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-The Project Gutenberg eBook of Sur la vaste Terre, by Pierre Mille
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Sur la vaste Terre
-
-Author: Pierre Mille
-
-Release Date: January 25, 2022 [eBook #67245]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SUR LA VASTE TERRE ***
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- PIERRE MILLE
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- SUR
- LA VASTE TERRE
-
-
- PARIS
- CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
- 3, RUE AUBER, 3
-
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-
-Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y
-compris la Hollande.
-
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-RAMARY ET KETAKA
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-La maison que louait aux étrangers le docteur Andrianivoune était à
-Soraka, faubourg de Tananarive, au-dessus du lac Anosy. Un ménage
-français l’avait habitée jadis, et s’y était sans doute aimé: deux
-pièces, tendues de délicates perses roses, indiquaient encore d’anciens
-raffinements, le passage d’une jeune Européenne dont les yeux et les
-doigts s’étaient distraits et charmés à orner la passagère demeure que
-lui donnait l’exil. Dans le jardin, des rosiers moussus achevaient de
-s’ensauvager et de mourir, des caféiers non taillés ne portaient plus de
-graines; mais les lilas du Japon avaient crû, hauts à présent comme les
-ormeaux de nos contrées; des pêchers en plein vent formaient une
-bruissante broussaille, qui se heurtait aux vieux murs.
-
-Au-dessous, c’était le lac creusé par le roi Radame, à l’époque même où
-il voulut raser la montagne de Dieu, l’Ambohi-dzanahare stérile, qui
-offusquait ses regards de despote. La nappe d’eau, tranquille, presque
-ronde, brillait doucement dans l’air léger, puis fusait plus loin, par
-des arroyos et des mares, jusqu’à la grande plaine de l’Ikopa, dont les
-rizières sans limites ondulaient en vagues lustrées. Et au milieu de cet
-océan de verdure plate, lumineuse et joyeuse,--miracle ridicule et
-symbole de conquête,--se dressait la cheminée de la briqueterie
-Ourville-Florens.
-
-C’est dans cette maison que nous vivions, mon ami Galliac et moi. Ce
-soir-là le soleil, derrière les monts de l’horizon occidental,
-glorifiait les choses et faisait battre le cœur. On buvait l’air comme
-un vin généreux; les maisons, les arbres, les hommes, les grands
-troupeaux de bœufs pris sur les Fahavales, et que des soldats
-sénégalais, débraillés et superbes, poussaient aux routes montantes,
-tout se poudrait d’une poussière où dansaient des grains d’or, des
-grains de diamant, des grains de topaze et de rubis: et Tananarive
-entière, dressée dans la lumière heureuse, avec ses plans rapprochés,
-mêlés, confondus, avait l’air d’une peinture japonaise étalée sur un
-écran diapré. Parfois, un indigène, forme vague en lamba blanc,
-traversant la route inférieure, s’inclinait pour saluer le vazaha
-victorieux. Des cloches chrétiennes marquaient les offices et les
-heures, des clairons chantaient ces notes longues et tristes si souvent
-entendues très loin, là-bas, en France; d’innombrables chiens roux aux
-oreilles droites aboyaient d’une façon sauvage: et dans tout cela, il y
-avait à la fois désaccord et séduction.
-
-... Tout à coup des rires éclatèrent, les rires de deux voix très jeunes
-qui s’entrechoquaient, montaient l’une sur l’autre, s’arrêtaient pour
-repartir encore, et Kétaka bondit hors de la pièce que je lui avais
-attribuée comme gynécée, criant d’un air triomphal:
-
---J’en ai pris un, j’en ai pris un!
-
-Au bout d’un fil blanc terminé par une épingle recourbée s’agitait un
-infortuné poisson rouge. Telle était, depuis une heure, la frivole
-occupation de mon amie malgache. Son esclave avait été avec une nasse
-prendre des cyprins dans le lac dont, par instant, ils venaient par
-milliers empourprer la surface. Kétaka avait mis ces poissons rouges
-dans un seau de toilette, et jouait à les repêcher, avec un beau
-sang-froid. Sa sœur Ramary, épouse quasi légitime de Galliac, l’avait
-imitée, assise en face d’elle. C’était un concours de pêche à la ligne.
-Mon ménage avait eu l’honneur de la victoire, Kétaka venait de prendre
-le dernier des cyprins.
-
-Elles se tenaient maintenant toutes deux devant moi, crispant légèrement
-sur le plancher de la varangue les orteils de leurs pieds nus. Ramary
-prit à pleines mains sa natte de cheveux noirs, un peu rudes, mais très
-lisses, et la jeta en avant sur son épaule et sa gorge, en disant:
-
---Ramilina, tu n’as pas l’air content de ce qu’on joue avec les
-_hazandrano-mena_, les bêtes rouges qui nagent pour manger. Dis un peu,
-tu n’es pas content parce que c’est des bêtes françaises?
-
---C’est des bêtes chinoises, Ramary, et tu n’entends rien à la
-géographie, répondis-je.
-
---J’ai appris la géographie à l’école d’Alarobia chez monsieur Peake,
-qui est un vazaha d’Amérique. Mais je sais aussi l’histoire des
-hazandrano, et toi, tu ne la sais pas. Il y avait monsieur Laborde, le
-vieux qui est mort, le mari de la reine Ranavalona-la-Méchante, morte
-aussi il y a longtemps. Ils se sont mariés dans le jardin de monsieur
-Rigaud, en bas, près du lac. Tous les Malgaches connaissent cela. Ce
-sont les «monpères» jésuites qui ont fait le mariage. Ils ont dit que
-c’était mieux... Alors monsieur Laborde est allé _andafy_, sur les
-infinis de l’eau sainte, la rivière qui n’a qu’un bord, et qui mène chez
-les blancs. Et il est revenu, et il a rapporté une chose toute ronde, en
-verre, avec de l’eau dedans et des poissons rouges qui mangeaient des
-grains de riz en ouvrant la bouche comme ça: aouf! aouf! La reine les
-aimait beaucoup, et elle en a fait mettre dans le lac sacré. Ils étaient
-si gauches et ils avaient l’air si bête! Eh bien, Ramilina, ils sont
-descendus dans toutes les rivières, et ils ont mangé tous les autres
-poissons, excepté l’anguille, qui n’est pas un poisson, puisque c’est un
-serpent, et l’écrevisse qui était trop dure.
-
-Les deux sœurs avaient la tête pleine d’histoires, et se passionnaient à
-les conter. Ramary et Kétaka après avoir passé par les mains des
-quakers, ne s’étaient faites catholiques qu’au moment de la conquête
-française, avec une docilité pleine d’ironie, d’indifférence et de
-respect étonné et dédaigneux pour les sympathies des vainqueurs. Mais,
-des _tenysoa_--c’est-à-dire des petits traités religieux et moraux des
-écoles protestantes,--elles n’avaient rien retenu que des hymnes, des
-cantiques, et une connaissance littérale assez approfondie de
-l’Écriture; quant aux mystères, elles s’en inquiétaient peu, bien
-qu’elles fussent restées charmées du tour légendaire de la Bible et des
-Évangiles. D’ailleurs elles préféraient encore de beaucoup aux livres
-saints le recueil des contes et traditions malgaches du Norvégien Dahle.
-Durant des heures, le soir, elles le lisaient à haute voix, en
-mélopaient les chansons, des chansons aux vers courts, aux assonances
-longues et bizarres. Surtout l’histoire de Benandro les faisait beaucoup
-pleurer, Benandro, le bel adolescent qui mourut loin de son père et de
-sa mère, en des pays de fièvre et de faim, et dont un esclave fidèle,
-Tsaramainty, le beau noir, rapporta les pieds et les mains coupés afin
-qu’on pût lui offrir les funérailles sacrées, et que son fantôme habitât
-avec les fantômes de ses ancêtres, dans le tombeau fait de lourdes
-pierres non taillées, où les morts dorment ensemble, couchés sur des
-dalles, en des lambas tissés d’une incorruptible soie.
-
-J’avais rendu le recueil, qui ne m’appartenait point, à son
-propriétaire, mais Ramary et Kétaka le savaient par cœur et mieux que
-par cœur. Dans ces légendes elles introduisaient de nouveaux éléments:
-Benandro avait vécu près de chez elles, des vazahas l’avaient emmené,
-des officiers au casque blanc l’avaient fusillé «parce qu’il avait fait
-quelque chose de fou». Ainsi ces petites filles avaient des imaginations
-d’enfant, et d’enfant appartenant à une race rapprochée encore des
-origines de l’humanité. Dans leur langue, une langue non déformée de
-peuple jeune, le soleil se dit «l’œil du jour», la lune, «la chose en
-argent», et tandis qu’elles me parlaient, avec leurs larges yeux de
-bonté animale, leurs gestes menus et nobles, et les voiles blancs où
-leur corps était libre, je pensais à Homère et à Nausicaa.
-
-Cependant je m’appliquai à leur dire, un peu trop gravement, que si les
-poissons rouges étaient des bêtes françaises, ce n’était pas une raison
-pour les martyriser, qu’on ne pêchait pas dans un seau de toilette quand
-on était bien élevé, et que pour les punir nous ne leur donnerions pas
-de souliers pour aller à la procession de la Vierge.
-
-Ramary pinça les lèvres, décrocha le poisson rouge de son fil, et le
-jeta à un chat blanc, qu’on avait depuis quinze jours attaché par une
-corde à la balustrade de la varangue, sous prétexte de l’habituer à la
-maison. Cette précaution l’avait rendu tout à fait sauvage.
-
-Pour Kétaka, elle boudait. C’était une femme convaincue de son mérite,
-et qui n’admettait point la possibilité d’un reproche. Au fond, j’étais
-dans mon tort. Nos amies ne sortaient du gynécée, étant des personnes
-convenables, qu’à de rares intervalles et par autorisation expresse. Au
-moins il leur fallait permettre quelques distractions. Je compris mon
-erreur. Trop digne, ou trop gauche, pour faire des excuses, j’envoyai
-mon _boy_ chercher au lac de nouvelles victimes...
-
-... C’est ainsi que nous vivions, gais comme des enfants un jour d’école
-buissonnière, depuis qu’en une chasse dans les marais d’Antsahadinta, la
-mystérieuse volonté du destin nous avait fait rencontrer des épouses.
-
- *
-
- * *
-
-Ils s’étaient faits si gentiment nos mariages. Nous n’y pensions pas!
-Seulement un jour la reine--hélas! que ces choses sont loin: alors, il y
-avait une reine!--nous avait demandé si nous aimerions à tuer des
-_arosy_. Et l’_arosy_ n’est rien de moins qu’une oie sauvage, et l’oie
-sauvage est un beau gibier. Nous avions dit: «oui» d’enthousiasme. Et
-dès le lendemain, munis d’une belle lettre pour les officiers de son
-domaine, lourds de cartouches, le fusil à l’épaule, nous voguions en
-pirogue sur le vivier royal d’Antsahadinta.
-
-... C’était un large étang, aux eaux grises et calmes, encombré de joncs
-secs qui craquaient sous la poussée des pirogues. Au centre l’eau plus
-profonde apparaissait, débarrassée des joncs; mais des lotus bleus, par
-milliers, y avaient fleuri, ouverts comme des yeux tendres au milieu des
-feuilles rondes qui les enveloppaient. Le cercle des collines, plus
-loin, brûlait de ce rouge uniforme des hauts plateaux de la terre
-malgache, un rouge éternel et rude dont on a la sensation alors même que
-des végétations le recouvrent.
-
-Au-dessus de nos têtes, le ciel était plein du vol angulaire des oiseaux
-de marais,--les grandes oies sauvages, les canards pareils à ceux de nos
-contrées, les _tsiriris_ au cri lamentable. Ils s’étaient levés tous
-ensemble au premier coup de fusil, tournoyant en tel nombre, avec un tel
-élan, qu’on entendait l’air sonner et frémir, malgré la hauteur, des
-coups de leurs ailes nerveuses; et celle vibration perpétuelle, ces cris
-longs et désolés changeaient ce paysage froid, lui donnaient de la vie
-en lui laissant toute sa tristesse.
-
-Les piroguiers malgaches pagayaient doucement, avec des gestes souples,
-comme s’ils eussent voulu ramper sur les eaux plates. Ils apercevaient
-des bêtes que je ne voyais pas, les montraient de leurs yeux brillants,
-sans quitter des mains la courte rame qui fendait la profondeur du lac
-dormant.
-
---Canard... tsiriri... oie sauvage... là, entre ces deux bouquets de
-roseaux! fais aboyer ton fusil, monsieur le vazaha!
-
-Dans une espèce de bassin en miniature toute une famille de petites
-sarcelles exotiques apparut, nageant avec une prudence inquiète, les
-becs de corail rose tournés à droite, et je lançai mes deux coups de
-fusil, avec la rage, avec la cruauté du chasseur maladroit qui assassine
-au posé.
-
-Trois d’entre elles s’affaissèrent, inertes, surnageantes, tachant la
-surface claire de l’or, du blanc, du vert neuf et métallique de leurs
-plumes. D’autres oiseaux jaillirent de la forêt des plantes lacustres:
-une oie sauvage, tirée très haut, tomba avec un bruit énorme,
-éclaboussant les eaux, et resta toute droite, vivante encore, horrible,
-avec un œil crevé et une aile brisée. De belles aigrettes blanches
-s’envolèrent lourdement, pareilles, sous le soleil qui mourait à
-l’ouest, à des voiles de navire arrachées par le vent. Un grand aigle
-pêcheur, gris d’argent, monta lentement, comme plaqué sur le profil
-d’une colline chauve qui s’assombrissait dans le soir survenu.
-
---Il est blessé!
-
-Il prenait son essor, simplement, et bientôt plana dans une immobilité
-sublime, attendant le départ des hommes pour se repaître des blessés,
-qu’il devinait tapis sous la chevelure emmêlée des herbes.
-
---Galliac, criai-je, on part: je n’y vois plus!
-
-Et nos deux embarcations rejoignirent la terre.
-
-Un indigène nous salua, d’une magnifique et pourtant servile inflexion
-d’échine, son chapeau de paille de riz balayant le sol. Il y avait douze
-heures qu’il attendait, immobile et debout. C’était Rainitavy,
-gouverneur d’Antsahadinta, avec les cadeaux que ses fonctions lui
-faisaient un devoir de nous offrir, puisque nous étions des vazahas
-d’importance, annoncés par la reine. Des indigènes portaient dans leurs
-bras ou sur leurs épaules des paniers remplis d’un riz blanc comme des
-grains d’ivoire; des poules attachées par les pattes criaient la tête en
-bas; un mouton brun bêlait, et ses cornes qui, par pompe, avaient été
-dorées, brillaient dans l’obscurité, pareilles à de grands coquillages
-lumineux. On mit ces choses devant nous, respectueusement, et tout à
-coup nos porteurs firent un bond, se jetèrent sur une muraille
-verdoyante de cannes à sucre fraîchement coupées, dont les verdures
-lancéolées bruissaient avec douceur: c’était leur part, la friandise
-naturelle dont le jus grise un peu, soutient dans les longues marches.
-Leurs mâchoires avides commencèrent de broyer.
-
-Et des débris de la muraille effondrée sortirent deux petites filles de
-quatorze et de seize ans, aux yeux tranquilles, les dernières nées de
-Rainitavy.
-
---Ramatoa Mary, Ramatoa Kétaka! dit Galliac qui les connaissait.
-
-Il les embrassa sans façon, et leur bouche se mit à sourire. Leurs
-orteils nus griffaient légèrement le gazon court et dur, elles
-cambraient les reins et, leurs lambas s’étant ouverts, on vit un instant
-la pointe de leurs seins jeunes. Alors elles se voilèrent d’un geste
-sans embarras, comme une Européenne ferme un manteau. Elles étaient
-flattées d’avoir été appelées _ramatoa_, qui est une façon magnifique de
-dire: madame, ou mademoiselle. En général on emploie simplement la
-syllabe _ra_, qui reste accolée au nom. Dans l’intimité, cette syllabe
-tombe ou est maintenue, suivant l’euphonie des noms, ou le caprice des
-parents et des amis.
-
---_Tsarava tompokolahy?_ Te portes-tu bien, mon seigneur?
-
-Chacune avait tourné la main, du dedans au dehors, bizarrement, pour
-cette politesse rituelle. Nous partîmes et, d’une marche adroite et
-souple, elles nous précédèrent jusqu’au village. Rainitavy, leur père,
-tenait une lanterne, et se retournait parfois avec une courtoisie noble,
-pour nous éclairer.
-
- *
-
- * *
-
-... La nuit était tombée. L’air très froid entrait par la porte de notre
-case restée ouverte, et Ramary, avec sa sœur Kétaka, jouait à tirer des
-plumes au gibier mort étendu par terre.
-
---Kétaka, lui dis-je gaiement, tu vas passer la nuit avec moi, dans la
-case?
-
-Elle secoua la tête:
-
---Je ne suis pas une petite coureuse. A Tananarive, les filles font
-_mitsangan-tsangana_ (ont beaucoup d’amants). Razafinandriamanitra est
-une petite coureuse. Cécile Bazafy est une petite coureuse, et Rasoa, et
-Mangamaso, et Ramaly (Amélie). Ici ce n’est pas la même chose.
-
-Et réfléchissant une minute:
-
---Ici, c’est trop petit... On le dirait au «monpère» jésuite. Et il fait
-des histoires du haut d’une boîte, dans la chapelle. Vous viendrez à la
-messe demain; il nous gronde quand nous n’emmenons pas les vazahas à la
-messe.
-
---Quel âge as-tu? dit Galliac.
-
---Je suis née un an avant la grande guerre où les Hovas ont battu les
-Français.
-
-Elle disait cela sans pose, sans fierté, comme l’expression d’une vérité
-incontestable, faisant allusion au bombardement infructueux de Tamatave
-par notre flotte en 1885.
-
---Kétaka, dit Galliac, j’ai l’honneur de t’apprendre que, depuis, le
-général Duchesne a pris Tananarive.
-
-Mais Kétaka secoua la tête:
-
---Ce n’est pas le général Duchesne qui a pris Tananarive, c’est le
-_Kinoly_, l’ogre mort qui fait des morts, celui qu’on n’a jamais vu,
-parce que, lorsqu’on l’a vu, on n’est plus jamais, jamais un vivant, à
-moins de connaître l’herbe qui charme, l’herbe qui pousse sur les vieux
-tombeaux, et que les sorciers coupent en dansant... Quand les Français
-sont venus sur la côte de l’ouest, on l’a entendu rire trois nuits de
-suite dans le bois sacré d’Ambohimanga: il a des mâchoires de crocodile,
-son rire claque contre ses dents. Rafaralahy, mon frère, qui couchait
-près des tombes, s’est caché la tête pour ne pas le voir... Le Kinoly
-est descendu, il est allé au-devant des Français. Ils avaient débarqué
-plus de cent mille, des Français blancs, des Français noirs, qui
-viennent d’Afrique, des Français jaunes, très laids, qui sont des
-_Arabous_, et qui vivent sans femmes. Et tous grimpaient avec de gros
-fusils à roulettes, des mulets, des choses qui devaient monter en l’air
-comme des oiseaux, et du vin plein de grandes jarres. Ils jetaient des
-ponts sur les fleuves, coupaient les montagnes pour faire passer les
-voitures de fer: et ils riaient au soir tombé, couchés dans les maisons
-de toile. Le Kinoly est arrivé dans la grande plaine sakhalave. C’était
-de l’herbe, et encore de l’herbe, pas de riz, pas de cannes à
-sucre, pas de manioc. Les bœufs à bosse fuyaient devant
-l’ombre-qui-marche-toujours. Et l’ombre vint au premier des _miaramila_,
-des soldats. On ne voyait pas sa figure de crocodile, elle était cachée
-dans un grand lamba. Seulement ses yeux étaient rouges comme du sang
-dans un charbon. Il glissait avec douceur à côté des soldats, penchant
-la tête comme un mendiant. Et le _miaramila_ français lui dit:
-
-«--Mendiant, tu as les ongles bien longs!
-
-»Le Kinoly tira ses griffes et dit:
-
-»--Ils ont poussé dans la terre.
-
-»Puis il entr’ouvrit son lamba. Et le _miaramila_ français lui dit:
-
-»--Comme tu as le ventre creux!
-
-»--C’est qu’il a pourri dans la terre.
-
-»Et le _miaramila_ lui dit encore:
-
-»--Tes yeux sont bien rouges.
-
-»Alors le Kinoly prit son linceul à pleines mains, le jeta, et dit:
-
-»--Regarde.
-
-»Il n’avait pas d’yeux, mais deux trous avec du feu dedans, et de la
-viande morte sur les os de sa face.
-
-»Les soldats devinrent tout pâles, la fièvre les prit et ils moururent.
-
-»Le Kinoly descendit encore, il regarda les _Arabous_, il regarda les
-hommes bleus que vous avez fait venir de l’autre côté de l’Afrique, les
-officiers blancs vêtus de blanc. Il marchait au milieu d’eux, les
-réveillait la nuit, les arrêtait dans leurs repas, posait la main sur la
-croupe de leurs mulets. Et quand ils avaient vu cette goule morte qui
-fait mourir, ils pâlissaient et ils mouraient. Il en périt dans le
-sable, il en périt dans la terre rouge, il en périt dans les rivières:
-le Kinoly se réjouissait de la mauvaise odeur, et jouait avec les
-mouches... Cela dura deux cours de lune, et, après, tous étaient morts.
-
-»Alors le Kinoly remonta vers Tananarive parce qu’il voulait voir
-Raini-laiarivony, le premier ministre, mari de la reine. Le vieil homme
-dormait sur un beau lit de cuivre, en une des chambres de son palais, au
-sein de ses grandes richesses. Il avait bu du vin à son repas du soir,
-les «symboles-de-la-longueur-du-jour,» les pendules en or et en verre,
-battaient contre le mur tendu d’un beau papier sur lequel étaient peints
-des batailles, des jardins, des gens en pirogue qui s’embrassaient ou
-jouaient des musiques, il y avait des vases en faïence peinte sur les
-étagères, et tout cela venait d’Europe.
-
-»La lune entrait par la fenêtre et l’on voyait que le dormeur était
-plein d’âge, car ses doigts tremblaient tout doucement sur le drap
-blanc, pendant son sommeil. L’Ombre-qui-marche-toujours lui frappa
-l’épaule et lui dit:
-
-»--Raini-laiarivony, fils de Rainiary, je viens te chercher. J’ai fait
-mourir tous les Français. Maintenant, c’est ton tour. Tu es vieux,
-suis-moi de bonne volonté.
-
-»Mais celui qui était tout-puissant alors à Madagascar s’éveilla sans
-rien craindre, et regarda le Kinoly sans mourir, car il avait l’herbe
-qui charme.
-
-»--Je ne te suivrai pas du tout, pas du tout, ô méchant!... Le souffle
-de la vie est doux, et j’aime encore ma puissance, mes palais, mes
-troupeaux de bœufs et le quotidien salut de mes esclaves. Je suis
-au-dessus de toi et tu peux t’en aller.
-
-»Le Kinoly ne répondit rien. Il retourna dans la plaine sakhalave. Les
-morts français y dormaient toujours dans les broussailles, dans les
-sables et dans les rivières; d’autres s’étaient pendus aux arbres,
-épouvantés de la tristesse des choses, et des conducteurs de mulets,
-tombés avec leur bête au moment où tous deux en même temps se penchaient
-pour boire, perdaient la chair de leurs os dans les ruisseaux salis.
-
-»L’Ombre les toucha tous du doigt et leur dit:
-
-»--Levez-vous!
-
-»Et tous se levèrent. Les mulets hennirent comme au réveil quand les
-clairons sonnent, et piétinèrent sur l’herbe. Les hommes prirent leurs
-fusils, les officiers tirèrent leurs sabres, ils se coupèrent des
-bâtons, gravirent les Ambohimena, coururent vers Tananarive. Alors le
-premier ministre dit:
-
-»--L’Ombre m’avait donc menti. Les voilà qui viennent, ces diables!
-
-»La reine fit un grand kabary, et les _miaramila_ malgaches allèrent à
-la rencontre des Français. Et ils étaient courageux, les Malgaches!
-Est-ce qu’ils avaient eu peur contre les Betsimisaraka et les Bares?
-Est-ce qu’ils ont peur, maintenant, les Fahavales? J’en ai vu fusiller
-un l’autre jour, et ses lèvres étaient moins pâles que les tiennes
-maintenant, ô Ramilina, le jour qu’on l’a mené au poteau. Mais, quand
-ils arrivèrent devant les Français, Ramasombazana qui les commandait
-devint gris de terreur, et ses dents claquèrent. Ce n’étaient pas des
-hommes, ces Français, c’étaient des Kinoly! Ils n’avaient pas d’yeux,
-mais des trous pleins de flammes, et de la chair décomposée et verte sur
-les os. On voyait le jour à travers leur ventre creux, des griffes leur
-sortaient des mains, et leurs mâchoires s’ouvraient comme la mâchoire
-des cadavres qu’on déterre. Ils marchaient vite, vite, leurs pieds ne
-faisaient pas de bruit, leurs fusils ne fumaient pas et tuaient comme la
-foudre... Ramasombazana jeta son chapeau à plumes, jeta son sabre et
-s’enfuit. Les soldats jetèrent leurs armes et s’enfuirent. Et les
-Français-cadavres continuaient d’approcher, ils grimpaient les côtes,
-ils redescendaient dans les vallées, les murs s’effondraient quand ils
-les touchaient du doigt, et puis, leurs regards rouges, leurs faces
-mortes... Le vieux, le premier ministre, qui avait épousé trois reines,
-se mit à pleurer, parce que le Kinoly avait vaincu.
-
-»Et il rendit Tananarive aux ombres.»
-
- * * * * *
-
-Kétaka avait terminé son histoire. Elle l’avait dite accroupie sur les
-talons, sans un geste, avec volubilité, dans une langue surannée que je
-comprenais mal, et que Galliac traduisait par instants.
-
-Sa sœur Ramary cria:
-
---Kétaka est une grande menteuse! Elle invente des histoires tous les
-jours. C’est vrai qu’il y a des Kinoly, et je sais même les endroits où
-ils habitent, près des grosses pierres. Mais ce ne sont pas eux qui ont
-pris Tananarive. Ils sont vivants, les vainqueurs de la ville. Sary
-Bakoly, mon autre sœur, en a épousé un, le lieutenant Biret, qui est à
-Moramanga, près de la grande forêt.
-
---Tu as une sœur qui s’appelle Sary Bakoly, la statuette de terre cuite?
-dit Galliac, c’est un beau nom et elle doit être jolie.
-
---Pas plus que moi, fit Kétaka.
-
-Elle sortit ses bras fins de dessous son lamba, pencha la tête et
-apparut, petite, grêle, frêle, presque blanche de peau, comme le sont
-dans ce pays les filles de race noble; un peu de rose même apparaissait
-à ses joues, et avec ses larges yeux très noirs, ses dents superbes,
-qu’elle frottait tous les jours de charbon et de cendre, malgré sa
-figure trop large et trop grasse, elle se savait digne d’être désirée
-entre celles de son peuple... Un enfant, une femme, un animal, on
-pensait tout cela en pensant à elle, et sans le vouloir, ensommeillé
-déjà, je souriais en la regardant...
-
- * * * * *
-
-Au ciel, la féconde poussière des astres avait germé; la voie lactée
-traversait la profondeur bleu-sombre, si blanche, si clairement visible
-qu’on l’eût prise pour un immobile nuage. A un point donné elle
-bifurquait, et l’une de ses branches se perdait, s’évaporait
-graduellement dans l’infini de l’ombre. Les grands arbres faisaient
-frissonner leurs feuilles avec une douceur paternelle, car les hauteurs
-qui dominent Antsahadinta sont boisées, miracle de beauté et de majesté
-dans l’aride Imerina. Et c’est pour cela qu’elles sont saintes, comme
-les onze autres collines couronnées de forêts où les premiers rois hovas
-allaient entendre, sous les grandes ramures, le frôlement d’invisibles
-ailes, la passée dans le silence des esprits vazimbas, premiers
-possesseurs de la terre, vaincus et massacrés par les Hovas, et, par une
-mystérieuse compensation, devenus les démons protecteurs de leurs
-meurtriers. Sous les entrelacs des branches, de grands feux brillaient
-au loin, pareils à des yeux hardis; on entendait à travers les espaces
-calmes, à intervalles mesurés, la voix des veilleurs malgaches
-entretenant ces feux, qui annonçaient par leur nombre et leur position
-que tout était tranquille aux alentours. Et dans les villages voisins,
-les gardiens fidèles à leur poste, près des monceaux de brousses
-incendiées, chantaient à leur tour, dans la nuit, le même cri simple et
-harmonieux.
-
-Nos deux nouvelles amies nous regardèrent dresser les lits de camp,
-dérouler les couvertures, et s’éloignèrent en silence. Galliac assura la
-barre de bois qui fermait la porte, et nous nous endormîmes. Sous un
-auvent, presque en plein air, nos porteurs s’étaient couchés, mêlés les
-uns aux autres, étroitement serrés pour avoir moins froid, car les
-nuits, à cette époque de l’année, et sur ces hauts plateaux, sont aussi
-fraîches que celles de nos automnes d’Europe. Nous étions venus là
-malgré l’insurrection, malgré les attaques incessantes des Fahavales qui
-pillaient parfois les faubourgs mêmes de Tananarive. «Il n’y a jamais
-rien eu à Antsahadinta, m’avait affirmé Galliac, et Rainitavy est un
-vieil ami.»
-
-Cependant, vers minuit, je crus entendre le bruit de coups de feu
-lointains, et Rainitavy nous réveilla. A trois lieues de là, les
-Fahavales venaient d’attaquer et de brûler Ambatomasina, dont les
-habitants s’étaient enfuis jusqu’à nous. Quelques-uns entrèrent dans la
-case, tout tremblants encore. Les ennemis étaient tombés sur le village,
-trois cents peut-être, avec des zagaies et deux fusils seulement; mais
-eux, les pauvres gens, n’avaient rien pour se défendre: le gouvernement
-français leur avait pris leurs armes. Ils dressaient leurs mains jaunes,
-humides de sueur froide: «Veux-tu, ô vazaha, que nous combattions avec
-nos poings?--Et le gouverneur d’Ambatomasina, un vieillard aux cheveux
-tout blancs, pleurait sa maison en flammes; sa belle maison où il y
-avait des chaises cannées à filets d’or, des papiers de tenture où l’on
-voyait des Français sabrant des Arabes dans un paysage de palmiers
-verts, et des vitres aux fenêtres! Il l’avait construite, sa demeure,
-avec le fruit des patientes rapines exercées sur ses administrés, mais
-il leur assurait pourtant--mieux que nous!--un semblant de justice et de
-police. On ne pillait point du temps de ce prétendu voleur, et la longue
-accoutumance qu’ils avaient des abus d’un gouvernement sorti
-d’eux-mêmes, adapté à leur génie, empêchait les Malgaches de sentir
-leurs maux. Tous maintenant, ruinés, réunis par un commun désastre,
-regardaient avec inquiétude, et avec un dernier espoir, ces blancs qui
-les avaient asservis sans les protéger: nous ne pouvions rien.
-
-Une crainte nous venait d’être attaqués nous-mêmes sur cette colline,
-dans ce village isolé, d’être livrés par notre ami Rainitavy, de devenir
-la rançon du village, qui pouvait être brûlé comme le voisin, s’il
-tentait de résister. Rainitavy, cependant, n’y pensait pas: il était
-partagé entre le respect que nous lui inspirions encore, et la peur
-qu’il avait des Fahavales. Kétaka et sa sœur pleuraient. C’est ainsi que
-le reste de la nuit s’écoula. Nous avions deux fusils de guerre,
-emportés par précaution. Nos armes de chasse et deux revolvers furent
-placés entre les mains de ceux de nos porteurs en qui nous avions le
-plus de confiance. Après quoi, il n’y avait plus qu’à monter la garde. A
-l’est, Ambatomasina brûlait comme une vaste meule, rougissant de ses
-flammes tout un pan de l’horizon. Cette clarté même nous rassurait: les
-hommes du poste français le plus proche allaient certainement accourir,
-et, dans cette espérance, nous tenions ardemment nos regards sur la
-pente noire qui dévalait devant nous. Un étrange sentiment nous
-étreignait l’âme, non pas la peur, mais la peur d’avoir peur, l’angoisse
-de l’imprévu, de ce qu’on ne voit pas, l’énervement quasi mystique que
-tout homme ressent dans les ténèbres, et qui le fait douter de son
-courage.
-
-L’aube revint. Nous commencions à rire et à parler de marcher sur
-Ambatomasina. A huit heures du matin, un peloton de tirailleurs
-algériens arriva au pas de course, et nous nous trouvions assez
-ridicules et assez humiliés pour recevoir avec componction la vigoureuse
-semonce du capitaine des tirailleurs. Mais toute chose a deux côtés: je
-songeais en moi-même que notre chétive présence avait sauvé le village
-de notre ami Rainitavy du sort de son voisin. Pourtant le père de Ramary
-et de Kétaka demeurait sombre: le malheur évité aujourd’hui devait
-échoir le lendemain, ou dans quelques jours; il contemplait avec une
-résignation morne le départ de ces Français qui avaient été ses hôtes,
-et qui l’abandonnaient sans armes à un ennemi presque créé par eux.
-Peut-être aussi songeait-il à ses cachettes d’argent, à des
-compromissions secrètes avec les insurgés, à des négociations anciennes,
-louches et nécessaires, qui le rassuraient, tout en lui imposant de
-mystérieux devoirs:
-
---Ramilina, Ragalliac, nous dit-il, je reste ici puisque je suis
-gouverneur. Le souffle de la vie est doux, mais nul ne peut fuir sa
-destinée. Seulement, j’ai peur pour mes deux filles. Les collines
-d’Antsahadinta ne sont point pour elles une retraite sûre, et je vous
-prie de les conduire chez leur oncle Rainimaro, à Tananarive, quartier
-d’Ambatovinaky.
-
-Et, ma foi, je criai:
-
---Kétaka, petite Kétaka, si je t’emmène, je te garde!
-
-Kétaka surveillait en cet instant, les lèvres serrées, une esclave
-occupée à ficeler une natte par-dessus un coffre en bois, son unique
-bagage. Elle répondit sans embarras:
-
---Oui, si tu n’as pas encore de femme chez toi.
-
-Et c’est ainsi que je me fiançai après une chasse au marais, un conte de
-vocératrice, une veillée d’armes, et des inquiétudes qui maintenant se
-résolvaient en une sorte de joie exaltée. Le père s’inclina avec un
-simple sourire de courtoisie. Il n’avait aucune illusion sur ces
-mariages, toujours irréguliers, rarement fidèles, des blancs avec les
-filles de Madagascar; pourtant il était heureux de trouver un protecteur
-pour son enfant, qu’il aimait, et peut-être pour lui-même. D’ailleurs,
-l’idée de continence et de vertu n’est point une idée malgache. La
-chasteté n’y existe point, même comme préjugé, et la liberté de la femme
-en amour égale la liberté de l’homme: tradition antique léguée à cette
-race par les Malayo-Polynésiens qui peuplèrent Madagascar. Et de même
-qu’aux terres océaniennes, d’où qu’ils viennent, les enfants sont
-accueillis par la famille de la mère, et toujours choyés.
-
-Comme le pays par lequel nous avions passé pour venir n’était point sûr,
-nous suivîmes les tirailleurs kabyles qui regagnaient la route d’étapes
-habituelle, et, une fois sur celle-ci, notre petite troupe se joignit à
-l’escorte qui accompagnait le convoi quotidien des marchandises.
-
-Après Alarobia, la caravane ne traversa plus que des villages brûlés. On
-apercevait de loin, du haut des innombrables collines de terre rouge que
-nous gravissions tour à tour, leur silhouette appauvrie, les maisons en
-briques crues où le pignon demeurait seul, veuf du toit effondré. Plus
-près, c’était l’odeur de l’incendie récent, une âcre senteur de paille
-grillée et fumante encore, de terre recuite d’où l’humidité ressortait
-en vapeurs chaudes. Entre les quatre murs des habitations désertées, le
-chaume consumé était tombé sur le sol même où avaient vécu des familles,
-et, par-dessous les décombres, les cendres de l’ancien foyer se
-distinguaient encore, plus hautes, entassées au coin sacré du nord-est,
-au milieu des jarres à eau, des plats à cuire le riz, de toute une
-pauvre vaisselle de terre rouge que le feu, par place, avait flambée ou
-noircie. Les choses semblaient d’autant plus désolées qu’elles avaient
-un air vaguement européen. Des fenêtres montraient encore des morceaux
-de vitres brisées; des marches d’escalier grimpaient le long des murs;
-des poulets, des dindons, revenant aux lieux d’habitude, cherchaient
-leur vie sur les fumiers; et quelques demeures isolées, détruites aussi,
-avaient l’aspect familier d’une ferme de Beauce. Les champs de manioc
-indigène, de pommes de terre dont la semence était venue d’Europe,
-étalaient leurs quadrilatères réguliers, descendaient jusqu’aux vallées
-inférieures qu’illuminait le vert brillant, moiré, caressant des
-rizières. Des canalisations adroites conduisaient les eaux jusqu’au
-flanc des collines, et l’on devinait partout l’âpre travail d’un paysan
-passionné pour la propriété, amoureux des plantes qu’on peut vendre ou
-dont on se nourrit, qui croissent sous l’action du soleil, de l’eau, de
-la bêche et du fémur de bœuf, transformé en massue, et qui sert à briser
-les mottes de glèbe dure.
-
-Mais combien tout cela était bouleversé, pillé, ravagé! Parfois, sur une
-haute et lointaine colline, de confuses taches blanches s’agitaient,
-rayées de l’éclair d’un coup de fusil: c’étaient les Fahavales qui
-surveillaient la roule, épiant les caravanes. Alors les porteurs
-poussaient un cri, courant, se pressant contre les hommes d’escorte, des
-Sénégalais à la peau noir-bleu, qui marchaient accompagnés de leurs
-femmes aux longs seins, aux hanches larges et arrondies en lyre,
-couvertes de bijoux d’argent et de cuivre, d’amulettes et de colliers
-d’ambre jaune. Ces barbares, appelés par des civilisés pour réduire un
-peuple moins barbare et qui, vaincu par eux, continuait à les mépriser,
-nous précédaient sans ordre, avec des bondissements et des sursauts de
-bêtes farouches. A peine s’ils portaient un uniforme, mais on estimait
-leur courage indomptable et presque effrayant, leur santé robuste, leur
-passion de la lutte sanglante, de la mort reçue et surtout donnée de
-près.
-
-Les pauvres et craintifs portefaix malgaches, agrégés, serrés par la
-frayeur les uns contre les autres, se racontaient leurs misères et leurs
-supplices, disaient l’histoire des camarades passés avant eux et pris
-par l’ennemi, qui leur avait coupé les jarrets. Puis, les insurgés
-disparaissaient à l’horizon, et la caravane, insouciante et bavarde,
-s’allongeait de nouveau, étalée sur des centaines de mètres, onduleuse,
-étroite, formée d’anneaux mal liés, d’hommes unis à deux ou à quatre
-pour le transport des lourdes malles, des caisses de vin et de pain, des
-lits de camp, de tout le bagage et de toutes les provisions emportées
-par les Européens, dans cet exil pour une contrée que leur imagination
-avait crue plus sauvage encore, et dénuée de tout.
-
---Nous arrivons, dit Galliac, voici l’observatoire des jésuites.
-
-Au sommet d’une colline ronde se dressait une coupole à moitié démolie,
-un bâtiment resté banal et vulgaire, même après le drame de sa ruine.
-
---Ça ne te rappelle pas l’Évangile? continua Galliac.
-
-Et il ajouta, avec un sourire ironique:
-
---Nous ne sommes pas venus ici apporter la paix, mais la guerre!
-
-A ce moment, les porteurs poussèrent tous ensemble un hurlement de joie,
-le cri classique, presque saint, toujours proféré à l’approche du but de
-leur long voyage: c’était la Ville, le miracle de civilisation poussé
-dans la barbarie de leur terre. Ils avaient assez longtemps couru,
-haleté, sué dans leur sac de rabane qui les laissait presque nus, glissé
-sur les argiles mouillées, frissonné sous l’ombre tragique des grands
-bois de l’Est. Maintenant, ils arrivaient.
-
---Antananarivo! Antananarivo!
-
-Devant nous la merveille énorme escaladait trois montagnes, singulière,
-hautaine, bâtie par ces gens sans comprendre ce qu’ils faisaient, comme
-jadis les Juifs quand ils construisirent une pyramide en Égypte, guidés
-par des génies sacerdotaux et altiers. C’était Tananarive. Elle
-allongeait sur plusieurs crêtes abruptes un entassement de maisons à
-étages et à vérandas, des églises rouges, grises et blanches dont on
-entendait les cloches, deux vastes palais, celui de la reine et celui du
-premier ministre, l’un surmonté d’un dôme aplati, l’autre encadré de
-quatre tours massives aux arcades romanes. La campagne, autour de nous,
-n’était plus qu’une rue, les maisons encombraient, cachaient la terre.
-Certaines avaient l’élégance recherchée d’une villa, affectaient, avec
-leurs bow-windows, leurs _tennis-courts_, l’air intime et confortable
-des cottages anglais, et partout les murs en grosses briques crues
-abritaient des plantations de pêchers et de manguiers, le mélange des
-cultures tropicales et des arbres fruitiers de France, ce mélange qu’on
-sentait dans tout le reste, dans l’air tiède mais vif, dans les
-demeures, dans le costume des indigènes vêtus de vulgaires pantalons
-confectionnés sous le lamba aux plis romains. Nos filanzanes--des
-chaises à brancards portées par quatre hommes qui se relayaient avec
-quatre autres de minute en minute, sans arrêter leur trot
-allongé--volaient sur des pistes élargies par les soldats du génie, et
-nous parvînmes aux premières maisons de la ville. Là, les pistes
-disparurent, les _mpilanzas_ gravirent des rocs, escaladèrent des murs,
-traversèrent des cours. Il leur fallait grimper comme sur la pente d’un
-toit. Cent hommes auraient pu défendre cette forteresse qui s’était
-rendue sans coup férir, et l’inertie, en 1895, au moment opportun, de
-cette race qui maintenant, sans espoir, se révoltait contre nous,
-semblait un phénomène inexplicable.
-
-... La place d’Andohalo, la rue du Zoma, des murs à sauter, des fossés à
-longer, des jardins privés dans lesquels on entre comme chez soi, et
-nous voilà enfin rendus. La nuit est tombée, et je prends le repas du
-soir seul avec Galliac, qui s’est fiancé lui-même avec Ramary,
-tranquillement.
-
---Et les femmes? dis-je au boy qui nous sert à table.
-
---Leur esclave a fait cuire du riz, Ramilina, et elles ont mangé.
-
-Je monte me coucher. Kétaka est là, qui fait de la dentelle sur un gros
-tambour, assise près d’une table. Elle a allumé la lampe, rangé mes
-livres, mis sa malle dans un coin, fermé les rideaux; et il me semble
-qu’il y a des siècles qu’elle m’attend, ou plutôt qu’elle a toujours
-vécu près de moi. Elle a deux grosses masses de lourds cheveux noirs qui
-tombent de chaque côté de ses épaules, l’air sérieux, simple et sûr
-d’elle d’une matrone, une taille d’enfant, et des seins de petite fille,
-qui gonflent un peu sa brassière puérile.
-
---Kétaka, lui dis-je...
-
---Oui, mon seigneur.
-
-Et elle me tendit ses lèvres comme une vieille épouse à un vieil époux,
-se dévêtit, alla chercher une belle natte de jonc toute neuve, l’étendit
-au pied de mon lit et se coucha dessus...
-
-C’est ainsi qu’elle devint ma femme, bien que je ne puisse dire qu’elle
-ait partagé ma couche.
-
- *
-
- * *
-
-Mais la joie de la maison fut la petite Ramary, l’amie de Galliac. La
-demi-captivité volontaire où elle vivait avait plu à ses instincts
-d’enfant encore timide et que la vie extérieure effrayait; elle l’avait
-acceptée avec joie. Et pourtant elle était femme, humblement et
-délicieusement femme. Quand j’allais le matin trouver Galliac dans sa
-chambre, je la trouvais couchée dans le même lit où elle sautait dès
-qu’arrivait l’aube, car elle passait comme Kétaka, le reste de la nuit
-étendue sur une natte. Elle me regardait alors avec des yeux de petite
-souris brune, en même temps joyeuse et effarouchée, et ne desserrait
-point l’enlacement de ses bras autour du cou de son ami. Galliac se
-laissait faire. Son cœur assez rude s’était peu à peu ouvert et ému; il
-était pris par le charme de cette union étrange, il jouissait d’être
-maître, propriétaire et roi de ce presque animal, qui caressait, aimait,
-parlait.
-
---Si jamais tu me trouves en France la pareille de Ramary, me dit-il un
-jour, je l’épouse.
-
-C’est ainsi que par degrés, il était arrivé à cette condescendance
-amoureuse qui favorise le mélange des races, en crée de nouvelles dont
-les futures destinées sont encore imprévues. Et puis, il y avait la
-séduction, l’irrésistible entraînement d’une volupté qui n’était point
-celle de nos pays, plus lente, plus indéterminée, sauvage et d’un rythme
-inconnu, comme les danses qu’on danse là-bas... A ce qui nous restait de
-besoins intellectuels nos conversations du soir, notre union d’intérêts,
-les analogies de nos esprits et de notre éducation suffisaient. La
-relative solitude nous avait faits très simples; nous nous aimions tous
-deux, et nous aimions ces petites filles, avec une franchise encore
-discrète, sans le dire jamais, à cause d’une espèce de pudeur à nous
-avouer les changements profonds que si rapidement une autre vie sous des
-cieux nouveaux avait produits en nous. Étions-nous venus pour chercher
-de l’or, défricher la terre, bâtir des fortunes? Nous ne le savions
-plus, et une honte nous venait parfois à sentir que nous commencions
-d’oublier la patrie ancienne, et que nos cœurs ne battaient plus pour
-les mêmes choses qu’en Europe.
-
-Galliac surtout se livrait à ces nouveaux sentiments avec une fougue
-sombre, une ardeur concentrée. Il n’avait rien laissé de l’autre côté de
-l’eau, ni famille, ni amitiés, et, un jour qu’il le disait à Ramary,
-elle en pleura presque.
-
---Tu n’as pas de père, pas de mère, de frères ni de sœurs! _O mahantra,
-mahantra ianaho_, malheureux que tu es!
-
---Au contraire, lui dis-je, essayant de tenter l’avarice malgache; il
-est riche, c’est un héritier, Ramary!
-
-Mais elle répéta:
-
---_O mahantra, mahantra izy!_
-
-Elle ne concevait pas l’homme sans une famille, sans le père ou l’oncle
-maternel, en relations eux-mêmes avec d’autres humains expérimentés et
-puissants qui les appuient, les conseillent, les soignent dans les
-maladies, les défendent devant les tribunaux contre les autres familles
-qui attaquent l’homme seul et faible. Dans les petits traités moraux des
-pasteurs protestants et des missionnaires jésuites, une phrase revient
-comme un refrain dans une cantilène: «Ayez pitié des pauvres et des
-orphelins.» Être pauvre ou orphelin, c’est presque la même chose; et
-détruire cette conception primitive que l’individu isolé peut être
-traité comme une bête fauve a été, depuis près d’un siècle et sans
-beaucoup de succès encore, une des tâches de la religion et de la
-civilisation chrétiennes...
-
-Et peut-être entra-t-il, dans l’âme à peine née de la petite Ramary,
-l’idée délicieuse qu’elle devait avoir pitié de celui qu’elle aimait.
-
-Malgré tout ce grand amour et ses jeunes quatorze ans, elle n’était
-point vierge et l’avouait sans honte, car la virginité, chez cette race,
-n’apparaît à beaucoup de mères que comme une possibilité de douleur
-qu’il importe de faire disparaître dès les premiers mois de la vie,
-alors que l’enfant est encore presque sans conscience du mal qu’il
-ressent. D’ailleurs, dès ses premières années, sous les ombrages saints
-d’Antsahadinta, près des tombeaux des nobles, surmontés d’une petite
-maison de bois où leur âme vient se reposer, elle avait eu des amis de
-son âge qui n’étaient point innocents et, plus tard, elle avait suivi,
-dans le Vonizongo aux vallées pleines de palmiers verts, un Anglais,
-fils de pasteur, qui l’avait un jour quittée pour aller dans le bas
-pays, emportant une ceinture pleine de poudre d’or. Il pensait bien
-revenir, mais, en traversant une des rivières de la côte, sa pirogue
-avait chaviré et sa lourde ceinture l’avait entraîné au fond. A
-l’anniversaire de cette mort, Ramary dénouait ses cheveux et portait des
-voiles bleu foncé, parce que, si elle avait négligé ces rites, le
-_matotoa_, le fantôme, aurait pu s’offenser; mais elle n’était plus
-triste en pensant à lui, et de ses précédentes aventures ne songeait à
-rien cacher, puisque ces aventures, d’après son étrange morale,
-n’avaient rien de déshonorant. Elle savait seulement qu’elle ne pouvait
-s’unir qu’à des hommes appartenant comme elle à la première caste, ou à
-des vazahas, qui sont au-dessus de toutes les castes. Elle croyait aussi
-qu’une fois «mariée», il n’est point convenable qu’une femme sorte de la
-maison conjugale. Cela s’appelle _mitsangan-tsangana_, courir, et ôte de
-la considération. Il y avait dans Tananarive une foule de jeunes
-personnes distinguées par la naissance, même parmi les filles d’honneur
-de la reine, qui ne craignaient point d’aller faire en ville des visites
-dont le but était plus ou moins honorable: Ramary, qui conservait les
-mœurs austères de la campagne, ne cachait point son mépris pour ces
-demoiselles.
-
-Mon amie Kétaka partageait sur ce point l’opinion de sa sœur, et même,
-plus rude, elle l’exagérait; car Ramary, étant amoureuse, était
-indulgente, et cette indulgence lui avait donné une grande amie qu’elle
-protégeait un peu, ce qui la rendait fière: une jeune femme illustre
-mais mal vue, la princesse Zanak-Antitra.
-
-Dans cette cour barbare de Ranavalona, où cependant les exigences de la
-morale n’avaient rien d’excessif, et qui ne péchait point par
-l’hypocrisie, la passion furieuse de la princesse avait fait scandale.
-C’est que des raisons puissantes, des raisons d’État s’opposaient à son
-amour pour le capitaine Limal. Il y avait alors autour du palais tant
-d’intrigues, tant d’arrivées louches d’émissaires venus on ne savait
-d’où, repartant pour des destinations inconnues après des visites
-secrètes à de très hauts personnages! Et la princesse Zanak-Antitra
-disait tout au capitaine; elle eût livré son mari, elle eût livré la
-reine et ses propres enfants, n’ayant plus ni patriotisme--si jamais le
-patriotisme a existé à Madagascar,--ni religion, ni même le respect des
-intérêts de la famille, ce principe sacré qui est la base de la
-véritable moralité malgache. De sorte que le chapelain de la reine, la
-reine elle-même, et le mari de la princesse, jusque-là débonnaire,
-suivant la coutume des maris bien élevés, intervinrent rudement: on
-défendit à la princesse de voir son grand ami, et elle le vit. On décida
-de l’enfermer, on la retint prisonnière, et alors elle rugit de fureur,
-déclara qu’elle était d’une caste à choisir elle-même ses amants. On lui
-envoya des pasteurs européens qui lui firent la leçon: alors elle
-demanda le divorce. Son amour était si vrai et si ardent qu’il allait
-jusqu’à l’enfantillage, qu’elle pleurait dans les cérémonies publiques,
-au temple, au bal, aux revues, les yeux dans le mouchoir que le
-capitaine, furtivement, lui avait passé. Cependant, n’osant plus le voir
-chez lui, elle lui donnait rendez-vous dans notre propre maison,
-arrivait en tempête, au trot de ses huit porteurs, toute vêtue de soie
-blanche, de lourds et laids bijoux d’or et de perles à son cou. Et
-c’était pendant des heures des babillages sans fin avec Ramary, des
-confidences heureuses, jusqu’à l’arrivée du capitaine Limal.
-
- * * * * *
-
-D’ailleurs, au milieu de la guerre qui la cernait, la ville entière
-vivait en une indifférence chantante, voluptueuse et séductrice. La
-saison des récoltes était venue, les grandes rizières avaient jauni;
-courbées sur la glèbe molle, d’un coup rapide d’une faucille grossière,
-les jeunes filles coupaient au pied les gerbes. Vers le soir, on les
-voyait revenir, tenant dans leur main droite un des lotus violets éclos
-dans les marais féconds, au milieu des touffes pressées de la bonne
-plante nourricière. Elles remontaient ainsi les collines, leur frêle
-figure brune calmée et lassée de travail, la belle fleur pareille, sur
-leurs voiles blancs, à une étoile bleue, les cheveux aux épaules, le
-soleil derrière elles; et de petits enfants nus les suivaient, couverts
-de boue, et riant d’une joie sans cause. Toutes, les maîtresses et les
-esclaves, ayant été à la moisson, se retrouvaient le soir autour des
-marmites de riz fumant, car une singulière égalité régnait entre les
-seigneurs et les serfs, et la simplicité d’une habitation et d’une
-nourriture communes adoucissait la barbarie de l’esclavage; mais parfois
-on entendait une mère pleurer, comme Rachel, parce qu’elle allait être
-privée de son enfant, vendu au loin.
-
- * * * * *
-
-... Vers cette époque, la femme esclave que possédait Kétaka mit au
-monde une petite fille. Cette chose à peine vivante avait une mine
-noiraude et sérieuse, et ne pleurait pas comme les enfants d’Europe; sa
-mère la portait sur son dos, emmaillottée dans les plis de son lamba, ou
-la posait toute nue, au grand soleil, sur le gazon du jardin. Kétaka fut
-bien heureuse. C’était pour elle un accroissement de fortune, un
-agrandissement de sa dignité; d’ailleurs, d’après les coutumes, elle
-était moralement la seconde mère de ce tout petit, et cette
-responsabilité lui donnait à la fois de l’orgueil et de l’amour. La
-maison compta de la sorte un hôte de plus. Nous avions aussi un singe,
-un chien, un mulet, beaucoup de poules et de dindons et deux petits
-cochons noirs.
-
-Ainsi notre vie coulait dans une paresse heureuse. Ramary avait choisi
-la meilleure part; Kétaka s’inquiétait de beaucoup de choses et
-dirigeait la maison. Je croyais l’aimer seulement parce qu’elle
-m’appartenait, sans m’apercevoir que des sentiments plus intimes se
-mêlaient pour me lier à elle, et qu’en flattant mes sens, en m’épargnant
-des soins pénibles, elle s’était emparé de moi plus que je ne la
-possédais. Les grandes pluies estivales avaient cessé, la poussière
-rousse du sol desséché montait par larges cercles dans le ciel toujours
-pur, et le besoin me venait parfois d’associer cette beauté immuable et
-sèche du paysage avec la politesse immuable et réservée des habitants.
-Kétaka était bien de leur race. Elle en avait la fierté, l’avarice,
-l’esprit processif, formaliste et dominateur. Il y avait encore d’autres
-éléments, je le sais bien: une lâcheté qui s’écrasait devant la force
-brutale, un mépris déférent pour l’étranger auquel elle était soumise.
-Mais le fond de son âme obscure, au-dessous même de principes raides et
-solides, contraires aux nôtres, légués par l’hérédité et la tradition,
-c’était un orgueil aveugle ou dissimulé, une obstination farouche à ne
-jamais demander grâce, et à garder sa liberté, à vivre dans _les idées
-qu’elle comprenait_.
-
-J’avais acheté un jour, dans une vente publique, une centaine de mètres
-de cretonne rouge, où étaient imprimées de grandes roses pâles. Tout de
-suite, Kétaka prit un marteau, des clous, fabriqua une espèce d’échelle,
-et commença elle-même de tendre la pièce où nous vivions, plaçant
-l’étoffe, dressant des plinthes de bambou, active, agile, infatigable,
-avec la vanité secrète de servir à quelque chose, d’être une maîtresse
-de maison qui sait créer un intérieur.
-
---Tu travailles très bien, petite Kétaka! lui dit Galliac en riant; mais
-tu ne coucheras jamais dans la belle chambre. Ne sais-tu pas que
-Ramilina trouve que tu n’es pas gaie, et en a assez de toi?
-
-C’était une plaisanterie, mais Kétaka n’entendait point la plaisanterie.
-Quand je revins pour le repas du matin, elle m’adressa d’un ton froid
-quelques paroles dans cette langue provinciale et surannée que j’avais
-parfois du mal à comprendre et que, cette fois encore, je ne compris
-pas...
-
-Et je répondis: «Oui», malgré cela, suivant l’immémoriale habitude des
-sourds et de tous ceux qui, pour une raison quelconque, n’entendent pas
-ce qu’on leur dit. Elle prononça encore d’autres paroles, et je répondis
-«oui», encore au hasard sans même essayer de deviner. Le soir, elle
-avait disparu. Et c’était si imprévu, cette fuite de celle qui jamais ne
-quittait ma demeure, que je crus à une escapade et attendis avec
-sécurité. Mais Ramary me dit alors:
-
---Ma sœur ne reviendra pas. Elle t’a demandé si c’était vrai que tu ne
-voulais plus d’elle et tu lui as répondu «oui». Elle t’a demandé s’il
-fallait chercher les menuisiers pour finir ta belle chambre, et tu lui
-as répondu que c’était bien. Elle a fait suivant ton désir.
-
-Et je me sentis profondément seul. Je fus comme un enfant auquel il
-manque son jouet. Elle était chez son oncle Rainimaro. La faire
-chercher? Et mon orgueil, à moi, mon orgueil blessé d’Européen! Elle
-était partie sans un mot de reproche, sans une récrimination, sans une
-larme. J’étais plein de fureur devant une décision si vite prise, une
-résignation si dédaigneuse. Et ce fut la princesse Zanak-Antitra qui fit
-les démarches, finit par nous raccommoder, et Kétaka revint, toujours la
-même, avec une fierté de déesse et d’idole.
-
-Et cela dura ainsi... Des joies de tous les jours qui n’étaient pas des
-joies, parce que c’est la loi humaine qu’il se faille blaser, des
-inquiétudes, de petits froissements, des soucis que je me rappelle
-maintenant comme des délices. Puis la maison se vida de Galliac, mon
-presque frère.
-
-Il s’ennuyait, étouffait dans la ville, et partit malgré les incendies,
-les prédictions sinistres, les départs d’autres Européens qui n’étaient
-point revenus. Mais il avait goûté de la brousse et il la lui fallait.
-Ce n’était même pas un voyage qu’il allait accomplir; quinze jours dans
-le sud, à une vingtaine de lieues de Tananarive! Il en haussait les
-épaules. Le matin, au milieu de ses bagages et de ses porteurs, c’est à
-peine s’il s’émut, parce qu’il ne voulait point s’émouvoir. Pour Ramary,
-il allait à la chasse.
-
---Adieu, vieux!
-
---Adieu, vieux!
-
-Le cœur qui se serre, l’ennui douloureux de celui qui reste, est-ce que
-cela se dit? Ah! que je l’aimais pourtant, et comme il m’aimait! Mais
-l’avouer, mais s’embrasser, quand on vieillit, quand on a la peau durcie
-par les soleils de là-bas, et des lèvres viriles qui trembleraient dans
-un sanglot, si l’on tentait de leur faire dire la tristesse de
-l’abandon? Non: «Adieu, tu m’écriras?--Crois pas. Pas moyen.--Alors,
-adieu!--Adieu!»
-
-La petite caravane s’éloigne, tourne le lac, se perd au delà de la place
-sainte, où chaque année la reine réunit son peuple derrière
-l’Ambohi-dzanahare stérile. Maintenant, même du haut de ma galerie, je
-ne vois plus rien. Mais j’entends un grand sanglot. C’est Ramary qui
-pleure, qui pleure à chaudes larmes, la figure cachée dans ses voiles,
-et ne veut pas être consolée:
-
---Il m’a dit qu’il allait tirer les oiseaux, mais ça n’est pas vrai. Il
-est allé se battre, et je ne le reverrai plus jamais!
-
- *
-
- * *
-
---Ramilina, voici ma sœur Sary-Bakoly qui veut te faire visite, me dit
-Kétaka.
-
-La «Statue-de-terre-cuite» est devant moi, accompagnée d’une esclave qui
-porte un panier de bananes et d’oranges, un poulet et des œufs, car il
-n’est point convenable de faire une visite de cérémonie sans offrir en
-même temps un cadeau. Elle est revenue de Mouramangue avec le lieutenant
-Biret, son ami. Elle est heureuse de retrouver ses sœurs unies à des
-vazahas illustres, et demande la permission de venir les voir souvent.
-J’accorde toutes les permissions possibles, sans hésiter.
-
-Sary-Bakoly était grande, assez âgée déjà: figure intelligente et sèche,
-impénétrable et polie, avec d’âpres dessous de volonté qui la faisaient
-ressembler à Kétaka. Tout de suite elles commencèrent ensemble une
-longue, une interminable conversation, se donnant des nouvelles des
-frères, des parents, des bêtes et des hommes, des terres à riz et à
-manioc, allant soupeser la négrillonne, future esclave que sa mère
-esclave avait donnée à Kétaka. Et je compris combien les intérêts de la
-famille et du clan tenaient de place dans ces âmes, et combien mon
-fugace passage dans leur vie les occupait peu. Dans leur consentement à
-nous traiter en maîtres et en époux, il entrait autant de condescendance
-que de crainte et de faiblesse, et je devinais en elles des griefs
-silencieux, un mépris mérité pour notre ignorance de certains rites et
-de certains devoirs, des jugements portés d’après des principes moraux
-qui ne sont pas les nôtres... Sary-Bakoly revint souvent; puis une fois
-elle m’annonça qu’elle allait passer quinze jours dans sa famille, avec
-la permission du lieutenant.
-
---Tu entends, Ramilina? me dit mon amie.
-
-Et je répondis, comme toujours, que j’entendais parfaitement. Ma quasi
-belle-sœur me fit alors un grand remerciement, avec un air de gratitude
-singulière, comme si je venais de prendre un engagement important.
-
-Ramary n’assistait point à ces conversations. On la considérait comme
-une trop petite fille, et son grand amour pour Galliac en faisait une
-espèce de traîtresse, la mettait en dehors de la famille et des usages.
-C’est ainsi que se prépara la catastrophe, en même temps qu’une autre,
-plus tragique et irréparable.
-
- *
-
- * *
-
-J’avais accueilli Sary-Bakoly avec une faveur un peu ironique, et toute
-particulière, parce que son ménage avec le lieutenant Biret me
-paraissait présenter des caractères intéressants. Il différait beaucoup
-des nôtres: c’était Sary-Bakoly qui tenait les cordons de la bourse.
-Tous les mois--un lieutenant, à Madagascar, n’a pas de gros
-appointements, et, quand il est amoureux, il faut bien qu’il consente à
-quelques sacrifices,--le lieutenant Biret remettait à son amie le
-montant total de sa solde. Sary-Bakoly tenait les comptes, lui donnait
-au jour le jour son argent de poche, et acquittait les notes de son
-tailleur. On eût dit, de la sorte, une revanche individuelle indigène
-contre notre système colonial. Et quel est, en effet, le principe de ce
-système? que l’indigène paye, et que nous administrons avec son argent,
-après avoir prélevé, comme il convient, les appointements de nos
-fonctionnaires, et en gardant pour nous le bénéfice. Ici, c’était
-l’amant européen qui payait, la maîtresse indigène qui administrait, en
-gardant tous les profits: et ce renversement des rôles m’inspirait
-parfois de salutaires méditations. Mais on a tort de confondre les
-considérations générales de la politique, et la conduite d’un ménage. Le
-départ de Sary-Bakoly pour Mouramangue, le ton tout gracieux et dégagé
-des adieux que je lui fis, et aussi--cet aveu est humiliant, mais je le
-dois faire--l’indélicatesse avec laquelle le lieutenant Biret s’empressa
-de profiter d’une coutume malgache que j’ignorais, furent la cause de
-graves désordres.
-
-Ce fut Joseph, mon _boy_, qui se chargea de m’avertir. Il advint qu’un
-soir, en servant à table, il manifesta qu’il avait quelque chose à me
-dire.
-
-Les femmes faisaient cuisine à part: un plat de riz cuit à l’eau, avec
-du sel, du piment et du sucre; des poissons secs ou un peu de viande
-dans les grands jours, telle était leur nourriture. Il n’eût point été
-digne de les recevoir à notre table, et d’ailleurs cette faveur les eût
-embarrassées, pour une raison matérielle bien simple: elles n’étaient
-point capables de se servir d’une fourchette. La cuiller seule a pénétré
-dans la civilisation malgache. J’ai dîné chez la reine, avec toute sa
-famille, avec les filles des ministres, avec les femmes de tous les
-grands de la cour--quelles femmes et quels grands!...--et je ne sais pas
-s’il en est cinq ou six qui connaissent l’usage d’un autre instrument de
-bouche. Aussi l’attitude de la reine, de ces dames, de ces demoiselles,
-était-elle héroïque: elles siégeaient, souriaient, et ne mangeaient
-point. Il est vrai que beaucoup se rattrapaient sur le champagne.
-Ajoutez que nos épouses, malgré toute leur noblesse, venaient des
-champs. Elles ne s’asseyaient sur une chaise que pour accomplir un
-certain nombre de gestes que leurs maîtres protestants et catholiques
-leur avaient appris: écrire, lire, travailler à l’aiguille. Mais on
-avait omis de leur enseigner à manger comme les blancs, il leur fallait
-être accroupies sur une natte, devant la marmite fumante. C’étaient
-encore de petites sauvages.
-
-Donc Joseph, mon _boy_, servait mon repas, solitaire depuis le départ de
-Galliac, et j’avais pris l’habitude de le laisser parler, pour atténuer
-l’ennui de l’heure. Je l’estimais pour sa politesse, sa douceur, son
-hypocrisie, qui en faisaient un bon domestique; enfin, il était assez
-délicieusement paresseux pour préférer l’ignominie ou la bizarrerie des
-tâches à leur rudesse. En ce moment, il était en train d’enlever avec
-gravité, du bout d’une paille, les fourmis qui nageaient dans ma tasse
-de café. Les fourmis étaient la plaie de la maison. Il y en avait
-partout, et surtout dans le sucrier. On avait beau cacher ce vase dans
-les endroits les plus clos et les plus altiers, l’entourer d’un océan de
-vinaigre, le fermer par des procédés perfectionnés, on y trouvait
-toujours autant de ces petites bêtes que de grains de sucre en poudre.
-Le plus simple était de se servir en faisant pour un instant abstraction
-de ces corps étrangers, et de les faire pêcher ensuite par son
-domestique. Joseph ne jugeait pas cela extraordinaire, ni moi non plus.
-
-Mais, ce soir-là, il serrait les lèvres d’une façon inhabituelle, dont
-l’importance de l’opération précédemment exposée ne suffisait pas à
-rendre compte.
-
---Seigneur, dit-il enfin, savez-vous que Kétaka a passé la journée chez
-le lieutenant Biret?
-
-Joseph avait vu avec chagrin la régularité de nos mœurs. Il eût aimé
-être, dans la maison, non seulement Ganymède, mais encore Mercure, à
-cause des profits. Je lui déclarai tout net qu’il n’était qu’un vil
-calomniateur. Seulement, un quart d’heure après, j’avais la faiblesse
-d’interroger Kétaka.
-
---Si j’ai été chez le lieutenant Biret? dit-elle. Oui! Puisque la
-Statue-de-terre-cuite l’a quitté, et qu’il n’a plus de femme, et qu’elle
-est ma sœur.
-
---C’est bien. Tu vas partir ce soir.
-
---Il fait nuit. Attends jusqu’à demain, dit-elle tranquillement. Il
-n’est pas convenable qu’une femme sorte dans la rue à cette heure.
-
---Va-t’en! dis-je.
-
-Sa sœur Ramary accourut, m’embrassa:
-
---O Ramilina, pourquoi es-tu fâché? Puisque c’est le lieutenant Biret,
-et puisque Sary-Bakoly est partie, elle devait la remplacer: ce sont les
-rites... elle aurait été montrée au doigt.
-
-Dans sa douleur, elle appuyait son nez contre ma joue, à la mode de
-l’ancien baiser malgache, en aspirant l’air.
-
---Va-t’en! dis-je encore à Kétaka, plus rudement.
-
-Elle ne baissa pas son regard noir, et dit à sa sœur à voix haute, en me
-montrant:
-
---_Afabaraka izy!_ Il est déshonoré
-
-Une heure après, elle était partie, sans faire de bruit, sans daigner
-même me revoir, incapable de demander grâce.
-
-J’étais déshonoré. Ramary me le répéta. L’insulte que j’avais faite à sa
-sœur était impardonnable. La place que Sary-Bakoly avait quittée, les
-coutumes des ancêtres ordonnaient à Kétaka de la prendre, et c’était
-toute sa famille que j’avais insultée en la chassant pour avoir rempli
-l’antique et imprescriptible devoir.
-
---Moi, je te pardonne, me dit Ramary, parce que tu es l’ami de Galliac.
-J’aime mieux me compromettre moi-même, me fâcher avec les miens, que de
-quitter cette demeure où il reviendra... hélas! reviendra-t-il?--Mais
-les autres, ils l’auront toujours en mépris.
-
-La princesse Zanak-Antitra elle-même me donna tort. Et, comme elle me
-voyait veuf, comme Ramary, esseulée, était très triste, elle ne trouva
-rien de mieux que de lui faire envoyer une invitation pour une sauterie
-d’après-midi chez la reine. En ma qualité d’Européen, on serait trop
-heureux de me recevoir; Ramary me devancerait, et je la pourrais
-rejoindre discrètement. C’était un grand honneur que d’être prié à ces
-fêtes assez intimes: la petite abandonnée en sauta de joie.
-
---Tu vas me donner dix piastres, Ramilina, ton ami Galliac te les
-rendra. Il faut dix piastres au moins. D’abord, j’aurai des souliers de
-soie noire, des _kiraro merinosy_, c’est si joli! J’ai la robe qui m’a
-servi pour la fête des tombeaux: elle est magnifique, couleur de cuivre
-rouge; mais je mettrai un nouveau corsage, et, avec des bas blancs, un
-corset comme les dames blanches, je serai très belle.
-
-Trois jours à l’avance, il vint une matrone pour préparer sa coiffure.
-Elle lui lava les cheveux, et les oignit de pommade à la rose. Puis, et
-cela dura près d’une demi-journée, elle les tressa en une infinité de
-petites nattes, comme on fait parfois en France pour la crinière des
-chevaux; enfin, lorsqu’une nuit fut passée, on défit les nattes, les
-cheveux retombèrent, ondulés, pareils à des vagues noires et brillantes;
-et le matin même de la fête, avec l’aide de mon domestique Joseph,
-enchanté de trouver une occupation peu pénible, on lui dressa un chignon
-compliqué. Elle partit dès deux heures sonnées, fière des quatre
-esclaves loués qui la portaient en filanzane,--car elle s’était payé un
-équipage!--fière de sa robe aux reflets métalliques, où la taille, j’en
-ai bien peur, n’était pas tout à fait à sa place; fière aussi d’avoir
-quitté sa puérile brassière pour ce raide corset; pour cette contrefaçon
-de toilette parisienne, son lamba aux plis chastes, qui donnait de loin
-à sa mine de jeune singe adroit un peu de grâce antique, un charme
-léger, une élégance longue et souple; elle partit, faisant sonner sur
-l’escalier ses souliers de mérinos, et, resté seul après elle, je
-songeai à sa démarche ancienne sur les bords du lac d’Antsahadinta--la
-démarche silencieuse de ses pieds nus sur l’herbe rude, quand ses talons
-roses, posés à plat sur le sol, lui faisaient cambrer les reins, et
-dresser sa jeune tête.
-
-Et à mon tour j’appelai mes porteurs, pour me rendre au Petit-Palais où
-l’on dansait ce jour-là.
-
-Tout au fond du Rouve, l’ancienne ville sainte qui jadis contenait
-Tananarive entière, au delà des tombeaux des vieux rois, il dressait ses
-arcades de bois légers qui s’enlevaient sur des chapiteaux de couleur
-brune et chaude. Du dehors, on entendait déjà le bruit d’un mauvais
-piano: j’entrai.
-
-Au fond d’une salle carrée, dominée par une galerie circulaire, la reine
-était assise sur son éternel trône doré. Elle était laide, sèche, assez
-vieille déjà, et n’avait pas eu d’enfants. Si même elle était devenue
-mère, il était décidé d’avance, par la loi du royaume, que sa
-progéniture, ayant pour père légal Raini-laiarivony, qui n’était pas de
-caste noble, n’aurait pu régner. Pourtant, elle-même n’avait pas sans
-mélange, dans ses veines, le sang des Malais qui, après de longues
-aventures perdues dans l’obscurité des temps légendaires, avaient poussé
-jusque sur les plateaux rouges et stériles, d’où ils étaient ensuite,
-d’un mouvement énergique et prudent tout ensemble, descendus à la
-conquête de l’île. Les unions politiques de ses aïeux avec des filles
-sakhalaves aux mâchoires bestiales avaient noirci son teint, jeté en
-avant sa bouche dure, et l’on sentait dans tout son être, avec une
-dignité assumée mais habituelle, de l’intelligence, de l’astuce, une
-violence contenue, de longues rancunes, peut-être un désir de vengeance
-amer, muet et brûlant. Ce n’était un mystère pour personne que les
-conquérants français l’accusaient de conspirer, racontaient de louches
-histoires de lettres signées d’elle, scellées de son sceau, prises entre
-les mains des insurgés. Et cependant ces mêmes conquérants venaient en
-uniforme à ses fêtes, dansaient, courtisaient ses filles d’honneur; et
-dans cette salle, tandis que leur taille se courbait pour des saluts,
-leurs yeux, leurs gestes, leurs voix semblaient prédire des exils et des
-poteaux d’exécution.
-
-Ramary regardait tout cela avec des yeux gais, parce que l’heure était
-joyeuse et qu’elle ignorait tant d’intrigues et tant de menaces. Elle
-sautait, se laissait entraîner par les beaux officiers, retrouvant des
-amies, se faisant patronner par l’impérieuse Zanak-Antitra, furetant
-dans les salles voisines; et tout à coup elle vint me dire en mettant un
-doigt sur sa bouche:
-
---Ramilina, viens voir!
-
-Et ce qu’elle me montra, c’était, dans une pauvre chambre, étroite comme
-une prison, tendue d’un papier déteint, un vieil homme qui me reconnut
-et m’appela.
-
-L’homme était Raini-tsimbazafy, le nouveau premier ministre. Et comme
-cette fonction jadis était terrible et auguste, pour l’amoindrir et la
-déconsidérer, on la lui avait donnée, parce qu’on le croyait inoffensif
-et bête. Caché dans ce trou, vêtu d’une sale robe de chambre, assis
-devant un papier qu’on lui avait envoyé de la Résidence, il considérait
-d’un œil anxieux l’espace laissé par l’écriture au bas de la page.
-
---J’ai reçu cela tout à l’heure, me dit-il à voix basse. Où faut-il
-signer?
-
-Et quand je lui eus montré la place du doigt, il continua timidement:
-
---Est-ce que c’est vrai que vous allez démolir la cabane
-d’Andrian-ampo-in-Imérina?
-
-C’était une humble hutte de bois et de paille, où vécut le fondateur de
-la dynastie, et de laquelle il avait marché à la conquête de l’île, aidé
-par les premiers Européens qui préparèrent du même coup la grandeur et
-l’anéantissement de la dynastie. Entre leurs larges palais modernes,
-dans l’orgueilleuse conscience du chemin parcouru, ses successeurs
-avaient conservé l’antique demeure. Elle penchait à droite, vaincue par
-le temps, pieusement étayée, révérée toujours, et, pour fouler la cendre
-du foyer de cette masure presque en ruine, il fallait être d’un sang
-noble. Depuis trente ans la vieille esclave, nourrice d’un roi, qui la
-gardait, n’avait jamais pénétré dans la partie réservée aux seuls hommes
-libres, derrière le poteau central; et pour sortir de la hutte elle se
-faisait porter, afin de ne pas souiller, de ses pieds avilis de
-servitude, la meule ronde qui servait de marche au seuil sacré.
-
---Est-ce vrai, répéta-t-il humblement, que vous allez la démolir?
-
-Et je répondis vaguement:
-
---Il y a des projets aux Travaux publics pour l’embellissement du Rouve.
-
---On dit, murmura-t-il, honteux de sa superstition, que lorsque les cinq
-pierres de son âtre auront disparu, c’en sera fait du royaume... Tout ce
-que vous faites est bon, mais je ne comprends pas toujours. Je suis très
-vieux, très malade. Est-ce que vous croyez que la France voudra bien me
-laisser m’en aller?
-
-Comme je ne répondais pas, il considéra d’un air abattu le grand sceau,
-instrument de ses fonctions dérisoires, et ajouta:
-
---Je vous ennuie. Allez danser.
-
-Si nous n’étions pas venus y substituer la nôtre, eût-elle pu vivre, la
-civilisation ébauchée qui avait bâti ce palais, créé cet empire en moins
-d’un siècle, commencé d’assimiler nos sciences et nos religions, sans
-trop de gaucherie, comme on retrouve une chose perdue, dont on reconnaît
-l’usage? A cette heure je la voyais s’effondrer, et, comme si nous
-avions eu besoin d’une excuse, nous cherchions à nous repaître du
-spectacle de ses ridicules et de ses vices. Des danseurs avaient
-découvert dans une pièce écartée la princesse Rasendranoro, que la
-reine, sa sœur, avait fait enfermer parce qu’elle était ivre, comme tous
-les soirs; et ils la ramenaient vacillante, injurieuse, roulant son
-corps énorme jusqu’au trône où elle vint s’appuyer en riant. Près
-d’elle, le prince Rakoto-mena, l’héritier présomptif, qui jadis avait
-fait assassiner des Français dans les rues de Tananarive, penchait son
-front bas et ses yeux sanglants, comme un taureau méchant mis sous un
-joug dont il frémit.
-
---Viens, dis-je brusquement à Ramary. Je me sens triste, ici. J’aime
-mieux visiter le grand palais. Je ne l’ai pas encore vu.
-
-Ce n’était pas l’usage. Mais pouvait-on refuser quelque chose à un
-blanc? Un des officiers s’incline, trouve ma fantaisie naturelle,
-ingénieuse, charmante, et il nous précède dans les escaliers aux marches
-basses et irrégulières. Nous traversons deux hautes salles, parquetées
-de bois de rose et d’ébène, et si pleines d’ombre, même à cette heure,
-qu’elles semblent des cavernes souterraines, qu’on s’y heurte à des
-lits, à de vulgaires meubles européens, à des cabinets en marqueterie
-hindoue, dont la bizarrerie orientale amusa quelques instants le caprice
-des anciens souverains, et qui maintenant pourrissent dans ces espèces
-de greniers. Enfin nous voici au sommet, accoudés à la balustrade qui
-entoure le toit.
-
-L’oiseau de la force, l’aigle, que la dynastie a pris pour emblème,
-dresse au-dessus de nos têtes ses grandes ailes de bronze. Et devant
-nous, c’est toute l’Émyrne.
-
-La lumière du jour vers l’ouest se teintait déjà d’écarlate et de
-cramoisi; de grandes collines se heurtaient en désordre, baignant leur
-pied dans les rizières jaunies, tachées de marais, et la campagne sans
-arbres, onduleuse, immense, allait mourir au pied de l’Ankaratra
-dentelé, la montagne sainte, pleine du vol éternel des grands oiseaux de
-proie qui protègent cette demeure des morts divinisés. Sous nos pieds
-des maisons à arcades, des jardins, des églises, se pressaient,
-chevauchaient, dévalaient les pentes jusqu’à une large prairie verte,
-entre l’Ambohi-dzanahare, couturé de cicatrices, et le Lac sacré creusé
-par Radame: vue rapide et vraiment royale du miracle de cette ville
-fondée par l’hésitant génie d’un peuple qui maintenant se mourait.
-
-Tout à coup, un murmure monta vers nous. Les taches blanches des lambas
-se précipitaient vers l’enceinte du Rouve; il sortait de cette foule un
-cri de pitié, un gémissement d’horreur infinie, et un homme déguenillé,
-tremblant, s’abattit sur le seuil même, disant des choses affreuses que
-nous n’entendions pas.
-
---O mon Dieu, dit Ramary, qu’est-ce que c’est?... Viens voir Ramilina,
-j’ai peur.
-
-Et nous redescendons en courant. Les invités sont déjà dans la cour, et
-devant la reine, devant les Européens en habit noir et en uniforme, un
-nègre est accroupi, couvert de sang, d’un sang desséché qui fait des
-plaques sales sur sa peau poussiéreuse. Ses bras sont hachés, des
-muscles blanchâtres apparaissent sur la chair grelottante, et ses dents
-claquent de fièvre. C’est Rainibozy, le chef des porteurs de Galliac.
-
-Il me reconnaît, et me dit d’un ton monotone, résigné, la phrase qu’il a
-peut-être répétée cent fois depuis son arrivée, qui n’est plus pour lui
-qu’un bout de rôle, une tragique leçon récitée.
-
---_Efa maty Ragalliac!_ On a tué monsieur Galliac!
-
-Et je pousse un cri si furieux, si désespéré, qu’on n’entend pas le
-gémissement de Ramary.
-
-... L’homme parla, tendant vers nous ses mains mutilées d’où le sang
-coulait, et ce qu’il disait était horrible et simple. Les Fahavales
-étaient venus, une première fois, la nuit, attaquer un petit village où
-couchait la caravane de Galliac, qui avait résisté victorieusement,
-gardant son beau sang-froid, barrant la seule entrée d’une lourde pierre
-ronde, confiant aux habitants les cinq mauvais fusils qu’il avait
-emportés. Le matin il avait tenté de faire retraite sur Tananarive. Ses
-porteurs s’étaient enfuis, il était presque seul. A midi, il arrivait à
-pied dans un autre village, Manantsoa, écrasé par la fatigue et la
-chaleur.
-
---Ne t’arrête pas, monsieur le vazaha, avait dit le gouverneur. Va-t’en
-vite, ils vont revenir.
-
-Et ils étaient revenus, en effet, plus nombreux, entraînant avec leur
-bande tous les habitants du pays, qui avaient senti l’odeur du pillage,
-vu passer des caisses en métal brillant que leur rapacité croyait
-pleines de mystérieuses richesses. Pendant deux heures, blessé déjà,
-haletant, voyant venir la mort, il s’était défendu dans une maison bâtie
-de briques crues. A coups de bêche, on avait fait un trou dans la
-muraille pour parvenir jusqu’à lui. Mais la brèche faite, personne
-n’osait entrer. Alors on avait mis le feu au toit, et il avait péri
-brûlé, criant sa douleur, et sa peur même peut-être, son sang-froid et
-son courage vaincus par l’épouvante de la hideuse mort. Et le chef des
-rebelles avait attendu tranquillement la fin de l’incendie, il était
-entré, avait retrouvé en tâtonnant le cadavre sous la cendre, et, se
-penchant sur lui, un couteau à la main, s’était relevé en jetant à la
-foule un lambeau de chair dont l’arrachement avait laissé sur le ventre
-noirci une large blessure rouge, qui fumait. Rainibozy s’était lui
-aussi, défendu à la porte de la case, et on lui avait haché les mains.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- *
-
- * *
-
-... Ramary s’était réfugiée chez son oncle Raini-maro. Là-haut, sur la
-galerie supérieure de la maison, elle hurle sa douleur, et, jaillissant
-d’une robe bleue déchirée, ses bras nus se lèvent et s’abaissent
-au-dessus de son corps vautré à terre. Elle crie sans fin, les yeux
-pleins de lourdes larmes, ces beaux yeux que j’aimais pour leur enfance
-et leur gaieté. Il fait nuit et de petites bougies ont été fichées en
-terre. Des formes humaines s’agitent tout autour, il en sort un murmure
-de causerie tranquille, et parfois un grand gémissement solennel et
-théâtral, répondant à quelque sanglot plus fort de la femme qui pleure
-sa misère, son gros chagrin fugace et violent d’enfant et de femelle. Ce
-sont nos porteurs, leurs femmes et leurs filles, les parents de la
-petite veuve, venus pour honorer le deuil terrible: et tous boivent du
-rhum que Ramary leur a fait offrir, selon les rites. Beaucoup sont
-ivres, et, accroupis ou couchés, ils écoutent les joueurs d’accordéon ou
-de guitare loués pour l’orgie des funérailles, tandis que d’autres font
-cuire des quartiers de bœuf, en plein air, au bout d’une baguette, et
-les mangent gloutonnement. Ces choses sont faites aux frais de
-Raini-maro et de sa nièce; mais l’oncle, ivre lui aussi, et majestueux,
-surveille du coin de l’œil une assiette placée sur une table, et pleine
-déjà de petits morceaux d’argent: offrande des pleureurs et des
-pleureuses, qui de la sorte, paient discrètement l’hospitalité
-funéraire. Cependant, un des vocérateurs accorde sa _valiha_, la tige de
-bambou, dont on a soulevé à même la souple écorce pour en faire des
-cordes musicales, et il chante la chanson de l’abandonnée:
-
-«Je ne suis plus qu’un errant morceau d’écorce, éclaté des jeunes
-pousses du bananier; mais quand j’étais riche et heureuse, les amis de
-mon père et de ma mère m’aimaient. Quand je parlais, ils étaient confus;
-quand je les prêchais, ils courbaient la tête. Aux parents de mon père,
-j’étais la protection et la gloire; aux parents de ma mère, l’ombre
-large contre les soleils brûlants. J’étais pour eux comme la génisse née
-en été, leur joie et leur richesse, j’étais celle dont on dit: Voici le
-grand figuier, ornement des champs, voici la grande maison, ornement de
-la ville; voici la protection, voici la gloire, voici la splendeur et
-l’orgueil, voici celle qui conserve la mémoire des morts! Car ils
-m’admiraient comme une stèle funéraire, haute et droite, et ils me
-recevaient avec des cris d’amour, et des saluts sonores.
-
-»Et maintenant je suis comme l’écorce errante, éclatée des jeunes
-pousses du bananier, je suis laissée seule, désolée, inutile, haïe par
-la famille de mon père, rejetée par la famille de ma mère, considérée
-comme une pierre sur laquelle on fait sécher les vêtements au soleil, et
-qu’on repousse quand le jour devient nuageux. O peuple! durant que je
-parle, je me reproche moi-même, car je suis à la fois reprochable et
-déshonorée.»
-
-Tous alors poussèrent de grands cris, et entonnèrent ensemble le lamento
-de la mort, sur un air harmonieux et lent. C’était à peine des paroles
-que ces paroles indéfiniment répétées, ce désespoir bégayé: «O
-tristesse, tristesse, larmes en la nuit!... O tristesse! voici sa mère
-qui pleure, voici nos enfants, voici nos parents qui pleurent, voici les
-esclaves en larmes... Larmes, larmes, larmes en la nuit!...»
-
- * * * * *
-
-Elle ne reviendra plus à la maison du docteur Andrianivoune, à Soraka,
-faubourg de Tananarive, au-dessus du lac Anosy, la petite veuve désolée,
-et quand elle aura usé sa grosse douleur, elle s’en ira, les cheveux sur
-les épaules, vers la demeure de son père, où un ruisseau qui fait du
-bruit arrose les cannes à sucre... Et je ne la reverrai jamais, jamais,
-pas plus que je ne reverrai Galliac, dont le corps mutilé gît dans cette
-terre rouge, ni Kétaka, mon ancienne amie, qui n’oublie pas son injure.
-La princesse Zanak-Antitra sanglote, elle aussi, à côté de moi. Le
-capitaine Limal a quitté Tananarive et, de cet autre grand amour, il ne
-reste également que des ruines.
-
---Ramilina, me dit-elle, la chanson méchante dit vrai, nous sommes
-reprochables et déshonorées, nous sommes perdues... Perdues! Auparavant,
-nous ne savions pas ce que c’était, nous ne savions même pas si un homme
-était notre amant ou notre époux. Et vous êtes venus, vous, les blancs,
-et nous vous avons aimés, et vous teniez à des choses que nous ne
-connaissions pas: la fidélité, la vertu, dont les missionnaires parlent
-aux ignorantes petites filles sauvages, durant les heures d’école, en
-attendant que les beaux officiers et les colons les ramassent à la
-sortie. Cependant, par insensibles progrès, nous arrivons quelquefois à
-croire que ces choses existent peut-être; et alors, vous nous quittez.
-La chère Ramary a une consolation: au moins son grand ami est sous la
-terre, pour toujours; il est mort, il ne l’a pas abandonnée. Mais
-crois-tu qu’elle pourra désormais vivre avec un mari malgache? Elle
-essayera, je le sais bien, quand elle sera vieille, mais elle sera
-malheureuse, elle pensera toute sa vie au blanc qui est mort, à des
-plaisirs et des bontés que l’autre, le Malgache, ignorera toujours; et
-il la battra, pour la punir d’avoir le cœur dans la pluie... Vois-tu,
-Ramilina, il en est de nos joies comme du royaume, elles s’écroulent.
-Vous viendrez en plus grand nombre, avec vos vraies épouses blanches,
-celles que vous gardez toute la vie, dont vous avez des enfants que vous
-ne jetez pas à la rue, et dont l’image est conservée dans un cadre d’or,
-sur la cheminée des belles chambres. Nous serons alors de petites
-malheureuses, méchantes et jalouses; il n’y aura plus de nobles, plus de
-gouvernement malgache, plus d’honneurs; le peuple sera comme de la
-poussière, et les femmes comme de la boue.
-
-A ce moment la voix de l’un des chanteurs se fit entendre. Il
-prononçait, d’une voix rude et basse, un seul vers interrogatif, et le
-chœur des femmes et des enfants lui répondait:
-
---Ah! dis, qui donc est devant toi?--Je ne sais pas, je ne lui parle
-point.--Ah! dis, qui donc est derrière toi?--Je ne sais, elle n’a point
-parlé!--Pourquoi es-tu immobile et raide?--Laisse, je viens seulement de
-me dresser.--Pourquoi es-tu hagarde et hors de toi-même?--Je ne suis pas
-hors de moi-même, je songe.--Mais tu trembles, tu sanglotes?--Je ne
-tremble pas, j’ai froid.--Enfin, pourquoi es-tu si douloureuse?--Ah! je
-ne voulais pas avoir l’air douloureux, mais celui que j’aimais est mort!
-
- * * * * *
-
---Non, il ne faut pas pleurer, me dit la princesse Zanak-Antitra. Si je
-dois finir dans le blâme, qu’importe qu’on me blâme aujourd’hui ou
-demain? Heureux ceux qui vivent: regarde comme les étoiles sont claires!
-Je suis seule, et tu es seul. Partons ensemble. Ne suis-je pas déjà ton
-amie, puisque j’ai été triste avec toi?
-
-
-
-
-BARNAVAUX, GÉNÉRAL
-
-
-La voix criait, en malgache, des injures grandiloquentes:
-
---Vous êtes des lâches, fils de lâches! Vos jambes ne tiennent plus
-debout, tant vous avez peur, et vous êtes tombés dans l’herbe, comme des
-vers! Descendez, pour qu’on vous voie! Descendez, pour qu’on vous tue!
-Les Sakalaves ne sont pas du sang des Houves! Ils ont des zagaies très
-longues, de la poudre plein des tonneaux, des cartouches plein de
-grandes boîtes, et que je devienne lépreux, et que mon roi devienne
-lépreux, et que tout son peuple devienne lépreux, si je ne me bats pas
-aujourd’hui! _Taïm-poury, taïm-poury_, vous êtes des _taïm-poury_!
-
-«Taïm-poury» est un très gros mot qu’il est inutile de traduire. Le
-Sénégalais Oumar N’diaye qui avait appris le malgache depuis son arrivée
-dans l’île--car il y avait épousé trois femmes--grinça des dents et se
-dressa sur les genoux et les mains en faisant le gros dos, comme une
-panthère noire prête à bondir.
-
---Couche-toi, Oumar, dit Barnavaux. Tu prendras ta revanche tout à
-l’heure, quand le détachement Limal les aura tournés.
-
-Docilement, Oumar s’aplatit dans l’herbe. Barnavaux n’avait pas de
-galons, mais c’était un blanc, appartenant au respectable corps de
-l’infanterie de marine, et un bon soldat. Oumar savait cela: il avait
-confiance. Pourtant il lâcha un coup de fusil, au jugé, par manière de
-protestation, et ses douze camarades sénégalais firent comme lui. D’en
-bas, la détonation sourde et fêlée tout ensemble d’une trentaine de
-vieux mousquets sakhalaves répondit sans résultat.
-
-On ne voyait rien--rien que le vaste épanouissement des lataniers du val
-inférieur, les beaux lataniers du Bouéni, qui sont des arbres nobles,
-d’une simplicité dédaigneuse. Ils étaient nombreux. Jusqu’aux limites de
-l’horizon, dans la lumière chaude du jour, ils dressaient au-dessus de
-la brousse vulgaire les colonnes de leurs troncs lisses, l’ombelle
-harmonieuse de leurs verts éventails; mais chacun d’eux, en aristocrate
-un peu hautain, restait séparé des autres par un espace vide, maintenait
-autour de lui son domaine séparé d’air et de soleil. Ces arbres riches,
-distingués, égaux entre eux, eussent régné seuls sur l’étendue, sans la
-voix. Et encore, était-ce vraiment le petit lieutenant d’un roitelet
-sakhalave, qui depuis le matin proférait ces magnifiques invectives?
-Elle semblait, cette voix exprimer la fureur même de la forêt que nous
-envahissions pour la détruire; car il y a de l’or au Bouéni, et l’or est
-l’ennemi des arbres. On les arrache pour fouiller la terre, on les coupe
-pour boiser les galeries, on les creuse pour fabriquer les canaux où
-l’or lourd s’accroche et brille, on les brûle pour faire de la place,
-pour le plaisir, pour rien: car l’animal qui gaspille et qui gâte le
-plus, ce n’est pas le singe, c’est l’homme.
-
-Barnavaux, dans un langage où la condescendance se mêlait à quelque
-familiarité, daigna répéter aux Sénégalais les instructions du capitaine
-Limal. Il s’agissait de «laisser causer» les Sakalaves et de les
-retenir. Le capitaine arriverait par le nord, à l’autre bout du vallon,
-avant la fin du jour. Alors on pourrait s’amuser, pas avant. Les
-Sénégalais, grands enfants soumis et féroces, comprirent très bien,
-parce que le ton était ferme et les paroles puériles. Barnavaux se
-retourna sur le dos et bâilla.
-
---Je voudrais bien savoir, dit-il en s’adressant à moi, pourquoi ces
-Sakalaves se défendent si bien. Ils ne travaillent pas la terre, ils
-laissent leurs bœufs courir la brousse, mangent des racines les trois
-quarts du temps et appuient leurs fusils sur la cuisse, au lieu
-d’épauler, ce qui est contraire à la théorie. Mais ils se font tuer et
-vous tuent très proprement. Des gens qui ne font rien de leur pays et ne
-veulent pas qu’on y aille, c’est incohérent. En Émyrne, au contraire,
-les habitants savent lire, écrire et compter comme des bourgeois de
-France. Ils ont des champs, du bétail à l’engrais, des moissons, des
-églises, des gouverneurs, des pasteurs protestants, des curés
-catholiques, tous les plaisirs de la civilisation, et ils se sauvent
-pour une ombre. Je crois que c’est parce qu’ils ont trop d’imagination.
-
-Je me mis à rire, et il continua:
-
---Oui, c’est parce qu’ils ont trop d’imagination! Regardez les
-Sénégalais. Ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, qui est
-camus: aussi font-ils de très bons soldats. Mais ces gens d’Émyrne, ils
-prévoient, ils calculent et ils exagèrent, juste comme s’ils lisaient
-les journaux. Alors on leur fait prendre un épouvantail à moineaux pour
-une armée. Quand je me suis couvert de gloire, à Ambatoumalaze...
-
-Et ce que Barnavaux me conta ce jour-là, sur le sommet d’un plateau
-calcaire, tandis que le chef sakhalave hurlait dans la vallée, que le
-soleil baissait tout doucement sur notre gauche, et que, dans
-l’énervement de l’attente, nous lancions parfois, au hasard, un feu de
-salve sur les lataniers dédaigneux, ce qu’il me conta, je vais le dire.
-
- * * * * *
-
-«... A l’époque dont je vous parle, mon camarade Razowski et moi nous
-gardions seuls le poste de Vouhilène. Car c’était ainsi que le général
-tenait le pays: des blockhaus assez éloignés les uns des autres, et,
-dans chaque village, un homme ou deux, de sorte que l’uniforme, étant
-partout, faisait régner une crainte universelle et salutaire. Mais vous
-savez s’il y a des villages en Émyrne! Tout notre régiment de marsouins
-finit par être dispersé, homme par homme, à trente lieues à la ronde.
-Andral, notre colonel, n’était pas content. Il allait voir le général et
-lui disait:
-
-»--Je voudrais bien savoir ce qui me reste à commander: Une escouade!
-Qu’on me remette caporal tout de suite, ce sera plus vite fait.
-
-»Et le général répondait:
-
-»--De quoi vous plaignez-vous? J’ai partagé le pays entre vos hommes,
-ils ont tous des gouvernements. Est-ce que ce n’est pas ainsi qu’on a
-créé la noblesse, dans la nuit des temps? Vos marsouins ont eu de
-l’avancement. Ils sont devenus ducs, marquis ou barons.
-
-»A ce compte, j’étais baron de Vouhilène, et le colonel Andral n’était
-rien, ce qui prouve que le général exagérait. Mais il y avait un peu de
-vérité tout de même. Ah! ce temps, ce temps où moi, Barnavaux, avec ma
-solde de fusilier de deuxième classe, j’étais pourtant un seigneur; où,
-quand je jetais les yeux autour de moi sur les hommes, les maisons, les
-terres, les eaux, je pouvais me dire: «C’est moi qui commande»; où il
-n’y avait entre moi et le président de la République que deux personnes,
-le général et le ministre: ce temps-là, voyez-vous, je le regretterai
-toute ma vie. Voilà ce que c’est que d’avoir bu à la coupe du pouvoir.
-
- * * * * *
-
-»Comme tous les anciens villages d’Émyrne, Vouhilène était campé au
-sommet d’une bosse de terre rouge, et les habitants, à une époque que
-j’ignore, l’avaient fortifié en creusant tout autour un fossé, autrefois
-profond, maintenant à moitié comblé. On ne pouvait entrer que par deux
-portes faites, à la mode indigène, de longs blocs de granit qui
-servaient de piliers, et d’une énorme pierre ronde, qu’on roulait entre
-ces piliers. Chaque soir, on calait cette belle géante par derrière avec
-des cailloux: et c’était magnifiquement sauvage! Quand je suis arrivé,
-cette enceinte ne contenait plus guère que des tombeaux, de très vieux
-tombeaux, couverts de larges dalles et surmontés de petites chapelles en
-bois, dans lesquelles jadis on déposait des nourritures pour les ombres
-des morts. Ces maisons en miniature étaient à peu près les seules, et
-les ombres étaient bien tranquilles, car les habitants, peu à peu,
-avaient redescendu la colline, traversé une grande rizière, bâti un
-village assez riche qui s’appelait Ambatoumalaze. Et au delà de ces
-maisons bien assises, presque confortables, proprement couvertes en
-paille, c’était une vaste plaine, à demi inondée, coupée de digues,
-cultivée partout, verte à ravir les yeux, semée de tant de hameaux qu’on
-eût dit, en très grand, une prairie avec ses taupinières. Puis les
-bosses de terre rouge recommençaient, et derrière elles, au crépuscule,
-on voyait monter des fumées: car tout ce pays, avant l’arrivée des
-Français, était grouillant d’hommes.
-
-»La guerre et l’insurrection en avaient fait fuir beaucoup, qui vivaient
-de pillage ou qui mouraient de faim--qui mouraient, le plus souvent.
-C’étaient ces brutes affolées qu’on appelait des Fahavales. Le nombre de
-ces rebelles diminuait tous les jours, précisément parce qu’ils
-prenaient le parti de mourir ou de rentrer chez eux bien sagement. Mais,
-en rentrant, ils trouvaient leurs silos à riz vidés, leurs bœufs volés,
-et leurs champs n’ayant pas été semés cette année-là, ils étaient
-devenus terriblement misérables: d’autant plus que nous leur apportions
-toutes les beautés d’un gouvernement perfectionné, des impôts sur les
-terres, des impôts sur le bétail, des impôts sur les marchés, des
-contrats de travail obligatoires, des corvées pour faire des routes,
-tout ce qui permet d’écrire de beaux rapports, qui sont résumés dans les
-journaux de France. Il y avait des jours où je plaignais mes vassaux.
-
- * * * * *
-
-»Stewart, le pasteur protestant, qui possédait à Ambatoumalaze une école
-et une espèce de petite église, venait nous voir presque tous les jours
-et nous faisait ses doléances sur l’état du pays. Ce n’était pas un
-méchant homme. Depuis trente ans qu’il vivait à Madagascar, il était
-devenu plus Malgache qu’Anglais, et nourrissait en même temps pour ses
-ouailles, une incurable défiance et une indulgente sympathie. Il croyait
-savoir parler français--en quoi il se trompait scandaleusement--mais
-enfin, c’était un blanc, nous vivions à peu près d’accord. Mon camarade
-Razowski, que j’appelais par abréviation Razo, dévalisait peu à peu sa
-bibliothèque et passait des journées à lire la _Vie de Jésus_ de Renan
-et une autre chose d’un docteur allemand sur le même sujet. C’était un
-garçon qui avait passé des examens en France, et fait des discours dans
-les réunions publiques avant de devenir marsouin. Il disait qu’il était
-positiviste, libertaire, et anticlérical. Nous en avons comme ça
-quelques-uns dans l’infanterie de marine, qui est un corps d’élite. Mais
-c’est encore plus beau dans la légion étrangère, où l’on prétend qu’il y
-a un évêque.
-
-»Je ne sais pas si c’est l’eau de la rizière ou bien les bouquins, mais
-Razo tomba malade, très malade: de l’anémie tropicale. Vous savez
-comment on en meurt: d’une façon lâche et poétique. Une éternelle petite
-fièvre, qui élève à peine le pouls, des langueurs et puis des accès
-nerveux comme une jolie femme, l’impossibilité de manger, un grand
-dégoût de vivre. La fin arrive tout doucement, et on l’accepte sans
-ennui, pour mieux dormir.
-
-»J’encourageais Razo. Je lui disais:
-
-»Ne claque pas. Tu ne vas pas me laisser ma baronnie à moi tout seul!
-
-»Il souriait, se replongeait dans ses livres, rêvassait, ou bien disait
-des bêtises. Un lieutenant, qui vint pour inspecter le poste, vit bien
-qu’il était très pris et dit qu’il allait envoyer le major. Le major se
-fit attendre, et, à sa place, sœur Ludine, du dispensaire, tomba chez
-nous un beau matin et prit l’habitude de passer ainsi, tous les quatre
-ou cinq jours, pour réconforter mon malheureux camarade.
-
-»Le pasteur était très poli quand il la rencontrait. Elle donnait de
-bons conseils à Razo, lui parlait de sa mère, l’invitait à sauver son
-âme. Mais lui répondait toujours qu’il était anticlérical, positiviste,
-libre penseur, et qu’il voulait mourir comme un homme. Le pasteur
-arrivait là-dessus et prenait part à la discussion. De temps en temps,
-il était avec sœur Ludine contre Razo et de temps en temps il se mettait
-avec lui contre elle. A la fin, Razo, qui n’avait plus la force de
-crier, se retournait contre le mur et pleurait d’énervement.
-
-»Quelquefois, Narcisse, le maître d’école mulâtre, montait au poste avec
-le pasteur, et c’était une autre comédie. Vous vous rappelez le fameux
-arrêté sur l’enseignement obligatoire du français dans toutes les
-écoles. Les pasteurs anglais auraient appris le grec à leurs élèves
-plutôt que de s’en aller; ils s’étaient ingéniés pour obéir. Ils avaient
-demandé des livres en France, réquisitionné des répétiteurs, embauché
-jusqu’à des Sénégalais. Mais Stewart, lui, avait fait du zèle et recruté
-un mulâtre de la Réunion, en vertu de ce raisonnement bien simple que,
-cette île étant depuis des éternités une colonie française, les
-habitants en devaient parler notre belle langue. Narcisse lui-même était
-intimement convaincu de sa science, et nous amenait ses meilleurs élèves
-pour nous faire admirer leurs progrès.
-
-»--Eh bien! disait Razo, voyons l’exercice de lecture: «La Seine fait de
-nombreux circuits». Lis cela, toi, Rakoutou.
-
-»Rakoutou lisait:
-
-»La Seine fait de nombreux _cirikits_». Car vous savez que les Malgaches
-ne peuvent pas prononcer les _u_ et mettent des voyelles entre toutes
-les consonnes pour les faire glisser.
-
-»M. Stewart et Narcisse se fâchaient tout rouge.
-
-»--_Seurcouittes_, disait Stewart, _seurcouittes_! Il n’était pas
-difficile du tout, je pense!
-
-»--Ci’cuits, criait Narcisse. Toi y pouvé donc pas p’ononcé?
-
-»Alors les premiers sujets de l’école d’Ambatoumalaze, complètement
-ahuris, proféraient des sons qui n’avaient plus rien d’humain, et Razo
-empirait gravement son état en déclamant à perdre haleine contre une
-prétendue civilisation qui déracinait les indigènes, leur donnait tous
-les vices, leur désapprenait leur propre langue pour leur faire parler
-charabia, et fabriquait avec les libres enfants du tropique des
-caricatures dans le genre de Narcisse. Et Narcisse protestait qu’il
-était Français, électeur de la Réunion, et qu’il écrirait à Paris pour
-se plaindre des injures d’une vile soldatesque. Sœur Ludine, quand elle
-était là, faisait de la conciliation, rangeait les paquetages, engageait
-les boys à balayer le plancher, mettait un morceau de bœuf à bosse dans
-la marmite, et puis s’en retournait bravement dans son filanzane, comme
-elle était venue, c’est-à-dire sans escorte, disant qu’elle n’était
-qu’une vieille femme et n’avait rien à craindre, puisque tout le monde
-sur la route la connaissait honorablement. Ce qui était vrai.
-
-»Moi, j’_administrais_. C’est un beau métier, très compliqué. J’avais
-des registres avec les noms de tous mes vassaux. On avait même essayé de
-les photographier, afin d’être sûr de les reconnaître, mais il avait
-fallu y renoncer, à cause de leurs préjugés. Ils se sauvaient, croyant
-que l’appareil leur volait leur ombre, qu’ils confondent avec leur âme.
-Je recevais deux ou trois arrêtés par semaine, et des instructions, et
-des circulaires. J’avais des tas de petites formules, toutes
-différentes, que je devais remplir et envoyer à Tananarive. Enfin, je
-levais des hommes pour les corvées, et, comme les chefs de cercle
-étaient plus ou moins bien notés selon le nombre de kilomètres de route
-tracés dans l’année, on faisait une énorme consommation de prestataires.
-Un arrêté décidait qu’on pouvait demander aux indigènes cinquante jours
-de travail par an, à quatre sous la journée. Mais comme beaucoup avaient
-disparu, ceux qui restaient prenaient la place des manquants, faisant
-ainsi jusqu’à cent ou cent cinquante journées de neuf heures. Au bout de
-six mois, les grandes pluies d’hivernage ayant démoli les routes, qui
-n’étaient que des pistes en terre, tout était à recommencer, et on
-recommençait! Ce petit jeu était visiblement contraire à la santé de mes
-administrés. J’ai vu un jour partir quatre cents hommes, la bêche sur
-l’épaule. Il en est revenu deux cents! Le reste était mort. Ces Houves
-sont une mauvaise race. Ils se nourrissent de peu de chose et meurent de
-rien. La forêt les tue comme si tous les arbres en étaient empoisonnés.
-
-»Tant de misère m’inquiétait. Je me trouvais bien isolé au milieu d’une
-population qui, après tout, pouvait m’en vouloir, et, n’ayant rien fait
-de moi-même, à leurs yeux j’étais responsable.
-
-»Cependant le pays paraissait calme, et les gens étaient délicieusement
-polis. Même Rakoutoumangue, le tompou-ménakèle, c’est-à-dire l’ancien
-seigneur, le vrai baron, celui que j’avais dépossédé, vint me rendre
-visite. Pensez que c’était lui qui avant moi percevait la dîme des
-rizières, lui qui se faisait payer pour intervenir dans les procès, lui
-que tout le monde saluait quand il parcourait solennellement son
-domaine, précédé de ses secrétaires, suivi d’esclaves et de parasites,
-couché dans un filanzane à l’ancienne mode: une corbeille en joncs
-tressés que portaient douze esclaves.
-
-»En ma qualité d’usurpateur, je dissimulai la défiance et j’exagérai la
-majesté. Je me demandais ce que ce vieux singe venait faire.
-
-»Il me raconta des histoires qui n’avaient pas de sens sur sa femme, qui
-venait de divorcer selon la loi malgache, pour épouser un personnage
-sans importance, et réclamait le tiers des acquêts de la communauté;
-prétendant de plus que je ne sais quel champ faisait partie de son
-apport.
-
-»--Et les gens d’ici, ô seigneur, prêteront serment que ce champ était à
-mon père avant d’être à moi, et non pas à cette méprisable truie, mère
-de peu d’enfants.
-
-»Tout cela au fond ne me regardait pas. Une table, sur laquelle j’avais
-fait servir le rhum, nous séparait tous les deux, et, pendant qu’il
-parlait, je voyais danser au-dessus du tapis de coton dix petites choses
-blanchâtres, qui ressemblaient à des marionnettes. C’étaient ses ongles,
-qu’il avait laissé pousser, par orgueil, ainsi que faisaient les nobles
-andrianes des anciens jours. Ce seul petit fait m’occupa beaucoup plus
-que ses paroles. Cet homme n’était pas civilisé, n’était pas gagné,
-puisqu’il conservait ces façons d’être qui font rire les Français,
-puisqu’il ne cherchait pas à nous flatter en nous imitant. Et son
-filanzane, sa suite, la langue même dont il se servait, tout cela
-sentait le passé et l’indépendance! Plus je le regardais, plus je me
-sentais furieux et inquiet. Pourtant aucun de ses gestes ne trahit
-l’insolence ou la haine. Sa courtoisie fut noble et aisée. Il fit passer
-devant moi le bœuf qu’il avait amené en cadeau, exprima l’espoir que
-Razo, qui grelottait sur un lit de camp, se rétablirait bientôt, et
-partit cérémonieusement.
-
-«Maintenant il connaît les ressources de Vouhilène, pensai-je.
-Commandant de place Barnavaux, chef d’état-major, Barnavaux, colonel,
-capitaine, lieutenant, artillerie, cavalerie, infanterie: Barnavaux! Le
-reste de la garnison, à l’infirmerie du quartier, ne suis pas en force.»
-
-»Le pasteur Stewart sentait encore mieux que les choses se gâtaient. Les
-Malgaches de sa mission ne lui disaient rien, bien qu’il vécût avec eux
-depuis vingt ans, et fût aussi brave homme qu’un Anglais peut l’être,
-c’est-à-dire charitable et concentré, orgueilleux et timide. Mais il
-augurait mal de l’avenir, parce que les honnêtes gens d’Ambatoumalaze
-envoyaient leurs bœufs sur les plateaux et enterraient leur riz en
-cachette, la nuit, tandis que tous les mauvais sujets prenaient des airs
-étrangement réjouis.
-
-»Je lui conseillai de venir coucher tous les soirs au poste et de
-laisser ses paroissiens se débrouiller comme ils pourraient. Il refusa,
-disant que s’il donnait cette preuve de crainte, tout le monde croirait
-les blancs définitivement perdus.
-
-»Car c’est ainsi que les choses se passent en Émyrne. Les Houves sont
-impressionnables comme des femmes. Le général a donné aux notables de
-chaque village deux ou trois fusils et quelques zagaies, pour qu’ils
-puissent faire la police et se défendre eux-mêmes. Mais, si les blancs
-ont l’air d’avoir peur, je demande ce que les notables feront de ces
-armes, et je préfère qu’on ne me réponde pas! Quand ils se contentent de
-les cacher dans le fumier pour empêcher que les rebelles ne les
-prennent, il n’y a que demi-mal.
-
-»Un lundi, sœur Ludine arriva de Tananarive. Razo allait très mal. Il ne
-pouvait, plus se lever, sa peau devenait jaune et transparente comme du
-papier huilé. Il disait des choses tristes. Tout à coup, comme nous
-tachions de le consoler, nous entendîmes un coup de fusil--non pas
-l’éclat sec du Lebel, mais la grosse pétarade du snyder des insurgés.
-
-»Le premier coup de fusil, je ne l’ai jamais entendu sans un serrement
-de cœur, une sorte de maussaderie. Sait-on jamais ce qui va suivre? Une
-fois la lutte commencée, on ne réfléchit plus, les événements pressent,
-on pare les coups comme on renvoie un volant, on saute à droite, on
-saute à gauche, on se débrouille, le sang va très vite dans les veines.
-Après, souvent on n’en peut plus; avant, presque toujours, on a peur de
-ne pas pouvoir, et c’est un horrible sentiment. Sœur Ludine et moi, nous
-nous regardâmes en serrant les lèvres, et, sans rien dire, nous courûmes
-à la terrasse. Le soleil baissait déjà. La grande plaine verdoyait, les
-collines rouges gonflaient leur dos dans l’air lavé par l’averse
-quotidienne de midi. Çà et là, une place chauve dans la rizière montrait
-l’eau dormante, et la paillette d’un reflet dansait un instant. Mais
-deux grosses colonnes de fumée montaient à gauche au-dessus de Mangabé
-et d’Antsirika: les insurgés avaient passé là, tué, brûlé, détruit, et
-maintenant marchaient sur Ambatoumalaze, en deux groupes longs et
-confus, si loin encore, si insignifiants sur la face tranquille de la
-plaine, que je pensai à ces bandes de fourmis brunes qui traversent chez
-nous le sable des allées.
-
-»Seulement, c’étaient des fourmis furieuses. En quelques minutes, leur
-trottinement se rapprocha; les deux bandes se fondirent. Pleins de faim
-et de rancune, avec leurs sorciers en tête, qui hurlaient, avec leurs
-idoles rouges et grotesques qu’ils portaient sur un brancard, ils
-ressuscitaient la vieille sauvagerie, jetaient leurs anciens dieux
-eux-mêmes à l’assaut des écoles, des églises, de tout le christianisme,
-ce christianisme qui avait le premier envahi leur pays, avant les
-soldats, comme une espèce d’espion sournois.
-
-»--Et le pasteur, cria sœur Ludine, ce malheureux Stewart!
-
-»Nous l’aperçûmes sur le terre-plein de l’école, qui rassemblait ses
-élèves pour les mener au poste.
-
-»Il en eut à peine le temps. Les brutes déchaînées étaient déjà dans
-Ambatoumalaze, car il y en avait une avant-garde, que je n’avais pas
-aperçue d’abord, et qui s’était glissée dans les hautes tiges de riz.
-Ils apparaissaient maintenant, couverts de boue, ivres d’enthousiasme et
-de férocité. Un homme sortit d’une maison, joignit les mains, puis tomba
-la figure contre terre, dans une supplication désespérée. Ils lui firent
-sauter la cervelle à coups de bâton. Ce fut le premier meurtre.
-
-»Les élèves et les habitants du village refluèrent dans l’école. Elle
-était heureusement construite en briques cuites, couverte en tuiles, et
-ceinte d’un gros mur. Stewart possédait deux vieux fusils, et c’était
-tout. Il pouvait tenir une demi-heure, et après... Le frisson me prit.
-Brusquement je me rappelai la visite de Rakoutoumangue. Ce vieux sauvage
-connaissait les forces de la garnison. Il savait que nous n’étions _même
-pas deux_, puisque Razo était mourant. Cela me mit en rage, et je
-bouclai mon ceinturon d’un tour de main.
-
-»--Où vas-tu? me dit le pauvre Razo.
-
-»Je répondis, en remplissant la culasse du lebel:
-
-»--Je me forme en colonne! Est-ce que tu crois que je puis voir
-tranquillement piller mes terres et brûler les maisons de mes canailles
-de vassaux? Je suis baron de Vouhilène. Et puis, laisser griller comme
-un rat ce pauvre père Stewart, et même cet imbécile de Narcisse? Nous
-serions cernés et massacrés ensuite, tout le pays se soulèverait, et
-l’insurrection monterait jusqu’à Tananarive. Autant en finir tout de
-suite. C’est plus propre.
-
-»Razo se leva et voulut passer sa culotte. Mais la tête lui tourna, ses
-yeux chavirèrent, et il serait tombé si je ne l’avais soutenu.
-
-»Sœur Ludine ramassa la culotte et la mit sur une chaise. C’était une
-femme d’ordre.
-
-»Puis elle prit le fusil de Razo et me dit d’un air ferme:
-
-»--Je descends avec vous.
-
-»Et je compris: l’idée que ces pauvres petits enfants malgaches allaient
-être enfumés dans l’école lui fendait le cœur et lui bouleversait la
-cervelle. Mais je ne voyais pas sœur Ludine transformée en héroïque
-guerrier. C’était ridicule.
-
-»Ne déshonorez pas votre cornette, lui dis-je. Est-ce qu’on porte les
-armes avec ce costume-là? Ce qu’il nous faudrait, c’est le prestige de
-l’uniforme: le poste défendu par une femme! C’est la meilleure façon de
-nous montrer perdus!
-
-»--Vous croyez? Eh bien! ce ne sera pas long.
-
-»Elle défit le paquetage de Razo, y prit un pantalon, une tunique, et
-courut, sans ajouter un mot, dans la cuisine, qui était une petite
-hutte, à l’autre bout de la terrasse.
-
-»Trois minutes plus tard, elle revenait habillée en marsouin, oui, en
-marsouin, avec un casque en moelle de sureau, un pantalon à passepoil
-jaune, qui lui tombait sur les talons, et une tunique qui faisait de
-bien drôles de plis, mais sans paraître embarrassée le moins du monde,
-tant elle avait la tête dans les nues. Et son petit corps de vieille
-bonne femme l’eût fait ressembler à un enfant de troupe, sans la figure,
-qui était vieille, ridée, ratatinée--mais toute luisante d’enthousiasme.
-Razo était suffoqué, et moi, je ne songeais pas à rire, ni à protester,
-j’avais les larmes aux yeux.
-
-»Je lui disais:
-
-»--Sœur Ludine, vous êtes folle; sœur Ludine, je vous aime bien; sœur
-Ludine, nom de Dieu! allons leur casser la figure.
-
-»Et c’est vrai qu’à ce moment-là j’aurais démoli une armée de cent mille
-hommes à moi seul. Tout me paraissait joyeux, touchant, facile et
-sublime. Ce n’était pas de l’air que j’avais dans la poitrine, mais une
-espèce de flamme claire qui m’égayait le sang. J’étais fou, j’étais
-heureux, j’étais transporté; j’avais besoin d’éclater en cris, en
-chansons, en grosses bêtises et en actions extraordinairement
-courageuses, faites pour me soulager, faites _pour rire_. Je vous dis
-cela comme je l’ai senti.
-
-»Les choses pressaient. Cinq ou six maisons d’Ambatoumalaze flambaient
-déjà. Trois ou quatre hommes, assommés ou tués à bout portant, tachaient
-le sol rouge. Les insurgés tiraient leurs munitions pour rien, ou pour
-montrer qu’ils étaient beaucoup. Les hurlements, de loin, faisaient
-comme une litanie dans une église. Ils montaient, grandissaient, puis
-s’affaiblissaient, puis repartaient. La porte de l’école avait été
-fermée. Stewart, par une meurtrière faisait feu tout seul, et ce bruit
-unique, maigre et comme tremblant de la défense, me glaçait l’âme. Il
-était maintenant cinq heures. Le soleil, très bas, avait de grands
-rayons obliques tombant sur la rizière qui séparait le poste du village.
-Une rizière, au fond, c’est comme un fleuve où il y a de la boue au lieu
-d’eau, et des herbes vertes par-dessus la boue. On ne peut la franchir
-que sur les digues qui la traversent.
-
-»Je dis à sœur Ludine:
-
-»--Il faut produire un effet grandiose et imprévu. Vous êtes le second
-corps d’armée. Descendez derrière le poste, tournez à droite, et passez
-la rizière sur la troisième digue que vous voyez là-bas. N’affaiblissez
-pas votre formation en vous attardant sur la route. Vous pourriez perdre
-des traînards! Une fois que vous serez sur la digue, l’ennemi vous
-verra: alors tirez. Par tous les saints du paradis, ne vous inquiétez
-pas de viser, mais tirez toutes les cartouches du magasin, rechargez et
-recommencez. Il s’agit de faire beaucoup de bruit, voilà tout.
-
-»La sœur se mit à rire comme un brave homme.
-
-»--Je ne suis pas ici pour autre chose, dit-elle. Mais comment est-ce
-qu’on remplit ça?
-
-»Elle montrait son lebel avec l’air d’un nègre à qui on a donné un bon
-de poste et qui ne sait pas la manière de s’en servir.
-
-»--Ah! c’est vrai, répondis-je.
-
-»Et je lui montrai le mécanisme du cher petit outil. Elle comprit
-presque tout de suite:
-
-»--Comme ça, et puis comme ça, et puis comme ça? C’est bon. Au revoir.
-
-»Et elle s’en allait, quand je la rappelai en criant:
-
-»--J’ai oublié de vous donner le point de direction.
-
-»--Sainte Vierge, répondit-elle, c’est l’école! Vous n’avez pas besoin
-de le dire.
-
-»Et elle partit pour de bon, en ordre de bataille à elle toute seule.
-
-»Si je l’avais envoyée de ce côté, c’est que les gros murs en terre de
-quelques jardins la protégeaient pendant la première partie de la route,
-et aussi que la rizière, à la troisième digue, était moins large. Et
-vous comprenez bien que la traversée de la rizière était le passage
-dangereux, puisqu’il fallait avancer sur un petit mur où il était
-impossible de se dissimuler. J’attendais, pour l’appuyer, qu’elle se
-lançât dans cette traversée. Ce ne fut pas long. Elle avait couru comme
-une jeunesse et commença un feu roulant, hors de portée d’ailleurs. Mais
-ça ne faisait rien, la distance ne l’inquiétait pas, puisqu’à dix mètres
-elle n’aurait pas mis dans un porche de cathédrale.
-
-»Je n’ai jamais vu travailler plus consciencieusement. Elle allait,
-tirait toutes les balles du magasin, faisait quelques pas, s’arrêtait
-pour recharger, repartait de plus belle avec la célérité d’un chasseur à
-pied, et du reste faisait tout comme moi, puisque de mon côté j’avançais
-sur ma digue comme un véritable Bonaparte au pont d’Arcole.
-
-»Du poste de Vouhilène au village, il y a bien dix-huit cents mètres;
-mais nous avions ouvert le feu quand même. L’effet de cette intervention
-fut visible. Les brutes qui attaquaient l’école se retournèrent d’un air
-étonné. Ils croyaient évidemment tous--je suis sûr qu’on les avait
-prévenus--qu’il n’y avait qu’un Français valide à Vouhilène, et qu’il ne
-serait pas assez fou pour sortir. Mon insolence les impressionnait, et
-la démonstration parallèle de sœur Ludine n’était pas dans le programme.
-Ces insurgés d’Émyrne, vous le savez, étaient des malheureux qui
-mouraient de faim. Leurs sorciers les avaient poussés en avant, et les
-corvées, exaspérant la population tranquille, leur avaient donné des
-recrues; mais ce qui les avait rendus si hardis, c’était l’assurance que
-dans le village même personne ne résisterait, ni les gardes du poste, ni
-les habitants eux-mêmes. Or, voilà que ma garnison faisait une sortie.
-Devinez ce qui arriva?
-
---Parbleu, dis-je, les vertueux notables d’Ambatoumalaze, en vous voyant
-venir, ont retrouvé tout à coup les fusils du gouvernement, et s’en sont
-servis pour défendre les nouvelles institutions de Madagascar, au lieu
-d’en user pour les combattre; de quoi ils avaient eu la tentation
-violente.
-
---Vous connaissez le pays! C’est exactement ainsi que les choses se sont
-passées. Les quelques bourgeois à la peau jaune auxquels nous avions
-donné des armes ressentirent à notre approche des remords utiles et de
-saines inquiétudes. Ils se virent tout de suite passant en jugement. Ils
-frissonnèrent à la pensée de leurs biens confisqués, de leurs bœufs
-versés à l’ordinaire de l’infanterie de marine, et ils vinrent à notre
-secours, oui, ils vinrent à notre secours, ils sortirent de chez eux
-entourés de leurs fils ou de leurs clients qui étaient armés de zagaies!
-Sœur Ludine et moi n’étions pas à moitié chemin que déjà les insurgés
-recevaient des balles dans le dos.
-
---De sorte que, interrompis-je, vous vous êtes vus trois mille en
-arrivant au port?
-
---Vous exagérez, répliqua naïvement Barnavaux. Les notables étaient
-trois, plus une douzaine de porteurs de zagaies. Du reste, avec une sage
-prudence, ils reculaient au lieu d’avancer, car ils ne tenaient pas du
-tout à se battre, mais à manifester la pureté de leurs sentiments; aussi
-marchèrent-ils au-devant de nous, ce qui les éloignait du danger. Mais
-ce fut cependant un beau spectacle que celui qu’offrirent les colonnes
-Ludine et Barnavaux opérant leur jonction à la sortie de la rizière, et
-reçues par ces honnêtes alliés avec des protestations éloquentes de
-dévouement sans borne. J’admirai, sans m’en étonner, leur empressement à
-faire connaître leur identité.
-
-»--C’est moi, Ratsimamangue, tu me reconnais, héroïque chef de
-Vouhilène, respectable seigneur? C’est moi, Rainimarou; n’oublie pas de
-dire au général comme je suis courageux!
-
-»Je serrai rapidement la main de ces braves gens. Et après tout, c’est
-vrai qu’ils ne manquaient pas d’un certain courage, puisque les insurgés
-étaient bien une centaine autour de l’école et nous tiraient dessus
-d’assez près. Je fis exécuter une décharge générale, puis abritai
-provisoirement ma troupe derrière un mur à moitié démoli, afin de
-reprendre haleine.
-
-»Ce qui se passa ensuite est assez confus. Après un crépuscule de vingt
-minutes à peine la nuit était tombée, une nuit noire, et les incendies
-allumés éclairaient comme peuvent le faire ces grands feux de paillotte,
-c’est-à-dire très fort et très mal. Ils servaient surtout à dramatiser
-la situation. Il semble que les assaillants de l’école soient presque
-tous revenus sur nous, ce qui donna du répit au père Stewart. Notre
-situation était bonne, et ils hésitaient à nous attaquer franchement.
-J’en abattis quelques-uns. Cependant j’étais inquiet. Ils étaient trop,
-beaucoup trop, et si je recevais un mauvais coup, la partie était perdue
-pour tout le monde. Ce souci m’ôtait un peu mes moyens; mon espoir avait
-toujours été que les notables des autres villages se mobiliseraient au
-bruit de mon attaque, et je trépignais en ne voyant rien venir.
-
-»Tout à coup, il se passa une chose extraordinaire. Du haut du poste de
-Vouhilène, le canon se mit à tonner.
-
-»Or, jamais, jamais il n’y avait eu de canon à Vouhilène! Et cependant
-on apercevait une forte lueur rouge, on entendait une détonation sourde
-et étouffée qui ne pouvait être confondue avec celle du fusil Lebel:
-quelque chose de grave, de sérieux, d’impressionnant. Mais d’obus, il
-n’en tombait nulle part. Le résultat de cette canonnade demeurait
-invisible. Je n’en revenais pas. Ce fut sœur Ludine qui comprit la
-première.
-
-»--Ah! Razo, cria-t-elle, le bon Razo! Il allume les bombes du 14
-Juillet!
-
-»Et c’était ça! Le pauvre camarade, à moitié mort, avait pris les bombes
-du feu d’artifice, et il tirait tous ces gros pétards, l’un après
-l’autre. Comme le pasteur avait tenu à contribuer à l’inévitable
-solennité patriotique, nous avions pas mal de ces pièces. C’est ainsi
-que l’élément anticlérical, représenté par Razo, eut son rôle dans la
-célèbre journée d’Ambatoumalaze, et prit part à la victoire.
-
-»Car c’était la victoire! Le poste de Vouhilène, entouré de flammes et
-de tonnerres, parut contenir une garnison invincible et des ressources
-militaires inépuisables. Et, naturellement, tous les villages
-environnants se levèrent enfin, marchèrent contre les pillards. Les
-notables armés sentirent partout s’éveiller leur vaillance. Il
-en vint d’Antsirika, il en vint de Talatakély, il en vint
-d’Ampasimbé-la-Sablonneuse; en vingt-cinq minutes tout le pays se
-couvrit de défenseurs inébranlables du gouvernement légitime de la
-République française. Et parmi eux, intrépide et superbe, je vis arriver
-cette vieille canaille de Rakoutoumangue lui-même, avec une troupe
-presque bien armée; les choses ayant tourné contre son attente, il
-tournait avec elles, et chargeait ses anciens amis. Comme il faisait
-bien les choses, il marchait drapeau français en tête, un drapeau
-français ramassé je ne sais où, pillé peut-être dans la maison d’un
-blanc; et cela, c’est plus drôle que tout le reste!
-
-»Mais, après tout, qu’importe? Et même, obliger un ennemi à se battre
-pour vous, n’est-ce pas beaucoup plus fort que de le tuer? et s’arranger
-pour qu’un traître trahisse en sens inverse de ses intentions, n’est-ce
-pas un tour assez beau pour être mis au théâtre? Ce fut avec une sorte
-d’ivresse froide, une entière assurance, que tout de suite je lançai
-l’attaque, et on la mena d’une façon gaillarde. Rakoutoumangue faillit y
-rendre sa belle âme, son fusil Snyder ayant éclaté; le second bénitany,
-c’est-à-dire un grand seigneur du pays, reçut une égratignure à l’aine.
-Un autre Houve fut entre-tué par un de ses camarades, ce qui ne
-l’empêche pas d’avoir été porté comme tué à l’ennemi; donc ça compte
-tout de même, et c’est ainsi qu’on fait les bulletins de bataille. Tous
-ces guerriers, remplis d’une tardive ardeur, faisaient «hou! hou!» et
-tiraient sur les lambas des adversaires, qui fuyaient comme ils
-pouvaient et se faisaient ramener au demi-cercle, car, à présent,
-c’était leur tour d’être cernés. Les plus braves de ces Fahavales
-faisaient aussi «hou! hou!» et soufflaient dans des conques pour faire
-croire qu’ils se défendraient jusqu’à la mort. Mais, quand ils voyaient
-que c’était extrêmement sérieux, ils cherchaient à s’en aller, avec une
-docilité toute malgache. Ils n’en avaient pas le temps, ni le moyen.
-Alors ce fut le grand massacre final, les pauvres diables qu’on
-repêchait au fond d’un trou, qu’on rattrapait dans une rizière, qu’on
-fusillait sur place. Un vieux, couvert de grisgris, me léchait les
-souliers, j’aurais voulu le sauver; mes alliés l’ont empoigné, collé au
-bord d’un fossé, lui ont fait sauter la cervelle, et je n’ai plus vu que
-deux jambes qui sortaient de l’herbe, avec des taches blanches sur la
-peau noire, comme si la mort avait donné à ce sauvage une subite maladie
-de peau. La guerre, quoi, la guerre! Et ça n’est pas propre. Sœur Ludine
-tremblait d’horreur.
-
- * * * * *
-
-»Quelques-uns des vaincus, voyant qu’ils ne pouvaient pas fuir, prirent
-une résolution désespérée. Sans doute réfléchissant que, puisque Stewart
-et ses élèves y avaient tenu contre eux, la place était bonne, ils
-essayèrent une dernière fois d’entrer dans l’école, foncèrent jusqu’à la
-porte du bâtiment principal, l’abattirent avec une grosse poutre. Nous
-entrions dans la cour, juste au même moment, et je vis le pasteur
-Stewart, ce saint homme, ivre de fureur, qui passait la tête par une
-fenêtre du premier étage. Et il cria:
-
-»--Vous ne voulez pas vous en aller? Vous ne voulez pas vous en aller?
-Alors, que Dieu me pardonne mon péché!
-
-»Il avait fait arracher les dalles de granit du rez-de-chaussée, pour se
-défendre si l’assaut venait jusqu’aux murs. Il prit une de ces dalles,
-et la lança de toutes ses forces sur la tête du Malgache le plus proche.
-Je vis l’homme tomber comme un paquet de linge en travers de la porte,
-et ce fut fini. Tous les autres jetèrent leurs armes. Il se fit dans la
-cour de l’école un effroyable silence. Ces hommes, fous de rage tout à
-l’heure, attendaient maintenant la mort, soumis, tranquilles, avec une
-incompréhensible et dédaigneuse indifférence. Ils se jugeaient morts,
-ils étaient déjà morts en esprit. C’est ainsi que sont les Houves. Je
-n’ai jamais pu comprendre comment ils pouvaient être en temps ordinaire
-si lâches, puis subitement si furieux, puis tout à coup si résignés, non
-seulement au poteau d’exécution, mais aux plus affreux supplices. Mes
-gens en tuèrent encore quelques-uns, désarmés. J’eus beaucoup de peine à
-leur faire épargner les autres.
-
-»Quand j’eus fait mon devoir, je regardai la fenêtre, au-dessus de la
-porte. Le vieux Stewart était toujours là, complètement immobile, avec
-une des physionomies les plus stupides et les plus affreuses qu’il m’ait
-été donné de voir dans ma vie: la figure figée, raidie, les yeux hors de
-la tête. La secousse avait été forte, et le pauvre homme, si vaillant
-durant l’action, avait à cette heure les nerfs en bouillie.
-
-»Je lui criai:
-
-»--Eh bien! monsieur Stewart, qu’est-ce que vous attendez pour ouvrir?
-
-»Il eut le geste d’un homme qui se réveille, descendit, fit enlever les
-pavés qui barricadaient la porte, tira les barres et poussa les vantaux.
-
-»La première chose qu’il aperçut, juste en face de lui, fut l’homme
-qu’il avait assommé quelques minutes auparavant. Le cadavre était couché
-par terre, dans une posture douloureuse et tordue, et le gros bloc de
-granit, tout sanglant à l’un des angles, pesait encore sur son cou.
-
-»Et voilà que le vieux Stewart, grelottant des pieds à la tête, se jeta
-à genoux en criant:
-
-»--J’ai tué un homme, j’ai tué un homme! Ne me regardez pas, j’ai tué un
-homme!
-
-»Les larmes lui coulaient sur la figure, et il gémissait tout haut,
-désespéré, comme s’il eût commis le plus grand crime et la plus grande
-lâcheté. Et les élèves, les convertis protestants qu’il avait abrités,
-qu’il avait défendus et sauvés, arrêtèrent leurs cris de joie, leurs
-rires, leurs embrassades, et muets tout à coup, le regardèrent avec
-étonnement.
-
-»A ce moment, on entendit la voix de sœur Ludine qui disait:
-
-»--Eh bien! moi, je puis bien jurer que je n’ai tué personne.
-
-»Et c’était rigoureusement exact. Pour la maladresse, elle n’en
-craignait pas. Si quelqu’un peut aujourd’hui se vanter de n’avoir jamais
-touché à un cheveu de son prochain, c’est sûrement cette vieille
-innocente de sainte: ce qui prouve l’importance de la force morale,
-comme disent les journaux. Car ni Razo avec ses pétards, ni sœur Ludine
-avec son lebel n’avaient fait autre chose que de jouer une grosse
-comédie; et cependant ils avaient gagné une grande bataille, sous les
-ordres de moi, Barnavaux, général. Mais ma nomination n’a jamais été à
-l’_Officiel_.
-
-»Stewart leva les yeux en entendant la voix de sœur Ludine, et le
-costume dans lequel il la vit acheva d’obscurcir ses pensées.
-
- * * * * *
-
-»Or, la cour était pleine de cadavres qu’on dépouillait, de blessés qui
-se plaignaient tout doucement, à la mode malgache, laquelle est
-résignée; et les femmes, commençant à revenir, faisaient une autre
-musique beaucoup plus insupportable, pleurant leurs défunts, leurs
-maisons et leur vaisselle avec les mêmes larmes et une éloquence qui
-perçait les oreilles. Enfin, il traînait dans l’air une vilaine
-odeur--une odeur de roussi et de boucherie, d’hommes vivants en sueur et
-d’hommes morts qui saignaient. Sœur Ludine devint toute pâle. Elle avait
-mal au cœur, une grosse envie de pleurer, et aussi je le vis bien, le
-désir d’une nouvelle besogne, sa vraie besogne, qui était d’organiser
-l’ambulance, de faire ce qu’elle faisait depuis trente ans par goût, par
-dévotion, par habitude et par amour. Et ce fut à cet instant que pour la
-première fois de la journée, elle se vit elle-même et eut conscience que
-son costume n’était peut-être pas très convenable pour une personne de
-sa sorte.
-
-»J’ignore ce qui se passa dans l’esprit de monsieur Stewart, mais il eut
-un sourire.
-
-»--C’est vous, sœur Ludine, dit-il, vous! Que Dieu nous juge et nous
-fasse grâce! Mais, tant que nous serons sur cette terre, je crois qu’il
-vaudra mieux ne jamais parler de ce que nous avons fait aujourd’hui.
-
- * * * * *
-
-»Vous voyez combien ces Anglais sont hypocrites! Et pourtant sœur
-Ludine, qui n’était pas anglaise, fut de son avis. Quand j’écrivis mon
-rapport, je racontai qu’elle s’était héroïquement conduite, et qu’elle
-avait délivré Ambatoumalaze, comme Jeanne d’Arc Orléans. Elle déchira
-mon papier et me déclara, exactement comme l’avait fait Stewart, qu’il
-ne fallait pas parler de ça. C’était une affaire entre elle et le bon
-Dieu, mais elle ne voulait pas être une pierre de scandale pour la
-communauté.
-
-»Et cela fit... cela fit que j’écrivis un autre rapport, un glorieux
-rapport, où je prouvai clair comme le jour que c’était moi seul qui
-avais repris Ambatoumalaze, pendant que Razo tirait des bombes, sur la
-terrasse du poste, comme un véritable artilleur, et que Rakoutoumangue
-était venu à la rescousse, avec des bandes de notables dont la fidélité
-était digne des plus grands éloges. Et il en résulta que cette canaille
-de Rakoutoumangue fut nommé gouverneur de première classe dans
-l’Amboudirane, avec douze cents francs d’appointements, ce qui lui
-permet d’en faire suer douze mille à ses administrés; que Narcisse reçut
-les palmes académiques, parce qu’il écrivit à Paris pour se déclarer
-l’auteur des hauts faits dont le vieux Stewart ne voulait pas prendre la
-choquante et antichrétienne responsabilité; et qu’enfin Razo et moi,
-nous fumes nommés caporaux. Mais le pauvre Razo mourut et je le fis
-enterrer dans le petit cimetière d’Ambatoumalaze, et je fus triste
-pendant huit jours, et je suis encore triste quand je pense à lui, et
-moi...»
-
- * * * * *
-
-Mais Barnavaux n’acheva pas sa phrase. Des coups de feu éclatèrent à une
-demi-lieue: le détachement Limal arrivait; les Sakalaves étaient pris
-comme des noisettes dans une pince. Ce sont là les minutes les plus
-passionnantes et les plus mélancoliques de la guerre sauvage. J’y ai
-toujours éprouvé un âpre plaisir mêlé à un sentiment désagréable,
-dois-je dire le mot, à un remords! Car il n’y a plus égalité de partie,
-l’ennemi barbare, vaincu par l’esprit, plus que par la force, se
-démoralise et se dissout. Et c’est pourtant le moment critique: si les
-mailles du filet allaient se rompre, si l’adversaire allait décamper et
-se moquer de vous? C’est le dernier coup à jouer; et pour gagner la
-mise, obtenir la soumission de tout un pays, il faut abattre, à ce jeu
-d’échec, des pions vivants alors presque sans défense, et qui ne se
-relèveront plus.
-
-Les coups de fusil devinrent plus nombreux dans le bois des lataniers.
-Un clairon retentit, évidemment embouché par un Sénégalais. Cette race a
-une façon de sonner qui fait grincer les dents et bondir le cœur. On y
-sent de l’intrépidité et de la barbarie, la joie féroce du meurtre, la
-volonté voluptueuse de mourir ou de tuer. Sûrement les Sénégalais de
-Limal avaient déjà senti le sang et il y avait des morts, voilà ce que
-disait le clairon. De notre côté, Oumar N’diaye regarda Barnavaux avec
-les yeux d’un chien de meute qui tire sur sa laisse pour qu’on le
-découple.
-
-Et nous entendîmes la voix furibonde du chef sakhalave, qui traitait de
-lâches et de mangeurs d’herbe ses hommes, nous-mêmes, notre race,
-insultait nos aïeux, nos mères et nos femmes. Ne pouvant plus tenir dans
-son fourré, il se décidait à marcher vers nous pour rompre le cercle et
-pouvoir, le lendemain, n’importe où, recommencer la lutte telle qu’il la
-comprenait, par embuscade ou combat singulier, avec de beaux cris et de
-grands gestes. J’apercevais nettement sa crinière de cheveux ébouriffés,
-liés par des chapelets de coquillages, et sa grosse mâchoire de brute
-farouche, projetée au-devant de son front comme une gueule.
-
---Chut! dit Barnavaux, je le tiens!
-
-Il épaula longuement et fit feu. Le Sakhalave s’abattit, la face contre
-la terre.
-
---En avant, maintenant, continua Barnavaux. Et ne tirons plus: on
-attraperait les camarades.
-
-Nous descendîmes la pente en courant comme des fous, baïonnette au
-canon. Mais pas un des Sakhalaves ne se rendit. Nous eûmes les morts et
-les blessés. Le reste passa entre les mailles du filet, avec des bonds
-de chats sauvages, puis une course si rapide, des mouvements si souples,
-qu’il me sembla que j’étais au spectacle, et que cette fuite élégante,
-héroïque, était réglée d’avance et comme indispensable.
-
---Nous avons le chef, dit Barnavaux, très fier. C’est l’essentiel.
-
- * * * * *
-
-Le cadavre gisait dans l’herbe. La balle tirée de très haut était entrée
-par le sommet de la tête et ressortie derrière le cou. Il y avait déjà
-des mouches sur le sang. Oumar N’diaye tira son coupe-coupe, et
-s’approcha sournoisement.
-
---Eh bien, Oumar, dit Barnavaux, rudement: tu veux _encore_ couper la
-tête à celui-là? Est-ce que ce sont les manières d’un soldat français?
-
-Oumar rentra son couteau, sans rien dire, et je lui donnai une
-cigarette. Le clairon du capitaine Limal chanta tout près, d’un accent
-triomphal. Barnavaux s’était assis sur une pierre et fumait sa pipe.
-
---A propos, demandai-je, vous disiez tout à l’heure que vous aviez été
-nommé caporal. Où sont vos galons?
-
---L’air des grandes villes m’est malsain, répondit-il en soufflant, pour
-me mieux voir, sur le nuage qui l’entourait. Trois mois après l’affaire
-d’Ambatoumalaze, étant rentré à Tananarive, j’ai été cassé pour
-indignité. Mais ça, c’est une autre histoire...
-
-
-
-
-RUY BLAS
-
-
---Que c’est loin! Ah! bon Dieu de bon Dieu, que c’est loin!
-
---Et puis après? répondit Barnavaux. Quand tu répéterais cent fois la
-même chose, crois-tu qu’il fera moins chaud? Müller, mon vieux, tu files
-un mauvais coton: ça ne vaut rien pour la santé, dans ces pays-ci, de se
-faire des idées... Et tu vas casser ton chalit, tu vas casser ton
-chalit! Quand on a un grand corps de malheur comme le tien, qui va sur
-les deux cents livres, on ne fait pas de la gymnastique sur les chalits.
-Avaries au mobilier du bataillon, destruction d’effets de campement en
-présence de l’ennemi: mort avec dégradation militaire. Tiens-toi
-tranquille, idiot!
-
-Le chalit, fabriqué sur place avec les voliges d’une caisse d’emballage,
-et un cadre en palissandre brut coupé au bois voisin, craqua sous le
-poids de Müller qui envoya, sans répondre, son pied nu contre le mur de
-la case. Et comme ce mur n’était qu’un mince lattis de feuilles de
-bananiers, tressé sur des baguettes, ainsi que c’est la coutume à
-Madagascar, en pays betsimisarake, le pied passa au travers, et
-s’écorcha contre une dizaine de petits éclats de bois, qui le retinrent
-comme des griffes.
-
-Le soldat se mit à jurer. La porte de la case était ouverte et la lune,
-au dehors, brillait d’un insupportable éclat. La terre rendait le soleil
-bu pendant la journée, elle suait sa chaleur, une chaleur humide et
-chaude qui sentait l’herbe meurtrie, la pluie, la boue et la fièvre.
-Autour d’une place ronde, où quelques huttes alignaient leurs taches
-basses, trois poteaux de sacrifice dressaient bizarrement un appareil
-barbare: des crânes de bœufs surmontés de leurs cornes, comme si jadis
-on eût crucifié là des taureaux, dont la tête seule fût demeurée clouée
-après l’effondrement du squelette. Ces cornes projetaient sur le sol des
-ombres assez troublantes, et la lueur lunaire, sèche, fausse, d’un bleu
-électrique, donnait aux choses, dans la nuit, un air méchant et
-prodigieux.
-
-Ainsi l’astre régnait. Il régnait sur cette terre rouge et brûlante,
-seul, absolu, envahissant, douloureux à voir avec son étrange figure
-d’homme, sa bouche hilare, ses yeux de Chinois perfide. Ah! on avait
-envie de pleurer, sous le regard de ces yeux célestes. Ils remplissaient
-le ciel et la terre de découragement, d’écœurement, d’ennui sans cause,
-de honteuse peur, de rancune contre tout. Les petits enfants malgaches
-eux-mêmes dans le village, s’appelaient comme pour une cérémonie.
-
---Koutou! Koutoukély! Regarde, il fait lune-jour!
-
-Et ils chantaient à la lune: «O grand’mère, grand’mère, nous sommes
-tristes, tristes, tristes. Si tristes, si tristes sont tes petits
-enfants! Tes petits enfants vont mourir!» C’est un chant qui a des
-siècles et des siècles. Il remonte au temps où ces sauvages avaient
-encore moins de mots qu’aujourd’hui pour exprimer leurs idées, et des
-sentiments encore plus épouvantés devant la nature infinie. Les petites
-voix claires ne se lassaient pas de chanter, les dernières notes
-tombaient en refrain, cristallines, monotones, mélancoliques, comme des
-gouttes d’eau dans un bassin de cuivre.
-
---Do, ré, do, do!
-
-Müller retira son pied et répéta:
-
---Que c’est loin! bon Dieu de bon Dieu! Nous ne reviendrons jamais,
-jamais!
-
-La petite Rasoa, couchée sur une natte aux pieds de Barnavaux, son
-seigneur et maître, s’étira comme une chatte et dit doucement:
-
---_Tésitra vé, Ianaho?_ Pourquoi es-tu en colère?
-
-Müller ne comprit pas, mais Barnavaux répondit:
-
---Il n’est pas en colère, petite Rasoa. Il pense au pays.
-
-Puis, brusquement, il dit à son camarade:
-
---Müller, tu nous rases. Tu vas réveiller le poste et te faire ramasser
-par l’adjudant. Le couvre-feu est sonné, fiche-nous la paix. Qu’est-ce
-que tu as bu, aujourd’hui?
-
---Du rhum, répliqua Müller, du rhum de traite. Moitié d’eau dedans. Pas
-de quoi faire mal à un enfant.
-
---Donne-lui un peu d’eau, Rasoa, dit Barnavaux, en malgache, sans
-daigner discuter. Il a la fièvre et il a bu du rhum.
-
-Rasoa se leva, prit la grande tige de bambou, longue de dix pieds, où se
-conserve l’eau dans ce pays--une espèce de tuyau fermé à l’une des
-extrémités--et en abaissa l’orifice prudemment, avec des précautions
-infinies, jusqu’à un quart de fer-blanc posé sur le plancher. Remplir
-une écuelle minuscule avec un bambou haut comme deux hommes, sans
-produire une inondation subite, est une opération très difficile. Pour
-la réussir, il faut avoir été pris tout petit, Rasoa savait. C’est
-pourquoi Barnavaux la laissa faire.
-
-Elle traversa la case, toute nue sous son lamba blanc. Quelques secondes
-à peine, quand elle franchit le carré d’argent tracé par le clair de
-lune qui entrait par la porte ouverte, on aperçut sa figure jeune et un
-peu molle, et les seins droits, mais déjà trop forts, qu’ont les filles
-betsimisarakes à l’âge où celles d’Europe jouent à la poupée.
-
---Bois, dit-elle à Müller.
-
-On entendit le bruit du métal qui se bosselait sur les cailloux de la
-place. Müller avait jeté le quart, sans boire. Puis il éclata en
-sanglots comme un gigantesque enfant.
-
---Tu es fou, ma parole d’honneur! cria Barnavaux.
-
-Et il frotta une allumette.
-
-Alors la figure de Müller apparut, ruisselante de sueur, horrible et
-convulsée comme celle d’un homme qui aurait la rage. Il s’était couché
-avec son caleçon et sa chemise, et cette chemise large ouverte montrait
-une poitrine d’homme du Nord, blanche de peau sous une fourrure de poils
-blonds, et bondissante. Il dit d’une voix honteuse:
-
---Je m’ennuie. Je m’ennuie à crever! Si ce pays était un homme, je le
-tuerais. Et ce n’est même pas un pays. Un pays, c’est un endroit où il y
-a des habitants, des villages, des champs, des labours, des choses qu’on
-connaît. Ici, il n’y a rien. Il n’y a pas de culture, il n’y a pas... il
-n’y a pas d’âme!
-
-Barnavaux répondit tranquillement:
-
---Personne ne te forçait à rengager. Tu avais fait ton temps dans la
-ligne, en France. Tu es rentré dans le civil, c’est sur ton livret. Et
-puis, tu as rengagé dans l’infanterie de marine. Et puis tu viens faire
-le bébé de deux mètres qui appelle maman. Je te méprise.
-
-Le bébé de deux mètres essaya de ricaner. C’est une habitude
-particulière à notre race, qui est très pudique et sentimentale, et ne
-veut pas l’avouer. Les larmes perlaient sous les cils de Müller, mais il
-ricanait. Je vous dit que c’est une habitude française! Il y a chez nous
-beaucoup de gens qui s’abîment le cœur à mentir de cette façon-là--même
-dans le peuple--et pourtant, même dans le peuple, tout le monde a le
-sentiment que c’est de mauvais goût. Mais personne ne peut s’en
-empêcher.
-
-Müller, après avoir ricané, murmura:
-
---Je ne pouvais pas rester en France, je ne pouvais pas... A cause d’une
-femme. Je me suis fait soldat comme il y a des gens du monde qui se font
-curés. Je voulais être ailleurs, je ne respirais pas, j’avais besoin
-d’être loin, très loin, de faire des choses très difficiles, de recevoir
-des ordres, de marcher beaucoup, de penser à moi, à ma vie à moi, et
-quand on risque sa peau, qu’on attaque ou qu’on se défend, on ne pense
-qu’à soi. Alors j’ai rengagé, voilà! Et maintenant, nous sommes dans ce
-poste, avec rien à faire, plus bêtes que des gendarmes, et tout me
-revient plus fort, le regret du pays, la couleur du ciel, l’odeur des
-labours en Saône-et-Loire, l’odeur des rues à Paris, et le souvenir, le
-souvenir! Tout se mêle, je ne vois pas dans ma tête. Ce n’est pas
-seulement elle que je regrette, c’est tout ça. Tout ça tient avec elle,
-comme des habits. Et un tas de choses encore; des ambitions pour ainsi
-dire; oui, des ambitions, quelque chose de grand et d’impossible, des
-espèces d’idées de luxe moral. Tu ne peux pas comprendre, toi,
-Barnavaux.
-
---Non, dit Barnavaux en réfléchissant.
-
- * * * * *
-
---Ma famille était alsacienne, continua Müller, mais elle était venue
-après la guerre à Digoin, travailler dans une faïencerie, pour ne pas
-être allemande. Moi, je suis né à Digoin... je suis de la classe 72. Le
-travail de l’usine ne m’a pas convenu. Je vois encore les grands moulins
-qui broyaient la terre pour en faire une sale boue jaune, qu’on pressait
-entre des toiles, et mes sœurs toutes jeunes, toutes blondes, les joues
-déjà couleur de plomb, d’avoir respiré le plomb du bain d’émail. Ah! ce
-travail de machine au milieu des machines, toujours le même, sans rien à
-penser, et l’abomination d’obéir à des camarades mal élevés, pas à des
-supérieurs!
-
-»J’allai me louer chez un jardinier. Je vivais presque seul, et j’aimais
-mieux ça. L’eau d’arrosage était prise au canal par un moulin à vent qui
-ressemblait à un très grand joujou. Les bourgeoises de la ville venaient
-le dimanche matin acheter des fleurs en pot, des fleurs coupées et des
-verdures. Beaucoup passaient chez nous avant d’aller au cimetière. Elles
-avaient un livre de messe à la main, des vêtements de deuil, un air
-convenable et réservé. Je les aimais pour leur politesse et leur
-douceur, et aussi parce qu’elles ressemblaient aux dames des romans que
-je lisais, l’hiver, quand le travail devient mou. Et pourtant, ce
-n’était que des bourgeoises!
-
-»Cette vie-là dura jusqu’au moment du tirage au sort. Au régiment, je
-devins ordonnance de mon colonel, le marquis Forbart d’Ecquevilly, qui
-donna sa démission juste comme je finissais mon temps. Alors, je
-l’accompagnai à Paris comme valet de chambre.
-
-»Je me rappellerai toujours combien j’ai été heureux. Ne ris pas,
-Barnavaux, ne ris pas, ou je te casse les reins! Je n’ai pas de
-jalousie, moi, contre les supérieurs. De les voir et de les servir je me
-trouve, au contraire, comme rapproché d’eux. Monsieur le marquis était
-un homme qui allait régulièrement à l’église, s’occupait de musique et
-d’économie politique. Pas militaire du tout. Madame la marquise était
-une femme majestueuse, qui avait des filles et des fils mariés. Il
-venait beaucoup de monde dans l’hôtel de la rue de Varennes. Monsieur le
-marquis avait une façon différente de parler selon qu’il s’adressait à
-madame la marquise, ou à ses enfants, ou à ses gendres, ou à moi; je me
-sentais très loin d’eux et pourtant avec eux, parce que je leur
-appartenais: et la valeur des gens d’après leurs titres, l’ancienneté de
-leur famille, leur façon de penser et leur place, j’arrivai assez vite à
-comprendre ces choses-là comme eux, qui se regardaient comme une espèce
-de résumé vivant de l’histoire de France.
-
-»Ils n’élevaient jamais la voix. Ils avaient l’air de respecter leur âme
-et le souffle de leur bouche comme ils respectaient leurs mains, leur
-visage et tout leur corps, par une idée de propreté. Les enfants ne
-discutaient pas les opinions du père; c’est une chose curieuse, quand
-j’y pense, comme cette famille si au-dessus des ouvriers et des
-bourgeois avait, en certaines choses, des façons d’être et de faire
-ressemblant à celles des vrais paysans.
-
---Et la femme? demanda Barnavaux en sifflant tout bas.
-
-Il laissait parler Müller pour le calmer, mais il s’ennuyait.
-
---Tu vas voir. Je t’ai dit que l’hôtel était rue de Varennes. Je crois
-qu’il avait été, dans les anciens temps, entouré d’un jardin ou d’une
-très grande cour. Mais les d’Ecquevilly n’étaient pas très riches, et
-plus tard on avait construit dans cette cour des maisons à appartements.
-La même porte cochère servait aux habitants de l’hôtel et aux locataires
-de ces appartements; l’entrée de l’hôtel était sous cette porte, à
-droite. Dans le fond de la cour, en face des fenêtres de monsieur le
-marquis, il y avait les bureaux du Comité de défense du Commerce
-français.
-
-»C’était une brave petite société qui faisait aussi peu de mal que de
-bien. Le secrétaire général, un monsieur décoré, venait deux ou trois
-fois par semaine chercher sa correspondance, et s’en allait au bout
-d’une heure ou deux. Il y avait aussi une bibliothèque, où entraient
-parfois quelques vieux messieurs qui n’étaient pas plus commerçants que
-moi; on imprimait aussi beaucoup de brochures. Tout le travail, au bout
-du compte, était fait par une dame qui répondait aux lettres avec une
-machine à écrire, mettait les adresses sur les brochures, recevait les
-cotisations, dressait les fiches de la bibliothèque et classait les
-papiers.
-
-»Et je la voyais très bien, à travers les fenêtres. Elle était toujours
-en deuil, ne marquait pas vingt-cinq ans. Ses cheveux pâles, légers
-comme la lumière, éclairaient son front. Pas un bijou, pas une bague, et
-des mains dont la vue seule était une caresse! Chaque matin elle
-arrivait à neuf heures sonnantes, et je descendais mon escalier pour la
-voir passer, l’air sage et calme, ni triste ni gai, comme une personne à
-qui tout est égal, et qui pense à son affaire.
-
-»Je lui disais:
-
-»--Bonjour, madame.
-
-»Et elle répondait:
-
-»--Bonjour.
-
-»Alors mon cœur devenait léger.
-
-»Je ne peux pas dire comment je finis par penser à elle autrement que
-pour le plaisir de la voir passer. Je ne la désirais pas, je ne l’ai
-jamais désirée en pure brute. Je n’aime pas à parler de ces choses-là,
-mais ce ne sont pas les femmes qui manquent, et je ne suis pas un niais!
-Ce qui m’a porté vers elle, c’est qu’elle avait l’air d’une dame, ses
-manières, sa réserve, et aussi son état; car c’est beau d’écrire! C’est
-parce que, je le comprends bien maintenant, elle me paraissait au-dessus
-de moi, mais non pas d’une façon infranchissable. Tous ces
-raisonnements, je ne me suis pas aperçu que je les faisais. Ils sont
-entrés en moi sans que j’en aie pu rien savoir, comme une maladie.
-
- * * * * *
-
-»Et puis, un jour, tout a éclaté. Il y avait un air très beau qu’on
-jouait quelquefois au salon pendant que je faisais mon service. Ça
-s’appelle la _Danse hongroise_, et je ne connais rien au monde de plus
-magnifique. Quand je l’entendais, il me semblait voir un grand escalier
-de marbre avec des balustrades éclatantes, et des seigneurs qui en
-montaient les marches à cheval, par défi, pour faire quelque chose de
-noble et d’extraordinaire. Les chevaux frappaient les degrés avec leurs
-pieds, en mesure, et pourtant d’une façon heurtée et dangereuse. Les
-seigneurs étaient vêtus comme ceux des portraits de l’hôtel; et leurs
-galons d’or, leurs bijoux, les grandes décorations diamantées de leurs
-poitrines dansaient et brillaient, tandis qu’ils se tenaient fermes en
-selle, les yeux luisants. Ils montaient, et un orchestre pour les
-encourager frappait sur des tambours, comme les nègres d’ici. J’ai
-regardé comment on fait: c’est la main gauche, sur le piano, qui imite
-les tambours.
-
-»Toutes les fois que j’entendais cet air-là, mon sang coulait plus vite,
-et mes idées devenaient fortes à me fatiguer. Un soir qu’on le jouait,
-je pensai qu’il fallait absolument me marier avec la dame. J’avais des
-économies, je ne resterais pas domestique avec elle, mais monsieur le
-marquis me nommerait garde particulier d’une terre, et elle pourrait
-donner des leçons, vivre comme une dame qu’elle était, puisque je serais
-devenu un presque-noble, une espèce de fonctionnaire. Je vis mon avenir
-comme sur un tableau, et le cœur me bondit. Pourtant, je gardai mon
-secret très longtemps encore. C’est une chose si jolie, un secret
-d’amour! C’est comme une chanson. On l’entend à travers tout.
-
-»Enfin, une fois, je vis le secrétaire de la Société qui traversait la
-cour et je pris mon parti. Il y avait longtemps que j’avais décidé de
-lui parler, à lui d’abord, puisqu’il était le patron de la dame.
-
-»Je l’abordai les yeux baissés, mais l’esprit ferme, et je lui dis:
-
-»--Monsieur le secrétaire, pouvez-vous me recevoir dans votre cabinet?
-Je voudrais avoir l’honneur de vous dire deux mots.
-
-»Il me regarda et comprit que c’était sérieux. Il ouvrit une porte
-vitrée qui donnait sur la cour et directement je me trouvai dans son
-cabinet. Alors il s’assit, en demandant, d’un air un peu étonné:
-
-»--Qu’est-ce qu’il y a pour votre service, mon garçon?
-
-»Et je lui répondis:
-
-»--Voilà. J’ai pensé à me marier. Depuis trois mois, j’y pense.
-
-»Il écarquilla les yeux et se mit à sourire. C’était un homme presque
-vieux, l’air bon et un peu timide. Une tête de bourgeois qui aime à
-faire du bien, mais qui ne sait pas ce que c’est, qui ne sait pas mener
-les hommes. Et pour faire du bien aux hommes, il faut les mener.
-
-»Il bégaya:
-
-»--Que puis-je faire?...
-
-»--C’est la dame qui tient les livres que je veux épouser, monsieur,
-continuai-je, car j’étais lancé. Il n’y en a pas deux comme elle pour
-faire le bonheur d’un homme. On ne s’est jamais dit que bonjour et
-bonsoir, mais je suis sûr qu’il n’y en a pas deux comme elle.
-
-»Et je voulus lui expliquer... Mais il cria--tu sais, Barnavaux,
-j’entends sa voix. Ah! c’est affreux, j’entends sa voix! Il pinçait les
-lèvres, il ouvrait les mains, il bredouillait, il ne songeait pas à
-déguiser, tant il était surpris. Il cria:
-
-»--Vous voulez... vous voulez épouser la princesse d’Udine!
-
-»Et je criais à mon tour, le sang glacé:
-
-»--Quoi, monsieur, quoi!
-
-»J’avais entendu parler de cette famille d’Udine chez monsieur le
-marquis: de la noblesse impériale, qui date du temps où les simples
-soldats devenaient princes, mais qui est maintenant aussi bonne, aussi
-haute que l’autre. Et j’avais entendu parler du prince d’Udine actuel,
-un fou méchant. Le secrétaire m’expliqua le reste. Le prince avait
-épousé une jolie institutrice sans fortune. Puis il l’avait quittée, et
-elle avait demandé sa séparation aux tribunaux. Depuis ce temps-là elle
-vivait toute seule, très fièrement, dans cette petite place que lui
-avaient trouvée des amis, ayant repris son nom de fille, ne gardant même
-pas son alliance au doigt, mais toujours princesse!
-
-»Et même, quand elle aurait été divorcée! Elle restait une grande dame.
-Je l’avais insultée. Je t’assure, Barnavaux, que je ne pensai pas à
-autre chose; je l’avais insultée! Je ne réfléchis pas une minute de
-plus, j’ouvris la porte de la bibliothèque où elle travaillait, je la
-vis près de la fenêtre, calme, à peine triste, avec son air honnête,
-fier, un peu têtu; oui, oui, un air de princesse, je le reconnaissais
-bien, maintenant, et je lui dis tout d’un trait, en me tenant bien
-droit, comme un domestique:
-
-»--Je demande bien pardon à madame la princesse...
-
-»Elle leva la tête et je compris ma sottise de lui avoir parlé,
-puisqu’elle ne pouvait rien savoir. Mais moi, il m’avait semblé que tout
-l’univers savait.
-
-»J’entendis que le secrétaire lui disait ma folie et son indiscrétion.
-Elle avait d’abord rougi jusqu’à la racine des cheveux. Ensuite elle
-éclata de rire. Ah! d’un rire méchant pour elle, méchant pour moi,
-méchant pour le monde, pour la vie, pour tout. Un rire où il y avait son
-dégoût pour ma personne, sa colère désespérée en comprenant que dans sa
-position il n’y avait plus que des gens comme moi pour la désirer
-honnêtement, pour vouloir en faire leur femme. Elle riait. Ah! malheur
-de moi! Tu ne crois pas, Barnavaux, qu’à ce moment-là, si je l’avais
-étranglée, si je lui avais donné un coup de pied dans le ventre, si je
-l’avais traînée par les cheveux, elle aurait été bien heureuse?
-
-»Je m’enfuis, je montai au sixième. Tout le jour et toute la nuit, je
-hurlai comme un sauvage. Les gens n’osaient pas approcher. Ils ne
-pouvaient pas dormir, mais ils ne disaient rien. Ils avaient peur.
-Depuis que mon grand bonheur était impossible, je le voyais mieux. Il
-vivait. Mes mains en tâtaient les formes; mes larmes coulaient avec des
-délices que personne ne peut comprendre, des imaginations vicieuses et
-superbes, comme si les pieds nus de la princesse m’eussent passé sur le
-corps pour me faire mourir de douleur et de joie. Et je criais:
-«Faites-moi encore souffrir, madame, par pitié!» Cette nuit-là, j’ai été
-aussi fou qu’un homme peut l’être.
-
-»Je descendis le lendemain, la tête molle comme une éponge, étourdi,
-pour aller demander mon compte au marquis, en le suppliant de ne pas
-m’obliger à faire mes huit jours. Il consentit à tout, sans rien me
-dire, sans ricaner, sans avoir l’air de me plaindre. Il avait du cœur,
-ce vieux. Lui seul n’avait pas d’ironie dans la voix, en me parlant. Les
-autres, je les aurais tués.
-
-»Quand je revins, deux jours après, pour chercher mes affaires, il me
-dit d’un air pensif:
-
-»--Vous auriez pu rester: madame la princesse d’Udine, aussi, a voulu
-partir. Vous ne la reverrez plus.
-
-»J’avais causé sa misère, à elle! Elle avait quitté la maison pour mon
-insulte. Je lui avais enlevé son pain. Qu’est-ce qu’elle fait, où
-est-elle aujourd’hui? Il me semble que je vois des rues où elle marche,
-et l’ombre de son chapeau sur les pavés. Je m’étais engagé pour ne plus
-les voir ces rues et ces pavés. A quoi ça m’a-t-il servi? L’autre jour
-le vent a passé dans les bambous, tu sais, les grands bambous d’en bas;
-et les jeunes pousses vertes, en remuant, ont eu un reflet presque bleu.
-Ce n’est rien. Cependant j’ai pensé à un regard qu’elle avait eu, un
-jour. Ses yeux n’étaient jamais les mêmes. Son souvenir est mêlé au
-regret du pays, elle est confondue avec la France. Il me semble que, si
-j’arrivais à Marseille, je la verrais de loin venir à moi, sur une
-barque blanche, la tête sous des drapeaux. Elle aurait une robe rayée de
-vert et de jaune, comme les champs d’Europe.»
-
- * * * * *
-
-La voix de Müller était devenue tendre, étrangement calme, très basse.
-Son grand malheur lointain se mêlait d’un rêve magnifique, d’un orgueil
-infini et triste, où il y avait de la fatuité.
-
---Barnavaux, dit-il, tu n’as pas aimé une princesse, toi. Y en a-t-il,
-des marsouins, au 3e du corps, qui aient aimé des princesses, des
-princesses blanches?
-
---Veux-tu boire? répéta Barnavaux, patiemment. Bois un peu, mon vieux.
-Après, tu dormiras.
-
-Rasoa versa de l’eau pour la seconde fois.
-
-Müller prit le quart et but une longue gorgée.
-
-Il soupira:
-
---Tout ça, c’était impossible, impossible... et tout de même si
-j’étais... si j’étais seulement adjudant!
-
- * * * * *
-
---Ferme la porte, petite Rasoa, dit Barnavaux. Il est plus triste, quand
-il voit la lune.
-
-Rasoa tira le vantail. Alors la lumière n’entra plus que par les trous
-du treillis de bananiers. Aux murs de la pauvre hutte, elle fit
-scintiller des milliers de petits diamants bleus. Dans la plaine, très
-loin, un bœuf éveillé par on ne sait quelle crainte se mit à mugir. Et
-puis, il n’y eut plus que les diamants, les merveilleux petits diamants,
-les yeux pacifiés de la lune magique. Müller s’endormit.
-
-
-
-
-BARNAVAUX, HOMME D’ÉTAT
-
-
-La dernière fois que j’eus l’honneur de rencontrer Barnavaux, c’est à
-l’Exposition de 1900; que c’est loin, déjà!
-
-La petite cour sainte qui précédait le temple du Cambodge avait deux
-portes. Le public devait entrer par celle de gauche, et sortir par celle
-de droite. Et le public n’y manquait pas: il fait tout ce qu’on lui dit,
-et deux tirailleurs annamites étaient là pour le prévenir.
-
-Ils avaient de gros chignons noirs remontant sous le _salako_, des
-mollets maigres couverts de bas bleu sombre, la cheville fine, et le
-pied minuscule. Ils ne sont pas noirs, ils ne sont pas blancs, ils ne
-sont pas jaunes. Ils ont ce teint brouillé des gamins vicieux de nos
-ateliers parisiens, avec quelque chose de plus malin, de plus efféminé,
-de plus pervers encore--quelque chose d’ambigu, d’intelligent et
-d’affreux. Et ils étaient assis sur des chaises, négligemment, les
-jambes croisées. On eût dit des dames cyclistes.
-
-Barnavaux, qui mâchait une cigarette éteinte, gravit les degrés de la
-porte de _droite_. Il balançait les épaules, en vieux soldat, bien
-sanglé dans son uniforme de marsouin, astiqué de frais, et brillant
-comme un sou neuf. Mais il avait pris l’apéritif avant de déjeuner, une
-bouteille de vin blanc pendant son déjeuner, et deux verres de calvados
-après son déjeuner. Il était gai. Pas saoul, mais gai.
-
---A gauche, dit le tirailleur annamite en grasseyant, à gauche!
-
-Il ne s’était même pas levé de sa chaise. Barnavaux le considéra d’un
-air profondément étonné, avec un mépris subit, immense, issu d’une
-majesté simple et indiscutable. Une seconde il hésita. Puis, d’un coup,
-il enleva le tirailleur de sa chaise, en le prenant d’une main au
-collet, de l’autre main par le fond de son pantalon, s’assit sur la
-chaise à sa place, l’attira sur ses genoux; et d’un air câlin, galant,
-moqueur, lui posa sur les joues deux gros baisers.
-
-Le public était ivre de joie. Le tirailleur plissa les yeux, montra ses
-dents noircies de bétel. Sa face bilieuse éclata de haine. Mais il ne
-dit rien. Barnavaux se leva, dédaigneux, et traversa la cour, environné
-de l’estime universelle.
-
-Je lui frappai l’épaule. Il n’eut pas l’air surpris de me voir. Nous
-nous étions déjà rencontrés si souvent, sur la vaste terre! Rien de
-moins singulier que de se retrouver à Paris.
-
---Avez-vous vu cette brute, qui voulait m’empêcher d’entrer? me dit-il.
-Si c’était un Sénégalais ou un Haoussa! Mais cette espèce de femme
-manquée, cette petite crapule habillée en cantinière, me donner des
-ordres, à moi Barnavaux, en uniforme: ça fait pitié. Et tout fait pitié,
-ici. Les expositions, c’est la ruine du respect qu’on doit aux blancs.
-Tous ces sales sauvages ne devraient jamais quitter leur pays, ils ne
-devraient même pas savoir que nous en avons un qui ressemble aux leurs,
-un pays où il y a de la terre, des pierres, des arbres comme chez eux,
-et des esclaves blanches qu’ils peuvent se payer pour vingt sous,
-derrière les Invalides. Quand nous sommes là-bas, une poignée, et que
-nous les faisons obéir, que nous les forçons à obéir, ce n’est pas parce
-que nous avons des fusils perfectionnés ou des locomotives, c’est parce
-que nous sommes intelligents, que nous comprenons nos chefs, que nous
-sommes unis comme des baïonnettes dans un faisceau, que nous devinons
-toujours ce qu’ils feront, ces sauvages, et qu’ils ne nous devinent
-jamais. Nous sommes des espèces de mystères, des bons dieux vivants. Ils
-se figurent que nous sortons de la mer, où nous avons un pays miraculeux
-qui ne ressemble à rien. C’est ça qu’il faut pour le mater. Mais nous
-les faisons venir en France, nous leur montrons qu’il y a parmi nous des
-espèces d’esclaves, qui font les besognes que pour rien au monde un
-blanc ne voudrait faire chez eux. Malheur! C’est ça qu’on appelle les
-impressionner par notre civilisation! Leur prouver qu’il y a chez nous
-des pauvres, des manœuvres qui ont la peau blanche, et des femmes qui
-pourraient être nos femmes, et avoir des enfants qui pourraient les
-commander si on les envoyait là-bas: et que ces femmes on les paie moins
-cher que leurs _congaï_ ou leurs _moussos_. Vous croyez que c’est un
-moyen de les impressionner? Ils nous méprisent.
-
-»Moi _je sais_ comment il faut parler aux noirs, et ce qu’il faut en
-faire. Je le sais, je vous dis, et vous, qui écrivez, vous n’en savez
-rien. Il ne faut pas leur apprendre le français, parce que, quand ils le
-savent, on en fait des électeurs, et qu’ils restent nègres, quand ils
-sont électeurs. Il faut être juste avec eux, très juste. Mais quand ils
-ont fait ce qu’on leur défend, on peut les battre, les tuer, leur couper
-les mains, ils ne réclament pas. C’est nous qui réclamons pour eux, et
-nous ne disons rien quand on les force à travailler, ce qui leur est
-beaucoup plus désagréable. Il faudrait être logique! Il n’y a qu’une
-chose à faire pour nous, les blancs, en Afrique: c’est d’être
-convaincus, autant qu’eux, que nous leur sommes supérieurs.
-
-»Il y a un poste sur la rive droite du Sénégal, qui s’appelle Kaédi. J’y
-ai passé six mois. Ce n’est pas un riche pays. Les Maures du désert y
-viennent comme à un marché; on y a installé au bord de la rivière une
-colonie d’une centaine de captifs pris à Samory, et que nous avons
-affranchis. Ils vivent comme ils peuvent, en semant du mil dans la boue
-du Sénégal, au moment des basses eaux. Et ils ont des chèvres. Mais ce
-sont de très pauvres, très pauvres gens. Kaédi n’est pas un poste où
-l’on s’amuse, ni blancs ni noirs.
-
-»Le chef de ces anciens captifs avait chez lui une femme, qui servait sa
-femme légitime, et qui n’était pas laide. J’allais souvent la voir piler
-du millet, et je lui parlais en jargon malinké. Elle riait, mais elle me
-respectait parce que j’étais un chef. Elle ne croyait pas que c’était
-sérieux, et que je m’abaisserais jusqu’à elle. Je lui donnais de la
-verroterie et quelquefois le fond d’une boîte de conserves.
-
-»Le règlement du poste était sévère. On y vivait comme dans une garnison
-française; il fallait être rentré pour l’appel du soir, car les Maures
-sont de mauvais voisins. C’est pourquoi, contrairement à l’usage général
-dans les postes moins menacés, où tous les soldats se font une petite
-famille, nous n’avions pas de femmes. En dehors du village de captifs,
-toute la population Kaédi était musulmane, on n’en voyait que les
-hommes. Les captifs au contraire étaient fétichistes. Je pensai
-qu’Anyane, la servante que j’avais vue chez le chef, pouvait bien
-m’aider à passer une minute. Je lui portai un cadeau, et je lui dis:
-
-»--Anyane, je veux coucher avec toi.
-
-»Je sais avoir des manières quand je veux, mais ici ce n’était pas
-l’occasion.
-
-»Elle se redressa si vite que ses seins, qui étaient très droits et
-fermes, tremblèrent drôlement. Il n’y avait personne à cette heure-là,
-autour de nous. Nous étions aussi seuls qu’un homme et une femme peuvent
-l’être. Comme les arbres ne poussent pas autour de Kaédi, les yeux
-voyaient loin, loin, librement, jusqu’aux collines qui sont des collines
-de désert. Leur terre recuite est pareille à de la brique qui chauffe
-dans un four. La chaleur me brûlait les pieds, car j’étais en plein
-soleil, et le sable était comme de la braise. Je me rappelle très bien
-ça.
-
-»Anyane se mit à frissonner de tout son corps, ce qui était bon signe:
-une façon de faire des femmes qui ont envie. Je m’approchai, et lui mis
-une main sur le ventre, et l’autre sur la cuisse. Elle me repoussa en
-criant.
-
-»Et elle avait l’air triste, triste de tout son cœur. Après cette sorte
-de grand étonnement, elle reprit son pilon et se remit à taper sur le
-millet, sans répondre. Je lui dis:
-
-«--Anyane, qu’est-ce que tu as? Tu ne veux pas?
-
-»Je ne comprenais pas sa bêtise, et j’avais l’air très bête moi-même à
-côté d’elle. Ça me rendait furieux.
-
-»Savez-vous ce qu’elle avait? Vous ne pouvez pas savoir, on n’imagine
-pas ces choses-là--même vous, qui en avez vu un peu plus que tous les
-idiots qui roulent dans ces allées. Elle me montra son ventre.
-
-»--Si j’avais un enfant de toi, dit-elle, il serait esclave. Fils de
-blanc, et esclave: au chef, pas à toi. Esclave.
-
-»Eh bien, voilà. Vous ne comprenez pas encore? On avait délivré ces
-captifs de Samory, on les avait mis là, pour qu’ils fussent libres. Mais
-ils étaient venus avec leurs captifs à eux, et ils les avaient gardés,
-et ces captifs se regardaient toujours comme la propriété de ceux qui
-les avaient achetés, ou pris! Nous avions supprimé un seul propriétaire,
-Samory. Les autres étaient, et ne se figuraient pas qu’ils pussent être,
-autre chose que des esclaves. Il n’y avait pas, dans ce village de
-libérés que nous avions cru créer, quatre ou cinq hommes libres, Anyane
-restait esclave; et son enfant, le mien, aurait été esclave. Elle ne
-voulait pas ça, parce qu’elle ne croyait pas que je pusse le vouloir.
-Elle me respectait. C’est à ce moment-là que j’ai compris ce que c’est
-qu’un blanc, un vrai blanc, qui a un fusil et qui se bat, pour les
-nègres. C’est un roi. Anyane aurait eu par moi un fils noble qui
-n’aurait pu faire admettre son titre. Elle ne voulait pas de cette
-chose-là. Eh bien, si elle était venue à Paris, qu’est-ce qu’elle aurait
-pensé? Elle m’aurait remis à ma vraie place de rien du tout: Barnavaux
-soldat de deuxième classe, rien du tout, je vous dis, en France. Il y en
-a trop, ici, des Barnavaux comme moi. Non, il ne faut pas mener les
-nègres hors de chez eux, il ne faut pas nous montrer chez nous. C’est la
-mort du prestige.»
-
-Il ajouta:
-
---C’est des choses que ne comprennent pas les civils.
-
-
-
-
-LA PRÉCAUTION INUTILE
-
-
-Quand j’apprends une grande nouvelle, une vraie nouvelle, une nouvelle
-qui donne à penser, j’ai coutume d’aller voir tout de suite l’homme
-qu’elle intéresse particulièrement. Dès que je sus que le Parlement
-belge avait interdit à ses électeurs le breuvage nommé absinthe--de deux
-mots grecs signifiant, comme on l’a fait remarquer, «qui ne peut pas se
-boire»--je courus chez mon vieil ami Barnavaux.
-
-Car, pour l’instant, Barnavaux était à Paris, bien qu’il appartienne, on
-ne l’ignore plus, au noble corps de l’infanterie coloniale, au titre et
-à la haute paye de soldat de deuxième classe. Et il _sait_ ce que c’est
-que l’absinthe: il en prend quatre fois par jour. Davantage quand il est
-indisposé: c’est pour se remettre. Mais pensez-en ce que vous voudrez,
-c’est un homme que j’aime: je l’ai trouvé pour la première fois sur ma
-route--et le sentier de la guerre--à Madagascar. Je l’ai revu au Soudan,
-puis en Crète, puis à Pho-Ban, plus loin que tous les diables de Chine,
-sur la frontière du Tonkin. Et si vous saviez comme il est ferré sur le
-savoir-vivre! Sommes-nous sans témoins: il cause avec moi comme un égal.
-Y a-t-il du monde: il me traite en supérieur. Et quand il est tout seul,
-il me méprise profondément pour toutes les choses que j’ignore, et où il
-est maître: voler des poules, acheter du riz à la foire d’empoigne,
-construire une case en bambous, briques, pierres ou boîtes de sardines
-vides, faire «ami» avec les Sénégalais, qui sont les plus braves soldats
-de la terre, et pourtant taper sur les nègres, fabriquer des
-sous-ventrières de selle avec des mèches de lampes à pétrole, monter à
-cheval mais préférer le palanquin, administrer des provinces (ça
-consiste à faire rentrer l’impôt, dit-il simplement), tremper la soupe,
-manger tout ce qui se mange, et boire tout ce qui se boit. Spécialement
-l’absinthe, comme je vous ai dit.
-
-Voilà même pourquoi je pensais que le projet vertueux des Belges devait
-l’avoir rempli d’indignation. Je me trompais. Barnavaux ne daigna
-manifester qu’un froid scepticisme.
-
---Alors, me dit-il, vous croyez que c’est possible d’empêcher les gens
-de boire ce qu’ils veulent? C’est des idées de vieille dame. Si les
-Belges ne boivent plus d’absinthe sur les comptoirs, ils en boiront dans
-les caves. Et s’ils n’en boivent plus dans les caves, ce sera dans les
-greniers. J’ai connu un commandant, une fois...
-
---C’est une histoire? fis-je.
-
---Oui, dit Barnavaux. Ça vous va?
-
---Ça me va, répondis-je sérieusement.
-
-Et c’est vrai que j’aime les histoires de Barnavaux: elles sont
-imprévues. Il commença:
-
- * * * * *
-
---Il est arrivé d’abord que j’ai fait un congé dans la légion. Vous me
-regardez parce que je ne vous l’ai jamais dit; mais je n’avais pas
-besoin de tout vous raconter d’un coup: c’est très mauvais pour
-l’amitié. Quand un homme a fait des sottises et qu’on lui défend de
-rengager dans les marsouins, où voulez-vous qu’il aille? Dans la légion!
-Donc, je suis allé à la légion, dans l’intérêt de mon honneur et de ma
-virginité. Vous avez compris?
-
---J’ai compris, dis-je.
-
---Bon. J’étais donc dans la légion étrangère et on nous avait envoyés en
-colonne, plus loin qu’Aïn-Sefra, plus loin que Ben-Zireg, en plein
-Sahara, je ne sais où, très loin. Très loin, mais vous connaissez le
-pays. On raconte que dans la nuit des temps c’était une mer, et je le
-crois. Mais alors c’était une mer très accidentée. On dirait des tas de
-golfes desséchés, avec des falaises, de très hautes falaises de grès
-noir égratigné de blanc, et le fond de ces golfes est rasé, gratté,
-écorché par un vent qui rafle des cailloux tranchants, comme un soufflet
-de haut-fourneau rafle des escarbilles. Parfois, gravés par je ne sais
-qui, sur le flanc de ces falaises, les portraits d’animaux extravagants,
-qui n’existent plus. Une chaleur de bête, qui fait craquer les rochers,
-recroqueville les feuilles de papier à cigarette, rend les hommes secs
-comme des planches. Très rarement, des trous très profonds, pleins d’eau
-noire. Plus souvent, et pas assez souvent, des puits semés en chapelet
-le long d’une rivière souterraine. Alors on donne à boire aux chameaux
-et on remplit les outres. Seulement, c’est très difficile de boire à
-même une outre, sur un chameau qui marche. Ils vont pourtant, les
-chameaux, comme s’ils avaient des pantoufles; c’est mou, c’est doux, on
-n’entend rien. Une fois dessus, quelle danse! Il faut déjà avoir appris,
-pour se tenir. Quant à savoir téter l’outre, une fois que la brute fait
-aller ses grandes pattes, c’est une autre affaire. J’ai pris des douches
-et des frictions, je me suis arrosé le dos, la figure et les cuisses;
-mais pour boire, j’y renonçai. Et d’abord, l’eau est mauvaise. On dit
-qu’elle est... je ne me rappelle plus le mot.
-
---Séléniteuse?
-
---Oui. Et les eaux séléniteuses ne sont saines qu’avec de l’absinthe,
-continua Barnavaux gravement: c’est une vérité médicale. Et elle
-démontre le droit légitime et sacré qu’avaient les hommes de prendre
-l’absinthe à l’étape. Ils la prenaient: la première légère, la seconde
-moins légère, la troisième et la quatrième pour le plaisir, les autres
-par luxe. C’était bien le moins. Nous étions là des amis d’attaque. Il y
-avait Delebecque, un Belge précisément, Malpighi, un Italien, et
-Atchoum, qui était Anglais. Il s’est fait tuer à Figuig, depuis.
-
-A ce moment malgré mon désir de ne pas interrompre, je me permis de lui
-faire remarquer que ce nom était extraordinaire.
-
---Puisque c’était un Anglais du pays de Galles, dit Barnavaux, étonné.
-Alors il avait un nom qui s’éternuait: quelque chose, quand c’était
-écrit, comme Lyllywin. Il fallait bien l’appeler Atchoum.
-
-Je n’insistai plus. Il poursuivit:
-
---A la fin, le commandant prétendit que c’était très mauvais pour la
-discipline, que les traînards avaient, dans une certaine mesure, le
-droit de se faire couper le cou quand ils n’avaient plus leur tête, et
-que c’était même un débarras pour la société; mais que nous avions perdu
-des chameaux par négligence, due à l’absinthe. C’est possible. Seulement
-le chameau est un animal très difficile à surveiller. Il est sobre, mais
-baladeur. Ce n’est pas tout à fait de sa faute: il mange de tout,
-excepté l’ail et l’oignon, qui lui font mal au ventre. Ce phénomène est
-constaté, bien qu’inexplicable pour une bête du Midi. Par malheur, dans
-le désert, les touffes d’herbes sont à dix mètres l’une de l’autre, et
-quand on laisse les chameaux s’offrir sans témoin à souper la nuit, le
-lendemain matin ils sont loin. Voilà pourquoi le grand chef, dans
-l’intérêt des montures, et dédaigneux du nôtre, décida de supprimer
-l’absinthe. Il fit venir le mercanti qui suivait la colonne et lui dit:
-
-»--En as-tu encore beaucoup?»
-
-»Le mercanti ne demanda pas de quoi il y avait beaucoup. Il répliqua:
-
-»--Six caisses et un petit tonneau.
-
-»--Je te les paye, parla cet homme impitoyable. Voilà ton argent. Et tu
-vas me faire le plaisir de vider tout ça, tout de suite, sur le sable.
-Tu me représenteras les caisses et le tonneau vides.
-
-»Il y a des officiers qui n’ont pas de cœur. Celui-là ne buvait que de
-l’eau minérale.
-
---De l’eau de Vichy?
-
---Non. Une autre saleté, qui sent l’encre.
-
---De l’eau de Pougues?
-
---C’est bien ça. Il est mort plus tard d’une maladie d’estomac, à cause
-de cette mauvaise habitude. Mais enfin, pour le moment, il avait donné
-l’ordre. Ah! ce fut le Sedan de l’infanterie coloniale! Delebecque, il
-en pleurait. Malpighi nourrissait des idées d’assassinat. Atchoum, lui,
-ne disait rien. C’était un Anglais sournois. Il partit tout doucement.
-Et même nous le vîmes, cinq minutes plus tard, qui aidait le mercanti à
-porter au commandant les caisses et le tonneau vides. Horrible brute!
-
-«--Atchoum, lui dis-je, si jamais tu reçois une balle dans le dos, ne
-demande pas d’où elle vient.
-
-»Mais il me coula quelque chose dans l’oreille, et il se mit à rire, et
-je me mis à rire; et les camarades se mirent à rire, à rire! Personne
-n’avait ri comme ça dans la colonne depuis sa première communion. Mais
-vous ne saurez pas encore pourquoi.
-
- * * * * *
-
-»... C’était un campement où nous devions passer deux ou trois jours. Le
-lendemain, le commandant était goguenard. Il disait:
-
-»--Maintenant, vous serez sages, mesdemoiselles.
-
-»A dix heures, son ordonnance lui apporte à déjeuner. L’ordonnance ouvre
-une boîte de sardines et tombe le nez dedans. Il était gris comme une
-omelette au rhum. Le commandant lui précipite sur le crâne toutes les
-sévérités disciplinaires, mange ses sardines et sort de sa tente. La
-première chose qu’il voit, c’est Atchoum, qui déclamait
-l’_Internationale_. Un Anglais: des gens qui ne savent même pas ce que
-c’est que la Commune! Malpighi était tout nu, mais il avait mis un
-turban pour la décence. Delebecque était triste, mais musicien: il
-chantait _Van den Peereboom_ et la _Marseillaise_ sur l’air d’_A la
-Grâce de Dieu_. C’est ce qu’on appelle, dans la légion, l’_Hymne des
-Pacifiques_, et l’effet en est déchirant. Toute la colonne était
-ivre-morte! A dix heures du matin! Et il ne _devait pas_ y avoir
-d’absinthe! C’était un mystère insondable. Le commandant fut tout de
-même très crâne. Il cria:
-
-»--Je vais tous vous faire amarrer par les goumiers arabes.
-
-»Les goumiers arabes ronflaient au soleil. Ces pauvres musulmans n’ont
-pas l’habitude des bonnes choses, ils étaient comme assommés.
-
-»Le commandant secoua du pied le premier venu. L’Arabe se réveilla, se
-mit sur ses pieds, trébucha, retomba et gémit:
-
-»--Ma commandant, ma commandant, les chameaux...
-
-»--Eh bien?
-
-»--Ma commandant, les chameaux aussi, eux faire saouls!
-
-»C’était vrai, les chameaux étaient saouls. On n’avait pas vu ça depuis
-Mahomet, on ne le reverra jamais, jamais! Le chameau est un animal
-triste: ils étaient gais, follement gais. Ils dansaient sur la tête, ils
-dansaient sur la queue, ils dansaient sur leurs bosses. Et puis, de
-temps en temps, l’un deux, pris de remords, s’agenouillait sur le sable,
-mettait la tête entre les pattes, et avait l’air de dire: «Allah!
-Qu’est-ce qui m’arrive?» Il avait mal aux cheveux.
-
-»Ce jour-là, le commandant a failli devenir fou.
-
- * * * * *
-
---Mais, demandai-je, que s’était-il passé?
-
---C’est bien simple, répondit Barnavaux: Atchoum et le mercanti avaient
-jeté toute l’absinthe dans l’eau du puits.
-
-
-
-
-KIDI
-
-HISTOIRE DU CONGO
-
-
-Kidi est un noir du Loango qui inventa une religion, ne fit pas
-d’adeptes et mourut martyr. Mais nul ne le sait, excepté moi et quelques
-amis. Et Kidi, jadis «faisait boy» chez un blanc, sur les bords de
-l’Ogooué. Ce blanc était un bon blanc. Il y en a, je vous assure. Et il
-était même un peu chimérique. Au lieu d’acheter de l’ivoire et du
-caoutchouc comme les gens sensés, il avait planté des pieds de café et
-des arbres à cacao. Parfois, le matin, il montrait ses cacaoyers à Kidi
-en lui disant: «Ça, y en a faire chocolat!» Mais Kidi n’en croyait rien.
-Il connaissait bien «chocolat» qui est une espèce de pierre brune et
-fond dans l’eau bouillante. Or, les arbres n’ont pas des pierres pour
-fruits, Kidi en était très sûr. Cependant, il crut plus tard des choses
-bien plus étranges: telle est l’inconséquence des hommes. Elles
-advinrent parce que le blanc était marié, très légitimement marié, et
-qu’il avait emmené sa femme au Congo. Je vous ai déjà expliqué que
-c’était un homme chimérique.
-
-Cette femme était une pauvre petite créature toute frêle et blonde, avec
-des yeux beaux et malheureux, des yeux tirés à cause de la fièvre, et
-qu’elle allait avoir un enfant. Quand cet enfant naquit, l’ignorant Kidi
-fut tout étonné. Comme la plupart des Africains, il croyait que les
-blancs sortent de la mer, avec toute leur taille, et que c’est dans la
-mer qu’ils vont chercher leurs richesses. Et voilà même pourquoi
-beaucoup de blancs ont les yeux de la même couleur que l’eau, gris,
-bleus ou verts: c’est à cause de leur origine. Si vous voulez bien y
-réfléchir une minute, vous admettrez que cette supposition est très
-raisonnable. Mais voilà que la «madama» montrait tout à coup à Kidi un
-petit être vagissant, tout semblable aux enfants des hommes, excepté que
-son corps était pâle et rose. Cela lui parut très extraordinaire. Les
-dieux blancs sortis de la mer se mêlent quelquefois aux simples
-mortelles, qui sont noires, et alors ils font de petits métis; tandis
-que celui-là était un véritable petit dieu blanc. Ce qui se passa
-ensuite ne fit que le confirmer dans cette conviction.
-
-Car on fit venir de la côte un missionnaire qui baptisa l’enfant.
-C’était le Père Mottu, lazariste. Il avait de grandes jambes, une grande
-échine, une grande robe noire, toujours sale, une grande barbe, noire
-aussi, et mal peignée. Mais il aurait traversé l’Afrique sans un sou,
-dans l’intérêt de son commerce, qui ne lui rapportait rien, et parlait
-toutes les langues indigènes. Il laissait croire que c’était par un don
-du Saint-Esprit, et après tout c’est bien possible, puisque moi, qui
-n’ai pas de protection spéciale auprès du Seigneur, je n’ai jamais rien
-compris aux patois bantous.
-
-Ces événements se passaient vers la fin de décembre, et quand le Père
-Mottu vit le _bambino_, tout menu et joli dans les bras de sa mère,
-vêtue d’une belle robe blanche sans taille, il s’écria du premier coup:
-
---Quelle jolie crèche pour la Noël!
-
-Et l’on fit la crèche, dans une grande paillotte neuve, un simple toit
-dressé sur des poteaux, au bord de la rivière. Les eaux chantaient dans
-les rochers. Elles étaient blanches et bleues comme les voiles de la
-madone. Le bambino dormait dans un berceau de bois, les deux poings
-fermés et la bouche entr’ouverte. La madone était la «madama», et son
-mari représentait saint Joseph, comme il convient. Derrière eux étaient
-les animaux: deux cabris bien lavés, dont le poil brillait comme du
-sucre, et un bœuf très sérieux. On n’avait pas trouvé d’âne, mais la
-solennité se trouvait rehaussée par la présence d’un autre personnage:
-c’était Fritz, jeune éléphant qu’on essayait d’apprivoiser. Il
-contemplait ce spectacle avec gravité. Parfois, il balançait sa trompe:
-il encensait.
-
-Alors parurent les rois mages. Ils étaient magnifiquement vêtus, suivant
-la tradition. Le premier était un commis aux affaires indigènes.
-L’autre, le Père Mottu lui-même. Et comme, tout le monde le sait, le
-mage Balthazar fut nègre, le troisième, c’était Kidi.
-
-Et Kidi, éperdu, tremblait de joie et d’orgueil. Il portait sur la tête
-une couronne de cuivre clair. Une somptueuse pièce d’étoffe rouge
-drapait ses épaules, et sur sa poitrine, sanglée d’un rude gilet de
-cuir, brillaient des gouttelettes de verre, des grains d’ambre, toutes
-sortes de gemmes éclatantes, de colliers barbares. Il avait des caleçons
-verts, très bouffants, embellis de galons d’or, des bottes de cuir
-écarlate. Ses mains tenaient des épis de maïs, des bananes mûres, des
-palmes. Et jetant ces choses, il se prosterna de tout son cœur. Il ne
-comprenait rien, sinon qu’il avait la gloire de participer, changé en
-roi, à une cérémonie sacrée des blancs, à des rites très forts. Son âme
-était transportée de fierté, d’enthousiasme et de reconnaissance.
-
-Personne ne pensa jamais à lui expliquer qu’il n’avait vu qu’un
-simulacre. Et d’ailleurs dans une cervelle bien faite, une cervelle
-d’enfant, de poète ou de nègre, peut-il y avoir aucune différence entre
-un simulacre et la réalité? Et si le monde vraiment n’était qu’un
-simulacre, s’il ne faisait que refléter mal, comme un miroir brisé,
-quelque chose d’autre et d’inconnu, qui est loin, ineffablement loin, au
-delà de tout? Ce ne fut certes pas pour ces profonds motifs qu’on
-négligea de détromper Kidi; mais le fait est qu’on ne le détrompa point.
-
-On l’avait autorisé à venir contempler, adorer et servir un dieu, un
-dieu blanc! Il avait eu cette faveur insigne et particulière. Voilà tout
-ce qu’il démêla. A compter de ce jour, il ne marcha plus de la même
-façon. Le Père Mottu, en quittant la station, lui avait donné une image
-et une médaille figurant l’enfant divin avec sa mère. Il enferma l’image
-dans un sac de peau, suspendit la médaille à son cou, attribua
-sérieusement à ces objets une puissance surnaturelle. Il les considérait
-aussi comme le signe d’un engagement qu’il avait contracté, il était
-maintenant lié aux blancs par une opération de magie redoutable, de la
-même manière que les soldats sénégalais avec leurs décorations, ces
-autres amulettes mystérieuses que donnent les Européens, et qui portent
-malheur quand on n’est pas fidèle aux incompréhensibles paroles gravées
-dessus, ou écrites sur les papiers de recrutement. Car les mots créent
-les choses. Voilà ce que croient les peuples primitifs. En prononçant le
-mot «mort» ou le mot «amour», un sorcier peut produire la mort ou créer
-l’amour. Plus tard, Kidi s’enrôla dans la milice du Tchad et reçut une
-de ces décorations des Européens. Il la mit à côté de celle du Père
-Mottu, sans distinguer la différence. A ses yeux, il n’y en avait pas.
-
-Si Kidi s’était engagé dans la milice du Tchad, c’est que son patron et
-la pauvre «madama» silencieuse et pâle, et le petit dieu blanc étaient
-repartis pour la France, ce qui voulait seulement dire, dans sa pensée,
-qu’ils avaient regagné les pays de la mer, patrie de ces dieux
-étrangers. Kidi avait été très malheureux mais non pas étonné: souvent
-les blancs meurent sur cette terre d’Afrique, preuve qu’ils n’y sont pas
-plus à leur aise que les véritables poissons; ou bien ils retournent
-d’où ils sont venus. Jamais on n’en voit mourir de vieillesse.
-
-Kidi fit donc campagne, très bravement. Il assista, sans s’émouvoir, à
-de très grands massacres. Il y prit part et «cassa» beaucoup de
-villages, c’est-à-dire qu’il les pilla fort proprement. Il y était
-encouragé par ses instincts, ses traditions, et aussi par les serments
-de sa religion particulière.
-
-Et c’est ainsi que sa colonne parvint un jour, assez haut dans l’est,
-sur les bords de l’Oubangui. Et le chef de la colonne, qui était un
-blanc très petit, très dur, très tanné, très généreux, très brave, fit
-dresser un grand mât sur la rive du fleuve, hisser un drapeau sur le
-mât, et dit à Kidi:
-
---Ça, ça veut dire que le pays est à nous. Et quand il viendra
-quelqu’un, tu diras ce que ça veut dire. Nous autres, on s’en va.
-
-Car c’est ainsi que les choses se passent. On dépense deux ou trois
-millions pour faire des colonnes, et puis on s’en va.
-
-Le commandant ajouta:
-
---Tous les trois mois, si ça se peut, un bateau t’apportera ta solde. Si
-elle n’arrive pas, ça ne fait rien. Reste tout de même.
-
-Kidi répondit poliment:
-
---Y a bon.
-
-Et il demeura tout seul, au bord de l’eau, près du mât. Il tirait sur
-une corde pour faire monter le drapeau, tous les matins, et l’amenait
-tous les soirs, au coucher du soleil, pour obéir à sa religion. De plus,
-il acheta une femme au prix de six barrettes de cuivre. Car cette maxime
-est professée au Loango: qu’un homme qui n’a pas de femme, c’est qu’il
-n’a pas de quoi, ou qu’il est fou. Vous devez vous apercevoir que cette
-histoire est pleine de choses sensées, dites par des nègres. Kidi
-enfonça la pointe d’un couteau dans l’image de la «madama» et de
-l’enfant blanc. Ce n’était point pour leur faire mal. Il les avertissait
-seulement de faire attention à préserver de la petite vérole le fils qui
-venait de lui naître. Le bateau de ravitaillement n’arrivait point, mais
-il n’en avait souci. Au lieu du bateau de ravitaillement, ce furent des
-noirs de la rive belge qui traversèrent un jour le fleuve et se mirent à
-couper des lianes pour recueillir le caoutchouc. Kidi alla tout
-tranquillement vers eux et prononça:
-
---Y en a pas bon. Ça qu’y en a ici, y en a français. Vous faire f... le
-camp.
-
-Mais les noirs éclatèrent de rire. C’étaient des cannibales de la tribu
-des Bangalas qui se font croître sur la tête, en y incisant la peau du
-front, une sorte de crête, d’aspect bestial. Kidi les considérait avec
-horreur. Ils répondirent qu’il n’y avait plus de caoutchouc chez eux, et
-qu’il y aurait «beaucoup mauvais» s’ils n’en apportaient pas aux Belges.
-
-Mais Kidi répondait toujours:
-
---Vous y en a faire f... le camp.
-
-Alors les noirs, voyant qu’il était seul, recommencèrent à rire. Et Kidi
-n’hésita pas une seconde, parce que, s’il avait hésité, il lui serait
-arrivé sûrement, pensait-il, après la mort des choses pires que la mort.
-Il ne pouvait pas désobéir aux fétiches des blancs. Donc, ne s’arrêtant
-pas à cette insignifiante considération qu’il était tout seul, il
-affirma simplement:
-
---Moi, il va faire guerre!
-
-Voilà ce qu’il dit sans y rien voir d’étrange, à cause de sa religion.
-Personne n’a jamais été logique comme Kidi.
-
-Il alla chercher son fusil et commença de tirer dans le tas. Et il était
-si brave que ce jour-là il fut vainqueur.
-
-Mais les Bangalas revinrent la nuit tout doucement, et mirent le feu à
-sa paillotte. Et comme Kidi sortait, faisant retentir de cris sa gorge
-et sa poitrine, un couteau de jet lui trancha la tête. Et les Bangalas,
-ayant aussi tué sa femme, emmenèrent avec eux le petit enfant. Il
-pleurait sur la rivière et ses yeux étaient pleins de mouches.
-
- * * * * *
-
-Ainsi mourut Kidi, pour avoir incarné, un jour de décembre, le seigneur
-Balthazar, roi mage. Et cette histoire est très vraie.
-
-
-
-
-LE DIEU
-
- Kaméhaméha disait que, dix-huit générations avant lui, des
- hommes pâles, sortis de la mer, avaient apporté un dieu.
-
-
-Depuis la veille, on voyait passer des mouettes. L’air sentait la
-vanille, les épices, l’herbe verte et la fécondité. Au coucher du
-soleil, des montagnes apparurent, si hautes que, sous cette latitude,
-elles avaient gardé de la neige à leur cime. Puis la sonde indiqua que
-le sol montait sous les vagues, et, quand la nuit fut tout à fait
-tombée, de grands feux brillèrent dans l’ombre. La terre était là, très
-près, une terre où il y avait des hommes. Plein d’un orgueil très noble
-et très pur, Félix-Hector de Beaussier-Larieuse fit jeter l’ancre.
-
-La certitude d’une découverte, l’enivrement de ces parfums errant sur
-les flots, la contagion même de la joie plus grossière des marins qui
-riaient sur le gaillard, gonflaient ses narines et lui faisaient battre
-le cœur. Comme Bougainville, il avait rêvé de découvrir une terre
-nouvelle et de la donner à son roi. L’enthousiasme de sa jeune foi
-philosophique lui montrait dans les sauvages des frères doués de raison,
-des égaux, par conséquent,--des maîtres même, chez qui le contrat social
-n’avait pas corrompu la nature; et il espérait, au bout de sa course,
-trouver enfin une race possédant le secret du bonheur.
-
-A peine élevées au-dessus des vagues, toutes verdoyantes et rondes, avec
-un bassin circulaire en leur centre, les premières îles que rencontra le
-navire, après avoir franchi les caps patagoniens, paraissaient de grands
-lotus épanouis sur un étang sans bornes. Mais elles étaient désertes.
-Seuls, des lamantins à figure presque humaine en gardaient les rives, et
-leurs bosquets n’étaient peuplés que d’oiseaux. Non effrayés par la vue
-des hommes, ils se laissaient cueillir comme des fleurs. Les matelots,
-ébahis, leur arrachaient les plumes de la queue. Cependant, ils ne
-bougeaient pas, ne sachant d’où leur venait cette douleur.
-
-Maintenant, sans doute, on avait touché le but. Ces terres plus grandes
-étaient le domaine cherché: et l’aube, en effet, révéla des merveilles.
-Aussi loin que les yeux pouvaient voir, un archipel de joie riait sur
-les flots. Quinze mille indigènes, arrivés dans trois mille pirogues, la
-figure très claire, agitaient en signe d’amour de grandes feuilles de
-bananier.
-
-Beaucoup de femmes, repoussées des embarcations, s’étaient jetées à la
-nage. Dans l’eau, si transparente qu’elle semblait une seconde
-atmosphère, à peine plus épaisse que l’autre, elles étaient comme
-suspendues. Frêles, légères, rieuses, le corps d’un blond doré de
-soleil, elles sortaient parfois de la mer jusqu’à la taille, et des
-gouttelettes brillantes tombaient alors de leurs cheveux sur la pointe
-de leurs seins jeunes. Généreux et sensible, ami des lumières et de la
-philosophie, condescendant aux passions naturelles du cœur humain,
-Félix-Hector ordonna qu’on les fît monter sur le navire. Couronnées de
-fleurs, elles se jetèrent à ses pieds. Mais les matelots, les relevant,
-les entraînèrent dans le faux-pont. Elles s’y prostituaient sans
-résistance, avec une soumission flattée. Leurs amants étant allés
-chercher des miroirs, elles firent signe qu’elles préféraient des clous
-de fer, et, comme elles étaient nues, pour les emporter, elles les
-gardaient dans la bouche.
-
-Cependant, d’autres pirogues quittèrent le rivage. Elles étaient très
-grandes, sculptées à l’avant et à l’arrière, peintes en rouge vif,
-munies d’un balancier. Et la première était celle des rois. Casqués de
-nacre et de plumes, ils portaient un manteau rouge, plusieurs couteaux
-de pierre bien polie passés à la ceinture; graves et fermes, ils
-restaient immobiles, appuyés sur de longues piques en bois durci.
-
-La seconde pirogue était celle des dieux. D’une taille gigantesque, ils
-balançaient gauchement, au-dessus de la mer, leurs torses d’osier,
-bourrés de crins blancs et jaunes. Des morceaux de nacre de perle,
-enchâssant une noix ronde et noire, figuraient leurs yeux. Leurs
-prêtres, à genoux, chantaient des hymnes. Tout leur aspect était
-formidable.
-
-Le peuple criait: «Lono! Lono! Lono!»
-
-Et les rois, arrivés sur le navire, se prosternèrent. Et les dieux,
-secoués par leurs prêtres, saluèrent d’une façon farouche et grotesque.
-Un homme infiniment vieux, presque aveugle, jadis chef des guerriers,
-maintenant grand-pontife, s’approcha, les yeux baissés, ôta son manteau,
-ses colliers, ses fétiches, les jeta sur les épaules du capitaine, et,
-tout nu, chantant toujours, se précipita, lui aussi, sur le sol, où il
-demeura quelque temps, immobile comme un cadavre. Puis tous, se levant
-ensemble, firent signe à Félix-Hector d’entrer dans la pirogue des
-dieux.
-
-Au milieu d’une foule immobile, étendue à plat ventre au bord des
-chemins, on le conduisit au temple. C’était un édifice bâti de pierres
-solides et carrées, dont la cime plate s’entourait d’une balustrade
-décorée de crânes humains. Ce Moraï était le Panthéon de l’île. La face
-contractée d’un rire ironique et féroce, douze divinités s’y rangeaient
-en demi-cercle autour de la table de proposition, et il y avait sur
-cette table des bêtes sacrifiées, des enfants mâles égorgés, et aussi
-les fruits de la terre. Et le grand pontife assit Félix-Hector sur un
-escabeau sculpté, au milieu des idoles, le revêtit d’un manteau
-d’écarlate, en lui tenant respectueusement le bras droit écarté du
-corps, tandis qu’un acolyte très grand, à la barbe longue, blanc de peau
-comme un Européen, lui prenait le bras gauche. Et Félix-Hector de
-Beaussier-Larieuse se tint ainsi debout, sur le haut du temple, dominant
-la mer, dominant les bois, les champs, les collines, les bras en croix,
-éperdu, devant tout un peuple qui l’adorait. Autour de lui, des flammes
-montèrent. On lui sacrifiait des cochons.
-
-Or, abaissant ses yeux éblouis, il vit que le grand-pontife lui
-présentait, à genoux, une chose très vieille, rongée par les oxydes et
-la vétusté. Il reconnut une figure d’homme, en cuivre, les bras étendus
-comme lui, les pieds sur une espèce de plaque, et cette plaque ayant été
-frottée du doigt par le sacrificateur, il lut:
-
- CHRISTUS VINCIT
-
-puis plus bas, en lettres plus petites:
-
- CAROLUS QUINTUS
-
-Alors, il comprit la vérité. Deux siècles avant lui, ils étaient venus
-dans ces îles, les vieux conquistadores de Charles-Quint d’Espagne,
-découvreurs inlassables. Ils avaient rempli d’eau leurs tonnes, fait du
-bois, surtout cherché de l’or. N’en ayant pas trouvé, ennuyés,
-dédaigneux, ils s’étaient rembarqués, et jamais, jamais, suivant leur
-coutume, ils n’avaient indiqué ces îles sur la carte, craignant qu’une
-autre nation n’en profitât, n’y embusquât des navires pour les jeter sur
-leurs lourds galions. Mais avant de partir, sans doute, ils avaient
-planté des croix, maintenant pourries, fanatiquement prêché, sans même
-savoir la langue, montré le ciel, fait parler la foudre de leurs armes,
-peut-être magnifiquement massacré. Ils étaient partis, sur leurs
-vaisseaux pareils à des baleines ailées, laissant la mémoire d’un dieu
-blanc, maître du ciel, terrible et tout-puissant, et ce dieu, depuis
-plus de deux siècles, on l’avait attendu.
-
-Oui, c’était cela! Dans l’esprit du peuple, cette tradition s’était
-mêlée au nom d’un chef, Lono, qui, fou d’amour, de jalousie, avait tué
-sa maîtresse, puis, désespéré, avait fui dans un canot sur la mer
-infinie, annonçant que les générations futures le verraient aborder dans
-son île natale, divinisé, immortel, invincible. Mais les prêtres
-savaient mieux, et plus. Ils avaient le signe, l’image de cuivre, et
-l’enthousiasme aussi les pénétrait des premiers bégaiements d’une
-métaphysique. Ils connaissaient Pelé, déesse des feux souterrains,
-Kéna-Képa, qui donne la pluie, Kaïli, qui tue à la guerre. Mais ils
-avaient oublié le ciel qui couvre tout, embrasse tout, baigne tout dans
-la flamme légère du jour. L’arrivant était, certes, le Dieu du ciel. Sa
-majesté, l’éclat de son corps, la splendeur qui l’entourait, l’énormité
-de ses pirogues en étaient la preuve. Leur théogonie était désormais
-complète.
-
-Et il ne s’agissait plus de foi, on voyait: un dieu, un dieu vivant
-était parmi eux, ils le touchaient, le servaient, participaient à sa
-gloire, s’abritaient derrière sa force. Une joie ineffable pénétra les
-âmes, un délire sacré les emporta.
-
-Et Félix-Hector de Beaussier-Larieuse, lui-même, fut ravi hors de sa
-raison. On le croyait Dieu. Eh bien! puisqu’on le croyait, il le serait,
-lui si supérieur et si bon. Il allait dicter librement les lois de
-l’humanité et de la sagesse, refondre ces peuples selon sa volonté,
-selon l’équité, la vertu, la nature, certain d’une obéissance absolue,
-sans avoir besoin d’imposer la contrainte. Il se félicita d’avoir
-interdit qu’on tirât même un coup de pistolet dans l’île.
-
-Tout à coup, au bas du Moraï, vingt-quatre malheureux parurent, les
-épaules violettes de coups, claquant des dents, les doigts sur les yeux.
-Autant de bourreaux les abattirent à la fois, avec des casse-tête, et,
-se baissant, un couteau de jade à la main, leur ouvrirent la poitrine.
-Les prêtres prirent ces vingt-quatre cœurs palpitants, et, s’en étant
-frotté la poitrine, les joues et le front, ils firent la grande
-offrande. Car les dieux, qui sont immortels, toujours heureux,
-incapables de douleur, doivent se réjouir de la douleur des hommes. Elle
-leur fait mieux comprendre le bénéfice de leur impassibilité.
-
-Félix-Hector, glacé d’horreur, poussa un cri, voulut s’élancer, trébucha
-par-dessus la balustrade du temple. On l’entendit gémir, on vit son sang
-couler. Et le grand-pontife, brusquement, cria:
-
---Nous nous trompions! Il souffre, il crie, son sang est rouge. Il n’est
-pas Dieu!
-
-Le peuple répéta:
-
---Son sang est rouge. Il souffre. Il n’est pas Dieu. Il a violé les
-tabous!
-
-Un homme prit une grosse pierre et lui écrasa la tête. Un autre, penché
-vers le ventre, arracha un lambeau de chair hideuse et rouge, le
-brandit, en souffleta le cadavre. Et le cadavre même disparut,
-déchiqueté, émietté, évanoui. On poursuivit les matelots, la plupart
-moururent.
-
-Mais ceux qui purent regagner le bord vengèrent leur maître. Du sein du
-navire, de la chose gigantesque, ailée, le canon tonna: les beaux
-cocotiers de la plage s’abattirent comme de l’herbe, des hommes fauchés
-par centaines, coupés en deux, le ventre ouvert, sans bras, sans tête,
-tombaient dans la ruine des arbres. Et ceux qui n’étaient pas touchés,
-terrifiés, se laissèrent rouler sur la plage sanglante.
-
-Seul, le grand-pontife, l’homme presque aveugle, très vieux, très sage,
-ne courba pas la tête. Sous le vent de cette mort invisible, il pensa
-qu’ils avaient réellement tué le Dieu des nues, puisque son tonnerre le
-vengeait. Triste, furieux, indomptable, se sachant vaincu d’avance, il
-accepta cette lutte inégale, voulut, du moins, mourir en guerrier,
-puisque, prêtre, il avait commis le sacrilège irrémissible. Et, se
-faisant apporter un carquois et un arc, de ses mains débiles, il tira
-toutes ses flèches contre le ciel.
-
-
-
-
-LA VENGEANCE DE MADAME MURRAY
-
-
---Madame Murray, madame Murray!... O mon Dieu! il est arrivé un grand
-malheur; le pauvre patron!
-
-... Le plus vieil employé de la banque «Murray and Cº», de Singapour,
-s’essuyait le front en sanglotant. Les yeux lui sortaient de la tête,
-d’avoir couru, d’avoir pleuré, d’avoir pensé tout le long de la route à
-la façon d’annoncer le malheur, un malheur «qui n’était pas fini» et de
-ne pas encore avoir trouvé comment l’annoncer. Il avait fait, sous le
-soleil de plomb, l’âpre route qui monte de la banque, tout près des
-docks de Singapour, jusqu’à la maison de campagne du patron, sur la
-colline. Maintenant, sous le ciel pâli de lumière, par delà les
-_campongs_ indigènes couverts de légumes et de fruits, par delà les
-riches maisons anglaises, toutes pareilles à celles du pays natal, mais
-grimées sous les verdures furieuses du climat comme des Européennes
-vêtues en Chinoises pour un bal, il apercevait l’immensité du port plein
-d’hommes et de choses, de steamers et de voiliers, et au loin, entre des
-îles confuses, les premières de la Sonde, d’autres navires encore,
-d’autres steamers, d’autres voiliers aux belles ailes, et des jonques
-chinoises, et des praos malais, nombreux et divers comme les races
-humaines, et qui se croisaient là, à ce carrefour d’ondes, où trois
-mondes confluent.
-
-Madame Murray se dressa toute pâle:
-
---Il est arrivé malheur à mon mari?
-
-Le livre qu’elle lisait était tombé par terre, et l’employé le ramassa,
-d’un geste machinal et méticuleux.
-
-Alors elle dit, assez bas:
-
---Est-ce qu’il... est-ce qu’il est mort?
-
---Oui, madame, fit-il.
-
-Et après cette espèce d’aveu, il resta aussi angoissé qu’auparavant,
-parce qu’il n’avait pas tout dit. Elle, de son côté, s’étonnait de
-souffrir aussi peu, malgré son grand amour. Ce mot de mort lui
-paraissait vide de sens. Si elle eût pleuré, c’eût été par grimace: elle
-ne réalisait pas du tout que son mari pût être mort, toutes les images
-qu’elle avait de lui étaient des images de vie et d’activité. Mais elle
-eut une pensée terrible.
-
---Il ne s’est pas suicidé? cria-t-elle.
-
---Non, madame, dit le vieux Jim Stevens, mais il a été assassiné. On l’a
-trouvé près du coffre-fort grand ouvert, avec un couteau planté entre
-les deux épaules. Bien sûr, il venait d’ouvrir la caisse lui-même pour y
-mettre les pièces et les valeurs du jour, comme il faisait chaque soir
-depuis que le caissier est malade... Il n’y a plus rien dans le coffre,
-ils ont tout enlevé.
-
---Qui? demanda violemment madame Murray. Vous savez qui?
-
---Weldon, le chef de la correspondance, et son ami, le petit Nathan, le
-courtier en cotons. C’est eux qui ont fait le coup. Nathan était venu
-voir Weldon, l’un des deux lui a pris les deux bras, probablement,
-l’autre a frappé.
-
-Et il ajouta, pour tout lâcher enfin:
-
---Ils se sont sauvés, on ne les a pas retrouvés. Ils ont dû quitter
-Singapour.
-
-Cependant madame Murray se disait, pleine de honte:
-
---Je ne sens rien, je ne souffre pas du tout. Je ne comprends pas.
-
-Elle n’apercevait toujours Alfred Murray qu’à travers elle-même, pour
-ainsi dire, et la brusquerie du terrible événement laissait tout entiers
-ses souvenirs d’un homme solide, tranquille, pas causeur, sachant
-commander, auquel elle avait dévoué son corps comme épouse, ses mains et
-sa tête comme ménagère, ce qui l’avait rendue heureuse. Il lui fallut un
-effort pour se l’imaginer, dans le petit bureau grillé, étendu sur le
-ventre, tout raide, avec une large tache mouillant son habit et
-salissant le plancher. Même alors elle éprouva surtout de la colère
-mêlée à un vif besoin d’agir, de faire quelque chose; elle voyait la
-caisse ouverte, elle revivait la douleur, la fureur de l’agonisant
-dépouillé. Tant qu’il avait été vivant, il n’avait pu avoir que des
-pensées de vivant, il aurait voulu courir, reprendre son bien. Cela lui
-paraissait si clair, si sûr, si véritablement lumineux, que madame
-Murray faillit crier:
-
---Il est dans mon crâne, c’est lui qui veut agir!
-
-Car les impulsions d’un être humain, à de certains moments, sont si
-fortes qu’il ne peut croire qu’elles viennent de lui.
-
-Cinq minutes après, elle descendait vers la ville, dans un palanquin
-porté par deux Chinois qui tendaient de toutes leurs forces les muscles
-de leurs jambes de chèvre, et Jim Stevens trottait derrière, éperdu. Les
-abords de la banque étaient envahis; dans les bureaux, les employés
-s’agitaient à vide, en désarroi; un _coroner_ les interrogeait à tour de
-rôle, insistant sur tous les détails, importants ou non, de la même
-façon insignifiante et soigneuse. Le mort gisait, presque oublié, sur
-une chaise longue en bambous, un mouchoir sur la figure. Il y avait des
-paquets de mouches sur le mouchoir, et ce fut ce détail qui frappa la
-jeune femme, lui fit comprendre enfin ce que c’était que la mort, la
-décomposition finale. Elle se mit à sangloter près du cadavre, et tout
-le monde se tut, gêné.
-
-Subitement, elle se dressa, et demanda, sans embarras, combien on avait
-volé. La question fut posée d’une façon si brutale qu’on en fut
-scandalisé, d’autant plus qu’on la savait sans avidité, ignorant même la
-valeur de l’argent. On lui répondit que l’examen des livres n’avait pas
-été fait complètement, mais que la somme enlevée pouvait monter à trois
-cent mille dollars en banknotes, sans compter les titres, les traites,
-qui doublaient probablement cette somme. Les assassins avaient dû
-retenir d’avance leur passage sur un des navires qui vont de Singapour à
-Yokohama, puis à San Francisco. Seul un steamer de cette ligne avait
-quitté le port après l’affaire.
-
---On a télégraphié, dit le coroner, et nous demanderons l’extradition.
-
-Madame Murray haussa les épaules:
-
---Je ne connais rien à tout cela, dit-elle, mais je sais pourtant que
-Weldon et Nathan sont Américains, et que les États-Unis ne livrent pas
-leurs nationaux. Quant à les faire juger là-bas, vous savez bien qu’ils
-ont de quoi acheter les jurés. Il faut courir après, voilà tout.
-
-Le coroner bondit:
-
---Courir après! Mais avec quoi? comment? Ça ne nous regarde pas. Nous
-communiquons avec les justices étrangères, nous leur donnons tous les
-renseignements possibles,--à vos frais, bien entendu,--là se borne mon
-devoir!
-
---Je ne m’occupe pas de vous, dit-elle: _je vais_ courir après. C’est
-mon mari qu’on a volé.
-
-Le mort lui semblait un chef tombé dans le combat, et qu’il faut
-remplacer. Elle donna l’ordre à Stevens de le faire porter chez elle
-dans sa litière, de le veiller, et, comme elle partirait dans la nuit
-même, de conduire les funérailles. Tout le monde lui croyait la tête
-perdue, mais on la laissait agir parce que sa volonté effrayait, et
-qu’après tout on perdrait trop de temps à s’inquiéter des affaires des
-autres. On pensait d’ailleurs qu’elle ne pourrait quitter Singapour,
-s’arrêterait aux difficultés matérielles du projet; elle passa à travers
-tout, furieusement, sans une hésitation.
-
-Le long des quais, la plupart des steamers sommeillaient, muets et
-froids, avec leurs grosses cheminées, leurs maigres mâts sans voiles, et
-des _coolies_ sans cesse versaient des hottes de charbon dans leurs
-entrailles. Un seul restait sous pression, mince, long, agile, l’air
-intelligent, sa carcasse de fer peinte en blanc, éclatante. Il portait
-des raisins et des pêches, toute une cargaison de fruits frais, jusque
-dans l’Inde. C’était une nouvelle entreprise, la tentative hardie d’un
-Yankee; et comme il fallait aller rapidement pour que le chargement se
-conservât intact, le vaisseau avait été taillé pour la course.
-
-Elle le nolisa, acheta son contenu, s’en débarrassa sur le marché de
-Singapour, à vil prix, paya en engageant sa maison, ses bijoux, en
-retirant un compte courant placé sous son nom. A huit heures du soir,
-elle partait, accompagnée de deux employés qui devaient lui servir de
-témoins, munie d’une copie des procès-verbaux du coroner. Sur les
-jetées, tout un peuple la regardait curieusement et en silence, car on
-la croyait folle.
-
-Le capitaine yankee avait pris la direction de la chasse, et se
-passionnait.
-
---C’est une femme, ça, une vraie femme! disait-il.
-
-Elle, tout entière traînée vers son but, tragique dans les vêtements
-clairs qu’elle n’avait même pas pris le temps de quitter, se faisait
-expliquer la route. Elle sut ainsi qu’on passait au large de Saïgon,
-qu’on doublait Manille; et les coups de l’hélice, dont toute la carène
-tremblait, retentissaient dans son âme. Le Yankee faisait pousser les
-feux, rasait les bas-fonds, coupait au plus court, lui montrait la
-carte, et s’étonnait qu’elle ne dormît point, semblât ignorer la
-fatigue. Enfin, sous le vent de Formose, on aperçut la fumée d’un grand
-steamer; et c’était celui-là!
-
-Les deux témoins, qui avaient le mal de mer, et faisaient piteuse mine
-en cette aventure, montèrent du coup sur le pont. Les hommes d’équipage
-hurlaient comme des chiens, le Yankee dansait de joie et parlait de
-tirer le petit canon-revolver de l’avant, précaution prise contre les
-pirates chinois. Le _Sunbeam_ filait si vite qu’on eût cru qu’il sortait
-de l’eau comme un poisson volant; on lâcha le beuglement de la sirène,
-un beuglement d’alarme qui s’étendait en s’assourdissant à travers les
-plats espaces de la mer: on fit trop. Le _Swan of Japan_ crut à un
-pirate--il se trompait de peu--et n’arrêta pas.
-
---Allez toujours, criait le Yankee au mécanicien, nous l’aurons!
-
-On l’eut! Deux heures plus tard on le rangeait à vingt-cinq mètres. Sur
-le steamer, des femmes, croyant à une attaque, pleuraient très haut. Le
-commandant grimpa sur la passerelle avec son porte-voix.
-
---Qu’est-ce que vous avez à courir après un honnête navire? Filez, ou je
-vous prends par le travers et je vous coule!
-
-Le Yankee, à travers son propre porte-voix, commença par lui prouver
-qu’un Américain se faisait gloire de jurer mieux que n’importe qui au
-monde. Du reste, il était très embarrassé maintenant d’expliquer
-pourquoi il avait couru «sur un honnête navire» et n’en jurait que
-davantage.
-
---Passez-moi votre porte-voix, dit madame Murray.
-
-Et elle cria:
-
---Vous ne nous coulerez pas parce que nous marchons mieux que vous. Je
-suis la femme d’Alfred Murray, assassiné par deux passagers de votre
-navire, Weldon et Nathan, qui sont inscrits sous de faux noms. Je viens
-les reconnaître, les prendre et reprendre mon argent. Mettez un canot à
-la mer.
-
-La voix du commandant clama:
-
---Vous êtes folle, d’abord. Et puis, ça ne me regarde pas. Adressez-vous
-au Japon ou aux États-Unis, si vous voulez. Pour le moment, allez au
-diable!
-
---Arrêtez-vous et mettez un canot à la mer, répliqua madame Murray. Je
-vous expliquerai tout. Sinon je vous suis jusqu’au bout du monde. J’ai
-un hotchkiss. Je ne prétends pas vous couler avec, mais nous
-décrocherons quiconque restera sur votre pont, à commencer par vous.
-Mettez un canot à la mer!
-
-A ce moment, Weldon et Nathan, très pâles, essayèrent de monter sur la
-passerelle.
-
---C’est eux, continua-t-elle, je les reconnais. Ils veulent vous
-acheter. S’ils font un pas, je fais tirer!
-
-Le capitaine du _Sunbeam_ avait déjà poussé la manivelle de son canon et
-un premier coup partit en l’air. Les passagers crurent que leur dernier
-jour était venu. Le commandant, qui trouvait la scène simplement
-ridicule, dit pour en finir:
-
---On va mettre un canot à la mer; je vous fais remarquer que vous
-servirez d’otages, voilà tout.
-
-Le canot accosta au _Sunbeam_, et madame Murray y prit place avec ses
-deux témoins. A ce moment, on entendit Weldon dire d’une voix claire et
-grelottante:
-
---Allons, la partie est perdue, il faut payer, n’est-ce pas, Nathan?
-
-Et Nathan répondit:
-
---C’est sûr! Bonsoir.
-
-Puis deux coups de revolver partirent et deux corps tombèrent: les
-assassins venaient de se faire sauter la cervelle.
-
---Tiens, dit le commandant, c’était donc vrai? Eh bien! voilà qui change
-la question.
-
-Pendant qu’il regardait avec un grand sang-froid les deux agonisants,
-dont les jambes remuaient encore, d’un mouvement mécanique, madame
-Murray montait à bord.
-
---Ces messieurs sont venus avec moi... commença-t-elle en montrant ses
-compagnons.
-
---Parbleu, je n’ai pas besoin d’eux, dit le commandant. Les animaux qui
-salissent le pont ne se sont pas supprimés pour rien. Qu’on aille
-chercher le _stewart_.
-
-Le stewart vint assez lentement; il mourait de peur. En fouillant les
-malles des deux «animaux», des frissons lui couraient dans le dos. Mais
-il retrouva tout de même la somme entière volée chez Murray, plus quinze
-mille dollars, les économies des deux assassins.
-
---Gardez tout, mon commodore, dit le commandant à la jeune femme en lui
-donnant sérieusement le plus haut titre de la marine américaine. Gardez
-tout: ça couvrira vos frais.
-
-Et comme elle lui tendait les procès-verbaux du coroner:
-
---Mais qu’est-ce que vous voulez que je fasse de ça? Dans notre race, et
-ici surtout, on se fait justice soi-même. Vous avez eu rudement
-raison.--Vous êtes toute pâle, voulez-vous un verre de champagne?
-
-En effet, elle défaillait. Tout son courage, toute sa force s’en étaient
-allés, son but une fois atteint. Le champagne l’assomma; on dut la
-porter jusqu’au _Sunbeam_.
-
-Les passagers du steamer, enfin rassurés, criaient:
-
---Hurrah pour la _commodoresse_!
-
-Elle n’entendit pas. Durant le temps du retour, elle sanglota, prostrée.
-Il lui sembla qu’elle n’avait pas fait ce qu’elle aurait dû faire,
-qu’elle eût dû rester près de son mari, l’enterrer, le veiller, agir
-comme une femme; et surtout elle éprouvait une gêne douloureuse, un
-trouble physique à n’être pas en deuil. Le bruit de ces deux coups de
-revolver, tout à l’heure, lui étourdissait la tête. Elle voyait ces deux
-corps dont les jambes s’agitaient au grand soleil, ces faces torturées,
-figées par la mort dans leur angoisse.
-
-«C’est moi, moi qui ai fait tout cela, songeait-elle; est-ce que je suis
-encore une femme?»
-
-Elle souffrait de s’être ôtée de son sexe. On arriva devant Singapour.
-Le Yankee fit des signaux au sémaphore, cria aux barques qui les
-entourèrent leur victoire, l’héroïsme de madame Murray, les coups de
-canon, la mort des deux fugitifs, toute cette histoire folle, superbe,
-invraisemblable! Il s’en enivrait lui-même, il trouvait des mots
-emphatiques, gonflés, des mots de journal, qui grossissaient les choses;
-il s’étonnait par choc en retour de tous les hauts faits auxquels il
-avait pris part, s’admirait et l’admirait, elle, l’indomptable femme qui
-en était le principal auteur.
-
---Écoutez, dit-il, écoutez. Je vais vous rendre votre argent! Mais je
-vous l’ai dit tout de suite, vous êtes une femme! Et puis maintenant il
-y a autre chose. Je ne sais pas comment diable expliquer... c’est comme
-pour les actrices, vous savez, on les désire, on les veut, avec toute la
-force des cent mille volontés qui les désirent et les veulent. Je vous
-en prie, épousez-moi. Nous posséderons la mer, si vous voulez, nous
-enlèverons tout le trafic, de San Francisco à la Chine: en dix ans on
-peut confisquer toutes les lignes de steamers, et pas un panache de
-fumée ne roulera sur ce grand Océan sans notre permission. Ou bien nous
-irons là-bas, aux États, nous jouerons sur les terres, sur l’or, sur
-tout; nous créerons des villes dont nous serons rois, puisque tout nous
-y appartiendra, du sol aux cheminées, que nul n’y vivra sans notre
-consentement, n’y vendra, n’y achètera que ce que nous voudrons qu’on
-vende ou qu’on achète. Nous coulerons des peuples dans les moules fondus
-par nous, et nous donnerons des formes à la vie, avec nos volontés.
-
-Mais elle ne répondit rien, tremblant tout doucement, la tête dans les
-mains. Quand le _Sunbeam_ passa devant la petite île qui ferme le port,
-trente mille voix saluèrent le navire, hurlèrent leur admiration;
-d’innombrables canots, des yachts, des sampangs lui firent cortège.
-Toutes les dames de la colonie européenne attendaient aux Victoria Docks
-avec des fleurs, des gerbes de fleurs, des montagnes de fleurs
-parfumées, colorées, croulantes. C’était une apothéose, et Jason
-revenant avec la Toison d’or, les caravelles de Colomb rentrant à Cadix
-chargées de toute la gloire de l’élargissement du monde, Nelson à Naples
-où l’attendait lady Hamilton, effroyable amoureuse, ne furent pas reçus
-comme fut reçue en ce jour la veuve d’Alfred Murray... Une passerelle
-glissa du navire jusqu’au quai, et l’on vit apparaître une malheureuse
-femme à l’air humble, avec des petites rides effrayées plein la figure,
-des cheveux blanchissants, une jupe en foulard jaune toute fripée, qui
-semblait sa seule préoccupation, sa honte.
-
---Pour l’amour de Dieu, donnez-moi une robe noire, dit-elle, je ne puis
-pas me montrer ainsi, ce n’est pas possible!
-
-Un bruit alors commença de courir dans la ville.
-
---La pauvre femme est partie folle, dit-on, elle revient idiote!
-
-On se trompait, elle était la même, une brave petite épouse anglaise
-attendant les ordres de son mari, calmant ses sens, nourrissant son
-appétit, soignant son confort, menant sa maison, ni trop mal ni trop
-bien: pour le reste, elle allait à la chapelle et respectait ce qu’on
-lui avait appris à respecter, obéissant aux lois du monde. Et maintenant
-son seigneur était mort, et elle avait commis un acte contraire à ces
-lois, un acte qui n’était pas modéré, qui n’était pas féminin. Elle
-était très malheureuse parce qu’elle ne se retrouvait plus, ne se
-comprenait pas. Son seul sentiment était un désespoir inconsolable de ne
-pouvoir porter l’écrasant fardeau de sa gloire. Les gens se battaient
-pour la voir; on portait sa voiture, on la regardait comme un phénomène;
-elle retrouvait dans tous les yeux, dans toutes les voix, les yeux et la
-voix du capitaine yankee; on croyait qu’elle était une femme
-exceptionnelle, une _volonté_, et précisément elle était plus faible
-qu’elle n’avait jamais été. Toute sa mince et ordinaire volonté s’était
-usée, brûlée d’un seul coup dans une unique violence... Désormais on
-attendrait toujours d’elle des choses qu’elle ne pourrait pas donner;
-elle était sortie du troupeau des femmes et n’avait plus de place dans
-le monde. Les seuls hommes qui la voudraient en mariage seraient des
-brutes ambitieuses comme ce marin, qu’elle aurait trompé en l’épousant,
-puisqu’elle ne pouvait plus lui donner que l’âme affaiblie d’un enfant.
-Cependant on l’applaudissait, on criait, on célébrait en elle la gloire
-et la fermeté de sa race... De tout son cœur, de tout son cœur en
-vérité, elle souhaita mourir!
-
-Elle ne mourut point. Le bon Dieu qu’elle invoquait ne lui fit point
-cette grâce. Quand des hommes d’affaires eurent payé les dettes de la
-banque Murray, liquidé les comptes, vendu la maison, la clientèle et
-jusqu’au nom de celui auquel elle avait sacrifié sa destinée, il lui
-resta une toute petite rente, quelque chose de pauvre, de mesquin et de
-nul. Elle quitta cette chaude terre, regagna l’Angleterre, isolée dans
-son deuil, séparée de son sexe. C’est ainsi que je l’ai vue, à Londres,
-dans un _boarding house_, une vulgaire pension bourgeoise, où vivaient
-d’autres pauvres femmes vieillissantes, tristes, honnêtes et bêtes. Elle
-leur ressemblait tellement que personne ne croyait à son histoire quand
-elle était contée par un des rares amis qui la venaient voir
-quelquefois; car elle a horreur de ces souvenirs et n’en parle point.
-Autour de ses yeux, de petites rides se plissent; son nez est pâle,
-pointu, et ce qu’il y a de triste, surtout, de triste à pleurer, c’est
-la fausse jeunesse rose de son visage, les mille fibrilles injectées de
-sang de ses joues. C’est un corps séché et une âme morte.
-
-
-
-
-LES CHINOIS
-
- La fumée noire...
-
- RUDYARD KIPLING.
-
-
-Les barbares du ciel d’Occident, qui les avaient amenés là, les
-regardaient travailler et mourir. Eux-mêmes, d’ailleurs, travaillaient
-et mouraient.
-
-On dit aujourd’hui qu’il y a un cadavre sous chaque traverse du chemin
-de fer, tout au long des quatre lieues de cette montée du Palaballa, que
-les petites locomotives gravissent en soufflant, cahin-caha, comme si
-leurs roues étaient retenues par des fantômes! Il était mort des Belges,
-il était mort des Italiens, il était mort surtout des noirs du
-Bas-Congo, ceux-là salement, comme des porcs, car c’est une triste race,
-pourrie par l’alcool et qui n’est bonne à rien. Il y avait trois années
-que durait le massacre, et la voie douloureuse avait à peine avancé.
-Avez-vous vu des fourmis, chargées d’un gros œuf, escalader en file une
-branche d’arbre? Elles vont, comme aveuglément, collées à l’écorce. Et
-au même endroit, qui n’a pas l’air plus difficile à franchir que tout le
-reste, il y a quelque chose. Quoi? on ne peut savoir, mais toutes les
-fourmis glissent à leur tour, et il en vient d’autres, d’autres sans
-cesse. Le chemin de fer du Congo, au début, c’était cela. Les hommes
-tombaient, les millions s’effondraient sur la pente. L’Europe envoyait
-d’autres millions et d’autres hommes.
-
-Le Chef, l’inventeur de ce chemin de fer, avait le génie des vrais
-conquérants, qui est de se croire vainqueur d’avance, ayant réuni tous
-les moyens de vaincre, et d’être un violeur de volontés. Les Italiens et
-les Belges, les Congolais et les noirs de Saint-Domingue, il les avait
-jetés à l’assaut, et leurs corps n’étaient plus qu’ossements et
-pourriture. Alors, il avait envoyé acheter des hommes en Chine. Il
-savait qu’on en trouve là quatre cents millions, serrés les uns contre
-les autres, s’empoisonnant de leur haleine. Il croyait que ces Chinois
-du Sud, sobres et durs au mal, nés près du tropique, leurs couches
-inépuisables étaient le fumier humain qui pouvait féconder l’Afrique.
-Gigantesque et pesant, levant le bras pour un ordre comme on soulève un
-poids, il était venu ce jour-là inspecter le travail dans la tranchée.
-L’ingénieur, Guilmain, lui dit:
-
---Ils meurent aussi!
-
-Les Chinois travaillaient patiemment, ceux qui restaient: deux cents sur
-mille. Ils étaient maigres, avec des poitrines de poulet, des poitrines
-visibles parce qu’ils étaient nus jusqu’à la taille, et qu’ils n’avaient
-pas de culotte, mais un lambeau de toile bleue sur les reins. A cause de
-leur peau jaune et de l’élargissement de leur face, malgré leur
-maigreur, ils ressemblaient à des abcès mûrs. Ils avaient la figure en
-losange, les oreilles pointues, les yeux étroits, et leur bouche
-ricanait éternellement comme celle d’un gamin qui va pleurer. Ils se
-penchaient sur leurs outils, les vertèbres leur sortaient du dos. En
-avant! il fallait que l’Asie fécondât l’Afrique, au bénéfice de
-l’Europe.
-
-Guilmain regarda le Chef et vit une mare à ses pieds. L’homme du Nord,
-le lourd géant, fondait au soleil. Il laissait ainsi une trace de sueur
-derrière lui, tout le jour, et n’arrêtait ni sa marche, ni son vouloir.
-Eh bien! lui aussi pouvait mourir. Il faisait son devoir dans la
-bataille.
-
---Il y a soixante-dix degrés dans la tranchée, dit Guilmain. On n’y
-tient pas. Un Chinois est un Chinois, mais c’est un homme: et le sang
-humain se décompose!
-
-Le Chef haussa les épaules. Il regarda le sommet du Palaballa, et le
-col, un peu plus bas, où le projet mettait la voie: la brèche aride et
-triste par laquelle il rêvait de précipiter la fortune de l’Afrique
-centrale, les dents d’éléphant jaunies et dures, les balles rondes de
-caoutchouc, toutes les richesses que, depuis l’écoulement du grand lac
-préhistorique, le Congo accumulait dans sa panse énorme, qu’il fallait
-crever à coups de pioche.
-
-A la surface du sol, le soleil et l’air avaient comme pourri le gneiss
-africain. Les Chinois grattaient proprement, doucement. Plus bas, la
-roche reprenait sa dureté impénétrable: on l’avait fait sauter à la
-mine. Trois Chinois achevaient de détacher avec des pics un bloc gros
-comme un pavé, qu’il eût arraché d’une seule main. Il désespéra.
-
-Arriver au torrent de la M’poso! Son esprit vaste et lucide, qui avait
-conçu l’ensemble, et l’embrassait réalisé, le tranchait en séries, se
-bornait par méthode à ne vouloir d’abord que chacune d’elles, dans son
-ordre: que le bataillon des Chinois parvînt jusqu’à la M’poso, dût-il en
-mourir! Le Chef s’imaginait voir les eaux du torrent, et s’y plonger.
-Elles étaient bruyantes, heurtées, d’un vert profond et pur que
-blanchissaient par place les bulles d’air emprisonnées dans leur chute.
-L’œil ne pouvait s’en détacher, le mouvement rendait visible chaque
-molécule de leur fluidité. L’imagination était si forte chez cet homme
-fort qu’elle agissait en vérité sur sa chair. De penser au torrent, il
-se sentait rafraîchi. La sueur cessa de couler sur ses membres, son
-corps et son esprit redevinrent froids.
-
-On avait ouvert plusieurs chantiers, attaqué la montagne comme les vers
-rongent un arbre, partout où se trouvait un point faible, une fissure où
-la pointe d’un outil pouvait entrer. On se battait contre elle plus loin
-encore. Ceci le rassura. Il avait à voir, à marcher, à peiner lui-même.
-Au-dessus de la falaise du Congo, la voie devait faire corniche,
-accrochée au roc comme un nid d’hirondelles. Plus tard, les locomotives
-rouleraient là, dominant le fleuve énorme et inutile, empêtré de blocs,
-que les navires ne franchissaient pas.
-
---Allons au Sept, dit-il à Guilmain.
-
-Le Sept, c’était le kilomètre sept, on commençait la corniche. Sur le
-talus précipité de la falaise, on construisait un mur à pic, on gagnait,
-sur la pente, la largeur d’une main par mètre. En élevant ce mur, on
-trouverait à la fin la place de deux rails.
-
-Guilmain dit:
-
---Il est tombé un Chinois, hier. Il a roulé jusqu’en bas.
-
---Eh bien, dit le Chef, on a été chercher le corps?
-
---_Les autres_, murmura l’ingénieur, y sont allés. Et c’est pour ça...
-
-Il termina sa phrase encore plus bas, très bas. Le Chef eut un grand
-sursaut:
-
---On ne les a pas emmenés! On ne les a pas emmenés! Est-ce que je vous
-avais dit de ne pas les emmener? Nous avions signé. Et vous avez caché
-leurs boîtes, sous la falaise? Un beau cimetière! Qu’on prenne les
-cargo-boats, les chalands, tous les bateaux de Matadi; qu’on les enlève,
-qu’on les conduise à Boma, en attendant. Nous avions promis!
-
---On ne trouve pas, répondit Guilmain. C’est un sale fret. Les bateaux
-n’en veulent pas.
-
- * * * * *
-
-On avait promis aux Chinois de rapporter leurs cercueils en Chine, s’ils
-mouraient. Et on n’avait pas tenu parole. Le Chef n’en savait rien, et
-la superstition de cet homme d’affaires, né paysan, passé soldat, devenu
-remueur de mondes, lui imposait le respect des paroles données. C’est
-une règle de jeu. D’abord on ne triche pas. Ça porte même malheur, de
-tricher: on peut violenter les hommes, on ne les vole pas. Guilmain
-courba la tête sous un flot d’injures en français-wallon, magnifiques et
-terribles.
-
---Il y en aurait pour cent mille francs, deux cent mille francs, il
-faudrait construire des bateaux-corbillards! Après? On leur a promis.
-Nous avons jeté ici vingt millions, et pour ça, pour ça!... Quand on
-veut créer un géant, on ne lésine pas sur les langes!
-
-Il prononçait «créïer», «géïant». Ses phrases lourdes traînaient dans
-l’espace comme des tombereaux. Il continua:
-
---Et s’ils savaient...
-
---Ils sont descendus pour chercher le camarade, dit Guilmain dans le
-même idiome. Il y en a «assez bien» qui savent.
-
- *
-
- * *
-
-Les Chinois savaient.
-
-Ce même jour, Tchao-Ouang et Ah-Sing, descendus dans le ravin pour
-ensevelir le camarade tombé, avaient vu sous la falaise des cercueils en
-longue file. Il les reconnurent, car ils en avaient assemblé eux-mêmes
-les planches, gravant sur les couvercles l’invocation qui chasse les
-anciens génies, et protège aussi contre le génie du mort, plus acre,
-plus jeune et plus perfide.
-
-Alors, ils sentirent battre au-dessus d’eux l’aile molle des
-Tchong-Toué.
-
- * * * * *
-
-Elle est faite d’eau et de vent, de ce qui est insaisissable et à demi
-saisissable. Tout est Tchong-Toué: la nature est pleine d’esprits
-jusqu’à s’en pourrir. Lorsque nous ne subissons pas l’influence des
-calomnies de marchands imbéciles, nous apercevons la Chine à travers
-l’enthousiasme de Voltaire, qui lui-même l’avait vue à travers les
-éloges intéressés des pères jésuites; et nous n’y comprenons rien. C’est
-quatre cents millions d’animistes, dont l’aristocratie a passé au
-rationalisme, à cause d’un philosophe nommé Confucius. Mais les
-animistes y sont toujours. Voilà ce que ne disent pas les livres. Il y a
-des dragons sous la terre, qui la font trembler; il y en a dans le ciel
-qui font les naufrages; dans l’air qui roulent les maladies. Les fleuves
-ont les leurs, et les montagnes, les champs, les provinces, les maisons,
-tout au monde. Il y en a de bons, que l’empereur nomme mandarins, et qui
-reçoivent de l’avancement. Mais c’est comme les hommes, même les bons,
-il faut s’en méfier. Leur nombre croît tous les jours: de tous les morts
-distille une larve qui reste sur terre, invisible, perpétuelle, funeste
-presque toujours.
-
-Ces larves flottantes, il est probable qu’elles sont pareilles au moule
-d’où elles sortent, aux malades et aux morts: par conséquent chagrines,
-visqueuses, irritables et corrompues. Rien n’est plus raisonnable et
-plus terrifiant que cette supposition chinoise, et c’est pourquoi le
-christianisme est une grande, une sainte, une précieuse religion. Les
-âmes de nos morts, à nous, sont au ciel ou en enfer, et bien gardées.
-Saint-Pierre a ses clefs, Satan sa fourche, les clôtures sont solides.
-Voilà dix-neuf cents ans aujourd’hui que nos défunts sont prisonniers,
-pour notre plus grande tranquillité. Nous les protégeons, même, nous
-prions pour eux, nous pouvons nous promener bien calmes sur la face de
-la terre, nous les Européens. Mais les Chinois! Ils meurent de peur.
-
-Quand l’équipe jaune du Palaballa connut que les cercueils étaient
-restés sous la falaise, elle comprit pourquoi le malheur la poursuivait:
-les Tchong-Toué des morts, qui n’avaient pas été ramenés dans leur pays,
-qui ne jouissaient pas des offrandes et des politesses de leur famille,
-se vengeaient sur les vivants. Bilieuse hématurique, accès pernicieux,
-disaient les médecins de l’hôpital--une grande baraque en planches faite
-comme un grand cercueil--lorsqu’il mourait un nouveau Chinois. Des mots!
-La vérité, c’est que les Tchong-Toué revenaient pour faire des recrues,
-enrôler les camarades. Ils revenaient plus forts, plus méchants tous les
-jours, privés d’hommages, de parfums, de libations, de la fumée de
-l’alcool et des mets, nourriture impondérable de ces êtres
-impondérables, affamés sans pouvoir mourir de faim, et furieux.
-
-Tchao-Ouang était le chef de ce qui restait de l’équipe. Il décida qu’on
-allait retourner en Chine.
-
- * * * * *
-
-Aucun bateau n’aurait voulu embarquer les Chinois, mais ils calculèrent
-qu’ils étaient venus par l’Est. Le navire qui les avait transportés
-avait marché dans le sens du soleil, courant comme s’il eût voulu
-atteindre chaque jour l’astre avant son coucher. Il n’avait penché au
-sud que pour regagner ensuite sa hauteur. Comme la plupart de leurs
-compatriotes, Tchao-Ouang et ses compagnons croyaient que la Chine est
-au milieu de la terre et que le soleil sort de l’eau, derrière elle tous
-les matins. Ils ignoraient l’immensité des distances, et la fluidité
-morne des eaux leur avait caché la rapidité de leur course. Ils crurent
-qu’à pied, en trois mois, ils seraient revenus à leur point de départ.
-Quand le soleil se couche, Ah-Sing jeta le manche de sa pioche vers
-l’astre, et le fer, faisant croix, indiqua le nord et le sud.
-
- * * * * *
-
-Ils avaient pris cette précaution parce qu’ils ne pouvaient fuir sous la
-lumière, et que les étoiles de cet hémisphère leur étaient inconnues:
-phénomène qui d’ailleurs n’avait pas peu contribué à leur inquiétude.
-
-Par fortune pour leurs projets, les premières nuits après leur évasion
-furent lumineuses et la lune court dans le sens du soleil. Les Chinois
-marchèrent donc contre la lune, après avoir volé, dans un magasin, au
-bord de l’eau, du riz, d’autres grains et des poissons secs. Le jour,
-ils se cachaient, serrés les uns contre les autres, dans des trous, sous
-des brousses. Ils reprenaient leur marche quand l’obscurité était venue,
-et comme on les faisait chercher du côté de l’Atlantique, croyant qu’ils
-iraient s’embarquer dans un port de l’enclave portugaise, ils ne furent
-pas découverts. Plusieurs avaient des mœurs infâmes, et la cohésion de
-la petite troupe en augmenta.
-
-Seulement, dès la première nuit, Ah-Sing, l’un des Chinois, dit:
-
---Olga est avec nous.
-
-C’était la chienne européenne d’un docteur européen, qui était mort
-comme les autres, d’absinthe, d’épuisement et d’ennui--plus tristement
-que les autres parce qu’il s’était vu mourir. Olga n’avait laissé
-enlever son maître qu’avec une répugnance assez naturelle, car elle
-était européenne, mais chienne, et n’avait pas compris pour quelle
-cause, tout de suite, parce que le docteur ne remuait plus, les autres
-blancs l’avaient mis dans une caisse, et sous des pierres. Elle avait
-longtemps pleuré d’une manière très stupide, qui forçait les vivants à
-penser à la mort, et c’est pourquoi à cette époque les blancs vivants
-lui donnèrent un nombre infini de coups de pied. Alors, elle vint au
-camp des Chinois. Ah-Sing, très poliment, lui chercha ses puces. Quand
-il en trouvait une, il avait soin de ne pas la garder pour lui, et la
-lui donnait à manger.
-
-Ce sacrifice courtois du produit de la chasse est d’usage entre
-mendiants bien élevés à Pékin: Olga s’en montra touchée. Elle était
-d’une nature passionnée, et quand elle désirait une chose, c’était
-toujours avec la dernière violence. Elle criait pour sortir, pour
-dormir, pour des caresses, et surtout pour manger. Les Chinois pensaient
-qu’elle savait parler, venant d’Europe, et que seulement ils ne
-comprenaient pas sa langue. Ils l’aimaient. C’était la seule personne de
-l’autre sexe qu’ils possédassent parmi eux, et, par conséquent, un
-élément de moralisation dans leur société. La troisième nuit, ils la
-tuèrent: elle était européenne, et ils ne voulaient plus d’Européens
-avec eux.
-
- * * * * *
-
-Ils franchirent l’Inkissi, le Kouilou, d’autres rivières, entre
-lesquelles le sol triste et montueux n’était couvert que d’herbes
-brûlées par les sauvages Ba-Kongo et de petits arbres agonisants. Puis,
-la terre s’étant abaissée sous leurs pieds, ils rencontrèrent une grande
-plaine herbeuse, qui paraissait comme un champ de riz sans graines, et,
-plus loin encore, une sorte de lac, avec une île au milieu. C’était le
-Stanley-Pool, au bord duquel sont les Belges et les Français. Sachant
-que ceux-ci ont leur ville au Nord-Ouest, Tchao-Ouang décida de tourner
-ce lac par le Sud.
-
-C’est à partir de ce moment que les Chinois osèrent marcher au grand
-jour. Ils n’étaient plus qu’une centaine. A l’aube, quand ils virent le
-soleil, la Chine leur parut très proche. Pleins d’espoir, ils entrèrent
-dans la forêt.
-
- * * * * *
-
-Et ce fut dans la grande forêt qu’ils moururent. Il ne faut pas dire
-comment ils moururent, il ne faut pas écrire pour écrire. Ils sont
-morts, n’est-ce pas, et voilà tout, et ils allaient vers le soleil! Et à
-la fin, comme vous le verrez, il ne resta que Tchao-Ouang.
-
-Beaucoup furent mangés par les Bangalas. Car les Bangalas mangent les
-hommes. C’est un peuple très laid. Ils se font une incision qui va du
-nez au sommet du front, et y jettent des venins qui gonflent la peau. La
-cicatrice a l’air d’une crête, ils sont comme des coqs noirs et
-méchants. Et ils mangent les hommes. Ce n’était pas tout à fait des
-hommes, ces Chinois: personne dans l’humanité, même les nègres, ne croit
-que les Chinois sont tout à fait des hommes, ce serait trop bête. Mais
-c’était de la viande tout de même, et les Bangalas eurent un bon repas.
-
-Les autres furent mangés par la forêt. Elle était monstrueuse et vide.
-Ils y marchèrent cinq mois, ne voyant le grand jour que si le fleuve
-venait à couper l’énorme moisissure verte. Mais ils faisaient des
-radeaux, des choses ingénieuses, des câbles de lianes, pour passer. Eux
-aussi, une fois, ils tuèrent des indigènes, pour leur voler des
-pirogues. Alors, pendant quelques jours, ils remontèrent le Congo.
-
-L’air y était plein d’une brume bouillonnante et perpétuelle. Le matin,
-cherchant le soleil, les Chinois ne l’apercevaient qu’au milieu d’un
-brouillard, et chaque jour, à midi, une grosse pluie tombait. Il y avait
-aussi des tornades qui broyaient les arbres et soulevaient l’eau: aussi
-crurent-ils que le monde entier allait périr. Le Congo était si vaste
-que, lorsqu’il n’y avait pas d’îles dans son cours, du centre on ne
-voyait pas les bords. D’ailleurs, des vapeurs belges le parcouraient,
-et, lorsqu’il y avait des îles, on perdait la direction: de bizarres
-courants faisaient comme des marées.
-
-Ayant préféré suivre un arroyo, ils s’égarèrent, tombèrent dans les
-filets que les Bangalas disposent pour prendre le poisson. Ce jour-là
-encore, les Bangalas eurent de la viande.
-
-Ceux qui restaient--ils étaient dix--reprirent le sous-bois en évitant
-les villages: et il y en a peu, sauf au bord des fleuves. Nul ne vit,
-dans la forêt. Les arbres trop hauts tuent les petites plantes, et les
-animaux eux-mêmes ne trouvent rien à manger. On entend, sans les voir,
-chanter des oiseaux et passer des singes, en l’air. Il y a sur le sol
-des insectes, des serpents et des charognes. Les Chinois les
-ramassaient. Souvent l’odeur des fourmis-cadavres leur souleva le cœur.
-Un autre jour l’atmosphère leur parut douce comme le parfum d’une
-chambre aimée.
-
-Pourtant ce n’était pas des fleurs qui sentaient de la sorte: c’étaient
-des champignons. Les premières bouchées qu’ils en mangèrent les firent
-vomir. Par bonheur ils surent trouver au même endroit, dans la
-pourriture des arbres, de gros vers d’aspect immonde, qui n’étaient pas
-empoisonnés, et ce fut dans cette région qu’Ah-Sing aperçut, en
-soulevant un tronc qui s’effondra en boue, une chose horrible, qui
-remuait. C’était une bête faite comme une boule, avec une arête
-transversale épineuse, et des yeux--des yeux tout en or vivant! Une
-espèce de glu, qui la couvrait, accrochait la boue et les détritus. Avec
-une baguette, Ah-Sing gratta. Les deux flancs de la boule se gonflaient
-et s’abaissaient tour à tour, et la baguette ayant piqué la chose, elle
-marcha. C’était un crapaud.
-
-Il était aussi gros qu’une tête d’homme. Les pustules jaunes qui
-remontaient de son ventre à son échine semblaient des fleurs corrompues
-sur du fumier, et l’arête de son dos était comme une broussaille. Il
-bava du venin, misérablement. Puis, s’étant caché de nouveau sous les
-débris, il rendit une plainte longue et claire, ainsi que font tous les
-crapauds, quand ils appellent les femelles crapaudes.
-
-Ah-Sing, qui avait très faim, pensa que peut-être on pourrait le manger!
-Mais cette bête lui faisait peur, et comme il cherchait une longue
-branche pointue, pour la crever de plus loin, Tchao-Ouang cria:
-
---Ne le tue pas! il est si vieux! c’est le Dieu de la forêt!
-
-L’énormité du crapaud leur fit croire qu’il avait vu couler des siècles.
-Et s’il avait des siècles, il savait tout. Il dominait cette pourriture,
-puisqu’il y avait survécu. La sagesse du monde est dans les vieillards,
-et qui vit longtemps devient Dieu, connaissant le bien et le mal. Cette
-idée, que n’eussent pas eue les barbares d’Europe, n’était pas
-entièrement fausse. La Bête, du moins, était de race antique. Elle
-descendait des grands reptiles lourds qui régnaient seuls sur la terre,
-alors que tout entière elle était encore, comme aujourd’hui sous
-l’équateur, un mélange de fange chauffée et d’eau tiède, sous des nues
-éternelles, entre les laves ardentes de son centre et le soleil fou.
-
---Ne le tue pas! C’est le Dieu de la forêt!
-
- * * * * *
-
-Oui, le crapaud paraissait incarner la forêt même. Il était sale,
-humide, verdâtre et jaune, gigantesque, magnifique, informe, frémissant,
-hérissé, tout gonflé d’une horrible sève, et ses yeux savaient tout, ses
-yeux d’or vivant, ses tristes beaux yeux! Pourquoi était-il resté là,
-insensible à la peur, s’il n’était pas Dieu?
-
-Les flancs du crapaud palpitèrent. Il appelait éperdument les femelles.
-Sans doute l’endroit, dans son horreur marécageuse, était favorable à sa
-race, car beaucoup de femelles en effet étaient là, invisibles, vautrées
-sur leurs œufs qui, jaillis déjà de leur ventre ému, attendaient la
-fécondation. Cachées derrière les arbres enracinés, plus hauts que des
-tours, et les arbres tombés, plus infranchissables que des murs, elles
-répondirent, sur deux notes qui se succédaient sans arrêter. Les
-champignons exhalaient toujours leur bonne odeur, l’atmosphère était
-douce comme le parfum d’une chambre aimée.
-
-Les Chinois s’étant prosternés, crièrent:
-
---Nous ne te tuerons pas, Monsieur-Dieu-Crapaud! Protège-nous. Nous te
-donnerons à manger. Nous savons que tu es fort. Viens avec nous!
-
-Ils allèrent chercher pour lui des vers et des mouches. Tchao-Ouang
-tressa une corbeille, réunit des haillons, en fit une couche sur
-laquelle il fit monter la Bête.
-
-Et le crapaud vint avec eux. Il chantait tous les jours, et toutes les
-nuits.
-
- *
-
- * *
-
-Cependant la tristesse croissait sous les grands arbres.
-
-Les Chinois côtoyèrent des fleuves silencieux et presque sans pente,
-dont la seule vue pénétrait d’une horreur indéfinissable. L’eau en était
-toute noire sous les arbres noirs, d’où ruisselait une humidité
-éternelle, et, sur leurs rives, il y avait une espèce de sous-bois
-impénétrable, des lianes énormes, tordues comme des racines, des
-orchidées parasites dont les fleurs étaient obscènes, des vanilliers et
-des serpents. Le soleil, le soleil, comment marcher vers le soleil? On
-ne le voyait plus. Le jour était fait de brouillard, la nuit d’une
-obscurité si pesante qu’elle paraissait frapper la joue comme une aile
-de chauve-souris.
-
-Mais un grand troupeau d’éléphants passa sur les Célestes, sans les
-voir, ainsi que les hommes passent sur des fourmis. Sortis de la
-rivière, où ils venaient de se baigner, ils fonçaient avec gaieté parmi
-les hautes plantes riveraines, qu’ils dominaient du dos et de la tête.
-Leurs masses énormes enfonçaient par les quatre pieds dans la terre
-mouillée. Mâchant des roseaux juteux, plus gros que la cuisse, ils
-s’éventaient à droite et à gauche, avec leurs grandes oreilles, si fort
-qu’un courant d’air remuait les feuilles autour d’eux. Les plus âgés
-avaient des défenses beaucoup plus longues que le corps d’un homme et
-toutes gercées à la surface, comme si la boue avait essayé de pourrir
-même cet impérissable ivoire.
-
-Un Chinois fut écrasé. Mais quand les éléphants se furent éloignés, les
-autres Chinois virent qu’ils avaient tracé une large avenue dans les
-plantes, une avenue qui menait jusqu’aux eaux lourdes. Et ils virent
-aussi le soleil. Les feuilles sombres étaient devenues vertes, d’un vert
-éclatant et joyeux. Des coquillages, pareils à de gros colimaçons,
-montaient aux branches pour sucer la sève des cassures. Un oiseau
-entièrement bleu s’envola dans la lumière. Tchao-Ouang put montrer du
-doigt l’horizon d’Orient.
-
- * * * * *
-
-Peu après des échardes empoisonnées, fichées dans la terre, blessèrent
-les pieds des survivants, leur causant d’intolérables douleurs. La
-gangrène se mit dans leurs membres. Ils souffraient tant, que plusieurs
-d’entre eux se suicidèrent. Puis des flèches sifflèrent. Frêles comme
-des aiguilles, elles étaient chargées d’un venin presque foudroyant, et
-quand l’une d’elles avait touché le but, on voyait fuir, à travers les
-arbres, une ombre mince comme celle d’un enfant. C’était les nains de la
-forêt qui défendaient leur empire. N’étant pas anthropophages, ils
-tuaient pourtant avec férocité, une longue et cruelle expérience leur
-ayant appris à craindre les autres hommes.
-
-Ah-Sing et Tchao-Ouang auraient été tués comme leurs compagnons sans une
-bizarre aventure.
-
-Ils s’étaient tapis dans un fourré, et n’osaient en sortir. D’abord ils
-mangèrent des coquillages, des feuilles et des espèces de petites
-sangsues, qu’ils écrasaient. A la fin, se sentant très faibles, et
-croyant mourir, pour cacher leurs corps aux Tchong-Toué, ils se jetèrent
-l’un sur l’autre des brindilles de bois, et s’endormirent.
-
-Ils s’éveillèrent sous une caresse et virent, penchée au-dessus d’eux,
-une des pygmées de la forêt.
-
-Elle était toute nue, et non pas noire, mais couleur de cire jaune. La
-figure en losange, avec un crâne fuyant, des seins menus, et le ventre
-trop gros, elle les regardait d’un air sérieux, mais sans méchanceté, et
-montrait le crapaud du doigt. Tchao-Ouang se prosterna devant la Bête,
-et fit signe que c’était un Dieu: alors la pygmée s’inclina également
-devant la majesté du fétiche. Les Chinois témoignèrent qu’ils avaient
-faim: à l’aide d’un arc très petit, dont la flèche avait pour penne une
-feuille d’arbre, elle leur tua un singe. Et, les ayant ressuscités, elle
-les suivit. Mais quand Tchao-Ouang et Ah-Sing, dont les désirs
-s’allumèrent, voulurent la prendre, elle les considéra avec étonnement,
-s’échappa de leurs mains et fut longtemps sans revenir.
-
-Plus tard, ils crurent comprendre par les signes qu’elle fit, et
-quelques mots qu’ils apprirent de sa langue, que les femelles et les
-mâles de sa race vivaient séparés presque toute l’année, et ne se
-réunissaient qu’à certaines époques où les prenait un grand délire
-d’amour, ainsi qu’il arrive chez nous pour les hordes de cerfs et de
-biches. Cette époque coïncide avec celle où le gibier, plus abondant et
-moins farouche, s’assemble aussi pour le rut: on le tue plus facilement,
-il y a plus à manger. L’estomac étant quotidiennement satisfait et le
-sang plus riche, l’instinct de la reproduction s’éveille, confond les
-sexes, la nuit, autour des grands feux, parmi des danses.
-
-Mavê était vierge, et mûre pour la fécondation. Elle savait que la
-saison de l’amour viendrait bientôt, et qu’elle appellerait alors un
-mâle au lieu de le fuir. Pendant cette saison, nulle fille, nulle femme,
-ne peut et par conséquent ne doit résister.
-
-En tout autre temps, toutes doivent fuir l’homme, le mordre et le tuer,
-l’amour n’étant plus qu’une blessure. Ainsi l’ordonnait leur instinct.
-Pourtant, un obscur besoin de maternité poussait parfois les vierges et
-les vieilles, qui n’avaient pas de petits, à secourir les blessés et les
-affamés. C’est à ce sentiment qu’avait obéi Mavê. Elle avait aussi la
-prescience que la grande saison était proche.
-
-C’était une créature singulière, vive et peureuse comme une maque. La
-gaucherie même et la faiblesse des Chinois la rassuraient. Mais quand
-ils proféraient un son dans leur langue elle faisait un bond, et
-disparaissait pendant des heures. Ces paroles étrangères l’effrayaient
-plus qu’une tentative de viol. Elle montait aux arbres, non pas comme
-font les humains civilisés, en embrassant le tronc, mais en appuyant la
-paume des mains et la plante des pieds sur l’écorce, exactement à quatre
-pattes. Jamais ils ne purent la faire rire: les pygmées, étant des
-presque-animaux, ne savent pas rire. Elle était attentive, grave,
-presque triste, et par moments étrangement câline. Les Chinois
-s’amusaient à lui passer la main sur la poitrine et tout le long du dos,
-ainsi qu’on fait aux chattes: elle se pelotonnait de plaisir et ses
-lèvres se relevaient, montrant les gencives et les dents. C’est là une
-grâce que la nature fait aux êtres à qui l’amour est impossible, hors du
-moment très court de la fécondation; tout leur corps, d’une façon
-diffuse, devient sensible aux caresses.
-
-Pour les Chinois, la forêt changea d’aspect. Mavê la connaissait comme
-une fourmi connaît les herbes d’un pré. Elle n’en avait pas peur. La
-marche devint facile, et même délicieuse, les bois paraissaient rire
-devant ces deux hommes encore hagards, et l’espèce de statuette en vie
-qui courait à leurs côtés. Le soir ils faisaient des génuflexions devant
-le Dieu, que Tchao-Ouang portait toujours. Le monstre, maintenant,
-restait presque continuellement endormi. Quand il se réveillait pour
-manger des mouches, ses orbites d’or brillaient d’une façon
-extraordinaire, et il sifflait avec douceur.
-
-Ah-Sing et Tchao-Ouang s’aperçurent que la pygmée avait les yeux tirés
-vers les tempes comme les femmes de leur pays. Leur affection s’en
-accrut. Leur commune continence les gardait contre la jalousie. Ces
-moments pour eux furent si doux qu’ils croyaient fumer l’opium.
-
-Mais une espèce de savane s’ouvrit dans la haute verdure, la première
-qu’ils eussent rencontrée depuis le Stanley-Pool. Elle était semée de
-palmiers, de fromagers et de pandanus. De multicolores oiseaux-mouches
-en semblaient les seuls habitants. Agitant fiévreusement leurs toutes
-petites ailes pour se tenir immobiles dans l’air, ils suçaient du bout
-de leur bec, courbe et souple comme une trompe d’insecte, l’eau
-mielleuse contenue dans les urnes blanches, roses et violettes des
-fleurs. Au sommet des ramures de grosses araignées rouges avaient tissé
-leurs pièges, si haut qu’on n’en voyait plus les fils. On eût dit des
-étoiles arrêtées entre le ciel et la terre.
-
-Mavê eut un cri d’admiration, et vint prendre la main d’Ah-Sing avec une
-figure qui n’était pas la même. On y voyait, pour la première fois, la
-confiance et la soumission. Elle commençait de penser à la grande
-saison. Tchao-Ouang devint très sombre et les fit marcher plus vite. Il
-fallut deux jours pour traverser cette savane. Ils rentrèrent ensuite
-sous l’obscurité des arbres.
-
-Le soir, la halte eut lieu près d’une sorte de marécage, sous des
-palissandres au tronc blanchi de lichens. Une mousse épaisse et trempée
-couvrait le sol. Ils s’endormirent tous les trois près de leur feu qui
-s’éteignait.
-
-Au milieu de la nuit Tchao-Ouang s’éveilla. Les frondaisons vibraient
-d’un bruit qu’une fois déjà il avait entendu: c’était l’appel des
-femelles crapaudes accroupies sur leurs œufs. Sûrement, il y en avait
-des centaines! Et cette nuit n’était pas comme toutes les nuits, même
-pour Tchao-Ouang. Il avait mangé, ses terreurs s’étaient évanouies, la
-force s’élargissait dans son corps; et le Dieu-Crapaud à ses côtés,
-gonflant ses poumons et sa gorge, sifflant très fort ses deux notes
-inégales, passionnées et funèbres, pareilles au cri d’une grande douleur
-qui pourrait devenir une joie, s’éleva péniblement sur les parois de la
-corbeille. Retombé sur le sol, il se traîna vers la boue voluptueuse où
-gémissait sa race. Tchao-Ouang étendit les mains vers la mousse où
-dormait Mavê.
-
-Elle n’était plus là. Ah-Sing avait disparu avec elle. Il comprit: la
-grande saison était venue, la saison où les sexes s’unissent. Il cria:
-
---Ah-Sing! Ah-Sing!
-
-Il n’obtint pas de réponse: mais une flèche siffla contre ses oreilles.
-C’était Mavê qui voulait le tuer parce qu’elle avait choisi son mâle et
-pensait que, puisqu’elle avait choisi, il allait y avoir bataille.
-
-Il cria encore:
-
---Ah-Sing, tue-la, et viens avec moi, viens avec moi!
-
-Ah-Sing lui répondit:
-
---Va-t’en.
-
-Il ajouta d’horribles injures, parce qu’il était fou, et s’enfuit très
-loin, très loin, _à l’envers_, du côté où le soleil se couche.
-
-C’est ainsi que la forêt, n’ayant pu le faire mourir, s’empara tout de
-même d’Ah-Sing. Et elle le garda éternellement. Tchao-Ouang le chercha
-pendant plusieurs jours pour l’assassiner.
-
-Les Chinois pleurent très rarement: il sanglotait.
-
- * * * * *
-
-A force d’errer sans savoir, pourtant, il parvint à l’orée de la silve
-terrible.
-
-D’abord il n’en crut pas ses yeux quand il vit l’horizon. Des collines
-aux pentes douces étaient couvertes d’une herbe si fine, égale et courte
-qu’il y passa la main comme sur un tapis. Des troupeaux de buffles, de
-girafes et d’antilopes, ruminaient paisiblement sans montrer
-d’inquiétude. De grands vautours faisaient dans l’air des cercles qui
-lui montrèrent combien le ciel était haut, le fier ciel bleu! Derrière
-lui, la forêt s’élevait comme une falaise.
-
-Tchao-Ouang se prit à ricaner très fort.
-
-Il posa le crapaud à terre.
-
---Voici la Terre des Herbes, dit-il. Toi tu es le Dieu de la forêt! Ici
-tu n’as plus de puissance--et... et je n’aime pas du tout la forêt!
-
-C’est pourquoi, ayant pris une très grosse pierre, aussi lourde qu’il
-put, il la fit tomber sur la Bête. Elle éclata comme une outre, avec du
-sang, du venin, des liquides impurs; elle éclata sur la terre radieuse
-et sans arbres.
-
-Voilà comment Tchao-Ouang se vengea de la forêt.
-
- *
-
- * *
-
-Il fut recueilli par des noirs zanzibarites, musulmans et marchands
-d’esclaves. Non par pitié, mais il était une curiosité vivante. Sa
-tresse de cheveux, qu’il avait conservée, était défaite, et le reste de
-sa tête n’ayant pas été rasé, il avait le corps enseveli dans une espèce
-de crinière emmêlée, remplie de terre, de morceaux de bois et de
-vermine. Mais nu, il montrait la majesté d’un corps en ruines: une
-tumeur à l’aine, des ulcères aux jambes, deux orteils manquants, rongés
-par les chiques; et ce qu’il y avait de plus étonnant encore, c’était sa
-barbe, qui avait poussé par grands poils rares et droits: un poil ici,
-un poil là, un autre à gauche, un autre à droite, des touffes
-clairsemées au menton pareilles à des bouquets de bambou, Enfin, il
-avait la tête brouillée, il délirait. Et ce fut la seule chose dont les
-Arabes ne s’aperçurent pas, car ils ignoraient son langage.
-
-Ce ne fut qu’un peu plus tard que l’un d’eux s’avisa de prononcer devant
-lui quelques mots de mauvais anglais. Tchao-Ouang répondit par une
-contrefaçon qui n’était pas la même. Le noir zanzibarite eut la plus
-grande peine à le comprendre.
-
-Déformant ce qu’il saisissait mal, et ne voulant pas avoir l’air
-d’hésiter, il dit à ses compagnons que l’idiot aux cheveux sales venait
-de la forêt, et qu’il y avait été poursuivi par des reptiles à figure
-humaine, qui lançaient des flèches. Tel fut le sens qu’il arrangea avec
-les paroles de Tchao-Ouang, et les autres ne furent pas étonnés. Ils se
-contentèrent de demander si l’idiot aux cheveux sales se souvenait
-d’avoir vu des hommes à tête de chien, et le roi du lac obscur qui est
-un serpent: il habite une magnifique case de pierre, dans une île ronde,
-servi par un grand nombre de femmes amoureuses. La grande forêt est
-comme la nuit et la mort: inexplorées, on les remplit de merveilles.
-
-Tchao-Ouang leur demanda où ils allaient, et quand ils lui parlèrent de
-Zanzibar, il ne comprit pas; mais la caravane allait vers l’Orient, cela
-lui suffit. On lui laissait des débris de nourriture, par charité. C’est
-ainsi qu’il boitilla sa route à côté des esclaves, dont les plus heureux
-devaient être vendus à des Arabes de l’Yémen, hommes justes et doux,
-tandis que les autres, repris par les croiseurs européens, et
-hypocritement libérés, étaient condamnés à mourir dans les plantations
-allemandes et anglaises, sous le nom fallacieux d’engagés volontaires.
-
-Les étapes succédèrent aux étapes. Enfin, un jour, Tchao-Ouang aperçut,
-sous ses pieds même, une étendue d’eau qui n’en finissait pas. C’était
-l’Océan Indien. Sous une brise tiède, de petites vagues courtes
-clapotaient, une foule de crabes couraient sur le sable; la mer, jusqu’à
-l’horizon, reflétait le ciel comme un miroir cassé.
-
- *
-
- * *
-
-Des boutres vinrent, qui emportèrent les esclaves. Un autre navire
-conduisit Tchao-Ouang à Zanzibar.
-
-Les premiers humains qu’il y rencontra furent des Parsis célébrant un
-mariage. La nuit tombait, et les nouveaux époux marchaient vers leur
-demeure au milieu des cierges et des feux, symbole divin de l’éternelle
-lumière, principe bienfaisant du monde. Couronnés de fleurs, les amis
-des mariés chantaient.
-
---Voici l’Inde, songea le Chinois. Je ne me suis pas trop écarté de ma
-route vers l’Empire du Milieu.
-
-Mais bientôt il retrouva des noirs, des noirs en masse: Mozambiques dont
-la peau sentait le poisson salé, Zoulous de haute taille et de mine
-guerrière. Souahélis des Comores, Somalis aux jambes sans mollets, et
-des juifs d’Abyssinie, qui sont noirs, et toutes les espèces de métis
-que produit le mélange de toutes les races, et des Européens enfin,
-Portugais, Anglais, Allemands, Français et Belges. Ils étaient là comme
-de l’autre côté de l’Afrique. Tchao-Ouang avait fait toute l’immense
-route, subi toutes les misères pour les retrouver, et les retrouver les
-mêmes--les mêmes de costume, d’insolence, d’incompréhension et de
-brutalité. Il était allé d’un océan à un autre, et ce n’était pas encore
-sa patrie!
-
-La confusion de son cerveau fut à son comble. Nulle volonté ne le
-dirigea plus. Plus égaré que dans les bois de la pluie éternelle, sans
-nulle idée de suicide, devenu comme une bête, cherchant un coin pour s’y
-coucher et dormir, il erra dans les rues. Elles étaient plus bruyantes
-encore à ce moment de la nuit qu’à l’heure de son débarquement. Tous les
-blancs qui s’arrêtent à Zanzibar, qu’ils aillent aux mines du Transvaal
-ou à Madagascar, qu’ils aient été embauchés pour les travaux du chemin
-de fer de l’Ouganda, ou par les maisons de commerce allemandes, ont peur
-de mourir. Ce sont des malheureux ou des risque-tout, des gens de
-misère, de crime ou d’ambition; non pas des philosophes, des curés ou
-des savants. Ils sont venus sur des steamers, sans prévoir, sans
-s’imaginer ce que pouvait être le monde où ils allaient, et combien ce
-monde était loin, et comme il était différent. C’est pourquoi ils
-éprouvent tout de suite le besoin d’être très saouls, et d’aller chez
-des femmes. Et ce n’est point par vice, allez! Il y en a beaucoup qui
-ont bien envie de pleurer. Seulement, de boire leur cache ce qu’ils
-voient, et surtout évoque des images connues, des souvenirs ressuscités
-qu’ils content aux autres ivrognes. C’est ce qu’ils appellent faire
-connaissance. Et ils vont vers les femmes comme de petits enfants, parce
-qu’ils ont peur.
-
-C’est pour cette raison qu’il y a beaucoup de femmes à Zanzibar, et pour
-tous les goûts: des Négresses, des Françaises, des Anglaises, des
-Valaques et même des Japonaises.
-
-Les Japonaises sont près du consulat d’Allemagne, non loin de la rue des
-marchands d’ivoire. Et cela fit que, passant par là, Tchao-Ouang fut
-bien surpris d’entendre parler _pidgin-english_, qui est le sabir
-d’Extrême-Orient, et de comprendre.
-
-Alors, il demanda l’aumône dans ce jargon, sur le ton désespéré des
-mendiants de Shanghaï.
-
- * * * * *
-
-Mademoiselle Chair-de-Baiser, qui guidait un midshipman anglais
-extrêmement ivre au milieu d’une véranda peuplée d’embûches,--caisses de
-champagne posées sur le plancher, guéridons, _easy-chairs_, dressa
-l’oreille à cette musique, qui lui rappelait des contrées jadis
-parcourues. Comme elle était bonne fille, elle fit monter Tchao-Ouang et
-lui mit sous le nez une écuelle pleine de riz et de petits poissons
-secs.
-
-Et quand il eut mangé, elle lui demanda son histoire.
-
-L’air sentait le champagne et le whisky aigris, le fard, les parfums à
-bon marché. Mais il y avait aussi dans la chambre l’odeur des poivriers,
-venue de la campagne, qui en est plantée, et la pleine lune descendait
-lentement vers l’ouest--une lune majestueuse et claire dont la lueur
-emplissait le ciel.
-
-Tchao-Ouang dit tout: tout ce qui lui était arrivé, tout ce qu’il avait
-souffert. Et Chair-de-Baiser, dont l’âme était restée puérile,
-s’émerveillait, car le conte était beau et inouï.
-
-Quand il eut terminé, Tchao-Ouang ajouta:
-
---Tu es presque de ma race, toi. Ta peau n’a pas l’horrible odeur de
-celle des blancs, une odeur pareille à celle des tigres, parce que comme
-les tigres ils se nourrissent de viande. Et je sais que ta patrie, si
-elle n’est pas la mienne, est celle du Soleil Levant. Assurément, c’est
-là que naît le soleil, et par conséquent la mienne est avant celle-là.
-Enseigne-moi ma route, je la ferai à genoux, s’il le faut.
-
-Mademoiselle Chair-de-Baiser secoua la tête.
-
---Le soleil ne naît pas chez nous, dit-elle. Il sort de l’eau tous les
-matins, ou de derrière les collines, suivant l’endroit, au Japon comme
-ailleurs. J’ai interrogé les blancs, qui viennent ici. Ils m’ont répondu
-des choses incroyables, où j’ai compris que la terre est ronde. Tu
-marches vers un mensonge. Le soleil ne naît pas, et il ne meurt pas. Il
-n’y a que les hommes, les bêtes et les plantes qui meurent. Mais le
-soleil et la terre, ils sont éternels. Voilà ce que je crois parce que
-les blancs me l’ont dit, eux qui savent tout.
-
---Chair-de-Baiser, cria Tchao-Ouang en pleurant, tu dis un miracle
-impossible. Et si même cela était, si la terre est ronde, je n’ai qu’à
-en faire le tour pour revoir la Chine.
-
---Non, fit-elle: à cause des blancs!
-
---Tu es très bonne, dit Tchao-Ouang. Je suis pauvre et tu m’as fait
-donner à manger. Puissent les ombres de tes ancêtres jouir de tes
-mérites, et vivre éternellement dans la gloire. Explique-moi pourquoi
-les blancs m’empêcheront de revoir mon pays.
-
---Parce qu’ils ne t’y conduiront pas. Ils te mèneront là où ils auront
-besoin de toi. As-tu jamais vu un cheval ou un bœuf mourir dans la
-prairie où il est né? La terre est vaste, et les blancs seuls savent s’y
-diriger. Pour les autres hommes aucune route ne mène jamais au point de
-départ. Et encore, ces blancs, combien il en est peu que je vois revenir
-ici, de ceux qui ont passé! La terre est trop grande, même pour eux,
-elle les mange. Moi aussi, je voudrais revoir le Japon. Et me voilà.
-
- * * * * *
-
-Elle alla chercher une pipe au fourneau minuscule, avec un très gros
-tuyau de bambou, alluma une petite lampe, et fit griller quelque chose
-au bout d’une aiguille. Alors Tchao-Ouang lui demanda les yeux
-brillants:
-
---C’est au Japon que tu as appris à fumer l’opium?
-
---Non, dit-elle, à Saïgon. C’est un Français qui m’a appris à brûler la
-fumée noire! Il est mort. Et me voici.
-
---As-tu de l’argent? fit le Chinois.
-
-Elle ne répondit pas cette nuit-là parce qu’elle avait peur de lui. Mais
-plus tard, Tchao-Ouang lui expliqua ses plans.
-
- * * * * *
-
-Car Tchao-Ouang est resté à Zanzibar. Il y tient avec Chair-de-Baiser,
-une fumerie d’opium où viennent les Européens. Il a un coup d’œil
-particulier, Tchao-Ouang, pour reconnaître les Européens qui aiment
-l’opium! Et quand ils ont les joues bien creuses, les mains bien
-mouillées, et tremblantes, il est très content dans son cœur, parce que
-ces blancs-là _aussi_ ne reverront pas leur pays... à cause de la fumée
-noire.
-
-
-
-
-L’AVEUGLE
-
-A M. Anatole France.
-
-
-... L’homme marchait, une main appuyée sur le bras d’un soldat du 75e de
-ligne, d’un pas très raide, la tête un peu renversée en arrière.
-
-Les hautes collines du Rhône et de la Saône dévalaient devant eux,
-chargées de maisons à huit étages. L’église de Fourvières, dominant des
-jardins et des escaliers aux pentes précipitées trop neuve, ressemblait
-à ces faux châteaux forts que les Anglais bâtissent sur les falaises
-au-dessus des plages à la mode. Ce jour-là, bien qu’on fût en hiver, il
-n’y avait pas de brouillard, à cause du froid, qui était très sec. Le
-soleil brillait dans l’air transparent et les choses avaient l’air gai.
-
---C’est beau, Lyon! dit le petit soldat, pour causer.
-
---Je ne sais pas, dit l’homme. Je suis de Romans.
-
---Et alors, maintenant vous n’y voyez plus, du tout, du tout? Et vous
-n’étiez jamais venu ici, _avant_? Vous êtes tout à fait aveugle?
-
-Et il répéta pour lui-même, afin de se bien représenter les choses par
-les images qu’évoquait sa propre parole, comme font presque tous les
-paysans et beaucoup d’ouvriers:
-
---Vous ne voyez pas les maisons, les bateaux, les chevaux! Vous n’y
-voyez pas pour vous conduire?
-
---Non, fit l’homme brièvement.
-
-Le soldat parut triste; de cette tristesse où il y a une part
-d’embarras, une espèce de confusion à l’idée que les gens sont
-malheureux, qu’il n’y a rien à faire pour les secourir, et qu’on n’entre
-même pas pleinement dans leur infortune, puisqu’il est impossible de la
-ressentir comme eux. Ils marchèrent en suivant les quais sans parler
-davantage, et longtemps.
-
---Voici l’hôpital militaire, dit le soldat, à la fin.
-
-Et il respira, l’air soulagé.
-
-Comme il s’était arrêté, l’homme s’arrêta. Et le soldat s’adressa tout
-de suite au portier. Le silence de son compagnon lui avait pesé.
-
---Voilà, expliqua-t-il. L’homme est arrivé tout seul, en chemin de fer,
-avec un papier signé du major de Romans. C’est-à-dire, tout seul... ceux
-qui l’avaient accompagné se sont arrêtés à Vaise, je ne sais pas
-pourquoi. Quand il a entendu crier: «Lyon!» il est descendu, mais il est
-resté devant les wagons sans bouger.
-
-»--J’ai un papier pour l’hôpital militaire, qu’il disait seulement.
-
-» L’adjudant de service a lu son papier et lui a dit:
-
-»--Vous n’y voyez pas. On va vous conduire.
-
-» Moi, j’étais là, sur le quai. L’adjudant m’a réquisitionné.
-
-»--C’est bien, fit le portier. Vous pouvez vous en aller.
-
-» L’homme était resté parfaitement immobile et muet, à la place où son
-guide l’avait laissé.
-
-»--Votre feuille de route, la lettre du major?
-
-» Il obéit et tira les papiers de sa poche.
-
-»--... Tiens, vous vous appelez Dieutegard? Un drôle de nom.
-
-» Pas de réponse. Le portier continua:
-
-»--Vous êtes aveugle, mais muet? Ça ne vous ferait pas mal aux yeux, de
-parler!
-
-» Cependant il fit conduire l’homme au premier étage par un infirmier.
-Et cet infirmier fut très doux, à cause de la grande pitié qui est dans
-le peuple pour les aveugles.
-
- *
-
- * *
-
---... Dieutegard, de la classe 78, dit le major. Je sais ce que c’est.
-Mon confrère de Romans m’a écrit: un simulateur anarchiste. Apportez
-l’ophtalmoscope.
-
-C’était un major à trois galons, jeune encore, avec une figure vive qui
-éclatait d’intelligence; une intelligence de montagnard, faite d’un âpre
-vouloir et de suite dans les idées. Il aimait son métier, qui était
-resté pour lui neuf et passionnant comme au premier jour.
-
---Vous faisiez partie d’un club anarchiste, dit-il. Quelques jours avant
-de tirer au sort, vous n’êtes pas venu à votre atelier de la filature
-Magnabos, et vous avez prétendu être devenu subitement aveugle. Aveugle,
-comme ça, du jour au lendemain? Je dois vous prévenir que c’est
-invraisemblable. A Romans, il n’y avait pas d’ophtalmoscope. Le major du
-dépôt vous renvoie ici. Vous êtes anarchiste, vous ne voulez pas servir,
-et vous simulez la cécité. Voilà ce qu’on suppose. Nous allons voir.
-
-Il parlait avec une fermeté paisible et impersonnelle. N’était-ce pas
-son droit, à cet homme, de mentir? Il s’agissait seulement de le
-convaincre qu’il mentait. Cela c’était son devoir à lui, le docteur
-Roger.
-
---Si encore, continua-t-il, vous aviez affecté la cécité partielle, un
-affaiblissement, rien qu’un affaiblissement de la vue. Cela se défend.
-Mais ça!... Comment dites-vous que c’est arrivé?
-
---J’étais sur la route de Saint-Étienne, avec des amis, récita lentement
-Dieutegard. Le soleil tapait fort. Voilà que j’ai eu un éblouissement,
-et comme l’idée que la foudre m’entrait dans le crâne. Je suis tombé sur
-un tas de pierres, et j’ai dit aux camarades: «Je n’y vois plus!»
-
-Roger le laissait parler, affectant de ne pas le regarder, d’être tout à
-la mise en train de l’ophtalmoscope. Puis, brusquement, il envoya droit
-dans la figure de l’homme son index et son doigt du milieu, qui, faisant
-fourche, s’arrêtèrent à un centimètre à peine des paupières levées.
-C’est le moyen classique, le plus anciennement employé, le meilleur.
-
-L’homme ne broncha pas.
-
---Diable, fit le médecin, vous êtes fort... Fermez tout, dit-il à un
-infirmier.
-
-L’infirmier ferma la porte, les volets, fit tomber les rideaux verts des
-fenêtres. Une nuit artificielle et triste régna dans la pièce.
-L’ophtalmoscope était allumé; le major en projeta d’un coup
-l’éblouissante lumière sur les deux pupilles. Ces rayons, réverbérés,
-ont une intensité blessante dont peuvent se rendre compte tous ceux qui
-ont seulement essayé de fixer une lanterne de locomotive ou
-d’automobile. Dieutegard ne cligna même pas les yeux.
-
---C’est bien travaillé, dit le docteur Roger, narquois. Vous vous êtes
-exercé longtemps, n’est-ce pas? Seulement, on ne pense jamais à tout.
-_Vos pupilles réagissent contre la lumière!_
-
-Lorsqu’un homme a été mis quelques secondes dans une obscurité presque
-complète, si quelque clarté vient subitement à lui frapper les yeux, ses
-pupilles se rétractent. Et il ne peut pas plus les empêcher de se
-rétracter qu’on ne saurait défendre à une sensitive froissée de replier
-ses feuilles. C’est la nature qui veut ça. Voilà pourquoi le major
-triomphait.
-
---Et il n’y a rien dans vos yeux, rien! Pas l’ombre d’une lésion. Bon
-pour le service, mon ami!
-
---Ce n’est pas ma faute s’il y a des maladies que les médecins ne
-connaissent pas, répondit Dieutegard, avec une telle indifférence qu’il
-semblait parler pour un autre. Je vous dis que je n’y vois pas.
-
---C’est comme si vous me racontiez que vous n’avez pas de jambes. On
-_voit_ que vous y voyez... Rompez!
-
- *
-
- * *
-
-Le soldat Dieutegard, définitivement incorporé, fit d’abord trente jours
-de prison pour avoir simulé une infirmité le rendant impropre au
-service. Durant trente jours et trente nuits, il vécut dans une cellule
-large de deux mètres, longue de quatre, où il n’y avait rien qu’un lit
-de bois scellé au mur. L’air y pénétrait, mais non la lumière; il n’y
-régnait qu’un sombre crépuscule. Prendre ses repas, et quels repas! dans
-la quasi-obscurité des cellules militaires est une des plus
-insupportables souffrances dont se plaignent ceux qu’on y
-enferme,--quand ils ont des yeux qui voient: Dieutegard perdit
-l’appétit. Mais ce n’était pas une preuve suffisante qu’il simulât. Le
-manque d’exercice pouvait expliquer, à lui seul, son dégoût de la
-nourriture. Pour faire prendre l’air aux prisonniers la coutume est de
-les astreindre à certaines corvées assez dures. Ils charrient des
-cailloux, portent des fardeaux. Mais le condamné persista dans son
-attitude: il n’y voyait pas, disait-il, donc il ne pouvait travailler.
-Les gradés et les hommes chargés de le faire sortir marchaient droit sur
-lui pour l’effrayer. Il ne se détournait pas et se laissait heurter.
-Certains, à cause de sa figure imberbe et pâle qui donnait de l’émotion,
-l’appelaient «Napoléon». D’autres, à cause de la comédie qu’on
-l’accusait de jouer, le nommèrent «le Pitre». A la fin, on unit les deux
-sobriquets en un seul. L’inertie de Napoléon-le-Pitre triompha de
-l’obstination qu’on lui opposait. On le laissa tranquille dans sa nuit.
-S’il était aveugle, ça ne pouvait pas lui faire de mal. S’il ne l’était
-pas, il n’avait que ce qu’il méritait.
-
- * * * * *
-
-Cependant, le matin du trente et unième jour la porte de sa prison
-s’ouvrit et deux soldats le conduisirent au fort Lamotte.
-
- * * * * *
-
-La tête trop haute, les yeux fixes, accompagné de ses gardes, il
-traversa le long faubourg de la Guillotière. La nuit avait été
-pluvieuse, et les pavés restaient boueux. Il mit le pied dans toutes les
-flaques.
-
---Si tu regardais par terre, comme tout le monde, tu éviterais de les
-mouiller, dit un des soldats.
-
---Puisque je suis aveugle! répondit Dieutegard.
-
---Ou bien parce que tu veux avoir l’air aveugle! Et si tu regardais par
-terre, tu ne pourrais pas t’empêcher d’éviter les trous, tu ne pourrais
-pas: les pieds et les yeux se mettent d’accord sans qu’on y pense.
-Baisse la tête, un peu, pour voir!
-
---Pour voir? répéta l’autre ironiquement.
-
---Oui, pour voir, espèce de fumiste! Et si tu ne le fais pas maintenant,
-fais-le tout à l’heure. C’est un conseil que je te donne pour ta santé.
-
-Le deuxième soldat ricana. Il savait ce qu’on préparait. Dieutegard,
-dédaigneusement, garda le silence, sans se soucier d’obéir, et l’on
-comprenait que même il s’efforçait de penser à des choses très
-lointaines. On arriva au terme de cette longue promenade.
-
-Le fort Lamotte a été construit jadis pour défendre Lyon contre
-l’attaque possible d’une armée étrangère. Plus tard il fut considéré
-comme une citadelle dominant le grand faubourg de la Guillotière, où
-bouillonnait alors, où sommeille maintenant, une population grave et
-violente. A cette époque, son enceinte assez vaste fut couverte de
-casernes, qui abritent encore aujourd’hui un régiment d’infanterie et un
-bataillon de chasseurs à pied. Toutefois ses bastions, ses remparts à la
-Vauban n’ont pas été détruits. Ils servent à séparer la congrégation
-militaire qui l’habite de l’agglomération civile qui l’entoure et, pour
-ainsi dire, l’assiège. L’air d’ailleurs y est pur, et, des fossés
-profonds rendant la surveillance plus facile, les hommes y sont défendus
-contre les tentations. On ose bien sauter un mur, mais un rempart haut
-de dix mètres... Les soldats y peuvent seulement rêver sur les glacis.
-C’est plus sain pour eux et pour la société.
-
-Dieutegard franchit la grille sans saluer le poste. Ses gardes lui en
-firent des reproches, avec cette espèce de timidité inquiète des simples
-soldats qui craignent souvent d’être punis eux-mêmes, ou du moins mal
-notés, pour les fautes que commet leur voisin. Alors l’aveugle porta la
-main à son képi, en s’excusant. Après la première cour, où sont les
-casernes des chasseurs à pied, la côte est assez raide. Il butta fort
-naturellement à la montée. Devant les bâtiments du 75e de ligne, le
-major Roger l’attendait en causant avec quelques officiers. Et des
-sous-officiers aussi étaient là, en assez grand nombre, rieurs,
-empressés et déférents.
-
---Il joue bien son rôle en tout cas, dit l’un d’eux.
-
---Vous savez, dit le major Roger, que je proteste contre cette
-expérience.
-
---Protestez tant qu’il vous plaira, dit un capitaine. L’homme n’est plus
-à vous, il est inscrit à ma compagnie, et... vous avez déclaré qu’il y
-voyait. Donc...
-
---Mais si je m’étais trompé? dit Roger.
-
---Si vous vous êtes trompé, ça vous regarde. Moi, j’ai reçu un homme qui
-voit, administrativement, qui voit tellement bien qu’il a fait trente
-jours de prison pour avoir prétendu n’y pas voir. C’est une preuve, ça!
-Et par conséquent j’ai le droit de donner les ordres au soldat
-Dieutegard... Tout est-il prêt? continua le capitaine, s’adressant à
-l’un des sous-officiers.
-
---Oui, mon capitaine. Il n’y a qu’à faire monter l’homme sur le glacis,
-par le petit escalier qui est derrière la cantine, et à le mettre sur le
-sentier. Il n’a pas dix mètres, ce sentier, et il aboutit au fossé,
-au-dessus de la casemate nord-est.
-
---Et... vous avez pris vos précautions? demanda le major. C’est raide,
-vous savez.
-
---Raide! fit le capitaine. Vous croyez qu’il parlera dans les journaux?
-
---Non! dit le major. Ou alors je me trompe beaucoup sur son compte.
-C’est peut-être un anarchiste; ce n’est sûrement pas un cafard.
-
---Ni même un bavard?
-
---Ni même un bavard. S’il avait voulu déjà... Et voulez-vous que je vous
-dise? il m’est sympathique.
-
-Le commandant Lecamus était présent. Envahi par l’obésité, il lisait
-beaucoup. Ses égaux en grade s’accordaient à lui reconnaître beaucoup
-d’intelligence; car, ne se tenant plus à cheval, il devait bientôt
-prendre sa retraite. Et le commandant Lecamus prononça:
-
---Un simulateur? Car, si vous lui laissez subir cette épreuve, c’est que
-vous le croyez un simulateur. Et il vous est sympathique?
-
-Le major Roger n’osa pas répondre. Il évitait même de descendre dans sa
-propre pensée, bien qu’il fût médicalement persuadé que l’homme avait
-menti. Et c’était même une sorte de dérision à la science que cette
-unique réponse: «Je n’y vois pas» à toutes les constatations qui,
-d’après les manuels et les autorités en la matière, devaient suffire à
-confondre Dieutegard.
-
-Celui-ci attendait, immobile et indifférent, les yeux sans regard mais
-éclatants, trop éclatants sous la lumière. Et avec sa figure blême,
-maigre et triste, ses sourcils froncés, ses cheveux noirs, tout son
-masque impérieux et atone, tragique et falot, il ressemblait à la fois à
-Bonaparte et à Pierrot.
-
---Napoléon-le-Pitre, fit Lecamus. Ses camarades l’appelaient
-Napoléon-le-Pitre, n’est-ce pas? Eh bien, c’est trouvé.
-
-Il ajouta d’un trait:
-
---Comme la vue est belle, d’ici!
-
-Il n’y a rien de plus fort sur l’âme que les paysages qui la frappent en
-même temps qu’une émotion violente. Il est des gens qui ne peuvent se
-souvenir d’une journée de mai que s’ils ont entendu ce jour-là une voix
-de femme chanter dans un jardin. Pour qu’ils aient gardé la mémoire de
-telles fleurs, tels arbres, telles eaux courantes--parfois moins encore,
-tel petit caillou qui demeure tout droit dans leur cerveau vide d’images
-comme une stèle dans un cimetière,--il faut qu’un choc imprévu,
-échauffant leur âme sèche, l’ait rendue susceptible d’empreinte. Lecamus
-avait à peine parlé que tous les spectateurs pâlirent. Ayant embrassé du
-même coup d’œil Dieutegard et les choses qui l’entouraient, ils étaient
-sortis d’eux-mêmes.
-
-Ils virent le petit sentier nu, l’herbe usée du glacis, l’homme habillé
-de treillis et les deux soldats gardiens. Puis subitement le rempart
-tombait. On n’apercevait plus qu’une large coupure d’air pâle au delà
-d’une bordure de grès rouge. Par une oblique assez douce, mais dont
-l’esprit réalisait avec un saisissement tragique le sens terrifiant, le
-regard plongeait jusqu’au fond du fossé,--le fond du fossé avec une
-flaque d’eau, des pierres et des ordures semées, de la vulgarité, de la
-laideur poignante, un gazon sale. Et au delà, encore au delà, des
-prairies vertes s’aplanissaient, des toits rouges éclataient, de petites
-cabanes rousses, dans des jardins maraîchers, avaient l’air de joujoux.
-Enfin, à l’horizon inaccessible, le brouillard du Rhône, grave et lourd,
-lent et blanc, roulait sous le soleil. «Que la vue est belle!» avait dit
-Lecamus. Ah! oui, elle était belle! mais toujours l’œil revenait là,
-vers ce fond affreux de fossé, avec son herbe galeuse, ses pierres, sa
-flaque d’eau jaune, et ses ordures...
-
---Dieutegard, dit le capitaine, marchez devant vous!
-
-L’homme tendit l’oreille très naturellement vers celui qui venait de
-parler. Le corps suivit la direction de la tête et marcha en s’éloignant
-du rempart.
-
---Droit devant vous, nom de Dieu!
-
-Et toujours, au fond du fossé, les pierres, la flaque d’eau, les
-fragments de boîtes de conserves, brillaient d’un éclat insupportable.
-
---Droit devant vous!
-
-Les deux soldats, gauches et un peu pâles, remirent Dieutegard dans
-l’axe du sentier. Et cette fois il marcha!
-
-Ses lèvres se retroussaient sur ses dents. Il eut un instant la
-physionomie bouleversée. De l’expression sur cette face raidie et morte
-depuis si longtemps! c’était comme si un portrait devenait vivant, par
-un étrange miracle, à mesure que la peinture s’en écaille... Et il
-marcha. Ce n’est pas long, dix mètres! c’est douze ou quinze pas, même
-des pas d’aveugle.
-
-... Un, deux, trois, quatre... Dieutegard, en avançant, reprenait sa
-figure inexpressive et blanche. Cinq, six, sept, huit, neuf... Il
-continua sans hésiter vers le vide... Dix, onze, douze, treize...
-
---Assez! cria Lecamus qui étouffait. C’est idiot, arrêtez-le!
-
-Quatorze, quinze... Le quinzième pas mit Dieutegard au-dessus de
-l’abîme, et il disparut, sans un cri, dans un grand et farouche silence.
-Tout le monde courut.
-
---Le filet était solide, dit le capitaine au major Roger. Il n’y a pas
-de crainte.
-
-Mais il courait comme les autres. On avait fixé, sur des étais attachés
-dans la casemate, dont les meurtrières s’ouvraient dans les murs même du
-rempart, un filet vaste et solide. En vérité, on avait réglé ça comme au
-cirque, ainsi que l’avait dit le sergent. Et Dieutegard était là, intact
-et tranquille, couché sur ce lacis de cordes menues.
-
- *
-
- * *
-
-Quelques minutes plus tard le major et Dieutegard étaient seuls, face à
-face, dans le bureau d’un sergent-major. Et le médecin, debout, presque
-tremblant, tant il avait les nerfs secoués, semblait plus ému que son
-patient. Assis sur une chaise, les deux mains sur les cuisses, celui-ci
-souriait très doucement. Le commandant Lecamus avait beaucoup insisté
-pour qu’il prît un cordial réconfortant... «un bon verre de rhum, ou
-quelque chose comme ça». L’homme avait refusé poliment, mais sur le ton
-d’un égal.
-
---Écoutez, dit le major. Vous venez d’être l’objet d’une expérience très
-rude Vous devez sentir, à sa rudesse même, que c’est la dernière. J’ai
-laissé faire parce que je voulais savoir la vérité, parce que c’est mon
-métier, mon devoir, ma passion de la savoir. Maintenant je vais demander
-votre renvoi devant la Commission de réforme. Vous n’ignorez pas que
-votre passage devant cette Commission est une pure formalité, qu’on
-acceptera sans discuter les conclusions de mon rapport: Mise en congé
-numéro 2, c’est-à-dire sans indemnité, du soldat Dieutegard, pour
-infirmité contractée avant l’entrée au service. Ce rapport, le voici, je
-l’avais préparé d’avance. Je le signe devant vous. Seulement, j’ai
-quelque chose à vous demander. On vous a soumis à une surveillance qui
-est allée jusqu’à la persécution, c’est possible. On vous a fait subir
-une terrible épreuve, je le reconnais. Eh bien, maintenant,
-croyez-vous... croyez-vous à ma parole?
-
-Dieutegard réfléchit et répondit simplement:
-
---J’y crois.
-
---J’en étais sûr, continua le major avec une égale simplicité. Je vous
-jure donc que, quoi que vous me répondiez, rien ne sera changé aux
-conclusions de mon rapport. Dans deux jours, à midi, vous serez
-définitivement réformé. Mais je veux savoir si la science a tort, si les
-indices qui m’ont fait croire que vous simuliez la cécité m’ont trompé.
-Vous répondrez?
-
---Oui, fit l’homme de la tête.
-
---Je vous demande donc si vous êtes aveugle.
-
-Alors Dieutegard se leva. Il souriait de plus en plus, indiciblement
-fier, victorieux. Faisant deux pas, il prit, d’un geste sec et précis,
-sur la table du serpent-major, un petit livre à couverture bleue que le
-médecin reconnut d’un coup d’œil: c’était la «Théorie du Service
-intérieur des Troupes d’infanterie». Et l’ayant ouvert à la première
-page il lut sans hésiter, d’une voix froide:
-
- PRINCIPES GÉNÉRAUX DE LA SUBORDINATION
-
- _La discipline faisant la force principale des armées, il importe que
- tout supérieur obtienne de ses subordonnés une obéissance entière et
- de tous les instants; que les ordres soient exécutés littéralement,
- sans hésitation ni murmure; l’autorité qui les donne en est
- responsable, et la réclamation n’est permise à l’inférieur que
- lorsqu’il a OBÉI._
-
---Assez! dit le docteur Roger.
-
- --... _Tout militaire_, poursuivit Dieutegard, _doit en toute
- circonstance, soit de jour, soit de nuit, même hors du service, de la
- déférence et du respect à ses supérieurs des armées de terre et de
- mer, quels que soient l’arme et le corps auxquels ils appartiennent_.
-
-L’aveugle, le faux aveugle, dont la figure pâle éclatait maintenant
-d’une quasi-insolence, voulut continuer à lire; mais le major Roger
-l’interrompit d’un air si naturellement fier qu’il s’arrêta.
-
---Ce n’était pas le chef, qui vous interrogeait, fit le major, c’était
-un homme comme vous, qui vous a donné sa parole de ne jamais se souvenir
-de ce que vous avoueriez. Il ne faut pas lui rendre son serment trop
-rude; parce que... parce que c’est lâche.
-
-Les yeux de Dieutegard devinrent humides.
-
---Je vous demande pardon, fit-il d’une voix changée, sincère et
-triste,--une voix vivante. C’est une faiblesse que je ne devrais pas
-avoir, mais _je ne peux pas_ supporter l’idée de passer pour un
-lâche!... Tout à l’heure, le filet pouvait casser, et vous avez risqué
-ou laissé risquer cela, avouez-le, beaucoup moins pour satisfaire votre
-curiosité scientifique que pour me vaincre. Mais vous étiez _presque
-sûr_ qu’il ne casserait pas. Moi, c’est la même chose. Si tout le monde
-faisait comme moi, et en France seulement, sans que mon exemple fût
-suivi ailleurs, la France pourrait être envahie. Mais le risque me
-paraît si peu probable que j’ai le droit de le négliger. Et, après tout,
-si j’ai pu échapper à la servitude militaire, c’est au péril de ma vie.
-
---Ah! fit Roger ironiquement, c’est un grand courage! Et si l’événement
-que vous ne voulez pas prévoir arrive, vos compatriotes auront à
-défendre la vie que vous avez prudemment économisée, et celles de vos
-pareils. Et dire que la France est aujourd’hui le seul pays où les lois
-et les mœurs permettent de tout dire, de tout penser, de tout écrire! le
-seul où, sans perdre sa place et crever de faim, on puisse nier Dieu,
-non pas dans de gros bouquins que personne ne lit, mais dans des papiers
-d’un sou! le seul où n’importe qui prend le droit impunément d’engager
-le troupeau des hommes à vivre sans maître et sans lois--sans maître, et
-sans lois, ce troupeau qui n’a pas une pensée à lui: la bonne
-blague!--le seul où tout ce qu’on aventure, à outrager les juges et les
-chefs, les juifs et les chrétiens, la postérité et les ancêtres, les
-étrangers et les fils du sol, les pauvres et les riches, les rêveurs
-d’un avenir d’égalité heureuse, et les voyageurs fatigués qui se sont
-couchés au pied d’une haie et ne veulent plus qu’on y touche,--le seul
-où tout ce qu’on aventure, je vous dis, c’est d’être décoré! Ah oui! une
-belle patrie, la vraie patrie pour un anarchiste! Et ça vous est égal
-qu’on la détruise! Où iriez-vous _après_?
-
---Alors, dit Dieutegard, pourquoi est-ce vous qui voulez la défendre?
-
---Pourquoi? fit Roger. Eh bien! même pour ça! Pour qu’elle désorganise
-dans l’univers ce qui reste à désorganiser. Et puis pour les vérités,
-pour les possibilités de vérités qui bouillonnent dans cette chaudière!
-Parce que nous sommes les gardiens d’un alambic dont peut-être il ne
-sortira rien, mais peut-être la pierre philosophale! Et parce que c’est
-le pays, je crois, où l’on pense le moins platement.
-
---Et si mon acte était _aussi_ un ingrédient pour votre alambic? demanda
-Dieutegard.
-
-Le major Roger ne répondit pas.
-
-Un instant, qui fut très court, ces deux hommes eurent l’idée de
-s’ouvrir plus profondément leur âme, de s’avouer mutuellement le doute
-profond que laissent toujours, dans une âme juste, les arguments de
-l’adversaire. Et le même retour de pensée arrêta leur voix: A quoi bon?
-Lorsqu’on est d’un camp, il faut rester de ce camp. Sans quoi l’on n’est
-rien, qu’un dilettante. Et alors à quoi sert-on?
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- RAMARY ET KÉTAKA 1
- BARNAVAUX, GÉNÉRAL 95
- RUY BLAS 149
- BARNAVAUX, HOMME D’ÉTAT 175
- LA PRÉCAUTION INUTILE 187
- KIDI 201
- LE DIEU 215
- LA VENGEANCE DE MADAME MURRAY 229
- LES CHINOIS 253
- L’AVEUGLE 303
-
-
-
-
-ÉMILE COLIN ET Cie--IMPRIMERIE DE LAGNY--18158-5-09.
-
-E. GREVIN, SUCCr
-
-
-
-
-DERNIÈRES PUBLICATIONS
-
-Format in-18 à 3 fr. 50 le volume
-
-
- ADOLPHE ADERER vol.
- Le Drapeau ou la Foi? 1
- L’AUTEUR DE «AMITIÉ AMOUREUSE»
- et JEAN DE FOSSENDAL
- L’Amour Guette 1
- RENÉ BAZIN
- Mémoires d’une vieille fille 1
- GEORGES BIZET
- Lettres de Bizet 1
- RENÉ BOYLESVE
- Mon Amour 1
- GUY CHANTEPLEURE
- La Folle Histoire de Fridoline 1
- PIERRE DE COULEVAIN
- Au Cœur de la Vie 1
- MAURICE DARIN
- La Ville Tumultueuse 1
- GRAZIA DELEDDA
- Le Fantôme du Passé 1
- ÉMILE FABRE
- Les Vainqueurs 1
- ANATOLE FRANCE
- L’Ile des Pingouins 1
- LÉON FRAPIÉ
- M’ame Préciat 1
- GÉRARD D’HOUVILLE
- Le Temps d’aimer 1
- HANS VON KAHLENBERG
- En marge du Gotha 1
- HUGUES LAPAIRE
- Les Accapareurs 1
- JULES LEMAITRE
- Jean Racine 1
- PIERRE LOTI
- La Mort de Philæ 1
- CAMILLE MAUCLAIR
- L’Amour tragique 1
- COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES
- Les Éblouissements 1
- FRANCIS DE MIOMANDRE
- Le Vent et la Poussière 1
- ÉMILE NOLLY
- Hiên le Maboul 1
- ANGELO NEUMANN
- Souvenirs sur Richard Wagner 1
- ERNEST PSICHARI
- Terres de Soleil et de Sommeil 1
- GASTON RAGEOT
- Un Grand Homme 1
- G. RÉVAL
- Les Camp-Volantes de la Riviera 1
- H. SUDERMANN
- Parmi les Pierres 1
- MARCELLE TINAYRE
- L’Amour qui pleure 1
- LÉON DE TINSEAU
- Sur les Deux Rives 1
- JEAN-LOUIS VAUDOYER
- L’Amour Masqué 1
- HENRY VIGNEMAL
- Le Fruit Défendu 1
- JEAN VIOLLIS
- Monsieur le Principal 1
- COLETTE YVER
- Princesses de Science 1
-
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SUR LA VASTE TERRE ***
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