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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Sur la vaste Terre - -Author: Pierre Mille - -Release Date: January 25, 2022 [eBook #67245] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SUR LA VASTE TERRE *** - - - - - - PIERRE MILLE - - SUR - LA VASTE TERRE - - - PARIS - CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - 3, RUE AUBER, 3 - - - - -Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y -compris la Hollande. - - - - -RAMARY ET KETAKA - - -La maison que louait aux étrangers le docteur Andrianivoune était à -Soraka, faubourg de Tananarive, au-dessus du lac Anosy. Un ménage -français l’avait habitée jadis, et s’y était sans doute aimé: deux -pièces, tendues de délicates perses roses, indiquaient encore d’anciens -raffinements, le passage d’une jeune Européenne dont les yeux et les -doigts s’étaient distraits et charmés à orner la passagère demeure que -lui donnait l’exil. Dans le jardin, des rosiers moussus achevaient de -s’ensauvager et de mourir, des caféiers non taillés ne portaient plus de -graines; mais les lilas du Japon avaient crû, hauts à présent comme les -ormeaux de nos contrées; des pêchers en plein vent formaient une -bruissante broussaille, qui se heurtait aux vieux murs. - -Au-dessous, c’était le lac creusé par le roi Radame, à l’époque même où -il voulut raser la montagne de Dieu, l’Ambohi-dzanahare stérile, qui -offusquait ses regards de despote. La nappe d’eau, tranquille, presque -ronde, brillait doucement dans l’air léger, puis fusait plus loin, par -des arroyos et des mares, jusqu’à la grande plaine de l’Ikopa, dont les -rizières sans limites ondulaient en vagues lustrées. Et au milieu de cet -océan de verdure plate, lumineuse et joyeuse,--miracle ridicule et -symbole de conquête,--se dressait la cheminée de la briqueterie -Ourville-Florens. - -C’est dans cette maison que nous vivions, mon ami Galliac et moi. Ce -soir-là le soleil, derrière les monts de l’horizon occidental, -glorifiait les choses et faisait battre le cœur. On buvait l’air comme -un vin généreux; les maisons, les arbres, les hommes, les grands -troupeaux de bœufs pris sur les Fahavales, et que des soldats -sénégalais, débraillés et superbes, poussaient aux routes montantes, -tout se poudrait d’une poussière où dansaient des grains d’or, des -grains de diamant, des grains de topaze et de rubis: et Tananarive -entière, dressée dans la lumière heureuse, avec ses plans rapprochés, -mêlés, confondus, avait l’air d’une peinture japonaise étalée sur un -écran diapré. Parfois, un indigène, forme vague en lamba blanc, -traversant la route inférieure, s’inclinait pour saluer le vazaha -victorieux. Des cloches chrétiennes marquaient les offices et les -heures, des clairons chantaient ces notes longues et tristes si souvent -entendues très loin, là-bas, en France; d’innombrables chiens roux aux -oreilles droites aboyaient d’une façon sauvage: et dans tout cela, il y -avait à la fois désaccord et séduction. - -... Tout à coup des rires éclatèrent, les rires de deux voix très jeunes -qui s’entrechoquaient, montaient l’une sur l’autre, s’arrêtaient pour -repartir encore, et Kétaka bondit hors de la pièce que je lui avais -attribuée comme gynécée, criant d’un air triomphal: - ---J’en ai pris un, j’en ai pris un! - -Au bout d’un fil blanc terminé par une épingle recourbée s’agitait un -infortuné poisson rouge. Telle était, depuis une heure, la frivole -occupation de mon amie malgache. Son esclave avait été avec une nasse -prendre des cyprins dans le lac dont, par instant, ils venaient par -milliers empourprer la surface. Kétaka avait mis ces poissons rouges -dans un seau de toilette, et jouait à les repêcher, avec un beau -sang-froid. Sa sœur Ramary, épouse quasi légitime de Galliac, l’avait -imitée, assise en face d’elle. C’était un concours de pêche à la ligne. -Mon ménage avait eu l’honneur de la victoire, Kétaka venait de prendre -le dernier des cyprins. - -Elles se tenaient maintenant toutes deux devant moi, crispant légèrement -sur le plancher de la varangue les orteils de leurs pieds nus. Ramary -prit à pleines mains sa natte de cheveux noirs, un peu rudes, mais très -lisses, et la jeta en avant sur son épaule et sa gorge, en disant: - ---Ramilina, tu n’as pas l’air content de ce qu’on joue avec les -_hazandrano-mena_, les bêtes rouges qui nagent pour manger. Dis un peu, -tu n’es pas content parce que c’est des bêtes françaises? - ---C’est des bêtes chinoises, Ramary, et tu n’entends rien à la -géographie, répondis-je. - ---J’ai appris la géographie à l’école d’Alarobia chez monsieur Peake, -qui est un vazaha d’Amérique. Mais je sais aussi l’histoire des -hazandrano, et toi, tu ne la sais pas. Il y avait monsieur Laborde, le -vieux qui est mort, le mari de la reine Ranavalona-la-Méchante, morte -aussi il y a longtemps. Ils se sont mariés dans le jardin de monsieur -Rigaud, en bas, près du lac. Tous les Malgaches connaissent cela. Ce -sont les «monpères» jésuites qui ont fait le mariage. Ils ont dit que -c’était mieux... Alors monsieur Laborde est allé _andafy_, sur les -infinis de l’eau sainte, la rivière qui n’a qu’un bord, et qui mène chez -les blancs. Et il est revenu, et il a rapporté une chose toute ronde, en -verre, avec de l’eau dedans et des poissons rouges qui mangeaient des -grains de riz en ouvrant la bouche comme ça: aouf! aouf! La reine les -aimait beaucoup, et elle en a fait mettre dans le lac sacré. Ils étaient -si gauches et ils avaient l’air si bête! Eh bien, Ramilina, ils sont -descendus dans toutes les rivières, et ils ont mangé tous les autres -poissons, excepté l’anguille, qui n’est pas un poisson, puisque c’est un -serpent, et l’écrevisse qui était trop dure. - -Les deux sœurs avaient la tête pleine d’histoires, et se passionnaient à -les conter. Ramary et Kétaka après avoir passé par les mains des -quakers, ne s’étaient faites catholiques qu’au moment de la conquête -française, avec une docilité pleine d’ironie, d’indifférence et de -respect étonné et dédaigneux pour les sympathies des vainqueurs. Mais, -des _tenysoa_--c’est-à-dire des petits traités religieux et moraux des -écoles protestantes,--elles n’avaient rien retenu que des hymnes, des -cantiques, et une connaissance littérale assez approfondie de -l’Écriture; quant aux mystères, elles s’en inquiétaient peu, bien -qu’elles fussent restées charmées du tour légendaire de la Bible et des -Évangiles. D’ailleurs elles préféraient encore de beaucoup aux livres -saints le recueil des contes et traditions malgaches du Norvégien Dahle. -Durant des heures, le soir, elles le lisaient à haute voix, en -mélopaient les chansons, des chansons aux vers courts, aux assonances -longues et bizarres. Surtout l’histoire de Benandro les faisait beaucoup -pleurer, Benandro, le bel adolescent qui mourut loin de son père et de -sa mère, en des pays de fièvre et de faim, et dont un esclave fidèle, -Tsaramainty, le beau noir, rapporta les pieds et les mains coupés afin -qu’on pût lui offrir les funérailles sacrées, et que son fantôme habitât -avec les fantômes de ses ancêtres, dans le tombeau fait de lourdes -pierres non taillées, où les morts dorment ensemble, couchés sur des -dalles, en des lambas tissés d’une incorruptible soie. - -J’avais rendu le recueil, qui ne m’appartenait point, à son -propriétaire, mais Ramary et Kétaka le savaient par cœur et mieux que -par cœur. Dans ces légendes elles introduisaient de nouveaux éléments: -Benandro avait vécu près de chez elles, des vazahas l’avaient emmené, -des officiers au casque blanc l’avaient fusillé «parce qu’il avait fait -quelque chose de fou». Ainsi ces petites filles avaient des imaginations -d’enfant, et d’enfant appartenant à une race rapprochée encore des -origines de l’humanité. Dans leur langue, une langue non déformée de -peuple jeune, le soleil se dit «l’œil du jour», la lune, «la chose en -argent», et tandis qu’elles me parlaient, avec leurs larges yeux de -bonté animale, leurs gestes menus et nobles, et les voiles blancs où -leur corps était libre, je pensais à Homère et à Nausicaa. - -Cependant je m’appliquai à leur dire, un peu trop gravement, que si les -poissons rouges étaient des bêtes françaises, ce n’était pas une raison -pour les martyriser, qu’on ne pêchait pas dans un seau de toilette quand -on était bien élevé, et que pour les punir nous ne leur donnerions pas -de souliers pour aller à la procession de la Vierge. - -Ramary pinça les lèvres, décrocha le poisson rouge de son fil, et le -jeta à un chat blanc, qu’on avait depuis quinze jours attaché par une -corde à la balustrade de la varangue, sous prétexte de l’habituer à la -maison. Cette précaution l’avait rendu tout à fait sauvage. - -Pour Kétaka, elle boudait. C’était une femme convaincue de son mérite, -et qui n’admettait point la possibilité d’un reproche. Au fond, j’étais -dans mon tort. Nos amies ne sortaient du gynécée, étant des personnes -convenables, qu’à de rares intervalles et par autorisation expresse. Au -moins il leur fallait permettre quelques distractions. Je compris mon -erreur. Trop digne, ou trop gauche, pour faire des excuses, j’envoyai -mon _boy_ chercher au lac de nouvelles victimes... - -... C’est ainsi que nous vivions, gais comme des enfants un jour d’école -buissonnière, depuis qu’en une chasse dans les marais d’Antsahadinta, la -mystérieuse volonté du destin nous avait fait rencontrer des épouses. - - * - - * * - -Ils s’étaient faits si gentiment nos mariages. Nous n’y pensions pas! -Seulement un jour la reine--hélas! que ces choses sont loin: alors, il y -avait une reine!--nous avait demandé si nous aimerions à tuer des -_arosy_. Et l’_arosy_ n’est rien de moins qu’une oie sauvage, et l’oie -sauvage est un beau gibier. Nous avions dit: «oui» d’enthousiasme. Et -dès le lendemain, munis d’une belle lettre pour les officiers de son -domaine, lourds de cartouches, le fusil à l’épaule, nous voguions en -pirogue sur le vivier royal d’Antsahadinta. - -... C’était un large étang, aux eaux grises et calmes, encombré de joncs -secs qui craquaient sous la poussée des pirogues. Au centre l’eau plus -profonde apparaissait, débarrassée des joncs; mais des lotus bleus, par -milliers, y avaient fleuri, ouverts comme des yeux tendres au milieu des -feuilles rondes qui les enveloppaient. Le cercle des collines, plus -loin, brûlait de ce rouge uniforme des hauts plateaux de la terre -malgache, un rouge éternel et rude dont on a la sensation alors même que -des végétations le recouvrent. - -Au-dessus de nos têtes, le ciel était plein du vol angulaire des oiseaux -de marais,--les grandes oies sauvages, les canards pareils à ceux de nos -contrées, les _tsiriris_ au cri lamentable. Ils s’étaient levés tous -ensemble au premier coup de fusil, tournoyant en tel nombre, avec un tel -élan, qu’on entendait l’air sonner et frémir, malgré la hauteur, des -coups de leurs ailes nerveuses; et celle vibration perpétuelle, ces cris -longs et désolés changeaient ce paysage froid, lui donnaient de la vie -en lui laissant toute sa tristesse. - -Les piroguiers malgaches pagayaient doucement, avec des gestes souples, -comme s’ils eussent voulu ramper sur les eaux plates. Ils apercevaient -des bêtes que je ne voyais pas, les montraient de leurs yeux brillants, -sans quitter des mains la courte rame qui fendait la profondeur du lac -dormant. - ---Canard... tsiriri... oie sauvage... là, entre ces deux bouquets de -roseaux! fais aboyer ton fusil, monsieur le vazaha! - -Dans une espèce de bassin en miniature toute une famille de petites -sarcelles exotiques apparut, nageant avec une prudence inquiète, les -becs de corail rose tournés à droite, et je lançai mes deux coups de -fusil, avec la rage, avec la cruauté du chasseur maladroit qui assassine -au posé. - -Trois d’entre elles s’affaissèrent, inertes, surnageantes, tachant la -surface claire de l’or, du blanc, du vert neuf et métallique de leurs -plumes. D’autres oiseaux jaillirent de la forêt des plantes lacustres: -une oie sauvage, tirée très haut, tomba avec un bruit énorme, -éclaboussant les eaux, et resta toute droite, vivante encore, horrible, -avec un œil crevé et une aile brisée. De belles aigrettes blanches -s’envolèrent lourdement, pareilles, sous le soleil qui mourait à -l’ouest, à des voiles de navire arrachées par le vent. Un grand aigle -pêcheur, gris d’argent, monta lentement, comme plaqué sur le profil -d’une colline chauve qui s’assombrissait dans le soir survenu. - ---Il est blessé! - -Il prenait son essor, simplement, et bientôt plana dans une immobilité -sublime, attendant le départ des hommes pour se repaître des blessés, -qu’il devinait tapis sous la chevelure emmêlée des herbes. - ---Galliac, criai-je, on part: je n’y vois plus! - -Et nos deux embarcations rejoignirent la terre. - -Un indigène nous salua, d’une magnifique et pourtant servile inflexion -d’échine, son chapeau de paille de riz balayant le sol. Il y avait douze -heures qu’il attendait, immobile et debout. C’était Rainitavy, -gouverneur d’Antsahadinta, avec les cadeaux que ses fonctions lui -faisaient un devoir de nous offrir, puisque nous étions des vazahas -d’importance, annoncés par la reine. Des indigènes portaient dans leurs -bras ou sur leurs épaules des paniers remplis d’un riz blanc comme des -grains d’ivoire; des poules attachées par les pattes criaient la tête en -bas; un mouton brun bêlait, et ses cornes qui, par pompe, avaient été -dorées, brillaient dans l’obscurité, pareilles à de grands coquillages -lumineux. On mit ces choses devant nous, respectueusement, et tout à -coup nos porteurs firent un bond, se jetèrent sur une muraille -verdoyante de cannes à sucre fraîchement coupées, dont les verdures -lancéolées bruissaient avec douceur: c’était leur part, la friandise -naturelle dont le jus grise un peu, soutient dans les longues marches. -Leurs mâchoires avides commencèrent de broyer. - -Et des débris de la muraille effondrée sortirent deux petites filles de -quatorze et de seize ans, aux yeux tranquilles, les dernières nées de -Rainitavy. - ---Ramatoa Mary, Ramatoa Kétaka! dit Galliac qui les connaissait. - -Il les embrassa sans façon, et leur bouche se mit à sourire. Leurs -orteils nus griffaient légèrement le gazon court et dur, elles -cambraient les reins et, leurs lambas s’étant ouverts, on vit un instant -la pointe de leurs seins jeunes. Alors elles se voilèrent d’un geste -sans embarras, comme une Européenne ferme un manteau. Elles étaient -flattées d’avoir été appelées _ramatoa_, qui est une façon magnifique de -dire: madame, ou mademoiselle. En général on emploie simplement la -syllabe _ra_, qui reste accolée au nom. Dans l’intimité, cette syllabe -tombe ou est maintenue, suivant l’euphonie des noms, ou le caprice des -parents et des amis. - ---_Tsarava tompokolahy?_ Te portes-tu bien, mon seigneur? - -Chacune avait tourné la main, du dedans au dehors, bizarrement, pour -cette politesse rituelle. Nous partîmes et, d’une marche adroite et -souple, elles nous précédèrent jusqu’au village. Rainitavy, leur père, -tenait une lanterne, et se retournait parfois avec une courtoisie noble, -pour nous éclairer. - - * - - * * - -... La nuit était tombée. L’air très froid entrait par la porte de notre -case restée ouverte, et Ramary, avec sa sœur Kétaka, jouait à tirer des -plumes au gibier mort étendu par terre. - ---Kétaka, lui dis-je gaiement, tu vas passer la nuit avec moi, dans la -case? - -Elle secoua la tête: - ---Je ne suis pas une petite coureuse. A Tananarive, les filles font -_mitsangan-tsangana_ (ont beaucoup d’amants). Razafinandriamanitra est -une petite coureuse. Cécile Bazafy est une petite coureuse, et Rasoa, et -Mangamaso, et Ramaly (Amélie). Ici ce n’est pas la même chose. - -Et réfléchissant une minute: - ---Ici, c’est trop petit... On le dirait au «monpère» jésuite. Et il fait -des histoires du haut d’une boîte, dans la chapelle. Vous viendrez à la -messe demain; il nous gronde quand nous n’emmenons pas les vazahas à la -messe. - ---Quel âge as-tu? dit Galliac. - ---Je suis née un an avant la grande guerre où les Hovas ont battu les -Français. - -Elle disait cela sans pose, sans fierté, comme l’expression d’une vérité -incontestable, faisant allusion au bombardement infructueux de Tamatave -par notre flotte en 1885. - ---Kétaka, dit Galliac, j’ai l’honneur de t’apprendre que, depuis, le -général Duchesne a pris Tananarive. - -Mais Kétaka secoua la tête: - ---Ce n’est pas le général Duchesne qui a pris Tananarive, c’est le -_Kinoly_, l’ogre mort qui fait des morts, celui qu’on n’a jamais vu, -parce que, lorsqu’on l’a vu, on n’est plus jamais, jamais un vivant, à -moins de connaître l’herbe qui charme, l’herbe qui pousse sur les vieux -tombeaux, et que les sorciers coupent en dansant... Quand les Français -sont venus sur la côte de l’ouest, on l’a entendu rire trois nuits de -suite dans le bois sacré d’Ambohimanga: il a des mâchoires de crocodile, -son rire claque contre ses dents. Rafaralahy, mon frère, qui couchait -près des tombes, s’est caché la tête pour ne pas le voir... Le Kinoly -est descendu, il est allé au-devant des Français. Ils avaient débarqué -plus de cent mille, des Français blancs, des Français noirs, qui -viennent d’Afrique, des Français jaunes, très laids, qui sont des -_Arabous_, et qui vivent sans femmes. Et tous grimpaient avec de gros -fusils à roulettes, des mulets, des choses qui devaient monter en l’air -comme des oiseaux, et du vin plein de grandes jarres. Ils jetaient des -ponts sur les fleuves, coupaient les montagnes pour faire passer les -voitures de fer: et ils riaient au soir tombé, couchés dans les maisons -de toile. Le Kinoly est arrivé dans la grande plaine sakhalave. C’était -de l’herbe, et encore de l’herbe, pas de riz, pas de cannes à -sucre, pas de manioc. Les bœufs à bosse fuyaient devant -l’ombre-qui-marche-toujours. Et l’ombre vint au premier des _miaramila_, -des soldats. On ne voyait pas sa figure de crocodile, elle était cachée -dans un grand lamba. Seulement ses yeux étaient rouges comme du sang -dans un charbon. Il glissait avec douceur à côté des soldats, penchant -la tête comme un mendiant. Et le _miaramila_ français lui dit: - -«--Mendiant, tu as les ongles bien longs! - -»Le Kinoly tira ses griffes et dit: - -»--Ils ont poussé dans la terre. - -»Puis il entr’ouvrit son lamba. Et le _miaramila_ français lui dit: - -»--Comme tu as le ventre creux! - -»--C’est qu’il a pourri dans la terre. - -»Et le _miaramila_ lui dit encore: - -»--Tes yeux sont bien rouges. - -»Alors le Kinoly prit son linceul à pleines mains, le jeta, et dit: - -»--Regarde. - -»Il n’avait pas d’yeux, mais deux trous avec du feu dedans, et de la -viande morte sur les os de sa face. - -»Les soldats devinrent tout pâles, la fièvre les prit et ils moururent. - -»Le Kinoly descendit encore, il regarda les _Arabous_, il regarda les -hommes bleus que vous avez fait venir de l’autre côté de l’Afrique, les -officiers blancs vêtus de blanc. Il marchait au milieu d’eux, les -réveillait la nuit, les arrêtait dans leurs repas, posait la main sur la -croupe de leurs mulets. Et quand ils avaient vu cette goule morte qui -fait mourir, ils pâlissaient et ils mouraient. Il en périt dans le -sable, il en périt dans la terre rouge, il en périt dans les rivières: -le Kinoly se réjouissait de la mauvaise odeur, et jouait avec les -mouches... Cela dura deux cours de lune, et, après, tous étaient morts. - -»Alors le Kinoly remonta vers Tananarive parce qu’il voulait voir -Raini-laiarivony, le premier ministre, mari de la reine. Le vieil homme -dormait sur un beau lit de cuivre, en une des chambres de son palais, au -sein de ses grandes richesses. Il avait bu du vin à son repas du soir, -les «symboles-de-la-longueur-du-jour,» les pendules en or et en verre, -battaient contre le mur tendu d’un beau papier sur lequel étaient peints -des batailles, des jardins, des gens en pirogue qui s’embrassaient ou -jouaient des musiques, il y avait des vases en faïence peinte sur les -étagères, et tout cela venait d’Europe. - -»La lune entrait par la fenêtre et l’on voyait que le dormeur était -plein d’âge, car ses doigts tremblaient tout doucement sur le drap -blanc, pendant son sommeil. L’Ombre-qui-marche-toujours lui frappa -l’épaule et lui dit: - -»--Raini-laiarivony, fils de Rainiary, je viens te chercher. J’ai fait -mourir tous les Français. Maintenant, c’est ton tour. Tu es vieux, -suis-moi de bonne volonté. - -»Mais celui qui était tout-puissant alors à Madagascar s’éveilla sans -rien craindre, et regarda le Kinoly sans mourir, car il avait l’herbe -qui charme. - -»--Je ne te suivrai pas du tout, pas du tout, ô méchant!... Le souffle -de la vie est doux, et j’aime encore ma puissance, mes palais, mes -troupeaux de bœufs et le quotidien salut de mes esclaves. Je suis -au-dessus de toi et tu peux t’en aller. - -»Le Kinoly ne répondit rien. Il retourna dans la plaine sakhalave. Les -morts français y dormaient toujours dans les broussailles, dans les -sables et dans les rivières; d’autres s’étaient pendus aux arbres, -épouvantés de la tristesse des choses, et des conducteurs de mulets, -tombés avec leur bête au moment où tous deux en même temps se penchaient -pour boire, perdaient la chair de leurs os dans les ruisseaux salis. - -»L’Ombre les toucha tous du doigt et leur dit: - -»--Levez-vous! - -»Et tous se levèrent. Les mulets hennirent comme au réveil quand les -clairons sonnent, et piétinèrent sur l’herbe. Les hommes prirent leurs -fusils, les officiers tirèrent leurs sabres, ils se coupèrent des -bâtons, gravirent les Ambohimena, coururent vers Tananarive. Alors le -premier ministre dit: - -»--L’Ombre m’avait donc menti. Les voilà qui viennent, ces diables! - -»La reine fit un grand kabary, et les _miaramila_ malgaches allèrent à -la rencontre des Français. Et ils étaient courageux, les Malgaches! -Est-ce qu’ils avaient eu peur contre les Betsimisaraka et les Bares? -Est-ce qu’ils ont peur, maintenant, les Fahavales? J’en ai vu fusiller -un l’autre jour, et ses lèvres étaient moins pâles que les tiennes -maintenant, ô Ramilina, le jour qu’on l’a mené au poteau. Mais, quand -ils arrivèrent devant les Français, Ramasombazana qui les commandait -devint gris de terreur, et ses dents claquèrent. Ce n’étaient pas des -hommes, ces Français, c’étaient des Kinoly! Ils n’avaient pas d’yeux, -mais des trous pleins de flammes, et de la chair décomposée et verte sur -les os. On voyait le jour à travers leur ventre creux, des griffes leur -sortaient des mains, et leurs mâchoires s’ouvraient comme la mâchoire -des cadavres qu’on déterre. Ils marchaient vite, vite, leurs pieds ne -faisaient pas de bruit, leurs fusils ne fumaient pas et tuaient comme la -foudre... Ramasombazana jeta son chapeau à plumes, jeta son sabre et -s’enfuit. Les soldats jetèrent leurs armes et s’enfuirent. Et les -Français-cadavres continuaient d’approcher, ils grimpaient les côtes, -ils redescendaient dans les vallées, les murs s’effondraient quand ils -les touchaient du doigt, et puis, leurs regards rouges, leurs faces -mortes... Le vieux, le premier ministre, qui avait épousé trois reines, -se mit à pleurer, parce que le Kinoly avait vaincu. - -»Et il rendit Tananarive aux ombres.» - - * * * * * - -Kétaka avait terminé son histoire. Elle l’avait dite accroupie sur les -talons, sans un geste, avec volubilité, dans une langue surannée que je -comprenais mal, et que Galliac traduisait par instants. - -Sa sœur Ramary cria: - ---Kétaka est une grande menteuse! Elle invente des histoires tous les -jours. C’est vrai qu’il y a des Kinoly, et je sais même les endroits où -ils habitent, près des grosses pierres. Mais ce ne sont pas eux qui ont -pris Tananarive. Ils sont vivants, les vainqueurs de la ville. Sary -Bakoly, mon autre sœur, en a épousé un, le lieutenant Biret, qui est à -Moramanga, près de la grande forêt. - ---Tu as une sœur qui s’appelle Sary Bakoly, la statuette de terre cuite? -dit Galliac, c’est un beau nom et elle doit être jolie. - ---Pas plus que moi, fit Kétaka. - -Elle sortit ses bras fins de dessous son lamba, pencha la tête et -apparut, petite, grêle, frêle, presque blanche de peau, comme le sont -dans ce pays les filles de race noble; un peu de rose même apparaissait -à ses joues, et avec ses larges yeux très noirs, ses dents superbes, -qu’elle frottait tous les jours de charbon et de cendre, malgré sa -figure trop large et trop grasse, elle se savait digne d’être désirée -entre celles de son peuple... Un enfant, une femme, un animal, on -pensait tout cela en pensant à elle, et sans le vouloir, ensommeillé -déjà, je souriais en la regardant... - - * * * * * - -Au ciel, la féconde poussière des astres avait germé; la voie lactée -traversait la profondeur bleu-sombre, si blanche, si clairement visible -qu’on l’eût prise pour un immobile nuage. A un point donné elle -bifurquait, et l’une de ses branches se perdait, s’évaporait -graduellement dans l’infini de l’ombre. Les grands arbres faisaient -frissonner leurs feuilles avec une douceur paternelle, car les hauteurs -qui dominent Antsahadinta sont boisées, miracle de beauté et de majesté -dans l’aride Imerina. Et c’est pour cela qu’elles sont saintes, comme -les onze autres collines couronnées de forêts où les premiers rois hovas -allaient entendre, sous les grandes ramures, le frôlement d’invisibles -ailes, la passée dans le silence des esprits vazimbas, premiers -possesseurs de la terre, vaincus et massacrés par les Hovas, et, par une -mystérieuse compensation, devenus les démons protecteurs de leurs -meurtriers. Sous les entrelacs des branches, de grands feux brillaient -au loin, pareils à des yeux hardis; on entendait à travers les espaces -calmes, à intervalles mesurés, la voix des veilleurs malgaches -entretenant ces feux, qui annonçaient par leur nombre et leur position -que tout était tranquille aux alentours. Et dans les villages voisins, -les gardiens fidèles à leur poste, près des monceaux de brousses -incendiées, chantaient à leur tour, dans la nuit, le même cri simple et -harmonieux. - -Nos deux nouvelles amies nous regardèrent dresser les lits de camp, -dérouler les couvertures, et s’éloignèrent en silence. Galliac assura la -barre de bois qui fermait la porte, et nous nous endormîmes. Sous un -auvent, presque en plein air, nos porteurs s’étaient couchés, mêlés les -uns aux autres, étroitement serrés pour avoir moins froid, car les -nuits, à cette époque de l’année, et sur ces hauts plateaux, sont aussi -fraîches que celles de nos automnes d’Europe. Nous étions venus là -malgré l’insurrection, malgré les attaques incessantes des Fahavales qui -pillaient parfois les faubourgs mêmes de Tananarive. «Il n’y a jamais -rien eu à Antsahadinta, m’avait affirmé Galliac, et Rainitavy est un -vieil ami.» - -Cependant, vers minuit, je crus entendre le bruit de coups de feu -lointains, et Rainitavy nous réveilla. A trois lieues de là, les -Fahavales venaient d’attaquer et de brûler Ambatomasina, dont les -habitants s’étaient enfuis jusqu’à nous. Quelques-uns entrèrent dans la -case, tout tremblants encore. Les ennemis étaient tombés sur le village, -trois cents peut-être, avec des zagaies et deux fusils seulement; mais -eux, les pauvres gens, n’avaient rien pour se défendre: le gouvernement -français leur avait pris leurs armes. Ils dressaient leurs mains jaunes, -humides de sueur froide: «Veux-tu, ô vazaha, que nous combattions avec -nos poings?--Et le gouverneur d’Ambatomasina, un vieillard aux cheveux -tout blancs, pleurait sa maison en flammes; sa belle maison où il y -avait des chaises cannées à filets d’or, des papiers de tenture où l’on -voyait des Français sabrant des Arabes dans un paysage de palmiers -verts, et des vitres aux fenêtres! Il l’avait construite, sa demeure, -avec le fruit des patientes rapines exercées sur ses administrés, mais -il leur assurait pourtant--mieux que nous!--un semblant de justice et de -police. On ne pillait point du temps de ce prétendu voleur, et la longue -accoutumance qu’ils avaient des abus d’un gouvernement sorti -d’eux-mêmes, adapté à leur génie, empêchait les Malgaches de sentir -leurs maux. Tous maintenant, ruinés, réunis par un commun désastre, -regardaient avec inquiétude, et avec un dernier espoir, ces blancs qui -les avaient asservis sans les protéger: nous ne pouvions rien. - -Une crainte nous venait d’être attaqués nous-mêmes sur cette colline, -dans ce village isolé, d’être livrés par notre ami Rainitavy, de devenir -la rançon du village, qui pouvait être brûlé comme le voisin, s’il -tentait de résister. Rainitavy, cependant, n’y pensait pas: il était -partagé entre le respect que nous lui inspirions encore, et la peur -qu’il avait des Fahavales. Kétaka et sa sœur pleuraient. C’est ainsi que -le reste de la nuit s’écoula. Nous avions deux fusils de guerre, -emportés par précaution. Nos armes de chasse et deux revolvers furent -placés entre les mains de ceux de nos porteurs en qui nous avions le -plus de confiance. Après quoi, il n’y avait plus qu’à monter la garde. A -l’est, Ambatomasina brûlait comme une vaste meule, rougissant de ses -flammes tout un pan de l’horizon. Cette clarté même nous rassurait: les -hommes du poste français le plus proche allaient certainement accourir, -et, dans cette espérance, nous tenions ardemment nos regards sur la -pente noire qui dévalait devant nous. Un étrange sentiment nous -étreignait l’âme, non pas la peur, mais la peur d’avoir peur, l’angoisse -de l’imprévu, de ce qu’on ne voit pas, l’énervement quasi mystique que -tout homme ressent dans les ténèbres, et qui le fait douter de son -courage. - -L’aube revint. Nous commencions à rire et à parler de marcher sur -Ambatomasina. A huit heures du matin, un peloton de tirailleurs -algériens arriva au pas de course, et nous nous trouvions assez -ridicules et assez humiliés pour recevoir avec componction la vigoureuse -semonce du capitaine des tirailleurs. Mais toute chose a deux côtés: je -songeais en moi-même que notre chétive présence avait sauvé le village -de notre ami Rainitavy du sort de son voisin. Pourtant le père de Ramary -et de Kétaka demeurait sombre: le malheur évité aujourd’hui devait -échoir le lendemain, ou dans quelques jours; il contemplait avec une -résignation morne le départ de ces Français qui avaient été ses hôtes, -et qui l’abandonnaient sans armes à un ennemi presque créé par eux. -Peut-être aussi songeait-il à ses cachettes d’argent, à des -compromissions secrètes avec les insurgés, à des négociations anciennes, -louches et nécessaires, qui le rassuraient, tout en lui imposant de -mystérieux devoirs: - ---Ramilina, Ragalliac, nous dit-il, je reste ici puisque je suis -gouverneur. Le souffle de la vie est doux, mais nul ne peut fuir sa -destinée. Seulement, j’ai peur pour mes deux filles. Les collines -d’Antsahadinta ne sont point pour elles une retraite sûre, et je vous -prie de les conduire chez leur oncle Rainimaro, à Tananarive, quartier -d’Ambatovinaky. - -Et, ma foi, je criai: - ---Kétaka, petite Kétaka, si je t’emmène, je te garde! - -Kétaka surveillait en cet instant, les lèvres serrées, une esclave -occupée à ficeler une natte par-dessus un coffre en bois, son unique -bagage. Elle répondit sans embarras: - ---Oui, si tu n’as pas encore de femme chez toi. - -Et c’est ainsi que je me fiançai après une chasse au marais, un conte de -vocératrice, une veillée d’armes, et des inquiétudes qui maintenant se -résolvaient en une sorte de joie exaltée. Le père s’inclina avec un -simple sourire de courtoisie. Il n’avait aucune illusion sur ces -mariages, toujours irréguliers, rarement fidèles, des blancs avec les -filles de Madagascar; pourtant il était heureux de trouver un protecteur -pour son enfant, qu’il aimait, et peut-être pour lui-même. D’ailleurs, -l’idée de continence et de vertu n’est point une idée malgache. La -chasteté n’y existe point, même comme préjugé, et la liberté de la femme -en amour égale la liberté de l’homme: tradition antique léguée à cette -race par les Malayo-Polynésiens qui peuplèrent Madagascar. Et de même -qu’aux terres océaniennes, d’où qu’ils viennent, les enfants sont -accueillis par la famille de la mère, et toujours choyés. - -Comme le pays par lequel nous avions passé pour venir n’était point sûr, -nous suivîmes les tirailleurs kabyles qui regagnaient la route d’étapes -habituelle, et, une fois sur celle-ci, notre petite troupe se joignit à -l’escorte qui accompagnait le convoi quotidien des marchandises. - -Après Alarobia, la caravane ne traversa plus que des villages brûlés. On -apercevait de loin, du haut des innombrables collines de terre rouge que -nous gravissions tour à tour, leur silhouette appauvrie, les maisons en -briques crues où le pignon demeurait seul, veuf du toit effondré. Plus -près, c’était l’odeur de l’incendie récent, une âcre senteur de paille -grillée et fumante encore, de terre recuite d’où l’humidité ressortait -en vapeurs chaudes. Entre les quatre murs des habitations désertées, le -chaume consumé était tombé sur le sol même où avaient vécu des familles, -et, par-dessous les décombres, les cendres de l’ancien foyer se -distinguaient encore, plus hautes, entassées au coin sacré du nord-est, -au milieu des jarres à eau, des plats à cuire le riz, de toute une -pauvre vaisselle de terre rouge que le feu, par place, avait flambée ou -noircie. Les choses semblaient d’autant plus désolées qu’elles avaient -un air vaguement européen. Des fenêtres montraient encore des morceaux -de vitres brisées; des marches d’escalier grimpaient le long des murs; -des poulets, des dindons, revenant aux lieux d’habitude, cherchaient -leur vie sur les fumiers; et quelques demeures isolées, détruites aussi, -avaient l’aspect familier d’une ferme de Beauce. Les champs de manioc -indigène, de pommes de terre dont la semence était venue d’Europe, -étalaient leurs quadrilatères réguliers, descendaient jusqu’aux vallées -inférieures qu’illuminait le vert brillant, moiré, caressant des -rizières. Des canalisations adroites conduisaient les eaux jusqu’au -flanc des collines, et l’on devinait partout l’âpre travail d’un paysan -passionné pour la propriété, amoureux des plantes qu’on peut vendre ou -dont on se nourrit, qui croissent sous l’action du soleil, de l’eau, de -la bêche et du fémur de bœuf, transformé en massue, et qui sert à briser -les mottes de glèbe dure. - -Mais combien tout cela était bouleversé, pillé, ravagé! Parfois, sur une -haute et lointaine colline, de confuses taches blanches s’agitaient, -rayées de l’éclair d’un coup de fusil: c’étaient les Fahavales qui -surveillaient la roule, épiant les caravanes. Alors les porteurs -poussaient un cri, courant, se pressant contre les hommes d’escorte, des -Sénégalais à la peau noir-bleu, qui marchaient accompagnés de leurs -femmes aux longs seins, aux hanches larges et arrondies en lyre, -couvertes de bijoux d’argent et de cuivre, d’amulettes et de colliers -d’ambre jaune. Ces barbares, appelés par des civilisés pour réduire un -peuple moins barbare et qui, vaincu par eux, continuait à les mépriser, -nous précédaient sans ordre, avec des bondissements et des sursauts de -bêtes farouches. A peine s’ils portaient un uniforme, mais on estimait -leur courage indomptable et presque effrayant, leur santé robuste, leur -passion de la lutte sanglante, de la mort reçue et surtout donnée de -près. - -Les pauvres et craintifs portefaix malgaches, agrégés, serrés par la -frayeur les uns contre les autres, se racontaient leurs misères et leurs -supplices, disaient l’histoire des camarades passés avant eux et pris -par l’ennemi, qui leur avait coupé les jarrets. Puis, les insurgés -disparaissaient à l’horizon, et la caravane, insouciante et bavarde, -s’allongeait de nouveau, étalée sur des centaines de mètres, onduleuse, -étroite, formée d’anneaux mal liés, d’hommes unis à deux ou à quatre -pour le transport des lourdes malles, des caisses de vin et de pain, des -lits de camp, de tout le bagage et de toutes les provisions emportées -par les Européens, dans cet exil pour une contrée que leur imagination -avait crue plus sauvage encore, et dénuée de tout. - ---Nous arrivons, dit Galliac, voici l’observatoire des jésuites. - -Au sommet d’une colline ronde se dressait une coupole à moitié démolie, -un bâtiment resté banal et vulgaire, même après le drame de sa ruine. - ---Ça ne te rappelle pas l’Évangile? continua Galliac. - -Et il ajouta, avec un sourire ironique: - ---Nous ne sommes pas venus ici apporter la paix, mais la guerre! - -A ce moment, les porteurs poussèrent tous ensemble un hurlement de joie, -le cri classique, presque saint, toujours proféré à l’approche du but de -leur long voyage: c’était la Ville, le miracle de civilisation poussé -dans la barbarie de leur terre. Ils avaient assez longtemps couru, -haleté, sué dans leur sac de rabane qui les laissait presque nus, glissé -sur les argiles mouillées, frissonné sous l’ombre tragique des grands -bois de l’Est. Maintenant, ils arrivaient. - ---Antananarivo! Antananarivo! - -Devant nous la merveille énorme escaladait trois montagnes, singulière, -hautaine, bâtie par ces gens sans comprendre ce qu’ils faisaient, comme -jadis les Juifs quand ils construisirent une pyramide en Égypte, guidés -par des génies sacerdotaux et altiers. C’était Tananarive. Elle -allongeait sur plusieurs crêtes abruptes un entassement de maisons à -étages et à vérandas, des églises rouges, grises et blanches dont on -entendait les cloches, deux vastes palais, celui de la reine et celui du -premier ministre, l’un surmonté d’un dôme aplati, l’autre encadré de -quatre tours massives aux arcades romanes. La campagne, autour de nous, -n’était plus qu’une rue, les maisons encombraient, cachaient la terre. -Certaines avaient l’élégance recherchée d’une villa, affectaient, avec -leurs bow-windows, leurs _tennis-courts_, l’air intime et confortable -des cottages anglais, et partout les murs en grosses briques crues -abritaient des plantations de pêchers et de manguiers, le mélange des -cultures tropicales et des arbres fruitiers de France, ce mélange qu’on -sentait dans tout le reste, dans l’air tiède mais vif, dans les -demeures, dans le costume des indigènes vêtus de vulgaires pantalons -confectionnés sous le lamba aux plis romains. Nos filanzanes--des -chaises à brancards portées par quatre hommes qui se relayaient avec -quatre autres de minute en minute, sans arrêter leur trot -allongé--volaient sur des pistes élargies par les soldats du génie, et -nous parvînmes aux premières maisons de la ville. Là, les pistes -disparurent, les _mpilanzas_ gravirent des rocs, escaladèrent des murs, -traversèrent des cours. Il leur fallait grimper comme sur la pente d’un -toit. Cent hommes auraient pu défendre cette forteresse qui s’était -rendue sans coup férir, et l’inertie, en 1895, au moment opportun, de -cette race qui maintenant, sans espoir, se révoltait contre nous, -semblait un phénomène inexplicable. - -... La place d’Andohalo, la rue du Zoma, des murs à sauter, des fossés à -longer, des jardins privés dans lesquels on entre comme chez soi, et -nous voilà enfin rendus. La nuit est tombée, et je prends le repas du -soir seul avec Galliac, qui s’est fiancé lui-même avec Ramary, -tranquillement. - ---Et les femmes? dis-je au boy qui nous sert à table. - ---Leur esclave a fait cuire du riz, Ramilina, et elles ont mangé. - -Je monte me coucher. Kétaka est là, qui fait de la dentelle sur un gros -tambour, assise près d’une table. Elle a allumé la lampe, rangé mes -livres, mis sa malle dans un coin, fermé les rideaux; et il me semble -qu’il y a des siècles qu’elle m’attend, ou plutôt qu’elle a toujours -vécu près de moi. Elle a deux grosses masses de lourds cheveux noirs qui -tombent de chaque côté de ses épaules, l’air sérieux, simple et sûr -d’elle d’une matrone, une taille d’enfant, et des seins de petite fille, -qui gonflent un peu sa brassière puérile. - ---Kétaka, lui dis-je... - ---Oui, mon seigneur. - -Et elle me tendit ses lèvres comme une vieille épouse à un vieil époux, -se dévêtit, alla chercher une belle natte de jonc toute neuve, l’étendit -au pied de mon lit et se coucha dessus... - -C’est ainsi qu’elle devint ma femme, bien que je ne puisse dire qu’elle -ait partagé ma couche. - - * - - * * - -Mais la joie de la maison fut la petite Ramary, l’amie de Galliac. La -demi-captivité volontaire où elle vivait avait plu à ses instincts -d’enfant encore timide et que la vie extérieure effrayait; elle l’avait -acceptée avec joie. Et pourtant elle était femme, humblement et -délicieusement femme. Quand j’allais le matin trouver Galliac dans sa -chambre, je la trouvais couchée dans le même lit où elle sautait dès -qu’arrivait l’aube, car elle passait comme Kétaka, le reste de la nuit -étendue sur une natte. Elle me regardait alors avec des yeux de petite -souris brune, en même temps joyeuse et effarouchée, et ne desserrait -point l’enlacement de ses bras autour du cou de son ami. Galliac se -laissait faire. Son cœur assez rude s’était peu à peu ouvert et ému; il -était pris par le charme de cette union étrange, il jouissait d’être -maître, propriétaire et roi de ce presque animal, qui caressait, aimait, -parlait. - ---Si jamais tu me trouves en France la pareille de Ramary, me dit-il un -jour, je l’épouse. - -C’est ainsi que par degrés, il était arrivé à cette condescendance -amoureuse qui favorise le mélange des races, en crée de nouvelles dont -les futures destinées sont encore imprévues. Et puis, il y avait la -séduction, l’irrésistible entraînement d’une volupté qui n’était point -celle de nos pays, plus lente, plus indéterminée, sauvage et d’un rythme -inconnu, comme les danses qu’on danse là-bas... A ce qui nous restait de -besoins intellectuels nos conversations du soir, notre union d’intérêts, -les analogies de nos esprits et de notre éducation suffisaient. La -relative solitude nous avait faits très simples; nous nous aimions tous -deux, et nous aimions ces petites filles, avec une franchise encore -discrète, sans le dire jamais, à cause d’une espèce de pudeur à nous -avouer les changements profonds que si rapidement une autre vie sous des -cieux nouveaux avait produits en nous. Étions-nous venus pour chercher -de l’or, défricher la terre, bâtir des fortunes? Nous ne le savions -plus, et une honte nous venait parfois à sentir que nous commencions -d’oublier la patrie ancienne, et que nos cœurs ne battaient plus pour -les mêmes choses qu’en Europe. - -Galliac surtout se livrait à ces nouveaux sentiments avec une fougue -sombre, une ardeur concentrée. Il n’avait rien laissé de l’autre côté de -l’eau, ni famille, ni amitiés, et, un jour qu’il le disait à Ramary, -elle en pleura presque. - ---Tu n’as pas de père, pas de mère, de frères ni de sœurs! _O mahantra, -mahantra ianaho_, malheureux que tu es! - ---Au contraire, lui dis-je, essayant de tenter l’avarice malgache; il -est riche, c’est un héritier, Ramary! - -Mais elle répéta: - ---_O mahantra, mahantra izy!_ - -Elle ne concevait pas l’homme sans une famille, sans le père ou l’oncle -maternel, en relations eux-mêmes avec d’autres humains expérimentés et -puissants qui les appuient, les conseillent, les soignent dans les -maladies, les défendent devant les tribunaux contre les autres familles -qui attaquent l’homme seul et faible. Dans les petits traités moraux des -pasteurs protestants et des missionnaires jésuites, une phrase revient -comme un refrain dans une cantilène: «Ayez pitié des pauvres et des -orphelins.» Être pauvre ou orphelin, c’est presque la même chose; et -détruire cette conception primitive que l’individu isolé peut être -traité comme une bête fauve a été, depuis près d’un siècle et sans -beaucoup de succès encore, une des tâches de la religion et de la -civilisation chrétiennes... - -Et peut-être entra-t-il, dans l’âme à peine née de la petite Ramary, -l’idée délicieuse qu’elle devait avoir pitié de celui qu’elle aimait. - -Malgré tout ce grand amour et ses jeunes quatorze ans, elle n’était -point vierge et l’avouait sans honte, car la virginité, chez cette race, -n’apparaît à beaucoup de mères que comme une possibilité de douleur -qu’il importe de faire disparaître dès les premiers mois de la vie, -alors que l’enfant est encore presque sans conscience du mal qu’il -ressent. D’ailleurs, dès ses premières années, sous les ombrages saints -d’Antsahadinta, près des tombeaux des nobles, surmontés d’une petite -maison de bois où leur âme vient se reposer, elle avait eu des amis de -son âge qui n’étaient point innocents et, plus tard, elle avait suivi, -dans le Vonizongo aux vallées pleines de palmiers verts, un Anglais, -fils de pasteur, qui l’avait un jour quittée pour aller dans le bas -pays, emportant une ceinture pleine de poudre d’or. Il pensait bien -revenir, mais, en traversant une des rivières de la côte, sa pirogue -avait chaviré et sa lourde ceinture l’avait entraîné au fond. A -l’anniversaire de cette mort, Ramary dénouait ses cheveux et portait des -voiles bleu foncé, parce que, si elle avait négligé ces rites, le -_matotoa_, le fantôme, aurait pu s’offenser; mais elle n’était plus -triste en pensant à lui, et de ses précédentes aventures ne songeait à -rien cacher, puisque ces aventures, d’après son étrange morale, -n’avaient rien de déshonorant. Elle savait seulement qu’elle ne pouvait -s’unir qu’à des hommes appartenant comme elle à la première caste, ou à -des vazahas, qui sont au-dessus de toutes les castes. Elle croyait aussi -qu’une fois «mariée», il n’est point convenable qu’une femme sorte de la -maison conjugale. Cela s’appelle _mitsangan-tsangana_, courir, et ôte de -la considération. Il y avait dans Tananarive une foule de jeunes -personnes distinguées par la naissance, même parmi les filles d’honneur -de la reine, qui ne craignaient point d’aller faire en ville des visites -dont le but était plus ou moins honorable: Ramary, qui conservait les -mœurs austères de la campagne, ne cachait point son mépris pour ces -demoiselles. - -Mon amie Kétaka partageait sur ce point l’opinion de sa sœur, et même, -plus rude, elle l’exagérait; car Ramary, étant amoureuse, était -indulgente, et cette indulgence lui avait donné une grande amie qu’elle -protégeait un peu, ce qui la rendait fière: une jeune femme illustre -mais mal vue, la princesse Zanak-Antitra. - -Dans cette cour barbare de Ranavalona, où cependant les exigences de la -morale n’avaient rien d’excessif, et qui ne péchait point par -l’hypocrisie, la passion furieuse de la princesse avait fait scandale. -C’est que des raisons puissantes, des raisons d’État s’opposaient à son -amour pour le capitaine Limal. Il y avait alors autour du palais tant -d’intrigues, tant d’arrivées louches d’émissaires venus on ne savait -d’où, repartant pour des destinations inconnues après des visites -secrètes à de très hauts personnages! Et la princesse Zanak-Antitra -disait tout au capitaine; elle eût livré son mari, elle eût livré la -reine et ses propres enfants, n’ayant plus ni patriotisme--si jamais le -patriotisme a existé à Madagascar,--ni religion, ni même le respect des -intérêts de la famille, ce principe sacré qui est la base de la -véritable moralité malgache. De sorte que le chapelain de la reine, la -reine elle-même, et le mari de la princesse, jusque-là débonnaire, -suivant la coutume des maris bien élevés, intervinrent rudement: on -défendit à la princesse de voir son grand ami, et elle le vit. On décida -de l’enfermer, on la retint prisonnière, et alors elle rugit de fureur, -déclara qu’elle était d’une caste à choisir elle-même ses amants. On lui -envoya des pasteurs européens qui lui firent la leçon: alors elle -demanda le divorce. Son amour était si vrai et si ardent qu’il allait -jusqu’à l’enfantillage, qu’elle pleurait dans les cérémonies publiques, -au temple, au bal, aux revues, les yeux dans le mouchoir que le -capitaine, furtivement, lui avait passé. Cependant, n’osant plus le voir -chez lui, elle lui donnait rendez-vous dans notre propre maison, -arrivait en tempête, au trot de ses huit porteurs, toute vêtue de soie -blanche, de lourds et laids bijoux d’or et de perles à son cou. Et -c’était pendant des heures des babillages sans fin avec Ramary, des -confidences heureuses, jusqu’à l’arrivée du capitaine Limal. - - * * * * * - -D’ailleurs, au milieu de la guerre qui la cernait, la ville entière -vivait en une indifférence chantante, voluptueuse et séductrice. La -saison des récoltes était venue, les grandes rizières avaient jauni; -courbées sur la glèbe molle, d’un coup rapide d’une faucille grossière, -les jeunes filles coupaient au pied les gerbes. Vers le soir, on les -voyait revenir, tenant dans leur main droite un des lotus violets éclos -dans les marais féconds, au milieu des touffes pressées de la bonne -plante nourricière. Elles remontaient ainsi les collines, leur frêle -figure brune calmée et lassée de travail, la belle fleur pareille, sur -leurs voiles blancs, à une étoile bleue, les cheveux aux épaules, le -soleil derrière elles; et de petits enfants nus les suivaient, couverts -de boue, et riant d’une joie sans cause. Toutes, les maîtresses et les -esclaves, ayant été à la moisson, se retrouvaient le soir autour des -marmites de riz fumant, car une singulière égalité régnait entre les -seigneurs et les serfs, et la simplicité d’une habitation et d’une -nourriture communes adoucissait la barbarie de l’esclavage; mais parfois -on entendait une mère pleurer, comme Rachel, parce qu’elle allait être -privée de son enfant, vendu au loin. - - * * * * * - -... Vers cette époque, la femme esclave que possédait Kétaka mit au -monde une petite fille. Cette chose à peine vivante avait une mine -noiraude et sérieuse, et ne pleurait pas comme les enfants d’Europe; sa -mère la portait sur son dos, emmaillottée dans les plis de son lamba, ou -la posait toute nue, au grand soleil, sur le gazon du jardin. Kétaka fut -bien heureuse. C’était pour elle un accroissement de fortune, un -agrandissement de sa dignité; d’ailleurs, d’après les coutumes, elle -était moralement la seconde mère de ce tout petit, et cette -responsabilité lui donnait à la fois de l’orgueil et de l’amour. La -maison compta de la sorte un hôte de plus. Nous avions aussi un singe, -un chien, un mulet, beaucoup de poules et de dindons et deux petits -cochons noirs. - -Ainsi notre vie coulait dans une paresse heureuse. Ramary avait choisi -la meilleure part; Kétaka s’inquiétait de beaucoup de choses et -dirigeait la maison. Je croyais l’aimer seulement parce qu’elle -m’appartenait, sans m’apercevoir que des sentiments plus intimes se -mêlaient pour me lier à elle, et qu’en flattant mes sens, en m’épargnant -des soins pénibles, elle s’était emparé de moi plus que je ne la -possédais. Les grandes pluies estivales avaient cessé, la poussière -rousse du sol desséché montait par larges cercles dans le ciel toujours -pur, et le besoin me venait parfois d’associer cette beauté immuable et -sèche du paysage avec la politesse immuable et réservée des habitants. -Kétaka était bien de leur race. Elle en avait la fierté, l’avarice, -l’esprit processif, formaliste et dominateur. Il y avait encore d’autres -éléments, je le sais bien: une lâcheté qui s’écrasait devant la force -brutale, un mépris déférent pour l’étranger auquel elle était soumise. -Mais le fond de son âme obscure, au-dessous même de principes raides et -solides, contraires aux nôtres, légués par l’hérédité et la tradition, -c’était un orgueil aveugle ou dissimulé, une obstination farouche à ne -jamais demander grâce, et à garder sa liberté, à vivre dans _les idées -qu’elle comprenait_. - -J’avais acheté un jour, dans une vente publique, une centaine de mètres -de cretonne rouge, où étaient imprimées de grandes roses pâles. Tout de -suite, Kétaka prit un marteau, des clous, fabriqua une espèce d’échelle, -et commença elle-même de tendre la pièce où nous vivions, plaçant -l’étoffe, dressant des plinthes de bambou, active, agile, infatigable, -avec la vanité secrète de servir à quelque chose, d’être une maîtresse -de maison qui sait créer un intérieur. - ---Tu travailles très bien, petite Kétaka! lui dit Galliac en riant; mais -tu ne coucheras jamais dans la belle chambre. Ne sais-tu pas que -Ramilina trouve que tu n’es pas gaie, et en a assez de toi? - -C’était une plaisanterie, mais Kétaka n’entendait point la plaisanterie. -Quand je revins pour le repas du matin, elle m’adressa d’un ton froid -quelques paroles dans cette langue provinciale et surannée que j’avais -parfois du mal à comprendre et que, cette fois encore, je ne compris -pas... - -Et je répondis: «Oui», malgré cela, suivant l’immémoriale habitude des -sourds et de tous ceux qui, pour une raison quelconque, n’entendent pas -ce qu’on leur dit. Elle prononça encore d’autres paroles, et je répondis -«oui», encore au hasard sans même essayer de deviner. Le soir, elle -avait disparu. Et c’était si imprévu, cette fuite de celle qui jamais ne -quittait ma demeure, que je crus à une escapade et attendis avec -sécurité. Mais Ramary me dit alors: - ---Ma sœur ne reviendra pas. Elle t’a demandé si c’était vrai que tu ne -voulais plus d’elle et tu lui as répondu «oui». Elle t’a demandé s’il -fallait chercher les menuisiers pour finir ta belle chambre, et tu lui -as répondu que c’était bien. Elle a fait suivant ton désir. - -Et je me sentis profondément seul. Je fus comme un enfant auquel il -manque son jouet. Elle était chez son oncle Rainimaro. La faire -chercher? Et mon orgueil, à moi, mon orgueil blessé d’Européen! Elle -était partie sans un mot de reproche, sans une récrimination, sans une -larme. J’étais plein de fureur devant une décision si vite prise, une -résignation si dédaigneuse. Et ce fut la princesse Zanak-Antitra qui fit -les démarches, finit par nous raccommoder, et Kétaka revint, toujours la -même, avec une fierté de déesse et d’idole. - -Et cela dura ainsi... Des joies de tous les jours qui n’étaient pas des -joies, parce que c’est la loi humaine qu’il se faille blaser, des -inquiétudes, de petits froissements, des soucis que je me rappelle -maintenant comme des délices. Puis la maison se vida de Galliac, mon -presque frère. - -Il s’ennuyait, étouffait dans la ville, et partit malgré les incendies, -les prédictions sinistres, les départs d’autres Européens qui n’étaient -point revenus. Mais il avait goûté de la brousse et il la lui fallait. -Ce n’était même pas un voyage qu’il allait accomplir; quinze jours dans -le sud, à une vingtaine de lieues de Tananarive! Il en haussait les -épaules. Le matin, au milieu de ses bagages et de ses porteurs, c’est à -peine s’il s’émut, parce qu’il ne voulait point s’émouvoir. Pour Ramary, -il allait à la chasse. - ---Adieu, vieux! - ---Adieu, vieux! - -Le cœur qui se serre, l’ennui douloureux de celui qui reste, est-ce que -cela se dit? Ah! que je l’aimais pourtant, et comme il m’aimait! Mais -l’avouer, mais s’embrasser, quand on vieillit, quand on a la peau durcie -par les soleils de là-bas, et des lèvres viriles qui trembleraient dans -un sanglot, si l’on tentait de leur faire dire la tristesse de -l’abandon? Non: «Adieu, tu m’écriras?--Crois pas. Pas moyen.--Alors, -adieu!--Adieu!» - -La petite caravane s’éloigne, tourne le lac, se perd au delà de la place -sainte, où chaque année la reine réunit son peuple derrière -l’Ambohi-dzanahare stérile. Maintenant, même du haut de ma galerie, je -ne vois plus rien. Mais j’entends un grand sanglot. C’est Ramary qui -pleure, qui pleure à chaudes larmes, la figure cachée dans ses voiles, -et ne veut pas être consolée: - ---Il m’a dit qu’il allait tirer les oiseaux, mais ça n’est pas vrai. Il -est allé se battre, et je ne le reverrai plus jamais! - - * - - * * - ---Ramilina, voici ma sœur Sary-Bakoly qui veut te faire visite, me dit -Kétaka. - -La «Statue-de-terre-cuite» est devant moi, accompagnée d’une esclave qui -porte un panier de bananes et d’oranges, un poulet et des œufs, car il -n’est point convenable de faire une visite de cérémonie sans offrir en -même temps un cadeau. Elle est revenue de Mouramangue avec le lieutenant -Biret, son ami. Elle est heureuse de retrouver ses sœurs unies à des -vazahas illustres, et demande la permission de venir les voir souvent. -J’accorde toutes les permissions possibles, sans hésiter. - -Sary-Bakoly était grande, assez âgée déjà: figure intelligente et sèche, -impénétrable et polie, avec d’âpres dessous de volonté qui la faisaient -ressembler à Kétaka. Tout de suite elles commencèrent ensemble une -longue, une interminable conversation, se donnant des nouvelles des -frères, des parents, des bêtes et des hommes, des terres à riz et à -manioc, allant soupeser la négrillonne, future esclave que sa mère -esclave avait donnée à Kétaka. Et je compris combien les intérêts de la -famille et du clan tenaient de place dans ces âmes, et combien mon -fugace passage dans leur vie les occupait peu. Dans leur consentement à -nous traiter en maîtres et en époux, il entrait autant de condescendance -que de crainte et de faiblesse, et je devinais en elles des griefs -silencieux, un mépris mérité pour notre ignorance de certains rites et -de certains devoirs, des jugements portés d’après des principes moraux -qui ne sont pas les nôtres... Sary-Bakoly revint souvent; puis une fois -elle m’annonça qu’elle allait passer quinze jours dans sa famille, avec -la permission du lieutenant. - ---Tu entends, Ramilina? me dit mon amie. - -Et je répondis, comme toujours, que j’entendais parfaitement. Ma quasi -belle-sœur me fit alors un grand remerciement, avec un air de gratitude -singulière, comme si je venais de prendre un engagement important. - -Ramary n’assistait point à ces conversations. On la considérait comme -une trop petite fille, et son grand amour pour Galliac en faisait une -espèce de traîtresse, la mettait en dehors de la famille et des usages. -C’est ainsi que se prépara la catastrophe, en même temps qu’une autre, -plus tragique et irréparable. - - * - - * * - -J’avais accueilli Sary-Bakoly avec une faveur un peu ironique, et toute -particulière, parce que son ménage avec le lieutenant Biret me -paraissait présenter des caractères intéressants. Il différait beaucoup -des nôtres: c’était Sary-Bakoly qui tenait les cordons de la bourse. -Tous les mois--un lieutenant, à Madagascar, n’a pas de gros -appointements, et, quand il est amoureux, il faut bien qu’il consente à -quelques sacrifices,--le lieutenant Biret remettait à son amie le -montant total de sa solde. Sary-Bakoly tenait les comptes, lui donnait -au jour le jour son argent de poche, et acquittait les notes de son -tailleur. On eût dit, de la sorte, une revanche individuelle indigène -contre notre système colonial. Et quel est, en effet, le principe de ce -système? que l’indigène paye, et que nous administrons avec son argent, -après avoir prélevé, comme il convient, les appointements de nos -fonctionnaires, et en gardant pour nous le bénéfice. Ici, c’était -l’amant européen qui payait, la maîtresse indigène qui administrait, en -gardant tous les profits: et ce renversement des rôles m’inspirait -parfois de salutaires méditations. Mais on a tort de confondre les -considérations générales de la politique, et la conduite d’un ménage. Le -départ de Sary-Bakoly pour Mouramangue, le ton tout gracieux et dégagé -des adieux que je lui fis, et aussi--cet aveu est humiliant, mais je le -dois faire--l’indélicatesse avec laquelle le lieutenant Biret s’empressa -de profiter d’une coutume malgache que j’ignorais, furent la cause de -graves désordres. - -Ce fut Joseph, mon _boy_, qui se chargea de m’avertir. Il advint qu’un -soir, en servant à table, il manifesta qu’il avait quelque chose à me -dire. - -Les femmes faisaient cuisine à part: un plat de riz cuit à l’eau, avec -du sel, du piment et du sucre; des poissons secs ou un peu de viande -dans les grands jours, telle était leur nourriture. Il n’eût point été -digne de les recevoir à notre table, et d’ailleurs cette faveur les eût -embarrassées, pour une raison matérielle bien simple: elles n’étaient -point capables de se servir d’une fourchette. La cuiller seule a pénétré -dans la civilisation malgache. J’ai dîné chez la reine, avec toute sa -famille, avec les filles des ministres, avec les femmes de tous les -grands de la cour--quelles femmes et quels grands!...--et je ne sais pas -s’il en est cinq ou six qui connaissent l’usage d’un autre instrument de -bouche. Aussi l’attitude de la reine, de ces dames, de ces demoiselles, -était-elle héroïque: elles siégeaient, souriaient, et ne mangeaient -point. Il est vrai que beaucoup se rattrapaient sur le champagne. -Ajoutez que nos épouses, malgré toute leur noblesse, venaient des -champs. Elles ne s’asseyaient sur une chaise que pour accomplir un -certain nombre de gestes que leurs maîtres protestants et catholiques -leur avaient appris: écrire, lire, travailler à l’aiguille. Mais on -avait omis de leur enseigner à manger comme les blancs, il leur fallait -être accroupies sur une natte, devant la marmite fumante. C’étaient -encore de petites sauvages. - -Donc Joseph, mon _boy_, servait mon repas, solitaire depuis le départ de -Galliac, et j’avais pris l’habitude de le laisser parler, pour atténuer -l’ennui de l’heure. Je l’estimais pour sa politesse, sa douceur, son -hypocrisie, qui en faisaient un bon domestique; enfin, il était assez -délicieusement paresseux pour préférer l’ignominie ou la bizarrerie des -tâches à leur rudesse. En ce moment, il était en train d’enlever avec -gravité, du bout d’une paille, les fourmis qui nageaient dans ma tasse -de café. Les fourmis étaient la plaie de la maison. Il y en avait -partout, et surtout dans le sucrier. On avait beau cacher ce vase dans -les endroits les plus clos et les plus altiers, l’entourer d’un océan de -vinaigre, le fermer par des procédés perfectionnés, on y trouvait -toujours autant de ces petites bêtes que de grains de sucre en poudre. -Le plus simple était de se servir en faisant pour un instant abstraction -de ces corps étrangers, et de les faire pêcher ensuite par son -domestique. Joseph ne jugeait pas cela extraordinaire, ni moi non plus. - -Mais, ce soir-là, il serrait les lèvres d’une façon inhabituelle, dont -l’importance de l’opération précédemment exposée ne suffisait pas à -rendre compte. - ---Seigneur, dit-il enfin, savez-vous que Kétaka a passé la journée chez -le lieutenant Biret? - -Joseph avait vu avec chagrin la régularité de nos mœurs. Il eût aimé -être, dans la maison, non seulement Ganymède, mais encore Mercure, à -cause des profits. Je lui déclarai tout net qu’il n’était qu’un vil -calomniateur. Seulement, un quart d’heure après, j’avais la faiblesse -d’interroger Kétaka. - ---Si j’ai été chez le lieutenant Biret? dit-elle. Oui! Puisque la -Statue-de-terre-cuite l’a quitté, et qu’il n’a plus de femme, et qu’elle -est ma sœur. - ---C’est bien. Tu vas partir ce soir. - ---Il fait nuit. Attends jusqu’à demain, dit-elle tranquillement. Il -n’est pas convenable qu’une femme sorte dans la rue à cette heure. - ---Va-t’en! dis-je. - -Sa sœur Ramary accourut, m’embrassa: - ---O Ramilina, pourquoi es-tu fâché? Puisque c’est le lieutenant Biret, -et puisque Sary-Bakoly est partie, elle devait la remplacer: ce sont les -rites... elle aurait été montrée au doigt. - -Dans sa douleur, elle appuyait son nez contre ma joue, à la mode de -l’ancien baiser malgache, en aspirant l’air. - ---Va-t’en! dis-je encore à Kétaka, plus rudement. - -Elle ne baissa pas son regard noir, et dit à sa sœur à voix haute, en me -montrant: - ---_Afabaraka izy!_ Il est déshonoré - -Une heure après, elle était partie, sans faire de bruit, sans daigner -même me revoir, incapable de demander grâce. - -J’étais déshonoré. Ramary me le répéta. L’insulte que j’avais faite à sa -sœur était impardonnable. La place que Sary-Bakoly avait quittée, les -coutumes des ancêtres ordonnaient à Kétaka de la prendre, et c’était -toute sa famille que j’avais insultée en la chassant pour avoir rempli -l’antique et imprescriptible devoir. - ---Moi, je te pardonne, me dit Ramary, parce que tu es l’ami de Galliac. -J’aime mieux me compromettre moi-même, me fâcher avec les miens, que de -quitter cette demeure où il reviendra... hélas! reviendra-t-il?--Mais -les autres, ils l’auront toujours en mépris. - -La princesse Zanak-Antitra elle-même me donna tort. Et, comme elle me -voyait veuf, comme Ramary, esseulée, était très triste, elle ne trouva -rien de mieux que de lui faire envoyer une invitation pour une sauterie -d’après-midi chez la reine. En ma qualité d’Européen, on serait trop -heureux de me recevoir; Ramary me devancerait, et je la pourrais -rejoindre discrètement. C’était un grand honneur que d’être prié à ces -fêtes assez intimes: la petite abandonnée en sauta de joie. - ---Tu vas me donner dix piastres, Ramilina, ton ami Galliac te les -rendra. Il faut dix piastres au moins. D’abord, j’aurai des souliers de -soie noire, des _kiraro merinosy_, c’est si joli! J’ai la robe qui m’a -servi pour la fête des tombeaux: elle est magnifique, couleur de cuivre -rouge; mais je mettrai un nouveau corsage, et, avec des bas blancs, un -corset comme les dames blanches, je serai très belle. - -Trois jours à l’avance, il vint une matrone pour préparer sa coiffure. -Elle lui lava les cheveux, et les oignit de pommade à la rose. Puis, et -cela dura près d’une demi-journée, elle les tressa en une infinité de -petites nattes, comme on fait parfois en France pour la crinière des -chevaux; enfin, lorsqu’une nuit fut passée, on défit les nattes, les -cheveux retombèrent, ondulés, pareils à des vagues noires et brillantes; -et le matin même de la fête, avec l’aide de mon domestique Joseph, -enchanté de trouver une occupation peu pénible, on lui dressa un chignon -compliqué. Elle partit dès deux heures sonnées, fière des quatre -esclaves loués qui la portaient en filanzane,--car elle s’était payé un -équipage!--fière de sa robe aux reflets métalliques, où la taille, j’en -ai bien peur, n’était pas tout à fait à sa place; fière aussi d’avoir -quitté sa puérile brassière pour ce raide corset; pour cette contrefaçon -de toilette parisienne, son lamba aux plis chastes, qui donnait de loin -à sa mine de jeune singe adroit un peu de grâce antique, un charme -léger, une élégance longue et souple; elle partit, faisant sonner sur -l’escalier ses souliers de mérinos, et, resté seul après elle, je -songeai à sa démarche ancienne sur les bords du lac d’Antsahadinta--la -démarche silencieuse de ses pieds nus sur l’herbe rude, quand ses talons -roses, posés à plat sur le sol, lui faisaient cambrer les reins, et -dresser sa jeune tête. - -Et à mon tour j’appelai mes porteurs, pour me rendre au Petit-Palais où -l’on dansait ce jour-là. - -Tout au fond du Rouve, l’ancienne ville sainte qui jadis contenait -Tananarive entière, au delà des tombeaux des vieux rois, il dressait ses -arcades de bois légers qui s’enlevaient sur des chapiteaux de couleur -brune et chaude. Du dehors, on entendait déjà le bruit d’un mauvais -piano: j’entrai. - -Au fond d’une salle carrée, dominée par une galerie circulaire, la reine -était assise sur son éternel trône doré. Elle était laide, sèche, assez -vieille déjà, et n’avait pas eu d’enfants. Si même elle était devenue -mère, il était décidé d’avance, par la loi du royaume, que sa -progéniture, ayant pour père légal Raini-laiarivony, qui n’était pas de -caste noble, n’aurait pu régner. Pourtant, elle-même n’avait pas sans -mélange, dans ses veines, le sang des Malais qui, après de longues -aventures perdues dans l’obscurité des temps légendaires, avaient poussé -jusque sur les plateaux rouges et stériles, d’où ils étaient ensuite, -d’un mouvement énergique et prudent tout ensemble, descendus à la -conquête de l’île. Les unions politiques de ses aïeux avec des filles -sakhalaves aux mâchoires bestiales avaient noirci son teint, jeté en -avant sa bouche dure, et l’on sentait dans tout son être, avec une -dignité assumée mais habituelle, de l’intelligence, de l’astuce, une -violence contenue, de longues rancunes, peut-être un désir de vengeance -amer, muet et brûlant. Ce n’était un mystère pour personne que les -conquérants français l’accusaient de conspirer, racontaient de louches -histoires de lettres signées d’elle, scellées de son sceau, prises entre -les mains des insurgés. Et cependant ces mêmes conquérants venaient en -uniforme à ses fêtes, dansaient, courtisaient ses filles d’honneur; et -dans cette salle, tandis que leur taille se courbait pour des saluts, -leurs yeux, leurs gestes, leurs voix semblaient prédire des exils et des -poteaux d’exécution. - -Ramary regardait tout cela avec des yeux gais, parce que l’heure était -joyeuse et qu’elle ignorait tant d’intrigues et tant de menaces. Elle -sautait, se laissait entraîner par les beaux officiers, retrouvant des -amies, se faisant patronner par l’impérieuse Zanak-Antitra, furetant -dans les salles voisines; et tout à coup elle vint me dire en mettant un -doigt sur sa bouche: - ---Ramilina, viens voir! - -Et ce qu’elle me montra, c’était, dans une pauvre chambre, étroite comme -une prison, tendue d’un papier déteint, un vieil homme qui me reconnut -et m’appela. - -L’homme était Raini-tsimbazafy, le nouveau premier ministre. Et comme -cette fonction jadis était terrible et auguste, pour l’amoindrir et la -déconsidérer, on la lui avait donnée, parce qu’on le croyait inoffensif -et bête. Caché dans ce trou, vêtu d’une sale robe de chambre, assis -devant un papier qu’on lui avait envoyé de la Résidence, il considérait -d’un œil anxieux l’espace laissé par l’écriture au bas de la page. - ---J’ai reçu cela tout à l’heure, me dit-il à voix basse. Où faut-il -signer? - -Et quand je lui eus montré la place du doigt, il continua timidement: - ---Est-ce que c’est vrai que vous allez démolir la cabane -d’Andrian-ampo-in-Imérina? - -C’était une humble hutte de bois et de paille, où vécut le fondateur de -la dynastie, et de laquelle il avait marché à la conquête de l’île, aidé -par les premiers Européens qui préparèrent du même coup la grandeur et -l’anéantissement de la dynastie. Entre leurs larges palais modernes, -dans l’orgueilleuse conscience du chemin parcouru, ses successeurs -avaient conservé l’antique demeure. Elle penchait à droite, vaincue par -le temps, pieusement étayée, révérée toujours, et, pour fouler la cendre -du foyer de cette masure presque en ruine, il fallait être d’un sang -noble. Depuis trente ans la vieille esclave, nourrice d’un roi, qui la -gardait, n’avait jamais pénétré dans la partie réservée aux seuls hommes -libres, derrière le poteau central; et pour sortir de la hutte elle se -faisait porter, afin de ne pas souiller, de ses pieds avilis de -servitude, la meule ronde qui servait de marche au seuil sacré. - ---Est-ce vrai, répéta-t-il humblement, que vous allez la démolir? - -Et je répondis vaguement: - ---Il y a des projets aux Travaux publics pour l’embellissement du Rouve. - ---On dit, murmura-t-il, honteux de sa superstition, que lorsque les cinq -pierres de son âtre auront disparu, c’en sera fait du royaume... Tout ce -que vous faites est bon, mais je ne comprends pas toujours. Je suis très -vieux, très malade. Est-ce que vous croyez que la France voudra bien me -laisser m’en aller? - -Comme je ne répondais pas, il considéra d’un air abattu le grand sceau, -instrument de ses fonctions dérisoires, et ajouta: - ---Je vous ennuie. Allez danser. - -Si nous n’étions pas venus y substituer la nôtre, eût-elle pu vivre, la -civilisation ébauchée qui avait bâti ce palais, créé cet empire en moins -d’un siècle, commencé d’assimiler nos sciences et nos religions, sans -trop de gaucherie, comme on retrouve une chose perdue, dont on reconnaît -l’usage? A cette heure je la voyais s’effondrer, et, comme si nous -avions eu besoin d’une excuse, nous cherchions à nous repaître du -spectacle de ses ridicules et de ses vices. Des danseurs avaient -découvert dans une pièce écartée la princesse Rasendranoro, que la -reine, sa sœur, avait fait enfermer parce qu’elle était ivre, comme tous -les soirs; et ils la ramenaient vacillante, injurieuse, roulant son -corps énorme jusqu’au trône où elle vint s’appuyer en riant. Près -d’elle, le prince Rakoto-mena, l’héritier présomptif, qui jadis avait -fait assassiner des Français dans les rues de Tananarive, penchait son -front bas et ses yeux sanglants, comme un taureau méchant mis sous un -joug dont il frémit. - ---Viens, dis-je brusquement à Ramary. Je me sens triste, ici. J’aime -mieux visiter le grand palais. Je ne l’ai pas encore vu. - -Ce n’était pas l’usage. Mais pouvait-on refuser quelque chose à un -blanc? Un des officiers s’incline, trouve ma fantaisie naturelle, -ingénieuse, charmante, et il nous précède dans les escaliers aux marches -basses et irrégulières. Nous traversons deux hautes salles, parquetées -de bois de rose et d’ébène, et si pleines d’ombre, même à cette heure, -qu’elles semblent des cavernes souterraines, qu’on s’y heurte à des -lits, à de vulgaires meubles européens, à des cabinets en marqueterie -hindoue, dont la bizarrerie orientale amusa quelques instants le caprice -des anciens souverains, et qui maintenant pourrissent dans ces espèces -de greniers. Enfin nous voici au sommet, accoudés à la balustrade qui -entoure le toit. - -L’oiseau de la force, l’aigle, que la dynastie a pris pour emblème, -dresse au-dessus de nos têtes ses grandes ailes de bronze. Et devant -nous, c’est toute l’Émyrne. - -La lumière du jour vers l’ouest se teintait déjà d’écarlate et de -cramoisi; de grandes collines se heurtaient en désordre, baignant leur -pied dans les rizières jaunies, tachées de marais, et la campagne sans -arbres, onduleuse, immense, allait mourir au pied de l’Ankaratra -dentelé, la montagne sainte, pleine du vol éternel des grands oiseaux de -proie qui protègent cette demeure des morts divinisés. Sous nos pieds -des maisons à arcades, des jardins, des églises, se pressaient, -chevauchaient, dévalaient les pentes jusqu’à une large prairie verte, -entre l’Ambohi-dzanahare, couturé de cicatrices, et le Lac sacré creusé -par Radame: vue rapide et vraiment royale du miracle de cette ville -fondée par l’hésitant génie d’un peuple qui maintenant se mourait. - -Tout à coup, un murmure monta vers nous. Les taches blanches des lambas -se précipitaient vers l’enceinte du Rouve; il sortait de cette foule un -cri de pitié, un gémissement d’horreur infinie, et un homme déguenillé, -tremblant, s’abattit sur le seuil même, disant des choses affreuses que -nous n’entendions pas. - ---O mon Dieu, dit Ramary, qu’est-ce que c’est?... Viens voir Ramilina, -j’ai peur. - -Et nous redescendons en courant. Les invités sont déjà dans la cour, et -devant la reine, devant les Européens en habit noir et en uniforme, un -nègre est accroupi, couvert de sang, d’un sang desséché qui fait des -plaques sales sur sa peau poussiéreuse. Ses bras sont hachés, des -muscles blanchâtres apparaissent sur la chair grelottante, et ses dents -claquent de fièvre. C’est Rainibozy, le chef des porteurs de Galliac. - -Il me reconnaît, et me dit d’un ton monotone, résigné, la phrase qu’il a -peut-être répétée cent fois depuis son arrivée, qui n’est plus pour lui -qu’un bout de rôle, une tragique leçon récitée. - ---_Efa maty Ragalliac!_ On a tué monsieur Galliac! - -Et je pousse un cri si furieux, si désespéré, qu’on n’entend pas le -gémissement de Ramary. - -... L’homme parla, tendant vers nous ses mains mutilées d’où le sang -coulait, et ce qu’il disait était horrible et simple. Les Fahavales -étaient venus, une première fois, la nuit, attaquer un petit village où -couchait la caravane de Galliac, qui avait résisté victorieusement, -gardant son beau sang-froid, barrant la seule entrée d’une lourde pierre -ronde, confiant aux habitants les cinq mauvais fusils qu’il avait -emportés. Le matin il avait tenté de faire retraite sur Tananarive. Ses -porteurs s’étaient enfuis, il était presque seul. A midi, il arrivait à -pied dans un autre village, Manantsoa, écrasé par la fatigue et la -chaleur. - ---Ne t’arrête pas, monsieur le vazaha, avait dit le gouverneur. Va-t’en -vite, ils vont revenir. - -Et ils étaient revenus, en effet, plus nombreux, entraînant avec leur -bande tous les habitants du pays, qui avaient senti l’odeur du pillage, -vu passer des caisses en métal brillant que leur rapacité croyait -pleines de mystérieuses richesses. Pendant deux heures, blessé déjà, -haletant, voyant venir la mort, il s’était défendu dans une maison bâtie -de briques crues. A coups de bêche, on avait fait un trou dans la -muraille pour parvenir jusqu’à lui. Mais la brèche faite, personne -n’osait entrer. Alors on avait mis le feu au toit, et il avait péri -brûlé, criant sa douleur, et sa peur même peut-être, son sang-froid et -son courage vaincus par l’épouvante de la hideuse mort. Et le chef des -rebelles avait attendu tranquillement la fin de l’incendie, il était -entré, avait retrouvé en tâtonnant le cadavre sous la cendre, et, se -penchant sur lui, un couteau à la main, s’était relevé en jetant à la -foule un lambeau de chair dont l’arrachement avait laissé sur le ventre -noirci une large blessure rouge, qui fumait. Rainibozy s’était lui -aussi, défendu à la porte de la case, et on lui avait haché les mains. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - * - - * * - -... Ramary s’était réfugiée chez son oncle Raini-maro. Là-haut, sur la -galerie supérieure de la maison, elle hurle sa douleur, et, jaillissant -d’une robe bleue déchirée, ses bras nus se lèvent et s’abaissent -au-dessus de son corps vautré à terre. Elle crie sans fin, les yeux -pleins de lourdes larmes, ces beaux yeux que j’aimais pour leur enfance -et leur gaieté. Il fait nuit et de petites bougies ont été fichées en -terre. Des formes humaines s’agitent tout autour, il en sort un murmure -de causerie tranquille, et parfois un grand gémissement solennel et -théâtral, répondant à quelque sanglot plus fort de la femme qui pleure -sa misère, son gros chagrin fugace et violent d’enfant et de femelle. Ce -sont nos porteurs, leurs femmes et leurs filles, les parents de la -petite veuve, venus pour honorer le deuil terrible: et tous boivent du -rhum que Ramary leur a fait offrir, selon les rites. Beaucoup sont -ivres, et, accroupis ou couchés, ils écoutent les joueurs d’accordéon ou -de guitare loués pour l’orgie des funérailles, tandis que d’autres font -cuire des quartiers de bœuf, en plein air, au bout d’une baguette, et -les mangent gloutonnement. Ces choses sont faites aux frais de -Raini-maro et de sa nièce; mais l’oncle, ivre lui aussi, et majestueux, -surveille du coin de l’œil une assiette placée sur une table, et pleine -déjà de petits morceaux d’argent: offrande des pleureurs et des -pleureuses, qui de la sorte, paient discrètement l’hospitalité -funéraire. Cependant, un des vocérateurs accorde sa _valiha_, la tige de -bambou, dont on a soulevé à même la souple écorce pour en faire des -cordes musicales, et il chante la chanson de l’abandonnée: - -«Je ne suis plus qu’un errant morceau d’écorce, éclaté des jeunes -pousses du bananier; mais quand j’étais riche et heureuse, les amis de -mon père et de ma mère m’aimaient. Quand je parlais, ils étaient confus; -quand je les prêchais, ils courbaient la tête. Aux parents de mon père, -j’étais la protection et la gloire; aux parents de ma mère, l’ombre -large contre les soleils brûlants. J’étais pour eux comme la génisse née -en été, leur joie et leur richesse, j’étais celle dont on dit: Voici le -grand figuier, ornement des champs, voici la grande maison, ornement de -la ville; voici la protection, voici la gloire, voici la splendeur et -l’orgueil, voici celle qui conserve la mémoire des morts! Car ils -m’admiraient comme une stèle funéraire, haute et droite, et ils me -recevaient avec des cris d’amour, et des saluts sonores. - -»Et maintenant je suis comme l’écorce errante, éclatée des jeunes -pousses du bananier, je suis laissée seule, désolée, inutile, haïe par -la famille de mon père, rejetée par la famille de ma mère, considérée -comme une pierre sur laquelle on fait sécher les vêtements au soleil, et -qu’on repousse quand le jour devient nuageux. O peuple! durant que je -parle, je me reproche moi-même, car je suis à la fois reprochable et -déshonorée.» - -Tous alors poussèrent de grands cris, et entonnèrent ensemble le lamento -de la mort, sur un air harmonieux et lent. C’était à peine des paroles -que ces paroles indéfiniment répétées, ce désespoir bégayé: «O -tristesse, tristesse, larmes en la nuit!... O tristesse! voici sa mère -qui pleure, voici nos enfants, voici nos parents qui pleurent, voici les -esclaves en larmes... Larmes, larmes, larmes en la nuit!...» - - * * * * * - -Elle ne reviendra plus à la maison du docteur Andrianivoune, à Soraka, -faubourg de Tananarive, au-dessus du lac Anosy, la petite veuve désolée, -et quand elle aura usé sa grosse douleur, elle s’en ira, les cheveux sur -les épaules, vers la demeure de son père, où un ruisseau qui fait du -bruit arrose les cannes à sucre... Et je ne la reverrai jamais, jamais, -pas plus que je ne reverrai Galliac, dont le corps mutilé gît dans cette -terre rouge, ni Kétaka, mon ancienne amie, qui n’oublie pas son injure. -La princesse Zanak-Antitra sanglote, elle aussi, à côté de moi. Le -capitaine Limal a quitté Tananarive et, de cet autre grand amour, il ne -reste également que des ruines. - ---Ramilina, me dit-elle, la chanson méchante dit vrai, nous sommes -reprochables et déshonorées, nous sommes perdues... Perdues! Auparavant, -nous ne savions pas ce que c’était, nous ne savions même pas si un homme -était notre amant ou notre époux. Et vous êtes venus, vous, les blancs, -et nous vous avons aimés, et vous teniez à des choses que nous ne -connaissions pas: la fidélité, la vertu, dont les missionnaires parlent -aux ignorantes petites filles sauvages, durant les heures d’école, en -attendant que les beaux officiers et les colons les ramassent à la -sortie. Cependant, par insensibles progrès, nous arrivons quelquefois à -croire que ces choses existent peut-être; et alors, vous nous quittez. -La chère Ramary a une consolation: au moins son grand ami est sous la -terre, pour toujours; il est mort, il ne l’a pas abandonnée. Mais -crois-tu qu’elle pourra désormais vivre avec un mari malgache? Elle -essayera, je le sais bien, quand elle sera vieille, mais elle sera -malheureuse, elle pensera toute sa vie au blanc qui est mort, à des -plaisirs et des bontés que l’autre, le Malgache, ignorera toujours; et -il la battra, pour la punir d’avoir le cœur dans la pluie... Vois-tu, -Ramilina, il en est de nos joies comme du royaume, elles s’écroulent. -Vous viendrez en plus grand nombre, avec vos vraies épouses blanches, -celles que vous gardez toute la vie, dont vous avez des enfants que vous -ne jetez pas à la rue, et dont l’image est conservée dans un cadre d’or, -sur la cheminée des belles chambres. Nous serons alors de petites -malheureuses, méchantes et jalouses; il n’y aura plus de nobles, plus de -gouvernement malgache, plus d’honneurs; le peuple sera comme de la -poussière, et les femmes comme de la boue. - -A ce moment la voix de l’un des chanteurs se fit entendre. Il -prononçait, d’une voix rude et basse, un seul vers interrogatif, et le -chœur des femmes et des enfants lui répondait: - ---Ah! dis, qui donc est devant toi?--Je ne sais pas, je ne lui parle -point.--Ah! dis, qui donc est derrière toi?--Je ne sais, elle n’a point -parlé!--Pourquoi es-tu immobile et raide?--Laisse, je viens seulement de -me dresser.--Pourquoi es-tu hagarde et hors de toi-même?--Je ne suis pas -hors de moi-même, je songe.--Mais tu trembles, tu sanglotes?--Je ne -tremble pas, j’ai froid.--Enfin, pourquoi es-tu si douloureuse?--Ah! je -ne voulais pas avoir l’air douloureux, mais celui que j’aimais est mort! - - * * * * * - ---Non, il ne faut pas pleurer, me dit la princesse Zanak-Antitra. Si je -dois finir dans le blâme, qu’importe qu’on me blâme aujourd’hui ou -demain? Heureux ceux qui vivent: regarde comme les étoiles sont claires! -Je suis seule, et tu es seul. Partons ensemble. Ne suis-je pas déjà ton -amie, puisque j’ai été triste avec toi? - - - - -BARNAVAUX, GÉNÉRAL - - -La voix criait, en malgache, des injures grandiloquentes: - ---Vous êtes des lâches, fils de lâches! Vos jambes ne tiennent plus -debout, tant vous avez peur, et vous êtes tombés dans l’herbe, comme des -vers! Descendez, pour qu’on vous voie! Descendez, pour qu’on vous tue! -Les Sakalaves ne sont pas du sang des Houves! Ils ont des zagaies très -longues, de la poudre plein des tonneaux, des cartouches plein de -grandes boîtes, et que je devienne lépreux, et que mon roi devienne -lépreux, et que tout son peuple devienne lépreux, si je ne me bats pas -aujourd’hui! _Taïm-poury, taïm-poury_, vous êtes des _taïm-poury_! - -«Taïm-poury» est un très gros mot qu’il est inutile de traduire. Le -Sénégalais Oumar N’diaye qui avait appris le malgache depuis son arrivée -dans l’île--car il y avait épousé trois femmes--grinça des dents et se -dressa sur les genoux et les mains en faisant le gros dos, comme une -panthère noire prête à bondir. - ---Couche-toi, Oumar, dit Barnavaux. Tu prendras ta revanche tout à -l’heure, quand le détachement Limal les aura tournés. - -Docilement, Oumar s’aplatit dans l’herbe. Barnavaux n’avait pas de -galons, mais c’était un blanc, appartenant au respectable corps de -l’infanterie de marine, et un bon soldat. Oumar savait cela: il avait -confiance. Pourtant il lâcha un coup de fusil, au jugé, par manière de -protestation, et ses douze camarades sénégalais firent comme lui. D’en -bas, la détonation sourde et fêlée tout ensemble d’une trentaine de -vieux mousquets sakhalaves répondit sans résultat. - -On ne voyait rien--rien que le vaste épanouissement des lataniers du val -inférieur, les beaux lataniers du Bouéni, qui sont des arbres nobles, -d’une simplicité dédaigneuse. Ils étaient nombreux. Jusqu’aux limites de -l’horizon, dans la lumière chaude du jour, ils dressaient au-dessus de -la brousse vulgaire les colonnes de leurs troncs lisses, l’ombelle -harmonieuse de leurs verts éventails; mais chacun d’eux, en aristocrate -un peu hautain, restait séparé des autres par un espace vide, maintenait -autour de lui son domaine séparé d’air et de soleil. Ces arbres riches, -distingués, égaux entre eux, eussent régné seuls sur l’étendue, sans la -voix. Et encore, était-ce vraiment le petit lieutenant d’un roitelet -sakhalave, qui depuis le matin proférait ces magnifiques invectives? -Elle semblait, cette voix exprimer la fureur même de la forêt que nous -envahissions pour la détruire; car il y a de l’or au Bouéni, et l’or est -l’ennemi des arbres. On les arrache pour fouiller la terre, on les coupe -pour boiser les galeries, on les creuse pour fabriquer les canaux où -l’or lourd s’accroche et brille, on les brûle pour faire de la place, -pour le plaisir, pour rien: car l’animal qui gaspille et qui gâte le -plus, ce n’est pas le singe, c’est l’homme. - -Barnavaux, dans un langage où la condescendance se mêlait à quelque -familiarité, daigna répéter aux Sénégalais les instructions du capitaine -Limal. Il s’agissait de «laisser causer» les Sakalaves et de les -retenir. Le capitaine arriverait par le nord, à l’autre bout du vallon, -avant la fin du jour. Alors on pourrait s’amuser, pas avant. Les -Sénégalais, grands enfants soumis et féroces, comprirent très bien, -parce que le ton était ferme et les paroles puériles. Barnavaux se -retourna sur le dos et bâilla. - ---Je voudrais bien savoir, dit-il en s’adressant à moi, pourquoi ces -Sakalaves se défendent si bien. Ils ne travaillent pas la terre, ils -laissent leurs bœufs courir la brousse, mangent des racines les trois -quarts du temps et appuient leurs fusils sur la cuisse, au lieu -d’épauler, ce qui est contraire à la théorie. Mais ils se font tuer et -vous tuent très proprement. Des gens qui ne font rien de leur pays et ne -veulent pas qu’on y aille, c’est incohérent. En Émyrne, au contraire, -les habitants savent lire, écrire et compter comme des bourgeois de -France. Ils ont des champs, du bétail à l’engrais, des moissons, des -églises, des gouverneurs, des pasteurs protestants, des curés -catholiques, tous les plaisirs de la civilisation, et ils se sauvent -pour une ombre. Je crois que c’est parce qu’ils ont trop d’imagination. - -Je me mis à rire, et il continua: - ---Oui, c’est parce qu’ils ont trop d’imagination! Regardez les -Sénégalais. Ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, qui est -camus: aussi font-ils de très bons soldats. Mais ces gens d’Émyrne, ils -prévoient, ils calculent et ils exagèrent, juste comme s’ils lisaient -les journaux. Alors on leur fait prendre un épouvantail à moineaux pour -une armée. Quand je me suis couvert de gloire, à Ambatoumalaze... - -Et ce que Barnavaux me conta ce jour-là, sur le sommet d’un plateau -calcaire, tandis que le chef sakhalave hurlait dans la vallée, que le -soleil baissait tout doucement sur notre gauche, et que, dans -l’énervement de l’attente, nous lancions parfois, au hasard, un feu de -salve sur les lataniers dédaigneux, ce qu’il me conta, je vais le dire. - - * * * * * - -«... A l’époque dont je vous parle, mon camarade Razowski et moi nous -gardions seuls le poste de Vouhilène. Car c’était ainsi que le général -tenait le pays: des blockhaus assez éloignés les uns des autres, et, -dans chaque village, un homme ou deux, de sorte que l’uniforme, étant -partout, faisait régner une crainte universelle et salutaire. Mais vous -savez s’il y a des villages en Émyrne! Tout notre régiment de marsouins -finit par être dispersé, homme par homme, à trente lieues à la ronde. -Andral, notre colonel, n’était pas content. Il allait voir le général et -lui disait: - -»--Je voudrais bien savoir ce qui me reste à commander: Une escouade! -Qu’on me remette caporal tout de suite, ce sera plus vite fait. - -»Et le général répondait: - -»--De quoi vous plaignez-vous? J’ai partagé le pays entre vos hommes, -ils ont tous des gouvernements. Est-ce que ce n’est pas ainsi qu’on a -créé la noblesse, dans la nuit des temps? Vos marsouins ont eu de -l’avancement. Ils sont devenus ducs, marquis ou barons. - -»A ce compte, j’étais baron de Vouhilène, et le colonel Andral n’était -rien, ce qui prouve que le général exagérait. Mais il y avait un peu de -vérité tout de même. Ah! ce temps, ce temps où moi, Barnavaux, avec ma -solde de fusilier de deuxième classe, j’étais pourtant un seigneur; où, -quand je jetais les yeux autour de moi sur les hommes, les maisons, les -terres, les eaux, je pouvais me dire: «C’est moi qui commande»; où il -n’y avait entre moi et le président de la République que deux personnes, -le général et le ministre: ce temps-là, voyez-vous, je le regretterai -toute ma vie. Voilà ce que c’est que d’avoir bu à la coupe du pouvoir. - - * * * * * - -»Comme tous les anciens villages d’Émyrne, Vouhilène était campé au -sommet d’une bosse de terre rouge, et les habitants, à une époque que -j’ignore, l’avaient fortifié en creusant tout autour un fossé, autrefois -profond, maintenant à moitié comblé. On ne pouvait entrer que par deux -portes faites, à la mode indigène, de longs blocs de granit qui -servaient de piliers, et d’une énorme pierre ronde, qu’on roulait entre -ces piliers. Chaque soir, on calait cette belle géante par derrière avec -des cailloux: et c’était magnifiquement sauvage! Quand je suis arrivé, -cette enceinte ne contenait plus guère que des tombeaux, de très vieux -tombeaux, couverts de larges dalles et surmontés de petites chapelles en -bois, dans lesquelles jadis on déposait des nourritures pour les ombres -des morts. Ces maisons en miniature étaient à peu près les seules, et -les ombres étaient bien tranquilles, car les habitants, peu à peu, -avaient redescendu la colline, traversé une grande rizière, bâti un -village assez riche qui s’appelait Ambatoumalaze. Et au delà de ces -maisons bien assises, presque confortables, proprement couvertes en -paille, c’était une vaste plaine, à demi inondée, coupée de digues, -cultivée partout, verte à ravir les yeux, semée de tant de hameaux qu’on -eût dit, en très grand, une prairie avec ses taupinières. Puis les -bosses de terre rouge recommençaient, et derrière elles, au crépuscule, -on voyait monter des fumées: car tout ce pays, avant l’arrivée des -Français, était grouillant d’hommes. - -»La guerre et l’insurrection en avaient fait fuir beaucoup, qui vivaient -de pillage ou qui mouraient de faim--qui mouraient, le plus souvent. -C’étaient ces brutes affolées qu’on appelait des Fahavales. Le nombre de -ces rebelles diminuait tous les jours, précisément parce qu’ils -prenaient le parti de mourir ou de rentrer chez eux bien sagement. Mais, -en rentrant, ils trouvaient leurs silos à riz vidés, leurs bœufs volés, -et leurs champs n’ayant pas été semés cette année-là, ils étaient -devenus terriblement misérables: d’autant plus que nous leur apportions -toutes les beautés d’un gouvernement perfectionné, des impôts sur les -terres, des impôts sur le bétail, des impôts sur les marchés, des -contrats de travail obligatoires, des corvées pour faire des routes, -tout ce qui permet d’écrire de beaux rapports, qui sont résumés dans les -journaux de France. Il y avait des jours où je plaignais mes vassaux. - - * * * * * - -»Stewart, le pasteur protestant, qui possédait à Ambatoumalaze une école -et une espèce de petite église, venait nous voir presque tous les jours -et nous faisait ses doléances sur l’état du pays. Ce n’était pas un -méchant homme. Depuis trente ans qu’il vivait à Madagascar, il était -devenu plus Malgache qu’Anglais, et nourrissait en même temps pour ses -ouailles, une incurable défiance et une indulgente sympathie. Il croyait -savoir parler français--en quoi il se trompait scandaleusement--mais -enfin, c’était un blanc, nous vivions à peu près d’accord. Mon camarade -Razowski, que j’appelais par abréviation Razo, dévalisait peu à peu sa -bibliothèque et passait des journées à lire la _Vie de Jésus_ de Renan -et une autre chose d’un docteur allemand sur le même sujet. C’était un -garçon qui avait passé des examens en France, et fait des discours dans -les réunions publiques avant de devenir marsouin. Il disait qu’il était -positiviste, libertaire, et anticlérical. Nous en avons comme ça -quelques-uns dans l’infanterie de marine, qui est un corps d’élite. Mais -c’est encore plus beau dans la légion étrangère, où l’on prétend qu’il y -a un évêque. - -»Je ne sais pas si c’est l’eau de la rizière ou bien les bouquins, mais -Razo tomba malade, très malade: de l’anémie tropicale. Vous savez -comment on en meurt: d’une façon lâche et poétique. Une éternelle petite -fièvre, qui élève à peine le pouls, des langueurs et puis des accès -nerveux comme une jolie femme, l’impossibilité de manger, un grand -dégoût de vivre. La fin arrive tout doucement, et on l’accepte sans -ennui, pour mieux dormir. - -»J’encourageais Razo. Je lui disais: - -»Ne claque pas. Tu ne vas pas me laisser ma baronnie à moi tout seul! - -»Il souriait, se replongeait dans ses livres, rêvassait, ou bien disait -des bêtises. Un lieutenant, qui vint pour inspecter le poste, vit bien -qu’il était très pris et dit qu’il allait envoyer le major. Le major se -fit attendre, et, à sa place, sœur Ludine, du dispensaire, tomba chez -nous un beau matin et prit l’habitude de passer ainsi, tous les quatre -ou cinq jours, pour réconforter mon malheureux camarade. - -»Le pasteur était très poli quand il la rencontrait. Elle donnait de -bons conseils à Razo, lui parlait de sa mère, l’invitait à sauver son -âme. Mais lui répondait toujours qu’il était anticlérical, positiviste, -libre penseur, et qu’il voulait mourir comme un homme. Le pasteur -arrivait là-dessus et prenait part à la discussion. De temps en temps, -il était avec sœur Ludine contre Razo et de temps en temps il se mettait -avec lui contre elle. A la fin, Razo, qui n’avait plus la force de -crier, se retournait contre le mur et pleurait d’énervement. - -»Quelquefois, Narcisse, le maître d’école mulâtre, montait au poste avec -le pasteur, et c’était une autre comédie. Vous vous rappelez le fameux -arrêté sur l’enseignement obligatoire du français dans toutes les -écoles. Les pasteurs anglais auraient appris le grec à leurs élèves -plutôt que de s’en aller; ils s’étaient ingéniés pour obéir. Ils avaient -demandé des livres en France, réquisitionné des répétiteurs, embauché -jusqu’à des Sénégalais. Mais Stewart, lui, avait fait du zèle et recruté -un mulâtre de la Réunion, en vertu de ce raisonnement bien simple que, -cette île étant depuis des éternités une colonie française, les -habitants en devaient parler notre belle langue. Narcisse lui-même était -intimement convaincu de sa science, et nous amenait ses meilleurs élèves -pour nous faire admirer leurs progrès. - -»--Eh bien! disait Razo, voyons l’exercice de lecture: «La Seine fait de -nombreux circuits». Lis cela, toi, Rakoutou. - -»Rakoutou lisait: - -»La Seine fait de nombreux _cirikits_». Car vous savez que les Malgaches -ne peuvent pas prononcer les _u_ et mettent des voyelles entre toutes -les consonnes pour les faire glisser. - -»M. Stewart et Narcisse se fâchaient tout rouge. - -»--_Seurcouittes_, disait Stewart, _seurcouittes_! Il n’était pas -difficile du tout, je pense! - -»--Ci’cuits, criait Narcisse. Toi y pouvé donc pas p’ononcé? - -»Alors les premiers sujets de l’école d’Ambatoumalaze, complètement -ahuris, proféraient des sons qui n’avaient plus rien d’humain, et Razo -empirait gravement son état en déclamant à perdre haleine contre une -prétendue civilisation qui déracinait les indigènes, leur donnait tous -les vices, leur désapprenait leur propre langue pour leur faire parler -charabia, et fabriquait avec les libres enfants du tropique des -caricatures dans le genre de Narcisse. Et Narcisse protestait qu’il -était Français, électeur de la Réunion, et qu’il écrirait à Paris pour -se plaindre des injures d’une vile soldatesque. Sœur Ludine, quand elle -était là, faisait de la conciliation, rangeait les paquetages, engageait -les boys à balayer le plancher, mettait un morceau de bœuf à bosse dans -la marmite, et puis s’en retournait bravement dans son filanzane, comme -elle était venue, c’est-à-dire sans escorte, disant qu’elle n’était -qu’une vieille femme et n’avait rien à craindre, puisque tout le monde -sur la route la connaissait honorablement. Ce qui était vrai. - -»Moi, j’_administrais_. C’est un beau métier, très compliqué. J’avais -des registres avec les noms de tous mes vassaux. On avait même essayé de -les photographier, afin d’être sûr de les reconnaître, mais il avait -fallu y renoncer, à cause de leurs préjugés. Ils se sauvaient, croyant -que l’appareil leur volait leur ombre, qu’ils confondent avec leur âme. -Je recevais deux ou trois arrêtés par semaine, et des instructions, et -des circulaires. J’avais des tas de petites formules, toutes -différentes, que je devais remplir et envoyer à Tananarive. Enfin, je -levais des hommes pour les corvées, et, comme les chefs de cercle -étaient plus ou moins bien notés selon le nombre de kilomètres de route -tracés dans l’année, on faisait une énorme consommation de prestataires. -Un arrêté décidait qu’on pouvait demander aux indigènes cinquante jours -de travail par an, à quatre sous la journée. Mais comme beaucoup avaient -disparu, ceux qui restaient prenaient la place des manquants, faisant -ainsi jusqu’à cent ou cent cinquante journées de neuf heures. Au bout de -six mois, les grandes pluies d’hivernage ayant démoli les routes, qui -n’étaient que des pistes en terre, tout était à recommencer, et on -recommençait! Ce petit jeu était visiblement contraire à la santé de mes -administrés. J’ai vu un jour partir quatre cents hommes, la bêche sur -l’épaule. Il en est revenu deux cents! Le reste était mort. Ces Houves -sont une mauvaise race. Ils se nourrissent de peu de chose et meurent de -rien. La forêt les tue comme si tous les arbres en étaient empoisonnés. - -»Tant de misère m’inquiétait. Je me trouvais bien isolé au milieu d’une -population qui, après tout, pouvait m’en vouloir, et, n’ayant rien fait -de moi-même, à leurs yeux j’étais responsable. - -»Cependant le pays paraissait calme, et les gens étaient délicieusement -polis. Même Rakoutoumangue, le tompou-ménakèle, c’est-à-dire l’ancien -seigneur, le vrai baron, celui que j’avais dépossédé, vint me rendre -visite. Pensez que c’était lui qui avant moi percevait la dîme des -rizières, lui qui se faisait payer pour intervenir dans les procès, lui -que tout le monde saluait quand il parcourait solennellement son -domaine, précédé de ses secrétaires, suivi d’esclaves et de parasites, -couché dans un filanzane à l’ancienne mode: une corbeille en joncs -tressés que portaient douze esclaves. - -»En ma qualité d’usurpateur, je dissimulai la défiance et j’exagérai la -majesté. Je me demandais ce que ce vieux singe venait faire. - -»Il me raconta des histoires qui n’avaient pas de sens sur sa femme, qui -venait de divorcer selon la loi malgache, pour épouser un personnage -sans importance, et réclamait le tiers des acquêts de la communauté; -prétendant de plus que je ne sais quel champ faisait partie de son -apport. - -»--Et les gens d’ici, ô seigneur, prêteront serment que ce champ était à -mon père avant d’être à moi, et non pas à cette méprisable truie, mère -de peu d’enfants. - -»Tout cela au fond ne me regardait pas. Une table, sur laquelle j’avais -fait servir le rhum, nous séparait tous les deux, et, pendant qu’il -parlait, je voyais danser au-dessus du tapis de coton dix petites choses -blanchâtres, qui ressemblaient à des marionnettes. C’étaient ses ongles, -qu’il avait laissé pousser, par orgueil, ainsi que faisaient les nobles -andrianes des anciens jours. Ce seul petit fait m’occupa beaucoup plus -que ses paroles. Cet homme n’était pas civilisé, n’était pas gagné, -puisqu’il conservait ces façons d’être qui font rire les Français, -puisqu’il ne cherchait pas à nous flatter en nous imitant. Et son -filanzane, sa suite, la langue même dont il se servait, tout cela -sentait le passé et l’indépendance! Plus je le regardais, plus je me -sentais furieux et inquiet. Pourtant aucun de ses gestes ne trahit -l’insolence ou la haine. Sa courtoisie fut noble et aisée. Il fit passer -devant moi le bœuf qu’il avait amené en cadeau, exprima l’espoir que -Razo, qui grelottait sur un lit de camp, se rétablirait bientôt, et -partit cérémonieusement. - -«Maintenant il connaît les ressources de Vouhilène, pensai-je. -Commandant de place Barnavaux, chef d’état-major, Barnavaux, colonel, -capitaine, lieutenant, artillerie, cavalerie, infanterie: Barnavaux! Le -reste de la garnison, à l’infirmerie du quartier, ne suis pas en force.» - -»Le pasteur Stewart sentait encore mieux que les choses se gâtaient. Les -Malgaches de sa mission ne lui disaient rien, bien qu’il vécût avec eux -depuis vingt ans, et fût aussi brave homme qu’un Anglais peut l’être, -c’est-à-dire charitable et concentré, orgueilleux et timide. Mais il -augurait mal de l’avenir, parce que les honnêtes gens d’Ambatoumalaze -envoyaient leurs bœufs sur les plateaux et enterraient leur riz en -cachette, la nuit, tandis que tous les mauvais sujets prenaient des airs -étrangement réjouis. - -»Je lui conseillai de venir coucher tous les soirs au poste et de -laisser ses paroissiens se débrouiller comme ils pourraient. Il refusa, -disant que s’il donnait cette preuve de crainte, tout le monde croirait -les blancs définitivement perdus. - -»Car c’est ainsi que les choses se passent en Émyrne. Les Houves sont -impressionnables comme des femmes. Le général a donné aux notables de -chaque village deux ou trois fusils et quelques zagaies, pour qu’ils -puissent faire la police et se défendre eux-mêmes. Mais, si les blancs -ont l’air d’avoir peur, je demande ce que les notables feront de ces -armes, et je préfère qu’on ne me réponde pas! Quand ils se contentent de -les cacher dans le fumier pour empêcher que les rebelles ne les -prennent, il n’y a que demi-mal. - -»Un lundi, sœur Ludine arriva de Tananarive. Razo allait très mal. Il ne -pouvait, plus se lever, sa peau devenait jaune et transparente comme du -papier huilé. Il disait des choses tristes. Tout à coup, comme nous -tachions de le consoler, nous entendîmes un coup de fusil--non pas -l’éclat sec du Lebel, mais la grosse pétarade du snyder des insurgés. - -»Le premier coup de fusil, je ne l’ai jamais entendu sans un serrement -de cœur, une sorte de maussaderie. Sait-on jamais ce qui va suivre? Une -fois la lutte commencée, on ne réfléchit plus, les événements pressent, -on pare les coups comme on renvoie un volant, on saute à droite, on -saute à gauche, on se débrouille, le sang va très vite dans les veines. -Après, souvent on n’en peut plus; avant, presque toujours, on a peur de -ne pas pouvoir, et c’est un horrible sentiment. Sœur Ludine et moi, nous -nous regardâmes en serrant les lèvres, et, sans rien dire, nous courûmes -à la terrasse. Le soleil baissait déjà. La grande plaine verdoyait, les -collines rouges gonflaient leur dos dans l’air lavé par l’averse -quotidienne de midi. Çà et là, une place chauve dans la rizière montrait -l’eau dormante, et la paillette d’un reflet dansait un instant. Mais -deux grosses colonnes de fumée montaient à gauche au-dessus de Mangabé -et d’Antsirika: les insurgés avaient passé là, tué, brûlé, détruit, et -maintenant marchaient sur Ambatoumalaze, en deux groupes longs et -confus, si loin encore, si insignifiants sur la face tranquille de la -plaine, que je pensai à ces bandes de fourmis brunes qui traversent chez -nous le sable des allées. - -»Seulement, c’étaient des fourmis furieuses. En quelques minutes, leur -trottinement se rapprocha; les deux bandes se fondirent. Pleins de faim -et de rancune, avec leurs sorciers en tête, qui hurlaient, avec leurs -idoles rouges et grotesques qu’ils portaient sur un brancard, ils -ressuscitaient la vieille sauvagerie, jetaient leurs anciens dieux -eux-mêmes à l’assaut des écoles, des églises, de tout le christianisme, -ce christianisme qui avait le premier envahi leur pays, avant les -soldats, comme une espèce d’espion sournois. - -»--Et le pasteur, cria sœur Ludine, ce malheureux Stewart! - -»Nous l’aperçûmes sur le terre-plein de l’école, qui rassemblait ses -élèves pour les mener au poste. - -»Il en eut à peine le temps. Les brutes déchaînées étaient déjà dans -Ambatoumalaze, car il y en avait une avant-garde, que je n’avais pas -aperçue d’abord, et qui s’était glissée dans les hautes tiges de riz. -Ils apparaissaient maintenant, couverts de boue, ivres d’enthousiasme et -de férocité. Un homme sortit d’une maison, joignit les mains, puis tomba -la figure contre terre, dans une supplication désespérée. Ils lui firent -sauter la cervelle à coups de bâton. Ce fut le premier meurtre. - -»Les élèves et les habitants du village refluèrent dans l’école. Elle -était heureusement construite en briques cuites, couverte en tuiles, et -ceinte d’un gros mur. Stewart possédait deux vieux fusils, et c’était -tout. Il pouvait tenir une demi-heure, et après... Le frisson me prit. -Brusquement je me rappelai la visite de Rakoutoumangue. Ce vieux sauvage -connaissait les forces de la garnison. Il savait que nous n’étions _même -pas deux_, puisque Razo était mourant. Cela me mit en rage, et je -bouclai mon ceinturon d’un tour de main. - -»--Où vas-tu? me dit le pauvre Razo. - -»Je répondis, en remplissant la culasse du lebel: - -»--Je me forme en colonne! Est-ce que tu crois que je puis voir -tranquillement piller mes terres et brûler les maisons de mes canailles -de vassaux? Je suis baron de Vouhilène. Et puis, laisser griller comme -un rat ce pauvre père Stewart, et même cet imbécile de Narcisse? Nous -serions cernés et massacrés ensuite, tout le pays se soulèverait, et -l’insurrection monterait jusqu’à Tananarive. Autant en finir tout de -suite. C’est plus propre. - -»Razo se leva et voulut passer sa culotte. Mais la tête lui tourna, ses -yeux chavirèrent, et il serait tombé si je ne l’avais soutenu. - -»Sœur Ludine ramassa la culotte et la mit sur une chaise. C’était une -femme d’ordre. - -»Puis elle prit le fusil de Razo et me dit d’un air ferme: - -»--Je descends avec vous. - -»Et je compris: l’idée que ces pauvres petits enfants malgaches allaient -être enfumés dans l’école lui fendait le cœur et lui bouleversait la -cervelle. Mais je ne voyais pas sœur Ludine transformée en héroïque -guerrier. C’était ridicule. - -»Ne déshonorez pas votre cornette, lui dis-je. Est-ce qu’on porte les -armes avec ce costume-là? Ce qu’il nous faudrait, c’est le prestige de -l’uniforme: le poste défendu par une femme! C’est la meilleure façon de -nous montrer perdus! - -»--Vous croyez? Eh bien! ce ne sera pas long. - -»Elle défit le paquetage de Razo, y prit un pantalon, une tunique, et -courut, sans ajouter un mot, dans la cuisine, qui était une petite -hutte, à l’autre bout de la terrasse. - -»Trois minutes plus tard, elle revenait habillée en marsouin, oui, en -marsouin, avec un casque en moelle de sureau, un pantalon à passepoil -jaune, qui lui tombait sur les talons, et une tunique qui faisait de -bien drôles de plis, mais sans paraître embarrassée le moins du monde, -tant elle avait la tête dans les nues. Et son petit corps de vieille -bonne femme l’eût fait ressembler à un enfant de troupe, sans la figure, -qui était vieille, ridée, ratatinée--mais toute luisante d’enthousiasme. -Razo était suffoqué, et moi, je ne songeais pas à rire, ni à protester, -j’avais les larmes aux yeux. - -»Je lui disais: - -»--Sœur Ludine, vous êtes folle; sœur Ludine, je vous aime bien; sœur -Ludine, nom de Dieu! allons leur casser la figure. - -»Et c’est vrai qu’à ce moment-là j’aurais démoli une armée de cent mille -hommes à moi seul. Tout me paraissait joyeux, touchant, facile et -sublime. Ce n’était pas de l’air que j’avais dans la poitrine, mais une -espèce de flamme claire qui m’égayait le sang. J’étais fou, j’étais -heureux, j’étais transporté; j’avais besoin d’éclater en cris, en -chansons, en grosses bêtises et en actions extraordinairement -courageuses, faites pour me soulager, faites _pour rire_. Je vous dis -cela comme je l’ai senti. - -»Les choses pressaient. Cinq ou six maisons d’Ambatoumalaze flambaient -déjà. Trois ou quatre hommes, assommés ou tués à bout portant, tachaient -le sol rouge. Les insurgés tiraient leurs munitions pour rien, ou pour -montrer qu’ils étaient beaucoup. Les hurlements, de loin, faisaient -comme une litanie dans une église. Ils montaient, grandissaient, puis -s’affaiblissaient, puis repartaient. La porte de l’école avait été -fermée. Stewart, par une meurtrière faisait feu tout seul, et ce bruit -unique, maigre et comme tremblant de la défense, me glaçait l’âme. Il -était maintenant cinq heures. Le soleil, très bas, avait de grands -rayons obliques tombant sur la rizière qui séparait le poste du village. -Une rizière, au fond, c’est comme un fleuve où il y a de la boue au lieu -d’eau, et des herbes vertes par-dessus la boue. On ne peut la franchir -que sur les digues qui la traversent. - -»Je dis à sœur Ludine: - -»--Il faut produire un effet grandiose et imprévu. Vous êtes le second -corps d’armée. Descendez derrière le poste, tournez à droite, et passez -la rizière sur la troisième digue que vous voyez là-bas. N’affaiblissez -pas votre formation en vous attardant sur la route. Vous pourriez perdre -des traînards! Une fois que vous serez sur la digue, l’ennemi vous -verra: alors tirez. Par tous les saints du paradis, ne vous inquiétez -pas de viser, mais tirez toutes les cartouches du magasin, rechargez et -recommencez. Il s’agit de faire beaucoup de bruit, voilà tout. - -»La sœur se mit à rire comme un brave homme. - -»--Je ne suis pas ici pour autre chose, dit-elle. Mais comment est-ce -qu’on remplit ça? - -»Elle montrait son lebel avec l’air d’un nègre à qui on a donné un bon -de poste et qui ne sait pas la manière de s’en servir. - -»--Ah! c’est vrai, répondis-je. - -»Et je lui montrai le mécanisme du cher petit outil. Elle comprit -presque tout de suite: - -»--Comme ça, et puis comme ça, et puis comme ça? C’est bon. Au revoir. - -»Et elle s’en allait, quand je la rappelai en criant: - -»--J’ai oublié de vous donner le point de direction. - -»--Sainte Vierge, répondit-elle, c’est l’école! Vous n’avez pas besoin -de le dire. - -»Et elle partit pour de bon, en ordre de bataille à elle toute seule. - -»Si je l’avais envoyée de ce côté, c’est que les gros murs en terre de -quelques jardins la protégeaient pendant la première partie de la route, -et aussi que la rizière, à la troisième digue, était moins large. Et -vous comprenez bien que la traversée de la rizière était le passage -dangereux, puisqu’il fallait avancer sur un petit mur où il était -impossible de se dissimuler. J’attendais, pour l’appuyer, qu’elle se -lançât dans cette traversée. Ce ne fut pas long. Elle avait couru comme -une jeunesse et commença un feu roulant, hors de portée d’ailleurs. Mais -ça ne faisait rien, la distance ne l’inquiétait pas, puisqu’à dix mètres -elle n’aurait pas mis dans un porche de cathédrale. - -»Je n’ai jamais vu travailler plus consciencieusement. Elle allait, -tirait toutes les balles du magasin, faisait quelques pas, s’arrêtait -pour recharger, repartait de plus belle avec la célérité d’un chasseur à -pied, et du reste faisait tout comme moi, puisque de mon côté j’avançais -sur ma digue comme un véritable Bonaparte au pont d’Arcole. - -»Du poste de Vouhilène au village, il y a bien dix-huit cents mètres; -mais nous avions ouvert le feu quand même. L’effet de cette intervention -fut visible. Les brutes qui attaquaient l’école se retournèrent d’un air -étonné. Ils croyaient évidemment tous--je suis sûr qu’on les avait -prévenus--qu’il n’y avait qu’un Français valide à Vouhilène, et qu’il ne -serait pas assez fou pour sortir. Mon insolence les impressionnait, et -la démonstration parallèle de sœur Ludine n’était pas dans le programme. -Ces insurgés d’Émyrne, vous le savez, étaient des malheureux qui -mouraient de faim. Leurs sorciers les avaient poussés en avant, et les -corvées, exaspérant la population tranquille, leur avaient donné des -recrues; mais ce qui les avait rendus si hardis, c’était l’assurance que -dans le village même personne ne résisterait, ni les gardes du poste, ni -les habitants eux-mêmes. Or, voilà que ma garnison faisait une sortie. -Devinez ce qui arriva? - ---Parbleu, dis-je, les vertueux notables d’Ambatoumalaze, en vous voyant -venir, ont retrouvé tout à coup les fusils du gouvernement, et s’en sont -servis pour défendre les nouvelles institutions de Madagascar, au lieu -d’en user pour les combattre; de quoi ils avaient eu la tentation -violente. - ---Vous connaissez le pays! C’est exactement ainsi que les choses se sont -passées. Les quelques bourgeois à la peau jaune auxquels nous avions -donné des armes ressentirent à notre approche des remords utiles et de -saines inquiétudes. Ils se virent tout de suite passant en jugement. Ils -frissonnèrent à la pensée de leurs biens confisqués, de leurs bœufs -versés à l’ordinaire de l’infanterie de marine, et ils vinrent à notre -secours, oui, ils vinrent à notre secours, ils sortirent de chez eux -entourés de leurs fils ou de leurs clients qui étaient armés de zagaies! -Sœur Ludine et moi n’étions pas à moitié chemin que déjà les insurgés -recevaient des balles dans le dos. - ---De sorte que, interrompis-je, vous vous êtes vus trois mille en -arrivant au port? - ---Vous exagérez, répliqua naïvement Barnavaux. Les notables étaient -trois, plus une douzaine de porteurs de zagaies. Du reste, avec une sage -prudence, ils reculaient au lieu d’avancer, car ils ne tenaient pas du -tout à se battre, mais à manifester la pureté de leurs sentiments; aussi -marchèrent-ils au-devant de nous, ce qui les éloignait du danger. Mais -ce fut cependant un beau spectacle que celui qu’offrirent les colonnes -Ludine et Barnavaux opérant leur jonction à la sortie de la rizière, et -reçues par ces honnêtes alliés avec des protestations éloquentes de -dévouement sans borne. J’admirai, sans m’en étonner, leur empressement à -faire connaître leur identité. - -»--C’est moi, Ratsimamangue, tu me reconnais, héroïque chef de -Vouhilène, respectable seigneur? C’est moi, Rainimarou; n’oublie pas de -dire au général comme je suis courageux! - -»Je serrai rapidement la main de ces braves gens. Et après tout, c’est -vrai qu’ils ne manquaient pas d’un certain courage, puisque les insurgés -étaient bien une centaine autour de l’école et nous tiraient dessus -d’assez près. Je fis exécuter une décharge générale, puis abritai -provisoirement ma troupe derrière un mur à moitié démoli, afin de -reprendre haleine. - -»Ce qui se passa ensuite est assez confus. Après un crépuscule de vingt -minutes à peine la nuit était tombée, une nuit noire, et les incendies -allumés éclairaient comme peuvent le faire ces grands feux de paillotte, -c’est-à-dire très fort et très mal. Ils servaient surtout à dramatiser -la situation. Il semble que les assaillants de l’école soient presque -tous revenus sur nous, ce qui donna du répit au père Stewart. Notre -situation était bonne, et ils hésitaient à nous attaquer franchement. -J’en abattis quelques-uns. Cependant j’étais inquiet. Ils étaient trop, -beaucoup trop, et si je recevais un mauvais coup, la partie était perdue -pour tout le monde. Ce souci m’ôtait un peu mes moyens; mon espoir avait -toujours été que les notables des autres villages se mobiliseraient au -bruit de mon attaque, et je trépignais en ne voyant rien venir. - -»Tout à coup, il se passa une chose extraordinaire. Du haut du poste de -Vouhilène, le canon se mit à tonner. - -»Or, jamais, jamais il n’y avait eu de canon à Vouhilène! Et cependant -on apercevait une forte lueur rouge, on entendait une détonation sourde -et étouffée qui ne pouvait être confondue avec celle du fusil Lebel: -quelque chose de grave, de sérieux, d’impressionnant. Mais d’obus, il -n’en tombait nulle part. Le résultat de cette canonnade demeurait -invisible. Je n’en revenais pas. Ce fut sœur Ludine qui comprit la -première. - -»--Ah! Razo, cria-t-elle, le bon Razo! Il allume les bombes du 14 -Juillet! - -»Et c’était ça! Le pauvre camarade, à moitié mort, avait pris les bombes -du feu d’artifice, et il tirait tous ces gros pétards, l’un après -l’autre. Comme le pasteur avait tenu à contribuer à l’inévitable -solennité patriotique, nous avions pas mal de ces pièces. C’est ainsi -que l’élément anticlérical, représenté par Razo, eut son rôle dans la -célèbre journée d’Ambatoumalaze, et prit part à la victoire. - -»Car c’était la victoire! Le poste de Vouhilène, entouré de flammes et -de tonnerres, parut contenir une garnison invincible et des ressources -militaires inépuisables. Et, naturellement, tous les villages -environnants se levèrent enfin, marchèrent contre les pillards. Les -notables armés sentirent partout s’éveiller leur vaillance. Il -en vint d’Antsirika, il en vint de Talatakély, il en vint -d’Ampasimbé-la-Sablonneuse; en vingt-cinq minutes tout le pays se -couvrit de défenseurs inébranlables du gouvernement légitime de la -République française. Et parmi eux, intrépide et superbe, je vis arriver -cette vieille canaille de Rakoutoumangue lui-même, avec une troupe -presque bien armée; les choses ayant tourné contre son attente, il -tournait avec elles, et chargeait ses anciens amis. Comme il faisait -bien les choses, il marchait drapeau français en tête, un drapeau -français ramassé je ne sais où, pillé peut-être dans la maison d’un -blanc; et cela, c’est plus drôle que tout le reste! - -»Mais, après tout, qu’importe? Et même, obliger un ennemi à se battre -pour vous, n’est-ce pas beaucoup plus fort que de le tuer? et s’arranger -pour qu’un traître trahisse en sens inverse de ses intentions, n’est-ce -pas un tour assez beau pour être mis au théâtre? Ce fut avec une sorte -d’ivresse froide, une entière assurance, que tout de suite je lançai -l’attaque, et on la mena d’une façon gaillarde. Rakoutoumangue faillit y -rendre sa belle âme, son fusil Snyder ayant éclaté; le second bénitany, -c’est-à-dire un grand seigneur du pays, reçut une égratignure à l’aine. -Un autre Houve fut entre-tué par un de ses camarades, ce qui ne -l’empêche pas d’avoir été porté comme tué à l’ennemi; donc ça compte -tout de même, et c’est ainsi qu’on fait les bulletins de bataille. Tous -ces guerriers, remplis d’une tardive ardeur, faisaient «hou! hou!» et -tiraient sur les lambas des adversaires, qui fuyaient comme ils -pouvaient et se faisaient ramener au demi-cercle, car, à présent, -c’était leur tour d’être cernés. Les plus braves de ces Fahavales -faisaient aussi «hou! hou!» et soufflaient dans des conques pour faire -croire qu’ils se défendraient jusqu’à la mort. Mais, quand ils voyaient -que c’était extrêmement sérieux, ils cherchaient à s’en aller, avec une -docilité toute malgache. Ils n’en avaient pas le temps, ni le moyen. -Alors ce fut le grand massacre final, les pauvres diables qu’on -repêchait au fond d’un trou, qu’on rattrapait dans une rizière, qu’on -fusillait sur place. Un vieux, couvert de grisgris, me léchait les -souliers, j’aurais voulu le sauver; mes alliés l’ont empoigné, collé au -bord d’un fossé, lui ont fait sauter la cervelle, et je n’ai plus vu que -deux jambes qui sortaient de l’herbe, avec des taches blanches sur la -peau noire, comme si la mort avait donné à ce sauvage une subite maladie -de peau. La guerre, quoi, la guerre! Et ça n’est pas propre. Sœur Ludine -tremblait d’horreur. - - * * * * * - -»Quelques-uns des vaincus, voyant qu’ils ne pouvaient pas fuir, prirent -une résolution désespérée. Sans doute réfléchissant que, puisque Stewart -et ses élèves y avaient tenu contre eux, la place était bonne, ils -essayèrent une dernière fois d’entrer dans l’école, foncèrent jusqu’à la -porte du bâtiment principal, l’abattirent avec une grosse poutre. Nous -entrions dans la cour, juste au même moment, et je vis le pasteur -Stewart, ce saint homme, ivre de fureur, qui passait la tête par une -fenêtre du premier étage. Et il cria: - -»--Vous ne voulez pas vous en aller? Vous ne voulez pas vous en aller? -Alors, que Dieu me pardonne mon péché! - -»Il avait fait arracher les dalles de granit du rez-de-chaussée, pour se -défendre si l’assaut venait jusqu’aux murs. Il prit une de ces dalles, -et la lança de toutes ses forces sur la tête du Malgache le plus proche. -Je vis l’homme tomber comme un paquet de linge en travers de la porte, -et ce fut fini. Tous les autres jetèrent leurs armes. Il se fit dans la -cour de l’école un effroyable silence. Ces hommes, fous de rage tout à -l’heure, attendaient maintenant la mort, soumis, tranquilles, avec une -incompréhensible et dédaigneuse indifférence. Ils se jugeaient morts, -ils étaient déjà morts en esprit. C’est ainsi que sont les Houves. Je -n’ai jamais pu comprendre comment ils pouvaient être en temps ordinaire -si lâches, puis subitement si furieux, puis tout à coup si résignés, non -seulement au poteau d’exécution, mais aux plus affreux supplices. Mes -gens en tuèrent encore quelques-uns, désarmés. J’eus beaucoup de peine à -leur faire épargner les autres. - -»Quand j’eus fait mon devoir, je regardai la fenêtre, au-dessus de la -porte. Le vieux Stewart était toujours là, complètement immobile, avec -une des physionomies les plus stupides et les plus affreuses qu’il m’ait -été donné de voir dans ma vie: la figure figée, raidie, les yeux hors de -la tête. La secousse avait été forte, et le pauvre homme, si vaillant -durant l’action, avait à cette heure les nerfs en bouillie. - -»Je lui criai: - -»--Eh bien! monsieur Stewart, qu’est-ce que vous attendez pour ouvrir? - -»Il eut le geste d’un homme qui se réveille, descendit, fit enlever les -pavés qui barricadaient la porte, tira les barres et poussa les vantaux. - -»La première chose qu’il aperçut, juste en face de lui, fut l’homme -qu’il avait assommé quelques minutes auparavant. Le cadavre était couché -par terre, dans une posture douloureuse et tordue, et le gros bloc de -granit, tout sanglant à l’un des angles, pesait encore sur son cou. - -»Et voilà que le vieux Stewart, grelottant des pieds à la tête, se jeta -à genoux en criant: - -»--J’ai tué un homme, j’ai tué un homme! Ne me regardez pas, j’ai tué un -homme! - -»Les larmes lui coulaient sur la figure, et il gémissait tout haut, -désespéré, comme s’il eût commis le plus grand crime et la plus grande -lâcheté. Et les élèves, les convertis protestants qu’il avait abrités, -qu’il avait défendus et sauvés, arrêtèrent leurs cris de joie, leurs -rires, leurs embrassades, et muets tout à coup, le regardèrent avec -étonnement. - -»A ce moment, on entendit la voix de sœur Ludine qui disait: - -»--Eh bien! moi, je puis bien jurer que je n’ai tué personne. - -»Et c’était rigoureusement exact. Pour la maladresse, elle n’en -craignait pas. Si quelqu’un peut aujourd’hui se vanter de n’avoir jamais -touché à un cheveu de son prochain, c’est sûrement cette vieille -innocente de sainte: ce qui prouve l’importance de la force morale, -comme disent les journaux. Car ni Razo avec ses pétards, ni sœur Ludine -avec son lebel n’avaient fait autre chose que de jouer une grosse -comédie; et cependant ils avaient gagné une grande bataille, sous les -ordres de moi, Barnavaux, général. Mais ma nomination n’a jamais été à -l’_Officiel_. - -»Stewart leva les yeux en entendant la voix de sœur Ludine, et le -costume dans lequel il la vit acheva d’obscurcir ses pensées. - - * * * * * - -»Or, la cour était pleine de cadavres qu’on dépouillait, de blessés qui -se plaignaient tout doucement, à la mode malgache, laquelle est -résignée; et les femmes, commençant à revenir, faisaient une autre -musique beaucoup plus insupportable, pleurant leurs défunts, leurs -maisons et leur vaisselle avec les mêmes larmes et une éloquence qui -perçait les oreilles. Enfin, il traînait dans l’air une vilaine -odeur--une odeur de roussi et de boucherie, d’hommes vivants en sueur et -d’hommes morts qui saignaient. Sœur Ludine devint toute pâle. Elle avait -mal au cœur, une grosse envie de pleurer, et aussi je le vis bien, le -désir d’une nouvelle besogne, sa vraie besogne, qui était d’organiser -l’ambulance, de faire ce qu’elle faisait depuis trente ans par goût, par -dévotion, par habitude et par amour. Et ce fut à cet instant que pour la -première fois de la journée, elle se vit elle-même et eut conscience que -son costume n’était peut-être pas très convenable pour une personne de -sa sorte. - -»J’ignore ce qui se passa dans l’esprit de monsieur Stewart, mais il eut -un sourire. - -»--C’est vous, sœur Ludine, dit-il, vous! Que Dieu nous juge et nous -fasse grâce! Mais, tant que nous serons sur cette terre, je crois qu’il -vaudra mieux ne jamais parler de ce que nous avons fait aujourd’hui. - - * * * * * - -»Vous voyez combien ces Anglais sont hypocrites! Et pourtant sœur -Ludine, qui n’était pas anglaise, fut de son avis. Quand j’écrivis mon -rapport, je racontai qu’elle s’était héroïquement conduite, et qu’elle -avait délivré Ambatoumalaze, comme Jeanne d’Arc Orléans. Elle déchira -mon papier et me déclara, exactement comme l’avait fait Stewart, qu’il -ne fallait pas parler de ça. C’était une affaire entre elle et le bon -Dieu, mais elle ne voulait pas être une pierre de scandale pour la -communauté. - -»Et cela fit... cela fit que j’écrivis un autre rapport, un glorieux -rapport, où je prouvai clair comme le jour que c’était moi seul qui -avais repris Ambatoumalaze, pendant que Razo tirait des bombes, sur la -terrasse du poste, comme un véritable artilleur, et que Rakoutoumangue -était venu à la rescousse, avec des bandes de notables dont la fidélité -était digne des plus grands éloges. Et il en résulta que cette canaille -de Rakoutoumangue fut nommé gouverneur de première classe dans -l’Amboudirane, avec douze cents francs d’appointements, ce qui lui -permet d’en faire suer douze mille à ses administrés; que Narcisse reçut -les palmes académiques, parce qu’il écrivit à Paris pour se déclarer -l’auteur des hauts faits dont le vieux Stewart ne voulait pas prendre la -choquante et antichrétienne responsabilité; et qu’enfin Razo et moi, -nous fumes nommés caporaux. Mais le pauvre Razo mourut et je le fis -enterrer dans le petit cimetière d’Ambatoumalaze, et je fus triste -pendant huit jours, et je suis encore triste quand je pense à lui, et -moi...» - - * * * * * - -Mais Barnavaux n’acheva pas sa phrase. Des coups de feu éclatèrent à une -demi-lieue: le détachement Limal arrivait; les Sakalaves étaient pris -comme des noisettes dans une pince. Ce sont là les minutes les plus -passionnantes et les plus mélancoliques de la guerre sauvage. J’y ai -toujours éprouvé un âpre plaisir mêlé à un sentiment désagréable, -dois-je dire le mot, à un remords! Car il n’y a plus égalité de partie, -l’ennemi barbare, vaincu par l’esprit, plus que par la force, se -démoralise et se dissout. Et c’est pourtant le moment critique: si les -mailles du filet allaient se rompre, si l’adversaire allait décamper et -se moquer de vous? C’est le dernier coup à jouer; et pour gagner la -mise, obtenir la soumission de tout un pays, il faut abattre, à ce jeu -d’échec, des pions vivants alors presque sans défense, et qui ne se -relèveront plus. - -Les coups de fusil devinrent plus nombreux dans le bois des lataniers. -Un clairon retentit, évidemment embouché par un Sénégalais. Cette race a -une façon de sonner qui fait grincer les dents et bondir le cœur. On y -sent de l’intrépidité et de la barbarie, la joie féroce du meurtre, la -volonté voluptueuse de mourir ou de tuer. Sûrement les Sénégalais de -Limal avaient déjà senti le sang et il y avait des morts, voilà ce que -disait le clairon. De notre côté, Oumar N’diaye regarda Barnavaux avec -les yeux d’un chien de meute qui tire sur sa laisse pour qu’on le -découple. - -Et nous entendîmes la voix furibonde du chef sakhalave, qui traitait de -lâches et de mangeurs d’herbe ses hommes, nous-mêmes, notre race, -insultait nos aïeux, nos mères et nos femmes. Ne pouvant plus tenir dans -son fourré, il se décidait à marcher vers nous pour rompre le cercle et -pouvoir, le lendemain, n’importe où, recommencer la lutte telle qu’il la -comprenait, par embuscade ou combat singulier, avec de beaux cris et de -grands gestes. J’apercevais nettement sa crinière de cheveux ébouriffés, -liés par des chapelets de coquillages, et sa grosse mâchoire de brute -farouche, projetée au-devant de son front comme une gueule. - ---Chut! dit Barnavaux, je le tiens! - -Il épaula longuement et fit feu. Le Sakhalave s’abattit, la face contre -la terre. - ---En avant, maintenant, continua Barnavaux. Et ne tirons plus: on -attraperait les camarades. - -Nous descendîmes la pente en courant comme des fous, baïonnette au -canon. Mais pas un des Sakhalaves ne se rendit. Nous eûmes les morts et -les blessés. Le reste passa entre les mailles du filet, avec des bonds -de chats sauvages, puis une course si rapide, des mouvements si souples, -qu’il me sembla que j’étais au spectacle, et que cette fuite élégante, -héroïque, était réglée d’avance et comme indispensable. - ---Nous avons le chef, dit Barnavaux, très fier. C’est l’essentiel. - - * * * * * - -Le cadavre gisait dans l’herbe. La balle tirée de très haut était entrée -par le sommet de la tête et ressortie derrière le cou. Il y avait déjà -des mouches sur le sang. Oumar N’diaye tira son coupe-coupe, et -s’approcha sournoisement. - ---Eh bien, Oumar, dit Barnavaux, rudement: tu veux _encore_ couper la -tête à celui-là? Est-ce que ce sont les manières d’un soldat français? - -Oumar rentra son couteau, sans rien dire, et je lui donnai une -cigarette. Le clairon du capitaine Limal chanta tout près, d’un accent -triomphal. Barnavaux s’était assis sur une pierre et fumait sa pipe. - ---A propos, demandai-je, vous disiez tout à l’heure que vous aviez été -nommé caporal. Où sont vos galons? - ---L’air des grandes villes m’est malsain, répondit-il en soufflant, pour -me mieux voir, sur le nuage qui l’entourait. Trois mois après l’affaire -d’Ambatoumalaze, étant rentré à Tananarive, j’ai été cassé pour -indignité. Mais ça, c’est une autre histoire... - - - - -RUY BLAS - - ---Que c’est loin! Ah! bon Dieu de bon Dieu, que c’est loin! - ---Et puis après? répondit Barnavaux. Quand tu répéterais cent fois la -même chose, crois-tu qu’il fera moins chaud? Müller, mon vieux, tu files -un mauvais coton: ça ne vaut rien pour la santé, dans ces pays-ci, de se -faire des idées... Et tu vas casser ton chalit, tu vas casser ton -chalit! Quand on a un grand corps de malheur comme le tien, qui va sur -les deux cents livres, on ne fait pas de la gymnastique sur les chalits. -Avaries au mobilier du bataillon, destruction d’effets de campement en -présence de l’ennemi: mort avec dégradation militaire. Tiens-toi -tranquille, idiot! - -Le chalit, fabriqué sur place avec les voliges d’une caisse d’emballage, -et un cadre en palissandre brut coupé au bois voisin, craqua sous le -poids de Müller qui envoya, sans répondre, son pied nu contre le mur de -la case. Et comme ce mur n’était qu’un mince lattis de feuilles de -bananiers, tressé sur des baguettes, ainsi que c’est la coutume à -Madagascar, en pays betsimisarake, le pied passa au travers, et -s’écorcha contre une dizaine de petits éclats de bois, qui le retinrent -comme des griffes. - -Le soldat se mit à jurer. La porte de la case était ouverte et la lune, -au dehors, brillait d’un insupportable éclat. La terre rendait le soleil -bu pendant la journée, elle suait sa chaleur, une chaleur humide et -chaude qui sentait l’herbe meurtrie, la pluie, la boue et la fièvre. -Autour d’une place ronde, où quelques huttes alignaient leurs taches -basses, trois poteaux de sacrifice dressaient bizarrement un appareil -barbare: des crânes de bœufs surmontés de leurs cornes, comme si jadis -on eût crucifié là des taureaux, dont la tête seule fût demeurée clouée -après l’effondrement du squelette. Ces cornes projetaient sur le sol des -ombres assez troublantes, et la lueur lunaire, sèche, fausse, d’un bleu -électrique, donnait aux choses, dans la nuit, un air méchant et -prodigieux. - -Ainsi l’astre régnait. Il régnait sur cette terre rouge et brûlante, -seul, absolu, envahissant, douloureux à voir avec son étrange figure -d’homme, sa bouche hilare, ses yeux de Chinois perfide. Ah! on avait -envie de pleurer, sous le regard de ces yeux célestes. Ils remplissaient -le ciel et la terre de découragement, d’écœurement, d’ennui sans cause, -de honteuse peur, de rancune contre tout. Les petits enfants malgaches -eux-mêmes dans le village, s’appelaient comme pour une cérémonie. - ---Koutou! Koutoukély! Regarde, il fait lune-jour! - -Et ils chantaient à la lune: «O grand’mère, grand’mère, nous sommes -tristes, tristes, tristes. Si tristes, si tristes sont tes petits -enfants! Tes petits enfants vont mourir!» C’est un chant qui a des -siècles et des siècles. Il remonte au temps où ces sauvages avaient -encore moins de mots qu’aujourd’hui pour exprimer leurs idées, et des -sentiments encore plus épouvantés devant la nature infinie. Les petites -voix claires ne se lassaient pas de chanter, les dernières notes -tombaient en refrain, cristallines, monotones, mélancoliques, comme des -gouttes d’eau dans un bassin de cuivre. - ---Do, ré, do, do! - -Müller retira son pied et répéta: - ---Que c’est loin! bon Dieu de bon Dieu! Nous ne reviendrons jamais, -jamais! - -La petite Rasoa, couchée sur une natte aux pieds de Barnavaux, son -seigneur et maître, s’étira comme une chatte et dit doucement: - ---_Tésitra vé, Ianaho?_ Pourquoi es-tu en colère? - -Müller ne comprit pas, mais Barnavaux répondit: - ---Il n’est pas en colère, petite Rasoa. Il pense au pays. - -Puis, brusquement, il dit à son camarade: - ---Müller, tu nous rases. Tu vas réveiller le poste et te faire ramasser -par l’adjudant. Le couvre-feu est sonné, fiche-nous la paix. Qu’est-ce -que tu as bu, aujourd’hui? - ---Du rhum, répliqua Müller, du rhum de traite. Moitié d’eau dedans. Pas -de quoi faire mal à un enfant. - ---Donne-lui un peu d’eau, Rasoa, dit Barnavaux, en malgache, sans -daigner discuter. Il a la fièvre et il a bu du rhum. - -Rasoa se leva, prit la grande tige de bambou, longue de dix pieds, où se -conserve l’eau dans ce pays--une espèce de tuyau fermé à l’une des -extrémités--et en abaissa l’orifice prudemment, avec des précautions -infinies, jusqu’à un quart de fer-blanc posé sur le plancher. Remplir -une écuelle minuscule avec un bambou haut comme deux hommes, sans -produire une inondation subite, est une opération très difficile. Pour -la réussir, il faut avoir été pris tout petit, Rasoa savait. C’est -pourquoi Barnavaux la laissa faire. - -Elle traversa la case, toute nue sous son lamba blanc. Quelques secondes -à peine, quand elle franchit le carré d’argent tracé par le clair de -lune qui entrait par la porte ouverte, on aperçut sa figure jeune et un -peu molle, et les seins droits, mais déjà trop forts, qu’ont les filles -betsimisarakes à l’âge où celles d’Europe jouent à la poupée. - ---Bois, dit-elle à Müller. - -On entendit le bruit du métal qui se bosselait sur les cailloux de la -place. Müller avait jeté le quart, sans boire. Puis il éclata en -sanglots comme un gigantesque enfant. - ---Tu es fou, ma parole d’honneur! cria Barnavaux. - -Et il frotta une allumette. - -Alors la figure de Müller apparut, ruisselante de sueur, horrible et -convulsée comme celle d’un homme qui aurait la rage. Il s’était couché -avec son caleçon et sa chemise, et cette chemise large ouverte montrait -une poitrine d’homme du Nord, blanche de peau sous une fourrure de poils -blonds, et bondissante. Il dit d’une voix honteuse: - ---Je m’ennuie. Je m’ennuie à crever! Si ce pays était un homme, je le -tuerais. Et ce n’est même pas un pays. Un pays, c’est un endroit où il y -a des habitants, des villages, des champs, des labours, des choses qu’on -connaît. Ici, il n’y a rien. Il n’y a pas de culture, il n’y a pas... il -n’y a pas d’âme! - -Barnavaux répondit tranquillement: - ---Personne ne te forçait à rengager. Tu avais fait ton temps dans la -ligne, en France. Tu es rentré dans le civil, c’est sur ton livret. Et -puis, tu as rengagé dans l’infanterie de marine. Et puis tu viens faire -le bébé de deux mètres qui appelle maman. Je te méprise. - -Le bébé de deux mètres essaya de ricaner. C’est une habitude -particulière à notre race, qui est très pudique et sentimentale, et ne -veut pas l’avouer. Les larmes perlaient sous les cils de Müller, mais il -ricanait. Je vous dit que c’est une habitude française! Il y a chez nous -beaucoup de gens qui s’abîment le cœur à mentir de cette façon-là--même -dans le peuple--et pourtant, même dans le peuple, tout le monde a le -sentiment que c’est de mauvais goût. Mais personne ne peut s’en -empêcher. - -Müller, après avoir ricané, murmura: - ---Je ne pouvais pas rester en France, je ne pouvais pas... A cause d’une -femme. Je me suis fait soldat comme il y a des gens du monde qui se font -curés. Je voulais être ailleurs, je ne respirais pas, j’avais besoin -d’être loin, très loin, de faire des choses très difficiles, de recevoir -des ordres, de marcher beaucoup, de penser à moi, à ma vie à moi, et -quand on risque sa peau, qu’on attaque ou qu’on se défend, on ne pense -qu’à soi. Alors j’ai rengagé, voilà! Et maintenant, nous sommes dans ce -poste, avec rien à faire, plus bêtes que des gendarmes, et tout me -revient plus fort, le regret du pays, la couleur du ciel, l’odeur des -labours en Saône-et-Loire, l’odeur des rues à Paris, et le souvenir, le -souvenir! Tout se mêle, je ne vois pas dans ma tête. Ce n’est pas -seulement elle que je regrette, c’est tout ça. Tout ça tient avec elle, -comme des habits. Et un tas de choses encore; des ambitions pour ainsi -dire; oui, des ambitions, quelque chose de grand et d’impossible, des -espèces d’idées de luxe moral. Tu ne peux pas comprendre, toi, -Barnavaux. - ---Non, dit Barnavaux en réfléchissant. - - * * * * * - ---Ma famille était alsacienne, continua Müller, mais elle était venue -après la guerre à Digoin, travailler dans une faïencerie, pour ne pas -être allemande. Moi, je suis né à Digoin... je suis de la classe 72. Le -travail de l’usine ne m’a pas convenu. Je vois encore les grands moulins -qui broyaient la terre pour en faire une sale boue jaune, qu’on pressait -entre des toiles, et mes sœurs toutes jeunes, toutes blondes, les joues -déjà couleur de plomb, d’avoir respiré le plomb du bain d’émail. Ah! ce -travail de machine au milieu des machines, toujours le même, sans rien à -penser, et l’abomination d’obéir à des camarades mal élevés, pas à des -supérieurs! - -»J’allai me louer chez un jardinier. Je vivais presque seul, et j’aimais -mieux ça. L’eau d’arrosage était prise au canal par un moulin à vent qui -ressemblait à un très grand joujou. Les bourgeoises de la ville venaient -le dimanche matin acheter des fleurs en pot, des fleurs coupées et des -verdures. Beaucoup passaient chez nous avant d’aller au cimetière. Elles -avaient un livre de messe à la main, des vêtements de deuil, un air -convenable et réservé. Je les aimais pour leur politesse et leur -douceur, et aussi parce qu’elles ressemblaient aux dames des romans que -je lisais, l’hiver, quand le travail devient mou. Et pourtant, ce -n’était que des bourgeoises! - -»Cette vie-là dura jusqu’au moment du tirage au sort. Au régiment, je -devins ordonnance de mon colonel, le marquis Forbart d’Ecquevilly, qui -donna sa démission juste comme je finissais mon temps. Alors, je -l’accompagnai à Paris comme valet de chambre. - -»Je me rappellerai toujours combien j’ai été heureux. Ne ris pas, -Barnavaux, ne ris pas, ou je te casse les reins! Je n’ai pas de -jalousie, moi, contre les supérieurs. De les voir et de les servir je me -trouve, au contraire, comme rapproché d’eux. Monsieur le marquis était -un homme qui allait régulièrement à l’église, s’occupait de musique et -d’économie politique. Pas militaire du tout. Madame la marquise était -une femme majestueuse, qui avait des filles et des fils mariés. Il -venait beaucoup de monde dans l’hôtel de la rue de Varennes. Monsieur le -marquis avait une façon différente de parler selon qu’il s’adressait à -madame la marquise, ou à ses enfants, ou à ses gendres, ou à moi; je me -sentais très loin d’eux et pourtant avec eux, parce que je leur -appartenais: et la valeur des gens d’après leurs titres, l’ancienneté de -leur famille, leur façon de penser et leur place, j’arrivai assez vite à -comprendre ces choses-là comme eux, qui se regardaient comme une espèce -de résumé vivant de l’histoire de France. - -»Ils n’élevaient jamais la voix. Ils avaient l’air de respecter leur âme -et le souffle de leur bouche comme ils respectaient leurs mains, leur -visage et tout leur corps, par une idée de propreté. Les enfants ne -discutaient pas les opinions du père; c’est une chose curieuse, quand -j’y pense, comme cette famille si au-dessus des ouvriers et des -bourgeois avait, en certaines choses, des façons d’être et de faire -ressemblant à celles des vrais paysans. - ---Et la femme? demanda Barnavaux en sifflant tout bas. - -Il laissait parler Müller pour le calmer, mais il s’ennuyait. - ---Tu vas voir. Je t’ai dit que l’hôtel était rue de Varennes. Je crois -qu’il avait été, dans les anciens temps, entouré d’un jardin ou d’une -très grande cour. Mais les d’Ecquevilly n’étaient pas très riches, et -plus tard on avait construit dans cette cour des maisons à appartements. -La même porte cochère servait aux habitants de l’hôtel et aux locataires -de ces appartements; l’entrée de l’hôtel était sous cette porte, à -droite. Dans le fond de la cour, en face des fenêtres de monsieur le -marquis, il y avait les bureaux du Comité de défense du Commerce -français. - -»C’était une brave petite société qui faisait aussi peu de mal que de -bien. Le secrétaire général, un monsieur décoré, venait deux ou trois -fois par semaine chercher sa correspondance, et s’en allait au bout -d’une heure ou deux. Il y avait aussi une bibliothèque, où entraient -parfois quelques vieux messieurs qui n’étaient pas plus commerçants que -moi; on imprimait aussi beaucoup de brochures. Tout le travail, au bout -du compte, était fait par une dame qui répondait aux lettres avec une -machine à écrire, mettait les adresses sur les brochures, recevait les -cotisations, dressait les fiches de la bibliothèque et classait les -papiers. - -»Et je la voyais très bien, à travers les fenêtres. Elle était toujours -en deuil, ne marquait pas vingt-cinq ans. Ses cheveux pâles, légers -comme la lumière, éclairaient son front. Pas un bijou, pas une bague, et -des mains dont la vue seule était une caresse! Chaque matin elle -arrivait à neuf heures sonnantes, et je descendais mon escalier pour la -voir passer, l’air sage et calme, ni triste ni gai, comme une personne à -qui tout est égal, et qui pense à son affaire. - -»Je lui disais: - -»--Bonjour, madame. - -»Et elle répondait: - -»--Bonjour. - -»Alors mon cœur devenait léger. - -»Je ne peux pas dire comment je finis par penser à elle autrement que -pour le plaisir de la voir passer. Je ne la désirais pas, je ne l’ai -jamais désirée en pure brute. Je n’aime pas à parler de ces choses-là, -mais ce ne sont pas les femmes qui manquent, et je ne suis pas un niais! -Ce qui m’a porté vers elle, c’est qu’elle avait l’air d’une dame, ses -manières, sa réserve, et aussi son état; car c’est beau d’écrire! C’est -parce que, je le comprends bien maintenant, elle me paraissait au-dessus -de moi, mais non pas d’une façon infranchissable. Tous ces -raisonnements, je ne me suis pas aperçu que je les faisais. Ils sont -entrés en moi sans que j’en aie pu rien savoir, comme une maladie. - - * * * * * - -»Et puis, un jour, tout a éclaté. Il y avait un air très beau qu’on -jouait quelquefois au salon pendant que je faisais mon service. Ça -s’appelle la _Danse hongroise_, et je ne connais rien au monde de plus -magnifique. Quand je l’entendais, il me semblait voir un grand escalier -de marbre avec des balustrades éclatantes, et des seigneurs qui en -montaient les marches à cheval, par défi, pour faire quelque chose de -noble et d’extraordinaire. Les chevaux frappaient les degrés avec leurs -pieds, en mesure, et pourtant d’une façon heurtée et dangereuse. Les -seigneurs étaient vêtus comme ceux des portraits de l’hôtel; et leurs -galons d’or, leurs bijoux, les grandes décorations diamantées de leurs -poitrines dansaient et brillaient, tandis qu’ils se tenaient fermes en -selle, les yeux luisants. Ils montaient, et un orchestre pour les -encourager frappait sur des tambours, comme les nègres d’ici. J’ai -regardé comment on fait: c’est la main gauche, sur le piano, qui imite -les tambours. - -»Toutes les fois que j’entendais cet air-là, mon sang coulait plus vite, -et mes idées devenaient fortes à me fatiguer. Un soir qu’on le jouait, -je pensai qu’il fallait absolument me marier avec la dame. J’avais des -économies, je ne resterais pas domestique avec elle, mais monsieur le -marquis me nommerait garde particulier d’une terre, et elle pourrait -donner des leçons, vivre comme une dame qu’elle était, puisque je serais -devenu un presque-noble, une espèce de fonctionnaire. Je vis mon avenir -comme sur un tableau, et le cœur me bondit. Pourtant, je gardai mon -secret très longtemps encore. C’est une chose si jolie, un secret -d’amour! C’est comme une chanson. On l’entend à travers tout. - -»Enfin, une fois, je vis le secrétaire de la Société qui traversait la -cour et je pris mon parti. Il y avait longtemps que j’avais décidé de -lui parler, à lui d’abord, puisqu’il était le patron de la dame. - -»Je l’abordai les yeux baissés, mais l’esprit ferme, et je lui dis: - -»--Monsieur le secrétaire, pouvez-vous me recevoir dans votre cabinet? -Je voudrais avoir l’honneur de vous dire deux mots. - -»Il me regarda et comprit que c’était sérieux. Il ouvrit une porte -vitrée qui donnait sur la cour et directement je me trouvai dans son -cabinet. Alors il s’assit, en demandant, d’un air un peu étonné: - -»--Qu’est-ce qu’il y a pour votre service, mon garçon? - -»Et je lui répondis: - -»--Voilà. J’ai pensé à me marier. Depuis trois mois, j’y pense. - -»Il écarquilla les yeux et se mit à sourire. C’était un homme presque -vieux, l’air bon et un peu timide. Une tête de bourgeois qui aime à -faire du bien, mais qui ne sait pas ce que c’est, qui ne sait pas mener -les hommes. Et pour faire du bien aux hommes, il faut les mener. - -»Il bégaya: - -»--Que puis-je faire?... - -»--C’est la dame qui tient les livres que je veux épouser, monsieur, -continuai-je, car j’étais lancé. Il n’y en a pas deux comme elle pour -faire le bonheur d’un homme. On ne s’est jamais dit que bonjour et -bonsoir, mais je suis sûr qu’il n’y en a pas deux comme elle. - -»Et je voulus lui expliquer... Mais il cria--tu sais, Barnavaux, -j’entends sa voix. Ah! c’est affreux, j’entends sa voix! Il pinçait les -lèvres, il ouvrait les mains, il bredouillait, il ne songeait pas à -déguiser, tant il était surpris. Il cria: - -»--Vous voulez... vous voulez épouser la princesse d’Udine! - -»Et je criais à mon tour, le sang glacé: - -»--Quoi, monsieur, quoi! - -»J’avais entendu parler de cette famille d’Udine chez monsieur le -marquis: de la noblesse impériale, qui date du temps où les simples -soldats devenaient princes, mais qui est maintenant aussi bonne, aussi -haute que l’autre. Et j’avais entendu parler du prince d’Udine actuel, -un fou méchant. Le secrétaire m’expliqua le reste. Le prince avait -épousé une jolie institutrice sans fortune. Puis il l’avait quittée, et -elle avait demandé sa séparation aux tribunaux. Depuis ce temps-là elle -vivait toute seule, très fièrement, dans cette petite place que lui -avaient trouvée des amis, ayant repris son nom de fille, ne gardant même -pas son alliance au doigt, mais toujours princesse! - -»Et même, quand elle aurait été divorcée! Elle restait une grande dame. -Je l’avais insultée. Je t’assure, Barnavaux, que je ne pensai pas à -autre chose; je l’avais insultée! Je ne réfléchis pas une minute de -plus, j’ouvris la porte de la bibliothèque où elle travaillait, je la -vis près de la fenêtre, calme, à peine triste, avec son air honnête, -fier, un peu têtu; oui, oui, un air de princesse, je le reconnaissais -bien, maintenant, et je lui dis tout d’un trait, en me tenant bien -droit, comme un domestique: - -»--Je demande bien pardon à madame la princesse... - -»Elle leva la tête et je compris ma sottise de lui avoir parlé, -puisqu’elle ne pouvait rien savoir. Mais moi, il m’avait semblé que tout -l’univers savait. - -»J’entendis que le secrétaire lui disait ma folie et son indiscrétion. -Elle avait d’abord rougi jusqu’à la racine des cheveux. Ensuite elle -éclata de rire. Ah! d’un rire méchant pour elle, méchant pour moi, -méchant pour le monde, pour la vie, pour tout. Un rire où il y avait son -dégoût pour ma personne, sa colère désespérée en comprenant que dans sa -position il n’y avait plus que des gens comme moi pour la désirer -honnêtement, pour vouloir en faire leur femme. Elle riait. Ah! malheur -de moi! Tu ne crois pas, Barnavaux, qu’à ce moment-là, si je l’avais -étranglée, si je lui avais donné un coup de pied dans le ventre, si je -l’avais traînée par les cheveux, elle aurait été bien heureuse? - -»Je m’enfuis, je montai au sixième. Tout le jour et toute la nuit, je -hurlai comme un sauvage. Les gens n’osaient pas approcher. Ils ne -pouvaient pas dormir, mais ils ne disaient rien. Ils avaient peur. -Depuis que mon grand bonheur était impossible, je le voyais mieux. Il -vivait. Mes mains en tâtaient les formes; mes larmes coulaient avec des -délices que personne ne peut comprendre, des imaginations vicieuses et -superbes, comme si les pieds nus de la princesse m’eussent passé sur le -corps pour me faire mourir de douleur et de joie. Et je criais: -«Faites-moi encore souffrir, madame, par pitié!» Cette nuit-là, j’ai été -aussi fou qu’un homme peut l’être. - -»Je descendis le lendemain, la tête molle comme une éponge, étourdi, -pour aller demander mon compte au marquis, en le suppliant de ne pas -m’obliger à faire mes huit jours. Il consentit à tout, sans rien me -dire, sans ricaner, sans avoir l’air de me plaindre. Il avait du cœur, -ce vieux. Lui seul n’avait pas d’ironie dans la voix, en me parlant. Les -autres, je les aurais tués. - -»Quand je revins, deux jours après, pour chercher mes affaires, il me -dit d’un air pensif: - -»--Vous auriez pu rester: madame la princesse d’Udine, aussi, a voulu -partir. Vous ne la reverrez plus. - -»J’avais causé sa misère, à elle! Elle avait quitté la maison pour mon -insulte. Je lui avais enlevé son pain. Qu’est-ce qu’elle fait, où -est-elle aujourd’hui? Il me semble que je vois des rues où elle marche, -et l’ombre de son chapeau sur les pavés. Je m’étais engagé pour ne plus -les voir ces rues et ces pavés. A quoi ça m’a-t-il servi? L’autre jour -le vent a passé dans les bambous, tu sais, les grands bambous d’en bas; -et les jeunes pousses vertes, en remuant, ont eu un reflet presque bleu. -Ce n’est rien. Cependant j’ai pensé à un regard qu’elle avait eu, un -jour. Ses yeux n’étaient jamais les mêmes. Son souvenir est mêlé au -regret du pays, elle est confondue avec la France. Il me semble que, si -j’arrivais à Marseille, je la verrais de loin venir à moi, sur une -barque blanche, la tête sous des drapeaux. Elle aurait une robe rayée de -vert et de jaune, comme les champs d’Europe.» - - * * * * * - -La voix de Müller était devenue tendre, étrangement calme, très basse. -Son grand malheur lointain se mêlait d’un rêve magnifique, d’un orgueil -infini et triste, où il y avait de la fatuité. - ---Barnavaux, dit-il, tu n’as pas aimé une princesse, toi. Y en a-t-il, -des marsouins, au 3e du corps, qui aient aimé des princesses, des -princesses blanches? - ---Veux-tu boire? répéta Barnavaux, patiemment. Bois un peu, mon vieux. -Après, tu dormiras. - -Rasoa versa de l’eau pour la seconde fois. - -Müller prit le quart et but une longue gorgée. - -Il soupira: - ---Tout ça, c’était impossible, impossible... et tout de même si -j’étais... si j’étais seulement adjudant! - - * * * * * - ---Ferme la porte, petite Rasoa, dit Barnavaux. Il est plus triste, quand -il voit la lune. - -Rasoa tira le vantail. Alors la lumière n’entra plus que par les trous -du treillis de bananiers. Aux murs de la pauvre hutte, elle fit -scintiller des milliers de petits diamants bleus. Dans la plaine, très -loin, un bœuf éveillé par on ne sait quelle crainte se mit à mugir. Et -puis, il n’y eut plus que les diamants, les merveilleux petits diamants, -les yeux pacifiés de la lune magique. Müller s’endormit. - - - - -BARNAVAUX, HOMME D’ÉTAT - - -La dernière fois que j’eus l’honneur de rencontrer Barnavaux, c’est à -l’Exposition de 1900; que c’est loin, déjà! - -La petite cour sainte qui précédait le temple du Cambodge avait deux -portes. Le public devait entrer par celle de gauche, et sortir par celle -de droite. Et le public n’y manquait pas: il fait tout ce qu’on lui dit, -et deux tirailleurs annamites étaient là pour le prévenir. - -Ils avaient de gros chignons noirs remontant sous le _salako_, des -mollets maigres couverts de bas bleu sombre, la cheville fine, et le -pied minuscule. Ils ne sont pas noirs, ils ne sont pas blancs, ils ne -sont pas jaunes. Ils ont ce teint brouillé des gamins vicieux de nos -ateliers parisiens, avec quelque chose de plus malin, de plus efféminé, -de plus pervers encore--quelque chose d’ambigu, d’intelligent et -d’affreux. Et ils étaient assis sur des chaises, négligemment, les -jambes croisées. On eût dit des dames cyclistes. - -Barnavaux, qui mâchait une cigarette éteinte, gravit les degrés de la -porte de _droite_. Il balançait les épaules, en vieux soldat, bien -sanglé dans son uniforme de marsouin, astiqué de frais, et brillant -comme un sou neuf. Mais il avait pris l’apéritif avant de déjeuner, une -bouteille de vin blanc pendant son déjeuner, et deux verres de calvados -après son déjeuner. Il était gai. Pas saoul, mais gai. - ---A gauche, dit le tirailleur annamite en grasseyant, à gauche! - -Il ne s’était même pas levé de sa chaise. Barnavaux le considéra d’un -air profondément étonné, avec un mépris subit, immense, issu d’une -majesté simple et indiscutable. Une seconde il hésita. Puis, d’un coup, -il enleva le tirailleur de sa chaise, en le prenant d’une main au -collet, de l’autre main par le fond de son pantalon, s’assit sur la -chaise à sa place, l’attira sur ses genoux; et d’un air câlin, galant, -moqueur, lui posa sur les joues deux gros baisers. - -Le public était ivre de joie. Le tirailleur plissa les yeux, montra ses -dents noircies de bétel. Sa face bilieuse éclata de haine. Mais il ne -dit rien. Barnavaux se leva, dédaigneux, et traversa la cour, environné -de l’estime universelle. - -Je lui frappai l’épaule. Il n’eut pas l’air surpris de me voir. Nous -nous étions déjà rencontrés si souvent, sur la vaste terre! Rien de -moins singulier que de se retrouver à Paris. - ---Avez-vous vu cette brute, qui voulait m’empêcher d’entrer? me dit-il. -Si c’était un Sénégalais ou un Haoussa! Mais cette espèce de femme -manquée, cette petite crapule habillée en cantinière, me donner des -ordres, à moi Barnavaux, en uniforme: ça fait pitié. Et tout fait pitié, -ici. Les expositions, c’est la ruine du respect qu’on doit aux blancs. -Tous ces sales sauvages ne devraient jamais quitter leur pays, ils ne -devraient même pas savoir que nous en avons un qui ressemble aux leurs, -un pays où il y a de la terre, des pierres, des arbres comme chez eux, -et des esclaves blanches qu’ils peuvent se payer pour vingt sous, -derrière les Invalides. Quand nous sommes là-bas, une poignée, et que -nous les faisons obéir, que nous les forçons à obéir, ce n’est pas parce -que nous avons des fusils perfectionnés ou des locomotives, c’est parce -que nous sommes intelligents, que nous comprenons nos chefs, que nous -sommes unis comme des baïonnettes dans un faisceau, que nous devinons -toujours ce qu’ils feront, ces sauvages, et qu’ils ne nous devinent -jamais. Nous sommes des espèces de mystères, des bons dieux vivants. Ils -se figurent que nous sortons de la mer, où nous avons un pays miraculeux -qui ne ressemble à rien. C’est ça qu’il faut pour le mater. Mais nous -les faisons venir en France, nous leur montrons qu’il y a parmi nous des -espèces d’esclaves, qui font les besognes que pour rien au monde un -blanc ne voudrait faire chez eux. Malheur! C’est ça qu’on appelle les -impressionner par notre civilisation! Leur prouver qu’il y a chez nous -des pauvres, des manœuvres qui ont la peau blanche, et des femmes qui -pourraient être nos femmes, et avoir des enfants qui pourraient les -commander si on les envoyait là-bas: et que ces femmes on les paie moins -cher que leurs _congaï_ ou leurs _moussos_. Vous croyez que c’est un -moyen de les impressionner? Ils nous méprisent. - -»Moi _je sais_ comment il faut parler aux noirs, et ce qu’il faut en -faire. Je le sais, je vous dis, et vous, qui écrivez, vous n’en savez -rien. Il ne faut pas leur apprendre le français, parce que, quand ils le -savent, on en fait des électeurs, et qu’ils restent nègres, quand ils -sont électeurs. Il faut être juste avec eux, très juste. Mais quand ils -ont fait ce qu’on leur défend, on peut les battre, les tuer, leur couper -les mains, ils ne réclament pas. C’est nous qui réclamons pour eux, et -nous ne disons rien quand on les force à travailler, ce qui leur est -beaucoup plus désagréable. Il faudrait être logique! Il n’y a qu’une -chose à faire pour nous, les blancs, en Afrique: c’est d’être -convaincus, autant qu’eux, que nous leur sommes supérieurs. - -»Il y a un poste sur la rive droite du Sénégal, qui s’appelle Kaédi. J’y -ai passé six mois. Ce n’est pas un riche pays. Les Maures du désert y -viennent comme à un marché; on y a installé au bord de la rivière une -colonie d’une centaine de captifs pris à Samory, et que nous avons -affranchis. Ils vivent comme ils peuvent, en semant du mil dans la boue -du Sénégal, au moment des basses eaux. Et ils ont des chèvres. Mais ce -sont de très pauvres, très pauvres gens. Kaédi n’est pas un poste où -l’on s’amuse, ni blancs ni noirs. - -»Le chef de ces anciens captifs avait chez lui une femme, qui servait sa -femme légitime, et qui n’était pas laide. J’allais souvent la voir piler -du millet, et je lui parlais en jargon malinké. Elle riait, mais elle me -respectait parce que j’étais un chef. Elle ne croyait pas que c’était -sérieux, et que je m’abaisserais jusqu’à elle. Je lui donnais de la -verroterie et quelquefois le fond d’une boîte de conserves. - -»Le règlement du poste était sévère. On y vivait comme dans une garnison -française; il fallait être rentré pour l’appel du soir, car les Maures -sont de mauvais voisins. C’est pourquoi, contrairement à l’usage général -dans les postes moins menacés, où tous les soldats se font une petite -famille, nous n’avions pas de femmes. En dehors du village de captifs, -toute la population Kaédi était musulmane, on n’en voyait que les -hommes. Les captifs au contraire étaient fétichistes. Je pensai -qu’Anyane, la servante que j’avais vue chez le chef, pouvait bien -m’aider à passer une minute. Je lui portai un cadeau, et je lui dis: - -»--Anyane, je veux coucher avec toi. - -»Je sais avoir des manières quand je veux, mais ici ce n’était pas -l’occasion. - -»Elle se redressa si vite que ses seins, qui étaient très droits et -fermes, tremblèrent drôlement. Il n’y avait personne à cette heure-là, -autour de nous. Nous étions aussi seuls qu’un homme et une femme peuvent -l’être. Comme les arbres ne poussent pas autour de Kaédi, les yeux -voyaient loin, loin, librement, jusqu’aux collines qui sont des collines -de désert. Leur terre recuite est pareille à de la brique qui chauffe -dans un four. La chaleur me brûlait les pieds, car j’étais en plein -soleil, et le sable était comme de la braise. Je me rappelle très bien -ça. - -»Anyane se mit à frissonner de tout son corps, ce qui était bon signe: -une façon de faire des femmes qui ont envie. Je m’approchai, et lui mis -une main sur le ventre, et l’autre sur la cuisse. Elle me repoussa en -criant. - -»Et elle avait l’air triste, triste de tout son cœur. Après cette sorte -de grand étonnement, elle reprit son pilon et se remit à taper sur le -millet, sans répondre. Je lui dis: - -«--Anyane, qu’est-ce que tu as? Tu ne veux pas? - -»Je ne comprenais pas sa bêtise, et j’avais l’air très bête moi-même à -côté d’elle. Ça me rendait furieux. - -»Savez-vous ce qu’elle avait? Vous ne pouvez pas savoir, on n’imagine -pas ces choses-là--même vous, qui en avez vu un peu plus que tous les -idiots qui roulent dans ces allées. Elle me montra son ventre. - -»--Si j’avais un enfant de toi, dit-elle, il serait esclave. Fils de -blanc, et esclave: au chef, pas à toi. Esclave. - -»Eh bien, voilà. Vous ne comprenez pas encore? On avait délivré ces -captifs de Samory, on les avait mis là, pour qu’ils fussent libres. Mais -ils étaient venus avec leurs captifs à eux, et ils les avaient gardés, -et ces captifs se regardaient toujours comme la propriété de ceux qui -les avaient achetés, ou pris! Nous avions supprimé un seul propriétaire, -Samory. Les autres étaient, et ne se figuraient pas qu’ils pussent être, -autre chose que des esclaves. Il n’y avait pas, dans ce village de -libérés que nous avions cru créer, quatre ou cinq hommes libres, Anyane -restait esclave; et son enfant, le mien, aurait été esclave. Elle ne -voulait pas ça, parce qu’elle ne croyait pas que je pusse le vouloir. -Elle me respectait. C’est à ce moment-là que j’ai compris ce que c’est -qu’un blanc, un vrai blanc, qui a un fusil et qui se bat, pour les -nègres. C’est un roi. Anyane aurait eu par moi un fils noble qui -n’aurait pu faire admettre son titre. Elle ne voulait pas de cette -chose-là. Eh bien, si elle était venue à Paris, qu’est-ce qu’elle aurait -pensé? Elle m’aurait remis à ma vraie place de rien du tout: Barnavaux -soldat de deuxième classe, rien du tout, je vous dis, en France. Il y en -a trop, ici, des Barnavaux comme moi. Non, il ne faut pas mener les -nègres hors de chez eux, il ne faut pas nous montrer chez nous. C’est la -mort du prestige.» - -Il ajouta: - ---C’est des choses que ne comprennent pas les civils. - - - - -LA PRÉCAUTION INUTILE - - -Quand j’apprends une grande nouvelle, une vraie nouvelle, une nouvelle -qui donne à penser, j’ai coutume d’aller voir tout de suite l’homme -qu’elle intéresse particulièrement. Dès que je sus que le Parlement -belge avait interdit à ses électeurs le breuvage nommé absinthe--de deux -mots grecs signifiant, comme on l’a fait remarquer, «qui ne peut pas se -boire»--je courus chez mon vieil ami Barnavaux. - -Car, pour l’instant, Barnavaux était à Paris, bien qu’il appartienne, on -ne l’ignore plus, au noble corps de l’infanterie coloniale, au titre et -à la haute paye de soldat de deuxième classe. Et il _sait_ ce que c’est -que l’absinthe: il en prend quatre fois par jour. Davantage quand il est -indisposé: c’est pour se remettre. Mais pensez-en ce que vous voudrez, -c’est un homme que j’aime: je l’ai trouvé pour la première fois sur ma -route--et le sentier de la guerre--à Madagascar. Je l’ai revu au Soudan, -puis en Crète, puis à Pho-Ban, plus loin que tous les diables de Chine, -sur la frontière du Tonkin. Et si vous saviez comme il est ferré sur le -savoir-vivre! Sommes-nous sans témoins: il cause avec moi comme un égal. -Y a-t-il du monde: il me traite en supérieur. Et quand il est tout seul, -il me méprise profondément pour toutes les choses que j’ignore, et où il -est maître: voler des poules, acheter du riz à la foire d’empoigne, -construire une case en bambous, briques, pierres ou boîtes de sardines -vides, faire «ami» avec les Sénégalais, qui sont les plus braves soldats -de la terre, et pourtant taper sur les nègres, fabriquer des -sous-ventrières de selle avec des mèches de lampes à pétrole, monter à -cheval mais préférer le palanquin, administrer des provinces (ça -consiste à faire rentrer l’impôt, dit-il simplement), tremper la soupe, -manger tout ce qui se mange, et boire tout ce qui se boit. Spécialement -l’absinthe, comme je vous ai dit. - -Voilà même pourquoi je pensais que le projet vertueux des Belges devait -l’avoir rempli d’indignation. Je me trompais. Barnavaux ne daigna -manifester qu’un froid scepticisme. - ---Alors, me dit-il, vous croyez que c’est possible d’empêcher les gens -de boire ce qu’ils veulent? C’est des idées de vieille dame. Si les -Belges ne boivent plus d’absinthe sur les comptoirs, ils en boiront dans -les caves. Et s’ils n’en boivent plus dans les caves, ce sera dans les -greniers. J’ai connu un commandant, une fois... - ---C’est une histoire? fis-je. - ---Oui, dit Barnavaux. Ça vous va? - ---Ça me va, répondis-je sérieusement. - -Et c’est vrai que j’aime les histoires de Barnavaux: elles sont -imprévues. Il commença: - - * * * * * - ---Il est arrivé d’abord que j’ai fait un congé dans la légion. Vous me -regardez parce que je ne vous l’ai jamais dit; mais je n’avais pas -besoin de tout vous raconter d’un coup: c’est très mauvais pour -l’amitié. Quand un homme a fait des sottises et qu’on lui défend de -rengager dans les marsouins, où voulez-vous qu’il aille? Dans la légion! -Donc, je suis allé à la légion, dans l’intérêt de mon honneur et de ma -virginité. Vous avez compris? - ---J’ai compris, dis-je. - ---Bon. J’étais donc dans la légion étrangère et on nous avait envoyés en -colonne, plus loin qu’Aïn-Sefra, plus loin que Ben-Zireg, en plein -Sahara, je ne sais où, très loin. Très loin, mais vous connaissez le -pays. On raconte que dans la nuit des temps c’était une mer, et je le -crois. Mais alors c’était une mer très accidentée. On dirait des tas de -golfes desséchés, avec des falaises, de très hautes falaises de grès -noir égratigné de blanc, et le fond de ces golfes est rasé, gratté, -écorché par un vent qui rafle des cailloux tranchants, comme un soufflet -de haut-fourneau rafle des escarbilles. Parfois, gravés par je ne sais -qui, sur le flanc de ces falaises, les portraits d’animaux extravagants, -qui n’existent plus. Une chaleur de bête, qui fait craquer les rochers, -recroqueville les feuilles de papier à cigarette, rend les hommes secs -comme des planches. Très rarement, des trous très profonds, pleins d’eau -noire. Plus souvent, et pas assez souvent, des puits semés en chapelet -le long d’une rivière souterraine. Alors on donne à boire aux chameaux -et on remplit les outres. Seulement, c’est très difficile de boire à -même une outre, sur un chameau qui marche. Ils vont pourtant, les -chameaux, comme s’ils avaient des pantoufles; c’est mou, c’est doux, on -n’entend rien. Une fois dessus, quelle danse! Il faut déjà avoir appris, -pour se tenir. Quant à savoir téter l’outre, une fois que la brute fait -aller ses grandes pattes, c’est une autre affaire. J’ai pris des douches -et des frictions, je me suis arrosé le dos, la figure et les cuisses; -mais pour boire, j’y renonçai. Et d’abord, l’eau est mauvaise. On dit -qu’elle est... je ne me rappelle plus le mot. - ---Séléniteuse? - ---Oui. Et les eaux séléniteuses ne sont saines qu’avec de l’absinthe, -continua Barnavaux gravement: c’est une vérité médicale. Et elle -démontre le droit légitime et sacré qu’avaient les hommes de prendre -l’absinthe à l’étape. Ils la prenaient: la première légère, la seconde -moins légère, la troisième et la quatrième pour le plaisir, les autres -par luxe. C’était bien le moins. Nous étions là des amis d’attaque. Il y -avait Delebecque, un Belge précisément, Malpighi, un Italien, et -Atchoum, qui était Anglais. Il s’est fait tuer à Figuig, depuis. - -A ce moment malgré mon désir de ne pas interrompre, je me permis de lui -faire remarquer que ce nom était extraordinaire. - ---Puisque c’était un Anglais du pays de Galles, dit Barnavaux, étonné. -Alors il avait un nom qui s’éternuait: quelque chose, quand c’était -écrit, comme Lyllywin. Il fallait bien l’appeler Atchoum. - -Je n’insistai plus. Il poursuivit: - ---A la fin, le commandant prétendit que c’était très mauvais pour la -discipline, que les traînards avaient, dans une certaine mesure, le -droit de se faire couper le cou quand ils n’avaient plus leur tête, et -que c’était même un débarras pour la société; mais que nous avions perdu -des chameaux par négligence, due à l’absinthe. C’est possible. Seulement -le chameau est un animal très difficile à surveiller. Il est sobre, mais -baladeur. Ce n’est pas tout à fait de sa faute: il mange de tout, -excepté l’ail et l’oignon, qui lui font mal au ventre. Ce phénomène est -constaté, bien qu’inexplicable pour une bête du Midi. Par malheur, dans -le désert, les touffes d’herbes sont à dix mètres l’une de l’autre, et -quand on laisse les chameaux s’offrir sans témoin à souper la nuit, le -lendemain matin ils sont loin. Voilà pourquoi le grand chef, dans -l’intérêt des montures, et dédaigneux du nôtre, décida de supprimer -l’absinthe. Il fit venir le mercanti qui suivait la colonne et lui dit: - -»--En as-tu encore beaucoup?» - -»Le mercanti ne demanda pas de quoi il y avait beaucoup. Il répliqua: - -»--Six caisses et un petit tonneau. - -»--Je te les paye, parla cet homme impitoyable. Voilà ton argent. Et tu -vas me faire le plaisir de vider tout ça, tout de suite, sur le sable. -Tu me représenteras les caisses et le tonneau vides. - -»Il y a des officiers qui n’ont pas de cœur. Celui-là ne buvait que de -l’eau minérale. - ---De l’eau de Vichy? - ---Non. Une autre saleté, qui sent l’encre. - ---De l’eau de Pougues? - ---C’est bien ça. Il est mort plus tard d’une maladie d’estomac, à cause -de cette mauvaise habitude. Mais enfin, pour le moment, il avait donné -l’ordre. Ah! ce fut le Sedan de l’infanterie coloniale! Delebecque, il -en pleurait. Malpighi nourrissait des idées d’assassinat. Atchoum, lui, -ne disait rien. C’était un Anglais sournois. Il partit tout doucement. -Et même nous le vîmes, cinq minutes plus tard, qui aidait le mercanti à -porter au commandant les caisses et le tonneau vides. Horrible brute! - -«--Atchoum, lui dis-je, si jamais tu reçois une balle dans le dos, ne -demande pas d’où elle vient. - -»Mais il me coula quelque chose dans l’oreille, et il se mit à rire, et -je me mis à rire; et les camarades se mirent à rire, à rire! Personne -n’avait ri comme ça dans la colonne depuis sa première communion. Mais -vous ne saurez pas encore pourquoi. - - * * * * * - -»... C’était un campement où nous devions passer deux ou trois jours. Le -lendemain, le commandant était goguenard. Il disait: - -»--Maintenant, vous serez sages, mesdemoiselles. - -»A dix heures, son ordonnance lui apporte à déjeuner. L’ordonnance ouvre -une boîte de sardines et tombe le nez dedans. Il était gris comme une -omelette au rhum. Le commandant lui précipite sur le crâne toutes les -sévérités disciplinaires, mange ses sardines et sort de sa tente. La -première chose qu’il voit, c’est Atchoum, qui déclamait -l’_Internationale_. Un Anglais: des gens qui ne savent même pas ce que -c’est que la Commune! Malpighi était tout nu, mais il avait mis un -turban pour la décence. Delebecque était triste, mais musicien: il -chantait _Van den Peereboom_ et la _Marseillaise_ sur l’air d’_A la -Grâce de Dieu_. C’est ce qu’on appelle, dans la légion, l’_Hymne des -Pacifiques_, et l’effet en est déchirant. Toute la colonne était -ivre-morte! A dix heures du matin! Et il ne _devait pas_ y avoir -d’absinthe! C’était un mystère insondable. Le commandant fut tout de -même très crâne. Il cria: - -»--Je vais tous vous faire amarrer par les goumiers arabes. - -»Les goumiers arabes ronflaient au soleil. Ces pauvres musulmans n’ont -pas l’habitude des bonnes choses, ils étaient comme assommés. - -»Le commandant secoua du pied le premier venu. L’Arabe se réveilla, se -mit sur ses pieds, trébucha, retomba et gémit: - -»--Ma commandant, ma commandant, les chameaux... - -»--Eh bien? - -»--Ma commandant, les chameaux aussi, eux faire saouls! - -»C’était vrai, les chameaux étaient saouls. On n’avait pas vu ça depuis -Mahomet, on ne le reverra jamais, jamais! Le chameau est un animal -triste: ils étaient gais, follement gais. Ils dansaient sur la tête, ils -dansaient sur la queue, ils dansaient sur leurs bosses. Et puis, de -temps en temps, l’un deux, pris de remords, s’agenouillait sur le sable, -mettait la tête entre les pattes, et avait l’air de dire: «Allah! -Qu’est-ce qui m’arrive?» Il avait mal aux cheveux. - -»Ce jour-là, le commandant a failli devenir fou. - - * * * * * - ---Mais, demandai-je, que s’était-il passé? - ---C’est bien simple, répondit Barnavaux: Atchoum et le mercanti avaient -jeté toute l’absinthe dans l’eau du puits. - - - - -KIDI - -HISTOIRE DU CONGO - - -Kidi est un noir du Loango qui inventa une religion, ne fit pas -d’adeptes et mourut martyr. Mais nul ne le sait, excepté moi et quelques -amis. Et Kidi, jadis «faisait boy» chez un blanc, sur les bords de -l’Ogooué. Ce blanc était un bon blanc. Il y en a, je vous assure. Et il -était même un peu chimérique. Au lieu d’acheter de l’ivoire et du -caoutchouc comme les gens sensés, il avait planté des pieds de café et -des arbres à cacao. Parfois, le matin, il montrait ses cacaoyers à Kidi -en lui disant: «Ça, y en a faire chocolat!» Mais Kidi n’en croyait rien. -Il connaissait bien «chocolat» qui est une espèce de pierre brune et -fond dans l’eau bouillante. Or, les arbres n’ont pas des pierres pour -fruits, Kidi en était très sûr. Cependant, il crut plus tard des choses -bien plus étranges: telle est l’inconséquence des hommes. Elles -advinrent parce que le blanc était marié, très légitimement marié, et -qu’il avait emmené sa femme au Congo. Je vous ai déjà expliqué que -c’était un homme chimérique. - -Cette femme était une pauvre petite créature toute frêle et blonde, avec -des yeux beaux et malheureux, des yeux tirés à cause de la fièvre, et -qu’elle allait avoir un enfant. Quand cet enfant naquit, l’ignorant Kidi -fut tout étonné. Comme la plupart des Africains, il croyait que les -blancs sortent de la mer, avec toute leur taille, et que c’est dans la -mer qu’ils vont chercher leurs richesses. Et voilà même pourquoi -beaucoup de blancs ont les yeux de la même couleur que l’eau, gris, -bleus ou verts: c’est à cause de leur origine. Si vous voulez bien y -réfléchir une minute, vous admettrez que cette supposition est très -raisonnable. Mais voilà que la «madama» montrait tout à coup à Kidi un -petit être vagissant, tout semblable aux enfants des hommes, excepté que -son corps était pâle et rose. Cela lui parut très extraordinaire. Les -dieux blancs sortis de la mer se mêlent quelquefois aux simples -mortelles, qui sont noires, et alors ils font de petits métis; tandis -que celui-là était un véritable petit dieu blanc. Ce qui se passa -ensuite ne fit que le confirmer dans cette conviction. - -Car on fit venir de la côte un missionnaire qui baptisa l’enfant. -C’était le Père Mottu, lazariste. Il avait de grandes jambes, une grande -échine, une grande robe noire, toujours sale, une grande barbe, noire -aussi, et mal peignée. Mais il aurait traversé l’Afrique sans un sou, -dans l’intérêt de son commerce, qui ne lui rapportait rien, et parlait -toutes les langues indigènes. Il laissait croire que c’était par un don -du Saint-Esprit, et après tout c’est bien possible, puisque moi, qui -n’ai pas de protection spéciale auprès du Seigneur, je n’ai jamais rien -compris aux patois bantous. - -Ces événements se passaient vers la fin de décembre, et quand le Père -Mottu vit le _bambino_, tout menu et joli dans les bras de sa mère, -vêtue d’une belle robe blanche sans taille, il s’écria du premier coup: - ---Quelle jolie crèche pour la Noël! - -Et l’on fit la crèche, dans une grande paillotte neuve, un simple toit -dressé sur des poteaux, au bord de la rivière. Les eaux chantaient dans -les rochers. Elles étaient blanches et bleues comme les voiles de la -madone. Le bambino dormait dans un berceau de bois, les deux poings -fermés et la bouche entr’ouverte. La madone était la «madama», et son -mari représentait saint Joseph, comme il convient. Derrière eux étaient -les animaux: deux cabris bien lavés, dont le poil brillait comme du -sucre, et un bœuf très sérieux. On n’avait pas trouvé d’âne, mais la -solennité se trouvait rehaussée par la présence d’un autre personnage: -c’était Fritz, jeune éléphant qu’on essayait d’apprivoiser. Il -contemplait ce spectacle avec gravité. Parfois, il balançait sa trompe: -il encensait. - -Alors parurent les rois mages. Ils étaient magnifiquement vêtus, suivant -la tradition. Le premier était un commis aux affaires indigènes. -L’autre, le Père Mottu lui-même. Et comme, tout le monde le sait, le -mage Balthazar fut nègre, le troisième, c’était Kidi. - -Et Kidi, éperdu, tremblait de joie et d’orgueil. Il portait sur la tête -une couronne de cuivre clair. Une somptueuse pièce d’étoffe rouge -drapait ses épaules, et sur sa poitrine, sanglée d’un rude gilet de -cuir, brillaient des gouttelettes de verre, des grains d’ambre, toutes -sortes de gemmes éclatantes, de colliers barbares. Il avait des caleçons -verts, très bouffants, embellis de galons d’or, des bottes de cuir -écarlate. Ses mains tenaient des épis de maïs, des bananes mûres, des -palmes. Et jetant ces choses, il se prosterna de tout son cœur. Il ne -comprenait rien, sinon qu’il avait la gloire de participer, changé en -roi, à une cérémonie sacrée des blancs, à des rites très forts. Son âme -était transportée de fierté, d’enthousiasme et de reconnaissance. - -Personne ne pensa jamais à lui expliquer qu’il n’avait vu qu’un -simulacre. Et d’ailleurs dans une cervelle bien faite, une cervelle -d’enfant, de poète ou de nègre, peut-il y avoir aucune différence entre -un simulacre et la réalité? Et si le monde vraiment n’était qu’un -simulacre, s’il ne faisait que refléter mal, comme un miroir brisé, -quelque chose d’autre et d’inconnu, qui est loin, ineffablement loin, au -delà de tout? Ce ne fut certes pas pour ces profonds motifs qu’on -négligea de détromper Kidi; mais le fait est qu’on ne le détrompa point. - -On l’avait autorisé à venir contempler, adorer et servir un dieu, un -dieu blanc! Il avait eu cette faveur insigne et particulière. Voilà tout -ce qu’il démêla. A compter de ce jour, il ne marcha plus de la même -façon. Le Père Mottu, en quittant la station, lui avait donné une image -et une médaille figurant l’enfant divin avec sa mère. Il enferma l’image -dans un sac de peau, suspendit la médaille à son cou, attribua -sérieusement à ces objets une puissance surnaturelle. Il les considérait -aussi comme le signe d’un engagement qu’il avait contracté, il était -maintenant lié aux blancs par une opération de magie redoutable, de la -même manière que les soldats sénégalais avec leurs décorations, ces -autres amulettes mystérieuses que donnent les Européens, et qui portent -malheur quand on n’est pas fidèle aux incompréhensibles paroles gravées -dessus, ou écrites sur les papiers de recrutement. Car les mots créent -les choses. Voilà ce que croient les peuples primitifs. En prononçant le -mot «mort» ou le mot «amour», un sorcier peut produire la mort ou créer -l’amour. Plus tard, Kidi s’enrôla dans la milice du Tchad et reçut une -de ces décorations des Européens. Il la mit à côté de celle du Père -Mottu, sans distinguer la différence. A ses yeux, il n’y en avait pas. - -Si Kidi s’était engagé dans la milice du Tchad, c’est que son patron et -la pauvre «madama» silencieuse et pâle, et le petit dieu blanc étaient -repartis pour la France, ce qui voulait seulement dire, dans sa pensée, -qu’ils avaient regagné les pays de la mer, patrie de ces dieux -étrangers. Kidi avait été très malheureux mais non pas étonné: souvent -les blancs meurent sur cette terre d’Afrique, preuve qu’ils n’y sont pas -plus à leur aise que les véritables poissons; ou bien ils retournent -d’où ils sont venus. Jamais on n’en voit mourir de vieillesse. - -Kidi fit donc campagne, très bravement. Il assista, sans s’émouvoir, à -de très grands massacres. Il y prit part et «cassa» beaucoup de -villages, c’est-à-dire qu’il les pilla fort proprement. Il y était -encouragé par ses instincts, ses traditions, et aussi par les serments -de sa religion particulière. - -Et c’est ainsi que sa colonne parvint un jour, assez haut dans l’est, -sur les bords de l’Oubangui. Et le chef de la colonne, qui était un -blanc très petit, très dur, très tanné, très généreux, très brave, fit -dresser un grand mât sur la rive du fleuve, hisser un drapeau sur le -mât, et dit à Kidi: - ---Ça, ça veut dire que le pays est à nous. Et quand il viendra -quelqu’un, tu diras ce que ça veut dire. Nous autres, on s’en va. - -Car c’est ainsi que les choses se passent. On dépense deux ou trois -millions pour faire des colonnes, et puis on s’en va. - -Le commandant ajouta: - ---Tous les trois mois, si ça se peut, un bateau t’apportera ta solde. Si -elle n’arrive pas, ça ne fait rien. Reste tout de même. - -Kidi répondit poliment: - ---Y a bon. - -Et il demeura tout seul, au bord de l’eau, près du mât. Il tirait sur -une corde pour faire monter le drapeau, tous les matins, et l’amenait -tous les soirs, au coucher du soleil, pour obéir à sa religion. De plus, -il acheta une femme au prix de six barrettes de cuivre. Car cette maxime -est professée au Loango: qu’un homme qui n’a pas de femme, c’est qu’il -n’a pas de quoi, ou qu’il est fou. Vous devez vous apercevoir que cette -histoire est pleine de choses sensées, dites par des nègres. Kidi -enfonça la pointe d’un couteau dans l’image de la «madama» et de -l’enfant blanc. Ce n’était point pour leur faire mal. Il les avertissait -seulement de faire attention à préserver de la petite vérole le fils qui -venait de lui naître. Le bateau de ravitaillement n’arrivait point, mais -il n’en avait souci. Au lieu du bateau de ravitaillement, ce furent des -noirs de la rive belge qui traversèrent un jour le fleuve et se mirent à -couper des lianes pour recueillir le caoutchouc. Kidi alla tout -tranquillement vers eux et prononça: - ---Y en a pas bon. Ça qu’y en a ici, y en a français. Vous faire f... le -camp. - -Mais les noirs éclatèrent de rire. C’étaient des cannibales de la tribu -des Bangalas qui se font croître sur la tête, en y incisant la peau du -front, une sorte de crête, d’aspect bestial. Kidi les considérait avec -horreur. Ils répondirent qu’il n’y avait plus de caoutchouc chez eux, et -qu’il y aurait «beaucoup mauvais» s’ils n’en apportaient pas aux Belges. - -Mais Kidi répondait toujours: - ---Vous y en a faire f... le camp. - -Alors les noirs, voyant qu’il était seul, recommencèrent à rire. Et Kidi -n’hésita pas une seconde, parce que, s’il avait hésité, il lui serait -arrivé sûrement, pensait-il, après la mort des choses pires que la mort. -Il ne pouvait pas désobéir aux fétiches des blancs. Donc, ne s’arrêtant -pas à cette insignifiante considération qu’il était tout seul, il -affirma simplement: - ---Moi, il va faire guerre! - -Voilà ce qu’il dit sans y rien voir d’étrange, à cause de sa religion. -Personne n’a jamais été logique comme Kidi. - -Il alla chercher son fusil et commença de tirer dans le tas. Et il était -si brave que ce jour-là il fut vainqueur. - -Mais les Bangalas revinrent la nuit tout doucement, et mirent le feu à -sa paillotte. Et comme Kidi sortait, faisant retentir de cris sa gorge -et sa poitrine, un couteau de jet lui trancha la tête. Et les Bangalas, -ayant aussi tué sa femme, emmenèrent avec eux le petit enfant. Il -pleurait sur la rivière et ses yeux étaient pleins de mouches. - - * * * * * - -Ainsi mourut Kidi, pour avoir incarné, un jour de décembre, le seigneur -Balthazar, roi mage. Et cette histoire est très vraie. - - - - -LE DIEU - - Kaméhaméha disait que, dix-huit générations avant lui, des - hommes pâles, sortis de la mer, avaient apporté un dieu. - - -Depuis la veille, on voyait passer des mouettes. L’air sentait la -vanille, les épices, l’herbe verte et la fécondité. Au coucher du -soleil, des montagnes apparurent, si hautes que, sous cette latitude, -elles avaient gardé de la neige à leur cime. Puis la sonde indiqua que -le sol montait sous les vagues, et, quand la nuit fut tout à fait -tombée, de grands feux brillèrent dans l’ombre. La terre était là, très -près, une terre où il y avait des hommes. Plein d’un orgueil très noble -et très pur, Félix-Hector de Beaussier-Larieuse fit jeter l’ancre. - -La certitude d’une découverte, l’enivrement de ces parfums errant sur -les flots, la contagion même de la joie plus grossière des marins qui -riaient sur le gaillard, gonflaient ses narines et lui faisaient battre -le cœur. Comme Bougainville, il avait rêvé de découvrir une terre -nouvelle et de la donner à son roi. L’enthousiasme de sa jeune foi -philosophique lui montrait dans les sauvages des frères doués de raison, -des égaux, par conséquent,--des maîtres même, chez qui le contrat social -n’avait pas corrompu la nature; et il espérait, au bout de sa course, -trouver enfin une race possédant le secret du bonheur. - -A peine élevées au-dessus des vagues, toutes verdoyantes et rondes, avec -un bassin circulaire en leur centre, les premières îles que rencontra le -navire, après avoir franchi les caps patagoniens, paraissaient de grands -lotus épanouis sur un étang sans bornes. Mais elles étaient désertes. -Seuls, des lamantins à figure presque humaine en gardaient les rives, et -leurs bosquets n’étaient peuplés que d’oiseaux. Non effrayés par la vue -des hommes, ils se laissaient cueillir comme des fleurs. Les matelots, -ébahis, leur arrachaient les plumes de la queue. Cependant, ils ne -bougeaient pas, ne sachant d’où leur venait cette douleur. - -Maintenant, sans doute, on avait touché le but. Ces terres plus grandes -étaient le domaine cherché: et l’aube, en effet, révéla des merveilles. -Aussi loin que les yeux pouvaient voir, un archipel de joie riait sur -les flots. Quinze mille indigènes, arrivés dans trois mille pirogues, la -figure très claire, agitaient en signe d’amour de grandes feuilles de -bananier. - -Beaucoup de femmes, repoussées des embarcations, s’étaient jetées à la -nage. Dans l’eau, si transparente qu’elle semblait une seconde -atmosphère, à peine plus épaisse que l’autre, elles étaient comme -suspendues. Frêles, légères, rieuses, le corps d’un blond doré de -soleil, elles sortaient parfois de la mer jusqu’à la taille, et des -gouttelettes brillantes tombaient alors de leurs cheveux sur la pointe -de leurs seins jeunes. Généreux et sensible, ami des lumières et de la -philosophie, condescendant aux passions naturelles du cœur humain, -Félix-Hector ordonna qu’on les fît monter sur le navire. Couronnées de -fleurs, elles se jetèrent à ses pieds. Mais les matelots, les relevant, -les entraînèrent dans le faux-pont. Elles s’y prostituaient sans -résistance, avec une soumission flattée. Leurs amants étant allés -chercher des miroirs, elles firent signe qu’elles préféraient des clous -de fer, et, comme elles étaient nues, pour les emporter, elles les -gardaient dans la bouche. - -Cependant, d’autres pirogues quittèrent le rivage. Elles étaient très -grandes, sculptées à l’avant et à l’arrière, peintes en rouge vif, -munies d’un balancier. Et la première était celle des rois. Casqués de -nacre et de plumes, ils portaient un manteau rouge, plusieurs couteaux -de pierre bien polie passés à la ceinture; graves et fermes, ils -restaient immobiles, appuyés sur de longues piques en bois durci. - -La seconde pirogue était celle des dieux. D’une taille gigantesque, ils -balançaient gauchement, au-dessus de la mer, leurs torses d’osier, -bourrés de crins blancs et jaunes. Des morceaux de nacre de perle, -enchâssant une noix ronde et noire, figuraient leurs yeux. Leurs -prêtres, à genoux, chantaient des hymnes. Tout leur aspect était -formidable. - -Le peuple criait: «Lono! Lono! Lono!» - -Et les rois, arrivés sur le navire, se prosternèrent. Et les dieux, -secoués par leurs prêtres, saluèrent d’une façon farouche et grotesque. -Un homme infiniment vieux, presque aveugle, jadis chef des guerriers, -maintenant grand-pontife, s’approcha, les yeux baissés, ôta son manteau, -ses colliers, ses fétiches, les jeta sur les épaules du capitaine, et, -tout nu, chantant toujours, se précipita, lui aussi, sur le sol, où il -demeura quelque temps, immobile comme un cadavre. Puis tous, se levant -ensemble, firent signe à Félix-Hector d’entrer dans la pirogue des -dieux. - -Au milieu d’une foule immobile, étendue à plat ventre au bord des -chemins, on le conduisit au temple. C’était un édifice bâti de pierres -solides et carrées, dont la cime plate s’entourait d’une balustrade -décorée de crânes humains. Ce Moraï était le Panthéon de l’île. La face -contractée d’un rire ironique et féroce, douze divinités s’y rangeaient -en demi-cercle autour de la table de proposition, et il y avait sur -cette table des bêtes sacrifiées, des enfants mâles égorgés, et aussi -les fruits de la terre. Et le grand pontife assit Félix-Hector sur un -escabeau sculpté, au milieu des idoles, le revêtit d’un manteau -d’écarlate, en lui tenant respectueusement le bras droit écarté du -corps, tandis qu’un acolyte très grand, à la barbe longue, blanc de peau -comme un Européen, lui prenait le bras gauche. Et Félix-Hector de -Beaussier-Larieuse se tint ainsi debout, sur le haut du temple, dominant -la mer, dominant les bois, les champs, les collines, les bras en croix, -éperdu, devant tout un peuple qui l’adorait. Autour de lui, des flammes -montèrent. On lui sacrifiait des cochons. - -Or, abaissant ses yeux éblouis, il vit que le grand-pontife lui -présentait, à genoux, une chose très vieille, rongée par les oxydes et -la vétusté. Il reconnut une figure d’homme, en cuivre, les bras étendus -comme lui, les pieds sur une espèce de plaque, et cette plaque ayant été -frottée du doigt par le sacrificateur, il lut: - - CHRISTUS VINCIT - -puis plus bas, en lettres plus petites: - - CAROLUS QUINTUS - -Alors, il comprit la vérité. Deux siècles avant lui, ils étaient venus -dans ces îles, les vieux conquistadores de Charles-Quint d’Espagne, -découvreurs inlassables. Ils avaient rempli d’eau leurs tonnes, fait du -bois, surtout cherché de l’or. N’en ayant pas trouvé, ennuyés, -dédaigneux, ils s’étaient rembarqués, et jamais, jamais, suivant leur -coutume, ils n’avaient indiqué ces îles sur la carte, craignant qu’une -autre nation n’en profitât, n’y embusquât des navires pour les jeter sur -leurs lourds galions. Mais avant de partir, sans doute, ils avaient -planté des croix, maintenant pourries, fanatiquement prêché, sans même -savoir la langue, montré le ciel, fait parler la foudre de leurs armes, -peut-être magnifiquement massacré. Ils étaient partis, sur leurs -vaisseaux pareils à des baleines ailées, laissant la mémoire d’un dieu -blanc, maître du ciel, terrible et tout-puissant, et ce dieu, depuis -plus de deux siècles, on l’avait attendu. - -Oui, c’était cela! Dans l’esprit du peuple, cette tradition s’était -mêlée au nom d’un chef, Lono, qui, fou d’amour, de jalousie, avait tué -sa maîtresse, puis, désespéré, avait fui dans un canot sur la mer -infinie, annonçant que les générations futures le verraient aborder dans -son île natale, divinisé, immortel, invincible. Mais les prêtres -savaient mieux, et plus. Ils avaient le signe, l’image de cuivre, et -l’enthousiasme aussi les pénétrait des premiers bégaiements d’une -métaphysique. Ils connaissaient Pelé, déesse des feux souterrains, -Kéna-Képa, qui donne la pluie, Kaïli, qui tue à la guerre. Mais ils -avaient oublié le ciel qui couvre tout, embrasse tout, baigne tout dans -la flamme légère du jour. L’arrivant était, certes, le Dieu du ciel. Sa -majesté, l’éclat de son corps, la splendeur qui l’entourait, l’énormité -de ses pirogues en étaient la preuve. Leur théogonie était désormais -complète. - -Et il ne s’agissait plus de foi, on voyait: un dieu, un dieu vivant -était parmi eux, ils le touchaient, le servaient, participaient à sa -gloire, s’abritaient derrière sa force. Une joie ineffable pénétra les -âmes, un délire sacré les emporta. - -Et Félix-Hector de Beaussier-Larieuse, lui-même, fut ravi hors de sa -raison. On le croyait Dieu. Eh bien! puisqu’on le croyait, il le serait, -lui si supérieur et si bon. Il allait dicter librement les lois de -l’humanité et de la sagesse, refondre ces peuples selon sa volonté, -selon l’équité, la vertu, la nature, certain d’une obéissance absolue, -sans avoir besoin d’imposer la contrainte. Il se félicita d’avoir -interdit qu’on tirât même un coup de pistolet dans l’île. - -Tout à coup, au bas du Moraï, vingt-quatre malheureux parurent, les -épaules violettes de coups, claquant des dents, les doigts sur les yeux. -Autant de bourreaux les abattirent à la fois, avec des casse-tête, et, -se baissant, un couteau de jade à la main, leur ouvrirent la poitrine. -Les prêtres prirent ces vingt-quatre cœurs palpitants, et, s’en étant -frotté la poitrine, les joues et le front, ils firent la grande -offrande. Car les dieux, qui sont immortels, toujours heureux, -incapables de douleur, doivent se réjouir de la douleur des hommes. Elle -leur fait mieux comprendre le bénéfice de leur impassibilité. - -Félix-Hector, glacé d’horreur, poussa un cri, voulut s’élancer, trébucha -par-dessus la balustrade du temple. On l’entendit gémir, on vit son sang -couler. Et le grand-pontife, brusquement, cria: - ---Nous nous trompions! Il souffre, il crie, son sang est rouge. Il n’est -pas Dieu! - -Le peuple répéta: - ---Son sang est rouge. Il souffre. Il n’est pas Dieu. Il a violé les -tabous! - -Un homme prit une grosse pierre et lui écrasa la tête. Un autre, penché -vers le ventre, arracha un lambeau de chair hideuse et rouge, le -brandit, en souffleta le cadavre. Et le cadavre même disparut, -déchiqueté, émietté, évanoui. On poursuivit les matelots, la plupart -moururent. - -Mais ceux qui purent regagner le bord vengèrent leur maître. Du sein du -navire, de la chose gigantesque, ailée, le canon tonna: les beaux -cocotiers de la plage s’abattirent comme de l’herbe, des hommes fauchés -par centaines, coupés en deux, le ventre ouvert, sans bras, sans tête, -tombaient dans la ruine des arbres. Et ceux qui n’étaient pas touchés, -terrifiés, se laissèrent rouler sur la plage sanglante. - -Seul, le grand-pontife, l’homme presque aveugle, très vieux, très sage, -ne courba pas la tête. Sous le vent de cette mort invisible, il pensa -qu’ils avaient réellement tué le Dieu des nues, puisque son tonnerre le -vengeait. Triste, furieux, indomptable, se sachant vaincu d’avance, il -accepta cette lutte inégale, voulut, du moins, mourir en guerrier, -puisque, prêtre, il avait commis le sacrilège irrémissible. Et, se -faisant apporter un carquois et un arc, de ses mains débiles, il tira -toutes ses flèches contre le ciel. - - - - -LA VENGEANCE DE MADAME MURRAY - - ---Madame Murray, madame Murray!... O mon Dieu! il est arrivé un grand -malheur; le pauvre patron! - -... Le plus vieil employé de la banque «Murray and Cº», de Singapour, -s’essuyait le front en sanglotant. Les yeux lui sortaient de la tête, -d’avoir couru, d’avoir pleuré, d’avoir pensé tout le long de la route à -la façon d’annoncer le malheur, un malheur «qui n’était pas fini» et de -ne pas encore avoir trouvé comment l’annoncer. Il avait fait, sous le -soleil de plomb, l’âpre route qui monte de la banque, tout près des -docks de Singapour, jusqu’à la maison de campagne du patron, sur la -colline. Maintenant, sous le ciel pâli de lumière, par delà les -_campongs_ indigènes couverts de légumes et de fruits, par delà les -riches maisons anglaises, toutes pareilles à celles du pays natal, mais -grimées sous les verdures furieuses du climat comme des Européennes -vêtues en Chinoises pour un bal, il apercevait l’immensité du port plein -d’hommes et de choses, de steamers et de voiliers, et au loin, entre des -îles confuses, les premières de la Sonde, d’autres navires encore, -d’autres steamers, d’autres voiliers aux belles ailes, et des jonques -chinoises, et des praos malais, nombreux et divers comme les races -humaines, et qui se croisaient là, à ce carrefour d’ondes, où trois -mondes confluent. - -Madame Murray se dressa toute pâle: - ---Il est arrivé malheur à mon mari? - -Le livre qu’elle lisait était tombé par terre, et l’employé le ramassa, -d’un geste machinal et méticuleux. - -Alors elle dit, assez bas: - ---Est-ce qu’il... est-ce qu’il est mort? - ---Oui, madame, fit-il. - -Et après cette espèce d’aveu, il resta aussi angoissé qu’auparavant, -parce qu’il n’avait pas tout dit. Elle, de son côté, s’étonnait de -souffrir aussi peu, malgré son grand amour. Ce mot de mort lui -paraissait vide de sens. Si elle eût pleuré, c’eût été par grimace: elle -ne réalisait pas du tout que son mari pût être mort, toutes les images -qu’elle avait de lui étaient des images de vie et d’activité. Mais elle -eut une pensée terrible. - ---Il ne s’est pas suicidé? cria-t-elle. - ---Non, madame, dit le vieux Jim Stevens, mais il a été assassiné. On l’a -trouvé près du coffre-fort grand ouvert, avec un couteau planté entre -les deux épaules. Bien sûr, il venait d’ouvrir la caisse lui-même pour y -mettre les pièces et les valeurs du jour, comme il faisait chaque soir -depuis que le caissier est malade... Il n’y a plus rien dans le coffre, -ils ont tout enlevé. - ---Qui? demanda violemment madame Murray. Vous savez qui? - ---Weldon, le chef de la correspondance, et son ami, le petit Nathan, le -courtier en cotons. C’est eux qui ont fait le coup. Nathan était venu -voir Weldon, l’un des deux lui a pris les deux bras, probablement, -l’autre a frappé. - -Et il ajouta, pour tout lâcher enfin: - ---Ils se sont sauvés, on ne les a pas retrouvés. Ils ont dû quitter -Singapour. - -Cependant madame Murray se disait, pleine de honte: - ---Je ne sens rien, je ne souffre pas du tout. Je ne comprends pas. - -Elle n’apercevait toujours Alfred Murray qu’à travers elle-même, pour -ainsi dire, et la brusquerie du terrible événement laissait tout entiers -ses souvenirs d’un homme solide, tranquille, pas causeur, sachant -commander, auquel elle avait dévoué son corps comme épouse, ses mains et -sa tête comme ménagère, ce qui l’avait rendue heureuse. Il lui fallut un -effort pour se l’imaginer, dans le petit bureau grillé, étendu sur le -ventre, tout raide, avec une large tache mouillant son habit et -salissant le plancher. Même alors elle éprouva surtout de la colère -mêlée à un vif besoin d’agir, de faire quelque chose; elle voyait la -caisse ouverte, elle revivait la douleur, la fureur de l’agonisant -dépouillé. Tant qu’il avait été vivant, il n’avait pu avoir que des -pensées de vivant, il aurait voulu courir, reprendre son bien. Cela lui -paraissait si clair, si sûr, si véritablement lumineux, que madame -Murray faillit crier: - ---Il est dans mon crâne, c’est lui qui veut agir! - -Car les impulsions d’un être humain, à de certains moments, sont si -fortes qu’il ne peut croire qu’elles viennent de lui. - -Cinq minutes après, elle descendait vers la ville, dans un palanquin -porté par deux Chinois qui tendaient de toutes leurs forces les muscles -de leurs jambes de chèvre, et Jim Stevens trottait derrière, éperdu. Les -abords de la banque étaient envahis; dans les bureaux, les employés -s’agitaient à vide, en désarroi; un _coroner_ les interrogeait à tour de -rôle, insistant sur tous les détails, importants ou non, de la même -façon insignifiante et soigneuse. Le mort gisait, presque oublié, sur -une chaise longue en bambous, un mouchoir sur la figure. Il y avait des -paquets de mouches sur le mouchoir, et ce fut ce détail qui frappa la -jeune femme, lui fit comprendre enfin ce que c’était que la mort, la -décomposition finale. Elle se mit à sangloter près du cadavre, et tout -le monde se tut, gêné. - -Subitement, elle se dressa, et demanda, sans embarras, combien on avait -volé. La question fut posée d’une façon si brutale qu’on en fut -scandalisé, d’autant plus qu’on la savait sans avidité, ignorant même la -valeur de l’argent. On lui répondit que l’examen des livres n’avait pas -été fait complètement, mais que la somme enlevée pouvait monter à trois -cent mille dollars en banknotes, sans compter les titres, les traites, -qui doublaient probablement cette somme. Les assassins avaient dû -retenir d’avance leur passage sur un des navires qui vont de Singapour à -Yokohama, puis à San Francisco. Seul un steamer de cette ligne avait -quitté le port après l’affaire. - ---On a télégraphié, dit le coroner, et nous demanderons l’extradition. - -Madame Murray haussa les épaules: - ---Je ne connais rien à tout cela, dit-elle, mais je sais pourtant que -Weldon et Nathan sont Américains, et que les États-Unis ne livrent pas -leurs nationaux. Quant à les faire juger là-bas, vous savez bien qu’ils -ont de quoi acheter les jurés. Il faut courir après, voilà tout. - -Le coroner bondit: - ---Courir après! Mais avec quoi? comment? Ça ne nous regarde pas. Nous -communiquons avec les justices étrangères, nous leur donnons tous les -renseignements possibles,--à vos frais, bien entendu,--là se borne mon -devoir! - ---Je ne m’occupe pas de vous, dit-elle: _je vais_ courir après. C’est -mon mari qu’on a volé. - -Le mort lui semblait un chef tombé dans le combat, et qu’il faut -remplacer. Elle donna l’ordre à Stevens de le faire porter chez elle -dans sa litière, de le veiller, et, comme elle partirait dans la nuit -même, de conduire les funérailles. Tout le monde lui croyait la tête -perdue, mais on la laissait agir parce que sa volonté effrayait, et -qu’après tout on perdrait trop de temps à s’inquiéter des affaires des -autres. On pensait d’ailleurs qu’elle ne pourrait quitter Singapour, -s’arrêterait aux difficultés matérielles du projet; elle passa à travers -tout, furieusement, sans une hésitation. - -Le long des quais, la plupart des steamers sommeillaient, muets et -froids, avec leurs grosses cheminées, leurs maigres mâts sans voiles, et -des _coolies_ sans cesse versaient des hottes de charbon dans leurs -entrailles. Un seul restait sous pression, mince, long, agile, l’air -intelligent, sa carcasse de fer peinte en blanc, éclatante. Il portait -des raisins et des pêches, toute une cargaison de fruits frais, jusque -dans l’Inde. C’était une nouvelle entreprise, la tentative hardie d’un -Yankee; et comme il fallait aller rapidement pour que le chargement se -conservât intact, le vaisseau avait été taillé pour la course. - -Elle le nolisa, acheta son contenu, s’en débarrassa sur le marché de -Singapour, à vil prix, paya en engageant sa maison, ses bijoux, en -retirant un compte courant placé sous son nom. A huit heures du soir, -elle partait, accompagnée de deux employés qui devaient lui servir de -témoins, munie d’une copie des procès-verbaux du coroner. Sur les -jetées, tout un peuple la regardait curieusement et en silence, car on -la croyait folle. - -Le capitaine yankee avait pris la direction de la chasse, et se -passionnait. - ---C’est une femme, ça, une vraie femme! disait-il. - -Elle, tout entière traînée vers son but, tragique dans les vêtements -clairs qu’elle n’avait même pas pris le temps de quitter, se faisait -expliquer la route. Elle sut ainsi qu’on passait au large de Saïgon, -qu’on doublait Manille; et les coups de l’hélice, dont toute la carène -tremblait, retentissaient dans son âme. Le Yankee faisait pousser les -feux, rasait les bas-fonds, coupait au plus court, lui montrait la -carte, et s’étonnait qu’elle ne dormît point, semblât ignorer la -fatigue. Enfin, sous le vent de Formose, on aperçut la fumée d’un grand -steamer; et c’était celui-là! - -Les deux témoins, qui avaient le mal de mer, et faisaient piteuse mine -en cette aventure, montèrent du coup sur le pont. Les hommes d’équipage -hurlaient comme des chiens, le Yankee dansait de joie et parlait de -tirer le petit canon-revolver de l’avant, précaution prise contre les -pirates chinois. Le _Sunbeam_ filait si vite qu’on eût cru qu’il sortait -de l’eau comme un poisson volant; on lâcha le beuglement de la sirène, -un beuglement d’alarme qui s’étendait en s’assourdissant à travers les -plats espaces de la mer: on fit trop. Le _Swan of Japan_ crut à un -pirate--il se trompait de peu--et n’arrêta pas. - ---Allez toujours, criait le Yankee au mécanicien, nous l’aurons! - -On l’eut! Deux heures plus tard on le rangeait à vingt-cinq mètres. Sur -le steamer, des femmes, croyant à une attaque, pleuraient très haut. Le -commandant grimpa sur la passerelle avec son porte-voix. - ---Qu’est-ce que vous avez à courir après un honnête navire? Filez, ou je -vous prends par le travers et je vous coule! - -Le Yankee, à travers son propre porte-voix, commença par lui prouver -qu’un Américain se faisait gloire de jurer mieux que n’importe qui au -monde. Du reste, il était très embarrassé maintenant d’expliquer -pourquoi il avait couru «sur un honnête navire» et n’en jurait que -davantage. - ---Passez-moi votre porte-voix, dit madame Murray. - -Et elle cria: - ---Vous ne nous coulerez pas parce que nous marchons mieux que vous. Je -suis la femme d’Alfred Murray, assassiné par deux passagers de votre -navire, Weldon et Nathan, qui sont inscrits sous de faux noms. Je viens -les reconnaître, les prendre et reprendre mon argent. Mettez un canot à -la mer. - -La voix du commandant clama: - ---Vous êtes folle, d’abord. Et puis, ça ne me regarde pas. Adressez-vous -au Japon ou aux États-Unis, si vous voulez. Pour le moment, allez au -diable! - ---Arrêtez-vous et mettez un canot à la mer, répliqua madame Murray. Je -vous expliquerai tout. Sinon je vous suis jusqu’au bout du monde. J’ai -un hotchkiss. Je ne prétends pas vous couler avec, mais nous -décrocherons quiconque restera sur votre pont, à commencer par vous. -Mettez un canot à la mer! - -A ce moment, Weldon et Nathan, très pâles, essayèrent de monter sur la -passerelle. - ---C’est eux, continua-t-elle, je les reconnais. Ils veulent vous -acheter. S’ils font un pas, je fais tirer! - -Le capitaine du _Sunbeam_ avait déjà poussé la manivelle de son canon et -un premier coup partit en l’air. Les passagers crurent que leur dernier -jour était venu. Le commandant, qui trouvait la scène simplement -ridicule, dit pour en finir: - ---On va mettre un canot à la mer; je vous fais remarquer que vous -servirez d’otages, voilà tout. - -Le canot accosta au _Sunbeam_, et madame Murray y prit place avec ses -deux témoins. A ce moment, on entendit Weldon dire d’une voix claire et -grelottante: - ---Allons, la partie est perdue, il faut payer, n’est-ce pas, Nathan? - -Et Nathan répondit: - ---C’est sûr! Bonsoir. - -Puis deux coups de revolver partirent et deux corps tombèrent: les -assassins venaient de se faire sauter la cervelle. - ---Tiens, dit le commandant, c’était donc vrai? Eh bien! voilà qui change -la question. - -Pendant qu’il regardait avec un grand sang-froid les deux agonisants, -dont les jambes remuaient encore, d’un mouvement mécanique, madame -Murray montait à bord. - ---Ces messieurs sont venus avec moi... commença-t-elle en montrant ses -compagnons. - ---Parbleu, je n’ai pas besoin d’eux, dit le commandant. Les animaux qui -salissent le pont ne se sont pas supprimés pour rien. Qu’on aille -chercher le _stewart_. - -Le stewart vint assez lentement; il mourait de peur. En fouillant les -malles des deux «animaux», des frissons lui couraient dans le dos. Mais -il retrouva tout de même la somme entière volée chez Murray, plus quinze -mille dollars, les économies des deux assassins. - ---Gardez tout, mon commodore, dit le commandant à la jeune femme en lui -donnant sérieusement le plus haut titre de la marine américaine. Gardez -tout: ça couvrira vos frais. - -Et comme elle lui tendait les procès-verbaux du coroner: - ---Mais qu’est-ce que vous voulez que je fasse de ça? Dans notre race, et -ici surtout, on se fait justice soi-même. Vous avez eu rudement -raison.--Vous êtes toute pâle, voulez-vous un verre de champagne? - -En effet, elle défaillait. Tout son courage, toute sa force s’en étaient -allés, son but une fois atteint. Le champagne l’assomma; on dut la -porter jusqu’au _Sunbeam_. - -Les passagers du steamer, enfin rassurés, criaient: - ---Hurrah pour la _commodoresse_! - -Elle n’entendit pas. Durant le temps du retour, elle sanglota, prostrée. -Il lui sembla qu’elle n’avait pas fait ce qu’elle aurait dû faire, -qu’elle eût dû rester près de son mari, l’enterrer, le veiller, agir -comme une femme; et surtout elle éprouvait une gêne douloureuse, un -trouble physique à n’être pas en deuil. Le bruit de ces deux coups de -revolver, tout à l’heure, lui étourdissait la tête. Elle voyait ces deux -corps dont les jambes s’agitaient au grand soleil, ces faces torturées, -figées par la mort dans leur angoisse. - -«C’est moi, moi qui ai fait tout cela, songeait-elle; est-ce que je suis -encore une femme?» - -Elle souffrait de s’être ôtée de son sexe. On arriva devant Singapour. -Le Yankee fit des signaux au sémaphore, cria aux barques qui les -entourèrent leur victoire, l’héroïsme de madame Murray, les coups de -canon, la mort des deux fugitifs, toute cette histoire folle, superbe, -invraisemblable! Il s’en enivrait lui-même, il trouvait des mots -emphatiques, gonflés, des mots de journal, qui grossissaient les choses; -il s’étonnait par choc en retour de tous les hauts faits auxquels il -avait pris part, s’admirait et l’admirait, elle, l’indomptable femme qui -en était le principal auteur. - ---Écoutez, dit-il, écoutez. Je vais vous rendre votre argent! Mais je -vous l’ai dit tout de suite, vous êtes une femme! Et puis maintenant il -y a autre chose. Je ne sais pas comment diable expliquer... c’est comme -pour les actrices, vous savez, on les désire, on les veut, avec toute la -force des cent mille volontés qui les désirent et les veulent. Je vous -en prie, épousez-moi. Nous posséderons la mer, si vous voulez, nous -enlèverons tout le trafic, de San Francisco à la Chine: en dix ans on -peut confisquer toutes les lignes de steamers, et pas un panache de -fumée ne roulera sur ce grand Océan sans notre permission. Ou bien nous -irons là-bas, aux États, nous jouerons sur les terres, sur l’or, sur -tout; nous créerons des villes dont nous serons rois, puisque tout nous -y appartiendra, du sol aux cheminées, que nul n’y vivra sans notre -consentement, n’y vendra, n’y achètera que ce que nous voudrons qu’on -vende ou qu’on achète. Nous coulerons des peuples dans les moules fondus -par nous, et nous donnerons des formes à la vie, avec nos volontés. - -Mais elle ne répondit rien, tremblant tout doucement, la tête dans les -mains. Quand le _Sunbeam_ passa devant la petite île qui ferme le port, -trente mille voix saluèrent le navire, hurlèrent leur admiration; -d’innombrables canots, des yachts, des sampangs lui firent cortège. -Toutes les dames de la colonie européenne attendaient aux Victoria Docks -avec des fleurs, des gerbes de fleurs, des montagnes de fleurs -parfumées, colorées, croulantes. C’était une apothéose, et Jason -revenant avec la Toison d’or, les caravelles de Colomb rentrant à Cadix -chargées de toute la gloire de l’élargissement du monde, Nelson à Naples -où l’attendait lady Hamilton, effroyable amoureuse, ne furent pas reçus -comme fut reçue en ce jour la veuve d’Alfred Murray... Une passerelle -glissa du navire jusqu’au quai, et l’on vit apparaître une malheureuse -femme à l’air humble, avec des petites rides effrayées plein la figure, -des cheveux blanchissants, une jupe en foulard jaune toute fripée, qui -semblait sa seule préoccupation, sa honte. - ---Pour l’amour de Dieu, donnez-moi une robe noire, dit-elle, je ne puis -pas me montrer ainsi, ce n’est pas possible! - -Un bruit alors commença de courir dans la ville. - ---La pauvre femme est partie folle, dit-on, elle revient idiote! - -On se trompait, elle était la même, une brave petite épouse anglaise -attendant les ordres de son mari, calmant ses sens, nourrissant son -appétit, soignant son confort, menant sa maison, ni trop mal ni trop -bien: pour le reste, elle allait à la chapelle et respectait ce qu’on -lui avait appris à respecter, obéissant aux lois du monde. Et maintenant -son seigneur était mort, et elle avait commis un acte contraire à ces -lois, un acte qui n’était pas modéré, qui n’était pas féminin. Elle -était très malheureuse parce qu’elle ne se retrouvait plus, ne se -comprenait pas. Son seul sentiment était un désespoir inconsolable de ne -pouvoir porter l’écrasant fardeau de sa gloire. Les gens se battaient -pour la voir; on portait sa voiture, on la regardait comme un phénomène; -elle retrouvait dans tous les yeux, dans toutes les voix, les yeux et la -voix du capitaine yankee; on croyait qu’elle était une femme -exceptionnelle, une _volonté_, et précisément elle était plus faible -qu’elle n’avait jamais été. Toute sa mince et ordinaire volonté s’était -usée, brûlée d’un seul coup dans une unique violence... Désormais on -attendrait toujours d’elle des choses qu’elle ne pourrait pas donner; -elle était sortie du troupeau des femmes et n’avait plus de place dans -le monde. Les seuls hommes qui la voudraient en mariage seraient des -brutes ambitieuses comme ce marin, qu’elle aurait trompé en l’épousant, -puisqu’elle ne pouvait plus lui donner que l’âme affaiblie d’un enfant. -Cependant on l’applaudissait, on criait, on célébrait en elle la gloire -et la fermeté de sa race... De tout son cœur, de tout son cœur en -vérité, elle souhaita mourir! - -Elle ne mourut point. Le bon Dieu qu’elle invoquait ne lui fit point -cette grâce. Quand des hommes d’affaires eurent payé les dettes de la -banque Murray, liquidé les comptes, vendu la maison, la clientèle et -jusqu’au nom de celui auquel elle avait sacrifié sa destinée, il lui -resta une toute petite rente, quelque chose de pauvre, de mesquin et de -nul. Elle quitta cette chaude terre, regagna l’Angleterre, isolée dans -son deuil, séparée de son sexe. C’est ainsi que je l’ai vue, à Londres, -dans un _boarding house_, une vulgaire pension bourgeoise, où vivaient -d’autres pauvres femmes vieillissantes, tristes, honnêtes et bêtes. Elle -leur ressemblait tellement que personne ne croyait à son histoire quand -elle était contée par un des rares amis qui la venaient voir -quelquefois; car elle a horreur de ces souvenirs et n’en parle point. -Autour de ses yeux, de petites rides se plissent; son nez est pâle, -pointu, et ce qu’il y a de triste, surtout, de triste à pleurer, c’est -la fausse jeunesse rose de son visage, les mille fibrilles injectées de -sang de ses joues. C’est un corps séché et une âme morte. - - - - -LES CHINOIS - - La fumée noire... - - RUDYARD KIPLING. - - -Les barbares du ciel d’Occident, qui les avaient amenés là, les -regardaient travailler et mourir. Eux-mêmes, d’ailleurs, travaillaient -et mouraient. - -On dit aujourd’hui qu’il y a un cadavre sous chaque traverse du chemin -de fer, tout au long des quatre lieues de cette montée du Palaballa, que -les petites locomotives gravissent en soufflant, cahin-caha, comme si -leurs roues étaient retenues par des fantômes! Il était mort des Belges, -il était mort des Italiens, il était mort surtout des noirs du -Bas-Congo, ceux-là salement, comme des porcs, car c’est une triste race, -pourrie par l’alcool et qui n’est bonne à rien. Il y avait trois années -que durait le massacre, et la voie douloureuse avait à peine avancé. -Avez-vous vu des fourmis, chargées d’un gros œuf, escalader en file une -branche d’arbre? Elles vont, comme aveuglément, collées à l’écorce. Et -au même endroit, qui n’a pas l’air plus difficile à franchir que tout le -reste, il y a quelque chose. Quoi? on ne peut savoir, mais toutes les -fourmis glissent à leur tour, et il en vient d’autres, d’autres sans -cesse. Le chemin de fer du Congo, au début, c’était cela. Les hommes -tombaient, les millions s’effondraient sur la pente. L’Europe envoyait -d’autres millions et d’autres hommes. - -Le Chef, l’inventeur de ce chemin de fer, avait le génie des vrais -conquérants, qui est de se croire vainqueur d’avance, ayant réuni tous -les moyens de vaincre, et d’être un violeur de volontés. Les Italiens et -les Belges, les Congolais et les noirs de Saint-Domingue, il les avait -jetés à l’assaut, et leurs corps n’étaient plus qu’ossements et -pourriture. Alors, il avait envoyé acheter des hommes en Chine. Il -savait qu’on en trouve là quatre cents millions, serrés les uns contre -les autres, s’empoisonnant de leur haleine. Il croyait que ces Chinois -du Sud, sobres et durs au mal, nés près du tropique, leurs couches -inépuisables étaient le fumier humain qui pouvait féconder l’Afrique. -Gigantesque et pesant, levant le bras pour un ordre comme on soulève un -poids, il était venu ce jour-là inspecter le travail dans la tranchée. -L’ingénieur, Guilmain, lui dit: - ---Ils meurent aussi! - -Les Chinois travaillaient patiemment, ceux qui restaient: deux cents sur -mille. Ils étaient maigres, avec des poitrines de poulet, des poitrines -visibles parce qu’ils étaient nus jusqu’à la taille, et qu’ils n’avaient -pas de culotte, mais un lambeau de toile bleue sur les reins. A cause de -leur peau jaune et de l’élargissement de leur face, malgré leur -maigreur, ils ressemblaient à des abcès mûrs. Ils avaient la figure en -losange, les oreilles pointues, les yeux étroits, et leur bouche -ricanait éternellement comme celle d’un gamin qui va pleurer. Ils se -penchaient sur leurs outils, les vertèbres leur sortaient du dos. En -avant! il fallait que l’Asie fécondât l’Afrique, au bénéfice de -l’Europe. - -Guilmain regarda le Chef et vit une mare à ses pieds. L’homme du Nord, -le lourd géant, fondait au soleil. Il laissait ainsi une trace de sueur -derrière lui, tout le jour, et n’arrêtait ni sa marche, ni son vouloir. -Eh bien! lui aussi pouvait mourir. Il faisait son devoir dans la -bataille. - ---Il y a soixante-dix degrés dans la tranchée, dit Guilmain. On n’y -tient pas. Un Chinois est un Chinois, mais c’est un homme: et le sang -humain se décompose! - -Le Chef haussa les épaules. Il regarda le sommet du Palaballa, et le -col, un peu plus bas, où le projet mettait la voie: la brèche aride et -triste par laquelle il rêvait de précipiter la fortune de l’Afrique -centrale, les dents d’éléphant jaunies et dures, les balles rondes de -caoutchouc, toutes les richesses que, depuis l’écoulement du grand lac -préhistorique, le Congo accumulait dans sa panse énorme, qu’il fallait -crever à coups de pioche. - -A la surface du sol, le soleil et l’air avaient comme pourri le gneiss -africain. Les Chinois grattaient proprement, doucement. Plus bas, la -roche reprenait sa dureté impénétrable: on l’avait fait sauter à la -mine. Trois Chinois achevaient de détacher avec des pics un bloc gros -comme un pavé, qu’il eût arraché d’une seule main. Il désespéra. - -Arriver au torrent de la M’poso! Son esprit vaste et lucide, qui avait -conçu l’ensemble, et l’embrassait réalisé, le tranchait en séries, se -bornait par méthode à ne vouloir d’abord que chacune d’elles, dans son -ordre: que le bataillon des Chinois parvînt jusqu’à la M’poso, dût-il en -mourir! Le Chef s’imaginait voir les eaux du torrent, et s’y plonger. -Elles étaient bruyantes, heurtées, d’un vert profond et pur que -blanchissaient par place les bulles d’air emprisonnées dans leur chute. -L’œil ne pouvait s’en détacher, le mouvement rendait visible chaque -molécule de leur fluidité. L’imagination était si forte chez cet homme -fort qu’elle agissait en vérité sur sa chair. De penser au torrent, il -se sentait rafraîchi. La sueur cessa de couler sur ses membres, son -corps et son esprit redevinrent froids. - -On avait ouvert plusieurs chantiers, attaqué la montagne comme les vers -rongent un arbre, partout où se trouvait un point faible, une fissure où -la pointe d’un outil pouvait entrer. On se battait contre elle plus loin -encore. Ceci le rassura. Il avait à voir, à marcher, à peiner lui-même. -Au-dessus de la falaise du Congo, la voie devait faire corniche, -accrochée au roc comme un nid d’hirondelles. Plus tard, les locomotives -rouleraient là, dominant le fleuve énorme et inutile, empêtré de blocs, -que les navires ne franchissaient pas. - ---Allons au Sept, dit-il à Guilmain. - -Le Sept, c’était le kilomètre sept, on commençait la corniche. Sur le -talus précipité de la falaise, on construisait un mur à pic, on gagnait, -sur la pente, la largeur d’une main par mètre. En élevant ce mur, on -trouverait à la fin la place de deux rails. - -Guilmain dit: - ---Il est tombé un Chinois, hier. Il a roulé jusqu’en bas. - ---Eh bien, dit le Chef, on a été chercher le corps? - ---_Les autres_, murmura l’ingénieur, y sont allés. Et c’est pour ça... - -Il termina sa phrase encore plus bas, très bas. Le Chef eut un grand -sursaut: - ---On ne les a pas emmenés! On ne les a pas emmenés! Est-ce que je vous -avais dit de ne pas les emmener? Nous avions signé. Et vous avez caché -leurs boîtes, sous la falaise? Un beau cimetière! Qu’on prenne les -cargo-boats, les chalands, tous les bateaux de Matadi; qu’on les enlève, -qu’on les conduise à Boma, en attendant. Nous avions promis! - ---On ne trouve pas, répondit Guilmain. C’est un sale fret. Les bateaux -n’en veulent pas. - - * * * * * - -On avait promis aux Chinois de rapporter leurs cercueils en Chine, s’ils -mouraient. Et on n’avait pas tenu parole. Le Chef n’en savait rien, et -la superstition de cet homme d’affaires, né paysan, passé soldat, devenu -remueur de mondes, lui imposait le respect des paroles données. C’est -une règle de jeu. D’abord on ne triche pas. Ça porte même malheur, de -tricher: on peut violenter les hommes, on ne les vole pas. Guilmain -courba la tête sous un flot d’injures en français-wallon, magnifiques et -terribles. - ---Il y en aurait pour cent mille francs, deux cent mille francs, il -faudrait construire des bateaux-corbillards! Après? On leur a promis. -Nous avons jeté ici vingt millions, et pour ça, pour ça!... Quand on -veut créer un géant, on ne lésine pas sur les langes! - -Il prononçait «créïer», «géïant». Ses phrases lourdes traînaient dans -l’espace comme des tombereaux. Il continua: - ---Et s’ils savaient... - ---Ils sont descendus pour chercher le camarade, dit Guilmain dans le -même idiome. Il y en a «assez bien» qui savent. - - * - - * * - -Les Chinois savaient. - -Ce même jour, Tchao-Ouang et Ah-Sing, descendus dans le ravin pour -ensevelir le camarade tombé, avaient vu sous la falaise des cercueils en -longue file. Il les reconnurent, car ils en avaient assemblé eux-mêmes -les planches, gravant sur les couvercles l’invocation qui chasse les -anciens génies, et protège aussi contre le génie du mort, plus acre, -plus jeune et plus perfide. - -Alors, ils sentirent battre au-dessus d’eux l’aile molle des -Tchong-Toué. - - * * * * * - -Elle est faite d’eau et de vent, de ce qui est insaisissable et à demi -saisissable. Tout est Tchong-Toué: la nature est pleine d’esprits -jusqu’à s’en pourrir. Lorsque nous ne subissons pas l’influence des -calomnies de marchands imbéciles, nous apercevons la Chine à travers -l’enthousiasme de Voltaire, qui lui-même l’avait vue à travers les -éloges intéressés des pères jésuites; et nous n’y comprenons rien. C’est -quatre cents millions d’animistes, dont l’aristocratie a passé au -rationalisme, à cause d’un philosophe nommé Confucius. Mais les -animistes y sont toujours. Voilà ce que ne disent pas les livres. Il y a -des dragons sous la terre, qui la font trembler; il y en a dans le ciel -qui font les naufrages; dans l’air qui roulent les maladies. Les fleuves -ont les leurs, et les montagnes, les champs, les provinces, les maisons, -tout au monde. Il y en a de bons, que l’empereur nomme mandarins, et qui -reçoivent de l’avancement. Mais c’est comme les hommes, même les bons, -il faut s’en méfier. Leur nombre croît tous les jours: de tous les morts -distille une larve qui reste sur terre, invisible, perpétuelle, funeste -presque toujours. - -Ces larves flottantes, il est probable qu’elles sont pareilles au moule -d’où elles sortent, aux malades et aux morts: par conséquent chagrines, -visqueuses, irritables et corrompues. Rien n’est plus raisonnable et -plus terrifiant que cette supposition chinoise, et c’est pourquoi le -christianisme est une grande, une sainte, une précieuse religion. Les -âmes de nos morts, à nous, sont au ciel ou en enfer, et bien gardées. -Saint-Pierre a ses clefs, Satan sa fourche, les clôtures sont solides. -Voilà dix-neuf cents ans aujourd’hui que nos défunts sont prisonniers, -pour notre plus grande tranquillité. Nous les protégeons, même, nous -prions pour eux, nous pouvons nous promener bien calmes sur la face de -la terre, nous les Européens. Mais les Chinois! Ils meurent de peur. - -Quand l’équipe jaune du Palaballa connut que les cercueils étaient -restés sous la falaise, elle comprit pourquoi le malheur la poursuivait: -les Tchong-Toué des morts, qui n’avaient pas été ramenés dans leur pays, -qui ne jouissaient pas des offrandes et des politesses de leur famille, -se vengeaient sur les vivants. Bilieuse hématurique, accès pernicieux, -disaient les médecins de l’hôpital--une grande baraque en planches faite -comme un grand cercueil--lorsqu’il mourait un nouveau Chinois. Des mots! -La vérité, c’est que les Tchong-Toué revenaient pour faire des recrues, -enrôler les camarades. Ils revenaient plus forts, plus méchants tous les -jours, privés d’hommages, de parfums, de libations, de la fumée de -l’alcool et des mets, nourriture impondérable de ces êtres -impondérables, affamés sans pouvoir mourir de faim, et furieux. - -Tchao-Ouang était le chef de ce qui restait de l’équipe. Il décida qu’on -allait retourner en Chine. - - * * * * * - -Aucun bateau n’aurait voulu embarquer les Chinois, mais ils calculèrent -qu’ils étaient venus par l’Est. Le navire qui les avait transportés -avait marché dans le sens du soleil, courant comme s’il eût voulu -atteindre chaque jour l’astre avant son coucher. Il n’avait penché au -sud que pour regagner ensuite sa hauteur. Comme la plupart de leurs -compatriotes, Tchao-Ouang et ses compagnons croyaient que la Chine est -au milieu de la terre et que le soleil sort de l’eau, derrière elle tous -les matins. Ils ignoraient l’immensité des distances, et la fluidité -morne des eaux leur avait caché la rapidité de leur course. Ils crurent -qu’à pied, en trois mois, ils seraient revenus à leur point de départ. -Quand le soleil se couche, Ah-Sing jeta le manche de sa pioche vers -l’astre, et le fer, faisant croix, indiqua le nord et le sud. - - * * * * * - -Ils avaient pris cette précaution parce qu’ils ne pouvaient fuir sous la -lumière, et que les étoiles de cet hémisphère leur étaient inconnues: -phénomène qui d’ailleurs n’avait pas peu contribué à leur inquiétude. - -Par fortune pour leurs projets, les premières nuits après leur évasion -furent lumineuses et la lune court dans le sens du soleil. Les Chinois -marchèrent donc contre la lune, après avoir volé, dans un magasin, au -bord de l’eau, du riz, d’autres grains et des poissons secs. Le jour, -ils se cachaient, serrés les uns contre les autres, dans des trous, sous -des brousses. Ils reprenaient leur marche quand l’obscurité était venue, -et comme on les faisait chercher du côté de l’Atlantique, croyant qu’ils -iraient s’embarquer dans un port de l’enclave portugaise, ils ne furent -pas découverts. Plusieurs avaient des mœurs infâmes, et la cohésion de -la petite troupe en augmenta. - -Seulement, dès la première nuit, Ah-Sing, l’un des Chinois, dit: - ---Olga est avec nous. - -C’était la chienne européenne d’un docteur européen, qui était mort -comme les autres, d’absinthe, d’épuisement et d’ennui--plus tristement -que les autres parce qu’il s’était vu mourir. Olga n’avait laissé -enlever son maître qu’avec une répugnance assez naturelle, car elle -était européenne, mais chienne, et n’avait pas compris pour quelle -cause, tout de suite, parce que le docteur ne remuait plus, les autres -blancs l’avaient mis dans une caisse, et sous des pierres. Elle avait -longtemps pleuré d’une manière très stupide, qui forçait les vivants à -penser à la mort, et c’est pourquoi à cette époque les blancs vivants -lui donnèrent un nombre infini de coups de pied. Alors, elle vint au -camp des Chinois. Ah-Sing, très poliment, lui chercha ses puces. Quand -il en trouvait une, il avait soin de ne pas la garder pour lui, et la -lui donnait à manger. - -Ce sacrifice courtois du produit de la chasse est d’usage entre -mendiants bien élevés à Pékin: Olga s’en montra touchée. Elle était -d’une nature passionnée, et quand elle désirait une chose, c’était -toujours avec la dernière violence. Elle criait pour sortir, pour -dormir, pour des caresses, et surtout pour manger. Les Chinois pensaient -qu’elle savait parler, venant d’Europe, et que seulement ils ne -comprenaient pas sa langue. Ils l’aimaient. C’était la seule personne de -l’autre sexe qu’ils possédassent parmi eux, et, par conséquent, un -élément de moralisation dans leur société. La troisième nuit, ils la -tuèrent: elle était européenne, et ils ne voulaient plus d’Européens -avec eux. - - * * * * * - -Ils franchirent l’Inkissi, le Kouilou, d’autres rivières, entre -lesquelles le sol triste et montueux n’était couvert que d’herbes -brûlées par les sauvages Ba-Kongo et de petits arbres agonisants. Puis, -la terre s’étant abaissée sous leurs pieds, ils rencontrèrent une grande -plaine herbeuse, qui paraissait comme un champ de riz sans graines, et, -plus loin encore, une sorte de lac, avec une île au milieu. C’était le -Stanley-Pool, au bord duquel sont les Belges et les Français. Sachant -que ceux-ci ont leur ville au Nord-Ouest, Tchao-Ouang décida de tourner -ce lac par le Sud. - -C’est à partir de ce moment que les Chinois osèrent marcher au grand -jour. Ils n’étaient plus qu’une centaine. A l’aube, quand ils virent le -soleil, la Chine leur parut très proche. Pleins d’espoir, ils entrèrent -dans la forêt. - - * * * * * - -Et ce fut dans la grande forêt qu’ils moururent. Il ne faut pas dire -comment ils moururent, il ne faut pas écrire pour écrire. Ils sont -morts, n’est-ce pas, et voilà tout, et ils allaient vers le soleil! Et à -la fin, comme vous le verrez, il ne resta que Tchao-Ouang. - -Beaucoup furent mangés par les Bangalas. Car les Bangalas mangent les -hommes. C’est un peuple très laid. Ils se font une incision qui va du -nez au sommet du front, et y jettent des venins qui gonflent la peau. La -cicatrice a l’air d’une crête, ils sont comme des coqs noirs et -méchants. Et ils mangent les hommes. Ce n’était pas tout à fait des -hommes, ces Chinois: personne dans l’humanité, même les nègres, ne croit -que les Chinois sont tout à fait des hommes, ce serait trop bête. Mais -c’était de la viande tout de même, et les Bangalas eurent un bon repas. - -Les autres furent mangés par la forêt. Elle était monstrueuse et vide. -Ils y marchèrent cinq mois, ne voyant le grand jour que si le fleuve -venait à couper l’énorme moisissure verte. Mais ils faisaient des -radeaux, des choses ingénieuses, des câbles de lianes, pour passer. Eux -aussi, une fois, ils tuèrent des indigènes, pour leur voler des -pirogues. Alors, pendant quelques jours, ils remontèrent le Congo. - -L’air y était plein d’une brume bouillonnante et perpétuelle. Le matin, -cherchant le soleil, les Chinois ne l’apercevaient qu’au milieu d’un -brouillard, et chaque jour, à midi, une grosse pluie tombait. Il y avait -aussi des tornades qui broyaient les arbres et soulevaient l’eau: aussi -crurent-ils que le monde entier allait périr. Le Congo était si vaste -que, lorsqu’il n’y avait pas d’îles dans son cours, du centre on ne -voyait pas les bords. D’ailleurs, des vapeurs belges le parcouraient, -et, lorsqu’il y avait des îles, on perdait la direction: de bizarres -courants faisaient comme des marées. - -Ayant préféré suivre un arroyo, ils s’égarèrent, tombèrent dans les -filets que les Bangalas disposent pour prendre le poisson. Ce jour-là -encore, les Bangalas eurent de la viande. - -Ceux qui restaient--ils étaient dix--reprirent le sous-bois en évitant -les villages: et il y en a peu, sauf au bord des fleuves. Nul ne vit, -dans la forêt. Les arbres trop hauts tuent les petites plantes, et les -animaux eux-mêmes ne trouvent rien à manger. On entend, sans les voir, -chanter des oiseaux et passer des singes, en l’air. Il y a sur le sol -des insectes, des serpents et des charognes. Les Chinois les -ramassaient. Souvent l’odeur des fourmis-cadavres leur souleva le cœur. -Un autre jour l’atmosphère leur parut douce comme le parfum d’une -chambre aimée. - -Pourtant ce n’était pas des fleurs qui sentaient de la sorte: c’étaient -des champignons. Les premières bouchées qu’ils en mangèrent les firent -vomir. Par bonheur ils surent trouver au même endroit, dans la -pourriture des arbres, de gros vers d’aspect immonde, qui n’étaient pas -empoisonnés, et ce fut dans cette région qu’Ah-Sing aperçut, en -soulevant un tronc qui s’effondra en boue, une chose horrible, qui -remuait. C’était une bête faite comme une boule, avec une arête -transversale épineuse, et des yeux--des yeux tout en or vivant! Une -espèce de glu, qui la couvrait, accrochait la boue et les détritus. Avec -une baguette, Ah-Sing gratta. Les deux flancs de la boule se gonflaient -et s’abaissaient tour à tour, et la baguette ayant piqué la chose, elle -marcha. C’était un crapaud. - -Il était aussi gros qu’une tête d’homme. Les pustules jaunes qui -remontaient de son ventre à son échine semblaient des fleurs corrompues -sur du fumier, et l’arête de son dos était comme une broussaille. Il -bava du venin, misérablement. Puis, s’étant caché de nouveau sous les -débris, il rendit une plainte longue et claire, ainsi que font tous les -crapauds, quand ils appellent les femelles crapaudes. - -Ah-Sing, qui avait très faim, pensa que peut-être on pourrait le manger! -Mais cette bête lui faisait peur, et comme il cherchait une longue -branche pointue, pour la crever de plus loin, Tchao-Ouang cria: - ---Ne le tue pas! il est si vieux! c’est le Dieu de la forêt! - -L’énormité du crapaud leur fit croire qu’il avait vu couler des siècles. -Et s’il avait des siècles, il savait tout. Il dominait cette pourriture, -puisqu’il y avait survécu. La sagesse du monde est dans les vieillards, -et qui vit longtemps devient Dieu, connaissant le bien et le mal. Cette -idée, que n’eussent pas eue les barbares d’Europe, n’était pas -entièrement fausse. La Bête, du moins, était de race antique. Elle -descendait des grands reptiles lourds qui régnaient seuls sur la terre, -alors que tout entière elle était encore, comme aujourd’hui sous -l’équateur, un mélange de fange chauffée et d’eau tiède, sous des nues -éternelles, entre les laves ardentes de son centre et le soleil fou. - ---Ne le tue pas! C’est le Dieu de la forêt! - - * * * * * - -Oui, le crapaud paraissait incarner la forêt même. Il était sale, -humide, verdâtre et jaune, gigantesque, magnifique, informe, frémissant, -hérissé, tout gonflé d’une horrible sève, et ses yeux savaient tout, ses -yeux d’or vivant, ses tristes beaux yeux! Pourquoi était-il resté là, -insensible à la peur, s’il n’était pas Dieu? - -Les flancs du crapaud palpitèrent. Il appelait éperdument les femelles. -Sans doute l’endroit, dans son horreur marécageuse, était favorable à sa -race, car beaucoup de femelles en effet étaient là, invisibles, vautrées -sur leurs œufs qui, jaillis déjà de leur ventre ému, attendaient la -fécondation. Cachées derrière les arbres enracinés, plus hauts que des -tours, et les arbres tombés, plus infranchissables que des murs, elles -répondirent, sur deux notes qui se succédaient sans arrêter. Les -champignons exhalaient toujours leur bonne odeur, l’atmosphère était -douce comme le parfum d’une chambre aimée. - -Les Chinois s’étant prosternés, crièrent: - ---Nous ne te tuerons pas, Monsieur-Dieu-Crapaud! Protège-nous. Nous te -donnerons à manger. Nous savons que tu es fort. Viens avec nous! - -Ils allèrent chercher pour lui des vers et des mouches. Tchao-Ouang -tressa une corbeille, réunit des haillons, en fit une couche sur -laquelle il fit monter la Bête. - -Et le crapaud vint avec eux. Il chantait tous les jours, et toutes les -nuits. - - * - - * * - -Cependant la tristesse croissait sous les grands arbres. - -Les Chinois côtoyèrent des fleuves silencieux et presque sans pente, -dont la seule vue pénétrait d’une horreur indéfinissable. L’eau en était -toute noire sous les arbres noirs, d’où ruisselait une humidité -éternelle, et, sur leurs rives, il y avait une espèce de sous-bois -impénétrable, des lianes énormes, tordues comme des racines, des -orchidées parasites dont les fleurs étaient obscènes, des vanilliers et -des serpents. Le soleil, le soleil, comment marcher vers le soleil? On -ne le voyait plus. Le jour était fait de brouillard, la nuit d’une -obscurité si pesante qu’elle paraissait frapper la joue comme une aile -de chauve-souris. - -Mais un grand troupeau d’éléphants passa sur les Célestes, sans les -voir, ainsi que les hommes passent sur des fourmis. Sortis de la -rivière, où ils venaient de se baigner, ils fonçaient avec gaieté parmi -les hautes plantes riveraines, qu’ils dominaient du dos et de la tête. -Leurs masses énormes enfonçaient par les quatre pieds dans la terre -mouillée. Mâchant des roseaux juteux, plus gros que la cuisse, ils -s’éventaient à droite et à gauche, avec leurs grandes oreilles, si fort -qu’un courant d’air remuait les feuilles autour d’eux. Les plus âgés -avaient des défenses beaucoup plus longues que le corps d’un homme et -toutes gercées à la surface, comme si la boue avait essayé de pourrir -même cet impérissable ivoire. - -Un Chinois fut écrasé. Mais quand les éléphants se furent éloignés, les -autres Chinois virent qu’ils avaient tracé une large avenue dans les -plantes, une avenue qui menait jusqu’aux eaux lourdes. Et ils virent -aussi le soleil. Les feuilles sombres étaient devenues vertes, d’un vert -éclatant et joyeux. Des coquillages, pareils à de gros colimaçons, -montaient aux branches pour sucer la sève des cassures. Un oiseau -entièrement bleu s’envola dans la lumière. Tchao-Ouang put montrer du -doigt l’horizon d’Orient. - - * * * * * - -Peu après des échardes empoisonnées, fichées dans la terre, blessèrent -les pieds des survivants, leur causant d’intolérables douleurs. La -gangrène se mit dans leurs membres. Ils souffraient tant, que plusieurs -d’entre eux se suicidèrent. Puis des flèches sifflèrent. Frêles comme -des aiguilles, elles étaient chargées d’un venin presque foudroyant, et -quand l’une d’elles avait touché le but, on voyait fuir, à travers les -arbres, une ombre mince comme celle d’un enfant. C’était les nains de la -forêt qui défendaient leur empire. N’étant pas anthropophages, ils -tuaient pourtant avec férocité, une longue et cruelle expérience leur -ayant appris à craindre les autres hommes. - -Ah-Sing et Tchao-Ouang auraient été tués comme leurs compagnons sans une -bizarre aventure. - -Ils s’étaient tapis dans un fourré, et n’osaient en sortir. D’abord ils -mangèrent des coquillages, des feuilles et des espèces de petites -sangsues, qu’ils écrasaient. A la fin, se sentant très faibles, et -croyant mourir, pour cacher leurs corps aux Tchong-Toué, ils se jetèrent -l’un sur l’autre des brindilles de bois, et s’endormirent. - -Ils s’éveillèrent sous une caresse et virent, penchée au-dessus d’eux, -une des pygmées de la forêt. - -Elle était toute nue, et non pas noire, mais couleur de cire jaune. La -figure en losange, avec un crâne fuyant, des seins menus, et le ventre -trop gros, elle les regardait d’un air sérieux, mais sans méchanceté, et -montrait le crapaud du doigt. Tchao-Ouang se prosterna devant la Bête, -et fit signe que c’était un Dieu: alors la pygmée s’inclina également -devant la majesté du fétiche. Les Chinois témoignèrent qu’ils avaient -faim: à l’aide d’un arc très petit, dont la flèche avait pour penne une -feuille d’arbre, elle leur tua un singe. Et, les ayant ressuscités, elle -les suivit. Mais quand Tchao-Ouang et Ah-Sing, dont les désirs -s’allumèrent, voulurent la prendre, elle les considéra avec étonnement, -s’échappa de leurs mains et fut longtemps sans revenir. - -Plus tard, ils crurent comprendre par les signes qu’elle fit, et -quelques mots qu’ils apprirent de sa langue, que les femelles et les -mâles de sa race vivaient séparés presque toute l’année, et ne se -réunissaient qu’à certaines époques où les prenait un grand délire -d’amour, ainsi qu’il arrive chez nous pour les hordes de cerfs et de -biches. Cette époque coïncide avec celle où le gibier, plus abondant et -moins farouche, s’assemble aussi pour le rut: on le tue plus facilement, -il y a plus à manger. L’estomac étant quotidiennement satisfait et le -sang plus riche, l’instinct de la reproduction s’éveille, confond les -sexes, la nuit, autour des grands feux, parmi des danses. - -Mavê était vierge, et mûre pour la fécondation. Elle savait que la -saison de l’amour viendrait bientôt, et qu’elle appellerait alors un -mâle au lieu de le fuir. Pendant cette saison, nulle fille, nulle femme, -ne peut et par conséquent ne doit résister. - -En tout autre temps, toutes doivent fuir l’homme, le mordre et le tuer, -l’amour n’étant plus qu’une blessure. Ainsi l’ordonnait leur instinct. -Pourtant, un obscur besoin de maternité poussait parfois les vierges et -les vieilles, qui n’avaient pas de petits, à secourir les blessés et les -affamés. C’est à ce sentiment qu’avait obéi Mavê. Elle avait aussi la -prescience que la grande saison était proche. - -C’était une créature singulière, vive et peureuse comme une maque. La -gaucherie même et la faiblesse des Chinois la rassuraient. Mais quand -ils proféraient un son dans leur langue elle faisait un bond, et -disparaissait pendant des heures. Ces paroles étrangères l’effrayaient -plus qu’une tentative de viol. Elle montait aux arbres, non pas comme -font les humains civilisés, en embrassant le tronc, mais en appuyant la -paume des mains et la plante des pieds sur l’écorce, exactement à quatre -pattes. Jamais ils ne purent la faire rire: les pygmées, étant des -presque-animaux, ne savent pas rire. Elle était attentive, grave, -presque triste, et par moments étrangement câline. Les Chinois -s’amusaient à lui passer la main sur la poitrine et tout le long du dos, -ainsi qu’on fait aux chattes: elle se pelotonnait de plaisir et ses -lèvres se relevaient, montrant les gencives et les dents. C’est là une -grâce que la nature fait aux êtres à qui l’amour est impossible, hors du -moment très court de la fécondation; tout leur corps, d’une façon -diffuse, devient sensible aux caresses. - -Pour les Chinois, la forêt changea d’aspect. Mavê la connaissait comme -une fourmi connaît les herbes d’un pré. Elle n’en avait pas peur. La -marche devint facile, et même délicieuse, les bois paraissaient rire -devant ces deux hommes encore hagards, et l’espèce de statuette en vie -qui courait à leurs côtés. Le soir ils faisaient des génuflexions devant -le Dieu, que Tchao-Ouang portait toujours. Le monstre, maintenant, -restait presque continuellement endormi. Quand il se réveillait pour -manger des mouches, ses orbites d’or brillaient d’une façon -extraordinaire, et il sifflait avec douceur. - -Ah-Sing et Tchao-Ouang s’aperçurent que la pygmée avait les yeux tirés -vers les tempes comme les femmes de leur pays. Leur affection s’en -accrut. Leur commune continence les gardait contre la jalousie. Ces -moments pour eux furent si doux qu’ils croyaient fumer l’opium. - -Mais une espèce de savane s’ouvrit dans la haute verdure, la première -qu’ils eussent rencontrée depuis le Stanley-Pool. Elle était semée de -palmiers, de fromagers et de pandanus. De multicolores oiseaux-mouches -en semblaient les seuls habitants. Agitant fiévreusement leurs toutes -petites ailes pour se tenir immobiles dans l’air, ils suçaient du bout -de leur bec, courbe et souple comme une trompe d’insecte, l’eau -mielleuse contenue dans les urnes blanches, roses et violettes des -fleurs. Au sommet des ramures de grosses araignées rouges avaient tissé -leurs pièges, si haut qu’on n’en voyait plus les fils. On eût dit des -étoiles arrêtées entre le ciel et la terre. - -Mavê eut un cri d’admiration, et vint prendre la main d’Ah-Sing avec une -figure qui n’était pas la même. On y voyait, pour la première fois, la -confiance et la soumission. Elle commençait de penser à la grande -saison. Tchao-Ouang devint très sombre et les fit marcher plus vite. Il -fallut deux jours pour traverser cette savane. Ils rentrèrent ensuite -sous l’obscurité des arbres. - -Le soir, la halte eut lieu près d’une sorte de marécage, sous des -palissandres au tronc blanchi de lichens. Une mousse épaisse et trempée -couvrait le sol. Ils s’endormirent tous les trois près de leur feu qui -s’éteignait. - -Au milieu de la nuit Tchao-Ouang s’éveilla. Les frondaisons vibraient -d’un bruit qu’une fois déjà il avait entendu: c’était l’appel des -femelles crapaudes accroupies sur leurs œufs. Sûrement, il y en avait -des centaines! Et cette nuit n’était pas comme toutes les nuits, même -pour Tchao-Ouang. Il avait mangé, ses terreurs s’étaient évanouies, la -force s’élargissait dans son corps; et le Dieu-Crapaud à ses côtés, -gonflant ses poumons et sa gorge, sifflant très fort ses deux notes -inégales, passionnées et funèbres, pareilles au cri d’une grande douleur -qui pourrait devenir une joie, s’éleva péniblement sur les parois de la -corbeille. Retombé sur le sol, il se traîna vers la boue voluptueuse où -gémissait sa race. Tchao-Ouang étendit les mains vers la mousse où -dormait Mavê. - -Elle n’était plus là. Ah-Sing avait disparu avec elle. Il comprit: la -grande saison était venue, la saison où les sexes s’unissent. Il cria: - ---Ah-Sing! Ah-Sing! - -Il n’obtint pas de réponse: mais une flèche siffla contre ses oreilles. -C’était Mavê qui voulait le tuer parce qu’elle avait choisi son mâle et -pensait que, puisqu’elle avait choisi, il allait y avoir bataille. - -Il cria encore: - ---Ah-Sing, tue-la, et viens avec moi, viens avec moi! - -Ah-Sing lui répondit: - ---Va-t’en. - -Il ajouta d’horribles injures, parce qu’il était fou, et s’enfuit très -loin, très loin, _à l’envers_, du côté où le soleil se couche. - -C’est ainsi que la forêt, n’ayant pu le faire mourir, s’empara tout de -même d’Ah-Sing. Et elle le garda éternellement. Tchao-Ouang le chercha -pendant plusieurs jours pour l’assassiner. - -Les Chinois pleurent très rarement: il sanglotait. - - * * * * * - -A force d’errer sans savoir, pourtant, il parvint à l’orée de la silve -terrible. - -D’abord il n’en crut pas ses yeux quand il vit l’horizon. Des collines -aux pentes douces étaient couvertes d’une herbe si fine, égale et courte -qu’il y passa la main comme sur un tapis. Des troupeaux de buffles, de -girafes et d’antilopes, ruminaient paisiblement sans montrer -d’inquiétude. De grands vautours faisaient dans l’air des cercles qui -lui montrèrent combien le ciel était haut, le fier ciel bleu! Derrière -lui, la forêt s’élevait comme une falaise. - -Tchao-Ouang se prit à ricaner très fort. - -Il posa le crapaud à terre. - ---Voici la Terre des Herbes, dit-il. Toi tu es le Dieu de la forêt! Ici -tu n’as plus de puissance--et... et je n’aime pas du tout la forêt! - -C’est pourquoi, ayant pris une très grosse pierre, aussi lourde qu’il -put, il la fit tomber sur la Bête. Elle éclata comme une outre, avec du -sang, du venin, des liquides impurs; elle éclata sur la terre radieuse -et sans arbres. - -Voilà comment Tchao-Ouang se vengea de la forêt. - - * - - * * - -Il fut recueilli par des noirs zanzibarites, musulmans et marchands -d’esclaves. Non par pitié, mais il était une curiosité vivante. Sa -tresse de cheveux, qu’il avait conservée, était défaite, et le reste de -sa tête n’ayant pas été rasé, il avait le corps enseveli dans une espèce -de crinière emmêlée, remplie de terre, de morceaux de bois et de -vermine. Mais nu, il montrait la majesté d’un corps en ruines: une -tumeur à l’aine, des ulcères aux jambes, deux orteils manquants, rongés -par les chiques; et ce qu’il y avait de plus étonnant encore, c’était sa -barbe, qui avait poussé par grands poils rares et droits: un poil ici, -un poil là, un autre à gauche, un autre à droite, des touffes -clairsemées au menton pareilles à des bouquets de bambou, Enfin, il -avait la tête brouillée, il délirait. Et ce fut la seule chose dont les -Arabes ne s’aperçurent pas, car ils ignoraient son langage. - -Ce ne fut qu’un peu plus tard que l’un d’eux s’avisa de prononcer devant -lui quelques mots de mauvais anglais. Tchao-Ouang répondit par une -contrefaçon qui n’était pas la même. Le noir zanzibarite eut la plus -grande peine à le comprendre. - -Déformant ce qu’il saisissait mal, et ne voulant pas avoir l’air -d’hésiter, il dit à ses compagnons que l’idiot aux cheveux sales venait -de la forêt, et qu’il y avait été poursuivi par des reptiles à figure -humaine, qui lançaient des flèches. Tel fut le sens qu’il arrangea avec -les paroles de Tchao-Ouang, et les autres ne furent pas étonnés. Ils se -contentèrent de demander si l’idiot aux cheveux sales se souvenait -d’avoir vu des hommes à tête de chien, et le roi du lac obscur qui est -un serpent: il habite une magnifique case de pierre, dans une île ronde, -servi par un grand nombre de femmes amoureuses. La grande forêt est -comme la nuit et la mort: inexplorées, on les remplit de merveilles. - -Tchao-Ouang leur demanda où ils allaient, et quand ils lui parlèrent de -Zanzibar, il ne comprit pas; mais la caravane allait vers l’Orient, cela -lui suffit. On lui laissait des débris de nourriture, par charité. C’est -ainsi qu’il boitilla sa route à côté des esclaves, dont les plus heureux -devaient être vendus à des Arabes de l’Yémen, hommes justes et doux, -tandis que les autres, repris par les croiseurs européens, et -hypocritement libérés, étaient condamnés à mourir dans les plantations -allemandes et anglaises, sous le nom fallacieux d’engagés volontaires. - -Les étapes succédèrent aux étapes. Enfin, un jour, Tchao-Ouang aperçut, -sous ses pieds même, une étendue d’eau qui n’en finissait pas. C’était -l’Océan Indien. Sous une brise tiède, de petites vagues courtes -clapotaient, une foule de crabes couraient sur le sable; la mer, jusqu’à -l’horizon, reflétait le ciel comme un miroir cassé. - - * - - * * - -Des boutres vinrent, qui emportèrent les esclaves. Un autre navire -conduisit Tchao-Ouang à Zanzibar. - -Les premiers humains qu’il y rencontra furent des Parsis célébrant un -mariage. La nuit tombait, et les nouveaux époux marchaient vers leur -demeure au milieu des cierges et des feux, symbole divin de l’éternelle -lumière, principe bienfaisant du monde. Couronnés de fleurs, les amis -des mariés chantaient. - ---Voici l’Inde, songea le Chinois. Je ne me suis pas trop écarté de ma -route vers l’Empire du Milieu. - -Mais bientôt il retrouva des noirs, des noirs en masse: Mozambiques dont -la peau sentait le poisson salé, Zoulous de haute taille et de mine -guerrière. Souahélis des Comores, Somalis aux jambes sans mollets, et -des juifs d’Abyssinie, qui sont noirs, et toutes les espèces de métis -que produit le mélange de toutes les races, et des Européens enfin, -Portugais, Anglais, Allemands, Français et Belges. Ils étaient là comme -de l’autre côté de l’Afrique. Tchao-Ouang avait fait toute l’immense -route, subi toutes les misères pour les retrouver, et les retrouver les -mêmes--les mêmes de costume, d’insolence, d’incompréhension et de -brutalité. Il était allé d’un océan à un autre, et ce n’était pas encore -sa patrie! - -La confusion de son cerveau fut à son comble. Nulle volonté ne le -dirigea plus. Plus égaré que dans les bois de la pluie éternelle, sans -nulle idée de suicide, devenu comme une bête, cherchant un coin pour s’y -coucher et dormir, il erra dans les rues. Elles étaient plus bruyantes -encore à ce moment de la nuit qu’à l’heure de son débarquement. Tous les -blancs qui s’arrêtent à Zanzibar, qu’ils aillent aux mines du Transvaal -ou à Madagascar, qu’ils aient été embauchés pour les travaux du chemin -de fer de l’Ouganda, ou par les maisons de commerce allemandes, ont peur -de mourir. Ce sont des malheureux ou des risque-tout, des gens de -misère, de crime ou d’ambition; non pas des philosophes, des curés ou -des savants. Ils sont venus sur des steamers, sans prévoir, sans -s’imaginer ce que pouvait être le monde où ils allaient, et combien ce -monde était loin, et comme il était différent. C’est pourquoi ils -éprouvent tout de suite le besoin d’être très saouls, et d’aller chez -des femmes. Et ce n’est point par vice, allez! Il y en a beaucoup qui -ont bien envie de pleurer. Seulement, de boire leur cache ce qu’ils -voient, et surtout évoque des images connues, des souvenirs ressuscités -qu’ils content aux autres ivrognes. C’est ce qu’ils appellent faire -connaissance. Et ils vont vers les femmes comme de petits enfants, parce -qu’ils ont peur. - -C’est pour cette raison qu’il y a beaucoup de femmes à Zanzibar, et pour -tous les goûts: des Négresses, des Françaises, des Anglaises, des -Valaques et même des Japonaises. - -Les Japonaises sont près du consulat d’Allemagne, non loin de la rue des -marchands d’ivoire. Et cela fit que, passant par là, Tchao-Ouang fut -bien surpris d’entendre parler _pidgin-english_, qui est le sabir -d’Extrême-Orient, et de comprendre. - -Alors, il demanda l’aumône dans ce jargon, sur le ton désespéré des -mendiants de Shanghaï. - - * * * * * - -Mademoiselle Chair-de-Baiser, qui guidait un midshipman anglais -extrêmement ivre au milieu d’une véranda peuplée d’embûches,--caisses de -champagne posées sur le plancher, guéridons, _easy-chairs_, dressa -l’oreille à cette musique, qui lui rappelait des contrées jadis -parcourues. Comme elle était bonne fille, elle fit monter Tchao-Ouang et -lui mit sous le nez une écuelle pleine de riz et de petits poissons -secs. - -Et quand il eut mangé, elle lui demanda son histoire. - -L’air sentait le champagne et le whisky aigris, le fard, les parfums à -bon marché. Mais il y avait aussi dans la chambre l’odeur des poivriers, -venue de la campagne, qui en est plantée, et la pleine lune descendait -lentement vers l’ouest--une lune majestueuse et claire dont la lueur -emplissait le ciel. - -Tchao-Ouang dit tout: tout ce qui lui était arrivé, tout ce qu’il avait -souffert. Et Chair-de-Baiser, dont l’âme était restée puérile, -s’émerveillait, car le conte était beau et inouï. - -Quand il eut terminé, Tchao-Ouang ajouta: - ---Tu es presque de ma race, toi. Ta peau n’a pas l’horrible odeur de -celle des blancs, une odeur pareille à celle des tigres, parce que comme -les tigres ils se nourrissent de viande. Et je sais que ta patrie, si -elle n’est pas la mienne, est celle du Soleil Levant. Assurément, c’est -là que naît le soleil, et par conséquent la mienne est avant celle-là. -Enseigne-moi ma route, je la ferai à genoux, s’il le faut. - -Mademoiselle Chair-de-Baiser secoua la tête. - ---Le soleil ne naît pas chez nous, dit-elle. Il sort de l’eau tous les -matins, ou de derrière les collines, suivant l’endroit, au Japon comme -ailleurs. J’ai interrogé les blancs, qui viennent ici. Ils m’ont répondu -des choses incroyables, où j’ai compris que la terre est ronde. Tu -marches vers un mensonge. Le soleil ne naît pas, et il ne meurt pas. Il -n’y a que les hommes, les bêtes et les plantes qui meurent. Mais le -soleil et la terre, ils sont éternels. Voilà ce que je crois parce que -les blancs me l’ont dit, eux qui savent tout. - ---Chair-de-Baiser, cria Tchao-Ouang en pleurant, tu dis un miracle -impossible. Et si même cela était, si la terre est ronde, je n’ai qu’à -en faire le tour pour revoir la Chine. - ---Non, fit-elle: à cause des blancs! - ---Tu es très bonne, dit Tchao-Ouang. Je suis pauvre et tu m’as fait -donner à manger. Puissent les ombres de tes ancêtres jouir de tes -mérites, et vivre éternellement dans la gloire. Explique-moi pourquoi -les blancs m’empêcheront de revoir mon pays. - ---Parce qu’ils ne t’y conduiront pas. Ils te mèneront là où ils auront -besoin de toi. As-tu jamais vu un cheval ou un bœuf mourir dans la -prairie où il est né? La terre est vaste, et les blancs seuls savent s’y -diriger. Pour les autres hommes aucune route ne mène jamais au point de -départ. Et encore, ces blancs, combien il en est peu que je vois revenir -ici, de ceux qui ont passé! La terre est trop grande, même pour eux, -elle les mange. Moi aussi, je voudrais revoir le Japon. Et me voilà. - - * * * * * - -Elle alla chercher une pipe au fourneau minuscule, avec un très gros -tuyau de bambou, alluma une petite lampe, et fit griller quelque chose -au bout d’une aiguille. Alors Tchao-Ouang lui demanda les yeux -brillants: - ---C’est au Japon que tu as appris à fumer l’opium? - ---Non, dit-elle, à Saïgon. C’est un Français qui m’a appris à brûler la -fumée noire! Il est mort. Et me voici. - ---As-tu de l’argent? fit le Chinois. - -Elle ne répondit pas cette nuit-là parce qu’elle avait peur de lui. Mais -plus tard, Tchao-Ouang lui expliqua ses plans. - - * * * * * - -Car Tchao-Ouang est resté à Zanzibar. Il y tient avec Chair-de-Baiser, -une fumerie d’opium où viennent les Européens. Il a un coup d’œil -particulier, Tchao-Ouang, pour reconnaître les Européens qui aiment -l’opium! Et quand ils ont les joues bien creuses, les mains bien -mouillées, et tremblantes, il est très content dans son cœur, parce que -ces blancs-là _aussi_ ne reverront pas leur pays... à cause de la fumée -noire. - - - - -L’AVEUGLE - -A M. Anatole France. - - -... L’homme marchait, une main appuyée sur le bras d’un soldat du 75e de -ligne, d’un pas très raide, la tête un peu renversée en arrière. - -Les hautes collines du Rhône et de la Saône dévalaient devant eux, -chargées de maisons à huit étages. L’église de Fourvières, dominant des -jardins et des escaliers aux pentes précipitées trop neuve, ressemblait -à ces faux châteaux forts que les Anglais bâtissent sur les falaises -au-dessus des plages à la mode. Ce jour-là, bien qu’on fût en hiver, il -n’y avait pas de brouillard, à cause du froid, qui était très sec. Le -soleil brillait dans l’air transparent et les choses avaient l’air gai. - ---C’est beau, Lyon! dit le petit soldat, pour causer. - ---Je ne sais pas, dit l’homme. Je suis de Romans. - ---Et alors, maintenant vous n’y voyez plus, du tout, du tout? Et vous -n’étiez jamais venu ici, _avant_? Vous êtes tout à fait aveugle? - -Et il répéta pour lui-même, afin de se bien représenter les choses par -les images qu’évoquait sa propre parole, comme font presque tous les -paysans et beaucoup d’ouvriers: - ---Vous ne voyez pas les maisons, les bateaux, les chevaux! Vous n’y -voyez pas pour vous conduire? - ---Non, fit l’homme brièvement. - -Le soldat parut triste; de cette tristesse où il y a une part -d’embarras, une espèce de confusion à l’idée que les gens sont -malheureux, qu’il n’y a rien à faire pour les secourir, et qu’on n’entre -même pas pleinement dans leur infortune, puisqu’il est impossible de la -ressentir comme eux. Ils marchèrent en suivant les quais sans parler -davantage, et longtemps. - ---Voici l’hôpital militaire, dit le soldat, à la fin. - -Et il respira, l’air soulagé. - -Comme il s’était arrêté, l’homme s’arrêta. Et le soldat s’adressa tout -de suite au portier. Le silence de son compagnon lui avait pesé. - ---Voilà, expliqua-t-il. L’homme est arrivé tout seul, en chemin de fer, -avec un papier signé du major de Romans. C’est-à-dire, tout seul... ceux -qui l’avaient accompagné se sont arrêtés à Vaise, je ne sais pas -pourquoi. Quand il a entendu crier: «Lyon!» il est descendu, mais il est -resté devant les wagons sans bouger. - -»--J’ai un papier pour l’hôpital militaire, qu’il disait seulement. - -» L’adjudant de service a lu son papier et lui a dit: - -»--Vous n’y voyez pas. On va vous conduire. - -» Moi, j’étais là, sur le quai. L’adjudant m’a réquisitionné. - -»--C’est bien, fit le portier. Vous pouvez vous en aller. - -» L’homme était resté parfaitement immobile et muet, à la place où son -guide l’avait laissé. - -»--Votre feuille de route, la lettre du major? - -» Il obéit et tira les papiers de sa poche. - -»--... Tiens, vous vous appelez Dieutegard? Un drôle de nom. - -» Pas de réponse. Le portier continua: - -»--Vous êtes aveugle, mais muet? Ça ne vous ferait pas mal aux yeux, de -parler! - -» Cependant il fit conduire l’homme au premier étage par un infirmier. -Et cet infirmier fut très doux, à cause de la grande pitié qui est dans -le peuple pour les aveugles. - - * - - * * - ---... Dieutegard, de la classe 78, dit le major. Je sais ce que c’est. -Mon confrère de Romans m’a écrit: un simulateur anarchiste. Apportez -l’ophtalmoscope. - -C’était un major à trois galons, jeune encore, avec une figure vive qui -éclatait d’intelligence; une intelligence de montagnard, faite d’un âpre -vouloir et de suite dans les idées. Il aimait son métier, qui était -resté pour lui neuf et passionnant comme au premier jour. - ---Vous faisiez partie d’un club anarchiste, dit-il. Quelques jours avant -de tirer au sort, vous n’êtes pas venu à votre atelier de la filature -Magnabos, et vous avez prétendu être devenu subitement aveugle. Aveugle, -comme ça, du jour au lendemain? Je dois vous prévenir que c’est -invraisemblable. A Romans, il n’y avait pas d’ophtalmoscope. Le major du -dépôt vous renvoie ici. Vous êtes anarchiste, vous ne voulez pas servir, -et vous simulez la cécité. Voilà ce qu’on suppose. Nous allons voir. - -Il parlait avec une fermeté paisible et impersonnelle. N’était-ce pas -son droit, à cet homme, de mentir? Il s’agissait seulement de le -convaincre qu’il mentait. Cela c’était son devoir à lui, le docteur -Roger. - ---Si encore, continua-t-il, vous aviez affecté la cécité partielle, un -affaiblissement, rien qu’un affaiblissement de la vue. Cela se défend. -Mais ça!... Comment dites-vous que c’est arrivé? - ---J’étais sur la route de Saint-Étienne, avec des amis, récita lentement -Dieutegard. Le soleil tapait fort. Voilà que j’ai eu un éblouissement, -et comme l’idée que la foudre m’entrait dans le crâne. Je suis tombé sur -un tas de pierres, et j’ai dit aux camarades: «Je n’y vois plus!» - -Roger le laissait parler, affectant de ne pas le regarder, d’être tout à -la mise en train de l’ophtalmoscope. Puis, brusquement, il envoya droit -dans la figure de l’homme son index et son doigt du milieu, qui, faisant -fourche, s’arrêtèrent à un centimètre à peine des paupières levées. -C’est le moyen classique, le plus anciennement employé, le meilleur. - -L’homme ne broncha pas. - ---Diable, fit le médecin, vous êtes fort... Fermez tout, dit-il à un -infirmier. - -L’infirmier ferma la porte, les volets, fit tomber les rideaux verts des -fenêtres. Une nuit artificielle et triste régna dans la pièce. -L’ophtalmoscope était allumé; le major en projeta d’un coup -l’éblouissante lumière sur les deux pupilles. Ces rayons, réverbérés, -ont une intensité blessante dont peuvent se rendre compte tous ceux qui -ont seulement essayé de fixer une lanterne de locomotive ou -d’automobile. Dieutegard ne cligna même pas les yeux. - ---C’est bien travaillé, dit le docteur Roger, narquois. Vous vous êtes -exercé longtemps, n’est-ce pas? Seulement, on ne pense jamais à tout. -_Vos pupilles réagissent contre la lumière!_ - -Lorsqu’un homme a été mis quelques secondes dans une obscurité presque -complète, si quelque clarté vient subitement à lui frapper les yeux, ses -pupilles se rétractent. Et il ne peut pas plus les empêcher de se -rétracter qu’on ne saurait défendre à une sensitive froissée de replier -ses feuilles. C’est la nature qui veut ça. Voilà pourquoi le major -triomphait. - ---Et il n’y a rien dans vos yeux, rien! Pas l’ombre d’une lésion. Bon -pour le service, mon ami! - ---Ce n’est pas ma faute s’il y a des maladies que les médecins ne -connaissent pas, répondit Dieutegard, avec une telle indifférence qu’il -semblait parler pour un autre. Je vous dis que je n’y vois pas. - ---C’est comme si vous me racontiez que vous n’avez pas de jambes. On -_voit_ que vous y voyez... Rompez! - - * - - * * - -Le soldat Dieutegard, définitivement incorporé, fit d’abord trente jours -de prison pour avoir simulé une infirmité le rendant impropre au -service. Durant trente jours et trente nuits, il vécut dans une cellule -large de deux mètres, longue de quatre, où il n’y avait rien qu’un lit -de bois scellé au mur. L’air y pénétrait, mais non la lumière; il n’y -régnait qu’un sombre crépuscule. Prendre ses repas, et quels repas! dans -la quasi-obscurité des cellules militaires est une des plus -insupportables souffrances dont se plaignent ceux qu’on y -enferme,--quand ils ont des yeux qui voient: Dieutegard perdit -l’appétit. Mais ce n’était pas une preuve suffisante qu’il simulât. Le -manque d’exercice pouvait expliquer, à lui seul, son dégoût de la -nourriture. Pour faire prendre l’air aux prisonniers la coutume est de -les astreindre à certaines corvées assez dures. Ils charrient des -cailloux, portent des fardeaux. Mais le condamné persista dans son -attitude: il n’y voyait pas, disait-il, donc il ne pouvait travailler. -Les gradés et les hommes chargés de le faire sortir marchaient droit sur -lui pour l’effrayer. Il ne se détournait pas et se laissait heurter. -Certains, à cause de sa figure imberbe et pâle qui donnait de l’émotion, -l’appelaient «Napoléon». D’autres, à cause de la comédie qu’on -l’accusait de jouer, le nommèrent «le Pitre». A la fin, on unit les deux -sobriquets en un seul. L’inertie de Napoléon-le-Pitre triompha de -l’obstination qu’on lui opposait. On le laissa tranquille dans sa nuit. -S’il était aveugle, ça ne pouvait pas lui faire de mal. S’il ne l’était -pas, il n’avait que ce qu’il méritait. - - * * * * * - -Cependant, le matin du trente et unième jour la porte de sa prison -s’ouvrit et deux soldats le conduisirent au fort Lamotte. - - * * * * * - -La tête trop haute, les yeux fixes, accompagné de ses gardes, il -traversa le long faubourg de la Guillotière. La nuit avait été -pluvieuse, et les pavés restaient boueux. Il mit le pied dans toutes les -flaques. - ---Si tu regardais par terre, comme tout le monde, tu éviterais de les -mouiller, dit un des soldats. - ---Puisque je suis aveugle! répondit Dieutegard. - ---Ou bien parce que tu veux avoir l’air aveugle! Et si tu regardais par -terre, tu ne pourrais pas t’empêcher d’éviter les trous, tu ne pourrais -pas: les pieds et les yeux se mettent d’accord sans qu’on y pense. -Baisse la tête, un peu, pour voir! - ---Pour voir? répéta l’autre ironiquement. - ---Oui, pour voir, espèce de fumiste! Et si tu ne le fais pas maintenant, -fais-le tout à l’heure. C’est un conseil que je te donne pour ta santé. - -Le deuxième soldat ricana. Il savait ce qu’on préparait. Dieutegard, -dédaigneusement, garda le silence, sans se soucier d’obéir, et l’on -comprenait que même il s’efforçait de penser à des choses très -lointaines. On arriva au terme de cette longue promenade. - -Le fort Lamotte a été construit jadis pour défendre Lyon contre -l’attaque possible d’une armée étrangère. Plus tard il fut considéré -comme une citadelle dominant le grand faubourg de la Guillotière, où -bouillonnait alors, où sommeille maintenant, une population grave et -violente. A cette époque, son enceinte assez vaste fut couverte de -casernes, qui abritent encore aujourd’hui un régiment d’infanterie et un -bataillon de chasseurs à pied. Toutefois ses bastions, ses remparts à la -Vauban n’ont pas été détruits. Ils servent à séparer la congrégation -militaire qui l’habite de l’agglomération civile qui l’entoure et, pour -ainsi dire, l’assiège. L’air d’ailleurs y est pur, et, des fossés -profonds rendant la surveillance plus facile, les hommes y sont défendus -contre les tentations. On ose bien sauter un mur, mais un rempart haut -de dix mètres... Les soldats y peuvent seulement rêver sur les glacis. -C’est plus sain pour eux et pour la société. - -Dieutegard franchit la grille sans saluer le poste. Ses gardes lui en -firent des reproches, avec cette espèce de timidité inquiète des simples -soldats qui craignent souvent d’être punis eux-mêmes, ou du moins mal -notés, pour les fautes que commet leur voisin. Alors l’aveugle porta la -main à son képi, en s’excusant. Après la première cour, où sont les -casernes des chasseurs à pied, la côte est assez raide. Il butta fort -naturellement à la montée. Devant les bâtiments du 75e de ligne, le -major Roger l’attendait en causant avec quelques officiers. Et des -sous-officiers aussi étaient là, en assez grand nombre, rieurs, -empressés et déférents. - ---Il joue bien son rôle en tout cas, dit l’un d’eux. - ---Vous savez, dit le major Roger, que je proteste contre cette -expérience. - ---Protestez tant qu’il vous plaira, dit un capitaine. L’homme n’est plus -à vous, il est inscrit à ma compagnie, et... vous avez déclaré qu’il y -voyait. Donc... - ---Mais si je m’étais trompé? dit Roger. - ---Si vous vous êtes trompé, ça vous regarde. Moi, j’ai reçu un homme qui -voit, administrativement, qui voit tellement bien qu’il a fait trente -jours de prison pour avoir prétendu n’y pas voir. C’est une preuve, ça! -Et par conséquent j’ai le droit de donner les ordres au soldat -Dieutegard... Tout est-il prêt? continua le capitaine, s’adressant à -l’un des sous-officiers. - ---Oui, mon capitaine. Il n’y a qu’à faire monter l’homme sur le glacis, -par le petit escalier qui est derrière la cantine, et à le mettre sur le -sentier. Il n’a pas dix mètres, ce sentier, et il aboutit au fossé, -au-dessus de la casemate nord-est. - ---Et... vous avez pris vos précautions? demanda le major. C’est raide, -vous savez. - ---Raide! fit le capitaine. Vous croyez qu’il parlera dans les journaux? - ---Non! dit le major. Ou alors je me trompe beaucoup sur son compte. -C’est peut-être un anarchiste; ce n’est sûrement pas un cafard. - ---Ni même un bavard? - ---Ni même un bavard. S’il avait voulu déjà... Et voulez-vous que je vous -dise? il m’est sympathique. - -Le commandant Lecamus était présent. Envahi par l’obésité, il lisait -beaucoup. Ses égaux en grade s’accordaient à lui reconnaître beaucoup -d’intelligence; car, ne se tenant plus à cheval, il devait bientôt -prendre sa retraite. Et le commandant Lecamus prononça: - ---Un simulateur? Car, si vous lui laissez subir cette épreuve, c’est que -vous le croyez un simulateur. Et il vous est sympathique? - -Le major Roger n’osa pas répondre. Il évitait même de descendre dans sa -propre pensée, bien qu’il fût médicalement persuadé que l’homme avait -menti. Et c’était même une sorte de dérision à la science que cette -unique réponse: «Je n’y vois pas» à toutes les constatations qui, -d’après les manuels et les autorités en la matière, devaient suffire à -confondre Dieutegard. - -Celui-ci attendait, immobile et indifférent, les yeux sans regard mais -éclatants, trop éclatants sous la lumière. Et avec sa figure blême, -maigre et triste, ses sourcils froncés, ses cheveux noirs, tout son -masque impérieux et atone, tragique et falot, il ressemblait à la fois à -Bonaparte et à Pierrot. - ---Napoléon-le-Pitre, fit Lecamus. Ses camarades l’appelaient -Napoléon-le-Pitre, n’est-ce pas? Eh bien, c’est trouvé. - -Il ajouta d’un trait: - ---Comme la vue est belle, d’ici! - -Il n’y a rien de plus fort sur l’âme que les paysages qui la frappent en -même temps qu’une émotion violente. Il est des gens qui ne peuvent se -souvenir d’une journée de mai que s’ils ont entendu ce jour-là une voix -de femme chanter dans un jardin. Pour qu’ils aient gardé la mémoire de -telles fleurs, tels arbres, telles eaux courantes--parfois moins encore, -tel petit caillou qui demeure tout droit dans leur cerveau vide d’images -comme une stèle dans un cimetière,--il faut qu’un choc imprévu, -échauffant leur âme sèche, l’ait rendue susceptible d’empreinte. Lecamus -avait à peine parlé que tous les spectateurs pâlirent. Ayant embrassé du -même coup d’œil Dieutegard et les choses qui l’entouraient, ils étaient -sortis d’eux-mêmes. - -Ils virent le petit sentier nu, l’herbe usée du glacis, l’homme habillé -de treillis et les deux soldats gardiens. Puis subitement le rempart -tombait. On n’apercevait plus qu’une large coupure d’air pâle au delà -d’une bordure de grès rouge. Par une oblique assez douce, mais dont -l’esprit réalisait avec un saisissement tragique le sens terrifiant, le -regard plongeait jusqu’au fond du fossé,--le fond du fossé avec une -flaque d’eau, des pierres et des ordures semées, de la vulgarité, de la -laideur poignante, un gazon sale. Et au delà, encore au delà, des -prairies vertes s’aplanissaient, des toits rouges éclataient, de petites -cabanes rousses, dans des jardins maraîchers, avaient l’air de joujoux. -Enfin, à l’horizon inaccessible, le brouillard du Rhône, grave et lourd, -lent et blanc, roulait sous le soleil. «Que la vue est belle!» avait dit -Lecamus. Ah! oui, elle était belle! mais toujours l’œil revenait là, -vers ce fond affreux de fossé, avec son herbe galeuse, ses pierres, sa -flaque d’eau jaune, et ses ordures... - ---Dieutegard, dit le capitaine, marchez devant vous! - -L’homme tendit l’oreille très naturellement vers celui qui venait de -parler. Le corps suivit la direction de la tête et marcha en s’éloignant -du rempart. - ---Droit devant vous, nom de Dieu! - -Et toujours, au fond du fossé, les pierres, la flaque d’eau, les -fragments de boîtes de conserves, brillaient d’un éclat insupportable. - ---Droit devant vous! - -Les deux soldats, gauches et un peu pâles, remirent Dieutegard dans -l’axe du sentier. Et cette fois il marcha! - -Ses lèvres se retroussaient sur ses dents. Il eut un instant la -physionomie bouleversée. De l’expression sur cette face raidie et morte -depuis si longtemps! c’était comme si un portrait devenait vivant, par -un étrange miracle, à mesure que la peinture s’en écaille... Et il -marcha. Ce n’est pas long, dix mètres! c’est douze ou quinze pas, même -des pas d’aveugle. - -... Un, deux, trois, quatre... Dieutegard, en avançant, reprenait sa -figure inexpressive et blanche. Cinq, six, sept, huit, neuf... Il -continua sans hésiter vers le vide... Dix, onze, douze, treize... - ---Assez! cria Lecamus qui étouffait. C’est idiot, arrêtez-le! - -Quatorze, quinze... Le quinzième pas mit Dieutegard au-dessus de -l’abîme, et il disparut, sans un cri, dans un grand et farouche silence. -Tout le monde courut. - ---Le filet était solide, dit le capitaine au major Roger. Il n’y a pas -de crainte. - -Mais il courait comme les autres. On avait fixé, sur des étais attachés -dans la casemate, dont les meurtrières s’ouvraient dans les murs même du -rempart, un filet vaste et solide. En vérité, on avait réglé ça comme au -cirque, ainsi que l’avait dit le sergent. Et Dieutegard était là, intact -et tranquille, couché sur ce lacis de cordes menues. - - * - - * * - -Quelques minutes plus tard le major et Dieutegard étaient seuls, face à -face, dans le bureau d’un sergent-major. Et le médecin, debout, presque -tremblant, tant il avait les nerfs secoués, semblait plus ému que son -patient. Assis sur une chaise, les deux mains sur les cuisses, celui-ci -souriait très doucement. Le commandant Lecamus avait beaucoup insisté -pour qu’il prît un cordial réconfortant... «un bon verre de rhum, ou -quelque chose comme ça». L’homme avait refusé poliment, mais sur le ton -d’un égal. - ---Écoutez, dit le major. Vous venez d’être l’objet d’une expérience très -rude Vous devez sentir, à sa rudesse même, que c’est la dernière. J’ai -laissé faire parce que je voulais savoir la vérité, parce que c’est mon -métier, mon devoir, ma passion de la savoir. Maintenant je vais demander -votre renvoi devant la Commission de réforme. Vous n’ignorez pas que -votre passage devant cette Commission est une pure formalité, qu’on -acceptera sans discuter les conclusions de mon rapport: Mise en congé -numéro 2, c’est-à-dire sans indemnité, du soldat Dieutegard, pour -infirmité contractée avant l’entrée au service. Ce rapport, le voici, je -l’avais préparé d’avance. Je le signe devant vous. Seulement, j’ai -quelque chose à vous demander. On vous a soumis à une surveillance qui -est allée jusqu’à la persécution, c’est possible. On vous a fait subir -une terrible épreuve, je le reconnais. Eh bien, maintenant, -croyez-vous... croyez-vous à ma parole? - -Dieutegard réfléchit et répondit simplement: - ---J’y crois. - ---J’en étais sûr, continua le major avec une égale simplicité. Je vous -jure donc que, quoi que vous me répondiez, rien ne sera changé aux -conclusions de mon rapport. Dans deux jours, à midi, vous serez -définitivement réformé. Mais je veux savoir si la science a tort, si les -indices qui m’ont fait croire que vous simuliez la cécité m’ont trompé. -Vous répondrez? - ---Oui, fit l’homme de la tête. - ---Je vous demande donc si vous êtes aveugle. - -Alors Dieutegard se leva. Il souriait de plus en plus, indiciblement -fier, victorieux. Faisant deux pas, il prit, d’un geste sec et précis, -sur la table du serpent-major, un petit livre à couverture bleue que le -médecin reconnut d’un coup d’œil: c’était la «Théorie du Service -intérieur des Troupes d’infanterie». Et l’ayant ouvert à la première -page il lut sans hésiter, d’une voix froide: - - PRINCIPES GÉNÉRAUX DE LA SUBORDINATION - - _La discipline faisant la force principale des armées, il importe que - tout supérieur obtienne de ses subordonnés une obéissance entière et - de tous les instants; que les ordres soient exécutés littéralement, - sans hésitation ni murmure; l’autorité qui les donne en est - responsable, et la réclamation n’est permise à l’inférieur que - lorsqu’il a OBÉI._ - ---Assez! dit le docteur Roger. - - --... _Tout militaire_, poursuivit Dieutegard, _doit en toute - circonstance, soit de jour, soit de nuit, même hors du service, de la - déférence et du respect à ses supérieurs des armées de terre et de - mer, quels que soient l’arme et le corps auxquels ils appartiennent_. - -L’aveugle, le faux aveugle, dont la figure pâle éclatait maintenant -d’une quasi-insolence, voulut continuer à lire; mais le major Roger -l’interrompit d’un air si naturellement fier qu’il s’arrêta. - ---Ce n’était pas le chef, qui vous interrogeait, fit le major, c’était -un homme comme vous, qui vous a donné sa parole de ne jamais se souvenir -de ce que vous avoueriez. Il ne faut pas lui rendre son serment trop -rude; parce que... parce que c’est lâche. - -Les yeux de Dieutegard devinrent humides. - ---Je vous demande pardon, fit-il d’une voix changée, sincère et -triste,--une voix vivante. C’est une faiblesse que je ne devrais pas -avoir, mais _je ne peux pas_ supporter l’idée de passer pour un -lâche!... Tout à l’heure, le filet pouvait casser, et vous avez risqué -ou laissé risquer cela, avouez-le, beaucoup moins pour satisfaire votre -curiosité scientifique que pour me vaincre. Mais vous étiez _presque -sûr_ qu’il ne casserait pas. Moi, c’est la même chose. Si tout le monde -faisait comme moi, et en France seulement, sans que mon exemple fût -suivi ailleurs, la France pourrait être envahie. Mais le risque me -paraît si peu probable que j’ai le droit de le négliger. Et, après tout, -si j’ai pu échapper à la servitude militaire, c’est au péril de ma vie. - ---Ah! fit Roger ironiquement, c’est un grand courage! Et si l’événement -que vous ne voulez pas prévoir arrive, vos compatriotes auront à -défendre la vie que vous avez prudemment économisée, et celles de vos -pareils. Et dire que la France est aujourd’hui le seul pays où les lois -et les mœurs permettent de tout dire, de tout penser, de tout écrire! le -seul où, sans perdre sa place et crever de faim, on puisse nier Dieu, -non pas dans de gros bouquins que personne ne lit, mais dans des papiers -d’un sou! le seul où n’importe qui prend le droit impunément d’engager -le troupeau des hommes à vivre sans maître et sans lois--sans maître, et -sans lois, ce troupeau qui n’a pas une pensée à lui: la bonne -blague!--le seul où tout ce qu’on aventure, à outrager les juges et les -chefs, les juifs et les chrétiens, la postérité et les ancêtres, les -étrangers et les fils du sol, les pauvres et les riches, les rêveurs -d’un avenir d’égalité heureuse, et les voyageurs fatigués qui se sont -couchés au pied d’une haie et ne veulent plus qu’on y touche,--le seul -où tout ce qu’on aventure, je vous dis, c’est d’être décoré! Ah oui! une -belle patrie, la vraie patrie pour un anarchiste! Et ça vous est égal -qu’on la détruise! Où iriez-vous _après_? - ---Alors, dit Dieutegard, pourquoi est-ce vous qui voulez la défendre? - ---Pourquoi? fit Roger. Eh bien! même pour ça! Pour qu’elle désorganise -dans l’univers ce qui reste à désorganiser. Et puis pour les vérités, -pour les possibilités de vérités qui bouillonnent dans cette chaudière! -Parce que nous sommes les gardiens d’un alambic dont peut-être il ne -sortira rien, mais peut-être la pierre philosophale! Et parce que c’est -le pays, je crois, où l’on pense le moins platement. - ---Et si mon acte était _aussi_ un ingrédient pour votre alambic? demanda -Dieutegard. - -Le major Roger ne répondit pas. - -Un instant, qui fut très court, ces deux hommes eurent l’idée de -s’ouvrir plus profondément leur âme, de s’avouer mutuellement le doute -profond que laissent toujours, dans une âme juste, les arguments de -l’adversaire. Et le même retour de pensée arrêta leur voix: A quoi bon? -Lorsqu’on est d’un camp, il faut rester de ce camp. Sans quoi l’on n’est -rien, qu’un dilettante. Et alors à quoi sert-on? - - -FIN - - - - -TABLE - - - RAMARY ET KÉTAKA 1 - BARNAVAUX, GÉNÉRAL 95 - RUY BLAS 149 - BARNAVAUX, HOMME D’ÉTAT 175 - LA PRÉCAUTION INUTILE 187 - KIDI 201 - LE DIEU 215 - LA VENGEANCE DE MADAME MURRAY 229 - LES CHINOIS 253 - L’AVEUGLE 303 - - - - -ÉMILE COLIN ET Cie--IMPRIMERIE DE LAGNY--18158-5-09. - -E. GREVIN, SUCCr - - - - -DERNIÈRES PUBLICATIONS - -Format in-18 à 3 fr. 50 le volume - - - ADOLPHE ADERER vol. - Le Drapeau ou la Foi? 1 - L’AUTEUR DE «AMITIÉ AMOUREUSE» - et JEAN DE FOSSENDAL - L’Amour Guette 1 - RENÉ BAZIN - Mémoires d’une vieille fille 1 - GEORGES BIZET - Lettres de Bizet 1 - RENÉ BOYLESVE - Mon Amour 1 - GUY CHANTEPLEURE - La Folle Histoire de Fridoline 1 - PIERRE DE COULEVAIN - Au Cœur de la Vie 1 - MAURICE DARIN - La Ville Tumultueuse 1 - GRAZIA DELEDDA - Le Fantôme du Passé 1 - ÉMILE FABRE - Les Vainqueurs 1 - ANATOLE FRANCE - L’Ile des Pingouins 1 - LÉON FRAPIÉ - M’ame Préciat 1 - GÉRARD D’HOUVILLE - Le Temps d’aimer 1 - HANS VON KAHLENBERG - En marge du Gotha 1 - HUGUES LAPAIRE - Les Accapareurs 1 - JULES LEMAITRE - Jean Racine 1 - PIERRE LOTI - La Mort de Philæ 1 - CAMILLE MAUCLAIR - L’Amour tragique 1 - COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES - Les Éblouissements 1 - FRANCIS DE MIOMANDRE - Le Vent et la Poussière 1 - ÉMILE NOLLY - Hiên le Maboul 1 - ANGELO NEUMANN - Souvenirs sur Richard Wagner 1 - ERNEST PSICHARI - Terres de Soleil et de Sommeil 1 - GASTON RAGEOT - Un Grand Homme 1 - G. RÉVAL - Les Camp-Volantes de la Riviera 1 - H. SUDERMANN - Parmi les Pierres 1 - MARCELLE TINAYRE - L’Amour qui pleure 1 - LÉON DE TINSEAU - Sur les Deux Rives 1 - JEAN-LOUIS VAUDOYER - L’Amour Masqué 1 - HENRY VIGNEMAL - Le Fruit Défendu 1 - JEAN VIOLLIS - Monsieur le Principal 1 - COLETTE YVER - Princesses de Science 1 - - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SUR LA VASTE TERRE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Sur la vaste Terre</span></p> -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Pierre Mille</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: January 25, 2022 [eBook #67245]</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p> - <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</p> -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>SUR LA VASTE TERRE</span> ***</div> -<p class="c large">PIERRE MILLE</p> - -<h1><span class="small">SUR</span><br /> -LA VASTE TERRE</h1> - - -<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br /> -CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br /> -3, <span class="xsmall g">RUE AUBER</span>, 3</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em">Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, -y compris la Hollande.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch1">RAMARY ET KETAKA</h2> - - -<p>La maison que louait aux étrangers le -docteur Andrianivoune était à Soraka, faubourg -de Tananarive, au-dessus du lac -Anosy. Un ménage français l’avait habitée -jadis, et s’y était sans doute aimé : deux -pièces, tendues de délicates perses roses, -indiquaient encore d’anciens raffinements, -le passage d’une jeune Européenne dont les -yeux et les doigts s’étaient distraits et charmés -à orner la passagère demeure que lui -donnait l’exil. Dans le jardin, des rosiers -moussus achevaient de s’ensauvager et de -mourir, des caféiers non taillés ne portaient -plus de graines ; mais les lilas du Japon -avaient crû, hauts à présent comme les -ormeaux de nos contrées ; des pêchers en -plein vent formaient une bruissante broussaille, -qui se heurtait aux vieux murs.</p> - -<p>Au-dessous, c’était le lac creusé par le roi -Radame, à l’époque même où il voulut raser -la montagne de Dieu, l’Ambohi-dzanahare -stérile, qui offusquait ses regards de despote. -La nappe d’eau, tranquille, presque -ronde, brillait doucement dans l’air léger, -puis fusait plus loin, par des arroyos et des -mares, jusqu’à la grande plaine de l’Ikopa, -dont les rizières sans limites ondulaient en -vagues lustrées. Et au milieu de cet océan -de verdure plate, lumineuse et joyeuse, — miracle -ridicule et symbole de conquête, — se -dressait la cheminée de la briqueterie -Ourville-Florens.</p> - -<p>C’est dans cette maison que nous vivions, -mon ami Galliac et moi. Ce soir-là le -soleil, derrière les monts de l’horizon occidental, -glorifiait les choses et faisait battre -le cœur. On buvait l’air comme un vin généreux ; -les maisons, les arbres, les hommes, -les grands troupeaux de bœufs pris sur -les Fahavales, et que des soldats sénégalais, -débraillés et superbes, poussaient aux routes -montantes, tout se poudrait d’une poussière -où dansaient des grains d’or, des -grains de diamant, des grains de topaze -et de rubis : et Tananarive entière, dressée -dans la lumière heureuse, avec ses plans -rapprochés, mêlés, confondus, avait l’air -d’une peinture japonaise étalée sur un -écran diapré. Parfois, un indigène, forme -vague en lamba blanc, traversant la route -inférieure, s’inclinait pour saluer le vazaha -victorieux. Des cloches chrétiennes marquaient -les offices et les heures, des clairons -chantaient ces notes longues et tristes -si souvent entendues très loin, là-bas, -en France ; d’innombrables chiens roux aux -oreilles droites aboyaient d’une façon sauvage : -et dans tout cela, il y avait à la fois -désaccord et séduction.</p> - -<p>… Tout à coup des rires éclatèrent, les -rires de deux voix très jeunes qui s’entrechoquaient, -montaient l’une sur l’autre, -s’arrêtaient pour repartir encore, et Kétaka -bondit hors de la pièce que je lui avais -attribuée comme gynécée, criant d’un air -triomphal :</p> - -<p>— J’en ai pris un, j’en ai pris un !</p> - -<p>Au bout d’un fil blanc terminé par une -épingle recourbée s’agitait un infortuné -poisson rouge. Telle était, depuis une heure, -la frivole occupation de mon amie malgache. -Son esclave avait été avec une nasse prendre -des cyprins dans le lac dont, par instant, -ils venaient par milliers empourprer la -surface. Kétaka avait mis ces poissons rouges -dans un seau de toilette, et jouait à les -repêcher, avec un beau sang-froid. Sa sœur -Ramary, épouse quasi légitime de Galliac, -l’avait imitée, assise en face d’elle. C’était -un concours de pêche à la ligne. Mon -ménage avait eu l’honneur de la victoire, -Kétaka venait de prendre le dernier des -cyprins.</p> - -<p>Elles se tenaient maintenant toutes deux -devant moi, crispant légèrement sur le -plancher de la varangue les orteils de leurs -pieds nus. Ramary prit à pleines mains sa -natte de cheveux noirs, un peu rudes, mais -très lisses, et la jeta en avant sur son -épaule et sa gorge, en disant :</p> - -<p>— Ramilina, tu n’as pas l’air content de -ce qu’on joue avec les <i>hazandrano-mena</i>, les -bêtes rouges qui nagent pour manger. Dis -un peu, tu n’es pas content parce que c’est -des bêtes françaises ?</p> - -<p>— C’est des bêtes chinoises, Ramary, et tu -n’entends rien à la géographie, répondis-je.</p> - -<p>— J’ai appris la géographie à l’école d’Alarobia -chez monsieur Peake, qui est un -vazaha d’Amérique. Mais je sais aussi l’histoire -des hazandrano, et toi, tu ne la sais -pas. Il y avait monsieur Laborde, le vieux -qui est mort, le mari de la reine Ranavalona-la-Méchante, -morte aussi il y a longtemps. -Ils se sont mariés dans le jardin de -monsieur Rigaud, en bas, près du lac. Tous -les Malgaches connaissent cela. Ce sont les -« monpères » jésuites qui ont fait le mariage. -Ils ont dit que c’était mieux… Alors monsieur -Laborde est allé <i>andafy</i>, sur les infinis -de l’eau sainte, la rivière qui n’a qu’un -bord, et qui mène chez les blancs. Et il est -revenu, et il a rapporté une chose toute -ronde, en verre, avec de l’eau dedans et des -poissons rouges qui mangeaient des grains -de riz en ouvrant la bouche comme ça : -aouf ! aouf ! La reine les aimait beaucoup, -et elle en a fait mettre dans le lac sacré. -Ils étaient si gauches et ils avaient l’air si -bête ! Eh bien, Ramilina, ils sont descendus -dans toutes les rivières, et ils ont mangé -tous les autres poissons, excepté l’anguille, -qui n’est pas un poisson, puisque c’est un -serpent, et l’écrevisse qui était trop dure.</p> - -<p>Les deux sœurs avaient la tête pleine -d’histoires, et se passionnaient à les conter. -Ramary et Kétaka après avoir passé par les -mains des quakers, ne s’étaient faites catholiques -qu’au moment de la conquête française, -avec une docilité pleine d’ironie, d’indifférence -et de respect étonné et dédaigneux -pour les sympathies des vainqueurs. Mais, des -<i>tenysoa</i> — c’est-à-dire des petits traités religieux -et moraux des écoles protestantes, — elles -n’avaient rien retenu que des hymnes, -des cantiques, et une connaissance littérale -assez approfondie de l’Écriture ; quant aux -mystères, elles s’en inquiétaient peu, bien -qu’elles fussent restées charmées du tour -légendaire de la Bible et des Évangiles. -D’ailleurs elles préféraient encore de beaucoup -aux livres saints le recueil des contes -et traditions malgaches du Norvégien Dahle. -Durant des heures, le soir, elles le lisaient -à haute voix, en mélopaient les chansons, -des chansons aux vers courts, aux assonances -longues et bizarres. Surtout l’histoire -de Benandro les faisait beaucoup pleurer, -Benandro, le bel adolescent qui mourut -loin de son père et de sa mère, en des pays -de fièvre et de faim, et dont un esclave -fidèle, Tsaramainty, le beau noir, rapporta -les pieds et les mains coupés afin qu’on -pût lui offrir les funérailles sacrées, et que -son fantôme habitât avec les fantômes de -ses ancêtres, dans le tombeau fait de lourdes -pierres non taillées, où les morts dorment -ensemble, couchés sur des dalles, en des -lambas tissés d’une incorruptible soie.</p> - -<p>J’avais rendu le recueil, qui ne m’appartenait -point, à son propriétaire, mais Ramary -et Kétaka le savaient par cœur et mieux -que par cœur. Dans ces légendes elles introduisaient -de nouveaux éléments : Benandro -avait vécu près de chez elles, des vazahas -l’avaient emmené, des officiers au casque -blanc l’avaient fusillé « parce qu’il avait fait -quelque chose de fou ». Ainsi ces petites -filles avaient des imaginations d’enfant, et -d’enfant appartenant à une race rapprochée -encore des origines de l’humanité. Dans -leur langue, une langue non déformée de -peuple jeune, le soleil se dit « l’œil du -jour », la lune, « la chose en argent », et -tandis qu’elles me parlaient, avec leurs -larges yeux de bonté animale, leurs gestes -menus et nobles, et les voiles blancs où leur -corps était libre, je pensais à Homère et à -Nausicaa.</p> - -<p>Cependant je m’appliquai à leur dire, un -peu trop gravement, que si les poissons -rouges étaient des bêtes françaises, ce n’était -pas une raison pour les martyriser, qu’on -ne pêchait pas dans un seau de toilette -quand on était bien élevé, et que pour les -punir nous ne leur donnerions pas de -souliers pour aller à la procession de la -Vierge.</p> - -<p>Ramary pinça les lèvres, décrocha le -poisson rouge de son fil, et le jeta à un -chat blanc, qu’on avait depuis quinze jours -attaché par une corde à la balustrade de la -varangue, sous prétexte de l’habituer à la -maison. Cette précaution l’avait rendu tout -à fait sauvage.</p> - -<p>Pour Kétaka, elle boudait. C’était une -femme convaincue de son mérite, et qui -n’admettait point la possibilité d’un reproche. -Au fond, j’étais dans mon tort. Nos -amies ne sortaient du gynécée, étant des -personnes convenables, qu’à de rares intervalles -et par autorisation expresse. Au moins -il leur fallait permettre quelques distractions. -Je compris mon erreur. Trop digne, -ou trop gauche, pour faire des excuses, -j’envoyai mon <i lang="en" xml:lang="en">boy</i> chercher au lac de nouvelles -victimes…</p> - -<p>… C’est ainsi que nous vivions, gais -comme des enfants un jour d’école buissonnière, -depuis qu’en une chasse dans les -marais d’Antsahadinta, la mystérieuse volonté -du destin nous avait fait rencontrer -des épouses.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Ils s’étaient faits si gentiment nos mariages. -Nous n’y pensions pas ! Seulement -un jour la reine — hélas ! que ces choses -sont loin : alors, il y avait une reine ! — nous -avait demandé si nous aimerions à -tuer des <i>arosy</i>. Et l’<i>arosy</i> n’est rien de moins -qu’une oie sauvage, et l’oie sauvage est un -beau gibier. Nous avions dit : « oui » d’enthousiasme. -Et dès le lendemain, munis -d’une belle lettre pour les officiers de son -domaine, lourds de cartouches, le fusil à -l’épaule, nous voguions en pirogue sur le -vivier royal d’Antsahadinta.</p> - -<p>… C’était un large étang, aux eaux grises -et calmes, encombré de joncs secs qui craquaient -sous la poussée des pirogues. Au -centre l’eau plus profonde apparaissait, -débarrassée des joncs ; mais des lotus bleus, -par milliers, y avaient fleuri, ouverts -comme des yeux tendres au milieu des -feuilles rondes qui les enveloppaient. Le -cercle des collines, plus loin, brûlait de ce -rouge uniforme des hauts plateaux de la -terre malgache, un rouge éternel et rude -dont on a la sensation alors même que des -végétations le recouvrent.</p> - -<p>Au-dessus de nos têtes, le ciel était plein -du vol angulaire des oiseaux de marais, — les -grandes oies sauvages, les canards pareils -à ceux de nos contrées, les <i>tsiriris</i> au cri -lamentable. Ils s’étaient levés tous ensemble -au premier coup de fusil, tournoyant en tel -nombre, avec un tel élan, qu’on entendait -l’air sonner et frémir, malgré la hauteur, -des coups de leurs ailes nerveuses ; et celle -vibration perpétuelle, ces cris longs et désolés -changeaient ce paysage froid, lui donnaient -de la vie en lui laissant toute sa -tristesse.</p> - -<p>Les piroguiers malgaches pagayaient doucement, -avec des gestes souples, comme s’ils -eussent voulu ramper sur les eaux plates. -Ils apercevaient des bêtes que je ne voyais -pas, les montraient de leurs yeux brillants, -sans quitter des mains la courte rame qui -fendait la profondeur du lac dormant.</p> - -<p>— Canard… tsiriri… oie sauvage… là, -entre ces deux bouquets de roseaux ! fais -aboyer ton fusil, monsieur le vazaha !</p> - -<p>Dans une espèce de bassin en miniature -toute une famille de petites sarcelles exotiques -apparut, nageant avec une prudence -inquiète, les becs de corail rose tournés à -droite, et je lançai mes deux coups de fusil, -avec la rage, avec la cruauté du chasseur -maladroit qui assassine au posé.</p> - -<p>Trois d’entre elles s’affaissèrent, inertes, -surnageantes, tachant la surface claire de -l’or, du blanc, du vert neuf et métallique -de leurs plumes. D’autres oiseaux jaillirent -de la forêt des plantes lacustres : une oie -sauvage, tirée très haut, tomba avec un -bruit énorme, éclaboussant les eaux, et -resta toute droite, vivante encore, horrible, -avec un œil crevé et une aile brisée. De -belles aigrettes blanches s’envolèrent lourdement, -pareilles, sous le soleil qui mourait -à l’ouest, à des voiles de navire arrachées -par le vent. Un grand aigle pêcheur, -gris d’argent, monta lentement, comme plaqué -sur le profil d’une colline chauve qui -s’assombrissait dans le soir survenu.</p> - -<p>— Il est blessé !</p> - -<p>Il prenait son essor, simplement, et bientôt -plana dans une immobilité sublime, -attendant le départ des hommes pour se -repaître des blessés, qu’il devinait tapis -sous la chevelure emmêlée des herbes.</p> - -<p>— Galliac, criai-je, on part : je n’y vois -plus !</p> - -<p>Et nos deux embarcations rejoignirent -la terre.</p> - -<p>Un indigène nous salua, d’une magnifique -et pourtant servile inflexion d’échine, son -chapeau de paille de riz balayant le sol. -Il y avait douze heures qu’il attendait, immobile -et debout. C’était Rainitavy, gouverneur -d’Antsahadinta, avec les cadeaux que -ses fonctions lui faisaient un devoir de nous -offrir, puisque nous étions des vazahas d’importance, -annoncés par la reine. Des indigènes -portaient dans leurs bras ou sur leurs -épaules des paniers remplis d’un riz blanc -comme des grains d’ivoire ; des poules attachées -par les pattes criaient la tête en bas ; -un mouton brun bêlait, et ses cornes qui, -par pompe, avaient été dorées, brillaient -dans l’obscurité, pareilles à de grands coquillages -lumineux. On mit ces choses -devant nous, respectueusement, et tout à -coup nos porteurs firent un bond, se jetèrent -sur une muraille verdoyante de cannes à -sucre fraîchement coupées, dont les verdures -lancéolées bruissaient avec douceur : c’était -leur part, la friandise naturelle dont le jus -grise un peu, soutient dans les longues -marches. Leurs mâchoires avides commencèrent -de broyer.</p> - -<p>Et des débris de la muraille effondrée -sortirent deux petites filles de quatorze et -de seize ans, aux yeux tranquilles, les dernières -nées de Rainitavy.</p> - -<p>— Ramatoa Mary, Ramatoa Kétaka ! dit -Galliac qui les connaissait.</p> - -<p>Il les embrassa sans façon, et leur bouche -se mit à sourire. Leurs orteils nus griffaient -légèrement le gazon court et dur, elles cambraient -les reins et, leurs lambas s’étant -ouverts, on vit un instant la pointe de leurs -seins jeunes. Alors elles se voilèrent d’un -geste sans embarras, comme une Européenne -ferme un manteau. Elles étaient flattées -d’avoir été appelées <i>ramatoa</i>, qui est une -façon magnifique de dire : madame, ou mademoiselle. -En général on emploie simplement -la syllabe <i>ra</i>, qui reste accolée au -nom. Dans l’intimité, cette syllabe tombe ou -est maintenue, suivant l’euphonie des noms, -ou le caprice des parents et des amis.</p> - -<p>— <i>Tsarava tompokolahy ?</i> Te portes-tu bien, -mon seigneur ?</p> - -<p>Chacune avait tourné la main, du dedans -au dehors, bizarrement, pour cette politesse -rituelle. Nous partîmes et, d’une marche -adroite et souple, elles nous précédèrent -jusqu’au village. Rainitavy, leur père, tenait -une lanterne, et se retournait parfois avec -une courtoisie noble, pour nous éclairer.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>… La nuit était tombée. L’air très froid -entrait par la porte de notre case restée -ouverte, et Ramary, avec sa sœur Kétaka, -jouait à tirer des plumes au gibier mort -étendu par terre.</p> - -<p>— Kétaka, lui dis-je gaiement, tu vas -passer la nuit avec moi, dans la case ?</p> - -<p>Elle secoua la tête :</p> - -<p>— Je ne suis pas une petite coureuse. -A Tananarive, les filles font <i>mitsangan-tsangana</i> -(ont beaucoup d’amants). Razafinandriamanitra -est une petite coureuse. Cécile -Bazafy est une petite coureuse, et Rasoa, et -Mangamaso, et Ramaly (Amélie). Ici ce n’est -pas la même chose.</p> - -<p>Et réfléchissant une minute :</p> - -<p>— Ici, c’est trop petit… On le dirait au -« monpère » jésuite. Et il fait des histoires -du haut d’une boîte, dans la chapelle. Vous -viendrez à la messe demain ; il nous gronde -quand nous n’emmenons pas les vazahas à -la messe.</p> - -<p>— Quel âge as-tu ? dit Galliac.</p> - -<p>— Je suis née un an avant la grande -guerre où les Hovas ont battu les Français.</p> - -<p>Elle disait cela sans pose, sans fierté, -comme l’expression d’une vérité incontestable, -faisant allusion au bombardement -infructueux de Tamatave par notre flotte en -1885.</p> - -<p>— Kétaka, dit Galliac, j’ai l’honneur de -t’apprendre que, depuis, le général Duchesne -a pris Tananarive.</p> - -<p>Mais Kétaka secoua la tête :</p> - -<p>— Ce n’est pas le général Duchesne qui a -pris Tananarive, c’est le <i>Kinoly</i>, l’ogre mort -qui fait des morts, celui qu’on n’a jamais -vu, parce que, lorsqu’on l’a vu, on n’est -plus jamais, jamais un vivant, à moins de -connaître l’herbe qui charme, l’herbe qui -pousse sur les vieux tombeaux, et que les -sorciers coupent en dansant… Quand les -Français sont venus sur la côte de l’ouest, -on l’a entendu rire trois nuits de suite dans -le bois sacré d’Ambohimanga : il a des mâchoires -de crocodile, son rire claque contre -ses dents. Rafaralahy, mon frère, qui couchait -près des tombes, s’est caché la tête -pour ne pas le voir… Le Kinoly est descendu, -il est allé au-devant des Français. -Ils avaient débarqué plus de cent mille, des -Français blancs, des Français noirs, qui -viennent d’Afrique, des Français jaunes, -très laids, qui sont des <i>Arabous</i>, et qui -vivent sans femmes. Et tous grimpaient -avec de gros fusils à roulettes, des mulets, -des choses qui devaient monter en l’air -comme des oiseaux, et du vin plein de -grandes jarres. Ils jetaient des ponts sur les -fleuves, coupaient les montagnes pour faire -passer les voitures de fer : et ils riaient au -soir tombé, couchés dans les maisons de -toile. Le Kinoly est arrivé dans la grande -plaine sakhalave. C’était de l’herbe, et encore -de l’herbe, pas de riz, pas de cannes à sucre, -pas de manioc. Les bœufs à bosse fuyaient -devant l’ombre-qui-marche-toujours. Et l’ombre -vint au premier des <i>miaramila</i>, des -soldats. On ne voyait pas sa figure de crocodile, -elle était cachée dans un grand lamba. -Seulement ses yeux étaient rouges comme -du sang dans un charbon. Il glissait avec -douceur à côté des soldats, penchant la tête -comme un mendiant. Et le <i>miaramila</i> français -lui dit :</p> - -<p>« — Mendiant, tu as les ongles bien -longs !</p> - -<p>» Le Kinoly tira ses griffes et dit :</p> - -<p>» — Ils ont poussé dans la terre.</p> - -<p>» Puis il entr’ouvrit son lamba. Et le <i>miaramila</i> -français lui dit :</p> - -<p>» — Comme tu as le ventre creux !</p> - -<p>» — C’est qu’il a pourri dans la terre.</p> - -<p>» Et le <i>miaramila</i> lui dit encore :</p> - -<p>» — Tes yeux sont bien rouges.</p> - -<p>» Alors le Kinoly prit son linceul à -pleines mains, le jeta, et dit :</p> - -<p>» — Regarde.</p> - -<p>» Il n’avait pas d’yeux, mais deux trous -avec du feu dedans, et de la viande morte -sur les os de sa face.</p> - -<p>» Les soldats devinrent tout pâles, la -fièvre les prit et ils moururent.</p> - -<p>» Le Kinoly descendit encore, il regarda -les <i>Arabous</i>, il regarda les hommes bleus -que vous avez fait venir de l’autre côté de -l’Afrique, les officiers blancs vêtus de blanc. -Il marchait au milieu d’eux, les réveillait -la nuit, les arrêtait dans leurs repas, posait -la main sur la croupe de leurs mulets. Et -quand ils avaient vu cette goule morte qui -fait mourir, ils pâlissaient et ils mouraient. -Il en périt dans le sable, il en périt dans la -terre rouge, il en périt dans les rivières : le -Kinoly se réjouissait de la mauvaise odeur, -et jouait avec les mouches… Cela dura deux -cours de lune, et, après, tous étaient -morts.</p> - -<p>» Alors le Kinoly remonta vers Tananarive -parce qu’il voulait voir Raini-laiarivony, -le premier ministre, mari de la reine. -Le vieil homme dormait sur un beau lit de -cuivre, en une des chambres de son palais, -au sein de ses grandes richesses. Il avait bu -du vin à son repas du soir, les « symboles-de-la-longueur-du-jour, » -les pendules en or -et en verre, battaient contre le mur tendu -d’un beau papier sur lequel étaient peints -des batailles, des jardins, des gens en pirogue -qui s’embrassaient ou jouaient des musiques, -il y avait des vases en faïence peinte -sur les étagères, et tout cela venait d’Europe.</p> - -<p>» La lune entrait par la fenêtre et l’on -voyait que le dormeur était plein d’âge, car -ses doigts tremblaient tout doucement sur le -drap blanc, pendant son sommeil. L’Ombre-qui-marche-toujours -lui frappa l’épaule et -lui dit :</p> - -<p>» — Raini-laiarivony, fils de Rainiary, je -viens te chercher. J’ai fait mourir tous les -Français. Maintenant, c’est ton tour. Tu es -vieux, suis-moi de bonne volonté.</p> - -<p>» Mais celui qui était tout-puissant alors -à Madagascar s’éveilla sans rien craindre, et -regarda le Kinoly sans mourir, car il avait -l’herbe qui charme.</p> - -<p>» — Je ne te suivrai pas du tout, pas -du tout, ô méchant !… Le souffle de la vie -est doux, et j’aime encore ma puissance, -mes palais, mes troupeaux de bœufs et le -quotidien salut de mes esclaves. Je suis au-dessus -de toi et tu peux t’en aller.</p> - -<p>» Le Kinoly ne répondit rien. Il retourna -dans la plaine sakhalave. Les morts français -y dormaient toujours dans les broussailles, -dans les sables et dans les rivières ; d’autres -s’étaient pendus aux arbres, épouvantés de -la tristesse des choses, et des conducteurs -de mulets, tombés avec leur bête au moment -où tous deux en même temps se penchaient -pour boire, perdaient la chair de -leurs os dans les ruisseaux salis.</p> - -<p>» L’Ombre les toucha tous du doigt et leur -dit :</p> - -<p>» — Levez-vous !</p> - -<p>» Et tous se levèrent. Les mulets hennirent -comme au réveil quand les clairons -sonnent, et piétinèrent sur l’herbe. Les -hommes prirent leurs fusils, les officiers -tirèrent leurs sabres, ils se coupèrent des -bâtons, gravirent les Ambohimena, coururent -vers Tananarive. Alors le premier ministre -dit :</p> - -<p>» — L’Ombre m’avait donc menti. Les -voilà qui viennent, ces diables !</p> - -<p>» La reine fit un grand kabary, et les <i>miaramila</i> -malgaches allèrent à la rencontre des -Français. Et ils étaient courageux, les Malgaches ! -Est-ce qu’ils avaient eu peur contre -les Betsimisaraka et les Bares ? Est-ce qu’ils -ont peur, maintenant, les Fahavales ? J’en -ai vu fusiller un l’autre jour, et ses -lèvres étaient moins pâles que les tiennes -maintenant, ô Ramilina, le jour qu’on l’a -mené au poteau. Mais, quand ils arrivèrent -devant les Français, Ramasombazana qui les -commandait devint gris de terreur, et ses -dents claquèrent. Ce n’étaient pas des -hommes, ces Français, c’étaient des Kinoly ! -Ils n’avaient pas d’yeux, mais des trous -pleins de flammes, et de la chair décomposée -et verte sur les os. On voyait le jour à travers -leur ventre creux, des griffes leur sortaient -des mains, et leurs mâchoires s’ouvraient -comme la mâchoire des cadavres qu’on -déterre. Ils marchaient vite, vite, leurs -pieds ne faisaient pas de bruit, leurs fusils -ne fumaient pas et tuaient comme la foudre… -Ramasombazana jeta son chapeau à -plumes, jeta son sabre et s’enfuit. Les soldats -jetèrent leurs armes et s’enfuirent. Et -les Français-cadavres continuaient d’approcher, -ils grimpaient les côtes, ils redescendaient -dans les vallées, les murs s’effondraient -quand ils les touchaient du doigt, -et puis, leurs regards rouges, leurs faces -mortes… Le vieux, le premier ministre, qui -avait épousé trois reines, se mit à pleurer, -parce que le Kinoly avait vaincu.</p> - -<p>» Et il rendit Tananarive aux ombres. »</p> - -<hr /> - - -<p>Kétaka avait terminé son histoire. Elle -l’avait dite accroupie sur les talons, sans un -geste, avec volubilité, dans une langue surannée -que je comprenais mal, et que Galliac -traduisait par instants.</p> - -<p>Sa sœur Ramary cria :</p> - -<p>— Kétaka est une grande menteuse ! Elle -invente des histoires tous les jours. C’est -vrai qu’il y a des Kinoly, et je sais même -les endroits où ils habitent, près des grosses -pierres. Mais ce ne sont pas eux qui ont -pris Tananarive. Ils sont vivants, les vainqueurs -de la ville. Sary Bakoly, mon autre -sœur, en a épousé un, le lieutenant Biret, -qui est à Moramanga, près de la grande -forêt.</p> - -<p>— Tu as une sœur qui s’appelle Sary -Bakoly, la statuette de terre cuite ? dit Galliac, -c’est un beau nom et elle doit être jolie.</p> - -<p>— Pas plus que moi, fit Kétaka.</p> - -<p>Elle sortit ses bras fins de dessous son -lamba, pencha la tête et apparut, petite, -grêle, frêle, presque blanche de peau, -comme le sont dans ce pays les filles de -race noble ; un peu de rose même apparaissait -à ses joues, et avec ses larges yeux très -noirs, ses dents superbes, qu’elle frottait -tous les jours de charbon et de cendre, -malgré sa figure trop large et trop grasse, -elle se savait digne d’être désirée entre celles -de son peuple… Un enfant, une femme, un -animal, on pensait tout cela en pensant à -elle, et sans le vouloir, ensommeillé déjà, -je souriais en la regardant…</p> - -<hr /> - - -<p>Au ciel, la féconde poussière des astres -avait germé ; la voie lactée traversait la -profondeur bleu-sombre, si blanche, si clairement -visible qu’on l’eût prise pour un -immobile nuage. A un point donné elle bifurquait, -et l’une de ses branches se perdait, -s’évaporait graduellement dans l’infini -de l’ombre. Les grands arbres faisaient frissonner -leurs feuilles avec une douceur paternelle, -car les hauteurs qui dominent Antsahadinta -sont boisées, miracle de beauté et -de majesté dans l’aride Imerina. Et c’est -pour cela qu’elles sont saintes, comme les -onze autres collines couronnées de forêts où -les premiers rois hovas allaient entendre, -sous les grandes ramures, le frôlement d’invisibles -ailes, la passée dans le silence des -esprits vazimbas, premiers possesseurs de -la terre, vaincus et massacrés par les Hovas, -et, par une mystérieuse compensation, devenus -les démons protecteurs de leurs meurtriers. -Sous les entrelacs des branches, de -grands feux brillaient au loin, pareils à -des yeux hardis ; on entendait à travers les -espaces calmes, à intervalles mesurés, la -voix des veilleurs malgaches entretenant ces -feux, qui annonçaient par leur nombre et -leur position que tout était tranquille aux -alentours. Et dans les villages voisins, les -gardiens fidèles à leur poste, près des monceaux -de brousses incendiées, chantaient à -leur tour, dans la nuit, le même cri simple -et harmonieux.</p> - -<p>Nos deux nouvelles amies nous regardèrent -dresser les lits de camp, dérouler les -couvertures, et s’éloignèrent en silence. -Galliac assura la barre de bois qui fermait -la porte, et nous nous endormîmes. Sous -un auvent, presque en plein air, nos porteurs -s’étaient couchés, mêlés les uns aux -autres, étroitement serrés pour avoir moins -froid, car les nuits, à cette époque de l’année, -et sur ces hauts plateaux, sont aussi -fraîches que celles de nos automnes d’Europe. -Nous étions venus là malgré l’insurrection, -malgré les attaques incessantes des -Fahavales qui pillaient parfois les faubourgs -mêmes de Tananarive. « Il n’y a jamais rien -eu à Antsahadinta, m’avait affirmé Galliac, -et Rainitavy est un vieil ami. »</p> - -<p>Cependant, vers minuit, je crus entendre -le bruit de coups de feu lointains, et Rainitavy -nous réveilla. A trois lieues de là, -les Fahavales venaient d’attaquer et de -brûler Ambatomasina, dont les habitants -s’étaient enfuis jusqu’à nous. Quelques-uns -entrèrent dans la case, tout tremblants encore. -Les ennemis étaient tombés sur le -village, trois cents peut-être, avec des zagaies -et deux fusils seulement ; mais eux, les -pauvres gens, n’avaient rien pour se défendre : -le gouvernement français leur avait -pris leurs armes. Ils dressaient leurs mains -jaunes, humides de sueur froide : « Veux-tu, -ô vazaha, que nous combattions avec -nos poings ? — Et le gouverneur d’Ambatomasina, -un vieillard aux cheveux tout -blancs, pleurait sa maison en flammes ; sa -belle maison où il y avait des chaises cannées -à filets d’or, des papiers de tenture où l’on -voyait des Français sabrant des Arabes dans -un paysage de palmiers verts, et des vitres -aux fenêtres ! Il l’avait construite, sa demeure, -avec le fruit des patientes rapines -exercées sur ses administrés, mais il leur -assurait pourtant — mieux que nous ! — un -semblant de justice et de police. On ne -pillait point du temps de ce prétendu voleur, -et la longue accoutumance qu’ils -avaient des abus d’un gouvernement sorti -d’eux-mêmes, adapté à leur génie, empêchait -les Malgaches de sentir leurs maux. Tous -maintenant, ruinés, réunis par un commun -désastre, regardaient avec inquiétude, et avec -un dernier espoir, ces blancs qui les avaient -asservis sans les protéger : nous ne pouvions -rien.</p> - -<p>Une crainte nous venait d’être attaqués -nous-mêmes sur cette colline, dans ce village -isolé, d’être livrés par notre ami Rainitavy, -de devenir la rançon du village, qui -pouvait être brûlé comme le voisin, s’il -tentait de résister. Rainitavy, cependant, -n’y pensait pas : il était partagé entre le -respect que nous lui inspirions encore, -et la peur qu’il avait des Fahavales. Kétaka -et sa sœur pleuraient. C’est ainsi -que le reste de la nuit s’écoula. Nous avions -deux fusils de guerre, emportés par précaution. -Nos armes de chasse et deux revolvers -furent placés entre les mains de ceux -de nos porteurs en qui nous avions le plus -de confiance. Après quoi, il n’y avait plus -qu’à monter la garde. A l’est, Ambatomasina -brûlait comme une vaste meule, rougissant -de ses flammes tout un pan de l’horizon. -Cette clarté même nous rassurait : les -hommes du poste français le plus proche -allaient certainement accourir, et, dans cette -espérance, nous tenions ardemment nos regards -sur la pente noire qui dévalait devant -nous. Un étrange sentiment nous étreignait -l’âme, non pas la peur, mais la peur d’avoir -peur, l’angoisse de l’imprévu, de ce qu’on -ne voit pas, l’énervement quasi mystique -que tout homme ressent dans les ténèbres, -et qui le fait douter de son courage.</p> - -<p>L’aube revint. Nous commencions à rire -et à parler de marcher sur Ambatomasina. -A huit heures du matin, un peloton de -tirailleurs algériens arriva au pas de course, -et nous nous trouvions assez ridicules et -assez humiliés pour recevoir avec componction -la vigoureuse semonce du capitaine des -tirailleurs. Mais toute chose a deux côtés : -je songeais en moi-même que notre chétive -présence avait sauvé le village de notre ami -Rainitavy du sort de son voisin. Pourtant -le père de Ramary et de Kétaka demeurait -sombre : le malheur évité aujourd’hui devait -échoir le lendemain, ou dans quelques -jours ; il contemplait avec une résignation -morne le départ de ces Français qui avaient -été ses hôtes, et qui l’abandonnaient sans -armes à un ennemi presque créé par eux. -Peut-être aussi songeait-il à ses cachettes -d’argent, à des compromissions secrètes avec -les insurgés, à des négociations anciennes, -louches et nécessaires, qui le rassuraient, tout -en lui imposant de mystérieux devoirs :</p> - -<p>— Ramilina, Ragalliac, nous dit-il, je -reste ici puisque je suis gouverneur. Le -souffle de la vie est doux, mais nul ne peut -fuir sa destinée. Seulement, j’ai peur pour -mes deux filles. Les collines d’Antsahadinta -ne sont point pour elles une retraite sûre, -et je vous prie de les conduire chez leur -oncle Rainimaro, à Tananarive, quartier -d’Ambatovinaky.</p> - -<p>Et, ma foi, je criai :</p> - -<p>— Kétaka, petite Kétaka, si je t’emmène, -je te garde !</p> - -<p>Kétaka surveillait en cet instant, les lèvres -serrées, une esclave occupée à ficeler une -natte par-dessus un coffre en bois, son -unique bagage. Elle répondit sans embarras :</p> - -<p>— Oui, si tu n’as pas encore de femme -chez toi.</p> - -<p>Et c’est ainsi que je me fiançai après une -chasse au marais, un conte de vocératrice, -une veillée d’armes, et des inquiétudes qui -maintenant se résolvaient en une sorte de -joie exaltée. Le père s’inclina avec un simple -sourire de courtoisie. Il n’avait aucune illusion -sur ces mariages, toujours irréguliers, -rarement fidèles, des blancs avec les filles -de Madagascar ; pourtant il était heureux de -trouver un protecteur pour son enfant, qu’il -aimait, et peut-être pour lui-même. D’ailleurs, -l’idée de continence et de vertu n’est -point une idée malgache. La chasteté n’y -existe point, même comme préjugé, et la -liberté de la femme en amour égale la liberté -de l’homme : tradition antique léguée -à cette race par les Malayo-Polynésiens qui -peuplèrent Madagascar. Et de même qu’aux -terres océaniennes, d’où qu’ils viennent, les -enfants sont accueillis par la famille de la -mère, et toujours choyés.</p> - -<p>Comme le pays par lequel nous avions -passé pour venir n’était point sûr, nous -suivîmes les tirailleurs kabyles qui regagnaient -la route d’étapes habituelle, et, une -fois sur celle-ci, notre petite troupe se joignit -à l’escorte qui accompagnait le convoi -quotidien des marchandises.</p> - -<p>Après Alarobia, la caravane ne traversa -plus que des villages brûlés. On apercevait -de loin, du haut des innombrables collines -de terre rouge que nous gravissions tour à -tour, leur silhouette appauvrie, les maisons -en briques crues où le pignon demeurait -seul, veuf du toit effondré. Plus près, c’était -l’odeur de l’incendie récent, une âcre senteur -de paille grillée et fumante encore, de -terre recuite d’où l’humidité ressortait en -vapeurs chaudes. Entre les quatre murs des -habitations désertées, le chaume consumé -était tombé sur le sol même où avaient vécu -des familles, et, par-dessous les décombres, -les cendres de l’ancien foyer se distinguaient -encore, plus hautes, entassées au coin sacré -du nord-est, au milieu des jarres à eau, des -plats à cuire le riz, de toute une pauvre -vaisselle de terre rouge que le feu, par place, -avait flambée ou noircie. Les choses semblaient -d’autant plus désolées qu’elles avaient -un air vaguement européen. Des fenêtres -montraient encore des morceaux de vitres -brisées ; des marches d’escalier grimpaient -le long des murs ; des poulets, des dindons, -revenant aux lieux d’habitude, cherchaient -leur vie sur les fumiers ; et quelques demeures -isolées, détruites aussi, avaient l’aspect -familier d’une ferme de Beauce. Les -champs de manioc indigène, de pommes de -terre dont la semence était venue d’Europe, -étalaient leurs quadrilatères réguliers, descendaient -jusqu’aux vallées inférieures qu’illuminait -le vert brillant, moiré, caressant -des rizières. Des canalisations adroites conduisaient -les eaux jusqu’au flanc des collines, -et l’on devinait partout l’âpre travail d’un -paysan passionné pour la propriété, amoureux -des plantes qu’on peut vendre ou dont -on se nourrit, qui croissent sous l’action du -soleil, de l’eau, de la bêche et du fémur de -bœuf, transformé en massue, et qui sert à -briser les mottes de glèbe dure.</p> - -<p>Mais combien tout cela était bouleversé, -pillé, ravagé ! Parfois, sur une haute et lointaine -colline, de confuses taches blanches -s’agitaient, rayées de l’éclair d’un coup de -fusil : c’étaient les Fahavales qui surveillaient -la roule, épiant les caravanes. Alors -les porteurs poussaient un cri, courant, se -pressant contre les hommes d’escorte, des -Sénégalais à la peau noir-bleu, qui marchaient -accompagnés de leurs femmes aux -longs seins, aux hanches larges et arrondies -en lyre, couvertes de bijoux d’argent et de -cuivre, d’amulettes et de colliers d’ambre -jaune. Ces barbares, appelés par des civilisés -pour réduire un peuple moins barbare -et qui, vaincu par eux, continuait à les -mépriser, nous précédaient sans ordre, avec -des bondissements et des sursauts de bêtes -farouches. A peine s’ils portaient un uniforme, -mais on estimait leur courage indomptable -et presque effrayant, leur santé -robuste, leur passion de la lutte sanglante, -de la mort reçue et surtout donnée de près.</p> - -<p>Les pauvres et craintifs portefaix malgaches, -agrégés, serrés par la frayeur -les uns contre les autres, se racontaient -leurs misères et leurs supplices, disaient -l’histoire des camarades passés avant eux -et pris par l’ennemi, qui leur avait coupé -les jarrets. Puis, les insurgés disparaissaient -à l’horizon, et la caravane, insouciante -et bavarde, s’allongeait de nouveau, -étalée sur des centaines de mètres, onduleuse, -étroite, formée d’anneaux mal liés, -d’hommes unis à deux ou à quatre pour le -transport des lourdes malles, des caisses de -vin et de pain, des lits de camp, de tout -le bagage et de toutes les provisions emportées -par les Européens, dans cet exil pour -une contrée que leur imagination avait -crue plus sauvage encore, et dénuée de -tout.</p> - -<p>— Nous arrivons, dit Galliac, voici l’observatoire -des jésuites.</p> - -<p>Au sommet d’une colline ronde se dressait -une coupole à moitié démolie, un bâtiment -resté banal et vulgaire, même après le -drame de sa ruine.</p> - -<p>— Ça ne te rappelle pas l’Évangile ? continua -Galliac.</p> - -<p>Et il ajouta, avec un sourire ironique :</p> - -<p>— Nous ne sommes pas venus ici apporter -la paix, mais la guerre !</p> - -<p>A ce moment, les porteurs poussèrent tous -ensemble un hurlement de joie, le cri classique, -presque saint, toujours proféré à -l’approche du but de leur long voyage : -c’était la Ville, le miracle de civilisation -poussé dans la barbarie de leur terre. Ils -avaient assez longtemps couru, haleté, sué -dans leur sac de rabane qui les laissait -presque nus, glissé sur les argiles mouillées, -frissonné sous l’ombre tragique des grands -bois de l’Est. Maintenant, ils arrivaient.</p> - -<p>— Antananarivo ! Antananarivo !</p> - -<p>Devant nous la merveille énorme escaladait -trois montagnes, singulière, hautaine, -bâtie par ces gens sans comprendre ce qu’ils -faisaient, comme jadis les Juifs quand ils -construisirent une pyramide en Égypte, guidés -par des génies sacerdotaux et altiers. -C’était Tananarive. Elle allongeait sur plusieurs -crêtes abruptes un entassement de -maisons à étages et à vérandas, des églises -rouges, grises et blanches dont on entendait -les cloches, deux vastes palais, celui de la -reine et celui du premier ministre, l’un -surmonté d’un dôme aplati, l’autre encadré -de quatre tours massives aux arcades romanes. -La campagne, autour de nous, n’était -plus qu’une rue, les maisons encombraient, -cachaient la terre. Certaines avaient l’élégance -recherchée d’une villa, affectaient, avec -leurs <span lang="en" xml:lang="en">bow-windows</span>, leurs <i lang="en" xml:lang="en">tennis-courts</i>, l’air -intime et confortable des cottages anglais, -et partout les murs en grosses briques -crues abritaient des plantations de pêchers -et de manguiers, le mélange des cultures -tropicales et des arbres fruitiers de France, -ce mélange qu’on sentait dans tout le reste, -dans l’air tiède mais vif, dans les demeures, -dans le costume des indigènes vêtus de vulgaires -pantalons confectionnés sous le lamba -aux plis romains. Nos filanzanes — des -chaises à brancards portées par quatre -hommes qui se relayaient avec quatre autres -de minute en minute, sans arrêter leur trot -allongé — volaient sur des pistes élargies -par les soldats du génie, et nous parvînmes -aux premières maisons de la ville. Là, les -pistes disparurent, les <i>mpilanzas</i> gravirent -des rocs, escaladèrent des murs, traversèrent -des cours. Il leur fallait grimper comme sur -la pente d’un toit. Cent hommes auraient -pu défendre cette forteresse qui s’était rendue -sans coup férir, et l’inertie, en 1895, au -moment opportun, de cette race qui maintenant, -sans espoir, se révoltait contre nous, -semblait un phénomène inexplicable.</p> - -<p>… La place d’Andohalo, la rue du Zoma, -des murs à sauter, des fossés à longer, des -jardins privés dans lesquels on entre comme -chez soi, et nous voilà enfin rendus. La nuit -est tombée, et je prends le repas du soir -seul avec Galliac, qui s’est fiancé lui-même -avec Ramary, tranquillement.</p> - -<p>— Et les femmes ? dis-je au boy qui nous -sert à table.</p> - -<p>— Leur esclave a fait cuire du riz, Ramilina, -et elles ont mangé.</p> - -<p>Je monte me coucher. Kétaka est là, qui -fait de la dentelle sur un gros tambour, -assise près d’une table. Elle a allumé la -lampe, rangé mes livres, mis sa malle dans -un coin, fermé les rideaux ; et il me semble -qu’il y a des siècles qu’elle m’attend, ou -plutôt qu’elle a toujours vécu près de moi. -Elle a deux grosses masses de lourds cheveux -noirs qui tombent de chaque côté de ses -épaules, l’air sérieux, simple et sûr d’elle -d’une matrone, une taille d’enfant, et des -seins de petite fille, qui gonflent un peu sa -brassière puérile.</p> - -<p>— Kétaka, lui dis-je…</p> - -<p>— Oui, mon seigneur.</p> - -<p>Et elle me tendit ses lèvres comme une -vieille épouse à un vieil époux, se dévêtit, -alla chercher une belle natte de jonc toute -neuve, l’étendit au pied de mon lit et se -coucha dessus…</p> - -<p>C’est ainsi qu’elle devint ma femme, bien -que je ne puisse dire qu’elle ait partagé ma -couche.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Mais la joie de la maison fut la petite Ramary, -l’amie de Galliac. La demi-captivité -volontaire où elle vivait avait plu à ses instincts -d’enfant encore timide et que la vie -extérieure effrayait ; elle l’avait acceptée avec -joie. Et pourtant elle était femme, humblement -et délicieusement femme. Quand j’allais -le matin trouver Galliac dans sa chambre, -je la trouvais couchée dans le même lit -où elle sautait dès qu’arrivait l’aube, car -elle passait comme Kétaka, le reste de la -nuit étendue sur une natte. Elle me regardait -alors avec des yeux de petite souris -brune, en même temps joyeuse et effarouchée, -et ne desserrait point l’enlacement -de ses bras autour du cou de son ami. Galliac -se laissait faire. Son cœur assez rude -s’était peu à peu ouvert et ému ; il était -pris par le charme de cette union étrange, -il jouissait d’être maître, propriétaire et -roi de ce presque animal, qui caressait, -aimait, parlait.</p> - -<p>— Si jamais tu me trouves en France la -pareille de Ramary, me dit-il un jour, je -l’épouse.</p> - -<p>C’est ainsi que par degrés, il était arrivé -à cette condescendance amoureuse qui favorise -le mélange des races, en crée de -nouvelles dont les futures destinées sont -encore imprévues. Et puis, il y avait la séduction, -l’irrésistible entraînement d’une -volupté qui n’était point celle de nos pays, -plus lente, plus indéterminée, sauvage et -d’un rythme inconnu, comme les danses -qu’on danse là-bas… A ce qui nous restait -de besoins intellectuels nos conversations -du soir, notre union d’intérêts, les analogies -de nos esprits et de notre éducation -suffisaient. La relative solitude nous avait -faits très simples ; nous nous aimions -tous deux, et nous aimions ces petites -filles, avec une franchise encore discrète, -sans le dire jamais, à cause d’une espèce de -pudeur à nous avouer les changements profonds -que si rapidement une autre vie sous -des cieux nouveaux avait produits en nous. -Étions-nous venus pour chercher de l’or, -défricher la terre, bâtir des fortunes ? Nous -ne le savions plus, et une honte nous venait -parfois à sentir que nous commencions -d’oublier la patrie ancienne, et que nos -cœurs ne battaient plus pour les mêmes -choses qu’en Europe.</p> - -<p>Galliac surtout se livrait à ces nouveaux -sentiments avec une fougue sombre, une -ardeur concentrée. Il n’avait rien laissé de -l’autre côté de l’eau, ni famille, ni amitiés, -et, un jour qu’il le disait à Ramary, elle en -pleura presque.</p> - -<p>— Tu n’as pas de père, pas de mère, de -frères ni de sœurs ! <i>O mahantra, mahantra -ianaho</i>, malheureux que tu es !</p> - -<p>— Au contraire, lui dis-je, essayant de -tenter l’avarice malgache ; il est riche, c’est -un héritier, Ramary !</p> - -<p>Mais elle répéta :</p> - -<p>— <i>O mahantra, mahantra izy !</i></p> - -<p>Elle ne concevait pas l’homme sans une -famille, sans le père ou l’oncle maternel, en -relations eux-mêmes avec d’autres humains -expérimentés et puissants qui les appuient, -les conseillent, les soignent dans les maladies, -les défendent devant les tribunaux -contre les autres familles qui attaquent -l’homme seul et faible. Dans les petits traités -moraux des pasteurs protestants et des -missionnaires jésuites, une phrase revient -comme un refrain dans une cantilène : -« Ayez pitié des pauvres et des orphelins. » -Être pauvre ou orphelin, c’est presque la -même chose ; et détruire cette conception -primitive que l’individu isolé peut être -traité comme une bête fauve a été, depuis -près d’un siècle et sans beaucoup de succès -encore, une des tâches de la religion et de -la civilisation chrétiennes…</p> - -<p>Et peut-être entra-t-il, dans l’âme à peine -née de la petite Ramary, l’idée délicieuse -qu’elle devait avoir pitié de celui qu’elle -aimait.</p> - -<p>Malgré tout ce grand amour et ses jeunes -quatorze ans, elle n’était point vierge et -l’avouait sans honte, car la virginité, chez -cette race, n’apparaît à beaucoup de mères -que comme une possibilité de douleur qu’il -importe de faire disparaître dès les premiers -mois de la vie, alors que l’enfant est encore -presque sans conscience du mal qu’il ressent. -D’ailleurs, dès ses premières années, -sous les ombrages saints d’Antsahadinta, -près des tombeaux des nobles, surmontés -d’une petite maison de bois où leur âme -vient se reposer, elle avait eu des amis de -son âge qui n’étaient point innocents et, -plus tard, elle avait suivi, dans le Vonizongo -aux vallées pleines de palmiers verts, -un Anglais, fils de pasteur, qui l’avait un -jour quittée pour aller dans le bas pays, -emportant une ceinture pleine de poudre -d’or. Il pensait bien revenir, mais, en traversant -une des rivières de la côte, sa pirogue -avait chaviré et sa lourde ceinture -l’avait entraîné au fond. A l’anniversaire de -cette mort, Ramary dénouait ses cheveux et -portait des voiles bleu foncé, parce que, si -elle avait négligé ces rites, le <i>matotoa</i>, le -fantôme, aurait pu s’offenser ; mais elle -n’était plus triste en pensant à lui, et de -ses précédentes aventures ne songeait à rien -cacher, puisque ces aventures, d’après son -étrange morale, n’avaient rien de déshonorant. -Elle savait seulement qu’elle ne pouvait -s’unir qu’à des hommes appartenant -comme elle à la première caste, ou à des -vazahas, qui sont au-dessus de toutes les -castes. Elle croyait aussi qu’une fois « mariée », -il n’est point convenable qu’une -femme sorte de la maison conjugale. Cela -s’appelle <i>mitsangan-tsangana</i>, courir, et ôte -de la considération. Il y avait dans Tananarive -une foule de jeunes personnes distinguées -par la naissance, même parmi les -filles d’honneur de la reine, qui ne craignaient -point d’aller faire en ville des visites -dont le but était plus ou moins honorable : -Ramary, qui conservait les mœurs -austères de la campagne, ne cachait point -son mépris pour ces demoiselles.</p> - -<p>Mon amie Kétaka partageait sur ce point -l’opinion de sa sœur, et même, plus rude, -elle l’exagérait ; car Ramary, étant amoureuse, -était indulgente, et cette indulgence -lui avait donné une grande amie qu’elle -protégeait un peu, ce qui la rendait fière : -une jeune femme illustre mais mal vue, la -princesse Zanak-Antitra.</p> - -<p>Dans cette cour barbare de Ranavalona, où -cependant les exigences de la morale n’avaient -rien d’excessif, et qui ne péchait -point par l’hypocrisie, la passion furieuse -de la princesse avait fait scandale. C’est -que des raisons puissantes, des raisons -d’État s’opposaient à son amour pour le -capitaine Limal. Il y avait alors autour du -palais tant d’intrigues, tant d’arrivées louches -d’émissaires venus on ne savait d’où, repartant -pour des destinations inconnues après -des visites secrètes à de très hauts personnages ! -Et la princesse Zanak-Antitra disait -tout au capitaine ; elle eût livré son mari, -elle eût livré la reine et ses propres enfants, -n’ayant plus ni patriotisme — si jamais le -patriotisme a existé à Madagascar, — ni -religion, ni même le respect des intérêts de -la famille, ce principe sacré qui est la base -de la véritable moralité malgache. De sorte -que le chapelain de la reine, la reine elle-même, -et le mari de la princesse, jusque-là débonnaire, -suivant la coutume des maris bien -élevés, intervinrent rudement : on défendit -à la princesse de voir son grand ami, et elle -le vit. On décida de l’enfermer, on la retint -prisonnière, et alors elle rugit de fureur, -déclara qu’elle était d’une caste à choisir -elle-même ses amants. On lui envoya des -pasteurs européens qui lui firent la leçon : -alors elle demanda le divorce. Son amour -était si vrai et si ardent qu’il allait jusqu’à -l’enfantillage, qu’elle pleurait dans les cérémonies -publiques, au temple, au bal, aux -revues, les yeux dans le mouchoir que le -capitaine, furtivement, lui avait passé. Cependant, -n’osant plus le voir chez lui, elle -lui donnait rendez-vous dans notre propre -maison, arrivait en tempête, au trot de ses -huit porteurs, toute vêtue de soie blanche, -de lourds et laids bijoux d’or et de perles -à son cou. Et c’était pendant des heures des -babillages sans fin avec Ramary, des confidences -heureuses, jusqu’à l’arrivée du capitaine -Limal.</p> - -<hr /> - - -<p>D’ailleurs, au milieu de la guerre qui la -cernait, la ville entière vivait en une indifférence -chantante, voluptueuse et séductrice. -La saison des récoltes était venue, les -grandes rizières avaient jauni ; courbées sur -la glèbe molle, d’un coup rapide d’une faucille -grossière, les jeunes filles coupaient au -pied les gerbes. Vers le soir, on les voyait -revenir, tenant dans leur main droite un -des lotus violets éclos dans les marais -féconds, au milieu des touffes pressées de -la bonne plante nourricière. Elles remontaient -ainsi les collines, leur frêle figure -brune calmée et lassée de travail, la belle -fleur pareille, sur leurs voiles blancs, à une -étoile bleue, les cheveux aux épaules, le -soleil derrière elles ; et de petits enfants -nus les suivaient, couverts de boue, et -riant d’une joie sans cause. Toutes, les -maîtresses et les esclaves, ayant été à la -moisson, se retrouvaient le soir autour des -marmites de riz fumant, car une singulière -égalité régnait entre les seigneurs et les -serfs, et la simplicité d’une habitation et -d’une nourriture communes adoucissait la -barbarie de l’esclavage ; mais parfois on -entendait une mère pleurer, comme Rachel, -parce qu’elle allait être privée de son enfant, -vendu au loin.</p> - -<hr /> - - -<p>… Vers cette époque, la femme esclave que -possédait Kétaka mit au monde une petite -fille. Cette chose à peine vivante avait une -mine noiraude et sérieuse, et ne pleurait -pas comme les enfants d’Europe ; sa mère -la portait sur son dos, emmaillottée dans -les plis de son lamba, ou la posait toute -nue, au grand soleil, sur le gazon du jardin. -Kétaka fut bien heureuse. C’était pour -elle un accroissement de fortune, un agrandissement -de sa dignité ; d’ailleurs, d’après -les coutumes, elle était moralement la -seconde mère de ce tout petit, et cette responsabilité -lui donnait à la fois de l’orgueil et -de l’amour. La maison compta de la sorte un -hôte de plus. Nous avions aussi un singe, un -chien, un mulet, beaucoup de poules et de -dindons et deux petits cochons noirs.</p> - -<p>Ainsi notre vie coulait dans une paresse -heureuse. Ramary avait choisi la meilleure -part ; Kétaka s’inquiétait de beaucoup de -choses et dirigeait la maison. Je croyais -l’aimer seulement parce qu’elle m’appartenait, -sans m’apercevoir que des sentiments -plus intimes se mêlaient pour me lier à elle, -et qu’en flattant mes sens, en m’épargnant -des soins pénibles, elle s’était emparé de -moi plus que je ne la possédais. Les grandes -pluies estivales avaient cessé, la poussière -rousse du sol desséché montait par larges -cercles dans le ciel toujours pur, et le besoin -me venait parfois d’associer cette -beauté immuable et sèche du paysage avec -la politesse immuable et réservée des habitants. -Kétaka était bien de leur race. Elle en -avait la fierté, l’avarice, l’esprit processif, -formaliste et dominateur. Il y avait encore -d’autres éléments, je le sais bien : une -lâcheté qui s’écrasait devant la force brutale, -un mépris déférent pour l’étranger -auquel elle était soumise. Mais le fond de -son âme obscure, au-dessous même de principes -raides et solides, contraires aux nôtres, -légués par l’hérédité et la tradition, c’était -un orgueil aveugle ou dissimulé, une obstination -farouche à ne jamais demander grâce, -et à garder sa liberté, à vivre dans <i>les idées -qu’elle comprenait</i>.</p> - -<p>J’avais acheté un jour, dans une vente -publique, une centaine de mètres de cretonne -rouge, où étaient imprimées de -grandes roses pâles. Tout de suite, Kétaka -prit un marteau, des clous, fabriqua une -espèce d’échelle, et commença elle-même de -tendre la pièce où nous vivions, plaçant -l’étoffe, dressant des plinthes de bambou, -active, agile, infatigable, avec la vanité -secrète de servir à quelque chose, d’être une -maîtresse de maison qui sait créer un intérieur.</p> - -<p>— Tu travailles très bien, petite Kétaka ! -lui dit Galliac en riant ; mais tu ne coucheras -jamais dans la belle chambre. Ne sais-tu -pas que Ramilina trouve que tu n’es pas -gaie, et en a assez de toi ?</p> - -<p>C’était une plaisanterie, mais Kétaka n’entendait -point la plaisanterie. Quand je revins -pour le repas du matin, elle m’adressa -d’un ton froid quelques paroles dans cette -langue provinciale et surannée que j’avais -parfois du mal à comprendre et que, cette -fois encore, je ne compris pas…</p> - -<p>Et je répondis : « Oui », malgré cela, -suivant l’immémoriale habitude des sourds -et de tous ceux qui, pour une raison quelconque, -n’entendent pas ce qu’on leur dit. -Elle prononça encore d’autres paroles, et je -répondis « oui », encore au hasard sans -même essayer de deviner. Le soir, elle avait -disparu. Et c’était si imprévu, cette fuite de -celle qui jamais ne quittait ma demeure, -que je crus à une escapade et attendis avec -sécurité. Mais Ramary me dit alors :</p> - -<p>— Ma sœur ne reviendra pas. Elle t’a -demandé si c’était vrai que tu ne voulais -plus d’elle et tu lui as répondu « oui ». -Elle t’a demandé s’il fallait chercher les -menuisiers pour finir ta belle chambre, et -tu lui as répondu que c’était bien. Elle a -fait suivant ton désir.</p> - -<p>Et je me sentis profondément seul. Je fus -comme un enfant auquel il manque son -jouet. Elle était chez son oncle Rainimaro. -La faire chercher ? Et mon orgueil, à moi, -mon orgueil blessé d’Européen ! Elle était -partie sans un mot de reproche, sans une -récrimination, sans une larme. J’étais plein -de fureur devant une décision si vite prise, -une résignation si dédaigneuse. Et ce fut la -princesse Zanak-Antitra qui fit les démarches, -finit par nous raccommoder, et Kétaka revint, -toujours la même, avec une fierté de déesse -et d’idole.</p> - -<p>Et cela dura ainsi… Des joies de tous les -jours qui n’étaient pas des joies, parce que -c’est la loi humaine qu’il se faille blaser, -des inquiétudes, de petits froissements, des -soucis que je me rappelle maintenant -comme des délices. Puis la maison se vida -de Galliac, mon presque frère.</p> - -<p>Il s’ennuyait, étouffait dans la ville, et -partit malgré les incendies, les prédictions -sinistres, les départs d’autres Européens qui -n’étaient point revenus. Mais il avait goûté -de la brousse et il la lui fallait. Ce n’était -même pas un voyage qu’il allait accomplir ; -quinze jours dans le sud, à une vingtaine -de lieues de Tananarive ! Il en haussait les -épaules. Le matin, au milieu de ses bagages -et de ses porteurs, c’est à peine s’il s’émut, -parce qu’il ne voulait point s’émouvoir. -Pour Ramary, il allait à la chasse.</p> - -<p>— Adieu, vieux !</p> - -<p>— Adieu, vieux !</p> - -<p>Le cœur qui se serre, l’ennui douloureux -de celui qui reste, est-ce que cela se dit ? -Ah ! que je l’aimais pourtant, et comme -il m’aimait ! Mais l’avouer, mais s’embrasser, -quand on vieillit, quand on a la peau -durcie par les soleils de là-bas, et des lèvres -viriles qui trembleraient dans un sanglot, -si l’on tentait de leur faire dire la tristesse -de l’abandon ? Non : « Adieu, tu m’écriras ? — Crois -pas. Pas moyen. — Alors, -adieu ! — Adieu ! »</p> - -<p>La petite caravane s’éloigne, tourne le lac, -se perd au delà de la place sainte, où chaque -année la reine réunit son peuple derrière -l’Ambohi-dzanahare stérile. Maintenant, -même du haut de ma galerie, je ne vois -plus rien. Mais j’entends un grand sanglot. -C’est Ramary qui pleure, qui pleure à -chaudes larmes, la figure cachée dans ses -voiles, et ne veut pas être consolée :</p> - -<p>— Il m’a dit qu’il allait tirer les oiseaux, -mais ça n’est pas vrai. Il est allé se battre, -et je ne le reverrai plus jamais !</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>— Ramilina, voici ma sœur Sary-Bakoly -qui veut te faire visite, me dit Kétaka.</p> - -<p>La « Statue-de-terre-cuite » est devant -moi, accompagnée d’une esclave qui porte -un panier de bananes et d’oranges, un -poulet et des œufs, car il n’est point -convenable de faire une visite de cérémonie -sans offrir en même temps un cadeau. -Elle est revenue de Mouramangue -avec le lieutenant Biret, son ami. Elle est -heureuse de retrouver ses sœurs unies -à des vazahas illustres, et demande la -permission de venir les voir souvent. J’accorde -toutes les permissions possibles, sans -hésiter.</p> - -<p>Sary-Bakoly était grande, assez âgée déjà : -figure intelligente et sèche, impénétrable et -polie, avec d’âpres dessous de volonté qui la -faisaient ressembler à Kétaka. Tout de suite -elles commencèrent ensemble une longue, -une interminable conversation, se donnant -des nouvelles des frères, des parents, des -bêtes et des hommes, des terres à riz et à -manioc, allant soupeser la négrillonne, future -esclave que sa mère esclave avait donnée -à Kétaka. Et je compris combien les intérêts -de la famille et du clan tenaient de -place dans ces âmes, et combien mon fugace -passage dans leur vie les occupait peu. Dans -leur consentement à nous traiter en maîtres -et en époux, il entrait autant de condescendance -que de crainte et de faiblesse, et -je devinais en elles des griefs silencieux, un -mépris mérité pour notre ignorance de certains -rites et de certains devoirs, des jugements -portés d’après des principes moraux -qui ne sont pas les nôtres… Sary-Bakoly -revint souvent ; puis une fois elle m’annonça -qu’elle allait passer quinze jours dans sa -famille, avec la permission du lieutenant.</p> - -<p>— Tu entends, Ramilina ? me dit mon -amie.</p> - -<p>Et je répondis, comme toujours, que j’entendais -parfaitement. Ma quasi belle-sœur -me fit alors un grand remerciement, avec -un air de gratitude singulière, comme si je -venais de prendre un engagement important.</p> - -<p>Ramary n’assistait point à ces conversations. -On la considérait comme une trop -petite fille, et son grand amour pour Galliac -en faisait une espèce de traîtresse, la mettait -en dehors de la famille et des usages. C’est -ainsi que se prépara la catastrophe, en même -temps qu’une autre, plus tragique et irréparable.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>J’avais accueilli Sary-Bakoly avec une -faveur un peu ironique, et toute particulière, -parce que son ménage avec le lieutenant -Biret me paraissait présenter des caractères -intéressants. Il différait beaucoup des -nôtres : c’était Sary-Bakoly qui tenait les -cordons de la bourse. Tous les mois — un -lieutenant, à Madagascar, n’a pas de gros -appointements, et, quand il est amoureux, -il faut bien qu’il consente à quelques sacrifices, — le -lieutenant Biret remettait à son -amie le montant total de sa solde. Sary-Bakoly -tenait les comptes, lui donnait au -jour le jour son argent de poche, et acquittait -les notes de son tailleur. On eût -dit, de la sorte, une revanche individuelle -indigène contre notre système colonial. Et -quel est, en effet, le principe de ce système ? -que l’indigène paye, et que nous administrons -avec son argent, après avoir prélevé, -comme il convient, les appointements de nos -fonctionnaires, et en gardant pour nous le -bénéfice. Ici, c’était l’amant européen qui -payait, la maîtresse indigène qui administrait, -en gardant tous les profits : et ce -renversement des rôles m’inspirait parfois -de salutaires méditations. Mais on a tort de -confondre les considérations générales de la -politique, et la conduite d’un ménage. Le départ -de Sary-Bakoly pour Mouramangue, le -ton tout gracieux et dégagé des adieux que -je lui fis, et aussi — cet aveu est humiliant, -mais je le dois faire — l’indélicatesse avec -laquelle le lieutenant Biret s’empressa de -profiter d’une coutume malgache que j’ignorais, -furent la cause de graves désordres.</p> - -<p>Ce fut Joseph, mon <i lang="en" xml:lang="en">boy</i>, qui se chargea de -m’avertir. Il advint qu’un soir, en servant -à table, il manifesta qu’il avait quelque -chose à me dire.</p> - -<p>Les femmes faisaient cuisine à part : un -plat de riz cuit à l’eau, avec du sel, du piment -et du sucre ; des poissons secs ou un -peu de viande dans les grands jours, telle -était leur nourriture. Il n’eût point été digne -de les recevoir à notre table, et d’ailleurs -cette faveur les eût embarrassées, pour une -raison matérielle bien simple : elles n’étaient -point capables de se servir d’une fourchette. -La cuiller seule a pénétré dans la civilisation -malgache. J’ai dîné chez la reine, avec -toute sa famille, avec les filles des ministres, -avec les femmes de tous les grands de la -cour — quelles femmes et quels grands !… — et -je ne sais pas s’il en est cinq ou six -qui connaissent l’usage d’un autre instrument -de bouche. Aussi l’attitude de la reine, -de ces dames, de ces demoiselles, était-elle -héroïque : elles siégeaient, souriaient, et ne -mangeaient point. Il est vrai que beaucoup -se rattrapaient sur le champagne. Ajoutez -que nos épouses, malgré toute leur noblesse, -venaient des champs. Elles ne s’asseyaient -sur une chaise que pour accomplir un certain -nombre de gestes que leurs maîtres -protestants et catholiques leur avaient appris : -écrire, lire, travailler à l’aiguille. Mais on -avait omis de leur enseigner à manger comme -les blancs, il leur fallait être accroupies sur -une natte, devant la marmite fumante. -C’étaient encore de petites sauvages.</p> - -<p>Donc Joseph, mon <i lang="en" xml:lang="en">boy</i>, servait mon repas, -solitaire depuis le départ de Galliac, et -j’avais pris l’habitude de le laisser parler, -pour atténuer l’ennui de l’heure. Je l’estimais -pour sa politesse, sa douceur, son -hypocrisie, qui en faisaient un bon domestique ; -enfin, il était assez délicieusement -paresseux pour préférer l’ignominie ou la -bizarrerie des tâches à leur rudesse. En ce -moment, il était en train d’enlever avec gravité, -du bout d’une paille, les fourmis qui -nageaient dans ma tasse de café. Les fourmis -étaient la plaie de la maison. Il y en avait -partout, et surtout dans le sucrier. On avait -beau cacher ce vase dans les endroits les -plus clos et les plus altiers, l’entourer d’un -océan de vinaigre, le fermer par des procédés -perfectionnés, on y trouvait toujours -autant de ces petites bêtes que de grains de -sucre en poudre. Le plus simple était de se -servir en faisant pour un instant abstraction -de ces corps étrangers, et de les faire -pêcher ensuite par son domestique. Joseph -ne jugeait pas cela extraordinaire, ni moi -non plus.</p> - -<p>Mais, ce soir-là, il serrait les lèvres d’une -façon inhabituelle, dont l’importance de -l’opération précédemment exposée ne suffisait -pas à rendre compte.</p> - -<p>— Seigneur, dit-il enfin, savez-vous que -Kétaka a passé la journée chez le lieutenant -Biret ?</p> - -<p>Joseph avait vu avec chagrin la régularité -de nos mœurs. Il eût aimé être, dans la -maison, non seulement Ganymède, mais -encore Mercure, à cause des profits. Je lui -déclarai tout net qu’il n’était qu’un vil -calomniateur. Seulement, un quart d’heure -après, j’avais la faiblesse d’interroger Kétaka.</p> - -<p>— Si j’ai été chez le lieutenant Biret ? -dit-elle. Oui ! Puisque la Statue-de-terre-cuite -l’a quitté, et qu’il n’a plus de femme, -et qu’elle est ma sœur.</p> - -<p>— C’est bien. Tu vas partir ce soir.</p> - -<p>— Il fait nuit. Attends jusqu’à demain, -dit-elle tranquillement. Il n’est pas convenable -qu’une femme sorte dans la rue à cette -heure.</p> - -<p>— Va-t’en ! dis-je.</p> - -<p>Sa sœur Ramary accourut, m’embrassa :</p> - -<p>— O Ramilina, pourquoi es-tu fâché ? -Puisque c’est le lieutenant Biret, et puisque -Sary-Bakoly est partie, elle devait la remplacer : -ce sont les rites… elle aurait été -montrée au doigt.</p> - -<p>Dans sa douleur, elle appuyait son nez -contre ma joue, à la mode de l’ancien baiser -malgache, en aspirant l’air.</p> - -<p>— Va-t’en ! dis-je encore à Kétaka, plus -rudement.</p> - -<p>Elle ne baissa pas son regard noir, et -dit à sa sœur à voix haute, en me montrant :</p> - -<p>— <i>Afabaraka izy !</i> Il est déshonoré</p> - -<p>Une heure après, elle était partie, sans -faire de bruit, sans daigner même me revoir, -incapable de demander grâce.</p> - -<p>J’étais déshonoré. Ramary me le répéta. -L’insulte que j’avais faite à sa sœur était impardonnable. -La place que Sary-Bakoly avait -quittée, les coutumes des ancêtres ordonnaient -à Kétaka de la prendre, et c’était -toute sa famille que j’avais insultée en la -chassant pour avoir rempli l’antique et imprescriptible -devoir.</p> - -<p>— Moi, je te pardonne, me dit Ramary, -parce que tu es l’ami de Galliac. J’aime -mieux me compromettre moi-même, me -fâcher avec les miens, que de quitter cette -demeure où il reviendra… hélas ! reviendra-t-il ? — Mais -les autres, ils l’auront toujours -en mépris.</p> - -<p>La princesse Zanak-Antitra elle-même me -donna tort. Et, comme elle me voyait veuf, -comme Ramary, esseulée, était très triste, -elle ne trouva rien de mieux que de lui faire -envoyer une invitation pour une sauterie -d’après-midi chez la reine. En ma qualité -d’Européen, on serait trop heureux de me -recevoir ; Ramary me devancerait, et je la -pourrais rejoindre discrètement. C’était un -grand honneur que d’être prié à ces fêtes -assez intimes : la petite abandonnée en sauta -de joie.</p> - -<p>— Tu vas me donner dix piastres, Ramilina, -ton ami Galliac te les rendra. Il faut -dix piastres au moins. D’abord, j’aurai des -souliers de soie noire, des <i>kiraro merinosy</i>, -c’est si joli ! J’ai la robe qui m’a servi pour -la fête des tombeaux : elle est magnifique, -couleur de cuivre rouge ; mais je mettrai un -nouveau corsage, et, avec des bas blancs, -un corset comme les dames blanches, je -serai très belle.</p> - -<p>Trois jours à l’avance, il vint une matrone -pour préparer sa coiffure. Elle lui -lava les cheveux, et les oignit de pommade -à la rose. Puis, et cela dura près d’une -demi-journée, elle les tressa en une infinité -de petites nattes, comme on fait parfois -en France pour la crinière des chevaux ; -enfin, lorsqu’une nuit fut passée, on défit -les nattes, les cheveux retombèrent, ondulés, -pareils à des vagues noires et brillantes ; et -le matin même de la fête, avec l’aide de mon -domestique Joseph, enchanté de trouver une -occupation peu pénible, on lui dressa un -chignon compliqué. Elle partit dès deux -heures sonnées, fière des quatre esclaves -loués qui la portaient en filanzane, — car -elle s’était payé un équipage ! — fière de sa -robe aux reflets métalliques, où la taille, -j’en ai bien peur, n’était pas tout à fait à sa -place ; fière aussi d’avoir quitté sa puérile -brassière pour ce raide corset ; pour cette -contrefaçon de toilette parisienne, son lamba -aux plis chastes, qui donnait de loin à sa -mine de jeune singe adroit un peu de grâce -antique, un charme léger, une élégance -longue et souple ; elle partit, faisant sonner -sur l’escalier ses souliers de mérinos, et, -resté seul après elle, je songeai à sa démarche -ancienne sur les bords du lac d’Antsahadinta — la -démarche silencieuse de ses -pieds nus sur l’herbe rude, quand ses talons -roses, posés à plat sur le sol, lui faisaient -cambrer les reins, et dresser sa jeune -tête.</p> - -<p>Et à mon tour j’appelai mes porteurs, -pour me rendre au Petit-Palais où l’on -dansait ce jour-là.</p> - -<p>Tout au fond du Rouve, l’ancienne ville -sainte qui jadis contenait Tananarive entière, -au delà des tombeaux des vieux rois, il -dressait ses arcades de bois légers qui s’enlevaient -sur des chapiteaux de couleur -brune et chaude. Du dehors, on entendait -déjà le bruit d’un mauvais piano : j’entrai.</p> - -<p>Au fond d’une salle carrée, dominée par -une galerie circulaire, la reine était assise -sur son éternel trône doré. Elle était laide, -sèche, assez vieille déjà, et n’avait pas eu -d’enfants. Si même elle était devenue mère, -il était décidé d’avance, par la loi du -royaume, que sa progéniture, ayant pour -père légal Raini-laiarivony, qui n’était pas -de caste noble, n’aurait pu régner. Pourtant, -elle-même n’avait pas sans mélange, dans -ses veines, le sang des Malais qui, après de -longues aventures perdues dans l’obscurité -des temps légendaires, avaient poussé -jusque sur les plateaux rouges et stériles, -d’où ils étaient ensuite, d’un mouvement -énergique et prudent tout ensemble, descendus -à la conquête de l’île. Les unions -politiques de ses aïeux avec des filles -sakhalaves aux mâchoires bestiales avaient -noirci son teint, jeté en avant sa bouche -dure, et l’on sentait dans tout son être, -avec une dignité assumée mais habituelle, -de l’intelligence, de l’astuce, une violence -contenue, de longues rancunes, peut-être -un désir de vengeance amer, muet et brûlant. -Ce n’était un mystère pour personne -que les conquérants français l’accusaient de -conspirer, racontaient de louches histoires -de lettres signées d’elle, scellées de son -sceau, prises entre les mains des insurgés. -Et cependant ces mêmes conquérants venaient -en uniforme à ses fêtes, dansaient, -courtisaient ses filles d’honneur ; et dans -cette salle, tandis que leur taille se courbait -pour des saluts, leurs yeux, leurs -gestes, leurs voix semblaient prédire des -exils et des poteaux d’exécution.</p> - -<p>Ramary regardait tout cela avec des yeux -gais, parce que l’heure était joyeuse et qu’elle -ignorait tant d’intrigues et tant de menaces. -Elle sautait, se laissait entraîner par les -beaux officiers, retrouvant des amies, se -faisant patronner par l’impérieuse Zanak-Antitra, -furetant dans les salles voisines ; -et tout à coup elle vint me dire en mettant -un doigt sur sa bouche :</p> - -<p>— Ramilina, viens voir !</p> - -<p>Et ce qu’elle me montra, c’était, dans -une pauvre chambre, étroite comme une -prison, tendue d’un papier déteint, un vieil -homme qui me reconnut et m’appela.</p> - -<p>L’homme était Raini-tsimbazafy, le nouveau -premier ministre. Et comme cette -fonction jadis était terrible et auguste, pour -l’amoindrir et la déconsidérer, on la lui -avait donnée, parce qu’on le croyait inoffensif -et bête. Caché dans ce trou, vêtu -d’une sale robe de chambre, assis devant -un papier qu’on lui avait envoyé de la Résidence, -il considérait d’un œil anxieux -l’espace laissé par l’écriture au bas de la -page.</p> - -<p>— J’ai reçu cela tout à l’heure, me dit-il -à voix basse. Où faut-il signer ?</p> - -<p>Et quand je lui eus montré la place du -doigt, il continua timidement :</p> - -<p>— Est-ce que c’est vrai que vous allez -démolir la cabane d’Andrian-ampo-in-Imérina ?</p> - -<p>C’était une humble hutte de bois et de -paille, où vécut le fondateur de la dynastie, -et de laquelle il avait marché à la conquête -de l’île, aidé par les premiers Européens -qui préparèrent du même coup la grandeur -et l’anéantissement de la dynastie. Entre -leurs larges palais modernes, dans l’orgueilleuse -conscience du chemin parcouru, ses -successeurs avaient conservé l’antique demeure. -Elle penchait à droite, vaincue -par le temps, pieusement étayée, révérée -toujours, et, pour fouler la cendre du foyer -de cette masure presque en ruine, il fallait -être d’un sang noble. Depuis trente ans la -vieille esclave, nourrice d’un roi, qui la gardait, -n’avait jamais pénétré dans la partie -réservée aux seuls hommes libres, derrière -le poteau central ; et pour sortir de la hutte -elle se faisait porter, afin de ne pas souiller, -de ses pieds avilis de servitude, la meule -ronde qui servait de marche au seuil -sacré.</p> - -<p>— Est-ce vrai, répéta-t-il humblement, -que vous allez la démolir ?</p> - -<p>Et je répondis vaguement :</p> - -<p>— Il y a des projets aux Travaux publics -pour l’embellissement du Rouve.</p> - -<p>— On dit, murmura-t-il, honteux de sa -superstition, que lorsque les cinq pierres de -son âtre auront disparu, c’en sera fait du -royaume… Tout ce que vous faites est bon, -mais je ne comprends pas toujours. Je suis -très vieux, très malade. Est-ce que vous -croyez que la France voudra bien me laisser -m’en aller ?</p> - -<p>Comme je ne répondais pas, il considéra -d’un air abattu le grand sceau, instrument -de ses fonctions dérisoires, et ajouta :</p> - -<p>— Je vous ennuie. Allez danser.</p> - -<p>Si nous n’étions pas venus y substituer la -nôtre, eût-elle pu vivre, la civilisation -ébauchée qui avait bâti ce palais, créé cet -empire en moins d’un siècle, commencé -d’assimiler nos sciences et nos religions, -sans trop de gaucherie, comme on retrouve -une chose perdue, dont on reconnaît l’usage ? -A cette heure je la voyais s’effondrer, et, -comme si nous avions eu besoin d’une -excuse, nous cherchions à nous repaître du -spectacle de ses ridicules et de ses vices. -Des danseurs avaient découvert dans une -pièce écartée la princesse Rasendranoro, que -la reine, sa sœur, avait fait enfermer parce -qu’elle était ivre, comme tous les soirs ; et -ils la ramenaient vacillante, injurieuse, -roulant son corps énorme jusqu’au trône -où elle vint s’appuyer en riant. Près d’elle, -le prince Rakoto-mena, l’héritier présomptif, -qui jadis avait fait assassiner des Français -dans les rues de Tananarive, penchait -son front bas et ses yeux sanglants, comme -un taureau méchant mis sous un joug -dont il frémit.</p> - -<p>— Viens, dis-je brusquement à Ramary. -Je me sens triste, ici. J’aime mieux visiter -le grand palais. Je ne l’ai pas encore vu.</p> - -<p>Ce n’était pas l’usage. Mais pouvait-on -refuser quelque chose à un blanc ? Un des -officiers s’incline, trouve ma fantaisie naturelle, -ingénieuse, charmante, et il nous -précède dans les escaliers aux marches -basses et irrégulières. Nous traversons deux -hautes salles, parquetées de bois de rose et -d’ébène, et si pleines d’ombre, même à cette -heure, qu’elles semblent des cavernes souterraines, -qu’on s’y heurte à des lits, à de -vulgaires meubles européens, à des cabinets -en marqueterie hindoue, dont la bizarrerie -orientale amusa quelques instants -le caprice des anciens souverains, et qui -maintenant pourrissent dans ces espèces de -greniers. Enfin nous voici au sommet, accoudés -à la balustrade qui entoure le toit.</p> - -<p>L’oiseau de la force, l’aigle, que la dynastie -a pris pour emblème, dresse au-dessus de -nos têtes ses grandes ailes de bronze. Et -devant nous, c’est toute l’Émyrne.</p> - -<p>La lumière du jour vers l’ouest se teintait -déjà d’écarlate et de cramoisi ; de grandes -collines se heurtaient en désordre, baignant -leur pied dans les rizières jaunies, tachées -de marais, et la campagne sans -arbres, onduleuse, immense, allait mourir -au pied de l’Ankaratra dentelé, la montagne -sainte, pleine du vol éternel des grands -oiseaux de proie qui protègent cette demeure -des morts divinisés. Sous nos pieds -des maisons à arcades, des jardins, des -églises, se pressaient, chevauchaient, dévalaient -les pentes jusqu’à une large prairie -verte, entre l’Ambohi-dzanahare, couturé -de cicatrices, et le Lac sacré creusé par Radame : -vue rapide et vraiment royale du -miracle de cette ville fondée par l’hésitant -génie d’un peuple qui maintenant se mourait.</p> - -<p>Tout à coup, un murmure monta vers -nous. Les taches blanches des lambas se -précipitaient vers l’enceinte du Rouve ; il -sortait de cette foule un cri de pitié, un gémissement -d’horreur infinie, et un homme -déguenillé, tremblant, s’abattit sur le seuil -même, disant des choses affreuses que nous -n’entendions pas.</p> - -<p>— O mon Dieu, dit Ramary, qu’est-ce -que c’est ?… Viens voir Ramilina, j’ai -peur.</p> - -<p>Et nous redescendons en courant. Les -invités sont déjà dans la cour, et devant la -reine, devant les Européens en habit noir et -en uniforme, un nègre est accroupi, couvert -de sang, d’un sang desséché qui fait -des plaques sales sur sa peau poussiéreuse. -Ses bras sont hachés, des muscles blanchâtres -apparaissent sur la chair grelottante, -et ses dents claquent de fièvre. C’est Rainibozy, -le chef des porteurs de Galliac.</p> - -<p>Il me reconnaît, et me dit d’un ton monotone, -résigné, la phrase qu’il a peut-être -répétée cent fois depuis son arrivée, qui -n’est plus pour lui qu’un bout de rôle, une -tragique leçon récitée.</p> - -<p>— <i>Efa maty Ragalliac !</i> On a tué monsieur -Galliac !</p> - -<p>Et je pousse un cri si furieux, si désespéré, -qu’on n’entend pas le gémissement de -Ramary.</p> - -<p>… L’homme parla, tendant vers nous ses -mains mutilées d’où le sang coulait, et ce -qu’il disait était horrible et simple. Les Fahavales -étaient venus, une première fois, la -nuit, attaquer un petit village où couchait -la caravane de Galliac, qui avait résisté -victorieusement, gardant son beau sang-froid, -barrant la seule entrée d’une lourde -pierre ronde, confiant aux habitants les -cinq mauvais fusils qu’il avait emportés. Le -matin il avait tenté de faire retraite sur -Tananarive. Ses porteurs s’étaient enfuis, il -était presque seul. A midi, il arrivait à -pied dans un autre village, Manantsoa, -écrasé par la fatigue et la chaleur.</p> - -<p>— Ne t’arrête pas, monsieur le vazaha, -avait dit le gouverneur. Va-t’en vite, ils -vont revenir.</p> - -<p>Et ils étaient revenus, en effet, plus nombreux, -entraînant avec leur bande tous les -habitants du pays, qui avaient senti l’odeur -du pillage, vu passer des caisses en métal -brillant que leur rapacité croyait pleines -de mystérieuses richesses. Pendant deux -heures, blessé déjà, haletant, voyant venir -la mort, il s’était défendu dans une maison -bâtie de briques crues. A coups de bêche, -on avait fait un trou dans la muraille pour -parvenir jusqu’à lui. Mais la brèche faite, -personne n’osait entrer. Alors on avait mis -le feu au toit, et il avait péri brûlé, criant -sa douleur, et sa peur même peut-être, son -sang-froid et son courage vaincus par l’épouvante -de la hideuse mort. Et le chef des -rebelles avait attendu tranquillement la fin -de l’incendie, il était entré, avait retrouvé -en tâtonnant le cadavre sous la cendre, et, -se penchant sur lui, un couteau à la main, -s’était relevé en jetant à la foule un lambeau -de chair dont l’arrachement avait -laissé sur le ventre noirci une large blessure -rouge, qui fumait. Rainibozy s’était -lui aussi, défendu à la porte de la case, et -on lui avait haché les mains.</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>… Ramary s’était réfugiée chez son oncle -Raini-maro. Là-haut, sur la galerie supérieure -de la maison, elle hurle sa douleur, -et, jaillissant d’une robe bleue déchirée, ses -bras nus se lèvent et s’abaissent au-dessus -de son corps vautré à terre. Elle crie sans -fin, les yeux pleins de lourdes larmes, ces -beaux yeux que j’aimais pour leur enfance -et leur gaieté. Il fait nuit et de petites bougies -ont été fichées en terre. Des formes humaines -s’agitent tout autour, il en sort un -murmure de causerie tranquille, et parfois -un grand gémissement solennel et théâtral, -répondant à quelque sanglot plus fort de la -femme qui pleure sa misère, son gros chagrin -fugace et violent d’enfant et de femelle. -Ce sont nos porteurs, leurs femmes et leurs -filles, les parents de la petite veuve, venus -pour honorer le deuil terrible : et tous boivent -du rhum que Ramary leur a fait offrir, -selon les rites. Beaucoup sont ivres, et, accroupis -ou couchés, ils écoutent les joueurs -d’accordéon ou de guitare loués pour l’orgie -des funérailles, tandis que d’autres font -cuire des quartiers de bœuf, en plein air, -au bout d’une baguette, et les mangent -gloutonnement. Ces choses sont faites aux -frais de Raini-maro et de sa nièce ; mais -l’oncle, ivre lui aussi, et majestueux, surveille -du coin de l’œil une assiette placée -sur une table, et pleine déjà de petits morceaux -d’argent : offrande des pleureurs et -des pleureuses, qui de la sorte, paient discrètement -l’hospitalité funéraire. Cependant, un -des vocérateurs accorde sa <i>valiha</i>, la tige de -bambou, dont on a soulevé à même la souple -écorce pour en faire des cordes musicales, -et il chante la chanson de l’abandonnée :</p> - -<p>« Je ne suis plus qu’un errant morceau -d’écorce, éclaté des jeunes pousses du bananier ; -mais quand j’étais riche et heureuse, -les amis de mon père et de ma mère -m’aimaient. Quand je parlais, ils étaient -confus ; quand je les prêchais, ils courbaient -la tête. Aux parents de mon père, j’étais la -protection et la gloire ; aux parents de ma -mère, l’ombre large contre les soleils brûlants. -J’étais pour eux comme la génisse -née en été, leur joie et leur richesse, j’étais -celle dont on dit : Voici le grand figuier, -ornement des champs, voici la grande maison, -ornement de la ville ; voici la protection, -voici la gloire, voici la splendeur et l’orgueil, -voici celle qui conserve la mémoire -des morts ! Car ils m’admiraient comme -une stèle funéraire, haute et droite, et ils -me recevaient avec des cris d’amour, et des -saluts sonores.</p> - -<p>» Et maintenant je suis comme l’écorce -errante, éclatée des jeunes pousses du bananier, -je suis laissée seule, désolée, inutile, -haïe par la famille de mon père, rejetée par -la famille de ma mère, considérée comme -une pierre sur laquelle on fait sécher les -vêtements au soleil, et qu’on repousse quand -le jour devient nuageux. O peuple ! durant -que je parle, je me reproche moi-même, -car je suis à la fois reprochable et déshonorée. »</p> - -<p>Tous alors poussèrent de grands cris, et -entonnèrent ensemble le lamento de la -mort, sur un air harmonieux et lent. C’était -à peine des paroles que ces paroles indéfiniment -répétées, ce désespoir bégayé : -« O tristesse, tristesse, larmes en la nuit !… -O tristesse ! voici sa mère qui pleure, voici -nos enfants, voici nos parents qui pleurent, -voici les esclaves en larmes… Larmes, -larmes, larmes en la nuit !… »</p> - -<hr /> - - -<p>Elle ne reviendra plus à la maison du -docteur Andrianivoune, à Soraka, faubourg -de Tananarive, au-dessus du lac Anosy, la -petite veuve désolée, et quand elle aura usé -sa grosse douleur, elle s’en ira, les cheveux -sur les épaules, vers la demeure de son -père, où un ruisseau qui fait du bruit -arrose les cannes à sucre… Et je ne la -reverrai jamais, jamais, pas plus que je ne -reverrai Galliac, dont le corps mutilé gît -dans cette terre rouge, ni Kétaka, mon -ancienne amie, qui n’oublie pas son injure. -La princesse Zanak-Antitra sanglote, elle -aussi, à côté de moi. Le capitaine Limal a -quitté Tananarive et, de cet autre grand -amour, il ne reste également que des ruines.</p> - -<p>— Ramilina, me dit-elle, la chanson méchante -dit vrai, nous sommes reprochables -et déshonorées, nous sommes perdues… -Perdues ! Auparavant, nous ne savions pas -ce que c’était, nous ne savions même pas si -un homme était notre amant ou notre -époux. Et vous êtes venus, vous, les blancs, -et nous vous avons aimés, et vous teniez à -des choses que nous ne connaissions pas : -la fidélité, la vertu, dont les missionnaires -parlent aux ignorantes petites filles sauvages, -durant les heures d’école, en attendant -que les beaux officiers et les colons -les ramassent à la sortie. Cependant, par -insensibles progrès, nous arrivons quelquefois -à croire que ces choses existent peut-être ; -et alors, vous nous quittez. La chère -Ramary a une consolation : au moins son -grand ami est sous la terre, pour toujours ; -il est mort, il ne l’a pas abandonnée. Mais -crois-tu qu’elle pourra désormais vivre avec -un mari malgache ? Elle essayera, je le sais -bien, quand elle sera vieille, mais elle sera -malheureuse, elle pensera toute sa vie au -blanc qui est mort, à des plaisirs et des -bontés que l’autre, le Malgache, ignorera -toujours ; et il la battra, pour la punir -d’avoir le cœur dans la pluie… Vois-tu, -Ramilina, il en est de nos joies comme du -royaume, elles s’écroulent. Vous viendrez -en plus grand nombre, avec vos vraies -épouses blanches, celles que vous gardez -toute la vie, dont vous avez des enfants que -vous ne jetez pas à la rue, et dont l’image -est conservée dans un cadre d’or, sur la -cheminée des belles chambres. Nous serons -alors de petites malheureuses, méchantes -et jalouses ; il n’y aura plus de nobles, -plus de gouvernement malgache, plus -d’honneurs ; le peuple sera comme de la -poussière, et les femmes comme de la -boue.</p> - -<p>A ce moment la voix de l’un des chanteurs -se fit entendre. Il prononçait, d’une -voix rude et basse, un seul vers interrogatif, -et le chœur des femmes et des enfants -lui répondait :</p> - -<p>— Ah ! dis, qui donc est devant toi ? — Je -ne sais pas, je ne lui parle point. — Ah ! -dis, qui donc est derrière toi ? — Je ne -sais, elle n’a point parlé ! — Pourquoi es-tu -immobile et raide ? — Laisse, je viens seulement -de me dresser. — Pourquoi es-tu -hagarde et hors de toi-même ? — Je ne suis -pas hors de moi-même, je songe. — Mais -tu trembles, tu sanglotes ? — Je ne tremble -pas, j’ai froid. — Enfin, pourquoi es-tu si -douloureuse ? — Ah ! je ne voulais pas avoir -l’air douloureux, mais celui que j’aimais -est mort !</p> - -<hr /> - - -<p>— Non, il ne faut pas pleurer, me -dit la princesse Zanak-Antitra. Si je dois -finir dans le blâme, qu’importe qu’on -me blâme aujourd’hui ou demain ? Heureux -ceux qui vivent : regarde comme les -étoiles sont claires ! Je suis seule, et tu -es seul. Partons ensemble. Ne suis-je pas -déjà ton amie, puisque j’ai été triste avec -toi ?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch2">BARNAVAUX, GÉNÉRAL</h2> - - -<p>La voix criait, en malgache, des injures -grandiloquentes :</p> - -<p>— Vous êtes des lâches, fils de lâches ! -Vos jambes ne tiennent plus debout, tant -vous avez peur, et vous êtes tombés dans -l’herbe, comme des vers ! Descendez, pour -qu’on vous voie ! Descendez, pour qu’on vous -tue ! Les Sakalaves ne sont pas du sang des -Houves ! Ils ont des zagaies très longues, de -la poudre plein des tonneaux, des cartouches -plein de grandes boîtes, et que je devienne -lépreux, et que mon roi devienne lépreux, -et que tout son peuple devienne lépreux, si -je ne me bats pas aujourd’hui ! <i>Taïm-poury, -taïm-poury</i>, vous êtes des <i>taïm-poury</i> !</p> - -<p>« Taïm-poury » est un très gros mot qu’il -est inutile de traduire. Le Sénégalais Oumar -N’diaye qui avait appris le malgache depuis -son arrivée dans l’île — car il y avait épousé -trois femmes — grinça des dents et se dressa -sur les genoux et les mains en faisant le -gros dos, comme une panthère noire prête -à bondir.</p> - -<p>— Couche-toi, Oumar, dit Barnavaux. Tu -prendras ta revanche tout à l’heure, quand -le détachement Limal les aura tournés.</p> - -<p>Docilement, Oumar s’aplatit dans l’herbe. -Barnavaux n’avait pas de galons, mais c’était -un blanc, appartenant au respectable corps -de l’infanterie de marine, et un bon soldat. -Oumar savait cela : il avait confiance. Pourtant -il lâcha un coup de fusil, au jugé, par -manière de protestation, et ses douze camarades -sénégalais firent comme lui. D’en bas, -la détonation sourde et fêlée tout ensemble -d’une trentaine de vieux mousquets sakhalaves -répondit sans résultat.</p> - -<p>On ne voyait rien — rien que le vaste -épanouissement des lataniers du val inférieur, -les beaux lataniers du Bouéni, qui -sont des arbres nobles, d’une simplicité -dédaigneuse. Ils étaient nombreux. Jusqu’aux -limites de l’horizon, dans la lumière -chaude du jour, ils dressaient au-dessus de -la brousse vulgaire les colonnes de leurs -troncs lisses, l’ombelle harmonieuse de leurs -verts éventails ; mais chacun d’eux, en aristocrate -un peu hautain, restait séparé des -autres par un espace vide, maintenait autour -de lui son domaine séparé d’air et de -soleil. Ces arbres riches, distingués, égaux -entre eux, eussent régné seuls sur l’étendue, -sans la voix. Et encore, était-ce vraiment le -petit lieutenant d’un roitelet sakhalave, qui -depuis le matin proférait ces magnifiques -invectives ? Elle semblait, cette voix exprimer -la fureur même de la forêt que nous -envahissions pour la détruire ; car il y a de -l’or au Bouéni, et l’or est l’ennemi des -arbres. On les arrache pour fouiller la terre, -on les coupe pour boiser les galeries, on les -creuse pour fabriquer les canaux où l’or -lourd s’accroche et brille, on les brûle pour -faire de la place, pour le plaisir, pour rien : -car l’animal qui gaspille et qui gâte le plus, -ce n’est pas le singe, c’est l’homme.</p> - -<p>Barnavaux, dans un langage où la condescendance -se mêlait à quelque familiarité, -daigna répéter aux Sénégalais les instructions -du capitaine Limal. Il s’agissait de -« laisser causer » les Sakalaves et de les -retenir. Le capitaine arriverait par le nord, -à l’autre bout du vallon, avant la fin du -jour. Alors on pourrait s’amuser, pas avant. -Les Sénégalais, grands enfants soumis et -féroces, comprirent très bien, parce que le -ton était ferme et les paroles puériles. Barnavaux -se retourna sur le dos et bâilla.</p> - -<p>— Je voudrais bien savoir, dit-il en -s’adressant à moi, pourquoi ces Sakalaves -se défendent si bien. Ils ne travaillent pas -la terre, ils laissent leurs bœufs courir la -brousse, mangent des racines les trois quarts -du temps et appuient leurs fusils sur la -cuisse, au lieu d’épauler, ce qui est contraire -à la théorie. Mais ils se font tuer et vous -tuent très proprement. Des gens qui ne font -rien de leur pays et ne veulent pas qu’on y -aille, c’est incohérent. En Émyrne, au contraire, -les habitants savent lire, écrire et -compter comme des bourgeois de France. -Ils ont des champs, du bétail à l’engrais, -des moissons, des églises, des gouverneurs, -des pasteurs protestants, des curés catholiques, -tous les plaisirs de la civilisation, et -ils se sauvent pour une ombre. Je crois que -c’est parce qu’ils ont trop d’imagination.</p> - -<p>Je me mis à rire, et il continua :</p> - -<p>— Oui, c’est parce qu’ils ont trop d’imagination ! -Regardez les Sénégalais. Ils ne -voient pas plus loin que le bout de leur -nez, qui est camus : aussi font-ils de très -bons soldats. Mais ces gens d’Émyrne, ils -prévoient, ils calculent et ils exagèrent, juste -comme s’ils lisaient les journaux. Alors on -leur fait prendre un épouvantail à moineaux -pour une armée. Quand je me suis couvert -de gloire, à Ambatoumalaze…</p> - -<p>Et ce que Barnavaux me conta ce jour-là, -sur le sommet d’un plateau calcaire, tandis -que le chef sakhalave hurlait dans la vallée, -que le soleil baissait tout doucement sur -notre gauche, et que, dans l’énervement de -l’attente, nous lancions parfois, au hasard, -un feu de salve sur les lataniers dédaigneux, -ce qu’il me conta, je vais le dire.</p> - -<hr /> - - -<p>« … A l’époque dont je vous parle, mon -camarade Razowski et moi nous gardions -seuls le poste de Vouhilène. Car c’était ainsi -que le général tenait le pays : des blockhaus -assez éloignés les uns des autres, et, dans -chaque village, un homme ou deux, de sorte -que l’uniforme, étant partout, faisait régner -une crainte universelle et salutaire. Mais -vous savez s’il y a des villages en Émyrne ! -Tout notre régiment de marsouins finit par -être dispersé, homme par homme, à trente -lieues à la ronde. Andral, notre colonel, -n’était pas content. Il allait voir le général -et lui disait :</p> - -<p>» — Je voudrais bien savoir ce qui me -reste à commander : Une escouade ! Qu’on -me remette caporal tout de suite, ce sera -plus vite fait.</p> - -<p>» Et le général répondait :</p> - -<p>» — De quoi vous plaignez-vous ? J’ai -partagé le pays entre vos hommes, ils ont -tous des gouvernements. Est-ce que ce n’est -pas ainsi qu’on a créé la noblesse, dans la -nuit des temps ? Vos marsouins ont eu de -l’avancement. Ils sont devenus ducs, marquis -ou barons.</p> - -<p>» A ce compte, j’étais baron de Vouhilène, -et le colonel Andral n’était rien, ce -qui prouve que le général exagérait. Mais -il y avait un peu de vérité tout de même. -Ah ! ce temps, ce temps où moi, Barnavaux, -avec ma solde de fusilier de deuxième classe, -j’étais pourtant un seigneur ; où, quand je -jetais les yeux autour de moi sur les hommes, -les maisons, les terres, les eaux, je pouvais -me dire : « C’est moi qui commande » ; où -il n’y avait entre moi et le président de la -République que deux personnes, le général -et le ministre : ce temps-là, voyez-vous, je -le regretterai toute ma vie. Voilà ce que -c’est que d’avoir bu à la coupe du pouvoir.</p> - -<hr /> - - -<p>» Comme tous les anciens villages d’Émyrne, -Vouhilène était campé au sommet d’une -bosse de terre rouge, et les habitants, à une -époque que j’ignore, l’avaient fortifié en creusant -tout autour un fossé, autrefois profond, -maintenant à moitié comblé. On ne pouvait -entrer que par deux portes faites, à la mode -indigène, de longs blocs de granit qui servaient -de piliers, et d’une énorme pierre -ronde, qu’on roulait entre ces piliers. -Chaque soir, on calait cette belle géante par -derrière avec des cailloux : et c’était magnifiquement -sauvage ! Quand je suis arrivé, -cette enceinte ne contenait plus guère que -des tombeaux, de très vieux tombeaux, couverts -de larges dalles et surmontés de petites -chapelles en bois, dans lesquelles jadis on -déposait des nourritures pour les ombres des -morts. Ces maisons en miniature étaient à -peu près les seules, et les ombres étaient bien -tranquilles, car les habitants, peu à peu, -avaient redescendu la colline, traversé une -grande rizière, bâti un village assez riche qui -s’appelait Ambatoumalaze. Et au delà de ces -maisons bien assises, presque confortables, -proprement couvertes en paille, c’était une -vaste plaine, à demi inondée, coupée de -digues, cultivée partout, verte à ravir les -yeux, semée de tant de hameaux qu’on eût -dit, en très grand, une prairie avec ses taupinières. -Puis les bosses de terre rouge recommençaient, -et derrière elles, au crépuscule, -on voyait monter des fumées : car tout ce -pays, avant l’arrivée des Français, était -grouillant d’hommes.</p> - -<p>» La guerre et l’insurrection en avaient -fait fuir beaucoup, qui vivaient de pillage -ou qui mouraient de faim — qui mouraient, -le plus souvent. C’étaient ces brutes affolées -qu’on appelait des Fahavales. Le nombre de -ces rebelles diminuait tous les jours, précisément -parce qu’ils prenaient le parti de -mourir ou de rentrer chez eux bien sagement. -Mais, en rentrant, ils trouvaient leurs -silos à riz vidés, leurs bœufs volés, et leurs -champs n’ayant pas été semés cette année-là, -ils étaient devenus terriblement misérables : -d’autant plus que nous leur apportions -toutes les beautés d’un gouvernement perfectionné, -des impôts sur les terres, des -impôts sur le bétail, des impôts sur les -marchés, des contrats de travail obligatoires, -des corvées pour faire des routes, tout ce -qui permet d’écrire de beaux rapports, qui -sont résumés dans les journaux de France. -Il y avait des jours où je plaignais mes -vassaux.</p> - -<hr /> - - -<p>» Stewart, le pasteur protestant, qui possédait -à Ambatoumalaze une école et une -espèce de petite église, venait nous voir -presque tous les jours et nous faisait ses -doléances sur l’état du pays. Ce n’était pas -un méchant homme. Depuis trente ans -qu’il vivait à Madagascar, il était devenu -plus Malgache qu’Anglais, et nourrissait en -même temps pour ses ouailles, une incurable -défiance et une indulgente sympathie. -Il croyait savoir parler français — en quoi -il se trompait scandaleusement — mais -enfin, c’était un blanc, nous vivions à peu -près d’accord. Mon camarade Razowski, que -j’appelais par abréviation Razo, dévalisait -peu à peu sa bibliothèque et passait des -journées à lire la <i>Vie de Jésus</i> de Renan et -une autre chose d’un docteur allemand sur -le même sujet. C’était un garçon qui avait -passé des examens en France, et fait des -discours dans les réunions publiques avant -de devenir marsouin. Il disait qu’il était -positiviste, libertaire, et anticlérical. Nous -en avons comme ça quelques-uns dans l’infanterie -de marine, qui est un corps d’élite. -Mais c’est encore plus beau dans la légion -étrangère, où l’on prétend qu’il y a un -évêque.</p> - -<p>» Je ne sais pas si c’est l’eau de la rizière -ou bien les bouquins, mais Razo tomba malade, -très malade : de l’anémie tropicale. -Vous savez comment on en meurt : d’une -façon lâche et poétique. Une éternelle petite -fièvre, qui élève à peine le pouls, des langueurs -et puis des accès nerveux comme -une jolie femme, l’impossibilité de manger, -un grand dégoût de vivre. La fin arrive -tout doucement, et on l’accepte sans ennui, -pour mieux dormir.</p> - -<p>» J’encourageais Razo. Je lui disais :</p> - -<p>» Ne claque pas. Tu ne vas pas me laisser -ma baronnie à moi tout seul !</p> - -<p>» Il souriait, se replongeait dans ses livres, -rêvassait, ou bien disait des bêtises. Un lieutenant, -qui vint pour inspecter le poste, vit -bien qu’il était très pris et dit qu’il allait -envoyer le major. Le major se fit attendre, -et, à sa place, sœur Ludine, du dispensaire, -tomba chez nous un beau matin et prit l’habitude -de passer ainsi, tous les quatre ou -cinq jours, pour réconforter mon malheureux -camarade.</p> - -<p>» Le pasteur était très poli quand il la -rencontrait. Elle donnait de bons conseils à -Razo, lui parlait de sa mère, l’invitait à -sauver son âme. Mais lui répondait toujours -qu’il était anticlérical, positiviste, libre -penseur, et qu’il voulait mourir comme un -homme. Le pasteur arrivait là-dessus et -prenait part à la discussion. De temps en -temps, il était avec sœur Ludine contre -Razo et de temps en temps il se mettait -avec lui contre elle. A la fin, Razo, qui -n’avait plus la force de crier, se retournait -contre le mur et pleurait d’énervement.</p> - -<p>» Quelquefois, Narcisse, le maître d’école -mulâtre, montait au poste avec le pasteur, -et c’était une autre comédie. Vous vous rappelez -le fameux arrêté sur l’enseignement -obligatoire du français dans toutes les écoles. -Les pasteurs anglais auraient appris le grec -à leurs élèves plutôt que de s’en aller ; ils -s’étaient ingéniés pour obéir. Ils avaient demandé -des livres en France, réquisitionné -des répétiteurs, embauché jusqu’à des Sénégalais. -Mais Stewart, lui, avait fait du zèle -et recruté un mulâtre de la Réunion, en -vertu de ce raisonnement bien simple que, -cette île étant depuis des éternités une colonie -française, les habitants en devaient parler -notre belle langue. Narcisse lui-même -était intimement convaincu de sa science, -et nous amenait ses meilleurs élèves pour -nous faire admirer leurs progrès.</p> - -<p>» — Eh bien ! disait Razo, voyons l’exercice -de lecture : « La Seine fait de nombreux -circuits ». Lis cela, toi, Rakoutou.</p> - -<p>» Rakoutou lisait :</p> - -<p>» La Seine fait de nombreux <i>cirikits</i> ». -Car vous savez que les Malgaches ne peuvent -pas prononcer les <i>u</i> et mettent des -voyelles entre toutes les consonnes pour les -faire glisser.</p> - -<p>» M. Stewart et Narcisse se fâchaient tout -rouge.</p> - -<p>» — <i>Seurcouittes</i>, disait Stewart, <i>seurcouittes</i> ! -Il n’était pas difficile du tout, je -pense !</p> - -<p>» — Ci’cuits, criait Narcisse. Toi y pouvé -donc pas p’ononcé ?</p> - -<p>» Alors les premiers sujets de l’école -d’Ambatoumalaze, complètement ahuris, proféraient -des sons qui n’avaient plus rien -d’humain, et Razo empirait gravement son -état en déclamant à perdre haleine contre -une prétendue civilisation qui déracinait les -indigènes, leur donnait tous les vices, leur -désapprenait leur propre langue pour leur -faire parler charabia, et fabriquait avec les -libres enfants du tropique des caricatures -dans le genre de Narcisse. Et Narcisse protestait -qu’il était Français, électeur de la -Réunion, et qu’il écrirait à Paris pour se -plaindre des injures d’une vile soldatesque. -Sœur Ludine, quand elle était là, faisait de -la conciliation, rangeait les paquetages, engageait -les boys à balayer le plancher, mettait -un morceau de bœuf à bosse dans la -marmite, et puis s’en retournait bravement -dans son filanzane, comme elle était venue, -c’est-à-dire sans escorte, disant qu’elle -n’était qu’une vieille femme et n’avait rien -à craindre, puisque tout le monde sur la -route la connaissait honorablement. Ce qui -était vrai.</p> - -<p>» Moi, j’<i>administrais</i>. C’est un beau métier, -très compliqué. J’avais des registres avec -les noms de tous mes vassaux. On avait -même essayé de les photographier, afin -d’être sûr de les reconnaître, mais il avait -fallu y renoncer, à cause de leurs préjugés. -Ils se sauvaient, croyant que l’appareil leur -volait leur ombre, qu’ils confondent avec -leur âme. Je recevais deux ou trois arrêtés -par semaine, et des instructions, et des circulaires. -J’avais des tas de petites formules, -toutes différentes, que je devais remplir et -envoyer à Tananarive. Enfin, je levais des -hommes pour les corvées, et, comme les -chefs de cercle étaient plus ou moins bien -notés selon le nombre de kilomètres de -route tracés dans l’année, on faisait une -énorme consommation de prestataires. Un -arrêté décidait qu’on pouvait demander aux -indigènes cinquante jours de travail par an, -à quatre sous la journée. Mais comme beaucoup -avaient disparu, ceux qui restaient -prenaient la place des manquants, faisant -ainsi jusqu’à cent ou cent cinquante journées -de neuf heures. Au bout de six mois, -les grandes pluies d’hivernage ayant démoli -les routes, qui n’étaient que des pistes en -terre, tout était à recommencer, et on recommençait ! -Ce petit jeu était visiblement contraire -à la santé de mes administrés. J’ai vu -un jour partir quatre cents hommes, la -bêche sur l’épaule. Il en est revenu deux -cents ! Le reste était mort. Ces Houves sont -une mauvaise race. Ils se nourrissent de -peu de chose et meurent de rien. La forêt -les tue comme si tous les arbres en étaient -empoisonnés.</p> - -<p>» Tant de misère m’inquiétait. Je me -trouvais bien isolé au milieu d’une population -qui, après tout, pouvait m’en vouloir, -et, n’ayant rien fait de moi-même, à leurs -yeux j’étais responsable.</p> - -<p>» Cependant le pays paraissait calme, et -les gens étaient délicieusement polis. Même -Rakoutoumangue, le tompou-ménakèle, c’est-à-dire -l’ancien seigneur, le vrai baron, celui -que j’avais dépossédé, vint me rendre visite. -Pensez que c’était lui qui avant moi percevait -la dîme des rizières, lui qui se faisait -payer pour intervenir dans les procès, lui -que tout le monde saluait quand il parcourait -solennellement son domaine, précédé de -ses secrétaires, suivi d’esclaves et de parasites, -couché dans un filanzane à l’ancienne -mode : une corbeille en joncs tressés que -portaient douze esclaves.</p> - -<p>» En ma qualité d’usurpateur, je dissimulai -la défiance et j’exagérai la majesté. -Je me demandais ce que ce vieux singe venait -faire.</p> - -<p>» Il me raconta des histoires qui n’avaient -pas de sens sur sa femme, qui venait de -divorcer selon la loi malgache, pour épouser -un personnage sans importance, et réclamait -le tiers des acquêts de la communauté ; -prétendant de plus que je ne -sais quel champ faisait partie de son apport.</p> - -<p>» — Et les gens d’ici, ô seigneur, prêteront -serment que ce champ était à mon -père avant d’être à moi, et non pas à cette -méprisable truie, mère de peu d’enfants.</p> - -<p>» Tout cela au fond ne me regardait pas. -Une table, sur laquelle j’avais fait servir le -rhum, nous séparait tous les deux, et, pendant -qu’il parlait, je voyais danser au-dessus -du tapis de coton dix petites choses -blanchâtres, qui ressemblaient à des marionnettes. -C’étaient ses ongles, qu’il avait laissé -pousser, par orgueil, ainsi que faisaient les -nobles andrianes des anciens jours. Ce seul -petit fait m’occupa beaucoup plus que ses -paroles. Cet homme n’était pas civilisé, n’était -pas gagné, puisqu’il conservait ces façons -d’être qui font rire les Français, puisqu’il -ne cherchait pas à nous flatter en nous -imitant. Et son filanzane, sa suite, la langue -même dont il se servait, tout cela sentait le -passé et l’indépendance ! Plus je le regardais, -plus je me sentais furieux et inquiet. Pourtant -aucun de ses gestes ne trahit l’insolence -ou la haine. Sa courtoisie fut noble et -aisée. Il fit passer devant moi le bœuf qu’il -avait amené en cadeau, exprima l’espoir que -Razo, qui grelottait sur un lit de camp, se -rétablirait bientôt, et partit cérémonieusement.</p> - -<p>« Maintenant il connaît les ressources de -Vouhilène, pensai-je. Commandant de place -Barnavaux, chef d’état-major, Barnavaux, -colonel, capitaine, lieutenant, artillerie, cavalerie, -infanterie : Barnavaux ! Le reste de -la garnison, à l’infirmerie du quartier, -ne suis pas en force. »</p> - -<p>» Le pasteur Stewart sentait encore mieux -que les choses se gâtaient. Les Malgaches de -sa mission ne lui disaient rien, bien qu’il -vécût avec eux depuis vingt ans, et fût aussi -brave homme qu’un Anglais peut l’être, -c’est-à-dire charitable et concentré, orgueilleux -et timide. Mais il augurait mal de l’avenir, -parce que les honnêtes gens d’Ambatoumalaze -envoyaient leurs bœufs sur les -plateaux et enterraient leur riz en cachette, -la nuit, tandis que tous les mauvais sujets -prenaient des airs étrangement réjouis.</p> - -<p>» Je lui conseillai de venir coucher tous -les soirs au poste et de laisser ses paroissiens -se débrouiller comme ils pourraient. -Il refusa, disant que s’il donnait cette preuve -de crainte, tout le monde croirait les blancs -définitivement perdus.</p> - -<p>» Car c’est ainsi que les choses se passent -en Émyrne. Les Houves sont impressionnables -comme des femmes. Le général a -donné aux notables de chaque village deux -ou trois fusils et quelques zagaies, pour -qu’ils puissent faire la police et se défendre -eux-mêmes. Mais, si les blancs ont l’air -d’avoir peur, je demande ce que les notables -feront de ces armes, et je préfère qu’on ne -me réponde pas ! Quand ils se contentent de -les cacher dans le fumier pour empêcher -que les rebelles ne les prennent, il n’y a que -demi-mal.</p> - -<p>» Un lundi, sœur Ludine arriva de Tananarive. -Razo allait très mal. Il ne pouvait, -plus se lever, sa peau devenait jaune et -transparente comme du papier huilé. Il disait -des choses tristes. Tout à coup, comme -nous tachions de le consoler, nous entendîmes -un coup de fusil — non pas l’éclat -sec du Lebel, mais la grosse pétarade du -snyder des insurgés.</p> - -<p>» Le premier coup de fusil, je ne l’ai jamais -entendu sans un serrement de cœur, -une sorte de maussaderie. Sait-on jamais ce -qui va suivre ? Une fois la lutte commencée, -on ne réfléchit plus, les événements pressent, -on pare les coups comme on renvoie un volant, -on saute à droite, on saute à gauche, -on se débrouille, le sang va très vite dans -les veines. Après, souvent on n’en peut plus ; -avant, presque toujours, on a peur de ne pas -pouvoir, et c’est un horrible sentiment. -Sœur Ludine et moi, nous nous regardâmes -en serrant les lèvres, et, sans rien dire, -nous courûmes à la terrasse. Le soleil baissait -déjà. La grande plaine verdoyait, les -collines rouges gonflaient leur dos dans l’air -lavé par l’averse quotidienne de midi. Çà et -là, une place chauve dans la rizière montrait -l’eau dormante, et la paillette d’un reflet -dansait un instant. Mais deux grosses colonnes -de fumée montaient à gauche au-dessus -de Mangabé et d’Antsirika : les insurgés -avaient passé là, tué, brûlé, détruit, -et maintenant marchaient sur Ambatoumalaze, -en deux groupes longs et confus, si -loin encore, si insignifiants sur la face tranquille -de la plaine, que je pensai à ces -bandes de fourmis brunes qui traversent -chez nous le sable des allées.</p> - -<p>» Seulement, c’étaient des fourmis furieuses. -En quelques minutes, leur trottinement -se rapprocha ; les deux bandes se fondirent. -Pleins de faim et de rancune, avec -leurs sorciers en tête, qui hurlaient, avec -leurs idoles rouges et grotesques qu’ils portaient -sur un brancard, ils ressuscitaient la -vieille sauvagerie, jetaient leurs anciens -dieux eux-mêmes à l’assaut des écoles, des -églises, de tout le christianisme, ce christianisme -qui avait le premier envahi leur pays, -avant les soldats, comme une espèce d’espion -sournois.</p> - -<p>» — Et le pasteur, cria sœur Ludine, ce -malheureux Stewart !</p> - -<p>» Nous l’aperçûmes sur le terre-plein de -l’école, qui rassemblait ses élèves pour les -mener au poste.</p> - -<p>» Il en eut à peine le temps. Les brutes -déchaînées étaient déjà dans Ambatoumalaze, -car il y en avait une avant-garde, que -je n’avais pas aperçue d’abord, et qui s’était -glissée dans les hautes tiges de riz. Ils apparaissaient -maintenant, couverts de boue, -ivres d’enthousiasme et de férocité. Un -homme sortit d’une maison, joignit les -mains, puis tomba la figure contre terre, -dans une supplication désespérée. Ils lui -firent sauter la cervelle à coups de bâton. -Ce fut le premier meurtre.</p> - -<p>» Les élèves et les habitants du village -refluèrent dans l’école. Elle était heureusement -construite en briques cuites, couverte -en tuiles, et ceinte d’un gros mur. Stewart -possédait deux vieux fusils, et c’était tout. -Il pouvait tenir une demi-heure, et après… -Le frisson me prit. Brusquement je me rappelai -la visite de Rakoutoumangue. Ce vieux -sauvage connaissait les forces de la garnison. -Il savait que nous n’étions <i>même pas deux</i>, -puisque Razo était mourant. Cela me mit en -rage, et je bouclai mon ceinturon d’un tour -de main.</p> - -<p>» — Où vas-tu ? me dit le pauvre Razo.</p> - -<p>» Je répondis, en remplissant la culasse -du lebel :</p> - -<p>» — Je me forme en colonne ! Est-ce que -tu crois que je puis voir tranquillement -piller mes terres et brûler les maisons de -mes canailles de vassaux ? Je suis baron de -Vouhilène. Et puis, laisser griller comme -un rat ce pauvre père Stewart, et même cet -imbécile de Narcisse ? Nous serions cernés -et massacrés ensuite, tout le pays se soulèverait, -et l’insurrection monterait jusqu’à -Tananarive. Autant en finir tout de suite. -C’est plus propre.</p> - -<p>» Razo se leva et voulut passer sa culotte. -Mais la tête lui tourna, ses yeux chavirèrent, -et il serait tombé si je ne l’avais soutenu.</p> - -<p>» Sœur Ludine ramassa la culotte et la -mit sur une chaise. C’était une femme -d’ordre.</p> - -<p>» Puis elle prit le fusil de Razo et me -dit d’un air ferme :</p> - -<p>» — Je descends avec vous.</p> - -<p>» Et je compris : l’idée que ces pauvres -petits enfants malgaches allaient être enfumés -dans l’école lui fendait le cœur et lui -bouleversait la cervelle. Mais je ne voyais -pas sœur Ludine transformée en héroïque -guerrier. C’était ridicule.</p> - -<p>» Ne déshonorez pas votre cornette, lui -dis-je. Est-ce qu’on porte les armes avec ce -costume-là ? Ce qu’il nous faudrait, c’est le -prestige de l’uniforme : le poste défendu -par une femme ! C’est la meilleure façon de -nous montrer perdus !</p> - -<p>» — Vous croyez ? Eh bien ! ce ne sera -pas long.</p> - -<p>» Elle défit le paquetage de Razo, y prit -un pantalon, une tunique, et courut, sans -ajouter un mot, dans la cuisine, qui était -une petite hutte, à l’autre bout de la terrasse.</p> - -<p>» Trois minutes plus tard, elle revenait -habillée en marsouin, oui, en marsouin, -avec un casque en moelle de sureau, un -pantalon à passepoil jaune, qui lui tombait -sur les talons, et une tunique qui faisait de -bien drôles de plis, mais sans paraître embarrassée -le moins du monde, tant elle avait -la tête dans les nues. Et son petit corps de -vieille bonne femme l’eût fait ressembler à -un enfant de troupe, sans la figure, qui -était vieille, ridée, ratatinée — mais toute -luisante d’enthousiasme. Razo était suffoqué, -et moi, je ne songeais pas à rire, ni à protester, -j’avais les larmes aux yeux.</p> - -<p>» Je lui disais :</p> - -<p>» — Sœur Ludine, vous êtes folle ; sœur -Ludine, je vous aime bien ; sœur Ludine, -nom de Dieu ! allons leur casser la -figure.</p> - -<p>» Et c’est vrai qu’à ce moment-là j’aurais -démoli une armée de cent mille hommes à -moi seul. Tout me paraissait joyeux, touchant, -facile et sublime. Ce n’était pas de -l’air que j’avais dans la poitrine, mais une -espèce de flamme claire qui m’égayait le -sang. J’étais fou, j’étais heureux, j’étais -transporté ; j’avais besoin d’éclater en cris, -en chansons, en grosses bêtises et en actions -extraordinairement courageuses, faites pour -me soulager, faites <i>pour rire</i>. Je vous dis -cela comme je l’ai senti.</p> - -<p>» Les choses pressaient. Cinq ou six maisons -d’Ambatoumalaze flambaient déjà. Trois -ou quatre hommes, assommés ou tués à -bout portant, tachaient le sol rouge. Les -insurgés tiraient leurs munitions pour rien, -ou pour montrer qu’ils étaient beaucoup. -Les hurlements, de loin, faisaient comme -une litanie dans une église. Ils montaient, -grandissaient, puis s’affaiblissaient, puis -repartaient. La porte de l’école avait été -fermée. Stewart, par une meurtrière faisait -feu tout seul, et ce bruit unique, maigre et -comme tremblant de la défense, me glaçait -l’âme. Il était maintenant cinq heures. Le -soleil, très bas, avait de grands rayons -obliques tombant sur la rizière qui séparait -le poste du village. Une rizière, au fond, -c’est comme un fleuve où il y a de la boue -au lieu d’eau, et des herbes vertes par-dessus -la boue. On ne peut la franchir que -sur les digues qui la traversent.</p> - -<p>» Je dis à sœur Ludine :</p> - -<p>» — Il faut produire un effet grandiose -et imprévu. Vous êtes le second corps d’armée. -Descendez derrière le poste, tournez à -droite, et passez la rizière sur la troisième -digue que vous voyez là-bas. N’affaiblissez -pas votre formation en vous attardant sur la -route. Vous pourriez perdre des traînards ! -Une fois que vous serez sur la digue, l’ennemi -vous verra : alors tirez. Par tous les -saints du paradis, ne vous inquiétez pas de -viser, mais tirez toutes les cartouches du -magasin, rechargez et recommencez. Il -s’agit de faire beaucoup de bruit, voilà -tout.</p> - -<p>» La sœur se mit à rire comme un brave -homme.</p> - -<p>» — Je ne suis pas ici pour autre chose, -dit-elle. Mais comment est-ce qu’on remplit -ça ?</p> - -<p>» Elle montrait son lebel avec l’air d’un -nègre à qui on a donné un bon de poste -et qui ne sait pas la manière de s’en servir.</p> - -<p>» — Ah ! c’est vrai, répondis-je.</p> - -<p>» Et je lui montrai le mécanisme du -cher petit outil. Elle comprit presque tout -de suite :</p> - -<p>» — Comme ça, et puis comme ça, et -puis comme ça ? C’est bon. Au revoir.</p> - -<p>» Et elle s’en allait, quand je la rappelai -en criant :</p> - -<p>» — J’ai oublié de vous donner le point -de direction.</p> - -<p>» — Sainte Vierge, répondit-elle, c’est -l’école ! Vous n’avez pas besoin de le dire.</p> - -<p>» Et elle partit pour de bon, en ordre de -bataille à elle toute seule.</p> - -<p>» Si je l’avais envoyée de ce côté, c’est -que les gros murs en terre de quelques jardins -la protégeaient pendant la première -partie de la route, et aussi que la rizière, à -la troisième digue, était moins large. Et -vous comprenez bien que la traversée de la -rizière était le passage dangereux, puisqu’il -fallait avancer sur un petit mur où il était -impossible de se dissimuler. J’attendais, -pour l’appuyer, qu’elle se lançât dans cette -traversée. Ce ne fut pas long. Elle avait -couru comme une jeunesse et commença un -feu roulant, hors de portée d’ailleurs. Mais -ça ne faisait rien, la distance ne l’inquiétait -pas, puisqu’à dix mètres elle n’aurait pas -mis dans un porche de cathédrale.</p> - -<p>» Je n’ai jamais vu travailler plus consciencieusement. -Elle allait, tirait toutes les -balles du magasin, faisait quelques pas, -s’arrêtait pour recharger, repartait de plus -belle avec la célérité d’un chasseur à pied, -et du reste faisait tout comme moi, puisque -de mon côté j’avançais sur ma digue comme -un véritable Bonaparte au pont d’Arcole.</p> - -<p>» Du poste de Vouhilène au village, il y -a bien dix-huit cents mètres ; mais nous -avions ouvert le feu quand même. L’effet de -cette intervention fut visible. Les brutes qui -attaquaient l’école se retournèrent d’un air -étonné. Ils croyaient évidemment tous — je -suis sûr qu’on les avait prévenus — qu’il -n’y avait qu’un Français valide à Vouhilène, -et qu’il ne serait pas assez fou pour sortir. -Mon insolence les impressionnait, et la -démonstration parallèle de sœur Ludine -n’était pas dans le programme. Ces insurgés -d’Émyrne, vous le savez, étaient des malheureux -qui mouraient de faim. Leurs sorciers -les avaient poussés en avant, et les corvées, -exaspérant la population tranquille, leur -avaient donné des recrues ; mais ce qui -les avait rendus si hardis, c’était l’assurance -que dans le village même personne -ne résisterait, ni les gardes du poste, ni -les habitants eux-mêmes. Or, voilà que ma -garnison faisait une sortie. Devinez ce qui -arriva ?</p> - -<p>— Parbleu, dis-je, les vertueux notables -d’Ambatoumalaze, en vous voyant venir, -ont retrouvé tout à coup les fusils du gouvernement, -et s’en sont servis pour défendre -les nouvelles institutions de Madagascar, au -lieu d’en user pour les combattre ; de quoi -ils avaient eu la tentation violente.</p> - -<p>— Vous connaissez le pays ! C’est exactement -ainsi que les choses se sont passées. -Les quelques bourgeois à la peau jaune -auxquels nous avions donné des armes ressentirent -à notre approche des remords -utiles et de saines inquiétudes. Ils se virent -tout de suite passant en jugement. Ils frissonnèrent -à la pensée de leurs biens confisqués, -de leurs bœufs versés à l’ordinaire -de l’infanterie de marine, et ils vinrent à -notre secours, oui, ils vinrent à notre -secours, ils sortirent de chez eux entourés -de leurs fils ou de leurs clients qui -étaient armés de zagaies ! Sœur Ludine et -moi n’étions pas à moitié chemin que déjà -les insurgés recevaient des balles dans le dos.</p> - -<p>— De sorte que, interrompis-je, vous -vous êtes vus trois mille en arrivant au -port ?</p> - -<p>— Vous exagérez, répliqua naïvement Barnavaux. -Les notables étaient trois, plus -une douzaine de porteurs de zagaies. Du -reste, avec une sage prudence, ils reculaient -au lieu d’avancer, car ils ne tenaient pas -du tout à se battre, mais à manifester la -pureté de leurs sentiments ; aussi marchèrent-ils -au-devant de nous, ce qui les éloignait -du danger. Mais ce fut cependant un -beau spectacle que celui qu’offrirent les -colonnes Ludine et Barnavaux opérant leur -jonction à la sortie de la rizière, et reçues -par ces honnêtes alliés avec des protestations -éloquentes de dévouement sans borne. -J’admirai, sans m’en étonner, leur empressement -à faire connaître leur identité.</p> - -<p>» — C’est moi, Ratsimamangue, tu me -reconnais, héroïque chef de Vouhilène, respectable -seigneur ? C’est moi, Rainimarou ; -n’oublie pas de dire au général comme je -suis courageux !</p> - -<p>» Je serrai rapidement la main de ces -braves gens. Et après tout, c’est vrai qu’ils -ne manquaient pas d’un certain courage, -puisque les insurgés étaient bien une centaine -autour de l’école et nous tiraient dessus -d’assez près. Je fis exécuter une décharge -générale, puis abritai provisoirement ma -troupe derrière un mur à moitié démoli, -afin de reprendre haleine.</p> - -<p>» Ce qui se passa ensuite est assez confus. -Après un crépuscule de vingt minutes -à peine la nuit était tombée, une nuit noire, -et les incendies allumés éclairaient comme -peuvent le faire ces grands feux de paillotte, -c’est-à-dire très fort et très mal. Ils servaient -surtout à dramatiser la situation. Il -semble que les assaillants de l’école soient -presque tous revenus sur nous, ce qui donna -du répit au père Stewart. Notre situation -était bonne, et ils hésitaient à nous attaquer -franchement. J’en abattis quelques-uns. -Cependant j’étais inquiet. Ils étaient trop, -beaucoup trop, et si je recevais un mauvais -coup, la partie était perdue pour tout le -monde. Ce souci m’ôtait un peu mes moyens ; -mon espoir avait toujours été que les notables -des autres villages se mobiliseraient au -bruit de mon attaque, et je trépignais en -ne voyant rien venir.</p> - -<p>» Tout à coup, il se passa une chose extraordinaire. -Du haut du poste de Vouhilène, -le canon se mit à tonner.</p> - -<p>» Or, jamais, jamais il n’y avait eu de -canon à Vouhilène ! Et cependant on apercevait -une forte lueur rouge, on entendait -une détonation sourde et étouffée qui ne -pouvait être confondue avec celle du fusil -Lebel : quelque chose de grave, de sérieux, -d’impressionnant. Mais d’obus, il n’en tombait -nulle part. Le résultat de cette canonnade -demeurait invisible. Je n’en revenais pas. -Ce fut sœur Ludine qui comprit la première.</p> - -<p>» — Ah ! Razo, cria-t-elle, le bon Razo ! -Il allume les bombes du 14 Juillet !</p> - -<p>» Et c’était ça ! Le pauvre camarade, à -moitié mort, avait pris les bombes du feu -d’artifice, et il tirait tous ces gros pétards, -l’un après l’autre. Comme le pasteur avait -tenu à contribuer à l’inévitable solennité -patriotique, nous avions pas mal de ces -pièces. C’est ainsi que l’élément anticlérical, -représenté par Razo, eut son rôle dans la -célèbre journée d’Ambatoumalaze, et prit -part à la victoire.</p> - -<p>» Car c’était la victoire ! Le poste de Vouhilène, -entouré de flammes et de tonnerres, -parut contenir une garnison invincible et -des ressources militaires inépuisables. Et, -naturellement, tous les villages environnants -se levèrent enfin, marchèrent contre -les pillards. Les notables armés sentirent -partout s’éveiller leur vaillance. Il en vint -d’Antsirika, il en vint de Talatakély, il en -vint d’Ampasimbé-la-Sablonneuse ; en vingt-cinq -minutes tout le pays se couvrit de -défenseurs inébranlables du gouvernement -légitime de la République française. Et -parmi eux, intrépide et superbe, je vis arriver -cette vieille canaille de Rakoutoumangue -lui-même, avec une troupe presque bien -armée ; les choses ayant tourné contre son -attente, il tournait avec elles, et chargeait -ses anciens amis. Comme il faisait bien les -choses, il marchait drapeau français en tête, -un drapeau français ramassé je ne sais où, -pillé peut-être dans la maison d’un blanc ; -et cela, c’est plus drôle que tout le reste !</p> - -<p>» Mais, après tout, qu’importe ? Et même, -obliger un ennemi à se battre pour vous, -n’est-ce pas beaucoup plus fort que de le -tuer ? et s’arranger pour qu’un traître -trahisse en sens inverse de ses intentions, -n’est-ce pas un tour assez beau pour être -mis au théâtre ? Ce fut avec une sorte -d’ivresse froide, une entière assurance, que -tout de suite je lançai l’attaque, et on la -mena d’une façon gaillarde. Rakoutoumangue -faillit y rendre sa belle âme, son -fusil Snyder ayant éclaté ; le second bénitany, -c’est-à-dire un grand seigneur du -pays, reçut une égratignure à l’aine. Un -autre Houve fut entre-tué par un de ses camarades, -ce qui ne l’empêche pas d’avoir -été porté comme tué à l’ennemi ; donc ça -compte tout de même, et c’est ainsi qu’on -fait les bulletins de bataille. Tous ces guerriers, -remplis d’une tardive ardeur, faisaient -« hou ! hou ! » et tiraient sur les -lambas des adversaires, qui fuyaient comme -ils pouvaient et se faisaient ramener au -demi-cercle, car, à présent, c’était leur tour -d’être cernés. Les plus braves de ces Fahavales -faisaient aussi « hou ! hou ! » et soufflaient -dans des conques pour faire croire -qu’ils se défendraient jusqu’à la mort. Mais, -quand ils voyaient que c’était extrêmement -sérieux, ils cherchaient à s’en aller, avec -une docilité toute malgache. Ils n’en avaient -pas le temps, ni le moyen. Alors ce fut le -grand massacre final, les pauvres diables -qu’on repêchait au fond d’un trou, qu’on -rattrapait dans une rizière, qu’on fusillait -sur place. Un vieux, couvert de grisgris, -me léchait les souliers, j’aurais voulu le -sauver ; mes alliés l’ont empoigné, collé au -bord d’un fossé, lui ont fait sauter la cervelle, -et je n’ai plus vu que deux jambes -qui sortaient de l’herbe, avec des taches -blanches sur la peau noire, comme si la -mort avait donné à ce sauvage une subite -maladie de peau. La guerre, quoi, la guerre ! -Et ça n’est pas propre. Sœur Ludine tremblait -d’horreur.</p> - -<hr /> - - -<p>» Quelques-uns des vaincus, voyant qu’ils -ne pouvaient pas fuir, prirent une résolution -désespérée. Sans doute réfléchissant que, -puisque Stewart et ses élèves y avaient tenu -contre eux, la place était bonne, ils essayèrent -une dernière fois d’entrer dans l’école, foncèrent -jusqu’à la porte du bâtiment principal, -l’abattirent avec une grosse poutre. -Nous entrions dans la cour, juste au même -moment, et je vis le pasteur Stewart, ce -saint homme, ivre de fureur, qui passait la -tête par une fenêtre du premier étage. Et il -cria :</p> - -<p>» — Vous ne voulez pas vous en aller ? -Vous ne voulez pas vous en aller ? Alors, -que Dieu me pardonne mon péché !</p> - -<p>» Il avait fait arracher les dalles de granit -du rez-de-chaussée, pour se défendre si -l’assaut venait jusqu’aux murs. Il prit une -de ces dalles, et la lança de toutes ses -forces sur la tête du Malgache le plus -proche. Je vis l’homme tomber comme un -paquet de linge en travers de la porte, et ce -fut fini. Tous les autres jetèrent leurs -armes. Il se fit dans la cour de l’école un -effroyable silence. Ces hommes, fous de rage -tout à l’heure, attendaient maintenant la -mort, soumis, tranquilles, avec une incompréhensible -et dédaigneuse indifférence. Ils -se jugeaient morts, ils étaient déjà morts en -esprit. C’est ainsi que sont les Houves. Je -n’ai jamais pu comprendre comment ils -pouvaient être en temps ordinaire si lâches, -puis subitement si furieux, puis tout à coup -si résignés, non seulement au poteau d’exécution, -mais aux plus affreux supplices. -Mes gens en tuèrent encore quelques-uns, -désarmés. J’eus beaucoup de peine à leur -faire épargner les autres.</p> - -<p>» Quand j’eus fait mon devoir, je regardai -la fenêtre, au-dessus de la porte. Le vieux -Stewart était toujours là, complètement -immobile, avec une des physionomies les -plus stupides et les plus affreuses qu’il -m’ait été donné de voir dans ma vie : la -figure figée, raidie, les yeux hors de la tête. -La secousse avait été forte, et le pauvre -homme, si vaillant durant l’action, avait à -cette heure les nerfs en bouillie.</p> - -<p>» Je lui criai :</p> - -<p>» — Eh bien ! monsieur Stewart, qu’est-ce -que vous attendez pour ouvrir ?</p> - -<p>» Il eut le geste d’un homme qui se réveille, -descendit, fit enlever les pavés qui -barricadaient la porte, tira les barres et -poussa les vantaux.</p> - -<p>» La première chose qu’il aperçut, juste -en face de lui, fut l’homme qu’il avait -assommé quelques minutes auparavant. Le -cadavre était couché par terre, dans une -posture douloureuse et tordue, et le gros bloc -de granit, tout sanglant à l’un des angles, -pesait encore sur son cou.</p> - -<p>» Et voilà que le vieux Stewart, grelottant -des pieds à la tête, se jeta à genoux en -criant :</p> - -<p>» — J’ai tué un homme, j’ai tué un -homme ! Ne me regardez pas, j’ai tué un -homme !</p> - -<p>» Les larmes lui coulaient sur la figure, -et il gémissait tout haut, désespéré, comme -s’il eût commis le plus grand crime et la -plus grande lâcheté. Et les élèves, les convertis -protestants qu’il avait abrités, qu’il -avait défendus et sauvés, arrêtèrent leurs -cris de joie, leurs rires, leurs embrassades, -et muets tout à coup, le regardèrent avec -étonnement.</p> - -<p>» A ce moment, on entendit la voix de -sœur Ludine qui disait :</p> - -<p>» — Eh bien ! moi, je puis bien jurer que -je n’ai tué personne.</p> - -<p>» Et c’était rigoureusement exact. Pour -la maladresse, elle n’en craignait pas. Si -quelqu’un peut aujourd’hui se vanter de -n’avoir jamais touché à un cheveu de son -prochain, c’est sûrement cette vieille innocente -de sainte : ce qui prouve l’importance -de la force morale, comme disent les journaux. -Car ni Razo avec ses pétards, ni sœur -Ludine avec son lebel n’avaient fait autre -chose que de jouer une grosse comédie ; et -cependant ils avaient gagné une grande -bataille, sous les ordres de moi, Barnavaux, -général. Mais ma nomination n’a jamais -été à l’<i>Officiel</i>.</p> - -<p>» Stewart leva les yeux en entendant la -voix de sœur Ludine, et le costume dans -lequel il la vit acheva d’obscurcir ses pensées.</p> - -<hr /> - - -<p>» Or, la cour était pleine de cadavres qu’on -dépouillait, de blessés qui se plaignaient -tout doucement, à la mode malgache, laquelle -est résignée ; et les femmes, commençant -à revenir, faisaient une autre musique -beaucoup plus insupportable, pleurant leurs -défunts, leurs maisons et leur vaisselle avec -les mêmes larmes et une éloquence qui -perçait les oreilles. Enfin, il traînait dans -l’air une vilaine odeur — une odeur de -roussi et de boucherie, d’hommes vivants -en sueur et d’hommes morts qui saignaient. -Sœur Ludine devint toute pâle. Elle avait -mal au cœur, une grosse envie de pleurer, -et aussi je le vis bien, le désir d’une nouvelle -besogne, sa vraie besogne, qui était -d’organiser l’ambulance, de faire ce qu’elle -faisait depuis trente ans par goût, par dévotion, -par habitude et par amour. Et ce -fut à cet instant que pour la première fois -de la journée, elle se vit elle-même et eut -conscience que son costume n’était peut-être -pas très convenable pour une personne -de sa sorte.</p> - -<p>» J’ignore ce qui se passa dans l’esprit de -monsieur Stewart, mais il eut un sourire.</p> - -<p>» — C’est vous, sœur Ludine, dit-il, vous ! -Que Dieu nous juge et nous fasse grâce ! -Mais, tant que nous serons sur cette terre, -je crois qu’il vaudra mieux ne jamais -parler de ce que nous avons fait aujourd’hui.</p> - -<hr /> - - -<p>» Vous voyez combien ces Anglais sont -hypocrites ! Et pourtant sœur Ludine, qui -n’était pas anglaise, fut de son avis. Quand -j’écrivis mon rapport, je racontai qu’elle -s’était héroïquement conduite, et qu’elle -avait délivré Ambatoumalaze, comme Jeanne -d’Arc Orléans. Elle déchira mon papier et -me déclara, exactement comme l’avait fait -Stewart, qu’il ne fallait pas parler de ça. -C’était une affaire entre elle et le bon Dieu, -mais elle ne voulait pas être une pierre -de scandale pour la communauté.</p> - -<p>» Et cela fit… cela fit que j’écrivis un -autre rapport, un glorieux rapport, où je -prouvai clair comme le jour que c’était moi -seul qui avais repris Ambatoumalaze, pendant -que Razo tirait des bombes, sur la terrasse -du poste, comme un véritable artilleur, -et que Rakoutoumangue était venu à -la rescousse, avec des bandes de notables -dont la fidélité était digne des plus grands -éloges. Et il en résulta que cette canaille de -Rakoutoumangue fut nommé gouverneur de -première classe dans l’Amboudirane, avec -douze cents francs d’appointements, ce qui -lui permet d’en faire suer douze mille à ses -administrés ; que Narcisse reçut les palmes -académiques, parce qu’il écrivit à Paris pour -se déclarer l’auteur des hauts faits dont le -vieux Stewart ne voulait pas prendre la -choquante et antichrétienne responsabilité ; -et qu’enfin Razo et moi, nous fumes nommés -caporaux. Mais le pauvre Razo mourut -et je le fis enterrer dans le petit cimetière -d’Ambatoumalaze, et je fus triste pendant -huit jours, et je suis encore triste quand je -pense à lui, et moi… »</p> - -<hr /> - - -<p>Mais Barnavaux n’acheva pas sa phrase. -Des coups de feu éclatèrent à une demi-lieue : -le détachement Limal arrivait ; les -Sakalaves étaient pris comme des noisettes -dans une pince. Ce sont là les minutes les -plus passionnantes et les plus mélancoliques -de la guerre sauvage. J’y ai toujours -éprouvé un âpre plaisir mêlé à un sentiment -désagréable, dois-je dire le mot, à un -remords ! Car il n’y a plus égalité de partie, -l’ennemi barbare, vaincu par l’esprit, plus -que par la force, se démoralise et se dissout. -Et c’est pourtant le moment critique : si les -mailles du filet allaient se rompre, si l’adversaire -allait décamper et se moquer de -vous ? C’est le dernier coup à jouer ; et pour -gagner la mise, obtenir la soumission de -tout un pays, il faut abattre, à ce jeu -d’échec, des pions vivants alors presque -sans défense, et qui ne se relèveront plus.</p> - -<p>Les coups de fusil devinrent plus nombreux -dans le bois des lataniers. Un clairon -retentit, évidemment embouché par un Sénégalais. -Cette race a une façon de sonner -qui fait grincer les dents et bondir le cœur. -On y sent de l’intrépidité et de la barbarie, -la joie féroce du meurtre, la volonté voluptueuse -de mourir ou de tuer. Sûrement les -Sénégalais de Limal avaient déjà senti le -sang et il y avait des morts, voilà ce que -disait le clairon. De notre côté, Oumar -N’diaye regarda Barnavaux avec les yeux -d’un chien de meute qui tire sur sa laisse -pour qu’on le découple.</p> - -<p>Et nous entendîmes la voix furibonde du -chef sakhalave, qui traitait de lâches et de -mangeurs d’herbe ses hommes, nous-mêmes, -notre race, insultait nos aïeux, nos mères -et nos femmes. Ne pouvant plus tenir dans -son fourré, il se décidait à marcher vers -nous pour rompre le cercle et pouvoir, le -lendemain, n’importe où, recommencer la -lutte telle qu’il la comprenait, par embuscade -ou combat singulier, avec de beaux -cris et de grands gestes. J’apercevais nettement -sa crinière de cheveux ébouriffés, liés -par des chapelets de coquillages, et sa -grosse mâchoire de brute farouche, projetée -au-devant de son front comme une -gueule.</p> - -<p>— Chut ! dit Barnavaux, je le tiens !</p> - -<p>Il épaula longuement et fit feu. Le Sakhalave -s’abattit, la face contre la terre.</p> - -<p>— En avant, maintenant, continua Barnavaux. -Et ne tirons plus : on attraperait -les camarades.</p> - -<p>Nous descendîmes la pente en courant -comme des fous, baïonnette au canon. Mais -pas un des Sakhalaves ne se rendit. Nous -eûmes les morts et les blessés. Le reste -passa entre les mailles du filet, avec des -bonds de chats sauvages, puis une course si -rapide, des mouvements si souples, qu’il -me sembla que j’étais au spectacle, et que -cette fuite élégante, héroïque, était réglée -d’avance et comme indispensable.</p> - -<p>— Nous avons le chef, dit Barnavaux, -très fier. C’est l’essentiel.</p> - -<hr /> - - -<p>Le cadavre gisait dans l’herbe. La balle -tirée de très haut était entrée par le sommet -de la tête et ressortie derrière le cou. Il y -avait déjà des mouches sur le sang. Oumar -N’diaye tira son coupe-coupe, et s’approcha -sournoisement.</p> - -<p>— Eh bien, Oumar, dit Barnavaux, rudement : -tu veux <i>encore</i> couper la tête à -celui-là ? Est-ce que ce sont les manières -d’un soldat français ?</p> - -<p>Oumar rentra son couteau, sans rien -dire, et je lui donnai une cigarette. Le -clairon du capitaine Limal chanta tout près, -d’un accent triomphal. Barnavaux s’était -assis sur une pierre et fumait sa pipe.</p> - -<p>— A propos, demandai-je, vous disiez -tout à l’heure que vous aviez été nommé -caporal. Où sont vos galons ?</p> - -<p>— L’air des grandes villes m’est malsain, -répondit-il en soufflant, pour me mieux -voir, sur le nuage qui l’entourait. Trois -mois après l’affaire d’Ambatoumalaze, -étant rentré à Tananarive, j’ai été cassé -pour indignité. Mais ça, c’est une autre -histoire…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch3">RUY BLAS</h2> - - -<p>— Que c’est loin ! Ah ! bon Dieu de bon -Dieu, que c’est loin !</p> - -<p>— Et puis après ? répondit Barnavaux. -Quand tu répéterais cent fois la même chose, -crois-tu qu’il fera moins chaud ? Müller, mon -vieux, tu files un mauvais coton : ça ne vaut -rien pour la santé, dans ces pays-ci, de se -faire des idées… Et tu vas casser ton chalit, -tu vas casser ton chalit ! Quand on a un -grand corps de malheur comme le tien, qui -va sur les deux cents livres, on ne fait pas -de la gymnastique sur les chalits. Avaries -au mobilier du bataillon, destruction d’effets -de campement en présence de l’ennemi : -mort avec dégradation militaire. Tiens-toi -tranquille, idiot !</p> - -<p>Le chalit, fabriqué sur place avec les voliges -d’une caisse d’emballage, et un cadre -en palissandre brut coupé au bois voisin, -craqua sous le poids de Müller qui envoya, -sans répondre, son pied nu contre le mur -de la case. Et comme ce mur n’était qu’un -mince lattis de feuilles de bananiers, tressé -sur des baguettes, ainsi que c’est la coutume -à Madagascar, en pays betsimisarake, le pied -passa au travers, et s’écorcha contre une -dizaine de petits éclats de bois, qui le retinrent -comme des griffes.</p> - -<p>Le soldat se mit à jurer. La porte de la -case était ouverte et la lune, au dehors, brillait -d’un insupportable éclat. La terre rendait -le soleil bu pendant la journée, elle suait sa -chaleur, une chaleur humide et chaude qui -sentait l’herbe meurtrie, la pluie, la boue et -la fièvre. Autour d’une place ronde, où quelques -huttes alignaient leurs taches basses, -trois poteaux de sacrifice dressaient bizarrement -un appareil barbare : des crânes de -bœufs surmontés de leurs cornes, comme si -jadis on eût crucifié là des taureaux, dont la -tête seule fût demeurée clouée après l’effondrement -du squelette. Ces cornes projetaient -sur le sol des ombres assez troublantes, -et la lueur lunaire, sèche, fausse, -d’un bleu électrique, donnait aux choses, -dans la nuit, un air méchant et prodigieux.</p> - -<p>Ainsi l’astre régnait. Il régnait sur cette -terre rouge et brûlante, seul, absolu, envahissant, -douloureux à voir avec son étrange -figure d’homme, sa bouche hilare, ses yeux -de Chinois perfide. Ah ! on avait envie de -pleurer, sous le regard de ces yeux célestes. -Ils remplissaient le ciel et la terre de découragement, -d’écœurement, d’ennui sans cause, -de honteuse peur, de rancune contre tout. -Les petits enfants malgaches eux-mêmes -dans le village, s’appelaient comme pour une -cérémonie.</p> - -<p>— Koutou ! Koutoukély ! Regarde, il fait -lune-jour !</p> - -<p>Et ils chantaient à la lune : « O grand’mère, -grand’mère, nous sommes tristes, -tristes, tristes. Si tristes, si tristes sont tes -petits enfants ! Tes petits enfants vont mourir ! » -C’est un chant qui a des siècles et des -siècles. Il remonte au temps où ces sauvages -avaient encore moins de mots qu’aujourd’hui -pour exprimer leurs idées, et des sentiments -encore plus épouvantés devant la nature infinie. -Les petites voix claires ne se lassaient -pas de chanter, les dernières notes tombaient -en refrain, cristallines, monotones, -mélancoliques, comme des gouttes d’eau -dans un bassin de cuivre.</p> - -<p>— Do, ré, do, do !</p> - -<p>Müller retira son pied et répéta :</p> - -<p>— Que c’est loin ! bon Dieu de bon Dieu ! -Nous ne reviendrons jamais, jamais !</p> - -<p>La petite Rasoa, couchée sur une natte -aux pieds de Barnavaux, son seigneur et -maître, s’étira comme une chatte et dit doucement :</p> - -<p>— <i>Tésitra vé, Ianaho ?</i> Pourquoi es-tu en -colère ?</p> - -<p>Müller ne comprit pas, mais Barnavaux -répondit :</p> - -<p>— Il n’est pas en colère, petite Rasoa. Il -pense au pays.</p> - -<p>Puis, brusquement, il dit à son camarade :</p> - -<p>— Müller, tu nous rases. Tu vas réveiller -le poste et te faire ramasser par l’adjudant. -Le couvre-feu est sonné, fiche-nous la paix. -Qu’est-ce que tu as bu, aujourd’hui ?</p> - -<p>— Du rhum, répliqua Müller, du rhum -de traite. Moitié d’eau dedans. Pas de quoi -faire mal à un enfant.</p> - -<p>— Donne-lui un peu d’eau, Rasoa, dit -Barnavaux, en malgache, sans daigner discuter. -Il a la fièvre et il a bu du rhum.</p> - -<p>Rasoa se leva, prit la grande tige de bambou, -longue de dix pieds, où se conserve -l’eau dans ce pays — une espèce de tuyau -fermé à l’une des extrémités — et en abaissa -l’orifice prudemment, avec des précautions -infinies, jusqu’à un quart de fer-blanc posé -sur le plancher. Remplir une écuelle minuscule -avec un bambou haut comme deux -hommes, sans produire une inondation subite, -est une opération très difficile. Pour -la réussir, il faut avoir été pris tout petit, -Rasoa savait. C’est pourquoi Barnavaux la -laissa faire.</p> - -<p>Elle traversa la case, toute nue sous son -lamba blanc. Quelques secondes à peine, -quand elle franchit le carré d’argent tracé -par le clair de lune qui entrait par la porte -ouverte, on aperçut sa figure jeune et un -peu molle, et les seins droits, mais déjà trop -forts, qu’ont les filles betsimisarakes à l’âge -où celles d’Europe jouent à la poupée.</p> - -<p>— Bois, dit-elle à Müller.</p> - -<p>On entendit le bruit du métal qui se bosselait -sur les cailloux de la place. Müller -avait jeté le quart, sans boire. Puis il éclata -en sanglots comme un gigantesque enfant.</p> - -<p>— Tu es fou, ma parole d’honneur ! cria -Barnavaux.</p> - -<p>Et il frotta une allumette.</p> - -<p>Alors la figure de Müller apparut, ruisselante -de sueur, horrible et convulsée comme -celle d’un homme qui aurait la rage. Il -s’était couché avec son caleçon et sa chemise, -et cette chemise large ouverte montrait une -poitrine d’homme du Nord, blanche de peau -sous une fourrure de poils blonds, et bondissante. -Il dit d’une voix honteuse :</p> - -<p>— Je m’ennuie. Je m’ennuie à crever ! -Si ce pays était un homme, je le tuerais. Et -ce n’est même pas un pays. Un pays, c’est -un endroit où il y a des habitants, des villages, -des champs, des labours, des choses -qu’on connaît. Ici, il n’y a rien. Il n’y a -pas de culture, il n’y a pas… il n’y a pas -d’âme !</p> - -<p>Barnavaux répondit tranquillement :</p> - -<p>— Personne ne te forçait à rengager. Tu -avais fait ton temps dans la ligne, en France. -Tu es rentré dans le civil, c’est sur ton -livret. Et puis, tu as rengagé dans l’infanterie -de marine. Et puis tu viens faire le -bébé de deux mètres qui appelle maman. Je -te méprise.</p> - -<p>Le bébé de deux mètres essaya de ricaner. -C’est une habitude particulière à notre race, -qui est très pudique et sentimentale, et ne -veut pas l’avouer. Les larmes perlaient sous -les cils de Müller, mais il ricanait. Je vous -dit que c’est une habitude française ! Il y a -chez nous beaucoup de gens qui s’abîment -le cœur à mentir de cette façon-là — même -dans le peuple — et pourtant, même dans -le peuple, tout le monde a le sentiment que -c’est de mauvais goût. Mais personne ne -peut s’en empêcher.</p> - -<p>Müller, après avoir ricané, murmura :</p> - -<p>— Je ne pouvais pas rester en France, je -ne pouvais pas… A cause d’une femme. Je -me suis fait soldat comme il y a des gens -du monde qui se font curés. Je voulais être -ailleurs, je ne respirais pas, j’avais besoin -d’être loin, très loin, de faire des choses -très difficiles, de recevoir des ordres, de marcher -beaucoup, de penser à moi, à ma vie à -moi, et quand on risque sa peau, qu’on attaque -ou qu’on se défend, on ne pense qu’à -soi. Alors j’ai rengagé, voilà ! Et maintenant, -nous sommes dans ce poste, avec rien -à faire, plus bêtes que des gendarmes, et -tout me revient plus fort, le regret du pays, -la couleur du ciel, l’odeur des labours en -Saône-et-Loire, l’odeur des rues à Paris, et -le souvenir, le souvenir ! Tout se mêle, je -ne vois pas dans ma tête. Ce n’est pas seulement -elle que je regrette, c’est tout ça. -Tout ça tient avec elle, comme des habits. -Et un tas de choses encore ; des ambitions -pour ainsi dire ; oui, des ambitions, quelque -chose de grand et d’impossible, des espèces -d’idées de luxe moral. Tu ne peux pas comprendre, -toi, Barnavaux.</p> - -<p>— Non, dit Barnavaux en réfléchissant.</p> - -<hr /> - - -<p>— Ma famille était alsacienne, continua -Müller, mais elle était venue après la guerre -à Digoin, travailler dans une faïencerie, -pour ne pas être allemande. Moi, je suis né -à Digoin… je suis de la classe 72. Le travail -de l’usine ne m’a pas convenu. Je vois encore -les grands moulins qui broyaient la -terre pour en faire une sale boue jaune, qu’on -pressait entre des toiles, et mes sœurs toutes -jeunes, toutes blondes, les joues déjà couleur -de plomb, d’avoir respiré le plomb du bain -d’émail. Ah ! ce travail de machine au milieu -des machines, toujours le même, sans rien -à penser, et l’abomination d’obéir à des camarades -mal élevés, pas à des supérieurs !</p> - -<p>» J’allai me louer chez un jardinier. Je -vivais presque seul, et j’aimais mieux ça. -L’eau d’arrosage était prise au canal par un -moulin à vent qui ressemblait à un très grand -joujou. Les bourgeoises de la ville venaient le -dimanche matin acheter des fleurs en pot, -des fleurs coupées et des verdures. Beaucoup -passaient chez nous avant d’aller au cimetière. -Elles avaient un livre de messe à la -main, des vêtements de deuil, un air convenable -et réservé. Je les aimais pour leur -politesse et leur douceur, et aussi parce -qu’elles ressemblaient aux dames des romans -que je lisais, l’hiver, quand le travail -devient mou. Et pourtant, ce n’était que des -bourgeoises !</p> - -<p>» Cette vie-là dura jusqu’au moment du -tirage au sort. Au régiment, je devins -ordonnance de mon colonel, le marquis -Forbart d’Ecquevilly, qui donna sa démission -juste comme je finissais mon temps. -Alors, je l’accompagnai à Paris comme valet -de chambre.</p> - -<p>» Je me rappellerai toujours combien j’ai -été heureux. Ne ris pas, Barnavaux, ne ris -pas, ou je te casse les reins ! Je n’ai pas de -jalousie, moi, contre les supérieurs. De les -voir et de les servir je me trouve, au contraire, -comme rapproché d’eux. Monsieur le -marquis était un homme qui allait régulièrement -à l’église, s’occupait de musique et -d’économie politique. Pas militaire du tout. -Madame la marquise était une femme majestueuse, -qui avait des filles et des fils -mariés. Il venait beaucoup de monde dans -l’hôtel de la rue de Varennes. Monsieur le -marquis avait une façon différente de parler -selon qu’il s’adressait à madame la marquise, -ou à ses enfants, ou à ses gendres, ou -à moi ; je me sentais très loin d’eux et pourtant -avec eux, parce que je leur appartenais : -et la valeur des gens d’après leurs -titres, l’ancienneté de leur famille, leur -façon de penser et leur place, j’arrivai assez -vite à comprendre ces choses-là comme eux, -qui se regardaient comme une espèce de -résumé vivant de l’histoire de France.</p> - -<p>» Ils n’élevaient jamais la voix. Ils avaient -l’air de respecter leur âme et le souffle de -leur bouche comme ils respectaient leurs -mains, leur visage et tout leur corps, par -une idée de propreté. Les enfants ne discutaient -pas les opinions du père ; c’est une -chose curieuse, quand j’y pense, comme -cette famille si au-dessus des ouvriers et -des bourgeois avait, en certaines choses, des -façons d’être et de faire ressemblant à celles -des vrais paysans.</p> - -<p>— Et la femme ? demanda Barnavaux en -sifflant tout bas.</p> - -<p>Il laissait parler Müller pour le calmer, -mais il s’ennuyait.</p> - -<p>— Tu vas voir. Je t’ai dit que l’hôtel était -rue de Varennes. Je crois qu’il avait été, -dans les anciens temps, entouré d’un jardin -ou d’une très grande cour. Mais les d’Ecquevilly -n’étaient pas très riches, et plus tard -on avait construit dans cette cour des maisons -à appartements. La même porte -cochère servait aux habitants de l’hôtel et -aux locataires de ces appartements ; l’entrée -de l’hôtel était sous cette porte, à -droite. Dans le fond de la cour, en face des -fenêtres de monsieur le marquis, il y avait -les bureaux du Comité de défense du Commerce -français.</p> - -<p>» C’était une brave petite société qui faisait -aussi peu de mal que de bien. Le secrétaire -général, un monsieur décoré, venait -deux ou trois fois par semaine chercher sa -correspondance, et s’en allait au bout d’une -heure ou deux. Il y avait aussi une bibliothèque, -où entraient parfois quelques vieux -messieurs qui n’étaient pas plus commerçants -que moi ; on imprimait aussi beaucoup -de brochures. Tout le travail, au bout du -compte, était fait par une dame qui répondait -aux lettres avec une machine à écrire, -mettait les adresses sur les brochures, recevait -les cotisations, dressait les fiches de la -bibliothèque et classait les papiers.</p> - -<p>» Et je la voyais très bien, à travers les -fenêtres. Elle était toujours en deuil, ne -marquait pas vingt-cinq ans. Ses cheveux -pâles, légers comme la lumière, éclairaient -son front. Pas un bijou, pas une bague, -et des mains dont la vue seule était une -caresse ! Chaque matin elle arrivait à neuf -heures sonnantes, et je descendais mon -escalier pour la voir passer, l’air sage et -calme, ni triste ni gai, comme une personne -à qui tout est égal, et qui pense à son -affaire.</p> - -<p>» Je lui disais :</p> - -<p>» — Bonjour, madame.</p> - -<p>» Et elle répondait :</p> - -<p>» — Bonjour.</p> - -<p>» Alors mon cœur devenait léger.</p> - -<p>» Je ne peux pas dire comment je finis -par penser à elle autrement que pour le -plaisir de la voir passer. Je ne la désirais -pas, je ne l’ai jamais désirée en pure -brute. Je n’aime pas à parler de ces choses-là, -mais ce ne sont pas les femmes qui -manquent, et je ne suis pas un niais ! Ce qui -m’a porté vers elle, c’est qu’elle avait l’air -d’une dame, ses manières, sa réserve, et -aussi son état ; car c’est beau d’écrire ! C’est -parce que, je le comprends bien maintenant, -elle me paraissait au-dessus de moi, -mais non pas d’une façon infranchissable. -Tous ces raisonnements, je ne me suis pas -aperçu que je les faisais. Ils sont entrés en -moi sans que j’en aie pu rien savoir, comme -une maladie.</p> - -<hr /> - - -<p>» Et puis, un jour, tout a éclaté. Il y avait -un air très beau qu’on jouait quelquefois au -salon pendant que je faisais mon service. -Ça s’appelle la <i>Danse hongroise</i>, et je ne connais -rien au monde de plus magnifique. -Quand je l’entendais, il me semblait voir -un grand escalier de marbre avec des balustrades -éclatantes, et des seigneurs qui en -montaient les marches à cheval, par défi, -pour faire quelque chose de noble et d’extraordinaire. -Les chevaux frappaient les -degrés avec leurs pieds, en mesure, et pourtant -d’une façon heurtée et dangereuse. Les -seigneurs étaient vêtus comme ceux des portraits -de l’hôtel ; et leurs galons d’or, leurs -bijoux, les grandes décorations diamantées -de leurs poitrines dansaient et brillaient, -tandis qu’ils se tenaient fermes en selle, les -yeux luisants. Ils montaient, et un orchestre -pour les encourager frappait sur des tambours, -comme les nègres d’ici. J’ai regardé -comment on fait : c’est la main gauche, sur -le piano, qui imite les tambours.</p> - -<p>» Toutes les fois que j’entendais cet air-là, -mon sang coulait plus vite, et mes idées -devenaient fortes à me fatiguer. Un soir -qu’on le jouait, je pensai qu’il fallait absolument -me marier avec la dame. J’avais des -économies, je ne resterais pas domestique -avec elle, mais monsieur le marquis me -nommerait garde particulier d’une terre, et -elle pourrait donner des leçons, vivre comme -une dame qu’elle était, puisque je serais -devenu un presque-noble, une espèce de -fonctionnaire. Je vis mon avenir comme sur -un tableau, et le cœur me bondit. Pourtant, -je gardai mon secret très longtemps encore. -C’est une chose si jolie, un secret d’amour ! -C’est comme une chanson. On l’entend à -travers tout.</p> - -<p>» Enfin, une fois, je vis le secrétaire de la -Société qui traversait la cour et je pris mon -parti. Il y avait longtemps que j’avais décidé -de lui parler, à lui d’abord, puisqu’il était -le patron de la dame.</p> - -<p>» Je l’abordai les yeux baissés, mais l’esprit -ferme, et je lui dis :</p> - -<p>» — Monsieur le secrétaire, pouvez-vous -me recevoir dans votre cabinet ? Je voudrais -avoir l’honneur de vous dire deux mots.</p> - -<p>» Il me regarda et comprit que c’était -sérieux. Il ouvrit une porte vitrée qui donnait -sur la cour et directement je me trouvai -dans son cabinet. Alors il s’assit, en -demandant, d’un air un peu étonné :</p> - -<p>» — Qu’est-ce qu’il y a pour votre service, -mon garçon ?</p> - -<p>» Et je lui répondis :</p> - -<p>» — Voilà. J’ai pensé à me marier. Depuis -trois mois, j’y pense.</p> - -<p>» Il écarquilla les yeux et se mit à sourire. -C’était un homme presque vieux, l’air -bon et un peu timide. Une tête de bourgeois -qui aime à faire du bien, mais qui ne -sait pas ce que c’est, qui ne sait pas mener -les hommes. Et pour faire du bien aux -hommes, il faut les mener.</p> - -<p>» Il bégaya :</p> - -<p>» — Que puis-je faire ?…</p> - -<p>» — C’est la dame qui tient les livres -que je veux épouser, monsieur, continuai-je, -car j’étais lancé. Il n’y en a pas deux comme -elle pour faire le bonheur d’un homme. On -ne s’est jamais dit que bonjour et bonsoir, -mais je suis sûr qu’il n’y en a pas deux -comme elle.</p> - -<p>» Et je voulus lui expliquer… Mais il cria — tu -sais, Barnavaux, j’entends sa voix. -Ah ! c’est affreux, j’entends sa voix ! Il pinçait -les lèvres, il ouvrait les mains, il bredouillait, -il ne songeait pas à déguiser, tant -il était surpris. Il cria :</p> - -<p>» — Vous voulez… vous voulez épouser -la princesse d’Udine !</p> - -<p>» Et je criais à mon tour, le sang glacé :</p> - -<p>» — Quoi, monsieur, quoi !</p> - -<p>» J’avais entendu parler de cette famille -d’Udine chez monsieur le marquis : de la -noblesse impériale, qui date du temps où les -simples soldats devenaient princes, mais -qui est maintenant aussi bonne, aussi haute -que l’autre. Et j’avais entendu parler du -prince d’Udine actuel, un fou méchant. Le -secrétaire m’expliqua le reste. Le prince -avait épousé une jolie institutrice sans fortune. -Puis il l’avait quittée, et elle avait -demandé sa séparation aux tribunaux. Depuis -ce temps-là elle vivait toute seule, très -fièrement, dans cette petite place que lui -avaient trouvée des amis, ayant repris son -nom de fille, ne gardant même pas son -alliance au doigt, mais toujours princesse !</p> - -<p>» Et même, quand elle aurait été divorcée ! -Elle restait une grande dame. Je l’avais -insultée. Je t’assure, Barnavaux, que je ne -pensai pas à autre chose ; je l’avais insultée ! -Je ne réfléchis pas une minute de plus, -j’ouvris la porte de la bibliothèque où elle -travaillait, je la vis près de la fenêtre, calme, -à peine triste, avec son air honnête, fier, -un peu têtu ; oui, oui, un air de princesse, -je le reconnaissais bien, maintenant, et je -lui dis tout d’un trait, en me tenant bien -droit, comme un domestique :</p> - -<p>» — Je demande bien pardon à madame -la princesse…</p> - -<p>» Elle leva la tête et je compris ma sottise -de lui avoir parlé, puisqu’elle ne pouvait -rien savoir. Mais moi, il m’avait semblé -que tout l’univers savait.</p> - -<p>» J’entendis que le secrétaire lui disait -ma folie et son indiscrétion. Elle avait -d’abord rougi jusqu’à la racine des cheveux. -Ensuite elle éclata de rire. Ah ! d’un rire -méchant pour elle, méchant pour moi, -méchant pour le monde, pour la vie, pour -tout. Un rire où il y avait son dégoût pour -ma personne, sa colère désespérée en comprenant -que dans sa position il n’y avait -plus que des gens comme moi pour la -désirer honnêtement, pour vouloir en faire -leur femme. Elle riait. Ah ! malheur de -moi ! Tu ne crois pas, Barnavaux, qu’à ce -moment-là, si je l’avais étranglée, si je lui -avais donné un coup de pied dans le ventre, -si je l’avais traînée par les cheveux, elle -aurait été bien heureuse ?</p> - -<p>» Je m’enfuis, je montai au sixième. Tout -le jour et toute la nuit, je hurlai comme un -sauvage. Les gens n’osaient pas approcher. -Ils ne pouvaient pas dormir, mais ils ne -disaient rien. Ils avaient peur. Depuis que -mon grand bonheur était impossible, je le -voyais mieux. Il vivait. Mes mains en -tâtaient les formes ; mes larmes coulaient -avec des délices que personne ne peut comprendre, -des imaginations vicieuses et superbes, -comme si les pieds nus de la princesse -m’eussent passé sur le corps pour me -faire mourir de douleur et de joie. Et je -criais : « Faites-moi encore souffrir, madame, -par pitié ! » Cette nuit-là, j’ai été aussi -fou qu’un homme peut l’être.</p> - -<p>» Je descendis le lendemain, la tête molle -comme une éponge, étourdi, pour aller -demander mon compte au marquis, en le -suppliant de ne pas m’obliger à faire mes -huit jours. Il consentit à tout, sans rien me -dire, sans ricaner, sans avoir l’air de me -plaindre. Il avait du cœur, ce vieux. Lui -seul n’avait pas d’ironie dans la voix, en -me parlant. Les autres, je les aurais tués.</p> - -<p>» Quand je revins, deux jours après, pour -chercher mes affaires, il me dit d’un air -pensif :</p> - -<p>» — Vous auriez pu rester : madame la -princesse d’Udine, aussi, a voulu partir. -Vous ne la reverrez plus.</p> - -<p>» J’avais causé sa misère, à elle ! Elle -avait quitté la maison pour mon insulte. -Je lui avais enlevé son pain. Qu’est-ce -qu’elle fait, où est-elle aujourd’hui ? Il me -semble que je vois des rues où elle marche, -et l’ombre de son chapeau sur les pavés. -Je m’étais engagé pour ne plus les voir ces -rues et ces pavés. A quoi ça m’a-t-il servi ? -L’autre jour le vent a passé dans les bambous, -tu sais, les grands bambous d’en bas ; -et les jeunes pousses vertes, en remuant, -ont eu un reflet presque bleu. Ce n’est rien. -Cependant j’ai pensé à un regard qu’elle -avait eu, un jour. Ses yeux n’étaient jamais -les mêmes. Son souvenir est mêlé au regret -du pays, elle est confondue avec la France. -Il me semble que, si j’arrivais à Marseille, -je la verrais de loin venir à moi, sur une -barque blanche, la tête sous des drapeaux. -Elle aurait une robe rayée de vert et de -jaune, comme les champs d’Europe. »</p> - -<hr /> - - -<p>La voix de Müller était devenue tendre, -étrangement calme, très basse. Son grand -malheur lointain se mêlait d’un rêve magnifique, -d’un orgueil infini et triste, où il y -avait de la fatuité.</p> - -<p>— Barnavaux, dit-il, tu n’as pas aimé -une princesse, toi. Y en a-t-il, des marsouins, -au 3<sup>e</sup> du corps, qui aient aimé des -princesses, des princesses blanches ?</p> - -<p>— Veux-tu boire ? répéta Barnavaux, -patiemment. Bois un peu, mon vieux. Après, -tu dormiras.</p> - -<p>Rasoa versa de l’eau pour la seconde fois.</p> - -<p>Müller prit le quart et but une longue -gorgée.</p> - -<p>Il soupira :</p> - -<p>— Tout ça, c’était impossible, impossible… -et tout de même si j’étais… si j’étais -seulement adjudant !</p> - -<hr /> - - -<p>— Ferme la porte, petite Rasoa, dit Barnavaux. -Il est plus triste, quand il voit la -lune.</p> - -<p>Rasoa tira le vantail. Alors la lumière -n’entra plus que par les trous du treillis de -bananiers. Aux murs de la pauvre hutte, -elle fit scintiller des milliers de petits -diamants bleus. Dans la plaine, très loin, -un bœuf éveillé par on ne sait quelle crainte -se mit à mugir. Et puis, il n’y eut plus que -les diamants, les merveilleux petits diamants, -les yeux pacifiés de la lune magique. Müller -s’endormit.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch4">BARNAVAUX, HOMME D’ÉTAT</h2> - - -<p>La dernière fois que j’eus l’honneur de -rencontrer Barnavaux, c’est à l’Exposition -de 1900 ; que c’est loin, déjà !</p> - -<p>La petite cour sainte qui précédait le -temple du Cambodge avait deux portes. -Le public devait entrer par celle de gauche, -et sortir par celle de droite. Et le public -n’y manquait pas : il fait tout ce qu’on lui -dit, et deux tirailleurs annamites étaient là -pour le prévenir.</p> - -<p>Ils avaient de gros chignons noirs remontant -sous le <i>salako</i>, des mollets maigres -couverts de bas bleu sombre, la cheville fine, -et le pied minuscule. Ils ne sont pas noirs, -ils ne sont pas blancs, ils ne sont pas jaunes. -Ils ont ce teint brouillé des gamins vicieux -de nos ateliers parisiens, avec quelque chose -de plus malin, de plus efféminé, de plus -pervers encore — quelque chose d’ambigu, -d’intelligent et d’affreux. Et ils étaient assis -sur des chaises, négligemment, les jambes -croisées. On eût dit des dames cyclistes.</p> - -<p>Barnavaux, qui mâchait une cigarette -éteinte, gravit les degrés de la porte de -<i>droite</i>. Il balançait les épaules, en vieux -soldat, bien sanglé dans son uniforme de -marsouin, astiqué de frais, et brillant -comme un sou neuf. Mais il avait pris -l’apéritif avant de déjeuner, une bouteille -de vin blanc pendant son déjeuner, et deux -verres de calvados après son déjeuner. Il -était gai. Pas saoul, mais gai.</p> - -<p>— A gauche, dit le tirailleur annamite -en grasseyant, à gauche !</p> - -<p>Il ne s’était même pas levé de sa chaise. -Barnavaux le considéra d’un air profondément -étonné, avec un mépris subit, immense, -issu d’une majesté simple et indiscutable. -Une seconde il hésita. Puis, d’un -coup, il enleva le tirailleur de sa chaise, en -le prenant d’une main au collet, de l’autre -main par le fond de son pantalon, s’assit -sur la chaise à sa place, l’attira sur ses -genoux ; et d’un air câlin, galant, moqueur, -lui posa sur les joues deux gros baisers.</p> - -<p>Le public était ivre de joie. Le tirailleur -plissa les yeux, montra ses dents noircies -de bétel. Sa face bilieuse éclata de haine. -Mais il ne dit rien. Barnavaux se leva, -dédaigneux, et traversa la cour, environné -de l’estime universelle.</p> - -<p>Je lui frappai l’épaule. Il n’eut pas l’air surpris -de me voir. Nous nous étions déjà rencontrés -si souvent, sur la vaste terre ! Rien de -moins singulier que de se retrouver à Paris.</p> - -<p>— Avez-vous vu cette brute, qui voulait -m’empêcher d’entrer ? me dit-il. Si c’était -un Sénégalais ou un Haoussa ! Mais cette -espèce de femme manquée, cette petite crapule -habillée en cantinière, me donner des -ordres, à moi Barnavaux, en uniforme : ça -fait pitié. Et tout fait pitié, ici. Les expositions, -c’est la ruine du respect qu’on doit -aux blancs. Tous ces sales sauvages ne devraient -jamais quitter leur pays, ils ne -devraient même pas savoir que nous en -avons un qui ressemble aux leurs, un pays -où il y a de la terre, des pierres, des arbres -comme chez eux, et des esclaves blanches -qu’ils peuvent se payer pour vingt sous, -derrière les Invalides. Quand nous sommes -là-bas, une poignée, et que nous les faisons -obéir, que nous les forçons à obéir, ce n’est -pas parce que nous avons des fusils perfectionnés -ou des locomotives, c’est parce que -nous sommes intelligents, que nous comprenons -nos chefs, que nous sommes unis -comme des baïonnettes dans un faisceau, -que nous devinons toujours ce qu’ils feront, -ces sauvages, et qu’ils ne nous devinent -jamais. Nous sommes des espèces de mystères, -des bons dieux vivants. Ils se figurent -que nous sortons de la mer, où nous -avons un pays miraculeux qui ne ressemble -à rien. C’est ça qu’il faut pour le mater. -Mais nous les faisons venir en France, nous -leur montrons qu’il y a parmi nous des -espèces d’esclaves, qui font les besognes que -pour rien au monde un blanc ne voudrait -faire chez eux. Malheur ! C’est ça qu’on appelle -les impressionner par notre civilisation ! -Leur prouver qu’il y a chez nous des -pauvres, des manœuvres qui ont la peau -blanche, et des femmes qui pourraient être -nos femmes, et avoir des enfants qui -pourraient les commander si on les envoyait -là-bas : et que ces femmes on les -paie moins cher que leurs <i>congaï</i> ou -leurs <i>moussos</i>. Vous croyez que c’est un -moyen de les impressionner ? Ils nous méprisent.</p> - -<p>» Moi <i>je sais</i> comment il faut parler aux -noirs, et ce qu’il faut en faire. Je le sais, -je vous dis, et vous, qui écrivez, vous n’en -savez rien. Il ne faut pas leur apprendre le -français, parce que, quand ils le savent, on -en fait des électeurs, et qu’ils restent nègres, -quand ils sont électeurs. Il faut être juste -avec eux, très juste. Mais quand ils ont fait -ce qu’on leur défend, on peut les battre, -les tuer, leur couper les mains, ils ne réclament -pas. C’est nous qui réclamons pour -eux, et nous ne disons rien quand on les -force à travailler, ce qui leur est beaucoup -plus désagréable. Il faudrait être logique ! -Il n’y a qu’une chose à faire pour nous, les -blancs, en Afrique : c’est d’être convaincus, -autant qu’eux, que nous leur sommes supérieurs.</p> - -<p>» Il y a un poste sur la rive droite du -Sénégal, qui s’appelle Kaédi. J’y ai passé -six mois. Ce n’est pas un riche pays. Les -Maures du désert y viennent comme à un -marché ; on y a installé au bord de la rivière -une colonie d’une centaine de captifs -pris à Samory, et que nous avons affranchis. -Ils vivent comme ils peuvent, en -semant du mil dans la boue du Sénégal, au -moment des basses eaux. Et ils ont des chèvres. -Mais ce sont de très pauvres, très -pauvres gens. Kaédi n’est pas un poste où -l’on s’amuse, ni blancs ni noirs.</p> - -<p>» Le chef de ces anciens captifs avait chez -lui une femme, qui servait sa femme légitime, -et qui n’était pas laide. J’allais souvent -la voir piler du millet, et je lui parlais -en jargon malinké. Elle riait, mais elle me -respectait parce que j’étais un chef. Elle ne -croyait pas que c’était sérieux, et que je -m’abaisserais jusqu’à elle. Je lui donnais de -la verroterie et quelquefois le fond d’une -boîte de conserves.</p> - -<p>» Le règlement du poste était sévère. On -y vivait comme dans une garnison française ; -il fallait être rentré pour l’appel du soir, -car les Maures sont de mauvais voisins. -C’est pourquoi, contrairement à l’usage général -dans les postes moins menacés, où -tous les soldats se font une petite famille, -nous n’avions pas de femmes. En dehors -du village de captifs, toute la population -Kaédi était musulmane, on n’en voyait -que les hommes. Les captifs au contraire -étaient fétichistes. Je pensai qu’Anyane, la -servante que j’avais vue chez le chef, pouvait -bien m’aider à passer une minute. Je -lui portai un cadeau, et je lui dis :</p> - -<p>» — Anyane, je veux coucher avec toi.</p> - -<p>» Je sais avoir des manières quand je -veux, mais ici ce n’était pas l’occasion.</p> - -<p>» Elle se redressa si vite que ses seins, -qui étaient très droits et fermes, tremblèrent -drôlement. Il n’y avait personne à -cette heure-là, autour de nous. Nous étions -aussi seuls qu’un homme et une femme -peuvent l’être. Comme les arbres ne poussent -pas autour de Kaédi, les yeux voyaient -loin, loin, librement, jusqu’aux collines qui -sont des collines de désert. Leur terre recuite -est pareille à de la brique qui chauffe -dans un four. La chaleur me brûlait les -pieds, car j’étais en plein soleil, et le sable -était comme de la braise. Je me rappelle -très bien ça.</p> - -<p>» Anyane se mit à frissonner de tout son -corps, ce qui était bon signe : une façon de -faire des femmes qui ont envie. Je m’approchai, -et lui mis une main sur le ventre, -et l’autre sur la cuisse. Elle me repoussa en -criant.</p> - -<p>» Et elle avait l’air triste, triste de tout -son cœur. Après cette sorte de grand étonnement, -elle reprit son pilon et se remit à -taper sur le millet, sans répondre. Je lui dis :</p> - -<p>« — Anyane, qu’est-ce que tu as ? Tu ne -veux pas ?</p> - -<p>» Je ne comprenais pas sa bêtise, et j’avais -l’air très bête moi-même à côté d’elle. -Ça me rendait furieux.</p> - -<p>» Savez-vous ce qu’elle avait ? Vous ne -pouvez pas savoir, on n’imagine pas ces -choses-là — même vous, qui en avez vu un -peu plus que tous les idiots qui roulent -dans ces allées. Elle me montra son ventre.</p> - -<p>» — Si j’avais un enfant de toi, dit-elle, -il serait esclave. Fils de blanc, et esclave : -au chef, pas à toi. Esclave.</p> - -<p>» Eh bien, voilà. Vous ne comprenez pas -encore ? On avait délivré ces captifs de Samory, -on les avait mis là, pour qu’ils fussent -libres. Mais ils étaient venus avec leurs -captifs à eux, et ils les avaient gardés, et -ces captifs se regardaient toujours comme la -propriété de ceux qui les avaient achetés, -ou pris ! Nous avions supprimé un seul propriétaire, -Samory. Les autres étaient, et ne -se figuraient pas qu’ils pussent être, autre -chose que des esclaves. Il n’y avait pas, -dans ce village de libérés que nous avions -cru créer, quatre ou cinq hommes libres, -Anyane restait esclave ; et son enfant, le -mien, aurait été esclave. Elle ne voulait pas -ça, parce qu’elle ne croyait pas que je pusse -le vouloir. Elle me respectait. C’est à ce -moment-là que j’ai compris ce que c’est -qu’un blanc, un vrai blanc, qui a un fusil -et qui se bat, pour les nègres. C’est un roi. -Anyane aurait eu par moi un fils noble qui -n’aurait pu faire admettre son titre. Elle ne -voulait pas de cette chose-là. Eh bien, si elle -était venue à Paris, qu’est-ce qu’elle aurait -pensé ? Elle m’aurait remis à ma vraie -place de rien du tout : Barnavaux soldat de -deuxième classe, rien du tout, je vous dis, -en France. Il y en a trop, ici, des Barnavaux -comme moi. Non, il ne faut pas mener les -nègres hors de chez eux, il ne faut pas nous -montrer chez nous. C’est la mort du prestige. »</p> - -<p>Il ajouta :</p> - -<p>— C’est des choses que ne comprennent -pas les civils.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch5">LA PRÉCAUTION INUTILE</h2> - - -<p>Quand j’apprends une grande nouvelle, -une vraie nouvelle, une nouvelle qui donne -à penser, j’ai coutume d’aller voir tout de -suite l’homme qu’elle intéresse particulièrement. -Dès que je sus que le Parlement -belge avait interdit à ses électeurs le breuvage -nommé absinthe — de deux mots -grecs signifiant, comme on l’a fait remarquer, -« qui ne peut pas se boire » — je -courus chez mon vieil ami Barnavaux.</p> - -<p>Car, pour l’instant, Barnavaux était à -Paris, bien qu’il appartienne, on ne l’ignore -plus, au noble corps de l’infanterie coloniale, -au titre et à la haute paye de -soldat de deuxième classe. Et il <i>sait</i> ce -que c’est que l’absinthe : il en prend quatre -fois par jour. Davantage quand il est indisposé : -c’est pour se remettre. Mais pensez-en -ce que vous voudrez, c’est un homme -que j’aime : je l’ai trouvé pour la première -fois sur ma route — et le sentier de la -guerre — à Madagascar. Je l’ai revu au -Soudan, puis en Crète, puis à Pho-Ban, -plus loin que tous les diables de Chine, sur -la frontière du Tonkin. Et si vous saviez -comme il est ferré sur le savoir-vivre ! -Sommes-nous sans témoins : il cause avec -moi comme un égal. Y a-t-il du monde : -il me traite en supérieur. Et quand il est -tout seul, il me méprise profondément pour -toutes les choses que j’ignore, et où il est -maître : voler des poules, acheter du riz à -la foire d’empoigne, construire une case en -bambous, briques, pierres ou boîtes de sardines -vides, faire « ami » avec les Sénégalais, -qui sont les plus braves soldats de la -terre, et pourtant taper sur les nègres, fabriquer -des sous-ventrières de selle avec des -mèches de lampes à pétrole, monter à cheval -mais préférer le palanquin, administrer -des provinces (ça consiste à faire rentrer -l’impôt, dit-il simplement), tremper la -soupe, manger tout ce qui se mange, et -boire tout ce qui se boit. Spécialement l’absinthe, -comme je vous ai dit.</p> - -<p>Voilà même pourquoi je pensais que le -projet vertueux des Belges devait l’avoir -rempli d’indignation. Je me trompais. Barnavaux -ne daigna manifester qu’un froid -scepticisme.</p> - -<p>— Alors, me dit-il, vous croyez que c’est -possible d’empêcher les gens de boire ce -qu’ils veulent ? C’est des idées de vieille -dame. Si les Belges ne boivent plus d’absinthe -sur les comptoirs, ils en boiront -dans les caves. Et s’ils n’en boivent plus -dans les caves, ce sera dans les greniers. -J’ai connu un commandant, une fois…</p> - -<p>— C’est une histoire ? fis-je.</p> - -<p>— Oui, dit Barnavaux. Ça vous va ?</p> - -<p>— Ça me va, répondis-je sérieusement.</p> - -<p>Et c’est vrai que j’aime les histoires de -Barnavaux : elles sont imprévues. Il commença :</p> - -<hr /> - - -<p>— Il est arrivé d’abord que j’ai fait un -congé dans la légion. Vous me regardez -parce que je ne vous l’ai jamais dit ; mais -je n’avais pas besoin de tout vous raconter -d’un coup : c’est très mauvais pour l’amitié. -Quand un homme a fait des sottises et -qu’on lui défend de rengager dans les marsouins, -où voulez-vous qu’il aille ? Dans la -légion ! Donc, je suis allé à la légion, dans -l’intérêt de mon honneur et de ma virginité. -Vous avez compris ?</p> - -<p>— J’ai compris, dis-je.</p> - -<p>— Bon. J’étais donc dans la légion étrangère -et on nous avait envoyés en colonne, -plus loin qu’Aïn-Sefra, plus loin que Ben-Zireg, -en plein Sahara, je ne sais où, très -loin. Très loin, mais vous connaissez le -pays. On raconte que dans la nuit des -temps c’était une mer, et je le crois. Mais -alors c’était une mer très accidentée. On -dirait des tas de golfes desséchés, avec des -falaises, de très hautes falaises de grès -noir égratigné de blanc, et le fond de ces -golfes est rasé, gratté, écorché par un vent -qui rafle des cailloux tranchants, comme -un soufflet de haut-fourneau rafle des -escarbilles. Parfois, gravés par je ne sais -qui, sur le flanc de ces falaises, les portraits -d’animaux extravagants, qui n’existent -plus. Une chaleur de bête, qui fait craquer -les rochers, recroqueville les feuilles -de papier à cigarette, rend les hommes secs -comme des planches. Très rarement, des -trous très profonds, pleins d’eau noire. Plus -souvent, et pas assez souvent, des puits -semés en chapelet le long d’une rivière -souterraine. Alors on donne à boire aux -chameaux et on remplit les outres. Seulement, -c’est très difficile de boire à même -une outre, sur un chameau qui marche. Ils -vont pourtant, les chameaux, comme s’ils -avaient des pantoufles ; c’est mou, c’est -doux, on n’entend rien. Une fois dessus, -quelle danse ! Il faut déjà avoir appris, pour -se tenir. Quant à savoir téter l’outre, une -fois que la brute fait aller ses grandes pattes, -c’est une autre affaire. J’ai pris des douches -et des frictions, je me suis arrosé le dos, la -figure et les cuisses ; mais pour boire, j’y -renonçai. Et d’abord, l’eau est mauvaise. -On dit qu’elle est… je ne me rappelle plus -le mot.</p> - -<p>— Séléniteuse ?</p> - -<p>— Oui. Et les eaux séléniteuses ne sont -saines qu’avec de l’absinthe, continua Barnavaux -gravement : c’est une vérité médicale. -Et elle démontre le droit légitime et -sacré qu’avaient les hommes de prendre -l’absinthe à l’étape. Ils la prenaient : la première -légère, la seconde moins légère, la -troisième et la quatrième pour le plaisir, -les autres par luxe. C’était bien le moins. -Nous étions là des amis d’attaque. Il y -avait Delebecque, un Belge précisément, -Malpighi, un Italien, et Atchoum, qui -était Anglais. Il s’est fait tuer à Figuig, -depuis.</p> - -<p>A ce moment malgré mon désir de ne pas -interrompre, je me permis de lui faire -remarquer que ce nom était extraordinaire.</p> - -<p>— Puisque c’était un Anglais du pays de -Galles, dit Barnavaux, étonné. Alors il avait -un nom qui s’éternuait : quelque chose, -quand c’était écrit, comme Lyllywin. Il fallait -bien l’appeler Atchoum.</p> - -<p>Je n’insistai plus. Il poursuivit :</p> - -<p>— A la fin, le commandant prétendit que -c’était très mauvais pour la discipline, que -les traînards avaient, dans une certaine -mesure, le droit de se faire couper le cou -quand ils n’avaient plus leur tête, et que -c’était même un débarras pour la société ; -mais que nous avions perdu des chameaux -par négligence, due à l’absinthe. C’est possible. -Seulement le chameau est un animal -très difficile à surveiller. Il est sobre, mais -baladeur. Ce n’est pas tout à fait de sa -faute : il mange de tout, excepté l’ail et -l’oignon, qui lui font mal au ventre. Ce -phénomène est constaté, bien qu’inexplicable -pour une bête du Midi. Par malheur, -dans le désert, les touffes d’herbes sont à -dix mètres l’une de l’autre, et quand on -laisse les chameaux s’offrir sans témoin à -souper la nuit, le lendemain matin ils sont -loin. Voilà pourquoi le grand chef, dans -l’intérêt des montures, et dédaigneux du -nôtre, décida de supprimer l’absinthe. Il fit -venir le mercanti qui suivait la colonne et -lui dit :</p> - -<p>» — En as-tu encore beaucoup ? »</p> - -<p>» Le mercanti ne demanda pas de quoi il -y avait beaucoup. Il répliqua :</p> - -<p>» — Six caisses et un petit tonneau.</p> - -<p>» — Je te les paye, parla cet homme -impitoyable. Voilà ton argent. Et tu vas me -faire le plaisir de vider tout ça, tout de -suite, sur le sable. Tu me représenteras les -caisses et le tonneau vides.</p> - -<p>» Il y a des officiers qui n’ont pas de -cœur. Celui-là ne buvait que de l’eau minérale.</p> - -<p>— De l’eau de Vichy ?</p> - -<p>— Non. Une autre saleté, qui sent -l’encre.</p> - -<p>— De l’eau de Pougues ?</p> - -<p>— C’est bien ça. Il est mort plus tard -d’une maladie d’estomac, à cause de cette -mauvaise habitude. Mais enfin, pour le -moment, il avait donné l’ordre. Ah ! ce fut -le Sedan de l’infanterie coloniale ! Delebecque, -il en pleurait. Malpighi nourrissait -des idées d’assassinat. Atchoum, lui, ne -disait rien. C’était un Anglais sournois. Il -partit tout doucement. Et même nous le -vîmes, cinq minutes plus tard, qui aidait -le mercanti à porter au commandant les -caisses et le tonneau vides. Horrible brute !</p> - -<p>« — Atchoum, lui dis-je, si jamais tu -reçois une balle dans le dos, ne demande -pas d’où elle vient.</p> - -<p>» Mais il me coula quelque chose dans -l’oreille, et il se mit à rire, et je me mis à -rire ; et les camarades se mirent à rire, à -rire ! Personne n’avait ri comme ça dans la -colonne depuis sa première communion. -Mais vous ne saurez pas encore pourquoi.</p> - -<hr /> - - -<p>» … C’était un campement où nous devions -passer deux ou trois jours. Le lendemain, -le commandant était goguenard. Il disait :</p> - -<p>» — Maintenant, vous serez sages, mesdemoiselles.</p> - -<p>» A dix heures, son ordonnance lui -apporte à déjeuner. L’ordonnance ouvre une -boîte de sardines et tombe le nez dedans. -Il était gris comme une omelette au rhum. -Le commandant lui précipite sur le crâne -toutes les sévérités disciplinaires, mange ses -sardines et sort de sa tente. La première -chose qu’il voit, c’est Atchoum, qui déclamait -l’<i>Internationale</i>. Un Anglais : des gens -qui ne savent même pas ce que c’est que la -Commune ! Malpighi était tout nu, mais il -avait mis un turban pour la décence. Delebecque -était triste, mais musicien : il chantait -<i>Van den Peereboom</i> et la <i>Marseillaise</i> sur -l’air d’<i>A la Grâce de Dieu</i>. C’est ce qu’on -appelle, dans la légion, l’<i>Hymne des Pacifiques</i>, -et l’effet en est déchirant. Toute -la colonne était ivre-morte ! A dix heures -du matin ! Et il ne <i>devait pas</i> y avoir d’absinthe ! -C’était un mystère insondable. Le -commandant fut tout de même très crâne. -Il cria :</p> - -<p>» — Je vais tous vous faire amarrer par -les goumiers arabes.</p> - -<p>» Les goumiers arabes ronflaient au soleil. -Ces pauvres musulmans n’ont pas l’habitude -des bonnes choses, ils étaient comme -assommés.</p> - -<p>» Le commandant secoua du pied le premier -venu. L’Arabe se réveilla, se mit sur -ses pieds, trébucha, retomba et gémit :</p> - -<p>» — Ma commandant, ma commandant, -les chameaux…</p> - -<p>» — Eh bien ?</p> - -<p>» — Ma commandant, les chameaux aussi, -eux faire saouls !</p> - -<p>» C’était vrai, les chameaux étaient saouls. -On n’avait pas vu ça depuis Mahomet, on -ne le reverra jamais, jamais ! Le chameau -est un animal triste : ils étaient gais, follement -gais. Ils dansaient sur la tête, ils dansaient -sur la queue, ils dansaient sur leurs -bosses. Et puis, de temps en temps, l’un -deux, pris de remords, s’agenouillait sur le -sable, mettait la tête entre les pattes, et -avait l’air de dire : « Allah ! Qu’est-ce -qui m’arrive ? » Il avait mal aux cheveux.</p> - -<p>» Ce jour-là, le commandant a failli devenir -fou.</p> - -<hr /> - - -<p>— Mais, demandai-je, que s’était-il passé ?</p> - -<p>— C’est bien simple, répondit Barnavaux : -Atchoum et le mercanti avaient jeté toute -l’absinthe dans l’eau du puits.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch6">KIDI</h2> - -<p class="c">HISTOIRE DU CONGO</p> - - -<p>Kidi est un noir du Loango qui inventa -une religion, ne fit pas d’adeptes et mourut -martyr. Mais nul ne le sait, excepté moi et -quelques amis. Et Kidi, jadis « faisait boy » -chez un blanc, sur les bords de l’Ogooué. -Ce blanc était un bon blanc. Il y en a, je -vous assure. Et il était même un peu chimérique. -Au lieu d’acheter de l’ivoire et du -caoutchouc comme les gens sensés, il avait -planté des pieds de café et des arbres à cacao. -Parfois, le matin, il montrait ses -cacaoyers à Kidi en lui disant : « Ça, y en -a faire chocolat ! » Mais Kidi n’en croyait -rien. Il connaissait bien « chocolat » qui -est une espèce de pierre brune et fond dans -l’eau bouillante. Or, les arbres n’ont pas des -pierres pour fruits, Kidi en était très sûr. -Cependant, il crut plus tard des choses bien -plus étranges : telle est l’inconséquence des -hommes. Elles advinrent parce que le blanc -était marié, très légitimement marié, et -qu’il avait emmené sa femme au Congo. -Je vous ai déjà expliqué que c’était un -homme chimérique.</p> - -<p>Cette femme était une pauvre petite créature -toute frêle et blonde, avec des yeux -beaux et malheureux, des yeux tirés à cause -de la fièvre, et qu’elle allait avoir un enfant. -Quand cet enfant naquit, l’ignorant -Kidi fut tout étonné. Comme la plupart des -Africains, il croyait que les blancs sortent -de la mer, avec toute leur taille, et que -c’est dans la mer qu’ils vont chercher leurs -richesses. Et voilà même pourquoi beaucoup -de blancs ont les yeux de la même couleur -que l’eau, gris, bleus ou verts : c’est à cause -de leur origine. Si vous voulez bien y réfléchir -une minute, vous admettrez que cette -supposition est très raisonnable. Mais voilà -que la « madama » montrait tout à coup à -Kidi un petit être vagissant, tout semblable -aux enfants des hommes, excepté que son -corps était pâle et rose. Cela lui parut très -extraordinaire. Les dieux blancs sortis de la -mer se mêlent quelquefois aux simples -mortelles, qui sont noires, et alors ils font -de petits métis ; tandis que celui-là était un -véritable petit dieu blanc. Ce qui se passa -ensuite ne fit que le confirmer dans cette -conviction.</p> - -<p>Car on fit venir de la côte un missionnaire -qui baptisa l’enfant. C’était le Père -Mottu, lazariste. Il avait de grandes jambes, -une grande échine, une grande robe noire, -toujours sale, une grande barbe, noire aussi, -et mal peignée. Mais il aurait traversé -l’Afrique sans un sou, dans l’intérêt de son -commerce, qui ne lui rapportait rien, et parlait -toutes les langues indigènes. Il laissait -croire que c’était par un don du Saint-Esprit, -et après tout c’est bien possible, -puisque moi, qui n’ai pas de protection -spéciale auprès du Seigneur, je n’ai jamais -rien compris aux patois bantous.</p> - -<p>Ces événements se passaient vers la fin de -décembre, et quand le Père Mottu vit le -<i>bambino</i>, tout menu et joli dans les bras de -sa mère, vêtue d’une belle robe blanche sans -taille, il s’écria du premier coup :</p> - -<p>— Quelle jolie crèche pour la Noël !</p> - -<p>Et l’on fit la crèche, dans une grande -paillotte neuve, un simple toit dressé sur -des poteaux, au bord de la rivière. Les -eaux chantaient dans les rochers. Elles -étaient blanches et bleues comme les voiles -de la madone. Le bambino dormait dans -un berceau de bois, les deux poings fermés -et la bouche entr’ouverte. La madone était -la « madama », et son mari représentait -saint Joseph, comme il convient. Derrière -eux étaient les animaux : deux cabris bien -lavés, dont le poil brillait comme du sucre, -et un bœuf très sérieux. On n’avait pas -trouvé d’âne, mais la solennité se trouvait -rehaussée par la présence d’un autre personnage : -c’était Fritz, jeune éléphant qu’on -essayait d’apprivoiser. Il contemplait ce -spectacle avec gravité. Parfois, il balançait -sa trompe : il encensait.</p> - -<p>Alors parurent les rois mages. Ils étaient -magnifiquement vêtus, suivant la tradition. -Le premier était un commis aux affaires indigènes. -L’autre, le Père Mottu lui-même. -Et comme, tout le monde le sait, le mage -Balthazar fut nègre, le troisième, c’était -Kidi.</p> - -<p>Et Kidi, éperdu, tremblait de joie et d’orgueil. -Il portait sur la tête une couronne de -cuivre clair. Une somptueuse pièce d’étoffe -rouge drapait ses épaules, et sur sa poitrine, -sanglée d’un rude gilet de cuir, brillaient -des gouttelettes de verre, des grains d’ambre, -toutes sortes de gemmes éclatantes, de colliers -barbares. Il avait des caleçons verts, -très bouffants, embellis de galons d’or, des -bottes de cuir écarlate. Ses mains tenaient -des épis de maïs, des bananes mûres, des -palmes. Et jetant ces choses, il se prosterna -de tout son cœur. Il ne comprenait rien, -sinon qu’il avait la gloire de participer, -changé en roi, à une cérémonie sacrée des -blancs, à des rites très forts. Son âme était -transportée de fierté, d’enthousiasme et de -reconnaissance.</p> - -<p>Personne ne pensa jamais à lui expliquer -qu’il n’avait vu qu’un simulacre. Et d’ailleurs -dans une cervelle bien faite, une cervelle -d’enfant, de poète ou de nègre, peut-il -y avoir aucune différence entre un simulacre -et la réalité ? Et si le monde vraiment -n’était qu’un simulacre, s’il ne faisait que refléter -mal, comme un miroir brisé, quelque -chose d’autre et d’inconnu, qui est loin, -ineffablement loin, au delà de tout ? Ce ne -fut certes pas pour ces profonds motifs qu’on -négligea de détromper Kidi ; mais le fait est -qu’on ne le détrompa point.</p> - -<p>On l’avait autorisé à venir contempler, -adorer et servir un dieu, un dieu blanc ! Il -avait eu cette faveur insigne et particulière. -Voilà tout ce qu’il démêla. A compter de ce -jour, il ne marcha plus de la même façon. -Le Père Mottu, en quittant la station, lui -avait donné une image et une médaille -figurant l’enfant divin avec sa mère. Il enferma -l’image dans un sac de peau, suspendit -la médaille à son cou, attribua sérieusement -à ces objets une puissance surnaturelle. -Il les considérait aussi comme le signe d’un -engagement qu’il avait contracté, il était -maintenant lié aux blancs par une opération -de magie redoutable, de la même manière -que les soldats sénégalais avec leurs décorations, -ces autres amulettes mystérieuses que -donnent les Européens, et qui portent malheur -quand on n’est pas fidèle aux incompréhensibles -paroles gravées dessus, ou écrites -sur les papiers de recrutement. Car les -mots créent les choses. Voilà ce que croient -les peuples primitifs. En prononçant le mot -« mort » ou le mot « amour », un sorcier -peut produire la mort ou créer l’amour. -Plus tard, Kidi s’enrôla dans la milice du -Tchad et reçut une de ces décorations des -Européens. Il la mit à côté de celle du Père -Mottu, sans distinguer la différence. A ses -yeux, il n’y en avait pas.</p> - -<p>Si Kidi s’était engagé dans la milice du -Tchad, c’est que son patron et la pauvre -« madama » silencieuse et pâle, et le petit -dieu blanc étaient repartis pour la France, -ce qui voulait seulement dire, dans sa pensée, -qu’ils avaient regagné les pays de la -mer, patrie de ces dieux étrangers. Kidi -avait été très malheureux mais non pas -étonné : souvent les blancs meurent sur -cette terre d’Afrique, preuve qu’ils n’y sont -pas plus à leur aise que les véritables poissons ; -ou bien ils retournent d’où ils sont -venus. Jamais on n’en voit mourir de vieillesse.</p> - -<p>Kidi fit donc campagne, très bravement. -Il assista, sans s’émouvoir, à de très grands -massacres. Il y prit part et « cassa » beaucoup -de villages, c’est-à-dire qu’il les pilla -fort proprement. Il y était encouragé par -ses instincts, ses traditions, et aussi par les -serments de sa religion particulière.</p> - -<p>Et c’est ainsi que sa colonne parvint un -jour, assez haut dans l’est, sur les bords de -l’Oubangui. Et le chef de la colonne, qui -était un blanc très petit, très dur, très -tanné, très généreux, très brave, fit dresser -un grand mât sur la rive du fleuve, hisser -un drapeau sur le mât, et dit à Kidi :</p> - -<p>— Ça, ça veut dire que le pays est à nous. -Et quand il viendra quelqu’un, tu diras ce -que ça veut dire. Nous autres, on s’en va.</p> - -<p>Car c’est ainsi que les choses se passent. -On dépense deux ou trois millions pour -faire des colonnes, et puis on s’en va.</p> - -<p>Le commandant ajouta :</p> - -<p>— Tous les trois mois, si ça se peut, un -bateau t’apportera ta solde. Si elle n’arrive -pas, ça ne fait rien. Reste tout de même.</p> - -<p>Kidi répondit poliment :</p> - -<p>— Y a bon.</p> - -<p>Et il demeura tout seul, au bord de l’eau, -près du mât. Il tirait sur une corde pour -faire monter le drapeau, tous les matins, et -l’amenait tous les soirs, au coucher du -soleil, pour obéir à sa religion. De plus, il -acheta une femme au prix de six barrettes -de cuivre. Car cette maxime est professée -au Loango : qu’un homme qui n’a pas de -femme, c’est qu’il n’a pas de quoi, ou qu’il -est fou. Vous devez vous apercevoir que -cette histoire est pleine de choses sensées, -dites par des nègres. Kidi enfonça la pointe -d’un couteau dans l’image de la « madama » -et de l’enfant blanc. Ce n’était point pour -leur faire mal. Il les avertissait seulement -de faire attention à préserver de la petite -vérole le fils qui venait de lui naître. Le -bateau de ravitaillement n’arrivait point, -mais il n’en avait souci. Au lieu du bateau -de ravitaillement, ce furent des noirs de la -rive belge qui traversèrent un jour le -fleuve et se mirent à couper des lianes pour -recueillir le caoutchouc. Kidi alla tout tranquillement -vers eux et prononça :</p> - -<p>— Y en a pas bon. Ça qu’y en a ici, y -en a français. Vous faire f… le camp.</p> - -<p>Mais les noirs éclatèrent de rire. C’étaient -des cannibales de la tribu des Bangalas qui -se font croître sur la tête, en y incisant la -peau du front, une sorte de crête, d’aspect -bestial. Kidi les considérait avec horreur. -Ils répondirent qu’il n’y avait plus de caoutchouc -chez eux, et qu’il y aurait « beaucoup -mauvais » s’ils n’en apportaient pas aux -Belges.</p> - -<p>Mais Kidi répondait toujours :</p> - -<p>— Vous y en a faire f… le camp.</p> - -<p>Alors les noirs, voyant qu’il était seul, -recommencèrent à rire. Et Kidi n’hésita pas -une seconde, parce que, s’il avait hésité, il -lui serait arrivé sûrement, pensait-il, après -la mort des choses pires que la mort. Il ne -pouvait pas désobéir aux fétiches des blancs. -Donc, ne s’arrêtant pas à cette insignifiante -considération qu’il était tout seul, il affirma -simplement :</p> - -<p>— Moi, il va faire guerre !</p> - -<p>Voilà ce qu’il dit sans y rien voir -d’étrange, à cause de sa religion. Personne -n’a jamais été logique comme Kidi.</p> - -<p>Il alla chercher son fusil et commença de -tirer dans le tas. Et il était si brave que ce -jour-là il fut vainqueur.</p> - -<p>Mais les Bangalas revinrent la nuit tout -doucement, et mirent le feu à sa paillotte. -Et comme Kidi sortait, faisant retentir de -cris sa gorge et sa poitrine, un couteau de -jet lui trancha la tête. Et les Bangalas, -ayant aussi tué sa femme, emmenèrent avec -eux le petit enfant. Il pleurait sur la rivière -et ses yeux étaient pleins de mouches.</p> - -<hr /> - - -<p>Ainsi mourut Kidi, pour avoir incarné, -un jour de décembre, le seigneur Balthazar, -roi mage. Et cette histoire est très vraie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch7">LE DIEU</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>Kaméhaméha disait que, dix-huit -générations avant lui, des -hommes pâles, sortis de la mer, -avaient apporté un dieu.</p> - -</blockquote> - -<p>Depuis la veille, on voyait passer des -mouettes. L’air sentait la vanille, les épices, -l’herbe verte et la fécondité. Au coucher du -soleil, des montagnes apparurent, si hautes -que, sous cette latitude, elles avaient gardé -de la neige à leur cime. Puis la sonde indiqua -que le sol montait sous les vagues, et, -quand la nuit fut tout à fait tombée, de -grands feux brillèrent dans l’ombre. La -terre était là, très près, une terre où il y -avait des hommes. Plein d’un orgueil très -noble et très pur, Félix-Hector de Beaussier-Larieuse -fit jeter l’ancre.</p> - -<p>La certitude d’une découverte, l’enivrement -de ces parfums errant sur les flots, la -contagion même de la joie plus grossière -des marins qui riaient sur le gaillard, gonflaient -ses narines et lui faisaient battre le -cœur. Comme Bougainville, il avait rêvé de -découvrir une terre nouvelle et de la donner -à son roi. L’enthousiasme de sa jeune foi -philosophique lui montrait dans les sauvages -des frères doués de raison, des égaux, par -conséquent, — des maîtres même, chez qui -le contrat social n’avait pas corrompu la -nature ; et il espérait, au bout de sa course, -trouver enfin une race possédant le secret -du bonheur.</p> - -<p>A peine élevées au-dessus des vagues, -toutes verdoyantes et rondes, avec un bassin -circulaire en leur centre, les premières îles -que rencontra le navire, après avoir franchi -les caps patagoniens, paraissaient de grands -lotus épanouis sur un étang sans bornes. -Mais elles étaient désertes. Seuls, des lamantins -à figure presque humaine en gardaient -les rives, et leurs bosquets n’étaient -peuplés que d’oiseaux. Non effrayés par la -vue des hommes, ils se laissaient cueillir -comme des fleurs. Les matelots, ébahis, -leur arrachaient les plumes de la queue. -Cependant, ils ne bougeaient pas, ne sachant -d’où leur venait cette douleur.</p> - -<p>Maintenant, sans doute, on avait touché -le but. Ces terres plus grandes étaient le -domaine cherché : et l’aube, en effet, révéla -des merveilles. Aussi loin que les yeux pouvaient -voir, un archipel de joie riait sur les -flots. Quinze mille indigènes, arrivés dans -trois mille pirogues, la figure très claire, -agitaient en signe d’amour de grandes -feuilles de bananier.</p> - -<p>Beaucoup de femmes, repoussées des embarcations, -s’étaient jetées à la nage. Dans -l’eau, si transparente qu’elle semblait une -seconde atmosphère, à peine plus épaisse -que l’autre, elles étaient comme suspendues. -Frêles, légères, rieuses, le corps d’un blond -doré de soleil, elles sortaient parfois de la -mer jusqu’à la taille, et des gouttelettes -brillantes tombaient alors de leurs cheveux -sur la pointe de leurs seins jeunes. Généreux -et sensible, ami des lumières et de la -philosophie, condescendant aux passions naturelles -du cœur humain, Félix-Hector ordonna -qu’on les fît monter sur le navire. -Couronnées de fleurs, elles se jetèrent à ses -pieds. Mais les matelots, les relevant, les -entraînèrent dans le faux-pont. Elles s’y -prostituaient sans résistance, avec une soumission -flattée. Leurs amants étant allés -chercher des miroirs, elles firent signe -qu’elles préféraient des clous de fer, et, -comme elles étaient nues, pour les emporter, -elles les gardaient dans la bouche.</p> - -<p>Cependant, d’autres pirogues quittèrent -le rivage. Elles étaient très grandes, sculptées -à l’avant et à l’arrière, peintes en rouge -vif, munies d’un balancier. Et la première -était celle des rois. Casqués de nacre et de -plumes, ils portaient un manteau rouge, -plusieurs couteaux de pierre bien polie passés -à la ceinture ; graves et fermes, ils restaient -immobiles, appuyés sur de longues -piques en bois durci.</p> - -<p>La seconde pirogue était celle des dieux. -D’une taille gigantesque, ils balançaient -gauchement, au-dessus de la mer, leurs -torses d’osier, bourrés de crins blancs et -jaunes. Des morceaux de nacre de perle, -enchâssant une noix ronde et noire, figuraient -leurs yeux. Leurs prêtres, à genoux, -chantaient des hymnes. Tout leur aspect -était formidable.</p> - -<p>Le peuple criait : « Lono ! Lono ! Lono ! »</p> - -<p>Et les rois, arrivés sur le navire, se -prosternèrent. Et les dieux, secoués par -leurs prêtres, saluèrent d’une façon farouche -et grotesque. Un homme infiniment vieux, -presque aveugle, jadis chef des guerriers, -maintenant grand-pontife, s’approcha, les -yeux baissés, ôta son manteau, ses colliers, -ses fétiches, les jeta sur les épaules du capitaine, -et, tout nu, chantant toujours, se précipita, -lui aussi, sur le sol, où il demeura -quelque temps, immobile comme un cadavre. -Puis tous, se levant ensemble, firent signe à -Félix-Hector d’entrer dans la pirogue des dieux.</p> - -<p>Au milieu d’une foule immobile, étendue -à plat ventre au bord des chemins, on le -conduisit au temple. C’était un édifice bâti -de pierres solides et carrées, dont la cime -plate s’entourait d’une balustrade décorée -de crânes humains. Ce Moraï était le Panthéon -de l’île. La face contractée d’un rire -ironique et féroce, douze divinités s’y rangeaient -en demi-cercle autour de la table de -proposition, et il y avait sur cette table des -bêtes sacrifiées, des enfants mâles égorgés, -et aussi les fruits de la terre. Et le grand -pontife assit Félix-Hector sur un escabeau -sculpté, au milieu des idoles, le revêtit -d’un manteau d’écarlate, en lui tenant respectueusement -le bras droit écarté du corps, -tandis qu’un acolyte très grand, à la barbe -longue, blanc de peau comme un Européen, -lui prenait le bras gauche. Et Félix-Hector -de Beaussier-Larieuse se tint ainsi debout, -sur le haut du temple, dominant la mer, -dominant les bois, les champs, les collines, les -bras en croix, éperdu, devant tout un peuple -qui l’adorait. Autour de lui, des flammes -montèrent. On lui sacrifiait des cochons.</p> - -<p>Or, abaissant ses yeux éblouis, il vit que -le grand-pontife lui présentait, à genoux, -une chose très vieille, rongée par les oxydes -et la vétusté. Il reconnut une figure d’homme, -en cuivre, les bras étendus comme lui, les -pieds sur une espèce de plaque, et cette -plaque ayant été frottée du doigt par le sacrificateur, -il lut :</p> - - -<p class="c" lang="la" xml:lang="la">CHRISTUS VINCIT</p> - - -<p class="noindent">puis plus bas, en lettres plus petites :</p> - - -<p class="c small" lang="la" xml:lang="la">CAROLUS QUINTUS</p> - - -<p>Alors, il comprit la vérité. Deux siècles -avant lui, ils étaient venus dans ces îles, les -vieux conquistadores de Charles-Quint d’Espagne, -découvreurs inlassables. Ils avaient -rempli d’eau leurs tonnes, fait du bois, surtout -cherché de l’or. N’en ayant pas trouvé, -ennuyés, dédaigneux, ils s’étaient rembarqués, -et jamais, jamais, suivant leur coutume, -ils n’avaient indiqué ces îles sur la -carte, craignant qu’une autre nation n’en -profitât, n’y embusquât des navires pour -les jeter sur leurs lourds galions. Mais avant -de partir, sans doute, ils avaient planté des -croix, maintenant pourries, fanatiquement -prêché, sans même savoir la langue, montré -le ciel, fait parler la foudre de leurs armes, -peut-être magnifiquement massacré. Ils -étaient partis, sur leurs vaisseaux pareils à -des baleines ailées, laissant la mémoire d’un -dieu blanc, maître du ciel, terrible et tout-puissant, -et ce dieu, depuis plus de deux -siècles, on l’avait attendu.</p> - -<p>Oui, c’était cela ! Dans l’esprit du peuple, -cette tradition s’était mêlée au nom d’un -chef, Lono, qui, fou d’amour, de jalousie, -avait tué sa maîtresse, puis, désespéré, -avait fui dans un canot sur la mer infinie, -annonçant que les générations futures le -verraient aborder dans son île natale, divinisé, -immortel, invincible. Mais les prêtres -savaient mieux, et plus. Ils avaient le signe, -l’image de cuivre, et l’enthousiasme aussi -les pénétrait des premiers bégaiements d’une -métaphysique. Ils connaissaient Pelé, déesse -des feux souterrains, Kéna-Képa, qui donne -la pluie, Kaïli, qui tue à la guerre. Mais ils -avaient oublié le ciel qui couvre tout, embrasse -tout, baigne tout dans la flamme légère -du jour. L’arrivant était, certes, le Dieu -du ciel. Sa majesté, l’éclat de son corps, la -splendeur qui l’entourait, l’énormité de ses -pirogues en étaient la preuve. Leur théogonie -était désormais complète.</p> - -<p>Et il ne s’agissait plus de foi, on voyait : -un dieu, un dieu vivant était parmi eux, -ils le touchaient, le servaient, participaient -à sa gloire, s’abritaient derrière sa force. -Une joie ineffable pénétra les âmes, un délire -sacré les emporta.</p> - -<p>Et Félix-Hector de Beaussier-Larieuse, -lui-même, fut ravi hors de sa raison. On le -croyait Dieu. Eh bien ! puisqu’on le croyait, -il le serait, lui si supérieur et si bon. Il -allait dicter librement les lois de l’humanité -et de la sagesse, refondre ces peuples -selon sa volonté, selon l’équité, la vertu, la -nature, certain d’une obéissance absolue, -sans avoir besoin d’imposer la contrainte. -Il se félicita d’avoir interdit qu’on tirât -même un coup de pistolet dans l’île.</p> - -<p>Tout à coup, au bas du Moraï, vingt-quatre -malheureux parurent, les épaules -violettes de coups, claquant des dents, les -doigts sur les yeux. Autant de bourreaux -les abattirent à la fois, avec des casse-tête, -et, se baissant, un couteau de jade à la main, -leur ouvrirent la poitrine. Les prêtres prirent -ces vingt-quatre cœurs palpitants, et, -s’en étant frotté la poitrine, les joues et le -front, ils firent la grande offrande. Car les -dieux, qui sont immortels, toujours heureux, -incapables de douleur, doivent se réjouir -de la douleur des hommes. Elle leur -fait mieux comprendre le bénéfice de leur -impassibilité.</p> - -<p>Félix-Hector, glacé d’horreur, poussa un -cri, voulut s’élancer, trébucha par-dessus la -balustrade du temple. On l’entendit gémir, -on vit son sang couler. Et le grand-pontife, -brusquement, cria :</p> - -<p>— Nous nous trompions ! Il souffre, il -crie, son sang est rouge. Il n’est pas Dieu !</p> - -<p>Le peuple répéta :</p> - -<p>— Son sang est rouge. Il souffre. Il n’est -pas Dieu. Il a violé les tabous !</p> - -<p>Un homme prit une grosse pierre et lui -écrasa la tête. Un autre, penché vers le -ventre, arracha un lambeau de chair hideuse -et rouge, le brandit, en souffleta le -cadavre. Et le cadavre même disparut, -déchiqueté, émietté, évanoui. On poursuivit -les matelots, la plupart moururent.</p> - -<p>Mais ceux qui purent regagner le bord -vengèrent leur maître. Du sein du navire, -de la chose gigantesque, ailée, le canon -tonna : les beaux cocotiers de la plage s’abattirent -comme de l’herbe, des hommes -fauchés par centaines, coupés en deux, le -ventre ouvert, sans bras, sans tête, tombaient -dans la ruine des arbres. Et ceux qui -n’étaient pas touchés, terrifiés, se laissèrent -rouler sur la plage sanglante.</p> - -<p>Seul, le grand-pontife, l’homme presque -aveugle, très vieux, très sage, ne courba pas -la tête. Sous le vent de cette mort invisible, -il pensa qu’ils avaient réellement tué le Dieu -des nues, puisque son tonnerre le vengeait. -Triste, furieux, indomptable, se sachant -vaincu d’avance, il accepta cette lutte inégale, -voulut, du moins, mourir en guerrier, -puisque, prêtre, il avait commis le sacrilège -irrémissible. Et, se faisant apporter un carquois -et un arc, de ses mains débiles, il -tira toutes ses flèches contre le ciel.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch8">LA -VENGEANCE DE MADAME MURRAY</h2> - - -<p>— Madame Murray, madame Murray !… -O mon Dieu ! il est arrivé un grand malheur ; -le pauvre patron !</p> - -<p>… Le plus vieil employé de la banque -« Murray and C<sup>o</sup> », de Singapour, s’essuyait -le front en sanglotant. Les yeux lui sortaient -de la tête, d’avoir couru, d’avoir pleuré, -d’avoir pensé tout le long de la route à la -façon d’annoncer le malheur, un malheur -« qui n’était pas fini » et de ne pas encore -avoir trouvé comment l’annoncer. Il avait -fait, sous le soleil de plomb, l’âpre route -qui monte de la banque, tout près des docks -de Singapour, jusqu’à la maison de campagne -du patron, sur la colline. Maintenant, -sous le ciel pâli de lumière, par delà les -<i>campongs</i> indigènes couverts de légumes et -de fruits, par delà les riches maisons anglaises, -toutes pareilles à celles du pays -natal, mais grimées sous les verdures furieuses -du climat comme des Européennes -vêtues en Chinoises pour un bal, il apercevait -l’immensité du port plein d’hommes -et de choses, de steamers et de voiliers, et -au loin, entre des îles confuses, les premières -de la Sonde, d’autres navires encore, -d’autres steamers, d’autres voiliers aux -belles ailes, et des jonques chinoises, et des -praos malais, nombreux et divers comme -les races humaines, et qui se croisaient là, -à ce carrefour d’ondes, où trois mondes -confluent.</p> - -<p>Madame Murray se dressa toute pâle :</p> - -<p>— Il est arrivé malheur à mon mari ?</p> - -<p>Le livre qu’elle lisait était tombé par -terre, et l’employé le ramassa, d’un geste -machinal et méticuleux.</p> - -<p>Alors elle dit, assez bas :</p> - -<p>— Est-ce qu’il… est-ce qu’il est mort ?</p> - -<p>— Oui, madame, fit-il.</p> - -<p>Et après cette espèce d’aveu, il resta aussi -angoissé qu’auparavant, parce qu’il n’avait -pas tout dit. Elle, de son côté, s’étonnait de -souffrir aussi peu, malgré son grand amour. -Ce mot de mort lui paraissait vide de sens. -Si elle eût pleuré, c’eût été par grimace : -elle ne réalisait pas du tout que son mari -pût être mort, toutes les images qu’elle -avait de lui étaient des images de vie et -d’activité. Mais elle eut une pensée terrible.</p> - -<p>— Il ne s’est pas suicidé ? cria-t-elle.</p> - -<p>— Non, madame, dit le vieux Jim Stevens, -mais il a été assassiné. On l’a trouvé -près du coffre-fort grand ouvert, avec un -couteau planté entre les deux épaules. Bien -sûr, il venait d’ouvrir la caisse lui-même -pour y mettre les pièces et les valeurs du -jour, comme il faisait chaque soir depuis -que le caissier est malade… Il n’y a plus -rien dans le coffre, ils ont tout enlevé.</p> - -<p>— Qui ? demanda violemment madame -Murray. Vous savez qui ?</p> - -<p>— Weldon, le chef de la correspondance, -et son ami, le petit Nathan, le courtier en -cotons. C’est eux qui ont fait le coup. Nathan -était venu voir Weldon, l’un des deux -lui a pris les deux bras, probablement, -l’autre a frappé.</p> - -<p>Et il ajouta, pour tout lâcher enfin :</p> - -<p>— Ils se sont sauvés, on ne les a pas -retrouvés. Ils ont dû quitter Singapour.</p> - -<p>Cependant madame Murray se disait, -pleine de honte :</p> - -<p>— Je ne sens rien, je ne souffre pas du -tout. Je ne comprends pas.</p> - -<p>Elle n’apercevait toujours Alfred Murray -qu’à travers elle-même, pour ainsi dire, et -la brusquerie du terrible événement laissait -tout entiers ses souvenirs d’un homme solide, -tranquille, pas causeur, sachant commander, -auquel elle avait dévoué son -corps comme épouse, ses mains et sa tête -comme ménagère, ce qui l’avait rendue -heureuse. Il lui fallut un effort pour se -l’imaginer, dans le petit bureau grillé, -étendu sur le ventre, tout raide, avec une -large tache mouillant son habit et salissant -le plancher. Même alors elle éprouva surtout -de la colère mêlée à un vif besoin -d’agir, de faire quelque chose ; elle voyait la -caisse ouverte, elle revivait la douleur, la -fureur de l’agonisant dépouillé. Tant qu’il -avait été vivant, il n’avait pu avoir que des -pensées de vivant, il aurait voulu courir, -reprendre son bien. Cela lui paraissait si -clair, si sûr, si véritablement lumineux, que -madame Murray faillit crier :</p> - -<p>— Il est dans mon crâne, c’est lui qui -veut agir !</p> - -<p>Car les impulsions d’un être humain, à -de certains moments, sont si fortes qu’il ne -peut croire qu’elles viennent de lui.</p> - -<p>Cinq minutes après, elle descendait vers -la ville, dans un palanquin porté par deux -Chinois qui tendaient de toutes leurs forces -les muscles de leurs jambes de chèvre, et -Jim Stevens trottait derrière, éperdu. Les -abords de la banque étaient envahis ; dans -les bureaux, les employés s’agitaient à vide, -en désarroi ; un <i lang="en" xml:lang="en">coroner</i> les interrogeait à -tour de rôle, insistant sur tous les détails, -importants ou non, de la même façon insignifiante -et soigneuse. Le mort gisait, presque -oublié, sur une chaise longue en bambous, -un mouchoir sur la figure. Il y avait des -paquets de mouches sur le mouchoir, et ce -fut ce détail qui frappa la jeune femme, lui -fit comprendre enfin ce que c’était que la -mort, la décomposition finale. Elle se mit -à sangloter près du cadavre, et tout le monde -se tut, gêné.</p> - -<p>Subitement, elle se dressa, et demanda, -sans embarras, combien on avait volé. La -question fut posée d’une façon si brutale -qu’on en fut scandalisé, d’autant plus qu’on -la savait sans avidité, ignorant même la -valeur de l’argent. On lui répondit que -l’examen des livres n’avait pas été fait -complètement, mais que la somme enlevée -pouvait monter à trois cent mille dollars -en <span lang="en" xml:lang="en">banknotes</span>, sans compter les titres, les -traites, qui doublaient probablement cette -somme. Les assassins avaient dû retenir -d’avance leur passage sur un des navires -qui vont de Singapour à Yokohama, puis -à San Francisco. Seul un steamer de cette -ligne avait quitté le port après l’affaire.</p> - -<p>— On a télégraphié, dit le <span lang="en" xml:lang="en">coroner</span>, et -nous demanderons l’extradition.</p> - -<p>Madame Murray haussa les épaules :</p> - -<p>— Je ne connais rien à tout cela, dit-elle, -mais je sais pourtant que Weldon et Nathan -sont Américains, et que les États-Unis ne -livrent pas leurs nationaux. Quant à les -faire juger là-bas, vous savez bien qu’ils -ont de quoi acheter les jurés. Il faut courir -après, voilà tout.</p> - -<p>Le <span lang="en" xml:lang="en">coroner</span> bondit :</p> - -<p>— Courir après ! Mais avec quoi ? comment ? -Ça ne nous regarde pas. Nous communiquons -avec les justices étrangères, nous -leur donnons tous les renseignements possibles, — à -vos frais, bien entendu, — là -se borne mon devoir !</p> - -<p>— Je ne m’occupe pas de vous, dit-elle : -<i>je vais</i> courir après. C’est mon mari qu’on a -volé.</p> - -<p>Le mort lui semblait un chef tombé dans -le combat, et qu’il faut remplacer. Elle -donna l’ordre à Stevens de le faire porter -chez elle dans sa litière, de le veiller, et, -comme elle partirait dans la nuit même, de -conduire les funérailles. Tout le monde lui -croyait la tête perdue, mais on la laissait -agir parce que sa volonté effrayait, et -qu’après tout on perdrait trop de temps à -s’inquiéter des affaires des autres. On pensait -d’ailleurs qu’elle ne pourrait quitter -Singapour, s’arrêterait aux difficultés matérielles -du projet ; elle passa à travers tout, -furieusement, sans une hésitation.</p> - -<p>Le long des quais, la plupart des steamers -sommeillaient, muets et froids, avec leurs -grosses cheminées, leurs maigres mâts sans -voiles, et des <i lang="en" xml:lang="en">coolies</i> sans cesse versaient des -hottes de charbon dans leurs entrailles. Un -seul restait sous pression, mince, long, agile, -l’air intelligent, sa carcasse de fer peinte en -blanc, éclatante. Il portait des raisins et des -pêches, toute une cargaison de fruits frais, -jusque dans l’Inde. C’était une nouvelle entreprise, -la tentative hardie d’un Yankee ; et -comme il fallait aller rapidement pour que -le chargement se conservât intact, le vaisseau -avait été taillé pour la course.</p> - -<p>Elle le nolisa, acheta son contenu, s’en -débarrassa sur le marché de Singapour, à -vil prix, paya en engageant sa maison, ses -bijoux, en retirant un compte courant placé -sous son nom. A huit heures du soir, elle -partait, accompagnée de deux employés qui -devaient lui servir de témoins, munie d’une -copie des procès-verbaux du <span lang="en" xml:lang="en">coroner</span>. Sur -les jetées, tout un peuple la regardait curieusement -et en silence, car on la croyait folle.</p> - -<p>Le capitaine yankee avait pris la direction -de la chasse, et se passionnait.</p> - -<p>— C’est une femme, ça, une vraie femme ! -disait-il.</p> - -<p>Elle, tout entière traînée vers son but, -tragique dans les vêtements clairs qu’elle -n’avait même pas pris le temps de quitter, -se faisait expliquer la route. Elle sut ainsi -qu’on passait au large de Saïgon, qu’on -doublait Manille ; et les coups de l’hélice, -dont toute la carène tremblait, retentissaient -dans son âme. Le Yankee faisait pousser les -feux, rasait les bas-fonds, coupait au plus -court, lui montrait la carte, et s’étonnait -qu’elle ne dormît point, semblât ignorer la -fatigue. Enfin, sous le vent de Formose, on -aperçut la fumée d’un grand steamer ; et -c’était celui-là !</p> - -<p>Les deux témoins, qui avaient le mal de -mer, et faisaient piteuse mine en cette aventure, -montèrent du coup sur le pont. Les -hommes d’équipage hurlaient comme des -chiens, le Yankee dansait de joie et parlait -de tirer le petit canon-revolver de l’avant, -précaution prise contre les pirates chinois. -Le <i lang="en" xml:lang="en">Sunbeam</i> filait si vite qu’on eût cru qu’il -sortait de l’eau comme un poisson volant ; -on lâcha le beuglement de la sirène, un -beuglement d’alarme qui s’étendait en s’assourdissant -à travers les plats espaces de la -mer : on fit trop. Le <i lang="en" xml:lang="en">Swan of Japan</i> crut à -un pirate — il se trompait de peu — et -n’arrêta pas.</p> - -<p>— Allez toujours, criait le Yankee au -mécanicien, nous l’aurons !</p> - -<p>On l’eut ! Deux heures plus tard on le rangeait -à vingt-cinq mètres. Sur le steamer, -des femmes, croyant à une attaque, pleuraient -très haut. Le commandant grimpa -sur la passerelle avec son porte-voix.</p> - -<p>— Qu’est-ce que vous avez à courir après -un honnête navire ? Filez, ou je vous prends -par le travers et je vous coule !</p> - -<p>Le Yankee, à travers son propre porte-voix, -commença par lui prouver qu’un -Américain se faisait gloire de jurer mieux -que n’importe qui au monde. Du reste, il -était très embarrassé maintenant d’expliquer -pourquoi il avait couru « sur un -honnête navire » et n’en jurait que davantage.</p> - -<p>— Passez-moi votre porte-voix, dit madame -Murray.</p> - -<p>Et elle cria :</p> - -<p>— Vous ne nous coulerez pas parce que -nous marchons mieux que vous. Je suis la -femme d’Alfred Murray, assassiné par deux -passagers de votre navire, Weldon et Nathan, -qui sont inscrits sous de faux noms. Je viens -les reconnaître, les prendre et reprendre -mon argent. Mettez un canot à la mer.</p> - -<p>La voix du commandant clama :</p> - -<p>— Vous êtes folle, d’abord. Et puis, ça ne -me regarde pas. Adressez-vous au Japon ou -aux États-Unis, si vous voulez. Pour le moment, -allez au diable !</p> - -<p>— Arrêtez-vous et mettez un canot à la -mer, répliqua madame Murray. Je vous -expliquerai tout. Sinon je vous suis jusqu’au -bout du monde. J’ai un hotchkiss. Je ne -prétends pas vous couler avec, mais nous -décrocherons quiconque restera sur votre -pont, à commencer par vous. Mettez un -canot à la mer !</p> - -<p>A ce moment, Weldon et Nathan, très -pâles, essayèrent de monter sur la passerelle.</p> - -<p>— C’est eux, continua-t-elle, je les reconnais. -Ils veulent vous acheter. S’ils font un -pas, je fais tirer !</p> - -<p>Le capitaine du <i lang="en" xml:lang="en">Sunbeam</i> avait déjà poussé -la manivelle de son canon et un premier -coup partit en l’air. Les passagers crurent -que leur dernier jour était venu. Le commandant, -qui trouvait la scène simplement -ridicule, dit pour en finir :</p> - -<p>— On va mettre un canot à la mer ; je -vous fais remarquer que vous servirez -d’otages, voilà tout.</p> - -<p>Le canot accosta au <i lang="en" xml:lang="en">Sunbeam</i>, et madame -Murray y prit place avec ses deux témoins. -A ce moment, on entendit Weldon dire -d’une voix claire et grelottante :</p> - -<p>— Allons, la partie est perdue, il faut -payer, n’est-ce pas, Nathan ?</p> - -<p>Et Nathan répondit :</p> - -<p>— C’est sûr ! Bonsoir.</p> - -<p>Puis deux coups de revolver partirent et -deux corps tombèrent : les assassins venaient -de se faire sauter la cervelle.</p> - -<p>— Tiens, dit le commandant, c’était donc -vrai ? Eh bien ! voilà qui change la question.</p> - -<p>Pendant qu’il regardait avec un grand -sang-froid les deux agonisants, dont les -jambes remuaient encore, d’un mouvement -mécanique, madame Murray montait à -bord.</p> - -<p>— Ces messieurs sont venus avec moi… -commença-t-elle en montrant ses compagnons.</p> - -<p>— Parbleu, je n’ai pas besoin d’eux, dit -le commandant. Les animaux qui salissent -le pont ne se sont pas supprimés pour -rien. Qu’on aille chercher le <i lang="en" xml:lang="en">stewart</i>.</p> - -<p>Le <span lang="en" xml:lang="en">stewart</span> vint assez lentement ; il mourait -de peur. En fouillant les malles des -deux « animaux », des frissons lui couraient -dans le dos. Mais il retrouva tout de -même la somme entière volée chez Murray, -plus quinze mille dollars, les économies des -deux assassins.</p> - -<p>— Gardez tout, mon commodore, dit le -commandant à la jeune femme en lui donnant -sérieusement le plus haut titre de la -marine américaine. Gardez tout : ça couvrira -vos frais.</p> - -<p>Et comme elle lui tendait les procès-verbaux -du <span lang="en" xml:lang="en">coroner</span> :</p> - -<p>— Mais qu’est-ce que vous voulez que je -fasse de ça ? Dans notre race, et ici surtout, -on se fait justice soi-même. Vous avez eu -rudement raison. — Vous êtes toute pâle, -voulez-vous un verre de champagne ?</p> - -<p>En effet, elle défaillait. Tout son courage, -toute sa force s’en étaient allés, son but une -fois atteint. Le champagne l’assomma ; on -dut la porter jusqu’au <i lang="en" xml:lang="en">Sunbeam</i>.</p> - -<p>Les passagers du steamer, enfin rassurés, -criaient :</p> - -<p>— Hurrah pour la <i>commodoresse</i> !</p> - -<p>Elle n’entendit pas. Durant le temps du -retour, elle sanglota, prostrée. Il lui sembla -qu’elle n’avait pas fait ce qu’elle aurait dû -faire, qu’elle eût dû rester près de son -mari, l’enterrer, le veiller, agir comme une -femme ; et surtout elle éprouvait une gêne -douloureuse, un trouble physique à n’être -pas en deuil. Le bruit de ces deux coups de -revolver, tout à l’heure, lui étourdissait la -tête. Elle voyait ces deux corps dont les -jambes s’agitaient au grand soleil, ces faces -torturées, figées par la mort dans leur -angoisse.</p> - -<p>« C’est moi, moi qui ai fait tout cela, -songeait-elle ; est-ce que je suis encore une -femme ? »</p> - -<p>Elle souffrait de s’être ôtée de son sexe. -On arriva devant Singapour. Le Yankee fit -des signaux au sémaphore, cria aux barques -qui les entourèrent leur victoire, l’héroïsme -de madame Murray, les coups de canon, la -mort des deux fugitifs, toute cette histoire -folle, superbe, invraisemblable ! Il s’en enivrait -lui-même, il trouvait des mots emphatiques, -gonflés, des mots de journal, qui -grossissaient les choses ; il s’étonnait par -choc en retour de tous les hauts faits auxquels -il avait pris part, s’admirait et l’admirait, -elle, l’indomptable femme qui en était -le principal auteur.</p> - -<p>— Écoutez, dit-il, écoutez. Je vais vous -rendre votre argent ! Mais je vous l’ai dit -tout de suite, vous êtes une femme ! Et puis -maintenant il y a autre chose. Je ne sais pas -comment diable expliquer… c’est comme -pour les actrices, vous savez, on les désire, -on les veut, avec toute la force des cent mille -volontés qui les désirent et les veulent. Je -vous en prie, épousez-moi. Nous posséderons -la mer, si vous voulez, nous enlèverons -tout le trafic, de San Francisco à la Chine : -en dix ans on peut confisquer toutes les -lignes de steamers, et pas un panache de -fumée ne roulera sur ce grand Océan sans -notre permission. Ou bien nous irons là-bas, -aux États, nous jouerons sur les terres, -sur l’or, sur tout ; nous créerons des villes -dont nous serons rois, puisque tout nous y -appartiendra, du sol aux cheminées, que nul -n’y vivra sans notre consentement, n’y vendra, -n’y achètera que ce que nous voudrons -qu’on vende ou qu’on achète. Nous coulerons -des peuples dans les moules fondus -par nous, et nous donnerons des formes à -la vie, avec nos volontés.</p> - -<p>Mais elle ne répondit rien, tremblant tout -doucement, la tête dans les mains. Quand -le <i lang="en" xml:lang="en">Sunbeam</i> passa devant la petite île qui -ferme le port, trente mille voix saluèrent le -navire, hurlèrent leur admiration ; d’innombrables -canots, des yachts, des sampangs lui -firent cortège. Toutes les dames de la colonie -européenne attendaient aux Victoria Docks -avec des fleurs, des gerbes de fleurs, des -montagnes de fleurs parfumées, colorées, -croulantes. C’était une apothéose, et Jason -revenant avec la Toison d’or, les caravelles -de Colomb rentrant à Cadix chargées de -toute la gloire de l’élargissement du monde, -Nelson à Naples où l’attendait lady Hamilton, -effroyable amoureuse, ne furent pas reçus -comme fut reçue en ce jour la veuve d’Alfred -Murray… Une passerelle glissa du navire -jusqu’au quai, et l’on vit apparaître une -malheureuse femme à l’air humble, avec -des petites rides effrayées plein la figure, des -cheveux blanchissants, une jupe en foulard -jaune toute fripée, qui semblait sa seule préoccupation, -sa honte.</p> - -<p>— Pour l’amour de Dieu, donnez-moi -une robe noire, dit-elle, je ne puis pas me -montrer ainsi, ce n’est pas possible !</p> - -<p>Un bruit alors commença de courir dans -la ville.</p> - -<p>— La pauvre femme est partie folle, dit-on, -elle revient idiote !</p> - -<p>On se trompait, elle était la même, une -brave petite épouse anglaise attendant les -ordres de son mari, calmant ses sens, nourrissant -son appétit, soignant son confort, -menant sa maison, ni trop mal ni trop bien : -pour le reste, elle allait à la chapelle et respectait -ce qu’on lui avait appris à respecter, -obéissant aux lois du monde. Et maintenant -son seigneur était mort, et elle avait -commis un acte contraire à ces lois, un acte -qui n’était pas modéré, qui n’était pas féminin. -Elle était très malheureuse parce qu’elle -ne se retrouvait plus, ne se comprenait pas. -Son seul sentiment était un désespoir inconsolable -de ne pouvoir porter l’écrasant fardeau -de sa gloire. Les gens se battaient pour -la voir ; on portait sa voiture, on la regardait -comme un phénomène ; elle retrouvait -dans tous les yeux, dans toutes les voix, les -yeux et la voix du capitaine yankee ; on -croyait qu’elle était une femme exceptionnelle, -une <i>volonté</i>, et précisément elle était -plus faible qu’elle n’avait jamais été. Toute -sa mince et ordinaire volonté s’était usée, -brûlée d’un seul coup dans une unique violence… -Désormais on attendrait toujours -d’elle des choses qu’elle ne pourrait pas -donner ; elle était sortie du troupeau des -femmes et n’avait plus de place dans le -monde. Les seuls hommes qui la voudraient -en mariage seraient des brutes ambitieuses -comme ce marin, qu’elle aurait trompé en -l’épousant, puisqu’elle ne pouvait plus lui -donner que l’âme affaiblie d’un enfant. Cependant -on l’applaudissait, on criait, on -célébrait en elle la gloire et la fermeté de sa -race… De tout son cœur, de tout son cœur -en vérité, elle souhaita mourir !</p> - -<p>Elle ne mourut point. Le bon Dieu qu’elle -invoquait ne lui fit point cette grâce. Quand -des hommes d’affaires eurent payé les dettes -de la banque Murray, liquidé les comptes, -vendu la maison, la clientèle et jusqu’au -nom de celui auquel elle avait sacrifié sa -destinée, il lui resta une toute petite rente, -quelque chose de pauvre, de mesquin et de -nul. Elle quitta cette chaude terre, regagna -l’Angleterre, isolée dans son deuil, séparée -de son sexe. C’est ainsi que je l’ai vue, à -Londres, dans un <i lang="en" xml:lang="en">boarding house</i>, une vulgaire -pension bourgeoise, où vivaient d’autres -pauvres femmes vieillissantes, tristes, honnêtes -et bêtes. Elle leur ressemblait tellement -que personne ne croyait à son histoire -quand elle était contée par un des rares -amis qui la venaient voir quelquefois ; car -elle a horreur de ces souvenirs et n’en parle -point. Autour de ses yeux, de petites rides -se plissent ; son nez est pâle, pointu, et ce -qu’il y a de triste, surtout, de triste à pleurer, -c’est la fausse jeunesse rose de son -visage, les mille fibrilles injectées de sang -de ses joues. C’est un corps séché et une -âme morte.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch9">LES CHINOIS</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>La fumée noire…</p> - -<p class="sign">RUDYARD KIPLING.</p> - -</blockquote> - -<p>Les barbares du ciel d’Occident, qui les -avaient amenés là, les regardaient travailler -et mourir. Eux-mêmes, d’ailleurs, travaillaient -et mouraient.</p> - -<p>On dit aujourd’hui qu’il y a un cadavre -sous chaque traverse du chemin de fer, tout -au long des quatre lieues de cette montée -du Palaballa, que les petites locomotives -gravissent en soufflant, cahin-caha, comme -si leurs roues étaient retenues par des fantômes ! -Il était mort des Belges, il était -mort des Italiens, il était mort surtout des -noirs du Bas-Congo, ceux-là salement, -comme des porcs, car c’est une triste race, -pourrie par l’alcool et qui n’est bonne à -rien. Il y avait trois années que durait le -massacre, et la voie douloureuse avait à -peine avancé. Avez-vous vu des fourmis, -chargées d’un gros œuf, escalader en file -une branche d’arbre ? Elles vont, comme -aveuglément, collées à l’écorce. Et au même -endroit, qui n’a pas l’air plus difficile à -franchir que tout le reste, il y a quelque -chose. Quoi ? on ne peut savoir, mais toutes -les fourmis glissent à leur tour, et il en -vient d’autres, d’autres sans cesse. Le chemin -de fer du Congo, au début, c’était cela. -Les hommes tombaient, les millions s’effondraient -sur la pente. L’Europe envoyait -d’autres millions et d’autres hommes.</p> - -<p>Le Chef, l’inventeur de ce chemin de fer, -avait le génie des vrais conquérants, qui est -de se croire vainqueur d’avance, ayant réuni -tous les moyens de vaincre, et d’être un -violeur de volontés. Les Italiens et les -Belges, les Congolais et les noirs de Saint-Domingue, -il les avait jetés à l’assaut, et -leurs corps n’étaient plus qu’ossements et -pourriture. Alors, il avait envoyé acheter -des hommes en Chine. Il savait qu’on en -trouve là quatre cents millions, serrés les -uns contre les autres, s’empoisonnant de -leur haleine. Il croyait que ces Chinois du -Sud, sobres et durs au mal, nés près du -tropique, leurs couches inépuisables étaient -le fumier humain qui pouvait féconder -l’Afrique. Gigantesque et pesant, levant le -bras pour un ordre comme on soulève un -poids, il était venu ce jour-là inspecter le -travail dans la tranchée. L’ingénieur, Guilmain, -lui dit :</p> - -<p>— Ils meurent aussi !</p> - -<p>Les Chinois travaillaient patiemment, -ceux qui restaient : deux cents sur mille. -Ils étaient maigres, avec des poitrines de -poulet, des poitrines visibles parce qu’ils -étaient nus jusqu’à la taille, et qu’ils n’avaient -pas de culotte, mais un lambeau de -toile bleue sur les reins. A cause de leur -peau jaune et de l’élargissement de leur -face, malgré leur maigreur, ils ressemblaient -à des abcès mûrs. Ils avaient la -figure en losange, les oreilles pointues, les -yeux étroits, et leur bouche ricanait éternellement -comme celle d’un gamin qui va -pleurer. Ils se penchaient sur leurs outils, -les vertèbres leur sortaient du dos. En -avant ! il fallait que l’Asie fécondât l’Afrique, -au bénéfice de l’Europe.</p> - -<p>Guilmain regarda le Chef et vit une mare -à ses pieds. L’homme du Nord, le lourd -géant, fondait au soleil. Il laissait ainsi une -trace de sueur derrière lui, tout le jour, et -n’arrêtait ni sa marche, ni son vouloir. Eh -bien ! lui aussi pouvait mourir. Il faisait son -devoir dans la bataille.</p> - -<p>— Il y a soixante-dix degrés dans la -tranchée, dit Guilmain. On n’y tient pas. -Un Chinois est un Chinois, mais c’est un -homme : et le sang humain se décompose !</p> - -<p>Le Chef haussa les épaules. Il regarda le -sommet du Palaballa, et le col, un peu plus -bas, où le projet mettait la voie : la brèche -aride et triste par laquelle il rêvait de précipiter -la fortune de l’Afrique centrale, les -dents d’éléphant jaunies et dures, les balles -rondes de caoutchouc, toutes les richesses -que, depuis l’écoulement du grand lac préhistorique, -le Congo accumulait dans sa -panse énorme, qu’il fallait crever à coups -de pioche.</p> - -<p>A la surface du sol, le soleil et l’air -avaient comme pourri le gneiss africain. -Les Chinois grattaient proprement, doucement. -Plus bas, la roche reprenait sa dureté -impénétrable : on l’avait fait sauter à -la mine. Trois Chinois achevaient de détacher -avec des pics un bloc gros comme un -pavé, qu’il eût arraché d’une seule main. Il -désespéra.</p> - -<p>Arriver au torrent de la M’poso ! Son esprit -vaste et lucide, qui avait conçu l’ensemble, -et l’embrassait réalisé, le tranchait -en séries, se bornait par méthode à ne vouloir -d’abord que chacune d’elles, dans son -ordre : que le bataillon des Chinois parvînt -jusqu’à la M’poso, dût-il en mourir ! Le -Chef s’imaginait voir les eaux du torrent, et -s’y plonger. Elles étaient bruyantes, heurtées, -d’un vert profond et pur que blanchissaient -par place les bulles d’air emprisonnées -dans leur chute. L’œil ne pouvait -s’en détacher, le mouvement rendait visible -chaque molécule de leur fluidité. L’imagination -était si forte chez cet homme fort qu’elle -agissait en vérité sur sa chair. De penser -au torrent, il se sentait rafraîchi. La sueur -cessa de couler sur ses membres, son corps -et son esprit redevinrent froids.</p> - -<p>On avait ouvert plusieurs chantiers, attaqué -la montagne comme les vers rongent -un arbre, partout où se trouvait un point -faible, une fissure où la pointe d’un outil -pouvait entrer. On se battait contre elle -plus loin encore. Ceci le rassura. Il avait à -voir, à marcher, à peiner lui-même. Au-dessus -de la falaise du Congo, la voie devait -faire corniche, accrochée au roc comme -un nid d’hirondelles. Plus tard, les locomotives -rouleraient là, dominant le fleuve -énorme et inutile, empêtré de blocs, que les -navires ne franchissaient pas.</p> - -<p>— Allons au Sept, dit-il à Guilmain.</p> - -<p>Le Sept, c’était le kilomètre sept, on commençait -la corniche. Sur le talus précipité -de la falaise, on construisait un mur à pic, -on gagnait, sur la pente, la largeur d’une -main par mètre. En élevant ce mur, on -trouverait à la fin la place de deux rails.</p> - -<p>Guilmain dit :</p> - -<p>— Il est tombé un Chinois, hier. Il a -roulé jusqu’en bas.</p> - -<p>— Eh bien, dit le Chef, on a été chercher -le corps ?</p> - -<p>— <i>Les autres</i>, murmura l’ingénieur, y -sont allés. Et c’est pour ça…</p> - -<p>Il termina sa phrase encore plus bas, -très bas. Le Chef eut un grand sursaut :</p> - -<p>— On ne les a pas emmenés ! On ne les -a pas emmenés ! Est-ce que je vous avais -dit de ne pas les emmener ? Nous avions -signé. Et vous avez caché leurs boîtes, sous -la falaise ? Un beau cimetière ! Qu’on prenne -les <span lang="en" xml:lang="en">cargo-boats</span>, les chalands, tous les bateaux -de Matadi ; qu’on les enlève, qu’on -les conduise à Boma, en attendant. Nous -avions promis !</p> - -<p>— On ne trouve pas, répondit Guilmain. -C’est un sale fret. Les bateaux n’en veulent -pas.</p> - -<hr /> - - -<p>On avait promis aux Chinois de rapporter -leurs cercueils en Chine, s’ils mouraient. -Et on n’avait pas tenu parole. Le Chef -n’en savait rien, et la superstition de cet -homme d’affaires, né paysan, passé soldat, -devenu remueur de mondes, lui imposait le -respect des paroles données. C’est une règle -de jeu. D’abord on ne triche pas. Ça porte -même malheur, de tricher : on peut violenter -les hommes, on ne les vole pas. Guilmain -courba la tête sous un flot d’injures -en français-wallon, magnifiques et terribles.</p> - -<p>— Il y en aurait pour cent mille francs, -deux cent mille francs, il faudrait construire -des bateaux-corbillards ! Après ? On -leur a promis. Nous avons jeté ici vingt -millions, et pour ça, pour ça !… Quand on -veut créer un géant, on ne lésine pas sur -les langes !</p> - -<p>Il prononçait « créïer », « géïant ». Ses -phrases lourdes traînaient dans l’espace -comme des tombereaux. Il continua :</p> - -<p>— Et s’ils savaient…</p> - -<p>— Ils sont descendus pour chercher le -camarade, dit Guilmain dans le même -idiome. Il y en a « assez bien » qui savent.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Les Chinois savaient.</p> - -<p>Ce même jour, Tchao-Ouang et Ah-Sing, -descendus dans le ravin pour ensevelir le -camarade tombé, avaient vu sous la falaise -des cercueils en longue file. Il les reconnurent, -car ils en avaient assemblé eux-mêmes -les planches, gravant sur les couvercles -l’invocation qui chasse les anciens génies, et -protège aussi contre le génie du mort, plus -acre, plus jeune et plus perfide.</p> - -<p>Alors, ils sentirent battre au-dessus d’eux -l’aile molle des Tchong-Toué.</p> - -<hr /> - - -<p>Elle est faite d’eau et de vent, de ce qui -est insaisissable et à demi saisissable. Tout -est Tchong-Toué : la nature est pleine d’esprits -jusqu’à s’en pourrir. Lorsque nous ne subissons -pas l’influence des calomnies de marchands -imbéciles, nous apercevons la Chine à -travers l’enthousiasme de Voltaire, qui lui-même -l’avait vue à travers les éloges intéressés -des pères jésuites ; et nous n’y comprenons -rien. C’est quatre cents millions -d’animistes, dont l’aristocratie a passé au rationalisme, -à cause d’un philosophe nommé -Confucius. Mais les animistes y sont toujours. -Voilà ce que ne disent pas les livres. -Il y a des dragons sous la terre, qui la -font trembler ; il y en a dans le ciel qui -font les naufrages ; dans l’air qui roulent -les maladies. Les fleuves ont les leurs, et les -montagnes, les champs, les provinces, les -maisons, tout au monde. Il y en a de bons, -que l’empereur nomme mandarins, et qui -reçoivent de l’avancement. Mais c’est -comme les hommes, même les bons, il faut -s’en méfier. Leur nombre croît tous les -jours : de tous les morts distille une larve -qui reste sur terre, invisible, perpétuelle, -funeste presque toujours.</p> - -<p>Ces larves flottantes, il est probable -qu’elles sont pareilles au moule d’où elles -sortent, aux malades et aux morts : par -conséquent chagrines, visqueuses, irritables -et corrompues. Rien n’est plus raisonnable -et plus terrifiant que cette supposition -chinoise, et c’est pourquoi le christianisme -est une grande, une sainte, une précieuse -religion. Les âmes de nos morts, à nous, -sont au ciel ou en enfer, et bien gardées. -Saint-Pierre a ses clefs, Satan sa fourche, -les clôtures sont solides. Voilà dix-neuf -cents ans aujourd’hui que nos défunts sont -prisonniers, pour notre plus grande tranquillité. -Nous les protégeons, même, nous -prions pour eux, nous pouvons nous promener -bien calmes sur la face de la terre, -nous les Européens. Mais les Chinois ! Ils -meurent de peur.</p> - -<p>Quand l’équipe jaune du Palaballa connut -que les cercueils étaient restés sous la falaise, -elle comprit pourquoi le malheur la -poursuivait : les Tchong-Toué des morts, -qui n’avaient pas été ramenés dans leur -pays, qui ne jouissaient pas des offrandes -et des politesses de leur famille, se vengeaient -sur les vivants. Bilieuse hématurique, -accès pernicieux, disaient les médecins -de l’hôpital — une grande baraque en -planches faite comme un grand cercueil — lorsqu’il -mourait un nouveau Chinois. Des -mots ! La vérité, c’est que les Tchong-Toué -revenaient pour faire des recrues, enrôler -les camarades. Ils revenaient plus forts, -plus méchants tous les jours, privés d’hommages, -de parfums, de libations, de la -fumée de l’alcool et des mets, nourriture -impondérable de ces êtres impondérables, -affamés sans pouvoir mourir de faim, et -furieux.</p> - -<p>Tchao-Ouang était le chef de ce qui restait -de l’équipe. Il décida qu’on allait retourner -en Chine.</p> - -<hr /> - - -<p>Aucun bateau n’aurait voulu embarquer -les Chinois, mais ils calculèrent qu’ils -étaient venus par l’Est. Le navire qui les -avait transportés avait marché dans le sens -du soleil, courant comme s’il eût voulu -atteindre chaque jour l’astre avant son -coucher. Il n’avait penché au sud que pour -regagner ensuite sa hauteur. Comme la -plupart de leurs compatriotes, Tchao-Ouang -et ses compagnons croyaient que la Chine -est au milieu de la terre et que le soleil -sort de l’eau, derrière elle tous les matins. -Ils ignoraient l’immensité des distances, et -la fluidité morne des eaux leur avait caché -la rapidité de leur course. Ils crurent qu’à -pied, en trois mois, ils seraient revenus à -leur point de départ. Quand le soleil se -couche, Ah-Sing jeta le manche de sa pioche -vers l’astre, et le fer, faisant croix, indiqua -le nord et le sud.</p> - -<hr /> - - -<p>Ils avaient pris cette précaution parce -qu’ils ne pouvaient fuir sous la lumière, et -que les étoiles de cet hémisphère leur étaient -inconnues : phénomène qui d’ailleurs n’avait -pas peu contribué à leur inquiétude.</p> - -<p>Par fortune pour leurs projets, les premières -nuits après leur évasion furent lumineuses -et la lune court dans le sens du -soleil. Les Chinois marchèrent donc contre -la lune, après avoir volé, dans un magasin, -au bord de l’eau, du riz, d’autres grains et -des poissons secs. Le jour, ils se cachaient, -serrés les uns contre les autres, dans des -trous, sous des brousses. Ils reprenaient -leur marche quand l’obscurité était venue, -et comme on les faisait chercher du côté de -l’Atlantique, croyant qu’ils iraient s’embarquer -dans un port de l’enclave portugaise, -ils ne furent pas découverts. Plusieurs -avaient des mœurs infâmes, et la cohésion -de la petite troupe en augmenta.</p> - -<p>Seulement, dès la première nuit, Ah-Sing, -l’un des Chinois, dit :</p> - -<p>— Olga est avec nous.</p> - -<p>C’était la chienne européenne d’un docteur -européen, qui était mort comme les -autres, d’absinthe, d’épuisement et d’ennui — plus -tristement que les autres parce qu’il -s’était vu mourir. Olga n’avait laissé enlever -son maître qu’avec une répugnance -assez naturelle, car elle était européenne, -mais chienne, et n’avait pas compris pour -quelle cause, tout de suite, parce que le -docteur ne remuait plus, les autres blancs -l’avaient mis dans une caisse, et sous des -pierres. Elle avait longtemps pleuré d’une -manière très stupide, qui forçait les vivants -à penser à la mort, et c’est pourquoi à -cette époque les blancs vivants lui donnèrent -un nombre infini de coups de pied. Alors, -elle vint au camp des Chinois. Ah-Sing, -très poliment, lui chercha ses puces. -Quand il en trouvait une, il avait soin de -ne pas la garder pour lui, et la lui donnait -à manger.</p> - -<p>Ce sacrifice courtois du produit de la -chasse est d’usage entre mendiants bien -élevés à Pékin : Olga s’en montra touchée. -Elle était d’une nature passionnée, et quand -elle désirait une chose, c’était toujours avec -la dernière violence. Elle criait pour sortir, -pour dormir, pour des caresses, et surtout -pour manger. Les Chinois pensaient qu’elle -savait parler, venant d’Europe, et que seulement -ils ne comprenaient pas sa langue. -Ils l’aimaient. C’était la seule personne de -l’autre sexe qu’ils possédassent parmi eux, -et, par conséquent, un élément de moralisation -dans leur société. La troisième nuit, -ils la tuèrent : elle était européenne, et ils -ne voulaient plus d’Européens avec eux.</p> - -<hr /> - - -<p>Ils franchirent l’Inkissi, le Kouilou, -d’autres rivières, entre lesquelles le sol -triste et montueux n’était couvert que -d’herbes brûlées par les sauvages Ba-Kongo -et de petits arbres agonisants. Puis, -la terre s’étant abaissée sous leurs pieds, -ils rencontrèrent une grande plaine herbeuse, -qui paraissait comme un champ de -riz sans graines, et, plus loin encore, une -sorte de lac, avec une île au milieu. C’était -le Stanley-Pool, au bord duquel sont les -Belges et les Français. Sachant que ceux-ci -ont leur ville au Nord-Ouest, Tchao-Ouang -décida de tourner ce lac par le Sud.</p> - -<p>C’est à partir de ce moment que les Chinois -osèrent marcher au grand jour. Ils -n’étaient plus qu’une centaine. A l’aube, -quand ils virent le soleil, la Chine leur parut -très proche. Pleins d’espoir, ils entrèrent -dans la forêt.</p> - -<hr /> - - -<p>Et ce fut dans la grande forêt qu’ils -moururent. Il ne faut pas dire comment -ils moururent, il ne faut pas écrire pour -écrire. Ils sont morts, n’est-ce pas, et voilà -tout, et ils allaient vers le soleil ! Et à la -fin, comme vous le verrez, il ne resta que -Tchao-Ouang.</p> - -<p>Beaucoup furent mangés par les Bangalas. -Car les Bangalas mangent les hommes. -C’est un peuple très laid. Ils se font une -incision qui va du nez au sommet du front, -et y jettent des venins qui gonflent la peau. -La cicatrice a l’air d’une crête, ils sont -comme des coqs noirs et méchants. Et ils -mangent les hommes. Ce n’était pas tout à -fait des hommes, ces Chinois : personne -dans l’humanité, même les nègres, ne croit -que les Chinois sont tout à fait des hommes, -ce serait trop bête. Mais c’était de la viande -tout de même, et les Bangalas eurent un -bon repas.</p> - -<p>Les autres furent mangés par la forêt. -Elle était monstrueuse et vide. Ils y marchèrent -cinq mois, ne voyant le grand jour -que si le fleuve venait à couper l’énorme -moisissure verte. Mais ils faisaient des radeaux, -des choses ingénieuses, des câbles -de lianes, pour passer. Eux aussi, une fois, -ils tuèrent des indigènes, pour leur voler -des pirogues. Alors, pendant quelques jours, -ils remontèrent le Congo.</p> - -<p>L’air y était plein d’une brume bouillonnante -et perpétuelle. Le matin, cherchant -le soleil, les Chinois ne l’apercevaient qu’au -milieu d’un brouillard, et chaque jour, à -midi, une grosse pluie tombait. Il y avait -aussi des tornades qui broyaient les arbres -et soulevaient l’eau : aussi crurent-ils que -le monde entier allait périr. Le Congo était -si vaste que, lorsqu’il n’y avait pas d’îles -dans son cours, du centre on ne voyait pas -les bords. D’ailleurs, des vapeurs belges le -parcouraient, et, lorsqu’il y avait des îles, -on perdait la direction : de bizarres courants -faisaient comme des marées.</p> - -<p>Ayant préféré suivre un arroyo, ils s’égarèrent, -tombèrent dans les filets que les -Bangalas disposent pour prendre le poisson. -Ce jour-là encore, les Bangalas eurent de la -viande.</p> - -<p>Ceux qui restaient — ils étaient dix — reprirent -le sous-bois en évitant les villages : -et il y en a peu, sauf au bord des fleuves. -Nul ne vit, dans la forêt. Les arbres trop -hauts tuent les petites plantes, et les animaux -eux-mêmes ne trouvent rien à manger. -On entend, sans les voir, chanter des -oiseaux et passer des singes, en l’air. Il y a -sur le sol des insectes, des serpents et des -charognes. Les Chinois les ramassaient. -Souvent l’odeur des fourmis-cadavres leur -souleva le cœur. Un autre jour l’atmosphère -leur parut douce comme le parfum d’une -chambre aimée.</p> - -<p>Pourtant ce n’était pas des fleurs qui -sentaient de la sorte : c’étaient des champignons. -Les premières bouchées qu’ils en -mangèrent les firent vomir. Par bonheur -ils surent trouver au même endroit, dans -la pourriture des arbres, de gros vers d’aspect -immonde, qui n’étaient pas empoisonnés, -et ce fut dans cette région qu’Ah-Sing -aperçut, en soulevant un tronc qui s’effondra -en boue, une chose horrible, qui remuait. -C’était une bête faite comme une -boule, avec une arête transversale épineuse, -et des yeux — des yeux tout en or vivant ! -Une espèce de glu, qui la couvrait, accrochait -la boue et les détritus. Avec une -baguette, Ah-Sing gratta. Les deux flancs -de la boule se gonflaient et s’abaissaient -tour à tour, et la baguette ayant piqué la -chose, elle marcha. C’était un crapaud.</p> - -<p>Il était aussi gros qu’une tête d’homme. -Les pustules jaunes qui remontaient de son -ventre à son échine semblaient des fleurs -corrompues sur du fumier, et l’arête de son -dos était comme une broussaille. Il bava du -venin, misérablement. Puis, s’étant caché -de nouveau sous les débris, il rendit une -plainte longue et claire, ainsi que font tous -les crapauds, quand ils appellent les femelles -crapaudes.</p> - -<p>Ah-Sing, qui avait très faim, pensa que -peut-être on pourrait le manger ! Mais cette -bête lui faisait peur, et comme il cherchait -une longue branche pointue, pour la crever -de plus loin, Tchao-Ouang cria :</p> - -<p>— Ne le tue pas ! il est si vieux ! c’est le -Dieu de la forêt !</p> - -<p>L’énormité du crapaud leur fit croire -qu’il avait vu couler des siècles. Et s’il avait -des siècles, il savait tout. Il dominait cette -pourriture, puisqu’il y avait survécu. La sagesse -du monde est dans les vieillards, et -qui vit longtemps devient Dieu, connaissant -le bien et le mal. Cette idée, que n’eussent -pas eue les barbares d’Europe, n’était pas -entièrement fausse. La Bête, du moins, était -de race antique. Elle descendait des grands -reptiles lourds qui régnaient seuls sur la -terre, alors que tout entière elle était -encore, comme aujourd’hui sous l’équateur, -un mélange de fange chauffée et d’eau -tiède, sous des nues éternelles, entre les -laves ardentes de son centre et le soleil -fou.</p> - -<p>— Ne le tue pas ! C’est le Dieu de la -forêt !</p> - -<hr /> - - -<p>Oui, le crapaud paraissait incarner la forêt -même. Il était sale, humide, verdâtre et -jaune, gigantesque, magnifique, informe, -frémissant, hérissé, tout gonflé d’une horrible -sève, et ses yeux savaient tout, ses -yeux d’or vivant, ses tristes beaux yeux ! -Pourquoi était-il resté là, insensible à la -peur, s’il n’était pas Dieu ?</p> - -<p>Les flancs du crapaud palpitèrent. Il appelait -éperdument les femelles. Sans doute -l’endroit, dans son horreur marécageuse, -était favorable à sa race, car beaucoup de -femelles en effet étaient là, invisibles, vautrées -sur leurs œufs qui, jaillis déjà de leur -ventre ému, attendaient la fécondation. -Cachées derrière les arbres enracinés, plus -hauts que des tours, et les arbres tombés, -plus infranchissables que des murs, elles -répondirent, sur deux notes qui se succédaient -sans arrêter. Les champignons exhalaient -toujours leur bonne odeur, l’atmosphère -était douce comme le parfum d’une -chambre aimée.</p> - -<p>Les Chinois s’étant prosternés, crièrent :</p> - -<p>— Nous ne te tuerons pas, Monsieur-Dieu-Crapaud ! -Protège-nous. Nous te donnerons -à manger. Nous savons que tu es fort. -Viens avec nous !</p> - -<p>Ils allèrent chercher pour lui des vers et -des mouches. Tchao-Ouang tressa une corbeille, -réunit des haillons, en fit une couche -sur laquelle il fit monter la Bête.</p> - -<p>Et le crapaud vint avec eux. Il chantait -tous les jours, et toutes les nuits.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Cependant la tristesse croissait sous les -grands arbres.</p> - -<p>Les Chinois côtoyèrent des fleuves silencieux -et presque sans pente, dont la seule -vue pénétrait d’une horreur indéfinissable. -L’eau en était toute noire sous les arbres -noirs, d’où ruisselait une humidité éternelle, -et, sur leurs rives, il y avait une -espèce de sous-bois impénétrable, des lianes -énormes, tordues comme des racines, des -orchidées parasites dont les fleurs étaient -obscènes, des vanilliers et des serpents. Le -soleil, le soleil, comment marcher vers le -soleil ? On ne le voyait plus. Le jour était -fait de brouillard, la nuit d’une obscurité si -pesante qu’elle paraissait frapper la joue -comme une aile de chauve-souris.</p> - -<p>Mais un grand troupeau d’éléphants passa -sur les Célestes, sans les voir, ainsi que les -hommes passent sur des fourmis. Sortis de -la rivière, où ils venaient de se baigner, ils -fonçaient avec gaieté parmi les hautes -plantes riveraines, qu’ils dominaient du dos -et de la tête. Leurs masses énormes enfonçaient -par les quatre pieds dans la terre -mouillée. Mâchant des roseaux juteux, plus -gros que la cuisse, ils s’éventaient à droite -et à gauche, avec leurs grandes oreilles, si -fort qu’un courant d’air remuait les feuilles -autour d’eux. Les plus âgés avaient des défenses -beaucoup plus longues que le corps -d’un homme et toutes gercées à la surface, -comme si la boue avait essayé de pourrir -même cet impérissable ivoire.</p> - -<p>Un Chinois fut écrasé. Mais quand les -éléphants se furent éloignés, les autres Chinois -virent qu’ils avaient tracé une large -avenue dans les plantes, une avenue qui -menait jusqu’aux eaux lourdes. Et ils virent -aussi le soleil. Les feuilles sombres étaient -devenues vertes, d’un vert éclatant et joyeux. -Des coquillages, pareils à de gros colimaçons, -montaient aux branches pour sucer la -sève des cassures. Un oiseau entièrement -bleu s’envola dans la lumière. Tchao-Ouang -put montrer du doigt l’horizon d’Orient.</p> - -<hr /> - - -<p>Peu après des échardes empoisonnées, -fichées dans la terre, blessèrent les pieds -des survivants, leur causant d’intolérables -douleurs. La gangrène se mit dans leurs -membres. Ils souffraient tant, que plusieurs -d’entre eux se suicidèrent. Puis des flèches -sifflèrent. Frêles comme des aiguilles, elles -étaient chargées d’un venin presque foudroyant, -et quand l’une d’elles avait touché -le but, on voyait fuir, à travers les arbres, -une ombre mince comme celle d’un enfant. -C’était les nains de la forêt qui défendaient -leur empire. N’étant pas anthropophages, -ils tuaient pourtant avec férocité, une longue -et cruelle expérience leur ayant appris à -craindre les autres hommes.</p> - -<p>Ah-Sing et Tchao-Ouang auraient été tués -comme leurs compagnons sans une bizarre -aventure.</p> - -<p>Ils s’étaient tapis dans un fourré, et -n’osaient en sortir. D’abord ils mangèrent -des coquillages, des feuilles et des espèces de -petites sangsues, qu’ils écrasaient. A la fin, -se sentant très faibles, et croyant mourir, -pour cacher leurs corps aux Tchong-Toué, -ils se jetèrent l’un sur l’autre des brindilles -de bois, et s’endormirent.</p> - -<p>Ils s’éveillèrent sous une caresse et virent, -penchée au-dessus d’eux, une des pygmées -de la forêt.</p> - -<p>Elle était toute nue, et non pas noire, -mais couleur de cire jaune. La figure en losange, -avec un crâne fuyant, des seins -menus, et le ventre trop gros, elle les regardait -d’un air sérieux, mais sans méchanceté, -et montrait le crapaud du doigt. Tchao-Ouang -se prosterna devant la Bête, et fit -signe que c’était un Dieu : alors la pygmée -s’inclina également devant la majesté du -fétiche. Les Chinois témoignèrent qu’ils -avaient faim : à l’aide d’un arc très petit, -dont la flèche avait pour penne une feuille -d’arbre, elle leur tua un singe. Et, les ayant -ressuscités, elle les suivit. Mais quand -Tchao-Ouang et Ah-Sing, dont les désirs -s’allumèrent, voulurent la prendre, elle les -considéra avec étonnement, s’échappa de -leurs mains et fut longtemps sans revenir.</p> - -<p>Plus tard, ils crurent comprendre par les -signes qu’elle fit, et quelques mots qu’ils -apprirent de sa langue, que les femelles et -les mâles de sa race vivaient séparés presque -toute l’année, et ne se réunissaient qu’à -certaines époques où les prenait un grand -délire d’amour, ainsi qu’il arrive chez nous -pour les hordes de cerfs et de biches. Cette -époque coïncide avec celle où le gibier, -plus abondant et moins farouche, s’assemble -aussi pour le rut : on le tue plus facilement, -il y a plus à manger. L’estomac étant -quotidiennement satisfait et le sang plus -riche, l’instinct de la reproduction s’éveille, -confond les sexes, la nuit, autour des grands -feux, parmi des danses.</p> - -<p>Mavê était vierge, et mûre pour la fécondation. -Elle savait que la saison de l’amour -viendrait bientôt, et qu’elle appellerait alors -un mâle au lieu de le fuir. Pendant cette -saison, nulle fille, nulle femme, ne peut et -par conséquent ne doit résister.</p> - -<p>En tout autre temps, toutes doivent fuir -l’homme, le mordre et le tuer, l’amour -n’étant plus qu’une blessure. Ainsi l’ordonnait -leur instinct. Pourtant, un obscur -besoin de maternité poussait parfois les -vierges et les vieilles, qui n’avaient pas de -petits, à secourir les blessés et les affamés. -C’est à ce sentiment qu’avait obéi Mavê. Elle -avait aussi la prescience que la grande saison -était proche.</p> - -<p>C’était une créature singulière, vive et -peureuse comme une maque. La gaucherie -même et la faiblesse des Chinois la rassuraient. -Mais quand ils proféraient un son -dans leur langue elle faisait un bond, et -disparaissait pendant des heures. Ces paroles -étrangères l’effrayaient plus qu’une tentative -de viol. Elle montait aux arbres, non -pas comme font les humains civilisés, en -embrassant le tronc, mais en appuyant la -paume des mains et la plante des pieds sur -l’écorce, exactement à quatre pattes. Jamais -ils ne purent la faire rire : les pygmées, -étant des presque-animaux, ne savent pas -rire. Elle était attentive, grave, presque -triste, et par moments étrangement câline. -Les Chinois s’amusaient à lui passer la -main sur la poitrine et tout le long du dos, -ainsi qu’on fait aux chattes : elle se pelotonnait -de plaisir et ses lèvres se relevaient, -montrant les gencives et les dents. C’est là -une grâce que la nature fait aux êtres à qui -l’amour est impossible, hors du moment -très court de la fécondation ; tout leur corps, -d’une façon diffuse, devient sensible aux -caresses.</p> - -<p>Pour les Chinois, la forêt changea d’aspect. -Mavê la connaissait comme une fourmi -connaît les herbes d’un pré. Elle n’en avait -pas peur. La marche devint facile, et même -délicieuse, les bois paraissaient rire devant -ces deux hommes encore hagards, et l’espèce -de statuette en vie qui courait à leurs -côtés. Le soir ils faisaient des génuflexions -devant le Dieu, que Tchao-Ouang portait -toujours. Le monstre, maintenant, restait -presque continuellement endormi. Quand il -se réveillait pour manger des mouches, ses -orbites d’or brillaient d’une façon extraordinaire, -et il sifflait avec douceur.</p> - -<p>Ah-Sing et Tchao-Ouang s’aperçurent que -la pygmée avait les yeux tirés vers les -tempes comme les femmes de leur pays. -Leur affection s’en accrut. Leur commune -continence les gardait contre la jalousie. Ces -moments pour eux furent si doux qu’ils -croyaient fumer l’opium.</p> - -<p>Mais une espèce de savane s’ouvrit dans -la haute verdure, la première qu’ils eussent -rencontrée depuis le Stanley-Pool. Elle était -semée de palmiers, de fromagers et de pandanus. -De multicolores oiseaux-mouches en -semblaient les seuls habitants. Agitant fiévreusement -leurs toutes petites ailes pour -se tenir immobiles dans l’air, ils suçaient -du bout de leur bec, courbe et souple -comme une trompe d’insecte, l’eau mielleuse -contenue dans les urnes blanches, roses et -violettes des fleurs. Au sommet des ramures -de grosses araignées rouges avaient tissé -leurs pièges, si haut qu’on n’en voyait plus -les fils. On eût dit des étoiles arrêtées entre -le ciel et la terre.</p> - -<p>Mavê eut un cri d’admiration, et vint -prendre la main d’Ah-Sing avec une figure -qui n’était pas la même. On y voyait, pour -la première fois, la confiance et la soumission. -Elle commençait de penser à la grande -saison. Tchao-Ouang devint très sombre et -les fit marcher plus vite. Il fallut deux jours -pour traverser cette savane. Ils rentrèrent -ensuite sous l’obscurité des arbres.</p> - -<p>Le soir, la halte eut lieu près d’une sorte -de marécage, sous des palissandres au tronc -blanchi de lichens. Une mousse épaisse et -trempée couvrait le sol. Ils s’endormirent -tous les trois près de leur feu qui s’éteignait.</p> - -<p>Au milieu de la nuit Tchao-Ouang s’éveilla. -Les frondaisons vibraient d’un bruit qu’une -fois déjà il avait entendu : c’était l’appel des -femelles crapaudes accroupies sur leurs -œufs. Sûrement, il y en avait des centaines ! -Et cette nuit n’était pas comme toutes les -nuits, même pour Tchao-Ouang. Il avait -mangé, ses terreurs s’étaient évanouies, la -force s’élargissait dans son corps ; et le Dieu-Crapaud -à ses côtés, gonflant ses poumons -et sa gorge, sifflant très fort ses deux notes -inégales, passionnées et funèbres, pareilles -au cri d’une grande douleur qui pourrait -devenir une joie, s’éleva péniblement sur les -parois de la corbeille. Retombé sur le sol, -il se traîna vers la boue voluptueuse où gémissait -sa race. Tchao-Ouang étendit les -mains vers la mousse où dormait Mavê.</p> - -<p>Elle n’était plus là. Ah-Sing avait disparu -avec elle. Il comprit : la grande saison était -venue, la saison où les sexes s’unissent. Il -cria :</p> - -<p>— Ah-Sing ! Ah-Sing !</p> - -<p>Il n’obtint pas de réponse : mais une -flèche siffla contre ses oreilles. C’était Mavê -qui voulait le tuer parce qu’elle avait choisi -son mâle et pensait que, puisqu’elle avait -choisi, il allait y avoir bataille.</p> - -<p>Il cria encore :</p> - -<p>— Ah-Sing, tue-la, et viens avec moi, -viens avec moi !</p> - -<p>Ah-Sing lui répondit :</p> - -<p>— Va-t’en.</p> - -<p>Il ajouta d’horribles injures, parce qu’il -était fou, et s’enfuit très loin, très loin, <i>à -l’envers</i>, du côté où le soleil se couche.</p> - -<p>C’est ainsi que la forêt, n’ayant pu le -faire mourir, s’empara tout de même d’Ah-Sing. -Et elle le garda éternellement. Tchao-Ouang -le chercha pendant plusieurs jours -pour l’assassiner.</p> - -<p>Les Chinois pleurent très rarement : il -sanglotait.</p> - -<hr /> - - -<p>A force d’errer sans savoir, pourtant, il -parvint à l’orée de la silve terrible.</p> - -<p>D’abord il n’en crut pas ses yeux quand -il vit l’horizon. Des collines aux pentes -douces étaient couvertes d’une herbe si fine, -égale et courte qu’il y passa la main comme -sur un tapis. Des troupeaux de buffles, de -girafes et d’antilopes, ruminaient paisiblement -sans montrer d’inquiétude. De grands -vautours faisaient dans l’air des cercles qui -lui montrèrent combien le ciel était haut, le -fier ciel bleu ! Derrière lui, la forêt s’élevait -comme une falaise.</p> - -<p>Tchao-Ouang se prit à ricaner très fort.</p> - -<p>Il posa le crapaud à terre.</p> - -<p>— Voici la Terre des Herbes, dit-il. Toi -tu es le Dieu de la forêt ! Ici tu n’as plus de -puissance — et… et je n’aime pas du tout -la forêt !</p> - -<p>C’est pourquoi, ayant pris une très grosse -pierre, aussi lourde qu’il put, il la fit tomber -sur la Bête. Elle éclata comme une -outre, avec du sang, du venin, des liquides -impurs ; elle éclata sur la terre radieuse et -sans arbres.</p> - -<p>Voilà comment Tchao-Ouang se vengea -de la forêt.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Il fut recueilli par des noirs zanzibarites, -musulmans et marchands d’esclaves. Non -par pitié, mais il était une curiosité vivante. -Sa tresse de cheveux, qu’il avait conservée, -était défaite, et le reste de sa tête n’ayant -pas été rasé, il avait le corps enseveli dans -une espèce de crinière emmêlée, remplie de -terre, de morceaux de bois et de vermine. -Mais nu, il montrait la majesté d’un corps -en ruines : une tumeur à l’aine, des ulcères -aux jambes, deux orteils manquants, rongés -par les chiques ; et ce qu’il y avait de -plus étonnant encore, c’était sa barbe, qui -avait poussé par grands poils rares et droits : -un poil ici, un poil là, un autre à gauche, -un autre à droite, des touffes clairsemées au -menton pareilles à des bouquets de bambou, -Enfin, il avait la tête brouillée, il délirait. -Et ce fut la seule chose dont les Arabes ne -s’aperçurent pas, car ils ignoraient son langage.</p> - -<p>Ce ne fut qu’un peu plus tard que l’un -d’eux s’avisa de prononcer devant lui -quelques mots de mauvais anglais. Tchao-Ouang -répondit par une contrefaçon qui -n’était pas la même. Le noir zanzibarite eut -la plus grande peine à le comprendre.</p> - -<p>Déformant ce qu’il saisissait mal, et ne -voulant pas avoir l’air d’hésiter, il dit à ses -compagnons que l’idiot aux cheveux sales -venait de la forêt, et qu’il y avait été poursuivi -par des reptiles à figure humaine, qui -lançaient des flèches. Tel fut le sens qu’il -arrangea avec les paroles de Tchao-Ouang, -et les autres ne furent pas étonnés. Ils se -contentèrent de demander si l’idiot aux cheveux -sales se souvenait d’avoir vu des -hommes à tête de chien, et le roi du lac -obscur qui est un serpent : il habite une -magnifique case de pierre, dans une île -ronde, servi par un grand nombre de femmes -amoureuses. La grande forêt est comme la -nuit et la mort : inexplorées, on les remplit -de merveilles.</p> - -<p>Tchao-Ouang leur demanda où ils allaient, -et quand ils lui parlèrent de Zanzibar, il ne -comprit pas ; mais la caravane allait vers -l’Orient, cela lui suffit. On lui laissait des -débris de nourriture, par charité. C’est -ainsi qu’il boitilla sa route à côté des -esclaves, dont les plus heureux devaient -être vendus à des Arabes de l’Yémen, -hommes justes et doux, tandis que les -autres, repris par les croiseurs européens, et -hypocritement libérés, étaient condamnés à -mourir dans les plantations allemandes et -anglaises, sous le nom fallacieux d’engagés -volontaires.</p> - -<p>Les étapes succédèrent aux étapes. Enfin, -un jour, Tchao-Ouang aperçut, sous ses -pieds même, une étendue d’eau qui n’en -finissait pas. C’était l’Océan Indien. Sous -une brise tiède, de petites vagues courtes -clapotaient, une foule de crabes couraient -sur le sable ; la mer, jusqu’à l’horizon, reflétait -le ciel comme un miroir cassé.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Des boutres vinrent, qui emportèrent les -esclaves. Un autre navire conduisit Tchao-Ouang -à Zanzibar.</p> - -<p>Les premiers humains qu’il y rencontra -furent des Parsis célébrant un mariage. La -nuit tombait, et les nouveaux époux marchaient -vers leur demeure au milieu des -cierges et des feux, symbole divin de l’éternelle -lumière, principe bienfaisant du monde. -Couronnés de fleurs, les amis des mariés -chantaient.</p> - -<p>— Voici l’Inde, songea le Chinois. Je ne -me suis pas trop écarté de ma route vers -l’Empire du Milieu.</p> - -<p>Mais bientôt il retrouva des noirs, des -noirs en masse : Mozambiques dont la peau -sentait le poisson salé, Zoulous de haute -taille et de mine guerrière. Souahélis des -Comores, Somalis aux jambes sans mollets, -et des juifs d’Abyssinie, qui sont noirs, et -toutes les espèces de métis que produit le -mélange de toutes les races, et des Européens -enfin, Portugais, Anglais, Allemands, -Français et Belges. Ils étaient là comme de -l’autre côté de l’Afrique. Tchao-Ouang avait -fait toute l’immense route, subi toutes les -misères pour les retrouver, et les retrouver -les mêmes — les mêmes de costume, d’insolence, -d’incompréhension et de brutalité. -Il était allé d’un océan à un autre, et ce -n’était pas encore sa patrie !</p> - -<p>La confusion de son cerveau fut à son -comble. Nulle volonté ne le dirigea plus. -Plus égaré que dans les bois de la pluie -éternelle, sans nulle idée de suicide, devenu -comme une bête, cherchant un coin pour -s’y coucher et dormir, il erra dans les rues. -Elles étaient plus bruyantes encore à ce -moment de la nuit qu’à l’heure de son débarquement. -Tous les blancs qui s’arrêtent -à Zanzibar, qu’ils aillent aux mines du -Transvaal ou à Madagascar, qu’ils aient été -embauchés pour les travaux du chemin de -fer de l’Ouganda, ou par les maisons de -commerce allemandes, ont peur de mourir. -Ce sont des malheureux ou des risque-tout, -des gens de misère, de crime ou d’ambition ; -non pas des philosophes, des curés ou des -savants. Ils sont venus sur des steamers, -sans prévoir, sans s’imaginer ce que pouvait -être le monde où ils allaient, et combien -ce monde était loin, et comme il était -différent. C’est pourquoi ils éprouvent tout -de suite le besoin d’être très saouls, et d’aller -chez des femmes. Et ce n’est point par -vice, allez ! Il y en a beaucoup qui ont bien -envie de pleurer. Seulement, de boire leur -cache ce qu’ils voient, et surtout évoque des -images connues, des souvenirs ressuscités -qu’ils content aux autres ivrognes. C’est -ce qu’ils appellent faire connaissance. Et ils -vont vers les femmes comme de petits -enfants, parce qu’ils ont peur.</p> - -<p>C’est pour cette raison qu’il y a beaucoup -de femmes à Zanzibar, et pour tous les -goûts : des Négresses, des Françaises, des -Anglaises, des Valaques et même des Japonaises.</p> - -<p>Les Japonaises sont près du consulat -d’Allemagne, non loin de la rue des marchands -d’ivoire. Et cela fit que, passant par -là, Tchao-Ouang fut bien surpris d’entendre -parler <i lang="en" xml:lang="en">pidgin-english</i>, qui est le sabir d’Extrême-Orient, -et de comprendre.</p> - -<p>Alors, il demanda l’aumône dans ce jargon, -sur le ton désespéré des mendiants de -Shanghaï.</p> - -<hr /> - - -<p>Mademoiselle Chair-de-Baiser, qui guidait -un midshipman anglais extrêmement -ivre au milieu d’une véranda peuplée d’embûches, — caisses -de champagne posées -sur le plancher, guéridons, <i lang="en" xml:lang="en">easy-chairs</i>, -dressa l’oreille à cette musique, qui lui -rappelait des contrées jadis parcourues. -Comme elle était bonne fille, elle fit monter -Tchao-Ouang et lui mit sous le nez une -écuelle pleine de riz et de petits poissons -secs.</p> - -<p>Et quand il eut mangé, elle lui demanda -son histoire.</p> - -<p>L’air sentait le champagne et le whisky -aigris, le fard, les parfums à bon marché. -Mais il y avait aussi dans la chambre l’odeur -des poivriers, venue de la campagne, -qui en est plantée, et la pleine lune descendait -lentement vers l’ouest — une lune majestueuse -et claire dont la lueur emplissait -le ciel.</p> - -<p>Tchao-Ouang dit tout : tout ce qui lui -était arrivé, tout ce qu’il avait souffert. Et -Chair-de-Baiser, dont l’âme était restée puérile, -s’émerveillait, car le conte était beau -et inouï.</p> - -<p>Quand il eut terminé, Tchao-Ouang -ajouta :</p> - -<p>— Tu es presque de ma race, toi. Ta -peau n’a pas l’horrible odeur de celle des -blancs, une odeur pareille à celle des -tigres, parce que comme les tigres ils se -nourrissent de viande. Et je sais que ta -patrie, si elle n’est pas la mienne, est celle -du Soleil Levant. Assurément, c’est là que -naît le soleil, et par conséquent la mienne -est avant celle-là. Enseigne-moi ma route, -je la ferai à genoux, s’il le faut.</p> - -<p>Mademoiselle Chair-de-Baiser secoua la -tête.</p> - -<p>— Le soleil ne naît pas chez nous, dit-elle. -Il sort de l’eau tous les matins, ou de -derrière les collines, suivant l’endroit, au -Japon comme ailleurs. J’ai interrogé les -blancs, qui viennent ici. Ils m’ont répondu -des choses incroyables, où j’ai compris que -la terre est ronde. Tu marches vers un -mensonge. Le soleil ne naît pas, et il ne -meurt pas. Il n’y a que les hommes, les -bêtes et les plantes qui meurent. Mais le -soleil et la terre, ils sont éternels. Voilà ce -que je crois parce que les blancs me l’ont -dit, eux qui savent tout.</p> - -<p>— Chair-de-Baiser, cria Tchao-Ouang en -pleurant, tu dis un miracle impossible. Et -si même cela était, si la terre est ronde, je -n’ai qu’à en faire le tour pour revoir la -Chine.</p> - -<p>— Non, fit-elle : à cause des blancs !</p> - -<p>— Tu es très bonne, dit Tchao-Ouang. -Je suis pauvre et tu m’as fait donner à -manger. Puissent les ombres de tes ancêtres -jouir de tes mérites, et vivre éternellement -dans la gloire. Explique-moi -pourquoi les blancs m’empêcheront de revoir -mon pays.</p> - -<p>— Parce qu’ils ne t’y conduiront pas. Ils -te mèneront là où ils auront besoin de toi. -As-tu jamais vu un cheval ou un bœuf -mourir dans la prairie où il est né ? La -terre est vaste, et les blancs seuls savent -s’y diriger. Pour les autres hommes aucune -route ne mène jamais au point de départ. -Et encore, ces blancs, combien il en est -peu que je vois revenir ici, de ceux qui ont -passé ! La terre est trop grande, même pour -eux, elle les mange. Moi aussi, je voudrais -revoir le Japon. Et me voilà.</p> - -<hr /> - - -<p>Elle alla chercher une pipe au fourneau -minuscule, avec un très gros tuyau de -bambou, alluma une petite lampe, et fit -griller quelque chose au bout d’une aiguille. -Alors Tchao-Ouang lui demanda les yeux -brillants :</p> - -<p>— C’est au Japon que tu as appris à fumer -l’opium ?</p> - -<p>— Non, dit-elle, à Saïgon. C’est un Français -qui m’a appris à brûler la fumée noire ! -Il est mort. Et me voici.</p> - -<p>— As-tu de l’argent ? fit le Chinois.</p> - -<p>Elle ne répondit pas cette nuit-là parce -qu’elle avait peur de lui. Mais plus tard, -Tchao-Ouang lui expliqua ses plans.</p> - -<hr /> - - -<p>Car Tchao-Ouang est resté à Zanzibar. Il y -tient avec Chair-de-Baiser, une fumerie -d’opium où viennent les Européens. Il a un -coup d’œil particulier, Tchao-Ouang, pour -reconnaître les Européens qui aiment l’opium ! -Et quand ils ont les joues bien -creuses, les mains bien mouillées, et tremblantes, -il est très content dans son cœur, -parce que ces blancs-là <i>aussi</i> ne reverront -pas leur pays… à cause de la fumée noire.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch10">L’AVEUGLE</h2> - -<p class="sign small i">A M. Anatole France.</p> - - -<p>… L’homme marchait, une main appuyée -sur le bras d’un soldat du 75<sup>e</sup> de ligne, -d’un pas très raide, la tête un peu renversée -en arrière.</p> - -<p>Les hautes collines du Rhône et de la -Saône dévalaient devant eux, chargées de -maisons à huit étages. L’église de Fourvières, -dominant des jardins et des escaliers -aux pentes précipitées trop neuve, -ressemblait à ces faux châteaux forts que -les Anglais bâtissent sur les falaises au-dessus -des plages à la mode. Ce jour-là, -bien qu’on fût en hiver, il n’y avait pas de -brouillard, à cause du froid, qui était très -sec. Le soleil brillait dans l’air transparent -et les choses avaient l’air gai.</p> - -<p>— C’est beau, Lyon ! dit le petit soldat, -pour causer.</p> - -<p>— Je ne sais pas, dit l’homme. Je suis -de Romans.</p> - -<p>— Et alors, maintenant vous n’y voyez -plus, du tout, du tout ? Et vous n’étiez -jamais venu ici, <i>avant</i> ? Vous êtes tout à fait -aveugle ?</p> - -<p>Et il répéta pour lui-même, afin de se -bien représenter les choses par les images -qu’évoquait sa propre parole, comme font -presque tous les paysans et beaucoup d’ouvriers :</p> - -<p>— Vous ne voyez pas les maisons, les -bateaux, les chevaux ! Vous n’y voyez pas -pour vous conduire ?</p> - -<p>— Non, fit l’homme brièvement.</p> - -<p>Le soldat parut triste ; de cette tristesse -où il y a une part d’embarras, une espèce -de confusion à l’idée que les gens sont malheureux, -qu’il n’y a rien à faire pour les -secourir, et qu’on n’entre même pas pleinement -dans leur infortune, puisqu’il est -impossible de la ressentir comme eux. Ils -marchèrent en suivant les quais sans parler -davantage, et longtemps.</p> - -<p>— Voici l’hôpital militaire, dit le soldat, -à la fin.</p> - -<p>Et il respira, l’air soulagé.</p> - -<p>Comme il s’était arrêté, l’homme s’arrêta. -Et le soldat s’adressa tout de suite au portier. -Le silence de son compagnon lui avait pesé.</p> - -<p>— Voilà, expliqua-t-il. L’homme est arrivé -tout seul, en chemin de fer, avec un -papier signé du major de Romans. C’est-à-dire, -tout seul… ceux qui l’avaient accompagné -se sont arrêtés à Vaise, je ne sais -pas pourquoi. Quand il a entendu crier : -« Lyon ! » il est descendu, mais il est resté -devant les wagons sans bouger.</p> - -<p>» — J’ai un papier pour l’hôpital militaire, -qu’il disait seulement.</p> - -<p>» L’adjudant de service a lu son papier -et lui a dit :</p> - -<p>» — Vous n’y voyez pas. On va vous -conduire.</p> - -<p>» Moi, j’étais là, sur le quai. L’adjudant -m’a réquisitionné.</p> - -<p>» — C’est bien, fit le portier. Vous pouvez -vous en aller.</p> - -<p>» L’homme était resté parfaitement immobile -et muet, à la place où son guide -l’avait laissé.</p> - -<p>» — Votre feuille de route, la lettre du -major ?</p> - -<p>» Il obéit et tira les papiers de sa poche.</p> - -<p>» — … Tiens, vous vous appelez Dieutegard ? -Un drôle de nom.</p> - -<p>» Pas de réponse. Le portier continua :</p> - -<p>» — Vous êtes aveugle, mais muet ? Ça -ne vous ferait pas mal aux yeux, de parler !</p> - -<p>» Cependant il fit conduire l’homme au -premier étage par un infirmier. Et cet infirmier -fut très doux, à cause de la grande -pitié qui est dans le peuple pour les aveugles.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>— … Dieutegard, de la classe 78, dit le -major. Je sais ce que c’est. Mon confrère -de Romans m’a écrit : un simulateur anarchiste. -Apportez l’ophtalmoscope.</p> - -<p>C’était un major à trois galons, jeune -encore, avec une figure vive qui éclatait -d’intelligence ; une intelligence de montagnard, -faite d’un âpre vouloir et de suite -dans les idées. Il aimait son métier, qui -était resté pour lui neuf et passionnant -comme au premier jour.</p> - -<p>— Vous faisiez partie d’un club anarchiste, -dit-il. Quelques jours avant de tirer -au sort, vous n’êtes pas venu à votre atelier -de la filature Magnabos, et vous avez prétendu -être devenu subitement aveugle. -Aveugle, comme ça, du jour au lendemain ? -Je dois vous prévenir que c’est invraisemblable. -A Romans, il n’y avait pas d’ophtalmoscope. -Le major du dépôt vous renvoie -ici. Vous êtes anarchiste, vous ne voulez -pas servir, et vous simulez la cécité. Voilà -ce qu’on suppose. Nous allons voir.</p> - -<p>Il parlait avec une fermeté paisible et -impersonnelle. N’était-ce pas son droit, à -cet homme, de mentir ? Il s’agissait seulement -de le convaincre qu’il mentait. Cela -c’était son devoir à lui, le docteur Roger.</p> - -<p>— Si encore, continua-t-il, vous aviez -affecté la cécité partielle, un affaiblissement, -rien qu’un affaiblissement de la vue. Cela -se défend. Mais ça !… Comment dites-vous -que c’est arrivé ?</p> - -<p>— J’étais sur la route de Saint-Étienne, -avec des amis, récita lentement Dieutegard. -Le soleil tapait fort. Voilà que j’ai eu un -éblouissement, et comme l’idée que la foudre -m’entrait dans le crâne. Je suis tombé sur -un tas de pierres, et j’ai dit aux camarades : -« Je n’y vois plus ! »</p> - -<p>Roger le laissait parler, affectant de ne -pas le regarder, d’être tout à la mise en -train de l’ophtalmoscope. Puis, brusquement, -il envoya droit dans la figure de -l’homme son index et son doigt du milieu, -qui, faisant fourche, s’arrêtèrent à un centimètre -à peine des paupières levées. C’est -le moyen classique, le plus anciennement -employé, le meilleur.</p> - -<p>L’homme ne broncha pas.</p> - -<p>— Diable, fit le médecin, vous êtes fort… -Fermez tout, dit-il à un infirmier.</p> - -<p>L’infirmier ferma la porte, les volets, fit -tomber les rideaux verts des fenêtres. Une -nuit artificielle et triste régna dans la pièce. -L’ophtalmoscope était allumé ; le major en -projeta d’un coup l’éblouissante lumière sur -les deux pupilles. Ces rayons, réverbérés, -ont une intensité blessante dont peuvent -se rendre compte tous ceux qui ont seulement -essayé de fixer une lanterne de locomotive -ou d’automobile. Dieutegard ne -cligna même pas les yeux.</p> - -<p>— C’est bien travaillé, dit le docteur -Roger, narquois. Vous vous êtes exercé -longtemps, n’est-ce pas ? Seulement, on ne -pense jamais à tout. <i>Vos pupilles réagissent -contre la lumière !</i></p> - -<p>Lorsqu’un homme a été mis quelques -secondes dans une obscurité presque complète, -si quelque clarté vient subitement à -lui frapper les yeux, ses pupilles se rétractent. -Et il ne peut pas plus les empêcher -de se rétracter qu’on ne saurait défendre à -une sensitive froissée de replier ses feuilles. -C’est la nature qui veut ça. Voilà pourquoi -le major triomphait.</p> - -<p>— Et il n’y a rien dans vos yeux, rien ! -Pas l’ombre d’une lésion. Bon pour le service, -mon ami !</p> - -<p>— Ce n’est pas ma faute s’il y a des -maladies que les médecins ne connaissent -pas, répondit Dieutegard, avec une telle -indifférence qu’il semblait parler pour un -autre. Je vous dis que je n’y vois pas.</p> - -<p>— C’est comme si vous me racontiez que -vous n’avez pas de jambes. On <i>voit</i> que vous -y voyez… Rompez !</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Le soldat Dieutegard, définitivement incorporé, -fit d’abord trente jours de prison -pour avoir simulé une infirmité le rendant -impropre au service. Durant trente jours et -trente nuits, il vécut dans une cellule large -de deux mètres, longue de quatre, où il n’y -avait rien qu’un lit de bois scellé au mur. -L’air y pénétrait, mais non la lumière ; il -n’y régnait qu’un sombre crépuscule. Prendre -ses repas, et quels repas ! dans la quasi-obscurité -des cellules militaires est une des -plus insupportables souffrances dont se -plaignent ceux qu’on y enferme, — quand -ils ont des yeux qui voient : Dieutegard -perdit l’appétit. Mais ce n’était pas une -preuve suffisante qu’il simulât. Le manque -d’exercice pouvait expliquer, à lui seul, son -dégoût de la nourriture. Pour faire prendre -l’air aux prisonniers la coutume est de les -astreindre à certaines corvées assez dures. -Ils charrient des cailloux, portent des fardeaux. -Mais le condamné persista dans son -attitude : il n’y voyait pas, disait-il, donc -il ne pouvait travailler. Les gradés et les -hommes chargés de le faire sortir marchaient -droit sur lui pour l’effrayer. Il ne -se détournait pas et se laissait heurter. -Certains, à cause de sa figure imberbe et -pâle qui donnait de l’émotion, l’appelaient -« Napoléon ». D’autres, à cause de la -comédie qu’on l’accusait de jouer, le nommèrent -« le Pitre ». A la fin, on unit les -deux sobriquets en un seul. L’inertie de -Napoléon-le-Pitre triompha de l’obstination -qu’on lui opposait. On le laissa tranquille -dans sa nuit. S’il était aveugle, ça ne pouvait -pas lui faire de mal. S’il ne l’était pas, -il n’avait que ce qu’il méritait.</p> - -<hr /> - - -<p>Cependant, le matin du trente et unième -jour la porte de sa prison s’ouvrit et deux -soldats le conduisirent au fort Lamotte.</p> - -<hr /> - - -<p>La tête trop haute, les yeux fixes, accompagné -de ses gardes, il traversa le long -faubourg de la Guillotière. La nuit avait -été pluvieuse, et les pavés restaient boueux. -Il mit le pied dans toutes les flaques.</p> - -<p>— Si tu regardais par terre, comme tout -le monde, tu éviterais de les mouiller, dit -un des soldats.</p> - -<p>— Puisque je suis aveugle ! répondit Dieutegard.</p> - -<p>— Ou bien parce que tu veux avoir l’air -aveugle ! Et si tu regardais par terre, tu ne -pourrais pas t’empêcher d’éviter les trous, -tu ne pourrais pas : les pieds et les yeux se -mettent d’accord sans qu’on y pense. Baisse -la tête, un peu, pour voir !</p> - -<p>— Pour voir ? répéta l’autre ironiquement.</p> - -<p>— Oui, pour voir, espèce de fumiste ! Et -si tu ne le fais pas maintenant, fais-le tout -à l’heure. C’est un conseil que je te donne -pour ta santé.</p> - -<p>Le deuxième soldat ricana. Il savait ce -qu’on préparait. Dieutegard, dédaigneusement, -garda le silence, sans se soucier -d’obéir, et l’on comprenait que même il -s’efforçait de penser à des choses très lointaines. -On arriva au terme de cette longue -promenade.</p> - -<p>Le fort Lamotte a été construit jadis pour -défendre Lyon contre l’attaque possible d’une -armée étrangère. Plus tard il fut considéré -comme une citadelle dominant le grand faubourg -de la Guillotière, où bouillonnait -alors, où sommeille maintenant, une population -grave et violente. A cette époque, -son enceinte assez vaste fut couverte de casernes, -qui abritent encore aujourd’hui un -régiment d’infanterie et un bataillon de -chasseurs à pied. Toutefois ses bastions, ses -remparts à la Vauban n’ont pas été détruits. -Ils servent à séparer la congrégation militaire -qui l’habite de l’agglomération civile -qui l’entoure et, pour ainsi dire, l’assiège. -L’air d’ailleurs y est pur, et, des fossés profonds -rendant la surveillance plus facile, -les hommes y sont défendus contre les -tentations. On ose bien sauter un mur, -mais un rempart haut de dix mètres… Les -soldats y peuvent seulement rêver sur les -glacis. C’est plus sain pour eux et pour la -société.</p> - -<p>Dieutegard franchit la grille sans saluer -le poste. Ses gardes lui en firent des reproches, -avec cette espèce de timidité inquiète -des simples soldats qui craignent souvent -d’être punis eux-mêmes, ou du moins mal -notés, pour les fautes que commet leur voisin. -Alors l’aveugle porta la main à son képi, -en s’excusant. Après la première cour, où -sont les casernes des chasseurs à pied, la -côte est assez raide. Il butta fort naturellement -à la montée. Devant les bâtiments du -75<sup>e</sup> de ligne, le major Roger l’attendait en -causant avec quelques officiers. Et des sous-officiers -aussi étaient là, en assez grand -nombre, rieurs, empressés et déférents.</p> - -<p>— Il joue bien son rôle en tout cas, dit -l’un d’eux.</p> - -<p>— Vous savez, dit le major Roger, que je -proteste contre cette expérience.</p> - -<p>— Protestez tant qu’il vous plaira, dit -un capitaine. L’homme n’est plus à vous, il -est inscrit à ma compagnie, et… vous avez -déclaré qu’il y voyait. Donc…</p> - -<p>— Mais si je m’étais trompé ? dit Roger.</p> - -<p>— Si vous vous êtes trompé, ça vous regarde. -Moi, j’ai reçu un homme qui voit, -administrativement, qui voit tellement bien -qu’il a fait trente jours de prison pour -avoir prétendu n’y pas voir. C’est une -preuve, ça ! Et par conséquent j’ai le droit -de donner les ordres au soldat Dieutegard… -Tout est-il prêt ? continua le capitaine, -s’adressant à l’un des sous-officiers.</p> - -<p>— Oui, mon capitaine. Il n’y a qu’à faire -monter l’homme sur le glacis, par le petit -escalier qui est derrière la cantine, et à le -mettre sur le sentier. Il n’a pas dix mètres, -ce sentier, et il aboutit au fossé, au-dessus -de la casemate nord-est.</p> - -<p>— Et… vous avez pris vos précautions ? -demanda le major. C’est raide, vous savez.</p> - -<p>— Raide ! fit le capitaine. Vous croyez -qu’il parlera dans les journaux ?</p> - -<p>— Non ! dit le major. Ou alors je me -trompe beaucoup sur son compte. C’est -peut-être un anarchiste ; ce n’est sûrement -pas un cafard.</p> - -<p>— Ni même un bavard ?</p> - -<p>— Ni même un bavard. S’il avait voulu -déjà… Et voulez-vous que je vous dise ? il -m’est sympathique.</p> - -<p>Le commandant Lecamus était présent. -Envahi par l’obésité, il lisait beaucoup. Ses -égaux en grade s’accordaient à lui reconnaître -beaucoup d’intelligence ; car, ne se -tenant plus à cheval, il devait bientôt prendre -sa retraite. Et le commandant Lecamus prononça :</p> - -<p>— Un simulateur ? Car, si vous lui laissez -subir cette épreuve, c’est que vous le croyez -un simulateur. Et il vous est sympathique ?</p> - -<p>Le major Roger n’osa pas répondre. Il -évitait même de descendre dans sa propre -pensée, bien qu’il fût médicalement persuadé -que l’homme avait menti. Et c’était -même une sorte de dérision à la science que -cette unique réponse : « Je n’y vois pas » à -toutes les constatations qui, d’après les manuels -et les autorités en la matière, devaient -suffire à confondre Dieutegard.</p> - -<p>Celui-ci attendait, immobile et indifférent, -les yeux sans regard mais éclatants, trop -éclatants sous la lumière. Et avec sa figure -blême, maigre et triste, ses sourcils froncés, -ses cheveux noirs, tout son masque impérieux -et atone, tragique et falot, il ressemblait -à la fois à Bonaparte et à Pierrot.</p> - -<p>— Napoléon-le-Pitre, fit Lecamus. Ses camarades -l’appelaient Napoléon-le-Pitre, n’est-ce -pas ? Eh bien, c’est trouvé.</p> - -<p>Il ajouta d’un trait :</p> - -<p>— Comme la vue est belle, d’ici !</p> - -<p>Il n’y a rien de plus fort sur l’âme que -les paysages qui la frappent en même temps -qu’une émotion violente. Il est des gens qui -ne peuvent se souvenir d’une journée de mai -que s’ils ont entendu ce jour-là une voix de -femme chanter dans un jardin. Pour qu’ils -aient gardé la mémoire de telles fleurs, tels -arbres, telles eaux courantes — parfois moins -encore, tel petit caillou qui demeure tout -droit dans leur cerveau vide d’images comme -une stèle dans un cimetière, — il faut qu’un -choc imprévu, échauffant leur âme sèche, -l’ait rendue susceptible d’empreinte. Lecamus -avait à peine parlé que tous les spectateurs -pâlirent. Ayant embrassé du même coup -d’œil Dieutegard et les choses qui l’entouraient, -ils étaient sortis d’eux-mêmes.</p> - -<p>Ils virent le petit sentier nu, l’herbe usée -du glacis, l’homme habillé de treillis et les -deux soldats gardiens. Puis subitement le -rempart tombait. On n’apercevait plus qu’une -large coupure d’air pâle au delà d’une bordure -de grès rouge. Par une oblique assez -douce, mais dont l’esprit réalisait avec un -saisissement tragique le sens terrifiant, le -regard plongeait jusqu’au fond du fossé, — le -fond du fossé avec une flaque d’eau, des -pierres et des ordures semées, de la vulgarité, -de la laideur poignante, un gazon sale. -Et au delà, encore au delà, des prairies -vertes s’aplanissaient, des toits rouges éclataient, -de petites cabanes rousses, dans des -jardins maraîchers, avaient l’air de joujoux. -Enfin, à l’horizon inaccessible, le brouillard -du Rhône, grave et lourd, lent et blanc, -roulait sous le soleil. « Que la vue est belle ! » -avait dit Lecamus. Ah ! oui, elle était belle ! -mais toujours l’œil revenait là, vers ce fond -affreux de fossé, avec son herbe galeuse, ses -pierres, sa flaque d’eau jaune, et ses ordures…</p> - -<p>— Dieutegard, dit le capitaine, marchez -devant vous !</p> - -<p>L’homme tendit l’oreille très naturellement -vers celui qui venait de parler. Le -corps suivit la direction de la tête et marcha -en s’éloignant du rempart.</p> - -<p>— Droit devant vous, nom de Dieu !</p> - -<p>Et toujours, au fond du fossé, les pierres, -la flaque d’eau, les fragments de boîtes de -conserves, brillaient d’un éclat insupportable.</p> - -<p>— Droit devant vous !</p> - -<p>Les deux soldats, gauches et un peu pâles, -remirent Dieutegard dans l’axe du sentier. -Et cette fois il marcha !</p> - -<p>Ses lèvres se retroussaient sur ses dents. -Il eut un instant la physionomie bouleversée. -De l’expression sur cette face raidie -et morte depuis si longtemps ! c’était comme -si un portrait devenait vivant, par un étrange -miracle, à mesure que la peinture s’en -écaille… Et il marcha. Ce n’est pas long, -dix mètres ! c’est douze ou quinze pas, -même des pas d’aveugle.</p> - -<p>… Un, deux, trois, quatre… Dieutegard, -en avançant, reprenait sa figure inexpressive -et blanche. Cinq, six, sept, huit, neuf… -Il continua sans hésiter vers le vide… Dix, -onze, douze, treize…</p> - -<p>— Assez ! cria Lecamus qui étouffait. -C’est idiot, arrêtez-le !</p> - -<p>Quatorze, quinze… Le quinzième pas mit -Dieutegard au-dessus de l’abîme, et il disparut, -sans un cri, dans un grand et farouche -silence. Tout le monde courut.</p> - -<p>— Le filet était solide, dit le capitaine au -major Roger. Il n’y a pas de crainte.</p> - -<p>Mais il courait comme les autres. On avait -fixé, sur des étais attachés dans la casemate, -dont les meurtrières s’ouvraient dans les -murs même du rempart, un filet vaste et -solide. En vérité, on avait réglé ça comme -au cirque, ainsi que l’avait dit le sergent. -Et Dieutegard était là, intact et tranquille, -couché sur ce lacis de cordes menues.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Quelques minutes plus tard le major et -Dieutegard étaient seuls, face à face, dans -le bureau d’un sergent-major. Et le médecin, -debout, presque tremblant, tant il avait -les nerfs secoués, semblait plus ému que -son patient. Assis sur une chaise, les deux -mains sur les cuisses, celui-ci souriait très -doucement. Le commandant Lecamus avait -beaucoup insisté pour qu’il prît un cordial -réconfortant… « un bon verre de rhum, ou -quelque chose comme ça ». L’homme avait -refusé poliment, mais sur le ton d’un -égal.</p> - -<p>— Écoutez, dit le major. Vous venez -d’être l’objet d’une expérience très rude -Vous devez sentir, à sa rudesse même, que -c’est la dernière. J’ai laissé faire parce que -je voulais savoir la vérité, parce que c’est -mon métier, mon devoir, ma passion de la -savoir. Maintenant je vais demander votre -renvoi devant la Commission de réforme. -Vous n’ignorez pas que votre passage devant -cette Commission est une pure formalité, -qu’on acceptera sans discuter les conclusions -de mon rapport : Mise en congé numéro 2, -c’est-à-dire sans indemnité, du soldat Dieutegard, -pour infirmité contractée avant l’entrée -au service. Ce rapport, le voici, je -l’avais préparé d’avance. Je le signe devant -vous. Seulement, j’ai quelque chose à vous -demander. On vous a soumis à une surveillance -qui est allée jusqu’à la persécution, -c’est possible. On vous a fait subir une terrible -épreuve, je le reconnais. Eh bien, -maintenant, croyez-vous… croyez-vous à -ma parole ?</p> - -<p>Dieutegard réfléchit et répondit simplement :</p> - -<p>— J’y crois.</p> - -<p>— J’en étais sûr, continua le major avec -une égale simplicité. Je vous jure donc que, -quoi que vous me répondiez, rien ne sera -changé aux conclusions de mon rapport. -Dans deux jours, à midi, vous serez définitivement -réformé. Mais je veux savoir -si la science a tort, si les indices qui m’ont -fait croire que vous simuliez la cécité m’ont -trompé. Vous répondrez ?</p> - -<p>— Oui, fit l’homme de la tête.</p> - -<p>— Je vous demande donc si vous êtes -aveugle.</p> - -<p>Alors Dieutegard se leva. Il souriait de -plus en plus, indiciblement fier, victorieux. -Faisant deux pas, il prit, d’un geste sec et -précis, sur la table du serpent-major, un -petit livre à couverture bleue que le médecin -reconnut d’un coup d’œil : c’était la « Théorie -du Service intérieur des Troupes d’infanterie ». -Et l’ayant ouvert à la première page -il lut sans hésiter, d’une voix froide :</p> - -<blockquote> -<p class="c small">PRINCIPES GÉNÉRAUX DE LA SUBORDINATION</p> - -<p><i>La discipline faisant la force principale des -armées, il importe que tout supérieur obtienne -de ses subordonnés une obéissance entière et de -tous les instants ; que les ordres soient exécutés -littéralement, sans hésitation ni murmure ; l’autorité -qui les donne en est responsable, et la réclamation -n’est permise à l’inférieur que lorsqu’il -a <span class="small roman">OBÉI</span>.</i></p> -</blockquote> - -<p>— Assez ! dit le docteur Roger.</p> - -<blockquote> -<p>— … <i>Tout militaire</i>, poursuivit Dieutegard, -<i>doit en toute circonstance, soit de jour, soit de -nuit, même hors du service, de la déférence et -du respect à ses supérieurs des armées de terre -et de mer, quels que soient l’arme et le corps -auxquels ils appartiennent</i>.</p> -</blockquote> - -<p>L’aveugle, le faux aveugle, dont la figure -pâle éclatait maintenant d’une quasi-insolence, -voulut continuer à lire ; mais le major -Roger l’interrompit d’un air si naturellement -fier qu’il s’arrêta.</p> - -<p>— Ce n’était pas le chef, qui vous interrogeait, -fit le major, c’était un homme -comme vous, qui vous a donné sa parole de -ne jamais se souvenir de ce que vous avoueriez. -Il ne faut pas lui rendre son serment -trop rude ; parce que… parce que c’est -lâche.</p> - -<p>Les yeux de Dieutegard devinrent humides.</p> - -<p>— Je vous demande pardon, fit-il d’une -voix changée, sincère et triste, — une voix -vivante. C’est une faiblesse que je ne devrais -pas avoir, mais <i>je ne peux pas</i> supporter -l’idée de passer pour un lâche !… Tout à -l’heure, le filet pouvait casser, et vous avez -risqué ou laissé risquer cela, avouez-le, -beaucoup moins pour satisfaire votre curiosité -scientifique que pour me vaincre. Mais -vous étiez <i>presque sûr</i> qu’il ne casserait pas. -Moi, c’est la même chose. Si tout le monde -faisait comme moi, et en France seulement, -sans que mon exemple fût suivi ailleurs, la -France pourrait être envahie. Mais le risque -me paraît si peu probable que j’ai le droit -de le négliger. Et, après tout, si j’ai pu -échapper à la servitude militaire, c’est au -péril de ma vie.</p> - -<p>— Ah ! fit Roger ironiquement, c’est un -grand courage ! Et si l’événement que vous -ne voulez pas prévoir arrive, vos compatriotes -auront à défendre la vie que vous -avez prudemment économisée, et celles de -vos pareils. Et dire que la France est aujourd’hui -le seul pays où les lois et les -mœurs permettent de tout dire, de tout -penser, de tout écrire ! le seul où, sans -perdre sa place et crever de faim, on puisse -nier Dieu, non pas dans de gros bouquins -que personne ne lit, mais dans des papiers -d’un sou ! le seul où n’importe qui prend le -droit impunément d’engager le troupeau -des hommes à vivre sans maître et sans -lois — sans maître, et sans lois, ce troupeau -qui n’a pas une pensée à lui : la bonne -blague ! — le seul où tout ce qu’on aventure, -à outrager les juges et les chefs, les -juifs et les chrétiens, la postérité et les -ancêtres, les étrangers et les fils du sol, les -pauvres et les riches, les rêveurs d’un avenir -d’égalité heureuse, et les voyageurs fatigués -qui se sont couchés au pied d’une haie -et ne veulent plus qu’on y touche, — le -seul où tout ce qu’on aventure, je vous dis, -c’est d’être décoré ! Ah oui ! une belle patrie, -la vraie patrie pour un anarchiste ! Et -ça vous est égal qu’on la détruise ! Où iriez-vous -<i>après</i> ?</p> - -<p>— Alors, dit Dieutegard, pourquoi est-ce -vous qui voulez la défendre ?</p> - -<p>— Pourquoi ? fit Roger. Eh bien ! même -pour ça ! Pour qu’elle désorganise dans -l’univers ce qui reste à désorganiser. Et -puis pour les vérités, pour les possibilités -de vérités qui bouillonnent dans cette chaudière ! -Parce que nous sommes les gardiens -d’un alambic dont peut-être il ne sortira -rien, mais peut-être la pierre philosophale ! -Et parce que c’est le pays, je crois, où l’on -pense le moins platement.</p> - -<p>— Et si mon acte était <i>aussi</i> un ingrédient -pour votre alambic ? demanda Dieutegard.</p> - -<p>Le major Roger ne répondit pas.</p> - -<p>Un instant, qui fut très court, ces deux -hommes eurent l’idée de s’ouvrir plus profondément -leur âme, de s’avouer mutuellement -le doute profond que laissent toujours, -dans une âme juste, les arguments de l’adversaire. -Et le même retour de pensée arrêta -leur voix : A quoi bon ? Lorsqu’on est -d’un camp, il faut rester de ce camp. Sans -quoi l’on n’est rien, qu’un dilettante. Et -alors à quoi sert-on ?</p> - - -<p class="c gap small">FIN</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td>RAMARY ET KÉTAKA</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch1">1</a></div></td></tr> -<tr><td>BARNAVAUX, GÉNÉRAL</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch2">95</a></div></td></tr> -<tr><td>RUY BLAS</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch3">149</a></div></td></tr> -<tr><td>BARNAVAUX, HOMME D’ÉTAT</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch4">175</a></div></td></tr> -<tr><td>LA PRÉCAUTION INUTILE</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch5">187</a></div></td></tr> -<tr><td>KIDI</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch6">201</a></div></td></tr> -<tr><td>LE DIEU</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch7">215</a></div></td></tr> -<tr><td>LA VENGEANCE DE MADAME MURRAY</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch8">229</a></div></td></tr> -<tr><td>LES CHINOIS</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch9">253</a></div></td></tr> -<tr><td>L’AVEUGLE</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch10">303</a></div></td></tr> -</table> -<div class="break"></div> - -<p class="c small top6em">ÉMILE COLIN ET C<sup>ie</sup> — IMPRIMERIE DE LAGNY — 18158-5-09.<br /> -E. GREVIN, SUCC<sup>r</sup></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c large top4em">DERNIÈRES PUBLICATIONS</p> - -<p class="c">Format in-18 à 3 fr. 50 le volume</p> - - -<table summary=""> -<tr><td> </td><td class="bot r small"><div>Vol.</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>ADOLPHE ADERER</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Le Drapeau ou la Foi ?</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>L’AUTEUR DE « AMITIÉ AMOUREUSE »<br /> -et JEAN DE FOSSENDAL</div></td></tr> -<tr><td class="drap">L’Amour Guette</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>RENÉ BAZIN</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Mémoires d’une vieille fille</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>GEORGES BIZET</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Lettres de Bizet</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>RENÉ BOYLESVE</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Mon Amour</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>GUY CHANTEPLEURE</div></td></tr> -<tr><td class="drap">La Folle Histoire de Fridoline</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>PIERRE DE COULEVAIN</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Au Cœur de la Vie</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>MAURICE DARIN</div></td></tr> -<tr><td class="drap">La Ville Tumultueuse</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>GRAZIA DELEDDA</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Le Fantôme du Passé</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>ÉMILE FABRE</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Les Vainqueurs</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>ANATOLE FRANCE</div></td></tr> -<tr><td class="drap">L’Ile des Pingouins</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>LÉON FRAPIÉ</div></td></tr> -<tr><td class="drap">M’ame Préciat</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>GÉRARD D’HOUVILLE</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Le Temps d’aimer</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>HANS VON KAHLENBERG</div></td></tr> -<tr><td class="drap">En marge du Gotha</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>HUGUES LAPAIRE</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Les Accapareurs</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>JULES LEMAITRE</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Jean Racine</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>PIERRE LOTI</div></td></tr> -<tr><td class="drap">La Mort de Philæ</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>CAMILLE MAUCLAIR</div></td></tr> -<tr><td class="drap">L’Amour tragique</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Les Éblouissements</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>FRANCIS DE MIOMANDRE</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Le Vent et la Poussière</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>ÉMILE NOLLY</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Hiên le Maboul</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>ANGELO NEUMANN</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Souvenirs sur Richard Wagner</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>ERNEST PSICHARI</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Terres de Soleil et de Sommeil</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>GASTON RAGEOT</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Un Grand Homme</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>G. RÉVAL</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Les Camp-Volantes de la Riviera</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>H. SUDERMANN</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Parmi les Pierres</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>MARCELLE TINAYRE</div></td></tr> -<tr><td class="drap">L’Amour qui pleure</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>LÉON DE TINSEAU</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Sur les Deux Rives</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>JEAN-LOUIS VAUDOYER</div></td></tr> -<tr><td class="drap">L’Amour Masqué</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>HENRY VIGNEMAL</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Le Fruit Défendu</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>JEAN VIOLLIS</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Monsieur le Principal</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif b"><div>COLETTE YVER</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Princesses de Science</td> <td class="bot r"><div>1</div></td></tr> -</table> - - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>SUR LA VASTE TERRE</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg™ -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any -Defect you cause. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> -</div> -</body> -</html> diff --git a/old/67245-h/images/cover.jpg b/old/67245-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 3bb0f8f..0000000 --- a/old/67245-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
