il ne descendait plus guère aux appartements
-inférieurs que pour les visites de marque.
-
-Il prenait ses repas dans cette pièce que je voyais et j’en pouvais
-suivre chaque service.
-
-Trop arthritique pour s’asseoir à terre, il mangeait, à demi vautré sur
-son divan, devant un guéridon volant où ses filles plaçaient le plateau
-traditionnel. La femme préparait les aliments et la servante les
-apportait des cuisines, dans une large manne d’osier, chaque plat muni
-de son couvercle. Mais seules, les filles présentaient ces plats,
-s’occupaient du père. Et rien n’était plus étrange et plus touchant que
-la vue de ces quatre vierges noires, en adoration devant ce vieillard
-tout blanc, qui semblait leur aïeul, un aïeul très beau, très patriarcal
-et très bon qu’elles servaient en esclaves et en filles très tendres à
-la fois. Pour ces créatures de couleur, le père représentait l’homme de
-race supérieure, le Circassien guerrier, descendant de ces terribles
-mamelouks, dont les hauts faits vivaient encore en toutes les mémoires
-égyptiennnes. C’était comme une apparition biblique qu’il m’était ainsi
-donné de voir tous les soirs et dont je ne me lassais point.
-
-
-
-
-XI
-
-
-Le lendemain de mon arrivée les visites affluèrent. Ah! ces visites!...
-Bientôt elles constituèrent pour moi un véritable supplice. On venait me
-voir comme une bête curieuse et malgré toutes les excuses que je pouvais
-alléguer, il me fallait paraître, m’exhiber, tourner sur toutes les
-faces devant les matrones, amies ou parentes de la famille, désireuses
-de se rendre compte si mon mari avait eu bon goût. Généralement,
-l’examen était favorable. Après avoir touché mes joues, mes cheveux, mes
-bras, ces dames hochaient la tête en signe d’approbation. Mais presque
-toujours, elles avaient une restriction.
-
---Pourquoi es-tu si maigre? Il faut engraisser, ma fille, les hommes
-aiment les femmes dodues.
-
-Ma taille mince les navrait. Souvent on me demanda si j’étais malade.
-
-Un autre geste, fréquent dans le monde féminin d’alors, et qui me
-révoltait, acheva de me faire prendre en horreur ces visites
-quotidiennes.
-
-Les femmes un peu âgées ne manquaient point, après m’avoir observée,
-questionnée, palpée, de me taper sur le ventre en prenant des airs
-mystérieux.
-
---Il n’y a rien là-dedans?
-
-D’abord, je ne compris pas, il fallut les rires joyeux de l’entourage
-pour m’éclairer sur la signification du geste.
-
-Pour ces pauvres êtres que la maternité seule relève dans la maison de
-l’époux, l’enfant est la plus évidente consécration de leur règne. N’en
-pas avoir constitue une tare, dont elles n’arrivent pas à se consoler,
-car la stérilité fait planer sur leur tête la terrible menace de la
-répudiation, qui en est d’ailleurs presque toujours la conséquence.
-
-Donc, si moi, étrangère, chrétienne, je joignais à ces deux malheurs
-celui de n’être point mère, c’en était fait de l’amour de mon mari; et
-ces femmes croyaient certainement me témoigner le plus visible intérêt
-en me questionnant sur le sujet unique qui leur parût mériter attention.
-Aussi quels regards de pitié ou de mépris il me fut donné de saisir au
-passage quand j’avouais «qu’il n’y avait rien»! Je me suis heureusement
-rattrapée depuis, et ce ne fut pas sans fierté, que je montrai plus tard
-mes trois enfants, qui se suivaient à un an de distance.
-
-Du coup, le dernier espoir que la famille avait conçu de voir mon mari
-me quitter pour prendre une femme musulmane, s’envola.
-
-Quelquefois les observations étaient plus directes.
-
---Pourquoi n’abjures-tu pas le christianisme, tu n’aimes donc pas ton
-mari?... Que feras-tu après ta mort si tu es séparée de lui?...
-
-Je changeais habilement de conversation, ce sujet m’étant devenu
-parfaitement insupportable. Mais toujours on y revenait et je sentais à
-quel point nous étions détestés là-bas. C’était aussi des questions
-extravagantes sur nos mœurs, nos coutumes, et surtout les relations des
-hommes et des femmes d’Europe entre eux dans l’état libre et dans le
-mariage. On ne peut se figurer les histoires véritablement extravagantes
-que les maris d’ici racontent à leur harem. On nous prête des habitudes
-monstrueuses, dont la stupidité n’aurait d’égale que l’impudeur. J’ai eu
-grand’peine à détruire chez celles qui m’écoutaient, sans parti pris,
-les préjugés innombrables qu’elles nourrissaient à l’égard des ménages
-de France. Pour leur crédule imagination, il n’était pas d’abominations
-auxquelles ne se livrassent sans vergogne les plus vertueux époux de
-notre pays.
-
-L’instruction que l’on commence à donner aux petites Égyptiennes et
-surtout les voyages que beaucoup d’entre elles font maintenant en
-Europe, auront bientôt raison de ces sottes croyances, mais à l’époque
-où j’arrivai, les femmes qui avaient traversé la mer se comptaient au
-Caire et cela n’était point pour augmenter leur prestige. J’ai vu une
-vieille dame très rigide refuser de recevoir une jeune fille musulmane,
-dont le frère avait parachevé l’éducation, en l’envoyant cinq ans dans
-un couvent de Montpellier. La vieille dame timorée considérait la
-créature assez éhontée pour avoir pu vivre si longtemps à visage
-découvert au pays des infidèles comme une _charmoutta_ (fille de
-mauvaises mœurs) dont une honnête mahométane devait fuir l’approche.
-
-Les visites se succédaient toujours dans le même ordre et
-s’accomplissaient selon les mêmes rites immuables.
-
-Les dames de bonne maison arrivaient flanquées de leur eunuque.
-Celui-ci, dès le seuil, frappait trois fois dans ses mains pour annoncer
-ses maîtresses. Aussitôt les esclaves se précipitaient:
-
---_Tffadal!_ (Donnez-vous la peine.)
-
-Et l’eunuque alors saisissait la femme la plus âgée ou la plus
-influente, parmi celles qu’il accompagnait et la hissait tant bien que
-mal jusqu’au palier. Là, baise-mains et prosternation des esclaves
-blanches et noires. Ensuite, on se dirigeait vers la pièce, où la
-maîtresse du lieu tenait, ce jour-là, sa réception.
-
-Les embrassements et les poignées de mains duraient dix bonnes minutes;
-puis, comme par un truc de féerie, les voiles tombaient, les _Habaras_
-de soie noire glissaient sur les reins des visiteuses et elles se
-montraient raides et dignes sous leurs robes d’apparat. Jeunes et
-vieilles étaient vêtues des mêmes étoffes de satin ou de faille claire;
-sur leurs têtes, les mêmes mouchoirs de gaze à fleurs, agrémentés de
-passementerie; presque toutes ornaient leurs fronts et leurs corsages de
-fleurs artificielles. Mon étonnement fut au comble, en voyant, un matin,
-une jeune femme très élégante, qui portait une couronne de mariée. Les
-fleurs d’oranger ne représentaient pour elle aucun symbole, et ce
-diadème virginal lui semblait du meilleur goût. Les Turques venaient
-généralement en toilette européenne, mais, ignorant encore la façon de
-les porter, elles arrivaient, avant midi ou tout de suite après
-déjeuner, en robes de bal venues de Paris à grands frais. Et pour
-ajouter à l’originalité de l’effet, elles étaient parées de l’_Ezazieh_,
-sorte de turban de gaze paré de fleurs et se posant un peu en arrière et
-sur le côté de la tête. Cette coiffure assez seyante n’est plus portée
-aujourd’hui que par les très vieilles femmes.
-
-Pour les jeunes Turques de cette génération, les boucles et les chignons
-modernes ont remplacé mouchoirs et turbans. Et c’est encore un gros
-sujet de scandale pour les bonnes musulmanes, qui n’admettent point
-qu’une femme mariée montre autre chose de ses cheveux que le bout des
-nattes qui pendent sous le mouchoir en pointe dans le cou. Seul, l’époux
-a le droit d’admirer la chevelure de sa compagne.
-
-Les Turques de très grande maison s’habillaient déjà à la mode
-européenne; les Égyptiennes portaient la _galabieh_, pareille chez
-toutes, ne variant guère que par la couleur. La bottine et le soulier
-noir étaient encore inconnus. Les petits pieds sortaient à demi, de
-mules de satin ou de lampas d’or ou d’argent, assortis à la toilette.
-
-Les femmes de condition modeste se chaussaient de babouches éculées,
-qu’elles avaient soin de laisser devant la porte. Il y a bien peu de
-temps que les femmes comme il faut elles-mêmes, gardent leurs chaussures
-dans l’intérieur des appartements. Autrefois et encore à l’époque où
-j’arrivai, l’usage voulait que l’on se déchaussât chez ses hôtes, comme
-à la mosquée.
-
-Les femmes qui n’avaient pas les moyens de s’offrir un eunuque,
-arrivaient accompagnées d’une ou plusieurs esclaves; les très humbles se
-contentaient d’une servante Fellaha. Mais bien rares étaient celles qui
-n’amenaient pas quelques amies.
-
-Aussi les visiteuses avec leurs voiles sombres, leurs yechmack blancs,
-me faisaient-elles l’effet d’un couvent de religieuses en voyage.
-
-Ce fut au cours d’une de ces nombreuses visites que j’entendis
-l’histoire de la princesse X. Mère d’une charmante tête, portant
-couronne aussi, et dont il est question souvent à l’heure actuelle dans
-les journaux parisiens, cette princesse faisait alors son premier voyage
-en Europe. Elle débuta par un séjour à Carlsbad où ses médecins
-l’avaient envoyée. A demi délivrée de la contrainte que lui imposaient
-son rang et sa qualité de musulmane en Égypte, elle se livra aux pires
-folies. Alcoolique invétérée, elle se mit à boire d’abord à table, puis
-chez elle, le soir, dans sa chambre, les vins de choix qu’un maître
-d’hôtel obséquieux s’empressait de lui servir. Une nuit les domestiques
-étant couchés, elle se fit servir du champagne et s’amusa avec ses
-suivantes à casser les goulots des bouteilles contre les murs. Ses
-voisins de chambre s’étant plaints, on fut prévenu en haut lieu et la
-princesse reçut l’ordre de se contenter d’eau, sous menace d’être
-immédiatement renvoyée au Caire.
-
-Alors, dans l’impérieux besoin de son nouveau vice, la dame s’accoutuma
-à vider les flacons d’eau de Cologne et d’eau dentifrice. Les suites de
-ce régime furent désastreuses. La pauvre princesse fut un jour surprise
-par un de ses cousins dans un tel état d’ébriété qu’on décida aussitôt
-son retour en Égypte. L’histoire, absolument authentique, faisait alors
-le tour des salons cairotes.
-
-Les visites se prolongeaient très longtemps. Souvent, on gardait les
-étrangères toute la journée. Quand elles demeuraient dans un quartier un
-peu éloigné, elles passaient la nuit et quelquefois plusieurs jours. Le
-soir venu, on apportait des matelas, on dressait les moustiquaires et
-cela se faisait très simplement, comme une chose toute naturelle, les
-amies devenant de la famille sitôt le seuil franchi.
-
-Les hommes, pendant ce temps, étaient relégués dans le Mandara; il est
-contraire à l’usage qu’un mari musulman franchisse le gynécée, quand sa
-femme reçoit un harem étranger. Même pour dormir, monsieur doit se
-contenter de la chambre toujours prête aux étages inférieurs. Sous ce
-rapport, les musulmanes jouissent d’une liberté que peu de maris
-européens consentiraient à accorder à leurs femmes. Il y a, en Égypte
-comme en tout pays, des maris jaloux, forçant leurs compagnes à subir un
-contrôle de tous les instants et interdisant toute sortie à leur
-famille. Mais ces maris-là, je le déclare, sont des exceptions. Ici,
-plus qu’en France peut-être, la femme en ce qui concerne sa vie
-personnelle et ses relations féminines jouit d’une liberté excessive.
-Non seulement elle a le droit de recevoir toutes les amies qui lui
-plaisent et de leur offrir la plus large hospitalité, sans même
-consulter son mari, mais elle sort à sa guise, rentre quand il lui
-plaît, et se rend aux bazars, aux lieux de promenade, aux bains, sans la
-moindre gêne, pourvu qu’elle prenne soin de se faire accompagner.
-
-
-
-
-XII
-
-
-Un jour, au Caire, un de nos intimes, conseiller à la cour, m’invita à
-déjeuner à l’improviste chez lui. Il n’avait pas eu le temps de prévenir
-sa femme... Nous arrivons, mon hôte interroge le portier.
-
---Madame est là-haut, n’est-ce pas?
-
-Et l’autre, paisible:
-
---Mais non, bey. Madame est partie tout à l’heure pour la campagne, elle
-ne reviendra que dans deux jours.
-
-Le bon conseiller ne sourcilla point, il m’emmena déjeuner à l’hôtel,
-et, devinant ma surprise, il crut devoir dire:
-
---J’ai des idées très larges. Ma femme fait ce qui lui plaît, j’agis de
-même, nous sommes un ménage très heureux...
-
-Je ne pense pas qu’un mari parisien eût pris la chose de façon aussi
-philosophique.
-
-Depuis, il m’a été donné de constater bien souvent l’extraordinaire
-facilité que les Égyptiennes et les Turques ont à réaliser leurs
-moindres caprices, à la condition toutefois que le mari n’en soit pas
-gêné lui-même.
-
-Ce sont deux existences différentes, voilà tout.
-
-Quelques jours après mon arrivée, Alima Tawouila vint un soir dans ma
-chambre, où elle continuait à pénétrer, malgré ma défense, à toute heure
-de jour et de nuit.
-
-Vainement, j’avais épinglé du haut en bas les rideaux formant portières,
-je ne pouvais parvenir à être seule chez moi. Je m’étais plainte à Azma.
-Peine perdue! On ne comprenait pas.
-
---_Maaleche!..._ (ça ne fait rien), disait-elle.
-
---Viens vite, madame, il y a quelqu’un.
-
-Je refusai énergiquement de me déranger. La petite exhibition
-quotidienne commençait à m’exaspérer, et je m’étais promis de ne plus
-quitter mon appartement quand il y aurait des étrangères.
-
-La négresse, devant mon attitude résolue, s’éloigna en maugréant, et
-revint presque aussitôt, accompagnée d’une femme que je ne connaissais
-pas.
-
-Cette femme portait le costume du pays, mais son voile en retombant sur
-ses épaules, son yechmack détaché, découvrait une tête si peu orientale,
-que je ne fus presque pas surprise en l’entendant me dire avec le plus
-pur accent faubourien:
-
---Excusez-moi, madame, je suis Française comme vous, et j’ai tenu à
-venir vous saluer.
-
-Française!... elle était Française et portait ce costume... Et du pays
-où nous étions, elle n’avait pas seulement la robe de soie voyante,
-fendue sur la poitrine, les babouches de soie rouge, le voile et le
-mouchoir recouvrant ses courtes nattes brunes, mais elle montrait encore
-le visage luisant que donne l’épilation, les sourcils peints et rejoints
-en barre au-dessus du front, les doigts et les paumes des mains rouges
-de henné, la taille roulante sans corset, toute l’attitude enfin d’une
-femme orientale, très coquette, plus près de la courtisane que de la
-mère de famille. Un énorme bouquet de jasmin était posé entre ses seins
-et, à part l’arome violent de ces fleurs, il se dégageait encore du
-corps de cette femme un parfum étrange, fait de musc, de roses et d’un
-je ne sais quoi insaisissable et troublant, qui grisait et soulevait le
-cœur tout à la fois.
-
-Je continuais de la regarder, un peu interdite, ne trouvant pas une
-parole. C’est une des particularités de la jeunesse de ne pouvoir cacher
-ses sentiments ni ses répulsions... Cette créature m’inspirait une
-grande curiosité et un peu de dégoût. J’aurais voulu ne montrer ni l’un
-ni l’autre et, malgré moi, je laissais si bien deviner les pensées qui
-m’agitaient, qu’elle les comprit.
-
-Alors, se faisant très douce, très simple, elle s’assit près de moi et,
-d’un trait, me raconta son histoire.
-
-Elle s’était appelée Jeanne autrefois, du temps où j’étais moi-même une
-toute petite fille.
-
-Ses parents avaient un modeste magasin de parfumerie, dans une vieille
-rue avoisinant le boulevard Saint-Martin.
-
-La guerre était venue, amenant la ruine de la famille. Le père mort, la
-mère à demi infirme fut transportée à l’hospice et elle, la jeune fille,
-ne sachant que devenir, acceptait un emploi de seconde main dans un
-atelier de fleurs artificielles.
-
-Un matin, en se rendant au travail, la belle Jeanne fut suivie par un
-garçon séduisant, un peu timide, dont le teint bronzé ne l’effraya
-point. Ils s’aimèrent; et quelques semaines plus tard, Salem-Mohamed,
-étudiant en droit, ayant passé sa thèse et terminé son congé, emmenait
-en Égypte la fleuriste, qui ne s’était fait prier que juste le temps de
-se faire désirer davantage.
-
-Il l’épousa au Caire, devant le cadi; mais bientôt, las de sa nouvelle
-conquête, il ne tarda guère à s’en détacher complètement. L’ennui de
-n’avoir pas d’enfants, la crainte de se voir déshériter par son père le
-décidèrent à la répudiation. Jeanne, frivole et paresseuse, ayant tout
-de suite renoncé à ses habitudes européennes, ne songea pas à lutter
-pour conserver ce cœur qui, sitôt, s’était retiré du sien... Pour elle,
-l’horreur du travail et l’amour du bien-être dominaient le reste. Elle
-s’était laissé instruire sans conviction comme sans regrets, dans la
-religion de Mahomet, pour plaire à son entourage et maintenant,
-répudiée, loin du pays natal et livrée à ses seules ressources, elle
-n’avait trouvé qu’un moyen pour continuer à vivre sa vie d’oiseau
-inutile et gracieux: flatter ces gens, leur devenir nécessaire et, en
-leur donnant un peu de plaisir, se faire tout doucement entretenir par
-eux.
-
-Les femmes musulmanes, qui la protégeaient, étaient toutes parfaitement
-convaincues de la sincérité de sa conversion. Comment douter d’une
-personne qui se voile devant les hommes avec plus de rapidité qu’une
-Orientale, surtout quand cette personne parle votre langue, accepte tous
-vos usages, emploie jusqu’à vos plus familières expressions? La
-Parisienne, qui avait troqué son nom de Jeanne contre celui de _Seddia_,
-jurait par Allah et par le prophète vingt fois par jour... Elle mangeait
-avec ses doigts et se mouchait de même, très simplement... Deux fois par
-mois, elle livrait à l’épileuse son corps charmant; et frottée d’huile
-précieuse, parfumée d’essences rares, elle ne craignait point
-d’accueillir les maris de ses amies, quand une circonstance
-malencontreuse forçait ces maris à demeurer seuls au logis pendant les
-visites de Seddia. Car, si elle se voilait pudiquement dans la rue et
-devant les hommes étrangers, cette créature insidieuse avait su prendre
-dans les familles une telle place qu’elle était partout considérée comme
-chez elle. On la consultait sur tous les points. Elle était de toutes
-les fêtes et de tous les deuils, ayant sa place marquée dans chaque
-demeure où s’accomplissait un événement capable de lui permettre un
-indéterminable séjour.
-
-Pour mieux affirmer la nécessité de sa présence, elle donnait de vagues
-leçons de mandoline et de travaux manuels, ne dédaignant point parfois
-de mêler sa voix, assez jolie d’ailleurs, à celle des femmes indigènes,
-dans les concerts improvisés où les plus grands succès étaient pour
-elle. Comme je m’étonnais un jour qu’elle n’eût pas songé plus tôt à
-donner des leçons de français, elle m’avoua qu’elle ne se sentait pas
-assez forte dans notre langue, pour entreprendre une telle tâche.
-J’appris depuis qu’elle savait à peine écrire son nom, et je pensai que
-le magasin de parfumerie n’avait sans doute jamais existé que dans son
-imagination.
-
-Peut-être cette malheureuse femme m’avait-elle menti de tous points dans
-son histoire, et son mari l’avait-il connue dans quelque bal de
-barrière?
-
-Depuis, j’ai rencontré à Tantah une autre Française, remarquablement
-jolie et épouse d’un avocat musulman. Celle-là aussi avait abjuré la foi
-chrétienne, renoncé aux coutumes du sol natal, et pris le voile des
-mahométanes. Comme Seddia, elle se disait fille de commerçants, et j’ai
-su plus tard que son mari l’avait ramassée dans une maison borgne de
-Lyon...
-
-Que des Orientales d’autrefois aient accepté de se voiler le visage, de
-se laisser mener par les eunuques comme un vulgaire troupeau, de manger
-à terre et d’obéir aux caprices du maître en toute occasion, c’est assez
-naturel. Elles sont nées dans ce pays et ont grandi sous cette loi. Une
-bonne musulmane répète avec le Coran que le paradis de la femme est aux
-pieds de son mari! (_sic_).
-
-Mais jamais une Française, ou toute autre Européenne élevée par une mère
-digne de ce nom, ne se soumettra à ce rôle qui ne saurait que l’avilir.
-Et elle aurait vite jugé et haï l’homme qui essayerait de la contraindre
-à déchoir. Aujourd’hui où tant de jeunes femmes et jeunes filles
-égyptiennes travaillent et cherchent à se montrer les égales des
-Européennes, en conquérant par l’étude leur indépendance, la conduite de
-Seddia semblerait encore plus méprisable.
-
-Toutes ces réflexions, comme on le pense, ne me vinrent pas au moment où
-je connus _Setti Seddia_. J’acceptai cette histoire, comme une innocente
-que j’étais. Et j’y allai même de ma petite larme tant elle sut
-m’apitoyer. Je croyais, en l’écoutant, entendre le récit émouvant et
-mystérieux de quelque conte du moyen âge... L’émir Azor, enlevant la
-jeune Elmire et la couvrant de fers... en or!... Comment garder rancune
-à cette exquise renégate qui parlait de la sainte Vierge avec des yeux
-embués de pleurs, et qui, sur son corps de courtisane égyptienne, plus
-lisse qu’un fruit et plus odorant qu’une fleur, cachait un scapulaire
-crasseux, qu’elle faisait prendre aux infidèles pour une amulette de
-sainte Zénab...
-
-Au fond, je ne demandais qu’à croire cette femme dont la société me
-devint très vite indispensable, tant elle mit de complaisance et de tact
-dans nos rapports; nous arrivâmes ainsi à une sorte d’amitié qui ne se
-démentit point jusqu’à sa mort.
-
-Il faut avoir connu la détresse d’un pareil exil, avoir souffert
-jusqu’au désespoir de cette différence absolue des mœurs et du langage
-existant en ce monde nouveau et moi, enfant de dix-sept ans, pour
-comprendre l’aide inattendue et si efficace que me fut la venue de cette
-étrange compatriote. Par elle, je connus mille détails de la vie
-égyptienne qui m’échappaient.
-
-C’est ainsi que, grâce à cette nouvelle amie, je pus éviter désormais
-les innombrables inadvertances qui, vingt fois le jour, me faisaient
-commettre des actes répréhensibles aux yeux de ce peuple dont j’étais
-entourée, comme de présenter un bébé devant une glace, de passer à
-gauche d’une bougie allumée, de complimenter une jeune mère sur la
-beauté de son nouveau-né; autant de crimes qui m’attiraient l’antipathie
-des gens sans que je pusse deviner la faute que je venais de commettre,
-tandis que, pour eux, mon ignorance était la cause de continuelles
-frayeurs...
-
-Grâce à Seddia, je pus enfin parvenir à me faire comprendre, sans avoir
-recours aux mimiques ridicules qui, les premiers jours, avaient été ma
-seule ressource. Un jour, dans l’impossibilité absolue où je me trouvais
-d’avaler la nourriture extraordinaire que l’on me servait, je demandai
-un œuf. J’essayai de le dessiner; peine perdue... Alors, j’eus un trait
-d’audace et risquant de me rendre grotesque pour toujours, je
-m’accroupis dans un coin de la pièce et j’imitai le gloussement de la
-poule qui pond. Cela réussit au delà de tout espoir. Après un accès de
-fou rire assez naturel, Azma ordonna aux négresses de me faire cuire des
-œufs et je pus dîner!...
-
-Une autre fois, c’était l’après-midi, j’avais très faim, et je réclamai
-un peu de pain et de lait. Il me fut absolument impossible de me faire
-entendre.
-
-Quand Seddia fut venue, je ne tardai pas à apprendre quantité de mots.
-En un mois, je pus arriver à m’expliquer presque couramment.
-
-Mon mari venait d’être nommé, provisoirement, chef de service dans un
-hôpital d’Alexandrie, mais n’étant pas sûr du poste et à cause des
-grandes dépenses d’une installation, il avait préféré me laisser au
-Caire. Combien ces quelques mois me parurent longs!...
-
-J’avais heureusement ma fidèle Émilie, dont la gaîté ne se démentit pas
-un instant durant ces tristes jours. Tout amusait cette âme puérile qui,
-de l’exil, ne voyait guère que le côté pittoresque et le milieu nouveau.
-Émilie mangeait sans dégoût des ratatouilles innommables, et buvait au
-verre commun des esclaves et des négresses une eau bourbeuse, dont la
-vue seule soulevait le cœur. Elle s’accoutumait à demeurer assise sur
-les nattes et à travailler dans cette posture. Sa chair rude ne
-souffrait plus des piqûres des insectes et le cri des corbeaux ne
-troublait plus son sommeil. Je connus, par cela, qu’elle était plus près
-que moi de la simple nature et je l’enviai, car nos besoins font souvent
-la plus grande part de nos malheurs. Cette fille de la campagne devenait
-orientale par ses facultés d’assimilation, tandis qu’à me raidir dans
-mes souvenirs et dans mes habitudes, je souffrais chaque jour d’une
-façon plus violente.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-L’hiver qui avait précédé mon arrivée au Caire marquait mes débuts dans
-la vie intellectuelle.
-
-La mission égyptienne, dont mon mari faisait partie, était alors sous la
-direction de Charles Mismer, ancien officier de dragons qui avait
-troqué, un peu tard, l’épée contre la plume pour suivre avec passion les
-travaux de Littré et d’Auguste Comte, dont il était le disciple. M.
-Mismer avait usé de toute son influence pour empêcher notre mariage. Par
-principe, il était opposé aux unions mixtes et jugeait que les
-Égyptiens, confiés à sa garde et envoyés en France pour terminer leurs
-études, allaient de tous points contre les vues de leur gouvernement en
-prenant femme en pays étranger. Mais le mariage conclu, et du jour où il
-fut reçu chez nous, M. Mismer ne se souvint plus de son opposition et je
-devins par la suite son enfant gâtée.
-
-Sa haute taille, sa barbe de fleuve et le timbre grave de sa voix, le
-rendaient très imposant. Il ne faisait rien d’ailleurs pour atténuer
-cette impression et trouvait au contraire un certain plaisir à jouer au
-dieu avec les naïfs jeunes gens qu’il traitait en infimes personnages.
-
-Je commençai, moi aussi, par éprouver le sentiment général, mais je ne
-tardai pas à comprendre que le Jupiter tonnant de la mission ne me
-traitait point en ennemie, et de me sentir en confiance, je devins plus
-brave et tâchai de conquérir ce cœur, qui s’était montré si farouche.
-
-J’y parvins si bien, que, dès notre arrivée à Paris où mon mari passait
-ses derniers examens de doctorat et sa thèse, la maison du directeur
-devint la nôtre.
-
-Nous fûmes, pendant tout l’hiver, les hôtes assidus des dîners du
-dimanche. Ces dîners étaient d’une simplicité charmante. Dix convives en
-tout et quelques amis arrivaient pour le thé, que servait Mlle Caroline,
-la sœur du maître de la maison, qui me témoigna tout de suite une réelle
-amitié.
-
-Ils occupaient, rue de Lille, un coquet petit entresol, tout rempli de
-souvenirs exotiques que Mismer avait rapportés de ses nombreux voyages à
-travers le monde.
-
-Je rencontrai là le peintre de Maddrazo alors sous le coup d’un chagrin
-récent et dont la belle figure gardait l’empreinte d’une tristesse
-profonde, M. de Lassus, Albert Wolf, et tant d’autres. Des membres de
-l’Institut, des poètes, un vieux général dont j’oublie le nom et un
-botaniste qui, le premier, me donna le goût des plantes que je ne
-connaissais guère. Trop timide et trop ignorante pour oser me mêler à la
-conversation générale, j’écoutais de toutes mes oreilles et je regardais
-de tous mes yeux. Dans ces réunions qui devinrent ma meilleure joie, je
-connus le charme des causeries intéressantes et je compris l’influence
-de certains hommes sur leur milieu.
-
-A ma grande honte, je représentais le côté musical de la soirée. Entre
-le dîner et le thé il me fallait exécuter, pour le plaisir de mon hôte,
-quelque sonate de Beethoven ou une romance de Mendelssohn. Il n’aimait
-pas m’entendre jouer Chopin, sous le prétexte que j’étais trop jeune
-pour cette musique. Plus tard, j’ai compris son idée et reconnu qu’elle
-n’était point sans fondements.
-
-M. Mismier, Alsacien de Strasbourg, avait lui-même parfait son
-instruction par une étude de tous les instants. Il parlait l’anglais et
-l’allemand comme le français et la littérature allemande lui était
-particulièrement familière; par lui, je connus la beauté des poèmes de
-Schiller. Je m’étais, sur ses conseils, remise à l’étude de l’allemand,
-qu’il parlait assez souvent avec moi, et pour lui complaire aussi, je
-repris le latin commencé au couvent. Il dirigeait mes lectures et par un
-choix approprié à mes connaissances, les rendait à mesure plus
-attrayantes et plus utiles. Une seule chose m’ennuyait toujours
-profondément et cela je crois bien le désespérait: c’était _La Revue
-positiviste_...
-
-Jamais je ne pus lire plus d’un article à la fois et je le lisais comme
-un pensum. Depuis, il m’a été donné de lire bien des choses ennuyeuses
-et d’y prendre même un certain plaisir, mais à seize ans, je dois avouer
-que je n’avais aucune disposition pouf ce genre de littérature sèche et
-sans charmes.
-
-Quand nous quittâmes Paris pour l’Égypte, M. Mismer me remit plusieurs
-lettres de recommandation pour différentes personnalités du Caire.
-
-Celle que je portai la première, fut pour le juge M. Erbout (aujourd’hui
-en retraite, je pense), et qui occupait alors dans la capitale
-égyptienne, une importante fonction aux tribunaux mixtes.
-
-Quand nous nous présentâmes chez lui, mon mari et moi, il souffrait
-d’une épouvantable rage de dents et fut assez aimable pour nous recevoir
-quand même. C’était le premier Français que je voyais au Caire et j’ai
-gardé de lui un excellent souvenir. Malheureusement, sa femme se
-trouvait absente et il alla la rejoindre bientôt après en Europe. Il
-vint me voir trois fois dans le harem..., je ne l’ai plus jamais
-rencontré depuis.
-
-Une seconde lettre était pour le ministre des affaires étrangères, la
-troisième pour le ministre de l’intérieur. J’en avais encore une pour le
-directeur de l’instruction publique et une dernière pour le juge de S...
-
-La deuxième lettre que je présentai, fut celle destinée au ministre des
-affaires étrangères M... Pacha, dont il me sera donné de parler souvent
-dans ce récit. C’est un des rares ou plutôt le seul ministre égyptien,
-qui ait eu l’habileté de conserver trente ans son portefeuille, malgré
-l’état constamment précaire de sa santé. Pour l’instant, il devait sa
-charge aux nombreux services rendus sous l’autre règne au Khédive
-Ismaïl, père de Tewfick, vice-roi d’Égypte à mon arrivée. Pour mieux
-consolider sa puissance, M... Pacha, encore simple officier, avait
-accepté des mains de son souverain, une femme choisie parmi les _calfas_
-du palais. Cette femme, jadis très belle, était sensiblement plus âgée
-que son jeune époux, mais ces choses ne sont point pour effrayer un Turc
-ambitieux. Ce mariage devait si rapidement faire la fortune de M...
-Pacha, qu’il n’eut pas à le regretter. Très souple, très intelligente,
-la calfa sut si bien manœuvrer à la cour, que toutes les difficultés qui
-se dressaient tombèrent successivement devant les pas de son mari. A
-chacune de ses visites au palais, elle remportait une nouvelle victoire.
-A l’époque où je le connus, M... Pacha était le plus jeune de ses
-collègues.
-
-Sa femme lui avait donné trois filles, Zackija, Fahima et Soffia que
-l’on appelait familièrement Saf-Saf. Le jour où je fis dans cette maison
-ma première visite, Mme M... Pacha était encore alitée à la suite de ses
-dernières couches. Le bonheur du logis était à son comble. Un fils était
-né--qui d’ailleurs ne vécut que peu de mois.
-
-Je fus reçue par l’institutrice, une Allemande parlant couramment notre
-langue, et que je jugeai tout de suite de bonne maison. Elle sut, en
-quelques phrases, me mettre à l’aise et je goûtai, depuis, quelques
-heures agréables en sa compagnie. Je vis aussitôt qu’elle avait su
-conquérir une grande autorité dans la maison et cela pour le bien de
-tout le monde.
-
-Tout dans cette famille se faisait à l’européenne. L’ameublement des
-pièces immenses, le service, la table, eussent facilement servi de
-modèle à bon nombre de demeures de chez nous.
-
-Les jeunes filles vinrent à moi simplement, et je les trouvai
-charmantes. Toutes trois parlaient le français et l’allemand avec une
-égale pureté. La seconde, Fahima, était d’une beauté remarquable.
-L’aînée plaisait surtout par la flamme sombre qui se dégageait de ses
-grands yeux noirs et par la mobilité extrême d’une physionomie
-intelligente et bonne. Saf-Saf, la dernière, était pour l’instant une
-longue fillette brune toute en jambes et en bras, dont les réflexions
-audacieuses ne manquaient pas de piquant.
-
-Au moment où j’allais partir, après avoir goûté aux confitures d’usage
-et au moka parfumé, les deux grandes filles eurent ensemble le même cri:
-
---Voilà papa!
-
-Papa, c’était le ministre!... Le premier pacha important qu’il m’était
-donné de voir.
-
-Hélas! celui-là non plus n’avait rien d’oriental au vrai sens que nous
-avons coutume de donner à ce mot.
-
-Correctement sanglé dans une redingote dernier modèle du bon faiseur, la
-démarche élégante, l’air un peu las, avec sa belle face très pâle, ses
-rares cheveux gris, sa moustache blonde, et ses yeux d’une nuance
-indécise, n’eût été le tarbouche dont il était coiffé, le ministre
-semblait bien plus français qu’égyptien ou même turc. Depuis, l’âge et
-la maladie ont accentué les traits caractéristiques de sa race. Le nez
-s’est busqué plus fortement, l’œil a pris ce regard fuyant, si fréquent
-chez le Turc et l’Arménien, la bouche ce pli spécial à ceux qui toujours
-ignorèrent le sourire, mais pour l’instant et tel qu’il était, M... me
-sembla très beau.
-
-Il prit de mes mains la missive que je lui apportais, et me questionna
-sur son «cher ami» M. Mismer.
-
-Il m’assura de sa sympathie et me promit de faire l’impossible pour
-caser avantageusement mon mari.
-
-Je me retirai enchantée de cette visite.
-
-Le lendemain, je recevais un mot aimable de l’institutrice, me priant à
-déjeuner pour le dimanche suivant.
-
-Tout autre fut l’impression que je retirai de ma présentation à R...
-Pacha, alors ministre de l’intérieur et président du conseil.
-
-C’était là-bas tout au fond du quartier indigène, entre deux mosquées
-vénérables, un long mur rose qui me parut la prolongation même des
-mosquées.
-
-Tout à coup, le mur laissa voir une large porte assez basse, six
-eunuques de tout âge jouaient aux dominos sur un banc devant cette
-porte. Le cocher me dit:
-
---_Héna!_ (C’est ici!)
-
-Un eunuque daigna interrompre sa partie et vint à ma rencontre.
-
-Il ouvrit la portière de la voiture et me transporta, bien plus qu’il ne
-me conduisit, jusqu’au jardin.
-
-Ce jardin, pareil à tous les jardins d’Égypte, ne ressemblait à aucun
-autre de nos pays.
-
-Les plantes y croissaient au hasard de leur caprice, dans de vastes
-carrés bordés de marguerites et de touffes de romarin.
-
-Point de massifs ni de corbeilles, mais des rosiers, des œillets, des
-giroflées poussant dru, sans émondage, et parmi les fleurs, des arbres
-fruitiers: pêchers grêles, abricotiers nains, amandiers rachitiques, que
-l’on était surpris de trouver à cette place.
-
-Les orangers et les mandariniers dominaient, mais comme, à cette époque,
-ils n’avaient plus ni fleurs ni fruits, et que leurs feuilles
-disparaissaient sous une épaisse couche de poussière, leur aspect
-n’était pas très séduisant.
-
-Ce qui me surprit surtout, ce fut l’absence totale de grands arbres. A
-part la treille, si chère à toute famille égyptienne qui possède un
-lopin de terre, impossible de trouver le moindre coin d’ombre en ce
-jardin. J’ai su, depuis, que les indigènes préfèrent la chaleur, le
-jour, le soleil, à tout. Pour eux l’arbre séculaire, l’arbre considéré
-par nous à l’égal d’un vieil ami, est en abomination. Ils l’accusent de
-toutes sortes de méfaits et lui imputent de mauvaises influences.
-
-En réalité, l’arbre tant décrié paraît surtout redoutable au
-cultivateur, parce qu’il lui semble devoir porter atteinte à ses
-récoltes.
-
-Le Nil et les canaux qui en dérivent entretiennent une constante
-humidité dans les terres et le grand soleil est nécessaire ici, sans
-doute, plus qu’ailleurs.
-
-Cette crainte du Fellah n’a pas tardé à dégénérer en superstition, et
-l’arbre qui peut s’épanouir en diminuant le rendement des cultures est
-censé apporter, sous son ombre, toutes les disgrâces et ouvrir la porte
-à toutes les maladies. De là l’horreur, en ce pays, de ce qui fait à la
-fois le charme et la gloire de nos propriétés européennes.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-La maison de R... Pacha se composait, comme tout logis musulman, des
-appartements du maître, situés à gauche du principal corps de logis et
-du harem, qui, par un arrangement spécial, se trouvait au
-rez-de-chaussée au lieu du premier étage et séparé du Mandara par un
-simple corridor.
-
-L’eunuque battit des mains par trois fois, une esclave parut.
-
-On m’introduisit dans un salon dont les portes étaient encombrées des
-babouches et savates traditionnelles. Ce salon différait bien peu de
-ceux que j’avais vus jusque-là. Même tapis européen à grandes fleurs
-éclatantes, mêmes divans très hauts, très incommodes, capitonnés
-lourdement et recouverts de soie rouge à fleurs d’or, mêmes housses de
-cotonnade blanche sur les sièges et les dossiers, mêmes tabourets à
-pieds dorés et mêmes petites tables volantes, recouvertes de filets
-brodés et supportant les mêmes horribles cendriers de faïence coloriée,
-semblables chez tout le monde, les mêmes porte-allumettes toujours
-garnis. Aux fenêtres, des rideaux de soie. Entre les fenêtres,
-l’éternelle console dorée, assortie aux tables massives, sur lesquelles
-étaient posés les candélabres d’argent. Ces tables étaient surchargées
-de photographies. Sur un des divans, une grande femme maigre se tenait
-assise à la turque, les jambes repliées sous elle...
-
-Je l’avais d’abord prise pour une esclave, mais, à la façon dont elle
-m’invita à me rapprocher, au geste d’autorité souveraine dont elle me
-tendit la main et m’indiqua ensuite le siège où je devais prendre place,
-je compris que j’étais devant la femme du ministre... Sur son ordre,
-deux esclaves blanches s’étaient avancées: l’une me débarrassa de mon
-ombrelle, l’autre me poussa aimablement dans un fauteuil si vaste, que
-j’y disparaissais. Trois autres femmes accroupies à terre, humbles
-visiteuses sans doute, s’étaient levées et vinrent me baiser la main.
-
-Mme R... Pacha était vêtue d’une simple galabieh de percale à fleurs,
-serrée à la taille par une ceinture de métal doré, surmontée d’une
-énorme boucle en pierres précieuses, dont la richesse s’alliait mal à
-cette robe de servante. Ses cheveux disparaissaient sous le mouchoir de
-gaze frangé de laine, et vraiment, dans ce costume, avec ses deux nattes
-tombant piteusement sur son dos de quinquagénaire, ses pieds déchaussés,
-la dame n’avait pas grand air... Mais sitôt qu’elle parlait, on
-reconnaissait la femme de bonne maison, peu soucieuse de plaire aux
-autres, la Turque omnipotente, faite au commandement par de longues
-années de puissance.
-
-D’ailleurs, si j’avais pu conserver un doute sur son rang, la quantité
-de bijoux dont elle était parée me l’eût ôté immédiatement. Des boucles
-d’oreille en diamant pendaient à ses oreilles, d’énormes bagues ornaient
-ses doigts, un collier de perles de l’orient le plus pur s’enroulait
-autour de son cou. Tout cela ne faisait qu’ajouter une note barbare à
-son costume plus que modeste.
-
-La conversation fut particulièrement pénible entre nous.
-
-J’étais alors d’une timidité maladive, qui m’enlevait tous mes moyens.
-Ma grande jeunesse, mon isolement, me rendaient méfiante à l’égard des
-autres et surtout de moi-même. La crainte de paraître hardie me faisait
-devenir parfois stupide. Je le sentais et en souffrais cruellement. La
-difficulté de m’exprimer dans une langue que je connaissais si mal
-encore doublait mon angoisse. Si je rencontrais des femmes indulgentes
-ou un peu expansives, cela allait tout seul. Mais sitôt que je voyais
-certaines figures compassées, sitôt que je devinais l’examen sévère dont
-chacun de mes gestes était l’objet, devant le secret mépris que me
-valait mon titre de chrétienne dans les milieux fanatiques, une angoisse
-sans nom m’oppressait... C’était fini, je perdais pied et n’aspirais
-plus qu’à prendre la porte.
-
-Cela a duré bien des années et compliqué de façon malheureuse mes débuts
-dans le monde musulman.
-
-Ce qui achevait mon trouble, c’était d’entendre parler autour de moi
-cette langue turque à laquelle je ne comprenais goutte. Et comme à
-plaisir, à mesure que je parvenais à m’expliquer un peu en arabe, ces
-dames semblaient ignorer que le turc m’était complètement inconnu. Je
-devinais que l’on échangeait sur mon compte mille réflexions peu
-obligeantes. Et de plus en plus je me sentais étrangère, séparée à
-jamais de ce monde, qui, pour moi, continuerait à demeurer fermé, malgré
-tous mes efforts pour y pénétrer. L’âme orientale est insondable sous
-son apparence bénévole; il faudra des siècles pour que la nôtre puisse
-sans heurt fusionner avec elle.
-
-Après quelques instants qui me parurent des années, une esclave blanche
-apporta le café, avec des verres de sirop, servis à la mode turque dans
-des récipients de porcelaine opaque à forme de puits, et surmontés d’un
-couvercle d’argent. Après qu’on avait bu, une seconde esclave passait
-aux visiteuses une serviette brodée d’or et chacune s’y essuyait les
-lèvres à tour de rôle. Le café donnait lieu à toute une cérémonie. Une
-première esclave apportait une sorte d’encensoir en argent, garni de
-braise ardente à l’intérieur. Sur cette braise on posait le canaque[16]
-d’eau bouillante, puis une seconde esclave y versait le moka réduit en
-poudre impalpable. Enfin une troisième tenait un plateau, sur lequel
-étaient rangés les _Fanaghils_ en forme de coquetier. On versait le café
-fumant et la personne chargée du plateau présentait les tasses à chacun.
-Tout cela s’accomplissait pieusement comme un rite...
-
- [16] Petite cafetière.
-
-Tandis que je me brûlais en essayant d’avaler mon café trop chaud,
-l’eunuque qui m’avait amenée, parut dans l’encadrement de la porte. Le
-pacha, prévenu de ma visite, me faisait demander au Mandara.
-
-Après force salutations de part et d’autre, je pris congé, et me rendis
-chez le ministre.
-
-Tout petit, le nez légèrement crochu, la barbe et les cheveux d’un blanc
-de neige, le Président du Conseil avait bien plutôt l’air d’un paisible
-commerçant israélite du Mowstky, que du premier homme politique de son
-pays.
-
-J’ai su plus tard que mon jugement était assez juste; les grands-parents
-de R... Pacha passaient pour des négociants juifs convertis à
-l’islamisme quelques années plus tôt.
-
-Quoi qu’il en fût, le grand émoi que j’avais eu de me trouver en
-présence du Président du Conseil disparut comme par enchantement aux
-premières paroles qu’il m’adressa. Il me mit tout de suite à l’aise et
-se montra si paternel avec moi que d’autres, moins naïves, se fussent
-trompées comme moi sur la sincérité de cet accueil.
-
-A Paris, tout l’hiver, j’avais rencontré ses fils régulièrement chaque
-dimanche aux dîners de M. Mismer. Le plus jeune, Hussein, achevait alors
-ses études dans un pensionnat et se retirait après le repas; mais
-l’aîné, Mahmoud, qui préparait sa licence, partait avec nous, et nous
-étions chargés, mon mari et moi, de le reconduire jusqu’au boulevard
-Saint-Germain où il demeurait non loin de là.
-
---Comme cela, disait en riant M. Mismer, je serai sûr qu’il n’ira pas
-faire l’école buissonnière... Je le connais, une fois la porte fermée
-sur lui, jamais il n’oserait demander le cordon au concierge pour
-ressortir.
-
-Il faut dire que le ministre avait chargé M. Mismer de veiller sur ses
-enfants durant le cours de leurs études en France. Je rappelai ces
-souvenirs au ministre qui parut trouver la chose fort amusante. L’idée
-que son fils aîné ait pu être placé sous la sauvegarde d’une femme de
-dix-sept ans lui semblait tout à fait drôle. Aussi, pour me remercier de
-ma surveillance, me promit-il d’aider de tous ses moyens à
-l’établissement rapide de mon mari. R... Pacha était alors
-tout-puissant; un mot de lui était un ordre et nul doute que, s’il l’eût
-voulu, notre avenir eût été immédiatement assuré. Tout se borna à des
-promesses.
-
-Mais rien n’égale la façon dont il s’acquitta envers ce pauvre Mismer
-qui lui, vraiment, s’était donné une peine très grande pour les enfants
-du pacha. Pendant des années, non content d’être leur correspondant à
-Paris, il s’occupa de pétrir leurs jeunes âmes, essayant de faire des
-petits ignorants qu’ils étaient, de jeunes hommes instruits et bien
-élevés. Il leur inculqua avec de hauts principes de morale, les premiers
-éléments d’une culture supérieure, descendant pour eux aux plus infimes
-détails, les traitant en fils aimés et ne bornant point sa tutelle aux
-vagues recommandations d’usage. Sa maison leur était ouverte à toute
-heure; et cet homme froid, dont l’aspect tout d’abord en imposait aux
-indifférents, sut trouver pour les étrangers qui lui étaient confiés de
-véritables trésors de tendresse.
-
-Peine perdue!... Quand le gouvernement égyptien crut devoir remercier M.
-Mismer et lui retirer jusqu’aux bénéfices auxquels de nombreuses années
-de dévouement lui donnaient droit, et qu’il jugea pouvoir faire appel à
-la puissance de son ami le pacha, celui-ci répondit par une lettre
-pleine de sagesse. Il engageait M. Mismer à se soumettre au sort, si
-injuste fût-il--ne sommes-nous pas tous dans la main d’Allah?...--Et
-pour ajouter à la délicieuse ironie de son conseil, le ministre envoyait
-à la victime de son gouvernement un petit tableau arabe joliment encadré
-et représentant en dessins magnifiques une phrase du Coran disant à peu
-près: Les biens des hommes sont passagers et le véritable serviteur de
-Dieu accepte du même cœur la misère et la fortune!...
-
-J’ai cité ce fait parce qu’il me paraît admirablement dépeindre
-certaines âmes orientales, qui, même dans les actes les plus vils,
-gardent une apparence de noblesse et forcent pour ainsi dire les êtres
-simples ou seulement impuissants, à remercier pour des semblants de
-bienfaits, souvent pires que des injures.
-
-Durant le cours de notre conversation, R... Pacha m’avait demandé:
-
---Avez-vous déjà été voir Dor-bey?
-
-Je dus avouer que je n’avais pas encore fait cette visite.
-
---Il faut y aller, me dit R... Pacha, je suis sûr que vous serez
-contente (_sic_).
-
-J’y allai le lendemain et ce fut le seul bon conseil que m’ait donné le
-ministre.
-
-Dor-bey, Suisse de Genève, occupait au Caire une haute fonction dans
-l’enseignement, il était inspecteur de l’Instruction publique. M.
-Mismer, en me remettant la lettre qui me recommandait à lui, m’avait
-déclaré:
-
---Si vous ne lui plaisiez pas, ma petite enfant, je crois bien que ma
-missive ne servirait pas à grand’chose; mais, ajouta-t-il
-malicieusement, je sais bien que vous lui plairez!...
-
-Ce n’était pas sans frayeur que je me présentai devant Dor-bey. Je
-savais qu’il s’était opposé de toutes ses forces à notre mariage, allant
-jusqu’à menacer mon mari de le rayer des cadres de la mission, s’il
-persévérait dans ses intentions de prendre femme en Europe.
-
---Votre gouvernement,--écrivait-il dans une lettre officielle que j’ai
-encore,--vous envoie en France pour y faire vos études et non pour vous
-marier...
-
-Mon mari avait passé outre.
-
-On juge de mon état d’âme en affrontant le regard de cet homme terrible,
-qui d’ailleurs n’avait rien fait contre nous une fois notre union
-célébrée!
-
-Son aspect tout d’abord me glaça; que l’on se figure un géant, si
-maigre, que les os semblaient vouloir transpercer la mince peau de son
-visage, un teint de cire, des mains exsangues et avec cela des yeux si
-brillants, que l’on avait peine à en soutenir l’éclat. Ses cheveux
-châtains, très clairsemés, couvraient mal son front, superbe
-d’intelligence. La voix semblait éteinte; déjà les cordes vocales
-étaient touchées par la phtisie qui devait emporter si tôt cet homme de
-valeur.
-
-Il me fit approcher de la fenêtre et me regarda longuement sans rien
-dire; pendant un moment on n’entendit que le tic-tac régulier d’une
-vieille horloge suisse, dont, malgré moi, je ne pouvais détacher mes
-regards, comme si de ce cadran centenaire allait sortir ma destinée.
-
-Enfin, le maître de la maison se décida à m’adresser la parole, avec
-cette habileté des hommes habitués à la direction des êtres, il me
-questionna sans qu’il y parût et de telle façon, qu’au bout d’une heure,
-il n’ignorait plus rien de moi ni des miens.
-
-Et voici que tout à coup ce masque de glace qui, tout à l’heure, m’avait
-si fort épouvantée, tombait de son visage d’apôtre, et j’avais devant
-moi une figure si belle, une telle bonté se lisait dans ces yeux fixés
-sur les miens, que je me sentis dominée par la force de cet homme et
-gagnée à lui pour toujours, tandis que de sa pauvre voix de malade, il
-me disait:
-
---Je vous fais toutes mes excuses, mon enfant; si je vous avais connue,
-ce n’est pas moi qui me serais opposé à votre mariage; plût à Dieu que
-l’exemple donné par votre mari fût suivi et que les Égyptiens ramènent
-ici de vraies femmes, de vraies Françaises, tout le monde y gagnerait...
-
-Il faisait allusion aux nombreuses unions contractées par les
-compatriotes de mon mari durant leur séjour en France. Ces jeunes gens
-ne connaissant de la femme européenne que les faciles conquêtes de leur
-vie d’étudiants, ne se montraient guère difficiles et épousaient les
-premières venues, quitte à les répudier après être de retour dans leur
-pays, quand elles avaient cessé de leur plaire.
-
-Jamais, durant les courts instants qui lui restaient à vivre, Dor-bey ne
-varia dans ses sentiments pour moi. Ce fut à lui que nous dûmes la
-nomination assez rapide de mon mari comme médecin en second de l’hôpital
-gouvernemental d’Alexandrie. Cependant, contrairement aux ministres,
-Dor-bey n’avait rien promis... Mais tandis que ceux-ci considéraient les
-promesses qu’ils étaient obligés de faire comme autant de mots vides,
-faisant partie de leurs fonctions, le Suisse intègre et loyal qu’était
-l’autre, croyait utile de prouver sa sympathie à ses amis par des actes
-bien plus que par des paroles.
-
-
-
-
-XV
-
-
-J’avais aussi une lettre pour M. Herman de S..., juge au tribunal mixte
-du Caire. M. Mismer l’avait connu dans un de ses nombreux voyages par le
-monde; il me dit:
-
---Lui et sa femme sont de braves gens, un peu bien Hollandais pour la
-petite Latine que vous êtes, mais ils ont une fille de votre âge qui est
-tout à fait charmante. Je pense que ce ne sera pas trop d’une jeune
-fille pour vous aider à vivre dans le milieu si différent où vous allez
-vous trouver.
-
-Mon vieil ami avait parlé sagement. Si le couple extraordinairement
-bizarre des S... ne me charma pas tout de suite, leur fille devint mon
-amie et le resta jusqu’à l’époque de son mariage qui eut lieu beaucoup
-plus tard.
-
-Sophie, sans être belle, avait ce charme idéal des vierges du Nord si
-différentes des filles du Sud. Très blonde, elle gardait, à dix-sept
-ans, cette chair tendre des tout petits; son cou, ses bras, ses épaules
-semblaient coulés dans une pâte de fleurs, tant la carnation en
-demeurait fraîche. Ses yeux étaient trop bleus, mais une telle candeur
-émanait de leur regard qu’ils vous séduisaient aussitôt. Elle était de
-ma taille, mais bien plus femme que moi, ce qui m’humiliait
-profondément. De nous deux, c’était moi qui pouvais passer pour la jeune
-fille, car les formes rebondies de Sophie accentuaient encore ma
-sveltesse invraisemblable.
-
-Au moral, Sophie ne me ressemblait guère et pour cela, peut-être, nous
-nous entendîmes très bien. Elle avait le calme immuable des plaines de
-Hollande; les événements passaient sur elle sans l’effleurer. Elle était
-ordonnée jusqu’à la manie, réglait sa vie comme une pendule et
-accomplissait simplement ses devoirs de protestante comme elle faisait
-toutes choses, tranquillement et à heures fixes. Elle regardait ce pays,
-nouveau pour elle, autant que pour moi (son père ne l’habitait que
-depuis un an), comme on regarde les vues d’un stéréoscope, bien installé
-dans un bon fauteuil. L’âme du peuple lui demeurait étrangère et
-vainement je cherchai à la questionner sur mille choses qui me
-surprenaient et m’intriguaient autour de moi... Elle ne savait rien et
-ne s’en préoccupait pas autrement. Elle demeurait au Caire, aussi loin
-des Égyptiens que si elle n’avait pas quitté son pensionnat de La Haye.
-
-Mes audaces et mes curiosités l’effarèrent, comme mon activité d’abord
-l’avait effrayée. Puis, insensiblement, elle trouva, à ce qu’elle
-appelait «mes goûts vagabonds», un plaisir qu’elle ne soupçonnait pas.
-
-Et comme sa mère, me trouvant trop jeune pour me la confier
-complètement, nous autorisait cependant à sortir à notre guise, pourvu
-que ma femme de chambre nous accompagnât, nous eûmes ainsi des heures de
-liberté délicieuse. Ensemble, nous courûmes les vieilles rues ombreuses,
-où règne par les plus chauds jours d’été, une si douce fraîcheur... Nous
-visitâmes toutes les échoppes des _soucks_ indigènes... Nous connûmes
-cette joie spéciale de nous laisser draper par les marchands aux robes
-multicolores dans des voiles et des gazes tissés pour les almées. Nous
-passâmes à nos bras minces des bracelets d’argent, de cuivre, pour le
-seul plaisir de sentir sur notre peau la caresse froide du métal. Nous
-bûmes le thé de Birmanie et le café de Zanzibar dans des tasses
-minuscules; nous goûtâmes aux sirops de fleurs et aux pâtes de fruits
-que les marchands nous offraient dans un sourire, ravis de notre
-jeunesse et de notre gaîté.
-
-On respirait là-dedans une atmosphère troublante. Cela sentait les
-épices, la cannelle, le poivre, le gingembre, le girofle et l’encens.
-Et, par-dessus, flottait un impénétrable arome d’essence de roses, dont,
-arrivées chez nous, nous conservions encore l’odeur toute la journée
-dans nos cheveux et sur nos vêtements. Ma fidèle Émilie nous suivait
-docile, un peu familière parfois, mais si amusante par ses réflexions,
-que le fou rire nous gagnait pour la plus grande joie de ceux qui nous
-regardaient et riaient avec nous de confiance... Parfois, au retour,
-nous achetions au marché du Moscky, des fruits et des fleurs dont Émilie
-supportait la charge en servante complaisante, et cela continuait la
-gamme des parfums dont notre odorat était saturé.
-
-L’odeur musquée des melons et des abricots, mélangée à celle des _Fohls_
-(fleur du pays de la famille du gardénia), des roses et des frangipanes,
-mettait autour de nous comme une quintessence de parfum dont tout
-l’appartement s’imprégnait. Aussi, Mme de S..., très neurasthénique (le
-nom n’était pas encore connu), assurait-elle que nos courses matinales
-lui rapportaient invariablement la migraine.
-
-Ah! les bonnes heures que nous vécûmes ainsi, Sophie et moi, achevant de
-nous connaître et de nous aimer dans l’ivresse heureuse de ces
-promenades, sous la splendeur du ciel égyptien, ivres toutes deux de
-jeunesse et de lumière sous ce grand soleil dont nos fronts ne sentaient
-pas la brûlure!... Quelquefois, j’emmenais ma nouvelle amie au harem, et
-elle qui n’y venait que pour quelques heures, trouvait l’escapade
-délicieuse. Elle apprit à s’asseoir en tailleur sur les _chiltas_, goûta
-aux mets compliqués que fabriquait orgueilleusement Alima Zoraïjera à
-notre intention et se régala de pâtisseries invraisemblables. Mais, pas
-plus que moi, elle ne put s’accoutumer à la malpropreté de l’entourage
-et la seule vue de tous ces doigts trempés de sauce, plongeant à même le
-plat, la dégoûtait profondément.
-
-En son honneur, Zénab, la bouffonne, se livra aux plus fantastiques
-extravagances et ses danses eurent le don d’amuser prodigieusement ma
-petite amie, qui, vivant dans un monde tout à fait européen, ne
-connaissait pas les divertissements des indigènes.
-
-Le soir, le frère de Sophie venait la chercher et souvent ils me
-décidèrent à aller finir chez eux la journée si bien commencée.
-
-Presque toujours, nous revenions à baudet et c’était un nouveau
-plaisir...
-
-Le baudet d’Égypte, aujourd’hui estimé seulement des touristes,
-jouissait alors de la vogue qu’il eut durant dix siècles, dans ce pays.
-Les distances, au Caire, sont plus grandes qu’en nulle autre ville,
-surtout au moment où se passait mon récit, les quartiers les plus
-populeux faisaient place à d’immenses étendues de terrain vide. C’était
-le désert pendant un quart d’heure, puis, comme par miracle, d’autres
-rues apparaissaient; toute une cité nouvelle, bientôt suivie du même
-emplacement non bâti, et des mêmes palmiers désolés. Les rues sans
-pavés, pas toujours nivelées d’ailleurs, rendaient la circulation des
-voitures difficile, et les fiacres étaient peu nombreux, les tramways et
-les omnibus complètement inconnus. Alors, l’indigène modeste qui ne
-pouvait s’offrir un équipage et l’Européen de passage ne craignaient
-point d’enfourcher les jolis petits ânes qui firent le succès de la rue
-du Caire, à l’Exposition de 1889. Les femmes de la société ne
-dédaignaient pas ce genre de locomotion; même, quand il ne s’agissait
-pas de courses indispensables, elles se faisaient une véritable fête de
-galoper en nombreuse compagnie, par les beaux soirs de clair de lune,
-vers les Pyramides ou le tombeau des Khalifes. Les _bourriquades_
-formaient la meilleure part de tous les programmes.
-
-Aujourd’hui, une Européenne ou une Égyptienne tant soit peu connue se
-croirait déshonorée, s’il lui fallait traverser la rue _Kassr-el-Nil_ à
-dos de baudet... Seuls, les touristes à qui tout est permis, se livrent
-encore avec délices à l’innocente et désuète _bourriquade_. Les fiacres,
-les trams, les bicyclettes et surtout les autos encombrent les rues du
-Caire et massacrent chaque année une bonne partie des Arabes maladroits,
-qui, avec leur habituelle nonchalance, se laissent écraser même quand on
-crie: «Gare!»...
-
-Chez la famille de S..., la vie était assez calme. En Europe, elle m’eût
-sans doute paru monotone, mais, au sortir du harem, tout devait me
-sembler agréable. Le vieux juge, père de Sophie, réalisait le type du
-Hollandais, bon vivant et philosophe. Il supportait, avec une
-résignation comique, les vexations d’une femme parfaitement acariâtre,
-mais si bonne épouse, si économe ménagère, qu’elle était parvenue, avec
-un traitement de trois mille francs, à élever cinq enfants et à
-conserver un décorum qui trompait tout le monde sur la fortune de la
-famille. Quand l’aubaine inespérée était venue, apportant à ce couple
-des appointements de quarante mille francs, en cette Égypte, où la vie
-alors ne coûtait rien, le coup du sort lui tourna la tête. Cette femme,
-qui avait toujours travaillé au bonheur des siens, se montra subitement
-changeante et capricieuse. Presque vieille, laide, déformée par les
-maternités successives, elle devint ridiculement coquette. Elle s’était
-vite accoutumée à commander à un nombreux personnel, mais sa fille lui
-demeurait indispensable, Sophie était véritablement sacrifiée dans la
-maison. Le mari, lui, s’enfermait dans son cabinet et fumait béatement
-de longues pipes de porcelaine rapportées de Hollande.
-
-Ma présence apportait une détente dans la famille. Madame criait moins
-fort. Monsieur restait au salon, et la pauvre Sophie semblait moins
-esclave. Malheureusement, mon âge n’était pas un porte-respect
-suffisant, et bientôt je dus un peu partager les corvées de mon amie.
-Traitée en enfant de la maison, je dus aussi en accepter les charges et
-Mme de S... en arriva à ne plus me laisser assise une minute quand je
-passais la soirée chez elle. Il y avait, parmi les multiples services
-qu’elle réclamait, une chose qui me mettait réellement au supplice.
-C’était le coussin!...
-
-Mme de S..., rhumatisante et dyspeptique, restait étendue le plus
-souvent et s’entourait les reins et la tête d’une quantité de coussins
-en caoutchouc. Les coussins de crin ou de plume lui semblaient trop
-chauds pour l’Égypte... Ses malheureux coussins fonctionnaient mal et se
-dégonflaient constamment. Un jour, voyant la pauvre Sophie à bout de
-respiration, je proposai naïvement de la remplacer, et de souffler à mon
-tour, pour regonfler le coussin. Hélas! je soufflais trop bien!
-Désormais, Mme de S... ne voulut plus que moi pour ce genre d’exercice.
-Ce qui m’avait d’abord amusée devint un cauchemar.
-
-Eh bien! tant était triste ma vie au harem, loin de tous ceux que
-j’aimais, tant me semblait affreuse ma solitude, que je me trouvais
-heureuse malgré tout dans la famille de S... Quand, au sortir de la
-maison indigène, au lieu du plateau traditionnel et des petits pains en
-forme de galette plate, je voyais la table fleurie, le linge éblouissant
-de blancheur, l’argenterie scintillante et les cristaux dont les
-multiples facettes semblaient les feux d’autant de diamants, je goûtais
-une joie incomparable, tout me ravissait... depuis le potage jusqu’à
-l’entremets. J’aurais pleuré devant les petites tranches de pain blanc à
-la croûte dorée, qui s’étalaient dans la corbeille d’argent. Tous ces
-menus riens, qui constituent la fête du regard sur nos tables
-européennes, me semblaient de chers amis disparus, que je retrouvais.
-Tout me paraissait délicieux, même les choses qui, autrefois, ne me
-plaisaient guère. Les mets les plus simples m’agréaient, préparés
-sobrement avec un beurre très frais, dans lequel n’entraient ni huile,
-ni suif...
-
-Jamais, avant cette époque, je ne m’étais aperçue de la fête des
-couleurs créée par le mélange des vins, blancs ou rouges, des fruits,
-jaunes ou verts..., des hors-d’œuvre, des fleurs, des guirlandes de
-feuillage aux gammes si joliment nuancées, des porcelaines et des
-verreries aux teintes diaprées...
-
-Avec les de S..., je fis mes premières excursions. Je visitai les
-mosquées, la citadelle, l’arbre de la Vierge, les masures du vieux Caire
-et les Pyramides. C’est une chose que nous autres, Européens, avons
-peine à comprendre, tant nous sommes glorieux de notre passé, mais les
-Égyptiens, vivant au mien de tant d’objets admirables, n’ont aucune
-curiosité de leur pays ni de leur histoire.
-
-Pour le musulman, tout commence et tout finit à l’Islam. Aujourd’hui,
-quelques hommes se réveillent du lourd sommeil où, si longtemps, le
-fanatisme religieux plongea la nation, mais ces hommes ne sont point
-nombreux et la majorité du peuple est moins au courant des règnes des
-Pharaons ou des Ptolémées, qu’un élève de quatrième de nos lycées de
-France.
-
-A l’époque dont je parle, les routes, moins commodes ou manquant même
-complètement, rendaient un peu difficiles les promenades.
-
-Pour aller aux Pyramides, il fallait compter deux grandes heures de
-voiture. Aussi, bon nombre de Cairotes ignoraient-ils complètement les
-gigantesques mausolées de leurs anciens rois. Il en était de même pour
-les mosquées désaffectées, où se voient pourtant de si merveilleuses
-choses. Dès qu’on n’y peut plus prier, la mosquée, si magnifique
-soit-elle, n’intéresse plus. L’Égyptien moderne a l’horreur des ruines.
-Aussi, il fallait voir la stupéfaction de tout mon entourage au harem,
-quand, revenant enthousiasmée d’une nouvelle découverte, j’essayais de
-faire comprendre mon admiration... Tout cela était pour eux lettre
-morte. Et je crois bien que la petite cousine ramenée de France leur
-semblait un peu toquée...
-
-
-
-
-XVI
-
-
-A quelque temps de là, je fus présentée à la tante du khédive, la
-princesse S... Le père de mon mari avait occupé, dans sa vieillesse, un
-poste important dans la propriété du prince et, à sa mort, les enfants
-de ce fidèle serviteur avaient été recueillis au palais. Mon mari, très
-indépendant, n’avait pas tardé à chercher à secouer une tutelle dont il
-ne pouvait, sans souffrance, supporter l’omnipotente protection. Sorti
-le second du concours médical de l’École, il fut envoyé en Europe aux
-frais du gouvernement et reconquit, de ce fait, sa pleine liberté. Mais
-la princesse ne l’entendait pas ainsi... Elle s’était promis de veiller
-sur lui, selon ses idées personnelles et de le marier à la mode du pays,
-avec une des esclaves circassiennes de sa maison. Jamais l’idée ne lui
-était venue que l’orphelin pauvre, considéré comme son pupille, pût
-oser, même en pensée, enfreindre les ordres de sa toute-puissante
-volonté.
-
-La jeune fille destinée à mon mari était belle. De plus, on lui donnait
-en dot une superbe maison, deux esclaves, un coupé, des chevaux, tous
-les meubles, les ustensiles de ménage, des bijoux, un trousseau et
-l’argenterie. De tels avantages eussent séduit des hommes qu’elle
-jugeait--à tort--plus naturellement difficiles.
-
-Mon mari ne se laissa point influencer et me choisit. On juge de la
-colère de cette Orientale, habituée à voir tous les fronts se courber
-sous son caprice, tous les dos voûtés en courbettes permanentes à son
-passage. Eh quoi! ce petit élevé par elle, chez elle, s’en allait au
-pays chrétien et en ramenait une femme sans seulement l’avoir consultée,
-elle, la princesse! l’arbitre de sa destinée...
-
-Elle mit deux mois à se décider à me recevoir. Mais elle avait un fils,
-le prince J..., bon garçon, très noceur, et qui, veuf de sa cousine,
-fille du Khédive Ismaël, se consolait partout en général et au palais en
-particulier, dans les bras d’une esclave jolie, qui venait de lui donner
-trois enfants, en trois années. La princesse mère s’en montrait
-désespérée.
-
-Cette esclave n’avait pas été choisie par elle et lui tenait tête à
-présent, fière de ses maternités triomphantes, qui, d’après la loi du
-Coran, la maintenaient sur le pied d’une femme légitime. Très fine, très
-intelligente, elle avait eu vite fait de juger la parfaite nullité de
-son seigneur. Aussi était-elle résolue à le dominer complètement et à
-prendre par ruse ce qu’on lui refusait de droit. Elle restait la
-concubine officiellement acceptée et ses enfants les héritiers du
-prince, légitimement reconnus, mais cela ne suffisait point, elle
-voulait être épouse et princesse, recevoir d’égale à égale les autres
-femmes de la famille khédiviale qui, si longtemps, l’avaient humiliée de
-leur mépris. Pour cela, l’adroite Circassienne employa tous les moyens.
-En deux ans, elle apprit l’anglais, le français, un peu de musique et de
-peinture. Elle en arriva à s’exprimer correctement dans ces deux langues
-étrangères sur tous les sujets. Elle s’adonna avec passion à la lecture,
-se fit plus savamment coquette, et plus spirituellement désirable.
-
-Le prince, incapable d’apprécier tant d’efforts, se contentait d’en
-goûter les bénéfices. Il s’étonnait de rester davantage au harem,
-finissait par prendre un réel plaisir à la société de l’ancienne esclave
-qui, peu à peu, devenait son amie, et celle qui, tout d’abord, n’avait
-été qu’un instrument de plaisir entre les mains du débauché qu’était le
-prince J..., se métamorphosait en compagne délicieuse, dont il ne
-pouvait plus supporter l’absence.
-
-On comprendra sans peine que cette femme se soit déclarée immédiatement
-pour nous contre la princesse. Ce n’était pas sans une secrète
-satisfaction qu’elle avait vu notre mariage, et la belle crânerie de mon
-mari, préférant le bonheur de son foyer à tous les biens qu’on pouvait
-lui offrir au palais, l’avait tout de suite gagnée à notre cause. Aussi,
-grâce à elle, le prince s’intéressa-t-il à notre disgrâce et obtint
-enfin le pardon de mon mari.
-
-Par un joyeux matin de mai, une voiture aux armes de la princesse vint
-me chercher à l’autre bout de la ville; un eunuque se tenait à côté du
-cocher, Bourguignon réjoui qui me témoigna tout de suite sa sympathie.
-Je le trouvais bien un peu familier, mais malgré tout, j’étais contente
-d’entendre parler français avec cet accent franc-comtois qui résonne si
-allègrement...
-
-Le coupé me déposa à la porte du palais.
-
-Les eunuques m’avaient presque soulevée, comme chez R... Pacha, et
-conduite à travers un joli jardin--où gazouillaient des milliers
-d’oiseaux--vers l’intérieur du harem. Là, celui des eunuques qui
-paraissait le plus âgé, frappa dans ses mains et aussitôt la porte
-s’ouvrit.
-
-Une esclave semblable à toutes celles que j’avais vues dans la famille,
-ni plus belle, ni plus élégante, me salua froidement et me dit le
-traditionnel--_tffadal!_
-
-Je la suivis à travers un dédale de pièces presque toutes meublées
-pareillement de divans et de fauteuils, dont seule l’étoffe et la
-couleur variaient. Enfin, nous arrivâmes dans un petit salon qui eût
-paru assez coquet, sans les innombrables objets de mauvais goût qui en
-rompaient l’harmonie: boîtes à musique, oiseaux empaillés, terres cuites
-de bazar, fleurs artificielles sous des globes de verre... mille choses
-qui, chez nous, eussent fait l’ornement d’un modeste intérieur de maire
-de village et qui, dans ce décor, mettaient une note terriblement
-discordante.
-
-Ma surprise devint de l’effarement quand, au milieu d’un délicieux salon
-Louis XV (la plus jolie pièce du palais), j’aperçus deux petits vases
-d’une utilité évidente dans un meuble de chambre à coucher, mais dont
-l’étalage voulu jurait étrangement dans l’appartement où ils se
-trouvaient... Je sus depuis que ces ustensiles étaient destinés aux
-jeunes princes, âgés respectivement de deux et un an et qui, très gâtés
-par l’entourage, demandaient à accomplir en société jusqu’aux plus
-humbles fonctions de leur minuscule individu. Il me fut facile de me
-convaincre de la véracité du récit. A part ces vases, mille objets
-dénotaient la présence familière de tout petits, des chaussons de soie
-traînant sur un canapé, des jouets, un hochet d’or, des timbales, tout
-un lot de choses hétéroclites, dont la place eût été sans contestation à
-la nursery.
-
-On me fit asseoir.
-
-Quand mes yeux se furent accoutumés à la demi-obscurité, je distinguai
-une forme étrange dans un angle de la pièce. Accroupie à terre sur le
-tapis sombre que sa robe tachait d’une note claire, une femme braquait
-sur moi le regard de deux yeux troubles qui me causaient une gêne
-insurmontable. Cette femme était sans âge. Elle aurait paru sans sexe,
-vu ses cheveux courts et son masque d’eunuque gras, à face bestiale, si
-l’opulence exagérée d’une poitrine croulante n’eût révélé la vieille
-femme orientale, pour qui la vie sentimentale a cessé avec la dernière
-maternité et les premières rides. Elle tenait entre ses doigts courts un
-tuyau de narguileh, dont elle aspirait la fumée à petits coups
-réguliers, comme une gourmandise délicieuse. Et, à chaque mouvement de
-ses lèvres, l’instrument posé sur le sol, entre les jambes de la
-fumeuse, faisait entendre un petit glouglou exaspérant.
-
-L’esclave qui m’avait introduite s’était retirée, me laissant seule avec
-ce monstre en face de moi et dont les prunelles me fixaient obstinément.
-
-Combien de temps dura l’attente?... Une, deux heures, peut-être... Je ne
-savais plus... Insensiblement, la faim, la chaleur, l’émotion
-m’amenaient à un point d’abattement qui ne me laissait plus maîtresse de
-mes pauvres nerfs, tendus à se rompre. Ce silence de tombe, cette ombre
-épaisse et le voisinage de l’être bizarre qui m’observait sans prononcer
-une parole, faisaient, pour l’instant, de ce palais inconnu, une demeure
-d’épouvante dont j’aurais souhaité m’enfuir tout de suite.
-
-Si l’exactitude est la politesse des rois, elle n’est point celle des
-princesses orientales. Malgré que je fusse, ce jour-là, l’invitée de la
-princesse S..., elle jugea bon de me faire languir près d’une matinée,
-avant que d’être introduite en sa présence... Cependant, je ne demeurai
-point si longtemps seule.
-
-D’abord, ce fut comme une apparition de légende.
-
-Dans l’encadrement de la porte-fenêtre, brusquement ouverte, deux
-ravissantes figures s’étaient montrées. L’une, toute blonde, frêle, au
-pur profil de gravure anglaise, l’autre presque mulâtresse, les yeux
-immenses, les lèvres saignantes de vie, les cheveux noirs et crépus et,
-dans toute sa physionomie de sauvagesse rieuse et folle, un je ne sais
-quoi d’attirant qui prenait les cœurs.
-
-Elles avancèrent dans la pièce. C’étaient deux fillettes jumelles d’âge,
-sinon de race, élevées et grandies côte à côte dans ce palais de
-mystère. Mais, tandis que la blanche Aldaat-Maas, pâle fleur de
-Circassie, avait été vendue et amenée de Stamboul pour le service du
-prince, Sta-Abouha, purement égyptienne, restait là libre, fille d’un
-ouvrier cairote, poussée au hasard parmi les grands, dont elle amusait
-le caprice.
-
-_Sta-Abouha_!... rien qu’à écrire ce nom, une émotion m’étreint. Après
-tant d’années, je revois le cher visage au teint sombre, le regard
-lumineux qui, si souvent, m’enveloppa; j’entends la pauvre voix pour
-toujours éteinte, voix chaude et caressante comme un chant d’oiseau!...
-Je revois la créature exquise, pétulante comme une _chatto_[17] de mon
-pays de Provence, ou rêveuse comme une de ses sœurs des bords du Nil,
-jamais pareille en ses transformations multiples, et cependant toujours
-charmante.
-
- [17] En Provençal, la chatto est une jeune fille.
-
-J’ai longuement narré la vie et la mort de Sta-Abouha, dans un de mes
-livres, le _Prince Mourad_, et ceux qui ont parcouru mon œuvre ont bien
-voulu dire que cette enfant était le type le mieux réussi de toutes mes
-héroïnes. C’est que, seule entre toutes, elle fut vivante!... et qu’à
-part sa fin lamentable dont je ne pouvais me décider à peindre
-l’horreur, tout ce que j’ai écrit d’elle est rigoureusement vrai.
-
-Ce fut elle qui, de son rire de tourterelle, chassa les fantômes dont,
-pour moi, se peuplait cette salle. Elle vint à moi, la main tendue, le
-sourire aux lèvres, et, dans un français un peu barbare, s’appliqua à
-distraire ma solitude et mon impatience.
-
-La princesse était au bain et ce bain était long!... Il fallait attendre
-encore un peu, oh! très peu! car maintenant, la princesse prévenue,
-n’allait pas tarder à me faire appeler auprès d’elle... D’ailleurs,
-«mademoiselle» allait venir.
-
-Comme si elle n’eût attendu que cette invite, «mademoiselle» parut
-aussitôt.
-
-Je sus par Sta-Abouha qu’elle était l’institutrice de la petite
-princesse.
-
-Aujourd’hui, les princes et les princesses, secouant le lourd suaire des
-préjugés ancestraux, renoncent volontiers à leur existence de satrapes,
-pour affronter les difficultés des voyages à travers l’Europe. Voiles,
-_habaras_ et _tarbouches_ vont se retrouver de compagnie au fond d’un
-coffre, en rade de Naples, de Venise ou de Marseille, pour être
-pieusement repris au retour. Leurs possesseurs, délivrés de toute marque
-musulmane, prennent leur essor vers des destinées nouvelles et des
-plaisirs inconnus. Mais, revenus au Caire, ils n’ont pas tout oublié de
-ces voyages! Chaque année, insensiblement, un peu de la vieille couche
-traditionnelle se détache et, palpitante au fond des âmes qui
-s’éveillent, _l’idée_ moderne triomphante surgit. Dans peu de temps, les
-mères nouvelles pourront, comme les autres, avoir besoin de professeurs
-et de gouvernantes, mais ces mercenaires n’auront plus rien à apprendre
-à leurs enfants qu’elles ne sachent déjà elles-mêmes. L’institutrice
-n’est même plus aujourd’hui qu’une aide parmi tant d’autres, ne comptant
-guère plus qu’une femme de chambre ou un chef européen.
-
-A l’époque où se passe ce récit, il en était tout autrement. Les
-princesses étaient presque toutes des esclaves, épousées après une ou
-plusieurs maternités clandestines. Leur ignorance n’avait d’égal que
-leur immense orgueil. Pour une princesse vraiment noble et issue de race
-vice-royale, on en comptait cent, achetées sur les marchés de Tiflis ou
-de Stamboul. Ces femmes, malgré leur répugnance, devaient se courber
-devant la volonté du maître, le jour où le sort les faisait mères de
-princes. Il fallait à leurs fils une éducation toute différente de la
-leur. Les institutrices étaient appelées d’Europe et leur science ne se
-bornait point à apprendre aux petits princes les langues européennes et
-quelques notions des sciences. Une éducation complète était nécessaire à
-ces êtres dont, pour la plupart, les mères ne savaient pas lire et ne
-connaissaient rien du monde, ce monde qui, pour elles, finissait aux
-portes d’airain de la cour.
-
-L’institutrice devenait, de ce fait, une manière de divinité. C’est à
-elle qu’incombait le soin de recevoir, avec la princesse, les visiteuses
-de marque appartenant au personnel des ambassades ou de la finance.
-C’était elle qui traduisait la conversation, offrait les sièges,
-reconduisait... Elle qui rendait les visites aux lieu et place de ses
-maîtres, elle encore qui rédigeait la correspondance européenne, réglait
-les fournisseurs, faisait les achats. De ce fait, elle devenait une
-puissance avec laquelle il fallait compter et dont la protection
-s’imposait dans l’entourage des princes. Seul, le chef eunuque pouvait
-lutter d’autorité avec elle et, si la bonne entente ne régnait pas entre
-eux deux, le procès de l’institutrice était bien perdu d’avance. Elle
-pouvait préparer ses malles et quitter le palais. Toujours, l’eunuque
-était le plus fort.
-
-Rien ne saurait donner une idée de l’autorité exercée dans un palais
-oriental par le chef eunuque.
-
-Avec cette affectation servile qui portait les princes à imiter en tout
-le sérail du sultan dans l’organisation de leur demeure, l’eunuque
-s’auréolait d’une grandeur incomparable. Il était le confident du maître
-et le favori des femmes qui le redoutaient et le chérissaient tout à la
-fois.
-
-Dispensateur de toutes grâces, il prenait, aux yeux des esclaves dont le
-sort reposait entre ses mains, une figure terrible, et pas une n’eût osé
-se soustraire à ses ordres, même les plus saugrenus.
-
-Les princesses, connaissant son influence, le ménageaient et s’en
-servaient pour leurs intérêts personnels. Souvent, d’ailleurs, il se
-montrait plus leur serviteur que celui du prince; secourable à leur
-faiblesse, docile à leurs caprices, il réalisait à les satisfaire de si
-évidents bénéfices, que l’intérêt ou l’honneur du mari ou du père lui
-semblaient de bien peu de poids devant les avantages que lui offrait la
-protection des femmes, seules susceptibles de l’aider à établir sa
-fortune personnelle.
-
-Tous les eunuques qui ont vécu sous le règne d’Ismaïl furent libérés et
-sont morts millionnaires.
-
-Au palais où je me trouvais, le chef eunuque se nommait Béchir-Aga.
-C’est une des plus franches canailles qu’il m’ait été donné de
-rencontrer dans le monde. Vieux déjà à l’époque où je le connus, il
-avait une face simiesque trouée de petits yeux clignotants, une bouche
-édentée dont les lèvres et le menton glabre achevaient d’accentuer la
-laideur, des cheveux crépus et blancs, des mains de chimpanzé et la voix
-ridicule des êtres de son état. Il était de petite taille, grêle, et sa
-peau de nègre avait pris, en vieillissant, une teinte d’ardoise
-malpropre.
-
-«Mademoiselle» était Bavaroise. Elle portait gentiment le poids de sa
-charge, qui me sembla tout d’abord incompatible avec son extrême
-jeunesse. Grande, blonde, les joues délicatement rosées, elle me parut
-plus gracieuse que jolie, surtout séduisante par une simplicité assez
-rare chez les institutrices de harem, qui, toutes, se croient obligées
-de prendre des attitudes protocolaires.
-
-Malgré sa nationalité étrangère, «Mademoiselle» parlait fort bien le
-français et l’anglais, sans aucun accent. Je vis, par la suite, qu’elle
-entendait de même le turc et l’arabe et j’en conçus pour elle une grande
-admiration. C’est à peine si j’ose écrire que je ne sus jamais le nom de
-cette jeune fille que je fréquentai pourtant pendant six longs mois. Ce
-seul mot «Mademoiselle», qui sert dans les palais à désigner la personne
-de son emploi, semblait si bien suffire et tout le monde l’employait de
-telle sorte, que je n’eus jamais le courage de lui demander comment elle
-s’appelait réellement. J’aurais cependant souhaité le savoir. Elle fut
-bonne et accueillante pour moi et essaya de son mieux de rompre la glace
-qui devait éternellement demeurer entre la princesse mère et moi. Si
-elle ne réussit point, il n’y eut aucunement de sa faute.
-
-Ce matin-là, «Mademoiselle» portait une robe blanche dont le corsage
-très transparent découvrait la gorge et les épaules délicieusement
-rondes. Un gros bouquet de roses s’épanouissait à sa ceinture et, à
-chacun de ses doigts, une turquoise s’étalait formant un chapelet bleu
-quand elle étendait ses deux mains. Elle me parut souverainement
-élégante et satisfaite d’elle-même. Les petites institutrices pauvres et
-mal payées que j’avais vues chez mes amies de province ne ressemblaient
-guère à cette Allemande souriante et grasse, que l’on eût prise pour la
-fée omnipotente de ce palais, où chacun paraissait lui faire fête.
-
-En quelques phrases, «Mademoiselle» me fit comprendre qu’elle était au
-courant de ma situation et connaissait mon embarras. A ma grande
-surprise, je retrouvais dans ses paroles, sinon le texte, du moins le
-sens des mots que le cocher m’avait glissés charitablement tout à
-l’heure. Pour cette jeune fille comme pour lui, les princes, décidément,
-n’étaient point tout à fait les êtres exceptionnels que j’avais cru...
-Sous son apparence de vierge wagnérienne, «Mademoiselle» était une
-petite personne pratique et sensée, qui, depuis longtemps, avait jugé
-ceux chez qui elle vivait. Elle donnait ses soins et son temps à la
-fille du prince en échange de quelques guinées, mais rien de son cœur
-paisible n’allait à ces gens qu’elle méprisait.
-
-Depuis deux ans qu’elle était au palais, ses yeux avaient contemplé trop
-de choses étranges, ses oreilles avaient entendu trop de paroles
-inoubliables pour que, du coup, toutes les illusions qu’elle avait pu
-apporter en cette maison ne fussent parties. Comme tant d’autres,
-«Mademoiselle» était entrée pure de corps et d’esprit en cette famille,
-où, sans doute, on avait promis aux siens de la protéger et de la
-conduire. Plus heureuse que la plupart de ses semblables, elle demeurait
-vierge, mais son âme d’enfant et son cœur de jeune fille avaient perdu
-leur belle fleur d’innocence. Non seulement il ne lui restait plus rien
-à apprendre des réalités de la vie, mais elle possédait une science
-heureusement ignorée du plus grand nombre des femmes européennes--je
-parle des honnêtes femmes.--Elle en arriva à me confier son dégoût,
-l’écœurement profond qu’elle éprouvait à présent à se montrer aimable
-quand elle haïssait tout le monde autour d’elle pour les affronts subis
-et les complaisances forcément accordées, mais le sort l’avait fait
-naître pauvre!... très pauvre! aînée de neuf enfants, elle était leur
-unique appui après la mère, dont le travail suffisait à peine à nourrir
-cette nichée. Le pain toujours dur à gagner sur cette terre de Prusse...
-Ici, en Égypte, elle était comblée. Partir, c’était la ruine, la lutte
-nouvelle vers l’inconnu et vers la pauvreté. Elle restait...
-
-La porte s’ouvrit. Une vieille esclave s’avança et dit quelques mots à
-l’institutrice qui les traduisit. La princesse ayant terminé son bain,
-venait de passer à table et m’invitait à l’y rejoindre.
-
-Je vis une salle immense aux plafonds ornés de dorures magnifiques. Aux
-fenêtres, de lourds rideaux de brocart rouge et or. Une longue table
-tenait toute la pièce. Sur cette table, du linge et des cristaux aux
-armes du prince; mais, hormis le couvert d’argent massif posé à chaque
-place, pas un bibelot, pas un objet, pas une fleur. Point de carafes,
-mais, de loin en loin, une simple gargoulette de terre, telle que j’en
-voyais partout depuis mon arrivée dans le pays.
-
-La princesse était assise à la table. On m’indiqua la chaise placée à sa
-droite, et, comme je demeurais un peu interdite, Sta-Abouha, qui m’avait
-suivie, me dit dans son français savoureux:
-
---«Assis-vous!»
-
-Je m’assis...
-
-La princesse, en train de se débattre avec un os de poulet qu’elle
-déchiquetait le plus lestement du monde avec ses doigts, n’avait pas
-levé les yeux. Un silence profond régnait. Cependant, sur un signe, les
-esclaves qui faisaient le service s’étaient approchées et me tendaient
-les plats à la mode européenne.
-
-Seulement, ces plats étaient les mêmes que ceux que j’avais maintenant
-coutume de trouver chez la cousine Azma. Mêmes feuilles de vigne farcies
-au riz, mêmes plats de mauve, mêmes pâtes, ruisselantes de beurre, mêmes
-viandes carbonisées, avec la seule différence qu’ici les mets étaient
-innombrables.
-
-La princesse qui me sembla de fort bel appétit se décida à m’adresser la
-parole. Sa voix était grave, presque tragique et l’on n’en pouvait
-oublier le timbre, après l’avoir une fois entendu.
-
-J’osai la regarder.
-
-Chams-Hanem[18] pouvait à cette époque avoir cinquante ans. Elle
-paraissait à la fois beaucoup plus vieille ou beaucoup plus jeune, selon
-l’expression vraiment extraordinaire de ses yeux.
-
- [18] Madame Soleil.
-
-Au repos, ces yeux semblaient presque gris et ternes, la paupière un peu
-plissée tombait sur eux à la façon d’un voile de chair, les joues
-molles, pendantes, accusaient les rides commençantes. Les dents très
-saines demeuraient belles, mais les lèvres flétries restaient pincées,
-presque toujours closes, sous l’empire d’un calme voulu. Le front petit,
-étroit, volontaire, disait l’entêtement et la cupidité de cette esclave,
-mère de prince, si terrible aujourd’hui pour ses anciennes compagnes.
-
-Mais le regard s’animait, la bouche s’ouvrait, et c’était le miracle.
-Cette femme avait trente ans! Une flamme semblait courir dans ses
-prunelles et gagner la peau, qui se colorait d’un rose ardent. Jusqu’aux
-mains, longues et fines,--vraies mains de reine Orientale, graissées de
-pâtes d’amandes et enduites de parfums subtils--qui ne subissent à leur
-tour la métamorphose.
-
-Ces mains, à l’instar du visage, avaient une âme. Elles vivaient,
-couraient, s’animaient de telle sorte, qu’en écoutant leur propriétaire,
-on les regardait autant qu’on la pouvait regarder elle-même.
-
-Le repas se poursuivit, interrompu seulement par deux ou trois phrases
-de la princesse, qui, se tournant vers ses femmes, disait en me
-montrant:
-
---Faites-la manger...
-
-Ou bien:
-
---Demandez-lui si elle est malade?
-
-Sta-Abouha me traduisait à mesure, mais cette invitation si bizarre
-n’était point pour me rendre la faim que l’attitude de la maîtresse du
-lieu m’avait ôtée tout à coup. Je faisais de vains efforts pour
-avaler... Rien ne passait.
-
-Une maladresse stupide que je commis bien malgré moi, acheva de me
-troubler tout à fait. J’ai dit qu’il y avait sur la table, en guise de
-carafes, des gargoulettes de terre posées un peu partout. J’avais soif
-et j’attirais à moi la gargoulette la plus proche... Un murmure de
-protestation s’éleva. Je levai les yeux, la princesse me regardait d’une
-façon si terrible, que le verre que je tenais faillit se briser entre
-mes doigts. Alors Sta-Abouha, dont tous les traits exprimaient une pitié
-profonde, me dit charitablement:
-
---Vous avez pris la gargoulette de la princesse!...
-
-Pour moi rien ne semblait différencier cette amphore des autres et
-cependant, moins distraite, j’aurais pu voir que, contrairement à ses
-pareilles, la gargoulette première avait un bouchon en or, tandis que
-tous les autres étaient en argent. Je me confondis en excuses.
-
-Sitôt qu’elle eut fini de manger, la princesse frappa dans ses mains; à
-ce signal, accoururent la porteuse d’aiguière et la donneuse de
-serviettes...
-
-La première, agenouillée aux pieds de sa maîtresse, tendait d’une main
-le vase en métal précieux et de l’autre main faisait couler de
-l’aiguière le liquide parfumé sur les doigts couverts de graisses. La
-princesse se lavait posément, frottant contre ses paumes le savon en
-forme de rose qu’elle faisait mousser longuement. Puis ce fut le tour
-des lèvres, des dents et de la bouche où, selon les préceptes de la loi
-coranique, elle introduisait son index entre les gencives et la chair
-des joues, pour délivrer les gencives de toute impureté. Quelques
-gargarismes retentissants, un bruit de gargouille qui se vide et ce fut
-fini. La seconde esclave s’avança tenant des deux mains la large
-serviette brodée d’or. La princesse s’essuya les mains et le visage avec
-dignité, puis, me faisant signe d’avancer:
-
---_Tffadal, ia benti!_ (prenez place, ma fille!).
-
-Je dus présenter mes doigts à l’aiguière, me servir du savon encore
-humide et de la même serviette trempée.
-
-Cela n’était point sans me dégoûter un peu, mais je n’osais pas me
-soustraire à une si aimable invitation.
-
-Au salon, où je suivis la princesse, comme elle s’installait sur un
-divan et m’engageait à m’asseoir à mon tour, je commis une seconde
-«gaffe»! Le divan était immense, et je ne crus point mal faire en y
-prenant une très petite place. Tout de suite, les esclaves me firent
-signe de me lever, et six mains se précipitèrent pour me pousser sur une
-chaise... Hélas! je venais pour la deuxième fois de manquer gravement à
-l’étiquette. J’ai su depuis que, seul, le prince avait le droit de
-partager le divan de son auguste mère...
-
-La princesse comprit-elle enfin que j’étais à bout de courage et de
-forces? Je ne sais. Toujours est-il qu’elle daigna se montrer aimable,
-et «Mademoiselle» ayant été mandée pour traduire notre entretien, la
-conversation commença. Je ne me souviens plus très bien, après tant
-d’années, de ce qui fut dit exactement, mais je n’ai pu oublier les
-questions sans nombre qui me furent posées sur moi et ma famille.
-J’ignore si la princesse se déclara satisfaite de mes réponses, je sais
-seulement qu’au moment où j’allais partir, elle détacha de son corsage
-une large fleur de camélia rouge et me la tendit. C’est d’ailleurs
-l’unique cadeau que j’aie jamais reçu d’elle.
-
-Entre temps, était entrée la mère des petits princes. A la façon dont la
-princesse la reçut, je compris l’animosité profonde qui devait régner
-entre ces deux femmes, que tout, cependant, eût dû rapprocher,
-puisqu’elles avaient une commune origine.
-
-Plus âgée ou seulement moins novice, j’aurais connu que, s’il est un
-affront terrible entre tous pour une princesse de hasard, c’est celui
-qui consiste à remettre à chaque heure de la vie, dans son souvenir,
-l’humilité de la condition première.
-
-Pour la mère, l’histoire de la concubine ressuscitait la sienne propre;
-c’était tout son lourd passé d’esclave ambitieuse et vindicative qui
-remontait maintenant à sa mémoire, devant le triomphe de la nouvelle
-favorite qui, à chaque maternité, voyait sa puissance grandir.
-
-Déjà, d’après la loi musulmane, la jeune mère avait presque rang
-d’épouse, et ses enfants étaient légitimes; mais cela ne suffisait
-point. Le bruit courait au palais que le prince, désireux de donner une
-marque plus évidente de son amour à la mère de ses fils, allait la
-prendre solennellement pour femme devant le cadi, et lui mettre au front
-cette couronne de princesse si enviée, qui la ferait l’égale et la
-rivale de la vieille mère dans la maison.
-
-Aussi, avec quelle impatience l’esclave supportait-elle le joug détesté
-qu’il lui fallait encore subir!... Quel imperceptible tremblement dans
-sa voix, en venant prendre les ordres de la journée... Il eût suffi d’un
-mot, d’un geste, je suppose, pour que ces deux femmes que, seule,
-maintenait en paix la volonté du prince, se jetassent, terribles, l’une
-contre l’autre, avides de s’entre-déchirer, poussées par la haine
-affreuse qu’elles se vouaient.
-
-La favorite m’apparut entourée de ses enfants qu’elle amenait à leur
-grand’mère, chaque jour, un instant, d’après les ordres reçus. Elle
-tenait par la main sa fille aînée, la princesse Ch...; le prince Ahmed
-suivait, mince et brun, déjà solide sur ses petites jambes; le
-troisième, Mohamed, était encore dans les bras de sa nourrice--une très
-belle fille Fellaha. De ces trois êtres que je trouvais également beaux,
-la destinée a été particulièrement étrange, tragique même pour les deux
-garçons. Le premier, parvenu à l’âge d’homme, blessa grièvement, d’un
-coup de revolver (tiré en plein club), le prince F..., marié à sa sœur.
-Reconnu fou, il fut enfermé dans une maison de santé à Londres, où il
-est encore. Plus affreux, pourtant, le sort de l’autre, l’adorable bébé
-aux yeux bleus, aux cheveux dorés, que si souvent j’ai tenu dans mes
-bras. Celui-ci perdit la vie, il y a trois ans, à Trouville, dans une
-chute d’automobile... Il a laissé une veuve, la jolie princesse S...,
-celle-là même qui vient d’être rayée, par ordre du souverain, des cadres
-de la famille khédiviale, et privée de ses droits pour avoir rompu trop
-ouvertement avec les coutumes musulmanes et manifesté l’intention de
-faire du théâtre à Paris[19].
-
- [19] La princesse S... n’a pas donné suite à ses projets, mais elle a
- épousé un Russe, ce qui a paru pire encore dans le monde oriental.
-
-La princesse Ch..., sœur des petits princes, est devenue une princesse
-moderne, très élégante, très remarquée dans les capitales d’Europe, où
-elle passe la plus grande partie de son temps. Ni l’aïeule enfermée dans
-le cercle des préjugés ancestraux, ni la jeune maman triomphante, ne se
-doutaient alors du sort réservé aux trois mignonnes créatures qui, pour
-l’instant, constituaient entre elles deux l’unique lien.
-
-La jeune femme était belle, de cette beauté circassienne si particulière
-qu’elle ne saurait être comparée à aucune autre.
-
-Elle avait, de sa race, le teint pâle et les larges yeux de velours
-noirs, aux cils immenses, ombrant les joues. La bouche petite, aux
-lèvres très rouges, le front hardi et le cou rond des amoureuses. Une
-taille encore mince, mais qui facilement devait épaissir, une gorge
-merveilleuse et des mains charmantes.
-
-Ses cheveux qu’elle portait, le plus souvent, coiffés _à la Franque_,
-étaient, pour l’instant, simplement nattés à _la Turque_, et retombaient
-en deux tresses magnifiques plus bas que les reins. Ils étaient d’une
-jolie couleur de noisette et d’une rare finesse. Ces cheveux-là avaient
-dû contribuer à la conquête du prince, l’esclave le savait, elle en
-était fière...
-
-Quand j’eus pris congé de la princesse mère, au moment où je me
-préparais à quitter le palais, Sta-Abouha accourut.
-
---Venez vite! la jeune princesse veut vous voir chez elle!...
-
-Dans une chambre luxueusement meublée, la concubine m’attendait, le
-visage ouvert, les mains tendues, délivrée de toute contrainte.
-
-En un français presque trop pur, elle me dit combien elle souhaitait me
-connaître et comme déjà elle désirait me voir victorieuse de toutes les
-difficultés qui se présentaient sur ma route... Je lui dis ma
-reconnaissance et aussi mon admiration pour ses enfants, que j’avais
-réellement trouvés très beaux. Un sourire heureux éclaira ses traits;
-elle dit:
-
---N’est-ce pas qu’ils sont ravissants, mes petits princes? J’en suis
-fière... Il faudra venir souvent; vous verrez, je leur apprendrai à vous
-aimer.
-
-La conversation se prolongea fort avant dans l’après-midi, et ce fut le
-coupé de la jeune princesse qui me ramena en ville.
-
-Le soir, au harem, je fus naturellement très entourée. Toutes les femmes
-me questionnaient à la fois.
-
---Tu as vu la princesse, ma sœur, tu l’as vue?
-
---Qu’a-t-elle dit?
-
---Quels bijoux portait-elle?
-
---Quelles autres femmes étaient au palais?
-
-Une fièvre les possédait. Je ne pouvais suffire à satisfaire leur
-curiosité de pauvres oisives emmurées, assoiffées de nouvelles et
-d’intrigues. Quand je parlai de Sta-Abouha, la petite moue méprisante
-d’Azma me fit comprendre que ma nouvelle amie ne saurait compter pour
-elle. Cette Fellaha ne l’intéressait aucunement. Mais combien au
-contraire ses regards devinrent brillants quand je narrai l’entrée de la
-favorite et tout ce qui se rapportait à elle...
-
-Pour tout ce monde, l’histoire semblait palpitante; car, pour beaucoup,
-c’était l’histoire ordinaire. Quelle épouse, quelle mère turque n’a vu,
-au moins une fois, sa place usurpée au foyer conjugal par l’esclave
-blanche de sa race, qu’une sotte préférence lui a fait choisir pour
-confidente et pour amie? A la trouver sans cesse entre lui et sa
-compagne, l’époux a fini par les confondre, et pour peu que l’esclave
-soit plus jeune, plus jolie, ou simplement plus habile, le règne de la
-femme est fini. L’esclave prend sa place et s’y maintient, dans tout
-l’orgueil d’une revendication glorieuse. Si l’épouse est faible, si elle
-accepte le partage, elle peut parfois refaire son bonheur sur des
-ruines, ou tout au moins supporter, sans trop de changements
-pécuniaires, la honte de sa nouvelle existence; mais si elle se révolte,
-elle n’a plus qu’à se voiler la face et à quitter la demeure
-inhospitalière qui ne saurait plus l’abriter, puisqu’elle ne reconnaît
-pas au maître la liberté d’un autre amour.
-
-Pour ce qui regardait la concubine du prince, l’opinion était plutôt
-favorable. Cette jeune femme n’était point méchante. Au contraire,
-depuis qu’elle régnait en souveraine au palais, déjà son influence se
-faisait sentir: les requêtes étaient plus favorablement accueillies du
-maître, les ordres moins sévères, les punitions moins fréquentes, toutes
-les autres esclaves mieux traitées. Aussi grande fut ma surprise
-d’entendre la cousine Azma qui, depuis un moment, gardait le silence,
-s’écrier dans un élan de colère, qu’elle était impuissante à contenir
-plus longtemps:
-
---Ah! ces esclaves blanches, que Dieu les maudisse! Elles seules savent
-arranger leur vie en brisant celles des autres. Il n’y a de bonheur que
-pour elles sur la terre!
-
-Je savais Azma d’humeur paisible. Jamais son benêt de mari n’eût
-cependant osé la tromper en face, ni prendre une autre épouse. Alors
-pourquoi ces paroles d’amertume, pourquoi ces regards soudain durcis, au
-point que je ne reconnaissais plus les larges yeux de bonté qui
-m’avaient conquise? Elle comprit mon étonnement et, sans prendre même la
-peine de renvoyer les femmes qui nous entouraient, elle me dit
-l’histoire navrante que, seule dans la maison, j’ignorais.
-
---Tu as vu la femme qui vient de se retirer tout à l’heure, celle que
-tous, ici, appellent respectueusement Homa-Hanem[20]?... Toi-même, comme
-tant d’autres, tu t’es laissé prendre à ses paroles mielleuses, et
-peut-être crois-tu qu’elle a pour toi un peu d’affection, ou seulement
-de sympathie?... T’es-tu jamais demandé qui elle était?...
-
- [20] La mère des demoiselles.
-
-Je dus avouer que je ne m’en rendais pas bien compte, habituée que
-j’étais à présent à voir tant de femmes autour de moi, sans chercher
-même plus à m’enquérir de leur emploi dans la maison. Azma eut un rire
-de mépris.
-
---Leur emploi... Tu ne sais pas comme tu as bien dit! Eh bien! pauvre
-petite française innocente qui n’as rien deviné, apprends que cette
-fille était ma servante, une géorgienne que mon père généreux avait
-achetée uniquement pour mon service personnel. J’étais jeune, je lui
-laissai insensiblement prendre une trop grande autorité dans le ménage
-dont mon père continuait à partager les dépenses. Un jour, je m’aperçus
-que mon esclave était l’unique maîtresse du logis. J’ai voulu la
-chasser: mon père serait parti avec elle, et tu sais que chez nous, le
-chef de famille est un Dieu... Même mon mari n’ose point s’asseoir, ni
-fumer devant lui, sans qu’il l’y invite. Des années ont passé, et
-maintenant, sans être mariée, cette créature a plus de droits que moi
-dans notre demeure. Les deux petites filles que tu vois ici sont ses
-enfants... mes sœurs!... Et ce n’est pas tout. J’avais une autre
-esclave, déjà fanée, laide, mais intelligente et travailleuse; je l’ai
-donnée à mon père pour surveiller l’abadieh où il habite une partie de
-l’année... Sais-tu ce qui est advenu? Cette femme est mère à son tour
-d’un fils qui sera le principal héritier des biens de la famille, et ce
-vieillard de quatre-vingts ans, dont je suis la fille légitime, ne
-craint point de se faire soigner ici, sous mes yeux, par ses deux
-concubines, auxquelles la maternité donne des droits pareils à ceux des
-épouses, et sous mon toit j’assiste à cette chose honteuse, la lutte
-féroce de ces deux esclaves.
-
-Je m’expliquai alors bien des choses.
-
-Pauvre chère Azma, comme vous avez dû souffrir dans votre orgueil de
-fille orientale et comme je vous aimai davantage, ce soir-là!!! Car, à
-part ce que vous veniez de me dire, je savais, moi, ce que vous ignoriez
-encore, les trahisons multiples dont était entourée votre vie d’épouse
-sans tache!... et jusqu’au nom des amies sans scrupules, qui disputaient
-aux esclaves et même aux négresses des cuisines le cœur de votre volage
-et stupide époux!...
-
-Je ne sais rien de plus tragique et de plus douloureux que cette
-histoire absolument véridique et qui, même aujourd’hui, a pour résultat
-de si bien embrouiller l’écheveau des parentés que je ne puis parvenir à
-définir les degrés qui relient les membres actuels les uns aux autres.
-
-A présent, non seulement la douce Azma, mais la vieille esclave et la
-jeune sœur, sont couchées au tombeau côte à côte, et seul le terrible
-veuf se maintient solide et vient, à plus de soixante ans, de se
-remarier à une enfant venue au monde quarante-cinq années après lui...
-Azma, heureusement, ne se doutait point que sa propre mort fût si proche
-et moins encore prévoyait-elle les événements qui suivraient... La jolie
-femme, radieuse de vie et de santé, ne pouvait savoir--et ce fut une
-grâce de sa destinée--que le père octogénaire dont elle déplorait la
-conduite la précéderait seulement de quelques jours dans ce royaume de
-ténèbres dont elle ne parlait qu’avec terreur...
-
-Après ces confidences, une gêne demeura entre nous, peut-être la fille
-très tendre qu’était Azma regrettait-elle de m’avoir ouvert son cœur?...
-Elle avait une rare délicatesse de sentiments et la certitude de l’effet
-produit sur moi, Européenne, par les paroles que je venais d’entendre,
-n’était point sans l’inquiéter. J’étais trop jeune, trop peu habituée à
-dissimuler, pour essayer même de la détromper. De ce jour, l’oncle que
-je commençais à aimer très sincèrement me parut odieux, jusqu’au moment
-où il me fut devenu tout à fait indifférent. Ma tendresse était partie
-avec mes illusions.
-
-Ce fut en vain que j’appelai le sommeil cette nuit-là.
-
-Les récits entendus revinrent à mon esprit en sarabandes endiablées. La
-famille n’existait pas, ne pouvait pas exister en terre égyptienne, tant
-que les hommes persisteraient à faire une loi de leur plaisir...
-
-Quelle confiance accorder, quel dévouement consacrer à celui qui,
-presque sûrement, nous trahira l’heure venue, et n’éprouvera même point
-le besoin de cacher ou seulement de voiler sa trahison reconnue légale,
-et comme faisant partie intégrante de ses droits?...
-
-Au jour, je repris courage avec le retour de la lumière. Je me reprochai
-mes sottes idées, mais le soupçon était entré en moi et longtemps je
-devais en souffrir...
-
-Le lendemain, Alima Zoraïjera vint me réveiller:
-
---Vite, vite, habille-toi, madame ma maîtresse veut t’emmener avec
-elle!...
-
---Où cela, Alima?...
-
---Chez des amies, là-bas, derrière Saïda-Zénab.
-
---L’indication était vague. Je me décidai cependant à obéir aux volontés
-d’Azma, dans la crainte de lui causer de la peine, si je refusais de
-l’accompagner dans sa visite.
-
-En me voyant paraître, prête à sortir, un bon sourire éclaira sa face où
-chaque impression se pouvait lire comme sur les traits des petits
-enfants et, vraiment, cette femme de trente ans avait l’âme limpide,
-l’esprit candide d’une fillette.
-
---Tu n’es pas fâchée, tu acceptes de venir?... Comme je suis contente...
-
-Pourquoi aurais-je été fâchée?... Je la rassurai de mon mieux et il fut
-entendu que jamais, entre nous, il ne serait plus question du sujet
-pénible qui avait fait le fond de notre conversation de la veille.
-
-Nous nous mîmes en route. Gull-Baïjass, l’esclave blanche, et Zénab, ia
-parasite indispensable, nous accompagnaient. J’avais revêtu, pour
-complaire à ma cousine, la _habara_ de satin noir et le _yechmack_
-immaculé des Turques, costume qu’elle portait elle-même.
-
-Je me parais d’autant plus volontiers de ces vêtements, qu’ils me
-permettaient de circuler plus librement dans les quartiers indigènes et
-cela rendait la pauvre Azma si heureuse de me voir ainsi accoutrée!...
-
---Tu ne sais pas, me disait-elle, comme notre costume te va bien... tu
-ressembles à ma sœur Aïcha que j’ai perdue, et tout le monde la trouvait
-jolie.
-
-J’étais, naturellement, très fière de ressembler à Aïcha.
-
-Nous allâmes à pied pendant près d’un quart d’heure, à travers des
-petites rues, un peu sales, mais dont le pittoresque me charmait.
-C’était le Caire indigène du siècle dernier, dans toute son originalité
-puissante. Partout autour de nous, de hautes maisons, dont les murs
-saillaient capricieusement à la mode arabe, présentant les fenêtres et
-les balcons en moucharabiehs d’un travail exquis; les rues étaient si
-étroites que l’on pouvait se parler d’une demeure à l’autre... En bas,
-la large porte s’ouvrait sur des cours presque pareilles. Au milieu d’un
-vaste hall pavé de mosaïques multicolores, un bassin s’étalait et l’on
-entendait du dehors le bruit léger du jet d’eau partant en fusées
-fraîches sur les lotus et retombant en gouttes sur les dalles de la
-cour, dont les vives couleurs s’animaient. Parfois, un eunuque assis sur
-le banc d’entrée se levait à notre approche et venait baiser la main
-d’Azma--si personne n’était dans la rue.--Des bébés, nègres ou blonds,
-jouaient sur le pas des portes, vêtus de robes voyantes et coiffés de
-calottes invraisemblables. Des marchands de noix de coco poussaient
-devant eux leurs charrettes chargées de fruits; dans un bol de faïence,
-quelques tranches toutes coupées, recouvertes de glace pilée,
-présentaient leurs pulpes neigeuses aux lèvres des passants altérés.
-
-Des ânes s’en allaient, trottinant, ployant sous le faix de quelque
-pacha ventru, ou de quelque énorme bourgeoise qu’un domestique escortait
-en suivant le pas de la monture, sans lâcher l’ombrelle ouverte sur la
-tête de la dame et qu’il devait tenir ainsi, tout le long du dur chemin.
-
-Nous traversâmes encore des rues plus populeuses. Ici s’étalaient les
-demeures luxueuses des quartiers de maîtres, les portes monumentales,
-ouvrant sur des patios fleuris, faisaient place aux maisons branlantes
-de vétusté, mais amusantes par la teinte bariolée de leurs façades,
-auxquelles les boutiques originales donnaient un cachet spécial.
-
-L’encombrement était tel que nous devions marcher à la file et les
-remous de la populace nous séparaient constamment. Dans les échoppes à
-l’ancien goût du pays, les marchands se tenaient assis, les jambes
-repliées à un bon mètre du sol, sur le bois servant à la fois de
-plancher et de devanture... Ils nous regardaient passer, placides et
-bienveillants, sans lâcher le bout ambré du narghileh qu’ils tenaient
-contre leurs lèvres, dans toute la nonchalance de la pose orientale...
-tous les types de la race étaient représentés: depuis le petit changeur
-israélite étalant ses piastres et sa monnaie d’or dans un grand coffre à
-couvercle de verre, jusqu’au marchand de sirops--arménien ou turc,
-portant les larges culottes, la rouge ceinture et le court turban de ses
-monts d’Asie. On voyait encore des débitants de _kouchaffs_ (boisson
-gréco-syrienne faite d’un mélange de miel, d’essence de rose et de
-fruits secs, servis entiers)--des pâtissiers indigènes roulant gravement
-le _counaffa_ et le _fettir_, des fruitiers vêtus de robes magnifiques
-paraissant ensevelis sous les montagnes de melons et de pastèques,
-tandis que sur la chaussée, bien arrangés en des paniers ronds, les
-abricots minuscules (_mechmèches_), les prunes jaunes en forme d’œuf et
-les grosses cerises de Syrie mettaient une note vive sur le vert des
-énormes cucurbitacées garnissant le fond du magasin. Cela était coquet,
-luisant et ordonné comme un tableau.
-
-Plus loin, je vis encore des bouchers dont les tabliers dégoûtants
-repoussaient, du même coup, la vue et l’odorat. Les moutons entiers
-pendaient, lamentables, sur les portes et, pour les préserver des
-mouches et du grand soleil, on les avait enroulés dans une sorte de
-linceul humide. Les animaux prenaient sous cette enveloppe une vague
-apparence de cadavres, et le robinet qui se voyait au fond de l’échoppe
-égouttant son eau sur un amas de viscères sanguinolents, achevait de
-prêter à cet endroit un air lugubre de morgue exotique.
-
-Enfin, les marchands de bijoux, exhibant jusque dans la rue les lourds
-colliers de sequins, les bracelets d’or et de cuivre, les bagues
-énormes, travail solide et grossier des ouvriers actuels. Sur tout cela,
-de loin en loin, les marchands de parfum jetaient la gamme élégante.
-Sitôt que l’on passait devant les bocaux de toutes formes emplis de
-liquides aux couleurs diverses, une senteur violente s’échappait du
-magasin, un arôme bizarre fait d’encens, de myrrhe, de cinamone, de
-giroflée, d’ambre et de santal, dont les narines étaient suffoquées.
-
-Mes compagnes n’en paraissaient point gênées. Elles s’arrêtaient souvent
-pour mieux humer la fragrance des aromates. Zénab, la fille de la nature
-que les convenances ne dérangeaient guère, alla plus d’une fois faire
-imbiber son mouchoir de coton quand le marchand d’essences lui était
-connu.
-
-Enfin, nous arrivâmes chez les amies d’Azma: la maison, cette fois,
-différait totalement de toutes celles que j’avais vues jusque-là!...
-Elle se trouvait dans une rue si étroite que les fenêtres en saillie
-venaient presque toucher celles de la demeure d’en face.
-
-Pas de cour, mais à la place une sorte de puits à fleur de terre, où
-l’eau croupissante reflétait, à ce moment, sur la nappe verte toutes les
-flammes du soleil d’été. Autour de ce puits, une mince bande de chemin
-asphalté et là-dessus une rampe circulaire formant balcon. Sur ce
-balcon, tapissé de vignes grimpantes, ouvraient les cinq portes du
-logis. On y accédait par quelques marches branlantes. Cela sentait
-l’usure et menaçait ruine, mais il se dégageait de l’ensemble une note
-ancienne et particulièrement originale.
-
-On nous reçut sur le balcon formant terrasse. On avait installé pour
-nous des chiltas et des tapis persans d’une grande beauté. Deux femmes
-s’avancèrent. Elles étaient pareillement vêtues de galabiehs blanches,
-taillées dans cette toile de lin d’une finesse si rare, que je n’ai vue
-dans nul autre pays qu’en Égypte et en Turquie. Cette étoffe, à la fois
-souple et brillante, semble le vêtement rêvé pour les contrées
-tropicales. Elle procure à la peau une sensation de délicieuse
-fraîcheur.
-
-Nos hôtesses n’agrémentaient leurs robes d’aucun ornement. Sur leur
-front, un bandeau de fine batiste, que recouvrait entièrement un long
-voile à la vierge, également blanc et tombant en plis flous autour de
-leurs têtes. Ces femmes avaient dû être belles. Elles gardaient une
-pureté de traits remarquable et de jolis yeux. Mais les traits étaient à
-ce point émaciés, les lèvres si décolorées, le teint si pâle, qu’on les
-eût crues déjà mortes et prêtes pour le cercueil, n’eût été la vivacité
-surprenante de leurs gestes et la flamme ardente de leurs regards.
-
-Ce sont les deux sœurs, Hussna et Nazira--m’avait dit Azma;--elles sont
-vierges et vivent comme des saintes dans leur maison, dont elles ne
-sortiront plus que pour le tombeau.
-
-Cela avait suffi pour m’intriguer follement.
-
-Il faut connaître les idées musulmanes sur le célibat des femmes, pour
-comprendre ma surprise; toute femme, selon la loi coranique, doit obéir
-à son destin terrestre, qui est de prendre un époux. Cette loi est à ce
-point rigoureuse que les prostituées, avant de se livrer à la débauche,
-doivent tout d’abord se marier et sont libres ensuite de suivre _le
-mauvais chemin_... La virginité est en abomination à la société, dès
-qu’elle devient un état. Je n’ai jamais connu d’autres vieilles filles
-autour de moi, ni dans le peuple, que les deux sœurs Hussna et Nazira.
-Elles semblaient se rendre compte de l’étonnement constant qu’elles
-provoquaient. Elles représentaient dans leur monde une manière de
-phénomène et leurs efforts à toutes deux consistaient à se hausser si
-avant dans l’opinion, que l’admiration de chacun fût plus forte que le
-blâme.
-
-A leur religion, elles avaient pris toutes les vertus. Chastes, elles
-interdisaient devant elles les conversations déshonnêtes et les phrases
-équivoques. Sobres jusqu’à l’abstinence pour elles-mêmes, elles étaient
-généreuses jusqu’à la prodigalité, sitôt qu’il s’agissait de leur
-prochain.
-
-Elles savaient toutes les prières et accomplissaient dévotement tous les
-rites du culte musulman. Sans grande richesse, elles avaient cependant
-fait le long voyage de La Mecque au prix de mille difficultés. Elles
-pratiquaient le jeûne non seulement durant le mois sacré, mais à chaque
-fête, en musulmanes convaincues, qui ne sauraient se contenter des
-apparences.
-
-Leur maison était connue de tous les malheureux sans asile, et jamais
-elles n’avaient refusé de partager leur modeste provende avec la
-pauvresse qui venait à l’heure de midi frapper à leur porte.
-
-De tant de perfections réunies une auréole planait sur elles, les
-faisant différentes des autres femmes, et moi-même, étrangère et
-chrétienne, j’en subissais le prestige incontestable.
-
-Elles me furent accueillantes et douces et, pendant le repas qui fut
-servi à terre, sur les nattes, elles me placèrent entre elles deux et
-s’occupèrent de moi constamment. On nous offrit un dindonneau, des
-pigeons, des feuilles de mauve, des courgettes, du riz aux noisettes et
-aux raisins secs, qui me parut d’un goût exquis. L’eau, très fraîche,
-était passée à chaque convive dans la gargoulette, dont un bouquet de
-feuilles et de fleurs d’oranger garnissait le goulot. Après les
-ablutions et le café, les deux sœurs, en même temps, tirèrent leurs
-montres de leur ceinture. Comme toujours, on s’était mis à table fort
-tard, le service avait traîné, il était quatre heures!...
-
-L’heure de la prière: _El-Assr!_ Sett-Hussna et Sett-Nazira se levèrent;
-l’esclave noire, qui nous avait présenté les plats du déjeuner, apporta
-de nouveau l’aiguière des ablutions et deux petits tapis. A tour de
-rôle, les deux sœurs se déchaussèrent, lavèrent leurs mains, leurs
-pieds, humectèrent leurs faces et leurs oreilles, puis, côte à côte, sur
-les tapis posés au fond de la pièce, sans se soucier de leurs
-visiteuses, elles commencèrent la prière.
-
-Elles exécutaient en cadence chaque mouvement, se relevaient,
-s’agenouillaient ou baisaient la terre, du même geste automatique, en
-prononçant les mêmes paroles de leur voix grave. Et c’était comme
-l’évocation d’un autre âge, la vue de ces deux femmes, rigides dans la
-majesté un peu théâtrale de leurs voiles blancs, si détachées de nous,
-si lointaines, si parties en même temps sur les ailes de la foi, vers la
-patrie des ancêtres, d’où leurs sœurs modernes, ignorantes et futiles,
-s’éloignaient un peu plus, chaque jour qui commençait.
-
-Et ce fut alors qu’Azma, devinant la curiosité qui me tenait depuis mon
-entrée dans cette maison, me fit à voix basse le récit de ces deux
-existences, véritable conte des mille et une nuits.
-
-Hussna et Nazira étaient nées au palais de la princesse Z..., à
-Choubrah, d’un père libre et d’une mère affranchie. Cette mère
-elle-même, esclave circassienne, vendue très jeune avec sa petite sœur
-au harem de la princesse, avait connu les pires tourments. Le palais
-était réputé au Caire pour les abominations sans nombre qui s’y
-commettaient chaque jour; les deux fillettes, par miracle, échappèrent
-au danger. Mais leur grande beauté les avait marquées d’avance pour le
-caprice des maîtres. Avant d’être nubiles, elles connurent tant
-d’infamies que l’une d’elles, la plus jeune, en mourut au commencement
-de sa quinzième année. L’autre, folle de révolte et de chagrin, parvint
-à s’enfuir et s’en vint demander asile au médecin du palais, dont elle
-avait souvent entendu vanter la bonté autour d’elle. Il réussit à la
-tenir cachée durant quelques jours.
-
-Sur ces entrefaites, la princesse,--celle que l’on appelait la
-Marguerite de Bourgogne du monde musulman,--mourait tout à coup.
-
-L’esclave savait trop de choses; il valait mieux la supprimer ou s’en
-défaire. Le médecin, auquel on avait quelque gratitude pour son zèle et
-sa discrétion, osa présenter la défense de la rebelle et revendiquer sa
-liberté. On la lui accorda en lui ordonnant d’épouser la femme. Il obéit
-à contre-cœur, partagé entre ses principes d’honnête homme et la pitié
-qu’il ressentait pour la malheureuse qui s’était confiée à lui. Il
-mourut. La veuve resta seule avec l’unique espoir d’une maternité
-prochaine, qui n’était, lui semblait-il, qu’une peine de plus dans sa
-triste condition. Elle mit au monde deux jumelles, Hussna et Nazira...
-
-Elle les voyait grandir, belles et désirables comme elle-même et sa sœur
-avaient été, une crainte terrible lui vint de les voir reprises par ce
-palais où mille liens les tenaient encore. Alors, dans l’effroi de son
-pauvre être meurtri, elle se plut à les élever dans la terreur de
-l’homme et des maîtres, quels qu’ils fussent. Chose monstrueuse en ce
-pays d’Orient, elle sut inculquer si violemment ses idées à ces jeunes
-cerveaux pétris de sa chair, qu’elle en arriva à faire jurer à ses
-filles de demeurer vierges malgré tout. Les deux sœurs avaient tenu leur
-serment; et maintenant, vieilles toutes deux, après avoir depuis
-longtemps conduit au tombeau leur triste mère, elles ne sortaient plus
-que pour lui rendre visite aux jours de fête, selon le rite musulman, et
-ne quitteraient leur maison que pour rejoindre la morte adorée, là-bas,
-au cimetière d’Iman-Chaffi, à l’ombre de la citadelle.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-La demeure de nos hôtesses n’était pourtant pas abandonnée: les dames
-turques la fréquentaient assidûment, car les deux recluses étaient de
-bon conseil et ne refusaient jamais leur voix dans les circonstances
-difficiles. Puis, elles savaient tant de choses! De leur mère, elles
-avaient appris tous les mystères, tous les drames du sombre règne
-d’Ibrahim. A présent que les témoins de ces heures abominables étaient
-partis pour l’autre rive, elles ne croyaient point mal faire en contant
-à la génération présente quelques-unes de ces terribles histoires, qui
-faisaient courir des frissons d’horreur sur le front pâle de ses
-auditrices. J’en cite quelques-unes que je tiens de ma cousine Azma,
-pour qui la société de ses vieilles amies était un délice, et qui,
-souvent, durant les longues nuits de veille du Ramadan, avait pris
-plaisir à écouter l’une ou l’autre des jumelles, narrant les souvenirs
-maternels dont leur enfance avait été bercée...
-
-Ibrahim-Pacha était le fils aîné de Mohamed-Aly. Tout jeune, sa férocité
-implacable l’avait rendu redoutable à ses sujets, du plus grand au plus
-humble, tous craignaient son approche à l’égal d’une calamité
-déplorable. Brave jusqu’à la témérité, il sut être uniquement cela...,
-un soldat..., mais un soldat d’aventures, ignorant tout de l’art
-militaire et ne comprenant que l’assaut. La moindre infraction à ses
-ordres, la moindre hésitation chez un subalterne à satisfaire ses plus
-légers caprices, étaient immédiatement punies de mort. Voici des
-exemples:
-
-Un jour, passant à cheval pour aller prendre le commandement des
-troupes, il vit sur la route, au bord d’un fossé, un pauvre soldat
-buvant une tasse de café que venait de lui offrir charitablement un
-cafetier ambulant.
-
---Gredin!... cria le vice-roi,--tu n’as pas honte de prendre du café
-quand ton maître est déjà en selle.
-
-Et, avant que le malheureux soldat ait eu le temps de faire un geste, il
-lui tranchait la tête d’un coup de sabre,--exercice pour lequel,
-d’ailleurs, Ibrahim ne comptait point de rival.
-
-Une autre fois, un de ses enfants, ayant pris froid, mourut en quelques
-heures d’une entérite. La mère de cet enfant, une esclave, voulant se
-venger de quatre de ses compagnes, les accusa indistinctement d’avoir
-donné à l’enfant du lait empoisonné, sans pouvoir établir au juste la
-culpabilité d’aucune d’elles. Sans prendre la peine d’un interrogatoire
-ou d’un jugement, Ibrahim fit lier les quatre femmes ensemble et ordonna
-de les coudre ainsi dans un grand sac, puis on jeta le paquet hurlant et
-frémissant au milieu du fleuve.
-
-Pendant la guerre de Morée, où il se battit d’ailleurs comme un diable,
-le vice-roi faisait attacher à la bouche des canons toutes les femmes et
-les enfants des villages vaincus, et on les condamnait à périr ainsi
-sous la mitraille. Pour les hommes, le pacha exigeait qu’on lui apportât
-les oreilles et les mains des victimes tuées au combat, ou seulement
-blessées, renouvelant ainsi, à trente siècles de distance, les exploits
-atroces d’un Cambyse ou d’un Assur-Bani-Bal.
-
-N’importe quelle femme ou jeune fille lui était bonne, pourvu qu’elle
-sût plaire à ses sens, ou qu’il eût seulement entendu vanter des charmes
-inconnus de lui.
-
-Non content des milliers d’esclaves blanches ou noires qui peuplaient
-son palais, il lui fallait encore les épouses et les vierges dont il
-croyait pouvoir retirer quelque plaisir. Son désir ne souffrait point de
-retard.
-
-Les pères et les maris ne le gênaient guère. Il récompensait ceux qui,
-de bonne grâce, lui remettaient l’objet convoité et faisait
-immédiatement emprisonner et disparaître les autres. Quant aux femmes,
-il les gardait si elles avaient su lui plaire, mais, le plus souvent, il
-les offrait en cadeau à ses soldats après les avoir connues, ou les
-faisait simplement jeter au Nil, si leur docilité ne s’était pas montrée
-assez complète à la brutalité de ses exigences.
-
-Ayant voué une haine mortelle à un officier de mérite que tout le pays
-estimait, et n’osant le condamner sans raison, il l’invita à faire avec
-lui une partie de chasse à la campagne. L’officier accepta. On se mit en
-route gaîment; mais, le premier soir, les chevaux, subitement fatigués,
-refusèrent le service.
-
---Qu’à cela ne tienne! dit le pacha,--on va se reposer ici et passer la
-nuit sous les tentes!...
-
-Il ordonna un repas copieux et fit boire l’officier plus que de raison.
-Après le repas, le maître voulut jouer aux échecs. Dès les premiers
-coups, il accusa l’officier de ne pas jouer loyalement. Celui-ci, sous
-le coup de l’ivresse, se défendit et ne craignit point d’élever la voix.
-
---Va donc en enfer, chien, fils de chien! qui ne rougis point de tenir
-tête à ton maître!
-
-Et tirant un pistolet, il tua à bout portant le malheureux officier.
-
-Le pacha n’était pas plus tendre avec les Fellahs qui se refusaient à
-payer l’impôt. Dans presque tous les districts se dressait un solide
-sycomore qui pourrait encore témoigner de la façon dont opéraient les
-agents du fisc sur l’ordre du maître. Le paysan convaincu de mauvaise
-volonté, était amené au pied de l’arbre et on lui clouait les oreilles
-sur le tronc. Il restait là jusqu’à ce que des parents charitables
-vinssent payer pour lui la somme exigée. Si personne ne pouvait payer,
-on le laissait mourir tranquillement en cette posture.
-
-Un soir de bataille, un jeune Grec héroïque était parvenu à traverser
-trois fois de suite le camp du pacha, tuant les sentinelles endormies et
-volant leurs armes. Toute la famille de ce jeune homme avait été
-massacrée par ordre d’Ibrahim. La quatrième nuit, l’intrépide Grec
-revient à l’assaut. Mais cette fois le pacha veillait.
-
---Qu’on le saisisse et qu’on l’amène vivant, ordonna-t-il.
-
-On le lui amena.
-
-Il le fit cuire devant lui, dans un four à chaux que l’on alluma tout
-doucement.
-
-Un autre Hellène d’une grande beauté ayant été fait prisonnier dut
-servir de jouet toute une nuit aux gardes féroces du pacha.
-
-Au matin, le malheureux, indigné, meurtri, se soutenant à peine, s’alla
-jeter aux pieds du souverain, le priant de punir les coupables.
-
---Eh! quoi, dit Ibrahim, une telle figure n’aurait point attiré les
-regards des hommes de goût et provoqué leurs convoitises?... Je n’ai
-qu’un regret, mon garçon, c’est que toute mon armée n’ait pas, comme ces
-soldats, apprécié tes mérites. Mais, puisque tu te plains, je serai
-généreux. Va, la mort te délivrera du fardeau de honte que ta grande
-vertu ne peut supporter.
-
-Et, l’ayant fait lier à un arbre, il ordonna à la troupe de tirer sur
-lui.
-
-Le pauvre enfant tomba percé de balles.
-
-Je terminerai par un acte de férocité moins connu. Le maître avait
-coutume de faire sa sieste dans un pavillon tapissé de plantes
-grimpantes et grillagé de tous côtés pour laisser pénétrer l’air que les
-Orientaux recherchent par-dessus tout. Ses eunuques avaient ordre
-d’amener un petit troupeau de femmes, choisies parmi les plus belles, et
-de les faire promener à petits pas autour du pavillon... Le pacha, à
-travers le grillage, faisait un signe à celle qui lui plaisait...
-Aussitôt, toutes les autres devaient s’enfuir comme un vol d’oiselles.
-Seul, l’eunuque de garde demeurait en faction derrière la porte. Un
-soir, une toute jeune fille, curieuse et folle, paria qu’elle oserait ce
-qu’aucune n’avait osé jusque-là et demeurerait près du pavillon, malgré
-tout le monde.
-
-Quand, au signal consacré, la créature choisie quitta ses compagnes et
-entra dans le pavillon, l’esclave mutine, qui avait fait le pari, se
-borna à marcher paisiblement dans l’allée, feignant de s’attarder à
-cueillir des fleurs, tandis que ses sœurs en servitude s’étaient sauvées
-d’un seul élan. L’eunuque s’avança vers la rebelle, prêt à l’entraîner,
-mais déjà, dans l’encadrement de la porte, la face terrible du pacha
-apparaissait.
-
---Tu voulais voir, esclave!... Regarde bien...
-
-Et tandis que la pauvre enfant, comprenant trop tard sa témérité, levait
-sa tête suppliante, essayant de soutenir le regard féroce qui la
-terrorisait, deux coups de feu retentirent et elle tomba, fleur brisée,
-parmi les autres fleurs du parc.
-
-Cependant que le maître, montrant le corps frêle à la favorite de
-l’instant, disait:
-
---Voilà, femme, comment votre Seigneur punit les révoltées et les
-curieuses...
-
-Une autre fois, Ibrahim ayant demandé où se trouvait son mamelouk favori
-qu’il avait vainement appelé depuis un instant, on lui répondit que cet
-homme était au bain.
-
---Sans ma permission!--rugit le pacha,--il a osé aller au bain... Qu’on
-l’étrangle!...
-
-Deux jours plus tard, le vice-roi se rendit au cimetière où l’on avait
-déposé le cadavre du supplicié et, ne trouvant point le châtiment
-suffisant, il ordonna de déterrer le malheureux et le fit enfouir à
-nouveau, mais en recommandant de laisser les pieds dehors, pour
-permettre aux hyènes et aux chacals d’en faire leur pâture...
-
-La sœur d’Ibrahim, la fameuse princesse Zohra, chez laquelle la mère des
-jumelles avait vécu, ne le cédait en rien à son terrible frère, sous le
-rapport de la débauche et de la férocité.
-
-Bien avant qu’Ibrahim montât sur le trône, elle s’était attiré les
-foudres de leur père commun, le grand Mohamed-Aly.
-
-Cette princesse renouvelait, en son palais, les exploits de la Tour de
-Nesles.
-
-Chaque soir, elle avait le désir d’un nouvel amant. En Égypte, plus
-qu’en aucune autre contrée, peut-être, le sol saturé d’essences, l’air
-chargé d’arômes aphrodisiaques portent à l’amour; mais, pour les
-musulmanes, cloîtrées et sévèrement surveillées, cet amour se réduit,
-par force, aux caresses plus ou moins fréquentes d’un époux, le plus
-souvent peu empressé ou complètement indifférent, pour peu que la femme
-ait passé l’âge de plaire. Les occasions de représailles, les petits
-flirts consolateurs font absolument défaut.
-
-Alors, dans l’impossibilité où elle se trouvait de satisfaire ses
-caprices dans son monde, Zohra, tout de même omnipotente par sa
-naissance, et plus encore par sa richesse, eut recours à la bonne
-volonté de ses eunuques. Bien stylés, encore mieux payés, ceux-ci eurent
-mission de courir la ville, ramenant à l’heure propice du crépuscule les
-plus beaux jeunes hommes qu’ils pouvaient rencontrer sur les places et
-dans les carrefours. L’appât d’un plaisir mystérieux, suivi sans doute
-d’une forte récompense, décidaient les imprudents à suivre les
-mandataires de la terrible princesse. Sitôt arrivés au palais, les élus
-prenaient un bain parfumé. Ils étaient ensuite revêtus d’habits
-magnifiques, puis la divinité du lieu apparaissait et les invitait à
-s’asseoir à sa table. Ses familiers appelaient tout bas ces agapes
-préliminaires «le repas des funérailles».
-
-Après une nuit d’orgie sans nom, ses infortunés amants étaient cousus
-dans des sacs et jetés au Nil. Mais le fleuve gardait mal ses trop
-nombreuses proies!
-
-Un jour, les paysans des villages voisins s’émurent et résolurent de
-demander justice au souverain.
-
-Méhemet-Ali avait, certes, quelques-uns des nombreux défauts inhérents
-au despotisme oriental; il était capricieux, emporté et dur dans ses
-commandements comme dans ses vengeances; mais il avait, de plus, toutes
-les qualités qui manquèrent à son fils Ibrahim. Il était d’âme généreuse
-et d’esprit juste.
-
-Les misères de son peuple le préoccupaient. Il rêvait une Égypte
-glorieuse et souhaitait que sa race fût digne de la mission qu’il lui
-léguerait.
-
-Dès que les plaintes des Fellahs furent parvenues jusqu’à sa cour, il
-désira connaître la véracité des faits. Ayant donné l’ordre de
-surveiller les abords de la maison de sa fille, il acquit la preuve de
-ses crimes. Il se montra sévère, sans cruauté. Il lui laissa la vie.
-Mais il ordonna que les fenêtres et les portes extérieures du palais
-fussent murées, à l’exception d’une seule, très basse, que gardèrent
-nuit et jour des soldats, et par où passaient les vivres destinés à la
-princesse et à ses femmes. Cette princesse avait été l’épouse du trop
-célèbre Ahmed-bey Defterdar, celui-là même dont la férocité était telle
-que, treize ans encore après sa mort, son nom ne pouvait être prononcé
-dans une réunion sans qu’un frisson de terreur courût parmi les
-assistants. Il est impossible d’entrer ici dans les détails que l’on m’a
-donnés, et qui ne pourraient trouver place que dans un traité de folie
-sadique. Un trait suffira pour le dépeindre. Il avait une jeune
-panthère, qui ne le quittait point, et sur laquelle il avait coutume de
-s’appuyer. Elle dévora plus d’un familier de la maison, mais sa présence
-semblait à ce point adéquate au milieu où elle vivait, qu’un voyageur de
-l’époque, admis à présenter ses hommages au souverain, s’exprime en ces
-termes:
-
-«A les voir ainsi, lui le gendre du vice-roi, drapé dans ses vêtements
-de couleur éclatante, le buste haut, le regard terrible, le front
-menaçant et la moustache terminée en crocs redoutables, et elle, la
-panthère, fixant sur vous son œil sauvage, et léchant par avance ses
-babines, dans l’espoir du régal prochain, une frayeur intense s’emparait
-du visiteur, et l’on ne savait plus lequel des deux, du maître ou du
-fauve, semblait l’ennemi le plus à craindre: et peut-être bien
-n’était-ce pas la bête!...»
-
-Cet homme, dont la mémoire est demeurée en exécration au peuple
-égyptien, est mort en 1833.
-
-Naturellement, les vieilles demoiselles de qui je tiens ces choses
-avaient encore mieux connu l’époque du vice-roi Abbas, petit-fils de
-Méhemet-Ali, et fils de Toussoum qui ne régna point.
-
-Abbas était le préféré du fondateur de la dynastie vice-royale. Aussi
-fut-il, dès son jeune âge, abominablement gâté de tout le harem...
-
-Paresseux, léger, il n’avait de goût que pour la chasse, les chevaux et
-les chiens.
-
-A près de quinze ans, il ne savait pas encore lire.
-
-Alors le grand-père, ce soldat ignorant, se mettant, à quarante ans, à
-apprendre l’alphabet, pour être digne du nouveau mandat qui lui
-incombait, et mettant ainsi à la torture sa tête de paysan macédonien,
-jugea dangereux de laisser son héritier à ses penchants de mollesse.
-
-On lui retira ses chiens, ses chevaux; on interdit les jeux auxquels il
-se complaisait et il subit une véritable claustration dans le palais, où
-des maîtres lui inculquèrent les premières notions de science, comme
-là-bas, au village, on gavait de grains les petits poulets... par force!
-
-Superficiellement dégrossi, sachant à présent lire et écrire,
-faire un peu de calcul et se reconnaître sur une carte de
-géographie--l’instruction des petites classes de l’école primaire!--le
-prince se déclara assez savant et son trop faible aïeul lui rendit la
-liberté. Ce fut sa perte.
-
-Appelé à régner après le farouche Ibrahim--son oncle--Abbas se montra un
-souverain ignorant, volontaire et despote au dernier degré. Il se fit
-remarquer par son goût très prononcé pour les débauches de toute nature
-et son extrême rapacité. On l’accusait, entre autres choses, de ne
-pouvoir être tenté par un objet, maison, dromadaire, arme de prix, etc.,
-sans se l’approprier immédiatement et sans songer le moins du monde à
-indemniser le véritable maître de l’objet convoité. Sur sa vie privée,
-il circule encore une vilaine histoire d’étranglement relative à un de
-ses mignons, drame qui aurait occasionné la mort un peu subite du
-médecin du palais, le docteur Grand.
-
-On racontait aussi comme certaine la condamnation affreuse d’une femme
-de grande maison, divorcée et possédant d’immenses biens. Un favori du
-prince, Amin-bey, se trouvant le voisin de cette femme, désirait sa
-maison pour agrandir son jardin à lui. Il lui offrit en vain de
-l’acheter. Désespérant de vaincre son refus, cet homme peu scrupuleux,
-inventa je ne sais quelle calomnie sur la malheureuse, et déclara au
-vice-roi que la conduite de sa voisine offusquait les mœurs. Sans
-jugement, Abbas la lui abandonna. La victime, saisie par des serviteurs
-d’Amin-bey, au moment où elle goûtait sur sa terrasse les premières
-caresses de la brise du soir, fut entraînée au vieux Caire, dévêtue
-complètement, dépouillée de ses bijoux, étranglée et noyée.
-
-La rumeur publique accusa même le prince de n’avoir point repoussé le
-partage des dépouilles et des richesses qui échurent au favori... Ceci
-se passait en 1839, Abbas n’était encore que gouverneur du Caire; il fut
-vice-roi un an plus tard.
-
-L’histoire de la courtisane Soffia n’est pas moins lamentable.
-
-Soffia, vers 1850, était la plus jolie, la plus admirée des danseuses de
-Tantah, la ville célèbre par sa mosquée et ses courtisanes. Le
-pèlerinage de l’une fait le grand succès des autres. Après la prière,
-l’amour!... Abbas, alors vice-roi, se rendit en bon musulman à la grande
-foire de Saïd-el-Badawoui, pour y faire ses dévotions. Les soirées à
-Tantah sont particulièrement plaisantes en temps de foire... Les
-lieutenants du souverain ne manquèrent point de chercher à le
-distraire... Dans le palais, aménagé pour cette auguste visite, on fit
-venir les chanteuses et les _gawazi_[21] les plus en vogue. Soffia n’eut
-qu’à paraître et le cœur inflammable du vice-roi fut pris. On crut
-d’abord à une fantaisie, dans son entourage, mais la passionnette d’une
-heure dégénéra en passion folle et la belle danseuse suivit au Caire son
-tyrannique seigneur. Il l’installa dans un palais superbe, monta sa
-maison sur un pied égal à celui des maisons princières et cela dura des
-mois... Mais un beau jour, une légère brouille étant survenue, la
-courtisane, se souvenant qu’elle était libre, abandonna ses richesses et
-reprit sa vie indépendante. Alors, le vice-roi la fit saisir, et, après
-avoir ordonné de lui infliger cinq cents coups de courbache, la fit
-transporter à Esneh, où sont confinées les prostituées de dernière
-catégorie ayant mérité quelque châtiment,--comme le Saint-Lazare du
-XVIIIe siècle français. La malheureuse ne survécut que peu de temps à
-ses blessures et à sa honte.
-
- [21] Danseuses.
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Les récits de Sett-Nazira et de sa sœur étaient innombrables et d’un
-intérêt si puissant que ma cousine m’avouait avoir passé des nuits
-entières à les écouter. Je les quittai, emportant d’elles un inoubliable
-souvenir. Au retour de cette visite et dès que nous aperçûmes notre
-porte, une surprise nous cloua sur place. Hâtivement, on dressait des
-tentes, on suspendait des _fanouss_, on installait des bancs sur le
-seuil de notre voisin. Émilie, qui se tenait sous notre porche, me cria
-aussitôt:
-
---C’est le vieux d’en face qui est mort subitement à midi!
-
-Au même instant un véritable hurlement de bête traversa l’espace. A ce
-cri, cent autres cris funèbres répondirent.
-
---_Ya da ouiti! Ya da ouiti!_[22]
-
- [22] Malheur sur moi!
-
---Comme on le pleure!... me dit Azma déjà tout émue et prête à mêler sa
-propre plainte à ce lugubre concert.
-
---Est-ce qu’on y va?... demandai-je, ignorante des usages.
-
---Y songes-tu? me répondit-on: que diraient les visiteuses de nous voir
-arriver sans robes de deuil? Il faut d’abord aller changer de toilette.
-
-Vite, Azma grimpa jusque dans sa chambre, se vêtit d’une galabieh
-noire--il y en a toujours en réserve dans chaque maison musulmane pour
-les visites de condoléance--puis, à ma grande surprise, elle enleva son
-bandeau de front en fine gaze blanche et le remplaça par un bandeau de
-soie noire, elle couvrit ses cheveux d’un mouchoir de coton noir, reprit
-son yechmack, sa habarra, et me regardant:
-
---Comme tu es étrangère, je pense que tu peux venir comme tu es; c’est
-déjà assez que tu t’enveloppes d’une habarra au lieu de conserver ton
-chapeau comme toujours...
-
-Dans la maison mortuaire, je ne vis rien d’abord qu’une masse confuse de
-femmes, couvertes de voiles sombres. D’ailleurs, l’affreuse plainte
-m’étourdissait, entrait dans mes oreilles en trous de vrille, me
-remplissant à la fois de surprise et de frayeur.
-
-Nous dûmes enjamber une multitude de savates et d’escarpins pieusement
-déposés à l’entrée du vestibule, avant de parvenir à la chambre où se
-tenait la famille. Vaguement, j’entrevis, sur un matelas à terre, une
-forme rigide et tout autour d’elle des ombres s’agitant en mouvements
-désordonnés, tandis que les gémissements emplissaient la demeure. Je
-crus même entendre comme un bruit de claques retentissantes.
-
---C’est la veuve!... me dit Azma; elle chante l’éloge de son défunt et
-les autres répondent... La pauvre!... as-tu entendu comme elle se frappe
-le visage, comme elle a de la peine... Ah! on le regrette vraiment ce
-mort!
-
-Bientôt la danse et les cris tournèrent au sabbat et je devinai que l’on
-emportait l’épouse à demi pâmée, hors de la chambre, où maintenant les
-laveurs de mort allaient pénétrer en maîtres.
-
-On nous avait poussées dans une vaste pièce où le long du mur
-s’étalaient des chiltas, recouverts de lustrine noire. Dans les maisons
-où la mort a passé, nul ne doit s’asseoir autrement qu’à terre; même
-pour les repas, qui se prennent autour du plateau. Les coptes et les
-israélites eux-mêmes suivent cet usage qui remonte très loin dans
-l’antique Égypte, et j’ai été fort étonnée, par la suite, de voir des
-familles appartenant à la haute aristocratie financière, habituées au
-dernier confort moderne, reprendre, aux jours de deuil, la coutume des
-ancêtres et manger comme les familles fellahas.
-
-Bientôt la veuve et ses filles s’avancèrent et vinrent prendre place au
-milieu de nous. Le grand deuil les rendait encore plus brunes, la mère
-surtout était affreuse, avec ses yeux gonflés, sa pauvre face marbrée de
-taches où des marques des ongles saignaient encore. Sur leurs têtes et
-par-dessus le bandeau noir un grand voile était posé; sous le menton,
-une sorte de guimpe semblable à celles que portent nos religieuses,
-achevait leur triste parure. Leurs ongles et la paume de leurs mains,
-étaient passés à l’indigo. Personne ne leur parlait. Les pleureuses
-autour d’elles, poussaient un cri aigu toutes les minutes, puis de temps
-à autre la femme qui semblait commander aux autres, entonnait une espèce
-de mélopée dont ses compagnes répétaient en chœur les derniers mots
-comme un refrain.
-
-Dans la pièce voisine on apercevait par la porte largement ouverte, les
-ouvrières occupées à coudre les triples linceuls: un de coton, un de
-toile, un de soie. Les bandes d’étoffe, d’un blanc neigeux, se
-déroulaient entre les doigts des travailleuses, et l’on entendait, aux
-rares instants de silence, le petit bruit des ciseaux mordant l’étoffe.
-
-Puis toute mon attention fut soudain attirée par l’entrée des
-_cheïckas_. Elles arrivaient d’un pas grave, vêtues de sombre comme il
-convient, et je ne pus retenir un mouvement de surprise en les voyant
-regarder dans le vide, sans paraître se rendre compte du lieu ni de
-l’entourage.
-
---Elles sont aveugles! me dit Azma.
-
-Je n’eus pas de peine à m’en convaincre, quand ces femmes furent près de
-nous. Les deux premières, soit que leur infirmité datât de leur
-naissance, soit que le mal en leur ravissant la lumière eût cependant
-respecté la forme de l’œil, n’étaient pas trop laides à voir. Mais que
-dire des deux autres?... Ah! l’horreur sans nom du visage de la plus
-vieille, visage ravagé, tiré comme avec un instrument de torture où la
-place des yeux apparaissait béante dans des orbites sanguinolentes!...
-La plus jeune montrait un œil complètement fondu, sous une paupière
-rapetissée et comme rentrée, tandis que l’autre œil saillait au dehors,
-blanc et dur, comme un œil de poisson cuit.
-
-Je détournai la tête, ne pouvant supporter un tel spectacle; mais
-bientôt, m’enhardissant à forcer ma répugnance, je pus constater que ces
-créatures ne semblaient point trop souffrir de leur disgrâce. Elles
-s’étaient assises non loin de nous et, paisiblement, elles buvaient à
-lentes gorgées le café onctueux qu’une esclave leur présentait: quand
-elles eurent achevé de vider leurs tasses elles songèrent à commencer
-leurs fonctions. La main en auvent sur la joue gauche, la bouche tordue
-par une affreuse grimace, elles entonnèrent les versets du Coran sur un
-ton aigu. Aussitôt, les pleureuses se turent. Mais bientôt monta de la
-rue une autre psalmodie plus grave.
-
---Les cheïcks! me souffla Azma.
-
-Aussitôt les cheïkas firent silence. Jamais dans l’Islam, même pour la
-prière, les femmes ne doivent mêler leur voix en public à celle des
-hommes. Si cette règle était enfreinte, le harem coupable serait méprisé
-des autres.
-
---Il n’est pas jusqu’aux mariages où les chanteuses ne se taisent
-immédiatement, dès que le chanteur installé en bas parmi les visiteurs
-masculins commence sa mélopée. Quand les cheicks se laissaient aller à
-goûter quelque repos, les voix glapissantes s’élevaient de plus belle au
-premier étage, puis les pleureuses reprenaient, continuaient ainsi la
-note barbare.
-
-Nous partîmes sans avoir salué personne, selon l’usage oriental de ces
-sortes de cérémonies. La veuve est censée avoir trop de peine pour
-s’occuper d’autre chose que de sa douleur.
-
-Le lendemain, Azma retourna seule à la maison mortuaire. Pour moi,
-cachée par les moucharabiehs, je pus suivre phase par phase la cérémonie
-des funérailles musulmanes, si nouvelles pour moi. Comme toutes les
-fenêtres étaient ouvertes chez le défunt je ne perdis pas un geste des
-ensevelisseurs. Après que ces hommes eurent inondé le pauvre corps à
-l’aide de grands seaux d’eaux brusquement vidés sur lui, ils passèrent
-rapidement une grosse éponge et essuyèrent les chairs déjà livides. Puis
-dévotement, selon les paroles consacrées, ils bouchèrent les ouvertures
-(_sic_) à l’aide de tampons d’ouate,--ceci afin de fermer toute issue à
-l’esprit du mal. On avait ensuite roulé le vieillard dans les trois
-linceuls, les deux premiers déchirés en étroites bandelettes, un peu à
-la façon du ligotage usité pour les momies; pour le dernier, celui de
-satin, on s’était contenté d’en envelopper le mort comme d’un suaire en
-le liant au cou et aux pieds assez légèrement pour laisser les liens se
-dénouer facilement au cimetière; car les fidèles doivent pouvoir montrer
-leur visage au jour du jugement, et leurs jambes doivent être libres,
-pour courir à l’appel du créateur.
-
-Quand la toilette suprême fut terminée, on déposa le cadavre dans le
-cercueil commun à tout le monde: on recouvrit ce cercueil de cachemires
-brodés et d’un tapis de soie. A la tête, sur un bâton placé à cet effet,
-et drapé d’étoffes superbes, on posa la chaîne et la montre du mort, au
-sommet on avait déjà mis son turban, piqué d’un volumineux bouquet de
-soucis.
-
-Le cortège se mit en marche.
-
-D’abord les chameaux chargés de pains, de fruits secs et de dattes, que
-les distributeurs lançaient aux indigents par poignées, au passage. Deux
-buffles suivaient, prêts à être immolés aux portes du cimetière. Six
-porteurs d’eau offraient ensuite à boire gratuitement aux pauvres de la
-route en mémoire du mort. Immédiatement après, marchaient les parents,
-puis une école d’aveugles chantant à tue-tête et chacun sur un ton
-différent, ce qui produisait la plus étrange des cacophonies.
-
-Des _Fohas_ suivaient portant le Coran. Après, c’était le tour des
-thuriféraires. Le torse ceint d’une large serviette de cotonnade rouge
-et jaune, ils marchaient gravement, tenant devant eux l’encensoir
-fumant. Autour des chaînes de ces encensoirs s’enroulaient des
-guirlandes de jasmin, vite fanées par le soleil et la fumée du brasier.
-Par intervalle des hommes tendaient aux thuriféraires les fleurs et les
-feuilles de plantes à essence qu’ils tenaient prêtes sur des plateaux
-d’argent. Avec un grain d’encens ou de myrrhe, l’autre prenait une
-poignée de feuilles ou quelques fleurs qu’il jetait sur les charbons
-incandescents. On entendait crépiter les tiges fraîches et une fumée
-âcre s’élevait aussitôt. Mais le mélange odoriférant s’opérait bien
-vite, et les visages des officiants disparaissaient sous un nuage
-bleuâtre, toute la rue s’en imprégnait. A leur passage, l’air
-s’embaumait et je croyais voir un simulacre fantastique de nos
-processions de France.
-
-Il y avait encore les _mougahouarines_. Ceux-ci allaient d’un pas
-mesuré, scandant chaque geste d’un vigoureux coup de lanière sur leurs
-minces tambours (_baare_) plats, produisant un bruit lugubre.
-
-Enfin le cercueil, porté très haut, par les serviteurs et les amis les
-plus humbles. Derrière, les pleureuses agitaient leurs mouchoirs teints
-d’indigo, et tordus en forme de cordes, appelant le mort des noms les
-plus doux et faisant retentir l’air de leurs lamentations abominables.
-
-Voici un exemple des litanies qui se répètent devant la couche funèbre
-et aux obsèques. Je l’ai copié dans une traduction de NYMA SALYA,
-_Harems et Musulmanes_:
-
- Ah! ah! ah!
-
- Ah! pauvre moi qui suis seule au monde![23]
-
- [23] C’est la veuve qui est censée parler en ce moment.
-
- J’étais déjà dans la peine, me voilà dans le malheur, qui élèvera mes
- enfants? qui s’intéressera à eux?
-
- Ah! ah! ah!
-
- Viens, ô toi qui portais de jolis souliers, un joli tarbouche!
-
- Les fèves vont verdir puis sécher, et tu ne les verras plus jamais!
-
- Quelles que soient les larmes que nous versions, nous ne pouvons te
- rappeler à nous, ô mon maître!
-
- Les jours passent et nous laissent dans notre douleur!
-
- _Ia daoouiti!_
-
- Ab! ah! ah!
-
- Je n’ai plus personne à présent; les amis ont fui pour jamais!
-
- Ah! combien avec toi, la vie était douce, à homme qui es parti avant
- nous!
-
- Comme un bouquet de fleurs dont le lien est rompu, nous voilà séparés
- et flétris.
-
- Ah! ah! ah!
-
- Ah! combien la vie est chère!
-
- Tu as crié, par trois fois avant de rendre l’âme!
-
- Tu étais très malade, tu as bu la maladie et tu es parti avec elle! ô
- toi! aimé du prophète, comme ton oncle parti avant toi, salue le
- prophète!
-
- _Ia daoouiti!_
-
- Ah! ah! ah!
-
- Nous avons plus de peine que nous n’en pouvons supporter, qui va
- seulement nous dire à présent: «Qui êtes-vous?...»
-
- Tu étais le maître de la maison et de nous tous, personne n’était
- au-dessus de toi!
-
- Ah! rien n’égale le maître! Qui va nourrir cette femme? Qui élèvera
- ses enfants?
-
- _Ia daoouiti!_
-
- Ah! ah! ah!
-
- Ta fortune faisait notre joie. Tu as bâti trois maisons, tu as acheté
- des terres et nous t’avons enlevé du lit pour te mettre dans le
- cercueil! Mais je t’annonce que nous t’avons couvert de cachemires...
-
- _Ia daoouiti!_
-
-Et cela continue ainsi... tous les mérites, toutes les vertus, toutes
-les prouesses du mort sont vantées pour augmenter le regret de ceux
-qu’il laisse.
-
-On remarquera par les quelques strophes citées plus haut, que la
-question matérielle domine. Qui nourrira cette femme? Qui visitera ces
-enfants? Ici plus qu’ailleurs, l’omnipotence du mâle et les bienfaits
-qui découlent de sa présence se font mieux sentir que dans tout autre
-pays. Les féministes ne seraient guère comprises en affirmant l’égalité
-des sexes et en réclamant l’indépendance de la femme. En Orient, le mari
-disparu, c’est le désastre. Beaucoup de veuves ont conservé les usages
-antiques et se rasent la tête le jour de leur veuvage. Toutes, sans
-exception, se trempent les pieds et les mains dans l’indigo et tendent
-leurs maisons d’étoffes noires, depuis le plafond jusqu’aux tapis. Les
-draps de lit, le tulle des moustiquaires, les rideaux, tout est noir...
-Il n’est pas jusqu’aux tasses dans lesquelles est servi le café
-quotidien, qui ne s’endeuillent elles aussi d’un large liseré noir. Cet
-usage est général et paraît même encore plus exagéré chez les épouses
-chrétiennes.
-
-Aux funérailles, la veuve, les parents et les amies suivent le corps en
-voiture jusqu’au cimetière. Là se place une cérémonie spéciale à
-l’Islam. Tandis que les pauvres sont piteusement enfouis à ras de terre
-comme des bêtes, le visage tourné vers la Mecque, la tête et les pieds
-dépassant le suaire, les êtres assez fortunés pour s’offrir un caveau y
-sont descendus et déposés non point dans une bière, ni sur des tréteaux,
-mais _à même le sable!_... On juge de l’épouvantable tableau qui s’offre
-aux croque-morts, chaque fois qu’ils amènent une proie nouvelle aux
-larves sans nombre, qui peuplent cette obscure demeure.
-
-Cette coutume a donné lieu à une des plus effroyables superstitions que
-je connaisse tant au point de vue du courage qu’elle demande à celles
-qui l’accomplissent que par rapport à ses résultats presque certains au
-point de vue humanitaire.
-
-Quand une femme a un enfant infirme ou débile, son entourage ne manque
-point de crier au sortilège. Surtout la belle-mère et les parents du
-mari.
-
---Comment mon fils aurait-il créé un monstre, lui si fort, si beau?
-
-Pour toutes les femmes musulmanes, le fils est un dieu qu’elles voient
-revêtu de toutes les splendeurs et de toutes les qualités. Donc, le père
-de l’enfant étant _a priori_ jugé incapable de produire autre chose que
-de la beauté, la mère forte et bien portante, il faut s’en prendre aux
-_Ibliss_ (esprits du mal). Sûrement un de ces _Ibliss_ est dans le corps
-du petit et le tourmente. Que faire?
-
-Après avoir essayé les remèdes, les incantations, les _zahrs_--dont je
-parlerai--on se chuchotte à l’oreille la terrible chose! Il n’y a plus
-que la _tourba_ (la tombe!).
-
-La mère résiste, supplie qu’on lui épargne ce supplice. Mais les
-vieilles femmes de la famille sont inflexibles. Il leur faut chasser le
-mauvais esprit et pour la décider on a recours à l’argument suprême.
-
---N’aimes-tu point ton fils? Ne veux-tu pas essayer de lui rendre sa
-forme naturelle que le démon lui a ravie?
-
-Et la faible créature cède. Chancelante, les yeux agrandis par la
-terreur, elle va trouver le gardien des morts... Celui-ci se fait
-d’abord prier pour la forme, mais un _talari_[24] gentiment offert à
-raison de ses scrupules:
-
- [24] Cinq francs.
-
---Vite, vite, femme, dépêche-toi, il n’y a personne!...
-
-Lestement, il a fait glisser la lourde pierre tombale. La mère descend
-les degrés, serrant son enfant contre son sein. Une odeur affreuse monte
-de l’abîme où ils s’enfoncent... La femme dénoue brutalement l’étreinte
-qui attache à son cou les mains frémissantes de l’enfant horrifié.
-Fermant les yeux, elle dépose le pauvre être hurlant d’effroi sur le
-sable gluant de matières innommables et elle fuit.
-
-C’est là, dans ce lieu redoutable, que les Ibliss tiennent conseil et
-l’ange pitoyable aux mères va venir chasser du corps de l’enfant celui
-qui s’y est naguère installé en maître.
-
-Au bout d’un moment, la femme reparaît et reprend son fils. Le miracle
-s’est-il opéré?
-
-Revenue à la lumière, la mère regarde... Hélas! le plus souvent, c’est
-un demi cadavre qu’elle remporte chez elle. Le petit être, à demi
-suffoqué, respire à peine, et meurt au bout de quelques heures. Mais
-l’exemple ne corrige personne et les préjugés comptent une humble
-victime de plus.
-
-L’aïeule console sa bru.
-
---Puisque l’Ibliss n’est point parti, le bon ange a eu pitié de ton
-fils; ne pleure pas, tu as maintenant un gardien au paradis, selon la
-parole de notre prophète.
-
-Les cimetières donnent lieu à bien d’autres scènes, plus étranges et
-plus inattendues les unes que les autres; mais, heureusement pour la
-population égyptienne, le conseil d’hygiène veille aujourd’hui et ces
-coutumes barbares diminuent sensiblement en attendant qu’elles prennent
-fin, ce qui, vu la sévérité des lois actuelles, ne saurait tarder.
-
-Après le retour de la famille à la maison que le mort vient de quitter,
-les lamentations redoublent. En bas, sous la tente, les visiteurs
-s’installent et écoutent les versets du Coran en dégustant le café que
-l’on sert à chaque nouveau venu. En haut, au harem, les pleureuses font
-rage. Cela dure ainsi trois jours et trois nuits, puis tous les jeudis
-jusqu’à la soirée du quarantième jour. Alors, pour les hommes, le deuil
-est considéré comme terminé. Les femmes le gardent un an, mais tout
-tapage a cessé dans la maison et les pleureuses et leur suite vont
-porter ailleurs leur ululement féroce...
-
-Pour la voisine, je sus bientôt que le malheur se compliquait d’une
-véritable catastrophe. Le vieillard, qui l’avait rendue mère et élevée
-au rang de maîtresse du logis, ne s’était point cru obligé de libérer
-son esclave par le mariage. Elle ne lui avait point donné d’héritier
-mâle... et voici que le père mort, les trois filles se voyaient presque
-complètement dépossédées par un oncle qui revendiquait les biens du
-défunt. Jamais, dans la famille, on n’avait accepté les trois gentilles
-mulâtresses. Vrai Circassien irréductible, l’oncle ne pardonnait pas à
-son frère de n’avoir point, à son exemple à lui, contracté union avec
-une fille de sa race. Et, fort de son droit qui lui permettait de
-revendre l’esclave, mère des jeunes filles, redoutant un peu l’opinion,
-cependant--car, en général, le préjugé de la couleur ni celui des castes
-n’existent en Égypte...--il se contentait de chasser la pauvre Abyssine,
-pleurant de toutes ses larmes le maître défunt et le bonheur perdu.
-
-Ce fut par un brûlant après-midi, à l’heure où la sieste retient au lit
-la majeure partie des habitants du quartier, que l’affreuse séparation
-s’accomplit.
-
-Les filles, enroulées dans leur sombre habarra, furent jetées dans une
-voiture fermée et conduites au train qui devait les amener au village,
-chez la tante circassienne, où leur servitude commençait; la mère,
-triste épave, demeurait sur le seuil, son pauvre bagage d’esclave posé à
-ses côtés, et tenant encore, en ses mains crispées, la bourse de soie
-renfermant les quelques pièces d’or qu’on lui laissait.
-
-La voiture s’ébranla. Alors, la malheureuse s’effondra à terre contre le
-porche, et de chez nous on pouvait entendre ses lourds sanglots. Puis,
-un voisin charitable s’avança vers elle, ramassa les hardes qui
-traînaient autour de la femme et, passant son bras sous le sien,
-doucement il l’entraîna vers l’inconnu.
-
-Le soir, dans le grand hall où toute la famille était réunie, on parla
-de l’événement. Je ne pus parvenir à maîtriser l’indignation qui me
-soulevait au seul souvenir de cette misérable tombant tout à coup du
-sort le plus enviable, le plus paisible, à l’horreur de cet abandon si
-complet... Mais les autres secouaient la tête:
-
---Oui, certes! cette femme est à plaindre! son maître a mal agi en ne
-l’épousant pas sur ses vieux jours, lui qui la traitait en épouse
-véritable..., mais pouvait-il prévoir une mort si rapide? Il ne croyait
-pas, d’ailleurs, que son frère se montrerait si dur!... Cependant, ce
-frère aussi est dans son droit... Il aurait pu se montrer plus
-impitoyable encore, et vendre cette esclave. Il ne l’a pas fait. C’est
-un juste!
-
-Un juste!... Je songeais à ces choses toute la nuit. Bien que,
-constamment, autour de moi, j’entendisse vanter les bienfaits de
-l’esclavage musulman, tout mon être se révoltait à l’idée qu’une mère,
-parvenue au déclin de ses jours, pût ainsi se trouver jetée à la rue et
-séparée brutalement de ses enfants, repoussée comme une bête galeuse...
-
-J’ai rencontré, quelques années plus tard, une autre
-esclave--Circassienne celle-ci--appartenant à un pacha millionnaire. Ce
-pacha avait deux filles de cette femme et la traitait tout à fait comme
-une épouse. Mais il avait aussi deux autres compagnes, avec lesquelles
-il était légalement marié. Ces deux créatures avaient juré à l’esclave
-une haine mortelle. Un beau matin, à la suite d’une altercation un peu
-vive, elles décidèrent leur vieux mari à libérer son esclave. La pauvre
-créature fut mise sur le pavé, avec pour toute fortune, son acte
-d’affranchissement et quatre guinées... D’abord elle essaya d’utiliser
-les faibles ressources dont elle disposait. Elle chercha de menus
-travaux de couture, mais la vie du harem prépare mal les femmes à la
-lutte quotidienne; manquant d’habitude, elle réussit à grand’peine à
-trouver quelques clientes que sa lenteur ne pouvait satisfaire. Ignorant
-presque tout du monde où elle n’avait pas vécu, rebutée dès les
-premières difficultés, elle s’en alla frapper un soir à la porte
-complaisante d’une proxénète qui la reçut, et... la garda. Pas plus
-cette femme que la pauvre Abyssine citée plus haut n’ont jamais revu
-leurs filles.
-
-Ces exemples sont rares, je dois le dire. Mais il suffit qu’ils puissent
-exister, pour que toute âme humanitaire se réjouisse de l’abolition de
-l’esclavage qui permit de telles choses en ce beau pays où chacun,
-semble-t-il, devait être heureux.
-
-
-
-
-XIX
-
-
-A quelque temps de là, je rencontrai pour la première fois le khédive
-Tewfick.
-
-Fils du vice-roi Ismaël pacha, petit-fils du farouche Ibrahim, Tewfick
-n’avait rien pris à ces ascendants terribles. Ni débauché, ni prodigue,
-ni fastueux, le jeune souverain exagérait peut-être les vertus
-bourgeoises que, seul de sa race, il possédait. Le premier entre tous,
-il n’eut qu’une femme issue d’une grande famille turque, et les esclaves
-de son palais demeurèrent uniquement des esclaves, sortes de demoiselles
-d’honneur; plus soumises au service de la vice-reine qu’au sien propre.
-Le ménage khédivial passait pour un ménage modèle.
-
-Amina-Hanem était remarquablement jolie. De moyenne taille, elle portait
-haut sa tête charmante, aux traits fins, que surmontait une magnifique
-couronne de cheveux d’un châtain doré toujours tressés et entremêlés de
-fils de perles. Son teint avait cette pureté, cette pâleur un peu ambrée
-des teints de religieuses qui ne voient guère le grand jour. La bouche
-mignonne, charnue, aux lèvres très rouges, corrigeait la gravité du
-visage que deux grands yeux lumineux achevaient de magnifier. La
-souveraine parlait déjà notre langue et la langue anglaise avec une
-égale perfection. La première aussi, elle adopta nos modes françaises,
-qu’elle continue à faire admirer dans le monde turc, par la grâce avec
-laquelle elle a su les faire siennes. J’ai plusieurs fois revu la
-khedivah et toujours j’ai conservé la même impression délicieuse. Amina
-Hanem est une princesse exquise. Elle se montrait alors dans tout
-l’éclat de sa jeune beauté. Des quatre enfants, vivants aujourd’hui,
-trois seulement étaient nés à cette époque. Le prince héritier
-Abbas-Helmy, khédive actuel, son frère Mohamed-Aly et l’aînée des
-princesses Hadiga Hanem. Je garde le souvenir du khédive enfant avec une
-surprenante clarté. C’était à Choubrah, la promenade à la mode, dans le
-temps. Je faisais avec mon amie, Sophie de S..., mon troisième tour de
-voiture, quand elle me dit:
-
---Regardez, voici les petits princes...
-
-Dans un landau qui venait vers nous en sens inverse, j’aperçus une femme
-âgée, l’air distingué et sobrement vêtue, accompagnée de deux garçonnets
-de six à huit ans. Ses enfants avaient un costume de drap noir et
-portaient les longs bas rouges si usités à ce moment. Ils étaient
-coiffés du tarbouche national. Comme la voiture allait au pas et passa
-tout contre la nôtre, je pus facilement voir les mignons visages qui se
-tournèrent précisément de notre côté et s’éclairèrent même d’un joli
-sourire à notre adresse. Les princes étaient blonds tous deux et avaient
-entre eux une vague ressemblance, mais le futur khédive semblait déjà
-pénétré de sa probable grandeur et tout, dans son maintien, dans ses
-gestes, dans son regard volontaire surtout, le différenciait de l’autre,
-vrai bébé rieur et joufflu.
-
-J’avais rencontré le khédive tout à fait par hasard, à ma seconde visite
-au palais de la princesse S... Elle avait été malade et le souverain
-venait la voir, en neveu bien appris. Comme la visite se faisait
-incognito, personne n’avait été prévenu et j’arrivais à peine quand le
-khédive lui-même parut. Comme je m’apprêtais à me retirer, il s’enquit
-de mon identité et, de façon fort courtoise, m’adressa la parole dans le
-français le plus pur. Il me dit qu’il espérait que je me plairais dans
-son pays et qu’il aimait beaucoup le mien, sans le connaître... Je ne
-devais jamais plus le rencontrer autre part que dans la rue.
-
-On a reproché à Tewfick ses hésitations permanentes, ses faiblesses sans
-nombre et surtout son manque de courage devant la révolte d’Arabi. De
-fait, il ne fut rien moins que lâche. Acculé par les folies de son père
-Ismaïl à une situation insoutenable, il recueillit de son mieux
-l’héritage bien difficile qu’on lui laissait. Malheureusement, comme il
-advient trop souvent dans ces dynasties, il a supporté le lourd fardeau
-de haine et les revendications sans nombre d’un peuple réduit aux
-derniers degrés de la rage contenue pendant tant d’années de servitude
-et de misères.
-
-Les prédécesseurs, qui avaient constamment pressuré ce peuple égyptien,
-étaient morts pleins de jours et de gloire. Ismaïl continuait à
-bénéficier dans son exil enchanteur de toutes les douceurs d’une
-colossale richesse et le pauvre Tewfick, qui seul avait parlé de réforme
-et qui, chaque jour, essayait de réduire la dépense, fut accusé de tous
-les méfaits et chargé de tous les mépris. S’il n’eut rien d’un satrape
-oriental, il fut du moins l’homme que promettait sa face tranquille, au
-teint pâle, l’homme doux et gras, l’époux paisible qui ne connut point
-les intrigues de harem, qui ne fit coudre aucune femme ni aucun ministre
-dans des sacs, qui ne noya ni n’empoisonna aucun de ses proches. Il
-mourut pieusement dans son lit, et fut pleuré de même par son entourage.
-
-On l’a accusé d’avoir vendu l’Égypte à l’Angleterre, mais celle-ci était
-bien de force à la prendre toute seule. Les turpitudes du bas peuple
-égyptien se mettant sous la bannière du néfaste Arabi-Pacha, et les
-hésitations de la Chambre française refusant de marcher avec Gambetta à
-la défense d’une nation où les intérêts français étaient si puissamment
-représentés, ont achevé la conquête d’Albion. Conquête si facile, que
-les rares coups de canon vinrent frapper seulement les maisons désertes
-et les hôpitaux!... Quelques hommes débarquèrent aux sons des fifres, et
-tout fut dit.
-
-Pour l’instant, on ne prévoyait guère ces jours malheureux, et le
-souverain ne semblait point courir à sa perte. Il marchait lentement
-comme il sied à un personnage sur lequel reposent les destinées du
-royaume et je le vis disparaître dans les appartements de la princesse,
-tandis que ma nouvelle amie, Sta-Abouha, bondissait vers moi à la façon
-d’un chat sauvage.
-
---Où donc étiez-vous cachée, petite Sta-Abouha?
-
-Elle me montra le rideau de la portière.
-
---Là!... je n’ai pas perdu un mot de la conversation. Eh bien! ma chère
-(_sic_), il a été très bien, savez-vous?
-
---Qui cela?
-
---Le khédive! Il n’est pas aussi aimable avec tout le monde, allez...
-Quand on ne lui plaît pas, il ne dit rien.
-
-Mais la gentille sauvageonne ne pouvait longtemps demeurer en place. Ce
-jour-là, à mesure qu’elle se familiarisait davantage avec moi, elle tint
-à me faire visiter le palais dans tous ses détails. Elle m’entraîna donc
-à sa suite par les vastes couloirs et les interminables corridors. Nous
-gravîmes ensemble des centaines de marches, nous pénétrâmes dans les
-chambres les plus somptueuses et descendîmes jusqu’aux réduits les plus
-obscurs. Sur notre passage, de vieilles femmes circassiennes se
-montraient et, curieusement, interrogeaient Sta-Abouha.
-
---Qui est cette jeune femme?
-
-Elle répondait selon son caprice, peu soucieuse de s’arrêter et surtout
-de perdre un instant de ma société, qui, disait-elle, en son langage
-imagé, lui était «plus douce que la lumière». Les eunuques nous
-souriaient avec bienveillance.
-
---Ils sont gentils pour vous, Sta-Abouha? demandai-je.
-
---Qui ça? Les eunuques? Peuh! cela dépend!... Je ne suis pas esclave.
-Ils ont un peu peur de ce que je pourrais raconter dehors quand je vais,
-par hasard, chez ma mère. Je pense qu’ils n’oseraient point trop me
-frapper.
-
---On frappe donc encore, ici?
-
---Ah! si l’on frappe?... Mais d’où sortez-vous donc, pauvre ignorante?
-on fait bien pis. A propos, vous vous souvenez de la jolie fille blonde
-qui était avec moi la première fois que vous êtes venue ici?
-
---Aldaat-Maas?
-
---Aldaat. Oui, pauvrette! Elle est partie.
-
---Partie! Pourquoi?
-
---Ils l’ont vendue, il y a trois jours, mais si malade que je ne sais si
-elle vivra chez ses nouveaux maîtres.
-
-Comme je m’étonnais, Sta-Abouha me fit à voix basse le récit suivant:
-
---Aldaat, malgré son profil de madone et ses yeux d’enfant, n’était pas
-très sage... Tout le monde savait au palais, qu’à part de nombreux
-méfaits, on lui pouvait reprocher encore une très bizarre amitié
-amoureuse pour le jeune Nazir-Aga, un eunuque du plus beau noir qui
-avait grandi près d’elle dans le palais... On les avait souvent surpris
-enfermés dans les caves où cachés sous les massifs du jardin, après que
-les portes étaient closes... Mais comme le prince n’avait pas encore
-daigné remarquer la jeune fille et que les privautés de son étrange ami
-ne pouvaient, en somme, avoir de conséquences appréciables, on s’était
-contenté de les faire fouetter tous les deux.
-
-Or, voici qu’après un châtiment plus cruel peut-être, les jeunes gens
-s’étaient révoltés. Sur les conseils de l’eunuque trop entreprenant,
-Aldaat-Maas avait volé les diamants de la princesse et on l’avait
-arrêtée au moment où elle les glissait à son complice... Celui-ci devait
-les vendre de façon à obtenir la somme nécessaire à leur fuite à tous
-les deux. Cette fois, la punition fut terrible! Aldaat et son ami furent
-condamnés à la bastonnade sur la plante des pieds...
-
-J’ai longuement parlé de ce supplice[25] qui, s’il ne met que rarement
-la vie des victimes en danger, est cependant un des plus atroces qui se
-puisse ordonner au point de vue de la douleur qu’il provoque.
-
- [25] Le prince Mourad.
-
---Il faut dire qu’à part le vol des diamants, le crime des deux jeunes
-gens se compliquait encore d’une tentative d’incendie des appartements
-de la princesse, les coupables ayant cru pouvoir prendre la fuite à la
-faveur des troubles qui en résulteraient au palais. Mais le feu avait
-été rapidement étouffé et les voleurs surpris...
-
-La violence avec laquelle Aldaat-Maas avait été frappée était cause
-d’une fièvre grave; et maintenant, transportée en ville chez d’autres
-personnes, la pauvre fille se mourait, refusant même les soins et les
-remèdes, décidée à laisser se terminer son existence d’esclave.
-L’eunuque avait été vendu à Constantinople.
-
-Je demandai à Sta-Abouha quelle était l’impression produite au palais
-par cette histoire. Ma petite amie eut un haussement d’épaules
-significatif:
-
---Que voulez-vous que l’on dise? On ne vole pas tous les jours les
-diamants de la princesse; mais il ne se passe guère de semaine sans
-qu’une esclave mérite quelque châtiment... On est habitué à ces choses
-qui font partie de notre existence au harem. Seule, la mort nous étonne
-un peu. Encore faut-il qu’elle touche une de nos compagnes
-habituelles... pour les autres, on ne s’en inquiète pas. On ne vous a
-parlé que vaguement de Gamyla, n’est-ce pas?
-
-Je dus avouer que l’on ne m’en avait même point parlé du tout.
-
---Eh bien! Gamyla était mon amie, poursuivit Sta-Abouha. Vous ne savez
-pas comme je l’aimais... Un jour, la princesse la fait appeler et lui
-dit:
-
---Réjouis-toi, Gamyla, on a fait faire ton trousseau. Je te marie dans
-un mois!...
-
-Gamyla aimait en secret le secrétaire du prince, un jeune Turc, très
-brave et très beau, qui lui avait promis de la demander au maître. Ils
-se rencontraient en grand mystère dans le jardin, la nuit, avec la
-complicité d’un eunuque auquel la pauvre Gamyla donnait toutes ses
-économies!... Elle dut cependant baiser la main de la princesse à
-l’annonce de la terrible nouvelle et se retirer en silence... Une
-esclave n’a le droit de rien demander...
-
-Le soir, dans notre chambre, elle chercha avec moi à se souvenir des
-femmes que nous avions vues parmi les visites de la semaine. Et voici
-qu’elle se rappela tout à coup une horrible vieille, qui l’avait
-fatiguée de questions et palpée sur tout le corps comme un animal.
-
-En Turquie et en Égypte, quand un homme désire prendre femme, il expédie
-sa mère ou ses sœurs dans les palais où elles examinent les jeunes
-filles qu’on leur présente et viennent ensuite rendre compte de leur
-mission à l’intéressé qui fait alors sa demande à qui de droit.
-
---C’est celle-là! pensa-t-elle...
-
-Elle ne se trompait point. C’était bien pour le frère de cette femme
-qu’on la demandait. Le futur, vieillard achevé, malade, ayant déjà trois
-épouses fanées, voulait réchauffer ses os glacés à une chair jeune et
-bien vivante.
-
-Gamyla pria, pleura, se traîna aux pieds de la princesse et de son fils.
-Celle-ci demeura inflexible. Le mariage eut lieu. Gamyla laissa sa calfa
-la vêtir en épousée et la parer de son mieux; mais, la nuit venue, au
-moment où les voitures du palais attendaient la mariée et les femmes de
-la noce pour les conduire au domicile de l’époux, on chercha vainement
-Gamyla dans toutes les chambres du palais.
-
-On ne la retrouva que le lendemain pendue à un sycomore, celui-là même
-qui, si souvent, avait abrité ses rendez-vous...
-
-Au lieu du carrosse de gala drapé de superbes cachemires préparés pour
-la circonstance, ce fut le cercueil qui reçut la triste fiancée et qui
-l’emporta hors de la demeure du prince. Moi seule et sa vieille calfa
-l’avons pleurée...
-
---Mais c’est affreux, cela, petite Sta-Abouha!...
-
---Affreux, certes! Moins cependant que l’histoire du petit agneau...
-
---Quel petit agneau, Sta-Abouha?...
-
-La jeune fille, prudente, contrairement à son ordinaire, alla vérifier
-si les portes étaient bien closes et si nous étions bien seules.
-Minutieusement, elle inspecta les serrures, les fenêtres et regarda même
-sous les canapés qui garnissaient la pièce en compagnie de douze
-fauteuils.
-
---C’est donc un secret d’État que vous allez me confier? demandai-je,
-amusée par toutes ces précautions.
-
-Elle ne comprit pas tout de suite, Mais, sitôt qu’elle eut deviné, elle
-murmura, les dents serrées:
-
---Je ne sais pas si mon récit est tel que vous dites, madame, mais il ne
-faut pas en rire; croyez-en votre petite Sta-Abouha, il y a tant de
-choses de notre pays que vous ne connaissez pas encore; et je puis, sans
-aucun doute, vous affirmer que, si une seule personne dans ce palais,
-ici, pouvait se douter que je vous l’ai raconté, je recevrais la
-courbache ou pis peut-être...
-
---Vous me faites trembler! dites vite, je serai discrète.
-
---Oh! je suis sûre que vous ne me trahirez pas... Écoutez:
-
-«Ceci se passait il n’y a pas très longtemps, sous le règne
-d’Ismaïl-Pacha, quelque temps après l’ouverture du Canal... Une des
-princesses de la famille, que je ne puis nommer, avait épousé un pacha
-qu’elle n’aimait guère et trompait, d’ailleurs, sans se gêner en aucune
-sorte. Mais, comme elle était de race vice-royale, elle ne permettait
-pas que ce mari lui rendît la pareille dans son palais... Cependant, le
-pacha avait le cœur tendre; il aurait pu, comme tant d’autres, se
-contenter des plaisirs du dehors et mener la vie folle de tous ceux de
-cette époque... Les Européennes faciles et belles ne manquaient point,
-et il était assez riche pour s’offrir les plus aimables. Mais il avait
-rencontré dans les couloirs de sa maison une délicieuse esclave
-circassienne, blonde, frêle, toute jeune, l’air timide, le regard pur...
-Il la désira tout de suite. Elle céda, un peu par crainte, d’abord,
-beaucoup par tendresse par la suite; car, au contraire des autres
-maîtres, il était bon, et elle ne tarda pas à trouver auprès de lui
-l’oubli et la compensation des tourments sans nombre que lui infligeait
-la princesse.
-
-«Une rivale dénonça les amours du pacha et de la pauvrette.
-
-«La princesse fit attacher son esclave et s’amusa tout un après-midi à
-lui brûler l’intérieur des cuisses avec un fer rougi à blanc.
-
-«L’enfant guérit; mais des complications s’étaient produites, elle
-boita! Pourtant, le pacha l’aimait comme une maîtresse, et non comme une
-esclave. Il le lui prouva en la prenant sur ses genoux la première fois
-qu’ils se trouvèrent seuls.
-
-«--Ma chérie, _mon petit agneau_! Je te vengerai, tu sortiras d’ici,
-j’en fais serment et je te ferai une vie si douce que tu ne te
-souviendras plus de ce que l’on t’a fait souffrir à cause de moi...
-
-«La pauvre fille écoutait, ravie, les paroles du maître; et elle
-pleurait de reconnaissance, sa jolie tête enfouie sur l’épaule
-complaisante.
-
-«Peu de jours après, on célébrait au palais la grande fête du _Courban
-Baïram_[26] (fête du Mouton). Il est d’usage, pour ce jour-là, de
-sacrifier un ou plusieurs moutons, dont la famille et tous les pauvres
-des entourages doivent avoir leur part. Sur toutes les tables, le festin
-est le même. C’est la fête du sacrifice, instituée en mémoire de celui
-d’Abraham dans le désert. Par hasard, le pacha mangeait à la table de sa
-femme. Après divers mets, on apporta un plat recouvert soigneusement. La
-princesse, avec un sourire féroce, leva le couvercle.
-
- [26] Du turc _Courban_, sacrifice.
-
---«Seigneur, dit-elle, je sais combien vous aimez les petits agneaux,
-j’ai cru bien faire en faisant immoler et cuire celui-ci, à votre
-intention.
-
-«Dans le plat, parmi les feuilles de romarin, était posée, sous la
-chevelure ruisselante de sauce et de graisse, la tête adorable de la
-favorite...
-
-«Le pacha ne tua pas la princesse. Longtemps, il voyagea loin d’elle,
-sous divers prétextes. Si grande est la lâcheté des hommes qu’il n’osa
-pas même dénoncer le crime abominable de celle qu’il tenait de la main
-même du souverain... Mais il ne lui pardonna jamais.»
-
-Ce récit m’avait impressionnée à un tel point, que, malgré moi, je ne
-pouvais croire à son effroyable horreur. Je conjurai Sta-Abouha d’être
-sincère. Elle avait voulu m’éprouver, sans doute, une telle histoire ne
-pouvait être vraie?...
-
-La petite Égyptienne eut un tel regard de haine en me montrant les murs
-de ce palais qui nous abritait, et trouva de tels accents pour me dire:
-
---Tout est vrai! croyez-en Sta-Abouha!... Tout!... Et ici, ces pièces
-qui furent les appartements d’Ibrahim, le vice-roi terrible, bien avant
-d’appartenir à mes maîtres, si vous saviez... Ah! si vous saviez ce
-qu’elles ont vu!...»
-
-Je demeurai muette, prise de terreur devant les abominables mystères que
-je venais seulement d’entrevoir et qu’à présent je redoutais de
-connaître jusqu’au bout.
-
-Cependant, malgré l’amertume de ses paroles, je voyais bien que l’humble
-et ardente Sta-Abouha aimait encore sa princesse.
-
-Quand on ne l’avait pas punie ou grondée, elle trouvait, pour excuser
-les caprices des grands, même quand ces caprices revêtaient les formes
-les plus étranges, une indulgence que je ne pouvais admettre alors; les
-mots prenaient, sur les lèvres de cette enfant à demi sauvage, une
-extraordinaire saveur. Ses moindres réflexions dénotaient un rare esprit
-d’observation, une nature vibrante, douée de la plus fine ironie.
-
-Ensemble, ce matin-là, nous continuâmes la visite du sérail.
-
-Bâti sur le modèle de ceux de Stamboul, le palais, malgré une vétusté
-évidente, avait vraiment grand air.
-
-Vu de l’avenue qui y conduisait, il se dressait magnifique, parmi
-d’épais massifs de verdure, tout au bout d’une allée superbe.
-
-Ses appartements de réception et les chambres des princesses se
-montraient d’une richesse inouïe. On avait prodigué à foison les
-ornements d’or et de marbre. Ses plafonds, pour la plupart cloisonnés
-dans le style arabe, ravissaient les yeux par la magie savante de leurs
-couleurs. Les fenêtres et les portes, de dimensions colossales,
-assuraient une ventilation merveilleuse. L’escalier magnifique s’ornait
-d’une double rampe de porphyre et d’or.
-
-Dans les pièces destinées aux innombrables esclaves, le mobilier était
-presque partout pareil. Un ou deux lits de fer à colonnes peintes,
-recouverts de moustiquaires de gaze épaisse, bleue ou rose, un large
-divan placé devant les fenêtres, une armoire très modeste, une table de
-bois blanc et quelques chaises. Sur la table, le _techte_ de cuivre ou
-d’étain et l’aiguière pour les ablutions.
-
-Chez les plus âgées, le mobilier s’augmentait d’un samovar en cuivre
-poli, posé, comme un ami, dans l’endroit le plus apparent de la chambre,
-d’un tapis de prières soigneusement plié, et d’un ou deux livres du
-Coran. Le lit ne se faisait que le soir. Dans le jour, les couvertures
-et l’unique drap se plaçaient, roulés en quatre, au pied du lit, avec
-les deux coussins. Dans les coins, un ou deux _tabliijas_, sortes de
-tables rondes très basses, où les femmes ont coutume de faire le café et
-de préparer les boissons. Comme elles affectionnent particulièrement
-d’être assises à terre sur leurs talons, à _la turque_, d’autres tables
-seraient inutiles. Il leur faut un objet qu’elles puissent mettre à leur
-portée. Presque toutes les esclaves gardaient dans l’unique armoire
-leurs petites provisions personnelles, fournies par les libéralités de
-la princesse: café, thé, sucre, fleur d’oranger, eau de rose, eau de la
-reine[27].
-
- [27] Eau de cologne (_Moyet-Malaka_).
-
-Le coffre renfermait les galabiehs et le linge. Ce coffre, à lui seul,
-constituait une des originalités de l’appartement. Ne ressemblant en
-rien à nos malles européennes, il affectait bien plutôt la forme des
-antiques caisses à bois. Fait de sapin vulgaire, il était généralement
-passé au brou de noix et incrusté de nacre ou d’ivoire, travail
-grossièrement fabriqué à Assiout.
-
-Chez les négresses, ces coffres étaient tous de provenance fellaha, et
-je ne sais rien de plus drôle que leur apparence. Que l’on se figure la
-vieille malle en longueur, au couvercle rebondi, usitée au temps de
-Louis-Philippe. Mais ici, au lieu d’être revêtue de poils de sanglier,
-la malle supportait, ni plus ni moins qu’un cercueil, une deuxième
-enveloppe de zinc. Ce zinc, peint de couleurs tout à fait
-extraordinaires, bleu, rouge, vert, dans les tons les plus crus, se
-recouvrait, par places, d’une sorte de poudre d’argent ou d’or, qui
-faisait de ces coffres des objets rutilants comme autant de soleils, à
-la moindre clarté de jour entrant dans la chambre. Ils sont encore très
-employés dans les trousseaux de mariée de village. On les promène avec
-orgueil par la ville, sur les charrettes nuptiales.
-
-Dans ces commodes improvisées, les esclaves d’alors serraient leurs
-effets, jamais bien nombreux. Les Orientales ne font guère que la
-quantité de vêtements nécessaires au moment même. Une femme qui n’est
-pas du peuple, considérerait comme une honte de porter le moindre objet
-raccommodé; au premier trou, la robe, les bas ou le linge sont donnés
-aux esclaves des cuisines.
-
-Les esclaves blanches ne pouvaient faillir à cette coutume. Elles
-recevaient, à cette époque, chez la princesse C..., six _galabiehs_ de
-toile ou d’indienne, pour l’été, quatre en lainage pour l’hiver et deux
-galabiehs de soie aux fêtes du baïram. En outre, elles avaient encore
-quatre paires de mules et deux paires de souliers de satin pour les
-sorties, sans compter les _cab-cab_, sortes de sandales de bois à hauts
-talons, que les Orientales portent pour aller au bain, faire leur
-toilette et les grands nettoyages de la maison; toute occupation, en un
-mot, où elles risqueraient de se mouiller... Car l’eau joue un rôle
-important dans la demeure égyptienne. Que les chambres soient
-planchéiées ou dallées de marbre ou de pierres (dalles de Tourah),
-plusieurs fois par semaine l’eau doit ruisseler un peu partout. Qu’il se
-cache sous les lits ou sous les divans un monde de choses innommables:
-vieilles chaussures, linge sale, objets de rebut, couvertures ou vieux
-habits, cela ne fait rien à l’affaire, si le plancher est humide, si les
-dalles brillent, la maîtresse de maison est fière. Cela, et le plus ou
-moins de blancheur des housses recouvrant les divans et les sièges,
-constituent la grande propreté orientale. Le dessous des meubles, les
-coins et surtout la cuisine, souci constant de la ménagère de chez nous,
-demeurent, en général, d’une saleté repoussante dans presque tous les
-milieux, exception faite, à l’heure actuelle, de quelques grandes
-maisons indigènes, installées complètement à la mode européenne; mais
-ces maisons sont malheureusement bien rares, et presque toujours,
-d’ailleurs, les soins de l’intérieur en sont confiés à quelque
-gouvernante allemande ou française.
-
-Sur presque toutes les fenêtres des chambres d’esclaves, on pouvait voir
-les mêmes plateaux de faïence grossière qui se trouvaient chez la
-cousine Azma; ces plateaux, en forme de carrés longs, supportaient
-l’armée des gargoulettes rebondies ayant, avec leurs formes pleines,
-leurs minces goulots terminés par les couvercles de métal, un faux air
-de petites bonnes femmes étranges, se rendant à quelque office. A côté
-du plateau de faïence, un autre plateau rond, plus petit, fait de cuivre
-ou de bois, sur lequel étaient posés la _canaque_ et les _fanaguils_ en
-forme de coquetier. Car c’était une des gloires des esclaves de grande
-maison de pouvoir s’offrir entre elles de chambre à chambre, une
-hospitalité généreuse, plus vaste même selon le degré de protection dont
-elles jouissaient au palais. Certaines se permettaient même d’imiter en
-tout la maîtresse, dont elles avaient les faveurs, et oubliant qu’elles
-avaient elles-mêmes passé les plats ou servi l’eau à la table d’_Hanem
-Effendem_[28], peu de jours ou peu de mois auparavant, traitaient chez
-elles d’autres compagnes moins gâtées du sort, qu’elles s’essayaient à
-éblouir de leur prestige récent.
-
- [28] _Hanem Effendem_: La grande dame, la maîtresse; titre employé
- seulement pour les princesses.
-
-Les visiteurs étaient représentés pat les Eunuques. Presque toujours au
-mieux avec les Circassiennes, ils avaient le don de se faire choyer par
-elles de mille façons. Connaissant toutes les petites nouvelles, sortant
-beaucoup pour les promenades et les visites des princesses, sans compter
-les courses dans les magasins, ils rapportaient avec eux un peu de cette
-atmosphère du dehors, également chère aux pensionnaires des couvents,
-aux filles soumises et aux femmes orientales.
-
-Pour ces éternelles désœuvrées, à la curiosité naturelle aux créatures
-qui ne savent plus rien du monde, venait se joindre l’espoir, souvent
-illusoire, de connaître un jour certaines de ces merveilles dont
-l’Eunuque leur vantait le charme. Il suffisait d’un mariage pour les
-rendre non pas complètement semblables à ces Européennes qu’elles
-enviaient souvent, mais du moins maîtresses de leurs actes, pouvant à
-volonté faire atteler leur coupé ou se rendre chez telle amie qui leur
-plairait.
-
-L’Eunuque pour cela était tout puissant. Par la facilité qu’il avait à
-pénétrer dans les demeures les plus fermées, il arrivait à se constituer
-un cercle illimité de relations, dont beaucoup ne manquaient point de
-puissance. Un mot dit au hasard sur l’esclave qui souhaitait s’établir
-pouvait parfois décider du sort de la prisonnière. Aussi, de quels
-soins, de quelles attentions les Eunuques étaient-ils l’objet de la part
-des esclaves blanches... A ces vues intéressées s’ajoutait encore pour
-les plus jeunes, deux autres sortes d’intérêt: la peur des coups et des
-sévices qui est au fond de toute âme dépendante, et, plus encore
-peut-être, une façon de commerce, mi-amical, mi-amoureux, entre les
-Eunuques et les esclaves adolescentes. On m’a dit que ce commerce
-n’était point toujours licite. Une vieille _calfa_ m’a même confié avoir
-été le témoin d’une exécution impitoyable dans le palais où elle avait
-grandi avant de devenir la femme du vieil avocat chez qui je l’ai
-connue.
-
-Cette femme me raconta que sous le règne d’Abbas, une jolie Géorgiennne,
-mariée à un officier égyptien et chez qui était la calfa alors presque
-enfant, avait eu des complaisances pour le chef Eunuque de sa maison. Le
-mari, prévenu, fit couper les mains à l’Eunuque et fouetter sa femme.
-Mais, comme l’Eunuque était d’une intelligence remarquable, et fort
-utile au maître pour le bon gouvernement de son intérieur, après
-réflexion, il le fit soigner et le garda.
-
-Un jour, rentrant à l’improviste, il surprit la dame en train de
-prodiguer à son serviteur de nouvelles marques de ses regrets et de sa
-sympathie; alors il les fit coudre dans un sac et jeter au Nil...
-
-Sta-Abouha, elle, m’avoua être bien avec tout le monde, mais n’avoir de
-véritable affection pour personne.
-
---A quoi bon? disait-elle en son amusante philosophie, on ne sait jamais
-ici si l’on reverra ces mêmes visages le lendemain. Il faut essayer de
-faire sa vie si l’on peut!...
-
-
-
-
-XX
-
-
-Nous étions parvenues, tout en causant, jusqu’à une vaste chambre dont
-la porte était entr’ouverte. Une voix très douce nous dit:
-
---_Tffadal!_...
-
-La propriétaire de cette chambre nous souriait. Nous entrâmes.
-Sta-Abouha tout bas m’avait dit:
-
---C’est une ancienne esclave albanaise que le feu maître, père du prince
-a aimée. Comme elle n’a pas d’enfants, elle n’était rien ici; alors, la
-princesse en a eu pitié, et l’a gardée quand même. Elle est très bonne
-et très pieuse, tout le monde l’aime ici.
-
-Dans le fond de la pièce, la calfa était assise sur les _chiltas_
-recouverts de soie écarlate. Elle fumait tranquillement une longue pipe
-de terre brune, comme on n’en voit plus guère aujourd’hui. C’était une
-femme de soixante ans environ. Ses cheveux, teints au henné, lui
-composaient un masque étrange, leur couleur rouge jurait terriblement
-avec la pauvre face exsangue, les traits émaciés et la bouche édentée de
-notre hôtesse. Sa seule beauté était demeurée en ses yeux. Des yeux d’un
-bleu sombre, aux larges pupilles, aux lourdes paupières; des yeux de
-tendresse, d’intelligence et de passion, dont le sel des larmes n’avait
-pu détruire la voluptueuse langueur.
-
-Cette femme avait pu espérer être princesse. Le caprice d’un soir
-l’avait retirée de l’humble troupeau d’ignominie et voici qu’une autre,
-moins aimée pourtant, avait pu donner au maître ce fils que ses
-entrailles à elle n’avaient point conçu. L’autre avait pris sa place et
-maintenant, le pacha mort, la délaissée ne devait qu’à la magnanimité de
-sa rivale de n’être pas jetée à la rue et de pouvoir achever de mourir
-paisiblement dans ce coin du palais, elle qui avait rêvé d’y commander
-en maîtresse souveraine...
-
-Quelle chute lamentable, pour cette pauvre âme d’esclave orgueilleuse,
-ravalée au rang des plus humbles de ses compagnes!... Elle se consolait
-en élevant une délicieuse fillette, que la princesse lui avait permis
-d’adopter. L’enfant avait maintenant douze ou treize ans... Elle était
-blonde, de ce blond spécial aux Turques, qui donne à la chevelure des
-tons de blé mûr. Ses yeux bleus s’ouvraient, limpides, à la vie qu’elle
-croyait bonne, n’en ayant connu que les contentements, résumés pour elle
-en cette chambre où son petit lit se dressait contre le grand lit de la
-calfa qui l’aimait... Au moment où je la vis, elle épelait sagement dans
-le livre que tenait un vieillard magnifique, à la barbe argentée, au
-front de pur ivoire, vêtu d’une robe somptueuse, coiffé d’un turban
-couleur de neige, et qu’on me dit être le _Hodja_[29].
-
- [29] Professeur de Coran.
-
-Le tableau était d’une apaisante douceur. Ces trois êtres, la femme, le
-vieillard, la toute jeune fille, représentaient une page admirable de
-l’antique vie orientale. La résignation, la sagesse, l’espoir, se
-lisaient sur les visages des personnages réunis dans cette pièce, si
-différents cependant, par le rôle qu’ils devaient sans doute jouer dans
-le vaste monde, mais semblables par la foi, cette foi musulmane qui
-nivelle à sa guise toutes les races, toutes les classes et toutes les
-volontés. Et de les voir ainsi, si loin de moi-même et de la terre
-entière, en ce palais d’un autre âge, le vieillard et l’enfant penchés
-du même geste pieux, sur le livre du prophète, la calfa écoutant de son
-air grave les versets connus, je me crus tout à coup transportée bien
-loin de la société actuelle, remontant les âges dans ce monde musulman
-où rien ne change, jusqu’aux époques fabuleuses de son immense grandeur.
-
-Ce fut Sta-Abouha qui, de son rire d’oiselle, rompit le charme.
-Familière comme un moineau, elle vint tendre au vieillard sa petite main
-fraîche.
-
---Bonjour, père!...
-
-Le Hodja effleura cette main de ses doigts pâles.
-
---Bonjour, petite!
-
-Ils s’entretinrent ensemble un moment...
-
---C’est lui notre maître à toutes ici; il m’a appris à lire, me dit la
-pétulante fellaha, très fière de son mince bagage d’érudition.
-
-Mais le vieillard l’interrompit avec un sourire malicieux:
-
---Si je n’avais pas eu d’élèves plus attentives, Sta-Abouha, il y a
-longtemps que j’aurais renoncé à rien apprendre à personne...
-
-Et comme la petite faisait mine de bouder, il ajouta tendrement:
-
---Ne te tourmente pas, enfant. Les oiseaux du ciel ne savent pas lire
-dans les livres, mais leurs chansons réjouissent pourtant le cœur des
-hommes. Allah ne t’a pas créée pour le travail; contente-toi d’être un
-passereau joyeux, en attendant de devenir une bonne épouse et une tendre
-mère. A chacun sa tâche, ma fille!...
-
-Il avait passé sa longue main fine dans les cheveux crépus de ma petite
-amie, qui s’était assise à ses pieds et il me parut ainsi plus
-patriarcal encore, plus grand et plus beau dans ce simple geste
-paternel. Mais déjà Sta-Abouha lui parlait de moi, lui racontait mon
-histoire, qui lui semblait tout à fait extraordinaire. Le vieillard me
-regarda.
-
---Tu as quitté ton pays, ta famille pour suivre notre fils Sélim?...
-C’est bien cela!... Puisse Dieu t’éclairer et te donner le désir de
-devenir musulmane!...
-
-Puis, comme un peu honteux de ce souhait, parti malgré lui du fond de
-son cœur de croyant, il jugea poli d’ajouter:
-
---Ça ne fait rien, ma fille, il y a aussi de bonnes gens chez les
-chrétiens, que le Seigneur te garde du mal!...
-
-Il fallut accepter le café que, sur l’ordre de la calfa, la fillette
-avait préparé. Comme je faisais compliment à la vieille esclave de la
-beauté de sa protégée, elle eut un sourire de triomphe.
-
---C’est qu’elle est à moi, cette enfant!... C’est ma _hératleck_, et je
-l’aime comme le propre fruit de mes entrailles. Qu’Allah lui donne une
-bonne chance dans la vie...
-
-Sta-Abouha, pensant que je ne comprenais pas très bien, m’expliqua
-aussitôt ce que signifiait ce mot de _hératleck_ complètement nouveau
-pour moi.
-
-Quand une femme esclave ou libre veut adopter un enfant, elle n’a besoin
-d’aucune autre autorisation que de celle de ses maîtres, si elle est
-esclave; mariée elle dispose de ses biens et n’a pas de comptes à rendre
-à l’époux qui, de son côté, peut créer ou prendre tel enfant qui lui
-plaît, sans même en avertir son épouse. Mais chez la femme, pour que
-l’adoption soit complète, il faut qu’en présence de plusieurs personnes,
-elle revête une robe très ample et largement fendue sur le devant.
-Prenant alors le petit être qu’elle veut rendre sien, elle le fait
-passer par l’échancrure du corsage et une matrone, agenouillée à ses
-pieds, le reçoit dans ses mains. La mère adoptive prononce ces mots:
-
---Enfant, je te fais mien!...
-
-Et la sage-femme le recevant, l’élève dans ses bras et le présente en
-disant:
-
---Voici le fils ou la fille d’une telle! (_sic_).
-
-Cet enfant est désormais l’_hératleck_ de celle qui l’a adoptée.
-
-En quittant la pièce où nous avions été si bien reçues, nous fîmes
-encore la visite de plusieurs autres. Quelques femmes se trouvaient
-seules dans leur chambre, priant ou cousant. D’autres--et c’était le
-plus grand nombre,--avaient auprès d’elles leur _chaïader_ (petites
-esclaves que l’on confie aux calfas pour les instruire des devoirs de
-leur charge future). La calfa exerce un droit absolu sur sa _chaïader_.
-
-Quand la différence d’âge n’est pas trop grande, il se forme parfois des
-amitiés d’une terrible violence. Sta-Abouha m’a dit l’aventure d’une
-fillette de quinze ans qui avait tenté de se laisser mourir de faim,
-parce que l’on mariait sa calfa... Il fallut que celle-ci obtînt du
-palais la permission de l’emmener avec elle dans son ménage. Plus tard,
-le mari, jaloux de la tendresse passionnée qui liait cette enfant à sa
-femme, maria la pauvre _chaïader_ à un de ses domestiques, et renvoya le
-couple à la campagne.
-
-Sta-Abouha ne sut pas me dire ce qu’il était devenu, mais elle pensait
-que la pauvre petite s’était soumise et devait faire souche de jeunes
-Égyptiens, là-bas, dans quelque coin du Béhera ou de Garbieh.
-
-Comme dans la maison du sultan de Stamboul, le palais contenait de
-multiples fonctionnaires, recrutées parmi les esclaves blanches. Il y
-avait une gardienne des trésors, une maîtresse des vêtements, une autre
-préposée aux vivres, une autre aux boissons, une pour le café, une pour
-les sirops, une autre encore pour les parfums; tout un escadron de
-jolies filles pour la table et le massage. Et là-dedans n’étaient point
-comprises les chanteuses, les danseuses et les musiciennes.
-
-Les bourgeois pouvaient, à leur guise, faire venir dans leurs maisons
-les _almées_ ou _gawazi_[30] mercenaires; au palais, cette liberté
-n’était point permise. Un prince devait pouvoir trouver chez lui, et à
-toute heure de jour ou de nuit, l’attraction souhaitée ou le plaisir
-demandé.
-
- [30] Le véritable sens du mot _almée_ serait «savante» mais il est
- devenu synonyme de danseuse ainsi que _gawazi_ qui désigne
- aujourd’hui les chanteuses alors que le mot _gawazi_ veut dire
- «bohémienne».
-
-C’est ainsi qu’aux fêtes du Baïram, suivant le grand jeûne du mois
-sacré, l’orchestre de femmes se faisait entendre, le jour pour les
-visiteuses, et la nuit pour le prince. Rien de plus étrange que la vue
-de cet orchestre, véritable tableau d’opérette.
-
-Que l’on se figure une cinquantaine de jeunes femmes, toutes jolies,
-mais aux formes particulièrement opulentes, revêtues de costumes
-militaires, qu’elles remplissaient d’une inquiétante façon. Sur leurs
-têtes aux cheveux relevés en chignons, un tarbouche à glands d’or, posé
-sur l’oreille, leur donnaient un faux air de débardeurs en délire. Que
-dire de la culotte, si collante qu’il semblait impossible de la voir
-résister jusqu’à la fin du premier morceau!... Sur une estrade, cet
-orchestre, invraisemblable dans sa perverse ambiguïté, charmait
-l’auditoire par l’exécution de fantaisies tirées des principaux opéras
-d’Auber et de Verdi.
-
-Dans le milieu de la salle, une colossale corbeille de fleurs et de
-fruits était dressée pour le plaisir des yeux et la gourmandise des
-jolies bouches. Les visiteuses, en passant, prenaient un fruit,
-cueillaient une fleur et allaient ensuite s’asseoir autour des
-musiciennes, qu’elles écoutaient en fumant d’innombrables cigarettes et
-en dégustant de nombreuses tasses de moka. Tandis que dans les pièces
-basses du palais les négresses se livraient aux danses sauvages de leur
-pays d’origine, en croquant des pistaches et en buvant tous les fonds de
-verres de limonade ou de sirops venus des salons.
-
---C’était une belle époque! soupirait Sta-Abouha. A présent, voyez-vous,
-tout cela coûte trop d’argent. On diminue un peu, chaque année, le
-nombre des esclaves et la somme des frais. Que n’êtes-vous venue du
-temps de l’ex-khédive Ismaïl?... Ah! les beaux jours, les splendides
-fêtes!...
-
-Et ma petite compagne, dans l’enthousiasme de ses souvenirs d’enfance
-revenus, me montrait les arbres du jardin où nous arrivions.
-
---Savez-vous?... je pense que les arbres, la terre, le Nil, tout ce qui
-nous entoure se souvient et regrette...
-
---Quoi donc, Sta-Abouha?...
-
---Tout! C’est tellement difficile à dire et cela n’est pas pour me faire
-valoir à vos yeux, chère étrangère innocente; vous ne pouvez conprendre
-encore l’âme orientale. Quand vous la connaîtrez, les choses dont je
-parle n’existeront plus.
-
-Et, comme je la pressais d’être plus explicite, soudain, elle redevint
-la créature primesautière et charmante que je commençais à aimer et dont
-la grâce pimentée m’effrayait et me ravissait à la fois.
-
---L’Égypte d’à présent, qu’est-ce que c’est?... En vérité, ce n’est
-rien!... On est moins battu, sans doute, et le Nil roule moins de
-cadavres dans ses eaux grises; le cimetière, aussi, reçoit moins de
-morts tombés subitement, sans cause apparente. Aujourd’hui, on meurt
-presque toujours d’une maladie, et l’on assure qu’il y a des juges, dans
-tous les pays, qui rendent vraiment la justice, sans prendre de
-backchiches. Je ne sais pas, moi!... On dit même que l’esclavage va être
-complètement interdit. Eh bien! si cela est vrai, c’est la fin de la
-race, la fin de nos grandeurs, la fin de tout!... Ces maîtres, que nous
-servons et que nous haïssons, nous ne saurions vivre sans eux... C’est
-l’abondance de leur superflu qui fait notre aisance, car ils ont cela de
-grand qui leur fait pardonner bien des faiblesses: ils savent encore
-être généreux!... Si nous existons, si nous connaissons quelques-unes
-des joies de la terre, nous, les humbles, c’est leur gaspillage qui en
-est la cause, et les miettes de leurs tables sont assez abondantes pour
-que toute la faim du pays soit rassasiée. Nous ne savons pas travailler.
-Nos mères ne nous ont appris à rien faire. Chez nous, on mourrait de
-faim sans l’aide des grandes maisons. Chez les maîtres, nous trouvons,
-avec le gîte, le vivre, les vêtements et quelquefois l’amour!... que
-nous n’aurions jamais connu sans cela, car nos maris nous prennent comme
-des brutes, et la femme n’est guère, pour eux, qu’un objet de rendement
-ou un animal de reproduction. Ils veulent beaucoup de femmes pour avoir
-beaucoup d’enfants qui, en grandissant, travailleront la terre avec eux
-et leur éviteront ainsi l’emploi des bras mercenaires. Les épouses
-vieillissantes deviennent aussi des bêtes de somme, qui peinent et
-triment jusqu’au dernier souffle sans rien demander qu’un peu de pain...
-Au palais, le plaisir d’une nuit peut faire de nous la mère respectée de
-petits princes, dont la venue changera pour toujours notre destinée.
-Esclave aujourd’hui, grande dame demain, qui pourrait hésiter devant
-l’émerveillement d’une telle espérance?
-
-Nous étions arrivées au détour de l’allée, jusqu’au bord du fleuve. Le
-soir tombait. Sta-Abouha, subitement, s’était tue, gagnée peut-être par
-la douceur profonde de l’heure présente. Derrière nous, le palais
-dressait sa haute structure. Les murs, badigeonnés d’un rose pâli,
-semblaient se fondre avec la teinte des nuages qui descendaient du
-Mokatam jusqu’à nous.
-
-Les arbres, aux feuillages sombres, abritaient des milliers d’oiseaux
-dont le babil emplissait l’espace. Les frangipaniers, les héliotropes,
-les fohls, les roses, toutes les autres fleurs innombrables en ce
-jardin, exhalaient, à l’approche de la nuit, un parfum si pénétrant, que
-l’air en était comme saturé; il semblait, par instant, que l’on dût
-défaillir sous leurs multiples essences. Devant nous, c’était le Nil, le
-fleuve roi aux eaux lourdes, qui virent passer tant de monarques, tant
-de conquérants et tant de vaincus, dont les corps glacés allaient se
-perdre, achever de pourrir sur le lit sablonneux, et ce lit ne les
-rendait jamais plus.
-
-De l’autre côté, c’était la route de Guizeh, conduisant alors aux
-Pyramides que l’on voyait se dessiner, ombres gigantesques,
-triangulaires et fines, dans les vapeurs roses du couchant. Vues de
-cette place, leur masse colossale n’était plus qu’un double cône. La
-troisième pyramide, celle de Mycérinus, à peine visible. Derrière nous,
-sur la hauteur, la citadelle dressait sa façade et ses minarets montant
-comme deux longues aiguilles dans le ciel clair. Là-bas, vers le nord,
-la chaîne Lybique se confondait avec les nuages couleur de hyacinthe.
-
-Sur le Nil, les grandes barques glissaient doucement, leurs voiles
-latines gonflées sous la forte poussée de la brise.
-
-Une petite flûte égrenait ses notes dans les roseaux; des buffles
-passèrent devant nous, chargés de faix d’herbes. Un enfant mince, brun
-et nu, les conduisait.
-
-C’était l’Égypte! toute l’Égypte! paisible et triste dans sa tranquille
-beauté; l’Égypte de toujours, l’Égypte qu’avaient connue, avant notre
-époque, les pères et les aïeux de ceux-ci. L’Égypte immuable et
-convoitée des Hycsos, des Pharaons, des Ptolémées et des Césars;
-l’Égypte éternelle, au sein fécond, que Bonaparte trouva telle que
-l’avait laissée Cambyse et qui nous paraît à peine changée, à
-nous-mêmes, sitôt que nous franchissons l’enceinte des grandes cités.
-
---Notre pays est beau! dit Sta-Abouha gravement.
-
---Très beau! petite Sta-Abouha.
-
-
-
-
-XXI
-
-
-Le soir, à la maison familiale, quand tout le monde était endormi, je
-montais sur la haute terrasse, en compagnie de ma fidèle Émilie. Elle
-allumait les deux flambeaux de jardin, et moi, assise sur un morceau de
-tapis, le dos appuyé contre une selle de velours cramoisi, à crépines
-d’or, qui se trouvait là on ne sait comment, je lisais les _Mémoires de
-Saint-Simon_... Était-ce la splendeur vraiment merveilleuse de cette
-nuit d’été? Était-ce l’influence ambiante ou le souvenir des choses
-entendues, je ne sais, mais le volume, tout à coup s’échappa de mes
-mains, tout le parfum des fleurs de ce jardin respirées tantôt, toute la
-mélancolie du paysage étaient en moi, et me donnaient une sorte de
-vertige. J’eus peur de devenir pareille à tant d’autres dont on m’avait
-dit l’histoire; ma volonté était impuissante, je me sentais glisser à la
-paresse, à l’oubli de tout ce qui n’était pas l’infinie béatitude de
-l’heure présente. Un grand palmier, tout près de nous, agita son panache
-de feuillage, un oiseau de nuit passa sur nos têtes et les frôla.
-
-Dans une maison voisine, on entendait le tam-tam régulier du
-_darrabouck_, tandis que des voix de femmes chantaient.
-
-Des chiens, longuement, aboyèrent. Il me semblait que, depuis des
-siècles, l’âme orientale était en moi.
-
-Soudain, déchirant la nue, la lune monta radieuse, dans la nuit si
-lourde de volupté.
-
-Alors Émilie, qui, depuis un moment, me regardait sans rien dire, dans
-la simplicité de son âme, se mit à fredonner presque à mi-voix et pour
-moi toute seule, le vieux refrain d’un de nos _Noëls_ provençaux:
-
- Aouoh Christaou la luno es lévado!
- Aouoh Christaou saouto vito aou Saou![31]
-
- [31]
-
- Eh! Christophe, la lune est levée...
- Eh! Christophe, saute vite à terre.
-
-Il me parut que, tout à coup, on ôtait de devant mes yeux un voile épais
-qui, pour un moment, m’avait enlevé la notion des choses. Je me sentis
-redevenir moi-même, j’avais honte de cette minute durant laquelle je
-m’étais laissé glisser sur la pente fatale, prête à renoncer à la lutte,
-gagnée aux habitudes du pays, sous l’influence amollissante du milieu et
-de l’air ambiant.
-
-Je me levai, je regardai le ciel de minuit, ciel d’Orient, lumineux
-comme une aube et je me dis qu’il suffisait peut-être d’une heure de ces
-nuits rafraîchissantes, pour chasser d’un cœur volontaire les lâchetés
-et les faiblesses, suites de jours trop brûlants, des heures trop
-lentes... Et je me promis d’être forte, d’être vaillante, de garder de
-mon mieux l’âme résolue que les douces aïeules françaises avaient mise
-en moi. Ainsi, il avait suffi d’un air ancien, d’un air du pays,
-fredonné par des lèvres de servante, pour me rendre à la fois le courage
-et le goût de vivre...
-
-J’ai tenu parole. Depuis ce jour, quels que pussent être les exemples,
-quelque amertume ou quelque regret qui me pût venir, je fus brave.
-
-Tous les soirs, malgré une lassitude croissante, je demeurais de longues
-heures, en compagnie de mes livres, forçant mes yeux à se rouvrir quand
-je sentais le sommeil appesantir mes paupières. Je repris ma
-correspondance interrompue et, enfin, je laissai davantage ma pauvre
-Émilie dégonfler son cœur fruste dans le mien. Je lui défendis seulement
-de me parler de ce qui se faisait dans la maison.
-
-Insensiblement, je la ramenais vers la douce terre si lointaine, où,
-toutes deux, nous avions essayé nos premiers pas. Et peu à peu, à force
-de refaire ensemble les routes jadis parcourues et de répéter les
-paroles toujours entendues, nous parvînmes à nous créer un petit coin de
-patrie, un havre de paix où nous nous retrouvions avec nos âmes
-différentes, unies dans le même amour et le même espoir. Il n’y avait
-plus ni maîtresse ni servante, mais seulement deux femmes françaises,
-perdues dans ce harem africain, heureuses d’échanger ensemble quelques
-idées, point toujours pareilles, mais émises du moins dans la chère
-langue maternelle. L’humble paysanne qu’était Émilie, me racontait son
-enfance dans la ferme paternelle, perdue dans les montagnes de
-l’Aveyron. Elle avait, au plus haut point, cet esprit un peu
-caustique--mais dont toutes les comparaisons font image--qui caractérise
-nos peuples méridionaux. Je connus l’histoire du berger Basile, du
-pauvre Marine, et de la vachère Ninette. Je crus parfois faire, avec
-cette fille des Cévennes, l’ascension de ses montagnes, une lanterne à
-la main, le front recouvert de la mante du pays, par les nuits claires
-et glaciales de Noël. Je voyais l’office; j’assistais au plantureux
-réveillon, où cinquante paysans se groupaient, tel un troupeau, autour
-de la table du curé, régalant ses ouailles de dinde, de nougats et
-d’_oreillettes_[32], le tout arrosé de blanquette de Limoux, ou de
-muscat de Lunel.
-
- [32] Pâtisserie du Languedoc et de la Provence.
-
-Soudain, une mélopée arabe venait jusqu’à nous d’un immeuble voisin, le
-son d’une _houd_ ou de la _noune_ grinçant tristement quelque mélodie
-sur un ton mineur; ou bien le _gaffir_[33] hurlant sous nos fenêtres son
-appel fatidique: _Ouahed!_[34] Et c’était fini! Le charme se rompait. On
-était de nouveau deux exilées qui descendaient, le cœur lourd et les
-yeux troubles, dans la maison, et regagnaient la chambre commune en
-ayant bien soin de ne pas écraser de négresses dans le hall, car elles
-dormaient serrées les unes contre les autres et si bien enroulées sous
-les énormes couvertures, qu’il fallait se livrer à une véritable
-gymnastique, pour éviter de marcher sur leurs corps.
-
- [33] Crieur de nuit.
-
- [34] «Un»! Abréviation de la formule Islamique: «Il n’y a qu’un seul
- Dieu!»
-
-Dans la chambre, c’étaient alors la musique continue des corbeaux
-croassant jusqu’au jour, le chant lugubre des derviches auquel,
-cependant, je commençais à m’accoutumer, et le cri strident des
-éperviers frôlant nos fenêtres.
-
-C’est le soir!... Il a fait très chaud toute la journée et la maison,
-surchauffée par les rayons d’un soleil torride, a gardé dans ses murs
-une température si élevée que, malgré les courants d’air établis
-partout, on suffoque.
-
-Dans le hall où le repas s’achève, nous sommes tous assis autour du
-traditionnel plateau, où s’étale, fraîche et saignante à souhait, une
-succulente pastèque.
-
-Le cousin Ahmed-bey a découpé habilement le cœur du fruit et le partage
-en morceaux, qu’il nous distribue en maître de maison magnanime, gardant
-pour lui la partie la moins délicate.
-
-On mord à belles dents la pulpe savoureuse, dont le jus découle de
-toutes les lèvres en bave rose. C’est délicieux et dégoûtant à la fois.
-
-A terre, comme un animal familier, Zénab achève les écorces que le bey
-lui jette, sans qu’elle songe le moins du monde à s’en offenser. Mais,
-la dernière bouchée finie, elle se traîne sur les genoux jusqu’à l’hôte
-et sa voix se fait larmoyante pour demander:
-
---_Amel-Maarouf, Nébit, ia bey?..._ (Faites-moi plaisir... du vin, mon
-bey!)
-
-Dès le premier jour de mon arrivée, et pour me faire honneur, on a
-servi, sur la table de famille, la rouge boisson prohibée par le
-prophète.
-
-J’ai constamment refusé d’en prendre. Mais, comme on a continué de
-placer le _fiascho_ devant moi, presque chaque jour, la même scène
-amusante se reproduit.
-
-Vers le milieu du repas, au moment de faire appel à l’esclave
-pour lui verser à boire, avant de prononcer le mot consacré
-(_Essinni!_--Désaltère-moi!), le cousin, hypocritement, se tourne vers
-moi et demande:
-
---Ma cousine, vous ne prenez pas de vin?...
-
-Et moi de répondre:
-
---Non, mon cousin, merci!
-
---Vous permettez que j’en boive un peu?...
-
---Comment donc!...
-
-Et je lui tends le _fiascho_ qu’il a devant lui. Il boit sec et commence
-à retrouver la parole, lui qui ne parle presque jamais.
-
-C’est alors que Zénab se rapproche, vraie chatte gourmande, et réclame
-sa part.
-
-Généralement, elle invente un malaise, une souffrance quelconque, qui la
-force à demander de ce vin qui est un remède, «un vrai remède,
-seigneur!» En demanderait-elle sans cela, elle qui se targue d’être une
-si bonne musulmane?...
-
-Ce soir, elle ne va point faillir à son habitude.
-
---Zénab, interroge le cousin, pourquoi veux-tu boire de ce vin? Tu sais
-bien que c’est défendu...
-
---Je le sais, seigneur... mais j’ai mal! Ah! j’ai si mal! Donnez-m’en
-rien qu’un peu, une goutte pour guérir mon pauvre estomac qui me brûle.
-
-Le cousin, amusé, verse dans un bol de faïence la valeur de deux grands
-verres.
-
-La femme boit.
-
-Un quart d’heure après, elle est ivre à tomber. C’est le moment que l’on
-attendait; l’heure précise où le démon, caché dans l’âme obscure de la
-bouffonne, va se manifester à nous par les paroles et les actes les plus
-baroques et les plus inattendus. Il n’est pas de folies qui ne
-s’échappent de ces lèvres de démentes où l’alcool a mis son poison.
-
-Cette fois encore, nous assistons immobiles à la répétition du spectacle
-quotidien. Comme il fait chaud, Zénab a retiré sa galabieh, selon une
-coutume qui lui est chère. Elle apparaît sous la clarté crue de la
-suspension au pétrole, à l’abat-jour de métal, vêtue d’un simple caleçon
-de percale jadis blanche, mais, pour l’instant, d’une couleur indécise,
-flottant entre l’ocre et l’ardoise à force de malpropreté. Ce caleçon,
-qui gêne sans doute son estomac lourd de vin, elle l’a fait glisser
-jusqu’au milieu de son ventre, qui semble pitoyablement flasque et
-blême, au-dessus des cordons qui le soutiennent mal et entament les
-chairs.
-
-Zénab ne porte pas de chemise et sa gorge, en forme d’outre, tombe
-lamentablement plus bas que la taille, sous la forme de deux petits sacs
-vides et ballottants. Les pectoraux se dessinent de façon inquiétante
-sous la peau de la poitrine et les épaules semblent deux clous énormes,
-reliés à ces bâtons qui sont les bras. Le dos, où l’épine dorsale montre
-chacun de ses nœuds, s’arrondit déplorablement.
-
-Et, sur cette loque, des tatouages variés ont laissé leurs traces
-ineffaçables. Zénab porte sur chaque sein un petit soleil et, au bas des
-reins, se dessine un crocodile. Elle est très fière de ces emblèmes et
-les exhibe à tout venant sans la moindre gêne.
-
---Danse, Zénab!... ordonne le maître.
-
-Et Zénab danse.
-
-Elle a mis sur sa tête grimaçante le tarbouche que complaisamment, a
-prêté l’eunuque, dont la large face s’épanouit d’aise dans l’encadrement
-de la porte... Elle a pris la canne du maître et, une fleur de souci
-entre les dents, les yeux dilatés, le torse penché en avant et la croupe
-tendue, ses deux mains appuyées au bâton qui la soutient, elle imprime à
-la partie moyenne de son corps, des mouvements bizarres, dont l’impudeur
-ne choque personne. Sa pauvre face stupide exprime une douce
-satisfaction; ses yeux sans cils pleurent de tendres larmes; sa bouche
-s’entr’ouvre: Zénab est heureuse!
-
-Le vin de palme a, pour un instant, chassé jusqu’au souvenir de la
-misère présente et des souffrances passées.
-
-Le bey lui-même donne l’exemple de l’accompagnement, en frappant en
-cadence ses deux mains l’une contre l’autre. Les assistantes, maîtresses
-et esclaves, limitent. Zénab, excitée par ce rythme un peu sauvage, se
-livre à présent à de véritables contorsions. Sur ses traits, que ce
-plaisir furieux décompose, la sueur ruisselle et ses cheveux, mal
-peignés, viennent battre ses joues de leurs mèches folles. Maintenant,
-elle a jeté le bâton et passé à ses index les crotales de cuivre qu’une
-servante lui a tendues sur l’ordre du bey. Les bras levés au-dessus de
-sa tête, elle agite ses crotales en un mouvement toujours plus rapide.
-Ses yeux révulsés ont une expression indéfinissable qui tient à la fois
-de l’extase et de la terreur. Elle tourne sur elle-même, grisée par
-cette musique étrange, faite de toutes les voix des personnes
-environnantes, des battements de leurs mains et surtout de ces terribles
-crotales qui ne s’arrêtent plus.
-
-Gull-Baïjass a pris un darrabouck entre ses genoux, et ses doigts blancs
-de paresseuse en tirent le son toujours pareil qui, depuis l’aurore des
-siècles, guida les danses des filles d’Égypte.
-
-L’eunuque, ravi, s’est avancé et, assis, sans rien dire, tout près de la
-porte, sa grosse tête crépue dodeline gravement de gauche à droite, il
-semble personnifier ainsi quelque divinité grotesque sortie du fond des
-âges, pour apporter à ce tableau familial sa présence tutélaire.
-
-Et tout à coup, la danseuse s’arrête, à bout de souffle, et vient
-s’abattre presque à mes pieds, comme une masse.
-
-Zenab est évanouie.
-
-Le maître rit et sort de la pièce.
-
-Azma hésite un peu, partagée entre son bon cœur qui lui conseille d’être
-charitable à cette femme, et la crainte de perdre de son prestige devant
-ses esclaves, en donnant des soins à une créature si inférieure. Mais,
-moi qui ne suis pas Turque et n’ai pas à me préoccuper de ces gens, je
-me suis agenouillée près de Zénab, et, aidée d’Émilie, nous parvenons à
-ranimer la pauvre danseuse. Azma, alors, a été chercher elle-même l’eau
-_de fleurs_[35], précieusement distillée par elle et conservée dans la
-vieille dame-jeanne, au fond de l’armoire de sa chambre. Elle revient,
-tandis que Zénab ouvre les yeux et essaie de me baiser les mains, en
-signe de gratitude. De voir la _hanem_ s’occuper d’elle avec moi et lui
-tendre la boisson si recherchée et servie dans une cuiller d’argent,
-comme à une égale, Zénab n’en peut croire ses regards. La joie
-l’étouffe. Pour mieux nous en prouver l’excès, la pauvre femme essaie de
-petits gloussements de gratitude, qui ne parviennent pas à s’échapper de
-sa gorge.
-
- [35] Eau de fleurs d’oranger.
-
-Émilie, la première, a pensé à couvrir le buste nu et à envelopper les
-épaules de Zénab d’un châle à elle; cela suffit à procurer
-immédiatement, chez la fellaha, le réveil de toutes ses facultés.
-
---Ah! par Allah! que ce châle me fait de bien. Si j’en avais un pareil,
-je crois bien que je serais guérie tout de suite...
-
-Moi, probablement, j’aurais donné le châle, mais Zénab a affaire à plus
-maligne qu’elle, avec ma rusée Cévenole. Émilie est bonne, mais avisée;
-elle pense qu’elle n’est pas assez riche pour faire des cadeaux aux
-paresseuses.
-
---Écoute, Zénab, puisque ce châle te plaît, je t’apprendrai à en faire
-un pareil.
-
-Zénab aime mieux y renoncer tout de suite...
-
-Le lendemain et les jours suivants, je crus remarquer chez cette
-bouffonne--car elle n’était guère que cela dans la maison--un
-redoublement d’amabilité et d’égards à mon intention: Zénab se souvenait
-et elle était reconnaissante. Pour moi, je ne pensais plus à son
-accident, quand, un soir, après une interminable journée de
-solitude--toute la famille était allée rendre visite à des parents
-habitant la banlieue--comme je demandais l’heure à Gull-Baïjass pour la
-dixième fois peut-être, Zénab, qui me regardait sans rien dire,
-s’approcha de moi:
-
---Petite hanem, les heures te semblent longues!... Tu n’as pas lu dans
-tes gros livres, ce soir; je parie que tu es malade?...
-
-Je dus avouer que j’avais mal à la tête.
-
---C’est parce que le bey ne t’a pas écrit... Ne te tourmente pas;
-demain, le seigneur t’enverra une bonne lettre; mais moi, ce soir, je
-veux te distraire.
-
-Tout de suite, je pensai à la danse et je revis par la pensée toute la
-scène de l’autre soir.
-
---Non, non, Zénab, pas de danses, pas de musique! je suis lasse.
-
-Mais elle, à voix basse, murmura:
-
---Ce n’est pas ce que tu crois... Non, j’ai à te montrer quelque chose
-qu’aucune chrétienne avant toi n’a vu; une chose que tu ignores et qui
-t’amusera, ma colombe... Seulement, il ne faut pas le dire ici; sans
-cela, on me chasserait, et la pauvre Zénab n’aurait plus de gîte.
-
---C’est donc mal, Zénab, ce que tu me proposes?...
-
---Voilà. C’est mal et ce n’est pas mal... ça dépend des idées. Je te
-mènerai dans une maison où tu ne rencontreras que des personnes très
-respectables, mais qui seraient fâchées si elles savaient que je leur
-conduis une dame qui n’est pas Égyptienne. Chaque peuple a ses
-habitudes, qu’il n’aime pas voir divulguer. Viens, ma sœur, tu ne le
-regretteras pas...
-
-Que ceux qui jamais ne sentirent l’aiguillon de la curiosité tourmenter
-leur cervelle, me pardonnent.
-
-Zenab avait dit:
-
---Je vais te montrer quelque chose, qu’aucune chrétienne avant toi n’a
-vu...
-
-Je n’avais pas dix-huit ans! Personne n’était là pour me guider. Une
-envie terrible me prenait de voir ce spectacle défendu aux profanes;
-d’ailleurs, ma fidèle Émilie et Zénab seraient avec moi... Que
-pouvais-je craindre? J’acceptai de revêtir la habara et nous partîmes.
-
---Surtout parle très peu, me souffla Zénab, je te présenterai comme une
-dame persane descendue chez ma maîtresse. Je dirai que tu ne sais pas
-très bien l’arabe.
-
-... Ainsi, cette fille stupide trouvait cependant des subterfuges
-surprenants pour l’accomplissement de ses volontés.
-
-Nous partîmes en voiture et, en quelques minutes, le cocher nous déposa
-dans le quartier même de _Darb-el-Gamamiz_ devant une maison d’apparence
-fort honnête. Deux grands eunuques surveillaient la porte.
-
-Nous franchîmes le patio. Zénab souleva la lourde portière qui masquait
-l’entrée du harem, en personne habituée, pour laquelle les lieux
-n’avaient plus aucun mystère.
-
-Nous parvînmes au premier étage. Tout de suite les sons de l’habituel
-orchestre arrivèrent jusqu’à moi. _Noune_, _houd_, _darrabouck_
-faisaient rage de compagnie. De temps à autre, des voix féminines
-accompagnaient l’air sur un timbre suraigu. Je n’eus pas trop le temps
-de me demander où j’étais, ni si cette musique entendue était une
-musique de fête. Une femme entre deux âges, la face outrageusement
-peinte, les cheveux passés au henné couleur de sang, les yeux
-démesurément agrandis de kohl, venait vers nous, dans un balancement des
-hanches et des cuisses qui lui donnait la démarche peu gracieuse d’une
-oie.
-
---Qui est cette hanem, Zénab?... Est-ce pour une leçon?
-
-Zénab, dans la crainte que je ne répondisse trop vite, se hâta de dire:
-
---Oui et non, madame... C’est une jeune Persane qui veut voir les leçons
-des autres pour essayer de faire une école comme la vôtre dans son pays.
-
---C’est un talari, alors, Zénab!...
-
-Je m’exécutai et donnai un écu, de plus en plus intriguée... Mais Émilie
-me tirait vers elle, par un pan de ma habara!...
-
---Pour l’amour du Ciel, madame, allons-nous-en!... Cette femme est folle
-de nous avoir amenées ici!... Madame sûrement ne se rend pas compte...
-ce n’est pas la place de madame... Je ne voudrais pas que madame me
-reprochât ensuite de l’avoir laissée même une heure dans cette maison.
-
-Émilie, moins naïve que moi, se figurait des choses épouvantables. Une
-apparition inattendue commença de me donner confiance et rassura ma
-pauvre camériste affolée.
-
-Par la porte que Zénab venait d’ouvrir devant nous, Sett-Seddia, une
-cigarette aux lèvres, sa _Noune_ posée sur ses genoux, causait
-tranquillement avec une femme, modestement mise, à côté de six autres
-personnes, toutes fort correctes et plutôt mûres. Seddia la première
-nous aperçut:
-
---Comment êtes-vous ici, madame?...
-
-Elle paraissait plus ennuyée que choquée.
-
-Mais déjà Émilie, perdant toute notion de respect, dans l’ardent désir
-qu’elle avait de m’emmener de cette maison, l’interpellait:
-
---Madame Seddia, je vous en prie, dites-nous où cette folle de Zénab
-nous a conduites?... Bien sûr, ce n’est pas ici la place d’une jeune
-dame comme ma maîtresse...
-
-Seddia sourit. L’agitation de ma pauvre Émilie l’amusait.
-
---Mais, ma bonne, vous êtes dans un lieu très convenable. La hanem qui
-vous a reçues est professeur de musique et de danse, c’est l’heure de la
-leçon et je suis moi-même chargée de l’accompagnement. Allez-donc vous
-asseoir là-bas, dans cette pièce. Vous verrez les danses... Surtout
-rassurez-vous; «madame» (et elle me désignait) ne court aucun danger...
-
-Émilie obéit, sans cependant se montrer ni très satisfaite, ni très
-tranquille.
-
-Alors, à mon tour, j’interrogeai Seddia. Je pensais bien qu’on ne donne
-pas de leçons après neuf heures du soir, surtout en Égypte.
-
---Voyons, Seddia, soyez au moins franche avec moi...
-
-Notre compatriote parut embarrassée, mais tout de suite la légèreté
-naturelle de sa petite âme Montmartroise prit le dessus; elle déclara:
-
---Ma foi, tant pis! (Elle prononçait _tant pire!_) Je n’aurais pas voulu
-parler, mais, puisque vous y êtes, il faut bien que je vous explique...
-Ne vous hâtez pas de blâmer les femmes qui vous entourent. C’est ici la
-leçon d’amour!
-
---La leçon d’amour?...[36]
-
- [36] Tout ce qui va suivre et qui fut rigoureusement vrai il ya vingt
- ans n’existe plus aujourd’hui. La jeune fille égyptienne actuelle se
- rapproche de plus en plus de ses sœurs européennes.
-
---Mon Dieu, oui!... Et cela n’a rien que de très respectable en soi,
-étant données les mœurs du pays. Vous n’ignorez pas que les hommes se
-marient presque toujours en Égypte avec des femmes qu’ils ne connaissent
-qu’à l’heure suprême où, mariés et maîtres de leurs épouses, ils ont le
-droit de soulever le voile nuptial et de voir pour la première fois les
-traits de leur fiancée.
-
-«Bien entendu, l’amour tel que nous le comprenons en Europe ne saurait
-exister dans des conditions pareilles. Bien plus, les hommes auxquels
-leur religion permet quatre femmes légitimes «à la fois» et en nombre
-illimité, pourvu qu’elles se succèdent par le divorce, sans compter
-autant d’esclaves qu’ils peuvent en nourrir, sont forcément difficiles
-sur la marchandise... Les esclaves abyssiniennes ont, paraît-il,
-d’extraordinaires qualités au point de vue de la volupté... Les esclaves
-blanches savent toutes les ruses qui prennent les hommes... Jusqu’aux
-joyeuses négresses, dont les formes rebondies, la belle santé et la
-bonne humeur les retiennent parfois des années pris à leurs charmes
-couleur de suie!... Alors, dans ce triple péril, que voulez-vous que
-fasse la pauvre petite vierge égyptienne, qui, en fait d’hommes, n’a
-jamais connu que son père qu’elle redoute et ses frères qui la
-méprisent... Il faudrait qu’elle soit plus belle qu’une houri, ou plus
-rouée qu’une courtisane pour pouvoir sans désavantage essayer la lutte.
-Elle n’est plus qu’un triste moule à enfants. Et si la nature l’a faite
-stérile, ou si la vieillesse vient trop tôt, elle ne tarde pas à se voir
-reléguée à la dernière place dans sa maison, à moins qu’on ne l’en
-chasse tout de suite, sur les conseils d’une rivale ambitieuse.
-
-«Les mères qui, durant des siècles, ont souffert de ces choses sans oser
-se plaindre, ont enfin fini par trouver le moyen d’y porter remède.
-
-«Il y a quelques années, une très belle fille, qui jadis avait fait
-métier de ses sourires, épousa un bey et demeura veuve avec quatre
-filles, presque sans fortune. Cette femme, qui de l’amour oriental
-n’ignorait aucun secret, se dit qu’il serait profondément regrettable,
-de ne point initier ses enfants aux façons qui lui avaient jadis si bien
-réussi auprès des hommes qui la convoitaient. Seulement, au lieu de les
-faire savantes pour le public, elle s’appliqua à les élever en vue de
-leur bonheur personnel, qui ne pouvait dépendre, pensait-elle, que du
-bonheur de leur mari. Elle enseigna à ses filles les pratiques qui
-plaisent aux hommes et les sortilèges qui les attachent. Cette
-courtisane ne manqua pas d’avoir des imitatrices, quand on sut que ses
-quatre filles étaient heureuses en ménage, on supposa que les leçons
-maternelles n’étaient point étrangères à leur félicité domestique.
-L’école d’amour était créée.
-
-«Ici, l’on enseigne les divers arts d’agrément que les époux recherchent
-dans la jeune fille qui sera leur femme; danses, musiques, chansons...
-Le massage, bien entendu, occupe la première place, toute bonne
-musulmane devant masser son mari et réveiller par de savantes frictions
-ses facultés endormies.
-
-«Mais ce n’est pas tout, et je ne sais comment vous dire le reste, sans
-vous choquer... D’ailleurs, vous allez voir et vous pourrez vous rendre
-compte par vous-même... Tout cela s’exécute dans une intention fort
-honorable et ce complément d’éducation fait partie des qualités
-domestiques qu’une bonne mère doit enseigner à sa fille, avant de la
-donner à l’époux.»
-
-Non, Seddia n’avait pas menti, pas même exagéré... Tout ce que je vis
-dépassait de beaucoup les pires suppositions que mon cerveau de très
-jeune Européenne avait pu me suggérer... Et j’étais, je pense, plus
-ignorante que la plus ignorante des élèves qui s’exercèrent paisiblement
-devant moi.
-
-De même que l’on voit au Conservatoire des enfants de quinze ans,
-s’essayer à reproduire le masque tragique, les gestes passionnés et la
-voix profonde des Phèdre et des Agrippine, en délicieux perroquets
-seulement désireux d’imiter _la manière_ du professeur, mais incapables
-de ressentir le quart des sentiments qu’ils paraissent exprimer, ainsi
-se mouvaient et agissaient les petites vierges égyptiennes.
-
-L’une après l’autre, elles arrivaient le front timide, la démarche
-incertaine, devant le divan où s’étalait la comparse représentant _le
-mari_ (_sic_). C’était alors de part et d’autre une mimique
-intraduisible, que, seule, la plume terrible d’un Tacite ou d’un Suétone
-pourrait expliquer sans détours.
-
-On enseignait à ces fillettes à se dépouiller de leurs vêtements, à
-mimer les danses les plus lascives en gardant sur leurs lèvres d’enfant
-le même sourire de courtisane, en mettant dans leurs yeux clairs
-d’innocentes, le regard canaille du professeur... Celle-ci s’agitait
-terriblement, redressant un bras, pliant une jambe, faisant pencher
-davantage une tête rebelle; elle allait de l’une à l’autre, prodiguant à
-la fois conseils et remontrances. Et les gestes ne suffisaient point. Il
-fallait encore apprendre les paroles fatidiques, qui provoquent les
-désirs des hommes, la résistance qui les attise et les petits cris qui
-les contentent. Les soupirs étaient réglés comme les actions...
-
-L’enfant devait témoigner à certaine minute, une exaltation dont très
-probablement elle devait toujours ignorer la cause; car, contrairement
-aux récits mensongers qui circulent sur les femmes musulmanes, les
-Égyptiennes sont immuablement frigides, pour des raisons physiologiques
-qui ne trouveraient point leur place ici. Cela tient encore à la façon
-dont les maris se comportent avec elles. Bien peu demandent à leurs
-compagnes autre chose que de la soumission dans l’accomplissement de
-leur plaisir. Il s’agit seulement qu’elles sachent feindre... La grimace
-de l’amour leur suffit. Il faut surtout qu’elles les servent en esclaves
-complaisantes, tel mari fellah--même millionnaire--exige de sa jeune
-épouse, le soir des noces, qu’elle le déchausse et le déshabille. Au
-matin, il la réveille brutalement et se fait servir; car, pense-t-il:
-c’est le premier jour qu’un homme avisé dresse sa jument et sa femme!
-
-Tout autres, il est vrai, sont les habitudes turques.
-
-La Turque de race libre se repose sur les esclaves de tous ses devoirs
-de maîtresse de maison, y compris les soins physiques de l’époux. Elle
-consent bien à lui appartenir, mais non point à provoquer ses faveurs,
-ni à subir ses tyranniques exigences. Et les belles filles de Stamboul,
-qui deviennent les femmes d’hommes égyptiens, vengent cruellement les
-épouses égyptiennes en intervertissant complètement les rôles des
-conjoints dans le mariage... Les fils du Nil paient fort cher l’honneur,
-souvent bien illusoire, d’avoir une Turque dans leur maison...
-
-La leçon d’amour s’adressait donc uniquement à des jeunes filles
-égyptiennes. Le plus curieux, c’est que les mères réunies en cercle
-regardaient ces choses avec le même œil confiant que des mères
-françaises eussent contemplé les jeux de leurs petits sur le sable d’une
-plage, ou dans les allées d’un paisible jardin. De loin en loin, l’une
-d’elles approuvait à haute voix ou corrigeait d’un mot la défaillance
-d’une attitude, ou la fausseté de ton d’une phrase d’amour mal
-prononcée, et c’était tout.
-
-Accroupies en rond sur des chiltas, elles fumaient toutes comme des
-Cosaques et jacassaient comme des pies; à tel point que la _mahaléma_
-(professeur féminin) devait parfois interrompre d’un terrible «_Hoss!_
-(silence!) Mesdames, on ne s’entend plus».
-
-Sett-Seddia, impassible, pinçait les cordes de son bizarre instrument,
-et, quand elle s’arrêtait, les doigtiers de métal fixés sur ses ongles,
-lui donnaient un faux air de danseuse cambodgienne. Je ne pus m’empêcher
-de lui faire part de l’étonnement que j’éprouvais, à la voir, elle
-Française et catholique, prêter son concours à de pareils jeux...
-
-Elle me regarda et je vis passer dans ses yeux tristes la petite buée,
-voile de larmes mal retenues, que je connaissais bien pour l’avoir
-observée maintes fois chez cette femme, à l’heure de ses pires
-turpitudes...
-
---Que voulez-vous? me dit-elle. Il faut manger!... Ils m’ont à présent
-si bien pétrie à leur manière que je ne souffre même plus de
-l’extravagance qui m’entoure... Je suis une véritable musulmane!...
-
-Oh! le rire amer qui ponctua cette phrase!... Vous dûtes le retrouver,
-ce rire, pauvre Seddia, à l’heure terrible où le choléra, un peu plus
-tard, vous livrait à cette mort lamentable qui devait vous enlever en
-pleine santé, en pleine jeunesse. Au moment de franchir la suprême
-étape, en voyant penchés sur vous les visages des amies égyptiennes qui
-assistaient votre si courte agonie et, prévoyant qu’elles seules à
-présent allaient vous ensevelir, vous dîtes sans doute de ce même ton et
-avec ce même sourire désabusé:
-
---Je suis une bonne musulmane!
-
-Dernier mensonge, dernière aumône à ces cœurs simples, qui souhaitaient
-à votre âme les douceurs matérielles et palpables de leur paradis!...
-
-Quand j’appris à Azma notre escapade, en lui faisant promettre de ne
-point punir Zénab--mais ne voulant pas cependant qu’elle pût connaître
-par d’autres ma présence dans cette maison--je fus surprise de ne pas la
-voir fâchée.
-
---Évidemment, me dit-elle, ce n’est pas très convenable que tu sois
-allée là-bas. Mais, puisque cela t’amuse d’étudier les mœurs locales, tu
-as plus appris chez cette femme, en ces quelques heures, que dans une
-année. Seulement il faut bien que tu saches que les grandes familles
-flétrissent ces usages; jamais une Turque ou même une Égyptienne alliée
-à des Turcs, ne conduira sa fille dans cette maison.
-
-
-
-
-XXII
-
-
-A quelques jours de là, je pus assister à un mariage. Ce mariage!... on
-en parlait à la maison depuis des semaines et je me faisais une fête d’y
-être conviée, supposant bien que je pénétrerais cette fois au cœur de la
-famille orientale. On verra que je ne me trompais guère. Depuis, il m’a
-été donné d’assister à beaucoup de cérémonies diverses, dans toutes les
-classes du peuple égyptien. J’ai vu des noces princières et des noces
-paysannes, au village de la province où j’habite une partie de l’année,
-j’ai vu des noces barbarines et des noces chrétiennes chez les coptes,
-mais aucune ne m’a donné l’impression de _jamais vu_ que me procura le
-mariage où, pour la première fois, je pris contact avec la foule
-féminine et la véritable âme égyptienne.
-
-La veille, nous avions assisté à la soirée donnée par le père de la
-fiancée. Après un souper servi à la turque sur des centaines de plateaux
-autour desquels on s’asseyait par groupe de cinq à dix--à ce souper, il
-fut servi plus de quarante plats à chaque table--nous allâmes nous
-asseoir en cercle, autour du fauteuil où trônait la jeune fille en
-l’honneur de qui se donnait la fête. A l’époque où se passait ce récit,
-il était d’usage--depuis peu d’années!--de faire revêtir à la fiancée la
-robe de mariée à la mode européenne, robe de satin blanc, voile de
-tulle, fleurs d’oranger, etc... on ajoutait seulement le diadème en
-perles et les longs fils d’argent fixés au-dessus des tempes et
-descendant de chaque côté du front de la fiancée jusqu’à terre. Cette
-parure, essentiellement orientale, est de l’effet le plus original et le
-plus gracieux. Elle remonte aux époques des premiers siècles de
-l’occupation gréco-romaine, et fut gardée par les chrétiens et plus tard
-par les musulmans--les uns et les autres la conservent encore à l’heure
-actuelle, en Égypte.
-
-Devant la fiancée, les chanteuses et les danseuses s’installèrent et
-charmèrent l’assistance à tour de rôle.
-
-La fiancée fut amenée en procession par toutes les jeunes filles
-présentes et soutenue jusqu’à son trône par ses sœurs, ses cousines, ou
-ses parentes les plus proches. Sur son passage on jetait à profusion les
-grains de blé, signe d’abondance, du sel pour appeler la sagesse sur son
-jeune front, et des pièces de monnaie, symbole de richesse. Le concert
-fini, la jeune fille fut ramenée dans le même ordre à sa chambre et les
-invités demeurèrent à causer et à fumer jusqu’à l’aurore.
-
-On se sépara en se donnant rendez-vous pour le soir-même, chez l’époux
-où devait avoir lieu la consécration de la fête.
-
-Cette première soirée se nomme _Leïlt el Henna_ (la nuit du Henné).
-C’est en effet dans la journée que l’on a appliqué aux mains et aux
-pieds de la future épouse, le cataplasme d’herbes cuites qui doit
-laisser aux paumes et aux plantes, cette couleur affreuse si appréciée
-des femmes musulmanes. Tout d’abord, a eu lieu le bain, soigneusement
-présidé par la _Balana_ (baigneuse), qui a ensuite opéré l’œuvre
-délicate, et souvent douloureuse, de l’épilation.
-
-La patiente étant dévêtue, on l’étend sur un lit pendant qu’une matrone
-prépare, dans la chambre même, une sorte de caramel épais qui bout
-doucement sur un petit fourneau de terre. Dans ce liquide on verse une
-quantité de jus de citron exprimé à même dans la casserole. Quand la
-mixture est au point, la balana, avec une dextérité surprenante, y
-trempe la main et applique vivement cette sorte de cataplasme aussi
-chaud que possible, sur la partie à épiler. Elle laisse le remède agir
-quelques secondes, puis arrache violemment...
-
-On épile non seulement le corps, mais les bras et le visage--car les
-joues d’une mariée doivent avoir le brillant et la netteté d’une
-pomme--le duvet de pêche si chanté par nos poètes est ici en
-abomination. L’opération finie on donne un second bain à la malheureuse
-dont la face a des tons de homard bouilli et qui ne peut presque plus
-marcher tant sa pauvre chair est cuisante et meurtrie par cette toilette
-barbare. On la saupoudre ensuite de farine d’amidon et on l’habille pour
-la première soirée.
-
-La seconde fête a lieu chez l’époux et se nomme _Leïlt el Dourla_ (la
-nuit de l’entrée). Vers le coucher du soleil, la mariée est enfouie en
-grande pompe dans un carrosse de gala où prennent place avec elle, sa
-mère et quelques intimes--autant que la voiture en peut supporter.
-Ensuite, toutes les issues régulièrement calfeutrées à l’aide d’écharpes
-de soie et de cachemires des Indes, le carrosse disparaissant sous les
-étoffes de prix, l’eunuque monte à côté du cocher et le cortège se met
-en marche, précédé par une musique militaire. Les invitées suivent dans
-leur coupé, les plus modestes en voiture de louage. Des timbaliers
-ferment la marche, montés sur des chameaux superbement caparaçonnés. Sur
-tout le parcours, les serviteurs de la famille jettent des pièces de
-menue monnaie et des bonbons que s’arrachent les gamins et les passants
-d’humble condition. Des matrones aspergent aussi la foule à l’aide de
-petites aiguières au bec percé de mille trous, d’où s’échappent, en
-gouttes parcimonieuses, l’eau de roses et l’eau de fleurs d’oranger...
-
-Enfin l’on arrive au domicile du marié. Celui-ci, debout sous les tentes
-multicolores tendues devant la porte, attend celle qui devant la loi est
-déjà sa femme, mais dont il n’a pas encore vu les traits. A ses côtés,
-deux sacrificateurs, tiennent en laisse deux jeunes taureaux qui seront
-immolés sitôt que l’épouse, au bras de l’époux, franchira le seuil de la
-demeure qui devient la sienne.
-
-C’est en effet sur le sang de ces animaux qu’elle doit passer, portée
-par le jeune homme qui la conduit jusqu’à la porte de la chambre
-nuptiale et se retire sans prononcer une parole. Il ne reverra sa femme
-que le soir. On juge de l’émoi de ces deux êtres, dont la volonté de
-leurs familles a lié la destinée et qui ignorent encore tout l’un de
-l’autre. Cet émoi se double d’une vague appréhension chez l’homme qui,
-s’il n’a pas été bien loyalement renseigné par les femmes chargées
-d’apprécier à sa place les mérites de la future, peut trouver, à l’issue
-de la cérémonie, un aimable monstre sous le voile trompeur des épousées,
-au lieu de la houri désirée...
-
-Il ne saurait y avoir assez de lumières ni assez de bruit, assez de
-fleurs ni assez de danses pour étourdir suffisamment la pauvre petite
-victime qui, déjà suffoquée par une heure de trajet dans cette voiture
-où elle manquait d’air, brisée de lassitude par les toilettes et la
-parade de la veille, n’a pas encore franchi la moitié de son douloureux
-calvaire. Pour la mariée égyptienne, les noces sont bien véritablement
-un holocauste, dont elle est la triste et souvent la bien involontaire
-victime.
-
-La voici dans la pièce qui sera sa chambre d’épouse!
-
-Le lit a été préparé avec un soin qui rendrait jalouses nos mères
-européennes. Lit de cuivre, brillant comme un soleil, au baldaquin
-magnifique, aux colonnes majestueuses drapées d’une moustiquaire de gaze
-de soie rose, lamée d’argent. La courtepointe est de satin blanc orné de
-dentelles, gansé d’or, et brodé de fleurs merveilleuses. Les nombreux
-coussins sont recouverts de fine batiste; au pied du lit, s’étalent les
-mules de la mariée. Sur une toilette recouverte elle aussi de satin
-blanc, se dresse le jeu de brosses et d’objets de toilette en vermeil,
-avec le chiffre de la mariée en brillants. A côté est posée une riche
-_bogha_[37], entr’ouverte discrètement, et d’où s’échappe, parmi des
-flots de dentelles parfumées, la parure de nuit de la jeune épousée...
-Sur l’autre coin du meuble et lui faisant face, une seconde bogha
-renferme la chemise de nuit, le caleçon et la calotte du marié, ces
-objets doivent être brodés et cousus de la main même de l’épouse; c’est
-le premier cadeau à celui qui devient son maître... Déjà par les soins
-des couturières toujours présentes, et des amies et parentes de la jeune
-fille, les meubles sont encombrés d’un vaporeux fouillis d’étoffes et de
-parures variées, toute la pièce, d’ailleurs, offre l’aspect d’un très
-grand désordre.
-
- [37] La _bogha_ est un carré de velours ou de satin brodé d’or fin et
- doublé de soie qui sert à envelopper les robes et la lingerie dans
- les maisons orientales.
-
-Alors commence la première toilette de mariée. J’ai vu, aux grands
-mariages, la robe varier par trois ou quatre fois dans la soirée; c’est
-un indice de richesse. Les invités faisant partie de la famille en font
-autant, ce qui donne à une partie de l’appartement, l’apparence d’un
-immense cabinet de toilette.
-
-La mariée que je voyais ce soir-là, fut plus raisonnable, elle ne
-changea de robes que deux fois. La première était de moire rose brodée
-de blanc, et surchargée de perles de jais également blanc. Selon l’usage
-traditionnel, une fois habillée, on l’installa sur un divan dans sa
-chambre et les visiteuses défilèrent devant elle, l’une après l’autre,
-lui prodiguant, à qui mieux mieux, félicitations et conseils. Mais la
-pauvre petite demeurait muette et rigide sous ses parures, les yeux
-baissés, elle écoutait sans un geste et ne prononçait pas une parole.
-
-Aujourd’hui tout cela est changé. Depuis dix ans, les mariées de la
-bonne société se mêlent à leur famille, prennent part au repas et
-répondent gentiment à celles qui les questionnent.
-
-Dans les salons brillamment illuminés, les invités arrivent en foule.
-Toutes les races, toutes les couleurs, tous les types sont représentés à
-cette fête. Voici les négresses du noir le plus pur, vêtues de galabiehs
-de satin rouge, le cou chargé de lourds colliers de sequins, le mouchoir
-de coton autour de la tête, très fières d’accompagner leur maîtresse et
-de se mêler à la foule élégante qui les entoure. Voici les Abyssines,
-reconnaissables à leur haute taille, à leurs traits fins, à la splendeur
-un peu animale de leurs grands yeux.
-
-Parmi celles-ci, beaucoup sont des concubines ou des épouses de pachas
-ou de beys, mères d’enfants légitimes et elles toisent dédaigneusement
-les autres femmes de couleur qui les envient.
-
-Les Égyptiennes naturellement forment la majeure partie de la société.
-Elles se distinguent par l’obésité précoce, même des plus jeunes femmes,
-dont les poitrines et les ventres saillent désespérément, malgré le
-corset tendu à se rompre et dont la pression leur donne ce teint
-congestionné et ces regards désespérés de pigeons qu’on étrangle...
-Elles sont brunes, malgré la poudre dont elles ont outrageusement
-enfariné leur figure. Beaucoup exhibent des toilettes européennes, de
-coupe défectueuse et dont la taille dessine encore mieux les formes
-pesantes des femmes habituées à vivre sous la libre galabieh, ceinture
-lâche et seins au vent. Elles ont aussi adopté notre coiffure et, sur
-des chignons compliqués, posé des fleurs artificielles et des diadèmes
-de perles. Toutes sont couvertes de bijoux de prix, car même celles qui
-n’en possèdent pas, en ont emprunté ou loué pour la circonstance.
-
-Enfin les Turques en minorité, mais tranchant superbement sur toutes les
-autres, par la majesté souveraine de leurs attitudes, et le luxe de bon
-aloi pour les jeunes, la sobriété voulue des toilettes pour les vieilles
-femmes. Les plus jeunes, mariées ou jeunes filles, sont habillées selon
-le dernier goût de la rue de la Paix. La main du grand faiseur se
-reconnaît à la grâce d’une draperie, à l’originalité de la coupe... à
-tout. Ces toilettes sont d’ailleurs portées avec une distinction
-surprenante et les belles Turques prouvent que, chez elles du moins, le
-corset fait partie de la vie et des mouvements de chaque jour, car son
-port ne les gêne guère. Elles vont et viennent montrant leur taille
-admirablement bien prise, et découvrant sous un décolletage peut-être
-excessif, des épaules et des bras de déesse. Je n’ai jamais vu autant de
-diamants, de perles, de pierres précieuses que ce soir-là. Ces femmes
-avaient l’air de châsses.
-
-Pour les Turques âgées, la toilette me sembla presque pareille chez
-toutes. Elles étaient vêtues de ces galabiehs en simple toile des Indes
-d’un si grand prix, et d’une si nette simplicité, que les princesses
-portent constamment dans leur harem, et qui sont si délicieusement
-fraîches à la peau. Sur leur tête, l’immuable _Ezzazia_ piquée d’un
-bouquet de fleurs, leur donnant une vague ressemblance avec les malades
-d’hôpital. Car, si les coquettes savamment coiffées savaient faire de
-l’_Ezzazia_ une parure charmante en la posant en arrière sur des cheveux
-ondulés avec soin, les vieilles dames, qui l’arborent à la manière d’un
-casque nocturne, prennent sous son port une apparence à la fois
-grotesque et majestueuse. Sur les poitrines aplaties, les lourdes
-chaînes de montre s’étalaient, supportant la montre d’homme, dont toutes
-les femmes du harem se sont parées jusqu’en ces dernières années, la
-montre de dame étant considérée, par elles, comme un jouet ridicule, bon
-pour des enfants. Même préjugé pour les chaînes, qui ne leur semblaient
-pas assez solides, ni surtout assez massives...
-
-Toutes les assistantes qui ne portaient point le costume européen,
-avaient la taille serrée par une épaisse ceinture de métal d’or ou
-d’argent, dans laquelle était posée leur montre. Toutes les personnes
-vêtues de galabiehs portaient des babouches de peau brodées de perles ou
-de satin, garnies de nœuds de rubans assortis à la robe. Mais, toutes
-les élégantes vêtues à la française exhibaient de ravissants petits
-souliers de bal. Les subalternes et beaucoup de créatures sans
-prétentions avaient de simples savates...
-
-Dans un angle de la pièce où l’on m’avait fait asseoir, je remarquai une
-sorte d’estrade faite de quatre bancs placés en carré et tendus de
-cachemire, sur lesquels s’enroulaient des guirlandes de fleurs déjà
-fanées.
-
---C’est la place des musiciennes, me dit-on.
-
-En effet, elles arrivaient au même instant. Grande fut ma surprise, en
-les trouvant aussi laides, aussi disgracieuses, que les pauvres checkas
-entrevues aux funérailles de notre voisin. Sur cinq, deux étaient
-complètement borgnes et une troisième montrait un glaucome épouvantable.
-Elles étaient vieilles et leur peau avait des tons d’ivoire jauni. Une
-d’elles, mulâtresse, présentait des joues s’agrémentant des huit
-cicatrices longitudinales, qui sont appelées à parfaire la beauté
-soudanaise.
-
-La chanteuse, remarquable par la profusion de bijoux qui la couvrait,
-n’était guère plus attrayante, mais elle, du moins, avait tenu à se
-montrer élégante. Sa robe de satin bleu de paon s’ornait de volants
-multiples; une ceinture de pierreries étincelait à la taille. Des
-sequins d’or s’enroulaient autour de son front, où les frisures de ses
-cheveux crépus faisaient un vrai nid de pie. Elle avait le nez épaté, de
-fortes lèvres violettes, le front bombé et des yeux chassieux. Mais,
-sitôt qu’elle chanta, ce fut du délire. Pas une, me dit-on, ne pouvait
-l’égaler pour les modulations si chères aux oreilles indigènes. Elle
-répétait longuement la même phrase, le même mot et les autres
-répondaient au refrain en accompagnant l’air sur leurs instruments
-variés. Une _noune_, une _houde_, deux tympanons.
-
-Des esclaves passaient constamment, offrant des cigarettes dans un petit
-panier et des tasses de moka sur un plateau. Les visiteuses étaient
-assises, serrées entre elles comme des graines autour de l’épi, car
-l’usage oriental veut que l’on invite toujours dix fois plus de monde
-que la maison n’en saurait tenir. Le résultat est désastreux. Au bout de
-quelques heures, la demeure nuptiale a l’air d’un carrefour où... il se
-passe quelque chose!--et comme aucun agent n’est là pour maintenir
-l’ordre, c’est une ruée frénétique qui aboutit souvent à de véritables
-batailles entre femmes de condition inférieure; il faut appeler les
-eunuques pour chasser les tapageuses...
-
-Vers dix heures, après le repas servi à la turque, comme celui de la
-veille, Azma vint me chercher:
-
---Si tu veux assister à la grande toilette de la mariée, j’ai obtenu
-qu’on te laisse entrer dans la chambre.
-
-Je la suivis, et nous pénétrâmes ensemble dans le réduit où les poudres,
-les sachets, les pommades et les eaux de senteur mettaient une quantité
-de parfums disparates, et si violents, que je faillis perdre
-connaissance! Une fenêtre, ouverte à propos, me sauva de l’asphyxie.
-
-La petite mariée, d’une pâleur de morte, se livrait sans résistance aux
-mains de la couturière et d’une cousine qui, en ce moment, lui passaient
-une fine chemise européenne. Puis, ce fut le tour du corset fanfreluché,
-du pantalon, véritable dentelle ajourée et du jupon de satin
-froufroutant.
-
-La jeune fille était fort brune; on avait pris soin de frotter sa peau
-d’un liquide gras et blanc, sur lequel la poudre, jetée à profusion,
-achevait de métamorphoser sa carnation sombre d’Égyptienne en une chair
-de blonde, qui tranchait bizarrement avec l’éclat des yeux et le noir
-des cheveux crépus, luisants de brillantine. La couturière s’était
-distinguée pour la coiffure, de tous points réussie. Un coiffeur
-professionnel n’eût pas mieux fait. Après le jupon, on enfila la robe de
-mariée, la splendide robe des noces musulmanes, tout à fait abandonnée
-dans la bonne société actuelle. Alors, elle jouissait encore de tout son
-prestige et il fallait qu’un père fût bien pauvre pour ne point l’offrir
-à son enfant.
-
-Cette robe était de brocart rouge et or, l’étoffe commandée et tissée
-spécialement à Constantinople. Les douze mètres coûtaient mille francs
-(quarante livres) pour les plus simples. Celles des princesses,
-entièrement brodées de perles et d’or, atteignaient quelquefois cent
-mille francs. Mais les robes de cinq à dix mille étaient une dépense
-courante dans les frais du mariage. On juge de la pesanteur de cette
-robe, dont l’immense traîne augmentait encore le supplice de celle qui
-la portait. Les robes de mariées sont généralement très décolletées, en
-Égypte; cela, afin de permettre l’étalage des bijoux dont la fiancée
-doit être couverte. Au cou, une rivière de diamants, aux oreilles
-d’énormes boucles, aux bras plusieurs rangs de bracelets. Sur les gants
-(_sic_), et à chaque doigt, une bague de prix. Enfin, sur la tête et
-soutenant le voile lamé d’argent, un diadème en brillants ou en perles.
-Ajoutant à cela les multiples fils argentées dont j’ai parlé, et qui
-tombent en algues délicieuses de chaque côté des tempes jusqu’au bas de
-la robe, on se figure aisément la lourdeur écrasante de ce costume sous
-lequel, pour peu qu’il fasse chaud et que la jeune fille ne soit point
-très forte, elle doit plier littéralement...
-
-Entre temps, on avait passé une couche de carmin sur les joues et les
-lèvres de la fiancée et égalisé au pinceau ses sourcils et ses cils à
-l’aide d’une teinture. Je ne reconnaissais plus la fillette très brune,
-presque laide, que j’avais vue quelquefois en visite. C’était une femme
-nouvelle. Je me figurais la surprise de l’époux, le masque des fards
-tombé de ce visage, retrouvant la véritable femme--combien différente de
-l’autre--qu’on lui donnait.
-
-Les Orientales avisées redoutent tout de ce mariage les livrant à un
-inconnu dont elles ont, du moins, pu apercevoir les traits à travers les
-persiennes, durant ses visites aux hommes de leur maison: mais qui, lui,
-n’ayant vu d’elles qu’une forme imprécise sous les plis du voile noir
-dans la rue, peut, à bon droit, ne pas se montrer satisfait, si la femme
-n’est point telle qu’un récit mensonger la lui a dépeinte. Et, pour
-éviter un affront, tous les subterfuges sont admis car, de cette
-première entrevue, dépend souvent la durée du mariage.
-
-Si la mariée est par trop repoussante, le mari, sitôt qu’il a levé le
-voile nuptial, peut fort bien dire:
-
---Je refuse cette jeune fille!
-
-Et descendre aussitôt auprès des hommes qu’il prend à témoin de la
-tromperie dont il est victime. Aussitôt, il demande le divorce. C’est
-son droit, mais, si après l’avoir vue, il la trouve assez séduisante
-pour que l’union se consomme, les plus élémentaires lois de courtoisie
-lui ordonnent de la garder, même si le réveil lui réserve des surprises
-peu agréables.
-
-Et c’est là le secret de l’habileté consommée que mettent les femmes à
-parer et à embellir la fiancée.
-
-Quand la mariée se trouva tout à fait prête--ce qui n’avait pas demandé
-moins de deux heures--toutes ses amies et parentes vinrent à tour de
-rôle la regarder, chacune donnant son avis. L’une redressait un pli du
-voile, l’autre rattachait un bijou, celle-ci ajoutait une fleur.
-
-Alors entrèrent toutes les plus jeunes filles de la maison et de la
-famille. Également vêtues de blanc, elles portaient des cierges énormes,
-presque aussi volumineux que nos cierges pascals. Chaque cierge était
-enrubanné et entouré d’une guirlande de boutons de roses.
-
-La porte fut ouverte à deux battants, l’eunuque prit la tête du cortège
-et la _zaffa_[38] commença. Rien ne saurait égaler ma surprise et aussi
-mon indignation, en voyant les musiciennes, que je savais être recrutées
-parmi les pires courtisanes de la ville, venir prendre la mariée dans sa
-chambre et marcher devant elle à reculons, en entonnant l’épithalame.
-Les vierges marchaient des deux côtés de la mariée, soutenue par ses
-sœurs.
-
- [38] Procession nuptiale.
-
-Les musiciennes chantaient:
-
-_Elle vient d’en haut en se balançant, blanche avec de longs cheveux
-d’or._
-
-Refrain: _Ya la la! Ya la li!_
-
-_Ses cheveux tombent en longues et belles tresses._
-
-_Son front ressemble au croissant de la lune pendant le mois de
-Chaabane._
-
-_Ya la la! Ya la li!_
-
-_Ses sourcils sont tracés au pinceau._
-
-_Elle a des yeux de gazelle, un nez petit comme les azeroles de Syrie,
-des joues rondes comme des pommes._
-
-_Ya la la! Ya la li!_
-
-_On prendrait ses dents pour des perles enfilées._
-
-_Sa bouche est pareille à l’anneau de Salomon; sa salive est blanche et
-douce comme du sucre raffiné (sic)._
-
-_Ya la la! Ya la li!_
-
-_O lèvres de corail! ô cou élancé comme un vase d’argent!_
-
-_O poitrine blanche et ferme comme le marbre du bain! poitrine où
-s’arrondissent deux grenades!_
-
-_O talon qui seras vert pour le mari!_[39]
-
- [39] Le talon vert, c’est la chance assurée pour l’entourage de celle
- qui jouit de ce rare privilège.
-
-_Viens, ô jeune fille! viens, ô fiancée, viens, ô fleur, viens, ô clou
-de girofle!_
-
-_Ya la la! Ya la li!_
-
-Chantant et tapant sur le tympanon qu’elles élèvent au-dessus de leurs
-têtes en agitant les grelots fixés tout autour, ces musiciennes, si
-elles étaient plus gracieuses, rappelleraient assez les chœurs des
-courtisanes antiques marchant au-devant de la déesse, aux Panathénées.
-Même, les noces de l’antique Grèce devaient, par plusieurs points,
-ressembler à celles-ci, mais, dans l’ardent amour que les Grecs vouèrent
-à la beauté, rien de vulgaire ni de bas ne venait souiller l’éclat et le
-charme amoureux de leurs fêtes.
-
-Ici, c’est un mélange intraduisible de modernisme grossier et
-d’antiquité païenne. Telle la burlesque image de bois, représentant
-Priape (un Priape articulé) et que des gamins font manœuvrer au moyen de
-ficelles devant la voiture de la mariée aux noces populaires et l’autre
-Priape, plus ignoble encore, que l’on trouve encore dans tous les
-jardins de village, en manière d’épouvantail. Vieux reste des croyances
-ancestrales, qui donnaient à ce dieu la puissance d’arrêter les voleurs.
-La fleur même de la poésie orientale est ternie par l’obscénité
-ambiante. Ces usages d’autrefois qui, si longtemps, résistèrent aux
-attaques du christianisme, ennemi des gloires charnelles, ces coutumes
-de l’hyménée parmi lesquelles l’âme voluptueuse des anciens dieux
-semblait planer, ne sont plus aujourd’hui qu’une parodie grotesque des
-gestes désappris à travers les siècles, en cette Égypte que le mélange
-constant des races a rendue à la fois trop violemment barbare et trop
-servilement européenne. La laideur des musiciennes et le ton des
-esclaves et des affranchies que l’Islam rend égales à leurs maîtresses
-aux jours de liesse, font de ces fêtes de véritables saturnales, où
-toute grâce sombre dans la laideur et la malpropreté.
-
-Comme la veille, sur le parcours du cortège, la mère et la nourrice
-jettent par-dessus le front de la mariée les grains de blé et de sel et
-les pièces de monnaie.
-
-Les négresses et les servantes, même les invitées de condition basse,
-qui sont nombreuses, se précipitent sur le sol et se battent férocement
-pour s’arracher cet argent qui porte chance.
-
-Une des plus vieilles négresses de la maison a l’oreille grillée par la
-flamme d’un cierge. Et, comme elle gifle celle qui le porte,
-immédiatement, une autre femme arrache le cierge des mains de la
-fillette, et en assène un coup violent sur le crâne de la négresse.
-Celle-ci hurle en tenant d’une main son oreille brûlée, de l’autre sa
-tête fendue. On l’emporte saignante et désespérée. C’est la bataille...
-Les eunuques arrivent et quelques coups de bâton, lancés à propos dans
-le tas, ont vite fait de rétablir l’ordre.
-
-La mariée est arrivée devant le trône qui l’attend.
-
-Ce trône, appelé _Kocha_, est élevé sur trois marches et ressemble assez
-au trône des souverains. Sous un dais de satin entouré de fleurs
-d’oranger et de clématites artificielles, il supporte deux fauteuils
-dorés recouverts de satin blanc. Sur le dossier, le chiffre entrelacé
-des époux s’étale en majestueuses lettres d’or. Au fond, une glace
-entourée de feuillage; au-dessus, deux colombes se becquetant.
-
-La mariée est installée sur le fauteuil de gauche, le mari devant tenir
-constamment la droite dans tout ménage qui se respecte.
-
-A ce moment, commence le défilé des cadeaux. On ouvre ostensiblement les
-écrins, on étale les cachemires aux pieds de la jeune épouse, tandis que
-l’esclave préposée à cette tâche clame les noms des donateurs. A chaque
-objet, une véritable litanie de louanges s’échappe des lèvres des
-assistantes, suivie d’un: «Dieu garde cette famille et lui fasse de
-même!»
-
-L’exposition des présents est enfin terminée.
-
-Les femmes poussent le fameux _zarghout_[40], si violemment, cette fois,
-qu’il semble que leurs langues doivent y rester.
-
- [40] Sorte de cri qu’elles obtiennent en frappant leur palais avec la
- langue.
-
-Et voici le clou de la fête: les danses!
-
-Du groupe des musiciennes, parmi lesquelles elle était assise, une jeune
-femme se leva et vint se placer au pied du trône.
-
-Les musiciennes avaient quitté leur estrade et s’étaient assises un peu
-en arrière de la danseuse, face à la mariée.
-
-La danseuse portait une robe de satin rouge demi-longue et très froncée.
-La jupe partait des reins et laissait le ventre absolument libre. Une
-grosse tresse de fil d’or, semblable à un énorme serpent, tenait cette
-jupe, qui semblait devoir glisser à chaque mouvement de la gawaza. La
-poitrine, comme le ventre, était à peine voilée par une sorte de tricot
-de coton, à mailles très transparentes. Un boléro très court complétait
-ce costume à la fois très lourd et plus que léger. Mais, ce qui en
-faisait l’étrangeté et la richesse, c’était l’abondance inouïe de pièces
-d’or qui le couvraient. Sur la poitrine et sur l’abdomen, un véritable
-chapelet de pièces de cent francs en or se balançait en un triple tour,
-et le métal accompagnait, d’une jolie musique cliquetante, tous les
-mouvements de la femme. Autour de son cou, sur son front, les guinées et
-les napoléons ne se comptaient point; et, à chacune des multiples
-tresses de ses cheveux, se balançaient trois sequins attachés ensemble.
-
-Sur le devant de la tête, elle montrait une coiffure essentiellement
-européenne. Une splendide flèche en diamants piquait ses boucles aux
-jolis reflets de cuivre. Mais elle gardait dans le dos l’antique
-coiffure des véritables Égyptiennes, conservée encore par nombre de
-femmes coptes, par les danseuses et les fellahas, descendantes directes
-de leurs sœurs antiques. Je n’ai jamais vu de femmes turques porter les
-petites tresses.
-
-Les instruments de musique préludèrent, la danse commença.
-
-De ses mains brunes et fines, aux doigts teints de henné et cerclés de
-lourdes bagues, la petite danseuse pressa les crotales de bronze.
-
-Elle éleva ses bras minces, sa gorge saillit à demi hors du tricot qui
-la contenait.
-
-Elle s’étira comme une chatte hésitante, sourit à la fiancée et ses yeux
-eurent un regard étrange, qui, tout de suite, établit entre l’assistance
-et elle un courant de perverse sympathie.
-
-A petits pas, d’abord, elle glissa, faisant onduler son corps comme une
-liane flexible, semblant jouer et lutter tendrement avec un être qu’on
-ne voyait pas.
-
-Peu à peu, le tympanon et la _houde_ précipitaient leur rythme, la danse
-changeait de forme. Haletante, la courtisane s’abandonnait. Ce n’étaient
-plus que gestes déments, ondulations amoureuses du torse, extase du
-sourire, appel des yeux et des lèvres, vers l’infinie volupté.
-
-Tandis qu’elle s’agitait en un suprême frisson, les femmes, autour
-d’elle, l’encourageaient et, montrant la mariée rougissante qui,
-impassible, assistait à ce spectacle:
-
---Apprends-lui, ma sœur!... apprends-lui!...
-
-_(Alem-hïa Orcty, alem-hïa!)_
-
-Un parfum montait, fait de toutes les essences dont ces créatures
-étaient imprégnées, de leurs corps moites et de leurs chevelures sombres
-à relents sauvages.
-
-L’air, peu à peu, devenait irrespirable.
-
-Cette musique affolante achevait d’étourdir les pauvres recluses qui,
-grisées, énervées jusqu’au spasme, pleuraient et riaient tout à la fois,
-partageant la frénésie de la danseuse, accompagnant de la tête et des
-mains chacun de ses gestes.
-
-La danseuse s’arrêta, ruisselante, épuisée, heureuse. Chacune des
-assistantes voulait essuyer la sueur de son visage et de sa poitrine.
-Quand elle fit à nouveau le tour de la salle, tendant à mesure son front
-et ses seins humides de sueur, ce fut à qui y poserait la plus grosse
-pièce de monnaie d’argent ou d’or.
-
-Elle reprenait sa danse le front, les joues ornés de ces attributs
-barbares, et c’était là le talent, il fallait les retenir tout en
-dansant. Comme elle était habile, bientôt sa jeune face et sa poitrine
-disparurent sous le métal et de furieux applaudissements la
-récompensèrent.
-
-Mais, déjà, des chuchotements m’intriguaient du côté de l’escalier, ce
-fut aussitôt un bruit de voix et, tel un vol de colombes apeurées, des
-nuées de femmes se précipitèrent en criant:
-
---Le marié! le marié! _El Arisse!_
-
-Alors, la mère du jeune homme cria de toutes ses forces:
-
---Mesdames! que celles qui ont honte (_sic_) sortent. Que les autres se
-taisent et tâchent de rester tranquilles.
-
-Bien peu sortirent... Quelques vieilles femmes, des plus laides, firent
-semblant de se voiler la moitié du visage avec un mouchoir; les autres,
-non seulement demeurèrent, mais, plus effrontées que des passereaux,
-elles grimpèrent sur les fauteuils et les chaises, sans souci du dégât,
-pour mieux regarder. De nouveau, le _zarghout_ fit rage!
-
-Dans un tapage assourdissant, l’époux, aussi tremblant, aussi affolé que
-la frémissante jeune fille, fit son entrée. Il était soutenu par
-l’eunuque de la famille et le frère de la fiancée.
-
-Il avait préalablement fait une courte prière au seuil de la pièce, pour
-appeler les bénédictions du ciel sur son union; et maintenant, ses
-devoirs religieux accomplis, il s’avançait vers l’inconnu avec une
-hésitation bien compréhensible.
-
-La mère avait baissé le voile de l’épousée. Le jeune homme, d’un geste
-brusque, arracha ce voile.
-
-Dans l’antique Égypte musulmane, au temps des khalifes, la femme devait
-alors se prosterner et baiser la main de l’époux qui la relevait, en
-disant:
-
---Je t’élève jusqu’à moi.
-
-Aujourd’hui, dans le monde élégant surtout, les coutumes sont plus
-conformes à la galanterie européenne.
-
-Le mari, après avoir regardé sa femme, l’embrasse simplement, et
-s’assied sur le trône, à côté d’elle. Les deux mères du couple et les
-frères aînés viennent alors embrasser les deux époux. Tout cela se passe
-devant les invitées qui, pour rien au monde, ne donneraient un spectacle
-aussi curieux, bien que déjà vu.
-
-On se figure aisément la gêne extrême des mariés. Il faut que le Ciel
-leur ait départi des grâces spéciales pour endurer, jusqu’au bout, une
-situation aussi ridicule.
-
-Le mari a donc hâte d’emmener sa jeune femme dans la chambre nuptiale.
-
-Les mères et deux matrones les suivent.
-
-Ici se place une phase de la cérémonie, bien difficile à expliquer.
-
-Avant de devenir l’époux selon la nature, l’Égyptien de race pure doit,
-pour obéir à la coutume ancestrale, se rendre compte si la marchandise
-qu’on lui a livrée sur parole est aussi intacte qu’on le lui a affirmé.
-
-Brutalement, à l’aide d’un mouchoir de fine batiste, il demande au
-pauvre corps, qui se révolte et se débat en sursauts désespérés, la
-preuve qu’il va pouvoir exhiber triomphalement à ses proches et à la
-famille de la vierge reconnue telle en cette barbare solennité.
-
-Après cet acte de possession, il demeure quelques instants à consoler la
-pauvre petite, puis redescend parmi les invités mâles, pour témoigner sa
-satisfaction à tout le monde et achever la nuit avec ses camarades.
-
-Le lendemain seulement, et même parfois plusieurs jours après, s’achève
-la connaissance entre les époux, à moins que la jeune fille ne garde
-rancune et, se souvenant trop des premières politesses conjugales, ne
-force son mari à la conquérir par la suite en amant, après l’avoir
-humiliée en maître.
-
-Les Turques ont en grand mépris cette coutume essentiellement locale que
-les Égyptiens d’aujourd’hui tiennent de leurs aïeux de l’époque
-pharaonique. Certaines tribus hébraïques la pratiquèrent.
-
-Cependant, l’épouse turque mariée à un Égyptien ne peut pas toujours y
-soustraire ses filles, surtout dans la bourgeoisie. Elle risquerait de
-s’attirer le mépris de toutes les femmes qu’elle fréquente.
-
-Chez les Fellahas, la chose se pratique d’une manière encore plus
-sauvage.
-
-Des compagnons du mari se tiennent sous la fenêtre et tirent des coups
-de fusil en poussant des clameurs épouvantables, propres à étouffer les
-cris de la patiente, qui doit hurler pour bien témoigner de sa vertu.
-
-On m’a affirmé que les chrétiennes (coptes) d’Égypte, surtout celles de
-la classe pauvre, n’échappaient point à l’affreux usage consacré par des
-siècles d’habitude. Ce n’est d’ailleurs pas le seul point de comparaison
-entre les deux cultes, en ce pays où le sol demeure si bien l’unique
-roi, qu’il est parvenu à pétrir tous ses enfants de son même limon
-généreux, leur faisant des traits et des âmes si pareilles que tous les
-mages, tous les patriarches n’y changeront rien.
-
-Il était plus de minuit quand nous regagnâmes nos voitures.
-
-Pour sortir de l’appartement des mariés, nous avions dû enjamber pas mal
-de corps de négresses déjà plongées dans le sommeil le plus lourd, et
-surtout une quantité innombrable d’enfants de tous les âges et de toutes
-les teintes.
-
-Des semaines passèrent. Le mois sacré, le joyeux mois de Ramadan était
-venu.
-
-La veille du premier jour, j’allais assister avec Azma et l’esclave
-Gull-Baïjass à la procession qui ouvre la fête.
-
-Déjà, depuis le matin, toute la ville était en liesse. Le peuple n’est
-jamais très sûr de l’époque exacte où commence le grand jeûne.
-
-Il faut que le grand chef de l’Islam ait vu la nouvelle lune à
-Constantinople, pour qu’il puisse télégraphier aussitôt la bonne
-nouvelle aux autres nations musulmanes.
-
-Le canon tonne du haut de la citadelle, une immense acclamation partie à
-la fois de milliers de poitrines haletantes traverse l’air.
-
-Le Caire est en joie.
-
-La procession se met en marche.
-
-Elle ne manque pas d’originalité. Tous les corps de métier y sont
-représentés par des chars où s’étalent les produits de leurs travaux ou
-de leurs industries.
-
-Voici les boulangers. Ils ont installé un four véritable, fait de
-briques, sur la charrette longue et sans rebords. Ce véhicule n’a pas
-varié depuis l’occupation romaine et a même gardé son nom de _carro_.
-Mitrons et geindres s’escriment à qui mieux mieux à pétrir et à
-enfourner les galettes plates qui seront le pain.
-
-Voici les bouchers apportant leur note barbare dans ce milieu de joyeuse
-fantaisie.
-
-Aux cahots de la charrette, les corps refroidis des énormes buffles et
-des moutons gras pendent tristement et se balancent, parsemant la route
-de larges étoiles de pourpre.
-
-Ils sont attachés à des espèces de gibets fixés à la charrette.
-
-Les bouchers, leur coutelas à la main, font mine de découper constamment
-leur marchandise.
-
-Voici encore les pileurs de café armés de leurs pilons gigantesques et
-qui, le torse nu, s’agitent frénétiquement autour du lourd mortier de
-bronze vert.
-
-Voici encore les fruitiers et les marchands de légumes--une des plus
-jolies créations du cortège.
-
-Les marchands ont fixé des barres de fer transversales autour de leur
-char; ces barres sont elles-mêmes soutenues par des montants de bois
-solides. Dans ce cadre, ils ont installé un véritable jardin. Les
-courges, si appréciées en Égypte, les aubergines, les tomates, les
-haricots et les betteraves voisinent avec les pêches, les pommes et les
-raisins. De grands régimes de bananes sont entremêlés de poivrons rouges
-et verts, formant la parure des quatre coins. Des dattes pas encore
-mûres complètent l’assortiment. Des guirlandes de roses, des branches de
-jasmin et de _tamra Hêna_ accompagnent l’inévitable fleur de souci si
-chère au peuple des bords du Nil et achèvent de donner une note imprévue
-et délicieusement bizarre à ce véhicule rustique.
-
-Le char des pêcheurs et poissonniers n’est pas moins gracieux. Dans une
-vaste barque, aux voiles triangulaires, les jeteurs de filets et les
-vendeurs de marée ont pris place. Leur barque est elle-même posée sur
-une très longue charrette.
-
-Les hommes tiennent en mains les lourdes nasses qu’ils feignent de
-lancer dans un océan invisible, tandis que leurs compagnons montrent à
-la foule les corbeilles d’osier remplies de poisson.
-
-Voici les pâtissiers et les confiseurs tirant la pâte de guimauve et les
-nappes dorées de caramel sur une table qui branle; les épiciers dont le
-char offre le spectacle inattendu d’une boutique ambulante, les pains de
-sucre pendus à des cordes qui se balancent au-dessus des têtes du
-personnel en font, du reste, le plus bel ornement.
-
-Ensuite, les charrons, les chaudronniers, les menuisiers, traînant une
-maison en miniature dont ils clouent les persiennes à grand renfort de
-coups de marteaux. Tout ce monde prend d’ailleurs un plaisir extrême au
-vacarme qui devient tel à un moment, que je dois quitter la fenêtre où
-je m’accoude, littéralement étourdie.
-
-La nuit est tombée. Les chars, après un arrêt devant la mosquée où ils
-ont reçu la bénédiction d’Allah, sont rentrés au gîte. Nous faisons
-comme eux. Mais, déjà, je ne reconnais plus les paisibles quartiers qui
-mènent à notre maison. Une fièvre inusitée a passé sur la ville, tous
-les visages sont joyeux, toutes les lèvres ont une chanson. Les
-boutiques s’éclairent, la foule encombre les places et l’on s’aborde, la
-face réjouie et les mains ouvertes, en se souhaitant: Un bon Ramadan!
-
-Chez nous, dans la famille d’Azma, on a fait provision de bougies, de
-raisins secs, d’amandes, de noisettes, de pommes, de bonbons et de
-sirops de roses et de violettes. Pensez donc, comme on serait honteux si
-quelque visiteuse malapprise s’avisait d’aller dire que les réceptions
-d’Azma-Hanem sont moins brillantes que celles de Fatma-Hanem, ou de
-Zénab-Hanem ou de n’importe quelle autre dame turque ou circassienne!...
-Chacune veut faire mieux que sa sœur...
-
-Dès la tombée du jour, du haut en bas de la demeure, les lustres pesants
-s’allument; lustres de cristal aux pendeloques multiples, qui dansent
-encore un quart d’heure après qu’on les a touchées. Sur les tables, les
-flambeaux d’argent étincellent. Des guirlandes de fleurs décorent les
-murs de la pièce où l’on reçoit. Toutes les housses ont été enlevées, et
-l’or des dossiers et la soie des sièges reluisent superbement sous la
-violence de cette lumière.
-
-Les femmes elles-mêmes ont l’air de meubles de prix. Vêtues de toilettes
-d’apparat, ornées de tous leurs diamants, des fleurs dans les cheveux et
-les pieds chaussés de mules brodées de perles, elles attendent les
-visites!...
-
-Ces visites arrivent vers dix heures et se succèdent jusqu’après le
-repas de minuit... Toute la soirée, on sert des fruits secs, des
-bonbons, des sirops, du café et des profusions de cigarettes.
-
-Cela dure ainsi tout le temps du Ramadan. Dans la journée, les femmes de
-condition aisée dorment jusque vers quatre heures. A ce moment les
-ablutions, la toilette, la coiffure, les amènent tout doucement jusqu’à
-l’_Iftar_, repas qui rompt le jeûne, et qui se sert au coup de canon,
-immédiatement après le coucher du soleil. De cinq heures du matin à six
-heures du soir, il n’est pas permis de boire une goutte d’eau ni de
-fumer une cigarette. Les femmes, très religieuses, poussent le rigorisme
-jusqu’à refuser de respirer même l’odeur d’un mets ou... l’arome d’une
-fleur.
-
-Le Ramadan se termine par la fête du Baïram où, durant une semaine, les
-visites s’échangent en plein jour, où tous, indistinctement, maîtres et
-serviteurs, sont vêtus de neuf et s’abordent par le traditionnel:
-
---_Kollo sana enta tayeb!_ (Porte-toi bien toute l’année.)
-
-Mais, tandis que les hommes se congratulent les uns chez les autres, les
-trois premiers jours, il n’est pas de bon ton d’aller voir les femmes de
-ces messieurs avant le quatrième. Ce jour-là, par exemple, les
-visiteuses se montrent dans leurs atours les plus magnifiques, comme
-pour les noces, celles qui n’en ont pas en empruntent. C’est à qui
-exhibera les toilettes les plus riches, les bijoux les plus précieux.
-Les fellahas se contentent d’être propres et cela suffit à les rendre
-tout à fait méconnaissables.
-
-Presque tout à coup, ce fut l’hiver.
-
-Je découvris une Égypte nouvelle, sous le ciel terne qui,
-insensiblement, remplaçait le ciel d’azur et d’or que j’avais admiré le
-plus souvent jusque-là.
-
-Aux nappes claires des blés murs couvrant les plaines environnantes, à
-la fine poussière blonde s’échappant des aires, où paisiblement des
-paysans poussaient l’antique traîneau propre aux dépiquages, avaient
-succédé les récoltes magnifiques du cotonnier, richesse de ce pays.
-J’avais vu les feuilles luisantes d’un vert bronzé se couvrir de larges
-fleurs aux calices roses, jaunes ou blancs. Puis je vis ces fleurs se
-faner très vite et former la petite gousse d’où devait sortir la moisson
-neigeuse du fruit béni.
-
-Maintenant, la terre entière disparaissait sous le vert tapis couleur
-d’émeraude des trèfles naissants. Le Nil majestueux roulait une eau
-profonde grossie des pluies commençantes du grand Soudan. Par les
-soirées calmes il faisait bon aller vers les Pyramides au trot paisible
-des fins chevaux de Syrie, sous la vaste allée des grands _lebbacks_[41]
-bordant la route.
-
- [41] Acacia Nilotica.
-
-C’était le moment de l’inondation annuelle.
-
-De chaque côté de la route, la terre disparaissait, submergée par le
-fleuve-roi, métamorphosant les plaines fécondes en véritables lacs.
-
-La beauté sans pareille du paysage en était encore accrue. De hauts
-palmiers, dont les troncs rugueux baignaient dans les eaux, levaient
-plus haut leurs panaches magnifiques, comme rafraîchis, fortifiés par
-l’humide et vivifiante caresse.
-
-Les villages semblaient autant de minuscules Venises se mirant de toutes
-parts dans le Nil qui, doucement, se retirait, laissant à la place
-liquide le limon nourricier dont les récoltes prochaines seraient
-augmentées. Et, là-bas, les gigantesques masses triangulaires se
-dressaient. C’était l’Égypte immuable et belle, dans sa mélancolique
-grandeur.
-
-De petites vapeurs roses couraient sur les canaux improvisés, tandis
-qu’au couchant un voile d’or et de pourpre s’étendait à l’endroit précis
-où le soleil venait de disparaître dans toute sa gloire.
-
-Azma, les yeux brillants, la voix joyeuse, me disait:
-
---Je n’avais jamais vu ces choses avant de te connaître, mais je savais
-qu’elles étaient belles. Au temps du khédive Ismaïl, on a commencé de
-préparer cette route; c’est lui qui a ressuscité l’ancienne splendeur du
-pays. C’était vraiment un grand souverain.
-
-Elle me conta ensuite diverses anecdotes se rapportant au règne du père
-de Tewfick.
-
-Celle-ci entre autres.
-
-A l’époque de l’ouverture du canal de Suez, tous les princes régnants de
-l’Europe furent invités à l’inauguration solennelle.
-
-Tous furent également les hôtes d’Ismaïl qui avait pour habitude de
-pourvoir à tous les frais des touristes de marque qui visitaient
-l’Égypte; sa générosité s’étendait même jusqu’aux simples particuliers,
-dont il faisait payer les notes d’hôtel par ses intendants sitôt que ces
-étrangers lui étaient présentés.
-
-Aucune réception cependant n’égala celle qui fut réservée à
-l’impératrice des Français.
-
-La souveraine, même dans ses rêves les plus fous, n’avait pu souhaiter
-un hommage pareil à celui qui l’attendait sur la vieille terre
-pharaonique.
-
-Comme elle s’étonnait un jour de ne pas voir plus d’orangers et de
-grenadiers--en Espagnole fidèle au souvenir des parfums et des fruits du
-sol natal,--le Khédive, prévenu, invita la jeune impératrice à faire
-avec lui une excursion aux Pyramides où un véritable petit palais avait
-été élevé en son honneur.
-
-Quand le landau dans lequel les souverains avaient pris place pour se
-rendre au but de la promenade arriva sur la route qui, trois jours plus
-tôt, montrait de chaque côté l’immense étendue de ses plaines nues,
-l’impératrice des Français ne put retenir un cri d’étonnement et
-d’admiration. Bordant le chemin que devaient suivre les augustes
-promeneurs, un véritable bois de grenadiers, de citronniers et
-d’orangers en fleurs mettaient la parure de leurs feuillages,
-transformant le paysage aride en un coin de jardin délicieux.
-
-Le vice-roi d’Égypte avait fait planter ces arbres à prix d’or, en
-quelques heures, à seule fin de réjouir les yeux de la belle princesse
-qui l’accompagnait.
-
-Arrivée aux pieds des Pyramides, l’impératrice fut conduite par son
-hôte, aux appartements créés pour elle, dans ce palais du miracle
-construit en quelques heures.
-
---Vous êtes chez vous, madame, dit le vice-roi.
-
-Et comme Eugénie ne passa qu’une soirée dans ce «home» d’occasion, le
-souper qui lui fut offert dans le cadre créé pour une heure coûta au
-souverain près d’un quart de million.
-
-Les histoires de ce genre ne se comptaient pas sous le règne d’Ismaïl et
-ma cousine se plaisait à me les dire, en vraie Turque, amie du faste,
-toujours prête à applaudir aux gestes magnifiques et aux actes généreux.
-
-Je la décidai à m’accompagner au Musée des antiques--alors à Boulac--je
-lui expliquai de mon mieux l’histoire de ce pays d’Égypte où elle était
-née et dont elle ne connaissait rien. Avec elle, je refis le pèlerinage
-de la citadelle et la descente du puits de Joseph.
-
-La pauvre recluse se laissait ravir par le charme de ces promenades. Ses
-yeux d’ignorante insensiblement s’ouvraient. Un monde de sensations
-nouvelles s’éveillaient en cette âme faite pour une autre vie.
-
-Un jour, le mari d’Azma lui défendit brutalement ces promenades.
-
-Le lendemain, il exigea qu’elle quittât les corsages à la mode
-européenne que je lui avais appris à porter. Puis il lui fallut
-reprendre sa coiffure indigène, l’horrible mouchoir de coton que turques
-et fellahas gardaient encore toutes à ce moment en Égypte...
-
-Enfin ce mari omnipotent interdit jusqu’aux leçons de français que je
-donnais patiemment à ma cousine chaque matin.
-
-Lui aussi, malgré sa lourde apathie, avait remarqué le changement qui
-s’opérait chez la jeune femme. L’esprit et le cœur d’Azma s’ouvraient à
-la vie comme des fleurs et l’époux s’inquiétait de ces progrès où il
-n’avait aucune part. Cette femme, sa cousine, lui avait sacrifié vingt
-années de sa fragile existence; il la traitait en esclave, sans
-brutalité il est vrai, mais aussi sans bonté d’aucune sorte. Cette
-créature qui lui avait donné sept enfants ignorait l’amour et cependant
-jamais peut-être aucune amante ne mérita mieux de le connaître. Je suis
-persuadée qu’il eût suffi d’une étincelle pour allumer, au cœur ardent
-que je devinais, la plus belle flamme dont ait jamais brûlé la plus
-violente amoureuse. Jamais Azma n’avait eu de son mari une parole de
-tendresse ou seulement d’affection. Aussi redoutait-il au delà de tout
-ce que ma présence de femme européenne pouvait apporter de perturbations
-inattendues dans son existence.
-
-Azma, née Musulmane, devait conserver les mœurs du déluge. Il ne fallait
-point essayer de la soustraire à l’ambiance.
-
-Les femmes du vieil oncle ne me voyaient pas non plus d’un très bon œil.
-Également sournoises, terriblement ignorantes et fanatiques, elles me
-haïssaient pour mon double titre de Franque et de chrétienne. Elles
-craignaient aussi le contre-coup de mon influence sur leur vieux mari
-qui, volontiers, écoutait le mien, seul mâle de la famille avant les
-fils de ces deux femmes--car maintenant toutes les deux en avaient un.
-
-Et cela acheva de rendre ma situation difficile. Le soir, au lieu des
-veillées sur la terrasse, on se tenait à présent dans le hall autour du
-mancal où la braise crépitait, me rappelant bien tristement les joyeuses
-flambées de chez nous.
-
-La maison si chaude en été devenait maintenant glaciale et ce n’était
-pas le feu ridicule du mancal qui la pouvait chauffer beaucoup.
-Frileusement, les femmes se couvraient de châles, de plaids et, ainsi
-accroupies autour du foyer antique, elles prenaient l’apparence de
-pitoyables Erynnies.
-
-Seule, ma chère Azma gardait son prestige. Elle portait depuis l’hiver
-une superbe pelisse doublée de fourrures qui ne me semblait guère à sa
-place dans la maison surtout passée sur une horrible galabieh de
-flanelle grossière, mais qui lui donnait à elle, si jolie sous son
-masque oriental, l’air de quelque princesse byzantine au milieu de ses
-esclaves et de ses eunuques.
-
-A présent, nous en avions trois! L’oncle ayant ramené avec ses femmes
-les eunuques de la campagne, un pour chaque femme de la maison. Ils se
-tenaient assis près du feu tels des singes et leur occupation favorite
-qui consistait à peler des fruits secs et à les manger achevait la
-ressemblance.
-
-On jouait au tric trac, au loto ou aux dominos.
-
-Zénab s’était récemment vu fermer les portes du harem et le cœur d’Azma,
-en amenant et offrant au bey une de ses nièces, fillette de quatorze
-ans, replète et vicieuse.
-
-La concupiscence du bey n’était un mystère que pour l’âme naïve d’Azma.
-Mais, cette fois, soit que les servantes indignées n’aient pu parvenir à
-cacher leur colère, soit que ses yeux d’épouse se fussent enfin ouverts,
-ma cousine surprit les coupables et chassa la jeune fille et sa
-misérable tante.
-
-La petite n’étant pas esclave, le péché du mari demeurait sans excuse,
-et l’épouse outragée avait tous les droits.
-
-Ahmed-bey ne brillait point par le courage. Il nourrissait un égal amour
-pour la tranquillité et pour la débauche. Son cas restait pendable
-devant la loi. Il se montra maussade mais résigné. Seulement la bonne
-humeur générale s’en ressentit. Il semblait qu’une lourde chape de
-mélancolie se fût abattue sur tout le monde.
-
-Comme pour sceller la paix de son ménage, ma pauvre cousine commençait
-une grossesse pénible, l’ennui et la tristesse en furent accrus dans la
-maison jadis si joyeuse.
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-Mes amis, les de S..., avaient repris leur existence hivernale. La
-situation du père les forçait à être plus mondains qu’ils ne l’eussent
-voulu. Sophie cependant s’accoutumait aux toilettes, faisant valoir sa
-grâce de blonde et aux éloges qu’elle lui attirait. On m’invita souvent,
-mais si je pouvais accepter les pique-niques intimes, ou les thés
-d’après-midi, il eût paru étrange de me voir aller au bal ou au théâtre
-sans mon mari, étant donné ma jeunesse. Je refusais, sans regret
-d’ailleurs, car tout à présent me lassait, sauf la lecture qui
-commençait à me prendre tout entière.
-
-M. de S... avait une bibliothèque admirablement choisie. Elle comptait,
-entre autres, une collection très complète des anciens auteurs, et il
-n’en manquait pas un seul de ceux qui, dans leur œuvre, avaient traité
-de l’Égypte. Ainsi lentement, j’étudiai par eux ce pays où je devais
-vivre: Hérodote, Strabon, Diodore et tous les disciples de l’École
-d’Alexandrie, me devinrent à ce point familiers que, même après tant
-d’années, quand je les consulte, je vais directement au passage désiré,
-sans avoir besoin de chercher le moins du monde. Je pus me convaincre
-que, depuis eux, l’Égypte n’avait pas beaucoup changé. Leur aide me fut
-d’un secours précieux et me permit de comprendre bien des coutumes,
-ayant leur origine dans la plus haute antiquité pharaonique.
-
-Je retournais quelquefois chez les femmes des ministres. Elles se
-montrèrent toujours aimables, mais je ne possédais pas l’habileté
-nécessaire à m’attirer leur protection effective. On m’invita beaucoup à
-dîner et à faire de la musique, mais ce fut tout. Je prenais plus
-souvent la route du palais, je n’y voyais presque jamais la princesse
-mère. En revanche, la femme du prince était tout à fait charmante avec
-moi. L’institutrice arrivait à me paraître une compagne agréable. Elle
-tenait de sa famille une éducation parfaite et une solide instruction.
-Elle jouait à ravir Beethoven et Chopin, mes maîtres préférés; nous nous
-entendîmes très bien.
-
-Que dire de Sta-Abouha?... Sa tendresse exubérante prenait des
-proportions telles, qu’elle m’effrayait un peu. Cette enfant devenait
-jalouse de toutes celles qui m’approchaient, et je devais la consoler de
-mon mieux, émue malgré moi de sa douleur, que je devinais sincère.
-
-Je fus présentée à la sœur du prince, cette princesse est morte à Paris
-en septembre dernier, femme d’une haute intelligence que j’ai eu
-l’occasion de revoir souvent depuis, et qui du moins parlait notre
-langue comme une Française. Elle avait épousé le prince H..., homme de
-valeur, qui a fait ce miracle de consacrer sa vie et une partie de ses
-biens à la bonne terre égyptienne. C’est aujourd’hui un des premiers
-agriculteurs du pays. Il a divorcé depuis longtemps d’avec la princesse.
-Il était fils du khédive Ismaïl et frère de Tewfick.
-
-Quant au prince Ibrahim, maître de céans, je l’avais rencontré par
-hasard dans la nursery, où je m’amusais à faire tourner un carrousel
-enfantin devant ses enfants qui étaient devenus mes amis. Le prince
-m’apparut sous les traits d’un bon bourgeois, assez terne, l’air mou,
-avec de gros yeux de ruminant et des lèvres épaisses. Il était vêtu sans
-la moindre recherche, d’un complet gris clair à carreaux, qui tombait
-mal et rien dans sa modeste personne, ne décelait l’intelligence, ni la
-grandeur.
-
-Il me fit quelques questions et me déclara: «Qu’il aimait bien mon
-mari...» Puis, après m’avoir examinée des pieds à la tête, de façon à me
-forcer de baisser les yeux, il fit une pirouette et disparut.
-
-Quand il revit mon mari quelques jours plus tard, il exprima ainsi son
-opinion sur mon compte:
-
---Elle est très bien, votre jeune femme; mais... faites-la donc
-engraisser un peu!... Elle est trop maigre!...
-
-Un matin, comme nous étions toutes réunies autour du mancal, l’eunuque
-annonça la visite de _Sett Pachau_!
-
-Mme Pachau, la colporteuse, était une forte personne à carnation
-flamande, portant allègrement ses trente-cinq ans... Elle arrivait
-escortée de deux gamins indigènes, qui déposaient avec soin aux pieds
-des femmes de la maison, deux énormes ballots de marchandises.
-
-Quand ces ballots s’ouvraient, c’était le miracle!... Il en sortait de
-tout! Depuis les toilettes complètes à bas prix, achetées en solde aux
-grands magasins, jusqu’à la chaussure et aux parfums... On voyait des
-peignes dorés, des éventails de plumes, des colliers de verre, des
-ombrelles, des pièces de toile, de soie, des dentelles, des savons et
-même des objets de ménage.
-
-Esther Pachau, fille d’Isaac Pachau, cumulait les fonctions de vendeuse,
-d’acheteuse et de couturière. C’était elle qui fournissait les
-trousseaux des jeunes filles et les robes d’apparat de leurs mères. Elle
-servait les grands harems, et reprenait à perte les fournitures qui
-avaient cessé de plaire.
-
-Elle exerçait encore bien d’autres commerces, prêteuse à la petite
-semaine et porteuse de billets doux quand, par aventure, une belle
-recluse avait ébauché quelque intrigue amoureuse avec un bey à travers
-les stores mal baissés de sa voiture, à la promenade de Choubrah.
-
-Esther Pachau--Pachau comme on la nommait partout--était d’une
-complaisance extrême. Pourvu que ses services lui fussent payés, on
-pouvait sans crainte faire appel à son bon cœur. Elle ne refusait ai ses
-soins, ni sa peine.
-
-Les eunuques, dont elle satisfaisait à la fois l’amour-propre et
-l’avidité en les faisant entrer dans les bénéfices de son commerce,
-nourrissaient pour elle un sentiment compliqué, mélange de mépris et de
-vénération. Ils admiraient surtout l’adresse inouïe avec laquelle elle
-se mouvait dans les situations les plus difficiles et le profit
-pécuniaire qu’elle savait tirer de ses moindres actes.
-
-Pendant que Pachau était au harem, exhibant sa marchandise, le vieux
-père Isaac, courbé sous le double faix des ans et de la fatigue, tenait
-en laisse le baudet qui, depuis tant d’hivers, charriait les objets de
-leur commerce. De son côté, il faisait l’article dans la rue et vendait
-aux passants de menus bibelots, en attendant de commencer sa tournée
-personnelle dans les maisons chrétiennes et israélites, où les hommes
-sont admis.
-
-Alors, on le voyait agiter furieusement sa sonnette et crier de sa voix
-encore puissante:
-
---_Ago-Filo! Ago-Filo_ (aiguille-fil).
-
-De là le surnom «d’ago filo» donné en Orient aux colporteurs. Ils sont
-des plus rares aujourd’hui dans les rues du Caire; les femmes, même
-indigènes, ne craignant plus d’aller elles-mêmes faire leurs emplettes
-dans les magasins. Mais il y a vingt ans, les Orientales eussent
-considéré cela comme une dérogation à leur titre d’épouses de hauts
-personnages ou de fonctionnaires. Aussi, les Pachau de toutes sortes,
-firent-elles de rapides fortunes en ces harems où, fatalement, on
-ignorait le prix de tout...
-
-Chez nous, Azma luttait vainement contre Esther Pachau. Celle-ci
-demeurait toujours la plus forte. C’était pitié de voir les horreurs
-qu’elle débitait comme des marchandises de valeur. Aussi, quel mauvais
-regard elle me lança, le jour où j’eus la malencontreuse idée d’insinuer
-que ses objets ne me paraissaient plus tout à fait à la mode...
-
-La visite dura bien trois heures. Toutes les femmes de la maison étaient
-là accroupies à terre autour de la marchande. Maîtresses, esclaves
-blanches et noires, les yeux brillants du même désir, les doigts
-caressant les étoffes, les lèvres ouvertes dans le même sourire. Quand
-la Juive partit, Azma sortit piteusement de son corsage la bourse de
-soie noire qu’elle y tenait serrée en bonne égyptienne, et, comptant son
-argent, elle eut un gros soupir de regrets! Toutes ses ressources du
-mois avaient passé dans la vaste sacoche d’Esther.
-
-Il en était ainsi partout, dans chaque maison où la colporteuse passait,
-drain terrible, redouté également des époux et des pères qui n’osaient
-sévir contre un usage si déplorable, mais que des siècles de préjugés
-avaient établi, et qu’on ne pouvait détruire sans toucher à la base même
-d’une société branlante, mais solide encore...
-
-
-
-
-XXIV
-
-
-Mon grand chagrin de n’avoir pas d’enfants me faisait envier toutes les
-mères qui me parlaient de leur nombreuse famille. Mariée depuis deux
-ans, et malgré que je n’eusse point fini ma dix-neuvième année, il me
-semblait que jamais cette joie ne me serait accordée de serrer contre ma
-poitrine un être à moi!...
-
-A ce moment précis, la femme du _Sacca_ (porteur d’eau), ayant mis au
-monde son dixième bébé, vint se plaindre un jour à Azma de leur
-épouvantable misère. Dix enfants, deux vieux à la maison et presque pas
-de pain!... Alors, une idée qui me parut sublime, traversa ma cervelle
-de pensionnaire, se croyant une femme très sérieuse... Si j’en adoptais
-un!...
-
-Sitôt pensé, sitôt proposé. Je demandai à cette pauvresse de me céder en
-tout abandon une de ses filles, la petite _Fatma_, la moins laide, qui
-venait d’avoir quatre ans et qui me connaissait bien.
-
-Je savais que mon cher mari aimait les enfants autant que moi, et je ne
-doutais guère de son approbation.
-
-On m’accorda Fatma, au grand désespoir d’Émilie qui, plus avisée, se
-rendait bien compte des ennuis que nous donnerait cette adoption et
-surtout du travail qui lui incomberait de ce fait.
-
-Dès le soir, je courus vers le plus beau des magasins de l’époque et
-j’achetai un véritable trousseau pour la petite.
-
-Nous l’avions préalablement baignée et conduite chez un barbier indigène
-qui fit tomber avec les boucles annelées de son épaisse toison, une
-quantité de choses innommables dont il vaut mieux ne point parler.
-
-Et la nuit, tandis que la pauvrette, après avoir fait le premier repas
-complet de sa courte vie de miséreuse, dormait à poings fermés dans le
-lit de ma fidèle servante, Émilie et moi nous cousîmes jusqu’à l’aube,
-petites robes, chemises, jupons, etc..., etc... Mon rêve de maternité
-dura tout un mois.
-
-Je m’étais privée sans peine de tout ce que je souhaitais faire pour
-moi-même cet hiver-là, afin que «ma file» fût plus élégante. Je
-commençais à espérer que mes efforts pourraient aboutir, car l’enfant,
-d’abord sournoise et boudeuse, s’habituait et s’appliquait même à me
-satisfaire, avec cette surprenante facilité des égyptiennnes à
-s’assimiler, elle disait plusieurs mots français et en comprenait
-beaucoup d’autres. Et moi, dans cet ardent besoin de maternité, je
-m’attachais à cette humble créature que je voulais efficacement faire
-mienne.
-
-Un jour mon amie Sophie m’envoya chercher. Je partis en recommandant à
-Émilie de surveiller attentivement Fatma qui me salua d’un «bonjour
-maman» qui me ravit.
-
-Le soir quand je rentrai, Émilie m’attendait sous le porche. Je compris
-tout de suite qu’il s’était passé quelque chose en mon absence.
-
---Ah! madame! s’écria ma femme de chambre en m’apercevant, ces sales
-gens ont enlevé la petite!...
-
-Je ne saisis pas tout de suite ses paroles... Il fallut qu’elle
-m’expliquât longtemps pour que la lumière enfin se fît. Je ne pouvais
-admettre tant d’ingratitude et de perfidie.
-
-La mère de Fatma m’avait laissé soigner, nettoyer et vêtir sa fille,
-puis, la jugeant suffisamment présentable, elle l’avait reprise, elle et
-toutes les nippes que nous lui avions préparées, elle avait ensuite
-conduit l’enfant chez la femme d’un riche Pacha qu’elle connaissait pour
-avoir travaillé dans la maison.
-
-Cette dame, émerveillée de la façon dont une si pauvre femme tenait sa
-fille, l’avait immédiatement gardée et promettait de la traiter comme
-sienne, afin d’éviter une charge à cette mère admirable...
-
-Azma, qui ne pouvait comprendre mon chagrin pour un événement qui lui
-paraissait de si mince importance, m’avoua par la suite qu’elle n’avait
-pas osé me contrarier, mais que pas un instant elle n’avait cru à la
-sincérité de cette Fellaha. La malheureuse voulait bien me laisser
-soigner et habiller sa Fatma, mais de là à me la confier à moi
-_chrétienne_ il ne fallait pas connaître l’âme musulmane, pour y compter
-une minute.
-
-Je gardai de cet événement une amertume profonde.
-
-Le jour où j’ai été mère réellement, devant l’ivresse éprouvée rien qu’à
-regarder ma première fille, je me suis demandé comment j’avais pu croire
-un instant qu’une telle adoption eût pu remplacer l’enfant née de ma
-chair... Mais au harem, un peu de folie avait sans doute passé sur moi,
-et le départ de Fatma me fut une grosse peine...
-
-
-
-
-XXV
-
-
-Un matin du printemps suivant, les enfants d’Omma Hanem pénétrèrent dans
-ma chambre en criant toutes les deux à la fois:
-
---Réjouis-toi! le jeune bey est venu!
-
-Le jeune bey! c’était mon mari... et je n’en pouvais croire mes
-oreilles. Je ne l’attendais que beaucoup plus tard, son arrivée me
-comblait d’une joie infinie.
-
-Il eut peine à me reconnaître tant j’avais maigri et pâli. Il se montra
-très étonné de me voir parler l’arabe presque couramment. Mais pas un
-moment, je n’hésitai à repousser la proposition qu’il me fit d’attendre
-encore que notre installation fût complète pour m’emmener avec lui...
-
-Ah! la médiocrité du logis, la gêne, tout, plutôt que de rester une
-semaine de plus loin de lui, dans ce harem, où chaque jour je me sentais
-plus étrangère.
-
-Il comprit mon désir et y accéda.
-
-J’éprouvai un grand regret de quitter Azma. Ce regret eût été doublé si
-j’avais su que je ne devais plus la revoir... Elle avait été pour moi la
-sœur étrangère, mais si tendre, dont l’amitié seule adoucissait mes
-heures d’exil. Jamais près d’elle je ne sentis la différence, de nos
-religions et de nos races. Je l’aimais d’une affection profonde et la
-pleurai sincèrement. Quant aux autres, à part l’esclave Abyssine,
-_Ouas-Fénour_, qui s’accrochait à mes vêtements en poussant des
-hurlements sauvages à l’heure de la séparation, je savais que pour
-toutes, le départ de «la petite Franque» était plutôt un soulagement.
-
-L’oncle, cependant, ne put cacher son émoi en me disant l’adieu qui,
-pour lui aussi, devait être un adieu éternel. Moins mal entouré, je ne
-doute pas qu’il ne m’eût prouvé sa tendresse de façon plus efficace.
-
-Azma me regrettait franchement et la veille, elle me dit, pouvant à
-peine retenir ses pleurs:
-
---O ma sœur! _Ia Orkty!_ tu me quittes maintenant que nous commençons à
-nous comprendre.
-
---Hélas! Azma, ne saviez-vous pas qu’il en est toujours ainsi?...
-N’est-ce pas à l’heure précise où les affections se nouent, où les sites
-plaisent par la chère habitude que nous prenons d’eux, qu’il faut partir
-et s’en aller ailleurs refaire la redoutable expérience des visages et
-des contrées inconnues?
-
-Seddia, qui depuis longtemps nous fuyait, revint ce jour-là pour nous
-dire adieu. Elle apportait des cadeaux.
-
-Pour Émilie, une pelote brodée par elle, et pour moi, un coussin aux
-couleurs voyantes. A ces travaux, la pauvre déracinée avait mis tous ses
-talents!
-
---Ce n’est rien, voyez-vous...--me dit-elle, la voix émue--mais j’ai
-pensé qu’en regardant ces humbles choses, vous vous souviendriez
-quelquefois de moi, qui ne vous oublierai jamais.
-
-Vous vous trompiez Seddia, c’était beaucoup, le travail patient de vos
-mains de paresseuse... Cela constituait pour la courtisane que vous
-étiez devenue, un consciencieux effort. Je ne l’ai compris que beaucoup
-plus tard, lorsque j’ai mieux connu la vie... Alors, peut-être, ne vous
-montrai-je pas assez de reconnaissance... Émilie, très touchée que l’on
-eût pensé à elle, crut devoir donner à Sett-Seddia, un dernier conseil:
-
---Allons, madame Seddia, faites un petit sacrifice... laissez cet
-habillage de carnaval, bon pour une odalisque et venez retrouver ma
-maîtresse à Alexandrie. On vous cherchera du travail, je vous aiderai...
-Vous ne serez pas malheureuse.
-
-Mais elle, tristement, secoua la tête.
-
---Merci, ma fille... vous êtes bonne, mais je ne puis accepter votre
-offre, puis se tournant vers moi:
-
---Malgré que vous soyez si jeune, ne comprenez-vous pas, madame, vous
-qui savez voir, combien je suis devenue pareille «à eux»! et que je ne
-puis plus vivre autrement qu’à l’Orientale?... Je mourrai ici et ce sera
-mon châtiment...!
-
-Des larmes montaient à ses yeux. Je lui serrai la main sans répondre,
-navrée de me sentir impuissante à la sauver malgré elle.
-
-Elle embrassa Émilie comme une sœur.
-
-Je revis aussi les enfants d’Omma Hanem, les esclaves, les eunuques et
-les négresses. Tout le monde avait un mot à me dire, une recommandation
-à me faire.
-
-La tante aux canards reparut quelques heures avant mon départ de la
-maison. Maintenant, les canards avaient grandi et elle élevait des
-petits dindons qu’elle charriait partout; elle s’empressa de les sortir
-de leur prison d’osier, sitôt arrivée chez sa nièce. C’était alors une
-fuite éperdue de ces animaux sur les tapis et les meubles, au grand
-ennui d’Azma qui redoutait les suites probables de leur épouvante.
-
-La tante se montra particulièrement aimable dans la joie sans bornes
-qu’elle éprouvait à me voir partir. Elle me dit qu’elle se réjouissait
-de m’avoir connue, et fit appel à tous mes bons sentiments pour
-m’exhorter à abjurer ma religion afin de devenir musulmane.
-
-Nous quittâmes le Caire par une tiède soirée, sous l’embrasement
-féerique du soleil couchant.
-
-Je vis disparaître les minarets et les hautes murailles des antiques
-mosquées. Les tours épaisses de la citadelle avec leurs meurtrières et
-leurs créneaux, les portes monumentales de la mosquée d’Hassan et les
-constructions qui lui faisaient face écrasèrent une dernière fois ma
-chétive personne de leur colossale majesté. Elles me semblaient autant
-de bastilles gigantesques d’où je venais enfin de prendre mon vol vers
-le pays du rêve et de la délivrance. Pourtant, ces vestiges admirables
-du grand passé musulman se paraient à cet instant d’une beauté
-magnifique, sous la lumière idéale du crépuscule oriental.
-
-Nous traversâmes le quartier d’Abdine, l’Esbekieh, puis ce fut la gare!
-
-Je faillis crier de joie en entendant le dernier coup de sifflet de la
-locomotive qui nous emportait à toute vapeur vers Alexandrie. Mon
-allégresse était telle, que mon mari, à son tour, se laissait gagner à
-ma fièvre d’indépendance.
-
-Et si petite que pût être la part de bonheur que le sort nous réservait,
-comme nous ignorions la part des peines, nous étions heureux d’être
-enfin nos maîtres. Ce bonheur pour moi était si grand, qu’il me semblait
-que mon cœur ne pourrait le contenir.
-
-Toute ma jeunesse et tous mes espoirs gonflaient ma poitrine.
-
-Je partais enfin, j’allais commencer avec mon mari «chez nous», une vie
-nouvelle, ma vie!...
-
-JEHAN D’IVRAY.
-
-
-
-
-Imp. PAUL DUPONT, 4, rue du Bouloi.--Paris.--502.10.10. (Cl.).
-
-
-
-
-SOCIÉTÉ D’ÉDITION ET DE PUBLICATIONS
-
-Collection in-12 à 3 fr. 50
-
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-Albérich-Chabrol.--Le Flambeau.--La chair de ma chair.
-
-Annunzio (Gabriele d’).--Terre vierge.
-
-Barrès (Maurice).--Amori et Dolori sacrum.--Les Amitiés françaises.--Le
-Voyage de Sparte.--Les Déracinés.--L’Appel au Soldat.--Leurs
-Figures.--Au Service de l’Allemagne.--Colette Baudoche.
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-Baudin (Pierre) et Nass (Dr).--La Rançon du Progrès.
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-Conan Doyle.--Les Aventures de Sherlock Holmes.--Nouvelles Aventures de
-Sherlock Holmes.--Souvenirs de Sherlock Holmes.--Nouveaux Exploits de
-Sherlock Holmes.--Résurrection de Sherlock Holmes.--Sherlock Holmes
-triomphe.--Mémoires d’un Médecin--Le Drapeau vert.--Le Crime du
-Brigadier.--Les Exploits du Colonel Gérard--Les Réfugiés.--La Compagnie
-Blanche (2 vol.): I. Les Moines Guerriers.--II. Les Épées
-Glorieuses.--Notre-Dame de la Mort.
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-Déroulède (Paul).--1870. Feuilles de route.--70-71. Nouvelles feuilles
-de route.
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-Esparbès (Georges d’).--La Grogne.
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-Finot (Jean).--Français et Anglais.--La Science du Bonheur.
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-Gautier (Judith)--Le Collier des Jours.--Le Second rang du Collier.--Le
-Troisième rang du Collier.
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-Gorki (Maxime).--En prison.--Hôtes d’Été.--La Mère.--Une Confession.
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-Gyp.--Pervenche.--Les Amoureux.--Cricri.--Entre la poire et le fromage
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-Hermant (Abel).--Chronique du Cadet de Coutras.
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-Hornung (E. W.).--Raffles.--Le Masque Noir.--Le Voleur de nuit.
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-Le Roux (Hugues).--L’Heureux et l’Heureuse.--L’Amour aux États-Unis.
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-Loïe Fuller.--Quinze ans de ma vie.
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-Maizeroy (René).--Yette, Mannequin.
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-Marguerite (Paul).--La Princesse Noire.
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-Margueritte (Paul et Victor).--L’Eau souterraine.
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-Marni (J.)--Souffrir.
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-Meredith (George).--Tragicomédie d’Amour.
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-Montesquiou (R. de).--Altesses Sérénissimes.--Professionnelles
-Beautés.--Assemblée de Notables.
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-Naquet (Alfred).--Vers l’Union libre.
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-Ouroussoff (Prince).--Mémoires d’un Gouverneur.
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-Prévost (Marcel).--Lettres à Françoise.--Lettres à Françoise mariée.
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-Serao (Matilde).--Amoureuses.--Cœurs de Femmes.--Quelques
-Femmes.--Histoires d’amour.--Les Légendes de Naples.
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-Sinclair (Upton).--La Jungle.--L’affranchi.--La République
-Industrielle.--Métropolis.--Les Brasseurs d’argent.
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-Talmeyr (Maurice).--La fin d’une Société.
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-Thénard (Jenny).--Ma vie au théâtre.
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-Tolstoï.--Pourquoi?
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-Yver (Colette).--Les Cervelines.--La Bergerie.
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-Librairie FÉLIX JUVEN, 13, Rue de l’Odéon, PARIS
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-NOTE DU TRANSCRIPTEUR
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-La numérotation des chapitres passe du chapitre XX au chapitre XXIII
-dans l’original. On a rajouté les têtes des chapitres XXI et XXII aux
-emplacements qui semblaient les plus probables.
-
-On a représenté _entre caractères soulignés_ les passages en italique
-dans l’original.
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- The Project Gutenberg eBook of Au c[oe]ur du harem, by Jehan d’Ivray.
-</title>
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-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Au cœur du Harem</span>, by Jehan d'Ivray</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Au cœur du Harem</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Jehan d'Ivray</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: January 23, 2022 [eBook #67233]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>AU CŒUR DU HAREM</span> ***</div>
-<p class="c large">J<span class="small">EHAN</span> D’IVRAY</p>
-
-<h1>AU CŒUR<br />
-DU HAREM</h1>
-
-
-<p class="c gap">PARIS<br />
-<span class="small">Société d’Édition et de Publications</span><br />
-<span class="large">Librairie <span class="sc">Félix</span> JUVEN</span><br />
-13, Rue de l’Odéon, 13</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em large">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-
-<ul>
-<li><b>Le prince Mourad</b>.</li>
-<li><b lang="la" xml:lang="la">Janua Cœli</b>.</li>
-<li><b>Les Porteuses de torches</b>.</li>
-</ul>
-<p class="c b">Pour paraître prochainement :</p>
-
-<ul>
-<li><b>Daoulatte</b>.</li>
-<li><b>Le Moulin des Djinns</b>.</li>
-</ul>
-<p class="c b">En préparation :</p>
-
-<ul>
-<li><b>La cité de joie</b>.</li>
-<li><b>Catherine Raimbaud</b>.</li>
-<li><b>Nos frères de Lettres</b> (critiques).</li>
-</ul>
-
-<p class="c small gap">Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.</p>
-
-<p class="c"><span lang="en" class="i">Copyright by</span><br />
-Société d’Édition et de Publications, Paris, 1911.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c large top4em i">A Monsieur G. Maspéro</p>
-
-
-<p class="c gap large i">A l’évocateur magnifique<br />
-<span class="leftpad">de l’Égypte ancienne</span><br />
-je dédie cette étude<br />
-<span class="rightpad">de l’Égypte moderne</span><br />
-en témoignage de haute estime<br />
-<span class="leftpad">et de grande admiration</span></p>
-
-<p class="sign large"><span class="sc">Jehan</span> D’IVRAY</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c xlarge b">Au Cœur du Harem</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">I</h2>
-
-
-<p>J’ai ressenti ma première impression d’exil dans le
-port de Naples. J’ai souvent revu cette rade merveilleuse.
-Sous de brûlants midi de juillet, par de paisibles
-soirs de mai, en octobre alors que sous le vélum d’un
-ciel azuré, d’un ciel sans nuages, les arbres secouaient
-au vent du large leurs branches légères, alors que le
-parfum troublant des fleurs innombrables et l’odeur
-forte des algues marines passaient en effluves violents
-et délicieux… Ces jours-là, j’ai connu, sous ce
-ciel et dans ce port, la douceur de vivre.</p>
-
-<p>Mais à mon premier passage, après l’émouvante
-anxiété du péril à peine évité, dans la surprise de
-mon ignorance, mes dix-sept ans s’épouvantèrent
-devant l’inconnu de cette ville, où nous abordions à
-la nuit noire et par une mer démontée.</p>
-
-<p>Grandie à Cette, je ne craignais guère les ennuis
-physiques de la traversée ; tangage et roulis n’étaient
-point pour surprendre celle dont les premiers plaisirs
-avaient été les dangereuses promenades en <i>youyou</i>,
-qu’elle ne dédaignait point de conduire.</p>
-
-<p>Mais je n’avais jamais été plus loin que Marseille
-et je n’avais non plus jamais essuyé de véritable tempête,
-sur un grand vaisseau, et par un gros temps.</p>
-
-<p>Déjà, un accident de machine nous avait immobilisés
-quinze heures à La Ciotat. L’<i>Ebre</i> qui nous
-emportait était trop endommagé pour continuer sa
-route ; il fallut transborder sur le <i>Peluse</i>.</p>
-
-<p>Ici se place le premier événement curieux parmi
-le chapelet de mes souvenirs. Durant le temps qu’on
-déchargeait les marchandises, nous avions pris la route
-des champs, en ce pays que nous ignorions. Nous
-suivîmes un petit sentier fleuri d’aubépines et tout
-à coup, nous nous trouvâmes dans le cimetière de
-La Ciotat.</p>
-
-<p>Le soir tombait. Une brise légère passait sur nos
-têtes, charriant le parfum des premières fleurs du
-printemps. Cher printemps de mon doux pays de
-France, que je n’ai plus revu, jamais…</p>
-
-<p>Nous nous assîmes sur une pierre tombale, l’âme
-noyée d’une tristesse infinie. Sur un mûrier, tout près
-de nous, le rossignol égrenait ses trilles, l’heure était
-à la fois si profondément douce et si voluptueusement
-mélancolique, que je ne savais plus si j’étais heureuse,
-ou si je détestais la vie, dans ce champ de mort qui
-semblait un jardin de rêve.</p>
-
-<p>Et voici qu’une chose extraordinaire se produisit.
-Autour de nous, des oiseaux bizarres passèrent. Toutes
-les couleurs du soleil couchant brillaient sur leurs plumes ;
-et de chaque arbre et sur chaque tombe, un perroquet
-s’envolait en poussant des cris aigus. Je me
-crus le jouet d’une subite hallucination. La vérité
-était bien plus simple. Un navire marchand, chargé
-de ces bêtes qu’il emportait d’Anvers, avait fait naufrage,
-la veille, sur nos côtes et les perroquets peuplaient
-la contrée… Avec eux, la Magie de l’heure
-s’était évanouie…</p>
-
-<p>Le lendemain, le <i>Peluse</i> nous recevait ; il devait nous
-conduire à Alexandrie…</p>
-
-<p>A peine étions-nous en route, le vent nous prenait
-de côté, et jusqu’à Naples les violons ne quittèrent
-plus les tables.</p>
-
-<p>Deux heures du matin sonnaient à bord, quand, à
-la lueur fulgurante des éclairs, j’entrevis la vieille
-Parthénope. Le Vésuve lançait dans le ciel obscur,
-de minces fusées lumineuses et de hautes colonnes
-de fumée que l’opacité des ténèbres ne permettait pas
-d’apercevoir. Tous les passagers raisonnables demeuraient
-sagement dans leurs couchettes ; mais mon mari
-pas plus que moi, n’étions de ceux-là…</p>
-
-<p>Notre jeunesse étouffait sur ce navire, et nous voulions
-en sortir coûte que coûte : aussi acceptâmes-nous
-avec enthousiasme la proposition du docteur,
-qui, en bon confrère, s’était offert à guider mon mari
-et moi-même, dans la ville inconnue.</p>
-
-<p>J’ai souvent pensé depuis à cette promenade originale
-sur les quais de Naples, et dans la rue de Tolède
-en pleine nuit, sous une pluie diluvienne…</p>
-
-<p>Nous avions d’abord voulu marcher pour nous
-dégourdir les jambes, mais le roulis nous avait trop
-éprouvés, nous ne savions plus… La pluie qui nous
-fouettait, et le vent qui faisait rage, rendaient notre
-équipée si désagréable, qu’il nous fallut accepter les
-bons offices d’un cocher noctambule : il dut nous trouver
-grotesques, mais l’appât d’un gros pourboire le
-rendait obséquieux.</p>
-
-<p>Le jour nous surprit sous les colonnades de l’église
-<i>San Ferdinando</i> qui fait face au théâtre San Carlo.</p>
-
-<p>Ah ! le triste matin !…</p>
-
-<p>Malgré que l’on fût dans la semaine pascale, on eût
-dit la brume grisâtre d’une aube hivernale. Le soleil
-ne se décidait pas à se montrer… Et de cette aurore
-sur la terre italienne, à mon premier réveil hors du
-joyeux pays natal, une mélancolie profonde m’enveloppait…
-Je m’étais fait une Italie de rêve dans mon
-cerveau de petite fille, et voici que je retrouvais les
-brouillards glacés des cités du Nord, avec la note si
-vulgaire du peuple de Naples, note originale et amusante,
-sous un clair soleil, mais triste à mourir par ce
-temps des contrées boréales. Aux fenêtres, des loques
-sordides pendaient lamentables… dans les rues encore
-salies par la boue de plusieurs jours, des immondices
-traînaient, écorce d’orange, pelure de pommes et de
-courges, résidu de tomates écrasées ; un relent pestilentiel
-se dégageait de ces détritus et, dans le jour
-naissant, sous le ciel livide, les voix nasillardes des
-premiers marchands ambulants montaient étrangement
-monotones et grossières à la fois.</p>
-
-<p>Nous errâmes jusqu’à midi. Le soleil décidément ne
-voulait pas se montrer ; et ce fut sous la pluie encore
-qu’il nous fallut regagner le bord, où nous fûmes
-accueillis par les railleries de nos compagnons de route.</p>
-
-<p>Ceux-ci bien reposés par la première nuit tranquille
-depuis Marseille, lestés d’un lunch copieux, et chaudement
-couverts, nous regardaient d’un œil ironique…
-Et je me figure que nous devions en effet faire triste
-mine avec nos vêtements trempés, nos cheveux ruisselants
-d’eau et nos visages défaits de promeneurs
-nocturnes. Mais c’est le miracle de la jeunesse que
-les plus violentes fatigues s’effacent sur des fronts
-d’adolescents, après quelques minutes de délassement
-et un bon repas. Une courte sieste, une tasse de thé,
-une tranche de rosbif, suffirent à nous rendre nos
-forces. Quand, vers quatre heures, le <i>Peluse</i> leva l’ancre,
-nous avions oublié notre mauvaise nuit et nous pouvions
-admirer la ville, par une coquetterie bizarre, elle
-se montrait à nous dans sa beauté souveraine, à l’instant
-précis où nous la quittions. Les nuages s’étaient
-dissipés, la mer était redevenue d’un bleu de turquoise
-et le ciel n’était plus sur nos têtes qu’un vaste manteau
-de lumière ; le Château de l’Œuf se dressait superbe
-sur la hauteur et les jolies maisons multicolores descendaient
-en ribambelles gracieuses jusqu’au rivage.
-Une véritable flottille d’embarcations nous faisait cortège,
-chargées de musiciens aux voix chaudes, murmurant
-des cantilènes napolitaines, avec accompagnement
-de violons, de mandolines et de guitares.</p>
-
-<p>Ah ! le charme de <i>Mandolinata</i> et la douceur de
-<i>Santa Lucia</i> écoutés ainsi, comme dans le dernier cri
-de la terre que l’on quitte avant le départ sur l’inconnu
-de la haute mer !…</p>
-
-<p>Cela ne ressemble à rien de connu et je ne pense
-pas qu’on le puisse oublier, après l’avoir une fois
-entendu.</p>
-
-<p>Les Iles heureuses cependant nous entouraient,
-<i>Ischia</i>, <i>Procida</i>, <i>Castellamare</i>, charriant vers nous la
-fragrance délicieuse des chemins en fleurs, nids de verdure,
-coins ignorés, où l’âme des dieux semble demeurer
-encore, et planer, mystérieuse et dominatrice, autour
-des êtres.</p>
-
-<p>Et ce fut le large… Journées monotones et magnifiques,
-soirées interminables, où le passager semble
-traîner sa vie, dont les minutes comptent double…</p>
-
-<p>Dormir, manger, faire les cent pas autour des cages
-à bêtes, visiter les machines, feuilleter des romans ou
-des revues qu’on ne lit point, la vie du bord dans sa
-régularité animale et reposante…</p>
-
-<p>Le troisième jour, des cris sauvages me firent bondir
-hors de ma couchette. On avait veillé tard par extraordinaire
-et nous entrions dans le port d’Alexandrie
-de grand matin.</p>
-
-<p>Les passes d’Alexandrie sont peuplées d’écueils
-rendant très difficile la navigation à qui ne connaît
-point parfaitement ces parages. L’aide du pilote est
-indispensable ; et ce n’est pas une des moindres curiosités
-de l’arrivée, que cette prise d’assaut du navire par
-le plus étrange bandit qui se puisse voir.</p>
-
-<p>Enveloppé de son burnous, le chef ceint du tarbouche
-ou du turban des ancêtres, le pilote grimpe
-par les cordages, avec une agilité de bête féline.</p>
-
-<p>Et ce sont aussitôt des hurlements, des imprécations
-s’adressant aux frères demeurés dans la barque, ou
-des ordres en langue baroque, donnés à pleine voix
-aux hommes du bord.</p>
-
-<p>Le pilote est le prototype de l’Alexandrin, mélange
-hétéroclite de Grec, d’Italien et d’Arabe des frontières
-de Libye, être spécial, composé de toutes les races
-diverses qui ont traversé la ville d’Alexandre et la
-capitale des Ptolémées, fils d’Égypte pourtant, mais
-dont les veines ne charrient que bien peu de sang égyptien
-et qui n’a presque rien du paisible homme rouge,
-gardien fidèle de la vieille lignée pharaonique, roi
-incontesté des rives du Nil.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Après le pilote, les innombrables <i>Fachini</i> et <i>Farraches</i><a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>
-qui envahirent nos cabines dès l’arrivée, achevèrent
-de me donner une idée terrifiante de ma nouvelle
-patrie.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Portefaix, commissionnaires.</p>
-</div>
-<p>A peine vêtus d’un court caleçon de cotonnade, la
-galabieh relevée autour des reins, le turban en bataille
-sur leurs têtes rasées, ils apparaissaient à chaque écoutille,
-en proférant des phrases incohérentes, gesticulant
-et criant de telle sorte qu’une invincible peur me saisit.
-Oh ! ces cris de l’arrivée !…</p>
-
-<p>Je me serrais craintive contre le bras de mon mari,
-qui, déjà repris par l’ambiance, répondait comme il
-fallait aux nombreuses sollicitations dont nous étions
-l’objet. Coups de canne par ci, coups de poing par là,
-le tout accompagné de terribles éclats de voix auxquels
-je n’étais guère habituée.</p>
-
-<p>J’avais le cœur lourd, les yeux brûlés de soleil et
-de larmes mal retenues.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">II</h2>
-
-
-<p>Je fus bien surprise, quelques instants plus tard,
-quand débarrassés enfin des formalités de la douane,
-arrivés à l’hôtel et reposés par une première toilette
-sérieuse en terre ferme, nous nous retrouvâmes dans
-notre chambre d’hôtel, mon mari et moi… Il avait
-repris sa bonne figure souriante, je retrouvais mon
-ami de toujours. Ainsi, en ce pays d’antithèse, les
-plus fortes colères ne sont guère qu’en surface. On
-crie, on tape pour se faire respecter et se mettre à
-l’unisson, et telles gens qui nous semblent au paroxysme
-de la fureur et se traitent de chiens, de voleurs,
-d’assassins et de fils de <i>teigneux</i> (sic), s’embrasseront
-en riant aux éclats quelques minutes après, ou
-se tapoteront l’épaule amicalement pendant dix minutes,
-en se faisant des protestations de tendresse.</p>
-
-<p>Mon étonnement d’ailleurs commençait…</p>
-
-<p>Tandis que, dans la chambre, je faisais connaissance
-avec les grands lits de fer à colonne peints en couleur
-voyante, vert, bleu, rouge, les divans trop hauts pour
-être confortables, recouverts de cotonnade garnie de
-dentelles au crochet, les moustiquaires de tulle relevés
-par de larges rubans, la rue m’attirait aussi, par les
-mille choses nouvelles que j’y devinais.</p>
-
-<p>Notre hôtel était situé dans une rue très couleur
-locale et bien faite pour me donner, du premier coup,
-une idée précise du pays où j’abordais.</p>
-
-<p>Quand, après tant d’années écoulées, je cherche à
-rassembler mes souvenirs de ce matin d’arrivée, deux
-choses surtout surgissent de ma mémoire : le bruit
-persistant des soucoupes de cuivre qu’agitait sous les
-fenêtres un marchand d’<i>arghissouss</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> et le son d’un
-orgue de barbarie jouant le <i lang="la" xml:lang="la">Miserere</i> du <i>Trouvère</i>…</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Jus de réglisse glacé, qui se vend dans des cruches de grès.</p>
-</div>
-<p>A cela vient se joindre le souvenir de deux odeurs
-bien différentes pourtant. Le parfum troublant des
-guirlandes de <i>Fohls</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> (les premières que je voyais)
-que présentait une marchande indigène, aux nombreux
-passants de cette petite rue et un arome violent de
-marée, provenant d’un étalage de coquillages tout
-proche. Les jours pourront passer, je deviendrai peut-être
-une très vieille femme, dont le cerveau peu à peu
-perdra la mémoire des heures de sa jeunesse, mais
-le spectacle de ce matin ne s’effacera point ; et de ces
-sons et de ces odeurs que j’ai gardés si présents, je
-conserverai jusqu’au dernier souffle, la note et la senteur,
-car ils furent l’impression première de ma nouvelle
-existence, et résument pour moi les sensations de mon
-premier matin d’exil.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Sorte de gardenias à fleurs petites et très parfumées.</p>
-</div>
-<p>Le marchand d’arghissouss montrait une belle face
-bronzée, dont les traits semblaient taillés dans quelque
-matière antique, par un artiste du vieux passé grec.
-Il riait d’aise dans sa barbe noire et sa bouche en
-s’ouvrant découvrait des dents voraces, d’une admirable
-blancheur. Ses reins étaient ceints d’une vaste
-écharpe, rayée de couleurs vives où le rouge et le
-jaune dominaient, et son turban, posé très en arrière,
-laissait voir un front où la sueur perlait. Il portait
-une longue robe blanche, des babouches jaunes
-et des bracelets de laine. Un large anneau d’argent
-pendait à son oreille droite. Et il tenait haut sa cruche
-de grès, dont le goulot laissait échapper un gros morceau
-de glace et des feuilles d’oranger…</p>
-
-<p>La marchande de Fohls pouvait avoir mon âge,
-dix-sept ans… Elle me sembla très mince, très
-brune ; sur son corps de toute jeune femme la galabieh
-moulait des formes pures, une gorge dure, des hanches
-souples, des jambes fuselées, dont chaque mouvement
-était une grâce. Sur sa poitrine à demi nue ;
-d’innombrables guirlandes de fleurs formaient collier,
-et faisaient à cette créature charmante, une atmosphère
-embaumée qu’elle traînait après elle comme un
-voile enivrant, dont les passants se grisaient. Elle
-avait d’étranges yeux, lourds de passion, la bouche
-un peu grande, un profil de chèvre sauvage, et ses
-courts cheveux bruns s’envolaient en frisons raides,
-sur ses tempes et sur son cou. Un balancement rythmique
-agitait sa taille à chaque geste de ses bras,
-qu’elle tenait élevés, les mains chargées de fleurs qu’elle
-présentait, en chantonnant :</p>
-
-<p>— <i>Fohl gamyl !</i> (les jolies Fohls !)</p>
-
-<p>La marchande de coquillages se reposait juste sous
-les fenêtres de mon hôtel… Énorme matrone, croulante
-de graisse, vautrée sur le trottoir, un bras négligemment
-jeté sur sa marchandise, elle dormait lourdement
-en attendant la pratique. Elle avait la bouche
-ouverte, et de ma fenêtre assez basse, je pouvais distinguer
-le chapelet de mouches glissant autour de ses
-paupières et aux commissures de ses lèvres.</p>
-
-<p>La journée se passa à visiter les rares curiosités de
-la ville. Alexandrie n’offre qu’un intérêt très médiocre
-au point de vue de ses monuments ; le plus grand
-reproche qu’on puisse faire à cette ville, c’est de n’avoir
-aucun cachet personnel.</p>
-
-<p>Trop de peuples la conquirent, trop de gens divers
-l’habitèrent ; elle n’est plus qu’un port sans beauté,
-où se coudoient toutes les races, où se parlent tous
-les idiomes, où surtout dominent l’Italien et le Grec
-mâtinés d’oriental, n’ayant plus gardé de la patrie
-d’origine, que le mercantilisme et la souplesse.</p>
-
-<p>Les femmes pourtant y sont belles. Je parle des
-femmes de la société, essentiellement cosmopolite
-d’ailleurs, mais formant un bouquet de fleurs vivantes,
-du plus séduisant aspect, pour les yeux surpris du
-voyageur. Extrêmement élégantes, très coquettes,
-elles savent mieux qu’aucune, imposer les modes outrancières
-de nos grands couturiers parisiens. Et tandis
-que les maris occupés pour la plupart à parfaire ou
-à ruiner le budget du ménage dans un téméraire coup
-de bourse, les laissent libres de leurs journées, elles
-passent charmantes et parées dans les calèches somptueuses<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>,
-étalant sous le clair soleil d’Égypte leurs
-grâces d’idoles et leur beauté de statues.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Des superbes attelages d’alors il ne restera bientôt plus en
-Égypte que le souvenir, car déjà les grandes dames Musulmanes
-ont donné l’exemple, et l’auto remplace partout la voiture démodée.</p>
-</div>
-<p>La plage élégante de Ramleh et la plage familiale
-du Mex n’existaient pas encore. On n’avait pas non
-plus demandé aux archéologues les secrets de Kom-el-Chougafa
-et la basilique de Saint-Théonas gardait son
-mystère…</p>
-
-<p>Pour l’instant, le touriste, avide de choses nouvelles,
-devait se contenter de la visite traditionnelle à la
-colonne de Pompée et aux catacombes.</p>
-
-<p>La colonne de Pompée, faussement attribuée au
-tribun, faisait autrefois partie intégrante du Sérapéum,
-d’origine bien plus ancienne. Le Sérapéum ou Temple
-de Sérapis, élevé par Ptolémée Soter, dans l’acropole
-de Rhacotis et sur l’éminence aujourd’hui très diminuée
-qui porte la grande colonne, était un édifice
-auquel on parvenait par cent degrés de marbre. Selon
-la description du rhéteur Aphtonius, qui vit le Sérapéum
-au <small>III</small><sup>e</sup> siècle de notre ère, la colonne monolithe
-était alors située au milieu d’une cour entourée de
-portiques et de salles renfermant des livres. C’est qu’en
-effet, vers l’an 140 avant Jésus-Christ, sous le règne
-d’Évergète II, la bibliothèque du Muséum ou bibliothèque
-mère, s’étant trouvée tout à fait remplie, le
-Sérapéum lui servit de succursale et renferma une
-seconde collection, la bibliothèque fille, évaluée au
-nombre de 300,000 volumes (Nitschlop).</p>
-
-<p>Il ne faut pas oublier qu’Alexandrie fut longtemps
-la ville lumière de l’ancien Monde. Les goûts délicats,
-les instincts élevés des premiers Lagides, si grecs de
-nature et d’habitude, déterminèrent ce grand mouvement
-qui fit se précipiter vers la cité d’Alexandre tout
-ce que la société d’alors contenait d’artistes, de rhéteurs
-et de savants.</p>
-
-<p>Ptolémée Soter, ami et condisciple d’Aristote, et
-lui-même historien remarquable, apporta le premier à
-Alexandrie les traditions intellectuelles de la Grèce.
-Par lui fut fondé le Muséum, qui donna bientôt naissance
-à la première école d’Alexandrie, appelée divine
-par les anciens.</p>
-
-<p>Le palais des rois et le Muséum devinrent une agglomération
-immense d’édifices magnifiques et de jardins
-qui couvraient près du quart de la superficie totale
-de la ville, dans cette région aujourd’hui déserte et en
-partie envahie par la mer, qui s’étend de l’obélisque
-de Thoutmès III (aiguille de Cléopâtre) au promontoire
-Lochias.</p>
-
-<p>Il ne faut pas oublier que de cette école d’Alexandrie
-sortirent les hommes les plus fameux de l’époque gréco-romaine :
-Théocrite, Apollonius de Rhodes, Lycophron,
-Philétas de Cos parmi les poètes ; Zénodote,
-Aristarque, Callimaque, Eratosthène, Hipparque,
-Apollonius de Perga, Archimède, Euclide, fondateur
-de la géométrie, Hérophile et Erasistrate qui, les premiers,
-enseignèrent l’anatomie, Gallien, Démétrius de
-Phalère ; et enfin beaucoup plus tard, Théon et son
-admirable fille Hypatie, qui mourut lapidée par la
-foule, sur le conseil des moines fanatiques, sous le
-patriarchat de Cyrille.</p>
-
-<p>De toutes ces grandeurs disparues, il ne reste que
-quelques pierres et la colonne dite de Pompée, autour
-de laquelle se pressent les tombes effritées d’un cimetière
-musulman.</p>
-
-<p>Sur l’emplacement des mosaïques multicolores et
-des superbes dalles de marbre, les sépulcres de terre
-et de chaux se serrent lamentablement ; là, où croissaient
-les térébinthes et les chèvrefeuilles, l’aloès pousse
-ses tiges épineuses, et ce n’est plus que mélancolie et
-que tristesse en ce lieu sauvage, où seuls le croassement
-des corbeaux et l’aboiement rauque des chiens troublent
-le silence.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">III</h2>
-
-
-<p>Après la colonne de Pompée, je voulus voir les catacombes…</p>
-
-<p>On me conduisit là-bas au Mex, près du palais, détruit
-aujourd’hui, où campèrent quelques semaines les
-soldats de Bonaparte. Dans les excavations des rochers
-bordant la mer, nous nous faufilâmes à grand peine,
-mon mari, deux officiers du bord, trois guides indigènes
-et moi la dernière et la plus intrépide, avide de
-tout voir et de tout connaître, avec cette belle curiosité
-de la jeunesse qui ne se retrouve plus jamais dans
-la suite…</p>
-
-<p>Ce n’était pas chose facile de se diriger dans le labyrinthe
-de couloirs et de boyaux qu’offrent les ruines
-des catacombes. Creusées sous le règne de Dioclétien,
-ces catacombes partaient du cœur de la ville, pour
-aboutir à la mer, où, plusieurs fois par semaine, les
-chrétiens s’embarquaient afin d’échapper aux persécutions
-ou porter plus loin la bonne parole. On sait
-que cette période marqua l’apogée des persécutions en
-terre égyptienne. Le nouveau culte avait donné naissance
-à différents schismes, qui, rapidement, s’étaient
-propagés en haute et moyenne Égypte. Les prêtres des
-anciens dieux luttaient eux-mêmes éperdument, pour
-le maintien de la foi et des coutumes ancestrales.</p>
-
-<p>Les patriarches et les préfets, de races souvent distinctes,
-ne s’entendaient guère ; les Juifs qui maintenaient
-une partie des richesses du pays, fomentaient
-le trouble si facile à faire naître en ces âmes tourmentées,
-et les empereurs romains, excédés par les multiples
-ennuis que leur donnait cette province de l’Empire,
-ne demandaient qu’à sévir. Dioclétien avait déclaré
-qu’il ferait couler tant de sang à Alexandrie, que
-son cheval en aurait jusqu’au poitrail. Il tint parole ;
-durant huit jours, les ruisseaux de la ville furent
-rouges…</p>
-
-<p>Les catacombes devinrent donc nécessaires, mais
-contrairement à celles de Rome, elles ne furent jamais,
-pour les adeptes de la religion nouvelle, qu’un asile
-temporaire.</p>
-
-<p>Il en reste d’ailleurs bien peu de choses. A part la
-salle centrale, où se voit encore au plafond une colombe
-aux ailes déployées, et où, sans doute, devaient se célébrer
-les offices, le reste n’est qu’une suite de voies
-très étroites, — presque impraticables, peuplées d’insectes
-et de chauve-souris, — dont chaque jour la
-visite devient plus difficile et plus dangereuse à mesure
-que le sable se creuse et que la mer se rapproche.
-Pour moi, je sais bien que je ne me risquerais plus
-aujourd’hui à suivre cette route périlleuse que nous
-fîmes alors presque à quatre pattes, à demi étouffés et
-plongés à chaque instant dans l’obscurité, car le vent
-qui circule assez librement dans ces caves, éteignait
-constamment les bougies dont s’étaient munis nos
-guides.</p>
-
-<p>Aussi, quelle ivresse de revoir la lumière après quatre
-heures de marche dans ces ténèbres !… comme l’air
-semblait plus léger, et le ciel plus pur…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IV</h2>
-
-
-<p>En parcourant à nouveau la ville, notre attention
-fut attirée par la vue d’un personnage extraordinaire.
-C’était un homme de haute taille, aux cheveux grisonnants,
-à la barbe inculte, aux yeux étranges, aux
-gestes déments. Pour tout vêtement, il portait un
-gilet rouge brodé d’or, et un chapeau tricorne orné
-d’une plume blanche. Des bottes à l’écuyère et un
-parapluie vert complétaient ce costume sommaire. Personne
-ne regardait l’étrange individu, dont la seule
-vue eût ameuté tous les agents d’une ville européenne.
-Pour lui, insouciant et superbe dans sa demi-nudité,
-il allait, la tête haute, en prononçant des phrases incohérentes.
-J’appris que ce malheureux était un grand
-seigneur autrichien, qui, ruiné au jeu en une nuit et
-abandonné par une femme adorée, avait subitement
-perdu la raison et se croyait l’Empereur François-Joseph…</p>
-
-<p>Vers le soir nous allâmes, accompagnés du docteur
-et du commissaire du bord, dîner à Ramleh, banlieue
-d’Alexandrie où devait s’écouler une partie de ma jeunesse
-et où naquirent mes deux filles. C’est sur l’emplacement
-et la prolongation du camp de César, sur la
-route d’Aboukir, une immense étendue désertique,
-plantée de rares palmiers, dont les Alexandrins sont
-parvenus à faire une succursale d’Asnières ou de
-Viroflay.</p>
-
-<p>Un chemin de fer spécial concédé à une compagnie
-anglaise en faisait alors le service.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, les stations de Ramleh se sont multipliées
-et c’est un train électrique qui les dessert. Par
-un miracle de culture, à coups de guinées, les propriétaires
-sont arrivés à créer une suite innombrable de
-jardins merveilleux, parmi lesquels se dressent d’élégantes
-villas de tous les styles et de tous les âges,
-depuis le château Louis XIII, jusqu’à l’horrible maison
-<span lang="en" xml:lang="en">modern-style</span>. Le casino de la plage peut rivaliser avec
-les plus somptueux kursaals des villes d’eaux européennes,
-on y retrouve les mêmes tables fleuries d’orchidées
-et rutilantes de globes électriques, les mêmes
-garçons suisses parlant toutes les langues, les mêmes
-menus cosmopolites. Les repas sont accompagnés des
-mêmes airs entendus chez Maxims ou dans les différents
-<i>palace</i> où les hommes de la bonne société ont
-coutume d’ingurgiter des nourritures indigestes, en
-tenue de soirée, et de cet air lassé dont les viveurs de
-haute marque croient devoir accomplir les moindres
-actes de leur vie inutile.</p>
-
-<p>Mais, lors de mon arrivée en Égypte, le casino
-n’existait pas et la plage appartenait à tout le monde.</p>
-
-<p>Les parcs étaient moins nombreux et les façades
-moins prétentieuses. De vulgaires lampes au pétrole
-posées dans de jolies lanternes en verres de couleur,
-éclairaient à peine la porte principale des habitations
-et les routes mal tracées. Mais ces demeures n’étaient
-pas toutes modestes, et la verdure épaisse qui les abritait,
-les innombrables arbres à fleurs qui garnissaient
-leurs pelouses, les jasmins, les roses, les Fohls, croissant
-sur les murs de briques roses et jusque sur les
-balcons de pierre ou de bois, les rendaient charmantes.
-Et puis, c’était, à quelques mètres de la maison, le
-mystère du grand désert… Les palmeraies offraient
-aux promeneurs égarés dans ces parages la surprise
-de leurs ombrages. Tout à coup, parmi l’immensité
-sablonneuse, un nid de verdure épaisse attirait les
-yeux et, sous les dattiers chargés de fruits couleur d’or
-ou de sang, les blés poussaient leurs hautes tiges, le
-trèfle mettait une nappe tendre, c’était à la fois inattendu
-et délicieux.</p>
-
-<p>Ma première visite à Ramleh demeurera dans ma
-mémoire comme un de mes meilleurs souvenirs. Après
-le repas, nos hôtes proposèrent une petite excursion
-au désert. On partit joyeux vers ces plaines qui, pour
-moi, représentaient l’inconnu. Il faisait ce soir-là un
-temps d’été de France, bien qu’on ne fût qu’en avril.
-Le ciel, libre de nuages, mettait sur nos têtes un voile
-de lumière, presque transparent, et là-bas, vers la mer,
-la lune montait radieuse. Bientôt elle atteignit les
-hautes touffes des palmiers et ce fut dans ce coin
-paisible une heure de souveraine beauté. Des enclos
-voisins, un parfum violent de jasmin s’échappait, embaumant
-l’espace… très loin, d’une tente de bédouin
-dressée dans le sable, un bruit de chanson arabe
-venait jusqu’à nous, et tout à coup, de l’autre rive,
-vers les lacs, une petite flûte égrena ses notes mélancoliques.
-Des herbes, des plantes, une odeur vivifiante
-se dégageait, emplissant l’espace, pénétrant en nous
-comme une caresse, un air léger flottait sur nos
-têtes, une paix profonde émanait des choses environnantes…
-Et, dans la nuit claire, un cavalier arabe
-fendit l’espace sur un cheval magnifique, nous frôlant
-dans la fuite éperdue de sa course. Son burnous
-blanc autour de lui semblait le mouvement
-de deux grandes ailes lumineuses, et l’on entendit
-un instant le hennissement de son cheval grisé lui
-aussi par cette volupté du désert qui nous gagnait
-à notre tour… C’était l’Orient, dans sa troublante
-majesté, et nos âmes insensiblement s’abandonnaient
-à son charme.</p>
-
-<p>Le lendemain, les officiers du bord qui reprenaient
-la mer dans la soirée, nous accompagnaient à la gare.
-En route pour le Caire… En disant adieu aux chers
-compagnons qui avaient si bien su adoucir pour moi
-les tristesses du premier grand voyage, mon cœur se
-serrait un peu… Il me semblait que je quittais une
-seconde fois la patrie. Mais quand le train s’ébranla,
-la belle confiance et la joie débordante de mon mari
-finirent par me gagner. Il était si heureux de se retrouver
-chez lui, si fier de m’y ramener et de m’en faire
-les honneurs, que mon chagrin de petite transplantée
-ne put tenir contre son bonheur.</p>
-
-<p>J’avais aussi à mes côtés pour parler des miens
-demeurés en France, ma fidèle servante Émilie, qui
-m’avait suivie et dont le dévouement ne m’a jamais
-fait défaut aux heures mauvaises. Vraie Languedocienne
-au cœur fidèle, au caractère joyeux, prête à
-tous les événements de notre vie aventureuse, elle
-se trouvait aussi à l’aise dans ce wagon de chemin de
-fer égyptien, que dans notre petit jardin de la rue
-Baume à Montpellier, où elle passait ses après-midi
-à coudre les vêtements de mes petits frères, une chanson
-aux lèvres et de la gaîté plein les yeux… C’est
-une remarque que j’ai, depuis, faite bien souvent. L’exil
-n’existe guère pour les âmes simples. Surtout pour
-les âmes méridionales. Pourvu que leur activité trouve
-son emploi et que le soleil brille, elles sont heureuses.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">V</h2>
-
-
-<p>Pour moi, maintenant, tout était nouveau dans le
-pays que nous traversions.</p>
-
-<p>Immédiatement après Damanhour, le site devenait
-autre. Ce n’était plus les plaines sablonneuses, les terrains
-amers des lacs, et les vastes étendues salines que
-nous venions de quitter, mais l’Égypte, la vieille patrie
-des races pharaoniques qui, à chaque tour de bielle,
-se montrait un peu plus à nous, dans sa robe d’émeraude.
-Tandis que dans notre terre Cévenole, les blés
-commençaient à peine à montrer leurs petites tiges
-vertes, ici, en sol Égyptien, la moisson future s’étalait
-déjà, superbe et touffue comme une forêt en miniature.
-Encore quelques rayons de soleil semblables à
-celui que nous avions ce jour-là, et les épis commenceraient
-à jaunir. Dans les jardins cultivés, les arbres
-à fruits n’avaient plus de fleurs, et les abricots, les
-pêches, les pommes un peu sauvages montraient sous
-les feuilles leurs têtes dures.</p>
-
-<p>Des buffles maigres passaient sur les chemins, le
-mufle baissé, et leurs pas pesants laissaient une empreinte
-dans la terre grasse. De rares chameaux chargés
-d’herbages traversaient les routes, suivis par
-quelque gamin à demi nu.</p>
-
-<p>Dans les champs, ma surprise fut grande en voyant,
-parmi les cultures, les Fellahs occupés à leurs travaux
-coutumiers, la galabieh simplement relevée autour des
-reins, leurs minces caleçons de cotonnade, précieusement
-posés à côté d’eux. Je sortais depuis peu de
-mois d’un couvent rigide, et ce spectacle me confondait
-d’autant plus que, loin d’être le moins du monde
-gênés par le passage du train dont les nombreux voyageurs
-les regardaient, ces simples fils de la nature se
-levaient en riant et étalaient complaisamment leurs
-formes avec des gestes dont l’impudeur ne pouvait
-avoir d’égale que l’ignorance de ceux qui les exécutaient.</p>
-
-<p>Hélas ! vingt années ont passé, et si la civilisation
-moderne est parvenue à faire du Caire la rivale des
-plus belles villes de la Riviera, il faut dire que rien n’a
-changé dans les habitudes rurales. La même inconscience
-et les mêmes gestes obscènes se reproduisent
-chaque jour encore au passage des grands rapides. Si
-les nombreux touristes qui, chaque année, hivernent
-sur les bords du Nil, en éprouvent de la gêne, ils
-doivent se tenir enfermés dans leurs wagons et ne
-point lever les yeux.</p>
-
-<p>Et ce n’est pas tout… Sur les bords du fleuve et des
-nombreux canaux qui en dérivent, le nombre des baigneurs
-ne se compte pas, ces baigneurs ignorent la
-gêne du vêtement exigé par les peuples civilisés. Ils
-se baignent simplement dans leur nudité sombre, tranchant
-sur le fond clair du paysage, et de loin, à les
-voir s’agiter dans l’eau bourbeuse avec leurs grands
-bras maigres et leur tête rasée, on dirait de grands
-coléoptères, flottant au ras des ondes, parmi les herbes
-de la rive.</p>
-
-<p>Une des choses qui m’étonnèrent aussi dans ce
-voyage, ce fut la quantité de pigeons rôtis, de petits
-pains, de salades et d’œufs durs, que nous présentaient
-à chaque station des vendeurs indigènes. Les buffets
-des gares étaient encore inconnus. Les marchands
-d’oranges et de fruits secs ne chômaient guère, et, plus
-qu’eux tous, les petites marchandes d’eau fraîche arrivaient
-à placer leur marchandise.</p>
-
-<p>Elles accouraient minces et légères, au trot de leurs
-pieds nus, vêtues de l’éternelle robe Fellaha teinte à
-l’indigo, leur frêle poitrine découverte, un lambeau
-de voile tenant à peine à leurs jeunes fronts bombés,
-mais traînant majestueusement dans la poussière. Les
-mains au-dessus de la tête, elles tenaient la gargoulette,
-dont le goulot laissait dépasser quelques feuilles
-de menthe ou d’oranger… Et de leur voix stridente,
-on les entendait crier leur cri toujours le même :</p>
-
-<p>— <i>Moïja ! Moïja !…</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Eau, eau !…</p>
-</div>
-<p>Puis c’était encore les débitants de limonades, les
-pâtissiers d’occasion offrant leurs <i>sémitt taza</i><a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> ou leur
-<i>pan di Spagna</i>, gâteaux de miel saupoudrés de cumin,
-ou <i>sitôt-fait</i> italiens, vendus sous des noms pompeux…
-Et les voyageurs ajoutaient au spectacle déjà si
-étrange. Ce n’était que longues robes de soie aux
-couleurs vives, larges ceintures et vastes turbans. Les
-femmes, drapées dans leur <i>habaras</i> de taffetas noir,
-suivies de tout un peuple d’esclaves noires et blanches,
-traînaient presque toutes un enfant par la main et
-portaient d’innombrables paquets noués de façon barbare,
-dans de larges mouchoirs bariolés. Des eunuques
-les précédaient, faisant écarter les importuns sur leur
-passage et se faisant ouvrir d’office les portières de
-wagons spéciaux, où, autoritaires et paternels à la
-fois, ils entassaient tout le monde.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Petits pains, saupoudrés de grains de mil.</p>
-</div>
-<p>Mais ce que je ne puis arriver à dire, c’est le tapage
-effroyable qui accompagnait chaque acte, chaque geste
-de ces voyageurs. Une gare égyptienne offre l’apparence
-d’un préau de maison de fous. Quand le train
-repart, on est littéralement étourdi, il semble que l’on
-vienne d’échapper à quelque effroyable catastrophe.</p>
-
-<p>Notre première nuit d’hôtel au Caire comptera
-parmi les plus accidentées de mon existence. Nous
-étions descendus dans un bon hôtel de second ordre, les
-trois grands hôtels d’alors étant, pour l’époque, tout
-à fait hors de prix pour notre bourse de jeune ménage.
-Mais l’hôtel d’Orient comptait parmi les meilleurs…
-Nous n’étions pas au lit depuis un quart
-d’heure que les insectes nauséabonds que je n’ose
-nommer nous en chassèrent…</p>
-
-<p>Nous dûmes passer la nuit, très douce d’ailleurs, sur
-la vérandah, couchés tant bien que mal sur des fauteuils
-d’osier garnis de quelques coussins. Vers deux
-heures, notre jeunesse ayant eu raison des événements,
-nous dormions de tout notre cœur, quand notre pauvre
-Émilie accourut les yeux fous, les vêtements en désordre,
-en poussant des cris aigus.</p>
-
-<p>Son voisin de chambre, un Grec, pris de boisson,
-avait enfoncé la porte de communication et s’était
-rué sur elle comme une brute. La pauvre fille tremblait
-si fort qu’il lui fallut un bon moment pour nous
-expliquer la chose. Nous parvînmes à comprendre que
-n’ayant qu’un simple chandelier de cuivre à sa portée,
-et retrouvant toute sa force de paysanne cévenole,
-elle s’en était si bien servie, que le trop galant Hellène
-avait le nez en bouillie et l’œil poché. Bientôt, tout
-l’hôtel fut sur pied. Il nous fallut subir un long interrogatoire
-et, comme les propriétaires étaient vaguement
-apparentés à l’assaillant, il s’en fallut de bien
-peu que la pauvre fille, victime d’un si abominable
-guet-apens, ne fût déclarée coupable pour avoir su se
-garder… Enfin nous pûmes quitter cet affreux asile
-et tout de suite, mon mari nous conduisit au quartier
-indigène.</p>
-
-<p>C’était là-bas, derrière la vaste place d’Abdin, dans
-la vieille rue de Darb-el-gamamiz, au cœur même de
-la ville musulmane. Il fallait, pour s’y rendre, traverser
-d’innombrables labyrinthes parmi lesquels je me
-dirige aujourd’hui sans aucune peine, mais pour l’instant,
-il me semblait tout à fait impossible de pouvoir
-jamais arriver à m’y reconnaître. Ce furent d’abord
-une suite d’échoppes avançant sur la chaussée selon
-l’antique usage oriental et pourvues d’un plancher
-surélevé formant divan et garni de tabourets, sur lesquels
-clients et vendeurs s’asseyaient. Il n’y a pas
-au monde de démocratie plus réelle que celle qui règne
-entre tous les membres de la grande famille musulmane.
-En ce pays, régi pourtant par un système des
-plus autocrates, tout le monde fraternise et les différences
-de castes n’existent presque pas. Le médecin
-et l’avocat ne dédaigneront point de prendre place sur
-les tréteaux du marchand de calicot ou du parfumeur.
-Le maître du lieu reçoit, d’ailleurs, ses visiteurs avec
-une courtoisie parfaite et sait offrir à propos le narghilé,
-la tasse de moka ou de thé, le sirop de rose ou
-la limonade, selon le temps ou la saison. D’interminables
-causeries s’établissent et l’heure, si longue en
-terre égyptienne, passe en éternelles flâneries.</p>
-
-<p>Ces visites fréquentes rendent la rue plus gaie et le
-magasin plus accueillant ; cependant, sur les trottoirs,
-les marchands ambulants circulent, criant leurs denrées
-ou leurs objets de pacotille ; les petites charrettes
-de légumes ou de fruits s’installent au petit bonheur.
-Tout cela passe, trotte, galope, hennit et piaffe sans
-interruption, les hurlements sauvages de cochers interpellant
-les piétons dominent tous les autres tapages.</p>
-
-<p>— <i>Chmalak — Minack ! — Aho réglack !</i><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Ta gauche ! ta droite ! (C’est-à-dire faites attention à votre
-gauche ou à votre droite.) Parfois ils sont plus brefs encore et
-disent simplement : <i>réglack</i> (<i>ton pied !</i>).</p>
-</div>
-<p>Mais le passant n’en a cure et ne se dérange guère.
-Aussi les écrasés comptent-ils pour une bonne part
-dans la liste des accidents journaliers dans les villes
-égyptiennes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VI</h2>
-
-
-<p>Ce qui me ravit surtout, ce jour d’arrivée, ce furent
-les étalages vraiment artistiques des marchands de
-fruits. Il faut aller dans de très grands magasins d’Europe
-pour trouver d’aussi gracieuses corbeilles d’oranges,
-d’aussi magnifiques pyramides de pommes et de
-poires, d’aussi jolies guirlandes de feuilles et de pampres
-disposées d’une main à la fois savante et naïve
-parmi l’amoncellement des présents de la terre. Mais
-ce qui achevait de donner à ce marché égyptien la note
-étrange qui me séduisait, c’était la variété des fruits
-et la teinte particulièrement chaude de leurs coloris.
-Pour le plaisir des yeux, les citrons d’un beau jaune
-tendre se mêlaient aux tomates couleur de sang. Les
-oranges à l’écorce dorée voisinaient avec les premières
-cerises et les premiers abricots. De grands régimes de
-bananes pendaient au-dessus des autres produits,
-comme une parure ; tout autour de l’échoppe, de larges
-fleurs de papier rose faisaient un cadre surprenant à
-ces choses, les rendaient plus appétissantes et plus
-désirables. Et sa petite robe relevée en corde autour
-de ses reins, son visage de singe réjoui couvert de
-mouches, un doigt dans sa bouche où les quatre premières
-dents pointaient, un bébé fellah se tenait bien
-sage dans une corbeille de dattes sèches, son petit
-derrière maigre à même les fruits qui seraient vendus
-tout à l’heure. A quelques pas, la mère, gravement,
-triait des cerises arrivées la veille du pays
-d’Asie et jetait les fruits trop mûrs au bébé, qui les
-attrapait au vol et les suçait de son air tranquille.</p>
-
-<p>Je fus surprise aussi du nombre incalculable de
-marchands de tabacs que nous rencontrions sur notre
-route, et ma surprise s’augmentait de voir tous ces
-marchands offrir le même type d’Européens un peu
-sauvages… Mon mari m’expliqua que tous les fabricants
-de cigarettes, comme tous les épiciers d’Égypte,
-étaient Grecs… Depuis sa lointaine enfance, il avait
-vu le commerce du tabac et des comestibles aux mains
-des Hellènes et il ne pensait pas que, depuis les temps
-les plus anciens, il en ait pu être autrement<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Le tabac n’a commencé à se vendre en Égypte que sous le
-règne des derniers Mamelucks, mais les épiciers (<i>backals</i>) grecs
-ont prospéré en Égypte depuis Hérodote, le marchand d’huile
-historien !…</p>
-</div>
-<p>Il me raconta, à ce sujet, une anecdote amusante,
-et qui me renseigna tout de suite sur la façon habile
-dont les Grecs d’Égypte savent échafauder leur fortune.
-Dans le village où il était né, mon mari avait
-connu un certain Spiro Mamoussi, d’abord garçon épicier,
-puis patron. Cet homme s’était trouvé à vingt
-ans propriétaire d’une boutique ayant à peine deux
-mètres carrés et remplie de caisses de pétrole, de macaroni
-et de boîtes de sardines. Le tout valait bien vingt
-livres (500 fr.). Le commerçant, qui dort au cœur de
-tout ilote, imagina de faire fructifier ces biens : mais
-le magasin n’offrait pas d’assez sérieux avantages. Le
-Grec malin possédait cinquante francs d’argent liquide.
-Il les prêta à un Fellah contre les bijoux de sa femme.
-Aussitôt en possession des bijoux, il se fit à son tour
-avancer cent francs sur ces bijoux ; mais, tandis qu’il
-se faisait prêter par un riche indigène, croyant obliger
-un pauvre épicier dans la gêne, et ne réclamant aucun
-intérêt pour son avance, il prêtait à nouveau l’argent
-qui n’était pas à lui, sur un bon billet à intérêt double ;
-et, à la fin de l’année, grâce à la multiplicité de ces
-procédés machiavéliques, Spiro était parvenu à se faire
-mille francs de bénéfices… De tels faits se passent
-journellement en Égypte.</p>
-
-<p>Nous arrivâmes, vers dix heures, devant la porte de
-Sélim pacha Rouchdy, oncle de mon mari. Là commençait
-ma vie nouvelle.</p>
-
-<p>La maison ne différait pas sensiblement des autres
-demeures qui l’entouraient. Comme toutes les habitations
-qui se respectent, elle donnait dans une rue
-triste, que pas une échoppe n’égayait. Vis-à-vis, à côté,
-partout les mêmes hautes murailles, les mêmes fenêtres
-garnies de moucharabiehs étaient reproduites. Et partout
-aussi la même porte monumentale, entourée des
-mêmes bancs de pierre et ouvrant sur la même cour,
-sorte d’atrium rappelant un peu les demeures romaines.</p>
-
-<p>Devant le seuil, un vieillard très beau nous accueillit.
-C’était le boab (portier) de la famille, ancien esclave
-libéré et qui avait vu naître mon mari et tous ceux
-de sa génération. Il était noir, mais de race nubienne,
-c’est-à-dire ayant gardé la forme pure des traits caucasiques
-et sur sa face de statue sombre, une barbe
-neigeuse encadrait superbement le visage rayonnant
-d’intelligence et de bonté. Il s’avança et pieusement
-baisa les genoux et les mains de mon mari, puis mes
-mains à moi, mais déjà en me regardant l’expression
-tendre de son regard avait changé et je sentais l’hostilité
-naissante, que si souvent depuis, mon titre d’étrangère
-et de chrétienne devait me valoir dans les milieux
-demeurés vraiment sincères à la foi du prophète.</p>
-
-<p>Sur les pas du boab, un autre homme à son tour
-venait d’apparaître. Celui-ci me parut franchement
-nègre, mais la recherche de sa mise, un air d’importance
-tout à fait comique et surtout le timbre bizarre
-de sa voix me firent comprendre à quel genre de personnage
-j’avais affaire. Mon mari m’avait tant parlé
-des eunuques et du rôle prépondérant qu’ils jouaient
-encore dans la famille égyptienne, que j’étais renseignée
-sans les connaître. C’était bien l’eunuque en chef
-de la maison qui venait se présenter à moi le sourire
-aux lèvres, et la main tendue, comme si nous étions
-déjà de très vieilles connaissances.</p>
-
-<p>Il m’enleva de la voiture et, sa main serrant mon
-bras à le briser, il m’entraîna vers l’escalier qu’il me
-fit monter presque à lui seul, tant il mettait de force
-à me soulever.</p>
-
-<p>J’ai su depuis que ce mode d’introduction résumait
-la plus haute formule de politesse de l’eunuque envers
-les visiteuses étrangères, mais alors combien cela me
-parut étrange !…</p>
-
-<p>Béchir-Aga me conduisit au premier étage. Tout de
-suite après l’escalier de marbre, s’étendait une sorte
-de vaste couloir sur lequel des nattes neuves étaient
-posées. Nous arrivâmes devant une porte garnie dans
-le bas d’une demi-douzaine de paires de babouches et
-de savates, qu’il fallut pousser du pied pour entrer.
-L’eunuque avait frappé dans ses mains et, à ce signal,
-une nuée de femmes accouraient. Toutes les races,
-toutes les couleurs, tous les âges me semblèrent représentés
-par le véritable peuple de mon sexe, qui s’empressa
-aussitôt autour de moi.</p>
-
-<p>J’étais à ce moment, pour tout ce monde privé de
-distractions, une véritable bête curieuse ; personne ne
-songeait à l’embarras cruel où on me mettait, en me
-le témoignant d’une façon aussi directe.</p>
-
-<p>Mais, tout à coup, tel un vol de moineaux rapaces,
-la petite troupe se dispersa, une créature délicieuse
-venait vers moi et très simplement me tendait les
-bras.</p>
-
-<p>Elle était belle, de cette beauté un peu flétrie,
-propre à certaines Turques trop passionnées et souvent
-malheureuses ; ses grands yeux fauves, ses cheveux
-d’un châtain sombre à reflets d’or sur lesquels
-était jeté un voile de gaze traînant derrière elle, son
-teint très pâle et le pli amer de ses lèvres lui donnait
-un faux air de nonne du moyen âge, une de ces nonnes
-consumées d’amour, usant leurs genoux en vaines
-prières, sur les dalles de l’autel. Et c’est une chose surprenante,
-même après l’avoir si bien connue, elle,
-dont la gaîté était charmante, même après l’avoir
-vue mère délicieuse de nombreux enfants, épouse trop
-aimante d’un mari indigne d’elle, toujours cette première
-impression m’est restée et c’est bien sous les
-traits d’une jeune religieuse que je la revois. C’était
-la cousine, presque la sœur aînée de mon mari, Azma,
-la fille du vieux pacha, mariée elle-même à son cousin,
-qui était aussi celui de mon mari, puisqu’ils étaient
-tous trois fils et fille de la même souche.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VII</h2>
-
-
-<p>Azma avait épousé Aly-bey professeur à l’École
-polytechnique du Caire. Il était son aîné de très peu,
-mais tous deux avaient près de quinze ans de plus que
-leur jeune cousin mon mari… La mère d’Aly-bey était
-la sœur de mon beau-père (mort depuis longtemps)
-et du vieux pacha Sélim Rouchdy. Cette dame était
-veuve et peu aimable. Très fervente musulmane, elle
-partageait son temps entre la prière, la lecture du
-Coran et l’élevage de lapins et de canards, dont la
-société rendait le voisinage de cette vieille personne
-insupportable, car ces jeunes animaux grandissaient
-à domicile, sur les fauteuils, dans les lits, partout…</p>
-
-<p>A ce moment, elle se tenait debout derrière sa bru
-et me regardait sans trouver une parole de bienvenue ;
-pour celle-là aussi j’étais l’intruse, l’étrangère
-dangereuse et déjà détestée.</p>
-
-<p>Quatre négresses levaient vers moi leurs têtes curieuses.
-Des Turques, des Égyptiennes et deux Abyssines
-complétaient l’ensemble.</p>
-
-<p>Azma, maîtresse du lieu, m’avait prise par la main
-et me conduisait vers une vaste salle, dans l’angle
-de laquelle un grand lit de fer à colonnes se dressait,
-tendu d’une gaze rose brodée d’argent. Cette pièce
-me parut immense avec ses quatre fenêtres à la file
-et ses trois portes où les portières relevées et les battants
-des portes manquant, faisaient comme autant
-de place à la curiosité malveillante qui m’entourait.
-Les fenêtres n’avaient ni vitres, ni persiennes, mais seulement
-de lourds moucharabiehs que l’on ne baissait
-guère qu’aux soirs d’hiver. Elles ouvraient sur le vieux
-canal du Khalig, desséché à cette saison de l’année,
-mais qui, l’hiver, roulait une eau bourbeuse et glacée.
-De l’autre côté, une mosquée se devinait et je sus plus
-tard que, dans cette mosquée, se réunissait, durant
-les nuits du vendredi, la confrérie des derviches hurleurs…</p>
-
-<p>La chambre se trouvait sommairement meublée d’un
-haut et très long divan garni de coussins, d’une table
-recouverte d’un jeté de percale orné d’une dentelle au
-crochet et sur laquelle étaient posées une demi-douzaine
-de gargoulettes de terre dans un plateau de
-faïence. Chaque gargoulette avait un petit couvercle
-en argent surmonté du croissant de Mahomet. Une
-glace de forme ovale était apposée à plat contre le
-mur passé simplement à la chaux. Un grand tapis européen
-couvrait les dalles. Je vois encore ce tapis
-que l’on semblait trouver magnifique autour de moi et
-qui avait été acheté à mon intention. Il montrait un
-fond vert avec de larges fleurs rouges et jaunes, de
-couleurs si voyantes que l’œil se fatiguait à le regarder.</p>
-
-<p>Au plafond, les poutres étaient recouvertes d’une
-jolie couche de peinture byzantine, très effacée, mais
-jolie encore et cela, personne autour de moi n’en comprenait
-ni la valeur, ni la beauté.</p>
-
-<p>Quand nous fûmes installées sur le divan, la vieille
-tante, Azma et moi, les autres femmes s’accroupirent
-autour de nous dans la posture du lapin de Florian ;
-seules, les négresses restèrent debout encadrant les
-portes de leurs faces noires. C’est encore une des nombreuses
-coutumes du pays que ce ramassis d’esclaves
-posées à chaque ouverture, écoutant curieusement
-ce qui se dit autour d’elles.</p>
-
-<p>On prétend qu’au temps du terrible sultan Sélim,
-toutes les esclaves furent amenées et parquées séparément
-dans le palais du Khalife. A tour de rôle, on les
-faisait comparaître devant le maître suprême, et chacune
-à son tour était appelée à dire toutes les choses
-vues, toutes les paroles entendues dans le harem d’où
-elles sortaient. Celles qui refusaient de parler, avaient
-la langue arrachée. De cette façon Sélim arriva à
-connaître tous les mystères de la capitale.</p>
-
-<p>On apporta le café.</p>
-
-<p>Il est d’usage de le servir d’ordinaire sur un plateau
-de cuivre, dans la canaque entourée des petites tasses
-appelées <i>Fingals</i><a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. L’esclave préposée à ce service
-dans les grandes maisons, ou la modeste négresse dans
-les demeures bourgeoises, verse à mesure le liquide
-bouillant dans les tasses et présente chaque tasse à
-l’invitée. Mais, aux grands jours, dans les familles de
-condition, il en est tout autrement. Une esclave
-blanche apporte la canaque sur une sorte de fourneau
-encensoir garni à l’intérieur de braise odorante,
-une autre tient le plateau comme un calice, une
-troisième sert et présente les tasses. Pour me faire
-honneur ce fut ce dernier mode que l’on employa.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Au pluriel, <i>Fanaghils</i>.</p>
-</div>
-<p>La conversation avait peine à s’établir. Personne
-autour de moi n’entendait ma langue. Les dames
-s’exprimaient en turc et les servantes en arabe.</p>
-
-<p>Vainement la cousine de mon mari, nature délicieuse
-et spontanée, essayait en phrases brèves de se faire
-comprendre de moi, je demeurais stupide, prête à
-pleurer. Mon mari m’avait appris à dire bonjour et
-à demander les trois ou quatre objets indispensables
-à mon premier jour d’arrivée. Mais je me trouvais
-incapable de suivre la moindre conversation et d’y
-répondre, et de cette cause, je pense, vinrent tous
-mes tourments, toutes mes inquiétudes et toute ma
-désespérance.</p>
-
-<p>Alors, devant mon embarras croissant, la douce
-Azma eut une idée bien féminine dans sa touchante
-bonté. Elle alla dans la pièce voisine chercher son fils
-et le posa dans mes bras.</p>
-
-<p>Il était blond et de ses grands yeux innocents, couleur
-de rêve, il regardait lui aussi, la petite étrangère
-qui le tenait. Mais il eut un geste charmant. Un joli
-sourire éclaira son frais visage et il enfouit sa tête
-mutine contre mon visage. Tout le monde cria au
-miracle ; l’enfant, paraît-il, était très sauvage, on ne
-s’expliquait pas la sympathie qu’il me témoignait
-sans me connaître.</p>
-
-<p>J’étais ravie pour ma part, dans l’adoration profonde
-que j’ai eue de tout temps pour les enfants,
-de penser que, du moins, en cette demeure étrangère,
-j’aurais ce petit être à dorloter et à chérir. Et je commis
-ma première gaffe… Je savais dire le mot <i>joli !</i> Je
-crus faire grand plaisir à la mère en le prononçant sur
-son bébé.</p>
-
-<p><i>Héloua Kettir !! !</i> m’écriai-je…</p>
-
-<p>Alors ce fut une consternation. Autour de moi, les
-esclaves se détournèrent, et vivement crachèrent par
-terre.</p>
-
-<p>Je venais de jeter l’épouvante sur tout ce monde, en
-attirant peut-être, par cette exclamation malheureuse,
-le <i>mauvais sort</i> sur l’enfant…</p>
-
-<p>Avant d’avoir ce dernier, la mère en avait successivement
-perdu cinq autres. Dire d’un enfant qu’il est
-beau ou aimable, constitue au pays musulman une
-terrible calamité. On doit toujours se dépêcher de le
-déclarer <i>Oouaëche</i> (vilain, affreux), pour éloigner de
-lui les esprits ténébreux qui l’environnent…</p>
-
-<p>Pour l’instant, je me rendis bien compte qu’il venait
-de se passer autour de moi quelque chose de désagréable
-dont j’étais la cause involontaire, mais de là
-à deviner ma faute, il y avait bien loin… Aussi demeurai-je
-surprise et un peu attristée, quand la <i>dada</i><a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>
-de l’enfant se précipitant sur moi comme une furie,
-me l’eut littéralement arraché.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Bonne d’enfants.</p>
-</div>
-<p>Qu’avais-je fait ? Qu’avais-je dit ?…</p>
-
-<p>Ab ! que de fois depuis, j’ai dû me rendre compte de
-la divergence absolue existant entre les deux mondes…
-Celui d’où je venais, et celui où la vie venait de me
-jeter, pauvre petite, ignorante de tout en cette société
-étrangère, où je ne pouvais être que l’intruse et où
-tout pour moi se doublait du troublant mystère de
-l’inconnu redouté.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, mon mari demeuré en bas dans
-le <i>Mandara</i><a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> recevait comme l’aîné des descendants
-mâles de la famille les hommages de tous les visiteurs
-et eunuques de la maison.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Appartement des hommes.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VIII</h2>
-
-
-<p>Le <i>Mandara</i> appelé aussi <i>Salamleck</i>, est, à l’heure
-actuelle, la désolation des musulmanes un peu modernes,
-car il représente à leurs yeux le sanctuaire
-où se cache la vie de l’époux. Pour peu que celui-ci
-occupe une situation importante dans le gouvernement,
-ses appartements sont journellement encombrés
-de visiteurs que sa compagne ne doit pas connaître et
-auprès desquels il passe la majeure partie de son
-temps. Il en est de même chez les grands propriétaires,
-dont les innombrables fermiers, voisins ou
-employés composent l’habituelle cour. Il arrive souvent
-que le bey ou le pacha ne monte au harem que
-pour y dormir.</p>
-
-<p>A l’époque où j’arrivai en Égypte, rares étaient les
-femmes qui songeaient à se plaindre de cette coutume.
-Bien au contraire, jeunes et vieilles musulmanes d’il
-y a vingt ans, ne se sentaient vraiment chez elles
-qu’à l’heure précise où l’homme en était absent. Une
-anecdote me revient à la mémoire qui, mieux que
-toute explication, prouvera ce que j’avance.</p>
-
-<p>Le soir de mon arrivée, tandis qu’un peu étourdie
-par tout ce qu’il m’avait été donné de voir en cette
-inoubliable journée, je me laissais aller à une rêverie
-assez triste, le front dans ma main, une esclave noire
-familièrement me toucha l’épaule :</p>
-
-<p>— <i>Taali !</i> me répétait-elle. (Viens !)</p>
-
-<p>Je ne comprenais pas, mais le geste me fit deviner
-les paroles entendues. La négresse me conduisit tout
-au fond de l’appartement, dans une pièce, où une
-quinzaine de femmes se tenaient accroupies sur des
-matelas de soie posés le long des murs. Au fond, Azma,
-la maîtresse du lieu, me souriait en m’invitant de la
-main à prendre place auprès d’elle. Malgré la souplesse
-de mes muscles, je ne tardais pas à trouver fort
-incommode cette posture propre aux lapins de la
-fable. Mes jambes, peu accoutumées à se replier, me
-semblaient en plomb et j’avais les reins brisés, mais
-je voulais faire bonne contenance et la peur de paraître
-encore plus étrangère à ce peuple, pour qui, je le sentais,
-j’étais déjà <i>l’ennemie</i>, me fit supporter tous les
-ennuis de ma position.</p>
-
-<p>Peu à peu mes yeux s’accoutumaient à la demi-obscurité
-de la pièce. Pour tout éclairage, on avait
-posé sur un <i>korsi</i><a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> un <i>Fanousse</i>, sorte de lanterne
-presque aussi grande qu’un réverbère et renfermant
-deux bougies, dont la flamme vacillante n’éclairait
-qu’une faible partie de l’appartement très haut de
-plafond.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Le <i>korsi</i> est un tabouret élevé faisant office de table.</p>
-</div>
-<p>Devant ce pauvre éclairage, trois femmes dansaient…
-Deux d’entre elles étaient des esclaves de la
-maison, la troisième dont il me sera donné de parler
-souvent dans ce récit n’avait pas un emploi bien défini.
-C’était une de ces innombrables sangsues de harem,
-dont les propos souvent obscènes, toujours joyeux et
-pimentés, les gestes équivoques, les jeux bizarres sont
-appelés à divertir les pauvres emmurées et à charmer
-leurs longues heures d’oisiveté. Cette femme s’appelait
-Zénab ; j’ai su plus tard que sa gaîté de commande
-cachait une de ces détresses affreuses, si fréquentes
-au pays musulman. Son mari l’avait battue et dépouillée
-des modestes biens qu’elle apportait au ménage.
-Elle avait eu successivement quatre enfants morts
-au berceau, puis un beau soir, brutalement, l’homme
-l’avait chassée et maintenant, répudiée, flétrie avant
-l’âge, un œil crevé faute de soins, elle dansait. Et rien
-n’était plus horrible que la vue de cette créature
-pitoyable, toujours à l’affût d’un mot drôle ou d’une
-mimique nouvelle propre à amener le rire sur les lèvres
-des heureux qui l’entouraient, elle qui de la vie, n’avait
-connu que les pleurs.</p>
-
-<p>J’ignorais ces choses et ne pouvais voir, ce jour-là,
-que le côté grotesque de son attitude.</p>
-
-<p>Des esclaves assises sur le <i>chilta</i> (matelas de soie)
-accompagnaient la danse en frappant sur le <i>darraboucka</i>,
-sorte de tambourin fait d’une peau d’âne
-tendue sur un tuyau de grès se terminant par une
-ouverture très évasée. D’autres frappaient dans leurs
-mains, pour indiquer le rythme.</p>
-
-<p>Mais, à un signe de la maîtresse de la maison, les
-danses cessèrent. La cousine de mon mari venait de
-recevoir des mains d’une esclave, un instrument
-bizarre, la <i>Noune</i>, que je ne puis mieux comparer qu’à
-une petite harpe renversée que l’on pose sur les genoux
-et dont on joue à l’aide de doigtiers assez semblables
-à ceux que portent les danseuses cambodgiennes. Azma
-commença à tirer quelques sons de son instrument et
-tout aussitôt une esclave circassienne, assise près d’elle,
-prit une guitare arabe accrochée au mur et s’apprêta
-à l’accompagner. Les chants commencèrent.</p>
-
-<p>Il est bien difficile à une oreille européenne d’apprécier
-la musique orientale. C’est une plainte déchirante,
-toujours en mineur et quelles que soient les paroles
-du morceau. La principale interprète entonne un verset
-dans lequel la même phrase se répète jusqu’à cinq
-fois et le chœur répond. Cependant l’accoutumance
-finit par rendre cette musique, en tous points si dissemblable
-de la nôtre, non seulement supportable,
-mais presque agréable, surtout adéquate au pays et
-au milieu.</p>
-
-<p>Contrairement à l’usage de nos maîtres qui comptent
-pour peu de chose les paroles du poème, ici le poème
-est tout, et ces mots, que nous ne comprenons pas
-toujours, sont d’un langage si élevé, que les semblants
-d’air qui les accompagnent ne comptent point. Les
-chants alternèrent donc avec les danses, pendant plusieurs
-heures ; en mon honneur on avait apporté une
-bouteille de cognac et du vin de palmes. Grande fut
-la surprise de l’entourage, devant mon refus de toucher
-à ces boissons qui semblaient un régal à tout le monde.</p>
-
-<p>— Mais, les Françaises ne boivent donc pas ?…
-me demandait-on, sur le ton de la plus parfaite incrédulité.</p>
-
-<p>Je dus avouer que jamais je n’avais vu dans ma
-famille servir d’eau-de-vie, ni de vin entre les repas.
-Ce qui parut surprendre toutes les femmes.</p>
-
-<p>Ce fut Zénab qui se chargea de boire à ma place.
-Elle s’en acquitta de telle façon que, moins d’un quart
-d’heure après, elle était dans un état d’ébriété complète,
-pour le plus grand divertissement de la société.</p>
-
-<p>C’était à qui exciterait encore la malheureuse.</p>
-
-<p>— Encore un verre de cognac, Zénab !…</p>
-
-<p>— Un peu de vin, ma fille ; le jus de palmes rend la
-beauté au visage, et l’éclat aux regards…</p>
-
-<p>Et Zénab buvait.</p>
-
-<p>A présent sa danse tournait en bacchanale. Ses cheveux
-épais, dénoués et répandus sur sa face, son œil
-unique révulsé, un sourire extatique aux lèvres, elle
-tournait sur elle-même, faisant saillir sa croupe et
-ses hanches ; ses seins flasques, à la peau brune et plissée,
-avaient de légers tressautements à chacun de ses
-pas. Ses pieds étaient nus, et de ses mains levées au-dessus
-de sa tête, elle frappait l’une contre l’autre
-les crotales de cuivre, castagnettes indispensables de
-toute réunion féminine en Égypte.</p>
-
-<p>Soudain, un frôlement de souris, des paroles chuchotées
-à voix basse, tout près de moi, et ce fut la
-débandade.</p>
-
-<p>— <i>El Bacha !</i> (Le Pacha !) le maître que l’on n’attendait
-point, venait d’arriver à cheval de son Abadieh,
-malgré l’heure avancée ; la somme de terreur répandue
-aussitôt sur tous les fronts, me dit assez de quel respect
-on entourait le chef de famille.</p>
-
-<p>Ah ! ce ne fut pas long ! Vite les instruments de
-musique cachés sous les divans, les bouteilles à demi
-vides emportées vers les cuisines, les ceintures renouées,
-les mouchoirs de tête rajustés et les visiteuses étrangères
-s’enfuyaient avec des cris d’oiseaux.</p>
-
-<p>Seules, demeuraient Azma, fille du pacha, les
-esclaves et les servantes.</p>
-
-<p>Depuis, j’ai vu bien souvent se reproduire la même
-scène dans différentes maisons. Grandes dames, bourgeoises
-ou simples femmes du peuple, ont toujours
-devant moi reçu leur maître avec ce même respect
-doublé d’épouvante, cette même attitude servile, que
-notre âme de femme libre ne nous permet pas de
-comprendre aisément.</p>
-
-<p>Le pacha était le frère de mon beau-père. Il constituait
-donc la plus proche parenté de mon mari, dont
-il était aussi le tuteur. Bien qu’il ait manifestement
-avantagé les siens dans les conditions d’héritage, je
-dois dire en toute franchise que j’ai constamment
-trouvé en ce vieillard d’un autre âge et d’une autre
-race, un protecteur avéré et un conseiller plein d’indulgence.
-Très bon musulman, il accueillit la petite
-chrétienne en père et me témoigna jusqu’à sa mort
-une bienveillance marquée.</p>
-
-<p>Il est d’usage, dans les maisons musulmanes, que
-les femmes aillent au-devant du chef sur le palier de
-l’escalier puis, après s’être inclinées devant lui en baisant
-sa main, elles attendent qu’il les fasse appeler
-dans la chambre où il se repose.</p>
-
-<p>Je me vois encore conduite par Azma vers ce grand
-vieillard qui, assis à la turque sur un haut divan, le
-narguileh à la bouche, les pieds déchaussés, me regarda
-cinq bonnes minutes, sans parler…</p>
-
-<p>Il portait depuis peu le costume européen et, tel
-qu’il était là, avec sa redingote noire, coiffé d’une
-calotte de toile blanche, il me fit plutôt l’effet d’un
-malade d’hôpital en convalescence… Ses chaussettes
-de laine complétaient l’illusion… Il avait une grande
-barbe blanche, de larges yeux bleus et sa bouche édentée
-riait d’aise sous l’épaisse fourrure des moustaches.
-Son teint avait la patine d’un vieil ivoire. L’examen
-qu’il me faisait subir depuis un moment dut sans doute
-m’être favorable, car il m’attira vers lui de sa main
-libre et me caressant les joues et les épaules, il dit
-en turc à sa fille Azma, debout à mes côtés :</p>
-
-<p>— <i>Latifa !</i> (Gentille !)</p>
-
-<p>Puis il me fit encore le grand honneur de m’obliger
-à m’asseoir sur le divan à ses côtés, et à tous petits
-coups il me tapotait en répétant :</p>
-
-<p>— <i>Anestouna ia benti…</i> (Sois la bienvenue, ma
-fille !…)</p>
-
-<p>L’entretien se prolongea quelques minutes, si toutefois
-je puis nommer ainsi un échange de paroles, auxquelles
-ni l’un ni l’autre nous n’entendions rien, car
-je me croyais obligée de dire quelques mots en français,
-que personne d’ailleurs ne comprenait.</p>
-
-<p>Mon mari, ayant enfin vu partir les derniers invités
-du Mandara, remontait vers nous, et ce fut lui qui
-me traduisit les paroles de son oncle.</p>
-
-<p>Celui-ci paraissait ravi de revoir le neveu si longtemps
-absent et il l’embrassa très tendrement à plusieurs
-reprises. Au moment où nous allions regagner
-nos chambres, le vieillard rappela mon mari et me
-montrant du geste :</p>
-
-<p>— Il faut qu’elle soit musulmane, cette petite fille,
-ce serait trop dommage de la voir rester chrétienne…</p>
-
-<p>Mon mari répondit prudemment qu’on y songerait.</p>
-
-<p>Dans la chambre à coucher où l’on nous conduisit,
-deux surprises peu agréables m’attendaient. D’abord,
-les portes ne fermaient pas : il me fallut faire tomber
-les plis des portières et épingler les rideaux qui nous
-défendaient à peine de l’extérieur ; puis, je vis ma
-pauvre Émilie venir à moi, désolée :</p>
-
-<p>— Madame, on dit que je couche ici…</p>
-
-<p>— Ici, dans notre chambre ?… mais c’est impossible !</p>
-
-<p>Pour toute réponse, elle me montra une manière de
-cadre en bois de palmier assez comparable à une cage
-à poulets en longueur, et sur laquelle on avait posé
-un matelas, des couvertures et un moustiquaire.</p>
-
-<p>Mon mari ressortit de la pièce, cherchant sa cousine
-ou une esclave, mais déjà chacun avait regagné
-son gîte.</p>
-
-<p>Émilie proposa d’aller s’étendre dans la pièce voisine,
-qui était vaste et nous semblait une antichambre.
-Sitôt que nous y pénétrâmes, un bruit insolite nous
-frappa. Six corps humains gisaient là, enfouis sous
-les couvertures, étendus à même les nattes. C’étaient
-des esclaves noires que l’on nous donnait comme
-gardes d’honneur, et elles ronflaient…</p>
-
-<p>Alors, ma pauvre servante eut une idée de génie.
-Fouillant dans les malles à peine ouvertes, elle en
-tira deux paires de draps, et, à l’aide de rubans et
-d’épingles, elle tendit ces draps d’une partie de la
-pièce à l’autre, la divisant ainsi en deux chambres
-séparées.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IX</h2>
-
-
-<p>Mais nos malheurs n’étaient point finis. A peine
-la fatigue et les émotions de cette journée m’avaient-elles
-forcée à fermer les yeux, qu’un cri bizarre me fit
-me dresser épouvantée sur ma couche.</p>
-
-<p>Ce cri ne ressemblait à rien de connu ; c’était d’abord
-comme une plainte sourde partie à la fois de plusieurs
-poitrines. Puis cela montait, s’enflait comme un bruit
-formidable de vagues déferlant sur les galets, et tout
-se terminait par une sorte de râle atroce, qui s’arrêtait
-tout à coup, pour reprendre encore… C’était horrible.</p>
-
-<p>Je réveillai mon mari qui, lui, continuait à dormir
-à poings fermés.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce ?…</p>
-
-<p>Il prêta l’oreille.</p>
-
-<p>— Ne crains rien, me dit-il, j’avais oublié de te
-prévenir ; il y a tout près une mosquée, ce sont les derviches
-hurleurs.</p>
-
-<p>Ces derviches se livraient à la prière par excellence
-des sectes fanatiques, au <i>Zickre</i>, sorte d’extase où l’on
-s’entraîne parfois jusqu’à l’épilepsie, grâce à des sons
-inarticulés et à des mouvements oscillatoires et désordonnés,
-jusqu’à extinction de la voix et des forces.</p>
-
-<p>Je ne m’habituai jamais à ce voisinage ; cependant,
-vers le matin, ma forte jeunesse reprenant ses droits,
-j’avais enfin trouvé le sommeil, quand un chant inattendu
-me fit à nouveau bondir hors du lit.</p>
-
-<p>Les esclaves indolentes avaient, sans doute, oublié
-de baisser les moucharabiehs et, par les fenêtres sans
-vitres, trois corbeaux étaient entrés et saluaient
-l’aurore à leur manière, par des appels gutturaux ne
-rappelant en rien, hélas ! le chant de l’alouette ou du
-rossignol.</p>
-
-<p>Ces corbeaux gris, à tête noire, très fréquents sur
-les bords du Nil, infestent les rues et pénètrent audacieusement
-dans les demeures. Ceux-ci s’étaient installés
-sur le rebord d’un divan, et semblaient s’y trouver
-le mieux du monde.</p>
-
-<p>Ma pauvre servante, éveillée depuis longtemps,
-s’était assise près d’une fenêtre et, d’un geste navré,
-elle me montra deux autres oiseaux que je ne voyais
-pas et qui, eux, avaient élu domicile sur un des coins
-de son moustiquaire.</p>
-
-<p>Bientôt, les bruits de la maison me firent connaître
-que l’on était debout autour de nous. La première personne
-qui entra à notre appel fut une négresse. Je la
-vois encore, après tant d’années… grande, l’œil vif,
-le nez point trop épaté, et les lèvres point trop grosses ;
-elle était presque jolie à force d’être saine et gaie. Son
-corps admirable avait les formes d’un marbre antique
-et sa démarche était si gracieuse que la vue seule de
-cette esclave était un plaisir.</p>
-
-<p>— Comment t’appelles-tu ? demanda mon mari.</p>
-
-<p>— <i>Alima, ia Sidi</i><a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> <i>Alima, mon maître !</i> (le mot <i>Sidi</i> est aussi employé dans le
-sens de Monsieur).</p>
-</div>
-<p>Elles étaient deux du même nom : mais, tandis que
-celle-ci nous sembla la grâce même, l’autre, sitôt
-qu’elle apparut sur le seuil de notre chambre, mit
-comme un voile d’horreur autour de nous. Petite,
-vieille, ridée, la bouche vide de dents, elle était la
-personnification du monstre, tel qu’on a coutume de
-le présenter aux imaginations apeurées des enfants
-et du peuple. Pour ne point confondre ces deux négresses,
-dans la famille, on appelait la jeune, Alima
-<i>taouila</i> (la longue) et la vieille, Alima <i>zorayera</i> (la
-courte) (cela pourrait aussi vouloir dire la jeune).</p>
-
-<p>La maison comptait encore trois autres femmes de
-couleur. <i>Ache Kiniaze</i>, une affreuse créature dont les
-traits jaunis, osseux, presque sans nez, offraient une
-ressemblance très exacte avec les momies conservées
-au Musée de Boulaq. En vérité, cette femme était
-l’image de la mort… Vêtue d’un suaire, elle eût suffi
-à glacer d’effroi tous les membres de la joyeuse réunion.
-Les deux autres esclaves abyssines avaient nom
-<i>Ouas-Fénour</i> et <i>Sabri-Gamil</i>. Ouas-Fénour, sans
-beauté, montrait un corps magnifique et des yeux
-lumineux. Toute jeune, quinze ans peut-être, elle possédait
-les formes pleines et magnifiques d’une femme
-de trente, mais sa taille restait mince et son sourire
-enfantin. Celle-là m’aima tout de suite et si violemment
-que je dus plus tard supplier sa maîtresse de
-l’envoyer au dehors à l’heure de mon départ. Je n’avais
-pas le courage de voir ses larmes.</p>
-
-<p>La dernière, <i>Sabri-Gamil</i>, demeurait encore une
-enfant, malgré sa haute taille. Je sus qu’elle n’avait
-pas treize ans. Elle n’était pas jolie, mais plaisait quand
-même, par l’agilité de ses gestes menus, par la splendeur
-étonnante de ses yeux de sauvagesse, par tout
-un je ne sais quoi de félin et de jamais vu, qui m’enchanta.</p>
-
-<p>Elle était de beaucoup la plus intelligente, la moins
-franche aussi et la plus paresseuse.</p>
-
-<p>Deux esclaves blanches de race circassienne complétaient
-la domesticité.</p>
-
-<p>Celles-ci pouvaient avoir chacune de vingt-cinq à
-trente ans.</p>
-
-<p>Elles avaient peut-être été belles, mais les travaux
-du ménage, l’humiliation de leur état de servage et
-la honte d’une stérilité décevante les faisaient vieilles
-avant l’âge. Tout, dans leur attitude avachie, disait
-le renoncement et la lassitude.</p>
-
-<p>L’une d’elles, <i>Gull-Baïjass</i> (en turc, rose blanche),
-était spécialement affectée au service personnel de la
-maîtresse et de son fils, l’autre, Soffia, s’occupait surtout
-du maître et surveillait la bonne ordonnance des
-pièces de la maison.</p>
-
-<p>Un portier (<i>boab</i>) et un porteur d’eau, représentaient
-à eux deux le personnel mâle. Il faut ajouter à
-ce nombre l’eunuque, véritable autorité dans toute
-famille musulmane, plus un chiffre variant de trois
-à six affranchies, ne quittant pour ainsi dire pas la
-maison des anciens maîtres, car chez eux seulement
-elles étaient sûres de trouver constamment le gîte et
-le couvert abondamment servi sans compter les nombreux
-cadeaux aux jours de fête. Comme ces affranchies
-arrivaient toujours accompagnées de leurs enfants
-et d’une esclave noire, on peut juger du train
-obligatoire de la maison. Et je ne parle ici que d’une
-famille de simple bourgeoisie. Chez les grands fonctionnaires
-et les princes, le budget atteignait celui d’un
-ministère.</p>
-
-<p>C’est, je pense, au coulage obligatoire dans les
-ménages indigènes, au personnel illimité dont toute
-famille à l’aise avait coutume de s’entourer, que l’on
-doit la ruine presque totale des fortunes égyptiennes.
-Tout cela a changé et changera encore. La suppression
-de l’esclavage a porté le premier coup au faste
-oriental, et les besoins toujours plus nombreux de la
-société actuelle ne permettent plus un pareil état de
-choses, mais, il y a vingt ans, une dame de haute naissance,
-une bourgeoise ayant quelques biens ou seulement
-la modeste épouse d’un officier ou d’un fonctionnaire
-connu, serait morte de honte, si elle avait
-dû se restreindre à deux ou trois domestiques.</p>
-
-<p>La veille, j’avais pu, sous le prétexte des fatigues du
-voyage, me contenter d’un œuf et d’un peu de lait,
-servis sur un petit guéridon, devant mon divan. Aujourd’hui,
-il fallait, pour éviter de me montrer impolie,
-partager le repas de tout le monde, repas que
-les honneurs dus à notre arrivée changeaient en festin.</p>
-
-<p>Pour mieux prouver le grand plaisir que l’on avait
-à m’avoir, on servit le déjeuner dans ma chambre…
-Cette habitude est en train de disparaître en Égypte,
-mais jusqu’en ces dernières années, la salle à manger
-était une pièce parfaitement inconnue dans le pays.
-Quand arrivait l’heure des repas, les esclaves apportaient
-un immense plateau que l’on posait sur une
-sorte de tabouret très bas, au milieu de la chambre
-où les maîtres se trouvaient au moment même. Ce
-plateau était de fer peint en couleurs vives, le plus
-souvent vert, avec une couronne de roses au centre, on
-y déposait d’abord les pains, (sortes de galettes plates et
-si peu levées que, fraîches, elles s’écrasent facilement
-entre les doigts, sèches, elles prennent tout de suite
-l’apparence de ronds de papier…) A côté du pain, une
-ou deux cuillères de corne, d’ivoire, ou de bois, selon
-le luxe du logis ; à la place d’honneur, le plat couvert,
-renfermant le premier mets et, tout autour, des raviers
-contenant différentes sortes de torchis (légumes marinés
-dans le vinaigre et les aromates). Des feuilles de
-salade, des oignons verts et du fromage blanc complètent
-l’ensemble. Pas de fourchettes ni de couteaux,
-point d’assiettes non plus, ni de verres. Chaque convive
-met adroitement la main au plat et déchiquette
-les viandes le plus simplement du monde, à l’aide des
-doigts. Quand on a pris deux ou trois bouchées, l’esclave
-emporte le plat et en remet un autre. Le moindre
-repas indigène en comporte au moins douze. Mais ces
-plats ne sont pas très copieux. Il est de mauvais goût
-de trop revenir à un seul. Il est vrai que, contrairement
-à l’usage européen, ici la pièce de résistance se
-sert au début. La dinde ou le mouton traditionnels
-doivent être présentés entiers, le cou et… le reste,
-entourés de roses et de feuillage. La maîtresse de la
-maison déchire avec ses mains la chair de la bête, qui,
-pour cela, doit être très cuite, et sert copieusement
-ses invitées qui, à leur tour, dépècent à l’aide seule
-de leurs ongles et de leurs dents. On croirait assister
-au repas des fauves.</p>
-
-<p>Les légumes, presque toujours farcis ou mêlés de
-viande, alternent avec les entremets sucrés, composés
-de pâtes feuilletées (<i>féttir</i>) et de gelées à base d’amidon
-et de fruits. Le Pilaf, selon l’usage, doit terminer tout
-repas chez les riches comme chez les pauvres<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Cet usage musulman a une origine extrêmement charitable
-et touchante. L’islam pitoyable aux indigents ordonne au riche
-d’avoir toujours une large part de restes à la fin du repas, pour le
-cas fréquent où un frère malheureux viendrait à ce moment s’asseoir
-à sa table.</p>
-</div>
-<p>Pendant que les convives mangent, une esclave se
-tient derrière eux et, si l’une des dîneuses a soif, elle
-se tourne vers cette esclave et lui dit simplement :</p>
-
-<p>— <i>Essini !</i> (Désaltère-moi !)</p>
-
-<p>L’esclave remplit alors d’eau fraîche une coupe en
-argent ciselé et la présente à l’invitée dans le creux
-de sa main gauche, la droite repliée sur la poitrine
-en signe de servitude.</p>
-
-<p>Les Européennes qui arrivent maintenant au Caire
-et qui, évidemment, demandent à voir des harems,
-sont surprises de retrouver dans les demeures princières
-où on les conduit, les mêmes salles à manger
-luxueusement meublées, les mêmes tables fleuries sur
-lesquelles sont servis les mêmes mets, pour ainsi dire,
-qu’elles trouvaient chez elles cinq jours plus tôt à
-Paris ou à Londres. Celles-là ne peuvent point soupçonner
-le pas formidable qu’a fait la société indigène
-de la capitale depuis vingt-cinq ans.</p>
-
-<p>Tandis qu’aujourd’hui le moindre moudhir (préfet)
-d’une petite province reçoit ses amis à <i>la Franque</i>,
-autour d’une table européenne, avec une argenterie
-étincelante et du linge cylindré, autrefois, j’ai vu, chez
-des princes, le même couvert rudimentaire dont j’ai
-parlé plus haut, et j’ai bu, dans le verre commun, une
-eau point filtrée, rouge encore du limon du Nil…</p>
-
-<p>Après le repas, les esclaves apportaient le <i>techte</i>, sorte
-d’aiguière en or, en argent ou en simple terre, accompagnée
-de sa cuvette. Chaque personne prenait des
-mains d’une négresse, le savon en forme de fruit, à la
-mode en ce temps-là, et fortement parfumé au musc ;
-puis, l’esclave préposée aux ablutions s’agenouillait
-devant elle et lui versait doucement l’eau sur les
-mains. Le savonnage durait longtemps. Il est de bon
-ton de faire beaucoup mousser le savon quand on se
-lave… Puis, rincées, rafraîchies, les mains étaient
-essuyées par une troisième servante à l’aide d’une serviette
-brodée d’or. La même serviette, bien entendu,
-sert à toutes les lèvres et à tous les doigts. On juge
-de l’état de malpropreté et d’humidité, dans lequel
-elle parvient à celle qui l’emploie la dernière.</p>
-
-<p>Le verre non plus n’est jamais essuyé. C’est là une
-coutume à laquelle je ne suis jamais parvenue à me
-faire ; et, bien souvent, il m’est arrivé de ne point
-boire aux différents repas où je fus invitée.</p>
-
-<p>La nourriture, servie à ce déjeuner, différait absolument
-des mets moins compliqués peut-être, mais parfaitement
-sains et bien préparés, que j’avais vu servir
-à la table paternelle.</p>
-
-<p>La façon dont mes compagnes mangeaient me dégoûta
-profondément, et, bien que je fusse toujours
-servie la première et que l’on m’eût donné une fourchette
-et un couteau, il me suffisait, pour être écœurée,
-de voir toutes ces mains s’abattre dans le plat
-commun et en ressortir luisantes de sauce et de
-graisse.</p>
-
-<p>Tout, ce jour-là, me parut mauvais… Les coulis
-sentaient le beurre rance (ce terrible beurre fondu qui
-s’emploie ici et où l’on incorpore le suif en parties
-égales), la cannelle, la coriandre, le gingembre…</p>
-
-<p>On m’offrit du vin de palmes dont il me fut impossible
-d’avaler plus d’une gorgée, mais les invitées, retenues
-en mon honneur autour de ce plateau, en firent
-leur régal.</p>
-
-<p>Une heure après le repas, tout le monde était légèrement
-en folie. De nouveau, les danses recommencèrent,
-et, comme je ne riais pas, étourdie, hébétée, le cœur
-lourd d’une incommensurable tristesse, Zénab, la bouffonne,
-par une pensée charitable sans doute, s’approcha
-de moi et, se retournant brusquement, releva sur
-sa tête sa longue robe. Elle ne portait pas le plus
-léger vêtement en dessous. Elle recula un peu pour
-que l’effet sans doute fût plus efficace, puis se mit
-à danser.</p>
-
-<p>Je me levai et je courus sur la terrasse, au grand
-scandale de mon entourage.</p>
-
-<p>Mais là un spectacle identique m’attendait. Ma
-femme de chambre assistait aux mêmes danses grotesques…
-Les négresses, riant de toutes leurs dents,
-avaient enlevé leurs caleçons de cotonnade et, leurs
-galabiehs relevées à tour de rôle, se tournaient, étalant
-leurs formes opulentes et couleur de cirage.</p>
-
-<p>Émilie, moins prude que moi, s’amusait ; peut-être
-un peu du paganisme grossier des ancêtres barbares
-était-il demeuré dans son âme cévenole… toujours
-est-il que cette fille très chaste eut ce mot exquis quand
-je la réprimandai d’avoir, par son attitude complaisante,
-encouragé ces jeux qui me choquaient si fortement :</p>
-
-<p>— Oh ! Madame, il n’y a pas de mal. C’est si
-noir !…</p>
-
-<p>Le soir de ce jour, à l’heure où le soleil disparaît,
-il me fut donné d’assister à une chose curieuse. Sans
-l’avoir voulu, je vis tous les gestes, j’entendis tous les
-propos d’un rendez-vous d’amour.</p>
-
-<p>J’étais cachée derrière un des moucharabiehs de la
-façade regardant la rue ; je pouvais apercevoir chaque
-passant, mais nul ne pouvait deviner ma présence.
-J’entendis une toux légère et je distinguai sous le
-porche d’une vaste maison inhabitée, une élégante
-silhouette féminine, sévèrement drapée dans les plis
-de la habara égyptienne. Tout de suite, un homme
-s’avança. Il était vêtu à l’européenne et, bien qu’il
-fût coiffé du tarbouche national, je n’eus pas une
-minute d’hésitation. Cet homme ne pouvait pas être
-un musulman… Si j’avais conservé le moindre
-doute, la seule façon dont son regard à la fois volontaire
-et caressant enveloppa cette femme, me les
-eût ôtés.</p>
-
-<p>Maïs quelle ne fut pas ma surprise en entendant
-leur conversation. Ils parlaient français !…</p>
-
-<p>Certainement, ni l’un ni l’autre n’étaient au Caire
-depuis bien longtemps, car ils s’entretinrent d’abord
-des dernières nouvelles parisiennes, avec une telle connaissance
-des faits, qu’ils me parurent en avoir été
-en partie les témoins.</p>
-
-<p>Après un rapide examen, l’homme, tout à coup rassuré
-par le silence environnant, ouvrit les bras et sa
-compagne se blottit frémissante sur sa poitrine. Ils
-échangèrent un baiser qui me sembla durer un siècle…
-puis je perçus, comme un murmure, des paroles
-tendres, des serments, des promesses, et toute l’ineffable
-litanie des mots que, depuis le commencement
-des civilisations, les amants ont coutume de redire
-entre eux. Ils se séparèrent dans une dernière étreinte
-et j’entendis la femme prononcer :</p>
-
-<p>— A demain, là-bas !…</p>
-
-<p>Là-bas ! Quel était ce paradis d’amour dont ils parlaient ?
-Je ne le sus jamais, pas plus que jamais, dans
-le long séjour que j’ai fait en Égypte, je ne devais
-connaître le nom et l’histoire de ces inconnus, dont,
-bien innocemment, je venais de découvrir le secret.</p>
-
-<p>Je me sentais coupable et n’osais quitter la fenêtre ;
-il me semblait qu’une sorte de pacte me liait à la destinée
-de ces êtres, mon cœur battait à se rompre à
-l’idée qu’ils pouvaient être surpris et châtiés.</p>
-
-<p>Je sus, depuis, que les aventures de ce genre étaient
-fréquentes dans les quartiers indigènes. Les grands
-hôtels et les maisons accueillantes n’ayant pas encore
-ouvert leurs portes aux étrangers, les amoureux, sous
-le masque du costume indigène, se rencontraient où ils
-pouvaient, dans les vieilles rues désertes et sous les
-porches des palais en ruine, sûrs de l’impunité.</p>
-
-<p>Notre rue demeurait bien curieuse… Elle me semblait
-triste alors, parce que j’étais vraiment trop jeune,
-trop peu préparée à ce que fut ma vie ensuite, pour
-en goûter la paisible douceur.</p>
-
-<p>J’ai souvent rendu grâce au sort de m’avoir précisément
-conduite dans cette rue et dans cette maison,
-Car j’y appris en peu de temps, par la simple
-force des choses et sans pour ainsi dire m’en rendre
-compte, ce que d’autres que moi, après vingt ans
-d’Égypte, ignorent encore. Le logis seul constituait
-une merveille. Depuis les mosaïques de la cour
-où poussait un lamentable palmier, montant droit
-comme un cierge vers les terrasses, étalant son feuillage
-en plumeau juste au-dessus de l’unique cheminée,
-jusqu’aux moindres moulures des plafonds à
-caissons, tout était, pour mes yeux, matière à surprise.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">X</h2>
-
-
-<p>Le <i>mandara</i> occupait tout le rez-de-chaussée. Il se
-composait de six grandes pièces sommairement meublées
-de divans, de tapis et de guéridons recouverts
-de jetés au crochet. Les murs étaient simplement passés
-au lait de chaux.</p>
-
-<p>Les cuisines, dans les sous-sols, représentaient pour
-mon imagination amie du fabuleux l’antre des sorcières.</p>
-
-<p>Les négresses qui les peuplaient ajoutaient à l’originalité
-du tableau…</p>
-
-<p>Rien ne peut donner une idée de la saleté et du
-désordre d’une cuisine indigène. Les maîtresses de
-maison n’y descendant presque jamais, le soin en est
-entièrement confié aux noires et aux femmes fellahas
-qui les tiennent dans un état repoussant. Beaucoup de
-ces cuisines n’ayant pas de cheminées, on cuit les aliments
-sur des sortes de foyer ajustés tant bien que mal
-à l’aide de quelques pierres et sur lesquels on pose les
-immenses <i>Rallas</i> (chaudrons sans anses, usités ici). Ces
-fourneaux, très primitifs, donnent une fumée telle, que
-les murs des cuisines se peuvent confondre avec les
-faces des négresses qui les occupent.</p>
-
-<p>A terre, partout des immondices, des épluchures ;
-au mur, du sang coagulé, provenant des nombreux
-moutons égorgés constamment dans les maisons un
-peu importantes ; dans les coins, des casseroles fraternisent
-avec les <i>cab-cab</i> (chaussures des esclaves, sorte
-de patins de bois à hauts talons), des peaux de bêtes
-puantes exhalent une odeur pestilentielle. Des régimes
-de dattes ou de bananes se balancent devant les
-fenêtres, faisant face aux bouquets d’ail et d’oignons.
-Des chats faméliques rôdent dans l’ombre et, parmi
-tout cela, les esclaves, reines de ce lieu ténébreux,
-vaquent à leurs occupations, la robe relevée autour
-des reins, leurs caleçons sales retroussés au-dessus du
-genou, les pieds et les bras nus. Elles chantent quelque
-bizarre mélopée soudanaise dont l’étrange tonalité
-s’harmonise avec les choses qui les entourent. Ou bien,
-accroupies autour du foyer, elles fument… les jeunes
-des cigarettes, les vieilles d’étranges pipes à long tuyau
-rapportées de leur pays par quelque marabout complaisant.</p>
-
-<p>Le <i>sacca</i> (porteur d’eau) est le seul être mâle qui
-franchisse le seuil du gynécée. Quand il entre dans une
-demeure, il doit crier très fort : <i>Ia Satter !</i><a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Sorte d’invocation à Allah, intraduisible en français et qui
-peut signifier : Dieu clément !</p>
-</div>
-<p>A ce mot fatidique, tout le troupeau des femmes
-se sauve ou se voile. J’ai vu des esclaves blanches et
-même des dames prises ainsi à l’improviste, au passage
-du porteur d’eau, relever leur jupe sur leur tête,
-sans souci de montrer leurs jambes, pourvu que leurs
-traits restent cachés.</p>
-
-<p>Les cuisines, cependant, n’offraient pas le plus
-curieux spectacle de la maison.</p>
-
-<p>Quand il me fut donné de parcourir à ma guise
-l’appartement, et à mesure que la langue arabe me
-devenait familière, chaque jour amenait une découverte
-nouvelle. C’est ainsi que j’acquis bientôt la
-preuve que cette grande pudeur féminine, prête à se
-révolter d’indignation au seul regard d’un homme,
-n’était purement qu’apparente. Entre elles, les Égyptiennes
-ignorent toute contrainte.</p>
-
-<p>Une femme indigène se dépouille de ses vêtements
-devant ses pareilles avec une extrême facilité.</p>
-
-<p>Le moindre prétexte lui est bon : un insecte qui la
-pique, une épingle qui la gêne, la chaleur, le froid,
-une douleur quelconque, tout lui est une occasion de
-se mettre nue sans la moindre gêne. Une morphinomane,
-me voyant pour la première fois, se crut obligée
-de me montrer ses cuisses et son ventre, après un
-déjeuner chez une amie commune, pour que je m’apitoiasse
-sur les innombrables piqûres qui marbraient
-sa chair.</p>
-
-<p>L’eunuque, non plus, ne compte pas ; on se déshabille
-journellement devant lui, et c’est même à lui que
-l’on a recours quand il s’agit d’aller chercher dans la
-jarretière le mouchoir ou la bourse de la dame en toilette
-de cérémonie et trop serrée pour se livrer, sans
-risques, à cette petite opération. Les poches n’existent
-en Égypte que dans les vêtements des femmes du
-peuple, mais ces poches, au lieu d’être dans la jupe,
-sont placées dans la fente du corsage, sous l’aisselle ;
-les robes se portent fendues des deux côtés, et très
-peu sur la poitrine. C’est par ces fentes que les mères
-donnent le sein à leurs nourrissons.</p>
-
-<p>Dans les chambres, point de lit. On m’avait donné
-l’unique de la maison. Partout des divans faisant le
-tour de la pièce, des consoles dorées à dessus de
-marbre soutenant de hautes glaces, des tables assorties
-aux consoles et, sur ces tables, des plateaux de faïence
-ou de simples plats à rôti supportant des gargoulettes
-remplies d’eau fraîche et recouvertes d’un petit chapeau
-d’argent, destiné à préserver l’eau de la poussière
-et des bêtes… A terre, des matelas de soie
-(<i>chiltas</i>), sièges favoris des habitants du logis, qui ne
-prenaient place sur les divans que dans les occasions
-solennelles. Dans l’intimité de la famille, tout le monde
-s’accroupissait sur les <i>chiltas</i>. Les femmes y cousaient,
-fumaient, jouaient aux cartes ou aux dominos, plus
-commodément que sur n’importe quel siège. Une
-immense pièce recevait, au matin, tous les matelas et
-toutes les couvertures. Le soir venu, les esclaves dressaient
-le lit de chacun au hasard du caprice. En un
-clin d’œil, la couche était disposée ; un tapis supplémentaire
-sur le grand tapis européen couvrant la pièce ;
-sur ce tapis, deux ou trois matelas selon l’importance
-du dormeur, puis un drap de coton sur le matelas,
-l’autre cousu à la couverture, selon la mode orientale.
-Dans les maisons turques, ce second drap changé et
-recousu plusieurs fois par semaine est toujours propre ;
-mais, chez les indigènes, il sert à tant de personnes, et
-si longtemps, que les traces d’insectes y laissent de
-véritables dessins. Il en est de même des couvertures
-piquées très lourdes, et dont la plus élémentaire prudence
-ordonne au voyageur de se méfier.</p>
-
-<p>Sur ce lit improvisé, on tend la moustiquaire de
-tulle ou de soie qui va se fixer aux murs par quatre
-cordons. Puis, on apporte l’indispensable veilleuse,
-sans laquelle un bon Oriental ne saurait dormir ; à
-côté, on place des cigarettes, des allumettes, un cendrier,
-une gargoulette, et la chambre est prête…</p>
-
-<p>Le musulman véritable ne se dévêt point pour
-dormir. Il retire seulement sa robe ou ses habits européens,
-qu’il troque pour une longue simarre blanche,
-passée sur un et quelquefois deux caleçons de toile,
-serrés aux chevilles, échange son tarbouch ou son
-turban contre une calotte de toile et le voilà en costume
-de nuit. Les femmes gardent simplement leurs
-robes de maison et n’ôtent jamais leurs caleçons remplaçant
-nos pantalons de lingerie. Rien n’est plus laid
-que le caleçon d’une femme égyptienne. Semblable en
-tout à celui des hommes, il s’attache par un cordon
-de chanvre passé en coulisse autour de la taille et que
-l’on serre à volonté ; très large et fermé hermétiquement,
-il descend jusqu’aux chevilles et cache entièrement
-les formes. — La génération nouvelle a changé
-tout cela dans la classe aisée ; la jeune fille moderne
-fait exécuter son trousseau au dernier goût européen. — L’Égyptienne
-ne porte pas de chemise, mais une
-sorte de chemisette très légère ne dépassant point la
-taille ; là-dessus, deux ou trois robes superposées. Un
-mouchoir autour de la tête complète sa parure intime
-de jour et de nuit.</p>
-
-<p>Une des choses les plus surprenantes pour moi, fut
-de voir les femmes, ces mêmes femmes qui se couvraient
-la face devant le portier ou le porteur d’eau,
-partager, sans scrupule, le lit de leurs frères ou de
-leurs cousins. Cela ne tirait pas à conséquence. Les
-fils dorment souvent avec leurs mères jusqu’au jour
-du mariage. Mon étonnement parut scandaleux.
-Autour de moi, les regards semblaient dire :</p>
-
-<p>— Comme ces Européennes ont mauvais esprit…!</p>
-
-<p>Et je crois bien, en effet, que les intentions étaient
-pures ; le flirt, les caresses, les mille folies que l’amour
-inspire demeurant parfaitement inconnus à la race
-orientale, elle ne saurait voir de danger dans le voisinage
-de deux êtres sous un même moustiquaire,
-ces deux êtres étant d’ailleurs strictement vêtus et se
-couchant pour dormir et non point pour causer.</p>
-
-<p>Les esclaves se posaient un peu partout selon les
-besoins de leur service ; seules, les négresses ronflaient
-côte à côte, sous la même couverture et sur le plancher
-sans matelas. Elles étaient parquées dans la pièce
-précédant ma chambre, et plus d’une fois, leurs ronflements
-m’empêchèrent de dormir.</p>
-
-<p>Un petit escalier de bois conduisait aux terrasses.
-Il me sera donné de reparler bien souvent de ces terrasses
-dans mon récit, car elles devinrent par la suite
-mon lieu d’élection.</p>
-
-<p>Je compris très vite le charme que les femmes indigènes
-trouvent à s’installer ainsi, dès le coucher du
-soleil, au sommet de leurs demeures. Là seulement, il
-leur est permis de respirer l’air du ciel et les parfums
-de la terre, libres de tout voile et dégagées de toute
-surveillance. Des nattes, des coussins sont jetés au
-hasard, et tout le peuple féminin de la maison arrive
-joyeusement. On apporte des fruits, du café, des bonbons,
-des instruments de musique et la petite fête
-commence.</p>
-
-<p>Généralement un poulailler et un pigeonnier sont
-bâtis du côté le plus abrité du soleil ; devant les accords
-du concert improvisé, la volaille se réveille et mêle ses
-cris perçants aux chants des femmes et aux sons des
-mandores et des guitares. Ce qui d’ailleurs ne semble
-nullement déranger les musiciennes. Mais on se lasse
-vite en Égypte ; bientôt les instruments sont abandonnés
-et seul entre tous, le <i>darrabouck</i> continue son tamtam
-monotone, accompagnant le chant presque douloureux,
-d’une seule voix que personne n’écoute plus.</p>
-
-<p>J’aimais notre rue pour sa couleur locale, pour tout
-ce que je devinais de mystérieux et d’étrange dans ces
-vastes maisons, étalant une architecture bizarre.
-Presque toutes avaient été les palais de pachas morts
-depuis longtemps. Sous leurs hauts plafonds garnis de
-poutres aujourd’hui branlantes, plusieurs générations
-avaient passé… Que de créatures charmantes s’étaient
-mirées dans ces étroites glaces que j’apercevais par
-les moucharabiehs entrouverts ! Que de crimes, que
-de violences s’étaient commis entre ces murs et dans
-ces salles basses, où mon œil ne pouvait plonger sans
-qu’un petit frisson me secouât toute…</p>
-
-<p>Et comme ces maisons étaient vieilles et que l’on
-ne répare rien en terre égyptienne, les façades menaçaient
-ruine, et les portes ne tenaient plus ; quelques
-bâtisses même s’étaient écroulées sous le poids des
-siècles, et dans les rares pièces demeurées debout, des
-familles continuaient de vivre leur triste vie végétative.
-Les chambres sans toiture servaient de véranda,
-et le soir, quand la nuit était assez sombre, je distinguais
-vaguement des grappes de femmes assises sur le
-rebord des pierres, insouciantes du danger, heureuses
-de ce coin de misère où elles respiraient, où elles percevaient
-les rares bruits de cette rue tranquille entre
-toutes.</p>
-
-<p>Les voisins d’en face ne passaient point pour riches,
-mais je sus que le chef de la famille était de bonne
-maison. Il avait servi sous le grand Mohammed-Ay
-et, demeuré veuf sans enfants, il s’était remarié à
-soixante ans avec une esclave abyssine, qui lui avait
-donné quatre filles. L’homme semblait très vieux.
-La femme, véritable loque, sans sexe et sans âge, se
-dérobait presque toujours aux regards des étrangers.
-Mais les filles circulaient sans cesse dans la maison, et
-je pouvais — tant la rue était étroite — entendre leurs
-paroles.</p>
-
-<p>Elles étaient belles malgré leur couleur pain d’épices,
-et leurs formes demeuraient pures sous la galabieh,
-laissant se mouvoir à l’aise leurs fermes poitrines et
-leurs hanches rondes.</p>
-
-<p>Le vieillard fumait sans relâche le nargileh dont les
-jeunes filles entretenaient pieusement le brasier dans
-son couvercle d’argent.</p>
-
-<p>Durant les longues après-midi estivales et pendant
-la soirée, à tour de rôle, chaque petite métisse venait
-<i>cabisser</i> (masser) le père !</p>
-
-<p>Il s’étendait sur un divan devant la fenêtre et l’enfant
-dévotement prenait entre ses doigts minces les
-mains et les pieds glacés, puis avec lenteur elle faisait
-craquer les phalanges l’une après l’autre, pliant les
-paumes, frictionnant du même mouvement automatique
-chevilles et poignets.</p>
-
-<p>Ensuite, venait le tour du cou, des épaules et du
-dos.</p>
-
-<p>Et cela se prolongeait durant des heures… Quelquefois,
-à la tombée du jour, on entendait comme un vol
-d’oiseau. Les quatre se sauvaient à la fois dans la
-pièce voisine, tandis que l’unique servante de la maison
-introduisait dans la chambre un <i>cheick</i> venu réciter
-les versets du Coran. Le saint personnage s’accroupissait
-au milieu de l’appartement, et sa voix montait
-nasillarde dans le grand silence. Le vieillard accompagnait
-chaque verset du chanteur, du même mouvement
-oscillatoire que ce chanteur avait lui-même pour
-débiter ses prières.</p>
-
-<p>Et c’était une chose très orientale, ces deux hommes
-en face l’un de l’autre, vêtus du même costume ancestral,
-coiffés du même turban d’un autre siècle, et courbés
-ensemble sous la même foi.</p>
-
-<p>Le vieux turc faisait glisser entre ses doigts couleur
-de cire un chapelet de grains d’ambre, en invoquant
-le nom d’Allah ; et le prêtre, à terre devant lui, regardait
-de ses yeux vides, le ciel qu’il ne verrait jamais
-plus.</p>
-
-<p>La servante apportait des tasses de café et des verres
-de sirop de roses ; les hommes buvaient sans échanger
-une parole. Et la prière reprenait, emplissant l’espace
-de son rythme monotone.</p>
-
-<p>Comme le père était âgé, il ne descendait plus guère
-aux appartements inférieurs que pour les visites de
-marque.</p>
-
-<p>Il prenait ses repas dans cette pièce que je voyais
-et j’en pouvais suivre chaque service.</p>
-
-<p>Trop arthritique pour s’asseoir à terre, il mangeait,
-à demi vautré sur son divan, devant un guéridon
-volant où ses filles plaçaient le plateau traditionnel.
-La femme préparait les aliments et la servante les
-apportait des cuisines, dans une large manne d’osier,
-chaque plat muni de son couvercle. Mais seules, les
-filles présentaient ces plats, s’occupaient du père.
-Et rien n’était plus étrange et plus touchant que la
-vue de ces quatre vierges noires, en adoration devant
-ce vieillard tout blanc, qui semblait leur aïeul, un
-aïeul très beau, très patriarcal et très bon qu’elles
-servaient en esclaves et en filles très tendres à la fois.
-Pour ces créatures de couleur, le père représentait
-l’homme de race supérieure, le Circassien guerrier,
-descendant de ces terribles mamelouks, dont les
-hauts faits vivaient encore en toutes les mémoires
-égyptiennnes. C’était comme une apparition biblique
-qu’il m’était ainsi donné de voir tous les soirs et dont
-je ne me lassais point.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XI</h2>
-
-
-<p>Le lendemain de mon arrivée les visites affluèrent.
-Ah ! ces visites !… Bientôt elles constituèrent pour moi
-un véritable supplice. On venait me voir comme une
-bête curieuse et malgré toutes les excuses que je pouvais
-alléguer, il me fallait paraître, m’exhiber, tourner
-sur toutes les faces devant les matrones, amies ou
-parentes de la famille, désireuses de se rendre compte
-si mon mari avait eu bon goût. Généralement, l’examen
-était favorable. Après avoir touché mes joues, mes
-cheveux, mes bras, ces dames hochaient la tête en
-signe d’approbation. Mais presque toujours, elles
-avaient une restriction.</p>
-
-<p>— Pourquoi es-tu si maigre ? Il faut engraisser,
-ma fille, les hommes aiment les femmes dodues.</p>
-
-<p>Ma taille mince les navrait. Souvent on me demanda
-si j’étais malade.</p>
-
-<p>Un autre geste, fréquent dans le monde féminin
-d’alors, et qui me révoltait, acheva de me faire prendre
-en horreur ces visites quotidiennes.</p>
-
-<p>Les femmes un peu âgées ne manquaient point,
-après m’avoir observée, questionnée, palpée, de me
-taper sur le ventre en prenant des airs mystérieux.</p>
-
-<p>— Il n’y a rien là-dedans ?</p>
-
-<p>D’abord, je ne compris pas, il fallut les rires joyeux
-de l’entourage pour m’éclairer sur la signification du
-geste.</p>
-
-<p>Pour ces pauvres êtres que la maternité seule relève
-dans la maison de l’époux, l’enfant est la plus évidente
-consécration de leur règne. N’en pas avoir constitue
-une tare, dont elles n’arrivent pas à se consoler, car
-la stérilité fait planer sur leur tête la terrible menace
-de la répudiation, qui en est d’ailleurs presque toujours
-la conséquence.</p>
-
-<p>Donc, si moi, étrangère, chrétienne, je joignais à
-ces deux malheurs celui de n’être point mère, c’en
-était fait de l’amour de mon mari ; et ces femmes
-croyaient certainement me témoigner le plus visible
-intérêt en me questionnant sur le sujet unique qui
-leur parût mériter attention. Aussi quels regards de
-pitié ou de mépris il me fut donné de saisir au passage
-quand j’avouais « qu’il n’y avait rien » ! Je me suis
-heureusement rattrapée depuis, et ce ne fut pas sans
-fierté, que je montrai plus tard mes trois enfants, qui
-se suivaient à un an de distance.</p>
-
-<p>Du coup, le dernier espoir que la famille avait conçu
-de voir mon mari me quitter pour prendre une femme
-musulmane, s’envola.</p>
-
-<p>Quelquefois les observations étaient plus directes.</p>
-
-<p>— Pourquoi n’abjures-tu pas le christianisme, tu
-n’aimes donc pas ton mari ?… Que feras-tu après ta
-mort si tu es séparée de lui ?…</p>
-
-<p>Je changeais habilement de conversation, ce sujet
-m’étant devenu parfaitement insupportable. Mais
-toujours on y revenait et je sentais à quel point nous
-étions détestés là-bas. C’était aussi des questions
-extravagantes sur nos mœurs, nos coutumes, et surtout
-les relations des hommes et des femmes d’Europe
-entre eux dans l’état libre et dans le mariage. On ne
-peut se figurer les histoires véritablement extravagantes
-que les maris d’ici racontent à leur harem.
-On nous prête des habitudes monstrueuses, dont la
-stupidité n’aurait d’égale que l’impudeur. J’ai eu
-grand’peine à détruire chez celles qui m’écoutaient,
-sans parti pris, les préjugés innombrables qu’elles
-nourrissaient à l’égard des ménages de France. Pour
-leur crédule imagination, il n’était pas d’abominations
-auxquelles ne se livrassent sans vergogne les plus
-vertueux époux de notre pays.</p>
-
-<p>L’instruction que l’on commence à donner aux
-petites Égyptiennes et surtout les voyages que beaucoup
-d’entre elles font maintenant en Europe, auront
-bientôt raison de ces sottes croyances, mais à l’époque
-où j’arrivai, les femmes qui avaient traversé la mer
-se comptaient au Caire et cela n’était point pour
-augmenter leur prestige. J’ai vu une vieille dame très
-rigide refuser de recevoir une jeune fille musulmane,
-dont le frère avait parachevé l’éducation, en l’envoyant
-cinq ans dans un couvent de Montpellier. La
-vieille dame timorée considérait la créature assez éhontée
-pour avoir pu vivre si longtemps à visage découvert
-au pays des infidèles comme une <i>charmoutta</i> (fille de
-mauvaises mœurs) dont une honnête mahométane
-devait fuir l’approche.</p>
-
-<p>Les visites se succédaient toujours dans le même
-ordre et s’accomplissaient selon les mêmes rites immuables.</p>
-
-<p>Les dames de bonne maison arrivaient flanquées
-de leur eunuque. Celui-ci, dès le seuil, frappait trois
-fois dans ses mains pour annoncer ses maîtresses.
-Aussitôt les esclaves se précipitaient :</p>
-
-<p>— <i>Tffadal !</i> (Donnez-vous la peine.)</p>
-
-<p>Et l’eunuque alors saisissait la femme la plus âgée
-ou la plus influente, parmi celles qu’il accompagnait
-et la hissait tant bien que mal jusqu’au palier. Là,
-baise-mains et prosternation des esclaves blanches
-et noires. Ensuite, on se dirigeait vers la pièce, où la
-maîtresse du lieu tenait, ce jour-là, sa réception.</p>
-
-<p>Les embrassements et les poignées de mains duraient
-dix bonnes minutes ; puis, comme par un truc de
-féerie, les voiles tombaient, les <i>Habaras</i> de soie noire
-glissaient sur les reins des visiteuses et elles se montraient
-raides et dignes sous leurs robes d’apparat.
-Jeunes et vieilles étaient vêtues des mêmes étoffes de
-satin ou de faille claire ; sur leurs têtes, les mêmes
-mouchoirs de gaze à fleurs, agrémentés de passementerie ;
-presque toutes ornaient leurs fronts et leurs
-corsages de fleurs artificielles. Mon étonnement fut au
-comble, en voyant, un matin, une jeune femme très
-élégante, qui portait une couronne de mariée. Les
-fleurs d’oranger ne représentaient pour elle aucun
-symbole, et ce diadème virginal lui semblait du meilleur
-goût. Les Turques venaient généralement en toilette
-européenne, mais, ignorant encore la façon de les porter,
-elles arrivaient, avant midi ou tout de suite après
-déjeuner, en robes de bal venues de Paris à grands
-frais. Et pour ajouter à l’originalité de l’effet, elles
-étaient parées de l’<i>Ezazieh</i>, sorte de turban de gaze
-paré de fleurs et se posant un peu en arrière et sur le
-côté de la tête. Cette coiffure assez seyante n’est plus
-portée aujourd’hui que par les très vieilles femmes.</p>
-
-<p>Pour les jeunes Turques de cette génération, les
-boucles et les chignons modernes ont remplacé mouchoirs
-et turbans. Et c’est encore un gros sujet de
-scandale pour les bonnes musulmanes, qui n’admettent
-point qu’une femme mariée montre autre chose de
-ses cheveux que le bout des nattes qui pendent sous
-le mouchoir en pointe dans le cou. Seul, l’époux a le
-droit d’admirer la chevelure de sa compagne.</p>
-
-<p>Les Turques de très grande maison s’habillaient
-déjà à la mode européenne ; les Égyptiennes portaient
-la <i>galabieh</i>, pareille chez toutes, ne variant guère que
-par la couleur. La bottine et le soulier noir étaient
-encore inconnus. Les petits pieds sortaient à demi, de
-mules de satin ou de lampas d’or ou d’argent, assortis
-à la toilette.</p>
-
-<p>Les femmes de condition modeste se chaussaient
-de babouches éculées, qu’elles avaient soin de laisser
-devant la porte. Il y a bien peu de temps que les
-femmes comme il faut elles-mêmes, gardent leurs
-chaussures dans l’intérieur des appartements. Autrefois
-et encore à l’époque où j’arrivai, l’usage voulait
-que l’on se déchaussât chez ses hôtes, comme à la
-mosquée.</p>
-
-<p>Les femmes qui n’avaient pas les moyens de s’offrir
-un eunuque, arrivaient accompagnées d’une ou plusieurs
-esclaves ; les très humbles se contentaient d’une
-servante Fellaha. Mais bien rares étaient celles qui
-n’amenaient pas quelques amies.</p>
-
-<p>Aussi les visiteuses avec leurs voiles sombres, leurs
-yechmack blancs, me faisaient-elles l’effet d’un couvent
-de religieuses en voyage.</p>
-
-<p>Ce fut au cours d’une de ces nombreuses visites
-que j’entendis l’histoire de la princesse X. Mère d’une
-charmante tête, portant couronne aussi, et dont il est
-question souvent à l’heure actuelle dans les journaux
-parisiens, cette princesse faisait alors son premier
-voyage en Europe. Elle débuta par un séjour à Carlsbad
-où ses médecins l’avaient envoyée. A demi délivrée
-de la contrainte que lui imposaient son rang et sa
-qualité de musulmane en Égypte, elle se livra aux
-pires folies. Alcoolique invétérée, elle se mit à boire
-d’abord à table, puis chez elle, le soir, dans sa chambre,
-les vins de choix qu’un maître d’hôtel obséquieux
-s’empressait de lui servir. Une nuit les domestiques
-étant couchés, elle se fit servir du champagne et s’amusa
-avec ses suivantes à casser les goulots des bouteilles
-contre les murs. Ses voisins de chambre s’étant
-plaints, on fut prévenu en haut lieu et la princesse
-reçut l’ordre de se contenter d’eau, sous menace d’être
-immédiatement renvoyée au Caire.</p>
-
-<p>Alors, dans l’impérieux besoin de son nouveau vice,
-la dame s’accoutuma à vider les flacons d’eau de
-Cologne et d’eau dentifrice. Les suites de ce régime
-furent désastreuses. La pauvre princesse fut un jour
-surprise par un de ses cousins dans un tel état d’ébriété
-qu’on décida aussitôt son retour en Égypte. L’histoire,
-absolument authentique, faisait alors le tour des
-salons cairotes.</p>
-
-<p>Les visites se prolongeaient très longtemps. Souvent,
-on gardait les étrangères toute la journée. Quand
-elles demeuraient dans un quartier un peu éloigné,
-elles passaient la nuit et quelquefois plusieurs jours.
-Le soir venu, on apportait des matelas, on dressait
-les moustiquaires et cela se faisait très simplement,
-comme une chose toute naturelle, les amies devenant
-de la famille sitôt le seuil franchi.</p>
-
-<p>Les hommes, pendant ce temps, étaient relégués
-dans le Mandara ; il est contraire à l’usage qu’un
-mari musulman franchisse le gynécée, quand sa femme
-reçoit un harem étranger. Même pour dormir, monsieur
-doit se contenter de la chambre toujours prête
-aux étages inférieurs. Sous ce rapport, les musulmanes
-jouissent d’une liberté que peu de maris européens
-consentiraient à accorder à leurs femmes. Il y a, en
-Égypte comme en tout pays, des maris jaloux, forçant
-leurs compagnes à subir un contrôle de tous les
-instants et interdisant toute sortie à leur famille. Mais
-ces maris-là, je le déclare, sont des exceptions. Ici,
-plus qu’en France peut-être, la femme en ce qui
-concerne sa vie personnelle et ses relations féminines
-jouit d’une liberté excessive. Non seulement elle
-a le droit de recevoir toutes les amies qui lui plaisent
-et de leur offrir la plus large hospitalité, sans même
-consulter son mari, mais elle sort à sa guise, rentre
-quand il lui plaît, et se rend aux bazars, aux lieux
-de promenade, aux bains, sans la moindre gêne, pourvu
-qu’elle prenne soin de se faire accompagner.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XII</h2>
-
-
-<p>Un jour, au Caire, un de nos intimes, conseiller à
-la cour, m’invita à déjeuner à l’improviste chez lui.
-Il n’avait pas eu le temps de prévenir sa femme…
-Nous arrivons, mon hôte interroge le portier.</p>
-
-<p>— Madame est là-haut, n’est-ce pas ?</p>
-
-<p>Et l’autre, paisible :</p>
-
-<p>— Mais non, bey. Madame est partie tout à l’heure
-pour la campagne, elle ne reviendra que dans deux
-jours.</p>
-
-<p>Le bon conseiller ne sourcilla point, il m’emmena
-déjeuner à l’hôtel, et, devinant ma surprise, il crut
-devoir dire :</p>
-
-<p>— J’ai des idées très larges. Ma femme fait ce qui
-lui plaît, j’agis de même, nous sommes un ménage très
-heureux…</p>
-
-<p>Je ne pense pas qu’un mari parisien eût pris la
-chose de façon aussi philosophique.</p>
-
-<p>Depuis, il m’a été donné de constater bien souvent
-l’extraordinaire facilité que les Égyptiennes et les
-Turques ont à réaliser leurs moindres caprices, à la
-condition toutefois que le mari n’en soit pas gêné lui-même.</p>
-
-<p>Ce sont deux existences différentes, voilà tout.</p>
-
-<p>Quelques jours après mon arrivée, Alima Tawouila
-vint un soir dans ma chambre, où elle continuait à
-pénétrer, malgré ma défense, à toute heure de jour
-et de nuit.</p>
-
-<p>Vainement, j’avais épinglé du haut en bas les
-rideaux formant portières, je ne pouvais parvenir à
-être seule chez moi. Je m’étais plainte à Azma. Peine
-perdue ! On ne comprenait pas.</p>
-
-<p>— <i>Maaleche !…</i> (ça ne fait rien), disait-elle.</p>
-
-<p>— Viens vite, madame, il y a quelqu’un.</p>
-
-<p>Je refusai énergiquement de me déranger. La petite
-exhibition quotidienne commençait à m’exaspérer, et
-je m’étais promis de ne plus quitter mon appartement
-quand il y aurait des étrangères.</p>
-
-<p>La négresse, devant mon attitude résolue, s’éloigna
-en maugréant, et revint presque aussitôt, accompagnée
-d’une femme que je ne connaissais pas.</p>
-
-<p>Cette femme portait le costume du pays, mais son
-voile en retombant sur ses épaules, son yechmack
-détaché, découvrait une tête si peu orientale, que je
-ne fus presque pas surprise en l’entendant me dire
-avec le plus pur accent faubourien :</p>
-
-<p>— Excusez-moi, madame, je suis Française comme
-vous, et j’ai tenu à venir vous saluer.</p>
-
-<p>Française !… elle était Française et portait ce costume…
-Et du pays où nous étions, elle n’avait pas
-seulement la robe de soie voyante, fendue sur la poitrine,
-les babouches de soie rouge, le voile et le mouchoir
-recouvrant ses courtes nattes brunes, mais elle
-montrait encore le visage luisant que donne l’épilation,
-les sourcils peints et rejoints en barre au-dessus
-du front, les doigts et les paumes des mains rouges
-de henné, la taille roulante sans corset, toute l’attitude
-enfin d’une femme orientale, très coquette, plus
-près de la courtisane que de la mère de famille. Un
-énorme bouquet de jasmin était posé entre ses seins
-et, à part l’arome violent de ces fleurs, il se dégageait
-encore du corps de cette femme un parfum étrange,
-fait de musc, de roses et d’un je ne sais quoi insaisissable
-et troublant, qui grisait et soulevait le cœur
-tout à la fois.</p>
-
-<p>Je continuais de la regarder, un peu interdite, ne
-trouvant pas une parole. C’est une des particularités
-de la jeunesse de ne pouvoir cacher ses sentiments ni
-ses répulsions… Cette créature m’inspirait une grande
-curiosité et un peu de dégoût. J’aurais voulu ne montrer
-ni l’un ni l’autre et, malgré moi, je laissais si
-bien deviner les pensées qui m’agitaient, qu’elle les
-comprit.</p>
-
-<p>Alors, se faisant très douce, très simple, elle s’assit
-près de moi et, d’un trait, me raconta son histoire.</p>
-
-<p>Elle s’était appelée Jeanne autrefois, du temps où
-j’étais moi-même une toute petite fille.</p>
-
-<p>Ses parents avaient un modeste magasin de parfumerie,
-dans une vieille rue avoisinant le boulevard
-Saint-Martin.</p>
-
-<p>La guerre était venue, amenant la ruine de la
-famille. Le père mort, la mère à demi infirme fut
-transportée à l’hospice et elle, la jeune fille, ne sachant
-que devenir, acceptait un emploi de seconde main dans
-un atelier de fleurs artificielles.</p>
-
-<p>Un matin, en se rendant au travail, la belle Jeanne
-fut suivie par un garçon séduisant, un peu timide,
-dont le teint bronzé ne l’effraya point. Ils s’aimèrent ;
-et quelques semaines plus tard, Salem-Mohamed, étudiant
-en droit, ayant passé sa thèse et terminé son
-congé, emmenait en Égypte la fleuriste, qui ne s’était
-fait prier que juste le temps de se faire désirer davantage.</p>
-
-<p>Il l’épousa au Caire, devant le cadi ; mais bientôt,
-las de sa nouvelle conquête, il ne tarda guère à s’en
-détacher complètement. L’ennui de n’avoir pas d’enfants,
-la crainte de se voir déshériter par son père
-le décidèrent à la répudiation. Jeanne, frivole et paresseuse,
-ayant tout de suite renoncé à ses habitudes
-européennes, ne songea pas à lutter pour conserver
-ce cœur qui, sitôt, s’était retiré du sien… Pour elle,
-l’horreur du travail et l’amour du bien-être dominaient
-le reste. Elle s’était laissé instruire sans conviction
-comme sans regrets, dans la religion de Mahomet, pour
-plaire à son entourage et maintenant, répudiée, loin
-du pays natal et livrée à ses seules ressources, elle
-n’avait trouvé qu’un moyen pour continuer à vivre
-sa vie d’oiseau inutile et gracieux : flatter ces gens,
-leur devenir nécessaire et, en leur donnant un peu
-de plaisir, se faire tout doucement entretenir par eux.</p>
-
-<p>Les femmes musulmanes, qui la protégeaient, étaient
-toutes parfaitement convaincues de la sincérité de sa
-conversion. Comment douter d’une personne qui se
-voile devant les hommes avec plus de rapidité qu’une
-Orientale, surtout quand cette personne parle votre
-langue, accepte tous vos usages, emploie jusqu’à vos
-plus familières expressions ? La Parisienne, qui avait
-troqué son nom de Jeanne contre celui de <i>Seddia</i>,
-jurait par Allah et par le prophète vingt fois par jour…
-Elle mangeait avec ses doigts et se mouchait de même,
-très simplement… Deux fois par mois, elle livrait à
-l’épileuse son corps charmant ; et frottée d’huile précieuse,
-parfumée d’essences rares, elle ne craignait
-point d’accueillir les maris de ses amies, quand une
-circonstance malencontreuse forçait ces maris à demeurer
-seuls au logis pendant les visites de Seddia.
-Car, si elle se voilait pudiquement dans la rue et devant
-les hommes étrangers, cette créature insidieuse avait
-su prendre dans les familles une telle place qu’elle était
-partout considérée comme chez elle. On la consultait
-sur tous les points. Elle était de toutes les fêtes et de
-tous les deuils, ayant sa place marquée dans chaque
-demeure où s’accomplissait un événement capable de
-lui permettre un indéterminable séjour.</p>
-
-<p>Pour mieux affirmer la nécessité de sa présence, elle
-donnait de vagues leçons de mandoline et de travaux
-manuels, ne dédaignant point parfois de mêler sa voix,
-assez jolie d’ailleurs, à celle des femmes indigènes,
-dans les concerts improvisés où les plus grands succès
-étaient pour elle. Comme je m’étonnais un jour qu’elle
-n’eût pas songé plus tôt à donner des leçons de français,
-elle m’avoua qu’elle ne se sentait pas assez forte
-dans notre langue, pour entreprendre une telle tâche.
-J’appris depuis qu’elle savait à peine écrire son nom,
-et je pensai que le magasin de parfumerie n’avait sans
-doute jamais existé que dans son imagination.</p>
-
-<p>Peut-être cette malheureuse femme m’avait-elle
-menti de tous points dans son histoire, et son mari
-l’avait-il connue dans quelque bal de barrière ?</p>
-
-<p>Depuis, j’ai rencontré à Tantah une autre Française,
-remarquablement jolie et épouse d’un avocat musulman.
-Celle-là aussi avait abjuré la foi chrétienne,
-renoncé aux coutumes du sol natal, et pris le voile
-des mahométanes. Comme Seddia, elle se disait fille
-de commerçants, et j’ai su plus tard que son mari
-l’avait ramassée dans une maison borgne de Lyon…</p>
-
-<p>Que des Orientales d’autrefois aient accepté de se
-voiler le visage, de se laisser mener par les eunuques
-comme un vulgaire troupeau, de manger à terre et
-d’obéir aux caprices du maître en toute occasion,
-c’est assez naturel. Elles sont nées dans ce pays et ont
-grandi sous cette loi. Une bonne musulmane répète
-avec le Coran que le paradis de la femme est aux pieds
-de son mari ! (<i>sic</i>).</p>
-
-<p>Mais jamais une Française, ou toute autre Européenne
-élevée par une mère digne de ce nom, ne se
-soumettra à ce rôle qui ne saurait que l’avilir. Et elle
-aurait vite jugé et haï l’homme qui essayerait de la
-contraindre à déchoir. Aujourd’hui où tant de jeunes
-femmes et jeunes filles égyptiennes travaillent et
-cherchent à se montrer les égales des Européennes,
-en conquérant par l’étude leur indépendance, la
-conduite de Seddia semblerait encore plus méprisable.</p>
-
-<p>Toutes ces réflexions, comme on le pense, ne me
-vinrent pas au moment où je connus <i>Setti Seddia</i>.
-J’acceptai cette histoire, comme une innocente que
-j’étais. Et j’y allai même de ma petite larme tant elle
-sut m’apitoyer. Je croyais, en l’écoutant, entendre le
-récit émouvant et mystérieux de quelque conte du
-moyen âge… L’émir Azor, enlevant la jeune Elmire
-et la couvrant de fers… en or !… Comment garder
-rancune à cette exquise renégate qui parlait de la
-sainte Vierge avec des yeux embués de pleurs, et qui,
-sur son corps de courtisane égyptienne, plus lisse qu’un
-fruit et plus odorant qu’une fleur, cachait un scapulaire
-crasseux, qu’elle faisait prendre aux infidèles
-pour une amulette de sainte Zénab…</p>
-
-<p>Au fond, je ne demandais qu’à croire cette femme
-dont la société me devint très vite indispensable, tant
-elle mit de complaisance et de tact dans nos rapports ;
-nous arrivâmes ainsi à une sorte d’amitié qui
-ne se démentit point jusqu’à sa mort.</p>
-
-<p>Il faut avoir connu la détresse d’un pareil exil, avoir
-souffert jusqu’au désespoir de cette différence absolue
-des mœurs et du langage existant en ce monde nouveau
-et moi, enfant de dix-sept ans, pour comprendre
-l’aide inattendue et si efficace que me fut la venue
-de cette étrange compatriote. Par elle, je connus mille
-détails de la vie égyptienne qui m’échappaient.</p>
-
-<p>C’est ainsi que, grâce à cette nouvelle amie, je pus
-éviter désormais les innombrables inadvertances qui,
-vingt fois le jour, me faisaient commettre des actes
-répréhensibles aux yeux de ce peuple dont j’étais
-entourée, comme de présenter un bébé devant une
-glace, de passer à gauche d’une bougie allumée, de
-complimenter une jeune mère sur la beauté de son
-nouveau-né ; autant de crimes qui m’attiraient l’antipathie
-des gens sans que je pusse deviner la faute
-que je venais de commettre, tandis que, pour eux,
-mon ignorance était la cause de continuelles frayeurs…</p>
-
-<p>Grâce à Seddia, je pus enfin parvenir à me faire
-comprendre, sans avoir recours aux mimiques ridicules
-qui, les premiers jours, avaient été ma seule
-ressource. Un jour, dans l’impossibilité absolue où
-je me trouvais d’avaler la nourriture extraordinaire
-que l’on me servait, je demandai un œuf. J’essayai
-de le dessiner ; peine perdue… Alors, j’eus un trait d’audace
-et risquant de me rendre grotesque pour toujours,
-je m’accroupis dans un coin de la pièce et
-j’imitai le gloussement de la poule qui pond. Cela
-réussit au delà de tout espoir. Après un accès de fou
-rire assez naturel, Azma ordonna aux négresses de me
-faire cuire des œufs et je pus dîner !…</p>
-
-<p>Une autre fois, c’était l’après-midi, j’avais très faim,
-et je réclamai un peu de pain et de lait. Il me fut
-absolument impossible de me faire entendre.</p>
-
-<p>Quand Seddia fut venue, je ne tardai pas à apprendre
-quantité de mots. En un mois, je pus arriver à m’expliquer
-presque couramment.</p>
-
-<p>Mon mari venait d’être nommé, provisoirement, chef
-de service dans un hôpital d’Alexandrie, mais n’étant
-pas sûr du poste et à cause des grandes dépenses d’une
-installation, il avait préféré me laisser au Caire. Combien
-ces quelques mois me parurent longs !…</p>
-
-<p>J’avais heureusement ma fidèle Émilie, dont la gaîté
-ne se démentit pas un instant durant ces tristes jours.
-Tout amusait cette âme puérile qui, de l’exil, ne
-voyait guère que le côté pittoresque et le milieu nouveau.
-Émilie mangeait sans dégoût des ratatouilles
-innommables, et buvait au verre commun des esclaves
-et des négresses une eau bourbeuse, dont la vue seule
-soulevait le cœur. Elle s’accoutumait à demeurer assise
-sur les nattes et à travailler dans cette posture. Sa
-chair rude ne souffrait plus des piqûres des insectes
-et le cri des corbeaux ne troublait plus son sommeil.
-Je connus, par cela, qu’elle était plus près que moi
-de la simple nature et je l’enviai, car nos besoins font
-souvent la plus grande part de nos malheurs. Cette
-fille de la campagne devenait orientale par ses facultés
-d’assimilation, tandis qu’à me raidir dans mes souvenirs
-et dans mes habitudes, je souffrais chaque jour
-d’une façon plus violente.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIII</h2>
-
-
-<p>L’hiver qui avait précédé mon arrivée au Caire marquait
-mes débuts dans la vie intellectuelle.</p>
-
-<p>La mission égyptienne, dont mon mari faisait partie,
-était alors sous la direction de Charles Mismer, ancien
-officier de dragons qui avait troqué, un peu tard, l’épée
-contre la plume pour suivre avec passion les travaux
-de Littré et d’Auguste Comte, dont il était le disciple.
-M. Mismer avait usé de toute son influence
-pour empêcher notre mariage. Par principe, il était
-opposé aux unions mixtes et jugeait que les Égyptiens,
-confiés à sa garde et envoyés en France pour terminer
-leurs études, allaient de tous points contre les
-vues de leur gouvernement en prenant femme en
-pays étranger. Mais le mariage conclu, et du jour où
-il fut reçu chez nous, M. Mismer ne se souvint plus
-de son opposition et je devins par la suite son enfant
-gâtée.</p>
-
-<p>Sa haute taille, sa barbe de fleuve et le timbre grave
-de sa voix, le rendaient très imposant. Il ne faisait
-rien d’ailleurs pour atténuer cette impression et trouvait
-au contraire un certain plaisir à jouer au dieu
-avec les naïfs jeunes gens qu’il traitait en infimes personnages.</p>
-
-<p>Je commençai, moi aussi, par éprouver le sentiment
-général, mais je ne tardai pas à comprendre
-que le Jupiter tonnant de la mission ne me traitait
-point en ennemie, et de me sentir en confiance, je
-devins plus brave et tâchai de conquérir ce cœur, qui
-s’était montré si farouche.</p>
-
-<p>J’y parvins si bien, que, dès notre arrivée à Paris
-où mon mari passait ses derniers examens de doctorat
-et sa thèse, la maison du directeur devint la nôtre.</p>
-
-<p>Nous fûmes, pendant tout l’hiver, les hôtes assidus
-des dîners du dimanche. Ces dîners étaient d’une simplicité
-charmante. Dix convives en tout et quelques
-amis arrivaient pour le thé, que servait M<sup>lle</sup> Caroline,
-la sœur du maître de la maison, qui me témoigna tout
-de suite une réelle amitié.</p>
-
-<p>Ils occupaient, rue de Lille, un coquet petit entresol,
-tout rempli de souvenirs exotiques que Mismer avait
-rapportés de ses nombreux voyages à travers le monde.</p>
-
-<p>Je rencontrai là le peintre de Maddrazo alors sous
-le coup d’un chagrin récent et dont la belle figure
-gardait l’empreinte d’une tristesse profonde, M. de
-Lassus, Albert Wolf, et tant d’autres. Des membres
-de l’Institut, des poètes, un vieux général dont j’oublie
-le nom et un botaniste qui, le premier, me donna le
-goût des plantes que je ne connaissais guère. Trop
-timide et trop ignorante pour oser me mêler à la conversation
-générale, j’écoutais de toutes mes oreilles et
-je regardais de tous mes yeux. Dans ces réunions qui
-devinrent ma meilleure joie, je connus le charme des
-causeries intéressantes et je compris l’influence de certains
-hommes sur leur milieu.</p>
-
-<p>A ma grande honte, je représentais le côté musical
-de la soirée. Entre le dîner et le thé il me fallait exécuter,
-pour le plaisir de mon hôte, quelque sonate de
-Beethoven ou une romance de Mendelssohn. Il n’aimait
-pas m’entendre jouer Chopin, sous le prétexte
-que j’étais trop jeune pour cette musique. Plus tard,
-j’ai compris son idée et reconnu qu’elle n’était point
-sans fondements.</p>
-
-<p>M. Mismier, Alsacien de Strasbourg, avait lui-même
-parfait son instruction par une étude de tous les instants.
-Il parlait l’anglais et l’allemand comme le français
-et la littérature allemande lui était particulièrement
-familière ; par lui, je connus la beauté des poèmes
-de Schiller. Je m’étais, sur ses conseils, remise à l’étude
-de l’allemand, qu’il parlait assez souvent avec moi, et
-pour lui complaire aussi, je repris le latin commencé
-au couvent. Il dirigeait mes lectures et par un choix
-approprié à mes connaissances, les rendait à mesure
-plus attrayantes et plus utiles. Une seule chose m’ennuyait
-toujours profondément et cela je crois bien
-le désespérait : c’était <i>La Revue positiviste</i>…</p>
-
-<p>Jamais je ne pus lire plus d’un article à la fois et
-je le lisais comme un pensum. Depuis, il m’a été donné
-de lire bien des choses ennuyeuses et d’y prendre
-même un certain plaisir, mais à seize ans, je dois
-avouer que je n’avais aucune disposition pouf ce genre
-de littérature sèche et sans charmes.</p>
-
-<p>Quand nous quittâmes Paris pour l’Égypte, M. Mismer
-me remit plusieurs lettres de recommandation
-pour différentes personnalités du Caire.</p>
-
-<p>Celle que je portai la première, fut pour le juge
-M. Erbout (aujourd’hui en retraite, je pense), et qui
-occupait alors dans la capitale égyptienne, une importante
-fonction aux tribunaux mixtes.</p>
-
-<p>Quand nous nous présentâmes chez lui, mon mari
-et moi, il souffrait d’une épouvantable rage de dents
-et fut assez aimable pour nous recevoir quand même.
-C’était le premier Français que je voyais au Caire et
-j’ai gardé de lui un excellent souvenir. Malheureusement,
-sa femme se trouvait absente et il alla la
-rejoindre bientôt après en Europe. Il vint me voir
-trois fois dans le harem…, je ne l’ai plus jamais rencontré
-depuis.</p>
-
-<p>Une seconde lettre était pour le ministre des affaires
-étrangères, la troisième pour le ministre de l’intérieur.
-J’en avais encore une pour le directeur de l’instruction
-publique et une dernière pour le juge de S…</p>
-
-<p>La deuxième lettre que je présentai, fut celle destinée
-au ministre des affaires étrangères M… Pacha,
-dont il me sera donné de parler souvent dans ce
-récit. C’est un des rares ou plutôt le seul ministre
-égyptien, qui ait eu l’habileté de conserver trente
-ans son portefeuille, malgré l’état constamment précaire
-de sa santé. Pour l’instant, il devait sa charge
-aux nombreux services rendus sous l’autre règne au
-Khédive Ismaïl, père de Tewfick, vice-roi d’Égypte
-à mon arrivée. Pour mieux consolider sa puissance,
-M… Pacha, encore simple officier, avait accepté des
-mains de son souverain, une femme choisie parmi les
-<i>calfas</i> du palais. Cette femme, jadis très belle, était
-sensiblement plus âgée que son jeune époux, mais ces
-choses ne sont point pour effrayer un Turc ambitieux.
-Ce mariage devait si rapidement faire la fortune de
-M… Pacha, qu’il n’eut pas à le regretter. Très souple,
-très intelligente, la calfa sut si bien manœuvrer à
-la cour, que toutes les difficultés qui se dressaient
-tombèrent successivement devant les pas de son mari.
-A chacune de ses visites au palais, elle remportait
-une nouvelle victoire. A l’époque où je le connus,
-M… Pacha était le plus jeune de ses collègues.</p>
-
-<p>Sa femme lui avait donné trois filles, Zackija,
-Fahima et Soffia que l’on appelait familièrement Saf-Saf.
-Le jour où je fis dans cette maison ma première
-visite, M<sup>me</sup> M… Pacha était encore alitée à la suite de
-ses dernières couches. Le bonheur du logis était à
-son comble. Un fils était né — qui d’ailleurs ne vécut
-que peu de mois.</p>
-
-<p>Je fus reçue par l’institutrice, une Allemande parlant
-couramment notre langue, et que je jugeai tout
-de suite de bonne maison. Elle sut, en quelques phrases,
-me mettre à l’aise et je goûtai, depuis, quelques heures
-agréables en sa compagnie. Je vis aussitôt qu’elle
-avait su conquérir une grande autorité dans la maison
-et cela pour le bien de tout le monde.</p>
-
-<p>Tout dans cette famille se faisait à l’européenne.
-L’ameublement des pièces immenses, le service, la
-table, eussent facilement servi de modèle à bon nombre
-de demeures de chez nous.</p>
-
-<p>Les jeunes filles vinrent à moi simplement, et je les
-trouvai charmantes. Toutes trois parlaient le français
-et l’allemand avec une égale pureté. La seconde,
-Fahima, était d’une beauté remarquable. L’aînée plaisait
-surtout par la flamme sombre qui se dégageait de
-ses grands yeux noirs et par la mobilité extrême d’une
-physionomie intelligente et bonne. Saf-Saf, la dernière,
-était pour l’instant une longue fillette brune toute
-en jambes et en bras, dont les réflexions audacieuses
-ne manquaient pas de piquant.</p>
-
-<p>Au moment où j’allais partir, après avoir goûté aux
-confitures d’usage et au moka parfumé, les deux
-grandes filles eurent ensemble le même cri :</p>
-
-<p>— Voilà papa !</p>
-
-<p>Papa, c’était le ministre !… Le premier pacha important
-qu’il m’était donné de voir.</p>
-
-<p>Hélas ! celui-là non plus n’avait rien d’oriental au
-vrai sens que nous avons coutume de donner à ce
-mot.</p>
-
-<p>Correctement sanglé dans une redingote dernier
-modèle du bon faiseur, la démarche élégante, l’air un
-peu las, avec sa belle face très pâle, ses rares cheveux
-gris, sa moustache blonde, et ses yeux d’une nuance
-indécise, n’eût été le tarbouche dont il était coiffé,
-le ministre semblait bien plus français qu’égyptien
-ou même turc. Depuis, l’âge et la maladie ont accentué
-les traits caractéristiques de sa race. Le nez s’est busqué
-plus fortement, l’œil a pris ce regard fuyant, si fréquent
-chez le Turc et l’Arménien, la bouche ce pli
-spécial à ceux qui toujours ignorèrent le sourire,
-mais pour l’instant et tel qu’il était, M… me sembla
-très beau.</p>
-
-<p>Il prit de mes mains la missive que je lui apportais,
-et me questionna sur son « cher ami » M. Mismer.</p>
-
-<p>Il m’assura de sa sympathie et me promit de faire
-l’impossible pour caser avantageusement mon mari.</p>
-
-<p>Je me retirai enchantée de cette visite.</p>
-
-<p>Le lendemain, je recevais un mot aimable de l’institutrice,
-me priant à déjeuner pour le dimanche suivant.</p>
-
-<p>Tout autre fut l’impression que je retirai de ma
-présentation à R… Pacha, alors ministre de l’intérieur
-et président du conseil.</p>
-
-<p>C’était là-bas tout au fond du quartier indigène,
-entre deux mosquées vénérables, un long mur rose
-qui me parut la prolongation même des mosquées.</p>
-
-<p>Tout à coup, le mur laissa voir une large porte assez
-basse, six eunuques de tout âge jouaient aux dominos
-sur un banc devant cette porte. Le cocher me dit :</p>
-
-<p>— <i>Héna !</i> (C’est ici !)</p>
-
-<p>Un eunuque daigna interrompre sa partie et vint
-à ma rencontre.</p>
-
-<p>Il ouvrit la portière de la voiture et me transporta,
-bien plus qu’il ne me conduisit, jusqu’au jardin.</p>
-
-<p>Ce jardin, pareil à tous les jardins d’Égypte, ne
-ressemblait à aucun autre de nos pays.</p>
-
-<p>Les plantes y croissaient au hasard de leur caprice,
-dans de vastes carrés bordés de marguerites et de
-touffes de romarin.</p>
-
-<p>Point de massifs ni de corbeilles, mais des rosiers,
-des œillets, des giroflées poussant dru, sans émondage,
-et parmi les fleurs, des arbres fruitiers : pêchers grêles,
-abricotiers nains, amandiers rachitiques, que l’on était
-surpris de trouver à cette place.</p>
-
-<p>Les orangers et les mandariniers dominaient, mais
-comme, à cette époque, ils n’avaient plus ni fleurs ni
-fruits, et que leurs feuilles disparaissaient sous une
-épaisse couche de poussière, leur aspect n’était pas
-très séduisant.</p>
-
-<p>Ce qui me surprit surtout, ce fut l’absence totale
-de grands arbres. A part la treille, si chère à toute
-famille égyptienne qui possède un lopin de terre,
-impossible de trouver le moindre coin d’ombre en ce
-jardin. J’ai su, depuis, que les indigènes préfèrent la
-chaleur, le jour, le soleil, à tout. Pour eux l’arbre
-séculaire, l’arbre considéré par nous à l’égal d’un vieil
-ami, est en abomination. Ils l’accusent de toutes sortes
-de méfaits et lui imputent de mauvaises influences.</p>
-
-<p>En réalité, l’arbre tant décrié paraît surtout redoutable
-au cultivateur, parce qu’il lui semble devoir
-porter atteinte à ses récoltes.</p>
-
-<p>Le Nil et les canaux qui en dérivent entretiennent
-une constante humidité dans les terres et le grand
-soleil est nécessaire ici, sans doute, plus qu’ailleurs.</p>
-
-<p>Cette crainte du Fellah n’a pas tardé à dégénérer
-en superstition, et l’arbre qui peut s’épanouir en diminuant
-le rendement des cultures est censé apporter,
-sous son ombre, toutes les disgrâces et ouvrir la porte
-à toutes les maladies. De là l’horreur, en ce pays, de
-ce qui fait à la fois le charme et la gloire de nos propriétés
-européennes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIV</h2>
-
-
-<p>La maison de R… Pacha se composait, comme tout
-logis musulman, des appartements du maître, situés à
-gauche du principal corps de logis et du harem, qui,
-par un arrangement spécial, se trouvait au rez-de-chaussée
-au lieu du premier étage et séparé du Mandara
-par un simple corridor.</p>
-
-<p>L’eunuque battit des mains par trois fois, une
-esclave parut.</p>
-
-<p>On m’introduisit dans un salon dont les portes
-étaient encombrées des babouches et savates traditionnelles.
-Ce salon différait bien peu de ceux que j’avais
-vus jusque-là. Même tapis européen à grandes fleurs
-éclatantes, mêmes divans très hauts, très incommodes,
-capitonnés lourdement et recouverts de soie rouge à
-fleurs d’or, mêmes housses de cotonnade blanche sur
-les sièges et les dossiers, mêmes tabourets à pieds dorés
-et mêmes petites tables volantes, recouvertes de filets
-brodés et supportant les mêmes horribles cendriers de
-faïence coloriée, semblables chez tout le monde, les
-mêmes porte-allumettes toujours garnis. Aux fenêtres,
-des rideaux de soie. Entre les fenêtres, l’éternelle console
-dorée, assortie aux tables massives, sur lesquelles
-étaient posés les candélabres d’argent. Ces tables
-étaient surchargées de photographies. Sur un des
-divans, une grande femme maigre se tenait assise à la
-turque, les jambes repliées sous elle…</p>
-
-<p>Je l’avais d’abord prise pour une esclave, mais, à
-la façon dont elle m’invita à me rapprocher, au geste
-d’autorité souveraine dont elle me tendit la main et
-m’indiqua ensuite le siège où je devais prendre place,
-je compris que j’étais devant la femme du ministre…
-Sur son ordre, deux esclaves blanches s’étaient avancées :
-l’une me débarrassa de mon ombrelle, l’autre me
-poussa aimablement dans un fauteuil si vaste, que j’y
-disparaissais. Trois autres femmes accroupies à terre,
-humbles visiteuses sans doute, s’étaient levées et
-vinrent me baiser la main.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> R… Pacha était vêtue d’une simple galabieh
-de percale à fleurs, serrée à la taille par une ceinture
-de métal doré, surmontée d’une énorme boucle en
-pierres précieuses, dont la richesse s’alliait mal à cette
-robe de servante. Ses cheveux disparaissaient sous le
-mouchoir de gaze frangé de laine, et vraiment, dans
-ce costume, avec ses deux nattes tombant piteusement
-sur son dos de quinquagénaire, ses pieds déchaussés,
-la dame n’avait pas grand air… Mais sitôt qu’elle parlait,
-on reconnaissait la femme de bonne maison, peu
-soucieuse de plaire aux autres, la Turque omnipotente,
-faite au commandement par de longues années de puissance.</p>
-
-<p>D’ailleurs, si j’avais pu conserver un doute sur son
-rang, la quantité de bijoux dont elle était parée me
-l’eût ôté immédiatement. Des boucles d’oreille en
-diamant pendaient à ses oreilles, d’énormes bagues
-ornaient ses doigts, un collier de perles de l’orient le
-plus pur s’enroulait autour de son cou. Tout cela ne
-faisait qu’ajouter une note barbare à son costume
-plus que modeste.</p>
-
-<p>La conversation fut particulièrement pénible entre
-nous.</p>
-
-<p>J’étais alors d’une timidité maladive, qui m’enlevait
-tous mes moyens. Ma grande jeunesse, mon isolement,
-me rendaient méfiante à l’égard des autres et surtout
-de moi-même. La crainte de paraître hardie me
-faisait devenir parfois stupide. Je le sentais et en
-souffrais cruellement. La difficulté de m’exprimer
-dans une langue que je connaissais si mal encore doublait
-mon angoisse. Si je rencontrais des femmes
-indulgentes ou un peu expansives, cela allait tout seul.
-Mais sitôt que je voyais certaines figures compassées,
-sitôt que je devinais l’examen sévère dont chacun
-de mes gestes était l’objet, devant le secret mépris
-que me valait mon titre de chrétienne dans les milieux
-fanatiques, une angoisse sans nom m’oppressait… C’était
-fini, je perdais pied et n’aspirais plus qu’à prendre
-la porte.</p>
-
-<p>Cela a duré bien des années et compliqué de façon
-malheureuse mes débuts dans le monde musulman.</p>
-
-<p>Ce qui achevait mon trouble, c’était d’entendre parler
-autour de moi cette langue turque à laquelle je ne
-comprenais goutte. Et comme à plaisir, à mesure que
-je parvenais à m’expliquer un peu en arabe, ces dames
-semblaient ignorer que le turc m’était complètement
-inconnu. Je devinais que l’on échangeait sur mon
-compte mille réflexions peu obligeantes. Et de plus
-en plus je me sentais étrangère, séparée à jamais de
-ce monde, qui, pour moi, continuerait à demeurer
-fermé, malgré tous mes efforts pour y pénétrer. L’âme
-orientale est insondable sous son apparence bénévole ;
-il faudra des siècles pour que la nôtre puisse
-sans heurt fusionner avec elle.</p>
-
-<p>Après quelques instants qui me parurent des années,
-une esclave blanche apporta le café, avec des verres
-de sirop, servis à la mode turque dans des récipients
-de porcelaine opaque à forme de puits, et surmontés
-d’un couvercle d’argent. Après qu’on avait bu, une
-seconde esclave passait aux visiteuses une serviette
-brodée d’or et chacune s’y essuyait les lèvres à tour
-de rôle. Le café donnait lieu à toute une cérémonie.
-Une première esclave apportait une sorte d’encensoir
-en argent, garni de braise ardente à l’intérieur. Sur
-cette braise on posait le canaque<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> d’eau bouillante,
-puis une seconde esclave y versait le moka réduit en
-poudre impalpable. Enfin une troisième tenait un
-plateau, sur lequel étaient rangés les <i>Fanaghils</i> en
-forme de coquetier. On versait le café fumant et la
-personne chargée du plateau présentait les tasses à chacun.
-Tout cela s’accomplissait pieusement comme un
-rite…</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Petite cafetière.</p>
-</div>
-<p>Tandis que je me brûlais en essayant d’avaler mon
-café trop chaud, l’eunuque qui m’avait amenée, parut
-dans l’encadrement de la porte. Le pacha, prévenu de
-ma visite, me faisait demander au Mandara.</p>
-
-<p>Après force salutations de part et d’autre, je pris
-congé, et me rendis chez le ministre.</p>
-
-<p>Tout petit, le nez légèrement crochu, la barbe et
-les cheveux d’un blanc de neige, le Président du Conseil
-avait bien plutôt l’air d’un paisible commerçant
-israélite du Mowstky, que du premier homme politique
-de son pays.</p>
-
-<p>J’ai su plus tard que mon jugement était assez
-juste ; les grands-parents de R… Pacha passaient pour
-des négociants juifs convertis à l’islamisme quelques
-années plus tôt.</p>
-
-<p>Quoi qu’il en fût, le grand émoi que j’avais eu de
-me trouver en présence du Président du Conseil disparut
-comme par enchantement aux premières paroles
-qu’il m’adressa. Il me mit tout de suite à l’aise et se
-montra si paternel avec moi que d’autres, moins naïves,
-se fussent trompées comme moi sur la sincérité de
-cet accueil.</p>
-
-<p>A Paris, tout l’hiver, j’avais rencontré ses fils régulièrement
-chaque dimanche aux dîners de M. Mismer.
-Le plus jeune, Hussein, achevait alors ses études dans
-un pensionnat et se retirait après le repas ; mais l’aîné,
-Mahmoud, qui préparait sa licence, partait avec nous,
-et nous étions chargés, mon mari et moi, de le reconduire
-jusqu’au boulevard Saint-Germain où il demeurait
-non loin de là.</p>
-
-<p>— Comme cela, disait en riant M. Mismer, je serai
-sûr qu’il n’ira pas faire l’école buissonnière… Je le
-connais, une fois la porte fermée sur lui, jamais il
-n’oserait demander le cordon au concierge pour
-ressortir.</p>
-
-<p>Il faut dire que le ministre avait chargé M. Mismer
-de veiller sur ses enfants durant le cours de leurs études
-en France. Je rappelai ces souvenirs au ministre qui
-parut trouver la chose fort amusante. L’idée que son
-fils aîné ait pu être placé sous la sauvegarde d’une
-femme de dix-sept ans lui semblait tout à fait drôle.
-Aussi, pour me remercier de ma surveillance, me promit-il
-d’aider de tous ses moyens à l’établissement
-rapide de mon mari. R… Pacha était alors tout-puissant ;
-un mot de lui était un ordre et nul doute que,
-s’il l’eût voulu, notre avenir eût été immédiatement
-assuré. Tout se borna à des promesses.</p>
-
-<p>Mais rien n’égale la façon dont il s’acquitta envers
-ce pauvre Mismer qui lui, vraiment, s’était donné
-une peine très grande pour les enfants du pacha. Pendant
-des années, non content d’être leur correspondant
-à Paris, il s’occupa de pétrir leurs jeunes âmes,
-essayant de faire des petits ignorants qu’ils étaient,
-de jeunes hommes instruits et bien élevés. Il leur
-inculqua avec de hauts principes de morale, les premiers
-éléments d’une culture supérieure, descendant
-pour eux aux plus infimes détails, les traitant en fils
-aimés et ne bornant point sa tutelle aux vagues recommandations
-d’usage. Sa maison leur était ouverte à
-toute heure ; et cet homme froid, dont l’aspect tout
-d’abord en imposait aux indifférents, sut trouver pour
-les étrangers qui lui étaient confiés de véritables trésors
-de tendresse.</p>
-
-<p>Peine perdue !… Quand le gouvernement égyptien
-crut devoir remercier M. Mismer et lui retirer jusqu’aux
-bénéfices auxquels de nombreuses années de
-dévouement lui donnaient droit, et qu’il jugea pouvoir
-faire appel à la puissance de son ami le pacha,
-celui-ci répondit par une lettre pleine de sagesse. Il
-engageait M. Mismer à se soumettre au sort, si injuste
-fût-il — ne sommes-nous pas tous dans la main d’Allah ?… — Et
-pour ajouter à la délicieuse ironie de son
-conseil, le ministre envoyait à la victime de son gouvernement
-un petit tableau arabe joliment encadré
-et représentant en dessins magnifiques une phrase
-du Coran disant à peu près : Les biens des hommes sont
-passagers et le véritable serviteur de Dieu accepte du
-même cœur la misère et la fortune !…</p>
-
-<p>J’ai cité ce fait parce qu’il me paraît admirablement
-dépeindre certaines âmes orientales, qui, même dans
-les actes les plus vils, gardent une apparence de noblesse
-et forcent pour ainsi dire les êtres simples ou
-seulement impuissants, à remercier pour des semblants
-de bienfaits, souvent pires que des injures.</p>
-
-<p>Durant le cours de notre conversation, R… Pacha
-m’avait demandé :</p>
-
-<p>— Avez-vous déjà été voir Dor-bey ?</p>
-
-<p>Je dus avouer que je n’avais pas encore fait cette
-visite.</p>
-
-<p>— Il faut y aller, me dit R… Pacha, je suis sûr
-que vous serez contente (<i>sic</i>).</p>
-
-<p>J’y allai le lendemain et ce fut le seul bon conseil
-que m’ait donné le ministre.</p>
-
-<p>Dor-bey, Suisse de Genève, occupait au Caire une
-haute fonction dans l’enseignement, il était inspecteur
-de l’Instruction publique. M. Mismer, en me remettant
-la lettre qui me recommandait à lui, m’avait déclaré :</p>
-
-<p>— Si vous ne lui plaisiez pas, ma petite enfant,
-je crois bien que ma missive ne servirait pas à grand’chose ;
-mais, ajouta-t-il malicieusement, je sais bien
-que vous lui plairez !…</p>
-
-<p>Ce n’était pas sans frayeur que je me présentai
-devant Dor-bey. Je savais qu’il s’était opposé de toutes
-ses forces à notre mariage, allant jusqu’à menacer
-mon mari de le rayer des cadres de la mission, s’il
-persévérait dans ses intentions de prendre femme en
-Europe.</p>
-
-<p>— Votre gouvernement, — écrivait-il dans une lettre
-officielle que j’ai encore, — vous envoie en France pour
-y faire vos études et non pour vous marier…</p>
-
-<p>Mon mari avait passé outre.</p>
-
-<p>On juge de mon état d’âme en affrontant le regard
-de cet homme terrible, qui d’ailleurs n’avait rien fait
-contre nous une fois notre union célébrée !</p>
-
-<p>Son aspect tout d’abord me glaça ; que l’on se figure
-un géant, si maigre, que les os semblaient vouloir
-transpercer la mince peau de son visage, un teint de
-cire, des mains exsangues et avec cela des yeux si
-brillants, que l’on avait peine à en soutenir l’éclat.
-Ses cheveux châtains, très clairsemés, couvraient mal
-son front, superbe d’intelligence. La voix semblait
-éteinte ; déjà les cordes vocales étaient touchées par
-la phtisie qui devait emporter si tôt cet homme de
-valeur.</p>
-
-<p>Il me fit approcher de la fenêtre et me regarda
-longuement sans rien dire ; pendant un moment on
-n’entendit que le tic-tac régulier d’une vieille horloge
-suisse, dont, malgré moi, je ne pouvais détacher
-mes regards, comme si de ce cadran centenaire allait
-sortir ma destinée.</p>
-
-<p>Enfin, le maître de la maison se décida à m’adresser
-la parole, avec cette habileté des hommes habitués à
-la direction des êtres, il me questionna sans qu’il y
-parût et de telle façon, qu’au bout d’une heure, il
-n’ignorait plus rien de moi ni des miens.</p>
-
-<p>Et voici que tout à coup ce masque de glace qui,
-tout à l’heure, m’avait si fort épouvantée, tombait
-de son visage d’apôtre, et j’avais devant moi une figure
-si belle, une telle bonté se lisait dans ces yeux fixés
-sur les miens, que je me sentis dominée par la force
-de cet homme et gagnée à lui pour toujours, tandis
-que de sa pauvre voix de malade, il me disait :</p>
-
-<p>— Je vous fais toutes mes excuses, mon enfant ; si
-je vous avais connue, ce n’est pas moi qui me serais
-opposé à votre mariage ; plût à Dieu que l’exemple
-donné par votre mari fût suivi et que les Égyptiens
-ramènent ici de vraies femmes, de vraies Françaises,
-tout le monde y gagnerait…</p>
-
-<p>Il faisait allusion aux nombreuses unions contractées
-par les compatriotes de mon mari durant leur séjour
-en France. Ces jeunes gens ne connaissant de la femme
-européenne que les faciles conquêtes de leur vie d’étudiants,
-ne se montraient guère difficiles et épousaient
-les premières venues, quitte à les répudier après être
-de retour dans leur pays, quand elles avaient cessé
-de leur plaire.</p>
-
-<p>Jamais, durant les courts instants qui lui restaient
-à vivre, Dor-bey ne varia dans ses sentiments pour
-moi. Ce fut à lui que nous dûmes la nomination assez
-rapide de mon mari comme médecin en second de l’hôpital
-gouvernemental d’Alexandrie. Cependant, contrairement
-aux ministres, Dor-bey n’avait rien promis…
-Mais tandis que ceux-ci considéraient les promesses
-qu’ils étaient obligés de faire comme autant
-de mots vides, faisant partie de leurs fonctions, le
-Suisse intègre et loyal qu’était l’autre, croyait utile
-de prouver sa sympathie à ses amis par des actes bien
-plus que par des paroles.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XV</h2>
-
-
-<p>J’avais aussi une lettre pour M. Herman de S…,
-juge au tribunal mixte du Caire. M. Mismer l’avait
-connu dans un de ses nombreux voyages par le monde ;
-il me dit :</p>
-
-<p>— Lui et sa femme sont de braves gens, un peu
-bien Hollandais pour la petite Latine que vous êtes,
-mais ils ont une fille de votre âge qui est tout à fait
-charmante. Je pense que ce ne sera pas trop d’une
-jeune fille pour vous aider à vivre dans le milieu si
-différent où vous allez vous trouver.</p>
-
-<p>Mon vieil ami avait parlé sagement. Si le couple
-extraordinairement bizarre des S… ne me charma pas
-tout de suite, leur fille devint mon amie et le resta
-jusqu’à l’époque de son mariage qui eut lieu beaucoup
-plus tard.</p>
-
-<p>Sophie, sans être belle, avait ce charme idéal des
-vierges du Nord si différentes des filles du Sud. Très
-blonde, elle gardait, à dix-sept ans, cette chair tendre
-des tout petits ; son cou, ses bras, ses épaules semblaient
-coulés dans une pâte de fleurs, tant la carnation en
-demeurait fraîche. Ses yeux étaient trop bleus, mais
-une telle candeur émanait de leur regard qu’ils vous
-séduisaient aussitôt. Elle était de ma taille, mais bien
-plus femme que moi, ce qui m’humiliait profondément.
-De nous deux, c’était moi qui pouvais passer
-pour la jeune fille, car les formes rebondies de Sophie
-accentuaient encore ma sveltesse invraisemblable.</p>
-
-<p>Au moral, Sophie ne me ressemblait guère et pour
-cela, peut-être, nous nous entendîmes très bien. Elle
-avait le calme immuable des plaines de Hollande ; les
-événements passaient sur elle sans l’effleurer. Elle
-était ordonnée jusqu’à la manie, réglait sa vie comme
-une pendule et accomplissait simplement ses devoirs
-de protestante comme elle faisait toutes choses, tranquillement
-et à heures fixes. Elle regardait ce pays,
-nouveau pour elle, autant que pour moi (son père
-ne l’habitait que depuis un an), comme on regarde
-les vues d’un stéréoscope, bien installé dans un bon
-fauteuil. L’âme du peuple lui demeurait étrangère et
-vainement je cherchai à la questionner sur mille choses
-qui me surprenaient et m’intriguaient autour de moi…
-Elle ne savait rien et ne s’en préoccupait pas autrement.
-Elle demeurait au Caire, aussi loin des Égyptiens
-que si elle n’avait pas quitté son pensionnat de La
-Haye.</p>
-
-<p>Mes audaces et mes curiosités l’effarèrent, comme
-mon activité d’abord l’avait effrayée. Puis, insensiblement,
-elle trouva, à ce qu’elle appelait « mes goûts
-vagabonds », un plaisir qu’elle ne soupçonnait pas.</p>
-
-<p>Et comme sa mère, me trouvant trop jeune pour
-me la confier complètement, nous autorisait cependant
-à sortir à notre guise, pourvu que ma femme de chambre
-nous accompagnât, nous eûmes ainsi des heures de
-liberté délicieuse. Ensemble, nous courûmes les vieilles
-rues ombreuses, où règne par les plus chauds jours
-d’été, une si douce fraîcheur… Nous visitâmes toutes
-les échoppes des <i>soucks</i> indigènes… Nous connûmes
-cette joie spéciale de nous laisser draper par les marchands
-aux robes multicolores dans des voiles et des
-gazes tissés pour les almées. Nous passâmes à nos bras
-minces des bracelets d’argent, de cuivre, pour le seul
-plaisir de sentir sur notre peau la caresse froide du
-métal. Nous bûmes le thé de Birmanie et le café de
-Zanzibar dans des tasses minuscules ; nous goûtâmes
-aux sirops de fleurs et aux pâtes de fruits que les marchands
-nous offraient dans un sourire, ravis de notre
-jeunesse et de notre gaîté.</p>
-
-<p>On respirait là-dedans une atmosphère troublante.
-Cela sentait les épices, la cannelle, le poivre, le gingembre,
-le girofle et l’encens. Et, par-dessus, flottait
-un impénétrable arome d’essence de roses, dont, arrivées
-chez nous, nous conservions encore l’odeur toute
-la journée dans nos cheveux et sur nos vêtements. Ma
-fidèle Émilie nous suivait docile, un peu familière
-parfois, mais si amusante par ses réflexions, que le
-fou rire nous gagnait pour la plus grande joie de ceux
-qui nous regardaient et riaient avec nous de confiance…
-Parfois, au retour, nous achetions au marché
-du Moscky, des fruits et des fleurs dont Émilie supportait
-la charge en servante complaisante, et cela
-continuait la gamme des parfums dont notre odorat
-était saturé.</p>
-
-<p>L’odeur musquée des melons et des abricots, mélangée
-à celle des <i>Fohls</i> (fleur du pays de la famille
-du gardénia), des roses et des frangipanes, mettait
-autour de nous comme une quintessence de parfum
-dont tout l’appartement s’imprégnait. Aussi, M<sup>me</sup> de
-S…, très neurasthénique (le nom n’était pas encore
-connu), assurait-elle que nos courses matinales lui rapportaient
-invariablement la migraine.</p>
-
-<p>Ah ! les bonnes heures que nous vécûmes ainsi,
-Sophie et moi, achevant de nous connaître et de nous
-aimer dans l’ivresse heureuse de ces promenades, sous
-la splendeur du ciel égyptien, ivres toutes deux de
-jeunesse et de lumière sous ce grand soleil dont nos
-fronts ne sentaient pas la brûlure !… Quelquefois,
-j’emmenais ma nouvelle amie au harem, et elle qui
-n’y venait que pour quelques heures, trouvait l’escapade
-délicieuse. Elle apprit à s’asseoir en tailleur sur
-les <i>chiltas</i>, goûta aux mets compliqués que fabriquait
-orgueilleusement Alima Zoraïjera à notre intention et
-se régala de pâtisseries invraisemblables. Mais, pas plus
-que moi, elle ne put s’accoutumer à la malpropreté de
-l’entourage et la seule vue de tous ces doigts trempés
-de sauce, plongeant à même le plat, la dégoûtait profondément.</p>
-
-<p>En son honneur, Zénab, la bouffonne, se livra aux
-plus fantastiques extravagances et ses danses eurent le
-don d’amuser prodigieusement ma petite amie, qui,
-vivant dans un monde tout à fait européen, ne connaissait
-pas les divertissements des indigènes.</p>
-
-<p>Le soir, le frère de Sophie venait la chercher et souvent
-ils me décidèrent à aller finir chez eux la journée
-si bien commencée.</p>
-
-<p>Presque toujours, nous revenions à baudet et c’était
-un nouveau plaisir…</p>
-
-<p>Le baudet d’Égypte, aujourd’hui estimé seulement
-des touristes, jouissait alors de la vogue qu’il eut
-durant dix siècles, dans ce pays. Les distances, au
-Caire, sont plus grandes qu’en nulle autre ville, surtout
-au moment où se passait mon récit, les quartiers
-les plus populeux faisaient place à d’immenses
-étendues de terrain vide. C’était le désert pendant un
-quart d’heure, puis, comme par miracle, d’autres rues
-apparaissaient ; toute une cité nouvelle, bientôt suivie
-du même emplacement non bâti, et des mêmes palmiers
-désolés. Les rues sans pavés, pas toujours nivelées
-d’ailleurs, rendaient la circulation des voitures
-difficile, et les fiacres étaient peu nombreux, les tramways
-et les omnibus complètement inconnus. Alors,
-l’indigène modeste qui ne pouvait s’offrir un équipage
-et l’Européen de passage ne craignaient point d’enfourcher
-les jolis petits ânes qui firent le succès de la
-rue du Caire, à l’Exposition de 1889. Les femmes de
-la société ne dédaignaient pas ce genre de locomotion ;
-même, quand il ne s’agissait pas de courses indispensables,
-elles se faisaient une véritable fête de galoper
-en nombreuse compagnie, par les beaux soirs de
-clair de lune, vers les Pyramides ou le tombeau des
-Khalifes. Les <i>bourriquades</i> formaient la meilleure part
-de tous les programmes.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, une Européenne ou une Égyptienne
-tant soit peu connue se croirait déshonorée, s’il lui
-fallait traverser la rue <i>Kassr-el-Nil</i> à dos de baudet…
-Seuls, les touristes à qui tout est permis, se livrent
-encore avec délices à l’innocente et désuète <i>bourriquade</i>.
-Les fiacres, les trams, les bicyclettes et surtout
-les autos encombrent les rues du Caire et massacrent
-chaque année une bonne partie des Arabes
-maladroits, qui, avec leur habituelle nonchalance, se
-laissent écraser même quand on crie : « Gare ! »…</p>
-
-<p>Chez la famille de S…, la vie était assez calme. En
-Europe, elle m’eût sans doute paru monotone, mais, au
-sortir du harem, tout devait me sembler agréable. Le
-vieux juge, père de Sophie, réalisait le type du Hollandais,
-bon vivant et philosophe. Il supportait, avec
-une résignation comique, les vexations d’une femme
-parfaitement acariâtre, mais si bonne épouse, si économe
-ménagère, qu’elle était parvenue, avec un traitement
-de trois mille francs, à élever cinq enfants et
-à conserver un décorum qui trompait tout le monde
-sur la fortune de la famille. Quand l’aubaine inespérée
-était venue, apportant à ce couple des appointements
-de quarante mille francs, en cette Égypte, où la vie
-alors ne coûtait rien, le coup du sort lui tourna la
-tête. Cette femme, qui avait toujours travaillé au
-bonheur des siens, se montra subitement changeante
-et capricieuse. Presque vieille, laide, déformée par les
-maternités successives, elle devint ridiculement coquette.
-Elle s’était vite accoutumée à commander à
-un nombreux personnel, mais sa fille lui demeurait
-indispensable, Sophie était véritablement sacrifiée dans
-la maison. Le mari, lui, s’enfermait dans son cabinet
-et fumait béatement de longues pipes de porcelaine
-rapportées de Hollande.</p>
-
-<p>Ma présence apportait une détente dans la famille.
-Madame criait moins fort. Monsieur restait au salon,
-et la pauvre Sophie semblait moins esclave. Malheureusement,
-mon âge n’était pas un porte-respect suffisant,
-et bientôt je dus un peu partager les corvées de
-mon amie. Traitée en enfant de la maison, je dus aussi
-en accepter les charges et M<sup>me</sup> de S… en arriva à ne
-plus me laisser assise une minute quand je passais la
-soirée chez elle. Il y avait, parmi les multiples services
-qu’elle réclamait, une chose qui me mettait réellement
-au supplice. C’était le coussin !…</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de S…, rhumatisante et dyspeptique, restait
-étendue le plus souvent et s’entourait les reins et la
-tête d’une quantité de coussins en caoutchouc. Les
-coussins de crin ou de plume lui semblaient trop
-chauds pour l’Égypte… Ses malheureux coussins fonctionnaient
-mal et se dégonflaient constamment. Un
-jour, voyant la pauvre Sophie à bout de respiration,
-je proposai naïvement de la remplacer, et de souffler
-à mon tour, pour regonfler le coussin. Hélas ! je soufflais
-trop bien ! Désormais, M<sup>me</sup> de S… ne voulut plus
-que moi pour ce genre d’exercice. Ce qui m’avait
-d’abord amusée devint un cauchemar.</p>
-
-<p>Eh bien ! tant était triste ma vie au harem, loin de
-tous ceux que j’aimais, tant me semblait affreuse ma
-solitude, que je me trouvais heureuse malgré tout
-dans la famille de S… Quand, au sortir de la maison
-indigène, au lieu du plateau traditionnel et des petits
-pains en forme de galette plate, je voyais la table
-fleurie, le linge éblouissant de blancheur, l’argenterie
-scintillante et les cristaux dont les multiples facettes
-semblaient les feux d’autant de diamants, je goûtais
-une joie incomparable, tout me ravissait… depuis le
-potage jusqu’à l’entremets. J’aurais pleuré devant les
-petites tranches de pain blanc à la croûte dorée, qui
-s’étalaient dans la corbeille d’argent. Tous ces menus
-riens, qui constituent la fête du regard sur nos tables
-européennes, me semblaient de chers amis disparus,
-que je retrouvais. Tout me paraissait délicieux, même
-les choses qui, autrefois, ne me plaisaient guère. Les
-mets les plus simples m’agréaient, préparés sobrement
-avec un beurre très frais, dans lequel n’entraient
-ni huile, ni suif…</p>
-
-<p>Jamais, avant cette époque, je ne m’étais aperçue
-de la fête des couleurs créée par le mélange des vins,
-blancs ou rouges, des fruits, jaunes ou verts…, des
-hors-d’œuvre, des fleurs, des guirlandes de feuillage
-aux gammes si joliment nuancées, des porcelaines et
-des verreries aux teintes diaprées…</p>
-
-<p>Avec les de S…, je fis mes premières excursions.
-Je visitai les mosquées, la citadelle, l’arbre de la Vierge,
-les masures du vieux Caire et les Pyramides. C’est une
-chose que nous autres, Européens, avons peine à comprendre,
-tant nous sommes glorieux de notre passé,
-mais les Égyptiens, vivant au mien de tant d’objets
-admirables, n’ont aucune curiosité de leur pays ni de
-leur histoire.</p>
-
-<p>Pour le musulman, tout commence et tout finit à
-l’Islam. Aujourd’hui, quelques hommes se réveillent
-du lourd sommeil où, si longtemps, le fanatisme religieux
-plongea la nation, mais ces hommes ne sont
-point nombreux et la majorité du peuple est moins au
-courant des règnes des Pharaons ou des Ptolémées,
-qu’un élève de quatrième de nos lycées de France.</p>
-
-<p>A l’époque dont je parle, les routes, moins commodes
-ou manquant même complètement, rendaient
-un peu difficiles les promenades.</p>
-
-<p>Pour aller aux Pyramides, il fallait compter deux
-grandes heures de voiture. Aussi, bon nombre de Cairotes
-ignoraient-ils complètement les gigantesques
-mausolées de leurs anciens rois. Il en était de même
-pour les mosquées désaffectées, où se voient pourtant
-de si merveilleuses choses. Dès qu’on n’y peut plus
-prier, la mosquée, si magnifique soit-elle, n’intéresse
-plus. L’Égyptien moderne a l’horreur des ruines. Aussi,
-il fallait voir la stupéfaction de tout mon entourage
-au harem, quand, revenant enthousiasmée d’une nouvelle
-découverte, j’essayais de faire comprendre mon
-admiration… Tout cela était pour eux lettre morte.
-Et je crois bien que la petite cousine ramenée de
-France leur semblait un peu toquée…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XVI</h2>
-
-
-<p>A quelque temps de là, je fus présentée à la tante
-du khédive, la princesse S… Le père de mon mari
-avait occupé, dans sa vieillesse, un poste important
-dans la propriété du prince et, à sa mort, les enfants
-de ce fidèle serviteur avaient été recueillis au palais.
-Mon mari, très indépendant, n’avait pas tardé à chercher
-à secouer une tutelle dont il ne pouvait, sans
-souffrance, supporter l’omnipotente protection. Sorti
-le second du concours médical de l’École, il fut envoyé
-en Europe aux frais du gouvernement et reconquit,
-de ce fait, sa pleine liberté. Mais la princesse ne l’entendait
-pas ainsi… Elle s’était promis de veiller sur
-lui, selon ses idées personnelles et de le marier à la
-mode du pays, avec une des esclaves circassiennes de
-sa maison. Jamais l’idée ne lui était venue que l’orphelin
-pauvre, considéré comme son pupille, pût oser,
-même en pensée, enfreindre les ordres de sa toute-puissante
-volonté.</p>
-
-<p>La jeune fille destinée à mon mari était belle. De
-plus, on lui donnait en dot une superbe maison, deux
-esclaves, un coupé, des chevaux, tous les meubles, les
-ustensiles de ménage, des bijoux, un trousseau et l’argenterie.
-De tels avantages eussent séduit des hommes
-qu’elle jugeait — à tort — plus naturellement difficiles.</p>
-
-<p>Mon mari ne se laissa point influencer et me choisit.
-On juge de la colère de cette Orientale, habituée à
-voir tous les fronts se courber sous son caprice, tous les
-dos voûtés en courbettes permanentes à son passage.
-Eh quoi ! ce petit élevé par elle, chez elle, s’en allait
-au pays chrétien et en ramenait une femme sans seulement
-l’avoir consultée, elle, la princesse ! l’arbitre
-de sa destinée…</p>
-
-<p>Elle mit deux mois à se décider à me recevoir. Mais
-elle avait un fils, le prince J…, bon garçon, très
-noceur, et qui, veuf de sa cousine, fille du Khédive
-Ismaël, se consolait partout en général et au palais
-en particulier, dans les bras d’une esclave jolie, qui
-venait de lui donner trois enfants, en trois années. La
-princesse mère s’en montrait désespérée.</p>
-
-<p>Cette esclave n’avait pas été choisie par elle et lui
-tenait tête à présent, fière de ses maternités triomphantes,
-qui, d’après la loi du Coran, la maintenaient
-sur le pied d’une femme légitime. Très fine, très intelligente,
-elle avait eu vite fait de juger la parfaite nullité
-de son seigneur. Aussi était-elle résolue à le dominer
-complètement et à prendre par ruse ce qu’on lui refusait
-de droit. Elle restait la concubine officiellement
-acceptée et ses enfants les héritiers du prince, légitimement
-reconnus, mais cela ne suffisait point, elle
-voulait être épouse et princesse, recevoir d’égale à
-égale les autres femmes de la famille khédiviale qui,
-si longtemps, l’avaient humiliée de leur mépris. Pour
-cela, l’adroite Circassienne employa tous les moyens.
-En deux ans, elle apprit l’anglais, le français, un peu
-de musique et de peinture. Elle en arriva à s’exprimer
-correctement dans ces deux langues étrangères sur tous
-les sujets. Elle s’adonna avec passion à la lecture, se
-fit plus savamment coquette, et plus spirituellement
-désirable.</p>
-
-<p>Le prince, incapable d’apprécier tant d’efforts, se
-contentait d’en goûter les bénéfices. Il s’étonnait de
-rester davantage au harem, finissait par prendre un
-réel plaisir à la société de l’ancienne esclave qui, peu
-à peu, devenait son amie, et celle qui, tout d’abord,
-n’avait été qu’un instrument de plaisir entre les mains
-du débauché qu’était le prince J…, se métamorphosait
-en compagne délicieuse, dont il ne pouvait plus
-supporter l’absence.</p>
-
-<p>On comprendra sans peine que cette femme se soit
-déclarée immédiatement pour nous contre la princesse.
-Ce n’était pas sans une secrète satisfaction qu’elle avait
-vu notre mariage, et la belle crânerie de mon mari,
-préférant le bonheur de son foyer à tous les biens
-qu’on pouvait lui offrir au palais, l’avait tout de suite
-gagnée à notre cause. Aussi, grâce à elle, le prince
-s’intéressa-t-il à notre disgrâce et obtint enfin le pardon
-de mon mari.</p>
-
-<p>Par un joyeux matin de mai, une voiture aux armes
-de la princesse vint me chercher à l’autre bout de la
-ville ; un eunuque se tenait à côté du cocher, Bourguignon
-réjoui qui me témoigna tout de suite sa sympathie.
-Je le trouvais bien un peu familier, mais
-malgré tout, j’étais contente d’entendre parler français
-avec cet accent franc-comtois qui résonne si allègrement…</p>
-
-<p>Le coupé me déposa à la porte du palais.</p>
-
-<p>Les eunuques m’avaient presque soulevée, comme
-chez R… Pacha, et conduite à travers un joli jardin — où
-gazouillaient des milliers d’oiseaux — vers l’intérieur
-du harem. Là, celui des eunuques qui paraissait
-le plus âgé, frappa dans ses mains et aussitôt la
-porte s’ouvrit.</p>
-
-<p>Une esclave semblable à toutes celles que j’avais
-vues dans la famille, ni plus belle, ni plus élégante, me
-salua froidement et me dit le traditionnel — <i>tffadal !</i></p>
-
-<p>Je la suivis à travers un dédale de pièces presque
-toutes meublées pareillement de divans et de fauteuils,
-dont seule l’étoffe et la couleur variaient. Enfin, nous
-arrivâmes dans un petit salon qui eût paru assez coquet,
-sans les innombrables objets de mauvais goût
-qui en rompaient l’harmonie : boîtes à musique,
-oiseaux empaillés, terres cuites de bazar, fleurs artificielles
-sous des globes de verre… mille choses qui,
-chez nous, eussent fait l’ornement d’un modeste
-intérieur de maire de village et qui, dans ce décor,
-mettaient une note terriblement discordante.</p>
-
-<p>Ma surprise devint de l’effarement quand, au milieu
-d’un délicieux salon Louis XV (la plus jolie pièce
-du palais), j’aperçus deux petits vases d’une utilité évidente
-dans un meuble de chambre à coucher, mais
-dont l’étalage voulu jurait étrangement dans l’appartement
-où ils se trouvaient… Je sus depuis que ces
-ustensiles étaient destinés aux jeunes princes, âgés
-respectivement de deux et un an et qui, très gâtés
-par l’entourage, demandaient à accomplir en société
-jusqu’aux plus humbles fonctions de leur minuscule
-individu. Il me fut facile de me convaincre de la véracité
-du récit. A part ces vases, mille objets dénotaient
-la présence familière de tout petits, des chaussons de
-soie traînant sur un canapé, des jouets, un hochet d’or,
-des timbales, tout un lot de choses hétéroclites, dont
-la place eût été sans contestation à la nursery.</p>
-
-<p>On me fit asseoir.</p>
-
-<p>Quand mes yeux se furent accoutumés à la demi-obscurité,
-je distinguai une forme étrange dans un
-angle de la pièce. Accroupie à terre sur le tapis sombre
-que sa robe tachait d’une note claire, une femme braquait
-sur moi le regard de deux yeux troubles qui me
-causaient une gêne insurmontable. Cette femme était
-sans âge. Elle aurait paru sans sexe, vu ses cheveux
-courts et son masque d’eunuque gras, à face bestiale,
-si l’opulence exagérée d’une poitrine croulante n’eût
-révélé la vieille femme orientale, pour qui la vie sentimentale
-a cessé avec la dernière maternité et les
-premières rides. Elle tenait entre ses doigts courts un
-tuyau de narguileh, dont elle aspirait la fumée à petits
-coups réguliers, comme une gourmandise délicieuse.
-Et, à chaque mouvement de ses lèvres, l’instrument
-posé sur le sol, entre les jambes de la fumeuse, faisait
-entendre un petit glouglou exaspérant.</p>
-
-<p>L’esclave qui m’avait introduite s’était retirée, me
-laissant seule avec ce monstre en face de moi et dont
-les prunelles me fixaient obstinément.</p>
-
-<p>Combien de temps dura l’attente ?… Une, deux
-heures, peut-être… Je ne savais plus… Insensiblement,
-la faim, la chaleur, l’émotion m’amenaient à un point
-d’abattement qui ne me laissait plus maîtresse de mes
-pauvres nerfs, tendus à se rompre. Ce silence de tombe,
-cette ombre épaisse et le voisinage de l’être bizarre qui
-m’observait sans prononcer une parole, faisaient, pour
-l’instant, de ce palais inconnu, une demeure d’épouvante
-dont j’aurais souhaité m’enfuir tout de suite.</p>
-
-<p>Si l’exactitude est la politesse des rois, elle n’est point
-celle des princesses orientales. Malgré que je fusse, ce
-jour-là, l’invitée de la princesse S…, elle jugea bon
-de me faire languir près d’une matinée, avant que
-d’être introduite en sa présence… Cependant, je ne
-demeurai point si longtemps seule.</p>
-
-<p>D’abord, ce fut comme une apparition de légende.</p>
-
-<p>Dans l’encadrement de la porte-fenêtre, brusquement
-ouverte, deux ravissantes figures s’étaient montrées.
-L’une, toute blonde, frêle, au pur profil de gravure
-anglaise, l’autre presque mulâtresse, les yeux
-immenses, les lèvres saignantes de vie, les cheveux
-noirs et crépus et, dans toute sa physionomie de sauvagesse
-rieuse et folle, un je ne sais quoi d’attirant qui
-prenait les cœurs.</p>
-
-<p>Elles avancèrent dans la pièce. C’étaient deux fillettes
-jumelles d’âge, sinon de race, élevées et grandies
-côte à côte dans ce palais de mystère. Mais,
-tandis que la blanche Aldaat-Maas, pâle fleur de Circassie,
-avait été vendue et amenée de Stamboul pour
-le service du prince, Sta-Abouha, purement égyptienne,
-restait là libre, fille d’un ouvrier cairote, poussée
-au hasard parmi les grands, dont elle amusait le
-caprice.</p>
-
-<p><i>Sta-Abouha</i> !… rien qu’à écrire ce nom, une émotion
-m’étreint. Après tant d’années, je revois le cher
-visage au teint sombre, le regard lumineux qui, si souvent,
-m’enveloppa ; j’entends la pauvre voix pour toujours
-éteinte, voix chaude et caressante comme un
-chant d’oiseau !… Je revois la créature exquise, pétulante
-comme une <i>chatto</i><a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> de mon pays de Provence,
-ou rêveuse comme une de ses sœurs des bords du Nil,
-jamais pareille en ses transformations multiples, et
-cependant toujours charmante.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> En Provençal, la chatto est une jeune fille.</p>
-</div>
-<p>J’ai longuement narré la vie et la mort de Sta-Abouha,
-dans un de mes livres, le <i>Prince Mourad</i>, et
-ceux qui ont parcouru mon œuvre ont bien voulu dire
-que cette enfant était le type le mieux réussi de toutes
-mes héroïnes. C’est que, seule entre toutes, elle fut
-vivante !… et qu’à part sa fin lamentable dont je ne
-pouvais me décider à peindre l’horreur, tout ce que
-j’ai écrit d’elle est rigoureusement vrai.</p>
-
-<p>Ce fut elle qui, de son rire de tourterelle, chassa les
-fantômes dont, pour moi, se peuplait cette salle. Elle
-vint à moi, la main tendue, le sourire aux lèvres, et,
-dans un français un peu barbare, s’appliqua à distraire
-ma solitude et mon impatience.</p>
-
-<p>La princesse était au bain et ce bain était long !…
-Il fallait attendre encore un peu, oh ! très peu ! car
-maintenant, la princesse prévenue, n’allait pas tarder
-à me faire appeler auprès d’elle… D’ailleurs, « mademoiselle »
-allait venir.</p>
-
-<p>Comme si elle n’eût attendu que cette invite,
-« mademoiselle » parut aussitôt.</p>
-
-<p>Je sus par Sta-Abouha qu’elle était l’institutrice de
-la petite princesse.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, les princes et les princesses, secouant
-le lourd suaire des préjugés ancestraux, renoncent
-volontiers à leur existence de satrapes, pour affronter
-les difficultés des voyages à travers l’Europe. Voiles,
-<i>habaras</i> et <i>tarbouches</i> vont se retrouver de compagnie
-au fond d’un coffre, en rade de Naples, de Venise ou
-de Marseille, pour être pieusement repris au retour.
-Leurs possesseurs, délivrés de toute marque musulmane,
-prennent leur essor vers des destinées nouvelles
-et des plaisirs inconnus. Mais, revenus au Caire, ils
-n’ont pas tout oublié de ces voyages ! Chaque année,
-insensiblement, un peu de la vieille couche traditionnelle
-se détache et, palpitante au fond des âmes qui
-s’éveillent, <i>l’idée</i> moderne triomphante surgit. Dans
-peu de temps, les mères nouvelles pourront, comme
-les autres, avoir besoin de professeurs et de gouvernantes,
-mais ces mercenaires n’auront plus rien à
-apprendre à leurs enfants qu’elles ne sachent déjà elles-mêmes.
-L’institutrice n’est même plus aujourd’hui
-qu’une aide parmi tant d’autres, ne comptant guère
-plus qu’une femme de chambre ou un chef européen.</p>
-
-<p>A l’époque où se passe ce récit, il en était tout autrement.
-Les princesses étaient presque toutes des esclaves,
-épousées après une ou plusieurs maternités
-clandestines. Leur ignorance n’avait d’égal que leur
-immense orgueil. Pour une princesse vraiment noble
-et issue de race vice-royale, on en comptait cent, achetées
-sur les marchés de Tiflis ou de Stamboul. Ces
-femmes, malgré leur répugnance, devaient se courber
-devant la volonté du maître, le jour où le sort les faisait
-mères de princes. Il fallait à leurs fils une éducation
-toute différente de la leur. Les institutrices
-étaient appelées d’Europe et leur science ne se bornait
-point à apprendre aux petits princes les langues européennes
-et quelques notions des sciences. Une éducation
-complète était nécessaire à ces êtres dont, pour la
-plupart, les mères ne savaient pas lire et ne connaissaient
-rien du monde, ce monde qui, pour elles, finissait
-aux portes d’airain de la cour.</p>
-
-<p>L’institutrice devenait, de ce fait, une manière de
-divinité. C’est à elle qu’incombait le soin de recevoir,
-avec la princesse, les visiteuses de marque appartenant
-au personnel des ambassades ou de la finance.
-C’était elle qui traduisait la conversation, offrait les
-sièges, reconduisait… Elle qui rendait les visites aux
-lieu et place de ses maîtres, elle encore qui rédigeait
-la correspondance européenne, réglait les fournisseurs,
-faisait les achats. De ce fait, elle devenait une puissance
-avec laquelle il fallait compter et dont la protection
-s’imposait dans l’entourage des princes. Seul,
-le chef eunuque pouvait lutter d’autorité avec elle et,
-si la bonne entente ne régnait pas entre eux deux, le
-procès de l’institutrice était bien perdu d’avance. Elle
-pouvait préparer ses malles et quitter le palais. Toujours,
-l’eunuque était le plus fort.</p>
-
-<p>Rien ne saurait donner une idée de l’autorité exercée
-dans un palais oriental par le chef eunuque.</p>
-
-<p>Avec cette affectation servile qui portait les princes
-à imiter en tout le sérail du sultan dans l’organisation
-de leur demeure, l’eunuque s’auréolait d’une grandeur
-incomparable. Il était le confident du maître et le
-favori des femmes qui le redoutaient et le chérissaient
-tout à la fois.</p>
-
-<p>Dispensateur de toutes grâces, il prenait, aux yeux
-des esclaves dont le sort reposait entre ses mains, une
-figure terrible, et pas une n’eût osé se soustraire à
-ses ordres, même les plus saugrenus.</p>
-
-<p>Les princesses, connaissant son influence, le ménageaient
-et s’en servaient pour leurs intérêts personnels.
-Souvent, d’ailleurs, il se montrait plus leur serviteur
-que celui du prince ; secourable à leur faiblesse, docile
-à leurs caprices, il réalisait à les satisfaire de si évidents
-bénéfices, que l’intérêt ou l’honneur du mari ou
-du père lui semblaient de bien peu de poids devant les
-avantages que lui offrait la protection des femmes,
-seules susceptibles de l’aider à établir sa fortune personnelle.</p>
-
-<p>Tous les eunuques qui ont vécu sous le règne d’Ismaïl
-furent libérés et sont morts millionnaires.</p>
-
-<p>Au palais où je me trouvais, le chef eunuque se
-nommait Béchir-Aga. C’est une des plus franches
-canailles qu’il m’ait été donné de rencontrer dans le
-monde. Vieux déjà à l’époque où je le connus, il avait
-une face simiesque trouée de petits yeux clignotants,
-une bouche édentée dont les lèvres et le menton glabre
-achevaient d’accentuer la laideur, des cheveux crépus
-et blancs, des mains de chimpanzé et la voix ridicule
-des êtres de son état. Il était de petite taille, grêle, et
-sa peau de nègre avait pris, en vieillissant, une teinte
-d’ardoise malpropre.</p>
-
-<p>« Mademoiselle » était Bavaroise. Elle portait gentiment
-le poids de sa charge, qui me sembla tout
-d’abord incompatible avec son extrême jeunesse.
-Grande, blonde, les joues délicatement rosées, elle me
-parut plus gracieuse que jolie, surtout séduisante par
-une simplicité assez rare chez les institutrices de
-harem, qui, toutes, se croient obligées de prendre des
-attitudes protocolaires.</p>
-
-<p>Malgré sa nationalité étrangère, « Mademoiselle »
-parlait fort bien le français et l’anglais, sans aucun
-accent. Je vis, par la suite, qu’elle entendait de même
-le turc et l’arabe et j’en conçus pour elle une grande
-admiration. C’est à peine si j’ose écrire que je ne sus
-jamais le nom de cette jeune fille que je fréquentai
-pourtant pendant six longs mois. Ce seul mot « Mademoiselle »,
-qui sert dans les palais à désigner la personne
-de son emploi, semblait si bien suffire et tout
-le monde l’employait de telle sorte, que je n’eus jamais
-le courage de lui demander comment elle s’appelait
-réellement. J’aurais cependant souhaité le savoir. Elle
-fut bonne et accueillante pour moi et essaya de son
-mieux de rompre la glace qui devait éternellement
-demeurer entre la princesse mère et moi. Si elle ne
-réussit point, il n’y eut aucunement de sa faute.</p>
-
-<p>Ce matin-là, « Mademoiselle » portait une robe
-blanche dont le corsage très transparent découvrait
-la gorge et les épaules délicieusement rondes. Un gros
-bouquet de roses s’épanouissait à sa ceinture et, à
-chacun de ses doigts, une turquoise s’étalait formant
-un chapelet bleu quand elle étendait ses deux mains.
-Elle me parut souverainement élégante et satisfaite
-d’elle-même. Les petites institutrices pauvres et mal
-payées que j’avais vues chez mes amies de province
-ne ressemblaient guère à cette Allemande souriante et
-grasse, que l’on eût prise pour la fée omnipotente de
-ce palais, où chacun paraissait lui faire fête.</p>
-
-<p>En quelques phrases, « Mademoiselle » me fit comprendre
-qu’elle était au courant de ma situation et
-connaissait mon embarras. A ma grande surprise, je
-retrouvais dans ses paroles, sinon le texte, du moins
-le sens des mots que le cocher m’avait glissés charitablement
-tout à l’heure. Pour cette jeune fille comme
-pour lui, les princes, décidément, n’étaient point tout
-à fait les êtres exceptionnels que j’avais cru… Sous
-son apparence de vierge wagnérienne, « Mademoiselle »
-était une petite personne pratique et sensée, qui, depuis
-longtemps, avait jugé ceux chez qui elle vivait.
-Elle donnait ses soins et son temps à la fille du prince
-en échange de quelques guinées, mais rien de son cœur
-paisible n’allait à ces gens qu’elle méprisait.</p>
-
-<p>Depuis deux ans qu’elle était au palais, ses yeux
-avaient contemplé trop de choses étranges, ses oreilles
-avaient entendu trop de paroles inoubliables pour que,
-du coup, toutes les illusions qu’elle avait pu apporter
-en cette maison ne fussent parties. Comme tant
-d’autres, « Mademoiselle » était entrée pure de corps
-et d’esprit en cette famille, où, sans doute, on avait
-promis aux siens de la protéger et de la conduire.
-Plus heureuse que la plupart de ses semblables, elle
-demeurait vierge, mais son âme d’enfant et son cœur
-de jeune fille avaient perdu leur belle fleur d’innocence.
-Non seulement il ne lui restait plus rien à
-apprendre des réalités de la vie, mais elle possédait
-une science heureusement ignorée du plus grand
-nombre des femmes européennes — je parle des honnêtes
-femmes. — Elle en arriva à me confier son
-dégoût, l’écœurement profond qu’elle éprouvait à présent
-à se montrer aimable quand elle haïssait tout le
-monde autour d’elle pour les affronts subis et les complaisances
-forcément accordées, mais le sort l’avait
-fait naître pauvre !… très pauvre ! aînée de neuf
-enfants, elle était leur unique appui après la mère,
-dont le travail suffisait à peine à nourrir cette nichée.
-Le pain toujours dur à gagner sur cette terre de
-Prusse… Ici, en Égypte, elle était comblée. Partir,
-c’était la ruine, la lutte nouvelle vers l’inconnu et vers
-la pauvreté. Elle restait…</p>
-
-<p>La porte s’ouvrit. Une vieille esclave s’avança et dit
-quelques mots à l’institutrice qui les traduisit. La
-princesse ayant terminé son bain, venait de passer à
-table et m’invitait à l’y rejoindre.</p>
-
-<p>Je vis une salle immense aux plafonds ornés de
-dorures magnifiques. Aux fenêtres, de lourds rideaux
-de brocart rouge et or. Une longue table tenait toute
-la pièce. Sur cette table, du linge et des cristaux aux
-armes du prince ; mais, hormis le couvert d’argent
-massif posé à chaque place, pas un bibelot, pas un
-objet, pas une fleur. Point de carafes, mais, de loin
-en loin, une simple gargoulette de terre, telle que j’en
-voyais partout depuis mon arrivée dans le pays.</p>
-
-<p>La princesse était assise à la table. On m’indiqua
-la chaise placée à sa droite, et, comme je demeurais
-un peu interdite, Sta-Abouha, qui m’avait suivie, me
-dit dans son français savoureux :</p>
-
-<p>— « Assis-vous ! »</p>
-
-<p>Je m’assis…</p>
-
-<p>La princesse, en train de se débattre avec un os de
-poulet qu’elle déchiquetait le plus lestement du monde
-avec ses doigts, n’avait pas levé les yeux. Un silence
-profond régnait. Cependant, sur un signe, les esclaves
-qui faisaient le service s’étaient approchées et me tendaient
-les plats à la mode européenne.</p>
-
-<p>Seulement, ces plats étaient les mêmes que ceux que
-j’avais maintenant coutume de trouver chez la cousine
-Azma. Mêmes feuilles de vigne farcies au riz,
-mêmes plats de mauve, mêmes pâtes, ruisselantes de
-beurre, mêmes viandes carbonisées, avec la seule différence
-qu’ici les mets étaient innombrables.</p>
-
-<p>La princesse qui me sembla de fort bel appétit se
-décida à m’adresser la parole. Sa voix était grave,
-presque tragique et l’on n’en pouvait oublier le timbre,
-après l’avoir une fois entendu.</p>
-
-<p>J’osai la regarder.</p>
-
-<p>Chams-Hanem<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> pouvait à cette époque avoir cinquante
-ans. Elle paraissait à la fois beaucoup plus
-vieille ou beaucoup plus jeune, selon l’expression vraiment
-extraordinaire de ses yeux.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Madame Soleil.</p>
-</div>
-<p>Au repos, ces yeux semblaient presque gris et ternes,
-la paupière un peu plissée tombait sur eux à la façon
-d’un voile de chair, les joues molles, pendantes, accusaient
-les rides commençantes. Les dents très saines
-demeuraient belles, mais les lèvres flétries restaient
-pincées, presque toujours closes, sous l’empire d’un
-calme voulu. Le front petit, étroit, volontaire, disait
-l’entêtement et la cupidité de cette esclave, mère de
-prince, si terrible aujourd’hui pour ses anciennes compagnes.</p>
-
-<p>Mais le regard s’animait, la bouche s’ouvrait, et
-c’était le miracle. Cette femme avait trente ans ! Une
-flamme semblait courir dans ses prunelles et gagner
-la peau, qui se colorait d’un rose ardent. Jusqu’aux
-mains, longues et fines, — vraies mains de reine Orientale,
-graissées de pâtes d’amandes et enduites de parfums
-subtils — qui ne subissent à leur tour la métamorphose.</p>
-
-<p>Ces mains, à l’instar du visage, avaient une âme.
-Elles vivaient, couraient, s’animaient de telle sorte,
-qu’en écoutant leur propriétaire, on les regardait autant
-qu’on la pouvait regarder elle-même.</p>
-
-<p>Le repas se poursuivit, interrompu seulement par
-deux ou trois phrases de la princesse, qui, se tournant
-vers ses femmes, disait en me montrant :</p>
-
-<p>— Faites-la manger…</p>
-
-<p>Ou bien :</p>
-
-<p>— Demandez-lui si elle est malade ?</p>
-
-<p>Sta-Abouha me traduisait à mesure, mais cette
-invitation si bizarre n’était point pour me rendre la
-faim que l’attitude de la maîtresse du lieu m’avait
-ôtée tout à coup. Je faisais de vains efforts pour avaler…
-Rien ne passait.</p>
-
-<p>Une maladresse stupide que je commis bien malgré
-moi, acheva de me troubler tout à fait. J’ai dit qu’il
-y avait sur la table, en guise de carafes, des gargoulettes
-de terre posées un peu partout. J’avais soif et
-j’attirais à moi la gargoulette la plus proche… Un murmure
-de protestation s’éleva. Je levai les yeux, la
-princesse me regardait d’une façon si terrible, que le
-verre que je tenais faillit se briser entre mes doigts.
-Alors Sta-Abouha, dont tous les traits exprimaient
-une pitié profonde, me dit charitablement :</p>
-
-<p>— Vous avez pris la gargoulette de la princesse !…</p>
-
-<p>Pour moi rien ne semblait différencier cette amphore
-des autres et cependant, moins distraite, j’aurais pu
-voir que, contrairement à ses pareilles, la gargoulette
-première avait un bouchon en or, tandis que tous les
-autres étaient en argent. Je me confondis en excuses.</p>
-
-<p>Sitôt qu’elle eut fini de manger, la princesse frappa
-dans ses mains ; à ce signal, accoururent la porteuse
-d’aiguière et la donneuse de serviettes…</p>
-
-<p>La première, agenouillée aux pieds de sa maîtresse,
-tendait d’une main le vase en métal précieux et de
-l’autre main faisait couler de l’aiguière le liquide parfumé
-sur les doigts couverts de graisses. La princesse
-se lavait posément, frottant contre ses paumes le savon
-en forme de rose qu’elle faisait mousser longuement.
-Puis ce fut le tour des lèvres, des dents et de la bouche
-où, selon les préceptes de la loi coranique, elle introduisait
-son index entre les gencives et la chair des joues,
-pour délivrer les gencives de toute impureté. Quelques
-gargarismes retentissants, un bruit de gargouille
-qui se vide et ce fut fini. La seconde esclave
-s’avança tenant des deux mains la large serviette
-brodée d’or. La princesse s’essuya les mains et le visage
-avec dignité, puis, me faisant signe d’avancer :</p>
-
-<p>— <i>Tffadal, ia benti !</i> (prenez place, ma fille !).</p>
-
-<p>Je dus présenter mes doigts à l’aiguière, me servir
-du savon encore humide et de la même serviette trempée.</p>
-
-<p>Cela n’était point sans me dégoûter un peu, mais
-je n’osais pas me soustraire à une si aimable invitation.</p>
-
-<p>Au salon, où je suivis la princesse, comme elle s’installait
-sur un divan et m’engageait à m’asseoir à mon
-tour, je commis une seconde « gaffe » ! Le divan était
-immense, et je ne crus point mal faire en y prenant une
-très petite place. Tout de suite, les esclaves me firent
-signe de me lever, et six mains se précipitèrent pour
-me pousser sur une chaise… Hélas ! je venais pour la
-deuxième fois de manquer gravement à l’étiquette.
-J’ai su depuis que, seul, le prince avait le droit de partager
-le divan de son auguste mère…</p>
-
-<p>La princesse comprit-elle enfin que j’étais à bout
-de courage et de forces ? Je ne sais. Toujours est-il
-qu’elle daigna se montrer aimable, et « Mademoiselle »
-ayant été mandée pour traduire notre entretien, la
-conversation commença. Je ne me souviens plus très
-bien, après tant d’années, de ce qui fut dit exactement,
-mais je n’ai pu oublier les questions sans nombre
-qui me furent posées sur moi et ma famille. J’ignore si
-la princesse se déclara satisfaite de mes réponses, je
-sais seulement qu’au moment où j’allais partir, elle
-détacha de son corsage une large fleur de camélia
-rouge et me la tendit. C’est d’ailleurs l’unique cadeau
-que j’aie jamais reçu d’elle.</p>
-
-<p>Entre temps, était entrée la mère des petits princes.
-A la façon dont la princesse la reçut, je compris l’animosité
-profonde qui devait régner entre ces deux
-femmes, que tout, cependant, eût dû rapprocher,
-puisqu’elles avaient une commune origine.</p>
-
-<p>Plus âgée ou seulement moins novice, j’aurais connu
-que, s’il est un affront terrible entre tous pour une
-princesse de hasard, c’est celui qui consiste à remettre
-à chaque heure de la vie, dans son souvenir, l’humilité
-de la condition première.</p>
-
-<p>Pour la mère, l’histoire de la concubine ressuscitait
-la sienne propre ; c’était tout son lourd passé d’esclave
-ambitieuse et vindicative qui remontait maintenant
-à sa mémoire, devant le triomphe de la nouvelle favorite
-qui, à chaque maternité, voyait sa puissance
-grandir.</p>
-
-<p>Déjà, d’après la loi musulmane, la jeune mère avait
-presque rang d’épouse, et ses enfants étaient légitimes ;
-mais cela ne suffisait point. Le bruit courait au palais
-que le prince, désireux de donner une marque plus
-évidente de son amour à la mère de ses fils, allait la
-prendre solennellement pour femme devant le cadi,
-et lui mettre au front cette couronne de princesse si
-enviée, qui la ferait l’égale et la rivale de la vieille
-mère dans la maison.</p>
-
-<p>Aussi, avec quelle impatience l’esclave supportait-elle
-le joug détesté qu’il lui fallait encore subir !…
-Quel imperceptible tremblement dans sa voix, en
-venant prendre les ordres de la journée… Il eût suffi
-d’un mot, d’un geste, je suppose, pour que ces deux
-femmes que, seule, maintenait en paix la volonté du
-prince, se jetassent, terribles, l’une contre l’autre,
-avides de s’entre-déchirer, poussées par la haine
-affreuse qu’elles se vouaient.</p>
-
-<p>La favorite m’apparut entourée de ses enfants
-qu’elle amenait à leur grand’mère, chaque jour, un
-instant, d’après les ordres reçus. Elle tenait par la
-main sa fille aînée, la princesse Ch…; le prince Ahmed
-suivait, mince et brun, déjà solide sur ses petites jambes ;
-le troisième, Mohamed, était encore dans les bras
-de sa nourrice — une très belle fille Fellaha. De ces
-trois êtres que je trouvais également beaux, la destinée
-a été particulièrement étrange, tragique même
-pour les deux garçons. Le premier, parvenu à l’âge
-d’homme, blessa grièvement, d’un coup de revolver
-(tiré en plein club), le prince F…, marié à sa sœur.
-Reconnu fou, il fut enfermé dans une maison de santé
-à Londres, où il est encore. Plus affreux, pourtant,
-le sort de l’autre, l’adorable bébé aux yeux bleus, aux
-cheveux dorés, que si souvent j’ai tenu dans mes bras.
-Celui-ci perdit la vie, il y a trois ans, à Trouville, dans
-une chute d’automobile… Il a laissé une veuve, la
-jolie princesse S…, celle-là même qui vient d’être
-rayée, par ordre du souverain, des cadres de la famille
-khédiviale, et privée de ses droits pour avoir rompu
-trop ouvertement avec les coutumes musulmanes et
-manifesté l’intention de faire du théâtre à Paris<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> La princesse S… n’a pas donné suite à ses projets, mais elle a
-épousé un Russe, ce qui a paru pire encore dans le monde oriental.</p>
-</div>
-<p>La princesse Ch…, sœur des petits princes, est devenue
-une princesse moderne, très élégante, très remarquée
-dans les capitales d’Europe, où elle passe la plus
-grande partie de son temps. Ni l’aïeule enfermée
-dans le cercle des préjugés ancestraux, ni la jeune
-maman triomphante, ne se doutaient alors du sort
-réservé aux trois mignonnes créatures qui, pour l’instant,
-constituaient entre elles deux l’unique lien.</p>
-
-<p>La jeune femme était belle, de cette beauté circassienne
-si particulière qu’elle ne saurait être comparée
-à aucune autre.</p>
-
-<p>Elle avait, de sa race, le teint pâle et les larges
-yeux de velours noirs, aux cils immenses, ombrant les
-joues. La bouche petite, aux lèvres très rouges, le
-front hardi et le cou rond des amoureuses. Une taille
-encore mince, mais qui facilement devait épaissir,
-une gorge merveilleuse et des mains charmantes.</p>
-
-<p>Ses cheveux qu’elle portait, le plus souvent, coiffés
-<i>à la Franque</i>, étaient, pour l’instant, simplement
-nattés à <i>la Turque</i>, et retombaient en deux tresses
-magnifiques plus bas que les reins. Ils étaient d’une
-jolie couleur de noisette et d’une rare finesse. Ces
-cheveux-là avaient dû contribuer à la conquête du
-prince, l’esclave le savait, elle en était fière…</p>
-
-<p>Quand j’eus pris congé de la princesse mère, au
-moment où je me préparais à quitter le palais, Sta-Abouha
-accourut.</p>
-
-<p>— Venez vite ! la jeune princesse veut vous voir
-chez elle !…</p>
-
-<p>Dans une chambre luxueusement meublée, la concubine
-m’attendait, le visage ouvert, les mains tendues,
-délivrée de toute contrainte.</p>
-
-<p>En un français presque trop pur, elle me dit combien
-elle souhaitait me connaître et comme déjà elle désirait
-me voir victorieuse de toutes les difficultés qui
-se présentaient sur ma route… Je lui dis ma reconnaissance
-et aussi mon admiration pour ses enfants, que
-j’avais réellement trouvés très beaux. Un sourire heureux
-éclaira ses traits ; elle dit :</p>
-
-<p>— N’est-ce pas qu’ils sont ravissants, mes petits
-princes ? J’en suis fière… Il faudra venir souvent ;
-vous verrez, je leur apprendrai à vous aimer.</p>
-
-<p>La conversation se prolongea fort avant dans l’après-midi,
-et ce fut le coupé de la jeune princesse qui me
-ramena en ville.</p>
-
-<p>Le soir, au harem, je fus naturellement très entourée.
-Toutes les femmes me questionnaient à la fois.</p>
-
-<p>— Tu as vu la princesse, ma sœur, tu l’as vue ?</p>
-
-<p>— Qu’a-t-elle dit ?</p>
-
-<p>— Quels bijoux portait-elle ?</p>
-
-<p>— Quelles autres femmes étaient au palais ?</p>
-
-<p>Une fièvre les possédait. Je ne pouvais suffire à satisfaire
-leur curiosité de pauvres oisives emmurées, assoiffées
-de nouvelles et d’intrigues. Quand je parlai de
-Sta-Abouha, la petite moue méprisante d’Azma me
-fit comprendre que ma nouvelle amie ne saurait compter
-pour elle. Cette Fellaha ne l’intéressait aucunement.
-Mais combien au contraire ses regards devinrent
-brillants quand je narrai l’entrée de la favorite et tout
-ce qui se rapportait à elle…</p>
-
-<p>Pour tout ce monde, l’histoire semblait palpitante ;
-car, pour beaucoup, c’était l’histoire ordinaire. Quelle
-épouse, quelle mère turque n’a vu, au moins une fois,
-sa place usurpée au foyer conjugal par l’esclave blanche
-de sa race, qu’une sotte préférence lui a fait choisir
-pour confidente et pour amie ? A la trouver sans cesse
-entre lui et sa compagne, l’époux a fini par les confondre,
-et pour peu que l’esclave soit plus jeune, plus
-jolie, ou simplement plus habile, le règne de la femme
-est fini. L’esclave prend sa place et s’y maintient,
-dans tout l’orgueil d’une revendication glorieuse. Si
-l’épouse est faible, si elle accepte le partage, elle peut
-parfois refaire son bonheur sur des ruines, ou tout au
-moins supporter, sans trop de changements pécuniaires,
-la honte de sa nouvelle existence ; mais si elle
-se révolte, elle n’a plus qu’à se voiler la face et à quitter
-la demeure inhospitalière qui ne saurait plus l’abriter,
-puisqu’elle ne reconnaît pas au maître la liberté d’un
-autre amour.</p>
-
-<p>Pour ce qui regardait la concubine du prince, l’opinion
-était plutôt favorable. Cette jeune femme n’était
-point méchante. Au contraire, depuis qu’elle régnait
-en souveraine au palais, déjà son influence se faisait
-sentir : les requêtes étaient plus favorablement accueillies
-du maître, les ordres moins sévères, les punitions
-moins fréquentes, toutes les autres esclaves
-mieux traitées. Aussi grande fut ma surprise d’entendre
-la cousine Azma qui, depuis un moment, gardait
-le silence, s’écrier dans un élan de colère, qu’elle
-était impuissante à contenir plus longtemps :</p>
-
-<p>— Ah ! ces esclaves blanches, que Dieu les maudisse !
-Elles seules savent arranger leur vie en brisant celles
-des autres. Il n’y a de bonheur que pour elles sur la
-terre !</p>
-
-<p>Je savais Azma d’humeur paisible. Jamais son benêt
-de mari n’eût cependant osé la tromper en face, ni
-prendre une autre épouse. Alors pourquoi ces paroles
-d’amertume, pourquoi ces regards soudain durcis,
-au point que je ne reconnaissais plus les larges yeux de
-bonté qui m’avaient conquise ? Elle comprit mon
-étonnement et, sans prendre même la peine de renvoyer
-les femmes qui nous entouraient, elle me dit
-l’histoire navrante que, seule dans la maison, j’ignorais.</p>
-
-<p>— Tu as vu la femme qui vient de se retirer tout
-à l’heure, celle que tous, ici, appellent respectueusement
-Homa-Hanem<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a> ?… Toi-même, comme tant
-d’autres, tu t’es laissé prendre à ses paroles mielleuses,
-et peut-être crois-tu qu’elle a pour toi un peu d’affection,
-ou seulement de sympathie ?… T’es-tu jamais
-demandé qui elle était ?…</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> La mère des demoiselles.</p>
-</div>
-<p>Je dus avouer que je ne m’en rendais pas bien
-compte, habituée que j’étais à présent à voir tant
-de femmes autour de moi, sans chercher même plus
-à m’enquérir de leur emploi dans la maison. Azma
-eut un rire de mépris.</p>
-
-<p>— Leur emploi… Tu ne sais pas comme tu as bien
-dit ! Eh bien ! pauvre petite française innocente qui
-n’as rien deviné, apprends que cette fille était ma
-servante, une géorgienne que mon père généreux avait
-achetée uniquement pour mon service personnel. J’étais
-jeune, je lui laissai insensiblement prendre une
-trop grande autorité dans le ménage dont mon père
-continuait à partager les dépenses. Un jour, je m’aperçus
-que mon esclave était l’unique maîtresse du logis.
-J’ai voulu la chasser : mon père serait parti avec elle,
-et tu sais que chez nous, le chef de famille est un Dieu…
-Même mon mari n’ose point s’asseoir, ni fumer devant
-lui, sans qu’il l’y invite. Des années ont passé, et maintenant,
-sans être mariée, cette créature a plus de
-droits que moi dans notre demeure. Les deux
-petites filles que tu vois ici sont ses enfants…
-mes sœurs !… Et ce n’est pas tout. J’avais une autre
-esclave, déjà fanée, laide, mais intelligente et travailleuse ;
-je l’ai donnée à mon père pour surveiller l’abadieh
-où il habite une partie de l’année… Sais-tu ce qui
-est advenu ? Cette femme est mère à son tour d’un
-fils qui sera le principal héritier des biens de la famille,
-et ce vieillard de quatre-vingts ans, dont je suis la
-fille légitime, ne craint point de se faire soigner ici,
-sous mes yeux, par ses deux concubines, auxquelles la
-maternité donne des droits pareils à ceux des épouses,
-et sous mon toit j’assiste à cette chose honteuse, la
-lutte féroce de ces deux esclaves.</p>
-
-<p>Je m’expliquai alors bien des choses.</p>
-
-<p>Pauvre chère Azma, comme vous avez dû souffrir
-dans votre orgueil de fille orientale et comme je vous
-aimai davantage, ce soir-là !! ! Car, à part ce que vous
-veniez de me dire, je savais, moi, ce que vous ignoriez
-encore, les trahisons multiples dont était entourée
-votre vie d’épouse sans tache !… et jusqu’au nom des
-amies sans scrupules, qui disputaient aux esclaves et
-même aux négresses des cuisines le cœur de votre
-volage et stupide époux !…</p>
-
-<p>Je ne sais rien de plus tragique et de plus douloureux
-que cette histoire absolument véridique et qui,
-même aujourd’hui, a pour résultat de si bien embrouiller
-l’écheveau des parentés que je ne puis parvenir à
-définir les degrés qui relient les membres actuels les
-uns aux autres.</p>
-
-<p>A présent, non seulement la douce Azma, mais la
-vieille esclave et la jeune sœur, sont couchées au tombeau
-côte à côte, et seul le terrible veuf se maintient
-solide et vient, à plus de soixante ans, de se remarier
-à une enfant venue au monde quarante-cinq années
-après lui… Azma, heureusement, ne se doutait point
-que sa propre mort fût si proche et moins encore prévoyait-elle
-les événements qui suivraient… La jolie
-femme, radieuse de vie et de santé, ne pouvait savoir — et
-ce fut une grâce de sa destinée — que le père
-octogénaire dont elle déplorait la conduite la précéderait
-seulement de quelques jours dans ce royaume
-de ténèbres dont elle ne parlait qu’avec terreur…</p>
-
-<p>Après ces confidences, une gêne demeura entre nous,
-peut-être la fille très tendre qu’était Azma regrettait-elle
-de m’avoir ouvert son cœur ?… Elle avait une rare
-délicatesse de sentiments et la certitude de l’effet produit
-sur moi, Européenne, par les paroles que je venais
-d’entendre, n’était point sans l’inquiéter. J’étais trop
-jeune, trop peu habituée à dissimuler, pour essayer
-même de la détromper. De ce jour, l’oncle que je commençais
-à aimer très sincèrement me parut odieux,
-jusqu’au moment où il me fut devenu tout à fait
-indifférent. Ma tendresse était partie avec mes illusions.</p>
-
-<p>Ce fut en vain que j’appelai le sommeil cette nuit-là.</p>
-
-<p>Les récits entendus revinrent à mon esprit en sarabandes
-endiablées. La famille n’existait pas, ne pouvait
-pas exister en terre égyptienne, tant que les
-hommes persisteraient à faire une loi de leur plaisir…</p>
-
-<p>Quelle confiance accorder, quel dévouement consacrer
-à celui qui, presque sûrement, nous trahira l’heure
-venue, et n’éprouvera même point le besoin de cacher
-ou seulement de voiler sa trahison reconnue légale, et
-comme faisant partie intégrante de ses droits ?…</p>
-
-<p>Au jour, je repris courage avec le retour de la
-lumière. Je me reprochai mes sottes idées, mais le
-soupçon était entré en moi et longtemps je devais en
-souffrir…</p>
-
-<p>Le lendemain, Alima Zoraïjera vint me réveiller :</p>
-
-<p>— Vite, vite, habille-toi, madame ma maîtresse veut
-t’emmener avec elle !…</p>
-
-<p>— Où cela, Alima ?…</p>
-
-<p>— Chez des amies, là-bas, derrière Saïda-Zénab.</p>
-
-<p>— L’indication était vague. Je me décidai cependant
-à obéir aux volontés d’Azma, dans la crainte de
-lui causer de la peine, si je refusais de l’accompagner
-dans sa visite.</p>
-
-<p>En me voyant paraître, prête à sortir, un bon sourire
-éclaira sa face où chaque impression se pouvait
-lire comme sur les traits des petits enfants et, vraiment,
-cette femme de trente ans avait l’âme limpide,
-l’esprit candide d’une fillette.</p>
-
-<p>— Tu n’es pas fâchée, tu acceptes de venir ?…
-Comme je suis contente…</p>
-
-<p>Pourquoi aurais-je été fâchée ?… Je la rassurai de
-mon mieux et il fut entendu que jamais, entre nous,
-il ne serait plus question du sujet pénible qui avait
-fait le fond de notre conversation de la veille.</p>
-
-<p>Nous nous mîmes en route. Gull-Baïjass, l’esclave
-blanche, et Zénab, ia parasite indispensable, nous
-accompagnaient. J’avais revêtu, pour complaire à ma
-cousine, la <i>habara</i> de satin noir et le <i>yechmack</i> immaculé
-des Turques, costume qu’elle portait elle-même.</p>
-
-<p>Je me parais d’autant plus volontiers de ces vêtements,
-qu’ils me permettaient de circuler plus librement
-dans les quartiers indigènes et cela rendait la
-pauvre Azma si heureuse de me voir ainsi accoutrée !…</p>
-
-<p>— Tu ne sais pas, me disait-elle, comme notre costume
-te va bien… tu ressembles à ma sœur Aïcha
-que j’ai perdue, et tout le monde la trouvait jolie.</p>
-
-<p>J’étais, naturellement, très fière de ressembler à
-Aïcha.</p>
-
-<p>Nous allâmes à pied pendant près d’un quart
-d’heure, à travers des petites rues, un peu sales, mais
-dont le pittoresque me charmait. C’était le Caire indigène
-du siècle dernier, dans toute son originalité puissante.
-Partout autour de nous, de hautes maisons,
-dont les murs saillaient capricieusement à la mode
-arabe, présentant les fenêtres et les balcons en moucharabiehs
-d’un travail exquis ; les rues étaient si
-étroites que l’on pouvait se parler d’une demeure à
-l’autre… En bas, la large porte s’ouvrait sur des cours
-presque pareilles. Au milieu d’un vaste hall pavé de
-mosaïques multicolores, un bassin s’étalait et l’on
-entendait du dehors le bruit léger du jet d’eau partant
-en fusées fraîches sur les lotus et retombant en gouttes
-sur les dalles de la cour, dont les vives couleurs s’animaient.
-Parfois, un eunuque assis sur le banc d’entrée
-se levait à notre approche et venait baiser la main
-d’Azma — si personne n’était dans la rue. — Des
-bébés, nègres ou blonds, jouaient sur le pas des portes,
-vêtus de robes voyantes et coiffés de calottes invraisemblables.
-Des marchands de noix de coco poussaient
-devant eux leurs charrettes chargées de fruits ;
-dans un bol de faïence, quelques tranches toutes coupées,
-recouvertes de glace pilée, présentaient leurs
-pulpes neigeuses aux lèvres des passants altérés.</p>
-
-<p>Des ânes s’en allaient, trottinant, ployant sous le
-faix de quelque pacha ventru, ou de quelque énorme
-bourgeoise qu’un domestique escortait en suivant le
-pas de la monture, sans lâcher l’ombrelle ouverte sur
-la tête de la dame et qu’il devait tenir ainsi, tout le
-long du dur chemin.</p>
-
-<p>Nous traversâmes encore des rues plus populeuses.
-Ici s’étalaient les demeures luxueuses des quartiers
-de maîtres, les portes monumentales, ouvrant sur des
-patios fleuris, faisaient place aux maisons branlantes
-de vétusté, mais amusantes par la teinte bariolée de
-leurs façades, auxquelles les boutiques originales
-donnaient un cachet spécial.</p>
-
-<p>L’encombrement était tel que nous devions marcher
-à la file et les remous de la populace nous séparaient
-constamment. Dans les échoppes à l’ancien goût du
-pays, les marchands se tenaient assis, les jambes repliées
-à un bon mètre du sol, sur le bois servant à la
-fois de plancher et de devanture… Ils nous regardaient
-passer, placides et bienveillants, sans lâcher le bout
-ambré du narghileh qu’ils tenaient contre leurs lèvres,
-dans toute la nonchalance de la pose orientale… tous
-les types de la race étaient représentés : depuis le petit
-changeur israélite étalant ses piastres et sa monnaie
-d’or dans un grand coffre à couvercle de verre, jusqu’au
-marchand de sirops — arménien ou turc, portant les
-larges culottes, la rouge ceinture et le court turban
-de ses monts d’Asie. On voyait encore des débitants
-de <i>kouchaffs</i> (boisson gréco-syrienne faite d’un mélange
-de miel, d’essence de rose et de fruits secs, servis
-entiers) — des pâtissiers indigènes roulant gravement
-le <i>counaffa</i> et le <i>fettir</i>, des fruitiers vêtus de robes
-magnifiques paraissant ensevelis sous les montagnes
-de melons et de pastèques, tandis que sur la chaussée,
-bien arrangés en des paniers ronds, les abricots minuscules
-(<i>mechmèches</i>), les prunes jaunes en forme d’œuf
-et les grosses cerises de Syrie mettaient une note vive
-sur le vert des énormes cucurbitacées garnissant le
-fond du magasin. Cela était coquet, luisant et ordonné
-comme un tableau.</p>
-
-<p>Plus loin, je vis encore des bouchers dont les tabliers
-dégoûtants repoussaient, du même coup, la vue et
-l’odorat. Les moutons entiers pendaient, lamentables,
-sur les portes et, pour les préserver des mouches et
-du grand soleil, on les avait enroulés dans une sorte
-de linceul humide. Les animaux prenaient sous cette
-enveloppe une vague apparence de cadavres, et le
-robinet qui se voyait au fond de l’échoppe égouttant
-son eau sur un amas de viscères sanguinolents, achevait
-de prêter à cet endroit un air lugubre de morgue
-exotique.</p>
-
-<p>Enfin, les marchands de bijoux, exhibant jusque
-dans la rue les lourds colliers de sequins, les bracelets
-d’or et de cuivre, les bagues énormes, travail solide et
-grossier des ouvriers actuels. Sur tout cela, de loin
-en loin, les marchands de parfum jetaient la gamme
-élégante. Sitôt que l’on passait devant les bocaux de
-toutes formes emplis de liquides aux couleurs diverses,
-une senteur violente s’échappait du magasin, un
-arôme bizarre fait d’encens, de myrrhe, de cinamone,
-de giroflée, d’ambre et de santal, dont les narines étaient
-suffoquées.</p>
-
-<p>Mes compagnes n’en paraissaient point gênées. Elles
-s’arrêtaient souvent pour mieux humer la fragrance
-des aromates. Zénab, la fille de la nature que les convenances
-ne dérangeaient guère, alla plus d’une fois
-faire imbiber son mouchoir de coton quand le marchand
-d’essences lui était connu.</p>
-
-<p>Enfin, nous arrivâmes chez les amies d’Azma : la
-maison, cette fois, différait totalement de toutes celles
-que j’avais vues jusque-là !… Elle se trouvait dans
-une rue si étroite que les fenêtres en saillie venaient
-presque toucher celles de la demeure d’en face.</p>
-
-<p>Pas de cour, mais à la place une sorte de puits à
-fleur de terre, où l’eau croupissante reflétait, à ce moment,
-sur la nappe verte toutes les flammes du soleil
-d’été. Autour de ce puits, une mince bande de chemin
-asphalté et là-dessus une rampe circulaire formant
-balcon. Sur ce balcon, tapissé de vignes grimpantes,
-ouvraient les cinq portes du logis. On y accédait par
-quelques marches branlantes. Cela sentait l’usure et
-menaçait ruine, mais il se dégageait de l’ensemble une
-note ancienne et particulièrement originale.</p>
-
-<p>On nous reçut sur le balcon formant terrasse. On
-avait installé pour nous des chiltas et des tapis persans
-d’une grande beauté. Deux femmes s’avancèrent.
-Elles étaient pareillement vêtues de galabiehs blanches,
-taillées dans cette toile de lin d’une finesse si rare,
-que je n’ai vue dans nul autre pays qu’en Égypte et
-en Turquie. Cette étoffe, à la fois souple et brillante,
-semble le vêtement rêvé pour les contrées tropicales.
-Elle procure à la peau une sensation de délicieuse fraîcheur.</p>
-
-<p>Nos hôtesses n’agrémentaient leurs robes d’aucun
-ornement. Sur leur front, un bandeau de fine batiste,
-que recouvrait entièrement un long voile à la vierge,
-également blanc et tombant en plis flous autour de
-leurs têtes. Ces femmes avaient dû être belles. Elles
-gardaient une pureté de traits remarquable et de jolis
-yeux. Mais les traits étaient à ce point émaciés, les
-lèvres si décolorées, le teint si pâle, qu’on les eût crues
-déjà mortes et prêtes pour le cercueil, n’eût été la
-vivacité surprenante de leurs gestes et la flamme
-ardente de leurs regards.</p>
-
-<p>Ce sont les deux sœurs, Hussna et Nazira — m’avait
-dit Azma ; — elles sont vierges et vivent comme des
-saintes dans leur maison, dont elles ne sortiront plus
-que pour le tombeau.</p>
-
-<p>Cela avait suffi pour m’intriguer follement.</p>
-
-<p>Il faut connaître les idées musulmanes sur le célibat
-des femmes, pour comprendre ma surprise ; toute
-femme, selon la loi coranique, doit obéir à son destin
-terrestre, qui est de prendre un époux. Cette loi est à
-ce point rigoureuse que les prostituées, avant de se
-livrer à la débauche, doivent tout d’abord se marier et
-sont libres ensuite de suivre <i>le mauvais chemin</i>… La
-virginité est en abomination à la société, dès qu’elle
-devient un état. Je n’ai jamais connu d’autres vieilles
-filles autour de moi, ni dans le peuple, que les deux
-sœurs Hussna et Nazira. Elles semblaient se rendre
-compte de l’étonnement constant qu’elles provoquaient.
-Elles représentaient dans leur monde une
-manière de phénomène et leurs efforts à toutes deux
-consistaient à se hausser si avant dans l’opinion, que
-l’admiration de chacun fût plus forte que le blâme.</p>
-
-<p>A leur religion, elles avaient pris toutes les vertus.
-Chastes, elles interdisaient devant elles les conversations
-déshonnêtes et les phrases équivoques. Sobres
-jusqu’à l’abstinence pour elles-mêmes, elles étaient
-généreuses jusqu’à la prodigalité, sitôt qu’il s’agissait
-de leur prochain.</p>
-
-<p>Elles savaient toutes les prières et accomplissaient
-dévotement tous les rites du culte musulman. Sans
-grande richesse, elles avaient cependant fait le long
-voyage de La Mecque au prix de mille difficultés. Elles
-pratiquaient le jeûne non seulement durant le mois
-sacré, mais à chaque fête, en musulmanes convaincues,
-qui ne sauraient se contenter des apparences.</p>
-
-<p>Leur maison était connue de tous les malheureux
-sans asile, et jamais elles n’avaient refusé de partager
-leur modeste provende avec la pauvresse qui venait
-à l’heure de midi frapper à leur porte.</p>
-
-<p>De tant de perfections réunies une auréole planait
-sur elles, les faisant différentes des autres femmes, et
-moi-même, étrangère et chrétienne, j’en subissais le
-prestige incontestable.</p>
-
-<p>Elles me furent accueillantes et douces et, pendant
-le repas qui fut servi à terre, sur les nattes, elles me
-placèrent entre elles deux et s’occupèrent de moi constamment.
-On nous offrit un dindonneau, des pigeons,
-des feuilles de mauve, des courgettes, du riz aux noisettes
-et aux raisins secs, qui me parut d’un goût
-exquis. L’eau, très fraîche, était passée à chaque convive
-dans la gargoulette, dont un bouquet de feuilles
-et de fleurs d’oranger garnissait le goulot. Après les
-ablutions et le café, les deux sœurs, en même temps,
-tirèrent leurs montres de leur ceinture. Comme toujours,
-on s’était mis à table fort tard, le service avait
-traîné, il était quatre heures !…</p>
-
-<p>L’heure de la prière : <i>El-Assr !</i> Sett-Hussna et Sett-Nazira
-se levèrent ; l’esclave noire, qui nous avait
-présenté les plats du déjeuner, apporta de nouveau
-l’aiguière des ablutions et deux petits tapis. A tour
-de rôle, les deux sœurs se déchaussèrent, lavèrent leurs
-mains, leurs pieds, humectèrent leurs faces et leurs
-oreilles, puis, côte à côte, sur les tapis posés au fond
-de la pièce, sans se soucier de leurs visiteuses, elles
-commencèrent la prière.</p>
-
-<p>Elles exécutaient en cadence chaque mouvement, se
-relevaient, s’agenouillaient ou baisaient la terre, du
-même geste automatique, en prononçant les mêmes
-paroles de leur voix grave. Et c’était comme l’évocation
-d’un autre âge, la vue de ces deux femmes,
-rigides dans la majesté un peu théâtrale de leurs voiles
-blancs, si détachées de nous, si lointaines, si parties
-en même temps sur les ailes de la foi, vers la patrie
-des ancêtres, d’où leurs sœurs modernes, ignorantes
-et futiles, s’éloignaient un peu plus, chaque jour qui
-commençait.</p>
-
-<p>Et ce fut alors qu’Azma, devinant la curiosité qui
-me tenait depuis mon entrée dans cette maison, me
-fit à voix basse le récit de ces deux existences, véritable
-conte des mille et une nuits.</p>
-
-<p>Hussna et Nazira étaient nées au palais de la princesse
-Z…, à Choubrah, d’un père libre et d’une mère
-affranchie. Cette mère elle-même, esclave circassienne,
-vendue très jeune avec sa petite sœur au harem de
-la princesse, avait connu les pires tourments. Le
-palais était réputé au Caire pour les abominations
-sans nombre qui s’y commettaient chaque jour ; les
-deux fillettes, par miracle, échappèrent au danger.
-Mais leur grande beauté les avait marquées d’avance
-pour le caprice des maîtres. Avant d’être nubiles,
-elles connurent tant d’infamies que l’une d’elles, la
-plus jeune, en mourut au commencement de sa quinzième
-année. L’autre, folle de révolte et de chagrin,
-parvint à s’enfuir et s’en vint demander asile au médecin
-du palais, dont elle avait souvent entendu vanter
-la bonté autour d’elle. Il réussit à la tenir
-cachée durant quelques jours.</p>
-
-<p>Sur ces entrefaites, la princesse, — celle que l’on
-appelait la Marguerite de Bourgogne du monde musulman, — mourait
-tout à coup.</p>
-
-<p>L’esclave savait trop de choses ; il valait mieux la
-supprimer ou s’en défaire. Le médecin, auquel on avait
-quelque gratitude pour son zèle et sa discrétion, osa
-présenter la défense de la rebelle et revendiquer sa
-liberté. On la lui accorda en lui ordonnant d’épouser
-la femme. Il obéit à contre-cœur, partagé entre ses
-principes d’honnête homme et la pitié qu’il ressentait
-pour la malheureuse qui s’était confiée à lui. Il mourut.
-La veuve resta seule avec l’unique espoir d’une maternité
-prochaine, qui n’était, lui semblait-il, qu’une
-peine de plus dans sa triste condition. Elle mit au
-monde deux jumelles, Hussna et Nazira…</p>
-
-<p>Elle les voyait grandir, belles et désirables comme
-elle-même et sa sœur avaient été, une crainte terrible
-lui vint de les voir reprises par ce palais où mille liens
-les tenaient encore. Alors, dans l’effroi de son pauvre
-être meurtri, elle se plut à les élever dans la terreur de
-l’homme et des maîtres, quels qu’ils fussent. Chose
-monstrueuse en ce pays d’Orient, elle sut inculquer
-si violemment ses idées à ces jeunes cerveaux pétris
-de sa chair, qu’elle en arriva à faire jurer à ses filles
-de demeurer vierges malgré tout. Les deux sœurs
-avaient tenu leur serment ; et maintenant, vieilles
-toutes deux, après avoir depuis longtemps conduit au
-tombeau leur triste mère, elles ne sortaient plus que
-pour lui rendre visite aux jours de fête, selon le rite
-musulman, et ne quitteraient leur maison que pour
-rejoindre la morte adorée, là-bas, au cimetière d’Iman-Chaffi,
-à l’ombre de la citadelle.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XVII</h2>
-
-
-<p>La demeure de nos hôtesses n’était pourtant pas
-abandonnée : les dames turques la fréquentaient assidûment,
-car les deux recluses étaient de bon conseil
-et ne refusaient jamais leur voix dans les circonstances
-difficiles. Puis, elles savaient tant de choses ! De
-leur mère, elles avaient appris tous les mystères, tous
-les drames du sombre règne d’Ibrahim. A présent que
-les témoins de ces heures abominables étaient partis
-pour l’autre rive, elles ne croyaient point mal faire
-en contant à la génération présente quelques-unes de
-ces terribles histoires, qui faisaient courir des frissons
-d’horreur sur le front pâle de ses auditrices. J’en cite
-quelques-unes que je tiens de ma cousine Azma, pour
-qui la société de ses vieilles amies était un délice, et
-qui, souvent, durant les longues nuits de veille du
-Ramadan, avait pris plaisir à écouter l’une ou l’autre
-des jumelles, narrant les souvenirs maternels dont leur
-enfance avait été bercée…</p>
-
-<p>Ibrahim-Pacha était le fils aîné de Mohamed-Aly.
-Tout jeune, sa férocité implacable l’avait rendu redoutable
-à ses sujets, du plus grand au plus humble, tous
-craignaient son approche à l’égal d’une calamité déplorable.
-Brave jusqu’à la témérité, il sut être uniquement
-cela…, un soldat…, mais un soldat d’aventures,
-ignorant tout de l’art militaire et ne comprenant que
-l’assaut. La moindre infraction à ses ordres, la moindre
-hésitation chez un subalterne à satisfaire ses plus
-légers caprices, étaient immédiatement punies de
-mort. Voici des exemples :</p>
-
-<p>Un jour, passant à cheval pour aller prendre le commandement
-des troupes, il vit sur la route, au bord
-d’un fossé, un pauvre soldat buvant une tasse de café
-que venait de lui offrir charitablement un cafetier
-ambulant.</p>
-
-<p>— Gredin !… cria le vice-roi, — tu n’as pas honte
-de prendre du café quand ton maître est déjà en selle.</p>
-
-<p>Et, avant que le malheureux soldat ait eu le temps
-de faire un geste, il lui tranchait la tête d’un coup de
-sabre, — exercice pour lequel, d’ailleurs, Ibrahim ne
-comptait point de rival.</p>
-
-<p>Une autre fois, un de ses enfants, ayant pris
-froid, mourut en quelques heures d’une entérite. La
-mère de cet enfant, une esclave, voulant se venger de
-quatre de ses compagnes, les accusa indistinctement
-d’avoir donné à l’enfant du lait empoisonné, sans pouvoir
-établir au juste la culpabilité d’aucune d’elles.
-Sans prendre la peine d’un interrogatoire ou d’un jugement,
-Ibrahim fit lier les quatre femmes ensemble et
-ordonna de les coudre ainsi dans un grand sac, puis
-on jeta le paquet hurlant et frémissant au milieu
-du fleuve.</p>
-
-<p>Pendant la guerre de Morée, où il se battit d’ailleurs
-comme un diable, le vice-roi faisait attacher à
-la bouche des canons toutes les femmes et les enfants
-des villages vaincus, et on les condamnait à périr ainsi
-sous la mitraille. Pour les hommes, le pacha exigeait
-qu’on lui apportât les oreilles et les mains des victimes
-tuées au combat, ou seulement blessées, renouvelant
-ainsi, à trente siècles de distance, les exploits
-atroces d’un Cambyse ou d’un Assur-Bani-Bal.</p>
-
-<p>N’importe quelle femme ou jeune fille lui était
-bonne, pourvu qu’elle sût plaire à ses sens, ou qu’il
-eût seulement entendu vanter des charmes inconnus
-de lui.</p>
-
-<p>Non content des milliers d’esclaves blanches ou
-noires qui peuplaient son palais, il lui fallait encore
-les épouses et les vierges dont il croyait pouvoir retirer
-quelque plaisir. Son désir ne souffrait point de retard.</p>
-
-<p>Les pères et les maris ne le gênaient guère. Il récompensait
-ceux qui, de bonne grâce, lui remettaient l’objet
-convoité et faisait immédiatement emprisonner et
-disparaître les autres. Quant aux femmes, il les gardait
-si elles avaient su lui plaire, mais, le plus souvent,
-il les offrait en cadeau à ses soldats après les
-avoir connues, ou les faisait simplement jeter au Nil,
-si leur docilité ne s’était pas montrée assez complète
-à la brutalité de ses exigences.</p>
-
-<p>Ayant voué une haine mortelle à un officier de
-mérite que tout le pays estimait, et n’osant le condamner
-sans raison, il l’invita à faire avec lui une partie
-de chasse à la campagne. L’officier accepta. On se mit
-en route gaîment ; mais, le premier soir, les chevaux,
-subitement fatigués, refusèrent le service.</p>
-
-<p>— Qu’à cela ne tienne ! dit le pacha, — on va se
-reposer ici et passer la nuit sous les tentes !…</p>
-
-<p>Il ordonna un repas copieux et fit boire l’officier
-plus que de raison. Après le repas, le maître voulut
-jouer aux échecs. Dès les premiers coups, il accusa
-l’officier de ne pas jouer loyalement. Celui-ci, sous le
-coup de l’ivresse, se défendit et ne craignit point d’élever
-la voix.</p>
-
-<p>— Va donc en enfer, chien, fils de chien ! qui ne
-rougis point de tenir tête à ton maître !</p>
-
-<p>Et tirant un pistolet, il tua à bout portant le malheureux
-officier.</p>
-
-<p>Le pacha n’était pas plus tendre avec les Fellahs
-qui se refusaient à payer l’impôt. Dans presque tous
-les districts se dressait un solide sycomore qui pourrait
-encore témoigner de la façon dont opéraient les
-agents du fisc sur l’ordre du maître. Le paysan convaincu
-de mauvaise volonté, était amené au pied de
-l’arbre et on lui clouait les oreilles sur le tronc. Il
-restait là jusqu’à ce que des parents charitables vinssent
-payer pour lui la somme exigée. Si personne ne
-pouvait payer, on le laissait mourir tranquillement en
-cette posture.</p>
-
-<p>Un soir de bataille, un jeune Grec héroïque était
-parvenu à traverser trois fois de suite le camp du
-pacha, tuant les sentinelles endormies et volant leurs
-armes. Toute la famille de ce jeune homme avait été
-massacrée par ordre d’Ibrahim. La quatrième nuit,
-l’intrépide Grec revient à l’assaut. Mais cette fois le
-pacha veillait.</p>
-
-<p>— Qu’on le saisisse et qu’on l’amène vivant, ordonna-t-il.</p>
-
-<p>On le lui amena.</p>
-
-<p>Il le fit cuire devant lui, dans un four à chaux que
-l’on alluma tout doucement.</p>
-
-<p>Un autre Hellène d’une grande beauté ayant été
-fait prisonnier dut servir de jouet toute une nuit aux
-gardes féroces du pacha.</p>
-
-<p>Au matin, le malheureux, indigné, meurtri, se soutenant
-à peine, s’alla jeter aux pieds du souverain,
-le priant de punir les coupables.</p>
-
-<p>— Eh ! quoi, dit Ibrahim, une telle figure n’aurait
-point attiré les regards des hommes de goût et provoqué
-leurs convoitises ?… Je n’ai qu’un regret, mon
-garçon, c’est que toute mon armée n’ait pas, comme
-ces soldats, apprécié tes mérites. Mais, puisque tu te
-plains, je serai généreux. Va, la mort te délivrera du
-fardeau de honte que ta grande vertu ne peut supporter.</p>
-
-<p>Et, l’ayant fait lier à un arbre, il ordonna à la
-troupe de tirer sur lui.</p>
-
-<p>Le pauvre enfant tomba percé de balles.</p>
-
-<p>Je terminerai par un acte de férocité moins connu.
-Le maître avait coutume de faire sa sieste dans un
-pavillon tapissé de plantes grimpantes et grillagé de
-tous côtés pour laisser pénétrer l’air que les Orientaux
-recherchent par-dessus tout. Ses eunuques avaient
-ordre d’amener un petit troupeau de femmes, choisies
-parmi les plus belles, et de les faire promener à petits
-pas autour du pavillon… Le pacha, à travers le grillage,
-faisait un signe à celle qui lui plaisait… Aussitôt,
-toutes les autres devaient s’enfuir comme un vol
-d’oiselles. Seul, l’eunuque de garde demeurait en faction
-derrière la porte. Un soir, une toute jeune fille,
-curieuse et folle, paria qu’elle oserait ce qu’aucune
-n’avait osé jusque-là et demeurerait près du pavillon,
-malgré tout le monde.</p>
-
-<p>Quand, au signal consacré, la créature choisie quitta
-ses compagnes et entra dans le pavillon, l’esclave mutine,
-qui avait fait le pari, se borna à marcher paisiblement
-dans l’allée, feignant de s’attarder à cueillir des
-fleurs, tandis que ses sœurs en servitude s’étaient sauvées
-d’un seul élan. L’eunuque s’avança vers la rebelle,
-prêt à l’entraîner, mais déjà, dans l’encadrement de la
-porte, la face terrible du pacha apparaissait.</p>
-
-<p>— Tu voulais voir, esclave !… Regarde bien…</p>
-
-<p>Et tandis que la pauvre enfant, comprenant trop
-tard sa témérité, levait sa tête suppliante, essayant
-de soutenir le regard féroce qui la terrorisait, deux
-coups de feu retentirent et elle tomba, fleur brisée,
-parmi les autres fleurs du parc.</p>
-
-<p>Cependant que le maître, montrant le corps frêle à
-la favorite de l’instant, disait :</p>
-
-<p>— Voilà, femme, comment votre Seigneur punit les
-révoltées et les curieuses…</p>
-
-<p>Une autre fois, Ibrahim ayant demandé où se trouvait
-son mamelouk favori qu’il avait vainement appelé
-depuis un instant, on lui répondit que cet homme était
-au bain.</p>
-
-<p>— Sans ma permission ! — rugit le pacha, — il a
-osé aller au bain… Qu’on l’étrangle !…</p>
-
-<p>Deux jours plus tard, le vice-roi se rendit au cimetière
-où l’on avait déposé le cadavre du supplicié et,
-ne trouvant point le châtiment suffisant, il ordonna de
-déterrer le malheureux et le fit enfouir à nouveau,
-mais en recommandant de laisser les pieds dehors,
-pour permettre aux hyènes et aux chacals d’en faire
-leur pâture…</p>
-
-<p>La sœur d’Ibrahim, la fameuse princesse Zohra,
-chez laquelle la mère des jumelles avait vécu, ne le
-cédait en rien à son terrible frère, sous le rapport de
-la débauche et de la férocité.</p>
-
-<p>Bien avant qu’Ibrahim montât sur le trône, elle
-s’était attiré les foudres de leur père commun, le grand
-Mohamed-Aly.</p>
-
-<p>Cette princesse renouvelait, en son palais, les
-exploits de la Tour de Nesles.</p>
-
-<p>Chaque soir, elle avait le désir d’un nouvel amant.
-En Égypte, plus qu’en aucune autre contrée, peut-être,
-le sol saturé d’essences, l’air chargé d’arômes
-aphrodisiaques portent à l’amour ; mais, pour les
-musulmanes, cloîtrées et sévèrement surveillées, cet
-amour se réduit, par force, aux caresses plus ou moins
-fréquentes d’un époux, le plus souvent peu empressé
-ou complètement indifférent, pour peu que la femme
-ait passé l’âge de plaire. Les occasions de représailles,
-les petits flirts consolateurs font absolument défaut.</p>
-
-<p>Alors, dans l’impossibilité où elle se trouvait de satisfaire
-ses caprices dans son monde, Zohra, tout de
-même omnipotente par sa naissance, et plus encore
-par sa richesse, eut recours à la bonne volonté de ses
-eunuques. Bien stylés, encore mieux payés, ceux-ci
-eurent mission de courir la ville, ramenant à l’heure
-propice du crépuscule les plus beaux jeunes hommes
-qu’ils pouvaient rencontrer sur les places et dans les
-carrefours. L’appât d’un plaisir mystérieux, suivi sans
-doute d’une forte récompense, décidaient les imprudents
-à suivre les mandataires de la terrible princesse.
-Sitôt arrivés au palais, les élus prenaient un bain parfumé.
-Ils étaient ensuite revêtus d’habits magnifiques,
-puis la divinité du lieu apparaissait et les invitait à
-s’asseoir à sa table. Ses familiers appelaient tout bas
-ces agapes préliminaires « le repas des funérailles ».</p>
-
-<p>Après une nuit d’orgie sans nom, ses infortunés
-amants étaient cousus dans des sacs et jetés au Nil.
-Mais le fleuve gardait mal ses trop nombreuses proies !</p>
-
-<p>Un jour, les paysans des villages voisins s’émurent
-et résolurent de demander justice au souverain.</p>
-
-<p>Méhemet-Ali avait, certes, quelques-uns des nombreux
-défauts inhérents au despotisme oriental ; il
-était capricieux, emporté et dur dans ses commandements
-comme dans ses vengeances ; mais il avait, de
-plus, toutes les qualités qui manquèrent à son fils
-Ibrahim. Il était d’âme généreuse et d’esprit juste.</p>
-
-<p>Les misères de son peuple le préoccupaient. Il rêvait
-une Égypte glorieuse et souhaitait que sa race fût digne
-de la mission qu’il lui léguerait.</p>
-
-<p>Dès que les plaintes des Fellahs furent parvenues
-jusqu’à sa cour, il désira connaître la véracité des
-faits. Ayant donné l’ordre de surveiller les abords
-de la maison de sa fille, il acquit la preuve de ses
-crimes. Il se montra sévère, sans cruauté. Il lui laissa
-la vie. Mais il ordonna que les fenêtres et les portes
-extérieures du palais fussent murées, à l’exception
-d’une seule, très basse, que gardèrent nuit et jour
-des soldats, et par où passaient les vivres destinés à
-la princesse et à ses femmes. Cette princesse avait été
-l’épouse du trop célèbre Ahmed-bey Defterdar, celui-là
-même dont la férocité était telle que, treize ans
-encore après sa mort, son nom ne pouvait être prononcé
-dans une réunion sans qu’un frisson de terreur
-courût parmi les assistants. Il est impossible d’entrer
-ici dans les détails que l’on m’a donnés, et qui ne pourraient
-trouver place que dans un traité de folie
-sadique. Un trait suffira pour le dépeindre. Il avait
-une jeune panthère, qui ne le quittait point, et sur
-laquelle il avait coutume de s’appuyer. Elle dévora
-plus d’un familier de la maison, mais sa présence semblait
-à ce point adéquate au milieu où elle vivait,
-qu’un voyageur de l’époque, admis à présenter ses
-hommages au souverain, s’exprime en ces termes :</p>
-
-<p>« A les voir ainsi, lui le gendre du vice-roi, drapé
-dans ses vêtements de couleur éclatante, le buste haut,
-le regard terrible, le front menaçant et la moustache
-terminée en crocs redoutables, et elle, la panthère,
-fixant sur vous son œil sauvage, et léchant par avance
-ses babines, dans l’espoir du régal prochain, une
-frayeur intense s’emparait du visiteur, et l’on ne savait
-plus lequel des deux, du maître ou du fauve, semblait
-l’ennemi le plus à craindre : et peut-être bien n’était-ce
-pas la bête !… »</p>
-
-<p>Cet homme, dont la mémoire est demeurée en exécration
-au peuple égyptien, est mort en 1833.</p>
-
-<p>Naturellement, les vieilles demoiselles de qui je tiens
-ces choses avaient encore mieux connu l’époque du
-vice-roi Abbas, petit-fils de Méhemet-Ali, et fils de
-Toussoum qui ne régna point.</p>
-
-<p>Abbas était le préféré du fondateur de la dynastie
-vice-royale. Aussi fut-il, dès son jeune âge, abominablement
-gâté de tout le harem…</p>
-
-<p>Paresseux, léger, il n’avait de goût que pour la
-chasse, les chevaux et les chiens.</p>
-
-<p>A près de quinze ans, il ne savait pas encore lire.</p>
-
-<p>Alors le grand-père, ce soldat ignorant, se mettant,
-à quarante ans, à apprendre l’alphabet, pour être
-digne du nouveau mandat qui lui incombait, et mettant
-ainsi à la torture sa tête de paysan macédonien,
-jugea dangereux de laisser son héritier à ses penchants
-de mollesse.</p>
-
-<p>On lui retira ses chiens, ses chevaux ; on interdit les
-jeux auxquels il se complaisait et il subit une véritable
-claustration dans le palais, où des maîtres lui inculquèrent
-les premières notions de science, comme
-là-bas, au village, on gavait de grains les petits poulets…
-par force !</p>
-
-<p>Superficiellement dégrossi, sachant à présent lire et
-écrire, faire un peu de calcul et se reconnaître sur une
-carte de géographie — l’instruction des petites classes
-de l’école primaire ! — le prince se déclara assez savant
-et son trop faible aïeul lui rendit la liberté. Ce fut sa
-perte.</p>
-
-<p>Appelé à régner après le farouche Ibrahim — son
-oncle — Abbas se montra un souverain ignorant,
-volontaire et despote au dernier degré. Il se fit remarquer
-par son goût très prononcé pour les débauches de
-toute nature et son extrême rapacité. On l’accusait,
-entre autres choses, de ne pouvoir être tenté par un
-objet, maison, dromadaire, arme de prix, etc., sans se
-l’approprier immédiatement et sans songer le moins
-du monde à indemniser le véritable maître de l’objet
-convoité. Sur sa vie privée, il circule encore une vilaine
-histoire d’étranglement relative à un de ses mignons,
-drame qui aurait occasionné la mort un peu subite du
-médecin du palais, le docteur Grand.</p>
-
-<p>On racontait aussi comme certaine la condamnation
-affreuse d’une femme de grande maison, divorcée et
-possédant d’immenses biens. Un favori du prince,
-Amin-bey, se trouvant le voisin de cette femme, désirait
-sa maison pour agrandir son jardin à lui. Il lui
-offrit en vain de l’acheter. Désespérant de vaincre son
-refus, cet homme peu scrupuleux, inventa je ne sais
-quelle calomnie sur la malheureuse, et déclara au vice-roi
-que la conduite de sa voisine offusquait les mœurs.
-Sans jugement, Abbas la lui abandonna. La victime,
-saisie par des serviteurs d’Amin-bey, au moment où
-elle goûtait sur sa terrasse les premières caresses de la
-brise du soir, fut entraînée au vieux Caire, dévêtue
-complètement, dépouillée de ses bijoux, étranglée et
-noyée.</p>
-
-<p>La rumeur publique accusa même le prince de
-n’avoir point repoussé le partage des dépouilles et des
-richesses qui échurent au favori… Ceci se passait
-en 1839, Abbas n’était encore que gouverneur du
-Caire ; il fut vice-roi un an plus tard.</p>
-
-<p>L’histoire de la courtisane Soffia n’est pas moins
-lamentable.</p>
-
-<p>Soffia, vers 1850, était la plus jolie, la plus admirée
-des danseuses de Tantah, la ville célèbre par sa mosquée
-et ses courtisanes. Le pèlerinage de l’une fait le
-grand succès des autres. Après la prière, l’amour !…
-Abbas, alors vice-roi, se rendit en bon musulman à
-la grande foire de Saïd-el-Badawoui, pour y faire ses
-dévotions. Les soirées à Tantah sont particulièrement
-plaisantes en temps de foire… Les lieutenants du souverain
-ne manquèrent point de chercher à le distraire…
-Dans le palais, aménagé pour cette auguste visite, on fit
-venir les chanteuses et les <i>gawazi</i><a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> les plus en vogue.
-Soffia n’eut qu’à paraître et le cœur inflammable du
-vice-roi fut pris. On crut d’abord à une fantaisie, dans
-son entourage, mais la passionnette d’une heure dégénéra
-en passion folle et la belle danseuse suivit au Caire
-son tyrannique seigneur. Il l’installa dans un palais
-superbe, monta sa maison sur un pied égal à celui des
-maisons princières et cela dura des mois… Mais un
-beau jour, une légère brouille étant survenue, la courtisane,
-se souvenant qu’elle était libre, abandonna ses
-richesses et reprit sa vie indépendante. Alors, le
-vice-roi la fit saisir, et, après avoir ordonné de lui
-infliger cinq cents coups de courbache, la fit transporter
-à Esneh, où sont confinées les prostituées de
-dernière catégorie ayant mérité quelque châtiment, — comme
-le Saint-Lazare du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle français.
-La malheureuse ne survécut que peu de temps à ses
-blessures et à sa honte.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Danseuses.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XVIII</h2>
-
-
-<p>Les récits de Sett-Nazira et de sa sœur étaient
-innombrables et d’un intérêt si puissant que ma cousine
-m’avouait avoir passé des nuits entières à les
-écouter. Je les quittai, emportant d’elles un inoubliable
-souvenir. Au retour de cette visite et dès que nous
-aperçûmes notre porte, une surprise nous cloua sur
-place. Hâtivement, on dressait des tentes, on suspendait
-des <i>fanouss</i>, on installait des bancs sur le seuil
-de notre voisin. Émilie, qui se tenait sous notre porche,
-me cria aussitôt :</p>
-
-<p>— C’est le vieux d’en face qui est mort subitement
-à midi !</p>
-
-<p>Au même instant un véritable hurlement de bête
-traversa l’espace. A ce cri, cent autres cris funèbres
-répondirent.</p>
-
-<p>— <i>Ya da ouiti ! Ya da ouiti !</i><a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Malheur sur moi !</p>
-</div>
-<p>— Comme on le pleure !… me dit Azma déjà tout
-émue et prête à mêler sa propre plainte à ce lugubre
-concert.</p>
-
-<p>— Est-ce qu’on y va ?… demandai-je, ignorante
-des usages.</p>
-
-<p>— Y songes-tu ? me répondit-on : que diraient les
-visiteuses de nous voir arriver sans robes de deuil ?
-Il faut d’abord aller changer de toilette.</p>
-
-<p>Vite, Azma grimpa jusque dans sa chambre, se vêtit
-d’une galabieh noire — il y en a toujours en réserve
-dans chaque maison musulmane pour les visites de
-condoléance — puis, à ma grande surprise, elle enleva
-son bandeau de front en fine gaze blanche et le remplaça
-par un bandeau de soie noire, elle couvrit ses
-cheveux d’un mouchoir de coton noir, reprit son
-yechmack, sa habarra, et me regardant :</p>
-
-<p>— Comme tu es étrangère, je pense que tu peux
-venir comme tu es ; c’est déjà assez que tu t’enveloppes
-d’une habarra au lieu de conserver ton chapeau comme
-toujours…</p>
-
-<p>Dans la maison mortuaire, je ne vis rien d’abord
-qu’une masse confuse de femmes, couvertes de voiles
-sombres. D’ailleurs, l’affreuse plainte m’étourdissait,
-entrait dans mes oreilles en trous de vrille, me remplissant
-à la fois de surprise et de frayeur.</p>
-
-<p>Nous dûmes enjamber une multitude de savates et
-d’escarpins pieusement déposés à l’entrée du vestibule,
-avant de parvenir à la chambre où se tenait la
-famille. Vaguement, j’entrevis, sur un matelas à terre,
-une forme rigide et tout autour d’elle des ombres s’agitant
-en mouvements désordonnés, tandis que les
-gémissements emplissaient la demeure. Je crus même
-entendre comme un bruit de claques retentissantes.</p>
-
-<p>— C’est la veuve !… me dit Azma ; elle chante
-l’éloge de son défunt et les autres répondent… La
-pauvre !… as-tu entendu comme elle se frappe le visage,
-comme elle a de la peine… Ah ! on le regrette
-vraiment ce mort !</p>
-
-<p>Bientôt la danse et les cris tournèrent au sabbat
-et je devinai que l’on emportait l’épouse à demi pâmée,
-hors de la chambre, où maintenant les laveurs de
-mort allaient pénétrer en maîtres.</p>
-
-<p>On nous avait poussées dans une vaste pièce où le
-long du mur s’étalaient des chiltas, recouverts de lustrine
-noire. Dans les maisons où la mort a passé, nul
-ne doit s’asseoir autrement qu’à terre ; même pour les
-repas, qui se prennent autour du plateau. Les coptes
-et les israélites eux-mêmes suivent cet usage qui
-remonte très loin dans l’antique Égypte, et j’ai été
-fort étonnée, par la suite, de voir des familles appartenant
-à la haute aristocratie financière, habituées au
-dernier confort moderne, reprendre, aux jours de
-deuil, la coutume des ancêtres et manger comme les
-familles fellahas.</p>
-
-<p>Bientôt la veuve et ses filles s’avancèrent et vinrent
-prendre place au milieu de nous. Le grand deuil les
-rendait encore plus brunes, la mère surtout était
-affreuse, avec ses yeux gonflés, sa pauvre face marbrée
-de taches où des marques des ongles saignaient
-encore. Sur leurs têtes et par-dessus le bandeau noir
-un grand voile était posé ; sous le menton, une sorte
-de guimpe semblable à celles que portent nos religieuses,
-achevait leur triste parure. Leurs ongles et
-la paume de leurs mains, étaient passés à l’indigo.
-Personne ne leur parlait. Les pleureuses autour d’elles,
-poussaient un cri aigu toutes les minutes, puis de temps
-à autre la femme qui semblait commander aux autres,
-entonnait une espèce de mélopée dont ses compagnes
-répétaient en chœur les derniers mots comme un
-refrain.</p>
-
-<p>Dans la pièce voisine on apercevait par la porte
-largement ouverte, les ouvrières occupées à coudre
-les triples linceuls : un de coton, un de toile, un de
-soie. Les bandes d’étoffe, d’un blanc neigeux, se déroulaient
-entre les doigts des travailleuses, et l’on entendait,
-aux rares instants de silence, le petit bruit des
-ciseaux mordant l’étoffe.</p>
-
-<p>Puis toute mon attention fut soudain attirée par
-l’entrée des <i>cheïckas</i>. Elles arrivaient d’un pas grave,
-vêtues de sombre comme il convient, et je ne pus retenir
-un mouvement de surprise en les voyant regarder
-dans le vide, sans paraître se rendre compte du lieu
-ni de l’entourage.</p>
-
-<p>— Elles sont aveugles ! me dit Azma.</p>
-
-<p>Je n’eus pas de peine à m’en convaincre, quand ces
-femmes furent près de nous. Les deux premières, soit
-que leur infirmité datât de leur naissance, soit que
-le mal en leur ravissant la lumière eût cependant
-respecté la forme de l’œil, n’étaient pas trop laides à
-voir. Mais que dire des deux autres ?… Ah ! l’horreur
-sans nom du visage de la plus vieille, visage ravagé,
-tiré comme avec un instrument de torture où la place
-des yeux apparaissait béante dans des orbites sanguinolentes !…
-La plus jeune montrait un œil complètement
-fondu, sous une paupière rapetissée et comme
-rentrée, tandis que l’autre œil saillait au dehors, blanc
-et dur, comme un œil de poisson cuit.</p>
-
-<p>Je détournai la tête, ne pouvant supporter un tel
-spectacle ; mais bientôt, m’enhardissant à forcer ma
-répugnance, je pus constater que ces créatures ne
-semblaient point trop souffrir de leur disgrâce. Elles
-s’étaient assises non loin de nous et, paisiblement, elles
-buvaient à lentes gorgées le café onctueux qu’une
-esclave leur présentait : quand elles eurent achevé
-de vider leurs tasses elles songèrent à commencer leurs
-fonctions. La main en auvent sur la joue gauche, la
-bouche tordue par une affreuse grimace, elles entonnèrent
-les versets du Coran sur un ton aigu. Aussitôt,
-les pleureuses se turent. Mais bientôt monta de la rue
-une autre psalmodie plus grave.</p>
-
-<p>— Les cheïcks ! me souffla Azma.</p>
-
-<p>Aussitôt les cheïkas firent silence. Jamais dans
-l’Islam, même pour la prière, les femmes ne doivent
-mêler leur voix en public à celle des hommes. Si cette
-règle était enfreinte, le harem coupable serait méprisé
-des autres.</p>
-
-<p>— Il n’est pas jusqu’aux mariages où les chanteuses
-ne se taisent immédiatement, dès que le chanteur installé
-en bas parmi les visiteurs masculins commence
-sa mélopée. Quand les cheicks se laissaient aller à
-goûter quelque repos, les voix glapissantes s’élevaient
-de plus belle au premier étage, puis les pleureuses
-reprenaient, continuaient ainsi la note barbare.</p>
-
-<p>Nous partîmes sans avoir salué personne, selon
-l’usage oriental de ces sortes de cérémonies. La veuve
-est censée avoir trop de peine pour s’occuper d’autre
-chose que de sa douleur.</p>
-
-<p>Le lendemain, Azma retourna seule à la maison
-mortuaire. Pour moi, cachée par les moucharabiehs,
-je pus suivre phase par phase la cérémonie des funérailles
-musulmanes, si nouvelles pour moi. Comme
-toutes les fenêtres étaient ouvertes chez le défunt
-je ne perdis pas un geste des ensevelisseurs. Après
-que ces hommes eurent inondé le pauvre corps à l’aide
-de grands seaux d’eaux brusquement vidés sur lui,
-ils passèrent rapidement une grosse éponge et essuyèrent
-les chairs déjà livides. Puis dévotement, selon
-les paroles consacrées, ils bouchèrent les ouvertures
-(<i>sic</i>) à l’aide de tampons d’ouate, — ceci afin de fermer
-toute issue à l’esprit du mal. On avait ensuite roulé
-le vieillard dans les trois linceuls, les deux premiers
-déchirés en étroites bandelettes, un peu à la façon du
-ligotage usité pour les momies ; pour le dernier, celui
-de satin, on s’était contenté d’en envelopper le mort
-comme d’un suaire en le liant au cou et aux pieds
-assez légèrement pour laisser les liens se dénouer facilement
-au cimetière ; car les fidèles doivent pouvoir
-montrer leur visage au jour du jugement, et leurs
-jambes doivent être libres, pour courir à l’appel du
-créateur.</p>
-
-<p>Quand la toilette suprême fut terminée, on déposa
-le cadavre dans le cercueil commun à tout le monde :
-on recouvrit ce cercueil de cachemires brodés et d’un
-tapis de soie. A la tête, sur un bâton placé à cet effet,
-et drapé d’étoffes superbes, on posa la chaîne et la
-montre du mort, au sommet on avait déjà mis son turban,
-piqué d’un volumineux bouquet de soucis.</p>
-
-<p>Le cortège se mit en marche.</p>
-
-<p>D’abord les chameaux chargés de pains, de fruits
-secs et de dattes, que les distributeurs lançaient aux
-indigents par poignées, au passage. Deux buffles
-suivaient, prêts à être immolés aux portes du cimetière.
-Six porteurs d’eau offraient ensuite à boire gratuitement
-aux pauvres de la route en mémoire du
-mort. Immédiatement après, marchaient les parents,
-puis une école d’aveugles chantant à tue-tête et chacun
-sur un ton différent, ce qui produisait la plus étrange
-des cacophonies.</p>
-
-<p>Des <i>Fohas</i> suivaient portant le Coran. Après, c’était
-le tour des thuriféraires. Le torse ceint d’une large
-serviette de cotonnade rouge et jaune, ils marchaient
-gravement, tenant devant eux l’encensoir fumant.
-Autour des chaînes de ces encensoirs s’enroulaient
-des guirlandes de jasmin, vite fanées par le soleil et
-la fumée du brasier. Par intervalle des hommes tendaient
-aux thuriféraires les fleurs et les feuilles de
-plantes à essence qu’ils tenaient prêtes sur des plateaux
-d’argent. Avec un grain d’encens ou de myrrhe, l’autre
-prenait une poignée de feuilles ou quelques fleurs
-qu’il jetait sur les charbons incandescents. On entendait
-crépiter les tiges fraîches et une fumée âcre s’élevait
-aussitôt. Mais le mélange odoriférant s’opérait
-bien vite, et les visages des officiants disparaissaient
-sous un nuage bleuâtre, toute la rue s’en imprégnait.
-A leur passage, l’air s’embaumait et je croyais voir
-un simulacre fantastique de nos processions de France.</p>
-
-<p>Il y avait encore les <i>mougahouarines</i>. Ceux-ci allaient
-d’un pas mesuré, scandant chaque geste d’un vigoureux
-coup de lanière sur leurs minces tambours (<i>baare</i>)
-plats, produisant un bruit lugubre.</p>
-
-<p>Enfin le cercueil, porté très haut, par les serviteurs
-et les amis les plus humbles. Derrière, les pleureuses
-agitaient leurs mouchoirs teints d’indigo, et tordus en
-forme de cordes, appelant le mort des noms les plus
-doux et faisant retentir l’air de leurs lamentations
-abominables.</p>
-
-<p>Voici un exemple des litanies qui se répètent devant
-la couche funèbre et aux obsèques. Je l’ai copié dans
-une traduction de <span class="sc">Nyma Salya</span>, <i>Harems et Musulmanes</i> :</p>
-
-<blockquote>
-<p>Ah ! ah ! ah !</p>
-
-<p>Ah ! pauvre moi qui suis seule au monde !<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a></p>
-</blockquote>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> C’est la veuve qui est censée parler en ce moment.</p>
-</div>
-<blockquote>
-<p>J’étais déjà dans la peine, me voilà dans le malheur, qui
-élèvera mes enfants ? qui s’intéressera à eux ?</p>
-
-<p>Ah ! ah ! ah !</p>
-
-<p>Viens, ô toi qui portais de jolis souliers, un joli tarbouche !</p>
-
-<p>Les fèves vont verdir puis sécher, et tu ne les verras plus
-jamais !</p>
-
-<p>Quelles que soient les larmes que nous versions, nous ne
-pouvons te rappeler à nous, ô mon maître !</p>
-
-<p>Les jours passent et nous laissent dans notre douleur !</p>
-
-<p class="c"><i>Ia daoouiti !</i></p>
-
-<p>Ab ! ah ! ah !</p>
-
-<p>Je n’ai plus personne à présent ; les amis ont fui pour jamais !</p>
-
-<p>Ah ! combien avec toi, la vie était douce, à homme qui es
-parti avant nous !</p>
-
-<p>Comme un bouquet de fleurs dont le lien est rompu, nous
-voilà séparés et flétris.</p>
-
-<p>Ah ! ah ! ah !</p>
-
-<p>Ah ! combien la vie est chère !</p>
-
-<p>Tu as crié, par trois fois avant de rendre l’âme !</p>
-
-<p>Tu étais très malade, tu as bu la maladie et tu es parti avec
-elle ! ô toi ! aimé du prophète, comme ton oncle parti avant
-toi, salue le prophète !</p>
-
-<p class="c"><i>Ia daoouiti !</i></p>
-
-<p>Ah ! ah ! ah !</p>
-
-<p>Nous avons plus de peine que nous n’en pouvons supporter,
-qui va seulement nous dire à présent : « Qui êtes-vous ?… »</p>
-
-<p>Tu étais le maître de la maison et de nous tous, personne
-n’était au-dessus de toi !</p>
-
-<p>Ah ! rien n’égale le maître ! Qui va nourrir cette femme ?
-Qui élèvera ses enfants ?</p>
-
-<p class="c"><i>Ia daoouiti !</i></p>
-
-<p>Ah ! ah ! ah !</p>
-
-<p>Ta fortune faisait notre joie. Tu as bâti trois maisons, tu
-as acheté des terres et nous t’avons enlevé du lit pour te mettre
-dans le cercueil ! Mais je t’annonce que nous t’avons couvert
-de cachemires…</p>
-
-<p class="c"><i>Ia daoouiti !</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>Et cela continue ainsi… tous les mérites, toutes les
-vertus, toutes les prouesses du mort sont vantées pour
-augmenter le regret de ceux qu’il laisse.</p>
-
-<p>On remarquera par les quelques strophes citées
-plus haut, que la question matérielle domine. Qui
-nourrira cette femme ? Qui visitera ces enfants ? Ici
-plus qu’ailleurs, l’omnipotence du mâle et les bienfaits
-qui découlent de sa présence se font mieux sentir
-que dans tout autre pays. Les féministes ne seraient
-guère comprises en affirmant l’égalité des sexes et en
-réclamant l’indépendance de la femme. En Orient,
-le mari disparu, c’est le désastre. Beaucoup de veuves
-ont conservé les usages antiques et se rasent la tête
-le jour de leur veuvage. Toutes, sans exception, se
-trempent les pieds et les mains dans l’indigo et tendent
-leurs maisons d’étoffes noires, depuis le plafond
-jusqu’aux tapis. Les draps de lit, le tulle des moustiquaires,
-les rideaux, tout est noir… Il n’est pas jusqu’aux
-tasses dans lesquelles est servi le café quotidien,
-qui ne s’endeuillent elles aussi d’un large liseré noir.
-Cet usage est général et paraît même encore plus exagéré
-chez les épouses chrétiennes.</p>
-
-<p>Aux funérailles, la veuve, les parents et les amies
-suivent le corps en voiture jusqu’au cimetière. Là se
-place une cérémonie spéciale à l’Islam. Tandis que les
-pauvres sont piteusement enfouis à ras de terre comme
-des bêtes, le visage tourné vers la Mecque, la tête et
-les pieds dépassant le suaire, les êtres assez fortunés
-pour s’offrir un caveau y sont descendus et déposés
-non point dans une bière, ni sur des tréteaux, mais
-<i>à même le sable !</i>… On juge de l’épouvantable tableau
-qui s’offre aux croque-morts, chaque fois qu’ils amènent
-une proie nouvelle aux larves sans nombre, qui
-peuplent cette obscure demeure.</p>
-
-<p>Cette coutume a donné lieu à une des plus effroyables
-superstitions que je connaisse tant au point de vue
-du courage qu’elle demande à celles qui l’accomplissent
-que par rapport à ses résultats presque certains
-au point de vue humanitaire.</p>
-
-<p>Quand une femme a un enfant infirme ou débile,
-son entourage ne manque point de crier au sortilège.
-Surtout la belle-mère et les parents du mari.</p>
-
-<p>— Comment mon fils aurait-il créé un monstre,
-lui si fort, si beau ?</p>
-
-<p>Pour toutes les femmes musulmanes, le fils est un
-dieu qu’elles voient revêtu de toutes les splendeurs
-et de toutes les qualités. Donc, le père de l’enfant
-étant <i>a priori</i> jugé incapable de produire autre chose
-que de la beauté, la mère forte et bien portante, il
-faut s’en prendre aux <i>Ibliss</i> (esprits du mal). Sûrement
-un de ces <i>Ibliss</i> est dans le corps du petit et le
-tourmente. Que faire ?</p>
-
-<p>Après avoir essayé les remèdes, les incantations,
-les <i>zahrs</i> — dont je parlerai — on se chuchotte à l’oreille
-la terrible chose ! Il n’y a plus que la <i>tourba</i> (la
-tombe !).</p>
-
-<p>La mère résiste, supplie qu’on lui épargne ce supplice.
-Mais les vieilles femmes de la famille sont inflexibles.
-Il leur faut chasser le mauvais esprit et pour la décider
-on a recours à l’argument suprême.</p>
-
-<p>— N’aimes-tu point ton fils ? Ne veux-tu pas essayer
-de lui rendre sa forme naturelle que le démon lui a
-ravie ?</p>
-
-<p>Et la faible créature cède. Chancelante, les yeux
-agrandis par la terreur, elle va trouver le gardien des
-morts… Celui-ci se fait d’abord prier pour la forme,
-mais un <i>talari</i><a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a> gentiment offert à raison de ses
-scrupules :</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Cinq francs.</p>
-</div>
-<p>— Vite, vite, femme, dépêche-toi, il n’y a personne !…</p>
-
-<p>Lestement, il a fait glisser la lourde pierre tombale.
-La mère descend les degrés, serrant son enfant contre
-son sein. Une odeur affreuse monte de l’abîme où ils
-s’enfoncent… La femme dénoue brutalement l’étreinte
-qui attache à son cou les mains frémissantes de l’enfant
-horrifié. Fermant les yeux, elle dépose le pauvre
-être hurlant d’effroi sur le sable gluant de matières
-innommables et elle fuit.</p>
-
-<p>C’est là, dans ce lieu redoutable, que les Ibliss
-tiennent conseil et l’ange pitoyable aux mères va venir
-chasser du corps de l’enfant celui qui s’y est naguère
-installé en maître.</p>
-
-<p>Au bout d’un moment, la femme reparaît et reprend
-son fils. Le miracle s’est-il opéré ?</p>
-
-<p>Revenue à la lumière, la mère regarde… Hélas ! le
-plus souvent, c’est un demi cadavre qu’elle remporte
-chez elle. Le petit être, à demi suffoqué, respire à peine,
-et meurt au bout de quelques heures. Mais l’exemple
-ne corrige personne et les préjugés comptent une
-humble victime de plus.</p>
-
-<p>L’aïeule console sa bru.</p>
-
-<p>— Puisque l’Ibliss n’est point parti, le bon ange a
-eu pitié de ton fils ; ne pleure pas, tu as maintenant
-un gardien au paradis, selon la parole de notre prophète.</p>
-
-<p>Les cimetières donnent lieu à bien d’autres scènes,
-plus étranges et plus inattendues les unes que les
-autres ; mais, heureusement pour la population égyptienne,
-le conseil d’hygiène veille aujourd’hui et ces
-coutumes barbares diminuent sensiblement en attendant
-qu’elles prennent fin, ce qui, vu la sévérité des
-lois actuelles, ne saurait tarder.</p>
-
-<p>Après le retour de la famille à la maison que le mort
-vient de quitter, les lamentations redoublent. En bas,
-sous la tente, les visiteurs s’installent et écoutent les
-versets du Coran en dégustant le café que l’on sert à
-chaque nouveau venu. En haut, au harem, les pleureuses
-font rage. Cela dure ainsi trois jours et trois
-nuits, puis tous les jeudis jusqu’à la soirée du quarantième
-jour. Alors, pour les hommes, le deuil est
-considéré comme terminé. Les femmes le gardent un
-an, mais tout tapage a cessé dans la maison et les
-pleureuses et leur suite vont porter ailleurs leur ululement
-féroce…</p>
-
-<p>Pour la voisine, je sus bientôt que le malheur se
-compliquait d’une véritable catastrophe. Le vieillard,
-qui l’avait rendue mère et élevée au rang de maîtresse
-du logis, ne s’était point cru obligé de libérer son
-esclave par le mariage. Elle ne lui avait point donné
-d’héritier mâle… et voici que le père mort, les trois
-filles se voyaient presque complètement dépossédées
-par un oncle qui revendiquait les biens du défunt.
-Jamais, dans la famille, on n’avait accepté les trois
-gentilles mulâtresses. Vrai Circassien irréductible,
-l’oncle ne pardonnait pas à son frère de n’avoir point,
-à son exemple à lui, contracté union avec une fille
-de sa race. Et, fort de son droit qui lui permettait de
-revendre l’esclave, mère des jeunes filles, redoutant
-un peu l’opinion, cependant — car, en général, le préjugé
-de la couleur ni celui des castes n’existent
-en Égypte… — il se contentait de chasser la pauvre
-Abyssine, pleurant de toutes ses larmes le maître
-défunt et le bonheur perdu.</p>
-
-<p>Ce fut par un brûlant après-midi, à l’heure où la
-sieste retient au lit la majeure partie des habitants du
-quartier, que l’affreuse séparation s’accomplit.</p>
-
-<p>Les filles, enroulées dans leur sombre habarra,
-furent jetées dans une voiture fermée et conduites au
-train qui devait les amener au village, chez la tante
-circassienne, où leur servitude commençait ; la mère,
-triste épave, demeurait sur le seuil, son pauvre bagage
-d’esclave posé à ses côtés, et tenant encore, en ses
-mains crispées, la bourse de soie renfermant les
-quelques pièces d’or qu’on lui laissait.</p>
-
-<p>La voiture s’ébranla. Alors, la malheureuse s’effondra
-à terre contre le porche, et de chez nous on pouvait
-entendre ses lourds sanglots. Puis, un voisin charitable
-s’avança vers elle, ramassa les hardes qui traînaient
-autour de la femme et, passant son bras sous
-le sien, doucement il l’entraîna vers l’inconnu.</p>
-
-<p>Le soir, dans le grand hall où toute la famille était
-réunie, on parla de l’événement. Je ne pus parvenir à
-maîtriser l’indignation qui me soulevait au seul souvenir
-de cette misérable tombant tout à coup du sort
-le plus enviable, le plus paisible, à l’horreur de cet
-abandon si complet… Mais les autres secouaient la
-tête :</p>
-
-<p>— Oui, certes ! cette femme est à plaindre ! son
-maître a mal agi en ne l’épousant pas sur ses vieux
-jours, lui qui la traitait en épouse véritable…, mais
-pouvait-il prévoir une mort si rapide ? Il ne croyait pas,
-d’ailleurs, que son frère se montrerait si dur !… Cependant,
-ce frère aussi est dans son droit… Il aurait pu
-se montrer plus impitoyable encore, et vendre cette
-esclave. Il ne l’a pas fait. C’est un juste !</p>
-
-<p>Un juste !… Je songeais à ces choses toute la nuit.
-Bien que, constamment, autour de moi, j’entendisse
-vanter les bienfaits de l’esclavage musulman, tout mon
-être se révoltait à l’idée qu’une mère, parvenue au
-déclin de ses jours, pût ainsi se trouver jetée à la rue
-et séparée brutalement de ses enfants, repoussée
-comme une bête galeuse…</p>
-
-<p>J’ai rencontré, quelques années plus tard, une autre
-esclave — Circassienne celle-ci — appartenant à un
-pacha millionnaire. Ce pacha avait deux filles de cette
-femme et la traitait tout à fait comme une épouse.
-Mais il avait aussi deux autres compagnes, avec lesquelles
-il était légalement marié. Ces deux créatures
-avaient juré à l’esclave une haine mortelle. Un beau
-matin, à la suite d’une altercation un peu vive, elles
-décidèrent leur vieux mari à libérer son esclave. La
-pauvre créature fut mise sur le pavé, avec pour toute
-fortune, son acte d’affranchissement et quatre guinées…
-D’abord elle essaya d’utiliser les faibles ressources
-dont elle disposait. Elle chercha de menus travaux
-de couture, mais la vie du harem prépare mal les
-femmes à la lutte quotidienne ; manquant d’habitude,
-elle réussit à grand’peine à trouver quelques clientes
-que sa lenteur ne pouvait satisfaire. Ignorant presque
-tout du monde où elle n’avait pas vécu, rebutée dès
-les premières difficultés, elle s’en alla frapper un soir
-à la porte complaisante d’une proxénète qui la reçut,
-et… la garda. Pas plus cette femme que la pauvre
-Abyssine citée plus haut n’ont jamais revu leurs filles.</p>
-
-<p>Ces exemples sont rares, je dois le dire. Mais il suffit
-qu’ils puissent exister, pour que toute âme humanitaire
-se réjouisse de l’abolition de l’esclavage qui permit
-de telles choses en ce beau pays où chacun,
-semble-t-il, devait être heureux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIX</h2>
-
-
-<p>A quelque temps de là, je rencontrai pour la première
-fois le khédive Tewfick.</p>
-
-<p>Fils du vice-roi Ismaël pacha, petit-fils du farouche
-Ibrahim, Tewfick n’avait rien pris à ces ascendants
-terribles. Ni débauché, ni prodigue, ni fastueux, le
-jeune souverain exagérait peut-être les vertus bourgeoises
-que, seul de sa race, il possédait. Le premier
-entre tous, il n’eut qu’une femme issue d’une grande
-famille turque, et les esclaves de son palais demeurèrent
-uniquement des esclaves, sortes de demoiselles
-d’honneur ; plus soumises au service de la vice-reine
-qu’au sien propre. Le ménage khédivial passait pour
-un ménage modèle.</p>
-
-<p>Amina-Hanem était remarquablement jolie. De
-moyenne taille, elle portait haut sa tête charmante,
-aux traits fins, que surmontait une magnifique couronne
-de cheveux d’un châtain doré toujours tressés et
-entremêlés de fils de perles. Son teint avait cette
-pureté, cette pâleur un peu ambrée des teints de religieuses
-qui ne voient guère le grand jour. La bouche
-mignonne, charnue, aux lèvres très rouges, corrigeait
-la gravité du visage que deux grands yeux lumineux
-achevaient de magnifier. La souveraine parlait déjà
-notre langue et la langue anglaise avec une égale perfection.
-La première aussi, elle adopta nos modes françaises,
-qu’elle continue à faire admirer dans le monde
-turc, par la grâce avec laquelle elle a su les faire
-siennes. J’ai plusieurs fois revu la khedivah et toujours
-j’ai conservé la même impression délicieuse. Amina
-Hanem est une princesse exquise. Elle se montrait
-alors dans tout l’éclat de sa jeune beauté. Des quatre
-enfants, vivants aujourd’hui, trois seulement étaient
-nés à cette époque. Le prince héritier Abbas-Helmy,
-khédive actuel, son frère Mohamed-Aly et l’aînée des
-princesses Hadiga Hanem. Je garde le souvenir du
-khédive enfant avec une surprenante clarté. C’était à
-Choubrah, la promenade à la mode, dans le temps.
-Je faisais avec mon amie, Sophie de S…, mon troisième
-tour de voiture, quand elle me dit :</p>
-
-<p>— Regardez, voici les petits princes…</p>
-
-<p>Dans un landau qui venait vers nous en sens inverse,
-j’aperçus une femme âgée, l’air distingué et sobrement
-vêtue, accompagnée de deux garçonnets de six
-à huit ans. Ses enfants avaient un costume de drap
-noir et portaient les longs bas rouges si usités à ce
-moment. Ils étaient coiffés du tarbouche national.
-Comme la voiture allait au pas et passa tout contre
-la nôtre, je pus facilement voir les mignons visages
-qui se tournèrent précisément de notre côté et s’éclairèrent
-même d’un joli sourire à notre adresse. Les
-princes étaient blonds tous deux et avaient entre eux
-une vague ressemblance, mais le futur khédive semblait
-déjà pénétré de sa probable grandeur et tout,
-dans son maintien, dans ses gestes, dans son regard
-volontaire surtout, le différenciait de l’autre, vrai bébé
-rieur et joufflu.</p>
-
-<p>J’avais rencontré le khédive tout à fait par hasard,
-à ma seconde visite au palais de la princesse S… Elle
-avait été malade et le souverain venait la voir, en
-neveu bien appris. Comme la visite se faisait incognito,
-personne n’avait été prévenu et j’arrivais à peine
-quand le khédive lui-même parut. Comme je m’apprêtais
-à me retirer, il s’enquit de mon identité et, de
-façon fort courtoise, m’adressa la parole dans le
-français le plus pur. Il me dit qu’il espérait que
-je me plairais dans son pays et qu’il aimait beaucoup
-le mien, sans le connaître… Je ne devais jamais plus
-le rencontrer autre part que dans la rue.</p>
-
-<p>On a reproché à Tewfick ses hésitations permanentes,
-ses faiblesses sans nombre et surtout son
-manque de courage devant la révolte d’Arabi. De fait,
-il ne fut rien moins que lâche. Acculé par les folies de
-son père Ismaïl à une situation insoutenable, il recueillit
-de son mieux l’héritage bien difficile qu’on lui laissait.
-Malheureusement, comme il advient trop souvent
-dans ces dynasties, il a supporté le lourd fardeau
-de haine et les revendications sans nombre d’un peuple
-réduit aux derniers degrés de la rage contenue pendant
-tant d’années de servitude et de misères.</p>
-
-<p>Les prédécesseurs, qui avaient constamment pressuré
-ce peuple égyptien, étaient morts pleins de jours
-et de gloire. Ismaïl continuait à bénéficier dans son
-exil enchanteur de toutes les douceurs d’une colossale
-richesse et le pauvre Tewfick, qui seul avait parlé de
-réforme et qui, chaque jour, essayait de réduire la
-dépense, fut accusé de tous les méfaits et chargé de
-tous les mépris. S’il n’eut rien d’un satrape oriental,
-il fut du moins l’homme que promettait sa face tranquille,
-au teint pâle, l’homme doux et gras, l’époux
-paisible qui ne connut point les intrigues de harem,
-qui ne fit coudre aucune femme ni aucun ministre dans
-des sacs, qui ne noya ni n’empoisonna aucun de ses
-proches. Il mourut pieusement dans son lit, et fut
-pleuré de même par son entourage.</p>
-
-<p>On l’a accusé d’avoir vendu l’Égypte à l’Angleterre,
-mais celle-ci était bien de force à la prendre toute
-seule. Les turpitudes du bas peuple égyptien se mettant
-sous la bannière du néfaste Arabi-Pacha, et les
-hésitations de la Chambre française refusant de marcher
-avec Gambetta à la défense d’une nation où les
-intérêts français étaient si puissamment représentés,
-ont achevé la conquête d’Albion. Conquête si facile,
-que les rares coups de canon vinrent frapper seulement
-les maisons désertes et les hôpitaux !…
-Quelques hommes débarquèrent aux sons des fifres,
-et tout fut dit.</p>
-
-<p>Pour l’instant, on ne prévoyait guère ces jours
-malheureux, et le souverain ne semblait point courir
-à sa perte. Il marchait lentement comme il sied à un
-personnage sur lequel reposent les destinées du
-royaume et je le vis disparaître dans les appartements
-de la princesse, tandis que ma nouvelle amie, Sta-Abouha,
-bondissait vers moi à la façon d’un chat sauvage.</p>
-
-<p>— Où donc étiez-vous cachée, petite Sta-Abouha ?</p>
-
-<p>Elle me montra le rideau de la portière.</p>
-
-<p>— Là !… je n’ai pas perdu un mot de la conversation.
-Eh bien ! ma chère (<i>sic</i>), il a été très bien, savez-vous ?</p>
-
-<p>— Qui cela ?</p>
-
-<p>— Le khédive ! Il n’est pas aussi aimable avec tout
-le monde, allez… Quand on ne lui plaît pas, il ne dit
-rien.</p>
-
-<p>Mais la gentille sauvageonne ne pouvait longtemps
-demeurer en place. Ce jour-là, à mesure qu’elle se familiarisait
-davantage avec moi, elle tint à me faire visiter
-le palais dans tous ses détails. Elle m’entraîna donc
-à sa suite par les vastes couloirs et les interminables
-corridors. Nous gravîmes ensemble des centaines de
-marches, nous pénétrâmes dans les chambres les plus
-somptueuses et descendîmes jusqu’aux réduits les plus
-obscurs. Sur notre passage, de vieilles femmes circassiennes
-se montraient et, curieusement, interrogeaient
-Sta-Abouha.</p>
-
-<p>— Qui est cette jeune femme ?</p>
-
-<p>Elle répondait selon son caprice, peu soucieuse de
-s’arrêter et surtout de perdre un instant de ma société,
-qui, disait-elle, en son langage imagé, lui était « plus
-douce que la lumière ». Les eunuques nous souriaient
-avec bienveillance.</p>
-
-<p>— Ils sont gentils pour vous, Sta-Abouha ? demandai-je.</p>
-
-<p>— Qui ça ? Les eunuques ? Peuh ! cela dépend !…
-Je ne suis pas esclave. Ils ont un peu peur de ce que
-je pourrais raconter dehors quand je vais, par hasard,
-chez ma mère. Je pense qu’ils n’oseraient point trop
-me frapper.</p>
-
-<p>— On frappe donc encore, ici ?</p>
-
-<p>— Ah ! si l’on frappe ?… Mais d’où sortez-vous donc,
-pauvre ignorante ? on fait bien pis. A propos, vous
-vous souvenez de la jolie fille blonde qui était avec
-moi la première fois que vous êtes venue ici ?</p>
-
-<p>— Aldaat-Maas ?</p>
-
-<p>— Aldaat. Oui, pauvrette ! Elle est partie.</p>
-
-<p>— Partie ! Pourquoi ?</p>
-
-<p>— Ils l’ont vendue, il y a trois jours, mais si malade
-que je ne sais si elle vivra chez ses nouveaux maîtres.</p>
-
-<p>Comme je m’étonnais, Sta-Abouha me fit à voix
-basse le récit suivant :</p>
-
-<p>— Aldaat, malgré son profil de madone et ses yeux
-d’enfant, n’était pas très sage… Tout le monde savait
-au palais, qu’à part de nombreux méfaits, on lui pouvait
-reprocher encore une très bizarre amitié amoureuse
-pour le jeune Nazir-Aga, un eunuque du plus beau
-noir qui avait grandi près d’elle dans le palais… On
-les avait souvent surpris enfermés dans les caves où
-cachés sous les massifs du jardin, après que les portes
-étaient closes… Mais comme le prince n’avait pas encore
-daigné remarquer la jeune fille et que les privautés
-de son étrange ami ne pouvaient, en somme,
-avoir de conséquences appréciables, on s’était contenté
-de les faire fouetter tous les deux.</p>
-
-<p>Or, voici qu’après un châtiment plus cruel peut-être,
-les jeunes gens s’étaient révoltés. Sur les conseils de
-l’eunuque trop entreprenant, Aldaat-Maas avait volé
-les diamants de la princesse et on l’avait arrêtée au
-moment où elle les glissait à son complice… Celui-ci
-devait les vendre de façon à obtenir la somme nécessaire
-à leur fuite à tous les deux. Cette fois, la punition
-fut terrible ! Aldaat et son ami furent condamnés
-à la bastonnade sur la plante des pieds…</p>
-
-<p>J’ai longuement parlé de ce supplice<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a> qui, s’il
-ne met que rarement la vie des victimes en danger,
-est cependant un des plus atroces qui se puisse ordonner
-au point de vue de la douleur qu’il provoque.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Le prince Mourad.</p>
-</div>
-<p>— Il faut dire qu’à part le vol des diamants, le
-crime des deux jeunes gens se compliquait encore
-d’une tentative d’incendie des appartements de la
-princesse, les coupables ayant cru pouvoir prendre la
-fuite à la faveur des troubles qui en résulteraient au
-palais. Mais le feu avait été rapidement étouffé et les
-voleurs surpris…</p>
-
-<p>La violence avec laquelle Aldaat-Maas avait été
-frappée était cause d’une fièvre grave ; et maintenant,
-transportée en ville chez d’autres personnes, la
-pauvre fille se mourait, refusant même les soins et les
-remèdes, décidée à laisser se terminer son existence
-d’esclave. L’eunuque avait été vendu à Constantinople.</p>
-
-<p>Je demandai à Sta-Abouha quelle était l’impression
-produite au palais par cette histoire. Ma petite
-amie eut un haussement d’épaules significatif :</p>
-
-<p>— Que voulez-vous que l’on dise ? On ne vole pas
-tous les jours les diamants de la princesse ; mais il ne
-se passe guère de semaine sans qu’une esclave mérite
-quelque châtiment… On est habitué à ces choses qui
-font partie de notre existence au harem. Seule, la mort
-nous étonne un peu. Encore faut-il qu’elle touche une
-de nos compagnes habituelles… pour les autres, on
-ne s’en inquiète pas. On ne vous a parlé que vaguement
-de Gamyla, n’est-ce pas ?</p>
-
-<p>Je dus avouer que l’on ne m’en avait même point
-parlé du tout.</p>
-
-<p>— Eh bien ! Gamyla était mon amie, poursuivit
-Sta-Abouha. Vous ne savez pas comme je l’aimais…
-Un jour, la princesse la fait appeler et lui dit :</p>
-
-<p>— Réjouis-toi, Gamyla, on a fait faire ton trousseau.
-Je te marie dans un mois !…</p>
-
-<p>Gamyla aimait en secret le secrétaire du prince, un
-jeune Turc, très brave et très beau, qui lui avait promis
-de la demander au maître. Ils se rencontraient
-en grand mystère dans le jardin, la nuit, avec la complicité
-d’un eunuque auquel la pauvre Gamyla donnait
-toutes ses économies !… Elle dut cependant baiser
-la main de la princesse à l’annonce de la terrible nouvelle
-et se retirer en silence… Une esclave n’a le droit
-de rien demander…</p>
-
-<p>Le soir, dans notre chambre, elle chercha avec moi
-à se souvenir des femmes que nous avions vues parmi
-les visites de la semaine. Et voici qu’elle se rappela
-tout à coup une horrible vieille, qui l’avait fatiguée
-de questions et palpée sur tout le corps comme un
-animal.</p>
-
-<p>En Turquie et en Égypte, quand un homme désire
-prendre femme, il expédie sa mère ou ses sœurs dans
-les palais où elles examinent les jeunes filles qu’on leur
-présente et viennent ensuite rendre compte de leur
-mission à l’intéressé qui fait alors sa demande à qui
-de droit.</p>
-
-<p>— C’est celle-là ! pensa-t-elle…</p>
-
-<p>Elle ne se trompait point. C’était bien pour le frère
-de cette femme qu’on la demandait. Le futur, vieillard
-achevé, malade, ayant déjà trois épouses fanées, voulait
-réchauffer ses os glacés à une chair jeune et bien
-vivante.</p>
-
-<p>Gamyla pria, pleura, se traîna aux pieds de la princesse
-et de son fils. Celle-ci demeura inflexible. Le
-mariage eut lieu. Gamyla laissa sa calfa la vêtir en
-épousée et la parer de son mieux ; mais, la nuit venue,
-au moment où les voitures du palais attendaient la
-mariée et les femmes de la noce pour les conduire au
-domicile de l’époux, on chercha vainement Gamyla
-dans toutes les chambres du palais.</p>
-
-<p>On ne la retrouva que le lendemain pendue à un
-sycomore, celui-là même qui, si souvent, avait abrité
-ses rendez-vous…</p>
-
-<p>Au lieu du carrosse de gala drapé de superbes cachemires
-préparés pour la circonstance, ce fut le cercueil
-qui reçut la triste fiancée et qui l’emporta hors de la
-demeure du prince. Moi seule et sa vieille calfa l’avons
-pleurée…</p>
-
-<p>— Mais c’est affreux, cela, petite Sta-Abouha !…</p>
-
-<p>— Affreux, certes ! Moins cependant que l’histoire
-du petit agneau…</p>
-
-<p>— Quel petit agneau, Sta-Abouha ?…</p>
-
-<p>La jeune fille, prudente, contrairement à son ordinaire,
-alla vérifier si les portes étaient bien closes et si
-nous étions bien seules. Minutieusement, elle inspecta
-les serrures, les fenêtres et regarda même sous les
-canapés qui garnissaient la pièce en compagnie de
-douze fauteuils.</p>
-
-<p>— C’est donc un secret d’État que vous allez me
-confier ? demandai-je, amusée par toutes ces précautions.</p>
-
-<p>Elle ne comprit pas tout de suite, Mais, sitôt qu’elle
-eut deviné, elle murmura, les dents serrées :</p>
-
-<p>— Je ne sais pas si mon récit est tel que vous dites,
-madame, mais il ne faut pas en rire ; croyez-en votre
-petite Sta-Abouha, il y a tant de choses de notre pays
-que vous ne connaissez pas encore ; et je puis, sans
-aucun doute, vous affirmer que, si une seule personne
-dans ce palais, ici, pouvait se douter que je vous l’ai
-raconté, je recevrais la courbache ou pis peut-être…</p>
-
-<p>— Vous me faites trembler ! dites vite, je serai discrète.</p>
-
-<p>— Oh ! je suis sûre que vous ne me trahirez pas…
-Écoutez :</p>
-
-<p>« Ceci se passait il n’y a pas très longtemps, sous le
-règne d’Ismaïl-Pacha, quelque temps après l’ouverture
-du Canal… Une des princesses de la famille, que je
-ne puis nommer, avait épousé un pacha qu’elle n’aimait
-guère et trompait, d’ailleurs, sans se gêner en
-aucune sorte. Mais, comme elle était de race vice-royale,
-elle ne permettait pas que ce mari lui rendît
-la pareille dans son palais… Cependant, le pacha avait
-le cœur tendre ; il aurait pu, comme tant d’autres, se
-contenter des plaisirs du dehors et mener la vie folle
-de tous ceux de cette époque… Les Européennes faciles
-et belles ne manquaient point, et il était assez riche
-pour s’offrir les plus aimables. Mais il avait rencontré
-dans les couloirs de sa maison une délicieuse esclave
-circassienne, blonde, frêle, toute jeune, l’air timide, le
-regard pur… Il la désira tout de suite. Elle céda, un
-peu par crainte, d’abord, beaucoup par tendresse par
-la suite ; car, au contraire des autres maîtres, il était
-bon, et elle ne tarda pas à trouver auprès de lui l’oubli
-et la compensation des tourments sans nombre que
-lui infligeait la princesse.</p>
-
-<p>« Une rivale dénonça les amours du pacha et de la
-pauvrette.</p>
-
-<p>« La princesse fit attacher son esclave et s’amusa
-tout un après-midi à lui brûler l’intérieur des cuisses
-avec un fer rougi à blanc.</p>
-
-<p>« L’enfant guérit ; mais des complications s’étaient
-produites, elle boita ! Pourtant, le pacha l’aimait
-comme une maîtresse, et non comme une esclave. Il
-le lui prouva en la prenant sur ses genoux la première
-fois qu’ils se trouvèrent seuls.</p>
-
-<p>«  — Ma chérie, <i>mon petit agneau</i> ! Je te vengerai,
-tu sortiras d’ici, j’en fais serment et je te ferai une
-vie si douce que tu ne te souviendras plus de ce que
-l’on t’a fait souffrir à cause de moi…</p>
-
-<p>« La pauvre fille écoutait, ravie, les paroles du
-maître ; et elle pleurait de reconnaissance, sa jolie tête
-enfouie sur l’épaule complaisante.</p>
-
-<p>« Peu de jours après, on célébrait au palais la grande
-fête du <i>Courban Baïram</i><a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a> (fête du Mouton). Il est
-d’usage, pour ce jour-là, de sacrifier un ou plusieurs
-moutons, dont la famille et tous les pauvres des entourages
-doivent avoir leur part. Sur toutes les tables, le
-festin est le même. C’est la fête du sacrifice, instituée
-en mémoire de celui d’Abraham dans le désert. Par
-hasard, le pacha mangeait à la table de sa femme.
-Après divers mets, on apporta un plat recouvert soigneusement.
-La princesse, avec un sourire féroce, leva
-le couvercle.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Du turc <i>Courban</i>, sacrifice.</p>
-</div>
-<p>— « Seigneur, dit-elle, je sais combien vous aimez
-les petits agneaux, j’ai cru bien faire en faisant immoler
-et cuire celui-ci, à votre intention.</p>
-
-<p>« Dans le plat, parmi les feuilles de romarin, était
-posée, sous la chevelure ruisselante de sauce et de
-graisse, la tête adorable de la favorite…</p>
-
-<p>« Le pacha ne tua pas la princesse. Longtemps, il
-voyagea loin d’elle, sous divers prétextes. Si grande
-est la lâcheté des hommes qu’il n’osa pas même
-dénoncer le crime abominable de celle qu’il tenait de
-la main même du souverain… Mais il ne lui pardonna
-jamais. »</p>
-
-<p>Ce récit m’avait impressionnée à un tel point, que,
-malgré moi, je ne pouvais croire à son effroyable horreur.
-Je conjurai Sta-Abouha d’être sincère. Elle avait
-voulu m’éprouver, sans doute, une telle histoire ne
-pouvait être vraie ?…</p>
-
-<p>La petite Égyptienne eut un tel regard de haine en
-me montrant les murs de ce palais qui nous abritait,
-et trouva de tels accents pour me dire :</p>
-
-<p>— Tout est vrai ! croyez-en Sta-Abouha !…
-Tout !… Et ici, ces pièces qui furent les appartements
-d’Ibrahim, le vice-roi terrible, bien avant d’appartenir
-à mes maîtres, si vous saviez… Ah ! si vous saviez
-ce qu’elles ont vu !… »</p>
-
-<p>Je demeurai muette, prise de terreur devant les
-abominables mystères que je venais seulement d’entrevoir
-et qu’à présent je redoutais de connaître jusqu’au
-bout.</p>
-
-<p>Cependant, malgré l’amertume de ses paroles, je
-voyais bien que l’humble et ardente Sta-Abouha
-aimait encore sa princesse.</p>
-
-<p>Quand on ne l’avait pas punie ou grondée, elle trouvait,
-pour excuser les caprices des grands, même quand
-ces caprices revêtaient les formes les plus étranges,
-une indulgence que je ne pouvais admettre alors ; les
-mots prenaient, sur les lèvres de cette enfant à demi
-sauvage, une extraordinaire saveur. Ses moindres réflexions
-dénotaient un rare esprit d’observation, une
-nature vibrante, douée de la plus fine ironie.</p>
-
-<p>Ensemble, ce matin-là, nous continuâmes la visite
-du sérail.</p>
-
-<p>Bâti sur le modèle de ceux de Stamboul, le palais,
-malgré une vétusté évidente, avait vraiment grand
-air.</p>
-
-<p>Vu de l’avenue qui y conduisait, il se dressait magnifique,
-parmi d’épais massifs de verdure, tout au bout
-d’une allée superbe.</p>
-
-<p>Ses appartements de réception et les chambres des
-princesses se montraient d’une richesse inouïe. On
-avait prodigué à foison les ornements d’or et de
-marbre. Ses plafonds, pour la plupart cloisonnés dans
-le style arabe, ravissaient les yeux par la magie
-savante de leurs couleurs. Les fenêtres et les portes,
-de dimensions colossales, assuraient une ventilation
-merveilleuse. L’escalier magnifique s’ornait d’une
-double rampe de porphyre et d’or.</p>
-
-<p>Dans les pièces destinées aux innombrables esclaves,
-le mobilier était presque partout pareil. Un ou deux
-lits de fer à colonnes peintes, recouverts de moustiquaires
-de gaze épaisse, bleue ou rose, un large divan
-placé devant les fenêtres, une armoire très modeste,
-une table de bois blanc et quelques chaises. Sur la
-table, le <i>techte</i> de cuivre ou d’étain et l’aiguière pour
-les ablutions.</p>
-
-<p>Chez les plus âgées, le mobilier s’augmentait d’un
-samovar en cuivre poli, posé, comme un ami, dans
-l’endroit le plus apparent de la chambre, d’un tapis
-de prières soigneusement plié, et d’un ou deux livres
-du Coran. Le lit ne se faisait que le soir. Dans le jour,
-les couvertures et l’unique drap se plaçaient, roulés
-en quatre, au pied du lit, avec les deux coussins. Dans
-les coins, un ou deux <i>tabliijas</i>, sortes de tables rondes
-très basses, où les femmes ont coutume de faire le
-café et de préparer les boissons. Comme elles affectionnent
-particulièrement d’être assises à terre sur
-leurs talons, à <i>la turque</i>, d’autres tables seraient inutiles.
-Il leur faut un objet qu’elles puissent mettre à
-leur portée. Presque toutes les esclaves gardaient dans
-l’unique armoire leurs petites provisions personnelles,
-fournies par les libéralités de la princesse : café, thé,
-sucre, fleur d’oranger, eau de rose, eau de la reine<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Eau de cologne (<i>Moyet-Malaka</i>).</p>
-</div>
-<p>Le coffre renfermait les galabiehs et le linge. Ce
-coffre, à lui seul, constituait une des originalités de
-l’appartement. Ne ressemblant en rien à nos malles
-européennes, il affectait bien plutôt la forme des
-antiques caisses à bois. Fait de sapin vulgaire, il était
-généralement passé au brou de noix et incrusté de
-nacre ou d’ivoire, travail grossièrement fabriqué à
-Assiout.</p>
-
-<p>Chez les négresses, ces coffres étaient tous de provenance
-fellaha, et je ne sais rien de plus drôle que
-leur apparence. Que l’on se figure la vieille malle en
-longueur, au couvercle rebondi, usitée au temps de
-Louis-Philippe. Mais ici, au lieu d’être revêtue de poils
-de sanglier, la malle supportait, ni plus ni moins qu’un
-cercueil, une deuxième enveloppe de zinc. Ce zinc,
-peint de couleurs tout à fait extraordinaires, bleu,
-rouge, vert, dans les tons les plus crus, se recouvrait,
-par places, d’une sorte de poudre d’argent ou d’or, qui
-faisait de ces coffres des objets rutilants comme autant
-de soleils, à la moindre clarté de jour entrant dans la
-chambre. Ils sont encore très employés dans les trousseaux
-de mariée de village. On les promène avec
-orgueil par la ville, sur les charrettes nuptiales.</p>
-
-<p>Dans ces commodes improvisées, les esclaves d’alors
-serraient leurs effets, jamais bien nombreux. Les
-Orientales ne font guère que la quantité de vêtements
-nécessaires au moment même. Une femme qui n’est
-pas du peuple, considérerait comme une honte de
-porter le moindre objet raccommodé ; au premier trou,
-la robe, les bas ou le linge sont donnés aux esclaves
-des cuisines.</p>
-
-<p>Les esclaves blanches ne pouvaient faillir à cette
-coutume. Elles recevaient, à cette époque, chez la
-princesse C…, six <i>galabiehs</i> de toile ou d’indienne,
-pour l’été, quatre en lainage pour l’hiver et deux galabiehs
-de soie aux fêtes du baïram. En outre, elles
-avaient encore quatre paires de mules et deux paires
-de souliers de satin pour les sorties, sans compter les
-<i>cab-cab</i>, sortes de sandales de bois à hauts talons, que
-les Orientales portent pour aller au bain, faire leur
-toilette et les grands nettoyages de la maison ; toute
-occupation, en un mot, où elles risqueraient de se
-mouiller… Car l’eau joue un rôle important dans la
-demeure égyptienne. Que les chambres soient planchéiées
-ou dallées de marbre ou de pierres (dalles de
-Tourah), plusieurs fois par semaine l’eau doit ruisseler
-un peu partout. Qu’il se cache sous les lits ou
-sous les divans un monde de choses innommables :
-vieilles chaussures, linge sale, objets de rebut, couvertures
-ou vieux habits, cela ne fait rien à l’affaire, si
-le plancher est humide, si les dalles brillent, la maîtresse
-de maison est fière. Cela, et le plus ou moins de
-blancheur des housses recouvrant les divans et les
-sièges, constituent la grande propreté orientale. Le
-dessous des meubles, les coins et surtout la cuisine,
-souci constant de la ménagère de chez nous, demeurent,
-en général, d’une saleté repoussante dans presque tous
-les milieux, exception faite, à l’heure actuelle, de
-quelques grandes maisons indigènes, installées complètement
-à la mode européenne ; mais ces maisons
-sont malheureusement bien rares, et presque toujours,
-d’ailleurs, les soins de l’intérieur en sont confiés à
-quelque gouvernante allemande ou française.</p>
-
-<p>Sur presque toutes les fenêtres des chambres d’esclaves,
-on pouvait voir les mêmes plateaux de faïence
-grossière qui se trouvaient chez la cousine Azma ; ces
-plateaux, en forme de carrés longs, supportaient l’armée
-des gargoulettes rebondies ayant, avec leurs formes
-pleines, leurs minces goulots terminés par les
-couvercles de métal, un faux air de petites bonnes
-femmes étranges, se rendant à quelque office. A côté
-du plateau de faïence, un autre plateau rond, plus
-petit, fait de cuivre ou de bois, sur lequel étaient posés
-la <i>canaque</i> et les <i>fanaguils</i> en forme de coquetier. Car
-c’était une des gloires des esclaves de grande maison
-de pouvoir s’offrir entre elles de chambre à chambre, une
-hospitalité généreuse, plus vaste même selon le degré
-de protection dont elles jouissaient au palais. Certaines
-se permettaient même d’imiter en tout la maîtresse,
-dont elles avaient les faveurs, et oubliant qu’elles
-avaient elles-mêmes passé les plats ou servi l’eau à
-la table d’<i>Hanem Effendem</i><a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>, peu de jours ou peu
-de mois auparavant, traitaient chez elles d’autres
-compagnes moins gâtées du sort, qu’elles s’essayaient
-à éblouir de leur prestige récent.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> <i>Hanem Effendem</i> : La grande dame, la maîtresse ; titre employé
-seulement pour les princesses.</p>
-</div>
-<p>Les visiteurs étaient représentés pat les Eunuques.
-Presque toujours au mieux avec les Circassiennes, ils
-avaient le don de se faire choyer par elles de mille
-façons. Connaissant toutes les petites nouvelles, sortant
-beaucoup pour les promenades et les visites des
-princesses, sans compter les courses dans les magasins,
-ils rapportaient avec eux un peu de cette atmosphère
-du dehors, également chère aux pensionnaires
-des couvents, aux filles soumises et aux femmes orientales.</p>
-
-<p>Pour ces éternelles désœuvrées, à la curiosité naturelle
-aux créatures qui ne savent plus rien du monde,
-venait se joindre l’espoir, souvent illusoire, de connaître
-un jour certaines de ces merveilles dont l’Eunuque
-leur vantait le charme. Il suffisait d’un mariage
-pour les rendre non pas complètement semblables à
-ces Européennes qu’elles enviaient souvent, mais du
-moins maîtresses de leurs actes, pouvant à volonté
-faire atteler leur coupé ou se rendre chez telle amie
-qui leur plairait.</p>
-
-<p>L’Eunuque pour cela était tout puissant. Par la
-facilité qu’il avait à pénétrer dans les demeures les
-plus fermées, il arrivait à se constituer un cercle illimité
-de relations, dont beaucoup ne manquaient point
-de puissance. Un mot dit au hasard sur l’esclave qui
-souhaitait s’établir pouvait parfois décider du sort
-de la prisonnière. Aussi, de quels soins, de quelles
-attentions les Eunuques étaient-ils l’objet de la part
-des esclaves blanches… A ces vues intéressées s’ajoutait
-encore pour les plus jeunes, deux autres sortes d’intérêt :
-la peur des coups et des sévices qui est au fond
-de toute âme dépendante, et, plus encore peut-être,
-une façon de commerce, mi-amical, mi-amoureux,
-entre les Eunuques et les esclaves adolescentes. On
-m’a dit que ce commerce n’était point toujours licite.
-Une vieille <i>calfa</i> m’a même confié avoir été le témoin
-d’une exécution impitoyable dans le palais où elle
-avait grandi avant de devenir la femme du vieil avocat
-chez qui je l’ai connue.</p>
-
-<p>Cette femme me raconta que sous le règne d’Abbas,
-une jolie Géorgiennne, mariée à un officier égyptien
-et chez qui était la calfa alors presque enfant, avait
-eu des complaisances pour le chef Eunuque de sa
-maison. Le mari, prévenu, fit couper les mains à l’Eunuque
-et fouetter sa femme. Mais, comme l’Eunuque
-était d’une intelligence remarquable, et fort utile
-au maître pour le bon gouvernement de son intérieur,
-après réflexion, il le fit soigner et le garda.</p>
-
-<p>Un jour, rentrant à l’improviste, il surprit la dame
-en train de prodiguer à son serviteur de nouvelles
-marques de ses regrets et de sa sympathie ; alors il
-les fit coudre dans un sac et jeter au Nil…</p>
-
-<p>Sta-Abouha, elle, m’avoua être bien avec tout le
-monde, mais n’avoir de véritable affection pour personne.</p>
-
-<p>— A quoi bon ? disait-elle en son amusante philosophie,
-on ne sait jamais ici si l’on reverra ces
-mêmes visages le lendemain. Il faut essayer de faire
-sa vie si l’on peut !…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XX</h2>
-
-
-<p>Nous étions parvenues, tout en causant, jusqu’à
-une vaste chambre dont la porte était entr’ouverte.
-Une voix très douce nous dit :</p>
-
-<p>— <i>Tffadal !</i>…</p>
-
-<p>La propriétaire de cette chambre nous souriait.
-Nous entrâmes. Sta-Abouha tout bas m’avait dit :</p>
-
-<p>— C’est une ancienne esclave albanaise que le feu
-maître, père du prince a aimée. Comme elle n’a pas
-d’enfants, elle n’était rien ici ; alors, la princesse en
-a eu pitié, et l’a gardée quand même. Elle est très
-bonne et très pieuse, tout le monde l’aime ici.</p>
-
-<p>Dans le fond de la pièce, la calfa était assise sur les
-<i>chiltas</i> recouverts de soie écarlate. Elle fumait tranquillement
-une longue pipe de terre brune, comme on
-n’en voit plus guère aujourd’hui. C’était une femme
-de soixante ans environ. Ses cheveux, teints au henné,
-lui composaient un masque étrange, leur couleur rouge
-jurait terriblement avec la pauvre face exsangue, les
-traits émaciés et la bouche édentée de notre hôtesse.
-Sa seule beauté était demeurée en ses yeux. Des yeux
-d’un bleu sombre, aux larges pupilles, aux lourdes
-paupières ; des yeux de tendresse, d’intelligence et de
-passion, dont le sel des larmes n’avait pu détruire la
-voluptueuse langueur.</p>
-
-<p>Cette femme avait pu espérer être princesse. Le
-caprice d’un soir l’avait retirée de l’humble troupeau
-d’ignominie et voici qu’une autre, moins aimée pourtant,
-avait pu donner au maître ce fils que ses entrailles
-à elle n’avaient point conçu. L’autre avait pris sa place
-et maintenant, le pacha mort, la délaissée ne devait
-qu’à la magnanimité de sa rivale de n’être pas jetée à
-la rue et de pouvoir achever de mourir paisiblement
-dans ce coin du palais, elle qui avait rêvé d’y commander
-en maîtresse souveraine…</p>
-
-<p>Quelle chute lamentable, pour cette pauvre âme
-d’esclave orgueilleuse, ravalée au rang des plus humbles
-de ses compagnes !… Elle se consolait en élevant une
-délicieuse fillette, que la princesse lui avait permis
-d’adopter. L’enfant avait maintenant douze ou treize
-ans… Elle était blonde, de ce blond spécial aux Turques,
-qui donne à la chevelure des tons de blé mûr.
-Ses yeux bleus s’ouvraient, limpides, à la vie qu’elle
-croyait bonne, n’en ayant connu que les contentements,
-résumés pour elle en cette chambre où son
-petit lit se dressait contre le grand lit de la calfa qui
-l’aimait… Au moment où je la vis, elle épelait sagement
-dans le livre que tenait un vieillard magnifique, à la
-barbe argentée, au front de pur ivoire, vêtu d’une
-robe somptueuse, coiffé d’un turban couleur de neige,
-et qu’on me dit être le <i>Hodja</i><a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Professeur de Coran.</p>
-</div>
-<p>Le tableau était d’une apaisante douceur. Ces trois
-êtres, la femme, le vieillard, la toute jeune fille, représentaient
-une page admirable de l’antique vie orientale.
-La résignation, la sagesse, l’espoir, se lisaient sur les
-visages des personnages réunis dans cette pièce, si
-différents cependant, par le rôle qu’ils devaient sans
-doute jouer dans le vaste monde, mais semblables
-par la foi, cette foi musulmane qui nivelle à sa guise
-toutes les races, toutes les classes et toutes les volontés.
-Et de les voir ainsi, si loin de moi-même et de
-la terre entière, en ce palais d’un autre âge, le vieillard
-et l’enfant penchés du même geste pieux, sur
-le livre du prophète, la calfa écoutant de son air grave
-les versets connus, je me crus tout à coup transportée
-bien loin de la société actuelle, remontant les âges dans
-ce monde musulman où rien ne change, jusqu’aux
-époques fabuleuses de son immense grandeur.</p>
-
-<p>Ce fut Sta-Abouha qui, de son rire d’oiselle, rompit
-le charme. Familière comme un moineau, elle vint
-tendre au vieillard sa petite main fraîche.</p>
-
-<p>— Bonjour, père !…</p>
-
-<p>Le Hodja effleura cette main de ses doigts pâles.</p>
-
-<p>— Bonjour, petite !</p>
-
-<p>Ils s’entretinrent ensemble un moment…</p>
-
-<p>— C’est lui notre maître à toutes ici ; il m’a appris
-à lire, me dit la pétulante fellaha, très fière de son
-mince bagage d’érudition.</p>
-
-<p>Mais le vieillard l’interrompit avec un sourire malicieux :</p>
-
-<p>— Si je n’avais pas eu d’élèves plus attentives,
-Sta-Abouha, il y a longtemps que j’aurais renoncé à
-rien apprendre à personne…</p>
-
-<p>Et comme la petite faisait mine de bouder, il ajouta
-tendrement :</p>
-
-<p>— Ne te tourmente pas, enfant. Les oiseaux du
-ciel ne savent pas lire dans les livres, mais leurs chansons
-réjouissent pourtant le cœur des hommes. Allah
-ne t’a pas créée pour le travail ; contente-toi d’être un
-passereau joyeux, en attendant de devenir une bonne
-épouse et une tendre mère. A chacun sa tâche, ma
-fille !…</p>
-
-<p>Il avait passé sa longue main fine dans les cheveux
-crépus de ma petite amie, qui s’était assise à ses pieds
-et il me parut ainsi plus patriarcal encore, plus grand
-et plus beau dans ce simple geste paternel. Mais déjà
-Sta-Abouha lui parlait de moi, lui racontait mon histoire,
-qui lui semblait tout à fait extraordinaire. Le
-vieillard me regarda.</p>
-
-<p>— Tu as quitté ton pays, ta famille pour suivre
-notre fils Sélim ?… C’est bien cela !… Puisse Dieu t’éclairer
-et te donner le désir de devenir musulmane !…</p>
-
-<p>Puis, comme un peu honteux de ce souhait, parti
-malgré lui du fond de son cœur de croyant, il jugea
-poli d’ajouter :</p>
-
-<p>— Ça ne fait rien, ma fille, il y a aussi de bonnes
-gens chez les chrétiens, que le Seigneur te garde du
-mal !…</p>
-
-<p>Il fallut accepter le café que, sur l’ordre de la calfa,
-la fillette avait préparé. Comme je faisais compliment
-à la vieille esclave de la beauté de sa protégée, elle
-eut un sourire de triomphe.</p>
-
-<p>— C’est qu’elle est à moi, cette enfant !… C’est ma
-<i>hératleck</i>, et je l’aime comme le propre fruit de mes
-entrailles. Qu’Allah lui donne une bonne chance dans
-la vie…</p>
-
-<p>Sta-Abouha, pensant que je ne comprenais pas très
-bien, m’expliqua aussitôt ce que signifiait ce mot de
-<i>hératleck</i> complètement nouveau pour moi.</p>
-
-<p>Quand une femme esclave ou libre veut adopter
-un enfant, elle n’a besoin d’aucune autre autorisation
-que de celle de ses maîtres, si elle est esclave ; mariée
-elle dispose de ses biens et n’a pas de comptes à rendre
-à l’époux qui, de son côté, peut créer ou prendre tel
-enfant qui lui plaît, sans même en avertir son épouse.
-Mais chez la femme, pour que l’adoption soit complète,
-il faut qu’en présence de plusieurs personnes, elle
-revête une robe très ample et largement fendue sur le
-devant. Prenant alors le petit être qu’elle veut rendre
-sien, elle le fait passer par l’échancrure du corsage
-et une matrone, agenouillée à ses pieds, le reçoit dans
-ses mains. La mère adoptive prononce ces mots :</p>
-
-<p>— Enfant, je te fais mien !…</p>
-
-<p>Et la sage-femme le recevant, l’élève dans ses bras
-et le présente en disant :</p>
-
-<p>— Voici le fils ou la fille d’une telle ! (<i>sic</i>).</p>
-
-<p>Cet enfant est désormais l’<i>hératleck</i> de celle qui
-l’a adoptée.</p>
-
-<p>En quittant la pièce où nous avions été si bien
-reçues, nous fîmes encore la visite de plusieurs autres.
-Quelques femmes se trouvaient seules dans leur
-chambre, priant ou cousant. D’autres — et c’était le
-plus grand nombre, — avaient auprès d’elles leur
-<i>chaïader</i> (petites esclaves que l’on confie aux calfas
-pour les instruire des devoirs de leur charge future).
-La calfa exerce un droit absolu sur sa <i>chaïader</i>.</p>
-
-<p>Quand la différence d’âge n’est pas trop grande, il
-se forme parfois des amitiés d’une terrible violence.
-Sta-Abouha m’a dit l’aventure d’une fillette de quinze
-ans qui avait tenté de se laisser mourir de faim, parce
-que l’on mariait sa calfa… Il fallut que celle-ci obtînt
-du palais la permission de l’emmener avec elle dans
-son ménage. Plus tard, le mari, jaloux de la tendresse
-passionnée qui liait cette enfant à sa femme, maria
-la pauvre <i>chaïader</i> à un de ses domestiques, et renvoya
-le couple à la campagne.</p>
-
-<p>Sta-Abouha ne sut pas me dire ce qu’il était devenu,
-mais elle pensait que la pauvre petite s’était soumise
-et devait faire souche de jeunes Égyptiens, là-bas,
-dans quelque coin du Béhera ou de Garbieh.</p>
-
-<p>Comme dans la maison du sultan de Stamboul, le
-palais contenait de multiples fonctionnaires, recrutées
-parmi les esclaves blanches. Il y avait une gardienne
-des trésors, une maîtresse des vêtements, une autre
-préposée aux vivres, une autre aux boissons, une pour
-le café, une pour les sirops, une autre encore pour les
-parfums ; tout un escadron de jolies filles pour la table
-et le massage. Et là-dedans n’étaient point comprises
-les chanteuses, les danseuses et les musiciennes.</p>
-
-<p>Les bourgeois pouvaient, à leur guise, faire venir
-dans leurs maisons les <i>almées</i> ou <i>gawazi</i><a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a> mercenaires ;
-au palais, cette liberté n’était point permise.
-Un prince devait pouvoir trouver chez lui, et à toute
-heure de jour ou de nuit, l’attraction souhaitée ou
-le plaisir demandé.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Le véritable sens du mot <i>almée</i> serait « savante » mais il est
-devenu synonyme de danseuse ainsi que <i>gawazi</i> qui désigne aujourd’hui
-les chanteuses alors que le mot <i>gawazi</i> veut dire
-« bohémienne ».</p>
-</div>
-<p>C’est ainsi qu’aux fêtes du Baïram, suivant le grand
-jeûne du mois sacré, l’orchestre de femmes se faisait
-entendre, le jour pour les visiteuses, et la nuit pour le
-prince. Rien de plus étrange que la vue de cet orchestre,
-véritable tableau d’opérette.</p>
-
-<p>Que l’on se figure une cinquantaine de jeunes
-femmes, toutes jolies, mais aux formes particulièrement
-opulentes, revêtues de costumes militaires,
-qu’elles remplissaient d’une inquiétante façon. Sur
-leurs têtes aux cheveux relevés en chignons, un tarbouche
-à glands d’or, posé sur l’oreille, leur donnaient
-un faux air de débardeurs en délire. Que dire de la
-culotte, si collante qu’il semblait impossible de la voir
-résister jusqu’à la fin du premier morceau !… Sur une
-estrade, cet orchestre, invraisemblable dans sa perverse
-ambiguïté, charmait l’auditoire par l’exécution
-de fantaisies tirées des principaux opéras d’Auber et
-de Verdi.</p>
-
-<p>Dans le milieu de la salle, une colossale corbeille
-de fleurs et de fruits était dressée pour le plaisir des
-yeux et la gourmandise des jolies bouches. Les visiteuses,
-en passant, prenaient un fruit, cueillaient une
-fleur et allaient ensuite s’asseoir autour des musiciennes,
-qu’elles écoutaient en fumant d’innombrables
-cigarettes et en dégustant de nombreuses tasses de
-moka. Tandis que dans les pièces basses du palais les
-négresses se livraient aux danses sauvages de leur
-pays d’origine, en croquant des pistaches et en buvant
-tous les fonds de verres de limonade ou de sirops venus
-des salons.</p>
-
-<p>— C’était une belle époque ! soupirait Sta-Abouha.
-A présent, voyez-vous, tout cela coûte trop d’argent.
-On diminue un peu, chaque année, le nombre des
-esclaves et la somme des frais. Que n’êtes-vous venue
-du temps de l’ex-khédive Ismaïl ?… Ah ! les beaux
-jours, les splendides fêtes !…</p>
-
-<p>Et ma petite compagne, dans l’enthousiasme de ses
-souvenirs d’enfance revenus, me montrait les arbres
-du jardin où nous arrivions.</p>
-
-<p>— Savez-vous ?… je pense que les arbres, la terre, le
-Nil, tout ce qui nous entoure se souvient et regrette…</p>
-
-<p>— Quoi donc, Sta-Abouha ?…</p>
-
-<p>— Tout ! C’est tellement difficile à dire et cela n’est
-pas pour me faire valoir à vos yeux, chère étrangère
-innocente ; vous ne pouvez conprendre encore l’âme
-orientale. Quand vous la connaîtrez, les choses
-dont je parle n’existeront plus.</p>
-
-<p>Et, comme je la pressais d’être plus explicite, soudain,
-elle redevint la créature primesautière et charmante
-que je commençais à aimer et dont la grâce
-pimentée m’effrayait et me ravissait à la fois.</p>
-
-<p>— L’Égypte d’à présent, qu’est-ce que c’est ?… En
-vérité, ce n’est rien !… On est moins battu, sans doute,
-et le Nil roule moins de cadavres dans ses eaux grises ;
-le cimetière, aussi, reçoit moins de morts tombés subitement,
-sans cause apparente. Aujourd’hui, on meurt
-presque toujours d’une maladie, et l’on assure qu’il
-y a des juges, dans tous les pays, qui rendent vraiment
-la justice, sans prendre de backchiches. Je ne
-sais pas, moi !… On dit même que l’esclavage va être
-complètement interdit. Eh bien ! si cela est vrai, c’est
-la fin de la race, la fin de nos grandeurs, la fin de
-tout !… Ces maîtres, que nous servons et que nous
-haïssons, nous ne saurions vivre sans eux… C’est
-l’abondance de leur superflu qui fait notre aisance, car
-ils ont cela de grand qui leur fait pardonner bien des
-faiblesses : ils savent encore être généreux !… Si nous
-existons, si nous connaissons quelques-unes des joies
-de la terre, nous, les humbles, c’est leur gaspillage qui
-en est la cause, et les miettes de leurs tables sont assez
-abondantes pour que toute la faim du pays soit rassasiée.
-Nous ne savons pas travailler. Nos mères ne
-nous ont appris à rien faire. Chez nous, on mourrait
-de faim sans l’aide des grandes maisons. Chez les
-maîtres, nous trouvons, avec le gîte, le vivre, les vêtements
-et quelquefois l’amour !… que nous n’aurions
-jamais connu sans cela, car nos maris nous prennent
-comme des brutes, et la femme n’est guère, pour eux,
-qu’un objet de rendement ou un animal de reproduction.
-Ils veulent beaucoup de femmes pour avoir
-beaucoup d’enfants qui, en grandissant, travailleront
-la terre avec eux et leur éviteront ainsi l’emploi des
-bras mercenaires. Les épouses vieillissantes deviennent
-aussi des bêtes de somme, qui peinent et triment
-jusqu’au dernier souffle sans rien demander qu’un peu
-de pain… Au palais, le plaisir d’une nuit peut faire
-de nous la mère respectée de petits princes, dont la
-venue changera pour toujours notre destinée. Esclave
-aujourd’hui, grande dame demain, qui pourrait hésiter
-devant l’émerveillement d’une telle espérance ?</p>
-
-<p>Nous étions arrivées au détour de l’allée, jusqu’au
-bord du fleuve. Le soir tombait. Sta-Abouha, subitement,
-s’était tue, gagnée peut-être par la douceur profonde
-de l’heure présente. Derrière nous, le palais dressait
-sa haute structure. Les murs, badigeonnés d’un
-rose pâli, semblaient se fondre avec la teinte des
-nuages qui descendaient du Mokatam jusqu’à nous.</p>
-
-<p>Les arbres, aux feuillages sombres, abritaient des
-milliers d’oiseaux dont le babil emplissait l’espace. Les
-frangipaniers, les héliotropes, les fohls, les roses, toutes
-les autres fleurs innombrables en ce jardin, exhalaient,
-à l’approche de la nuit, un parfum si pénétrant, que
-l’air en était comme saturé ; il semblait, par instant,
-que l’on dût défaillir sous leurs multiples essences.
-Devant nous, c’était le Nil, le fleuve roi aux eaux
-lourdes, qui virent passer tant de monarques, tant de
-conquérants et tant de vaincus, dont les corps glacés
-allaient se perdre, achever de pourrir sur le lit sablonneux,
-et ce lit ne les rendait jamais plus.</p>
-
-<p>De l’autre côté, c’était la route de Guizeh, conduisant
-alors aux Pyramides que l’on voyait se dessiner,
-ombres gigantesques, triangulaires et fines, dans les
-vapeurs roses du couchant. Vues de cette place, leur
-masse colossale n’était plus qu’un double cône. La
-troisième pyramide, celle de Mycérinus, à peine
-visible. Derrière nous, sur la hauteur, la citadelle dressait
-sa façade et ses minarets montant comme deux
-longues aiguilles dans le ciel clair. Là-bas, vers le nord,
-la chaîne Lybique se confondait avec les nuages couleur
-de hyacinthe.</p>
-
-<p>Sur le Nil, les grandes barques glissaient doucement,
-leurs voiles latines gonflées sous la forte poussée
-de la brise.</p>
-
-<p>Une petite flûte égrenait ses notes dans les roseaux ;
-des buffles passèrent devant nous, chargés de faix
-d’herbes. Un enfant mince, brun et nu, les conduisait.</p>
-
-<p>C’était l’Égypte ! toute l’Égypte ! paisible et triste
-dans sa tranquille beauté ; l’Égypte de toujours,
-l’Égypte qu’avaient connue, avant notre époque, les
-pères et les aïeux de ceux-ci. L’Égypte immuable et
-convoitée des Hycsos, des Pharaons, des Ptolémées
-et des Césars ; l’Égypte éternelle, au sein fécond, que
-Bonaparte trouva telle que l’avait laissée Cambyse et
-qui nous paraît à peine changée, à nous-mêmes, sitôt
-que nous franchissons l’enceinte des grandes cités.</p>
-
-<p>— Notre pays est beau ! dit Sta-Abouha gravement.</p>
-
-<p>— Très beau ! petite Sta-Abouha.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXI</h2>
-
-
-<p>Le soir, à la maison familiale, quand tout le monde
-était endormi, je montais sur la haute terrasse, en
-compagnie de ma fidèle Émilie. Elle allumait les deux
-flambeaux de jardin, et moi, assise sur un morceau de
-tapis, le dos appuyé contre une selle de velours cramoisi,
-à crépines d’or, qui se trouvait là on ne sait
-comment, je lisais les <i>Mémoires de Saint-Simon</i>…
-Était-ce la splendeur vraiment merveilleuse de cette
-nuit d’été ? Était-ce l’influence ambiante ou le souvenir
-des choses entendues, je ne sais, mais le volume,
-tout à coup s’échappa de mes mains, tout le parfum
-des fleurs de ce jardin respirées tantôt, toute la mélancolie
-du paysage étaient en moi, et me donnaient une
-sorte de vertige. J’eus peur de devenir pareille à tant
-d’autres dont on m’avait dit l’histoire ; ma volonté
-était impuissante, je me sentais glisser à la paresse,
-à l’oubli de tout ce qui n’était pas l’infinie béatitude
-de l’heure présente. Un grand palmier, tout près de
-nous, agita son panache de feuillage, un oiseau de
-nuit passa sur nos têtes et les frôla.</p>
-
-<p>Dans une maison voisine, on entendait le tam-tam
-régulier du <i>darrabouck</i>, tandis que des voix de femmes
-chantaient.</p>
-
-<p>Des chiens, longuement, aboyèrent. Il me semblait
-que, depuis des siècles, l’âme orientale était en moi.</p>
-
-<p>Soudain, déchirant la nue, la lune monta radieuse,
-dans la nuit si lourde de volupté.</p>
-
-<p>Alors Émilie, qui, depuis un moment, me regardait
-sans rien dire, dans la simplicité de son âme, se mit à
-fredonner presque à mi-voix et pour moi toute seule,
-le vieux refrain d’un de nos <i>Noëls</i> provençaux :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Aouoh Christaou la luno es lévado !</div>
-<div class="verse">Aouoh Christaou saouto vito aou Saou !<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a></div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Eh ! Christophe, la lune est levée…</div>
-<div class="verse">Eh ! Christophe, saute vite à terre.</div>
-</div>
-</div>
-<p>Il me parut que, tout à coup, on ôtait de devant
-mes yeux un voile épais qui, pour un moment, m’avait
-enlevé la notion des choses. Je me sentis redevenir
-moi-même, j’avais honte de cette minute durant
-laquelle je m’étais laissé glisser sur la pente fatale,
-prête à renoncer à la lutte, gagnée aux habitudes du
-pays, sous l’influence amollissante du milieu et de l’air
-ambiant.</p>
-
-<p>Je me levai, je regardai le ciel de minuit, ciel
-d’Orient, lumineux comme une aube et je me dis qu’il
-suffisait peut-être d’une heure de ces nuits rafraîchissantes,
-pour chasser d’un cœur volontaire les lâchetés
-et les faiblesses, suites de jours trop brûlants, des
-heures trop lentes… Et je me promis d’être forte,
-d’être vaillante, de garder de mon mieux l’âme résolue
-que les douces aïeules françaises avaient mise
-en moi. Ainsi, il avait suffi d’un air ancien, d’un air
-du pays, fredonné par des lèvres de servante, pour
-me rendre à la fois le courage et le goût de vivre…</p>
-
-<p>J’ai tenu parole. Depuis ce jour, quels que pussent
-être les exemples, quelque amertume ou quelque regret
-qui me pût venir, je fus brave.</p>
-
-<p>Tous les soirs, malgré une lassitude croissante, je
-demeurais de longues heures, en compagnie de mes
-livres, forçant mes yeux à se rouvrir quand je sentais
-le sommeil appesantir mes paupières. Je repris ma
-correspondance interrompue et, enfin, je laissai
-davantage ma pauvre Émilie dégonfler son cœur
-fruste dans le mien. Je lui défendis seulement de me
-parler de ce qui se faisait dans la maison.</p>
-
-<p>Insensiblement, je la ramenais vers la douce terre
-si lointaine, où, toutes deux, nous avions essayé nos
-premiers pas. Et peu à peu, à force de refaire ensemble
-les routes jadis parcourues et de répéter les paroles
-toujours entendues, nous parvînmes à nous créer un
-petit coin de patrie, un havre de paix où nous nous
-retrouvions avec nos âmes différentes, unies dans le
-même amour et le même espoir. Il n’y avait plus ni
-maîtresse ni servante, mais seulement deux femmes
-françaises, perdues dans ce harem africain, heureuses
-d’échanger ensemble quelques idées, point toujours
-pareilles, mais émises du moins dans la chère langue
-maternelle. L’humble paysanne qu’était Émilie, me
-racontait son enfance dans la ferme paternelle, perdue
-dans les montagnes de l’Aveyron. Elle avait, au plus
-haut point, cet esprit un peu caustique — mais dont
-toutes les comparaisons font image — qui caractérise
-nos peuples méridionaux. Je connus l’histoire du berger
-Basile, du pauvre Marine, et de la vachère Ninette.
-Je crus parfois faire, avec cette fille des Cévennes,
-l’ascension de ses montagnes, une lanterne à la main,
-le front recouvert de la mante du pays, par les nuits
-claires et glaciales de Noël. Je voyais l’office ; j’assistais
-au plantureux réveillon, où cinquante paysans
-se groupaient, tel un troupeau, autour de la table du
-curé, régalant ses ouailles de dinde, de nougats et
-d’<i>oreillettes</i><a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>, le tout arrosé de blanquette de Limoux,
-ou de muscat de Lunel.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Pâtisserie du Languedoc et de la Provence.</p>
-</div>
-<p>Soudain, une mélopée arabe venait jusqu’à nous d’un
-immeuble voisin, le son d’une <i>houd</i> ou de la <i>noune</i>
-grinçant tristement quelque mélodie sur un ton mineur ;
-ou bien le <i>gaffir</i><a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a> hurlant sous nos fenêtres
-son appel fatidique : <i>Ouahed !</i><a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a> Et c’était fini ! Le
-charme se rompait. On était de nouveau deux exilées
-qui descendaient, le cœur lourd et les yeux troubles,
-dans la maison, et regagnaient la chambre commune
-en ayant bien soin de ne pas écraser de négresses
-dans le hall, car elles dormaient serrées les unes contre
-les autres et si bien enroulées sous les énormes couvertures,
-qu’il fallait se livrer à une véritable gymnastique,
-pour éviter de marcher sur leurs corps.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Crieur de nuit.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> « Un » ! Abréviation de la formule Islamique : « Il n’y a qu’un
-seul Dieu ! »</p>
-</div>
-<p>Dans la chambre, c’étaient alors la musique continue
-des corbeaux croassant jusqu’au jour, le chant
-lugubre des derviches auquel, cependant, je commençais
-à m’accoutumer, et le cri strident des éperviers
-frôlant nos fenêtres.</p>
-
-<p>C’est le soir !… Il a fait très chaud toute la journée
-et la maison, surchauffée par les rayons d’un soleil
-torride, a gardé dans ses murs une température si
-élevée que, malgré les courants d’air établis partout,
-on suffoque.</p>
-
-<p>Dans le hall où le repas s’achève, nous sommes tous
-assis autour du traditionnel plateau, où s’étale, fraîche
-et saignante à souhait, une succulente pastèque.</p>
-
-<p>Le cousin Ahmed-bey a découpé habilement le cœur
-du fruit et le partage en morceaux, qu’il nous distribue
-en maître de maison magnanime, gardant pour lui
-la partie la moins délicate.</p>
-
-<p>On mord à belles dents la pulpe savoureuse, dont
-le jus découle de toutes les lèvres en bave rose. C’est
-délicieux et dégoûtant à la fois.</p>
-
-<p>A terre, comme un animal familier, Zénab achève
-les écorces que le bey lui jette, sans qu’elle songe le
-moins du monde à s’en offenser. Mais, la dernière bouchée
-finie, elle se traîne sur les genoux jusqu’à l’hôte
-et sa voix se fait larmoyante pour demander :</p>
-
-<p>— <i>Amel-Maarouf, Nébit, ia bey ?…</i> (Faites-moi plaisir…
-du vin, mon bey !)</p>
-
-<p>Dès le premier jour de mon arrivée, et pour me
-faire honneur, on a servi, sur la table de famille, la
-rouge boisson prohibée par le prophète.</p>
-
-<p>J’ai constamment refusé d’en prendre. Mais, comme
-on a continué de placer le <i>fiascho</i> devant moi, presque
-chaque jour, la même scène amusante se reproduit.</p>
-
-<p>Vers le milieu du repas, au moment de faire appel
-à l’esclave pour lui verser à boire, avant de prononcer
-le mot consacré (<i>Essinni !</i> — Désaltère-moi !), le cousin,
-hypocritement, se tourne vers moi et demande :</p>
-
-<p>— Ma cousine, vous ne prenez pas de vin ?…</p>
-
-<p>Et moi de répondre :</p>
-
-<p>— Non, mon cousin, merci !</p>
-
-<p>— Vous permettez que j’en boive un peu ?…</p>
-
-<p>— Comment donc !…</p>
-
-<p>Et je lui tends le <i>fiascho</i> qu’il a devant lui. Il boit
-sec et commence à retrouver la parole, lui qui ne
-parle presque jamais.</p>
-
-<p>C’est alors que Zénab se rapproche, vraie chatte
-gourmande, et réclame sa part.</p>
-
-<p>Généralement, elle invente un malaise, une souffrance
-quelconque, qui la force à demander de ce vin
-qui est un remède, « un vrai remède, seigneur ! »
-En demanderait-elle sans cela, elle qui se targue d’être
-une si bonne musulmane ?…</p>
-
-<p>Ce soir, elle ne va point faillir à son habitude.</p>
-
-<p>— Zénab, interroge le cousin, pourquoi veux-tu
-boire de ce vin ? Tu sais bien que c’est défendu…</p>
-
-<p>— Je le sais, seigneur… mais j’ai mal ! Ah ! j’ai si
-mal ! Donnez-m’en rien qu’un peu, une goutte pour
-guérir mon pauvre estomac qui me brûle.</p>
-
-<p>Le cousin, amusé, verse dans un bol de faïence la
-valeur de deux grands verres.</p>
-
-<p>La femme boit.</p>
-
-<p>Un quart d’heure après, elle est ivre à tomber. C’est
-le moment que l’on attendait ; l’heure précise où le
-démon, caché dans l’âme obscure de la bouffonne, va
-se manifester à nous par les paroles et les actes les plus
-baroques et les plus inattendus. Il n’est pas de folies
-qui ne s’échappent de ces lèvres de démentes où
-l’alcool a mis son poison.</p>
-
-<p>Cette fois encore, nous assistons immobiles à la
-répétition du spectacle quotidien. Comme il fait
-chaud, Zénab a retiré sa galabieh, selon une coutume
-qui lui est chère. Elle apparaît sous la clarté crue de
-la suspension au pétrole, à l’abat-jour de métal, vêtue
-d’un simple caleçon de percale jadis blanche, mais,
-pour l’instant, d’une couleur indécise, flottant entre
-l’ocre et l’ardoise à force de malpropreté. Ce caleçon,
-qui gêne sans doute son estomac lourd de vin, elle l’a
-fait glisser jusqu’au milieu de son ventre, qui semble
-pitoyablement flasque et blême, au-dessus des cordons
-qui le soutiennent mal et entament les chairs.</p>
-
-<p>Zénab ne porte pas de chemise et sa gorge, en forme
-d’outre, tombe lamentablement plus bas que la taille,
-sous la forme de deux petits sacs vides et ballottants.
-Les pectoraux se dessinent de façon inquiétante sous
-la peau de la poitrine et les épaules semblent deux
-clous énormes, reliés à ces bâtons qui sont les bras.
-Le dos, où l’épine dorsale montre chacun de ses
-nœuds, s’arrondit déplorablement.</p>
-
-<p>Et, sur cette loque, des tatouages variés ont laissé
-leurs traces ineffaçables. Zénab porte sur chaque sein
-un petit soleil et, au bas des reins, se dessine un crocodile.
-Elle est très fière de ces emblèmes et les exhibe
-à tout venant sans la moindre gêne.</p>
-
-<p>— Danse, Zénab !… ordonne le maître.</p>
-
-<p>Et Zénab danse.</p>
-
-<p>Elle a mis sur sa tête grimaçante le tarbouche que
-complaisamment, a prêté l’eunuque, dont la large face
-s’épanouit d’aise dans l’encadrement de la porte… Elle
-a pris la canne du maître et, une fleur de souci entre
-les dents, les yeux dilatés, le torse penché en avant
-et la croupe tendue, ses deux mains appuyées au bâton
-qui la soutient, elle imprime à la partie moyenne de
-son corps, des mouvements bizarres, dont l’impudeur
-ne choque personne. Sa pauvre face stupide exprime
-une douce satisfaction ; ses yeux sans cils pleurent de
-tendres larmes ; sa bouche s’entr’ouvre : Zénab est
-heureuse !</p>
-
-<p>Le vin de palme a, pour un instant, chassé jusqu’au
-souvenir de la misère présente et des souffrances passées.</p>
-
-<p>Le bey lui-même donne l’exemple de l’accompagnement,
-en frappant en cadence ses deux mains l’une
-contre l’autre. Les assistantes, maîtresses et esclaves,
-limitent. Zénab, excitée par ce rythme un peu sauvage,
-se livre à présent à de véritables contorsions.
-Sur ses traits, que ce plaisir furieux décompose, la
-sueur ruisselle et ses cheveux, mal peignés, viennent
-battre ses joues de leurs mèches folles. Maintenant,
-elle a jeté le bâton et passé à ses index les crotales de
-cuivre qu’une servante lui a tendues sur l’ordre du bey.
-Les bras levés au-dessus de sa tête, elle agite ses crotales
-en un mouvement toujours plus rapide. Ses yeux
-révulsés ont une expression indéfinissable qui tient à
-la fois de l’extase et de la terreur. Elle tourne sur elle-même,
-grisée par cette musique étrange, faite de
-toutes les voix des personnes environnantes, des battements
-de leurs mains et surtout de ces terribles crotales
-qui ne s’arrêtent plus.</p>
-
-<p>Gull-Baïjass a pris un darrabouck entre ses genoux,
-et ses doigts blancs de paresseuse en tirent le son
-toujours pareil qui, depuis l’aurore des siècles, guida
-les danses des filles d’Égypte.</p>
-
-<p>L’eunuque, ravi, s’est avancé et, assis, sans rien
-dire, tout près de la porte, sa grosse tête crépue dodeline
-gravement de gauche à droite, il semble personnifier
-ainsi quelque divinité grotesque sortie du fond
-des âges, pour apporter à ce tableau familial sa présence
-tutélaire.</p>
-
-<p>Et tout à coup, la danseuse s’arrête, à bout de
-souffle, et vient s’abattre presque à mes pieds, comme
-une masse.</p>
-
-<p>Zenab est évanouie.</p>
-
-<p>Le maître rit et sort de la pièce.</p>
-
-<p>Azma hésite un peu, partagée entre son bon cœur
-qui lui conseille d’être charitable à cette femme, et la
-crainte de perdre de son prestige devant ses esclaves,
-en donnant des soins à une créature si inférieure. Mais,
-moi qui ne suis pas Turque et n’ai pas à me préoccuper
-de ces gens, je me suis agenouillée près de Zénab,
-et, aidée d’Émilie, nous parvenons à ranimer la pauvre
-danseuse. Azma, alors, a été chercher elle-même l’eau
-<i>de fleurs</i><a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>, précieusement distillée par elle et conservée
-dans la vieille dame-jeanne, au fond de l’armoire
-de sa chambre. Elle revient, tandis que Zénab
-ouvre les yeux et essaie de me baiser les mains, en
-signe de gratitude. De voir la <i>hanem</i> s’occuper d’elle
-avec moi et lui tendre la boisson si recherchée et servie
-dans une cuiller d’argent, comme à une égale, Zénab
-n’en peut croire ses regards. La joie l’étouffe. Pour
-mieux nous en prouver l’excès, la pauvre femme essaie
-de petits gloussements de gratitude, qui ne parviennent
-pas à s’échapper de sa gorge.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Eau de fleurs d’oranger.</p>
-</div>
-<p>Émilie, la première, a pensé à couvrir le buste nu
-et à envelopper les épaules de Zénab d’un châle à
-elle ; cela suffit à procurer immédiatement, chez la
-fellaha, le réveil de toutes ses facultés.</p>
-
-<p>— Ah ! par Allah ! que ce châle me fait de bien. Si
-j’en avais un pareil, je crois bien que je serais guérie
-tout de suite…</p>
-
-<p>Moi, probablement, j’aurais donné le châle, mais
-Zénab a affaire à plus maligne qu’elle, avec ma rusée
-Cévenole. Émilie est bonne, mais avisée ; elle pense
-qu’elle n’est pas assez riche pour faire des cadeaux aux
-paresseuses.</p>
-
-<p>— Écoute, Zénab, puisque ce châle te plaît, je t’apprendrai
-à en faire un pareil.</p>
-
-<p>Zénab aime mieux y renoncer tout de suite…</p>
-
-<p>Le lendemain et les jours suivants, je crus remarquer
-chez cette bouffonne — car elle n’était guère que cela
-dans la maison — un redoublement d’amabilité et
-d’égards à mon intention : Zénab se souvenait et elle
-était reconnaissante. Pour moi, je ne pensais plus à
-son accident, quand, un soir, après une interminable
-journée de solitude — toute la famille était allée
-rendre visite à des parents habitant la banlieue — comme
-je demandais l’heure à Gull-Baïjass pour la
-dixième fois peut-être, Zénab, qui me regardait sans
-rien dire, s’approcha de moi :</p>
-
-<p>— Petite hanem, les heures te semblent longues !…
-Tu n’as pas lu dans tes gros livres, ce soir ; je parie
-que tu es malade ?…</p>
-
-<p>Je dus avouer que j’avais mal à la tête.</p>
-
-<p>— C’est parce que le bey ne t’a pas écrit… Ne te
-tourmente pas ; demain, le seigneur t’enverra une
-bonne lettre ; mais moi, ce soir, je veux te distraire.</p>
-
-<p>Tout de suite, je pensai à la danse et je revis par
-la pensée toute la scène de l’autre soir.</p>
-
-<p>— Non, non, Zénab, pas de danses, pas de musique !
-je suis lasse.</p>
-
-<p>Mais elle, à voix basse, murmura :</p>
-
-<p>— Ce n’est pas ce que tu crois… Non, j’ai à te montrer
-quelque chose qu’aucune chrétienne avant toi
-n’a vu ; une chose que tu ignores et qui t’amusera,
-ma colombe… Seulement, il ne faut pas le dire ici ;
-sans cela, on me chasserait, et la pauvre Zénab n’aurait
-plus de gîte.</p>
-
-<p>— C’est donc mal, Zénab, ce que tu me proposes ?…</p>
-
-<p>— Voilà. C’est mal et ce n’est pas mal… ça dépend
-des idées. Je te mènerai dans une maison où tu ne
-rencontreras que des personnes très respectables, mais
-qui seraient fâchées si elles savaient que je leur conduis
-une dame qui n’est pas Égyptienne. Chaque
-peuple a ses habitudes, qu’il n’aime pas voir divulguer.
-Viens, ma sœur, tu ne le regretteras pas…</p>
-
-<p>Que ceux qui jamais ne sentirent l’aiguillon de la
-curiosité tourmenter leur cervelle, me pardonnent.</p>
-
-<p>Zenab avait dit :</p>
-
-<p>— Je vais te montrer quelque chose, qu’aucune
-chrétienne avant toi n’a vu…</p>
-
-<p>Je n’avais pas dix-huit ans ! Personne n’était là
-pour me guider. Une envie terrible me prenait de voir
-ce spectacle défendu aux profanes ; d’ailleurs, ma fidèle
-Émilie et Zénab seraient avec moi… Que pouvais-je
-craindre ? J’acceptai de revêtir la habara et nous
-partîmes.</p>
-
-<p>— Surtout parle très peu, me souffla Zénab, je te
-présenterai comme une dame persane descendue chez
-ma maîtresse. Je dirai que tu ne sais pas très bien
-l’arabe.</p>
-
-<p>… Ainsi, cette fille stupide trouvait cependant des
-subterfuges surprenants pour l’accomplissement de
-ses volontés.</p>
-
-<p>Nous partîmes en voiture et, en quelques minutes,
-le cocher nous déposa dans le quartier même de <i>Darb-el-Gamamiz</i>
-devant une maison d’apparence fort honnête.
-Deux grands eunuques surveillaient la porte.</p>
-
-<p>Nous franchîmes le patio. Zénab souleva la lourde
-portière qui masquait l’entrée du harem, en personne
-habituée, pour laquelle les lieux n’avaient plus aucun
-mystère.</p>
-
-<p>Nous parvînmes au premier étage. Tout de suite
-les sons de l’habituel orchestre arrivèrent jusqu’à moi.
-<i>Noune</i>, <i>houd</i>, <i>darrabouck</i> faisaient rage de compagnie.
-De temps à autre, des voix féminines accompagnaient
-l’air sur un timbre suraigu. Je n’eus pas trop le temps
-de me demander où j’étais, ni si cette musique entendue
-était une musique de fête. Une femme entre deux
-âges, la face outrageusement peinte, les cheveux
-passés au henné couleur de sang, les yeux démesurément
-agrandis de kohl, venait vers nous, dans un
-balancement des hanches et des cuisses qui lui donnait
-la démarche peu gracieuse d’une oie.</p>
-
-<p>— Qui est cette hanem, Zénab ?… Est-ce pour une
-leçon ?</p>
-
-<p>Zénab, dans la crainte que je ne répondisse trop
-vite, se hâta de dire :</p>
-
-<p>— Oui et non, madame… C’est une jeune Persane
-qui veut voir les leçons des autres pour essayer de
-faire une école comme la vôtre dans son pays.</p>
-
-<p>— C’est un talari, alors, Zénab !…</p>
-
-<p>Je m’exécutai et donnai un écu, de plus en plus
-intriguée… Mais Émilie me tirait vers elle, par un
-pan de ma habara !…</p>
-
-<p>— Pour l’amour du Ciel, madame, allons-nous-en !…
-Cette femme est folle de nous avoir amenées
-ici !… Madame sûrement ne se rend pas compte…
-ce n’est pas la place de madame… Je ne voudrais pas
-que madame me reprochât ensuite de l’avoir laissée
-même une heure dans cette maison.</p>
-
-<p>Émilie, moins naïve que moi, se figurait des choses
-épouvantables. Une apparition inattendue commença
-de me donner confiance et rassura ma pauvre camériste
-affolée.</p>
-
-<p>Par la porte que Zénab venait d’ouvrir devant nous,
-Sett-Seddia, une cigarette aux lèvres, sa <i>Noune</i> posée
-sur ses genoux, causait tranquillement avec une femme,
-modestement mise, à côté de six autres personnes,
-toutes fort correctes et plutôt mûres. Seddia la première
-nous aperçut :</p>
-
-<p>— Comment êtes-vous ici, madame ?…</p>
-
-<p>Elle paraissait plus ennuyée que choquée.</p>
-
-<p>Mais déjà Émilie, perdant toute notion de respect,
-dans l’ardent désir qu’elle avait de m’emmener de
-cette maison, l’interpellait :</p>
-
-<p>— Madame Seddia, je vous en prie, dites-nous où
-cette folle de Zénab nous a conduites ?… Bien sûr, ce
-n’est pas ici la place d’une jeune dame comme ma
-maîtresse…</p>
-
-<p>Seddia sourit. L’agitation de ma pauvre Émilie
-l’amusait.</p>
-
-<p>— Mais, ma bonne, vous êtes dans un lieu très
-convenable. La hanem qui vous a reçues est professeur
-de musique et de danse, c’est l’heure de la leçon et
-je suis moi-même chargée de l’accompagnement.
-Allez-donc vous asseoir là-bas, dans cette pièce. Vous
-verrez les danses… Surtout rassurez-vous ; « madame »
-(et elle me désignait) ne court aucun danger…</p>
-
-<p>Émilie obéit, sans cependant se montrer ni très
-satisfaite, ni très tranquille.</p>
-
-<p>Alors, à mon tour, j’interrogeai Seddia. Je pensais
-bien qu’on ne donne pas de leçons après neuf heures
-du soir, surtout en Égypte.</p>
-
-<p>— Voyons, Seddia, soyez au moins franche avec moi…</p>
-
-<p>Notre compatriote parut embarrassée, mais tout
-de suite la légèreté naturelle de sa petite âme Montmartroise
-prit le dessus ; elle déclara :</p>
-
-<p>— Ma foi, tant pis ! (Elle prononçait <i>tant pire !</i>)
-Je n’aurais pas voulu parler, mais, puisque vous y
-êtes, il faut bien que je vous explique… Ne vous hâtez
-pas de blâmer les femmes qui vous entourent. C’est
-ici la leçon d’amour !</p>
-
-<p>— La leçon d’amour ?…<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Tout ce qui va suivre et qui fut rigoureusement vrai il ya
-vingt ans n’existe plus aujourd’hui. La jeune fille égyptienne
-actuelle se rapproche de plus en plus de ses sœurs européennes.</p>
-</div>
-<p>— Mon Dieu, oui !… Et cela n’a rien que de très respectable
-en soi, étant données les mœurs du pays. Vous
-n’ignorez pas que les hommes se marient presque
-toujours en Égypte avec des femmes qu’ils ne connaissent
-qu’à l’heure suprême où, mariés et maîtres de
-leurs épouses, ils ont le droit de soulever le voile nuptial
-et de voir pour la première fois les traits de leur fiancée.</p>
-
-<p>« Bien entendu, l’amour tel que nous le comprenons
-en Europe ne saurait exister dans des conditions
-pareilles. Bien plus, les hommes auxquels leur religion
-permet quatre femmes légitimes « à la fois » et
-en nombre illimité, pourvu qu’elles se succèdent par le
-divorce, sans compter autant d’esclaves qu’ils peuvent
-en nourrir, sont forcément difficiles sur la marchandise…
-Les esclaves abyssiniennes ont, paraît-il, d’extraordinaires
-qualités au point de vue de la volupté…
-Les esclaves blanches savent toutes les ruses qui
-prennent les hommes… Jusqu’aux joyeuses négresses,
-dont les formes rebondies, la belle santé et la bonne
-humeur les retiennent parfois des années pris à leurs
-charmes couleur de suie !… Alors, dans ce triple péril,
-que voulez-vous que fasse la pauvre petite vierge
-égyptienne, qui, en fait d’hommes, n’a jamais connu
-que son père qu’elle redoute et ses frères qui la méprisent…
-Il faudrait qu’elle soit plus belle qu’une houri,
-ou plus rouée qu’une courtisane pour pouvoir sans
-désavantage essayer la lutte. Elle n’est plus qu’un triste
-moule à enfants. Et si la nature l’a faite stérile, ou si
-la vieillesse vient trop tôt, elle ne tarde pas à se voir
-reléguée à la dernière place dans sa maison, à moins
-qu’on ne l’en chasse tout de suite, sur les conseils
-d’une rivale ambitieuse.</p>
-
-<p>« Les mères qui, durant des siècles, ont souffert de
-ces choses sans oser se plaindre, ont enfin fini par trouver
-le moyen d’y porter remède.</p>
-
-<p>« Il y a quelques années, une très belle fille, qui jadis
-avait fait métier de ses sourires, épousa un bey et demeura
-veuve avec quatre filles, presque sans fortune.
-Cette femme, qui de l’amour oriental n’ignorait aucun
-secret, se dit qu’il serait profondément regrettable, de
-ne point initier ses enfants aux façons qui lui avaient
-jadis si bien réussi auprès des hommes qui la convoitaient.
-Seulement, au lieu de les faire savantes pour
-le public, elle s’appliqua à les élever en vue de leur
-bonheur personnel, qui ne pouvait dépendre, pensait-elle,
-que du bonheur de leur mari. Elle enseigna à ses
-filles les pratiques qui plaisent aux hommes et les
-sortilèges qui les attachent. Cette courtisane ne manqua
-pas d’avoir des imitatrices, quand on sut que ses
-quatre filles étaient heureuses en ménage, on supposa
-que les leçons maternelles n’étaient point étrangères
-à leur félicité domestique. L’école d’amour était créée.</p>
-
-<p>« Ici, l’on enseigne les divers arts d’agrément que
-les époux recherchent dans la jeune fille qui sera leur
-femme ; danses, musiques, chansons… Le massage,
-bien entendu, occupe la première place, toute bonne
-musulmane devant masser son mari et réveiller par
-de savantes frictions ses facultés endormies.</p>
-
-<p>« Mais ce n’est pas tout, et je ne sais comment vous
-dire le reste, sans vous choquer… D’ailleurs, vous allez
-voir et vous pourrez vous rendre compte par vous-même…
-Tout cela s’exécute dans une intention fort
-honorable et ce complément d’éducation fait partie
-des qualités domestiques qu’une bonne mère doit
-enseigner à sa fille, avant de la donner à l’époux. »</p>
-
-<p>Non, Seddia n’avait pas menti, pas même exagéré…
-Tout ce que je vis dépassait de beaucoup les pires suppositions
-que mon cerveau de très jeune Européenne
-avait pu me suggérer… Et j’étais, je pense, plus ignorante
-que la plus ignorante des élèves qui s’exercèrent
-paisiblement devant moi.</p>
-
-<p>De même que l’on voit au Conservatoire des enfants
-de quinze ans, s’essayer à reproduire le masque tragique,
-les gestes passionnés et la voix profonde des
-Phèdre et des Agrippine, en délicieux perroquets seulement
-désireux d’imiter <i>la manière</i> du professeur,
-mais incapables de ressentir le quart des sentiments
-qu’ils paraissent exprimer, ainsi se mouvaient et
-agissaient les petites vierges égyptiennes.</p>
-
-<p>L’une après l’autre, elles arrivaient le front timide,
-la démarche incertaine, devant le divan où s’étalait la
-comparse représentant <i>le mari</i> (<i>sic</i>). C’était alors de
-part et d’autre une mimique intraduisible, que, seule,
-la plume terrible d’un Tacite ou d’un Suétone pourrait
-expliquer sans détours.</p>
-
-<p>On enseignait à ces fillettes à se dépouiller de leurs
-vêtements, à mimer les danses les plus lascives en
-gardant sur leurs lèvres d’enfant le même sourire de
-courtisane, en mettant dans leurs yeux clairs d’innocentes,
-le regard canaille du professeur… Celle-ci
-s’agitait terriblement, redressant un bras, pliant une
-jambe, faisant pencher davantage une tête rebelle ;
-elle allait de l’une à l’autre, prodiguant à la fois conseils
-et remontrances. Et les gestes ne suffisaient point.
-Il fallait encore apprendre les paroles fatidiques,
-qui provoquent les désirs des hommes, la résistance
-qui les attise et les petits cris qui les contentent. Les
-soupirs étaient réglés comme les actions…</p>
-
-<p>L’enfant devait témoigner à certaine minute, une
-exaltation dont très probablement elle devait toujours
-ignorer la cause ; car, contrairement aux récits
-mensongers qui circulent sur les femmes musulmanes,
-les Égyptiennes sont immuablement frigides, pour des
-raisons physiologiques qui ne trouveraient point
-leur place ici. Cela tient encore à la façon dont les
-maris se comportent avec elles. Bien peu demandent
-à leurs compagnes autre chose que de la soumission
-dans l’accomplissement de leur plaisir. Il s’agit seulement
-qu’elles sachent feindre… La grimace de l’amour
-leur suffit. Il faut surtout qu’elles les servent
-en esclaves complaisantes, tel mari fellah — même
-millionnaire — exige de sa jeune épouse, le soir des
-noces, qu’elle le déchausse et le déshabille. Au matin,
-il la réveille brutalement et se fait servir ; car, pense-t-il :
-c’est le premier jour qu’un homme avisé dresse
-sa jument et sa femme !</p>
-
-<p>Tout autres, il est vrai, sont les habitudes turques.</p>
-
-<p>La Turque de race libre se repose sur les esclaves de
-tous ses devoirs de maîtresse de maison, y compris
-les soins physiques de l’époux. Elle consent bien à lui
-appartenir, mais non point à provoquer ses faveurs,
-ni à subir ses tyranniques exigences. Et les belles filles
-de Stamboul, qui deviennent les femmes d’hommes
-égyptiens, vengent cruellement les épouses égyptiennes
-en intervertissant complètement les rôles des
-conjoints dans le mariage… Les fils du Nil paient
-fort cher l’honneur, souvent bien illusoire, d’avoir
-une Turque dans leur maison…</p>
-
-<p>La leçon d’amour s’adressait donc uniquement à
-des jeunes filles égyptiennes. Le plus curieux, c’est que
-les mères réunies en cercle regardaient ces choses
-avec le même œil confiant que des mères françaises
-eussent contemplé les jeux de leurs petits sur le sable
-d’une plage, ou dans les allées d’un paisible jardin.
-De loin en loin, l’une d’elles approuvait à haute voix
-ou corrigeait d’un mot la défaillance d’une attitude,
-ou la fausseté de ton d’une phrase d’amour mal prononcée,
-et c’était tout.</p>
-
-<p>Accroupies en rond sur des chiltas, elles fumaient
-toutes comme des Cosaques et jacassaient comme
-des pies ; à tel point que la <i>mahaléma</i> (professeur féminin)
-devait parfois interrompre d’un terrible « <i>Hoss !</i>
-(silence !) Mesdames, on ne s’entend plus ».</p>
-
-<p>Sett-Seddia, impassible, pinçait les cordes de son
-bizarre instrument, et, quand elle s’arrêtait, les doigtiers
-de métal fixés sur ses ongles, lui donnaient un
-faux air de danseuse cambodgienne. Je ne pus m’empêcher
-de lui faire part de l’étonnement que j’éprouvais,
-à la voir, elle Française et catholique, prêter
-son concours à de pareils jeux…</p>
-
-<p>Elle me regarda et je vis passer dans ses yeux tristes
-la petite buée, voile de larmes mal retenues, que je
-connaissais bien pour l’avoir observée maintes fois
-chez cette femme, à l’heure de ses pires turpitudes…</p>
-
-<p>— Que voulez-vous ? me dit-elle. Il faut manger !…
-Ils m’ont à présent si bien pétrie à leur manière que
-je ne souffre même plus de l’extravagance qui m’entoure…
-Je suis une véritable musulmane !…</p>
-
-<p>Oh ! le rire amer qui ponctua cette phrase !… Vous
-dûtes le retrouver, ce rire, pauvre Seddia, à l’heure
-terrible où le choléra, un peu plus tard, vous livrait
-à cette mort lamentable qui devait vous enlever en
-pleine santé, en pleine jeunesse. Au moment de franchir
-la suprême étape, en voyant penchés sur vous
-les visages des amies égyptiennes qui assistaient votre
-si courte agonie et, prévoyant qu’elles seules à présent
-allaient vous ensevelir, vous dîtes sans doute
-de ce même ton et avec ce même sourire désabusé :</p>
-
-<p>— Je suis une bonne musulmane !</p>
-
-<p>Dernier mensonge, dernière aumône à ces cœurs
-simples, qui souhaitaient à votre âme les douceurs
-matérielles et palpables de leur paradis !…</p>
-
-<p>Quand j’appris à Azma notre escapade, en lui faisant
-promettre de ne point punir Zénab — mais ne
-voulant pas cependant qu’elle pût connaître par
-d’autres ma présence dans cette maison — je fus surprise
-de ne pas la voir fâchée.</p>
-
-<p>— Évidemment, me dit-elle, ce n’est pas très convenable
-que tu sois allée là-bas. Mais, puisque cela
-t’amuse d’étudier les mœurs locales, tu as plus appris
-chez cette femme, en ces quelques heures, que dans
-une année. Seulement il faut bien que tu saches que
-les grandes familles flétrissent ces usages ; jamais une
-Turque ou même une Égyptienne alliée à des Turcs,
-ne conduira sa fille dans cette maison.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXII</h2>
-
-
-<p>A quelques jours de là, je pus assister à un mariage.
-Ce mariage !… on en parlait à la maison depuis
-des semaines et je me faisais une fête d’y être conviée,
-supposant bien que je pénétrerais cette fois au cœur
-de la famille orientale. On verra que je ne me trompais
-guère. Depuis, il m’a été donné d’assister à beaucoup
-de cérémonies diverses, dans toutes les classes
-du peuple égyptien. J’ai vu des noces princières et
-des noces paysannes, au village de la province où
-j’habite une partie de l’année, j’ai vu des noces barbarines
-et des noces chrétiennes chez les coptes,
-mais aucune ne m’a donné l’impression de <i>jamais
-vu</i> que me procura le mariage où, pour la première
-fois, je pris contact avec la foule féminine et la véritable
-âme égyptienne.</p>
-
-<p>La veille, nous avions assisté à la soirée donnée
-par le père de la fiancée. Après un souper servi à
-la turque sur des centaines de plateaux autour desquels
-on s’asseyait par groupe de cinq à dix — à ce
-souper, il fut servi plus de quarante plats à chaque
-table — nous allâmes nous asseoir en cercle, autour
-du fauteuil où trônait la jeune fille en l’honneur de
-qui se donnait la fête. A l’époque où se passait ce
-récit, il était d’usage — depuis peu d’années ! — de
-faire revêtir à la fiancée la robe de mariée à la mode
-européenne, robe de satin blanc, voile de tulle, fleurs
-d’oranger, etc… on ajoutait seulement le diadème en
-perles et les longs fils d’argent fixés au-dessus des
-tempes et descendant de chaque côté du front de la
-fiancée jusqu’à terre. Cette parure, essentiellement
-orientale, est de l’effet le plus original et le plus gracieux.
-Elle remonte aux époques des premiers siècles
-de l’occupation gréco-romaine, et fut gardée par les
-chrétiens et plus tard par les musulmans — les uns
-et les autres la conservent encore à l’heure actuelle,
-en Égypte.</p>
-
-<p>Devant la fiancée, les chanteuses et les danseuses
-s’installèrent et charmèrent l’assistance à tour de rôle.</p>
-
-<p>La fiancée fut amenée en procession par toutes les
-jeunes filles présentes et soutenue jusqu’à son trône
-par ses sœurs, ses cousines, ou ses parentes les plus
-proches. Sur son passage on jetait à profusion les
-grains de blé, signe d’abondance, du sel pour appeler
-la sagesse sur son jeune front, et des pièces de
-monnaie, symbole de richesse. Le concert fini, la jeune
-fille fut ramenée dans le même ordre à sa chambre
-et les invités demeurèrent à causer et à fumer jusqu’à
-l’aurore.</p>
-
-<p>On se sépara en se donnant rendez-vous pour le
-soir-même, chez l’époux où devait avoir lieu la consécration
-de la fête.</p>
-
-<p>Cette première soirée se nomme <i>Leïlt el Henna</i> (la
-nuit du Henné). C’est en effet dans la journée que
-l’on a appliqué aux mains et aux pieds de la future
-épouse, le cataplasme d’herbes cuites qui doit laisser
-aux paumes et aux plantes, cette couleur affreuse si
-appréciée des femmes musulmanes. Tout d’abord, a
-eu lieu le bain, soigneusement présidé par la <i>Balana</i>
-(baigneuse), qui a ensuite opéré l’œuvre délicate, et
-souvent douloureuse, de l’épilation.</p>
-
-<p>La patiente étant dévêtue, on l’étend sur un lit
-pendant qu’une matrone prépare, dans la chambre
-même, une sorte de caramel épais qui bout doucement
-sur un petit fourneau de terre. Dans ce liquide
-on verse une quantité de jus de citron exprimé à
-même dans la casserole. Quand la mixture est au
-point, la balana, avec une dextérité surprenante, y
-trempe la main et applique vivement cette sorte de
-cataplasme aussi chaud que possible, sur la partie à
-épiler. Elle laisse le remède agir quelques secondes,
-puis arrache violemment…</p>
-
-<p>On épile non seulement le corps, mais les bras et le
-visage — car les joues d’une mariée doivent avoir
-le brillant et la netteté d’une pomme — le duvet
-de pêche si chanté par nos poètes est ici en abomination.
-L’opération finie on donne un second bain à
-la malheureuse dont la face a des tons de homard
-bouilli et qui ne peut presque plus marcher tant sa
-pauvre chair est cuisante et meurtrie par cette toilette
-barbare. On la saupoudre ensuite de farine
-d’amidon et on l’habille pour la première soirée.</p>
-
-<p>La seconde fête a lieu chez l’époux et se nomme
-<i>Leïlt el Dourla</i> (la nuit de l’entrée). Vers le coucher
-du soleil, la mariée est enfouie en grande pompe dans
-un carrosse de gala où prennent place avec elle, sa
-mère et quelques intimes — autant que la voiture
-en peut supporter. Ensuite, toutes les issues régulièrement
-calfeutrées à l’aide d’écharpes de soie et
-de cachemires des Indes, le carrosse disparaissant sous
-les étoffes de prix, l’eunuque monte à côté du cocher
-et le cortège se met en marche, précédé par une musique
-militaire. Les invitées suivent dans leur coupé, les
-plus modestes en voiture de louage. Des timbaliers
-ferment la marche, montés sur des chameaux superbement
-caparaçonnés. Sur tout le parcours, les serviteurs
-de la famille jettent des pièces de menue
-monnaie et des bonbons que s’arrachent les gamins
-et les passants d’humble condition. Des matrones aspergent
-aussi la foule à l’aide de petites aiguières au
-bec percé de mille trous, d’où s’échappent, en gouttes
-parcimonieuses, l’eau de roses et l’eau de fleurs d’oranger…</p>
-
-<p>Enfin l’on arrive au domicile du marié. Celui-ci,
-debout sous les tentes multicolores tendues devant la
-porte, attend celle qui devant la loi est déjà sa femme,
-mais dont il n’a pas encore vu les traits. A ses côtés,
-deux sacrificateurs, tiennent en laisse deux jeunes
-taureaux qui seront immolés sitôt que l’épouse, au
-bras de l’époux, franchira le seuil de la demeure
-qui devient la sienne.</p>
-
-<p>C’est en effet sur le sang de ces animaux qu’elle
-doit passer, portée par le jeune homme qui la conduit
-jusqu’à la porte de la chambre nuptiale et se
-retire sans prononcer une parole. Il ne reverra sa
-femme que le soir. On juge de l’émoi de ces deux
-êtres, dont la volonté de leurs familles a lié la destinée
-et qui ignorent encore tout l’un de l’autre. Cet
-émoi se double d’une vague appréhension chez l’homme
-qui, s’il n’a pas été bien loyalement renseigné par
-les femmes chargées d’apprécier à sa place les mérites
-de la future, peut trouver, à l’issue de la cérémonie,
-un aimable monstre sous le voile trompeur des épousées,
-au lieu de la houri désirée…</p>
-
-<p>Il ne saurait y avoir assez de lumières ni assez de
-bruit, assez de fleurs ni assez de danses pour étourdir
-suffisamment la pauvre petite victime qui, déjà suffoquée
-par une heure de trajet dans cette voiture où
-elle manquait d’air, brisée de lassitude par les toilettes
-et la parade de la veille, n’a pas encore franchi
-la moitié de son douloureux calvaire. Pour la mariée
-égyptienne, les noces sont bien véritablement un holocauste,
-dont elle est la triste et souvent la bien involontaire
-victime.</p>
-
-<p>La voici dans la pièce qui sera sa chambre d’épouse !</p>
-
-<p>Le lit a été préparé avec un soin qui rendrait jalouses
-nos mères européennes. Lit de cuivre, brillant
-comme un soleil, au baldaquin magnifique, aux colonnes
-majestueuses drapées d’une moustiquaire de
-gaze de soie rose, lamée d’argent. La courtepointe est
-de satin blanc orné de dentelles, gansé d’or, et brodé
-de fleurs merveilleuses. Les nombreux coussins sont
-recouverts de fine batiste ; au pied du lit, s’étalent
-les mules de la mariée. Sur une toilette recouverte
-elle aussi de satin blanc, se dresse le jeu de brosses
-et d’objets de toilette en vermeil, avec le chiffre de la
-mariée en brillants. A côté est posée une riche <i>bogha</i><a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>,
-entr’ouverte discrètement, et d’où s’échappe, parmi
-des flots de dentelles parfumées, la parure de nuit de
-la jeune épousée… Sur l’autre coin du meuble et lui
-faisant face, une seconde bogha renferme la chemise
-de nuit, le caleçon et la calotte du marié, ces objets
-doivent être brodés et cousus de la main même de
-l’épouse ; c’est le premier cadeau à celui qui devient
-son maître… Déjà par les soins des couturières toujours
-présentes, et des amies et parentes de la jeune
-fille, les meubles sont encombrés d’un vaporeux fouillis
-d’étoffes et de parures variées, toute la pièce, d’ailleurs,
-offre l’aspect d’un très grand désordre.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> La <i>bogha</i> est un carré de velours ou de satin brodé d’or fin
-et doublé de soie qui sert à envelopper les robes et la lingerie dans
-les maisons orientales.</p>
-</div>
-<p>Alors commence la première toilette de mariée. J’ai
-vu, aux grands mariages, la robe varier par trois ou
-quatre fois dans la soirée ; c’est un indice de richesse.
-Les invités faisant partie de la famille en font autant,
-ce qui donne à une partie de l’appartement,
-l’apparence d’un immense cabinet de toilette.</p>
-
-<p>La mariée que je voyais ce soir-là, fut plus raisonnable,
-elle ne changea de robes que deux fois. La
-première était de moire rose brodée de blanc, et surchargée
-de perles de jais également blanc. Selon
-l’usage traditionnel, une fois habillée, on l’installa sur
-un divan dans sa chambre et les visiteuses défilèrent
-devant elle, l’une après l’autre, lui prodiguant, à qui
-mieux mieux, félicitations et conseils. Mais la pauvre
-petite demeurait muette et rigide sous ses parures,
-les yeux baissés, elle écoutait sans un geste et ne prononçait
-pas une parole.</p>
-
-<p>Aujourd’hui tout cela est changé. Depuis dix ans,
-les mariées de la bonne société se mêlent à leur famille,
-prennent part au repas et répondent gentiment
-à celles qui les questionnent.</p>
-
-<p>Dans les salons brillamment illuminés, les invités
-arrivent en foule. Toutes les races, toutes les couleurs,
-tous les types sont représentés à cette fête.
-Voici les négresses du noir le plus pur, vêtues de galabiehs
-de satin rouge, le cou chargé de lourds colliers
-de sequins, le mouchoir de coton autour de la
-tête, très fières d’accompagner leur maîtresse et de
-se mêler à la foule élégante qui les entoure. Voici les
-Abyssines, reconnaissables à leur haute taille, à leurs
-traits fins, à la splendeur un peu animale de leurs
-grands yeux.</p>
-
-<p>Parmi celles-ci, beaucoup sont des concubines ou
-des épouses de pachas ou de beys, mères d’enfants
-légitimes et elles toisent dédaigneusement les autres
-femmes de couleur qui les envient.</p>
-
-<p>Les Égyptiennes naturellement forment la majeure
-partie de la société. Elles se distinguent par l’obésité
-précoce, même des plus jeunes femmes, dont les poitrines
-et les ventres saillent désespérément, malgré le
-corset tendu à se rompre et dont la pression leur
-donne ce teint congestionné et ces regards désespérés
-de pigeons qu’on étrangle… Elles sont brunes, malgré
-la poudre dont elles ont outrageusement enfariné leur
-figure. Beaucoup exhibent des toilettes européennes,
-de coupe défectueuse et dont la taille dessine encore
-mieux les formes pesantes des femmes habituées à
-vivre sous la libre galabieh, ceinture lâche et seins au
-vent. Elles ont aussi adopté notre coiffure et, sur des
-chignons compliqués, posé des fleurs artificielles et
-des diadèmes de perles. Toutes sont couvertes de bijoux
-de prix, car même celles qui n’en possèdent
-pas, en ont emprunté ou loué pour la circonstance.</p>
-
-<p>Enfin les Turques en minorité, mais tranchant superbement
-sur toutes les autres, par la majesté souveraine
-de leurs attitudes, et le luxe de bon aloi pour
-les jeunes, la sobriété voulue des toilettes pour
-les vieilles femmes. Les plus jeunes, mariées ou
-jeunes filles, sont habillées selon le dernier goût de
-la rue de la Paix. La main du grand faiseur se reconnaît
-à la grâce d’une draperie, à l’originalité de
-la coupe… à tout. Ces toilettes sont d’ailleurs portées
-avec une distinction surprenante et les belles Turques
-prouvent que, chez elles du moins, le corset fait
-partie de la vie et des mouvements de chaque jour,
-car son port ne les gêne guère. Elles vont et viennent
-montrant leur taille admirablement bien prise, et découvrant
-sous un décolletage peut-être excessif, des
-épaules et des bras de déesse. Je n’ai jamais vu autant
-de diamants, de perles, de pierres précieuses que ce
-soir-là. Ces femmes avaient l’air de châsses.</p>
-
-<p>Pour les Turques âgées, la toilette me sembla
-presque pareille chez toutes. Elles étaient vêtues de
-ces galabiehs en simple toile des Indes d’un si grand
-prix, et d’une si nette simplicité, que les princesses
-portent constamment dans leur harem, et qui sont
-si délicieusement fraîches à la peau. Sur leur tête,
-l’immuable <i>Ezzazia</i> piquée d’un bouquet de fleurs, leur
-donnant une vague ressemblance avec les malades
-d’hôpital. Car, si les coquettes savamment coiffées
-savaient faire de l’<i>Ezzazia</i> une parure charmante en
-la posant en arrière sur des cheveux ondulés avec
-soin, les vieilles dames, qui l’arborent à la manière d’un
-casque nocturne, prennent sous son port une apparence
-à la fois grotesque et majestueuse. Sur les poitrines
-aplaties, les lourdes chaînes de montre s’étalaient,
-supportant la montre d’homme, dont toutes les
-femmes du harem se sont parées jusqu’en ces dernières
-années, la montre de dame étant considérée,
-par elles, comme un jouet ridicule, bon pour des enfants.
-Même préjugé pour les chaînes, qui ne leur
-semblaient pas assez solides, ni surtout assez massives…</p>
-
-<p>Toutes les assistantes qui ne portaient point le costume
-européen, avaient la taille serrée par une épaisse
-ceinture de métal d’or ou d’argent, dans laquelle était
-posée leur montre. Toutes les personnes vêtues de
-galabiehs portaient des babouches de peau brodées
-de perles ou de satin, garnies de nœuds de rubans
-assortis à la robe. Mais, toutes les élégantes vêtues
-à la française exhibaient de ravissants petits souliers
-de bal. Les subalternes et beaucoup de créatures
-sans prétentions avaient de simples savates…</p>
-
-<p>Dans un angle de la pièce où l’on m’avait fait asseoir,
-je remarquai une sorte d’estrade faite de quatre
-bancs placés en carré et tendus de cachemire, sur
-lesquels s’enroulaient des guirlandes de fleurs déjà
-fanées.</p>
-
-<p>— C’est la place des musiciennes, me dit-on.</p>
-
-<p>En effet, elles arrivaient au même instant. Grande
-fut ma surprise, en les trouvant aussi laides, aussi
-disgracieuses, que les pauvres checkas entrevues aux
-funérailles de notre voisin. Sur cinq, deux étaient
-complètement borgnes et une troisième montrait un
-glaucome épouvantable. Elles étaient vieilles et leur
-peau avait des tons d’ivoire jauni. Une d’elles, mulâtresse,
-présentait des joues s’agrémentant des huit cicatrices
-longitudinales, qui sont appelées à parfaire
-la beauté soudanaise.</p>
-
-<p>La chanteuse, remarquable par la profusion de
-bijoux qui la couvrait, n’était guère plus attrayante,
-mais elle, du moins, avait tenu à se montrer élégante.
-Sa robe de satin bleu de paon s’ornait de volants multiples ;
-une ceinture de pierreries étincelait à la taille.
-Des sequins d’or s’enroulaient autour de son front, où
-les frisures de ses cheveux crépus faisaient un vrai
-nid de pie. Elle avait le nez épaté, de fortes lèvres
-violettes, le front bombé et des yeux chassieux. Mais,
-sitôt qu’elle chanta, ce fut du délire. Pas une, me
-dit-on, ne pouvait l’égaler pour les modulations si
-chères aux oreilles indigènes. Elle répétait longuement
-la même phrase, le même mot et les autres répondaient
-au refrain en accompagnant l’air sur leurs
-instruments variés. Une <i>noune</i>, une <i>houde</i>, deux
-tympanons.</p>
-
-<p>Des esclaves passaient constamment, offrant des
-cigarettes dans un petit panier et des tasses de moka
-sur un plateau. Les visiteuses étaient assises, serrées
-entre elles comme des graines autour de l’épi, car
-l’usage oriental veut que l’on invite toujours dix fois
-plus de monde que la maison n’en saurait tenir. Le
-résultat est désastreux. Au bout de quelques heures,
-la demeure nuptiale a l’air d’un carrefour où… il se
-passe quelque chose ! — et comme aucun agent n’est
-là pour maintenir l’ordre, c’est une ruée frénétique
-qui aboutit souvent à de véritables batailles entre
-femmes de condition inférieure ; il faut appeler les
-eunuques pour chasser les tapageuses…</p>
-
-<p>Vers dix heures, après le repas servi à la turque,
-comme celui de la veille, Azma vint me chercher :</p>
-
-<p>— Si tu veux assister à la grande toilette de la
-mariée, j’ai obtenu qu’on te laisse entrer dans la
-chambre.</p>
-
-<p>Je la suivis, et nous pénétrâmes ensemble dans le
-réduit où les poudres, les sachets, les pommades et les
-eaux de senteur mettaient une quantité de parfums
-disparates, et si violents, que je faillis perdre connaissance !
-Une fenêtre, ouverte à propos, me sauva de
-l’asphyxie.</p>
-
-<p>La petite mariée, d’une pâleur de morte, se livrait
-sans résistance aux mains de la couturière et d’une
-cousine qui, en ce moment, lui passaient une fine chemise
-européenne. Puis, ce fut le tour du corset fanfreluché,
-du pantalon, véritable dentelle ajourée et du
-jupon de satin froufroutant.</p>
-
-<p>La jeune fille était fort brune ; on avait pris soin de
-frotter sa peau d’un liquide gras et blanc, sur lequel
-la poudre, jetée à profusion, achevait de métamorphoser
-sa carnation sombre d’Égyptienne en une chair de
-blonde, qui tranchait bizarrement avec l’éclat des
-yeux et le noir des cheveux crépus, luisants de brillantine.
-La couturière s’était distinguée pour la coiffure,
-de tous points réussie. Un coiffeur professionnel n’eût
-pas mieux fait. Après le jupon, on enfila la robe de
-mariée, la splendide robe des noces musulmanes, tout
-à fait abandonnée dans la bonne société actuelle.
-Alors, elle jouissait encore de tout son prestige et il
-fallait qu’un père fût bien pauvre pour ne point l’offrir
-à son enfant.</p>
-
-<p>Cette robe était de brocart rouge et or, l’étoffe commandée
-et tissée spécialement à Constantinople. Les
-douze mètres coûtaient mille francs (quarante livres)
-pour les plus simples. Celles des princesses, entièrement
-brodées de perles et d’or, atteignaient quelquefois
-cent mille francs. Mais les robes de cinq à dix
-mille étaient une dépense courante dans les frais du
-mariage. On juge de la pesanteur de cette robe, dont
-l’immense traîne augmentait encore le supplice de celle
-qui la portait. Les robes de mariées sont généralement
-très décolletées, en Égypte ; cela, afin de permettre
-l’étalage des bijoux dont la fiancée doit être couverte.
-Au cou, une rivière de diamants, aux oreilles d’énormes
-boucles, aux bras plusieurs rangs de bracelets. Sur les
-gants (<i>sic</i>), et à chaque doigt, une bague de prix.
-Enfin, sur la tête et soutenant le voile lamé d’argent,
-un diadème en brillants ou en perles. Ajoutant à cela
-les multiples fils argentées dont j’ai parlé, et qui
-tombent en algues délicieuses de chaque côté des
-tempes jusqu’au bas de la robe, on se figure aisément
-la lourdeur écrasante de ce costume sous lequel, pour
-peu qu’il fasse chaud et que la jeune fille ne soit point
-très forte, elle doit plier littéralement…</p>
-
-<p>Entre temps, on avait passé une couche de carmin
-sur les joues et les lèvres de la fiancée et égalisé au pinceau
-ses sourcils et ses cils à l’aide d’une teinture. Je
-ne reconnaissais plus la fillette très brune, presque
-laide, que j’avais vue quelquefois en visite. C’était
-une femme nouvelle. Je me figurais la surprise de
-l’époux, le masque des fards tombé de ce visage,
-retrouvant la véritable femme — combien différente
-de l’autre — qu’on lui donnait.</p>
-
-<p>Les Orientales avisées redoutent tout de ce mariage
-les livrant à un inconnu dont elles ont, du moins,
-pu apercevoir les traits à travers les persiennes,
-durant ses visites aux hommes de leur maison :
-mais qui, lui, n’ayant vu d’elles qu’une forme imprécise
-sous les plis du voile noir dans la rue, peut, à bon
-droit, ne pas se montrer satisfait, si la femme n’est
-point telle qu’un récit mensonger la lui a dépeinte.
-Et, pour éviter un affront, tous les subterfuges sont
-admis car, de cette première entrevue, dépend souvent
-la durée du mariage.</p>
-
-<p>Si la mariée est par trop repoussante, le mari, sitôt
-qu’il a levé le voile nuptial, peut fort bien dire :</p>
-
-<p>— Je refuse cette jeune fille !</p>
-
-<p>Et descendre aussitôt auprès des hommes qu’il prend
-à témoin de la tromperie dont il est victime. Aussitôt,
-il demande le divorce. C’est son droit, mais, si après
-l’avoir vue, il la trouve assez séduisante pour que
-l’union se consomme, les plus élémentaires lois de
-courtoisie lui ordonnent de la garder, même si le réveil
-lui réserve des surprises peu agréables.</p>
-
-<p>Et c’est là le secret de l’habileté consommée que mettent
-les femmes à parer et à embellir la fiancée.</p>
-
-<p>Quand la mariée se trouva tout à fait prête — ce qui
-n’avait pas demandé moins de deux heures — toutes
-ses amies et parentes vinrent à tour de rôle la regarder,
-chacune donnant son avis. L’une redressait un pli du
-voile, l’autre rattachait un bijou, celle-ci ajoutait une
-fleur.</p>
-
-<p>Alors entrèrent toutes les plus jeunes filles de la
-maison et de la famille. Également vêtues de blanc,
-elles portaient des cierges énormes, presque aussi volumineux
-que nos cierges pascals. Chaque cierge était
-enrubanné et entouré d’une guirlande de boutons de
-roses.</p>
-
-<p>La porte fut ouverte à deux battants, l’eunuque prit
-la tête du cortège et la <i>zaffa</i><a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a> commença. Rien ne
-saurait égaler ma surprise et aussi mon indignation,
-en voyant les musiciennes, que je savais être recrutées
-parmi les pires courtisanes de la ville, venir prendre
-la mariée dans sa chambre et marcher devant elle à
-reculons, en entonnant l’épithalame. Les vierges marchaient
-des deux côtés de la mariée, soutenue par ses
-sœurs.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Procession nuptiale.</p>
-</div>
-<p>Les musiciennes chantaient :</p>
-
-<p><i>Elle vient d’en haut en se balançant, blanche avec de
-longs cheveux d’or.</i></p>
-
-<p>Refrain : <i>Ya la la ! Ya la li !</i></p>
-
-<p><i>Ses cheveux tombent en longues et belles tresses.</i></p>
-
-<p><i>Son front ressemble au croissant de la lune pendant
-le mois de Chaabane.</i></p>
-
-<p><i>Ya la la ! Ya la li !</i></p>
-
-<p><i>Ses sourcils sont tracés au pinceau.</i></p>
-
-<p><i>Elle a des yeux de gazelle, un nez petit comme les
-azeroles de Syrie, des joues rondes comme des
-pommes.</i></p>
-
-<p><i>Ya la la ! Ya la li !</i></p>
-
-<p><i>On prendrait ses dents pour des perles enfilées.</i></p>
-
-<p><i>Sa bouche est pareille à l’anneau de Salomon ; sa
-salive est blanche et douce comme du sucre raffiné (sic).</i></p>
-
-<p><i>Ya la la ! Ya la li !</i></p>
-
-<p><i>O lèvres de corail ! ô cou élancé comme un vase d’argent !</i></p>
-
-<p><i>O poitrine blanche et ferme comme le marbre du bain !
-poitrine où s’arrondissent deux grenades !</i></p>
-
-<p><i>O talon qui seras vert pour le mari !</i><a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Le talon vert, c’est la chance assurée pour l’entourage de
-celle qui jouit de ce rare privilège.</p>
-</div>
-<p><i>Viens, ô jeune fille ! viens, ô fiancée, viens, ô fleur,
-viens, ô clou de girofle !</i></p>
-
-<p><i>Ya la la ! Ya la li !</i></p>
-
-<p>Chantant et tapant sur le tympanon qu’elles élèvent
-au-dessus de leurs têtes en agitant les grelots fixés
-tout autour, ces musiciennes, si elles étaient plus gracieuses,
-rappelleraient assez les chœurs des courtisanes
-antiques marchant au-devant de la déesse, aux Panathénées.
-Même, les noces de l’antique Grèce devaient,
-par plusieurs points, ressembler à celles-ci, mais, dans
-l’ardent amour que les Grecs vouèrent à la beauté,
-rien de vulgaire ni de bas ne venait souiller l’éclat et
-le charme amoureux de leurs fêtes.</p>
-
-<p>Ici, c’est un mélange intraduisible de modernisme
-grossier et d’antiquité païenne. Telle la burlesque
-image de bois, représentant Priape (un Priape articulé)
-et que des gamins font manœuvrer au moyen de
-ficelles devant la voiture de la mariée aux noces populaires
-et l’autre Priape, plus ignoble encore, que l’on
-trouve encore dans tous les jardins de village, en
-manière d’épouvantail. Vieux reste des croyances
-ancestrales, qui donnaient à ce dieu la puissance d’arrêter
-les voleurs. La fleur même de la poésie orientale
-est ternie par l’obscénité ambiante. Ces usages d’autrefois
-qui, si longtemps, résistèrent aux attaques du
-christianisme, ennemi des gloires charnelles, ces coutumes
-de l’hyménée parmi lesquelles l’âme voluptueuse
-des anciens dieux semblait planer, ne sont plus aujourd’hui
-qu’une parodie grotesque des gestes désappris
-à travers les siècles, en cette Égypte que le mélange
-constant des races a rendue à la fois trop violemment
-barbare et trop servilement européenne. La laideur
-des musiciennes et le ton des esclaves et des affranchies
-que l’Islam rend égales à leurs maîtresses aux
-jours de liesse, font de ces fêtes de véritables saturnales,
-où toute grâce sombre dans la laideur et la malpropreté.</p>
-
-<p>Comme la veille, sur le parcours du cortège, la mère
-et la nourrice jettent par-dessus le front de la mariée
-les grains de blé et de sel et les pièces de monnaie.</p>
-
-<p>Les négresses et les servantes, même les invitées de
-condition basse, qui sont nombreuses, se précipitent
-sur le sol et se battent férocement pour s’arracher cet
-argent qui porte chance.</p>
-
-<p>Une des plus vieilles négresses de la maison a
-l’oreille grillée par la flamme d’un cierge. Et, comme
-elle gifle celle qui le porte, immédiatement, une autre
-femme arrache le cierge des mains de la fillette, et
-en assène un coup violent sur le crâne de la négresse.
-Celle-ci hurle en tenant d’une main son oreille brûlée,
-de l’autre sa tête fendue. On l’emporte saignante et
-désespérée. C’est la bataille… Les eunuques arrivent
-et quelques coups de bâton, lancés à propos dans le
-tas, ont vite fait de rétablir l’ordre.</p>
-
-<p>La mariée est arrivée devant le trône qui l’attend.</p>
-
-<p>Ce trône, appelé <i>Kocha</i>, est élevé sur trois marches
-et ressemble assez au trône des souverains. Sous un
-dais de satin entouré de fleurs d’oranger et de clématites
-artificielles, il supporte deux fauteuils dorés
-recouverts de satin blanc. Sur le dossier, le chiffre
-entrelacé des époux s’étale en majestueuses lettres
-d’or. Au fond, une glace entourée de feuillage ; au-dessus,
-deux colombes se becquetant.</p>
-
-<p>La mariée est installée sur le fauteuil de gauche, le
-mari devant tenir constamment la droite dans tout
-ménage qui se respecte.</p>
-
-<p>A ce moment, commence le défilé des cadeaux. On
-ouvre ostensiblement les écrins, on étale les cachemires
-aux pieds de la jeune épouse, tandis que l’esclave
-préposée à cette tâche clame les noms des donateurs.
-A chaque objet, une véritable litanie de louanges
-s’échappe des lèvres des assistantes, suivie d’un :
-« Dieu garde cette famille et lui fasse de même ! »</p>
-
-<p>L’exposition des présents est enfin terminée.</p>
-
-<p>Les femmes poussent le fameux <i>zarghout</i><a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>, si violemment,
-cette fois, qu’il semble que leurs langues
-doivent y rester.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Sorte de cri qu’elles obtiennent en frappant leur palais
-avec la langue.</p>
-</div>
-<p>Et voici le clou de la fête : les danses !</p>
-
-<p>Du groupe des musiciennes, parmi lesquelles elle
-était assise, une jeune femme se leva et vint se placer
-au pied du trône.</p>
-
-<p>Les musiciennes avaient quitté leur estrade et
-s’étaient assises un peu en arrière de la danseuse, face
-à la mariée.</p>
-
-<p>La danseuse portait une robe de satin rouge demi-longue
-et très froncée. La jupe partait des reins et
-laissait le ventre absolument libre. Une grosse tresse
-de fil d’or, semblable à un énorme serpent, tenait cette
-jupe, qui semblait devoir glisser à chaque mouvement
-de la gawaza. La poitrine, comme le ventre, était à
-peine voilée par une sorte de tricot de coton, à mailles
-très transparentes. Un boléro très court complétait ce
-costume à la fois très lourd et plus que léger. Mais,
-ce qui en faisait l’étrangeté et la richesse, c’était
-l’abondance inouïe de pièces d’or qui le couvraient.
-Sur la poitrine et sur l’abdomen, un véritable chapelet
-de pièces de cent francs en or se balançait en
-un triple tour, et le métal accompagnait, d’une jolie
-musique cliquetante, tous les mouvements de la
-femme. Autour de son cou, sur son front, les guinées
-et les napoléons ne se comptaient point ; et, à chacune
-des multiples tresses de ses cheveux, se balançaient
-trois sequins attachés ensemble.</p>
-
-<p>Sur le devant de la tête, elle montrait une coiffure
-essentiellement européenne. Une splendide flèche en
-diamants piquait ses boucles aux jolis reflets de cuivre.
-Mais elle gardait dans le dos l’antique coiffure des
-véritables Égyptiennes, conservée encore par nombre
-de femmes coptes, par les danseuses et les fellahas,
-descendantes directes de leurs sœurs antiques. Je n’ai
-jamais vu de femmes turques porter les petites tresses.</p>
-
-<p>Les instruments de musique préludèrent, la danse
-commença.</p>
-
-<p>De ses mains brunes et fines, aux doigts teints de
-henné et cerclés de lourdes bagues, la petite danseuse
-pressa les crotales de bronze.</p>
-
-<p>Elle éleva ses bras minces, sa gorge saillit à demi
-hors du tricot qui la contenait.</p>
-
-<p>Elle s’étira comme une chatte hésitante, sourit à
-la fiancée et ses yeux eurent un regard étrange, qui,
-tout de suite, établit entre l’assistance et elle un courant
-de perverse sympathie.</p>
-
-<p>A petits pas, d’abord, elle glissa, faisant onduler
-son corps comme une liane flexible, semblant jouer et
-lutter tendrement avec un être qu’on ne voyait pas.</p>
-
-<p>Peu à peu, le tympanon et la <i>houde</i> précipitaient
-leur rythme, la danse changeait de forme. Haletante,
-la courtisane s’abandonnait. Ce n’étaient plus que
-gestes déments, ondulations amoureuses du torse,
-extase du sourire, appel des yeux et des lèvres, vers
-l’infinie volupté.</p>
-
-<p>Tandis qu’elle s’agitait en un suprême frisson, les
-femmes, autour d’elle, l’encourageaient et, montrant
-la mariée rougissante qui, impassible, assistait à ce
-spectacle :</p>
-
-<p>— Apprends-lui, ma sœur !… apprends-lui !…</p>
-
-<p><i>(Alem-hïa Orcty, alem-hïa !)</i></p>
-
-<p>Un parfum montait, fait de toutes les essences dont
-ces créatures étaient imprégnées, de leurs corps moites
-et de leurs chevelures sombres à relents sauvages.</p>
-
-<p>L’air, peu à peu, devenait irrespirable.</p>
-
-<p>Cette musique affolante achevait d’étourdir les
-pauvres recluses qui, grisées, énervées jusqu’au
-spasme, pleuraient et riaient tout à la fois, partageant
-la frénésie de la danseuse, accompagnant de la tête
-et des mains chacun de ses gestes.</p>
-
-<p>La danseuse s’arrêta, ruisselante, épuisée, heureuse.
-Chacune des assistantes voulait essuyer la sueur
-de son visage et de sa poitrine. Quand elle fit à nouveau
-le tour de la salle, tendant à mesure son front
-et ses seins humides de sueur, ce fut à qui y poserait
-la plus grosse pièce de monnaie d’argent ou d’or.</p>
-
-<p>Elle reprenait sa danse le front, les joues ornés de
-ces attributs barbares, et c’était là le talent, il fallait
-les retenir tout en dansant. Comme elle était habile,
-bientôt sa jeune face et sa poitrine disparurent sous
-le métal et de furieux applaudissements la récompensèrent.</p>
-
-<p>Mais, déjà, des chuchotements m’intriguaient du
-côté de l’escalier, ce fut aussitôt un bruit de voix et,
-tel un vol de colombes apeurées, des nuées de femmes
-se précipitèrent en criant :</p>
-
-<p>— Le marié ! le marié ! <i>El Arisse !</i></p>
-
-<p>Alors, la mère du jeune homme cria de toutes ses
-forces :</p>
-
-<p>— Mesdames ! que celles qui ont honte (<i>sic</i>) sortent.
-Que les autres se taisent et tâchent de rester tranquilles.</p>
-
-<p>Bien peu sortirent… Quelques vieilles femmes, des
-plus laides, firent semblant de se voiler la moitié du
-visage avec un mouchoir ; les autres, non seulement
-demeurèrent, mais, plus effrontées que des passereaux,
-elles grimpèrent sur les fauteuils et les chaises, sans
-souci du dégât, pour mieux regarder. De nouveau, le
-<i>zarghout</i> fit rage !</p>
-
-<p>Dans un tapage assourdissant, l’époux, aussi tremblant,
-aussi affolé que la frémissante jeune fille, fit
-son entrée. Il était soutenu par l’eunuque de la famille
-et le frère de la fiancée.</p>
-
-<p>Il avait préalablement fait une courte prière au seuil
-de la pièce, pour appeler les bénédictions du ciel sur
-son union ; et maintenant, ses devoirs religieux accomplis,
-il s’avançait vers l’inconnu avec une hésitation
-bien compréhensible.</p>
-
-<p>La mère avait baissé le voile de l’épousée. Le jeune
-homme, d’un geste brusque, arracha ce voile.</p>
-
-<p>Dans l’antique Égypte musulmane, au temps des
-khalifes, la femme devait alors se prosterner et baiser
-la main de l’époux qui la relevait, en disant :</p>
-
-<p>— Je t’élève jusqu’à moi.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, dans le monde élégant surtout, les
-coutumes sont plus conformes à la galanterie européenne.</p>
-
-<p>Le mari, après avoir regardé sa femme, l’embrasse
-simplement, et s’assied sur le trône, à côté d’elle. Les
-deux mères du couple et les frères aînés viennent alors
-embrasser les deux époux. Tout cela se passe devant
-les invitées qui, pour rien au monde, ne donneraient
-un spectacle aussi curieux, bien que déjà vu.</p>
-
-<p>On se figure aisément la gêne extrême des mariés.
-Il faut que le Ciel leur ait départi des grâces spéciales
-pour endurer, jusqu’au bout, une situation aussi ridicule.</p>
-
-<p>Le mari a donc hâte d’emmener sa jeune femme
-dans la chambre nuptiale.</p>
-
-<p>Les mères et deux matrones les suivent.</p>
-
-<p>Ici se place une phase de la cérémonie, bien difficile
-à expliquer.</p>
-
-<p>Avant de devenir l’époux selon la nature, l’Égyptien
-de race pure doit, pour obéir à la coutume ancestrale,
-se rendre compte si la marchandise qu’on lui a
-livrée sur parole est aussi intacte qu’on le lui a affirmé.</p>
-
-<p>Brutalement, à l’aide d’un mouchoir de fine batiste,
-il demande au pauvre corps, qui se révolte et se débat
-en sursauts désespérés, la preuve qu’il va pouvoir
-exhiber triomphalement à ses proches et à la famille
-de la vierge reconnue telle en cette barbare solennité.</p>
-
-<p>Après cet acte de possession, il demeure quelques
-instants à consoler la pauvre petite, puis redescend
-parmi les invités mâles, pour témoigner sa satisfaction
-à tout le monde et achever la nuit avec ses camarades.</p>
-
-<p>Le lendemain seulement, et même parfois plusieurs
-jours après, s’achève la connaissance entre les époux,
-à moins que la jeune fille ne garde rancune et, se
-souvenant trop des premières politesses conjugales, ne
-force son mari à la conquérir par la suite en amant,
-après l’avoir humiliée en maître.</p>
-
-<p>Les Turques ont en grand mépris cette coutume
-essentiellement locale que les Égyptiens d’aujourd’hui
-tiennent de leurs aïeux de l’époque pharaonique. Certaines
-tribus hébraïques la pratiquèrent.</p>
-
-<p>Cependant, l’épouse turque mariée à un Égyptien
-ne peut pas toujours y soustraire ses filles, surtout
-dans la bourgeoisie. Elle risquerait de s’attirer le
-mépris de toutes les femmes qu’elle fréquente.</p>
-
-<p>Chez les Fellahas, la chose se pratique d’une manière
-encore plus sauvage.</p>
-
-<p>Des compagnons du mari se tiennent sous la fenêtre
-et tirent des coups de fusil en poussant des clameurs
-épouvantables, propres à étouffer les cris de la patiente,
-qui doit hurler pour bien témoigner de sa
-vertu.</p>
-
-<p>On m’a affirmé que les chrétiennes (coptes) d’Égypte,
-surtout celles de la classe pauvre, n’échappaient point
-à l’affreux usage consacré par des siècles d’habitude.
-Ce n’est d’ailleurs pas le seul point de comparaison
-entre les deux cultes, en ce pays où le sol demeure si
-bien l’unique roi, qu’il est parvenu à pétrir tous ses
-enfants de son même limon généreux, leur faisant des
-traits et des âmes si pareilles que tous les mages, tous
-les patriarches n’y changeront rien.</p>
-
-<p>Il était plus de minuit quand nous regagnâmes nos
-voitures.</p>
-
-<p>Pour sortir de l’appartement des mariés, nous avions
-dû enjamber pas mal de corps de négresses déjà plongées
-dans le sommeil le plus lourd, et surtout une
-quantité innombrable d’enfants de tous les âges et de
-toutes les teintes.</p>
-
-<p>Des semaines passèrent. Le mois sacré, le joyeux
-mois de Ramadan était venu.</p>
-
-<p>La veille du premier jour, j’allais assister avec Azma
-et l’esclave Gull-Baïjass à la procession qui ouvre la
-fête.</p>
-
-<p>Déjà, depuis le matin, toute la ville était en liesse.
-Le peuple n’est jamais très sûr de l’époque exacte où
-commence le grand jeûne.</p>
-
-<p>Il faut que le grand chef de l’Islam ait vu la nouvelle
-lune à Constantinople, pour qu’il puisse télégraphier
-aussitôt la bonne nouvelle aux autres nations
-musulmanes.</p>
-
-<p>Le canon tonne du haut de la citadelle, une immense
-acclamation partie à la fois de milliers de poitrines
-haletantes traverse l’air.</p>
-
-<p>Le Caire est en joie.</p>
-
-<p>La procession se met en marche.</p>
-
-<p>Elle ne manque pas d’originalité. Tous les corps de
-métier y sont représentés par des chars où s’étalent
-les produits de leurs travaux ou de leurs industries.</p>
-
-<p>Voici les boulangers. Ils ont installé un four véritable,
-fait de briques, sur la charrette longue et sans
-rebords. Ce véhicule n’a pas varié depuis l’occupation
-romaine et a même gardé son nom de <i>carro</i>. Mitrons
-et geindres s’escriment à qui mieux mieux à pétrir et
-à enfourner les galettes plates qui seront le pain.</p>
-
-<p>Voici les bouchers apportant leur note barbare dans
-ce milieu de joyeuse fantaisie.</p>
-
-<p>Aux cahots de la charrette, les corps refroidis des
-énormes buffles et des moutons gras pendent tristement
-et se balancent, parsemant la route de larges
-étoiles de pourpre.</p>
-
-<p>Ils sont attachés à des espèces de gibets fixés à la
-charrette.</p>
-
-<p>Les bouchers, leur coutelas à la main, font mine
-de découper constamment leur marchandise.</p>
-
-<p>Voici encore les pileurs de café armés de leurs pilons
-gigantesques et qui, le torse nu, s’agitent frénétiquement
-autour du lourd mortier de bronze vert.</p>
-
-<p>Voici encore les fruitiers et les marchands de
-légumes — une des plus jolies créations du cortège.</p>
-
-<p>Les marchands ont fixé des barres de fer transversales
-autour de leur char ; ces barres sont elles-mêmes
-soutenues par des montants de bois solides. Dans ce
-cadre, ils ont installé un véritable jardin. Les courges,
-si appréciées en Égypte, les aubergines, les tomates,
-les haricots et les betteraves voisinent avec les pêches,
-les pommes et les raisins. De grands régimes de
-bananes sont entremêlés de poivrons rouges et verts,
-formant la parure des quatre coins. Des dattes pas
-encore mûres complètent l’assortiment. Des guirlandes
-de roses, des branches de jasmin et de <i>tamra Hêna</i>
-accompagnent l’inévitable fleur de souci si chère au
-peuple des bords du Nil et achèvent de donner une
-note imprévue et délicieusement bizarre à ce véhicule
-rustique.</p>
-
-<p>Le char des pêcheurs et poissonniers n’est pas moins
-gracieux. Dans une vaste barque, aux voiles triangulaires,
-les jeteurs de filets et les vendeurs de marée ont
-pris place. Leur barque est elle-même posée sur une
-très longue charrette.</p>
-
-<p>Les hommes tiennent en mains les lourdes nasses
-qu’ils feignent de lancer dans un océan invisible, tandis
-que leurs compagnons montrent à la foule les corbeilles
-d’osier remplies de poisson.</p>
-
-<p>Voici les pâtissiers et les confiseurs tirant la pâte
-de guimauve et les nappes dorées de caramel sur une
-table qui branle ; les épiciers dont le char offre le spectacle
-inattendu d’une boutique ambulante, les pains
-de sucre pendus à des cordes qui se balancent au-dessus
-des têtes du personnel en font, du reste, le plus
-bel ornement.</p>
-
-<p>Ensuite, les charrons, les chaudronniers, les menuisiers,
-traînant une maison en miniature dont ils clouent
-les persiennes à grand renfort de coups de marteaux.
-Tout ce monde prend d’ailleurs un plaisir extrême au
-vacarme qui devient tel à un moment, que je dois
-quitter la fenêtre où je m’accoude, littéralement
-étourdie.</p>
-
-<p>La nuit est tombée. Les chars, après un arrêt devant
-la mosquée où ils ont reçu la bénédiction d’Allah, sont
-rentrés au gîte. Nous faisons comme eux. Mais, déjà,
-je ne reconnais plus les paisibles quartiers qui mènent
-à notre maison. Une fièvre inusitée a passé sur la
-ville, tous les visages sont joyeux, toutes les lèvres ont
-une chanson. Les boutiques s’éclairent, la foule encombre
-les places et l’on s’aborde, la face réjouie et
-les mains ouvertes, en se souhaitant : Un bon Ramadan !</p>
-
-<p>Chez nous, dans la famille d’Azma, on a fait provision
-de bougies, de raisins secs, d’amandes, de noisettes,
-de pommes, de bonbons et de sirops de roses
-et de violettes. Pensez donc, comme on serait honteux
-si quelque visiteuse malapprise s’avisait d’aller dire
-que les réceptions d’Azma-Hanem sont moins brillantes
-que celles de Fatma-Hanem, ou de Zénab-Hanem ou
-de n’importe quelle autre dame turque ou circassienne !…
-Chacune veut faire mieux que sa sœur…</p>
-
-<p>Dès la tombée du jour, du haut en bas de la
-demeure, les lustres pesants s’allument ; lustres de
-cristal aux pendeloques multiples, qui dansent encore
-un quart d’heure après qu’on les a touchées. Sur les
-tables, les flambeaux d’argent étincellent. Des guirlandes
-de fleurs décorent les murs de la pièce où l’on
-reçoit. Toutes les housses ont été enlevées, et l’or des
-dossiers et la soie des sièges reluisent superbement
-sous la violence de cette lumière.</p>
-
-<p>Les femmes elles-mêmes ont l’air de meubles de
-prix. Vêtues de toilettes d’apparat, ornées de tous
-leurs diamants, des fleurs dans les cheveux et les pieds
-chaussés de mules brodées de perles, elles attendent
-les visites !…</p>
-
-<p>Ces visites arrivent vers dix heures et se succèdent
-jusqu’après le repas de minuit… Toute la soirée, on
-sert des fruits secs, des bonbons, des sirops, du café
-et des profusions de cigarettes.</p>
-
-<p>Cela dure ainsi tout le temps du Ramadan. Dans la
-journée, les femmes de condition aisée dorment jusque
-vers quatre heures. A ce moment les ablutions, la toilette,
-la coiffure, les amènent tout doucement jusqu’à
-l’<i>Iftar</i>, repas qui rompt le jeûne, et qui se sert au coup
-de canon, immédiatement après le coucher du soleil.
-De cinq heures du matin à six heures du soir, il n’est
-pas permis de boire une goutte d’eau ni de fumer une
-cigarette. Les femmes, très religieuses, poussent le
-rigorisme jusqu’à refuser de respirer même l’odeur
-d’un mets ou… l’arome d’une fleur.</p>
-
-<p>Le Ramadan se termine par la fête du Baïram où,
-durant une semaine, les visites s’échangent en plein
-jour, où tous, indistinctement, maîtres et serviteurs,
-sont vêtus de neuf et s’abordent par le traditionnel :</p>
-
-<p>— <i>Kollo sana enta tayeb !</i> (Porte-toi bien toute
-l’année.)</p>
-
-<p>Mais, tandis que les hommes se congratulent les
-uns chez les autres, les trois premiers jours, il n’est
-pas de bon ton d’aller voir les femmes de ces messieurs
-avant le quatrième. Ce jour-là, par exemple, les
-visiteuses se montrent dans leurs atours les plus magnifiques,
-comme pour les noces, celles qui n’en ont pas
-en empruntent. C’est à qui exhibera les toilettes
-les plus riches, les bijoux les plus précieux. Les fellahas
-se contentent d’être propres et cela suffit à les rendre
-tout à fait méconnaissables.</p>
-
-<p>Presque tout à coup, ce fut l’hiver.</p>
-
-<p>Je découvris une Égypte nouvelle, sous le ciel terne
-qui, insensiblement, remplaçait le ciel d’azur et d’or
-que j’avais admiré le plus souvent jusque-là.</p>
-
-<p>Aux nappes claires des blés murs couvrant les plaines
-environnantes, à la fine poussière blonde s’échappant
-des aires, où paisiblement des paysans poussaient l’antique
-traîneau propre aux dépiquages, avaient succédé
-les récoltes magnifiques du cotonnier, richesse de ce
-pays. J’avais vu les feuilles luisantes d’un vert bronzé
-se couvrir de larges fleurs aux calices roses, jaunes ou
-blancs. Puis je vis ces fleurs se faner très vite et former
-la petite gousse d’où devait sortir la moisson neigeuse
-du fruit béni.</p>
-
-<p>Maintenant, la terre entière disparaissait sous le vert
-tapis couleur d’émeraude des trèfles naissants. Le Nil
-majestueux roulait une eau profonde grossie des pluies
-commençantes du grand Soudan. Par les soirées calmes
-il faisait bon aller vers les Pyramides au trot paisible
-des fins chevaux de Syrie, sous la vaste allée des grands
-<i>lebbacks</i><a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a> bordant la route.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Acacia Nilotica</span>.</p>
-</div>
-<p>C’était le moment de l’inondation annuelle.</p>
-
-<p>De chaque côté de la route, la terre disparaissait,
-submergée par le fleuve-roi, métamorphosant les
-plaines fécondes en véritables lacs.</p>
-
-<p>La beauté sans pareille du paysage en était encore
-accrue. De hauts palmiers, dont les troncs rugueux
-baignaient dans les eaux, levaient plus haut leurs
-panaches magnifiques, comme rafraîchis, fortifiés par
-l’humide et vivifiante caresse.</p>
-
-<p>Les villages semblaient autant de minuscules Venises
-se mirant de toutes parts dans le Nil qui, doucement,
-se retirait, laissant à la place liquide le limon nourricier
-dont les récoltes prochaines seraient augmentées.
-Et, là-bas, les gigantesques masses triangulaires se
-dressaient. C’était l’Égypte immuable et belle, dans
-sa mélancolique grandeur.</p>
-
-<p>De petites vapeurs roses couraient sur les canaux
-improvisés, tandis qu’au couchant un voile d’or et de
-pourpre s’étendait à l’endroit précis où le soleil venait
-de disparaître dans toute sa gloire.</p>
-
-<p>Azma, les yeux brillants, la voix joyeuse, me disait :</p>
-
-<p>— Je n’avais jamais vu ces choses avant de te
-connaître, mais je savais qu’elles étaient belles. Au
-temps du khédive Ismaïl, on a commencé de préparer
-cette route ; c’est lui qui a ressuscité l’ancienne
-splendeur du pays. C’était vraiment un grand souverain.</p>
-
-<p>Elle me conta ensuite diverses anecdotes se rapportant
-au règne du père de Tewfick.</p>
-
-<p>Celle-ci entre autres.</p>
-
-<p>A l’époque de l’ouverture du canal de Suez, tous
-les princes régnants de l’Europe furent invités à l’inauguration
-solennelle.</p>
-
-<p>Tous furent également les hôtes d’Ismaïl qui avait
-pour habitude de pourvoir à tous les frais des touristes
-de marque qui visitaient l’Égypte ; sa générosité s’étendait
-même jusqu’aux simples particuliers, dont il
-faisait payer les notes d’hôtel par ses intendants sitôt
-que ces étrangers lui étaient présentés.</p>
-
-<p>Aucune réception cependant n’égala celle qui fut
-réservée à l’impératrice des Français.</p>
-
-<p>La souveraine, même dans ses rêves les plus fous,
-n’avait pu souhaiter un hommage pareil à celui qui
-l’attendait sur la vieille terre pharaonique.</p>
-
-<p>Comme elle s’étonnait un jour de ne pas voir
-plus d’orangers et de grenadiers — en Espagnole fidèle
-au souvenir des parfums et des fruits du sol natal, — le
-Khédive, prévenu, invita la jeune impératrice à
-faire avec lui une excursion aux Pyramides où un véritable
-petit palais avait été élevé en son honneur.</p>
-
-<p>Quand le landau dans lequel les souverains avaient
-pris place pour se rendre au but de la promenade
-arriva sur la route qui, trois jours plus tôt, montrait
-de chaque côté l’immense étendue de ses plaines nues,
-l’impératrice des Français ne put retenir un cri d’étonnement
-et d’admiration. Bordant le chemin que devaient
-suivre les augustes promeneurs, un véritable
-bois de grenadiers, de citronniers et d’orangers en
-fleurs mettaient la parure de leurs feuillages, transformant
-le paysage aride en un coin de jardin délicieux.</p>
-
-<p>Le vice-roi d’Égypte avait fait planter ces arbres
-à prix d’or, en quelques heures, à seule fin de réjouir
-les yeux de la belle princesse qui l’accompagnait.</p>
-
-<p>Arrivée aux pieds des Pyramides, l’impératrice
-fut conduite par son hôte, aux appartements créés
-pour elle, dans ce palais du miracle construit en quelques
-heures.</p>
-
-<p>— Vous êtes chez vous, madame, dit le vice-roi.</p>
-
-<p>Et comme Eugénie ne passa qu’une soirée dans ce
-« <span lang="en" xml:lang="en">home</span> » d’occasion, le souper qui lui fut offert dans
-le cadre créé pour une heure coûta au souverain près
-d’un quart de million.</p>
-
-<p>Les histoires de ce genre ne se comptaient pas sous
-le règne d’Ismaïl et ma cousine se plaisait à me les
-dire, en vraie Turque, amie du faste, toujours prête
-à applaudir aux gestes magnifiques et aux actes généreux.</p>
-
-<p>Je la décidai à m’accompagner au Musée des antiques — alors
-à Boulac — je lui expliquai de mon mieux
-l’histoire de ce pays d’Égypte où elle était née et
-dont elle ne connaissait rien. Avec elle, je refis le pèlerinage
-de la citadelle et la descente du puits de Joseph.</p>
-
-<p>La pauvre recluse se laissait ravir par le charme de
-ces promenades. Ses yeux d’ignorante insensiblement
-s’ouvraient. Un monde de sensations nouvelles s’éveillaient
-en cette âme faite pour une autre vie.</p>
-
-<p>Un jour, le mari d’Azma lui défendit brutalement
-ces promenades.</p>
-
-<p>Le lendemain, il exigea qu’elle quittât les corsages
-à la mode européenne que je lui avais appris à porter.
-Puis il lui fallut reprendre sa coiffure indigène, l’horrible
-mouchoir de coton que turques et fellahas
-gardaient encore toutes à ce moment en Égypte…</p>
-
-<p>Enfin ce mari omnipotent interdit jusqu’aux leçons
-de français que je donnais patiemment à ma
-cousine chaque matin.</p>
-
-<p>Lui aussi, malgré sa lourde apathie, avait remarqué
-le changement qui s’opérait chez la jeune femme.
-L’esprit et le cœur d’Azma s’ouvraient à la vie comme
-des fleurs et l’époux s’inquiétait de ces progrès où
-il n’avait aucune part. Cette femme, sa cousine, lui
-avait sacrifié vingt années de sa fragile existence ; il
-la traitait en esclave, sans brutalité il est vrai, mais
-aussi sans bonté d’aucune sorte. Cette créature qui
-lui avait donné sept enfants ignorait l’amour et cependant
-jamais peut-être aucune amante ne mérita mieux
-de le connaître. Je suis persuadée qu’il eût suffi
-d’une étincelle pour allumer, au cœur ardent que je
-devinais, la plus belle flamme dont ait jamais brûlé
-la plus violente amoureuse. Jamais Azma n’avait eu
-de son mari une parole de tendresse ou seulement
-d’affection. Aussi redoutait-il au delà de tout ce
-que ma présence de femme européenne pouvait
-apporter de perturbations inattendues dans son
-existence.</p>
-
-<p>Azma, née Musulmane, devait conserver les mœurs
-du déluge. Il ne fallait point essayer de la soustraire
-à l’ambiance.</p>
-
-<p>Les femmes du vieil oncle ne me voyaient pas non
-plus d’un très bon œil. Également sournoises, terriblement
-ignorantes et fanatiques, elles me haïssaient
-pour mon double titre de Franque et de chrétienne.
-Elles craignaient aussi le contre-coup de mon influence
-sur leur vieux mari qui, volontiers, écoutait le mien,
-seul mâle de la famille avant les fils de ces deux
-femmes — car maintenant toutes les deux en avaient
-un.</p>
-
-<p>Et cela acheva de rendre ma situation difficile. Le
-soir, au lieu des veillées sur la terrasse, on se tenait
-à présent dans le hall autour du mancal où la braise
-crépitait, me rappelant bien tristement les joyeuses
-flambées de chez nous.</p>
-
-<p>La maison si chaude en été devenait maintenant
-glaciale et ce n’était pas le feu ridicule du mancal
-qui la pouvait chauffer beaucoup. Frileusement, les
-femmes se couvraient de châles, de plaids et, ainsi
-accroupies autour du foyer antique, elles prenaient
-l’apparence de pitoyables Erynnies.</p>
-
-<p>Seule, ma chère Azma gardait son prestige. Elle
-portait depuis l’hiver une superbe pelisse doublée de
-fourrures qui ne me semblait guère à sa place dans
-la maison surtout passée sur une horrible galabieh
-de flanelle grossière, mais qui lui donnait à elle, si jolie
-sous son masque oriental, l’air de quelque princesse
-byzantine au milieu de ses esclaves et de ses eunuques.</p>
-
-<p>A présent, nous en avions trois ! L’oncle ayant ramené
-avec ses femmes les eunuques de la campagne,
-un pour chaque femme de la maison. Ils se tenaient
-assis près du feu tels des singes et leur occupation
-favorite qui consistait à peler des fruits secs et à les
-manger achevait la ressemblance.</p>
-
-<p>On jouait au tric trac, au loto ou aux dominos.</p>
-
-<p>Zénab s’était récemment vu fermer les portes du
-harem et le cœur d’Azma, en amenant et offrant au
-bey une de ses nièces, fillette de quatorze ans, replète
-et vicieuse.</p>
-
-<p>La concupiscence du bey n’était un mystère que
-pour l’âme naïve d’Azma. Mais, cette fois, soit que
-les servantes indignées n’aient pu parvenir à cacher
-leur colère, soit que ses yeux d’épouse se fussent enfin
-ouverts, ma cousine surprit les coupables et chassa la
-jeune fille et sa misérable tante.</p>
-
-<p>La petite n’étant pas esclave, le péché du mari
-demeurait sans excuse, et l’épouse outragée avait tous
-les droits.</p>
-
-<p>Ahmed-bey ne brillait point par le courage. Il nourrissait
-un égal amour pour la tranquillité et pour la
-débauche. Son cas restait pendable devant la loi. Il
-se montra maussade mais résigné. Seulement la bonne
-humeur générale s’en ressentit. Il semblait qu’une
-lourde chape de mélancolie se fût abattue sur tout
-le monde.</p>
-
-<p>Comme pour sceller la paix de son ménage, ma
-pauvre cousine commençait une grossesse pénible,
-l’ennui et la tristesse en furent accrus dans la maison
-jadis si joyeuse.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXIII</h2>
-
-
-<p>Mes amis, les de S…, avaient repris leur existence
-hivernale. La situation du père les forçait à être plus
-mondains qu’ils ne l’eussent voulu. Sophie cependant
-s’accoutumait aux toilettes, faisant valoir sa grâce de
-blonde et aux éloges qu’elle lui attirait. On m’invita
-souvent, mais si je pouvais accepter les pique-niques
-intimes, ou les thés d’après-midi, il eût paru étrange
-de me voir aller au bal ou au théâtre sans mon mari,
-étant donné ma jeunesse. Je refusais, sans regret
-d’ailleurs, car tout à présent me lassait, sauf la lecture
-qui commençait à me prendre tout entière.</p>
-
-<p>M. de S… avait une bibliothèque admirablement
-choisie. Elle comptait, entre autres, une collection
-très complète des anciens auteurs, et il n’en manquait
-pas un seul de ceux qui, dans leur œuvre, avaient traité
-de l’Égypte. Ainsi lentement, j’étudiai par eux ce
-pays où je devais vivre : Hérodote, Strabon, Diodore
-et tous les disciples de l’École d’Alexandrie, me devinrent
-à ce point familiers que, même après tant d’années,
-quand je les consulte, je vais directement au passage
-désiré, sans avoir besoin de chercher le moins du
-monde. Je pus me convaincre que, depuis eux, l’Égypte
-n’avait pas beaucoup changé. Leur aide me fut d’un
-secours précieux et me permit de comprendre bien
-des coutumes, ayant leur origine dans la plus haute
-antiquité pharaonique.</p>
-
-<p>Je retournais quelquefois chez les femmes des ministres.
-Elles se montrèrent toujours aimables, mais
-je ne possédais pas l’habileté nécessaire à m’attirer
-leur protection effective. On m’invita beaucoup à
-dîner et à faire de la musique, mais ce fut tout. Je
-prenais plus souvent la route du palais, je n’y voyais
-presque jamais la princesse mère. En revanche, la
-femme du prince était tout à fait charmante avec
-moi. L’institutrice arrivait à me paraître une compagne
-agréable. Elle tenait de sa famille une éducation
-parfaite et une solide instruction. Elle jouait à
-ravir Beethoven et Chopin, mes maîtres préférés ; nous
-nous entendîmes très bien.</p>
-
-<p>Que dire de Sta-Abouha ?… Sa tendresse exubérante
-prenait des proportions telles, qu’elle m’effrayait un
-peu. Cette enfant devenait jalouse de toutes celles
-qui m’approchaient, et je devais la consoler de mon
-mieux, émue malgré moi de sa douleur, que je devinais
-sincère.</p>
-
-<p>Je fus présentée à la sœur du prince, cette princesse
-est morte à Paris en septembre dernier, femme d’une
-haute intelligence que j’ai eu l’occasion de revoir souvent
-depuis, et qui du moins parlait notre langue
-comme une Française. Elle avait épousé le prince H…,
-homme de valeur, qui a fait ce miracle de consacrer
-sa vie et une partie de ses biens à la bonne terre
-égyptienne. C’est aujourd’hui un des premiers agriculteurs
-du pays. Il a divorcé depuis longtemps d’avec
-la princesse. Il était fils du khédive Ismaïl et frère de
-Tewfick.</p>
-
-<p>Quant au prince Ibrahim, maître de céans, je l’avais
-rencontré par hasard dans la nursery, où je m’amusais
-à faire tourner un carrousel enfantin devant ses enfants
-qui étaient devenus mes amis. Le prince m’apparut
-sous les traits d’un bon bourgeois, assez terne,
-l’air mou, avec de gros yeux de ruminant et des lèvres
-épaisses. Il était vêtu sans la moindre recherche,
-d’un complet gris clair à carreaux, qui tombait mal
-et rien dans sa modeste personne, ne décelait l’intelligence,
-ni la grandeur.</p>
-
-<p>Il me fit quelques questions et me déclara : « Qu’il
-aimait bien mon mari… » Puis, après m’avoir examinée
-des pieds à la tête, de façon à me forcer de baisser
-les yeux, il fit une pirouette et disparut.</p>
-
-<p>Quand il revit mon mari quelques jours plus tard,
-il exprima ainsi son opinion sur mon compte :</p>
-
-<p>— Elle est très bien, votre jeune femme ; mais…
-faites-la donc engraisser un peu !… Elle est trop maigre !…</p>
-
-<p>Un matin, comme nous étions toutes réunies autour
-du mancal, l’eunuque annonça la visite de <i>Sett Pachau</i> !</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Pachau, la colporteuse, était une forte personne
-à carnation flamande, portant allègrement ses trente-cinq
-ans… Elle arrivait escortée de deux gamins indigènes,
-qui déposaient avec soin aux pieds des femmes
-de la maison, deux énormes ballots de marchandises.</p>
-
-<p>Quand ces ballots s’ouvraient, c’était le miracle !…
-Il en sortait de tout ! Depuis les toilettes complètes
-à bas prix, achetées en solde aux grands magasins,
-jusqu’à la chaussure et aux parfums… On voyait des
-peignes dorés, des éventails de plumes, des colliers
-de verre, des ombrelles, des pièces de toile, de soie,
-des dentelles, des savons et même des objets de ménage.</p>
-
-<p>Esther Pachau, fille d’Isaac Pachau, cumulait les
-fonctions de vendeuse, d’acheteuse et de couturière.
-C’était elle qui fournissait les trousseaux des jeunes
-filles et les robes d’apparat de leurs mères. Elle servait
-les grands harems, et reprenait à perte les fournitures
-qui avaient cessé de plaire.</p>
-
-<p>Elle exerçait encore bien d’autres commerces, prêteuse
-à la petite semaine et porteuse de billets doux
-quand, par aventure, une belle recluse avait ébauché
-quelque intrigue amoureuse avec un bey à travers
-les stores mal baissés de sa voiture, à la promenade de
-Choubrah.</p>
-
-<p>Esther Pachau — Pachau comme on la nommait
-partout — était d’une complaisance extrême. Pourvu
-que ses services lui fussent payés, on pouvait sans
-crainte faire appel à son bon cœur. Elle ne refusait
-ai ses soins, ni sa peine.</p>
-
-<p>Les eunuques, dont elle satisfaisait à la fois l’amour-propre
-et l’avidité en les faisant entrer dans les bénéfices
-de son commerce, nourrissaient pour elle un sentiment
-compliqué, mélange de mépris et de vénération.
-Ils admiraient surtout l’adresse inouïe avec
-laquelle elle se mouvait dans les situations les plus
-difficiles et le profit pécuniaire qu’elle savait tirer
-de ses moindres actes.</p>
-
-<p>Pendant que Pachau était au harem, exhibant sa
-marchandise, le vieux père Isaac, courbé sous le double
-faix des ans et de la fatigue, tenait en laisse le baudet
-qui, depuis tant d’hivers, charriait les objets de leur
-commerce. De son côté, il faisait l’article dans la rue
-et vendait aux passants de menus bibelots, en attendant
-de commencer sa tournée personnelle dans les
-maisons chrétiennes et israélites, où les hommes
-sont admis.</p>
-
-<p>Alors, on le voyait agiter furieusement sa sonnette
-et crier de sa voix encore puissante :</p>
-
-<p>— <i>Ago-Filo ! Ago-Filo</i> (aiguille-fil).</p>
-
-<p>De là le surnom « d’ago filo » donné en Orient aux
-colporteurs. Ils sont des plus rares aujourd’hui
-dans les rues du Caire ; les femmes, même indigènes,
-ne craignant plus d’aller elles-mêmes faire leurs emplettes
-dans les magasins. Mais il y a vingt ans, les
-Orientales eussent considéré cela comme une dérogation
-à leur titre d’épouses de hauts personnages ou
-de fonctionnaires. Aussi, les Pachau de toutes sortes,
-firent-elles de rapides fortunes en ces harems où, fatalement,
-on ignorait le prix de tout…</p>
-
-<p>Chez nous, Azma luttait vainement contre Esther
-Pachau. Celle-ci demeurait toujours la plus forte. C’était
-pitié de voir les horreurs qu’elle débitait comme des
-marchandises de valeur. Aussi, quel mauvais regard
-elle me lança, le jour où j’eus la malencontreuse idée
-d’insinuer que ses objets ne me paraissaient plus tout
-à fait à la mode…</p>
-
-<p>La visite dura bien trois heures. Toutes les femmes
-de la maison étaient là accroupies à terre autour de la
-marchande. Maîtresses, esclaves blanches et noires,
-les yeux brillants du même désir, les doigts caressant
-les étoffes, les lèvres ouvertes dans le même sourire.
-Quand la Juive partit, Azma sortit piteusement de son
-corsage la bourse de soie noire qu’elle y tenait serrée
-en bonne égyptienne, et, comptant son argent, elle eut
-un gros soupir de regrets ! Toutes ses ressources du
-mois avaient passé dans la vaste sacoche d’Esther.</p>
-
-<p>Il en était ainsi partout, dans chaque maison où
-la colporteuse passait, drain terrible, redouté également
-des époux et des pères qui n’osaient sévir contre
-un usage si déplorable, mais que des siècles de préjugés
-avaient établi, et qu’on ne pouvait détruire sans
-toucher à la base même d’une société branlante, mais
-solide encore…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXIV</h2>
-
-
-<p>Mon grand chagrin de n’avoir pas d’enfants me faisait
-envier toutes les mères qui me parlaient de leur
-nombreuse famille. Mariée depuis deux ans, et malgré
-que je n’eusse point fini ma dix-neuvième année, il me
-semblait que jamais cette joie ne me serait accordée
-de serrer contre ma poitrine un être à moi !…</p>
-
-<p>A ce moment précis, la femme du <i>Sacca</i> (porteur
-d’eau), ayant mis au monde son dixième bébé, vint
-se plaindre un jour à Azma de leur épouvantable
-misère. Dix enfants, deux vieux à la maison et presque
-pas de pain !… Alors, une idée qui me parut sublime,
-traversa ma cervelle de pensionnaire, se croyant une
-femme très sérieuse… Si j’en adoptais un !…</p>
-
-<p>Sitôt pensé, sitôt proposé. Je demandai à cette
-pauvresse de me céder en tout abandon une de ses
-filles, la petite <i>Fatma</i>, la moins laide, qui venait d’avoir
-quatre ans et qui me connaissait bien.</p>
-
-<p>Je savais que mon cher mari aimait les enfants
-autant que moi, et je ne doutais guère de son approbation.</p>
-
-<p>On m’accorda Fatma, au grand désespoir d’Émilie
-qui, plus avisée, se rendait bien compte des ennuis
-que nous donnerait cette adoption et surtout du
-travail qui lui incomberait de ce fait.</p>
-
-<p>Dès le soir, je courus vers le plus beau des magasins
-de l’époque et j’achetai un véritable trousseau pour
-la petite.</p>
-
-<p>Nous l’avions préalablement baignée et conduite
-chez un barbier indigène qui fit tomber avec les boucles
-annelées de son épaisse toison, une quantité de choses
-innommables dont il vaut mieux ne point parler.</p>
-
-<p>Et la nuit, tandis que la pauvrette, après avoir fait
-le premier repas complet de sa courte vie de miséreuse,
-dormait à poings fermés dans le lit de ma fidèle servante,
-Émilie et moi nous cousîmes jusqu’à l’aube,
-petites robes, chemises, jupons, etc…, etc… Mon rêve
-de maternité dura tout un mois.</p>
-
-<p>Je m’étais privée sans peine de tout ce que je
-souhaitais faire pour moi-même cet hiver-là, afin que
-« ma file » fût plus élégante. Je commençais à espérer
-que mes efforts pourraient aboutir, car l’enfant, d’abord
-sournoise et boudeuse, s’habituait et s’appliquait
-même à me satisfaire, avec cette surprenante facilité
-des égyptiennnes à s’assimiler, elle disait plusieurs
-mots français et en comprenait beaucoup d’autres.
-Et moi, dans cet ardent besoin de maternité, je
-m’attachais à cette humble créature que je voulais
-efficacement faire mienne.</p>
-
-<p>Un jour mon amie Sophie m’envoya chercher. Je
-partis en recommandant à Émilie de surveiller attentivement
-Fatma qui me salua d’un « bonjour maman »
-qui me ravit.</p>
-
-<p>Le soir quand je rentrai, Émilie m’attendait sous le
-porche. Je compris tout de suite qu’il s’était passé
-quelque chose en mon absence.</p>
-
-<p>— Ah ! madame ! s’écria ma femme de chambre
-en m’apercevant, ces sales gens ont enlevé la petite !…</p>
-
-<p>Je ne saisis pas tout de suite ses paroles… Il fallut
-qu’elle m’expliquât longtemps pour que la lumière
-enfin se fît. Je ne pouvais admettre tant d’ingratitude
-et de perfidie.</p>
-
-<p>La mère de Fatma m’avait laissé soigner, nettoyer et
-vêtir sa fille, puis, la jugeant suffisamment présentable,
-elle l’avait reprise, elle et toutes les nippes que
-nous lui avions préparées, elle avait ensuite conduit
-l’enfant chez la femme d’un riche Pacha qu’elle connaissait
-pour avoir travaillé dans la maison.</p>
-
-<p>Cette dame, émerveillée de la façon dont une si
-pauvre femme tenait sa fille, l’avait immédiatement
-gardée et promettait de la traiter comme sienne, afin
-d’éviter une charge à cette mère admirable…</p>
-
-<p>Azma, qui ne pouvait comprendre mon chagrin
-pour un événement qui lui paraissait de si mince
-importance, m’avoua par la suite qu’elle n’avait pas
-osé me contrarier, mais que pas un instant elle n’avait
-cru à la sincérité de cette Fellaha. La malheureuse
-voulait bien me laisser soigner et habiller sa Fatma,
-mais de là à me la confier à moi <i>chrétienne</i> il ne fallait
-pas connaître l’âme musulmane, pour y compter
-une minute.</p>
-
-<p>Je gardai de cet événement une amertume profonde.</p>
-
-<p>Le jour où j’ai été mère réellement, devant l’ivresse
-éprouvée rien qu’à regarder ma première fille, je me
-suis demandé comment j’avais pu croire un instant
-qu’une telle adoption eût pu remplacer l’enfant née
-de ma chair… Mais au harem, un peu de folie avait
-sans doute passé sur moi, et le départ de Fatma me fut
-une grosse peine…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXV</h2>
-
-
-<p>Un matin du printemps suivant, les enfants d’Omma
-Hanem pénétrèrent dans ma chambre en criant toutes
-les deux à la fois :</p>
-
-<p>— Réjouis-toi ! le jeune bey est venu !</p>
-
-<p>Le jeune bey ! c’était mon mari… et je n’en pouvais
-croire mes oreilles. Je ne l’attendais que beaucoup
-plus tard, son arrivée me comblait d’une joie infinie.</p>
-
-<p>Il eut peine à me reconnaître tant j’avais maigri
-et pâli. Il se montra très étonné de me voir parler
-l’arabe presque couramment. Mais pas un moment,
-je n’hésitai à repousser la proposition qu’il me fit
-d’attendre encore que notre installation fût complète
-pour m’emmener avec lui…</p>
-
-<p>Ah ! la médiocrité du logis, la gêne, tout, plutôt
-que de rester une semaine de plus loin de lui, dans ce
-harem, où chaque jour je me sentais plus étrangère.</p>
-
-<p>Il comprit mon désir et y accéda.</p>
-
-<p>J’éprouvai un grand regret de quitter Azma. Ce
-regret eût été doublé si j’avais su que je ne devais
-plus la revoir… Elle avait été pour moi la sœur étrangère,
-mais si tendre, dont l’amitié seule adoucissait
-mes heures d’exil. Jamais près d’elle je ne sentis la
-différence, de nos religions et de nos races. Je l’aimais
-d’une affection profonde et la pleurai sincèrement.
-Quant aux autres, à part l’esclave Abyssine, <i>Ouas-Fénour</i>,
-qui s’accrochait à mes vêtements en poussant
-des hurlements sauvages à l’heure de la séparation,
-je savais que pour toutes, le départ de « la
-petite Franque » était plutôt un soulagement.</p>
-
-<p>L’oncle, cependant, ne put cacher son émoi en me
-disant l’adieu qui, pour lui aussi, devait être un adieu
-éternel. Moins mal entouré, je ne doute pas qu’il ne
-m’eût prouvé sa tendresse de façon plus efficace.</p>
-
-<p>Azma me regrettait franchement et la veille, elle
-me dit, pouvant à peine retenir ses pleurs :</p>
-
-<p>— O ma sœur ! <i>Ia Orkty !</i> tu me quittes maintenant
-que nous commençons à nous comprendre.</p>
-
-<p>— Hélas ! Azma, ne saviez-vous pas qu’il en est
-toujours ainsi ?… N’est-ce pas à l’heure précise où les
-affections se nouent, où les sites plaisent par la chère
-habitude que nous prenons d’eux, qu’il faut partir
-et s’en aller ailleurs refaire la redoutable expérience
-des visages et des contrées inconnues ?</p>
-
-<p>Seddia, qui depuis longtemps nous fuyait, revint
-ce jour-là pour nous dire adieu. Elle apportait des cadeaux.</p>
-
-<p>Pour Émilie, une pelote brodée par elle, et pour
-moi, un coussin aux couleurs voyantes. A ces travaux,
-la pauvre déracinée avait mis tous ses talents !</p>
-
-<p>— Ce n’est rien, voyez-vous… — me dit-elle, la voix
-émue — mais j’ai pensé qu’en regardant ces humbles
-choses, vous vous souviendriez quelquefois de moi,
-qui ne vous oublierai jamais.</p>
-
-<p>Vous vous trompiez Seddia, c’était beaucoup,
-le travail patient de vos mains de paresseuse… Cela
-constituait pour la courtisane que vous étiez devenue,
-un consciencieux effort. Je ne l’ai compris que beaucoup
-plus tard, lorsque j’ai mieux connu la vie…
-Alors, peut-être, ne vous montrai-je pas assez de
-reconnaissance… Émilie, très touchée que l’on eût
-pensé à elle, crut devoir donner à Sett-Seddia, un
-dernier conseil :</p>
-
-<p>— Allons, madame Seddia, faites un petit sacrifice…
-laissez cet habillage de carnaval, bon pour une
-odalisque et venez retrouver ma maîtresse à Alexandrie.
-On vous cherchera du travail, je vous aiderai…
-Vous ne serez pas malheureuse.</p>
-
-<p>Mais elle, tristement, secoua la tête.</p>
-
-<p>— Merci, ma fille… vous êtes bonne, mais je ne puis
-accepter votre offre, puis se tournant vers moi :</p>
-
-<p>— Malgré que vous soyez si jeune, ne comprenez-vous
-pas, madame, vous qui savez voir, combien je
-suis devenue pareille « à eux » ! et que je ne puis
-plus vivre autrement qu’à l’Orientale ?… Je mourrai
-ici et ce sera mon châtiment…!</p>
-
-<p>Des larmes montaient à ses yeux. Je lui serrai la
-main sans répondre, navrée de me sentir impuissante
-à la sauver malgré elle.</p>
-
-<p>Elle embrassa Émilie comme une sœur.</p>
-
-<p>Je revis aussi les enfants d’Omma Hanem, les
-esclaves, les eunuques et les négresses. Tout le monde
-avait un mot à me dire, une recommandation à me
-faire.</p>
-
-<p>La tante aux canards reparut quelques heures avant
-mon départ de la maison. Maintenant, les canards
-avaient grandi et elle élevait des petits dindons qu’elle
-charriait partout ; elle s’empressa de les sortir de leur
-prison d’osier, sitôt arrivée chez sa nièce. C’était
-alors une fuite éperdue de ces animaux sur les tapis
-et les meubles, au grand ennui d’Azma qui redoutait
-les suites probables de leur épouvante.</p>
-
-<p>La tante se montra particulièrement aimable dans
-la joie sans bornes qu’elle éprouvait à me voir partir.
-Elle me dit qu’elle se réjouissait de m’avoir connue,
-et fit appel à tous mes bons sentiments pour m’exhorter
-à abjurer ma religion afin de devenir musulmane.</p>
-
-<p>Nous quittâmes le Caire par une tiède soirée, sous
-l’embrasement féerique du soleil couchant.</p>
-
-<p>Je vis disparaître les minarets et les hautes murailles
-des antiques mosquées. Les tours épaisses de la citadelle
-avec leurs meurtrières et leurs créneaux, les portes
-monumentales de la mosquée d’Hassan et les constructions
-qui lui faisaient face écrasèrent une dernière
-fois ma chétive personne de leur colossale majesté.
-Elles me semblaient autant de bastilles gigantesques
-d’où je venais enfin de prendre mon vol vers le pays
-du rêve et de la délivrance. Pourtant, ces vestiges
-admirables du grand passé musulman se paraient à
-cet instant d’une beauté magnifique, sous la lumière
-idéale du crépuscule oriental.</p>
-
-<p>Nous traversâmes le quartier d’Abdine, l’Esbekieh,
-puis ce fut la gare !</p>
-
-<p>Je faillis crier de joie en entendant le dernier coup
-de sifflet de la locomotive qui nous emportait à toute
-vapeur vers Alexandrie. Mon allégresse était telle,
-que mon mari, à son tour, se laissait gagner à ma fièvre
-d’indépendance.</p>
-
-<p>Et si petite que pût être la part de bonheur que le
-sort nous réservait, comme nous ignorions la part des
-peines, nous étions heureux d’être enfin nos maîtres.
-Ce bonheur pour moi était si grand, qu’il me semblait
-que mon cœur ne pourrait le contenir.</p>
-
-<p>Toute ma jeunesse et tous mes espoirs gonflaient
-ma poitrine.</p>
-
-<p>Je partais enfin, j’allais commencer avec mon mari
-« chez nous », une vie nouvelle, ma vie !…</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Jehan d’IVRAY</span>.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em">Imp. <span class="sc">Paul Dupont</span>, 4, rue du Bouloi. — Paris. — 502.10.10. (Cl.).</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top2em">SOCIÉTÉ D’ÉDITION ET DE PUBLICATIONS</p>
-
-<p class="c large i">Collection in-12 à 3 fr. 50</p>
-
-
-<p class="drap"><b>Albérich-Chabrol</b>. — Le Flambeau. — La
-chair de ma chair.</p>
-
-<p class="drap"><b>Annunzio</b> (<b>Gabriele d’</b>). — Terre
-vierge.</p>
-
-<p class="drap"><b>Barrès</b> (<b>Maurice</b>). — <span lang="la" xml:lang="la">Amori et
-Dolori sacrum</span>. — Les Amitiés
-françaises. — Le Voyage de
-Sparte. — Les Déracinés. — L’Appel
-au Soldat. — Leurs
-Figures. — Au Service de l’Allemagne. — Colette
-Baudoche.</p>
-
-<p class="drap"><b>Baudin</b> (<b>Pierre</b>) <b>et Nass</b> (<b>D<sup>r</sup></b>). — La
-Rançon du Progrès.</p>
-
-<p class="drap"><b>Conan Doyle</b>. — Les Aventures
-de Sherlock Holmes. — Nouvelles
-Aventures de Sherlock Holmes. — Souvenirs de
-Sherlock Holmes. — Nouveaux
-Exploits de Sherlock Holmes. — Résurrection de Sherlock
-Holmes. — Sherlock Holmes
-triomphe. — Mémoires d’un
-Médecin — Le Drapeau vert. — Le
-Crime du Brigadier. — Les Exploits du Colonel Gérard — Les
-Réfugiés. — La Compagnie
-Blanche (2 vol.) : I. Les
-Moines Guerriers. — II. Les
-Épées Glorieuses. — Notre-Dame
-de la Mort.</p>
-
-<p class="drap"><b>Déroulède</b> (<b>Paul</b>). — 1870. Feuilles
-de route. — 70-71. Nouvelles feuilles de route.</p>
-
-<p class="drap"><b>Esparbès</b> (<b>Georges d’</b>). — La Grogne.</p>
-
-<p class="drap"><b>Finot</b> (<b>Jean</b>). — Français et Anglais. — La
-Science du Bonheur.</p>
-
-<p class="drap"><b>Gautier</b> (<b>Judith</b>) — Le Collier
-des Jours. — Le Second rang
-du Collier. — Le Troisième
-rang du Collier.</p>
-
-<p class="drap"><b>Gorki</b> (<b>Maxime</b>). — En prison. — Hôtes
-d’Été. — La Mère. — Une Confession.</p>
-
-<p class="drap"><b>Gyp</b>. — Pervenche. — Les Amoureux. — Cricri. — Entre
-la poire et le fromage</p>
-
-<p class="drap"><b>Hermant</b> (<b>Abel</b>). — Chronique du Cadet de Coutras.</p>
-
-<p class="drap"><b>Hornung</b> (<b>E. W.</b>). — Raffles. — Le Masque
-Noir. — Le Voleur de nuit.</p>
-
-<p class="drap"><b>Le Roux</b> (<b>Hugues</b>). — L’Heureux
-et l’Heureuse. — L’Amour aux États-Unis.</p>
-
-<p class="drap"><b>Loïe Fuller</b>. — Quinze ans de ma vie.</p>
-
-<p class="drap"><b>Maizeroy</b> (<b>René</b>). — Yette, Mannequin.</p>
-
-<p class="drap"><b>Marguerite</b> (<b>Paul</b>). — La Princesse Noire.</p>
-
-<p class="drap"><b>Margueritte</b> (<b>Paul et Victor</b>). — L’Eau souterraine.</p>
-
-<p class="drap"><b>Marni</b> (<b>J.</b>) — Souffrir.</p>
-
-<p class="drap"><b>Meredith</b> (<b>George</b>). — Tragicomédie d’Amour.</p>
-
-<p class="drap"><b>Montesquiou</b> (<b>R. de</b>). — Altesses
-Sérénissimes. — Professionnelles Beautés. — Assemblée
-de Notables.</p>
-
-<p class="drap"><b>Naquet</b> (<b>Alfred</b>). — Vers l’Union
-libre.</p>
-
-<p class="drap"><b>Ouroussoff</b> (<b>Prince</b>). — Mémoires
-d’un Gouverneur.</p>
-
-<p class="drap"><b>Prévost</b> (<b>Marcel</b>). — Lettres à
-Françoise. — Lettres à Françoise mariée.</p>
-
-<p class="drap"><b>Serao</b> (<b>Matilde</b>). — Amoureuses. — Cœurs
-de Femmes. — Quelques Femmes. — Histoires
-d’amour. — Les Légendes de
-Naples.</p>
-
-<p class="drap"><b>Sinclair</b> (<b>Upton</b>). — La Jungle. — L’affranchi. — La
-République Industrielle. — Métropolis. — Les
-Brasseurs d’argent.</p>
-
-<p class="drap"><b>Talmeyr</b> (<b>Maurice</b>). — La fin d’une Société.</p>
-
-<p class="drap"><b>Thénard</b> (<b>Jenny</b>). — Ma vie au
-théâtre.</p>
-
-<p class="drap"><b>Tolstoï</b>. — Pourquoi ?</p>
-
-<p class="drap"><b>Yver</b> (<b>Colette</b>). — Les Cervelines. — La Bergerie.</p>
-
-
-<p class="c gap">Librairie <span class="sc">Félix</span> JUVEN, 13, Rue de l’Odéon, <span class="sc">Paris</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-<div class="trnote">
-<h2 class="nobreak">NOTE DU TRANSCRIPTEUR</h2>
-
-
-<p>La numérotation des chapitres passe du chapitre XX au chapitre XXIII
-dans l’original. On a rajouté les têtes des chapitres XXI et XXII aux
-emplacements qui semblaient les plus probables.</p>
-
-</div>
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>AU CŒUR DU HAREM</span> ***</div>
-<div style='text-align:left'>
-
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-</div>
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-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
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-</div>
-
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-
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-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
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-
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-</div>
-
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