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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Au cœur du Harem - -Author: Jehan d'Ivray - -Release Date: January 23, 2022 [eBook #67233] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AU CŒUR DU HAREM *** - - - - - - JEHAN D’IVRAY - - AU CŒUR - DU HAREM - - - PARIS - Société d’Édition et de Publications - Librairie Félix JUVEN - 13, Rue de l’Odéon, 13 - - - - -DU MÊME AUTEUR - - - Le prince Mourad. - Janua Cœli. - Les Porteuses de torches. - -Pour paraître prochainement: - - Daoulatte. - Le Moulin des Djinns. - -En préparation: - - La cité de joie. - Catherine Raimbaud. - Nos frères de Lettres (critiques). - - -Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays. - -Copyright by Société d’Édition et de Publications, Paris, 1911. - - - - -A Monsieur G. Maspéro - - - A l’évocateur magnifique - de l’Égypte ancienne - je dédie cette étude - de l’Égypte moderne - en témoignage de haute estime - et de grande admiration - -JEHAN D’IVRAY - - - - -Au Cœur du Harem - - - - -I - - -J’ai ressenti ma première impression d’exil dans le port de Naples. J’ai -souvent revu cette rade merveilleuse. Sous de brûlants midi de juillet, -par de paisibles soirs de mai, en octobre alors que sous le vélum d’un -ciel azuré, d’un ciel sans nuages, les arbres secouaient au vent du -large leurs branches légères, alors que le parfum troublant des fleurs -innombrables et l’odeur forte des algues marines passaient en effluves -violents et délicieux... Ces jours-là, j’ai connu, sous ce ciel et dans -ce port, la douceur de vivre. - -Mais à mon premier passage, après l’émouvante anxiété du péril à peine -évité, dans la surprise de mon ignorance, mes dix-sept ans -s’épouvantèrent devant l’inconnu de cette ville, où nous abordions à la -nuit noire et par une mer démontée. - -Grandie à Cette, je ne craignais guère les ennuis physiques de la -traversée; tangage et roulis n’étaient point pour surprendre celle dont -les premiers plaisirs avaient été les dangereuses promenades en -_youyou_, qu’elle ne dédaignait point de conduire. - -Mais je n’avais jamais été plus loin que Marseille et je n’avais non -plus jamais essuyé de véritable tempête, sur un grand vaisseau, et par -un gros temps. - -Déjà, un accident de machine nous avait immobilisés quinze heures à La -Ciotat. L’_Ebre_ qui nous emportait était trop endommagé pour continuer -sa route; il fallut transborder sur le _Peluse_. - -Ici se place le premier événement curieux parmi le chapelet de mes -souvenirs. Durant le temps qu’on déchargeait les marchandises, nous -avions pris la route des champs, en ce pays que nous ignorions. Nous -suivîmes un petit sentier fleuri d’aubépines et tout à coup, nous nous -trouvâmes dans le cimetière de La Ciotat. - -Le soir tombait. Une brise légère passait sur nos têtes, charriant le -parfum des premières fleurs du printemps. Cher printemps de mon doux -pays de France, que je n’ai plus revu, jamais... - -Nous nous assîmes sur une pierre tombale, l’âme noyée d’une tristesse -infinie. Sur un mûrier, tout près de nous, le rossignol égrenait ses -trilles, l’heure était à la fois si profondément douce et si -voluptueusement mélancolique, que je ne savais plus si j’étais heureuse, -ou si je détestais la vie, dans ce champ de mort qui semblait un jardin -de rêve. - -Et voici qu’une chose extraordinaire se produisit. Autour de nous, des -oiseaux bizarres passèrent. Toutes les couleurs du soleil couchant -brillaient sur leurs plumes; et de chaque arbre et sur chaque tombe, un -perroquet s’envolait en poussant des cris aigus. Je me crus le jouet -d’une subite hallucination. La vérité était bien plus simple. Un navire -marchand, chargé de ces bêtes qu’il emportait d’Anvers, avait fait -naufrage, la veille, sur nos côtes et les perroquets peuplaient la -contrée... Avec eux, la Magie de l’heure s’était évanouie... - -Le lendemain, le _Peluse_ nous recevait; il devait nous conduire à -Alexandrie... - -A peine étions-nous en route, le vent nous prenait de côté, et jusqu’à -Naples les violons ne quittèrent plus les tables. - -Deux heures du matin sonnaient à bord, quand, à la lueur fulgurante des -éclairs, j’entrevis la vieille Parthénope. Le Vésuve lançait dans le -ciel obscur, de minces fusées lumineuses et de hautes colonnes de fumée -que l’opacité des ténèbres ne permettait pas d’apercevoir. Tous les -passagers raisonnables demeuraient sagement dans leurs couchettes; mais -mon mari pas plus que moi, n’étions de ceux-là... - -Notre jeunesse étouffait sur ce navire, et nous voulions en sortir coûte -que coûte: aussi acceptâmes-nous avec enthousiasme la proposition du -docteur, qui, en bon confrère, s’était offert à guider mon mari et -moi-même, dans la ville inconnue. - -J’ai souvent pensé depuis à cette promenade originale sur les quais de -Naples, et dans la rue de Tolède en pleine nuit, sous une pluie -diluvienne... - -Nous avions d’abord voulu marcher pour nous dégourdir les jambes, mais -le roulis nous avait trop éprouvés, nous ne savions plus... La pluie qui -nous fouettait, et le vent qui faisait rage, rendaient notre équipée si -désagréable, qu’il nous fallut accepter les bons offices d’un cocher -noctambule: il dut nous trouver grotesques, mais l’appât d’un gros -pourboire le rendait obséquieux. - -Le jour nous surprit sous les colonnades de l’église _San Ferdinando_ -qui fait face au théâtre San Carlo. - -Ah! le triste matin!... - -Malgré que l’on fût dans la semaine pascale, on eût dit la brume -grisâtre d’une aube hivernale. Le soleil ne se décidait pas à se -montrer... Et de cette aurore sur la terre italienne, à mon premier -réveil hors du joyeux pays natal, une mélancolie profonde -m’enveloppait... Je m’étais fait une Italie de rêve dans mon cerveau de -petite fille, et voici que je retrouvais les brouillards glacés des -cités du Nord, avec la note si vulgaire du peuple de Naples, note -originale et amusante, sous un clair soleil, mais triste à mourir par ce -temps des contrées boréales. Aux fenêtres, des loques sordides pendaient -lamentables... dans les rues encore salies par la boue de plusieurs -jours, des immondices traînaient, écorce d’orange, pelure de pommes et -de courges, résidu de tomates écrasées; un relent pestilentiel se -dégageait de ces détritus et, dans le jour naissant, sous le ciel -livide, les voix nasillardes des premiers marchands ambulants montaient -étrangement monotones et grossières à la fois. - -Nous errâmes jusqu’à midi. Le soleil décidément ne voulait pas se -montrer; et ce fut sous la pluie encore qu’il nous fallut regagner le -bord, où nous fûmes accueillis par les railleries de nos compagnons de -route. - -Ceux-ci bien reposés par la première nuit tranquille depuis Marseille, -lestés d’un lunch copieux, et chaudement couverts, nous regardaient d’un -œil ironique... Et je me figure que nous devions en effet faire triste -mine avec nos vêtements trempés, nos cheveux ruisselants d’eau et nos -visages défaits de promeneurs nocturnes. Mais c’est le miracle de la -jeunesse que les plus violentes fatigues s’effacent sur des fronts -d’adolescents, après quelques minutes de délassement et un bon repas. -Une courte sieste, une tasse de thé, une tranche de rosbif, suffirent à -nous rendre nos forces. Quand, vers quatre heures, le _Peluse_ leva -l’ancre, nous avions oublié notre mauvaise nuit et nous pouvions admirer -la ville, par une coquetterie bizarre, elle se montrait à nous dans sa -beauté souveraine, à l’instant précis où nous la quittions. Les nuages -s’étaient dissipés, la mer était redevenue d’un bleu de turquoise et le -ciel n’était plus sur nos têtes qu’un vaste manteau de lumière; le -Château de l’Œuf se dressait superbe sur la hauteur et les jolies -maisons multicolores descendaient en ribambelles gracieuses jusqu’au -rivage. Une véritable flottille d’embarcations nous faisait cortège, -chargées de musiciens aux voix chaudes, murmurant des cantilènes -napolitaines, avec accompagnement de violons, de mandolines et de -guitares. - -Ah! le charme de _Mandolinata_ et la douceur de _Santa Lucia_ écoutés -ainsi, comme dans le dernier cri de la terre que l’on quitte avant le -départ sur l’inconnu de la haute mer!... - -Cela ne ressemble à rien de connu et je ne pense pas qu’on le puisse -oublier, après l’avoir une fois entendu. - -Les Iles heureuses cependant nous entouraient, _Ischia_, _Procida_, -_Castellamare_, charriant vers nous la fragrance délicieuse des chemins -en fleurs, nids de verdure, coins ignorés, où l’âme des dieux semble -demeurer encore, et planer, mystérieuse et dominatrice, autour des -êtres. - -Et ce fut le large... Journées monotones et magnifiques, soirées -interminables, où le passager semble traîner sa vie, dont les minutes -comptent double... - -Dormir, manger, faire les cent pas autour des cages à bêtes, visiter les -machines, feuilleter des romans ou des revues qu’on ne lit point, la vie -du bord dans sa régularité animale et reposante... - -Le troisième jour, des cris sauvages me firent bondir hors de ma -couchette. On avait veillé tard par extraordinaire et nous entrions dans -le port d’Alexandrie de grand matin. - -Les passes d’Alexandrie sont peuplées d’écueils rendant très difficile -la navigation à qui ne connaît point parfaitement ces parages. L’aide du -pilote est indispensable; et ce n’est pas une des moindres curiosités de -l’arrivée, que cette prise d’assaut du navire par le plus étrange bandit -qui se puisse voir. - -Enveloppé de son burnous, le chef ceint du tarbouche ou du turban des -ancêtres, le pilote grimpe par les cordages, avec une agilité de bête -féline. - -Et ce sont aussitôt des hurlements, des imprécations s’adressant aux -frères demeurés dans la barque, ou des ordres en langue baroque, donnés -à pleine voix aux hommes du bord. - -Le pilote est le prototype de l’Alexandrin, mélange hétéroclite de Grec, -d’Italien et d’Arabe des frontières de Libye, être spécial, composé de -toutes les races diverses qui ont traversé la ville d’Alexandre et la -capitale des Ptolémées, fils d’Égypte pourtant, mais dont les veines ne -charrient que bien peu de sang égyptien et qui n’a presque rien du -paisible homme rouge, gardien fidèle de la vieille lignée pharaonique, -roi incontesté des rives du Nil. - - * - - * * - -Après le pilote, les innombrables _Fachini_ et _Farraches_[1] qui -envahirent nos cabines dès l’arrivée, achevèrent de me donner une idée -terrifiante de ma nouvelle patrie. - - [1] Portefaix, commissionnaires. - -A peine vêtus d’un court caleçon de cotonnade, la galabieh relevée -autour des reins, le turban en bataille sur leurs têtes rasées, ils -apparaissaient à chaque écoutille, en proférant des phrases -incohérentes, gesticulant et criant de telle sorte qu’une invincible -peur me saisit. Oh! ces cris de l’arrivée!... - -Je me serrais craintive contre le bras de mon mari, qui, déjà repris par -l’ambiance, répondait comme il fallait aux nombreuses sollicitations -dont nous étions l’objet. Coups de canne par ci, coups de poing par là, -le tout accompagné de terribles éclats de voix auxquels je n’étais guère -habituée. - -J’avais le cœur lourd, les yeux brûlés de soleil et de larmes mal -retenues. - - - - -II - - -Je fus bien surprise, quelques instants plus tard, quand débarrassés -enfin des formalités de la douane, arrivés à l’hôtel et reposés par une -première toilette sérieuse en terre ferme, nous nous retrouvâmes dans -notre chambre d’hôtel, mon mari et moi... Il avait repris sa bonne -figure souriante, je retrouvais mon ami de toujours. Ainsi, en ce pays -d’antithèse, les plus fortes colères ne sont guère qu’en surface. On -crie, on tape pour se faire respecter et se mettre à l’unisson, et -telles gens qui nous semblent au paroxysme de la fureur et se traitent -de chiens, de voleurs, d’assassins et de fils de _teigneux_ (sic), -s’embrasseront en riant aux éclats quelques minutes après, ou se -tapoteront l’épaule amicalement pendant dix minutes, en se faisant des -protestations de tendresse. - -Mon étonnement d’ailleurs commençait... - -Tandis que, dans la chambre, je faisais connaissance avec les grands -lits de fer à colonne peints en couleur voyante, vert, bleu, rouge, les -divans trop hauts pour être confortables, recouverts de cotonnade garnie -de dentelles au crochet, les moustiquaires de tulle relevés par de -larges rubans, la rue m’attirait aussi, par les mille choses nouvelles -que j’y devinais. - -Notre hôtel était situé dans une rue très couleur locale et bien faite -pour me donner, du premier coup, une idée précise du pays où j’abordais. - -Quand, après tant d’années écoulées, je cherche à rassembler mes -souvenirs de ce matin d’arrivée, deux choses surtout surgissent de ma -mémoire: le bruit persistant des soucoupes de cuivre qu’agitait sous les -fenêtres un marchand d’_arghissouss_[2] et le son d’un orgue de barbarie -jouant le _Miserere_ du _Trouvère_... - - [2] Jus de réglisse glacé, qui se vend dans des cruches de grès. - -A cela vient se joindre le souvenir de deux odeurs bien différentes -pourtant. Le parfum troublant des guirlandes de _Fohls_[3] (les -premières que je voyais) que présentait une marchande indigène, aux -nombreux passants de cette petite rue et un arome violent de marée, -provenant d’un étalage de coquillages tout proche. Les jours pourront -passer, je deviendrai peut-être une très vieille femme, dont le cerveau -peu à peu perdra la mémoire des heures de sa jeunesse, mais le spectacle -de ce matin ne s’effacera point; et de ces sons et de ces odeurs que -j’ai gardés si présents, je conserverai jusqu’au dernier souffle, la -note et la senteur, car ils furent l’impression première de ma nouvelle -existence, et résument pour moi les sensations de mon premier matin -d’exil. - - [3] Sorte de gardenias à fleurs petites et très parfumées. - -Le marchand d’arghissouss montrait une belle face bronzée, dont les -traits semblaient taillés dans quelque matière antique, par un artiste -du vieux passé grec. Il riait d’aise dans sa barbe noire et sa bouche en -s’ouvrant découvrait des dents voraces, d’une admirable blancheur. Ses -reins étaient ceints d’une vaste écharpe, rayée de couleurs vives où le -rouge et le jaune dominaient, et son turban, posé très en arrière, -laissait voir un front où la sueur perlait. Il portait une longue robe -blanche, des babouches jaunes et des bracelets de laine. Un large anneau -d’argent pendait à son oreille droite. Et il tenait haut sa cruche de -grès, dont le goulot laissait échapper un gros morceau de glace et des -feuilles d’oranger... - -La marchande de Fohls pouvait avoir mon âge, dix-sept ans... Elle me -sembla très mince, très brune; sur son corps de toute jeune femme la -galabieh moulait des formes pures, une gorge dure, des hanches souples, -des jambes fuselées, dont chaque mouvement était une grâce. Sur sa -poitrine à demi nue; d’innombrables guirlandes de fleurs formaient -collier, et faisaient à cette créature charmante, une atmosphère -embaumée qu’elle traînait après elle comme un voile enivrant, dont les -passants se grisaient. Elle avait d’étranges yeux, lourds de passion, la -bouche un peu grande, un profil de chèvre sauvage, et ses courts cheveux -bruns s’envolaient en frisons raides, sur ses tempes et sur son cou. Un -balancement rythmique agitait sa taille à chaque geste de ses bras, -qu’elle tenait élevés, les mains chargées de fleurs qu’elle présentait, -en chantonnant: - ---_Fohl gamyl!_ (les jolies Fohls!) - -La marchande de coquillages se reposait juste sous les fenêtres de mon -hôtel... Énorme matrone, croulante de graisse, vautrée sur le trottoir, -un bras négligemment jeté sur sa marchandise, elle dormait lourdement en -attendant la pratique. Elle avait la bouche ouverte, et de ma fenêtre -assez basse, je pouvais distinguer le chapelet de mouches glissant -autour de ses paupières et aux commissures de ses lèvres. - -La journée se passa à visiter les rares curiosités de la ville. -Alexandrie n’offre qu’un intérêt très médiocre au point de vue de ses -monuments; le plus grand reproche qu’on puisse faire à cette ville, -c’est de n’avoir aucun cachet personnel. - -Trop de peuples la conquirent, trop de gens divers l’habitèrent; elle -n’est plus qu’un port sans beauté, où se coudoient toutes les races, où -se parlent tous les idiomes, où surtout dominent l’Italien et le Grec -mâtinés d’oriental, n’ayant plus gardé de la patrie d’origine, que le -mercantilisme et la souplesse. - -Les femmes pourtant y sont belles. Je parle des femmes de la société, -essentiellement cosmopolite d’ailleurs, mais formant un bouquet de -fleurs vivantes, du plus séduisant aspect, pour les yeux surpris du -voyageur. Extrêmement élégantes, très coquettes, elles savent mieux -qu’aucune, imposer les modes outrancières de nos grands couturiers -parisiens. Et tandis que les maris occupés pour la plupart à parfaire ou -à ruiner le budget du ménage dans un téméraire coup de bourse, les -laissent libres de leurs journées, elles passent charmantes et parées -dans les calèches somptueuses[4], étalant sous le clair soleil d’Égypte -leurs grâces d’idoles et leur beauté de statues. - - [4] Des superbes attelages d’alors il ne restera bientôt plus en - Égypte que le souvenir, car déjà les grandes dames Musulmanes ont - donné l’exemple, et l’auto remplace partout la voiture démodée. - -La plage élégante de Ramleh et la plage familiale du Mex n’existaient -pas encore. On n’avait pas non plus demandé aux archéologues les secrets -de Kom-el-Chougafa et la basilique de Saint-Théonas gardait son -mystère... - -Pour l’instant, le touriste, avide de choses nouvelles, devait se -contenter de la visite traditionnelle à la colonne de Pompée et aux -catacombes. - -La colonne de Pompée, faussement attribuée au tribun, faisait autrefois -partie intégrante du Sérapéum, d’origine bien plus ancienne. Le Sérapéum -ou Temple de Sérapis, élevé par Ptolémée Soter, dans l’acropole de -Rhacotis et sur l’éminence aujourd’hui très diminuée qui porte la grande -colonne, était un édifice auquel on parvenait par cent degrés de marbre. -Selon la description du rhéteur Aphtonius, qui vit le Sérapéum au IIIe -siècle de notre ère, la colonne monolithe était alors située au milieu -d’une cour entourée de portiques et de salles renfermant des livres. -C’est qu’en effet, vers l’an 140 avant Jésus-Christ, sous le règne -d’Évergète II, la bibliothèque du Muséum ou bibliothèque mère, s’étant -trouvée tout à fait remplie, le Sérapéum lui servit de succursale et -renferma une seconde collection, la bibliothèque fille, évaluée au -nombre de 300,000 volumes (Nitschlop). - -Il ne faut pas oublier qu’Alexandrie fut longtemps la ville lumière de -l’ancien Monde. Les goûts délicats, les instincts élevés des premiers -Lagides, si grecs de nature et d’habitude, déterminèrent ce grand -mouvement qui fit se précipiter vers la cité d’Alexandre tout ce que la -société d’alors contenait d’artistes, de rhéteurs et de savants. - -Ptolémée Soter, ami et condisciple d’Aristote, et lui-même historien -remarquable, apporta le premier à Alexandrie les traditions -intellectuelles de la Grèce. Par lui fut fondé le Muséum, qui donna -bientôt naissance à la première école d’Alexandrie, appelée divine par -les anciens. - -Le palais des rois et le Muséum devinrent une agglomération immense -d’édifices magnifiques et de jardins qui couvraient près du quart de la -superficie totale de la ville, dans cette région aujourd’hui déserte et -en partie envahie par la mer, qui s’étend de l’obélisque de Thoutmès III -(aiguille de Cléopâtre) au promontoire Lochias. - -Il ne faut pas oublier que de cette école d’Alexandrie sortirent les -hommes les plus fameux de l’époque gréco-romaine: Théocrite, Apollonius -de Rhodes, Lycophron, Philétas de Cos parmi les poètes; Zénodote, -Aristarque, Callimaque, Eratosthène, Hipparque, Apollonius de Perga, -Archimède, Euclide, fondateur de la géométrie, Hérophile et Erasistrate -qui, les premiers, enseignèrent l’anatomie, Gallien, Démétrius de -Phalère; et enfin beaucoup plus tard, Théon et son admirable fille -Hypatie, qui mourut lapidée par la foule, sur le conseil des moines -fanatiques, sous le patriarchat de Cyrille. - -De toutes ces grandeurs disparues, il ne reste que quelques pierres et -la colonne dite de Pompée, autour de laquelle se pressent les tombes -effritées d’un cimetière musulman. - -Sur l’emplacement des mosaïques multicolores et des superbes dalles de -marbre, les sépulcres de terre et de chaux se serrent lamentablement; -là, où croissaient les térébinthes et les chèvrefeuilles, l’aloès pousse -ses tiges épineuses, et ce n’est plus que mélancolie et que tristesse en -ce lieu sauvage, où seuls le croassement des corbeaux et l’aboiement -rauque des chiens troublent le silence. - - - - -III - - -Après la colonne de Pompée, je voulus voir les catacombes... - -On me conduisit là-bas au Mex, près du palais, détruit aujourd’hui, où -campèrent quelques semaines les soldats de Bonaparte. Dans les -excavations des rochers bordant la mer, nous nous faufilâmes à grand -peine, mon mari, deux officiers du bord, trois guides indigènes et moi -la dernière et la plus intrépide, avide de tout voir et de tout -connaître, avec cette belle curiosité de la jeunesse qui ne se retrouve -plus jamais dans la suite... - -Ce n’était pas chose facile de se diriger dans le labyrinthe de couloirs -et de boyaux qu’offrent les ruines des catacombes. Creusées sous le -règne de Dioclétien, ces catacombes partaient du cœur de la ville, pour -aboutir à la mer, où, plusieurs fois par semaine, les chrétiens -s’embarquaient afin d’échapper aux persécutions ou porter plus loin la -bonne parole. On sait que cette période marqua l’apogée des persécutions -en terre égyptienne. Le nouveau culte avait donné naissance à différents -schismes, qui, rapidement, s’étaient propagés en haute et moyenne -Égypte. Les prêtres des anciens dieux luttaient eux-mêmes éperdument, -pour le maintien de la foi et des coutumes ancestrales. - -Les patriarches et les préfets, de races souvent distinctes, ne -s’entendaient guère; les Juifs qui maintenaient une partie des richesses -du pays, fomentaient le trouble si facile à faire naître en ces âmes -tourmentées, et les empereurs romains, excédés par les multiples ennuis -que leur donnait cette province de l’Empire, ne demandaient qu’à sévir. -Dioclétien avait déclaré qu’il ferait couler tant de sang à Alexandrie, -que son cheval en aurait jusqu’au poitrail. Il tint parole; durant huit -jours, les ruisseaux de la ville furent rouges... - -Les catacombes devinrent donc nécessaires, mais contrairement à celles -de Rome, elles ne furent jamais, pour les adeptes de la religion -nouvelle, qu’un asile temporaire. - -Il en reste d’ailleurs bien peu de choses. A part la salle centrale, où -se voit encore au plafond une colombe aux ailes déployées, et où, sans -doute, devaient se célébrer les offices, le reste n’est qu’une suite de -voies très étroites,--presque impraticables, peuplées d’insectes et de -chauve-souris,--dont chaque jour la visite devient plus difficile et -plus dangereuse à mesure que le sable se creuse et que la mer se -rapproche. Pour moi, je sais bien que je ne me risquerais plus -aujourd’hui à suivre cette route périlleuse que nous fîmes alors presque -à quatre pattes, à demi étouffés et plongés à chaque instant dans -l’obscurité, car le vent qui circule assez librement dans ces caves, -éteignait constamment les bougies dont s’étaient munis nos guides. - -Aussi, quelle ivresse de revoir la lumière après quatre heures de marche -dans ces ténèbres!... comme l’air semblait plus léger, et le ciel plus -pur... - - - - -IV - - -En parcourant à nouveau la ville, notre attention fut attirée par la vue -d’un personnage extraordinaire. C’était un homme de haute taille, aux -cheveux grisonnants, à la barbe inculte, aux yeux étranges, aux gestes -déments. Pour tout vêtement, il portait un gilet rouge brodé d’or, et un -chapeau tricorne orné d’une plume blanche. Des bottes à l’écuyère et un -parapluie vert complétaient ce costume sommaire. Personne ne regardait -l’étrange individu, dont la seule vue eût ameuté tous les agents d’une -ville européenne. Pour lui, insouciant et superbe dans sa demi-nudité, -il allait, la tête haute, en prononçant des phrases incohérentes. -J’appris que ce malheureux était un grand seigneur autrichien, qui, -ruiné au jeu en une nuit et abandonné par une femme adorée, avait -subitement perdu la raison et se croyait l’Empereur François-Joseph... - -Vers le soir nous allâmes, accompagnés du docteur et du commissaire du -bord, dîner à Ramleh, banlieue d’Alexandrie où devait s’écouler une -partie de ma jeunesse et où naquirent mes deux filles. C’est sur -l’emplacement et la prolongation du camp de César, sur la route -d’Aboukir, une immense étendue désertique, plantée de rares palmiers, -dont les Alexandrins sont parvenus à faire une succursale d’Asnières ou -de Viroflay. - -Un chemin de fer spécial concédé à une compagnie anglaise en faisait -alors le service. - -Aujourd’hui, les stations de Ramleh se sont multipliées et c’est un -train électrique qui les dessert. Par un miracle de culture, à coups de -guinées, les propriétaires sont arrivés à créer une suite innombrable de -jardins merveilleux, parmi lesquels se dressent d’élégantes villas de -tous les styles et de tous les âges, depuis le château Louis XIII, -jusqu’à l’horrible maison modern-style. Le casino de la plage peut -rivaliser avec les plus somptueux kursaals des villes d’eaux -européennes, on y retrouve les mêmes tables fleuries d’orchidées et -rutilantes de globes électriques, les mêmes garçons suisses parlant -toutes les langues, les mêmes menus cosmopolites. Les repas sont -accompagnés des mêmes airs entendus chez Maxims ou dans les différents -_palace_ où les hommes de la bonne société ont coutume d’ingurgiter des -nourritures indigestes, en tenue de soirée, et de cet air lassé dont les -viveurs de haute marque croient devoir accomplir les moindres actes de -leur vie inutile. - -Mais, lors de mon arrivée en Égypte, le casino n’existait pas et la -plage appartenait à tout le monde. - -Les parcs étaient moins nombreux et les façades moins prétentieuses. De -vulgaires lampes au pétrole posées dans de jolies lanternes en verres de -couleur, éclairaient à peine la porte principale des habitations et les -routes mal tracées. Mais ces demeures n’étaient pas toutes modestes, et -la verdure épaisse qui les abritait, les innombrables arbres à fleurs -qui garnissaient leurs pelouses, les jasmins, les roses, les Fohls, -croissant sur les murs de briques roses et jusque sur les balcons de -pierre ou de bois, les rendaient charmantes. Et puis, c’était, à -quelques mètres de la maison, le mystère du grand désert... Les -palmeraies offraient aux promeneurs égarés dans ces parages la surprise -de leurs ombrages. Tout à coup, parmi l’immensité sablonneuse, un nid de -verdure épaisse attirait les yeux et, sous les dattiers chargés de -fruits couleur d’or ou de sang, les blés poussaient leurs hautes tiges, -le trèfle mettait une nappe tendre, c’était à la fois inattendu et -délicieux. - -Ma première visite à Ramleh demeurera dans ma mémoire comme un de mes -meilleurs souvenirs. Après le repas, nos hôtes proposèrent une petite -excursion au désert. On partit joyeux vers ces plaines qui, pour moi, -représentaient l’inconnu. Il faisait ce soir-là un temps d’été de -France, bien qu’on ne fût qu’en avril. Le ciel, libre de nuages, mettait -sur nos têtes un voile de lumière, presque transparent, et là-bas, vers -la mer, la lune montait radieuse. Bientôt elle atteignit les hautes -touffes des palmiers et ce fut dans ce coin paisible une heure de -souveraine beauté. Des enclos voisins, un parfum violent de jasmin -s’échappait, embaumant l’espace... très loin, d’une tente de bédouin -dressée dans le sable, un bruit de chanson arabe venait jusqu’à nous, et -tout à coup, de l’autre rive, vers les lacs, une petite flûte égrena ses -notes mélancoliques. Des herbes, des plantes, une odeur vivifiante se -dégageait, emplissant l’espace, pénétrant en nous comme une caresse, un -air léger flottait sur nos têtes, une paix profonde émanait des choses -environnantes... Et, dans la nuit claire, un cavalier arabe fendit -l’espace sur un cheval magnifique, nous frôlant dans la fuite éperdue de -sa course. Son burnous blanc autour de lui semblait le mouvement de deux -grandes ailes lumineuses, et l’on entendit un instant le hennissement de -son cheval grisé lui aussi par cette volupté du désert qui nous gagnait -à notre tour... C’était l’Orient, dans sa troublante majesté, et nos -âmes insensiblement s’abandonnaient à son charme. - -Le lendemain, les officiers du bord qui reprenaient la mer dans la -soirée, nous accompagnaient à la gare. En route pour le Caire... En -disant adieu aux chers compagnons qui avaient si bien su adoucir pour -moi les tristesses du premier grand voyage, mon cœur se serrait un -peu... Il me semblait que je quittais une seconde fois la patrie. Mais -quand le train s’ébranla, la belle confiance et la joie débordante de -mon mari finirent par me gagner. Il était si heureux de se retrouver -chez lui, si fier de m’y ramener et de m’en faire les honneurs, que mon -chagrin de petite transplantée ne put tenir contre son bonheur. - -J’avais aussi à mes côtés pour parler des miens demeurés en France, ma -fidèle servante Émilie, qui m’avait suivie et dont le dévouement ne m’a -jamais fait défaut aux heures mauvaises. Vraie Languedocienne au cœur -fidèle, au caractère joyeux, prête à tous les événements de notre vie -aventureuse, elle se trouvait aussi à l’aise dans ce wagon de chemin de -fer égyptien, que dans notre petit jardin de la rue Baume à Montpellier, -où elle passait ses après-midi à coudre les vêtements de mes petits -frères, une chanson aux lèvres et de la gaîté plein les yeux... C’est -une remarque que j’ai, depuis, faite bien souvent. L’exil n’existe guère -pour les âmes simples. Surtout pour les âmes méridionales. Pourvu que -leur activité trouve son emploi et que le soleil brille, elles sont -heureuses. - - - - -V - - -Pour moi, maintenant, tout était nouveau dans le pays que nous -traversions. - -Immédiatement après Damanhour, le site devenait autre. Ce n’était plus -les plaines sablonneuses, les terrains amers des lacs, et les vastes -étendues salines que nous venions de quitter, mais l’Égypte, la vieille -patrie des races pharaoniques qui, à chaque tour de bielle, se montrait -un peu plus à nous, dans sa robe d’émeraude. Tandis que dans notre terre -Cévenole, les blés commençaient à peine à montrer leurs petites tiges -vertes, ici, en sol Égyptien, la moisson future s’étalait déjà, superbe -et touffue comme une forêt en miniature. Encore quelques rayons de -soleil semblables à celui que nous avions ce jour-là, et les épis -commenceraient à jaunir. Dans les jardins cultivés, les arbres à fruits -n’avaient plus de fleurs, et les abricots, les pêches, les pommes un peu -sauvages montraient sous les feuilles leurs têtes dures. - -Des buffles maigres passaient sur les chemins, le mufle baissé, et leurs -pas pesants laissaient une empreinte dans la terre grasse. De rares -chameaux chargés d’herbages traversaient les routes, suivis par quelque -gamin à demi nu. - -Dans les champs, ma surprise fut grande en voyant, parmi les cultures, -les Fellahs occupés à leurs travaux coutumiers, la galabieh simplement -relevée autour des reins, leurs minces caleçons de cotonnade, -précieusement posés à côté d’eux. Je sortais depuis peu de mois d’un -couvent rigide, et ce spectacle me confondait d’autant plus que, loin -d’être le moins du monde gênés par le passage du train dont les nombreux -voyageurs les regardaient, ces simples fils de la nature se levaient en -riant et étalaient complaisamment leurs formes avec des gestes dont -l’impudeur ne pouvait avoir d’égale que l’ignorance de ceux qui les -exécutaient. - -Hélas! vingt années ont passé, et si la civilisation moderne est -parvenue à faire du Caire la rivale des plus belles villes de la -Riviera, il faut dire que rien n’a changé dans les habitudes rurales. La -même inconscience et les mêmes gestes obscènes se reproduisent chaque -jour encore au passage des grands rapides. Si les nombreux touristes -qui, chaque année, hivernent sur les bords du Nil, en éprouvent de la -gêne, ils doivent se tenir enfermés dans leurs wagons et ne point lever -les yeux. - -Et ce n’est pas tout... Sur les bords du fleuve et des nombreux canaux -qui en dérivent, le nombre des baigneurs ne se compte pas, ces baigneurs -ignorent la gêne du vêtement exigé par les peuples civilisés. Ils se -baignent simplement dans leur nudité sombre, tranchant sur le fond clair -du paysage, et de loin, à les voir s’agiter dans l’eau bourbeuse avec -leurs grands bras maigres et leur tête rasée, on dirait de grands -coléoptères, flottant au ras des ondes, parmi les herbes de la rive. - -Une des choses qui m’étonnèrent aussi dans ce voyage, ce fut la quantité -de pigeons rôtis, de petits pains, de salades et d’œufs durs, que nous -présentaient à chaque station des vendeurs indigènes. Les buffets des -gares étaient encore inconnus. Les marchands d’oranges et de fruits secs -ne chômaient guère, et, plus qu’eux tous, les petites marchandes d’eau -fraîche arrivaient à placer leur marchandise. - -Elles accouraient minces et légères, au trot de leurs pieds nus, vêtues -de l’éternelle robe Fellaha teinte à l’indigo, leur frêle poitrine -découverte, un lambeau de voile tenant à peine à leurs jeunes fronts -bombés, mais traînant majestueusement dans la poussière. Les mains -au-dessus de la tête, elles tenaient la gargoulette, dont le goulot -laissait dépasser quelques feuilles de menthe ou d’oranger... Et de leur -voix stridente, on les entendait crier leur cri toujours le même: - ---_Moïja! Moïja!..._[5] - - [5] Eau, eau!... - -Puis c’était encore les débitants de limonades, les pâtissiers -d’occasion offrant leurs _sémitt taza_[6] ou leur _pan di Spagna_, -gâteaux de miel saupoudrés de cumin, ou _sitôt-fait_ italiens, vendus -sous des noms pompeux... Et les voyageurs ajoutaient au spectacle déjà -si étrange. Ce n’était que longues robes de soie aux couleurs vives, -larges ceintures et vastes turbans. Les femmes, drapées dans leur -_habaras_ de taffetas noir, suivies de tout un peuple d’esclaves noires -et blanches, traînaient presque toutes un enfant par la main et -portaient d’innombrables paquets noués de façon barbare, dans de larges -mouchoirs bariolés. Des eunuques les précédaient, faisant écarter les -importuns sur leur passage et se faisant ouvrir d’office les portières -de wagons spéciaux, où, autoritaires et paternels à la fois, ils -entassaient tout le monde. - - [6] Petits pains, saupoudrés de grains de mil. - -Mais ce que je ne puis arriver à dire, c’est le tapage effroyable qui -accompagnait chaque acte, chaque geste de ces voyageurs. Une gare -égyptienne offre l’apparence d’un préau de maison de fous. Quand le -train repart, on est littéralement étourdi, il semble que l’on vienne -d’échapper à quelque effroyable catastrophe. - -Notre première nuit d’hôtel au Caire comptera parmi les plus accidentées -de mon existence. Nous étions descendus dans un bon hôtel de second -ordre, les trois grands hôtels d’alors étant, pour l’époque, tout à fait -hors de prix pour notre bourse de jeune ménage. Mais l’hôtel d’Orient -comptait parmi les meilleurs... Nous n’étions pas au lit depuis un quart -d’heure que les insectes nauséabonds que je n’ose nommer nous en -chassèrent... - -Nous dûmes passer la nuit, très douce d’ailleurs, sur la vérandah, -couchés tant bien que mal sur des fauteuils d’osier garnis de quelques -coussins. Vers deux heures, notre jeunesse ayant eu raison des -événements, nous dormions de tout notre cœur, quand notre pauvre Émilie -accourut les yeux fous, les vêtements en désordre, en poussant des cris -aigus. - -Son voisin de chambre, un Grec, pris de boisson, avait enfoncé la porte -de communication et s’était rué sur elle comme une brute. La pauvre -fille tremblait si fort qu’il lui fallut un bon moment pour nous -expliquer la chose. Nous parvînmes à comprendre que n’ayant qu’un simple -chandelier de cuivre à sa portée, et retrouvant toute sa force de -paysanne cévenole, elle s’en était si bien servie, que le trop galant -Hellène avait le nez en bouillie et l’œil poché. Bientôt, tout l’hôtel -fut sur pied. Il nous fallut subir un long interrogatoire et, comme les -propriétaires étaient vaguement apparentés à l’assaillant, il s’en -fallut de bien peu que la pauvre fille, victime d’un si abominable -guet-apens, ne fût déclarée coupable pour avoir su se garder... Enfin -nous pûmes quitter cet affreux asile et tout de suite, mon mari nous -conduisit au quartier indigène. - -C’était là-bas, derrière la vaste place d’Abdin, dans la vieille rue de -Darb-el-gamamiz, au cœur même de la ville musulmane. Il fallait, pour -s’y rendre, traverser d’innombrables labyrinthes parmi lesquels je me -dirige aujourd’hui sans aucune peine, mais pour l’instant, il me -semblait tout à fait impossible de pouvoir jamais arriver à m’y -reconnaître. Ce furent d’abord une suite d’échoppes avançant sur la -chaussée selon l’antique usage oriental et pourvues d’un plancher -surélevé formant divan et garni de tabourets, sur lesquels clients et -vendeurs s’asseyaient. Il n’y a pas au monde de démocratie plus réelle -que celle qui règne entre tous les membres de la grande famille -musulmane. En ce pays, régi pourtant par un système des plus autocrates, -tout le monde fraternise et les différences de castes n’existent presque -pas. Le médecin et l’avocat ne dédaigneront point de prendre place sur -les tréteaux du marchand de calicot ou du parfumeur. Le maître du lieu -reçoit, d’ailleurs, ses visiteurs avec une courtoisie parfaite et sait -offrir à propos le narghilé, la tasse de moka ou de thé, le sirop de -rose ou la limonade, selon le temps ou la saison. D’interminables -causeries s’établissent et l’heure, si longue en terre égyptienne, passe -en éternelles flâneries. - -Ces visites fréquentes rendent la rue plus gaie et le magasin plus -accueillant; cependant, sur les trottoirs, les marchands ambulants -circulent, criant leurs denrées ou leurs objets de pacotille; les -petites charrettes de légumes ou de fruits s’installent au petit -bonheur. Tout cela passe, trotte, galope, hennit et piaffe sans -interruption, les hurlements sauvages de cochers interpellant les -piétons dominent tous les autres tapages. - ---_Chmalak--Minack!--Aho réglack!_[7] - - [7] Ta gauche! ta droite! (C’est-à-dire faites attention à votre - gauche ou à votre droite.) Parfois ils sont plus brefs encore et - disent simplement: _réglack_ (_ton pied!_). - -Mais le passant n’en a cure et ne se dérange guère. Aussi les écrasés -comptent-ils pour une bonne part dans la liste des accidents journaliers -dans les villes égyptiennes. - - - - -VI - - -Ce qui me ravit surtout, ce jour d’arrivée, ce furent les étalages -vraiment artistiques des marchands de fruits. Il faut aller dans de très -grands magasins d’Europe pour trouver d’aussi gracieuses corbeilles -d’oranges, d’aussi magnifiques pyramides de pommes et de poires, d’aussi -jolies guirlandes de feuilles et de pampres disposées d’une main à la -fois savante et naïve parmi l’amoncellement des présents de la terre. -Mais ce qui achevait de donner à ce marché égyptien la note étrange qui -me séduisait, c’était la variété des fruits et la teinte -particulièrement chaude de leurs coloris. Pour le plaisir des yeux, les -citrons d’un beau jaune tendre se mêlaient aux tomates couleur de sang. -Les oranges à l’écorce dorée voisinaient avec les premières cerises et -les premiers abricots. De grands régimes de bananes pendaient au-dessus -des autres produits, comme une parure; tout autour de l’échoppe, de -larges fleurs de papier rose faisaient un cadre surprenant à ces choses, -les rendaient plus appétissantes et plus désirables. Et sa petite robe -relevée en corde autour de ses reins, son visage de singe réjoui couvert -de mouches, un doigt dans sa bouche où les quatre premières dents -pointaient, un bébé fellah se tenait bien sage dans une corbeille de -dattes sèches, son petit derrière maigre à même les fruits qui seraient -vendus tout à l’heure. A quelques pas, la mère, gravement, triait des -cerises arrivées la veille du pays d’Asie et jetait les fruits trop mûrs -au bébé, qui les attrapait au vol et les suçait de son air tranquille. - -Je fus surprise aussi du nombre incalculable de marchands de tabacs que -nous rencontrions sur notre route, et ma surprise s’augmentait de voir -tous ces marchands offrir le même type d’Européens un peu sauvages... -Mon mari m’expliqua que tous les fabricants de cigarettes, comme tous -les épiciers d’Égypte, étaient Grecs... Depuis sa lointaine enfance, il -avait vu le commerce du tabac et des comestibles aux mains des Hellènes -et il ne pensait pas que, depuis les temps les plus anciens, il en ait -pu être autrement[8]. - - [8] Le tabac n’a commencé à se vendre en Égypte que sous le règne des - derniers Mamelucks, mais les épiciers (_backals_) grecs ont prospéré - en Égypte depuis Hérodote, le marchand d’huile historien!... - -Il me raconta, à ce sujet, une anecdote amusante, et qui me renseigna -tout de suite sur la façon habile dont les Grecs d’Égypte savent -échafauder leur fortune. Dans le village où il était né, mon mari avait -connu un certain Spiro Mamoussi, d’abord garçon épicier, puis patron. -Cet homme s’était trouvé à vingt ans propriétaire d’une boutique ayant à -peine deux mètres carrés et remplie de caisses de pétrole, de macaroni -et de boîtes de sardines. Le tout valait bien vingt livres (500 fr.). Le -commerçant, qui dort au cœur de tout ilote, imagina de faire fructifier -ces biens: mais le magasin n’offrait pas d’assez sérieux avantages. Le -Grec malin possédait cinquante francs d’argent liquide. Il les prêta à -un Fellah contre les bijoux de sa femme. Aussitôt en possession des -bijoux, il se fit à son tour avancer cent francs sur ces bijoux; mais, -tandis qu’il se faisait prêter par un riche indigène, croyant obliger un -pauvre épicier dans la gêne, et ne réclamant aucun intérêt pour son -avance, il prêtait à nouveau l’argent qui n’était pas à lui, sur un bon -billet à intérêt double; et, à la fin de l’année, grâce à la -multiplicité de ces procédés machiavéliques, Spiro était parvenu à se -faire mille francs de bénéfices... De tels faits se passent -journellement en Égypte. - -Nous arrivâmes, vers dix heures, devant la porte de Sélim pacha Rouchdy, -oncle de mon mari. Là commençait ma vie nouvelle. - -La maison ne différait pas sensiblement des autres demeures qui -l’entouraient. Comme toutes les habitations qui se respectent, elle -donnait dans une rue triste, que pas une échoppe n’égayait. Vis-à-vis, à -côté, partout les mêmes hautes murailles, les mêmes fenêtres garnies de -moucharabiehs étaient reproduites. Et partout aussi la même porte -monumentale, entourée des mêmes bancs de pierre et ouvrant sur la même -cour, sorte d’atrium rappelant un peu les demeures romaines. - -Devant le seuil, un vieillard très beau nous accueillit. C’était le boab -(portier) de la famille, ancien esclave libéré et qui avait vu naître -mon mari et tous ceux de sa génération. Il était noir, mais de race -nubienne, c’est-à-dire ayant gardé la forme pure des traits caucasiques -et sur sa face de statue sombre, une barbe neigeuse encadrait -superbement le visage rayonnant d’intelligence et de bonté. Il s’avança -et pieusement baisa les genoux et les mains de mon mari, puis mes mains -à moi, mais déjà en me regardant l’expression tendre de son regard avait -changé et je sentais l’hostilité naissante, que si souvent depuis, mon -titre d’étrangère et de chrétienne devait me valoir dans les milieux -demeurés vraiment sincères à la foi du prophète. - -Sur les pas du boab, un autre homme à son tour venait d’apparaître. -Celui-ci me parut franchement nègre, mais la recherche de sa mise, un -air d’importance tout à fait comique et surtout le timbre bizarre de sa -voix me firent comprendre à quel genre de personnage j’avais affaire. -Mon mari m’avait tant parlé des eunuques et du rôle prépondérant qu’ils -jouaient encore dans la famille égyptienne, que j’étais renseignée sans -les connaître. C’était bien l’eunuque en chef de la maison qui venait se -présenter à moi le sourire aux lèvres, et la main tendue, comme si nous -étions déjà de très vieilles connaissances. - -Il m’enleva de la voiture et, sa main serrant mon bras à le briser, il -m’entraîna vers l’escalier qu’il me fit monter presque à lui seul, tant -il mettait de force à me soulever. - -J’ai su depuis que ce mode d’introduction résumait la plus haute formule -de politesse de l’eunuque envers les visiteuses étrangères, mais alors -combien cela me parut étrange!... - -Béchir-Aga me conduisit au premier étage. Tout de suite après l’escalier -de marbre, s’étendait une sorte de vaste couloir sur lequel des nattes -neuves étaient posées. Nous arrivâmes devant une porte garnie dans le -bas d’une demi-douzaine de paires de babouches et de savates, qu’il -fallut pousser du pied pour entrer. L’eunuque avait frappé dans ses -mains et, à ce signal, une nuée de femmes accouraient. Toutes les races, -toutes les couleurs, tous les âges me semblèrent représentés par le -véritable peuple de mon sexe, qui s’empressa aussitôt autour de moi. - -J’étais à ce moment, pour tout ce monde privé de distractions, une -véritable bête curieuse; personne ne songeait à l’embarras cruel où on -me mettait, en me le témoignant d’une façon aussi directe. - -Mais, tout à coup, tel un vol de moineaux rapaces, la petite troupe se -dispersa, une créature délicieuse venait vers moi et très simplement me -tendait les bras. - -Elle était belle, de cette beauté un peu flétrie, propre à certaines -Turques trop passionnées et souvent malheureuses; ses grands yeux -fauves, ses cheveux d’un châtain sombre à reflets d’or sur lesquels -était jeté un voile de gaze traînant derrière elle, son teint très pâle -et le pli amer de ses lèvres lui donnait un faux air de nonne du moyen -âge, une de ces nonnes consumées d’amour, usant leurs genoux en vaines -prières, sur les dalles de l’autel. Et c’est une chose surprenante, même -après l’avoir si bien connue, elle, dont la gaîté était charmante, même -après l’avoir vue mère délicieuse de nombreux enfants, épouse trop -aimante d’un mari indigne d’elle, toujours cette première impression -m’est restée et c’est bien sous les traits d’une jeune religieuse que je -la revois. C’était la cousine, presque la sœur aînée de mon mari, Azma, -la fille du vieux pacha, mariée elle-même à son cousin, qui était aussi -celui de mon mari, puisqu’ils étaient tous trois fils et fille de la -même souche. - - - - -VII - - -Azma avait épousé Aly-bey professeur à l’École polytechnique du Caire. -Il était son aîné de très peu, mais tous deux avaient près de quinze ans -de plus que leur jeune cousin mon mari... La mère d’Aly-bey était la -sœur de mon beau-père (mort depuis longtemps) et du vieux pacha Sélim -Rouchdy. Cette dame était veuve et peu aimable. Très fervente musulmane, -elle partageait son temps entre la prière, la lecture du Coran et -l’élevage de lapins et de canards, dont la société rendait le voisinage -de cette vieille personne insupportable, car ces jeunes animaux -grandissaient à domicile, sur les fauteuils, dans les lits, partout... - -A ce moment, elle se tenait debout derrière sa bru et me regardait sans -trouver une parole de bienvenue; pour celle-là aussi j’étais l’intruse, -l’étrangère dangereuse et déjà détestée. - -Quatre négresses levaient vers moi leurs têtes curieuses. Des Turques, -des Égyptiennes et deux Abyssines complétaient l’ensemble. - -Azma, maîtresse du lieu, m’avait prise par la main et me conduisait vers -une vaste salle, dans l’angle de laquelle un grand lit de fer à colonnes -se dressait, tendu d’une gaze rose brodée d’argent. Cette pièce me parut -immense avec ses quatre fenêtres à la file et ses trois portes où les -portières relevées et les battants des portes manquant, faisaient comme -autant de place à la curiosité malveillante qui m’entourait. Les -fenêtres n’avaient ni vitres, ni persiennes, mais seulement de lourds -moucharabiehs que l’on ne baissait guère qu’aux soirs d’hiver. Elles -ouvraient sur le vieux canal du Khalig, desséché à cette saison de -l’année, mais qui, l’hiver, roulait une eau bourbeuse et glacée. De -l’autre côté, une mosquée se devinait et je sus plus tard que, dans -cette mosquée, se réunissait, durant les nuits du vendredi, la confrérie -des derviches hurleurs... - -La chambre se trouvait sommairement meublée d’un haut et très long divan -garni de coussins, d’une table recouverte d’un jeté de percale orné -d’une dentelle au crochet et sur laquelle étaient posées une -demi-douzaine de gargoulettes de terre dans un plateau de faïence. -Chaque gargoulette avait un petit couvercle en argent surmonté du -croissant de Mahomet. Une glace de forme ovale était apposée à plat -contre le mur passé simplement à la chaux. Un grand tapis européen -couvrait les dalles. Je vois encore ce tapis que l’on semblait trouver -magnifique autour de moi et qui avait été acheté à mon intention. Il -montrait un fond vert avec de larges fleurs rouges et jaunes, de -couleurs si voyantes que l’œil se fatiguait à le regarder. - -Au plafond, les poutres étaient recouvertes d’une jolie couche de -peinture byzantine, très effacée, mais jolie encore et cela, personne -autour de moi n’en comprenait ni la valeur, ni la beauté. - -Quand nous fûmes installées sur le divan, la vieille tante, Azma et moi, -les autres femmes s’accroupirent autour de nous dans la posture du lapin -de Florian; seules, les négresses restèrent debout encadrant les portes -de leurs faces noires. C’est encore une des nombreuses coutumes du pays -que ce ramassis d’esclaves posées à chaque ouverture, écoutant -curieusement ce qui se dit autour d’elles. - -On prétend qu’au temps du terrible sultan Sélim, toutes les esclaves -furent amenées et parquées séparément dans le palais du Khalife. A tour -de rôle, on les faisait comparaître devant le maître suprême, et chacune -à son tour était appelée à dire toutes les choses vues, toutes les -paroles entendues dans le harem d’où elles sortaient. Celles qui -refusaient de parler, avaient la langue arrachée. De cette façon Sélim -arriva à connaître tous les mystères de la capitale. - -On apporta le café. - -Il est d’usage de le servir d’ordinaire sur un plateau de cuivre, dans -la canaque entourée des petites tasses appelées _Fingals_[9]. L’esclave -préposée à ce service dans les grandes maisons, ou la modeste négresse -dans les demeures bourgeoises, verse à mesure le liquide bouillant dans -les tasses et présente chaque tasse à l’invitée. Mais, aux grands jours, -dans les familles de condition, il en est tout autrement. Une esclave -blanche apporte la canaque sur une sorte de fourneau encensoir garni à -l’intérieur de braise odorante, une autre tient le plateau comme un -calice, une troisième sert et présente les tasses. Pour me faire honneur -ce fut ce dernier mode que l’on employa. - - [9] Au pluriel, _Fanaghils_. - -La conversation avait peine à s’établir. Personne autour de moi -n’entendait ma langue. Les dames s’exprimaient en turc et les servantes -en arabe. - -Vainement la cousine de mon mari, nature délicieuse et spontanée, -essayait en phrases brèves de se faire comprendre de moi, je demeurais -stupide, prête à pleurer. Mon mari m’avait appris à dire bonjour et à -demander les trois ou quatre objets indispensables à mon premier jour -d’arrivée. Mais je me trouvais incapable de suivre la moindre -conversation et d’y répondre, et de cette cause, je pense, vinrent tous -mes tourments, toutes mes inquiétudes et toute ma désespérance. - -Alors, devant mon embarras croissant, la douce Azma eut une idée bien -féminine dans sa touchante bonté. Elle alla dans la pièce voisine -chercher son fils et le posa dans mes bras. - -Il était blond et de ses grands yeux innocents, couleur de rêve, il -regardait lui aussi, la petite étrangère qui le tenait. Mais il eut un -geste charmant. Un joli sourire éclaira son frais visage et il enfouit -sa tête mutine contre mon visage. Tout le monde cria au miracle; -l’enfant, paraît-il, était très sauvage, on ne s’expliquait pas la -sympathie qu’il me témoignait sans me connaître. - -J’étais ravie pour ma part, dans l’adoration profonde que j’ai eue de -tout temps pour les enfants, de penser que, du moins, en cette demeure -étrangère, j’aurais ce petit être à dorloter et à chérir. Et je commis -ma première gaffe... Je savais dire le mot _joli!_ Je crus faire grand -plaisir à la mère en le prononçant sur son bébé. - -_Héloua Kettir!!!_ m’écriai-je... - -Alors ce fut une consternation. Autour de moi, les esclaves se -détournèrent, et vivement crachèrent par terre. - -Je venais de jeter l’épouvante sur tout ce monde, en attirant peut-être, -par cette exclamation malheureuse, le _mauvais sort_ sur l’enfant... - -Avant d’avoir ce dernier, la mère en avait successivement perdu cinq -autres. Dire d’un enfant qu’il est beau ou aimable, constitue au pays -musulman une terrible calamité. On doit toujours se dépêcher de le -déclarer _Oouaëche_ (vilain, affreux), pour éloigner de lui les esprits -ténébreux qui l’environnent... - -Pour l’instant, je me rendis bien compte qu’il venait de se passer -autour de moi quelque chose de désagréable dont j’étais la cause -involontaire, mais de là à deviner ma faute, il y avait bien loin... -Aussi demeurai-je surprise et un peu attristée, quand la _dada_[10] de -l’enfant se précipitant sur moi comme une furie, me l’eut littéralement -arraché. - - [10] Bonne d’enfants. - -Qu’avais-je fait? Qu’avais-je dit?... - -Ab! que de fois depuis, j’ai dû me rendre compte de la divergence -absolue existant entre les deux mondes... Celui d’où je venais, et celui -où la vie venait de me jeter, pauvre petite, ignorante de tout en cette -société étrangère, où je ne pouvais être que l’intruse et où tout pour -moi se doublait du troublant mystère de l’inconnu redouté. - -Pendant ce temps, mon mari demeuré en bas dans le _Mandara_[11] recevait -comme l’aîné des descendants mâles de la famille les hommages de tous -les visiteurs et eunuques de la maison. - - [11] Appartement des hommes. - - - - -VIII - - -Le _Mandara_ appelé aussi _Salamleck_, est, à l’heure actuelle, la -désolation des musulmanes un peu modernes, car il représente à leurs -yeux le sanctuaire où se cache la vie de l’époux. Pour peu que celui-ci -occupe une situation importante dans le gouvernement, ses appartements -sont journellement encombrés de visiteurs que sa compagne ne doit pas -connaître et auprès desquels il passe la majeure partie de son temps. Il -en est de même chez les grands propriétaires, dont les innombrables -fermiers, voisins ou employés composent l’habituelle cour. Il arrive -souvent que le bey ou le pacha ne monte au harem que pour y dormir. - -A l’époque où j’arrivai en Égypte, rares étaient les femmes qui -songeaient à se plaindre de cette coutume. Bien au contraire, jeunes et -vieilles musulmanes d’il y a vingt ans, ne se sentaient vraiment chez -elles qu’à l’heure précise où l’homme en était absent. Une anecdote me -revient à la mémoire qui, mieux que toute explication, prouvera ce que -j’avance. - -Le soir de mon arrivée, tandis qu’un peu étourdie par tout ce qu’il -m’avait été donné de voir en cette inoubliable journée, je me laissais -aller à une rêverie assez triste, le front dans ma main, une esclave -noire familièrement me toucha l’épaule: - ---_Taali!_ me répétait-elle. (Viens!) - -Je ne comprenais pas, mais le geste me fit deviner les paroles -entendues. La négresse me conduisit tout au fond de l’appartement, dans -une pièce, où une quinzaine de femmes se tenaient accroupies sur des -matelas de soie posés le long des murs. Au fond, Azma, la maîtresse du -lieu, me souriait en m’invitant de la main à prendre place auprès -d’elle. Malgré la souplesse de mes muscles, je ne tardais pas à trouver -fort incommode cette posture propre aux lapins de la fable. Mes jambes, -peu accoutumées à se replier, me semblaient en plomb et j’avais les -reins brisés, mais je voulais faire bonne contenance et la peur de -paraître encore plus étrangère à ce peuple, pour qui, je le sentais, -j’étais déjà _l’ennemie_, me fit supporter tous les ennuis de ma -position. - -Peu à peu mes yeux s’accoutumaient à la demi-obscurité de la pièce. Pour -tout éclairage, on avait posé sur un _korsi_[12] un _Fanousse_, sorte de -lanterne presque aussi grande qu’un réverbère et renfermant deux -bougies, dont la flamme vacillante n’éclairait qu’une faible partie de -l’appartement très haut de plafond. - - [12] Le _korsi_ est un tabouret élevé faisant office de table. - -Devant ce pauvre éclairage, trois femmes dansaient... Deux d’entre elles -étaient des esclaves de la maison, la troisième dont il me sera donné de -parler souvent dans ce récit n’avait pas un emploi bien défini. C’était -une de ces innombrables sangsues de harem, dont les propos souvent -obscènes, toujours joyeux et pimentés, les gestes équivoques, les jeux -bizarres sont appelés à divertir les pauvres emmurées et à charmer leurs -longues heures d’oisiveté. Cette femme s’appelait Zénab; j’ai su plus -tard que sa gaîté de commande cachait une de ces détresses affreuses, si -fréquentes au pays musulman. Son mari l’avait battue et dépouillée des -modestes biens qu’elle apportait au ménage. Elle avait eu successivement -quatre enfants morts au berceau, puis un beau soir, brutalement, l’homme -l’avait chassée et maintenant, répudiée, flétrie avant l’âge, un œil -crevé faute de soins, elle dansait. Et rien n’était plus horrible que la -vue de cette créature pitoyable, toujours à l’affût d’un mot drôle ou -d’une mimique nouvelle propre à amener le rire sur les lèvres des -heureux qui l’entouraient, elle qui de la vie, n’avait connu que les -pleurs. - -J’ignorais ces choses et ne pouvais voir, ce jour-là, que le côté -grotesque de son attitude. - -Des esclaves assises sur le _chilta_ (matelas de soie) accompagnaient la -danse en frappant sur le _darraboucka_, sorte de tambourin fait d’une -peau d’âne tendue sur un tuyau de grès se terminant par une ouverture -très évasée. D’autres frappaient dans leurs mains, pour indiquer le -rythme. - -Mais, à un signe de la maîtresse de la maison, les danses cessèrent. La -cousine de mon mari venait de recevoir des mains d’une esclave, un -instrument bizarre, la _Noune_, que je ne puis mieux comparer qu’à une -petite harpe renversée que l’on pose sur les genoux et dont on joue à -l’aide de doigtiers assez semblables à ceux que portent les danseuses -cambodgiennes. Azma commença à tirer quelques sons de son instrument et -tout aussitôt une esclave circassienne, assise près d’elle, prit une -guitare arabe accrochée au mur et s’apprêta à l’accompagner. Les chants -commencèrent. - -Il est bien difficile à une oreille européenne d’apprécier la musique -orientale. C’est une plainte déchirante, toujours en mineur et quelles -que soient les paroles du morceau. La principale interprète entonne un -verset dans lequel la même phrase se répète jusqu’à cinq fois et le -chœur répond. Cependant l’accoutumance finit par rendre cette musique, -en tous points si dissemblable de la nôtre, non seulement supportable, -mais presque agréable, surtout adéquate au pays et au milieu. - -Contrairement à l’usage de nos maîtres qui comptent pour peu de chose -les paroles du poème, ici le poème est tout, et ces mots, que nous ne -comprenons pas toujours, sont d’un langage si élevé, que les semblants -d’air qui les accompagnent ne comptent point. Les chants alternèrent -donc avec les danses, pendant plusieurs heures; en mon honneur on avait -apporté une bouteille de cognac et du vin de palmes. Grande fut la -surprise de l’entourage, devant mon refus de toucher à ces boissons qui -semblaient un régal à tout le monde. - ---Mais, les Françaises ne boivent donc pas?... me demandait-on, sur le -ton de la plus parfaite incrédulité. - -Je dus avouer que jamais je n’avais vu dans ma famille servir -d’eau-de-vie, ni de vin entre les repas. Ce qui parut surprendre toutes -les femmes. - -Ce fut Zénab qui se chargea de boire à ma place. Elle s’en acquitta de -telle façon que, moins d’un quart d’heure après, elle était dans un état -d’ébriété complète, pour le plus grand divertissement de la société. - -C’était à qui exciterait encore la malheureuse. - ---Encore un verre de cognac, Zénab!... - ---Un peu de vin, ma fille; le jus de palmes rend la beauté au visage, et -l’éclat aux regards... - -Et Zénab buvait. - -A présent sa danse tournait en bacchanale. Ses cheveux épais, dénoués et -répandus sur sa face, son œil unique révulsé, un sourire extatique aux -lèvres, elle tournait sur elle-même, faisant saillir sa croupe et ses -hanches; ses seins flasques, à la peau brune et plissée, avaient de -légers tressautements à chacun de ses pas. Ses pieds étaient nus, et de -ses mains levées au-dessus de sa tête, elle frappait l’une contre -l’autre les crotales de cuivre, castagnettes indispensables de toute -réunion féminine en Égypte. - -Soudain, un frôlement de souris, des paroles chuchotées à voix basse, -tout près de moi, et ce fut la débandade. - ---_El Bacha!_ (Le Pacha!) le maître que l’on n’attendait point, venait -d’arriver à cheval de son Abadieh, malgré l’heure avancée; la somme de -terreur répandue aussitôt sur tous les fronts, me dit assez de quel -respect on entourait le chef de famille. - -Ah! ce ne fut pas long! Vite les instruments de musique cachés sous les -divans, les bouteilles à demi vides emportées vers les cuisines, les -ceintures renouées, les mouchoirs de tête rajustés et les visiteuses -étrangères s’enfuyaient avec des cris d’oiseaux. - -Seules, demeuraient Azma, fille du pacha, les esclaves et les servantes. - -Depuis, j’ai vu bien souvent se reproduire la même scène dans -différentes maisons. Grandes dames, bourgeoises ou simples femmes du -peuple, ont toujours devant moi reçu leur maître avec ce même respect -doublé d’épouvante, cette même attitude servile, que notre âme de femme -libre ne nous permet pas de comprendre aisément. - -Le pacha était le frère de mon beau-père. Il constituait donc la plus -proche parenté de mon mari, dont il était aussi le tuteur. Bien qu’il -ait manifestement avantagé les siens dans les conditions d’héritage, je -dois dire en toute franchise que j’ai constamment trouvé en ce vieillard -d’un autre âge et d’une autre race, un protecteur avéré et un conseiller -plein d’indulgence. Très bon musulman, il accueillit la petite -chrétienne en père et me témoigna jusqu’à sa mort une bienveillance -marquée. - -Il est d’usage, dans les maisons musulmanes, que les femmes aillent -au-devant du chef sur le palier de l’escalier puis, après s’être -inclinées devant lui en baisant sa main, elles attendent qu’il les fasse -appeler dans la chambre où il se repose. - -Je me vois encore conduite par Azma vers ce grand vieillard qui, assis à -la turque sur un haut divan, le narguileh à la bouche, les pieds -déchaussés, me regarda cinq bonnes minutes, sans parler... - -Il portait depuis peu le costume européen et, tel qu’il était là, avec -sa redingote noire, coiffé d’une calotte de toile blanche, il me fit -plutôt l’effet d’un malade d’hôpital en convalescence... Ses chaussettes -de laine complétaient l’illusion... Il avait une grande barbe blanche, -de larges yeux bleus et sa bouche édentée riait d’aise sous l’épaisse -fourrure des moustaches. Son teint avait la patine d’un vieil ivoire. -L’examen qu’il me faisait subir depuis un moment dut sans doute m’être -favorable, car il m’attira vers lui de sa main libre et me caressant les -joues et les épaules, il dit en turc à sa fille Azma, debout à mes -côtés: - ---_Latifa!_ (Gentille!) - -Puis il me fit encore le grand honneur de m’obliger à m’asseoir sur le -divan à ses côtés, et à tous petits coups il me tapotait en répétant: - ---_Anestouna ia benti..._ (Sois la bienvenue, ma fille!...) - -L’entretien se prolongea quelques minutes, si toutefois je puis nommer -ainsi un échange de paroles, auxquelles ni l’un ni l’autre nous -n’entendions rien, car je me croyais obligée de dire quelques mots en -français, que personne d’ailleurs ne comprenait. - -Mon mari, ayant enfin vu partir les derniers invités du Mandara, -remontait vers nous, et ce fut lui qui me traduisit les paroles de son -oncle. - -Celui-ci paraissait ravi de revoir le neveu si longtemps absent et il -l’embrassa très tendrement à plusieurs reprises. Au moment où nous -allions regagner nos chambres, le vieillard rappela mon mari et me -montrant du geste: - ---Il faut qu’elle soit musulmane, cette petite fille, ce serait trop -dommage de la voir rester chrétienne... - -Mon mari répondit prudemment qu’on y songerait. - -Dans la chambre à coucher où l’on nous conduisit, deux surprises peu -agréables m’attendaient. D’abord, les portes ne fermaient pas: il me -fallut faire tomber les plis des portières et épingler les rideaux qui -nous défendaient à peine de l’extérieur; puis, je vis ma pauvre Émilie -venir à moi, désolée: - ---Madame, on dit que je couche ici... - ---Ici, dans notre chambre?... mais c’est impossible! - -Pour toute réponse, elle me montra une manière de cadre en bois de -palmier assez comparable à une cage à poulets en longueur, et sur -laquelle on avait posé un matelas, des couvertures et un moustiquaire. - -Mon mari ressortit de la pièce, cherchant sa cousine ou une esclave, -mais déjà chacun avait regagné son gîte. - -Émilie proposa d’aller s’étendre dans la pièce voisine, qui était vaste -et nous semblait une antichambre. Sitôt que nous y pénétrâmes, un bruit -insolite nous frappa. Six corps humains gisaient là, enfouis sous les -couvertures, étendus à même les nattes. C’étaient des esclaves noires -que l’on nous donnait comme gardes d’honneur, et elles ronflaient... - -Alors, ma pauvre servante eut une idée de génie. Fouillant dans les -malles à peine ouvertes, elle en tira deux paires de draps, et, à l’aide -de rubans et d’épingles, elle tendit ces draps d’une partie de la pièce -à l’autre, la divisant ainsi en deux chambres séparées. - - - - -IX - - -Mais nos malheurs n’étaient point finis. A peine la fatigue et les -émotions de cette journée m’avaient-elles forcée à fermer les yeux, -qu’un cri bizarre me fit me dresser épouvantée sur ma couche. - -Ce cri ne ressemblait à rien de connu; c’était d’abord comme une plainte -sourde partie à la fois de plusieurs poitrines. Puis cela montait, -s’enflait comme un bruit formidable de vagues déferlant sur les galets, -et tout se terminait par une sorte de râle atroce, qui s’arrêtait tout à -coup, pour reprendre encore... C’était horrible. - -Je réveillai mon mari qui, lui, continuait à dormir à poings fermés. - ---Qu’est-ce?... - -Il prêta l’oreille. - ---Ne crains rien, me dit-il, j’avais oublié de te prévenir; il y a tout -près une mosquée, ce sont les derviches hurleurs. - -Ces derviches se livraient à la prière par excellence des sectes -fanatiques, au _Zickre_, sorte d’extase où l’on s’entraîne parfois -jusqu’à l’épilepsie, grâce à des sons inarticulés et à des mouvements -oscillatoires et désordonnés, jusqu’à extinction de la voix et des -forces. - -Je ne m’habituai jamais à ce voisinage; cependant, vers le matin, ma -forte jeunesse reprenant ses droits, j’avais enfin trouvé le sommeil, -quand un chant inattendu me fit à nouveau bondir hors du lit. - -Les esclaves indolentes avaient, sans doute, oublié de baisser les -moucharabiehs et, par les fenêtres sans vitres, trois corbeaux étaient -entrés et saluaient l’aurore à leur manière, par des appels gutturaux ne -rappelant en rien, hélas! le chant de l’alouette ou du rossignol. - -Ces corbeaux gris, à tête noire, très fréquents sur les bords du Nil, -infestent les rues et pénètrent audacieusement dans les demeures. -Ceux-ci s’étaient installés sur le rebord d’un divan, et semblaient s’y -trouver le mieux du monde. - -Ma pauvre servante, éveillée depuis longtemps, s’était assise près d’une -fenêtre et, d’un geste navré, elle me montra deux autres oiseaux que je -ne voyais pas et qui, eux, avaient élu domicile sur un des coins de son -moustiquaire. - -Bientôt, les bruits de la maison me firent connaître que l’on était -debout autour de nous. La première personne qui entra à notre appel fut -une négresse. Je la vois encore, après tant d’années... grande, l’œil -vif, le nez point trop épaté, et les lèvres point trop grosses; elle -était presque jolie à force d’être saine et gaie. Son corps admirable -avait les formes d’un marbre antique et sa démarche était si gracieuse -que la vue seule de cette esclave était un plaisir. - ---Comment t’appelles-tu? demanda mon mari. - ---_Alima, ia Sidi_[13]. - - [13] _Alima, mon maître!_ (le mot _Sidi_ est aussi employé dans le - sens de Monsieur). - -Elles étaient deux du même nom: mais, tandis que celle-ci nous sembla la -grâce même, l’autre, sitôt qu’elle apparut sur le seuil de notre -chambre, mit comme un voile d’horreur autour de nous. Petite, vieille, -ridée, la bouche vide de dents, elle était la personnification du -monstre, tel qu’on a coutume de le présenter aux imaginations apeurées -des enfants et du peuple. Pour ne point confondre ces deux négresses, -dans la famille, on appelait la jeune, Alima _taouila_ (la longue) et la -vieille, Alima _zorayera_ (la courte) (cela pourrait aussi vouloir dire -la jeune). - -La maison comptait encore trois autres femmes de couleur. _Ache -Kiniaze_, une affreuse créature dont les traits jaunis, osseux, presque -sans nez, offraient une ressemblance très exacte avec les momies -conservées au Musée de Boulaq. En vérité, cette femme était l’image de -la mort... Vêtue d’un suaire, elle eût suffi à glacer d’effroi tous les -membres de la joyeuse réunion. Les deux autres esclaves abyssines -avaient nom _Ouas-Fénour_ et _Sabri-Gamil_. Ouas-Fénour, sans beauté, -montrait un corps magnifique et des yeux lumineux. Toute jeune, quinze -ans peut-être, elle possédait les formes pleines et magnifiques d’une -femme de trente, mais sa taille restait mince et son sourire enfantin. -Celle-là m’aima tout de suite et si violemment que je dus plus tard -supplier sa maîtresse de l’envoyer au dehors à l’heure de mon départ. Je -n’avais pas le courage de voir ses larmes. - -La dernière, _Sabri-Gamil_, demeurait encore une enfant, malgré sa haute -taille. Je sus qu’elle n’avait pas treize ans. Elle n’était pas jolie, -mais plaisait quand même, par l’agilité de ses gestes menus, par la -splendeur étonnante de ses yeux de sauvagesse, par tout un je ne sais -quoi de félin et de jamais vu, qui m’enchanta. - -Elle était de beaucoup la plus intelligente, la moins franche aussi et -la plus paresseuse. - -Deux esclaves blanches de race circassienne complétaient la domesticité. - -Celles-ci pouvaient avoir chacune de vingt-cinq à trente ans. - -Elles avaient peut-être été belles, mais les travaux du ménage, -l’humiliation de leur état de servage et la honte d’une stérilité -décevante les faisaient vieilles avant l’âge. Tout, dans leur attitude -avachie, disait le renoncement et la lassitude. - -L’une d’elles, _Gull-Baïjass_ (en turc, rose blanche), était -spécialement affectée au service personnel de la maîtresse et de son -fils, l’autre, Soffia, s’occupait surtout du maître et surveillait la -bonne ordonnance des pièces de la maison. - -Un portier (_boab_) et un porteur d’eau, représentaient à eux deux le -personnel mâle. Il faut ajouter à ce nombre l’eunuque, véritable -autorité dans toute famille musulmane, plus un chiffre variant de trois -à six affranchies, ne quittant pour ainsi dire pas la maison des anciens -maîtres, car chez eux seulement elles étaient sûres de trouver -constamment le gîte et le couvert abondamment servi sans compter les -nombreux cadeaux aux jours de fête. Comme ces affranchies arrivaient -toujours accompagnées de leurs enfants et d’une esclave noire, on peut -juger du train obligatoire de la maison. Et je ne parle ici que d’une -famille de simple bourgeoisie. Chez les grands fonctionnaires et les -princes, le budget atteignait celui d’un ministère. - -C’est, je pense, au coulage obligatoire dans les ménages indigènes, au -personnel illimité dont toute famille à l’aise avait coutume de -s’entourer, que l’on doit la ruine presque totale des fortunes -égyptiennes. Tout cela a changé et changera encore. La suppression de -l’esclavage a porté le premier coup au faste oriental, et les besoins -toujours plus nombreux de la société actuelle ne permettent plus un -pareil état de choses, mais, il y a vingt ans, une dame de haute -naissance, une bourgeoise ayant quelques biens ou seulement la modeste -épouse d’un officier ou d’un fonctionnaire connu, serait morte de honte, -si elle avait dû se restreindre à deux ou trois domestiques. - -La veille, j’avais pu, sous le prétexte des fatigues du voyage, me -contenter d’un œuf et d’un peu de lait, servis sur un petit guéridon, -devant mon divan. Aujourd’hui, il fallait, pour éviter de me montrer -impolie, partager le repas de tout le monde, repas que les honneurs dus -à notre arrivée changeaient en festin. - -Pour mieux prouver le grand plaisir que l’on avait à m’avoir, on servit -le déjeuner dans ma chambre... Cette habitude est en train de -disparaître en Égypte, mais jusqu’en ces dernières années, la salle à -manger était une pièce parfaitement inconnue dans le pays. Quand -arrivait l’heure des repas, les esclaves apportaient un immense plateau -que l’on posait sur une sorte de tabouret très bas, au milieu de la -chambre où les maîtres se trouvaient au moment même. Ce plateau était de -fer peint en couleurs vives, le plus souvent vert, avec une couronne de -roses au centre, on y déposait d’abord les pains, (sortes de galettes -plates et si peu levées que, fraîches, elles s’écrasent facilement entre -les doigts, sèches, elles prennent tout de suite l’apparence de ronds de -papier...) A côté du pain, une ou deux cuillères de corne, d’ivoire, ou -de bois, selon le luxe du logis; à la place d’honneur, le plat couvert, -renfermant le premier mets et, tout autour, des raviers contenant -différentes sortes de torchis (légumes marinés dans le vinaigre et les -aromates). Des feuilles de salade, des oignons verts et du fromage blanc -complètent l’ensemble. Pas de fourchettes ni de couteaux, point -d’assiettes non plus, ni de verres. Chaque convive met adroitement la -main au plat et déchiquette les viandes le plus simplement du monde, à -l’aide des doigts. Quand on a pris deux ou trois bouchées, l’esclave -emporte le plat et en remet un autre. Le moindre repas indigène en -comporte au moins douze. Mais ces plats ne sont pas très copieux. Il est -de mauvais goût de trop revenir à un seul. Il est vrai que, -contrairement à l’usage européen, ici la pièce de résistance se sert au -début. La dinde ou le mouton traditionnels doivent être présentés -entiers, le cou et... le reste, entourés de roses et de feuillage. La -maîtresse de la maison déchire avec ses mains la chair de la bête, qui, -pour cela, doit être très cuite, et sert copieusement ses invitées qui, -à leur tour, dépècent à l’aide seule de leurs ongles et de leurs dents. -On croirait assister au repas des fauves. - -Les légumes, presque toujours farcis ou mêlés de viande, alternent avec -les entremets sucrés, composés de pâtes feuilletées (_féttir_) et de -gelées à base d’amidon et de fruits. Le Pilaf, selon l’usage, doit -terminer tout repas chez les riches comme chez les pauvres[14]. - - [14] Cet usage musulman a une origine extrêmement charitable et - touchante. L’islam pitoyable aux indigents ordonne au riche d’avoir - toujours une large part de restes à la fin du repas, pour le cas - fréquent où un frère malheureux viendrait à ce moment s’asseoir à sa - table. - -Pendant que les convives mangent, une esclave se tient derrière eux et, -si l’une des dîneuses a soif, elle se tourne vers cette esclave et lui -dit simplement: - ---_Essini!_ (Désaltère-moi!) - -L’esclave remplit alors d’eau fraîche une coupe en argent ciselé et la -présente à l’invitée dans le creux de sa main gauche, la droite repliée -sur la poitrine en signe de servitude. - -Les Européennes qui arrivent maintenant au Caire et qui, évidemment, -demandent à voir des harems, sont surprises de retrouver dans les -demeures princières où on les conduit, les mêmes salles à manger -luxueusement meublées, les mêmes tables fleuries sur lesquelles sont -servis les mêmes mets, pour ainsi dire, qu’elles trouvaient chez elles -cinq jours plus tôt à Paris ou à Londres. Celles-là ne peuvent point -soupçonner le pas formidable qu’a fait la société indigène de la -capitale depuis vingt-cinq ans. - -Tandis qu’aujourd’hui le moindre moudhir (préfet) d’une petite province -reçoit ses amis à _la Franque_, autour d’une table européenne, avec une -argenterie étincelante et du linge cylindré, autrefois, j’ai vu, chez -des princes, le même couvert rudimentaire dont j’ai parlé plus haut, et -j’ai bu, dans le verre commun, une eau point filtrée, rouge encore du -limon du Nil... - -Après le repas, les esclaves apportaient le _techte_, sorte d’aiguière -en or, en argent ou en simple terre, accompagnée de sa cuvette. Chaque -personne prenait des mains d’une négresse, le savon en forme de fruit, à -la mode en ce temps-là, et fortement parfumé au musc; puis, l’esclave -préposée aux ablutions s’agenouillait devant elle et lui versait -doucement l’eau sur les mains. Le savonnage durait longtemps. Il est de -bon ton de faire beaucoup mousser le savon quand on se lave... Puis, -rincées, rafraîchies, les mains étaient essuyées par une troisième -servante à l’aide d’une serviette brodée d’or. La même serviette, bien -entendu, sert à toutes les lèvres et à tous les doigts. On juge de -l’état de malpropreté et d’humidité, dans lequel elle parvient à celle -qui l’emploie la dernière. - -Le verre non plus n’est jamais essuyé. C’est là une coutume à laquelle -je ne suis jamais parvenue à me faire; et, bien souvent, il m’est arrivé -de ne point boire aux différents repas où je fus invitée. - -La nourriture, servie à ce déjeuner, différait absolument des mets moins -compliqués peut-être, mais parfaitement sains et bien préparés, que -j’avais vu servir à la table paternelle. - -La façon dont mes compagnes mangeaient me dégoûta profondément, et, bien -que je fusse toujours servie la première et que l’on m’eût donné une -fourchette et un couteau, il me suffisait, pour être écœurée, de voir -toutes ces mains s’abattre dans le plat commun et en ressortir luisantes -de sauce et de graisse. - -Tout, ce jour-là, me parut mauvais... Les coulis sentaient le beurre -rance (ce terrible beurre fondu qui s’emploie ici et où l’on incorpore -le suif en parties égales), la cannelle, la coriandre, le gingembre... - -On m’offrit du vin de palmes dont il me fut impossible d’avaler plus -d’une gorgée, mais les invitées, retenues en mon honneur autour de ce -plateau, en firent leur régal. - -Une heure après le repas, tout le monde était légèrement en folie. De -nouveau, les danses recommencèrent, et, comme je ne riais pas, étourdie, -hébétée, le cœur lourd d’une incommensurable tristesse, Zénab, la -bouffonne, par une pensée charitable sans doute, s’approcha de moi et, -se retournant brusquement, releva sur sa tête sa longue robe. Elle ne -portait pas le plus léger vêtement en dessous. Elle recula un peu pour -que l’effet sans doute fût plus efficace, puis se mit à danser. - -Je me levai et je courus sur la terrasse, au grand scandale de mon -entourage. - -Mais là un spectacle identique m’attendait. Ma femme de chambre -assistait aux mêmes danses grotesques... Les négresses, riant de toutes -leurs dents, avaient enlevé leurs caleçons de cotonnade et, leurs -galabiehs relevées à tour de rôle, se tournaient, étalant leurs formes -opulentes et couleur de cirage. - -Émilie, moins prude que moi, s’amusait; peut-être un peu du paganisme -grossier des ancêtres barbares était-il demeuré dans son âme cévenole... -toujours est-il que cette fille très chaste eut ce mot exquis quand je -la réprimandai d’avoir, par son attitude complaisante, encouragé ces -jeux qui me choquaient si fortement: - ---Oh! Madame, il n’y a pas de mal. C’est si noir!... - -Le soir de ce jour, à l’heure où le soleil disparaît, il me fut donné -d’assister à une chose curieuse. Sans l’avoir voulu, je vis tous les -gestes, j’entendis tous les propos d’un rendez-vous d’amour. - -J’étais cachée derrière un des moucharabiehs de la façade regardant la -rue; je pouvais apercevoir chaque passant, mais nul ne pouvait deviner -ma présence. J’entendis une toux légère et je distinguai sous le porche -d’une vaste maison inhabitée, une élégante silhouette féminine, -sévèrement drapée dans les plis de la habara égyptienne. Tout de suite, -un homme s’avança. Il était vêtu à l’européenne et, bien qu’il fût -coiffé du tarbouche national, je n’eus pas une minute d’hésitation. Cet -homme ne pouvait pas être un musulman... Si j’avais conservé le moindre -doute, la seule façon dont son regard à la fois volontaire et caressant -enveloppa cette femme, me les eût ôtés. - -Maïs quelle ne fut pas ma surprise en entendant leur conversation. Ils -parlaient français!... - -Certainement, ni l’un ni l’autre n’étaient au Caire depuis bien -longtemps, car ils s’entretinrent d’abord des dernières nouvelles -parisiennes, avec une telle connaissance des faits, qu’ils me parurent -en avoir été en partie les témoins. - -Après un rapide examen, l’homme, tout à coup rassuré par le silence -environnant, ouvrit les bras et sa compagne se blottit frémissante sur -sa poitrine. Ils échangèrent un baiser qui me sembla durer un siècle... -puis je perçus, comme un murmure, des paroles tendres, des serments, des -promesses, et toute l’ineffable litanie des mots que, depuis le -commencement des civilisations, les amants ont coutume de redire entre -eux. Ils se séparèrent dans une dernière étreinte et j’entendis la femme -prononcer: - ---A demain, là-bas!... - -Là-bas! Quel était ce paradis d’amour dont ils parlaient? Je ne le sus -jamais, pas plus que jamais, dans le long séjour que j’ai fait en -Égypte, je ne devais connaître le nom et l’histoire de ces inconnus, -dont, bien innocemment, je venais de découvrir le secret. - -Je me sentais coupable et n’osais quitter la fenêtre; il me semblait -qu’une sorte de pacte me liait à la destinée de ces êtres, mon cœur -battait à se rompre à l’idée qu’ils pouvaient être surpris et châtiés. - -Je sus, depuis, que les aventures de ce genre étaient fréquentes dans -les quartiers indigènes. Les grands hôtels et les maisons accueillantes -n’ayant pas encore ouvert leurs portes aux étrangers, les amoureux, sous -le masque du costume indigène, se rencontraient où ils pouvaient, dans -les vieilles rues désertes et sous les porches des palais en ruine, sûrs -de l’impunité. - -Notre rue demeurait bien curieuse... Elle me semblait triste alors, -parce que j’étais vraiment trop jeune, trop peu préparée à ce que fut ma -vie ensuite, pour en goûter la paisible douceur. - -J’ai souvent rendu grâce au sort de m’avoir précisément conduite dans -cette rue et dans cette maison, Car j’y appris en peu de temps, par la -simple force des choses et sans pour ainsi dire m’en rendre compte, ce -que d’autres que moi, après vingt ans d’Égypte, ignorent encore. Le -logis seul constituait une merveille. Depuis les mosaïques de la cour où -poussait un lamentable palmier, montant droit comme un cierge vers les -terrasses, étalant son feuillage en plumeau juste au-dessus de l’unique -cheminée, jusqu’aux moindres moulures des plafonds à caissons, tout -était, pour mes yeux, matière à surprise. - - - - -X - - -Le _mandara_ occupait tout le rez-de-chaussée. Il se composait de six -grandes pièces sommairement meublées de divans, de tapis et de guéridons -recouverts de jetés au crochet. Les murs étaient simplement passés au -lait de chaux. - -Les cuisines, dans les sous-sols, représentaient pour mon imagination -amie du fabuleux l’antre des sorcières. - -Les négresses qui les peuplaient ajoutaient à l’originalité du -tableau... - -Rien ne peut donner une idée de la saleté et du désordre d’une cuisine -indigène. Les maîtresses de maison n’y descendant presque jamais, le -soin en est entièrement confié aux noires et aux femmes fellahas qui les -tiennent dans un état repoussant. Beaucoup de ces cuisines n’ayant pas -de cheminées, on cuit les aliments sur des sortes de foyer ajustés tant -bien que mal à l’aide de quelques pierres et sur lesquels on pose les -immenses _Rallas_ (chaudrons sans anses, usités ici). Ces fourneaux, -très primitifs, donnent une fumée telle, que les murs des cuisines se -peuvent confondre avec les faces des négresses qui les occupent. - -A terre, partout des immondices, des épluchures; au mur, du sang -coagulé, provenant des nombreux moutons égorgés constamment dans les -maisons un peu importantes; dans les coins, des casseroles fraternisent -avec les _cab-cab_ (chaussures des esclaves, sorte de patins de bois à -hauts talons), des peaux de bêtes puantes exhalent une odeur -pestilentielle. Des régimes de dattes ou de bananes se balancent devant -les fenêtres, faisant face aux bouquets d’ail et d’oignons. Des chats -faméliques rôdent dans l’ombre et, parmi tout cela, les esclaves, reines -de ce lieu ténébreux, vaquent à leurs occupations, la robe relevée -autour des reins, leurs caleçons sales retroussés au-dessus du genou, -les pieds et les bras nus. Elles chantent quelque bizarre mélopée -soudanaise dont l’étrange tonalité s’harmonise avec les choses qui les -entourent. Ou bien, accroupies autour du foyer, elles fument... les -jeunes des cigarettes, les vieilles d’étranges pipes à long tuyau -rapportées de leur pays par quelque marabout complaisant. - -Le _sacca_ (porteur d’eau) est le seul être mâle qui franchisse le seuil -du gynécée. Quand il entre dans une demeure, il doit crier très fort: -_Ia Satter!_[15] - - [15] Sorte d’invocation à Allah, intraduisible en français et qui peut - signifier: Dieu clément! - -A ce mot fatidique, tout le troupeau des femmes se sauve ou se voile. -J’ai vu des esclaves blanches et même des dames prises ainsi à -l’improviste, au passage du porteur d’eau, relever leur jupe sur leur -tête, sans souci de montrer leurs jambes, pourvu que leurs traits -restent cachés. - -Les cuisines, cependant, n’offraient pas le plus curieux spectacle de la -maison. - -Quand il me fut donné de parcourir à ma guise l’appartement, et à mesure -que la langue arabe me devenait familière, chaque jour amenait une -découverte nouvelle. C’est ainsi que j’acquis bientôt la preuve que -cette grande pudeur féminine, prête à se révolter d’indignation au seul -regard d’un homme, n’était purement qu’apparente. Entre elles, les -Égyptiennes ignorent toute contrainte. - -Une femme indigène se dépouille de ses vêtements devant ses pareilles -avec une extrême facilité. - -Le moindre prétexte lui est bon: un insecte qui la pique, une épingle -qui la gêne, la chaleur, le froid, une douleur quelconque, tout lui est -une occasion de se mettre nue sans la moindre gêne. Une morphinomane, me -voyant pour la première fois, se crut obligée de me montrer ses cuisses -et son ventre, après un déjeuner chez une amie commune, pour que je -m’apitoiasse sur les innombrables piqûres qui marbraient sa chair. - -L’eunuque, non plus, ne compte pas; on se déshabille journellement -devant lui, et c’est même à lui que l’on a recours quand il s’agit -d’aller chercher dans la jarretière le mouchoir ou la bourse de la dame -en toilette de cérémonie et trop serrée pour se livrer, sans risques, à -cette petite opération. Les poches n’existent en Égypte que dans les -vêtements des femmes du peuple, mais ces poches, au lieu d’être dans la -jupe, sont placées dans la fente du corsage, sous l’aisselle; les robes -se portent fendues des deux côtés, et très peu sur la poitrine. C’est -par ces fentes que les mères donnent le sein à leurs nourrissons. - -Dans les chambres, point de lit. On m’avait donné l’unique de la maison. -Partout des divans faisant le tour de la pièce, des consoles dorées à -dessus de marbre soutenant de hautes glaces, des tables assorties aux -consoles et, sur ces tables, des plateaux de faïence ou de simples plats -à rôti supportant des gargoulettes remplies d’eau fraîche et recouvertes -d’un petit chapeau d’argent, destiné à préserver l’eau de la poussière -et des bêtes... A terre, des matelas de soie (_chiltas_), sièges favoris -des habitants du logis, qui ne prenaient place sur les divans que dans -les occasions solennelles. Dans l’intimité de la famille, tout le monde -s’accroupissait sur les _chiltas_. Les femmes y cousaient, fumaient, -jouaient aux cartes ou aux dominos, plus commodément que sur n’importe -quel siège. Une immense pièce recevait, au matin, tous les matelas et -toutes les couvertures. Le soir venu, les esclaves dressaient le lit de -chacun au hasard du caprice. En un clin d’œil, la couche était disposée; -un tapis supplémentaire sur le grand tapis européen couvrant la pièce; -sur ce tapis, deux ou trois matelas selon l’importance du dormeur, puis -un drap de coton sur le matelas, l’autre cousu à la couverture, selon la -mode orientale. Dans les maisons turques, ce second drap changé et -recousu plusieurs fois par semaine est toujours propre; mais, chez les -indigènes, il sert à tant de personnes, et si longtemps, que les traces -d’insectes y laissent de véritables dessins. Il en est de même des -couvertures piquées très lourdes, et dont la plus élémentaire prudence -ordonne au voyageur de se méfier. - -Sur ce lit improvisé, on tend la moustiquaire de tulle ou de soie qui va -se fixer aux murs par quatre cordons. Puis, on apporte l’indispensable -veilleuse, sans laquelle un bon Oriental ne saurait dormir; à côté, on -place des cigarettes, des allumettes, un cendrier, une gargoulette, et -la chambre est prête... - -Le musulman véritable ne se dévêt point pour dormir. Il retire seulement -sa robe ou ses habits européens, qu’il troque pour une longue simarre -blanche, passée sur un et quelquefois deux caleçons de toile, serrés aux -chevilles, échange son tarbouch ou son turban contre une calotte de -toile et le voilà en costume de nuit. Les femmes gardent simplement -leurs robes de maison et n’ôtent jamais leurs caleçons remplaçant nos -pantalons de lingerie. Rien n’est plus laid que le caleçon d’une femme -égyptienne. Semblable en tout à celui des hommes, il s’attache par un -cordon de chanvre passé en coulisse autour de la taille et que l’on -serre à volonté; très large et fermé hermétiquement, il descend -jusqu’aux chevilles et cache entièrement les formes.--La génération -nouvelle a changé tout cela dans la classe aisée; la jeune fille moderne -fait exécuter son trousseau au dernier goût européen.--L’Égyptienne ne -porte pas de chemise, mais une sorte de chemisette très légère ne -dépassant point la taille; là-dessus, deux ou trois robes superposées. -Un mouchoir autour de la tête complète sa parure intime de jour et de -nuit. - -Une des choses les plus surprenantes pour moi, fut de voir les femmes, -ces mêmes femmes qui se couvraient la face devant le portier ou le -porteur d’eau, partager, sans scrupule, le lit de leurs frères ou de -leurs cousins. Cela ne tirait pas à conséquence. Les fils dorment -souvent avec leurs mères jusqu’au jour du mariage. Mon étonnement parut -scandaleux. Autour de moi, les regards semblaient dire: - ---Comme ces Européennes ont mauvais esprit...! - -Et je crois bien, en effet, que les intentions étaient pures; le flirt, -les caresses, les mille folies que l’amour inspire demeurant -parfaitement inconnus à la race orientale, elle ne saurait voir de -danger dans le voisinage de deux êtres sous un même moustiquaire, ces -deux êtres étant d’ailleurs strictement vêtus et se couchant pour dormir -et non point pour causer. - -Les esclaves se posaient un peu partout selon les besoins de leur -service; seules, les négresses ronflaient côte à côte, sous la même -couverture et sur le plancher sans matelas. Elles étaient parquées dans -la pièce précédant ma chambre, et plus d’une fois, leurs ronflements -m’empêchèrent de dormir. - -Un petit escalier de bois conduisait aux terrasses. Il me sera donné de -reparler bien souvent de ces terrasses dans mon récit, car elles -devinrent par la suite mon lieu d’élection. - -Je compris très vite le charme que les femmes indigènes trouvent à -s’installer ainsi, dès le coucher du soleil, au sommet de leurs -demeures. Là seulement, il leur est permis de respirer l’air du ciel et -les parfums de la terre, libres de tout voile et dégagées de toute -surveillance. Des nattes, des coussins sont jetés au hasard, et tout le -peuple féminin de la maison arrive joyeusement. On apporte des fruits, -du café, des bonbons, des instruments de musique et la petite fête -commence. - -Généralement un poulailler et un pigeonnier sont bâtis du côté le plus -abrité du soleil; devant les accords du concert improvisé, la volaille -se réveille et mêle ses cris perçants aux chants des femmes et aux sons -des mandores et des guitares. Ce qui d’ailleurs ne semble nullement -déranger les musiciennes. Mais on se lasse vite en Égypte; bientôt les -instruments sont abandonnés et seul entre tous, le _darrabouck_ continue -son tamtam monotone, accompagnant le chant presque douloureux, d’une -seule voix que personne n’écoute plus. - -J’aimais notre rue pour sa couleur locale, pour tout ce que je devinais -de mystérieux et d’étrange dans ces vastes maisons, étalant une -architecture bizarre. Presque toutes avaient été les palais de pachas -morts depuis longtemps. Sous leurs hauts plafonds garnis de poutres -aujourd’hui branlantes, plusieurs générations avaient passé... Que de -créatures charmantes s’étaient mirées dans ces étroites glaces que -j’apercevais par les moucharabiehs entrouverts! Que de crimes, que de -violences s’étaient commis entre ces murs et dans ces salles basses, où -mon œil ne pouvait plonger sans qu’un petit frisson me secouât toute... - -Et comme ces maisons étaient vieilles et que l’on ne répare rien en -terre égyptienne, les façades menaçaient ruine, et les portes ne -tenaient plus; quelques bâtisses même s’étaient écroulées sous le poids -des siècles, et dans les rares pièces demeurées debout, des familles -continuaient de vivre leur triste vie végétative. Les chambres sans -toiture servaient de véranda, et le soir, quand la nuit était assez -sombre, je distinguais vaguement des grappes de femmes assises sur le -rebord des pierres, insouciantes du danger, heureuses de ce coin de -misère où elles respiraient, où elles percevaient les rares bruits de -cette rue tranquille entre toutes. - -Les voisins d’en face ne passaient point pour riches, mais je sus que le -chef de la famille était de bonne maison. Il avait servi sous le grand -Mohammed-Ay et, demeuré veuf sans enfants, il s’était remarié à soixante -ans avec une esclave abyssine, qui lui avait donné quatre filles. -L’homme semblait très vieux. La femme, véritable loque, sans sexe et -sans âge, se dérobait presque toujours aux regards des étrangers. Mais -les filles circulaient sans cesse dans la maison, et je pouvais--tant la -rue était étroite--entendre leurs paroles. - -Elles étaient belles malgré leur couleur pain d’épices, et leurs formes -demeuraient pures sous la galabieh, laissant se mouvoir à l’aise leurs -fermes poitrines et leurs hanches rondes. - -Le vieillard fumait sans relâche le nargileh dont les jeunes filles -entretenaient pieusement le brasier dans son couvercle d’argent. - -Durant les longues après-midi estivales et pendant la soirée, à tour de -rôle, chaque petite métisse venait _cabisser_ (masser) le père! - -Il s’étendait sur un divan devant la fenêtre et l’enfant dévotement -prenait entre ses doigts minces les mains et les pieds glacés, puis avec -lenteur elle faisait craquer les phalanges l’une après l’autre, pliant -les paumes, frictionnant du même mouvement automatique chevilles et -poignets. - -Ensuite, venait le tour du cou, des épaules et du dos. - -Et cela se prolongeait durant des heures... Quelquefois, à la tombée du -jour, on entendait comme un vol d’oiseau. Les quatre se sauvaient à la -fois dans la pièce voisine, tandis que l’unique servante de la maison -introduisait dans la chambre un _cheick_ venu réciter les versets du -Coran. Le saint personnage s’accroupissait au milieu de l’appartement, -et sa voix montait nasillarde dans le grand silence. Le vieillard -accompagnait chaque verset du chanteur, du même mouvement oscillatoire -que ce chanteur avait lui-même pour débiter ses prières. - -Et c’était une chose très orientale, ces deux hommes en face l’un de -l’autre, vêtus du même costume ancestral, coiffés du même turban d’un -autre siècle, et courbés ensemble sous la même foi. - -Le vieux turc faisait glisser entre ses doigts couleur de cire un -chapelet de grains d’ambre, en invoquant le nom d’Allah; et le prêtre, à -terre devant lui, regardait de ses yeux vides, le ciel qu’il ne verrait -jamais plus. - -La servante apportait des tasses de café et des verres de sirop de -roses; les hommes buvaient sans échanger une parole. Et la prière -reprenait, emplissant l’espace de son rythme monotone. - -Comme le père était âgé, il ne descendait plus guère aux appartements -inférieurs que pour les visites de marque. - -Il prenait ses repas dans cette pièce que je voyais et j’en pouvais -suivre chaque service. - -Trop arthritique pour s’asseoir à terre, il mangeait, à demi vautré sur -son divan, devant un guéridon volant où ses filles plaçaient le plateau -traditionnel. La femme préparait les aliments et la servante les -apportait des cuisines, dans une large manne d’osier, chaque plat muni -de son couvercle. Mais seules, les filles présentaient ces plats, -s’occupaient du père. Et rien n’était plus étrange et plus touchant que -la vue de ces quatre vierges noires, en adoration devant ce vieillard -tout blanc, qui semblait leur aïeul, un aïeul très beau, très patriarcal -et très bon qu’elles servaient en esclaves et en filles très tendres à -la fois. Pour ces créatures de couleur, le père représentait l’homme de -race supérieure, le Circassien guerrier, descendant de ces terribles -mamelouks, dont les hauts faits vivaient encore en toutes les mémoires -égyptiennnes. C’était comme une apparition biblique qu’il m’était ainsi -donné de voir tous les soirs et dont je ne me lassais point. - - - - -XI - - -Le lendemain de mon arrivée les visites affluèrent. Ah! ces visites!... -Bientôt elles constituèrent pour moi un véritable supplice. On venait me -voir comme une bête curieuse et malgré toutes les excuses que je pouvais -alléguer, il me fallait paraître, m’exhiber, tourner sur toutes les -faces devant les matrones, amies ou parentes de la famille, désireuses -de se rendre compte si mon mari avait eu bon goût. Généralement, -l’examen était favorable. Après avoir touché mes joues, mes cheveux, mes -bras, ces dames hochaient la tête en signe d’approbation. Mais presque -toujours, elles avaient une restriction. - ---Pourquoi es-tu si maigre? Il faut engraisser, ma fille, les hommes -aiment les femmes dodues. - -Ma taille mince les navrait. Souvent on me demanda si j’étais malade. - -Un autre geste, fréquent dans le monde féminin d’alors, et qui me -révoltait, acheva de me faire prendre en horreur ces visites -quotidiennes. - -Les femmes un peu âgées ne manquaient point, après m’avoir observée, -questionnée, palpée, de me taper sur le ventre en prenant des airs -mystérieux. - ---Il n’y a rien là-dedans? - -D’abord, je ne compris pas, il fallut les rires joyeux de l’entourage -pour m’éclairer sur la signification du geste. - -Pour ces pauvres êtres que la maternité seule relève dans la maison de -l’époux, l’enfant est la plus évidente consécration de leur règne. N’en -pas avoir constitue une tare, dont elles n’arrivent pas à se consoler, -car la stérilité fait planer sur leur tête la terrible menace de la -répudiation, qui en est d’ailleurs presque toujours la conséquence. - -Donc, si moi, étrangère, chrétienne, je joignais à ces deux malheurs -celui de n’être point mère, c’en était fait de l’amour de mon mari; et -ces femmes croyaient certainement me témoigner le plus visible intérêt -en me questionnant sur le sujet unique qui leur parût mériter attention. -Aussi quels regards de pitié ou de mépris il me fut donné de saisir au -passage quand j’avouais «qu’il n’y avait rien»! Je me suis heureusement -rattrapée depuis, et ce ne fut pas sans fierté, que je montrai plus tard -mes trois enfants, qui se suivaient à un an de distance. - -Du coup, le dernier espoir que la famille avait conçu de voir mon mari -me quitter pour prendre une femme musulmane, s’envola. - -Quelquefois les observations étaient plus directes. - ---Pourquoi n’abjures-tu pas le christianisme, tu n’aimes donc pas ton -mari?... Que feras-tu après ta mort si tu es séparée de lui?... - -Je changeais habilement de conversation, ce sujet m’étant devenu -parfaitement insupportable. Mais toujours on y revenait et je sentais à -quel point nous étions détestés là-bas. C’était aussi des questions -extravagantes sur nos mœurs, nos coutumes, et surtout les relations des -hommes et des femmes d’Europe entre eux dans l’état libre et dans le -mariage. On ne peut se figurer les histoires véritablement extravagantes -que les maris d’ici racontent à leur harem. On nous prête des habitudes -monstrueuses, dont la stupidité n’aurait d’égale que l’impudeur. J’ai eu -grand’peine à détruire chez celles qui m’écoutaient, sans parti pris, -les préjugés innombrables qu’elles nourrissaient à l’égard des ménages -de France. Pour leur crédule imagination, il n’était pas d’abominations -auxquelles ne se livrassent sans vergogne les plus vertueux époux de -notre pays. - -L’instruction que l’on commence à donner aux petites Égyptiennes et -surtout les voyages que beaucoup d’entre elles font maintenant en -Europe, auront bientôt raison de ces sottes croyances, mais à l’époque -où j’arrivai, les femmes qui avaient traversé la mer se comptaient au -Caire et cela n’était point pour augmenter leur prestige. J’ai vu une -vieille dame très rigide refuser de recevoir une jeune fille musulmane, -dont le frère avait parachevé l’éducation, en l’envoyant cinq ans dans -un couvent de Montpellier. La vieille dame timorée considérait la -créature assez éhontée pour avoir pu vivre si longtemps à visage -découvert au pays des infidèles comme une _charmoutta_ (fille de -mauvaises mœurs) dont une honnête mahométane devait fuir l’approche. - -Les visites se succédaient toujours dans le même ordre et -s’accomplissaient selon les mêmes rites immuables. - -Les dames de bonne maison arrivaient flanquées de leur eunuque. -Celui-ci, dès le seuil, frappait trois fois dans ses mains pour annoncer -ses maîtresses. Aussitôt les esclaves se précipitaient: - ---_Tffadal!_ (Donnez-vous la peine.) - -Et l’eunuque alors saisissait la femme la plus âgée ou la plus -influente, parmi celles qu’il accompagnait et la hissait tant bien que -mal jusqu’au palier. Là, baise-mains et prosternation des esclaves -blanches et noires. Ensuite, on se dirigeait vers la pièce, où la -maîtresse du lieu tenait, ce jour-là, sa réception. - -Les embrassements et les poignées de mains duraient dix bonnes minutes; -puis, comme par un truc de féerie, les voiles tombaient, les _Habaras_ -de soie noire glissaient sur les reins des visiteuses et elles se -montraient raides et dignes sous leurs robes d’apparat. Jeunes et -vieilles étaient vêtues des mêmes étoffes de satin ou de faille claire; -sur leurs têtes, les mêmes mouchoirs de gaze à fleurs, agrémentés de -passementerie; presque toutes ornaient leurs fronts et leurs corsages de -fleurs artificielles. Mon étonnement fut au comble, en voyant, un matin, -une jeune femme très élégante, qui portait une couronne de mariée. Les -fleurs d’oranger ne représentaient pour elle aucun symbole, et ce -diadème virginal lui semblait du meilleur goût. Les Turques venaient -généralement en toilette européenne, mais, ignorant encore la façon de -les porter, elles arrivaient, avant midi ou tout de suite après -déjeuner, en robes de bal venues de Paris à grands frais. Et pour -ajouter à l’originalité de l’effet, elles étaient parées de l’_Ezazieh_, -sorte de turban de gaze paré de fleurs et se posant un peu en arrière et -sur le côté de la tête. Cette coiffure assez seyante n’est plus portée -aujourd’hui que par les très vieilles femmes. - -Pour les jeunes Turques de cette génération, les boucles et les chignons -modernes ont remplacé mouchoirs et turbans. Et c’est encore un gros -sujet de scandale pour les bonnes musulmanes, qui n’admettent point -qu’une femme mariée montre autre chose de ses cheveux que le bout des -nattes qui pendent sous le mouchoir en pointe dans le cou. Seul, l’époux -a le droit d’admirer la chevelure de sa compagne. - -Les Turques de très grande maison s’habillaient déjà à la mode -européenne; les Égyptiennes portaient la _galabieh_, pareille chez -toutes, ne variant guère que par la couleur. La bottine et le soulier -noir étaient encore inconnus. Les petits pieds sortaient à demi, de -mules de satin ou de lampas d’or ou d’argent, assortis à la toilette. - -Les femmes de condition modeste se chaussaient de babouches éculées, -qu’elles avaient soin de laisser devant la porte. Il y a bien peu de -temps que les femmes comme il faut elles-mêmes, gardent leurs chaussures -dans l’intérieur des appartements. Autrefois et encore à l’époque où -j’arrivai, l’usage voulait que l’on se déchaussât chez ses hôtes, comme -à la mosquée. - -Les femmes qui n’avaient pas les moyens de s’offrir un eunuque, -arrivaient accompagnées d’une ou plusieurs esclaves; les très humbles se -contentaient d’une servante Fellaha. Mais bien rares étaient celles qui -n’amenaient pas quelques amies. - -Aussi les visiteuses avec leurs voiles sombres, leurs yechmack blancs, -me faisaient-elles l’effet d’un couvent de religieuses en voyage. - -Ce fut au cours d’une de ces nombreuses visites que j’entendis -l’histoire de la princesse X. Mère d’une charmante tête, portant -couronne aussi, et dont il est question souvent à l’heure actuelle dans -les journaux parisiens, cette princesse faisait alors son premier voyage -en Europe. Elle débuta par un séjour à Carlsbad où ses médecins -l’avaient envoyée. A demi délivrée de la contrainte que lui imposaient -son rang et sa qualité de musulmane en Égypte, elle se livra aux pires -folies. Alcoolique invétérée, elle se mit à boire d’abord à table, puis -chez elle, le soir, dans sa chambre, les vins de choix qu’un maître -d’hôtel obséquieux s’empressait de lui servir. Une nuit les domestiques -étant couchés, elle se fit servir du champagne et s’amusa avec ses -suivantes à casser les goulots des bouteilles contre les murs. Ses -voisins de chambre s’étant plaints, on fut prévenu en haut lieu et la -princesse reçut l’ordre de se contenter d’eau, sous menace d’être -immédiatement renvoyée au Caire. - -Alors, dans l’impérieux besoin de son nouveau vice, la dame s’accoutuma -à vider les flacons d’eau de Cologne et d’eau dentifrice. Les suites de -ce régime furent désastreuses. La pauvre princesse fut un jour surprise -par un de ses cousins dans un tel état d’ébriété qu’on décida aussitôt -son retour en Égypte. L’histoire, absolument authentique, faisait alors -le tour des salons cairotes. - -Les visites se prolongeaient très longtemps. Souvent, on gardait les -étrangères toute la journée. Quand elles demeuraient dans un quartier un -peu éloigné, elles passaient la nuit et quelquefois plusieurs jours. Le -soir venu, on apportait des matelas, on dressait les moustiquaires et -cela se faisait très simplement, comme une chose toute naturelle, les -amies devenant de la famille sitôt le seuil franchi. - -Les hommes, pendant ce temps, étaient relégués dans le Mandara; il est -contraire à l’usage qu’un mari musulman franchisse le gynécée, quand sa -femme reçoit un harem étranger. Même pour dormir, monsieur doit se -contenter de la chambre toujours prête aux étages inférieurs. Sous ce -rapport, les musulmanes jouissent d’une liberté que peu de maris -européens consentiraient à accorder à leurs femmes. Il y a, en Égypte -comme en tout pays, des maris jaloux, forçant leurs compagnes à subir un -contrôle de tous les instants et interdisant toute sortie à leur -famille. Mais ces maris-là, je le déclare, sont des exceptions. Ici, -plus qu’en France peut-être, la femme en ce qui concerne sa vie -personnelle et ses relations féminines jouit d’une liberté excessive. -Non seulement elle a le droit de recevoir toutes les amies qui lui -plaisent et de leur offrir la plus large hospitalité, sans même -consulter son mari, mais elle sort à sa guise, rentre quand il lui -plaît, et se rend aux bazars, aux lieux de promenade, aux bains, sans la -moindre gêne, pourvu qu’elle prenne soin de se faire accompagner. - - - - -XII - - -Un jour, au Caire, un de nos intimes, conseiller à la cour, m’invita à -déjeuner à l’improviste chez lui. Il n’avait pas eu le temps de prévenir -sa femme... Nous arrivons, mon hôte interroge le portier. - ---Madame est là-haut, n’est-ce pas? - -Et l’autre, paisible: - ---Mais non, bey. Madame est partie tout à l’heure pour la campagne, elle -ne reviendra que dans deux jours. - -Le bon conseiller ne sourcilla point, il m’emmena déjeuner à l’hôtel, -et, devinant ma surprise, il crut devoir dire: - ---J’ai des idées très larges. Ma femme fait ce qui lui plaît, j’agis de -même, nous sommes un ménage très heureux... - -Je ne pense pas qu’un mari parisien eût pris la chose de façon aussi -philosophique. - -Depuis, il m’a été donné de constater bien souvent l’extraordinaire -facilité que les Égyptiennes et les Turques ont à réaliser leurs -moindres caprices, à la condition toutefois que le mari n’en soit pas -gêné lui-même. - -Ce sont deux existences différentes, voilà tout. - -Quelques jours après mon arrivée, Alima Tawouila vint un soir dans ma -chambre, où elle continuait à pénétrer, malgré ma défense, à toute heure -de jour et de nuit. - -Vainement, j’avais épinglé du haut en bas les rideaux formant portières, -je ne pouvais parvenir à être seule chez moi. Je m’étais plainte à Azma. -Peine perdue! On ne comprenait pas. - ---_Maaleche!..._ (ça ne fait rien), disait-elle. - ---Viens vite, madame, il y a quelqu’un. - -Je refusai énergiquement de me déranger. La petite exhibition -quotidienne commençait à m’exaspérer, et je m’étais promis de ne plus -quitter mon appartement quand il y aurait des étrangères. - -La négresse, devant mon attitude résolue, s’éloigna en maugréant, et -revint presque aussitôt, accompagnée d’une femme que je ne connaissais -pas. - -Cette femme portait le costume du pays, mais son voile en retombant sur -ses épaules, son yechmack détaché, découvrait une tête si peu orientale, -que je ne fus presque pas surprise en l’entendant me dire avec le plus -pur accent faubourien: - ---Excusez-moi, madame, je suis Française comme vous, et j’ai tenu à -venir vous saluer. - -Française!... elle était Française et portait ce costume... Et du pays -où nous étions, elle n’avait pas seulement la robe de soie voyante, -fendue sur la poitrine, les babouches de soie rouge, le voile et le -mouchoir recouvrant ses courtes nattes brunes, mais elle montrait encore -le visage luisant que donne l’épilation, les sourcils peints et rejoints -en barre au-dessus du front, les doigts et les paumes des mains rouges -de henné, la taille roulante sans corset, toute l’attitude enfin d’une -femme orientale, très coquette, plus près de la courtisane que de la -mère de famille. Un énorme bouquet de jasmin était posé entre ses seins -et, à part l’arome violent de ces fleurs, il se dégageait encore du -corps de cette femme un parfum étrange, fait de musc, de roses et d’un -je ne sais quoi insaisissable et troublant, qui grisait et soulevait le -cœur tout à la fois. - -Je continuais de la regarder, un peu interdite, ne trouvant pas une -parole. C’est une des particularités de la jeunesse de ne pouvoir cacher -ses sentiments ni ses répulsions... Cette créature m’inspirait une -grande curiosité et un peu de dégoût. J’aurais voulu ne montrer ni l’un -ni l’autre et, malgré moi, je laissais si bien deviner les pensées qui -m’agitaient, qu’elle les comprit. - -Alors, se faisant très douce, très simple, elle s’assit près de moi et, -d’un trait, me raconta son histoire. - -Elle s’était appelée Jeanne autrefois, du temps où j’étais moi-même une -toute petite fille. - -Ses parents avaient un modeste magasin de parfumerie, dans une vieille -rue avoisinant le boulevard Saint-Martin. - -La guerre était venue, amenant la ruine de la famille. Le père mort, la -mère à demi infirme fut transportée à l’hospice et elle, la jeune fille, -ne sachant que devenir, acceptait un emploi de seconde main dans un -atelier de fleurs artificielles. - -Un matin, en se rendant au travail, la belle Jeanne fut suivie par un -garçon séduisant, un peu timide, dont le teint bronzé ne l’effraya -point. Ils s’aimèrent; et quelques semaines plus tard, Salem-Mohamed, -étudiant en droit, ayant passé sa thèse et terminé son congé, emmenait -en Égypte la fleuriste, qui ne s’était fait prier que juste le temps de -se faire désirer davantage. - -Il l’épousa au Caire, devant le cadi; mais bientôt, las de sa nouvelle -conquête, il ne tarda guère à s’en détacher complètement. L’ennui de -n’avoir pas d’enfants, la crainte de se voir déshériter par son père le -décidèrent à la répudiation. Jeanne, frivole et paresseuse, ayant tout -de suite renoncé à ses habitudes européennes, ne songea pas à lutter -pour conserver ce cœur qui, sitôt, s’était retiré du sien... Pour elle, -l’horreur du travail et l’amour du bien-être dominaient le reste. Elle -s’était laissé instruire sans conviction comme sans regrets, dans la -religion de Mahomet, pour plaire à son entourage et maintenant, -répudiée, loin du pays natal et livrée à ses seules ressources, elle -n’avait trouvé qu’un moyen pour continuer à vivre sa vie d’oiseau -inutile et gracieux: flatter ces gens, leur devenir nécessaire et, en -leur donnant un peu de plaisir, se faire tout doucement entretenir par -eux. - -Les femmes musulmanes, qui la protégeaient, étaient toutes parfaitement -convaincues de la sincérité de sa conversion. Comment douter d’une -personne qui se voile devant les hommes avec plus de rapidité qu’une -Orientale, surtout quand cette personne parle votre langue, accepte tous -vos usages, emploie jusqu’à vos plus familières expressions? La -Parisienne, qui avait troqué son nom de Jeanne contre celui de _Seddia_, -jurait par Allah et par le prophète vingt fois par jour... Elle mangeait -avec ses doigts et se mouchait de même, très simplement... Deux fois par -mois, elle livrait à l’épileuse son corps charmant; et frottée d’huile -précieuse, parfumée d’essences rares, elle ne craignait point -d’accueillir les maris de ses amies, quand une circonstance -malencontreuse forçait ces maris à demeurer seuls au logis pendant les -visites de Seddia. Car, si elle se voilait pudiquement dans la rue et -devant les hommes étrangers, cette créature insidieuse avait su prendre -dans les familles une telle place qu’elle était partout considérée comme -chez elle. On la consultait sur tous les points. Elle était de toutes -les fêtes et de tous les deuils, ayant sa place marquée dans chaque -demeure où s’accomplissait un événement capable de lui permettre un -indéterminable séjour. - -Pour mieux affirmer la nécessité de sa présence, elle donnait de vagues -leçons de mandoline et de travaux manuels, ne dédaignant point parfois -de mêler sa voix, assez jolie d’ailleurs, à celle des femmes indigènes, -dans les concerts improvisés où les plus grands succès étaient pour -elle. Comme je m’étonnais un jour qu’elle n’eût pas songé plus tôt à -donner des leçons de français, elle m’avoua qu’elle ne se sentait pas -assez forte dans notre langue, pour entreprendre une telle tâche. -J’appris depuis qu’elle savait à peine écrire son nom, et je pensai que -le magasin de parfumerie n’avait sans doute jamais existé que dans son -imagination. - -Peut-être cette malheureuse femme m’avait-elle menti de tous points dans -son histoire, et son mari l’avait-il connue dans quelque bal de -barrière? - -Depuis, j’ai rencontré à Tantah une autre Française, remarquablement -jolie et épouse d’un avocat musulman. Celle-là aussi avait abjuré la foi -chrétienne, renoncé aux coutumes du sol natal, et pris le voile des -mahométanes. Comme Seddia, elle se disait fille de commerçants, et j’ai -su plus tard que son mari l’avait ramassée dans une maison borgne de -Lyon... - -Que des Orientales d’autrefois aient accepté de se voiler le visage, de -se laisser mener par les eunuques comme un vulgaire troupeau, de manger -à terre et d’obéir aux caprices du maître en toute occasion, c’est assez -naturel. Elles sont nées dans ce pays et ont grandi sous cette loi. Une -bonne musulmane répète avec le Coran que le paradis de la femme est aux -pieds de son mari! (_sic_). - -Mais jamais une Française, ou toute autre Européenne élevée par une mère -digne de ce nom, ne se soumettra à ce rôle qui ne saurait que l’avilir. -Et elle aurait vite jugé et haï l’homme qui essayerait de la contraindre -à déchoir. Aujourd’hui où tant de jeunes femmes et jeunes filles -égyptiennes travaillent et cherchent à se montrer les égales des -Européennes, en conquérant par l’étude leur indépendance, la conduite de -Seddia semblerait encore plus méprisable. - -Toutes ces réflexions, comme on le pense, ne me vinrent pas au moment où -je connus _Setti Seddia_. J’acceptai cette histoire, comme une innocente -que j’étais. Et j’y allai même de ma petite larme tant elle sut -m’apitoyer. Je croyais, en l’écoutant, entendre le récit émouvant et -mystérieux de quelque conte du moyen âge... L’émir Azor, enlevant la -jeune Elmire et la couvrant de fers... en or!... Comment garder rancune -à cette exquise renégate qui parlait de la sainte Vierge avec des yeux -embués de pleurs, et qui, sur son corps de courtisane égyptienne, plus -lisse qu’un fruit et plus odorant qu’une fleur, cachait un scapulaire -crasseux, qu’elle faisait prendre aux infidèles pour une amulette de -sainte Zénab... - -Au fond, je ne demandais qu’à croire cette femme dont la société me -devint très vite indispensable, tant elle mit de complaisance et de tact -dans nos rapports; nous arrivâmes ainsi à une sorte d’amitié qui ne se -démentit point jusqu’à sa mort. - -Il faut avoir connu la détresse d’un pareil exil, avoir souffert -jusqu’au désespoir de cette différence absolue des mœurs et du langage -existant en ce monde nouveau et moi, enfant de dix-sept ans, pour -comprendre l’aide inattendue et si efficace que me fut la venue de cette -étrange compatriote. Par elle, je connus mille détails de la vie -égyptienne qui m’échappaient. - -C’est ainsi que, grâce à cette nouvelle amie, je pus éviter désormais -les innombrables inadvertances qui, vingt fois le jour, me faisaient -commettre des actes répréhensibles aux yeux de ce peuple dont j’étais -entourée, comme de présenter un bébé devant une glace, de passer à -gauche d’une bougie allumée, de complimenter une jeune mère sur la -beauté de son nouveau-né; autant de crimes qui m’attiraient l’antipathie -des gens sans que je pusse deviner la faute que je venais de commettre, -tandis que, pour eux, mon ignorance était la cause de continuelles -frayeurs... - -Grâce à Seddia, je pus enfin parvenir à me faire comprendre, sans avoir -recours aux mimiques ridicules qui, les premiers jours, avaient été ma -seule ressource. Un jour, dans l’impossibilité absolue où je me trouvais -d’avaler la nourriture extraordinaire que l’on me servait, je demandai -un œuf. J’essayai de le dessiner; peine perdue... Alors, j’eus un trait -d’audace et risquant de me rendre grotesque pour toujours, je -m’accroupis dans un coin de la pièce et j’imitai le gloussement de la -poule qui pond. Cela réussit au delà de tout espoir. Après un accès de -fou rire assez naturel, Azma ordonna aux négresses de me faire cuire des -œufs et je pus dîner!... - -Une autre fois, c’était l’après-midi, j’avais très faim, et je réclamai -un peu de pain et de lait. Il me fut absolument impossible de me faire -entendre. - -Quand Seddia fut venue, je ne tardai pas à apprendre quantité de mots. -En un mois, je pus arriver à m’expliquer presque couramment. - -Mon mari venait d’être nommé, provisoirement, chef de service dans un -hôpital d’Alexandrie, mais n’étant pas sûr du poste et à cause des -grandes dépenses d’une installation, il avait préféré me laisser au -Caire. Combien ces quelques mois me parurent longs!... - -J’avais heureusement ma fidèle Émilie, dont la gaîté ne se démentit pas -un instant durant ces tristes jours. Tout amusait cette âme puérile qui, -de l’exil, ne voyait guère que le côté pittoresque et le milieu nouveau. -Émilie mangeait sans dégoût des ratatouilles innommables, et buvait au -verre commun des esclaves et des négresses une eau bourbeuse, dont la -vue seule soulevait le cœur. Elle s’accoutumait à demeurer assise sur -les nattes et à travailler dans cette posture. Sa chair rude ne -souffrait plus des piqûres des insectes et le cri des corbeaux ne -troublait plus son sommeil. Je connus, par cela, qu’elle était plus près -que moi de la simple nature et je l’enviai, car nos besoins font souvent -la plus grande part de nos malheurs. Cette fille de la campagne devenait -orientale par ses facultés d’assimilation, tandis qu’à me raidir dans -mes souvenirs et dans mes habitudes, je souffrais chaque jour d’une -façon plus violente. - - - - -XIII - - -L’hiver qui avait précédé mon arrivée au Caire marquait mes débuts dans -la vie intellectuelle. - -La mission égyptienne, dont mon mari faisait partie, était alors sous la -direction de Charles Mismer, ancien officier de dragons qui avait -troqué, un peu tard, l’épée contre la plume pour suivre avec passion les -travaux de Littré et d’Auguste Comte, dont il était le disciple. M. -Mismer avait usé de toute son influence pour empêcher notre mariage. Par -principe, il était opposé aux unions mixtes et jugeait que les -Égyptiens, confiés à sa garde et envoyés en France pour terminer leurs -études, allaient de tous points contre les vues de leur gouvernement en -prenant femme en pays étranger. Mais le mariage conclu, et du jour où il -fut reçu chez nous, M. Mismer ne se souvint plus de son opposition et je -devins par la suite son enfant gâtée. - -Sa haute taille, sa barbe de fleuve et le timbre grave de sa voix, le -rendaient très imposant. Il ne faisait rien d’ailleurs pour atténuer -cette impression et trouvait au contraire un certain plaisir à jouer au -dieu avec les naïfs jeunes gens qu’il traitait en infimes personnages. - -Je commençai, moi aussi, par éprouver le sentiment général, mais je ne -tardai pas à comprendre que le Jupiter tonnant de la mission ne me -traitait point en ennemie, et de me sentir en confiance, je devins plus -brave et tâchai de conquérir ce cœur, qui s’était montré si farouche. - -J’y parvins si bien, que, dès notre arrivée à Paris où mon mari passait -ses derniers examens de doctorat et sa thèse, la maison du directeur -devint la nôtre. - -Nous fûmes, pendant tout l’hiver, les hôtes assidus des dîners du -dimanche. Ces dîners étaient d’une simplicité charmante. Dix convives en -tout et quelques amis arrivaient pour le thé, que servait Mlle Caroline, -la sœur du maître de la maison, qui me témoigna tout de suite une réelle -amitié. - -Ils occupaient, rue de Lille, un coquet petit entresol, tout rempli de -souvenirs exotiques que Mismer avait rapportés de ses nombreux voyages à -travers le monde. - -Je rencontrai là le peintre de Maddrazo alors sous le coup d’un chagrin -récent et dont la belle figure gardait l’empreinte d’une tristesse -profonde, M. de Lassus, Albert Wolf, et tant d’autres. Des membres de -l’Institut, des poètes, un vieux général dont j’oublie le nom et un -botaniste qui, le premier, me donna le goût des plantes que je ne -connaissais guère. Trop timide et trop ignorante pour oser me mêler à la -conversation générale, j’écoutais de toutes mes oreilles et je regardais -de tous mes yeux. Dans ces réunions qui devinrent ma meilleure joie, je -connus le charme des causeries intéressantes et je compris l’influence -de certains hommes sur leur milieu. - -A ma grande honte, je représentais le côté musical de la soirée. Entre -le dîner et le thé il me fallait exécuter, pour le plaisir de mon hôte, -quelque sonate de Beethoven ou une romance de Mendelssohn. Il n’aimait -pas m’entendre jouer Chopin, sous le prétexte que j’étais trop jeune -pour cette musique. Plus tard, j’ai compris son idée et reconnu qu’elle -n’était point sans fondements. - -M. Mismier, Alsacien de Strasbourg, avait lui-même parfait son -instruction par une étude de tous les instants. Il parlait l’anglais et -l’allemand comme le français et la littérature allemande lui était -particulièrement familière; par lui, je connus la beauté des poèmes de -Schiller. Je m’étais, sur ses conseils, remise à l’étude de l’allemand, -qu’il parlait assez souvent avec moi, et pour lui complaire aussi, je -repris le latin commencé au couvent. Il dirigeait mes lectures et par un -choix approprié à mes connaissances, les rendait à mesure plus -attrayantes et plus utiles. Une seule chose m’ennuyait toujours -profondément et cela je crois bien le désespérait: c’était _La Revue -positiviste_... - -Jamais je ne pus lire plus d’un article à la fois et je le lisais comme -un pensum. Depuis, il m’a été donné de lire bien des choses ennuyeuses -et d’y prendre même un certain plaisir, mais à seize ans, je dois avouer -que je n’avais aucune disposition pouf ce genre de littérature sèche et -sans charmes. - -Quand nous quittâmes Paris pour l’Égypte, M. Mismer me remit plusieurs -lettres de recommandation pour différentes personnalités du Caire. - -Celle que je portai la première, fut pour le juge M. Erbout (aujourd’hui -en retraite, je pense), et qui occupait alors dans la capitale -égyptienne, une importante fonction aux tribunaux mixtes. - -Quand nous nous présentâmes chez lui, mon mari et moi, il souffrait -d’une épouvantable rage de dents et fut assez aimable pour nous recevoir -quand même. C’était le premier Français que je voyais au Caire et j’ai -gardé de lui un excellent souvenir. Malheureusement, sa femme se -trouvait absente et il alla la rejoindre bientôt après en Europe. Il -vint me voir trois fois dans le harem..., je ne l’ai plus jamais -rencontré depuis. - -Une seconde lettre était pour le ministre des affaires étrangères, la -troisième pour le ministre de l’intérieur. J’en avais encore une pour le -directeur de l’instruction publique et une dernière pour le juge de S... - -La deuxième lettre que je présentai, fut celle destinée au ministre des -affaires étrangères M... Pacha, dont il me sera donné de parler souvent -dans ce récit. C’est un des rares ou plutôt le seul ministre égyptien, -qui ait eu l’habileté de conserver trente ans son portefeuille, malgré -l’état constamment précaire de sa santé. Pour l’instant, il devait sa -charge aux nombreux services rendus sous l’autre règne au Khédive -Ismaïl, père de Tewfick, vice-roi d’Égypte à mon arrivée. Pour mieux -consolider sa puissance, M... Pacha, encore simple officier, avait -accepté des mains de son souverain, une femme choisie parmi les _calfas_ -du palais. Cette femme, jadis très belle, était sensiblement plus âgée -que son jeune époux, mais ces choses ne sont point pour effrayer un Turc -ambitieux. Ce mariage devait si rapidement faire la fortune de M... -Pacha, qu’il n’eut pas à le regretter. Très souple, très intelligente, -la calfa sut si bien manœuvrer à la cour, que toutes les difficultés qui -se dressaient tombèrent successivement devant les pas de son mari. A -chacune de ses visites au palais, elle remportait une nouvelle victoire. -A l’époque où je le connus, M... Pacha était le plus jeune de ses -collègues. - -Sa femme lui avait donné trois filles, Zackija, Fahima et Soffia que -l’on appelait familièrement Saf-Saf. Le jour où je fis dans cette maison -ma première visite, Mme M... Pacha était encore alitée à la suite de ses -dernières couches. Le bonheur du logis était à son comble. Un fils était -né--qui d’ailleurs ne vécut que peu de mois. - -Je fus reçue par l’institutrice, une Allemande parlant couramment notre -langue, et que je jugeai tout de suite de bonne maison. Elle sut, en -quelques phrases, me mettre à l’aise et je goûtai, depuis, quelques -heures agréables en sa compagnie. Je vis aussitôt qu’elle avait su -conquérir une grande autorité dans la maison et cela pour le bien de -tout le monde. - -Tout dans cette famille se faisait à l’européenne. L’ameublement des -pièces immenses, le service, la table, eussent facilement servi de -modèle à bon nombre de demeures de chez nous. - -Les jeunes filles vinrent à moi simplement, et je les trouvai -charmantes. Toutes trois parlaient le français et l’allemand avec une -égale pureté. La seconde, Fahima, était d’une beauté remarquable. -L’aînée plaisait surtout par la flamme sombre qui se dégageait de ses -grands yeux noirs et par la mobilité extrême d’une physionomie -intelligente et bonne. Saf-Saf, la dernière, était pour l’instant une -longue fillette brune toute en jambes et en bras, dont les réflexions -audacieuses ne manquaient pas de piquant. - -Au moment où j’allais partir, après avoir goûté aux confitures d’usage -et au moka parfumé, les deux grandes filles eurent ensemble le même cri: - ---Voilà papa! - -Papa, c’était le ministre!... Le premier pacha important qu’il m’était -donné de voir. - -Hélas! celui-là non plus n’avait rien d’oriental au vrai sens que nous -avons coutume de donner à ce mot. - -Correctement sanglé dans une redingote dernier modèle du bon faiseur, la -démarche élégante, l’air un peu las, avec sa belle face très pâle, ses -rares cheveux gris, sa moustache blonde, et ses yeux d’une nuance -indécise, n’eût été le tarbouche dont il était coiffé, le ministre -semblait bien plus français qu’égyptien ou même turc. Depuis, l’âge et -la maladie ont accentué les traits caractéristiques de sa race. Le nez -s’est busqué plus fortement, l’œil a pris ce regard fuyant, si fréquent -chez le Turc et l’Arménien, la bouche ce pli spécial à ceux qui toujours -ignorèrent le sourire, mais pour l’instant et tel qu’il était, M... me -sembla très beau. - -Il prit de mes mains la missive que je lui apportais, et me questionna -sur son «cher ami» M. Mismer. - -Il m’assura de sa sympathie et me promit de faire l’impossible pour -caser avantageusement mon mari. - -Je me retirai enchantée de cette visite. - -Le lendemain, je recevais un mot aimable de l’institutrice, me priant à -déjeuner pour le dimanche suivant. - -Tout autre fut l’impression que je retirai de ma présentation à R... -Pacha, alors ministre de l’intérieur et président du conseil. - -C’était là-bas tout au fond du quartier indigène, entre deux mosquées -vénérables, un long mur rose qui me parut la prolongation même des -mosquées. - -Tout à coup, le mur laissa voir une large porte assez basse, six -eunuques de tout âge jouaient aux dominos sur un banc devant cette -porte. Le cocher me dit: - ---_Héna!_ (C’est ici!) - -Un eunuque daigna interrompre sa partie et vint à ma rencontre. - -Il ouvrit la portière de la voiture et me transporta, bien plus qu’il ne -me conduisit, jusqu’au jardin. - -Ce jardin, pareil à tous les jardins d’Égypte, ne ressemblait à aucun -autre de nos pays. - -Les plantes y croissaient au hasard de leur caprice, dans de vastes -carrés bordés de marguerites et de touffes de romarin. - -Point de massifs ni de corbeilles, mais des rosiers, des œillets, des -giroflées poussant dru, sans émondage, et parmi les fleurs, des arbres -fruitiers: pêchers grêles, abricotiers nains, amandiers rachitiques, que -l’on était surpris de trouver à cette place. - -Les orangers et les mandariniers dominaient, mais comme, à cette époque, -ils n’avaient plus ni fleurs ni fruits, et que leurs feuilles -disparaissaient sous une épaisse couche de poussière, leur aspect -n’était pas très séduisant. - -Ce qui me surprit surtout, ce fut l’absence totale de grands arbres. A -part la treille, si chère à toute famille égyptienne qui possède un -lopin de terre, impossible de trouver le moindre coin d’ombre en ce -jardin. J’ai su, depuis, que les indigènes préfèrent la chaleur, le -jour, le soleil, à tout. Pour eux l’arbre séculaire, l’arbre considéré -par nous à l’égal d’un vieil ami, est en abomination. Ils l’accusent de -toutes sortes de méfaits et lui imputent de mauvaises influences. - -En réalité, l’arbre tant décrié paraît surtout redoutable au -cultivateur, parce qu’il lui semble devoir porter atteinte à ses -récoltes. - -Le Nil et les canaux qui en dérivent entretiennent une constante -humidité dans les terres et le grand soleil est nécessaire ici, sans -doute, plus qu’ailleurs. - -Cette crainte du Fellah n’a pas tardé à dégénérer en superstition, et -l’arbre qui peut s’épanouir en diminuant le rendement des cultures est -censé apporter, sous son ombre, toutes les disgrâces et ouvrir la porte -à toutes les maladies. De là l’horreur, en ce pays, de ce qui fait à la -fois le charme et la gloire de nos propriétés européennes. - - - - -XIV - - -La maison de R... Pacha se composait, comme tout logis musulman, des -appartements du maître, situés à gauche du principal corps de logis et -du harem, qui, par un arrangement spécial, se trouvait au -rez-de-chaussée au lieu du premier étage et séparé du Mandara par un -simple corridor. - -L’eunuque battit des mains par trois fois, une esclave parut. - -On m’introduisit dans un salon dont les portes étaient encombrées des -babouches et savates traditionnelles. Ce salon différait bien peu de -ceux que j’avais vus jusque-là. Même tapis européen à grandes fleurs -éclatantes, mêmes divans très hauts, très incommodes, capitonnés -lourdement et recouverts de soie rouge à fleurs d’or, mêmes housses de -cotonnade blanche sur les sièges et les dossiers, mêmes tabourets à -pieds dorés et mêmes petites tables volantes, recouvertes de filets -brodés et supportant les mêmes horribles cendriers de faïence coloriée, -semblables chez tout le monde, les mêmes porte-allumettes toujours -garnis. Aux fenêtres, des rideaux de soie. Entre les fenêtres, -l’éternelle console dorée, assortie aux tables massives, sur lesquelles -étaient posés les candélabres d’argent. Ces tables étaient surchargées -de photographies. Sur un des divans, une grande femme maigre se tenait -assise à la turque, les jambes repliées sous elle... - -Je l’avais d’abord prise pour une esclave, mais, à la façon dont elle -m’invita à me rapprocher, au geste d’autorité souveraine dont elle me -tendit la main et m’indiqua ensuite le siège où je devais prendre place, -je compris que j’étais devant la femme du ministre... Sur son ordre, -deux esclaves blanches s’étaient avancées: l’une me débarrassa de mon -ombrelle, l’autre me poussa aimablement dans un fauteuil si vaste, que -j’y disparaissais. Trois autres femmes accroupies à terre, humbles -visiteuses sans doute, s’étaient levées et vinrent me baiser la main. - -Mme R... Pacha était vêtue d’une simple galabieh de percale à fleurs, -serrée à la taille par une ceinture de métal doré, surmontée d’une -énorme boucle en pierres précieuses, dont la richesse s’alliait mal à -cette robe de servante. Ses cheveux disparaissaient sous le mouchoir de -gaze frangé de laine, et vraiment, dans ce costume, avec ses deux nattes -tombant piteusement sur son dos de quinquagénaire, ses pieds déchaussés, -la dame n’avait pas grand air... Mais sitôt qu’elle parlait, on -reconnaissait la femme de bonne maison, peu soucieuse de plaire aux -autres, la Turque omnipotente, faite au commandement par de longues -années de puissance. - -D’ailleurs, si j’avais pu conserver un doute sur son rang, la quantité -de bijoux dont elle était parée me l’eût ôté immédiatement. Des boucles -d’oreille en diamant pendaient à ses oreilles, d’énormes bagues ornaient -ses doigts, un collier de perles de l’orient le plus pur s’enroulait -autour de son cou. Tout cela ne faisait qu’ajouter une note barbare à -son costume plus que modeste. - -La conversation fut particulièrement pénible entre nous. - -J’étais alors d’une timidité maladive, qui m’enlevait tous mes moyens. -Ma grande jeunesse, mon isolement, me rendaient méfiante à l’égard des -autres et surtout de moi-même. La crainte de paraître hardie me faisait -devenir parfois stupide. Je le sentais et en souffrais cruellement. La -difficulté de m’exprimer dans une langue que je connaissais si mal -encore doublait mon angoisse. Si je rencontrais des femmes indulgentes -ou un peu expansives, cela allait tout seul. Mais sitôt que je voyais -certaines figures compassées, sitôt que je devinais l’examen sévère dont -chacun de mes gestes était l’objet, devant le secret mépris que me -valait mon titre de chrétienne dans les milieux fanatiques, une angoisse -sans nom m’oppressait... C’était fini, je perdais pied et n’aspirais -plus qu’à prendre la porte. - -Cela a duré bien des années et compliqué de façon malheureuse mes débuts -dans le monde musulman. - -Ce qui achevait mon trouble, c’était d’entendre parler autour de moi -cette langue turque à laquelle je ne comprenais goutte. Et comme à -plaisir, à mesure que je parvenais à m’expliquer un peu en arabe, ces -dames semblaient ignorer que le turc m’était complètement inconnu. Je -devinais que l’on échangeait sur mon compte mille réflexions peu -obligeantes. Et de plus en plus je me sentais étrangère, séparée à -jamais de ce monde, qui, pour moi, continuerait à demeurer fermé, malgré -tous mes efforts pour y pénétrer. L’âme orientale est insondable sous -son apparence bénévole; il faudra des siècles pour que la nôtre puisse -sans heurt fusionner avec elle. - -Après quelques instants qui me parurent des années, une esclave blanche -apporta le café, avec des verres de sirop, servis à la mode turque dans -des récipients de porcelaine opaque à forme de puits, et surmontés d’un -couvercle d’argent. Après qu’on avait bu, une seconde esclave passait -aux visiteuses une serviette brodée d’or et chacune s’y essuyait les -lèvres à tour de rôle. Le café donnait lieu à toute une cérémonie. Une -première esclave apportait une sorte d’encensoir en argent, garni de -braise ardente à l’intérieur. Sur cette braise on posait le canaque[16] -d’eau bouillante, puis une seconde esclave y versait le moka réduit en -poudre impalpable. Enfin une troisième tenait un plateau, sur lequel -étaient rangés les _Fanaghils_ en forme de coquetier. On versait le café -fumant et la personne chargée du plateau présentait les tasses à chacun. -Tout cela s’accomplissait pieusement comme un rite... - - [16] Petite cafetière. - -Tandis que je me brûlais en essayant d’avaler mon café trop chaud, -l’eunuque qui m’avait amenée, parut dans l’encadrement de la porte. Le -pacha, prévenu de ma visite, me faisait demander au Mandara. - -Après force salutations de part et d’autre, je pris congé, et me rendis -chez le ministre. - -Tout petit, le nez légèrement crochu, la barbe et les cheveux d’un blanc -de neige, le Président du Conseil avait bien plutôt l’air d’un paisible -commerçant israélite du Mowstky, que du premier homme politique de son -pays. - -J’ai su plus tard que mon jugement était assez juste; les grands-parents -de R... Pacha passaient pour des négociants juifs convertis à -l’islamisme quelques années plus tôt. - -Quoi qu’il en fût, le grand émoi que j’avais eu de me trouver en -présence du Président du Conseil disparut comme par enchantement aux -premières paroles qu’il m’adressa. Il me mit tout de suite à l’aise et -se montra si paternel avec moi que d’autres, moins naïves, se fussent -trompées comme moi sur la sincérité de cet accueil. - -A Paris, tout l’hiver, j’avais rencontré ses fils régulièrement chaque -dimanche aux dîners de M. Mismer. Le plus jeune, Hussein, achevait alors -ses études dans un pensionnat et se retirait après le repas; mais -l’aîné, Mahmoud, qui préparait sa licence, partait avec nous, et nous -étions chargés, mon mari et moi, de le reconduire jusqu’au boulevard -Saint-Germain où il demeurait non loin de là. - ---Comme cela, disait en riant M. Mismer, je serai sûr qu’il n’ira pas -faire l’école buissonnière... Je le connais, une fois la porte fermée -sur lui, jamais il n’oserait demander le cordon au concierge pour -ressortir. - -Il faut dire que le ministre avait chargé M. Mismer de veiller sur ses -enfants durant le cours de leurs études en France. Je rappelai ces -souvenirs au ministre qui parut trouver la chose fort amusante. L’idée -que son fils aîné ait pu être placé sous la sauvegarde d’une femme de -dix-sept ans lui semblait tout à fait drôle. Aussi, pour me remercier de -ma surveillance, me promit-il d’aider de tous ses moyens à -l’établissement rapide de mon mari. R... Pacha était alors -tout-puissant; un mot de lui était un ordre et nul doute que, s’il l’eût -voulu, notre avenir eût été immédiatement assuré. Tout se borna à des -promesses. - -Mais rien n’égale la façon dont il s’acquitta envers ce pauvre Mismer -qui lui, vraiment, s’était donné une peine très grande pour les enfants -du pacha. Pendant des années, non content d’être leur correspondant à -Paris, il s’occupa de pétrir leurs jeunes âmes, essayant de faire des -petits ignorants qu’ils étaient, de jeunes hommes instruits et bien -élevés. Il leur inculqua avec de hauts principes de morale, les premiers -éléments d’une culture supérieure, descendant pour eux aux plus infimes -détails, les traitant en fils aimés et ne bornant point sa tutelle aux -vagues recommandations d’usage. Sa maison leur était ouverte à toute -heure; et cet homme froid, dont l’aspect tout d’abord en imposait aux -indifférents, sut trouver pour les étrangers qui lui étaient confiés de -véritables trésors de tendresse. - -Peine perdue!... Quand le gouvernement égyptien crut devoir remercier M. -Mismer et lui retirer jusqu’aux bénéfices auxquels de nombreuses années -de dévouement lui donnaient droit, et qu’il jugea pouvoir faire appel à -la puissance de son ami le pacha, celui-ci répondit par une lettre -pleine de sagesse. Il engageait M. Mismer à se soumettre au sort, si -injuste fût-il--ne sommes-nous pas tous dans la main d’Allah?...--Et -pour ajouter à la délicieuse ironie de son conseil, le ministre envoyait -à la victime de son gouvernement un petit tableau arabe joliment encadré -et représentant en dessins magnifiques une phrase du Coran disant à peu -près: Les biens des hommes sont passagers et le véritable serviteur de -Dieu accepte du même cœur la misère et la fortune!... - -J’ai cité ce fait parce qu’il me paraît admirablement dépeindre -certaines âmes orientales, qui, même dans les actes les plus vils, -gardent une apparence de noblesse et forcent pour ainsi dire les êtres -simples ou seulement impuissants, à remercier pour des semblants de -bienfaits, souvent pires que des injures. - -Durant le cours de notre conversation, R... Pacha m’avait demandé: - ---Avez-vous déjà été voir Dor-bey? - -Je dus avouer que je n’avais pas encore fait cette visite. - ---Il faut y aller, me dit R... Pacha, je suis sûr que vous serez -contente (_sic_). - -J’y allai le lendemain et ce fut le seul bon conseil que m’ait donné le -ministre. - -Dor-bey, Suisse de Genève, occupait au Caire une haute fonction dans -l’enseignement, il était inspecteur de l’Instruction publique. M. -Mismer, en me remettant la lettre qui me recommandait à lui, m’avait -déclaré: - ---Si vous ne lui plaisiez pas, ma petite enfant, je crois bien que ma -missive ne servirait pas à grand’chose; mais, ajouta-t-il -malicieusement, je sais bien que vous lui plairez!... - -Ce n’était pas sans frayeur que je me présentai devant Dor-bey. Je -savais qu’il s’était opposé de toutes ses forces à notre mariage, allant -jusqu’à menacer mon mari de le rayer des cadres de la mission, s’il -persévérait dans ses intentions de prendre femme en Europe. - ---Votre gouvernement,--écrivait-il dans une lettre officielle que j’ai -encore,--vous envoie en France pour y faire vos études et non pour vous -marier... - -Mon mari avait passé outre. - -On juge de mon état d’âme en affrontant le regard de cet homme terrible, -qui d’ailleurs n’avait rien fait contre nous une fois notre union -célébrée! - -Son aspect tout d’abord me glaça; que l’on se figure un géant, si -maigre, que les os semblaient vouloir transpercer la mince peau de son -visage, un teint de cire, des mains exsangues et avec cela des yeux si -brillants, que l’on avait peine à en soutenir l’éclat. Ses cheveux -châtains, très clairsemés, couvraient mal son front, superbe -d’intelligence. La voix semblait éteinte; déjà les cordes vocales -étaient touchées par la phtisie qui devait emporter si tôt cet homme de -valeur. - -Il me fit approcher de la fenêtre et me regarda longuement sans rien -dire; pendant un moment on n’entendit que le tic-tac régulier d’une -vieille horloge suisse, dont, malgré moi, je ne pouvais détacher mes -regards, comme si de ce cadran centenaire allait sortir ma destinée. - -Enfin, le maître de la maison se décida à m’adresser la parole, avec -cette habileté des hommes habitués à la direction des êtres, il me -questionna sans qu’il y parût et de telle façon, qu’au bout d’une heure, -il n’ignorait plus rien de moi ni des miens. - -Et voici que tout à coup ce masque de glace qui, tout à l’heure, m’avait -si fort épouvantée, tombait de son visage d’apôtre, et j’avais devant -moi une figure si belle, une telle bonté se lisait dans ces yeux fixés -sur les miens, que je me sentis dominée par la force de cet homme et -gagnée à lui pour toujours, tandis que de sa pauvre voix de malade, il -me disait: - ---Je vous fais toutes mes excuses, mon enfant; si je vous avais connue, -ce n’est pas moi qui me serais opposé à votre mariage; plût à Dieu que -l’exemple donné par votre mari fût suivi et que les Égyptiens ramènent -ici de vraies femmes, de vraies Françaises, tout le monde y gagnerait... - -Il faisait allusion aux nombreuses unions contractées par les -compatriotes de mon mari durant leur séjour en France. Ces jeunes gens -ne connaissant de la femme européenne que les faciles conquêtes de leur -vie d’étudiants, ne se montraient guère difficiles et épousaient les -premières venues, quitte à les répudier après être de retour dans leur -pays, quand elles avaient cessé de leur plaire. - -Jamais, durant les courts instants qui lui restaient à vivre, Dor-bey ne -varia dans ses sentiments pour moi. Ce fut à lui que nous dûmes la -nomination assez rapide de mon mari comme médecin en second de l’hôpital -gouvernemental d’Alexandrie. Cependant, contrairement aux ministres, -Dor-bey n’avait rien promis... Mais tandis que ceux-ci considéraient les -promesses qu’ils étaient obligés de faire comme autant de mots vides, -faisant partie de leurs fonctions, le Suisse intègre et loyal qu’était -l’autre, croyait utile de prouver sa sympathie à ses amis par des actes -bien plus que par des paroles. - - - - -XV - - -J’avais aussi une lettre pour M. Herman de S..., juge au tribunal mixte -du Caire. M. Mismer l’avait connu dans un de ses nombreux voyages par le -monde; il me dit: - ---Lui et sa femme sont de braves gens, un peu bien Hollandais pour la -petite Latine que vous êtes, mais ils ont une fille de votre âge qui est -tout à fait charmante. Je pense que ce ne sera pas trop d’une jeune -fille pour vous aider à vivre dans le milieu si différent où vous allez -vous trouver. - -Mon vieil ami avait parlé sagement. Si le couple extraordinairement -bizarre des S... ne me charma pas tout de suite, leur fille devint mon -amie et le resta jusqu’à l’époque de son mariage qui eut lieu beaucoup -plus tard. - -Sophie, sans être belle, avait ce charme idéal des vierges du Nord si -différentes des filles du Sud. Très blonde, elle gardait, à dix-sept -ans, cette chair tendre des tout petits; son cou, ses bras, ses épaules -semblaient coulés dans une pâte de fleurs, tant la carnation en -demeurait fraîche. Ses yeux étaient trop bleus, mais une telle candeur -émanait de leur regard qu’ils vous séduisaient aussitôt. Elle était de -ma taille, mais bien plus femme que moi, ce qui m’humiliait -profondément. De nous deux, c’était moi qui pouvais passer pour la jeune -fille, car les formes rebondies de Sophie accentuaient encore ma -sveltesse invraisemblable. - -Au moral, Sophie ne me ressemblait guère et pour cela, peut-être, nous -nous entendîmes très bien. Elle avait le calme immuable des plaines de -Hollande; les événements passaient sur elle sans l’effleurer. Elle était -ordonnée jusqu’à la manie, réglait sa vie comme une pendule et -accomplissait simplement ses devoirs de protestante comme elle faisait -toutes choses, tranquillement et à heures fixes. Elle regardait ce pays, -nouveau pour elle, autant que pour moi (son père ne l’habitait que -depuis un an), comme on regarde les vues d’un stéréoscope, bien installé -dans un bon fauteuil. L’âme du peuple lui demeurait étrangère et -vainement je cherchai à la questionner sur mille choses qui me -surprenaient et m’intriguaient autour de moi... Elle ne savait rien et -ne s’en préoccupait pas autrement. Elle demeurait au Caire, aussi loin -des Égyptiens que si elle n’avait pas quitté son pensionnat de La Haye. - -Mes audaces et mes curiosités l’effarèrent, comme mon activité d’abord -l’avait effrayée. Puis, insensiblement, elle trouva, à ce qu’elle -appelait «mes goûts vagabonds», un plaisir qu’elle ne soupçonnait pas. - -Et comme sa mère, me trouvant trop jeune pour me la confier -complètement, nous autorisait cependant à sortir à notre guise, pourvu -que ma femme de chambre nous accompagnât, nous eûmes ainsi des heures de -liberté délicieuse. Ensemble, nous courûmes les vieilles rues ombreuses, -où règne par les plus chauds jours d’été, une si douce fraîcheur... Nous -visitâmes toutes les échoppes des _soucks_ indigènes... Nous connûmes -cette joie spéciale de nous laisser draper par les marchands aux robes -multicolores dans des voiles et des gazes tissés pour les almées. Nous -passâmes à nos bras minces des bracelets d’argent, de cuivre, pour le -seul plaisir de sentir sur notre peau la caresse froide du métal. Nous -bûmes le thé de Birmanie et le café de Zanzibar dans des tasses -minuscules; nous goûtâmes aux sirops de fleurs et aux pâtes de fruits -que les marchands nous offraient dans un sourire, ravis de notre -jeunesse et de notre gaîté. - -On respirait là-dedans une atmosphère troublante. Cela sentait les -épices, la cannelle, le poivre, le gingembre, le girofle et l’encens. -Et, par-dessus, flottait un impénétrable arome d’essence de roses, dont, -arrivées chez nous, nous conservions encore l’odeur toute la journée -dans nos cheveux et sur nos vêtements. Ma fidèle Émilie nous suivait -docile, un peu familière parfois, mais si amusante par ses réflexions, -que le fou rire nous gagnait pour la plus grande joie de ceux qui nous -regardaient et riaient avec nous de confiance... Parfois, au retour, -nous achetions au marché du Moscky, des fruits et des fleurs dont Émilie -supportait la charge en servante complaisante, et cela continuait la -gamme des parfums dont notre odorat était saturé. - -L’odeur musquée des melons et des abricots, mélangée à celle des _Fohls_ -(fleur du pays de la famille du gardénia), des roses et des frangipanes, -mettait autour de nous comme une quintessence de parfum dont tout -l’appartement s’imprégnait. Aussi, Mme de S..., très neurasthénique (le -nom n’était pas encore connu), assurait-elle que nos courses matinales -lui rapportaient invariablement la migraine. - -Ah! les bonnes heures que nous vécûmes ainsi, Sophie et moi, achevant de -nous connaître et de nous aimer dans l’ivresse heureuse de ces -promenades, sous la splendeur du ciel égyptien, ivres toutes deux de -jeunesse et de lumière sous ce grand soleil dont nos fronts ne sentaient -pas la brûlure!... Quelquefois, j’emmenais ma nouvelle amie au harem, et -elle qui n’y venait que pour quelques heures, trouvait l’escapade -délicieuse. Elle apprit à s’asseoir en tailleur sur les _chiltas_, goûta -aux mets compliqués que fabriquait orgueilleusement Alima Zoraïjera à -notre intention et se régala de pâtisseries invraisemblables. Mais, pas -plus que moi, elle ne put s’accoutumer à la malpropreté de l’entourage -et la seule vue de tous ces doigts trempés de sauce, plongeant à même le -plat, la dégoûtait profondément. - -En son honneur, Zénab, la bouffonne, se livra aux plus fantastiques -extravagances et ses danses eurent le don d’amuser prodigieusement ma -petite amie, qui, vivant dans un monde tout à fait européen, ne -connaissait pas les divertissements des indigènes. - -Le soir, le frère de Sophie venait la chercher et souvent ils me -décidèrent à aller finir chez eux la journée si bien commencée. - -Presque toujours, nous revenions à baudet et c’était un nouveau -plaisir... - -Le baudet d’Égypte, aujourd’hui estimé seulement des touristes, -jouissait alors de la vogue qu’il eut durant dix siècles, dans ce pays. -Les distances, au Caire, sont plus grandes qu’en nulle autre ville, -surtout au moment où se passait mon récit, les quartiers les plus -populeux faisaient place à d’immenses étendues de terrain vide. C’était -le désert pendant un quart d’heure, puis, comme par miracle, d’autres -rues apparaissaient; toute une cité nouvelle, bientôt suivie du même -emplacement non bâti, et des mêmes palmiers désolés. Les rues sans -pavés, pas toujours nivelées d’ailleurs, rendaient la circulation des -voitures difficile, et les fiacres étaient peu nombreux, les tramways et -les omnibus complètement inconnus. Alors, l’indigène modeste qui ne -pouvait s’offrir un équipage et l’Européen de passage ne craignaient -point d’enfourcher les jolis petits ânes qui firent le succès de la rue -du Caire, à l’Exposition de 1889. Les femmes de la société ne -dédaignaient pas ce genre de locomotion; même, quand il ne s’agissait -pas de courses indispensables, elles se faisaient une véritable fête de -galoper en nombreuse compagnie, par les beaux soirs de clair de lune, -vers les Pyramides ou le tombeau des Khalifes. Les _bourriquades_ -formaient la meilleure part de tous les programmes. - -Aujourd’hui, une Européenne ou une Égyptienne tant soit peu connue se -croirait déshonorée, s’il lui fallait traverser la rue _Kassr-el-Nil_ à -dos de baudet... Seuls, les touristes à qui tout est permis, se livrent -encore avec délices à l’innocente et désuète _bourriquade_. Les fiacres, -les trams, les bicyclettes et surtout les autos encombrent les rues du -Caire et massacrent chaque année une bonne partie des Arabes maladroits, -qui, avec leur habituelle nonchalance, se laissent écraser même quand on -crie: «Gare!»... - -Chez la famille de S..., la vie était assez calme. En Europe, elle m’eût -sans doute paru monotone, mais, au sortir du harem, tout devait me -sembler agréable. Le vieux juge, père de Sophie, réalisait le type du -Hollandais, bon vivant et philosophe. Il supportait, avec une -résignation comique, les vexations d’une femme parfaitement acariâtre, -mais si bonne épouse, si économe ménagère, qu’elle était parvenue, avec -un traitement de trois mille francs, à élever cinq enfants et à -conserver un décorum qui trompait tout le monde sur la fortune de la -famille. Quand l’aubaine inespérée était venue, apportant à ce couple -des appointements de quarante mille francs, en cette Égypte, où la vie -alors ne coûtait rien, le coup du sort lui tourna la tête. Cette femme, -qui avait toujours travaillé au bonheur des siens, se montra subitement -changeante et capricieuse. Presque vieille, laide, déformée par les -maternités successives, elle devint ridiculement coquette. Elle s’était -vite accoutumée à commander à un nombreux personnel, mais sa fille lui -demeurait indispensable, Sophie était véritablement sacrifiée dans la -maison. Le mari, lui, s’enfermait dans son cabinet et fumait béatement -de longues pipes de porcelaine rapportées de Hollande. - -Ma présence apportait une détente dans la famille. Madame criait moins -fort. Monsieur restait au salon, et la pauvre Sophie semblait moins -esclave. Malheureusement, mon âge n’était pas un porte-respect -suffisant, et bientôt je dus un peu partager les corvées de mon amie. -Traitée en enfant de la maison, je dus aussi en accepter les charges et -Mme de S... en arriva à ne plus me laisser assise une minute quand je -passais la soirée chez elle. Il y avait, parmi les multiples services -qu’elle réclamait, une chose qui me mettait réellement au supplice. -C’était le coussin!... - -Mme de S..., rhumatisante et dyspeptique, restait étendue le plus -souvent et s’entourait les reins et la tête d’une quantité de coussins -en caoutchouc. Les coussins de crin ou de plume lui semblaient trop -chauds pour l’Égypte... Ses malheureux coussins fonctionnaient mal et se -dégonflaient constamment. Un jour, voyant la pauvre Sophie à bout de -respiration, je proposai naïvement de la remplacer, et de souffler à mon -tour, pour regonfler le coussin. Hélas! je soufflais trop bien! -Désormais, Mme de S... ne voulut plus que moi pour ce genre d’exercice. -Ce qui m’avait d’abord amusée devint un cauchemar. - -Eh bien! tant était triste ma vie au harem, loin de tous ceux que -j’aimais, tant me semblait affreuse ma solitude, que je me trouvais -heureuse malgré tout dans la famille de S... Quand, au sortir de la -maison indigène, au lieu du plateau traditionnel et des petits pains en -forme de galette plate, je voyais la table fleurie, le linge éblouissant -de blancheur, l’argenterie scintillante et les cristaux dont les -multiples facettes semblaient les feux d’autant de diamants, je goûtais -une joie incomparable, tout me ravissait... depuis le potage jusqu’à -l’entremets. J’aurais pleuré devant les petites tranches de pain blanc à -la croûte dorée, qui s’étalaient dans la corbeille d’argent. Tous ces -menus riens, qui constituent la fête du regard sur nos tables -européennes, me semblaient de chers amis disparus, que je retrouvais. -Tout me paraissait délicieux, même les choses qui, autrefois, ne me -plaisaient guère. Les mets les plus simples m’agréaient, préparés -sobrement avec un beurre très frais, dans lequel n’entraient ni huile, -ni suif... - -Jamais, avant cette époque, je ne m’étais aperçue de la fête des -couleurs créée par le mélange des vins, blancs ou rouges, des fruits, -jaunes ou verts..., des hors-d’œuvre, des fleurs, des guirlandes de -feuillage aux gammes si joliment nuancées, des porcelaines et des -verreries aux teintes diaprées... - -Avec les de S..., je fis mes premières excursions. Je visitai les -mosquées, la citadelle, l’arbre de la Vierge, les masures du vieux Caire -et les Pyramides. C’est une chose que nous autres, Européens, avons -peine à comprendre, tant nous sommes glorieux de notre passé, mais les -Égyptiens, vivant au mien de tant d’objets admirables, n’ont aucune -curiosité de leur pays ni de leur histoire. - -Pour le musulman, tout commence et tout finit à l’Islam. Aujourd’hui, -quelques hommes se réveillent du lourd sommeil où, si longtemps, le -fanatisme religieux plongea la nation, mais ces hommes ne sont point -nombreux et la majorité du peuple est moins au courant des règnes des -Pharaons ou des Ptolémées, qu’un élève de quatrième de nos lycées de -France. - -A l’époque dont je parle, les routes, moins commodes ou manquant même -complètement, rendaient un peu difficiles les promenades. - -Pour aller aux Pyramides, il fallait compter deux grandes heures de -voiture. Aussi, bon nombre de Cairotes ignoraient-ils complètement les -gigantesques mausolées de leurs anciens rois. Il en était de même pour -les mosquées désaffectées, où se voient pourtant de si merveilleuses -choses. Dès qu’on n’y peut plus prier, la mosquée, si magnifique -soit-elle, n’intéresse plus. L’Égyptien moderne a l’horreur des ruines. -Aussi, il fallait voir la stupéfaction de tout mon entourage au harem, -quand, revenant enthousiasmée d’une nouvelle découverte, j’essayais de -faire comprendre mon admiration... Tout cela était pour eux lettre -morte. Et je crois bien que la petite cousine ramenée de France leur -semblait un peu toquée... - - - - -XVI - - -A quelque temps de là, je fus présentée à la tante du khédive, la -princesse S... Le père de mon mari avait occupé, dans sa vieillesse, un -poste important dans la propriété du prince et, à sa mort, les enfants -de ce fidèle serviteur avaient été recueillis au palais. Mon mari, très -indépendant, n’avait pas tardé à chercher à secouer une tutelle dont il -ne pouvait, sans souffrance, supporter l’omnipotente protection. Sorti -le second du concours médical de l’École, il fut envoyé en Europe aux -frais du gouvernement et reconquit, de ce fait, sa pleine liberté. Mais -la princesse ne l’entendait pas ainsi... Elle s’était promis de veiller -sur lui, selon ses idées personnelles et de le marier à la mode du pays, -avec une des esclaves circassiennes de sa maison. Jamais l’idée ne lui -était venue que l’orphelin pauvre, considéré comme son pupille, pût -oser, même en pensée, enfreindre les ordres de sa toute-puissante -volonté. - -La jeune fille destinée à mon mari était belle. De plus, on lui donnait -en dot une superbe maison, deux esclaves, un coupé, des chevaux, tous -les meubles, les ustensiles de ménage, des bijoux, un trousseau et -l’argenterie. De tels avantages eussent séduit des hommes qu’elle -jugeait--à tort--plus naturellement difficiles. - -Mon mari ne se laissa point influencer et me choisit. On juge de la -colère de cette Orientale, habituée à voir tous les fronts se courber -sous son caprice, tous les dos voûtés en courbettes permanentes à son -passage. Eh quoi! ce petit élevé par elle, chez elle, s’en allait au -pays chrétien et en ramenait une femme sans seulement l’avoir consultée, -elle, la princesse! l’arbitre de sa destinée... - -Elle mit deux mois à se décider à me recevoir. Mais elle avait un fils, -le prince J..., bon garçon, très noceur, et qui, veuf de sa cousine, -fille du Khédive Ismaël, se consolait partout en général et au palais en -particulier, dans les bras d’une esclave jolie, qui venait de lui donner -trois enfants, en trois années. La princesse mère s’en montrait -désespérée. - -Cette esclave n’avait pas été choisie par elle et lui tenait tête à -présent, fière de ses maternités triomphantes, qui, d’après la loi du -Coran, la maintenaient sur le pied d’une femme légitime. Très fine, très -intelligente, elle avait eu vite fait de juger la parfaite nullité de -son seigneur. Aussi était-elle résolue à le dominer complètement et à -prendre par ruse ce qu’on lui refusait de droit. Elle restait la -concubine officiellement acceptée et ses enfants les héritiers du -prince, légitimement reconnus, mais cela ne suffisait point, elle -voulait être épouse et princesse, recevoir d’égale à égale les autres -femmes de la famille khédiviale qui, si longtemps, l’avaient humiliée de -leur mépris. Pour cela, l’adroite Circassienne employa tous les moyens. -En deux ans, elle apprit l’anglais, le français, un peu de musique et de -peinture. Elle en arriva à s’exprimer correctement dans ces deux langues -étrangères sur tous les sujets. Elle s’adonna avec passion à la lecture, -se fit plus savamment coquette, et plus spirituellement désirable. - -Le prince, incapable d’apprécier tant d’efforts, se contentait d’en -goûter les bénéfices. Il s’étonnait de rester davantage au harem, -finissait par prendre un réel plaisir à la société de l’ancienne esclave -qui, peu à peu, devenait son amie, et celle qui, tout d’abord, n’avait -été qu’un instrument de plaisir entre les mains du débauché qu’était le -prince J..., se métamorphosait en compagne délicieuse, dont il ne -pouvait plus supporter l’absence. - -On comprendra sans peine que cette femme se soit déclarée immédiatement -pour nous contre la princesse. Ce n’était pas sans une secrète -satisfaction qu’elle avait vu notre mariage, et la belle crânerie de mon -mari, préférant le bonheur de son foyer à tous les biens qu’on pouvait -lui offrir au palais, l’avait tout de suite gagnée à notre cause. Aussi, -grâce à elle, le prince s’intéressa-t-il à notre disgrâce et obtint -enfin le pardon de mon mari. - -Par un joyeux matin de mai, une voiture aux armes de la princesse vint -me chercher à l’autre bout de la ville; un eunuque se tenait à côté du -cocher, Bourguignon réjoui qui me témoigna tout de suite sa sympathie. -Je le trouvais bien un peu familier, mais malgré tout, j’étais contente -d’entendre parler français avec cet accent franc-comtois qui résonne si -allègrement... - -Le coupé me déposa à la porte du palais. - -Les eunuques m’avaient presque soulevée, comme chez R... Pacha, et -conduite à travers un joli jardin--où gazouillaient des milliers -d’oiseaux--vers l’intérieur du harem. Là, celui des eunuques qui -paraissait le plus âgé, frappa dans ses mains et aussitôt la porte -s’ouvrit. - -Une esclave semblable à toutes celles que j’avais vues dans la famille, -ni plus belle, ni plus élégante, me salua froidement et me dit le -traditionnel--_tffadal!_ - -Je la suivis à travers un dédale de pièces presque toutes meublées -pareillement de divans et de fauteuils, dont seule l’étoffe et la -couleur variaient. Enfin, nous arrivâmes dans un petit salon qui eût -paru assez coquet, sans les innombrables objets de mauvais goût qui en -rompaient l’harmonie: boîtes à musique, oiseaux empaillés, terres cuites -de bazar, fleurs artificielles sous des globes de verre... mille choses -qui, chez nous, eussent fait l’ornement d’un modeste intérieur de maire -de village et qui, dans ce décor, mettaient une note terriblement -discordante. - -Ma surprise devint de l’effarement quand, au milieu d’un délicieux salon -Louis XV (la plus jolie pièce du palais), j’aperçus deux petits vases -d’une utilité évidente dans un meuble de chambre à coucher, mais dont -l’étalage voulu jurait étrangement dans l’appartement où ils se -trouvaient... Je sus depuis que ces ustensiles étaient destinés aux -jeunes princes, âgés respectivement de deux et un an et qui, très gâtés -par l’entourage, demandaient à accomplir en société jusqu’aux plus -humbles fonctions de leur minuscule individu. Il me fut facile de me -convaincre de la véracité du récit. A part ces vases, mille objets -dénotaient la présence familière de tout petits, des chaussons de soie -traînant sur un canapé, des jouets, un hochet d’or, des timbales, tout -un lot de choses hétéroclites, dont la place eût été sans contestation à -la nursery. - -On me fit asseoir. - -Quand mes yeux se furent accoutumés à la demi-obscurité, je distinguai -une forme étrange dans un angle de la pièce. Accroupie à terre sur le -tapis sombre que sa robe tachait d’une note claire, une femme braquait -sur moi le regard de deux yeux troubles qui me causaient une gêne -insurmontable. Cette femme était sans âge. Elle aurait paru sans sexe, -vu ses cheveux courts et son masque d’eunuque gras, à face bestiale, si -l’opulence exagérée d’une poitrine croulante n’eût révélé la vieille -femme orientale, pour qui la vie sentimentale a cessé avec la dernière -maternité et les premières rides. Elle tenait entre ses doigts courts un -tuyau de narguileh, dont elle aspirait la fumée à petits coups -réguliers, comme une gourmandise délicieuse. Et, à chaque mouvement de -ses lèvres, l’instrument posé sur le sol, entre les jambes de la -fumeuse, faisait entendre un petit glouglou exaspérant. - -L’esclave qui m’avait introduite s’était retirée, me laissant seule avec -ce monstre en face de moi et dont les prunelles me fixaient obstinément. - -Combien de temps dura l’attente?... Une, deux heures, peut-être... Je ne -savais plus... Insensiblement, la faim, la chaleur, l’émotion -m’amenaient à un point d’abattement qui ne me laissait plus maîtresse de -mes pauvres nerfs, tendus à se rompre. Ce silence de tombe, cette ombre -épaisse et le voisinage de l’être bizarre qui m’observait sans prononcer -une parole, faisaient, pour l’instant, de ce palais inconnu, une demeure -d’épouvante dont j’aurais souhaité m’enfuir tout de suite. - -Si l’exactitude est la politesse des rois, elle n’est point celle des -princesses orientales. Malgré que je fusse, ce jour-là, l’invitée de la -princesse S..., elle jugea bon de me faire languir près d’une matinée, -avant que d’être introduite en sa présence... Cependant, je ne demeurai -point si longtemps seule. - -D’abord, ce fut comme une apparition de légende. - -Dans l’encadrement de la porte-fenêtre, brusquement ouverte, deux -ravissantes figures s’étaient montrées. L’une, toute blonde, frêle, au -pur profil de gravure anglaise, l’autre presque mulâtresse, les yeux -immenses, les lèvres saignantes de vie, les cheveux noirs et crépus et, -dans toute sa physionomie de sauvagesse rieuse et folle, un je ne sais -quoi d’attirant qui prenait les cœurs. - -Elles avancèrent dans la pièce. C’étaient deux fillettes jumelles d’âge, -sinon de race, élevées et grandies côte à côte dans ce palais de -mystère. Mais, tandis que la blanche Aldaat-Maas, pâle fleur de -Circassie, avait été vendue et amenée de Stamboul pour le service du -prince, Sta-Abouha, purement égyptienne, restait là libre, fille d’un -ouvrier cairote, poussée au hasard parmi les grands, dont elle amusait -le caprice. - -_Sta-Abouha_!... rien qu’à écrire ce nom, une émotion m’étreint. Après -tant d’années, je revois le cher visage au teint sombre, le regard -lumineux qui, si souvent, m’enveloppa; j’entends la pauvre voix pour -toujours éteinte, voix chaude et caressante comme un chant d’oiseau!... -Je revois la créature exquise, pétulante comme une _chatto_[17] de mon -pays de Provence, ou rêveuse comme une de ses sœurs des bords du Nil, -jamais pareille en ses transformations multiples, et cependant toujours -charmante. - - [17] En Provençal, la chatto est une jeune fille. - -J’ai longuement narré la vie et la mort de Sta-Abouha, dans un de mes -livres, le _Prince Mourad_, et ceux qui ont parcouru mon œuvre ont bien -voulu dire que cette enfant était le type le mieux réussi de toutes mes -héroïnes. C’est que, seule entre toutes, elle fut vivante!... et qu’à -part sa fin lamentable dont je ne pouvais me décider à peindre -l’horreur, tout ce que j’ai écrit d’elle est rigoureusement vrai. - -Ce fut elle qui, de son rire de tourterelle, chassa les fantômes dont, -pour moi, se peuplait cette salle. Elle vint à moi, la main tendue, le -sourire aux lèvres, et, dans un français un peu barbare, s’appliqua à -distraire ma solitude et mon impatience. - -La princesse était au bain et ce bain était long!... Il fallait attendre -encore un peu, oh! très peu! car maintenant, la princesse prévenue, -n’allait pas tarder à me faire appeler auprès d’elle... D’ailleurs, -«mademoiselle» allait venir. - -Comme si elle n’eût attendu que cette invite, «mademoiselle» parut -aussitôt. - -Je sus par Sta-Abouha qu’elle était l’institutrice de la petite -princesse. - -Aujourd’hui, les princes et les princesses, secouant le lourd suaire des -préjugés ancestraux, renoncent volontiers à leur existence de satrapes, -pour affronter les difficultés des voyages à travers l’Europe. Voiles, -_habaras_ et _tarbouches_ vont se retrouver de compagnie au fond d’un -coffre, en rade de Naples, de Venise ou de Marseille, pour être -pieusement repris au retour. Leurs possesseurs, délivrés de toute marque -musulmane, prennent leur essor vers des destinées nouvelles et des -plaisirs inconnus. Mais, revenus au Caire, ils n’ont pas tout oublié de -ces voyages! Chaque année, insensiblement, un peu de la vieille couche -traditionnelle se détache et, palpitante au fond des âmes qui -s’éveillent, _l’idée_ moderne triomphante surgit. Dans peu de temps, les -mères nouvelles pourront, comme les autres, avoir besoin de professeurs -et de gouvernantes, mais ces mercenaires n’auront plus rien à apprendre -à leurs enfants qu’elles ne sachent déjà elles-mêmes. L’institutrice -n’est même plus aujourd’hui qu’une aide parmi tant d’autres, ne comptant -guère plus qu’une femme de chambre ou un chef européen. - -A l’époque où se passe ce récit, il en était tout autrement. Les -princesses étaient presque toutes des esclaves, épousées après une ou -plusieurs maternités clandestines. Leur ignorance n’avait d’égal que -leur immense orgueil. Pour une princesse vraiment noble et issue de race -vice-royale, on en comptait cent, achetées sur les marchés de Tiflis ou -de Stamboul. Ces femmes, malgré leur répugnance, devaient se courber -devant la volonté du maître, le jour où le sort les faisait mères de -princes. Il fallait à leurs fils une éducation toute différente de la -leur. Les institutrices étaient appelées d’Europe et leur science ne se -bornait point à apprendre aux petits princes les langues européennes et -quelques notions des sciences. Une éducation complète était nécessaire à -ces êtres dont, pour la plupart, les mères ne savaient pas lire et ne -connaissaient rien du monde, ce monde qui, pour elles, finissait aux -portes d’airain de la cour. - -L’institutrice devenait, de ce fait, une manière de divinité. C’est à -elle qu’incombait le soin de recevoir, avec la princesse, les visiteuses -de marque appartenant au personnel des ambassades ou de la finance. -C’était elle qui traduisait la conversation, offrait les sièges, -reconduisait... Elle qui rendait les visites aux lieu et place de ses -maîtres, elle encore qui rédigeait la correspondance européenne, réglait -les fournisseurs, faisait les achats. De ce fait, elle devenait une -puissance avec laquelle il fallait compter et dont la protection -s’imposait dans l’entourage des princes. Seul, le chef eunuque pouvait -lutter d’autorité avec elle et, si la bonne entente ne régnait pas entre -eux deux, le procès de l’institutrice était bien perdu d’avance. Elle -pouvait préparer ses malles et quitter le palais. Toujours, l’eunuque -était le plus fort. - -Rien ne saurait donner une idée de l’autorité exercée dans un palais -oriental par le chef eunuque. - -Avec cette affectation servile qui portait les princes à imiter en tout -le sérail du sultan dans l’organisation de leur demeure, l’eunuque -s’auréolait d’une grandeur incomparable. Il était le confident du maître -et le favori des femmes qui le redoutaient et le chérissaient tout à la -fois. - -Dispensateur de toutes grâces, il prenait, aux yeux des esclaves dont le -sort reposait entre ses mains, une figure terrible, et pas une n’eût osé -se soustraire à ses ordres, même les plus saugrenus. - -Les princesses, connaissant son influence, le ménageaient et s’en -servaient pour leurs intérêts personnels. Souvent, d’ailleurs, il se -montrait plus leur serviteur que celui du prince; secourable à leur -faiblesse, docile à leurs caprices, il réalisait à les satisfaire de si -évidents bénéfices, que l’intérêt ou l’honneur du mari ou du père lui -semblaient de bien peu de poids devant les avantages que lui offrait la -protection des femmes, seules susceptibles de l’aider à établir sa -fortune personnelle. - -Tous les eunuques qui ont vécu sous le règne d’Ismaïl furent libérés et -sont morts millionnaires. - -Au palais où je me trouvais, le chef eunuque se nommait Béchir-Aga. -C’est une des plus franches canailles qu’il m’ait été donné de -rencontrer dans le monde. Vieux déjà à l’époque où je le connus, il -avait une face simiesque trouée de petits yeux clignotants, une bouche -édentée dont les lèvres et le menton glabre achevaient d’accentuer la -laideur, des cheveux crépus et blancs, des mains de chimpanzé et la voix -ridicule des êtres de son état. Il était de petite taille, grêle, et sa -peau de nègre avait pris, en vieillissant, une teinte d’ardoise -malpropre. - -«Mademoiselle» était Bavaroise. Elle portait gentiment le poids de sa -charge, qui me sembla tout d’abord incompatible avec son extrême -jeunesse. Grande, blonde, les joues délicatement rosées, elle me parut -plus gracieuse que jolie, surtout séduisante par une simplicité assez -rare chez les institutrices de harem, qui, toutes, se croient obligées -de prendre des attitudes protocolaires. - -Malgré sa nationalité étrangère, «Mademoiselle» parlait fort bien le -français et l’anglais, sans aucun accent. Je vis, par la suite, qu’elle -entendait de même le turc et l’arabe et j’en conçus pour elle une grande -admiration. C’est à peine si j’ose écrire que je ne sus jamais le nom de -cette jeune fille que je fréquentai pourtant pendant six longs mois. Ce -seul mot «Mademoiselle», qui sert dans les palais à désigner la personne -de son emploi, semblait si bien suffire et tout le monde l’employait de -telle sorte, que je n’eus jamais le courage de lui demander comment elle -s’appelait réellement. J’aurais cependant souhaité le savoir. Elle fut -bonne et accueillante pour moi et essaya de son mieux de rompre la glace -qui devait éternellement demeurer entre la princesse mère et moi. Si -elle ne réussit point, il n’y eut aucunement de sa faute. - -Ce matin-là, «Mademoiselle» portait une robe blanche dont le corsage -très transparent découvrait la gorge et les épaules délicieusement -rondes. Un gros bouquet de roses s’épanouissait à sa ceinture et, à -chacun de ses doigts, une turquoise s’étalait formant un chapelet bleu -quand elle étendait ses deux mains. Elle me parut souverainement -élégante et satisfaite d’elle-même. Les petites institutrices pauvres et -mal payées que j’avais vues chez mes amies de province ne ressemblaient -guère à cette Allemande souriante et grasse, que l’on eût prise pour la -fée omnipotente de ce palais, où chacun paraissait lui faire fête. - -En quelques phrases, «Mademoiselle» me fit comprendre qu’elle était au -courant de ma situation et connaissait mon embarras. A ma grande -surprise, je retrouvais dans ses paroles, sinon le texte, du moins le -sens des mots que le cocher m’avait glissés charitablement tout à -l’heure. Pour cette jeune fille comme pour lui, les princes, décidément, -n’étaient point tout à fait les êtres exceptionnels que j’avais cru... -Sous son apparence de vierge wagnérienne, «Mademoiselle» était une -petite personne pratique et sensée, qui, depuis longtemps, avait jugé -ceux chez qui elle vivait. Elle donnait ses soins et son temps à la -fille du prince en échange de quelques guinées, mais rien de son cœur -paisible n’allait à ces gens qu’elle méprisait. - -Depuis deux ans qu’elle était au palais, ses yeux avaient contemplé trop -de choses étranges, ses oreilles avaient entendu trop de paroles -inoubliables pour que, du coup, toutes les illusions qu’elle avait pu -apporter en cette maison ne fussent parties. Comme tant d’autres, -«Mademoiselle» était entrée pure de corps et d’esprit en cette famille, -où, sans doute, on avait promis aux siens de la protéger et de la -conduire. Plus heureuse que la plupart de ses semblables, elle demeurait -vierge, mais son âme d’enfant et son cœur de jeune fille avaient perdu -leur belle fleur d’innocence. Non seulement il ne lui restait plus rien -à apprendre des réalités de la vie, mais elle possédait une science -heureusement ignorée du plus grand nombre des femmes européennes--je -parle des honnêtes femmes.--Elle en arriva à me confier son dégoût, -l’écœurement profond qu’elle éprouvait à présent à se montrer aimable -quand elle haïssait tout le monde autour d’elle pour les affronts subis -et les complaisances forcément accordées, mais le sort l’avait fait -naître pauvre!... très pauvre! aînée de neuf enfants, elle était leur -unique appui après la mère, dont le travail suffisait à peine à nourrir -cette nichée. Le pain toujours dur à gagner sur cette terre de Prusse... -Ici, en Égypte, elle était comblée. Partir, c’était la ruine, la lutte -nouvelle vers l’inconnu et vers la pauvreté. Elle restait... - -La porte s’ouvrit. Une vieille esclave s’avança et dit quelques mots à -l’institutrice qui les traduisit. La princesse ayant terminé son bain, -venait de passer à table et m’invitait à l’y rejoindre. - -Je vis une salle immense aux plafonds ornés de dorures magnifiques. Aux -fenêtres, de lourds rideaux de brocart rouge et or. Une longue table -tenait toute la pièce. Sur cette table, du linge et des cristaux aux -armes du prince; mais, hormis le couvert d’argent massif posé à chaque -place, pas un bibelot, pas un objet, pas une fleur. Point de carafes, -mais, de loin en loin, une simple gargoulette de terre, telle que j’en -voyais partout depuis mon arrivée dans le pays. - -La princesse était assise à la table. On m’indiqua la chaise placée à sa -droite, et, comme je demeurais un peu interdite, Sta-Abouha, qui m’avait -suivie, me dit dans son français savoureux: - ---«Assis-vous!» - -Je m’assis... - -La princesse, en train de se débattre avec un os de poulet qu’elle -déchiquetait le plus lestement du monde avec ses doigts, n’avait pas -levé les yeux. Un silence profond régnait. Cependant, sur un signe, les -esclaves qui faisaient le service s’étaient approchées et me tendaient -les plats à la mode européenne. - -Seulement, ces plats étaient les mêmes que ceux que j’avais maintenant -coutume de trouver chez la cousine Azma. Mêmes feuilles de vigne farcies -au riz, mêmes plats de mauve, mêmes pâtes, ruisselantes de beurre, mêmes -viandes carbonisées, avec la seule différence qu’ici les mets étaient -innombrables. - -La princesse qui me sembla de fort bel appétit se décida à m’adresser la -parole. Sa voix était grave, presque tragique et l’on n’en pouvait -oublier le timbre, après l’avoir une fois entendu. - -J’osai la regarder. - -Chams-Hanem[18] pouvait à cette époque avoir cinquante ans. Elle -paraissait à la fois beaucoup plus vieille ou beaucoup plus jeune, selon -l’expression vraiment extraordinaire de ses yeux. - - [18] Madame Soleil. - -Au repos, ces yeux semblaient presque gris et ternes, la paupière un peu -plissée tombait sur eux à la façon d’un voile de chair, les joues -molles, pendantes, accusaient les rides commençantes. Les dents très -saines demeuraient belles, mais les lèvres flétries restaient pincées, -presque toujours closes, sous l’empire d’un calme voulu. Le front petit, -étroit, volontaire, disait l’entêtement et la cupidité de cette esclave, -mère de prince, si terrible aujourd’hui pour ses anciennes compagnes. - -Mais le regard s’animait, la bouche s’ouvrait, et c’était le miracle. -Cette femme avait trente ans! Une flamme semblait courir dans ses -prunelles et gagner la peau, qui se colorait d’un rose ardent. Jusqu’aux -mains, longues et fines,--vraies mains de reine Orientale, graissées de -pâtes d’amandes et enduites de parfums subtils--qui ne subissent à leur -tour la métamorphose. - -Ces mains, à l’instar du visage, avaient une âme. Elles vivaient, -couraient, s’animaient de telle sorte, qu’en écoutant leur propriétaire, -on les regardait autant qu’on la pouvait regarder elle-même. - -Le repas se poursuivit, interrompu seulement par deux ou trois phrases -de la princesse, qui, se tournant vers ses femmes, disait en me -montrant: - ---Faites-la manger... - -Ou bien: - ---Demandez-lui si elle est malade? - -Sta-Abouha me traduisait à mesure, mais cette invitation si bizarre -n’était point pour me rendre la faim que l’attitude de la maîtresse du -lieu m’avait ôtée tout à coup. Je faisais de vains efforts pour -avaler... Rien ne passait. - -Une maladresse stupide que je commis bien malgré moi, acheva de me -troubler tout à fait. J’ai dit qu’il y avait sur la table, en guise de -carafes, des gargoulettes de terre posées un peu partout. J’avais soif -et j’attirais à moi la gargoulette la plus proche... Un murmure de -protestation s’éleva. Je levai les yeux, la princesse me regardait d’une -façon si terrible, que le verre que je tenais faillit se briser entre -mes doigts. Alors Sta-Abouha, dont tous les traits exprimaient une pitié -profonde, me dit charitablement: - ---Vous avez pris la gargoulette de la princesse!... - -Pour moi rien ne semblait différencier cette amphore des autres et -cependant, moins distraite, j’aurais pu voir que, contrairement à ses -pareilles, la gargoulette première avait un bouchon en or, tandis que -tous les autres étaient en argent. Je me confondis en excuses. - -Sitôt qu’elle eut fini de manger, la princesse frappa dans ses mains; à -ce signal, accoururent la porteuse d’aiguière et la donneuse de -serviettes... - -La première, agenouillée aux pieds de sa maîtresse, tendait d’une main -le vase en métal précieux et de l’autre main faisait couler de -l’aiguière le liquide parfumé sur les doigts couverts de graisses. La -princesse se lavait posément, frottant contre ses paumes le savon en -forme de rose qu’elle faisait mousser longuement. Puis ce fut le tour -des lèvres, des dents et de la bouche où, selon les préceptes de la loi -coranique, elle introduisait son index entre les gencives et la chair -des joues, pour délivrer les gencives de toute impureté. Quelques -gargarismes retentissants, un bruit de gargouille qui se vide et ce fut -fini. La seconde esclave s’avança tenant des deux mains la large -serviette brodée d’or. La princesse s’essuya les mains et le visage avec -dignité, puis, me faisant signe d’avancer: - ---_Tffadal, ia benti!_ (prenez place, ma fille!). - -Je dus présenter mes doigts à l’aiguière, me servir du savon encore -humide et de la même serviette trempée. - -Cela n’était point sans me dégoûter un peu, mais je n’osais pas me -soustraire à une si aimable invitation. - -Au salon, où je suivis la princesse, comme elle s’installait sur un -divan et m’engageait à m’asseoir à mon tour, je commis une seconde -«gaffe»! Le divan était immense, et je ne crus point mal faire en y -prenant une très petite place. Tout de suite, les esclaves me firent -signe de me lever, et six mains se précipitèrent pour me pousser sur une -chaise... Hélas! je venais pour la deuxième fois de manquer gravement à -l’étiquette. J’ai su depuis que, seul, le prince avait le droit de -partager le divan de son auguste mère... - -La princesse comprit-elle enfin que j’étais à bout de courage et de -forces? Je ne sais. Toujours est-il qu’elle daigna se montrer aimable, -et «Mademoiselle» ayant été mandée pour traduire notre entretien, la -conversation commença. Je ne me souviens plus très bien, après tant -d’années, de ce qui fut dit exactement, mais je n’ai pu oublier les -questions sans nombre qui me furent posées sur moi et ma famille. -J’ignore si la princesse se déclara satisfaite de mes réponses, je sais -seulement qu’au moment où j’allais partir, elle détacha de son corsage -une large fleur de camélia rouge et me la tendit. C’est d’ailleurs -l’unique cadeau que j’aie jamais reçu d’elle. - -Entre temps, était entrée la mère des petits princes. A la façon dont la -princesse la reçut, je compris l’animosité profonde qui devait régner -entre ces deux femmes, que tout, cependant, eût dû rapprocher, -puisqu’elles avaient une commune origine. - -Plus âgée ou seulement moins novice, j’aurais connu que, s’il est un -affront terrible entre tous pour une princesse de hasard, c’est celui -qui consiste à remettre à chaque heure de la vie, dans son souvenir, -l’humilité de la condition première. - -Pour la mère, l’histoire de la concubine ressuscitait la sienne propre; -c’était tout son lourd passé d’esclave ambitieuse et vindicative qui -remontait maintenant à sa mémoire, devant le triomphe de la nouvelle -favorite qui, à chaque maternité, voyait sa puissance grandir. - -Déjà, d’après la loi musulmane, la jeune mère avait presque rang -d’épouse, et ses enfants étaient légitimes; mais cela ne suffisait -point. Le bruit courait au palais que le prince, désireux de donner une -marque plus évidente de son amour à la mère de ses fils, allait la -prendre solennellement pour femme devant le cadi, et lui mettre au front -cette couronne de princesse si enviée, qui la ferait l’égale et la -rivale de la vieille mère dans la maison. - -Aussi, avec quelle impatience l’esclave supportait-elle le joug détesté -qu’il lui fallait encore subir!... Quel imperceptible tremblement dans -sa voix, en venant prendre les ordres de la journée... Il eût suffi d’un -mot, d’un geste, je suppose, pour que ces deux femmes que, seule, -maintenait en paix la volonté du prince, se jetassent, terribles, l’une -contre l’autre, avides de s’entre-déchirer, poussées par la haine -affreuse qu’elles se vouaient. - -La favorite m’apparut entourée de ses enfants qu’elle amenait à leur -grand’mère, chaque jour, un instant, d’après les ordres reçus. Elle -tenait par la main sa fille aînée, la princesse Ch...; le prince Ahmed -suivait, mince et brun, déjà solide sur ses petites jambes; le -troisième, Mohamed, était encore dans les bras de sa nourrice--une très -belle fille Fellaha. De ces trois êtres que je trouvais également beaux, -la destinée a été particulièrement étrange, tragique même pour les deux -garçons. Le premier, parvenu à l’âge d’homme, blessa grièvement, d’un -coup de revolver (tiré en plein club), le prince F..., marié à sa sœur. -Reconnu fou, il fut enfermé dans une maison de santé à Londres, où il -est encore. Plus affreux, pourtant, le sort de l’autre, l’adorable bébé -aux yeux bleus, aux cheveux dorés, que si souvent j’ai tenu dans mes -bras. Celui-ci perdit la vie, il y a trois ans, à Trouville, dans une -chute d’automobile... Il a laissé une veuve, la jolie princesse S..., -celle-là même qui vient d’être rayée, par ordre du souverain, des cadres -de la famille khédiviale, et privée de ses droits pour avoir rompu trop -ouvertement avec les coutumes musulmanes et manifesté l’intention de -faire du théâtre à Paris[19]. - - [19] La princesse S... n’a pas donné suite à ses projets, mais elle a - épousé un Russe, ce qui a paru pire encore dans le monde oriental. - -La princesse Ch..., sœur des petits princes, est devenue une princesse -moderne, très élégante, très remarquée dans les capitales d’Europe, où -elle passe la plus grande partie de son temps. Ni l’aïeule enfermée dans -le cercle des préjugés ancestraux, ni la jeune maman triomphante, ne se -doutaient alors du sort réservé aux trois mignonnes créatures qui, pour -l’instant, constituaient entre elles deux l’unique lien. - -La jeune femme était belle, de cette beauté circassienne si particulière -qu’elle ne saurait être comparée à aucune autre. - -Elle avait, de sa race, le teint pâle et les larges yeux de velours -noirs, aux cils immenses, ombrant les joues. La bouche petite, aux -lèvres très rouges, le front hardi et le cou rond des amoureuses. Une -taille encore mince, mais qui facilement devait épaissir, une gorge -merveilleuse et des mains charmantes. - -Ses cheveux qu’elle portait, le plus souvent, coiffés _à la Franque_, -étaient, pour l’instant, simplement nattés à _la Turque_, et retombaient -en deux tresses magnifiques plus bas que les reins. Ils étaient d’une -jolie couleur de noisette et d’une rare finesse. Ces cheveux-là avaient -dû contribuer à la conquête du prince, l’esclave le savait, elle en -était fière... - -Quand j’eus pris congé de la princesse mère, au moment où je me -préparais à quitter le palais, Sta-Abouha accourut. - ---Venez vite! la jeune princesse veut vous voir chez elle!... - -Dans une chambre luxueusement meublée, la concubine m’attendait, le -visage ouvert, les mains tendues, délivrée de toute contrainte. - -En un français presque trop pur, elle me dit combien elle souhaitait me -connaître et comme déjà elle désirait me voir victorieuse de toutes les -difficultés qui se présentaient sur ma route... Je lui dis ma -reconnaissance et aussi mon admiration pour ses enfants, que j’avais -réellement trouvés très beaux. Un sourire heureux éclaira ses traits; -elle dit: - ---N’est-ce pas qu’ils sont ravissants, mes petits princes? J’en suis -fière... Il faudra venir souvent; vous verrez, je leur apprendrai à vous -aimer. - -La conversation se prolongea fort avant dans l’après-midi, et ce fut le -coupé de la jeune princesse qui me ramena en ville. - -Le soir, au harem, je fus naturellement très entourée. Toutes les femmes -me questionnaient à la fois. - ---Tu as vu la princesse, ma sœur, tu l’as vue? - ---Qu’a-t-elle dit? - ---Quels bijoux portait-elle? - ---Quelles autres femmes étaient au palais? - -Une fièvre les possédait. Je ne pouvais suffire à satisfaire leur -curiosité de pauvres oisives emmurées, assoiffées de nouvelles et -d’intrigues. Quand je parlai de Sta-Abouha, la petite moue méprisante -d’Azma me fit comprendre que ma nouvelle amie ne saurait compter pour -elle. Cette Fellaha ne l’intéressait aucunement. Mais combien au -contraire ses regards devinrent brillants quand je narrai l’entrée de la -favorite et tout ce qui se rapportait à elle... - -Pour tout ce monde, l’histoire semblait palpitante; car, pour beaucoup, -c’était l’histoire ordinaire. Quelle épouse, quelle mère turque n’a vu, -au moins une fois, sa place usurpée au foyer conjugal par l’esclave -blanche de sa race, qu’une sotte préférence lui a fait choisir pour -confidente et pour amie? A la trouver sans cesse entre lui et sa -compagne, l’époux a fini par les confondre, et pour peu que l’esclave -soit plus jeune, plus jolie, ou simplement plus habile, le règne de la -femme est fini. L’esclave prend sa place et s’y maintient, dans tout -l’orgueil d’une revendication glorieuse. Si l’épouse est faible, si elle -accepte le partage, elle peut parfois refaire son bonheur sur des -ruines, ou tout au moins supporter, sans trop de changements -pécuniaires, la honte de sa nouvelle existence; mais si elle se révolte, -elle n’a plus qu’à se voiler la face et à quitter la demeure -inhospitalière qui ne saurait plus l’abriter, puisqu’elle ne reconnaît -pas au maître la liberté d’un autre amour. - -Pour ce qui regardait la concubine du prince, l’opinion était plutôt -favorable. Cette jeune femme n’était point méchante. Au contraire, -depuis qu’elle régnait en souveraine au palais, déjà son influence se -faisait sentir: les requêtes étaient plus favorablement accueillies du -maître, les ordres moins sévères, les punitions moins fréquentes, toutes -les autres esclaves mieux traitées. Aussi grande fut ma surprise -d’entendre la cousine Azma qui, depuis un moment, gardait le silence, -s’écrier dans un élan de colère, qu’elle était impuissante à contenir -plus longtemps: - ---Ah! ces esclaves blanches, que Dieu les maudisse! Elles seules savent -arranger leur vie en brisant celles des autres. Il n’y a de bonheur que -pour elles sur la terre! - -Je savais Azma d’humeur paisible. Jamais son benêt de mari n’eût -cependant osé la tromper en face, ni prendre une autre épouse. Alors -pourquoi ces paroles d’amertume, pourquoi ces regards soudain durcis, au -point que je ne reconnaissais plus les larges yeux de bonté qui -m’avaient conquise? Elle comprit mon étonnement et, sans prendre même la -peine de renvoyer les femmes qui nous entouraient, elle me dit -l’histoire navrante que, seule dans la maison, j’ignorais. - ---Tu as vu la femme qui vient de se retirer tout à l’heure, celle que -tous, ici, appellent respectueusement Homa-Hanem[20]?... Toi-même, comme -tant d’autres, tu t’es laissé prendre à ses paroles mielleuses, et -peut-être crois-tu qu’elle a pour toi un peu d’affection, ou seulement -de sympathie?... T’es-tu jamais demandé qui elle était?... - - [20] La mère des demoiselles. - -Je dus avouer que je ne m’en rendais pas bien compte, habituée que -j’étais à présent à voir tant de femmes autour de moi, sans chercher -même plus à m’enquérir de leur emploi dans la maison. Azma eut un rire -de mépris. - ---Leur emploi... Tu ne sais pas comme tu as bien dit! Eh bien! pauvre -petite française innocente qui n’as rien deviné, apprends que cette -fille était ma servante, une géorgienne que mon père généreux avait -achetée uniquement pour mon service personnel. J’étais jeune, je lui -laissai insensiblement prendre une trop grande autorité dans le ménage -dont mon père continuait à partager les dépenses. Un jour, je m’aperçus -que mon esclave était l’unique maîtresse du logis. J’ai voulu la -chasser: mon père serait parti avec elle, et tu sais que chez nous, le -chef de famille est un Dieu... Même mon mari n’ose point s’asseoir, ni -fumer devant lui, sans qu’il l’y invite. Des années ont passé, et -maintenant, sans être mariée, cette créature a plus de droits que moi -dans notre demeure. Les deux petites filles que tu vois ici sont ses -enfants... mes sœurs!... Et ce n’est pas tout. J’avais une autre -esclave, déjà fanée, laide, mais intelligente et travailleuse; je l’ai -donnée à mon père pour surveiller l’abadieh où il habite une partie de -l’année... Sais-tu ce qui est advenu? Cette femme est mère à son tour -d’un fils qui sera le principal héritier des biens de la famille, et ce -vieillard de quatre-vingts ans, dont je suis la fille légitime, ne -craint point de se faire soigner ici, sous mes yeux, par ses deux -concubines, auxquelles la maternité donne des droits pareils à ceux des -épouses, et sous mon toit j’assiste à cette chose honteuse, la lutte -féroce de ces deux esclaves. - -Je m’expliquai alors bien des choses. - -Pauvre chère Azma, comme vous avez dû souffrir dans votre orgueil de -fille orientale et comme je vous aimai davantage, ce soir-là!!! Car, à -part ce que vous veniez de me dire, je savais, moi, ce que vous ignoriez -encore, les trahisons multiples dont était entourée votre vie d’épouse -sans tache!... et jusqu’au nom des amies sans scrupules, qui disputaient -aux esclaves et même aux négresses des cuisines le cœur de votre volage -et stupide époux!... - -Je ne sais rien de plus tragique et de plus douloureux que cette -histoire absolument véridique et qui, même aujourd’hui, a pour résultat -de si bien embrouiller l’écheveau des parentés que je ne puis parvenir à -définir les degrés qui relient les membres actuels les uns aux autres. - -A présent, non seulement la douce Azma, mais la vieille esclave et la -jeune sœur, sont couchées au tombeau côte à côte, et seul le terrible -veuf se maintient solide et vient, à plus de soixante ans, de se -remarier à une enfant venue au monde quarante-cinq années après lui... -Azma, heureusement, ne se doutait point que sa propre mort fût si proche -et moins encore prévoyait-elle les événements qui suivraient... La jolie -femme, radieuse de vie et de santé, ne pouvait savoir--et ce fut une -grâce de sa destinée--que le père octogénaire dont elle déplorait la -conduite la précéderait seulement de quelques jours dans ce royaume de -ténèbres dont elle ne parlait qu’avec terreur... - -Après ces confidences, une gêne demeura entre nous, peut-être la fille -très tendre qu’était Azma regrettait-elle de m’avoir ouvert son cœur?... -Elle avait une rare délicatesse de sentiments et la certitude de l’effet -produit sur moi, Européenne, par les paroles que je venais d’entendre, -n’était point sans l’inquiéter. J’étais trop jeune, trop peu habituée à -dissimuler, pour essayer même de la détromper. De ce jour, l’oncle que -je commençais à aimer très sincèrement me parut odieux, jusqu’au moment -où il me fut devenu tout à fait indifférent. Ma tendresse était partie -avec mes illusions. - -Ce fut en vain que j’appelai le sommeil cette nuit-là. - -Les récits entendus revinrent à mon esprit en sarabandes endiablées. La -famille n’existait pas, ne pouvait pas exister en terre égyptienne, tant -que les hommes persisteraient à faire une loi de leur plaisir... - -Quelle confiance accorder, quel dévouement consacrer à celui qui, -presque sûrement, nous trahira l’heure venue, et n’éprouvera même point -le besoin de cacher ou seulement de voiler sa trahison reconnue légale, -et comme faisant partie intégrante de ses droits?... - -Au jour, je repris courage avec le retour de la lumière. Je me reprochai -mes sottes idées, mais le soupçon était entré en moi et longtemps je -devais en souffrir... - -Le lendemain, Alima Zoraïjera vint me réveiller: - ---Vite, vite, habille-toi, madame ma maîtresse veut t’emmener avec -elle!... - ---Où cela, Alima?... - ---Chez des amies, là-bas, derrière Saïda-Zénab. - ---L’indication était vague. Je me décidai cependant à obéir aux volontés -d’Azma, dans la crainte de lui causer de la peine, si je refusais de -l’accompagner dans sa visite. - -En me voyant paraître, prête à sortir, un bon sourire éclaira sa face où -chaque impression se pouvait lire comme sur les traits des petits -enfants et, vraiment, cette femme de trente ans avait l’âme limpide, -l’esprit candide d’une fillette. - ---Tu n’es pas fâchée, tu acceptes de venir?... Comme je suis contente... - -Pourquoi aurais-je été fâchée?... Je la rassurai de mon mieux et il fut -entendu que jamais, entre nous, il ne serait plus question du sujet -pénible qui avait fait le fond de notre conversation de la veille. - -Nous nous mîmes en route. Gull-Baïjass, l’esclave blanche, et Zénab, ia -parasite indispensable, nous accompagnaient. J’avais revêtu, pour -complaire à ma cousine, la _habara_ de satin noir et le _yechmack_ -immaculé des Turques, costume qu’elle portait elle-même. - -Je me parais d’autant plus volontiers de ces vêtements, qu’ils me -permettaient de circuler plus librement dans les quartiers indigènes et -cela rendait la pauvre Azma si heureuse de me voir ainsi accoutrée!... - ---Tu ne sais pas, me disait-elle, comme notre costume te va bien... tu -ressembles à ma sœur Aïcha que j’ai perdue, et tout le monde la trouvait -jolie. - -J’étais, naturellement, très fière de ressembler à Aïcha. - -Nous allâmes à pied pendant près d’un quart d’heure, à travers des -petites rues, un peu sales, mais dont le pittoresque me charmait. -C’était le Caire indigène du siècle dernier, dans toute son originalité -puissante. Partout autour de nous, de hautes maisons, dont les murs -saillaient capricieusement à la mode arabe, présentant les fenêtres et -les balcons en moucharabiehs d’un travail exquis; les rues étaient si -étroites que l’on pouvait se parler d’une demeure à l’autre... En bas, -la large porte s’ouvrait sur des cours presque pareilles. Au milieu d’un -vaste hall pavé de mosaïques multicolores, un bassin s’étalait et l’on -entendait du dehors le bruit léger du jet d’eau partant en fusées -fraîches sur les lotus et retombant en gouttes sur les dalles de la -cour, dont les vives couleurs s’animaient. Parfois, un eunuque assis sur -le banc d’entrée se levait à notre approche et venait baiser la main -d’Azma--si personne n’était dans la rue.--Des bébés, nègres ou blonds, -jouaient sur le pas des portes, vêtus de robes voyantes et coiffés de -calottes invraisemblables. Des marchands de noix de coco poussaient -devant eux leurs charrettes chargées de fruits; dans un bol de faïence, -quelques tranches toutes coupées, recouvertes de glace pilée, -présentaient leurs pulpes neigeuses aux lèvres des passants altérés. - -Des ânes s’en allaient, trottinant, ployant sous le faix de quelque -pacha ventru, ou de quelque énorme bourgeoise qu’un domestique escortait -en suivant le pas de la monture, sans lâcher l’ombrelle ouverte sur la -tête de la dame et qu’il devait tenir ainsi, tout le long du dur chemin. - -Nous traversâmes encore des rues plus populeuses. Ici s’étalaient les -demeures luxueuses des quartiers de maîtres, les portes monumentales, -ouvrant sur des patios fleuris, faisaient place aux maisons branlantes -de vétusté, mais amusantes par la teinte bariolée de leurs façades, -auxquelles les boutiques originales donnaient un cachet spécial. - -L’encombrement était tel que nous devions marcher à la file et les -remous de la populace nous séparaient constamment. Dans les échoppes à -l’ancien goût du pays, les marchands se tenaient assis, les jambes -repliées à un bon mètre du sol, sur le bois servant à la fois de -plancher et de devanture... Ils nous regardaient passer, placides et -bienveillants, sans lâcher le bout ambré du narghileh qu’ils tenaient -contre leurs lèvres, dans toute la nonchalance de la pose orientale... -tous les types de la race étaient représentés: depuis le petit changeur -israélite étalant ses piastres et sa monnaie d’or dans un grand coffre à -couvercle de verre, jusqu’au marchand de sirops--arménien ou turc, -portant les larges culottes, la rouge ceinture et le court turban de ses -monts d’Asie. On voyait encore des débitants de _kouchaffs_ (boisson -gréco-syrienne faite d’un mélange de miel, d’essence de rose et de -fruits secs, servis entiers)--des pâtissiers indigènes roulant gravement -le _counaffa_ et le _fettir_, des fruitiers vêtus de robes magnifiques -paraissant ensevelis sous les montagnes de melons et de pastèques, -tandis que sur la chaussée, bien arrangés en des paniers ronds, les -abricots minuscules (_mechmèches_), les prunes jaunes en forme d’œuf et -les grosses cerises de Syrie mettaient une note vive sur le vert des -énormes cucurbitacées garnissant le fond du magasin. Cela était coquet, -luisant et ordonné comme un tableau. - -Plus loin, je vis encore des bouchers dont les tabliers dégoûtants -repoussaient, du même coup, la vue et l’odorat. Les moutons entiers -pendaient, lamentables, sur les portes et, pour les préserver des -mouches et du grand soleil, on les avait enroulés dans une sorte de -linceul humide. Les animaux prenaient sous cette enveloppe une vague -apparence de cadavres, et le robinet qui se voyait au fond de l’échoppe -égouttant son eau sur un amas de viscères sanguinolents, achevait de -prêter à cet endroit un air lugubre de morgue exotique. - -Enfin, les marchands de bijoux, exhibant jusque dans la rue les lourds -colliers de sequins, les bracelets d’or et de cuivre, les bagues -énormes, travail solide et grossier des ouvriers actuels. Sur tout cela, -de loin en loin, les marchands de parfum jetaient la gamme élégante. -Sitôt que l’on passait devant les bocaux de toutes formes emplis de -liquides aux couleurs diverses, une senteur violente s’échappait du -magasin, un arôme bizarre fait d’encens, de myrrhe, de cinamone, de -giroflée, d’ambre et de santal, dont les narines étaient suffoquées. - -Mes compagnes n’en paraissaient point gênées. Elles s’arrêtaient souvent -pour mieux humer la fragrance des aromates. Zénab, la fille de la nature -que les convenances ne dérangeaient guère, alla plus d’une fois faire -imbiber son mouchoir de coton quand le marchand d’essences lui était -connu. - -Enfin, nous arrivâmes chez les amies d’Azma: la maison, cette fois, -différait totalement de toutes celles que j’avais vues jusque-là!... -Elle se trouvait dans une rue si étroite que les fenêtres en saillie -venaient presque toucher celles de la demeure d’en face. - -Pas de cour, mais à la place une sorte de puits à fleur de terre, où -l’eau croupissante reflétait, à ce moment, sur la nappe verte toutes les -flammes du soleil d’été. Autour de ce puits, une mince bande de chemin -asphalté et là-dessus une rampe circulaire formant balcon. Sur ce -balcon, tapissé de vignes grimpantes, ouvraient les cinq portes du -logis. On y accédait par quelques marches branlantes. Cela sentait -l’usure et menaçait ruine, mais il se dégageait de l’ensemble une note -ancienne et particulièrement originale. - -On nous reçut sur le balcon formant terrasse. On avait installé pour -nous des chiltas et des tapis persans d’une grande beauté. Deux femmes -s’avancèrent. Elles étaient pareillement vêtues de galabiehs blanches, -taillées dans cette toile de lin d’une finesse si rare, que je n’ai vue -dans nul autre pays qu’en Égypte et en Turquie. Cette étoffe, à la fois -souple et brillante, semble le vêtement rêvé pour les contrées -tropicales. Elle procure à la peau une sensation de délicieuse -fraîcheur. - -Nos hôtesses n’agrémentaient leurs robes d’aucun ornement. Sur leur -front, un bandeau de fine batiste, que recouvrait entièrement un long -voile à la vierge, également blanc et tombant en plis flous autour de -leurs têtes. Ces femmes avaient dû être belles. Elles gardaient une -pureté de traits remarquable et de jolis yeux. Mais les traits étaient à -ce point émaciés, les lèvres si décolorées, le teint si pâle, qu’on les -eût crues déjà mortes et prêtes pour le cercueil, n’eût été la vivacité -surprenante de leurs gestes et la flamme ardente de leurs regards. - -Ce sont les deux sœurs, Hussna et Nazira--m’avait dit Azma;--elles sont -vierges et vivent comme des saintes dans leur maison, dont elles ne -sortiront plus que pour le tombeau. - -Cela avait suffi pour m’intriguer follement. - -Il faut connaître les idées musulmanes sur le célibat des femmes, pour -comprendre ma surprise; toute femme, selon la loi coranique, doit obéir -à son destin terrestre, qui est de prendre un époux. Cette loi est à ce -point rigoureuse que les prostituées, avant de se livrer à la débauche, -doivent tout d’abord se marier et sont libres ensuite de suivre _le -mauvais chemin_... La virginité est en abomination à la société, dès -qu’elle devient un état. Je n’ai jamais connu d’autres vieilles filles -autour de moi, ni dans le peuple, que les deux sœurs Hussna et Nazira. -Elles semblaient se rendre compte de l’étonnement constant qu’elles -provoquaient. Elles représentaient dans leur monde une manière de -phénomène et leurs efforts à toutes deux consistaient à se hausser si -avant dans l’opinion, que l’admiration de chacun fût plus forte que le -blâme. - -A leur religion, elles avaient pris toutes les vertus. Chastes, elles -interdisaient devant elles les conversations déshonnêtes et les phrases -équivoques. Sobres jusqu’à l’abstinence pour elles-mêmes, elles étaient -généreuses jusqu’à la prodigalité, sitôt qu’il s’agissait de leur -prochain. - -Elles savaient toutes les prières et accomplissaient dévotement tous les -rites du culte musulman. Sans grande richesse, elles avaient cependant -fait le long voyage de La Mecque au prix de mille difficultés. Elles -pratiquaient le jeûne non seulement durant le mois sacré, mais à chaque -fête, en musulmanes convaincues, qui ne sauraient se contenter des -apparences. - -Leur maison était connue de tous les malheureux sans asile, et jamais -elles n’avaient refusé de partager leur modeste provende avec la -pauvresse qui venait à l’heure de midi frapper à leur porte. - -De tant de perfections réunies une auréole planait sur elles, les -faisant différentes des autres femmes, et moi-même, étrangère et -chrétienne, j’en subissais le prestige incontestable. - -Elles me furent accueillantes et douces et, pendant le repas qui fut -servi à terre, sur les nattes, elles me placèrent entre elles deux et -s’occupèrent de moi constamment. On nous offrit un dindonneau, des -pigeons, des feuilles de mauve, des courgettes, du riz aux noisettes et -aux raisins secs, qui me parut d’un goût exquis. L’eau, très fraîche, -était passée à chaque convive dans la gargoulette, dont un bouquet de -feuilles et de fleurs d’oranger garnissait le goulot. Après les -ablutions et le café, les deux sœurs, en même temps, tirèrent leurs -montres de leur ceinture. Comme toujours, on s’était mis à table fort -tard, le service avait traîné, il était quatre heures!... - -L’heure de la prière: _El-Assr!_ Sett-Hussna et Sett-Nazira se levèrent; -l’esclave noire, qui nous avait présenté les plats du déjeuner, apporta -de nouveau l’aiguière des ablutions et deux petits tapis. A tour de -rôle, les deux sœurs se déchaussèrent, lavèrent leurs mains, leurs -pieds, humectèrent leurs faces et leurs oreilles, puis, côte à côte, sur -les tapis posés au fond de la pièce, sans se soucier de leurs -visiteuses, elles commencèrent la prière. - -Elles exécutaient en cadence chaque mouvement, se relevaient, -s’agenouillaient ou baisaient la terre, du même geste automatique, en -prononçant les mêmes paroles de leur voix grave. Et c’était comme -l’évocation d’un autre âge, la vue de ces deux femmes, rigides dans la -majesté un peu théâtrale de leurs voiles blancs, si détachées de nous, -si lointaines, si parties en même temps sur les ailes de la foi, vers la -patrie des ancêtres, d’où leurs sœurs modernes, ignorantes et futiles, -s’éloignaient un peu plus, chaque jour qui commençait. - -Et ce fut alors qu’Azma, devinant la curiosité qui me tenait depuis mon -entrée dans cette maison, me fit à voix basse le récit de ces deux -existences, véritable conte des mille et une nuits. - -Hussna et Nazira étaient nées au palais de la princesse Z..., à -Choubrah, d’un père libre et d’une mère affranchie. Cette mère -elle-même, esclave circassienne, vendue très jeune avec sa petite sœur -au harem de la princesse, avait connu les pires tourments. Le palais -était réputé au Caire pour les abominations sans nombre qui s’y -commettaient chaque jour; les deux fillettes, par miracle, échappèrent -au danger. Mais leur grande beauté les avait marquées d’avance pour le -caprice des maîtres. Avant d’être nubiles, elles connurent tant -d’infamies que l’une d’elles, la plus jeune, en mourut au commencement -de sa quinzième année. L’autre, folle de révolte et de chagrin, parvint -à s’enfuir et s’en vint demander asile au médecin du palais, dont elle -avait souvent entendu vanter la bonté autour d’elle. Il réussit à la -tenir cachée durant quelques jours. - -Sur ces entrefaites, la princesse,--celle que l’on appelait la -Marguerite de Bourgogne du monde musulman,--mourait tout à coup. - -L’esclave savait trop de choses; il valait mieux la supprimer ou s’en -défaire. Le médecin, auquel on avait quelque gratitude pour son zèle et -sa discrétion, osa présenter la défense de la rebelle et revendiquer sa -liberté. On la lui accorda en lui ordonnant d’épouser la femme. Il obéit -à contre-cœur, partagé entre ses principes d’honnête homme et la pitié -qu’il ressentait pour la malheureuse qui s’était confiée à lui. Il -mourut. La veuve resta seule avec l’unique espoir d’une maternité -prochaine, qui n’était, lui semblait-il, qu’une peine de plus dans sa -triste condition. Elle mit au monde deux jumelles, Hussna et Nazira... - -Elle les voyait grandir, belles et désirables comme elle-même et sa sœur -avaient été, une crainte terrible lui vint de les voir reprises par ce -palais où mille liens les tenaient encore. Alors, dans l’effroi de son -pauvre être meurtri, elle se plut à les élever dans la terreur de -l’homme et des maîtres, quels qu’ils fussent. Chose monstrueuse en ce -pays d’Orient, elle sut inculquer si violemment ses idées à ces jeunes -cerveaux pétris de sa chair, qu’elle en arriva à faire jurer à ses -filles de demeurer vierges malgré tout. Les deux sœurs avaient tenu leur -serment; et maintenant, vieilles toutes deux, après avoir depuis -longtemps conduit au tombeau leur triste mère, elles ne sortaient plus -que pour lui rendre visite aux jours de fête, selon le rite musulman, et -ne quitteraient leur maison que pour rejoindre la morte adorée, là-bas, -au cimetière d’Iman-Chaffi, à l’ombre de la citadelle. - - - - -XVII - - -La demeure de nos hôtesses n’était pourtant pas abandonnée: les dames -turques la fréquentaient assidûment, car les deux recluses étaient de -bon conseil et ne refusaient jamais leur voix dans les circonstances -difficiles. Puis, elles savaient tant de choses! De leur mère, elles -avaient appris tous les mystères, tous les drames du sombre règne -d’Ibrahim. A présent que les témoins de ces heures abominables étaient -partis pour l’autre rive, elles ne croyaient point mal faire en contant -à la génération présente quelques-unes de ces terribles histoires, qui -faisaient courir des frissons d’horreur sur le front pâle de ses -auditrices. J’en cite quelques-unes que je tiens de ma cousine Azma, -pour qui la société de ses vieilles amies était un délice, et qui, -souvent, durant les longues nuits de veille du Ramadan, avait pris -plaisir à écouter l’une ou l’autre des jumelles, narrant les souvenirs -maternels dont leur enfance avait été bercée... - -Ibrahim-Pacha était le fils aîné de Mohamed-Aly. Tout jeune, sa férocité -implacable l’avait rendu redoutable à ses sujets, du plus grand au plus -humble, tous craignaient son approche à l’égal d’une calamité -déplorable. Brave jusqu’à la témérité, il sut être uniquement cela..., -un soldat..., mais un soldat d’aventures, ignorant tout de l’art -militaire et ne comprenant que l’assaut. La moindre infraction à ses -ordres, la moindre hésitation chez un subalterne à satisfaire ses plus -légers caprices, étaient immédiatement punies de mort. Voici des -exemples: - -Un jour, passant à cheval pour aller prendre le commandement des -troupes, il vit sur la route, au bord d’un fossé, un pauvre soldat -buvant une tasse de café que venait de lui offrir charitablement un -cafetier ambulant. - ---Gredin!... cria le vice-roi,--tu n’as pas honte de prendre du café -quand ton maître est déjà en selle. - -Et, avant que le malheureux soldat ait eu le temps de faire un geste, il -lui tranchait la tête d’un coup de sabre,--exercice pour lequel, -d’ailleurs, Ibrahim ne comptait point de rival. - -Une autre fois, un de ses enfants, ayant pris froid, mourut en quelques -heures d’une entérite. La mère de cet enfant, une esclave, voulant se -venger de quatre de ses compagnes, les accusa indistinctement d’avoir -donné à l’enfant du lait empoisonné, sans pouvoir établir au juste la -culpabilité d’aucune d’elles. Sans prendre la peine d’un interrogatoire -ou d’un jugement, Ibrahim fit lier les quatre femmes ensemble et ordonna -de les coudre ainsi dans un grand sac, puis on jeta le paquet hurlant et -frémissant au milieu du fleuve. - -Pendant la guerre de Morée, où il se battit d’ailleurs comme un diable, -le vice-roi faisait attacher à la bouche des canons toutes les femmes et -les enfants des villages vaincus, et on les condamnait à périr ainsi -sous la mitraille. Pour les hommes, le pacha exigeait qu’on lui apportât -les oreilles et les mains des victimes tuées au combat, ou seulement -blessées, renouvelant ainsi, à trente siècles de distance, les exploits -atroces d’un Cambyse ou d’un Assur-Bani-Bal. - -N’importe quelle femme ou jeune fille lui était bonne, pourvu qu’elle -sût plaire à ses sens, ou qu’il eût seulement entendu vanter des charmes -inconnus de lui. - -Non content des milliers d’esclaves blanches ou noires qui peuplaient -son palais, il lui fallait encore les épouses et les vierges dont il -croyait pouvoir retirer quelque plaisir. Son désir ne souffrait point de -retard. - -Les pères et les maris ne le gênaient guère. Il récompensait ceux qui, -de bonne grâce, lui remettaient l’objet convoité et faisait -immédiatement emprisonner et disparaître les autres. Quant aux femmes, -il les gardait si elles avaient su lui plaire, mais, le plus souvent, il -les offrait en cadeau à ses soldats après les avoir connues, ou les -faisait simplement jeter au Nil, si leur docilité ne s’était pas montrée -assez complète à la brutalité de ses exigences. - -Ayant voué une haine mortelle à un officier de mérite que tout le pays -estimait, et n’osant le condamner sans raison, il l’invita à faire avec -lui une partie de chasse à la campagne. L’officier accepta. On se mit en -route gaîment; mais, le premier soir, les chevaux, subitement fatigués, -refusèrent le service. - ---Qu’à cela ne tienne! dit le pacha,--on va se reposer ici et passer la -nuit sous les tentes!... - -Il ordonna un repas copieux et fit boire l’officier plus que de raison. -Après le repas, le maître voulut jouer aux échecs. Dès les premiers -coups, il accusa l’officier de ne pas jouer loyalement. Celui-ci, sous -le coup de l’ivresse, se défendit et ne craignit point d’élever la voix. - ---Va donc en enfer, chien, fils de chien! qui ne rougis point de tenir -tête à ton maître! - -Et tirant un pistolet, il tua à bout portant le malheureux officier. - -Le pacha n’était pas plus tendre avec les Fellahs qui se refusaient à -payer l’impôt. Dans presque tous les districts se dressait un solide -sycomore qui pourrait encore témoigner de la façon dont opéraient les -agents du fisc sur l’ordre du maître. Le paysan convaincu de mauvaise -volonté, était amené au pied de l’arbre et on lui clouait les oreilles -sur le tronc. Il restait là jusqu’à ce que des parents charitables -vinssent payer pour lui la somme exigée. Si personne ne pouvait payer, -on le laissait mourir tranquillement en cette posture. - -Un soir de bataille, un jeune Grec héroïque était parvenu à traverser -trois fois de suite le camp du pacha, tuant les sentinelles endormies et -volant leurs armes. Toute la famille de ce jeune homme avait été -massacrée par ordre d’Ibrahim. La quatrième nuit, l’intrépide Grec -revient à l’assaut. Mais cette fois le pacha veillait. - ---Qu’on le saisisse et qu’on l’amène vivant, ordonna-t-il. - -On le lui amena. - -Il le fit cuire devant lui, dans un four à chaux que l’on alluma tout -doucement. - -Un autre Hellène d’une grande beauté ayant été fait prisonnier dut -servir de jouet toute une nuit aux gardes féroces du pacha. - -Au matin, le malheureux, indigné, meurtri, se soutenant à peine, s’alla -jeter aux pieds du souverain, le priant de punir les coupables. - ---Eh! quoi, dit Ibrahim, une telle figure n’aurait point attiré les -regards des hommes de goût et provoqué leurs convoitises?... Je n’ai -qu’un regret, mon garçon, c’est que toute mon armée n’ait pas, comme ces -soldats, apprécié tes mérites. Mais, puisque tu te plains, je serai -généreux. Va, la mort te délivrera du fardeau de honte que ta grande -vertu ne peut supporter. - -Et, l’ayant fait lier à un arbre, il ordonna à la troupe de tirer sur -lui. - -Le pauvre enfant tomba percé de balles. - -Je terminerai par un acte de férocité moins connu. Le maître avait -coutume de faire sa sieste dans un pavillon tapissé de plantes -grimpantes et grillagé de tous côtés pour laisser pénétrer l’air que les -Orientaux recherchent par-dessus tout. Ses eunuques avaient ordre -d’amener un petit troupeau de femmes, choisies parmi les plus belles, et -de les faire promener à petits pas autour du pavillon... Le pacha, à -travers le grillage, faisait un signe à celle qui lui plaisait... -Aussitôt, toutes les autres devaient s’enfuir comme un vol d’oiselles. -Seul, l’eunuque de garde demeurait en faction derrière la porte. Un -soir, une toute jeune fille, curieuse et folle, paria qu’elle oserait ce -qu’aucune n’avait osé jusque-là et demeurerait près du pavillon, malgré -tout le monde. - -Quand, au signal consacré, la créature choisie quitta ses compagnes et -entra dans le pavillon, l’esclave mutine, qui avait fait le pari, se -borna à marcher paisiblement dans l’allée, feignant de s’attarder à -cueillir des fleurs, tandis que ses sœurs en servitude s’étaient sauvées -d’un seul élan. L’eunuque s’avança vers la rebelle, prêt à l’entraîner, -mais déjà, dans l’encadrement de la porte, la face terrible du pacha -apparaissait. - ---Tu voulais voir, esclave!... Regarde bien... - -Et tandis que la pauvre enfant, comprenant trop tard sa témérité, levait -sa tête suppliante, essayant de soutenir le regard féroce qui la -terrorisait, deux coups de feu retentirent et elle tomba, fleur brisée, -parmi les autres fleurs du parc. - -Cependant que le maître, montrant le corps frêle à la favorite de -l’instant, disait: - ---Voilà, femme, comment votre Seigneur punit les révoltées et les -curieuses... - -Une autre fois, Ibrahim ayant demandé où se trouvait son mamelouk favori -qu’il avait vainement appelé depuis un instant, on lui répondit que cet -homme était au bain. - ---Sans ma permission!--rugit le pacha,--il a osé aller au bain... Qu’on -l’étrangle!... - -Deux jours plus tard, le vice-roi se rendit au cimetière où l’on avait -déposé le cadavre du supplicié et, ne trouvant point le châtiment -suffisant, il ordonna de déterrer le malheureux et le fit enfouir à -nouveau, mais en recommandant de laisser les pieds dehors, pour -permettre aux hyènes et aux chacals d’en faire leur pâture... - -La sœur d’Ibrahim, la fameuse princesse Zohra, chez laquelle la mère des -jumelles avait vécu, ne le cédait en rien à son terrible frère, sous le -rapport de la débauche et de la férocité. - -Bien avant qu’Ibrahim montât sur le trône, elle s’était attiré les -foudres de leur père commun, le grand Mohamed-Aly. - -Cette princesse renouvelait, en son palais, les exploits de la Tour de -Nesles. - -Chaque soir, elle avait le désir d’un nouvel amant. En Égypte, plus -qu’en aucune autre contrée, peut-être, le sol saturé d’essences, l’air -chargé d’arômes aphrodisiaques portent à l’amour; mais, pour les -musulmanes, cloîtrées et sévèrement surveillées, cet amour se réduit, -par force, aux caresses plus ou moins fréquentes d’un époux, le plus -souvent peu empressé ou complètement indifférent, pour peu que la femme -ait passé l’âge de plaire. Les occasions de représailles, les petits -flirts consolateurs font absolument défaut. - -Alors, dans l’impossibilité où elle se trouvait de satisfaire ses -caprices dans son monde, Zohra, tout de même omnipotente par sa -naissance, et plus encore par sa richesse, eut recours à la bonne -volonté de ses eunuques. Bien stylés, encore mieux payés, ceux-ci eurent -mission de courir la ville, ramenant à l’heure propice du crépuscule les -plus beaux jeunes hommes qu’ils pouvaient rencontrer sur les places et -dans les carrefours. L’appât d’un plaisir mystérieux, suivi sans doute -d’une forte récompense, décidaient les imprudents à suivre les -mandataires de la terrible princesse. Sitôt arrivés au palais, les élus -prenaient un bain parfumé. Ils étaient ensuite revêtus d’habits -magnifiques, puis la divinité du lieu apparaissait et les invitait à -s’asseoir à sa table. Ses familiers appelaient tout bas ces agapes -préliminaires «le repas des funérailles». - -Après une nuit d’orgie sans nom, ses infortunés amants étaient cousus -dans des sacs et jetés au Nil. Mais le fleuve gardait mal ses trop -nombreuses proies! - -Un jour, les paysans des villages voisins s’émurent et résolurent de -demander justice au souverain. - -Méhemet-Ali avait, certes, quelques-uns des nombreux défauts inhérents -au despotisme oriental; il était capricieux, emporté et dur dans ses -commandements comme dans ses vengeances; mais il avait, de plus, toutes -les qualités qui manquèrent à son fils Ibrahim. Il était d’âme généreuse -et d’esprit juste. - -Les misères de son peuple le préoccupaient. Il rêvait une Égypte -glorieuse et souhaitait que sa race fût digne de la mission qu’il lui -léguerait. - -Dès que les plaintes des Fellahs furent parvenues jusqu’à sa cour, il -désira connaître la véracité des faits. Ayant donné l’ordre de -surveiller les abords de la maison de sa fille, il acquit la preuve de -ses crimes. Il se montra sévère, sans cruauté. Il lui laissa la vie. -Mais il ordonna que les fenêtres et les portes extérieures du palais -fussent murées, à l’exception d’une seule, très basse, que gardèrent -nuit et jour des soldats, et par où passaient les vivres destinés à la -princesse et à ses femmes. Cette princesse avait été l’épouse du trop -célèbre Ahmed-bey Defterdar, celui-là même dont la férocité était telle -que, treize ans encore après sa mort, son nom ne pouvait être prononcé -dans une réunion sans qu’un frisson de terreur courût parmi les -assistants. Il est impossible d’entrer ici dans les détails que l’on m’a -donnés, et qui ne pourraient trouver place que dans un traité de folie -sadique. Un trait suffira pour le dépeindre. Il avait une jeune -panthère, qui ne le quittait point, et sur laquelle il avait coutume de -s’appuyer. Elle dévora plus d’un familier de la maison, mais sa présence -semblait à ce point adéquate au milieu où elle vivait, qu’un voyageur de -l’époque, admis à présenter ses hommages au souverain, s’exprime en ces -termes: - -«A les voir ainsi, lui le gendre du vice-roi, drapé dans ses vêtements -de couleur éclatante, le buste haut, le regard terrible, le front -menaçant et la moustache terminée en crocs redoutables, et elle, la -panthère, fixant sur vous son œil sauvage, et léchant par avance ses -babines, dans l’espoir du régal prochain, une frayeur intense s’emparait -du visiteur, et l’on ne savait plus lequel des deux, du maître ou du -fauve, semblait l’ennemi le plus à craindre: et peut-être bien -n’était-ce pas la bête!...» - -Cet homme, dont la mémoire est demeurée en exécration au peuple -égyptien, est mort en 1833. - -Naturellement, les vieilles demoiselles de qui je tiens ces choses -avaient encore mieux connu l’époque du vice-roi Abbas, petit-fils de -Méhemet-Ali, et fils de Toussoum qui ne régna point. - -Abbas était le préféré du fondateur de la dynastie vice-royale. Aussi -fut-il, dès son jeune âge, abominablement gâté de tout le harem... - -Paresseux, léger, il n’avait de goût que pour la chasse, les chevaux et -les chiens. - -A près de quinze ans, il ne savait pas encore lire. - -Alors le grand-père, ce soldat ignorant, se mettant, à quarante ans, à -apprendre l’alphabet, pour être digne du nouveau mandat qui lui -incombait, et mettant ainsi à la torture sa tête de paysan macédonien, -jugea dangereux de laisser son héritier à ses penchants de mollesse. - -On lui retira ses chiens, ses chevaux; on interdit les jeux auxquels il -se complaisait et il subit une véritable claustration dans le palais, où -des maîtres lui inculquèrent les premières notions de science, comme -là-bas, au village, on gavait de grains les petits poulets... par force! - -Superficiellement dégrossi, sachant à présent lire et écrire, -faire un peu de calcul et se reconnaître sur une carte de -géographie--l’instruction des petites classes de l’école primaire!--le -prince se déclara assez savant et son trop faible aïeul lui rendit la -liberté. Ce fut sa perte. - -Appelé à régner après le farouche Ibrahim--son oncle--Abbas se montra un -souverain ignorant, volontaire et despote au dernier degré. Il se fit -remarquer par son goût très prononcé pour les débauches de toute nature -et son extrême rapacité. On l’accusait, entre autres choses, de ne -pouvoir être tenté par un objet, maison, dromadaire, arme de prix, etc., -sans se l’approprier immédiatement et sans songer le moins du monde à -indemniser le véritable maître de l’objet convoité. Sur sa vie privée, -il circule encore une vilaine histoire d’étranglement relative à un de -ses mignons, drame qui aurait occasionné la mort un peu subite du -médecin du palais, le docteur Grand. - -On racontait aussi comme certaine la condamnation affreuse d’une femme -de grande maison, divorcée et possédant d’immenses biens. Un favori du -prince, Amin-bey, se trouvant le voisin de cette femme, désirait sa -maison pour agrandir son jardin à lui. Il lui offrit en vain de -l’acheter. Désespérant de vaincre son refus, cet homme peu scrupuleux, -inventa je ne sais quelle calomnie sur la malheureuse, et déclara au -vice-roi que la conduite de sa voisine offusquait les mœurs. Sans -jugement, Abbas la lui abandonna. La victime, saisie par des serviteurs -d’Amin-bey, au moment où elle goûtait sur sa terrasse les premières -caresses de la brise du soir, fut entraînée au vieux Caire, dévêtue -complètement, dépouillée de ses bijoux, étranglée et noyée. - -La rumeur publique accusa même le prince de n’avoir point repoussé le -partage des dépouilles et des richesses qui échurent au favori... Ceci -se passait en 1839, Abbas n’était encore que gouverneur du Caire; il fut -vice-roi un an plus tard. - -L’histoire de la courtisane Soffia n’est pas moins lamentable. - -Soffia, vers 1850, était la plus jolie, la plus admirée des danseuses de -Tantah, la ville célèbre par sa mosquée et ses courtisanes. Le -pèlerinage de l’une fait le grand succès des autres. Après la prière, -l’amour!... Abbas, alors vice-roi, se rendit en bon musulman à la grande -foire de Saïd-el-Badawoui, pour y faire ses dévotions. Les soirées à -Tantah sont particulièrement plaisantes en temps de foire... Les -lieutenants du souverain ne manquèrent point de chercher à le -distraire... Dans le palais, aménagé pour cette auguste visite, on fit -venir les chanteuses et les _gawazi_[21] les plus en vogue. Soffia n’eut -qu’à paraître et le cœur inflammable du vice-roi fut pris. On crut -d’abord à une fantaisie, dans son entourage, mais la passionnette d’une -heure dégénéra en passion folle et la belle danseuse suivit au Caire son -tyrannique seigneur. Il l’installa dans un palais superbe, monta sa -maison sur un pied égal à celui des maisons princières et cela dura des -mois... Mais un beau jour, une légère brouille étant survenue, la -courtisane, se souvenant qu’elle était libre, abandonna ses richesses et -reprit sa vie indépendante. Alors, le vice-roi la fit saisir, et, après -avoir ordonné de lui infliger cinq cents coups de courbache, la fit -transporter à Esneh, où sont confinées les prostituées de dernière -catégorie ayant mérité quelque châtiment,--comme le Saint-Lazare du -XVIIIe siècle français. La malheureuse ne survécut que peu de temps à -ses blessures et à sa honte. - - [21] Danseuses. - - - - -XVIII - - -Les récits de Sett-Nazira et de sa sœur étaient innombrables et d’un -intérêt si puissant que ma cousine m’avouait avoir passé des nuits -entières à les écouter. Je les quittai, emportant d’elles un inoubliable -souvenir. Au retour de cette visite et dès que nous aperçûmes notre -porte, une surprise nous cloua sur place. Hâtivement, on dressait des -tentes, on suspendait des _fanouss_, on installait des bancs sur le -seuil de notre voisin. Émilie, qui se tenait sous notre porche, me cria -aussitôt: - ---C’est le vieux d’en face qui est mort subitement à midi! - -Au même instant un véritable hurlement de bête traversa l’espace. A ce -cri, cent autres cris funèbres répondirent. - ---_Ya da ouiti! Ya da ouiti!_[22] - - [22] Malheur sur moi! - ---Comme on le pleure!... me dit Azma déjà tout émue et prête à mêler sa -propre plainte à ce lugubre concert. - ---Est-ce qu’on y va?... demandai-je, ignorante des usages. - ---Y songes-tu? me répondit-on: que diraient les visiteuses de nous voir -arriver sans robes de deuil? Il faut d’abord aller changer de toilette. - -Vite, Azma grimpa jusque dans sa chambre, se vêtit d’une galabieh -noire--il y en a toujours en réserve dans chaque maison musulmane pour -les visites de condoléance--puis, à ma grande surprise, elle enleva son -bandeau de front en fine gaze blanche et le remplaça par un bandeau de -soie noire, elle couvrit ses cheveux d’un mouchoir de coton noir, reprit -son yechmack, sa habarra, et me regardant: - ---Comme tu es étrangère, je pense que tu peux venir comme tu es; c’est -déjà assez que tu t’enveloppes d’une habarra au lieu de conserver ton -chapeau comme toujours... - -Dans la maison mortuaire, je ne vis rien d’abord qu’une masse confuse de -femmes, couvertes de voiles sombres. D’ailleurs, l’affreuse plainte -m’étourdissait, entrait dans mes oreilles en trous de vrille, me -remplissant à la fois de surprise et de frayeur. - -Nous dûmes enjamber une multitude de savates et d’escarpins pieusement -déposés à l’entrée du vestibule, avant de parvenir à la chambre où se -tenait la famille. Vaguement, j’entrevis, sur un matelas à terre, une -forme rigide et tout autour d’elle des ombres s’agitant en mouvements -désordonnés, tandis que les gémissements emplissaient la demeure. Je -crus même entendre comme un bruit de claques retentissantes. - ---C’est la veuve!... me dit Azma; elle chante l’éloge de son défunt et -les autres répondent... La pauvre!... as-tu entendu comme elle se frappe -le visage, comme elle a de la peine... Ah! on le regrette vraiment ce -mort! - -Bientôt la danse et les cris tournèrent au sabbat et je devinai que l’on -emportait l’épouse à demi pâmée, hors de la chambre, où maintenant les -laveurs de mort allaient pénétrer en maîtres. - -On nous avait poussées dans une vaste pièce où le long du mur -s’étalaient des chiltas, recouverts de lustrine noire. Dans les maisons -où la mort a passé, nul ne doit s’asseoir autrement qu’à terre; même -pour les repas, qui se prennent autour du plateau. Les coptes et les -israélites eux-mêmes suivent cet usage qui remonte très loin dans -l’antique Égypte, et j’ai été fort étonnée, par la suite, de voir des -familles appartenant à la haute aristocratie financière, habituées au -dernier confort moderne, reprendre, aux jours de deuil, la coutume des -ancêtres et manger comme les familles fellahas. - -Bientôt la veuve et ses filles s’avancèrent et vinrent prendre place au -milieu de nous. Le grand deuil les rendait encore plus brunes, la mère -surtout était affreuse, avec ses yeux gonflés, sa pauvre face marbrée de -taches où des marques des ongles saignaient encore. Sur leurs têtes et -par-dessus le bandeau noir un grand voile était posé; sous le menton, -une sorte de guimpe semblable à celles que portent nos religieuses, -achevait leur triste parure. Leurs ongles et la paume de leurs mains, -étaient passés à l’indigo. Personne ne leur parlait. Les pleureuses -autour d’elles, poussaient un cri aigu toutes les minutes, puis de temps -à autre la femme qui semblait commander aux autres, entonnait une espèce -de mélopée dont ses compagnes répétaient en chœur les derniers mots -comme un refrain. - -Dans la pièce voisine on apercevait par la porte largement ouverte, les -ouvrières occupées à coudre les triples linceuls: un de coton, un de -toile, un de soie. Les bandes d’étoffe, d’un blanc neigeux, se -déroulaient entre les doigts des travailleuses, et l’on entendait, aux -rares instants de silence, le petit bruit des ciseaux mordant l’étoffe. - -Puis toute mon attention fut soudain attirée par l’entrée des -_cheïckas_. Elles arrivaient d’un pas grave, vêtues de sombre comme il -convient, et je ne pus retenir un mouvement de surprise en les voyant -regarder dans le vide, sans paraître se rendre compte du lieu ni de -l’entourage. - ---Elles sont aveugles! me dit Azma. - -Je n’eus pas de peine à m’en convaincre, quand ces femmes furent près de -nous. Les deux premières, soit que leur infirmité datât de leur -naissance, soit que le mal en leur ravissant la lumière eût cependant -respecté la forme de l’œil, n’étaient pas trop laides à voir. Mais que -dire des deux autres?... Ah! l’horreur sans nom du visage de la plus -vieille, visage ravagé, tiré comme avec un instrument de torture où la -place des yeux apparaissait béante dans des orbites sanguinolentes!... -La plus jeune montrait un œil complètement fondu, sous une paupière -rapetissée et comme rentrée, tandis que l’autre œil saillait au dehors, -blanc et dur, comme un œil de poisson cuit. - -Je détournai la tête, ne pouvant supporter un tel spectacle; mais -bientôt, m’enhardissant à forcer ma répugnance, je pus constater que ces -créatures ne semblaient point trop souffrir de leur disgrâce. Elles -s’étaient assises non loin de nous et, paisiblement, elles buvaient à -lentes gorgées le café onctueux qu’une esclave leur présentait: quand -elles eurent achevé de vider leurs tasses elles songèrent à commencer -leurs fonctions. La main en auvent sur la joue gauche, la bouche tordue -par une affreuse grimace, elles entonnèrent les versets du Coran sur un -ton aigu. Aussitôt, les pleureuses se turent. Mais bientôt monta de la -rue une autre psalmodie plus grave. - ---Les cheïcks! me souffla Azma. - -Aussitôt les cheïkas firent silence. Jamais dans l’Islam, même pour la -prière, les femmes ne doivent mêler leur voix en public à celle des -hommes. Si cette règle était enfreinte, le harem coupable serait méprisé -des autres. - ---Il n’est pas jusqu’aux mariages où les chanteuses ne se taisent -immédiatement, dès que le chanteur installé en bas parmi les visiteurs -masculins commence sa mélopée. Quand les cheicks se laissaient aller à -goûter quelque repos, les voix glapissantes s’élevaient de plus belle au -premier étage, puis les pleureuses reprenaient, continuaient ainsi la -note barbare. - -Nous partîmes sans avoir salué personne, selon l’usage oriental de ces -sortes de cérémonies. La veuve est censée avoir trop de peine pour -s’occuper d’autre chose que de sa douleur. - -Le lendemain, Azma retourna seule à la maison mortuaire. Pour moi, -cachée par les moucharabiehs, je pus suivre phase par phase la cérémonie -des funérailles musulmanes, si nouvelles pour moi. Comme toutes les -fenêtres étaient ouvertes chez le défunt je ne perdis pas un geste des -ensevelisseurs. Après que ces hommes eurent inondé le pauvre corps à -l’aide de grands seaux d’eaux brusquement vidés sur lui, ils passèrent -rapidement une grosse éponge et essuyèrent les chairs déjà livides. Puis -dévotement, selon les paroles consacrées, ils bouchèrent les ouvertures -(_sic_) à l’aide de tampons d’ouate,--ceci afin de fermer toute issue à -l’esprit du mal. On avait ensuite roulé le vieillard dans les trois -linceuls, les deux premiers déchirés en étroites bandelettes, un peu à -la façon du ligotage usité pour les momies; pour le dernier, celui de -satin, on s’était contenté d’en envelopper le mort comme d’un suaire en -le liant au cou et aux pieds assez légèrement pour laisser les liens se -dénouer facilement au cimetière; car les fidèles doivent pouvoir montrer -leur visage au jour du jugement, et leurs jambes doivent être libres, -pour courir à l’appel du créateur. - -Quand la toilette suprême fut terminée, on déposa le cadavre dans le -cercueil commun à tout le monde: on recouvrit ce cercueil de cachemires -brodés et d’un tapis de soie. A la tête, sur un bâton placé à cet effet, -et drapé d’étoffes superbes, on posa la chaîne et la montre du mort, au -sommet on avait déjà mis son turban, piqué d’un volumineux bouquet de -soucis. - -Le cortège se mit en marche. - -D’abord les chameaux chargés de pains, de fruits secs et de dattes, que -les distributeurs lançaient aux indigents par poignées, au passage. Deux -buffles suivaient, prêts à être immolés aux portes du cimetière. Six -porteurs d’eau offraient ensuite à boire gratuitement aux pauvres de la -route en mémoire du mort. Immédiatement après, marchaient les parents, -puis une école d’aveugles chantant à tue-tête et chacun sur un ton -différent, ce qui produisait la plus étrange des cacophonies. - -Des _Fohas_ suivaient portant le Coran. Après, c’était le tour des -thuriféraires. Le torse ceint d’une large serviette de cotonnade rouge -et jaune, ils marchaient gravement, tenant devant eux l’encensoir -fumant. Autour des chaînes de ces encensoirs s’enroulaient des -guirlandes de jasmin, vite fanées par le soleil et la fumée du brasier. -Par intervalle des hommes tendaient aux thuriféraires les fleurs et les -feuilles de plantes à essence qu’ils tenaient prêtes sur des plateaux -d’argent. Avec un grain d’encens ou de myrrhe, l’autre prenait une -poignée de feuilles ou quelques fleurs qu’il jetait sur les charbons -incandescents. On entendait crépiter les tiges fraîches et une fumée -âcre s’élevait aussitôt. Mais le mélange odoriférant s’opérait bien -vite, et les visages des officiants disparaissaient sous un nuage -bleuâtre, toute la rue s’en imprégnait. A leur passage, l’air -s’embaumait et je croyais voir un simulacre fantastique de nos -processions de France. - -Il y avait encore les _mougahouarines_. Ceux-ci allaient d’un pas -mesuré, scandant chaque geste d’un vigoureux coup de lanière sur leurs -minces tambours (_baare_) plats, produisant un bruit lugubre. - -Enfin le cercueil, porté très haut, par les serviteurs et les amis les -plus humbles. Derrière, les pleureuses agitaient leurs mouchoirs teints -d’indigo, et tordus en forme de cordes, appelant le mort des noms les -plus doux et faisant retentir l’air de leurs lamentations abominables. - -Voici un exemple des litanies qui se répètent devant la couche funèbre -et aux obsèques. Je l’ai copié dans une traduction de NYMA SALYA, -_Harems et Musulmanes_: - - Ah! ah! ah! - - Ah! pauvre moi qui suis seule au monde![23] - - [23] C’est la veuve qui est censée parler en ce moment. - - J’étais déjà dans la peine, me voilà dans le malheur, qui élèvera mes - enfants? qui s’intéressera à eux? - - Ah! ah! ah! - - Viens, ô toi qui portais de jolis souliers, un joli tarbouche! - - Les fèves vont verdir puis sécher, et tu ne les verras plus jamais! - - Quelles que soient les larmes que nous versions, nous ne pouvons te - rappeler à nous, ô mon maître! - - Les jours passent et nous laissent dans notre douleur! - - _Ia daoouiti!_ - - Ab! ah! ah! - - Je n’ai plus personne à présent; les amis ont fui pour jamais! - - Ah! combien avec toi, la vie était douce, à homme qui es parti avant - nous! - - Comme un bouquet de fleurs dont le lien est rompu, nous voilà séparés - et flétris. - - Ah! ah! ah! - - Ah! combien la vie est chère! - - Tu as crié, par trois fois avant de rendre l’âme! - - Tu étais très malade, tu as bu la maladie et tu es parti avec elle! ô - toi! aimé du prophète, comme ton oncle parti avant toi, salue le - prophète! - - _Ia daoouiti!_ - - Ah! ah! ah! - - Nous avons plus de peine que nous n’en pouvons supporter, qui va - seulement nous dire à présent: «Qui êtes-vous?...» - - Tu étais le maître de la maison et de nous tous, personne n’était - au-dessus de toi! - - Ah! rien n’égale le maître! Qui va nourrir cette femme? Qui élèvera - ses enfants? - - _Ia daoouiti!_ - - Ah! ah! ah! - - Ta fortune faisait notre joie. Tu as bâti trois maisons, tu as acheté - des terres et nous t’avons enlevé du lit pour te mettre dans le - cercueil! Mais je t’annonce que nous t’avons couvert de cachemires... - - _Ia daoouiti!_ - -Et cela continue ainsi... tous les mérites, toutes les vertus, toutes -les prouesses du mort sont vantées pour augmenter le regret de ceux -qu’il laisse. - -On remarquera par les quelques strophes citées plus haut, que la -question matérielle domine. Qui nourrira cette femme? Qui visitera ces -enfants? Ici plus qu’ailleurs, l’omnipotence du mâle et les bienfaits -qui découlent de sa présence se font mieux sentir que dans tout autre -pays. Les féministes ne seraient guère comprises en affirmant l’égalité -des sexes et en réclamant l’indépendance de la femme. En Orient, le mari -disparu, c’est le désastre. Beaucoup de veuves ont conservé les usages -antiques et se rasent la tête le jour de leur veuvage. Toutes, sans -exception, se trempent les pieds et les mains dans l’indigo et tendent -leurs maisons d’étoffes noires, depuis le plafond jusqu’aux tapis. Les -draps de lit, le tulle des moustiquaires, les rideaux, tout est noir... -Il n’est pas jusqu’aux tasses dans lesquelles est servi le café -quotidien, qui ne s’endeuillent elles aussi d’un large liseré noir. Cet -usage est général et paraît même encore plus exagéré chez les épouses -chrétiennes. - -Aux funérailles, la veuve, les parents et les amies suivent le corps en -voiture jusqu’au cimetière. Là se place une cérémonie spéciale à -l’Islam. Tandis que les pauvres sont piteusement enfouis à ras de terre -comme des bêtes, le visage tourné vers la Mecque, la tête et les pieds -dépassant le suaire, les êtres assez fortunés pour s’offrir un caveau y -sont descendus et déposés non point dans une bière, ni sur des tréteaux, -mais _à même le sable!_... On juge de l’épouvantable tableau qui s’offre -aux croque-morts, chaque fois qu’ils amènent une proie nouvelle aux -larves sans nombre, qui peuplent cette obscure demeure. - -Cette coutume a donné lieu à une des plus effroyables superstitions que -je connaisse tant au point de vue du courage qu’elle demande à celles -qui l’accomplissent que par rapport à ses résultats presque certains au -point de vue humanitaire. - -Quand une femme a un enfant infirme ou débile, son entourage ne manque -point de crier au sortilège. Surtout la belle-mère et les parents du -mari. - ---Comment mon fils aurait-il créé un monstre, lui si fort, si beau? - -Pour toutes les femmes musulmanes, le fils est un dieu qu’elles voient -revêtu de toutes les splendeurs et de toutes les qualités. Donc, le père -de l’enfant étant _a priori_ jugé incapable de produire autre chose que -de la beauté, la mère forte et bien portante, il faut s’en prendre aux -_Ibliss_ (esprits du mal). Sûrement un de ces _Ibliss_ est dans le corps -du petit et le tourmente. Que faire? - -Après avoir essayé les remèdes, les incantations, les _zahrs_--dont je -parlerai--on se chuchotte à l’oreille la terrible chose! Il n’y a plus -que la _tourba_ (la tombe!). - -La mère résiste, supplie qu’on lui épargne ce supplice. Mais les -vieilles femmes de la famille sont inflexibles. Il leur faut chasser le -mauvais esprit et pour la décider on a recours à l’argument suprême. - ---N’aimes-tu point ton fils? Ne veux-tu pas essayer de lui rendre sa -forme naturelle que le démon lui a ravie? - -Et la faible créature cède. Chancelante, les yeux agrandis par la -terreur, elle va trouver le gardien des morts... Celui-ci se fait -d’abord prier pour la forme, mais un _talari_[24] gentiment offert à -raison de ses scrupules: - - [24] Cinq francs. - ---Vite, vite, femme, dépêche-toi, il n’y a personne!... - -Lestement, il a fait glisser la lourde pierre tombale. La mère descend -les degrés, serrant son enfant contre son sein. Une odeur affreuse monte -de l’abîme où ils s’enfoncent... La femme dénoue brutalement l’étreinte -qui attache à son cou les mains frémissantes de l’enfant horrifié. -Fermant les yeux, elle dépose le pauvre être hurlant d’effroi sur le -sable gluant de matières innommables et elle fuit. - -C’est là, dans ce lieu redoutable, que les Ibliss tiennent conseil et -l’ange pitoyable aux mères va venir chasser du corps de l’enfant celui -qui s’y est naguère installé en maître. - -Au bout d’un moment, la femme reparaît et reprend son fils. Le miracle -s’est-il opéré? - -Revenue à la lumière, la mère regarde... Hélas! le plus souvent, c’est -un demi cadavre qu’elle remporte chez elle. Le petit être, à demi -suffoqué, respire à peine, et meurt au bout de quelques heures. Mais -l’exemple ne corrige personne et les préjugés comptent une humble -victime de plus. - -L’aïeule console sa bru. - ---Puisque l’Ibliss n’est point parti, le bon ange a eu pitié de ton -fils; ne pleure pas, tu as maintenant un gardien au paradis, selon la -parole de notre prophète. - -Les cimetières donnent lieu à bien d’autres scènes, plus étranges et -plus inattendues les unes que les autres; mais, heureusement pour la -population égyptienne, le conseil d’hygiène veille aujourd’hui et ces -coutumes barbares diminuent sensiblement en attendant qu’elles prennent -fin, ce qui, vu la sévérité des lois actuelles, ne saurait tarder. - -Après le retour de la famille à la maison que le mort vient de quitter, -les lamentations redoublent. En bas, sous la tente, les visiteurs -s’installent et écoutent les versets du Coran en dégustant le café que -l’on sert à chaque nouveau venu. En haut, au harem, les pleureuses font -rage. Cela dure ainsi trois jours et trois nuits, puis tous les jeudis -jusqu’à la soirée du quarantième jour. Alors, pour les hommes, le deuil -est considéré comme terminé. Les femmes le gardent un an, mais tout -tapage a cessé dans la maison et les pleureuses et leur suite vont -porter ailleurs leur ululement féroce... - -Pour la voisine, je sus bientôt que le malheur se compliquait d’une -véritable catastrophe. Le vieillard, qui l’avait rendue mère et élevée -au rang de maîtresse du logis, ne s’était point cru obligé de libérer -son esclave par le mariage. Elle ne lui avait point donné d’héritier -mâle... et voici que le père mort, les trois filles se voyaient presque -complètement dépossédées par un oncle qui revendiquait les biens du -défunt. Jamais, dans la famille, on n’avait accepté les trois gentilles -mulâtresses. Vrai Circassien irréductible, l’oncle ne pardonnait pas à -son frère de n’avoir point, à son exemple à lui, contracté union avec -une fille de sa race. Et, fort de son droit qui lui permettait de -revendre l’esclave, mère des jeunes filles, redoutant un peu l’opinion, -cependant--car, en général, le préjugé de la couleur ni celui des castes -n’existent en Égypte...--il se contentait de chasser la pauvre Abyssine, -pleurant de toutes ses larmes le maître défunt et le bonheur perdu. - -Ce fut par un brûlant après-midi, à l’heure où la sieste retient au lit -la majeure partie des habitants du quartier, que l’affreuse séparation -s’accomplit. - -Les filles, enroulées dans leur sombre habarra, furent jetées dans une -voiture fermée et conduites au train qui devait les amener au village, -chez la tante circassienne, où leur servitude commençait; la mère, -triste épave, demeurait sur le seuil, son pauvre bagage d’esclave posé à -ses côtés, et tenant encore, en ses mains crispées, la bourse de soie -renfermant les quelques pièces d’or qu’on lui laissait. - -La voiture s’ébranla. Alors, la malheureuse s’effondra à terre contre le -porche, et de chez nous on pouvait entendre ses lourds sanglots. Puis, -un voisin charitable s’avança vers elle, ramassa les hardes qui -traînaient autour de la femme et, passant son bras sous le sien, -doucement il l’entraîna vers l’inconnu. - -Le soir, dans le grand hall où toute la famille était réunie, on parla -de l’événement. Je ne pus parvenir à maîtriser l’indignation qui me -soulevait au seul souvenir de cette misérable tombant tout à coup du -sort le plus enviable, le plus paisible, à l’horreur de cet abandon si -complet... Mais les autres secouaient la tête: - ---Oui, certes! cette femme est à plaindre! son maître a mal agi en ne -l’épousant pas sur ses vieux jours, lui qui la traitait en épouse -véritable..., mais pouvait-il prévoir une mort si rapide? Il ne croyait -pas, d’ailleurs, que son frère se montrerait si dur!... Cependant, ce -frère aussi est dans son droit... Il aurait pu se montrer plus -impitoyable encore, et vendre cette esclave. Il ne l’a pas fait. C’est -un juste! - -Un juste!... Je songeais à ces choses toute la nuit. Bien que, -constamment, autour de moi, j’entendisse vanter les bienfaits de -l’esclavage musulman, tout mon être se révoltait à l’idée qu’une mère, -parvenue au déclin de ses jours, pût ainsi se trouver jetée à la rue et -séparée brutalement de ses enfants, repoussée comme une bête galeuse... - -J’ai rencontré, quelques années plus tard, une autre -esclave--Circassienne celle-ci--appartenant à un pacha millionnaire. Ce -pacha avait deux filles de cette femme et la traitait tout à fait comme -une épouse. Mais il avait aussi deux autres compagnes, avec lesquelles -il était légalement marié. Ces deux créatures avaient juré à l’esclave -une haine mortelle. Un beau matin, à la suite d’une altercation un peu -vive, elles décidèrent leur vieux mari à libérer son esclave. La pauvre -créature fut mise sur le pavé, avec pour toute fortune, son acte -d’affranchissement et quatre guinées... D’abord elle essaya d’utiliser -les faibles ressources dont elle disposait. Elle chercha de menus -travaux de couture, mais la vie du harem prépare mal les femmes à la -lutte quotidienne; manquant d’habitude, elle réussit à grand’peine à -trouver quelques clientes que sa lenteur ne pouvait satisfaire. Ignorant -presque tout du monde où elle n’avait pas vécu, rebutée dès les -premières difficultés, elle s’en alla frapper un soir à la porte -complaisante d’une proxénète qui la reçut, et... la garda. Pas plus -cette femme que la pauvre Abyssine citée plus haut n’ont jamais revu -leurs filles. - -Ces exemples sont rares, je dois le dire. Mais il suffit qu’ils puissent -exister, pour que toute âme humanitaire se réjouisse de l’abolition de -l’esclavage qui permit de telles choses en ce beau pays où chacun, -semble-t-il, devait être heureux. - - - - -XIX - - -A quelque temps de là, je rencontrai pour la première fois le khédive -Tewfick. - -Fils du vice-roi Ismaël pacha, petit-fils du farouche Ibrahim, Tewfick -n’avait rien pris à ces ascendants terribles. Ni débauché, ni prodigue, -ni fastueux, le jeune souverain exagérait peut-être les vertus -bourgeoises que, seul de sa race, il possédait. Le premier entre tous, -il n’eut qu’une femme issue d’une grande famille turque, et les esclaves -de son palais demeurèrent uniquement des esclaves, sortes de demoiselles -d’honneur; plus soumises au service de la vice-reine qu’au sien propre. -Le ménage khédivial passait pour un ménage modèle. - -Amina-Hanem était remarquablement jolie. De moyenne taille, elle portait -haut sa tête charmante, aux traits fins, que surmontait une magnifique -couronne de cheveux d’un châtain doré toujours tressés et entremêlés de -fils de perles. Son teint avait cette pureté, cette pâleur un peu ambrée -des teints de religieuses qui ne voient guère le grand jour. La bouche -mignonne, charnue, aux lèvres très rouges, corrigeait la gravité du -visage que deux grands yeux lumineux achevaient de magnifier. La -souveraine parlait déjà notre langue et la langue anglaise avec une -égale perfection. La première aussi, elle adopta nos modes françaises, -qu’elle continue à faire admirer dans le monde turc, par la grâce avec -laquelle elle a su les faire siennes. J’ai plusieurs fois revu la -khedivah et toujours j’ai conservé la même impression délicieuse. Amina -Hanem est une princesse exquise. Elle se montrait alors dans tout -l’éclat de sa jeune beauté. Des quatre enfants, vivants aujourd’hui, -trois seulement étaient nés à cette époque. Le prince héritier -Abbas-Helmy, khédive actuel, son frère Mohamed-Aly et l’aînée des -princesses Hadiga Hanem. Je garde le souvenir du khédive enfant avec une -surprenante clarté. C’était à Choubrah, la promenade à la mode, dans le -temps. Je faisais avec mon amie, Sophie de S..., mon troisième tour de -voiture, quand elle me dit: - ---Regardez, voici les petits princes... - -Dans un landau qui venait vers nous en sens inverse, j’aperçus une femme -âgée, l’air distingué et sobrement vêtue, accompagnée de deux garçonnets -de six à huit ans. Ses enfants avaient un costume de drap noir et -portaient les longs bas rouges si usités à ce moment. Ils étaient -coiffés du tarbouche national. Comme la voiture allait au pas et passa -tout contre la nôtre, je pus facilement voir les mignons visages qui se -tournèrent précisément de notre côté et s’éclairèrent même d’un joli -sourire à notre adresse. Les princes étaient blonds tous deux et avaient -entre eux une vague ressemblance, mais le futur khédive semblait déjà -pénétré de sa probable grandeur et tout, dans son maintien, dans ses -gestes, dans son regard volontaire surtout, le différenciait de l’autre, -vrai bébé rieur et joufflu. - -J’avais rencontré le khédive tout à fait par hasard, à ma seconde visite -au palais de la princesse S... Elle avait été malade et le souverain -venait la voir, en neveu bien appris. Comme la visite se faisait -incognito, personne n’avait été prévenu et j’arrivais à peine quand le -khédive lui-même parut. Comme je m’apprêtais à me retirer, il s’enquit -de mon identité et, de façon fort courtoise, m’adressa la parole dans le -français le plus pur. Il me dit qu’il espérait que je me plairais dans -son pays et qu’il aimait beaucoup le mien, sans le connaître... Je ne -devais jamais plus le rencontrer autre part que dans la rue. - -On a reproché à Tewfick ses hésitations permanentes, ses faiblesses sans -nombre et surtout son manque de courage devant la révolte d’Arabi. De -fait, il ne fut rien moins que lâche. Acculé par les folies de son père -Ismaïl à une situation insoutenable, il recueillit de son mieux -l’héritage bien difficile qu’on lui laissait. Malheureusement, comme il -advient trop souvent dans ces dynasties, il a supporté le lourd fardeau -de haine et les revendications sans nombre d’un peuple réduit aux -derniers degrés de la rage contenue pendant tant d’années de servitude -et de misères. - -Les prédécesseurs, qui avaient constamment pressuré ce peuple égyptien, -étaient morts pleins de jours et de gloire. Ismaïl continuait à -bénéficier dans son exil enchanteur de toutes les douceurs d’une -colossale richesse et le pauvre Tewfick, qui seul avait parlé de réforme -et qui, chaque jour, essayait de réduire la dépense, fut accusé de tous -les méfaits et chargé de tous les mépris. S’il n’eut rien d’un satrape -oriental, il fut du moins l’homme que promettait sa face tranquille, au -teint pâle, l’homme doux et gras, l’époux paisible qui ne connut point -les intrigues de harem, qui ne fit coudre aucune femme ni aucun ministre -dans des sacs, qui ne noya ni n’empoisonna aucun de ses proches. Il -mourut pieusement dans son lit, et fut pleuré de même par son entourage. - -On l’a accusé d’avoir vendu l’Égypte à l’Angleterre, mais celle-ci était -bien de force à la prendre toute seule. Les turpitudes du bas peuple -égyptien se mettant sous la bannière du néfaste Arabi-Pacha, et les -hésitations de la Chambre française refusant de marcher avec Gambetta à -la défense d’une nation où les intérêts français étaient si puissamment -représentés, ont achevé la conquête d’Albion. Conquête si facile, que -les rares coups de canon vinrent frapper seulement les maisons désertes -et les hôpitaux!... Quelques hommes débarquèrent aux sons des fifres, et -tout fut dit. - -Pour l’instant, on ne prévoyait guère ces jours malheureux, et le -souverain ne semblait point courir à sa perte. Il marchait lentement -comme il sied à un personnage sur lequel reposent les destinées du -royaume et je le vis disparaître dans les appartements de la princesse, -tandis que ma nouvelle amie, Sta-Abouha, bondissait vers moi à la façon -d’un chat sauvage. - ---Où donc étiez-vous cachée, petite Sta-Abouha? - -Elle me montra le rideau de la portière. - ---Là!... je n’ai pas perdu un mot de la conversation. Eh bien! ma chère -(_sic_), il a été très bien, savez-vous? - ---Qui cela? - ---Le khédive! Il n’est pas aussi aimable avec tout le monde, allez... -Quand on ne lui plaît pas, il ne dit rien. - -Mais la gentille sauvageonne ne pouvait longtemps demeurer en place. Ce -jour-là, à mesure qu’elle se familiarisait davantage avec moi, elle tint -à me faire visiter le palais dans tous ses détails. Elle m’entraîna donc -à sa suite par les vastes couloirs et les interminables corridors. Nous -gravîmes ensemble des centaines de marches, nous pénétrâmes dans les -chambres les plus somptueuses et descendîmes jusqu’aux réduits les plus -obscurs. Sur notre passage, de vieilles femmes circassiennes se -montraient et, curieusement, interrogeaient Sta-Abouha. - ---Qui est cette jeune femme? - -Elle répondait selon son caprice, peu soucieuse de s’arrêter et surtout -de perdre un instant de ma société, qui, disait-elle, en son langage -imagé, lui était «plus douce que la lumière». Les eunuques nous -souriaient avec bienveillance. - ---Ils sont gentils pour vous, Sta-Abouha? demandai-je. - ---Qui ça? Les eunuques? Peuh! cela dépend!... Je ne suis pas esclave. -Ils ont un peu peur de ce que je pourrais raconter dehors quand je vais, -par hasard, chez ma mère. Je pense qu’ils n’oseraient point trop me -frapper. - ---On frappe donc encore, ici? - ---Ah! si l’on frappe?... Mais d’où sortez-vous donc, pauvre ignorante? -on fait bien pis. A propos, vous vous souvenez de la jolie fille blonde -qui était avec moi la première fois que vous êtes venue ici? - ---Aldaat-Maas? - ---Aldaat. Oui, pauvrette! Elle est partie. - ---Partie! Pourquoi? - ---Ils l’ont vendue, il y a trois jours, mais si malade que je ne sais si -elle vivra chez ses nouveaux maîtres. - -Comme je m’étonnais, Sta-Abouha me fit à voix basse le récit suivant: - ---Aldaat, malgré son profil de madone et ses yeux d’enfant, n’était pas -très sage... Tout le monde savait au palais, qu’à part de nombreux -méfaits, on lui pouvait reprocher encore une très bizarre amitié -amoureuse pour le jeune Nazir-Aga, un eunuque du plus beau noir qui -avait grandi près d’elle dans le palais... On les avait souvent surpris -enfermés dans les caves où cachés sous les massifs du jardin, après que -les portes étaient closes... Mais comme le prince n’avait pas encore -daigné remarquer la jeune fille et que les privautés de son étrange ami -ne pouvaient, en somme, avoir de conséquences appréciables, on s’était -contenté de les faire fouetter tous les deux. - -Or, voici qu’après un châtiment plus cruel peut-être, les jeunes gens -s’étaient révoltés. Sur les conseils de l’eunuque trop entreprenant, -Aldaat-Maas avait volé les diamants de la princesse et on l’avait -arrêtée au moment où elle les glissait à son complice... Celui-ci devait -les vendre de façon à obtenir la somme nécessaire à leur fuite à tous -les deux. Cette fois, la punition fut terrible! Aldaat et son ami furent -condamnés à la bastonnade sur la plante des pieds... - -J’ai longuement parlé de ce supplice[25] qui, s’il ne met que rarement -la vie des victimes en danger, est cependant un des plus atroces qui se -puisse ordonner au point de vue de la douleur qu’il provoque. - - [25] Le prince Mourad. - ---Il faut dire qu’à part le vol des diamants, le crime des deux jeunes -gens se compliquait encore d’une tentative d’incendie des appartements -de la princesse, les coupables ayant cru pouvoir prendre la fuite à la -faveur des troubles qui en résulteraient au palais. Mais le feu avait -été rapidement étouffé et les voleurs surpris... - -La violence avec laquelle Aldaat-Maas avait été frappée était cause -d’une fièvre grave; et maintenant, transportée en ville chez d’autres -personnes, la pauvre fille se mourait, refusant même les soins et les -remèdes, décidée à laisser se terminer son existence d’esclave. -L’eunuque avait été vendu à Constantinople. - -Je demandai à Sta-Abouha quelle était l’impression produite au palais -par cette histoire. Ma petite amie eut un haussement d’épaules -significatif: - ---Que voulez-vous que l’on dise? On ne vole pas tous les jours les -diamants de la princesse; mais il ne se passe guère de semaine sans -qu’une esclave mérite quelque châtiment... On est habitué à ces choses -qui font partie de notre existence au harem. Seule, la mort nous étonne -un peu. Encore faut-il qu’elle touche une de nos compagnes -habituelles... pour les autres, on ne s’en inquiète pas. On ne vous a -parlé que vaguement de Gamyla, n’est-ce pas? - -Je dus avouer que l’on ne m’en avait même point parlé du tout. - ---Eh bien! Gamyla était mon amie, poursuivit Sta-Abouha. Vous ne savez -pas comme je l’aimais... Un jour, la princesse la fait appeler et lui -dit: - ---Réjouis-toi, Gamyla, on a fait faire ton trousseau. Je te marie dans -un mois!... - -Gamyla aimait en secret le secrétaire du prince, un jeune Turc, très -brave et très beau, qui lui avait promis de la demander au maître. Ils -se rencontraient en grand mystère dans le jardin, la nuit, avec la -complicité d’un eunuque auquel la pauvre Gamyla donnait toutes ses -économies!... Elle dut cependant baiser la main de la princesse à -l’annonce de la terrible nouvelle et se retirer en silence... Une -esclave n’a le droit de rien demander... - -Le soir, dans notre chambre, elle chercha avec moi à se souvenir des -femmes que nous avions vues parmi les visites de la semaine. Et voici -qu’elle se rappela tout à coup une horrible vieille, qui l’avait -fatiguée de questions et palpée sur tout le corps comme un animal. - -En Turquie et en Égypte, quand un homme désire prendre femme, il expédie -sa mère ou ses sœurs dans les palais où elles examinent les jeunes -filles qu’on leur présente et viennent ensuite rendre compte de leur -mission à l’intéressé qui fait alors sa demande à qui de droit. - ---C’est celle-là! pensa-t-elle... - -Elle ne se trompait point. C’était bien pour le frère de cette femme -qu’on la demandait. Le futur, vieillard achevé, malade, ayant déjà trois -épouses fanées, voulait réchauffer ses os glacés à une chair jeune et -bien vivante. - -Gamyla pria, pleura, se traîna aux pieds de la princesse et de son fils. -Celle-ci demeura inflexible. Le mariage eut lieu. Gamyla laissa sa calfa -la vêtir en épousée et la parer de son mieux; mais, la nuit venue, au -moment où les voitures du palais attendaient la mariée et les femmes de -la noce pour les conduire au domicile de l’époux, on chercha vainement -Gamyla dans toutes les chambres du palais. - -On ne la retrouva que le lendemain pendue à un sycomore, celui-là même -qui, si souvent, avait abrité ses rendez-vous... - -Au lieu du carrosse de gala drapé de superbes cachemires préparés pour -la circonstance, ce fut le cercueil qui reçut la triste fiancée et qui -l’emporta hors de la demeure du prince. Moi seule et sa vieille calfa -l’avons pleurée... - ---Mais c’est affreux, cela, petite Sta-Abouha!... - ---Affreux, certes! Moins cependant que l’histoire du petit agneau... - ---Quel petit agneau, Sta-Abouha?... - -La jeune fille, prudente, contrairement à son ordinaire, alla vérifier -si les portes étaient bien closes et si nous étions bien seules. -Minutieusement, elle inspecta les serrures, les fenêtres et regarda même -sous les canapés qui garnissaient la pièce en compagnie de douze -fauteuils. - ---C’est donc un secret d’État que vous allez me confier? demandai-je, -amusée par toutes ces précautions. - -Elle ne comprit pas tout de suite, Mais, sitôt qu’elle eut deviné, elle -murmura, les dents serrées: - ---Je ne sais pas si mon récit est tel que vous dites, madame, mais il ne -faut pas en rire; croyez-en votre petite Sta-Abouha, il y a tant de -choses de notre pays que vous ne connaissez pas encore; et je puis, sans -aucun doute, vous affirmer que, si une seule personne dans ce palais, -ici, pouvait se douter que je vous l’ai raconté, je recevrais la -courbache ou pis peut-être... - ---Vous me faites trembler! dites vite, je serai discrète. - ---Oh! je suis sûre que vous ne me trahirez pas... Écoutez: - -«Ceci se passait il n’y a pas très longtemps, sous le règne -d’Ismaïl-Pacha, quelque temps après l’ouverture du Canal... Une des -princesses de la famille, que je ne puis nommer, avait épousé un pacha -qu’elle n’aimait guère et trompait, d’ailleurs, sans se gêner en aucune -sorte. Mais, comme elle était de race vice-royale, elle ne permettait -pas que ce mari lui rendît la pareille dans son palais... Cependant, le -pacha avait le cœur tendre; il aurait pu, comme tant d’autres, se -contenter des plaisirs du dehors et mener la vie folle de tous ceux de -cette époque... Les Européennes faciles et belles ne manquaient point, -et il était assez riche pour s’offrir les plus aimables. Mais il avait -rencontré dans les couloirs de sa maison une délicieuse esclave -circassienne, blonde, frêle, toute jeune, l’air timide, le regard pur... -Il la désira tout de suite. Elle céda, un peu par crainte, d’abord, -beaucoup par tendresse par la suite; car, au contraire des autres -maîtres, il était bon, et elle ne tarda pas à trouver auprès de lui -l’oubli et la compensation des tourments sans nombre que lui infligeait -la princesse. - -«Une rivale dénonça les amours du pacha et de la pauvrette. - -«La princesse fit attacher son esclave et s’amusa tout un après-midi à -lui brûler l’intérieur des cuisses avec un fer rougi à blanc. - -«L’enfant guérit; mais des complications s’étaient produites, elle -boita! Pourtant, le pacha l’aimait comme une maîtresse, et non comme une -esclave. Il le lui prouva en la prenant sur ses genoux la première fois -qu’ils se trouvèrent seuls. - -«--Ma chérie, _mon petit agneau_! Je te vengerai, tu sortiras d’ici, -j’en fais serment et je te ferai une vie si douce que tu ne te -souviendras plus de ce que l’on t’a fait souffrir à cause de moi... - -«La pauvre fille écoutait, ravie, les paroles du maître; et elle -pleurait de reconnaissance, sa jolie tête enfouie sur l’épaule -complaisante. - -«Peu de jours après, on célébrait au palais la grande fête du _Courban -Baïram_[26] (fête du Mouton). Il est d’usage, pour ce jour-là, de -sacrifier un ou plusieurs moutons, dont la famille et tous les pauvres -des entourages doivent avoir leur part. Sur toutes les tables, le festin -est le même. C’est la fête du sacrifice, instituée en mémoire de celui -d’Abraham dans le désert. Par hasard, le pacha mangeait à la table de sa -femme. Après divers mets, on apporta un plat recouvert soigneusement. La -princesse, avec un sourire féroce, leva le couvercle. - - [26] Du turc _Courban_, sacrifice. - ---«Seigneur, dit-elle, je sais combien vous aimez les petits agneaux, -j’ai cru bien faire en faisant immoler et cuire celui-ci, à votre -intention. - -«Dans le plat, parmi les feuilles de romarin, était posée, sous la -chevelure ruisselante de sauce et de graisse, la tête adorable de la -favorite... - -«Le pacha ne tua pas la princesse. Longtemps, il voyagea loin d’elle, -sous divers prétextes. Si grande est la lâcheté des hommes qu’il n’osa -pas même dénoncer le crime abominable de celle qu’il tenait de la main -même du souverain... Mais il ne lui pardonna jamais.» - -Ce récit m’avait impressionnée à un tel point, que, malgré moi, je ne -pouvais croire à son effroyable horreur. Je conjurai Sta-Abouha d’être -sincère. Elle avait voulu m’éprouver, sans doute, une telle histoire ne -pouvait être vraie?... - -La petite Égyptienne eut un tel regard de haine en me montrant les murs -de ce palais qui nous abritait, et trouva de tels accents pour me dire: - ---Tout est vrai! croyez-en Sta-Abouha!... Tout!... Et ici, ces pièces -qui furent les appartements d’Ibrahim, le vice-roi terrible, bien avant -d’appartenir à mes maîtres, si vous saviez... Ah! si vous saviez ce -qu’elles ont vu!...» - -Je demeurai muette, prise de terreur devant les abominables mystères que -je venais seulement d’entrevoir et qu’à présent je redoutais de -connaître jusqu’au bout. - -Cependant, malgré l’amertume de ses paroles, je voyais bien que l’humble -et ardente Sta-Abouha aimait encore sa princesse. - -Quand on ne l’avait pas punie ou grondée, elle trouvait, pour excuser -les caprices des grands, même quand ces caprices revêtaient les formes -les plus étranges, une indulgence que je ne pouvais admettre alors; les -mots prenaient, sur les lèvres de cette enfant à demi sauvage, une -extraordinaire saveur. Ses moindres réflexions dénotaient un rare esprit -d’observation, une nature vibrante, douée de la plus fine ironie. - -Ensemble, ce matin-là, nous continuâmes la visite du sérail. - -Bâti sur le modèle de ceux de Stamboul, le palais, malgré une vétusté -évidente, avait vraiment grand air. - -Vu de l’avenue qui y conduisait, il se dressait magnifique, parmi -d’épais massifs de verdure, tout au bout d’une allée superbe. - -Ses appartements de réception et les chambres des princesses se -montraient d’une richesse inouïe. On avait prodigué à foison les -ornements d’or et de marbre. Ses plafonds, pour la plupart cloisonnés -dans le style arabe, ravissaient les yeux par la magie savante de leurs -couleurs. Les fenêtres et les portes, de dimensions colossales, -assuraient une ventilation merveilleuse. L’escalier magnifique s’ornait -d’une double rampe de porphyre et d’or. - -Dans les pièces destinées aux innombrables esclaves, le mobilier était -presque partout pareil. Un ou deux lits de fer à colonnes peintes, -recouverts de moustiquaires de gaze épaisse, bleue ou rose, un large -divan placé devant les fenêtres, une armoire très modeste, une table de -bois blanc et quelques chaises. Sur la table, le _techte_ de cuivre ou -d’étain et l’aiguière pour les ablutions. - -Chez les plus âgées, le mobilier s’augmentait d’un samovar en cuivre -poli, posé, comme un ami, dans l’endroit le plus apparent de la chambre, -d’un tapis de prières soigneusement plié, et d’un ou deux livres du -Coran. Le lit ne se faisait que le soir. Dans le jour, les couvertures -et l’unique drap se plaçaient, roulés en quatre, au pied du lit, avec -les deux coussins. Dans les coins, un ou deux _tabliijas_, sortes de -tables rondes très basses, où les femmes ont coutume de faire le café et -de préparer les boissons. Comme elles affectionnent particulièrement -d’être assises à terre sur leurs talons, à _la turque_, d’autres tables -seraient inutiles. Il leur faut un objet qu’elles puissent mettre à leur -portée. Presque toutes les esclaves gardaient dans l’unique armoire -leurs petites provisions personnelles, fournies par les libéralités de -la princesse: café, thé, sucre, fleur d’oranger, eau de rose, eau de la -reine[27]. - - [27] Eau de cologne (_Moyet-Malaka_). - -Le coffre renfermait les galabiehs et le linge. Ce coffre, à lui seul, -constituait une des originalités de l’appartement. Ne ressemblant en -rien à nos malles européennes, il affectait bien plutôt la forme des -antiques caisses à bois. Fait de sapin vulgaire, il était généralement -passé au brou de noix et incrusté de nacre ou d’ivoire, travail -grossièrement fabriqué à Assiout. - -Chez les négresses, ces coffres étaient tous de provenance fellaha, et -je ne sais rien de plus drôle que leur apparence. Que l’on se figure la -vieille malle en longueur, au couvercle rebondi, usitée au temps de -Louis-Philippe. Mais ici, au lieu d’être revêtue de poils de sanglier, -la malle supportait, ni plus ni moins qu’un cercueil, une deuxième -enveloppe de zinc. Ce zinc, peint de couleurs tout à fait -extraordinaires, bleu, rouge, vert, dans les tons les plus crus, se -recouvrait, par places, d’une sorte de poudre d’argent ou d’or, qui -faisait de ces coffres des objets rutilants comme autant de soleils, à -la moindre clarté de jour entrant dans la chambre. Ils sont encore très -employés dans les trousseaux de mariée de village. On les promène avec -orgueil par la ville, sur les charrettes nuptiales. - -Dans ces commodes improvisées, les esclaves d’alors serraient leurs -effets, jamais bien nombreux. Les Orientales ne font guère que la -quantité de vêtements nécessaires au moment même. Une femme qui n’est -pas du peuple, considérerait comme une honte de porter le moindre objet -raccommodé; au premier trou, la robe, les bas ou le linge sont donnés -aux esclaves des cuisines. - -Les esclaves blanches ne pouvaient faillir à cette coutume. Elles -recevaient, à cette époque, chez la princesse C..., six _galabiehs_ de -toile ou d’indienne, pour l’été, quatre en lainage pour l’hiver et deux -galabiehs de soie aux fêtes du baïram. En outre, elles avaient encore -quatre paires de mules et deux paires de souliers de satin pour les -sorties, sans compter les _cab-cab_, sortes de sandales de bois à hauts -talons, que les Orientales portent pour aller au bain, faire leur -toilette et les grands nettoyages de la maison; toute occupation, en un -mot, où elles risqueraient de se mouiller... Car l’eau joue un rôle -important dans la demeure égyptienne. Que les chambres soient -planchéiées ou dallées de marbre ou de pierres (dalles de Tourah), -plusieurs fois par semaine l’eau doit ruisseler un peu partout. Qu’il se -cache sous les lits ou sous les divans un monde de choses innommables: -vieilles chaussures, linge sale, objets de rebut, couvertures ou vieux -habits, cela ne fait rien à l’affaire, si le plancher est humide, si les -dalles brillent, la maîtresse de maison est fière. Cela, et le plus ou -moins de blancheur des housses recouvrant les divans et les sièges, -constituent la grande propreté orientale. Le dessous des meubles, les -coins et surtout la cuisine, souci constant de la ménagère de chez nous, -demeurent, en général, d’une saleté repoussante dans presque tous les -milieux, exception faite, à l’heure actuelle, de quelques grandes -maisons indigènes, installées complètement à la mode européenne; mais -ces maisons sont malheureusement bien rares, et presque toujours, -d’ailleurs, les soins de l’intérieur en sont confiés à quelque -gouvernante allemande ou française. - -Sur presque toutes les fenêtres des chambres d’esclaves, on pouvait voir -les mêmes plateaux de faïence grossière qui se trouvaient chez la -cousine Azma; ces plateaux, en forme de carrés longs, supportaient -l’armée des gargoulettes rebondies ayant, avec leurs formes pleines, -leurs minces goulots terminés par les couvercles de métal, un faux air -de petites bonnes femmes étranges, se rendant à quelque office. A côté -du plateau de faïence, un autre plateau rond, plus petit, fait de cuivre -ou de bois, sur lequel étaient posés la _canaque_ et les _fanaguils_ en -forme de coquetier. Car c’était une des gloires des esclaves de grande -maison de pouvoir s’offrir entre elles de chambre à chambre, une -hospitalité généreuse, plus vaste même selon le degré de protection dont -elles jouissaient au palais. Certaines se permettaient même d’imiter en -tout la maîtresse, dont elles avaient les faveurs, et oubliant qu’elles -avaient elles-mêmes passé les plats ou servi l’eau à la table d’_Hanem -Effendem_[28], peu de jours ou peu de mois auparavant, traitaient chez -elles d’autres compagnes moins gâtées du sort, qu’elles s’essayaient à -éblouir de leur prestige récent. - - [28] _Hanem Effendem_: La grande dame, la maîtresse; titre employé - seulement pour les princesses. - -Les visiteurs étaient représentés pat les Eunuques. Presque toujours au -mieux avec les Circassiennes, ils avaient le don de se faire choyer par -elles de mille façons. Connaissant toutes les petites nouvelles, sortant -beaucoup pour les promenades et les visites des princesses, sans compter -les courses dans les magasins, ils rapportaient avec eux un peu de cette -atmosphère du dehors, également chère aux pensionnaires des couvents, -aux filles soumises et aux femmes orientales. - -Pour ces éternelles désœuvrées, à la curiosité naturelle aux créatures -qui ne savent plus rien du monde, venait se joindre l’espoir, souvent -illusoire, de connaître un jour certaines de ces merveilles dont -l’Eunuque leur vantait le charme. Il suffisait d’un mariage pour les -rendre non pas complètement semblables à ces Européennes qu’elles -enviaient souvent, mais du moins maîtresses de leurs actes, pouvant à -volonté faire atteler leur coupé ou se rendre chez telle amie qui leur -plairait. - -L’Eunuque pour cela était tout puissant. Par la facilité qu’il avait à -pénétrer dans les demeures les plus fermées, il arrivait à se constituer -un cercle illimité de relations, dont beaucoup ne manquaient point de -puissance. Un mot dit au hasard sur l’esclave qui souhaitait s’établir -pouvait parfois décider du sort de la prisonnière. Aussi, de quels -soins, de quelles attentions les Eunuques étaient-ils l’objet de la part -des esclaves blanches... A ces vues intéressées s’ajoutait encore pour -les plus jeunes, deux autres sortes d’intérêt: la peur des coups et des -sévices qui est au fond de toute âme dépendante, et, plus encore -peut-être, une façon de commerce, mi-amical, mi-amoureux, entre les -Eunuques et les esclaves adolescentes. On m’a dit que ce commerce -n’était point toujours licite. Une vieille _calfa_ m’a même confié avoir -été le témoin d’une exécution impitoyable dans le palais où elle avait -grandi avant de devenir la femme du vieil avocat chez qui je l’ai -connue. - -Cette femme me raconta que sous le règne d’Abbas, une jolie Géorgiennne, -mariée à un officier égyptien et chez qui était la calfa alors presque -enfant, avait eu des complaisances pour le chef Eunuque de sa maison. Le -mari, prévenu, fit couper les mains à l’Eunuque et fouetter sa femme. -Mais, comme l’Eunuque était d’une intelligence remarquable, et fort -utile au maître pour le bon gouvernement de son intérieur, après -réflexion, il le fit soigner et le garda. - -Un jour, rentrant à l’improviste, il surprit la dame en train de -prodiguer à son serviteur de nouvelles marques de ses regrets et de sa -sympathie; alors il les fit coudre dans un sac et jeter au Nil... - -Sta-Abouha, elle, m’avoua être bien avec tout le monde, mais n’avoir de -véritable affection pour personne. - ---A quoi bon? disait-elle en son amusante philosophie, on ne sait jamais -ici si l’on reverra ces mêmes visages le lendemain. Il faut essayer de -faire sa vie si l’on peut!... - - - - -XX - - -Nous étions parvenues, tout en causant, jusqu’à une vaste chambre dont -la porte était entr’ouverte. Une voix très douce nous dit: - ---_Tffadal!_... - -La propriétaire de cette chambre nous souriait. Nous entrâmes. -Sta-Abouha tout bas m’avait dit: - ---C’est une ancienne esclave albanaise que le feu maître, père du prince -a aimée. Comme elle n’a pas d’enfants, elle n’était rien ici; alors, la -princesse en a eu pitié, et l’a gardée quand même. Elle est très bonne -et très pieuse, tout le monde l’aime ici. - -Dans le fond de la pièce, la calfa était assise sur les _chiltas_ -recouverts de soie écarlate. Elle fumait tranquillement une longue pipe -de terre brune, comme on n’en voit plus guère aujourd’hui. C’était une -femme de soixante ans environ. Ses cheveux, teints au henné, lui -composaient un masque étrange, leur couleur rouge jurait terriblement -avec la pauvre face exsangue, les traits émaciés et la bouche édentée de -notre hôtesse. Sa seule beauté était demeurée en ses yeux. Des yeux d’un -bleu sombre, aux larges pupilles, aux lourdes paupières; des yeux de -tendresse, d’intelligence et de passion, dont le sel des larmes n’avait -pu détruire la voluptueuse langueur. - -Cette femme avait pu espérer être princesse. Le caprice d’un soir -l’avait retirée de l’humble troupeau d’ignominie et voici qu’une autre, -moins aimée pourtant, avait pu donner au maître ce fils que ses -entrailles à elle n’avaient point conçu. L’autre avait pris sa place et -maintenant, le pacha mort, la délaissée ne devait qu’à la magnanimité de -sa rivale de n’être pas jetée à la rue et de pouvoir achever de mourir -paisiblement dans ce coin du palais, elle qui avait rêvé d’y commander -en maîtresse souveraine... - -Quelle chute lamentable, pour cette pauvre âme d’esclave orgueilleuse, -ravalée au rang des plus humbles de ses compagnes!... Elle se consolait -en élevant une délicieuse fillette, que la princesse lui avait permis -d’adopter. L’enfant avait maintenant douze ou treize ans... Elle était -blonde, de ce blond spécial aux Turques, qui donne à la chevelure des -tons de blé mûr. Ses yeux bleus s’ouvraient, limpides, à la vie qu’elle -croyait bonne, n’en ayant connu que les contentements, résumés pour elle -en cette chambre où son petit lit se dressait contre le grand lit de la -calfa qui l’aimait... Au moment où je la vis, elle épelait sagement dans -le livre que tenait un vieillard magnifique, à la barbe argentée, au -front de pur ivoire, vêtu d’une robe somptueuse, coiffé d’un turban -couleur de neige, et qu’on me dit être le _Hodja_[29]. - - [29] Professeur de Coran. - -Le tableau était d’une apaisante douceur. Ces trois êtres, la femme, le -vieillard, la toute jeune fille, représentaient une page admirable de -l’antique vie orientale. La résignation, la sagesse, l’espoir, se -lisaient sur les visages des personnages réunis dans cette pièce, si -différents cependant, par le rôle qu’ils devaient sans doute jouer dans -le vaste monde, mais semblables par la foi, cette foi musulmane qui -nivelle à sa guise toutes les races, toutes les classes et toutes les -volontés. Et de les voir ainsi, si loin de moi-même et de la terre -entière, en ce palais d’un autre âge, le vieillard et l’enfant penchés -du même geste pieux, sur le livre du prophète, la calfa écoutant de son -air grave les versets connus, je me crus tout à coup transportée bien -loin de la société actuelle, remontant les âges dans ce monde musulman -où rien ne change, jusqu’aux époques fabuleuses de son immense grandeur. - -Ce fut Sta-Abouha qui, de son rire d’oiselle, rompit le charme. -Familière comme un moineau, elle vint tendre au vieillard sa petite main -fraîche. - ---Bonjour, père!... - -Le Hodja effleura cette main de ses doigts pâles. - ---Bonjour, petite! - -Ils s’entretinrent ensemble un moment... - ---C’est lui notre maître à toutes ici; il m’a appris à lire, me dit la -pétulante fellaha, très fière de son mince bagage d’érudition. - -Mais le vieillard l’interrompit avec un sourire malicieux: - ---Si je n’avais pas eu d’élèves plus attentives, Sta-Abouha, il y a -longtemps que j’aurais renoncé à rien apprendre à personne... - -Et comme la petite faisait mine de bouder, il ajouta tendrement: - ---Ne te tourmente pas, enfant. Les oiseaux du ciel ne savent pas lire -dans les livres, mais leurs chansons réjouissent pourtant le cœur des -hommes. Allah ne t’a pas créée pour le travail; contente-toi d’être un -passereau joyeux, en attendant de devenir une bonne épouse et une tendre -mère. A chacun sa tâche, ma fille!... - -Il avait passé sa longue main fine dans les cheveux crépus de ma petite -amie, qui s’était assise à ses pieds et il me parut ainsi plus -patriarcal encore, plus grand et plus beau dans ce simple geste -paternel. Mais déjà Sta-Abouha lui parlait de moi, lui racontait mon -histoire, qui lui semblait tout à fait extraordinaire. Le vieillard me -regarda. - ---Tu as quitté ton pays, ta famille pour suivre notre fils Sélim?... -C’est bien cela!... Puisse Dieu t’éclairer et te donner le désir de -devenir musulmane!... - -Puis, comme un peu honteux de ce souhait, parti malgré lui du fond de -son cœur de croyant, il jugea poli d’ajouter: - ---Ça ne fait rien, ma fille, il y a aussi de bonnes gens chez les -chrétiens, que le Seigneur te garde du mal!... - -Il fallut accepter le café que, sur l’ordre de la calfa, la fillette -avait préparé. Comme je faisais compliment à la vieille esclave de la -beauté de sa protégée, elle eut un sourire de triomphe. - ---C’est qu’elle est à moi, cette enfant!... C’est ma _hératleck_, et je -l’aime comme le propre fruit de mes entrailles. Qu’Allah lui donne une -bonne chance dans la vie... - -Sta-Abouha, pensant que je ne comprenais pas très bien, m’expliqua -aussitôt ce que signifiait ce mot de _hératleck_ complètement nouveau -pour moi. - -Quand une femme esclave ou libre veut adopter un enfant, elle n’a besoin -d’aucune autre autorisation que de celle de ses maîtres, si elle est -esclave; mariée elle dispose de ses biens et n’a pas de comptes à rendre -à l’époux qui, de son côté, peut créer ou prendre tel enfant qui lui -plaît, sans même en avertir son épouse. Mais chez la femme, pour que -l’adoption soit complète, il faut qu’en présence de plusieurs personnes, -elle revête une robe très ample et largement fendue sur le devant. -Prenant alors le petit être qu’elle veut rendre sien, elle le fait -passer par l’échancrure du corsage et une matrone, agenouillée à ses -pieds, le reçoit dans ses mains. La mère adoptive prononce ces mots: - ---Enfant, je te fais mien!... - -Et la sage-femme le recevant, l’élève dans ses bras et le présente en -disant: - ---Voici le fils ou la fille d’une telle! (_sic_). - -Cet enfant est désormais l’_hératleck_ de celle qui l’a adoptée. - -En quittant la pièce où nous avions été si bien reçues, nous fîmes -encore la visite de plusieurs autres. Quelques femmes se trouvaient -seules dans leur chambre, priant ou cousant. D’autres--et c’était le -plus grand nombre,--avaient auprès d’elles leur _chaïader_ (petites -esclaves que l’on confie aux calfas pour les instruire des devoirs de -leur charge future). La calfa exerce un droit absolu sur sa _chaïader_. - -Quand la différence d’âge n’est pas trop grande, il se forme parfois des -amitiés d’une terrible violence. Sta-Abouha m’a dit l’aventure d’une -fillette de quinze ans qui avait tenté de se laisser mourir de faim, -parce que l’on mariait sa calfa... Il fallut que celle-ci obtînt du -palais la permission de l’emmener avec elle dans son ménage. Plus tard, -le mari, jaloux de la tendresse passionnée qui liait cette enfant à sa -femme, maria la pauvre _chaïader_ à un de ses domestiques, et renvoya le -couple à la campagne. - -Sta-Abouha ne sut pas me dire ce qu’il était devenu, mais elle pensait -que la pauvre petite s’était soumise et devait faire souche de jeunes -Égyptiens, là-bas, dans quelque coin du Béhera ou de Garbieh. - -Comme dans la maison du sultan de Stamboul, le palais contenait de -multiples fonctionnaires, recrutées parmi les esclaves blanches. Il y -avait une gardienne des trésors, une maîtresse des vêtements, une autre -préposée aux vivres, une autre aux boissons, une pour le café, une pour -les sirops, une autre encore pour les parfums; tout un escadron de -jolies filles pour la table et le massage. Et là-dedans n’étaient point -comprises les chanteuses, les danseuses et les musiciennes. - -Les bourgeois pouvaient, à leur guise, faire venir dans leurs maisons -les _almées_ ou _gawazi_[30] mercenaires; au palais, cette liberté -n’était point permise. Un prince devait pouvoir trouver chez lui, et à -toute heure de jour ou de nuit, l’attraction souhaitée ou le plaisir -demandé. - - [30] Le véritable sens du mot _almée_ serait «savante» mais il est - devenu synonyme de danseuse ainsi que _gawazi_ qui désigne - aujourd’hui les chanteuses alors que le mot _gawazi_ veut dire - «bohémienne». - -C’est ainsi qu’aux fêtes du Baïram, suivant le grand jeûne du mois -sacré, l’orchestre de femmes se faisait entendre, le jour pour les -visiteuses, et la nuit pour le prince. Rien de plus étrange que la vue -de cet orchestre, véritable tableau d’opérette. - -Que l’on se figure une cinquantaine de jeunes femmes, toutes jolies, -mais aux formes particulièrement opulentes, revêtues de costumes -militaires, qu’elles remplissaient d’une inquiétante façon. Sur leurs -têtes aux cheveux relevés en chignons, un tarbouche à glands d’or, posé -sur l’oreille, leur donnaient un faux air de débardeurs en délire. Que -dire de la culotte, si collante qu’il semblait impossible de la voir -résister jusqu’à la fin du premier morceau!... Sur une estrade, cet -orchestre, invraisemblable dans sa perverse ambiguïté, charmait -l’auditoire par l’exécution de fantaisies tirées des principaux opéras -d’Auber et de Verdi. - -Dans le milieu de la salle, une colossale corbeille de fleurs et de -fruits était dressée pour le plaisir des yeux et la gourmandise des -jolies bouches. Les visiteuses, en passant, prenaient un fruit, -cueillaient une fleur et allaient ensuite s’asseoir autour des -musiciennes, qu’elles écoutaient en fumant d’innombrables cigarettes et -en dégustant de nombreuses tasses de moka. Tandis que dans les pièces -basses du palais les négresses se livraient aux danses sauvages de leur -pays d’origine, en croquant des pistaches et en buvant tous les fonds de -verres de limonade ou de sirops venus des salons. - ---C’était une belle époque! soupirait Sta-Abouha. A présent, voyez-vous, -tout cela coûte trop d’argent. On diminue un peu, chaque année, le -nombre des esclaves et la somme des frais. Que n’êtes-vous venue du -temps de l’ex-khédive Ismaïl?... Ah! les beaux jours, les splendides -fêtes!... - -Et ma petite compagne, dans l’enthousiasme de ses souvenirs d’enfance -revenus, me montrait les arbres du jardin où nous arrivions. - ---Savez-vous?... je pense que les arbres, la terre, le Nil, tout ce qui -nous entoure se souvient et regrette... - ---Quoi donc, Sta-Abouha?... - ---Tout! C’est tellement difficile à dire et cela n’est pas pour me faire -valoir à vos yeux, chère étrangère innocente; vous ne pouvez conprendre -encore l’âme orientale. Quand vous la connaîtrez, les choses dont je -parle n’existeront plus. - -Et, comme je la pressais d’être plus explicite, soudain, elle redevint -la créature primesautière et charmante que je commençais à aimer et dont -la grâce pimentée m’effrayait et me ravissait à la fois. - ---L’Égypte d’à présent, qu’est-ce que c’est?... En vérité, ce n’est -rien!... On est moins battu, sans doute, et le Nil roule moins de -cadavres dans ses eaux grises; le cimetière, aussi, reçoit moins de -morts tombés subitement, sans cause apparente. Aujourd’hui, on meurt -presque toujours d’une maladie, et l’on assure qu’il y a des juges, dans -tous les pays, qui rendent vraiment la justice, sans prendre de -backchiches. Je ne sais pas, moi!... On dit même que l’esclavage va être -complètement interdit. Eh bien! si cela est vrai, c’est la fin de la -race, la fin de nos grandeurs, la fin de tout!... Ces maîtres, que nous -servons et que nous haïssons, nous ne saurions vivre sans eux... C’est -l’abondance de leur superflu qui fait notre aisance, car ils ont cela de -grand qui leur fait pardonner bien des faiblesses: ils savent encore -être généreux!... Si nous existons, si nous connaissons quelques-unes -des joies de la terre, nous, les humbles, c’est leur gaspillage qui en -est la cause, et les miettes de leurs tables sont assez abondantes pour -que toute la faim du pays soit rassasiée. Nous ne savons pas travailler. -Nos mères ne nous ont appris à rien faire. Chez nous, on mourrait de -faim sans l’aide des grandes maisons. Chez les maîtres, nous trouvons, -avec le gîte, le vivre, les vêtements et quelquefois l’amour!... que -nous n’aurions jamais connu sans cela, car nos maris nous prennent comme -des brutes, et la femme n’est guère, pour eux, qu’un objet de rendement -ou un animal de reproduction. Ils veulent beaucoup de femmes pour avoir -beaucoup d’enfants qui, en grandissant, travailleront la terre avec eux -et leur éviteront ainsi l’emploi des bras mercenaires. Les épouses -vieillissantes deviennent aussi des bêtes de somme, qui peinent et -triment jusqu’au dernier souffle sans rien demander qu’un peu de pain... -Au palais, le plaisir d’une nuit peut faire de nous la mère respectée de -petits princes, dont la venue changera pour toujours notre destinée. -Esclave aujourd’hui, grande dame demain, qui pourrait hésiter devant -l’émerveillement d’une telle espérance? - -Nous étions arrivées au détour de l’allée, jusqu’au bord du fleuve. Le -soir tombait. Sta-Abouha, subitement, s’était tue, gagnée peut-être par -la douceur profonde de l’heure présente. Derrière nous, le palais -dressait sa haute structure. Les murs, badigeonnés d’un rose pâli, -semblaient se fondre avec la teinte des nuages qui descendaient du -Mokatam jusqu’à nous. - -Les arbres, aux feuillages sombres, abritaient des milliers d’oiseaux -dont le babil emplissait l’espace. Les frangipaniers, les héliotropes, -les fohls, les roses, toutes les autres fleurs innombrables en ce -jardin, exhalaient, à l’approche de la nuit, un parfum si pénétrant, que -l’air en était comme saturé; il semblait, par instant, que l’on dût -défaillir sous leurs multiples essences. Devant nous, c’était le Nil, le -fleuve roi aux eaux lourdes, qui virent passer tant de monarques, tant -de conquérants et tant de vaincus, dont les corps glacés allaient se -perdre, achever de pourrir sur le lit sablonneux, et ce lit ne les -rendait jamais plus. - -De l’autre côté, c’était la route de Guizeh, conduisant alors aux -Pyramides que l’on voyait se dessiner, ombres gigantesques, -triangulaires et fines, dans les vapeurs roses du couchant. Vues de -cette place, leur masse colossale n’était plus qu’un double cône. La -troisième pyramide, celle de Mycérinus, à peine visible. Derrière nous, -sur la hauteur, la citadelle dressait sa façade et ses minarets montant -comme deux longues aiguilles dans le ciel clair. Là-bas, vers le nord, -la chaîne Lybique se confondait avec les nuages couleur de hyacinthe. - -Sur le Nil, les grandes barques glissaient doucement, leurs voiles -latines gonflées sous la forte poussée de la brise. - -Une petite flûte égrenait ses notes dans les roseaux; des buffles -passèrent devant nous, chargés de faix d’herbes. Un enfant mince, brun -et nu, les conduisait. - -C’était l’Égypte! toute l’Égypte! paisible et triste dans sa tranquille -beauté; l’Égypte de toujours, l’Égypte qu’avaient connue, avant notre -époque, les pères et les aïeux de ceux-ci. L’Égypte immuable et -convoitée des Hycsos, des Pharaons, des Ptolémées et des Césars; -l’Égypte éternelle, au sein fécond, que Bonaparte trouva telle que -l’avait laissée Cambyse et qui nous paraît à peine changée, à -nous-mêmes, sitôt que nous franchissons l’enceinte des grandes cités. - ---Notre pays est beau! dit Sta-Abouha gravement. - ---Très beau! petite Sta-Abouha. - - - - -XXI - - -Le soir, à la maison familiale, quand tout le monde était endormi, je -montais sur la haute terrasse, en compagnie de ma fidèle Émilie. Elle -allumait les deux flambeaux de jardin, et moi, assise sur un morceau de -tapis, le dos appuyé contre une selle de velours cramoisi, à crépines -d’or, qui se trouvait là on ne sait comment, je lisais les _Mémoires de -Saint-Simon_... Était-ce la splendeur vraiment merveilleuse de cette -nuit d’été? Était-ce l’influence ambiante ou le souvenir des choses -entendues, je ne sais, mais le volume, tout à coup s’échappa de mes -mains, tout le parfum des fleurs de ce jardin respirées tantôt, toute la -mélancolie du paysage étaient en moi, et me donnaient une sorte de -vertige. J’eus peur de devenir pareille à tant d’autres dont on m’avait -dit l’histoire; ma volonté était impuissante, je me sentais glisser à la -paresse, à l’oubli de tout ce qui n’était pas l’infinie béatitude de -l’heure présente. Un grand palmier, tout près de nous, agita son panache -de feuillage, un oiseau de nuit passa sur nos têtes et les frôla. - -Dans une maison voisine, on entendait le tam-tam régulier du -_darrabouck_, tandis que des voix de femmes chantaient. - -Des chiens, longuement, aboyèrent. Il me semblait que, depuis des -siècles, l’âme orientale était en moi. - -Soudain, déchirant la nue, la lune monta radieuse, dans la nuit si -lourde de volupté. - -Alors Émilie, qui, depuis un moment, me regardait sans rien dire, dans -la simplicité de son âme, se mit à fredonner presque à mi-voix et pour -moi toute seule, le vieux refrain d’un de nos _Noëls_ provençaux: - - Aouoh Christaou la luno es lévado! - Aouoh Christaou saouto vito aou Saou![31] - - [31] - - Eh! Christophe, la lune est levée... - Eh! Christophe, saute vite à terre. - -Il me parut que, tout à coup, on ôtait de devant mes yeux un voile épais -qui, pour un moment, m’avait enlevé la notion des choses. Je me sentis -redevenir moi-même, j’avais honte de cette minute durant laquelle je -m’étais laissé glisser sur la pente fatale, prête à renoncer à la lutte, -gagnée aux habitudes du pays, sous l’influence amollissante du milieu et -de l’air ambiant. - -Je me levai, je regardai le ciel de minuit, ciel d’Orient, lumineux -comme une aube et je me dis qu’il suffisait peut-être d’une heure de ces -nuits rafraîchissantes, pour chasser d’un cœur volontaire les lâchetés -et les faiblesses, suites de jours trop brûlants, des heures trop -lentes... Et je me promis d’être forte, d’être vaillante, de garder de -mon mieux l’âme résolue que les douces aïeules françaises avaient mise -en moi. Ainsi, il avait suffi d’un air ancien, d’un air du pays, -fredonné par des lèvres de servante, pour me rendre à la fois le courage -et le goût de vivre... - -J’ai tenu parole. Depuis ce jour, quels que pussent être les exemples, -quelque amertume ou quelque regret qui me pût venir, je fus brave. - -Tous les soirs, malgré une lassitude croissante, je demeurais de longues -heures, en compagnie de mes livres, forçant mes yeux à se rouvrir quand -je sentais le sommeil appesantir mes paupières. Je repris ma -correspondance interrompue et, enfin, je laissai davantage ma pauvre -Émilie dégonfler son cœur fruste dans le mien. Je lui défendis seulement -de me parler de ce qui se faisait dans la maison. - -Insensiblement, je la ramenais vers la douce terre si lointaine, où, -toutes deux, nous avions essayé nos premiers pas. Et peu à peu, à force -de refaire ensemble les routes jadis parcourues et de répéter les -paroles toujours entendues, nous parvînmes à nous créer un petit coin de -patrie, un havre de paix où nous nous retrouvions avec nos âmes -différentes, unies dans le même amour et le même espoir. Il n’y avait -plus ni maîtresse ni servante, mais seulement deux femmes françaises, -perdues dans ce harem africain, heureuses d’échanger ensemble quelques -idées, point toujours pareilles, mais émises du moins dans la chère -langue maternelle. L’humble paysanne qu’était Émilie, me racontait son -enfance dans la ferme paternelle, perdue dans les montagnes de -l’Aveyron. Elle avait, au plus haut point, cet esprit un peu -caustique--mais dont toutes les comparaisons font image--qui caractérise -nos peuples méridionaux. Je connus l’histoire du berger Basile, du -pauvre Marine, et de la vachère Ninette. Je crus parfois faire, avec -cette fille des Cévennes, l’ascension de ses montagnes, une lanterne à -la main, le front recouvert de la mante du pays, par les nuits claires -et glaciales de Noël. Je voyais l’office; j’assistais au plantureux -réveillon, où cinquante paysans se groupaient, tel un troupeau, autour -de la table du curé, régalant ses ouailles de dinde, de nougats et -d’_oreillettes_[32], le tout arrosé de blanquette de Limoux, ou de -muscat de Lunel. - - [32] Pâtisserie du Languedoc et de la Provence. - -Soudain, une mélopée arabe venait jusqu’à nous d’un immeuble voisin, le -son d’une _houd_ ou de la _noune_ grinçant tristement quelque mélodie -sur un ton mineur; ou bien le _gaffir_[33] hurlant sous nos fenêtres son -appel fatidique: _Ouahed!_[34] Et c’était fini! Le charme se rompait. On -était de nouveau deux exilées qui descendaient, le cœur lourd et les -yeux troubles, dans la maison, et regagnaient la chambre commune en -ayant bien soin de ne pas écraser de négresses dans le hall, car elles -dormaient serrées les unes contre les autres et si bien enroulées sous -les énormes couvertures, qu’il fallait se livrer à une véritable -gymnastique, pour éviter de marcher sur leurs corps. - - [33] Crieur de nuit. - - [34] «Un»! Abréviation de la formule Islamique: «Il n’y a qu’un seul - Dieu!» - -Dans la chambre, c’étaient alors la musique continue des corbeaux -croassant jusqu’au jour, le chant lugubre des derviches auquel, -cependant, je commençais à m’accoutumer, et le cri strident des -éperviers frôlant nos fenêtres. - -C’est le soir!... Il a fait très chaud toute la journée et la maison, -surchauffée par les rayons d’un soleil torride, a gardé dans ses murs -une température si élevée que, malgré les courants d’air établis -partout, on suffoque. - -Dans le hall où le repas s’achève, nous sommes tous assis autour du -traditionnel plateau, où s’étale, fraîche et saignante à souhait, une -succulente pastèque. - -Le cousin Ahmed-bey a découpé habilement le cœur du fruit et le partage -en morceaux, qu’il nous distribue en maître de maison magnanime, gardant -pour lui la partie la moins délicate. - -On mord à belles dents la pulpe savoureuse, dont le jus découle de -toutes les lèvres en bave rose. C’est délicieux et dégoûtant à la fois. - -A terre, comme un animal familier, Zénab achève les écorces que le bey -lui jette, sans qu’elle songe le moins du monde à s’en offenser. Mais, -la dernière bouchée finie, elle se traîne sur les genoux jusqu’à l’hôte -et sa voix se fait larmoyante pour demander: - ---_Amel-Maarouf, Nébit, ia bey?..._ (Faites-moi plaisir... du vin, mon -bey!) - -Dès le premier jour de mon arrivée, et pour me faire honneur, on a -servi, sur la table de famille, la rouge boisson prohibée par le -prophète. - -J’ai constamment refusé d’en prendre. Mais, comme on a continué de -placer le _fiascho_ devant moi, presque chaque jour, la même scène -amusante se reproduit. - -Vers le milieu du repas, au moment de faire appel à l’esclave -pour lui verser à boire, avant de prononcer le mot consacré -(_Essinni!_--Désaltère-moi!), le cousin, hypocritement, se tourne vers -moi et demande: - ---Ma cousine, vous ne prenez pas de vin?... - -Et moi de répondre: - ---Non, mon cousin, merci! - ---Vous permettez que j’en boive un peu?... - ---Comment donc!... - -Et je lui tends le _fiascho_ qu’il a devant lui. Il boit sec et commence -à retrouver la parole, lui qui ne parle presque jamais. - -C’est alors que Zénab se rapproche, vraie chatte gourmande, et réclame -sa part. - -Généralement, elle invente un malaise, une souffrance quelconque, qui la -force à demander de ce vin qui est un remède, «un vrai remède, -seigneur!» En demanderait-elle sans cela, elle qui se targue d’être une -si bonne musulmane?... - -Ce soir, elle ne va point faillir à son habitude. - ---Zénab, interroge le cousin, pourquoi veux-tu boire de ce vin? Tu sais -bien que c’est défendu... - ---Je le sais, seigneur... mais j’ai mal! Ah! j’ai si mal! Donnez-m’en -rien qu’un peu, une goutte pour guérir mon pauvre estomac qui me brûle. - -Le cousin, amusé, verse dans un bol de faïence la valeur de deux grands -verres. - -La femme boit. - -Un quart d’heure après, elle est ivre à tomber. C’est le moment que l’on -attendait; l’heure précise où le démon, caché dans l’âme obscure de la -bouffonne, va se manifester à nous par les paroles et les actes les plus -baroques et les plus inattendus. Il n’est pas de folies qui ne -s’échappent de ces lèvres de démentes où l’alcool a mis son poison. - -Cette fois encore, nous assistons immobiles à la répétition du spectacle -quotidien. Comme il fait chaud, Zénab a retiré sa galabieh, selon une -coutume qui lui est chère. Elle apparaît sous la clarté crue de la -suspension au pétrole, à l’abat-jour de métal, vêtue d’un simple caleçon -de percale jadis blanche, mais, pour l’instant, d’une couleur indécise, -flottant entre l’ocre et l’ardoise à force de malpropreté. Ce caleçon, -qui gêne sans doute son estomac lourd de vin, elle l’a fait glisser -jusqu’au milieu de son ventre, qui semble pitoyablement flasque et -blême, au-dessus des cordons qui le soutiennent mal et entament les -chairs. - -Zénab ne porte pas de chemise et sa gorge, en forme d’outre, tombe -lamentablement plus bas que la taille, sous la forme de deux petits sacs -vides et ballottants. Les pectoraux se dessinent de façon inquiétante -sous la peau de la poitrine et les épaules semblent deux clous énormes, -reliés à ces bâtons qui sont les bras. Le dos, où l’épine dorsale montre -chacun de ses nœuds, s’arrondit déplorablement. - -Et, sur cette loque, des tatouages variés ont laissé leurs traces -ineffaçables. Zénab porte sur chaque sein un petit soleil et, au bas des -reins, se dessine un crocodile. Elle est très fière de ces emblèmes et -les exhibe à tout venant sans la moindre gêne. - ---Danse, Zénab!... ordonne le maître. - -Et Zénab danse. - -Elle a mis sur sa tête grimaçante le tarbouche que complaisamment, a -prêté l’eunuque, dont la large face s’épanouit d’aise dans l’encadrement -de la porte... Elle a pris la canne du maître et, une fleur de souci -entre les dents, les yeux dilatés, le torse penché en avant et la croupe -tendue, ses deux mains appuyées au bâton qui la soutient, elle imprime à -la partie moyenne de son corps, des mouvements bizarres, dont l’impudeur -ne choque personne. Sa pauvre face stupide exprime une douce -satisfaction; ses yeux sans cils pleurent de tendres larmes; sa bouche -s’entr’ouvre: Zénab est heureuse! - -Le vin de palme a, pour un instant, chassé jusqu’au souvenir de la -misère présente et des souffrances passées. - -Le bey lui-même donne l’exemple de l’accompagnement, en frappant en -cadence ses deux mains l’une contre l’autre. Les assistantes, maîtresses -et esclaves, limitent. Zénab, excitée par ce rythme un peu sauvage, se -livre à présent à de véritables contorsions. Sur ses traits, que ce -plaisir furieux décompose, la sueur ruisselle et ses cheveux, mal -peignés, viennent battre ses joues de leurs mèches folles. Maintenant, -elle a jeté le bâton et passé à ses index les crotales de cuivre qu’une -servante lui a tendues sur l’ordre du bey. Les bras levés au-dessus de -sa tête, elle agite ses crotales en un mouvement toujours plus rapide. -Ses yeux révulsés ont une expression indéfinissable qui tient à la fois -de l’extase et de la terreur. Elle tourne sur elle-même, grisée par -cette musique étrange, faite de toutes les voix des personnes -environnantes, des battements de leurs mains et surtout de ces terribles -crotales qui ne s’arrêtent plus. - -Gull-Baïjass a pris un darrabouck entre ses genoux, et ses doigts blancs -de paresseuse en tirent le son toujours pareil qui, depuis l’aurore des -siècles, guida les danses des filles d’Égypte. - -L’eunuque, ravi, s’est avancé et, assis, sans rien dire, tout près de la -porte, sa grosse tête crépue dodeline gravement de gauche à droite, il -semble personnifier ainsi quelque divinité grotesque sortie du fond des -âges, pour apporter à ce tableau familial sa présence tutélaire. - -Et tout à coup, la danseuse s’arrête, à bout de souffle, et vient -s’abattre presque à mes pieds, comme une masse. - -Zenab est évanouie. - -Le maître rit et sort de la pièce. - -Azma hésite un peu, partagée entre son bon cœur qui lui conseille d’être -charitable à cette femme, et la crainte de perdre de son prestige devant -ses esclaves, en donnant des soins à une créature si inférieure. Mais, -moi qui ne suis pas Turque et n’ai pas à me préoccuper de ces gens, je -me suis agenouillée près de Zénab, et, aidée d’Émilie, nous parvenons à -ranimer la pauvre danseuse. Azma, alors, a été chercher elle-même l’eau -_de fleurs_[35], précieusement distillée par elle et conservée dans la -vieille dame-jeanne, au fond de l’armoire de sa chambre. Elle revient, -tandis que Zénab ouvre les yeux et essaie de me baiser les mains, en -signe de gratitude. De voir la _hanem_ s’occuper d’elle avec moi et lui -tendre la boisson si recherchée et servie dans une cuiller d’argent, -comme à une égale, Zénab n’en peut croire ses regards. La joie -l’étouffe. Pour mieux nous en prouver l’excès, la pauvre femme essaie de -petits gloussements de gratitude, qui ne parviennent pas à s’échapper de -sa gorge. - - [35] Eau de fleurs d’oranger. - -Émilie, la première, a pensé à couvrir le buste nu et à envelopper les -épaules de Zénab d’un châle à elle; cela suffit à procurer -immédiatement, chez la fellaha, le réveil de toutes ses facultés. - ---Ah! par Allah! que ce châle me fait de bien. Si j’en avais un pareil, -je crois bien que je serais guérie tout de suite... - -Moi, probablement, j’aurais donné le châle, mais Zénab a affaire à plus -maligne qu’elle, avec ma rusée Cévenole. Émilie est bonne, mais avisée; -elle pense qu’elle n’est pas assez riche pour faire des cadeaux aux -paresseuses. - ---Écoute, Zénab, puisque ce châle te plaît, je t’apprendrai à en faire -un pareil. - -Zénab aime mieux y renoncer tout de suite... - -Le lendemain et les jours suivants, je crus remarquer chez cette -bouffonne--car elle n’était guère que cela dans la maison--un -redoublement d’amabilité et d’égards à mon intention: Zénab se souvenait -et elle était reconnaissante. Pour moi, je ne pensais plus à son -accident, quand, un soir, après une interminable journée de -solitude--toute la famille était allée rendre visite à des parents -habitant la banlieue--comme je demandais l’heure à Gull-Baïjass pour la -dixième fois peut-être, Zénab, qui me regardait sans rien dire, -s’approcha de moi: - ---Petite hanem, les heures te semblent longues!... Tu n’as pas lu dans -tes gros livres, ce soir; je parie que tu es malade?... - -Je dus avouer que j’avais mal à la tête. - ---C’est parce que le bey ne t’a pas écrit... Ne te tourmente pas; -demain, le seigneur t’enverra une bonne lettre; mais moi, ce soir, je -veux te distraire. - -Tout de suite, je pensai à la danse et je revis par la pensée toute la -scène de l’autre soir. - ---Non, non, Zénab, pas de danses, pas de musique! je suis lasse. - -Mais elle, à voix basse, murmura: - ---Ce n’est pas ce que tu crois... Non, j’ai à te montrer quelque chose -qu’aucune chrétienne avant toi n’a vu; une chose que tu ignores et qui -t’amusera, ma colombe... Seulement, il ne faut pas le dire ici; sans -cela, on me chasserait, et la pauvre Zénab n’aurait plus de gîte. - ---C’est donc mal, Zénab, ce que tu me proposes?... - ---Voilà. C’est mal et ce n’est pas mal... ça dépend des idées. Je te -mènerai dans une maison où tu ne rencontreras que des personnes très -respectables, mais qui seraient fâchées si elles savaient que je leur -conduis une dame qui n’est pas Égyptienne. Chaque peuple a ses -habitudes, qu’il n’aime pas voir divulguer. Viens, ma sœur, tu ne le -regretteras pas... - -Que ceux qui jamais ne sentirent l’aiguillon de la curiosité tourmenter -leur cervelle, me pardonnent. - -Zenab avait dit: - ---Je vais te montrer quelque chose, qu’aucune chrétienne avant toi n’a -vu... - -Je n’avais pas dix-huit ans! Personne n’était là pour me guider. Une -envie terrible me prenait de voir ce spectacle défendu aux profanes; -d’ailleurs, ma fidèle Émilie et Zénab seraient avec moi... Que -pouvais-je craindre? J’acceptai de revêtir la habara et nous partîmes. - ---Surtout parle très peu, me souffla Zénab, je te présenterai comme une -dame persane descendue chez ma maîtresse. Je dirai que tu ne sais pas -très bien l’arabe. - -... Ainsi, cette fille stupide trouvait cependant des subterfuges -surprenants pour l’accomplissement de ses volontés. - -Nous partîmes en voiture et, en quelques minutes, le cocher nous déposa -dans le quartier même de _Darb-el-Gamamiz_ devant une maison d’apparence -fort honnête. Deux grands eunuques surveillaient la porte. - -Nous franchîmes le patio. Zénab souleva la lourde portière qui masquait -l’entrée du harem, en personne habituée, pour laquelle les lieux -n’avaient plus aucun mystère. - -Nous parvînmes au premier étage. Tout de suite les sons de l’habituel -orchestre arrivèrent jusqu’à moi. _Noune_, _houd_, _darrabouck_ -faisaient rage de compagnie. De temps à autre, des voix féminines -accompagnaient l’air sur un timbre suraigu. Je n’eus pas trop le temps -de me demander où j’étais, ni si cette musique entendue était une -musique de fête. Une femme entre deux âges, la face outrageusement -peinte, les cheveux passés au henné couleur de sang, les yeux -démesurément agrandis de kohl, venait vers nous, dans un balancement des -hanches et des cuisses qui lui donnait la démarche peu gracieuse d’une -oie. - ---Qui est cette hanem, Zénab?... Est-ce pour une leçon? - -Zénab, dans la crainte que je ne répondisse trop vite, se hâta de dire: - ---Oui et non, madame... C’est une jeune Persane qui veut voir les leçons -des autres pour essayer de faire une école comme la vôtre dans son pays. - ---C’est un talari, alors, Zénab!... - -Je m’exécutai et donnai un écu, de plus en plus intriguée... Mais Émilie -me tirait vers elle, par un pan de ma habara!... - ---Pour l’amour du Ciel, madame, allons-nous-en!... Cette femme est folle -de nous avoir amenées ici!... Madame sûrement ne se rend pas compte... -ce n’est pas la place de madame... Je ne voudrais pas que madame me -reprochât ensuite de l’avoir laissée même une heure dans cette maison. - -Émilie, moins naïve que moi, se figurait des choses épouvantables. Une -apparition inattendue commença de me donner confiance et rassura ma -pauvre camériste affolée. - -Par la porte que Zénab venait d’ouvrir devant nous, Sett-Seddia, une -cigarette aux lèvres, sa _Noune_ posée sur ses genoux, causait -tranquillement avec une femme, modestement mise, à côté de six autres -personnes, toutes fort correctes et plutôt mûres. Seddia la première -nous aperçut: - ---Comment êtes-vous ici, madame?... - -Elle paraissait plus ennuyée que choquée. - -Mais déjà Émilie, perdant toute notion de respect, dans l’ardent désir -qu’elle avait de m’emmener de cette maison, l’interpellait: - ---Madame Seddia, je vous en prie, dites-nous où cette folle de Zénab -nous a conduites?... Bien sûr, ce n’est pas ici la place d’une jeune -dame comme ma maîtresse... - -Seddia sourit. L’agitation de ma pauvre Émilie l’amusait. - ---Mais, ma bonne, vous êtes dans un lieu très convenable. La hanem qui -vous a reçues est professeur de musique et de danse, c’est l’heure de la -leçon et je suis moi-même chargée de l’accompagnement. Allez-donc vous -asseoir là-bas, dans cette pièce. Vous verrez les danses... Surtout -rassurez-vous; «madame» (et elle me désignait) ne court aucun danger... - -Émilie obéit, sans cependant se montrer ni très satisfaite, ni très -tranquille. - -Alors, à mon tour, j’interrogeai Seddia. Je pensais bien qu’on ne donne -pas de leçons après neuf heures du soir, surtout en Égypte. - ---Voyons, Seddia, soyez au moins franche avec moi... - -Notre compatriote parut embarrassée, mais tout de suite la légèreté -naturelle de sa petite âme Montmartroise prit le dessus; elle déclara: - ---Ma foi, tant pis! (Elle prononçait _tant pire!_) Je n’aurais pas voulu -parler, mais, puisque vous y êtes, il faut bien que je vous explique... -Ne vous hâtez pas de blâmer les femmes qui vous entourent. C’est ici la -leçon d’amour! - ---La leçon d’amour?...[36] - - [36] Tout ce qui va suivre et qui fut rigoureusement vrai il ya vingt - ans n’existe plus aujourd’hui. La jeune fille égyptienne actuelle se - rapproche de plus en plus de ses sœurs européennes. - ---Mon Dieu, oui!... Et cela n’a rien que de très respectable en soi, -étant données les mœurs du pays. Vous n’ignorez pas que les hommes se -marient presque toujours en Égypte avec des femmes qu’ils ne connaissent -qu’à l’heure suprême où, mariés et maîtres de leurs épouses, ils ont le -droit de soulever le voile nuptial et de voir pour la première fois les -traits de leur fiancée. - -«Bien entendu, l’amour tel que nous le comprenons en Europe ne saurait -exister dans des conditions pareilles. Bien plus, les hommes auxquels -leur religion permet quatre femmes légitimes «à la fois» et en nombre -illimité, pourvu qu’elles se succèdent par le divorce, sans compter -autant d’esclaves qu’ils peuvent en nourrir, sont forcément difficiles -sur la marchandise... Les esclaves abyssiniennes ont, paraît-il, -d’extraordinaires qualités au point de vue de la volupté... Les esclaves -blanches savent toutes les ruses qui prennent les hommes... Jusqu’aux -joyeuses négresses, dont les formes rebondies, la belle santé et la -bonne humeur les retiennent parfois des années pris à leurs charmes -couleur de suie!... Alors, dans ce triple péril, que voulez-vous que -fasse la pauvre petite vierge égyptienne, qui, en fait d’hommes, n’a -jamais connu que son père qu’elle redoute et ses frères qui la -méprisent... Il faudrait qu’elle soit plus belle qu’une houri, ou plus -rouée qu’une courtisane pour pouvoir sans désavantage essayer la lutte. -Elle n’est plus qu’un triste moule à enfants. Et si la nature l’a faite -stérile, ou si la vieillesse vient trop tôt, elle ne tarde pas à se voir -reléguée à la dernière place dans sa maison, à moins qu’on ne l’en -chasse tout de suite, sur les conseils d’une rivale ambitieuse. - -«Les mères qui, durant des siècles, ont souffert de ces choses sans oser -se plaindre, ont enfin fini par trouver le moyen d’y porter remède. - -«Il y a quelques années, une très belle fille, qui jadis avait fait -métier de ses sourires, épousa un bey et demeura veuve avec quatre -filles, presque sans fortune. Cette femme, qui de l’amour oriental -n’ignorait aucun secret, se dit qu’il serait profondément regrettable, -de ne point initier ses enfants aux façons qui lui avaient jadis si bien -réussi auprès des hommes qui la convoitaient. Seulement, au lieu de les -faire savantes pour le public, elle s’appliqua à les élever en vue de -leur bonheur personnel, qui ne pouvait dépendre, pensait-elle, que du -bonheur de leur mari. Elle enseigna à ses filles les pratiques qui -plaisent aux hommes et les sortilèges qui les attachent. Cette -courtisane ne manqua pas d’avoir des imitatrices, quand on sut que ses -quatre filles étaient heureuses en ménage, on supposa que les leçons -maternelles n’étaient point étrangères à leur félicité domestique. -L’école d’amour était créée. - -«Ici, l’on enseigne les divers arts d’agrément que les époux recherchent -dans la jeune fille qui sera leur femme; danses, musiques, chansons... -Le massage, bien entendu, occupe la première place, toute bonne -musulmane devant masser son mari et réveiller par de savantes frictions -ses facultés endormies. - -«Mais ce n’est pas tout, et je ne sais comment vous dire le reste, sans -vous choquer... D’ailleurs, vous allez voir et vous pourrez vous rendre -compte par vous-même... Tout cela s’exécute dans une intention fort -honorable et ce complément d’éducation fait partie des qualités -domestiques qu’une bonne mère doit enseigner à sa fille, avant de la -donner à l’époux.» - -Non, Seddia n’avait pas menti, pas même exagéré... Tout ce que je vis -dépassait de beaucoup les pires suppositions que mon cerveau de très -jeune Européenne avait pu me suggérer... Et j’étais, je pense, plus -ignorante que la plus ignorante des élèves qui s’exercèrent paisiblement -devant moi. - -De même que l’on voit au Conservatoire des enfants de quinze ans, -s’essayer à reproduire le masque tragique, les gestes passionnés et la -voix profonde des Phèdre et des Agrippine, en délicieux perroquets -seulement désireux d’imiter _la manière_ du professeur, mais incapables -de ressentir le quart des sentiments qu’ils paraissent exprimer, ainsi -se mouvaient et agissaient les petites vierges égyptiennes. - -L’une après l’autre, elles arrivaient le front timide, la démarche -incertaine, devant le divan où s’étalait la comparse représentant _le -mari_ (_sic_). C’était alors de part et d’autre une mimique -intraduisible, que, seule, la plume terrible d’un Tacite ou d’un Suétone -pourrait expliquer sans détours. - -On enseignait à ces fillettes à se dépouiller de leurs vêtements, à -mimer les danses les plus lascives en gardant sur leurs lèvres d’enfant -le même sourire de courtisane, en mettant dans leurs yeux clairs -d’innocentes, le regard canaille du professeur... Celle-ci s’agitait -terriblement, redressant un bras, pliant une jambe, faisant pencher -davantage une tête rebelle; elle allait de l’une à l’autre, prodiguant à -la fois conseils et remontrances. Et les gestes ne suffisaient point. Il -fallait encore apprendre les paroles fatidiques, qui provoquent les -désirs des hommes, la résistance qui les attise et les petits cris qui -les contentent. Les soupirs étaient réglés comme les actions... - -L’enfant devait témoigner à certaine minute, une exaltation dont très -probablement elle devait toujours ignorer la cause; car, contrairement -aux récits mensongers qui circulent sur les femmes musulmanes, les -Égyptiennes sont immuablement frigides, pour des raisons physiologiques -qui ne trouveraient point leur place ici. Cela tient encore à la façon -dont les maris se comportent avec elles. Bien peu demandent à leurs -compagnes autre chose que de la soumission dans l’accomplissement de -leur plaisir. Il s’agit seulement qu’elles sachent feindre... La grimace -de l’amour leur suffit. Il faut surtout qu’elles les servent en esclaves -complaisantes, tel mari fellah--même millionnaire--exige de sa jeune -épouse, le soir des noces, qu’elle le déchausse et le déshabille. Au -matin, il la réveille brutalement et se fait servir; car, pense-t-il: -c’est le premier jour qu’un homme avisé dresse sa jument et sa femme! - -Tout autres, il est vrai, sont les habitudes turques. - -La Turque de race libre se repose sur les esclaves de tous ses devoirs -de maîtresse de maison, y compris les soins physiques de l’époux. Elle -consent bien à lui appartenir, mais non point à provoquer ses faveurs, -ni à subir ses tyranniques exigences. Et les belles filles de Stamboul, -qui deviennent les femmes d’hommes égyptiens, vengent cruellement les -épouses égyptiennes en intervertissant complètement les rôles des -conjoints dans le mariage... Les fils du Nil paient fort cher l’honneur, -souvent bien illusoire, d’avoir une Turque dans leur maison... - -La leçon d’amour s’adressait donc uniquement à des jeunes filles -égyptiennes. Le plus curieux, c’est que les mères réunies en cercle -regardaient ces choses avec le même œil confiant que des mères -françaises eussent contemplé les jeux de leurs petits sur le sable d’une -plage, ou dans les allées d’un paisible jardin. De loin en loin, l’une -d’elles approuvait à haute voix ou corrigeait d’un mot la défaillance -d’une attitude, ou la fausseté de ton d’une phrase d’amour mal -prononcée, et c’était tout. - -Accroupies en rond sur des chiltas, elles fumaient toutes comme des -Cosaques et jacassaient comme des pies; à tel point que la _mahaléma_ -(professeur féminin) devait parfois interrompre d’un terrible «_Hoss!_ -(silence!) Mesdames, on ne s’entend plus». - -Sett-Seddia, impassible, pinçait les cordes de son bizarre instrument, -et, quand elle s’arrêtait, les doigtiers de métal fixés sur ses ongles, -lui donnaient un faux air de danseuse cambodgienne. Je ne pus m’empêcher -de lui faire part de l’étonnement que j’éprouvais, à la voir, elle -Française et catholique, prêter son concours à de pareils jeux... - -Elle me regarda et je vis passer dans ses yeux tristes la petite buée, -voile de larmes mal retenues, que je connaissais bien pour l’avoir -observée maintes fois chez cette femme, à l’heure de ses pires -turpitudes... - ---Que voulez-vous? me dit-elle. Il faut manger!... Ils m’ont à présent -si bien pétrie à leur manière que je ne souffre même plus de -l’extravagance qui m’entoure... Je suis une véritable musulmane!... - -Oh! le rire amer qui ponctua cette phrase!... Vous dûtes le retrouver, -ce rire, pauvre Seddia, à l’heure terrible où le choléra, un peu plus -tard, vous livrait à cette mort lamentable qui devait vous enlever en -pleine santé, en pleine jeunesse. Au moment de franchir la suprême -étape, en voyant penchés sur vous les visages des amies égyptiennes qui -assistaient votre si courte agonie et, prévoyant qu’elles seules à -présent allaient vous ensevelir, vous dîtes sans doute de ce même ton et -avec ce même sourire désabusé: - ---Je suis une bonne musulmane! - -Dernier mensonge, dernière aumône à ces cœurs simples, qui souhaitaient -à votre âme les douceurs matérielles et palpables de leur paradis!... - -Quand j’appris à Azma notre escapade, en lui faisant promettre de ne -point punir Zénab--mais ne voulant pas cependant qu’elle pût connaître -par d’autres ma présence dans cette maison--je fus surprise de ne pas la -voir fâchée. - ---Évidemment, me dit-elle, ce n’est pas très convenable que tu sois -allée là-bas. Mais, puisque cela t’amuse d’étudier les mœurs locales, tu -as plus appris chez cette femme, en ces quelques heures, que dans une -année. Seulement il faut bien que tu saches que les grandes familles -flétrissent ces usages; jamais une Turque ou même une Égyptienne alliée -à des Turcs, ne conduira sa fille dans cette maison. - - - - -XXII - - -A quelques jours de là, je pus assister à un mariage. Ce mariage!... on -en parlait à la maison depuis des semaines et je me faisais une fête d’y -être conviée, supposant bien que je pénétrerais cette fois au cœur de la -famille orientale. On verra que je ne me trompais guère. Depuis, il m’a -été donné d’assister à beaucoup de cérémonies diverses, dans toutes les -classes du peuple égyptien. J’ai vu des noces princières et des noces -paysannes, au village de la province où j’habite une partie de l’année, -j’ai vu des noces barbarines et des noces chrétiennes chez les coptes, -mais aucune ne m’a donné l’impression de _jamais vu_ que me procura le -mariage où, pour la première fois, je pris contact avec la foule -féminine et la véritable âme égyptienne. - -La veille, nous avions assisté à la soirée donnée par le père de la -fiancée. Après un souper servi à la turque sur des centaines de plateaux -autour desquels on s’asseyait par groupe de cinq à dix--à ce souper, il -fut servi plus de quarante plats à chaque table--nous allâmes nous -asseoir en cercle, autour du fauteuil où trônait la jeune fille en -l’honneur de qui se donnait la fête. A l’époque où se passait ce récit, -il était d’usage--depuis peu d’années!--de faire revêtir à la fiancée la -robe de mariée à la mode européenne, robe de satin blanc, voile de -tulle, fleurs d’oranger, etc... on ajoutait seulement le diadème en -perles et les longs fils d’argent fixés au-dessus des tempes et -descendant de chaque côté du front de la fiancée jusqu’à terre. Cette -parure, essentiellement orientale, est de l’effet le plus original et le -plus gracieux. Elle remonte aux époques des premiers siècles de -l’occupation gréco-romaine, et fut gardée par les chrétiens et plus tard -par les musulmans--les uns et les autres la conservent encore à l’heure -actuelle, en Égypte. - -Devant la fiancée, les chanteuses et les danseuses s’installèrent et -charmèrent l’assistance à tour de rôle. - -La fiancée fut amenée en procession par toutes les jeunes filles -présentes et soutenue jusqu’à son trône par ses sœurs, ses cousines, ou -ses parentes les plus proches. Sur son passage on jetait à profusion les -grains de blé, signe d’abondance, du sel pour appeler la sagesse sur son -jeune front, et des pièces de monnaie, symbole de richesse. Le concert -fini, la jeune fille fut ramenée dans le même ordre à sa chambre et les -invités demeurèrent à causer et à fumer jusqu’à l’aurore. - -On se sépara en se donnant rendez-vous pour le soir-même, chez l’époux -où devait avoir lieu la consécration de la fête. - -Cette première soirée se nomme _Leïlt el Henna_ (la nuit du Henné). -C’est en effet dans la journée que l’on a appliqué aux mains et aux -pieds de la future épouse, le cataplasme d’herbes cuites qui doit -laisser aux paumes et aux plantes, cette couleur affreuse si appréciée -des femmes musulmanes. Tout d’abord, a eu lieu le bain, soigneusement -présidé par la _Balana_ (baigneuse), qui a ensuite opéré l’œuvre -délicate, et souvent douloureuse, de l’épilation. - -La patiente étant dévêtue, on l’étend sur un lit pendant qu’une matrone -prépare, dans la chambre même, une sorte de caramel épais qui bout -doucement sur un petit fourneau de terre. Dans ce liquide on verse une -quantité de jus de citron exprimé à même dans la casserole. Quand la -mixture est au point, la balana, avec une dextérité surprenante, y -trempe la main et applique vivement cette sorte de cataplasme aussi -chaud que possible, sur la partie à épiler. Elle laisse le remède agir -quelques secondes, puis arrache violemment... - -On épile non seulement le corps, mais les bras et le visage--car les -joues d’une mariée doivent avoir le brillant et la netteté d’une -pomme--le duvet de pêche si chanté par nos poètes est ici en -abomination. L’opération finie on donne un second bain à la malheureuse -dont la face a des tons de homard bouilli et qui ne peut presque plus -marcher tant sa pauvre chair est cuisante et meurtrie par cette toilette -barbare. On la saupoudre ensuite de farine d’amidon et on l’habille pour -la première soirée. - -La seconde fête a lieu chez l’époux et se nomme _Leïlt el Dourla_ (la -nuit de l’entrée). Vers le coucher du soleil, la mariée est enfouie en -grande pompe dans un carrosse de gala où prennent place avec elle, sa -mère et quelques intimes--autant que la voiture en peut supporter. -Ensuite, toutes les issues régulièrement calfeutrées à l’aide d’écharpes -de soie et de cachemires des Indes, le carrosse disparaissant sous les -étoffes de prix, l’eunuque monte à côté du cocher et le cortège se met -en marche, précédé par une musique militaire. Les invitées suivent dans -leur coupé, les plus modestes en voiture de louage. Des timbaliers -ferment la marche, montés sur des chameaux superbement caparaçonnés. Sur -tout le parcours, les serviteurs de la famille jettent des pièces de -menue monnaie et des bonbons que s’arrachent les gamins et les passants -d’humble condition. Des matrones aspergent aussi la foule à l’aide de -petites aiguières au bec percé de mille trous, d’où s’échappent, en -gouttes parcimonieuses, l’eau de roses et l’eau de fleurs d’oranger... - -Enfin l’on arrive au domicile du marié. Celui-ci, debout sous les tentes -multicolores tendues devant la porte, attend celle qui devant la loi est -déjà sa femme, mais dont il n’a pas encore vu les traits. A ses côtés, -deux sacrificateurs, tiennent en laisse deux jeunes taureaux qui seront -immolés sitôt que l’épouse, au bras de l’époux, franchira le seuil de la -demeure qui devient la sienne. - -C’est en effet sur le sang de ces animaux qu’elle doit passer, portée -par le jeune homme qui la conduit jusqu’à la porte de la chambre -nuptiale et se retire sans prononcer une parole. Il ne reverra sa femme -que le soir. On juge de l’émoi de ces deux êtres, dont la volonté de -leurs familles a lié la destinée et qui ignorent encore tout l’un de -l’autre. Cet émoi se double d’une vague appréhension chez l’homme qui, -s’il n’a pas été bien loyalement renseigné par les femmes chargées -d’apprécier à sa place les mérites de la future, peut trouver, à l’issue -de la cérémonie, un aimable monstre sous le voile trompeur des épousées, -au lieu de la houri désirée... - -Il ne saurait y avoir assez de lumières ni assez de bruit, assez de -fleurs ni assez de danses pour étourdir suffisamment la pauvre petite -victime qui, déjà suffoquée par une heure de trajet dans cette voiture -où elle manquait d’air, brisée de lassitude par les toilettes et la -parade de la veille, n’a pas encore franchi la moitié de son douloureux -calvaire. Pour la mariée égyptienne, les noces sont bien véritablement -un holocauste, dont elle est la triste et souvent la bien involontaire -victime. - -La voici dans la pièce qui sera sa chambre d’épouse! - -Le lit a été préparé avec un soin qui rendrait jalouses nos mères -européennes. Lit de cuivre, brillant comme un soleil, au baldaquin -magnifique, aux colonnes majestueuses drapées d’une moustiquaire de gaze -de soie rose, lamée d’argent. La courtepointe est de satin blanc orné de -dentelles, gansé d’or, et brodé de fleurs merveilleuses. Les nombreux -coussins sont recouverts de fine batiste; au pied du lit, s’étalent les -mules de la mariée. Sur une toilette recouverte elle aussi de satin -blanc, se dresse le jeu de brosses et d’objets de toilette en vermeil, -avec le chiffre de la mariée en brillants. A côté est posée une riche -_bogha_[37], entr’ouverte discrètement, et d’où s’échappe, parmi des -flots de dentelles parfumées, la parure de nuit de la jeune épousée... -Sur l’autre coin du meuble et lui faisant face, une seconde bogha -renferme la chemise de nuit, le caleçon et la calotte du marié, ces -objets doivent être brodés et cousus de la main même de l’épouse; c’est -le premier cadeau à celui qui devient son maître... Déjà par les soins -des couturières toujours présentes, et des amies et parentes de la jeune -fille, les meubles sont encombrés d’un vaporeux fouillis d’étoffes et de -parures variées, toute la pièce, d’ailleurs, offre l’aspect d’un très -grand désordre. - - [37] La _bogha_ est un carré de velours ou de satin brodé d’or fin et - doublé de soie qui sert à envelopper les robes et la lingerie dans - les maisons orientales. - -Alors commence la première toilette de mariée. J’ai vu, aux grands -mariages, la robe varier par trois ou quatre fois dans la soirée; c’est -un indice de richesse. Les invités faisant partie de la famille en font -autant, ce qui donne à une partie de l’appartement, l’apparence d’un -immense cabinet de toilette. - -La mariée que je voyais ce soir-là, fut plus raisonnable, elle ne -changea de robes que deux fois. La première était de moire rose brodée -de blanc, et surchargée de perles de jais également blanc. Selon l’usage -traditionnel, une fois habillée, on l’installa sur un divan dans sa -chambre et les visiteuses défilèrent devant elle, l’une après l’autre, -lui prodiguant, à qui mieux mieux, félicitations et conseils. Mais la -pauvre petite demeurait muette et rigide sous ses parures, les yeux -baissés, elle écoutait sans un geste et ne prononçait pas une parole. - -Aujourd’hui tout cela est changé. Depuis dix ans, les mariées de la -bonne société se mêlent à leur famille, prennent part au repas et -répondent gentiment à celles qui les questionnent. - -Dans les salons brillamment illuminés, les invités arrivent en foule. -Toutes les races, toutes les couleurs, tous les types sont représentés à -cette fête. Voici les négresses du noir le plus pur, vêtues de galabiehs -de satin rouge, le cou chargé de lourds colliers de sequins, le mouchoir -de coton autour de la tête, très fières d’accompagner leur maîtresse et -de se mêler à la foule élégante qui les entoure. Voici les Abyssines, -reconnaissables à leur haute taille, à leurs traits fins, à la splendeur -un peu animale de leurs grands yeux. - -Parmi celles-ci, beaucoup sont des concubines ou des épouses de pachas -ou de beys, mères d’enfants légitimes et elles toisent dédaigneusement -les autres femmes de couleur qui les envient. - -Les Égyptiennes naturellement forment la majeure partie de la société. -Elles se distinguent par l’obésité précoce, même des plus jeunes femmes, -dont les poitrines et les ventres saillent désespérément, malgré le -corset tendu à se rompre et dont la pression leur donne ce teint -congestionné et ces regards désespérés de pigeons qu’on étrangle... -Elles sont brunes, malgré la poudre dont elles ont outrageusement -enfariné leur figure. Beaucoup exhibent des toilettes européennes, de -coupe défectueuse et dont la taille dessine encore mieux les formes -pesantes des femmes habituées à vivre sous la libre galabieh, ceinture -lâche et seins au vent. Elles ont aussi adopté notre coiffure et, sur -des chignons compliqués, posé des fleurs artificielles et des diadèmes -de perles. Toutes sont couvertes de bijoux de prix, car même celles qui -n’en possèdent pas, en ont emprunté ou loué pour la circonstance. - -Enfin les Turques en minorité, mais tranchant superbement sur toutes les -autres, par la majesté souveraine de leurs attitudes, et le luxe de bon -aloi pour les jeunes, la sobriété voulue des toilettes pour les vieilles -femmes. Les plus jeunes, mariées ou jeunes filles, sont habillées selon -le dernier goût de la rue de la Paix. La main du grand faiseur se -reconnaît à la grâce d’une draperie, à l’originalité de la coupe... à -tout. Ces toilettes sont d’ailleurs portées avec une distinction -surprenante et les belles Turques prouvent que, chez elles du moins, le -corset fait partie de la vie et des mouvements de chaque jour, car son -port ne les gêne guère. Elles vont et viennent montrant leur taille -admirablement bien prise, et découvrant sous un décolletage peut-être -excessif, des épaules et des bras de déesse. Je n’ai jamais vu autant de -diamants, de perles, de pierres précieuses que ce soir-là. Ces femmes -avaient l’air de châsses. - -Pour les Turques âgées, la toilette me sembla presque pareille chez -toutes. Elles étaient vêtues de ces galabiehs en simple toile des Indes -d’un si grand prix, et d’une si nette simplicité, que les princesses -portent constamment dans leur harem, et qui sont si délicieusement -fraîches à la peau. Sur leur tête, l’immuable _Ezzazia_ piquée d’un -bouquet de fleurs, leur donnant une vague ressemblance avec les malades -d’hôpital. Car, si les coquettes savamment coiffées savaient faire de -l’_Ezzazia_ une parure charmante en la posant en arrière sur des cheveux -ondulés avec soin, les vieilles dames, qui l’arborent à la manière d’un -casque nocturne, prennent sous son port une apparence à la fois -grotesque et majestueuse. Sur les poitrines aplaties, les lourdes -chaînes de montre s’étalaient, supportant la montre d’homme, dont toutes -les femmes du harem se sont parées jusqu’en ces dernières années, la -montre de dame étant considérée, par elles, comme un jouet ridicule, bon -pour des enfants. Même préjugé pour les chaînes, qui ne leur semblaient -pas assez solides, ni surtout assez massives... - -Toutes les assistantes qui ne portaient point le costume européen, -avaient la taille serrée par une épaisse ceinture de métal d’or ou -d’argent, dans laquelle était posée leur montre. Toutes les personnes -vêtues de galabiehs portaient des babouches de peau brodées de perles ou -de satin, garnies de nœuds de rubans assortis à la robe. Mais, toutes -les élégantes vêtues à la française exhibaient de ravissants petits -souliers de bal. Les subalternes et beaucoup de créatures sans -prétentions avaient de simples savates... - -Dans un angle de la pièce où l’on m’avait fait asseoir, je remarquai une -sorte d’estrade faite de quatre bancs placés en carré et tendus de -cachemire, sur lesquels s’enroulaient des guirlandes de fleurs déjà -fanées. - ---C’est la place des musiciennes, me dit-on. - -En effet, elles arrivaient au même instant. Grande fut ma surprise, en -les trouvant aussi laides, aussi disgracieuses, que les pauvres checkas -entrevues aux funérailles de notre voisin. Sur cinq, deux étaient -complètement borgnes et une troisième montrait un glaucome épouvantable. -Elles étaient vieilles et leur peau avait des tons d’ivoire jauni. Une -d’elles, mulâtresse, présentait des joues s’agrémentant des huit -cicatrices longitudinales, qui sont appelées à parfaire la beauté -soudanaise. - -La chanteuse, remarquable par la profusion de bijoux qui la couvrait, -n’était guère plus attrayante, mais elle, du moins, avait tenu à se -montrer élégante. Sa robe de satin bleu de paon s’ornait de volants -multiples; une ceinture de pierreries étincelait à la taille. Des -sequins d’or s’enroulaient autour de son front, où les frisures de ses -cheveux crépus faisaient un vrai nid de pie. Elle avait le nez épaté, de -fortes lèvres violettes, le front bombé et des yeux chassieux. Mais, -sitôt qu’elle chanta, ce fut du délire. Pas une, me dit-on, ne pouvait -l’égaler pour les modulations si chères aux oreilles indigènes. Elle -répétait longuement la même phrase, le même mot et les autres -répondaient au refrain en accompagnant l’air sur leurs instruments -variés. Une _noune_, une _houde_, deux tympanons. - -Des esclaves passaient constamment, offrant des cigarettes dans un petit -panier et des tasses de moka sur un plateau. Les visiteuses étaient -assises, serrées entre elles comme des graines autour de l’épi, car -l’usage oriental veut que l’on invite toujours dix fois plus de monde -que la maison n’en saurait tenir. Le résultat est désastreux. Au bout de -quelques heures, la demeure nuptiale a l’air d’un carrefour où... il se -passe quelque chose!--et comme aucun agent n’est là pour maintenir -l’ordre, c’est une ruée frénétique qui aboutit souvent à de véritables -batailles entre femmes de condition inférieure; il faut appeler les -eunuques pour chasser les tapageuses... - -Vers dix heures, après le repas servi à la turque, comme celui de la -veille, Azma vint me chercher: - ---Si tu veux assister à la grande toilette de la mariée, j’ai obtenu -qu’on te laisse entrer dans la chambre. - -Je la suivis, et nous pénétrâmes ensemble dans le réduit où les poudres, -les sachets, les pommades et les eaux de senteur mettaient une quantité -de parfums disparates, et si violents, que je faillis perdre -connaissance! Une fenêtre, ouverte à propos, me sauva de l’asphyxie. - -La petite mariée, d’une pâleur de morte, se livrait sans résistance aux -mains de la couturière et d’une cousine qui, en ce moment, lui passaient -une fine chemise européenne. Puis, ce fut le tour du corset fanfreluché, -du pantalon, véritable dentelle ajourée et du jupon de satin -froufroutant. - -La jeune fille était fort brune; on avait pris soin de frotter sa peau -d’un liquide gras et blanc, sur lequel la poudre, jetée à profusion, -achevait de métamorphoser sa carnation sombre d’Égyptienne en une chair -de blonde, qui tranchait bizarrement avec l’éclat des yeux et le noir -des cheveux crépus, luisants de brillantine. La couturière s’était -distinguée pour la coiffure, de tous points réussie. Un coiffeur -professionnel n’eût pas mieux fait. Après le jupon, on enfila la robe de -mariée, la splendide robe des noces musulmanes, tout à fait abandonnée -dans la bonne société actuelle. Alors, elle jouissait encore de tout son -prestige et il fallait qu’un père fût bien pauvre pour ne point l’offrir -à son enfant. - -Cette robe était de brocart rouge et or, l’étoffe commandée et tissée -spécialement à Constantinople. Les douze mètres coûtaient mille francs -(quarante livres) pour les plus simples. Celles des princesses, -entièrement brodées de perles et d’or, atteignaient quelquefois cent -mille francs. Mais les robes de cinq à dix mille étaient une dépense -courante dans les frais du mariage. On juge de la pesanteur de cette -robe, dont l’immense traîne augmentait encore le supplice de celle qui -la portait. Les robes de mariées sont généralement très décolletées, en -Égypte; cela, afin de permettre l’étalage des bijoux dont la fiancée -doit être couverte. Au cou, une rivière de diamants, aux oreilles -d’énormes boucles, aux bras plusieurs rangs de bracelets. Sur les gants -(_sic_), et à chaque doigt, une bague de prix. Enfin, sur la tête et -soutenant le voile lamé d’argent, un diadème en brillants ou en perles. -Ajoutant à cela les multiples fils argentées dont j’ai parlé, et qui -tombent en algues délicieuses de chaque côté des tempes jusqu’au bas de -la robe, on se figure aisément la lourdeur écrasante de ce costume sous -lequel, pour peu qu’il fasse chaud et que la jeune fille ne soit point -très forte, elle doit plier littéralement... - -Entre temps, on avait passé une couche de carmin sur les joues et les -lèvres de la fiancée et égalisé au pinceau ses sourcils et ses cils à -l’aide d’une teinture. Je ne reconnaissais plus la fillette très brune, -presque laide, que j’avais vue quelquefois en visite. C’était une femme -nouvelle. Je me figurais la surprise de l’époux, le masque des fards -tombé de ce visage, retrouvant la véritable femme--combien différente de -l’autre--qu’on lui donnait. - -Les Orientales avisées redoutent tout de ce mariage les livrant à un -inconnu dont elles ont, du moins, pu apercevoir les traits à travers les -persiennes, durant ses visites aux hommes de leur maison: mais qui, lui, -n’ayant vu d’elles qu’une forme imprécise sous les plis du voile noir -dans la rue, peut, à bon droit, ne pas se montrer satisfait, si la femme -n’est point telle qu’un récit mensonger la lui a dépeinte. Et, pour -éviter un affront, tous les subterfuges sont admis car, de cette -première entrevue, dépend souvent la durée du mariage. - -Si la mariée est par trop repoussante, le mari, sitôt qu’il a levé le -voile nuptial, peut fort bien dire: - ---Je refuse cette jeune fille! - -Et descendre aussitôt auprès des hommes qu’il prend à témoin de la -tromperie dont il est victime. Aussitôt, il demande le divorce. C’est -son droit, mais, si après l’avoir vue, il la trouve assez séduisante -pour que l’union se consomme, les plus élémentaires lois de courtoisie -lui ordonnent de la garder, même si le réveil lui réserve des surprises -peu agréables. - -Et c’est là le secret de l’habileté consommée que mettent les femmes à -parer et à embellir la fiancée. - -Quand la mariée se trouva tout à fait prête--ce qui n’avait pas demandé -moins de deux heures--toutes ses amies et parentes vinrent à tour de -rôle la regarder, chacune donnant son avis. L’une redressait un pli du -voile, l’autre rattachait un bijou, celle-ci ajoutait une fleur. - -Alors entrèrent toutes les plus jeunes filles de la maison et de la -famille. Également vêtues de blanc, elles portaient des cierges énormes, -presque aussi volumineux que nos cierges pascals. Chaque cierge était -enrubanné et entouré d’une guirlande de boutons de roses. - -La porte fut ouverte à deux battants, l’eunuque prit la tête du cortège -et la _zaffa_[38] commença. Rien ne saurait égaler ma surprise et aussi -mon indignation, en voyant les musiciennes, que je savais être recrutées -parmi les pires courtisanes de la ville, venir prendre la mariée dans sa -chambre et marcher devant elle à reculons, en entonnant l’épithalame. -Les vierges marchaient des deux côtés de la mariée, soutenue par ses -sœurs. - - [38] Procession nuptiale. - -Les musiciennes chantaient: - -_Elle vient d’en haut en se balançant, blanche avec de longs cheveux -d’or._ - -Refrain: _Ya la la! Ya la li!_ - -_Ses cheveux tombent en longues et belles tresses._ - -_Son front ressemble au croissant de la lune pendant le mois de -Chaabane._ - -_Ya la la! Ya la li!_ - -_Ses sourcils sont tracés au pinceau._ - -_Elle a des yeux de gazelle, un nez petit comme les azeroles de Syrie, -des joues rondes comme des pommes._ - -_Ya la la! Ya la li!_ - -_On prendrait ses dents pour des perles enfilées._ - -_Sa bouche est pareille à l’anneau de Salomon; sa salive est blanche et -douce comme du sucre raffiné (sic)._ - -_Ya la la! Ya la li!_ - -_O lèvres de corail! ô cou élancé comme un vase d’argent!_ - -_O poitrine blanche et ferme comme le marbre du bain! poitrine où -s’arrondissent deux grenades!_ - -_O talon qui seras vert pour le mari!_[39] - - [39] Le talon vert, c’est la chance assurée pour l’entourage de celle - qui jouit de ce rare privilège. - -_Viens, ô jeune fille! viens, ô fiancée, viens, ô fleur, viens, ô clou -de girofle!_ - -_Ya la la! Ya la li!_ - -Chantant et tapant sur le tympanon qu’elles élèvent au-dessus de leurs -têtes en agitant les grelots fixés tout autour, ces musiciennes, si -elles étaient plus gracieuses, rappelleraient assez les chœurs des -courtisanes antiques marchant au-devant de la déesse, aux Panathénées. -Même, les noces de l’antique Grèce devaient, par plusieurs points, -ressembler à celles-ci, mais, dans l’ardent amour que les Grecs vouèrent -à la beauté, rien de vulgaire ni de bas ne venait souiller l’éclat et le -charme amoureux de leurs fêtes. - -Ici, c’est un mélange intraduisible de modernisme grossier et -d’antiquité païenne. Telle la burlesque image de bois, représentant -Priape (un Priape articulé) et que des gamins font manœuvrer au moyen de -ficelles devant la voiture de la mariée aux noces populaires et l’autre -Priape, plus ignoble encore, que l’on trouve encore dans tous les -jardins de village, en manière d’épouvantail. Vieux reste des croyances -ancestrales, qui donnaient à ce dieu la puissance d’arrêter les voleurs. -La fleur même de la poésie orientale est ternie par l’obscénité -ambiante. Ces usages d’autrefois qui, si longtemps, résistèrent aux -attaques du christianisme, ennemi des gloires charnelles, ces coutumes -de l’hyménée parmi lesquelles l’âme voluptueuse des anciens dieux -semblait planer, ne sont plus aujourd’hui qu’une parodie grotesque des -gestes désappris à travers les siècles, en cette Égypte que le mélange -constant des races a rendue à la fois trop violemment barbare et trop -servilement européenne. La laideur des musiciennes et le ton des -esclaves et des affranchies que l’Islam rend égales à leurs maîtresses -aux jours de liesse, font de ces fêtes de véritables saturnales, où -toute grâce sombre dans la laideur et la malpropreté. - -Comme la veille, sur le parcours du cortège, la mère et la nourrice -jettent par-dessus le front de la mariée les grains de blé et de sel et -les pièces de monnaie. - -Les négresses et les servantes, même les invitées de condition basse, -qui sont nombreuses, se précipitent sur le sol et se battent férocement -pour s’arracher cet argent qui porte chance. - -Une des plus vieilles négresses de la maison a l’oreille grillée par la -flamme d’un cierge. Et, comme elle gifle celle qui le porte, -immédiatement, une autre femme arrache le cierge des mains de la -fillette, et en assène un coup violent sur le crâne de la négresse. -Celle-ci hurle en tenant d’une main son oreille brûlée, de l’autre sa -tête fendue. On l’emporte saignante et désespérée. C’est la bataille... -Les eunuques arrivent et quelques coups de bâton, lancés à propos dans -le tas, ont vite fait de rétablir l’ordre. - -La mariée est arrivée devant le trône qui l’attend. - -Ce trône, appelé _Kocha_, est élevé sur trois marches et ressemble assez -au trône des souverains. Sous un dais de satin entouré de fleurs -d’oranger et de clématites artificielles, il supporte deux fauteuils -dorés recouverts de satin blanc. Sur le dossier, le chiffre entrelacé -des époux s’étale en majestueuses lettres d’or. Au fond, une glace -entourée de feuillage; au-dessus, deux colombes se becquetant. - -La mariée est installée sur le fauteuil de gauche, le mari devant tenir -constamment la droite dans tout ménage qui se respecte. - -A ce moment, commence le défilé des cadeaux. On ouvre ostensiblement les -écrins, on étale les cachemires aux pieds de la jeune épouse, tandis que -l’esclave préposée à cette tâche clame les noms des donateurs. A chaque -objet, une véritable litanie de louanges s’échappe des lèvres des -assistantes, suivie d’un: «Dieu garde cette famille et lui fasse de -même!» - -L’exposition des présents est enfin terminée. - -Les femmes poussent le fameux _zarghout_[40], si violemment, cette fois, -qu’il semble que leurs langues doivent y rester. - - [40] Sorte de cri qu’elles obtiennent en frappant leur palais avec la - langue. - -Et voici le clou de la fête: les danses! - -Du groupe des musiciennes, parmi lesquelles elle était assise, une jeune -femme se leva et vint se placer au pied du trône. - -Les musiciennes avaient quitté leur estrade et s’étaient assises un peu -en arrière de la danseuse, face à la mariée. - -La danseuse portait une robe de satin rouge demi-longue et très froncée. -La jupe partait des reins et laissait le ventre absolument libre. Une -grosse tresse de fil d’or, semblable à un énorme serpent, tenait cette -jupe, qui semblait devoir glisser à chaque mouvement de la gawaza. La -poitrine, comme le ventre, était à peine voilée par une sorte de tricot -de coton, à mailles très transparentes. Un boléro très court complétait -ce costume à la fois très lourd et plus que léger. Mais, ce qui en -faisait l’étrangeté et la richesse, c’était l’abondance inouïe de pièces -d’or qui le couvraient. Sur la poitrine et sur l’abdomen, un véritable -chapelet de pièces de cent francs en or se balançait en un triple tour, -et le métal accompagnait, d’une jolie musique cliquetante, tous les -mouvements de la femme. Autour de son cou, sur son front, les guinées et -les napoléons ne se comptaient point; et, à chacune des multiples -tresses de ses cheveux, se balançaient trois sequins attachés ensemble. - -Sur le devant de la tête, elle montrait une coiffure essentiellement -européenne. Une splendide flèche en diamants piquait ses boucles aux -jolis reflets de cuivre. Mais elle gardait dans le dos l’antique -coiffure des véritables Égyptiennes, conservée encore par nombre de -femmes coptes, par les danseuses et les fellahas, descendantes directes -de leurs sœurs antiques. Je n’ai jamais vu de femmes turques porter les -petites tresses. - -Les instruments de musique préludèrent, la danse commença. - -De ses mains brunes et fines, aux doigts teints de henné et cerclés de -lourdes bagues, la petite danseuse pressa les crotales de bronze. - -Elle éleva ses bras minces, sa gorge saillit à demi hors du tricot qui -la contenait. - -Elle s’étira comme une chatte hésitante, sourit à la fiancée et ses yeux -eurent un regard étrange, qui, tout de suite, établit entre l’assistance -et elle un courant de perverse sympathie. - -A petits pas, d’abord, elle glissa, faisant onduler son corps comme une -liane flexible, semblant jouer et lutter tendrement avec un être qu’on -ne voyait pas. - -Peu à peu, le tympanon et la _houde_ précipitaient leur rythme, la danse -changeait de forme. Haletante, la courtisane s’abandonnait. Ce n’étaient -plus que gestes déments, ondulations amoureuses du torse, extase du -sourire, appel des yeux et des lèvres, vers l’infinie volupté. - -Tandis qu’elle s’agitait en un suprême frisson, les femmes, autour -d’elle, l’encourageaient et, montrant la mariée rougissante qui, -impassible, assistait à ce spectacle: - ---Apprends-lui, ma sœur!... apprends-lui!... - -_(Alem-hïa Orcty, alem-hïa!)_ - -Un parfum montait, fait de toutes les essences dont ces créatures -étaient imprégnées, de leurs corps moites et de leurs chevelures sombres -à relents sauvages. - -L’air, peu à peu, devenait irrespirable. - -Cette musique affolante achevait d’étourdir les pauvres recluses qui, -grisées, énervées jusqu’au spasme, pleuraient et riaient tout à la fois, -partageant la frénésie de la danseuse, accompagnant de la tête et des -mains chacun de ses gestes. - -La danseuse s’arrêta, ruisselante, épuisée, heureuse. Chacune des -assistantes voulait essuyer la sueur de son visage et de sa poitrine. -Quand elle fit à nouveau le tour de la salle, tendant à mesure son front -et ses seins humides de sueur, ce fut à qui y poserait la plus grosse -pièce de monnaie d’argent ou d’or. - -Elle reprenait sa danse le front, les joues ornés de ces attributs -barbares, et c’était là le talent, il fallait les retenir tout en -dansant. Comme elle était habile, bientôt sa jeune face et sa poitrine -disparurent sous le métal et de furieux applaudissements la -récompensèrent. - -Mais, déjà, des chuchotements m’intriguaient du côté de l’escalier, ce -fut aussitôt un bruit de voix et, tel un vol de colombes apeurées, des -nuées de femmes se précipitèrent en criant: - ---Le marié! le marié! _El Arisse!_ - -Alors, la mère du jeune homme cria de toutes ses forces: - ---Mesdames! que celles qui ont honte (_sic_) sortent. Que les autres se -taisent et tâchent de rester tranquilles. - -Bien peu sortirent... Quelques vieilles femmes, des plus laides, firent -semblant de se voiler la moitié du visage avec un mouchoir; les autres, -non seulement demeurèrent, mais, plus effrontées que des passereaux, -elles grimpèrent sur les fauteuils et les chaises, sans souci du dégât, -pour mieux regarder. De nouveau, le _zarghout_ fit rage! - -Dans un tapage assourdissant, l’époux, aussi tremblant, aussi affolé que -la frémissante jeune fille, fit son entrée. Il était soutenu par -l’eunuque de la famille et le frère de la fiancée. - -Il avait préalablement fait une courte prière au seuil de la pièce, pour -appeler les bénédictions du ciel sur son union; et maintenant, ses -devoirs religieux accomplis, il s’avançait vers l’inconnu avec une -hésitation bien compréhensible. - -La mère avait baissé le voile de l’épousée. Le jeune homme, d’un geste -brusque, arracha ce voile. - -Dans l’antique Égypte musulmane, au temps des khalifes, la femme devait -alors se prosterner et baiser la main de l’époux qui la relevait, en -disant: - ---Je t’élève jusqu’à moi. - -Aujourd’hui, dans le monde élégant surtout, les coutumes sont plus -conformes à la galanterie européenne. - -Le mari, après avoir regardé sa femme, l’embrasse simplement, et -s’assied sur le trône, à côté d’elle. Les deux mères du couple et les -frères aînés viennent alors embrasser les deux époux. Tout cela se passe -devant les invitées qui, pour rien au monde, ne donneraient un spectacle -aussi curieux, bien que déjà vu. - -On se figure aisément la gêne extrême des mariés. Il faut que le Ciel -leur ait départi des grâces spéciales pour endurer, jusqu’au bout, une -situation aussi ridicule. - -Le mari a donc hâte d’emmener sa jeune femme dans la chambre nuptiale. - -Les mères et deux matrones les suivent. - -Ici se place une phase de la cérémonie, bien difficile à expliquer. - -Avant de devenir l’époux selon la nature, l’Égyptien de race pure doit, -pour obéir à la coutume ancestrale, se rendre compte si la marchandise -qu’on lui a livrée sur parole est aussi intacte qu’on le lui a affirmé. - -Brutalement, à l’aide d’un mouchoir de fine batiste, il demande au -pauvre corps, qui se révolte et se débat en sursauts désespérés, la -preuve qu’il va pouvoir exhiber triomphalement à ses proches et à la -famille de la vierge reconnue telle en cette barbare solennité. - -Après cet acte de possession, il demeure quelques instants à consoler la -pauvre petite, puis redescend parmi les invités mâles, pour témoigner sa -satisfaction à tout le monde et achever la nuit avec ses camarades. - -Le lendemain seulement, et même parfois plusieurs jours après, s’achève -la connaissance entre les époux, à moins que la jeune fille ne garde -rancune et, se souvenant trop des premières politesses conjugales, ne -force son mari à la conquérir par la suite en amant, après l’avoir -humiliée en maître. - -Les Turques ont en grand mépris cette coutume essentiellement locale que -les Égyptiens d’aujourd’hui tiennent de leurs aïeux de l’époque -pharaonique. Certaines tribus hébraïques la pratiquèrent. - -Cependant, l’épouse turque mariée à un Égyptien ne peut pas toujours y -soustraire ses filles, surtout dans la bourgeoisie. Elle risquerait de -s’attirer le mépris de toutes les femmes qu’elle fréquente. - -Chez les Fellahas, la chose se pratique d’une manière encore plus -sauvage. - -Des compagnons du mari se tiennent sous la fenêtre et tirent des coups -de fusil en poussant des clameurs épouvantables, propres à étouffer les -cris de la patiente, qui doit hurler pour bien témoigner de sa vertu. - -On m’a affirmé que les chrétiennes (coptes) d’Égypte, surtout celles de -la classe pauvre, n’échappaient point à l’affreux usage consacré par des -siècles d’habitude. Ce n’est d’ailleurs pas le seul point de comparaison -entre les deux cultes, en ce pays où le sol demeure si bien l’unique -roi, qu’il est parvenu à pétrir tous ses enfants de son même limon -généreux, leur faisant des traits et des âmes si pareilles que tous les -mages, tous les patriarches n’y changeront rien. - -Il était plus de minuit quand nous regagnâmes nos voitures. - -Pour sortir de l’appartement des mariés, nous avions dû enjamber pas mal -de corps de négresses déjà plongées dans le sommeil le plus lourd, et -surtout une quantité innombrable d’enfants de tous les âges et de toutes -les teintes. - -Des semaines passèrent. Le mois sacré, le joyeux mois de Ramadan était -venu. - -La veille du premier jour, j’allais assister avec Azma et l’esclave -Gull-Baïjass à la procession qui ouvre la fête. - -Déjà, depuis le matin, toute la ville était en liesse. Le peuple n’est -jamais très sûr de l’époque exacte où commence le grand jeûne. - -Il faut que le grand chef de l’Islam ait vu la nouvelle lune à -Constantinople, pour qu’il puisse télégraphier aussitôt la bonne -nouvelle aux autres nations musulmanes. - -Le canon tonne du haut de la citadelle, une immense acclamation partie à -la fois de milliers de poitrines haletantes traverse l’air. - -Le Caire est en joie. - -La procession se met en marche. - -Elle ne manque pas d’originalité. Tous les corps de métier y sont -représentés par des chars où s’étalent les produits de leurs travaux ou -de leurs industries. - -Voici les boulangers. Ils ont installé un four véritable, fait de -briques, sur la charrette longue et sans rebords. Ce véhicule n’a pas -varié depuis l’occupation romaine et a même gardé son nom de _carro_. -Mitrons et geindres s’escriment à qui mieux mieux à pétrir et à -enfourner les galettes plates qui seront le pain. - -Voici les bouchers apportant leur note barbare dans ce milieu de joyeuse -fantaisie. - -Aux cahots de la charrette, les corps refroidis des énormes buffles et -des moutons gras pendent tristement et se balancent, parsemant la route -de larges étoiles de pourpre. - -Ils sont attachés à des espèces de gibets fixés à la charrette. - -Les bouchers, leur coutelas à la main, font mine de découper constamment -leur marchandise. - -Voici encore les pileurs de café armés de leurs pilons gigantesques et -qui, le torse nu, s’agitent frénétiquement autour du lourd mortier de -bronze vert. - -Voici encore les fruitiers et les marchands de légumes--une des plus -jolies créations du cortège. - -Les marchands ont fixé des barres de fer transversales autour de leur -char; ces barres sont elles-mêmes soutenues par des montants de bois -solides. Dans ce cadre, ils ont installé un véritable jardin. Les -courges, si appréciées en Égypte, les aubergines, les tomates, les -haricots et les betteraves voisinent avec les pêches, les pommes et les -raisins. De grands régimes de bananes sont entremêlés de poivrons rouges -et verts, formant la parure des quatre coins. Des dattes pas encore -mûres complètent l’assortiment. Des guirlandes de roses, des branches de -jasmin et de _tamra Hêna_ accompagnent l’inévitable fleur de souci si -chère au peuple des bords du Nil et achèvent de donner une note imprévue -et délicieusement bizarre à ce véhicule rustique. - -Le char des pêcheurs et poissonniers n’est pas moins gracieux. Dans une -vaste barque, aux voiles triangulaires, les jeteurs de filets et les -vendeurs de marée ont pris place. Leur barque est elle-même posée sur -une très longue charrette. - -Les hommes tiennent en mains les lourdes nasses qu’ils feignent de -lancer dans un océan invisible, tandis que leurs compagnons montrent à -la foule les corbeilles d’osier remplies de poisson. - -Voici les pâtissiers et les confiseurs tirant la pâte de guimauve et les -nappes dorées de caramel sur une table qui branle; les épiciers dont le -char offre le spectacle inattendu d’une boutique ambulante, les pains de -sucre pendus à des cordes qui se balancent au-dessus des têtes du -personnel en font, du reste, le plus bel ornement. - -Ensuite, les charrons, les chaudronniers, les menuisiers, traînant une -maison en miniature dont ils clouent les persiennes à grand renfort de -coups de marteaux. Tout ce monde prend d’ailleurs un plaisir extrême au -vacarme qui devient tel à un moment, que je dois quitter la fenêtre où -je m’accoude, littéralement étourdie. - -La nuit est tombée. Les chars, après un arrêt devant la mosquée où ils -ont reçu la bénédiction d’Allah, sont rentrés au gîte. Nous faisons -comme eux. Mais, déjà, je ne reconnais plus les paisibles quartiers qui -mènent à notre maison. Une fièvre inusitée a passé sur la ville, tous -les visages sont joyeux, toutes les lèvres ont une chanson. Les -boutiques s’éclairent, la foule encombre les places et l’on s’aborde, la -face réjouie et les mains ouvertes, en se souhaitant: Un bon Ramadan! - -Chez nous, dans la famille d’Azma, on a fait provision de bougies, de -raisins secs, d’amandes, de noisettes, de pommes, de bonbons et de -sirops de roses et de violettes. Pensez donc, comme on serait honteux si -quelque visiteuse malapprise s’avisait d’aller dire que les réceptions -d’Azma-Hanem sont moins brillantes que celles de Fatma-Hanem, ou de -Zénab-Hanem ou de n’importe quelle autre dame turque ou circassienne!... -Chacune veut faire mieux que sa sœur... - -Dès la tombée du jour, du haut en bas de la demeure, les lustres pesants -s’allument; lustres de cristal aux pendeloques multiples, qui dansent -encore un quart d’heure après qu’on les a touchées. Sur les tables, les -flambeaux d’argent étincellent. Des guirlandes de fleurs décorent les -murs de la pièce où l’on reçoit. Toutes les housses ont été enlevées, et -l’or des dossiers et la soie des sièges reluisent superbement sous la -violence de cette lumière. - -Les femmes elles-mêmes ont l’air de meubles de prix. Vêtues de toilettes -d’apparat, ornées de tous leurs diamants, des fleurs dans les cheveux et -les pieds chaussés de mules brodées de perles, elles attendent les -visites!... - -Ces visites arrivent vers dix heures et se succèdent jusqu’après le -repas de minuit... Toute la soirée, on sert des fruits secs, des -bonbons, des sirops, du café et des profusions de cigarettes. - -Cela dure ainsi tout le temps du Ramadan. Dans la journée, les femmes de -condition aisée dorment jusque vers quatre heures. A ce moment les -ablutions, la toilette, la coiffure, les amènent tout doucement jusqu’à -l’_Iftar_, repas qui rompt le jeûne, et qui se sert au coup de canon, -immédiatement après le coucher du soleil. De cinq heures du matin à six -heures du soir, il n’est pas permis de boire une goutte d’eau ni de -fumer une cigarette. Les femmes, très religieuses, poussent le rigorisme -jusqu’à refuser de respirer même l’odeur d’un mets ou... l’arome d’une -fleur. - -Le Ramadan se termine par la fête du Baïram où, durant une semaine, les -visites s’échangent en plein jour, où tous, indistinctement, maîtres et -serviteurs, sont vêtus de neuf et s’abordent par le traditionnel: - ---_Kollo sana enta tayeb!_ (Porte-toi bien toute l’année.) - -Mais, tandis que les hommes se congratulent les uns chez les autres, les -trois premiers jours, il n’est pas de bon ton d’aller voir les femmes de -ces messieurs avant le quatrième. Ce jour-là, par exemple, les -visiteuses se montrent dans leurs atours les plus magnifiques, comme -pour les noces, celles qui n’en ont pas en empruntent. C’est à qui -exhibera les toilettes les plus riches, les bijoux les plus précieux. -Les fellahas se contentent d’être propres et cela suffit à les rendre -tout à fait méconnaissables. - -Presque tout à coup, ce fut l’hiver. - -Je découvris une Égypte nouvelle, sous le ciel terne qui, -insensiblement, remplaçait le ciel d’azur et d’or que j’avais admiré le -plus souvent jusque-là. - -Aux nappes claires des blés murs couvrant les plaines environnantes, à -la fine poussière blonde s’échappant des aires, où paisiblement des -paysans poussaient l’antique traîneau propre aux dépiquages, avaient -succédé les récoltes magnifiques du cotonnier, richesse de ce pays. -J’avais vu les feuilles luisantes d’un vert bronzé se couvrir de larges -fleurs aux calices roses, jaunes ou blancs. Puis je vis ces fleurs se -faner très vite et former la petite gousse d’où devait sortir la moisson -neigeuse du fruit béni. - -Maintenant, la terre entière disparaissait sous le vert tapis couleur -d’émeraude des trèfles naissants. Le Nil majestueux roulait une eau -profonde grossie des pluies commençantes du grand Soudan. Par les -soirées calmes il faisait bon aller vers les Pyramides au trot paisible -des fins chevaux de Syrie, sous la vaste allée des grands _lebbacks_[41] -bordant la route. - - [41] Acacia Nilotica. - -C’était le moment de l’inondation annuelle. - -De chaque côté de la route, la terre disparaissait, submergée par le -fleuve-roi, métamorphosant les plaines fécondes en véritables lacs. - -La beauté sans pareille du paysage en était encore accrue. De hauts -palmiers, dont les troncs rugueux baignaient dans les eaux, levaient -plus haut leurs panaches magnifiques, comme rafraîchis, fortifiés par -l’humide et vivifiante caresse. - -Les villages semblaient autant de minuscules Venises se mirant de toutes -parts dans le Nil qui, doucement, se retirait, laissant à la place -liquide le limon nourricier dont les récoltes prochaines seraient -augmentées. Et, là-bas, les gigantesques masses triangulaires se -dressaient. C’était l’Égypte immuable et belle, dans sa mélancolique -grandeur. - -De petites vapeurs roses couraient sur les canaux improvisés, tandis -qu’au couchant un voile d’or et de pourpre s’étendait à l’endroit précis -où le soleil venait de disparaître dans toute sa gloire. - -Azma, les yeux brillants, la voix joyeuse, me disait: - ---Je n’avais jamais vu ces choses avant de te connaître, mais je savais -qu’elles étaient belles. Au temps du khédive Ismaïl, on a commencé de -préparer cette route; c’est lui qui a ressuscité l’ancienne splendeur du -pays. C’était vraiment un grand souverain. - -Elle me conta ensuite diverses anecdotes se rapportant au règne du père -de Tewfick. - -Celle-ci entre autres. - -A l’époque de l’ouverture du canal de Suez, tous les princes régnants de -l’Europe furent invités à l’inauguration solennelle. - -Tous furent également les hôtes d’Ismaïl qui avait pour habitude de -pourvoir à tous les frais des touristes de marque qui visitaient -l’Égypte; sa générosité s’étendait même jusqu’aux simples particuliers, -dont il faisait payer les notes d’hôtel par ses intendants sitôt que ces -étrangers lui étaient présentés. - -Aucune réception cependant n’égala celle qui fut réservée à -l’impératrice des Français. - -La souveraine, même dans ses rêves les plus fous, n’avait pu souhaiter -un hommage pareil à celui qui l’attendait sur la vieille terre -pharaonique. - -Comme elle s’étonnait un jour de ne pas voir plus d’orangers et de -grenadiers--en Espagnole fidèle au souvenir des parfums et des fruits du -sol natal,--le Khédive, prévenu, invita la jeune impératrice à faire -avec lui une excursion aux Pyramides où un véritable petit palais avait -été élevé en son honneur. - -Quand le landau dans lequel les souverains avaient pris place pour se -rendre au but de la promenade arriva sur la route qui, trois jours plus -tôt, montrait de chaque côté l’immense étendue de ses plaines nues, -l’impératrice des Français ne put retenir un cri d’étonnement et -d’admiration. Bordant le chemin que devaient suivre les augustes -promeneurs, un véritable bois de grenadiers, de citronniers et -d’orangers en fleurs mettaient la parure de leurs feuillages, -transformant le paysage aride en un coin de jardin délicieux. - -Le vice-roi d’Égypte avait fait planter ces arbres à prix d’or, en -quelques heures, à seule fin de réjouir les yeux de la belle princesse -qui l’accompagnait. - -Arrivée aux pieds des Pyramides, l’impératrice fut conduite par son -hôte, aux appartements créés pour elle, dans ce palais du miracle -construit en quelques heures. - ---Vous êtes chez vous, madame, dit le vice-roi. - -Et comme Eugénie ne passa qu’une soirée dans ce «home» d’occasion, le -souper qui lui fut offert dans le cadre créé pour une heure coûta au -souverain près d’un quart de million. - -Les histoires de ce genre ne se comptaient pas sous le règne d’Ismaïl et -ma cousine se plaisait à me les dire, en vraie Turque, amie du faste, -toujours prête à applaudir aux gestes magnifiques et aux actes généreux. - -Je la décidai à m’accompagner au Musée des antiques--alors à Boulac--je -lui expliquai de mon mieux l’histoire de ce pays d’Égypte où elle était -née et dont elle ne connaissait rien. Avec elle, je refis le pèlerinage -de la citadelle et la descente du puits de Joseph. - -La pauvre recluse se laissait ravir par le charme de ces promenades. Ses -yeux d’ignorante insensiblement s’ouvraient. Un monde de sensations -nouvelles s’éveillaient en cette âme faite pour une autre vie. - -Un jour, le mari d’Azma lui défendit brutalement ces promenades. - -Le lendemain, il exigea qu’elle quittât les corsages à la mode -européenne que je lui avais appris à porter. Puis il lui fallut -reprendre sa coiffure indigène, l’horrible mouchoir de coton que turques -et fellahas gardaient encore toutes à ce moment en Égypte... - -Enfin ce mari omnipotent interdit jusqu’aux leçons de français que je -donnais patiemment à ma cousine chaque matin. - -Lui aussi, malgré sa lourde apathie, avait remarqué le changement qui -s’opérait chez la jeune femme. L’esprit et le cœur d’Azma s’ouvraient à -la vie comme des fleurs et l’époux s’inquiétait de ces progrès où il -n’avait aucune part. Cette femme, sa cousine, lui avait sacrifié vingt -années de sa fragile existence; il la traitait en esclave, sans -brutalité il est vrai, mais aussi sans bonté d’aucune sorte. Cette -créature qui lui avait donné sept enfants ignorait l’amour et cependant -jamais peut-être aucune amante ne mérita mieux de le connaître. Je suis -persuadée qu’il eût suffi d’une étincelle pour allumer, au cœur ardent -que je devinais, la plus belle flamme dont ait jamais brûlé la plus -violente amoureuse. Jamais Azma n’avait eu de son mari une parole de -tendresse ou seulement d’affection. Aussi redoutait-il au delà de tout -ce que ma présence de femme européenne pouvait apporter de perturbations -inattendues dans son existence. - -Azma, née Musulmane, devait conserver les mœurs du déluge. Il ne fallait -point essayer de la soustraire à l’ambiance. - -Les femmes du vieil oncle ne me voyaient pas non plus d’un très bon œil. -Également sournoises, terriblement ignorantes et fanatiques, elles me -haïssaient pour mon double titre de Franque et de chrétienne. Elles -craignaient aussi le contre-coup de mon influence sur leur vieux mari -qui, volontiers, écoutait le mien, seul mâle de la famille avant les -fils de ces deux femmes--car maintenant toutes les deux en avaient un. - -Et cela acheva de rendre ma situation difficile. Le soir, au lieu des -veillées sur la terrasse, on se tenait à présent dans le hall autour du -mancal où la braise crépitait, me rappelant bien tristement les joyeuses -flambées de chez nous. - -La maison si chaude en été devenait maintenant glaciale et ce n’était -pas le feu ridicule du mancal qui la pouvait chauffer beaucoup. -Frileusement, les femmes se couvraient de châles, de plaids et, ainsi -accroupies autour du foyer antique, elles prenaient l’apparence de -pitoyables Erynnies. - -Seule, ma chère Azma gardait son prestige. Elle portait depuis l’hiver -une superbe pelisse doublée de fourrures qui ne me semblait guère à sa -place dans la maison surtout passée sur une horrible galabieh de -flanelle grossière, mais qui lui donnait à elle, si jolie sous son -masque oriental, l’air de quelque princesse byzantine au milieu de ses -esclaves et de ses eunuques. - -A présent, nous en avions trois! L’oncle ayant ramené avec ses femmes -les eunuques de la campagne, un pour chaque femme de la maison. Ils se -tenaient assis près du feu tels des singes et leur occupation favorite -qui consistait à peler des fruits secs et à les manger achevait la -ressemblance. - -On jouait au tric trac, au loto ou aux dominos. - -Zénab s’était récemment vu fermer les portes du harem et le cœur d’Azma, -en amenant et offrant au bey une de ses nièces, fillette de quatorze -ans, replète et vicieuse. - -La concupiscence du bey n’était un mystère que pour l’âme naïve d’Azma. -Mais, cette fois, soit que les servantes indignées n’aient pu parvenir à -cacher leur colère, soit que ses yeux d’épouse se fussent enfin ouverts, -ma cousine surprit les coupables et chassa la jeune fille et sa -misérable tante. - -La petite n’étant pas esclave, le péché du mari demeurait sans excuse, -et l’épouse outragée avait tous les droits. - -Ahmed-bey ne brillait point par le courage. Il nourrissait un égal amour -pour la tranquillité et pour la débauche. Son cas restait pendable -devant la loi. Il se montra maussade mais résigné. Seulement la bonne -humeur générale s’en ressentit. Il semblait qu’une lourde chape de -mélancolie se fût abattue sur tout le monde. - -Comme pour sceller la paix de son ménage, ma pauvre cousine commençait -une grossesse pénible, l’ennui et la tristesse en furent accrus dans la -maison jadis si joyeuse. - - - - -XXIII - - -Mes amis, les de S..., avaient repris leur existence hivernale. La -situation du père les forçait à être plus mondains qu’ils ne l’eussent -voulu. Sophie cependant s’accoutumait aux toilettes, faisant valoir sa -grâce de blonde et aux éloges qu’elle lui attirait. On m’invita souvent, -mais si je pouvais accepter les pique-niques intimes, ou les thés -d’après-midi, il eût paru étrange de me voir aller au bal ou au théâtre -sans mon mari, étant donné ma jeunesse. Je refusais, sans regret -d’ailleurs, car tout à présent me lassait, sauf la lecture qui -commençait à me prendre tout entière. - -M. de S... avait une bibliothèque admirablement choisie. Elle comptait, -entre autres, une collection très complète des anciens auteurs, et il -n’en manquait pas un seul de ceux qui, dans leur œuvre, avaient traité -de l’Égypte. Ainsi lentement, j’étudiai par eux ce pays où je devais -vivre: Hérodote, Strabon, Diodore et tous les disciples de l’École -d’Alexandrie, me devinrent à ce point familiers que, même après tant -d’années, quand je les consulte, je vais directement au passage désiré, -sans avoir besoin de chercher le moins du monde. Je pus me convaincre -que, depuis eux, l’Égypte n’avait pas beaucoup changé. Leur aide me fut -d’un secours précieux et me permit de comprendre bien des coutumes, -ayant leur origine dans la plus haute antiquité pharaonique. - -Je retournais quelquefois chez les femmes des ministres. Elles se -montrèrent toujours aimables, mais je ne possédais pas l’habileté -nécessaire à m’attirer leur protection effective. On m’invita beaucoup à -dîner et à faire de la musique, mais ce fut tout. Je prenais plus -souvent la route du palais, je n’y voyais presque jamais la princesse -mère. En revanche, la femme du prince était tout à fait charmante avec -moi. L’institutrice arrivait à me paraître une compagne agréable. Elle -tenait de sa famille une éducation parfaite et une solide instruction. -Elle jouait à ravir Beethoven et Chopin, mes maîtres préférés; nous nous -entendîmes très bien. - -Que dire de Sta-Abouha?... Sa tendresse exubérante prenait des -proportions telles, qu’elle m’effrayait un peu. Cette enfant devenait -jalouse de toutes celles qui m’approchaient, et je devais la consoler de -mon mieux, émue malgré moi de sa douleur, que je devinais sincère. - -Je fus présentée à la sœur du prince, cette princesse est morte à Paris -en septembre dernier, femme d’une haute intelligence que j’ai eu -l’occasion de revoir souvent depuis, et qui du moins parlait notre -langue comme une Française. Elle avait épousé le prince H..., homme de -valeur, qui a fait ce miracle de consacrer sa vie et une partie de ses -biens à la bonne terre égyptienne. C’est aujourd’hui un des premiers -agriculteurs du pays. Il a divorcé depuis longtemps d’avec la princesse. -Il était fils du khédive Ismaïl et frère de Tewfick. - -Quant au prince Ibrahim, maître de céans, je l’avais rencontré par -hasard dans la nursery, où je m’amusais à faire tourner un carrousel -enfantin devant ses enfants qui étaient devenus mes amis. Le prince -m’apparut sous les traits d’un bon bourgeois, assez terne, l’air mou, -avec de gros yeux de ruminant et des lèvres épaisses. Il était vêtu sans -la moindre recherche, d’un complet gris clair à carreaux, qui tombait -mal et rien dans sa modeste personne, ne décelait l’intelligence, ni la -grandeur. - -Il me fit quelques questions et me déclara: «Qu’il aimait bien mon -mari...» Puis, après m’avoir examinée des pieds à la tête, de façon à me -forcer de baisser les yeux, il fit une pirouette et disparut. - -Quand il revit mon mari quelques jours plus tard, il exprima ainsi son -opinion sur mon compte: - ---Elle est très bien, votre jeune femme; mais... faites-la donc -engraisser un peu!... Elle est trop maigre!... - -Un matin, comme nous étions toutes réunies autour du mancal, l’eunuque -annonça la visite de _Sett Pachau_! - -Mme Pachau, la colporteuse, était une forte personne à carnation -flamande, portant allègrement ses trente-cinq ans... Elle arrivait -escortée de deux gamins indigènes, qui déposaient avec soin aux pieds -des femmes de la maison, deux énormes ballots de marchandises. - -Quand ces ballots s’ouvraient, c’était le miracle!... Il en sortait de -tout! Depuis les toilettes complètes à bas prix, achetées en solde aux -grands magasins, jusqu’à la chaussure et aux parfums... On voyait des -peignes dorés, des éventails de plumes, des colliers de verre, des -ombrelles, des pièces de toile, de soie, des dentelles, des savons et -même des objets de ménage. - -Esther Pachau, fille d’Isaac Pachau, cumulait les fonctions de vendeuse, -d’acheteuse et de couturière. C’était elle qui fournissait les -trousseaux des jeunes filles et les robes d’apparat de leurs mères. Elle -servait les grands harems, et reprenait à perte les fournitures qui -avaient cessé de plaire. - -Elle exerçait encore bien d’autres commerces, prêteuse à la petite -semaine et porteuse de billets doux quand, par aventure, une belle -recluse avait ébauché quelque intrigue amoureuse avec un bey à travers -les stores mal baissés de sa voiture, à la promenade de Choubrah. - -Esther Pachau--Pachau comme on la nommait partout--était d’une -complaisance extrême. Pourvu que ses services lui fussent payés, on -pouvait sans crainte faire appel à son bon cœur. Elle ne refusait ai ses -soins, ni sa peine. - -Les eunuques, dont elle satisfaisait à la fois l’amour-propre et -l’avidité en les faisant entrer dans les bénéfices de son commerce, -nourrissaient pour elle un sentiment compliqué, mélange de mépris et de -vénération. Ils admiraient surtout l’adresse inouïe avec laquelle elle -se mouvait dans les situations les plus difficiles et le profit -pécuniaire qu’elle savait tirer de ses moindres actes. - -Pendant que Pachau était au harem, exhibant sa marchandise, le vieux -père Isaac, courbé sous le double faix des ans et de la fatigue, tenait -en laisse le baudet qui, depuis tant d’hivers, charriait les objets de -leur commerce. De son côté, il faisait l’article dans la rue et vendait -aux passants de menus bibelots, en attendant de commencer sa tournée -personnelle dans les maisons chrétiennes et israélites, où les hommes -sont admis. - -Alors, on le voyait agiter furieusement sa sonnette et crier de sa voix -encore puissante: - ---_Ago-Filo! Ago-Filo_ (aiguille-fil). - -De là le surnom «d’ago filo» donné en Orient aux colporteurs. Ils sont -des plus rares aujourd’hui dans les rues du Caire; les femmes, même -indigènes, ne craignant plus d’aller elles-mêmes faire leurs emplettes -dans les magasins. Mais il y a vingt ans, les Orientales eussent -considéré cela comme une dérogation à leur titre d’épouses de hauts -personnages ou de fonctionnaires. Aussi, les Pachau de toutes sortes, -firent-elles de rapides fortunes en ces harems où, fatalement, on -ignorait le prix de tout... - -Chez nous, Azma luttait vainement contre Esther Pachau. Celle-ci -demeurait toujours la plus forte. C’était pitié de voir les horreurs -qu’elle débitait comme des marchandises de valeur. Aussi, quel mauvais -regard elle me lança, le jour où j’eus la malencontreuse idée d’insinuer -que ses objets ne me paraissaient plus tout à fait à la mode... - -La visite dura bien trois heures. Toutes les femmes de la maison étaient -là accroupies à terre autour de la marchande. Maîtresses, esclaves -blanches et noires, les yeux brillants du même désir, les doigts -caressant les étoffes, les lèvres ouvertes dans le même sourire. Quand -la Juive partit, Azma sortit piteusement de son corsage la bourse de -soie noire qu’elle y tenait serrée en bonne égyptienne, et, comptant son -argent, elle eut un gros soupir de regrets! Toutes ses ressources du -mois avaient passé dans la vaste sacoche d’Esther. - -Il en était ainsi partout, dans chaque maison où la colporteuse passait, -drain terrible, redouté également des époux et des pères qui n’osaient -sévir contre un usage si déplorable, mais que des siècles de préjugés -avaient établi, et qu’on ne pouvait détruire sans toucher à la base même -d’une société branlante, mais solide encore... - - - - -XXIV - - -Mon grand chagrin de n’avoir pas d’enfants me faisait envier toutes les -mères qui me parlaient de leur nombreuse famille. Mariée depuis deux -ans, et malgré que je n’eusse point fini ma dix-neuvième année, il me -semblait que jamais cette joie ne me serait accordée de serrer contre ma -poitrine un être à moi!... - -A ce moment précis, la femme du _Sacca_ (porteur d’eau), ayant mis au -monde son dixième bébé, vint se plaindre un jour à Azma de leur -épouvantable misère. Dix enfants, deux vieux à la maison et presque pas -de pain!... Alors, une idée qui me parut sublime, traversa ma cervelle -de pensionnaire, se croyant une femme très sérieuse... Si j’en adoptais -un!... - -Sitôt pensé, sitôt proposé. Je demandai à cette pauvresse de me céder en -tout abandon une de ses filles, la petite _Fatma_, la moins laide, qui -venait d’avoir quatre ans et qui me connaissait bien. - -Je savais que mon cher mari aimait les enfants autant que moi, et je ne -doutais guère de son approbation. - -On m’accorda Fatma, au grand désespoir d’Émilie qui, plus avisée, se -rendait bien compte des ennuis que nous donnerait cette adoption et -surtout du travail qui lui incomberait de ce fait. - -Dès le soir, je courus vers le plus beau des magasins de l’époque et -j’achetai un véritable trousseau pour la petite. - -Nous l’avions préalablement baignée et conduite chez un barbier indigène -qui fit tomber avec les boucles annelées de son épaisse toison, une -quantité de choses innommables dont il vaut mieux ne point parler. - -Et la nuit, tandis que la pauvrette, après avoir fait le premier repas -complet de sa courte vie de miséreuse, dormait à poings fermés dans le -lit de ma fidèle servante, Émilie et moi nous cousîmes jusqu’à l’aube, -petites robes, chemises, jupons, etc..., etc... Mon rêve de maternité -dura tout un mois. - -Je m’étais privée sans peine de tout ce que je souhaitais faire pour -moi-même cet hiver-là, afin que «ma file» fût plus élégante. Je -commençais à espérer que mes efforts pourraient aboutir, car l’enfant, -d’abord sournoise et boudeuse, s’habituait et s’appliquait même à me -satisfaire, avec cette surprenante facilité des égyptiennnes à -s’assimiler, elle disait plusieurs mots français et en comprenait -beaucoup d’autres. Et moi, dans cet ardent besoin de maternité, je -m’attachais à cette humble créature que je voulais efficacement faire -mienne. - -Un jour mon amie Sophie m’envoya chercher. Je partis en recommandant à -Émilie de surveiller attentivement Fatma qui me salua d’un «bonjour -maman» qui me ravit. - -Le soir quand je rentrai, Émilie m’attendait sous le porche. Je compris -tout de suite qu’il s’était passé quelque chose en mon absence. - ---Ah! madame! s’écria ma femme de chambre en m’apercevant, ces sales -gens ont enlevé la petite!... - -Je ne saisis pas tout de suite ses paroles... Il fallut qu’elle -m’expliquât longtemps pour que la lumière enfin se fît. Je ne pouvais -admettre tant d’ingratitude et de perfidie. - -La mère de Fatma m’avait laissé soigner, nettoyer et vêtir sa fille, -puis, la jugeant suffisamment présentable, elle l’avait reprise, elle et -toutes les nippes que nous lui avions préparées, elle avait ensuite -conduit l’enfant chez la femme d’un riche Pacha qu’elle connaissait pour -avoir travaillé dans la maison. - -Cette dame, émerveillée de la façon dont une si pauvre femme tenait sa -fille, l’avait immédiatement gardée et promettait de la traiter comme -sienne, afin d’éviter une charge à cette mère admirable... - -Azma, qui ne pouvait comprendre mon chagrin pour un événement qui lui -paraissait de si mince importance, m’avoua par la suite qu’elle n’avait -pas osé me contrarier, mais que pas un instant elle n’avait cru à la -sincérité de cette Fellaha. La malheureuse voulait bien me laisser -soigner et habiller sa Fatma, mais de là à me la confier à moi -_chrétienne_ il ne fallait pas connaître l’âme musulmane, pour y compter -une minute. - -Je gardai de cet événement une amertume profonde. - -Le jour où j’ai été mère réellement, devant l’ivresse éprouvée rien qu’à -regarder ma première fille, je me suis demandé comment j’avais pu croire -un instant qu’une telle adoption eût pu remplacer l’enfant née de ma -chair... Mais au harem, un peu de folie avait sans doute passé sur moi, -et le départ de Fatma me fut une grosse peine... - - - - -XXV - - -Un matin du printemps suivant, les enfants d’Omma Hanem pénétrèrent dans -ma chambre en criant toutes les deux à la fois: - ---Réjouis-toi! le jeune bey est venu! - -Le jeune bey! c’était mon mari... et je n’en pouvais croire mes -oreilles. Je ne l’attendais que beaucoup plus tard, son arrivée me -comblait d’une joie infinie. - -Il eut peine à me reconnaître tant j’avais maigri et pâli. Il se montra -très étonné de me voir parler l’arabe presque couramment. Mais pas un -moment, je n’hésitai à repousser la proposition qu’il me fit d’attendre -encore que notre installation fût complète pour m’emmener avec lui... - -Ah! la médiocrité du logis, la gêne, tout, plutôt que de rester une -semaine de plus loin de lui, dans ce harem, où chaque jour je me sentais -plus étrangère. - -Il comprit mon désir et y accéda. - -J’éprouvai un grand regret de quitter Azma. Ce regret eût été doublé si -j’avais su que je ne devais plus la revoir... Elle avait été pour moi la -sœur étrangère, mais si tendre, dont l’amitié seule adoucissait mes -heures d’exil. Jamais près d’elle je ne sentis la différence, de nos -religions et de nos races. Je l’aimais d’une affection profonde et la -pleurai sincèrement. Quant aux autres, à part l’esclave Abyssine, -_Ouas-Fénour_, qui s’accrochait à mes vêtements en poussant des -hurlements sauvages à l’heure de la séparation, je savais que pour -toutes, le départ de «la petite Franque» était plutôt un soulagement. - -L’oncle, cependant, ne put cacher son émoi en me disant l’adieu qui, -pour lui aussi, devait être un adieu éternel. Moins mal entouré, je ne -doute pas qu’il ne m’eût prouvé sa tendresse de façon plus efficace. - -Azma me regrettait franchement et la veille, elle me dit, pouvant à -peine retenir ses pleurs: - ---O ma sœur! _Ia Orkty!_ tu me quittes maintenant que nous commençons à -nous comprendre. - ---Hélas! Azma, ne saviez-vous pas qu’il en est toujours ainsi?... -N’est-ce pas à l’heure précise où les affections se nouent, où les sites -plaisent par la chère habitude que nous prenons d’eux, qu’il faut partir -et s’en aller ailleurs refaire la redoutable expérience des visages et -des contrées inconnues? - -Seddia, qui depuis longtemps nous fuyait, revint ce jour-là pour nous -dire adieu. Elle apportait des cadeaux. - -Pour Émilie, une pelote brodée par elle, et pour moi, un coussin aux -couleurs voyantes. A ces travaux, la pauvre déracinée avait mis tous ses -talents! - ---Ce n’est rien, voyez-vous...--me dit-elle, la voix émue--mais j’ai -pensé qu’en regardant ces humbles choses, vous vous souviendriez -quelquefois de moi, qui ne vous oublierai jamais. - -Vous vous trompiez Seddia, c’était beaucoup, le travail patient de vos -mains de paresseuse... Cela constituait pour la courtisane que vous -étiez devenue, un consciencieux effort. Je ne l’ai compris que beaucoup -plus tard, lorsque j’ai mieux connu la vie... Alors, peut-être, ne vous -montrai-je pas assez de reconnaissance... Émilie, très touchée que l’on -eût pensé à elle, crut devoir donner à Sett-Seddia, un dernier conseil: - ---Allons, madame Seddia, faites un petit sacrifice... laissez cet -habillage de carnaval, bon pour une odalisque et venez retrouver ma -maîtresse à Alexandrie. On vous cherchera du travail, je vous aiderai... -Vous ne serez pas malheureuse. - -Mais elle, tristement, secoua la tête. - ---Merci, ma fille... vous êtes bonne, mais je ne puis accepter votre -offre, puis se tournant vers moi: - ---Malgré que vous soyez si jeune, ne comprenez-vous pas, madame, vous -qui savez voir, combien je suis devenue pareille «à eux»! et que je ne -puis plus vivre autrement qu’à l’Orientale?... Je mourrai ici et ce sera -mon châtiment...! - -Des larmes montaient à ses yeux. Je lui serrai la main sans répondre, -navrée de me sentir impuissante à la sauver malgré elle. - -Elle embrassa Émilie comme une sœur. - -Je revis aussi les enfants d’Omma Hanem, les esclaves, les eunuques et -les négresses. Tout le monde avait un mot à me dire, une recommandation -à me faire. - -La tante aux canards reparut quelques heures avant mon départ de la -maison. Maintenant, les canards avaient grandi et elle élevait des -petits dindons qu’elle charriait partout; elle s’empressa de les sortir -de leur prison d’osier, sitôt arrivée chez sa nièce. C’était alors une -fuite éperdue de ces animaux sur les tapis et les meubles, au grand -ennui d’Azma qui redoutait les suites probables de leur épouvante. - -La tante se montra particulièrement aimable dans la joie sans bornes -qu’elle éprouvait à me voir partir. Elle me dit qu’elle se réjouissait -de m’avoir connue, et fit appel à tous mes bons sentiments pour -m’exhorter à abjurer ma religion afin de devenir musulmane. - -Nous quittâmes le Caire par une tiède soirée, sous l’embrasement -féerique du soleil couchant. - -Je vis disparaître les minarets et les hautes murailles des antiques -mosquées. Les tours épaisses de la citadelle avec leurs meurtrières et -leurs créneaux, les portes monumentales de la mosquée d’Hassan et les -constructions qui lui faisaient face écrasèrent une dernière fois ma -chétive personne de leur colossale majesté. Elles me semblaient autant -de bastilles gigantesques d’où je venais enfin de prendre mon vol vers -le pays du rêve et de la délivrance. Pourtant, ces vestiges admirables -du grand passé musulman se paraient à cet instant d’une beauté -magnifique, sous la lumière idéale du crépuscule oriental. - -Nous traversâmes le quartier d’Abdine, l’Esbekieh, puis ce fut la gare! - -Je faillis crier de joie en entendant le dernier coup de sifflet de la -locomotive qui nous emportait à toute vapeur vers Alexandrie. Mon -allégresse était telle, que mon mari, à son tour, se laissait gagner à -ma fièvre d’indépendance. - -Et si petite que pût être la part de bonheur que le sort nous réservait, -comme nous ignorions la part des peines, nous étions heureux d’être -enfin nos maîtres. Ce bonheur pour moi était si grand, qu’il me semblait -que mon cœur ne pourrait le contenir. - -Toute ma jeunesse et tous mes espoirs gonflaient ma poitrine. - -Je partais enfin, j’allais commencer avec mon mari «chez nous», une vie -nouvelle, ma vie!... - -JEHAN D’IVRAY. - - - - -Imp. PAUL DUPONT, 4, rue du Bouloi.--Paris.--502.10.10. (Cl.). - - - - -SOCIÉTÉ D’ÉDITION ET DE PUBLICATIONS - -Collection in-12 à 3 fr. 50 - - -Albérich-Chabrol.--Le Flambeau.--La chair de ma chair. - -Annunzio (Gabriele d’).--Terre vierge. - -Barrès (Maurice).--Amori et Dolori sacrum.--Les Amitiés françaises.--Le -Voyage de Sparte.--Les Déracinés.--L’Appel au Soldat.--Leurs -Figures.--Au Service de l’Allemagne.--Colette Baudoche. - -Baudin (Pierre) et Nass (Dr).--La Rançon du Progrès. - -Conan Doyle.--Les Aventures de Sherlock Holmes.--Nouvelles Aventures de -Sherlock Holmes.--Souvenirs de Sherlock Holmes.--Nouveaux Exploits de -Sherlock Holmes.--Résurrection de Sherlock Holmes.--Sherlock Holmes -triomphe.--Mémoires d’un Médecin--Le Drapeau vert.--Le Crime du -Brigadier.--Les Exploits du Colonel Gérard--Les Réfugiés.--La Compagnie -Blanche (2 vol.): I. Les Moines Guerriers.--II. Les Épées -Glorieuses.--Notre-Dame de la Mort. - -Déroulède (Paul).--1870. Feuilles de route.--70-71. Nouvelles feuilles -de route. - -Esparbès (Georges d’).--La Grogne. - -Finot (Jean).--Français et Anglais.--La Science du Bonheur. - -Gautier (Judith)--Le Collier des Jours.--Le Second rang du Collier.--Le -Troisième rang du Collier. - -Gorki (Maxime).--En prison.--Hôtes d’Été.--La Mère.--Une Confession. - -Gyp.--Pervenche.--Les Amoureux.--Cricri.--Entre la poire et le fromage - -Hermant (Abel).--Chronique du Cadet de Coutras. - -Hornung (E. W.).--Raffles.--Le Masque Noir.--Le Voleur de nuit. - -Le Roux (Hugues).--L’Heureux et l’Heureuse.--L’Amour aux États-Unis. - -Loïe Fuller.--Quinze ans de ma vie. - -Maizeroy (René).--Yette, Mannequin. - -Marguerite (Paul).--La Princesse Noire. - -Margueritte (Paul et Victor).--L’Eau souterraine. - -Marni (J.)--Souffrir. - -Meredith (George).--Tragicomédie d’Amour. - -Montesquiou (R. de).--Altesses Sérénissimes.--Professionnelles -Beautés.--Assemblée de Notables. - -Naquet (Alfred).--Vers l’Union libre. - -Ouroussoff (Prince).--Mémoires d’un Gouverneur. - -Prévost (Marcel).--Lettres à Françoise.--Lettres à Françoise mariée. - -Serao (Matilde).--Amoureuses.--Cœurs de Femmes.--Quelques -Femmes.--Histoires d’amour.--Les Légendes de Naples. - -Sinclair (Upton).--La Jungle.--L’affranchi.--La République -Industrielle.--Métropolis.--Les Brasseurs d’argent. - -Talmeyr (Maurice).--La fin d’une Société. - -Thénard (Jenny).--Ma vie au théâtre. - -Tolstoï.--Pourquoi? - -Yver (Colette).--Les Cervelines.--La Bergerie. - - -Librairie FÉLIX JUVEN, 13, Rue de l’Odéon, PARIS - - - - -NOTE DU TRANSCRIPTEUR - - -La numérotation des chapitres passe du chapitre XX au chapitre XXIII -dans l’original. On a rajouté les têtes des chapitres XXI et XXII aux -emplacements qui semblaient les plus probables. - -On a représenté _entre caractères soulignés_ les passages en italique -dans l’original. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AU CŒUR DU HAREM *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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