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-The Project Gutenberg eBook of Au cœur du Harem, by Jehan d'Ivray
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Au cœur du Harem
-
-Author: Jehan d'Ivray
-
-Release Date: January 23, 2022 [eBook #67233]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AU CŒUR DU HAREM ***
-
-
-
-
-
- JEHAN D’IVRAY
-
- AU CŒUR
- DU HAREM
-
-
- PARIS
- Société d’Édition et de Publications
- Librairie Félix JUVEN
- 13, Rue de l’Odéon, 13
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
- Le prince Mourad.
- Janua Cœli.
- Les Porteuses de torches.
-
-Pour paraître prochainement:
-
- Daoulatte.
- Le Moulin des Djinns.
-
-En préparation:
-
- La cité de joie.
- Catherine Raimbaud.
- Nos frères de Lettres (critiques).
-
-
-Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
-
-Copyright by Société d’Édition et de Publications, Paris, 1911.
-
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-
-
-A Monsieur G. Maspéro
-
-
- A l’évocateur magnifique
- de l’Égypte ancienne
- je dédie cette étude
- de l’Égypte moderne
- en témoignage de haute estime
- et de grande admiration
-
-JEHAN D’IVRAY
-
-
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-
-Au Cœur du Harem
-
-
-
-
-I
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-
-J’ai ressenti ma première impression d’exil dans le port de Naples. J’ai
-souvent revu cette rade merveilleuse. Sous de brûlants midi de juillet,
-par de paisibles soirs de mai, en octobre alors que sous le vélum d’un
-ciel azuré, d’un ciel sans nuages, les arbres secouaient au vent du
-large leurs branches légères, alors que le parfum troublant des fleurs
-innombrables et l’odeur forte des algues marines passaient en effluves
-violents et délicieux... Ces jours-là, j’ai connu, sous ce ciel et dans
-ce port, la douceur de vivre.
-
-Mais à mon premier passage, après l’émouvante anxiété du péril à peine
-évité, dans la surprise de mon ignorance, mes dix-sept ans
-s’épouvantèrent devant l’inconnu de cette ville, où nous abordions à la
-nuit noire et par une mer démontée.
-
-Grandie à Cette, je ne craignais guère les ennuis physiques de la
-traversée; tangage et roulis n’étaient point pour surprendre celle dont
-les premiers plaisirs avaient été les dangereuses promenades en
-_youyou_, qu’elle ne dédaignait point de conduire.
-
-Mais je n’avais jamais été plus loin que Marseille et je n’avais non
-plus jamais essuyé de véritable tempête, sur un grand vaisseau, et par
-un gros temps.
-
-Déjà, un accident de machine nous avait immobilisés quinze heures à La
-Ciotat. L’_Ebre_ qui nous emportait était trop endommagé pour continuer
-sa route; il fallut transborder sur le _Peluse_.
-
-Ici se place le premier événement curieux parmi le chapelet de mes
-souvenirs. Durant le temps qu’on déchargeait les marchandises, nous
-avions pris la route des champs, en ce pays que nous ignorions. Nous
-suivîmes un petit sentier fleuri d’aubépines et tout à coup, nous nous
-trouvâmes dans le cimetière de La Ciotat.
-
-Le soir tombait. Une brise légère passait sur nos têtes, charriant le
-parfum des premières fleurs du printemps. Cher printemps de mon doux
-pays de France, que je n’ai plus revu, jamais...
-
-Nous nous assîmes sur une pierre tombale, l’âme noyée d’une tristesse
-infinie. Sur un mûrier, tout près de nous, le rossignol égrenait ses
-trilles, l’heure était à la fois si profondément douce et si
-voluptueusement mélancolique, que je ne savais plus si j’étais heureuse,
-ou si je détestais la vie, dans ce champ de mort qui semblait un jardin
-de rêve.
-
-Et voici qu’une chose extraordinaire se produisit. Autour de nous, des
-oiseaux bizarres passèrent. Toutes les couleurs du soleil couchant
-brillaient sur leurs plumes; et de chaque arbre et sur chaque tombe, un
-perroquet s’envolait en poussant des cris aigus. Je me crus le jouet
-d’une subite hallucination. La vérité était bien plus simple. Un navire
-marchand, chargé de ces bêtes qu’il emportait d’Anvers, avait fait
-naufrage, la veille, sur nos côtes et les perroquets peuplaient la
-contrée... Avec eux, la Magie de l’heure s’était évanouie...
-
-Le lendemain, le _Peluse_ nous recevait; il devait nous conduire à
-Alexandrie...
-
-A peine étions-nous en route, le vent nous prenait de côté, et jusqu’à
-Naples les violons ne quittèrent plus les tables.
-
-Deux heures du matin sonnaient à bord, quand, à la lueur fulgurante des
-éclairs, j’entrevis la vieille Parthénope. Le Vésuve lançait dans le
-ciel obscur, de minces fusées lumineuses et de hautes colonnes de fumée
-que l’opacité des ténèbres ne permettait pas d’apercevoir. Tous les
-passagers raisonnables demeuraient sagement dans leurs couchettes; mais
-mon mari pas plus que moi, n’étions de ceux-là...
-
-Notre jeunesse étouffait sur ce navire, et nous voulions en sortir coûte
-que coûte: aussi acceptâmes-nous avec enthousiasme la proposition du
-docteur, qui, en bon confrère, s’était offert à guider mon mari et
-moi-même, dans la ville inconnue.
-
-J’ai souvent pensé depuis à cette promenade originale sur les quais de
-Naples, et dans la rue de Tolède en pleine nuit, sous une pluie
-diluvienne...
-
-Nous avions d’abord voulu marcher pour nous dégourdir les jambes, mais
-le roulis nous avait trop éprouvés, nous ne savions plus... La pluie qui
-nous fouettait, et le vent qui faisait rage, rendaient notre équipée si
-désagréable, qu’il nous fallut accepter les bons offices d’un cocher
-noctambule: il dut nous trouver grotesques, mais l’appât d’un gros
-pourboire le rendait obséquieux.
-
-Le jour nous surprit sous les colonnades de l’église _San Ferdinando_
-qui fait face au théâtre San Carlo.
-
-Ah! le triste matin!...
-
-Malgré que l’on fût dans la semaine pascale, on eût dit la brume
-grisâtre d’une aube hivernale. Le soleil ne se décidait pas à se
-montrer... Et de cette aurore sur la terre italienne, à mon premier
-réveil hors du joyeux pays natal, une mélancolie profonde
-m’enveloppait... Je m’étais fait une Italie de rêve dans mon cerveau de
-petite fille, et voici que je retrouvais les brouillards glacés des
-cités du Nord, avec la note si vulgaire du peuple de Naples, note
-originale et amusante, sous un clair soleil, mais triste à mourir par ce
-temps des contrées boréales. Aux fenêtres, des loques sordides pendaient
-lamentables... dans les rues encore salies par la boue de plusieurs
-jours, des immondices traînaient, écorce d’orange, pelure de pommes et
-de courges, résidu de tomates écrasées; un relent pestilentiel se
-dégageait de ces détritus et, dans le jour naissant, sous le ciel
-livide, les voix nasillardes des premiers marchands ambulants montaient
-étrangement monotones et grossières à la fois.
-
-Nous errâmes jusqu’à midi. Le soleil décidément ne voulait pas se
-montrer; et ce fut sous la pluie encore qu’il nous fallut regagner le
-bord, où nous fûmes accueillis par les railleries de nos compagnons de
-route.
-
-Ceux-ci bien reposés par la première nuit tranquille depuis Marseille,
-lestés d’un lunch copieux, et chaudement couverts, nous regardaient d’un
-œil ironique... Et je me figure que nous devions en effet faire triste
-mine avec nos vêtements trempés, nos cheveux ruisselants d’eau et nos
-visages défaits de promeneurs nocturnes. Mais c’est le miracle de la
-jeunesse que les plus violentes fatigues s’effacent sur des fronts
-d’adolescents, après quelques minutes de délassement et un bon repas.
-Une courte sieste, une tasse de thé, une tranche de rosbif, suffirent à
-nous rendre nos forces. Quand, vers quatre heures, le _Peluse_ leva
-l’ancre, nous avions oublié notre mauvaise nuit et nous pouvions admirer
-la ville, par une coquetterie bizarre, elle se montrait à nous dans sa
-beauté souveraine, à l’instant précis où nous la quittions. Les nuages
-s’étaient dissipés, la mer était redevenue d’un bleu de turquoise et le
-ciel n’était plus sur nos têtes qu’un vaste manteau de lumière; le
-Château de l’Œuf se dressait superbe sur la hauteur et les jolies
-maisons multicolores descendaient en ribambelles gracieuses jusqu’au
-rivage. Une véritable flottille d’embarcations nous faisait cortège,
-chargées de musiciens aux voix chaudes, murmurant des cantilènes
-napolitaines, avec accompagnement de violons, de mandolines et de
-guitares.
-
-Ah! le charme de _Mandolinata_ et la douceur de _Santa Lucia_ écoutés
-ainsi, comme dans le dernier cri de la terre que l’on quitte avant le
-départ sur l’inconnu de la haute mer!...
-
-Cela ne ressemble à rien de connu et je ne pense pas qu’on le puisse
-oublier, après l’avoir une fois entendu.
-
-Les Iles heureuses cependant nous entouraient, _Ischia_, _Procida_,
-_Castellamare_, charriant vers nous la fragrance délicieuse des chemins
-en fleurs, nids de verdure, coins ignorés, où l’âme des dieux semble
-demeurer encore, et planer, mystérieuse et dominatrice, autour des
-êtres.
-
-Et ce fut le large... Journées monotones et magnifiques, soirées
-interminables, où le passager semble traîner sa vie, dont les minutes
-comptent double...
-
-Dormir, manger, faire les cent pas autour des cages à bêtes, visiter les
-machines, feuilleter des romans ou des revues qu’on ne lit point, la vie
-du bord dans sa régularité animale et reposante...
-
-Le troisième jour, des cris sauvages me firent bondir hors de ma
-couchette. On avait veillé tard par extraordinaire et nous entrions dans
-le port d’Alexandrie de grand matin.
-
-Les passes d’Alexandrie sont peuplées d’écueils rendant très difficile
-la navigation à qui ne connaît point parfaitement ces parages. L’aide du
-pilote est indispensable; et ce n’est pas une des moindres curiosités de
-l’arrivée, que cette prise d’assaut du navire par le plus étrange bandit
-qui se puisse voir.
-
-Enveloppé de son burnous, le chef ceint du tarbouche ou du turban des
-ancêtres, le pilote grimpe par les cordages, avec une agilité de bête
-féline.
-
-Et ce sont aussitôt des hurlements, des imprécations s’adressant aux
-frères demeurés dans la barque, ou des ordres en langue baroque, donnés
-à pleine voix aux hommes du bord.
-
-Le pilote est le prototype de l’Alexandrin, mélange hétéroclite de Grec,
-d’Italien et d’Arabe des frontières de Libye, être spécial, composé de
-toutes les races diverses qui ont traversé la ville d’Alexandre et la
-capitale des Ptolémées, fils d’Égypte pourtant, mais dont les veines ne
-charrient que bien peu de sang égyptien et qui n’a presque rien du
-paisible homme rouge, gardien fidèle de la vieille lignée pharaonique,
-roi incontesté des rives du Nil.
-
- *
-
- * *
-
-Après le pilote, les innombrables _Fachini_ et _Farraches_[1] qui
-envahirent nos cabines dès l’arrivée, achevèrent de me donner une idée
-terrifiante de ma nouvelle patrie.
-
- [1] Portefaix, commissionnaires.
-
-A peine vêtus d’un court caleçon de cotonnade, la galabieh relevée
-autour des reins, le turban en bataille sur leurs têtes rasées, ils
-apparaissaient à chaque écoutille, en proférant des phrases
-incohérentes, gesticulant et criant de telle sorte qu’une invincible
-peur me saisit. Oh! ces cris de l’arrivée!...
-
-Je me serrais craintive contre le bras de mon mari, qui, déjà repris par
-l’ambiance, répondait comme il fallait aux nombreuses sollicitations
-dont nous étions l’objet. Coups de canne par ci, coups de poing par là,
-le tout accompagné de terribles éclats de voix auxquels je n’étais guère
-habituée.
-
-J’avais le cœur lourd, les yeux brûlés de soleil et de larmes mal
-retenues.
-
-
-
-
-II
-
-
-Je fus bien surprise, quelques instants plus tard, quand débarrassés
-enfin des formalités de la douane, arrivés à l’hôtel et reposés par une
-première toilette sérieuse en terre ferme, nous nous retrouvâmes dans
-notre chambre d’hôtel, mon mari et moi... Il avait repris sa bonne
-figure souriante, je retrouvais mon ami de toujours. Ainsi, en ce pays
-d’antithèse, les plus fortes colères ne sont guère qu’en surface. On
-crie, on tape pour se faire respecter et se mettre à l’unisson, et
-telles gens qui nous semblent au paroxysme de la fureur et se traitent
-de chiens, de voleurs, d’assassins et de fils de _teigneux_ (sic),
-s’embrasseront en riant aux éclats quelques minutes après, ou se
-tapoteront l’épaule amicalement pendant dix minutes, en se faisant des
-protestations de tendresse.
-
-Mon étonnement d’ailleurs commençait...
-
-Tandis que, dans la chambre, je faisais connaissance avec les grands
-lits de fer à colonne peints en couleur voyante, vert, bleu, rouge, les
-divans trop hauts pour être confortables, recouverts de cotonnade garnie
-de dentelles au crochet, les moustiquaires de tulle relevés par de
-larges rubans, la rue m’attirait aussi, par les mille choses nouvelles
-que j’y devinais.
-
-Notre hôtel était situé dans une rue très couleur locale et bien faite
-pour me donner, du premier coup, une idée précise du pays où j’abordais.
-
-Quand, après tant d’années écoulées, je cherche à rassembler mes
-souvenirs de ce matin d’arrivée, deux choses surtout surgissent de ma
-mémoire: le bruit persistant des soucoupes de cuivre qu’agitait sous les
-fenêtres un marchand d’_arghissouss_[2] et le son d’un orgue de barbarie
-jouant le _Miserere_ du _Trouvère_...
-
- [2] Jus de réglisse glacé, qui se vend dans des cruches de grès.
-
-A cela vient se joindre le souvenir de deux odeurs bien différentes
-pourtant. Le parfum troublant des guirlandes de _Fohls_[3] (les
-premières que je voyais) que présentait une marchande indigène, aux
-nombreux passants de cette petite rue et un arome violent de marée,
-provenant d’un étalage de coquillages tout proche. Les jours pourront
-passer, je deviendrai peut-être une très vieille femme, dont le cerveau
-peu à peu perdra la mémoire des heures de sa jeunesse, mais le spectacle
-de ce matin ne s’effacera point; et de ces sons et de ces odeurs que
-j’ai gardés si présents, je conserverai jusqu’au dernier souffle, la
-note et la senteur, car ils furent l’impression première de ma nouvelle
-existence, et résument pour moi les sensations de mon premier matin
-d’exil.
-
- [3] Sorte de gardenias à fleurs petites et très parfumées.
-
-Le marchand d’arghissouss montrait une belle face bronzée, dont les
-traits semblaient taillés dans quelque matière antique, par un artiste
-du vieux passé grec. Il riait d’aise dans sa barbe noire et sa bouche en
-s’ouvrant découvrait des dents voraces, d’une admirable blancheur. Ses
-reins étaient ceints d’une vaste écharpe, rayée de couleurs vives où le
-rouge et le jaune dominaient, et son turban, posé très en arrière,
-laissait voir un front où la sueur perlait. Il portait une longue robe
-blanche, des babouches jaunes et des bracelets de laine. Un large anneau
-d’argent pendait à son oreille droite. Et il tenait haut sa cruche de
-grès, dont le goulot laissait échapper un gros morceau de glace et des
-feuilles d’oranger...
-
-La marchande de Fohls pouvait avoir mon âge, dix-sept ans... Elle me
-sembla très mince, très brune; sur son corps de toute jeune femme la
-galabieh moulait des formes pures, une gorge dure, des hanches souples,
-des jambes fuselées, dont chaque mouvement était une grâce. Sur sa
-poitrine à demi nue; d’innombrables guirlandes de fleurs formaient
-collier, et faisaient à cette créature charmante, une atmosphère
-embaumée qu’elle traînait après elle comme un voile enivrant, dont les
-passants se grisaient. Elle avait d’étranges yeux, lourds de passion, la
-bouche un peu grande, un profil de chèvre sauvage, et ses courts cheveux
-bruns s’envolaient en frisons raides, sur ses tempes et sur son cou. Un
-balancement rythmique agitait sa taille à chaque geste de ses bras,
-qu’elle tenait élevés, les mains chargées de fleurs qu’elle présentait,
-en chantonnant:
-
---_Fohl gamyl!_ (les jolies Fohls!)
-
-La marchande de coquillages se reposait juste sous les fenêtres de mon
-hôtel... Énorme matrone, croulante de graisse, vautrée sur le trottoir,
-un bras négligemment jeté sur sa marchandise, elle dormait lourdement en
-attendant la pratique. Elle avait la bouche ouverte, et de ma fenêtre
-assez basse, je pouvais distinguer le chapelet de mouches glissant
-autour de ses paupières et aux commissures de ses lèvres.
-
-La journée se passa à visiter les rares curiosités de la ville.
-Alexandrie n’offre qu’un intérêt très médiocre au point de vue de ses
-monuments; le plus grand reproche qu’on puisse faire à cette ville,
-c’est de n’avoir aucun cachet personnel.
-
-Trop de peuples la conquirent, trop de gens divers l’habitèrent; elle
-n’est plus qu’un port sans beauté, où se coudoient toutes les races, où
-se parlent tous les idiomes, où surtout dominent l’Italien et le Grec
-mâtinés d’oriental, n’ayant plus gardé de la patrie d’origine, que le
-mercantilisme et la souplesse.
-
-Les femmes pourtant y sont belles. Je parle des femmes de la société,
-essentiellement cosmopolite d’ailleurs, mais formant un bouquet de
-fleurs vivantes, du plus séduisant aspect, pour les yeux surpris du
-voyageur. Extrêmement élégantes, très coquettes, elles savent mieux
-qu’aucune, imposer les modes outrancières de nos grands couturiers
-parisiens. Et tandis que les maris occupés pour la plupart à parfaire ou
-à ruiner le budget du ménage dans un téméraire coup de bourse, les
-laissent libres de leurs journées, elles passent charmantes et parées
-dans les calèches somptueuses[4], étalant sous le clair soleil d’Égypte
-leurs grâces d’idoles et leur beauté de statues.
-
- [4] Des superbes attelages d’alors il ne restera bientôt plus en
- Égypte que le souvenir, car déjà les grandes dames Musulmanes ont
- donné l’exemple, et l’auto remplace partout la voiture démodée.
-
-La plage élégante de Ramleh et la plage familiale du Mex n’existaient
-pas encore. On n’avait pas non plus demandé aux archéologues les secrets
-de Kom-el-Chougafa et la basilique de Saint-Théonas gardait son
-mystère...
-
-Pour l’instant, le touriste, avide de choses nouvelles, devait se
-contenter de la visite traditionnelle à la colonne de Pompée et aux
-catacombes.
-
-La colonne de Pompée, faussement attribuée au tribun, faisait autrefois
-partie intégrante du Sérapéum, d’origine bien plus ancienne. Le Sérapéum
-ou Temple de Sérapis, élevé par Ptolémée Soter, dans l’acropole de
-Rhacotis et sur l’éminence aujourd’hui très diminuée qui porte la grande
-colonne, était un édifice auquel on parvenait par cent degrés de marbre.
-Selon la description du rhéteur Aphtonius, qui vit le Sérapéum au IIIe
-siècle de notre ère, la colonne monolithe était alors située au milieu
-d’une cour entourée de portiques et de salles renfermant des livres.
-C’est qu’en effet, vers l’an 140 avant Jésus-Christ, sous le règne
-d’Évergète II, la bibliothèque du Muséum ou bibliothèque mère, s’étant
-trouvée tout à fait remplie, le Sérapéum lui servit de succursale et
-renferma une seconde collection, la bibliothèque fille, évaluée au
-nombre de 300,000 volumes (Nitschlop).
-
-Il ne faut pas oublier qu’Alexandrie fut longtemps la ville lumière de
-l’ancien Monde. Les goûts délicats, les instincts élevés des premiers
-Lagides, si grecs de nature et d’habitude, déterminèrent ce grand
-mouvement qui fit se précipiter vers la cité d’Alexandre tout ce que la
-société d’alors contenait d’artistes, de rhéteurs et de savants.
-
-Ptolémée Soter, ami et condisciple d’Aristote, et lui-même historien
-remarquable, apporta le premier à Alexandrie les traditions
-intellectuelles de la Grèce. Par lui fut fondé le Muséum, qui donna
-bientôt naissance à la première école d’Alexandrie, appelée divine par
-les anciens.
-
-Le palais des rois et le Muséum devinrent une agglomération immense
-d’édifices magnifiques et de jardins qui couvraient près du quart de la
-superficie totale de la ville, dans cette région aujourd’hui déserte et
-en partie envahie par la mer, qui s’étend de l’obélisque de Thoutmès III
-(aiguille de Cléopâtre) au promontoire Lochias.
-
-Il ne faut pas oublier que de cette école d’Alexandrie sortirent les
-hommes les plus fameux de l’époque gréco-romaine: Théocrite, Apollonius
-de Rhodes, Lycophron, Philétas de Cos parmi les poètes; Zénodote,
-Aristarque, Callimaque, Eratosthène, Hipparque, Apollonius de Perga,
-Archimède, Euclide, fondateur de la géométrie, Hérophile et Erasistrate
-qui, les premiers, enseignèrent l’anatomie, Gallien, Démétrius de
-Phalère; et enfin beaucoup plus tard, Théon et son admirable fille
-Hypatie, qui mourut lapidée par la foule, sur le conseil des moines
-fanatiques, sous le patriarchat de Cyrille.
-
-De toutes ces grandeurs disparues, il ne reste que quelques pierres et
-la colonne dite de Pompée, autour de laquelle se pressent les tombes
-effritées d’un cimetière musulman.
-
-Sur l’emplacement des mosaïques multicolores et des superbes dalles de
-marbre, les sépulcres de terre et de chaux se serrent lamentablement;
-là, où croissaient les térébinthes et les chèvrefeuilles, l’aloès pousse
-ses tiges épineuses, et ce n’est plus que mélancolie et que tristesse en
-ce lieu sauvage, où seuls le croassement des corbeaux et l’aboiement
-rauque des chiens troublent le silence.
-
-
-
-
-III
-
-
-Après la colonne de Pompée, je voulus voir les catacombes...
-
-On me conduisit là-bas au Mex, près du palais, détruit aujourd’hui, où
-campèrent quelques semaines les soldats de Bonaparte. Dans les
-excavations des rochers bordant la mer, nous nous faufilâmes à grand
-peine, mon mari, deux officiers du bord, trois guides indigènes et moi
-la dernière et la plus intrépide, avide de tout voir et de tout
-connaître, avec cette belle curiosité de la jeunesse qui ne se retrouve
-plus jamais dans la suite...
-
-Ce n’était pas chose facile de se diriger dans le labyrinthe de couloirs
-et de boyaux qu’offrent les ruines des catacombes. Creusées sous le
-règne de Dioclétien, ces catacombes partaient du cœur de la ville, pour
-aboutir à la mer, où, plusieurs fois par semaine, les chrétiens
-s’embarquaient afin d’échapper aux persécutions ou porter plus loin la
-bonne parole. On sait que cette période marqua l’apogée des persécutions
-en terre égyptienne. Le nouveau culte avait donné naissance à différents
-schismes, qui, rapidement, s’étaient propagés en haute et moyenne
-Égypte. Les prêtres des anciens dieux luttaient eux-mêmes éperdument,
-pour le maintien de la foi et des coutumes ancestrales.
-
-Les patriarches et les préfets, de races souvent distinctes, ne
-s’entendaient guère; les Juifs qui maintenaient une partie des richesses
-du pays, fomentaient le trouble si facile à faire naître en ces âmes
-tourmentées, et les empereurs romains, excédés par les multiples ennuis
-que leur donnait cette province de l’Empire, ne demandaient qu’à sévir.
-Dioclétien avait déclaré qu’il ferait couler tant de sang à Alexandrie,
-que son cheval en aurait jusqu’au poitrail. Il tint parole; durant huit
-jours, les ruisseaux de la ville furent rouges...
-
-Les catacombes devinrent donc nécessaires, mais contrairement à celles
-de Rome, elles ne furent jamais, pour les adeptes de la religion
-nouvelle, qu’un asile temporaire.
-
-Il en reste d’ailleurs bien peu de choses. A part la salle centrale, où
-se voit encore au plafond une colombe aux ailes déployées, et où, sans
-doute, devaient se célébrer les offices, le reste n’est qu’une suite de
-voies très étroites,--presque impraticables, peuplées d’insectes et de
-chauve-souris,--dont chaque jour la visite devient plus difficile et
-plus dangereuse à mesure que le sable se creuse et que la mer se
-rapproche. Pour moi, je sais bien que je ne me risquerais plus
-aujourd’hui à suivre cette route périlleuse que nous fîmes alors presque
-à quatre pattes, à demi étouffés et plongés à chaque instant dans
-l’obscurité, car le vent qui circule assez librement dans ces caves,
-éteignait constamment les bougies dont s’étaient munis nos guides.
-
-Aussi, quelle ivresse de revoir la lumière après quatre heures de marche
-dans ces ténèbres!... comme l’air semblait plus léger, et le ciel plus
-pur...
-
-
-
-
-IV
-
-
-En parcourant à nouveau la ville, notre attention fut attirée par la vue
-d’un personnage extraordinaire. C’était un homme de haute taille, aux
-cheveux grisonnants, à la barbe inculte, aux yeux étranges, aux gestes
-déments. Pour tout vêtement, il portait un gilet rouge brodé d’or, et un
-chapeau tricorne orné d’une plume blanche. Des bottes à l’écuyère et un
-parapluie vert complétaient ce costume sommaire. Personne ne regardait
-l’étrange individu, dont la seule vue eût ameuté tous les agents d’une
-ville européenne. Pour lui, insouciant et superbe dans sa demi-nudité,
-il allait, la tête haute, en prononçant des phrases incohérentes.
-J’appris que ce malheureux était un grand seigneur autrichien, qui,
-ruiné au jeu en une nuit et abandonné par une femme adorée, avait
-subitement perdu la raison et se croyait l’Empereur François-Joseph...
-
-Vers le soir nous allâmes, accompagnés du docteur et du commissaire du
-bord, dîner à Ramleh, banlieue d’Alexandrie où devait s’écouler une
-partie de ma jeunesse et où naquirent mes deux filles. C’est sur
-l’emplacement et la prolongation du camp de César, sur la route
-d’Aboukir, une immense étendue désertique, plantée de rares palmiers,
-dont les Alexandrins sont parvenus à faire une succursale d’Asnières ou
-de Viroflay.
-
-Un chemin de fer spécial concédé à une compagnie anglaise en faisait
-alors le service.
-
-Aujourd’hui, les stations de Ramleh se sont multipliées et c’est un
-train électrique qui les dessert. Par un miracle de culture, à coups de
-guinées, les propriétaires sont arrivés à créer une suite innombrable de
-jardins merveilleux, parmi lesquels se dressent d’élégantes villas de
-tous les styles et de tous les âges, depuis le château Louis XIII,
-jusqu’à l’horrible maison modern-style. Le casino de la plage peut
-rivaliser avec les plus somptueux kursaals des villes d’eaux
-européennes, on y retrouve les mêmes tables fleuries d’orchidées et
-rutilantes de globes électriques, les mêmes garçons suisses parlant
-toutes les langues, les mêmes menus cosmopolites. Les repas sont
-accompagnés des mêmes airs entendus chez Maxims ou dans les différents
-_palace_ où les hommes de la bonne société ont coutume d’ingurgiter des
-nourritures indigestes, en tenue de soirée, et de cet air lassé dont les
-viveurs de haute marque croient devoir accomplir les moindres actes de
-leur vie inutile.
-
-Mais, lors de mon arrivée en Égypte, le casino n’existait pas et la
-plage appartenait à tout le monde.
-
-Les parcs étaient moins nombreux et les façades moins prétentieuses. De
-vulgaires lampes au pétrole posées dans de jolies lanternes en verres de
-couleur, éclairaient à peine la porte principale des habitations et les
-routes mal tracées. Mais ces demeures n’étaient pas toutes modestes, et
-la verdure épaisse qui les abritait, les innombrables arbres à fleurs
-qui garnissaient leurs pelouses, les jasmins, les roses, les Fohls,
-croissant sur les murs de briques roses et jusque sur les balcons de
-pierre ou de bois, les rendaient charmantes. Et puis, c’était, à
-quelques mètres de la maison, le mystère du grand désert... Les
-palmeraies offraient aux promeneurs égarés dans ces parages la surprise
-de leurs ombrages. Tout à coup, parmi l’immensité sablonneuse, un nid de
-verdure épaisse attirait les yeux et, sous les dattiers chargés de
-fruits couleur d’or ou de sang, les blés poussaient leurs hautes tiges,
-le trèfle mettait une nappe tendre, c’était à la fois inattendu et
-délicieux.
-
-Ma première visite à Ramleh demeurera dans ma mémoire comme un de mes
-meilleurs souvenirs. Après le repas, nos hôtes proposèrent une petite
-excursion au désert. On partit joyeux vers ces plaines qui, pour moi,
-représentaient l’inconnu. Il faisait ce soir-là un temps d’été de
-France, bien qu’on ne fût qu’en avril. Le ciel, libre de nuages, mettait
-sur nos têtes un voile de lumière, presque transparent, et là-bas, vers
-la mer, la lune montait radieuse. Bientôt elle atteignit les hautes
-touffes des palmiers et ce fut dans ce coin paisible une heure de
-souveraine beauté. Des enclos voisins, un parfum violent de jasmin
-s’échappait, embaumant l’espace... très loin, d’une tente de bédouin
-dressée dans le sable, un bruit de chanson arabe venait jusqu’à nous, et
-tout à coup, de l’autre rive, vers les lacs, une petite flûte égrena ses
-notes mélancoliques. Des herbes, des plantes, une odeur vivifiante se
-dégageait, emplissant l’espace, pénétrant en nous comme une caresse, un
-air léger flottait sur nos têtes, une paix profonde émanait des choses
-environnantes... Et, dans la nuit claire, un cavalier arabe fendit
-l’espace sur un cheval magnifique, nous frôlant dans la fuite éperdue de
-sa course. Son burnous blanc autour de lui semblait le mouvement de deux
-grandes ailes lumineuses, et l’on entendit un instant le hennissement de
-son cheval grisé lui aussi par cette volupté du désert qui nous gagnait
-à notre tour... C’était l’Orient, dans sa troublante majesté, et nos
-âmes insensiblement s’abandonnaient à son charme.
-
-Le lendemain, les officiers du bord qui reprenaient la mer dans la
-soirée, nous accompagnaient à la gare. En route pour le Caire... En
-disant adieu aux chers compagnons qui avaient si bien su adoucir pour
-moi les tristesses du premier grand voyage, mon cœur se serrait un
-peu... Il me semblait que je quittais une seconde fois la patrie. Mais
-quand le train s’ébranla, la belle confiance et la joie débordante de
-mon mari finirent par me gagner. Il était si heureux de se retrouver
-chez lui, si fier de m’y ramener et de m’en faire les honneurs, que mon
-chagrin de petite transplantée ne put tenir contre son bonheur.
-
-J’avais aussi à mes côtés pour parler des miens demeurés en France, ma
-fidèle servante Émilie, qui m’avait suivie et dont le dévouement ne m’a
-jamais fait défaut aux heures mauvaises. Vraie Languedocienne au cœur
-fidèle, au caractère joyeux, prête à tous les événements de notre vie
-aventureuse, elle se trouvait aussi à l’aise dans ce wagon de chemin de
-fer égyptien, que dans notre petit jardin de la rue Baume à Montpellier,
-où elle passait ses après-midi à coudre les vêtements de mes petits
-frères, une chanson aux lèvres et de la gaîté plein les yeux... C’est
-une remarque que j’ai, depuis, faite bien souvent. L’exil n’existe guère
-pour les âmes simples. Surtout pour les âmes méridionales. Pourvu que
-leur activité trouve son emploi et que le soleil brille, elles sont
-heureuses.
-
-
-
-
-V
-
-
-Pour moi, maintenant, tout était nouveau dans le pays que nous
-traversions.
-
-Immédiatement après Damanhour, le site devenait autre. Ce n’était plus
-les plaines sablonneuses, les terrains amers des lacs, et les vastes
-étendues salines que nous venions de quitter, mais l’Égypte, la vieille
-patrie des races pharaoniques qui, à chaque tour de bielle, se montrait
-un peu plus à nous, dans sa robe d’émeraude. Tandis que dans notre terre
-Cévenole, les blés commençaient à peine à montrer leurs petites tiges
-vertes, ici, en sol Égyptien, la moisson future s’étalait déjà, superbe
-et touffue comme une forêt en miniature. Encore quelques rayons de
-soleil semblables à celui que nous avions ce jour-là, et les épis
-commenceraient à jaunir. Dans les jardins cultivés, les arbres à fruits
-n’avaient plus de fleurs, et les abricots, les pêches, les pommes un peu
-sauvages montraient sous les feuilles leurs têtes dures.
-
-Des buffles maigres passaient sur les chemins, le mufle baissé, et leurs
-pas pesants laissaient une empreinte dans la terre grasse. De rares
-chameaux chargés d’herbages traversaient les routes, suivis par quelque
-gamin à demi nu.
-
-Dans les champs, ma surprise fut grande en voyant, parmi les cultures,
-les Fellahs occupés à leurs travaux coutumiers, la galabieh simplement
-relevée autour des reins, leurs minces caleçons de cotonnade,
-précieusement posés à côté d’eux. Je sortais depuis peu de mois d’un
-couvent rigide, et ce spectacle me confondait d’autant plus que, loin
-d’être le moins du monde gênés par le passage du train dont les nombreux
-voyageurs les regardaient, ces simples fils de la nature se levaient en
-riant et étalaient complaisamment leurs formes avec des gestes dont
-l’impudeur ne pouvait avoir d’égale que l’ignorance de ceux qui les
-exécutaient.
-
-Hélas! vingt années ont passé, et si la civilisation moderne est
-parvenue à faire du Caire la rivale des plus belles villes de la
-Riviera, il faut dire que rien n’a changé dans les habitudes rurales. La
-même inconscience et les mêmes gestes obscènes se reproduisent chaque
-jour encore au passage des grands rapides. Si les nombreux touristes
-qui, chaque année, hivernent sur les bords du Nil, en éprouvent de la
-gêne, ils doivent se tenir enfermés dans leurs wagons et ne point lever
-les yeux.
-
-Et ce n’est pas tout... Sur les bords du fleuve et des nombreux canaux
-qui en dérivent, le nombre des baigneurs ne se compte pas, ces baigneurs
-ignorent la gêne du vêtement exigé par les peuples civilisés. Ils se
-baignent simplement dans leur nudité sombre, tranchant sur le fond clair
-du paysage, et de loin, à les voir s’agiter dans l’eau bourbeuse avec
-leurs grands bras maigres et leur tête rasée, on dirait de grands
-coléoptères, flottant au ras des ondes, parmi les herbes de la rive.
-
-Une des choses qui m’étonnèrent aussi dans ce voyage, ce fut la quantité
-de pigeons rôtis, de petits pains, de salades et d’œufs durs, que nous
-présentaient à chaque station des vendeurs indigènes. Les buffets des
-gares étaient encore inconnus. Les marchands d’oranges et de fruits secs
-ne chômaient guère, et, plus qu’eux tous, les petites marchandes d’eau
-fraîche arrivaient à placer leur marchandise.
-
-Elles accouraient minces et légères, au trot de leurs pieds nus, vêtues
-de l’éternelle robe Fellaha teinte à l’indigo, leur frêle poitrine
-découverte, un lambeau de voile tenant à peine à leurs jeunes fronts
-bombés, mais traînant majestueusement dans la poussière. Les mains
-au-dessus de la tête, elles tenaient la gargoulette, dont le goulot
-laissait dépasser quelques feuilles de menthe ou d’oranger... Et de leur
-voix stridente, on les entendait crier leur cri toujours le même:
-
---_Moïja! Moïja!..._[5]
-
- [5] Eau, eau!...
-
-Puis c’était encore les débitants de limonades, les pâtissiers
-d’occasion offrant leurs _sémitt taza_[6] ou leur _pan di Spagna_,
-gâteaux de miel saupoudrés de cumin, ou _sitôt-fait_ italiens, vendus
-sous des noms pompeux... Et les voyageurs ajoutaient au spectacle déjà
-si étrange. Ce n’était que longues robes de soie aux couleurs vives,
-larges ceintures et vastes turbans. Les femmes, drapées dans leur
-_habaras_ de taffetas noir, suivies de tout un peuple d’esclaves noires
-et blanches, traînaient presque toutes un enfant par la main et
-portaient d’innombrables paquets noués de façon barbare, dans de larges
-mouchoirs bariolés. Des eunuques les précédaient, faisant écarter les
-importuns sur leur passage et se faisant ouvrir d’office les portières
-de wagons spéciaux, où, autoritaires et paternels à la fois, ils
-entassaient tout le monde.
-
- [6] Petits pains, saupoudrés de grains de mil.
-
-Mais ce que je ne puis arriver à dire, c’est le tapage effroyable qui
-accompagnait chaque acte, chaque geste de ces voyageurs. Une gare
-égyptienne offre l’apparence d’un préau de maison de fous. Quand le
-train repart, on est littéralement étourdi, il semble que l’on vienne
-d’échapper à quelque effroyable catastrophe.
-
-Notre première nuit d’hôtel au Caire comptera parmi les plus accidentées
-de mon existence. Nous étions descendus dans un bon hôtel de second
-ordre, les trois grands hôtels d’alors étant, pour l’époque, tout à fait
-hors de prix pour notre bourse de jeune ménage. Mais l’hôtel d’Orient
-comptait parmi les meilleurs... Nous n’étions pas au lit depuis un quart
-d’heure que les insectes nauséabonds que je n’ose nommer nous en
-chassèrent...
-
-Nous dûmes passer la nuit, très douce d’ailleurs, sur la vérandah,
-couchés tant bien que mal sur des fauteuils d’osier garnis de quelques
-coussins. Vers deux heures, notre jeunesse ayant eu raison des
-événements, nous dormions de tout notre cœur, quand notre pauvre Émilie
-accourut les yeux fous, les vêtements en désordre, en poussant des cris
-aigus.
-
-Son voisin de chambre, un Grec, pris de boisson, avait enfoncé la porte
-de communication et s’était rué sur elle comme une brute. La pauvre
-fille tremblait si fort qu’il lui fallut un bon moment pour nous
-expliquer la chose. Nous parvînmes à comprendre que n’ayant qu’un simple
-chandelier de cuivre à sa portée, et retrouvant toute sa force de
-paysanne cévenole, elle s’en était si bien servie, que le trop galant
-Hellène avait le nez en bouillie et l’œil poché. Bientôt, tout l’hôtel
-fut sur pied. Il nous fallut subir un long interrogatoire et, comme les
-propriétaires étaient vaguement apparentés à l’assaillant, il s’en
-fallut de bien peu que la pauvre fille, victime d’un si abominable
-guet-apens, ne fût déclarée coupable pour avoir su se garder... Enfin
-nous pûmes quitter cet affreux asile et tout de suite, mon mari nous
-conduisit au quartier indigène.
-
-C’était là-bas, derrière la vaste place d’Abdin, dans la vieille rue de
-Darb-el-gamamiz, au cœur même de la ville musulmane. Il fallait, pour
-s’y rendre, traverser d’innombrables labyrinthes parmi lesquels je me
-dirige aujourd’hui sans aucune peine, mais pour l’instant, il me
-semblait tout à fait impossible de pouvoir jamais arriver à m’y
-reconnaître. Ce furent d’abord une suite d’échoppes avançant sur la
-chaussée selon l’antique usage oriental et pourvues d’un plancher
-surélevé formant divan et garni de tabourets, sur lesquels clients et
-vendeurs s’asseyaient. Il n’y a pas au monde de démocratie plus réelle
-que celle qui règne entre tous les membres de la grande famille
-musulmane. En ce pays, régi pourtant par un système des plus autocrates,
-tout le monde fraternise et les différences de castes n’existent presque
-pas. Le médecin et l’avocat ne dédaigneront point de prendre place sur
-les tréteaux du marchand de calicot ou du parfumeur. Le maître du lieu
-reçoit, d’ailleurs, ses visiteurs avec une courtoisie parfaite et sait
-offrir à propos le narghilé, la tasse de moka ou de thé, le sirop de
-rose ou la limonade, selon le temps ou la saison. D’interminables
-causeries s’établissent et l’heure, si longue en terre égyptienne, passe
-en éternelles flâneries.
-
-Ces visites fréquentes rendent la rue plus gaie et le magasin plus
-accueillant; cependant, sur les trottoirs, les marchands ambulants
-circulent, criant leurs denrées ou leurs objets de pacotille; les
-petites charrettes de légumes ou de fruits s’installent au petit
-bonheur. Tout cela passe, trotte, galope, hennit et piaffe sans
-interruption, les hurlements sauvages de cochers interpellant les
-piétons dominent tous les autres tapages.
-
---_Chmalak--Minack!--Aho réglack!_[7]
-
- [7] Ta gauche! ta droite! (C’est-à-dire faites attention à votre
- gauche ou à votre droite.) Parfois ils sont plus brefs encore et
- disent simplement: _réglack_ (_ton pied!_).
-
-Mais le passant n’en a cure et ne se dérange guère. Aussi les écrasés
-comptent-ils pour une bonne part dans la liste des accidents journaliers
-dans les villes égyptiennes.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Ce qui me ravit surtout, ce jour d’arrivée, ce furent les étalages
-vraiment artistiques des marchands de fruits. Il faut aller dans de très
-grands magasins d’Europe pour trouver d’aussi gracieuses corbeilles
-d’oranges, d’aussi magnifiques pyramides de pommes et de poires, d’aussi
-jolies guirlandes de feuilles et de pampres disposées d’une main à la
-fois savante et naïve parmi l’amoncellement des présents de la terre.
-Mais ce qui achevait de donner à ce marché égyptien la note étrange qui
-me séduisait, c’était la variété des fruits et la teinte
-particulièrement chaude de leurs coloris. Pour le plaisir des yeux, les
-citrons d’un beau jaune tendre se mêlaient aux tomates couleur de sang.
-Les oranges à l’écorce dorée voisinaient avec les premières cerises et
-les premiers abricots. De grands régimes de bananes pendaient au-dessus
-des autres produits, comme une parure; tout autour de l’échoppe, de
-larges fleurs de papier rose faisaient un cadre surprenant à ces choses,
-les rendaient plus appétissantes et plus désirables. Et sa petite robe
-relevée en corde autour de ses reins, son visage de singe réjoui couvert
-de mouches, un doigt dans sa bouche où les quatre premières dents
-pointaient, un bébé fellah se tenait bien sage dans une corbeille de
-dattes sèches, son petit derrière maigre à même les fruits qui seraient
-vendus tout à l’heure. A quelques pas, la mère, gravement, triait des
-cerises arrivées la veille du pays d’Asie et jetait les fruits trop mûrs
-au bébé, qui les attrapait au vol et les suçait de son air tranquille.
-
-Je fus surprise aussi du nombre incalculable de marchands de tabacs que
-nous rencontrions sur notre route, et ma surprise s’augmentait de voir
-tous ces marchands offrir le même type d’Européens un peu sauvages...
-Mon mari m’expliqua que tous les fabricants de cigarettes, comme tous
-les épiciers d’Égypte, étaient Grecs... Depuis sa lointaine enfance, il
-avait vu le commerce du tabac et des comestibles aux mains des Hellènes
-et il ne pensait pas que, depuis les temps les plus anciens, il en ait
-pu être autrement[8].
-
- [8] Le tabac n’a commencé à se vendre en Égypte que sous le règne des
- derniers Mamelucks, mais les épiciers (_backals_) grecs ont prospéré
- en Égypte depuis Hérodote, le marchand d’huile historien!...
-
-Il me raconta, à ce sujet, une anecdote amusante, et qui me renseigna
-tout de suite sur la façon habile dont les Grecs d’Égypte savent
-échafauder leur fortune. Dans le village où il était né, mon mari avait
-connu un certain Spiro Mamoussi, d’abord garçon épicier, puis patron.
-Cet homme s’était trouvé à vingt ans propriétaire d’une boutique ayant à
-peine deux mètres carrés et remplie de caisses de pétrole, de macaroni
-et de boîtes de sardines. Le tout valait bien vingt livres (500 fr.). Le
-commerçant, qui dort au cœur de tout ilote, imagina de faire fructifier
-ces biens: mais le magasin n’offrait pas d’assez sérieux avantages. Le
-Grec malin possédait cinquante francs d’argent liquide. Il les prêta à
-un Fellah contre les bijoux de sa femme. Aussitôt en possession des
-bijoux, il se fit à son tour avancer cent francs sur ces bijoux; mais,
-tandis qu’il se faisait prêter par un riche indigène, croyant obliger un
-pauvre épicier dans la gêne, et ne réclamant aucun intérêt pour son
-avance, il prêtait à nouveau l’argent qui n’était pas à lui, sur un bon
-billet à intérêt double; et, à la fin de l’année, grâce à la
-multiplicité de ces procédés machiavéliques, Spiro était parvenu à se
-faire mille francs de bénéfices... De tels faits se passent
-journellement en Égypte.
-
-Nous arrivâmes, vers dix heures, devant la porte de Sélim pacha Rouchdy,
-oncle de mon mari. Là commençait ma vie nouvelle.
-
-La maison ne différait pas sensiblement des autres demeures qui
-l’entouraient. Comme toutes les habitations qui se respectent, elle
-donnait dans une rue triste, que pas une échoppe n’égayait. Vis-à-vis, à
-côté, partout les mêmes hautes murailles, les mêmes fenêtres garnies de
-moucharabiehs étaient reproduites. Et partout aussi la même porte
-monumentale, entourée des mêmes bancs de pierre et ouvrant sur la même
-cour, sorte d’atrium rappelant un peu les demeures romaines.
-
-Devant le seuil, un vieillard très beau nous accueillit. C’était le boab
-(portier) de la famille, ancien esclave libéré et qui avait vu naître
-mon mari et tous ceux de sa génération. Il était noir, mais de race
-nubienne, c’est-à-dire ayant gardé la forme pure des traits caucasiques
-et sur sa face de statue sombre, une barbe neigeuse encadrait
-superbement le visage rayonnant d’intelligence et de bonté. Il s’avança
-et pieusement baisa les genoux et les mains de mon mari, puis mes mains
-à moi, mais déjà en me regardant l’expression tendre de son regard avait
-changé et je sentais l’hostilité naissante, que si souvent depuis, mon
-titre d’étrangère et de chrétienne devait me valoir dans les milieux
-demeurés vraiment sincères à la foi du prophète.
-
-Sur les pas du boab, un autre homme à son tour venait d’apparaître.
-Celui-ci me parut franchement nègre, mais la recherche de sa mise, un
-air d’importance tout à fait comique et surtout le timbre bizarre de sa
-voix me firent comprendre à quel genre de personnage j’avais affaire.
-Mon mari m’avait tant parlé des eunuques et du rôle prépondérant qu’ils
-jouaient encore dans la famille égyptienne, que j’étais renseignée sans
-les connaître. C’était bien l’eunuque en chef de la maison qui venait se
-présenter à moi le sourire aux lèvres, et la main tendue, comme si nous
-étions déjà de très vieilles connaissances.
-
-Il m’enleva de la voiture et, sa main serrant mon bras à le briser, il
-m’entraîna vers l’escalier qu’il me fit monter presque à lui seul, tant
-il mettait de force à me soulever.
-
-J’ai su depuis que ce mode d’introduction résumait la plus haute formule
-de politesse de l’eunuque envers les visiteuses étrangères, mais alors
-combien cela me parut étrange!...
-
-Béchir-Aga me conduisit au premier étage. Tout de suite après l’escalier
-de marbre, s’étendait une sorte de vaste couloir sur lequel des nattes
-neuves étaient posées. Nous arrivâmes devant une porte garnie dans le
-bas d’une demi-douzaine de paires de babouches et de savates, qu’il
-fallut pousser du pied pour entrer. L’eunuque avait frappé dans ses
-mains et, à ce signal, une nuée de femmes accouraient. Toutes les races,
-toutes les couleurs, tous les âges me semblèrent représentés par le
-véritable peuple de mon sexe, qui s’empressa aussitôt autour de moi.
-
-J’étais à ce moment, pour tout ce monde privé de distractions, une
-véritable bête curieuse; personne ne songeait à l’embarras cruel où on
-me mettait, en me le témoignant d’une façon aussi directe.
-
-Mais, tout à coup, tel un vol de moineaux rapaces, la petite troupe se
-dispersa, une créature délicieuse venait vers moi et très simplement me
-tendait les bras.
-
-Elle était belle, de cette beauté un peu flétrie, propre à certaines
-Turques trop passionnées et souvent malheureuses; ses grands yeux
-fauves, ses cheveux d’un châtain sombre à reflets d’or sur lesquels
-était jeté un voile de gaze traînant derrière elle, son teint très pâle
-et le pli amer de ses lèvres lui donnait un faux air de nonne du moyen
-âge, une de ces nonnes consumées d’amour, usant leurs genoux en vaines
-prières, sur les dalles de l’autel. Et c’est une chose surprenante, même
-après l’avoir si bien connue, elle, dont la gaîté était charmante, même
-après l’avoir vue mère délicieuse de nombreux enfants, épouse trop
-aimante d’un mari indigne d’elle, toujours cette première impression
-m’est restée et c’est bien sous les traits d’une jeune religieuse que je
-la revois. C’était la cousine, presque la sœur aînée de mon mari, Azma,
-la fille du vieux pacha, mariée elle-même à son cousin, qui était aussi
-celui de mon mari, puisqu’ils étaient tous trois fils et fille de la
-même souche.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Azma avait épousé Aly-bey professeur à l’École polytechnique du Caire.
-Il était son aîné de très peu, mais tous deux avaient près de quinze ans
-de plus que leur jeune cousin mon mari... La mère d’Aly-bey était la
-sœur de mon beau-père (mort depuis longtemps) et du vieux pacha Sélim
-Rouchdy. Cette dame était veuve et peu aimable. Très fervente musulmane,
-elle partageait son temps entre la prière, la lecture du Coran et
-l’élevage de lapins et de canards, dont la société rendait le voisinage
-de cette vieille personne insupportable, car ces jeunes animaux
-grandissaient à domicile, sur les fauteuils, dans les lits, partout...
-
-A ce moment, elle se tenait debout derrière sa bru et me regardait sans
-trouver une parole de bienvenue; pour celle-là aussi j’étais l’intruse,
-l’étrangère dangereuse et déjà détestée.
-
-Quatre négresses levaient vers moi leurs têtes curieuses. Des Turques,
-des Égyptiennes et deux Abyssines complétaient l’ensemble.
-
-Azma, maîtresse du lieu, m’avait prise par la main et me conduisait vers
-une vaste salle, dans l’angle de laquelle un grand lit de fer à colonnes
-se dressait, tendu d’une gaze rose brodée d’argent. Cette pièce me parut
-immense avec ses quatre fenêtres à la file et ses trois portes où les
-portières relevées et les battants des portes manquant, faisaient comme
-autant de place à la curiosité malveillante qui m’entourait. Les
-fenêtres n’avaient ni vitres, ni persiennes, mais seulement de lourds
-moucharabiehs que l’on ne baissait guère qu’aux soirs d’hiver. Elles
-ouvraient sur le vieux canal du Khalig, desséché à cette saison de
-l’année, mais qui, l’hiver, roulait une eau bourbeuse et glacée. De
-l’autre côté, une mosquée se devinait et je sus plus tard que, dans
-cette mosquée, se réunissait, durant les nuits du vendredi, la confrérie
-des derviches hurleurs...
-
-La chambre se trouvait sommairement meublée d’un haut et très long divan
-garni de coussins, d’une table recouverte d’un jeté de percale orné
-d’une dentelle au crochet et sur laquelle étaient posées une
-demi-douzaine de gargoulettes de terre dans un plateau de faïence.
-Chaque gargoulette avait un petit couvercle en argent surmonté du
-croissant de Mahomet. Une glace de forme ovale était apposée à plat
-contre le mur passé simplement à la chaux. Un grand tapis européen
-couvrait les dalles. Je vois encore ce tapis que l’on semblait trouver
-magnifique autour de moi et qui avait été acheté à mon intention. Il
-montrait un fond vert avec de larges fleurs rouges et jaunes, de
-couleurs si voyantes que l’œil se fatiguait à le regarder.
-
-Au plafond, les poutres étaient recouvertes d’une jolie couche de
-peinture byzantine, très effacée, mais jolie encore et cela, personne
-autour de moi n’en comprenait ni la valeur, ni la beauté.
-
-Quand nous fûmes installées sur le divan, la vieille tante, Azma et moi,
-les autres femmes s’accroupirent autour de nous dans la posture du lapin
-de Florian; seules, les négresses restèrent debout encadrant les portes
-de leurs faces noires. C’est encore une des nombreuses coutumes du pays
-que ce ramassis d’esclaves posées à chaque ouverture, écoutant
-curieusement ce qui se dit autour d’elles.
-
-On prétend qu’au temps du terrible sultan Sélim, toutes les esclaves
-furent amenées et parquées séparément dans le palais du Khalife. A tour
-de rôle, on les faisait comparaître devant le maître suprême, et chacune
-à son tour était appelée à dire toutes les choses vues, toutes les
-paroles entendues dans le harem d’où elles sortaient. Celles qui
-refusaient de parler, avaient la langue arrachée. De cette façon Sélim
-arriva à connaître tous les mystères de la capitale.
-
-On apporta le café.
-
-Il est d’usage de le servir d’ordinaire sur un plateau de cuivre, dans
-la canaque entourée des petites tasses appelées _Fingals_[9]. L’esclave
-préposée à ce service dans les grandes maisons, ou la modeste négresse
-dans les demeures bourgeoises, verse à mesure le liquide bouillant dans
-les tasses et présente chaque tasse à l’invitée. Mais, aux grands jours,
-dans les familles de condition, il en est tout autrement. Une esclave
-blanche apporte la canaque sur une sorte de fourneau encensoir garni à
-l’intérieur de braise odorante, une autre tient le plateau comme un
-calice, une troisième sert et présente les tasses. Pour me faire honneur
-ce fut ce dernier mode que l’on employa.
-
- [9] Au pluriel, _Fanaghils_.
-
-La conversation avait peine à s’établir. Personne autour de moi
-n’entendait ma langue. Les dames s’exprimaient en turc et les servantes
-en arabe.
-
-Vainement la cousine de mon mari, nature délicieuse et spontanée,
-essayait en phrases brèves de se faire comprendre de moi, je demeurais
-stupide, prête à pleurer. Mon mari m’avait appris à dire bonjour et à
-demander les trois ou quatre objets indispensables à mon premier jour
-d’arrivée. Mais je me trouvais incapable de suivre la moindre
-conversation et d’y répondre, et de cette cause, je pense, vinrent tous
-mes tourments, toutes mes inquiétudes et toute ma désespérance.
-
-Alors, devant mon embarras croissant, la douce Azma eut une idée bien
-féminine dans sa touchante bonté. Elle alla dans la pièce voisine
-chercher son fils et le posa dans mes bras.
-
-Il était blond et de ses grands yeux innocents, couleur de rêve, il
-regardait lui aussi, la petite étrangère qui le tenait. Mais il eut un
-geste charmant. Un joli sourire éclaira son frais visage et il enfouit
-sa tête mutine contre mon visage. Tout le monde cria au miracle;
-l’enfant, paraît-il, était très sauvage, on ne s’expliquait pas la
-sympathie qu’il me témoignait sans me connaître.
-
-J’étais ravie pour ma part, dans l’adoration profonde que j’ai eue de
-tout temps pour les enfants, de penser que, du moins, en cette demeure
-étrangère, j’aurais ce petit être à dorloter et à chérir. Et je commis
-ma première gaffe... Je savais dire le mot _joli!_ Je crus faire grand
-plaisir à la mère en le prononçant sur son bébé.
-
-_Héloua Kettir!!!_ m’écriai-je...
-
-Alors ce fut une consternation. Autour de moi, les esclaves se
-détournèrent, et vivement crachèrent par terre.
-
-Je venais de jeter l’épouvante sur tout ce monde, en attirant peut-être,
-par cette exclamation malheureuse, le _mauvais sort_ sur l’enfant...
-
-Avant d’avoir ce dernier, la mère en avait successivement perdu cinq
-autres. Dire d’un enfant qu’il est beau ou aimable, constitue au pays
-musulman une terrible calamité. On doit toujours se dépêcher de le
-déclarer _Oouaëche_ (vilain, affreux), pour éloigner de lui les esprits
-ténébreux qui l’environnent...
-
-Pour l’instant, je me rendis bien compte qu’il venait de se passer
-autour de moi quelque chose de désagréable dont j’étais la cause
-involontaire, mais de là à deviner ma faute, il y avait bien loin...
-Aussi demeurai-je surprise et un peu attristée, quand la _dada_[10] de
-l’enfant se précipitant sur moi comme une furie, me l’eut littéralement
-arraché.
-
- [10] Bonne d’enfants.
-
-Qu’avais-je fait? Qu’avais-je dit?...
-
-Ab! que de fois depuis, j’ai dû me rendre compte de la divergence
-absolue existant entre les deux mondes... Celui d’où je venais, et celui
-où la vie venait de me jeter, pauvre petite, ignorante de tout en cette
-société étrangère, où je ne pouvais être que l’intruse et où tout pour
-moi se doublait du troublant mystère de l’inconnu redouté.
-
-Pendant ce temps, mon mari demeuré en bas dans le _Mandara_[11] recevait
-comme l’aîné des descendants mâles de la famille les hommages de tous
-les visiteurs et eunuques de la maison.
-
- [11] Appartement des hommes.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Le _Mandara_ appelé aussi _Salamleck_, est, à l’heure actuelle, la
-désolation des musulmanes un peu modernes, car il représente à leurs
-yeux le sanctuaire où se cache la vie de l’époux. Pour peu que celui-ci
-occupe une situation importante dans le gouvernement, ses appartements
-sont journellement encombrés de visiteurs que sa compagne ne doit pas
-connaître et auprès desquels il passe la majeure partie de son temps. Il
-en est de même chez les grands propriétaires, dont les innombrables
-fermiers, voisins ou employés composent l’habituelle cour. Il arrive
-souvent que le bey ou le pacha ne monte au harem que pour y dormir.
-
-A l’époque où j’arrivai en Égypte, rares étaient les femmes qui
-songeaient à se plaindre de cette coutume. Bien au contraire, jeunes et
-vieilles musulmanes d’il y a vingt ans, ne se sentaient vraiment chez
-elles qu’à l’heure précise où l’homme en était absent. Une anecdote me
-revient à la mémoire qui, mieux que toute explication, prouvera ce que
-j’avance.
-
-Le soir de mon arrivée, tandis qu’un peu étourdie par tout ce qu’il
-m’avait été donné de voir en cette inoubliable journée, je me laissais
-aller à une rêverie assez triste, le front dans ma main, une esclave
-noire familièrement me toucha l’épaule:
-
---_Taali!_ me répétait-elle. (Viens!)
-
-Je ne comprenais pas, mais le geste me fit deviner les paroles
-entendues. La négresse me conduisit tout au fond de l’appartement, dans
-une pièce, où une quinzaine de femmes se tenaient accroupies sur des
-matelas de soie posés le long des murs. Au fond, Azma, la maîtresse du
-lieu, me souriait en m’invitant de la main à prendre place auprès
-d’elle. Malgré la souplesse de mes muscles, je ne tardais pas à trouver
-fort incommode cette posture propre aux lapins de la fable. Mes jambes,
-peu accoutumées à se replier, me semblaient en plomb et j’avais les
-reins brisés, mais je voulais faire bonne contenance et la peur de
-paraître encore plus étrangère à ce peuple, pour qui, je le sentais,
-j’étais déjà _l’ennemie_, me fit supporter tous les ennuis de ma
-position.
-
-Peu à peu mes yeux s’accoutumaient à la demi-obscurité de la pièce. Pour
-tout éclairage, on avait posé sur un _korsi_[12] un _Fanousse_, sorte de
-lanterne presque aussi grande qu’un réverbère et renfermant deux
-bougies, dont la flamme vacillante n’éclairait qu’une faible partie de
-l’appartement très haut de plafond.
-
- [12] Le _korsi_ est un tabouret élevé faisant office de table.
-
-Devant ce pauvre éclairage, trois femmes dansaient... Deux d’entre elles
-étaient des esclaves de la maison, la troisième dont il me sera donné de
-parler souvent dans ce récit n’avait pas un emploi bien défini. C’était
-une de ces innombrables sangsues de harem, dont les propos souvent
-obscènes, toujours joyeux et pimentés, les gestes équivoques, les jeux
-bizarres sont appelés à divertir les pauvres emmurées et à charmer leurs
-longues heures d’oisiveté. Cette femme s’appelait Zénab; j’ai su plus
-tard que sa gaîté de commande cachait une de ces détresses affreuses, si
-fréquentes au pays musulman. Son mari l’avait battue et dépouillée des
-modestes biens qu’elle apportait au ménage. Elle avait eu successivement
-quatre enfants morts au berceau, puis un beau soir, brutalement, l’homme
-l’avait chassée et maintenant, répudiée, flétrie avant l’âge, un œil
-crevé faute de soins, elle dansait. Et rien n’était plus horrible que la
-vue de cette créature pitoyable, toujours à l’affût d’un mot drôle ou
-d’une mimique nouvelle propre à amener le rire sur les lèvres des
-heureux qui l’entouraient, elle qui de la vie, n’avait connu que les
-pleurs.
-
-J’ignorais ces choses et ne pouvais voir, ce jour-là, que le côté
-grotesque de son attitude.
-
-Des esclaves assises sur le _chilta_ (matelas de soie) accompagnaient la
-danse en frappant sur le _darraboucka_, sorte de tambourin fait d’une
-peau d’âne tendue sur un tuyau de grès se terminant par une ouverture
-très évasée. D’autres frappaient dans leurs mains, pour indiquer le
-rythme.
-
-Mais, à un signe de la maîtresse de la maison, les danses cessèrent. La
-cousine de mon mari venait de recevoir des mains d’une esclave, un
-instrument bizarre, la _Noune_, que je ne puis mieux comparer qu’à une
-petite harpe renversée que l’on pose sur les genoux et dont on joue à
-l’aide de doigtiers assez semblables à ceux que portent les danseuses
-cambodgiennes. Azma commença à tirer quelques sons de son instrument et
-tout aussitôt une esclave circassienne, assise près d’elle, prit une
-guitare arabe accrochée au mur et s’apprêta à l’accompagner. Les chants
-commencèrent.
-
-Il est bien difficile à une oreille européenne d’apprécier la musique
-orientale. C’est une plainte déchirante, toujours en mineur et quelles
-que soient les paroles du morceau. La principale interprète entonne un
-verset dans lequel la même phrase se répète jusqu’à cinq fois et le
-chœur répond. Cependant l’accoutumance finit par rendre cette musique,
-en tous points si dissemblable de la nôtre, non seulement supportable,
-mais presque agréable, surtout adéquate au pays et au milieu.
-
-Contrairement à l’usage de nos maîtres qui comptent pour peu de chose
-les paroles du poème, ici le poème est tout, et ces mots, que nous ne
-comprenons pas toujours, sont d’un langage si élevé, que les semblants
-d’air qui les accompagnent ne comptent point. Les chants alternèrent
-donc avec les danses, pendant plusieurs heures; en mon honneur on avait
-apporté une bouteille de cognac et du vin de palmes. Grande fut la
-surprise de l’entourage, devant mon refus de toucher à ces boissons qui
-semblaient un régal à tout le monde.
-
---Mais, les Françaises ne boivent donc pas?... me demandait-on, sur le
-ton de la plus parfaite incrédulité.
-
-Je dus avouer que jamais je n’avais vu dans ma famille servir
-d’eau-de-vie, ni de vin entre les repas. Ce qui parut surprendre toutes
-les femmes.
-
-Ce fut Zénab qui se chargea de boire à ma place. Elle s’en acquitta de
-telle façon que, moins d’un quart d’heure après, elle était dans un état
-d’ébriété complète, pour le plus grand divertissement de la société.
-
-C’était à qui exciterait encore la malheureuse.
-
---Encore un verre de cognac, Zénab!...
-
---Un peu de vin, ma fille; le jus de palmes rend la beauté au visage, et
-l’éclat aux regards...
-
-Et Zénab buvait.
-
-A présent sa danse tournait en bacchanale. Ses cheveux épais, dénoués et
-répandus sur sa face, son œil unique révulsé, un sourire extatique aux
-lèvres, elle tournait sur elle-même, faisant saillir sa croupe et ses
-hanches; ses seins flasques, à la peau brune et plissée, avaient de
-légers tressautements à chacun de ses pas. Ses pieds étaient nus, et de
-ses mains levées au-dessus de sa tête, elle frappait l’une contre
-l’autre les crotales de cuivre, castagnettes indispensables de toute
-réunion féminine en Égypte.
-
-Soudain, un frôlement de souris, des paroles chuchotées à voix basse,
-tout près de moi, et ce fut la débandade.
-
---_El Bacha!_ (Le Pacha!) le maître que l’on n’attendait point, venait
-d’arriver à cheval de son Abadieh, malgré l’heure avancée; la somme de
-terreur répandue aussitôt sur tous les fronts, me dit assez de quel
-respect on entourait le chef de famille.
-
-Ah! ce ne fut pas long! Vite les instruments de musique cachés sous les
-divans, les bouteilles à demi vides emportées vers les cuisines, les
-ceintures renouées, les mouchoirs de tête rajustés et les visiteuses
-étrangères s’enfuyaient avec des cris d’oiseaux.
-
-Seules, demeuraient Azma, fille du pacha, les esclaves et les servantes.
-
-Depuis, j’ai vu bien souvent se reproduire la même scène dans
-différentes maisons. Grandes dames, bourgeoises ou simples femmes du
-peuple, ont toujours devant moi reçu leur maître avec ce même respect
-doublé d’épouvante, cette même attitude servile, que notre âme de femme
-libre ne nous permet pas de comprendre aisément.
-
-Le pacha était le frère de mon beau-père. Il constituait donc la plus
-proche parenté de mon mari, dont il était aussi le tuteur. Bien qu’il
-ait manifestement avantagé les siens dans les conditions d’héritage, je
-dois dire en toute franchise que j’ai constamment trouvé en ce vieillard
-d’un autre âge et d’une autre race, un protecteur avéré et un conseiller
-plein d’indulgence. Très bon musulman, il accueillit la petite
-chrétienne en père et me témoigna jusqu’à sa mort une bienveillance
-marquée.
-
-Il est d’usage, dans les maisons musulmanes, que les femmes aillent
-au-devant du chef sur le palier de l’escalier puis, après s’être
-inclinées devant lui en baisant sa main, elles attendent qu’il les fasse
-appeler dans la chambre où il se repose.
-
-Je me vois encore conduite par Azma vers ce grand vieillard qui, assis à
-la turque sur un haut divan, le narguileh à la bouche, les pieds
-déchaussés, me regarda cinq bonnes minutes, sans parler...
-
-Il portait depuis peu le costume européen et, tel qu’il était là, avec
-sa redingote noire, coiffé d’une calotte de toile blanche, il me fit
-plutôt l’effet d’un malade d’hôpital en convalescence... Ses chaussettes
-de laine complétaient l’illusion... Il avait une grande barbe blanche,
-de larges yeux bleus et sa bouche édentée riait d’aise sous l’épaisse
-fourrure des moustaches. Son teint avait la patine d’un vieil ivoire.
-L’examen qu’il me faisait subir depuis un moment dut sans doute m’être
-favorable, car il m’attira vers lui de sa main libre et me caressant les
-joues et les épaules, il dit en turc à sa fille Azma, debout à mes
-côtés:
-
---_Latifa!_ (Gentille!)
-
-Puis il me fit encore le grand honneur de m’obliger à m’asseoir sur le
-divan à ses côtés, et à tous petits coups il me tapotait en répétant:
-
---_Anestouna ia benti..._ (Sois la bienvenue, ma fille!...)
-
-L’entretien se prolongea quelques minutes, si toutefois je puis nommer
-ainsi un échange de paroles, auxquelles ni l’un ni l’autre nous
-n’entendions rien, car je me croyais obligée de dire quelques mots en
-français, que personne d’ailleurs ne comprenait.
-
-Mon mari, ayant enfin vu partir les derniers invités du Mandara,
-remontait vers nous, et ce fut lui qui me traduisit les paroles de son
-oncle.
-
-Celui-ci paraissait ravi de revoir le neveu si longtemps absent et il
-l’embrassa très tendrement à plusieurs reprises. Au moment où nous
-allions regagner nos chambres, le vieillard rappela mon mari et me
-montrant du geste:
-
---Il faut qu’elle soit musulmane, cette petite fille, ce serait trop
-dommage de la voir rester chrétienne...
-
-Mon mari répondit prudemment qu’on y songerait.
-
-Dans la chambre à coucher où l’on nous conduisit, deux surprises peu
-agréables m’attendaient. D’abord, les portes ne fermaient pas: il me
-fallut faire tomber les plis des portières et épingler les rideaux qui
-nous défendaient à peine de l’extérieur; puis, je vis ma pauvre Émilie
-venir à moi, désolée:
-
---Madame, on dit que je couche ici...
-
---Ici, dans notre chambre?... mais c’est impossible!
-
-Pour toute réponse, elle me montra une manière de cadre en bois de
-palmier assez comparable à une cage à poulets en longueur, et sur
-laquelle on avait posé un matelas, des couvertures et un moustiquaire.
-
-Mon mari ressortit de la pièce, cherchant sa cousine ou une esclave,
-mais déjà chacun avait regagné son gîte.
-
-Émilie proposa d’aller s’étendre dans la pièce voisine, qui était vaste
-et nous semblait une antichambre. Sitôt que nous y pénétrâmes, un bruit
-insolite nous frappa. Six corps humains gisaient là, enfouis sous les
-couvertures, étendus à même les nattes. C’étaient des esclaves noires
-que l’on nous donnait comme gardes d’honneur, et elles ronflaient...
-
-Alors, ma pauvre servante eut une idée de génie. Fouillant dans les
-malles à peine ouvertes, elle en tira deux paires de draps, et, à l’aide
-de rubans et d’épingles, elle tendit ces draps d’une partie de la pièce
-à l’autre, la divisant ainsi en deux chambres séparées.
-
-
-
-
-IX
-
-
-Mais nos malheurs n’étaient point finis. A peine la fatigue et les
-émotions de cette journée m’avaient-elles forcée à fermer les yeux,
-qu’un cri bizarre me fit me dresser épouvantée sur ma couche.
-
-Ce cri ne ressemblait à rien de connu; c’était d’abord comme une plainte
-sourde partie à la fois de plusieurs poitrines. Puis cela montait,
-s’enflait comme un bruit formidable de vagues déferlant sur les galets,
-et tout se terminait par une sorte de râle atroce, qui s’arrêtait tout à
-coup, pour reprendre encore... C’était horrible.
-
-Je réveillai mon mari qui, lui, continuait à dormir à poings fermés.
-
---Qu’est-ce?...
-
-Il prêta l’oreille.
-
---Ne crains rien, me dit-il, j’avais oublié de te prévenir; il y a tout
-près une mosquée, ce sont les derviches hurleurs.
-
-Ces derviches se livraient à la prière par excellence des sectes
-fanatiques, au _Zickre_, sorte d’extase où l’on s’entraîne parfois
-jusqu’à l’épilepsie, grâce à des sons inarticulés et à des mouvements
-oscillatoires et désordonnés, jusqu’à extinction de la voix et des
-forces.
-
-Je ne m’habituai jamais à ce voisinage; cependant, vers le matin, ma
-forte jeunesse reprenant ses droits, j’avais enfin trouvé le sommeil,
-quand un chant inattendu me fit à nouveau bondir hors du lit.
-
-Les esclaves indolentes avaient, sans doute, oublié de baisser les
-moucharabiehs et, par les fenêtres sans vitres, trois corbeaux étaient
-entrés et saluaient l’aurore à leur manière, par des appels gutturaux ne
-rappelant en rien, hélas! le chant de l’alouette ou du rossignol.
-
-Ces corbeaux gris, à tête noire, très fréquents sur les bords du Nil,
-infestent les rues et pénètrent audacieusement dans les demeures.
-Ceux-ci s’étaient installés sur le rebord d’un divan, et semblaient s’y
-trouver le mieux du monde.
-
-Ma pauvre servante, éveillée depuis longtemps, s’était assise près d’une
-fenêtre et, d’un geste navré, elle me montra deux autres oiseaux que je
-ne voyais pas et qui, eux, avaient élu domicile sur un des coins de son
-moustiquaire.
-
-Bientôt, les bruits de la maison me firent connaître que l’on était
-debout autour de nous. La première personne qui entra à notre appel fut
-une négresse. Je la vois encore, après tant d’années... grande, l’œil
-vif, le nez point trop épaté, et les lèvres point trop grosses; elle
-était presque jolie à force d’être saine et gaie. Son corps admirable
-avait les formes d’un marbre antique et sa démarche était si gracieuse
-que la vue seule de cette esclave était un plaisir.
-
---Comment t’appelles-tu? demanda mon mari.
-
---_Alima, ia Sidi_[13].
-
- [13] _Alima, mon maître!_ (le mot _Sidi_ est aussi employé dans le
- sens de Monsieur).
-
-Elles étaient deux du même nom: mais, tandis que celle-ci nous sembla la
-grâce même, l’autre, sitôt qu’elle apparut sur le seuil de notre
-chambre, mit comme un voile d’horreur autour de nous. Petite, vieille,
-ridée, la bouche vide de dents, elle était la personnification du
-monstre, tel qu’on a coutume de le présenter aux imaginations apeurées
-des enfants et du peuple. Pour ne point confondre ces deux négresses,
-dans la famille, on appelait la jeune, Alima _taouila_ (la longue) et la
-vieille, Alima _zorayera_ (la courte) (cela pourrait aussi vouloir dire
-la jeune).
-
-La maison comptait encore trois autres femmes de couleur. _Ache
-Kiniaze_, une affreuse créature dont les traits jaunis, osseux, presque
-sans nez, offraient une ressemblance très exacte avec les momies
-conservées au Musée de Boulaq. En vérité, cette femme était l’image de
-la mort... Vêtue d’un suaire, elle eût suffi à glacer d’effroi tous les
-membres de la joyeuse réunion. Les deux autres esclaves abyssines
-avaient nom _Ouas-Fénour_ et _Sabri-Gamil_. Ouas-Fénour, sans beauté,
-montrait un corps magnifique et des yeux lumineux. Toute jeune, quinze
-ans peut-être, elle possédait les formes pleines et magnifiques d’une
-femme de trente, mais sa taille restait mince et son sourire enfantin.
-Celle-là m’aima tout de suite et si violemment que je dus plus tard
-supplier sa maîtresse de l’envoyer au dehors à l’heure de mon départ. Je
-n’avais pas le courage de voir ses larmes.
-
-La dernière, _Sabri-Gamil_, demeurait encore une enfant, malgré sa haute
-taille. Je sus qu’elle n’avait pas treize ans. Elle n’était pas jolie,
-mais plaisait quand même, par l’agilité de ses gestes menus, par la
-splendeur étonnante de ses yeux de sauvagesse, par tout un je ne sais
-quoi de félin et de jamais vu, qui m’enchanta.
-
-Elle était de beaucoup la plus intelligente, la moins franche aussi et
-la plus paresseuse.
-
-Deux esclaves blanches de race circassienne complétaient la domesticité.
-
-Celles-ci pouvaient avoir chacune de vingt-cinq à trente ans.
-
-Elles avaient peut-être été belles, mais les travaux du ménage,
-l’humiliation de leur état de servage et la honte d’une stérilité
-décevante les faisaient vieilles avant l’âge. Tout, dans leur attitude
-avachie, disait le renoncement et la lassitude.
-
-L’une d’elles, _Gull-Baïjass_ (en turc, rose blanche), était
-spécialement affectée au service personnel de la maîtresse et de son
-fils, l’autre, Soffia, s’occupait surtout du maître et surveillait la
-bonne ordonnance des pièces de la maison.
-
-Un portier (_boab_) et un porteur d’eau, représentaient à eux deux le
-personnel mâle. Il faut ajouter à ce nombre l’eunuque, véritable
-autorité dans toute famille musulmane, plus un chiffre variant de trois
-à six affranchies, ne quittant pour ainsi dire pas la maison des anciens
-maîtres, car chez eux seulement elles étaient sûres de trouver
-constamment le gîte et le couvert abondamment servi sans compter les
-nombreux cadeaux aux jours de fête. Comme ces affranchies arrivaient
-toujours accompagnées de leurs enfants et d’une esclave noire, on peut
-juger du train obligatoire de la maison. Et je ne parle ici que d’une
-famille de simple bourgeoisie. Chez les grands fonctionnaires et les
-princes, le budget atteignait celui d’un ministère.
-
-C’est, je pense, au coulage obligatoire dans les ménages indigènes, au
-personnel illimité dont toute famille à l’aise avait coutume de
-s’entourer, que l’on doit la ruine presque totale des fortunes
-égyptiennes. Tout cela a changé et changera encore. La suppression de
-l’esclavage a porté le premier coup au faste oriental, et les besoins
-toujours plus nombreux de la société actuelle ne permettent plus un
-pareil état de choses, mais, il y a vingt ans, une dame de haute
-naissance, une bourgeoise ayant quelques biens ou seulement la modeste
-épouse d’un officier ou d’un fonctionnaire connu, serait morte de honte,
-si elle avait dû se restreindre à deux ou trois domestiques.
-
-La veille, j’avais pu, sous le prétexte des fatigues du voyage, me
-contenter d’un œuf et d’un peu de lait, servis sur un petit guéridon,
-devant mon divan. Aujourd’hui, il fallait, pour éviter de me montrer
-impolie, partager le repas de tout le monde, repas que les honneurs dus
-à notre arrivée changeaient en festin.
-
-Pour mieux prouver le grand plaisir que l’on avait à m’avoir, on servit
-le déjeuner dans ma chambre... Cette habitude est en train de
-disparaître en Égypte, mais jusqu’en ces dernières années, la salle à
-manger était une pièce parfaitement inconnue dans le pays. Quand
-arrivait l’heure des repas, les esclaves apportaient un immense plateau
-que l’on posait sur une sorte de tabouret très bas, au milieu de la
-chambre où les maîtres se trouvaient au moment même. Ce plateau était de
-fer peint en couleurs vives, le plus souvent vert, avec une couronne de
-roses au centre, on y déposait d’abord les pains, (sortes de galettes
-plates et si peu levées que, fraîches, elles s’écrasent facilement entre
-les doigts, sèches, elles prennent tout de suite l’apparence de ronds de
-papier...) A côté du pain, une ou deux cuillères de corne, d’ivoire, ou
-de bois, selon le luxe du logis; à la place d’honneur, le plat couvert,
-renfermant le premier mets et, tout autour, des raviers contenant
-différentes sortes de torchis (légumes marinés dans le vinaigre et les
-aromates). Des feuilles de salade, des oignons verts et du fromage blanc
-complètent l’ensemble. Pas de fourchettes ni de couteaux, point
-d’assiettes non plus, ni de verres. Chaque convive met adroitement la
-main au plat et déchiquette les viandes le plus simplement du monde, à
-l’aide des doigts. Quand on a pris deux ou trois bouchées, l’esclave
-emporte le plat et en remet un autre. Le moindre repas indigène en
-comporte au moins douze. Mais ces plats ne sont pas très copieux. Il est
-de mauvais goût de trop revenir à un seul. Il est vrai que,
-contrairement à l’usage européen, ici la pièce de résistance se sert au
-début. La dinde ou le mouton traditionnels doivent être présentés
-entiers, le cou et... le reste, entourés de roses et de feuillage. La
-maîtresse de la maison déchire avec ses mains la chair de la bête, qui,
-pour cela, doit être très cuite, et sert copieusement ses invitées qui,
-à leur tour, dépècent à l’aide seule de leurs ongles et de leurs dents.
-On croirait assister au repas des fauves.
-
-Les légumes, presque toujours farcis ou mêlés de viande, alternent avec
-les entremets sucrés, composés de pâtes feuilletées (_féttir_) et de
-gelées à base d’amidon et de fruits. Le Pilaf, selon l’usage, doit
-terminer tout repas chez les riches comme chez les pauvres[14].
-
- [14] Cet usage musulman a une origine extrêmement charitable et
- touchante. L’islam pitoyable aux indigents ordonne au riche d’avoir
- toujours une large part de restes à la fin du repas, pour le cas
- fréquent où un frère malheureux viendrait à ce moment s’asseoir à sa
- table.
-
-Pendant que les convives mangent, une esclave se tient derrière eux et,
-si l’une des dîneuses a soif, elle se tourne vers cette esclave et lui
-dit simplement:
-
---_Essini!_ (Désaltère-moi!)
-
-L’esclave remplit alors d’eau fraîche une coupe en argent ciselé et la
-présente à l’invitée dans le creux de sa main gauche, la droite repliée
-sur la poitrine en signe de servitude.
-
-Les Européennes qui arrivent maintenant au Caire et qui, évidemment,
-demandent à voir des harems, sont surprises de retrouver dans les
-demeures princières où on les conduit, les mêmes salles à manger
-luxueusement meublées, les mêmes tables fleuries sur lesquelles sont
-servis les mêmes mets, pour ainsi dire, qu’elles trouvaient chez elles
-cinq jours plus tôt à Paris ou à Londres. Celles-là ne peuvent point
-soupçonner le pas formidable qu’a fait la société indigène de la
-capitale depuis vingt-cinq ans.
-
-Tandis qu’aujourd’hui le moindre moudhir (préfet) d’une petite province
-reçoit ses amis à _la Franque_, autour d’une table européenne, avec une
-argenterie étincelante et du linge cylindré, autrefois, j’ai vu, chez
-des princes, le même couvert rudimentaire dont j’ai parlé plus haut, et
-j’ai bu, dans le verre commun, une eau point filtrée, rouge encore du
-limon du Nil...
-
-Après le repas, les esclaves apportaient le _techte_, sorte d’aiguière
-en or, en argent ou en simple terre, accompagnée de sa cuvette. Chaque
-personne prenait des mains d’une négresse, le savon en forme de fruit, à
-la mode en ce temps-là, et fortement parfumé au musc; puis, l’esclave
-préposée aux ablutions s’agenouillait devant elle et lui versait
-doucement l’eau sur les mains. Le savonnage durait longtemps. Il est de
-bon ton de faire beaucoup mousser le savon quand on se lave... Puis,
-rincées, rafraîchies, les mains étaient essuyées par une troisième
-servante à l’aide d’une serviette brodée d’or. La même serviette, bien
-entendu, sert à toutes les lèvres et à tous les doigts. On juge de
-l’état de malpropreté et d’humidité, dans lequel elle parvient à celle
-qui l’emploie la dernière.
-
-Le verre non plus n’est jamais essuyé. C’est là une coutume à laquelle
-je ne suis jamais parvenue à me faire; et, bien souvent, il m’est arrivé
-de ne point boire aux différents repas où je fus invitée.
-
-La nourriture, servie à ce déjeuner, différait absolument des mets moins
-compliqués peut-être, mais parfaitement sains et bien préparés, que
-j’avais vu servir à la table paternelle.
-
-La façon dont mes compagnes mangeaient me dégoûta profondément, et, bien
-que je fusse toujours servie la première et que l’on m’eût donné une
-fourchette et un couteau, il me suffisait, pour être écœurée, de voir
-toutes ces mains s’abattre dans le plat commun et en ressortir luisantes
-de sauce et de graisse.
-
-Tout, ce jour-là, me parut mauvais... Les coulis sentaient le beurre
-rance (ce terrible beurre fondu qui s’emploie ici et où l’on incorpore
-le suif en parties égales), la cannelle, la coriandre, le gingembre...
-
-On m’offrit du vin de palmes dont il me fut impossible d’avaler plus
-d’une gorgée, mais les invitées, retenues en mon honneur autour de ce
-plateau, en firent leur régal.
-
-Une heure après le repas, tout le monde était légèrement en folie. De
-nouveau, les danses recommencèrent, et, comme je ne riais pas, étourdie,
-hébétée, le cœur lourd d’une incommensurable tristesse, Zénab, la
-bouffonne, par une pensée charitable sans doute, s’approcha de moi et,
-se retournant brusquement, releva sur sa tête sa longue robe. Elle ne
-portait pas le plus léger vêtement en dessous. Elle recula un peu pour
-que l’effet sans doute fût plus efficace, puis se mit à danser.
-
-Je me levai et je courus sur la terrasse, au grand scandale de mon
-entourage.
-
-Mais là un spectacle identique m’attendait. Ma femme de chambre
-assistait aux mêmes danses grotesques... Les négresses, riant de toutes
-leurs dents, avaient enlevé leurs caleçons de cotonnade et, leurs
-galabiehs relevées à tour de rôle, se tournaient, étalant leurs formes
-opulentes et couleur de cirage.
-
-Émilie, moins prude que moi, s’amusait; peut-être un peu du paganisme
-grossier des ancêtres barbares était-il demeuré dans son âme cévenole...
-toujours est-il que cette fille très chaste eut ce mot exquis quand je
-la réprimandai d’avoir, par son attitude complaisante, encouragé ces
-jeux qui me choquaient si fortement:
-
---Oh! Madame, il n’y a pas de mal. C’est si noir!...
-
-Le soir de ce jour, à l’heure où le soleil disparaît, il me fut donné
-d’assister à une chose curieuse. Sans l’avoir voulu, je vis tous les
-gestes, j’entendis tous les propos d’un rendez-vous d’amour.
-
-J’étais cachée derrière un des moucharabiehs de la façade regardant la
-rue; je pouvais apercevoir chaque passant, mais nul ne pouvait deviner
-ma présence. J’entendis une toux légère et je distinguai sous le porche
-d’une vaste maison inhabitée, une élégante silhouette féminine,
-sévèrement drapée dans les plis de la habara égyptienne. Tout de suite,
-un homme s’avança. Il était vêtu à l’européenne et, bien qu’il fût
-coiffé du tarbouche national, je n’eus pas une minute d’hésitation. Cet
-homme ne pouvait pas être un musulman... Si j’avais conservé le moindre
-doute, la seule façon dont son regard à la fois volontaire et caressant
-enveloppa cette femme, me les eût ôtés.
-
-Maïs quelle ne fut pas ma surprise en entendant leur conversation. Ils
-parlaient français!...
-
-Certainement, ni l’un ni l’autre n’étaient au Caire depuis bien
-longtemps, car ils s’entretinrent d’abord des dernières nouvelles
-parisiennes, avec une telle connaissance des faits, qu’ils me parurent
-en avoir été en partie les témoins.
-
-Après un rapide examen, l’homme, tout à coup rassuré par le silence
-environnant, ouvrit les bras et sa compagne se blottit frémissante sur
-sa poitrine. Ils échangèrent un baiser qui me sembla durer un siècle...
-puis je perçus, comme un murmure, des paroles tendres, des serments, des
-promesses, et toute l’ineffable litanie des mots que, depuis le
-commencement des civilisations, les amants ont coutume de redire entre
-eux. Ils se séparèrent dans une dernière étreinte et j’entendis la femme
-prononcer:
-
---A demain, là-bas!...
-
-Là-bas! Quel était ce paradis d’amour dont ils parlaient? Je ne le sus
-jamais, pas plus que jamais, dans le long séjour que j’ai fait en
-Égypte, je ne devais connaître le nom et l’histoire de ces inconnus,
-dont, bien innocemment, je venais de découvrir le secret.
-
-Je me sentais coupable et n’osais quitter la fenêtre; il me semblait
-qu’une sorte de pacte me liait à la destinée de ces êtres, mon cœur
-battait à se rompre à l’idée qu’ils pouvaient être surpris et châtiés.
-
-Je sus, depuis, que les aventures de ce genre étaient fréquentes dans
-les quartiers indigènes. Les grands hôtels et les maisons accueillantes
-n’ayant pas encore ouvert leurs portes aux étrangers, les amoureux, sous
-le masque du costume indigène, se rencontraient où ils pouvaient, dans
-les vieilles rues désertes et sous les porches des palais en ruine, sûrs
-de l’impunité.
-
-Notre rue demeurait bien curieuse... Elle me semblait triste alors,
-parce que j’étais vraiment trop jeune, trop peu préparée à ce que fut ma
-vie ensuite, pour en goûter la paisible douceur.
-
-J’ai souvent rendu grâce au sort de m’avoir précisément conduite dans
-cette rue et dans cette maison, Car j’y appris en peu de temps, par la
-simple force des choses et sans pour ainsi dire m’en rendre compte, ce
-que d’autres que moi, après vingt ans d’Égypte, ignorent encore. Le
-logis seul constituait une merveille. Depuis les mosaïques de la cour où
-poussait un lamentable palmier, montant droit comme un cierge vers les
-terrasses, étalant son feuillage en plumeau juste au-dessus de l’unique
-cheminée, jusqu’aux moindres moulures des plafonds à caissons, tout
-était, pour mes yeux, matière à surprise.
-
-
-
-
-X
-
-
-Le _mandara_ occupait tout le rez-de-chaussée. Il se composait de six
-grandes pièces sommairement meublées de divans, de tapis et de guéridons
-recouverts de jetés au crochet. Les murs étaient simplement passés au
-lait de chaux.
-
-Les cuisines, dans les sous-sols, représentaient pour mon imagination
-amie du fabuleux l’antre des sorcières.
-
-Les négresses qui les peuplaient ajoutaient à l’originalité du
-tableau...
-
-Rien ne peut donner une idée de la saleté et du désordre d’une cuisine
-indigène. Les maîtresses de maison n’y descendant presque jamais, le
-soin en est entièrement confié aux noires et aux femmes fellahas qui les
-tiennent dans un état repoussant. Beaucoup de ces cuisines n’ayant pas
-de cheminées, on cuit les aliments sur des sortes de foyer ajustés tant
-bien que mal à l’aide de quelques pierres et sur lesquels on pose les
-immenses _Rallas_ (chaudrons sans anses, usités ici). Ces fourneaux,
-très primitifs, donnent une fumée telle, que les murs des cuisines se
-peuvent confondre avec les faces des négresses qui les occupent.
-
-A terre, partout des immondices, des épluchures; au mur, du sang
-coagulé, provenant des nombreux moutons égorgés constamment dans les
-maisons un peu importantes; dans les coins, des casseroles fraternisent
-avec les _cab-cab_ (chaussures des esclaves, sorte de patins de bois à
-hauts talons), des peaux de bêtes puantes exhalent une odeur
-pestilentielle. Des régimes de dattes ou de bananes se balancent devant
-les fenêtres, faisant face aux bouquets d’ail et d’oignons. Des chats
-faméliques rôdent dans l’ombre et, parmi tout cela, les esclaves, reines
-de ce lieu ténébreux, vaquent à leurs occupations, la robe relevée
-autour des reins, leurs caleçons sales retroussés au-dessus du genou,
-les pieds et les bras nus. Elles chantent quelque bizarre mélopée
-soudanaise dont l’étrange tonalité s’harmonise avec les choses qui les
-entourent. Ou bien, accroupies autour du foyer, elles fument... les
-jeunes des cigarettes, les vieilles d’étranges pipes à long tuyau
-rapportées de leur pays par quelque marabout complaisant.
-
-Le _sacca_ (porteur d’eau) est le seul être mâle qui franchisse le seuil
-du gynécée. Quand il entre dans une demeure, il doit crier très fort:
-_Ia Satter!_[15]
-
- [15] Sorte d’invocation à Allah, intraduisible en français et qui peut
- signifier: Dieu clément!
-
-A ce mot fatidique, tout le troupeau des femmes se sauve ou se voile.
-J’ai vu des esclaves blanches et même des dames prises ainsi à
-l’improviste, au passage du porteur d’eau, relever leur jupe sur leur
-tête, sans souci de montrer leurs jambes, pourvu que leurs traits
-restent cachés.
-
-Les cuisines, cependant, n’offraient pas le plus curieux spectacle de la
-maison.
-
-Quand il me fut donné de parcourir à ma guise l’appartement, et à mesure
-que la langue arabe me devenait familière, chaque jour amenait une
-découverte nouvelle. C’est ainsi que j’acquis bientôt la preuve que
-cette grande pudeur féminine, prête à se révolter d’indignation au seul
-regard d’un homme, n’était purement qu’apparente. Entre elles, les
-Égyptiennes ignorent toute contrainte.
-
-Une femme indigène se dépouille de ses vêtements devant ses pareilles
-avec une extrême facilité.
-
-Le moindre prétexte lui est bon: un insecte qui la pique, une épingle
-qui la gêne, la chaleur, le froid, une douleur quelconque, tout lui est
-une occasion de se mettre nue sans la moindre gêne. Une morphinomane, me
-voyant pour la première fois, se crut obligée de me montrer ses cuisses
-et son ventre, après un déjeuner chez une amie commune, pour que je
-m’apitoiasse sur les innombrables piqûres qui marbraient sa chair.
-
-L’eunuque, non plus, ne compte pas; on se déshabille journellement
-devant lui, et c’est même à lui que l’on a recours quand il s’agit
-d’aller chercher dans la jarretière le mouchoir ou la bourse de la dame
-en toilette de cérémonie et trop serrée pour se livrer, sans risques, à
-cette petite opération. Les poches n’existent en Égypte que dans les
-vêtements des femmes du peuple, mais ces poches, au lieu d’être dans la
-jupe, sont placées dans la fente du corsage, sous l’aisselle; les robes
-se portent fendues des deux côtés, et très peu sur la poitrine. C’est
-par ces fentes que les mères donnent le sein à leurs nourrissons.
-
-Dans les chambres, point de lit. On m’avait donné l’unique de la maison.
-Partout des divans faisant le tour de la pièce, des consoles dorées à
-dessus de marbre soutenant de hautes glaces, des tables assorties aux
-consoles et, sur ces tables, des plateaux de faïence ou de simples plats
-à rôti supportant des gargoulettes remplies d’eau fraîche et recouvertes
-d’un petit chapeau d’argent, destiné à préserver l’eau de la poussière
-et des bêtes... A terre, des matelas de soie (_chiltas_), sièges favoris
-des habitants du logis, qui ne prenaient place sur les divans que dans
-les occasions solennelles. Dans l’intimité de la famille, tout le monde
-s’accroupissait sur les _chiltas_. Les femmes y cousaient, fumaient,
-jouaient aux cartes ou aux dominos, plus commodément que sur n’importe
-quel siège. Une immense pièce recevait, au matin, tous les matelas et
-toutes les couvertures. Le soir venu, les esclaves dressaient le lit de
-chacun au hasard du caprice. En un clin d’œil, la couche était disposée;
-un tapis supplémentaire sur le grand tapis européen couvrant la pièce;
-sur ce tapis, deux ou trois matelas selon l’importance du dormeur, puis
-un drap de coton sur le matelas, l’autre cousu à la couverture, selon la
-mode orientale. Dans les maisons turques, ce second drap changé et
-recousu plusieurs fois par semaine est toujours propre; mais, chez les
-indigènes, il sert à tant de personnes, et si longtemps, que les traces
-d’insectes y laissent de véritables dessins. Il en est de même des
-couvertures piquées très lourdes, et dont la plus élémentaire prudence
-ordonne au voyageur de se méfier.
-
-Sur ce lit improvisé, on tend la moustiquaire de tulle ou de soie qui va
-se fixer aux murs par quatre cordons. Puis, on apporte l’indispensable
-veilleuse, sans laquelle un bon Oriental ne saurait dormir; à côté, on
-place des cigarettes, des allumettes, un cendrier, une gargoulette, et
-la chambre est prête...
-
-Le musulman véritable ne se dévêt point pour dormir. Il retire seulement
-sa robe ou ses habits européens, qu’il troque pour une longue simarre
-blanche, passée sur un et quelquefois deux caleçons de toile, serrés aux
-chevilles, échange son tarbouch ou son turban contre une calotte de
-toile et le voilà en costume de nuit. Les femmes gardent simplement
-leurs robes de maison et n’ôtent jamais leurs caleçons remplaçant nos
-pantalons de lingerie. Rien n’est plus laid que le caleçon d’une femme
-égyptienne. Semblable en tout à celui des hommes, il s’attache par un
-cordon de chanvre passé en coulisse autour de la taille et que l’on
-serre à volonté; très large et fermé hermétiquement, il descend
-jusqu’aux chevilles et cache entièrement les formes.--La génération
-nouvelle a changé tout cela dans la classe aisée; la jeune fille moderne
-fait exécuter son trousseau au dernier goût européen.--L’Égyptienne ne
-porte pas de chemise, mais une sorte de chemisette très légère ne
-dépassant point la taille; là-dessus, deux ou trois robes superposées.
-Un mouchoir autour de la tête complète sa parure intime de jour et de
-nuit.
-
-Une des choses les plus surprenantes pour moi, fut de voir les femmes,
-ces mêmes femmes qui se couvraient la face devant le portier ou le
-porteur d’eau, partager, sans scrupule, le lit de leurs frères ou de
-leurs cousins. Cela ne tirait pas à conséquence. Les fils dorment
-souvent avec leurs mères jusqu’au jour du mariage. Mon étonnement parut
-scandaleux. Autour de moi, les regards semblaient dire:
-
---Comme ces Européennes ont mauvais esprit...!
-
-Et je crois bien, en effet, que les intentions étaient pures; le flirt,
-les caresses, les mille folies que l’amour inspire demeurant
-parfaitement inconnus à la race orientale, elle ne saurait voir de
-danger dans le voisinage de deux êtres sous un même moustiquaire, ces
-deux êtres étant d’ailleurs strictement vêtus et se couchant pour dormir
-et non point pour causer.
-
-Les esclaves se posaient un peu partout selon les besoins de leur
-service; seules, les négresses ronflaient côte à côte, sous la même
-couverture et sur le plancher sans matelas. Elles étaient parquées dans
-la pièce précédant ma chambre, et plus d’une fois, leurs ronflements
-m’empêchèrent de dormir.
-
-Un petit escalier de bois conduisait aux terrasses. Il me sera donné de
-reparler bien souvent de ces terrasses dans mon récit, car elles
-devinrent par la suite mon lieu d’élection.
-
-Je compris très vite le charme que les femmes indigènes trouvent à
-s’installer ainsi, dès le coucher du soleil, au sommet de leurs
-demeures. Là seulement, il leur est permis de respirer l’air du ciel et
-les parfums de la terre, libres de tout voile et dégagées de toute
-surveillance. Des nattes, des coussins sont jetés au hasard, et tout le
-peuple féminin de la maison arrive joyeusement. On apporte des fruits,
-du café, des bonbons, des instruments de musique et la petite fête
-commence.
-
-Généralement un poulailler et un pigeonnier sont bâtis du côté le plus
-abrité du soleil; devant les accords du concert improvisé, la volaille
-se réveille et mêle ses cris perçants aux chants des femmes et aux sons
-des mandores et des guitares. Ce qui d’ailleurs ne semble nullement
-déranger les musiciennes. Mais on se lasse vite en Égypte; bientôt les
-instruments sont abandonnés et seul entre tous, le _darrabouck_ continue
-son tamtam monotone, accompagnant le chant presque douloureux, d’une
-seule voix que personne n’écoute plus.
-
-J’aimais notre rue pour sa couleur locale, pour tout ce que je devinais
-de mystérieux et d’étrange dans ces vastes maisons, étalant une
-architecture bizarre. Presque toutes avaient été les palais de pachas
-morts depuis longtemps. Sous leurs hauts plafonds garnis de poutres
-aujourd’hui branlantes, plusieurs générations avaient passé... Que de
-créatures charmantes s’étaient mirées dans ces étroites glaces que
-j’apercevais par les moucharabiehs entrouverts! Que de crimes, que de
-violences s’étaient commis entre ces murs et dans ces salles basses, où
-mon œil ne pouvait plonger sans qu’un petit frisson me secouât toute...
-
-Et comme ces maisons étaient vieilles et que l’on ne répare rien en
-terre égyptienne, les façades menaçaient ruine, et les portes ne
-tenaient plus; quelques bâtisses même s’étaient écroulées sous le poids
-des siècles, et dans les rares pièces demeurées debout, des familles
-continuaient de vivre leur triste vie végétative. Les chambres sans
-toiture servaient de véranda, et le soir, quand la nuit était assez
-sombre, je distinguais vaguement des grappes de femmes assises sur le
-rebord des pierres, insouciantes du danger, heureuses de ce coin de
-misère où elles respiraient, où elles percevaient les rares bruits de
-cette rue tranquille entre toutes.
-
-Les voisins d’en face ne passaient point pour riches, mais je sus que le
-chef de la famille était de bonne maison. Il avait servi sous le grand
-Mohammed-Ay et, demeuré veuf sans enfants, il s’était remarié à soixante
-ans avec une esclave abyssine, qui lui avait donné quatre filles.
-L’homme semblait très vieux. La femme, véritable loque, sans sexe et
-sans âge, se dérobait presque toujours aux regards des étrangers. Mais
-les filles circulaient sans cesse dans la maison, et je pouvais--tant la
-rue était étroite--entendre leurs paroles.
-
-Elles étaient belles malgré leur couleur pain d’épices, et leurs formes
-demeuraient pures sous la galabieh, laissant se mouvoir à l’aise leurs
-fermes poitrines et leurs hanches rondes.
-
-Le vieillard fumait sans relâche le nargileh dont les jeunes filles
-entretenaient pieusement le brasier dans son couvercle d’argent.
-
-Durant les longues après-midi estivales et pendant la soirée, à tour de
-rôle, chaque petite métisse venait _cabisser_ (masser) le père!
-
-Il s’étendait sur un divan devant la fenêtre et l’enfant dévotement
-prenait entre ses doigts minces les mains et les pieds glacés, puis avec
-lenteur elle faisait craquer les phalanges l’une après l’autre, pliant
-les paumes, frictionnant du même mouvement automatique chevilles et
-poignets.
-
-Ensuite, venait le tour du cou, des épaules et du dos.
-
-Et cela se prolongeait durant des heures... Quelquefois, à la tombée du
-jour, on entendait comme un vol d’oiseau. Les quatre se sauvaient à la
-fois dans la pièce voisine, tandis que l’unique servante de la maison
-introduisait dans la chambre un _cheick_ venu réciter les versets du
-Coran. Le saint personnage s’accroupissait au milieu de l’appartement,
-et sa voix montait nasillarde dans le grand silence. Le vieillard
-accompagnait chaque verset du chanteur, du même mouvement oscillatoire
-que ce chanteur avait lui-même pour débiter ses prières.
-
-Et c’était une chose très orientale, ces deux hommes en face l’un de
-l’autre, vêtus du même costume ancestral, coiffés du même turban d’un
-autre siècle, et courbés ensemble sous la même foi.
-
-Le vieux turc faisait glisser entre ses doigts couleur de cire un
-chapelet de grains d’ambre, en invoquant le nom d’Allah; et le prêtre, à
-terre devant lui, regardait de ses yeux vides, le ciel qu’il ne verrait
-jamais plus.
-
-La servante apportait des tasses de café et des verres de sirop de
-roses; les hommes buvaient sans échanger une parole. Et la prière
-reprenait, emplissant l’espace de son rythme monotone.
-
-Comme le père était âgé, il ne descendait plus guère aux appartements
-inférieurs que pour les visites de marque.
-
-Il prenait ses repas dans cette pièce que je voyais et j’en pouvais
-suivre chaque service.
-
-Trop arthritique pour s’asseoir à terre, il mangeait, à demi vautré sur
-son divan, devant un guéridon volant où ses filles plaçaient le plateau
-traditionnel. La femme préparait les aliments et la servante les
-apportait des cuisines, dans une large manne d’osier, chaque plat muni
-de son couvercle. Mais seules, les filles présentaient ces plats,
-s’occupaient du père. Et rien n’était plus étrange et plus touchant que
-la vue de ces quatre vierges noires, en adoration devant ce vieillard
-tout blanc, qui semblait leur aïeul, un aïeul très beau, très patriarcal
-et très bon qu’elles servaient en esclaves et en filles très tendres à
-la fois. Pour ces créatures de couleur, le père représentait l’homme de
-race supérieure, le Circassien guerrier, descendant de ces terribles
-mamelouks, dont les hauts faits vivaient encore en toutes les mémoires
-égyptiennnes. C’était comme une apparition biblique qu’il m’était ainsi
-donné de voir tous les soirs et dont je ne me lassais point.
-
-
-
-
-XI
-
-
-Le lendemain de mon arrivée les visites affluèrent. Ah! ces visites!...
-Bientôt elles constituèrent pour moi un véritable supplice. On venait me
-voir comme une bête curieuse et malgré toutes les excuses que je pouvais
-alléguer, il me fallait paraître, m’exhiber, tourner sur toutes les
-faces devant les matrones, amies ou parentes de la famille, désireuses
-de se rendre compte si mon mari avait eu bon goût. Généralement,
-l’examen était favorable. Après avoir touché mes joues, mes cheveux, mes
-bras, ces dames hochaient la tête en signe d’approbation. Mais presque
-toujours, elles avaient une restriction.
-
---Pourquoi es-tu si maigre? Il faut engraisser, ma fille, les hommes
-aiment les femmes dodues.
-
-Ma taille mince les navrait. Souvent on me demanda si j’étais malade.
-
-Un autre geste, fréquent dans le monde féminin d’alors, et qui me
-révoltait, acheva de me faire prendre en horreur ces visites
-quotidiennes.
-
-Les femmes un peu âgées ne manquaient point, après m’avoir observée,
-questionnée, palpée, de me taper sur le ventre en prenant des airs
-mystérieux.
-
---Il n’y a rien là-dedans?
-
-D’abord, je ne compris pas, il fallut les rires joyeux de l’entourage
-pour m’éclairer sur la signification du geste.
-
-Pour ces pauvres êtres que la maternité seule relève dans la maison de
-l’époux, l’enfant est la plus évidente consécration de leur règne. N’en
-pas avoir constitue une tare, dont elles n’arrivent pas à se consoler,
-car la stérilité fait planer sur leur tête la terrible menace de la
-répudiation, qui en est d’ailleurs presque toujours la conséquence.
-
-Donc, si moi, étrangère, chrétienne, je joignais à ces deux malheurs
-celui de n’être point mère, c’en était fait de l’amour de mon mari; et
-ces femmes croyaient certainement me témoigner le plus visible intérêt
-en me questionnant sur le sujet unique qui leur parût mériter attention.
-Aussi quels regards de pitié ou de mépris il me fut donné de saisir au
-passage quand j’avouais «qu’il n’y avait rien»! Je me suis heureusement
-rattrapée depuis, et ce ne fut pas sans fierté, que je montrai plus tard
-mes trois enfants, qui se suivaient à un an de distance.
-
-Du coup, le dernier espoir que la famille avait conçu de voir mon mari
-me quitter pour prendre une femme musulmane, s’envola.
-
-Quelquefois les observations étaient plus directes.
-
---Pourquoi n’abjures-tu pas le christianisme, tu n’aimes donc pas ton
-mari?... Que feras-tu après ta mort si tu es séparée de lui?...
-
-Je changeais habilement de conversation, ce sujet m’étant devenu
-parfaitement insupportable. Mais toujours on y revenait et je sentais à
-quel point nous étions détestés là-bas. C’était aussi des questions
-extravagantes sur nos mœurs, nos coutumes, et surtout les relations des
-hommes et des femmes d’Europe entre eux dans l’état libre et dans le
-mariage. On ne peut se figurer les histoires véritablement extravagantes
-que les maris d’ici racontent à leur harem. On nous prête des habitudes
-monstrueuses, dont la stupidité n’aurait d’égale que l’impudeur. J’ai eu
-grand’peine à détruire chez celles qui m’écoutaient, sans parti pris,
-les préjugés innombrables qu’elles nourrissaient à l’égard des ménages
-de France. Pour leur crédule imagination, il n’était pas d’abominations
-auxquelles ne se livrassent sans vergogne les plus vertueux époux de
-notre pays.
-
-L’instruction que l’on commence à donner aux petites Égyptiennes et
-surtout les voyages que beaucoup d’entre elles font maintenant en
-Europe, auront bientôt raison de ces sottes croyances, mais à l’époque
-où j’arrivai, les femmes qui avaient traversé la mer se comptaient au
-Caire et cela n’était point pour augmenter leur prestige. J’ai vu une
-vieille dame très rigide refuser de recevoir une jeune fille musulmane,
-dont le frère avait parachevé l’éducation, en l’envoyant cinq ans dans
-un couvent de Montpellier. La vieille dame timorée considérait la
-créature assez éhontée pour avoir pu vivre si longtemps à visage
-découvert au pays des infidèles comme une _charmoutta_ (fille de
-mauvaises mœurs) dont une honnête mahométane devait fuir l’approche.
-
-Les visites se succédaient toujours dans le même ordre et
-s’accomplissaient selon les mêmes rites immuables.
-
-Les dames de bonne maison arrivaient flanquées de leur eunuque.
-Celui-ci, dès le seuil, frappait trois fois dans ses mains pour annoncer
-ses maîtresses. Aussitôt les esclaves se précipitaient:
-
---_Tffadal!_ (Donnez-vous la peine.)
-
-Et l’eunuque alors saisissait la femme la plus âgée ou la plus
-influente, parmi celles qu’il accompagnait et la hissait tant bien que
-mal jusqu’au palier. Là, baise-mains et prosternation des esclaves
-blanches et noires. Ensuite, on se dirigeait vers la pièce, où la
-maîtresse du lieu tenait, ce jour-là, sa réception.
-
-Les embrassements et les poignées de mains duraient dix bonnes minutes;
-puis, comme par un truc de féerie, les voiles tombaient, les _Habaras_
-de soie noire glissaient sur les reins des visiteuses et elles se
-montraient raides et dignes sous leurs robes d’apparat. Jeunes et
-vieilles étaient vêtues des mêmes étoffes de satin ou de faille claire;
-sur leurs têtes, les mêmes mouchoirs de gaze à fleurs, agrémentés de
-passementerie; presque toutes ornaient leurs fronts et leurs corsages de
-fleurs artificielles. Mon étonnement fut au comble, en voyant, un matin,
-une jeune femme très élégante, qui portait une couronne de mariée. Les
-fleurs d’oranger ne représentaient pour elle aucun symbole, et ce
-diadème virginal lui semblait du meilleur goût. Les Turques venaient
-généralement en toilette européenne, mais, ignorant encore la façon de
-les porter, elles arrivaient, avant midi ou tout de suite après
-déjeuner, en robes de bal venues de Paris à grands frais. Et pour
-ajouter à l’originalité de l’effet, elles étaient parées de l’_Ezazieh_,
-sorte de turban de gaze paré de fleurs et se posant un peu en arrière et
-sur le côté de la tête. Cette coiffure assez seyante n’est plus portée
-aujourd’hui que par les très vieilles femmes.
-
-Pour les jeunes Turques de cette génération, les boucles et les chignons
-modernes ont remplacé mouchoirs et turbans. Et c’est encore un gros
-sujet de scandale pour les bonnes musulmanes, qui n’admettent point
-qu’une femme mariée montre autre chose de ses cheveux que le bout des
-nattes qui pendent sous le mouchoir en pointe dans le cou. Seul, l’époux
-a le droit d’admirer la chevelure de sa compagne.
-
-Les Turques de très grande maison s’habillaient déjà à la mode
-européenne; les Égyptiennes portaient la _galabieh_, pareille chez
-toutes, ne variant guère que par la couleur. La bottine et le soulier
-noir étaient encore inconnus. Les petits pieds sortaient à demi, de
-mules de satin ou de lampas d’or ou d’argent, assortis à la toilette.
-
-Les femmes de condition modeste se chaussaient de babouches éculées,
-qu’elles avaient soin de laisser devant la porte. Il y a bien peu de
-temps que les femmes comme il faut elles-mêmes, gardent leurs chaussures
-dans l’intérieur des appartements. Autrefois et encore à l’époque où
-j’arrivai, l’usage voulait que l’on se déchaussât chez ses hôtes, comme
-à la mosquée.
-
-Les femmes qui n’avaient pas les moyens de s’offrir un eunuque,
-arrivaient accompagnées d’une ou plusieurs esclaves; les très humbles se
-contentaient d’une servante Fellaha. Mais bien rares étaient celles qui
-n’amenaient pas quelques amies.
-
-Aussi les visiteuses avec leurs voiles sombres, leurs yechmack blancs,
-me faisaient-elles l’effet d’un couvent de religieuses en voyage.
-
-Ce fut au cours d’une de ces nombreuses visites que j’entendis
-l’histoire de la princesse X. Mère d’une charmante tête, portant
-couronne aussi, et dont il est question souvent à l’heure actuelle dans
-les journaux parisiens, cette princesse faisait alors son premier voyage
-en Europe. Elle débuta par un séjour à Carlsbad où ses médecins
-l’avaient envoyée. A demi délivrée de la contrainte que lui imposaient
-son rang et sa qualité de musulmane en Égypte, elle se livra aux pires
-folies. Alcoolique invétérée, elle se mit à boire d’abord à table, puis
-chez elle, le soir, dans sa chambre, les vins de choix qu’un maître
-d’hôtel obséquieux s’empressait de lui servir. Une nuit les domestiques
-étant couchés, elle se fit servir du champagne et s’amusa avec ses
-suivantes à casser les goulots des bouteilles contre les murs. Ses
-voisins de chambre s’étant plaints, on fut prévenu en haut lieu et la
-princesse reçut l’ordre de se contenter d’eau, sous menace d’être
-immédiatement renvoyée au Caire.
-
-Alors, dans l’impérieux besoin de son nouveau vice, la dame s’accoutuma
-à vider les flacons d’eau de Cologne et d’eau dentifrice. Les suites de
-ce régime furent désastreuses. La pauvre princesse fut un jour surprise
-par un de ses cousins dans un tel état d’ébriété qu’on décida aussitôt
-son retour en Égypte. L’histoire, absolument authentique, faisait alors
-le tour des salons cairotes.
-
-Les visites se prolongeaient très longtemps. Souvent, on gardait les
-étrangères toute la journée. Quand elles demeuraient dans un quartier un
-peu éloigné, elles passaient la nuit et quelquefois plusieurs jours. Le
-soir venu, on apportait des matelas, on dressait les moustiquaires et
-cela se faisait très simplement, comme une chose toute naturelle, les
-amies devenant de la famille sitôt le seuil franchi.
-
-Les hommes, pendant ce temps, étaient relégués dans le Mandara; il est
-contraire à l’usage qu’un mari musulman franchisse le gynécée, quand sa
-femme reçoit un harem étranger. Même pour dormir, monsieur doit se
-contenter de la chambre toujours prête aux étages inférieurs. Sous ce
-rapport, les musulmanes jouissent d’une liberté que peu de maris
-européens consentiraient à accorder à leurs femmes. Il y a, en Égypte
-comme en tout pays, des maris jaloux, forçant leurs compagnes à subir un
-contrôle de tous les instants et interdisant toute sortie à leur
-famille. Mais ces maris-là, je le déclare, sont des exceptions. Ici,
-plus qu’en France peut-être, la femme en ce qui concerne sa vie
-personnelle et ses relations féminines jouit d’une liberté excessive.
-Non seulement elle a le droit de recevoir toutes les amies qui lui
-plaisent et de leur offrir la plus large hospitalité, sans même
-consulter son mari, mais elle sort à sa guise, rentre quand il lui
-plaît, et se rend aux bazars, aux lieux de promenade, aux bains, sans la
-moindre gêne, pourvu qu’elle prenne soin de se faire accompagner.
-
-
-
-
-XII
-
-
-Un jour, au Caire, un de nos intimes, conseiller à la cour, m’invita à
-déjeuner à l’improviste chez lui. Il n’avait pas eu le temps de prévenir
-sa femme... Nous arrivons, mon hôte interroge le portier.
-
---Madame est là-haut, n’est-ce pas?
-
-Et l’autre, paisible:
-
---Mais non, bey. Madame est partie tout à l’heure pour la campagne, elle
-ne reviendra que dans deux jours.
-
-Le bon conseiller ne sourcilla point, il m’emmena déjeuner à l’hôtel,
-et, devinant ma surprise, il crut devoir dire:
-
---J’ai des idées très larges. Ma femme fait ce qui lui plaît, j’agis de
-même, nous sommes un ménage très heureux...
-
-Je ne pense pas qu’un mari parisien eût pris la chose de façon aussi
-philosophique.
-
-Depuis, il m’a été donné de constater bien souvent l’extraordinaire
-facilité que les Égyptiennes et les Turques ont à réaliser leurs
-moindres caprices, à la condition toutefois que le mari n’en soit pas
-gêné lui-même.
-
-Ce sont deux existences différentes, voilà tout.
-
-Quelques jours après mon arrivée, Alima Tawouila vint un soir dans ma
-chambre, où elle continuait à pénétrer, malgré ma défense, à toute heure
-de jour et de nuit.
-
-Vainement, j’avais épinglé du haut en bas les rideaux formant portières,
-je ne pouvais parvenir à être seule chez moi. Je m’étais plainte à Azma.
-Peine perdue! On ne comprenait pas.
-
---_Maaleche!..._ (ça ne fait rien), disait-elle.
-
---Viens vite, madame, il y a quelqu’un.
-
-Je refusai énergiquement de me déranger. La petite exhibition
-quotidienne commençait à m’exaspérer, et je m’étais promis de ne plus
-quitter mon appartement quand il y aurait des étrangères.
-
-La négresse, devant mon attitude résolue, s’éloigna en maugréant, et
-revint presque aussitôt, accompagnée d’une femme que je ne connaissais
-pas.
-
-Cette femme portait le costume du pays, mais son voile en retombant sur
-ses épaules, son yechmack détaché, découvrait une tête si peu orientale,
-que je ne fus presque pas surprise en l’entendant me dire avec le plus
-pur accent faubourien:
-
---Excusez-moi, madame, je suis Française comme vous, et j’ai tenu à
-venir vous saluer.
-
-Française!... elle était Française et portait ce costume... Et du pays
-où nous étions, elle n’avait pas seulement la robe de soie voyante,
-fendue sur la poitrine, les babouches de soie rouge, le voile et le
-mouchoir recouvrant ses courtes nattes brunes, mais elle montrait encore
-le visage luisant que donne l’épilation, les sourcils peints et rejoints
-en barre au-dessus du front, les doigts et les paumes des mains rouges
-de henné, la taille roulante sans corset, toute l’attitude enfin d’une
-femme orientale, très coquette, plus près de la courtisane que de la
-mère de famille. Un énorme bouquet de jasmin était posé entre ses seins
-et, à part l’arome violent de ces fleurs, il se dégageait encore du
-corps de cette femme un parfum étrange, fait de musc, de roses et d’un
-je ne sais quoi insaisissable et troublant, qui grisait et soulevait le
-cœur tout à la fois.
-
-Je continuais de la regarder, un peu interdite, ne trouvant pas une
-parole. C’est une des particularités de la jeunesse de ne pouvoir cacher
-ses sentiments ni ses répulsions... Cette créature m’inspirait une
-grande curiosité et un peu de dégoût. J’aurais voulu ne montrer ni l’un
-ni l’autre et, malgré moi, je laissais si bien deviner les pensées qui
-m’agitaient, qu’elle les comprit.
-
-Alors, se faisant très douce, très simple, elle s’assit près de moi et,
-d’un trait, me raconta son histoire.
-
-Elle s’était appelée Jeanne autrefois, du temps où j’étais moi-même une
-toute petite fille.
-
-Ses parents avaient un modeste magasin de parfumerie, dans une vieille
-rue avoisinant le boulevard Saint-Martin.
-
-La guerre était venue, amenant la ruine de la famille. Le père mort, la
-mère à demi infirme fut transportée à l’hospice et elle, la jeune fille,
-ne sachant que devenir, acceptait un emploi de seconde main dans un
-atelier de fleurs artificielles.
-
-Un matin, en se rendant au travail, la belle Jeanne fut suivie par un
-garçon séduisant, un peu timide, dont le teint bronzé ne l’effraya
-point. Ils s’aimèrent; et quelques semaines plus tard, Salem-Mohamed,
-étudiant en droit, ayant passé sa thèse et terminé son congé, emmenait
-en Égypte la fleuriste, qui ne s’était fait prier que juste le temps de
-se faire désirer davantage.
-
-Il l’épousa au Caire, devant le cadi; mais bientôt, las de sa nouvelle
-conquête, il ne tarda guère à s’en détacher complètement. L’ennui de
-n’avoir pas d’enfants, la crainte de se voir déshériter par son père le
-décidèrent à la répudiation. Jeanne, frivole et paresseuse, ayant tout
-de suite renoncé à ses habitudes européennes, ne songea pas à lutter
-pour conserver ce cœur qui, sitôt, s’était retiré du sien... Pour elle,
-l’horreur du travail et l’amour du bien-être dominaient le reste. Elle
-s’était laissé instruire sans conviction comme sans regrets, dans la
-religion de Mahomet, pour plaire à son entourage et maintenant,
-répudiée, loin du pays natal et livrée à ses seules ressources, elle
-n’avait trouvé qu’un moyen pour continuer à vivre sa vie d’oiseau
-inutile et gracieux: flatter ces gens, leur devenir nécessaire et, en
-leur donnant un peu de plaisir, se faire tout doucement entretenir par
-eux.
-
-Les femmes musulmanes, qui la protégeaient, étaient toutes parfaitement
-convaincues de la sincérité de sa conversion. Comment douter d’une
-personne qui se voile devant les hommes avec plus de rapidité qu’une
-Orientale, surtout quand cette personne parle votre langue, accepte tous
-vos usages, emploie jusqu’à vos plus familières expressions? La
-Parisienne, qui avait troqué son nom de Jeanne contre celui de _Seddia_,
-jurait par Allah et par le prophète vingt fois par jour... Elle mangeait
-avec ses doigts et se mouchait de même, très simplement... Deux fois par
-mois, elle livrait à l’épileuse son corps charmant; et frottée d’huile
-précieuse, parfumée d’essences rares, elle ne craignait point
-d’accueillir les maris de ses amies, quand une circonstance
-malencontreuse forçait ces maris à demeurer seuls au logis pendant les
-visites de Seddia. Car, si elle se voilait pudiquement dans la rue et
-devant les hommes étrangers, cette créature insidieuse avait su prendre
-dans les familles une telle place qu’elle était partout considérée comme
-chez elle. On la consultait sur tous les points. Elle était de toutes
-les fêtes et de tous les deuils, ayant sa place marquée dans chaque
-demeure où s’accomplissait un événement capable de lui permettre un
-indéterminable séjour.
-
-Pour mieux affirmer la nécessité de sa présence, elle donnait de vagues
-leçons de mandoline et de travaux manuels, ne dédaignant point parfois
-de mêler sa voix, assez jolie d’ailleurs, à celle des femmes indigènes,
-dans les concerts improvisés où les plus grands succès étaient pour
-elle. Comme je m’étonnais un jour qu’elle n’eût pas songé plus tôt à
-donner des leçons de français, elle m’avoua qu’elle ne se sentait pas
-assez forte dans notre langue, pour entreprendre une telle tâche.
-J’appris depuis qu’elle savait à peine écrire son nom, et je pensai que
-le magasin de parfumerie n’avait sans doute jamais existé que dans son
-imagination.
-
-Peut-être cette malheureuse femme m’avait-elle menti de tous points dans
-son histoire, et son mari l’avait-il connue dans quelque bal de
-barrière?
-
-Depuis, j’ai rencontré à Tantah une autre Française, remarquablement
-jolie et épouse d’un avocat musulman. Celle-là aussi avait abjuré la foi
-chrétienne, renoncé aux coutumes du sol natal, et pris le voile des
-mahométanes. Comme Seddia, elle se disait fille de commerçants, et j’ai
-su plus tard que son mari l’avait ramassée dans une maison borgne de
-Lyon...
-
-Que des Orientales d’autrefois aient accepté de se voiler le visage, de
-se laisser mener par les eunuques comme un vulgaire troupeau, de manger
-à terre et d’obéir aux caprices du maître en toute occasion, c’est assez
-naturel. Elles sont nées dans ce pays et ont grandi sous cette loi. Une
-bonne musulmane répète avec le Coran que le paradis de la femme est aux
-pieds de son mari! (_sic_).
-
-Mais jamais une Française, ou toute autre Européenne élevée par une mère
-digne de ce nom, ne se soumettra à ce rôle qui ne saurait que l’avilir.
-Et elle aurait vite jugé et haï l’homme qui essayerait de la contraindre
-à déchoir. Aujourd’hui où tant de jeunes femmes et jeunes filles
-égyptiennes travaillent et cherchent à se montrer les égales des
-Européennes, en conquérant par l’étude leur indépendance, la conduite de
-Seddia semblerait encore plus méprisable.
-
-Toutes ces réflexions, comme on le pense, ne me vinrent pas au moment où
-je connus _Setti Seddia_. J’acceptai cette histoire, comme une innocente
-que j’étais. Et j’y allai même de ma petite larme tant elle sut
-m’apitoyer. Je croyais, en l’écoutant, entendre le récit émouvant et
-mystérieux de quelque conte du moyen âge... L’émir Azor, enlevant la
-jeune Elmire et la couvrant de fers... en or!... Comment garder rancune
-à cette exquise renégate qui parlait de la sainte Vierge avec des yeux
-embués de pleurs, et qui, sur son corps de courtisane égyptienne, plus
-lisse qu’un fruit et plus odorant qu’une fleur, cachait un scapulaire
-crasseux, qu’elle faisait prendre aux infidèles pour une amulette de
-sainte Zénab...
-
-Au fond, je ne demandais qu’à croire cette femme dont la société me
-devint très vite indispensable, tant elle mit de complaisance et de tact
-dans nos rapports; nous arrivâmes ainsi à une sorte d’amitié qui ne se
-démentit point jusqu’à sa mort.
-
-Il faut avoir connu la détresse d’un pareil exil, avoir souffert
-jusqu’au désespoir de cette différence absolue des mœurs et du langage
-existant en ce monde nouveau et moi, enfant de dix-sept ans, pour
-comprendre l’aide inattendue et si efficace que me fut la venue de cette
-étrange compatriote. Par elle, je connus mille détails de la vie
-égyptienne qui m’échappaient.
-
-C’est ainsi que, grâce à cette nouvelle amie, je pus éviter désormais
-les innombrables inadvertances qui, vingt fois le jour, me faisaient
-commettre des actes répréhensibles aux yeux de ce peuple dont j’étais
-entourée, comme de présenter un bébé devant une glace, de passer à
-gauche d’une bougie allumée, de complimenter une jeune mère sur la
-beauté de son nouveau-né; autant de crimes qui m’attiraient l’antipathie
-des gens sans que je pusse deviner la faute que je venais de commettre,
-tandis que, pour eux, mon ignorance était la cause de continuelles
-frayeurs...
-
-Grâce à Seddia, je pus enfin parvenir à me faire comprendre, sans avoir
-recours aux mimiques ridicules qui, les premiers jours, avaient été ma
-seule ressource. Un jour, dans l’impossibilité absolue où je me trouvais
-d’avaler la nourriture extraordinaire que l’on me servait, je demandai
-un œuf. J’essayai de le dessiner; peine perdue... Alors, j’eus un trait
-d’audace et risquant de me rendre grotesque pour toujours, je
-m’accroupis dans un coin de la pièce et j’imitai le gloussement de la
-poule qui pond. Cela réussit au delà de tout espoir. Après un accès de
-fou rire assez naturel, Azma ordonna aux négresses de me faire cuire des
-œufs et je pus dîner!...
-
-Une autre fois, c’était l’après-midi, j’avais très faim, et je réclamai
-un peu de pain et de lait. Il me fut absolument impossible de me faire
-entendre.
-
-Quand Seddia fut venue, je ne tardai pas à apprendre quantité de mots.
-En un mois, je pus arriver à m’expliquer presque couramment.
-
-Mon mari venait d’être nommé, provisoirement, chef de service dans un
-hôpital d’Alexandrie, mais n’étant pas sûr du poste et à cause des
-grandes dépenses d’une installation, il avait préféré me laisser au
-Caire. Combien ces quelques mois me parurent longs!...
-
-J’avais heureusement ma fidèle Émilie, dont la gaîté ne se démentit pas
-un instant durant ces tristes jours. Tout amusait cette âme puérile qui,
-de l’exil, ne voyait guère que le côté pittoresque et le milieu nouveau.
-Émilie mangeait sans dégoût des ratatouilles innommables, et buvait au
-verre commun des esclaves et des négresses une eau bourbeuse, dont la
-vue seule soulevait le cœur. Elle s’accoutumait à demeurer assise sur
-les nattes et à travailler dans cette posture. Sa chair rude ne
-souffrait plus des piqûres des insectes et le cri des corbeaux ne
-troublait plus son sommeil. Je connus, par cela, qu’elle était plus près
-que moi de la simple nature et je l’enviai, car nos besoins font souvent
-la plus grande part de nos malheurs. Cette fille de la campagne devenait
-orientale par ses facultés d’assimilation, tandis qu’à me raidir dans
-mes souvenirs et dans mes habitudes, je souffrais chaque jour d’une
-façon plus violente.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-L’hiver qui avait précédé mon arrivée au Caire marquait mes débuts dans
-la vie intellectuelle.
-
-La mission égyptienne, dont mon mari faisait partie, était alors sous la
-direction de Charles Mismer, ancien officier de dragons qui avait
-troqué, un peu tard, l’épée contre la plume pour suivre avec passion les
-travaux de Littré et d’Auguste Comte, dont il était le disciple. M.
-Mismer avait usé de toute son influence pour empêcher notre mariage. Par
-principe, il était opposé aux unions mixtes et jugeait que les
-Égyptiens, confiés à sa garde et envoyés en France pour terminer leurs
-études, allaient de tous points contre les vues de leur gouvernement en
-prenant femme en pays étranger. Mais le mariage conclu, et du jour où il
-fut reçu chez nous, M. Mismer ne se souvint plus de son opposition et je
-devins par la suite son enfant gâtée.
-
-Sa haute taille, sa barbe de fleuve et le timbre grave de sa voix, le
-rendaient très imposant. Il ne faisait rien d’ailleurs pour atténuer
-cette impression et trouvait au contraire un certain plaisir à jouer au
-dieu avec les naïfs jeunes gens qu’il traitait en infimes personnages.
-
-Je commençai, moi aussi, par éprouver le sentiment général, mais je ne
-tardai pas à comprendre que le Jupiter tonnant de la mission ne me
-traitait point en ennemie, et de me sentir en confiance, je devins plus
-brave et tâchai de conquérir ce cœur, qui s’était montré si farouche.
-
-J’y parvins si bien, que, dès notre arrivée à Paris où mon mari passait
-ses derniers examens de doctorat et sa thèse, la maison du directeur
-devint la nôtre.
-
-Nous fûmes, pendant tout l’hiver, les hôtes assidus des dîners du
-dimanche. Ces dîners étaient d’une simplicité charmante. Dix convives en
-tout et quelques amis arrivaient pour le thé, que servait Mlle Caroline,
-la sœur du maître de la maison, qui me témoigna tout de suite une réelle
-amitié.
-
-Ils occupaient, rue de Lille, un coquet petit entresol, tout rempli de
-souvenirs exotiques que Mismer avait rapportés de ses nombreux voyages à
-travers le monde.
-
-Je rencontrai là le peintre de Maddrazo alors sous le coup d’un chagrin
-récent et dont la belle figure gardait l’empreinte d’une tristesse
-profonde, M. de Lassus, Albert Wolf, et tant d’autres. Des membres de
-l’Institut, des poètes, un vieux général dont j’oublie le nom et un
-botaniste qui, le premier, me donna le goût des plantes que je ne
-connaissais guère. Trop timide et trop ignorante pour oser me mêler à la
-conversation générale, j’écoutais de toutes mes oreilles et je regardais
-de tous mes yeux. Dans ces réunions qui devinrent ma meilleure joie, je
-connus le charme des causeries intéressantes et je compris l’influence
-de certains hommes sur leur milieu.
-
-A ma grande honte, je représentais le côté musical de la soirée. Entre
-le dîner et le thé il me fallait exécuter, pour le plaisir de mon hôte,
-quelque sonate de Beethoven ou une romance de Mendelssohn. Il n’aimait
-pas m’entendre jouer Chopin, sous le prétexte que j’étais trop jeune
-pour cette musique. Plus tard, j’ai compris son idée et reconnu qu’elle
-n’était point sans fondements.
-
-M. Mismier, Alsacien de Strasbourg, avait lui-même parfait son
-instruction par une étude de tous les instants. Il parlait l’anglais et
-l’allemand comme le français et la littérature allemande lui était
-particulièrement familière; par lui, je connus la beauté des poèmes de
-Schiller. Je m’étais, sur ses conseils, remise à l’étude de l’allemand,
-qu’il parlait assez souvent avec moi, et pour lui complaire aussi, je
-repris le latin commencé au couvent. Il dirigeait mes lectures et par un
-choix approprié à mes connaissances, les rendait à mesure plus
-attrayantes et plus utiles. Une seule chose m’ennuyait toujours
-profondément et cela je crois bien le désespérait: c’était _La Revue
-positiviste_...
-
-Jamais je ne pus lire plus d’un article à la fois et je le lisais comme
-un pensum. Depuis, il m’a été donné de lire bien des choses ennuyeuses
-et d’y prendre même un certain plaisir, mais à seize ans, je dois avouer
-que je n’avais aucune disposition pouf ce genre de littérature sèche et
-sans charmes.
-
-Quand nous quittâmes Paris pour l’Égypte, M. Mismer me remit plusieurs
-lettres de recommandation pour différentes personnalités du Caire.
-
-Celle que je portai la première, fut pour le juge M. Erbout (aujourd’hui
-en retraite, je pense), et qui occupait alors dans la capitale
-égyptienne, une importante fonction aux tribunaux mixtes.
-
-Quand nous nous présentâmes chez lui, mon mari et moi, il souffrait
-d’une épouvantable rage de dents et fut assez aimable pour nous recevoir
-quand même. C’était le premier Français que je voyais au Caire et j’ai
-gardé de lui un excellent souvenir. Malheureusement, sa femme se
-trouvait absente et il alla la rejoindre bientôt après en Europe. Il
-vint me voir trois fois dans le harem..., je ne l’ai plus jamais
-rencontré depuis.
-
-Une seconde lettre était pour le ministre des affaires étrangères, la
-troisième pour le ministre de l’intérieur. J’en avais encore une pour le
-directeur de l’instruction publique et une dernière pour le juge de S...
-
-La deuxième lettre que je présentai, fut celle destinée au ministre des
-affaires étrangères M... Pacha, dont il me sera donné de parler souvent
-dans ce récit. C’est un des rares ou plutôt le seul ministre égyptien,
-qui ait eu l’habileté de conserver trente ans son portefeuille, malgré
-l’état constamment précaire de sa santé. Pour l’instant, il devait sa
-charge aux nombreux services rendus sous l’autre règne au Khédive
-Ismaïl, père de Tewfick, vice-roi d’Égypte à mon arrivée. Pour mieux
-consolider sa puissance, M... Pacha, encore simple officier, avait
-accepté des mains de son souverain, une femme choisie parmi les _calfas_
-du palais. Cette femme, jadis très belle, était sensiblement plus âgée
-que son jeune époux, mais ces choses ne sont point pour effrayer un Turc
-ambitieux. Ce mariage devait si rapidement faire la fortune de M...
-Pacha, qu’il n’eut pas à le regretter. Très souple, très intelligente,
-la calfa sut si bien manœuvrer à la cour, que toutes les difficultés qui
-se dressaient tombèrent successivement devant les pas de son mari. A
-chacune de ses visites au palais, elle remportait une nouvelle victoire.
-A l’époque où je le connus, M... Pacha était le plus jeune de ses
-collègues.
-
-Sa femme lui avait donné trois filles, Zackija, Fahima et Soffia que
-l’on appelait familièrement Saf-Saf. Le jour où je fis dans cette maison
-ma première visite, Mme M... Pacha était encore alitée à la suite de ses
-dernières couches. Le bonheur du logis était à son comble. Un fils était
-né--qui d’ailleurs ne vécut que peu de mois.
-
-Je fus reçue par l’institutrice, une Allemande parlant couramment notre
-langue, et que je jugeai tout de suite de bonne maison. Elle sut, en
-quelques phrases, me mettre à l’aise et je goûtai, depuis, quelques
-heures agréables en sa compagnie. Je vis aussitôt qu’elle avait su
-conquérir une grande autorité dans la maison et cela pour le bien de
-tout le monde.
-
-Tout dans cette famille se faisait à l’européenne. L’ameublement des
-pièces immenses, le service, la table, eussent facilement servi de
-modèle à bon nombre de demeures de chez nous.
-
-Les jeunes filles vinrent à moi simplement, et je les trouvai
-charmantes. Toutes trois parlaient le français et l’allemand avec une
-égale pureté. La seconde, Fahima, était d’une beauté remarquable.
-L’aînée plaisait surtout par la flamme sombre qui se dégageait de ses
-grands yeux noirs et par la mobilité extrême d’une physionomie
-intelligente et bonne. Saf-Saf, la dernière, était pour l’instant une
-longue fillette brune toute en jambes et en bras, dont les réflexions
-audacieuses ne manquaient pas de piquant.
-
-Au moment où j’allais partir, après avoir goûté aux confitures d’usage
-et au moka parfumé, les deux grandes filles eurent ensemble le même cri:
-
---Voilà papa!
-
-Papa, c’était le ministre!... Le premier pacha important qu’il m’était
-donné de voir.
-
-Hélas! celui-là non plus n’avait rien d’oriental au vrai sens que nous
-avons coutume de donner à ce mot.
-
-Correctement sanglé dans une redingote dernier modèle du bon faiseur, la
-démarche élégante, l’air un peu las, avec sa belle face très pâle, ses
-rares cheveux gris, sa moustache blonde, et ses yeux d’une nuance
-indécise, n’eût été le tarbouche dont il était coiffé, le ministre
-semblait bien plus français qu’égyptien ou même turc. Depuis, l’âge et
-la maladie ont accentué les traits caractéristiques de sa race. Le nez
-s’est busqué plus fortement, l’œil a pris ce regard fuyant, si fréquent
-chez le Turc et l’Arménien, la bouche ce pli spécial à ceux qui toujours
-ignorèrent le sourire, mais pour l’instant et tel qu’il était, M... me
-sembla très beau.
-
-Il prit de mes mains la missive que je lui apportais, et me questionna
-sur son «cher ami» M. Mismer.
-
-Il m’assura de sa sympathie et me promit de faire l’impossible pour
-caser avantageusement mon mari.
-
-Je me retirai enchantée de cette visite.
-
-Le lendemain, je recevais un mot aimable de l’institutrice, me priant à
-déjeuner pour le dimanche suivant.
-
-Tout autre fut l’impression que je retirai de ma présentation à R...
-Pacha, alors ministre de l’intérieur et président du conseil.
-
-C’était là-bas tout au fond du quartier indigène, entre deux mosquées
-vénérables, un long mur rose qui me parut la prolongation même des
-mosquées.
-
-Tout à coup, le mur laissa voir une large porte assez basse, six
-eunuques de tout âge jouaient aux dominos sur un banc devant cette
-porte. Le cocher me dit:
-
---_Héna!_ (C’est ici!)
-
-Un eunuque daigna interrompre sa partie et vint à ma rencontre.
-
-Il ouvrit la portière de la voiture et me transporta, bien plus qu’il ne
-me conduisit, jusqu’au jardin.
-
-Ce jardin, pareil à tous les jardins d’Égypte, ne ressemblait à aucun
-autre de nos pays.
-
-Les plantes y croissaient au hasard de leur caprice, dans de vastes
-carrés bordés de marguerites et de touffes de romarin.
-
-Point de massifs ni de corbeilles, mais des rosiers, des œillets, des
-giroflées poussant dru, sans émondage, et parmi les fleurs, des arbres
-fruitiers: pêchers grêles, abricotiers nains, amandiers rachitiques, que
-l’on était surpris de trouver à cette place.
-
-Les orangers et les mandariniers dominaient, mais comme, à cette époque,
-ils n’avaient plus ni fleurs ni fruits, et que leurs feuilles
-disparaissaient sous une épaisse couche de poussière, leur aspect
-n’était pas très séduisant.
-
-Ce qui me surprit surtout, ce fut l’absence totale de grands arbres. A
-part la treille, si chère à toute famille égyptienne qui possède un
-lopin de terre, impossible de trouver le moindre coin d’ombre en ce
-jardin. J’ai su, depuis, que les indigènes préfèrent la chaleur, le
-jour, le soleil, à tout. Pour eux l’arbre séculaire, l’arbre considéré
-par nous à l’égal d’un vieil ami, est en abomination. Ils l’accusent de
-toutes sortes de méfaits et lui imputent de mauvaises influences.
-
-En réalité, l’arbre tant décrié paraît surtout redoutable au
-cultivateur, parce qu’il lui semble devoir porter atteinte à ses
-récoltes.
-
-Le Nil et les canaux qui en dérivent entretiennent une constante
-humidité dans les terres et le grand soleil est nécessaire ici, sans
-doute, plus qu’ailleurs.
-
-Cette crainte du Fellah n’a pas tardé à dégénérer en superstition, et
-l’arbre qui peut s’épanouir en diminuant le rendement des cultures est
-censé apporter, sous son ombre, toutes les disgrâces et ouvrir la porte
-à toutes les maladies. De là l’horreur, en ce pays, de ce qui fait à la
-fois le charme et la gloire de nos propriétés européennes.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-La maison de R... Pacha se composait, comme tout logis musulman, des
-appartements du maître, situés à gauche du principal corps de logis et
-du harem, qui, par un arrangement spécial, se trouvait au
-rez-de-chaussée au lieu du premier étage et séparé du Mandara par un
-simple corridor.
-
-L’eunuque battit des mains par trois fois, une esclave parut.
-
-On m’introduisit dans un salon dont les portes étaient encombrées des
-babouches et savates traditionnelles. Ce salon différait bien peu de
-ceux que j’avais vus jusque-là. Même tapis européen à grandes fleurs
-éclatantes, mêmes divans très hauts, très incommodes, capitonnés
-lourdement et recouverts de soie rouge à fleurs d’or, mêmes housses de
-cotonnade blanche sur les sièges et les dossiers, mêmes tabourets à
-pieds dorés et mêmes petites tables volantes, recouvertes de filets
-brodés et supportant les mêmes horribles cendriers de faïence coloriée,
-semblables chez tout le monde, les mêmes porte-allumettes toujours
-garnis. Aux fenêtres, des rideaux de soie. Entre les fenêtres,
-l’éternelle console dorée, assortie aux tables massives, sur lesquelles
-étaient posés les candélabres d’argent. Ces tables étaient surchargées
-de photographies. Sur un des divans, une grande femme maigre se tenait
-assise à la turque, les jambes repliées sous elle...
-
-Je l’avais d’abord prise pour une esclave, mais, à la façon dont elle
-m’invita à me rapprocher, au geste d’autorité souveraine dont elle me
-tendit la main et m’indiqua ensuite le siège où je devais prendre place,
-je compris que j’étais devant la femme du ministre... Sur son ordre,
-deux esclaves blanches s’étaient avancées: l’une me débarrassa de mon
-ombrelle, l’autre me poussa aimablement dans un fauteuil si vaste, que
-j’y disparaissais. Trois autres femmes accroupies à terre, humbles
-visiteuses sans doute, s’étaient levées et vinrent me baiser la main.
-
-Mme R... Pacha était vêtue d’une simple galabieh de percale à fleurs,
-serrée à la taille par une ceinture de métal doré, surmontée d’une
-énorme boucle en pierres précieuses, dont la richesse s’alliait mal à
-cette robe de servante. Ses cheveux disparaissaient sous le mouchoir de
-gaze frangé de laine, et vraiment, dans ce costume, avec ses deux nattes
-tombant piteusement sur son dos de quinquagénaire, ses pieds déchaussés,
-la dame n’avait pas grand air... Mais sitôt qu’elle parlait, on
-reconnaissait la femme de bonne maison, peu soucieuse de plaire aux
-autres, la Turque omnipotente, faite au commandement par de longues
-années de puissance.
-
-D’ailleurs, si j’avais pu conserver un doute sur son rang, la quantité
-de bijoux dont elle était parée me l’eût ôté immédiatement. Des boucles
-d’oreille en diamant pendaient à ses oreilles, d’énormes bagues ornaient
-ses doigts, un collier de perles de l’orient le plus pur s’enroulait
-autour de son cou. Tout cela ne faisait qu’ajouter une note barbare à
-son costume plus que modeste.
-
-La conversation fut particulièrement pénible entre nous.
-
-J’étais alors d’une timidité maladive, qui m’enlevait tous mes moyens.
-Ma grande jeunesse, mon isolement, me rendaient méfiante à l’égard des
-autres et surtout de moi-même. La crainte de paraître hardie me faisait
-devenir parfois stupide. Je le sentais et en souffrais cruellement. La
-difficulté de m’exprimer dans une langue que je connaissais si mal
-encore doublait mon angoisse. Si je rencontrais des femmes indulgentes
-ou un peu expansives, cela allait tout seul. Mais sitôt que je voyais
-certaines figures compassées, sitôt que je devinais l’examen sévère dont
-chacun de mes gestes était l’objet, devant le secret mépris que me
-valait mon titre de chrétienne dans les milieux fanatiques, une angoisse
-sans nom m’oppressait... C’était fini, je perdais pied et n’aspirais
-plus qu’à prendre la porte.
-
-Cela a duré bien des années et compliqué de façon malheureuse mes débuts
-dans le monde musulman.
-
-Ce qui achevait mon trouble, c’était d’entendre parler autour de moi
-cette langue turque à laquelle je ne comprenais goutte. Et comme à
-plaisir, à mesure que je parvenais à m’expliquer un peu en arabe, ces
-dames semblaient ignorer que le turc m’était complètement inconnu. Je
-devinais que l’on échangeait sur mon compte mille réflexions peu
-obligeantes. Et de plus en plus je me sentais étrangère, séparée à
-jamais de ce monde, qui, pour moi, continuerait à demeurer fermé, malgré
-tous mes efforts pour y pénétrer. L’âme orientale est insondable sous
-son apparence bénévole; il faudra des siècles pour que la nôtre puisse
-sans heurt fusionner avec elle.
-
-Après quelques instants qui me parurent des années, une esclave blanche
-apporta le café, avec des verres de sirop, servis à la mode turque dans
-des récipients de porcelaine opaque à forme de puits, et surmontés d’un
-couvercle d’argent. Après qu’on avait bu, une seconde esclave passait
-aux visiteuses une serviette brodée d’or et chacune s’y essuyait les
-lèvres à tour de rôle. Le café donnait lieu à toute une cérémonie. Une
-première esclave apportait une sorte d’encensoir en argent, garni de
-braise ardente à l’intérieur. Sur cette braise on posait le canaque[16]
-d’eau bouillante, puis une seconde esclave y versait le moka réduit en
-poudre impalpable. Enfin une troisième tenait un plateau, sur lequel
-étaient rangés les _Fanaghils_ en forme de coquetier. On versait le café
-fumant et la personne chargée du plateau présentait les tasses à chacun.
-Tout cela s’accomplissait pieusement comme un rite...
-
- [16] Petite cafetière.
-
-Tandis que je me brûlais en essayant d’avaler mon café trop chaud,
-l’eunuque qui m’avait amenée, parut dans l’encadrement de la porte. Le
-pacha, prévenu de ma visite, me faisait demander au Mandara.
-
-Après force salutations de part et d’autre, je pris congé, et me rendis
-chez le ministre.
-
-Tout petit, le nez légèrement crochu, la barbe et les cheveux d’un blanc
-de neige, le Président du Conseil avait bien plutôt l’air d’un paisible
-commerçant israélite du Mowstky, que du premier homme politique de son
-pays.
-
-J’ai su plus tard que mon jugement était assez juste; les grands-parents
-de R... Pacha passaient pour des négociants juifs convertis à
-l’islamisme quelques années plus tôt.
-
-Quoi qu’il en fût, le grand émoi que j’avais eu de me trouver en
-présence du Président du Conseil disparut comme par enchantement aux
-premières paroles qu’il m’adressa. Il me mit tout de suite à l’aise et
-se montra si paternel avec moi que d’autres, moins naïves, se fussent
-trompées comme moi sur la sincérité de cet accueil.
-
-A Paris, tout l’hiver, j’avais rencontré ses fils régulièrement chaque
-dimanche aux dîners de M. Mismer. Le plus jeune, Hussein, achevait alors
-ses études dans un pensionnat et se retirait après le repas; mais
-l’aîné, Mahmoud, qui préparait sa licence, partait avec nous, et nous
-étions chargés, mon mari et moi, de le reconduire jusqu’au boulevard
-Saint-Germain où il demeurait non loin de là.
-
---Comme cela, disait en riant M. Mismer, je serai sûr qu’il n’ira pas
-faire l’école buissonnière... Je le connais, une fois la porte fermée
-sur lui, jamais il n’oserait demander le cordon au concierge pour
-ressortir.
-
-Il faut dire que le ministre avait chargé M. Mismer de veiller sur ses
-enfants durant le cours de leurs études en France. Je rappelai ces
-souvenirs au ministre qui parut trouver la chose fort amusante. L’idée
-que son fils aîné ait pu être placé sous la sauvegarde d’une femme de
-dix-sept ans lui semblait tout à fait drôle. Aussi, pour me remercier de
-ma surveillance, me promit-il d’aider de tous ses moyens à
-l’établissement rapide de mon mari. R... Pacha était alors
-tout-puissant; un mot de lui était un ordre et nul doute que, s’il l’eût
-voulu, notre avenir eût été immédiatement assuré. Tout se borna à des
-promesses.
-
-Mais rien n’égale la façon dont il s’acquitta envers ce pauvre Mismer
-qui lui, vraiment, s’était donné une peine très grande pour les enfants
-du pacha. Pendant des années, non content d’être leur correspondant à
-Paris, il s’occupa de pétrir leurs jeunes âmes, essayant de faire des
-petits ignorants qu’ils étaient, de jeunes hommes instruits et bien
-élevés. Il leur inculqua avec de hauts principes de morale, les premiers
-éléments d’une culture supérieure, descendant pour eux aux plus infimes
-détails, les traitant en fils aimés et ne bornant point sa tutelle aux
-vagues recommandations d’usage. Sa maison leur était ouverte à toute
-heure; et cet homme froid, dont l’aspect tout d’abord en imposait aux
-indifférents, sut trouver pour les étrangers qui lui étaient confiés de
-véritables trésors de tendresse.
-
-Peine perdue!... Quand le gouvernement égyptien crut devoir remercier M.
-Mismer et lui retirer jusqu’aux bénéfices auxquels de nombreuses années
-de dévouement lui donnaient droit, et qu’il jugea pouvoir faire appel à
-la puissance de son ami le pacha, celui-ci répondit par une lettre
-pleine de sagesse. Il engageait M. Mismer à se soumettre au sort, si
-injuste fût-il--ne sommes-nous pas tous dans la main d’Allah?...--Et
-pour ajouter à la délicieuse ironie de son conseil, le ministre envoyait
-à la victime de son gouvernement un petit tableau arabe joliment encadré
-et représentant en dessins magnifiques une phrase du Coran disant à peu
-près: Les biens des hommes sont passagers et le véritable serviteur de
-Dieu accepte du même cœur la misère et la fortune!...
-
-J’ai cité ce fait parce qu’il me paraît admirablement dépeindre
-certaines âmes orientales, qui, même dans les actes les plus vils,
-gardent une apparence de noblesse et forcent pour ainsi dire les êtres
-simples ou seulement impuissants, à remercier pour des semblants de
-bienfaits, souvent pires que des injures.
-
-Durant le cours de notre conversation, R... Pacha m’avait demandé:
-
---Avez-vous déjà été voir Dor-bey?
-
-Je dus avouer que je n’avais pas encore fait cette visite.
-
---Il faut y aller, me dit R... Pacha, je suis sûr que vous serez
-contente (_sic_).
-
-J’y allai le lendemain et ce fut le seul bon conseil que m’ait donné le
-ministre.
-
-Dor-bey, Suisse de Genève, occupait au Caire une haute fonction dans
-l’enseignement, il était inspecteur de l’Instruction publique. M.
-Mismer, en me remettant la lettre qui me recommandait à lui, m’avait
-déclaré:
-
---Si vous ne lui plaisiez pas, ma petite enfant, je crois bien que ma
-missive ne servirait pas à grand’chose; mais, ajouta-t-il
-malicieusement, je sais bien que vous lui plairez!...
-
-Ce n’était pas sans frayeur que je me présentai devant Dor-bey. Je
-savais qu’il s’était opposé de toutes ses forces à notre mariage, allant
-jusqu’à menacer mon mari de le rayer des cadres de la mission, s’il
-persévérait dans ses intentions de prendre femme en Europe.
-
---Votre gouvernement,--écrivait-il dans une lettre officielle que j’ai
-encore,--vous envoie en France pour y faire vos études et non pour vous
-marier...
-
-Mon mari avait passé outre.
-
-On juge de mon état d’âme en affrontant le regard de cet homme terrible,
-qui d’ailleurs n’avait rien fait contre nous une fois notre union
-célébrée!
-
-Son aspect tout d’abord me glaça; que l’on se figure un géant, si
-maigre, que les os semblaient vouloir transpercer la mince peau de son
-visage, un teint de cire, des mains exsangues et avec cela des yeux si
-brillants, que l’on avait peine à en soutenir l’éclat. Ses cheveux
-châtains, très clairsemés, couvraient mal son front, superbe
-d’intelligence. La voix semblait éteinte; déjà les cordes vocales
-étaient touchées par la phtisie qui devait emporter si tôt cet homme de
-valeur.
-
-Il me fit approcher de la fenêtre et me regarda longuement sans rien
-dire; pendant un moment on n’entendit que le tic-tac régulier d’une
-vieille horloge suisse, dont, malgré moi, je ne pouvais détacher mes
-regards, comme si de ce cadran centenaire allait sortir ma destinée.
-
-Enfin, le maître de la maison se décida à m’adresser la parole, avec
-cette habileté des hommes habitués à la direction des êtres, il me
-questionna sans qu’il y parût et de telle façon, qu’au bout d’une heure,
-il n’ignorait plus rien de moi ni des miens.
-
-Et voici que tout à coup ce masque de glace qui, tout à l’heure, m’avait
-si fort épouvantée, tombait de son visage d’apôtre, et j’avais devant
-moi une figure si belle, une telle bonté se lisait dans ces yeux fixés
-sur les miens, que je me sentis dominée par la force de cet homme et
-gagnée à lui pour toujours, tandis que de sa pauvre voix de malade, il
-me disait:
-
---Je vous fais toutes mes excuses, mon enfant; si je vous avais connue,
-ce n’est pas moi qui me serais opposé à votre mariage; plût à Dieu que
-l’exemple donné par votre mari fût suivi et que les Égyptiens ramènent
-ici de vraies femmes, de vraies Françaises, tout le monde y gagnerait...
-
-Il faisait allusion aux nombreuses unions contractées par les
-compatriotes de mon mari durant leur séjour en France. Ces jeunes gens
-ne connaissant de la femme européenne que les faciles conquêtes de leur
-vie d’étudiants, ne se montraient guère difficiles et épousaient les
-premières venues, quitte à les répudier après être de retour dans leur
-pays, quand elles avaient cessé de leur plaire.
-
-Jamais, durant les courts instants qui lui restaient à vivre, Dor-bey ne
-varia dans ses sentiments pour moi. Ce fut à lui que nous dûmes la
-nomination assez rapide de mon mari comme médecin en second de l’hôpital
-gouvernemental d’Alexandrie. Cependant, contrairement aux ministres,
-Dor-bey n’avait rien promis... Mais tandis que ceux-ci considéraient les
-promesses qu’ils étaient obligés de faire comme autant de mots vides,
-faisant partie de leurs fonctions, le Suisse intègre et loyal qu’était
-l’autre, croyait utile de prouver sa sympathie à ses amis par des actes
-bien plus que par des paroles.
-
-
-
-
-XV
-
-
-J’avais aussi une lettre pour M. Herman de S..., juge au tribunal mixte
-du Caire. M. Mismer l’avait connu dans un de ses nombreux voyages par le
-monde; il me dit:
-
---Lui et sa femme sont de braves gens, un peu bien Hollandais pour la
-petite Latine que vous êtes, mais ils ont une fille de votre âge qui est
-tout à fait charmante. Je pense que ce ne sera pas trop d’une jeune
-fille pour vous aider à vivre dans le milieu si différent où vous allez
-vous trouver.
-
-Mon vieil ami avait parlé sagement. Si le couple extraordinairement
-bizarre des S... ne me charma pas tout de suite, leur fille devint mon
-amie et le resta jusqu’à l’époque de son mariage qui eut lieu beaucoup
-plus tard.
-
-Sophie, sans être belle, avait ce charme idéal des vierges du Nord si
-différentes des filles du Sud. Très blonde, elle gardait, à dix-sept
-ans, cette chair tendre des tout petits; son cou, ses bras, ses épaules
-semblaient coulés dans une pâte de fleurs, tant la carnation en
-demeurait fraîche. Ses yeux étaient trop bleus, mais une telle candeur
-émanait de leur regard qu’ils vous séduisaient aussitôt. Elle était de
-ma taille, mais bien plus femme que moi, ce qui m’humiliait
-profondément. De nous deux, c’était moi qui pouvais passer pour la jeune
-fille, car les formes rebondies de Sophie accentuaient encore ma
-sveltesse invraisemblable.
-
-Au moral, Sophie ne me ressemblait guère et pour cela, peut-être, nous
-nous entendîmes très bien. Elle avait le calme immuable des plaines de
-Hollande; les événements passaient sur elle sans l’effleurer. Elle était
-ordonnée jusqu’à la manie, réglait sa vie comme une pendule et
-accomplissait simplement ses devoirs de protestante comme elle faisait
-toutes choses, tranquillement et à heures fixes. Elle regardait ce pays,
-nouveau pour elle, autant que pour moi (son père ne l’habitait que
-depuis un an), comme on regarde les vues d’un stéréoscope, bien installé
-dans un bon fauteuil. L’âme du peuple lui demeurait étrangère et
-vainement je cherchai à la questionner sur mille choses qui me
-surprenaient et m’intriguaient autour de moi... Elle ne savait rien et
-ne s’en préoccupait pas autrement. Elle demeurait au Caire, aussi loin
-des Égyptiens que si elle n’avait pas quitté son pensionnat de La Haye.
-
-Mes audaces et mes curiosités l’effarèrent, comme mon activité d’abord
-l’avait effrayée. Puis, insensiblement, elle trouva, à ce qu’elle
-appelait «mes goûts vagabonds», un plaisir qu’elle ne soupçonnait pas.
-
-Et comme sa mère, me trouvant trop jeune pour me la confier
-complètement, nous autorisait cependant à sortir à notre guise, pourvu
-que ma femme de chambre nous accompagnât, nous eûmes ainsi des heures de
-liberté délicieuse. Ensemble, nous courûmes les vieilles rues ombreuses,
-où règne par les plus chauds jours d’été, une si douce fraîcheur... Nous
-visitâmes toutes les échoppes des _soucks_ indigènes... Nous connûmes
-cette joie spéciale de nous laisser draper par les marchands aux robes
-multicolores dans des voiles et des gazes tissés pour les almées. Nous
-passâmes à nos bras minces des bracelets d’argent, de cuivre, pour le
-seul plaisir de sentir sur notre peau la caresse froide du métal. Nous
-bûmes le thé de Birmanie et le café de Zanzibar dans des tasses
-minuscules; nous goûtâmes aux sirops de fleurs et aux pâtes de fruits
-que les marchands nous offraient dans un sourire, ravis de notre
-jeunesse et de notre gaîté.
-
-On respirait là-dedans une atmosphère troublante. Cela sentait les
-épices, la cannelle, le poivre, le gingembre, le girofle et l’encens.
-Et, par-dessus, flottait un impénétrable arome d’essence de roses, dont,
-arrivées chez nous, nous conservions encore l’odeur toute la journée
-dans nos cheveux et sur nos vêtements. Ma fidèle Émilie nous suivait
-docile, un peu familière parfois, mais si amusante par ses réflexions,
-que le fou rire nous gagnait pour la plus grande joie de ceux qui nous
-regardaient et riaient avec nous de confiance... Parfois, au retour,
-nous achetions au marché du Moscky, des fruits et des fleurs dont Émilie
-supportait la charge en servante complaisante, et cela continuait la
-gamme des parfums dont notre odorat était saturé.
-
-L’odeur musquée des melons et des abricots, mélangée à celle des _Fohls_
-(fleur du pays de la famille du gardénia), des roses et des frangipanes,
-mettait autour de nous comme une quintessence de parfum dont tout
-l’appartement s’imprégnait. Aussi, Mme de S..., très neurasthénique (le
-nom n’était pas encore connu), assurait-elle que nos courses matinales
-lui rapportaient invariablement la migraine.
-
-Ah! les bonnes heures que nous vécûmes ainsi, Sophie et moi, achevant de
-nous connaître et de nous aimer dans l’ivresse heureuse de ces
-promenades, sous la splendeur du ciel égyptien, ivres toutes deux de
-jeunesse et de lumière sous ce grand soleil dont nos fronts ne sentaient
-pas la brûlure!... Quelquefois, j’emmenais ma nouvelle amie au harem, et
-elle qui n’y venait que pour quelques heures, trouvait l’escapade
-délicieuse. Elle apprit à s’asseoir en tailleur sur les _chiltas_, goûta
-aux mets compliqués que fabriquait orgueilleusement Alima Zoraïjera à
-notre intention et se régala de pâtisseries invraisemblables. Mais, pas
-plus que moi, elle ne put s’accoutumer à la malpropreté de l’entourage
-et la seule vue de tous ces doigts trempés de sauce, plongeant à même le
-plat, la dégoûtait profondément.
-
-En son honneur, Zénab, la bouffonne, se livra aux plus fantastiques
-extravagances et ses danses eurent le don d’amuser prodigieusement ma
-petite amie, qui, vivant dans un monde tout à fait européen, ne
-connaissait pas les divertissements des indigènes.
-
-Le soir, le frère de Sophie venait la chercher et souvent ils me
-décidèrent à aller finir chez eux la journée si bien commencée.
-
-Presque toujours, nous revenions à baudet et c’était un nouveau
-plaisir...
-
-Le baudet d’Égypte, aujourd’hui estimé seulement des touristes,
-jouissait alors de la vogue qu’il eut durant dix siècles, dans ce pays.
-Les distances, au Caire, sont plus grandes qu’en nulle autre ville,
-surtout au moment où se passait mon récit, les quartiers les plus
-populeux faisaient place à d’immenses étendues de terrain vide. C’était
-le désert pendant un quart d’heure, puis, comme par miracle, d’autres
-rues apparaissaient; toute une cité nouvelle, bientôt suivie du même
-emplacement non bâti, et des mêmes palmiers désolés. Les rues sans
-pavés, pas toujours nivelées d’ailleurs, rendaient la circulation des
-voitures difficile, et les fiacres étaient peu nombreux, les tramways et
-les omnibus complètement inconnus. Alors, l’indigène modeste qui ne
-pouvait s’offrir un équipage et l’Européen de passage ne craignaient
-point d’enfourcher les jolis petits ânes qui firent le succès de la rue
-du Caire, à l’Exposition de 1889. Les femmes de la société ne
-dédaignaient pas ce genre de locomotion; même, quand il ne s’agissait
-pas de courses indispensables, elles se faisaient une véritable fête de
-galoper en nombreuse compagnie, par les beaux soirs de clair de lune,
-vers les Pyramides ou le tombeau des Khalifes. Les _bourriquades_
-formaient la meilleure part de tous les programmes.
-
-Aujourd’hui, une Européenne ou une Égyptienne tant soit peu connue se
-croirait déshonorée, s’il lui fallait traverser la rue _Kassr-el-Nil_ à
-dos de baudet... Seuls, les touristes à qui tout est permis, se livrent
-encore avec délices à l’innocente et désuète _bourriquade_. Les fiacres,
-les trams, les bicyclettes et surtout les autos encombrent les rues du
-Caire et massacrent chaque année une bonne partie des Arabes maladroits,
-qui, avec leur habituelle nonchalance, se laissent écraser même quand on
-crie: «Gare!»...
-
-Chez la famille de S..., la vie était assez calme. En Europe, elle m’eût
-sans doute paru monotone, mais, au sortir du harem, tout devait me
-sembler agréable. Le vieux juge, père de Sophie, réalisait le type du
-Hollandais, bon vivant et philosophe. Il supportait, avec une
-résignation comique, les vexations d’une femme parfaitement acariâtre,
-mais si bonne épouse, si économe ménagère, qu’elle était parvenue, avec
-un traitement de trois mille francs, à élever cinq enfants et à
-conserver un décorum qui trompait tout le monde sur la fortune de la
-famille. Quand l’aubaine inespérée était venue, apportant à ce couple
-des appointements de quarante mille francs, en cette Égypte, où la vie
-alors ne coûtait rien, le coup du sort lui tourna la tête. Cette femme,
-qui avait toujours travaillé au bonheur des siens, se montra subitement
-changeante et capricieuse. Presque vieille, laide, déformée par les
-maternités successives, elle devint ridiculement coquette. Elle s’était
-vite accoutumée à commander à un nombreux personnel, mais sa fille lui
-demeurait indispensable, Sophie était véritablement sacrifiée dans la
-maison. Le mari, lui, s’enfermait dans son cabinet et fumait béatement
-de longues pipes de porcelaine rapportées de Hollande.
-
-Ma présence apportait une détente dans la famille. Madame criait moins
-fort. Monsieur restait au salon, et la pauvre Sophie semblait moins
-esclave. Malheureusement, mon âge n’était pas un porte-respect
-suffisant, et bientôt je dus un peu partager les corvées de mon amie.
-Traitée en enfant de la maison, je dus aussi en accepter les charges et
-Mme de S... en arriva à ne plus me laisser assise une minute quand je
-passais la soirée chez elle. Il y avait, parmi les multiples services
-qu’elle réclamait, une chose qui me mettait réellement au supplice.
-C’était le coussin!...
-
-Mme de S..., rhumatisante et dyspeptique, restait étendue le plus
-souvent et s’entourait les reins et la tête d’une quantité de coussins
-en caoutchouc. Les coussins de crin ou de plume lui semblaient trop
-chauds pour l’Égypte... Ses malheureux coussins fonctionnaient mal et se
-dégonflaient constamment. Un jour, voyant la pauvre Sophie à bout de
-respiration, je proposai naïvement de la remplacer, et de souffler à mon
-tour, pour regonfler le coussin. Hélas! je soufflais trop bien!
-Désormais, Mme de S... ne voulut plus que moi pour ce genre d’exercice.
-Ce qui m’avait d’abord amusée devint un cauchemar.
-
-Eh bien! tant était triste ma vie au harem, loin de tous ceux que
-j’aimais, tant me semblait affreuse ma solitude, que je me trouvais
-heureuse malgré tout dans la famille de S... Quand, au sortir de la
-maison indigène, au lieu du plateau traditionnel et des petits pains en
-forme de galette plate, je voyais la table fleurie, le linge éblouissant
-de blancheur, l’argenterie scintillante et les cristaux dont les
-multiples facettes semblaient les feux d’autant de diamants, je goûtais
-une joie incomparable, tout me ravissait... depuis le potage jusqu’à
-l’entremets. J’aurais pleuré devant les petites tranches de pain blanc à
-la croûte dorée, qui s’étalaient dans la corbeille d’argent. Tous ces
-menus riens, qui constituent la fête du regard sur nos tables
-européennes, me semblaient de chers amis disparus, que je retrouvais.
-Tout me paraissait délicieux, même les choses qui, autrefois, ne me
-plaisaient guère. Les mets les plus simples m’agréaient, préparés
-sobrement avec un beurre très frais, dans lequel n’entraient ni huile,
-ni suif...
-
-Jamais, avant cette époque, je ne m’étais aperçue de la fête des
-couleurs créée par le mélange des vins, blancs ou rouges, des fruits,
-jaunes ou verts..., des hors-d’œuvre, des fleurs, des guirlandes de
-feuillage aux gammes si joliment nuancées, des porcelaines et des
-verreries aux teintes diaprées...
-
-Avec les de S..., je fis mes premières excursions. Je visitai les
-mosquées, la citadelle, l’arbre de la Vierge, les masures du vieux Caire
-et les Pyramides. C’est une chose que nous autres, Européens, avons
-peine à comprendre, tant nous sommes glorieux de notre passé, mais les
-Égyptiens, vivant au mien de tant d’objets admirables, n’ont aucune
-curiosité de leur pays ni de leur histoire.
-
-Pour le musulman, tout commence et tout finit à l’Islam. Aujourd’hui,
-quelques hommes se réveillent du lourd sommeil où, si longtemps, le
-fanatisme religieux plongea la nation, mais ces hommes ne sont point
-nombreux et la majorité du peuple est moins au courant des règnes des
-Pharaons ou des Ptolémées, qu’un élève de quatrième de nos lycées de
-France.
-
-A l’époque dont je parle, les routes, moins commodes ou manquant même
-complètement, rendaient un peu difficiles les promenades.
-
-Pour aller aux Pyramides, il fallait compter deux grandes heures de
-voiture. Aussi, bon nombre de Cairotes ignoraient-ils complètement les
-gigantesques mausolées de leurs anciens rois. Il en était de même pour
-les mosquées désaffectées, où se voient pourtant de si merveilleuses
-choses. Dès qu’on n’y peut plus prier, la mosquée, si magnifique
-soit-elle, n’intéresse plus. L’Égyptien moderne a l’horreur des ruines.
-Aussi, il fallait voir la stupéfaction de tout mon entourage au harem,
-quand, revenant enthousiasmée d’une nouvelle découverte, j’essayais de
-faire comprendre mon admiration... Tout cela était pour eux lettre
-morte. Et je crois bien que la petite cousine ramenée de France leur
-semblait un peu toquée...
-
-
-
-
-XVI
-
-
-A quelque temps de là, je fus présentée à la tante du khédive, la
-princesse S... Le père de mon mari avait occupé, dans sa vieillesse, un
-poste important dans la propriété du prince et, à sa mort, les enfants
-de ce fidèle serviteur avaient été recueillis au palais. Mon mari, très
-indépendant, n’avait pas tardé à chercher à secouer une tutelle dont il
-ne pouvait, sans souffrance, supporter l’omnipotente protection. Sorti
-le second du concours médical de l’École, il fut envoyé en Europe aux
-frais du gouvernement et reconquit, de ce fait, sa pleine liberté. Mais
-la princesse ne l’entendait pas ainsi... Elle s’était promis de veiller
-sur lui, selon ses idées personnelles et de le marier à la mode du pays,
-avec une des esclaves circassiennes de sa maison. Jamais l’idée ne lui
-était venue que l’orphelin pauvre, considéré comme son pupille, pût
-oser, même en pensée, enfreindre les ordres de sa toute-puissante
-volonté.
-
-La jeune fille destinée à mon mari était belle. De plus, on lui donnait
-en dot une superbe maison, deux esclaves, un coupé, des chevaux, tous
-les meubles, les ustensiles de ménage, des bijoux, un trousseau et
-l’argenterie. De tels avantages eussent séduit des hommes qu’elle
-jugeait--à tort--plus naturellement difficiles.
-
-Mon mari ne se laissa point influencer et me choisit. On juge de la
-colère de cette Orientale, habituée à voir tous les fronts se courber
-sous son caprice, tous les dos voûtés en courbettes permanentes à son
-passage. Eh quoi! ce petit élevé par elle, chez elle, s’en allait au
-pays chrétien et en ramenait une femme sans seulement l’avoir consultée,
-elle, la princesse! l’arbitre de sa destinée...
-
-Elle mit deux mois à se décider à me recevoir. Mais elle avait un fils,
-le prince J..., bon garçon, très noceur, et qui, veuf de sa cousine,
-fille du Khédive Ismaël, se consolait partout en général et au palais en
-particulier, dans les bras d’une esclave jolie, qui venait de lui donner
-trois enfants, en trois années. La princesse mère s’en montrait
-désespérée.
-
-Cette esclave n’avait pas été choisie par elle et lui tenait tête à
-présent, fière de ses maternités triomphantes, qui, d’après la loi du
-Coran, la maintenaient sur le pied d’une femme légitime. Très fine, très
-intelligente, elle avait eu vite fait de juger la parfaite nullité de
-son seigneur. Aussi était-elle résolue à le dominer complètement et à
-prendre par ruse ce qu’on lui refusait de droit. Elle restait la
-concubine officiellement acceptée et ses enfants les héritiers du
-prince, légitimement reconnus, mais cela ne suffisait point, elle
-voulait être épouse et princesse, recevoir d’égale à égale les autres
-femmes de la famille khédiviale qui, si longtemps, l’avaient humiliée de
-leur mépris. Pour cela, l’adroite Circassienne employa tous les moyens.
-En deux ans, elle apprit l’anglais, le français, un peu de musique et de
-peinture. Elle en arriva à s’exprimer correctement dans ces deux langues
-étrangères sur tous les sujets. Elle s’adonna avec passion à la lecture,
-se fit plus savamment coquette, et plus spirituellement désirable.
-
-Le prince, incapable d’apprécier tant d’efforts, se contentait d’en
-goûter les bénéfices. Il s’étonnait de rester davantage au harem,
-finissait par prendre un réel plaisir à la société de l’ancienne esclave
-qui, peu à peu, devenait son amie, et celle qui, tout d’abord, n’avait
-été qu’un instrument de plaisir entre les mains du débauché qu’était le
-prince J..., se métamorphosait en compagne délicieuse, dont il ne
-pouvait plus supporter l’absence.
-
-On comprendra sans peine que cette femme se soit déclarée immédiatement
-pour nous contre la princesse. Ce n’était pas sans une secrète
-satisfaction qu’elle avait vu notre mariage, et la belle crânerie de mon
-mari, préférant le bonheur de son foyer à tous les biens qu’on pouvait
-lui offrir au palais, l’avait tout de suite gagnée à notre cause. Aussi,
-grâce à elle, le prince s’intéressa-t-il à notre disgrâce et obtint
-enfin le pardon de mon mari.
-
-Par un joyeux matin de mai, une voiture aux armes de la princesse vint
-me chercher à l’autre bout de la ville; un eunuque se tenait à côté du
-cocher, Bourguignon réjoui qui me témoigna tout de suite sa sympathie.
-Je le trouvais bien un peu familier, mais malgré tout, j’étais contente
-d’entendre parler français avec cet accent franc-comtois qui résonne si
-allègrement...
-
-Le coupé me déposa à la porte du palais.
-
-Les eunuques m’avaient presque soulevée, comme chez R... Pacha, et
-conduite à travers un joli jardin--où gazouillaient des milliers
-d’oiseaux--vers l’intérieur du harem. Là, celui des eunuques qui
-paraissait le plus âgé, frappa dans ses mains et aussitôt la porte
-s’ouvrit.
-
-Une esclave semblable à toutes celles que j’avais vues dans la famille,
-ni plus belle, ni plus élégante, me salua froidement et me dit le
-traditionnel--_tffadal!_
-
-Je la suivis à travers un dédale de pièces presque toutes meublées
-pareillement de divans et de fauteuils, dont seule l’étoffe et la
-couleur variaient. Enfin, nous arrivâmes dans un petit salon qui eût
-paru assez coquet, sans les innombrables objets de mauvais goût qui en
-rompaient l’harmonie: boîtes à musique, oiseaux empaillés, terres cuites
-de bazar, fleurs artificielles sous des globes de verre... mille choses
-qui, chez nous, eussent fait l’ornement d’un modeste intérieur de maire
-de village et qui, dans ce décor, mettaient une note terriblement
-discordante.
-
-Ma surprise devint de l’effarement quand, au milieu d’un délicieux salon
-Louis XV (la plus jolie pièce du palais), j’aperçus deux petits vases
-d’une utilité évidente dans un meuble de chambre à coucher, mais dont
-l’étalage voulu jurait étrangement dans l’appartement où ils se
-trouvaient... Je sus depuis que ces ustensiles étaient destinés aux
-jeunes princes, âgés respectivement de deux et un an et qui, très gâtés
-par l’entourage, demandaient à accomplir en société jusqu’aux plus
-humbles fonctions de leur minuscule individu. Il me fut facile de me
-convaincre de la véracité du récit. A part ces vases, mille objets
-dénotaient la présence familière de tout petits, des chaussons de soie
-traînant sur un canapé, des jouets, un hochet d’or, des timbales, tout
-un lot de choses hétéroclites, dont la place eût été sans contestation à
-la nursery.
-
-On me fit asseoir.
-
-Quand mes yeux se furent accoutumés à la demi-obscurité, je distinguai
-une forme étrange dans un angle de la pièce. Accroupie à terre sur le
-tapis sombre que sa robe tachait d’une note claire, une femme braquait
-sur moi le regard de deux yeux troubles qui me causaient une gêne
-insurmontable. Cette femme était sans âge. Elle aurait paru sans sexe,
-vu ses cheveux courts et son masque d’eunuque gras, à face bestiale, si
-l’opulence exagérée d’une poitrine croulante n’eût révélé la vieille
-femme orientale, pour qui la vie sentimentale a cessé avec la dernière
-maternité et les premières rides. Elle tenait entre ses doigts courts un
-tuyau de narguileh, dont elle aspirait la fumée à petits coups
-réguliers, comme une gourmandise délicieuse. Et, à chaque mouvement de
-ses lèvres, l’instrument posé sur le sol, entre les jambes de la
-fumeuse, faisait entendre un petit glouglou exaspérant.
-
-L’esclave qui m’avait introduite s’était retirée, me laissant seule avec
-ce monstre en face de moi et dont les prunelles me fixaient obstinément.
-
-Combien de temps dura l’attente?... Une, deux heures, peut-être... Je ne
-savais plus... Insensiblement, la faim, la chaleur, l’émotion
-m’amenaient à un point d’abattement qui ne me laissait plus maîtresse de
-mes pauvres nerfs, tendus à se rompre. Ce silence de tombe, cette ombre
-épaisse et le voisinage de l’être bizarre qui m’observait sans prononcer
-une parole, faisaient, pour l’instant, de ce palais inconnu, une demeure
-d’épouvante dont j’aurais souhaité m’enfuir tout de suite.
-
-Si l’exactitude est la politesse des rois, elle n’est point celle des
-princesses orientales. Malgré que je fusse, ce jour-là, l’invitée de la
-princesse S..., elle jugea bon de me faire languir près d’une matinée,
-avant que d’être introduite en sa présence... Cependant, je ne demeurai
-point si longtemps seule.
-
-D’abord, ce fut comme une apparition de légende.
-
-Dans l’encadrement de la porte-fenêtre, brusquement ouverte, deux
-ravissantes figures s’étaient montrées. L’une, toute blonde, frêle, au
-pur profil de gravure anglaise, l’autre presque mulâtresse, les yeux
-immenses, les lèvres saignantes de vie, les cheveux noirs et crépus et,
-dans toute sa physionomie de sauvagesse rieuse et folle, un je ne sais
-quoi d’attirant qui prenait les cœurs.
-
-Elles avancèrent dans la pièce. C’étaient deux fillettes jumelles d’âge,
-sinon de race, élevées et grandies côte à côte dans ce palais de
-mystère. Mais, tandis que la blanche Aldaat-Maas, pâle fleur de
-Circassie, avait été vendue et amenée de Stamboul pour le service du
-prince, Sta-Abouha, purement égyptienne, restait là libre, fille d’un
-ouvrier cairote, poussée au hasard parmi les grands, dont elle amusait
-le caprice.
-
-_Sta-Abouha_!... rien qu’à écrire ce nom, une émotion m’étreint. Après
-tant d’années, je revois le cher visage au teint sombre, le regard
-lumineux qui, si souvent, m’enveloppa; j’entends la pauvre voix pour
-toujours éteinte, voix chaude et caressante comme un chant d’oiseau!...
-Je revois la créature exquise, pétulante comme une _chatto_[17] de mon
-pays de Provence, ou rêveuse comme une de ses sœurs des bords du Nil,
-jamais pareille en ses transformations multiples, et cependant toujours
-charmante.
-
- [17] En Provençal, la chatto est une jeune fille.
-
-J’ai longuement narré la vie et la mort de Sta-Abouha, dans un de mes
-livres, le _Prince Mourad_, et ceux qui ont parcouru mon œuvre ont bien
-voulu dire que cette enfant était le type le mieux réussi de toutes mes
-héroïnes. C’est que, seule entre toutes, elle fut vivante!... et qu’à
-part sa fin lamentable dont je ne pouvais me décider à peindre
-l’horreur, tout ce que j’ai écrit d’elle est rigoureusement vrai.
-
-Ce fut elle qui, de son rire de tourterelle, chassa les fantômes dont,
-pour moi, se peuplait cette salle. Elle vint à moi, la main tendue, le
-sourire aux lèvres, et, dans un français un peu barbare, s’appliqua à
-distraire ma solitude et mon impatience.
-
-La princesse était au bain et ce bain était long!... Il fallait attendre
-encore un peu, oh! très peu! car maintenant, la princesse prévenue,
-n’allait pas tarder à me faire appeler auprès d’elle... D’ailleurs,
-«mademoiselle» allait venir.
-
-Comme si elle n’eût attendu que cette invite, «mademoiselle» parut
-aussitôt.
-
-Je sus par Sta-Abouha qu’elle était l’institutrice de la petite
-princesse.
-
-Aujourd’hui, les princes et les princesses, secouant le lourd suaire des
-préjugés ancestraux, renoncent volontiers à leur existence de satrapes,
-pour affronter les difficultés des voyages à travers l’Europe. Voiles,
-_habaras_ et _tarbouches_ vont se retrouver de compagnie au fond d’un
-coffre, en rade de Naples, de Venise ou de Marseille, pour être
-pieusement repris au retour. Leurs possesseurs, délivrés de toute marque
-musulmane, prennent leur essor vers des destinées nouvelles et des
-plaisirs inconnus. Mais, revenus au Caire, ils n’ont pas tout oublié de
-ces voyages! Chaque année, insensiblement, un peu de la vieille couche
-traditionnelle se détache et, palpitante au fond des âmes qui
-s’éveillent, _l’idée_ moderne triomphante surgit. Dans peu de temps, les
-mères nouvelles pourront, comme les autres, avoir besoin de professeurs
-et de gouvernantes, mais ces mercenaires n’auront plus rien à apprendre
-à leurs enfants qu’elles ne sachent déjà elles-mêmes. L’institutrice
-n’est même plus aujourd’hui qu’une aide parmi tant d’autres, ne comptant
-guère plus qu’une femme de chambre ou un chef européen.
-
-A l’époque où se passe ce récit, il en était tout autrement. Les
-princesses étaient presque toutes des esclaves, épousées après une ou
-plusieurs maternités clandestines. Leur ignorance n’avait d’égal que
-leur immense orgueil. Pour une princesse vraiment noble et issue de race
-vice-royale, on en comptait cent, achetées sur les marchés de Tiflis ou
-de Stamboul. Ces femmes, malgré leur répugnance, devaient se courber
-devant la volonté du maître, le jour où le sort les faisait mères de
-princes. Il fallait à leurs fils une éducation toute différente de la
-leur. Les institutrices étaient appelées d’Europe et leur science ne se
-bornait point à apprendre aux petits princes les langues européennes et
-quelques notions des sciences. Une éducation complète était nécessaire à
-ces êtres dont, pour la plupart, les mères ne savaient pas lire et ne
-connaissaient rien du monde, ce monde qui, pour elles, finissait aux
-portes d’airain de la cour.
-
-L’institutrice devenait, de ce fait, une manière de divinité. C’est à
-elle qu’incombait le soin de recevoir, avec la princesse, les visiteuses
-de marque appartenant au personnel des ambassades ou de la finance.
-C’était elle qui traduisait la conversation, offrait les sièges,
-reconduisait... Elle qui rendait les visites aux lieu et place de ses
-maîtres, elle encore qui rédigeait la correspondance européenne, réglait
-les fournisseurs, faisait les achats. De ce fait, elle devenait une
-puissance avec laquelle il fallait compter et dont la protection
-s’imposait dans l’entourage des princes. Seul, le chef eunuque pouvait
-lutter d’autorité avec elle et, si la bonne entente ne régnait pas entre
-eux deux, le procès de l’institutrice était bien perdu d’avance. Elle
-pouvait préparer ses malles et quitter le palais. Toujours, l’eunuque
-était le plus fort.
-
-Rien ne saurait donner une idée de l’autorité exercée dans un palais
-oriental par le chef eunuque.
-
-Avec cette affectation servile qui portait les princes à imiter en tout
-le sérail du sultan dans l’organisation de leur demeure, l’eunuque
-s’auréolait d’une grandeur incomparable. Il était le confident du maître
-et le favori des femmes qui le redoutaient et le chérissaient tout à la
-fois.
-
-Dispensateur de toutes grâces, il prenait, aux yeux des esclaves dont le
-sort reposait entre ses mains, une figure terrible, et pas une n’eût osé
-se soustraire à ses ordres, même les plus saugrenus.
-
-Les princesses, connaissant son influence, le ménageaient et s’en
-servaient pour leurs intérêts personnels. Souvent, d’ailleurs, il se
-montrait plus leur serviteur que celui du prince; secourable à leur
-faiblesse, docile à leurs caprices, il réalisait à les satisfaire de si
-évidents bénéfices, que l’intérêt ou l’honneur du mari ou du père lui
-semblaient de bien peu de poids devant les avantages que lui offrait la
-protection des femmes, seules susceptibles de l’aider à établir sa
-fortune personnelle.
-
-Tous les eunuques qui ont vécu sous le règne d’Ismaïl furent libérés et
-sont morts millionnaires.
-
-Au palais où je me trouvais, le chef eunuque se nommait Béchir-Aga.
-C’est une des plus franches canailles qu’il m’ait été donné de
-rencontrer dans le monde. Vieux déjà à l’époque où je le connus, il
-avait une face simiesque trouée de petits yeux clignotants, une bouche
-édentée dont les lèvres et le menton glabre achevaient d’accentuer la
-laideur, des cheveux crépus et blancs, des mains de chimpanzé et la voix
-ridicule des êtres de son état. Il était de petite taille, grêle, et sa
-peau de nègre avait pris, en vieillissant, une teinte d’ardoise
-malpropre.
-
-«Mademoiselle» était Bavaroise. Elle portait gentiment le poids de sa
-charge, qui me sembla tout d’abord incompatible avec son extrême
-jeunesse. Grande, blonde, les joues délicatement rosées, elle me parut
-plus gracieuse que jolie, surtout séduisante par une simplicité assez
-rare chez les institutrices de harem, qui, toutes, se croient obligées
-de prendre des attitudes protocolaires.
-
-Malgré sa nationalité étrangère, «Mademoiselle» parlait fort bien le
-français et l’anglais, sans aucun accent. Je vis, par la suite, qu’elle
-entendait de même le turc et l’arabe et j’en conçus pour elle une grande
-admiration. C’est à peine si j’ose écrire que je ne sus jamais le nom de
-cette jeune fille que je fréquentai pourtant pendant six longs mois. Ce
-seul mot «Mademoiselle», qui sert dans les palais à désigner la personne
-de son emploi, semblait si bien suffire et tout le monde l’employait de
-telle sorte, que je n’eus jamais le courage de lui demander comment elle
-s’appelait réellement. J’aurais cependant souhaité le savoir. Elle fut
-bonne et accueillante pour moi et essaya de son mieux de rompre la glace
-qui devait éternellement demeurer entre la princesse mère et moi. Si
-elle ne réussit point, il n’y eut aucunement de sa faute.
-
-Ce matin-là, «Mademoiselle» portait une robe blanche dont le corsage
-très transparent découvrait la gorge et les épaules délicieusement
-rondes. Un gros bouquet de roses s’épanouissait à sa ceinture et, à
-chacun de ses doigts, une turquoise s’étalait formant un chapelet bleu
-quand elle étendait ses deux mains. Elle me parut souverainement
-élégante et satisfaite d’elle-même. Les petites institutrices pauvres et
-mal payées que j’avais vues chez mes amies de province ne ressemblaient
-guère à cette Allemande souriante et grasse, que l’on eût prise pour la
-fée omnipotente de ce palais, où chacun paraissait lui faire fête.
-
-En quelques phrases, «Mademoiselle» me fit comprendre qu’elle était au
-courant de ma situation et connaissait mon embarras. A ma grande
-surprise, je retrouvais dans ses paroles, sinon le texte, du moins le
-sens des mots que le cocher m’avait glissés charitablement tout à
-l’heure. Pour cette jeune fille comme pour lui, les princes, décidément,
-n’étaient point tout à fait les êtres exceptionnels que j’avais cru...
-Sous son apparence de vierge wagnérienne, «Mademoiselle» était une
-petite personne pratique et sensée, qui, depuis longtemps, avait jugé
-ceux chez qui elle vivait. Elle donnait ses soins et son temps à la
-fille du prince en échange de quelques guinées, mais rien de son cœur
-paisible n’allait à ces gens qu’elle méprisait.
-
-Depuis deux ans qu’elle était au palais, ses yeux avaient contemplé trop
-de choses étranges, ses oreilles avaient entendu trop de paroles
-inoubliables pour que, du coup, toutes les illusions qu’elle avait pu
-apporter en cette maison ne fussent parties. Comme tant d’autres,
-«Mademoiselle» était entrée pure de corps et d’esprit en cette famille,
-où, sans doute, on avait promis aux siens de la protéger et de la
-conduire. Plus heureuse que la plupart de ses semblables, elle demeurait
-vierge, mais son âme d’enfant et son cœur de jeune fille avaient perdu
-leur belle fleur d’innocence. Non seulement il ne lui restait plus rien
-à apprendre des réalités de la vie, mais elle possédait une science
-heureusement ignorée du plus grand nombre des femmes européennes--je
-parle des honnêtes femmes.--Elle en arriva à me confier son dégoût,
-l’écœurement profond qu’elle éprouvait à présent à se montrer aimable
-quand elle haïssait tout le monde autour d’elle pour les affronts subis
-et les complaisances forcément accordées, mais le sort l’avait fait
-naître pauvre!... très pauvre! aînée de neuf enfants, elle était leur
-unique appui après la mère, dont le travail suffisait à peine à nourrir
-cette nichée. Le pain toujours dur à gagner sur cette terre de Prusse...
-Ici, en Égypte, elle était comblée. Partir, c’était la ruine, la lutte
-nouvelle vers l’inconnu et vers la pauvreté. Elle restait...
-
-La porte s’ouvrit. Une vieille esclave s’avança et dit quelques mots à
-l’institutrice qui les traduisit. La princesse ayant terminé son bain,
-venait de passer à table et m’invitait à l’y rejoindre.
-
-Je vis une salle immense aux plafonds ornés de dorures magnifiques. Aux
-fenêtres, de lourds rideaux de brocart rouge et or. Une longue table
-tenait toute la pièce. Sur cette table, du linge et des cristaux aux
-armes du prince; mais, hormis le couvert d’argent massif posé à chaque
-place, pas un bibelot, pas un objet, pas une fleur. Point de carafes,
-mais, de loin en loin, une simple gargoulette de terre, telle que j’en
-voyais partout depuis mon arrivée dans le pays.
-
-La princesse était assise à la table. On m’indiqua la chaise placée à sa
-droite, et, comme je demeurais un peu interdite, Sta-Abouha, qui m’avait
-suivie, me dit dans son français savoureux:
-
---«Assis-vous!»
-
-Je m’assis...
-
-La princesse, en train de se débattre avec un os de poulet qu’elle
-déchiquetait le plus lestement du monde avec ses doigts, n’avait pas
-levé les yeux. Un silence profond régnait. Cependant, sur un signe, les
-esclaves qui faisaient le service s’étaient approchées et me tendaient
-les plats à la mode européenne.
-
-Seulement, ces plats étaient les mêmes que ceux que j’avais maintenant
-coutume de trouver chez la cousine Azma. Mêmes feuilles de vigne farcies
-au riz, mêmes plats de mauve, mêmes pâtes, ruisselantes de beurre, mêmes
-viandes carbonisées, avec la seule différence qu’ici les mets étaient
-innombrables.
-
-La princesse qui me sembla de fort bel appétit se décida à m’adresser la
-parole. Sa voix était grave, presque tragique et l’on n’en pouvait
-oublier le timbre, après l’avoir une fois entendu.
-
-J’osai la regarder.
-
-Chams-Hanem[18] pouvait à cette époque avoir cinquante ans. Elle
-paraissait à la fois beaucoup plus vieille ou beaucoup plus jeune, selon
-l’expression vraiment extraordinaire de ses yeux.
-
- [18] Madame Soleil.
-
-Au repos, ces yeux semblaient presque gris et ternes, la paupière un peu
-plissée tombait sur eux à la façon d’un voile de chair, les joues
-molles, pendantes, accusaient les rides commençantes. Les dents très
-saines demeuraient belles, mais les lèvres flétries restaient pincées,
-presque toujours closes, sous l’empire d’un calme voulu. Le front petit,
-étroit, volontaire, disait l’entêtement et la cupidité de cette esclave,
-mère de prince, si terrible aujourd’hui pour ses anciennes compagnes.
-
-Mais le regard s’animait, la bouche s’ouvrait, et c’était le miracle.
-Cette femme avait trente ans! Une flamme semblait courir dans ses
-prunelles et gagner la peau, qui se colorait d’un rose ardent. Jusqu’aux
-mains, longues et fines,--vraies mains de reine Orientale, graissées de
-pâtes d’amandes et enduites de parfums subtils--qui ne subissent à leur
-tour la métamorphose.
-
-Ces mains, à l’instar du visage, avaient une âme. Elles vivaient,
-couraient, s’animaient de telle sorte, qu’en écoutant leur propriétaire,
-on les regardait autant qu’on la pouvait regarder elle-même.
-
-Le repas se poursuivit, interrompu seulement par deux ou trois phrases
-de la princesse, qui, se tournant vers ses femmes, disait en me
-montrant:
-
---Faites-la manger...
-
-Ou bien:
-
---Demandez-lui si elle est malade?
-
-Sta-Abouha me traduisait à mesure, mais cette invitation si bizarre
-n’était point pour me rendre la faim que l’attitude de la maîtresse du
-lieu m’avait ôtée tout à coup. Je faisais de vains efforts pour
-avaler... Rien ne passait.
-
-Une maladresse stupide que je commis bien malgré moi, acheva de me
-troubler tout à fait. J’ai dit qu’il y avait sur la table, en guise de
-carafes, des gargoulettes de terre posées un peu partout. J’avais soif
-et j’attirais à moi la gargoulette la plus proche... Un murmure de
-protestation s’éleva. Je levai les yeux, la princesse me regardait d’une
-façon si terrible, que le verre que je tenais faillit se briser entre
-mes doigts. Alors Sta-Abouha, dont tous les traits exprimaient une pitié
-profonde, me dit charitablement:
-
---Vous avez pris la gargoulette de la princesse!...
-
-Pour moi rien ne semblait différencier cette amphore des autres et
-cependant, moins distraite, j’aurais pu voir que, contrairement à ses
-pareilles, la gargoulette première avait un bouchon en or, tandis que
-tous les autres étaient en argent. Je me confondis en excuses.
-
-Sitôt qu’elle eut fini de manger, la princesse frappa dans ses mains; à
-ce signal, accoururent la porteuse d’aiguière et la donneuse de
-serviettes...
-
-La première, agenouillée aux pieds de sa maîtresse, tendait d’une main
-le vase en métal précieux et de l’autre main faisait couler de
-l’aiguière le liquide parfumé sur les doigts couverts de graisses. La
-princesse se lavait posément, frottant contre ses paumes le savon en
-forme de rose qu’elle faisait mousser longuement. Puis ce fut le tour
-des lèvres, des dents et de la bouche où, selon les préceptes de la loi
-coranique, elle introduisait son index entre les gencives et la chair
-des joues, pour délivrer les gencives de toute impureté. Quelques
-gargarismes retentissants, un bruit de gargouille qui se vide et ce fut
-fini. La seconde esclave s’avança tenant des deux mains la large
-serviette brodée d’or. La princesse s’essuya les mains et le visage avec
-dignité, puis, me faisant signe d’avancer:
-
---_Tffadal, ia benti!_ (prenez place, ma fille!).
-
-Je dus présenter mes doigts à l’aiguière, me servir du savon encore
-humide et de la même serviette trempée.
-
-Cela n’était point sans me dégoûter un peu, mais je n’osais pas me
-soustraire à une si aimable invitation.
-
-Au salon, où je suivis la princesse, comme elle s’installait sur un
-divan et m’engageait à m’asseoir à mon tour, je commis une seconde
-«gaffe»! Le divan était immense, et je ne crus point mal faire en y
-prenant une très petite place. Tout de suite, les esclaves me firent
-signe de me lever, et six mains se précipitèrent pour me pousser sur une
-chaise... Hélas! je venais pour la deuxième fois de manquer gravement à
-l’étiquette. J’ai su depuis que, seul, le prince avait le droit de
-partager le divan de son auguste mère...
-
-La princesse comprit-elle enfin que j’étais à bout de courage et de
-forces? Je ne sais. Toujours est-il qu’elle daigna se montrer aimable,
-et «Mademoiselle» ayant été mandée pour traduire notre entretien, la
-conversation commença. Je ne me souviens plus très bien, après tant
-d’années, de ce qui fut dit exactement, mais je n’ai pu oublier les
-questions sans nombre qui me furent posées sur moi et ma famille.
-J’ignore si la princesse se déclara satisfaite de mes réponses, je sais
-seulement qu’au moment où j’allais partir, elle détacha de son corsage
-une large fleur de camélia rouge et me la tendit. C’est d’ailleurs
-l’unique cadeau que j’aie jamais reçu d’elle.
-
-Entre temps, était entrée la mère des petits princes. A la façon dont la
-princesse la reçut, je compris l’animosité profonde qui devait régner
-entre ces deux femmes, que tout, cependant, eût dû rapprocher,
-puisqu’elles avaient une commune origine.
-
-Plus âgée ou seulement moins novice, j’aurais connu que, s’il est un
-affront terrible entre tous pour une princesse de hasard, c’est celui
-qui consiste à remettre à chaque heure de la vie, dans son souvenir,
-l’humilité de la condition première.
-
-Pour la mère, l’histoire de la concubine ressuscitait la sienne propre;
-c’était tout son lourd passé d’esclave ambitieuse et vindicative qui
-remontait maintenant à sa mémoire, devant le triomphe de la nouvelle
-favorite qui, à chaque maternité, voyait sa puissance grandir.
-
-Déjà, d’après la loi musulmane, la jeune mère avait presque rang
-d’épouse, et ses enfants étaient légitimes; mais cela ne suffisait
-point. Le bruit courait au palais que le prince, désireux de donner une
-marque plus évidente de son amour à la mère de ses fils, allait la
-prendre solennellement pour femme devant le cadi, et lui mettre au front
-cette couronne de princesse si enviée, qui la ferait l’égale et la
-rivale de la vieille mère dans la maison.
-
-Aussi, avec quelle impatience l’esclave supportait-elle le joug détesté
-qu’il lui fallait encore subir!... Quel imperceptible tremblement dans
-sa voix, en venant prendre les ordres de la journée... Il eût suffi d’un
-mot, d’un geste, je suppose, pour que ces deux femmes que, seule,
-maintenait en paix la volonté du prince, se jetassent, terribles, l’une
-contre l’autre, avides de s’entre-déchirer, poussées par la haine
-affreuse qu’elles se vouaient.
-
-La favorite m’apparut entourée de ses enfants qu’elle amenait à leur
-grand’mère, chaque jour, un instant, d’après les ordres reçus. Elle
-tenait par la main sa fille aînée, la princesse Ch...; le prince Ahmed
-suivait, mince et brun, déjà solide sur ses petites jambes; le
-troisième, Mohamed, était encore dans les bras de sa nourrice--une très
-belle fille Fellaha. De ces trois êtres que je trouvais également beaux,
-la destinée a été particulièrement étrange, tragique même pour les deux
-garçons. Le premier, parvenu à l’âge d’homme, blessa grièvement, d’un
-coup de revolver (tiré en plein club), le prince F..., marié à sa sœur.
-Reconnu fou, il fut enfermé dans une maison de santé à Londres, où il
-est encore. Plus affreux, pourtant, le sort de l’autre, l’adorable bébé
-aux yeux bleus, aux cheveux dorés, que si souvent j’ai tenu dans mes
-bras. Celui-ci perdit la vie, il y a trois ans, à Trouville, dans une
-chute d’automobile... Il a laissé une veuve, la jolie princesse S...,
-celle-là même qui vient d’être rayée, par ordre du souverain, des cadres
-de la famille khédiviale, et privée de ses droits pour avoir rompu trop
-ouvertement avec les coutumes musulmanes et manifesté l’intention de
-faire du théâtre à Paris[19].
-
- [19] La princesse S... n’a pas donné suite à ses projets, mais elle a
- épousé un Russe, ce qui a paru pire encore dans le monde oriental.
-
-La princesse Ch..., sœur des petits princes, est devenue une princesse
-moderne, très élégante, très remarquée dans les capitales d’Europe, où
-elle passe la plus grande partie de son temps. Ni l’aïeule enfermée dans
-le cercle des préjugés ancestraux, ni la jeune maman triomphante, ne se
-doutaient alors du sort réservé aux trois mignonnes créatures qui, pour
-l’instant, constituaient entre elles deux l’unique lien.
-
-La jeune femme était belle, de cette beauté circassienne si particulière
-qu’elle ne saurait être comparée à aucune autre.
-
-Elle avait, de sa race, le teint pâle et les larges yeux de velours
-noirs, aux cils immenses, ombrant les joues. La bouche petite, aux
-lèvres très rouges, le front hardi et le cou rond des amoureuses. Une
-taille encore mince, mais qui facilement devait épaissir, une gorge
-merveilleuse et des mains charmantes.
-
-Ses cheveux qu’elle portait, le plus souvent, coiffés _à la Franque_,
-étaient, pour l’instant, simplement nattés à _la Turque_, et retombaient
-en deux tresses magnifiques plus bas que les reins. Ils étaient d’une
-jolie couleur de noisette et d’une rare finesse. Ces cheveux-là avaient
-dû contribuer à la conquête du prince, l’esclave le savait, elle en
-était fière...
-
-Quand j’eus pris congé de la princesse mère, au moment où je me
-préparais à quitter le palais, Sta-Abouha accourut.
-
---Venez vite! la jeune princesse veut vous voir chez elle!...
-
-Dans une chambre luxueusement meublée, la concubine m’attendait, le
-visage ouvert, les mains tendues, délivrée de toute contrainte.
-
-En un français presque trop pur, elle me dit combien elle souhaitait me
-connaître et comme déjà elle désirait me voir victorieuse de toutes les
-difficultés qui se présentaient sur ma route... Je lui dis ma
-reconnaissance et aussi mon admiration pour ses enfants, que j’avais
-réellement trouvés très beaux. Un sourire heureux éclaira ses traits;
-elle dit:
-
---N’est-ce pas qu’ils sont ravissants, mes petits princes? J’en suis
-fière... Il faudra venir souvent; vous verrez, je leur apprendrai à vous
-aimer.
-
-La conversation se prolongea fort avant dans l’après-midi, et ce fut le
-coupé de la jeune princesse qui me ramena en ville.
-
-Le soir, au harem, je fus naturellement très entourée. Toutes les femmes
-me questionnaient à la fois.
-
---Tu as vu la princesse, ma sœur, tu l’as vue?
-
---Qu’a-t-elle dit?
-
---Quels bijoux portait-elle?
-
---Quelles autres femmes étaient au palais?
-
-Une fièvre les possédait. Je ne pouvais suffire à satisfaire leur
-curiosité de pauvres oisives emmurées, assoiffées de nouvelles et
-d’intrigues. Quand je parlai de Sta-Abouha, la petite moue méprisante
-d’Azma me fit comprendre que ma nouvelle amie ne saurait compter pour
-elle. Cette Fellaha ne l’intéressait aucunement. Mais combien au
-contraire ses regards devinrent brillants quand je narrai l’entrée de la
-favorite et tout ce qui se rapportait à elle...
-
-Pour tout ce monde, l’histoire semblait palpitante; car, pour beaucoup,
-c’était l’histoire ordinaire. Quelle épouse, quelle mère turque n’a vu,
-au moins une fois, sa place usurpée au foyer conjugal par l’esclave
-blanche de sa race, qu’une sotte préférence lui a fait choisir pour
-confidente et pour amie? A la trouver sans cesse entre lui et sa
-compagne, l’époux a fini par les confondre, et pour peu que l’esclave
-soit plus jeune, plus jolie, ou simplement plus habile, le règne de la
-femme est fini. L’esclave prend sa place et s’y maintient, dans tout
-l’orgueil d’une revendication glorieuse. Si l’épouse est faible, si elle
-accepte le partage, elle peut parfois refaire son bonheur sur des
-ruines, ou tout au moins supporter, sans trop de changements
-pécuniaires, la honte de sa nouvelle existence; mais si elle se révolte,
-elle n’a plus qu’à se voiler la face et à quitter la demeure
-inhospitalière qui ne saurait plus l’abriter, puisqu’elle ne reconnaît
-pas au maître la liberté d’un autre amour.
-
-Pour ce qui regardait la concubine du prince, l’opinion était plutôt
-favorable. Cette jeune femme n’était point méchante. Au contraire,
-depuis qu’elle régnait en souveraine au palais, déjà son influence se
-faisait sentir: les requêtes étaient plus favorablement accueillies du
-maître, les ordres moins sévères, les punitions moins fréquentes, toutes
-les autres esclaves mieux traitées. Aussi grande fut ma surprise
-d’entendre la cousine Azma qui, depuis un moment, gardait le silence,
-s’écrier dans un élan de colère, qu’elle était impuissante à contenir
-plus longtemps:
-
---Ah! ces esclaves blanches, que Dieu les maudisse! Elles seules savent
-arranger leur vie en brisant celles des autres. Il n’y a de bonheur que
-pour elles sur la terre!
-
-Je savais Azma d’humeur paisible. Jamais son benêt de mari n’eût
-cependant osé la tromper en face, ni prendre une autre épouse. Alors
-pourquoi ces paroles d’amertume, pourquoi ces regards soudain durcis, au
-point que je ne reconnaissais plus les larges yeux de bonté qui
-m’avaient conquise? Elle comprit mon étonnement et, sans prendre même la
-peine de renvoyer les femmes qui nous entouraient, elle me dit
-l’histoire navrante que, seule dans la maison, j’ignorais.
-
---Tu as vu la femme qui vient de se retirer tout à l’heure, celle que
-tous, ici, appellent respectueusement Homa-Hanem[20]?... Toi-même, comme
-tant d’autres, tu t’es laissé prendre à ses paroles mielleuses, et
-peut-être crois-tu qu’elle a pour toi un peu d’affection, ou seulement
-de sympathie?... T’es-tu jamais demandé qui elle était?...
-
- [20] La mère des demoiselles.
-
-Je dus avouer que je ne m’en rendais pas bien compte, habituée que
-j’étais à présent à voir tant de femmes autour de moi, sans chercher
-même plus à m’enquérir de leur emploi dans la maison. Azma eut un rire
-de mépris.
-
---Leur emploi... Tu ne sais pas comme tu as bien dit! Eh bien! pauvre
-petite française innocente qui n’as rien deviné, apprends que cette
-fille était ma servante, une géorgienne que mon père généreux avait
-achetée uniquement pour mon service personnel. J’étais jeune, je lui
-laissai insensiblement prendre une trop grande autorité dans le ménage
-dont mon père continuait à partager les dépenses. Un jour, je m’aperçus
-que mon esclave était l’unique maîtresse du logis. J’ai voulu la
-chasser: mon père serait parti avec elle, et tu sais que chez nous, le
-chef de famille est un Dieu... Même mon mari n’ose point s’asseoir, ni
-fumer devant lui, sans qu’il l’y invite. Des années ont passé, et
-maintenant, sans être mariée, cette créature a plus de droits que moi
-dans notre demeure. Les deux petites filles que tu vois ici sont ses
-enfants... mes sœurs!... Et ce n’est pas tout. J’avais une autre
-esclave, déjà fanée, laide, mais intelligente et travailleuse; je l’ai
-donnée à mon père pour surveiller l’abadieh où il habite une partie de
-l’année... Sais-tu ce qui est advenu? Cette femme est mère à son tour
-d’un fils qui sera le principal héritier des biens de la famille, et ce
-vieillard de quatre-vingts ans, dont je suis la fille légitime, ne
-craint point de se faire soigner ici, sous mes yeux, par ses deux
-concubines, auxquelles la maternité donne des droits pareils à ceux des
-épouses, et sous mon toit j’assiste à cette chose honteuse, la lutte
-féroce de ces deux esclaves.
-
-Je m’expliquai alors bien des choses.
-
-Pauvre chère Azma, comme vous avez dû souffrir dans votre orgueil de
-fille orientale et comme je vous aimai davantage, ce soir-là!!! Car, à
-part ce que vous veniez de me dire, je savais, moi, ce que vous ignoriez
-encore, les trahisons multiples dont était entourée votre vie d’épouse
-sans tache!... et jusqu’au nom des amies sans scrupules, qui disputaient
-aux esclaves et même aux négresses des cuisines le cœur de votre volage
-et stupide époux!...
-
-Je ne sais rien de plus tragique et de plus douloureux que cette
-histoire absolument véridique et qui, même aujourd’hui, a pour résultat
-de si bien embrouiller l’écheveau des parentés que je ne puis parvenir à
-définir les degrés qui relient les membres actuels les uns aux autres.
-
-A présent, non seulement la douce Azma, mais la vieille esclave et la
-jeune sœur, sont couchées au tombeau côte à côte, et seul le terrible
-veuf se maintient solide et vient, à plus de soixante ans, de se
-remarier à une enfant venue au monde quarante-cinq années après lui...
-Azma, heureusement, ne se doutait point que sa propre mort fût si proche
-et moins encore prévoyait-elle les événements qui suivraient... La jolie
-femme, radieuse de vie et de santé, ne pouvait savoir--et ce fut une
-grâce de sa destinée--que le père octogénaire dont elle déplorait la
-conduite la précéderait seulement de quelques jours dans ce royaume de
-ténèbres dont elle ne parlait qu’avec terreur...
-
-Après ces confidences, une gêne demeura entre nous, peut-être la fille
-très tendre qu’était Azma regrettait-elle de m’avoir ouvert son cœur?...
-Elle avait une rare délicatesse de sentiments et la certitude de l’effet
-produit sur moi, Européenne, par les paroles que je venais d’entendre,
-n’était point sans l’inquiéter. J’étais trop jeune, trop peu habituée à
-dissimuler, pour essayer même de la détromper. De ce jour, l’oncle que
-je commençais à aimer très sincèrement me parut odieux, jusqu’au moment
-où il me fut devenu tout à fait indifférent. Ma tendresse était partie
-avec mes illusions.
-
-Ce fut en vain que j’appelai le sommeil cette nuit-là.
-
-Les récits entendus revinrent à mon esprit en sarabandes endiablées. La
-famille n’existait pas, ne pouvait pas exister en terre égyptienne, tant
-que les hommes persisteraient à faire une loi de leur plaisir...
-
-Quelle confiance accorder, quel dévouement consacrer à celui qui,
-presque sûrement, nous trahira l’heure venue, et n’éprouvera même point
-le besoin de cacher ou seulement de voiler sa trahison reconnue légale,
-et comme faisant partie intégrante de ses droits?...
-
-Au jour, je repris courage avec le retour de la lumière. Je me reprochai
-mes sottes idées, mais le soupçon était entré en moi et longtemps je
-devais en souffrir...
-
-Le lendemain, Alima Zoraïjera vint me réveiller:
-
---Vite, vite, habille-toi, madame ma maîtresse veut t’emmener avec
-elle!...
-
---Où cela, Alima?...
-
---Chez des amies, là-bas, derrière Saïda-Zénab.
-
---L’indication était vague. Je me décidai cependant à obéir aux volontés
-d’Azma, dans la crainte de lui causer de la peine, si je refusais de
-l’accompagner dans sa visite.
-
-En me voyant paraître, prête à sortir, un bon sourire éclaira sa face où
-chaque impression se pouvait lire comme sur les traits des petits
-enfants et, vraiment, cette femme de trente ans avait l’âme limpide,
-l’esprit candide d’une fillette.
-
---Tu n’es pas fâchée, tu acceptes de venir?... Comme je suis contente...
-
-Pourquoi aurais-je été fâchée?... Je la rassurai de mon mieux et il fut
-entendu que jamais, entre nous, il ne serait plus question du sujet
-pénible qui avait fait le fond de notre conversation de la veille.
-
-Nous nous mîmes en route. Gull-Baïjass, l’esclave blanche, et Zénab, ia
-parasite indispensable, nous accompagnaient. J’avais revêtu, pour
-complaire à ma cousine, la _habara_ de satin noir et le _yechmack_
-immaculé des Turques, costume qu’elle portait elle-même.
-
-Je me parais d’autant plus volontiers de ces vêtements, qu’ils me
-permettaient de circuler plus librement dans les quartiers indigènes et
-cela rendait la pauvre Azma si heureuse de me voir ainsi accoutrée!...
-
---Tu ne sais pas, me disait-elle, comme notre costume te va bien... tu
-ressembles à ma sœur Aïcha que j’ai perdue, et tout le monde la trouvait
-jolie.
-
-J’étais, naturellement, très fière de ressembler à Aïcha.
-
-Nous allâmes à pied pendant près d’un quart d’heure, à travers des
-petites rues, un peu sales, mais dont le pittoresque me charmait.
-C’était le Caire indigène du siècle dernier, dans toute son originalité
-puissante. Partout autour de nous, de hautes maisons, dont les murs
-saillaient capricieusement à la mode arabe, présentant les fenêtres et
-les balcons en moucharabiehs d’un travail exquis; les rues étaient si
-étroites que l’on pouvait se parler d’une demeure à l’autre... En bas,
-la large porte s’ouvrait sur des cours presque pareilles. Au milieu d’un
-vaste hall pavé de mosaïques multicolores, un bassin s’étalait et l’on
-entendait du dehors le bruit léger du jet d’eau partant en fusées
-fraîches sur les lotus et retombant en gouttes sur les dalles de la
-cour, dont les vives couleurs s’animaient. Parfois, un eunuque assis sur
-le banc d’entrée se levait à notre approche et venait baiser la main
-d’Azma--si personne n’était dans la rue.--Des bébés, nègres ou blonds,
-jouaient sur le pas des portes, vêtus de robes voyantes et coiffés de
-calottes invraisemblables. Des marchands de noix de coco poussaient
-devant eux leurs charrettes chargées de fruits; dans un bol de faïence,
-quelques tranches toutes coupées, recouvertes de glace pilée,
-présentaient leurs pulpes neigeuses aux lèvres des passants altérés.
-
-Des ânes s’en allaient, trottinant, ployant sous le faix de quelque
-pacha ventru, ou de quelque énorme bourgeoise qu’un domestique escortait
-en suivant le pas de la monture, sans lâcher l’ombrelle ouverte sur la
-tête de la dame et qu’il devait tenir ainsi, tout le long du dur chemin.
-
-Nous traversâmes encore des rues plus populeuses. Ici s’étalaient les
-demeures luxueuses des quartiers de maîtres, les portes monumentales,
-ouvrant sur des patios fleuris, faisaient place aux maisons branlantes
-de vétusté, mais amusantes par la teinte bariolée de leurs façades,
-auxquelles les boutiques originales donnaient un cachet spécial.
-
-L’encombrement était tel que nous devions marcher à la file et les
-remous de la populace nous séparaient constamment. Dans les échoppes à
-l’ancien goût du pays, les marchands se tenaient assis, les jambes
-repliées à un bon mètre du sol, sur le bois servant à la fois de
-plancher et de devanture... Ils nous regardaient passer, placides et
-bienveillants, sans lâcher le bout ambré du narghileh qu’ils tenaient
-contre leurs lèvres, dans toute la nonchalance de la pose orientale...
-tous les types de la race étaient représentés: depuis le petit changeur
-israélite étalant ses piastres et sa monnaie d’or dans un grand coffre à
-couvercle de verre, jusqu’au marchand de sirops--arménien ou turc,
-portant les larges culottes, la rouge ceinture et le court turban de ses
-monts d’Asie. On voyait encore des débitants de _kouchaffs_ (boisson
-gréco-syrienne faite d’un mélange de miel, d’essence de rose et de
-fruits secs, servis entiers)--des pâtissiers indigènes roulant gravement
-le _counaffa_ et le _fettir_, des fruitiers vêtus de robes magnifiques
-paraissant ensevelis sous les montagnes de melons et de pastèques,
-tandis que sur la chaussée, bien arrangés en des paniers ronds, les
-abricots minuscules (_mechmèches_), les prunes jaunes en forme d’œuf et
-les grosses cerises de Syrie mettaient une note vive sur le vert des
-énormes cucurbitacées garnissant le fond du magasin. Cela était coquet,
-luisant et ordonné comme un tableau.
-
-Plus loin, je vis encore des bouchers dont les tabliers dégoûtants
-repoussaient, du même coup, la vue et l’odorat. Les moutons entiers
-pendaient, lamentables, sur les portes et, pour les préserver des
-mouches et du grand soleil, on les avait enroulés dans une sorte de
-linceul humide. Les animaux prenaient sous cette enveloppe une vague
-apparence de cadavres, et le robinet qui se voyait au fond de l’échoppe
-égouttant son eau sur un amas de viscères sanguinolents, achevait de
-prêter à cet endroit un air lugubre de morgue exotique.
-
-Enfin, les marchands de bijoux, exhibant jusque dans la rue les lourds
-colliers de sequins, les bracelets d’or et de cuivre, les bagues
-énormes, travail solide et grossier des ouvriers actuels. Sur tout cela,
-de loin en loin, les marchands de parfum jetaient la gamme élégante.
-Sitôt que l’on passait devant les bocaux de toutes formes emplis de
-liquides aux couleurs diverses, une senteur violente s’échappait du
-magasin, un arôme bizarre fait d’encens, de myrrhe, de cinamone, de
-giroflée, d’ambre et de santal, dont les narines étaient suffoquées.
-
-Mes compagnes n’en paraissaient point gênées. Elles s’arrêtaient souvent
-pour mieux humer la fragrance des aromates. Zénab, la fille de la nature
-que les convenances ne dérangeaient guère, alla plus d’une fois faire
-imbiber son mouchoir de coton quand le marchand d’essences lui était
-connu.
-
-Enfin, nous arrivâmes chez les amies d’Azma: la maison, cette fois,
-différait totalement de toutes celles que j’avais vues jusque-là!...
-Elle se trouvait dans une rue si étroite que les fenêtres en saillie
-venaient presque toucher celles de la demeure d’en face.
-
-Pas de cour, mais à la place une sorte de puits à fleur de terre, où
-l’eau croupissante reflétait, à ce moment, sur la nappe verte toutes les
-flammes du soleil d’été. Autour de ce puits, une mince bande de chemin
-asphalté et là-dessus une rampe circulaire formant balcon. Sur ce
-balcon, tapissé de vignes grimpantes, ouvraient les cinq portes du
-logis. On y accédait par quelques marches branlantes. Cela sentait
-l’usure et menaçait ruine, mais il se dégageait de l’ensemble une note
-ancienne et particulièrement originale.
-
-On nous reçut sur le balcon formant terrasse. On avait installé pour
-nous des chiltas et des tapis persans d’une grande beauté. Deux femmes
-s’avancèrent. Elles étaient pareillement vêtues de galabiehs blanches,
-taillées dans cette toile de lin d’une finesse si rare, que je n’ai vue
-dans nul autre pays qu’en Égypte et en Turquie. Cette étoffe, à la fois
-souple et brillante, semble le vêtement rêvé pour les contrées
-tropicales. Elle procure à la peau une sensation de délicieuse
-fraîcheur.
-
-Nos hôtesses n’agrémentaient leurs robes d’aucun ornement. Sur leur
-front, un bandeau de fine batiste, que recouvrait entièrement un long
-voile à la vierge, également blanc et tombant en plis flous autour de
-leurs têtes. Ces femmes avaient dû être belles. Elles gardaient une
-pureté de traits remarquable et de jolis yeux. Mais les traits étaient à
-ce point émaciés, les lèvres si décolorées, le teint si pâle, qu’on les
-eût crues déjà mortes et prêtes pour le cercueil, n’eût été la vivacité
-surprenante de leurs gestes et la flamme ardente de leurs regards.
-
-Ce sont les deux sœurs, Hussna et Nazira--m’avait dit Azma;--elles sont
-vierges et vivent comme des saintes dans leur maison, dont elles ne
-sortiront plus que pour le tombeau.
-
-Cela avait suffi pour m’intriguer follement.
-
-Il faut connaître les idées musulmanes sur le célibat des femmes, pour
-comprendre ma surprise; toute femme, selon la loi coranique, doit obéir
-à son destin terrestre, qui est de prendre un époux. Cette loi est à ce
-point rigoureuse que les prostituées, avant de se livrer à la débauche,
-doivent tout d’abord se marier et sont libres ensuite de suivre _le
-mauvais chemin_... La virginité est en abomination à la société, dès
-qu’elle devient un état. Je n’ai jamais connu d’autres vieilles filles
-autour de moi, ni dans le peuple, que les deux sœurs Hussna et Nazira.
-Elles semblaient se rendre compte de l’étonnement constant qu’elles
-provoquaient. Elles représentaient dans leur monde une manière de
-phénomène et leurs efforts à toutes deux consistaient à se hausser si
-avant dans l’opinion, que l’admiration de chacun fût plus forte que le
-blâme.
-
-A leur religion, elles avaient pris toutes les vertus. Chastes, elles
-interdisaient devant elles les conversations déshonnêtes et les phrases
-équivoques. Sobres jusqu’à l’abstinence pour elles-mêmes, elles étaient
-généreuses jusqu’à la prodigalité, sitôt qu’il s’agissait de leur
-prochain.
-
-Elles savaient toutes les prières et accomplissaient dévotement tous les
-rites du culte musulman. Sans grande richesse, elles avaient cependant
-fait le long voyage de La Mecque au prix de mille difficultés. Elles
-pratiquaient le jeûne non seulement durant le mois sacré, mais à chaque
-fête, en musulmanes convaincues, qui ne sauraient se contenter des
-apparences.
-
-Leur maison était connue de tous les malheureux sans asile, et jamais
-elles n’avaient refusé de partager leur modeste provende avec la
-pauvresse qui venait à l’heure de midi frapper à leur porte.
-
-De tant de perfections réunies une auréole planait sur elles, les
-faisant différentes des autres femmes, et moi-même, étrangère et
-chrétienne, j’en subissais le prestige incontestable.
-
-Elles me furent accueillantes et douces et, pendant le repas qui fut
-servi à terre, sur les nattes, elles me placèrent entre elles deux et
-s’occupèrent de moi constamment. On nous offrit un dindonneau, des
-pigeons, des feuilles de mauve, des courgettes, du riz aux noisettes et
-aux raisins secs, qui me parut d’un goût exquis. L’eau, très fraîche,
-était passée à chaque convive dans la gargoulette, dont un bouquet de
-feuilles et de fleurs d’oranger garnissait le goulot. Après les
-ablutions et le café, les deux sœurs, en même temps, tirèrent leurs
-montres de leur ceinture. Comme toujours, on s’était mis à table fort
-tard, le service avait traîné, il était quatre heures!...
-
-L’heure de la prière: _El-Assr!_ Sett-Hussna et Sett-Nazira se levèrent;
-l’esclave noire, qui nous avait présenté les plats du déjeuner, apporta
-de nouveau l’aiguière des ablutions et deux petits tapis. A tour de
-rôle, les deux sœurs se déchaussèrent, lavèrent leurs mains, leurs
-pieds, humectèrent leurs faces et leurs oreilles, puis, côte à côte, sur
-les tapis posés au fond de la pièce, sans se soucier de leurs
-visiteuses, elles commencèrent la prière.
-
-Elles exécutaient en cadence chaque mouvement, se relevaient,
-s’agenouillaient ou baisaient la terre, du même geste automatique, en
-prononçant les mêmes paroles de leur voix grave. Et c’était comme
-l’évocation d’un autre âge, la vue de ces deux femmes, rigides dans la
-majesté un peu théâtrale de leurs voiles blancs, si détachées de nous,
-si lointaines, si parties en même temps sur les ailes de la foi, vers la
-patrie des ancêtres, d’où leurs sœurs modernes, ignorantes et futiles,
-s’éloignaient un peu plus, chaque jour qui commençait.
-
-Et ce fut alors qu’Azma, devinant la curiosité qui me tenait depuis mon
-entrée dans cette maison, me fit à voix basse le récit de ces deux
-existences, véritable conte des mille et une nuits.
-
-Hussna et Nazira étaient nées au palais de la princesse Z..., à
-Choubrah, d’un père libre et d’une mère affranchie. Cette mère
-elle-même, esclave circassienne, vendue très jeune avec sa petite sœur
-au harem de la princesse, avait connu les pires tourments. Le palais
-était réputé au Caire pour les abominations sans nombre qui s’y
-commettaient chaque jour; les deux fillettes, par miracle, échappèrent
-au danger. Mais leur grande beauté les avait marquées d’avance pour le
-caprice des maîtres. Avant d’être nubiles, elles connurent tant
-d’infamies que l’une d’elles, la plus jeune, en mourut au commencement
-de sa quinzième année. L’autre, folle de révolte et de chagrin, parvint
-à s’enfuir et s’en vint demander asile au médecin du palais, dont elle
-avait souvent entendu vanter la bonté autour d’elle. Il réussit à la
-tenir cachée durant quelques jours.
-
-Sur ces entrefaites, la princesse,--celle que l’on appelait la
-Marguerite de Bourgogne du monde musulman,--mourait tout à coup.
-
-L’esclave savait trop de choses; il valait mieux la supprimer ou s’en
-défaire. Le médecin, auquel on avait quelque gratitude pour son zèle et
-sa discrétion, osa présenter la défense de la rebelle et revendiquer sa
-liberté. On la lui accorda en lui ordonnant d’épouser la femme. Il obéit
-à contre-cœur, partagé entre ses principes d’honnête homme et la pitié
-qu’il ressentait pour la malheureuse qui s’était confiée à lui. Il
-mourut. La veuve resta seule avec l’unique espoir d’une maternité
-prochaine, qui n’était, lui semblait-il, qu’une peine de plus dans sa
-triste condition. Elle mit au monde deux jumelles, Hussna et Nazira...
-
-Elle les voyait grandir, belles et désirables comme elle-même et sa sœur
-avaient été, une crainte terrible lui vint de les voir reprises par ce
-palais où mille liens les tenaient encore. Alors, dans l’effroi de son
-pauvre être meurtri, elle se plut à les élever dans la terreur de
-l’homme et des maîtres, quels qu’ils fussent. Chose monstrueuse en ce
-pays d’Orient, elle sut inculquer si violemment ses idées à ces jeunes
-cerveaux pétris de sa chair, qu’elle en arriva à faire jurer à ses
-filles de demeurer vierges malgré tout. Les deux sœurs avaient tenu leur
-serment; et maintenant, vieilles toutes deux, après avoir depuis
-longtemps conduit au tombeau leur triste mère, elles ne sortaient plus
-que pour lui rendre visite aux jours de fête, selon le rite musulman, et
-ne quitteraient leur maison que pour rejoindre la morte adorée, là-bas,
-au cimetière d’Iman-Chaffi, à l’ombre de la citadelle.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-La demeure de nos hôtesses n’était pourtant pas abandonnée: les dames
-turques la fréquentaient assidûment, car les deux recluses étaient de
-bon conseil et ne refusaient jamais leur voix dans les circonstances
-difficiles. Puis, elles savaient tant de choses! De leur mère, elles
-avaient appris tous les mystères, tous les drames du sombre règne
-d’Ibrahim. A présent que les témoins de ces heures abominables étaient
-partis pour l’autre rive, elles ne croyaient point mal faire en contant
-à la génération présente quelques-unes de ces terribles histoires, qui
-faisaient courir des frissons d’horreur sur le front pâle de ses
-auditrices. J’en cite quelques-unes que je tiens de ma cousine Azma,
-pour qui la société de ses vieilles amies était un délice, et qui,
-souvent, durant les longues nuits de veille du Ramadan, avait pris
-plaisir à écouter l’une ou l’autre des jumelles, narrant les souvenirs
-maternels dont leur enfance avait été bercée...
-
-Ibrahim-Pacha était le fils aîné de Mohamed-Aly. Tout jeune, sa férocité
-implacable l’avait rendu redoutable à ses sujets, du plus grand au plus
-humble, tous craignaient son approche à l’égal d’une calamité
-déplorable. Brave jusqu’à la témérité, il sut être uniquement cela...,
-un soldat..., mais un soldat d’aventures, ignorant tout de l’art
-militaire et ne comprenant que l’assaut. La moindre infraction à ses
-ordres, la moindre hésitation chez un subalterne à satisfaire ses plus
-légers caprices, étaient immédiatement punies de mort. Voici des
-exemples:
-
-Un jour, passant à cheval pour aller prendre le commandement des
-troupes, il vit sur la route, au bord d’un fossé, un pauvre soldat
-buvant une tasse de café que venait de lui offrir charitablement un
-cafetier ambulant.
-
---Gredin!... cria le vice-roi,--tu n’as pas honte de prendre du café
-quand ton maître est déjà en selle.
-
-Et, avant que le malheureux soldat ait eu le temps de faire un geste, il
-lui tranchait la tête d’un coup de sabre,--exercice pour lequel,
-d’ailleurs, Ibrahim ne comptait point de rival.
-
-Une autre fois, un de ses enfants, ayant pris froid, mourut en quelques
-heures d’une entérite. La mère de cet enfant, une esclave, voulant se
-venger de quatre de ses compagnes, les accusa indistinctement d’avoir
-donné à l’enfant du lait empoisonné, sans pouvoir établir au juste la
-culpabilité d’aucune d’elles. Sans prendre la peine d’un interrogatoire
-ou d’un jugement, Ibrahim fit lier les quatre femmes ensemble et ordonna
-de les coudre ainsi dans un grand sac, puis on jeta le paquet hurlant et
-frémissant au milieu du fleuve.
-
-Pendant la guerre de Morée, où il se battit d’ailleurs comme un diable,
-le vice-roi faisait attacher à la bouche des canons toutes les femmes et
-les enfants des villages vaincus, et on les condamnait à périr ainsi
-sous la mitraille. Pour les hommes, le pacha exigeait qu’on lui apportât
-les oreilles et les mains des victimes tuées au combat, ou seulement
-blessées, renouvelant ainsi, à trente siècles de distance, les exploits
-atroces d’un Cambyse ou d’un Assur-Bani-Bal.
-
-N’importe quelle femme ou jeune fille lui était bonne, pourvu qu’elle
-sût plaire à ses sens, ou qu’il eût seulement entendu vanter des charmes
-inconnus de lui.
-
-Non content des milliers d’esclaves blanches ou noires qui peuplaient
-son palais, il lui fallait encore les épouses et les vierges dont il
-croyait pouvoir retirer quelque plaisir. Son désir ne souffrait point de
-retard.
-
-Les pères et les maris ne le gênaient guère. Il récompensait ceux qui,
-de bonne grâce, lui remettaient l’objet convoité et faisait
-immédiatement emprisonner et disparaître les autres. Quant aux femmes,
-il les gardait si elles avaient su lui plaire, mais, le plus souvent, il
-les offrait en cadeau à ses soldats après les avoir connues, ou les
-faisait simplement jeter au Nil, si leur docilité ne s’était pas montrée
-assez complète à la brutalité de ses exigences.
-
-Ayant voué une haine mortelle à un officier de mérite que tout le pays
-estimait, et n’osant le condamner sans raison, il l’invita à faire avec
-lui une partie de chasse à la campagne. L’officier accepta. On se mit en
-route gaîment; mais, le premier soir, les chevaux, subitement fatigués,
-refusèrent le service.
-
---Qu’à cela ne tienne! dit le pacha,--on va se reposer ici et passer la
-nuit sous les tentes!...
-
-Il ordonna un repas copieux et fit boire l’officier plus que de raison.
-Après le repas, le maître voulut jouer aux échecs. Dès les premiers
-coups, il accusa l’officier de ne pas jouer loyalement. Celui-ci, sous
-le coup de l’ivresse, se défendit et ne craignit point d’élever la voix.
-
---Va donc en enfer, chien, fils de chien! qui ne rougis point de tenir
-tête à ton maître!
-
-Et tirant un pistolet, il tua à bout portant le malheureux officier.
-
-Le pacha n’était pas plus tendre avec les Fellahs qui se refusaient à
-payer l’impôt. Dans presque tous les districts se dressait un solide
-sycomore qui pourrait encore témoigner de la façon dont opéraient les
-agents du fisc sur l’ordre du maître. Le paysan convaincu de mauvaise
-volonté, était amené au pied de l’arbre et on lui clouait les oreilles
-sur le tronc. Il restait là jusqu’à ce que des parents charitables
-vinssent payer pour lui la somme exigée. Si personne ne pouvait payer,
-on le laissait mourir tranquillement en cette posture.
-
-Un soir de bataille, un jeune Grec héroïque était parvenu à traverser
-trois fois de suite le camp du pacha, tuant les sentinelles endormies et
-volant leurs armes. Toute la famille de ce jeune homme avait été
-massacrée par ordre d’Ibrahim. La quatrième nuit, l’intrépide Grec
-revient à l’assaut. Mais cette fois le pacha veillait.
-
---Qu’on le saisisse et qu’on l’amène vivant, ordonna-t-il.
-
-On le lui amena.
-
-Il le fit cuire devant lui, dans un four à chaux que l’on alluma tout
-doucement.
-
-Un autre Hellène d’une grande beauté ayant été fait prisonnier dut
-servir de jouet toute une nuit aux gardes féroces du pacha.
-
-Au matin, le malheureux, indigné, meurtri, se soutenant à peine, s’alla
-jeter aux pieds du souverain, le priant de punir les coupables.
-
---Eh! quoi, dit Ibrahim, une telle figure n’aurait point attiré les
-regards des hommes de goût et provoqué leurs convoitises?... Je n’ai
-qu’un regret, mon garçon, c’est que toute mon armée n’ait pas, comme ces
-soldats, apprécié tes mérites. Mais, puisque tu te plains, je serai
-généreux. Va, la mort te délivrera du fardeau de honte que ta grande
-vertu ne peut supporter.
-
-Et, l’ayant fait lier à un arbre, il ordonna à la troupe de tirer sur
-lui.
-
-Le pauvre enfant tomba percé de balles.
-
-Je terminerai par un acte de férocité moins connu. Le maître avait
-coutume de faire sa sieste dans un pavillon tapissé de plantes
-grimpantes et grillagé de tous côtés pour laisser pénétrer l’air que les
-Orientaux recherchent par-dessus tout. Ses eunuques avaient ordre
-d’amener un petit troupeau de femmes, choisies parmi les plus belles, et
-de les faire promener à petits pas autour du pavillon... Le pacha, à
-travers le grillage, faisait un signe à celle qui lui plaisait...
-Aussitôt, toutes les autres devaient s’enfuir comme un vol d’oiselles.
-Seul, l’eunuque de garde demeurait en faction derrière la porte. Un
-soir, une toute jeune fille, curieuse et folle, paria qu’elle oserait ce
-qu’aucune n’avait osé jusque-là et demeurerait près du pavillon, malgré
-tout le monde.
-
-Quand, au signal consacré, la créature choisie quitta ses compagnes et
-entra dans le pavillon, l’esclave mutine, qui avait fait le pari, se
-borna à marcher paisiblement dans l’allée, feignant de s’attarder à
-cueillir des fleurs, tandis que ses sœurs en servitude s’étaient sauvées
-d’un seul élan. L’eunuque s’avança vers la rebelle, prêt à l’entraîner,
-mais déjà, dans l’encadrement de la porte, la face terrible du pacha
-apparaissait.
-
---Tu voulais voir, esclave!... Regarde bien...
-
-Et tandis que la pauvre enfant, comprenant trop tard sa témérité, levait
-sa tête suppliante, essayant de soutenir le regard féroce qui la
-terrorisait, deux coups de feu retentirent et elle tomba, fleur brisée,
-parmi les autres fleurs du parc.
-
-Cependant que le maître, montrant le corps frêle à la favorite de
-l’instant, disait:
-
---Voilà, femme, comment votre Seigneur punit les révoltées et les
-curieuses...
-
-Une autre fois, Ibrahim ayant demandé où se trouvait son mamelouk favori
-qu’il avait vainement appelé depuis un instant, on lui répondit que cet
-homme était au bain.
-
---Sans ma permission!--rugit le pacha,--il a osé aller au bain... Qu’on
-l’étrangle!...
-
-Deux jours plus tard, le vice-roi se rendit au cimetière où l’on avait
-déposé le cadavre du supplicié et, ne trouvant point le châtiment
-suffisant, il ordonna de déterrer le malheureux et le fit enfouir à
-nouveau, mais en recommandant de laisser les pieds dehors, pour
-permettre aux hyènes et aux chacals d’en faire leur pâture...
-
-La sœur d’Ibrahim, la fameuse princesse Zohra, chez laquelle la mère des
-jumelles avait vécu, ne le cédait en rien à son terrible frère, sous le
-rapport de la débauche et de la férocité.
-
-Bien avant qu’Ibrahim montât sur le trône, elle s’était attiré les
-foudres de leur père commun, le grand Mohamed-Aly.
-
-Cette princesse renouvelait, en son palais, les exploits de la Tour de
-Nesles.
-
-Chaque soir, elle avait le désir d’un nouvel amant. En Égypte, plus
-qu’en aucune autre contrée, peut-être, le sol saturé d’essences, l’air
-chargé d’arômes aphrodisiaques portent à l’amour; mais, pour les
-musulmanes, cloîtrées et sévèrement surveillées, cet amour se réduit,
-par force, aux caresses plus ou moins fréquentes d’un époux, le plus
-souvent peu empressé ou complètement indifférent, pour peu que la femme
-ait passé l’âge de plaire. Les occasions de représailles, les petits
-flirts consolateurs font absolument défaut.
-
-Alors, dans l’impossibilité où elle se trouvait de satisfaire ses
-caprices dans son monde, Zohra, tout de même omnipotente par sa
-naissance, et plus encore par sa richesse, eut recours à la bonne
-volonté de ses eunuques. Bien stylés, encore mieux payés, ceux-ci eurent
-mission de courir la ville, ramenant à l’heure propice du crépuscule les
-plus beaux jeunes hommes qu’ils pouvaient rencontrer sur les places et
-dans les carrefours. L’appât d’un plaisir mystérieux, suivi sans doute
-d’une forte récompense, décidaient les imprudents à suivre les
-mandataires de la terrible princesse. Sitôt arrivés au palais, les élus
-prenaient un bain parfumé. Ils étaient ensuite revêtus d’habits
-magnifiques, puis la divinité du lieu apparaissait et les invitait à
-s’asseoir à sa table. Ses familiers appelaient tout bas ces agapes
-préliminaires «le repas des funérailles».
-
-Après une nuit d’orgie sans nom, ses infortunés amants étaient cousus
-dans des sacs et jetés au Nil. Mais le fleuve gardait mal ses trop
-nombreuses proies!
-
-Un jour, les paysans des villages voisins s’émurent et résolurent de
-demander justice au souverain.
-
-Méhemet-Ali avait, certes, quelques-uns des nombreux défauts inhérents
-au despotisme oriental; il était capricieux, emporté et dur dans ses
-commandements comme dans ses vengeances; mais il avait, de plus, toutes
-les qualités qui manquèrent à son fils Ibrahim. Il était d’âme généreuse
-et d’esprit juste.
-
-Les misères de son peuple le préoccupaient. Il rêvait une Égypte
-glorieuse et souhaitait que sa race fût digne de la mission qu’il lui
-léguerait.
-
-Dès que les plaintes des Fellahs furent parvenues jusqu’à sa cour, il
-désira connaître la véracité des faits. Ayant donné l’ordre de
-surveiller les abords de la maison de sa fille, il acquit la preuve de
-ses crimes. Il se montra sévère, sans cruauté. Il lui laissa la vie.
-Mais il ordonna que les fenêtres et les portes extérieures du palais
-fussent murées, à l’exception d’une seule, très basse, que gardèrent
-nuit et jour des soldats, et par où passaient les vivres destinés à la
-princesse et à ses femmes. Cette princesse avait été l’épouse du trop
-célèbre Ahmed-bey Defterdar, celui-là même dont la férocité était telle
-que, treize ans encore après sa mort, son nom ne pouvait être prononcé
-dans une réunion sans qu’un frisson de terreur courût parmi les
-assistants. Il est impossible d’entrer ici dans les détails que l’on m’a
-donnés, et qui ne pourraient trouver place que dans un traité de folie
-sadique. Un trait suffira pour le dépeindre. Il avait une jeune
-panthère, qui ne le quittait point, et sur laquelle il avait coutume de
-s’appuyer. Elle dévora plus d’un familier de la maison, mais sa présence
-semblait à ce point adéquate au milieu où elle vivait, qu’un voyageur de
-l’époque, admis à présenter ses hommages au souverain, s’exprime en ces
-termes:
-
-«A les voir ainsi, lui le gendre du vice-roi, drapé dans ses vêtements
-de couleur éclatante, le buste haut, le regard terrible, le front
-menaçant et la moustache terminée en crocs redoutables, et elle, la
-panthère, fixant sur vous son œil sauvage, et léchant par avance ses
-babines, dans l’espoir du régal prochain, une frayeur intense s’emparait
-du visiteur, et l’on ne savait plus lequel des deux, du maître ou du
-fauve, semblait l’ennemi le plus à craindre: et peut-être bien
-n’était-ce pas la bête!...»
-
-Cet homme, dont la mémoire est demeurée en exécration au peuple
-égyptien, est mort en 1833.
-
-Naturellement, les vieilles demoiselles de qui je tiens ces choses
-avaient encore mieux connu l’époque du vice-roi Abbas, petit-fils de
-Méhemet-Ali, et fils de Toussoum qui ne régna point.
-
-Abbas était le préféré du fondateur de la dynastie vice-royale. Aussi
-fut-il, dès son jeune âge, abominablement gâté de tout le harem...
-
-Paresseux, léger, il n’avait de goût que pour la chasse, les chevaux et
-les chiens.
-
-A près de quinze ans, il ne savait pas encore lire.
-
-Alors le grand-père, ce soldat ignorant, se mettant, à quarante ans, à
-apprendre l’alphabet, pour être digne du nouveau mandat qui lui
-incombait, et mettant ainsi à la torture sa tête de paysan macédonien,
-jugea dangereux de laisser son héritier à ses penchants de mollesse.
-
-On lui retira ses chiens, ses chevaux; on interdit les jeux auxquels il
-se complaisait et il subit une véritable claustration dans le palais, où
-des maîtres lui inculquèrent les premières notions de science, comme
-là-bas, au village, on gavait de grains les petits poulets... par force!
-
-Superficiellement dégrossi, sachant à présent lire et écrire,
-faire un peu de calcul et se reconnaître sur une carte de
-géographie--l’instruction des petites classes de l’école primaire!--le
-prince se déclara assez savant et son trop faible aïeul lui rendit la
-liberté. Ce fut sa perte.
-
-Appelé à régner après le farouche Ibrahim--son oncle--Abbas se montra un
-souverain ignorant, volontaire et despote au dernier degré. Il se fit
-remarquer par son goût très prononcé pour les débauches de toute nature
-et son extrême rapacité. On l’accusait, entre autres choses, de ne
-pouvoir être tenté par un objet, maison, dromadaire, arme de prix, etc.,
-sans se l’approprier immédiatement et sans songer le moins du monde à
-indemniser le véritable maître de l’objet convoité. Sur sa vie privée,
-il circule encore une vilaine histoire d’étranglement relative à un de
-ses mignons, drame qui aurait occasionné la mort un peu subite du
-médecin du palais, le docteur Grand.
-
-On racontait aussi comme certaine la condamnation affreuse d’une femme
-de grande maison, divorcée et possédant d’immenses biens. Un favori du
-prince, Amin-bey, se trouvant le voisin de cette femme, désirait sa
-maison pour agrandir son jardin à lui. Il lui offrit en vain de
-l’acheter. Désespérant de vaincre son refus, cet homme peu scrupuleux,
-inventa je ne sais quelle calomnie sur la malheureuse, et déclara au
-vice-roi que la conduite de sa voisine offusquait les mœurs. Sans
-jugement, Abbas la lui abandonna. La victime, saisie par des serviteurs
-d’Amin-bey, au moment où elle goûtait sur sa terrasse les premières
-caresses de la brise du soir, fut entraînée au vieux Caire, dévêtue
-complètement, dépouillée de ses bijoux, étranglée et noyée.
-
-La rumeur publique accusa même le prince de n’avoir point repoussé le
-partage des dépouilles et des richesses qui échurent au favori... Ceci
-se passait en 1839, Abbas n’était encore que gouverneur du Caire; il fut
-vice-roi un an plus tard.
-
-L’histoire de la courtisane Soffia n’est pas moins lamentable.
-
-Soffia, vers 1850, était la plus jolie, la plus admirée des danseuses de
-Tantah, la ville célèbre par sa mosquée et ses courtisanes. Le
-pèlerinage de l’une fait le grand succès des autres. Après la prière,
-l’amour!... Abbas, alors vice-roi, se rendit en bon musulman à la grande
-foire de Saïd-el-Badawoui, pour y faire ses dévotions. Les soirées à
-Tantah sont particulièrement plaisantes en temps de foire... Les
-lieutenants du souverain ne manquèrent point de chercher à le
-distraire... Dans le palais, aménagé pour cette auguste visite, on fit
-venir les chanteuses et les _gawazi_[21] les plus en vogue. Soffia n’eut
-qu’à paraître et le cœur inflammable du vice-roi fut pris. On crut
-d’abord à une fantaisie, dans son entourage, mais la passionnette d’une
-heure dégénéra en passion folle et la belle danseuse suivit au Caire son
-tyrannique seigneur. Il l’installa dans un palais superbe, monta sa
-maison sur un pied égal à celui des maisons princières et cela dura des
-mois... Mais un beau jour, une légère brouille étant survenue, la
-courtisane, se souvenant qu’elle était libre, abandonna ses richesses et
-reprit sa vie indépendante. Alors, le vice-roi la fit saisir, et, après
-avoir ordonné de lui infliger cinq cents coups de courbache, la fit
-transporter à Esneh, où sont confinées les prostituées de dernière
-catégorie ayant mérité quelque châtiment,--comme le Saint-Lazare du
-XVIIIe siècle français. La malheureuse ne survécut que peu de temps à
-ses blessures et à sa honte.
-
- [21] Danseuses.
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Les récits de Sett-Nazira et de sa sœur étaient innombrables et d’un
-intérêt si puissant que ma cousine m’avouait avoir passé des nuits
-entières à les écouter. Je les quittai, emportant d’elles un inoubliable
-souvenir. Au retour de cette visite et dès que nous aperçûmes notre
-porte, une surprise nous cloua sur place. Hâtivement, on dressait des
-tentes, on suspendait des _fanouss_, on installait des bancs sur le
-seuil de notre voisin. Émilie, qui se tenait sous notre porche, me cria
-aussitôt:
-
---C’est le vieux d’en face qui est mort subitement à midi!
-
-Au même instant un véritable hurlement de bête traversa l’espace. A ce
-cri, cent autres cris funèbres répondirent.
-
---_Ya da ouiti! Ya da ouiti!_[22]
-
- [22] Malheur sur moi!
-
---Comme on le pleure!... me dit Azma déjà tout émue et prête à mêler sa
-propre plainte à ce lugubre concert.
-
---Est-ce qu’on y va?... demandai-je, ignorante des usages.
-
---Y songes-tu? me répondit-on: que diraient les visiteuses de nous voir
-arriver sans robes de deuil? Il faut d’abord aller changer de toilette.
-
-Vite, Azma grimpa jusque dans sa chambre, se vêtit d’une galabieh
-noire--il y en a toujours en réserve dans chaque maison musulmane pour
-les visites de condoléance--puis, à ma grande surprise, elle enleva son
-bandeau de front en fine gaze blanche et le remplaça par un bandeau de
-soie noire, elle couvrit ses cheveux d’un mouchoir de coton noir, reprit
-son yechmack, sa habarra, et me regardant:
-
---Comme tu es étrangère, je pense que tu peux venir comme tu es; c’est
-déjà assez que tu t’enveloppes d’une habarra au lieu de conserver ton
-chapeau comme toujours...
-
-Dans la maison mortuaire, je ne vis rien d’abord qu’une masse confuse de
-femmes, couvertes de voiles sombres. D’ailleurs, l’affreuse plainte
-m’étourdissait, entrait dans mes oreilles en trous de vrille, me
-remplissant à la fois de surprise et de frayeur.
-
-Nous dûmes enjamber une multitude de savates et d’escarpins pieusement
-déposés à l’entrée du vestibule, avant de parvenir à la chambre où se
-tenait la famille. Vaguement, j’entrevis, sur un matelas à terre, une
-forme rigide et tout autour d’elle des ombres s’agitant en mouvements
-désordonnés, tandis que les gémissements emplissaient la demeure. Je
-crus même entendre comme un bruit de claques retentissantes.
-
---C’est la veuve!... me dit Azma; elle chante l’éloge de son défunt et
-les autres répondent... La pauvre!... as-tu entendu comme elle se frappe
-le visage, comme elle a de la peine... Ah! on le regrette vraiment ce
-mort!
-
-Bientôt la danse et les cris tournèrent au sabbat et je devinai que l’on
-emportait l’épouse à demi pâmée, hors de la chambre, où maintenant les
-laveurs de mort allaient pénétrer en maîtres.
-
-On nous avait poussées dans une vaste pièce où le long du mur
-s’étalaient des chiltas, recouverts de lustrine noire. Dans les maisons
-où la mort a passé, nul ne doit s’asseoir autrement qu’à terre; même
-pour les repas, qui se prennent autour du plateau. Les coptes et les
-israélites eux-mêmes suivent cet usage qui remonte très loin dans
-l’antique Égypte, et j’ai été fort étonnée, par la suite, de voir des
-familles appartenant à la haute aristocratie financière, habituées au
-dernier confort moderne, reprendre, aux jours de deuil, la coutume des
-ancêtres et manger comme les familles fellahas.
-
-Bientôt la veuve et ses filles s’avancèrent et vinrent prendre place au
-milieu de nous. Le grand deuil les rendait encore plus brunes, la mère
-surtout était affreuse, avec ses yeux gonflés, sa pauvre face marbrée de
-taches où des marques des ongles saignaient encore. Sur leurs têtes et
-par-dessus le bandeau noir un grand voile était posé; sous le menton,
-une sorte de guimpe semblable à celles que portent nos religieuses,
-achevait leur triste parure. Leurs ongles et la paume de leurs mains,
-étaient passés à l’indigo. Personne ne leur parlait. Les pleureuses
-autour d’elles, poussaient un cri aigu toutes les minutes, puis de temps
-à autre la femme qui semblait commander aux autres, entonnait une espèce
-de mélopée dont ses compagnes répétaient en chœur les derniers mots
-comme un refrain.
-
-Dans la pièce voisine on apercevait par la porte largement ouverte, les
-ouvrières occupées à coudre les triples linceuls: un de coton, un de
-toile, un de soie. Les bandes d’étoffe, d’un blanc neigeux, se
-déroulaient entre les doigts des travailleuses, et l’on entendait, aux
-rares instants de silence, le petit bruit des ciseaux mordant l’étoffe.
-
-Puis toute mon attention fut soudain attirée par l’entrée des
-_cheïckas_. Elles arrivaient d’un pas grave, vêtues de sombre comme il
-convient, et je ne pus retenir un mouvement de surprise en les voyant
-regarder dans le vide, sans paraître se rendre compte du lieu ni de
-l’entourage.
-
---Elles sont aveugles! me dit Azma.
-
-Je n’eus pas de peine à m’en convaincre, quand ces femmes furent près de
-nous. Les deux premières, soit que leur infirmité datât de leur
-naissance, soit que le mal en leur ravissant la lumière eût cependant
-respecté la forme de l’œil, n’étaient pas trop laides à voir. Mais que
-dire des deux autres?... Ah! l’horreur sans nom du visage de la plus
-vieille, visage ravagé, tiré comme avec un instrument de torture où la
-place des yeux apparaissait béante dans des orbites sanguinolentes!...
-La plus jeune montrait un œil complètement fondu, sous une paupière
-rapetissée et comme rentrée, tandis que l’autre œil saillait au dehors,
-blanc et dur, comme un œil de poisson cuit.
-
-Je détournai la tête, ne pouvant supporter un tel spectacle; mais
-bientôt, m’enhardissant à forcer ma répugnance, je pus constater que ces
-créatures ne semblaient point trop souffrir de leur disgrâce. Elles
-s’étaient assises non loin de nous et, paisiblement, elles buvaient à
-lentes gorgées le café onctueux qu’une esclave leur présentait: quand
-elles eurent achevé de vider leurs tasses elles songèrent à commencer
-leurs fonctions. La main en auvent sur la joue gauche, la bouche tordue
-par une affreuse grimace, elles entonnèrent les versets du Coran sur un
-ton aigu. Aussitôt, les pleureuses se turent. Mais bientôt monta de la
-rue une autre psalmodie plus grave.
-
---Les cheïcks! me souffla Azma.
-
-Aussitôt les cheïkas firent silence. Jamais dans l’Islam, même pour la
-prière, les femmes ne doivent mêler leur voix en public à celle des
-hommes. Si cette règle était enfreinte, le harem coupable serait méprisé
-des autres.
-
---Il n’est pas jusqu’aux mariages où les chanteuses ne se taisent
-immédiatement, dès que le chanteur installé en bas parmi les visiteurs
-masculins commence sa mélopée. Quand les cheicks se laissaient aller à
-goûter quelque repos, les voix glapissantes s’élevaient de plus belle au
-premier étage, puis les pleureuses reprenaient, continuaient ainsi la
-note barbare.
-
-Nous partîmes sans avoir salué personne, selon l’usage oriental de ces
-sortes de cérémonies. La veuve est censée avoir trop de peine pour
-s’occuper d’autre chose que de sa douleur.
-
-Le lendemain, Azma retourna seule à la maison mortuaire. Pour moi,
-cachée par les moucharabiehs, je pus suivre phase par phase la cérémonie
-des funérailles musulmanes, si nouvelles pour moi. Comme toutes les
-fenêtres étaient ouvertes chez le défunt je ne perdis pas un geste des
-ensevelisseurs. Après que ces hommes eurent inondé le pauvre corps à
-l’aide de grands seaux d’eaux brusquement vidés sur lui, ils passèrent
-rapidement une grosse éponge et essuyèrent les chairs déjà livides. Puis
-dévotement, selon les paroles consacrées, ils bouchèrent les ouvertures
-(_sic_) à l’aide de tampons d’ouate,--ceci afin de fermer toute issue à
-l’esprit du mal. On avait ensuite roulé le vieillard dans les trois
-linceuls, les deux premiers déchirés en étroites bandelettes, un peu à
-la façon du ligotage usité pour les momies; pour le dernier, celui de
-satin, on s’était contenté d’en envelopper le mort comme d’un suaire en
-le liant au cou et aux pieds assez légèrement pour laisser les liens se
-dénouer facilement au cimetière; car les fidèles doivent pouvoir montrer
-leur visage au jour du jugement, et leurs jambes doivent être libres,
-pour courir à l’appel du créateur.
-
-Quand la toilette suprême fut terminée, on déposa le cadavre dans le
-cercueil commun à tout le monde: on recouvrit ce cercueil de cachemires
-brodés et d’un tapis de soie. A la tête, sur un bâton placé à cet effet,
-et drapé d’étoffes superbes, on posa la chaîne et la montre du mort, au
-sommet on avait déjà mis son turban, piqué d’un volumineux bouquet de
-soucis.
-
-Le cortège se mit en marche.
-
-D’abord les chameaux chargés de pains, de fruits secs et de dattes, que
-les distributeurs lançaient aux indigents par poignées, au passage. Deux
-buffles suivaient, prêts à être immolés aux portes du cimetière. Six
-porteurs d’eau offraient ensuite à boire gratuitement aux pauvres de la
-route en mémoire du mort. Immédiatement après, marchaient les parents,
-puis une école d’aveugles chantant à tue-tête et chacun sur un ton
-différent, ce qui produisait la plus étrange des cacophonies.
-
-Des _Fohas_ suivaient portant le Coran. Après, c’était le tour des
-thuriféraires. Le torse ceint d’une large serviette de cotonnade rouge
-et jaune, ils marchaient gravement, tenant devant eux l’encensoir
-fumant. Autour des chaînes de ces encensoirs s’enroulaient des
-guirlandes de jasmin, vite fanées par le soleil et la fumée du brasier.
-Par intervalle des hommes tendaient aux thuriféraires les fleurs et les
-feuilles de plantes à essence qu’ils tenaient prêtes sur des plateaux
-d’argent. Avec un grain d’encens ou de myrrhe, l’autre prenait une
-poignée de feuilles ou quelques fleurs qu’il jetait sur les charbons
-incandescents. On entendait crépiter les tiges fraîches et une fumée
-âcre s’élevait aussitôt. Mais le mélange odoriférant s’opérait bien
-vite, et les visages des officiants disparaissaient sous un nuage
-bleuâtre, toute la rue s’en imprégnait. A leur passage, l’air
-s’embaumait et je croyais voir un simulacre fantastique de nos
-processions de France.
-
-Il y avait encore les _mougahouarines_. Ceux-ci allaient d’un pas
-mesuré, scandant chaque geste d’un vigoureux coup de lanière sur leurs
-minces tambours (_baare_) plats, produisant un bruit lugubre.
-
-Enfin le cercueil, porté très haut, par les serviteurs et les amis les
-plus humbles. Derrière, les pleureuses agitaient leurs mouchoirs teints
-d’indigo, et tordus en forme de cordes, appelant le mort des noms les
-plus doux et faisant retentir l’air de leurs lamentations abominables.
-
-Voici un exemple des litanies qui se répètent devant la couche funèbre
-et aux obsèques. Je l’ai copié dans une traduction de NYMA SALYA,
-_Harems et Musulmanes_:
-
- Ah! ah! ah!
-
- Ah! pauvre moi qui suis seule au monde![23]
-
- [23] C’est la veuve qui est censée parler en ce moment.
-
- J’étais déjà dans la peine, me voilà dans le malheur, qui élèvera mes
- enfants? qui s’intéressera à eux?
-
- Ah! ah! ah!
-
- Viens, ô toi qui portais de jolis souliers, un joli tarbouche!
-
- Les fèves vont verdir puis sécher, et tu ne les verras plus jamais!
-
- Quelles que soient les larmes que nous versions, nous ne pouvons te
- rappeler à nous, ô mon maître!
-
- Les jours passent et nous laissent dans notre douleur!
-
- _Ia daoouiti!_
-
- Ab! ah! ah!
-
- Je n’ai plus personne à présent; les amis ont fui pour jamais!
-
- Ah! combien avec toi, la vie était douce, à homme qui es parti avant
- nous!
-
- Comme un bouquet de fleurs dont le lien est rompu, nous voilà séparés
- et flétris.
-
- Ah! ah! ah!
-
- Ah! combien la vie est chère!
-
- Tu as crié, par trois fois avant de rendre l’âme!
-
- Tu étais très malade, tu as bu la maladie et tu es parti avec elle! ô
- toi! aimé du prophète, comme ton oncle parti avant toi, salue le
- prophète!
-
- _Ia daoouiti!_
-
- Ah! ah! ah!
-
- Nous avons plus de peine que nous n’en pouvons supporter, qui va
- seulement nous dire à présent: «Qui êtes-vous?...»
-
- Tu étais le maître de la maison et de nous tous, personne n’était
- au-dessus de toi!
-
- Ah! rien n’égale le maître! Qui va nourrir cette femme? Qui élèvera
- ses enfants?
-
- _Ia daoouiti!_
-
- Ah! ah! ah!
-
- Ta fortune faisait notre joie. Tu as bâti trois maisons, tu as acheté
- des terres et nous t’avons enlevé du lit pour te mettre dans le
- cercueil! Mais je t’annonce que nous t’avons couvert de cachemires...
-
- _Ia daoouiti!_
-
-Et cela continue ainsi... tous les mérites, toutes les vertus, toutes
-les prouesses du mort sont vantées pour augmenter le regret de ceux
-qu’il laisse.
-
-On remarquera par les quelques strophes citées plus haut, que la
-question matérielle domine. Qui nourrira cette femme? Qui visitera ces
-enfants? Ici plus qu’ailleurs, l’omnipotence du mâle et les bienfaits
-qui découlent de sa présence se font mieux sentir que dans tout autre
-pays. Les féministes ne seraient guère comprises en affirmant l’égalité
-des sexes et en réclamant l’indépendance de la femme. En Orient, le mari
-disparu, c’est le désastre. Beaucoup de veuves ont conservé les usages
-antiques et se rasent la tête le jour de leur veuvage. Toutes, sans
-exception, se trempent les pieds et les mains dans l’indigo et tendent
-leurs maisons d’étoffes noires, depuis le plafond jusqu’aux tapis. Les
-draps de lit, le tulle des moustiquaires, les rideaux, tout est noir...
-Il n’est pas jusqu’aux tasses dans lesquelles est servi le café
-quotidien, qui ne s’endeuillent elles aussi d’un large liseré noir. Cet
-usage est général et paraît même encore plus exagéré chez les épouses
-chrétiennes.
-
-Aux funérailles, la veuve, les parents et les amies suivent le corps en
-voiture jusqu’au cimetière. Là se place une cérémonie spéciale à
-l’Islam. Tandis que les pauvres sont piteusement enfouis à ras de terre
-comme des bêtes, le visage tourné vers la Mecque, la tête et les pieds
-dépassant le suaire, les êtres assez fortunés pour s’offrir un caveau y
-sont descendus et déposés non point dans une bière, ni sur des tréteaux,
-mais _à même le sable!_... On juge de l’épouvantable tableau qui s’offre
-aux croque-morts, chaque fois qu’ils amènent une proie nouvelle aux
-larves sans nombre, qui peuplent cette obscure demeure.
-
-Cette coutume a donné lieu à une des plus effroyables superstitions que
-je connaisse tant au point de vue du courage qu’elle demande à celles
-qui l’accomplissent que par rapport à ses résultats presque certains au
-point de vue humanitaire.
-
-Quand une femme a un enfant infirme ou débile, son entourage ne manque
-point de crier au sortilège. Surtout la belle-mère et les parents du
-mari.
-
---Comment mon fils aurait-il créé un monstre, lui si fort, si beau?
-
-Pour toutes les femmes musulmanes, le fils est un dieu qu’elles voient
-revêtu de toutes les splendeurs et de toutes les qualités. Donc, le père
-de l’enfant étant _a priori_ jugé incapable de produire autre chose que
-de la beauté, la mère forte et bien portante, il faut s’en prendre aux
-_Ibliss_ (esprits du mal). Sûrement un de ces _Ibliss_ est dans le corps
-du petit et le tourmente. Que faire?
-
-Après avoir essayé les remèdes, les incantations, les _zahrs_--dont je
-parlerai--on se chuchotte à l’oreille la terrible chose! Il n’y a plus
-que la _tourba_ (la tombe!).
-
-La mère résiste, supplie qu’on lui épargne ce supplice. Mais les
-vieilles femmes de la famille sont inflexibles. Il leur faut chasser le
-mauvais esprit et pour la décider on a recours à l’argument suprême.
-
---N’aimes-tu point ton fils? Ne veux-tu pas essayer de lui rendre sa
-forme naturelle que le démon lui a ravie?
-
-Et la faible créature cède. Chancelante, les yeux agrandis par la
-terreur, elle va trouver le gardien des morts... Celui-ci se fait
-d’abord prier pour la forme, mais un _talari_[24] gentiment offert à
-raison de ses scrupules:
-
- [24] Cinq francs.
-
---Vite, vite, femme, dépêche-toi, il n’y a personne!...
-
-Lestement, il a fait glisser la lourde pierre tombale. La mère descend
-les degrés, serrant son enfant contre son sein. Une odeur affreuse monte
-de l’abîme où ils s’enfoncent... La femme dénoue brutalement l’étreinte
-qui attache à son cou les mains frémissantes de l’enfant horrifié.
-Fermant les yeux, elle dépose le pauvre être hurlant d’effroi sur le
-sable gluant de matières innommables et elle fuit.
-
-C’est là, dans ce lieu redoutable, que les Ibliss tiennent conseil et
-l’ange pitoyable aux mères va venir chasser du corps de l’enfant celui
-qui s’y est naguère installé en maître.
-
-Au bout d’un moment, la femme reparaît et reprend son fils. Le miracle
-s’est-il opéré?
-
-Revenue à la lumière, la mère regarde... Hélas! le plus souvent, c’est
-un demi cadavre qu’elle remporte chez elle. Le petit être, à demi
-suffoqué, respire à peine, et meurt au bout de quelques heures. Mais
-l’exemple ne corrige personne et les préjugés comptent une humble
-victime de plus.
-
-L’aïeule console sa bru.
-
---Puisque l’Ibliss n’est point parti, le bon ange a eu pitié de ton
-fils; ne pleure pas, tu as maintenant un gardien au paradis, selon la
-parole de notre prophète.
-
-Les cimetières donnent lieu à bien d’autres scènes, plus étranges et
-plus inattendues les unes que les autres; mais, heureusement pour la
-population égyptienne, le conseil d’hygiène veille aujourd’hui et ces
-coutumes barbares diminuent sensiblement en attendant qu’elles prennent
-fin, ce qui, vu la sévérité des lois actuelles, ne saurait tarder.
-
-Après le retour de la famille à la maison que le mort vient de quitter,
-les lamentations redoublent. En bas, sous la tente, les visiteurs
-s’installent et écoutent les versets du Coran en dégustant le café que
-l’on sert à chaque nouveau venu. En haut, au harem, les pleureuses font
-rage. Cela dure ainsi trois jours et trois nuits, puis tous les jeudis
-jusqu’à la soirée du quarantième jour. Alors, pour les hommes, le deuil
-est considéré comme terminé. Les femmes le gardent un an, mais tout
-tapage a cessé dans la maison et les pleureuses et leur suite vont
-porter ailleurs leur ululement féroce...
-
-Pour la voisine, je sus bientôt que le malheur se compliquait d’une
-véritable catastrophe. Le vieillard, qui l’avait rendue mère et élevée
-au rang de maîtresse du logis, ne s’était point cru obligé de libérer
-son esclave par le mariage. Elle ne lui avait point donné d’héritier
-mâle... et voici que le père mort, les trois filles se voyaient presque
-complètement dépossédées par un oncle qui revendiquait les biens du
-défunt. Jamais, dans la famille, on n’avait accepté les trois gentilles
-mulâtresses. Vrai Circassien irréductible, l’oncle ne pardonnait pas à
-son frère de n’avoir point, à son exemple à lui, contracté union avec
-une fille de sa race. Et, fort de son droit qui lui permettait de
-revendre l’esclave, mère des jeunes filles, redoutant un peu l’opinion,
-cependant--car, en général, le préjugé de la couleur ni celui des castes
-n’existent en Égypte...--il se contentait de chasser la pauvre Abyssine,
-pleurant de toutes ses larmes le maître défunt et le bonheur perdu.
-
-Ce fut par un brûlant après-midi, à l’heure où la sieste retient au lit
-la majeure partie des habitants du quartier, que l’affreuse séparation
-s’accomplit.
-
-Les filles, enroulées dans leur sombre habarra, furent jetées dans une
-voiture fermée et conduites au train qui devait les amener au village,
-chez la tante circassienne, où leur servitude commençait; la mère,
-triste épave, demeurait sur le seuil, son pauvre bagage d’esclave posé à
-ses côtés, et tenant encore, en ses mains crispées, la bourse de soie
-renfermant les quelques pièces d’or qu’on lui laissait.
-
-La voiture s’ébranla. Alors, la malheureuse s’effondra à terre contre le
-porche, et de chez nous on pouvait entendre ses lourds sanglots. Puis,
-un voisin charitable s’avança vers elle, ramassa les hardes qui
-traînaient autour de la femme et, passant son bras sous le sien,
-doucement il l’entraîna vers l’inconnu.
-
-Le soir, dans le grand hall où toute la famille était réunie, on parla
-de l’événement. Je ne pus parvenir à maîtriser l’indignation qui me
-soulevait au seul souvenir de cette misérable tombant tout à coup du
-sort le plus enviable, le plus paisible, à l’horreur de cet abandon si
-complet... Mais les autres secouaient la tête:
-
---Oui, certes! cette femme est à plaindre! son maître a mal agi en ne
-l’épousant pas sur ses vieux jours, lui qui la traitait en épouse
-véritable..., mais pouvait-il prévoir une mort si rapide? Il ne croyait
-pas, d’ailleurs, que son frère se montrerait si dur!... Cependant, ce
-frère aussi est dans son droit... Il aurait pu se montrer plus
-impitoyable encore, et vendre cette esclave. Il ne l’a pas fait. C’est
-un juste!
-
-Un juste!... Je songeais à ces choses toute la nuit. Bien que,
-constamment, autour de moi, j’entendisse vanter les bienfaits de
-l’esclavage musulman, tout mon être se révoltait à l’idée qu’une mère,
-parvenue au déclin de ses jours, pût ainsi se trouver jetée à la rue et
-séparée brutalement de ses enfants, repoussée comme une bête galeuse...
-
-J’ai rencontré, quelques années plus tard, une autre
-esclave--Circassienne celle-ci--appartenant à un pacha millionnaire. Ce
-pacha avait deux filles de cette femme et la traitait tout à fait comme
-une épouse. Mais il avait aussi deux autres compagnes, avec lesquelles
-il était légalement marié. Ces deux créatures avaient juré à l’esclave
-une haine mortelle. Un beau matin, à la suite d’une altercation un peu
-vive, elles décidèrent leur vieux mari à libérer son esclave. La pauvre
-créature fut mise sur le pavé, avec pour toute fortune, son acte
-d’affranchissement et quatre guinées... D’abord elle essaya d’utiliser
-les faibles ressources dont elle disposait. Elle chercha de menus
-travaux de couture, mais la vie du harem prépare mal les femmes à la
-lutte quotidienne; manquant d’habitude, elle réussit à grand’peine à
-trouver quelques clientes que sa lenteur ne pouvait satisfaire. Ignorant
-presque tout du monde où elle n’avait pas vécu, rebutée dès les
-premières difficultés, elle s’en alla frapper un soir à la porte
-complaisante d’une proxénète qui la reçut, et... la garda. Pas plus
-cette femme que la pauvre Abyssine citée plus haut n’ont jamais revu
-leurs filles.
-
-Ces exemples sont rares, je dois le dire. Mais il suffit qu’ils puissent
-exister, pour que toute âme humanitaire se réjouisse de l’abolition de
-l’esclavage qui permit de telles choses en ce beau pays où chacun,
-semble-t-il, devait être heureux.
-
-
-
-
-XIX
-
-
-A quelque temps de là, je rencontrai pour la première fois le khédive
-Tewfick.
-
-Fils du vice-roi Ismaël pacha, petit-fils du farouche Ibrahim, Tewfick
-n’avait rien pris à ces ascendants terribles. Ni débauché, ni prodigue,
-ni fastueux, le jeune souverain exagérait peut-être les vertus
-bourgeoises que, seul de sa race, il possédait. Le premier entre tous,
-il n’eut qu’une femme issue d’une grande famille turque, et les esclaves
-de son palais demeurèrent uniquement des esclaves, sortes de demoiselles
-d’honneur; plus soumises au service de la vice-reine qu’au sien propre.
-Le ménage khédivial passait pour un ménage modèle.
-
-Amina-Hanem était remarquablement jolie. De moyenne taille, elle portait
-haut sa tête charmante, aux traits fins, que surmontait une magnifique
-couronne de cheveux d’un châtain doré toujours tressés et entremêlés de
-fils de perles. Son teint avait cette pureté, cette pâleur un peu ambrée
-des teints de religieuses qui ne voient guère le grand jour. La bouche
-mignonne, charnue, aux lèvres très rouges, corrigeait la gravité du
-visage que deux grands yeux lumineux achevaient de magnifier. La
-souveraine parlait déjà notre langue et la langue anglaise avec une
-égale perfection. La première aussi, elle adopta nos modes françaises,
-qu’elle continue à faire admirer dans le monde turc, par la grâce avec
-laquelle elle a su les faire siennes. J’ai plusieurs fois revu la
-khedivah et toujours j’ai conservé la même impression délicieuse. Amina
-Hanem est une princesse exquise. Elle se montrait alors dans tout
-l’éclat de sa jeune beauté. Des quatre enfants, vivants aujourd’hui,
-trois seulement étaient nés à cette époque. Le prince héritier
-Abbas-Helmy, khédive actuel, son frère Mohamed-Aly et l’aînée des
-princesses Hadiga Hanem. Je garde le souvenir du khédive enfant avec une
-surprenante clarté. C’était à Choubrah, la promenade à la mode, dans le
-temps. Je faisais avec mon amie, Sophie de S..., mon troisième tour de
-voiture, quand elle me dit:
-
---Regardez, voici les petits princes...
-
-Dans un landau qui venait vers nous en sens inverse, j’aperçus une femme
-âgée, l’air distingué et sobrement vêtue, accompagnée de deux garçonnets
-de six à huit ans. Ses enfants avaient un costume de drap noir et
-portaient les longs bas rouges si usités à ce moment. Ils étaient
-coiffés du tarbouche national. Comme la voiture allait au pas et passa
-tout contre la nôtre, je pus facilement voir les mignons visages qui se
-tournèrent précisément de notre côté et s’éclairèrent même d’un joli
-sourire à notre adresse. Les princes étaient blonds tous deux et avaient
-entre eux une vague ressemblance, mais le futur khédive semblait déjà
-pénétré de sa probable grandeur et tout, dans son maintien, dans ses
-gestes, dans son regard volontaire surtout, le différenciait de l’autre,
-vrai bébé rieur et joufflu.
-
-J’avais rencontré le khédive tout à fait par hasard, à ma seconde visite
-au palais de la princesse S... Elle avait été malade et le souverain
-venait la voir, en neveu bien appris. Comme la visite se faisait
-incognito, personne n’avait été prévenu et j’arrivais à peine quand le
-khédive lui-même parut. Comme je m’apprêtais à me retirer, il s’enquit
-de mon identité et, de façon fort courtoise, m’adressa la parole dans le
-français le plus pur. Il me dit qu’il espérait que je me plairais dans
-son pays et qu’il aimait beaucoup le mien, sans le connaître... Je ne
-devais jamais plus le rencontrer autre part que dans la rue.
-
-On a reproché à Tewfick ses hésitations permanentes, ses faiblesses sans
-nombre et surtout son manque de courage devant la révolte d’Arabi. De
-fait, il ne fut rien moins que lâche. Acculé par les folies de son père
-Ismaïl à une situation insoutenable, il recueillit de son mieux
-l’héritage bien difficile qu’on lui laissait. Malheureusement, comme il
-advient trop souvent dans ces dynasties, il a supporté le lourd fardeau
-de haine et les revendications sans nombre d’un peuple réduit aux
-derniers degrés de la rage contenue pendant tant d’années de servitude
-et de misères.
-
-Les prédécesseurs, qui avaient constamment pressuré ce peuple égyptien,
-étaient morts pleins de jours et de gloire. Ismaïl continuait à
-bénéficier dans son exil enchanteur de toutes les douceurs d’une
-colossale richesse et le pauvre Tewfick, qui seul avait parlé de réforme
-et qui, chaque jour, essayait de réduire la dépense, fut accusé de tous
-les méfaits et chargé de tous les mépris. S’il n’eut rien d’un satrape
-oriental, il fut du moins l’homme que promettait sa face tranquille, au
-teint pâle, l’homme doux et gras, l’époux paisible qui ne connut point
-les intrigues de harem, qui ne fit coudre aucune femme ni aucun ministre
-dans des sacs, qui ne noya ni n’empoisonna aucun de ses proches. Il
-mourut pieusement dans son lit, et fut pleuré de même par son entourage.
-
-On l’a accusé d’avoir vendu l’Égypte à l’Angleterre, mais celle-ci était
-bien de force à la prendre toute seule. Les turpitudes du bas peuple
-égyptien se mettant sous la bannière du néfaste Arabi-Pacha, et les
-hésitations de la Chambre française refusant de marcher avec Gambetta à
-la défense d’une nation où les intérêts français étaient si puissamment
-représentés, ont achevé la conquête d’Albion. Conquête si facile, que
-les rares coups de canon vinrent frapper seulement les maisons désertes
-et les hôpitaux!... Quelques hommes débarquèrent aux sons des fifres, et
-tout fut dit.
-
-Pour l’instant, on ne prévoyait guère ces jours malheureux, et le
-souverain ne semblait point courir à sa perte. Il marchait lentement
-comme il sied à un personnage sur lequel reposent les destinées du
-royaume et je le vis disparaître dans les appartements de la princesse,
-tandis que ma nouvelle amie, Sta-Abouha, bondissait vers moi à la façon
-d’un chat sauvage.
-
---Où donc étiez-vous cachée, petite Sta-Abouha?
-
-Elle me montra le rideau de la portière.
-
---Là!... je n’ai pas perdu un mot de la conversation. Eh bien! ma chère
-(_sic_), il a été très bien, savez-vous?
-
---Qui cela?
-
---Le khédive! Il n’est pas aussi aimable avec tout le monde, allez...
-Quand on ne lui plaît pas, il ne dit rien.
-
-Mais la gentille sauvageonne ne pouvait longtemps demeurer en place. Ce
-jour-là, à mesure qu’elle se familiarisait davantage avec moi, elle tint
-à me faire visiter le palais dans tous ses détails. Elle m’entraîna donc
-à sa suite par les vastes couloirs et les interminables corridors. Nous
-gravîmes ensemble des centaines de marches, nous pénétrâmes dans les
-chambres les plus somptueuses et descendîmes jusqu’aux réduits les plus
-obscurs. Sur notre passage, de vieilles femmes circassiennes se
-montraient et, curieusement, interrogeaient Sta-Abouha.
-
---Qui est cette jeune femme?
-
-Elle répondait selon son caprice, peu soucieuse de s’arrêter et surtout
-de perdre un instant de ma société, qui, disait-elle, en son langage
-imagé, lui était «plus douce que la lumière». Les eunuques nous
-souriaient avec bienveillance.
-
---Ils sont gentils pour vous, Sta-Abouha? demandai-je.
-
---Qui ça? Les eunuques? Peuh! cela dépend!... Je ne suis pas esclave.
-Ils ont un peu peur de ce que je pourrais raconter dehors quand je vais,
-par hasard, chez ma mère. Je pense qu’ils n’oseraient point trop me
-frapper.
-
---On frappe donc encore, ici?
-
---Ah! si l’on frappe?... Mais d’où sortez-vous donc, pauvre ignorante?
-on fait bien pis. A propos, vous vous souvenez de la jolie fille blonde
-qui était avec moi la première fois que vous êtes venue ici?
-
---Aldaat-Maas?
-
---Aldaat. Oui, pauvrette! Elle est partie.
-
---Partie! Pourquoi?
-
---Ils l’ont vendue, il y a trois jours, mais si malade que je ne sais si
-elle vivra chez ses nouveaux maîtres.
-
-Comme je m’étonnais, Sta-Abouha me fit à voix basse le récit suivant:
-
---Aldaat, malgré son profil de madone et ses yeux d’enfant, n’était pas
-très sage... Tout le monde savait au palais, qu’à part de nombreux
-méfaits, on lui pouvait reprocher encore une très bizarre amitié
-amoureuse pour le jeune Nazir-Aga, un eunuque du plus beau noir qui
-avait grandi près d’elle dans le palais... On les avait souvent surpris
-enfermés dans les caves où cachés sous les massifs du jardin, après que
-les portes étaient closes... Mais comme le prince n’avait pas encore
-daigné remarquer la jeune fille et que les privautés de son étrange ami
-ne pouvaient, en somme, avoir de conséquences appréciables, on s’était
-contenté de les faire fouetter tous les deux.
-
-Or, voici qu’après un châtiment plus cruel peut-être, les jeunes gens
-s’étaient révoltés. Sur les conseils de l’eunuque trop entreprenant,
-Aldaat-Maas avait volé les diamants de la princesse et on l’avait
-arrêtée au moment où elle les glissait à son complice... Celui-ci devait
-les vendre de façon à obtenir la somme nécessaire à leur fuite à tous
-les deux. Cette fois, la punition fut terrible! Aldaat et son ami furent
-condamnés à la bastonnade sur la plante des pieds...
-
-J’ai longuement parlé de ce supplice[25] qui, s’il ne met que rarement
-la vie des victimes en danger, est cependant un des plus atroces qui se
-puisse ordonner au point de vue de la douleur qu’il provoque.
-
- [25] Le prince Mourad.
-
---Il faut dire qu’à part le vol des diamants, le crime des deux jeunes
-gens se compliquait encore d’une tentative d’incendie des appartements
-de la princesse, les coupables ayant cru pouvoir prendre la fuite à la
-faveur des troubles qui en résulteraient au palais. Mais le feu avait
-été rapidement étouffé et les voleurs surpris...
-
-La violence avec laquelle Aldaat-Maas avait été frappée était cause
-d’une fièvre grave; et maintenant, transportée en ville chez d’autres
-personnes, la pauvre fille se mourait, refusant même les soins et les
-remèdes, décidée à laisser se terminer son existence d’esclave.
-L’eunuque avait été vendu à Constantinople.
-
-Je demandai à Sta-Abouha quelle était l’impression produite au palais
-par cette histoire. Ma petite amie eut un haussement d’épaules
-significatif:
-
---Que voulez-vous que l’on dise? On ne vole pas tous les jours les
-diamants de la princesse; mais il ne se passe guère de semaine sans
-qu’une esclave mérite quelque châtiment... On est habitué à ces choses
-qui font partie de notre existence au harem. Seule, la mort nous étonne
-un peu. Encore faut-il qu’elle touche une de nos compagnes
-habituelles... pour les autres, on ne s’en inquiète pas. On ne vous a
-parlé que vaguement de Gamyla, n’est-ce pas?
-
-Je dus avouer que l’on ne m’en avait même point parlé du tout.
-
---Eh bien! Gamyla était mon amie, poursuivit Sta-Abouha. Vous ne savez
-pas comme je l’aimais... Un jour, la princesse la fait appeler et lui
-dit:
-
---Réjouis-toi, Gamyla, on a fait faire ton trousseau. Je te marie dans
-un mois!...
-
-Gamyla aimait en secret le secrétaire du prince, un jeune Turc, très
-brave et très beau, qui lui avait promis de la demander au maître. Ils
-se rencontraient en grand mystère dans le jardin, la nuit, avec la
-complicité d’un eunuque auquel la pauvre Gamyla donnait toutes ses
-économies!... Elle dut cependant baiser la main de la princesse à
-l’annonce de la terrible nouvelle et se retirer en silence... Une
-esclave n’a le droit de rien demander...
-
-Le soir, dans notre chambre, elle chercha avec moi à se souvenir des
-femmes que nous avions vues parmi les visites de la semaine. Et voici
-qu’elle se rappela tout à coup une horrible vieille, qui l’avait
-fatiguée de questions et palpée sur tout le corps comme un animal.
-
-En Turquie et en Égypte, quand un homme désire prendre femme, il expédie
-sa mère ou ses sœurs dans les palais où elles examinent les jeunes
-filles qu’on leur présente et viennent ensuite rendre compte de leur
-mission à l’intéressé qui fait alors sa demande à qui de droit.
-
---C’est celle-là! pensa-t-elle...
-
-Elle ne se trompait point. C’était bien pour le frère de cette femme
-qu’on la demandait. Le futur, vieillard achevé, malade, ayant déjà trois
-épouses fanées, voulait réchauffer ses os glacés à une chair jeune et
-bien vivante.
-
-Gamyla pria, pleura, se traîna aux pieds de la princesse et de son fils.
-Celle-ci demeura inflexible. Le mariage eut lieu. Gamyla laissa sa calfa
-la vêtir en épousée et la parer de son mieux; mais, la nuit venue, au
-moment où les voitures du palais attendaient la mariée et les femmes de
-la noce pour les conduire au domicile de l’époux, on chercha vainement
-Gamyla dans toutes les chambres du palais.
-
-On ne la retrouva que le lendemain pendue à un sycomore, celui-là même
-qui, si souvent, avait abrité ses rendez-vous...
-
-Au lieu du carrosse de gala drapé de superbes cachemires préparés pour
-la circonstance, ce fut le cercueil qui reçut la triste fiancée et qui
-l’emporta hors de la demeure du prince. Moi seule et sa vieille calfa
-l’avons pleurée...
-
---Mais c’est affreux, cela, petite Sta-Abouha!...
-
---Affreux, certes! Moins cependant que l’histoire du petit agneau...
-
---Quel petit agneau, Sta-Abouha?...
-
-La jeune fille, prudente, contrairement à son ordinaire, alla vérifier
-si les portes étaient bien closes et si nous étions bien seules.
-Minutieusement, elle inspecta les serrures, les fenêtres et regarda même
-sous les canapés qui garnissaient la pièce en compagnie de douze
-fauteuils.
-
---C’est donc un secret d’État que vous allez me confier? demandai-je,
-amusée par toutes ces précautions.
-
-Elle ne comprit pas tout de suite, Mais, sitôt qu’elle eut deviné, elle
-murmura, les dents serrées:
-
---Je ne sais pas si mon récit est tel que vous dites, madame, mais il ne
-faut pas en rire; croyez-en votre petite Sta-Abouha, il y a tant de
-choses de notre pays que vous ne connaissez pas encore; et je puis, sans
-aucun doute, vous affirmer que, si une seule personne dans ce palais,
-ici, pouvait se douter que je vous l’ai raconté, je recevrais la
-courbache ou pis peut-être...
-
---Vous me faites trembler! dites vite, je serai discrète.
-
---Oh! je suis sûre que vous ne me trahirez pas... Écoutez:
-
-«Ceci se passait il n’y a pas très longtemps, sous le règne
-d’Ismaïl-Pacha, quelque temps après l’ouverture du Canal... Une des
-princesses de la famille, que je ne puis nommer, avait épousé un pacha
-qu’elle n’aimait guère et trompait, d’ailleurs, sans se gêner en aucune
-sorte. Mais, comme elle était de race vice-royale, elle ne permettait
-pas que ce mari lui rendît la pareille dans son palais... Cependant, le
-pacha avait le cœur tendre; il aurait pu, comme tant d’autres, se
-contenter des plaisirs du dehors et mener la vie folle de tous ceux de
-cette époque... Les Européennes faciles et belles ne manquaient point,
-et il était assez riche pour s’offrir les plus aimables. Mais il avait
-rencontré dans les couloirs de sa maison une délicieuse esclave
-circassienne, blonde, frêle, toute jeune, l’air timide, le regard pur...
-Il la désira tout de suite. Elle céda, un peu par crainte, d’abord,
-beaucoup par tendresse par la suite; car, au contraire des autres
-maîtres, il était bon, et elle ne tarda pas à trouver auprès de lui
-l’oubli et la compensation des tourments sans nombre que lui infligeait
-la princesse.
-
-«Une rivale dénonça les amours du pacha et de la pauvrette.
-
-«La princesse fit attacher son esclave et s’amusa tout un après-midi à
-lui brûler l’intérieur des cuisses avec un fer rougi à blanc.
-
-«L’enfant guérit; mais des complications s’étaient produites, elle
-boita! Pourtant, le pacha l’aimait comme une maîtresse, et non comme une
-esclave. Il le lui prouva en la prenant sur ses genoux la première fois
-qu’ils se trouvèrent seuls.
-
-«--Ma chérie, _mon petit agneau_! Je te vengerai, tu sortiras d’ici,
-j’en fais serment et je te ferai une vie si douce que tu ne te
-souviendras plus de ce que l’on t’a fait souffrir à cause de moi...
-
-«La pauvre fille écoutait, ravie, les paroles du maître; et elle
-pleurait de reconnaissance, sa jolie tête enfouie sur l’épaule
-complaisante.
-
-«Peu de jours après, on célébrait au palais la grande fête du _Courban
-Baïram_[26] (fête du Mouton). Il est d’usage, pour ce jour-là, de
-sacrifier un ou plusieurs moutons, dont la famille et tous les pauvres
-des entourages doivent avoir leur part. Sur toutes les tables, le festin
-est le même. C’est la fête du sacrifice, instituée en mémoire de celui
-d’Abraham dans le désert. Par hasard, le pacha mangeait à la table de sa
-femme. Après divers mets, on apporta un plat recouvert soigneusement. La
-princesse, avec un sourire féroce, leva le couvercle.
-
- [26] Du turc _Courban_, sacrifice.
-
---«Seigneur, dit-elle, je sais combien vous aimez les petits agneaux,
-j’ai cru bien faire en faisant immoler et cuire celui-ci, à votre
-intention.
-
-«Dans le plat, parmi les feuilles de romarin, était posée, sous la
-chevelure ruisselante de sauce et de graisse, la tête adorable de la
-favorite...
-
-«Le pacha ne tua pas la princesse. Longtemps, il voyagea loin d’elle,
-sous divers prétextes. Si grande est la lâcheté des hommes qu’il n’osa
-pas même dénoncer le crime abominable de celle qu’il tenait de la main
-même du souverain... Mais il ne lui pardonna jamais.»
-
-Ce récit m’avait impressionnée à un tel point, que, malgré moi, je ne
-pouvais croire à son effroyable horreur. Je conjurai Sta-Abouha d’être
-sincère. Elle avait voulu m’éprouver, sans doute, une telle histoire ne
-pouvait être vraie?...
-
-La petite Égyptienne eut un tel regard de haine en me montrant les murs
-de ce palais qui nous abritait, et trouva de tels accents pour me dire:
-
---Tout est vrai! croyez-en Sta-Abouha!... Tout!... Et ici, ces pièces
-qui furent les appartements d’Ibrahim, le vice-roi terrible, bien avant
-d’appartenir à mes maîtres, si vous saviez... Ah! si vous saviez ce
-qu’elles ont vu!...»
-
-Je demeurai muette, prise de terreur devant les abominables mystères que
-je venais seulement d’entrevoir et qu’à présent je redoutais de
-connaître jusqu’au bout.
-
-Cependant, malgré l’amertume de ses paroles, je voyais bien que l’humble
-et ardente Sta-Abouha aimait encore sa princesse.
-
-Quand on ne l’avait pas punie ou grondée, elle trouvait, pour excuser
-les caprices des grands, même quand ces caprices revêtaient les formes
-les plus étranges, une indulgence que je ne pouvais admettre alors; les
-mots prenaient, sur les lèvres de cette enfant à demi sauvage, une
-extraordinaire saveur. Ses moindres réflexions dénotaient un rare esprit
-d’observation, une nature vibrante, douée de la plus fine ironie.
-
-Ensemble, ce matin-là, nous continuâmes la visite du sérail.
-
-Bâti sur le modèle de ceux de Stamboul, le palais, malgré une vétusté
-évidente, avait vraiment grand air.
-
-Vu de l’avenue qui y conduisait, il se dressait magnifique, parmi
-d’épais massifs de verdure, tout au bout d’une allée superbe.
-
-Ses appartements de réception et les chambres des princesses se
-montraient d’une richesse inouïe. On avait prodigué à foison les
-ornements d’or et de marbre. Ses plafonds, pour la plupart cloisonnés
-dans le style arabe, ravissaient les yeux par la magie savante de leurs
-couleurs. Les fenêtres et les portes, de dimensions colossales,
-assuraient une ventilation merveilleuse. L’escalier magnifique s’ornait
-d’une double rampe de porphyre et d’or.
-
-Dans les pièces destinées aux innombrables esclaves, le mobilier était
-presque partout pareil. Un ou deux lits de fer à colonnes peintes,
-recouverts de moustiquaires de gaze épaisse, bleue ou rose, un large
-divan placé devant les fenêtres, une armoire très modeste, une table de
-bois blanc et quelques chaises. Sur la table, le _techte_ de cuivre ou
-d’étain et l’aiguière pour les ablutions.
-
-Chez les plus âgées, le mobilier s’augmentait d’un samovar en cuivre
-poli, posé, comme un ami, dans l’endroit le plus apparent de la chambre,
-d’un tapis de prières soigneusement plié, et d’un ou deux livres du
-Coran. Le lit ne se faisait que le soir. Dans le jour, les couvertures
-et l’unique drap se plaçaient, roulés en quatre, au pied du lit, avec
-les deux coussins. Dans les coins, un ou deux _tabliijas_, sortes de
-tables rondes très basses, où les femmes ont coutume de faire le café et
-de préparer les boissons. Comme elles affectionnent particulièrement
-d’être assises à terre sur leurs talons, à _la turque_, d’autres tables
-seraient inutiles. Il leur faut un objet qu’elles puissent mettre à leur
-portée. Presque toutes les esclaves gardaient dans l’unique armoire
-leurs petites provisions personnelles, fournies par les libéralités de
-la princesse: café, thé, sucre, fleur d’oranger, eau de rose, eau de la
-reine[27].
-
- [27] Eau de cologne (_Moyet-Malaka_).
-
-Le coffre renfermait les galabiehs et le linge. Ce coffre, à lui seul,
-constituait une des originalités de l’appartement. Ne ressemblant en
-rien à nos malles européennes, il affectait bien plutôt la forme des
-antiques caisses à bois. Fait de sapin vulgaire, il était généralement
-passé au brou de noix et incrusté de nacre ou d’ivoire, travail
-grossièrement fabriqué à Assiout.
-
-Chez les négresses, ces coffres étaient tous de provenance fellaha, et
-je ne sais rien de plus drôle que leur apparence. Que l’on se figure la
-vieille malle en longueur, au couvercle rebondi, usitée au temps de
-Louis-Philippe. Mais ici, au lieu d’être revêtue de poils de sanglier,
-la malle supportait, ni plus ni moins qu’un cercueil, une deuxième
-enveloppe de zinc. Ce zinc, peint de couleurs tout à fait
-extraordinaires, bleu, rouge, vert, dans les tons les plus crus, se
-recouvrait, par places, d’une sorte de poudre d’argent ou d’or, qui
-faisait de ces coffres des objets rutilants comme autant de soleils, à
-la moindre clarté de jour entrant dans la chambre. Ils sont encore très
-employés dans les trousseaux de mariée de village. On les promène avec
-orgueil par la ville, sur les charrettes nuptiales.
-
-Dans ces commodes improvisées, les esclaves d’alors serraient leurs
-effets, jamais bien nombreux. Les Orientales ne font guère que la
-quantité de vêtements nécessaires au moment même. Une femme qui n’est
-pas du peuple, considérerait comme une honte de porter le moindre objet
-raccommodé; au premier trou, la robe, les bas ou le linge sont donnés
-aux esclaves des cuisines.
-
-Les esclaves blanches ne pouvaient faillir à cette coutume. Elles
-recevaient, à cette époque, chez la princesse C..., six _galabiehs_ de
-toile ou d’indienne, pour l’été, quatre en lainage pour l’hiver et deux
-galabiehs de soie aux fêtes du baïram. En outre, elles avaient encore
-quatre paires de mules et deux paires de souliers de satin pour les
-sorties, sans compter les _cab-cab_, sortes de sandales de bois à hauts
-talons, que les Orientales portent pour aller au bain, faire leur
-toilette et les grands nettoyages de la maison; toute occupation, en un
-mot, où elles risqueraient de se mouiller... Car l’eau joue un rôle
-important dans la demeure égyptienne. Que les chambres soient
-planchéiées ou dallées de marbre ou de pierres (dalles de Tourah),
-plusieurs fois par semaine l’eau doit ruisseler un peu partout. Qu’il se
-cache sous les lits ou sous les divans un monde de choses innommables:
-vieilles chaussures, linge sale, objets de rebut, couvertures ou vieux
-habits, cela ne fait rien à l’affaire, si le plancher est humide, si les
-dalles brillent, la maîtresse de maison est fière. Cela, et le plus ou
-moins de blancheur des housses recouvrant les divans et les sièges,
-constituent la grande propreté orientale. Le dessous des meubles, les
-coins et surtout la cuisine, souci constant de la ménagère de chez nous,
-demeurent, en général, d’une saleté repoussante dans presque tous les
-milieux, exception faite, à l’heure actuelle, de quelques grandes
-maisons indigènes, installées complètement à la mode européenne; mais
-ces maisons sont malheureusement bien rares, et presque toujours,
-d’ailleurs, les soins de l’intérieur en sont confiés à quelque
-gouvernante allemande ou française.
-
-Sur presque toutes les fenêtres des chambres d’esclaves, on pouvait voir
-les mêmes plateaux de faïence grossière qui se trouvaient chez la
-cousine Azma; ces plateaux, en forme de carrés longs, supportaient
-l’armée des gargoulettes rebondies ayant, avec leurs formes pleines,
-leurs minces goulots terminés par les couvercles de métal, un faux air
-de petites bonnes femmes étranges, se rendant à quelque office. A côté
-du plateau de faïence, un autre plateau rond, plus petit, fait de cuivre
-ou de bois, sur lequel étaient posés la _canaque_ et les _fanaguils_ en
-forme de coquetier. Car c’était une des gloires des esclaves de grande
-maison de pouvoir s’offrir entre elles de chambre à chambre, une
-hospitalité généreuse, plus vaste même selon le degré de protection dont
-elles jouissaient au palais. Certaines se permettaient même d’imiter en
-tout la maîtresse, dont elles avaient les faveurs, et oubliant qu’elles
-avaient elles-mêmes passé les plats ou servi l’eau à la table d’_Hanem
-Effendem_[28], peu de jours ou peu de mois auparavant, traitaient chez
-elles d’autres compagnes moins gâtées du sort, qu’elles s’essayaient à
-éblouir de leur prestige récent.
-
- [28] _Hanem Effendem_: La grande dame, la maîtresse; titre employé
- seulement pour les princesses.
-
-Les visiteurs étaient représentés pat les Eunuques. Presque toujours au
-mieux avec les Circassiennes, ils avaient le don de se faire choyer par
-elles de mille façons. Connaissant toutes les petites nouvelles, sortant
-beaucoup pour les promenades et les visites des princesses, sans compter
-les courses dans les magasins, ils rapportaient avec eux un peu de cette
-atmosphère du dehors, également chère aux pensionnaires des couvents,
-aux filles soumises et aux femmes orientales.
-
-Pour ces éternelles désœuvrées, à la curiosité naturelle aux créatures
-qui ne savent plus rien du monde, venait se joindre l’espoir, souvent
-illusoire, de connaître un jour certaines de ces merveilles dont
-l’Eunuque leur vantait le charme. Il suffisait d’un mariage pour les
-rendre non pas complètement semblables à ces Européennes qu’elles
-enviaient souvent, mais du moins maîtresses de leurs actes, pouvant à
-volonté faire atteler leur coupé ou se rendre chez telle amie qui leur
-plairait.
-
-L’Eunuque pour cela était tout puissant. Par la facilité qu’il avait à
-pénétrer dans les demeures les plus fermées, il arrivait à se constituer
-un cercle illimité de relations, dont beaucoup ne manquaient point de
-puissance. Un mot dit au hasard sur l’esclave qui souhaitait s’établir
-pouvait parfois décider du sort de la prisonnière. Aussi, de quels
-soins, de quelles attentions les Eunuques étaient-ils l’objet de la part
-des esclaves blanches... A ces vues intéressées s’ajoutait encore pour
-les plus jeunes, deux autres sortes d’intérêt: la peur des coups et des
-sévices qui est au fond de toute âme dépendante, et, plus encore
-peut-être, une façon de commerce, mi-amical, mi-amoureux, entre les
-Eunuques et les esclaves adolescentes. On m’a dit que ce commerce
-n’était point toujours licite. Une vieille _calfa_ m’a même confié avoir
-été le témoin d’une exécution impitoyable dans le palais où elle avait
-grandi avant de devenir la femme du vieil avocat chez qui je l’ai
-connue.
-
-Cette femme me raconta que sous le règne d’Abbas, une jolie Géorgiennne,
-mariée à un officier égyptien et chez qui était la calfa alors presque
-enfant, avait eu des complaisances pour le chef Eunuque de sa maison. Le
-mari, prévenu, fit couper les mains à l’Eunuque et fouetter sa femme.
-Mais, comme l’Eunuque était d’une intelligence remarquable, et fort
-utile au maître pour le bon gouvernement de son intérieur, après
-réflexion, il le fit soigner et le garda.
-
-Un jour, rentrant à l’improviste, il surprit la dame en train de
-prodiguer à son serviteur de nouvelles marques de ses regrets et de sa
-sympathie; alors il les fit coudre dans un sac et jeter au Nil...
-
-Sta-Abouha, elle, m’avoua être bien avec tout le monde, mais n’avoir de
-véritable affection pour personne.
-
---A quoi bon? disait-elle en son amusante philosophie, on ne sait jamais
-ici si l’on reverra ces mêmes visages le lendemain. Il faut essayer de
-faire sa vie si l’on peut!...
-
-
-
-
-XX
-
-
-Nous étions parvenues, tout en causant, jusqu’à une vaste chambre dont
-la porte était entr’ouverte. Une voix très douce nous dit:
-
---_Tffadal!_...
-
-La propriétaire de cette chambre nous souriait. Nous entrâmes.
-Sta-Abouha tout bas m’avait dit:
-
---C’est une ancienne esclave albanaise que le feu maître, père du prince
-a aimée. Comme elle n’a pas d’enfants, elle n’était rien ici; alors, la
-princesse en a eu pitié, et l’a gardée quand même. Elle est très bonne
-et très pieuse, tout le monde l’aime ici.
-
-Dans le fond de la pièce, la calfa était assise sur les _chiltas_
-recouverts de soie écarlate. Elle fumait tranquillement une longue pipe
-de terre brune, comme on n’en voit plus guère aujourd’hui. C’était une
-femme de soixante ans environ. Ses cheveux, teints au henné, lui
-composaient un masque étrange, leur couleur rouge jurait terriblement
-avec la pauvre face exsangue, les traits émaciés et la bouche édentée de
-notre hôtesse. Sa seule beauté était demeurée en ses yeux. Des yeux d’un
-bleu sombre, aux larges pupilles, aux lourdes paupières; des yeux de
-tendresse, d’intelligence et de passion, dont le sel des larmes n’avait
-pu détruire la voluptueuse langueur.
-
-Cette femme avait pu espérer être princesse. Le caprice d’un soir
-l’avait retirée de l’humble troupeau d’ignominie et voici qu’une autre,
-moins aimée pourtant, avait pu donner au maître ce fils que ses
-entrailles à elle n’avaient point conçu. L’autre avait pris sa place et
-maintenant, le pacha mort, la délaissée ne devait qu’à la magnanimité de
-sa rivale de n’être pas jetée à la rue et de pouvoir achever de mourir
-paisiblement dans ce coin du palais, elle qui avait rêvé d’y commander
-en maîtresse souveraine...
-
-Quelle chute lamentable, pour cette pauvre âme d’esclave orgueilleuse,
-ravalée au rang des plus humbles de ses compagnes!... Elle se consolait
-en élevant une délicieuse fillette, que la princesse lui avait permis
-d’adopter. L’enfant avait maintenant douze ou treize ans... Elle était
-blonde, de ce blond spécial aux Turques, qui donne à la chevelure des
-tons de blé mûr. Ses yeux bleus s’ouvraient, limpides, à la vie qu’elle
-croyait bonne, n’en ayant connu que les contentements, résumés pour elle
-en cette chambre où son petit lit se dressait contre le grand lit de la
-calfa qui l’aimait... Au moment où je la vis, elle épelait sagement dans
-le livre que tenait un vieillard magnifique, à la barbe argentée, au
-front de pur ivoire, vêtu d’une robe somptueuse, coiffé d’un turban
-couleur de neige, et qu’on me dit être le _Hodja_[29].
-
- [29] Professeur de Coran.
-
-Le tableau était d’une apaisante douceur. Ces trois êtres, la femme, le
-vieillard, la toute jeune fille, représentaient une page admirable de
-l’antique vie orientale. La résignation, la sagesse, l’espoir, se
-lisaient sur les visages des personnages réunis dans cette pièce, si
-différents cependant, par le rôle qu’ils devaient sans doute jouer dans
-le vaste monde, mais semblables par la foi, cette foi musulmane qui
-nivelle à sa guise toutes les races, toutes les classes et toutes les
-volontés. Et de les voir ainsi, si loin de moi-même et de la terre
-entière, en ce palais d’un autre âge, le vieillard et l’enfant penchés
-du même geste pieux, sur le livre du prophète, la calfa écoutant de son
-air grave les versets connus, je me crus tout à coup transportée bien
-loin de la société actuelle, remontant les âges dans ce monde musulman
-où rien ne change, jusqu’aux époques fabuleuses de son immense grandeur.
-
-Ce fut Sta-Abouha qui, de son rire d’oiselle, rompit le charme.
-Familière comme un moineau, elle vint tendre au vieillard sa petite main
-fraîche.
-
---Bonjour, père!...
-
-Le Hodja effleura cette main de ses doigts pâles.
-
---Bonjour, petite!
-
-Ils s’entretinrent ensemble un moment...
-
---C’est lui notre maître à toutes ici; il m’a appris à lire, me dit la
-pétulante fellaha, très fière de son mince bagage d’érudition.
-
-Mais le vieillard l’interrompit avec un sourire malicieux:
-
---Si je n’avais pas eu d’élèves plus attentives, Sta-Abouha, il y a
-longtemps que j’aurais renoncé à rien apprendre à personne...
-
-Et comme la petite faisait mine de bouder, il ajouta tendrement:
-
---Ne te tourmente pas, enfant. Les oiseaux du ciel ne savent pas lire
-dans les livres, mais leurs chansons réjouissent pourtant le cœur des
-hommes. Allah ne t’a pas créée pour le travail; contente-toi d’être un
-passereau joyeux, en attendant de devenir une bonne épouse et une tendre
-mère. A chacun sa tâche, ma fille!...
-
-Il avait passé sa longue main fine dans les cheveux crépus de ma petite
-amie, qui s’était assise à ses pieds et il me parut ainsi plus
-patriarcal encore, plus grand et plus beau dans ce simple geste
-paternel. Mais déjà Sta-Abouha lui parlait de moi, lui racontait mon
-histoire, qui lui semblait tout à fait extraordinaire. Le vieillard me
-regarda.
-
---Tu as quitté ton pays, ta famille pour suivre notre fils Sélim?...
-C’est bien cela!... Puisse Dieu t’éclairer et te donner le désir de
-devenir musulmane!...
-
-Puis, comme un peu honteux de ce souhait, parti malgré lui du fond de
-son cœur de croyant, il jugea poli d’ajouter:
-
---Ça ne fait rien, ma fille, il y a aussi de bonnes gens chez les
-chrétiens, que le Seigneur te garde du mal!...
-
-Il fallut accepter le café que, sur l’ordre de la calfa, la fillette
-avait préparé. Comme je faisais compliment à la vieille esclave de la
-beauté de sa protégée, elle eut un sourire de triomphe.
-
---C’est qu’elle est à moi, cette enfant!... C’est ma _hératleck_, et je
-l’aime comme le propre fruit de mes entrailles. Qu’Allah lui donne une
-bonne chance dans la vie...
-
-Sta-Abouha, pensant que je ne comprenais pas très bien, m’expliqua
-aussitôt ce que signifiait ce mot de _hératleck_ complètement nouveau
-pour moi.
-
-Quand une femme esclave ou libre veut adopter un enfant, elle n’a besoin
-d’aucune autre autorisation que de celle de ses maîtres, si elle est
-esclave; mariée elle dispose de ses biens et n’a pas de comptes à rendre
-à l’époux qui, de son côté, peut créer ou prendre tel enfant qui lui
-plaît, sans même en avertir son épouse. Mais chez la femme, pour que
-l’adoption soit complète, il faut qu’en présence de plusieurs personnes,
-elle revête une robe très ample et largement fendue sur le devant.
-Prenant alors le petit être qu’elle veut rendre sien, elle le fait
-passer par l’échancrure du corsage et une matrone, agenouillée à ses
-pieds, le reçoit dans ses mains. La mère adoptive prononce ces mots:
-
---Enfant, je te fais mien!...
-
-Et la sage-femme le recevant, l’élève dans ses bras et le présente en
-disant:
-
---Voici le fils ou la fille d’une telle! (_sic_).
-
-Cet enfant est désormais l’_hératleck_ de celle qui l’a adoptée.
-
-En quittant la pièce où nous avions été si bien reçues, nous fîmes
-encore la visite de plusieurs autres. Quelques femmes se trouvaient
-seules dans leur chambre, priant ou cousant. D’autres--et c’était le
-plus grand nombre,--avaient auprès d’elles leur _chaïader_ (petites
-esclaves que l’on confie aux calfas pour les instruire des devoirs de
-leur charge future). La calfa exerce un droit absolu sur sa _chaïader_.
-
-Quand la différence d’âge n’est pas trop grande, il se forme parfois des
-amitiés d’une terrible violence. Sta-Abouha m’a dit l’aventure d’une
-fillette de quinze ans qui avait tenté de se laisser mourir de faim,
-parce que l’on mariait sa calfa... Il fallut que celle-ci obtînt du
-palais la permission de l’emmener avec elle dans son ménage. Plus tard,
-le mari, jaloux de la tendresse passionnée qui liait cette enfant à sa
-femme, maria la pauvre _chaïader_ à un de ses domestiques, et renvoya le
-couple à la campagne.
-
-Sta-Abouha ne sut pas me dire ce qu’il était devenu, mais elle pensait
-que la pauvre petite s’était soumise et devait faire souche de jeunes
-Égyptiens, là-bas, dans quelque coin du Béhera ou de Garbieh.
-
-Comme dans la maison du sultan de Stamboul, le palais contenait de
-multiples fonctionnaires, recrutées parmi les esclaves blanches. Il y
-avait une gardienne des trésors, une maîtresse des vêtements, une autre
-préposée aux vivres, une autre aux boissons, une pour le café, une pour
-les sirops, une autre encore pour les parfums; tout un escadron de
-jolies filles pour la table et le massage. Et là-dedans n’étaient point
-comprises les chanteuses, les danseuses et les musiciennes.
-
-Les bourgeois pouvaient, à leur guise, faire venir dans leurs maisons
-les _almées_ ou _gawazi_[30] mercenaires; au palais, cette liberté
-n’était point permise. Un prince devait pouvoir trouver chez lui, et à
-toute heure de jour ou de nuit, l’attraction souhaitée ou le plaisir
-demandé.
-
- [30] Le véritable sens du mot _almée_ serait «savante» mais il est
- devenu synonyme de danseuse ainsi que _gawazi_ qui désigne
- aujourd’hui les chanteuses alors que le mot _gawazi_ veut dire
- «bohémienne».
-
-C’est ainsi qu’aux fêtes du Baïram, suivant le grand jeûne du mois
-sacré, l’orchestre de femmes se faisait entendre, le jour pour les
-visiteuses, et la nuit pour le prince. Rien de plus étrange que la vue
-de cet orchestre, véritable tableau d’opérette.
-
-Que l’on se figure une cinquantaine de jeunes femmes, toutes jolies,
-mais aux formes particulièrement opulentes, revêtues de costumes
-militaires, qu’elles remplissaient d’une inquiétante façon. Sur leurs
-têtes aux cheveux relevés en chignons, un tarbouche à glands d’or, posé
-sur l’oreille, leur donnaient un faux air de débardeurs en délire. Que
-dire de la culotte, si collante qu’il semblait impossible de la voir
-résister jusqu’à la fin du premier morceau!... Sur une estrade, cet
-orchestre, invraisemblable dans sa perverse ambiguïté, charmait
-l’auditoire par l’exécution de fantaisies tirées des principaux opéras
-d’Auber et de Verdi.
-
-Dans le milieu de la salle, une colossale corbeille de fleurs et de
-fruits était dressée pour le plaisir des yeux et la gourmandise des
-jolies bouches. Les visiteuses, en passant, prenaient un fruit,
-cueillaient une fleur et allaient ensuite s’asseoir autour des
-musiciennes, qu’elles écoutaient en fumant d’innombrables cigarettes et
-en dégustant de nombreuses tasses de moka. Tandis que dans les pièces
-basses du palais les négresses se livraient aux danses sauvages de leur
-pays d’origine, en croquant des pistaches et en buvant tous les fonds de
-verres de limonade ou de sirops venus des salons.
-
---C’était une belle époque! soupirait Sta-Abouha. A présent, voyez-vous,
-tout cela coûte trop d’argent. On diminue un peu, chaque année, le
-nombre des esclaves et la somme des frais. Que n’êtes-vous venue du
-temps de l’ex-khédive Ismaïl?... Ah! les beaux jours, les splendides
-fêtes!...
-
-Et ma petite compagne, dans l’enthousiasme de ses souvenirs d’enfance
-revenus, me montrait les arbres du jardin où nous arrivions.
-
---Savez-vous?... je pense que les arbres, la terre, le Nil, tout ce qui
-nous entoure se souvient et regrette...
-
---Quoi donc, Sta-Abouha?...
-
---Tout! C’est tellement difficile à dire et cela n’est pas pour me faire
-valoir à vos yeux, chère étrangère innocente; vous ne pouvez conprendre
-encore l’âme orientale. Quand vous la connaîtrez, les choses dont je
-parle n’existeront plus.
-
-Et, comme je la pressais d’être plus explicite, soudain, elle redevint
-la créature primesautière et charmante que je commençais à aimer et dont
-la grâce pimentée m’effrayait et me ravissait à la fois.
-
---L’Égypte d’à présent, qu’est-ce que c’est?... En vérité, ce n’est
-rien!... On est moins battu, sans doute, et le Nil roule moins de
-cadavres dans ses eaux grises; le cimetière, aussi, reçoit moins de
-morts tombés subitement, sans cause apparente. Aujourd’hui, on meurt
-presque toujours d’une maladie, et l’on assure qu’il y a des juges, dans
-tous les pays, qui rendent vraiment la justice, sans prendre de
-backchiches. Je ne sais pas, moi!... On dit même que l’esclavage va être
-complètement interdit. Eh bien! si cela est vrai, c’est la fin de la
-race, la fin de nos grandeurs, la fin de tout!... Ces maîtres, que nous
-servons et que nous haïssons, nous ne saurions vivre sans eux... C’est
-l’abondance de leur superflu qui fait notre aisance, car ils ont cela de
-grand qui leur fait pardonner bien des faiblesses: ils savent encore
-être généreux!... Si nous existons, si nous connaissons quelques-unes
-des joies de la terre, nous, les humbles, c’est leur gaspillage qui en
-est la cause, et les miettes de leurs tables sont assez abondantes pour
-que toute la faim du pays soit rassasiée. Nous ne savons pas travailler.
-Nos mères ne nous ont appris à rien faire. Chez nous, on mourrait de
-faim sans l’aide des grandes maisons. Chez les maîtres, nous trouvons,
-avec le gîte, le vivre, les vêtements et quelquefois l’amour!... que
-nous n’aurions jamais connu sans cela, car nos maris nous prennent comme
-des brutes, et la femme n’est guère, pour eux, qu’un objet de rendement
-ou un animal de reproduction. Ils veulent beaucoup de femmes pour avoir
-beaucoup d’enfants qui, en grandissant, travailleront la terre avec eux
-et leur éviteront ainsi l’emploi des bras mercenaires. Les épouses
-vieillissantes deviennent aussi des bêtes de somme, qui peinent et
-triment jusqu’au dernier souffle sans rien demander qu’un peu de pain...
-Au palais, le plaisir d’une nuit peut faire de nous la mère respectée de
-petits princes, dont la venue changera pour toujours notre destinée.
-Esclave aujourd’hui, grande dame demain, qui pourrait hésiter devant
-l’émerveillement d’une telle espérance?
-
-Nous étions arrivées au détour de l’allée, jusqu’au bord du fleuve. Le
-soir tombait. Sta-Abouha, subitement, s’était tue, gagnée peut-être par
-la douceur profonde de l’heure présente. Derrière nous, le palais
-dressait sa haute structure. Les murs, badigeonnés d’un rose pâli,
-semblaient se fondre avec la teinte des nuages qui descendaient du
-Mokatam jusqu’à nous.
-
-Les arbres, aux feuillages sombres, abritaient des milliers d’oiseaux
-dont le babil emplissait l’espace. Les frangipaniers, les héliotropes,
-les fohls, les roses, toutes les autres fleurs innombrables en ce
-jardin, exhalaient, à l’approche de la nuit, un parfum si pénétrant, que
-l’air en était comme saturé; il semblait, par instant, que l’on dût
-défaillir sous leurs multiples essences. Devant nous, c’était le Nil, le
-fleuve roi aux eaux lourdes, qui virent passer tant de monarques, tant
-de conquérants et tant de vaincus, dont les corps glacés allaient se
-perdre, achever de pourrir sur le lit sablonneux, et ce lit ne les
-rendait jamais plus.
-
-De l’autre côté, c’était la route de Guizeh, conduisant alors aux
-Pyramides que l’on voyait se dessiner, ombres gigantesques,
-triangulaires et fines, dans les vapeurs roses du couchant. Vues de
-cette place, leur masse colossale n’était plus qu’un double cône. La
-troisième pyramide, celle de Mycérinus, à peine visible. Derrière nous,
-sur la hauteur, la citadelle dressait sa façade et ses minarets montant
-comme deux longues aiguilles dans le ciel clair. Là-bas, vers le nord,
-la chaîne Lybique se confondait avec les nuages couleur de hyacinthe.
-
-Sur le Nil, les grandes barques glissaient doucement, leurs voiles
-latines gonflées sous la forte poussée de la brise.
-
-Une petite flûte égrenait ses notes dans les roseaux; des buffles
-passèrent devant nous, chargés de faix d’herbes. Un enfant mince, brun
-et nu, les conduisait.
-
-C’était l’Égypte! toute l’Égypte! paisible et triste dans sa tranquille
-beauté; l’Égypte de toujours, l’Égypte qu’avaient connue, avant notre
-époque, les pères et les aïeux de ceux-ci. L’Égypte immuable et
-convoitée des Hycsos, des Pharaons, des Ptolémées et des Césars;
-l’Égypte éternelle, au sein fécond, que Bonaparte trouva telle que
-l’avait laissée Cambyse et qui nous paraît à peine changée, à
-nous-mêmes, sitôt que nous franchissons l’enceinte des grandes cités.
-
---Notre pays est beau! dit Sta-Abouha gravement.
-
---Très beau! petite Sta-Abouha.
-
-
-
-
-XXI
-
-
-Le soir, à la maison familiale, quand tout le monde était endormi, je
-montais sur la haute terrasse, en compagnie de ma fidèle Émilie. Elle
-allumait les deux flambeaux de jardin, et moi, assise sur un morceau de
-tapis, le dos appuyé contre une selle de velours cramoisi, à crépines
-d’or, qui se trouvait là on ne sait comment, je lisais les _Mémoires de
-Saint-Simon_... Était-ce la splendeur vraiment merveilleuse de cette
-nuit d’été? Était-ce l’influence ambiante ou le souvenir des choses
-entendues, je ne sais, mais le volume, tout à coup s’échappa de mes
-mains, tout le parfum des fleurs de ce jardin respirées tantôt, toute la
-mélancolie du paysage étaient en moi, et me donnaient une sorte de
-vertige. J’eus peur de devenir pareille à tant d’autres dont on m’avait
-dit l’histoire; ma volonté était impuissante, je me sentais glisser à la
-paresse, à l’oubli de tout ce qui n’était pas l’infinie béatitude de
-l’heure présente. Un grand palmier, tout près de nous, agita son panache
-de feuillage, un oiseau de nuit passa sur nos têtes et les frôla.
-
-Dans une maison voisine, on entendait le tam-tam régulier du
-_darrabouck_, tandis que des voix de femmes chantaient.
-
-Des chiens, longuement, aboyèrent. Il me semblait que, depuis des
-siècles, l’âme orientale était en moi.
-
-Soudain, déchirant la nue, la lune monta radieuse, dans la nuit si
-lourde de volupté.
-
-Alors Émilie, qui, depuis un moment, me regardait sans rien dire, dans
-la simplicité de son âme, se mit à fredonner presque à mi-voix et pour
-moi toute seule, le vieux refrain d’un de nos _Noëls_ provençaux:
-
- Aouoh Christaou la luno es lévado!
- Aouoh Christaou saouto vito aou Saou![31]
-
- [31]
-
- Eh! Christophe, la lune est levée...
- Eh! Christophe, saute vite à terre.
-
-Il me parut que, tout à coup, on ôtait de devant mes yeux un voile épais
-qui, pour un moment, m’avait enlevé la notion des choses. Je me sentis
-redevenir moi-même, j’avais honte de cette minute durant laquelle je
-m’étais laissé glisser sur la pente fatale, prête à renoncer à la lutte,
-gagnée aux habitudes du pays, sous l’influence amollissante du milieu et
-de l’air ambiant.
-
-Je me levai, je regardai le ciel de minuit, ciel d’Orient, lumineux
-comme une aube et je me dis qu’il suffisait peut-être d’une heure de ces
-nuits rafraîchissantes, pour chasser d’un cœur volontaire les lâchetés
-et les faiblesses, suites de jours trop brûlants, des heures trop
-lentes... Et je me promis d’être forte, d’être vaillante, de garder de
-mon mieux l’âme résolue que les douces aïeules françaises avaient mise
-en moi. Ainsi, il avait suffi d’un air ancien, d’un air du pays,
-fredonné par des lèvres de servante, pour me rendre à la fois le courage
-et le goût de vivre...
-
-J’ai tenu parole. Depuis ce jour, quels que pussent être les exemples,
-quelque amertume ou quelque regret qui me pût venir, je fus brave.
-
-Tous les soirs, malgré une lassitude croissante, je demeurais de longues
-heures, en compagnie de mes livres, forçant mes yeux à se rouvrir quand
-je sentais le sommeil appesantir mes paupières. Je repris ma
-correspondance interrompue et, enfin, je laissai davantage ma pauvre
-Émilie dégonfler son cœur fruste dans le mien. Je lui défendis seulement
-de me parler de ce qui se faisait dans la maison.
-
-Insensiblement, je la ramenais vers la douce terre si lointaine, où,
-toutes deux, nous avions essayé nos premiers pas. Et peu à peu, à force
-de refaire ensemble les routes jadis parcourues et de répéter les
-paroles toujours entendues, nous parvînmes à nous créer un petit coin de
-patrie, un havre de paix où nous nous retrouvions avec nos âmes
-différentes, unies dans le même amour et le même espoir. Il n’y avait
-plus ni maîtresse ni servante, mais seulement deux femmes françaises,
-perdues dans ce harem africain, heureuses d’échanger ensemble quelques
-idées, point toujours pareilles, mais émises du moins dans la chère
-langue maternelle. L’humble paysanne qu’était Émilie, me racontait son
-enfance dans la ferme paternelle, perdue dans les montagnes de
-l’Aveyron. Elle avait, au plus haut point, cet esprit un peu
-caustique--mais dont toutes les comparaisons font image--qui caractérise
-nos peuples méridionaux. Je connus l’histoire du berger Basile, du
-pauvre Marine, et de la vachère Ninette. Je crus parfois faire, avec
-cette fille des Cévennes, l’ascension de ses montagnes, une lanterne à
-la main, le front recouvert de la mante du pays, par les nuits claires
-et glaciales de Noël. Je voyais l’office; j’assistais au plantureux
-réveillon, où cinquante paysans se groupaient, tel un troupeau, autour
-de la table du curé, régalant ses ouailles de dinde, de nougats et
-d’_oreillettes_[32], le tout arrosé de blanquette de Limoux, ou de
-muscat de Lunel.
-
- [32] Pâtisserie du Languedoc et de la Provence.
-
-Soudain, une mélopée arabe venait jusqu’à nous d’un immeuble voisin, le
-son d’une _houd_ ou de la _noune_ grinçant tristement quelque mélodie
-sur un ton mineur; ou bien le _gaffir_[33] hurlant sous nos fenêtres son
-appel fatidique: _Ouahed!_[34] Et c’était fini! Le charme se rompait. On
-était de nouveau deux exilées qui descendaient, le cœur lourd et les
-yeux troubles, dans la maison, et regagnaient la chambre commune en
-ayant bien soin de ne pas écraser de négresses dans le hall, car elles
-dormaient serrées les unes contre les autres et si bien enroulées sous
-les énormes couvertures, qu’il fallait se livrer à une véritable
-gymnastique, pour éviter de marcher sur leurs corps.
-
- [33] Crieur de nuit.
-
- [34] «Un»! Abréviation de la formule Islamique: «Il n’y a qu’un seul
- Dieu!»
-
-Dans la chambre, c’étaient alors la musique continue des corbeaux
-croassant jusqu’au jour, le chant lugubre des derviches auquel,
-cependant, je commençais à m’accoutumer, et le cri strident des
-éperviers frôlant nos fenêtres.
-
-C’est le soir!... Il a fait très chaud toute la journée et la maison,
-surchauffée par les rayons d’un soleil torride, a gardé dans ses murs
-une température si élevée que, malgré les courants d’air établis
-partout, on suffoque.
-
-Dans le hall où le repas s’achève, nous sommes tous assis autour du
-traditionnel plateau, où s’étale, fraîche et saignante à souhait, une
-succulente pastèque.
-
-Le cousin Ahmed-bey a découpé habilement le cœur du fruit et le partage
-en morceaux, qu’il nous distribue en maître de maison magnanime, gardant
-pour lui la partie la moins délicate.
-
-On mord à belles dents la pulpe savoureuse, dont le jus découle de
-toutes les lèvres en bave rose. C’est délicieux et dégoûtant à la fois.
-
-A terre, comme un animal familier, Zénab achève les écorces que le bey
-lui jette, sans qu’elle songe le moins du monde à s’en offenser. Mais,
-la dernière bouchée finie, elle se traîne sur les genoux jusqu’à l’hôte
-et sa voix se fait larmoyante pour demander:
-
---_Amel-Maarouf, Nébit, ia bey?..._ (Faites-moi plaisir... du vin, mon
-bey!)
-
-Dès le premier jour de mon arrivée, et pour me faire honneur, on a
-servi, sur la table de famille, la rouge boisson prohibée par le
-prophète.
-
-J’ai constamment refusé d’en prendre. Mais, comme on a continué de
-placer le _fiascho_ devant moi, presque chaque jour, la même scène
-amusante se reproduit.
-
-Vers le milieu du repas, au moment de faire appel à l’esclave
-pour lui verser à boire, avant de prononcer le mot consacré
-(_Essinni!_--Désaltère-moi!), le cousin, hypocritement, se tourne vers
-moi et demande:
-
---Ma cousine, vous ne prenez pas de vin?...
-
-Et moi de répondre:
-
---Non, mon cousin, merci!
-
---Vous permettez que j’en boive un peu?...
-
---Comment donc!...
-
-Et je lui tends le _fiascho_ qu’il a devant lui. Il boit sec et commence
-à retrouver la parole, lui qui ne parle presque jamais.
-
-C’est alors que Zénab se rapproche, vraie chatte gourmande, et réclame
-sa part.
-
-Généralement, elle invente un malaise, une souffrance quelconque, qui la
-force à demander de ce vin qui est un remède, «un vrai remède,
-seigneur!» En demanderait-elle sans cela, elle qui se targue d’être une
-si bonne musulmane?...
-
-Ce soir, elle ne va point faillir à son habitude.
-
---Zénab, interroge le cousin, pourquoi veux-tu boire de ce vin? Tu sais
-bien que c’est défendu...
-
---Je le sais, seigneur... mais j’ai mal! Ah! j’ai si mal! Donnez-m’en
-rien qu’un peu, une goutte pour guérir mon pauvre estomac qui me brûle.
-
-Le cousin, amusé, verse dans un bol de faïence la valeur de deux grands
-verres.
-
-La femme boit.
-
-Un quart d’heure après, elle est ivre à tomber. C’est le moment que l’on
-attendait; l’heure précise où le démon, caché dans l’âme obscure de la
-bouffonne, va se manifester à nous par les paroles et les actes les plus
-baroques et les plus inattendus. Il n’est pas de folies qui ne
-s’échappent de ces lèvres de démentes où l’alcool a mis son poison.
-
-Cette fois encore, nous assistons immobiles à la répétition du spectacle
-quotidien. Comme il fait chaud, Zénab a retiré sa galabieh, selon une
-coutume qui lui est chère. Elle apparaît sous la clarté crue de la
-suspension au pétrole, à l’abat-jour de métal, vêtue d’un simple caleçon
-de percale jadis blanche, mais, pour l’instant, d’une couleur indécise,
-flottant entre l’ocre et l’ardoise à force de malpropreté. Ce caleçon,
-qui gêne sans doute son estomac lourd de vin, elle l’a fait glisser
-jusqu’au milieu de son ventre, qui semble pitoyablement flasque et
-blême, au-dessus des cordons qui le soutiennent mal et entament les
-chairs.
-
-Zénab ne porte pas de chemise et sa gorge, en forme d’outre, tombe
-lamentablement plus bas que la taille, sous la forme de deux petits sacs
-vides et ballottants. Les pectoraux se dessinent de façon inquiétante
-sous la peau de la poitrine et les épaules semblent deux clous énormes,
-reliés à ces bâtons qui sont les bras. Le dos, où l’épine dorsale montre
-chacun de ses nœuds, s’arrondit déplorablement.
-
-Et, sur cette loque, des tatouages variés ont laissé leurs traces
-ineffaçables. Zénab porte sur chaque sein un petit soleil et, au bas des
-reins, se dessine un crocodile. Elle est très fière de ces emblèmes et
-les exhibe à tout venant sans la moindre gêne.
-
---Danse, Zénab!... ordonne le maître.
-
-Et Zénab danse.
-
-Elle a mis sur sa tête grimaçante le tarbouche que complaisamment, a
-prêté l’eunuque, dont la large face s’épanouit d’aise dans l’encadrement
-de la porte... Elle a pris la canne du maître et, une fleur de souci
-entre les dents, les yeux dilatés, le torse penché en avant et la croupe
-tendue, ses deux mains appuyées au bâton qui la soutient, elle imprime à
-la partie moyenne de son corps, des mouvements bizarres, dont l’impudeur
-ne choque personne. Sa pauvre face stupide exprime une douce
-satisfaction; ses yeux sans cils pleurent de tendres larmes; sa bouche
-s’entr’ouvre: Zénab est heureuse!
-
-Le vin de palme a, pour un instant, chassé jusqu’au souvenir de la
-misère présente et des souffrances passées.
-
-Le bey lui-même donne l’exemple de l’accompagnement, en frappant en
-cadence ses deux mains l’une contre l’autre. Les assistantes, maîtresses
-et esclaves, limitent. Zénab, excitée par ce rythme un peu sauvage, se
-livre à présent à de véritables contorsions. Sur ses traits, que ce
-plaisir furieux décompose, la sueur ruisselle et ses cheveux, mal
-peignés, viennent battre ses joues de leurs mèches folles. Maintenant,
-elle a jeté le bâton et passé à ses index les crotales de cuivre qu’une
-servante lui a tendues sur l’ordre du bey. Les bras levés au-dessus de
-sa tête, elle agite ses crotales en un mouvement toujours plus rapide.
-Ses yeux révulsés ont une expression indéfinissable qui tient à la fois
-de l’extase et de la terreur. Elle tourne sur elle-même, grisée par
-cette musique étrange, faite de toutes les voix des personnes
-environnantes, des battements de leurs mains et surtout de ces terribles
-crotales qui ne s’arrêtent plus.
-
-Gull-Baïjass a pris un darrabouck entre ses genoux, et ses doigts blancs
-de paresseuse en tirent le son toujours pareil qui, depuis l’aurore des
-siècles, guida les danses des filles d’Égypte.
-
-L’eunuque, ravi, s’est avancé et, assis, sans rien dire, tout près de la
-porte, sa grosse tête crépue dodeline gravement de gauche à droite, il
-semble personnifier ainsi quelque divinité grotesque sortie du fond des
-âges, pour apporter à ce tableau familial sa présence tutélaire.
-
-Et tout à coup, la danseuse s’arrête, à bout de souffle, et vient
-s’abattre presque à mes pieds, comme une masse.
-
-Zenab est évanouie.
-
-Le maître rit et sort de la pièce.
-
-Azma hésite un peu, partagée entre son bon cœur qui lui conseille d’être
-charitable à cette femme, et la crainte de perdre de son prestige devant
-ses esclaves, en donnant des soins à une créature si inférieure. Mais,
-moi qui ne suis pas Turque et n’ai pas à me préoccuper de ces gens, je
-me suis agenouillée près de Zénab, et, aidée d’Émilie, nous parvenons à
-ranimer la pauvre danseuse. Azma, alors, a été chercher elle-même l’eau
-_de fleurs_[35], précieusement distillée par elle et conservée dans la
-vieille dame-jeanne, au fond de l’armoire de sa chambre. Elle revient,
-tandis que Zénab ouvre les yeux et essaie de me baiser les mains, en
-signe de gratitude. De voir la _hanem_ s’occuper d’elle avec moi et lui
-tendre la boisson si recherchée et servie dans une cuiller d’argent,
-comme à une égale, Zénab n’en peut croire ses regards. La joie
-l’étouffe. Pour mieux nous en prouver l’excès, la pauvre femme essaie de
-petits gloussements de gratitude, qui ne parviennent pas à s’échapper de
-sa gorge.
-
- [35] Eau de fleurs d’oranger.
-
-Émilie, la première, a pensé à couvrir le buste nu et à envelopper les
-épaules de Zénab d’un châle à elle; cela suffit à procurer
-immédiatement, chez la fellaha, le réveil de toutes ses facultés.
-
---Ah! par Allah! que ce châle me fait de bien. Si j’en avais un pareil,
-je crois bien que je serais guérie tout de suite...
-
-Moi, probablement, j’aurais donné le châle, mais Zénab a affaire à plus
-maligne qu’elle, avec ma rusée Cévenole. Émilie est bonne, mais avisée;
-elle pense qu’elle n’est pas assez riche pour faire des cadeaux aux
-paresseuses.
-
---Écoute, Zénab, puisque ce châle te plaît, je t’apprendrai à en faire
-un pareil.
-
-Zénab aime mieux y renoncer tout de suite...
-
-Le lendemain et les jours suivants, je crus remarquer chez cette
-bouffonne--car elle n’était guère que cela dans la maison--un
-redoublement d’amabilité et d’égards à mon intention: Zénab se souvenait
-et elle était reconnaissante. Pour moi, je ne pensais plus à son
-accident, quand, un soir, après une interminable journée de
-solitude--toute la famille était allée rendre visite à des parents
-habitant la banlieue--comme je demandais l’heure à Gull-Baïjass pour la
-dixième fois peut-être, Zénab, qui me regardait sans rien dire,
-s’approcha de moi:
-
---Petite hanem, les heures te semblent longues!... Tu n’as pas lu dans
-tes gros livres, ce soir; je parie que tu es malade?...
-
-Je dus avouer que j’avais mal à la tête.
-
---C’est parce que le bey ne t’a pas écrit... Ne te tourmente pas;
-demain, le seigneur t’enverra une bonne lettre; mais moi, ce soir, je
-veux te distraire.
-
-Tout de suite, je pensai à la danse et je revis par la pensée toute la
-scène de l’autre soir.
-
---Non, non, Zénab, pas de danses, pas de musique! je suis lasse.
-
-Mais elle, à voix basse, murmura:
-
---Ce n’est pas ce que tu crois... Non, j’ai à te montrer quelque chose
-qu’aucune chrétienne avant toi n’a vu; une chose que tu ignores et qui
-t’amusera, ma colombe... Seulement, il ne faut pas le dire ici; sans
-cela, on me chasserait, et la pauvre Zénab n’aurait plus de gîte.
-
---C’est donc mal, Zénab, ce que tu me proposes?...
-
---Voilà. C’est mal et ce n’est pas mal... ça dépend des idées. Je te
-mènerai dans une maison où tu ne rencontreras que des personnes très
-respectables, mais qui seraient fâchées si elles savaient que je leur
-conduis une dame qui n’est pas Égyptienne. Chaque peuple a ses
-habitudes, qu’il n’aime pas voir divulguer. Viens, ma sœur, tu ne le
-regretteras pas...
-
-Que ceux qui jamais ne sentirent l’aiguillon de la curiosité tourmenter
-leur cervelle, me pardonnent.
-
-Zenab avait dit:
-
---Je vais te montrer quelque chose, qu’aucune chrétienne avant toi n’a
-vu...
-
-Je n’avais pas dix-huit ans! Personne n’était là pour me guider. Une
-envie terrible me prenait de voir ce spectacle défendu aux profanes;
-d’ailleurs, ma fidèle Émilie et Zénab seraient avec moi... Que
-pouvais-je craindre? J’acceptai de revêtir la habara et nous partîmes.
-
---Surtout parle très peu, me souffla Zénab, je te présenterai comme une
-dame persane descendue chez ma maîtresse. Je dirai que tu ne sais pas
-très bien l’arabe.
-
-... Ainsi, cette fille stupide trouvait cependant des subterfuges
-surprenants pour l’accomplissement de ses volontés.
-
-Nous partîmes en voiture et, en quelques minutes, le cocher nous déposa
-dans le quartier même de _Darb-el-Gamamiz_ devant une maison d’apparence
-fort honnête. Deux grands eunuques surveillaient la porte.
-
-Nous franchîmes le patio. Zénab souleva la lourde portière qui masquait
-l’entrée du harem, en personne habituée, pour laquelle les lieux
-n’avaient plus aucun mystère.
-
-Nous parvînmes au premier étage. Tout de suite les sons de l’habituel
-orchestre arrivèrent jusqu’à moi. _Noune_, _houd_, _darrabouck_
-faisaient rage de compagnie. De temps à autre, des voix féminines
-accompagnaient l’air sur un timbre suraigu. Je n’eus pas trop le temps
-de me demander où j’étais, ni si cette musique entendue était une
-musique de fête. Une femme entre deux âges, la face outrageusement
-peinte, les cheveux passés au henné couleur de sang, les yeux
-démesurément agrandis de kohl, venait vers nous, dans un balancement des
-hanches et des cuisses qui lui donnait la démarche peu gracieuse d’une
-oie.
-
---Qui est cette hanem, Zénab?... Est-ce pour une leçon?
-
-Zénab, dans la crainte que je ne répondisse trop vite, se hâta de dire:
-
---Oui et non, madame... C’est une jeune Persane qui veut voir les leçons
-des autres pour essayer de faire une école comme la vôtre dans son pays.
-
---C’est un talari, alors, Zénab!...
-
-Je m’exécutai et donnai un écu, de plus en plus intriguée... Mais Émilie
-me tirait vers elle, par un pan de ma habara!...
-
---Pour l’amour du Ciel, madame, allons-nous-en!... Cette femme est folle
-de nous avoir amenées ici!... Madame sûrement ne se rend pas compte...
-ce n’est pas la place de madame... Je ne voudrais pas que madame me
-reprochât ensuite de l’avoir laissée même une heure dans cette maison.
-
-Émilie, moins naïve que moi, se figurait des choses épouvantables. Une
-apparition inattendue commença de me donner confiance et rassura ma
-pauvre camériste affolée.
-
-Par la porte que Zénab venait d’ouvrir devant nous, Sett-Seddia, une
-cigarette aux lèvres, sa _Noune_ posée sur ses genoux, causait
-tranquillement avec une femme, modestement mise, à côté de six autres
-personnes, toutes fort correctes et plutôt mûres. Seddia la première
-nous aperçut:
-
---Comment êtes-vous ici, madame?...
-
-Elle paraissait plus ennuyée que choquée.
-
-Mais déjà Émilie, perdant toute notion de respect, dans l’ardent désir
-qu’elle avait de m’emmener de cette maison, l’interpellait:
-
---Madame Seddia, je vous en prie, dites-nous où cette folle de Zénab
-nous a conduites?... Bien sûr, ce n’est pas ici la place d’une jeune
-dame comme ma maîtresse...
-
-Seddia sourit. L’agitation de ma pauvre Émilie l’amusait.
-
---Mais, ma bonne, vous êtes dans un lieu très convenable. La hanem qui
-vous a reçues est professeur de musique et de danse, c’est l’heure de la
-leçon et je suis moi-même chargée de l’accompagnement. Allez-donc vous
-asseoir là-bas, dans cette pièce. Vous verrez les danses... Surtout
-rassurez-vous; «madame» (et elle me désignait) ne court aucun danger...
-
-Émilie obéit, sans cependant se montrer ni très satisfaite, ni très
-tranquille.
-
-Alors, à mon tour, j’interrogeai Seddia. Je pensais bien qu’on ne donne
-pas de leçons après neuf heures du soir, surtout en Égypte.
-
---Voyons, Seddia, soyez au moins franche avec moi...
-
-Notre compatriote parut embarrassée, mais tout de suite la légèreté
-naturelle de sa petite âme Montmartroise prit le dessus; elle déclara:
-
---Ma foi, tant pis! (Elle prononçait _tant pire!_) Je n’aurais pas voulu
-parler, mais, puisque vous y êtes, il faut bien que je vous explique...
-Ne vous hâtez pas de blâmer les femmes qui vous entourent. C’est ici la
-leçon d’amour!
-
---La leçon d’amour?...[36]
-
- [36] Tout ce qui va suivre et qui fut rigoureusement vrai il ya vingt
- ans n’existe plus aujourd’hui. La jeune fille égyptienne actuelle se
- rapproche de plus en plus de ses sœurs européennes.
-
---Mon Dieu, oui!... Et cela n’a rien que de très respectable en soi,
-étant données les mœurs du pays. Vous n’ignorez pas que les hommes se
-marient presque toujours en Égypte avec des femmes qu’ils ne connaissent
-qu’à l’heure suprême où, mariés et maîtres de leurs épouses, ils ont le
-droit de soulever le voile nuptial et de voir pour la première fois les
-traits de leur fiancée.
-
-«Bien entendu, l’amour tel que nous le comprenons en Europe ne saurait
-exister dans des conditions pareilles. Bien plus, les hommes auxquels
-leur religion permet quatre femmes légitimes «à la fois» et en nombre
-illimité, pourvu qu’elles se succèdent par le divorce, sans compter
-autant d’esclaves qu’ils peuvent en nourrir, sont forcément difficiles
-sur la marchandise... Les esclaves abyssiniennes ont, paraît-il,
-d’extraordinaires qualités au point de vue de la volupté... Les esclaves
-blanches savent toutes les ruses qui prennent les hommes... Jusqu’aux
-joyeuses négresses, dont les formes rebondies, la belle santé et la
-bonne humeur les retiennent parfois des années pris à leurs charmes
-couleur de suie!... Alors, dans ce triple péril, que voulez-vous que
-fasse la pauvre petite vierge égyptienne, qui, en fait d’hommes, n’a
-jamais connu que son père qu’elle redoute et ses frères qui la
-méprisent... Il faudrait qu’elle soit plus belle qu’une houri, ou plus
-rouée qu’une courtisane pour pouvoir sans désavantage essayer la lutte.
-Elle n’est plus qu’un triste moule à enfants. Et si la nature l’a faite
-stérile, ou si la vieillesse vient trop tôt, elle ne tarde pas à se voir
-reléguée à la dernière place dans sa maison, à moins qu’on ne l’en
-chasse tout de suite, sur les conseils d’une rivale ambitieuse.
-
-«Les mères qui, durant des siècles, ont souffert de ces choses sans oser
-se plaindre, ont enfin fini par trouver le moyen d’y porter remède.
-
-«Il y a quelques années, une très belle fille, qui jadis avait fait
-métier de ses sourires, épousa un bey et demeura veuve avec quatre
-filles, presque sans fortune. Cette femme, qui de l’amour oriental
-n’ignorait aucun secret, se dit qu’il serait profondément regrettable,
-de ne point initier ses enfants aux façons qui lui avaient jadis si bien
-réussi auprès des hommes qui la convoitaient. Seulement, au lieu de les
-faire savantes pour le public, elle s’appliqua à les élever en vue de
-leur bonheur personnel, qui ne pouvait dépendre, pensait-elle, que du
-bonheur de leur mari. Elle enseigna à ses filles les pratiques qui
-plaisent aux hommes et les sortilèges qui les attachent. Cette
-courtisane ne manqua pas d’avoir des imitatrices, quand on sut que ses
-quatre filles étaient heureuses en ménage, on supposa que les leçons
-maternelles n’étaient point étrangères à leur félicité domestique.
-L’école d’amour était créée.
-
-«Ici, l’on enseigne les divers arts d’agrément que les époux recherchent
-dans la jeune fille qui sera leur femme; danses, musiques, chansons...
-Le massage, bien entendu, occupe la première place, toute bonne
-musulmane devant masser son mari et réveiller par de savantes frictions
-ses facultés endormies.
-
-«Mais ce n’est pas tout, et je ne sais comment vous dire le reste, sans
-vous choquer... D’ailleurs, vous allez voir et vous pourrez vous rendre
-compte par vous-même... Tout cela s’exécute dans une intention fort
-honorable et ce complément d’éducation fait partie des qualités
-domestiques qu’une bonne mère doit enseigner à sa fille, avant de la
-donner à l’époux.»
-
-Non, Seddia n’avait pas menti, pas même exagéré... Tout ce que je vis
-dépassait de beaucoup les pires suppositions que mon cerveau de très
-jeune Européenne avait pu me suggérer... Et j’étais, je pense, plus
-ignorante que la plus ignorante des élèves qui s’exercèrent paisiblement
-devant moi.
-
-De même que l’on voit au Conservatoire des enfants de quinze ans,
-s’essayer à reproduire le masque tragique, les gestes passionnés et la
-voix profonde des Phèdre et des Agrippine, en délicieux perroquets
-seulement désireux d’imiter _la manière_ du professeur, mais incapables
-de ressentir le quart des sentiments qu’ils paraissent exprimer, ainsi
-se mouvaient et agissaient les petites vierges égyptiennes.
-
-L’une après l’autre, elles arrivaient le front timide, la démarche
-incertaine, devant le divan où s’étalait la comparse représentant _le
-mari_ (_sic_). C’était alors de part et d’autre une mimique
-intraduisible, que, seule, la plume terrible d’un Tacite ou d’un Suétone
-pourrait expliquer sans détours.
-
-On enseignait à ces fillettes à se dépouiller de leurs vêtements, à
-mimer les danses les plus lascives en gardant sur leurs lèvres d’enfant
-le même sourire de courtisane, en mettant dans leurs yeux clairs
-d’innocentes, le regard canaille du professeur... Celle-ci s’agitait
-terriblement, redressant un bras, pliant une jambe, faisant pencher
-davantage une tête rebelle; elle allait de l’une à l’autre, prodiguant à
-la fois conseils et remontrances. Et les gestes ne suffisaient point. Il
-fallait encore apprendre les paroles fatidiques, qui provoquent les
-désirs des hommes, la résistance qui les attise et les petits cris qui
-les contentent. Les soupirs étaient réglés comme les actions...
-
-L’enfant devait témoigner à certaine minute, une exaltation dont très
-probablement elle devait toujours ignorer la cause; car, contrairement
-aux récits mensongers qui circulent sur les femmes musulmanes, les
-Égyptiennes sont immuablement frigides, pour des raisons physiologiques
-qui ne trouveraient point leur place ici. Cela tient encore à la façon
-dont les maris se comportent avec elles. Bien peu demandent à leurs
-compagnes autre chose que de la soumission dans l’accomplissement de
-leur plaisir. Il s’agit seulement qu’elles sachent feindre... La grimace
-de l’amour leur suffit. Il faut surtout qu’elles les servent en esclaves
-complaisantes, tel mari fellah--même millionnaire--exige de sa jeune
-épouse, le soir des noces, qu’elle le déchausse et le déshabille. Au
-matin, il la réveille brutalement et se fait servir; car, pense-t-il:
-c’est le premier jour qu’un homme avisé dresse sa jument et sa femme!
-
-Tout autres, il est vrai, sont les habitudes turques.
-
-La Turque de race libre se repose sur les esclaves de tous ses devoirs
-de maîtresse de maison, y compris les soins physiques de l’époux. Elle
-consent bien à lui appartenir, mais non point à provoquer ses faveurs,
-ni à subir ses tyranniques exigences. Et les belles filles de Stamboul,
-qui deviennent les femmes d’hommes égyptiens, vengent cruellement les
-épouses égyptiennes en intervertissant complètement les rôles des
-conjoints dans le mariage... Les fils du Nil paient fort cher l’honneur,
-souvent bien illusoire, d’avoir une Turque dans leur maison...
-
-La leçon d’amour s’adressait donc uniquement à des jeunes filles
-égyptiennes. Le plus curieux, c’est que les mères réunies en cercle
-regardaient ces choses avec le même œil confiant que des mères
-françaises eussent contemplé les jeux de leurs petits sur le sable d’une
-plage, ou dans les allées d’un paisible jardin. De loin en loin, l’une
-d’elles approuvait à haute voix ou corrigeait d’un mot la défaillance
-d’une attitude, ou la fausseté de ton d’une phrase d’amour mal
-prononcée, et c’était tout.
-
-Accroupies en rond sur des chiltas, elles fumaient toutes comme des
-Cosaques et jacassaient comme des pies; à tel point que la _mahaléma_
-(professeur féminin) devait parfois interrompre d’un terrible «_Hoss!_
-(silence!) Mesdames, on ne s’entend plus».
-
-Sett-Seddia, impassible, pinçait les cordes de son bizarre instrument,
-et, quand elle s’arrêtait, les doigtiers de métal fixés sur ses ongles,
-lui donnaient un faux air de danseuse cambodgienne. Je ne pus m’empêcher
-de lui faire part de l’étonnement que j’éprouvais, à la voir, elle
-Française et catholique, prêter son concours à de pareils jeux...
-
-Elle me regarda et je vis passer dans ses yeux tristes la petite buée,
-voile de larmes mal retenues, que je connaissais bien pour l’avoir
-observée maintes fois chez cette femme, à l’heure de ses pires
-turpitudes...
-
---Que voulez-vous? me dit-elle. Il faut manger!... Ils m’ont à présent
-si bien pétrie à leur manière que je ne souffre même plus de
-l’extravagance qui m’entoure... Je suis une véritable musulmane!...
-
-Oh! le rire amer qui ponctua cette phrase!... Vous dûtes le retrouver,
-ce rire, pauvre Seddia, à l’heure terrible où le choléra, un peu plus
-tard, vous livrait à cette mort lamentable qui devait vous enlever en
-pleine santé, en pleine jeunesse. Au moment de franchir la suprême
-étape, en voyant penchés sur vous les visages des amies égyptiennes qui
-assistaient votre si courte agonie et, prévoyant qu’elles seules à
-présent allaient vous ensevelir, vous dîtes sans doute de ce même ton et
-avec ce même sourire désabusé:
-
---Je suis une bonne musulmane!
-
-Dernier mensonge, dernière aumône à ces cœurs simples, qui souhaitaient
-à votre âme les douceurs matérielles et palpables de leur paradis!...
-
-Quand j’appris à Azma notre escapade, en lui faisant promettre de ne
-point punir Zénab--mais ne voulant pas cependant qu’elle pût connaître
-par d’autres ma présence dans cette maison--je fus surprise de ne pas la
-voir fâchée.
-
---Évidemment, me dit-elle, ce n’est pas très convenable que tu sois
-allée là-bas. Mais, puisque cela t’amuse d’étudier les mœurs locales, tu
-as plus appris chez cette femme, en ces quelques heures, que dans une
-année. Seulement il faut bien que tu saches que les grandes familles
-flétrissent ces usages; jamais une Turque ou même une Égyptienne alliée
-à des Turcs, ne conduira sa fille dans cette maison.
-
-
-
-
-XXII
-
-
-A quelques jours de là, je pus assister à un mariage. Ce mariage!... on
-en parlait à la maison depuis des semaines et je me faisais une fête d’y
-être conviée, supposant bien que je pénétrerais cette fois au cœur de la
-famille orientale. On verra que je ne me trompais guère. Depuis, il m’a
-été donné d’assister à beaucoup de cérémonies diverses, dans toutes les
-classes du peuple égyptien. J’ai vu des noces princières et des noces
-paysannes, au village de la province où j’habite une partie de l’année,
-j’ai vu des noces barbarines et des noces chrétiennes chez les coptes,
-mais aucune ne m’a donné l’impression de _jamais vu_ que me procura le
-mariage où, pour la première fois, je pris contact avec la foule
-féminine et la véritable âme égyptienne.
-
-La veille, nous avions assisté à la soirée donnée par le père de la
-fiancée. Après un souper servi à la turque sur des centaines de plateaux
-autour desquels on s’asseyait par groupe de cinq à dix--à ce souper, il
-fut servi plus de quarante plats à chaque table--nous allâmes nous
-asseoir en cercle, autour du fauteuil où trônait la jeune fille en
-l’honneur de qui se donnait la fête. A l’époque où se passait ce récit,
-il était d’usage--depuis peu d’années!--de faire revêtir à la fiancée la
-robe de mariée à la mode européenne, robe de satin blanc, voile de
-tulle, fleurs d’oranger, etc... on ajoutait seulement le diadème en
-perles et les longs fils d’argent fixés au-dessus des tempes et
-descendant de chaque côté du front de la fiancée jusqu’à terre. Cette
-parure, essentiellement orientale, est de l’effet le plus original et le
-plus gracieux. Elle remonte aux époques des premiers siècles de
-l’occupation gréco-romaine, et fut gardée par les chrétiens et plus tard
-par les musulmans--les uns et les autres la conservent encore à l’heure
-actuelle, en Égypte.
-
-Devant la fiancée, les chanteuses et les danseuses s’installèrent et
-charmèrent l’assistance à tour de rôle.
-
-La fiancée fut amenée en procession par toutes les jeunes filles
-présentes et soutenue jusqu’à son trône par ses sœurs, ses cousines, ou
-ses parentes les plus proches. Sur son passage on jetait à profusion les
-grains de blé, signe d’abondance, du sel pour appeler la sagesse sur son
-jeune front, et des pièces de monnaie, symbole de richesse. Le concert
-fini, la jeune fille fut ramenée dans le même ordre à sa chambre et les
-invités demeurèrent à causer et à fumer jusqu’à l’aurore.
-
-On se sépara en se donnant rendez-vous pour le soir-même, chez l’époux
-où devait avoir lieu la consécration de la fête.
-
-Cette première soirée se nomme _Leïlt el Henna_ (la nuit du Henné).
-C’est en effet dans la journée que l’on a appliqué aux mains et aux
-pieds de la future épouse, le cataplasme d’herbes cuites qui doit
-laisser aux paumes et aux plantes, cette couleur affreuse si appréciée
-des femmes musulmanes. Tout d’abord, a eu lieu le bain, soigneusement
-présidé par la _Balana_ (baigneuse), qui a ensuite opéré l’œuvre
-délicate, et souvent douloureuse, de l’épilation.
-
-La patiente étant dévêtue, on l’étend sur un lit pendant qu’une matrone
-prépare, dans la chambre même, une sorte de caramel épais qui bout
-doucement sur un petit fourneau de terre. Dans ce liquide on verse une
-quantité de jus de citron exprimé à même dans la casserole. Quand la
-mixture est au point, la balana, avec une dextérité surprenante, y
-trempe la main et applique vivement cette sorte de cataplasme aussi
-chaud que possible, sur la partie à épiler. Elle laisse le remède agir
-quelques secondes, puis arrache violemment...
-
-On épile non seulement le corps, mais les bras et le visage--car les
-joues d’une mariée doivent avoir le brillant et la netteté d’une
-pomme--le duvet de pêche si chanté par nos poètes est ici en
-abomination. L’opération finie on donne un second bain à la malheureuse
-dont la face a des tons de homard bouilli et qui ne peut presque plus
-marcher tant sa pauvre chair est cuisante et meurtrie par cette toilette
-barbare. On la saupoudre ensuite de farine d’amidon et on l’habille pour
-la première soirée.
-
-La seconde fête a lieu chez l’époux et se nomme _Leïlt el Dourla_ (la
-nuit de l’entrée). Vers le coucher du soleil, la mariée est enfouie en
-grande pompe dans un carrosse de gala où prennent place avec elle, sa
-mère et quelques intimes--autant que la voiture en peut supporter.
-Ensuite, toutes les issues régulièrement calfeutrées à l’aide d’écharpes
-de soie et de cachemires des Indes, le carrosse disparaissant sous les
-étoffes de prix, l’eunuque monte à côté du cocher et le cortège se met
-en marche, précédé par une musique militaire. Les invitées suivent dans
-leur coupé, les plus modestes en voiture de louage. Des timbaliers
-ferment la marche, montés sur des chameaux superbement caparaçonnés. Sur
-tout le parcours, les serviteurs de la famille jettent des pièces de
-menue monnaie et des bonbons que s’arrachent les gamins et les passants
-d’humble condition. Des matrones aspergent aussi la foule à l’aide de
-petites aiguières au bec percé de mille trous, d’où s’échappent, en
-gouttes parcimonieuses, l’eau de roses et l’eau de fleurs d’oranger...
-
-Enfin l’on arrive au domicile du marié. Celui-ci, debout sous les tentes
-multicolores tendues devant la porte, attend celle qui devant la loi est
-déjà sa femme, mais dont il n’a pas encore vu les traits. A ses côtés,
-deux sacrificateurs, tiennent en laisse deux jeunes taureaux qui seront
-immolés sitôt que l’épouse, au bras de l’époux, franchira le seuil de la
-demeure qui devient la sienne.
-
-C’est en effet sur le sang de ces animaux qu’elle doit passer, portée
-par le jeune homme qui la conduit jusqu’à la porte de la chambre
-nuptiale et se retire sans prononcer une parole. Il ne reverra sa femme
-que le soir. On juge de l’émoi de ces deux êtres, dont la volonté de
-leurs familles a lié la destinée et qui ignorent encore tout l’un de
-l’autre. Cet émoi se double d’une vague appréhension chez l’homme qui,
-s’il n’a pas été bien loyalement renseigné par les femmes chargées
-d’apprécier à sa place les mérites de la future, peut trouver, à l’issue
-de la cérémonie, un aimable monstre sous le voile trompeur des épousées,
-au lieu de la houri désirée...
-
-Il ne saurait y avoir assez de lumières ni assez de bruit, assez de
-fleurs ni assez de danses pour étourdir suffisamment la pauvre petite
-victime qui, déjà suffoquée par une heure de trajet dans cette voiture
-où elle manquait d’air, brisée de lassitude par les toilettes et la
-parade de la veille, n’a pas encore franchi la moitié de son douloureux
-calvaire. Pour la mariée égyptienne, les noces sont bien véritablement
-un holocauste, dont elle est la triste et souvent la bien involontaire
-victime.
-
-La voici dans la pièce qui sera sa chambre d’épouse!
-
-Le lit a été préparé avec un soin qui rendrait jalouses nos mères
-européennes. Lit de cuivre, brillant comme un soleil, au baldaquin
-magnifique, aux colonnes majestueuses drapées d’une moustiquaire de gaze
-de soie rose, lamée d’argent. La courtepointe est de satin blanc orné de
-dentelles, gansé d’or, et brodé de fleurs merveilleuses. Les nombreux
-coussins sont recouverts de fine batiste; au pied du lit, s’étalent les
-mules de la mariée. Sur une toilette recouverte elle aussi de satin
-blanc, se dresse le jeu de brosses et d’objets de toilette en vermeil,
-avec le chiffre de la mariée en brillants. A côté est posée une riche
-_bogha_[37], entr’ouverte discrètement, et d’où s’échappe, parmi des
-flots de dentelles parfumées, la parure de nuit de la jeune épousée...
-Sur l’autre coin du meuble et lui faisant face, une seconde bogha
-renferme la chemise de nuit, le caleçon et la calotte du marié, ces
-objets doivent être brodés et cousus de la main même de l’épouse; c’est
-le premier cadeau à celui qui devient son maître... Déjà par les soins
-des couturières toujours présentes, et des amies et parentes de la jeune
-fille, les meubles sont encombrés d’un vaporeux fouillis d’étoffes et de
-parures variées, toute la pièce, d’ailleurs, offre l’aspect d’un très
-grand désordre.
-
- [37] La _bogha_ est un carré de velours ou de satin brodé d’or fin et
- doublé de soie qui sert à envelopper les robes et la lingerie dans
- les maisons orientales.
-
-Alors commence la première toilette de mariée. J’ai vu, aux grands
-mariages, la robe varier par trois ou quatre fois dans la soirée; c’est
-un indice de richesse. Les invités faisant partie de la famille en font
-autant, ce qui donne à une partie de l’appartement, l’apparence d’un
-immense cabinet de toilette.
-
-La mariée que je voyais ce soir-là, fut plus raisonnable, elle ne
-changea de robes que deux fois. La première était de moire rose brodée
-de blanc, et surchargée de perles de jais également blanc. Selon l’usage
-traditionnel, une fois habillée, on l’installa sur un divan dans sa
-chambre et les visiteuses défilèrent devant elle, l’une après l’autre,
-lui prodiguant, à qui mieux mieux, félicitations et conseils. Mais la
-pauvre petite demeurait muette et rigide sous ses parures, les yeux
-baissés, elle écoutait sans un geste et ne prononçait pas une parole.
-
-Aujourd’hui tout cela est changé. Depuis dix ans, les mariées de la
-bonne société se mêlent à leur famille, prennent part au repas et
-répondent gentiment à celles qui les questionnent.
-
-Dans les salons brillamment illuminés, les invités arrivent en foule.
-Toutes les races, toutes les couleurs, tous les types sont représentés à
-cette fête. Voici les négresses du noir le plus pur, vêtues de galabiehs
-de satin rouge, le cou chargé de lourds colliers de sequins, le mouchoir
-de coton autour de la tête, très fières d’accompagner leur maîtresse et
-de se mêler à la foule élégante qui les entoure. Voici les Abyssines,
-reconnaissables à leur haute taille, à leurs traits fins, à la splendeur
-un peu animale de leurs grands yeux.
-
-Parmi celles-ci, beaucoup sont des concubines ou des épouses de pachas
-ou de beys, mères d’enfants légitimes et elles toisent dédaigneusement
-les autres femmes de couleur qui les envient.
-
-Les Égyptiennes naturellement forment la majeure partie de la société.
-Elles se distinguent par l’obésité précoce, même des plus jeunes femmes,
-dont les poitrines et les ventres saillent désespérément, malgré le
-corset tendu à se rompre et dont la pression leur donne ce teint
-congestionné et ces regards désespérés de pigeons qu’on étrangle...
-Elles sont brunes, malgré la poudre dont elles ont outrageusement
-enfariné leur figure. Beaucoup exhibent des toilettes européennes, de
-coupe défectueuse et dont la taille dessine encore mieux les formes
-pesantes des femmes habituées à vivre sous la libre galabieh, ceinture
-lâche et seins au vent. Elles ont aussi adopté notre coiffure et, sur
-des chignons compliqués, posé des fleurs artificielles et des diadèmes
-de perles. Toutes sont couvertes de bijoux de prix, car même celles qui
-n’en possèdent pas, en ont emprunté ou loué pour la circonstance.
-
-Enfin les Turques en minorité, mais tranchant superbement sur toutes les
-autres, par la majesté souveraine de leurs attitudes, et le luxe de bon
-aloi pour les jeunes, la sobriété voulue des toilettes pour les vieilles
-femmes. Les plus jeunes, mariées ou jeunes filles, sont habillées selon
-le dernier goût de la rue de la Paix. La main du grand faiseur se
-reconnaît à la grâce d’une draperie, à l’originalité de la coupe... à
-tout. Ces toilettes sont d’ailleurs portées avec une distinction
-surprenante et les belles Turques prouvent que, chez elles du moins, le
-corset fait partie de la vie et des mouvements de chaque jour, car son
-port ne les gêne guère. Elles vont et viennent montrant leur taille
-admirablement bien prise, et découvrant sous un décolletage peut-être
-excessif, des épaules et des bras de déesse. Je n’ai jamais vu autant de
-diamants, de perles, de pierres précieuses que ce soir-là. Ces femmes
-avaient l’air de châsses.
-
-Pour les Turques âgées, la toilette me sembla presque pareille chez
-toutes. Elles étaient vêtues de ces galabiehs en simple toile des Indes
-d’un si grand prix, et d’une si nette simplicité, que les princesses
-portent constamment dans leur harem, et qui sont si délicieusement
-fraîches à la peau. Sur leur tête, l’immuable _Ezzazia_ piquée d’un
-bouquet de fleurs, leur donnant une vague ressemblance avec les malades
-d’hôpital. Car, si les coquettes savamment coiffées savaient faire de
-l’_Ezzazia_ une parure charmante en la posant en arrière sur des cheveux
-ondulés avec soin, les vieilles dames, qui l’arborent à la manière d’un
-casque nocturne, prennent sous son port une apparence à la fois
-grotesque et majestueuse. Sur les poitrines aplaties, les lourdes
-chaînes de montre s’étalaient, supportant la montre d’homme, dont toutes
-les femmes du harem se sont parées jusqu’en ces dernières années, la
-montre de dame étant considérée, par elles, comme un jouet ridicule, bon
-pour des enfants. Même préjugé pour les chaînes, qui ne leur semblaient
-pas assez solides, ni surtout assez massives...
-
-Toutes les assistantes qui ne portaient point le costume européen,
-avaient la taille serrée par une épaisse ceinture de métal d’or ou
-d’argent, dans laquelle était posée leur montre. Toutes les personnes
-vêtues de galabiehs portaient des babouches de peau brodées de perles ou
-de satin, garnies de nœuds de rubans assortis à la robe. Mais, toutes
-les élégantes vêtues à la française exhibaient de ravissants petits
-souliers de bal. Les subalternes et beaucoup de créatures sans
-prétentions avaient de simples savates...
-
-Dans un angle de la pièce où l’on m’avait fait asseoir, je remarquai une
-sorte d’estrade faite de quatre bancs placés en carré et tendus de
-cachemire, sur lesquels s’enroulaient des guirlandes de fleurs déjà
-fanées.
-
---C’est la place des musiciennes, me dit-on.
-
-En effet, elles arrivaient au même instant. Grande fut ma surprise, en
-les trouvant aussi laides, aussi disgracieuses, que les pauvres checkas
-entrevues aux funérailles de notre voisin. Sur cinq, deux étaient
-complètement borgnes et une troisième montrait un glaucome épouvantable.
-Elles étaient vieilles et leur peau avait des tons d’ivoire jauni. Une
-d’elles, mulâtresse, présentait des joues s’agrémentant des huit
-cicatrices longitudinales, qui sont appelées à parfaire la beauté
-soudanaise.
-
-La chanteuse, remarquable par la profusion de bijoux qui la couvrait,
-n’était guère plus attrayante, mais elle, du moins, avait tenu à se
-montrer élégante. Sa robe de satin bleu de paon s’ornait de volants
-multiples; une ceinture de pierreries étincelait à la taille. Des
-sequins d’or s’enroulaient autour de son front, où les frisures de ses
-cheveux crépus faisaient un vrai nid de pie. Elle avait le nez épaté, de
-fortes lèvres violettes, le front bombé et des yeux chassieux. Mais,
-sitôt qu’elle chanta, ce fut du délire. Pas une, me dit-on, ne pouvait
-l’égaler pour les modulations si chères aux oreilles indigènes. Elle
-répétait longuement la même phrase, le même mot et les autres
-répondaient au refrain en accompagnant l’air sur leurs instruments
-variés. Une _noune_, une _houde_, deux tympanons.
-
-Des esclaves passaient constamment, offrant des cigarettes dans un petit
-panier et des tasses de moka sur un plateau. Les visiteuses étaient
-assises, serrées entre elles comme des graines autour de l’épi, car
-l’usage oriental veut que l’on invite toujours dix fois plus de monde
-que la maison n’en saurait tenir. Le résultat est désastreux. Au bout de
-quelques heures, la demeure nuptiale a l’air d’un carrefour où... il se
-passe quelque chose!--et comme aucun agent n’est là pour maintenir
-l’ordre, c’est une ruée frénétique qui aboutit souvent à de véritables
-batailles entre femmes de condition inférieure; il faut appeler les
-eunuques pour chasser les tapageuses...
-
-Vers dix heures, après le repas servi à la turque, comme celui de la
-veille, Azma vint me chercher:
-
---Si tu veux assister à la grande toilette de la mariée, j’ai obtenu
-qu’on te laisse entrer dans la chambre.
-
-Je la suivis, et nous pénétrâmes ensemble dans le réduit où les poudres,
-les sachets, les pommades et les eaux de senteur mettaient une quantité
-de parfums disparates, et si violents, que je faillis perdre
-connaissance! Une fenêtre, ouverte à propos, me sauva de l’asphyxie.
-
-La petite mariée, d’une pâleur de morte, se livrait sans résistance aux
-mains de la couturière et d’une cousine qui, en ce moment, lui passaient
-une fine chemise européenne. Puis, ce fut le tour du corset fanfreluché,
-du pantalon, véritable dentelle ajourée et du jupon de satin
-froufroutant.
-
-La jeune fille était fort brune; on avait pris soin de frotter sa peau
-d’un liquide gras et blanc, sur lequel la poudre, jetée à profusion,
-achevait de métamorphoser sa carnation sombre d’Égyptienne en une chair
-de blonde, qui tranchait bizarrement avec l’éclat des yeux et le noir
-des cheveux crépus, luisants de brillantine. La couturière s’était
-distinguée pour la coiffure, de tous points réussie. Un coiffeur
-professionnel n’eût pas mieux fait. Après le jupon, on enfila la robe de
-mariée, la splendide robe des noces musulmanes, tout à fait abandonnée
-dans la bonne société actuelle. Alors, elle jouissait encore de tout son
-prestige et il fallait qu’un père fût bien pauvre pour ne point l’offrir
-à son enfant.
-
-Cette robe était de brocart rouge et or, l’étoffe commandée et tissée
-spécialement à Constantinople. Les douze mètres coûtaient mille francs
-(quarante livres) pour les plus simples. Celles des princesses,
-entièrement brodées de perles et d’or, atteignaient quelquefois cent
-mille francs. Mais les robes de cinq à dix mille étaient une dépense
-courante dans les frais du mariage. On juge de la pesanteur de cette
-robe, dont l’immense traîne augmentait encore le supplice de celle qui
-la portait. Les robes de mariées sont généralement très décolletées, en
-Égypte; cela, afin de permettre l’étalage des bijoux dont la fiancée
-doit être couverte. Au cou, une rivière de diamants, aux oreilles
-d’énormes boucles, aux bras plusieurs rangs de bracelets. Sur les gants
-(_sic_), et à chaque doigt, une bague de prix. Enfin, sur la tête et
-soutenant le voile lamé d’argent, un diadème en brillants ou en perles.
-Ajoutant à cela les multiples fils argentées dont j’ai parlé, et qui
-tombent en algues délicieuses de chaque côté des tempes jusqu’au bas de
-la robe, on se figure aisément la lourdeur écrasante de ce costume sous
-lequel, pour peu qu’il fasse chaud et que la jeune fille ne soit point
-très forte, elle doit plier littéralement...
-
-Entre temps, on avait passé une couche de carmin sur les joues et les
-lèvres de la fiancée et égalisé au pinceau ses sourcils et ses cils à
-l’aide d’une teinture. Je ne reconnaissais plus la fillette très brune,
-presque laide, que j’avais vue quelquefois en visite. C’était une femme
-nouvelle. Je me figurais la surprise de l’époux, le masque des fards
-tombé de ce visage, retrouvant la véritable femme--combien différente de
-l’autre--qu’on lui donnait.
-
-Les Orientales avisées redoutent tout de ce mariage les livrant à un
-inconnu dont elles ont, du moins, pu apercevoir les traits à travers les
-persiennes, durant ses visites aux hommes de leur maison: mais qui, lui,
-n’ayant vu d’elles qu’une forme imprécise sous les plis du voile noir
-dans la rue, peut, à bon droit, ne pas se montrer satisfait, si la femme
-n’est point telle qu’un récit mensonger la lui a dépeinte. Et, pour
-éviter un affront, tous les subterfuges sont admis car, de cette
-première entrevue, dépend souvent la durée du mariage.
-
-Si la mariée est par trop repoussante, le mari, sitôt qu’il a levé le
-voile nuptial, peut fort bien dire:
-
---Je refuse cette jeune fille!
-
-Et descendre aussitôt auprès des hommes qu’il prend à témoin de la
-tromperie dont il est victime. Aussitôt, il demande le divorce. C’est
-son droit, mais, si après l’avoir vue, il la trouve assez séduisante
-pour que l’union se consomme, les plus élémentaires lois de courtoisie
-lui ordonnent de la garder, même si le réveil lui réserve des surprises
-peu agréables.
-
-Et c’est là le secret de l’habileté consommée que mettent les femmes à
-parer et à embellir la fiancée.
-
-Quand la mariée se trouva tout à fait prête--ce qui n’avait pas demandé
-moins de deux heures--toutes ses amies et parentes vinrent à tour de
-rôle la regarder, chacune donnant son avis. L’une redressait un pli du
-voile, l’autre rattachait un bijou, celle-ci ajoutait une fleur.
-
-Alors entrèrent toutes les plus jeunes filles de la maison et de la
-famille. Également vêtues de blanc, elles portaient des cierges énormes,
-presque aussi volumineux que nos cierges pascals. Chaque cierge était
-enrubanné et entouré d’une guirlande de boutons de roses.
-
-La porte fut ouverte à deux battants, l’eunuque prit la tête du cortège
-et la _zaffa_[38] commença. Rien ne saurait égaler ma surprise et aussi
-mon indignation, en voyant les musiciennes, que je savais être recrutées
-parmi les pires courtisanes de la ville, venir prendre la mariée dans sa
-chambre et marcher devant elle à reculons, en entonnant l’épithalame.
-Les vierges marchaient des deux côtés de la mariée, soutenue par ses
-sœurs.
-
- [38] Procession nuptiale.
-
-Les musiciennes chantaient:
-
-_Elle vient d’en haut en se balançant, blanche avec de longs cheveux
-d’or._
-
-Refrain: _Ya la la! Ya la li!_
-
-_Ses cheveux tombent en longues et belles tresses._
-
-_Son front ressemble au croissant de la lune pendant le mois de
-Chaabane._
-
-_Ya la la! Ya la li!_
-
-_Ses sourcils sont tracés au pinceau._
-
-_Elle a des yeux de gazelle, un nez petit comme les azeroles de Syrie,
-des joues rondes comme des pommes._
-
-_Ya la la! Ya la li!_
-
-_On prendrait ses dents pour des perles enfilées._
-
-_Sa bouche est pareille à l’anneau de Salomon; sa salive est blanche et
-douce comme du sucre raffiné (sic)._
-
-_Ya la la! Ya la li!_
-
-_O lèvres de corail! ô cou élancé comme un vase d’argent!_
-
-_O poitrine blanche et ferme comme le marbre du bain! poitrine où
-s’arrondissent deux grenades!_
-
-_O talon qui seras vert pour le mari!_[39]
-
- [39] Le talon vert, c’est la chance assurée pour l’entourage de celle
- qui jouit de ce rare privilège.
-
-_Viens, ô jeune fille! viens, ô fiancée, viens, ô fleur, viens, ô clou
-de girofle!_
-
-_Ya la la! Ya la li!_
-
-Chantant et tapant sur le tympanon qu’elles élèvent au-dessus de leurs
-têtes en agitant les grelots fixés tout autour, ces musiciennes, si
-elles étaient plus gracieuses, rappelleraient assez les chœurs des
-courtisanes antiques marchant au-devant de la déesse, aux Panathénées.
-Même, les noces de l’antique Grèce devaient, par plusieurs points,
-ressembler à celles-ci, mais, dans l’ardent amour que les Grecs vouèrent
-à la beauté, rien de vulgaire ni de bas ne venait souiller l’éclat et le
-charme amoureux de leurs fêtes.
-
-Ici, c’est un mélange intraduisible de modernisme grossier et
-d’antiquité païenne. Telle la burlesque image de bois, représentant
-Priape (un Priape articulé) et que des gamins font manœuvrer au moyen de
-ficelles devant la voiture de la mariée aux noces populaires et l’autre
-Priape, plus ignoble encore, que l’on trouve encore dans tous les
-jardins de village, en manière d’épouvantail. Vieux reste des croyances
-ancestrales, qui donnaient à ce dieu la puissance d’arrêter les voleurs.
-La fleur même de la poésie orientale est ternie par l’obscénité
-ambiante. Ces usages d’autrefois qui, si longtemps, résistèrent aux
-attaques du christianisme, ennemi des gloires charnelles, ces coutumes
-de l’hyménée parmi lesquelles l’âme voluptueuse des anciens dieux
-semblait planer, ne sont plus aujourd’hui qu’une parodie grotesque des
-gestes désappris à travers les siècles, en cette Égypte que le mélange
-constant des races a rendue à la fois trop violemment barbare et trop
-servilement européenne. La laideur des musiciennes et le ton des
-esclaves et des affranchies que l’Islam rend égales à leurs maîtresses
-aux jours de liesse, font de ces fêtes de véritables saturnales, où
-toute grâce sombre dans la laideur et la malpropreté.
-
-Comme la veille, sur le parcours du cortège, la mère et la nourrice
-jettent par-dessus le front de la mariée les grains de blé et de sel et
-les pièces de monnaie.
-
-Les négresses et les servantes, même les invitées de condition basse,
-qui sont nombreuses, se précipitent sur le sol et se battent férocement
-pour s’arracher cet argent qui porte chance.
-
-Une des plus vieilles négresses de la maison a l’oreille grillée par la
-flamme d’un cierge. Et, comme elle gifle celle qui le porte,
-immédiatement, une autre femme arrache le cierge des mains de la
-fillette, et en assène un coup violent sur le crâne de la négresse.
-Celle-ci hurle en tenant d’une main son oreille brûlée, de l’autre sa
-tête fendue. On l’emporte saignante et désespérée. C’est la bataille...
-Les eunuques arrivent et quelques coups de bâton, lancés à propos dans
-le tas, ont vite fait de rétablir l’ordre.
-
-La mariée est arrivée devant le trône qui l’attend.
-
-Ce trône, appelé _Kocha_, est élevé sur trois marches et ressemble assez
-au trône des souverains. Sous un dais de satin entouré de fleurs
-d’oranger et de clématites artificielles, il supporte deux fauteuils
-dorés recouverts de satin blanc. Sur le dossier, le chiffre entrelacé
-des époux s’étale en majestueuses lettres d’or. Au fond, une glace
-entourée de feuillage; au-dessus, deux colombes se becquetant.
-
-La mariée est installée sur le fauteuil de gauche, le mari devant tenir
-constamment la droite dans tout ménage qui se respecte.
-
-A ce moment, commence le défilé des cadeaux. On ouvre ostensiblement les
-écrins, on étale les cachemires aux pieds de la jeune épouse, tandis que
-l’esclave préposée à cette tâche clame les noms des donateurs. A chaque
-objet, une véritable litanie de louanges s’échappe des lèvres des
-assistantes, suivie d’un: «Dieu garde cette famille et lui fasse de
-même!»
-
-L’exposition des présents est enfin terminée.
-
-Les femmes poussent le fameux _zarghout_[40], si violemment, cette fois,
-qu’il semble que leurs langues doivent y rester.
-
- [40] Sorte de cri qu’elles obtiennent en frappant leur palais avec la
- langue.
-
-Et voici le clou de la fête: les danses!
-
-Du groupe des musiciennes, parmi lesquelles elle était assise, une jeune
-femme se leva et vint se placer au pied du trône.
-
-Les musiciennes avaient quitté leur estrade et s’étaient assises un peu
-en arrière de la danseuse, face à la mariée.
-
-La danseuse portait une robe de satin rouge demi-longue et très froncée.
-La jupe partait des reins et laissait le ventre absolument libre. Une
-grosse tresse de fil d’or, semblable à un énorme serpent, tenait cette
-jupe, qui semblait devoir glisser à chaque mouvement de la gawaza. La
-poitrine, comme le ventre, était à peine voilée par une sorte de tricot
-de coton, à mailles très transparentes. Un boléro très court complétait
-ce costume à la fois très lourd et plus que léger. Mais, ce qui en
-faisait l’étrangeté et la richesse, c’était l’abondance inouïe de pièces
-d’or qui le couvraient. Sur la poitrine et sur l’abdomen, un véritable
-chapelet de pièces de cent francs en or se balançait en un triple tour,
-et le métal accompagnait, d’une jolie musique cliquetante, tous les
-mouvements de la femme. Autour de son cou, sur son front, les guinées et
-les napoléons ne se comptaient point; et, à chacune des multiples
-tresses de ses cheveux, se balançaient trois sequins attachés ensemble.
-
-Sur le devant de la tête, elle montrait une coiffure essentiellement
-européenne. Une splendide flèche en diamants piquait ses boucles aux
-jolis reflets de cuivre. Mais elle gardait dans le dos l’antique
-coiffure des véritables Égyptiennes, conservée encore par nombre de
-femmes coptes, par les danseuses et les fellahas, descendantes directes
-de leurs sœurs antiques. Je n’ai jamais vu de femmes turques porter les
-petites tresses.
-
-Les instruments de musique préludèrent, la danse commença.
-
-De ses mains brunes et fines, aux doigts teints de henné et cerclés de
-lourdes bagues, la petite danseuse pressa les crotales de bronze.
-
-Elle éleva ses bras minces, sa gorge saillit à demi hors du tricot qui
-la contenait.
-
-Elle s’étira comme une chatte hésitante, sourit à la fiancée et ses yeux
-eurent un regard étrange, qui, tout de suite, établit entre l’assistance
-et elle un courant de perverse sympathie.
-
-A petits pas, d’abord, elle glissa, faisant onduler son corps comme une
-liane flexible, semblant jouer et lutter tendrement avec un être qu’on
-ne voyait pas.
-
-Peu à peu, le tympanon et la _houde_ précipitaient leur rythme, la danse
-changeait de forme. Haletante, la courtisane s’abandonnait. Ce n’étaient
-plus que gestes déments, ondulations amoureuses du torse, extase du
-sourire, appel des yeux et des lèvres, vers l’infinie volupté.
-
-Tandis qu’elle s’agitait en un suprême frisson, les femmes, autour
-d’elle, l’encourageaient et, montrant la mariée rougissante qui,
-impassible, assistait à ce spectacle:
-
---Apprends-lui, ma sœur!... apprends-lui!...
-
-_(Alem-hïa Orcty, alem-hïa!)_
-
-Un parfum montait, fait de toutes les essences dont ces créatures
-étaient imprégnées, de leurs corps moites et de leurs chevelures sombres
-à relents sauvages.
-
-L’air, peu à peu, devenait irrespirable.
-
-Cette musique affolante achevait d’étourdir les pauvres recluses qui,
-grisées, énervées jusqu’au spasme, pleuraient et riaient tout à la fois,
-partageant la frénésie de la danseuse, accompagnant de la tête et des
-mains chacun de ses gestes.
-
-La danseuse s’arrêta, ruisselante, épuisée, heureuse. Chacune des
-assistantes voulait essuyer la sueur de son visage et de sa poitrine.
-Quand elle fit à nouveau le tour de la salle, tendant à mesure son front
-et ses seins humides de sueur, ce fut à qui y poserait la plus grosse
-pièce de monnaie d’argent ou d’or.
-
-Elle reprenait sa danse le front, les joues ornés de ces attributs
-barbares, et c’était là le talent, il fallait les retenir tout en
-dansant. Comme elle était habile, bientôt sa jeune face et sa poitrine
-disparurent sous le métal et de furieux applaudissements la
-récompensèrent.
-
-Mais, déjà, des chuchotements m’intriguaient du côté de l’escalier, ce
-fut aussitôt un bruit de voix et, tel un vol de colombes apeurées, des
-nuées de femmes se précipitèrent en criant:
-
---Le marié! le marié! _El Arisse!_
-
-Alors, la mère du jeune homme cria de toutes ses forces:
-
---Mesdames! que celles qui ont honte (_sic_) sortent. Que les autres se
-taisent et tâchent de rester tranquilles.
-
-Bien peu sortirent... Quelques vieilles femmes, des plus laides, firent
-semblant de se voiler la moitié du visage avec un mouchoir; les autres,
-non seulement demeurèrent, mais, plus effrontées que des passereaux,
-elles grimpèrent sur les fauteuils et les chaises, sans souci du dégât,
-pour mieux regarder. De nouveau, le _zarghout_ fit rage!
-
-Dans un tapage assourdissant, l’époux, aussi tremblant, aussi affolé que
-la frémissante jeune fille, fit son entrée. Il était soutenu par
-l’eunuque de la famille et le frère de la fiancée.
-
-Il avait préalablement fait une courte prière au seuil de la pièce, pour
-appeler les bénédictions du ciel sur son union; et maintenant, ses
-devoirs religieux accomplis, il s’avançait vers l’inconnu avec une
-hésitation bien compréhensible.
-
-La mère avait baissé le voile de l’épousée. Le jeune homme, d’un geste
-brusque, arracha ce voile.
-
-Dans l’antique Égypte musulmane, au temps des khalifes, la femme devait
-alors se prosterner et baiser la main de l’époux qui la relevait, en
-disant:
-
---Je t’élève jusqu’à moi.
-
-Aujourd’hui, dans le monde élégant surtout, les coutumes sont plus
-conformes à la galanterie européenne.
-
-Le mari, après avoir regardé sa femme, l’embrasse simplement, et
-s’assied sur le trône, à côté d’elle. Les deux mères du couple et les
-frères aînés viennent alors embrasser les deux époux. Tout cela se passe
-devant les invitées qui, pour rien au monde, ne donneraient un spectacle
-aussi curieux, bien que déjà vu.
-
-On se figure aisément la gêne extrême des mariés. Il faut que le Ciel
-leur ait départi des grâces spéciales pour endurer, jusqu’au bout, une
-situation aussi ridicule.
-
-Le mari a donc hâte d’emmener sa jeune femme dans la chambre nuptiale.
-
-Les mères et deux matrones les suivent.
-
-Ici se place une phase de la cérémonie, bien difficile à expliquer.
-
-Avant de devenir l’époux selon la nature, l’Égyptien de race pure doit,
-pour obéir à la coutume ancestrale, se rendre compte si la marchandise
-qu’on lui a livrée sur parole est aussi intacte qu’on le lui a affirmé.
-
-Brutalement, à l’aide d’un mouchoir de fine batiste, il demande au
-pauvre corps, qui se révolte et se débat en sursauts désespérés, la
-preuve qu’il va pouvoir exhiber triomphalement à ses proches et à la
-famille de la vierge reconnue telle en cette barbare solennité.
-
-Après cet acte de possession, il demeure quelques instants à consoler la
-pauvre petite, puis redescend parmi les invités mâles, pour témoigner sa
-satisfaction à tout le monde et achever la nuit avec ses camarades.
-
-Le lendemain seulement, et même parfois plusieurs jours après, s’achève
-la connaissance entre les époux, à moins que la jeune fille ne garde
-rancune et, se souvenant trop des premières politesses conjugales, ne
-force son mari à la conquérir par la suite en amant, après l’avoir
-humiliée en maître.
-
-Les Turques ont en grand mépris cette coutume essentiellement locale que
-les Égyptiens d’aujourd’hui tiennent de leurs aïeux de l’époque
-pharaonique. Certaines tribus hébraïques la pratiquèrent.
-
-Cependant, l’épouse turque mariée à un Égyptien ne peut pas toujours y
-soustraire ses filles, surtout dans la bourgeoisie. Elle risquerait de
-s’attirer le mépris de toutes les femmes qu’elle fréquente.
-
-Chez les Fellahas, la chose se pratique d’une manière encore plus
-sauvage.
-
-Des compagnons du mari se tiennent sous la fenêtre et tirent des coups
-de fusil en poussant des clameurs épouvantables, propres à étouffer les
-cris de la patiente, qui doit hurler pour bien témoigner de sa vertu.
-
-On m’a affirmé que les chrétiennes (coptes) d’Égypte, surtout celles de
-la classe pauvre, n’échappaient point à l’affreux usage consacré par des
-siècles d’habitude. Ce n’est d’ailleurs pas le seul point de comparaison
-entre les deux cultes, en ce pays où le sol demeure si bien l’unique
-roi, qu’il est parvenu à pétrir tous ses enfants de son même limon
-généreux, leur faisant des traits et des âmes si pareilles que tous les
-mages, tous les patriarches n’y changeront rien.
-
-Il était plus de minuit quand nous regagnâmes nos voitures.
-
-Pour sortir de l’appartement des mariés, nous avions dû enjamber pas mal
-de corps de négresses déjà plongées dans le sommeil le plus lourd, et
-surtout une quantité innombrable d’enfants de tous les âges et de toutes
-les teintes.
-
-Des semaines passèrent. Le mois sacré, le joyeux mois de Ramadan était
-venu.
-
-La veille du premier jour, j’allais assister avec Azma et l’esclave
-Gull-Baïjass à la procession qui ouvre la fête.
-
-Déjà, depuis le matin, toute la ville était en liesse. Le peuple n’est
-jamais très sûr de l’époque exacte où commence le grand jeûne.
-
-Il faut que le grand chef de l’Islam ait vu la nouvelle lune à
-Constantinople, pour qu’il puisse télégraphier aussitôt la bonne
-nouvelle aux autres nations musulmanes.
-
-Le canon tonne du haut de la citadelle, une immense acclamation partie à
-la fois de milliers de poitrines haletantes traverse l’air.
-
-Le Caire est en joie.
-
-La procession se met en marche.
-
-Elle ne manque pas d’originalité. Tous les corps de métier y sont
-représentés par des chars où s’étalent les produits de leurs travaux ou
-de leurs industries.
-
-Voici les boulangers. Ils ont installé un four véritable, fait de
-briques, sur la charrette longue et sans rebords. Ce véhicule n’a pas
-varié depuis l’occupation romaine et a même gardé son nom de _carro_.
-Mitrons et geindres s’escriment à qui mieux mieux à pétrir et à
-enfourner les galettes plates qui seront le pain.
-
-Voici les bouchers apportant leur note barbare dans ce milieu de joyeuse
-fantaisie.
-
-Aux cahots de la charrette, les corps refroidis des énormes buffles et
-des moutons gras pendent tristement et se balancent, parsemant la route
-de larges étoiles de pourpre.
-
-Ils sont attachés à des espèces de gibets fixés à la charrette.
-
-Les bouchers, leur coutelas à la main, font mine de découper constamment
-leur marchandise.
-
-Voici encore les pileurs de café armés de leurs pilons gigantesques et
-qui, le torse nu, s’agitent frénétiquement autour du lourd mortier de
-bronze vert.
-
-Voici encore les fruitiers et les marchands de légumes--une des plus
-jolies créations du cortège.
-
-Les marchands ont fixé des barres de fer transversales autour de leur
-char; ces barres sont elles-mêmes soutenues par des montants de bois
-solides. Dans ce cadre, ils ont installé un véritable jardin. Les
-courges, si appréciées en Égypte, les aubergines, les tomates, les
-haricots et les betteraves voisinent avec les pêches, les pommes et les
-raisins. De grands régimes de bananes sont entremêlés de poivrons rouges
-et verts, formant la parure des quatre coins. Des dattes pas encore
-mûres complètent l’assortiment. Des guirlandes de roses, des branches de
-jasmin et de _tamra Hêna_ accompagnent l’inévitable fleur de souci si
-chère au peuple des bords du Nil et achèvent de donner une note imprévue
-et délicieusement bizarre à ce véhicule rustique.
-
-Le char des pêcheurs et poissonniers n’est pas moins gracieux. Dans une
-vaste barque, aux voiles triangulaires, les jeteurs de filets et les
-vendeurs de marée ont pris place. Leur barque est elle-même posée sur
-une très longue charrette.
-
-Les hommes tiennent en mains les lourdes nasses qu’ils feignent de
-lancer dans un océan invisible, tandis que leurs compagnons montrent à
-la foule les corbeilles d’osier remplies de poisson.
-
-Voici les pâtissiers et les confiseurs tirant la pâte de guimauve et les
-nappes dorées de caramel sur une table qui branle; les épiciers dont le
-char offre le spectacle inattendu d’une boutique ambulante, les pains de
-sucre pendus à des cordes qui se balancent au-dessus des têtes du
-personnel en font, du reste, le plus bel ornement.
-
-Ensuite, les charrons, les chaudronniers, les menuisiers, traînant une
-maison en miniature dont ils clouent les persiennes à grand renfort de
-coups de marteaux. Tout ce monde prend d’ailleurs un plaisir extrême au
-vacarme qui devient tel à un moment, que je dois quitter la fenêtre où
-je m’accoude, littéralement étourdie.
-
-La nuit est tombée. Les chars, après un arrêt devant la mosquée où ils
-ont reçu la bénédiction d’Allah, sont rentrés au gîte. Nous faisons
-comme eux. Mais, déjà, je ne reconnais plus les paisibles quartiers qui
-mènent à notre maison. Une fièvre inusitée a passé sur la ville, tous
-les visages sont joyeux, toutes les lèvres ont une chanson. Les
-boutiques s’éclairent, la foule encombre les places et l’on s’aborde, la
-face réjouie et les mains ouvertes, en se souhaitant: Un bon Ramadan!
-
-Chez nous, dans la famille d’Azma, on a fait provision de bougies, de
-raisins secs, d’amandes, de noisettes, de pommes, de bonbons et de
-sirops de roses et de violettes. Pensez donc, comme on serait honteux si
-quelque visiteuse malapprise s’avisait d’aller dire que les réceptions
-d’Azma-Hanem sont moins brillantes que celles de Fatma-Hanem, ou de
-Zénab-Hanem ou de n’importe quelle autre dame turque ou circassienne!...
-Chacune veut faire mieux que sa sœur...
-
-Dès la tombée du jour, du haut en bas de la demeure, les lustres pesants
-s’allument; lustres de cristal aux pendeloques multiples, qui dansent
-encore un quart d’heure après qu’on les a touchées. Sur les tables, les
-flambeaux d’argent étincellent. Des guirlandes de fleurs décorent les
-murs de la pièce où l’on reçoit. Toutes les housses ont été enlevées, et
-l’or des dossiers et la soie des sièges reluisent superbement sous la
-violence de cette lumière.
-
-Les femmes elles-mêmes ont l’air de meubles de prix. Vêtues de toilettes
-d’apparat, ornées de tous leurs diamants, des fleurs dans les cheveux et
-les pieds chaussés de mules brodées de perles, elles attendent les
-visites!...
-
-Ces visites arrivent vers dix heures et se succèdent jusqu’après le
-repas de minuit... Toute la soirée, on sert des fruits secs, des
-bonbons, des sirops, du café et des profusions de cigarettes.
-
-Cela dure ainsi tout le temps du Ramadan. Dans la journée, les femmes de
-condition aisée dorment jusque vers quatre heures. A ce moment les
-ablutions, la toilette, la coiffure, les amènent tout doucement jusqu’à
-l’_Iftar_, repas qui rompt le jeûne, et qui se sert au coup de canon,
-immédiatement après le coucher du soleil. De cinq heures du matin à six
-heures du soir, il n’est pas permis de boire une goutte d’eau ni de
-fumer une cigarette. Les femmes, très religieuses, poussent le rigorisme
-jusqu’à refuser de respirer même l’odeur d’un mets ou... l’arome d’une
-fleur.
-
-Le Ramadan se termine par la fête du Baïram où, durant une semaine, les
-visites s’échangent en plein jour, où tous, indistinctement, maîtres et
-serviteurs, sont vêtus de neuf et s’abordent par le traditionnel:
-
---_Kollo sana enta tayeb!_ (Porte-toi bien toute l’année.)
-
-Mais, tandis que les hommes se congratulent les uns chez les autres, les
-trois premiers jours, il n’est pas de bon ton d’aller voir les femmes de
-ces messieurs avant le quatrième. Ce jour-là, par exemple, les
-visiteuses se montrent dans leurs atours les plus magnifiques, comme
-pour les noces, celles qui n’en ont pas en empruntent. C’est à qui
-exhibera les toilettes les plus riches, les bijoux les plus précieux.
-Les fellahas se contentent d’être propres et cela suffit à les rendre
-tout à fait méconnaissables.
-
-Presque tout à coup, ce fut l’hiver.
-
-Je découvris une Égypte nouvelle, sous le ciel terne qui,
-insensiblement, remplaçait le ciel d’azur et d’or que j’avais admiré le
-plus souvent jusque-là.
-
-Aux nappes claires des blés murs couvrant les plaines environnantes, à
-la fine poussière blonde s’échappant des aires, où paisiblement des
-paysans poussaient l’antique traîneau propre aux dépiquages, avaient
-succédé les récoltes magnifiques du cotonnier, richesse de ce pays.
-J’avais vu les feuilles luisantes d’un vert bronzé se couvrir de larges
-fleurs aux calices roses, jaunes ou blancs. Puis je vis ces fleurs se
-faner très vite et former la petite gousse d’où devait sortir la moisson
-neigeuse du fruit béni.
-
-Maintenant, la terre entière disparaissait sous le vert tapis couleur
-d’émeraude des trèfles naissants. Le Nil majestueux roulait une eau
-profonde grossie des pluies commençantes du grand Soudan. Par les
-soirées calmes il faisait bon aller vers les Pyramides au trot paisible
-des fins chevaux de Syrie, sous la vaste allée des grands _lebbacks_[41]
-bordant la route.
-
- [41] Acacia Nilotica.
-
-C’était le moment de l’inondation annuelle.
-
-De chaque côté de la route, la terre disparaissait, submergée par le
-fleuve-roi, métamorphosant les plaines fécondes en véritables lacs.
-
-La beauté sans pareille du paysage en était encore accrue. De hauts
-palmiers, dont les troncs rugueux baignaient dans les eaux, levaient
-plus haut leurs panaches magnifiques, comme rafraîchis, fortifiés par
-l’humide et vivifiante caresse.
-
-Les villages semblaient autant de minuscules Venises se mirant de toutes
-parts dans le Nil qui, doucement, se retirait, laissant à la place
-liquide le limon nourricier dont les récoltes prochaines seraient
-augmentées. Et, là-bas, les gigantesques masses triangulaires se
-dressaient. C’était l’Égypte immuable et belle, dans sa mélancolique
-grandeur.
-
-De petites vapeurs roses couraient sur les canaux improvisés, tandis
-qu’au couchant un voile d’or et de pourpre s’étendait à l’endroit précis
-où le soleil venait de disparaître dans toute sa gloire.
-
-Azma, les yeux brillants, la voix joyeuse, me disait:
-
---Je n’avais jamais vu ces choses avant de te connaître, mais je savais
-qu’elles étaient belles. Au temps du khédive Ismaïl, on a commencé de
-préparer cette route; c’est lui qui a ressuscité l’ancienne splendeur du
-pays. C’était vraiment un grand souverain.
-
-Elle me conta ensuite diverses anecdotes se rapportant au règne du père
-de Tewfick.
-
-Celle-ci entre autres.
-
-A l’époque de l’ouverture du canal de Suez, tous les princes régnants de
-l’Europe furent invités à l’inauguration solennelle.
-
-Tous furent également les hôtes d’Ismaïl qui avait pour habitude de
-pourvoir à tous les frais des touristes de marque qui visitaient
-l’Égypte; sa générosité s’étendait même jusqu’aux simples particuliers,
-dont il faisait payer les notes d’hôtel par ses intendants sitôt que ces
-étrangers lui étaient présentés.
-
-Aucune réception cependant n’égala celle qui fut réservée à
-l’impératrice des Français.
-
-La souveraine, même dans ses rêves les plus fous, n’avait pu souhaiter
-un hommage pareil à celui qui l’attendait sur la vieille terre
-pharaonique.
-
-Comme elle s’étonnait un jour de ne pas voir plus d’orangers et de
-grenadiers--en Espagnole fidèle au souvenir des parfums et des fruits du
-sol natal,--le Khédive, prévenu, invita la jeune impératrice à faire
-avec lui une excursion aux Pyramides où un véritable petit palais avait
-été élevé en son honneur.
-
-Quand le landau dans lequel les souverains avaient pris place pour se
-rendre au but de la promenade arriva sur la route qui, trois jours plus
-tôt, montrait de chaque côté l’immense étendue de ses plaines nues,
-l’impératrice des Français ne put retenir un cri d’étonnement et
-d’admiration. Bordant le chemin que devaient suivre les augustes
-promeneurs, un véritable bois de grenadiers, de citronniers et
-d’orangers en fleurs mettaient la parure de leurs feuillages,
-transformant le paysage aride en un coin de jardin délicieux.
-
-Le vice-roi d’Égypte avait fait planter ces arbres à prix d’or, en
-quelques heures, à seule fin de réjouir les yeux de la belle princesse
-qui l’accompagnait.
-
-Arrivée aux pieds des Pyramides, l’impératrice fut conduite par son
-hôte, aux appartements créés pour elle, dans ce palais du miracle
-construit en quelques heures.
-
---Vous êtes chez vous, madame, dit le vice-roi.
-
-Et comme Eugénie ne passa qu’une soirée dans ce «home» d’occasion, le
-souper qui lui fut offert dans le cadre créé pour une heure coûta au
-souverain près d’un quart de million.
-
-Les histoires de ce genre ne se comptaient pas sous le règne d’Ismaïl et
-ma cousine se plaisait à me les dire, en vraie Turque, amie du faste,
-toujours prête à applaudir aux gestes magnifiques et aux actes généreux.
-
-Je la décidai à m’accompagner au Musée des antiques--alors à Boulac--je
-lui expliquai de mon mieux l’histoire de ce pays d’Égypte où elle était
-née et dont elle ne connaissait rien. Avec elle, je refis le pèlerinage
-de la citadelle et la descente du puits de Joseph.
-
-La pauvre recluse se laissait ravir par le charme de ces promenades. Ses
-yeux d’ignorante insensiblement s’ouvraient. Un monde de sensations
-nouvelles s’éveillaient en cette âme faite pour une autre vie.
-
-Un jour, le mari d’Azma lui défendit brutalement ces promenades.
-
-Le lendemain, il exigea qu’elle quittât les corsages à la mode
-européenne que je lui avais appris à porter. Puis il lui fallut
-reprendre sa coiffure indigène, l’horrible mouchoir de coton que turques
-et fellahas gardaient encore toutes à ce moment en Égypte...
-
-Enfin ce mari omnipotent interdit jusqu’aux leçons de français que je
-donnais patiemment à ma cousine chaque matin.
-
-Lui aussi, malgré sa lourde apathie, avait remarqué le changement qui
-s’opérait chez la jeune femme. L’esprit et le cœur d’Azma s’ouvraient à
-la vie comme des fleurs et l’époux s’inquiétait de ces progrès où il
-n’avait aucune part. Cette femme, sa cousine, lui avait sacrifié vingt
-années de sa fragile existence; il la traitait en esclave, sans
-brutalité il est vrai, mais aussi sans bonté d’aucune sorte. Cette
-créature qui lui avait donné sept enfants ignorait l’amour et cependant
-jamais peut-être aucune amante ne mérita mieux de le connaître. Je suis
-persuadée qu’il eût suffi d’une étincelle pour allumer, au cœur ardent
-que je devinais, la plus belle flamme dont ait jamais brûlé la plus
-violente amoureuse. Jamais Azma n’avait eu de son mari une parole de
-tendresse ou seulement d’affection. Aussi redoutait-il au delà de tout
-ce que ma présence de femme européenne pouvait apporter de perturbations
-inattendues dans son existence.
-
-Azma, née Musulmane, devait conserver les mœurs du déluge. Il ne fallait
-point essayer de la soustraire à l’ambiance.
-
-Les femmes du vieil oncle ne me voyaient pas non plus d’un très bon œil.
-Également sournoises, terriblement ignorantes et fanatiques, elles me
-haïssaient pour mon double titre de Franque et de chrétienne. Elles
-craignaient aussi le contre-coup de mon influence sur leur vieux mari
-qui, volontiers, écoutait le mien, seul mâle de la famille avant les
-fils de ces deux femmes--car maintenant toutes les deux en avaient un.
-
-Et cela acheva de rendre ma situation difficile. Le soir, au lieu des
-veillées sur la terrasse, on se tenait à présent dans le hall autour du
-mancal où la braise crépitait, me rappelant bien tristement les joyeuses
-flambées de chez nous.
-
-La maison si chaude en été devenait maintenant glaciale et ce n’était
-pas le feu ridicule du mancal qui la pouvait chauffer beaucoup.
-Frileusement, les femmes se couvraient de châles, de plaids et, ainsi
-accroupies autour du foyer antique, elles prenaient l’apparence de
-pitoyables Erynnies.
-
-Seule, ma chère Azma gardait son prestige. Elle portait depuis l’hiver
-une superbe pelisse doublée de fourrures qui ne me semblait guère à sa
-place dans la maison surtout passée sur une horrible galabieh de
-flanelle grossière, mais qui lui donnait à elle, si jolie sous son
-masque oriental, l’air de quelque princesse byzantine au milieu de ses
-esclaves et de ses eunuques.
-
-A présent, nous en avions trois! L’oncle ayant ramené avec ses femmes
-les eunuques de la campagne, un pour chaque femme de la maison. Ils se
-tenaient assis près du feu tels des singes et leur occupation favorite
-qui consistait à peler des fruits secs et à les manger achevait la
-ressemblance.
-
-On jouait au tric trac, au loto ou aux dominos.
-
-Zénab s’était récemment vu fermer les portes du harem et le cœur d’Azma,
-en amenant et offrant au bey une de ses nièces, fillette de quatorze
-ans, replète et vicieuse.
-
-La concupiscence du bey n’était un mystère que pour l’âme naïve d’Azma.
-Mais, cette fois, soit que les servantes indignées n’aient pu parvenir à
-cacher leur colère, soit que ses yeux d’épouse se fussent enfin ouverts,
-ma cousine surprit les coupables et chassa la jeune fille et sa
-misérable tante.
-
-La petite n’étant pas esclave, le péché du mari demeurait sans excuse,
-et l’épouse outragée avait tous les droits.
-
-Ahmed-bey ne brillait point par le courage. Il nourrissait un égal amour
-pour la tranquillité et pour la débauche. Son cas restait pendable
-devant la loi. Il se montra maussade mais résigné. Seulement la bonne
-humeur générale s’en ressentit. Il semblait qu’une lourde chape de
-mélancolie se fût abattue sur tout le monde.
-
-Comme pour sceller la paix de son ménage, ma pauvre cousine commençait
-une grossesse pénible, l’ennui et la tristesse en furent accrus dans la
-maison jadis si joyeuse.
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-Mes amis, les de S..., avaient repris leur existence hivernale. La
-situation du père les forçait à être plus mondains qu’ils ne l’eussent
-voulu. Sophie cependant s’accoutumait aux toilettes, faisant valoir sa
-grâce de blonde et aux éloges qu’elle lui attirait. On m’invita souvent,
-mais si je pouvais accepter les pique-niques intimes, ou les thés
-d’après-midi, il eût paru étrange de me voir aller au bal ou au théâtre
-sans mon mari, étant donné ma jeunesse. Je refusais, sans regret
-d’ailleurs, car tout à présent me lassait, sauf la lecture qui
-commençait à me prendre tout entière.
-
-M. de S... avait une bibliothèque admirablement choisie. Elle comptait,
-entre autres, une collection très complète des anciens auteurs, et il
-n’en manquait pas un seul de ceux qui, dans leur œuvre, avaient traité
-de l’Égypte. Ainsi lentement, j’étudiai par eux ce pays où je devais
-vivre: Hérodote, Strabon, Diodore et tous les disciples de l’École
-d’Alexandrie, me devinrent à ce point familiers que, même après tant
-d’années, quand je les consulte, je vais directement au passage désiré,
-sans avoir besoin de chercher le moins du monde. Je pus me convaincre
-que, depuis eux, l’Égypte n’avait pas beaucoup changé. Leur aide me fut
-d’un secours précieux et me permit de comprendre bien des coutumes,
-ayant leur origine dans la plus haute antiquité pharaonique.
-
-Je retournais quelquefois chez les femmes des ministres. Elles se
-montrèrent toujours aimables, mais je ne possédais pas l’habileté
-nécessaire à m’attirer leur protection effective. On m’invita beaucoup à
-dîner et à faire de la musique, mais ce fut tout. Je prenais plus
-souvent la route du palais, je n’y voyais presque jamais la princesse
-mère. En revanche, la femme du prince était tout à fait charmante avec
-moi. L’institutrice arrivait à me paraître une compagne agréable. Elle
-tenait de sa famille une éducation parfaite et une solide instruction.
-Elle jouait à ravir Beethoven et Chopin, mes maîtres préférés; nous nous
-entendîmes très bien.
-
-Que dire de Sta-Abouha?... Sa tendresse exubérante prenait des
-proportions telles, qu’elle m’effrayait un peu. Cette enfant devenait
-jalouse de toutes celles qui m’approchaient, et je devais la consoler de
-mon mieux, émue malgré moi de sa douleur, que je devinais sincère.
-
-Je fus présentée à la sœur du prince, cette princesse est morte à Paris
-en septembre dernier, femme d’une haute intelligence que j’ai eu
-l’occasion de revoir souvent depuis, et qui du moins parlait notre
-langue comme une Française. Elle avait épousé le prince H..., homme de
-valeur, qui a fait ce miracle de consacrer sa vie et une partie de ses
-biens à la bonne terre égyptienne. C’est aujourd’hui un des premiers
-agriculteurs du pays. Il a divorcé depuis longtemps d’avec la princesse.
-Il était fils du khédive Ismaïl et frère de Tewfick.
-
-Quant au prince Ibrahim, maître de céans, je l’avais rencontré par
-hasard dans la nursery, où je m’amusais à faire tourner un carrousel
-enfantin devant ses enfants qui étaient devenus mes amis. Le prince
-m’apparut sous les traits d’un bon bourgeois, assez terne, l’air mou,
-avec de gros yeux de ruminant et des lèvres épaisses. Il était vêtu sans
-la moindre recherche, d’un complet gris clair à carreaux, qui tombait
-mal et rien dans sa modeste personne, ne décelait l’intelligence, ni la
-grandeur.
-
-Il me fit quelques questions et me déclara: «Qu’il aimait bien mon
-mari...» Puis, après m’avoir examinée des pieds à la tête, de façon à me
-forcer de baisser les yeux, il fit une pirouette et disparut.
-
-Quand il revit mon mari quelques jours plus tard, il exprima ainsi son
-opinion sur mon compte:
-
---Elle est très bien, votre jeune femme; mais... faites-la donc
-engraisser un peu!... Elle est trop maigre!...
-
-Un matin, comme nous étions toutes réunies autour du mancal, l’eunuque
-annonça la visite de _Sett Pachau_!
-
-Mme Pachau, la colporteuse, était une forte personne à carnation
-flamande, portant allègrement ses trente-cinq ans... Elle arrivait
-escortée de deux gamins indigènes, qui déposaient avec soin aux pieds
-des femmes de la maison, deux énormes ballots de marchandises.
-
-Quand ces ballots s’ouvraient, c’était le miracle!... Il en sortait de
-tout! Depuis les toilettes complètes à bas prix, achetées en solde aux
-grands magasins, jusqu’à la chaussure et aux parfums... On voyait des
-peignes dorés, des éventails de plumes, des colliers de verre, des
-ombrelles, des pièces de toile, de soie, des dentelles, des savons et
-même des objets de ménage.
-
-Esther Pachau, fille d’Isaac Pachau, cumulait les fonctions de vendeuse,
-d’acheteuse et de couturière. C’était elle qui fournissait les
-trousseaux des jeunes filles et les robes d’apparat de leurs mères. Elle
-servait les grands harems, et reprenait à perte les fournitures qui
-avaient cessé de plaire.
-
-Elle exerçait encore bien d’autres commerces, prêteuse à la petite
-semaine et porteuse de billets doux quand, par aventure, une belle
-recluse avait ébauché quelque intrigue amoureuse avec un bey à travers
-les stores mal baissés de sa voiture, à la promenade de Choubrah.
-
-Esther Pachau--Pachau comme on la nommait partout--était d’une
-complaisance extrême. Pourvu que ses services lui fussent payés, on
-pouvait sans crainte faire appel à son bon cœur. Elle ne refusait ai ses
-soins, ni sa peine.
-
-Les eunuques, dont elle satisfaisait à la fois l’amour-propre et
-l’avidité en les faisant entrer dans les bénéfices de son commerce,
-nourrissaient pour elle un sentiment compliqué, mélange de mépris et de
-vénération. Ils admiraient surtout l’adresse inouïe avec laquelle elle
-se mouvait dans les situations les plus difficiles et le profit
-pécuniaire qu’elle savait tirer de ses moindres actes.
-
-Pendant que Pachau était au harem, exhibant sa marchandise, le vieux
-père Isaac, courbé sous le double faix des ans et de la fatigue, tenait
-en laisse le baudet qui, depuis tant d’hivers, charriait les objets de
-leur commerce. De son côté, il faisait l’article dans la rue et vendait
-aux passants de menus bibelots, en attendant de commencer sa tournée
-personnelle dans les maisons chrétiennes et israélites, où les hommes
-sont admis.
-
-Alors, on le voyait agiter furieusement sa sonnette et crier de sa voix
-encore puissante:
-
---_Ago-Filo! Ago-Filo_ (aiguille-fil).
-
-De là le surnom «d’ago filo» donné en Orient aux colporteurs. Ils sont
-des plus rares aujourd’hui dans les rues du Caire; les femmes, même
-indigènes, ne craignant plus d’aller elles-mêmes faire leurs emplettes
-dans les magasins. Mais il y a vingt ans, les Orientales eussent
-considéré cela comme une dérogation à leur titre d’épouses de hauts
-personnages ou de fonctionnaires. Aussi, les Pachau de toutes sortes,
-firent-elles de rapides fortunes en ces harems où, fatalement, on
-ignorait le prix de tout...
-
-Chez nous, Azma luttait vainement contre Esther Pachau. Celle-ci
-demeurait toujours la plus forte. C’était pitié de voir les horreurs
-qu’elle débitait comme des marchandises de valeur. Aussi, quel mauvais
-regard elle me lança, le jour où j’eus la malencontreuse idée d’insinuer
-que ses objets ne me paraissaient plus tout à fait à la mode...
-
-La visite dura bien trois heures. Toutes les femmes de la maison étaient
-là accroupies à terre autour de la marchande. Maîtresses, esclaves
-blanches et noires, les yeux brillants du même désir, les doigts
-caressant les étoffes, les lèvres ouvertes dans le même sourire. Quand
-la Juive partit, Azma sortit piteusement de son corsage la bourse de
-soie noire qu’elle y tenait serrée en bonne égyptienne, et, comptant son
-argent, elle eut un gros soupir de regrets! Toutes ses ressources du
-mois avaient passé dans la vaste sacoche d’Esther.
-
-Il en était ainsi partout, dans chaque maison où la colporteuse passait,
-drain terrible, redouté également des époux et des pères qui n’osaient
-sévir contre un usage si déplorable, mais que des siècles de préjugés
-avaient établi, et qu’on ne pouvait détruire sans toucher à la base même
-d’une société branlante, mais solide encore...
-
-
-
-
-XXIV
-
-
-Mon grand chagrin de n’avoir pas d’enfants me faisait envier toutes les
-mères qui me parlaient de leur nombreuse famille. Mariée depuis deux
-ans, et malgré que je n’eusse point fini ma dix-neuvième année, il me
-semblait que jamais cette joie ne me serait accordée de serrer contre ma
-poitrine un être à moi!...
-
-A ce moment précis, la femme du _Sacca_ (porteur d’eau), ayant mis au
-monde son dixième bébé, vint se plaindre un jour à Azma de leur
-épouvantable misère. Dix enfants, deux vieux à la maison et presque pas
-de pain!... Alors, une idée qui me parut sublime, traversa ma cervelle
-de pensionnaire, se croyant une femme très sérieuse... Si j’en adoptais
-un!...
-
-Sitôt pensé, sitôt proposé. Je demandai à cette pauvresse de me céder en
-tout abandon une de ses filles, la petite _Fatma_, la moins laide, qui
-venait d’avoir quatre ans et qui me connaissait bien.
-
-Je savais que mon cher mari aimait les enfants autant que moi, et je ne
-doutais guère de son approbation.
-
-On m’accorda Fatma, au grand désespoir d’Émilie qui, plus avisée, se
-rendait bien compte des ennuis que nous donnerait cette adoption et
-surtout du travail qui lui incomberait de ce fait.
-
-Dès le soir, je courus vers le plus beau des magasins de l’époque et
-j’achetai un véritable trousseau pour la petite.
-
-Nous l’avions préalablement baignée et conduite chez un barbier indigène
-qui fit tomber avec les boucles annelées de son épaisse toison, une
-quantité de choses innommables dont il vaut mieux ne point parler.
-
-Et la nuit, tandis que la pauvrette, après avoir fait le premier repas
-complet de sa courte vie de miséreuse, dormait à poings fermés dans le
-lit de ma fidèle servante, Émilie et moi nous cousîmes jusqu’à l’aube,
-petites robes, chemises, jupons, etc..., etc... Mon rêve de maternité
-dura tout un mois.
-
-Je m’étais privée sans peine de tout ce que je souhaitais faire pour
-moi-même cet hiver-là, afin que «ma file» fût plus élégante. Je
-commençais à espérer que mes efforts pourraient aboutir, car l’enfant,
-d’abord sournoise et boudeuse, s’habituait et s’appliquait même à me
-satisfaire, avec cette surprenante facilité des égyptiennnes à
-s’assimiler, elle disait plusieurs mots français et en comprenait
-beaucoup d’autres. Et moi, dans cet ardent besoin de maternité, je
-m’attachais à cette humble créature que je voulais efficacement faire
-mienne.
-
-Un jour mon amie Sophie m’envoya chercher. Je partis en recommandant à
-Émilie de surveiller attentivement Fatma qui me salua d’un «bonjour
-maman» qui me ravit.
-
-Le soir quand je rentrai, Émilie m’attendait sous le porche. Je compris
-tout de suite qu’il s’était passé quelque chose en mon absence.
-
---Ah! madame! s’écria ma femme de chambre en m’apercevant, ces sales
-gens ont enlevé la petite!...
-
-Je ne saisis pas tout de suite ses paroles... Il fallut qu’elle
-m’expliquât longtemps pour que la lumière enfin se fît. Je ne pouvais
-admettre tant d’ingratitude et de perfidie.
-
-La mère de Fatma m’avait laissé soigner, nettoyer et vêtir sa fille,
-puis, la jugeant suffisamment présentable, elle l’avait reprise, elle et
-toutes les nippes que nous lui avions préparées, elle avait ensuite
-conduit l’enfant chez la femme d’un riche Pacha qu’elle connaissait pour
-avoir travaillé dans la maison.
-
-Cette dame, émerveillée de la façon dont une si pauvre femme tenait sa
-fille, l’avait immédiatement gardée et promettait de la traiter comme
-sienne, afin d’éviter une charge à cette mère admirable...
-
-Azma, qui ne pouvait comprendre mon chagrin pour un événement qui lui
-paraissait de si mince importance, m’avoua par la suite qu’elle n’avait
-pas osé me contrarier, mais que pas un instant elle n’avait cru à la
-sincérité de cette Fellaha. La malheureuse voulait bien me laisser
-soigner et habiller sa Fatma, mais de là à me la confier à moi
-_chrétienne_ il ne fallait pas connaître l’âme musulmane, pour y compter
-une minute.
-
-Je gardai de cet événement une amertume profonde.
-
-Le jour où j’ai été mère réellement, devant l’ivresse éprouvée rien qu’à
-regarder ma première fille, je me suis demandé comment j’avais pu croire
-un instant qu’une telle adoption eût pu remplacer l’enfant née de ma
-chair... Mais au harem, un peu de folie avait sans doute passé sur moi,
-et le départ de Fatma me fut une grosse peine...
-
-
-
-
-XXV
-
-
-Un matin du printemps suivant, les enfants d’Omma Hanem pénétrèrent dans
-ma chambre en criant toutes les deux à la fois:
-
---Réjouis-toi! le jeune bey est venu!
-
-Le jeune bey! c’était mon mari... et je n’en pouvais croire mes
-oreilles. Je ne l’attendais que beaucoup plus tard, son arrivée me
-comblait d’une joie infinie.
-
-Il eut peine à me reconnaître tant j’avais maigri et pâli. Il se montra
-très étonné de me voir parler l’arabe presque couramment. Mais pas un
-moment, je n’hésitai à repousser la proposition qu’il me fit d’attendre
-encore que notre installation fût complète pour m’emmener avec lui...
-
-Ah! la médiocrité du logis, la gêne, tout, plutôt que de rester une
-semaine de plus loin de lui, dans ce harem, où chaque jour je me sentais
-plus étrangère.
-
-Il comprit mon désir et y accéda.
-
-J’éprouvai un grand regret de quitter Azma. Ce regret eût été doublé si
-j’avais su que je ne devais plus la revoir... Elle avait été pour moi la
-sœur étrangère, mais si tendre, dont l’amitié seule adoucissait mes
-heures d’exil. Jamais près d’elle je ne sentis la différence, de nos
-religions et de nos races. Je l’aimais d’une affection profonde et la
-pleurai sincèrement. Quant aux autres, à part l’esclave Abyssine,
-_Ouas-Fénour_, qui s’accrochait à mes vêtements en poussant des
-hurlements sauvages à l’heure de la séparation, je savais que pour
-toutes, le départ de «la petite Franque» était plutôt un soulagement.
-
-L’oncle, cependant, ne put cacher son émoi en me disant l’adieu qui,
-pour lui aussi, devait être un adieu éternel. Moins mal entouré, je ne
-doute pas qu’il ne m’eût prouvé sa tendresse de façon plus efficace.
-
-Azma me regrettait franchement et la veille, elle me dit, pouvant à
-peine retenir ses pleurs:
-
---O ma sœur! _Ia Orkty!_ tu me quittes maintenant que nous commençons à
-nous comprendre.
-
---Hélas! Azma, ne saviez-vous pas qu’il en est toujours ainsi?...
-N’est-ce pas à l’heure précise où les affections se nouent, où les sites
-plaisent par la chère habitude que nous prenons d’eux, qu’il faut partir
-et s’en aller ailleurs refaire la redoutable expérience des visages et
-des contrées inconnues?
-
-Seddia, qui depuis longtemps nous fuyait, revint ce jour-là pour nous
-dire adieu. Elle apportait des cadeaux.
-
-Pour Émilie, une pelote brodée par elle, et pour moi, un coussin aux
-couleurs voyantes. A ces travaux, la pauvre déracinée avait mis tous ses
-talents!
-
---Ce n’est rien, voyez-vous...--me dit-elle, la voix émue--mais j’ai
-pensé qu’en regardant ces humbles choses, vous vous souviendriez
-quelquefois de moi, qui ne vous oublierai jamais.
-
-Vous vous trompiez Seddia, c’était beaucoup, le travail patient de vos
-mains de paresseuse... Cela constituait pour la courtisane que vous
-étiez devenue, un consciencieux effort. Je ne l’ai compris que beaucoup
-plus tard, lorsque j’ai mieux connu la vie... Alors, peut-être, ne vous
-montrai-je pas assez de reconnaissance... Émilie, très touchée que l’on
-eût pensé à elle, crut devoir donner à Sett-Seddia, un dernier conseil:
-
---Allons, madame Seddia, faites un petit sacrifice... laissez cet
-habillage de carnaval, bon pour une odalisque et venez retrouver ma
-maîtresse à Alexandrie. On vous cherchera du travail, je vous aiderai...
-Vous ne serez pas malheureuse.
-
-Mais elle, tristement, secoua la tête.
-
---Merci, ma fille... vous êtes bonne, mais je ne puis accepter votre
-offre, puis se tournant vers moi:
-
---Malgré que vous soyez si jeune, ne comprenez-vous pas, madame, vous
-qui savez voir, combien je suis devenue pareille «à eux»! et que je ne
-puis plus vivre autrement qu’à l’Orientale?... Je mourrai ici et ce sera
-mon châtiment...!
-
-Des larmes montaient à ses yeux. Je lui serrai la main sans répondre,
-navrée de me sentir impuissante à la sauver malgré elle.
-
-Elle embrassa Émilie comme une sœur.
-
-Je revis aussi les enfants d’Omma Hanem, les esclaves, les eunuques et
-les négresses. Tout le monde avait un mot à me dire, une recommandation
-à me faire.
-
-La tante aux canards reparut quelques heures avant mon départ de la
-maison. Maintenant, les canards avaient grandi et elle élevait des
-petits dindons qu’elle charriait partout; elle s’empressa de les sortir
-de leur prison d’osier, sitôt arrivée chez sa nièce. C’était alors une
-fuite éperdue de ces animaux sur les tapis et les meubles, au grand
-ennui d’Azma qui redoutait les suites probables de leur épouvante.
-
-La tante se montra particulièrement aimable dans la joie sans bornes
-qu’elle éprouvait à me voir partir. Elle me dit qu’elle se réjouissait
-de m’avoir connue, et fit appel à tous mes bons sentiments pour
-m’exhorter à abjurer ma religion afin de devenir musulmane.
-
-Nous quittâmes le Caire par une tiède soirée, sous l’embrasement
-féerique du soleil couchant.
-
-Je vis disparaître les minarets et les hautes murailles des antiques
-mosquées. Les tours épaisses de la citadelle avec leurs meurtrières et
-leurs créneaux, les portes monumentales de la mosquée d’Hassan et les
-constructions qui lui faisaient face écrasèrent une dernière fois ma
-chétive personne de leur colossale majesté. Elles me semblaient autant
-de bastilles gigantesques d’où je venais enfin de prendre mon vol vers
-le pays du rêve et de la délivrance. Pourtant, ces vestiges admirables
-du grand passé musulman se paraient à cet instant d’une beauté
-magnifique, sous la lumière idéale du crépuscule oriental.
-
-Nous traversâmes le quartier d’Abdine, l’Esbekieh, puis ce fut la gare!
-
-Je faillis crier de joie en entendant le dernier coup de sifflet de la
-locomotive qui nous emportait à toute vapeur vers Alexandrie. Mon
-allégresse était telle, que mon mari, à son tour, se laissait gagner à
-ma fièvre d’indépendance.
-
-Et si petite que pût être la part de bonheur que le sort nous réservait,
-comme nous ignorions la part des peines, nous étions heureux d’être
-enfin nos maîtres. Ce bonheur pour moi était si grand, qu’il me semblait
-que mon cœur ne pourrait le contenir.
-
-Toute ma jeunesse et tous mes espoirs gonflaient ma poitrine.
-
-Je partais enfin, j’allais commencer avec mon mari «chez nous», une vie
-nouvelle, ma vie!...
-
-JEHAN D’IVRAY.
-
-
-
-
-Imp. PAUL DUPONT, 4, rue du Bouloi.--Paris.--502.10.10. (Cl.).
-
-
-
-
-SOCIÉTÉ D’ÉDITION ET DE PUBLICATIONS
-
-Collection in-12 à 3 fr. 50
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-Albérich-Chabrol.--Le Flambeau.--La chair de ma chair.
-
-Annunzio (Gabriele d’).--Terre vierge.
-
-Barrès (Maurice).--Amori et Dolori sacrum.--Les Amitiés françaises.--Le
-Voyage de Sparte.--Les Déracinés.--L’Appel au Soldat.--Leurs
-Figures.--Au Service de l’Allemagne.--Colette Baudoche.
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-Baudin (Pierre) et Nass (Dr).--La Rançon du Progrès.
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-Conan Doyle.--Les Aventures de Sherlock Holmes.--Nouvelles Aventures de
-Sherlock Holmes.--Souvenirs de Sherlock Holmes.--Nouveaux Exploits de
-Sherlock Holmes.--Résurrection de Sherlock Holmes.--Sherlock Holmes
-triomphe.--Mémoires d’un Médecin--Le Drapeau vert.--Le Crime du
-Brigadier.--Les Exploits du Colonel Gérard--Les Réfugiés.--La Compagnie
-Blanche (2 vol.): I. Les Moines Guerriers.--II. Les Épées
-Glorieuses.--Notre-Dame de la Mort.
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-Déroulède (Paul).--1870. Feuilles de route.--70-71. Nouvelles feuilles
-de route.
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-Esparbès (Georges d’).--La Grogne.
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-Finot (Jean).--Français et Anglais.--La Science du Bonheur.
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-Gautier (Judith)--Le Collier des Jours.--Le Second rang du Collier.--Le
-Troisième rang du Collier.
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-Gorki (Maxime).--En prison.--Hôtes d’Été.--La Mère.--Une Confession.
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-Gyp.--Pervenche.--Les Amoureux.--Cricri.--Entre la poire et le fromage
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-Hermant (Abel).--Chronique du Cadet de Coutras.
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-Hornung (E. W.).--Raffles.--Le Masque Noir.--Le Voleur de nuit.
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-Le Roux (Hugues).--L’Heureux et l’Heureuse.--L’Amour aux États-Unis.
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-Loïe Fuller.--Quinze ans de ma vie.
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-Maizeroy (René).--Yette, Mannequin.
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-Marguerite (Paul).--La Princesse Noire.
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-Margueritte (Paul et Victor).--L’Eau souterraine.
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-Marni (J.)--Souffrir.
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-Meredith (George).--Tragicomédie d’Amour.
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-Montesquiou (R. de).--Altesses Sérénissimes.--Professionnelles
-Beautés.--Assemblée de Notables.
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-Naquet (Alfred).--Vers l’Union libre.
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-Ouroussoff (Prince).--Mémoires d’un Gouverneur.
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-Prévost (Marcel).--Lettres à Françoise.--Lettres à Françoise mariée.
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-Serao (Matilde).--Amoureuses.--Cœurs de Femmes.--Quelques
-Femmes.--Histoires d’amour.--Les Légendes de Naples.
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-Sinclair (Upton).--La Jungle.--L’affranchi.--La République
-Industrielle.--Métropolis.--Les Brasseurs d’argent.
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-Talmeyr (Maurice).--La fin d’une Société.
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-Thénard (Jenny).--Ma vie au théâtre.
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-Tolstoï.--Pourquoi?
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-Yver (Colette).--Les Cervelines.--La Bergerie.
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-Librairie FÉLIX JUVEN, 13, Rue de l’Odéon, PARIS
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-NOTE DU TRANSCRIPTEUR
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-La numérotation des chapitres passe du chapitre XX au chapitre XXIII
-dans l’original. On a rajouté les têtes des chapitres XXI et XXII aux
-emplacements qui semblaient les plus probables.
-
-On a représenté _entre caractères soulignés_ les passages en italique
-dans l’original.
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