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-The Project Gutenberg eBook of Sur la vaste Terre, by Pierre Mille
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Sur la vaste Terre
-
-Author: Pierre Mille
-
-Release Date: January 25, 2022 [eBook #67245]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SUR LA VASTE TERRE ***
-
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-
- PIERRE MILLE
-
- SUR
- LA VASTE TERRE
-
-
- PARIS
- CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
- 3, RUE AUBER, 3
-
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-
-Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y
-compris la Hollande.
-
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-
-RAMARY ET KETAKA
-
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-La maison que louait aux étrangers le docteur Andrianivoune était à
-Soraka, faubourg de Tananarive, au-dessus du lac Anosy. Un ménage
-français l’avait habitée jadis, et s’y était sans doute aimé: deux
-pièces, tendues de délicates perses roses, indiquaient encore d’anciens
-raffinements, le passage d’une jeune Européenne dont les yeux et les
-doigts s’étaient distraits et charmés à orner la passagère demeure que
-lui donnait l’exil. Dans le jardin, des rosiers moussus achevaient de
-s’ensauvager et de mourir, des caféiers non taillés ne portaient plus de
-graines; mais les lilas du Japon avaient crû, hauts à présent comme les
-ormeaux de nos contrées; des pêchers en plein vent formaient une
-bruissante broussaille, qui se heurtait aux vieux murs.
-
-Au-dessous, c’était le lac creusé par le roi Radame, à l’époque même où
-il voulut raser la montagne de Dieu, l’Ambohi-dzanahare stérile, qui
-offusquait ses regards de despote. La nappe d’eau, tranquille, presque
-ronde, brillait doucement dans l’air léger, puis fusait plus loin, par
-des arroyos et des mares, jusqu’à la grande plaine de l’Ikopa, dont les
-rizières sans limites ondulaient en vagues lustrées. Et au milieu de cet
-océan de verdure plate, lumineuse et joyeuse,--miracle ridicule et
-symbole de conquête,--se dressait la cheminée de la briqueterie
-Ourville-Florens.
-
-C’est dans cette maison que nous vivions, mon ami Galliac et moi. Ce
-soir-là le soleil, derrière les monts de l’horizon occidental,
-glorifiait les choses et faisait battre le cœur. On buvait l’air comme
-un vin généreux; les maisons, les arbres, les hommes, les grands
-troupeaux de bœufs pris sur les Fahavales, et que des soldats
-sénégalais, débraillés et superbes, poussaient aux routes montantes,
-tout se poudrait d’une poussière où dansaient des grains d’or, des
-grains de diamant, des grains de topaze et de rubis: et Tananarive
-entière, dressée dans la lumière heureuse, avec ses plans rapprochés,
-mêlés, confondus, avait l’air d’une peinture japonaise étalée sur un
-écran diapré. Parfois, un indigène, forme vague en lamba blanc,
-traversant la route inférieure, s’inclinait pour saluer le vazaha
-victorieux. Des cloches chrétiennes marquaient les offices et les
-heures, des clairons chantaient ces notes longues et tristes si souvent
-entendues très loin, là-bas, en France; d’innombrables chiens roux aux
-oreilles droites aboyaient d’une façon sauvage: et dans tout cela, il y
-avait à la fois désaccord et séduction.
-
-... Tout à coup des rires éclatèrent, les rires de deux voix très jeunes
-qui s’entrechoquaient, montaient l’une sur l’autre, s’arrêtaient pour
-repartir encore, et Kétaka bondit hors de la pièce que je lui avais
-attribuée comme gynécée, criant d’un air triomphal:
-
---J’en ai pris un, j’en ai pris un!
-
-Au bout d’un fil blanc terminé par une épingle recourbée s’agitait un
-infortuné poisson rouge. Telle était, depuis une heure, la frivole
-occupation de mon amie malgache. Son esclave avait été avec une nasse
-prendre des cyprins dans le lac dont, par instant, ils venaient par
-milliers empourprer la surface. Kétaka avait mis ces poissons rouges
-dans un seau de toilette, et jouait à les repêcher, avec un beau
-sang-froid. Sa sœur Ramary, épouse quasi légitime de Galliac, l’avait
-imitée, assise en face d’elle. C’était un concours de pêche à la ligne.
-Mon ménage avait eu l’honneur de la victoire, Kétaka venait de prendre
-le dernier des cyprins.
-
-Elles se tenaient maintenant toutes deux devant moi, crispant légèrement
-sur le plancher de la varangue les orteils de leurs pieds nus. Ramary
-prit à pleines mains sa natte de cheveux noirs, un peu rudes, mais très
-lisses, et la jeta en avant sur son épaule et sa gorge, en disant:
-
---Ramilina, tu n’as pas l’air content de ce qu’on joue avec les
-_hazandrano-mena_, les bêtes rouges qui nagent pour manger. Dis un peu,
-tu n’es pas content parce que c’est des bêtes françaises?
-
---C’est des bêtes chinoises, Ramary, et tu n’entends rien à la
-géographie, répondis-je.
-
---J’ai appris la géographie à l’école d’Alarobia chez monsieur Peake,
-qui est un vazaha d’Amérique. Mais je sais aussi l’histoire des
-hazandrano, et toi, tu ne la sais pas. Il y avait monsieur Laborde, le
-vieux qui est mort, le mari de la reine Ranavalona-la-Méchante, morte
-aussi il y a longtemps. Ils se sont mariés dans le jardin de monsieur
-Rigaud, en bas, près du lac. Tous les Malgaches connaissent cela. Ce
-sont les «monpères» jésuites qui ont fait le mariage. Ils ont dit que
-c’était mieux... Alors monsieur Laborde est allé _andafy_, sur les
-infinis de l’eau sainte, la rivière qui n’a qu’un bord, et qui mène chez
-les blancs. Et il est revenu, et il a rapporté une chose toute ronde, en
-verre, avec de l’eau dedans et des poissons rouges qui mangeaient des
-grains de riz en ouvrant la bouche comme ça: aouf! aouf! La reine les
-aimait beaucoup, et elle en a fait mettre dans le lac sacré. Ils étaient
-si gauches et ils avaient l’air si bête! Eh bien, Ramilina, ils sont
-descendus dans toutes les rivières, et ils ont mangé tous les autres
-poissons, excepté l’anguille, qui n’est pas un poisson, puisque c’est un
-serpent, et l’écrevisse qui était trop dure.
-
-Les deux sœurs avaient la tête pleine d’histoires, et se passionnaient à
-les conter. Ramary et Kétaka après avoir passé par les mains des
-quakers, ne s’étaient faites catholiques qu’au moment de la conquête
-française, avec une docilité pleine d’ironie, d’indifférence et de
-respect étonné et dédaigneux pour les sympathies des vainqueurs. Mais,
-des _tenysoa_--c’est-à-dire des petits traités religieux et moraux des
-écoles protestantes,--elles n’avaient rien retenu que des hymnes, des
-cantiques, et une connaissance littérale assez approfondie de
-l’Écriture; quant aux mystères, elles s’en inquiétaient peu, bien
-qu’elles fussent restées charmées du tour légendaire de la Bible et des
-Évangiles. D’ailleurs elles préféraient encore de beaucoup aux livres
-saints le recueil des contes et traditions malgaches du Norvégien Dahle.
-Durant des heures, le soir, elles le lisaient à haute voix, en
-mélopaient les chansons, des chansons aux vers courts, aux assonances
-longues et bizarres. Surtout l’histoire de Benandro les faisait beaucoup
-pleurer, Benandro, le bel adolescent qui mourut loin de son père et de
-sa mère, en des pays de fièvre et de faim, et dont un esclave fidèle,
-Tsaramainty, le beau noir, rapporta les pieds et les mains coupés afin
-qu’on pût lui offrir les funérailles sacrées, et que son fantôme habitât
-avec les fantômes de ses ancêtres, dans le tombeau fait de lourdes
-pierres non taillées, où les morts dorment ensemble, couchés sur des
-dalles, en des lambas tissés d’une incorruptible soie.
-
-J’avais rendu le recueil, qui ne m’appartenait point, à son
-propriétaire, mais Ramary et Kétaka le savaient par cœur et mieux que
-par cœur. Dans ces légendes elles introduisaient de nouveaux éléments:
-Benandro avait vécu près de chez elles, des vazahas l’avaient emmené,
-des officiers au casque blanc l’avaient fusillé «parce qu’il avait fait
-quelque chose de fou». Ainsi ces petites filles avaient des imaginations
-d’enfant, et d’enfant appartenant à une race rapprochée encore des
-origines de l’humanité. Dans leur langue, une langue non déformée de
-peuple jeune, le soleil se dit «l’œil du jour», la lune, «la chose en
-argent», et tandis qu’elles me parlaient, avec leurs larges yeux de
-bonté animale, leurs gestes menus et nobles, et les voiles blancs où
-leur corps était libre, je pensais à Homère et à Nausicaa.
-
-Cependant je m’appliquai à leur dire, un peu trop gravement, que si les
-poissons rouges étaient des bêtes françaises, ce n’était pas une raison
-pour les martyriser, qu’on ne pêchait pas dans un seau de toilette quand
-on était bien élevé, et que pour les punir nous ne leur donnerions pas
-de souliers pour aller à la procession de la Vierge.
-
-Ramary pinça les lèvres, décrocha le poisson rouge de son fil, et le
-jeta à un chat blanc, qu’on avait depuis quinze jours attaché par une
-corde à la balustrade de la varangue, sous prétexte de l’habituer à la
-maison. Cette précaution l’avait rendu tout à fait sauvage.
-
-Pour Kétaka, elle boudait. C’était une femme convaincue de son mérite,
-et qui n’admettait point la possibilité d’un reproche. Au fond, j’étais
-dans mon tort. Nos amies ne sortaient du gynécée, étant des personnes
-convenables, qu’à de rares intervalles et par autorisation expresse. Au
-moins il leur fallait permettre quelques distractions. Je compris mon
-erreur. Trop digne, ou trop gauche, pour faire des excuses, j’envoyai
-mon _boy_ chercher au lac de nouvelles victimes...
-
-... C’est ainsi que nous vivions, gais comme des enfants un jour d’école
-buissonnière, depuis qu’en une chasse dans les marais d’Antsahadinta, la
-mystérieuse volonté du destin nous avait fait rencontrer des épouses.
-
- *
-
- * *
-
-Ils s’étaient faits si gentiment nos mariages. Nous n’y pensions pas!
-Seulement un jour la reine--hélas! que ces choses sont loin: alors, il y
-avait une reine!--nous avait demandé si nous aimerions à tuer des
-_arosy_. Et l’_arosy_ n’est rien de moins qu’une oie sauvage, et l’oie
-sauvage est un beau gibier. Nous avions dit: «oui» d’enthousiasme. Et
-dès le lendemain, munis d’une belle lettre pour les officiers de son
-domaine, lourds de cartouches, le fusil à l’épaule, nous voguions en
-pirogue sur le vivier royal d’Antsahadinta.
-
-... C’était un large étang, aux eaux grises et calmes, encombré de joncs
-secs qui craquaient sous la poussée des pirogues. Au centre l’eau plus
-profonde apparaissait, débarrassée des joncs; mais des lotus bleus, par
-milliers, y avaient fleuri, ouverts comme des yeux tendres au milieu des
-feuilles rondes qui les enveloppaient. Le cercle des collines, plus
-loin, brûlait de ce rouge uniforme des hauts plateaux de la terre
-malgache, un rouge éternel et rude dont on a la sensation alors même que
-des végétations le recouvrent.
-
-Au-dessus de nos têtes, le ciel était plein du vol angulaire des oiseaux
-de marais,--les grandes oies sauvages, les canards pareils à ceux de nos
-contrées, les _tsiriris_ au cri lamentable. Ils s’étaient levés tous
-ensemble au premier coup de fusil, tournoyant en tel nombre, avec un tel
-élan, qu’on entendait l’air sonner et frémir, malgré la hauteur, des
-coups de leurs ailes nerveuses; et celle vibration perpétuelle, ces cris
-longs et désolés changeaient ce paysage froid, lui donnaient de la vie
-en lui laissant toute sa tristesse.
-
-Les piroguiers malgaches pagayaient doucement, avec des gestes souples,
-comme s’ils eussent voulu ramper sur les eaux plates. Ils apercevaient
-des bêtes que je ne voyais pas, les montraient de leurs yeux brillants,
-sans quitter des mains la courte rame qui fendait la profondeur du lac
-dormant.
-
---Canard... tsiriri... oie sauvage... là, entre ces deux bouquets de
-roseaux! fais aboyer ton fusil, monsieur le vazaha!
-
-Dans une espèce de bassin en miniature toute une famille de petites
-sarcelles exotiques apparut, nageant avec une prudence inquiète, les
-becs de corail rose tournés à droite, et je lançai mes deux coups de
-fusil, avec la rage, avec la cruauté du chasseur maladroit qui assassine
-au posé.
-
-Trois d’entre elles s’affaissèrent, inertes, surnageantes, tachant la
-surface claire de l’or, du blanc, du vert neuf et métallique de leurs
-plumes. D’autres oiseaux jaillirent de la forêt des plantes lacustres:
-une oie sauvage, tirée très haut, tomba avec un bruit énorme,
-éclaboussant les eaux, et resta toute droite, vivante encore, horrible,
-avec un œil crevé et une aile brisée. De belles aigrettes blanches
-s’envolèrent lourdement, pareilles, sous le soleil qui mourait à
-l’ouest, à des voiles de navire arrachées par le vent. Un grand aigle
-pêcheur, gris d’argent, monta lentement, comme plaqué sur le profil
-d’une colline chauve qui s’assombrissait dans le soir survenu.
-
---Il est blessé!
-
-Il prenait son essor, simplement, et bientôt plana dans une immobilité
-sublime, attendant le départ des hommes pour se repaître des blessés,
-qu’il devinait tapis sous la chevelure emmêlée des herbes.
-
---Galliac, criai-je, on part: je n’y vois plus!
-
-Et nos deux embarcations rejoignirent la terre.
-
-Un indigène nous salua, d’une magnifique et pourtant servile inflexion
-d’échine, son chapeau de paille de riz balayant le sol. Il y avait douze
-heures qu’il attendait, immobile et debout. C’était Rainitavy,
-gouverneur d’Antsahadinta, avec les cadeaux que ses fonctions lui
-faisaient un devoir de nous offrir, puisque nous étions des vazahas
-d’importance, annoncés par la reine. Des indigènes portaient dans leurs
-bras ou sur leurs épaules des paniers remplis d’un riz blanc comme des
-grains d’ivoire; des poules attachées par les pattes criaient la tête en
-bas; un mouton brun bêlait, et ses cornes qui, par pompe, avaient été
-dorées, brillaient dans l’obscurité, pareilles à de grands coquillages
-lumineux. On mit ces choses devant nous, respectueusement, et tout à
-coup nos porteurs firent un bond, se jetèrent sur une muraille
-verdoyante de cannes à sucre fraîchement coupées, dont les verdures
-lancéolées bruissaient avec douceur: c’était leur part, la friandise
-naturelle dont le jus grise un peu, soutient dans les longues marches.
-Leurs mâchoires avides commencèrent de broyer.
-
-Et des débris de la muraille effondrée sortirent deux petites filles de
-quatorze et de seize ans, aux yeux tranquilles, les dernières nées de
-Rainitavy.
-
---Ramatoa Mary, Ramatoa Kétaka! dit Galliac qui les connaissait.
-
-Il les embrassa sans façon, et leur bouche se mit à sourire. Leurs
-orteils nus griffaient légèrement le gazon court et dur, elles
-cambraient les reins et, leurs lambas s’étant ouverts, on vit un instant
-la pointe de leurs seins jeunes. Alors elles se voilèrent d’un geste
-sans embarras, comme une Européenne ferme un manteau. Elles étaient
-flattées d’avoir été appelées _ramatoa_, qui est une façon magnifique de
-dire: madame, ou mademoiselle. En général on emploie simplement la
-syllabe _ra_, qui reste accolée au nom. Dans l’intimité, cette syllabe
-tombe ou est maintenue, suivant l’euphonie des noms, ou le caprice des
-parents et des amis.
-
---_Tsarava tompokolahy?_ Te portes-tu bien, mon seigneur?
-
-Chacune avait tourné la main, du dedans au dehors, bizarrement, pour
-cette politesse rituelle. Nous partîmes et, d’une marche adroite et
-souple, elles nous précédèrent jusqu’au village. Rainitavy, leur père,
-tenait une lanterne, et se retournait parfois avec une courtoisie noble,
-pour nous éclairer.
-
- *
-
- * *
-
-... La nuit était tombée. L’air très froid entrait par la porte de notre
-case restée ouverte, et Ramary, avec sa sœur Kétaka, jouait à tirer des
-plumes au gibier mort étendu par terre.
-
---Kétaka, lui dis-je gaiement, tu vas passer la nuit avec moi, dans la
-case?
-
-Elle secoua la tête:
-
---Je ne suis pas une petite coureuse. A Tananarive, les filles font
-_mitsangan-tsangana_ (ont beaucoup d’amants). Razafinandriamanitra est
-une petite coureuse. Cécile Bazafy est une petite coureuse, et Rasoa, et
-Mangamaso, et Ramaly (Amélie). Ici ce n’est pas la même chose.
-
-Et réfléchissant une minute:
-
---Ici, c’est trop petit... On le dirait au «monpère» jésuite. Et il fait
-des histoires du haut d’une boîte, dans la chapelle. Vous viendrez à la
-messe demain; il nous gronde quand nous n’emmenons pas les vazahas à la
-messe.
-
---Quel âge as-tu? dit Galliac.
-
---Je suis née un an avant la grande guerre où les Hovas ont battu les
-Français.
-
-Elle disait cela sans pose, sans fierté, comme l’expression d’une vérité
-incontestable, faisant allusion au bombardement infructueux de Tamatave
-par notre flotte en 1885.
-
---Kétaka, dit Galliac, j’ai l’honneur de t’apprendre que, depuis, le
-général Duchesne a pris Tananarive.
-
-Mais Kétaka secoua la tête:
-
---Ce n’est pas le général Duchesne qui a pris Tananarive, c’est le
-_Kinoly_, l’ogre mort qui fait des morts, celui qu’on n’a jamais vu,
-parce que, lorsqu’on l’a vu, on n’est plus jamais, jamais un vivant, à
-moins de connaître l’herbe qui charme, l’herbe qui pousse sur les vieux
-tombeaux, et que les sorciers coupent en dansant... Quand les Français
-sont venus sur la côte de l’ouest, on l’a entendu rire trois nuits de
-suite dans le bois sacré d’Ambohimanga: il a des mâchoires de crocodile,
-son rire claque contre ses dents. Rafaralahy, mon frère, qui couchait
-près des tombes, s’est caché la tête pour ne pas le voir... Le Kinoly
-est descendu, il est allé au-devant des Français. Ils avaient débarqué
-plus de cent mille, des Français blancs, des Français noirs, qui
-viennent d’Afrique, des Français jaunes, très laids, qui sont des
-_Arabous_, et qui vivent sans femmes. Et tous grimpaient avec de gros
-fusils à roulettes, des mulets, des choses qui devaient monter en l’air
-comme des oiseaux, et du vin plein de grandes jarres. Ils jetaient des
-ponts sur les fleuves, coupaient les montagnes pour faire passer les
-voitures de fer: et ils riaient au soir tombé, couchés dans les maisons
-de toile. Le Kinoly est arrivé dans la grande plaine sakhalave. C’était
-de l’herbe, et encore de l’herbe, pas de riz, pas de cannes à
-sucre, pas de manioc. Les bœufs à bosse fuyaient devant
-l’ombre-qui-marche-toujours. Et l’ombre vint au premier des _miaramila_,
-des soldats. On ne voyait pas sa figure de crocodile, elle était cachée
-dans un grand lamba. Seulement ses yeux étaient rouges comme du sang
-dans un charbon. Il glissait avec douceur à côté des soldats, penchant
-la tête comme un mendiant. Et le _miaramila_ français lui dit:
-
-«--Mendiant, tu as les ongles bien longs!
-
-»Le Kinoly tira ses griffes et dit:
-
-»--Ils ont poussé dans la terre.
-
-»Puis il entr’ouvrit son lamba. Et le _miaramila_ français lui dit:
-
-»--Comme tu as le ventre creux!
-
-»--C’est qu’il a pourri dans la terre.
-
-»Et le _miaramila_ lui dit encore:
-
-»--Tes yeux sont bien rouges.
-
-»Alors le Kinoly prit son linceul à pleines mains, le jeta, et dit:
-
-»--Regarde.
-
-»Il n’avait pas d’yeux, mais deux trous avec du feu dedans, et de la
-viande morte sur les os de sa face.
-
-»Les soldats devinrent tout pâles, la fièvre les prit et ils moururent.
-
-»Le Kinoly descendit encore, il regarda les _Arabous_, il regarda les
-hommes bleus que vous avez fait venir de l’autre côté de l’Afrique, les
-officiers blancs vêtus de blanc. Il marchait au milieu d’eux, les
-réveillait la nuit, les arrêtait dans leurs repas, posait la main sur la
-croupe de leurs mulets. Et quand ils avaient vu cette goule morte qui
-fait mourir, ils pâlissaient et ils mouraient. Il en périt dans le
-sable, il en périt dans la terre rouge, il en périt dans les rivières:
-le Kinoly se réjouissait de la mauvaise odeur, et jouait avec les
-mouches... Cela dura deux cours de lune, et, après, tous étaient morts.
-
-»Alors le Kinoly remonta vers Tananarive parce qu’il voulait voir
-Raini-laiarivony, le premier ministre, mari de la reine. Le vieil homme
-dormait sur un beau lit de cuivre, en une des chambres de son palais, au
-sein de ses grandes richesses. Il avait bu du vin à son repas du soir,
-les «symboles-de-la-longueur-du-jour,» les pendules en or et en verre,
-battaient contre le mur tendu d’un beau papier sur lequel étaient peints
-des batailles, des jardins, des gens en pirogue qui s’embrassaient ou
-jouaient des musiques, il y avait des vases en faïence peinte sur les
-étagères, et tout cela venait d’Europe.
-
-»La lune entrait par la fenêtre et l’on voyait que le dormeur était
-plein d’âge, car ses doigts tremblaient tout doucement sur le drap
-blanc, pendant son sommeil. L’Ombre-qui-marche-toujours lui frappa
-l’épaule et lui dit:
-
-»--Raini-laiarivony, fils de Rainiary, je viens te chercher. J’ai fait
-mourir tous les Français. Maintenant, c’est ton tour. Tu es vieux,
-suis-moi de bonne volonté.
-
-»Mais celui qui était tout-puissant alors à Madagascar s’éveilla sans
-rien craindre, et regarda le Kinoly sans mourir, car il avait l’herbe
-qui charme.
-
-»--Je ne te suivrai pas du tout, pas du tout, ô méchant!... Le souffle
-de la vie est doux, et j’aime encore ma puissance, mes palais, mes
-troupeaux de bœufs et le quotidien salut de mes esclaves. Je suis
-au-dessus de toi et tu peux t’en aller.
-
-»Le Kinoly ne répondit rien. Il retourna dans la plaine sakhalave. Les
-morts français y dormaient toujours dans les broussailles, dans les
-sables et dans les rivières; d’autres s’étaient pendus aux arbres,
-épouvantés de la tristesse des choses, et des conducteurs de mulets,
-tombés avec leur bête au moment où tous deux en même temps se penchaient
-pour boire, perdaient la chair de leurs os dans les ruisseaux salis.
-
-»L’Ombre les toucha tous du doigt et leur dit:
-
-»--Levez-vous!
-
-»Et tous se levèrent. Les mulets hennirent comme au réveil quand les
-clairons sonnent, et piétinèrent sur l’herbe. Les hommes prirent leurs
-fusils, les officiers tirèrent leurs sabres, ils se coupèrent des
-bâtons, gravirent les Ambohimena, coururent vers Tananarive. Alors le
-premier ministre dit:
-
-»--L’Ombre m’avait donc menti. Les voilà qui viennent, ces diables!
-
-»La reine fit un grand kabary, et les _miaramila_ malgaches allèrent à
-la rencontre des Français. Et ils étaient courageux, les Malgaches!
-Est-ce qu’ils avaient eu peur contre les Betsimisaraka et les Bares?
-Est-ce qu’ils ont peur, maintenant, les Fahavales? J’en ai vu fusiller
-un l’autre jour, et ses lèvres étaient moins pâles que les tiennes
-maintenant, ô Ramilina, le jour qu’on l’a mené au poteau. Mais, quand
-ils arrivèrent devant les Français, Ramasombazana qui les commandait
-devint gris de terreur, et ses dents claquèrent. Ce n’étaient pas des
-hommes, ces Français, c’étaient des Kinoly! Ils n’avaient pas d’yeux,
-mais des trous pleins de flammes, et de la chair décomposée et verte sur
-les os. On voyait le jour à travers leur ventre creux, des griffes leur
-sortaient des mains, et leurs mâchoires s’ouvraient comme la mâchoire
-des cadavres qu’on déterre. Ils marchaient vite, vite, leurs pieds ne
-faisaient pas de bruit, leurs fusils ne fumaient pas et tuaient comme la
-foudre... Ramasombazana jeta son chapeau à plumes, jeta son sabre et
-s’enfuit. Les soldats jetèrent leurs armes et s’enfuirent. Et les
-Français-cadavres continuaient d’approcher, ils grimpaient les côtes,
-ils redescendaient dans les vallées, les murs s’effondraient quand ils
-les touchaient du doigt, et puis, leurs regards rouges, leurs faces
-mortes... Le vieux, le premier ministre, qui avait épousé trois reines,
-se mit à pleurer, parce que le Kinoly avait vaincu.
-
-»Et il rendit Tananarive aux ombres.»
-
- * * * * *
-
-Kétaka avait terminé son histoire. Elle l’avait dite accroupie sur les
-talons, sans un geste, avec volubilité, dans une langue surannée que je
-comprenais mal, et que Galliac traduisait par instants.
-
-Sa sœur Ramary cria:
-
---Kétaka est une grande menteuse! Elle invente des histoires tous les
-jours. C’est vrai qu’il y a des Kinoly, et je sais même les endroits où
-ils habitent, près des grosses pierres. Mais ce ne sont pas eux qui ont
-pris Tananarive. Ils sont vivants, les vainqueurs de la ville. Sary
-Bakoly, mon autre sœur, en a épousé un, le lieutenant Biret, qui est à
-Moramanga, près de la grande forêt.
-
---Tu as une sœur qui s’appelle Sary Bakoly, la statuette de terre cuite?
-dit Galliac, c’est un beau nom et elle doit être jolie.
-
---Pas plus que moi, fit Kétaka.
-
-Elle sortit ses bras fins de dessous son lamba, pencha la tête et
-apparut, petite, grêle, frêle, presque blanche de peau, comme le sont
-dans ce pays les filles de race noble; un peu de rose même apparaissait
-à ses joues, et avec ses larges yeux très noirs, ses dents superbes,
-qu’elle frottait tous les jours de charbon et de cendre, malgré sa
-figure trop large et trop grasse, elle se savait digne d’être désirée
-entre celles de son peuple... Un enfant, une femme, un animal, on
-pensait tout cela en pensant à elle, et sans le vouloir, ensommeillé
-déjà, je souriais en la regardant...
-
- * * * * *
-
-Au ciel, la féconde poussière des astres avait germé; la voie lactée
-traversait la profondeur bleu-sombre, si blanche, si clairement visible
-qu’on l’eût prise pour un immobile nuage. A un point donné elle
-bifurquait, et l’une de ses branches se perdait, s’évaporait
-graduellement dans l’infini de l’ombre. Les grands arbres faisaient
-frissonner leurs feuilles avec une douceur paternelle, car les hauteurs
-qui dominent Antsahadinta sont boisées, miracle de beauté et de majesté
-dans l’aride Imerina. Et c’est pour cela qu’elles sont saintes, comme
-les onze autres collines couronnées de forêts où les premiers rois hovas
-allaient entendre, sous les grandes ramures, le frôlement d’invisibles
-ailes, la passée dans le silence des esprits vazimbas, premiers
-possesseurs de la terre, vaincus et massacrés par les Hovas, et, par une
-mystérieuse compensation, devenus les démons protecteurs de leurs
-meurtriers. Sous les entrelacs des branches, de grands feux brillaient
-au loin, pareils à des yeux hardis; on entendait à travers les espaces
-calmes, à intervalles mesurés, la voix des veilleurs malgaches
-entretenant ces feux, qui annonçaient par leur nombre et leur position
-que tout était tranquille aux alentours. Et dans les villages voisins,
-les gardiens fidèles à leur poste, près des monceaux de brousses
-incendiées, chantaient à leur tour, dans la nuit, le même cri simple et
-harmonieux.
-
-Nos deux nouvelles amies nous regardèrent dresser les lits de camp,
-dérouler les couvertures, et s’éloignèrent en silence. Galliac assura la
-barre de bois qui fermait la porte, et nous nous endormîmes. Sous un
-auvent, presque en plein air, nos porteurs s’étaient couchés, mêlés les
-uns aux autres, étroitement serrés pour avoir moins froid, car les
-nuits, à cette époque de l’année, et sur ces hauts plateaux, sont aussi
-fraîches que celles de nos automnes d’Europe. Nous étions venus là
-malgré l’insurrection, malgré les attaques incessantes des Fahavales qui
-pillaient parfois les faubourgs mêmes de Tananarive. «Il n’y a jamais
-rien eu à Antsahadinta, m’avait affirmé Galliac, et Rainitavy est un
-vieil ami.»
-
-Cependant, vers minuit, je crus entendre le bruit de coups de feu
-lointains, et Rainitavy nous réveilla. A trois lieues de là, les
-Fahavales venaient d’attaquer et de brûler Ambatomasina, dont les
-habitants s’étaient enfuis jusqu’à nous. Quelques-uns entrèrent dans la
-case, tout tremblants encore. Les ennemis étaient tombés sur le village,
-trois cents peut-être, avec des zagaies et deux fusils seulement; mais
-eux, les pauvres gens, n’avaient rien pour se défendre: le gouvernement
-français leur avait pris leurs armes. Ils dressaient leurs mains jaunes,
-humides de sueur froide: «Veux-tu, ô vazaha, que nous combattions avec
-nos poings?--Et le gouverneur d’Ambatomasina, un vieillard aux cheveux
-tout blancs, pleurait sa maison en flammes; sa belle maison où il y
-avait des chaises cannées à filets d’or, des papiers de tenture où l’on
-voyait des Français sabrant des Arabes dans un paysage de palmiers
-verts, et des vitres aux fenêtres! Il l’avait construite, sa demeure,
-avec le fruit des patientes rapines exercées sur ses administrés, mais
-il leur assurait pourtant--mieux que nous!--un semblant de justice et de
-police. On ne pillait point du temps de ce prétendu voleur, et la longue
-accoutumance qu’ils avaient des abus d’un gouvernement sorti
-d’eux-mêmes, adapté à leur génie, empêchait les Malgaches de sentir
-leurs maux. Tous maintenant, ruinés, réunis par un commun désastre,
-regardaient avec inquiétude, et avec un dernier espoir, ces blancs qui
-les avaient asservis sans les protéger: nous ne pouvions rien.
-
-Une crainte nous venait d’être attaqués nous-mêmes sur cette colline,
-dans ce village isolé, d’être livrés par notre ami Rainitavy, de devenir
-la rançon du village, qui pouvait être brûlé comme le voisin, s’il
-tentait de résister. Rainitavy, cependant, n’y pensait pas: il était
-partagé entre le respect que nous lui inspirions encore, et la peur
-qu’il avait des Fahavales. Kétaka et sa sœur pleuraient. C’est ainsi que
-le reste de la nuit s’écoula. Nous avions deux fusils de guerre,
-emportés par précaution. Nos armes de chasse et deux revolvers furent
-placés entre les mains de ceux de nos porteurs en qui nous avions le
-plus de confiance. Après quoi, il n’y avait plus qu’à monter la garde. A
-l’est, Ambatomasina brûlait comme une vaste meule, rougissant de ses
-flammes tout un pan de l’horizon. Cette clarté même nous rassurait: les
-hommes du poste français le plus proche allaient certainement accourir,
-et, dans cette espérance, nous tenions ardemment nos regards sur la
-pente noire qui dévalait devant nous. Un étrange sentiment nous
-étreignait l’âme, non pas la peur, mais la peur d’avoir peur, l’angoisse
-de l’imprévu, de ce qu’on ne voit pas, l’énervement quasi mystique que
-tout homme ressent dans les ténèbres, et qui le fait douter de son
-courage.
-
-L’aube revint. Nous commencions à rire et à parler de marcher sur
-Ambatomasina. A huit heures du matin, un peloton de tirailleurs
-algériens arriva au pas de course, et nous nous trouvions assez
-ridicules et assez humiliés pour recevoir avec componction la vigoureuse
-semonce du capitaine des tirailleurs. Mais toute chose a deux côtés: je
-songeais en moi-même que notre chétive présence avait sauvé le village
-de notre ami Rainitavy du sort de son voisin. Pourtant le père de Ramary
-et de Kétaka demeurait sombre: le malheur évité aujourd’hui devait
-échoir le lendemain, ou dans quelques jours; il contemplait avec une
-résignation morne le départ de ces Français qui avaient été ses hôtes,
-et qui l’abandonnaient sans armes à un ennemi presque créé par eux.
-Peut-être aussi songeait-il à ses cachettes d’argent, à des
-compromissions secrètes avec les insurgés, à des négociations anciennes,
-louches et nécessaires, qui le rassuraient, tout en lui imposant de
-mystérieux devoirs:
-
---Ramilina, Ragalliac, nous dit-il, je reste ici puisque je suis
-gouverneur. Le souffle de la vie est doux, mais nul ne peut fuir sa
-destinée. Seulement, j’ai peur pour mes deux filles. Les collines
-d’Antsahadinta ne sont point pour elles une retraite sûre, et je vous
-prie de les conduire chez leur oncle Rainimaro, à Tananarive, quartier
-d’Ambatovinaky.
-
-Et, ma foi, je criai:
-
---Kétaka, petite Kétaka, si je t’emmène, je te garde!
-
-Kétaka surveillait en cet instant, les lèvres serrées, une esclave
-occupée à ficeler une natte par-dessus un coffre en bois, son unique
-bagage. Elle répondit sans embarras:
-
---Oui, si tu n’as pas encore de femme chez toi.
-
-Et c’est ainsi que je me fiançai après une chasse au marais, un conte de
-vocératrice, une veillée d’armes, et des inquiétudes qui maintenant se
-résolvaient en une sorte de joie exaltée. Le père s’inclina avec un
-simple sourire de courtoisie. Il n’avait aucune illusion sur ces
-mariages, toujours irréguliers, rarement fidèles, des blancs avec les
-filles de Madagascar; pourtant il était heureux de trouver un protecteur
-pour son enfant, qu’il aimait, et peut-être pour lui-même. D’ailleurs,
-l’idée de continence et de vertu n’est point une idée malgache. La
-chasteté n’y existe point, même comme préjugé, et la liberté de la femme
-en amour égale la liberté de l’homme: tradition antique léguée à cette
-race par les Malayo-Polynésiens qui peuplèrent Madagascar. Et de même
-qu’aux terres océaniennes, d’où qu’ils viennent, les enfants sont
-accueillis par la famille de la mère, et toujours choyés.
-
-Comme le pays par lequel nous avions passé pour venir n’était point sûr,
-nous suivîmes les tirailleurs kabyles qui regagnaient la route d’étapes
-habituelle, et, une fois sur celle-ci, notre petite troupe se joignit à
-l’escorte qui accompagnait le convoi quotidien des marchandises.
-
-Après Alarobia, la caravane ne traversa plus que des villages brûlés. On
-apercevait de loin, du haut des innombrables collines de terre rouge que
-nous gravissions tour à tour, leur silhouette appauvrie, les maisons en
-briques crues où le pignon demeurait seul, veuf du toit effondré. Plus
-près, c’était l’odeur de l’incendie récent, une âcre senteur de paille
-grillée et fumante encore, de terre recuite d’où l’humidité ressortait
-en vapeurs chaudes. Entre les quatre murs des habitations désertées, le
-chaume consumé était tombé sur le sol même où avaient vécu des familles,
-et, par-dessous les décombres, les cendres de l’ancien foyer se
-distinguaient encore, plus hautes, entassées au coin sacré du nord-est,
-au milieu des jarres à eau, des plats à cuire le riz, de toute une
-pauvre vaisselle de terre rouge que le feu, par place, avait flambée ou
-noircie. Les choses semblaient d’autant plus désolées qu’elles avaient
-un air vaguement européen. Des fenêtres montraient encore des morceaux
-de vitres brisées; des marches d’escalier grimpaient le long des murs;
-des poulets, des dindons, revenant aux lieux d’habitude, cherchaient
-leur vie sur les fumiers; et quelques demeures isolées, détruites aussi,
-avaient l’aspect familier d’une ferme de Beauce. Les champs de manioc
-indigène, de pommes de terre dont la semence était venue d’Europe,
-étalaient leurs quadrilatères réguliers, descendaient jusqu’aux vallées
-inférieures qu’illuminait le vert brillant, moiré, caressant des
-rizières. Des canalisations adroites conduisaient les eaux jusqu’au
-flanc des collines, et l’on devinait partout l’âpre travail d’un paysan
-passionné pour la propriété, amoureux des plantes qu’on peut vendre ou
-dont on se nourrit, qui croissent sous l’action du soleil, de l’eau, de
-la bêche et du fémur de bœuf, transformé en massue, et qui sert à briser
-les mottes de glèbe dure.
-
-Mais combien tout cela était bouleversé, pillé, ravagé! Parfois, sur une
-haute et lointaine colline, de confuses taches blanches s’agitaient,
-rayées de l’éclair d’un coup de fusil: c’étaient les Fahavales qui
-surveillaient la roule, épiant les caravanes. Alors les porteurs
-poussaient un cri, courant, se pressant contre les hommes d’escorte, des
-Sénégalais à la peau noir-bleu, qui marchaient accompagnés de leurs
-femmes aux longs seins, aux hanches larges et arrondies en lyre,
-couvertes de bijoux d’argent et de cuivre, d’amulettes et de colliers
-d’ambre jaune. Ces barbares, appelés par des civilisés pour réduire un
-peuple moins barbare et qui, vaincu par eux, continuait à les mépriser,
-nous précédaient sans ordre, avec des bondissements et des sursauts de
-bêtes farouches. A peine s’ils portaient un uniforme, mais on estimait
-leur courage indomptable et presque effrayant, leur santé robuste, leur
-passion de la lutte sanglante, de la mort reçue et surtout donnée de
-près.
-
-Les pauvres et craintifs portefaix malgaches, agrégés, serrés par la
-frayeur les uns contre les autres, se racontaient leurs misères et leurs
-supplices, disaient l’histoire des camarades passés avant eux et pris
-par l’ennemi, qui leur avait coupé les jarrets. Puis, les insurgés
-disparaissaient à l’horizon, et la caravane, insouciante et bavarde,
-s’allongeait de nouveau, étalée sur des centaines de mètres, onduleuse,
-étroite, formée d’anneaux mal liés, d’hommes unis à deux ou à quatre
-pour le transport des lourdes malles, des caisses de vin et de pain, des
-lits de camp, de tout le bagage et de toutes les provisions emportées
-par les Européens, dans cet exil pour une contrée que leur imagination
-avait crue plus sauvage encore, et dénuée de tout.
-
---Nous arrivons, dit Galliac, voici l’observatoire des jésuites.
-
-Au sommet d’une colline ronde se dressait une coupole à moitié démolie,
-un bâtiment resté banal et vulgaire, même après le drame de sa ruine.
-
---Ça ne te rappelle pas l’Évangile? continua Galliac.
-
-Et il ajouta, avec un sourire ironique:
-
---Nous ne sommes pas venus ici apporter la paix, mais la guerre!
-
-A ce moment, les porteurs poussèrent tous ensemble un hurlement de joie,
-le cri classique, presque saint, toujours proféré à l’approche du but de
-leur long voyage: c’était la Ville, le miracle de civilisation poussé
-dans la barbarie de leur terre. Ils avaient assez longtemps couru,
-haleté, sué dans leur sac de rabane qui les laissait presque nus, glissé
-sur les argiles mouillées, frissonné sous l’ombre tragique des grands
-bois de l’Est. Maintenant, ils arrivaient.
-
---Antananarivo! Antananarivo!
-
-Devant nous la merveille énorme escaladait trois montagnes, singulière,
-hautaine, bâtie par ces gens sans comprendre ce qu’ils faisaient, comme
-jadis les Juifs quand ils construisirent une pyramide en Égypte, guidés
-par des génies sacerdotaux et altiers. C’était Tananarive. Elle
-allongeait sur plusieurs crêtes abruptes un entassement de maisons à
-étages et à vérandas, des églises rouges, grises et blanches dont on
-entendait les cloches, deux vastes palais, celui de la reine et celui du
-premier ministre, l’un surmonté d’un dôme aplati, l’autre encadré de
-quatre tours massives aux arcades romanes. La campagne, autour de nous,
-n’était plus qu’une rue, les maisons encombraient, cachaient la terre.
-Certaines avaient l’élégance recherchée d’une villa, affectaient, avec
-leurs bow-windows, leurs _tennis-courts_, l’air intime et confortable
-des cottages anglais, et partout les murs en grosses briques crues
-abritaient des plantations de pêchers et de manguiers, le mélange des
-cultures tropicales et des arbres fruitiers de France, ce mélange qu’on
-sentait dans tout le reste, dans l’air tiède mais vif, dans les
-demeures, dans le costume des indigènes vêtus de vulgaires pantalons
-confectionnés sous le lamba aux plis romains. Nos filanzanes--des
-chaises à brancards portées par quatre hommes qui se relayaient avec
-quatre autres de minute en minute, sans arrêter leur trot
-allongé--volaient sur des pistes élargies par les soldats du génie, et
-nous parvînmes aux premières maisons de la ville. Là, les pistes
-disparurent, les _mpilanzas_ gravirent des rocs, escaladèrent des murs,
-traversèrent des cours. Il leur fallait grimper comme sur la pente d’un
-toit. Cent hommes auraient pu défendre cette forteresse qui s’était
-rendue sans coup férir, et l’inertie, en 1895, au moment opportun, de
-cette race qui maintenant, sans espoir, se révoltait contre nous,
-semblait un phénomène inexplicable.
-
-... La place d’Andohalo, la rue du Zoma, des murs à sauter, des fossés à
-longer, des jardins privés dans lesquels on entre comme chez soi, et
-nous voilà enfin rendus. La nuit est tombée, et je prends le repas du
-soir seul avec Galliac, qui s’est fiancé lui-même avec Ramary,
-tranquillement.
-
---Et les femmes? dis-je au boy qui nous sert à table.
-
---Leur esclave a fait cuire du riz, Ramilina, et elles ont mangé.
-
-Je monte me coucher. Kétaka est là, qui fait de la dentelle sur un gros
-tambour, assise près d’une table. Elle a allumé la lampe, rangé mes
-livres, mis sa malle dans un coin, fermé les rideaux; et il me semble
-qu’il y a des siècles qu’elle m’attend, ou plutôt qu’elle a toujours
-vécu près de moi. Elle a deux grosses masses de lourds cheveux noirs qui
-tombent de chaque côté de ses épaules, l’air sérieux, simple et sûr
-d’elle d’une matrone, une taille d’enfant, et des seins de petite fille,
-qui gonflent un peu sa brassière puérile.
-
---Kétaka, lui dis-je...
-
---Oui, mon seigneur.
-
-Et elle me tendit ses lèvres comme une vieille épouse à un vieil époux,
-se dévêtit, alla chercher une belle natte de jonc toute neuve, l’étendit
-au pied de mon lit et se coucha dessus...
-
-C’est ainsi qu’elle devint ma femme, bien que je ne puisse dire qu’elle
-ait partagé ma couche.
-
- *
-
- * *
-
-Mais la joie de la maison fut la petite Ramary, l’amie de Galliac. La
-demi-captivité volontaire où elle vivait avait plu à ses instincts
-d’enfant encore timide et que la vie extérieure effrayait; elle l’avait
-acceptée avec joie. Et pourtant elle était femme, humblement et
-délicieusement femme. Quand j’allais le matin trouver Galliac dans sa
-chambre, je la trouvais couchée dans le même lit où elle sautait dès
-qu’arrivait l’aube, car elle passait comme Kétaka, le reste de la nuit
-étendue sur une natte. Elle me regardait alors avec des yeux de petite
-souris brune, en même temps joyeuse et effarouchée, et ne desserrait
-point l’enlacement de ses bras autour du cou de son ami. Galliac se
-laissait faire. Son cœur assez rude s’était peu à peu ouvert et ému; il
-était pris par le charme de cette union étrange, il jouissait d’être
-maître, propriétaire et roi de ce presque animal, qui caressait, aimait,
-parlait.
-
---Si jamais tu me trouves en France la pareille de Ramary, me dit-il un
-jour, je l’épouse.
-
-C’est ainsi que par degrés, il était arrivé à cette condescendance
-amoureuse qui favorise le mélange des races, en crée de nouvelles dont
-les futures destinées sont encore imprévues. Et puis, il y avait la
-séduction, l’irrésistible entraînement d’une volupté qui n’était point
-celle de nos pays, plus lente, plus indéterminée, sauvage et d’un rythme
-inconnu, comme les danses qu’on danse là-bas... A ce qui nous restait de
-besoins intellectuels nos conversations du soir, notre union d’intérêts,
-les analogies de nos esprits et de notre éducation suffisaient. La
-relative solitude nous avait faits très simples; nous nous aimions tous
-deux, et nous aimions ces petites filles, avec une franchise encore
-discrète, sans le dire jamais, à cause d’une espèce de pudeur à nous
-avouer les changements profonds que si rapidement une autre vie sous des
-cieux nouveaux avait produits en nous. Étions-nous venus pour chercher
-de l’or, défricher la terre, bâtir des fortunes? Nous ne le savions
-plus, et une honte nous venait parfois à sentir que nous commencions
-d’oublier la patrie ancienne, et que nos cœurs ne battaient plus pour
-les mêmes choses qu’en Europe.
-
-Galliac surtout se livrait à ces nouveaux sentiments avec une fougue
-sombre, une ardeur concentrée. Il n’avait rien laissé de l’autre côté de
-l’eau, ni famille, ni amitiés, et, un jour qu’il le disait à Ramary,
-elle en pleura presque.
-
---Tu n’as pas de père, pas de mère, de frères ni de sœurs! _O mahantra,
-mahantra ianaho_, malheureux que tu es!
-
---Au contraire, lui dis-je, essayant de tenter l’avarice malgache; il
-est riche, c’est un héritier, Ramary!
-
-Mais elle répéta:
-
---_O mahantra, mahantra izy!_
-
-Elle ne concevait pas l’homme sans une famille, sans le père ou l’oncle
-maternel, en relations eux-mêmes avec d’autres humains expérimentés et
-puissants qui les appuient, les conseillent, les soignent dans les
-maladies, les défendent devant les tribunaux contre les autres familles
-qui attaquent l’homme seul et faible. Dans les petits traités moraux des
-pasteurs protestants et des missionnaires jésuites, une phrase revient
-comme un refrain dans une cantilène: «Ayez pitié des pauvres et des
-orphelins.» Être pauvre ou orphelin, c’est presque la même chose; et
-détruire cette conception primitive que l’individu isolé peut être
-traité comme une bête fauve a été, depuis près d’un siècle et sans
-beaucoup de succès encore, une des tâches de la religion et de la
-civilisation chrétiennes...
-
-Et peut-être entra-t-il, dans l’âme à peine née de la petite Ramary,
-l’idée délicieuse qu’elle devait avoir pitié de celui qu’elle aimait.
-
-Malgré tout ce grand amour et ses jeunes quatorze ans, elle n’était
-point vierge et l’avouait sans honte, car la virginité, chez cette race,
-n’apparaît à beaucoup de mères que comme une possibilité de douleur
-qu’il importe de faire disparaître dès les premiers mois de la vie,
-alors que l’enfant est encore presque sans conscience du mal qu’il
-ressent. D’ailleurs, dès ses premières années, sous les ombrages saints
-d’Antsahadinta, près des tombeaux des nobles, surmontés d’une petite
-maison de bois où leur âme vient se reposer, elle avait eu des amis de
-son âge qui n’étaient point innocents et, plus tard, elle avait suivi,
-dans le Vonizongo aux vallées pleines de palmiers verts, un Anglais,
-fils de pasteur, qui l’avait un jour quittée pour aller dans le bas
-pays, emportant une ceinture pleine de poudre d’or. Il pensait bien
-revenir, mais, en traversant une des rivières de la côte, sa pirogue
-avait chaviré et sa lourde ceinture l’avait entraîné au fond. A
-l’anniversaire de cette mort, Ramary dénouait ses cheveux et portait des
-voiles bleu foncé, parce que, si elle avait négligé ces rites, le
-_matotoa_, le fantôme, aurait pu s’offenser; mais elle n’était plus
-triste en pensant à lui, et de ses précédentes aventures ne songeait à
-rien cacher, puisque ces aventures, d’après son étrange morale,
-n’avaient rien de déshonorant. Elle savait seulement qu’elle ne pouvait
-s’unir qu’à des hommes appartenant comme elle à la première caste, ou à
-des vazahas, qui sont au-dessus de toutes les castes. Elle croyait aussi
-qu’une fois «mariée», il n’est point convenable qu’une femme sorte de la
-maison conjugale. Cela s’appelle _mitsangan-tsangana_, courir, et ôte de
-la considération. Il y avait dans Tananarive une foule de jeunes
-personnes distinguées par la naissance, même parmi les filles d’honneur
-de la reine, qui ne craignaient point d’aller faire en ville des visites
-dont le but était plus ou moins honorable: Ramary, qui conservait les
-mœurs austères de la campagne, ne cachait point son mépris pour ces
-demoiselles.
-
-Mon amie Kétaka partageait sur ce point l’opinion de sa sœur, et même,
-plus rude, elle l’exagérait; car Ramary, étant amoureuse, était
-indulgente, et cette indulgence lui avait donné une grande amie qu’elle
-protégeait un peu, ce qui la rendait fière: une jeune femme illustre
-mais mal vue, la princesse Zanak-Antitra.
-
-Dans cette cour barbare de Ranavalona, où cependant les exigences de la
-morale n’avaient rien d’excessif, et qui ne péchait point par
-l’hypocrisie, la passion furieuse de la princesse avait fait scandale.
-C’est que des raisons puissantes, des raisons d’État s’opposaient à son
-amour pour le capitaine Limal. Il y avait alors autour du palais tant
-d’intrigues, tant d’arrivées louches d’émissaires venus on ne savait
-d’où, repartant pour des destinations inconnues après des visites
-secrètes à de très hauts personnages! Et la princesse Zanak-Antitra
-disait tout au capitaine; elle eût livré son mari, elle eût livré la
-reine et ses propres enfants, n’ayant plus ni patriotisme--si jamais le
-patriotisme a existé à Madagascar,--ni religion, ni même le respect des
-intérêts de la famille, ce principe sacré qui est la base de la
-véritable moralité malgache. De sorte que le chapelain de la reine, la
-reine elle-même, et le mari de la princesse, jusque-là débonnaire,
-suivant la coutume des maris bien élevés, intervinrent rudement: on
-défendit à la princesse de voir son grand ami, et elle le vit. On décida
-de l’enfermer, on la retint prisonnière, et alors elle rugit de fureur,
-déclara qu’elle était d’une caste à choisir elle-même ses amants. On lui
-envoya des pasteurs européens qui lui firent la leçon: alors elle
-demanda le divorce. Son amour était si vrai et si ardent qu’il allait
-jusqu’à l’enfantillage, qu’elle pleurait dans les cérémonies publiques,
-au temple, au bal, aux revues, les yeux dans le mouchoir que le
-capitaine, furtivement, lui avait passé. Cependant, n’osant plus le voir
-chez lui, elle lui donnait rendez-vous dans notre propre maison,
-arrivait en tempête, au trot de ses huit porteurs, toute vêtue de soie
-blanche, de lourds et laids bijoux d’or et de perles à son cou. Et
-c’était pendant des heures des babillages sans fin avec Ramary, des
-confidences heureuses, jusqu’à l’arrivée du capitaine Limal.
-
- * * * * *
-
-D’ailleurs, au milieu de la guerre qui la cernait, la ville entière
-vivait en une indifférence chantante, voluptueuse et séductrice. La
-saison des récoltes était venue, les grandes rizières avaient jauni;
-courbées sur la glèbe molle, d’un coup rapide d’une faucille grossière,
-les jeunes filles coupaient au pied les gerbes. Vers le soir, on les
-voyait revenir, tenant dans leur main droite un des lotus violets éclos
-dans les marais féconds, au milieu des touffes pressées de la bonne
-plante nourricière. Elles remontaient ainsi les collines, leur frêle
-figure brune calmée et lassée de travail, la belle fleur pareille, sur
-leurs voiles blancs, à une étoile bleue, les cheveux aux épaules, le
-soleil derrière elles; et de petits enfants nus les suivaient, couverts
-de boue, et riant d’une joie sans cause. Toutes, les maîtresses et les
-esclaves, ayant été à la moisson, se retrouvaient le soir autour des
-marmites de riz fumant, car une singulière égalité régnait entre les
-seigneurs et les serfs, et la simplicité d’une habitation et d’une
-nourriture communes adoucissait la barbarie de l’esclavage; mais parfois
-on entendait une mère pleurer, comme Rachel, parce qu’elle allait être
-privée de son enfant, vendu au loin.
-
- * * * * *
-
-... Vers cette époque, la femme esclave que possédait Kétaka mit au
-monde une petite fille. Cette chose à peine vivante avait une mine
-noiraude et sérieuse, et ne pleurait pas comme les enfants d’Europe; sa
-mère la portait sur son dos, emmaillottée dans les plis de son lamba, ou
-la posait toute nue, au grand soleil, sur le gazon du jardin. Kétaka fut
-bien heureuse. C’était pour elle un accroissement de fortune, un
-agrandissement de sa dignité; d’ailleurs, d’après les coutumes, elle
-était moralement la seconde mère de ce tout petit, et cette
-responsabilité lui donnait à la fois de l’orgueil et de l’amour. La
-maison compta de la sorte un hôte de plus. Nous avions aussi un singe,
-un chien, un mulet, beaucoup de poules et de dindons et deux petits
-cochons noirs.
-
-Ainsi notre vie coulait dans une paresse heureuse. Ramary avait choisi
-la meilleure part; Kétaka s’inquiétait de beaucoup de choses et
-dirigeait la maison. Je croyais l’aimer seulement parce qu’elle
-m’appartenait, sans m’apercevoir que des sentiments plus intimes se
-mêlaient pour me lier à elle, et qu’en flattant mes sens, en m’épargnant
-des soins pénibles, elle s’était emparé de moi plus que je ne la
-possédais. Les grandes pluies estivales avaient cessé, la poussière
-rousse du sol desséché montait par larges cercles dans le ciel toujours
-pur, et le besoin me venait parfois d’associer cette beauté immuable et
-sèche du paysage avec la politesse immuable et réservée des habitants.
-Kétaka était bien de leur race. Elle en avait la fierté, l’avarice,
-l’esprit processif, formaliste et dominateur. Il y avait encore d’autres
-éléments, je le sais bien: une lâcheté qui s’écrasait devant la force
-brutale, un mépris déférent pour l’étranger auquel elle était soumise.
-Mais le fond de son âme obscure, au-dessous même de principes raides et
-solides, contraires aux nôtres, légués par l’hérédité et la tradition,
-c’était un orgueil aveugle ou dissimulé, une obstination farouche à ne
-jamais demander grâce, et à garder sa liberté, à vivre dans _les idées
-qu’elle comprenait_.
-
-J’avais acheté un jour, dans une vente publique, une centaine de mètres
-de cretonne rouge, où étaient imprimées de grandes roses pâles. Tout de
-suite, Kétaka prit un marteau, des clous, fabriqua une espèce d’échelle,
-et commença elle-même de tendre la pièce où nous vivions, plaçant
-l’étoffe, dressant des plinthes de bambou, active, agile, infatigable,
-avec la vanité secrète de servir à quelque chose, d’être une maîtresse
-de maison qui sait créer un intérieur.
-
---Tu travailles très bien, petite Kétaka! lui dit Galliac en riant; mais
-tu ne coucheras jamais dans la belle chambre. Ne sais-tu pas que
-Ramilina trouve que tu n’es pas gaie, et en a assez de toi?
-
-C’était une plaisanterie, mais Kétaka n’entendait point la plaisanterie.
-Quand je revins pour le repas du matin, elle m’adressa d’un ton froid
-quelques paroles dans cette langue provinciale et surannée que j’avais
-parfois du mal à comprendre et que, cette fois encore, je ne compris
-pas...
-
-Et je répondis: «Oui», malgré cela, suivant l’immémoriale habitude des
-sourds et de tous ceux qui, pour une raison quelconque, n’entendent pas
-ce qu’on leur dit. Elle prononça encore d’autres paroles, et je répondis
-«oui», encore au hasard sans même essayer de deviner. Le soir, elle
-avait disparu. Et c’était si imprévu, cette fuite de celle qui jamais ne
-quittait ma demeure, que je crus à une escapade et attendis avec
-sécurité. Mais Ramary me dit alors:
-
---Ma sœur ne reviendra pas. Elle t’a demandé si c’était vrai que tu ne
-voulais plus d’elle et tu lui as répondu «oui». Elle t’a demandé s’il
-fallait chercher les menuisiers pour finir ta belle chambre, et tu lui
-as répondu que c’était bien. Elle a fait suivant ton désir.
-
-Et je me sentis profondément seul. Je fus comme un enfant auquel il
-manque son jouet. Elle était chez son oncle Rainimaro. La faire
-chercher? Et mon orgueil, à moi, mon orgueil blessé d’Européen! Elle
-était partie sans un mot de reproche, sans une récrimination, sans une
-larme. J’étais plein de fureur devant une décision si vite prise, une
-résignation si dédaigneuse. Et ce fut la princesse Zanak-Antitra qui fit
-les démarches, finit par nous raccommoder, et Kétaka revint, toujours la
-même, avec une fierté de déesse et d’idole.
-
-Et cela dura ainsi... Des joies de tous les jours qui n’étaient pas des
-joies, parce que c’est la loi humaine qu’il se faille blaser, des
-inquiétudes, de petits froissements, des soucis que je me rappelle
-maintenant comme des délices. Puis la maison se vida de Galliac, mon
-presque frère.
-
-Il s’ennuyait, étouffait dans la ville, et partit malgré les incendies,
-les prédictions sinistres, les départs d’autres Européens qui n’étaient
-point revenus. Mais il avait goûté de la brousse et il la lui fallait.
-Ce n’était même pas un voyage qu’il allait accomplir; quinze jours dans
-le sud, à une vingtaine de lieues de Tananarive! Il en haussait les
-épaules. Le matin, au milieu de ses bagages et de ses porteurs, c’est à
-peine s’il s’émut, parce qu’il ne voulait point s’émouvoir. Pour Ramary,
-il allait à la chasse.
-
---Adieu, vieux!
-
---Adieu, vieux!
-
-Le cœur qui se serre, l’ennui douloureux de celui qui reste, est-ce que
-cela se dit? Ah! que je l’aimais pourtant, et comme il m’aimait! Mais
-l’avouer, mais s’embrasser, quand on vieillit, quand on a la peau durcie
-par les soleils de là-bas, et des lèvres viriles qui trembleraient dans
-un sanglot, si l’on tentait de leur faire dire la tristesse de
-l’abandon? Non: «Adieu, tu m’écriras?--Crois pas. Pas moyen.--Alors,
-adieu!--Adieu!»
-
-La petite caravane s’éloigne, tourne le lac, se perd au delà de la place
-sainte, où chaque année la reine réunit son peuple derrière
-l’Ambohi-dzanahare stérile. Maintenant, même du haut de ma galerie, je
-ne vois plus rien. Mais j’entends un grand sanglot. C’est Ramary qui
-pleure, qui pleure à chaudes larmes, la figure cachée dans ses voiles,
-et ne veut pas être consolée:
-
---Il m’a dit qu’il allait tirer les oiseaux, mais ça n’est pas vrai. Il
-est allé se battre, et je ne le reverrai plus jamais!
-
- *
-
- * *
-
---Ramilina, voici ma sœur Sary-Bakoly qui veut te faire visite, me dit
-Kétaka.
-
-La «Statue-de-terre-cuite» est devant moi, accompagnée d’une esclave qui
-porte un panier de bananes et d’oranges, un poulet et des œufs, car il
-n’est point convenable de faire une visite de cérémonie sans offrir en
-même temps un cadeau. Elle est revenue de Mouramangue avec le lieutenant
-Biret, son ami. Elle est heureuse de retrouver ses sœurs unies à des
-vazahas illustres, et demande la permission de venir les voir souvent.
-J’accorde toutes les permissions possibles, sans hésiter.
-
-Sary-Bakoly était grande, assez âgée déjà: figure intelligente et sèche,
-impénétrable et polie, avec d’âpres dessous de volonté qui la faisaient
-ressembler à Kétaka. Tout de suite elles commencèrent ensemble une
-longue, une interminable conversation, se donnant des nouvelles des
-frères, des parents, des bêtes et des hommes, des terres à riz et à
-manioc, allant soupeser la négrillonne, future esclave que sa mère
-esclave avait donnée à Kétaka. Et je compris combien les intérêts de la
-famille et du clan tenaient de place dans ces âmes, et combien mon
-fugace passage dans leur vie les occupait peu. Dans leur consentement à
-nous traiter en maîtres et en époux, il entrait autant de condescendance
-que de crainte et de faiblesse, et je devinais en elles des griefs
-silencieux, un mépris mérité pour notre ignorance de certains rites et
-de certains devoirs, des jugements portés d’après des principes moraux
-qui ne sont pas les nôtres... Sary-Bakoly revint souvent; puis une fois
-elle m’annonça qu’elle allait passer quinze jours dans sa famille, avec
-la permission du lieutenant.
-
---Tu entends, Ramilina? me dit mon amie.
-
-Et je répondis, comme toujours, que j’entendais parfaitement. Ma quasi
-belle-sœur me fit alors un grand remerciement, avec un air de gratitude
-singulière, comme si je venais de prendre un engagement important.
-
-Ramary n’assistait point à ces conversations. On la considérait comme
-une trop petite fille, et son grand amour pour Galliac en faisait une
-espèce de traîtresse, la mettait en dehors de la famille et des usages.
-C’est ainsi que se prépara la catastrophe, en même temps qu’une autre,
-plus tragique et irréparable.
-
- *
-
- * *
-
-J’avais accueilli Sary-Bakoly avec une faveur un peu ironique, et toute
-particulière, parce que son ménage avec le lieutenant Biret me
-paraissait présenter des caractères intéressants. Il différait beaucoup
-des nôtres: c’était Sary-Bakoly qui tenait les cordons de la bourse.
-Tous les mois--un lieutenant, à Madagascar, n’a pas de gros
-appointements, et, quand il est amoureux, il faut bien qu’il consente à
-quelques sacrifices,--le lieutenant Biret remettait à son amie le
-montant total de sa solde. Sary-Bakoly tenait les comptes, lui donnait
-au jour le jour son argent de poche, et acquittait les notes de son
-tailleur. On eût dit, de la sorte, une revanche individuelle indigène
-contre notre système colonial. Et quel est, en effet, le principe de ce
-système? que l’indigène paye, et que nous administrons avec son argent,
-après avoir prélevé, comme il convient, les appointements de nos
-fonctionnaires, et en gardant pour nous le bénéfice. Ici, c’était
-l’amant européen qui payait, la maîtresse indigène qui administrait, en
-gardant tous les profits: et ce renversement des rôles m’inspirait
-parfois de salutaires méditations. Mais on a tort de confondre les
-considérations générales de la politique, et la conduite d’un ménage. Le
-départ de Sary-Bakoly pour Mouramangue, le ton tout gracieux et dégagé
-des adieux que je lui fis, et aussi--cet aveu est humiliant, mais je le
-dois faire--l’indélicatesse avec laquelle le lieutenant Biret s’empressa
-de profiter d’une coutume malgache que j’ignorais, furent la cause de
-graves désordres.
-
-Ce fut Joseph, mon _boy_, qui se chargea de m’avertir. Il advint qu’un
-soir, en servant à table, il manifesta qu’il avait quelque chose à me
-dire.
-
-Les femmes faisaient cuisine à part: un plat de riz cuit à l’eau, avec
-du sel, du piment et du sucre; des poissons secs ou un peu de viande
-dans les grands jours, telle était leur nourriture. Il n’eût point été
-digne de les recevoir à notre table, et d’ailleurs cette faveur les eût
-embarrassées, pour une raison matérielle bien simple: elles n’étaient
-point capables de se servir d’une fourchette. La cuiller seule a pénétré
-dans la civilisation malgache. J’ai dîné chez la reine, avec toute sa
-famille, avec les filles des ministres, avec les femmes de tous les
-grands de la cour--quelles femmes et quels grands!...--et je ne sais pas
-s’il en est cinq ou six qui connaissent l’usage d’un autre instrument de
-bouche. Aussi l’attitude de la reine, de ces dames, de ces demoiselles,
-était-elle héroïque: elles siégeaient, souriaient, et ne mangeaient
-point. Il est vrai que beaucoup se rattrapaient sur le champagne.
-Ajoutez que nos épouses, malgré toute leur noblesse, venaient des
-champs. Elles ne s’asseyaient sur une chaise que pour accomplir un
-certain nombre de gestes que leurs maîtres protestants et catholiques
-leur avaient appris: écrire, lire, travailler à l’aiguille. Mais on
-avait omis de leur enseigner à manger comme les blancs, il leur fallait
-être accroupies sur une natte, devant la marmite fumante. C’étaient
-encore de petites sauvages.
-
-Donc Joseph, mon _boy_, servait mon repas, solitaire depuis le départ de
-Galliac, et j’avais pris l’habitude de le laisser parler, pour atténuer
-l’ennui de l’heure. Je l’estimais pour sa politesse, sa douceur, son
-hypocrisie, qui en faisaient un bon domestique; enfin, il était assez
-délicieusement paresseux pour préférer l’ignominie ou la bizarrerie des
-tâches à leur rudesse. En ce moment, il était en train d’enlever avec
-gravité, du bout d’une paille, les fourmis qui nageaient dans ma tasse
-de café. Les fourmis étaient la plaie de la maison. Il y en avait
-partout, et surtout dans le sucrier. On avait beau cacher ce vase dans
-les endroits les plus clos et les plus altiers, l’entourer d’un océan de
-vinaigre, le fermer par des procédés perfectionnés, on y trouvait
-toujours autant de ces petites bêtes que de grains de sucre en poudre.
-Le plus simple était de se servir en faisant pour un instant abstraction
-de ces corps étrangers, et de les faire pêcher ensuite par son
-domestique. Joseph ne jugeait pas cela extraordinaire, ni moi non plus.
-
-Mais, ce soir-là, il serrait les lèvres d’une façon inhabituelle, dont
-l’importance de l’opération précédemment exposée ne suffisait pas à
-rendre compte.
-
---Seigneur, dit-il enfin, savez-vous que Kétaka a passé la journée chez
-le lieutenant Biret?
-
-Joseph avait vu avec chagrin la régularité de nos mœurs. Il eût aimé
-être, dans la maison, non seulement Ganymède, mais encore Mercure, à
-cause des profits. Je lui déclarai tout net qu’il n’était qu’un vil
-calomniateur. Seulement, un quart d’heure après, j’avais la faiblesse
-d’interroger Kétaka.
-
---Si j’ai été chez le lieutenant Biret? dit-elle. Oui! Puisque la
-Statue-de-terre-cuite l’a quitté, et qu’il n’a plus de femme, et qu’elle
-est ma sœur.
-
---C’est bien. Tu vas partir ce soir.
-
---Il fait nuit. Attends jusqu’à demain, dit-elle tranquillement. Il
-n’est pas convenable qu’une femme sorte dans la rue à cette heure.
-
---Va-t’en! dis-je.
-
-Sa sœur Ramary accourut, m’embrassa:
-
---O Ramilina, pourquoi es-tu fâché? Puisque c’est le lieutenant Biret,
-et puisque Sary-Bakoly est partie, elle devait la remplacer: ce sont les
-rites... elle aurait été montrée au doigt.
-
-Dans sa douleur, elle appuyait son nez contre ma joue, à la mode de
-l’ancien baiser malgache, en aspirant l’air.
-
---Va-t’en! dis-je encore à Kétaka, plus rudement.
-
-Elle ne baissa pas son regard noir, et dit à sa sœur à voix haute, en me
-montrant:
-
---_Afabaraka izy!_ Il est déshonoré
-
-Une heure après, elle était partie, sans faire de bruit, sans daigner
-même me revoir, incapable de demander grâce.
-
-J’étais déshonoré. Ramary me le répéta. L’insulte que j’avais faite à sa
-sœur était impardonnable. La place que Sary-Bakoly avait quittée, les
-coutumes des ancêtres ordonnaient à Kétaka de la prendre, et c’était
-toute sa famille que j’avais insultée en la chassant pour avoir rempli
-l’antique et imprescriptible devoir.
-
---Moi, je te pardonne, me dit Ramary, parce que tu es l’ami de Galliac.
-J’aime mieux me compromettre moi-même, me fâcher avec les miens, que de
-quitter cette demeure où il reviendra... hélas! reviendra-t-il?--Mais
-les autres, ils l’auront toujours en mépris.
-
-La princesse Zanak-Antitra elle-même me donna tort. Et, comme elle me
-voyait veuf, comme Ramary, esseulée, était très triste, elle ne trouva
-rien de mieux que de lui faire envoyer une invitation pour une sauterie
-d’après-midi chez la reine. En ma qualité d’Européen, on serait trop
-heureux de me recevoir; Ramary me devancerait, et je la pourrais
-rejoindre discrètement. C’était un grand honneur que d’être prié à ces
-fêtes assez intimes: la petite abandonnée en sauta de joie.
-
---Tu vas me donner dix piastres, Ramilina, ton ami Galliac te les
-rendra. Il faut dix piastres au moins. D’abord, j’aurai des souliers de
-soie noire, des _kiraro merinosy_, c’est si joli! J’ai la robe qui m’a
-servi pour la fête des tombeaux: elle est magnifique, couleur de cuivre
-rouge; mais je mettrai un nouveau corsage, et, avec des bas blancs, un
-corset comme les dames blanches, je serai très belle.
-
-Trois jours à l’avance, il vint une matrone pour préparer sa coiffure.
-Elle lui lava les cheveux, et les oignit de pommade à la rose. Puis, et
-cela dura près d’une demi-journée, elle les tressa en une infinité de
-petites nattes, comme on fait parfois en France pour la crinière des
-chevaux; enfin, lorsqu’une nuit fut passée, on défit les nattes, les
-cheveux retombèrent, ondulés, pareils à des vagues noires et brillantes;
-et le matin même de la fête, avec l’aide de mon domestique Joseph,
-enchanté de trouver une occupation peu pénible, on lui dressa un chignon
-compliqué. Elle partit dès deux heures sonnées, fière des quatre
-esclaves loués qui la portaient en filanzane,--car elle s’était payé un
-équipage!--fière de sa robe aux reflets métalliques, où la taille, j’en
-ai bien peur, n’était pas tout à fait à sa place; fière aussi d’avoir
-quitté sa puérile brassière pour ce raide corset; pour cette contrefaçon
-de toilette parisienne, son lamba aux plis chastes, qui donnait de loin
-à sa mine de jeune singe adroit un peu de grâce antique, un charme
-léger, une élégance longue et souple; elle partit, faisant sonner sur
-l’escalier ses souliers de mérinos, et, resté seul après elle, je
-songeai à sa démarche ancienne sur les bords du lac d’Antsahadinta--la
-démarche silencieuse de ses pieds nus sur l’herbe rude, quand ses talons
-roses, posés à plat sur le sol, lui faisaient cambrer les reins, et
-dresser sa jeune tête.
-
-Et à mon tour j’appelai mes porteurs, pour me rendre au Petit-Palais où
-l’on dansait ce jour-là.
-
-Tout au fond du Rouve, l’ancienne ville sainte qui jadis contenait
-Tananarive entière, au delà des tombeaux des vieux rois, il dressait ses
-arcades de bois légers qui s’enlevaient sur des chapiteaux de couleur
-brune et chaude. Du dehors, on entendait déjà le bruit d’un mauvais
-piano: j’entrai.
-
-Au fond d’une salle carrée, dominée par une galerie circulaire, la reine
-était assise sur son éternel trône doré. Elle était laide, sèche, assez
-vieille déjà, et n’avait pas eu d’enfants. Si même elle était devenue
-mère, il était décidé d’avance, par la loi du royaume, que sa
-progéniture, ayant pour père légal Raini-laiarivony, qui n’était pas de
-caste noble, n’aurait pu régner. Pourtant, elle-même n’avait pas sans
-mélange, dans ses veines, le sang des Malais qui, après de longues
-aventures perdues dans l’obscurité des temps légendaires, avaient poussé
-jusque sur les plateaux rouges et stériles, d’où ils étaient ensuite,
-d’un mouvement énergique et prudent tout ensemble, descendus à la
-conquête de l’île. Les unions politiques de ses aïeux avec des filles
-sakhalaves aux mâchoires bestiales avaient noirci son teint, jeté en
-avant sa bouche dure, et l’on sentait dans tout son être, avec une
-dignité assumée mais habituelle, de l’intelligence, de l’astuce, une
-violence contenue, de longues rancunes, peut-être un désir de vengeance
-amer, muet et brûlant. Ce n’était un mystère pour personne que les
-conquérants français l’accusaient de conspirer, racontaient de louches
-histoires de lettres signées d’elle, scellées de son sceau, prises entre
-les mains des insurgés. Et cependant ces mêmes conquérants venaient en
-uniforme à ses fêtes, dansaient, courtisaient ses filles d’honneur; et
-dans cette salle, tandis que leur taille se courbait pour des saluts,
-leurs yeux, leurs gestes, leurs voix semblaient prédire des exils et des
-poteaux d’exécution.
-
-Ramary regardait tout cela avec des yeux gais, parce que l’heure était
-joyeuse et qu’elle ignorait tant d’intrigues et tant de menaces. Elle
-sautait, se laissait entraîner par les beaux officiers, retrouvant des
-amies, se faisant patronner par l’impérieuse Zanak-Antitra, furetant
-dans les salles voisines; et tout à coup elle vint me dire en mettant un
-doigt sur sa bouche:
-
---Ramilina, viens voir!
-
-Et ce qu’elle me montra, c’était, dans une pauvre chambre, étroite comme
-une prison, tendue d’un papier déteint, un vieil homme qui me reconnut
-et m’appela.
-
-L’homme était Raini-tsimbazafy, le nouveau premier ministre. Et comme
-cette fonction jadis était terrible et auguste, pour l’amoindrir et la
-déconsidérer, on la lui avait donnée, parce qu’on le croyait inoffensif
-et bête. Caché dans ce trou, vêtu d’une sale robe de chambre, assis
-devant un papier qu’on lui avait envoyé de la Résidence, il considérait
-d’un œil anxieux l’espace laissé par l’écriture au bas de la page.
-
---J’ai reçu cela tout à l’heure, me dit-il à voix basse. Où faut-il
-signer?
-
-Et quand je lui eus montré la place du doigt, il continua timidement:
-
---Est-ce que c’est vrai que vous allez démolir la cabane
-d’Andrian-ampo-in-Imérina?
-
-C’était une humble hutte de bois et de paille, où vécut le fondateur de
-la dynastie, et de laquelle il avait marché à la conquête de l’île, aidé
-par les premiers Européens qui préparèrent du même coup la grandeur et
-l’anéantissement de la dynastie. Entre leurs larges palais modernes,
-dans l’orgueilleuse conscience du chemin parcouru, ses successeurs
-avaient conservé l’antique demeure. Elle penchait à droite, vaincue par
-le temps, pieusement étayée, révérée toujours, et, pour fouler la cendre
-du foyer de cette masure presque en ruine, il fallait être d’un sang
-noble. Depuis trente ans la vieille esclave, nourrice d’un roi, qui la
-gardait, n’avait jamais pénétré dans la partie réservée aux seuls hommes
-libres, derrière le poteau central; et pour sortir de la hutte elle se
-faisait porter, afin de ne pas souiller, de ses pieds avilis de
-servitude, la meule ronde qui servait de marche au seuil sacré.
-
---Est-ce vrai, répéta-t-il humblement, que vous allez la démolir?
-
-Et je répondis vaguement:
-
---Il y a des projets aux Travaux publics pour l’embellissement du Rouve.
-
---On dit, murmura-t-il, honteux de sa superstition, que lorsque les cinq
-pierres de son âtre auront disparu, c’en sera fait du royaume... Tout ce
-que vous faites est bon, mais je ne comprends pas toujours. Je suis très
-vieux, très malade. Est-ce que vous croyez que la France voudra bien me
-laisser m’en aller?
-
-Comme je ne répondais pas, il considéra d’un air abattu le grand sceau,
-instrument de ses fonctions dérisoires, et ajouta:
-
---Je vous ennuie. Allez danser.
-
-Si nous n’étions pas venus y substituer la nôtre, eût-elle pu vivre, la
-civilisation ébauchée qui avait bâti ce palais, créé cet empire en moins
-d’un siècle, commencé d’assimiler nos sciences et nos religions, sans
-trop de gaucherie, comme on retrouve une chose perdue, dont on reconnaît
-l’usage? A cette heure je la voyais s’effondrer, et, comme si nous
-avions eu besoin d’une excuse, nous cherchions à nous repaître du
-spectacle de ses ridicules et de ses vices. Des danseurs avaient
-découvert dans une pièce écartée la princesse Rasendranoro, que la
-reine, sa sœur, avait fait enfermer parce qu’elle était ivre, comme tous
-les soirs; et ils la ramenaient vacillante, injurieuse, roulant son
-corps énorme jusqu’au trône où elle vint s’appuyer en riant. Près
-d’elle, le prince Rakoto-mena, l’héritier présomptif, qui jadis avait
-fait assassiner des Français dans les rues de Tananarive, penchait son
-front bas et ses yeux sanglants, comme un taureau méchant mis sous un
-joug dont il frémit.
-
---Viens, dis-je brusquement à Ramary. Je me sens triste, ici. J’aime
-mieux visiter le grand palais. Je ne l’ai pas encore vu.
-
-Ce n’était pas l’usage. Mais pouvait-on refuser quelque chose à un
-blanc? Un des officiers s’incline, trouve ma fantaisie naturelle,
-ingénieuse, charmante, et il nous précède dans les escaliers aux marches
-basses et irrégulières. Nous traversons deux hautes salles, parquetées
-de bois de rose et d’ébène, et si pleines d’ombre, même à cette heure,
-qu’elles semblent des cavernes souterraines, qu’on s’y heurte à des
-lits, à de vulgaires meubles européens, à des cabinets en marqueterie
-hindoue, dont la bizarrerie orientale amusa quelques instants le caprice
-des anciens souverains, et qui maintenant pourrissent dans ces espèces
-de greniers. Enfin nous voici au sommet, accoudés à la balustrade qui
-entoure le toit.
-
-L’oiseau de la force, l’aigle, que la dynastie a pris pour emblème,
-dresse au-dessus de nos têtes ses grandes ailes de bronze. Et devant
-nous, c’est toute l’Émyrne.
-
-La lumière du jour vers l’ouest se teintait déjà d’écarlate et de
-cramoisi; de grandes collines se heurtaient en désordre, baignant leur
-pied dans les rizières jaunies, tachées de marais, et la campagne sans
-arbres, onduleuse, immense, allait mourir au pied de l’Ankaratra
-dentelé, la montagne sainte, pleine du vol éternel des grands oiseaux de
-proie qui protègent cette demeure des morts divinisés. Sous nos pieds
-des maisons à arcades, des jardins, des églises, se pressaient,
-chevauchaient, dévalaient les pentes jusqu’à une large prairie verte,
-entre l’Ambohi-dzanahare, couturé de cicatrices, et le Lac sacré creusé
-par Radame: vue rapide et vraiment royale du miracle de cette ville
-fondée par l’hésitant génie d’un peuple qui maintenant se mourait.
-
-Tout à coup, un murmure monta vers nous. Les taches blanches des lambas
-se précipitaient vers l’enceinte du Rouve; il sortait de cette foule un
-cri de pitié, un gémissement d’horreur infinie, et un homme déguenillé,
-tremblant, s’abattit sur le seuil même, disant des choses affreuses que
-nous n’entendions pas.
-
---O mon Dieu, dit Ramary, qu’est-ce que c’est?... Viens voir Ramilina,
-j’ai peur.
-
-Et nous redescendons en courant. Les invités sont déjà dans la cour, et
-devant la reine, devant les Européens en habit noir et en uniforme, un
-nègre est accroupi, couvert de sang, d’un sang desséché qui fait des
-plaques sales sur sa peau poussiéreuse. Ses bras sont hachés, des
-muscles blanchâtres apparaissent sur la chair grelottante, et ses dents
-claquent de fièvre. C’est Rainibozy, le chef des porteurs de Galliac.
-
-Il me reconnaît, et me dit d’un ton monotone, résigné, la phrase qu’il a
-peut-être répétée cent fois depuis son arrivée, qui n’est plus pour lui
-qu’un bout de rôle, une tragique leçon récitée.
-
---_Efa maty Ragalliac!_ On a tué monsieur Galliac!
-
-Et je pousse un cri si furieux, si désespéré, qu’on n’entend pas le
-gémissement de Ramary.
-
-... L’homme parla, tendant vers nous ses mains mutilées d’où le sang
-coulait, et ce qu’il disait était horrible et simple. Les Fahavales
-étaient venus, une première fois, la nuit, attaquer un petit village où
-couchait la caravane de Galliac, qui avait résisté victorieusement,
-gardant son beau sang-froid, barrant la seule entrée d’une lourde pierre
-ronde, confiant aux habitants les cinq mauvais fusils qu’il avait
-emportés. Le matin il avait tenté de faire retraite sur Tananarive. Ses
-porteurs s’étaient enfuis, il était presque seul. A midi, il arrivait à
-pied dans un autre village, Manantsoa, écrasé par la fatigue et la
-chaleur.
-
---Ne t’arrête pas, monsieur le vazaha, avait dit le gouverneur. Va-t’en
-vite, ils vont revenir.
-
-Et ils étaient revenus, en effet, plus nombreux, entraînant avec leur
-bande tous les habitants du pays, qui avaient senti l’odeur du pillage,
-vu passer des caisses en métal brillant que leur rapacité croyait
-pleines de mystérieuses richesses. Pendant deux heures, blessé déjà,
-haletant, voyant venir la mort, il s’était défendu dans une maison bâtie
-de briques crues. A coups de bêche, on avait fait un trou dans la
-muraille pour parvenir jusqu’à lui. Mais la brèche faite, personne
-n’osait entrer. Alors on avait mis le feu au toit, et il avait péri
-brûlé, criant sa douleur, et sa peur même peut-être, son sang-froid et
-son courage vaincus par l’épouvante de la hideuse mort. Et le chef des
-rebelles avait attendu tranquillement la fin de l’incendie, il était
-entré, avait retrouvé en tâtonnant le cadavre sous la cendre, et, se
-penchant sur lui, un couteau à la main, s’était relevé en jetant à la
-foule un lambeau de chair dont l’arrachement avait laissé sur le ventre
-noirci une large blessure rouge, qui fumait. Rainibozy s’était lui
-aussi, défendu à la porte de la case, et on lui avait haché les mains.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- *
-
- * *
-
-... Ramary s’était réfugiée chez son oncle Raini-maro. Là-haut, sur la
-galerie supérieure de la maison, elle hurle sa douleur, et, jaillissant
-d’une robe bleue déchirée, ses bras nus se lèvent et s’abaissent
-au-dessus de son corps vautré à terre. Elle crie sans fin, les yeux
-pleins de lourdes larmes, ces beaux yeux que j’aimais pour leur enfance
-et leur gaieté. Il fait nuit et de petites bougies ont été fichées en
-terre. Des formes humaines s’agitent tout autour, il en sort un murmure
-de causerie tranquille, et parfois un grand gémissement solennel et
-théâtral, répondant à quelque sanglot plus fort de la femme qui pleure
-sa misère, son gros chagrin fugace et violent d’enfant et de femelle. Ce
-sont nos porteurs, leurs femmes et leurs filles, les parents de la
-petite veuve, venus pour honorer le deuil terrible: et tous boivent du
-rhum que Ramary leur a fait offrir, selon les rites. Beaucoup sont
-ivres, et, accroupis ou couchés, ils écoutent les joueurs d’accordéon ou
-de guitare loués pour l’orgie des funérailles, tandis que d’autres font
-cuire des quartiers de bœuf, en plein air, au bout d’une baguette, et
-les mangent gloutonnement. Ces choses sont faites aux frais de
-Raini-maro et de sa nièce; mais l’oncle, ivre lui aussi, et majestueux,
-surveille du coin de l’œil une assiette placée sur une table, et pleine
-déjà de petits morceaux d’argent: offrande des pleureurs et des
-pleureuses, qui de la sorte, paient discrètement l’hospitalité
-funéraire. Cependant, un des vocérateurs accorde sa _valiha_, la tige de
-bambou, dont on a soulevé à même la souple écorce pour en faire des
-cordes musicales, et il chante la chanson de l’abandonnée:
-
-«Je ne suis plus qu’un errant morceau d’écorce, éclaté des jeunes
-pousses du bananier; mais quand j’étais riche et heureuse, les amis de
-mon père et de ma mère m’aimaient. Quand je parlais, ils étaient confus;
-quand je les prêchais, ils courbaient la tête. Aux parents de mon père,
-j’étais la protection et la gloire; aux parents de ma mère, l’ombre
-large contre les soleils brûlants. J’étais pour eux comme la génisse née
-en été, leur joie et leur richesse, j’étais celle dont on dit: Voici le
-grand figuier, ornement des champs, voici la grande maison, ornement de
-la ville; voici la protection, voici la gloire, voici la splendeur et
-l’orgueil, voici celle qui conserve la mémoire des morts! Car ils
-m’admiraient comme une stèle funéraire, haute et droite, et ils me
-recevaient avec des cris d’amour, et des saluts sonores.
-
-»Et maintenant je suis comme l’écorce errante, éclatée des jeunes
-pousses du bananier, je suis laissée seule, désolée, inutile, haïe par
-la famille de mon père, rejetée par la famille de ma mère, considérée
-comme une pierre sur laquelle on fait sécher les vêtements au soleil, et
-qu’on repousse quand le jour devient nuageux. O peuple! durant que je
-parle, je me reproche moi-même, car je suis à la fois reprochable et
-déshonorée.»
-
-Tous alors poussèrent de grands cris, et entonnèrent ensemble le lamento
-de la mort, sur un air harmonieux et lent. C’était à peine des paroles
-que ces paroles indéfiniment répétées, ce désespoir bégayé: «O
-tristesse, tristesse, larmes en la nuit!... O tristesse! voici sa mère
-qui pleure, voici nos enfants, voici nos parents qui pleurent, voici les
-esclaves en larmes... Larmes, larmes, larmes en la nuit!...»
-
- * * * * *
-
-Elle ne reviendra plus à la maison du docteur Andrianivoune, à Soraka,
-faubourg de Tananarive, au-dessus du lac Anosy, la petite veuve désolée,
-et quand elle aura usé sa grosse douleur, elle s’en ira, les cheveux sur
-les épaules, vers la demeure de son père, où un ruisseau qui fait du
-bruit arrose les cannes à sucre... Et je ne la reverrai jamais, jamais,
-pas plus que je ne reverrai Galliac, dont le corps mutilé gît dans cette
-terre rouge, ni Kétaka, mon ancienne amie, qui n’oublie pas son injure.
-La princesse Zanak-Antitra sanglote, elle aussi, à côté de moi. Le
-capitaine Limal a quitté Tananarive et, de cet autre grand amour, il ne
-reste également que des ruines.
-
---Ramilina, me dit-elle, la chanson méchante dit vrai, nous sommes
-reprochables et déshonorées, nous sommes perdues... Perdues! Auparavant,
-nous ne savions pas ce que c’était, nous ne savions même pas si un homme
-était notre amant ou notre époux. Et vous êtes venus, vous, les blancs,
-et nous vous avons aimés, et vous teniez à des choses que nous ne
-connaissions pas: la fidélité, la vertu, dont les missionnaires parlent
-aux ignorantes petites filles sauvages, durant les heures d’école, en
-attendant que les beaux officiers et les colons les ramassent à la
-sortie. Cependant, par insensibles progrès, nous arrivons quelquefois à
-croire que ces choses existent peut-être; et alors, vous nous quittez.
-La chère Ramary a une consolation: au moins son grand ami est sous la
-terre, pour toujours; il est mort, il ne l’a pas abandonnée. Mais
-crois-tu qu’elle pourra désormais vivre avec un mari malgache? Elle
-essayera, je le sais bien, quand elle sera vieille, mais elle sera
-malheureuse, elle pensera toute sa vie au blanc qui est mort, à des
-plaisirs et des bontés que l’autre, le Malgache, ignorera toujours; et
-il la battra, pour la punir d’avoir le cœur dans la pluie... Vois-tu,
-Ramilina, il en est de nos joies comme du royaume, elles s’écroulent.
-Vous viendrez en plus grand nombre, avec vos vraies épouses blanches,
-celles que vous gardez toute la vie, dont vous avez des enfants que vous
-ne jetez pas à la rue, et dont l’image est conservée dans un cadre d’or,
-sur la cheminée des belles chambres. Nous serons alors de petites
-malheureuses, méchantes et jalouses; il n’y aura plus de nobles, plus de
-gouvernement malgache, plus d’honneurs; le peuple sera comme de la
-poussière, et les femmes comme de la boue.
-
-A ce moment la voix de l’un des chanteurs se fit entendre. Il
-prononçait, d’une voix rude et basse, un seul vers interrogatif, et le
-chœur des femmes et des enfants lui répondait:
-
---Ah! dis, qui donc est devant toi?--Je ne sais pas, je ne lui parle
-point.--Ah! dis, qui donc est derrière toi?--Je ne sais, elle n’a point
-parlé!--Pourquoi es-tu immobile et raide?--Laisse, je viens seulement de
-me dresser.--Pourquoi es-tu hagarde et hors de toi-même?--Je ne suis pas
-hors de moi-même, je songe.--Mais tu trembles, tu sanglotes?--Je ne
-tremble pas, j’ai froid.--Enfin, pourquoi es-tu si douloureuse?--Ah! je
-ne voulais pas avoir l’air douloureux, mais celui que j’aimais est mort!
-
- * * * * *
-
---Non, il ne faut pas pleurer, me dit la princesse Zanak-Antitra. Si je
-dois finir dans le blâme, qu’importe qu’on me blâme aujourd’hui ou
-demain? Heureux ceux qui vivent: regarde comme les étoiles sont claires!
-Je suis seule, et tu es seul. Partons ensemble. Ne suis-je pas déjà ton
-amie, puisque j’ai été triste avec toi?
-
-
-
-
-BARNAVAUX, GÉNÉRAL
-
-
-La voix criait, en malgache, des injures grandiloquentes:
-
---Vous êtes des lâches, fils de lâches! Vos jambes ne tiennent plus
-debout, tant vous avez peur, et vous êtes tombés dans l’herbe, comme des
-vers! Descendez, pour qu’on vous voie! Descendez, pour qu’on vous tue!
-Les Sakalaves ne sont pas du sang des Houves! Ils ont des zagaies très
-longues, de la poudre plein des tonneaux, des cartouches plein de
-grandes boîtes, et que je devienne lépreux, et que mon roi devienne
-lépreux, et que tout son peuple devienne lépreux, si je ne me bats pas
-aujourd’hui! _Taïm-poury, taïm-poury_, vous êtes des _taïm-poury_!
-
-«Taïm-poury» est un très gros mot qu’il est inutile de traduire. Le
-Sénégalais Oumar N’diaye qui avait appris le malgache depuis son arrivée
-dans l’île--car il y avait épousé trois femmes--grinça des dents et se
-dressa sur les genoux et les mains en faisant le gros dos, comme une
-panthère noire prête à bondir.
-
---Couche-toi, Oumar, dit Barnavaux. Tu prendras ta revanche tout à
-l’heure, quand le détachement Limal les aura tournés.
-
-Docilement, Oumar s’aplatit dans l’herbe. Barnavaux n’avait pas de
-galons, mais c’était un blanc, appartenant au respectable corps de
-l’infanterie de marine, et un bon soldat. Oumar savait cela: il avait
-confiance. Pourtant il lâcha un coup de fusil, au jugé, par manière de
-protestation, et ses douze camarades sénégalais firent comme lui. D’en
-bas, la détonation sourde et fêlée tout ensemble d’une trentaine de
-vieux mousquets sakhalaves répondit sans résultat.
-
-On ne voyait rien--rien que le vaste épanouissement des lataniers du val
-inférieur, les beaux lataniers du Bouéni, qui sont des arbres nobles,
-d’une simplicité dédaigneuse. Ils étaient nombreux. Jusqu’aux limites de
-l’horizon, dans la lumière chaude du jour, ils dressaient au-dessus de
-la brousse vulgaire les colonnes de leurs troncs lisses, l’ombelle
-harmonieuse de leurs verts éventails; mais chacun d’eux, en aristocrate
-un peu hautain, restait séparé des autres par un espace vide, maintenait
-autour de lui son domaine séparé d’air et de soleil. Ces arbres riches,
-distingués, égaux entre eux, eussent régné seuls sur l’étendue, sans la
-voix. Et encore, était-ce vraiment le petit lieutenant d’un roitelet
-sakhalave, qui depuis le matin proférait ces magnifiques invectives?
-Elle semblait, cette voix exprimer la fureur même de la forêt que nous
-envahissions pour la détruire; car il y a de l’or au Bouéni, et l’or est
-l’ennemi des arbres. On les arrache pour fouiller la terre, on les coupe
-pour boiser les galeries, on les creuse pour fabriquer les canaux où
-l’or lourd s’accroche et brille, on les brûle pour faire de la place,
-pour le plaisir, pour rien: car l’animal qui gaspille et qui gâte le
-plus, ce n’est pas le singe, c’est l’homme.
-
-Barnavaux, dans un langage où la condescendance se mêlait à quelque
-familiarité, daigna répéter aux Sénégalais les instructions du capitaine
-Limal. Il s’agissait de «laisser causer» les Sakalaves et de les
-retenir. Le capitaine arriverait par le nord, à l’autre bout du vallon,
-avant la fin du jour. Alors on pourrait s’amuser, pas avant. Les
-Sénégalais, grands enfants soumis et féroces, comprirent très bien,
-parce que le ton était ferme et les paroles puériles. Barnavaux se
-retourna sur le dos et bâilla.
-
---Je voudrais bien savoir, dit-il en s’adressant à moi, pourquoi ces
-Sakalaves se défendent si bien. Ils ne travaillent pas la terre, ils
-laissent leurs bœufs courir la brousse, mangent des racines les trois
-quarts du temps et appuient leurs fusils sur la cuisse, au lieu
-d’épauler, ce qui est contraire à la théorie. Mais ils se font tuer et
-vous tuent très proprement. Des gens qui ne font rien de leur pays et ne
-veulent pas qu’on y aille, c’est incohérent. En Émyrne, au contraire,
-les habitants savent lire, écrire et compter comme des bourgeois de
-France. Ils ont des champs, du bétail à l’engrais, des moissons, des
-églises, des gouverneurs, des pasteurs protestants, des curés
-catholiques, tous les plaisirs de la civilisation, et ils se sauvent
-pour une ombre. Je crois que c’est parce qu’ils ont trop d’imagination.
-
-Je me mis à rire, et il continua:
-
---Oui, c’est parce qu’ils ont trop d’imagination! Regardez les
-Sénégalais. Ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, qui est
-camus: aussi font-ils de très bons soldats. Mais ces gens d’Émyrne, ils
-prévoient, ils calculent et ils exagèrent, juste comme s’ils lisaient
-les journaux. Alors on leur fait prendre un épouvantail à moineaux pour
-une armée. Quand je me suis couvert de gloire, à Ambatoumalaze...
-
-Et ce que Barnavaux me conta ce jour-là, sur le sommet d’un plateau
-calcaire, tandis que le chef sakhalave hurlait dans la vallée, que le
-soleil baissait tout doucement sur notre gauche, et que, dans
-l’énervement de l’attente, nous lancions parfois, au hasard, un feu de
-salve sur les lataniers dédaigneux, ce qu’il me conta, je vais le dire.
-
- * * * * *
-
-«... A l’époque dont je vous parle, mon camarade Razowski et moi nous
-gardions seuls le poste de Vouhilène. Car c’était ainsi que le général
-tenait le pays: des blockhaus assez éloignés les uns des autres, et,
-dans chaque village, un homme ou deux, de sorte que l’uniforme, étant
-partout, faisait régner une crainte universelle et salutaire. Mais vous
-savez s’il y a des villages en Émyrne! Tout notre régiment de marsouins
-finit par être dispersé, homme par homme, à trente lieues à la ronde.
-Andral, notre colonel, n’était pas content. Il allait voir le général et
-lui disait:
-
-»--Je voudrais bien savoir ce qui me reste à commander: Une escouade!
-Qu’on me remette caporal tout de suite, ce sera plus vite fait.
-
-»Et le général répondait:
-
-»--De quoi vous plaignez-vous? J’ai partagé le pays entre vos hommes,
-ils ont tous des gouvernements. Est-ce que ce n’est pas ainsi qu’on a
-créé la noblesse, dans la nuit des temps? Vos marsouins ont eu de
-l’avancement. Ils sont devenus ducs, marquis ou barons.
-
-»A ce compte, j’étais baron de Vouhilène, et le colonel Andral n’était
-rien, ce qui prouve que le général exagérait. Mais il y avait un peu de
-vérité tout de même. Ah! ce temps, ce temps où moi, Barnavaux, avec ma
-solde de fusilier de deuxième classe, j’étais pourtant un seigneur; où,
-quand je jetais les yeux autour de moi sur les hommes, les maisons, les
-terres, les eaux, je pouvais me dire: «C’est moi qui commande»; où il
-n’y avait entre moi et le président de la République que deux personnes,
-le général et le ministre: ce temps-là, voyez-vous, je le regretterai
-toute ma vie. Voilà ce que c’est que d’avoir bu à la coupe du pouvoir.
-
- * * * * *
-
-»Comme tous les anciens villages d’Émyrne, Vouhilène était campé au
-sommet d’une bosse de terre rouge, et les habitants, à une époque que
-j’ignore, l’avaient fortifié en creusant tout autour un fossé, autrefois
-profond, maintenant à moitié comblé. On ne pouvait entrer que par deux
-portes faites, à la mode indigène, de longs blocs de granit qui
-servaient de piliers, et d’une énorme pierre ronde, qu’on roulait entre
-ces piliers. Chaque soir, on calait cette belle géante par derrière avec
-des cailloux: et c’était magnifiquement sauvage! Quand je suis arrivé,
-cette enceinte ne contenait plus guère que des tombeaux, de très vieux
-tombeaux, couverts de larges dalles et surmontés de petites chapelles en
-bois, dans lesquelles jadis on déposait des nourritures pour les ombres
-des morts. Ces maisons en miniature étaient à peu près les seules, et
-les ombres étaient bien tranquilles, car les habitants, peu à peu,
-avaient redescendu la colline, traversé une grande rizière, bâti un
-village assez riche qui s’appelait Ambatoumalaze. Et au delà de ces
-maisons bien assises, presque confortables, proprement couvertes en
-paille, c’était une vaste plaine, à demi inondée, coupée de digues,
-cultivée partout, verte à ravir les yeux, semée de tant de hameaux qu’on
-eût dit, en très grand, une prairie avec ses taupinières. Puis les
-bosses de terre rouge recommençaient, et derrière elles, au crépuscule,
-on voyait monter des fumées: car tout ce pays, avant l’arrivée des
-Français, était grouillant d’hommes.
-
-»La guerre et l’insurrection en avaient fait fuir beaucoup, qui vivaient
-de pillage ou qui mouraient de faim--qui mouraient, le plus souvent.
-C’étaient ces brutes affolées qu’on appelait des Fahavales. Le nombre de
-ces rebelles diminuait tous les jours, précisément parce qu’ils
-prenaient le parti de mourir ou de rentrer chez eux bien sagement. Mais,
-en rentrant, ils trouvaient leurs silos à riz vidés, leurs bœufs volés,
-et leurs champs n’ayant pas été semés cette année-là, ils étaient
-devenus terriblement misérables: d’autant plus que nous leur apportions
-toutes les beautés d’un gouvernement perfectionné, des impôts sur les
-terres, des impôts sur le bétail, des impôts sur les marchés, des
-contrats de travail obligatoires, des corvées pour faire des routes,
-tout ce qui permet d’écrire de beaux rapports, qui sont résumés dans les
-journaux de France. Il y avait des jours où je plaignais mes vassaux.
-
- * * * * *
-
-»Stewart, le pasteur protestant, qui possédait à Ambatoumalaze une école
-et une espèce de petite église, venait nous voir presque tous les jours
-et nous faisait ses doléances sur l’état du pays. Ce n’était pas un
-méchant homme. Depuis trente ans qu’il vivait à Madagascar, il était
-devenu plus Malgache qu’Anglais, et nourrissait en même temps pour ses
-ouailles, une incurable défiance et une indulgente sympathie. Il croyait
-savoir parler français--en quoi il se trompait scandaleusement--mais
-enfin, c’était un blanc, nous vivions à peu près d’accord. Mon camarade
-Razowski, que j’appelais par abréviation Razo, dévalisait peu à peu sa
-bibliothèque et passait des journées à lire la _Vie de Jésus_ de Renan
-et une autre chose d’un docteur allemand sur le même sujet. C’était un
-garçon qui avait passé des examens en France, et fait des discours dans
-les réunions publiques avant de devenir marsouin. Il disait qu’il était
-positiviste, libertaire, et anticlérical. Nous en avons comme ça
-quelques-uns dans l’infanterie de marine, qui est un corps d’élite. Mais
-c’est encore plus beau dans la légion étrangère, où l’on prétend qu’il y
-a un évêque.
-
-»Je ne sais pas si c’est l’eau de la rizière ou bien les bouquins, mais
-Razo tomba malade, très malade: de l’anémie tropicale. Vous savez
-comment on en meurt: d’une façon lâche et poétique. Une éternelle petite
-fièvre, qui élève à peine le pouls, des langueurs et puis des accès
-nerveux comme une jolie femme, l’impossibilité de manger, un grand
-dégoût de vivre. La fin arrive tout doucement, et on l’accepte sans
-ennui, pour mieux dormir.
-
-»J’encourageais Razo. Je lui disais:
-
-»Ne claque pas. Tu ne vas pas me laisser ma baronnie à moi tout seul!
-
-»Il souriait, se replongeait dans ses livres, rêvassait, ou bien disait
-des bêtises. Un lieutenant, qui vint pour inspecter le poste, vit bien
-qu’il était très pris et dit qu’il allait envoyer le major. Le major se
-fit attendre, et, à sa place, sœur Ludine, du dispensaire, tomba chez
-nous un beau matin et prit l’habitude de passer ainsi, tous les quatre
-ou cinq jours, pour réconforter mon malheureux camarade.
-
-»Le pasteur était très poli quand il la rencontrait. Elle donnait de
-bons conseils à Razo, lui parlait de sa mère, l’invitait à sauver son
-âme. Mais lui répondait toujours qu’il était anticlérical, positiviste,
-libre penseur, et qu’il voulait mourir comme un homme. Le pasteur
-arrivait là-dessus et prenait part à la discussion. De temps en temps,
-il était avec sœur Ludine contre Razo et de temps en temps il se mettait
-avec lui contre elle. A la fin, Razo, qui n’avait plus la force de
-crier, se retournait contre le mur et pleurait d’énervement.
-
-»Quelquefois, Narcisse, le maître d’école mulâtre, montait au poste avec
-le pasteur, et c’était une autre comédie. Vous vous rappelez le fameux
-arrêté sur l’enseignement obligatoire du français dans toutes les
-écoles. Les pasteurs anglais auraient appris le grec à leurs élèves
-plutôt que de s’en aller; ils s’étaient ingéniés pour obéir. Ils avaient
-demandé des livres en France, réquisitionné des répétiteurs, embauché
-jusqu’à des Sénégalais. Mais Stewart, lui, avait fait du zèle et recruté
-un mulâtre de la Réunion, en vertu de ce raisonnement bien simple que,
-cette île étant depuis des éternités une colonie française, les
-habitants en devaient parler notre belle langue. Narcisse lui-même était
-intimement convaincu de sa science, et nous amenait ses meilleurs élèves
-pour nous faire admirer leurs progrès.
-
-»--Eh bien! disait Razo, voyons l’exercice de lecture: «La Seine fait de
-nombreux circuits». Lis cela, toi, Rakoutou.
-
-»Rakoutou lisait:
-
-»La Seine fait de nombreux _cirikits_». Car vous savez que les Malgaches
-ne peuvent pas prononcer les _u_ et mettent des voyelles entre toutes
-les consonnes pour les faire glisser.
-
-»M. Stewart et Narcisse se fâchaient tout rouge.
-
-»--_Seurcouittes_, disait Stewart, _seurcouittes_! Il n’était pas
-difficile du tout, je pense!
-
-»--Ci’cuits, criait Narcisse. Toi y pouvé donc pas p’ononcé?
-
-»Alors les premiers sujets de l’école d’Ambatoumalaze, complètement
-ahuris, proféraient des sons qui n’avaient plus rien d’humain, et Razo
-empirait gravement son état en déclamant à perdre haleine contre une
-prétendue civilisation qui déracinait les indigènes, leur donnait tous
-les vices, leur désapprenait leur propre langue pour leur faire parler
-charabia, et fabriquait avec les libres enfants du tropique des
-caricatures dans le genre de Narcisse. Et Narcisse protestait qu’il
-était Français, électeur de la Réunion, et qu’il écrirait à Paris pour
-se plaindre des injures d’une vile soldatesque. Sœur Ludine, quand elle
-était là, faisait de la conciliation, rangeait les paquetages, engageait
-les boys à balayer le plancher, mettait un morceau de bœuf à bosse dans
-la marmite, et puis s’en retournait bravement dans son filanzane, comme
-elle était venue, c’est-à-dire sans escorte, disant qu’elle n’était
-qu’une vieille femme et n’avait rien à craindre, puisque tout le monde
-sur la route la connaissait honorablement. Ce qui était vrai.
-
-»Moi, j’_administrais_. C’est un beau métier, très compliqué. J’avais
-des registres avec les noms de tous mes vassaux. On avait même essayé de
-les photographier, afin d’être sûr de les reconnaître, mais il avait
-fallu y renoncer, à cause de leurs préjugés. Ils se sauvaient, croyant
-que l’appareil leur volait leur ombre, qu’ils confondent avec leur âme.
-Je recevais deux ou trois arrêtés par semaine, et des instructions, et
-des circulaires. J’avais des tas de petites formules, toutes
-différentes, que je devais remplir et envoyer à Tananarive. Enfin, je
-levais des hommes pour les corvées, et, comme les chefs de cercle
-étaient plus ou moins bien notés selon le nombre de kilomètres de route
-tracés dans l’année, on faisait une énorme consommation de prestataires.
-Un arrêté décidait qu’on pouvait demander aux indigènes cinquante jours
-de travail par an, à quatre sous la journée. Mais comme beaucoup avaient
-disparu, ceux qui restaient prenaient la place des manquants, faisant
-ainsi jusqu’à cent ou cent cinquante journées de neuf heures. Au bout de
-six mois, les grandes pluies d’hivernage ayant démoli les routes, qui
-n’étaient que des pistes en terre, tout était à recommencer, et on
-recommençait! Ce petit jeu était visiblement contraire à la santé de mes
-administrés. J’ai vu un jour partir quatre cents hommes, la bêche sur
-l’épaule. Il en est revenu deux cents! Le reste était mort. Ces Houves
-sont une mauvaise race. Ils se nourrissent de peu de chose et meurent de
-rien. La forêt les tue comme si tous les arbres en étaient empoisonnés.
-
-»Tant de misère m’inquiétait. Je me trouvais bien isolé au milieu d’une
-population qui, après tout, pouvait m’en vouloir, et, n’ayant rien fait
-de moi-même, à leurs yeux j’étais responsable.
-
-»Cependant le pays paraissait calme, et les gens étaient délicieusement
-polis. Même Rakoutoumangue, le tompou-ménakèle, c’est-à-dire l’ancien
-seigneur, le vrai baron, celui que j’avais dépossédé, vint me rendre
-visite. Pensez que c’était lui qui avant moi percevait la dîme des
-rizières, lui qui se faisait payer pour intervenir dans les procès, lui
-que tout le monde saluait quand il parcourait solennellement son
-domaine, précédé de ses secrétaires, suivi d’esclaves et de parasites,
-couché dans un filanzane à l’ancienne mode: une corbeille en joncs
-tressés que portaient douze esclaves.
-
-»En ma qualité d’usurpateur, je dissimulai la défiance et j’exagérai la
-majesté. Je me demandais ce que ce vieux singe venait faire.
-
-»Il me raconta des histoires qui n’avaient pas de sens sur sa femme, qui
-venait de divorcer selon la loi malgache, pour épouser un personnage
-sans importance, et réclamait le tiers des acquêts de la communauté;
-prétendant de plus que je ne sais quel champ faisait partie de son
-apport.
-
-»--Et les gens d’ici, ô seigneur, prêteront serment que ce champ était à
-mon père avant d’être à moi, et non pas à cette méprisable truie, mère
-de peu d’enfants.
-
-»Tout cela au fond ne me regardait pas. Une table, sur laquelle j’avais
-fait servir le rhum, nous séparait tous les deux, et, pendant qu’il
-parlait, je voyais danser au-dessus du tapis de coton dix petites choses
-blanchâtres, qui ressemblaient à des marionnettes. C’étaient ses ongles,
-qu’il avait laissé pousser, par orgueil, ainsi que faisaient les nobles
-andrianes des anciens jours. Ce seul petit fait m’occupa beaucoup plus
-que ses paroles. Cet homme n’était pas civilisé, n’était pas gagné,
-puisqu’il conservait ces façons d’être qui font rire les Français,
-puisqu’il ne cherchait pas à nous flatter en nous imitant. Et son
-filanzane, sa suite, la langue même dont il se servait, tout cela
-sentait le passé et l’indépendance! Plus je le regardais, plus je me
-sentais furieux et inquiet. Pourtant aucun de ses gestes ne trahit
-l’insolence ou la haine. Sa courtoisie fut noble et aisée. Il fit passer
-devant moi le bœuf qu’il avait amené en cadeau, exprima l’espoir que
-Razo, qui grelottait sur un lit de camp, se rétablirait bientôt, et
-partit cérémonieusement.
-
-«Maintenant il connaît les ressources de Vouhilène, pensai-je.
-Commandant de place Barnavaux, chef d’état-major, Barnavaux, colonel,
-capitaine, lieutenant, artillerie, cavalerie, infanterie: Barnavaux! Le
-reste de la garnison, à l’infirmerie du quartier, ne suis pas en force.»
-
-»Le pasteur Stewart sentait encore mieux que les choses se gâtaient. Les
-Malgaches de sa mission ne lui disaient rien, bien qu’il vécût avec eux
-depuis vingt ans, et fût aussi brave homme qu’un Anglais peut l’être,
-c’est-à-dire charitable et concentré, orgueilleux et timide. Mais il
-augurait mal de l’avenir, parce que les honnêtes gens d’Ambatoumalaze
-envoyaient leurs bœufs sur les plateaux et enterraient leur riz en
-cachette, la nuit, tandis que tous les mauvais sujets prenaient des airs
-étrangement réjouis.
-
-»Je lui conseillai de venir coucher tous les soirs au poste et de
-laisser ses paroissiens se débrouiller comme ils pourraient. Il refusa,
-disant que s’il donnait cette preuve de crainte, tout le monde croirait
-les blancs définitivement perdus.
-
-»Car c’est ainsi que les choses se passent en Émyrne. Les Houves sont
-impressionnables comme des femmes. Le général a donné aux notables de
-chaque village deux ou trois fusils et quelques zagaies, pour qu’ils
-puissent faire la police et se défendre eux-mêmes. Mais, si les blancs
-ont l’air d’avoir peur, je demande ce que les notables feront de ces
-armes, et je préfère qu’on ne me réponde pas! Quand ils se contentent de
-les cacher dans le fumier pour empêcher que les rebelles ne les
-prennent, il n’y a que demi-mal.
-
-»Un lundi, sœur Ludine arriva de Tananarive. Razo allait très mal. Il ne
-pouvait, plus se lever, sa peau devenait jaune et transparente comme du
-papier huilé. Il disait des choses tristes. Tout à coup, comme nous
-tachions de le consoler, nous entendîmes un coup de fusil--non pas
-l’éclat sec du Lebel, mais la grosse pétarade du snyder des insurgés.
-
-»Le premier coup de fusil, je ne l’ai jamais entendu sans un serrement
-de cœur, une sorte de maussaderie. Sait-on jamais ce qui va suivre? Une
-fois la lutte commencée, on ne réfléchit plus, les événements pressent,
-on pare les coups comme on renvoie un volant, on saute à droite, on
-saute à gauche, on se débrouille, le sang va très vite dans les veines.
-Après, souvent on n’en peut plus; avant, presque toujours, on a peur de
-ne pas pouvoir, et c’est un horrible sentiment. Sœur Ludine et moi, nous
-nous regardâmes en serrant les lèvres, et, sans rien dire, nous courûmes
-à la terrasse. Le soleil baissait déjà. La grande plaine verdoyait, les
-collines rouges gonflaient leur dos dans l’air lavé par l’averse
-quotidienne de midi. Çà et là, une place chauve dans la rizière montrait
-l’eau dormante, et la paillette d’un reflet dansait un instant. Mais
-deux grosses colonnes de fumée montaient à gauche au-dessus de Mangabé
-et d’Antsirika: les insurgés avaient passé là, tué, brûlé, détruit, et
-maintenant marchaient sur Ambatoumalaze, en deux groupes longs et
-confus, si loin encore, si insignifiants sur la face tranquille de la
-plaine, que je pensai à ces bandes de fourmis brunes qui traversent chez
-nous le sable des allées.
-
-»Seulement, c’étaient des fourmis furieuses. En quelques minutes, leur
-trottinement se rapprocha; les deux bandes se fondirent. Pleins de faim
-et de rancune, avec leurs sorciers en tête, qui hurlaient, avec leurs
-idoles rouges et grotesques qu’ils portaient sur un brancard, ils
-ressuscitaient la vieille sauvagerie, jetaient leurs anciens dieux
-eux-mêmes à l’assaut des écoles, des églises, de tout le christianisme,
-ce christianisme qui avait le premier envahi leur pays, avant les
-soldats, comme une espèce d’espion sournois.
-
-»--Et le pasteur, cria sœur Ludine, ce malheureux Stewart!
-
-»Nous l’aperçûmes sur le terre-plein de l’école, qui rassemblait ses
-élèves pour les mener au poste.
-
-»Il en eut à peine le temps. Les brutes déchaînées étaient déjà dans
-Ambatoumalaze, car il y en avait une avant-garde, que je n’avais pas
-aperçue d’abord, et qui s’était glissée dans les hautes tiges de riz.
-Ils apparaissaient maintenant, couverts de boue, ivres d’enthousiasme et
-de férocité. Un homme sortit d’une maison, joignit les mains, puis tomba
-la figure contre terre, dans une supplication désespérée. Ils lui firent
-sauter la cervelle à coups de bâton. Ce fut le premier meurtre.
-
-»Les élèves et les habitants du village refluèrent dans l’école. Elle
-était heureusement construite en briques cuites, couverte en tuiles, et
-ceinte d’un gros mur. Stewart possédait deux vieux fusils, et c’était
-tout. Il pouvait tenir une demi-heure, et après... Le frisson me prit.
-Brusquement je me rappelai la visite de Rakoutoumangue. Ce vieux sauvage
-connaissait les forces de la garnison. Il savait que nous n’étions _même
-pas deux_, puisque Razo était mourant. Cela me mit en rage, et je
-bouclai mon ceinturon d’un tour de main.
-
-»--Où vas-tu? me dit le pauvre Razo.
-
-»Je répondis, en remplissant la culasse du lebel:
-
-»--Je me forme en colonne! Est-ce que tu crois que je puis voir
-tranquillement piller mes terres et brûler les maisons de mes canailles
-de vassaux? Je suis baron de Vouhilène. Et puis, laisser griller comme
-un rat ce pauvre père Stewart, et même cet imbécile de Narcisse? Nous
-serions cernés et massacrés ensuite, tout le pays se soulèverait, et
-l’insurrection monterait jusqu’à Tananarive. Autant en finir tout de
-suite. C’est plus propre.
-
-»Razo se leva et voulut passer sa culotte. Mais la tête lui tourna, ses
-yeux chavirèrent, et il serait tombé si je ne l’avais soutenu.
-
-»Sœur Ludine ramassa la culotte et la mit sur une chaise. C’était une
-femme d’ordre.
-
-»Puis elle prit le fusil de Razo et me dit d’un air ferme:
-
-»--Je descends avec vous.
-
-»Et je compris: l’idée que ces pauvres petits enfants malgaches allaient
-être enfumés dans l’école lui fendait le cœur et lui bouleversait la
-cervelle. Mais je ne voyais pas sœur Ludine transformée en héroïque
-guerrier. C’était ridicule.
-
-»Ne déshonorez pas votre cornette, lui dis-je. Est-ce qu’on porte les
-armes avec ce costume-là? Ce qu’il nous faudrait, c’est le prestige de
-l’uniforme: le poste défendu par une femme! C’est la meilleure façon de
-nous montrer perdus!
-
-»--Vous croyez? Eh bien! ce ne sera pas long.
-
-»Elle défit le paquetage de Razo, y prit un pantalon, une tunique, et
-courut, sans ajouter un mot, dans la cuisine, qui était une petite
-hutte, à l’autre bout de la terrasse.
-
-»Trois minutes plus tard, elle revenait habillée en marsouin, oui, en
-marsouin, avec un casque en moelle de sureau, un pantalon à passepoil
-jaune, qui lui tombait sur les talons, et une tunique qui faisait de
-bien drôles de plis, mais sans paraître embarrassée le moins du monde,
-tant elle avait la tête dans les nues. Et son petit corps de vieille
-bonne femme l’eût fait ressembler à un enfant de troupe, sans la figure,
-qui était vieille, ridée, ratatinée--mais toute luisante d’enthousiasme.
-Razo était suffoqué, et moi, je ne songeais pas à rire, ni à protester,
-j’avais les larmes aux yeux.
-
-»Je lui disais:
-
-»--Sœur Ludine, vous êtes folle; sœur Ludine, je vous aime bien; sœur
-Ludine, nom de Dieu! allons leur casser la figure.
-
-»Et c’est vrai qu’à ce moment-là j’aurais démoli une armée de cent mille
-hommes à moi seul. Tout me paraissait joyeux, touchant, facile et
-sublime. Ce n’était pas de l’air que j’avais dans la poitrine, mais une
-espèce de flamme claire qui m’égayait le sang. J’étais fou, j’étais
-heureux, j’étais transporté; j’avais besoin d’éclater en cris, en
-chansons, en grosses bêtises et en actions extraordinairement
-courageuses, faites pour me soulager, faites _pour rire_. Je vous dis
-cela comme je l’ai senti.
-
-»Les choses pressaient. Cinq ou six maisons d’Ambatoumalaze flambaient
-déjà. Trois ou quatre hommes, assommés ou tués à bout portant, tachaient
-le sol rouge. Les insurgés tiraient leurs munitions pour rien, ou pour
-montrer qu’ils étaient beaucoup. Les hurlements, de loin, faisaient
-comme une litanie dans une église. Ils montaient, grandissaient, puis
-s’affaiblissaient, puis repartaient. La porte de l’école avait été
-fermée. Stewart, par une meurtrière faisait feu tout seul, et ce bruit
-unique, maigre et comme tremblant de la défense, me glaçait l’âme. Il
-était maintenant cinq heures. Le soleil, très bas, avait de grands
-rayons obliques tombant sur la rizière qui séparait le poste du village.
-Une rizière, au fond, c’est comme un fleuve où il y a de la boue au lieu
-d’eau, et des herbes vertes par-dessus la boue. On ne peut la franchir
-que sur les digues qui la traversent.
-
-»Je dis à sœur Ludine:
-
-»--Il faut produire un effet grandiose et imprévu. Vous êtes le second
-corps d’armée. Descendez derrière le poste, tournez à droite, et passez
-la rizière sur la troisième digue que vous voyez là-bas. N’affaiblissez
-pas votre formation en vous attardant sur la route. Vous pourriez perdre
-des traînards! Une fois que vous serez sur la digue, l’ennemi vous
-verra: alors tirez. Par tous les saints du paradis, ne vous inquiétez
-pas de viser, mais tirez toutes les cartouches du magasin, rechargez et
-recommencez. Il s’agit de faire beaucoup de bruit, voilà tout.
-
-»La sœur se mit à rire comme un brave homme.
-
-»--Je ne suis pas ici pour autre chose, dit-elle. Mais comment est-ce
-qu’on remplit ça?
-
-»Elle montrait son lebel avec l’air d’un nègre à qui on a donné un bon
-de poste et qui ne sait pas la manière de s’en servir.
-
-»--Ah! c’est vrai, répondis-je.
-
-»Et je lui montrai le mécanisme du cher petit outil. Elle comprit
-presque tout de suite:
-
-»--Comme ça, et puis comme ça, et puis comme ça? C’est bon. Au revoir.
-
-»Et elle s’en allait, quand je la rappelai en criant:
-
-»--J’ai oublié de vous donner le point de direction.
-
-»--Sainte Vierge, répondit-elle, c’est l’école! Vous n’avez pas besoin
-de le dire.
-
-»Et elle partit pour de bon, en ordre de bataille à elle toute seule.
-
-»Si je l’avais envoyée de ce côté, c’est que les gros murs en terre de
-quelques jardins la protégeaient pendant la première partie de la route,
-et aussi que la rizière, à la troisième digue, était moins large. Et
-vous comprenez bien que la traversée de la rizière était le passage
-dangereux, puisqu’il fallait avancer sur un petit mur où il était
-impossible de se dissimuler. J’attendais, pour l’appuyer, qu’elle se
-lançât dans cette traversée. Ce ne fut pas long. Elle avait couru comme
-une jeunesse et commença un feu roulant, hors de portée d’ailleurs. Mais
-ça ne faisait rien, la distance ne l’inquiétait pas, puisqu’à dix mètres
-elle n’aurait pas mis dans un porche de cathédrale.
-
-»Je n’ai jamais vu travailler plus consciencieusement. Elle allait,
-tirait toutes les balles du magasin, faisait quelques pas, s’arrêtait
-pour recharger, repartait de plus belle avec la célérité d’un chasseur à
-pied, et du reste faisait tout comme moi, puisque de mon côté j’avançais
-sur ma digue comme un véritable Bonaparte au pont d’Arcole.
-
-»Du poste de Vouhilène au village, il y a bien dix-huit cents mètres;
-mais nous avions ouvert le feu quand même. L’effet de cette intervention
-fut visible. Les brutes qui attaquaient l’école se retournèrent d’un air
-étonné. Ils croyaient évidemment tous--je suis sûr qu’on les avait
-prévenus--qu’il n’y avait qu’un Français valide à Vouhilène, et qu’il ne
-serait pas assez fou pour sortir. Mon insolence les impressionnait, et
-la démonstration parallèle de sœur Ludine n’était pas dans le programme.
-Ces insurgés d’Émyrne, vous le savez, étaient des malheureux qui
-mouraient de faim. Leurs sorciers les avaient poussés en avant, et les
-corvées, exaspérant la population tranquille, leur avaient donné des
-recrues; mais ce qui les avait rendus si hardis, c’était l’assurance que
-dans le village même personne ne résisterait, ni les gardes du poste, ni
-les habitants eux-mêmes. Or, voilà que ma garnison faisait une sortie.
-Devinez ce qui arriva?
-
---Parbleu, dis-je, les vertueux notables d’Ambatoumalaze, en vous voyant
-venir, ont retrouvé tout à coup les fusils du gouvernement, et s’en sont
-servis pour défendre les nouvelles institutions de Madagascar, au lieu
-d’en user pour les combattre; de quoi ils avaient eu la tentation
-violente.
-
---Vous connaissez le pays! C’est exactement ainsi que les choses se sont
-passées. Les quelques bourgeois à la peau jaune auxquels nous avions
-donné des armes ressentirent à notre approche des remords utiles et de
-saines inquiétudes. Ils se virent tout de suite passant en jugement. Ils
-frissonnèrent à la pensée de leurs biens confisqués, de leurs bœufs
-versés à l’ordinaire de l’infanterie de marine, et ils vinrent à notre
-secours, oui, ils vinrent à notre secours, ils sortirent de chez eux
-entourés de leurs fils ou de leurs clients qui étaient armés de zagaies!
-Sœur Ludine et moi n’étions pas à moitié chemin que déjà les insurgés
-recevaient des balles dans le dos.
-
---De sorte que, interrompis-je, vous vous êtes vus trois mille en
-arrivant au port?
-
---Vous exagérez, répliqua naïvement Barnavaux. Les notables étaient
-trois, plus une douzaine de porteurs de zagaies. Du reste, avec une sage
-prudence, ils reculaient au lieu d’avancer, car ils ne tenaient pas du
-tout à se battre, mais à manifester la pureté de leurs sentiments; aussi
-marchèrent-ils au-devant de nous, ce qui les éloignait du danger. Mais
-ce fut cependant un beau spectacle que celui qu’offrirent les colonnes
-Ludine et Barnavaux opérant leur jonction à la sortie de la rizière, et
-reçues par ces honnêtes alliés avec des protestations éloquentes de
-dévouement sans borne. J’admirai, sans m’en étonner, leur empressement à
-faire connaître leur identité.
-
-»--C’est moi, Ratsimamangue, tu me reconnais, héroïque chef de
-Vouhilène, respectable seigneur? C’est moi, Rainimarou; n’oublie pas de
-dire au général comme je suis courageux!
-
-»Je serrai rapidement la main de ces braves gens. Et après tout, c’est
-vrai qu’ils ne manquaient pas d’un certain courage, puisque les insurgés
-étaient bien une centaine autour de l’école et nous tiraient dessus
-d’assez près. Je fis exécuter une décharge générale, puis abritai
-provisoirement ma troupe derrière un mur à moitié démoli, afin de
-reprendre haleine.
-
-»Ce qui se passa ensuite est assez confus. Après un crépuscule de vingt
-minutes à peine la nuit était tombée, une nuit noire, et les incendies
-allumés éclairaient comme peuvent le faire ces grands feux de paillotte,
-c’est-à-dire très fort et très mal. Ils servaient surtout à dramatiser
-la situation. Il semble que les assaillants de l’école soient presque
-tous revenus sur nous, ce qui donna du répit au père Stewart. Notre
-situation était bonne, et ils hésitaient à nous attaquer franchement.
-J’en abattis quelques-uns. Cependant j’étais inquiet. Ils étaient trop,
-beaucoup trop, et si je recevais un mauvais coup, la partie était perdue
-pour tout le monde. Ce souci m’ôtait un peu mes moyens; mon espoir avait
-toujours été que les notables des autres villages se mobiliseraient au
-bruit de mon attaque, et je trépignais en ne voyant rien venir.
-
-»Tout à coup, il se passa une chose extraordinaire. Du haut du poste de
-Vouhilène, le canon se mit à tonner.
-
-»Or, jamais, jamais il n’y avait eu de canon à Vouhilène! Et cependant
-on apercevait une forte lueur rouge, on entendait une détonation sourde
-et étouffée qui ne pouvait être confondue avec celle du fusil Lebel:
-quelque chose de grave, de sérieux, d’impressionnant. Mais d’obus, il
-n’en tombait nulle part. Le résultat de cette canonnade demeurait
-invisible. Je n’en revenais pas. Ce fut sœur Ludine qui comprit la
-première.
-
-»--Ah! Razo, cria-t-elle, le bon Razo! Il allume les bombes du 14
-Juillet!
-
-»Et c’était ça! Le pauvre camarade, à moitié mort, avait pris les bombes
-du feu d’artifice, et il tirait tous ces gros pétards, l’un après
-l’autre. Comme le pasteur avait tenu à contribuer à l’inévitable
-solennité patriotique, nous avions pas mal de ces pièces. C’est ainsi
-que l’élément anticlérical, représenté par Razo, eut son rôle dans la
-célèbre journée d’Ambatoumalaze, et prit part à la victoire.
-
-»Car c’était la victoire! Le poste de Vouhilène, entouré de flammes et
-de tonnerres, parut contenir une garnison invincible et des ressources
-militaires inépuisables. Et, naturellement, tous les villages
-environnants se levèrent enfin, marchèrent contre les pillards. Les
-notables armés sentirent partout s’éveiller leur vaillance. Il
-en vint d’Antsirika, il en vint de Talatakély, il en vint
-d’Ampasimbé-la-Sablonneuse; en vingt-cinq minutes tout le pays se
-couvrit de défenseurs inébranlables du gouvernement légitime de la
-République française. Et parmi eux, intrépide et superbe, je vis arriver
-cette vieille canaille de Rakoutoumangue lui-même, avec une troupe
-presque bien armée; les choses ayant tourné contre son attente, il
-tournait avec elles, et chargeait ses anciens amis. Comme il faisait
-bien les choses, il marchait drapeau français en tête, un drapeau
-français ramassé je ne sais où, pillé peut-être dans la maison d’un
-blanc; et cela, c’est plus drôle que tout le reste!
-
-»Mais, après tout, qu’importe? Et même, obliger un ennemi à se battre
-pour vous, n’est-ce pas beaucoup plus fort que de le tuer? et s’arranger
-pour qu’un traître trahisse en sens inverse de ses intentions, n’est-ce
-pas un tour assez beau pour être mis au théâtre? Ce fut avec une sorte
-d’ivresse froide, une entière assurance, que tout de suite je lançai
-l’attaque, et on la mena d’une façon gaillarde. Rakoutoumangue faillit y
-rendre sa belle âme, son fusil Snyder ayant éclaté; le second bénitany,
-c’est-à-dire un grand seigneur du pays, reçut une égratignure à l’aine.
-Un autre Houve fut entre-tué par un de ses camarades, ce qui ne
-l’empêche pas d’avoir été porté comme tué à l’ennemi; donc ça compte
-tout de même, et c’est ainsi qu’on fait les bulletins de bataille. Tous
-ces guerriers, remplis d’une tardive ardeur, faisaient «hou! hou!» et
-tiraient sur les lambas des adversaires, qui fuyaient comme ils
-pouvaient et se faisaient ramener au demi-cercle, car, à présent,
-c’était leur tour d’être cernés. Les plus braves de ces Fahavales
-faisaient aussi «hou! hou!» et soufflaient dans des conques pour faire
-croire qu’ils se défendraient jusqu’à la mort. Mais, quand ils voyaient
-que c’était extrêmement sérieux, ils cherchaient à s’en aller, avec une
-docilité toute malgache. Ils n’en avaient pas le temps, ni le moyen.
-Alors ce fut le grand massacre final, les pauvres diables qu’on
-repêchait au fond d’un trou, qu’on rattrapait dans une rizière, qu’on
-fusillait sur place. Un vieux, couvert de grisgris, me léchait les
-souliers, j’aurais voulu le sauver; mes alliés l’ont empoigné, collé au
-bord d’un fossé, lui ont fait sauter la cervelle, et je n’ai plus vu que
-deux jambes qui sortaient de l’herbe, avec des taches blanches sur la
-peau noire, comme si la mort avait donné à ce sauvage une subite maladie
-de peau. La guerre, quoi, la guerre! Et ça n’est pas propre. Sœur Ludine
-tremblait d’horreur.
-
- * * * * *
-
-»Quelques-uns des vaincus, voyant qu’ils ne pouvaient pas fuir, prirent
-une résolution désespérée. Sans doute réfléchissant que, puisque Stewart
-et ses élèves y avaient tenu contre eux, la place était bonne, ils
-essayèrent une dernière fois d’entrer dans l’école, foncèrent jusqu’à la
-porte du bâtiment principal, l’abattirent avec une grosse poutre. Nous
-entrions dans la cour, juste au même moment, et je vis le pasteur
-Stewart, ce saint homme, ivre de fureur, qui passait la tête par une
-fenêtre du premier étage. Et il cria:
-
-»--Vous ne voulez pas vous en aller? Vous ne voulez pas vous en aller?
-Alors, que Dieu me pardonne mon péché!
-
-»Il avait fait arracher les dalles de granit du rez-de-chaussée, pour se
-défendre si l’assaut venait jusqu’aux murs. Il prit une de ces dalles,
-et la lança de toutes ses forces sur la tête du Malgache le plus proche.
-Je vis l’homme tomber comme un paquet de linge en travers de la porte,
-et ce fut fini. Tous les autres jetèrent leurs armes. Il se fit dans la
-cour de l’école un effroyable silence. Ces hommes, fous de rage tout à
-l’heure, attendaient maintenant la mort, soumis, tranquilles, avec une
-incompréhensible et dédaigneuse indifférence. Ils se jugeaient morts,
-ils étaient déjà morts en esprit. C’est ainsi que sont les Houves. Je
-n’ai jamais pu comprendre comment ils pouvaient être en temps ordinaire
-si lâches, puis subitement si furieux, puis tout à coup si résignés, non
-seulement au poteau d’exécution, mais aux plus affreux supplices. Mes
-gens en tuèrent encore quelques-uns, désarmés. J’eus beaucoup de peine à
-leur faire épargner les autres.
-
-»Quand j’eus fait mon devoir, je regardai la fenêtre, au-dessus de la
-porte. Le vieux Stewart était toujours là, complètement immobile, avec
-une des physionomies les plus stupides et les plus affreuses qu’il m’ait
-été donné de voir dans ma vie: la figure figée, raidie, les yeux hors de
-la tête. La secousse avait été forte, et le pauvre homme, si vaillant
-durant l’action, avait à cette heure les nerfs en bouillie.
-
-»Je lui criai:
-
-»--Eh bien! monsieur Stewart, qu’est-ce que vous attendez pour ouvrir?
-
-»Il eut le geste d’un homme qui se réveille, descendit, fit enlever les
-pavés qui barricadaient la porte, tira les barres et poussa les vantaux.
-
-»La première chose qu’il aperçut, juste en face de lui, fut l’homme
-qu’il avait assommé quelques minutes auparavant. Le cadavre était couché
-par terre, dans une posture douloureuse et tordue, et le gros bloc de
-granit, tout sanglant à l’un des angles, pesait encore sur son cou.
-
-»Et voilà que le vieux Stewart, grelottant des pieds à la tête, se jeta
-à genoux en criant:
-
-»--J’ai tué un homme, j’ai tué un homme! Ne me regardez pas, j’ai tué un
-homme!
-
-»Les larmes lui coulaient sur la figure, et il gémissait tout haut,
-désespéré, comme s’il eût commis le plus grand crime et la plus grande
-lâcheté. Et les élèves, les convertis protestants qu’il avait abrités,
-qu’il avait défendus et sauvés, arrêtèrent leurs cris de joie, leurs
-rires, leurs embrassades, et muets tout à coup, le regardèrent avec
-étonnement.
-
-»A ce moment, on entendit la voix de sœur Ludine qui disait:
-
-»--Eh bien! moi, je puis bien jurer que je n’ai tué personne.
-
-»Et c’était rigoureusement exact. Pour la maladresse, elle n’en
-craignait pas. Si quelqu’un peut aujourd’hui se vanter de n’avoir jamais
-touché à un cheveu de son prochain, c’est sûrement cette vieille
-innocente de sainte: ce qui prouve l’importance de la force morale,
-comme disent les journaux. Car ni Razo avec ses pétards, ni sœur Ludine
-avec son lebel n’avaient fait autre chose que de jouer une grosse
-comédie; et cependant ils avaient gagné une grande bataille, sous les
-ordres de moi, Barnavaux, général. Mais ma nomination n’a jamais été à
-l’_Officiel_.
-
-»Stewart leva les yeux en entendant la voix de sœur Ludine, et le
-costume dans lequel il la vit acheva d’obscurcir ses pensées.
-
- * * * * *
-
-»Or, la cour était pleine de cadavres qu’on dépouillait, de blessés qui
-se plaignaient tout doucement, à la mode malgache, laquelle est
-résignée; et les femmes, commençant à revenir, faisaient une autre
-musique beaucoup plus insupportable, pleurant leurs défunts, leurs
-maisons et leur vaisselle avec les mêmes larmes et une éloquence qui
-perçait les oreilles. Enfin, il traînait dans l’air une vilaine
-odeur--une odeur de roussi et de boucherie, d’hommes vivants en sueur et
-d’hommes morts qui saignaient. Sœur Ludine devint toute pâle. Elle avait
-mal au cœur, une grosse envie de pleurer, et aussi je le vis bien, le
-désir d’une nouvelle besogne, sa vraie besogne, qui était d’organiser
-l’ambulance, de faire ce qu’elle faisait depuis trente ans par goût, par
-dévotion, par habitude et par amour. Et ce fut à cet instant que pour la
-première fois de la journée, elle se vit elle-même et eut conscience que
-son costume n’était peut-être pas très convenable pour une personne de
-sa sorte.
-
-»J’ignore ce qui se passa dans l’esprit de monsieur Stewart, mais il eut
-un sourire.
-
-»--C’est vous, sœur Ludine, dit-il, vous! Que Dieu nous juge et nous
-fasse grâce! Mais, tant que nous serons sur cette terre, je crois qu’il
-vaudra mieux ne jamais parler de ce que nous avons fait aujourd’hui.
-
- * * * * *
-
-»Vous voyez combien ces Anglais sont hypocrites! Et pourtant sœur
-Ludine, qui n’était pas anglaise, fut de son avis. Quand j’écrivis mon
-rapport, je racontai qu’elle s’était héroïquement conduite, et qu’elle
-avait délivré Ambatoumalaze, comme Jeanne d’Arc Orléans. Elle déchira
-mon papier et me déclara, exactement comme l’avait fait Stewart, qu’il
-ne fallait pas parler de ça. C’était une affaire entre elle et le bon
-Dieu, mais elle ne voulait pas être une pierre de scandale pour la
-communauté.
-
-»Et cela fit... cela fit que j’écrivis un autre rapport, un glorieux
-rapport, où je prouvai clair comme le jour que c’était moi seul qui
-avais repris Ambatoumalaze, pendant que Razo tirait des bombes, sur la
-terrasse du poste, comme un véritable artilleur, et que Rakoutoumangue
-était venu à la rescousse, avec des bandes de notables dont la fidélité
-était digne des plus grands éloges. Et il en résulta que cette canaille
-de Rakoutoumangue fut nommé gouverneur de première classe dans
-l’Amboudirane, avec douze cents francs d’appointements, ce qui lui
-permet d’en faire suer douze mille à ses administrés; que Narcisse reçut
-les palmes académiques, parce qu’il écrivit à Paris pour se déclarer
-l’auteur des hauts faits dont le vieux Stewart ne voulait pas prendre la
-choquante et antichrétienne responsabilité; et qu’enfin Razo et moi,
-nous fumes nommés caporaux. Mais le pauvre Razo mourut et je le fis
-enterrer dans le petit cimetière d’Ambatoumalaze, et je fus triste
-pendant huit jours, et je suis encore triste quand je pense à lui, et
-moi...»
-
- * * * * *
-
-Mais Barnavaux n’acheva pas sa phrase. Des coups de feu éclatèrent à une
-demi-lieue: le détachement Limal arrivait; les Sakalaves étaient pris
-comme des noisettes dans une pince. Ce sont là les minutes les plus
-passionnantes et les plus mélancoliques de la guerre sauvage. J’y ai
-toujours éprouvé un âpre plaisir mêlé à un sentiment désagréable,
-dois-je dire le mot, à un remords! Car il n’y a plus égalité de partie,
-l’ennemi barbare, vaincu par l’esprit, plus que par la force, se
-démoralise et se dissout. Et c’est pourtant le moment critique: si les
-mailles du filet allaient se rompre, si l’adversaire allait décamper et
-se moquer de vous? C’est le dernier coup à jouer; et pour gagner la
-mise, obtenir la soumission de tout un pays, il faut abattre, à ce jeu
-d’échec, des pions vivants alors presque sans défense, et qui ne se
-relèveront plus.
-
-Les coups de fusil devinrent plus nombreux dans le bois des lataniers.
-Un clairon retentit, évidemment embouché par un Sénégalais. Cette race a
-une façon de sonner qui fait grincer les dents et bondir le cœur. On y
-sent de l’intrépidité et de la barbarie, la joie féroce du meurtre, la
-volonté voluptueuse de mourir ou de tuer. Sûrement les Sénégalais de
-Limal avaient déjà senti le sang et il y avait des morts, voilà ce que
-disait le clairon. De notre côté, Oumar N’diaye regarda Barnavaux avec
-les yeux d’un chien de meute qui tire sur sa laisse pour qu’on le
-découple.
-
-Et nous entendîmes la voix furibonde du chef sakhalave, qui traitait de
-lâches et de mangeurs d’herbe ses hommes, nous-mêmes, notre race,
-insultait nos aïeux, nos mères et nos femmes. Ne pouvant plus tenir dans
-son fourré, il se décidait à marcher vers nous pour rompre le cercle et
-pouvoir, le lendemain, n’importe où, recommencer la lutte telle qu’il la
-comprenait, par embuscade ou combat singulier, avec de beaux cris et de
-grands gestes. J’apercevais nettement sa crinière de cheveux ébouriffés,
-liés par des chapelets de coquillages, et sa grosse mâchoire de brute
-farouche, projetée au-devant de son front comme une gueule.
-
---Chut! dit Barnavaux, je le tiens!
-
-Il épaula longuement et fit feu. Le Sakhalave s’abattit, la face contre
-la terre.
-
---En avant, maintenant, continua Barnavaux. Et ne tirons plus: on
-attraperait les camarades.
-
-Nous descendîmes la pente en courant comme des fous, baïonnette au
-canon. Mais pas un des Sakhalaves ne se rendit. Nous eûmes les morts et
-les blessés. Le reste passa entre les mailles du filet, avec des bonds
-de chats sauvages, puis une course si rapide, des mouvements si souples,
-qu’il me sembla que j’étais au spectacle, et que cette fuite élégante,
-héroïque, était réglée d’avance et comme indispensable.
-
---Nous avons le chef, dit Barnavaux, très fier. C’est l’essentiel.
-
- * * * * *
-
-Le cadavre gisait dans l’herbe. La balle tirée de très haut était entrée
-par le sommet de la tête et ressortie derrière le cou. Il y avait déjà
-des mouches sur le sang. Oumar N’diaye tira son coupe-coupe, et
-s’approcha sournoisement.
-
---Eh bien, Oumar, dit Barnavaux, rudement: tu veux _encore_ couper la
-tête à celui-là? Est-ce que ce sont les manières d’un soldat français?
-
-Oumar rentra son couteau, sans rien dire, et je lui donnai une
-cigarette. Le clairon du capitaine Limal chanta tout près, d’un accent
-triomphal. Barnavaux s’était assis sur une pierre et fumait sa pipe.
-
---A propos, demandai-je, vous disiez tout à l’heure que vous aviez été
-nommé caporal. Où sont vos galons?
-
---L’air des grandes villes m’est malsain, répondit-il en soufflant, pour
-me mieux voir, sur le nuage qui l’entourait. Trois mois après l’affaire
-d’Ambatoumalaze, étant rentré à Tananarive, j’ai été cassé pour
-indignité. Mais ça, c’est une autre histoire...
-
-
-
-
-RUY BLAS
-
-
---Que c’est loin! Ah! bon Dieu de bon Dieu, que c’est loin!
-
---Et puis après? répondit Barnavaux. Quand tu répéterais cent fois la
-même chose, crois-tu qu’il fera moins chaud? Müller, mon vieux, tu files
-un mauvais coton: ça ne vaut rien pour la santé, dans ces pays-ci, de se
-faire des idées... Et tu vas casser ton chalit, tu vas casser ton
-chalit! Quand on a un grand corps de malheur comme le tien, qui va sur
-les deux cents livres, on ne fait pas de la gymnastique sur les chalits.
-Avaries au mobilier du bataillon, destruction d’effets de campement en
-présence de l’ennemi: mort avec dégradation militaire. Tiens-toi
-tranquille, idiot!
-
-Le chalit, fabriqué sur place avec les voliges d’une caisse d’emballage,
-et un cadre en palissandre brut coupé au bois voisin, craqua sous le
-poids de Müller qui envoya, sans répondre, son pied nu contre le mur de
-la case. Et comme ce mur n’était qu’un mince lattis de feuilles de
-bananiers, tressé sur des baguettes, ainsi que c’est la coutume à
-Madagascar, en pays betsimisarake, le pied passa au travers, et
-s’écorcha contre une dizaine de petits éclats de bois, qui le retinrent
-comme des griffes.
-
-Le soldat se mit à jurer. La porte de la case était ouverte et la lune,
-au dehors, brillait d’un insupportable éclat. La terre rendait le soleil
-bu pendant la journée, elle suait sa chaleur, une chaleur humide et
-chaude qui sentait l’herbe meurtrie, la pluie, la boue et la fièvre.
-Autour d’une place ronde, où quelques huttes alignaient leurs taches
-basses, trois poteaux de sacrifice dressaient bizarrement un appareil
-barbare: des crânes de bœufs surmontés de leurs cornes, comme si jadis
-on eût crucifié là des taureaux, dont la tête seule fût demeurée clouée
-après l’effondrement du squelette. Ces cornes projetaient sur le sol des
-ombres assez troublantes, et la lueur lunaire, sèche, fausse, d’un bleu
-électrique, donnait aux choses, dans la nuit, un air méchant et
-prodigieux.
-
-Ainsi l’astre régnait. Il régnait sur cette terre rouge et brûlante,
-seul, absolu, envahissant, douloureux à voir avec son étrange figure
-d’homme, sa bouche hilare, ses yeux de Chinois perfide. Ah! on avait
-envie de pleurer, sous le regard de ces yeux célestes. Ils remplissaient
-le ciel et la terre de découragement, d’écœurement, d’ennui sans cause,
-de honteuse peur, de rancune contre tout. Les petits enfants malgaches
-eux-mêmes dans le village, s’appelaient comme pour une cérémonie.
-
---Koutou! Koutoukély! Regarde, il fait lune-jour!
-
-Et ils chantaient à la lune: «O grand’mère, grand’mère, nous sommes
-tristes, tristes, tristes. Si tristes, si tristes sont tes petits
-enfants! Tes petits enfants vont mourir!» C’est un chant qui a des
-siècles et des siècles. Il remonte au temps où ces sauvages avaient
-encore moins de mots qu’aujourd’hui pour exprimer leurs idées, et des
-sentiments encore plus épouvantés devant la nature infinie. Les petites
-voix claires ne se lassaient pas de chanter, les dernières notes
-tombaient en refrain, cristallines, monotones, mélancoliques, comme des
-gouttes d’eau dans un bassin de cuivre.
-
---Do, ré, do, do!
-
-Müller retira son pied et répéta:
-
---Que c’est loin! bon Dieu de bon Dieu! Nous ne reviendrons jamais,
-jamais!
-
-La petite Rasoa, couchée sur une natte aux pieds de Barnavaux, son
-seigneur et maître, s’étira comme une chatte et dit doucement:
-
---_Tésitra vé, Ianaho?_ Pourquoi es-tu en colère?
-
-Müller ne comprit pas, mais Barnavaux répondit:
-
---Il n’est pas en colère, petite Rasoa. Il pense au pays.
-
-Puis, brusquement, il dit à son camarade:
-
---Müller, tu nous rases. Tu vas réveiller le poste et te faire ramasser
-par l’adjudant. Le couvre-feu est sonné, fiche-nous la paix. Qu’est-ce
-que tu as bu, aujourd’hui?
-
---Du rhum, répliqua Müller, du rhum de traite. Moitié d’eau dedans. Pas
-de quoi faire mal à un enfant.
-
---Donne-lui un peu d’eau, Rasoa, dit Barnavaux, en malgache, sans
-daigner discuter. Il a la fièvre et il a bu du rhum.
-
-Rasoa se leva, prit la grande tige de bambou, longue de dix pieds, où se
-conserve l’eau dans ce pays--une espèce de tuyau fermé à l’une des
-extrémités--et en abaissa l’orifice prudemment, avec des précautions
-infinies, jusqu’à un quart de fer-blanc posé sur le plancher. Remplir
-une écuelle minuscule avec un bambou haut comme deux hommes, sans
-produire une inondation subite, est une opération très difficile. Pour
-la réussir, il faut avoir été pris tout petit, Rasoa savait. C’est
-pourquoi Barnavaux la laissa faire.
-
-Elle traversa la case, toute nue sous son lamba blanc. Quelques secondes
-à peine, quand elle franchit le carré d’argent tracé par le clair de
-lune qui entrait par la porte ouverte, on aperçut sa figure jeune et un
-peu molle, et les seins droits, mais déjà trop forts, qu’ont les filles
-betsimisarakes à l’âge où celles d’Europe jouent à la poupée.
-
---Bois, dit-elle à Müller.
-
-On entendit le bruit du métal qui se bosselait sur les cailloux de la
-place. Müller avait jeté le quart, sans boire. Puis il éclata en
-sanglots comme un gigantesque enfant.
-
---Tu es fou, ma parole d’honneur! cria Barnavaux.
-
-Et il frotta une allumette.
-
-Alors la figure de Müller apparut, ruisselante de sueur, horrible et
-convulsée comme celle d’un homme qui aurait la rage. Il s’était couché
-avec son caleçon et sa chemise, et cette chemise large ouverte montrait
-une poitrine d’homme du Nord, blanche de peau sous une fourrure de poils
-blonds, et bondissante. Il dit d’une voix honteuse:
-
---Je m’ennuie. Je m’ennuie à crever! Si ce pays était un homme, je le
-tuerais. Et ce n’est même pas un pays. Un pays, c’est un endroit où il y
-a des habitants, des villages, des champs, des labours, des choses qu’on
-connaît. Ici, il n’y a rien. Il n’y a pas de culture, il n’y a pas... il
-n’y a pas d’âme!
-
-Barnavaux répondit tranquillement:
-
---Personne ne te forçait à rengager. Tu avais fait ton temps dans la
-ligne, en France. Tu es rentré dans le civil, c’est sur ton livret. Et
-puis, tu as rengagé dans l’infanterie de marine. Et puis tu viens faire
-le bébé de deux mètres qui appelle maman. Je te méprise.
-
-Le bébé de deux mètres essaya de ricaner. C’est une habitude
-particulière à notre race, qui est très pudique et sentimentale, et ne
-veut pas l’avouer. Les larmes perlaient sous les cils de Müller, mais il
-ricanait. Je vous dit que c’est une habitude française! Il y a chez nous
-beaucoup de gens qui s’abîment le cœur à mentir de cette façon-là--même
-dans le peuple--et pourtant, même dans le peuple, tout le monde a le
-sentiment que c’est de mauvais goût. Mais personne ne peut s’en
-empêcher.
-
-Müller, après avoir ricané, murmura:
-
---Je ne pouvais pas rester en France, je ne pouvais pas... A cause d’une
-femme. Je me suis fait soldat comme il y a des gens du monde qui se font
-curés. Je voulais être ailleurs, je ne respirais pas, j’avais besoin
-d’être loin, très loin, de faire des choses très difficiles, de recevoir
-des ordres, de marcher beaucoup, de penser à moi, à ma vie à moi, et
-quand on risque sa peau, qu’on attaque ou qu’on se défend, on ne pense
-qu’à soi. Alors j’ai rengagé, voilà! Et maintenant, nous sommes dans ce
-poste, avec rien à faire, plus bêtes que des gendarmes, et tout me
-revient plus fort, le regret du pays, la couleur du ciel, l’odeur des
-labours en Saône-et-Loire, l’odeur des rues à Paris, et le souvenir, le
-souvenir! Tout se mêle, je ne vois pas dans ma tête. Ce n’est pas
-seulement elle que je regrette, c’est tout ça. Tout ça tient avec elle,
-comme des habits. Et un tas de choses encore; des ambitions pour ainsi
-dire; oui, des ambitions, quelque chose de grand et d’impossible, des
-espèces d’idées de luxe moral. Tu ne peux pas comprendre, toi,
-Barnavaux.
-
---Non, dit Barnavaux en réfléchissant.
-
- * * * * *
-
---Ma famille était alsacienne, continua Müller, mais elle était venue
-après la guerre à Digoin, travailler dans une faïencerie, pour ne pas
-être allemande. Moi, je suis né à Digoin... je suis de la classe 72. Le
-travail de l’usine ne m’a pas convenu. Je vois encore les grands moulins
-qui broyaient la terre pour en faire une sale boue jaune, qu’on pressait
-entre des toiles, et mes sœurs toutes jeunes, toutes blondes, les joues
-déjà couleur de plomb, d’avoir respiré le plomb du bain d’émail. Ah! ce
-travail de machine au milieu des machines, toujours le même, sans rien à
-penser, et l’abomination d’obéir à des camarades mal élevés, pas à des
-supérieurs!
-
-»J’allai me louer chez un jardinier. Je vivais presque seul, et j’aimais
-mieux ça. L’eau d’arrosage était prise au canal par un moulin à vent qui
-ressemblait à un très grand joujou. Les bourgeoises de la ville venaient
-le dimanche matin acheter des fleurs en pot, des fleurs coupées et des
-verdures. Beaucoup passaient chez nous avant d’aller au cimetière. Elles
-avaient un livre de messe à la main, des vêtements de deuil, un air
-convenable et réservé. Je les aimais pour leur politesse et leur
-douceur, et aussi parce qu’elles ressemblaient aux dames des romans que
-je lisais, l’hiver, quand le travail devient mou. Et pourtant, ce
-n’était que des bourgeoises!
-
-»Cette vie-là dura jusqu’au moment du tirage au sort. Au régiment, je
-devins ordonnance de mon colonel, le marquis Forbart d’Ecquevilly, qui
-donna sa démission juste comme je finissais mon temps. Alors, je
-l’accompagnai à Paris comme valet de chambre.
-
-»Je me rappellerai toujours combien j’ai été heureux. Ne ris pas,
-Barnavaux, ne ris pas, ou je te casse les reins! Je n’ai pas de
-jalousie, moi, contre les supérieurs. De les voir et de les servir je me
-trouve, au contraire, comme rapproché d’eux. Monsieur le marquis était
-un homme qui allait régulièrement à l’église, s’occupait de musique et
-d’économie politique. Pas militaire du tout. Madame la marquise était
-une femme majestueuse, qui avait des filles et des fils mariés. Il
-venait beaucoup de monde dans l’hôtel de la rue de Varennes. Monsieur le
-marquis avait une façon différente de parler selon qu’il s’adressait à
-madame la marquise, ou à ses enfants, ou à ses gendres, ou à moi; je me
-sentais très loin d’eux et pourtant avec eux, parce que je leur
-appartenais: et la valeur des gens d’après leurs titres, l’ancienneté de
-leur famille, leur façon de penser et leur place, j’arrivai assez vite à
-comprendre ces choses-là comme eux, qui se regardaient comme une espèce
-de résumé vivant de l’histoire de France.
-
-»Ils n’élevaient jamais la voix. Ils avaient l’air de respecter leur âme
-et le souffle de leur bouche comme ils respectaient leurs mains, leur
-visage et tout leur corps, par une idée de propreté. Les enfants ne
-discutaient pas les opinions du père; c’est une chose curieuse, quand
-j’y pense, comme cette famille si au-dessus des ouvriers et des
-bourgeois avait, en certaines choses, des façons d’être et de faire
-ressemblant à celles des vrais paysans.
-
---Et la femme? demanda Barnavaux en sifflant tout bas.
-
-Il laissait parler Müller pour le calmer, mais il s’ennuyait.
-
---Tu vas voir. Je t’ai dit que l’hôtel était rue de Varennes. Je crois
-qu’il avait été, dans les anciens temps, entouré d’un jardin ou d’une
-très grande cour. Mais les d’Ecquevilly n’étaient pas très riches, et
-plus tard on avait construit dans cette cour des maisons à appartements.
-La même porte cochère servait aux habitants de l’hôtel et aux locataires
-de ces appartements; l’entrée de l’hôtel était sous cette porte, à
-droite. Dans le fond de la cour, en face des fenêtres de monsieur le
-marquis, il y avait les bureaux du Comité de défense du Commerce
-français.
-
-»C’était une brave petite société qui faisait aussi peu de mal que de
-bien. Le secrétaire général, un monsieur décoré, venait deux ou trois
-fois par semaine chercher sa correspondance, et s’en allait au bout
-d’une heure ou deux. Il y avait aussi une bibliothèque, où entraient
-parfois quelques vieux messieurs qui n’étaient pas plus commerçants que
-moi; on imprimait aussi beaucoup de brochures. Tout le travail, au bout
-du compte, était fait par une dame qui répondait aux lettres avec une
-machine à écrire, mettait les adresses sur les brochures, recevait les
-cotisations, dressait les fiches de la bibliothèque et classait les
-papiers.
-
-»Et je la voyais très bien, à travers les fenêtres. Elle était toujours
-en deuil, ne marquait pas vingt-cinq ans. Ses cheveux pâles, légers
-comme la lumière, éclairaient son front. Pas un bijou, pas une bague, et
-des mains dont la vue seule était une caresse! Chaque matin elle
-arrivait à neuf heures sonnantes, et je descendais mon escalier pour la
-voir passer, l’air sage et calme, ni triste ni gai, comme une personne à
-qui tout est égal, et qui pense à son affaire.
-
-»Je lui disais:
-
-»--Bonjour, madame.
-
-»Et elle répondait:
-
-»--Bonjour.
-
-»Alors mon cœur devenait léger.
-
-»Je ne peux pas dire comment je finis par penser à elle autrement que
-pour le plaisir de la voir passer. Je ne la désirais pas, je ne l’ai
-jamais désirée en pure brute. Je n’aime pas à parler de ces choses-là,
-mais ce ne sont pas les femmes qui manquent, et je ne suis pas un niais!
-Ce qui m’a porté vers elle, c’est qu’elle avait l’air d’une dame, ses
-manières, sa réserve, et aussi son état; car c’est beau d’écrire! C’est
-parce que, je le comprends bien maintenant, elle me paraissait au-dessus
-de moi, mais non pas d’une façon infranchissable. Tous ces
-raisonnements, je ne me suis pas aperçu que je les faisais. Ils sont
-entrés en moi sans que j’en aie pu rien savoir, comme une maladie.
-
- * * * * *
-
-»Et puis, un jour, tout a éclaté. Il y avait un air très beau qu’on
-jouait quelquefois au salon pendant que je faisais mon service. Ça
-s’appelle la _Danse hongroise_, et je ne connais rien au monde de plus
-magnifique. Quand je l’entendais, il me semblait voir un grand escalier
-de marbre avec des balustrades éclatantes, et des seigneurs qui en
-montaient les marches à cheval, par défi, pour faire quelque chose de
-noble et d’extraordinaire. Les chevaux frappaient les degrés avec leurs
-pieds, en mesure, et pourtant d’une façon heurtée et dangereuse. Les
-seigneurs étaient vêtus comme ceux des portraits de l’hôtel; et leurs
-galons d’or, leurs bijoux, les grandes décorations diamantées de leurs
-poitrines dansaient et brillaient, tandis qu’ils se tenaient fermes en
-selle, les yeux luisants. Ils montaient, et un orchestre pour les
-encourager frappait sur des tambours, comme les nègres d’ici. J’ai
-regardé comment on fait: c’est la main gauche, sur le piano, qui imite
-les tambours.
-
-»Toutes les fois que j’entendais cet air-là, mon sang coulait plus vite,
-et mes idées devenaient fortes à me fatiguer. Un soir qu’on le jouait,
-je pensai qu’il fallait absolument me marier avec la dame. J’avais des
-économies, je ne resterais pas domestique avec elle, mais monsieur le
-marquis me nommerait garde particulier d’une terre, et elle pourrait
-donner des leçons, vivre comme une dame qu’elle était, puisque je serais
-devenu un presque-noble, une espèce de fonctionnaire. Je vis mon avenir
-comme sur un tableau, et le cœur me bondit. Pourtant, je gardai mon
-secret très longtemps encore. C’est une chose si jolie, un secret
-d’amour! C’est comme une chanson. On l’entend à travers tout.
-
-»Enfin, une fois, je vis le secrétaire de la Société qui traversait la
-cour et je pris mon parti. Il y avait longtemps que j’avais décidé de
-lui parler, à lui d’abord, puisqu’il était le patron de la dame.
-
-»Je l’abordai les yeux baissés, mais l’esprit ferme, et je lui dis:
-
-»--Monsieur le secrétaire, pouvez-vous me recevoir dans votre cabinet?
-Je voudrais avoir l’honneur de vous dire deux mots.
-
-»Il me regarda et comprit que c’était sérieux. Il ouvrit une porte
-vitrée qui donnait sur la cour et directement je me trouvai dans son
-cabinet. Alors il s’assit, en demandant, d’un air un peu étonné:
-
-»--Qu’est-ce qu’il y a pour votre service, mon garçon?
-
-»Et je lui répondis:
-
-»--Voilà. J’ai pensé à me marier. Depuis trois mois, j’y pense.
-
-»Il écarquilla les yeux et se mit à sourire. C’était un homme presque
-vieux, l’air bon et un peu timide. Une tête de bourgeois qui aime à
-faire du bien, mais qui ne sait pas ce que c’est, qui ne sait pas mener
-les hommes. Et pour faire du bien aux hommes, il faut les mener.
-
-»Il bégaya:
-
-»--Que puis-je faire?...
-
-»--C’est la dame qui tient les livres que je veux épouser, monsieur,
-continuai-je, car j’étais lancé. Il n’y en a pas deux comme elle pour
-faire le bonheur d’un homme. On ne s’est jamais dit que bonjour et
-bonsoir, mais je suis sûr qu’il n’y en a pas deux comme elle.
-
-»Et je voulus lui expliquer... Mais il cria--tu sais, Barnavaux,
-j’entends sa voix. Ah! c’est affreux, j’entends sa voix! Il pinçait les
-lèvres, il ouvrait les mains, il bredouillait, il ne songeait pas à
-déguiser, tant il était surpris. Il cria:
-
-»--Vous voulez... vous voulez épouser la princesse d’Udine!
-
-»Et je criais à mon tour, le sang glacé:
-
-»--Quoi, monsieur, quoi!
-
-»J’avais entendu parler de cette famille d’Udine chez monsieur le
-marquis: de la noblesse impériale, qui date du temps où les simples
-soldats devenaient princes, mais qui est maintenant aussi bonne, aussi
-haute que l’autre. Et j’avais entendu parler du prince d’Udine actuel,
-un fou méchant. Le secrétaire m’expliqua le reste. Le prince avait
-épousé une jolie institutrice sans fortune. Puis il l’avait quittée, et
-elle avait demandé sa séparation aux tribunaux. Depuis ce temps-là elle
-vivait toute seule, très fièrement, dans cette petite place que lui
-avaient trouvée des amis, ayant repris son nom de fille, ne gardant même
-pas son alliance au doigt, mais toujours princesse!
-
-»Et même, quand elle aurait été divorcée! Elle restait une grande dame.
-Je l’avais insultée. Je t’assure, Barnavaux, que je ne pensai pas à
-autre chose; je l’avais insultée! Je ne réfléchis pas une minute de
-plus, j’ouvris la porte de la bibliothèque où elle travaillait, je la
-vis près de la fenêtre, calme, à peine triste, avec son air honnête,
-fier, un peu têtu; oui, oui, un air de princesse, je le reconnaissais
-bien, maintenant, et je lui dis tout d’un trait, en me tenant bien
-droit, comme un domestique:
-
-»--Je demande bien pardon à madame la princesse...
-
-»Elle leva la tête et je compris ma sottise de lui avoir parlé,
-puisqu’elle ne pouvait rien savoir. Mais moi, il m’avait semblé que tout
-l’univers savait.
-
-»J’entendis que le secrétaire lui disait ma folie et son indiscrétion.
-Elle avait d’abord rougi jusqu’à la racine des cheveux. Ensuite elle
-éclata de rire. Ah! d’un rire méchant pour elle, méchant pour moi,
-méchant pour le monde, pour la vie, pour tout. Un rire où il y avait son
-dégoût pour ma personne, sa colère désespérée en comprenant que dans sa
-position il n’y avait plus que des gens comme moi pour la désirer
-honnêtement, pour vouloir en faire leur femme. Elle riait. Ah! malheur
-de moi! Tu ne crois pas, Barnavaux, qu’à ce moment-là, si je l’avais
-étranglée, si je lui avais donné un coup de pied dans le ventre, si je
-l’avais traînée par les cheveux, elle aurait été bien heureuse?
-
-»Je m’enfuis, je montai au sixième. Tout le jour et toute la nuit, je
-hurlai comme un sauvage. Les gens n’osaient pas approcher. Ils ne
-pouvaient pas dormir, mais ils ne disaient rien. Ils avaient peur.
-Depuis que mon grand bonheur était impossible, je le voyais mieux. Il
-vivait. Mes mains en tâtaient les formes; mes larmes coulaient avec des
-délices que personne ne peut comprendre, des imaginations vicieuses et
-superbes, comme si les pieds nus de la princesse m’eussent passé sur le
-corps pour me faire mourir de douleur et de joie. Et je criais:
-«Faites-moi encore souffrir, madame, par pitié!» Cette nuit-là, j’ai été
-aussi fou qu’un homme peut l’être.
-
-»Je descendis le lendemain, la tête molle comme une éponge, étourdi,
-pour aller demander mon compte au marquis, en le suppliant de ne pas
-m’obliger à faire mes huit jours. Il consentit à tout, sans rien me
-dire, sans ricaner, sans avoir l’air de me plaindre. Il avait du cœur,
-ce vieux. Lui seul n’avait pas d’ironie dans la voix, en me parlant. Les
-autres, je les aurais tués.
-
-»Quand je revins, deux jours après, pour chercher mes affaires, il me
-dit d’un air pensif:
-
-»--Vous auriez pu rester: madame la princesse d’Udine, aussi, a voulu
-partir. Vous ne la reverrez plus.
-
-»J’avais causé sa misère, à elle! Elle avait quitté la maison pour mon
-insulte. Je lui avais enlevé son pain. Qu’est-ce qu’elle fait, où
-est-elle aujourd’hui? Il me semble que je vois des rues où elle marche,
-et l’ombre de son chapeau sur les pavés. Je m’étais engagé pour ne plus
-les voir ces rues et ces pavés. A quoi ça m’a-t-il servi? L’autre jour
-le vent a passé dans les bambous, tu sais, les grands bambous d’en bas;
-et les jeunes pousses vertes, en remuant, ont eu un reflet presque bleu.
-Ce n’est rien. Cependant j’ai pensé à un regard qu’elle avait eu, un
-jour. Ses yeux n’étaient jamais les mêmes. Son souvenir est mêlé au
-regret du pays, elle est confondue avec la France. Il me semble que, si
-j’arrivais à Marseille, je la verrais de loin venir à moi, sur une
-barque blanche, la tête sous des drapeaux. Elle aurait une robe rayée de
-vert et de jaune, comme les champs d’Europe.»
-
- * * * * *
-
-La voix de Müller était devenue tendre, étrangement calme, très basse.
-Son grand malheur lointain se mêlait d’un rêve magnifique, d’un orgueil
-infini et triste, où il y avait de la fatuité.
-
---Barnavaux, dit-il, tu n’as pas aimé une princesse, toi. Y en a-t-il,
-des marsouins, au 3e du corps, qui aient aimé des princesses, des
-princesses blanches?
-
---Veux-tu boire? répéta Barnavaux, patiemment. Bois un peu, mon vieux.
-Après, tu dormiras.
-
-Rasoa versa de l’eau pour la seconde fois.
-
-Müller prit le quart et but une longue gorgée.
-
-Il soupira:
-
---Tout ça, c’était impossible, impossible... et tout de même si
-j’étais... si j’étais seulement adjudant!
-
- * * * * *
-
---Ferme la porte, petite Rasoa, dit Barnavaux. Il est plus triste, quand
-il voit la lune.
-
-Rasoa tira le vantail. Alors la lumière n’entra plus que par les trous
-du treillis de bananiers. Aux murs de la pauvre hutte, elle fit
-scintiller des milliers de petits diamants bleus. Dans la plaine, très
-loin, un bœuf éveillé par on ne sait quelle crainte se mit à mugir. Et
-puis, il n’y eut plus que les diamants, les merveilleux petits diamants,
-les yeux pacifiés de la lune magique. Müller s’endormit.
-
-
-
-
-BARNAVAUX, HOMME D’ÉTAT
-
-
-La dernière fois que j’eus l’honneur de rencontrer Barnavaux, c’est à
-l’Exposition de 1900; que c’est loin, déjà!
-
-La petite cour sainte qui précédait le temple du Cambodge avait deux
-portes. Le public devait entrer par celle de gauche, et sortir par celle
-de droite. Et le public n’y manquait pas: il fait tout ce qu’on lui dit,
-et deux tirailleurs annamites étaient là pour le prévenir.
-
-Ils avaient de gros chignons noirs remontant sous le _salako_, des
-mollets maigres couverts de bas bleu sombre, la cheville fine, et le
-pied minuscule. Ils ne sont pas noirs, ils ne sont pas blancs, ils ne
-sont pas jaunes. Ils ont ce teint brouillé des gamins vicieux de nos
-ateliers parisiens, avec quelque chose de plus malin, de plus efféminé,
-de plus pervers encore--quelque chose d’ambigu, d’intelligent et
-d’affreux. Et ils étaient assis sur des chaises, négligemment, les
-jambes croisées. On eût dit des dames cyclistes.
-
-Barnavaux, qui mâchait une cigarette éteinte, gravit les degrés de la
-porte de _droite_. Il balançait les épaules, en vieux soldat, bien
-sanglé dans son uniforme de marsouin, astiqué de frais, et brillant
-comme un sou neuf. Mais il avait pris l’apéritif avant de déjeuner, une
-bouteille de vin blanc pendant son déjeuner, et deux verres de calvados
-après son déjeuner. Il était gai. Pas saoul, mais gai.
-
---A gauche, dit le tirailleur annamite en grasseyant, à gauche!
-
-Il ne s’était même pas levé de sa chaise. Barnavaux le considéra d’un
-air profondément étonné, avec un mépris subit, immense, issu d’une
-majesté simple et indiscutable. Une seconde il hésita. Puis, d’un coup,
-il enleva le tirailleur de sa chaise, en le prenant d’une main au
-collet, de l’autre main par le fond de son pantalon, s’assit sur la
-chaise à sa place, l’attira sur ses genoux; et d’un air câlin, galant,
-moqueur, lui posa sur les joues deux gros baisers.
-
-Le public était ivre de joie. Le tirailleur plissa les yeux, montra ses
-dents noircies de bétel. Sa face bilieuse éclata de haine. Mais il ne
-dit rien. Barnavaux se leva, dédaigneux, et traversa la cour, environné
-de l’estime universelle.
-
-Je lui frappai l’épaule. Il n’eut pas l’air surpris de me voir. Nous
-nous étions déjà rencontrés si souvent, sur la vaste terre! Rien de
-moins singulier que de se retrouver à Paris.
-
---Avez-vous vu cette brute, qui voulait m’empêcher d’entrer? me dit-il.
-Si c’était un Sénégalais ou un Haoussa! Mais cette espèce de femme
-manquée, cette petite crapule habillée en cantinière, me donner des
-ordres, à moi Barnavaux, en uniforme: ça fait pitié. Et tout fait pitié,
-ici. Les expositions, c’est la ruine du respect qu’on doit aux blancs.
-Tous ces sales sauvages ne devraient jamais quitter leur pays, ils ne
-devraient même pas savoir que nous en avons un qui ressemble aux leurs,
-un pays où il y a de la terre, des pierres, des arbres comme chez eux,
-et des esclaves blanches qu’ils peuvent se payer pour vingt sous,
-derrière les Invalides. Quand nous sommes là-bas, une poignée, et que
-nous les faisons obéir, que nous les forçons à obéir, ce n’est pas parce
-que nous avons des fusils perfectionnés ou des locomotives, c’est parce
-que nous sommes intelligents, que nous comprenons nos chefs, que nous
-sommes unis comme des baïonnettes dans un faisceau, que nous devinons
-toujours ce qu’ils feront, ces sauvages, et qu’ils ne nous devinent
-jamais. Nous sommes des espèces de mystères, des bons dieux vivants. Ils
-se figurent que nous sortons de la mer, où nous avons un pays miraculeux
-qui ne ressemble à rien. C’est ça qu’il faut pour le mater. Mais nous
-les faisons venir en France, nous leur montrons qu’il y a parmi nous des
-espèces d’esclaves, qui font les besognes que pour rien au monde un
-blanc ne voudrait faire chez eux. Malheur! C’est ça qu’on appelle les
-impressionner par notre civilisation! Leur prouver qu’il y a chez nous
-des pauvres, des manœuvres qui ont la peau blanche, et des femmes qui
-pourraient être nos femmes, et avoir des enfants qui pourraient les
-commander si on les envoyait là-bas: et que ces femmes on les paie moins
-cher que leurs _congaï_ ou leurs _moussos_. Vous croyez que c’est un
-moyen de les impressionner? Ils nous méprisent.
-
-»Moi _je sais_ comment il faut parler aux noirs, et ce qu’il faut en
-faire. Je le sais, je vous dis, et vous, qui écrivez, vous n’en savez
-rien. Il ne faut pas leur apprendre le français, parce que, quand ils le
-savent, on en fait des électeurs, et qu’ils restent nègres, quand ils
-sont électeurs. Il faut être juste avec eux, très juste. Mais quand ils
-ont fait ce qu’on leur défend, on peut les battre, les tuer, leur couper
-les mains, ils ne réclament pas. C’est nous qui réclamons pour eux, et
-nous ne disons rien quand on les force à travailler, ce qui leur est
-beaucoup plus désagréable. Il faudrait être logique! Il n’y a qu’une
-chose à faire pour nous, les blancs, en Afrique: c’est d’être
-convaincus, autant qu’eux, que nous leur sommes supérieurs.
-
-»Il y a un poste sur la rive droite du Sénégal, qui s’appelle Kaédi. J’y
-ai passé six mois. Ce n’est pas un riche pays. Les Maures du désert y
-viennent comme à un marché; on y a installé au bord de la rivière une
-colonie d’une centaine de captifs pris à Samory, et que nous avons
-affranchis. Ils vivent comme ils peuvent, en semant du mil dans la boue
-du Sénégal, au moment des basses eaux. Et ils ont des chèvres. Mais ce
-sont de très pauvres, très pauvres gens. Kaédi n’est pas un poste où
-l’on s’amuse, ni blancs ni noirs.
-
-»Le chef de ces anciens captifs avait chez lui une femme, qui servait sa
-femme légitime, et qui n’était pas laide. J’allais souvent la voir piler
-du millet, et je lui parlais en jargon malinké. Elle riait, mais elle me
-respectait parce que j’étais un chef. Elle ne croyait pas que c’était
-sérieux, et que je m’abaisserais jusqu’à elle. Je lui donnais de la
-verroterie et quelquefois le fond d’une boîte de conserves.
-
-»Le règlement du poste était sévère. On y vivait comme dans une garnison
-française; il fallait être rentré pour l’appel du soir, car les Maures
-sont de mauvais voisins. C’est pourquoi, contrairement à l’usage général
-dans les postes moins menacés, où tous les soldats se font une petite
-famille, nous n’avions pas de femmes. En dehors du village de captifs,
-toute la population Kaédi était musulmane, on n’en voyait que les
-hommes. Les captifs au contraire étaient fétichistes. Je pensai
-qu’Anyane, la servante que j’avais vue chez le chef, pouvait bien
-m’aider à passer une minute. Je lui portai un cadeau, et je lui dis:
-
-»--Anyane, je veux coucher avec toi.
-
-»Je sais avoir des manières quand je veux, mais ici ce n’était pas
-l’occasion.
-
-»Elle se redressa si vite que ses seins, qui étaient très droits et
-fermes, tremblèrent drôlement. Il n’y avait personne à cette heure-là,
-autour de nous. Nous étions aussi seuls qu’un homme et une femme peuvent
-l’être. Comme les arbres ne poussent pas autour de Kaédi, les yeux
-voyaient loin, loin, librement, jusqu’aux collines qui sont des collines
-de désert. Leur terre recuite est pareille à de la brique qui chauffe
-dans un four. La chaleur me brûlait les pieds, car j’étais en plein
-soleil, et le sable était comme de la braise. Je me rappelle très bien
-ça.
-
-»Anyane se mit à frissonner de tout son corps, ce qui était bon signe:
-une façon de faire des femmes qui ont envie. Je m’approchai, et lui mis
-une main sur le ventre, et l’autre sur la cuisse. Elle me repoussa en
-criant.
-
-»Et elle avait l’air triste, triste de tout son cœur. Après cette sorte
-de grand étonnement, elle reprit son pilon et se remit à taper sur le
-millet, sans répondre. Je lui dis:
-
-«--Anyane, qu’est-ce que tu as? Tu ne veux pas?
-
-»Je ne comprenais pas sa bêtise, et j’avais l’air très bête moi-même à
-côté d’elle. Ça me rendait furieux.
-
-»Savez-vous ce qu’elle avait? Vous ne pouvez pas savoir, on n’imagine
-pas ces choses-là--même vous, qui en avez vu un peu plus que tous les
-idiots qui roulent dans ces allées. Elle me montra son ventre.
-
-»--Si j’avais un enfant de toi, dit-elle, il serait esclave. Fils de
-blanc, et esclave: au chef, pas à toi. Esclave.
-
-»Eh bien, voilà. Vous ne comprenez pas encore? On avait délivré ces
-captifs de Samory, on les avait mis là, pour qu’ils fussent libres. Mais
-ils étaient venus avec leurs captifs à eux, et ils les avaient gardés,
-et ces captifs se regardaient toujours comme la propriété de ceux qui
-les avaient achetés, ou pris! Nous avions supprimé un seul propriétaire,
-Samory. Les autres étaient, et ne se figuraient pas qu’ils pussent être,
-autre chose que des esclaves. Il n’y avait pas, dans ce village de
-libérés que nous avions cru créer, quatre ou cinq hommes libres, Anyane
-restait esclave; et son enfant, le mien, aurait été esclave. Elle ne
-voulait pas ça, parce qu’elle ne croyait pas que je pusse le vouloir.
-Elle me respectait. C’est à ce moment-là que j’ai compris ce que c’est
-qu’un blanc, un vrai blanc, qui a un fusil et qui se bat, pour les
-nègres. C’est un roi. Anyane aurait eu par moi un fils noble qui
-n’aurait pu faire admettre son titre. Elle ne voulait pas de cette
-chose-là. Eh bien, si elle était venue à Paris, qu’est-ce qu’elle aurait
-pensé? Elle m’aurait remis à ma vraie place de rien du tout: Barnavaux
-soldat de deuxième classe, rien du tout, je vous dis, en France. Il y en
-a trop, ici, des Barnavaux comme moi. Non, il ne faut pas mener les
-nègres hors de chez eux, il ne faut pas nous montrer chez nous. C’est la
-mort du prestige.»
-
-Il ajouta:
-
---C’est des choses que ne comprennent pas les civils.
-
-
-
-
-LA PRÉCAUTION INUTILE
-
-
-Quand j’apprends une grande nouvelle, une vraie nouvelle, une nouvelle
-qui donne à penser, j’ai coutume d’aller voir tout de suite l’homme
-qu’elle intéresse particulièrement. Dès que je sus que le Parlement
-belge avait interdit à ses électeurs le breuvage nommé absinthe--de deux
-mots grecs signifiant, comme on l’a fait remarquer, «qui ne peut pas se
-boire»--je courus chez mon vieil ami Barnavaux.
-
-Car, pour l’instant, Barnavaux était à Paris, bien qu’il appartienne, on
-ne l’ignore plus, au noble corps de l’infanterie coloniale, au titre et
-à la haute paye de soldat de deuxième classe. Et il _sait_ ce que c’est
-que l’absinthe: il en prend quatre fois par jour. Davantage quand il est
-indisposé: c’est pour se remettre. Mais pensez-en ce que vous voudrez,
-c’est un homme que j’aime: je l’ai trouvé pour la première fois sur ma
-route--et le sentier de la guerre--à Madagascar. Je l’ai revu au Soudan,
-puis en Crète, puis à Pho-Ban, plus loin que tous les diables de Chine,
-sur la frontière du Tonkin. Et si vous saviez comme il est ferré sur le
-savoir-vivre! Sommes-nous sans témoins: il cause avec moi comme un égal.
-Y a-t-il du monde: il me traite en supérieur. Et quand il est tout seul,
-il me méprise profondément pour toutes les choses que j’ignore, et où il
-est maître: voler des poules, acheter du riz à la foire d’empoigne,
-construire une case en bambous, briques, pierres ou boîtes de sardines
-vides, faire «ami» avec les Sénégalais, qui sont les plus braves soldats
-de la terre, et pourtant taper sur les nègres, fabriquer des
-sous-ventrières de selle avec des mèches de lampes à pétrole, monter à
-cheval mais préférer le palanquin, administrer des provinces (ça
-consiste à faire rentrer l’impôt, dit-il simplement), tremper la soupe,
-manger tout ce qui se mange, et boire tout ce qui se boit. Spécialement
-l’absinthe, comme je vous ai dit.
-
-Voilà même pourquoi je pensais que le projet vertueux des Belges devait
-l’avoir rempli d’indignation. Je me trompais. Barnavaux ne daigna
-manifester qu’un froid scepticisme.
-
---Alors, me dit-il, vous croyez que c’est possible d’empêcher les gens
-de boire ce qu’ils veulent? C’est des idées de vieille dame. Si les
-Belges ne boivent plus d’absinthe sur les comptoirs, ils en boiront dans
-les caves. Et s’ils n’en boivent plus dans les caves, ce sera dans les
-greniers. J’ai connu un commandant, une fois...
-
---C’est une histoire? fis-je.
-
---Oui, dit Barnavaux. Ça vous va?
-
---Ça me va, répondis-je sérieusement.
-
-Et c’est vrai que j’aime les histoires de Barnavaux: elles sont
-imprévues. Il commença:
-
- * * * * *
-
---Il est arrivé d’abord que j’ai fait un congé dans la légion. Vous me
-regardez parce que je ne vous l’ai jamais dit; mais je n’avais pas
-besoin de tout vous raconter d’un coup: c’est très mauvais pour
-l’amitié. Quand un homme a fait des sottises et qu’on lui défend de
-rengager dans les marsouins, où voulez-vous qu’il aille? Dans la légion!
-Donc, je suis allé à la légion, dans l’intérêt de mon honneur et de ma
-virginité. Vous avez compris?
-
---J’ai compris, dis-je.
-
---Bon. J’étais donc dans la légion étrangère et on nous avait envoyés en
-colonne, plus loin qu’Aïn-Sefra, plus loin que Ben-Zireg, en plein
-Sahara, je ne sais où, très loin. Très loin, mais vous connaissez le
-pays. On raconte que dans la nuit des temps c’était une mer, et je le
-crois. Mais alors c’était une mer très accidentée. On dirait des tas de
-golfes desséchés, avec des falaises, de très hautes falaises de grès
-noir égratigné de blanc, et le fond de ces golfes est rasé, gratté,
-écorché par un vent qui rafle des cailloux tranchants, comme un soufflet
-de haut-fourneau rafle des escarbilles. Parfois, gravés par je ne sais
-qui, sur le flanc de ces falaises, les portraits d’animaux extravagants,
-qui n’existent plus. Une chaleur de bête, qui fait craquer les rochers,
-recroqueville les feuilles de papier à cigarette, rend les hommes secs
-comme des planches. Très rarement, des trous très profonds, pleins d’eau
-noire. Plus souvent, et pas assez souvent, des puits semés en chapelet
-le long d’une rivière souterraine. Alors on donne à boire aux chameaux
-et on remplit les outres. Seulement, c’est très difficile de boire à
-même une outre, sur un chameau qui marche. Ils vont pourtant, les
-chameaux, comme s’ils avaient des pantoufles; c’est mou, c’est doux, on
-n’entend rien. Une fois dessus, quelle danse! Il faut déjà avoir appris,
-pour se tenir. Quant à savoir téter l’outre, une fois que la brute fait
-aller ses grandes pattes, c’est une autre affaire. J’ai pris des douches
-et des frictions, je me suis arrosé le dos, la figure et les cuisses;
-mais pour boire, j’y renonçai. Et d’abord, l’eau est mauvaise. On dit
-qu’elle est... je ne me rappelle plus le mot.
-
---Séléniteuse?
-
---Oui. Et les eaux séléniteuses ne sont saines qu’avec de l’absinthe,
-continua Barnavaux gravement: c’est une vérité médicale. Et elle
-démontre le droit légitime et sacré qu’avaient les hommes de prendre
-l’absinthe à l’étape. Ils la prenaient: la première légère, la seconde
-moins légère, la troisième et la quatrième pour le plaisir, les autres
-par luxe. C’était bien le moins. Nous étions là des amis d’attaque. Il y
-avait Delebecque, un Belge précisément, Malpighi, un Italien, et
-Atchoum, qui était Anglais. Il s’est fait tuer à Figuig, depuis.
-
-A ce moment malgré mon désir de ne pas interrompre, je me permis de lui
-faire remarquer que ce nom était extraordinaire.
-
---Puisque c’était un Anglais du pays de Galles, dit Barnavaux, étonné.
-Alors il avait un nom qui s’éternuait: quelque chose, quand c’était
-écrit, comme Lyllywin. Il fallait bien l’appeler Atchoum.
-
-Je n’insistai plus. Il poursuivit:
-
---A la fin, le commandant prétendit que c’était très mauvais pour la
-discipline, que les traînards avaient, dans une certaine mesure, le
-droit de se faire couper le cou quand ils n’avaient plus leur tête, et
-que c’était même un débarras pour la société; mais que nous avions perdu
-des chameaux par négligence, due à l’absinthe. C’est possible. Seulement
-le chameau est un animal très difficile à surveiller. Il est sobre, mais
-baladeur. Ce n’est pas tout à fait de sa faute: il mange de tout,
-excepté l’ail et l’oignon, qui lui font mal au ventre. Ce phénomène est
-constaté, bien qu’inexplicable pour une bête du Midi. Par malheur, dans
-le désert, les touffes d’herbes sont à dix mètres l’une de l’autre, et
-quand on laisse les chameaux s’offrir sans témoin à souper la nuit, le
-lendemain matin ils sont loin. Voilà pourquoi le grand chef, dans
-l’intérêt des montures, et dédaigneux du nôtre, décida de supprimer
-l’absinthe. Il fit venir le mercanti qui suivait la colonne et lui dit:
-
-»--En as-tu encore beaucoup?»
-
-»Le mercanti ne demanda pas de quoi il y avait beaucoup. Il répliqua:
-
-»--Six caisses et un petit tonneau.
-
-»--Je te les paye, parla cet homme impitoyable. Voilà ton argent. Et tu
-vas me faire le plaisir de vider tout ça, tout de suite, sur le sable.
-Tu me représenteras les caisses et le tonneau vides.
-
-»Il y a des officiers qui n’ont pas de cœur. Celui-là ne buvait que de
-l’eau minérale.
-
---De l’eau de Vichy?
-
---Non. Une autre saleté, qui sent l’encre.
-
---De l’eau de Pougues?
-
---C’est bien ça. Il est mort plus tard d’une maladie d’estomac, à cause
-de cette mauvaise habitude. Mais enfin, pour le moment, il avait donné
-l’ordre. Ah! ce fut le Sedan de l’infanterie coloniale! Delebecque, il
-en pleurait. Malpighi nourrissait des idées d’assassinat. Atchoum, lui,
-ne disait rien. C’était un Anglais sournois. Il partit tout doucement.
-Et même nous le vîmes, cinq minutes plus tard, qui aidait le mercanti à
-porter au commandant les caisses et le tonneau vides. Horrible brute!
-
-«--Atchoum, lui dis-je, si jamais tu reçois une balle dans le dos, ne
-demande pas d’où elle vient.
-
-»Mais il me coula quelque chose dans l’oreille, et il se mit à rire, et
-je me mis à rire; et les camarades se mirent à rire, à rire! Personne
-n’avait ri comme ça dans la colonne depuis sa première communion. Mais
-vous ne saurez pas encore pourquoi.
-
- * * * * *
-
-»... C’était un campement où nous devions passer deux ou trois jours. Le
-lendemain, le commandant était goguenard. Il disait:
-
-»--Maintenant, vous serez sages, mesdemoiselles.
-
-»A dix heures, son ordonnance lui apporte à déjeuner. L’ordonnance ouvre
-une boîte de sardines et tombe le nez dedans. Il était gris comme une
-omelette au rhum. Le commandant lui précipite sur le crâne toutes les
-sévérités disciplinaires, mange ses sardines et sort de sa tente. La
-première chose qu’il voit, c’est Atchoum, qui déclamait
-l’_Internationale_. Un Anglais: des gens qui ne savent même pas ce que
-c’est que la Commune! Malpighi était tout nu, mais il avait mis un
-turban pour la décence. Delebecque était triste, mais musicien: il
-chantait _Van den Peereboom_ et la _Marseillaise_ sur l’air d’_A la
-Grâce de Dieu_. C’est ce qu’on appelle, dans la légion, l’_Hymne des
-Pacifiques_, et l’effet en est déchirant. Toute la colonne était
-ivre-morte! A dix heures du matin! Et il ne _devait pas_ y avoir
-d’absinthe! C’était un mystère insondable. Le commandant fut tout de
-même très crâne. Il cria:
-
-»--Je vais tous vous faire amarrer par les goumiers arabes.
-
-»Les goumiers arabes ronflaient au soleil. Ces pauvres musulmans n’ont
-pas l’habitude des bonnes choses, ils étaient comme assommés.
-
-»Le commandant secoua du pied le premier venu. L’Arabe se réveilla, se
-mit sur ses pieds, trébucha, retomba et gémit:
-
-»--Ma commandant, ma commandant, les chameaux...
-
-»--Eh bien?
-
-»--Ma commandant, les chameaux aussi, eux faire saouls!
-
-»C’était vrai, les chameaux étaient saouls. On n’avait pas vu ça depuis
-Mahomet, on ne le reverra jamais, jamais! Le chameau est un animal
-triste: ils étaient gais, follement gais. Ils dansaient sur la tête, ils
-dansaient sur la queue, ils dansaient sur leurs bosses. Et puis, de
-temps en temps, l’un deux, pris de remords, s’agenouillait sur le sable,
-mettait la tête entre les pattes, et avait l’air de dire: «Allah!
-Qu’est-ce qui m’arrive?» Il avait mal aux cheveux.
-
-»Ce jour-là, le commandant a failli devenir fou.
-
- * * * * *
-
---Mais, demandai-je, que s’était-il passé?
-
---C’est bien simple, répondit Barnavaux: Atchoum et le mercanti avaient
-jeté toute l’absinthe dans l’eau du puits.
-
-
-
-
-KIDI
-
-HISTOIRE DU CONGO
-
-
-Kidi est un noir du Loango qui inventa une religion, ne fit pas
-d’adeptes et mourut martyr. Mais nul ne le sait, excepté moi et quelques
-amis. Et Kidi, jadis «faisait boy» chez un blanc, sur les bords de
-l’Ogooué. Ce blanc était un bon blanc. Il y en a, je vous assure. Et il
-était même un peu chimérique. Au lieu d’acheter de l’ivoire et du
-caoutchouc comme les gens sensés, il avait planté des pieds de café et
-des arbres à cacao. Parfois, le matin, il montrait ses cacaoyers à Kidi
-en lui disant: «Ça, y en a faire chocolat!» Mais Kidi n’en croyait rien.
-Il connaissait bien «chocolat» qui est une espèce de pierre brune et
-fond dans l’eau bouillante. Or, les arbres n’ont pas des pierres pour
-fruits, Kidi en était très sûr. Cependant, il crut plus tard des choses
-bien plus étranges: telle est l’inconséquence des hommes. Elles
-advinrent parce que le blanc était marié, très légitimement marié, et
-qu’il avait emmené sa femme au Congo. Je vous ai déjà expliqué que
-c’était un homme chimérique.
-
-Cette femme était une pauvre petite créature toute frêle et blonde, avec
-des yeux beaux et malheureux, des yeux tirés à cause de la fièvre, et
-qu’elle allait avoir un enfant. Quand cet enfant naquit, l’ignorant Kidi
-fut tout étonné. Comme la plupart des Africains, il croyait que les
-blancs sortent de la mer, avec toute leur taille, et que c’est dans la
-mer qu’ils vont chercher leurs richesses. Et voilà même pourquoi
-beaucoup de blancs ont les yeux de la même couleur que l’eau, gris,
-bleus ou verts: c’est à cause de leur origine. Si vous voulez bien y
-réfléchir une minute, vous admettrez que cette supposition est très
-raisonnable. Mais voilà que la «madama» montrait tout à coup à Kidi un
-petit être vagissant, tout semblable aux enfants des hommes, excepté que
-son corps était pâle et rose. Cela lui parut très extraordinaire. Les
-dieux blancs sortis de la mer se mêlent quelquefois aux simples
-mortelles, qui sont noires, et alors ils font de petits métis; tandis
-que celui-là était un véritable petit dieu blanc. Ce qui se passa
-ensuite ne fit que le confirmer dans cette conviction.
-
-Car on fit venir de la côte un missionnaire qui baptisa l’enfant.
-C’était le Père Mottu, lazariste. Il avait de grandes jambes, une grande
-échine, une grande robe noire, toujours sale, une grande barbe, noire
-aussi, et mal peignée. Mais il aurait traversé l’Afrique sans un sou,
-dans l’intérêt de son commerce, qui ne lui rapportait rien, et parlait
-toutes les langues indigènes. Il laissait croire que c’était par un don
-du Saint-Esprit, et après tout c’est bien possible, puisque moi, qui
-n’ai pas de protection spéciale auprès du Seigneur, je n’ai jamais rien
-compris aux patois bantous.
-
-Ces événements se passaient vers la fin de décembre, et quand le Père
-Mottu vit le _bambino_, tout menu et joli dans les bras de sa mère,
-vêtue d’une belle robe blanche sans taille, il s’écria du premier coup:
-
---Quelle jolie crèche pour la Noël!
-
-Et l’on fit la crèche, dans une grande paillotte neuve, un simple toit
-dressé sur des poteaux, au bord de la rivière. Les eaux chantaient dans
-les rochers. Elles étaient blanches et bleues comme les voiles de la
-madone. Le bambino dormait dans un berceau de bois, les deux poings
-fermés et la bouche entr’ouverte. La madone était la «madama», et son
-mari représentait saint Joseph, comme il convient. Derrière eux étaient
-les animaux: deux cabris bien lavés, dont le poil brillait comme du
-sucre, et un bœuf très sérieux. On n’avait pas trouvé d’âne, mais la
-solennité se trouvait rehaussée par la présence d’un autre personnage:
-c’était Fritz, jeune éléphant qu’on essayait d’apprivoiser. Il
-contemplait ce spectacle avec gravité. Parfois, il balançait sa trompe:
-il encensait.
-
-Alors parurent les rois mages. Ils étaient magnifiquement vêtus, suivant
-la tradition. Le premier était un commis aux affaires indigènes.
-L’autre, le Père Mottu lui-même. Et comme, tout le monde le sait, le
-mage Balthazar fut nègre, le troisième, c’était Kidi.
-
-Et Kidi, éperdu, tremblait de joie et d’orgueil. Il portait sur la tête
-une couronne de cuivre clair. Une somptueuse pièce d’étoffe rouge
-drapait ses épaules, et sur sa poitrine, sanglée d’un rude gilet de
-cuir, brillaient des gouttelettes de verre, des grains d’ambre, toutes
-sortes de gemmes éclatantes, de colliers barbares. Il avait des caleçons
-verts, très bouffants, embellis de galons d’or, des bottes de cuir
-écarlate. Ses mains tenaient des épis de maïs, des bananes mûres, des
-palmes. Et jetant ces choses, il se prosterna de tout son cœur. Il ne
-comprenait rien, sinon qu’il avait la gloire de participer, changé en
-roi, à une cérémonie sacrée des blancs, à des rites très forts. Son âme
-était transportée de fierté, d’enthousiasme et de reconnaissance.
-
-Personne ne pensa jamais à lui expliquer qu’il n’avait vu qu’un
-simulacre. Et d’ailleurs dans une cervelle bien faite, une cervelle
-d’enfant, de poète ou de nègre, peut-il y avoir aucune différence entre
-un simulacre et la réalité? Et si le monde vraiment n’était qu’un
-simulacre, s’il ne faisait que refléter mal, comme un miroir brisé,
-quelque chose d’autre et d’inconnu, qui est loin, ineffablement loin, au
-delà de tout? Ce ne fut certes pas pour ces profonds motifs qu’on
-négligea de détromper Kidi; mais le fait est qu’on ne le détrompa point.
-
-On l’avait autorisé à venir contempler, adorer et servir un dieu, un
-dieu blanc! Il avait eu cette faveur insigne et particulière. Voilà tout
-ce qu’il démêla. A compter de ce jour, il ne marcha plus de la même
-façon. Le Père Mottu, en quittant la station, lui avait donné une image
-et une médaille figurant l’enfant divin avec sa mère. Il enferma l’image
-dans un sac de peau, suspendit la médaille à son cou, attribua
-sérieusement à ces objets une puissance surnaturelle. Il les considérait
-aussi comme le signe d’un engagement qu’il avait contracté, il était
-maintenant lié aux blancs par une opération de magie redoutable, de la
-même manière que les soldats sénégalais avec leurs décorations, ces
-autres amulettes mystérieuses que donnent les Européens, et qui portent
-malheur quand on n’est pas fidèle aux incompréhensibles paroles gravées
-dessus, ou écrites sur les papiers de recrutement. Car les mots créent
-les choses. Voilà ce que croient les peuples primitifs. En prononçant le
-mot «mort» ou le mot «amour», un sorcier peut produire la mort ou créer
-l’amour. Plus tard, Kidi s’enrôla dans la milice du Tchad et reçut une
-de ces décorations des Européens. Il la mit à côté de celle du Père
-Mottu, sans distinguer la différence. A ses yeux, il n’y en avait pas.
-
-Si Kidi s’était engagé dans la milice du Tchad, c’est que son patron et
-la pauvre «madama» silencieuse et pâle, et le petit dieu blanc étaient
-repartis pour la France, ce qui voulait seulement dire, dans sa pensée,
-qu’ils avaient regagné les pays de la mer, patrie de ces dieux
-étrangers. Kidi avait été très malheureux mais non pas étonné: souvent
-les blancs meurent sur cette terre d’Afrique, preuve qu’ils n’y sont pas
-plus à leur aise que les véritables poissons; ou bien ils retournent
-d’où ils sont venus. Jamais on n’en voit mourir de vieillesse.
-
-Kidi fit donc campagne, très bravement. Il assista, sans s’émouvoir, à
-de très grands massacres. Il y prit part et «cassa» beaucoup de
-villages, c’est-à-dire qu’il les pilla fort proprement. Il y était
-encouragé par ses instincts, ses traditions, et aussi par les serments
-de sa religion particulière.
-
-Et c’est ainsi que sa colonne parvint un jour, assez haut dans l’est,
-sur les bords de l’Oubangui. Et le chef de la colonne, qui était un
-blanc très petit, très dur, très tanné, très généreux, très brave, fit
-dresser un grand mât sur la rive du fleuve, hisser un drapeau sur le
-mât, et dit à Kidi:
-
---Ça, ça veut dire que le pays est à nous. Et quand il viendra
-quelqu’un, tu diras ce que ça veut dire. Nous autres, on s’en va.
-
-Car c’est ainsi que les choses se passent. On dépense deux ou trois
-millions pour faire des colonnes, et puis on s’en va.
-
-Le commandant ajouta:
-
---Tous les trois mois, si ça se peut, un bateau t’apportera ta solde. Si
-elle n’arrive pas, ça ne fait rien. Reste tout de même.
-
-Kidi répondit poliment:
-
---Y a bon.
-
-Et il demeura tout seul, au bord de l’eau, près du mât. Il tirait sur
-une corde pour faire monter le drapeau, tous les matins, et l’amenait
-tous les soirs, au coucher du soleil, pour obéir à sa religion. De plus,
-il acheta une femme au prix de six barrettes de cuivre. Car cette maxime
-est professée au Loango: qu’un homme qui n’a pas de femme, c’est qu’il
-n’a pas de quoi, ou qu’il est fou. Vous devez vous apercevoir que cette
-histoire est pleine de choses sensées, dites par des nègres. Kidi
-enfonça la pointe d’un couteau dans l’image de la «madama» et de
-l’enfant blanc. Ce n’était point pour leur faire mal. Il les avertissait
-seulement de faire attention à préserver de la petite vérole le fils qui
-venait de lui naître. Le bateau de ravitaillement n’arrivait point, mais
-il n’en avait souci. Au lieu du bateau de ravitaillement, ce furent des
-noirs de la rive belge qui traversèrent un jour le fleuve et se mirent à
-couper des lianes pour recueillir le caoutchouc. Kidi alla tout
-tranquillement vers eux et prononça:
-
---Y en a pas bon. Ça qu’y en a ici, y en a français. Vous faire f... le
-camp.
-
-Mais les noirs éclatèrent de rire. C’étaient des cannibales de la tribu
-des Bangalas qui se font croître sur la tête, en y incisant la peau du
-front, une sorte de crête, d’aspect bestial. Kidi les considérait avec
-horreur. Ils répondirent qu’il n’y avait plus de caoutchouc chez eux, et
-qu’il y aurait «beaucoup mauvais» s’ils n’en apportaient pas aux Belges.
-
-Mais Kidi répondait toujours:
-
---Vous y en a faire f... le camp.
-
-Alors les noirs, voyant qu’il était seul, recommencèrent à rire. Et Kidi
-n’hésita pas une seconde, parce que, s’il avait hésité, il lui serait
-arrivé sûrement, pensait-il, après la mort des choses pires que la mort.
-Il ne pouvait pas désobéir aux fétiches des blancs. Donc, ne s’arrêtant
-pas à cette insignifiante considération qu’il était tout seul, il
-affirma simplement:
-
---Moi, il va faire guerre!
-
-Voilà ce qu’il dit sans y rien voir d’étrange, à cause de sa religion.
-Personne n’a jamais été logique comme Kidi.
-
-Il alla chercher son fusil et commença de tirer dans le tas. Et il était
-si brave que ce jour-là il fut vainqueur.
-
-Mais les Bangalas revinrent la nuit tout doucement, et mirent le feu à
-sa paillotte. Et comme Kidi sortait, faisant retentir de cris sa gorge
-et sa poitrine, un couteau de jet lui trancha la tête. Et les Bangalas,
-ayant aussi tué sa femme, emmenèrent avec eux le petit enfant. Il
-pleurait sur la rivière et ses yeux étaient pleins de mouches.
-
- * * * * *
-
-Ainsi mourut Kidi, pour avoir incarné, un jour de décembre, le seigneur
-Balthazar, roi mage. Et cette histoire est très vraie.
-
-
-
-
-LE DIEU
-
- Kaméhaméha disait que, dix-huit générations avant lui, des
- hommes pâles, sortis de la mer, avaient apporté un dieu.
-
-
-Depuis la veille, on voyait passer des mouettes. L’air sentait la
-vanille, les épices, l’herbe verte et la fécondité. Au coucher du
-soleil, des montagnes apparurent, si hautes que, sous cette latitude,
-elles avaient gardé de la neige à leur cime. Puis la sonde indiqua que
-le sol montait sous les vagues, et, quand la nuit fut tout à fait
-tombée, de grands feux brillèrent dans l’ombre. La terre était là, très
-près, une terre où il y avait des hommes. Plein d’un orgueil très noble
-et très pur, Félix-Hector de Beaussier-Larieuse fit jeter l’ancre.
-
-La certitude d’une découverte, l’enivrement de ces parfums errant sur
-les flots, la contagion même de la joie plus grossière des marins qui
-riaient sur le gaillard, gonflaient ses narines et lui faisaient battre
-le cœur. Comme Bougainville, il avait rêvé de découvrir une terre
-nouvelle et de la donner à son roi. L’enthousiasme de sa jeune foi
-philosophique lui montrait dans les sauvages des frères doués de raison,
-des égaux, par conséquent,--des maîtres même, chez qui le contrat social
-n’avait pas corrompu la nature; et il espérait, au bout de sa course,
-trouver enfin une race possédant le secret du bonheur.
-
-A peine élevées au-dessus des vagues, toutes verdoyantes et rondes, avec
-un bassin circulaire en leur centre, les premières îles que rencontra le
-navire, après avoir franchi les caps patagoniens, paraissaient de grands
-lotus épanouis sur un étang sans bornes. Mais elles étaient désertes.
-Seuls, des lamantins à figure presque humaine en gardaient les rives, et
-leurs bosquets n’étaient peuplés que d’oiseaux. Non effrayés par la vue
-des hommes, ils se laissaient cueillir comme des fleurs. Les matelots,
-ébahis, leur arrachaient les plumes de la queue. Cependant, ils ne
-bougeaient pas, ne sachant d’où leur venait cette douleur.
-
-Maintenant, sans doute, on avait touché le but. Ces terres plus grandes
-étaient le domaine cherché: et l’aube, en effet, révéla des merveilles.
-Aussi loin que les yeux pouvaient voir, un archipel de joie riait sur
-les flots. Quinze mille indigènes, arrivés dans trois mille pirogues, la
-figure très claire, agitaient en signe d’amour de grandes feuilles de
-bananier.
-
-Beaucoup de femmes, repoussées des embarcations, s’étaient jetées à la
-nage. Dans l’eau, si transparente qu’elle semblait une seconde
-atmosphère, à peine plus épaisse que l’autre, elles étaient comme
-suspendues. Frêles, légères, rieuses, le corps d’un blond doré de
-soleil, elles sortaient parfois de la mer jusqu’à la taille, et des
-gouttelettes brillantes tombaient alors de leurs cheveux sur la pointe
-de leurs seins jeunes. Généreux et sensible, ami des lumières et de la
-philosophie, condescendant aux passions naturelles du cœur humain,
-Félix-Hector ordonna qu’on les fît monter sur le navire. Couronnées de
-fleurs, elles se jetèrent à ses pieds. Mais les matelots, les relevant,
-les entraînèrent dans le faux-pont. Elles s’y prostituaient sans
-résistance, avec une soumission flattée. Leurs amants étant allés
-chercher des miroirs, elles firent signe qu’elles préféraient des clous
-de fer, et, comme elles étaient nues, pour les emporter, elles les
-gardaient dans la bouche.
-
-Cependant, d’autres pirogues quittèrent le rivage. Elles étaient très
-grandes, sculptées à l’avant et à l’arrière, peintes en rouge vif,
-munies d’un balancier. Et la première était celle des rois. Casqués de
-nacre et de plumes, ils portaient un manteau rouge, plusieurs couteaux
-de pierre bien polie passés à la ceinture; graves et fermes, ils
-restaient immobiles, appuyés sur de longues piques en bois durci.
-
-La seconde pirogue était celle des dieux. D’une taille gigantesque, ils
-balançaient gauchement, au-dessus de la mer, leurs torses d’osier,
-bourrés de crins blancs et jaunes. Des morceaux de nacre de perle,
-enchâssant une noix ronde et noire, figuraient leurs yeux. Leurs
-prêtres, à genoux, chantaient des hymnes. Tout leur aspect était
-formidable.
-
-Le peuple criait: «Lono! Lono! Lono!»
-
-Et les rois, arrivés sur le navire, se prosternèrent. Et les dieux,
-secoués par leurs prêtres, saluèrent d’une façon farouche et grotesque.
-Un homme infiniment vieux, presque aveugle, jadis chef des guerriers,
-maintenant grand-pontife, s’approcha, les yeux baissés, ôta son manteau,
-ses colliers, ses fétiches, les jeta sur les épaules du capitaine, et,
-tout nu, chantant toujours, se précipita, lui aussi, sur le sol, où il
-demeura quelque temps, immobile comme un cadavre. Puis tous, se levant
-ensemble, firent signe à Félix-Hector d’entrer dans la pirogue des
-dieux.
-
-Au milieu d’une foule immobile, étendue à plat ventre au bord des
-chemins, on le conduisit au temple. C’était un édifice bâti de pierres
-solides et carrées, dont la cime plate s’entourait d’une balustrade
-décorée de crânes humains. Ce Moraï était le Panthéon de l’île. La face
-contractée d’un rire ironique et féroce, douze divinités s’y rangeaient
-en demi-cercle autour de la table de proposition, et il y avait sur
-cette table des bêtes sacrifiées, des enfants mâles égorgés, et aussi
-les fruits de la terre. Et le grand pontife assit Félix-Hector sur un
-escabeau sculpté, au milieu des idoles, le revêtit d’un manteau
-d’écarlate, en lui tenant respectueusement le bras droit écarté du
-corps, tandis qu’un acolyte très grand, à la barbe longue, blanc de peau
-comme un Européen, lui prenait le bras gauche. Et Félix-Hector de
-Beaussier-Larieuse se tint ainsi debout, sur le haut du temple, dominant
-la mer, dominant les bois, les champs, les collines, les bras en croix,
-éperdu, devant tout un peuple qui l’adorait. Autour de lui, des flammes
-montèrent. On lui sacrifiait des cochons.
-
-Or, abaissant ses yeux éblouis, il vit que le grand-pontife lui
-présentait, à genoux, une chose très vieille, rongée par les oxydes et
-la vétusté. Il reconnut une figure d’homme, en cuivre, les bras étendus
-comme lui, les pieds sur une espèce de plaque, et cette plaque ayant été
-frottée du doigt par le sacrificateur, il lut:
-
- CHRISTUS VINCIT
-
-puis plus bas, en lettres plus petites:
-
- CAROLUS QUINTUS
-
-Alors, il comprit la vérité. Deux siècles avant lui, ils étaient venus
-dans ces îles, les vieux conquistadores de Charles-Quint d’Espagne,
-découvreurs inlassables. Ils avaient rempli d’eau leurs tonnes, fait du
-bois, surtout cherché de l’or. N’en ayant pas trouvé, ennuyés,
-dédaigneux, ils s’étaient rembarqués, et jamais, jamais, suivant leur
-coutume, ils n’avaient indiqué ces îles sur la carte, craignant qu’une
-autre nation n’en profitât, n’y embusquât des navires pour les jeter sur
-leurs lourds galions. Mais avant de partir, sans doute, ils avaient
-planté des croix, maintenant pourries, fanatiquement prêché, sans même
-savoir la langue, montré le ciel, fait parler la foudre de leurs armes,
-peut-être magnifiquement massacré. Ils étaient partis, sur leurs
-vaisseaux pareils à des baleines ailées, laissant la mémoire d’un dieu
-blanc, maître du ciel, terrible et tout-puissant, et ce dieu, depuis
-plus de deux siècles, on l’avait attendu.
-
-Oui, c’était cela! Dans l’esprit du peuple, cette tradition s’était
-mêlée au nom d’un chef, Lono, qui, fou d’amour, de jalousie, avait tué
-sa maîtresse, puis, désespéré, avait fui dans un canot sur la mer
-infinie, annonçant que les générations futures le verraient aborder dans
-son île natale, divinisé, immortel, invincible. Mais les prêtres
-savaient mieux, et plus. Ils avaient le signe, l’image de cuivre, et
-l’enthousiasme aussi les pénétrait des premiers bégaiements d’une
-métaphysique. Ils connaissaient Pelé, déesse des feux souterrains,
-Kéna-Képa, qui donne la pluie, Kaïli, qui tue à la guerre. Mais ils
-avaient oublié le ciel qui couvre tout, embrasse tout, baigne tout dans
-la flamme légère du jour. L’arrivant était, certes, le Dieu du ciel. Sa
-majesté, l’éclat de son corps, la splendeur qui l’entourait, l’énormité
-de ses pirogues en étaient la preuve. Leur théogonie était désormais
-complète.
-
-Et il ne s’agissait plus de foi, on voyait: un dieu, un dieu vivant
-était parmi eux, ils le touchaient, le servaient, participaient à sa
-gloire, s’abritaient derrière sa force. Une joie ineffable pénétra les
-âmes, un délire sacré les emporta.
-
-Et Félix-Hector de Beaussier-Larieuse, lui-même, fut ravi hors de sa
-raison. On le croyait Dieu. Eh bien! puisqu’on le croyait, il le serait,
-lui si supérieur et si bon. Il allait dicter librement les lois de
-l’humanité et de la sagesse, refondre ces peuples selon sa volonté,
-selon l’équité, la vertu, la nature, certain d’une obéissance absolue,
-sans avoir besoin d’imposer la contrainte. Il se félicita d’avoir
-interdit qu’on tirât même un coup de pistolet dans l’île.
-
-Tout à coup, au bas du Moraï, vingt-quatre malheureux parurent, les
-épaules violettes de coups, claquant des dents, les doigts sur les yeux.
-Autant de bourreaux les abattirent à la fois, avec des casse-tête, et,
-se baissant, un couteau de jade à la main, leur ouvrirent la poitrine.
-Les prêtres prirent ces vingt-quatre cœurs palpitants, et, s’en étant
-frotté la poitrine, les joues et le front, ils firent la grande
-offrande. Car les dieux, qui sont immortels, toujours heureux,
-incapables de douleur, doivent se réjouir de la douleur des hommes. Elle
-leur fait mieux comprendre le bénéfice de leur impassibilité.
-
-Félix-Hector, glacé d’horreur, poussa un cri, voulut s’élancer, trébucha
-par-dessus la balustrade du temple. On l’entendit gémir, on vit son sang
-couler. Et le grand-pontife, brusquement, cria:
-
---Nous nous trompions! Il souffre, il crie, son sang est rouge. Il n’est
-pas Dieu!
-
-Le peuple répéta:
-
---Son sang est rouge. Il souffre. Il n’est pas Dieu. Il a violé les
-tabous!
-
-Un homme prit une grosse pierre et lui écrasa la tête. Un autre, penché
-vers le ventre, arracha un lambeau de chair hideuse et rouge, le
-brandit, en souffleta le cadavre. Et le cadavre même disparut,
-déchiqueté, émietté, évanoui. On poursuivit les matelots, la plupart
-moururent.
-
-Mais ceux qui purent regagner le bord vengèrent leur maître. Du sein du
-navire, de la chose gigantesque, ailée, le canon tonna: les beaux
-cocotiers de la plage s’abattirent comme de l’herbe, des hommes fauchés
-par centaines, coupés en deux, le ventre ouvert, sans bras, sans tête,
-tombaient dans la ruine des arbres. Et ceux qui n’étaient pas touchés,
-terrifiés, se laissèrent rouler sur la plage sanglante.
-
-Seul, le grand-pontife, l’homme presque aveugle, très vieux, très sage,
-ne courba pas la tête. Sous le vent de cette mort invisible, il pensa
-qu’ils avaient réellement tué le Dieu des nues, puisque son tonnerre le
-vengeait. Triste, furieux, indomptable, se sachant vaincu d’avance, il
-accepta cette lutte inégale, voulut, du moins, mourir en guerrier,
-puisque, prêtre, il avait commis le sacrilège irrémissible. Et, se
-faisant apporter un carquois et un arc, de ses mains débiles, il tira
-toutes ses flèches contre le ciel.
-
-
-
-
-LA VENGEANCE DE MADAME MURRAY
-
-
---Madame Murray, madame Murray!... O mon Dieu! il est arrivé un grand
-malheur; le pauvre patron!
-
-... Le plus vieil employé de la banque «Murray and Cº», de Singapour,
-s’essuyait le front en sanglotant. Les yeux lui sortaient de la tête,
-d’avoir couru, d’avoir pleuré, d’avoir pensé tout le long de la route à
-la façon d’annoncer le malheur, un malheur «qui n’était pas fini» et de
-ne pas encore avoir trouvé comment l’annoncer. Il avait fait, sous le
-soleil de plomb, l’âpre route qui monte de la banque, tout près des
-docks de Singapour, jusqu’à la maison de campagne du patron, sur la
-colline. Maintenant, sous le ciel pâli de lumière, par delà les
-_campongs_ indigènes couverts de légumes et de fruits, par delà les
-riches maisons anglaises, toutes pareilles à celles du pays natal, mais
-grimées sous les verdures furieuses du climat comme des Européennes
-vêtues en Chinoises pour un bal, il apercevait l’immensité du port plein
-d’hommes et de choses, de steamers et de voiliers, et au loin, entre des
-îles confuses, les premières de la Sonde, d’autres navires encore,
-d’autres steamers, d’autres voiliers aux belles ailes, et des jonques
-chinoises, et des praos malais, nombreux et divers comme les races
-humaines, et qui se croisaient là, à ce carrefour d’ondes, où trois
-mondes confluent.
-
-Madame Murray se dressa toute pâle:
-
---Il est arrivé malheur à mon mari?
-
-Le livre qu’elle lisait était tombé par terre, et l’employé le ramassa,
-d’un geste machinal et méticuleux.
-
-Alors elle dit, assez bas:
-
---Est-ce qu’il... est-ce qu’il est mort?
-
---Oui, madame, fit-il.
-
-Et après cette espèce d’aveu, il resta aussi angoissé qu’auparavant,
-parce qu’il n’avait pas tout dit. Elle, de son côté, s’étonnait de
-souffrir aussi peu, malgré son grand amour. Ce mot de mort lui
-paraissait vide de sens. Si elle eût pleuré, c’eût été par grimace: elle
-ne réalisait pas du tout que son mari pût être mort, toutes les images
-qu’elle avait de lui étaient des images de vie et d’activité. Mais elle
-eut une pensée terrible.
-
---Il ne s’est pas suicidé? cria-t-elle.
-
---Non, madame, dit le vieux Jim Stevens, mais il a été assassiné. On l’a
-trouvé près du coffre-fort grand ouvert, avec un couteau planté entre
-les deux épaules. Bien sûr, il venait d’ouvrir la caisse lui-même pour y
-mettre les pièces et les valeurs du jour, comme il faisait chaque soir
-depuis que le caissier est malade... Il n’y a plus rien dans le coffre,
-ils ont tout enlevé.
-
---Qui? demanda violemment madame Murray. Vous savez qui?
-
---Weldon, le chef de la correspondance, et son ami, le petit Nathan, le
-courtier en cotons. C’est eux qui ont fait le coup. Nathan était venu
-voir Weldon, l’un des deux lui a pris les deux bras, probablement,
-l’autre a frappé.
-
-Et il ajouta, pour tout lâcher enfin:
-
---Ils se sont sauvés, on ne les a pas retrouvés. Ils ont dû quitter
-Singapour.
-
-Cependant madame Murray se disait, pleine de honte:
-
---Je ne sens rien, je ne souffre pas du tout. Je ne comprends pas.
-
-Elle n’apercevait toujours Alfred Murray qu’à travers elle-même, pour
-ainsi dire, et la brusquerie du terrible événement laissait tout entiers
-ses souvenirs d’un homme solide, tranquille, pas causeur, sachant
-commander, auquel elle avait dévoué son corps comme épouse, ses mains et
-sa tête comme ménagère, ce qui l’avait rendue heureuse. Il lui fallut un
-effort pour se l’imaginer, dans le petit bureau grillé, étendu sur le
-ventre, tout raide, avec une large tache mouillant son habit et
-salissant le plancher. Même alors elle éprouva surtout de la colère
-mêlée à un vif besoin d’agir, de faire quelque chose; elle voyait la
-caisse ouverte, elle revivait la douleur, la fureur de l’agonisant
-dépouillé. Tant qu’il avait été vivant, il n’avait pu avoir que des
-pensées de vivant, il aurait voulu courir, reprendre son bien. Cela lui
-paraissait si clair, si sûr, si véritablement lumineux, que madame
-Murray faillit crier:
-
---Il est dans mon crâne, c’est lui qui veut agir!
-
-Car les impulsions d’un être humain, à de certains moments, sont si
-fortes qu’il ne peut croire qu’elles viennent de lui.
-
-Cinq minutes après, elle descendait vers la ville, dans un palanquin
-porté par deux Chinois qui tendaient de toutes leurs forces les muscles
-de leurs jambes de chèvre, et Jim Stevens trottait derrière, éperdu. Les
-abords de la banque étaient envahis; dans les bureaux, les employés
-s’agitaient à vide, en désarroi; un _coroner_ les interrogeait à tour de
-rôle, insistant sur tous les détails, importants ou non, de la même
-façon insignifiante et soigneuse. Le mort gisait, presque oublié, sur
-une chaise longue en bambous, un mouchoir sur la figure. Il y avait des
-paquets de mouches sur le mouchoir, et ce fut ce détail qui frappa la
-jeune femme, lui fit comprendre enfin ce que c’était que la mort, la
-décomposition finale. Elle se mit à sangloter près du cadavre, et tout
-le monde se tut, gêné.
-
-Subitement, elle se dressa, et demanda, sans embarras, combien on avait
-volé. La question fut posée d’une façon si brutale qu’on en fut
-scandalisé, d’autant plus qu’on la savait sans avidité, ignorant même la
-valeur de l’argent. On lui répondit que l’examen des livres n’avait pas
-été fait complètement, mais que la somme enlevée pouvait monter à trois
-cent mille dollars en banknotes, sans compter les titres, les traites,
-qui doublaient probablement cette somme. Les assassins avaient dû
-retenir d’avance leur passage sur un des navires qui vont de Singapour à
-Yokohama, puis à San Francisco. Seul un steamer de cette ligne avait
-quitté le port après l’affaire.
-
---On a télégraphié, dit le coroner, et nous demanderons l’extradition.
-
-Madame Murray haussa les épaules:
-
---Je ne connais rien à tout cela, dit-elle, mais je sais pourtant que
-Weldon et Nathan sont Américains, et que les États-Unis ne livrent pas
-leurs nationaux. Quant à les faire juger là-bas, vous savez bien qu’ils
-ont de quoi acheter les jurés. Il faut courir après, voilà tout.
-
-Le coroner bondit:
-
---Courir après! Mais avec quoi? comment? Ça ne nous regarde pas. Nous
-communiquons avec les justices étrangères, nous leur donnons tous les
-renseignements possibles,--à vos frais, bien entendu,--là se borne mon
-devoir!
-
---Je ne m’occupe pas de vous, dit-elle: _je vais_ courir après. C’est
-mon mari qu’on a volé.
-
-Le mort lui semblait un chef tombé dans le combat, et qu’il faut
-remplacer. Elle donna l’ordre à Stevens de le faire porter chez elle
-dans sa litière, de le veiller, et, comme elle partirait dans la nuit
-même, de conduire les funérailles. Tout le monde lui croyait la tête
-perdue, mais on la laissait agir parce que sa volonté effrayait, et
-qu’après tout on perdrait trop de temps à s’inquiéter des affaires des
-autres. On pensait d’ailleurs qu’elle ne pourrait quitter Singapour,
-s’arrêterait aux difficultés matérielles du projet; elle passa à travers
-tout, furieusement, sans une hésitation.
-
-Le long des quais, la plupart des steamers sommeillaient, muets et
-froids, avec leurs grosses cheminées, leurs maigres mâts sans voiles, et
-des _coolies_ sans cesse versaient des hottes de charbon dans leurs
-entrailles. Un seul restait sous pression, mince, long, agile, l’air
-intelligent, sa carcasse de fer peinte en blanc, éclatante. Il portait
-des raisins et des pêches, toute une cargaison de fruits frais, jusque
-dans l’Inde. C’était une nouvelle entreprise, la tentative hardie d’un
-Yankee; et comme il fallait aller rapidement pour que le chargement se
-conservât intact, le vaisseau avait été taillé pour la course.
-
-Elle le nolisa, acheta son contenu, s’en débarrassa sur le marché de
-Singapour, à vil prix, paya en engageant sa maison, ses bijoux, en
-retirant un compte courant placé sous son nom. A huit heures du soir,
-elle partait, accompagnée de deux employés qui devaient lui servir de
-témoins, munie d’une copie des procès-verbaux du coroner. Sur les
-jetées, tout un peuple la regardait curieusement et en silence, car on
-la croyait folle.
-
-Le capitaine yankee avait pris la direction de la chasse, et se
-passionnait.
-
---C’est une femme, ça, une vraie femme! disait-il.
-
-Elle, tout entière traînée vers son but, tragique dans les vêtements
-clairs qu’elle n’avait même pas pris le temps de quitter, se faisait
-expliquer la route. Elle sut ainsi qu’on passait au large de Saïgon,
-qu’on doublait Manille; et les coups de l’hélice, dont toute la carène
-tremblait, retentissaient dans son âme. Le Yankee faisait pousser les
-feux, rasait les bas-fonds, coupait au plus court, lui montrait la
-carte, et s’étonnait qu’elle ne dormît point, semblât ignorer la
-fatigue. Enfin, sous le vent de Formose, on aperçut la fumée d’un grand
-steamer; et c’était celui-là!
-
-Les deux témoins, qui avaient le mal de mer, et faisaient piteuse mine
-en cette aventure, montèrent du coup sur le pont. Les hommes d’équipage
-hurlaient comme des chiens, le Yankee dansait de joie et parlait de
-tirer le petit canon-revolver de l’avant, précaution prise contre les
-pirates chinois. Le _Sunbeam_ filait si vite qu’on eût cru qu’il sortait
-de l’eau comme un poisson volant; on lâcha le beuglement de la sirène,
-un beuglement d’alarme qui s’étendait en s’assourdissant à travers les
-plats espaces de la mer: on fit trop. Le _Swan of Japan_ crut à un
-pirate--il se trompait de peu--et n’arrêta pas.
-
---Allez toujours, criait le Yankee au mécanicien, nous l’aurons!
-
-On l’eut! Deux heures plus tard on le rangeait à vingt-cinq mètres. Sur
-le steamer, des femmes, croyant à une attaque, pleuraient très haut. Le
-commandant grimpa sur la passerelle avec son porte-voix.
-
---Qu’est-ce que vous avez à courir après un honnête navire? Filez, ou je
-vous prends par le travers et je vous coule!
-
-Le Yankee, à travers son propre porte-voix, commença par lui prouver
-qu’un Américain se faisait gloire de jurer mieux que n’importe qui au
-monde. Du reste, il était très embarrassé maintenant d’expliquer
-pourquoi il avait couru «sur un honnête navire» et n’en jurait que
-davantage.
-
---Passez-moi votre porte-voix, dit madame Murray.
-
-Et elle cria:
-
---Vous ne nous coulerez pas parce que nous marchons mieux que vous. Je
-suis la femme d’Alfred Murray, assassiné par deux passagers de votre
-navire, Weldon et Nathan, qui sont inscrits sous de faux noms. Je viens
-les reconnaître, les prendre et reprendre mon argent. Mettez un canot à
-la mer.
-
-La voix du commandant clama:
-
---Vous êtes folle, d’abord. Et puis, ça ne me regarde pas. Adressez-vous
-au Japon ou aux États-Unis, si vous voulez. Pour le moment, allez au
-diable!
-
---Arrêtez-vous et mettez un canot à la mer, répliqua madame Murray. Je
-vous expliquerai tout. Sinon je vous suis jusqu’au bout du monde. J’ai
-un hotchkiss. Je ne prétends pas vous couler avec, mais nous
-décrocherons quiconque restera sur votre pont, à commencer par vous.
-Mettez un canot à la mer!
-
-A ce moment, Weldon et Nathan, très pâles, essayèrent de monter sur la
-passerelle.
-
---C’est eux, continua-t-elle, je les reconnais. Ils veulent vous
-acheter. S’ils font un pas, je fais tirer!
-
-Le capitaine du _Sunbeam_ avait déjà poussé la manivelle de son canon et
-un premier coup partit en l’air. Les passagers crurent que leur dernier
-jour était venu. Le commandant, qui trouvait la scène simplement
-ridicule, dit pour en finir:
-
---On va mettre un canot à la mer; je vous fais remarquer que vous
-servirez d’otages, voilà tout.
-
-Le canot accosta au _Sunbeam_, et madame Murray y prit place avec ses
-deux témoins. A ce moment, on entendit Weldon dire d’une voix claire et
-grelottante:
-
---Allons, la partie est perdue, il faut payer, n’est-ce pas, Nathan?
-
-Et Nathan répondit:
-
---C’est sûr! Bonsoir.
-
-Puis deux coups de revolver partirent et deux corps tombèrent: les
-assassins venaient de se faire sauter la cervelle.
-
---Tiens, dit le commandant, c’était donc vrai? Eh bien! voilà qui change
-la question.
-
-Pendant qu’il regardait avec un grand sang-froid les deux agonisants,
-dont les jambes remuaient encore, d’un mouvement mécanique, madame
-Murray montait à bord.
-
---Ces messieurs sont venus avec moi... commença-t-elle en montrant ses
-compagnons.
-
---Parbleu, je n’ai pas besoin d’eux, dit le commandant. Les animaux qui
-salissent le pont ne se sont pas supprimés pour rien. Qu’on aille
-chercher le _stewart_.
-
-Le stewart vint assez lentement; il mourait de peur. En fouillant les
-malles des deux «animaux», des frissons lui couraient dans le dos. Mais
-il retrouva tout de même la somme entière volée chez Murray, plus quinze
-mille dollars, les économies des deux assassins.
-
---Gardez tout, mon commodore, dit le commandant à la jeune femme en lui
-donnant sérieusement le plus haut titre de la marine américaine. Gardez
-tout: ça couvrira vos frais.
-
-Et comme elle lui tendait les procès-verbaux du coroner:
-
---Mais qu’est-ce que vous voulez que je fasse de ça? Dans notre race, et
-ici surtout, on se fait justice soi-même. Vous avez eu rudement
-raison.--Vous êtes toute pâle, voulez-vous un verre de champagne?
-
-En effet, elle défaillait. Tout son courage, toute sa force s’en étaient
-allés, son but une fois atteint. Le champagne l’assomma; on dut la
-porter jusqu’au _Sunbeam_.
-
-Les passagers du steamer, enfin rassurés, criaient:
-
---Hurrah pour la _commodoresse_!
-
-Elle n’entendit pas. Durant le temps du retour, elle sanglota, prostrée.
-Il lui sembla qu’elle n’avait pas fait ce qu’elle aurait dû faire,
-qu’elle eût dû rester près de son mari, l’enterrer, le veiller, agir
-comme une femme; et surtout elle éprouvait une gêne douloureuse, un
-trouble physique à n’être pas en deuil. Le bruit de ces deux coups de
-revolver, tout à l’heure, lui étourdissait la tête. Elle voyait ces deux
-corps dont les jambes s’agitaient au grand soleil, ces faces torturées,
-figées par la mort dans leur angoisse.
-
-«C’est moi, moi qui ai fait tout cela, songeait-elle; est-ce que je suis
-encore une femme?»
-
-Elle souffrait de s’être ôtée de son sexe. On arriva devant Singapour.
-Le Yankee fit des signaux au sémaphore, cria aux barques qui les
-entourèrent leur victoire, l’héroïsme de madame Murray, les coups de
-canon, la mort des deux fugitifs, toute cette histoire folle, superbe,
-invraisemblable! Il s’en enivrait lui-même, il trouvait des mots
-emphatiques, gonflés, des mots de journal, qui grossissaient les choses;
-il s’étonnait par choc en retour de tous les hauts faits auxquels il
-avait pris part, s’admirait et l’admirait, elle, l’indomptable femme qui
-en était le principal auteur.
-
---Écoutez, dit-il, écoutez. Je vais vous rendre votre argent! Mais je
-vous l’ai dit tout de suite, vous êtes une femme! Et puis maintenant il
-y a autre chose. Je ne sais pas comment diable expliquer... c’est comme
-pour les actrices, vous savez, on les désire, on les veut, avec toute la
-force des cent mille volontés qui les désirent et les veulent. Je vous
-en prie, épousez-moi. Nous posséderons la mer, si vous voulez, nous
-enlèverons tout le trafic, de San Francisco à la Chine: en dix ans on
-peut confisquer toutes les lignes de steamers, et pas un panache de
-fumée ne roulera sur ce grand Océan sans notre permission. Ou bien nous
-irons là-bas, aux États, nous jouerons sur les terres, sur l’or, sur
-tout; nous créerons des villes dont nous serons rois, puisque tout nous
-y appartiendra, du sol aux cheminées, que nul n’y vivra sans notre
-consentement, n’y vendra, n’y achètera que ce que nous voudrons qu’on
-vende ou qu’on achète. Nous coulerons des peuples dans les moules fondus
-par nous, et nous donnerons des formes à la vie, avec nos volontés.
-
-Mais elle ne répondit rien, tremblant tout doucement, la tête dans les
-mains. Quand le _Sunbeam_ passa devant la petite île qui ferme le port,
-trente mille voix saluèrent le navire, hurlèrent leur admiration;
-d’innombrables canots, des yachts, des sampangs lui firent cortège.
-Toutes les dames de la colonie européenne attendaient aux Victoria Docks
-avec des fleurs, des gerbes de fleurs, des montagnes de fleurs
-parfumées, colorées, croulantes. C’était une apothéose, et Jason
-revenant avec la Toison d’or, les caravelles de Colomb rentrant à Cadix
-chargées de toute la gloire de l’élargissement du monde, Nelson à Naples
-où l’attendait lady Hamilton, effroyable amoureuse, ne furent pas reçus
-comme fut reçue en ce jour la veuve d’Alfred Murray... Une passerelle
-glissa du navire jusqu’au quai, et l’on vit apparaître une malheureuse
-femme à l’air humble, avec des petites rides effrayées plein la figure,
-des cheveux blanchissants, une jupe en foulard jaune toute fripée, qui
-semblait sa seule préoccupation, sa honte.
-
---Pour l’amour de Dieu, donnez-moi une robe noire, dit-elle, je ne puis
-pas me montrer ainsi, ce n’est pas possible!
-
-Un bruit alors commença de courir dans la ville.
-
---La pauvre femme est partie folle, dit-on, elle revient idiote!
-
-On se trompait, elle était la même, une brave petite épouse anglaise
-attendant les ordres de son mari, calmant ses sens, nourrissant son
-appétit, soignant son confort, menant sa maison, ni trop mal ni trop
-bien: pour le reste, elle allait à la chapelle et respectait ce qu’on
-lui avait appris à respecter, obéissant aux lois du monde. Et maintenant
-son seigneur était mort, et elle avait commis un acte contraire à ces
-lois, un acte qui n’était pas modéré, qui n’était pas féminin. Elle
-était très malheureuse parce qu’elle ne se retrouvait plus, ne se
-comprenait pas. Son seul sentiment était un désespoir inconsolable de ne
-pouvoir porter l’écrasant fardeau de sa gloire. Les gens se battaient
-pour la voir; on portait sa voiture, on la regardait comme un phénomène;
-elle retrouvait dans tous les yeux, dans toutes les voix, les yeux et la
-voix du capitaine yankee; on croyait qu’elle était une femme
-exceptionnelle, une _volonté_, et précisément elle était plus faible
-qu’elle n’avait jamais été. Toute sa mince et ordinaire volonté s’était
-usée, brûlée d’un seul coup dans une unique violence... Désormais on
-attendrait toujours d’elle des choses qu’elle ne pourrait pas donner;
-elle était sortie du troupeau des femmes et n’avait plus de place dans
-le monde. Les seuls hommes qui la voudraient en mariage seraient des
-brutes ambitieuses comme ce marin, qu’elle aurait trompé en l’épousant,
-puisqu’elle ne pouvait plus lui donner que l’âme affaiblie d’un enfant.
-Cependant on l’applaudissait, on criait, on célébrait en elle la gloire
-et la fermeté de sa race... De tout son cœur, de tout son cœur en
-vérité, elle souhaita mourir!
-
-Elle ne mourut point. Le bon Dieu qu’elle invoquait ne lui fit point
-cette grâce. Quand des hommes d’affaires eurent payé les dettes de la
-banque Murray, liquidé les comptes, vendu la maison, la clientèle et
-jusqu’au nom de celui auquel elle avait sacrifié sa destinée, il lui
-resta une toute petite rente, quelque chose de pauvre, de mesquin et de
-nul. Elle quitta cette chaude terre, regagna l’Angleterre, isolée dans
-son deuil, séparée de son sexe. C’est ainsi que je l’ai vue, à Londres,
-dans un _boarding house_, une vulgaire pension bourgeoise, où vivaient
-d’autres pauvres femmes vieillissantes, tristes, honnêtes et bêtes. Elle
-leur ressemblait tellement que personne ne croyait à son histoire quand
-elle était contée par un des rares amis qui la venaient voir
-quelquefois; car elle a horreur de ces souvenirs et n’en parle point.
-Autour de ses yeux, de petites rides se plissent; son nez est pâle,
-pointu, et ce qu’il y a de triste, surtout, de triste à pleurer, c’est
-la fausse jeunesse rose de son visage, les mille fibrilles injectées de
-sang de ses joues. C’est un corps séché et une âme morte.
-
-
-
-
-LES CHINOIS
-
- La fumée noire...
-
- RUDYARD KIPLING.
-
-
-Les barbares du ciel d’Occident, qui les avaient amenés là, les
-regardaient travailler et mourir. Eux-mêmes, d’ailleurs, travaillaient
-et mouraient.
-
-On dit aujourd’hui qu’il y a un cadavre sous chaque traverse du chemin
-de fer, tout au long des quatre lieues de cette montée du Palaballa, que
-les petites locomotives gravissent en soufflant, cahin-caha, comme si
-leurs roues étaient retenues par des fantômes! Il était mort des Belges,
-il était mort des Italiens, il était mort surtout des noirs du
-Bas-Congo, ceux-là salement, comme des porcs, car c’est une triste race,
-pourrie par l’alcool et qui n’est bonne à rien. Il y avait trois années
-que durait le massacre, et la voie douloureuse avait à peine avancé.
-Avez-vous vu des fourmis, chargées d’un gros œuf, escalader en file une
-branche d’arbre? Elles vont, comme aveuglément, collées à l’écorce. Et
-au même endroit, qui n’a pas l’air plus difficile à franchir que tout le
-reste, il y a quelque chose. Quoi? on ne peut savoir, mais toutes les
-fourmis glissent à leur tour, et il en vient d’autres, d’autres sans
-cesse. Le chemin de fer du Congo, au début, c’était cela. Les hommes
-tombaient, les millions s’effondraient sur la pente. L’Europe envoyait
-d’autres millions et d’autres hommes.
-
-Le Chef, l’inventeur de ce chemin de fer, avait le génie des vrais
-conquérants, qui est de se croire vainqueur d’avance, ayant réuni tous
-les moyens de vaincre, et d’être un violeur de volontés. Les Italiens et
-les Belges, les Congolais et les noirs de Saint-Domingue, il les avait
-jetés à l’assaut, et leurs corps n’étaient plus qu’ossements et
-pourriture. Alors, il avait envoyé acheter des hommes en Chine. Il
-savait qu’on en trouve là quatre cents millions, serrés les uns contre
-les autres, s’empoisonnant de leur haleine. Il croyait que ces Chinois
-du Sud, sobres et durs au mal, nés près du tropique, leurs couches
-inépuisables étaient le fumier humain qui pouvait féconder l’Afrique.
-Gigantesque et pesant, levant le bras pour un ordre comme on soulève un
-poids, il était venu ce jour-là inspecter le travail dans la tranchée.
-L’ingénieur, Guilmain, lui dit:
-
---Ils meurent aussi!
-
-Les Chinois travaillaient patiemment, ceux qui restaient: deux cents sur
-mille. Ils étaient maigres, avec des poitrines de poulet, des poitrines
-visibles parce qu’ils étaient nus jusqu’à la taille, et qu’ils n’avaient
-pas de culotte, mais un lambeau de toile bleue sur les reins. A cause de
-leur peau jaune et de l’élargissement de leur face, malgré leur
-maigreur, ils ressemblaient à des abcès mûrs. Ils avaient la figure en
-losange, les oreilles pointues, les yeux étroits, et leur bouche
-ricanait éternellement comme celle d’un gamin qui va pleurer. Ils se
-penchaient sur leurs outils, les vertèbres leur sortaient du dos. En
-avant! il fallait que l’Asie fécondât l’Afrique, au bénéfice de
-l’Europe.
-
-Guilmain regarda le Chef et vit une mare à ses pieds. L’homme du Nord,
-le lourd géant, fondait au soleil. Il laissait ainsi une trace de sueur
-derrière lui, tout le jour, et n’arrêtait ni sa marche, ni son vouloir.
-Eh bien! lui aussi pouvait mourir. Il faisait son devoir dans la
-bataille.
-
---Il y a soixante-dix degrés dans la tranchée, dit Guilmain. On n’y
-tient pas. Un Chinois est un Chinois, mais c’est un homme: et le sang
-humain se décompose!
-
-Le Chef haussa les épaules. Il regarda le sommet du Palaballa, et le
-col, un peu plus bas, où le projet mettait la voie: la brèche aride et
-triste par laquelle il rêvait de précipiter la fortune de l’Afrique
-centrale, les dents d’éléphant jaunies et dures, les balles rondes de
-caoutchouc, toutes les richesses que, depuis l’écoulement du grand lac
-préhistorique, le Congo accumulait dans sa panse énorme, qu’il fallait
-crever à coups de pioche.
-
-A la surface du sol, le soleil et l’air avaient comme pourri le gneiss
-africain. Les Chinois grattaient proprement, doucement. Plus bas, la
-roche reprenait sa dureté impénétrable: on l’avait fait sauter à la
-mine. Trois Chinois achevaient de détacher avec des pics un bloc gros
-comme un pavé, qu’il eût arraché d’une seule main. Il désespéra.
-
-Arriver au torrent de la M’poso! Son esprit vaste et lucide, qui avait
-conçu l’ensemble, et l’embrassait réalisé, le tranchait en séries, se
-bornait par méthode à ne vouloir d’abord que chacune d’elles, dans son
-ordre: que le bataillon des Chinois parvînt jusqu’à la M’poso, dût-il en
-mourir! Le Chef s’imaginait voir les eaux du torrent, et s’y plonger.
-Elles étaient bruyantes, heurtées, d’un vert profond et pur que
-blanchissaient par place les bulles d’air emprisonnées dans leur chute.
-L’œil ne pouvait s’en détacher, le mouvement rendait visible chaque
-molécule de leur fluidité. L’imagination était si forte chez cet homme
-fort qu’elle agissait en vérité sur sa chair. De penser au torrent, il
-se sentait rafraîchi. La sueur cessa de couler sur ses membres, son
-corps et son esprit redevinrent froids.
-
-On avait ouvert plusieurs chantiers, attaqué la montagne comme les vers
-rongent un arbre, partout où se trouvait un point faible, une fissure où
-la pointe d’un outil pouvait entrer. On se battait contre elle plus loin
-encore. Ceci le rassura. Il avait à voir, à marcher, à peiner lui-même.
-Au-dessus de la falaise du Congo, la voie devait faire corniche,
-accrochée au roc comme un nid d’hirondelles. Plus tard, les locomotives
-rouleraient là, dominant le fleuve énorme et inutile, empêtré de blocs,
-que les navires ne franchissaient pas.
-
---Allons au Sept, dit-il à Guilmain.
-
-Le Sept, c’était le kilomètre sept, on commençait la corniche. Sur le
-talus précipité de la falaise, on construisait un mur à pic, on gagnait,
-sur la pente, la largeur d’une main par mètre. En élevant ce mur, on
-trouverait à la fin la place de deux rails.
-
-Guilmain dit:
-
---Il est tombé un Chinois, hier. Il a roulé jusqu’en bas.
-
---Eh bien, dit le Chef, on a été chercher le corps?
-
---_Les autres_, murmura l’ingénieur, y sont allés. Et c’est pour ça...
-
-Il termina sa phrase encore plus bas, très bas. Le Chef eut un grand
-sursaut:
-
---On ne les a pas emmenés! On ne les a pas emmenés! Est-ce que je vous
-avais dit de ne pas les emmener? Nous avions signé. Et vous avez caché
-leurs boîtes, sous la falaise? Un beau cimetière! Qu’on prenne les
-cargo-boats, les chalands, tous les bateaux de Matadi; qu’on les enlève,
-qu’on les conduise à Boma, en attendant. Nous avions promis!
-
---On ne trouve pas, répondit Guilmain. C’est un sale fret. Les bateaux
-n’en veulent pas.
-
- * * * * *
-
-On avait promis aux Chinois de rapporter leurs cercueils en Chine, s’ils
-mouraient. Et on n’avait pas tenu parole. Le Chef n’en savait rien, et
-la superstition de cet homme d’affaires, né paysan, passé soldat, devenu
-remueur de mondes, lui imposait le respect des paroles données. C’est
-une règle de jeu. D’abord on ne triche pas. Ça porte même malheur, de
-tricher: on peut violenter les hommes, on ne les vole pas. Guilmain
-courba la tête sous un flot d’injures en français-wallon, magnifiques et
-terribles.
-
---Il y en aurait pour cent mille francs, deux cent mille francs, il
-faudrait construire des bateaux-corbillards! Après? On leur a promis.
-Nous avons jeté ici vingt millions, et pour ça, pour ça!... Quand on
-veut créer un géant, on ne lésine pas sur les langes!
-
-Il prononçait «créïer», «géïant». Ses phrases lourdes traînaient dans
-l’espace comme des tombereaux. Il continua:
-
---Et s’ils savaient...
-
---Ils sont descendus pour chercher le camarade, dit Guilmain dans le
-même idiome. Il y en a «assez bien» qui savent.
-
- *
-
- * *
-
-Les Chinois savaient.
-
-Ce même jour, Tchao-Ouang et Ah-Sing, descendus dans le ravin pour
-ensevelir le camarade tombé, avaient vu sous la falaise des cercueils en
-longue file. Il les reconnurent, car ils en avaient assemblé eux-mêmes
-les planches, gravant sur les couvercles l’invocation qui chasse les
-anciens génies, et protège aussi contre le génie du mort, plus acre,
-plus jeune et plus perfide.
-
-Alors, ils sentirent battre au-dessus d’eux l’aile molle des
-Tchong-Toué.
-
- * * * * *
-
-Elle est faite d’eau et de vent, de ce qui est insaisissable et à demi
-saisissable. Tout est Tchong-Toué: la nature est pleine d’esprits
-jusqu’à s’en pourrir. Lorsque nous ne subissons pas l’influence des
-calomnies de marchands imbéciles, nous apercevons la Chine à travers
-l’enthousiasme de Voltaire, qui lui-même l’avait vue à travers les
-éloges intéressés des pères jésuites; et nous n’y comprenons rien. C’est
-quatre cents millions d’animistes, dont l’aristocratie a passé au
-rationalisme, à cause d’un philosophe nommé Confucius. Mais les
-animistes y sont toujours. Voilà ce que ne disent pas les livres. Il y a
-des dragons sous la terre, qui la font trembler; il y en a dans le ciel
-qui font les naufrages; dans l’air qui roulent les maladies. Les fleuves
-ont les leurs, et les montagnes, les champs, les provinces, les maisons,
-tout au monde. Il y en a de bons, que l’empereur nomme mandarins, et qui
-reçoivent de l’avancement. Mais c’est comme les hommes, même les bons,
-il faut s’en méfier. Leur nombre croît tous les jours: de tous les morts
-distille une larve qui reste sur terre, invisible, perpétuelle, funeste
-presque toujours.
-
-Ces larves flottantes, il est probable qu’elles sont pareilles au moule
-d’où elles sortent, aux malades et aux morts: par conséquent chagrines,
-visqueuses, irritables et corrompues. Rien n’est plus raisonnable et
-plus terrifiant que cette supposition chinoise, et c’est pourquoi le
-christianisme est une grande, une sainte, une précieuse religion. Les
-âmes de nos morts, à nous, sont au ciel ou en enfer, et bien gardées.
-Saint-Pierre a ses clefs, Satan sa fourche, les clôtures sont solides.
-Voilà dix-neuf cents ans aujourd’hui que nos défunts sont prisonniers,
-pour notre plus grande tranquillité. Nous les protégeons, même, nous
-prions pour eux, nous pouvons nous promener bien calmes sur la face de
-la terre, nous les Européens. Mais les Chinois! Ils meurent de peur.
-
-Quand l’équipe jaune du Palaballa connut que les cercueils étaient
-restés sous la falaise, elle comprit pourquoi le malheur la poursuivait:
-les Tchong-Toué des morts, qui n’avaient pas été ramenés dans leur pays,
-qui ne jouissaient pas des offrandes et des politesses de leur famille,
-se vengeaient sur les vivants. Bilieuse hématurique, accès pernicieux,
-disaient les médecins de l’hôpital--une grande baraque en planches faite
-comme un grand cercueil--lorsqu’il mourait un nouveau Chinois. Des mots!
-La vérité, c’est que les Tchong-Toué revenaient pour faire des recrues,
-enrôler les camarades. Ils revenaient plus forts, plus méchants tous les
-jours, privés d’hommages, de parfums, de libations, de la fumée de
-l’alcool et des mets, nourriture impondérable de ces êtres
-impondérables, affamés sans pouvoir mourir de faim, et furieux.
-
-Tchao-Ouang était le chef de ce qui restait de l’équipe. Il décida qu’on
-allait retourner en Chine.
-
- * * * * *
-
-Aucun bateau n’aurait voulu embarquer les Chinois, mais ils calculèrent
-qu’ils étaient venus par l’Est. Le navire qui les avait transportés
-avait marché dans le sens du soleil, courant comme s’il eût voulu
-atteindre chaque jour l’astre avant son coucher. Il n’avait penché au
-sud que pour regagner ensuite sa hauteur. Comme la plupart de leurs
-compatriotes, Tchao-Ouang et ses compagnons croyaient que la Chine est
-au milieu de la terre et que le soleil sort de l’eau, derrière elle tous
-les matins. Ils ignoraient l’immensité des distances, et la fluidité
-morne des eaux leur avait caché la rapidité de leur course. Ils crurent
-qu’à pied, en trois mois, ils seraient revenus à leur point de départ.
-Quand le soleil se couche, Ah-Sing jeta le manche de sa pioche vers
-l’astre, et le fer, faisant croix, indiqua le nord et le sud.
-
- * * * * *
-
-Ils avaient pris cette précaution parce qu’ils ne pouvaient fuir sous la
-lumière, et que les étoiles de cet hémisphère leur étaient inconnues:
-phénomène qui d’ailleurs n’avait pas peu contribué à leur inquiétude.
-
-Par fortune pour leurs projets, les premières nuits après leur évasion
-furent lumineuses et la lune court dans le sens du soleil. Les Chinois
-marchèrent donc contre la lune, après avoir volé, dans un magasin, au
-bord de l’eau, du riz, d’autres grains et des poissons secs. Le jour,
-ils se cachaient, serrés les uns contre les autres, dans des trous, sous
-des brousses. Ils reprenaient leur marche quand l’obscurité était venue,
-et comme on les faisait chercher du côté de l’Atlantique, croyant qu’ils
-iraient s’embarquer dans un port de l’enclave portugaise, ils ne furent
-pas découverts. Plusieurs avaient des mœurs infâmes, et la cohésion de
-la petite troupe en augmenta.
-
-Seulement, dès la première nuit, Ah-Sing, l’un des Chinois, dit:
-
---Olga est avec nous.
-
-C’était la chienne européenne d’un docteur européen, qui était mort
-comme les autres, d’absinthe, d’épuisement et d’ennui--plus tristement
-que les autres parce qu’il s’était vu mourir. Olga n’avait laissé
-enlever son maître qu’avec une répugnance assez naturelle, car elle
-était européenne, mais chienne, et n’avait pas compris pour quelle
-cause, tout de suite, parce que le docteur ne remuait plus, les autres
-blancs l’avaient mis dans une caisse, et sous des pierres. Elle avait
-longtemps pleuré d’une manière très stupide, qui forçait les vivants à
-penser à la mort, et c’est pourquoi à cette époque les blancs vivants
-lui donnèrent un nombre infini de coups de pied. Alors, elle vint au
-camp des Chinois. Ah-Sing, très poliment, lui chercha ses puces. Quand
-il en trouvait une, il avait soin de ne pas la garder pour lui, et la
-lui donnait à manger.
-
-Ce sacrifice courtois du produit de la chasse est d’usage entre
-mendiants bien élevés à Pékin: Olga s’en montra touchée. Elle était
-d’une nature passionnée, et quand elle désirait une chose, c’était
-toujours avec la dernière violence. Elle criait pour sortir, pour
-dormir, pour des caresses, et surtout pour manger. Les Chinois pensaient
-qu’elle savait parler, venant d’Europe, et que seulement ils ne
-comprenaient pas sa langue. Ils l’aimaient. C’était la seule personne de
-l’autre sexe qu’ils possédassent parmi eux, et, par conséquent, un
-élément de moralisation dans leur société. La troisième nuit, ils la
-tuèrent: elle était européenne, et ils ne voulaient plus d’Européens
-avec eux.
-
- * * * * *
-
-Ils franchirent l’Inkissi, le Kouilou, d’autres rivières, entre
-lesquelles le sol triste et montueux n’était couvert que d’herbes
-brûlées par les sauvages Ba-Kongo et de petits arbres agonisants. Puis,
-la terre s’étant abaissée sous leurs pieds, ils rencontrèrent une grande
-plaine herbeuse, qui paraissait comme un champ de riz sans graines, et,
-plus loin encore, une sorte de lac, avec une île au milieu. C’était le
-Stanley-Pool, au bord duquel sont les Belges et les Français. Sachant
-que ceux-ci ont leur ville au Nord-Ouest, Tchao-Ouang décida de tourner
-ce lac par le Sud.
-
-C’est à partir de ce moment que les Chinois osèrent marcher au grand
-jour. Ils n’étaient plus qu’une centaine. A l’aube, quand ils virent le
-soleil, la Chine leur parut très proche. Pleins d’espoir, ils entrèrent
-dans la forêt.
-
- * * * * *
-
-Et ce fut dans la grande forêt qu’ils moururent. Il ne faut pas dire
-comment ils moururent, il ne faut pas écrire pour écrire. Ils sont
-morts, n’est-ce pas, et voilà tout, et ils allaient vers le soleil! Et à
-la fin, comme vous le verrez, il ne resta que Tchao-Ouang.
-
-Beaucoup furent mangés par les Bangalas. Car les Bangalas mangent les
-hommes. C’est un peuple très laid. Ils se font une incision qui va du
-nez au sommet du front, et y jettent des venins qui gonflent la peau. La
-cicatrice a l’air d’une crête, ils sont comme des coqs noirs et
-méchants. Et ils mangent les hommes. Ce n’était pas tout à fait des
-hommes, ces Chinois: personne dans l’humanité, même les nègres, ne croit
-que les Chinois sont tout à fait des hommes, ce serait trop bête. Mais
-c’était de la viande tout de même, et les Bangalas eurent un bon repas.
-
-Les autres furent mangés par la forêt. Elle était monstrueuse et vide.
-Ils y marchèrent cinq mois, ne voyant le grand jour que si le fleuve
-venait à couper l’énorme moisissure verte. Mais ils faisaient des
-radeaux, des choses ingénieuses, des câbles de lianes, pour passer. Eux
-aussi, une fois, ils tuèrent des indigènes, pour leur voler des
-pirogues. Alors, pendant quelques jours, ils remontèrent le Congo.
-
-L’air y était plein d’une brume bouillonnante et perpétuelle. Le matin,
-cherchant le soleil, les Chinois ne l’apercevaient qu’au milieu d’un
-brouillard, et chaque jour, à midi, une grosse pluie tombait. Il y avait
-aussi des tornades qui broyaient les arbres et soulevaient l’eau: aussi
-crurent-ils que le monde entier allait périr. Le Congo était si vaste
-que, lorsqu’il n’y avait pas d’îles dans son cours, du centre on ne
-voyait pas les bords. D’ailleurs, des vapeurs belges le parcouraient,
-et, lorsqu’il y avait des îles, on perdait la direction: de bizarres
-courants faisaient comme des marées.
-
-Ayant préféré suivre un arroyo, ils s’égarèrent, tombèrent dans les
-filets que les Bangalas disposent pour prendre le poisson. Ce jour-là
-encore, les Bangalas eurent de la viande.
-
-Ceux qui restaient--ils étaient dix--reprirent le sous-bois en évitant
-les villages: et il y en a peu, sauf au bord des fleuves. Nul ne vit,
-dans la forêt. Les arbres trop hauts tuent les petites plantes, et les
-animaux eux-mêmes ne trouvent rien à manger. On entend, sans les voir,
-chanter des oiseaux et passer des singes, en l’air. Il y a sur le sol
-des insectes, des serpents et des charognes. Les Chinois les
-ramassaient. Souvent l’odeur des fourmis-cadavres leur souleva le cœur.
-Un autre jour l’atmosphère leur parut douce comme le parfum d’une
-chambre aimée.
-
-Pourtant ce n’était pas des fleurs qui sentaient de la sorte: c’étaient
-des champignons. Les premières bouchées qu’ils en mangèrent les firent
-vomir. Par bonheur ils surent trouver au même endroit, dans la
-pourriture des arbres, de gros vers d’aspect immonde, qui n’étaient pas
-empoisonnés, et ce fut dans cette région qu’Ah-Sing aperçut, en
-soulevant un tronc qui s’effondra en boue, une chose horrible, qui
-remuait. C’était une bête faite comme une boule, avec une arête
-transversale épineuse, et des yeux--des yeux tout en or vivant! Une
-espèce de glu, qui la couvrait, accrochait la boue et les détritus. Avec
-une baguette, Ah-Sing gratta. Les deux flancs de la boule se gonflaient
-et s’abaissaient tour à tour, et la baguette ayant piqué la chose, elle
-marcha. C’était un crapaud.
-
-Il était aussi gros qu’une tête d’homme. Les pustules jaunes qui
-remontaient de son ventre à son échine semblaient des fleurs corrompues
-sur du fumier, et l’arête de son dos était comme une broussaille. Il
-bava du venin, misérablement. Puis, s’étant caché de nouveau sous les
-débris, il rendit une plainte longue et claire, ainsi que font tous les
-crapauds, quand ils appellent les femelles crapaudes.
-
-Ah-Sing, qui avait très faim, pensa que peut-être on pourrait le manger!
-Mais cette bête lui faisait peur, et comme il cherchait une longue
-branche pointue, pour la crever de plus loin, Tchao-Ouang cria:
-
---Ne le tue pas! il est si vieux! c’est le Dieu de la forêt!
-
-L’énormité du crapaud leur fit croire qu’il avait vu couler des siècles.
-Et s’il avait des siècles, il savait tout. Il dominait cette pourriture,
-puisqu’il y avait survécu. La sagesse du monde est dans les vieillards,
-et qui vit longtemps devient Dieu, connaissant le bien et le mal. Cette
-idée, que n’eussent pas eue les barbares d’Europe, n’était pas
-entièrement fausse. La Bête, du moins, était de race antique. Elle
-descendait des grands reptiles lourds qui régnaient seuls sur la terre,
-alors que tout entière elle était encore, comme aujourd’hui sous
-l’équateur, un mélange de fange chauffée et d’eau tiède, sous des nues
-éternelles, entre les laves ardentes de son centre et le soleil fou.
-
---Ne le tue pas! C’est le Dieu de la forêt!
-
- * * * * *
-
-Oui, le crapaud paraissait incarner la forêt même. Il était sale,
-humide, verdâtre et jaune, gigantesque, magnifique, informe, frémissant,
-hérissé, tout gonflé d’une horrible sève, et ses yeux savaient tout, ses
-yeux d’or vivant, ses tristes beaux yeux! Pourquoi était-il resté là,
-insensible à la peur, s’il n’était pas Dieu?
-
-Les flancs du crapaud palpitèrent. Il appelait éperdument les femelles.
-Sans doute l’endroit, dans son horreur marécageuse, était favorable à sa
-race, car beaucoup de femelles en effet étaient là, invisibles, vautrées
-sur leurs œufs qui, jaillis déjà de leur ventre ému, attendaient la
-fécondation. Cachées derrière les arbres enracinés, plus hauts que des
-tours, et les arbres tombés, plus infranchissables que des murs, elles
-répondirent, sur deux notes qui se succédaient sans arrêter. Les
-champignons exhalaient toujours leur bonne odeur, l’atmosphère était
-douce comme le parfum d’une chambre aimée.
-
-Les Chinois s’étant prosternés, crièrent:
-
---Nous ne te tuerons pas, Monsieur-Dieu-Crapaud! Protège-nous. Nous te
-donnerons à manger. Nous savons que tu es fort. Viens avec nous!
-
-Ils allèrent chercher pour lui des vers et des mouches. Tchao-Ouang
-tressa une corbeille, réunit des haillons, en fit une couche sur
-laquelle il fit monter la Bête.
-
-Et le crapaud vint avec eux. Il chantait tous les jours, et toutes les
-nuits.
-
- *
-
- * *
-
-Cependant la tristesse croissait sous les grands arbres.
-
-Les Chinois côtoyèrent des fleuves silencieux et presque sans pente,
-dont la seule vue pénétrait d’une horreur indéfinissable. L’eau en était
-toute noire sous les arbres noirs, d’où ruisselait une humidité
-éternelle, et, sur leurs rives, il y avait une espèce de sous-bois
-impénétrable, des lianes énormes, tordues comme des racines, des
-orchidées parasites dont les fleurs étaient obscènes, des vanilliers et
-des serpents. Le soleil, le soleil, comment marcher vers le soleil? On
-ne le voyait plus. Le jour était fait de brouillard, la nuit d’une
-obscurité si pesante qu’elle paraissait frapper la joue comme une aile
-de chauve-souris.
-
-Mais un grand troupeau d’éléphants passa sur les Célestes, sans les
-voir, ainsi que les hommes passent sur des fourmis. Sortis de la
-rivière, où ils venaient de se baigner, ils fonçaient avec gaieté parmi
-les hautes plantes riveraines, qu’ils dominaient du dos et de la tête.
-Leurs masses énormes enfonçaient par les quatre pieds dans la terre
-mouillée. Mâchant des roseaux juteux, plus gros que la cuisse, ils
-s’éventaient à droite et à gauche, avec leurs grandes oreilles, si fort
-qu’un courant d’air remuait les feuilles autour d’eux. Les plus âgés
-avaient des défenses beaucoup plus longues que le corps d’un homme et
-toutes gercées à la surface, comme si la boue avait essayé de pourrir
-même cet impérissable ivoire.
-
-Un Chinois fut écrasé. Mais quand les éléphants se furent éloignés, les
-autres Chinois virent qu’ils avaient tracé une large avenue dans les
-plantes, une avenue qui menait jusqu’aux eaux lourdes. Et ils virent
-aussi le soleil. Les feuilles sombres étaient devenues vertes, d’un vert
-éclatant et joyeux. Des coquillages, pareils à de gros colimaçons,
-montaient aux branches pour sucer la sève des cassures. Un oiseau
-entièrement bleu s’envola dans la lumière. Tchao-Ouang put montrer du
-doigt l’horizon d’Orient.
-
- * * * * *
-
-Peu après des échardes empoisonnées, fichées dans la terre, blessèrent
-les pieds des survivants, leur causant d’intolérables douleurs. La
-gangrène se mit dans leurs membres. Ils souffraient tant, que plusieurs
-d’entre eux se suicidèrent. Puis des flèches sifflèrent. Frêles comme
-des aiguilles, elles étaient chargées d’un venin presque foudroyant, et
-quand l’une d’elles avait touché le but, on voyait fuir, à travers les
-arbres, une ombre mince comme celle d’un enfant. C’était les nains de la
-forêt qui défendaient leur empire. N’étant pas anthropophages, ils
-tuaient pourtant avec férocité, une longue et cruelle expérience leur
-ayant appris à craindre les autres hommes.
-
-Ah-Sing et Tchao-Ouang auraient été tués comme leurs compagnons sans une
-bizarre aventure.
-
-Ils s’étaient tapis dans un fourré, et n’osaient en sortir. D’abord ils
-mangèrent des coquillages, des feuilles et des espèces de petites
-sangsues, qu’ils écrasaient. A la fin, se sentant très faibles, et
-croyant mourir, pour cacher leurs corps aux Tchong-Toué, ils se jetèrent
-l’un sur l’autre des brindilles de bois, et s’endormirent.
-
-Ils s’éveillèrent sous une caresse et virent, penchée au-dessus d’eux,
-une des pygmées de la forêt.
-
-Elle était toute nue, et non pas noire, mais couleur de cire jaune. La
-figure en losange, avec un crâne fuyant, des seins menus, et le ventre
-trop gros, elle les regardait d’un air sérieux, mais sans méchanceté, et
-montrait le crapaud du doigt. Tchao-Ouang se prosterna devant la Bête,
-et fit signe que c’était un Dieu: alors la pygmée s’inclina également
-devant la majesté du fétiche. Les Chinois témoignèrent qu’ils avaient
-faim: à l’aide d’un arc très petit, dont la flèche avait pour penne une
-feuille d’arbre, elle leur tua un singe. Et, les ayant ressuscités, elle
-les suivit. Mais quand Tchao-Ouang et Ah-Sing, dont les désirs
-s’allumèrent, voulurent la prendre, elle les considéra avec étonnement,
-s’échappa de leurs mains et fut longtemps sans revenir.
-
-Plus tard, ils crurent comprendre par les signes qu’elle fit, et
-quelques mots qu’ils apprirent de sa langue, que les femelles et les
-mâles de sa race vivaient séparés presque toute l’année, et ne se
-réunissaient qu’à certaines époques où les prenait un grand délire
-d’amour, ainsi qu’il arrive chez nous pour les hordes de cerfs et de
-biches. Cette époque coïncide avec celle où le gibier, plus abondant et
-moins farouche, s’assemble aussi pour le rut: on le tue plus facilement,
-il y a plus à manger. L’estomac étant quotidiennement satisfait et le
-sang plus riche, l’instinct de la reproduction s’éveille, confond les
-sexes, la nuit, autour des grands feux, parmi des danses.
-
-Mavê était vierge, et mûre pour la fécondation. Elle savait que la
-saison de l’amour viendrait bientôt, et qu’elle appellerait alors un
-mâle au lieu de le fuir. Pendant cette saison, nulle fille, nulle femme,
-ne peut et par conséquent ne doit résister.
-
-En tout autre temps, toutes doivent fuir l’homme, le mordre et le tuer,
-l’amour n’étant plus qu’une blessure. Ainsi l’ordonnait leur instinct.
-Pourtant, un obscur besoin de maternité poussait parfois les vierges et
-les vieilles, qui n’avaient pas de petits, à secourir les blessés et les
-affamés. C’est à ce sentiment qu’avait obéi Mavê. Elle avait aussi la
-prescience que la grande saison était proche.
-
-C’était une créature singulière, vive et peureuse comme une maque. La
-gaucherie même et la faiblesse des Chinois la rassuraient. Mais quand
-ils proféraient un son dans leur langue elle faisait un bond, et
-disparaissait pendant des heures. Ces paroles étrangères l’effrayaient
-plus qu’une tentative de viol. Elle montait aux arbres, non pas comme
-font les humains civilisés, en embrassant le tronc, mais en appuyant la
-paume des mains et la plante des pieds sur l’écorce, exactement à quatre
-pattes. Jamais ils ne purent la faire rire: les pygmées, étant des
-presque-animaux, ne savent pas rire. Elle était attentive, grave,
-presque triste, et par moments étrangement câline. Les Chinois
-s’amusaient à lui passer la main sur la poitrine et tout le long du dos,
-ainsi qu’on fait aux chattes: elle se pelotonnait de plaisir et ses
-lèvres se relevaient, montrant les gencives et les dents. C’est là une
-grâce que la nature fait aux êtres à qui l’amour est impossible, hors du
-moment très court de la fécondation; tout leur corps, d’une façon
-diffuse, devient sensible aux caresses.
-
-Pour les Chinois, la forêt changea d’aspect. Mavê la connaissait comme
-une fourmi connaît les herbes d’un pré. Elle n’en avait pas peur. La
-marche devint facile, et même délicieuse, les bois paraissaient rire
-devant ces deux hommes encore hagards, et l’espèce de statuette en vie
-qui courait à leurs côtés. Le soir ils faisaient des génuflexions devant
-le Dieu, que Tchao-Ouang portait toujours. Le monstre, maintenant,
-restait presque continuellement endormi. Quand il se réveillait pour
-manger des mouches, ses orbites d’or brillaient d’une façon
-extraordinaire, et il sifflait avec douceur.
-
-Ah-Sing et Tchao-Ouang s’aperçurent que la pygmée avait les yeux tirés
-vers les tempes comme les femmes de leur pays. Leur affection s’en
-accrut. Leur commune continence les gardait contre la jalousie. Ces
-moments pour eux furent si doux qu’ils croyaient fumer l’opium.
-
-Mais une espèce de savane s’ouvrit dans la haute verdure, la première
-qu’ils eussent rencontrée depuis le Stanley-Pool. Elle était semée de
-palmiers, de fromagers et de pandanus. De multicolores oiseaux-mouches
-en semblaient les seuls habitants. Agitant fiévreusement leurs toutes
-petites ailes pour se tenir immobiles dans l’air, ils suçaient du bout
-de leur bec, courbe et souple comme une trompe d’insecte, l’eau
-mielleuse contenue dans les urnes blanches, roses et violettes des
-fleurs. Au sommet des ramures de grosses araignées rouges avaient tissé
-leurs pièges, si haut qu’on n’en voyait plus les fils. On eût dit des
-étoiles arrêtées entre le ciel et la terre.
-
-Mavê eut un cri d’admiration, et vint prendre la main d’Ah-Sing avec une
-figure qui n’était pas la même. On y voyait, pour la première fois, la
-confiance et la soumission. Elle commençait de penser à la grande
-saison. Tchao-Ouang devint très sombre et les fit marcher plus vite. Il
-fallut deux jours pour traverser cette savane. Ils rentrèrent ensuite
-sous l’obscurité des arbres.
-
-Le soir, la halte eut lieu près d’une sorte de marécage, sous des
-palissandres au tronc blanchi de lichens. Une mousse épaisse et trempée
-couvrait le sol. Ils s’endormirent tous les trois près de leur feu qui
-s’éteignait.
-
-Au milieu de la nuit Tchao-Ouang s’éveilla. Les frondaisons vibraient
-d’un bruit qu’une fois déjà il avait entendu: c’était l’appel des
-femelles crapaudes accroupies sur leurs œufs. Sûrement, il y en avait
-des centaines! Et cette nuit n’était pas comme toutes les nuits, même
-pour Tchao-Ouang. Il avait mangé, ses terreurs s’étaient évanouies, la
-force s’élargissait dans son corps; et le Dieu-Crapaud à ses côtés,
-gonflant ses poumons et sa gorge, sifflant très fort ses deux notes
-inégales, passionnées et funèbres, pareilles au cri d’une grande douleur
-qui pourrait devenir une joie, s’éleva péniblement sur les parois de la
-corbeille. Retombé sur le sol, il se traîna vers la boue voluptueuse où
-gémissait sa race. Tchao-Ouang étendit les mains vers la mousse où
-dormait Mavê.
-
-Elle n’était plus là. Ah-Sing avait disparu avec elle. Il comprit: la
-grande saison était venue, la saison où les sexes s’unissent. Il cria:
-
---Ah-Sing! Ah-Sing!
-
-Il n’obtint pas de réponse: mais une flèche siffla contre ses oreilles.
-C’était Mavê qui voulait le tuer parce qu’elle avait choisi son mâle et
-pensait que, puisqu’elle avait choisi, il allait y avoir bataille.
-
-Il cria encore:
-
---Ah-Sing, tue-la, et viens avec moi, viens avec moi!
-
-Ah-Sing lui répondit:
-
---Va-t’en.
-
-Il ajouta d’horribles injures, parce qu’il était fou, et s’enfuit très
-loin, très loin, _à l’envers_, du côté où le soleil se couche.
-
-C’est ainsi que la forêt, n’ayant pu le faire mourir, s’empara tout de
-même d’Ah-Sing. Et elle le garda éternellement. Tchao-Ouang le chercha
-pendant plusieurs jours pour l’assassiner.
-
-Les Chinois pleurent très rarement: il sanglotait.
-
- * * * * *
-
-A force d’errer sans savoir, pourtant, il parvint à l’orée de la silve
-terrible.
-
-D’abord il n’en crut pas ses yeux quand il vit l’horizon. Des collines
-aux pentes douces étaient couvertes d’une herbe si fine, égale et courte
-qu’il y passa la main comme sur un tapis. Des troupeaux de buffles, de
-girafes et d’antilopes, ruminaient paisiblement sans montrer
-d’inquiétude. De grands vautours faisaient dans l’air des cercles qui
-lui montrèrent combien le ciel était haut, le fier ciel bleu! Derrière
-lui, la forêt s’élevait comme une falaise.
-
-Tchao-Ouang se prit à ricaner très fort.
-
-Il posa le crapaud à terre.
-
---Voici la Terre des Herbes, dit-il. Toi tu es le Dieu de la forêt! Ici
-tu n’as plus de puissance--et... et je n’aime pas du tout la forêt!
-
-C’est pourquoi, ayant pris une très grosse pierre, aussi lourde qu’il
-put, il la fit tomber sur la Bête. Elle éclata comme une outre, avec du
-sang, du venin, des liquides impurs; elle éclata sur la terre radieuse
-et sans arbres.
-
-Voilà comment Tchao-Ouang se vengea de la forêt.
-
- *
-
- * *
-
-Il fut recueilli par des noirs zanzibarites, musulmans et marchands
-d’esclaves. Non par pitié, mais il était une curiosité vivante. Sa
-tresse de cheveux, qu’il avait conservée, était défaite, et le reste de
-sa tête n’ayant pas été rasé, il avait le corps enseveli dans une espèce
-de crinière emmêlée, remplie de terre, de morceaux de bois et de
-vermine. Mais nu, il montrait la majesté d’un corps en ruines: une
-tumeur à l’aine, des ulcères aux jambes, deux orteils manquants, rongés
-par les chiques; et ce qu’il y avait de plus étonnant encore, c’était sa
-barbe, qui avait poussé par grands poils rares et droits: un poil ici,
-un poil là, un autre à gauche, un autre à droite, des touffes
-clairsemées au menton pareilles à des bouquets de bambou, Enfin, il
-avait la tête brouillée, il délirait. Et ce fut la seule chose dont les
-Arabes ne s’aperçurent pas, car ils ignoraient son langage.
-
-Ce ne fut qu’un peu plus tard que l’un d’eux s’avisa de prononcer devant
-lui quelques mots de mauvais anglais. Tchao-Ouang répondit par une
-contrefaçon qui n’était pas la même. Le noir zanzibarite eut la plus
-grande peine à le comprendre.
-
-Déformant ce qu’il saisissait mal, et ne voulant pas avoir l’air
-d’hésiter, il dit à ses compagnons que l’idiot aux cheveux sales venait
-de la forêt, et qu’il y avait été poursuivi par des reptiles à figure
-humaine, qui lançaient des flèches. Tel fut le sens qu’il arrangea avec
-les paroles de Tchao-Ouang, et les autres ne furent pas étonnés. Ils se
-contentèrent de demander si l’idiot aux cheveux sales se souvenait
-d’avoir vu des hommes à tête de chien, et le roi du lac obscur qui est
-un serpent: il habite une magnifique case de pierre, dans une île ronde,
-servi par un grand nombre de femmes amoureuses. La grande forêt est
-comme la nuit et la mort: inexplorées, on les remplit de merveilles.
-
-Tchao-Ouang leur demanda où ils allaient, et quand ils lui parlèrent de
-Zanzibar, il ne comprit pas; mais la caravane allait vers l’Orient, cela
-lui suffit. On lui laissait des débris de nourriture, par charité. C’est
-ainsi qu’il boitilla sa route à côté des esclaves, dont les plus heureux
-devaient être vendus à des Arabes de l’Yémen, hommes justes et doux,
-tandis que les autres, repris par les croiseurs européens, et
-hypocritement libérés, étaient condamnés à mourir dans les plantations
-allemandes et anglaises, sous le nom fallacieux d’engagés volontaires.
-
-Les étapes succédèrent aux étapes. Enfin, un jour, Tchao-Ouang aperçut,
-sous ses pieds même, une étendue d’eau qui n’en finissait pas. C’était
-l’Océan Indien. Sous une brise tiède, de petites vagues courtes
-clapotaient, une foule de crabes couraient sur le sable; la mer, jusqu’à
-l’horizon, reflétait le ciel comme un miroir cassé.
-
- *
-
- * *
-
-Des boutres vinrent, qui emportèrent les esclaves. Un autre navire
-conduisit Tchao-Ouang à Zanzibar.
-
-Les premiers humains qu’il y rencontra furent des Parsis célébrant un
-mariage. La nuit tombait, et les nouveaux époux marchaient vers leur
-demeure au milieu des cierges et des feux, symbole divin de l’éternelle
-lumière, principe bienfaisant du monde. Couronnés de fleurs, les amis
-des mariés chantaient.
-
---Voici l’Inde, songea le Chinois. Je ne me suis pas trop écarté de ma
-route vers l’Empire du Milieu.
-
-Mais bientôt il retrouva des noirs, des noirs en masse: Mozambiques dont
-la peau sentait le poisson salé, Zoulous de haute taille et de mine
-guerrière. Souahélis des Comores, Somalis aux jambes sans mollets, et
-des juifs d’Abyssinie, qui sont noirs, et toutes les espèces de métis
-que produit le mélange de toutes les races, et des Européens enfin,
-Portugais, Anglais, Allemands, Français et Belges. Ils étaient là comme
-de l’autre côté de l’Afrique. Tchao-Ouang avait fait toute l’immense
-route, subi toutes les misères pour les retrouver, et les retrouver les
-mêmes--les mêmes de costume, d’insolence, d’incompréhension et de
-brutalité. Il était allé d’un océan à un autre, et ce n’était pas encore
-sa patrie!
-
-La confusion de son cerveau fut à son comble. Nulle volonté ne le
-dirigea plus. Plus égaré que dans les bois de la pluie éternelle, sans
-nulle idée de suicide, devenu comme une bête, cherchant un coin pour s’y
-coucher et dormir, il erra dans les rues. Elles étaient plus bruyantes
-encore à ce moment de la nuit qu’à l’heure de son débarquement. Tous les
-blancs qui s’arrêtent à Zanzibar, qu’ils aillent aux mines du Transvaal
-ou à Madagascar, qu’ils aient été embauchés pour les travaux du chemin
-de fer de l’Ouganda, ou par les maisons de commerce allemandes, ont peur
-de mourir. Ce sont des malheureux ou des risque-tout, des gens de
-misère, de crime ou d’ambition; non pas des philosophes, des curés ou
-des savants. Ils sont venus sur des steamers, sans prévoir, sans
-s’imaginer ce que pouvait être le monde où ils allaient, et combien ce
-monde était loin, et comme il était différent. C’est pourquoi ils
-éprouvent tout de suite le besoin d’être très saouls, et d’aller chez
-des femmes. Et ce n’est point par vice, allez! Il y en a beaucoup qui
-ont bien envie de pleurer. Seulement, de boire leur cache ce qu’ils
-voient, et surtout évoque des images connues, des souvenirs ressuscités
-qu’ils content aux autres ivrognes. C’est ce qu’ils appellent faire
-connaissance. Et ils vont vers les femmes comme de petits enfants, parce
-qu’ils ont peur.
-
-C’est pour cette raison qu’il y a beaucoup de femmes à Zanzibar, et pour
-tous les goûts: des Négresses, des Françaises, des Anglaises, des
-Valaques et même des Japonaises.
-
-Les Japonaises sont près du consulat d’Allemagne, non loin de la rue des
-marchands d’ivoire. Et cela fit que, passant par là, Tchao-Ouang fut
-bien surpris d’entendre parler _pidgin-english_, qui est le sabir
-d’Extrême-Orient, et de comprendre.
-
-Alors, il demanda l’aumône dans ce jargon, sur le ton désespéré des
-mendiants de Shanghaï.
-
- * * * * *
-
-Mademoiselle Chair-de-Baiser, qui guidait un midshipman anglais
-extrêmement ivre au milieu d’une véranda peuplée d’embûches,--caisses de
-champagne posées sur le plancher, guéridons, _easy-chairs_, dressa
-l’oreille à cette musique, qui lui rappelait des contrées jadis
-parcourues. Comme elle était bonne fille, elle fit monter Tchao-Ouang et
-lui mit sous le nez une écuelle pleine de riz et de petits poissons
-secs.
-
-Et quand il eut mangé, elle lui demanda son histoire.
-
-L’air sentait le champagne et le whisky aigris, le fard, les parfums à
-bon marché. Mais il y avait aussi dans la chambre l’odeur des poivriers,
-venue de la campagne, qui en est plantée, et la pleine lune descendait
-lentement vers l’ouest--une lune majestueuse et claire dont la lueur
-emplissait le ciel.
-
-Tchao-Ouang dit tout: tout ce qui lui était arrivé, tout ce qu’il avait
-souffert. Et Chair-de-Baiser, dont l’âme était restée puérile,
-s’émerveillait, car le conte était beau et inouï.
-
-Quand il eut terminé, Tchao-Ouang ajouta:
-
---Tu es presque de ma race, toi. Ta peau n’a pas l’horrible odeur de
-celle des blancs, une odeur pareille à celle des tigres, parce que comme
-les tigres ils se nourrissent de viande. Et je sais que ta patrie, si
-elle n’est pas la mienne, est celle du Soleil Levant. Assurément, c’est
-là que naît le soleil, et par conséquent la mienne est avant celle-là.
-Enseigne-moi ma route, je la ferai à genoux, s’il le faut.
-
-Mademoiselle Chair-de-Baiser secoua la tête.
-
---Le soleil ne naît pas chez nous, dit-elle. Il sort de l’eau tous les
-matins, ou de derrière les collines, suivant l’endroit, au Japon comme
-ailleurs. J’ai interrogé les blancs, qui viennent ici. Ils m’ont répondu
-des choses incroyables, où j’ai compris que la terre est ronde. Tu
-marches vers un mensonge. Le soleil ne naît pas, et il ne meurt pas. Il
-n’y a que les hommes, les bêtes et les plantes qui meurent. Mais le
-soleil et la terre, ils sont éternels. Voilà ce que je crois parce que
-les blancs me l’ont dit, eux qui savent tout.
-
---Chair-de-Baiser, cria Tchao-Ouang en pleurant, tu dis un miracle
-impossible. Et si même cela était, si la terre est ronde, je n’ai qu’à
-en faire le tour pour revoir la Chine.
-
---Non, fit-elle: à cause des blancs!
-
---Tu es très bonne, dit Tchao-Ouang. Je suis pauvre et tu m’as fait
-donner à manger. Puissent les ombres de tes ancêtres jouir de tes
-mérites, et vivre éternellement dans la gloire. Explique-moi pourquoi
-les blancs m’empêcheront de revoir mon pays.
-
---Parce qu’ils ne t’y conduiront pas. Ils te mèneront là où ils auront
-besoin de toi. As-tu jamais vu un cheval ou un bœuf mourir dans la
-prairie où il est né? La terre est vaste, et les blancs seuls savent s’y
-diriger. Pour les autres hommes aucune route ne mène jamais au point de
-départ. Et encore, ces blancs, combien il en est peu que je vois revenir
-ici, de ceux qui ont passé! La terre est trop grande, même pour eux,
-elle les mange. Moi aussi, je voudrais revoir le Japon. Et me voilà.
-
- * * * * *
-
-Elle alla chercher une pipe au fourneau minuscule, avec un très gros
-tuyau de bambou, alluma une petite lampe, et fit griller quelque chose
-au bout d’une aiguille. Alors Tchao-Ouang lui demanda les yeux
-brillants:
-
---C’est au Japon que tu as appris à fumer l’opium?
-
---Non, dit-elle, à Saïgon. C’est un Français qui m’a appris à brûler la
-fumée noire! Il est mort. Et me voici.
-
---As-tu de l’argent? fit le Chinois.
-
-Elle ne répondit pas cette nuit-là parce qu’elle avait peur de lui. Mais
-plus tard, Tchao-Ouang lui expliqua ses plans.
-
- * * * * *
-
-Car Tchao-Ouang est resté à Zanzibar. Il y tient avec Chair-de-Baiser,
-une fumerie d’opium où viennent les Européens. Il a un coup d’œil
-particulier, Tchao-Ouang, pour reconnaître les Européens qui aiment
-l’opium! Et quand ils ont les joues bien creuses, les mains bien
-mouillées, et tremblantes, il est très content dans son cœur, parce que
-ces blancs-là _aussi_ ne reverront pas leur pays... à cause de la fumée
-noire.
-
-
-
-
-L’AVEUGLE
-
-A M. Anatole France.
-
-
-... L’homme marchait, une main appuyée sur le bras d’un soldat du 75e de
-ligne, d’un pas très raide, la tête un peu renversée en arrière.
-
-Les hautes collines du Rhône et de la Saône dévalaient devant eux,
-chargées de maisons à huit étages. L’église de Fourvières, dominant des
-jardins et des escaliers aux pentes précipitées trop neuve, ressemblait
-à ces faux châteaux forts que les Anglais bâtissent sur les falaises
-au-dessus des plages à la mode. Ce jour-là, bien qu’on fût en hiver, il
-n’y avait pas de brouillard, à cause du froid, qui était très sec. Le
-soleil brillait dans l’air transparent et les choses avaient l’air gai.
-
---C’est beau, Lyon! dit le petit soldat, pour causer.
-
---Je ne sais pas, dit l’homme. Je suis de Romans.
-
---Et alors, maintenant vous n’y voyez plus, du tout, du tout? Et vous
-n’étiez jamais venu ici, _avant_? Vous êtes tout à fait aveugle?
-
-Et il répéta pour lui-même, afin de se bien représenter les choses par
-les images qu’évoquait sa propre parole, comme font presque tous les
-paysans et beaucoup d’ouvriers:
-
---Vous ne voyez pas les maisons, les bateaux, les chevaux! Vous n’y
-voyez pas pour vous conduire?
-
---Non, fit l’homme brièvement.
-
-Le soldat parut triste; de cette tristesse où il y a une part
-d’embarras, une espèce de confusion à l’idée que les gens sont
-malheureux, qu’il n’y a rien à faire pour les secourir, et qu’on n’entre
-même pas pleinement dans leur infortune, puisqu’il est impossible de la
-ressentir comme eux. Ils marchèrent en suivant les quais sans parler
-davantage, et longtemps.
-
---Voici l’hôpital militaire, dit le soldat, à la fin.
-
-Et il respira, l’air soulagé.
-
-Comme il s’était arrêté, l’homme s’arrêta. Et le soldat s’adressa tout
-de suite au portier. Le silence de son compagnon lui avait pesé.
-
---Voilà, expliqua-t-il. L’homme est arrivé tout seul, en chemin de fer,
-avec un papier signé du major de Romans. C’est-à-dire, tout seul... ceux
-qui l’avaient accompagné se sont arrêtés à Vaise, je ne sais pas
-pourquoi. Quand il a entendu crier: «Lyon!» il est descendu, mais il est
-resté devant les wagons sans bouger.
-
-»--J’ai un papier pour l’hôpital militaire, qu’il disait seulement.
-
-» L’adjudant de service a lu son papier et lui a dit:
-
-»--Vous n’y voyez pas. On va vous conduire.
-
-» Moi, j’étais là, sur le quai. L’adjudant m’a réquisitionné.
-
-»--C’est bien, fit le portier. Vous pouvez vous en aller.
-
-» L’homme était resté parfaitement immobile et muet, à la place où son
-guide l’avait laissé.
-
-»--Votre feuille de route, la lettre du major?
-
-» Il obéit et tira les papiers de sa poche.
-
-»--... Tiens, vous vous appelez Dieutegard? Un drôle de nom.
-
-» Pas de réponse. Le portier continua:
-
-»--Vous êtes aveugle, mais muet? Ça ne vous ferait pas mal aux yeux, de
-parler!
-
-» Cependant il fit conduire l’homme au premier étage par un infirmier.
-Et cet infirmier fut très doux, à cause de la grande pitié qui est dans
-le peuple pour les aveugles.
-
- *
-
- * *
-
---... Dieutegard, de la classe 78, dit le major. Je sais ce que c’est.
-Mon confrère de Romans m’a écrit: un simulateur anarchiste. Apportez
-l’ophtalmoscope.
-
-C’était un major à trois galons, jeune encore, avec une figure vive qui
-éclatait d’intelligence; une intelligence de montagnard, faite d’un âpre
-vouloir et de suite dans les idées. Il aimait son métier, qui était
-resté pour lui neuf et passionnant comme au premier jour.
-
---Vous faisiez partie d’un club anarchiste, dit-il. Quelques jours avant
-de tirer au sort, vous n’êtes pas venu à votre atelier de la filature
-Magnabos, et vous avez prétendu être devenu subitement aveugle. Aveugle,
-comme ça, du jour au lendemain? Je dois vous prévenir que c’est
-invraisemblable. A Romans, il n’y avait pas d’ophtalmoscope. Le major du
-dépôt vous renvoie ici. Vous êtes anarchiste, vous ne voulez pas servir,
-et vous simulez la cécité. Voilà ce qu’on suppose. Nous allons voir.
-
-Il parlait avec une fermeté paisible et impersonnelle. N’était-ce pas
-son droit, à cet homme, de mentir? Il s’agissait seulement de le
-convaincre qu’il mentait. Cela c’était son devoir à lui, le docteur
-Roger.
-
---Si encore, continua-t-il, vous aviez affecté la cécité partielle, un
-affaiblissement, rien qu’un affaiblissement de la vue. Cela se défend.
-Mais ça!... Comment dites-vous que c’est arrivé?
-
---J’étais sur la route de Saint-Étienne, avec des amis, récita lentement
-Dieutegard. Le soleil tapait fort. Voilà que j’ai eu un éblouissement,
-et comme l’idée que la foudre m’entrait dans le crâne. Je suis tombé sur
-un tas de pierres, et j’ai dit aux camarades: «Je n’y vois plus!»
-
-Roger le laissait parler, affectant de ne pas le regarder, d’être tout à
-la mise en train de l’ophtalmoscope. Puis, brusquement, il envoya droit
-dans la figure de l’homme son index et son doigt du milieu, qui, faisant
-fourche, s’arrêtèrent à un centimètre à peine des paupières levées.
-C’est le moyen classique, le plus anciennement employé, le meilleur.
-
-L’homme ne broncha pas.
-
---Diable, fit le médecin, vous êtes fort... Fermez tout, dit-il à un
-infirmier.
-
-L’infirmier ferma la porte, les volets, fit tomber les rideaux verts des
-fenêtres. Une nuit artificielle et triste régna dans la pièce.
-L’ophtalmoscope était allumé; le major en projeta d’un coup
-l’éblouissante lumière sur les deux pupilles. Ces rayons, réverbérés,
-ont une intensité blessante dont peuvent se rendre compte tous ceux qui
-ont seulement essayé de fixer une lanterne de locomotive ou
-d’automobile. Dieutegard ne cligna même pas les yeux.
-
---C’est bien travaillé, dit le docteur Roger, narquois. Vous vous êtes
-exercé longtemps, n’est-ce pas? Seulement, on ne pense jamais à tout.
-_Vos pupilles réagissent contre la lumière!_
-
-Lorsqu’un homme a été mis quelques secondes dans une obscurité presque
-complète, si quelque clarté vient subitement à lui frapper les yeux, ses
-pupilles se rétractent. Et il ne peut pas plus les empêcher de se
-rétracter qu’on ne saurait défendre à une sensitive froissée de replier
-ses feuilles. C’est la nature qui veut ça. Voilà pourquoi le major
-triomphait.
-
---Et il n’y a rien dans vos yeux, rien! Pas l’ombre d’une lésion. Bon
-pour le service, mon ami!
-
---Ce n’est pas ma faute s’il y a des maladies que les médecins ne
-connaissent pas, répondit Dieutegard, avec une telle indifférence qu’il
-semblait parler pour un autre. Je vous dis que je n’y vois pas.
-
---C’est comme si vous me racontiez que vous n’avez pas de jambes. On
-_voit_ que vous y voyez... Rompez!
-
- *
-
- * *
-
-Le soldat Dieutegard, définitivement incorporé, fit d’abord trente jours
-de prison pour avoir simulé une infirmité le rendant impropre au
-service. Durant trente jours et trente nuits, il vécut dans une cellule
-large de deux mètres, longue de quatre, où il n’y avait rien qu’un lit
-de bois scellé au mur. L’air y pénétrait, mais non la lumière; il n’y
-régnait qu’un sombre crépuscule. Prendre ses repas, et quels repas! dans
-la quasi-obscurité des cellules militaires est une des plus
-insupportables souffrances dont se plaignent ceux qu’on y
-enferme,--quand ils ont des yeux qui voient: Dieutegard perdit
-l’appétit. Mais ce n’était pas une preuve suffisante qu’il simulât. Le
-manque d’exercice pouvait expliquer, à lui seul, son dégoût de la
-nourriture. Pour faire prendre l’air aux prisonniers la coutume est de
-les astreindre à certaines corvées assez dures. Ils charrient des
-cailloux, portent des fardeaux. Mais le condamné persista dans son
-attitude: il n’y voyait pas, disait-il, donc il ne pouvait travailler.
-Les gradés et les hommes chargés de le faire sortir marchaient droit sur
-lui pour l’effrayer. Il ne se détournait pas et se laissait heurter.
-Certains, à cause de sa figure imberbe et pâle qui donnait de l’émotion,
-l’appelaient «Napoléon». D’autres, à cause de la comédie qu’on
-l’accusait de jouer, le nommèrent «le Pitre». A la fin, on unit les deux
-sobriquets en un seul. L’inertie de Napoléon-le-Pitre triompha de
-l’obstination qu’on lui opposait. On le laissa tranquille dans sa nuit.
-S’il était aveugle, ça ne pouvait pas lui faire de mal. S’il ne l’était
-pas, il n’avait que ce qu’il méritait.
-
- * * * * *
-
-Cependant, le matin du trente et unième jour la porte de sa prison
-s’ouvrit et deux soldats le conduisirent au fort Lamotte.
-
- * * * * *
-
-La tête trop haute, les yeux fixes, accompagné de ses gardes, il
-traversa le long faubourg de la Guillotière. La nuit avait été
-pluvieuse, et les pavés restaient boueux. Il mit le pied dans toutes les
-flaques.
-
---Si tu regardais par terre, comme tout le monde, tu éviterais de les
-mouiller, dit un des soldats.
-
---Puisque je suis aveugle! répondit Dieutegard.
-
---Ou bien parce que tu veux avoir l’air aveugle! Et si tu regardais par
-terre, tu ne pourrais pas t’empêcher d’éviter les trous, tu ne pourrais
-pas: les pieds et les yeux se mettent d’accord sans qu’on y pense.
-Baisse la tête, un peu, pour voir!
-
---Pour voir? répéta l’autre ironiquement.
-
---Oui, pour voir, espèce de fumiste! Et si tu ne le fais pas maintenant,
-fais-le tout à l’heure. C’est un conseil que je te donne pour ta santé.
-
-Le deuxième soldat ricana. Il savait ce qu’on préparait. Dieutegard,
-dédaigneusement, garda le silence, sans se soucier d’obéir, et l’on
-comprenait que même il s’efforçait de penser à des choses très
-lointaines. On arriva au terme de cette longue promenade.
-
-Le fort Lamotte a été construit jadis pour défendre Lyon contre
-l’attaque possible d’une armée étrangère. Plus tard il fut considéré
-comme une citadelle dominant le grand faubourg de la Guillotière, où
-bouillonnait alors, où sommeille maintenant, une population grave et
-violente. A cette époque, son enceinte assez vaste fut couverte de
-casernes, qui abritent encore aujourd’hui un régiment d’infanterie et un
-bataillon de chasseurs à pied. Toutefois ses bastions, ses remparts à la
-Vauban n’ont pas été détruits. Ils servent à séparer la congrégation
-militaire qui l’habite de l’agglomération civile qui l’entoure et, pour
-ainsi dire, l’assiège. L’air d’ailleurs y est pur, et, des fossés
-profonds rendant la surveillance plus facile, les hommes y sont défendus
-contre les tentations. On ose bien sauter un mur, mais un rempart haut
-de dix mètres... Les soldats y peuvent seulement rêver sur les glacis.
-C’est plus sain pour eux et pour la société.
-
-Dieutegard franchit la grille sans saluer le poste. Ses gardes lui en
-firent des reproches, avec cette espèce de timidité inquiète des simples
-soldats qui craignent souvent d’être punis eux-mêmes, ou du moins mal
-notés, pour les fautes que commet leur voisin. Alors l’aveugle porta la
-main à son képi, en s’excusant. Après la première cour, où sont les
-casernes des chasseurs à pied, la côte est assez raide. Il butta fort
-naturellement à la montée. Devant les bâtiments du 75e de ligne, le
-major Roger l’attendait en causant avec quelques officiers. Et des
-sous-officiers aussi étaient là, en assez grand nombre, rieurs,
-empressés et déférents.
-
---Il joue bien son rôle en tout cas, dit l’un d’eux.
-
---Vous savez, dit le major Roger, que je proteste contre cette
-expérience.
-
---Protestez tant qu’il vous plaira, dit un capitaine. L’homme n’est plus
-à vous, il est inscrit à ma compagnie, et... vous avez déclaré qu’il y
-voyait. Donc...
-
---Mais si je m’étais trompé? dit Roger.
-
---Si vous vous êtes trompé, ça vous regarde. Moi, j’ai reçu un homme qui
-voit, administrativement, qui voit tellement bien qu’il a fait trente
-jours de prison pour avoir prétendu n’y pas voir. C’est une preuve, ça!
-Et par conséquent j’ai le droit de donner les ordres au soldat
-Dieutegard... Tout est-il prêt? continua le capitaine, s’adressant à
-l’un des sous-officiers.
-
---Oui, mon capitaine. Il n’y a qu’à faire monter l’homme sur le glacis,
-par le petit escalier qui est derrière la cantine, et à le mettre sur le
-sentier. Il n’a pas dix mètres, ce sentier, et il aboutit au fossé,
-au-dessus de la casemate nord-est.
-
---Et... vous avez pris vos précautions? demanda le major. C’est raide,
-vous savez.
-
---Raide! fit le capitaine. Vous croyez qu’il parlera dans les journaux?
-
---Non! dit le major. Ou alors je me trompe beaucoup sur son compte.
-C’est peut-être un anarchiste; ce n’est sûrement pas un cafard.
-
---Ni même un bavard?
-
---Ni même un bavard. S’il avait voulu déjà... Et voulez-vous que je vous
-dise? il m’est sympathique.
-
-Le commandant Lecamus était présent. Envahi par l’obésité, il lisait
-beaucoup. Ses égaux en grade s’accordaient à lui reconnaître beaucoup
-d’intelligence; car, ne se tenant plus à cheval, il devait bientôt
-prendre sa retraite. Et le commandant Lecamus prononça:
-
---Un simulateur? Car, si vous lui laissez subir cette épreuve, c’est que
-vous le croyez un simulateur. Et il vous est sympathique?
-
-Le major Roger n’osa pas répondre. Il évitait même de descendre dans sa
-propre pensée, bien qu’il fût médicalement persuadé que l’homme avait
-menti. Et c’était même une sorte de dérision à la science que cette
-unique réponse: «Je n’y vois pas» à toutes les constatations qui,
-d’après les manuels et les autorités en la matière, devaient suffire à
-confondre Dieutegard.
-
-Celui-ci attendait, immobile et indifférent, les yeux sans regard mais
-éclatants, trop éclatants sous la lumière. Et avec sa figure blême,
-maigre et triste, ses sourcils froncés, ses cheveux noirs, tout son
-masque impérieux et atone, tragique et falot, il ressemblait à la fois à
-Bonaparte et à Pierrot.
-
---Napoléon-le-Pitre, fit Lecamus. Ses camarades l’appelaient
-Napoléon-le-Pitre, n’est-ce pas? Eh bien, c’est trouvé.
-
-Il ajouta d’un trait:
-
---Comme la vue est belle, d’ici!
-
-Il n’y a rien de plus fort sur l’âme que les paysages qui la frappent en
-même temps qu’une émotion violente. Il est des gens qui ne peuvent se
-souvenir d’une journée de mai que s’ils ont entendu ce jour-là une voix
-de femme chanter dans un jardin. Pour qu’ils aient gardé la mémoire de
-telles fleurs, tels arbres, telles eaux courantes--parfois moins encore,
-tel petit caillou qui demeure tout droit dans leur cerveau vide d’images
-comme une stèle dans un cimetière,--il faut qu’un choc imprévu,
-échauffant leur âme sèche, l’ait rendue susceptible d’empreinte. Lecamus
-avait à peine parlé que tous les spectateurs pâlirent. Ayant embrassé du
-même coup d’œil Dieutegard et les choses qui l’entouraient, ils étaient
-sortis d’eux-mêmes.
-
-Ils virent le petit sentier nu, l’herbe usée du glacis, l’homme habillé
-de treillis et les deux soldats gardiens. Puis subitement le rempart
-tombait. On n’apercevait plus qu’une large coupure d’air pâle au delà
-d’une bordure de grès rouge. Par une oblique assez douce, mais dont
-l’esprit réalisait avec un saisissement tragique le sens terrifiant, le
-regard plongeait jusqu’au fond du fossé,--le fond du fossé avec une
-flaque d’eau, des pierres et des ordures semées, de la vulgarité, de la
-laideur poignante, un gazon sale. Et au delà, encore au delà, des
-prairies vertes s’aplanissaient, des toits rouges éclataient, de petites
-cabanes rousses, dans des jardins maraîchers, avaient l’air de joujoux.
-Enfin, à l’horizon inaccessible, le brouillard du Rhône, grave et lourd,
-lent et blanc, roulait sous le soleil. «Que la vue est belle!» avait dit
-Lecamus. Ah! oui, elle était belle! mais toujours l’œil revenait là,
-vers ce fond affreux de fossé, avec son herbe galeuse, ses pierres, sa
-flaque d’eau jaune, et ses ordures...
-
---Dieutegard, dit le capitaine, marchez devant vous!
-
-L’homme tendit l’oreille très naturellement vers celui qui venait de
-parler. Le corps suivit la direction de la tête et marcha en s’éloignant
-du rempart.
-
---Droit devant vous, nom de Dieu!
-
-Et toujours, au fond du fossé, les pierres, la flaque d’eau, les
-fragments de boîtes de conserves, brillaient d’un éclat insupportable.
-
---Droit devant vous!
-
-Les deux soldats, gauches et un peu pâles, remirent Dieutegard dans
-l’axe du sentier. Et cette fois il marcha!
-
-Ses lèvres se retroussaient sur ses dents. Il eut un instant la
-physionomie bouleversée. De l’expression sur cette face raidie et morte
-depuis si longtemps! c’était comme si un portrait devenait vivant, par
-un étrange miracle, à mesure que la peinture s’en écaille... Et il
-marcha. Ce n’est pas long, dix mètres! c’est douze ou quinze pas, même
-des pas d’aveugle.
-
-... Un, deux, trois, quatre... Dieutegard, en avançant, reprenait sa
-figure inexpressive et blanche. Cinq, six, sept, huit, neuf... Il
-continua sans hésiter vers le vide... Dix, onze, douze, treize...
-
---Assez! cria Lecamus qui étouffait. C’est idiot, arrêtez-le!
-
-Quatorze, quinze... Le quinzième pas mit Dieutegard au-dessus de
-l’abîme, et il disparut, sans un cri, dans un grand et farouche silence.
-Tout le monde courut.
-
---Le filet était solide, dit le capitaine au major Roger. Il n’y a pas
-de crainte.
-
-Mais il courait comme les autres. On avait fixé, sur des étais attachés
-dans la casemate, dont les meurtrières s’ouvraient dans les murs même du
-rempart, un filet vaste et solide. En vérité, on avait réglé ça comme au
-cirque, ainsi que l’avait dit le sergent. Et Dieutegard était là, intact
-et tranquille, couché sur ce lacis de cordes menues.
-
- *
-
- * *
-
-Quelques minutes plus tard le major et Dieutegard étaient seuls, face à
-face, dans le bureau d’un sergent-major. Et le médecin, debout, presque
-tremblant, tant il avait les nerfs secoués, semblait plus ému que son
-patient. Assis sur une chaise, les deux mains sur les cuisses, celui-ci
-souriait très doucement. Le commandant Lecamus avait beaucoup insisté
-pour qu’il prît un cordial réconfortant... «un bon verre de rhum, ou
-quelque chose comme ça». L’homme avait refusé poliment, mais sur le ton
-d’un égal.
-
---Écoutez, dit le major. Vous venez d’être l’objet d’une expérience très
-rude Vous devez sentir, à sa rudesse même, que c’est la dernière. J’ai
-laissé faire parce que je voulais savoir la vérité, parce que c’est mon
-métier, mon devoir, ma passion de la savoir. Maintenant je vais demander
-votre renvoi devant la Commission de réforme. Vous n’ignorez pas que
-votre passage devant cette Commission est une pure formalité, qu’on
-acceptera sans discuter les conclusions de mon rapport: Mise en congé
-numéro 2, c’est-à-dire sans indemnité, du soldat Dieutegard, pour
-infirmité contractée avant l’entrée au service. Ce rapport, le voici, je
-l’avais préparé d’avance. Je le signe devant vous. Seulement, j’ai
-quelque chose à vous demander. On vous a soumis à une surveillance qui
-est allée jusqu’à la persécution, c’est possible. On vous a fait subir
-une terrible épreuve, je le reconnais. Eh bien, maintenant,
-croyez-vous... croyez-vous à ma parole?
-
-Dieutegard réfléchit et répondit simplement:
-
---J’y crois.
-
---J’en étais sûr, continua le major avec une égale simplicité. Je vous
-jure donc que, quoi que vous me répondiez, rien ne sera changé aux
-conclusions de mon rapport. Dans deux jours, à midi, vous serez
-définitivement réformé. Mais je veux savoir si la science a tort, si les
-indices qui m’ont fait croire que vous simuliez la cécité m’ont trompé.
-Vous répondrez?
-
---Oui, fit l’homme de la tête.
-
---Je vous demande donc si vous êtes aveugle.
-
-Alors Dieutegard se leva. Il souriait de plus en plus, indiciblement
-fier, victorieux. Faisant deux pas, il prit, d’un geste sec et précis,
-sur la table du serpent-major, un petit livre à couverture bleue que le
-médecin reconnut d’un coup d’œil: c’était la «Théorie du Service
-intérieur des Troupes d’infanterie». Et l’ayant ouvert à la première
-page il lut sans hésiter, d’une voix froide:
-
- PRINCIPES GÉNÉRAUX DE LA SUBORDINATION
-
- _La discipline faisant la force principale des armées, il importe que
- tout supérieur obtienne de ses subordonnés une obéissance entière et
- de tous les instants; que les ordres soient exécutés littéralement,
- sans hésitation ni murmure; l’autorité qui les donne en est
- responsable, et la réclamation n’est permise à l’inférieur que
- lorsqu’il a OBÉI._
-
---Assez! dit le docteur Roger.
-
- --... _Tout militaire_, poursuivit Dieutegard, _doit en toute
- circonstance, soit de jour, soit de nuit, même hors du service, de la
- déférence et du respect à ses supérieurs des armées de terre et de
- mer, quels que soient l’arme et le corps auxquels ils appartiennent_.
-
-L’aveugle, le faux aveugle, dont la figure pâle éclatait maintenant
-d’une quasi-insolence, voulut continuer à lire; mais le major Roger
-l’interrompit d’un air si naturellement fier qu’il s’arrêta.
-
---Ce n’était pas le chef, qui vous interrogeait, fit le major, c’était
-un homme comme vous, qui vous a donné sa parole de ne jamais se souvenir
-de ce que vous avoueriez. Il ne faut pas lui rendre son serment trop
-rude; parce que... parce que c’est lâche.
-
-Les yeux de Dieutegard devinrent humides.
-
---Je vous demande pardon, fit-il d’une voix changée, sincère et
-triste,--une voix vivante. C’est une faiblesse que je ne devrais pas
-avoir, mais _je ne peux pas_ supporter l’idée de passer pour un
-lâche!... Tout à l’heure, le filet pouvait casser, et vous avez risqué
-ou laissé risquer cela, avouez-le, beaucoup moins pour satisfaire votre
-curiosité scientifique que pour me vaincre. Mais vous étiez _presque
-sûr_ qu’il ne casserait pas. Moi, c’est la même chose. Si tout le monde
-faisait comme moi, et en France seulement, sans que mon exemple fût
-suivi ailleurs, la France pourrait être envahie. Mais le risque me
-paraît si peu probable que j’ai le droit de le négliger. Et, après tout,
-si j’ai pu échapper à la servitude militaire, c’est au péril de ma vie.
-
---Ah! fit Roger ironiquement, c’est un grand courage! Et si l’événement
-que vous ne voulez pas prévoir arrive, vos compatriotes auront à
-défendre la vie que vous avez prudemment économisée, et celles de vos
-pareils. Et dire que la France est aujourd’hui le seul pays où les lois
-et les mœurs permettent de tout dire, de tout penser, de tout écrire! le
-seul où, sans perdre sa place et crever de faim, on puisse nier Dieu,
-non pas dans de gros bouquins que personne ne lit, mais dans des papiers
-d’un sou! le seul où n’importe qui prend le droit impunément d’engager
-le troupeau des hommes à vivre sans maître et sans lois--sans maître, et
-sans lois, ce troupeau qui n’a pas une pensée à lui: la bonne
-blague!--le seul où tout ce qu’on aventure, à outrager les juges et les
-chefs, les juifs et les chrétiens, la postérité et les ancêtres, les
-étrangers et les fils du sol, les pauvres et les riches, les rêveurs
-d’un avenir d’égalité heureuse, et les voyageurs fatigués qui se sont
-couchés au pied d’une haie et ne veulent plus qu’on y touche,--le seul
-où tout ce qu’on aventure, je vous dis, c’est d’être décoré! Ah oui! une
-belle patrie, la vraie patrie pour un anarchiste! Et ça vous est égal
-qu’on la détruise! Où iriez-vous _après_?
-
---Alors, dit Dieutegard, pourquoi est-ce vous qui voulez la défendre?
-
---Pourquoi? fit Roger. Eh bien! même pour ça! Pour qu’elle désorganise
-dans l’univers ce qui reste à désorganiser. Et puis pour les vérités,
-pour les possibilités de vérités qui bouillonnent dans cette chaudière!
-Parce que nous sommes les gardiens d’un alambic dont peut-être il ne
-sortira rien, mais peut-être la pierre philosophale! Et parce que c’est
-le pays, je crois, où l’on pense le moins platement.
-
---Et si mon acte était _aussi_ un ingrédient pour votre alambic? demanda
-Dieutegard.
-
-Le major Roger ne répondit pas.
-
-Un instant, qui fut très court, ces deux hommes eurent l’idée de
-s’ouvrir plus profondément leur âme, de s’avouer mutuellement le doute
-profond que laissent toujours, dans une âme juste, les arguments de
-l’adversaire. Et le même retour de pensée arrêta leur voix: A quoi bon?
-Lorsqu’on est d’un camp, il faut rester de ce camp. Sans quoi l’on n’est
-rien, qu’un dilettante. Et alors à quoi sert-on?
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- RAMARY ET KÉTAKA 1
- BARNAVAUX, GÉNÉRAL 95
- RUY BLAS 149
- BARNAVAUX, HOMME D’ÉTAT 175
- LA PRÉCAUTION INUTILE 187
- KIDI 201
- LE DIEU 215
- LA VENGEANCE DE MADAME MURRAY 229
- LES CHINOIS 253
- L’AVEUGLE 303
-
-
-
-
-ÉMILE COLIN ET Cie--IMPRIMERIE DE LAGNY--18158-5-09.
-
-E. GREVIN, SUCCr
-
-
-
-
-DERNIÈRES PUBLICATIONS
-
-Format in-18 à 3 fr. 50 le volume
-
-
- ADOLPHE ADERER vol.
- Le Drapeau ou la Foi? 1
- L’AUTEUR DE «AMITIÉ AMOUREUSE»
- et JEAN DE FOSSENDAL
- L’Amour Guette 1
- RENÉ BAZIN
- Mémoires d’une vieille fille 1
- GEORGES BIZET
- Lettres de Bizet 1
- RENÉ BOYLESVE
- Mon Amour 1
- GUY CHANTEPLEURE
- La Folle Histoire de Fridoline 1
- PIERRE DE COULEVAIN
- Au Cœur de la Vie 1
- MAURICE DARIN
- La Ville Tumultueuse 1
- GRAZIA DELEDDA
- Le Fantôme du Passé 1
- ÉMILE FABRE
- Les Vainqueurs 1
- ANATOLE FRANCE
- L’Ile des Pingouins 1
- LÉON FRAPIÉ
- M’ame Préciat 1
- GÉRARD D’HOUVILLE
- Le Temps d’aimer 1
- HANS VON KAHLENBERG
- En marge du Gotha 1
- HUGUES LAPAIRE
- Les Accapareurs 1
- JULES LEMAITRE
- Jean Racine 1
- PIERRE LOTI
- La Mort de Philæ 1
- CAMILLE MAUCLAIR
- L’Amour tragique 1
- COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES
- Les Éblouissements 1
- FRANCIS DE MIOMANDRE
- Le Vent et la Poussière 1
- ÉMILE NOLLY
- Hiên le Maboul 1
- ANGELO NEUMANN
- Souvenirs sur Richard Wagner 1
- ERNEST PSICHARI
- Terres de Soleil et de Sommeil 1
- GASTON RAGEOT
- Un Grand Homme 1
- G. RÉVAL
- Les Camp-Volantes de la Riviera 1
- H. SUDERMANN
- Parmi les Pierres 1
- MARCELLE TINAYRE
- L’Amour qui pleure 1
- LÉON DE TINSEAU
- Sur les Deux Rives 1
- JEAN-LOUIS VAUDOYER
- L’Amour Masqué 1
- HENRY VIGNEMAL
- Le Fruit Défendu 1
- JEAN VIOLLIS
- Monsieur le Principal 1
- COLETTE YVER
- Princesses de Science 1
-
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SUR LA VASTE TERRE ***
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-</head>
-<body>
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Sur la vaste Terre</span>, by Pierre Mille</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Sur la vaste Terre</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Pierre Mille</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: January 25, 2022 [eBook #67245]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>SUR LA VASTE TERRE</span> ***</div>
-<p class="c large">PIERRE MILLE</p>
-
-<h1><span class="small">SUR</span><br />
-LA VASTE TERRE</h1>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br />
-3, <span class="xsmall g">RUE AUBER</span>, 3</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em">Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays,
-y compris la Hollande.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">RAMARY ET KETAKA</h2>
-
-
-<p>La maison que louait aux étrangers le
-docteur Andrianivoune était à Soraka, faubourg
-de Tananarive, au-dessus du lac
-Anosy. Un ménage français l’avait habitée
-jadis, et s’y était sans doute aimé : deux
-pièces, tendues de délicates perses roses,
-indiquaient encore d’anciens raffinements,
-le passage d’une jeune Européenne dont les
-yeux et les doigts s’étaient distraits et charmés
-à orner la passagère demeure que lui
-donnait l’exil. Dans le jardin, des rosiers
-moussus achevaient de s’ensauvager et de
-mourir, des caféiers non taillés ne portaient
-plus de graines ; mais les lilas du Japon
-avaient crû, hauts à présent comme les
-ormeaux de nos contrées ; des pêchers en
-plein vent formaient une bruissante broussaille,
-qui se heurtait aux vieux murs.</p>
-
-<p>Au-dessous, c’était le lac creusé par le roi
-Radame, à l’époque même où il voulut raser
-la montagne de Dieu, l’Ambohi-dzanahare
-stérile, qui offusquait ses regards de despote.
-La nappe d’eau, tranquille, presque
-ronde, brillait doucement dans l’air léger,
-puis fusait plus loin, par des arroyos et des
-mares, jusqu’à la grande plaine de l’Ikopa,
-dont les rizières sans limites ondulaient en
-vagues lustrées. Et au milieu de cet océan
-de verdure plate, lumineuse et joyeuse, — miracle
-ridicule et symbole de conquête, — se
-dressait la cheminée de la briqueterie
-Ourville-Florens.</p>
-
-<p>C’est dans cette maison que nous vivions,
-mon ami Galliac et moi. Ce soir-là le
-soleil, derrière les monts de l’horizon occidental,
-glorifiait les choses et faisait battre
-le cœur. On buvait l’air comme un vin généreux ;
-les maisons, les arbres, les hommes,
-les grands troupeaux de bœufs pris sur
-les Fahavales, et que des soldats sénégalais,
-débraillés et superbes, poussaient aux routes
-montantes, tout se poudrait d’une poussière
-où dansaient des grains d’or, des
-grains de diamant, des grains de topaze
-et de rubis : et Tananarive entière, dressée
-dans la lumière heureuse, avec ses plans
-rapprochés, mêlés, confondus, avait l’air
-d’une peinture japonaise étalée sur un
-écran diapré. Parfois, un indigène, forme
-vague en lamba blanc, traversant la route
-inférieure, s’inclinait pour saluer le vazaha
-victorieux. Des cloches chrétiennes marquaient
-les offices et les heures, des clairons
-chantaient ces notes longues et tristes
-si souvent entendues très loin, là-bas,
-en France ; d’innombrables chiens roux aux
-oreilles droites aboyaient d’une façon sauvage :
-et dans tout cela, il y avait à la fois
-désaccord et séduction.</p>
-
-<p>… Tout à coup des rires éclatèrent, les
-rires de deux voix très jeunes qui s’entrechoquaient,
-montaient l’une sur l’autre,
-s’arrêtaient pour repartir encore, et Kétaka
-bondit hors de la pièce que je lui avais
-attribuée comme gynécée, criant d’un air
-triomphal :</p>
-
-<p>— J’en ai pris un, j’en ai pris un !</p>
-
-<p>Au bout d’un fil blanc terminé par une
-épingle recourbée s’agitait un infortuné
-poisson rouge. Telle était, depuis une heure,
-la frivole occupation de mon amie malgache.
-Son esclave avait été avec une nasse prendre
-des cyprins dans le lac dont, par instant,
-ils venaient par milliers empourprer la
-surface. Kétaka avait mis ces poissons rouges
-dans un seau de toilette, et jouait à les
-repêcher, avec un beau sang-froid. Sa sœur
-Ramary, épouse quasi légitime de Galliac,
-l’avait imitée, assise en face d’elle. C’était
-un concours de pêche à la ligne. Mon
-ménage avait eu l’honneur de la victoire,
-Kétaka venait de prendre le dernier des
-cyprins.</p>
-
-<p>Elles se tenaient maintenant toutes deux
-devant moi, crispant légèrement sur le
-plancher de la varangue les orteils de leurs
-pieds nus. Ramary prit à pleines mains sa
-natte de cheveux noirs, un peu rudes, mais
-très lisses, et la jeta en avant sur son
-épaule et sa gorge, en disant :</p>
-
-<p>— Ramilina, tu n’as pas l’air content de
-ce qu’on joue avec les <i>hazandrano-mena</i>, les
-bêtes rouges qui nagent pour manger. Dis
-un peu, tu n’es pas content parce que c’est
-des bêtes françaises ?</p>
-
-<p>— C’est des bêtes chinoises, Ramary, et tu
-n’entends rien à la géographie, répondis-je.</p>
-
-<p>— J’ai appris la géographie à l’école d’Alarobia
-chez monsieur Peake, qui est un
-vazaha d’Amérique. Mais je sais aussi l’histoire
-des hazandrano, et toi, tu ne la sais
-pas. Il y avait monsieur Laborde, le vieux
-qui est mort, le mari de la reine Ranavalona-la-Méchante,
-morte aussi il y a longtemps.
-Ils se sont mariés dans le jardin de
-monsieur Rigaud, en bas, près du lac. Tous
-les Malgaches connaissent cela. Ce sont les
-« monpères » jésuites qui ont fait le mariage.
-Ils ont dit que c’était mieux… Alors monsieur
-Laborde est allé <i>andafy</i>, sur les infinis
-de l’eau sainte, la rivière qui n’a qu’un
-bord, et qui mène chez les blancs. Et il est
-revenu, et il a rapporté une chose toute
-ronde, en verre, avec de l’eau dedans et des
-poissons rouges qui mangeaient des grains
-de riz en ouvrant la bouche comme ça :
-aouf ! aouf ! La reine les aimait beaucoup,
-et elle en a fait mettre dans le lac sacré.
-Ils étaient si gauches et ils avaient l’air si
-bête ! Eh bien, Ramilina, ils sont descendus
-dans toutes les rivières, et ils ont mangé
-tous les autres poissons, excepté l’anguille,
-qui n’est pas un poisson, puisque c’est un
-serpent, et l’écrevisse qui était trop dure.</p>
-
-<p>Les deux sœurs avaient la tête pleine
-d’histoires, et se passionnaient à les conter.
-Ramary et Kétaka après avoir passé par les
-mains des quakers, ne s’étaient faites catholiques
-qu’au moment de la conquête française,
-avec une docilité pleine d’ironie, d’indifférence
-et de respect étonné et dédaigneux
-pour les sympathies des vainqueurs. Mais, des
-<i>tenysoa</i> — c’est-à-dire des petits traités religieux
-et moraux des écoles protestantes, — elles
-n’avaient rien retenu que des hymnes,
-des cantiques, et une connaissance littérale
-assez approfondie de l’Écriture ; quant aux
-mystères, elles s’en inquiétaient peu, bien
-qu’elles fussent restées charmées du tour
-légendaire de la Bible et des Évangiles.
-D’ailleurs elles préféraient encore de beaucoup
-aux livres saints le recueil des contes
-et traditions malgaches du Norvégien Dahle.
-Durant des heures, le soir, elles le lisaient
-à haute voix, en mélopaient les chansons,
-des chansons aux vers courts, aux assonances
-longues et bizarres. Surtout l’histoire
-de Benandro les faisait beaucoup pleurer,
-Benandro, le bel adolescent qui mourut
-loin de son père et de sa mère, en des pays
-de fièvre et de faim, et dont un esclave
-fidèle, Tsaramainty, le beau noir, rapporta
-les pieds et les mains coupés afin qu’on
-pût lui offrir les funérailles sacrées, et que
-son fantôme habitât avec les fantômes de
-ses ancêtres, dans le tombeau fait de lourdes
-pierres non taillées, où les morts dorment
-ensemble, couchés sur des dalles, en des
-lambas tissés d’une incorruptible soie.</p>
-
-<p>J’avais rendu le recueil, qui ne m’appartenait
-point, à son propriétaire, mais Ramary
-et Kétaka le savaient par cœur et mieux
-que par cœur. Dans ces légendes elles introduisaient
-de nouveaux éléments : Benandro
-avait vécu près de chez elles, des vazahas
-l’avaient emmené, des officiers au casque
-blanc l’avaient fusillé « parce qu’il avait fait
-quelque chose de fou ». Ainsi ces petites
-filles avaient des imaginations d’enfant, et
-d’enfant appartenant à une race rapprochée
-encore des origines de l’humanité. Dans
-leur langue, une langue non déformée de
-peuple jeune, le soleil se dit « l’œil du
-jour », la lune, « la chose en argent », et
-tandis qu’elles me parlaient, avec leurs
-larges yeux de bonté animale, leurs gestes
-menus et nobles, et les voiles blancs où leur
-corps était libre, je pensais à Homère et à
-Nausicaa.</p>
-
-<p>Cependant je m’appliquai à leur dire, un
-peu trop gravement, que si les poissons
-rouges étaient des bêtes françaises, ce n’était
-pas une raison pour les martyriser, qu’on
-ne pêchait pas dans un seau de toilette
-quand on était bien élevé, et que pour les
-punir nous ne leur donnerions pas de
-souliers pour aller à la procession de la
-Vierge.</p>
-
-<p>Ramary pinça les lèvres, décrocha le
-poisson rouge de son fil, et le jeta à un
-chat blanc, qu’on avait depuis quinze jours
-attaché par une corde à la balustrade de la
-varangue, sous prétexte de l’habituer à la
-maison. Cette précaution l’avait rendu tout
-à fait sauvage.</p>
-
-<p>Pour Kétaka, elle boudait. C’était une
-femme convaincue de son mérite, et qui
-n’admettait point la possibilité d’un reproche.
-Au fond, j’étais dans mon tort. Nos
-amies ne sortaient du gynécée, étant des
-personnes convenables, qu’à de rares intervalles
-et par autorisation expresse. Au moins
-il leur fallait permettre quelques distractions.
-Je compris mon erreur. Trop digne,
-ou trop gauche, pour faire des excuses,
-j’envoyai mon <i lang="en" xml:lang="en">boy</i> chercher au lac de nouvelles
-victimes…</p>
-
-<p>… C’est ainsi que nous vivions, gais
-comme des enfants un jour d’école buissonnière,
-depuis qu’en une chasse dans les
-marais d’Antsahadinta, la mystérieuse volonté
-du destin nous avait fait rencontrer
-des épouses.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Ils s’étaient faits si gentiment nos mariages.
-Nous n’y pensions pas ! Seulement
-un jour la reine — hélas ! que ces choses
-sont loin : alors, il y avait une reine ! — nous
-avait demandé si nous aimerions à
-tuer des <i>arosy</i>. Et l’<i>arosy</i> n’est rien de moins
-qu’une oie sauvage, et l’oie sauvage est un
-beau gibier. Nous avions dit : « oui » d’enthousiasme.
-Et dès le lendemain, munis
-d’une belle lettre pour les officiers de son
-domaine, lourds de cartouches, le fusil à
-l’épaule, nous voguions en pirogue sur le
-vivier royal d’Antsahadinta.</p>
-
-<p>… C’était un large étang, aux eaux grises
-et calmes, encombré de joncs secs qui craquaient
-sous la poussée des pirogues. Au
-centre l’eau plus profonde apparaissait,
-débarrassée des joncs ; mais des lotus bleus,
-par milliers, y avaient fleuri, ouverts
-comme des yeux tendres au milieu des
-feuilles rondes qui les enveloppaient. Le
-cercle des collines, plus loin, brûlait de ce
-rouge uniforme des hauts plateaux de la
-terre malgache, un rouge éternel et rude
-dont on a la sensation alors même que des
-végétations le recouvrent.</p>
-
-<p>Au-dessus de nos têtes, le ciel était plein
-du vol angulaire des oiseaux de marais, — les
-grandes oies sauvages, les canards pareils
-à ceux de nos contrées, les <i>tsiriris</i> au cri
-lamentable. Ils s’étaient levés tous ensemble
-au premier coup de fusil, tournoyant en tel
-nombre, avec un tel élan, qu’on entendait
-l’air sonner et frémir, malgré la hauteur,
-des coups de leurs ailes nerveuses ; et celle
-vibration perpétuelle, ces cris longs et désolés
-changeaient ce paysage froid, lui donnaient
-de la vie en lui laissant toute sa
-tristesse.</p>
-
-<p>Les piroguiers malgaches pagayaient doucement,
-avec des gestes souples, comme s’ils
-eussent voulu ramper sur les eaux plates.
-Ils apercevaient des bêtes que je ne voyais
-pas, les montraient de leurs yeux brillants,
-sans quitter des mains la courte rame qui
-fendait la profondeur du lac dormant.</p>
-
-<p>— Canard… tsiriri… oie sauvage… là,
-entre ces deux bouquets de roseaux ! fais
-aboyer ton fusil, monsieur le vazaha !</p>
-
-<p>Dans une espèce de bassin en miniature
-toute une famille de petites sarcelles exotiques
-apparut, nageant avec une prudence
-inquiète, les becs de corail rose tournés à
-droite, et je lançai mes deux coups de fusil,
-avec la rage, avec la cruauté du chasseur
-maladroit qui assassine au posé.</p>
-
-<p>Trois d’entre elles s’affaissèrent, inertes,
-surnageantes, tachant la surface claire de
-l’or, du blanc, du vert neuf et métallique
-de leurs plumes. D’autres oiseaux jaillirent
-de la forêt des plantes lacustres : une oie
-sauvage, tirée très haut, tomba avec un
-bruit énorme, éclaboussant les eaux, et
-resta toute droite, vivante encore, horrible,
-avec un œil crevé et une aile brisée. De
-belles aigrettes blanches s’envolèrent lourdement,
-pareilles, sous le soleil qui mourait
-à l’ouest, à des voiles de navire arrachées
-par le vent. Un grand aigle pêcheur,
-gris d’argent, monta lentement, comme plaqué
-sur le profil d’une colline chauve qui
-s’assombrissait dans le soir survenu.</p>
-
-<p>— Il est blessé !</p>
-
-<p>Il prenait son essor, simplement, et bientôt
-plana dans une immobilité sublime,
-attendant le départ des hommes pour se
-repaître des blessés, qu’il devinait tapis
-sous la chevelure emmêlée des herbes.</p>
-
-<p>— Galliac, criai-je, on part : je n’y vois
-plus !</p>
-
-<p>Et nos deux embarcations rejoignirent
-la terre.</p>
-
-<p>Un indigène nous salua, d’une magnifique
-et pourtant servile inflexion d’échine, son
-chapeau de paille de riz balayant le sol.
-Il y avait douze heures qu’il attendait, immobile
-et debout. C’était Rainitavy, gouverneur
-d’Antsahadinta, avec les cadeaux que
-ses fonctions lui faisaient un devoir de nous
-offrir, puisque nous étions des vazahas d’importance,
-annoncés par la reine. Des indigènes
-portaient dans leurs bras ou sur leurs
-épaules des paniers remplis d’un riz blanc
-comme des grains d’ivoire ; des poules attachées
-par les pattes criaient la tête en bas ;
-un mouton brun bêlait, et ses cornes qui,
-par pompe, avaient été dorées, brillaient
-dans l’obscurité, pareilles à de grands coquillages
-lumineux. On mit ces choses
-devant nous, respectueusement, et tout à
-coup nos porteurs firent un bond, se jetèrent
-sur une muraille verdoyante de cannes à
-sucre fraîchement coupées, dont les verdures
-lancéolées bruissaient avec douceur : c’était
-leur part, la friandise naturelle dont le jus
-grise un peu, soutient dans les longues
-marches. Leurs mâchoires avides commencèrent
-de broyer.</p>
-
-<p>Et des débris de la muraille effondrée
-sortirent deux petites filles de quatorze et
-de seize ans, aux yeux tranquilles, les dernières
-nées de Rainitavy.</p>
-
-<p>— Ramatoa Mary, Ramatoa Kétaka ! dit
-Galliac qui les connaissait.</p>
-
-<p>Il les embrassa sans façon, et leur bouche
-se mit à sourire. Leurs orteils nus griffaient
-légèrement le gazon court et dur, elles cambraient
-les reins et, leurs lambas s’étant
-ouverts, on vit un instant la pointe de leurs
-seins jeunes. Alors elles se voilèrent d’un
-geste sans embarras, comme une Européenne
-ferme un manteau. Elles étaient flattées
-d’avoir été appelées <i>ramatoa</i>, qui est une
-façon magnifique de dire : madame, ou mademoiselle.
-En général on emploie simplement
-la syllabe <i>ra</i>, qui reste accolée au
-nom. Dans l’intimité, cette syllabe tombe ou
-est maintenue, suivant l’euphonie des noms,
-ou le caprice des parents et des amis.</p>
-
-<p>— <i>Tsarava tompokolahy ?</i> Te portes-tu bien,
-mon seigneur ?</p>
-
-<p>Chacune avait tourné la main, du dedans
-au dehors, bizarrement, pour cette politesse
-rituelle. Nous partîmes et, d’une marche
-adroite et souple, elles nous précédèrent
-jusqu’au village. Rainitavy, leur père, tenait
-une lanterne, et se retournait parfois avec
-une courtoisie noble, pour nous éclairer.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>… La nuit était tombée. L’air très froid
-entrait par la porte de notre case restée
-ouverte, et Ramary, avec sa sœur Kétaka,
-jouait à tirer des plumes au gibier mort
-étendu par terre.</p>
-
-<p>— Kétaka, lui dis-je gaiement, tu vas
-passer la nuit avec moi, dans la case ?</p>
-
-<p>Elle secoua la tête :</p>
-
-<p>— Je ne suis pas une petite coureuse.
-A Tananarive, les filles font <i>mitsangan-tsangana</i>
-(ont beaucoup d’amants). Razafinandriamanitra
-est une petite coureuse. Cécile
-Bazafy est une petite coureuse, et Rasoa, et
-Mangamaso, et Ramaly (Amélie). Ici ce n’est
-pas la même chose.</p>
-
-<p>Et réfléchissant une minute :</p>
-
-<p>— Ici, c’est trop petit… On le dirait au
-« monpère » jésuite. Et il fait des histoires
-du haut d’une boîte, dans la chapelle. Vous
-viendrez à la messe demain ; il nous gronde
-quand nous n’emmenons pas les vazahas à
-la messe.</p>
-
-<p>— Quel âge as-tu ? dit Galliac.</p>
-
-<p>— Je suis née un an avant la grande
-guerre où les Hovas ont battu les Français.</p>
-
-<p>Elle disait cela sans pose, sans fierté,
-comme l’expression d’une vérité incontestable,
-faisant allusion au bombardement
-infructueux de Tamatave par notre flotte en
-1885.</p>
-
-<p>— Kétaka, dit Galliac, j’ai l’honneur de
-t’apprendre que, depuis, le général Duchesne
-a pris Tananarive.</p>
-
-<p>Mais Kétaka secoua la tête :</p>
-
-<p>— Ce n’est pas le général Duchesne qui a
-pris Tananarive, c’est le <i>Kinoly</i>, l’ogre mort
-qui fait des morts, celui qu’on n’a jamais
-vu, parce que, lorsqu’on l’a vu, on n’est
-plus jamais, jamais un vivant, à moins de
-connaître l’herbe qui charme, l’herbe qui
-pousse sur les vieux tombeaux, et que les
-sorciers coupent en dansant… Quand les
-Français sont venus sur la côte de l’ouest,
-on l’a entendu rire trois nuits de suite dans
-le bois sacré d’Ambohimanga : il a des mâchoires
-de crocodile, son rire claque contre
-ses dents. Rafaralahy, mon frère, qui couchait
-près des tombes, s’est caché la tête
-pour ne pas le voir… Le Kinoly est descendu,
-il est allé au-devant des Français.
-Ils avaient débarqué plus de cent mille, des
-Français blancs, des Français noirs, qui
-viennent d’Afrique, des Français jaunes,
-très laids, qui sont des <i>Arabous</i>, et qui
-vivent sans femmes. Et tous grimpaient
-avec de gros fusils à roulettes, des mulets,
-des choses qui devaient monter en l’air
-comme des oiseaux, et du vin plein de
-grandes jarres. Ils jetaient des ponts sur les
-fleuves, coupaient les montagnes pour faire
-passer les voitures de fer : et ils riaient au
-soir tombé, couchés dans les maisons de
-toile. Le Kinoly est arrivé dans la grande
-plaine sakhalave. C’était de l’herbe, et encore
-de l’herbe, pas de riz, pas de cannes à sucre,
-pas de manioc. Les bœufs à bosse fuyaient
-devant l’ombre-qui-marche-toujours. Et l’ombre
-vint au premier des <i>miaramila</i>, des
-soldats. On ne voyait pas sa figure de crocodile,
-elle était cachée dans un grand lamba.
-Seulement ses yeux étaient rouges comme
-du sang dans un charbon. Il glissait avec
-douceur à côté des soldats, penchant la tête
-comme un mendiant. Et le <i>miaramila</i> français
-lui dit :</p>
-
-<p>«  — Mendiant, tu as les ongles bien
-longs !</p>
-
-<p>» Le Kinoly tira ses griffes et dit :</p>
-
-<p>»  — Ils ont poussé dans la terre.</p>
-
-<p>» Puis il entr’ouvrit son lamba. Et le <i>miaramila</i>
-français lui dit :</p>
-
-<p>»  — Comme tu as le ventre creux !</p>
-
-<p>»  — C’est qu’il a pourri dans la terre.</p>
-
-<p>» Et le <i>miaramila</i> lui dit encore :</p>
-
-<p>»  — Tes yeux sont bien rouges.</p>
-
-<p>» Alors le Kinoly prit son linceul à
-pleines mains, le jeta, et dit :</p>
-
-<p>»  — Regarde.</p>
-
-<p>» Il n’avait pas d’yeux, mais deux trous
-avec du feu dedans, et de la viande morte
-sur les os de sa face.</p>
-
-<p>» Les soldats devinrent tout pâles, la
-fièvre les prit et ils moururent.</p>
-
-<p>» Le Kinoly descendit encore, il regarda
-les <i>Arabous</i>, il regarda les hommes bleus
-que vous avez fait venir de l’autre côté de
-l’Afrique, les officiers blancs vêtus de blanc.
-Il marchait au milieu d’eux, les réveillait
-la nuit, les arrêtait dans leurs repas, posait
-la main sur la croupe de leurs mulets. Et
-quand ils avaient vu cette goule morte qui
-fait mourir, ils pâlissaient et ils mouraient.
-Il en périt dans le sable, il en périt dans la
-terre rouge, il en périt dans les rivières : le
-Kinoly se réjouissait de la mauvaise odeur,
-et jouait avec les mouches… Cela dura deux
-cours de lune, et, après, tous étaient
-morts.</p>
-
-<p>» Alors le Kinoly remonta vers Tananarive
-parce qu’il voulait voir Raini-laiarivony,
-le premier ministre, mari de la reine.
-Le vieil homme dormait sur un beau lit de
-cuivre, en une des chambres de son palais,
-au sein de ses grandes richesses. Il avait bu
-du vin à son repas du soir, les « symboles-de-la-longueur-du-jour, »
-les pendules en or
-et en verre, battaient contre le mur tendu
-d’un beau papier sur lequel étaient peints
-des batailles, des jardins, des gens en pirogue
-qui s’embrassaient ou jouaient des musiques,
-il y avait des vases en faïence peinte
-sur les étagères, et tout cela venait d’Europe.</p>
-
-<p>» La lune entrait par la fenêtre et l’on
-voyait que le dormeur était plein d’âge, car
-ses doigts tremblaient tout doucement sur le
-drap blanc, pendant son sommeil. L’Ombre-qui-marche-toujours
-lui frappa l’épaule et
-lui dit :</p>
-
-<p>»  — Raini-laiarivony, fils de Rainiary, je
-viens te chercher. J’ai fait mourir tous les
-Français. Maintenant, c’est ton tour. Tu es
-vieux, suis-moi de bonne volonté.</p>
-
-<p>» Mais celui qui était tout-puissant alors
-à Madagascar s’éveilla sans rien craindre, et
-regarda le Kinoly sans mourir, car il avait
-l’herbe qui charme.</p>
-
-<p>»  — Je ne te suivrai pas du tout, pas
-du tout, ô méchant !… Le souffle de la vie
-est doux, et j’aime encore ma puissance,
-mes palais, mes troupeaux de bœufs et le
-quotidien salut de mes esclaves. Je suis au-dessus
-de toi et tu peux t’en aller.</p>
-
-<p>» Le Kinoly ne répondit rien. Il retourna
-dans la plaine sakhalave. Les morts français
-y dormaient toujours dans les broussailles,
-dans les sables et dans les rivières ; d’autres
-s’étaient pendus aux arbres, épouvantés de
-la tristesse des choses, et des conducteurs
-de mulets, tombés avec leur bête au moment
-où tous deux en même temps se penchaient
-pour boire, perdaient la chair de
-leurs os dans les ruisseaux salis.</p>
-
-<p>» L’Ombre les toucha tous du doigt et leur
-dit :</p>
-
-<p>»  — Levez-vous !</p>
-
-<p>» Et tous se levèrent. Les mulets hennirent
-comme au réveil quand les clairons
-sonnent, et piétinèrent sur l’herbe. Les
-hommes prirent leurs fusils, les officiers
-tirèrent leurs sabres, ils se coupèrent des
-bâtons, gravirent les Ambohimena, coururent
-vers Tananarive. Alors le premier ministre
-dit :</p>
-
-<p>»  — L’Ombre m’avait donc menti. Les
-voilà qui viennent, ces diables !</p>
-
-<p>» La reine fit un grand kabary, et les <i>miaramila</i>
-malgaches allèrent à la rencontre des
-Français. Et ils étaient courageux, les Malgaches !
-Est-ce qu’ils avaient eu peur contre
-les Betsimisaraka et les Bares ? Est-ce qu’ils
-ont peur, maintenant, les Fahavales ? J’en
-ai vu fusiller un l’autre jour, et ses
-lèvres étaient moins pâles que les tiennes
-maintenant, ô Ramilina, le jour qu’on l’a
-mené au poteau. Mais, quand ils arrivèrent
-devant les Français, Ramasombazana qui les
-commandait devint gris de terreur, et ses
-dents claquèrent. Ce n’étaient pas des
-hommes, ces Français, c’étaient des Kinoly !
-Ils n’avaient pas d’yeux, mais des trous
-pleins de flammes, et de la chair décomposée
-et verte sur les os. On voyait le jour à travers
-leur ventre creux, des griffes leur sortaient
-des mains, et leurs mâchoires s’ouvraient
-comme la mâchoire des cadavres qu’on
-déterre. Ils marchaient vite, vite, leurs
-pieds ne faisaient pas de bruit, leurs fusils
-ne fumaient pas et tuaient comme la foudre…
-Ramasombazana jeta son chapeau à
-plumes, jeta son sabre et s’enfuit. Les soldats
-jetèrent leurs armes et s’enfuirent. Et
-les Français-cadavres continuaient d’approcher,
-ils grimpaient les côtes, ils redescendaient
-dans les vallées, les murs s’effondraient
-quand ils les touchaient du doigt,
-et puis, leurs regards rouges, leurs faces
-mortes… Le vieux, le premier ministre, qui
-avait épousé trois reines, se mit à pleurer,
-parce que le Kinoly avait vaincu.</p>
-
-<p>» Et il rendit Tananarive aux ombres. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Kétaka avait terminé son histoire. Elle
-l’avait dite accroupie sur les talons, sans un
-geste, avec volubilité, dans une langue surannée
-que je comprenais mal, et que Galliac
-traduisait par instants.</p>
-
-<p>Sa sœur Ramary cria :</p>
-
-<p>— Kétaka est une grande menteuse ! Elle
-invente des histoires tous les jours. C’est
-vrai qu’il y a des Kinoly, et je sais même
-les endroits où ils habitent, près des grosses
-pierres. Mais ce ne sont pas eux qui ont
-pris Tananarive. Ils sont vivants, les vainqueurs
-de la ville. Sary Bakoly, mon autre
-sœur, en a épousé un, le lieutenant Biret,
-qui est à Moramanga, près de la grande
-forêt.</p>
-
-<p>— Tu as une sœur qui s’appelle Sary
-Bakoly, la statuette de terre cuite ? dit Galliac,
-c’est un beau nom et elle doit être jolie.</p>
-
-<p>— Pas plus que moi, fit Kétaka.</p>
-
-<p>Elle sortit ses bras fins de dessous son
-lamba, pencha la tête et apparut, petite,
-grêle, frêle, presque blanche de peau,
-comme le sont dans ce pays les filles de
-race noble ; un peu de rose même apparaissait
-à ses joues, et avec ses larges yeux très
-noirs, ses dents superbes, qu’elle frottait
-tous les jours de charbon et de cendre,
-malgré sa figure trop large et trop grasse,
-elle se savait digne d’être désirée entre celles
-de son peuple… Un enfant, une femme, un
-animal, on pensait tout cela en pensant à
-elle, et sans le vouloir, ensommeillé déjà,
-je souriais en la regardant…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Au ciel, la féconde poussière des astres
-avait germé ; la voie lactée traversait la
-profondeur bleu-sombre, si blanche, si clairement
-visible qu’on l’eût prise pour un
-immobile nuage. A un point donné elle bifurquait,
-et l’une de ses branches se perdait,
-s’évaporait graduellement dans l’infini
-de l’ombre. Les grands arbres faisaient frissonner
-leurs feuilles avec une douceur paternelle,
-car les hauteurs qui dominent Antsahadinta
-sont boisées, miracle de beauté et
-de majesté dans l’aride Imerina. Et c’est
-pour cela qu’elles sont saintes, comme les
-onze autres collines couronnées de forêts où
-les premiers rois hovas allaient entendre,
-sous les grandes ramures, le frôlement d’invisibles
-ailes, la passée dans le silence des
-esprits vazimbas, premiers possesseurs de
-la terre, vaincus et massacrés par les Hovas,
-et, par une mystérieuse compensation, devenus
-les démons protecteurs de leurs meurtriers.
-Sous les entrelacs des branches, de
-grands feux brillaient au loin, pareils à
-des yeux hardis ; on entendait à travers les
-espaces calmes, à intervalles mesurés, la
-voix des veilleurs malgaches entretenant ces
-feux, qui annonçaient par leur nombre et
-leur position que tout était tranquille aux
-alentours. Et dans les villages voisins, les
-gardiens fidèles à leur poste, près des monceaux
-de brousses incendiées, chantaient à
-leur tour, dans la nuit, le même cri simple
-et harmonieux.</p>
-
-<p>Nos deux nouvelles amies nous regardèrent
-dresser les lits de camp, dérouler les
-couvertures, et s’éloignèrent en silence.
-Galliac assura la barre de bois qui fermait
-la porte, et nous nous endormîmes. Sous
-un auvent, presque en plein air, nos porteurs
-s’étaient couchés, mêlés les uns aux
-autres, étroitement serrés pour avoir moins
-froid, car les nuits, à cette époque de l’année,
-et sur ces hauts plateaux, sont aussi
-fraîches que celles de nos automnes d’Europe.
-Nous étions venus là malgré l’insurrection,
-malgré les attaques incessantes des
-Fahavales qui pillaient parfois les faubourgs
-mêmes de Tananarive. « Il n’y a jamais rien
-eu à Antsahadinta, m’avait affirmé Galliac,
-et Rainitavy est un vieil ami. »</p>
-
-<p>Cependant, vers minuit, je crus entendre
-le bruit de coups de feu lointains, et Rainitavy
-nous réveilla. A trois lieues de là,
-les Fahavales venaient d’attaquer et de
-brûler Ambatomasina, dont les habitants
-s’étaient enfuis jusqu’à nous. Quelques-uns
-entrèrent dans la case, tout tremblants encore.
-Les ennemis étaient tombés sur le
-village, trois cents peut-être, avec des zagaies
-et deux fusils seulement ; mais eux, les
-pauvres gens, n’avaient rien pour se défendre :
-le gouvernement français leur avait
-pris leurs armes. Ils dressaient leurs mains
-jaunes, humides de sueur froide : « Veux-tu,
-ô vazaha, que nous combattions avec
-nos poings ? — Et le gouverneur d’Ambatomasina,
-un vieillard aux cheveux tout
-blancs, pleurait sa maison en flammes ; sa
-belle maison où il y avait des chaises cannées
-à filets d’or, des papiers de tenture où l’on
-voyait des Français sabrant des Arabes dans
-un paysage de palmiers verts, et des vitres
-aux fenêtres ! Il l’avait construite, sa demeure,
-avec le fruit des patientes rapines
-exercées sur ses administrés, mais il leur
-assurait pourtant — mieux que nous ! — un
-semblant de justice et de police. On ne
-pillait point du temps de ce prétendu voleur,
-et la longue accoutumance qu’ils
-avaient des abus d’un gouvernement sorti
-d’eux-mêmes, adapté à leur génie, empêchait
-les Malgaches de sentir leurs maux. Tous
-maintenant, ruinés, réunis par un commun
-désastre, regardaient avec inquiétude, et avec
-un dernier espoir, ces blancs qui les avaient
-asservis sans les protéger : nous ne pouvions
-rien.</p>
-
-<p>Une crainte nous venait d’être attaqués
-nous-mêmes sur cette colline, dans ce village
-isolé, d’être livrés par notre ami Rainitavy,
-de devenir la rançon du village, qui
-pouvait être brûlé comme le voisin, s’il
-tentait de résister. Rainitavy, cependant,
-n’y pensait pas : il était partagé entre le
-respect que nous lui inspirions encore,
-et la peur qu’il avait des Fahavales. Kétaka
-et sa sœur pleuraient. C’est ainsi
-que le reste de la nuit s’écoula. Nous avions
-deux fusils de guerre, emportés par précaution.
-Nos armes de chasse et deux revolvers
-furent placés entre les mains de ceux
-de nos porteurs en qui nous avions le plus
-de confiance. Après quoi, il n’y avait plus
-qu’à monter la garde. A l’est, Ambatomasina
-brûlait comme une vaste meule, rougissant
-de ses flammes tout un pan de l’horizon.
-Cette clarté même nous rassurait : les
-hommes du poste français le plus proche
-allaient certainement accourir, et, dans cette
-espérance, nous tenions ardemment nos regards
-sur la pente noire qui dévalait devant
-nous. Un étrange sentiment nous étreignait
-l’âme, non pas la peur, mais la peur d’avoir
-peur, l’angoisse de l’imprévu, de ce qu’on
-ne voit pas, l’énervement quasi mystique
-que tout homme ressent dans les ténèbres,
-et qui le fait douter de son courage.</p>
-
-<p>L’aube revint. Nous commencions à rire
-et à parler de marcher sur Ambatomasina.
-A huit heures du matin, un peloton de
-tirailleurs algériens arriva au pas de course,
-et nous nous trouvions assez ridicules et
-assez humiliés pour recevoir avec componction
-la vigoureuse semonce du capitaine des
-tirailleurs. Mais toute chose a deux côtés :
-je songeais en moi-même que notre chétive
-présence avait sauvé le village de notre ami
-Rainitavy du sort de son voisin. Pourtant
-le père de Ramary et de Kétaka demeurait
-sombre : le malheur évité aujourd’hui devait
-échoir le lendemain, ou dans quelques
-jours ; il contemplait avec une résignation
-morne le départ de ces Français qui avaient
-été ses hôtes, et qui l’abandonnaient sans
-armes à un ennemi presque créé par eux.
-Peut-être aussi songeait-il à ses cachettes
-d’argent, à des compromissions secrètes avec
-les insurgés, à des négociations anciennes,
-louches et nécessaires, qui le rassuraient, tout
-en lui imposant de mystérieux devoirs :</p>
-
-<p>— Ramilina, Ragalliac, nous dit-il, je
-reste ici puisque je suis gouverneur. Le
-souffle de la vie est doux, mais nul ne peut
-fuir sa destinée. Seulement, j’ai peur pour
-mes deux filles. Les collines d’Antsahadinta
-ne sont point pour elles une retraite sûre,
-et je vous prie de les conduire chez leur
-oncle Rainimaro, à Tananarive, quartier
-d’Ambatovinaky.</p>
-
-<p>Et, ma foi, je criai :</p>
-
-<p>— Kétaka, petite Kétaka, si je t’emmène,
-je te garde !</p>
-
-<p>Kétaka surveillait en cet instant, les lèvres
-serrées, une esclave occupée à ficeler une
-natte par-dessus un coffre en bois, son
-unique bagage. Elle répondit sans embarras :</p>
-
-<p>— Oui, si tu n’as pas encore de femme
-chez toi.</p>
-
-<p>Et c’est ainsi que je me fiançai après une
-chasse au marais, un conte de vocératrice,
-une veillée d’armes, et des inquiétudes qui
-maintenant se résolvaient en une sorte de
-joie exaltée. Le père s’inclina avec un simple
-sourire de courtoisie. Il n’avait aucune illusion
-sur ces mariages, toujours irréguliers,
-rarement fidèles, des blancs avec les filles
-de Madagascar ; pourtant il était heureux de
-trouver un protecteur pour son enfant, qu’il
-aimait, et peut-être pour lui-même. D’ailleurs,
-l’idée de continence et de vertu n’est
-point une idée malgache. La chasteté n’y
-existe point, même comme préjugé, et la
-liberté de la femme en amour égale la liberté
-de l’homme : tradition antique léguée
-à cette race par les Malayo-Polynésiens qui
-peuplèrent Madagascar. Et de même qu’aux
-terres océaniennes, d’où qu’ils viennent, les
-enfants sont accueillis par la famille de la
-mère, et toujours choyés.</p>
-
-<p>Comme le pays par lequel nous avions
-passé pour venir n’était point sûr, nous
-suivîmes les tirailleurs kabyles qui regagnaient
-la route d’étapes habituelle, et, une
-fois sur celle-ci, notre petite troupe se joignit
-à l’escorte qui accompagnait le convoi
-quotidien des marchandises.</p>
-
-<p>Après Alarobia, la caravane ne traversa
-plus que des villages brûlés. On apercevait
-de loin, du haut des innombrables collines
-de terre rouge que nous gravissions tour à
-tour, leur silhouette appauvrie, les maisons
-en briques crues où le pignon demeurait
-seul, veuf du toit effondré. Plus près, c’était
-l’odeur de l’incendie récent, une âcre senteur
-de paille grillée et fumante encore, de
-terre recuite d’où l’humidité ressortait en
-vapeurs chaudes. Entre les quatre murs des
-habitations désertées, le chaume consumé
-était tombé sur le sol même où avaient vécu
-des familles, et, par-dessous les décombres,
-les cendres de l’ancien foyer se distinguaient
-encore, plus hautes, entassées au coin sacré
-du nord-est, au milieu des jarres à eau, des
-plats à cuire le riz, de toute une pauvre
-vaisselle de terre rouge que le feu, par place,
-avait flambée ou noircie. Les choses semblaient
-d’autant plus désolées qu’elles avaient
-un air vaguement européen. Des fenêtres
-montraient encore des morceaux de vitres
-brisées ; des marches d’escalier grimpaient
-le long des murs ; des poulets, des dindons,
-revenant aux lieux d’habitude, cherchaient
-leur vie sur les fumiers ; et quelques demeures
-isolées, détruites aussi, avaient l’aspect
-familier d’une ferme de Beauce. Les
-champs de manioc indigène, de pommes de
-terre dont la semence était venue d’Europe,
-étalaient leurs quadrilatères réguliers, descendaient
-jusqu’aux vallées inférieures qu’illuminait
-le vert brillant, moiré, caressant
-des rizières. Des canalisations adroites conduisaient
-les eaux jusqu’au flanc des collines,
-et l’on devinait partout l’âpre travail d’un
-paysan passionné pour la propriété, amoureux
-des plantes qu’on peut vendre ou dont
-on se nourrit, qui croissent sous l’action du
-soleil, de l’eau, de la bêche et du fémur de
-bœuf, transformé en massue, et qui sert à
-briser les mottes de glèbe dure.</p>
-
-<p>Mais combien tout cela était bouleversé,
-pillé, ravagé ! Parfois, sur une haute et lointaine
-colline, de confuses taches blanches
-s’agitaient, rayées de l’éclair d’un coup de
-fusil : c’étaient les Fahavales qui surveillaient
-la roule, épiant les caravanes. Alors
-les porteurs poussaient un cri, courant, se
-pressant contre les hommes d’escorte, des
-Sénégalais à la peau noir-bleu, qui marchaient
-accompagnés de leurs femmes aux
-longs seins, aux hanches larges et arrondies
-en lyre, couvertes de bijoux d’argent et de
-cuivre, d’amulettes et de colliers d’ambre
-jaune. Ces barbares, appelés par des civilisés
-pour réduire un peuple moins barbare
-et qui, vaincu par eux, continuait à les
-mépriser, nous précédaient sans ordre, avec
-des bondissements et des sursauts de bêtes
-farouches. A peine s’ils portaient un uniforme,
-mais on estimait leur courage indomptable
-et presque effrayant, leur santé
-robuste, leur passion de la lutte sanglante,
-de la mort reçue et surtout donnée de près.</p>
-
-<p>Les pauvres et craintifs portefaix malgaches,
-agrégés, serrés par la frayeur
-les uns contre les autres, se racontaient
-leurs misères et leurs supplices, disaient
-l’histoire des camarades passés avant eux
-et pris par l’ennemi, qui leur avait coupé
-les jarrets. Puis, les insurgés disparaissaient
-à l’horizon, et la caravane, insouciante
-et bavarde, s’allongeait de nouveau,
-étalée sur des centaines de mètres, onduleuse,
-étroite, formée d’anneaux mal liés,
-d’hommes unis à deux ou à quatre pour le
-transport des lourdes malles, des caisses de
-vin et de pain, des lits de camp, de tout
-le bagage et de toutes les provisions emportées
-par les Européens, dans cet exil pour
-une contrée que leur imagination avait
-crue plus sauvage encore, et dénuée de
-tout.</p>
-
-<p>— Nous arrivons, dit Galliac, voici l’observatoire
-des jésuites.</p>
-
-<p>Au sommet d’une colline ronde se dressait
-une coupole à moitié démolie, un bâtiment
-resté banal et vulgaire, même après le
-drame de sa ruine.</p>
-
-<p>— Ça ne te rappelle pas l’Évangile ? continua
-Galliac.</p>
-
-<p>Et il ajouta, avec un sourire ironique :</p>
-
-<p>— Nous ne sommes pas venus ici apporter
-la paix, mais la guerre !</p>
-
-<p>A ce moment, les porteurs poussèrent tous
-ensemble un hurlement de joie, le cri classique,
-presque saint, toujours proféré à
-l’approche du but de leur long voyage :
-c’était la Ville, le miracle de civilisation
-poussé dans la barbarie de leur terre. Ils
-avaient assez longtemps couru, haleté, sué
-dans leur sac de rabane qui les laissait
-presque nus, glissé sur les argiles mouillées,
-frissonné sous l’ombre tragique des grands
-bois de l’Est. Maintenant, ils arrivaient.</p>
-
-<p>— Antananarivo ! Antananarivo !</p>
-
-<p>Devant nous la merveille énorme escaladait
-trois montagnes, singulière, hautaine,
-bâtie par ces gens sans comprendre ce qu’ils
-faisaient, comme jadis les Juifs quand ils
-construisirent une pyramide en Égypte, guidés
-par des génies sacerdotaux et altiers.
-C’était Tananarive. Elle allongeait sur plusieurs
-crêtes abruptes un entassement de
-maisons à étages et à vérandas, des églises
-rouges, grises et blanches dont on entendait
-les cloches, deux vastes palais, celui de la
-reine et celui du premier ministre, l’un
-surmonté d’un dôme aplati, l’autre encadré
-de quatre tours massives aux arcades romanes.
-La campagne, autour de nous, n’était
-plus qu’une rue, les maisons encombraient,
-cachaient la terre. Certaines avaient l’élégance
-recherchée d’une villa, affectaient, avec
-leurs <span lang="en" xml:lang="en">bow-windows</span>, leurs <i lang="en" xml:lang="en">tennis-courts</i>, l’air
-intime et confortable des cottages anglais,
-et partout les murs en grosses briques
-crues abritaient des plantations de pêchers
-et de manguiers, le mélange des cultures
-tropicales et des arbres fruitiers de France,
-ce mélange qu’on sentait dans tout le reste,
-dans l’air tiède mais vif, dans les demeures,
-dans le costume des indigènes vêtus de vulgaires
-pantalons confectionnés sous le lamba
-aux plis romains. Nos filanzanes — des
-chaises à brancards portées par quatre
-hommes qui se relayaient avec quatre autres
-de minute en minute, sans arrêter leur trot
-allongé — volaient sur des pistes élargies
-par les soldats du génie, et nous parvînmes
-aux premières maisons de la ville. Là, les
-pistes disparurent, les <i>mpilanzas</i> gravirent
-des rocs, escaladèrent des murs, traversèrent
-des cours. Il leur fallait grimper comme sur
-la pente d’un toit. Cent hommes auraient
-pu défendre cette forteresse qui s’était rendue
-sans coup férir, et l’inertie, en 1895, au
-moment opportun, de cette race qui maintenant,
-sans espoir, se révoltait contre nous,
-semblait un phénomène inexplicable.</p>
-
-<p>… La place d’Andohalo, la rue du Zoma,
-des murs à sauter, des fossés à longer, des
-jardins privés dans lesquels on entre comme
-chez soi, et nous voilà enfin rendus. La nuit
-est tombée, et je prends le repas du soir
-seul avec Galliac, qui s’est fiancé lui-même
-avec Ramary, tranquillement.</p>
-
-<p>— Et les femmes ? dis-je au boy qui nous
-sert à table.</p>
-
-<p>— Leur esclave a fait cuire du riz, Ramilina,
-et elles ont mangé.</p>
-
-<p>Je monte me coucher. Kétaka est là, qui
-fait de la dentelle sur un gros tambour,
-assise près d’une table. Elle a allumé la
-lampe, rangé mes livres, mis sa malle dans
-un coin, fermé les rideaux ; et il me semble
-qu’il y a des siècles qu’elle m’attend, ou
-plutôt qu’elle a toujours vécu près de moi.
-Elle a deux grosses masses de lourds cheveux
-noirs qui tombent de chaque côté de ses
-épaules, l’air sérieux, simple et sûr d’elle
-d’une matrone, une taille d’enfant, et des
-seins de petite fille, qui gonflent un peu sa
-brassière puérile.</p>
-
-<p>— Kétaka, lui dis-je…</p>
-
-<p>— Oui, mon seigneur.</p>
-
-<p>Et elle me tendit ses lèvres comme une
-vieille épouse à un vieil époux, se dévêtit,
-alla chercher une belle natte de jonc toute
-neuve, l’étendit au pied de mon lit et se
-coucha dessus…</p>
-
-<p>C’est ainsi qu’elle devint ma femme, bien
-que je ne puisse dire qu’elle ait partagé ma
-couche.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Mais la joie de la maison fut la petite Ramary,
-l’amie de Galliac. La demi-captivité
-volontaire où elle vivait avait plu à ses instincts
-d’enfant encore timide et que la vie
-extérieure effrayait ; elle l’avait acceptée avec
-joie. Et pourtant elle était femme, humblement
-et délicieusement femme. Quand j’allais
-le matin trouver Galliac dans sa chambre,
-je la trouvais couchée dans le même lit
-où elle sautait dès qu’arrivait l’aube, car
-elle passait comme Kétaka, le reste de la
-nuit étendue sur une natte. Elle me regardait
-alors avec des yeux de petite souris
-brune, en même temps joyeuse et effarouchée,
-et ne desserrait point l’enlacement
-de ses bras autour du cou de son ami. Galliac
-se laissait faire. Son cœur assez rude
-s’était peu à peu ouvert et ému ; il était
-pris par le charme de cette union étrange,
-il jouissait d’être maître, propriétaire et
-roi de ce presque animal, qui caressait,
-aimait, parlait.</p>
-
-<p>— Si jamais tu me trouves en France la
-pareille de Ramary, me dit-il un jour, je
-l’épouse.</p>
-
-<p>C’est ainsi que par degrés, il était arrivé
-à cette condescendance amoureuse qui favorise
-le mélange des races, en crée de
-nouvelles dont les futures destinées sont
-encore imprévues. Et puis, il y avait la séduction,
-l’irrésistible entraînement d’une
-volupté qui n’était point celle de nos pays,
-plus lente, plus indéterminée, sauvage et
-d’un rythme inconnu, comme les danses
-qu’on danse là-bas… A ce qui nous restait
-de besoins intellectuels nos conversations
-du soir, notre union d’intérêts, les analogies
-de nos esprits et de notre éducation
-suffisaient. La relative solitude nous avait
-faits très simples ; nous nous aimions
-tous deux, et nous aimions ces petites
-filles, avec une franchise encore discrète,
-sans le dire jamais, à cause d’une espèce de
-pudeur à nous avouer les changements profonds
-que si rapidement une autre vie sous
-des cieux nouveaux avait produits en nous.
-Étions-nous venus pour chercher de l’or,
-défricher la terre, bâtir des fortunes ? Nous
-ne le savions plus, et une honte nous venait
-parfois à sentir que nous commencions
-d’oublier la patrie ancienne, et que nos
-cœurs ne battaient plus pour les mêmes
-choses qu’en Europe.</p>
-
-<p>Galliac surtout se livrait à ces nouveaux
-sentiments avec une fougue sombre, une
-ardeur concentrée. Il n’avait rien laissé de
-l’autre côté de l’eau, ni famille, ni amitiés,
-et, un jour qu’il le disait à Ramary, elle en
-pleura presque.</p>
-
-<p>— Tu n’as pas de père, pas de mère, de
-frères ni de sœurs ! <i>O mahantra, mahantra
-ianaho</i>, malheureux que tu es !</p>
-
-<p>— Au contraire, lui dis-je, essayant de
-tenter l’avarice malgache ; il est riche, c’est
-un héritier, Ramary !</p>
-
-<p>Mais elle répéta :</p>
-
-<p>— <i>O mahantra, mahantra izy !</i></p>
-
-<p>Elle ne concevait pas l’homme sans une
-famille, sans le père ou l’oncle maternel, en
-relations eux-mêmes avec d’autres humains
-expérimentés et puissants qui les appuient,
-les conseillent, les soignent dans les maladies,
-les défendent devant les tribunaux
-contre les autres familles qui attaquent
-l’homme seul et faible. Dans les petits traités
-moraux des pasteurs protestants et des
-missionnaires jésuites, une phrase revient
-comme un refrain dans une cantilène :
-« Ayez pitié des pauvres et des orphelins. »
-Être pauvre ou orphelin, c’est presque la
-même chose ; et détruire cette conception
-primitive que l’individu isolé peut être
-traité comme une bête fauve a été, depuis
-près d’un siècle et sans beaucoup de succès
-encore, une des tâches de la religion et de
-la civilisation chrétiennes…</p>
-
-<p>Et peut-être entra-t-il, dans l’âme à peine
-née de la petite Ramary, l’idée délicieuse
-qu’elle devait avoir pitié de celui qu’elle
-aimait.</p>
-
-<p>Malgré tout ce grand amour et ses jeunes
-quatorze ans, elle n’était point vierge et
-l’avouait sans honte, car la virginité, chez
-cette race, n’apparaît à beaucoup de mères
-que comme une possibilité de douleur qu’il
-importe de faire disparaître dès les premiers
-mois de la vie, alors que l’enfant est encore
-presque sans conscience du mal qu’il ressent.
-D’ailleurs, dès ses premières années,
-sous les ombrages saints d’Antsahadinta,
-près des tombeaux des nobles, surmontés
-d’une petite maison de bois où leur âme
-vient se reposer, elle avait eu des amis de
-son âge qui n’étaient point innocents et,
-plus tard, elle avait suivi, dans le Vonizongo
-aux vallées pleines de palmiers verts,
-un Anglais, fils de pasteur, qui l’avait un
-jour quittée pour aller dans le bas pays,
-emportant une ceinture pleine de poudre
-d’or. Il pensait bien revenir, mais, en traversant
-une des rivières de la côte, sa pirogue
-avait chaviré et sa lourde ceinture
-l’avait entraîné au fond. A l’anniversaire de
-cette mort, Ramary dénouait ses cheveux et
-portait des voiles bleu foncé, parce que, si
-elle avait négligé ces rites, le <i>matotoa</i>, le
-fantôme, aurait pu s’offenser ; mais elle
-n’était plus triste en pensant à lui, et de
-ses précédentes aventures ne songeait à rien
-cacher, puisque ces aventures, d’après son
-étrange morale, n’avaient rien de déshonorant.
-Elle savait seulement qu’elle ne pouvait
-s’unir qu’à des hommes appartenant
-comme elle à la première caste, ou à des
-vazahas, qui sont au-dessus de toutes les
-castes. Elle croyait aussi qu’une fois « mariée »,
-il n’est point convenable qu’une
-femme sorte de la maison conjugale. Cela
-s’appelle <i>mitsangan-tsangana</i>, courir, et ôte
-de la considération. Il y avait dans Tananarive
-une foule de jeunes personnes distinguées
-par la naissance, même parmi les
-filles d’honneur de la reine, qui ne craignaient
-point d’aller faire en ville des visites
-dont le but était plus ou moins honorable :
-Ramary, qui conservait les mœurs
-austères de la campagne, ne cachait point
-son mépris pour ces demoiselles.</p>
-
-<p>Mon amie Kétaka partageait sur ce point
-l’opinion de sa sœur, et même, plus rude,
-elle l’exagérait ; car Ramary, étant amoureuse,
-était indulgente, et cette indulgence
-lui avait donné une grande amie qu’elle
-protégeait un peu, ce qui la rendait fière :
-une jeune femme illustre mais mal vue, la
-princesse Zanak-Antitra.</p>
-
-<p>Dans cette cour barbare de Ranavalona, où
-cependant les exigences de la morale n’avaient
-rien d’excessif, et qui ne péchait
-point par l’hypocrisie, la passion furieuse
-de la princesse avait fait scandale. C’est
-que des raisons puissantes, des raisons
-d’État s’opposaient à son amour pour le
-capitaine Limal. Il y avait alors autour du
-palais tant d’intrigues, tant d’arrivées louches
-d’émissaires venus on ne savait d’où, repartant
-pour des destinations inconnues après
-des visites secrètes à de très hauts personnages !
-Et la princesse Zanak-Antitra disait
-tout au capitaine ; elle eût livré son mari,
-elle eût livré la reine et ses propres enfants,
-n’ayant plus ni patriotisme — si jamais le
-patriotisme a existé à Madagascar, — ni
-religion, ni même le respect des intérêts de
-la famille, ce principe sacré qui est la base
-de la véritable moralité malgache. De sorte
-que le chapelain de la reine, la reine elle-même,
-et le mari de la princesse, jusque-là débonnaire,
-suivant la coutume des maris bien
-élevés, intervinrent rudement : on défendit
-à la princesse de voir son grand ami, et elle
-le vit. On décida de l’enfermer, on la retint
-prisonnière, et alors elle rugit de fureur,
-déclara qu’elle était d’une caste à choisir
-elle-même ses amants. On lui envoya des
-pasteurs européens qui lui firent la leçon :
-alors elle demanda le divorce. Son amour
-était si vrai et si ardent qu’il allait jusqu’à
-l’enfantillage, qu’elle pleurait dans les cérémonies
-publiques, au temple, au bal, aux
-revues, les yeux dans le mouchoir que le
-capitaine, furtivement, lui avait passé. Cependant,
-n’osant plus le voir chez lui, elle
-lui donnait rendez-vous dans notre propre
-maison, arrivait en tempête, au trot de ses
-huit porteurs, toute vêtue de soie blanche,
-de lourds et laids bijoux d’or et de perles
-à son cou. Et c’était pendant des heures des
-babillages sans fin avec Ramary, des confidences
-heureuses, jusqu’à l’arrivée du capitaine
-Limal.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>D’ailleurs, au milieu de la guerre qui la
-cernait, la ville entière vivait en une indifférence
-chantante, voluptueuse et séductrice.
-La saison des récoltes était venue, les
-grandes rizières avaient jauni ; courbées sur
-la glèbe molle, d’un coup rapide d’une faucille
-grossière, les jeunes filles coupaient au
-pied les gerbes. Vers le soir, on les voyait
-revenir, tenant dans leur main droite un
-des lotus violets éclos dans les marais
-féconds, au milieu des touffes pressées de
-la bonne plante nourricière. Elles remontaient
-ainsi les collines, leur frêle figure
-brune calmée et lassée de travail, la belle
-fleur pareille, sur leurs voiles blancs, à une
-étoile bleue, les cheveux aux épaules, le
-soleil derrière elles ; et de petits enfants
-nus les suivaient, couverts de boue, et
-riant d’une joie sans cause. Toutes, les
-maîtresses et les esclaves, ayant été à la
-moisson, se retrouvaient le soir autour des
-marmites de riz fumant, car une singulière
-égalité régnait entre les seigneurs et les
-serfs, et la simplicité d’une habitation et
-d’une nourriture communes adoucissait la
-barbarie de l’esclavage ; mais parfois on
-entendait une mère pleurer, comme Rachel,
-parce qu’elle allait être privée de son enfant,
-vendu au loin.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>… Vers cette époque, la femme esclave que
-possédait Kétaka mit au monde une petite
-fille. Cette chose à peine vivante avait une
-mine noiraude et sérieuse, et ne pleurait
-pas comme les enfants d’Europe ; sa mère
-la portait sur son dos, emmaillottée dans
-les plis de son lamba, ou la posait toute
-nue, au grand soleil, sur le gazon du jardin.
-Kétaka fut bien heureuse. C’était pour
-elle un accroissement de fortune, un agrandissement
-de sa dignité ; d’ailleurs, d’après
-les coutumes, elle était moralement la
-seconde mère de ce tout petit, et cette responsabilité
-lui donnait à la fois de l’orgueil et
-de l’amour. La maison compta de la sorte un
-hôte de plus. Nous avions aussi un singe, un
-chien, un mulet, beaucoup de poules et de
-dindons et deux petits cochons noirs.</p>
-
-<p>Ainsi notre vie coulait dans une paresse
-heureuse. Ramary avait choisi la meilleure
-part ; Kétaka s’inquiétait de beaucoup de
-choses et dirigeait la maison. Je croyais
-l’aimer seulement parce qu’elle m’appartenait,
-sans m’apercevoir que des sentiments
-plus intimes se mêlaient pour me lier à elle,
-et qu’en flattant mes sens, en m’épargnant
-des soins pénibles, elle s’était emparé de
-moi plus que je ne la possédais. Les grandes
-pluies estivales avaient cessé, la poussière
-rousse du sol desséché montait par larges
-cercles dans le ciel toujours pur, et le besoin
-me venait parfois d’associer cette
-beauté immuable et sèche du paysage avec
-la politesse immuable et réservée des habitants.
-Kétaka était bien de leur race. Elle en
-avait la fierté, l’avarice, l’esprit processif,
-formaliste et dominateur. Il y avait encore
-d’autres éléments, je le sais bien : une
-lâcheté qui s’écrasait devant la force brutale,
-un mépris déférent pour l’étranger
-auquel elle était soumise. Mais le fond de
-son âme obscure, au-dessous même de principes
-raides et solides, contraires aux nôtres,
-légués par l’hérédité et la tradition, c’était
-un orgueil aveugle ou dissimulé, une obstination
-farouche à ne jamais demander grâce,
-et à garder sa liberté, à vivre dans <i>les idées
-qu’elle comprenait</i>.</p>
-
-<p>J’avais acheté un jour, dans une vente
-publique, une centaine de mètres de cretonne
-rouge, où étaient imprimées de
-grandes roses pâles. Tout de suite, Kétaka
-prit un marteau, des clous, fabriqua une
-espèce d’échelle, et commença elle-même de
-tendre la pièce où nous vivions, plaçant
-l’étoffe, dressant des plinthes de bambou,
-active, agile, infatigable, avec la vanité
-secrète de servir à quelque chose, d’être une
-maîtresse de maison qui sait créer un intérieur.</p>
-
-<p>— Tu travailles très bien, petite Kétaka !
-lui dit Galliac en riant ; mais tu ne coucheras
-jamais dans la belle chambre. Ne sais-tu
-pas que Ramilina trouve que tu n’es pas
-gaie, et en a assez de toi ?</p>
-
-<p>C’était une plaisanterie, mais Kétaka n’entendait
-point la plaisanterie. Quand je revins
-pour le repas du matin, elle m’adressa
-d’un ton froid quelques paroles dans cette
-langue provinciale et surannée que j’avais
-parfois du mal à comprendre et que, cette
-fois encore, je ne compris pas…</p>
-
-<p>Et je répondis : « Oui », malgré cela,
-suivant l’immémoriale habitude des sourds
-et de tous ceux qui, pour une raison quelconque,
-n’entendent pas ce qu’on leur dit.
-Elle prononça encore d’autres paroles, et je
-répondis « oui », encore au hasard sans
-même essayer de deviner. Le soir, elle avait
-disparu. Et c’était si imprévu, cette fuite de
-celle qui jamais ne quittait ma demeure,
-que je crus à une escapade et attendis avec
-sécurité. Mais Ramary me dit alors :</p>
-
-<p>— Ma sœur ne reviendra pas. Elle t’a
-demandé si c’était vrai que tu ne voulais
-plus d’elle et tu lui as répondu « oui ».
-Elle t’a demandé s’il fallait chercher les
-menuisiers pour finir ta belle chambre, et
-tu lui as répondu que c’était bien. Elle a
-fait suivant ton désir.</p>
-
-<p>Et je me sentis profondément seul. Je fus
-comme un enfant auquel il manque son
-jouet. Elle était chez son oncle Rainimaro.
-La faire chercher ? Et mon orgueil, à moi,
-mon orgueil blessé d’Européen ! Elle était
-partie sans un mot de reproche, sans une
-récrimination, sans une larme. J’étais plein
-de fureur devant une décision si vite prise,
-une résignation si dédaigneuse. Et ce fut la
-princesse Zanak-Antitra qui fit les démarches,
-finit par nous raccommoder, et Kétaka revint,
-toujours la même, avec une fierté de déesse
-et d’idole.</p>
-
-<p>Et cela dura ainsi… Des joies de tous les
-jours qui n’étaient pas des joies, parce que
-c’est la loi humaine qu’il se faille blaser,
-des inquiétudes, de petits froissements, des
-soucis que je me rappelle maintenant
-comme des délices. Puis la maison se vida
-de Galliac, mon presque frère.</p>
-
-<p>Il s’ennuyait, étouffait dans la ville, et
-partit malgré les incendies, les prédictions
-sinistres, les départs d’autres Européens qui
-n’étaient point revenus. Mais il avait goûté
-de la brousse et il la lui fallait. Ce n’était
-même pas un voyage qu’il allait accomplir ;
-quinze jours dans le sud, à une vingtaine
-de lieues de Tananarive ! Il en haussait les
-épaules. Le matin, au milieu de ses bagages
-et de ses porteurs, c’est à peine s’il s’émut,
-parce qu’il ne voulait point s’émouvoir.
-Pour Ramary, il allait à la chasse.</p>
-
-<p>— Adieu, vieux !</p>
-
-<p>— Adieu, vieux !</p>
-
-<p>Le cœur qui se serre, l’ennui douloureux
-de celui qui reste, est-ce que cela se dit ?
-Ah ! que je l’aimais pourtant, et comme
-il m’aimait ! Mais l’avouer, mais s’embrasser,
-quand on vieillit, quand on a la peau
-durcie par les soleils de là-bas, et des lèvres
-viriles qui trembleraient dans un sanglot,
-si l’on tentait de leur faire dire la tristesse
-de l’abandon ? Non : « Adieu, tu m’écriras ? — Crois
-pas. Pas moyen. — Alors,
-adieu ! — Adieu ! »</p>
-
-<p>La petite caravane s’éloigne, tourne le lac,
-se perd au delà de la place sainte, où chaque
-année la reine réunit son peuple derrière
-l’Ambohi-dzanahare stérile. Maintenant,
-même du haut de ma galerie, je ne vois
-plus rien. Mais j’entends un grand sanglot.
-C’est Ramary qui pleure, qui pleure à
-chaudes larmes, la figure cachée dans ses
-voiles, et ne veut pas être consolée :</p>
-
-<p>— Il m’a dit qu’il allait tirer les oiseaux,
-mais ça n’est pas vrai. Il est allé se battre,
-et je ne le reverrai plus jamais !</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>— Ramilina, voici ma sœur Sary-Bakoly
-qui veut te faire visite, me dit Kétaka.</p>
-
-<p>La « Statue-de-terre-cuite » est devant
-moi, accompagnée d’une esclave qui porte
-un panier de bananes et d’oranges, un
-poulet et des œufs, car il n’est point
-convenable de faire une visite de cérémonie
-sans offrir en même temps un cadeau.
-Elle est revenue de Mouramangue
-avec le lieutenant Biret, son ami. Elle est
-heureuse de retrouver ses sœurs unies
-à des vazahas illustres, et demande la
-permission de venir les voir souvent. J’accorde
-toutes les permissions possibles, sans
-hésiter.</p>
-
-<p>Sary-Bakoly était grande, assez âgée déjà :
-figure intelligente et sèche, impénétrable et
-polie, avec d’âpres dessous de volonté qui la
-faisaient ressembler à Kétaka. Tout de suite
-elles commencèrent ensemble une longue,
-une interminable conversation, se donnant
-des nouvelles des frères, des parents, des
-bêtes et des hommes, des terres à riz et à
-manioc, allant soupeser la négrillonne, future
-esclave que sa mère esclave avait donnée
-à Kétaka. Et je compris combien les intérêts
-de la famille et du clan tenaient de
-place dans ces âmes, et combien mon fugace
-passage dans leur vie les occupait peu. Dans
-leur consentement à nous traiter en maîtres
-et en époux, il entrait autant de condescendance
-que de crainte et de faiblesse, et
-je devinais en elles des griefs silencieux, un
-mépris mérité pour notre ignorance de certains
-rites et de certains devoirs, des jugements
-portés d’après des principes moraux
-qui ne sont pas les nôtres… Sary-Bakoly
-revint souvent ; puis une fois elle m’annonça
-qu’elle allait passer quinze jours dans sa
-famille, avec la permission du lieutenant.</p>
-
-<p>— Tu entends, Ramilina ? me dit mon
-amie.</p>
-
-<p>Et je répondis, comme toujours, que j’entendais
-parfaitement. Ma quasi belle-sœur
-me fit alors un grand remerciement, avec
-un air de gratitude singulière, comme si je
-venais de prendre un engagement important.</p>
-
-<p>Ramary n’assistait point à ces conversations.
-On la considérait comme une trop
-petite fille, et son grand amour pour Galliac
-en faisait une espèce de traîtresse, la mettait
-en dehors de la famille et des usages. C’est
-ainsi que se prépara la catastrophe, en même
-temps qu’une autre, plus tragique et irréparable.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>J’avais accueilli Sary-Bakoly avec une
-faveur un peu ironique, et toute particulière,
-parce que son ménage avec le lieutenant
-Biret me paraissait présenter des caractères
-intéressants. Il différait beaucoup des
-nôtres : c’était Sary-Bakoly qui tenait les
-cordons de la bourse. Tous les mois — un
-lieutenant, à Madagascar, n’a pas de gros
-appointements, et, quand il est amoureux,
-il faut bien qu’il consente à quelques sacrifices, — le
-lieutenant Biret remettait à son
-amie le montant total de sa solde. Sary-Bakoly
-tenait les comptes, lui donnait au
-jour le jour son argent de poche, et acquittait
-les notes de son tailleur. On eût
-dit, de la sorte, une revanche individuelle
-indigène contre notre système colonial. Et
-quel est, en effet, le principe de ce système ?
-que l’indigène paye, et que nous administrons
-avec son argent, après avoir prélevé,
-comme il convient, les appointements de nos
-fonctionnaires, et en gardant pour nous le
-bénéfice. Ici, c’était l’amant européen qui
-payait, la maîtresse indigène qui administrait,
-en gardant tous les profits : et ce
-renversement des rôles m’inspirait parfois
-de salutaires méditations. Mais on a tort de
-confondre les considérations générales de la
-politique, et la conduite d’un ménage. Le départ
-de Sary-Bakoly pour Mouramangue, le
-ton tout gracieux et dégagé des adieux que
-je lui fis, et aussi — cet aveu est humiliant,
-mais je le dois faire — l’indélicatesse avec
-laquelle le lieutenant Biret s’empressa de
-profiter d’une coutume malgache que j’ignorais,
-furent la cause de graves désordres.</p>
-
-<p>Ce fut Joseph, mon <i lang="en" xml:lang="en">boy</i>, qui se chargea de
-m’avertir. Il advint qu’un soir, en servant
-à table, il manifesta qu’il avait quelque
-chose à me dire.</p>
-
-<p>Les femmes faisaient cuisine à part : un
-plat de riz cuit à l’eau, avec du sel, du piment
-et du sucre ; des poissons secs ou un
-peu de viande dans les grands jours, telle
-était leur nourriture. Il n’eût point été digne
-de les recevoir à notre table, et d’ailleurs
-cette faveur les eût embarrassées, pour une
-raison matérielle bien simple : elles n’étaient
-point capables de se servir d’une fourchette.
-La cuiller seule a pénétré dans la civilisation
-malgache. J’ai dîné chez la reine, avec
-toute sa famille, avec les filles des ministres,
-avec les femmes de tous les grands de la
-cour — quelles femmes et quels grands !… — et
-je ne sais pas s’il en est cinq ou six
-qui connaissent l’usage d’un autre instrument
-de bouche. Aussi l’attitude de la reine,
-de ces dames, de ces demoiselles, était-elle
-héroïque : elles siégeaient, souriaient, et ne
-mangeaient point. Il est vrai que beaucoup
-se rattrapaient sur le champagne. Ajoutez
-que nos épouses, malgré toute leur noblesse,
-venaient des champs. Elles ne s’asseyaient
-sur une chaise que pour accomplir un certain
-nombre de gestes que leurs maîtres
-protestants et catholiques leur avaient appris :
-écrire, lire, travailler à l’aiguille. Mais on
-avait omis de leur enseigner à manger comme
-les blancs, il leur fallait être accroupies sur
-une natte, devant la marmite fumante.
-C’étaient encore de petites sauvages.</p>
-
-<p>Donc Joseph, mon <i lang="en" xml:lang="en">boy</i>, servait mon repas,
-solitaire depuis le départ de Galliac, et
-j’avais pris l’habitude de le laisser parler,
-pour atténuer l’ennui de l’heure. Je l’estimais
-pour sa politesse, sa douceur, son
-hypocrisie, qui en faisaient un bon domestique ;
-enfin, il était assez délicieusement
-paresseux pour préférer l’ignominie ou la
-bizarrerie des tâches à leur rudesse. En ce
-moment, il était en train d’enlever avec gravité,
-du bout d’une paille, les fourmis qui
-nageaient dans ma tasse de café. Les fourmis
-étaient la plaie de la maison. Il y en avait
-partout, et surtout dans le sucrier. On avait
-beau cacher ce vase dans les endroits les
-plus clos et les plus altiers, l’entourer d’un
-océan de vinaigre, le fermer par des procédés
-perfectionnés, on y trouvait toujours
-autant de ces petites bêtes que de grains de
-sucre en poudre. Le plus simple était de se
-servir en faisant pour un instant abstraction
-de ces corps étrangers, et de les faire
-pêcher ensuite par son domestique. Joseph
-ne jugeait pas cela extraordinaire, ni moi
-non plus.</p>
-
-<p>Mais, ce soir-là, il serrait les lèvres d’une
-façon inhabituelle, dont l’importance de
-l’opération précédemment exposée ne suffisait
-pas à rendre compte.</p>
-
-<p>— Seigneur, dit-il enfin, savez-vous que
-Kétaka a passé la journée chez le lieutenant
-Biret ?</p>
-
-<p>Joseph avait vu avec chagrin la régularité
-de nos mœurs. Il eût aimé être, dans la
-maison, non seulement Ganymède, mais
-encore Mercure, à cause des profits. Je lui
-déclarai tout net qu’il n’était qu’un vil
-calomniateur. Seulement, un quart d’heure
-après, j’avais la faiblesse d’interroger Kétaka.</p>
-
-<p>— Si j’ai été chez le lieutenant Biret ?
-dit-elle. Oui ! Puisque la Statue-de-terre-cuite
-l’a quitté, et qu’il n’a plus de femme,
-et qu’elle est ma sœur.</p>
-
-<p>— C’est bien. Tu vas partir ce soir.</p>
-
-<p>— Il fait nuit. Attends jusqu’à demain,
-dit-elle tranquillement. Il n’est pas convenable
-qu’une femme sorte dans la rue à cette
-heure.</p>
-
-<p>— Va-t’en ! dis-je.</p>
-
-<p>Sa sœur Ramary accourut, m’embrassa :</p>
-
-<p>— O Ramilina, pourquoi es-tu fâché ?
-Puisque c’est le lieutenant Biret, et puisque
-Sary-Bakoly est partie, elle devait la remplacer :
-ce sont les rites… elle aurait été
-montrée au doigt.</p>
-
-<p>Dans sa douleur, elle appuyait son nez
-contre ma joue, à la mode de l’ancien baiser
-malgache, en aspirant l’air.</p>
-
-<p>— Va-t’en ! dis-je encore à Kétaka, plus
-rudement.</p>
-
-<p>Elle ne baissa pas son regard noir, et
-dit à sa sœur à voix haute, en me montrant :</p>
-
-<p>— <i>Afabaraka izy !</i> Il est déshonoré</p>
-
-<p>Une heure après, elle était partie, sans
-faire de bruit, sans daigner même me revoir,
-incapable de demander grâce.</p>
-
-<p>J’étais déshonoré. Ramary me le répéta.
-L’insulte que j’avais faite à sa sœur était impardonnable.
-La place que Sary-Bakoly avait
-quittée, les coutumes des ancêtres ordonnaient
-à Kétaka de la prendre, et c’était
-toute sa famille que j’avais insultée en la
-chassant pour avoir rempli l’antique et imprescriptible
-devoir.</p>
-
-<p>— Moi, je te pardonne, me dit Ramary,
-parce que tu es l’ami de Galliac. J’aime
-mieux me compromettre moi-même, me
-fâcher avec les miens, que de quitter cette
-demeure où il reviendra… hélas ! reviendra-t-il ? — Mais
-les autres, ils l’auront toujours
-en mépris.</p>
-
-<p>La princesse Zanak-Antitra elle-même me
-donna tort. Et, comme elle me voyait veuf,
-comme Ramary, esseulée, était très triste,
-elle ne trouva rien de mieux que de lui faire
-envoyer une invitation pour une sauterie
-d’après-midi chez la reine. En ma qualité
-d’Européen, on serait trop heureux de me
-recevoir ; Ramary me devancerait, et je la
-pourrais rejoindre discrètement. C’était un
-grand honneur que d’être prié à ces fêtes
-assez intimes : la petite abandonnée en sauta
-de joie.</p>
-
-<p>— Tu vas me donner dix piastres, Ramilina,
-ton ami Galliac te les rendra. Il faut
-dix piastres au moins. D’abord, j’aurai des
-souliers de soie noire, des <i>kiraro merinosy</i>,
-c’est si joli ! J’ai la robe qui m’a servi pour
-la fête des tombeaux : elle est magnifique,
-couleur de cuivre rouge ; mais je mettrai un
-nouveau corsage, et, avec des bas blancs,
-un corset comme les dames blanches, je
-serai très belle.</p>
-
-<p>Trois jours à l’avance, il vint une matrone
-pour préparer sa coiffure. Elle lui
-lava les cheveux, et les oignit de pommade
-à la rose. Puis, et cela dura près d’une
-demi-journée, elle les tressa en une infinité
-de petites nattes, comme on fait parfois
-en France pour la crinière des chevaux ;
-enfin, lorsqu’une nuit fut passée, on défit
-les nattes, les cheveux retombèrent, ondulés,
-pareils à des vagues noires et brillantes ; et
-le matin même de la fête, avec l’aide de mon
-domestique Joseph, enchanté de trouver une
-occupation peu pénible, on lui dressa un
-chignon compliqué. Elle partit dès deux
-heures sonnées, fière des quatre esclaves
-loués qui la portaient en filanzane, — car
-elle s’était payé un équipage ! — fière de sa
-robe aux reflets métalliques, où la taille,
-j’en ai bien peur, n’était pas tout à fait à sa
-place ; fière aussi d’avoir quitté sa puérile
-brassière pour ce raide corset ; pour cette
-contrefaçon de toilette parisienne, son lamba
-aux plis chastes, qui donnait de loin à sa
-mine de jeune singe adroit un peu de grâce
-antique, un charme léger, une élégance
-longue et souple ; elle partit, faisant sonner
-sur l’escalier ses souliers de mérinos, et,
-resté seul après elle, je songeai à sa démarche
-ancienne sur les bords du lac d’Antsahadinta — la
-démarche silencieuse de ses
-pieds nus sur l’herbe rude, quand ses talons
-roses, posés à plat sur le sol, lui faisaient
-cambrer les reins, et dresser sa jeune
-tête.</p>
-
-<p>Et à mon tour j’appelai mes porteurs,
-pour me rendre au Petit-Palais où l’on
-dansait ce jour-là.</p>
-
-<p>Tout au fond du Rouve, l’ancienne ville
-sainte qui jadis contenait Tananarive entière,
-au delà des tombeaux des vieux rois, il
-dressait ses arcades de bois légers qui s’enlevaient
-sur des chapiteaux de couleur
-brune et chaude. Du dehors, on entendait
-déjà le bruit d’un mauvais piano : j’entrai.</p>
-
-<p>Au fond d’une salle carrée, dominée par
-une galerie circulaire, la reine était assise
-sur son éternel trône doré. Elle était laide,
-sèche, assez vieille déjà, et n’avait pas eu
-d’enfants. Si même elle était devenue mère,
-il était décidé d’avance, par la loi du
-royaume, que sa progéniture, ayant pour
-père légal Raini-laiarivony, qui n’était pas
-de caste noble, n’aurait pu régner. Pourtant,
-elle-même n’avait pas sans mélange, dans
-ses veines, le sang des Malais qui, après de
-longues aventures perdues dans l’obscurité
-des temps légendaires, avaient poussé
-jusque sur les plateaux rouges et stériles,
-d’où ils étaient ensuite, d’un mouvement
-énergique et prudent tout ensemble, descendus
-à la conquête de l’île. Les unions
-politiques de ses aïeux avec des filles
-sakhalaves aux mâchoires bestiales avaient
-noirci son teint, jeté en avant sa bouche
-dure, et l’on sentait dans tout son être,
-avec une dignité assumée mais habituelle,
-de l’intelligence, de l’astuce, une violence
-contenue, de longues rancunes, peut-être
-un désir de vengeance amer, muet et brûlant.
-Ce n’était un mystère pour personne
-que les conquérants français l’accusaient de
-conspirer, racontaient de louches histoires
-de lettres signées d’elle, scellées de son
-sceau, prises entre les mains des insurgés.
-Et cependant ces mêmes conquérants venaient
-en uniforme à ses fêtes, dansaient,
-courtisaient ses filles d’honneur ; et dans
-cette salle, tandis que leur taille se courbait
-pour des saluts, leurs yeux, leurs
-gestes, leurs voix semblaient prédire des
-exils et des poteaux d’exécution.</p>
-
-<p>Ramary regardait tout cela avec des yeux
-gais, parce que l’heure était joyeuse et qu’elle
-ignorait tant d’intrigues et tant de menaces.
-Elle sautait, se laissait entraîner par les
-beaux officiers, retrouvant des amies, se
-faisant patronner par l’impérieuse Zanak-Antitra,
-furetant dans les salles voisines ;
-et tout à coup elle vint me dire en mettant
-un doigt sur sa bouche :</p>
-
-<p>— Ramilina, viens voir !</p>
-
-<p>Et ce qu’elle me montra, c’était, dans
-une pauvre chambre, étroite comme une
-prison, tendue d’un papier déteint, un vieil
-homme qui me reconnut et m’appela.</p>
-
-<p>L’homme était Raini-tsimbazafy, le nouveau
-premier ministre. Et comme cette
-fonction jadis était terrible et auguste, pour
-l’amoindrir et la déconsidérer, on la lui
-avait donnée, parce qu’on le croyait inoffensif
-et bête. Caché dans ce trou, vêtu
-d’une sale robe de chambre, assis devant
-un papier qu’on lui avait envoyé de la Résidence,
-il considérait d’un œil anxieux
-l’espace laissé par l’écriture au bas de la
-page.</p>
-
-<p>— J’ai reçu cela tout à l’heure, me dit-il
-à voix basse. Où faut-il signer ?</p>
-
-<p>Et quand je lui eus montré la place du
-doigt, il continua timidement :</p>
-
-<p>— Est-ce que c’est vrai que vous allez
-démolir la cabane d’Andrian-ampo-in-Imérina ?</p>
-
-<p>C’était une humble hutte de bois et de
-paille, où vécut le fondateur de la dynastie,
-et de laquelle il avait marché à la conquête
-de l’île, aidé par les premiers Européens
-qui préparèrent du même coup la grandeur
-et l’anéantissement de la dynastie. Entre
-leurs larges palais modernes, dans l’orgueilleuse
-conscience du chemin parcouru, ses
-successeurs avaient conservé l’antique demeure.
-Elle penchait à droite, vaincue
-par le temps, pieusement étayée, révérée
-toujours, et, pour fouler la cendre du foyer
-de cette masure presque en ruine, il fallait
-être d’un sang noble. Depuis trente ans la
-vieille esclave, nourrice d’un roi, qui la gardait,
-n’avait jamais pénétré dans la partie
-réservée aux seuls hommes libres, derrière
-le poteau central ; et pour sortir de la hutte
-elle se faisait porter, afin de ne pas souiller,
-de ses pieds avilis de servitude, la meule
-ronde qui servait de marche au seuil
-sacré.</p>
-
-<p>— Est-ce vrai, répéta-t-il humblement,
-que vous allez la démolir ?</p>
-
-<p>Et je répondis vaguement :</p>
-
-<p>— Il y a des projets aux Travaux publics
-pour l’embellissement du Rouve.</p>
-
-<p>— On dit, murmura-t-il, honteux de sa
-superstition, que lorsque les cinq pierres de
-son âtre auront disparu, c’en sera fait du
-royaume… Tout ce que vous faites est bon,
-mais je ne comprends pas toujours. Je suis
-très vieux, très malade. Est-ce que vous
-croyez que la France voudra bien me laisser
-m’en aller ?</p>
-
-<p>Comme je ne répondais pas, il considéra
-d’un air abattu le grand sceau, instrument
-de ses fonctions dérisoires, et ajouta :</p>
-
-<p>— Je vous ennuie. Allez danser.</p>
-
-<p>Si nous n’étions pas venus y substituer la
-nôtre, eût-elle pu vivre, la civilisation
-ébauchée qui avait bâti ce palais, créé cet
-empire en moins d’un siècle, commencé
-d’assimiler nos sciences et nos religions,
-sans trop de gaucherie, comme on retrouve
-une chose perdue, dont on reconnaît l’usage ?
-A cette heure je la voyais s’effondrer, et,
-comme si nous avions eu besoin d’une
-excuse, nous cherchions à nous repaître du
-spectacle de ses ridicules et de ses vices.
-Des danseurs avaient découvert dans une
-pièce écartée la princesse Rasendranoro, que
-la reine, sa sœur, avait fait enfermer parce
-qu’elle était ivre, comme tous les soirs ; et
-ils la ramenaient vacillante, injurieuse,
-roulant son corps énorme jusqu’au trône
-où elle vint s’appuyer en riant. Près d’elle,
-le prince Rakoto-mena, l’héritier présomptif,
-qui jadis avait fait assassiner des Français
-dans les rues de Tananarive, penchait
-son front bas et ses yeux sanglants, comme
-un taureau méchant mis sous un joug
-dont il frémit.</p>
-
-<p>— Viens, dis-je brusquement à Ramary.
-Je me sens triste, ici. J’aime mieux visiter
-le grand palais. Je ne l’ai pas encore vu.</p>
-
-<p>Ce n’était pas l’usage. Mais pouvait-on
-refuser quelque chose à un blanc ? Un des
-officiers s’incline, trouve ma fantaisie naturelle,
-ingénieuse, charmante, et il nous
-précède dans les escaliers aux marches
-basses et irrégulières. Nous traversons deux
-hautes salles, parquetées de bois de rose et
-d’ébène, et si pleines d’ombre, même à cette
-heure, qu’elles semblent des cavernes souterraines,
-qu’on s’y heurte à des lits, à de
-vulgaires meubles européens, à des cabinets
-en marqueterie hindoue, dont la bizarrerie
-orientale amusa quelques instants
-le caprice des anciens souverains, et qui
-maintenant pourrissent dans ces espèces de
-greniers. Enfin nous voici au sommet, accoudés
-à la balustrade qui entoure le toit.</p>
-
-<p>L’oiseau de la force, l’aigle, que la dynastie
-a pris pour emblème, dresse au-dessus de
-nos têtes ses grandes ailes de bronze. Et
-devant nous, c’est toute l’Émyrne.</p>
-
-<p>La lumière du jour vers l’ouest se teintait
-déjà d’écarlate et de cramoisi ; de grandes
-collines se heurtaient en désordre, baignant
-leur pied dans les rizières jaunies, tachées
-de marais, et la campagne sans
-arbres, onduleuse, immense, allait mourir
-au pied de l’Ankaratra dentelé, la montagne
-sainte, pleine du vol éternel des grands
-oiseaux de proie qui protègent cette demeure
-des morts divinisés. Sous nos pieds
-des maisons à arcades, des jardins, des
-églises, se pressaient, chevauchaient, dévalaient
-les pentes jusqu’à une large prairie
-verte, entre l’Ambohi-dzanahare, couturé
-de cicatrices, et le Lac sacré creusé par Radame :
-vue rapide et vraiment royale du
-miracle de cette ville fondée par l’hésitant
-génie d’un peuple qui maintenant se mourait.</p>
-
-<p>Tout à coup, un murmure monta vers
-nous. Les taches blanches des lambas se
-précipitaient vers l’enceinte du Rouve ; il
-sortait de cette foule un cri de pitié, un gémissement
-d’horreur infinie, et un homme
-déguenillé, tremblant, s’abattit sur le seuil
-même, disant des choses affreuses que nous
-n’entendions pas.</p>
-
-<p>— O mon Dieu, dit Ramary, qu’est-ce
-que c’est ?… Viens voir Ramilina, j’ai
-peur.</p>
-
-<p>Et nous redescendons en courant. Les
-invités sont déjà dans la cour, et devant la
-reine, devant les Européens en habit noir et
-en uniforme, un nègre est accroupi, couvert
-de sang, d’un sang desséché qui fait
-des plaques sales sur sa peau poussiéreuse.
-Ses bras sont hachés, des muscles blanchâtres
-apparaissent sur la chair grelottante,
-et ses dents claquent de fièvre. C’est Rainibozy,
-le chef des porteurs de Galliac.</p>
-
-<p>Il me reconnaît, et me dit d’un ton monotone,
-résigné, la phrase qu’il a peut-être
-répétée cent fois depuis son arrivée, qui
-n’est plus pour lui qu’un bout de rôle, une
-tragique leçon récitée.</p>
-
-<p>— <i>Efa maty Ragalliac !</i> On a tué monsieur
-Galliac !</p>
-
-<p>Et je pousse un cri si furieux, si désespéré,
-qu’on n’entend pas le gémissement de
-Ramary.</p>
-
-<p>… L’homme parla, tendant vers nous ses
-mains mutilées d’où le sang coulait, et ce
-qu’il disait était horrible et simple. Les Fahavales
-étaient venus, une première fois, la
-nuit, attaquer un petit village où couchait
-la caravane de Galliac, qui avait résisté
-victorieusement, gardant son beau sang-froid,
-barrant la seule entrée d’une lourde
-pierre ronde, confiant aux habitants les
-cinq mauvais fusils qu’il avait emportés. Le
-matin il avait tenté de faire retraite sur
-Tananarive. Ses porteurs s’étaient enfuis, il
-était presque seul. A midi, il arrivait à
-pied dans un autre village, Manantsoa,
-écrasé par la fatigue et la chaleur.</p>
-
-<p>— Ne t’arrête pas, monsieur le vazaha,
-avait dit le gouverneur. Va-t’en vite, ils
-vont revenir.</p>
-
-<p>Et ils étaient revenus, en effet, plus nombreux,
-entraînant avec leur bande tous les
-habitants du pays, qui avaient senti l’odeur
-du pillage, vu passer des caisses en métal
-brillant que leur rapacité croyait pleines
-de mystérieuses richesses. Pendant deux
-heures, blessé déjà, haletant, voyant venir
-la mort, il s’était défendu dans une maison
-bâtie de briques crues. A coups de bêche,
-on avait fait un trou dans la muraille pour
-parvenir jusqu’à lui. Mais la brèche faite,
-personne n’osait entrer. Alors on avait mis
-le feu au toit, et il avait péri brûlé, criant
-sa douleur, et sa peur même peut-être, son
-sang-froid et son courage vaincus par l’épouvante
-de la hideuse mort. Et le chef des
-rebelles avait attendu tranquillement la fin
-de l’incendie, il était entré, avait retrouvé
-en tâtonnant le cadavre sous la cendre, et,
-se penchant sur lui, un couteau à la main,
-s’était relevé en jetant à la foule un lambeau
-de chair dont l’arrachement avait
-laissé sur le ventre noirci une large blessure
-rouge, qui fumait. Rainibozy s’était
-lui aussi, défendu à la porte de la case, et
-on lui avait haché les mains.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>… Ramary s’était réfugiée chez son oncle
-Raini-maro. Là-haut, sur la galerie supérieure
-de la maison, elle hurle sa douleur,
-et, jaillissant d’une robe bleue déchirée, ses
-bras nus se lèvent et s’abaissent au-dessus
-de son corps vautré à terre. Elle crie sans
-fin, les yeux pleins de lourdes larmes, ces
-beaux yeux que j’aimais pour leur enfance
-et leur gaieté. Il fait nuit et de petites bougies
-ont été fichées en terre. Des formes humaines
-s’agitent tout autour, il en sort un
-murmure de causerie tranquille, et parfois
-un grand gémissement solennel et théâtral,
-répondant à quelque sanglot plus fort de la
-femme qui pleure sa misère, son gros chagrin
-fugace et violent d’enfant et de femelle.
-Ce sont nos porteurs, leurs femmes et leurs
-filles, les parents de la petite veuve, venus
-pour honorer le deuil terrible : et tous boivent
-du rhum que Ramary leur a fait offrir,
-selon les rites. Beaucoup sont ivres, et, accroupis
-ou couchés, ils écoutent les joueurs
-d’accordéon ou de guitare loués pour l’orgie
-des funérailles, tandis que d’autres font
-cuire des quartiers de bœuf, en plein air,
-au bout d’une baguette, et les mangent
-gloutonnement. Ces choses sont faites aux
-frais de Raini-maro et de sa nièce ; mais
-l’oncle, ivre lui aussi, et majestueux, surveille
-du coin de l’œil une assiette placée
-sur une table, et pleine déjà de petits morceaux
-d’argent : offrande des pleureurs et
-des pleureuses, qui de la sorte, paient discrètement
-l’hospitalité funéraire. Cependant, un
-des vocérateurs accorde sa <i>valiha</i>, la tige de
-bambou, dont on a soulevé à même la souple
-écorce pour en faire des cordes musicales,
-et il chante la chanson de l’abandonnée :</p>
-
-<p>« Je ne suis plus qu’un errant morceau
-d’écorce, éclaté des jeunes pousses du bananier ;
-mais quand j’étais riche et heureuse,
-les amis de mon père et de ma mère
-m’aimaient. Quand je parlais, ils étaient
-confus ; quand je les prêchais, ils courbaient
-la tête. Aux parents de mon père, j’étais la
-protection et la gloire ; aux parents de ma
-mère, l’ombre large contre les soleils brûlants.
-J’étais pour eux comme la génisse
-née en été, leur joie et leur richesse, j’étais
-celle dont on dit : Voici le grand figuier,
-ornement des champs, voici la grande maison,
-ornement de la ville ; voici la protection,
-voici la gloire, voici la splendeur et l’orgueil,
-voici celle qui conserve la mémoire
-des morts ! Car ils m’admiraient comme
-une stèle funéraire, haute et droite, et ils
-me recevaient avec des cris d’amour, et des
-saluts sonores.</p>
-
-<p>» Et maintenant je suis comme l’écorce
-errante, éclatée des jeunes pousses du bananier,
-je suis laissée seule, désolée, inutile,
-haïe par la famille de mon père, rejetée par
-la famille de ma mère, considérée comme
-une pierre sur laquelle on fait sécher les
-vêtements au soleil, et qu’on repousse quand
-le jour devient nuageux. O peuple ! durant
-que je parle, je me reproche moi-même,
-car je suis à la fois reprochable et déshonorée. »</p>
-
-<p>Tous alors poussèrent de grands cris, et
-entonnèrent ensemble le lamento de la
-mort, sur un air harmonieux et lent. C’était
-à peine des paroles que ces paroles indéfiniment
-répétées, ce désespoir bégayé :
-« O tristesse, tristesse, larmes en la nuit !…
-O tristesse ! voici sa mère qui pleure, voici
-nos enfants, voici nos parents qui pleurent,
-voici les esclaves en larmes… Larmes,
-larmes, larmes en la nuit !… »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle ne reviendra plus à la maison du
-docteur Andrianivoune, à Soraka, faubourg
-de Tananarive, au-dessus du lac Anosy, la
-petite veuve désolée, et quand elle aura usé
-sa grosse douleur, elle s’en ira, les cheveux
-sur les épaules, vers la demeure de son
-père, où un ruisseau qui fait du bruit
-arrose les cannes à sucre… Et je ne la
-reverrai jamais, jamais, pas plus que je ne
-reverrai Galliac, dont le corps mutilé gît
-dans cette terre rouge, ni Kétaka, mon
-ancienne amie, qui n’oublie pas son injure.
-La princesse Zanak-Antitra sanglote, elle
-aussi, à côté de moi. Le capitaine Limal a
-quitté Tananarive et, de cet autre grand
-amour, il ne reste également que des ruines.</p>
-
-<p>— Ramilina, me dit-elle, la chanson méchante
-dit vrai, nous sommes reprochables
-et déshonorées, nous sommes perdues…
-Perdues ! Auparavant, nous ne savions pas
-ce que c’était, nous ne savions même pas si
-un homme était notre amant ou notre
-époux. Et vous êtes venus, vous, les blancs,
-et nous vous avons aimés, et vous teniez à
-des choses que nous ne connaissions pas :
-la fidélité, la vertu, dont les missionnaires
-parlent aux ignorantes petites filles sauvages,
-durant les heures d’école, en attendant
-que les beaux officiers et les colons
-les ramassent à la sortie. Cependant, par
-insensibles progrès, nous arrivons quelquefois
-à croire que ces choses existent peut-être ;
-et alors, vous nous quittez. La chère
-Ramary a une consolation : au moins son
-grand ami est sous la terre, pour toujours ;
-il est mort, il ne l’a pas abandonnée. Mais
-crois-tu qu’elle pourra désormais vivre avec
-un mari malgache ? Elle essayera, je le sais
-bien, quand elle sera vieille, mais elle sera
-malheureuse, elle pensera toute sa vie au
-blanc qui est mort, à des plaisirs et des
-bontés que l’autre, le Malgache, ignorera
-toujours ; et il la battra, pour la punir
-d’avoir le cœur dans la pluie… Vois-tu,
-Ramilina, il en est de nos joies comme du
-royaume, elles s’écroulent. Vous viendrez
-en plus grand nombre, avec vos vraies
-épouses blanches, celles que vous gardez
-toute la vie, dont vous avez des enfants que
-vous ne jetez pas à la rue, et dont l’image
-est conservée dans un cadre d’or, sur la
-cheminée des belles chambres. Nous serons
-alors de petites malheureuses, méchantes
-et jalouses ; il n’y aura plus de nobles,
-plus de gouvernement malgache, plus
-d’honneurs ; le peuple sera comme de la
-poussière, et les femmes comme de la
-boue.</p>
-
-<p>A ce moment la voix de l’un des chanteurs
-se fit entendre. Il prononçait, d’une
-voix rude et basse, un seul vers interrogatif,
-et le chœur des femmes et des enfants
-lui répondait :</p>
-
-<p>— Ah ! dis, qui donc est devant toi ? — Je
-ne sais pas, je ne lui parle point. — Ah !
-dis, qui donc est derrière toi ? — Je ne
-sais, elle n’a point parlé ! — Pourquoi es-tu
-immobile et raide ? — Laisse, je viens seulement
-de me dresser. — Pourquoi es-tu
-hagarde et hors de toi-même ? — Je ne suis
-pas hors de moi-même, je songe. — Mais
-tu trembles, tu sanglotes ? — Je ne tremble
-pas, j’ai froid. — Enfin, pourquoi es-tu si
-douloureuse ? — Ah ! je ne voulais pas avoir
-l’air douloureux, mais celui que j’aimais
-est mort !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Non, il ne faut pas pleurer, me
-dit la princesse Zanak-Antitra. Si je dois
-finir dans le blâme, qu’importe qu’on
-me blâme aujourd’hui ou demain ? Heureux
-ceux qui vivent : regarde comme les
-étoiles sont claires ! Je suis seule, et tu
-es seul. Partons ensemble. Ne suis-je pas
-déjà ton amie, puisque j’ai été triste avec
-toi ?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">BARNAVAUX, GÉNÉRAL</h2>
-
-
-<p>La voix criait, en malgache, des injures
-grandiloquentes :</p>
-
-<p>— Vous êtes des lâches, fils de lâches !
-Vos jambes ne tiennent plus debout, tant
-vous avez peur, et vous êtes tombés dans
-l’herbe, comme des vers ! Descendez, pour
-qu’on vous voie ! Descendez, pour qu’on vous
-tue ! Les Sakalaves ne sont pas du sang des
-Houves ! Ils ont des zagaies très longues, de
-la poudre plein des tonneaux, des cartouches
-plein de grandes boîtes, et que je devienne
-lépreux, et que mon roi devienne lépreux,
-et que tout son peuple devienne lépreux, si
-je ne me bats pas aujourd’hui ! <i>Taïm-poury,
-taïm-poury</i>, vous êtes des <i>taïm-poury</i> !</p>
-
-<p>« Taïm-poury » est un très gros mot qu’il
-est inutile de traduire. Le Sénégalais Oumar
-N’diaye qui avait appris le malgache depuis
-son arrivée dans l’île — car il y avait épousé
-trois femmes — grinça des dents et se dressa
-sur les genoux et les mains en faisant le
-gros dos, comme une panthère noire prête
-à bondir.</p>
-
-<p>— Couche-toi, Oumar, dit Barnavaux. Tu
-prendras ta revanche tout à l’heure, quand
-le détachement Limal les aura tournés.</p>
-
-<p>Docilement, Oumar s’aplatit dans l’herbe.
-Barnavaux n’avait pas de galons, mais c’était
-un blanc, appartenant au respectable corps
-de l’infanterie de marine, et un bon soldat.
-Oumar savait cela : il avait confiance. Pourtant
-il lâcha un coup de fusil, au jugé, par
-manière de protestation, et ses douze camarades
-sénégalais firent comme lui. D’en bas,
-la détonation sourde et fêlée tout ensemble
-d’une trentaine de vieux mousquets sakhalaves
-répondit sans résultat.</p>
-
-<p>On ne voyait rien — rien que le vaste
-épanouissement des lataniers du val inférieur,
-les beaux lataniers du Bouéni, qui
-sont des arbres nobles, d’une simplicité
-dédaigneuse. Ils étaient nombreux. Jusqu’aux
-limites de l’horizon, dans la lumière
-chaude du jour, ils dressaient au-dessus de
-la brousse vulgaire les colonnes de leurs
-troncs lisses, l’ombelle harmonieuse de leurs
-verts éventails ; mais chacun d’eux, en aristocrate
-un peu hautain, restait séparé des
-autres par un espace vide, maintenait autour
-de lui son domaine séparé d’air et de
-soleil. Ces arbres riches, distingués, égaux
-entre eux, eussent régné seuls sur l’étendue,
-sans la voix. Et encore, était-ce vraiment le
-petit lieutenant d’un roitelet sakhalave, qui
-depuis le matin proférait ces magnifiques
-invectives ? Elle semblait, cette voix exprimer
-la fureur même de la forêt que nous
-envahissions pour la détruire ; car il y a de
-l’or au Bouéni, et l’or est l’ennemi des
-arbres. On les arrache pour fouiller la terre,
-on les coupe pour boiser les galeries, on les
-creuse pour fabriquer les canaux où l’or
-lourd s’accroche et brille, on les brûle pour
-faire de la place, pour le plaisir, pour rien :
-car l’animal qui gaspille et qui gâte le plus,
-ce n’est pas le singe, c’est l’homme.</p>
-
-<p>Barnavaux, dans un langage où la condescendance
-se mêlait à quelque familiarité,
-daigna répéter aux Sénégalais les instructions
-du capitaine Limal. Il s’agissait de
-« laisser causer » les Sakalaves et de les
-retenir. Le capitaine arriverait par le nord,
-à l’autre bout du vallon, avant la fin du
-jour. Alors on pourrait s’amuser, pas avant.
-Les Sénégalais, grands enfants soumis et
-féroces, comprirent très bien, parce que le
-ton était ferme et les paroles puériles. Barnavaux
-se retourna sur le dos et bâilla.</p>
-
-<p>— Je voudrais bien savoir, dit-il en
-s’adressant à moi, pourquoi ces Sakalaves
-se défendent si bien. Ils ne travaillent pas
-la terre, ils laissent leurs bœufs courir la
-brousse, mangent des racines les trois quarts
-du temps et appuient leurs fusils sur la
-cuisse, au lieu d’épauler, ce qui est contraire
-à la théorie. Mais ils se font tuer et vous
-tuent très proprement. Des gens qui ne font
-rien de leur pays et ne veulent pas qu’on y
-aille, c’est incohérent. En Émyrne, au contraire,
-les habitants savent lire, écrire et
-compter comme des bourgeois de France.
-Ils ont des champs, du bétail à l’engrais,
-des moissons, des églises, des gouverneurs,
-des pasteurs protestants, des curés catholiques,
-tous les plaisirs de la civilisation, et
-ils se sauvent pour une ombre. Je crois que
-c’est parce qu’ils ont trop d’imagination.</p>
-
-<p>Je me mis à rire, et il continua :</p>
-
-<p>— Oui, c’est parce qu’ils ont trop d’imagination !
-Regardez les Sénégalais. Ils ne
-voient pas plus loin que le bout de leur
-nez, qui est camus : aussi font-ils de très
-bons soldats. Mais ces gens d’Émyrne, ils
-prévoient, ils calculent et ils exagèrent, juste
-comme s’ils lisaient les journaux. Alors on
-leur fait prendre un épouvantail à moineaux
-pour une armée. Quand je me suis couvert
-de gloire, à Ambatoumalaze…</p>
-
-<p>Et ce que Barnavaux me conta ce jour-là,
-sur le sommet d’un plateau calcaire, tandis
-que le chef sakhalave hurlait dans la vallée,
-que le soleil baissait tout doucement sur
-notre gauche, et que, dans l’énervement de
-l’attente, nous lancions parfois, au hasard,
-un feu de salve sur les lataniers dédaigneux,
-ce qu’il me conta, je vais le dire.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>« … A l’époque dont je vous parle, mon
-camarade Razowski et moi nous gardions
-seuls le poste de Vouhilène. Car c’était ainsi
-que le général tenait le pays : des blockhaus
-assez éloignés les uns des autres, et, dans
-chaque village, un homme ou deux, de sorte
-que l’uniforme, étant partout, faisait régner
-une crainte universelle et salutaire. Mais
-vous savez s’il y a des villages en Émyrne !
-Tout notre régiment de marsouins finit par
-être dispersé, homme par homme, à trente
-lieues à la ronde. Andral, notre colonel,
-n’était pas content. Il allait voir le général
-et lui disait :</p>
-
-<p>»  — Je voudrais bien savoir ce qui me
-reste à commander : Une escouade ! Qu’on
-me remette caporal tout de suite, ce sera
-plus vite fait.</p>
-
-<p>» Et le général répondait :</p>
-
-<p>»  — De quoi vous plaignez-vous ? J’ai
-partagé le pays entre vos hommes, ils ont
-tous des gouvernements. Est-ce que ce n’est
-pas ainsi qu’on a créé la noblesse, dans la
-nuit des temps ? Vos marsouins ont eu de
-l’avancement. Ils sont devenus ducs, marquis
-ou barons.</p>
-
-<p>» A ce compte, j’étais baron de Vouhilène,
-et le colonel Andral n’était rien, ce
-qui prouve que le général exagérait. Mais
-il y avait un peu de vérité tout de même.
-Ah ! ce temps, ce temps où moi, Barnavaux,
-avec ma solde de fusilier de deuxième classe,
-j’étais pourtant un seigneur ; où, quand je
-jetais les yeux autour de moi sur les hommes,
-les maisons, les terres, les eaux, je pouvais
-me dire : « C’est moi qui commande » ; où
-il n’y avait entre moi et le président de la
-République que deux personnes, le général
-et le ministre : ce temps-là, voyez-vous, je
-le regretterai toute ma vie. Voilà ce que
-c’est que d’avoir bu à la coupe du pouvoir.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>» Comme tous les anciens villages d’Émyrne,
-Vouhilène était campé au sommet d’une
-bosse de terre rouge, et les habitants, à une
-époque que j’ignore, l’avaient fortifié en creusant
-tout autour un fossé, autrefois profond,
-maintenant à moitié comblé. On ne pouvait
-entrer que par deux portes faites, à la mode
-indigène, de longs blocs de granit qui servaient
-de piliers, et d’une énorme pierre
-ronde, qu’on roulait entre ces piliers.
-Chaque soir, on calait cette belle géante par
-derrière avec des cailloux : et c’était magnifiquement
-sauvage ! Quand je suis arrivé,
-cette enceinte ne contenait plus guère que
-des tombeaux, de très vieux tombeaux, couverts
-de larges dalles et surmontés de petites
-chapelles en bois, dans lesquelles jadis on
-déposait des nourritures pour les ombres des
-morts. Ces maisons en miniature étaient à
-peu près les seules, et les ombres étaient bien
-tranquilles, car les habitants, peu à peu,
-avaient redescendu la colline, traversé une
-grande rizière, bâti un village assez riche qui
-s’appelait Ambatoumalaze. Et au delà de ces
-maisons bien assises, presque confortables,
-proprement couvertes en paille, c’était une
-vaste plaine, à demi inondée, coupée de
-digues, cultivée partout, verte à ravir les
-yeux, semée de tant de hameaux qu’on eût
-dit, en très grand, une prairie avec ses taupinières.
-Puis les bosses de terre rouge recommençaient,
-et derrière elles, au crépuscule,
-on voyait monter des fumées : car tout ce
-pays, avant l’arrivée des Français, était
-grouillant d’hommes.</p>
-
-<p>» La guerre et l’insurrection en avaient
-fait fuir beaucoup, qui vivaient de pillage
-ou qui mouraient de faim — qui mouraient,
-le plus souvent. C’étaient ces brutes affolées
-qu’on appelait des Fahavales. Le nombre de
-ces rebelles diminuait tous les jours, précisément
-parce qu’ils prenaient le parti de
-mourir ou de rentrer chez eux bien sagement.
-Mais, en rentrant, ils trouvaient leurs
-silos à riz vidés, leurs bœufs volés, et leurs
-champs n’ayant pas été semés cette année-là,
-ils étaient devenus terriblement misérables :
-d’autant plus que nous leur apportions
-toutes les beautés d’un gouvernement perfectionné,
-des impôts sur les terres, des
-impôts sur le bétail, des impôts sur les
-marchés, des contrats de travail obligatoires,
-des corvées pour faire des routes, tout ce
-qui permet d’écrire de beaux rapports, qui
-sont résumés dans les journaux de France.
-Il y avait des jours où je plaignais mes
-vassaux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>» Stewart, le pasteur protestant, qui possédait
-à Ambatoumalaze une école et une
-espèce de petite église, venait nous voir
-presque tous les jours et nous faisait ses
-doléances sur l’état du pays. Ce n’était pas
-un méchant homme. Depuis trente ans
-qu’il vivait à Madagascar, il était devenu
-plus Malgache qu’Anglais, et nourrissait en
-même temps pour ses ouailles, une incurable
-défiance et une indulgente sympathie.
-Il croyait savoir parler français — en quoi
-il se trompait scandaleusement — mais
-enfin, c’était un blanc, nous vivions à peu
-près d’accord. Mon camarade Razowski, que
-j’appelais par abréviation Razo, dévalisait
-peu à peu sa bibliothèque et passait des
-journées à lire la <i>Vie de Jésus</i> de Renan et
-une autre chose d’un docteur allemand sur
-le même sujet. C’était un garçon qui avait
-passé des examens en France, et fait des
-discours dans les réunions publiques avant
-de devenir marsouin. Il disait qu’il était
-positiviste, libertaire, et anticlérical. Nous
-en avons comme ça quelques-uns dans l’infanterie
-de marine, qui est un corps d’élite.
-Mais c’est encore plus beau dans la légion
-étrangère, où l’on prétend qu’il y a un
-évêque.</p>
-
-<p>» Je ne sais pas si c’est l’eau de la rizière
-ou bien les bouquins, mais Razo tomba malade,
-très malade : de l’anémie tropicale.
-Vous savez comment on en meurt : d’une
-façon lâche et poétique. Une éternelle petite
-fièvre, qui élève à peine le pouls, des langueurs
-et puis des accès nerveux comme
-une jolie femme, l’impossibilité de manger,
-un grand dégoût de vivre. La fin arrive
-tout doucement, et on l’accepte sans ennui,
-pour mieux dormir.</p>
-
-<p>» J’encourageais Razo. Je lui disais :</p>
-
-<p>» Ne claque pas. Tu ne vas pas me laisser
-ma baronnie à moi tout seul !</p>
-
-<p>» Il souriait, se replongeait dans ses livres,
-rêvassait, ou bien disait des bêtises. Un lieutenant,
-qui vint pour inspecter le poste, vit
-bien qu’il était très pris et dit qu’il allait
-envoyer le major. Le major se fit attendre,
-et, à sa place, sœur Ludine, du dispensaire,
-tomba chez nous un beau matin et prit l’habitude
-de passer ainsi, tous les quatre ou
-cinq jours, pour réconforter mon malheureux
-camarade.</p>
-
-<p>» Le pasteur était très poli quand il la
-rencontrait. Elle donnait de bons conseils à
-Razo, lui parlait de sa mère, l’invitait à
-sauver son âme. Mais lui répondait toujours
-qu’il était anticlérical, positiviste, libre
-penseur, et qu’il voulait mourir comme un
-homme. Le pasteur arrivait là-dessus et
-prenait part à la discussion. De temps en
-temps, il était avec sœur Ludine contre
-Razo et de temps en temps il se mettait
-avec lui contre elle. A la fin, Razo, qui
-n’avait plus la force de crier, se retournait
-contre le mur et pleurait d’énervement.</p>
-
-<p>» Quelquefois, Narcisse, le maître d’école
-mulâtre, montait au poste avec le pasteur,
-et c’était une autre comédie. Vous vous rappelez
-le fameux arrêté sur l’enseignement
-obligatoire du français dans toutes les écoles.
-Les pasteurs anglais auraient appris le grec
-à leurs élèves plutôt que de s’en aller ; ils
-s’étaient ingéniés pour obéir. Ils avaient demandé
-des livres en France, réquisitionné
-des répétiteurs, embauché jusqu’à des Sénégalais.
-Mais Stewart, lui, avait fait du zèle
-et recruté un mulâtre de la Réunion, en
-vertu de ce raisonnement bien simple que,
-cette île étant depuis des éternités une colonie
-française, les habitants en devaient parler
-notre belle langue. Narcisse lui-même
-était intimement convaincu de sa science,
-et nous amenait ses meilleurs élèves pour
-nous faire admirer leurs progrès.</p>
-
-<p>»  — Eh bien ! disait Razo, voyons l’exercice
-de lecture : « La Seine fait de nombreux
-circuits ». Lis cela, toi, Rakoutou.</p>
-
-<p>» Rakoutou lisait :</p>
-
-<p>» La Seine fait de nombreux <i>cirikits</i> ».
-Car vous savez que les Malgaches ne peuvent
-pas prononcer les <i>u</i> et mettent des
-voyelles entre toutes les consonnes pour les
-faire glisser.</p>
-
-<p>» M. Stewart et Narcisse se fâchaient tout
-rouge.</p>
-
-<p>»  — <i>Seurcouittes</i>, disait Stewart, <i>seurcouittes</i> !
-Il n’était pas difficile du tout, je
-pense !</p>
-
-<p>»  — Ci’cuits, criait Narcisse. Toi y pouvé
-donc pas p’ononcé ?</p>
-
-<p>» Alors les premiers sujets de l’école
-d’Ambatoumalaze, complètement ahuris, proféraient
-des sons qui n’avaient plus rien
-d’humain, et Razo empirait gravement son
-état en déclamant à perdre haleine contre
-une prétendue civilisation qui déracinait les
-indigènes, leur donnait tous les vices, leur
-désapprenait leur propre langue pour leur
-faire parler charabia, et fabriquait avec les
-libres enfants du tropique des caricatures
-dans le genre de Narcisse. Et Narcisse protestait
-qu’il était Français, électeur de la
-Réunion, et qu’il écrirait à Paris pour se
-plaindre des injures d’une vile soldatesque.
-Sœur Ludine, quand elle était là, faisait de
-la conciliation, rangeait les paquetages, engageait
-les boys à balayer le plancher, mettait
-un morceau de bœuf à bosse dans la
-marmite, et puis s’en retournait bravement
-dans son filanzane, comme elle était venue,
-c’est-à-dire sans escorte, disant qu’elle
-n’était qu’une vieille femme et n’avait rien
-à craindre, puisque tout le monde sur la
-route la connaissait honorablement. Ce qui
-était vrai.</p>
-
-<p>» Moi, j’<i>administrais</i>. C’est un beau métier,
-très compliqué. J’avais des registres avec
-les noms de tous mes vassaux. On avait
-même essayé de les photographier, afin
-d’être sûr de les reconnaître, mais il avait
-fallu y renoncer, à cause de leurs préjugés.
-Ils se sauvaient, croyant que l’appareil leur
-volait leur ombre, qu’ils confondent avec
-leur âme. Je recevais deux ou trois arrêtés
-par semaine, et des instructions, et des circulaires.
-J’avais des tas de petites formules,
-toutes différentes, que je devais remplir et
-envoyer à Tananarive. Enfin, je levais des
-hommes pour les corvées, et, comme les
-chefs de cercle étaient plus ou moins bien
-notés selon le nombre de kilomètres de
-route tracés dans l’année, on faisait une
-énorme consommation de prestataires. Un
-arrêté décidait qu’on pouvait demander aux
-indigènes cinquante jours de travail par an,
-à quatre sous la journée. Mais comme beaucoup
-avaient disparu, ceux qui restaient
-prenaient la place des manquants, faisant
-ainsi jusqu’à cent ou cent cinquante journées
-de neuf heures. Au bout de six mois,
-les grandes pluies d’hivernage ayant démoli
-les routes, qui n’étaient que des pistes en
-terre, tout était à recommencer, et on recommençait !
-Ce petit jeu était visiblement contraire
-à la santé de mes administrés. J’ai vu
-un jour partir quatre cents hommes, la
-bêche sur l’épaule. Il en est revenu deux
-cents ! Le reste était mort. Ces Houves sont
-une mauvaise race. Ils se nourrissent de
-peu de chose et meurent de rien. La forêt
-les tue comme si tous les arbres en étaient
-empoisonnés.</p>
-
-<p>» Tant de misère m’inquiétait. Je me
-trouvais bien isolé au milieu d’une population
-qui, après tout, pouvait m’en vouloir,
-et, n’ayant rien fait de moi-même, à leurs
-yeux j’étais responsable.</p>
-
-<p>» Cependant le pays paraissait calme, et
-les gens étaient délicieusement polis. Même
-Rakoutoumangue, le tompou-ménakèle, c’est-à-dire
-l’ancien seigneur, le vrai baron, celui
-que j’avais dépossédé, vint me rendre visite.
-Pensez que c’était lui qui avant moi percevait
-la dîme des rizières, lui qui se faisait
-payer pour intervenir dans les procès, lui
-que tout le monde saluait quand il parcourait
-solennellement son domaine, précédé de
-ses secrétaires, suivi d’esclaves et de parasites,
-couché dans un filanzane à l’ancienne
-mode : une corbeille en joncs tressés que
-portaient douze esclaves.</p>
-
-<p>» En ma qualité d’usurpateur, je dissimulai
-la défiance et j’exagérai la majesté.
-Je me demandais ce que ce vieux singe venait
-faire.</p>
-
-<p>» Il me raconta des histoires qui n’avaient
-pas de sens sur sa femme, qui venait de
-divorcer selon la loi malgache, pour épouser
-un personnage sans importance, et réclamait
-le tiers des acquêts de la communauté ;
-prétendant de plus que je ne
-sais quel champ faisait partie de son apport.</p>
-
-<p>»  — Et les gens d’ici, ô seigneur, prêteront
-serment que ce champ était à mon
-père avant d’être à moi, et non pas à cette
-méprisable truie, mère de peu d’enfants.</p>
-
-<p>» Tout cela au fond ne me regardait pas.
-Une table, sur laquelle j’avais fait servir le
-rhum, nous séparait tous les deux, et, pendant
-qu’il parlait, je voyais danser au-dessus
-du tapis de coton dix petites choses
-blanchâtres, qui ressemblaient à des marionnettes.
-C’étaient ses ongles, qu’il avait laissé
-pousser, par orgueil, ainsi que faisaient les
-nobles andrianes des anciens jours. Ce seul
-petit fait m’occupa beaucoup plus que ses
-paroles. Cet homme n’était pas civilisé, n’était
-pas gagné, puisqu’il conservait ces façons
-d’être qui font rire les Français, puisqu’il
-ne cherchait pas à nous flatter en nous
-imitant. Et son filanzane, sa suite, la langue
-même dont il se servait, tout cela sentait le
-passé et l’indépendance ! Plus je le regardais,
-plus je me sentais furieux et inquiet. Pourtant
-aucun de ses gestes ne trahit l’insolence
-ou la haine. Sa courtoisie fut noble et
-aisée. Il fit passer devant moi le bœuf qu’il
-avait amené en cadeau, exprima l’espoir que
-Razo, qui grelottait sur un lit de camp, se
-rétablirait bientôt, et partit cérémonieusement.</p>
-
-<p>« Maintenant il connaît les ressources de
-Vouhilène, pensai-je. Commandant de place
-Barnavaux, chef d’état-major, Barnavaux,
-colonel, capitaine, lieutenant, artillerie, cavalerie,
-infanterie : Barnavaux ! Le reste de
-la garnison, à l’infirmerie du quartier,
-ne suis pas en force. »</p>
-
-<p>» Le pasteur Stewart sentait encore mieux
-que les choses se gâtaient. Les Malgaches de
-sa mission ne lui disaient rien, bien qu’il
-vécût avec eux depuis vingt ans, et fût aussi
-brave homme qu’un Anglais peut l’être,
-c’est-à-dire charitable et concentré, orgueilleux
-et timide. Mais il augurait mal de l’avenir,
-parce que les honnêtes gens d’Ambatoumalaze
-envoyaient leurs bœufs sur les
-plateaux et enterraient leur riz en cachette,
-la nuit, tandis que tous les mauvais sujets
-prenaient des airs étrangement réjouis.</p>
-
-<p>» Je lui conseillai de venir coucher tous
-les soirs au poste et de laisser ses paroissiens
-se débrouiller comme ils pourraient.
-Il refusa, disant que s’il donnait cette preuve
-de crainte, tout le monde croirait les blancs
-définitivement perdus.</p>
-
-<p>» Car c’est ainsi que les choses se passent
-en Émyrne. Les Houves sont impressionnables
-comme des femmes. Le général a
-donné aux notables de chaque village deux
-ou trois fusils et quelques zagaies, pour
-qu’ils puissent faire la police et se défendre
-eux-mêmes. Mais, si les blancs ont l’air
-d’avoir peur, je demande ce que les notables
-feront de ces armes, et je préfère qu’on ne
-me réponde pas ! Quand ils se contentent de
-les cacher dans le fumier pour empêcher
-que les rebelles ne les prennent, il n’y a que
-demi-mal.</p>
-
-<p>» Un lundi, sœur Ludine arriva de Tananarive.
-Razo allait très mal. Il ne pouvait,
-plus se lever, sa peau devenait jaune et
-transparente comme du papier huilé. Il disait
-des choses tristes. Tout à coup, comme
-nous tachions de le consoler, nous entendîmes
-un coup de fusil — non pas l’éclat
-sec du Lebel, mais la grosse pétarade du
-snyder des insurgés.</p>
-
-<p>» Le premier coup de fusil, je ne l’ai jamais
-entendu sans un serrement de cœur,
-une sorte de maussaderie. Sait-on jamais ce
-qui va suivre ? Une fois la lutte commencée,
-on ne réfléchit plus, les événements pressent,
-on pare les coups comme on renvoie un volant,
-on saute à droite, on saute à gauche,
-on se débrouille, le sang va très vite dans
-les veines. Après, souvent on n’en peut plus ;
-avant, presque toujours, on a peur de ne pas
-pouvoir, et c’est un horrible sentiment.
-Sœur Ludine et moi, nous nous regardâmes
-en serrant les lèvres, et, sans rien dire,
-nous courûmes à la terrasse. Le soleil baissait
-déjà. La grande plaine verdoyait, les
-collines rouges gonflaient leur dos dans l’air
-lavé par l’averse quotidienne de midi. Çà et
-là, une place chauve dans la rizière montrait
-l’eau dormante, et la paillette d’un reflet
-dansait un instant. Mais deux grosses colonnes
-de fumée montaient à gauche au-dessus
-de Mangabé et d’Antsirika : les insurgés
-avaient passé là, tué, brûlé, détruit,
-et maintenant marchaient sur Ambatoumalaze,
-en deux groupes longs et confus, si
-loin encore, si insignifiants sur la face tranquille
-de la plaine, que je pensai à ces
-bandes de fourmis brunes qui traversent
-chez nous le sable des allées.</p>
-
-<p>» Seulement, c’étaient des fourmis furieuses.
-En quelques minutes, leur trottinement
-se rapprocha ; les deux bandes se fondirent.
-Pleins de faim et de rancune, avec
-leurs sorciers en tête, qui hurlaient, avec
-leurs idoles rouges et grotesques qu’ils portaient
-sur un brancard, ils ressuscitaient la
-vieille sauvagerie, jetaient leurs anciens
-dieux eux-mêmes à l’assaut des écoles, des
-églises, de tout le christianisme, ce christianisme
-qui avait le premier envahi leur pays,
-avant les soldats, comme une espèce d’espion
-sournois.</p>
-
-<p>»  — Et le pasteur, cria sœur Ludine, ce
-malheureux Stewart !</p>
-
-<p>» Nous l’aperçûmes sur le terre-plein de
-l’école, qui rassemblait ses élèves pour les
-mener au poste.</p>
-
-<p>» Il en eut à peine le temps. Les brutes
-déchaînées étaient déjà dans Ambatoumalaze,
-car il y en avait une avant-garde, que
-je n’avais pas aperçue d’abord, et qui s’était
-glissée dans les hautes tiges de riz. Ils apparaissaient
-maintenant, couverts de boue,
-ivres d’enthousiasme et de férocité. Un
-homme sortit d’une maison, joignit les
-mains, puis tomba la figure contre terre,
-dans une supplication désespérée. Ils lui
-firent sauter la cervelle à coups de bâton.
-Ce fut le premier meurtre.</p>
-
-<p>» Les élèves et les habitants du village
-refluèrent dans l’école. Elle était heureusement
-construite en briques cuites, couverte
-en tuiles, et ceinte d’un gros mur. Stewart
-possédait deux vieux fusils, et c’était tout.
-Il pouvait tenir une demi-heure, et après…
-Le frisson me prit. Brusquement je me rappelai
-la visite de Rakoutoumangue. Ce vieux
-sauvage connaissait les forces de la garnison.
-Il savait que nous n’étions <i>même pas deux</i>,
-puisque Razo était mourant. Cela me mit en
-rage, et je bouclai mon ceinturon d’un tour
-de main.</p>
-
-<p>»  — Où vas-tu ? me dit le pauvre Razo.</p>
-
-<p>» Je répondis, en remplissant la culasse
-du lebel :</p>
-
-<p>»  — Je me forme en colonne ! Est-ce que
-tu crois que je puis voir tranquillement
-piller mes terres et brûler les maisons de
-mes canailles de vassaux ? Je suis baron de
-Vouhilène. Et puis, laisser griller comme
-un rat ce pauvre père Stewart, et même cet
-imbécile de Narcisse ? Nous serions cernés
-et massacrés ensuite, tout le pays se soulèverait,
-et l’insurrection monterait jusqu’à
-Tananarive. Autant en finir tout de suite.
-C’est plus propre.</p>
-
-<p>» Razo se leva et voulut passer sa culotte.
-Mais la tête lui tourna, ses yeux chavirèrent,
-et il serait tombé si je ne l’avais soutenu.</p>
-
-<p>» Sœur Ludine ramassa la culotte et la
-mit sur une chaise. C’était une femme
-d’ordre.</p>
-
-<p>» Puis elle prit le fusil de Razo et me
-dit d’un air ferme :</p>
-
-<p>»  — Je descends avec vous.</p>
-
-<p>» Et je compris : l’idée que ces pauvres
-petits enfants malgaches allaient être enfumés
-dans l’école lui fendait le cœur et lui
-bouleversait la cervelle. Mais je ne voyais
-pas sœur Ludine transformée en héroïque
-guerrier. C’était ridicule.</p>
-
-<p>» Ne déshonorez pas votre cornette, lui
-dis-je. Est-ce qu’on porte les armes avec ce
-costume-là ? Ce qu’il nous faudrait, c’est le
-prestige de l’uniforme : le poste défendu
-par une femme ! C’est la meilleure façon de
-nous montrer perdus !</p>
-
-<p>»  — Vous croyez ? Eh bien ! ce ne sera
-pas long.</p>
-
-<p>» Elle défit le paquetage de Razo, y prit
-un pantalon, une tunique, et courut, sans
-ajouter un mot, dans la cuisine, qui était
-une petite hutte, à l’autre bout de la terrasse.</p>
-
-<p>» Trois minutes plus tard, elle revenait
-habillée en marsouin, oui, en marsouin,
-avec un casque en moelle de sureau, un
-pantalon à passepoil jaune, qui lui tombait
-sur les talons, et une tunique qui faisait de
-bien drôles de plis, mais sans paraître embarrassée
-le moins du monde, tant elle avait
-la tête dans les nues. Et son petit corps de
-vieille bonne femme l’eût fait ressembler à
-un enfant de troupe, sans la figure, qui
-était vieille, ridée, ratatinée — mais toute
-luisante d’enthousiasme. Razo était suffoqué,
-et moi, je ne songeais pas à rire, ni à protester,
-j’avais les larmes aux yeux.</p>
-
-<p>» Je lui disais :</p>
-
-<p>»  — Sœur Ludine, vous êtes folle ; sœur
-Ludine, je vous aime bien ; sœur Ludine,
-nom de Dieu ! allons leur casser la
-figure.</p>
-
-<p>» Et c’est vrai qu’à ce moment-là j’aurais
-démoli une armée de cent mille hommes à
-moi seul. Tout me paraissait joyeux, touchant,
-facile et sublime. Ce n’était pas de
-l’air que j’avais dans la poitrine, mais une
-espèce de flamme claire qui m’égayait le
-sang. J’étais fou, j’étais heureux, j’étais
-transporté ; j’avais besoin d’éclater en cris,
-en chansons, en grosses bêtises et en actions
-extraordinairement courageuses, faites pour
-me soulager, faites <i>pour rire</i>. Je vous dis
-cela comme je l’ai senti.</p>
-
-<p>» Les choses pressaient. Cinq ou six maisons
-d’Ambatoumalaze flambaient déjà. Trois
-ou quatre hommes, assommés ou tués à
-bout portant, tachaient le sol rouge. Les
-insurgés tiraient leurs munitions pour rien,
-ou pour montrer qu’ils étaient beaucoup.
-Les hurlements, de loin, faisaient comme
-une litanie dans une église. Ils montaient,
-grandissaient, puis s’affaiblissaient, puis
-repartaient. La porte de l’école avait été
-fermée. Stewart, par une meurtrière faisait
-feu tout seul, et ce bruit unique, maigre et
-comme tremblant de la défense, me glaçait
-l’âme. Il était maintenant cinq heures. Le
-soleil, très bas, avait de grands rayons
-obliques tombant sur la rizière qui séparait
-le poste du village. Une rizière, au fond,
-c’est comme un fleuve où il y a de la boue
-au lieu d’eau, et des herbes vertes par-dessus
-la boue. On ne peut la franchir que
-sur les digues qui la traversent.</p>
-
-<p>» Je dis à sœur Ludine :</p>
-
-<p>»  — Il faut produire un effet grandiose
-et imprévu. Vous êtes le second corps d’armée.
-Descendez derrière le poste, tournez à
-droite, et passez la rizière sur la troisième
-digue que vous voyez là-bas. N’affaiblissez
-pas votre formation en vous attardant sur la
-route. Vous pourriez perdre des traînards !
-Une fois que vous serez sur la digue, l’ennemi
-vous verra : alors tirez. Par tous les
-saints du paradis, ne vous inquiétez pas de
-viser, mais tirez toutes les cartouches du
-magasin, rechargez et recommencez. Il
-s’agit de faire beaucoup de bruit, voilà
-tout.</p>
-
-<p>» La sœur se mit à rire comme un brave
-homme.</p>
-
-<p>»  — Je ne suis pas ici pour autre chose,
-dit-elle. Mais comment est-ce qu’on remplit
-ça ?</p>
-
-<p>» Elle montrait son lebel avec l’air d’un
-nègre à qui on a donné un bon de poste
-et qui ne sait pas la manière de s’en servir.</p>
-
-<p>»  — Ah ! c’est vrai, répondis-je.</p>
-
-<p>» Et je lui montrai le mécanisme du
-cher petit outil. Elle comprit presque tout
-de suite :</p>
-
-<p>»  — Comme ça, et puis comme ça, et
-puis comme ça ? C’est bon. Au revoir.</p>
-
-<p>» Et elle s’en allait, quand je la rappelai
-en criant :</p>
-
-<p>»  — J’ai oublié de vous donner le point
-de direction.</p>
-
-<p>»  — Sainte Vierge, répondit-elle, c’est
-l’école ! Vous n’avez pas besoin de le dire.</p>
-
-<p>» Et elle partit pour de bon, en ordre de
-bataille à elle toute seule.</p>
-
-<p>» Si je l’avais envoyée de ce côté, c’est
-que les gros murs en terre de quelques jardins
-la protégeaient pendant la première
-partie de la route, et aussi que la rizière, à
-la troisième digue, était moins large. Et
-vous comprenez bien que la traversée de la
-rizière était le passage dangereux, puisqu’il
-fallait avancer sur un petit mur où il était
-impossible de se dissimuler. J’attendais,
-pour l’appuyer, qu’elle se lançât dans cette
-traversée. Ce ne fut pas long. Elle avait
-couru comme une jeunesse et commença un
-feu roulant, hors de portée d’ailleurs. Mais
-ça ne faisait rien, la distance ne l’inquiétait
-pas, puisqu’à dix mètres elle n’aurait pas
-mis dans un porche de cathédrale.</p>
-
-<p>» Je n’ai jamais vu travailler plus consciencieusement.
-Elle allait, tirait toutes les
-balles du magasin, faisait quelques pas,
-s’arrêtait pour recharger, repartait de plus
-belle avec la célérité d’un chasseur à pied,
-et du reste faisait tout comme moi, puisque
-de mon côté j’avançais sur ma digue comme
-un véritable Bonaparte au pont d’Arcole.</p>
-
-<p>» Du poste de Vouhilène au village, il y
-a bien dix-huit cents mètres ; mais nous
-avions ouvert le feu quand même. L’effet de
-cette intervention fut visible. Les brutes qui
-attaquaient l’école se retournèrent d’un air
-étonné. Ils croyaient évidemment tous — je
-suis sûr qu’on les avait prévenus — qu’il
-n’y avait qu’un Français valide à Vouhilène,
-et qu’il ne serait pas assez fou pour sortir.
-Mon insolence les impressionnait, et la
-démonstration parallèle de sœur Ludine
-n’était pas dans le programme. Ces insurgés
-d’Émyrne, vous le savez, étaient des malheureux
-qui mouraient de faim. Leurs sorciers
-les avaient poussés en avant, et les corvées,
-exaspérant la population tranquille, leur
-avaient donné des recrues ; mais ce qui
-les avait rendus si hardis, c’était l’assurance
-que dans le village même personne
-ne résisterait, ni les gardes du poste, ni
-les habitants eux-mêmes. Or, voilà que ma
-garnison faisait une sortie. Devinez ce qui
-arriva ?</p>
-
-<p>— Parbleu, dis-je, les vertueux notables
-d’Ambatoumalaze, en vous voyant venir,
-ont retrouvé tout à coup les fusils du gouvernement,
-et s’en sont servis pour défendre
-les nouvelles institutions de Madagascar, au
-lieu d’en user pour les combattre ; de quoi
-ils avaient eu la tentation violente.</p>
-
-<p>— Vous connaissez le pays ! C’est exactement
-ainsi que les choses se sont passées.
-Les quelques bourgeois à la peau jaune
-auxquels nous avions donné des armes ressentirent
-à notre approche des remords
-utiles et de saines inquiétudes. Ils se virent
-tout de suite passant en jugement. Ils frissonnèrent
-à la pensée de leurs biens confisqués,
-de leurs bœufs versés à l’ordinaire
-de l’infanterie de marine, et ils vinrent à
-notre secours, oui, ils vinrent à notre
-secours, ils sortirent de chez eux entourés
-de leurs fils ou de leurs clients qui
-étaient armés de zagaies ! Sœur Ludine et
-moi n’étions pas à moitié chemin que déjà
-les insurgés recevaient des balles dans le dos.</p>
-
-<p>— De sorte que, interrompis-je, vous
-vous êtes vus trois mille en arrivant au
-port ?</p>
-
-<p>— Vous exagérez, répliqua naïvement Barnavaux.
-Les notables étaient trois, plus
-une douzaine de porteurs de zagaies. Du
-reste, avec une sage prudence, ils reculaient
-au lieu d’avancer, car ils ne tenaient pas
-du tout à se battre, mais à manifester la
-pureté de leurs sentiments ; aussi marchèrent-ils
-au-devant de nous, ce qui les éloignait
-du danger. Mais ce fut cependant un
-beau spectacle que celui qu’offrirent les
-colonnes Ludine et Barnavaux opérant leur
-jonction à la sortie de la rizière, et reçues
-par ces honnêtes alliés avec des protestations
-éloquentes de dévouement sans borne.
-J’admirai, sans m’en étonner, leur empressement
-à faire connaître leur identité.</p>
-
-<p>»  — C’est moi, Ratsimamangue, tu me
-reconnais, héroïque chef de Vouhilène, respectable
-seigneur ? C’est moi, Rainimarou ;
-n’oublie pas de dire au général comme je
-suis courageux !</p>
-
-<p>» Je serrai rapidement la main de ces
-braves gens. Et après tout, c’est vrai qu’ils
-ne manquaient pas d’un certain courage,
-puisque les insurgés étaient bien une centaine
-autour de l’école et nous tiraient dessus
-d’assez près. Je fis exécuter une décharge
-générale, puis abritai provisoirement ma
-troupe derrière un mur à moitié démoli,
-afin de reprendre haleine.</p>
-
-<p>» Ce qui se passa ensuite est assez confus.
-Après un crépuscule de vingt minutes
-à peine la nuit était tombée, une nuit noire,
-et les incendies allumés éclairaient comme
-peuvent le faire ces grands feux de paillotte,
-c’est-à-dire très fort et très mal. Ils servaient
-surtout à dramatiser la situation. Il
-semble que les assaillants de l’école soient
-presque tous revenus sur nous, ce qui donna
-du répit au père Stewart. Notre situation
-était bonne, et ils hésitaient à nous attaquer
-franchement. J’en abattis quelques-uns.
-Cependant j’étais inquiet. Ils étaient trop,
-beaucoup trop, et si je recevais un mauvais
-coup, la partie était perdue pour tout le
-monde. Ce souci m’ôtait un peu mes moyens ;
-mon espoir avait toujours été que les notables
-des autres villages se mobiliseraient au
-bruit de mon attaque, et je trépignais en
-ne voyant rien venir.</p>
-
-<p>» Tout à coup, il se passa une chose extraordinaire.
-Du haut du poste de Vouhilène,
-le canon se mit à tonner.</p>
-
-<p>» Or, jamais, jamais il n’y avait eu de
-canon à Vouhilène ! Et cependant on apercevait
-une forte lueur rouge, on entendait
-une détonation sourde et étouffée qui ne
-pouvait être confondue avec celle du fusil
-Lebel : quelque chose de grave, de sérieux,
-d’impressionnant. Mais d’obus, il n’en tombait
-nulle part. Le résultat de cette canonnade
-demeurait invisible. Je n’en revenais pas.
-Ce fut sœur Ludine qui comprit la première.</p>
-
-<p>»  — Ah ! Razo, cria-t-elle, le bon Razo !
-Il allume les bombes du 14 Juillet !</p>
-
-<p>» Et c’était ça ! Le pauvre camarade, à
-moitié mort, avait pris les bombes du feu
-d’artifice, et il tirait tous ces gros pétards,
-l’un après l’autre. Comme le pasteur avait
-tenu à contribuer à l’inévitable solennité
-patriotique, nous avions pas mal de ces
-pièces. C’est ainsi que l’élément anticlérical,
-représenté par Razo, eut son rôle dans la
-célèbre journée d’Ambatoumalaze, et prit
-part à la victoire.</p>
-
-<p>» Car c’était la victoire ! Le poste de Vouhilène,
-entouré de flammes et de tonnerres,
-parut contenir une garnison invincible et
-des ressources militaires inépuisables. Et,
-naturellement, tous les villages environnants
-se levèrent enfin, marchèrent contre
-les pillards. Les notables armés sentirent
-partout s’éveiller leur vaillance. Il en vint
-d’Antsirika, il en vint de Talatakély, il en
-vint d’Ampasimbé-la-Sablonneuse ; en vingt-cinq
-minutes tout le pays se couvrit de
-défenseurs inébranlables du gouvernement
-légitime de la République française. Et
-parmi eux, intrépide et superbe, je vis arriver
-cette vieille canaille de Rakoutoumangue
-lui-même, avec une troupe presque bien
-armée ; les choses ayant tourné contre son
-attente, il tournait avec elles, et chargeait
-ses anciens amis. Comme il faisait bien les
-choses, il marchait drapeau français en tête,
-un drapeau français ramassé je ne sais où,
-pillé peut-être dans la maison d’un blanc ;
-et cela, c’est plus drôle que tout le reste !</p>
-
-<p>» Mais, après tout, qu’importe ? Et même,
-obliger un ennemi à se battre pour vous,
-n’est-ce pas beaucoup plus fort que de le
-tuer ? et s’arranger pour qu’un traître
-trahisse en sens inverse de ses intentions,
-n’est-ce pas un tour assez beau pour être
-mis au théâtre ? Ce fut avec une sorte
-d’ivresse froide, une entière assurance, que
-tout de suite je lançai l’attaque, et on la
-mena d’une façon gaillarde. Rakoutoumangue
-faillit y rendre sa belle âme, son
-fusil Snyder ayant éclaté ; le second bénitany,
-c’est-à-dire un grand seigneur du
-pays, reçut une égratignure à l’aine. Un
-autre Houve fut entre-tué par un de ses camarades,
-ce qui ne l’empêche pas d’avoir
-été porté comme tué à l’ennemi ; donc ça
-compte tout de même, et c’est ainsi qu’on
-fait les bulletins de bataille. Tous ces guerriers,
-remplis d’une tardive ardeur, faisaient
-« hou ! hou ! » et tiraient sur les
-lambas des adversaires, qui fuyaient comme
-ils pouvaient et se faisaient ramener au
-demi-cercle, car, à présent, c’était leur tour
-d’être cernés. Les plus braves de ces Fahavales
-faisaient aussi « hou ! hou ! » et soufflaient
-dans des conques pour faire croire
-qu’ils se défendraient jusqu’à la mort. Mais,
-quand ils voyaient que c’était extrêmement
-sérieux, ils cherchaient à s’en aller, avec
-une docilité toute malgache. Ils n’en avaient
-pas le temps, ni le moyen. Alors ce fut le
-grand massacre final, les pauvres diables
-qu’on repêchait au fond d’un trou, qu’on
-rattrapait dans une rizière, qu’on fusillait
-sur place. Un vieux, couvert de grisgris,
-me léchait les souliers, j’aurais voulu le
-sauver ; mes alliés l’ont empoigné, collé au
-bord d’un fossé, lui ont fait sauter la cervelle,
-et je n’ai plus vu que deux jambes
-qui sortaient de l’herbe, avec des taches
-blanches sur la peau noire, comme si la
-mort avait donné à ce sauvage une subite
-maladie de peau. La guerre, quoi, la guerre !
-Et ça n’est pas propre. Sœur Ludine tremblait
-d’horreur.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>» Quelques-uns des vaincus, voyant qu’ils
-ne pouvaient pas fuir, prirent une résolution
-désespérée. Sans doute réfléchissant que,
-puisque Stewart et ses élèves y avaient tenu
-contre eux, la place était bonne, ils essayèrent
-une dernière fois d’entrer dans l’école, foncèrent
-jusqu’à la porte du bâtiment principal,
-l’abattirent avec une grosse poutre.
-Nous entrions dans la cour, juste au même
-moment, et je vis le pasteur Stewart, ce
-saint homme, ivre de fureur, qui passait la
-tête par une fenêtre du premier étage. Et il
-cria :</p>
-
-<p>»  — Vous ne voulez pas vous en aller ?
-Vous ne voulez pas vous en aller ? Alors,
-que Dieu me pardonne mon péché !</p>
-
-<p>» Il avait fait arracher les dalles de granit
-du rez-de-chaussée, pour se défendre si
-l’assaut venait jusqu’aux murs. Il prit une
-de ces dalles, et la lança de toutes ses
-forces sur la tête du Malgache le plus
-proche. Je vis l’homme tomber comme un
-paquet de linge en travers de la porte, et ce
-fut fini. Tous les autres jetèrent leurs
-armes. Il se fit dans la cour de l’école un
-effroyable silence. Ces hommes, fous de rage
-tout à l’heure, attendaient maintenant la
-mort, soumis, tranquilles, avec une incompréhensible
-et dédaigneuse indifférence. Ils
-se jugeaient morts, ils étaient déjà morts en
-esprit. C’est ainsi que sont les Houves. Je
-n’ai jamais pu comprendre comment ils
-pouvaient être en temps ordinaire si lâches,
-puis subitement si furieux, puis tout à coup
-si résignés, non seulement au poteau d’exécution,
-mais aux plus affreux supplices.
-Mes gens en tuèrent encore quelques-uns,
-désarmés. J’eus beaucoup de peine à leur
-faire épargner les autres.</p>
-
-<p>» Quand j’eus fait mon devoir, je regardai
-la fenêtre, au-dessus de la porte. Le vieux
-Stewart était toujours là, complètement
-immobile, avec une des physionomies les
-plus stupides et les plus affreuses qu’il
-m’ait été donné de voir dans ma vie : la
-figure figée, raidie, les yeux hors de la tête.
-La secousse avait été forte, et le pauvre
-homme, si vaillant durant l’action, avait à
-cette heure les nerfs en bouillie.</p>
-
-<p>» Je lui criai :</p>
-
-<p>»  — Eh bien ! monsieur Stewart, qu’est-ce
-que vous attendez pour ouvrir ?</p>
-
-<p>» Il eut le geste d’un homme qui se réveille,
-descendit, fit enlever les pavés qui
-barricadaient la porte, tira les barres et
-poussa les vantaux.</p>
-
-<p>» La première chose qu’il aperçut, juste
-en face de lui, fut l’homme qu’il avait
-assommé quelques minutes auparavant. Le
-cadavre était couché par terre, dans une
-posture douloureuse et tordue, et le gros bloc
-de granit, tout sanglant à l’un des angles,
-pesait encore sur son cou.</p>
-
-<p>» Et voilà que le vieux Stewart, grelottant
-des pieds à la tête, se jeta à genoux en
-criant :</p>
-
-<p>»  — J’ai tué un homme, j’ai tué un
-homme ! Ne me regardez pas, j’ai tué un
-homme !</p>
-
-<p>» Les larmes lui coulaient sur la figure,
-et il gémissait tout haut, désespéré, comme
-s’il eût commis le plus grand crime et la
-plus grande lâcheté. Et les élèves, les convertis
-protestants qu’il avait abrités, qu’il
-avait défendus et sauvés, arrêtèrent leurs
-cris de joie, leurs rires, leurs embrassades,
-et muets tout à coup, le regardèrent avec
-étonnement.</p>
-
-<p>» A ce moment, on entendit la voix de
-sœur Ludine qui disait :</p>
-
-<p>»  — Eh bien ! moi, je puis bien jurer que
-je n’ai tué personne.</p>
-
-<p>» Et c’était rigoureusement exact. Pour
-la maladresse, elle n’en craignait pas. Si
-quelqu’un peut aujourd’hui se vanter de
-n’avoir jamais touché à un cheveu de son
-prochain, c’est sûrement cette vieille innocente
-de sainte : ce qui prouve l’importance
-de la force morale, comme disent les journaux.
-Car ni Razo avec ses pétards, ni sœur
-Ludine avec son lebel n’avaient fait autre
-chose que de jouer une grosse comédie ; et
-cependant ils avaient gagné une grande
-bataille, sous les ordres de moi, Barnavaux,
-général. Mais ma nomination n’a jamais
-été à l’<i>Officiel</i>.</p>
-
-<p>» Stewart leva les yeux en entendant la
-voix de sœur Ludine, et le costume dans
-lequel il la vit acheva d’obscurcir ses pensées.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>» Or, la cour était pleine de cadavres qu’on
-dépouillait, de blessés qui se plaignaient
-tout doucement, à la mode malgache, laquelle
-est résignée ; et les femmes, commençant
-à revenir, faisaient une autre musique
-beaucoup plus insupportable, pleurant leurs
-défunts, leurs maisons et leur vaisselle avec
-les mêmes larmes et une éloquence qui
-perçait les oreilles. Enfin, il traînait dans
-l’air une vilaine odeur — une odeur de
-roussi et de boucherie, d’hommes vivants
-en sueur et d’hommes morts qui saignaient.
-Sœur Ludine devint toute pâle. Elle avait
-mal au cœur, une grosse envie de pleurer,
-et aussi je le vis bien, le désir d’une nouvelle
-besogne, sa vraie besogne, qui était
-d’organiser l’ambulance, de faire ce qu’elle
-faisait depuis trente ans par goût, par dévotion,
-par habitude et par amour. Et ce
-fut à cet instant que pour la première fois
-de la journée, elle se vit elle-même et eut
-conscience que son costume n’était peut-être
-pas très convenable pour une personne
-de sa sorte.</p>
-
-<p>» J’ignore ce qui se passa dans l’esprit de
-monsieur Stewart, mais il eut un sourire.</p>
-
-<p>»  — C’est vous, sœur Ludine, dit-il, vous !
-Que Dieu nous juge et nous fasse grâce !
-Mais, tant que nous serons sur cette terre,
-je crois qu’il vaudra mieux ne jamais
-parler de ce que nous avons fait aujourd’hui.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>» Vous voyez combien ces Anglais sont
-hypocrites ! Et pourtant sœur Ludine, qui
-n’était pas anglaise, fut de son avis. Quand
-j’écrivis mon rapport, je racontai qu’elle
-s’était héroïquement conduite, et qu’elle
-avait délivré Ambatoumalaze, comme Jeanne
-d’Arc Orléans. Elle déchira mon papier et
-me déclara, exactement comme l’avait fait
-Stewart, qu’il ne fallait pas parler de ça.
-C’était une affaire entre elle et le bon Dieu,
-mais elle ne voulait pas être une pierre
-de scandale pour la communauté.</p>
-
-<p>» Et cela fit… cela fit que j’écrivis un
-autre rapport, un glorieux rapport, où je
-prouvai clair comme le jour que c’était moi
-seul qui avais repris Ambatoumalaze, pendant
-que Razo tirait des bombes, sur la terrasse
-du poste, comme un véritable artilleur,
-et que Rakoutoumangue était venu à
-la rescousse, avec des bandes de notables
-dont la fidélité était digne des plus grands
-éloges. Et il en résulta que cette canaille de
-Rakoutoumangue fut nommé gouverneur de
-première classe dans l’Amboudirane, avec
-douze cents francs d’appointements, ce qui
-lui permet d’en faire suer douze mille à ses
-administrés ; que Narcisse reçut les palmes
-académiques, parce qu’il écrivit à Paris pour
-se déclarer l’auteur des hauts faits dont le
-vieux Stewart ne voulait pas prendre la
-choquante et antichrétienne responsabilité ;
-et qu’enfin Razo et moi, nous fumes nommés
-caporaux. Mais le pauvre Razo mourut
-et je le fis enterrer dans le petit cimetière
-d’Ambatoumalaze, et je fus triste pendant
-huit jours, et je suis encore triste quand je
-pense à lui, et moi… »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mais Barnavaux n’acheva pas sa phrase.
-Des coups de feu éclatèrent à une demi-lieue :
-le détachement Limal arrivait ; les
-Sakalaves étaient pris comme des noisettes
-dans une pince. Ce sont là les minutes les
-plus passionnantes et les plus mélancoliques
-de la guerre sauvage. J’y ai toujours
-éprouvé un âpre plaisir mêlé à un sentiment
-désagréable, dois-je dire le mot, à un
-remords ! Car il n’y a plus égalité de partie,
-l’ennemi barbare, vaincu par l’esprit, plus
-que par la force, se démoralise et se dissout.
-Et c’est pourtant le moment critique : si les
-mailles du filet allaient se rompre, si l’adversaire
-allait décamper et se moquer de
-vous ? C’est le dernier coup à jouer ; et pour
-gagner la mise, obtenir la soumission de
-tout un pays, il faut abattre, à ce jeu
-d’échec, des pions vivants alors presque
-sans défense, et qui ne se relèveront plus.</p>
-
-<p>Les coups de fusil devinrent plus nombreux
-dans le bois des lataniers. Un clairon
-retentit, évidemment embouché par un Sénégalais.
-Cette race a une façon de sonner
-qui fait grincer les dents et bondir le cœur.
-On y sent de l’intrépidité et de la barbarie,
-la joie féroce du meurtre, la volonté voluptueuse
-de mourir ou de tuer. Sûrement les
-Sénégalais de Limal avaient déjà senti le
-sang et il y avait des morts, voilà ce que
-disait le clairon. De notre côté, Oumar
-N’diaye regarda Barnavaux avec les yeux
-d’un chien de meute qui tire sur sa laisse
-pour qu’on le découple.</p>
-
-<p>Et nous entendîmes la voix furibonde du
-chef sakhalave, qui traitait de lâches et de
-mangeurs d’herbe ses hommes, nous-mêmes,
-notre race, insultait nos aïeux, nos mères
-et nos femmes. Ne pouvant plus tenir dans
-son fourré, il se décidait à marcher vers
-nous pour rompre le cercle et pouvoir, le
-lendemain, n’importe où, recommencer la
-lutte telle qu’il la comprenait, par embuscade
-ou combat singulier, avec de beaux
-cris et de grands gestes. J’apercevais nettement
-sa crinière de cheveux ébouriffés, liés
-par des chapelets de coquillages, et sa
-grosse mâchoire de brute farouche, projetée
-au-devant de son front comme une
-gueule.</p>
-
-<p>— Chut ! dit Barnavaux, je le tiens !</p>
-
-<p>Il épaula longuement et fit feu. Le Sakhalave
-s’abattit, la face contre la terre.</p>
-
-<p>— En avant, maintenant, continua Barnavaux.
-Et ne tirons plus : on attraperait
-les camarades.</p>
-
-<p>Nous descendîmes la pente en courant
-comme des fous, baïonnette au canon. Mais
-pas un des Sakhalaves ne se rendit. Nous
-eûmes les morts et les blessés. Le reste
-passa entre les mailles du filet, avec des
-bonds de chats sauvages, puis une course si
-rapide, des mouvements si souples, qu’il
-me sembla que j’étais au spectacle, et que
-cette fuite élégante, héroïque, était réglée
-d’avance et comme indispensable.</p>
-
-<p>— Nous avons le chef, dit Barnavaux,
-très fier. C’est l’essentiel.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le cadavre gisait dans l’herbe. La balle
-tirée de très haut était entrée par le sommet
-de la tête et ressortie derrière le cou. Il y
-avait déjà des mouches sur le sang. Oumar
-N’diaye tira son coupe-coupe, et s’approcha
-sournoisement.</p>
-
-<p>— Eh bien, Oumar, dit Barnavaux, rudement :
-tu veux <i>encore</i> couper la tête à
-celui-là ? Est-ce que ce sont les manières
-d’un soldat français ?</p>
-
-<p>Oumar rentra son couteau, sans rien
-dire, et je lui donnai une cigarette. Le
-clairon du capitaine Limal chanta tout près,
-d’un accent triomphal. Barnavaux s’était
-assis sur une pierre et fumait sa pipe.</p>
-
-<p>— A propos, demandai-je, vous disiez
-tout à l’heure que vous aviez été nommé
-caporal. Où sont vos galons ?</p>
-
-<p>— L’air des grandes villes m’est malsain,
-répondit-il en soufflant, pour me mieux
-voir, sur le nuage qui l’entourait. Trois
-mois après l’affaire d’Ambatoumalaze,
-étant rentré à Tananarive, j’ai été cassé
-pour indignité. Mais ça, c’est une autre
-histoire…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">RUY BLAS</h2>
-
-
-<p>— Que c’est loin ! Ah ! bon Dieu de bon
-Dieu, que c’est loin !</p>
-
-<p>— Et puis après ? répondit Barnavaux.
-Quand tu répéterais cent fois la même chose,
-crois-tu qu’il fera moins chaud ? Müller, mon
-vieux, tu files un mauvais coton : ça ne vaut
-rien pour la santé, dans ces pays-ci, de se
-faire des idées… Et tu vas casser ton chalit,
-tu vas casser ton chalit ! Quand on a un
-grand corps de malheur comme le tien, qui
-va sur les deux cents livres, on ne fait pas
-de la gymnastique sur les chalits. Avaries
-au mobilier du bataillon, destruction d’effets
-de campement en présence de l’ennemi :
-mort avec dégradation militaire. Tiens-toi
-tranquille, idiot !</p>
-
-<p>Le chalit, fabriqué sur place avec les voliges
-d’une caisse d’emballage, et un cadre
-en palissandre brut coupé au bois voisin,
-craqua sous le poids de Müller qui envoya,
-sans répondre, son pied nu contre le mur
-de la case. Et comme ce mur n’était qu’un
-mince lattis de feuilles de bananiers, tressé
-sur des baguettes, ainsi que c’est la coutume
-à Madagascar, en pays betsimisarake, le pied
-passa au travers, et s’écorcha contre une
-dizaine de petits éclats de bois, qui le retinrent
-comme des griffes.</p>
-
-<p>Le soldat se mit à jurer. La porte de la
-case était ouverte et la lune, au dehors, brillait
-d’un insupportable éclat. La terre rendait
-le soleil bu pendant la journée, elle suait sa
-chaleur, une chaleur humide et chaude qui
-sentait l’herbe meurtrie, la pluie, la boue et
-la fièvre. Autour d’une place ronde, où quelques
-huttes alignaient leurs taches basses,
-trois poteaux de sacrifice dressaient bizarrement
-un appareil barbare : des crânes de
-bœufs surmontés de leurs cornes, comme si
-jadis on eût crucifié là des taureaux, dont la
-tête seule fût demeurée clouée après l’effondrement
-du squelette. Ces cornes projetaient
-sur le sol des ombres assez troublantes,
-et la lueur lunaire, sèche, fausse,
-d’un bleu électrique, donnait aux choses,
-dans la nuit, un air méchant et prodigieux.</p>
-
-<p>Ainsi l’astre régnait. Il régnait sur cette
-terre rouge et brûlante, seul, absolu, envahissant,
-douloureux à voir avec son étrange
-figure d’homme, sa bouche hilare, ses yeux
-de Chinois perfide. Ah ! on avait envie de
-pleurer, sous le regard de ces yeux célestes.
-Ils remplissaient le ciel et la terre de découragement,
-d’écœurement, d’ennui sans cause,
-de honteuse peur, de rancune contre tout.
-Les petits enfants malgaches eux-mêmes
-dans le village, s’appelaient comme pour une
-cérémonie.</p>
-
-<p>— Koutou ! Koutoukély ! Regarde, il fait
-lune-jour !</p>
-
-<p>Et ils chantaient à la lune : « O grand’mère,
-grand’mère, nous sommes tristes,
-tristes, tristes. Si tristes, si tristes sont tes
-petits enfants ! Tes petits enfants vont mourir ! »
-C’est un chant qui a des siècles et des
-siècles. Il remonte au temps où ces sauvages
-avaient encore moins de mots qu’aujourd’hui
-pour exprimer leurs idées, et des sentiments
-encore plus épouvantés devant la nature infinie.
-Les petites voix claires ne se lassaient
-pas de chanter, les dernières notes tombaient
-en refrain, cristallines, monotones,
-mélancoliques, comme des gouttes d’eau
-dans un bassin de cuivre.</p>
-
-<p>— Do, ré, do, do !</p>
-
-<p>Müller retira son pied et répéta :</p>
-
-<p>— Que c’est loin ! bon Dieu de bon Dieu !
-Nous ne reviendrons jamais, jamais !</p>
-
-<p>La petite Rasoa, couchée sur une natte
-aux pieds de Barnavaux, son seigneur et
-maître, s’étira comme une chatte et dit doucement :</p>
-
-<p>— <i>Tésitra vé, Ianaho ?</i> Pourquoi es-tu en
-colère ?</p>
-
-<p>Müller ne comprit pas, mais Barnavaux
-répondit :</p>
-
-<p>— Il n’est pas en colère, petite Rasoa. Il
-pense au pays.</p>
-
-<p>Puis, brusquement, il dit à son camarade :</p>
-
-<p>— Müller, tu nous rases. Tu vas réveiller
-le poste et te faire ramasser par l’adjudant.
-Le couvre-feu est sonné, fiche-nous la paix.
-Qu’est-ce que tu as bu, aujourd’hui ?</p>
-
-<p>— Du rhum, répliqua Müller, du rhum
-de traite. Moitié d’eau dedans. Pas de quoi
-faire mal à un enfant.</p>
-
-<p>— Donne-lui un peu d’eau, Rasoa, dit
-Barnavaux, en malgache, sans daigner discuter.
-Il a la fièvre et il a bu du rhum.</p>
-
-<p>Rasoa se leva, prit la grande tige de bambou,
-longue de dix pieds, où se conserve
-l’eau dans ce pays — une espèce de tuyau
-fermé à l’une des extrémités — et en abaissa
-l’orifice prudemment, avec des précautions
-infinies, jusqu’à un quart de fer-blanc posé
-sur le plancher. Remplir une écuelle minuscule
-avec un bambou haut comme deux
-hommes, sans produire une inondation subite,
-est une opération très difficile. Pour
-la réussir, il faut avoir été pris tout petit,
-Rasoa savait. C’est pourquoi Barnavaux la
-laissa faire.</p>
-
-<p>Elle traversa la case, toute nue sous son
-lamba blanc. Quelques secondes à peine,
-quand elle franchit le carré d’argent tracé
-par le clair de lune qui entrait par la porte
-ouverte, on aperçut sa figure jeune et un
-peu molle, et les seins droits, mais déjà trop
-forts, qu’ont les filles betsimisarakes à l’âge
-où celles d’Europe jouent à la poupée.</p>
-
-<p>— Bois, dit-elle à Müller.</p>
-
-<p>On entendit le bruit du métal qui se bosselait
-sur les cailloux de la place. Müller
-avait jeté le quart, sans boire. Puis il éclata
-en sanglots comme un gigantesque enfant.</p>
-
-<p>— Tu es fou, ma parole d’honneur ! cria
-Barnavaux.</p>
-
-<p>Et il frotta une allumette.</p>
-
-<p>Alors la figure de Müller apparut, ruisselante
-de sueur, horrible et convulsée comme
-celle d’un homme qui aurait la rage. Il
-s’était couché avec son caleçon et sa chemise,
-et cette chemise large ouverte montrait une
-poitrine d’homme du Nord, blanche de peau
-sous une fourrure de poils blonds, et bondissante.
-Il dit d’une voix honteuse :</p>
-
-<p>— Je m’ennuie. Je m’ennuie à crever !
-Si ce pays était un homme, je le tuerais. Et
-ce n’est même pas un pays. Un pays, c’est
-un endroit où il y a des habitants, des villages,
-des champs, des labours, des choses
-qu’on connaît. Ici, il n’y a rien. Il n’y a
-pas de culture, il n’y a pas… il n’y a pas
-d’âme !</p>
-
-<p>Barnavaux répondit tranquillement :</p>
-
-<p>— Personne ne te forçait à rengager. Tu
-avais fait ton temps dans la ligne, en France.
-Tu es rentré dans le civil, c’est sur ton
-livret. Et puis, tu as rengagé dans l’infanterie
-de marine. Et puis tu viens faire le
-bébé de deux mètres qui appelle maman. Je
-te méprise.</p>
-
-<p>Le bébé de deux mètres essaya de ricaner.
-C’est une habitude particulière à notre race,
-qui est très pudique et sentimentale, et ne
-veut pas l’avouer. Les larmes perlaient sous
-les cils de Müller, mais il ricanait. Je vous
-dit que c’est une habitude française ! Il y a
-chez nous beaucoup de gens qui s’abîment
-le cœur à mentir de cette façon-là — même
-dans le peuple — et pourtant, même dans
-le peuple, tout le monde a le sentiment que
-c’est de mauvais goût. Mais personne ne
-peut s’en empêcher.</p>
-
-<p>Müller, après avoir ricané, murmura :</p>
-
-<p>— Je ne pouvais pas rester en France, je
-ne pouvais pas… A cause d’une femme. Je
-me suis fait soldat comme il y a des gens
-du monde qui se font curés. Je voulais être
-ailleurs, je ne respirais pas, j’avais besoin
-d’être loin, très loin, de faire des choses
-très difficiles, de recevoir des ordres, de marcher
-beaucoup, de penser à moi, à ma vie à
-moi, et quand on risque sa peau, qu’on attaque
-ou qu’on se défend, on ne pense qu’à
-soi. Alors j’ai rengagé, voilà ! Et maintenant,
-nous sommes dans ce poste, avec rien
-à faire, plus bêtes que des gendarmes, et
-tout me revient plus fort, le regret du pays,
-la couleur du ciel, l’odeur des labours en
-Saône-et-Loire, l’odeur des rues à Paris, et
-le souvenir, le souvenir ! Tout se mêle, je
-ne vois pas dans ma tête. Ce n’est pas seulement
-elle que je regrette, c’est tout ça.
-Tout ça tient avec elle, comme des habits.
-Et un tas de choses encore ; des ambitions
-pour ainsi dire ; oui, des ambitions, quelque
-chose de grand et d’impossible, des espèces
-d’idées de luxe moral. Tu ne peux pas comprendre,
-toi, Barnavaux.</p>
-
-<p>— Non, dit Barnavaux en réfléchissant.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Ma famille était alsacienne, continua
-Müller, mais elle était venue après la guerre
-à Digoin, travailler dans une faïencerie,
-pour ne pas être allemande. Moi, je suis né
-à Digoin… je suis de la classe 72. Le travail
-de l’usine ne m’a pas convenu. Je vois encore
-les grands moulins qui broyaient la
-terre pour en faire une sale boue jaune, qu’on
-pressait entre des toiles, et mes sœurs toutes
-jeunes, toutes blondes, les joues déjà couleur
-de plomb, d’avoir respiré le plomb du bain
-d’émail. Ah ! ce travail de machine au milieu
-des machines, toujours le même, sans rien
-à penser, et l’abomination d’obéir à des camarades
-mal élevés, pas à des supérieurs !</p>
-
-<p>» J’allai me louer chez un jardinier. Je
-vivais presque seul, et j’aimais mieux ça.
-L’eau d’arrosage était prise au canal par un
-moulin à vent qui ressemblait à un très grand
-joujou. Les bourgeoises de la ville venaient le
-dimanche matin acheter des fleurs en pot,
-des fleurs coupées et des verdures. Beaucoup
-passaient chez nous avant d’aller au cimetière.
-Elles avaient un livre de messe à la
-main, des vêtements de deuil, un air convenable
-et réservé. Je les aimais pour leur
-politesse et leur douceur, et aussi parce
-qu’elles ressemblaient aux dames des romans
-que je lisais, l’hiver, quand le travail
-devient mou. Et pourtant, ce n’était que des
-bourgeoises !</p>
-
-<p>» Cette vie-là dura jusqu’au moment du
-tirage au sort. Au régiment, je devins
-ordonnance de mon colonel, le marquis
-Forbart d’Ecquevilly, qui donna sa démission
-juste comme je finissais mon temps.
-Alors, je l’accompagnai à Paris comme valet
-de chambre.</p>
-
-<p>» Je me rappellerai toujours combien j’ai
-été heureux. Ne ris pas, Barnavaux, ne ris
-pas, ou je te casse les reins ! Je n’ai pas de
-jalousie, moi, contre les supérieurs. De les
-voir et de les servir je me trouve, au contraire,
-comme rapproché d’eux. Monsieur le
-marquis était un homme qui allait régulièrement
-à l’église, s’occupait de musique et
-d’économie politique. Pas militaire du tout.
-Madame la marquise était une femme majestueuse,
-qui avait des filles et des fils
-mariés. Il venait beaucoup de monde dans
-l’hôtel de la rue de Varennes. Monsieur le
-marquis avait une façon différente de parler
-selon qu’il s’adressait à madame la marquise,
-ou à ses enfants, ou à ses gendres, ou
-à moi ; je me sentais très loin d’eux et pourtant
-avec eux, parce que je leur appartenais :
-et la valeur des gens d’après leurs
-titres, l’ancienneté de leur famille, leur
-façon de penser et leur place, j’arrivai assez
-vite à comprendre ces choses-là comme eux,
-qui se regardaient comme une espèce de
-résumé vivant de l’histoire de France.</p>
-
-<p>» Ils n’élevaient jamais la voix. Ils avaient
-l’air de respecter leur âme et le souffle de
-leur bouche comme ils respectaient leurs
-mains, leur visage et tout leur corps, par
-une idée de propreté. Les enfants ne discutaient
-pas les opinions du père ; c’est une
-chose curieuse, quand j’y pense, comme
-cette famille si au-dessus des ouvriers et
-des bourgeois avait, en certaines choses, des
-façons d’être et de faire ressemblant à celles
-des vrais paysans.</p>
-
-<p>— Et la femme ? demanda Barnavaux en
-sifflant tout bas.</p>
-
-<p>Il laissait parler Müller pour le calmer,
-mais il s’ennuyait.</p>
-
-<p>— Tu vas voir. Je t’ai dit que l’hôtel était
-rue de Varennes. Je crois qu’il avait été,
-dans les anciens temps, entouré d’un jardin
-ou d’une très grande cour. Mais les d’Ecquevilly
-n’étaient pas très riches, et plus tard
-on avait construit dans cette cour des maisons
-à appartements. La même porte
-cochère servait aux habitants de l’hôtel et
-aux locataires de ces appartements ; l’entrée
-de l’hôtel était sous cette porte, à
-droite. Dans le fond de la cour, en face des
-fenêtres de monsieur le marquis, il y avait
-les bureaux du Comité de défense du Commerce
-français.</p>
-
-<p>» C’était une brave petite société qui faisait
-aussi peu de mal que de bien. Le secrétaire
-général, un monsieur décoré, venait
-deux ou trois fois par semaine chercher sa
-correspondance, et s’en allait au bout d’une
-heure ou deux. Il y avait aussi une bibliothèque,
-où entraient parfois quelques vieux
-messieurs qui n’étaient pas plus commerçants
-que moi ; on imprimait aussi beaucoup
-de brochures. Tout le travail, au bout du
-compte, était fait par une dame qui répondait
-aux lettres avec une machine à écrire,
-mettait les adresses sur les brochures, recevait
-les cotisations, dressait les fiches de la
-bibliothèque et classait les papiers.</p>
-
-<p>» Et je la voyais très bien, à travers les
-fenêtres. Elle était toujours en deuil, ne
-marquait pas vingt-cinq ans. Ses cheveux
-pâles, légers comme la lumière, éclairaient
-son front. Pas un bijou, pas une bague,
-et des mains dont la vue seule était une
-caresse ! Chaque matin elle arrivait à neuf
-heures sonnantes, et je descendais mon
-escalier pour la voir passer, l’air sage et
-calme, ni triste ni gai, comme une personne
-à qui tout est égal, et qui pense à son
-affaire.</p>
-
-<p>» Je lui disais :</p>
-
-<p>»  — Bonjour, madame.</p>
-
-<p>» Et elle répondait :</p>
-
-<p>»  — Bonjour.</p>
-
-<p>» Alors mon cœur devenait léger.</p>
-
-<p>» Je ne peux pas dire comment je finis
-par penser à elle autrement que pour le
-plaisir de la voir passer. Je ne la désirais
-pas, je ne l’ai jamais désirée en pure
-brute. Je n’aime pas à parler de ces choses-là,
-mais ce ne sont pas les femmes qui
-manquent, et je ne suis pas un niais ! Ce qui
-m’a porté vers elle, c’est qu’elle avait l’air
-d’une dame, ses manières, sa réserve, et
-aussi son état ; car c’est beau d’écrire ! C’est
-parce que, je le comprends bien maintenant,
-elle me paraissait au-dessus de moi,
-mais non pas d’une façon infranchissable.
-Tous ces raisonnements, je ne me suis pas
-aperçu que je les faisais. Ils sont entrés en
-moi sans que j’en aie pu rien savoir, comme
-une maladie.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>» Et puis, un jour, tout a éclaté. Il y avait
-un air très beau qu’on jouait quelquefois au
-salon pendant que je faisais mon service.
-Ça s’appelle la <i>Danse hongroise</i>, et je ne connais
-rien au monde de plus magnifique.
-Quand je l’entendais, il me semblait voir
-un grand escalier de marbre avec des balustrades
-éclatantes, et des seigneurs qui en
-montaient les marches à cheval, par défi,
-pour faire quelque chose de noble et d’extraordinaire.
-Les chevaux frappaient les
-degrés avec leurs pieds, en mesure, et pourtant
-d’une façon heurtée et dangereuse. Les
-seigneurs étaient vêtus comme ceux des portraits
-de l’hôtel ; et leurs galons d’or, leurs
-bijoux, les grandes décorations diamantées
-de leurs poitrines dansaient et brillaient,
-tandis qu’ils se tenaient fermes en selle, les
-yeux luisants. Ils montaient, et un orchestre
-pour les encourager frappait sur des tambours,
-comme les nègres d’ici. J’ai regardé
-comment on fait : c’est la main gauche, sur
-le piano, qui imite les tambours.</p>
-
-<p>» Toutes les fois que j’entendais cet air-là,
-mon sang coulait plus vite, et mes idées
-devenaient fortes à me fatiguer. Un soir
-qu’on le jouait, je pensai qu’il fallait absolument
-me marier avec la dame. J’avais des
-économies, je ne resterais pas domestique
-avec elle, mais monsieur le marquis me
-nommerait garde particulier d’une terre, et
-elle pourrait donner des leçons, vivre comme
-une dame qu’elle était, puisque je serais
-devenu un presque-noble, une espèce de
-fonctionnaire. Je vis mon avenir comme sur
-un tableau, et le cœur me bondit. Pourtant,
-je gardai mon secret très longtemps encore.
-C’est une chose si jolie, un secret d’amour !
-C’est comme une chanson. On l’entend à
-travers tout.</p>
-
-<p>» Enfin, une fois, je vis le secrétaire de la
-Société qui traversait la cour et je pris mon
-parti. Il y avait longtemps que j’avais décidé
-de lui parler, à lui d’abord, puisqu’il était
-le patron de la dame.</p>
-
-<p>» Je l’abordai les yeux baissés, mais l’esprit
-ferme, et je lui dis :</p>
-
-<p>»  — Monsieur le secrétaire, pouvez-vous
-me recevoir dans votre cabinet ? Je voudrais
-avoir l’honneur de vous dire deux mots.</p>
-
-<p>» Il me regarda et comprit que c’était
-sérieux. Il ouvrit une porte vitrée qui donnait
-sur la cour et directement je me trouvai
-dans son cabinet. Alors il s’assit, en
-demandant, d’un air un peu étonné :</p>
-
-<p>»  — Qu’est-ce qu’il y a pour votre service,
-mon garçon ?</p>
-
-<p>» Et je lui répondis :</p>
-
-<p>»  — Voilà. J’ai pensé à me marier. Depuis
-trois mois, j’y pense.</p>
-
-<p>» Il écarquilla les yeux et se mit à sourire.
-C’était un homme presque vieux, l’air
-bon et un peu timide. Une tête de bourgeois
-qui aime à faire du bien, mais qui ne
-sait pas ce que c’est, qui ne sait pas mener
-les hommes. Et pour faire du bien aux
-hommes, il faut les mener.</p>
-
-<p>» Il bégaya :</p>
-
-<p>»  — Que puis-je faire ?…</p>
-
-<p>»  — C’est la dame qui tient les livres
-que je veux épouser, monsieur, continuai-je,
-car j’étais lancé. Il n’y en a pas deux comme
-elle pour faire le bonheur d’un homme. On
-ne s’est jamais dit que bonjour et bonsoir,
-mais je suis sûr qu’il n’y en a pas deux
-comme elle.</p>
-
-<p>» Et je voulus lui expliquer… Mais il cria — tu
-sais, Barnavaux, j’entends sa voix.
-Ah ! c’est affreux, j’entends sa voix ! Il pinçait
-les lèvres, il ouvrait les mains, il bredouillait,
-il ne songeait pas à déguiser, tant
-il était surpris. Il cria :</p>
-
-<p>»  — Vous voulez… vous voulez épouser
-la princesse d’Udine !</p>
-
-<p>» Et je criais à mon tour, le sang glacé :</p>
-
-<p>»  — Quoi, monsieur, quoi !</p>
-
-<p>» J’avais entendu parler de cette famille
-d’Udine chez monsieur le marquis : de la
-noblesse impériale, qui date du temps où les
-simples soldats devenaient princes, mais
-qui est maintenant aussi bonne, aussi haute
-que l’autre. Et j’avais entendu parler du
-prince d’Udine actuel, un fou méchant. Le
-secrétaire m’expliqua le reste. Le prince
-avait épousé une jolie institutrice sans fortune.
-Puis il l’avait quittée, et elle avait
-demandé sa séparation aux tribunaux. Depuis
-ce temps-là elle vivait toute seule, très
-fièrement, dans cette petite place que lui
-avaient trouvée des amis, ayant repris son
-nom de fille, ne gardant même pas son
-alliance au doigt, mais toujours princesse !</p>
-
-<p>» Et même, quand elle aurait été divorcée !
-Elle restait une grande dame. Je l’avais
-insultée. Je t’assure, Barnavaux, que je ne
-pensai pas à autre chose ; je l’avais insultée !
-Je ne réfléchis pas une minute de plus,
-j’ouvris la porte de la bibliothèque où elle
-travaillait, je la vis près de la fenêtre, calme,
-à peine triste, avec son air honnête, fier,
-un peu têtu ; oui, oui, un air de princesse,
-je le reconnaissais bien, maintenant, et je
-lui dis tout d’un trait, en me tenant bien
-droit, comme un domestique :</p>
-
-<p>»  — Je demande bien pardon à madame
-la princesse…</p>
-
-<p>» Elle leva la tête et je compris ma sottise
-de lui avoir parlé, puisqu’elle ne pouvait
-rien savoir. Mais moi, il m’avait semblé
-que tout l’univers savait.</p>
-
-<p>» J’entendis que le secrétaire lui disait
-ma folie et son indiscrétion. Elle avait
-d’abord rougi jusqu’à la racine des cheveux.
-Ensuite elle éclata de rire. Ah ! d’un rire
-méchant pour elle, méchant pour moi,
-méchant pour le monde, pour la vie, pour
-tout. Un rire où il y avait son dégoût pour
-ma personne, sa colère désespérée en comprenant
-que dans sa position il n’y avait
-plus que des gens comme moi pour la
-désirer honnêtement, pour vouloir en faire
-leur femme. Elle riait. Ah ! malheur de
-moi ! Tu ne crois pas, Barnavaux, qu’à ce
-moment-là, si je l’avais étranglée, si je lui
-avais donné un coup de pied dans le ventre,
-si je l’avais traînée par les cheveux, elle
-aurait été bien heureuse ?</p>
-
-<p>» Je m’enfuis, je montai au sixième. Tout
-le jour et toute la nuit, je hurlai comme un
-sauvage. Les gens n’osaient pas approcher.
-Ils ne pouvaient pas dormir, mais ils ne
-disaient rien. Ils avaient peur. Depuis que
-mon grand bonheur était impossible, je le
-voyais mieux. Il vivait. Mes mains en
-tâtaient les formes ; mes larmes coulaient
-avec des délices que personne ne peut comprendre,
-des imaginations vicieuses et superbes,
-comme si les pieds nus de la princesse
-m’eussent passé sur le corps pour me
-faire mourir de douleur et de joie. Et je
-criais : « Faites-moi encore souffrir, madame,
-par pitié ! » Cette nuit-là, j’ai été aussi
-fou qu’un homme peut l’être.</p>
-
-<p>» Je descendis le lendemain, la tête molle
-comme une éponge, étourdi, pour aller
-demander mon compte au marquis, en le
-suppliant de ne pas m’obliger à faire mes
-huit jours. Il consentit à tout, sans rien me
-dire, sans ricaner, sans avoir l’air de me
-plaindre. Il avait du cœur, ce vieux. Lui
-seul n’avait pas d’ironie dans la voix, en
-me parlant. Les autres, je les aurais tués.</p>
-
-<p>» Quand je revins, deux jours après, pour
-chercher mes affaires, il me dit d’un air
-pensif :</p>
-
-<p>»  — Vous auriez pu rester : madame la
-princesse d’Udine, aussi, a voulu partir.
-Vous ne la reverrez plus.</p>
-
-<p>» J’avais causé sa misère, à elle ! Elle
-avait quitté la maison pour mon insulte.
-Je lui avais enlevé son pain. Qu’est-ce
-qu’elle fait, où est-elle aujourd’hui ? Il me
-semble que je vois des rues où elle marche,
-et l’ombre de son chapeau sur les pavés.
-Je m’étais engagé pour ne plus les voir ces
-rues et ces pavés. A quoi ça m’a-t-il servi ?
-L’autre jour le vent a passé dans les bambous,
-tu sais, les grands bambous d’en bas ;
-et les jeunes pousses vertes, en remuant,
-ont eu un reflet presque bleu. Ce n’est rien.
-Cependant j’ai pensé à un regard qu’elle
-avait eu, un jour. Ses yeux n’étaient jamais
-les mêmes. Son souvenir est mêlé au regret
-du pays, elle est confondue avec la France.
-Il me semble que, si j’arrivais à Marseille,
-je la verrais de loin venir à moi, sur une
-barque blanche, la tête sous des drapeaux.
-Elle aurait une robe rayée de vert et de
-jaune, comme les champs d’Europe. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La voix de Müller était devenue tendre,
-étrangement calme, très basse. Son grand
-malheur lointain se mêlait d’un rêve magnifique,
-d’un orgueil infini et triste, où il y
-avait de la fatuité.</p>
-
-<p>— Barnavaux, dit-il, tu n’as pas aimé
-une princesse, toi. Y en a-t-il, des marsouins,
-au 3<sup>e</sup> du corps, qui aient aimé des
-princesses, des princesses blanches ?</p>
-
-<p>— Veux-tu boire ? répéta Barnavaux,
-patiemment. Bois un peu, mon vieux. Après,
-tu dormiras.</p>
-
-<p>Rasoa versa de l’eau pour la seconde fois.</p>
-
-<p>Müller prit le quart et but une longue
-gorgée.</p>
-
-<p>Il soupira :</p>
-
-<p>— Tout ça, c’était impossible, impossible…
-et tout de même si j’étais… si j’étais
-seulement adjudant !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Ferme la porte, petite Rasoa, dit Barnavaux.
-Il est plus triste, quand il voit la
-lune.</p>
-
-<p>Rasoa tira le vantail. Alors la lumière
-n’entra plus que par les trous du treillis de
-bananiers. Aux murs de la pauvre hutte,
-elle fit scintiller des milliers de petits
-diamants bleus. Dans la plaine, très loin,
-un bœuf éveillé par on ne sait quelle crainte
-se mit à mugir. Et puis, il n’y eut plus que
-les diamants, les merveilleux petits diamants,
-les yeux pacifiés de la lune magique. Müller
-s’endormit.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">BARNAVAUX, HOMME D’ÉTAT</h2>
-
-
-<p>La dernière fois que j’eus l’honneur de
-rencontrer Barnavaux, c’est à l’Exposition
-de 1900 ; que c’est loin, déjà !</p>
-
-<p>La petite cour sainte qui précédait le
-temple du Cambodge avait deux portes.
-Le public devait entrer par celle de gauche,
-et sortir par celle de droite. Et le public
-n’y manquait pas : il fait tout ce qu’on lui
-dit, et deux tirailleurs annamites étaient là
-pour le prévenir.</p>
-
-<p>Ils avaient de gros chignons noirs remontant
-sous le <i>salako</i>, des mollets maigres
-couverts de bas bleu sombre, la cheville fine,
-et le pied minuscule. Ils ne sont pas noirs,
-ils ne sont pas blancs, ils ne sont pas jaunes.
-Ils ont ce teint brouillé des gamins vicieux
-de nos ateliers parisiens, avec quelque chose
-de plus malin, de plus efféminé, de plus
-pervers encore — quelque chose d’ambigu,
-d’intelligent et d’affreux. Et ils étaient assis
-sur des chaises, négligemment, les jambes
-croisées. On eût dit des dames cyclistes.</p>
-
-<p>Barnavaux, qui mâchait une cigarette
-éteinte, gravit les degrés de la porte de
-<i>droite</i>. Il balançait les épaules, en vieux
-soldat, bien sanglé dans son uniforme de
-marsouin, astiqué de frais, et brillant
-comme un sou neuf. Mais il avait pris
-l’apéritif avant de déjeuner, une bouteille
-de vin blanc pendant son déjeuner, et deux
-verres de calvados après son déjeuner. Il
-était gai. Pas saoul, mais gai.</p>
-
-<p>— A gauche, dit le tirailleur annamite
-en grasseyant, à gauche !</p>
-
-<p>Il ne s’était même pas levé de sa chaise.
-Barnavaux le considéra d’un air profondément
-étonné, avec un mépris subit, immense,
-issu d’une majesté simple et indiscutable.
-Une seconde il hésita. Puis, d’un
-coup, il enleva le tirailleur de sa chaise, en
-le prenant d’une main au collet, de l’autre
-main par le fond de son pantalon, s’assit
-sur la chaise à sa place, l’attira sur ses
-genoux ; et d’un air câlin, galant, moqueur,
-lui posa sur les joues deux gros baisers.</p>
-
-<p>Le public était ivre de joie. Le tirailleur
-plissa les yeux, montra ses dents noircies
-de bétel. Sa face bilieuse éclata de haine.
-Mais il ne dit rien. Barnavaux se leva,
-dédaigneux, et traversa la cour, environné
-de l’estime universelle.</p>
-
-<p>Je lui frappai l’épaule. Il n’eut pas l’air surpris
-de me voir. Nous nous étions déjà rencontrés
-si souvent, sur la vaste terre ! Rien de
-moins singulier que de se retrouver à Paris.</p>
-
-<p>— Avez-vous vu cette brute, qui voulait
-m’empêcher d’entrer ? me dit-il. Si c’était
-un Sénégalais ou un Haoussa ! Mais cette
-espèce de femme manquée, cette petite crapule
-habillée en cantinière, me donner des
-ordres, à moi Barnavaux, en uniforme : ça
-fait pitié. Et tout fait pitié, ici. Les expositions,
-c’est la ruine du respect qu’on doit
-aux blancs. Tous ces sales sauvages ne devraient
-jamais quitter leur pays, ils ne
-devraient même pas savoir que nous en
-avons un qui ressemble aux leurs, un pays
-où il y a de la terre, des pierres, des arbres
-comme chez eux, et des esclaves blanches
-qu’ils peuvent se payer pour vingt sous,
-derrière les Invalides. Quand nous sommes
-là-bas, une poignée, et que nous les faisons
-obéir, que nous les forçons à obéir, ce n’est
-pas parce que nous avons des fusils perfectionnés
-ou des locomotives, c’est parce que
-nous sommes intelligents, que nous comprenons
-nos chefs, que nous sommes unis
-comme des baïonnettes dans un faisceau,
-que nous devinons toujours ce qu’ils feront,
-ces sauvages, et qu’ils ne nous devinent
-jamais. Nous sommes des espèces de mystères,
-des bons dieux vivants. Ils se figurent
-que nous sortons de la mer, où nous
-avons un pays miraculeux qui ne ressemble
-à rien. C’est ça qu’il faut pour le mater.
-Mais nous les faisons venir en France, nous
-leur montrons qu’il y a parmi nous des
-espèces d’esclaves, qui font les besognes que
-pour rien au monde un blanc ne voudrait
-faire chez eux. Malheur ! C’est ça qu’on appelle
-les impressionner par notre civilisation !
-Leur prouver qu’il y a chez nous des
-pauvres, des manœuvres qui ont la peau
-blanche, et des femmes qui pourraient être
-nos femmes, et avoir des enfants qui
-pourraient les commander si on les envoyait
-là-bas : et que ces femmes on les
-paie moins cher que leurs <i>congaï</i> ou
-leurs <i>moussos</i>. Vous croyez que c’est un
-moyen de les impressionner ? Ils nous méprisent.</p>
-
-<p>» Moi <i>je sais</i> comment il faut parler aux
-noirs, et ce qu’il faut en faire. Je le sais,
-je vous dis, et vous, qui écrivez, vous n’en
-savez rien. Il ne faut pas leur apprendre le
-français, parce que, quand ils le savent, on
-en fait des électeurs, et qu’ils restent nègres,
-quand ils sont électeurs. Il faut être juste
-avec eux, très juste. Mais quand ils ont fait
-ce qu’on leur défend, on peut les battre,
-les tuer, leur couper les mains, ils ne réclament
-pas. C’est nous qui réclamons pour
-eux, et nous ne disons rien quand on les
-force à travailler, ce qui leur est beaucoup
-plus désagréable. Il faudrait être logique !
-Il n’y a qu’une chose à faire pour nous, les
-blancs, en Afrique : c’est d’être convaincus,
-autant qu’eux, que nous leur sommes supérieurs.</p>
-
-<p>» Il y a un poste sur la rive droite du
-Sénégal, qui s’appelle Kaédi. J’y ai passé
-six mois. Ce n’est pas un riche pays. Les
-Maures du désert y viennent comme à un
-marché ; on y a installé au bord de la rivière
-une colonie d’une centaine de captifs
-pris à Samory, et que nous avons affranchis.
-Ils vivent comme ils peuvent, en
-semant du mil dans la boue du Sénégal, au
-moment des basses eaux. Et ils ont des chèvres.
-Mais ce sont de très pauvres, très
-pauvres gens. Kaédi n’est pas un poste où
-l’on s’amuse, ni blancs ni noirs.</p>
-
-<p>» Le chef de ces anciens captifs avait chez
-lui une femme, qui servait sa femme légitime,
-et qui n’était pas laide. J’allais souvent
-la voir piler du millet, et je lui parlais
-en jargon malinké. Elle riait, mais elle me
-respectait parce que j’étais un chef. Elle ne
-croyait pas que c’était sérieux, et que je
-m’abaisserais jusqu’à elle. Je lui donnais de
-la verroterie et quelquefois le fond d’une
-boîte de conserves.</p>
-
-<p>» Le règlement du poste était sévère. On
-y vivait comme dans une garnison française ;
-il fallait être rentré pour l’appel du soir,
-car les Maures sont de mauvais voisins.
-C’est pourquoi, contrairement à l’usage général
-dans les postes moins menacés, où
-tous les soldats se font une petite famille,
-nous n’avions pas de femmes. En dehors
-du village de captifs, toute la population
-Kaédi était musulmane, on n’en voyait
-que les hommes. Les captifs au contraire
-étaient fétichistes. Je pensai qu’Anyane, la
-servante que j’avais vue chez le chef, pouvait
-bien m’aider à passer une minute. Je
-lui portai un cadeau, et je lui dis :</p>
-
-<p>»  — Anyane, je veux coucher avec toi.</p>
-
-<p>» Je sais avoir des manières quand je
-veux, mais ici ce n’était pas l’occasion.</p>
-
-<p>» Elle se redressa si vite que ses seins,
-qui étaient très droits et fermes, tremblèrent
-drôlement. Il n’y avait personne à
-cette heure-là, autour de nous. Nous étions
-aussi seuls qu’un homme et une femme
-peuvent l’être. Comme les arbres ne poussent
-pas autour de Kaédi, les yeux voyaient
-loin, loin, librement, jusqu’aux collines qui
-sont des collines de désert. Leur terre recuite
-est pareille à de la brique qui chauffe
-dans un four. La chaleur me brûlait les
-pieds, car j’étais en plein soleil, et le sable
-était comme de la braise. Je me rappelle
-très bien ça.</p>
-
-<p>» Anyane se mit à frissonner de tout son
-corps, ce qui était bon signe : une façon de
-faire des femmes qui ont envie. Je m’approchai,
-et lui mis une main sur le ventre,
-et l’autre sur la cuisse. Elle me repoussa en
-criant.</p>
-
-<p>» Et elle avait l’air triste, triste de tout
-son cœur. Après cette sorte de grand étonnement,
-elle reprit son pilon et se remit à
-taper sur le millet, sans répondre. Je lui dis :</p>
-
-<p>«  — Anyane, qu’est-ce que tu as ? Tu ne
-veux pas ?</p>
-
-<p>» Je ne comprenais pas sa bêtise, et j’avais
-l’air très bête moi-même à côté d’elle.
-Ça me rendait furieux.</p>
-
-<p>» Savez-vous ce qu’elle avait ? Vous ne
-pouvez pas savoir, on n’imagine pas ces
-choses-là — même vous, qui en avez vu un
-peu plus que tous les idiots qui roulent
-dans ces allées. Elle me montra son ventre.</p>
-
-<p>»  — Si j’avais un enfant de toi, dit-elle,
-il serait esclave. Fils de blanc, et esclave :
-au chef, pas à toi. Esclave.</p>
-
-<p>» Eh bien, voilà. Vous ne comprenez pas
-encore ? On avait délivré ces captifs de Samory,
-on les avait mis là, pour qu’ils fussent
-libres. Mais ils étaient venus avec leurs
-captifs à eux, et ils les avaient gardés, et
-ces captifs se regardaient toujours comme la
-propriété de ceux qui les avaient achetés,
-ou pris ! Nous avions supprimé un seul propriétaire,
-Samory. Les autres étaient, et ne
-se figuraient pas qu’ils pussent être, autre
-chose que des esclaves. Il n’y avait pas,
-dans ce village de libérés que nous avions
-cru créer, quatre ou cinq hommes libres,
-Anyane restait esclave ; et son enfant, le
-mien, aurait été esclave. Elle ne voulait pas
-ça, parce qu’elle ne croyait pas que je pusse
-le vouloir. Elle me respectait. C’est à ce
-moment-là que j’ai compris ce que c’est
-qu’un blanc, un vrai blanc, qui a un fusil
-et qui se bat, pour les nègres. C’est un roi.
-Anyane aurait eu par moi un fils noble qui
-n’aurait pu faire admettre son titre. Elle ne
-voulait pas de cette chose-là. Eh bien, si elle
-était venue à Paris, qu’est-ce qu’elle aurait
-pensé ? Elle m’aurait remis à ma vraie
-place de rien du tout : Barnavaux soldat de
-deuxième classe, rien du tout, je vous dis,
-en France. Il y en a trop, ici, des Barnavaux
-comme moi. Non, il ne faut pas mener les
-nègres hors de chez eux, il ne faut pas nous
-montrer chez nous. C’est la mort du prestige. »</p>
-
-<p>Il ajouta :</p>
-
-<p>— C’est des choses que ne comprennent
-pas les civils.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">LA PRÉCAUTION INUTILE</h2>
-
-
-<p>Quand j’apprends une grande nouvelle,
-une vraie nouvelle, une nouvelle qui donne
-à penser, j’ai coutume d’aller voir tout de
-suite l’homme qu’elle intéresse particulièrement.
-Dès que je sus que le Parlement
-belge avait interdit à ses électeurs le breuvage
-nommé absinthe — de deux mots
-grecs signifiant, comme on l’a fait remarquer,
-« qui ne peut pas se boire » — je
-courus chez mon vieil ami Barnavaux.</p>
-
-<p>Car, pour l’instant, Barnavaux était à
-Paris, bien qu’il appartienne, on ne l’ignore
-plus, au noble corps de l’infanterie coloniale,
-au titre et à la haute paye de
-soldat de deuxième classe. Et il <i>sait</i> ce
-que c’est que l’absinthe : il en prend quatre
-fois par jour. Davantage quand il est indisposé :
-c’est pour se remettre. Mais pensez-en
-ce que vous voudrez, c’est un homme
-que j’aime : je l’ai trouvé pour la première
-fois sur ma route — et le sentier de la
-guerre — à Madagascar. Je l’ai revu au
-Soudan, puis en Crète, puis à Pho-Ban,
-plus loin que tous les diables de Chine, sur
-la frontière du Tonkin. Et si vous saviez
-comme il est ferré sur le savoir-vivre !
-Sommes-nous sans témoins : il cause avec
-moi comme un égal. Y a-t-il du monde :
-il me traite en supérieur. Et quand il est
-tout seul, il me méprise profondément pour
-toutes les choses que j’ignore, et où il est
-maître : voler des poules, acheter du riz à
-la foire d’empoigne, construire une case en
-bambous, briques, pierres ou boîtes de sardines
-vides, faire « ami » avec les Sénégalais,
-qui sont les plus braves soldats de la
-terre, et pourtant taper sur les nègres, fabriquer
-des sous-ventrières de selle avec des
-mèches de lampes à pétrole, monter à cheval
-mais préférer le palanquin, administrer
-des provinces (ça consiste à faire rentrer
-l’impôt, dit-il simplement), tremper la
-soupe, manger tout ce qui se mange, et
-boire tout ce qui se boit. Spécialement l’absinthe,
-comme je vous ai dit.</p>
-
-<p>Voilà même pourquoi je pensais que le
-projet vertueux des Belges devait l’avoir
-rempli d’indignation. Je me trompais. Barnavaux
-ne daigna manifester qu’un froid
-scepticisme.</p>
-
-<p>— Alors, me dit-il, vous croyez que c’est
-possible d’empêcher les gens de boire ce
-qu’ils veulent ? C’est des idées de vieille
-dame. Si les Belges ne boivent plus d’absinthe
-sur les comptoirs, ils en boiront
-dans les caves. Et s’ils n’en boivent plus
-dans les caves, ce sera dans les greniers.
-J’ai connu un commandant, une fois…</p>
-
-<p>— C’est une histoire ? fis-je.</p>
-
-<p>— Oui, dit Barnavaux. Ça vous va ?</p>
-
-<p>— Ça me va, répondis-je sérieusement.</p>
-
-<p>Et c’est vrai que j’aime les histoires de
-Barnavaux : elles sont imprévues. Il commença :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Il est arrivé d’abord que j’ai fait un
-congé dans la légion. Vous me regardez
-parce que je ne vous l’ai jamais dit ; mais
-je n’avais pas besoin de tout vous raconter
-d’un coup : c’est très mauvais pour l’amitié.
-Quand un homme a fait des sottises et
-qu’on lui défend de rengager dans les marsouins,
-où voulez-vous qu’il aille ? Dans la
-légion ! Donc, je suis allé à la légion, dans
-l’intérêt de mon honneur et de ma virginité.
-Vous avez compris ?</p>
-
-<p>— J’ai compris, dis-je.</p>
-
-<p>— Bon. J’étais donc dans la légion étrangère
-et on nous avait envoyés en colonne,
-plus loin qu’Aïn-Sefra, plus loin que Ben-Zireg,
-en plein Sahara, je ne sais où, très
-loin. Très loin, mais vous connaissez le
-pays. On raconte que dans la nuit des
-temps c’était une mer, et je le crois. Mais
-alors c’était une mer très accidentée. On
-dirait des tas de golfes desséchés, avec des
-falaises, de très hautes falaises de grès
-noir égratigné de blanc, et le fond de ces
-golfes est rasé, gratté, écorché par un vent
-qui rafle des cailloux tranchants, comme
-un soufflet de haut-fourneau rafle des
-escarbilles. Parfois, gravés par je ne sais
-qui, sur le flanc de ces falaises, les portraits
-d’animaux extravagants, qui n’existent
-plus. Une chaleur de bête, qui fait craquer
-les rochers, recroqueville les feuilles
-de papier à cigarette, rend les hommes secs
-comme des planches. Très rarement, des
-trous très profonds, pleins d’eau noire. Plus
-souvent, et pas assez souvent, des puits
-semés en chapelet le long d’une rivière
-souterraine. Alors on donne à boire aux
-chameaux et on remplit les outres. Seulement,
-c’est très difficile de boire à même
-une outre, sur un chameau qui marche. Ils
-vont pourtant, les chameaux, comme s’ils
-avaient des pantoufles ; c’est mou, c’est
-doux, on n’entend rien. Une fois dessus,
-quelle danse ! Il faut déjà avoir appris, pour
-se tenir. Quant à savoir téter l’outre, une
-fois que la brute fait aller ses grandes pattes,
-c’est une autre affaire. J’ai pris des douches
-et des frictions, je me suis arrosé le dos, la
-figure et les cuisses ; mais pour boire, j’y
-renonçai. Et d’abord, l’eau est mauvaise.
-On dit qu’elle est… je ne me rappelle plus
-le mot.</p>
-
-<p>— Séléniteuse ?</p>
-
-<p>— Oui. Et les eaux séléniteuses ne sont
-saines qu’avec de l’absinthe, continua Barnavaux
-gravement : c’est une vérité médicale.
-Et elle démontre le droit légitime et
-sacré qu’avaient les hommes de prendre
-l’absinthe à l’étape. Ils la prenaient : la première
-légère, la seconde moins légère, la
-troisième et la quatrième pour le plaisir,
-les autres par luxe. C’était bien le moins.
-Nous étions là des amis d’attaque. Il y
-avait Delebecque, un Belge précisément,
-Malpighi, un Italien, et Atchoum, qui
-était Anglais. Il s’est fait tuer à Figuig,
-depuis.</p>
-
-<p>A ce moment malgré mon désir de ne pas
-interrompre, je me permis de lui faire
-remarquer que ce nom était extraordinaire.</p>
-
-<p>— Puisque c’était un Anglais du pays de
-Galles, dit Barnavaux, étonné. Alors il avait
-un nom qui s’éternuait : quelque chose,
-quand c’était écrit, comme Lyllywin. Il fallait
-bien l’appeler Atchoum.</p>
-
-<p>Je n’insistai plus. Il poursuivit :</p>
-
-<p>— A la fin, le commandant prétendit que
-c’était très mauvais pour la discipline, que
-les traînards avaient, dans une certaine
-mesure, le droit de se faire couper le cou
-quand ils n’avaient plus leur tête, et que
-c’était même un débarras pour la société ;
-mais que nous avions perdu des chameaux
-par négligence, due à l’absinthe. C’est possible.
-Seulement le chameau est un animal
-très difficile à surveiller. Il est sobre, mais
-baladeur. Ce n’est pas tout à fait de sa
-faute : il mange de tout, excepté l’ail et
-l’oignon, qui lui font mal au ventre. Ce
-phénomène est constaté, bien qu’inexplicable
-pour une bête du Midi. Par malheur,
-dans le désert, les touffes d’herbes sont à
-dix mètres l’une de l’autre, et quand on
-laisse les chameaux s’offrir sans témoin à
-souper la nuit, le lendemain matin ils sont
-loin. Voilà pourquoi le grand chef, dans
-l’intérêt des montures, et dédaigneux du
-nôtre, décida de supprimer l’absinthe. Il fit
-venir le mercanti qui suivait la colonne et
-lui dit :</p>
-
-<p>»  — En as-tu encore beaucoup ? »</p>
-
-<p>» Le mercanti ne demanda pas de quoi il
-y avait beaucoup. Il répliqua :</p>
-
-<p>»  — Six caisses et un petit tonneau.</p>
-
-<p>»  — Je te les paye, parla cet homme
-impitoyable. Voilà ton argent. Et tu vas me
-faire le plaisir de vider tout ça, tout de
-suite, sur le sable. Tu me représenteras les
-caisses et le tonneau vides.</p>
-
-<p>» Il y a des officiers qui n’ont pas de
-cœur. Celui-là ne buvait que de l’eau minérale.</p>
-
-<p>— De l’eau de Vichy ?</p>
-
-<p>— Non. Une autre saleté, qui sent
-l’encre.</p>
-
-<p>— De l’eau de Pougues ?</p>
-
-<p>— C’est bien ça. Il est mort plus tard
-d’une maladie d’estomac, à cause de cette
-mauvaise habitude. Mais enfin, pour le
-moment, il avait donné l’ordre. Ah ! ce fut
-le Sedan de l’infanterie coloniale ! Delebecque,
-il en pleurait. Malpighi nourrissait
-des idées d’assassinat. Atchoum, lui, ne
-disait rien. C’était un Anglais sournois. Il
-partit tout doucement. Et même nous le
-vîmes, cinq minutes plus tard, qui aidait
-le mercanti à porter au commandant les
-caisses et le tonneau vides. Horrible brute !</p>
-
-<p>«  — Atchoum, lui dis-je, si jamais tu
-reçois une balle dans le dos, ne demande
-pas d’où elle vient.</p>
-
-<p>» Mais il me coula quelque chose dans
-l’oreille, et il se mit à rire, et je me mis à
-rire ; et les camarades se mirent à rire, à
-rire ! Personne n’avait ri comme ça dans la
-colonne depuis sa première communion.
-Mais vous ne saurez pas encore pourquoi.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>» … C’était un campement où nous devions
-passer deux ou trois jours. Le lendemain,
-le commandant était goguenard. Il disait :</p>
-
-<p>»  — Maintenant, vous serez sages, mesdemoiselles.</p>
-
-<p>» A dix heures, son ordonnance lui
-apporte à déjeuner. L’ordonnance ouvre une
-boîte de sardines et tombe le nez dedans.
-Il était gris comme une omelette au rhum.
-Le commandant lui précipite sur le crâne
-toutes les sévérités disciplinaires, mange ses
-sardines et sort de sa tente. La première
-chose qu’il voit, c’est Atchoum, qui déclamait
-l’<i>Internationale</i>. Un Anglais : des gens
-qui ne savent même pas ce que c’est que la
-Commune ! Malpighi était tout nu, mais il
-avait mis un turban pour la décence. Delebecque
-était triste, mais musicien : il chantait
-<i>Van den Peereboom</i> et la <i>Marseillaise</i> sur
-l’air d’<i>A la Grâce de Dieu</i>. C’est ce qu’on
-appelle, dans la légion, l’<i>Hymne des Pacifiques</i>,
-et l’effet en est déchirant. Toute
-la colonne était ivre-morte ! A dix heures
-du matin ! Et il ne <i>devait pas</i> y avoir d’absinthe !
-C’était un mystère insondable. Le
-commandant fut tout de même très crâne.
-Il cria :</p>
-
-<p>»  — Je vais tous vous faire amarrer par
-les goumiers arabes.</p>
-
-<p>» Les goumiers arabes ronflaient au soleil.
-Ces pauvres musulmans n’ont pas l’habitude
-des bonnes choses, ils étaient comme
-assommés.</p>
-
-<p>» Le commandant secoua du pied le premier
-venu. L’Arabe se réveilla, se mit sur
-ses pieds, trébucha, retomba et gémit :</p>
-
-<p>»  — Ma commandant, ma commandant,
-les chameaux…</p>
-
-<p>»  — Eh bien ?</p>
-
-<p>»  — Ma commandant, les chameaux aussi,
-eux faire saouls !</p>
-
-<p>» C’était vrai, les chameaux étaient saouls.
-On n’avait pas vu ça depuis Mahomet, on
-ne le reverra jamais, jamais ! Le chameau
-est un animal triste : ils étaient gais, follement
-gais. Ils dansaient sur la tête, ils dansaient
-sur la queue, ils dansaient sur leurs
-bosses. Et puis, de temps en temps, l’un
-deux, pris de remords, s’agenouillait sur le
-sable, mettait la tête entre les pattes, et
-avait l’air de dire : « Allah ! Qu’est-ce
-qui m’arrive ? » Il avait mal aux cheveux.</p>
-
-<p>» Ce jour-là, le commandant a failli devenir
-fou.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Mais, demandai-je, que s’était-il passé ?</p>
-
-<p>— C’est bien simple, répondit Barnavaux :
-Atchoum et le mercanti avaient jeté toute
-l’absinthe dans l’eau du puits.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">KIDI</h2>
-
-<p class="c">HISTOIRE DU CONGO</p>
-
-
-<p>Kidi est un noir du Loango qui inventa
-une religion, ne fit pas d’adeptes et mourut
-martyr. Mais nul ne le sait, excepté moi et
-quelques amis. Et Kidi, jadis « faisait boy »
-chez un blanc, sur les bords de l’Ogooué.
-Ce blanc était un bon blanc. Il y en a, je
-vous assure. Et il était même un peu chimérique.
-Au lieu d’acheter de l’ivoire et du
-caoutchouc comme les gens sensés, il avait
-planté des pieds de café et des arbres à cacao.
-Parfois, le matin, il montrait ses
-cacaoyers à Kidi en lui disant : « Ça, y en
-a faire chocolat ! » Mais Kidi n’en croyait
-rien. Il connaissait bien « chocolat » qui
-est une espèce de pierre brune et fond dans
-l’eau bouillante. Or, les arbres n’ont pas des
-pierres pour fruits, Kidi en était très sûr.
-Cependant, il crut plus tard des choses bien
-plus étranges : telle est l’inconséquence des
-hommes. Elles advinrent parce que le blanc
-était marié, très légitimement marié, et
-qu’il avait emmené sa femme au Congo.
-Je vous ai déjà expliqué que c’était un
-homme chimérique.</p>
-
-<p>Cette femme était une pauvre petite créature
-toute frêle et blonde, avec des yeux
-beaux et malheureux, des yeux tirés à cause
-de la fièvre, et qu’elle allait avoir un enfant.
-Quand cet enfant naquit, l’ignorant
-Kidi fut tout étonné. Comme la plupart des
-Africains, il croyait que les blancs sortent
-de la mer, avec toute leur taille, et que
-c’est dans la mer qu’ils vont chercher leurs
-richesses. Et voilà même pourquoi beaucoup
-de blancs ont les yeux de la même couleur
-que l’eau, gris, bleus ou verts : c’est à cause
-de leur origine. Si vous voulez bien y réfléchir
-une minute, vous admettrez que cette
-supposition est très raisonnable. Mais voilà
-que la « madama » montrait tout à coup à
-Kidi un petit être vagissant, tout semblable
-aux enfants des hommes, excepté que son
-corps était pâle et rose. Cela lui parut très
-extraordinaire. Les dieux blancs sortis de la
-mer se mêlent quelquefois aux simples
-mortelles, qui sont noires, et alors ils font
-de petits métis ; tandis que celui-là était un
-véritable petit dieu blanc. Ce qui se passa
-ensuite ne fit que le confirmer dans cette
-conviction.</p>
-
-<p>Car on fit venir de la côte un missionnaire
-qui baptisa l’enfant. C’était le Père
-Mottu, lazariste. Il avait de grandes jambes,
-une grande échine, une grande robe noire,
-toujours sale, une grande barbe, noire aussi,
-et mal peignée. Mais il aurait traversé
-l’Afrique sans un sou, dans l’intérêt de son
-commerce, qui ne lui rapportait rien, et parlait
-toutes les langues indigènes. Il laissait
-croire que c’était par un don du Saint-Esprit,
-et après tout c’est bien possible,
-puisque moi, qui n’ai pas de protection
-spéciale auprès du Seigneur, je n’ai jamais
-rien compris aux patois bantous.</p>
-
-<p>Ces événements se passaient vers la fin de
-décembre, et quand le Père Mottu vit le
-<i>bambino</i>, tout menu et joli dans les bras de
-sa mère, vêtue d’une belle robe blanche sans
-taille, il s’écria du premier coup :</p>
-
-<p>— Quelle jolie crèche pour la Noël !</p>
-
-<p>Et l’on fit la crèche, dans une grande
-paillotte neuve, un simple toit dressé sur
-des poteaux, au bord de la rivière. Les
-eaux chantaient dans les rochers. Elles
-étaient blanches et bleues comme les voiles
-de la madone. Le bambino dormait dans
-un berceau de bois, les deux poings fermés
-et la bouche entr’ouverte. La madone était
-la « madama », et son mari représentait
-saint Joseph, comme il convient. Derrière
-eux étaient les animaux : deux cabris bien
-lavés, dont le poil brillait comme du sucre,
-et un bœuf très sérieux. On n’avait pas
-trouvé d’âne, mais la solennité se trouvait
-rehaussée par la présence d’un autre personnage :
-c’était Fritz, jeune éléphant qu’on
-essayait d’apprivoiser. Il contemplait ce
-spectacle avec gravité. Parfois, il balançait
-sa trompe : il encensait.</p>
-
-<p>Alors parurent les rois mages. Ils étaient
-magnifiquement vêtus, suivant la tradition.
-Le premier était un commis aux affaires indigènes.
-L’autre, le Père Mottu lui-même.
-Et comme, tout le monde le sait, le mage
-Balthazar fut nègre, le troisième, c’était
-Kidi.</p>
-
-<p>Et Kidi, éperdu, tremblait de joie et d’orgueil.
-Il portait sur la tête une couronne de
-cuivre clair. Une somptueuse pièce d’étoffe
-rouge drapait ses épaules, et sur sa poitrine,
-sanglée d’un rude gilet de cuir, brillaient
-des gouttelettes de verre, des grains d’ambre,
-toutes sortes de gemmes éclatantes, de colliers
-barbares. Il avait des caleçons verts,
-très bouffants, embellis de galons d’or, des
-bottes de cuir écarlate. Ses mains tenaient
-des épis de maïs, des bananes mûres, des
-palmes. Et jetant ces choses, il se prosterna
-de tout son cœur. Il ne comprenait rien,
-sinon qu’il avait la gloire de participer,
-changé en roi, à une cérémonie sacrée des
-blancs, à des rites très forts. Son âme était
-transportée de fierté, d’enthousiasme et de
-reconnaissance.</p>
-
-<p>Personne ne pensa jamais à lui expliquer
-qu’il n’avait vu qu’un simulacre. Et d’ailleurs
-dans une cervelle bien faite, une cervelle
-d’enfant, de poète ou de nègre, peut-il
-y avoir aucune différence entre un simulacre
-et la réalité ? Et si le monde vraiment
-n’était qu’un simulacre, s’il ne faisait que refléter
-mal, comme un miroir brisé, quelque
-chose d’autre et d’inconnu, qui est loin,
-ineffablement loin, au delà de tout ? Ce ne
-fut certes pas pour ces profonds motifs qu’on
-négligea de détromper Kidi ; mais le fait est
-qu’on ne le détrompa point.</p>
-
-<p>On l’avait autorisé à venir contempler,
-adorer et servir un dieu, un dieu blanc ! Il
-avait eu cette faveur insigne et particulière.
-Voilà tout ce qu’il démêla. A compter de ce
-jour, il ne marcha plus de la même façon.
-Le Père Mottu, en quittant la station, lui
-avait donné une image et une médaille
-figurant l’enfant divin avec sa mère. Il enferma
-l’image dans un sac de peau, suspendit
-la médaille à son cou, attribua sérieusement
-à ces objets une puissance surnaturelle.
-Il les considérait aussi comme le signe d’un
-engagement qu’il avait contracté, il était
-maintenant lié aux blancs par une opération
-de magie redoutable, de la même manière
-que les soldats sénégalais avec leurs décorations,
-ces autres amulettes mystérieuses que
-donnent les Européens, et qui portent malheur
-quand on n’est pas fidèle aux incompréhensibles
-paroles gravées dessus, ou écrites
-sur les papiers de recrutement. Car les
-mots créent les choses. Voilà ce que croient
-les peuples primitifs. En prononçant le mot
-« mort » ou le mot « amour », un sorcier
-peut produire la mort ou créer l’amour.
-Plus tard, Kidi s’enrôla dans la milice du
-Tchad et reçut une de ces décorations des
-Européens. Il la mit à côté de celle du Père
-Mottu, sans distinguer la différence. A ses
-yeux, il n’y en avait pas.</p>
-
-<p>Si Kidi s’était engagé dans la milice du
-Tchad, c’est que son patron et la pauvre
-« madama » silencieuse et pâle, et le petit
-dieu blanc étaient repartis pour la France,
-ce qui voulait seulement dire, dans sa pensée,
-qu’ils avaient regagné les pays de la
-mer, patrie de ces dieux étrangers. Kidi
-avait été très malheureux mais non pas
-étonné : souvent les blancs meurent sur
-cette terre d’Afrique, preuve qu’ils n’y sont
-pas plus à leur aise que les véritables poissons ;
-ou bien ils retournent d’où ils sont
-venus. Jamais on n’en voit mourir de vieillesse.</p>
-
-<p>Kidi fit donc campagne, très bravement.
-Il assista, sans s’émouvoir, à de très grands
-massacres. Il y prit part et « cassa » beaucoup
-de villages, c’est-à-dire qu’il les pilla
-fort proprement. Il y était encouragé par
-ses instincts, ses traditions, et aussi par les
-serments de sa religion particulière.</p>
-
-<p>Et c’est ainsi que sa colonne parvint un
-jour, assez haut dans l’est, sur les bords de
-l’Oubangui. Et le chef de la colonne, qui
-était un blanc très petit, très dur, très
-tanné, très généreux, très brave, fit dresser
-un grand mât sur la rive du fleuve, hisser
-un drapeau sur le mât, et dit à Kidi :</p>
-
-<p>— Ça, ça veut dire que le pays est à nous.
-Et quand il viendra quelqu’un, tu diras ce
-que ça veut dire. Nous autres, on s’en va.</p>
-
-<p>Car c’est ainsi que les choses se passent.
-On dépense deux ou trois millions pour
-faire des colonnes, et puis on s’en va.</p>
-
-<p>Le commandant ajouta :</p>
-
-<p>— Tous les trois mois, si ça se peut, un
-bateau t’apportera ta solde. Si elle n’arrive
-pas, ça ne fait rien. Reste tout de même.</p>
-
-<p>Kidi répondit poliment :</p>
-
-<p>— Y a bon.</p>
-
-<p>Et il demeura tout seul, au bord de l’eau,
-près du mât. Il tirait sur une corde pour
-faire monter le drapeau, tous les matins, et
-l’amenait tous les soirs, au coucher du
-soleil, pour obéir à sa religion. De plus, il
-acheta une femme au prix de six barrettes
-de cuivre. Car cette maxime est professée
-au Loango : qu’un homme qui n’a pas de
-femme, c’est qu’il n’a pas de quoi, ou qu’il
-est fou. Vous devez vous apercevoir que
-cette histoire est pleine de choses sensées,
-dites par des nègres. Kidi enfonça la pointe
-d’un couteau dans l’image de la « madama »
-et de l’enfant blanc. Ce n’était point pour
-leur faire mal. Il les avertissait seulement
-de faire attention à préserver de la petite
-vérole le fils qui venait de lui naître. Le
-bateau de ravitaillement n’arrivait point,
-mais il n’en avait souci. Au lieu du bateau
-de ravitaillement, ce furent des noirs de la
-rive belge qui traversèrent un jour le
-fleuve et se mirent à couper des lianes pour
-recueillir le caoutchouc. Kidi alla tout tranquillement
-vers eux et prononça :</p>
-
-<p>— Y en a pas bon. Ça qu’y en a ici, y
-en a français. Vous faire f… le camp.</p>
-
-<p>Mais les noirs éclatèrent de rire. C’étaient
-des cannibales de la tribu des Bangalas qui
-se font croître sur la tête, en y incisant la
-peau du front, une sorte de crête, d’aspect
-bestial. Kidi les considérait avec horreur.
-Ils répondirent qu’il n’y avait plus de caoutchouc
-chez eux, et qu’il y aurait « beaucoup
-mauvais » s’ils n’en apportaient pas aux
-Belges.</p>
-
-<p>Mais Kidi répondait toujours :</p>
-
-<p>— Vous y en a faire f… le camp.</p>
-
-<p>Alors les noirs, voyant qu’il était seul,
-recommencèrent à rire. Et Kidi n’hésita pas
-une seconde, parce que, s’il avait hésité, il
-lui serait arrivé sûrement, pensait-il, après
-la mort des choses pires que la mort. Il ne
-pouvait pas désobéir aux fétiches des blancs.
-Donc, ne s’arrêtant pas à cette insignifiante
-considération qu’il était tout seul, il affirma
-simplement :</p>
-
-<p>— Moi, il va faire guerre !</p>
-
-<p>Voilà ce qu’il dit sans y rien voir
-d’étrange, à cause de sa religion. Personne
-n’a jamais été logique comme Kidi.</p>
-
-<p>Il alla chercher son fusil et commença de
-tirer dans le tas. Et il était si brave que ce
-jour-là il fut vainqueur.</p>
-
-<p>Mais les Bangalas revinrent la nuit tout
-doucement, et mirent le feu à sa paillotte.
-Et comme Kidi sortait, faisant retentir de
-cris sa gorge et sa poitrine, un couteau de
-jet lui trancha la tête. Et les Bangalas,
-ayant aussi tué sa femme, emmenèrent avec
-eux le petit enfant. Il pleurait sur la rivière
-et ses yeux étaient pleins de mouches.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ainsi mourut Kidi, pour avoir incarné,
-un jour de décembre, le seigneur Balthazar,
-roi mage. Et cette histoire est très vraie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">LE DIEU</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>Kaméhaméha disait que, dix-huit
-générations avant lui, des
-hommes pâles, sortis de la mer,
-avaient apporté un dieu.</p>
-
-</blockquote>
-
-<p>Depuis la veille, on voyait passer des
-mouettes. L’air sentait la vanille, les épices,
-l’herbe verte et la fécondité. Au coucher du
-soleil, des montagnes apparurent, si hautes
-que, sous cette latitude, elles avaient gardé
-de la neige à leur cime. Puis la sonde indiqua
-que le sol montait sous les vagues, et,
-quand la nuit fut tout à fait tombée, de
-grands feux brillèrent dans l’ombre. La
-terre était là, très près, une terre où il y
-avait des hommes. Plein d’un orgueil très
-noble et très pur, Félix-Hector de Beaussier-Larieuse
-fit jeter l’ancre.</p>
-
-<p>La certitude d’une découverte, l’enivrement
-de ces parfums errant sur les flots, la
-contagion même de la joie plus grossière
-des marins qui riaient sur le gaillard, gonflaient
-ses narines et lui faisaient battre le
-cœur. Comme Bougainville, il avait rêvé de
-découvrir une terre nouvelle et de la donner
-à son roi. L’enthousiasme de sa jeune foi
-philosophique lui montrait dans les sauvages
-des frères doués de raison, des égaux, par
-conséquent, — des maîtres même, chez qui
-le contrat social n’avait pas corrompu la
-nature ; et il espérait, au bout de sa course,
-trouver enfin une race possédant le secret
-du bonheur.</p>
-
-<p>A peine élevées au-dessus des vagues,
-toutes verdoyantes et rondes, avec un bassin
-circulaire en leur centre, les premières îles
-que rencontra le navire, après avoir franchi
-les caps patagoniens, paraissaient de grands
-lotus épanouis sur un étang sans bornes.
-Mais elles étaient désertes. Seuls, des lamantins
-à figure presque humaine en gardaient
-les rives, et leurs bosquets n’étaient
-peuplés que d’oiseaux. Non effrayés par la
-vue des hommes, ils se laissaient cueillir
-comme des fleurs. Les matelots, ébahis,
-leur arrachaient les plumes de la queue.
-Cependant, ils ne bougeaient pas, ne sachant
-d’où leur venait cette douleur.</p>
-
-<p>Maintenant, sans doute, on avait touché
-le but. Ces terres plus grandes étaient le
-domaine cherché : et l’aube, en effet, révéla
-des merveilles. Aussi loin que les yeux pouvaient
-voir, un archipel de joie riait sur les
-flots. Quinze mille indigènes, arrivés dans
-trois mille pirogues, la figure très claire,
-agitaient en signe d’amour de grandes
-feuilles de bananier.</p>
-
-<p>Beaucoup de femmes, repoussées des embarcations,
-s’étaient jetées à la nage. Dans
-l’eau, si transparente qu’elle semblait une
-seconde atmosphère, à peine plus épaisse
-que l’autre, elles étaient comme suspendues.
-Frêles, légères, rieuses, le corps d’un blond
-doré de soleil, elles sortaient parfois de la
-mer jusqu’à la taille, et des gouttelettes
-brillantes tombaient alors de leurs cheveux
-sur la pointe de leurs seins jeunes. Généreux
-et sensible, ami des lumières et de la
-philosophie, condescendant aux passions naturelles
-du cœur humain, Félix-Hector ordonna
-qu’on les fît monter sur le navire.
-Couronnées de fleurs, elles se jetèrent à ses
-pieds. Mais les matelots, les relevant, les
-entraînèrent dans le faux-pont. Elles s’y
-prostituaient sans résistance, avec une soumission
-flattée. Leurs amants étant allés
-chercher des miroirs, elles firent signe
-qu’elles préféraient des clous de fer, et,
-comme elles étaient nues, pour les emporter,
-elles les gardaient dans la bouche.</p>
-
-<p>Cependant, d’autres pirogues quittèrent
-le rivage. Elles étaient très grandes, sculptées
-à l’avant et à l’arrière, peintes en rouge
-vif, munies d’un balancier. Et la première
-était celle des rois. Casqués de nacre et de
-plumes, ils portaient un manteau rouge,
-plusieurs couteaux de pierre bien polie passés
-à la ceinture ; graves et fermes, ils restaient
-immobiles, appuyés sur de longues
-piques en bois durci.</p>
-
-<p>La seconde pirogue était celle des dieux.
-D’une taille gigantesque, ils balançaient
-gauchement, au-dessus de la mer, leurs
-torses d’osier, bourrés de crins blancs et
-jaunes. Des morceaux de nacre de perle,
-enchâssant une noix ronde et noire, figuraient
-leurs yeux. Leurs prêtres, à genoux,
-chantaient des hymnes. Tout leur aspect
-était formidable.</p>
-
-<p>Le peuple criait : « Lono ! Lono ! Lono ! »</p>
-
-<p>Et les rois, arrivés sur le navire, se
-prosternèrent. Et les dieux, secoués par
-leurs prêtres, saluèrent d’une façon farouche
-et grotesque. Un homme infiniment vieux,
-presque aveugle, jadis chef des guerriers,
-maintenant grand-pontife, s’approcha, les
-yeux baissés, ôta son manteau, ses colliers,
-ses fétiches, les jeta sur les épaules du capitaine,
-et, tout nu, chantant toujours, se précipita,
-lui aussi, sur le sol, où il demeura
-quelque temps, immobile comme un cadavre.
-Puis tous, se levant ensemble, firent signe à
-Félix-Hector d’entrer dans la pirogue des dieux.</p>
-
-<p>Au milieu d’une foule immobile, étendue
-à plat ventre au bord des chemins, on le
-conduisit au temple. C’était un édifice bâti
-de pierres solides et carrées, dont la cime
-plate s’entourait d’une balustrade décorée
-de crânes humains. Ce Moraï était le Panthéon
-de l’île. La face contractée d’un rire
-ironique et féroce, douze divinités s’y rangeaient
-en demi-cercle autour de la table de
-proposition, et il y avait sur cette table des
-bêtes sacrifiées, des enfants mâles égorgés,
-et aussi les fruits de la terre. Et le grand
-pontife assit Félix-Hector sur un escabeau
-sculpté, au milieu des idoles, le revêtit
-d’un manteau d’écarlate, en lui tenant respectueusement
-le bras droit écarté du corps,
-tandis qu’un acolyte très grand, à la barbe
-longue, blanc de peau comme un Européen,
-lui prenait le bras gauche. Et Félix-Hector
-de Beaussier-Larieuse se tint ainsi debout,
-sur le haut du temple, dominant la mer,
-dominant les bois, les champs, les collines, les
-bras en croix, éperdu, devant tout un peuple
-qui l’adorait. Autour de lui, des flammes
-montèrent. On lui sacrifiait des cochons.</p>
-
-<p>Or, abaissant ses yeux éblouis, il vit que
-le grand-pontife lui présentait, à genoux,
-une chose très vieille, rongée par les oxydes
-et la vétusté. Il reconnut une figure d’homme,
-en cuivre, les bras étendus comme lui, les
-pieds sur une espèce de plaque, et cette
-plaque ayant été frottée du doigt par le sacrificateur,
-il lut :</p>
-
-
-<p class="c" lang="la" xml:lang="la">CHRISTUS VINCIT</p>
-
-
-<p class="noindent">puis plus bas, en lettres plus petites :</p>
-
-
-<p class="c small" lang="la" xml:lang="la">CAROLUS QUINTUS</p>
-
-
-<p>Alors, il comprit la vérité. Deux siècles
-avant lui, ils étaient venus dans ces îles, les
-vieux conquistadores de Charles-Quint d’Espagne,
-découvreurs inlassables. Ils avaient
-rempli d’eau leurs tonnes, fait du bois, surtout
-cherché de l’or. N’en ayant pas trouvé,
-ennuyés, dédaigneux, ils s’étaient rembarqués,
-et jamais, jamais, suivant leur coutume,
-ils n’avaient indiqué ces îles sur la
-carte, craignant qu’une autre nation n’en
-profitât, n’y embusquât des navires pour
-les jeter sur leurs lourds galions. Mais avant
-de partir, sans doute, ils avaient planté des
-croix, maintenant pourries, fanatiquement
-prêché, sans même savoir la langue, montré
-le ciel, fait parler la foudre de leurs armes,
-peut-être magnifiquement massacré. Ils
-étaient partis, sur leurs vaisseaux pareils à
-des baleines ailées, laissant la mémoire d’un
-dieu blanc, maître du ciel, terrible et tout-puissant,
-et ce dieu, depuis plus de deux
-siècles, on l’avait attendu.</p>
-
-<p>Oui, c’était cela ! Dans l’esprit du peuple,
-cette tradition s’était mêlée au nom d’un
-chef, Lono, qui, fou d’amour, de jalousie,
-avait tué sa maîtresse, puis, désespéré,
-avait fui dans un canot sur la mer infinie,
-annonçant que les générations futures le
-verraient aborder dans son île natale, divinisé,
-immortel, invincible. Mais les prêtres
-savaient mieux, et plus. Ils avaient le signe,
-l’image de cuivre, et l’enthousiasme aussi
-les pénétrait des premiers bégaiements d’une
-métaphysique. Ils connaissaient Pelé, déesse
-des feux souterrains, Kéna-Képa, qui donne
-la pluie, Kaïli, qui tue à la guerre. Mais ils
-avaient oublié le ciel qui couvre tout, embrasse
-tout, baigne tout dans la flamme légère
-du jour. L’arrivant était, certes, le Dieu
-du ciel. Sa majesté, l’éclat de son corps, la
-splendeur qui l’entourait, l’énormité de ses
-pirogues en étaient la preuve. Leur théogonie
-était désormais complète.</p>
-
-<p>Et il ne s’agissait plus de foi, on voyait :
-un dieu, un dieu vivant était parmi eux,
-ils le touchaient, le servaient, participaient
-à sa gloire, s’abritaient derrière sa force.
-Une joie ineffable pénétra les âmes, un délire
-sacré les emporta.</p>
-
-<p>Et Félix-Hector de Beaussier-Larieuse,
-lui-même, fut ravi hors de sa raison. On le
-croyait Dieu. Eh bien ! puisqu’on le croyait,
-il le serait, lui si supérieur et si bon. Il
-allait dicter librement les lois de l’humanité
-et de la sagesse, refondre ces peuples
-selon sa volonté, selon l’équité, la vertu, la
-nature, certain d’une obéissance absolue,
-sans avoir besoin d’imposer la contrainte.
-Il se félicita d’avoir interdit qu’on tirât
-même un coup de pistolet dans l’île.</p>
-
-<p>Tout à coup, au bas du Moraï, vingt-quatre
-malheureux parurent, les épaules
-violettes de coups, claquant des dents, les
-doigts sur les yeux. Autant de bourreaux
-les abattirent à la fois, avec des casse-tête,
-et, se baissant, un couteau de jade à la main,
-leur ouvrirent la poitrine. Les prêtres prirent
-ces vingt-quatre cœurs palpitants, et,
-s’en étant frotté la poitrine, les joues et le
-front, ils firent la grande offrande. Car les
-dieux, qui sont immortels, toujours heureux,
-incapables de douleur, doivent se réjouir
-de la douleur des hommes. Elle leur
-fait mieux comprendre le bénéfice de leur
-impassibilité.</p>
-
-<p>Félix-Hector, glacé d’horreur, poussa un
-cri, voulut s’élancer, trébucha par-dessus la
-balustrade du temple. On l’entendit gémir,
-on vit son sang couler. Et le grand-pontife,
-brusquement, cria :</p>
-
-<p>— Nous nous trompions ! Il souffre, il
-crie, son sang est rouge. Il n’est pas Dieu !</p>
-
-<p>Le peuple répéta :</p>
-
-<p>— Son sang est rouge. Il souffre. Il n’est
-pas Dieu. Il a violé les tabous !</p>
-
-<p>Un homme prit une grosse pierre et lui
-écrasa la tête. Un autre, penché vers le
-ventre, arracha un lambeau de chair hideuse
-et rouge, le brandit, en souffleta le
-cadavre. Et le cadavre même disparut,
-déchiqueté, émietté, évanoui. On poursuivit
-les matelots, la plupart moururent.</p>
-
-<p>Mais ceux qui purent regagner le bord
-vengèrent leur maître. Du sein du navire,
-de la chose gigantesque, ailée, le canon
-tonna : les beaux cocotiers de la plage s’abattirent
-comme de l’herbe, des hommes
-fauchés par centaines, coupés en deux, le
-ventre ouvert, sans bras, sans tête, tombaient
-dans la ruine des arbres. Et ceux qui
-n’étaient pas touchés, terrifiés, se laissèrent
-rouler sur la plage sanglante.</p>
-
-<p>Seul, le grand-pontife, l’homme presque
-aveugle, très vieux, très sage, ne courba pas
-la tête. Sous le vent de cette mort invisible,
-il pensa qu’ils avaient réellement tué le Dieu
-des nues, puisque son tonnerre le vengeait.
-Triste, furieux, indomptable, se sachant
-vaincu d’avance, il accepta cette lutte inégale,
-voulut, du moins, mourir en guerrier,
-puisque, prêtre, il avait commis le sacrilège
-irrémissible. Et, se faisant apporter un carquois
-et un arc, de ses mains débiles, il
-tira toutes ses flèches contre le ciel.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">LA
-VENGEANCE DE MADAME MURRAY</h2>
-
-
-<p>— Madame Murray, madame Murray !…
-O mon Dieu ! il est arrivé un grand malheur ;
-le pauvre patron !</p>
-
-<p>… Le plus vieil employé de la banque
-« Murray and C<sup>o</sup> », de Singapour, s’essuyait
-le front en sanglotant. Les yeux lui sortaient
-de la tête, d’avoir couru, d’avoir pleuré,
-d’avoir pensé tout le long de la route à la
-façon d’annoncer le malheur, un malheur
-« qui n’était pas fini » et de ne pas encore
-avoir trouvé comment l’annoncer. Il avait
-fait, sous le soleil de plomb, l’âpre route
-qui monte de la banque, tout près des docks
-de Singapour, jusqu’à la maison de campagne
-du patron, sur la colline. Maintenant,
-sous le ciel pâli de lumière, par delà les
-<i>campongs</i> indigènes couverts de légumes et
-de fruits, par delà les riches maisons anglaises,
-toutes pareilles à celles du pays
-natal, mais grimées sous les verdures furieuses
-du climat comme des Européennes
-vêtues en Chinoises pour un bal, il apercevait
-l’immensité du port plein d’hommes
-et de choses, de steamers et de voiliers, et
-au loin, entre des îles confuses, les premières
-de la Sonde, d’autres navires encore,
-d’autres steamers, d’autres voiliers aux
-belles ailes, et des jonques chinoises, et des
-praos malais, nombreux et divers comme
-les races humaines, et qui se croisaient là,
-à ce carrefour d’ondes, où trois mondes
-confluent.</p>
-
-<p>Madame Murray se dressa toute pâle :</p>
-
-<p>— Il est arrivé malheur à mon mari ?</p>
-
-<p>Le livre qu’elle lisait était tombé par
-terre, et l’employé le ramassa, d’un geste
-machinal et méticuleux.</p>
-
-<p>Alors elle dit, assez bas :</p>
-
-<p>— Est-ce qu’il… est-ce qu’il est mort ?</p>
-
-<p>— Oui, madame, fit-il.</p>
-
-<p>Et après cette espèce d’aveu, il resta aussi
-angoissé qu’auparavant, parce qu’il n’avait
-pas tout dit. Elle, de son côté, s’étonnait de
-souffrir aussi peu, malgré son grand amour.
-Ce mot de mort lui paraissait vide de sens.
-Si elle eût pleuré, c’eût été par grimace :
-elle ne réalisait pas du tout que son mari
-pût être mort, toutes les images qu’elle
-avait de lui étaient des images de vie et
-d’activité. Mais elle eut une pensée terrible.</p>
-
-<p>— Il ne s’est pas suicidé ? cria-t-elle.</p>
-
-<p>— Non, madame, dit le vieux Jim Stevens,
-mais il a été assassiné. On l’a trouvé
-près du coffre-fort grand ouvert, avec un
-couteau planté entre les deux épaules. Bien
-sûr, il venait d’ouvrir la caisse lui-même
-pour y mettre les pièces et les valeurs du
-jour, comme il faisait chaque soir depuis
-que le caissier est malade… Il n’y a plus
-rien dans le coffre, ils ont tout enlevé.</p>
-
-<p>— Qui ? demanda violemment madame
-Murray. Vous savez qui ?</p>
-
-<p>— Weldon, le chef de la correspondance,
-et son ami, le petit Nathan, le courtier en
-cotons. C’est eux qui ont fait le coup. Nathan
-était venu voir Weldon, l’un des deux
-lui a pris les deux bras, probablement,
-l’autre a frappé.</p>
-
-<p>Et il ajouta, pour tout lâcher enfin :</p>
-
-<p>— Ils se sont sauvés, on ne les a pas
-retrouvés. Ils ont dû quitter Singapour.</p>
-
-<p>Cependant madame Murray se disait,
-pleine de honte :</p>
-
-<p>— Je ne sens rien, je ne souffre pas du
-tout. Je ne comprends pas.</p>
-
-<p>Elle n’apercevait toujours Alfred Murray
-qu’à travers elle-même, pour ainsi dire, et
-la brusquerie du terrible événement laissait
-tout entiers ses souvenirs d’un homme solide,
-tranquille, pas causeur, sachant commander,
-auquel elle avait dévoué son
-corps comme épouse, ses mains et sa tête
-comme ménagère, ce qui l’avait rendue
-heureuse. Il lui fallut un effort pour se
-l’imaginer, dans le petit bureau grillé,
-étendu sur le ventre, tout raide, avec une
-large tache mouillant son habit et salissant
-le plancher. Même alors elle éprouva surtout
-de la colère mêlée à un vif besoin
-d’agir, de faire quelque chose ; elle voyait la
-caisse ouverte, elle revivait la douleur, la
-fureur de l’agonisant dépouillé. Tant qu’il
-avait été vivant, il n’avait pu avoir que des
-pensées de vivant, il aurait voulu courir,
-reprendre son bien. Cela lui paraissait si
-clair, si sûr, si véritablement lumineux, que
-madame Murray faillit crier :</p>
-
-<p>— Il est dans mon crâne, c’est lui qui
-veut agir !</p>
-
-<p>Car les impulsions d’un être humain, à
-de certains moments, sont si fortes qu’il ne
-peut croire qu’elles viennent de lui.</p>
-
-<p>Cinq minutes après, elle descendait vers
-la ville, dans un palanquin porté par deux
-Chinois qui tendaient de toutes leurs forces
-les muscles de leurs jambes de chèvre, et
-Jim Stevens trottait derrière, éperdu. Les
-abords de la banque étaient envahis ; dans
-les bureaux, les employés s’agitaient à vide,
-en désarroi ; un <i lang="en" xml:lang="en">coroner</i> les interrogeait à
-tour de rôle, insistant sur tous les détails,
-importants ou non, de la même façon insignifiante
-et soigneuse. Le mort gisait, presque
-oublié, sur une chaise longue en bambous,
-un mouchoir sur la figure. Il y avait des
-paquets de mouches sur le mouchoir, et ce
-fut ce détail qui frappa la jeune femme, lui
-fit comprendre enfin ce que c’était que la
-mort, la décomposition finale. Elle se mit
-à sangloter près du cadavre, et tout le monde
-se tut, gêné.</p>
-
-<p>Subitement, elle se dressa, et demanda,
-sans embarras, combien on avait volé. La
-question fut posée d’une façon si brutale
-qu’on en fut scandalisé, d’autant plus qu’on
-la savait sans avidité, ignorant même la
-valeur de l’argent. On lui répondit que
-l’examen des livres n’avait pas été fait
-complètement, mais que la somme enlevée
-pouvait monter à trois cent mille dollars
-en <span lang="en" xml:lang="en">banknotes</span>, sans compter les titres, les
-traites, qui doublaient probablement cette
-somme. Les assassins avaient dû retenir
-d’avance leur passage sur un des navires
-qui vont de Singapour à Yokohama, puis
-à San Francisco. Seul un steamer de cette
-ligne avait quitté le port après l’affaire.</p>
-
-<p>— On a télégraphié, dit le <span lang="en" xml:lang="en">coroner</span>, et
-nous demanderons l’extradition.</p>
-
-<p>Madame Murray haussa les épaules :</p>
-
-<p>— Je ne connais rien à tout cela, dit-elle,
-mais je sais pourtant que Weldon et Nathan
-sont Américains, et que les États-Unis ne
-livrent pas leurs nationaux. Quant à les
-faire juger là-bas, vous savez bien qu’ils
-ont de quoi acheter les jurés. Il faut courir
-après, voilà tout.</p>
-
-<p>Le <span lang="en" xml:lang="en">coroner</span> bondit :</p>
-
-<p>— Courir après ! Mais avec quoi ? comment ?
-Ça ne nous regarde pas. Nous communiquons
-avec les justices étrangères, nous
-leur donnons tous les renseignements possibles, — à
-vos frais, bien entendu, — là
-se borne mon devoir !</p>
-
-<p>— Je ne m’occupe pas de vous, dit-elle :
-<i>je vais</i> courir après. C’est mon mari qu’on a
-volé.</p>
-
-<p>Le mort lui semblait un chef tombé dans
-le combat, et qu’il faut remplacer. Elle
-donna l’ordre à Stevens de le faire porter
-chez elle dans sa litière, de le veiller, et,
-comme elle partirait dans la nuit même, de
-conduire les funérailles. Tout le monde lui
-croyait la tête perdue, mais on la laissait
-agir parce que sa volonté effrayait, et
-qu’après tout on perdrait trop de temps à
-s’inquiéter des affaires des autres. On pensait
-d’ailleurs qu’elle ne pourrait quitter
-Singapour, s’arrêterait aux difficultés matérielles
-du projet ; elle passa à travers tout,
-furieusement, sans une hésitation.</p>
-
-<p>Le long des quais, la plupart des steamers
-sommeillaient, muets et froids, avec leurs
-grosses cheminées, leurs maigres mâts sans
-voiles, et des <i lang="en" xml:lang="en">coolies</i> sans cesse versaient des
-hottes de charbon dans leurs entrailles. Un
-seul restait sous pression, mince, long, agile,
-l’air intelligent, sa carcasse de fer peinte en
-blanc, éclatante. Il portait des raisins et des
-pêches, toute une cargaison de fruits frais,
-jusque dans l’Inde. C’était une nouvelle entreprise,
-la tentative hardie d’un Yankee ; et
-comme il fallait aller rapidement pour que
-le chargement se conservât intact, le vaisseau
-avait été taillé pour la course.</p>
-
-<p>Elle le nolisa, acheta son contenu, s’en
-débarrassa sur le marché de Singapour, à
-vil prix, paya en engageant sa maison, ses
-bijoux, en retirant un compte courant placé
-sous son nom. A huit heures du soir, elle
-partait, accompagnée de deux employés qui
-devaient lui servir de témoins, munie d’une
-copie des procès-verbaux du <span lang="en" xml:lang="en">coroner</span>. Sur
-les jetées, tout un peuple la regardait curieusement
-et en silence, car on la croyait folle.</p>
-
-<p>Le capitaine yankee avait pris la direction
-de la chasse, et se passionnait.</p>
-
-<p>— C’est une femme, ça, une vraie femme !
-disait-il.</p>
-
-<p>Elle, tout entière traînée vers son but,
-tragique dans les vêtements clairs qu’elle
-n’avait même pas pris le temps de quitter,
-se faisait expliquer la route. Elle sut ainsi
-qu’on passait au large de Saïgon, qu’on
-doublait Manille ; et les coups de l’hélice,
-dont toute la carène tremblait, retentissaient
-dans son âme. Le Yankee faisait pousser les
-feux, rasait les bas-fonds, coupait au plus
-court, lui montrait la carte, et s’étonnait
-qu’elle ne dormît point, semblât ignorer la
-fatigue. Enfin, sous le vent de Formose, on
-aperçut la fumée d’un grand steamer ; et
-c’était celui-là !</p>
-
-<p>Les deux témoins, qui avaient le mal de
-mer, et faisaient piteuse mine en cette aventure,
-montèrent du coup sur le pont. Les
-hommes d’équipage hurlaient comme des
-chiens, le Yankee dansait de joie et parlait
-de tirer le petit canon-revolver de l’avant,
-précaution prise contre les pirates chinois.
-Le <i lang="en" xml:lang="en">Sunbeam</i> filait si vite qu’on eût cru qu’il
-sortait de l’eau comme un poisson volant ;
-on lâcha le beuglement de la sirène, un
-beuglement d’alarme qui s’étendait en s’assourdissant
-à travers les plats espaces de la
-mer : on fit trop. Le <i lang="en" xml:lang="en">Swan of Japan</i> crut à
-un pirate — il se trompait de peu — et
-n’arrêta pas.</p>
-
-<p>— Allez toujours, criait le Yankee au
-mécanicien, nous l’aurons !</p>
-
-<p>On l’eut ! Deux heures plus tard on le rangeait
-à vingt-cinq mètres. Sur le steamer,
-des femmes, croyant à une attaque, pleuraient
-très haut. Le commandant grimpa
-sur la passerelle avec son porte-voix.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que vous avez à courir après
-un honnête navire ? Filez, ou je vous prends
-par le travers et je vous coule !</p>
-
-<p>Le Yankee, à travers son propre porte-voix,
-commença par lui prouver qu’un
-Américain se faisait gloire de jurer mieux
-que n’importe qui au monde. Du reste, il
-était très embarrassé maintenant d’expliquer
-pourquoi il avait couru « sur un
-honnête navire » et n’en jurait que davantage.</p>
-
-<p>— Passez-moi votre porte-voix, dit madame
-Murray.</p>
-
-<p>Et elle cria :</p>
-
-<p>— Vous ne nous coulerez pas parce que
-nous marchons mieux que vous. Je suis la
-femme d’Alfred Murray, assassiné par deux
-passagers de votre navire, Weldon et Nathan,
-qui sont inscrits sous de faux noms. Je viens
-les reconnaître, les prendre et reprendre
-mon argent. Mettez un canot à la mer.</p>
-
-<p>La voix du commandant clama :</p>
-
-<p>— Vous êtes folle, d’abord. Et puis, ça ne
-me regarde pas. Adressez-vous au Japon ou
-aux États-Unis, si vous voulez. Pour le moment,
-allez au diable !</p>
-
-<p>— Arrêtez-vous et mettez un canot à la
-mer, répliqua madame Murray. Je vous
-expliquerai tout. Sinon je vous suis jusqu’au
-bout du monde. J’ai un hotchkiss. Je ne
-prétends pas vous couler avec, mais nous
-décrocherons quiconque restera sur votre
-pont, à commencer par vous. Mettez un
-canot à la mer !</p>
-
-<p>A ce moment, Weldon et Nathan, très
-pâles, essayèrent de monter sur la passerelle.</p>
-
-<p>— C’est eux, continua-t-elle, je les reconnais.
-Ils veulent vous acheter. S’ils font un
-pas, je fais tirer !</p>
-
-<p>Le capitaine du <i lang="en" xml:lang="en">Sunbeam</i> avait déjà poussé
-la manivelle de son canon et un premier
-coup partit en l’air. Les passagers crurent
-que leur dernier jour était venu. Le commandant,
-qui trouvait la scène simplement
-ridicule, dit pour en finir :</p>
-
-<p>— On va mettre un canot à la mer ; je
-vous fais remarquer que vous servirez
-d’otages, voilà tout.</p>
-
-<p>Le canot accosta au <i lang="en" xml:lang="en">Sunbeam</i>, et madame
-Murray y prit place avec ses deux témoins.
-A ce moment, on entendit Weldon dire
-d’une voix claire et grelottante :</p>
-
-<p>— Allons, la partie est perdue, il faut
-payer, n’est-ce pas, Nathan ?</p>
-
-<p>Et Nathan répondit :</p>
-
-<p>— C’est sûr ! Bonsoir.</p>
-
-<p>Puis deux coups de revolver partirent et
-deux corps tombèrent : les assassins venaient
-de se faire sauter la cervelle.</p>
-
-<p>— Tiens, dit le commandant, c’était donc
-vrai ? Eh bien ! voilà qui change la question.</p>
-
-<p>Pendant qu’il regardait avec un grand
-sang-froid les deux agonisants, dont les
-jambes remuaient encore, d’un mouvement
-mécanique, madame Murray montait à
-bord.</p>
-
-<p>— Ces messieurs sont venus avec moi…
-commença-t-elle en montrant ses compagnons.</p>
-
-<p>— Parbleu, je n’ai pas besoin d’eux, dit
-le commandant. Les animaux qui salissent
-le pont ne se sont pas supprimés pour
-rien. Qu’on aille chercher le <i lang="en" xml:lang="en">stewart</i>.</p>
-
-<p>Le <span lang="en" xml:lang="en">stewart</span> vint assez lentement ; il mourait
-de peur. En fouillant les malles des
-deux « animaux », des frissons lui couraient
-dans le dos. Mais il retrouva tout de
-même la somme entière volée chez Murray,
-plus quinze mille dollars, les économies des
-deux assassins.</p>
-
-<p>— Gardez tout, mon commodore, dit le
-commandant à la jeune femme en lui donnant
-sérieusement le plus haut titre de la
-marine américaine. Gardez tout : ça couvrira
-vos frais.</p>
-
-<p>Et comme elle lui tendait les procès-verbaux
-du <span lang="en" xml:lang="en">coroner</span> :</p>
-
-<p>— Mais qu’est-ce que vous voulez que je
-fasse de ça ? Dans notre race, et ici surtout,
-on se fait justice soi-même. Vous avez eu
-rudement raison. — Vous êtes toute pâle,
-voulez-vous un verre de champagne ?</p>
-
-<p>En effet, elle défaillait. Tout son courage,
-toute sa force s’en étaient allés, son but une
-fois atteint. Le champagne l’assomma ; on
-dut la porter jusqu’au <i lang="en" xml:lang="en">Sunbeam</i>.</p>
-
-<p>Les passagers du steamer, enfin rassurés,
-criaient :</p>
-
-<p>— Hurrah pour la <i>commodoresse</i> !</p>
-
-<p>Elle n’entendit pas. Durant le temps du
-retour, elle sanglota, prostrée. Il lui sembla
-qu’elle n’avait pas fait ce qu’elle aurait dû
-faire, qu’elle eût dû rester près de son
-mari, l’enterrer, le veiller, agir comme une
-femme ; et surtout elle éprouvait une gêne
-douloureuse, un trouble physique à n’être
-pas en deuil. Le bruit de ces deux coups de
-revolver, tout à l’heure, lui étourdissait la
-tête. Elle voyait ces deux corps dont les
-jambes s’agitaient au grand soleil, ces faces
-torturées, figées par la mort dans leur
-angoisse.</p>
-
-<p>« C’est moi, moi qui ai fait tout cela,
-songeait-elle ; est-ce que je suis encore une
-femme ? »</p>
-
-<p>Elle souffrait de s’être ôtée de son sexe.
-On arriva devant Singapour. Le Yankee fit
-des signaux au sémaphore, cria aux barques
-qui les entourèrent leur victoire, l’héroïsme
-de madame Murray, les coups de canon, la
-mort des deux fugitifs, toute cette histoire
-folle, superbe, invraisemblable ! Il s’en enivrait
-lui-même, il trouvait des mots emphatiques,
-gonflés, des mots de journal, qui
-grossissaient les choses ; il s’étonnait par
-choc en retour de tous les hauts faits auxquels
-il avait pris part, s’admirait et l’admirait,
-elle, l’indomptable femme qui en était
-le principal auteur.</p>
-
-<p>— Écoutez, dit-il, écoutez. Je vais vous
-rendre votre argent ! Mais je vous l’ai dit
-tout de suite, vous êtes une femme ! Et puis
-maintenant il y a autre chose. Je ne sais pas
-comment diable expliquer… c’est comme
-pour les actrices, vous savez, on les désire,
-on les veut, avec toute la force des cent mille
-volontés qui les désirent et les veulent. Je
-vous en prie, épousez-moi. Nous posséderons
-la mer, si vous voulez, nous enlèverons
-tout le trafic, de San Francisco à la Chine :
-en dix ans on peut confisquer toutes les
-lignes de steamers, et pas un panache de
-fumée ne roulera sur ce grand Océan sans
-notre permission. Ou bien nous irons là-bas,
-aux États, nous jouerons sur les terres,
-sur l’or, sur tout ; nous créerons des villes
-dont nous serons rois, puisque tout nous y
-appartiendra, du sol aux cheminées, que nul
-n’y vivra sans notre consentement, n’y vendra,
-n’y achètera que ce que nous voudrons
-qu’on vende ou qu’on achète. Nous coulerons
-des peuples dans les moules fondus
-par nous, et nous donnerons des formes à
-la vie, avec nos volontés.</p>
-
-<p>Mais elle ne répondit rien, tremblant tout
-doucement, la tête dans les mains. Quand
-le <i lang="en" xml:lang="en">Sunbeam</i> passa devant la petite île qui
-ferme le port, trente mille voix saluèrent le
-navire, hurlèrent leur admiration ; d’innombrables
-canots, des yachts, des sampangs lui
-firent cortège. Toutes les dames de la colonie
-européenne attendaient aux Victoria Docks
-avec des fleurs, des gerbes de fleurs, des
-montagnes de fleurs parfumées, colorées,
-croulantes. C’était une apothéose, et Jason
-revenant avec la Toison d’or, les caravelles
-de Colomb rentrant à Cadix chargées de
-toute la gloire de l’élargissement du monde,
-Nelson à Naples où l’attendait lady Hamilton,
-effroyable amoureuse, ne furent pas reçus
-comme fut reçue en ce jour la veuve d’Alfred
-Murray… Une passerelle glissa du navire
-jusqu’au quai, et l’on vit apparaître une
-malheureuse femme à l’air humble, avec
-des petites rides effrayées plein la figure, des
-cheveux blanchissants, une jupe en foulard
-jaune toute fripée, qui semblait sa seule préoccupation,
-sa honte.</p>
-
-<p>— Pour l’amour de Dieu, donnez-moi
-une robe noire, dit-elle, je ne puis pas me
-montrer ainsi, ce n’est pas possible !</p>
-
-<p>Un bruit alors commença de courir dans
-la ville.</p>
-
-<p>— La pauvre femme est partie folle, dit-on,
-elle revient idiote !</p>
-
-<p>On se trompait, elle était la même, une
-brave petite épouse anglaise attendant les
-ordres de son mari, calmant ses sens, nourrissant
-son appétit, soignant son confort,
-menant sa maison, ni trop mal ni trop bien :
-pour le reste, elle allait à la chapelle et respectait
-ce qu’on lui avait appris à respecter,
-obéissant aux lois du monde. Et maintenant
-son seigneur était mort, et elle avait
-commis un acte contraire à ces lois, un acte
-qui n’était pas modéré, qui n’était pas féminin.
-Elle était très malheureuse parce qu’elle
-ne se retrouvait plus, ne se comprenait pas.
-Son seul sentiment était un désespoir inconsolable
-de ne pouvoir porter l’écrasant fardeau
-de sa gloire. Les gens se battaient pour
-la voir ; on portait sa voiture, on la regardait
-comme un phénomène ; elle retrouvait
-dans tous les yeux, dans toutes les voix, les
-yeux et la voix du capitaine yankee ; on
-croyait qu’elle était une femme exceptionnelle,
-une <i>volonté</i>, et précisément elle était
-plus faible qu’elle n’avait jamais été. Toute
-sa mince et ordinaire volonté s’était usée,
-brûlée d’un seul coup dans une unique violence…
-Désormais on attendrait toujours
-d’elle des choses qu’elle ne pourrait pas
-donner ; elle était sortie du troupeau des
-femmes et n’avait plus de place dans le
-monde. Les seuls hommes qui la voudraient
-en mariage seraient des brutes ambitieuses
-comme ce marin, qu’elle aurait trompé en
-l’épousant, puisqu’elle ne pouvait plus lui
-donner que l’âme affaiblie d’un enfant. Cependant
-on l’applaudissait, on criait, on
-célébrait en elle la gloire et la fermeté de sa
-race… De tout son cœur, de tout son cœur
-en vérité, elle souhaita mourir !</p>
-
-<p>Elle ne mourut point. Le bon Dieu qu’elle
-invoquait ne lui fit point cette grâce. Quand
-des hommes d’affaires eurent payé les dettes
-de la banque Murray, liquidé les comptes,
-vendu la maison, la clientèle et jusqu’au
-nom de celui auquel elle avait sacrifié sa
-destinée, il lui resta une toute petite rente,
-quelque chose de pauvre, de mesquin et de
-nul. Elle quitta cette chaude terre, regagna
-l’Angleterre, isolée dans son deuil, séparée
-de son sexe. C’est ainsi que je l’ai vue, à
-Londres, dans un <i lang="en" xml:lang="en">boarding house</i>, une vulgaire
-pension bourgeoise, où vivaient d’autres
-pauvres femmes vieillissantes, tristes, honnêtes
-et bêtes. Elle leur ressemblait tellement
-que personne ne croyait à son histoire
-quand elle était contée par un des rares
-amis qui la venaient voir quelquefois ; car
-elle a horreur de ces souvenirs et n’en parle
-point. Autour de ses yeux, de petites rides
-se plissent ; son nez est pâle, pointu, et ce
-qu’il y a de triste, surtout, de triste à pleurer,
-c’est la fausse jeunesse rose de son
-visage, les mille fibrilles injectées de sang
-de ses joues. C’est un corps séché et une
-âme morte.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">LES CHINOIS</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>La fumée noire…</p>
-
-<p class="sign">RUDYARD KIPLING.</p>
-
-</blockquote>
-
-<p>Les barbares du ciel d’Occident, qui les
-avaient amenés là, les regardaient travailler
-et mourir. Eux-mêmes, d’ailleurs, travaillaient
-et mouraient.</p>
-
-<p>On dit aujourd’hui qu’il y a un cadavre
-sous chaque traverse du chemin de fer, tout
-au long des quatre lieues de cette montée
-du Palaballa, que les petites locomotives
-gravissent en soufflant, cahin-caha, comme
-si leurs roues étaient retenues par des fantômes !
-Il était mort des Belges, il était
-mort des Italiens, il était mort surtout des
-noirs du Bas-Congo, ceux-là salement,
-comme des porcs, car c’est une triste race,
-pourrie par l’alcool et qui n’est bonne à
-rien. Il y avait trois années que durait le
-massacre, et la voie douloureuse avait à
-peine avancé. Avez-vous vu des fourmis,
-chargées d’un gros œuf, escalader en file
-une branche d’arbre ? Elles vont, comme
-aveuglément, collées à l’écorce. Et au même
-endroit, qui n’a pas l’air plus difficile à
-franchir que tout le reste, il y a quelque
-chose. Quoi ? on ne peut savoir, mais toutes
-les fourmis glissent à leur tour, et il en
-vient d’autres, d’autres sans cesse. Le chemin
-de fer du Congo, au début, c’était cela.
-Les hommes tombaient, les millions s’effondraient
-sur la pente. L’Europe envoyait
-d’autres millions et d’autres hommes.</p>
-
-<p>Le Chef, l’inventeur de ce chemin de fer,
-avait le génie des vrais conquérants, qui est
-de se croire vainqueur d’avance, ayant réuni
-tous les moyens de vaincre, et d’être un
-violeur de volontés. Les Italiens et les
-Belges, les Congolais et les noirs de Saint-Domingue,
-il les avait jetés à l’assaut, et
-leurs corps n’étaient plus qu’ossements et
-pourriture. Alors, il avait envoyé acheter
-des hommes en Chine. Il savait qu’on en
-trouve là quatre cents millions, serrés les
-uns contre les autres, s’empoisonnant de
-leur haleine. Il croyait que ces Chinois du
-Sud, sobres et durs au mal, nés près du
-tropique, leurs couches inépuisables étaient
-le fumier humain qui pouvait féconder
-l’Afrique. Gigantesque et pesant, levant le
-bras pour un ordre comme on soulève un
-poids, il était venu ce jour-là inspecter le
-travail dans la tranchée. L’ingénieur, Guilmain,
-lui dit :</p>
-
-<p>— Ils meurent aussi !</p>
-
-<p>Les Chinois travaillaient patiemment,
-ceux qui restaient : deux cents sur mille.
-Ils étaient maigres, avec des poitrines de
-poulet, des poitrines visibles parce qu’ils
-étaient nus jusqu’à la taille, et qu’ils n’avaient
-pas de culotte, mais un lambeau de
-toile bleue sur les reins. A cause de leur
-peau jaune et de l’élargissement de leur
-face, malgré leur maigreur, ils ressemblaient
-à des abcès mûrs. Ils avaient la
-figure en losange, les oreilles pointues, les
-yeux étroits, et leur bouche ricanait éternellement
-comme celle d’un gamin qui va
-pleurer. Ils se penchaient sur leurs outils,
-les vertèbres leur sortaient du dos. En
-avant ! il fallait que l’Asie fécondât l’Afrique,
-au bénéfice de l’Europe.</p>
-
-<p>Guilmain regarda le Chef et vit une mare
-à ses pieds. L’homme du Nord, le lourd
-géant, fondait au soleil. Il laissait ainsi une
-trace de sueur derrière lui, tout le jour, et
-n’arrêtait ni sa marche, ni son vouloir. Eh
-bien ! lui aussi pouvait mourir. Il faisait son
-devoir dans la bataille.</p>
-
-<p>— Il y a soixante-dix degrés dans la
-tranchée, dit Guilmain. On n’y tient pas.
-Un Chinois est un Chinois, mais c’est un
-homme : et le sang humain se décompose !</p>
-
-<p>Le Chef haussa les épaules. Il regarda le
-sommet du Palaballa, et le col, un peu plus
-bas, où le projet mettait la voie : la brèche
-aride et triste par laquelle il rêvait de précipiter
-la fortune de l’Afrique centrale, les
-dents d’éléphant jaunies et dures, les balles
-rondes de caoutchouc, toutes les richesses
-que, depuis l’écoulement du grand lac préhistorique,
-le Congo accumulait dans sa
-panse énorme, qu’il fallait crever à coups
-de pioche.</p>
-
-<p>A la surface du sol, le soleil et l’air
-avaient comme pourri le gneiss africain.
-Les Chinois grattaient proprement, doucement.
-Plus bas, la roche reprenait sa dureté
-impénétrable : on l’avait fait sauter à
-la mine. Trois Chinois achevaient de détacher
-avec des pics un bloc gros comme un
-pavé, qu’il eût arraché d’une seule main. Il
-désespéra.</p>
-
-<p>Arriver au torrent de la M’poso ! Son esprit
-vaste et lucide, qui avait conçu l’ensemble,
-et l’embrassait réalisé, le tranchait
-en séries, se bornait par méthode à ne vouloir
-d’abord que chacune d’elles, dans son
-ordre : que le bataillon des Chinois parvînt
-jusqu’à la M’poso, dût-il en mourir ! Le
-Chef s’imaginait voir les eaux du torrent, et
-s’y plonger. Elles étaient bruyantes, heurtées,
-d’un vert profond et pur que blanchissaient
-par place les bulles d’air emprisonnées
-dans leur chute. L’œil ne pouvait
-s’en détacher, le mouvement rendait visible
-chaque molécule de leur fluidité. L’imagination
-était si forte chez cet homme fort qu’elle
-agissait en vérité sur sa chair. De penser
-au torrent, il se sentait rafraîchi. La sueur
-cessa de couler sur ses membres, son corps
-et son esprit redevinrent froids.</p>
-
-<p>On avait ouvert plusieurs chantiers, attaqué
-la montagne comme les vers rongent
-un arbre, partout où se trouvait un point
-faible, une fissure où la pointe d’un outil
-pouvait entrer. On se battait contre elle
-plus loin encore. Ceci le rassura. Il avait à
-voir, à marcher, à peiner lui-même. Au-dessus
-de la falaise du Congo, la voie devait
-faire corniche, accrochée au roc comme
-un nid d’hirondelles. Plus tard, les locomotives
-rouleraient là, dominant le fleuve
-énorme et inutile, empêtré de blocs, que les
-navires ne franchissaient pas.</p>
-
-<p>— Allons au Sept, dit-il à Guilmain.</p>
-
-<p>Le Sept, c’était le kilomètre sept, on commençait
-la corniche. Sur le talus précipité
-de la falaise, on construisait un mur à pic,
-on gagnait, sur la pente, la largeur d’une
-main par mètre. En élevant ce mur, on
-trouverait à la fin la place de deux rails.</p>
-
-<p>Guilmain dit :</p>
-
-<p>— Il est tombé un Chinois, hier. Il a
-roulé jusqu’en bas.</p>
-
-<p>— Eh bien, dit le Chef, on a été chercher
-le corps ?</p>
-
-<p>— <i>Les autres</i>, murmura l’ingénieur, y
-sont allés. Et c’est pour ça…</p>
-
-<p>Il termina sa phrase encore plus bas,
-très bas. Le Chef eut un grand sursaut :</p>
-
-<p>— On ne les a pas emmenés ! On ne les
-a pas emmenés ! Est-ce que je vous avais
-dit de ne pas les emmener ? Nous avions
-signé. Et vous avez caché leurs boîtes, sous
-la falaise ? Un beau cimetière ! Qu’on prenne
-les <span lang="en" xml:lang="en">cargo-boats</span>, les chalands, tous les bateaux
-de Matadi ; qu’on les enlève, qu’on
-les conduise à Boma, en attendant. Nous
-avions promis !</p>
-
-<p>— On ne trouve pas, répondit Guilmain.
-C’est un sale fret. Les bateaux n’en veulent
-pas.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>On avait promis aux Chinois de rapporter
-leurs cercueils en Chine, s’ils mouraient.
-Et on n’avait pas tenu parole. Le Chef
-n’en savait rien, et la superstition de cet
-homme d’affaires, né paysan, passé soldat,
-devenu remueur de mondes, lui imposait le
-respect des paroles données. C’est une règle
-de jeu. D’abord on ne triche pas. Ça porte
-même malheur, de tricher : on peut violenter
-les hommes, on ne les vole pas. Guilmain
-courba la tête sous un flot d’injures
-en français-wallon, magnifiques et terribles.</p>
-
-<p>— Il y en aurait pour cent mille francs,
-deux cent mille francs, il faudrait construire
-des bateaux-corbillards ! Après ? On
-leur a promis. Nous avons jeté ici vingt
-millions, et pour ça, pour ça !… Quand on
-veut créer un géant, on ne lésine pas sur
-les langes !</p>
-
-<p>Il prononçait « créïer », « géïant ». Ses
-phrases lourdes traînaient dans l’espace
-comme des tombereaux. Il continua :</p>
-
-<p>— Et s’ils savaient…</p>
-
-<p>— Ils sont descendus pour chercher le
-camarade, dit Guilmain dans le même
-idiome. Il y en a « assez bien » qui savent.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Les Chinois savaient.</p>
-
-<p>Ce même jour, Tchao-Ouang et Ah-Sing,
-descendus dans le ravin pour ensevelir le
-camarade tombé, avaient vu sous la falaise
-des cercueils en longue file. Il les reconnurent,
-car ils en avaient assemblé eux-mêmes
-les planches, gravant sur les couvercles
-l’invocation qui chasse les anciens génies, et
-protège aussi contre le génie du mort, plus
-acre, plus jeune et plus perfide.</p>
-
-<p>Alors, ils sentirent battre au-dessus d’eux
-l’aile molle des Tchong-Toué.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle est faite d’eau et de vent, de ce qui
-est insaisissable et à demi saisissable. Tout
-est Tchong-Toué : la nature est pleine d’esprits
-jusqu’à s’en pourrir. Lorsque nous ne subissons
-pas l’influence des calomnies de marchands
-imbéciles, nous apercevons la Chine à
-travers l’enthousiasme de Voltaire, qui lui-même
-l’avait vue à travers les éloges intéressés
-des pères jésuites ; et nous n’y comprenons
-rien. C’est quatre cents millions
-d’animistes, dont l’aristocratie a passé au rationalisme,
-à cause d’un philosophe nommé
-Confucius. Mais les animistes y sont toujours.
-Voilà ce que ne disent pas les livres.
-Il y a des dragons sous la terre, qui la
-font trembler ; il y en a dans le ciel qui
-font les naufrages ; dans l’air qui roulent
-les maladies. Les fleuves ont les leurs, et les
-montagnes, les champs, les provinces, les
-maisons, tout au monde. Il y en a de bons,
-que l’empereur nomme mandarins, et qui
-reçoivent de l’avancement. Mais c’est
-comme les hommes, même les bons, il faut
-s’en méfier. Leur nombre croît tous les
-jours : de tous les morts distille une larve
-qui reste sur terre, invisible, perpétuelle,
-funeste presque toujours.</p>
-
-<p>Ces larves flottantes, il est probable
-qu’elles sont pareilles au moule d’où elles
-sortent, aux malades et aux morts : par
-conséquent chagrines, visqueuses, irritables
-et corrompues. Rien n’est plus raisonnable
-et plus terrifiant que cette supposition
-chinoise, et c’est pourquoi le christianisme
-est une grande, une sainte, une précieuse
-religion. Les âmes de nos morts, à nous,
-sont au ciel ou en enfer, et bien gardées.
-Saint-Pierre a ses clefs, Satan sa fourche,
-les clôtures sont solides. Voilà dix-neuf
-cents ans aujourd’hui que nos défunts sont
-prisonniers, pour notre plus grande tranquillité.
-Nous les protégeons, même, nous
-prions pour eux, nous pouvons nous promener
-bien calmes sur la face de la terre,
-nous les Européens. Mais les Chinois ! Ils
-meurent de peur.</p>
-
-<p>Quand l’équipe jaune du Palaballa connut
-que les cercueils étaient restés sous la falaise,
-elle comprit pourquoi le malheur la
-poursuivait : les Tchong-Toué des morts,
-qui n’avaient pas été ramenés dans leur
-pays, qui ne jouissaient pas des offrandes
-et des politesses de leur famille, se vengeaient
-sur les vivants. Bilieuse hématurique,
-accès pernicieux, disaient les médecins
-de l’hôpital — une grande baraque en
-planches faite comme un grand cercueil — lorsqu’il
-mourait un nouveau Chinois. Des
-mots ! La vérité, c’est que les Tchong-Toué
-revenaient pour faire des recrues, enrôler
-les camarades. Ils revenaient plus forts,
-plus méchants tous les jours, privés d’hommages,
-de parfums, de libations, de la
-fumée de l’alcool et des mets, nourriture
-impondérable de ces êtres impondérables,
-affamés sans pouvoir mourir de faim, et
-furieux.</p>
-
-<p>Tchao-Ouang était le chef de ce qui restait
-de l’équipe. Il décida qu’on allait retourner
-en Chine.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Aucun bateau n’aurait voulu embarquer
-les Chinois, mais ils calculèrent qu’ils
-étaient venus par l’Est. Le navire qui les
-avait transportés avait marché dans le sens
-du soleil, courant comme s’il eût voulu
-atteindre chaque jour l’astre avant son
-coucher. Il n’avait penché au sud que pour
-regagner ensuite sa hauteur. Comme la
-plupart de leurs compatriotes, Tchao-Ouang
-et ses compagnons croyaient que la Chine
-est au milieu de la terre et que le soleil
-sort de l’eau, derrière elle tous les matins.
-Ils ignoraient l’immensité des distances, et
-la fluidité morne des eaux leur avait caché
-la rapidité de leur course. Ils crurent qu’à
-pied, en trois mois, ils seraient revenus à
-leur point de départ. Quand le soleil se
-couche, Ah-Sing jeta le manche de sa pioche
-vers l’astre, et le fer, faisant croix, indiqua
-le nord et le sud.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ils avaient pris cette précaution parce
-qu’ils ne pouvaient fuir sous la lumière, et
-que les étoiles de cet hémisphère leur étaient
-inconnues : phénomène qui d’ailleurs n’avait
-pas peu contribué à leur inquiétude.</p>
-
-<p>Par fortune pour leurs projets, les premières
-nuits après leur évasion furent lumineuses
-et la lune court dans le sens du
-soleil. Les Chinois marchèrent donc contre
-la lune, après avoir volé, dans un magasin,
-au bord de l’eau, du riz, d’autres grains et
-des poissons secs. Le jour, ils se cachaient,
-serrés les uns contre les autres, dans des
-trous, sous des brousses. Ils reprenaient
-leur marche quand l’obscurité était venue,
-et comme on les faisait chercher du côté de
-l’Atlantique, croyant qu’ils iraient s’embarquer
-dans un port de l’enclave portugaise,
-ils ne furent pas découverts. Plusieurs
-avaient des mœurs infâmes, et la cohésion
-de la petite troupe en augmenta.</p>
-
-<p>Seulement, dès la première nuit, Ah-Sing,
-l’un des Chinois, dit :</p>
-
-<p>— Olga est avec nous.</p>
-
-<p>C’était la chienne européenne d’un docteur
-européen, qui était mort comme les
-autres, d’absinthe, d’épuisement et d’ennui — plus
-tristement que les autres parce qu’il
-s’était vu mourir. Olga n’avait laissé enlever
-son maître qu’avec une répugnance
-assez naturelle, car elle était européenne,
-mais chienne, et n’avait pas compris pour
-quelle cause, tout de suite, parce que le
-docteur ne remuait plus, les autres blancs
-l’avaient mis dans une caisse, et sous des
-pierres. Elle avait longtemps pleuré d’une
-manière très stupide, qui forçait les vivants
-à penser à la mort, et c’est pourquoi à
-cette époque les blancs vivants lui donnèrent
-un nombre infini de coups de pied. Alors,
-elle vint au camp des Chinois. Ah-Sing,
-très poliment, lui chercha ses puces.
-Quand il en trouvait une, il avait soin de
-ne pas la garder pour lui, et la lui donnait
-à manger.</p>
-
-<p>Ce sacrifice courtois du produit de la
-chasse est d’usage entre mendiants bien
-élevés à Pékin : Olga s’en montra touchée.
-Elle était d’une nature passionnée, et quand
-elle désirait une chose, c’était toujours avec
-la dernière violence. Elle criait pour sortir,
-pour dormir, pour des caresses, et surtout
-pour manger. Les Chinois pensaient qu’elle
-savait parler, venant d’Europe, et que seulement
-ils ne comprenaient pas sa langue.
-Ils l’aimaient. C’était la seule personne de
-l’autre sexe qu’ils possédassent parmi eux,
-et, par conséquent, un élément de moralisation
-dans leur société. La troisième nuit,
-ils la tuèrent : elle était européenne, et ils
-ne voulaient plus d’Européens avec eux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ils franchirent l’Inkissi, le Kouilou,
-d’autres rivières, entre lesquelles le sol
-triste et montueux n’était couvert que
-d’herbes brûlées par les sauvages Ba-Kongo
-et de petits arbres agonisants. Puis,
-la terre s’étant abaissée sous leurs pieds,
-ils rencontrèrent une grande plaine herbeuse,
-qui paraissait comme un champ de
-riz sans graines, et, plus loin encore, une
-sorte de lac, avec une île au milieu. C’était
-le Stanley-Pool, au bord duquel sont les
-Belges et les Français. Sachant que ceux-ci
-ont leur ville au Nord-Ouest, Tchao-Ouang
-décida de tourner ce lac par le Sud.</p>
-
-<p>C’est à partir de ce moment que les Chinois
-osèrent marcher au grand jour. Ils
-n’étaient plus qu’une centaine. A l’aube,
-quand ils virent le soleil, la Chine leur parut
-très proche. Pleins d’espoir, ils entrèrent
-dans la forêt.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et ce fut dans la grande forêt qu’ils
-moururent. Il ne faut pas dire comment
-ils moururent, il ne faut pas écrire pour
-écrire. Ils sont morts, n’est-ce pas, et voilà
-tout, et ils allaient vers le soleil ! Et à la
-fin, comme vous le verrez, il ne resta que
-Tchao-Ouang.</p>
-
-<p>Beaucoup furent mangés par les Bangalas.
-Car les Bangalas mangent les hommes.
-C’est un peuple très laid. Ils se font une
-incision qui va du nez au sommet du front,
-et y jettent des venins qui gonflent la peau.
-La cicatrice a l’air d’une crête, ils sont
-comme des coqs noirs et méchants. Et ils
-mangent les hommes. Ce n’était pas tout à
-fait des hommes, ces Chinois : personne
-dans l’humanité, même les nègres, ne croit
-que les Chinois sont tout à fait des hommes,
-ce serait trop bête. Mais c’était de la viande
-tout de même, et les Bangalas eurent un
-bon repas.</p>
-
-<p>Les autres furent mangés par la forêt.
-Elle était monstrueuse et vide. Ils y marchèrent
-cinq mois, ne voyant le grand jour
-que si le fleuve venait à couper l’énorme
-moisissure verte. Mais ils faisaient des radeaux,
-des choses ingénieuses, des câbles
-de lianes, pour passer. Eux aussi, une fois,
-ils tuèrent des indigènes, pour leur voler
-des pirogues. Alors, pendant quelques jours,
-ils remontèrent le Congo.</p>
-
-<p>L’air y était plein d’une brume bouillonnante
-et perpétuelle. Le matin, cherchant
-le soleil, les Chinois ne l’apercevaient qu’au
-milieu d’un brouillard, et chaque jour, à
-midi, une grosse pluie tombait. Il y avait
-aussi des tornades qui broyaient les arbres
-et soulevaient l’eau : aussi crurent-ils que
-le monde entier allait périr. Le Congo était
-si vaste que, lorsqu’il n’y avait pas d’îles
-dans son cours, du centre on ne voyait pas
-les bords. D’ailleurs, des vapeurs belges le
-parcouraient, et, lorsqu’il y avait des îles,
-on perdait la direction : de bizarres courants
-faisaient comme des marées.</p>
-
-<p>Ayant préféré suivre un arroyo, ils s’égarèrent,
-tombèrent dans les filets que les
-Bangalas disposent pour prendre le poisson.
-Ce jour-là encore, les Bangalas eurent de la
-viande.</p>
-
-<p>Ceux qui restaient — ils étaient dix — reprirent
-le sous-bois en évitant les villages :
-et il y en a peu, sauf au bord des fleuves.
-Nul ne vit, dans la forêt. Les arbres trop
-hauts tuent les petites plantes, et les animaux
-eux-mêmes ne trouvent rien à manger.
-On entend, sans les voir, chanter des
-oiseaux et passer des singes, en l’air. Il y a
-sur le sol des insectes, des serpents et des
-charognes. Les Chinois les ramassaient.
-Souvent l’odeur des fourmis-cadavres leur
-souleva le cœur. Un autre jour l’atmosphère
-leur parut douce comme le parfum d’une
-chambre aimée.</p>
-
-<p>Pourtant ce n’était pas des fleurs qui
-sentaient de la sorte : c’étaient des champignons.
-Les premières bouchées qu’ils en
-mangèrent les firent vomir. Par bonheur
-ils surent trouver au même endroit, dans
-la pourriture des arbres, de gros vers d’aspect
-immonde, qui n’étaient pas empoisonnés,
-et ce fut dans cette région qu’Ah-Sing
-aperçut, en soulevant un tronc qui s’effondra
-en boue, une chose horrible, qui remuait.
-C’était une bête faite comme une
-boule, avec une arête transversale épineuse,
-et des yeux — des yeux tout en or vivant !
-Une espèce de glu, qui la couvrait, accrochait
-la boue et les détritus. Avec une
-baguette, Ah-Sing gratta. Les deux flancs
-de la boule se gonflaient et s’abaissaient
-tour à tour, et la baguette ayant piqué la
-chose, elle marcha. C’était un crapaud.</p>
-
-<p>Il était aussi gros qu’une tête d’homme.
-Les pustules jaunes qui remontaient de son
-ventre à son échine semblaient des fleurs
-corrompues sur du fumier, et l’arête de son
-dos était comme une broussaille. Il bava du
-venin, misérablement. Puis, s’étant caché
-de nouveau sous les débris, il rendit une
-plainte longue et claire, ainsi que font tous
-les crapauds, quand ils appellent les femelles
-crapaudes.</p>
-
-<p>Ah-Sing, qui avait très faim, pensa que
-peut-être on pourrait le manger ! Mais cette
-bête lui faisait peur, et comme il cherchait
-une longue branche pointue, pour la crever
-de plus loin, Tchao-Ouang cria :</p>
-
-<p>— Ne le tue pas ! il est si vieux ! c’est le
-Dieu de la forêt !</p>
-
-<p>L’énormité du crapaud leur fit croire
-qu’il avait vu couler des siècles. Et s’il avait
-des siècles, il savait tout. Il dominait cette
-pourriture, puisqu’il y avait survécu. La sagesse
-du monde est dans les vieillards, et
-qui vit longtemps devient Dieu, connaissant
-le bien et le mal. Cette idée, que n’eussent
-pas eue les barbares d’Europe, n’était pas
-entièrement fausse. La Bête, du moins, était
-de race antique. Elle descendait des grands
-reptiles lourds qui régnaient seuls sur la
-terre, alors que tout entière elle était
-encore, comme aujourd’hui sous l’équateur,
-un mélange de fange chauffée et d’eau
-tiède, sous des nues éternelles, entre les
-laves ardentes de son centre et le soleil
-fou.</p>
-
-<p>— Ne le tue pas ! C’est le Dieu de la
-forêt !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Oui, le crapaud paraissait incarner la forêt
-même. Il était sale, humide, verdâtre et
-jaune, gigantesque, magnifique, informe,
-frémissant, hérissé, tout gonflé d’une horrible
-sève, et ses yeux savaient tout, ses
-yeux d’or vivant, ses tristes beaux yeux !
-Pourquoi était-il resté là, insensible à la
-peur, s’il n’était pas Dieu ?</p>
-
-<p>Les flancs du crapaud palpitèrent. Il appelait
-éperdument les femelles. Sans doute
-l’endroit, dans son horreur marécageuse,
-était favorable à sa race, car beaucoup de
-femelles en effet étaient là, invisibles, vautrées
-sur leurs œufs qui, jaillis déjà de leur
-ventre ému, attendaient la fécondation.
-Cachées derrière les arbres enracinés, plus
-hauts que des tours, et les arbres tombés,
-plus infranchissables que des murs, elles
-répondirent, sur deux notes qui se succédaient
-sans arrêter. Les champignons exhalaient
-toujours leur bonne odeur, l’atmosphère
-était douce comme le parfum d’une
-chambre aimée.</p>
-
-<p>Les Chinois s’étant prosternés, crièrent :</p>
-
-<p>— Nous ne te tuerons pas, Monsieur-Dieu-Crapaud !
-Protège-nous. Nous te donnerons
-à manger. Nous savons que tu es fort.
-Viens avec nous !</p>
-
-<p>Ils allèrent chercher pour lui des vers et
-des mouches. Tchao-Ouang tressa une corbeille,
-réunit des haillons, en fit une couche
-sur laquelle il fit monter la Bête.</p>
-
-<p>Et le crapaud vint avec eux. Il chantait
-tous les jours, et toutes les nuits.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Cependant la tristesse croissait sous les
-grands arbres.</p>
-
-<p>Les Chinois côtoyèrent des fleuves silencieux
-et presque sans pente, dont la seule
-vue pénétrait d’une horreur indéfinissable.
-L’eau en était toute noire sous les arbres
-noirs, d’où ruisselait une humidité éternelle,
-et, sur leurs rives, il y avait une
-espèce de sous-bois impénétrable, des lianes
-énormes, tordues comme des racines, des
-orchidées parasites dont les fleurs étaient
-obscènes, des vanilliers et des serpents. Le
-soleil, le soleil, comment marcher vers le
-soleil ? On ne le voyait plus. Le jour était
-fait de brouillard, la nuit d’une obscurité si
-pesante qu’elle paraissait frapper la joue
-comme une aile de chauve-souris.</p>
-
-<p>Mais un grand troupeau d’éléphants passa
-sur les Célestes, sans les voir, ainsi que les
-hommes passent sur des fourmis. Sortis de
-la rivière, où ils venaient de se baigner, ils
-fonçaient avec gaieté parmi les hautes
-plantes riveraines, qu’ils dominaient du dos
-et de la tête. Leurs masses énormes enfonçaient
-par les quatre pieds dans la terre
-mouillée. Mâchant des roseaux juteux, plus
-gros que la cuisse, ils s’éventaient à droite
-et à gauche, avec leurs grandes oreilles, si
-fort qu’un courant d’air remuait les feuilles
-autour d’eux. Les plus âgés avaient des défenses
-beaucoup plus longues que le corps
-d’un homme et toutes gercées à la surface,
-comme si la boue avait essayé de pourrir
-même cet impérissable ivoire.</p>
-
-<p>Un Chinois fut écrasé. Mais quand les
-éléphants se furent éloignés, les autres Chinois
-virent qu’ils avaient tracé une large
-avenue dans les plantes, une avenue qui
-menait jusqu’aux eaux lourdes. Et ils virent
-aussi le soleil. Les feuilles sombres étaient
-devenues vertes, d’un vert éclatant et joyeux.
-Des coquillages, pareils à de gros colimaçons,
-montaient aux branches pour sucer la
-sève des cassures. Un oiseau entièrement
-bleu s’envola dans la lumière. Tchao-Ouang
-put montrer du doigt l’horizon d’Orient.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Peu après des échardes empoisonnées,
-fichées dans la terre, blessèrent les pieds
-des survivants, leur causant d’intolérables
-douleurs. La gangrène se mit dans leurs
-membres. Ils souffraient tant, que plusieurs
-d’entre eux se suicidèrent. Puis des flèches
-sifflèrent. Frêles comme des aiguilles, elles
-étaient chargées d’un venin presque foudroyant,
-et quand l’une d’elles avait touché
-le but, on voyait fuir, à travers les arbres,
-une ombre mince comme celle d’un enfant.
-C’était les nains de la forêt qui défendaient
-leur empire. N’étant pas anthropophages,
-ils tuaient pourtant avec férocité, une longue
-et cruelle expérience leur ayant appris à
-craindre les autres hommes.</p>
-
-<p>Ah-Sing et Tchao-Ouang auraient été tués
-comme leurs compagnons sans une bizarre
-aventure.</p>
-
-<p>Ils s’étaient tapis dans un fourré, et
-n’osaient en sortir. D’abord ils mangèrent
-des coquillages, des feuilles et des espèces de
-petites sangsues, qu’ils écrasaient. A la fin,
-se sentant très faibles, et croyant mourir,
-pour cacher leurs corps aux Tchong-Toué,
-ils se jetèrent l’un sur l’autre des brindilles
-de bois, et s’endormirent.</p>
-
-<p>Ils s’éveillèrent sous une caresse et virent,
-penchée au-dessus d’eux, une des pygmées
-de la forêt.</p>
-
-<p>Elle était toute nue, et non pas noire,
-mais couleur de cire jaune. La figure en losange,
-avec un crâne fuyant, des seins
-menus, et le ventre trop gros, elle les regardait
-d’un air sérieux, mais sans méchanceté,
-et montrait le crapaud du doigt. Tchao-Ouang
-se prosterna devant la Bête, et fit
-signe que c’était un Dieu : alors la pygmée
-s’inclina également devant la majesté du
-fétiche. Les Chinois témoignèrent qu’ils
-avaient faim : à l’aide d’un arc très petit,
-dont la flèche avait pour penne une feuille
-d’arbre, elle leur tua un singe. Et, les ayant
-ressuscités, elle les suivit. Mais quand
-Tchao-Ouang et Ah-Sing, dont les désirs
-s’allumèrent, voulurent la prendre, elle les
-considéra avec étonnement, s’échappa de
-leurs mains et fut longtemps sans revenir.</p>
-
-<p>Plus tard, ils crurent comprendre par les
-signes qu’elle fit, et quelques mots qu’ils
-apprirent de sa langue, que les femelles et
-les mâles de sa race vivaient séparés presque
-toute l’année, et ne se réunissaient qu’à
-certaines époques où les prenait un grand
-délire d’amour, ainsi qu’il arrive chez nous
-pour les hordes de cerfs et de biches. Cette
-époque coïncide avec celle où le gibier,
-plus abondant et moins farouche, s’assemble
-aussi pour le rut : on le tue plus facilement,
-il y a plus à manger. L’estomac étant
-quotidiennement satisfait et le sang plus
-riche, l’instinct de la reproduction s’éveille,
-confond les sexes, la nuit, autour des grands
-feux, parmi des danses.</p>
-
-<p>Mavê était vierge, et mûre pour la fécondation.
-Elle savait que la saison de l’amour
-viendrait bientôt, et qu’elle appellerait alors
-un mâle au lieu de le fuir. Pendant cette
-saison, nulle fille, nulle femme, ne peut et
-par conséquent ne doit résister.</p>
-
-<p>En tout autre temps, toutes doivent fuir
-l’homme, le mordre et le tuer, l’amour
-n’étant plus qu’une blessure. Ainsi l’ordonnait
-leur instinct. Pourtant, un obscur
-besoin de maternité poussait parfois les
-vierges et les vieilles, qui n’avaient pas de
-petits, à secourir les blessés et les affamés.
-C’est à ce sentiment qu’avait obéi Mavê. Elle
-avait aussi la prescience que la grande saison
-était proche.</p>
-
-<p>C’était une créature singulière, vive et
-peureuse comme une maque. La gaucherie
-même et la faiblesse des Chinois la rassuraient.
-Mais quand ils proféraient un son
-dans leur langue elle faisait un bond, et
-disparaissait pendant des heures. Ces paroles
-étrangères l’effrayaient plus qu’une tentative
-de viol. Elle montait aux arbres, non
-pas comme font les humains civilisés, en
-embrassant le tronc, mais en appuyant la
-paume des mains et la plante des pieds sur
-l’écorce, exactement à quatre pattes. Jamais
-ils ne purent la faire rire : les pygmées,
-étant des presque-animaux, ne savent pas
-rire. Elle était attentive, grave, presque
-triste, et par moments étrangement câline.
-Les Chinois s’amusaient à lui passer la
-main sur la poitrine et tout le long du dos,
-ainsi qu’on fait aux chattes : elle se pelotonnait
-de plaisir et ses lèvres se relevaient,
-montrant les gencives et les dents. C’est là
-une grâce que la nature fait aux êtres à qui
-l’amour est impossible, hors du moment
-très court de la fécondation ; tout leur corps,
-d’une façon diffuse, devient sensible aux
-caresses.</p>
-
-<p>Pour les Chinois, la forêt changea d’aspect.
-Mavê la connaissait comme une fourmi
-connaît les herbes d’un pré. Elle n’en avait
-pas peur. La marche devint facile, et même
-délicieuse, les bois paraissaient rire devant
-ces deux hommes encore hagards, et l’espèce
-de statuette en vie qui courait à leurs
-côtés. Le soir ils faisaient des génuflexions
-devant le Dieu, que Tchao-Ouang portait
-toujours. Le monstre, maintenant, restait
-presque continuellement endormi. Quand il
-se réveillait pour manger des mouches, ses
-orbites d’or brillaient d’une façon extraordinaire,
-et il sifflait avec douceur.</p>
-
-<p>Ah-Sing et Tchao-Ouang s’aperçurent que
-la pygmée avait les yeux tirés vers les
-tempes comme les femmes de leur pays.
-Leur affection s’en accrut. Leur commune
-continence les gardait contre la jalousie. Ces
-moments pour eux furent si doux qu’ils
-croyaient fumer l’opium.</p>
-
-<p>Mais une espèce de savane s’ouvrit dans
-la haute verdure, la première qu’ils eussent
-rencontrée depuis le Stanley-Pool. Elle était
-semée de palmiers, de fromagers et de pandanus.
-De multicolores oiseaux-mouches en
-semblaient les seuls habitants. Agitant fiévreusement
-leurs toutes petites ailes pour
-se tenir immobiles dans l’air, ils suçaient
-du bout de leur bec, courbe et souple
-comme une trompe d’insecte, l’eau mielleuse
-contenue dans les urnes blanches, roses et
-violettes des fleurs. Au sommet des ramures
-de grosses araignées rouges avaient tissé
-leurs pièges, si haut qu’on n’en voyait plus
-les fils. On eût dit des étoiles arrêtées entre
-le ciel et la terre.</p>
-
-<p>Mavê eut un cri d’admiration, et vint
-prendre la main d’Ah-Sing avec une figure
-qui n’était pas la même. On y voyait, pour
-la première fois, la confiance et la soumission.
-Elle commençait de penser à la grande
-saison. Tchao-Ouang devint très sombre et
-les fit marcher plus vite. Il fallut deux jours
-pour traverser cette savane. Ils rentrèrent
-ensuite sous l’obscurité des arbres.</p>
-
-<p>Le soir, la halte eut lieu près d’une sorte
-de marécage, sous des palissandres au tronc
-blanchi de lichens. Une mousse épaisse et
-trempée couvrait le sol. Ils s’endormirent
-tous les trois près de leur feu qui s’éteignait.</p>
-
-<p>Au milieu de la nuit Tchao-Ouang s’éveilla.
-Les frondaisons vibraient d’un bruit qu’une
-fois déjà il avait entendu : c’était l’appel des
-femelles crapaudes accroupies sur leurs
-œufs. Sûrement, il y en avait des centaines !
-Et cette nuit n’était pas comme toutes les
-nuits, même pour Tchao-Ouang. Il avait
-mangé, ses terreurs s’étaient évanouies, la
-force s’élargissait dans son corps ; et le Dieu-Crapaud
-à ses côtés, gonflant ses poumons
-et sa gorge, sifflant très fort ses deux notes
-inégales, passionnées et funèbres, pareilles
-au cri d’une grande douleur qui pourrait
-devenir une joie, s’éleva péniblement sur les
-parois de la corbeille. Retombé sur le sol,
-il se traîna vers la boue voluptueuse où gémissait
-sa race. Tchao-Ouang étendit les
-mains vers la mousse où dormait Mavê.</p>
-
-<p>Elle n’était plus là. Ah-Sing avait disparu
-avec elle. Il comprit : la grande saison était
-venue, la saison où les sexes s’unissent. Il
-cria :</p>
-
-<p>— Ah-Sing ! Ah-Sing !</p>
-
-<p>Il n’obtint pas de réponse : mais une
-flèche siffla contre ses oreilles. C’était Mavê
-qui voulait le tuer parce qu’elle avait choisi
-son mâle et pensait que, puisqu’elle avait
-choisi, il allait y avoir bataille.</p>
-
-<p>Il cria encore :</p>
-
-<p>— Ah-Sing, tue-la, et viens avec moi,
-viens avec moi !</p>
-
-<p>Ah-Sing lui répondit :</p>
-
-<p>— Va-t’en.</p>
-
-<p>Il ajouta d’horribles injures, parce qu’il
-était fou, et s’enfuit très loin, très loin, <i>à
-l’envers</i>, du côté où le soleil se couche.</p>
-
-<p>C’est ainsi que la forêt, n’ayant pu le
-faire mourir, s’empara tout de même d’Ah-Sing.
-Et elle le garda éternellement. Tchao-Ouang
-le chercha pendant plusieurs jours
-pour l’assassiner.</p>
-
-<p>Les Chinois pleurent très rarement : il
-sanglotait.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A force d’errer sans savoir, pourtant, il
-parvint à l’orée de la silve terrible.</p>
-
-<p>D’abord il n’en crut pas ses yeux quand
-il vit l’horizon. Des collines aux pentes
-douces étaient couvertes d’une herbe si fine,
-égale et courte qu’il y passa la main comme
-sur un tapis. Des troupeaux de buffles, de
-girafes et d’antilopes, ruminaient paisiblement
-sans montrer d’inquiétude. De grands
-vautours faisaient dans l’air des cercles qui
-lui montrèrent combien le ciel était haut, le
-fier ciel bleu ! Derrière lui, la forêt s’élevait
-comme une falaise.</p>
-
-<p>Tchao-Ouang se prit à ricaner très fort.</p>
-
-<p>Il posa le crapaud à terre.</p>
-
-<p>— Voici la Terre des Herbes, dit-il. Toi
-tu es le Dieu de la forêt ! Ici tu n’as plus de
-puissance — et… et je n’aime pas du tout
-la forêt !</p>
-
-<p>C’est pourquoi, ayant pris une très grosse
-pierre, aussi lourde qu’il put, il la fit tomber
-sur la Bête. Elle éclata comme une
-outre, avec du sang, du venin, des liquides
-impurs ; elle éclata sur la terre radieuse et
-sans arbres.</p>
-
-<p>Voilà comment Tchao-Ouang se vengea
-de la forêt.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Il fut recueilli par des noirs zanzibarites,
-musulmans et marchands d’esclaves. Non
-par pitié, mais il était une curiosité vivante.
-Sa tresse de cheveux, qu’il avait conservée,
-était défaite, et le reste de sa tête n’ayant
-pas été rasé, il avait le corps enseveli dans
-une espèce de crinière emmêlée, remplie de
-terre, de morceaux de bois et de vermine.
-Mais nu, il montrait la majesté d’un corps
-en ruines : une tumeur à l’aine, des ulcères
-aux jambes, deux orteils manquants, rongés
-par les chiques ; et ce qu’il y avait de
-plus étonnant encore, c’était sa barbe, qui
-avait poussé par grands poils rares et droits :
-un poil ici, un poil là, un autre à gauche,
-un autre à droite, des touffes clairsemées au
-menton pareilles à des bouquets de bambou,
-Enfin, il avait la tête brouillée, il délirait.
-Et ce fut la seule chose dont les Arabes ne
-s’aperçurent pas, car ils ignoraient son langage.</p>
-
-<p>Ce ne fut qu’un peu plus tard que l’un
-d’eux s’avisa de prononcer devant lui
-quelques mots de mauvais anglais. Tchao-Ouang
-répondit par une contrefaçon qui
-n’était pas la même. Le noir zanzibarite eut
-la plus grande peine à le comprendre.</p>
-
-<p>Déformant ce qu’il saisissait mal, et ne
-voulant pas avoir l’air d’hésiter, il dit à ses
-compagnons que l’idiot aux cheveux sales
-venait de la forêt, et qu’il y avait été poursuivi
-par des reptiles à figure humaine, qui
-lançaient des flèches. Tel fut le sens qu’il
-arrangea avec les paroles de Tchao-Ouang,
-et les autres ne furent pas étonnés. Ils se
-contentèrent de demander si l’idiot aux cheveux
-sales se souvenait d’avoir vu des
-hommes à tête de chien, et le roi du lac
-obscur qui est un serpent : il habite une
-magnifique case de pierre, dans une île
-ronde, servi par un grand nombre de femmes
-amoureuses. La grande forêt est comme la
-nuit et la mort : inexplorées, on les remplit
-de merveilles.</p>
-
-<p>Tchao-Ouang leur demanda où ils allaient,
-et quand ils lui parlèrent de Zanzibar, il ne
-comprit pas ; mais la caravane allait vers
-l’Orient, cela lui suffit. On lui laissait des
-débris de nourriture, par charité. C’est
-ainsi qu’il boitilla sa route à côté des
-esclaves, dont les plus heureux devaient
-être vendus à des Arabes de l’Yémen,
-hommes justes et doux, tandis que les
-autres, repris par les croiseurs européens, et
-hypocritement libérés, étaient condamnés à
-mourir dans les plantations allemandes et
-anglaises, sous le nom fallacieux d’engagés
-volontaires.</p>
-
-<p>Les étapes succédèrent aux étapes. Enfin,
-un jour, Tchao-Ouang aperçut, sous ses
-pieds même, une étendue d’eau qui n’en
-finissait pas. C’était l’Océan Indien. Sous
-une brise tiède, de petites vagues courtes
-clapotaient, une foule de crabes couraient
-sur le sable ; la mer, jusqu’à l’horizon, reflétait
-le ciel comme un miroir cassé.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Des boutres vinrent, qui emportèrent les
-esclaves. Un autre navire conduisit Tchao-Ouang
-à Zanzibar.</p>
-
-<p>Les premiers humains qu’il y rencontra
-furent des Parsis célébrant un mariage. La
-nuit tombait, et les nouveaux époux marchaient
-vers leur demeure au milieu des
-cierges et des feux, symbole divin de l’éternelle
-lumière, principe bienfaisant du monde.
-Couronnés de fleurs, les amis des mariés
-chantaient.</p>
-
-<p>— Voici l’Inde, songea le Chinois. Je ne
-me suis pas trop écarté de ma route vers
-l’Empire du Milieu.</p>
-
-<p>Mais bientôt il retrouva des noirs, des
-noirs en masse : Mozambiques dont la peau
-sentait le poisson salé, Zoulous de haute
-taille et de mine guerrière. Souahélis des
-Comores, Somalis aux jambes sans mollets,
-et des juifs d’Abyssinie, qui sont noirs, et
-toutes les espèces de métis que produit le
-mélange de toutes les races, et des Européens
-enfin, Portugais, Anglais, Allemands,
-Français et Belges. Ils étaient là comme de
-l’autre côté de l’Afrique. Tchao-Ouang avait
-fait toute l’immense route, subi toutes les
-misères pour les retrouver, et les retrouver
-les mêmes — les mêmes de costume, d’insolence,
-d’incompréhension et de brutalité.
-Il était allé d’un océan à un autre, et ce
-n’était pas encore sa patrie !</p>
-
-<p>La confusion de son cerveau fut à son
-comble. Nulle volonté ne le dirigea plus.
-Plus égaré que dans les bois de la pluie
-éternelle, sans nulle idée de suicide, devenu
-comme une bête, cherchant un coin pour
-s’y coucher et dormir, il erra dans les rues.
-Elles étaient plus bruyantes encore à ce
-moment de la nuit qu’à l’heure de son débarquement.
-Tous les blancs qui s’arrêtent
-à Zanzibar, qu’ils aillent aux mines du
-Transvaal ou à Madagascar, qu’ils aient été
-embauchés pour les travaux du chemin de
-fer de l’Ouganda, ou par les maisons de
-commerce allemandes, ont peur de mourir.
-Ce sont des malheureux ou des risque-tout,
-des gens de misère, de crime ou d’ambition ;
-non pas des philosophes, des curés ou des
-savants. Ils sont venus sur des steamers,
-sans prévoir, sans s’imaginer ce que pouvait
-être le monde où ils allaient, et combien
-ce monde était loin, et comme il était
-différent. C’est pourquoi ils éprouvent tout
-de suite le besoin d’être très saouls, et d’aller
-chez des femmes. Et ce n’est point par
-vice, allez ! Il y en a beaucoup qui ont bien
-envie de pleurer. Seulement, de boire leur
-cache ce qu’ils voient, et surtout évoque des
-images connues, des souvenirs ressuscités
-qu’ils content aux autres ivrognes. C’est
-ce qu’ils appellent faire connaissance. Et ils
-vont vers les femmes comme de petits
-enfants, parce qu’ils ont peur.</p>
-
-<p>C’est pour cette raison qu’il y a beaucoup
-de femmes à Zanzibar, et pour tous les
-goûts : des Négresses, des Françaises, des
-Anglaises, des Valaques et même des Japonaises.</p>
-
-<p>Les Japonaises sont près du consulat
-d’Allemagne, non loin de la rue des marchands
-d’ivoire. Et cela fit que, passant par
-là, Tchao-Ouang fut bien surpris d’entendre
-parler <i lang="en" xml:lang="en">pidgin-english</i>, qui est le sabir d’Extrême-Orient,
-et de comprendre.</p>
-
-<p>Alors, il demanda l’aumône dans ce jargon,
-sur le ton désespéré des mendiants de
-Shanghaï.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mademoiselle Chair-de-Baiser, qui guidait
-un midshipman anglais extrêmement
-ivre au milieu d’une véranda peuplée d’embûches, — caisses
-de champagne posées
-sur le plancher, guéridons, <i lang="en" xml:lang="en">easy-chairs</i>,
-dressa l’oreille à cette musique, qui lui
-rappelait des contrées jadis parcourues.
-Comme elle était bonne fille, elle fit monter
-Tchao-Ouang et lui mit sous le nez une
-écuelle pleine de riz et de petits poissons
-secs.</p>
-
-<p>Et quand il eut mangé, elle lui demanda
-son histoire.</p>
-
-<p>L’air sentait le champagne et le whisky
-aigris, le fard, les parfums à bon marché.
-Mais il y avait aussi dans la chambre l’odeur
-des poivriers, venue de la campagne,
-qui en est plantée, et la pleine lune descendait
-lentement vers l’ouest — une lune majestueuse
-et claire dont la lueur emplissait
-le ciel.</p>
-
-<p>Tchao-Ouang dit tout : tout ce qui lui
-était arrivé, tout ce qu’il avait souffert. Et
-Chair-de-Baiser, dont l’âme était restée puérile,
-s’émerveillait, car le conte était beau
-et inouï.</p>
-
-<p>Quand il eut terminé, Tchao-Ouang
-ajouta :</p>
-
-<p>— Tu es presque de ma race, toi. Ta
-peau n’a pas l’horrible odeur de celle des
-blancs, une odeur pareille à celle des
-tigres, parce que comme les tigres ils se
-nourrissent de viande. Et je sais que ta
-patrie, si elle n’est pas la mienne, est celle
-du Soleil Levant. Assurément, c’est là que
-naît le soleil, et par conséquent la mienne
-est avant celle-là. Enseigne-moi ma route,
-je la ferai à genoux, s’il le faut.</p>
-
-<p>Mademoiselle Chair-de-Baiser secoua la
-tête.</p>
-
-<p>— Le soleil ne naît pas chez nous, dit-elle.
-Il sort de l’eau tous les matins, ou de
-derrière les collines, suivant l’endroit, au
-Japon comme ailleurs. J’ai interrogé les
-blancs, qui viennent ici. Ils m’ont répondu
-des choses incroyables, où j’ai compris que
-la terre est ronde. Tu marches vers un
-mensonge. Le soleil ne naît pas, et il ne
-meurt pas. Il n’y a que les hommes, les
-bêtes et les plantes qui meurent. Mais le
-soleil et la terre, ils sont éternels. Voilà ce
-que je crois parce que les blancs me l’ont
-dit, eux qui savent tout.</p>
-
-<p>— Chair-de-Baiser, cria Tchao-Ouang en
-pleurant, tu dis un miracle impossible. Et
-si même cela était, si la terre est ronde, je
-n’ai qu’à en faire le tour pour revoir la
-Chine.</p>
-
-<p>— Non, fit-elle : à cause des blancs !</p>
-
-<p>— Tu es très bonne, dit Tchao-Ouang.
-Je suis pauvre et tu m’as fait donner à
-manger. Puissent les ombres de tes ancêtres
-jouir de tes mérites, et vivre éternellement
-dans la gloire. Explique-moi
-pourquoi les blancs m’empêcheront de revoir
-mon pays.</p>
-
-<p>— Parce qu’ils ne t’y conduiront pas. Ils
-te mèneront là où ils auront besoin de toi.
-As-tu jamais vu un cheval ou un bœuf
-mourir dans la prairie où il est né ? La
-terre est vaste, et les blancs seuls savent
-s’y diriger. Pour les autres hommes aucune
-route ne mène jamais au point de départ.
-Et encore, ces blancs, combien il en est
-peu que je vois revenir ici, de ceux qui ont
-passé ! La terre est trop grande, même pour
-eux, elle les mange. Moi aussi, je voudrais
-revoir le Japon. Et me voilà.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle alla chercher une pipe au fourneau
-minuscule, avec un très gros tuyau de
-bambou, alluma une petite lampe, et fit
-griller quelque chose au bout d’une aiguille.
-Alors Tchao-Ouang lui demanda les yeux
-brillants :</p>
-
-<p>— C’est au Japon que tu as appris à fumer
-l’opium ?</p>
-
-<p>— Non, dit-elle, à Saïgon. C’est un Français
-qui m’a appris à brûler la fumée noire !
-Il est mort. Et me voici.</p>
-
-<p>— As-tu de l’argent ? fit le Chinois.</p>
-
-<p>Elle ne répondit pas cette nuit-là parce
-qu’elle avait peur de lui. Mais plus tard,
-Tchao-Ouang lui expliqua ses plans.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Car Tchao-Ouang est resté à Zanzibar. Il y
-tient avec Chair-de-Baiser, une fumerie
-d’opium où viennent les Européens. Il a un
-coup d’œil particulier, Tchao-Ouang, pour
-reconnaître les Européens qui aiment l’opium !
-Et quand ils ont les joues bien
-creuses, les mains bien mouillées, et tremblantes,
-il est très content dans son cœur,
-parce que ces blancs-là <i>aussi</i> ne reverront
-pas leur pays… à cause de la fumée noire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">L’AVEUGLE</h2>
-
-<p class="sign small i">A M. Anatole France.</p>
-
-
-<p>… L’homme marchait, une main appuyée
-sur le bras d’un soldat du 75<sup>e</sup> de ligne,
-d’un pas très raide, la tête un peu renversée
-en arrière.</p>
-
-<p>Les hautes collines du Rhône et de la
-Saône dévalaient devant eux, chargées de
-maisons à huit étages. L’église de Fourvières,
-dominant des jardins et des escaliers
-aux pentes précipitées trop neuve,
-ressemblait à ces faux châteaux forts que
-les Anglais bâtissent sur les falaises au-dessus
-des plages à la mode. Ce jour-là,
-bien qu’on fût en hiver, il n’y avait pas de
-brouillard, à cause du froid, qui était très
-sec. Le soleil brillait dans l’air transparent
-et les choses avaient l’air gai.</p>
-
-<p>— C’est beau, Lyon ! dit le petit soldat,
-pour causer.</p>
-
-<p>— Je ne sais pas, dit l’homme. Je suis
-de Romans.</p>
-
-<p>— Et alors, maintenant vous n’y voyez
-plus, du tout, du tout ? Et vous n’étiez
-jamais venu ici, <i>avant</i> ? Vous êtes tout à fait
-aveugle ?</p>
-
-<p>Et il répéta pour lui-même, afin de se
-bien représenter les choses par les images
-qu’évoquait sa propre parole, comme font
-presque tous les paysans et beaucoup d’ouvriers :</p>
-
-<p>— Vous ne voyez pas les maisons, les
-bateaux, les chevaux ! Vous n’y voyez pas
-pour vous conduire ?</p>
-
-<p>— Non, fit l’homme brièvement.</p>
-
-<p>Le soldat parut triste ; de cette tristesse
-où il y a une part d’embarras, une espèce
-de confusion à l’idée que les gens sont malheureux,
-qu’il n’y a rien à faire pour les
-secourir, et qu’on n’entre même pas pleinement
-dans leur infortune, puisqu’il est
-impossible de la ressentir comme eux. Ils
-marchèrent en suivant les quais sans parler
-davantage, et longtemps.</p>
-
-<p>— Voici l’hôpital militaire, dit le soldat,
-à la fin.</p>
-
-<p>Et il respira, l’air soulagé.</p>
-
-<p>Comme il s’était arrêté, l’homme s’arrêta.
-Et le soldat s’adressa tout de suite au portier.
-Le silence de son compagnon lui avait pesé.</p>
-
-<p>— Voilà, expliqua-t-il. L’homme est arrivé
-tout seul, en chemin de fer, avec un
-papier signé du major de Romans. C’est-à-dire,
-tout seul… ceux qui l’avaient accompagné
-se sont arrêtés à Vaise, je ne sais
-pas pourquoi. Quand il a entendu crier :
-« Lyon ! » il est descendu, mais il est resté
-devant les wagons sans bouger.</p>
-
-<p>»  — J’ai un papier pour l’hôpital militaire,
-qu’il disait seulement.</p>
-
-<p>»  L’adjudant de service a lu son papier
-et lui a dit :</p>
-
-<p>»  — Vous n’y voyez pas. On va vous
-conduire.</p>
-
-<p>»  Moi, j’étais là, sur le quai. L’adjudant
-m’a réquisitionné.</p>
-
-<p>»  — C’est bien, fit le portier. Vous pouvez
-vous en aller.</p>
-
-<p>»  L’homme était resté parfaitement immobile
-et muet, à la place où son guide
-l’avait laissé.</p>
-
-<p>»  — Votre feuille de route, la lettre du
-major ?</p>
-
-<p>»  Il obéit et tira les papiers de sa poche.</p>
-
-<p>»  — … Tiens, vous vous appelez Dieutegard ?
-Un drôle de nom.</p>
-
-<p>»  Pas de réponse. Le portier continua :</p>
-
-<p>»  — Vous êtes aveugle, mais muet ? Ça
-ne vous ferait pas mal aux yeux, de parler !</p>
-
-<p>»  Cependant il fit conduire l’homme au
-premier étage par un infirmier. Et cet infirmier
-fut très doux, à cause de la grande
-pitié qui est dans le peuple pour les aveugles.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>— … Dieutegard, de la classe 78, dit le
-major. Je sais ce que c’est. Mon confrère
-de Romans m’a écrit : un simulateur anarchiste.
-Apportez l’ophtalmoscope.</p>
-
-<p>C’était un major à trois galons, jeune
-encore, avec une figure vive qui éclatait
-d’intelligence ; une intelligence de montagnard,
-faite d’un âpre vouloir et de suite
-dans les idées. Il aimait son métier, qui
-était resté pour lui neuf et passionnant
-comme au premier jour.</p>
-
-<p>— Vous faisiez partie d’un club anarchiste,
-dit-il. Quelques jours avant de tirer
-au sort, vous n’êtes pas venu à votre atelier
-de la filature Magnabos, et vous avez prétendu
-être devenu subitement aveugle.
-Aveugle, comme ça, du jour au lendemain ?
-Je dois vous prévenir que c’est invraisemblable.
-A Romans, il n’y avait pas d’ophtalmoscope.
-Le major du dépôt vous renvoie
-ici. Vous êtes anarchiste, vous ne voulez
-pas servir, et vous simulez la cécité. Voilà
-ce qu’on suppose. Nous allons voir.</p>
-
-<p>Il parlait avec une fermeté paisible et
-impersonnelle. N’était-ce pas son droit, à
-cet homme, de mentir ? Il s’agissait seulement
-de le convaincre qu’il mentait. Cela
-c’était son devoir à lui, le docteur Roger.</p>
-
-<p>— Si encore, continua-t-il, vous aviez
-affecté la cécité partielle, un affaiblissement,
-rien qu’un affaiblissement de la vue. Cela
-se défend. Mais ça !… Comment dites-vous
-que c’est arrivé ?</p>
-
-<p>— J’étais sur la route de Saint-Étienne,
-avec des amis, récita lentement Dieutegard.
-Le soleil tapait fort. Voilà que j’ai eu un
-éblouissement, et comme l’idée que la foudre
-m’entrait dans le crâne. Je suis tombé sur
-un tas de pierres, et j’ai dit aux camarades :
-« Je n’y vois plus ! »</p>
-
-<p>Roger le laissait parler, affectant de ne
-pas le regarder, d’être tout à la mise en
-train de l’ophtalmoscope. Puis, brusquement,
-il envoya droit dans la figure de
-l’homme son index et son doigt du milieu,
-qui, faisant fourche, s’arrêtèrent à un centimètre
-à peine des paupières levées. C’est
-le moyen classique, le plus anciennement
-employé, le meilleur.</p>
-
-<p>L’homme ne broncha pas.</p>
-
-<p>— Diable, fit le médecin, vous êtes fort…
-Fermez tout, dit-il à un infirmier.</p>
-
-<p>L’infirmier ferma la porte, les volets, fit
-tomber les rideaux verts des fenêtres. Une
-nuit artificielle et triste régna dans la pièce.
-L’ophtalmoscope était allumé ; le major en
-projeta d’un coup l’éblouissante lumière sur
-les deux pupilles. Ces rayons, réverbérés,
-ont une intensité blessante dont peuvent
-se rendre compte tous ceux qui ont seulement
-essayé de fixer une lanterne de locomotive
-ou d’automobile. Dieutegard ne
-cligna même pas les yeux.</p>
-
-<p>— C’est bien travaillé, dit le docteur
-Roger, narquois. Vous vous êtes exercé
-longtemps, n’est-ce pas ? Seulement, on ne
-pense jamais à tout. <i>Vos pupilles réagissent
-contre la lumière !</i></p>
-
-<p>Lorsqu’un homme a été mis quelques
-secondes dans une obscurité presque complète,
-si quelque clarté vient subitement à
-lui frapper les yeux, ses pupilles se rétractent.
-Et il ne peut pas plus les empêcher
-de se rétracter qu’on ne saurait défendre à
-une sensitive froissée de replier ses feuilles.
-C’est la nature qui veut ça. Voilà pourquoi
-le major triomphait.</p>
-
-<p>— Et il n’y a rien dans vos yeux, rien !
-Pas l’ombre d’une lésion. Bon pour le service,
-mon ami !</p>
-
-<p>— Ce n’est pas ma faute s’il y a des
-maladies que les médecins ne connaissent
-pas, répondit Dieutegard, avec une telle
-indifférence qu’il semblait parler pour un
-autre. Je vous dis que je n’y vois pas.</p>
-
-<p>— C’est comme si vous me racontiez que
-vous n’avez pas de jambes. On <i>voit</i> que vous
-y voyez… Rompez !</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Le soldat Dieutegard, définitivement incorporé,
-fit d’abord trente jours de prison
-pour avoir simulé une infirmité le rendant
-impropre au service. Durant trente jours et
-trente nuits, il vécut dans une cellule large
-de deux mètres, longue de quatre, où il n’y
-avait rien qu’un lit de bois scellé au mur.
-L’air y pénétrait, mais non la lumière ; il
-n’y régnait qu’un sombre crépuscule. Prendre
-ses repas, et quels repas ! dans la quasi-obscurité
-des cellules militaires est une des
-plus insupportables souffrances dont se
-plaignent ceux qu’on y enferme, — quand
-ils ont des yeux qui voient : Dieutegard
-perdit l’appétit. Mais ce n’était pas une
-preuve suffisante qu’il simulât. Le manque
-d’exercice pouvait expliquer, à lui seul, son
-dégoût de la nourriture. Pour faire prendre
-l’air aux prisonniers la coutume est de les
-astreindre à certaines corvées assez dures.
-Ils charrient des cailloux, portent des fardeaux.
-Mais le condamné persista dans son
-attitude : il n’y voyait pas, disait-il, donc
-il ne pouvait travailler. Les gradés et les
-hommes chargés de le faire sortir marchaient
-droit sur lui pour l’effrayer. Il ne
-se détournait pas et se laissait heurter.
-Certains, à cause de sa figure imberbe et
-pâle qui donnait de l’émotion, l’appelaient
-« Napoléon ». D’autres, à cause de la
-comédie qu’on l’accusait de jouer, le nommèrent
-« le Pitre ». A la fin, on unit les
-deux sobriquets en un seul. L’inertie de
-Napoléon-le-Pitre triompha de l’obstination
-qu’on lui opposait. On le laissa tranquille
-dans sa nuit. S’il était aveugle, ça ne pouvait
-pas lui faire de mal. S’il ne l’était pas,
-il n’avait que ce qu’il méritait.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Cependant, le matin du trente et unième
-jour la porte de sa prison s’ouvrit et deux
-soldats le conduisirent au fort Lamotte.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La tête trop haute, les yeux fixes, accompagné
-de ses gardes, il traversa le long
-faubourg de la Guillotière. La nuit avait
-été pluvieuse, et les pavés restaient boueux.
-Il mit le pied dans toutes les flaques.</p>
-
-<p>— Si tu regardais par terre, comme tout
-le monde, tu éviterais de les mouiller, dit
-un des soldats.</p>
-
-<p>— Puisque je suis aveugle ! répondit Dieutegard.</p>
-
-<p>— Ou bien parce que tu veux avoir l’air
-aveugle ! Et si tu regardais par terre, tu ne
-pourrais pas t’empêcher d’éviter les trous,
-tu ne pourrais pas : les pieds et les yeux se
-mettent d’accord sans qu’on y pense. Baisse
-la tête, un peu, pour voir !</p>
-
-<p>— Pour voir ? répéta l’autre ironiquement.</p>
-
-<p>— Oui, pour voir, espèce de fumiste ! Et
-si tu ne le fais pas maintenant, fais-le tout
-à l’heure. C’est un conseil que je te donne
-pour ta santé.</p>
-
-<p>Le deuxième soldat ricana. Il savait ce
-qu’on préparait. Dieutegard, dédaigneusement,
-garda le silence, sans se soucier
-d’obéir, et l’on comprenait que même il
-s’efforçait de penser à des choses très lointaines.
-On arriva au terme de cette longue
-promenade.</p>
-
-<p>Le fort Lamotte a été construit jadis pour
-défendre Lyon contre l’attaque possible d’une
-armée étrangère. Plus tard il fut considéré
-comme une citadelle dominant le grand faubourg
-de la Guillotière, où bouillonnait
-alors, où sommeille maintenant, une population
-grave et violente. A cette époque,
-son enceinte assez vaste fut couverte de casernes,
-qui abritent encore aujourd’hui un
-régiment d’infanterie et un bataillon de
-chasseurs à pied. Toutefois ses bastions, ses
-remparts à la Vauban n’ont pas été détruits.
-Ils servent à séparer la congrégation militaire
-qui l’habite de l’agglomération civile
-qui l’entoure et, pour ainsi dire, l’assiège.
-L’air d’ailleurs y est pur, et, des fossés profonds
-rendant la surveillance plus facile,
-les hommes y sont défendus contre les
-tentations. On ose bien sauter un mur,
-mais un rempart haut de dix mètres… Les
-soldats y peuvent seulement rêver sur les
-glacis. C’est plus sain pour eux et pour la
-société.</p>
-
-<p>Dieutegard franchit la grille sans saluer
-le poste. Ses gardes lui en firent des reproches,
-avec cette espèce de timidité inquiète
-des simples soldats qui craignent souvent
-d’être punis eux-mêmes, ou du moins mal
-notés, pour les fautes que commet leur voisin.
-Alors l’aveugle porta la main à son képi,
-en s’excusant. Après la première cour, où
-sont les casernes des chasseurs à pied, la
-côte est assez raide. Il butta fort naturellement
-à la montée. Devant les bâtiments du
-75<sup>e</sup> de ligne, le major Roger l’attendait en
-causant avec quelques officiers. Et des sous-officiers
-aussi étaient là, en assez grand
-nombre, rieurs, empressés et déférents.</p>
-
-<p>— Il joue bien son rôle en tout cas, dit
-l’un d’eux.</p>
-
-<p>— Vous savez, dit le major Roger, que je
-proteste contre cette expérience.</p>
-
-<p>— Protestez tant qu’il vous plaira, dit
-un capitaine. L’homme n’est plus à vous, il
-est inscrit à ma compagnie, et… vous avez
-déclaré qu’il y voyait. Donc…</p>
-
-<p>— Mais si je m’étais trompé ? dit Roger.</p>
-
-<p>— Si vous vous êtes trompé, ça vous regarde.
-Moi, j’ai reçu un homme qui voit,
-administrativement, qui voit tellement bien
-qu’il a fait trente jours de prison pour
-avoir prétendu n’y pas voir. C’est une
-preuve, ça ! Et par conséquent j’ai le droit
-de donner les ordres au soldat Dieutegard…
-Tout est-il prêt ? continua le capitaine,
-s’adressant à l’un des sous-officiers.</p>
-
-<p>— Oui, mon capitaine. Il n’y a qu’à faire
-monter l’homme sur le glacis, par le petit
-escalier qui est derrière la cantine, et à le
-mettre sur le sentier. Il n’a pas dix mètres,
-ce sentier, et il aboutit au fossé, au-dessus
-de la casemate nord-est.</p>
-
-<p>— Et… vous avez pris vos précautions ?
-demanda le major. C’est raide, vous savez.</p>
-
-<p>— Raide ! fit le capitaine. Vous croyez
-qu’il parlera dans les journaux ?</p>
-
-<p>— Non ! dit le major. Ou alors je me
-trompe beaucoup sur son compte. C’est
-peut-être un anarchiste ; ce n’est sûrement
-pas un cafard.</p>
-
-<p>— Ni même un bavard ?</p>
-
-<p>— Ni même un bavard. S’il avait voulu
-déjà… Et voulez-vous que je vous dise ? il
-m’est sympathique.</p>
-
-<p>Le commandant Lecamus était présent.
-Envahi par l’obésité, il lisait beaucoup. Ses
-égaux en grade s’accordaient à lui reconnaître
-beaucoup d’intelligence ; car, ne se
-tenant plus à cheval, il devait bientôt prendre
-sa retraite. Et le commandant Lecamus prononça :</p>
-
-<p>— Un simulateur ? Car, si vous lui laissez
-subir cette épreuve, c’est que vous le croyez
-un simulateur. Et il vous est sympathique ?</p>
-
-<p>Le major Roger n’osa pas répondre. Il
-évitait même de descendre dans sa propre
-pensée, bien qu’il fût médicalement persuadé
-que l’homme avait menti. Et c’était
-même une sorte de dérision à la science que
-cette unique réponse : « Je n’y vois pas » à
-toutes les constatations qui, d’après les manuels
-et les autorités en la matière, devaient
-suffire à confondre Dieutegard.</p>
-
-<p>Celui-ci attendait, immobile et indifférent,
-les yeux sans regard mais éclatants, trop
-éclatants sous la lumière. Et avec sa figure
-blême, maigre et triste, ses sourcils froncés,
-ses cheveux noirs, tout son masque impérieux
-et atone, tragique et falot, il ressemblait
-à la fois à Bonaparte et à Pierrot.</p>
-
-<p>— Napoléon-le-Pitre, fit Lecamus. Ses camarades
-l’appelaient Napoléon-le-Pitre, n’est-ce
-pas ? Eh bien, c’est trouvé.</p>
-
-<p>Il ajouta d’un trait :</p>
-
-<p>— Comme la vue est belle, d’ici !</p>
-
-<p>Il n’y a rien de plus fort sur l’âme que
-les paysages qui la frappent en même temps
-qu’une émotion violente. Il est des gens qui
-ne peuvent se souvenir d’une journée de mai
-que s’ils ont entendu ce jour-là une voix de
-femme chanter dans un jardin. Pour qu’ils
-aient gardé la mémoire de telles fleurs, tels
-arbres, telles eaux courantes — parfois moins
-encore, tel petit caillou qui demeure tout
-droit dans leur cerveau vide d’images comme
-une stèle dans un cimetière, — il faut qu’un
-choc imprévu, échauffant leur âme sèche,
-l’ait rendue susceptible d’empreinte. Lecamus
-avait à peine parlé que tous les spectateurs
-pâlirent. Ayant embrassé du même coup
-d’œil Dieutegard et les choses qui l’entouraient,
-ils étaient sortis d’eux-mêmes.</p>
-
-<p>Ils virent le petit sentier nu, l’herbe usée
-du glacis, l’homme habillé de treillis et les
-deux soldats gardiens. Puis subitement le
-rempart tombait. On n’apercevait plus qu’une
-large coupure d’air pâle au delà d’une bordure
-de grès rouge. Par une oblique assez
-douce, mais dont l’esprit réalisait avec un
-saisissement tragique le sens terrifiant, le
-regard plongeait jusqu’au fond du fossé, — le
-fond du fossé avec une flaque d’eau, des
-pierres et des ordures semées, de la vulgarité,
-de la laideur poignante, un gazon sale.
-Et au delà, encore au delà, des prairies
-vertes s’aplanissaient, des toits rouges éclataient,
-de petites cabanes rousses, dans des
-jardins maraîchers, avaient l’air de joujoux.
-Enfin, à l’horizon inaccessible, le brouillard
-du Rhône, grave et lourd, lent et blanc,
-roulait sous le soleil. « Que la vue est belle ! »
-avait dit Lecamus. Ah ! oui, elle était belle !
-mais toujours l’œil revenait là, vers ce fond
-affreux de fossé, avec son herbe galeuse, ses
-pierres, sa flaque d’eau jaune, et ses ordures…</p>
-
-<p>— Dieutegard, dit le capitaine, marchez
-devant vous !</p>
-
-<p>L’homme tendit l’oreille très naturellement
-vers celui qui venait de parler. Le
-corps suivit la direction de la tête et marcha
-en s’éloignant du rempart.</p>
-
-<p>— Droit devant vous, nom de Dieu !</p>
-
-<p>Et toujours, au fond du fossé, les pierres,
-la flaque d’eau, les fragments de boîtes de
-conserves, brillaient d’un éclat insupportable.</p>
-
-<p>— Droit devant vous !</p>
-
-<p>Les deux soldats, gauches et un peu pâles,
-remirent Dieutegard dans l’axe du sentier.
-Et cette fois il marcha !</p>
-
-<p>Ses lèvres se retroussaient sur ses dents.
-Il eut un instant la physionomie bouleversée.
-De l’expression sur cette face raidie
-et morte depuis si longtemps ! c’était comme
-si un portrait devenait vivant, par un étrange
-miracle, à mesure que la peinture s’en
-écaille… Et il marcha. Ce n’est pas long,
-dix mètres ! c’est douze ou quinze pas,
-même des pas d’aveugle.</p>
-
-<p>… Un, deux, trois, quatre… Dieutegard,
-en avançant, reprenait sa figure inexpressive
-et blanche. Cinq, six, sept, huit, neuf…
-Il continua sans hésiter vers le vide… Dix,
-onze, douze, treize…</p>
-
-<p>— Assez ! cria Lecamus qui étouffait.
-C’est idiot, arrêtez-le !</p>
-
-<p>Quatorze, quinze… Le quinzième pas mit
-Dieutegard au-dessus de l’abîme, et il disparut,
-sans un cri, dans un grand et farouche
-silence. Tout le monde courut.</p>
-
-<p>— Le filet était solide, dit le capitaine au
-major Roger. Il n’y a pas de crainte.</p>
-
-<p>Mais il courait comme les autres. On avait
-fixé, sur des étais attachés dans la casemate,
-dont les meurtrières s’ouvraient dans les
-murs même du rempart, un filet vaste et
-solide. En vérité, on avait réglé ça comme
-au cirque, ainsi que l’avait dit le sergent.
-Et Dieutegard était là, intact et tranquille,
-couché sur ce lacis de cordes menues.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Quelques minutes plus tard le major et
-Dieutegard étaient seuls, face à face, dans
-le bureau d’un sergent-major. Et le médecin,
-debout, presque tremblant, tant il avait
-les nerfs secoués, semblait plus ému que
-son patient. Assis sur une chaise, les deux
-mains sur les cuisses, celui-ci souriait très
-doucement. Le commandant Lecamus avait
-beaucoup insisté pour qu’il prît un cordial
-réconfortant… « un bon verre de rhum, ou
-quelque chose comme ça ». L’homme avait
-refusé poliment, mais sur le ton d’un
-égal.</p>
-
-<p>— Écoutez, dit le major. Vous venez
-d’être l’objet d’une expérience très rude
-Vous devez sentir, à sa rudesse même, que
-c’est la dernière. J’ai laissé faire parce que
-je voulais savoir la vérité, parce que c’est
-mon métier, mon devoir, ma passion de la
-savoir. Maintenant je vais demander votre
-renvoi devant la Commission de réforme.
-Vous n’ignorez pas que votre passage devant
-cette Commission est une pure formalité,
-qu’on acceptera sans discuter les conclusions
-de mon rapport : Mise en congé numéro 2,
-c’est-à-dire sans indemnité, du soldat Dieutegard,
-pour infirmité contractée avant l’entrée
-au service. Ce rapport, le voici, je
-l’avais préparé d’avance. Je le signe devant
-vous. Seulement, j’ai quelque chose à vous
-demander. On vous a soumis à une surveillance
-qui est allée jusqu’à la persécution,
-c’est possible. On vous a fait subir une terrible
-épreuve, je le reconnais. Eh bien,
-maintenant, croyez-vous… croyez-vous à
-ma parole ?</p>
-
-<p>Dieutegard réfléchit et répondit simplement :</p>
-
-<p>— J’y crois.</p>
-
-<p>— J’en étais sûr, continua le major avec
-une égale simplicité. Je vous jure donc que,
-quoi que vous me répondiez, rien ne sera
-changé aux conclusions de mon rapport.
-Dans deux jours, à midi, vous serez définitivement
-réformé. Mais je veux savoir
-si la science a tort, si les indices qui m’ont
-fait croire que vous simuliez la cécité m’ont
-trompé. Vous répondrez ?</p>
-
-<p>— Oui, fit l’homme de la tête.</p>
-
-<p>— Je vous demande donc si vous êtes
-aveugle.</p>
-
-<p>Alors Dieutegard se leva. Il souriait de
-plus en plus, indiciblement fier, victorieux.
-Faisant deux pas, il prit, d’un geste sec et
-précis, sur la table du serpent-major, un
-petit livre à couverture bleue que le médecin
-reconnut d’un coup d’œil : c’était la « Théorie
-du Service intérieur des Troupes d’infanterie ».
-Et l’ayant ouvert à la première page
-il lut sans hésiter, d’une voix froide :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="c small">PRINCIPES GÉNÉRAUX DE LA SUBORDINATION</p>
-
-<p><i>La discipline faisant la force principale des
-armées, il importe que tout supérieur obtienne
-de ses subordonnés une obéissance entière et de
-tous les instants ; que les ordres soient exécutés
-littéralement, sans hésitation ni murmure ; l’autorité
-qui les donne en est responsable, et la réclamation
-n’est permise à l’inférieur que lorsqu’il
-a <span class="small roman">OBÉI</span>.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>— Assez ! dit le docteur Roger.</p>
-
-<blockquote>
-<p>— … <i>Tout militaire</i>, poursuivit Dieutegard,
-<i>doit en toute circonstance, soit de jour, soit de
-nuit, même hors du service, de la déférence et
-du respect à ses supérieurs des armées de terre
-et de mer, quels que soient l’arme et le corps
-auxquels ils appartiennent</i>.</p>
-</blockquote>
-
-<p>L’aveugle, le faux aveugle, dont la figure
-pâle éclatait maintenant d’une quasi-insolence,
-voulut continuer à lire ; mais le major
-Roger l’interrompit d’un air si naturellement
-fier qu’il s’arrêta.</p>
-
-<p>— Ce n’était pas le chef, qui vous interrogeait,
-fit le major, c’était un homme
-comme vous, qui vous a donné sa parole de
-ne jamais se souvenir de ce que vous avoueriez.
-Il ne faut pas lui rendre son serment
-trop rude ; parce que… parce que c’est
-lâche.</p>
-
-<p>Les yeux de Dieutegard devinrent humides.</p>
-
-<p>— Je vous demande pardon, fit-il d’une
-voix changée, sincère et triste, — une voix
-vivante. C’est une faiblesse que je ne devrais
-pas avoir, mais <i>je ne peux pas</i> supporter
-l’idée de passer pour un lâche !… Tout à
-l’heure, le filet pouvait casser, et vous avez
-risqué ou laissé risquer cela, avouez-le,
-beaucoup moins pour satisfaire votre curiosité
-scientifique que pour me vaincre. Mais
-vous étiez <i>presque sûr</i> qu’il ne casserait pas.
-Moi, c’est la même chose. Si tout le monde
-faisait comme moi, et en France seulement,
-sans que mon exemple fût suivi ailleurs, la
-France pourrait être envahie. Mais le risque
-me paraît si peu probable que j’ai le droit
-de le négliger. Et, après tout, si j’ai pu
-échapper à la servitude militaire, c’est au
-péril de ma vie.</p>
-
-<p>— Ah ! fit Roger ironiquement, c’est un
-grand courage ! Et si l’événement que vous
-ne voulez pas prévoir arrive, vos compatriotes
-auront à défendre la vie que vous
-avez prudemment économisée, et celles de
-vos pareils. Et dire que la France est aujourd’hui
-le seul pays où les lois et les
-mœurs permettent de tout dire, de tout
-penser, de tout écrire ! le seul où, sans
-perdre sa place et crever de faim, on puisse
-nier Dieu, non pas dans de gros bouquins
-que personne ne lit, mais dans des papiers
-d’un sou ! le seul où n’importe qui prend le
-droit impunément d’engager le troupeau
-des hommes à vivre sans maître et sans
-lois — sans maître, et sans lois, ce troupeau
-qui n’a pas une pensée à lui : la bonne
-blague ! — le seul où tout ce qu’on aventure,
-à outrager les juges et les chefs, les
-juifs et les chrétiens, la postérité et les
-ancêtres, les étrangers et les fils du sol, les
-pauvres et les riches, les rêveurs d’un avenir
-d’égalité heureuse, et les voyageurs fatigués
-qui se sont couchés au pied d’une haie
-et ne veulent plus qu’on y touche, — le
-seul où tout ce qu’on aventure, je vous dis,
-c’est d’être décoré ! Ah oui ! une belle patrie,
-la vraie patrie pour un anarchiste ! Et
-ça vous est égal qu’on la détruise ! Où iriez-vous
-<i>après</i> ?</p>
-
-<p>— Alors, dit Dieutegard, pourquoi est-ce
-vous qui voulez la défendre ?</p>
-
-<p>— Pourquoi ? fit Roger. Eh bien ! même
-pour ça ! Pour qu’elle désorganise dans
-l’univers ce qui reste à désorganiser. Et
-puis pour les vérités, pour les possibilités
-de vérités qui bouillonnent dans cette chaudière !
-Parce que nous sommes les gardiens
-d’un alambic dont peut-être il ne sortira
-rien, mais peut-être la pierre philosophale !
-Et parce que c’est le pays, je crois, où l’on
-pense le moins platement.</p>
-
-<p>— Et si mon acte était <i>aussi</i> un ingrédient
-pour votre alambic ? demanda Dieutegard.</p>
-
-<p>Le major Roger ne répondit pas.</p>
-
-<p>Un instant, qui fut très court, ces deux
-hommes eurent l’idée de s’ouvrir plus profondément
-leur âme, de s’avouer mutuellement
-le doute profond que laissent toujours,
-dans une âme juste, les arguments de l’adversaire.
-Et le même retour de pensée arrêta
-leur voix : A quoi bon ? Lorsqu’on est
-d’un camp, il faut rester de ce camp. Sans
-quoi l’on n’est rien, qu’un dilettante. Et
-alors à quoi sert-on ?</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td>RAMARY ET KÉTAKA</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch1">1</a></div></td></tr>
-<tr><td>BARNAVAUX, GÉNÉRAL</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch2">95</a></div></td></tr>
-<tr><td>RUY BLAS</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch3">149</a></div></td></tr>
-<tr><td>BARNAVAUX, HOMME D’ÉTAT</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch4">175</a></div></td></tr>
-<tr><td>LA PRÉCAUTION INUTILE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch5">187</a></div></td></tr>
-<tr><td>KIDI</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch6">201</a></div></td></tr>
-<tr><td>LE DIEU</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch7">215</a></div></td></tr>
-<tr><td>LA VENGEANCE DE MADAME MURRAY</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch8">229</a></div></td></tr>
-<tr><td>LES CHINOIS</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch9">253</a></div></td></tr>
-<tr><td>L’AVEUGLE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch10">303</a></div></td></tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c small top6em">ÉMILE COLIN ET C<sup>ie</sup> — IMPRIMERIE DE LAGNY — 18158-5-09.<br />
-E. GREVIN, SUCC<sup>r</sup></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c large top4em">DERNIÈRES PUBLICATIONS</p>
-
-<p class="c">Format in-18 à 3 fr. 50 le volume</p>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td>&nbsp;</td><td class="bot r small"><div>Vol.</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>ADOLPHE ADERER</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le Drapeau ou la Foi ?</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>L’AUTEUR DE « AMITIÉ AMOUREUSE »<br />
-et JEAN DE FOSSENDAL</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">L’Amour Guette</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>RENÉ BAZIN</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Mémoires d’une vieille fille</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>GEORGES BIZET</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Lettres de Bizet</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>RENÉ BOYLESVE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Mon Amour</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>GUY CHANTEPLEURE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La Folle Histoire de Fridoline</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>PIERRE DE COULEVAIN</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Au Cœur de la Vie</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>MAURICE DARIN</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La Ville Tumultueuse</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>GRAZIA DELEDDA</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le Fantôme du Passé</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>ÉMILE FABRE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Les Vainqueurs</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>ANATOLE FRANCE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">L’Ile des Pingouins</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>LÉON FRAPIÉ</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">M’ame Préciat</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>GÉRARD D’HOUVILLE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le Temps d’aimer</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>HANS VON KAHLENBERG</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">En marge du Gotha</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>HUGUES LAPAIRE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Les Accapareurs</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>JULES LEMAITRE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Jean Racine</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>PIERRE LOTI</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La Mort de Philæ</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>CAMILLE MAUCLAIR</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">L’Amour tragique</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Les Éblouissements</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>FRANCIS DE MIOMANDRE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le Vent et la Poussière</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>ÉMILE NOLLY</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Hiên le Maboul</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>ANGELO NEUMANN</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Souvenirs sur Richard Wagner</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>ERNEST PSICHARI</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Terres de Soleil et de Sommeil</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>GASTON RAGEOT</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Un Grand Homme</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>G. RÉVAL</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Les Camp-Volantes de la Riviera</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>H. SUDERMANN</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Parmi les Pierres</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>MARCELLE TINAYRE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">L’Amour qui pleure</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>LÉON DE TINSEAU</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Sur les Deux Rives</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>JEAN-LOUIS VAUDOYER</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">L’Amour Masqué</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>HENRY VIGNEMAL</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le Fruit Défendu</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>JEAN VIOLLIS</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Monsieur le Principal</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>COLETTE YVER</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Princesses de Science</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-</table>
-
-
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>SUR LA VASTE TERRE</span> ***</div>
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-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
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-</div>
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
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-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
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-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
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-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
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-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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