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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Les poètes du peuple au XIXe siècle - -Author: Alphonse Viollet - -Release Date: January 26, 2022 [eBook #67252] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed - Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was - produced from images generously made available by The - Internet Archive/Canadian Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES POÈTES DU PEUPLE AU XIXE -SIÈCLE *** - - - - - - LES - - POÈTES DU PEUPLE - - AU XIXᵉ SIÈCLE - - Poissy.--Imp. d’Olivier-Fulgence et Comp. - - - - - LES - - POÈTES DU PEUPLE - - AU XIXᵉ SIÈCLE - - Par Alphonse VIOLLET - - [Illustration] - - PARIS - - LIBRAIRIE FRANÇAISE ET ÉTRANGÈRE - - Place de la Madeleine, 24. - - 1846 - - - - -AVERTISSEMENT. - - -La plupart des poètes du peuple qui figurent dans ce volume -appartiennent à la classe des artisans; quelques uns seulement -n’exercent aucune profession manuelle; mais tous ont ce trait de -ressemblance qu’ils ne doivent leur illustration qu’à leurs dispositions -naturelles et à leurs études propres. C’est à l’un ou à l’autre de ces -titres, ou à ces deux titres réunis, qu’ils ont été admis dans cette -collection. Tous, sans exception, sont des poètes de la nature. Mais il -ne suffit pas d’être tailleur, maçon, cordonnier, pour y avoir droit -d’entrée; il faut, avant tout, avoir fait ses preuves d’ignorance, et -n’être sorti de cette ignorance que par des efforts personnels, sans -autre guide que la vocation. Reboul et Hégésippe Moreau avaient reçu -trop d’instruction pour prendre place ici. Nous avons dû épier avec une -vive sollicitude les circonstances qui ont donné l’éveil à cette -vocation, et, en les rapportant fidèlement, nous faisons assister nos -lecteurs à l’éclosion naturelle du génie. - -Les événements de la vie commune ont une grande influence sur la vie -littéraire de ces pauvres gens qui, pour la plupart, ne peuvent compter -sur le pain du lendemain. Mais les anxiétés poignantes, la misère, la -faim même ne peuvent entamer que faiblement ces robustes natures, -constamment vivifiées par la flamme de la poésie. - -Le travail que nous publions ici sur ces poètes originaux nous vaudra, -sans doute, les sympathies des hommes, assez nombreux aujourd’hui, qui -placent au dessus de tout, le triomphe du caractère et de -l’intelligence. Il est à remarquer que ce travail procède d’un -phénomène unique dans les annales littéraires de la France, de la -réunion de vingt poètes nés sous le chaume des campagnes ou dans les -échoppes des villes. Cette irruption soudaine des classes laborieuses -sur le domaine privé de la littérature devait éveiller de puériles -susceptibilités, de ridicules jalousies. De là des antipathies calculées -et des hostilités ouvertes. La politique elle-même, cette Diane -chasseresse des temps modernes, flaira la piste de ces audacieux intrus, -et il ne tint pas à elle qu’ils n’aiguisassent quelques bonnes flèches. - -Nos _Poètes du Peuple_, tous imbus du sentiment religieux, sont tous -animés d’un esprit de charité universelle. S’il leur arrive parfois de -déplorer leurs misères personnelles, ils s’oublient bientôt eux-mêmes -pour ne s’occuper que des souffrances de leurs frères; loin de -s’emporter contre la rigueur de leur sort, ils se montrent calmes, -patients, résignés, parce qu’ils espèrent. - -Ce livre offre donc une lecture essentiellement morale; il doit encore -exciter l’intérêt par la variété des événements de ces existences semées -d’épreuves et d’orages. Le récit est aussi animé par les citations de -leurs morceaux de poésies les plus remarquables, et, très souvent, ces -citations naissent naturellement du sujet. - -En réunissant ici, comme dans un tableau de famille, tous ces poètes -naturels des diverses provinces de notre France, nous désirons les unir -l’un à l’autre par les liens d’une estime et d’une affection réciproque. -Après avoir lu notre livre, quelque distance qui les sépare, ils se -connaîtront tous, et ils seront excités par l’exemple à de nouveaux -progrès dans le bien. - - * * * * * - -Nous plaçons cette publication impartiale sous le patronage des hommes -nationaux qui sont fiers de toutes les gloires de leur patrie. - - - - -LES - -POÈTES DU PEUPLE. - - - - -CONSTANT HILBEY. - -Ouvrier tailleur à Paris. - - -Constant HILBEY est né à Magny-le-Preulle, petite commune du Calvados, -de parents pauvres et honnêtes. Son enfance fut heureuse. Sa mère, qui -était une excellente femme plutôt qu’une excellente mère, ne contrariait -en rien ses volontés. A six ans, on l’envoya à l’école. Son maître, fort -sévère pour ses camarades, était pour lui d’une douceur et d’une bonté -sans pareille. Pendant sept ans qu’il fréquenta l’école, il ne reçut pas -une seule correction; on ne le mit jamais en pénitence. Il est vrai -qu’il apprenait facilement. Mais, né avec un vif sentiment de la -liberté, il mettait en usage, auprès de sa mère, mille moyens captieux -pour se soustraire à l’étude. On peut même avancer, sans crainte d’être -contredit, qu’il s’arrangea de manière à perdre agréablement les quatre -cinquièmes d’une période de sept années consécutives. Il se plaisait, -surtout, dans ses longues récréations, à exécuter de petits ouvrages -manuels de fantaisie qui n’étaient bons à rien. Que de milliers de -morceaux de bois, subissant les caprices de son imagination enfantine, -durent prendre, sous sa hachette ou sous son rabot, des formes -essentiellement hiéroglyphiques! - -Lorsque Hilbey eut treize ans, on parla de le retirer de l’école pour -lui faire apprendre un métier. Fort affligé de cette nouvelle, son -maître offrit de le garder pour rien; mais cette offre fut refusée. Très -contrarié lui-même, l’enfant s’attribua spontanément une vocation pour -la prêtrise. Le père déclara alors que ses moyens ne lui permettaient -pas d’envoyer son fils au séminaire. Admis à choisir parmi les états -manuels seulement, Hilbey se prononça pour celui de tourneur. En -compagnie de ses parents, il se rendit à Mézidon pour entrer en -apprentissage chez un homme de cet état. Ce voyage fut inutile, parce -que le tourneur demanda plus d’argent que le père de Hilbey ne pouvait -en donner. Celui-ci déclara aussitôt qu’il n’y avait que le métier de -tailleur qu’il pût faire apprendre à son fils. Ce ne fut pas sans verser -beaucoup de larmes dans le sein de sa mère que l’enfant se décida à -obéir. - -Hilbey se souvient encore de l’impression pénible que lui causa la vue -d’un grand tablier de toile, dans lequel il fut presque littéralement -emballé par son patron. Toutes les fois qu’il sortait ou qu’il se -trouvait en face de quelque étranger, Hilbey avait grand soin de -relever ou d’ôter ce tablier, étant très peu flatté de cet accoutrement, -malgré sa spécialité. Ces précautions insolites n’échappaient point à -l’œil exercé du patron, qui les regardait comme autant de témoignages -flagrants de la haine de Hilbey pour son état. - -Au bout de six mois environ, le patron de Hilbey venant à manquer -d’ouvrage, envoya celui-ci chez un confrère qui ne devait pas le laisser -chômer. Or, ce confrère était un fat de village, qui se mit à déplorer -le malheur de Hilbey de ne pas demeurer chez lui, tailleur d’un talent -réel, bien que modeste; avant six mois, Hilbey serait devenu assez -habile pour aller travailler à Paris. Ces paroles décevantes -produisirent le plus grand effet; Hilbey s’ennuyait au village, et -Paris, vu de loin, est bien beau, même travesti par une enluminure. Le -jeune homme fut enchanté. Il résolut de se brouiller au plus tôt avec -son patron et sa femme; ce qui ne devait pas être difficile, grâce à la -mésintelligence qui avait constamment régné entre l’apprenti et ses -maîtres. - -A son retour, Hilbey trouva seule la femme du tailleur. Elle lui parla, -comme à l’ordinaire, assez sèchement. Charmante occasion pour Hilbey de -répondre avec insolence. Surprise de le voir plus changé, après cette -excursion, que le perroquet de Gresset au retour de son voyage avec les -dragons, elle le bannit comme un profane. Hilbey se voyait déjà sur la -route de Paris. Malheureusement, le mari le fit avertir qu’il ne -regardait pas son insolence à l’égard de sa femme comme un crime -irrémissible, qu’il était le maître et qu’il le prouvait en lui -ordonnant de revenir sur-le-champ. - -Il fallut obéir. - -Un autre incident rompit l’uniformité de ses deux années -d’apprentissage: un jour, la femme de son patron eut, avec une voisine, -une discussion qui ne tarda pas à devenir un grave différend. Toutes les -ressources de la logique ayant été vainement épuisées par Hilbey pour -amener une conciliation, les deux parties en vinrent instinctivement aux -mains. Effrayé de ce combat, dont il était le témoin involontaire, -Hilbey voulut fuir; mais, pour gagner la porte, il fallait traverser le -champ de bataille. En prenant ce parti, il s’exposait à recevoir force -horions; il jugea donc plus prudent de sauter par une fenêtre qui se -trouvait auprès de lui. Sa patronne se méprit sur la cause de cette -évasion et lui cria: «Bon, va chercher du secours.» - -Dès qu’il se trouva en pleine campagne, Hilbey délibéra longtemps avec -lui-même pour savoir quel était le meilleur parti à prendre, dans cette -grave circonstance. Il se décida à ne souffler mot de l’aventure, de -peur de scandale, et à profiter de l’occasion pour faire une petite -promenade. Ces deux résolutions lui parurent marquées au coin de la -sagesse. A son retour, on lui signifia son congé. Ou lui dit, en outre, -qu’il y aurait un procès et qu’il y figurerait comme témoin. En effet, -l’affaire fut portée à Lisieux; la femme du tailleur se présentait -comme partie plaignante. Pour exciter à la fois l’intérêt, la pitié et -l’indignation, elle allégua que, au moment où son adversaire l’avait -accablée de coups, elle, plaignante, était dans un état de maladie qui -la rendait incapable de se défendre. Quand vint l’audition des témoins, -le président dit à Hilbey: «Vous, Constant, qui demeuriez chez la femme -J....., savez-vous si elle était malade?--Monsieur,» répondit le jeune -Normand sans hésiter, «je sais bien qu’elle se plaignait beaucoup, mais -je ne sais pas si elle était malade.» Cette distinction imprévue excita -une hilarité générale et prolongée. Ce fut là son premier triomphe. - -Cependant, chez le tailleur où il apprenait son état, Hilbey avait pour -camarade un jeune homme de vingt-cinq ans, qui avait un peu voyagé. Ce -camarade, qui avait habité Rouen, lui parlait souvent de spectacle et -s’empressait de lui raconter toutes les pièces qu’il avait vues. Ces -récits transportaient Hilbey et redoublaient son envie d’aller à la -ville. Sa dernière année d’apprentissage expirait; il était libre; mais -il eut le bon esprit de comprendre la nécessité d’exercer, pendant -quelque temps, sa profession à la campagne, dans diverses localités. -C’est ainsi qu’il alla travailler chez plusieurs tailleurs des environs; -d’abord à Beuvron, puis à Guéville, à Saint-Pierre-sur-Dives, à Dozulé. -Chose assez remarquable, ce fut cette femme qui, éveillant le génie -poétique de Hilbey, eut le premier son de sa lyre; son âpre, rude et -criard, qui l’aurait peu flattée, sans doute, s’il eût résonné à ses -oreilles. En termes plus précis, Hilbey composa une chanson satirique -sur cette femme, et se rendit coupable du même méfait à l’égard de -plusieurs autres. Nous ferons observer, toutefois, que, dans ces -satires, Hilbey s’escrimait seulement contre les vieilles et les laides; -les jeunes et les belles glaçaient la verve de ce petit Juvénal de -village. - -Hilbey ignorait complètement les règles de la versification, mais pour -remédier à cette ignorance, il composait ses vers sur un air qu’il -connaissait. Il arrivait ainsi à l’emploi assez exact de la rime et de -la mesure; circonstance tout en l’honneur de la nécessité, et qui ajoute -une preuve nouvelle en faveur du parentage de la musique et de la -poésie. - -Il tomba, un jour, entre ses mains, des vers de Voltaire contre les -prêtres. Hilbey fut enchanté de leur rhythme, et comme, selon toute -apparence, ses parents l’avaient élevé dans l’indifférence religieuse, -il prisa fort les impiétés et les sarcasmes dirigés contre la religion, -et il résolut de faire aussi des pièces de vers sur un sujet si -plaisant. - -C’était ordinairement à la veillée que Hilbey récitait ses pièces de -vers à ses camarades, qui les trouvaient admirables. Quand il voulait -produire un effet extraordinaire, il illustrait les scènes qu’il -décrivait, en joignant la pantomime à la déclamation. - -Pauvre jeune homme! tu ne pouvais leur dire qu’un souffle pestilentiel -avait passé sur ta vive imagination, car tu l’ignorais toi-même; et -l’homicide moral que tu commettais si souvent, tu n’en avais pas -conscience! O dix-neuvième siècle! si vain et si bavard, pourquoi dans -tes écoles primaires n’enseignes-tu pas la religion assez à fond pour -prémunir la jeunesse aveugle contre les sophismes et les froides -bouffonneries de l’impiété? - -Enfin Hilbey quitta la campagne pour le Hâvre. Arrivé dans cette ville, -mille impressions nouvelles agirent sur lui. La plus vive fut celle -qu’il reçut au théâtre. Il n’eut que deux craintes: l’une de ne pouvoir -demeurer à la ville toute sa vie; l’autre de ne pas gagner assez -d’argent pour aller au spectacle. - -Cependant Hilbey versifiait de plus belle, et, comme on n’est jamais -auteur impunément, il pensa à publier ses œuvres, c’est à dire ses -satires et ses chansons. Il alla donc trouver un éditeur, M. Morlent. -Malheureusement la première pièce du recueil contenait une grosse faute -de français; on y lisait: - -_A Mesdemoiselles *** qui m’avaient invité à aller chez_ EUX. - -M. Morlent n’en lut pas davantage; il dit au jeune auteur qu’il ferait -mieux d’aller à Paris, parce que, ajouta-t-il, en employant le langage -commercial du lieu, le Hâvre n’offrait pas assez de _débouchés_. Hilbey -prit ce conseil au sérieux. Comme il faisait ses préparatifs de voyage -pour Paris, quelqu’un vint le prévenir, qu’un M. Andrieu, professeur de -langues, avait vu de ses vers chez un tailleur, et qu’il désirait lui -parler. Hilbey courut en toute hâte chez M. Andrieu. Or, voici à peu -près ce que lui dit ce professeur: «J’ai vu des vers de votre façon qui -sont pleins de fautes, mais aussi pleins d’esprit, et, avec des leçons, -je suis convaincu que vous feriez quelque chose de bien.» - -Que ses vers fussent pleins d’esprit, Hilbey le crut sans peine; mais -qu’ils fussent pleins de fautes, ce fut pour lui une nouvelle aussi -surprenante qu’imprévue. A quoi se réduisaient donc les mille et une -louanges qu’ils lui avaient values? Bientôt revenu du léger abattement -que lui avait causé cette fâcheuse nouvelle, il ne songea plus qu’aux -moyens de s’instruire. M. Andrieu ne demandait pas mieux que de lui -donner des leçons, au prix modique de cinq francs par mois; mais Hilbey -ne croyait pas gagner déjà trop pour se nourrir, s’entretenir et aller -au spectacle, justifiant ainsi, sans s’en douter, la justesse de ce vers -d’un poète latin: _Scire volunt omnes, mercedem solvere nemo_[A]. Tout -devait céder à son extrême désir de devenir auteur: le soir, au lieu -d’aller souper à l’auberge, il achetait un pain de deux sous qu’il -mangeait dans sa chambre. Il lui arriva même plus d’une fois de dîner de -la même manière. Grâce à ce triste régime, il parvint à économiser les -cinq francs qu’on lui demandait pour l’instruire. Les progrès de Hilbey -furent rapides avec M. Andrieu, poète lui-même, et qui avait pris en -amitié le jeune tailleur. Grâce aux leçons assidues et zélées du -professeur et à un traité de versification qu’il avait donné à Hilbey, -celui-ci parvint assez promptement à faire des vers sans trop de fautes. -La confiance lui vint avec le savoir, et, quand il eut rimé une pièce de -vers, il alla la montrer à M. Andrieu, qui, tout émerveillé, parla de -suite de la faire imprimer dans la _Revue du Hâvre_. - -Hilbey fut enchanté. M. Andrieu composa un article en prose, qui devait -servir de préambule à cette pièce de vers. Le rédacteur de la revue -était précisément le même M. Morlent, qui lui avait conseillé naguère -d’aller à Paris. M. Morlent trouva les vers très bien, et se souvint -très bien, aussi, de la grosse faute de français de Hilbey--_chez -eux_--qui lui avait valu sa moquerie. - -L’apparition de ce morceau et l’insertion de plusieurs autres fragments -poétiques de Hilbey dans la _Revue du Hâvre_ attirèrent l’attention sur -lui. Un jeune poète de Paris, qui passait alors par le Hâvre, lui -adressa des vers dans le journal et lui donna mille marques d’intérêt. -Cependant Hilbey travaillait toujours à sa comédie, et M. Morlent -l’engageait à la terminer pour la faire jouer. Cet homme bienveillant, -recommandable à la fois par les qualités de l’esprit et du cœur, lui -conseilla de composer quelques pièces de vers pour les ajouter à celles -qu’il avait déjà, lui promettant de les éditer. Hilbey promit d’abord de -suivre ce conseil, puis il se ravisa, s’étant rappelé un autre conseil -que lui avait antérieurement donné le même M. Morlent: le conseil -d’aller à Paris. Cependant il ne put exécuter ce projet immédiatement, -sa comédie n’étant pas achevée, et il comptait beaucoup sur elle pour -s’ouvrir la carrière des lettres. - -Il quitta le Hâvre par une circonstance fortuite mais décisive: le -manque d’ouvrage. C’était dans la mauvaise saison. Un tailleur de Fécamp -se trouva, un jour, dans l’auberge où mangeait Hilbey. Il était venu au -Hâvre pour se procurer un ouvrier; il proposa au jeune homme de -l’emmener avec lui. Hilbey accepta, et, le lendemain, il partit pour -Fécamp, avec son nouveau patron, se promettant bien de ne pas rester -longtemps dans cette petite ville, qui ne pourrait rien offrir à ses -goûts nouveaux; petite ville sans théâtre, sans journaux, sans -littérature, et qui, peut-être, ne se douterait pas du bonheur de -posséder dans ses murs, un poète fort connu...... au Hâvre. - -Là, pourtant, sortie d’une famille honnête et aisée, vivait une jeune -fille du plus heureux naturel, aimable, spirituelle, gracieuse, qui -devait pousser Hilbey sur la scène du monde. Née quarante ou cinquante -ans plus tôt, elle eût passé tranquillement ses jours dans une bonne -ferme de la Normandie ou dans un comptoir de Caen ou du Hâvre. Le -progrès si vanté du siècle devait lui faire une autre destinée. Hilbey -l’appelle Séraphie dans ses poésies, et c’est d’elle qu’il a dit: - - Jusqu’à ce jour l’insouciance - A marqué tes joyeux instants; - Vers et romans, tendre science, - Ont été tes seuls passe-temps. - -Précisément vers et romans n’agissent qu’avec trop de force sur une -jeune tête de dix-sept ans, et ce n’est ni dans la _Nouvelle Héloïse_ ni -dans les romans modernes qu’on trouve les meilleures règles de conduite. - -Enfin, Hilbey arriva à Fécamp. Son nom remplit bientôt la petite ville. -Un ouvrier tailleur qui faisait des vers! Des vers qui avaient paru dans -la _Revue du Hâvre_! Le fait était unique à Fécamp. On en parla -beaucoup; on en parle sans doute encore. - -Hilbey ne tarda pas à se marier à la jeune personne dont nous venons de -parler. Il vint se fixer à Paris pour y courir les chances de la vie -littéraire. Il y débuta par la publication d’un volume de vers intitulé -_Un Courroux de poète_, dont les sujets, pour la plupart, se -rapportaient aux divers événements de sa vie. On trouve dans ce recueil -de la grâce, de la facilité, de la verve et une science rhythmitique -donnée peut-être par la nature seule. Hilbey fit jouer ensuite, à -l’Odéon, _Ursus_, comédie en un acte et en vers, qui n’obtint qu’un -succès médiocre. Fort jeune encore, Hilbey peut parvenir à se faire un -nom dans les lettres. - -Nous donnons à nos lecteurs deux pièces différentes de ton et de -sentiment, de ce jeune auteur pour mieux faire apprécier son talent. - - -ADIEU AU VILLAGE NATAL. - - Tel l’enfant du hameau, dans la cité le voisine - Courant de la fortune éprouver les hasards, - Sur le toit paternel, du haut de la colline, - Une dernière fois retourne ses regards; - - Tel je me retourne moi-même, - A peine au sommet du coteau, - Pour donner un regard suprême - Aux champs qui furent mon berceau! - - Quel jour rafraîchissant inonde ma paupière! - Je vous ai reconnus, ô vallons toujours chers! - Aux lieux où l’on naquit plus douce est la lumière, - Et plus doux sont aussi les airs! - - Courons d’abord, courons vers cette humble chaumière. - Souvent mes pas amis, en franchirent le seuil; - Souvent... Mais, qu’ai-je vu? l’herbe y croît, et le lierre - L’enveloppe ainsi qu’un linceul! - - Funeste isolement où mon regard succombe, - Cherchant des traits aimés qu’il ne retrouve plus; - Quoi! partout des vieillards dévorés par la tombe - Font place à des enfants que je n’ai pas connus! - - Et ces tendres amis, compagnons du jeune âge.... - Vers des bords plus heureux et plus remplis d’appas, - Les uns se sont enfuis; d’autres font le voyage - D’où l’on ne revient pas! - - Celui-ci, pauvre enfant, pour qui ces champs avares - N’offraient qu’un sol aride et que des fruits amers, - Cherchant sous d’autres cieux des destins moins barbares, - Sillonne le gouffre des mers! - - Celui-là d’un bien-être aux sources toujours sûres - Dédaignant tout à coup les paisibles douceurs, - Est allé, vain mortel, dans les cités impures, - Briguer d’orageuses grandeurs! - - Cet autre, qu’à la fois doua le ciel propice - De sagesse et de biens en le douant du jour, - Dans un trépas hâté rendit à sa justice - Ce qu’il tenait de son amour! - - Se peut-il? pas un seul! O champs! O bois tranquilles! - Si déserts aujourd’hui, si peuplés autrefois!... - Pas un seul qui, du sein de vos mornes asiles, - Tressaille et réponde à ma voix! - - Pareils aux grains légers que, de leur vive haleine, - Dispersent au hasard les rapides autans, - Tous, livrant leur fortune au souffle qui l’entraîne, - Flottent dispersés par le temps! - - Adieu! comme eux je pars: comme eux je m’abandonne - Au caprice des vents qui me vont entraîner! - Mais partout votre aspect, que le ciel rie ou tonne, - Dans mon cœur viendra rayonner! - - Mais ma voix résonnant dans l’espace, peut-être - Plus haut que la tempête et que les vents jaloux, - Viendra vous dire: O vous, champs qui l’avez vu naître, - Il vit, il se souvient de vous. - - -A M. VICTOR HUGO. - - Poète fortuné, que la lyre a fait roi, - Je ne te connais pas et pourtant je te voi! - C’est que la pureté de tes pensers de flamme, - Infaillible miroir, reflète ta belle âme! - Mille fois gloire à toi, dont le génie ardent - Promène loin du joug son vol indépendant! - Qu’importe que, poussé par l’envie et la rage - Un flot d’écrivassiers, zoïles de notre âge, - Sous ses propres efforts accablé, haletant, - Jette des cris confus que personne n’entend! - Admire cependant une pareille haine! - Certes, avant d’entrer dans la glissante arène, - Ils se savent, au fond, impuissants à lutter; - Mais, ne pouvant te suivre, ils voudraient t’arrêter. - Il est d’autres oiseaux, espèce chamarrée, - Qui, tout surpris de voir leur caverne éclairée, - Et, ne pouvant souffler le flambeau redouté, - Qui vient leur dissiper leur chère obscurité, - Au bras qui le conduit, de leurs griffes impures, - Veulent traîtreusement faire des déchirures. - Ces sinistres hibous, à qui le soleil nuit, - Aiment à s’entourer des ombres de la nuit, - Par beaucoup de raisons, dont voici la première, - C’est qu’ils sont trop hideux montrés à la lumière. - Mais laisse-les blâmer tes sublimes portraits; - Ils les blâmeraient moins s’ils les trouvaient moins vrais. - Leur persécution ajoute à ta victoire; - Tes succès font leur haine, et leur haine ta gloire. - Oh! combien ces cœurs secs, spectres affamés d’or, - Remuant du métal qu’il nomment leur trésor, - Sont pâles à l’éclat de l’auréole sainte - Dont au-dessus d’eux tous je vois ta tête ceinte! - Poète, gloire à toi! dont la puissante main - A travers tant d’écueils soutient l’essor humain; - Qui, de ton vaste sein, d’où la flamme ruisselle, - Fais jaillir, d’un seul jet, sur tous une étincelle; - Qui, foulant du faux grand le vil sceptre brisé, - Fais relever la tête au pauvre méprisé! - C’est que tu sais fort bien, toi, poète équitable, - Que le _petit_, souvent, est le grand véritable...., - Et que, sur son grabat, à l’heure de l’adieu, - S’il n’a l’appui de l’homme, il a l’appui de Dieu. - Périsse le mortel aux entrailles de pierre, - Qui peut du malheureux repousser la prière! - Ou bien qui, lui jetant un denier regretté, - Le fait plus par orgueil que par humanité! - J’aime les malheureux. Répondez, âmes vaines, - D’autre sang que le leur coule-t-il dans vos veines? - Qu’avez-vous de plus qu’eux pour vous en prévaloir? - Plus bas est placé l’homme, et plus il a d’espoir. - Or, puisque c’est ainsi que l’équité suprême - Fait que l’espoir d’un bien vaut mieux que le bien même, - Donc je préférerais, quoi qu’on en dise, moi, - Etre, s’il le fallait, un mendiant qu’un roi. - Car un roi, fît-il mettre un quart du monde en cendre, - Sans espoir de monter, est sujet à descendre: - Sur le faîte grimpé, comme sur un perchoir, - Et, pour avoir vu trop, il n’a plus rien à voir. - Tel est un voyageur qui, sur une montagne, - S’est élancé d’un bond pour mieux voir la campagne; - Sur le sommet aigu planté superbement, - Il ne peut opérer le moindre mouvement; - Comme sur un pivot, tournant en équilibre, - Le sot, pour être haut, a cessé d’être libre. - Rien ne lui plaira plus, s’il redescend en bas, - Et l’abîme l’attend s’il fait de plus un pas. - - - - -GONZALLE, - -Cordonnier à Reims. - - -Né à Reims, de parents pauvres, Gonzalle s’appliqua de bonne heure à -cultiver son intelligence. Il apprit promptement à lire et à écrire chez -les Frères. Il fut conduit à Paris, à l’âge d’environ sept ans. Son goût -décidé pour l’étude ne fit que s’accroître dans la société intime de sa -mère, qui, toute femme du peuple qu’elle était, lui faisait lire près -d’elle Homère, Thucydide, Tacite, Montesquieu, Corneille, Racine, et -quelques poètes modernes. C’est sous ces nobles et grandes influences -que se développèrent les dons précieux qu’il avait reçus de la nature. - -A douze ans, Gonzalle perdit sa mère. Pour ces deux âmes d’élite qui -avaient vécu dans une si étroite communion d’idées et de sentiments, la -séparation fut terrible. Sans doute, pendant sa maladie, qui fut longue -et douloureuse, la pauvre femme vit se dresser devant elle, comme un -fantôme, l’avenir de son fils; elle s’accusa d’imprudence, peut-être, -pour avoir découvert l’arbre de la science à cet enfant pauvre et sans -appui. Dans son agonie, elle recommanda l’orphelin au jeune médecin qui -la soignait. Le médecin par bonheur était sensible et généreux[B]. Il -promit à la mourante de veiller sur son enfant. - -Le docteur destinait son jeune protégé à une profession libérale, mais, -mieux inspiré, celui-ci comprit qu’il devait avant tout, apprendre un -état. Il eut une véritable vocation pour celui de passementier. Il fut -donc mis en apprentissage, d’après sa volonté formelle. Un an s’était à -peine écoulé qu’une violente maladie de poitrine mit ses jours en -danger. Les secours de l’art et les soins les plus tendres lui -conservèrent la vie; mais, peu de temps après, son ami, son bienfaiteur, -son second père, M. Savatier descendait lui-même au tombeau. - -La douleur de Gonzalle fut poignante; il restait seul, après ce second -coup. Sa santé était, d’ailleurs, trop affaiblie pour qu’il pût -continuer son état de prédilection. Que faire alors? Il se présenta une -occasion pour celui de cordonnier, qu’il n’aimait pas. Il fallut être -cordonnier. - -C’est à cette époque de sa vie que Gonzalle comprit parfaitement quels -obstacles sans cesse renaissants suscitait au travail purement -mécanique le travail de la pensée. Il travaille, sans doute, car la faim -est là avec son ardent aiguillon; mais l’ouvrier s’occupe-t-il avec goût -de son état? Se pique-t-il d’y introduire des améliorations et des -perfectionnements? Non, car l’homme d’intelligence revendique ses -droits; dès que la besogne du jour est terminée, Gonzalle parcourt avec -empressement les champs incommensurables des sciences, des lettres et -des beaux-arts, sans qu’il y ait la moindre place dans son esprit pour -le cuir, l’alêne et le tranchet. - -Quand l’ouvrier a eu une longue veine de travail, il peut, avec une -stricte économie et une tempérance exemplaire, parvenir à faire quelques -légères économies; mais le plus beau trésor pour Gonzalle, c’est -l’instruction; l’instruction vaste, sans bornes. Aussi, dès qu’il a -quelques francs, il achète des livres qu’il ne peut lire qu’en prenant -sur son sommeil, et, quand il manque du nécessaire, il les revend à vil -prix. Ce manège mainte et mainte fois répété, orne son esprit aux dépens -de sa bourse et de sa santé. Plus de mille volumes passèrent -successivement par ses mains. - -Epuisé par ces études incessantes, Gonzalle, dans le cours de deux ans, -alla expier trois fois sur un lit d’hôpital son irrésistible penchant. -Il comprit qu’un grand sacrifice lui était commandé: qu’il fallait -quitter Paris. Moins excitée, dans la province, sa soif de savoir -s’éteindrait peut-être; et puis, pour arriver au lieu qu’il avait -choisi, il fallait faire quatre cents lieues! Que de milliers d’objets -nouveaux allaient recréer sa vue! que d’impressions sans cesse -renouvelées! La nature de l’homme est si mobile! Et puis la fatigue de -la route; puis encore la difficulté des occasions; tout cela réuni -pouvait amener telles modifications dans son être qu’il fût, en fort peu -de temps, tout à fait méconnaissable. Vaines espérances! nouvelle robe -de Déjanire, la science ne cessa de le dévorer pendant ses longues -pérégrinations. Découragé, il revint dans sa ville natale, où de -nouveaux efforts pour étouffer le démon de la poésie furent également -inutiles. Vaincu dans ce duel fatal, le jeune athlète tira de son cœur -ulcéré ces vérités amères: - - L’homme, en son âge mûr, comme aux jours de l’enfance, - A besoin d’ignorer..., même son ignorance! - Quand, fière de ses lois, fruits d’un stérile orgueil, - Notre société, plus froide qu’un linceul, - Ne veut pas tenir compte au penseur prolétaire - Du mal _qu’on ne fait pas_ et que l’on _pourrait faire_, - Sophistes, beaux parleurs, philanthropes fiévreux, - Laissez-nous l’ignorance ou rendez-nous heureux. - - * * * * * - - L’ignorance amplement jouit de l’existence, - Tandis que le mérite, en proie à l’indigence, - Bien souvent du tombeau franchit le noir portail, - Moins usé par les ans qu’usé par le travail. - -Ces pensées désolantes mais justes se produisent avec plus de force -encore dans les vers suivants: - - L’étude a son ivresse, ivresse qui fait mal; - Souvent sa coupe d’or n’est qu’un froid lacrymal! - Que me sert d’admirer, au gré de ma pensée, - Zoroastre, Brahma, Moïse et Confutzée! - D’aimer entendre Homère exalter ses héros, - Ainsi qu’Anacréon chanter l’antique Eros! - De voguer avec Cook sur des mers inconnues, - Ou de suivre Képler jusqu’au delà des nues? - Avec ce don puissant, ai-je plus de bonheur - Que le simple ouvrier qui ne sait que son cœur? - Non! Son sommeil est calme et le mien plein d’orages. - Mes jours les plus heureux ne sont pas sans nuages; - Quand mes sens sont muets, mon cœur est agité; - Il n’est jamais pour moi de douce oisiveté, - Car la faim sait troubler, par sa fièvre nerveuse, - Du poète en travail l’oisiveté rêveuse!.., - - * * * * * - - Pour nous, déshérités, nous, moins qu’un grain de paille, - L’étude, ô fils du peuple, est un champ de bataille, - Où, bien souvent, nos jours sont comptés pour des ans; - Tant nos illusions y durent peu d’instants! - -Mais le poète n’est pas toujours triste et sombre; quand l’amour -l’inspire, ses vers sont empreints d’une grâce, d’une fraîcheur, d’une -vérité de sentiment, qui rappellent Properce et Tibulle. - -Il dit quelque part: - - Je t’aime comme un lis est aimé de l’abeille; - J’aime à te voir sourire et pleurer tour à tour; - Je t’aime quand je dors, je t’aime quand je veille; - La vie est, à vingt ans, un poème d’amour. - -Une pièce remarquable, intitulée la jeune fille mourante, nous dévoile -toute la tendresse de son âme. Nous en citerons quelques strophes: - - Mourir! et pauvre fleur, je ne fais que d’éclore! - O mort, fuis loin de moi, ton nom seul me fait peur! - Sans me laisser vieillir, laisse-moi l’innocence... - A peine ai-je effleuré la coupe du bonheur! - - Je ne veux pas mourir sans avoir vu l’automne - Egrener sur mes pas le reste des beaux jours, - Sans me sentir au front, pour dernière couronne - Ces fleurs qui, de l’été, sont les derniers amours. - - Jours d’espoir, jour d’amour, pourquoi passer si vite? - Quand on sent son cœur battre et ses sens éveillés, - Le bonheur, avec vous, semble prendre la fuite; - Ingrats! on vous sourit, et déjà vous fuyez! - - Vous fuyez!... avec vous ma fragile jeunesse, - Sans avoir pu fleurir et porter de doux fruits, - Sans troubler du Léthé l’oublieuse paresse, - Dans ses flots nébuleux va se perdre sans _bruits_! - - Ralentissez vos pas, que je me sente vivre; - Enfant d’un doux soleil, laissez-vous attendrir! - De ma vie assez tôt se fermera le livre. - Si jeune, j’aime encore et ne veux pas mourir! - -Mais le trait caractéristique de son talent, c’est l’abondance de la -pensée mise en relief par une forme vive et pittoresque: - - La VIE, a dit Pindare, est le rêve d’une ombre. - Avec la pauvreté, ce rêve est froid et sombre, - Même lorsque l’étude échauffe notre cœur: - Pauvres, que sommes-nous? Un zéro sans valeur. - Pour les cœurs pleins des feux d’une sublime fièvre, - Il n’est plus de Mécène, il n’est plus de Penthièvre: - Les talents malheureux sont partout méconnus, - S’ils ne savent flatter d’insolents parvenus; - Car, hélas! pour prouver qu’on n’est pas sans mérite, - Il faudrait d’un seul jet faire une œuvre d’élite. - On est jeune.... qu’importe! Eh! qu’étiez-vous, pédants, - Quand vous n’aviez aussi que vingt et quelques ans? - Quoi de sublime en vous pouvait alors surprendre? - Mais l’auteur de _Cinna_ l’est aussi de _Clitandre_.... - - Jeune ami, voilà l’homme en son état normal. - Essaie à démêler le bien avec le mal; - Je n’ai point de conseils à te donner à suivre; - Mais, en lisant ces vers, tu peux apprendre à vivre. - Conseiller est un droit qu’il nous faut acheter. - Qu’un Mécène conseille, on aime à l’écouter; - Le moindre de ses mots est pour nous un oracle; - Plein de reconnaissance, il n’est aucun obstacle - Qui nous puisse acquitter; car on croit, en ce jour, - Acquitter une dette et d’honneur et d’amour. - Un mot est bien souvent la clef d’une satire, - Et ce mot, bon Eugène, essayons de le dire: - Pour croire à la vertu, quand le cœur reste froid, - Il faut le voir de près et le toucher du doigt. - L’homme est toujours enclin, quand le malheur l’opprime, - A l’incrédulité de l’apôtre Dydime; - Car, trompé si souvent, il craint de l’être encor; - Le doute est quelquefois un utile mentor. - -Gonzalle a été très varié dans ses poésies, mais sans parti pris à -l’avance, et l’inspiration se fait sentir au même degré dans les -morceaux les plus opposés. - -Nous donnerons comme dernière citation la pièce de vers intitulée: _Une -salle d’asile à Reims_, parce qu’elle a quelque rapport avec le sujet -principal de notre livre: - - -UNE SALLE D’ASILE A REIMS. - -A Madame Poisson. - - Entrez dans cet asile où de la charité - Dans son plus vif éclat brille la pureté; - Où de son tendre amour la douce bienfaisance - Vient en aide au malheur et protége l’enfance. - - Que de jeunes enfants! comme ils semblent heureux! - Quoique jeunes, l’étude a des charmes pour eux! - Jouez, enfants, jouez; le jeu plaît à votre âge. - Ignorant du malheur le dur apprentissage, - La vie est à vos yeux un de ces jours d’été - Qui dans un cœur souffrant ramène la santé. - Aspirez ce parfum qui délecte votre âme, - Qui sans cesse l’émeut et sans cesse l’enflamme; - Le jeu joint à l’étude est une volupté. - Savourez le bonheur que j’ai trop peu goûté! - Je ne viens pas ici pour assombrir la joie - Que dans vos jolis yeux l’innocence déploie. - Fils du peuple, assez tôt vous les verrez s’enfuir, - Ces jeux dont aujourd’hui vous aimez à jouir. - - * * * * * - - ......... Jouez, jouez enfants. - Ne rembrunissez pas vos visages riants. - Peuple, si rien en moi n’annonce l’opulence, - Je vous apporte un cœur ami de l’innocence. - - Quelle folle gaîté s’empare de leurs sens! - Ces caprices, ces riens, ces désirs innocents, - Ces fronts vierges encor des atteintes du vice, - Et ces yeux pétillant de joie et de malice. - O muse! tout en eux m’enivre avec lenteur - Des lointains souvenirs de mon premier bonheur! - Je me vois à cet âge (âge trop éphémère!) - Où mon cœur, embaumé des baisers de ma mère, - Ignorait ces chagrins, ces ennuis dissolvants, - Qui souvent par milliers tourmentent mes beaux ans. - Près de ma bonne mère, enfant, je ris, je chante; - Tout en elle me plaît, tout en elle m’enchante; - Je sens sa douce main lisser mes blonds cheveux; - Je jouis de ses pleurs, je souris à ses vœux. - O voluptés du ciel! innocentes ivresses! - Mes sœurs sont près de moi, partagent ses caresses; - Nous folâtrons ensemble, et courons tour à tour - Dans ses bras caressants épancher notre amour. - - Vous qui n’aimez que l’or, qui vivez d’égoïsme, - Et dont le cœur glacé ne croit pas au civisme, - Si vous avez encore un peu du feu sacré, - Que l’homme a su ravir au palais éthéré, - Venez voir ces enfants; et votre âme vénale, - Enviant de la leur la robe virginale, - Rougira de sa honte, entendra retentir - Dans ses désirs fangeux la voix du repentir. - Vous n’accablerez plus les classes ouvrières - D’ironiques dédains, d’insolences altières; - Vous sentirez combien leur vie a de douleurs; - Aux jeux de ces enfants vous mêlerez des pleurs! - Du sein de cet asile où l’enfance s’élève, - Qui sait si quelque jour le sort, comme un beau rêve, - Ne fera pas surgir un Lycurgue, un Kléber, - Un Homère, un Colomb, un Tacite, un Képler? - Vous riez, insensés! Qu’êtes-vous donc pour rire? - Mais le peuple aujourd’hui sait penser, sait écrire, - Et ne jalouse pas votre stérile orgueil; - Ce rire de Xerxès va vous servir d’écueil. - - Entendez-vous tonner, au sein des murs d’Athènes, - En éclats foudroyants la voix de Démosthènes? - Tout le peuple s’émeut; il admire, il pâlit; - Le ciel tremble et la mer tressaille dans son lit. - Entendez-vous vibrer les accords d’une lyre - Dont Pindare eût parfois envié le délire? - C’est l’immortel Rousseau qui monte dans les cieux - Et qui bien loin de lui laisse les envieux. - Voyez-vous un vieillard, le front brillant de gloire, - Qui déroule à vos yeux les pages de l’histoire, - Fait aimer la vertu, fait plaindre le malheur? - C’est Rollin, dont toujours on vante la candeur. - Entendez-vous les chants d’une muse éclectique? - C’est Horace, au souris gracieux et caustique, - Qui chante ses plaisirs sous un beau ciel d’azur - Et nous fait envier les bosquets de Tibur. - Entendez-vous tomber de la chaire sacrée - Les sublimes accents de cette âme inspirée, - Qui fait pâlir le vice interdit et muet? - C’est Fléchier, le rival du fougueux Bossuet. - Voyez-vous sur la scène, où la vive satire - Démasque l’imposture et des sots nous fait rire, - Un homme couronné de lauriers immortels? - C’est Molière, dont l’astre a partout des autels. - Voyez-vous un des fils de la jeune Amérique - Deviner de l’aimant la puissance féerique? - C’est Franklin, dont le bras, sublime, audacieux, - Désavoue Jupiter, effroi de nos aïeux. - Voyez-vous une muse au front doux et timide? - C’est le tendre Quinault, c’est le chantre d’Armide. - - * * * * * - - Voyez-vous, plein des feux d’une mâle éloquence, - Comme un brillant soleil, de la nuit du silence - S’échapper un génie aux regards chaleureux? - C’est Jean-Jacques Rousseau, l’ami du malheureux[C]. - - * * * * * - - Ingrats! vous qui riez des classes populaires, - Ces hommes qu’étaient-ils? des fils de prolétaires[D]. - - * * * * * - - Enfants! la vie est belle; osez bien la comprendre, - Soit qu’il faille monter, soit qu’il faille descendre. - Riche.... pour bien jouir, il faut, comme Titus, - Allier sa fortune à d’utiles vertus. - Malheur à qui s’écrie, en palpant son suaire, - Je n’ai point fait d’heureux... et je pouvais en faire! - Mais, bons petits enfants, si le soc du malheur - Doit toujours sans pitié vous labourer le cœur, - Ne désespérez pas... l’espérance aide à vivre. - Chaque jour de la vie est la page d’un livre, - Où le pinceau du temps, imbibé de nos pleurs, - Ici peint un désert, là, des bosquets de fleurs. - Oh! quand autour de soi l’on ne voit que des vices, - Des amours sans parfum, des amitiés factices, - De ces jeunes enfants que l’aimable gaîté - Réjouit aisément mon esprit attristé! - Des larmes de plaisir humectent ma paupière! - Que j’aime à suivre au ciel leur naïve prière - Qui, sous les traits d’un ange au parler gracieux, - Comme un léger soupir s’élance dans les cieux! - Qu’importe des haillons qui n’ont rien de coupable? - Jésus n’est-il pas né dans une obscure étable? - De ne pouvoir briller laissons un sot rougir: - L’habit n’anoblit pas... mais on peut l’ennoblir. - - O femme dont le nom plane sur cet asile, - Comme une des vertus que prêche l’évangile, - Au nom de tes bienfaits, au nom de tes enfants, - Permets que de ton nom j’embellisse mes chants! - Rémois.... il a des droits à ma reconnaissance; - Peuple.... de mon obscure et fière indépendance - Il ornera le front, comme une fraîche fleur, - Qui du haut d’un rocher sourit au voyageur. - -Pour faire la part de la critique, Gonzalle prend peu de souci de la -forme; il revient rarement sur son premier jet; spontané, il exhale ses -impressions plus qu’il ne les creuse. On trouve encore à reprendre dans -ce jeune poète des locutions inélégantes, des expressions impropres et -négligées; deux vices souvent jumeaux, la déclamation et l’exagération. -Tel qu’il est aujourd’hui avec ses défauts et ses qualités, la verve, la -grâce et l’énergie, il a droit aux plus vives sympathies et aux -encouragements. - - - - -ALEXIS DURAND, - -Menuisier à Fontainebleau. - - -Une imagination vive et rêveuse, une humeur fière et inquiète, une -excessive sensibilité à l’endroit des beautés de la nature, telles -étaient les principales dispositions qui se faisaient remarquer chez le -jeune Durand, même lorsqu’il n’avait pas dépassé la limite de l’enfance. -A l’âge de quatre ans, nous le voyons déjà parcourir la forêt de -Fontainebleau pour y faire une charge de bois, souvent énorme, mais -qu’il trouvait légère, en songeant que sa pauvre mère, tout récemment -veuve, et ses jeunes sœurs, dont quelques parents prenaient soin, le -jour, et ramenaient, le soir, se réchaufferaient, grâce à sa laborieuse -excursion. A huit ans, déjà perçait en lui un sentiment de liberté qui -le rendait vagabond, inquiet et peu joueur. Il partait, le matin, avec -un morceau de pain dans sa poche, et, toute la journée, il errait dans -la forêt, cherchant des fruits sauvages, des nids d’oiseaux, tuant des -vipères, et ramassant du bois. - -Cette existence tout extérieure, mélange de mouvement et de -contemplation oisive, devait indisposer l’enfant contre la règle et la -discipline d’une école. Aussi ce fut avec beaucoup de peine que sa mère -parvint à le faire entrer en pension chez M. Rabotin, aujourd’hui -employé à la mairie de Fontainebleau. Il avait dix ans et demi quand il -entra dans cette école, et il y resta à grand’peine jusqu’à l’âge de -douze ans. Cependant il remporta les premiers prix d’arithmétique et de -mémoire. - -Pendant son court séjour dans ce pensionnat, le jeune Durand rapporte un -trait de caractère personnel que nous croyons devoir reproduire: - -«Les enfants,» dit-il, «admis à faire leur première communion, devaient, -la veille, se mettre aux genoux du maître, en le priant d’excuser leurs -fautes et de leur donner sa bénédiction. Nous étions douze; onze vinrent -en ma présence, et sans balancer, s’acquitter de ce devoir; seul, je -refusai obstinément de me soumettre. Je n’en fis pas moins ma première -communion, au grand étonnement de mes camarades.» - -«Cependant j’étais religieux à ma manière; déjà je trouvais que les -cérémonies du culte n’étaient point d’assez dignes interprètes entre la -créature et le créateur[E]. Je me reportais avec enthousiasme aux jours -où, sans connaître la portée de cet acte, à l’ombre de ma forêt, je -m’agenouillais sur le gazon, devant le soleil du soir, plein -d’admiration pour un si magnifique tableau.» - -Après avoir reçu cette instruction très élémentaire, il entra en -apprentissage chez un menuisier-ébéniste de Paris. Les moments dont il -pouvait disposer se passaient en visites aux musées et en promenades au -bois de Boulogne. C’est là qu’il trouvait des objets plus en harmonie -avec ses dispositions secrètes, avec son amour pour la poésie; amour -qu’il croyait inné chez lui et qu’il couvait, dès l’âge de dix ans, sans -vouloir s’ouvrir à personne, de crainte d’être raillé. - -A quatorze ans, il revint à Fontainebleau; mais déjà son imagination -exaltée, peut-être, par les merveilles des arts que Paris avait offertes -à ses yeux, le transportait, loin de son pays, à des distances -fabuleuses. Il partit pour Anvers, où il passa une partie de l’hiver de -1812. C’est là que, pour la première fois, il jouit du sublime spectacle -de la mer; c’est là sans doute que ses idées s’étendirent, s’élevèrent. -Toutefois le moment était venu où les rêves de l’imagination allaient -s’envoler dans de terribles réalités: l’armée française venait d’être -ensevelie presque tout entière dans les neiges de la Russie; les hommes -d’action devenaient les hommes de la patrie en danger. Durand résolut de -paraître parmi eux: il partit, après avoir vaincu la répugnance de sa -mère, comme volontaire dans le premier régiment des gardes d’honneur, la -ville de Fontainebleau ayant payé son équipement. Ses camarades avaient, -la plupart, beaucoup d’argent, tandis que lui n’avait pas un sou; ils -avaient reçu une brillante éducation, et lui n’était qu’un ignorant. Là, -comme à l’école, Durand attira l’attention sur lui: il composa quelques -vers héroïques, pour prix desquels il n’obtint de son capitaine qu’une -verte semonce. Mais il n’était pas homme à se décontenancer facilement, -et, dans une réponse pleine de fermeté, d’esprit et de convenance, il -démontra parfaitement que cette semonce n’était qu’un anachronisme. Le -capitaine, homme d’esprit, sans doute, lui fit la meilleure des -répliques en le nommant brigadier. - -L’abdication de Napoléon, au commencement de 1814, rendit Durand à sa -mère, qui faillit mourir de joie et de saisissement en le revoyant. Il -avait vingt ans; le goût de la poésie et des voyages revint le tenter, -et, au mois de mai, il partit pour Nantes, ayant un sac plus garni de -livres que d’habits, et douze francs dans son gousset. - -Jeune, ardent, passionné, il rêvait une nouvelle Odyssée, et, comme -première halte de ses courses maritimes, il avait choisi l’Amérique. -Des causes purement matérielles le réduisirent à s’embarquer seulement -pour Bordeaux. Là, il apprit le débarquement de Napoléon. Rappelé sous -les drapeaux où l’attendait le grade de sous-lieutenant dans la garde -nationale mobilisée, il partit. Les Vendéens l’arrêtèrent à -Saint-Maixent; mais, au bout de trois semaines, il fut arraché de leurs -mains par la gendarmerie. Il se remit en route et arriva à Soissons, le -jour de la bataille de Waterloo. - -Après la seconde restauration, il retourna à Bordeaux. Bientôt il -parcourut tout le midi de la France, visitant tous les musées, tous les -édifices, toutes les ruines. Mais depuis longtemps le fantôme de Rome -apparaissait à son imagination ardente, et, le printemps suivant, il -prit la route de Lyon, par la Bourgogne, se dirigeant sur l’Italie, dont -il commençait à parler la langue. - -Durand résida quelque temps à Genève. Aux heures où il pouvait déposer -le rabot, il gravissait le mont Salève, et, quand il en avait atteint -le sommet, il promenait ses regards investigateurs sur les horreurs -sublimes que présentent les glaciers du Mont-Blanc et rassérénait son -âme en les reportant sur les riantes campagnes situées dans la plaine. -Il traversa successivement les Alpes et le Simplon, en proie aux -émotions les plus profondes. Il y avait sans doute de la témérité à -s’aventurer sur des sentiers étroits, bordés des deux côtés par -d’affreux précipices; à pénétrer dans des forêts peuplées de loups et -d’aigles affamés; à couper le fil de torrents impétueux en ayant de -l’eau jusqu’à la ceinture; mais il puisait dans ces solitudes sauvages -une énergie surnaturelle qui élevait son cœur au-dessus de tous les -dangers. - -«Qu’avais-je à craindre,» s’écrie Durand, en parlant de son voyage à -travers ces montagnes, «n’étais-je pas sous l’aile immense de la -Divinité, et même dans le ciel, puisque je voyais les nuages à mes -pieds?» - -Durand se rendit ensuite à Milan; après y avoir séjourné quelque temps, -il se mit en marche pour les Apennins, d’où il aperçut les deux mers; -puis gagna Florence. En visitant la célèbre galerie de cette ville, il -lut ces mots écrits sur la porte: - - _L’ingresso non è lecito agli servidori[F]._ - -La toilette du menuisier-voyageur était plus que modeste; aussi, à sa -seconde visite, un monsieur vint le prier poliment de sortir. En homme -qui connaît sa valeur, Durand lui répondit en latin: _Quem me esse -putas? non exeo[G]._ Aussitôt le monsieur lui fit des excuses et lui -offrit d’être son guide. Durand remercia en français, tout en refusant, -et continua de parcourir les salles comme un artiste de la nature qu’il -était. - -Enfin, le 10 août, jour mémorable dans ses notes de voyage, Durand, -mourant de soif et couvert de poussière, plongea sa tête et ses mains -dans le Tibre, qui fut loin de répondre à l’image qu’il s’en était -faite. Les monuments imparfaits de Rome, les souvenirs grandioses -qu’elle évoque, et la solennelle majesté dont se revêt son existence -présente agissaient puissamment sur son imagination et le jetaient dans -de longues rêveries, auxquelles nous devrons sans doute un livre -intéressant. Mais un fait des plus vulgaires vint l’arracher à cette vie -mêlée de travail manuel, de méditation, d’étude et de poésie: la police -romaine avait pris ombrage de ses interminables promenades, même aux -heures de la plus grande chaleur, et il lui était suffisamment démontré -que Durand devait être, au moins, un personnage suspect, puisqu’il -n’était entré en Italie qu’à l’aide d’un passe-port français. En vain -Durand déploya-t-il toute son éloquence auprès de notre consul pour -prolonger son séjour dans une ville où il n’était arrivé qu’au prix de -fatigues et de privations de tout genre, ce fonctionnaire demeura -inflexible, et Durand n’obtint d’autre faveur que d’être embarqué gratis -pour Gênes, afin de retourner immédiatement en France. O pauvreté! - -Ce coup imprévu ne fit pas perdre à Durand sa sérénité habituelle. Voici -en quels termes il nous raconte, avec son âme de poète, les dernières -circonstances de sa plébéïenne Odyssée: - -«Cinq paoli, environ trois francs, restaient dans mon gousset. Le -bâtiment ayant relâché à Livourne, j’obtins la permission d’y travailler -quatre jours. On remit à la voile. Chemin faisant, par un temps superbe, -debout sur le pont du vaisseau, je lisais à haute voix des passages de -l’_Orlando_; puis, matelots et passagers, à qui ces lectures étaient -agréables, me priaient de partager leurs repas. Parfois nous rasions la -côte, et j’étais transporté d’admiration à l’aspect des belles forêts -qui descendent des Alpes et viennent plonger leurs vastes rameaux jusque -dans les vagues agitées. - -»A Gênes, mes paoli perdirent moitié; j’allais faire l’inventaire de -mon sac... quand une vieille moustache de sergent, qui m’avait vu entrer -chez le consul français, m’aborda:--«Vous êtes français?--Oui, mon -ancien.--Avez-vous servi?--Oui, dans la garde.» Aussitôt ce brave homme -me sauta au cou, et je vis des larmes dans ses yeux. Il me conduisit -dans une maison où je restai cinq jours; il ne me venait voir que le -matin; je le vis entrer un matin, un bonnet de police à la main. «Je -vais conduire un détachement à Suze,» me dit-il, «venez avec nous; vous -aurez le billet de logement.» - -»En route, il me montra sa croix dont il avait fait une épingle, car il -sortait des grenadiers de la garde. Il me pria de lui permettre d’écrire -son nom sur un de mes livres. Je lui donnai mon Ossian, et j’ajoutai à -sa signature une note qui me rappellera toujours cette circonstance. Il -se nommait Sironel. A Suze, nous nous séparâmes et j’acceptai de ce -vieux soldat une pièce de cinq francs, autant par nécessité que pour -lui en avoir une reconnaissance éternelle.» - -Enfin Durand revit la France. Il avait vingt-sept ans; il ne tarda pas à -se marier. «Mon travail et celui de ma femme,» dit Durand, «ayant -amélioré notre situation, je me hasardai à reparaître le dimanche dans -cette forêt, que j’avais autrefois tant parcourue. Je ne pus revoir sans -enchantement le mont Ussi, alors que ses rocs et ses vallons sont -couverts de muguet, et que le genêt prodigue de toutes parts ses -millions de fleurs jaunes, qui semblent un voile d’or étendu sur la -verdure, et sur lequel percent çà et là de hauts buissons d’aubépine -fleurie, qui embaument l’air. Tous les souvenirs d’enfance, de liberté, -d’amour, de poésie, vinrent de nouveau s’emparer de mon cœur; je ne pus -résister à tant d’émotions: je chantai.» - -Deux poèmes sont nés de ce nouveau genre de vie, ou plutôt deux poèmes -entrevus et ébauchés dans les longues pérégrinations de la jeunesse de -Durand furent alors sérieusement élaborés et appelèrent sur lui -l’attention du monde littéraire. Tous les deux appartenaient au genre -descriptif; à ce genre, d’ordinaire froid et monotone, qui, pour plaire, -doit recourir à d’ingénieux épisodes et animer un fonds terne par un vif -coloris de pinceau. - -Le premier de ces poèmes, _la Forêt de Fontainebleau_, publié sous les -auspices d’hommes bienveillants et distingués par leur mérite, obtint un -véritable succès. La critique y reprendra sans doute des longueurs, des -prosaïsmes de pensée, des tournures maladroites, du décousu dans le -style. Mais il faut l’avouer, il y a bien du charme dans le premier -chant, le plus faible des quatre qui composent ce poème; et c’est avec -une douce émotion qu’on écoute ces modulations naïves d’une voix qui, -comprimée longtemps, s’essaie timidement par crainte d’irrévérence -envers l’art: c’est une satisfaction délicate que de comparer ce chant, -presque entièrement dû à l’inspiration de la nature, avec le troisième -qui brille par de grandes beautés, où le sentiment et l’art se -confondent. - -Les trois morceaux capitaux de ce poème sont: _le Bouquet du Roi_ du -deuxième chant; l’_Incendie des drapeaux de la garde impériale_, et la -_Communion militaire_. - -Dans _le château de Fontainebleau_, qui succéda à _la Forêt_, l’auteur -est parvenu à donner plus de variété au tour poétique; le sentiment du -rhythme s’y produit plus manifestement; la coupe des vers est plus -habile. - -Le morceau suivant, intitulé _Bouquet du Roi_, adressé à l’académie -ébroïcienne, dont le siège est à Evreux, et qui compte parmi ses membres -MM. de Châteaubriand, de Lamartine, Ancelot, etc., valut à Durand une -faveur inattendue: il fut admis spontanément au nombre des membres -correspondants de cette société, qui lui fit expédier sur le champ son -brevet. - - -BOUQUET DU ROI - - Toi, dont la nuit des temps cache le premier âge, - Et dont avec transport j’aime l’antique ombrage, - Géant de la forêt, noble _Bouquet du Roi_, - Que l’œil du voyageur admire avec effroi; - Si le souffle inconnu, la végétale vie - Qui dans un double corps tient ta sève asservie, - Ne voile pas ton front, empreint de majesté, - Du lugubre bandeau qu’on nomme cécité; - Si tel est, en effet, le bonheur de ton être, - Patriarche des bois, tu dois me reconnaître. - C’est que depuis le jour où la main du hasard - Te créa l’ornement de l’agreste bazar, - Villageois, citadins et nobles personnages, - Nul ne fit près de toi plus de pèlerinages. - Poussé par je ne sais quel démon familier, - Qui s’empara de moi, quand j’étais écolier, - Soit que le ciel, armé des feux de la torride, - Fît du vaste empyrée une fournaise aride, - Soit qu’il se dérobât dans l’humide brouillard, - Je venais, comme on vient visiter un vieillard, - Qui, dans son ermitage, à la foule ravie - Révèle quelques-uns des secrets de la vie, - Et, d’un titre sublime à nos yeux revêtu, - De l’homme infortuné ravive la vertu. - Toi, donc, qui réunis, sous une immense écorce, - La taille, la beauté, la vieillesse et la force, - Si le ciel, un instant, infidèle à ses lois, - Favorisait ton sein d’une éloquente voix, - Quel torrent précieux de vérités sublimes - Chez les humains surpris verseraient tes deux cimes! - Que de faits jusqu’à nous ne sont pas parvenus, - Qui seraient à l’instant dévoilés et connus! - Monarque des forêts, à la forme androgyne, - Tu nous révélerais l’incertaine origine - Du Palais de nos rois et de Fontainebleau. - Ce nom fut-il celui d’un chien nommé _Bléau_, - Qui, pressé par la soif, fit, en creusant l’arène, - Jaillir les flots bruyants d’une claire fontaine? - Tu nous affranchirais de cette obscurité. - Et toi, contemporain de ma belle cité, - Es-tu le premier né de la vaste famille - Qui, sous son humble écorce, autour de toi fourmille? - Sans doute aucun rival ne vit à son berceau - Les temps où tu n’étais qu’un fragile arbrisseau. - Qu’est devenu celui qui déposa ton germe? - Quel mortel à tes jours peut assigner un terme? - D’un siècle qui n’est plus orphelin solennel, - Comme ta vieille mère es-tu donc éternel? - Oh! j’en eus la pensée, à ton air, à ta forme, - A l’immense contour de ton colosse énorme. - - Cependant tu vieillis; ton front depuis longtemps - Porte l’affreux cachet du courroux des autans; - Soit que, pour conserver l’agréable et l’utile, - Tu te sois dépouillé d’une branche infertile, - Soit qu’un malin esprit t’ait livré sans vigueur - Au souffle rugissant de l’aquilon vainqueur; - De ton épais feuillage une palme superbe - D’un effroyable coup fut atteinte, et sur l’herbe - Tomba comme un débris précipité des cieux. - L’endroit qu’elle occupait afflige encore les yeux. - Mais ce léger revers facilement s’oublie, - Et ta mâle beauté n’en est pas affaiblie. - - Tel on voit, dans les rangs de nos jeunes soldats, - Un héros qui, vingt ans, sous le feu des combats, - Des champs du Borysthène aux campagnes de Rome - Promena, triomphant, les drapeaux du grand homme; - Vieux, il est jeune encore et porte avec orgueil - Des traces qui cent fois l’ont dû mettre au cercueil; - Ulm, Austerlitz, Iéna, Wagram en lui respirent; - La patrie et l’honneur sont les dieux qui l’inspirent; - Le roi, les grands, l’armée et le peuple inconstant - Rendent à sa valeur un hommage éclatant. - - Ainsi le poids des ans, le courroux des tempêtes, - Et le spectre hideux qui moissonne les têtes, - Ensemble t’ont porté les plus terribles coups. - Ferme comme un héros tu les a bravés tous; - Et tu règnes en paix sur ta longue avenue, - Les pieds au noir abîme, et le front dans la nue. - Oh! que n’ombrageais-tu ces bois religieux, - Dont la Fable raconte un fait prodigieux! - Aux temps où, consacré par de nombreux miracles, - Un chêne à haute voix prononçait des oracles: - Chez ce peuple, où l’erreur prodiguait les autels, - Ta gerbe eût obtenu l’hommage des mortels; - L’aigle de Jupiter, traversant l’empirée, - Eût arrêté son vol sur ta cime adorée; - Et les Nymphes des bois, aux gracieux contours, - Auraient voulu t’offrir le tribut des beaux jours. - Tous les Dieux.... mais, que dis-je, étrange conjecture! - Ne les as-tu pas vus ces dieux de l’imposture? - Non ceux que, de Byzance et du pays latin, - Pour le Dieu de Solyme a chassés Constantin; - Mais les Dieux impuissants de nos aïeux barbares; - Ces monstres adorés sous cent formes bizarres; - Divinités des Francs et des rois chevelus, - Et dont l’âge a brisé les temples vermoulus. - - Certes, tu peux du moins, vieillard mélancolique, - Avoir ouï les sons de la harpe gallique, - Alors que des Romains le dernier proconsul - Renversa dans nos bois le temple d’Irminsul; - Ou bien quand des Normands la horde sanguinaire - Assiégea dans Paris Louis le Débonnaire. - - Le temps a tout détruit; on n’a plus pour les bois - La vénération qu’on avait autrefois; - Les Dieux n’y viennent plus recevoir nos hommages; - On n’y voit plus errer de sanglantes images; - De ses doux attributs l’arbre est désenchanté; - Son ombre est sans terreur, son front sans majesté. - Toi seul as conservé ce sombre caractère - Qui semble recéler un effrayant mystère. - Magnifique, éloquent, bien que silencieux, - Véritable pasteur de ces sauvages lieux, - Ton aspect nous remplit de surprise et de crainte; - On hésite à percer la ténébreuse enceinte, - Où jamais en été les rayons du soleil - Ne virent folâtrer le papillon vermeil. - - Et, pourtant, rien ne manque à ces belles retraites; - Tous les sites charmants chantés par les poètes, - Et ceux qu’ont reproduit les plus doctes pinceaux, - Ne sont rien, comparés à ces mouvants berceaux; - On s’y croit transporté sous la vague profonde - De ces vastes forêts des premiers jours du monde, - Quand, pour venger les cieux, la foudre, en longs éclats, - N’avait point mutilé leurs gigantesques bras. - O vieux héros des bois! ta monstrueuse tige - Aisément au rêveur fait croire ce prodige; - Soit qu’il médite, assis sous la noire épaisseur - Du hêtre, ton voisin, ton rival en grosseur, - Qui se rit de la foudre, et, dans les cieux qu’il cache, - Balance les rameaux de son triple panache, - Soit que, cherchant des lieux à l’homme plus soumis, - Il salue, en passant, ces deux chênes amis - Qui, bien que séparés par une large route, - Forment, en s’embrassant, une élégante voûte, - Et dont les troncs meurtris, vides et crevassés, - Semblent deux vieilles tours, filles des temps passés. - Tu règnes sur eux tous, vieux colosse sauvage, - Qui, pareil au palmier de l’africain rivage, - Noblement dégagé d’un branchage partiel, - Réserves tes rameaux pour les baisers du ciel. - Aussi, qui mieux que toi mérite la couronne! - La plèbe des forêts qui t’aime et t’environne, - T’a nommé justement son légitime roi, - Et les grands, tes voisins, s’inclinent devant toi! - - - - -CHARLES MARCHAND, - -Passementier et chansonnier à Saumur. - - -Si l’on remontait à l’origine de la chanson et que l’on fît ressortir la -puissance et l’influence qu’elle a exercée sur tous les esprits et à -toutes les époques, on serait frappé des graves résultats qu’elle a -amenés dans les mœurs publiques et dans les affaires générales. _Qu’ils -chantent_, disait Mazarin, _pourvu qu’ils paient._ Il fallait bien -payer; mais comme la bourse se désemplissait, la chanson faisait -fermenter dans le cœur et dans l’esprit certains levains, qui, lors de -leur circulation, ne furent certes pas du goût des oppresseurs. Molle et -voluptueuse, elle énerve et entraîne dans la satisfaction amère des -sens; brutale, elle place le bonheur suprême dans l’anéantissement de la -raison, par l’ingurgitation du vin; frondeuse, tour à tour grave et -railleuse, elle s’immisce dans la politique, et, dans plus d’une -occasion, elle a frappé de haut et donné le coup de grâce. Mais trêve à -cette dissertation et venons-en à M. Marchand et à ses chansons. - -Nous manquons de renseignements précis sur ce poète chansonnier, mais du -moins, nous savons qu’il est de Saumur, qu’il y exerce la profession de -passementier, et de plus, qu’il est musicien. C’est en 1843, qu’il -publia un volume de chansons. Dans la préface adressée à Charles Poncy, -l’illustre maçon de Toulon, M. Marchand nous apprend que son éducation -fut des plus élémentaires: - - A toi mes premiers vers, mes chansons, mes pensées, - Pauvres couplets disséminés, - Peut-être à l’oubli destinés, - Partez, rimes aussi douteusement placées. - Poncy, je te l’ai dit déjà, - Jamais rien je n’appris, et j’en conviens sans honte, - D’école quelques ans à peine si je compte. - Jeune enfant, mon père abrégea - Mes leçons: il me dit: Tu sais écrire et lire, - Mon fils; tâche d’en profiter. - Tu sais bien aussi réciter: - C’est assez. A mes vœux, Charles, veux-tu souscrire? - De ton père apprends le métier. - Nos honnêtes aïeux ont poussé la navette; - De l’une à l’autre main tu sais comme on la jette; - Crois-moi, reste passementier. - -Les chansons de Marchand ne sont d’aucune école, n’appartiennent à aucun -parti; elles ne relèvent directement ni de la satire, ni de la -politique; elles sont nées tout naturellement des mille petits -événements qui composent la vie de l’homme; fonds banal qui ne manque à -personne, mais qui a pris sous sa plume facile, des développements -ingénieux. Il est fâcheux pour ce jeune chansonnier de n’avoir pas -compris que les propos grivois, les froides équivoques, les jeux de -mots hasardés n’ont plu, dans tous les temps, qu’à des cœurs corrompus -ou à des esprits sans élévation. Nous ne saurions non plus trouver -plaisantes les allures décolletées et la sempiternelle forfanterie -vaudevilliste dans le couplet que nous citerons plus bas. Il s’agit de -la mort. Voici ce pauvre couplet: - - Si la mort trop promptement - Vient frapper le pauvre barde, - Je lui dirai bien gaîment: - Allons donc, vieille camarde! - Du Styx je suivrai la route, - Sans regret et sans effroi; - J’aurai, je crois, nul n’en doute, - Du courage plus qu’un roi. - -Nous ne savions pas, avant la lecture de ce derniers vers, que les rois -étaient particulièrement renommés par leur courage vis-à-vis de la mort -ou de _la camarde_, comme dit résolument M. Marchand. Mais, de par M. -Marchand, ce point ne saurait être mis en doute, et il nous apprend, en -outre, qu’il sera lui-même plus courageux qu’aucun d’eux. Du moins, _il -le croit_, et _nul n’en doute_, ajoute-t-il. Si nous ne craignions de -blesser M. Marchand, nous hasarderions ici un peut-être. Mais assez sur -ce couplet. - -M. Marchand est jeune, badin, gai, folâtre; son imagination est vive, -ardente, vagabonde; il voit tout à travers la transparence prismatique -de ses excellents vins des côteaux de Saumur. Plusieurs poètes modernes -n’auraient pas la même excuse à donner pour le ton leste de leurs -effusions poétiques. Nous remarquons, d’ailleurs, que ce chansonnier -spirituel est particulièrement imitateur, et, à tout prendre, les -défauts que nous lui reprochons ne lui appartiennent pas en propre. Mais -l’âge et la réflexion feront justice de ces traditions routinières. Nous -lui dirons encore sans crainte, parce que notre langage est sincère, que -la vie ne doit pas être pour quelques-uns une fête et un banquet -continuels, en présence des misères et des souffrances des masses; et -que, à ce point de vue, chanter _l’amour, le vin et la folie_, c’est -chanter, à coup sûr, d’une voix fausse autant que surannée. - -La poésie est une espèce d’arbre de science, sur lequel sont greffées de -nombreuses boutures, représentant les différents genres qui la -constituent, et dont chacune, sans distinction, peut donner la vie ou la -mort. Le poète doit donc, quel que soit le genre qu’il adopte, tendre à -l’utile, au moral, au charitable; autrement il manque au mandat qui lui -avait été confié par la Providence. Chantez; très bien; il faut par -intervalles de la gaîté à l’homme, mais ne soyez jamais ni grossier, ni -cynique; la morale d’Épicure n’était bonne que pour des païens. - -L’arbre de poésie, tel que le font fleurir les poètes du peuple de notre -temps, ne produit que des fruits savoureux, et, dès à présent, nous y -voyons le rameau qui appartient à M. Marchand; mais, pour être plus -sain, plus vigoureux, plus vert, ce rameau doit être débarrassé des -insectes malfaisants qui pourraient le dessécher. - -Marchand est plein de finesse et de mesure dans _le père Malessard_; -naïf et malicieux dans _le nouveau Propriétaire_; sensible et touchant -dans _l’Enfant de la Savoie_. Nous citerons avec plaisir deux pièces de -vers d’un genre différent, mais qui, malgré quelques négligences, font -également honneur au talent poétique du chansonnier de Saumur et à ses -sentiments: - - -LE MOUSSE DE LA LOIRE. - -Barcarolle dédiée à Madame Ch. Marchand. - - Le patron m’a dit: demain, - Si le vent s’apaise, - Nous partirons, c’est certain; - François, es-tu bien aise? - Et, trop surpris, moi je pleure; - Je suis fou, car j’attends l’heure - Qui va nous éloigner du port; - Je souffre! mon cœur bat trop fort! - O mon père! - O ma mère! - Je vais donc vous revoir! - Le cœur me bat d’espoir. - - Bien sûr je serai chez nous - Fin de la semaine: - Ma bonne mère à genoux - Aura fait sa neuvaine. - Ce soir, à la bonne vierge - Elle ira porter un cierge, - Et la mère des matelots - Va de suite apaiser les flots. - - Adieu, Paris, beau séjour - Des arts, de la gloire! - S’il ne sent pas le retour, - Meurt l’enfant de la Loire! - Rarement son ciel se voile; - L’eau reflète mieux l’étoile - Sous un beau ciel rempli d’azur; - L’air y doit être bien plus pur. - - Eh! quoi je verrai demain - Le bourg de Dampierre, - De Saumur le beau chemin, - Le clocher de Saint-Pierre; - L’eau me semble aussi plus belle; - Des moulins je crois voir l’aile. - Salut, délicieux côteau; - Demain je verrai le château. - - Vous m’avez dit: bon François, - Puisque tu nous quittes, - Avant de partir, reçois - Ces images bénites. - Ma mère, je les rapporte; - Pour vous, en ouvrant la porte, - J’ai le beau crucifix d’argent; - Un bon cœur n’est pas négligent. - O mon père! - O ma mère! - Je vais donc vous revoir! - Le cœur me bat d’espoir. - - -VERS SUR L’INONDATION DE LA LOIRE. - -17 Janvier 1843. - - Quand le fleuve écumant, de ses flots trop prodigue, - Bouillonnait dans nos murs, renversait notre digue, - Lorsque sur le côteau, le regard indécis - Cherchait de notre pont les cintres rétrécis, - La Loire, en ce moment, n’était qu’un lac immense, - Abîmant tour à tour nos rives sans défense. - Soudain un cri d’horreur, poussé non loin du port, - Vibre dans le lointain; c’est le cri de la mort. - Le hardi riverain de l’imposante masse - Comble rapidement la première crevasse; - Sans retard et sans trève, en vain il a lutté, - Le courant incessant, par l’homme rebuté, - A quelques pas de là, sur la digue moins sûre, - Refait presque aussitôt une autre déchirure. - Ouvriers courageux, pour vous point de secours; - Luttez contre un torrent qui menace toujours; - Le danger c’est la mort; il n’est plus d’espérance! - Paisibles habitants du jardin de la France, - Abandonnez le lieu qui nous donna le jour. - Qui diffère un instant est perdu sans retour. - Ce fleuve comprimé, s’il se fait un passage, - Va couvrir de vos toits la bruyère sauvage, - Déchirer votre sol; de vos arbres si beaux - L’on n’apercevra plus que les derniers rameaux - Et ces mille pensers que nous donne la crainte - Torturaient le mortel, qui n’avait plus de plainte. - Partout même danger, en tous lieux même effroi. - Ecoutez résonner le sinistre beffroi. - Comment abandonner la chaumière rustique - Et le vaste foyer et le grand meuble antique, - Ces sillons productifs qui sont ensemencés, - L’ouche qui va fleurir ses rameaux élancés? - Le riche, aux biens épars, peut changer de demeure; - Le pauvre, lui, jamais... ou bien, il faut qu’il meure. - Hâtez-vous! emportez le trésor le plus cher; - De la bêche et du soc n’oubliez pas le fer; - Ce métal et vos bras voilà votre richesse! - La terre, au laboureur! au riche, la paresse! - Et la mère, en priant, détache et réunit - Le crucifix d’ébène et le rameau bénit. - Tout fuit.... enfants, troupeaux. La femme demi-morte - Jette un dernier regard, puis referme la porte. - Là, dans le même endroit, pêle-mêle entassés, - Enfants, hommes, vieillards, tous étaient menacés. - De son lit de douleur la malade enlevée - Oubliant tout son mal, gisait sur la levée; - De son sang amassant le reste de chaleur, - Ses membres amaigris retrouvaient leur vigueur. - Mais l’eau mouille leurs pieds; où trouver un refuge? - Horreur! grâce! pitié! c’est un nouveau déluge. - Là, si le prêtre ami ne peut les secourir, - Du moins l’homme sacré leur apprend à mourir. - Aux progrès du fléau l’homme toujours s’oppose; - Si le danger s’accroît, lui jamais ne repose. - A son but généreux l’ouvrier arrivant - Du fleuve courroucé semble un rempart vivant; - Du terrain précieux si l’élément perfide - Enlève brusquement le seul endroit solide, - Décidé, courageux, l’homme déterminé, - Pour combler le dégât revient plus obstiné. - Au plus fort du danger n’existe plus la haine; - Les bras, anneaux mouvants, ne forment qu’une chaîne. - Dieu qui veillait sur vous, secondait vos efforts, - Courageux campagnards! oh! que vous étiez forts! - Le fleuve débordé pourtant croissait encore. - Cette nuit, sans sommeil, on attendit l’aurore. - La crainte d’un malheur nous tenait éveillés; - Les enfants, le matin, seuls avaient _sommeillés_; - Quand vint poindre le jour, la foule consternée - Contemplait tristement notre cité cernée: - Lisez, enfant naïf, vieillard observateur: - L’eau de l’homme a passé quatre fois la hauteur. - Regardez un instant cette pile solide - Arrêter, comprimer le courant trop rapide. - Il recule, il revient, il a pris un détour; - Il a vaincu l’obstacle, il bouillonne à l’entour. - Lasse de son effort, la Loire enfin s’affaisse; - Chaque lame en passant légèrement s’abaisse, - Et le flot impuissant ne peut plus humecter - Le chiffre indicateur que l’on vient consulter. - La frayeur disparaît, et la douce espérance, - Baume consolateur, efface la souffrance. - Tel un convalescent conserve sa pâleur - Longtemps encore après sa dernière douleur. - La frayeur agissant sur notre âme attérée - Ne permet pas encor la joie inespérée; - Mais le cœur se desserre, et l’on peut exprimer - L’espoir inattendu qui vient nous animer. - Rentrez tous au foyer redire la prière; - Contemplez en passant la solide barrière - Qui seule a défendu vos bois et vos moissons. - Mères, plus de frayeur, regagnez vos maisons. - Oh! vienne un beau soleil, vous verrez le rivage, - Nouvellement fleuri vous offrir un passage; - A l’endroit où bondit le flot dévastateur, - Vous ne trouverez plus que la mousse, une fleur, - Un sentier non frayé, l’herbe qui, trop pressée, - Va plier sous vos pieds humectés de rosée. - Evitez en passant l’épi jaune et fluet; - Sur le bord des sillons ramassez le bluet. - Arrêtez-vous ici; là, derrière la haie, - Veille un dogue grondeur, qui jappe et vous effraie. - Admirez sur les bords d’un rivage sans fin - Les oiseaux sautiller sur le sable si fin. - Vous y verrez l’enfant, jaloux de leur ramage, - Leur tendre des filets pour repeupler sa cage, - Puis, d’un vol mesuré tous par deux réunis, - Les oiseaux effrayés regagneront leurs nids. - Quand des hommes actifs auront comblé la brèche, - Chacun alors pour soi dirigera sa bêche; - Agriculteur ardent, au travail adonné, - De nouveau possesseur du toit abandonné, - Pour réparer le tort des vagues désastreuses, - Il emploira du jour les heures les plus nombreuses; - Lorsqu’au mois le plus chaud, par la fin d’un beau soir, - Près du fleuve paisible il reviendra s’asseoir; - De loin apercevant son enfant plein de joie - Remonter le courant, sans crainte qu’il se noie, - A peine rassuré, douteux de l’avenir, - Il redira ces mots, qu’il ne peut retenir: - Dieu, seul régulateur du ciel, de la lumière - Préserve nos hameaux, protége la chaumière. - - -A RÉFOUR[H]. - - Réfour, hardi plongeur, tu n’auras pas la croix; - Elle veut aujourd’hui babil, douce manière. - Force, cœur, dévoûment, voilà quels sont tes droits. - On te disait alors: la mère prisonnière, - Un enfant, un vieillard, sauve-les tous les trois. - Rien!... ta blouse, il est vrai, n’a pas de boutonnière. - - - - -HIPPOLYTE VIOLEAU, - -Fils d’un maître voilier de Brest. - - -Hippolyte Violeau est né à Brest. Encore enfant il voyait se lever -devant lui un horizon calme et serein. Son père, fatigué de ses courses, -devait, au retour d’un dernier voyage, établir une voilerie pour les -navires marchands, et achever ses jours paisiblement au sein d’une -famille chérie. Avec une retraite de sept à huit cents francs, avec les -bénéfices de la voilerie, et par dessus tout cela avec un legs d’une -douzaine de mille francs qu’on attendait d’une vieille tante, le maître -voilier devait marier avantageusement ses deux filles et payer au -collége de Nantes la pension du petit Hippolyte qui montrait d’heureuses -dispositions. Une série de malheurs vint traverser tous ces projets: le -maître voilier ne tarda pas à mourir au Fort-Royal; la tante mourut -aussi, peu après, ayant détruit son premier testament pour en faire un -second, qui instituait un cousin éloigné son légataire universel, et -enfin, un oncle qui avait écrit de ne point s’inquiéter: qu’il -remplirait le vœu exprimé par le père de mettre le jeune Hippolyte au -collége de Nantes, vint, trois mois après l’envoi de sa lettre, à rendre -le dernier soupir. La famille du voilier se trouva bien près de la -misère. Cependant, la veuve, en travaillant avec sa fille aînée, réussit -à nourrir ses deux autres enfants. - -A douze ans, Hippolyte savait lire, grâce aux soins de sa sœur aînée, -et il pouvait, grâce à l’obligeance d’un commis de la marine, former de -grosses lettres. - -Mais un ordre d’embarquer força le maître à laisser son jeune écolier -continuer tout seul ses études calligraphiques. - -Comme Lebreton, comme cent mille de ses pareils, Violeau devait, pour -apprendre un état passer par le dur apprentissage de l’atelier. -L’atelier, où des hommes ignorants, grossiers, cyniques, insultent, à -toute heure, à la morale, à la religion: l’atelier, ce perpétuel -va-et-vient d’odieux propos, où le blasphème se croise avec l’obscénité; -l’atelier, ce hideux lupanar de toutes les brutalités. Quel séjour pour -un enfant modeste, délicat, faible, chétif, accoutumé au langage doux et -pieux de sa mère et de ses sœurs vivant dans la crainte de Dieu! - -Mais Hippolyte ne se plaignait pas; il craignait d’affliger sa mère. Il -s’efforçait même, chaque fois qu’il rentrait de montrer un visage gai. -Il ne trompa pas longtemps le regard de sa famille. Au lieu de prendre -des forces avec l’âge, il devenait plus faible; la vérité fut devinée ou -avouée. Mais alors le pauvre enfant représenta à sa mère et à ses sœurs -qu’elles avaient déjà trop fait pour lui, qu’il était d’âge à gagner sa -vie. On avait pris un parti décisif: on retira Hippolyte de l’atelier, -et on lui dit que, son père étant mort au service de l’état, il avait -droit, comme fils de veuve, à un emploi dans un bureau dépendant de la -marine. Droit n’est pas faveur: au bout de plusieurs années seulement, -après des démarches constantes, Hippolyte obtint enfin une place de -quatre cents francs au bureau des hypothèques. - -C’est de ce temps que datent les beaux jours de ce jeune homme si -longuement éprouvé. Au bureau des hypothèques, Hippolyte trouva ce qu’il -y a de plus précieux au monde, un ami dans la personne de M. Pierre -Javouhey, jeune homme modeste, sage, pieux, le neveu d’une des femmes -les plus respectables par ses vertus chrétiennes, Mᵐᵉ Javouhey, -fondatrice et supérieure générale de l’ordre de saint Joseph de Cluny. -Les mêmes croyances, les mêmes goûts devaient attirer l’un vers l’autre -ces deux nobles jeunes gens, imbus des mêmes principes de devoir et de -vertu. Pierre avait peut-être un caractère plus ferme, plus décidé; -Hippolyte était plus doux, plus sensible; mais ces légères différences -servaient plutôt à resserrer les nœuds de l’amitié qu’à les détendre. -Dans leurs excursions champêtres aux environs de Brest, que d’aimables -projets formés, qui n’avaient d’autre but que le bonheur de la famille, -le soulagement de l’humanité et la glorification de Dieu! Que d’études -sérieuses, que de longs travaux pour acquérir une petite fortune -suffisante à l’acquisition d’une maisonnette à la campagne avec un beau -jardin! - -Rêves heureux! plus heureux que la réalité même, parce qu’ils n’ont pas -sa tiédeur! - -Mais ce grand bonheur de l’amitié devait être de courte durée; Pierre -partit pour la Guyane française. Mortellement atteint par le climat de -cette île, Pierre, après quelques années de souffrance, expira, -demandant son ami, et lui léguant tout ce qu’il possédait: cent francs -pour l’aider à publier un livre. - -Si l’on nous demandait dans quelles circonstances éclata la vocation -poétique du jeune Violeau, nous répondrions que ce fut probablement à -l’occasion du départ de son ami et que cette vocation prit un grand -développement de l’absence. Quand une douleur poignante laboure l’âme -profondément, elle fait naître l’éloquence sublime du cœur. On trouve -dans les poésies de M. Violeau une sensibilité vraie, pénétrante, unie à -une touche fine, délicate, gracieuse, toujours amie de la simplicité des -mots, bien qu’elle s’élève parfois dans une région d’idées très élevée. -Nous donnons à nos lecteurs une de ses meilleures pièces de vers -intitulée _A mon Ami absent_, c’est-à-dire M. Pierre Javouhey: - - -A MON AMI ABSENT. - - Quand la nécessité, maîtresse tyrannique, - Eloigna ton vaisseau des bords de l’Armorique, - Quand ta voile s’enfla sous le vent du départ, - Quand tu mis tout ton cœur dans un dernier regard, - La coupe de tes jours te sembla trop amère; - Tu n’y vis que dégoût, infortune, misère; - Ton courage faiblit; tu ne pus espérer, - Et, détournant les yeux, il te fallut pleurer. - «Ainsi donc, as-tu dit, ainsi s’use ma vie! - »Pas un jour n’est passé sans tromper mon envie. - »Pas un toit où, le soir, je trouve à m’abriter, - »Qu’il ne faille, au matin, saluer et quitter! - »A vingt pays divers mon passé se partage; - »L’un garda mon berceau pour s’en faire un otage; - »L’autre sourit de loin avec mes jeux d’enfant; - »L’autre me salua lauréat triomphant. - »Celui-ci me voyait, adolescent encore, - »Epier sur ses monts le lever de l’aurore: - »Celui-là m’accueillait, confiant, affermi, - »Et toujours appuyé sur le bras d’un ami. - »Tous ont un souvenir où mon esprit se pose; - »Tous de mon cœur aimant ont gardé quelque chose; - »Et partout je n’ai fait qu’un séjour passager, - »Et j’ai traîné partout l’ennui de l’étranger. - »Ainsi s’en vont mes jours pleins de trames coupées, - »De liens dénoués, d’affections trompées. - »Ainsi, toujours errant, il me faudra vieillir - »Et semer en tout lieu pour ne point recueillir.... - »Oh! que n’ai-je plutôt, dans ma route pénible, - »Réuni tous mes soins à me faire insensible! - »Que n’ai-je, insoucieux des passants du chemin, - »Repoussé cet ami qui me tendait la main! - »Plus sage et plus heureux dans ma courte carrière, - »Je ne tournerais point mes regards en arrière; - »Tout entier dans moi-même et n’aimant nulle part, - »Je serais sans regrets au moment du départ.» - - Cependant, tout rempli de tes mornes pensées, - Bientôt tu ne vis plus nos côtes effacées, - Et moi, de ce rivage où tu m’avais quitté, - Je perdis ton vaisseau par les flots emporté. - Que mon âme fut triste et ma douleur amère! - Je perdais mon ami, mon Mentor et mon frère. - Je redisais cent fois les mots de ton adieu; - Je racontais ma perte à la nature, à Dieu. - Ta voile qui fuyait de tant de vœux suivie, - Semblait me dérober la moitié de ma vie. - J’évoquais mes beaux jours écoulés près de toi, - Et tous me répondaient et pleuraient avec moi. - - Ce jour est déjà loin: le poids de trois années - A, d’un fardeau plus lourd, chargé nos destinées, - Et l’absence, toujours assise à notre seuil, - Laisse à notre amitié ses regrets et son deuil. - De loin en loin, à peine une lettre bénie - Apporte à l’un de nous une joie infinie - Et, pleine de douceur, de constance et de foi, - Dit: l’ami vit encore et se souvient de toi. - Oh! oui, souvenons-nous, souvenons-nous ensemble; - Qu’à défaut du présent, le passé nous rassemble! - Refais-moi ces récits tant de fois écoutés; - Dis-moi si tes déserts ont de grandes beautés. - N’as-tu pas des rochers, une aride montagne - Qui rappellent un peu ma mère la Bretagne? - N’as-tu pas, dans les eaux, dans les vents, dans les bois, - Entendu comme un chant qui te semblait ma voix? - Je voudrais tout savoir. Sur ta nouvelle terre - N’est-il rien qui ressemble au vallon solitaire, - Au chant de nos oiseaux, au murmure si doux - Du ruisseau qui fuyait sous des buissons de houx?.... - Mêle tes orangers à mes genêts sauvages; - Mêle à tes cieux d’azur, mes cieux pleins de nuages! - Tu t’en souviens encor puisque tu les aimais. - Les annales du cœur ne s’effacent jamais. - - Pour moi, fidèle ami du sol qui m’a vu naître, - Moi qui, loin de mon toit, n’ai rien voulu connaître, - Je n’ai point déserté mon indigent berceau: - Les flots bleus, les rochers, le vallon, le ruisseau, - Comme à mon cœur enfant, parlent à ma jeunesse; - Mais, ami, c’est ton nom qu’ils répètent sans cesse, - Et je sens pour nous deux une tendre pitié - Lorsque je vois l’absence où riait l’amitié. - La plus sainte union ne peut être durable; - Tout ce qui tient à l’homme est triste et misérable. - Nous ne nous rencontrons que pour nous dire adieu; - Nous fuyons dispersés par le souffle de Dieu. - L’un s’arrête et nous quitte; un autre nous devance. - Sans guide, sans soutien, on se hâte, on s’avance, - Toujours plus isolé dans l’aride chemin; - A peine se fait-on un salut de la main. - - * * * * * - - S’il revenait un jour!.... Il reviendra, sans doute; - De mon chaume qu’il aime il reprendra la route; - Il reviendra chantant, le front épanoui.... - Dieu! s’il ne trouvait plus mon accueil réjoui! - L’hirondelle, au retour de son lointain voyage, - Revoit bien le clocher, le ciel bleu, le feuillage; - Mais, dans ces lieux charmants que le Seigneur bénit, - Revoit-elle toujours sa fenêtre et son nid? - - Ami, quand, revenu des bois de la Guyane, - Tu prendras le sentier qui mène à ma cabane, - Si tu ne revois point les houx que j’aime tant, - Et dont tu demandais une branche en partant; - Si, malgré le printemps qui viendra de renaître, - Sans y trouver des fleurs, tu revois ma fenêtre, - Lorsque tu frapperas en disant:--Ouvrez-moi! - Si ma porte aussitôt ne s’ouvre point pour toi, - Si tout, en te voyant, n’a pas un air de fête, - Si l’hospitalité n’a point de table prête, - Si personne ne pleure en disant:--Te voilà! - Alors, ô mon ami, je ne serai plus là. - - Prends le chemin connu qui mène au cimetière: - Consacre au souvenir une soirée entière. - Au milieu des tombeaux des pauvres sans renom, - Cherche une croix modeste où tu liras mon nom. - Pour garder mon sommeil, tu la verras penchée, - Si le délai fatal ne l’a point arrachée; - Car ce n’est pas assez pour le pauvre importun - D’être, pendant ses jours, repoussé de chacun, - Il faut, lorsque vient l’heure où sa force succombe, - Qu’il n’ait pas même à lui la place de sa tombe! - La fosse aussi s’achète et, le délai passé, - Pour un hôte nouveau l’indigent est chassé. - - Qu’importe, cependant, quelle place nous donne - Cette cité des morts où l’on nous abandonne! - Que l’on jette mes os à l’un ou l’autre bout, - A l’ombre de la croix l’espérance est partout: - Partout, ami, partout, sur l’herbe ou sur la pierre, - Tu peux interroger mon âme et ma poussière, - Quelque part que je sois, je te dirai toujours: - Ami, ne pleure point; la vie est peu de jours. - Sois prêt à me rejoindre à la première aurore; - Je t’attends dans le ciel pour te chérir encore. - Dans les mêmes soleils nous devons habiter; - Nous devons nous revoir pour ne plus nous quitter. - L’ange de l’amitié, cher aux saintes phalanges, - Là-haut comme ici bas est le plus beau des anges; - Quand, de l’éternité le jour immense a lui, - Nos plus doux sentiments se confondent en lui. - L’amour, sans vains désirs, sans sexe, sans mystère, - N’est plus aux pieds de Dieu ce qu’il est sur la terre; - Mais l’amitié n’a rien qu’il lui faille épurer, - Elle remonte au ciel sans se transfigurer. - -Cependant, avant d’écrire ainsi, Hippolyte avait postulé dix-huit mois -inutilement. Il avait alors beaucoup de temps à lui, et, comme il -éprouvait déjà un vague désir de poésie, il composa secrètement une -pièce de vers, qu’il envoya, secrètement aussi, à un Journal de Brest. -La pièce péchait par la forme, mais le rédacteur, homme d’esprit et de -conscience, vit dans ce premier coup d’essai comme la lueur d’un talent -futur. Il invita donc l’auteur à venir le voir pour causer de sa pièce. -Le jeune homme fut enchanté. La réception fut toute bienveillante. La -pièce en question dénotait les dispositions les plus heureuses; la -nature avait traité Hippolyte en véritable privilégié, mais..... fatal -mais! il s’y trouvait des fautes énormes contre la prosodie, voire même -probablement des fautes d’orthographe, et, pourtant, l’homme de l’art -encourageait l’enfant de la nature; il fallait travailler..... tout le -monde peut travailler... et bientôt Hippolyte, rompant les entraves qui -s’opposaient à l’essor de son génie, planerait triomphant. En termes -plus simples, le rédacteur donna des encouragements à Hippolyte, qui se -retira désespéré. Était-ce amour-propre d’auteur froissé? Peut-être bien -un peu; mais lui, moins que mille autres, devait souffrir de cette -faiblesse; car les observations du rédacteur le blessaient surtout en -vue de sa famille. Tant de rêves décevants évanouis! tant de châteaux en -Espagne renversés! Lui qui voulait surprendre sa mère et ses sœurs par -un grand succès littéraire! Et quand on parvient par son talent à forcer -la considération publique, on ne cherche plus une place avec une -constance si malheureuse! Les rôles changent..... le protecteur -s’empresse d’aller au devant du solliciteur, et la fortune, cette déesse -sauvage et insaisissable pour le malheureux, vient au devant de vous, le -visage épanoui, la parole caressante! La porte d’airain de son temple se -brise et l’élu de la poésie devient l’heureux du jour... O rêves, rêves, -rêves!!! Tombé du haut de ces illusions fortunées, le pauvre Hippolyte -se sent à peine la force de marcher... Il entre timidement dans une -église, et, se jetant à genoux, il soulage son cœur oppressé en -répandant un torrent de larmes. - -Pour la première fois de sa vie, il en coûtait au malheureux Hippolyte -de revenir sous le toit de sa famille. Quand il rentra, ses sœurs -remarquèrent sa pâleur, ses yeux gonflés, son émotion mal déguisée. -Qu’était-il arrivé? Il fallut bien des détours ingénieux, bien des -instances de tendresse pour arracher le trait de son cœur encore -saignant. Mais il y avait de l’argent à la maison; vingt francs destinés -depuis longtemps à des emplettes utiles. Ces excellentes sœurs ne -pensent qu’à une chose, au chagrin de leur frère, et, dans un même élan -de tendresse, elles lui dirent: «Nous nous passerons de ce que nous -voulions acheter; prends notre argent, et fais-toi donner des leçons.» O -vertu du pauvre, ô plaisirs de l’âme, voilà de vos moments! - -Ces vingt francs payèrent, en effet, trois mois de leçons. C’est donc à -ces vingt francs de ses sœurs bien aimées qu’il dut l’instruction -nécessaire de la forme; le reste il le doit à Dieu et à l’amitié. - -Le premier recueil de poésies d’Hippolyte Violeau parut en 1841 sous le -titre simple de _Loisirs_. Ce fut un heureux début: sans protecteurs, -sans amis, sans annonces, ce livre, dédié à la sainte Vierge, s’écoula -rapidement. Encouragé par ce succès, Hippolyte concourut aux jeux -floraux de 1842, et obtint une violette d’or. Sa réputation s’étendait: -émue de la gloire d’un de ses enfants, la ville de Brest lui fit -présent d’une boîte contenant mille francs en or et de quelques livres. -Hippolyte dédia son second recueil de poésies à cette ville -bienveillante et éclairée, qui, par ce noble procédé, donnait un -touchant exemple. - -Parmi les suffrages qui durent lui être plus particulièrement chers, -nous placerons en première ligne ceux de l’évêque de Quimper et de -l’archevêque de Lyon, qui tous les deux écrivirent gracieusement à -l’auteur, après la réception de son livre. Voici la lettre de ce dernier -prélat: - - Archevêché de Lyon. - - C’est avec une vive reconnaissance, Monsieur, que j’ai reçu - l’ouvrage que vous avez bien voulu m’envoyer. Ce souvenir de votre - part m’a fait d’autant plus de plaisir que j’avais lu avec - admiration les vers qui ont été publiés de vous dans plusieurs - journaux. Vous avez eu une heureuse idée de les réunir en un - volume. Il ne faut pas que les choses saintes soient profanées par - tant de choses païennes que propagent les feuilles publiques. Vos - inspirations sont trop célestes pour les mêler aux publications si - terrestres de tous les jours. - - Je voudrais bien que quelque circonstance vous amenât dans nos - contrées; ce serait pour moi une grande consolation de faire votre - connaissance. - - Si vous avez la permission de publier la lettre de votre évêque en - tête de vos _Loisirs_, je vous autorise aussi à y joindre la - mienne. Je fais des vœux pour qu’elle puisse vous être utile. Je - suis persuadé que les supérieurs des petits séminaires - s’empresseront de donner votre ouvrage en prix à leurs élèves, - surtout après les sages précautions que vous avez prises. - - Veuillez agréer, Monsieur, l’assurance de mon sincère dévouement. - - L. J. M. cardinal de BONALD, - archevêque de Lyon. - - - - -MAGU. - -Tisserand à Lizy-sur-Ourcq. - - -Magu est né au village de Tancrou, canton de Lizy. Pendant trois hivers, -seulement, il reçut dans une école primaire une instruction fort -incomplète alors. Il passait l’été, comme plusieurs de ses camarades, -aussi pauvres que lui, à ramasser des pierres, moyennant un salaire des -plus minces, et à extirper des chardons dans les champs. Sorti de -l’enfance, il apprit l’état de tisserand. Poussé par un instinct secret, -Magu, à ses heures de loisir, lut avidement plusieurs almanachs des -muses et quelques autres recueils de pièces fugitives. Mais son plaisir -fut extrême quand La Fontaine tomba entre ses mains. Son penchant pour -la poésie se déclara alors par plusieurs pièces de vers qui décelaient -d’heureuses dispositions; on y trouvait de l’abondance, de la grâce et -de la facilité. - -Mais, doué d’un grand sens, Magu comprit tout d’abord que, s’il se -livrait entièrement aux inspirations de sa muse, il conduisait sa -famille et lui-même à la misère. Il se livra donc régulièrement à un -travail manuel de douze heures. Et, loin que ce travail éteigne son -énergie, il semble, après qu’il l’a achevé, plus frais et plus dispos: -son imagination s’élève, son esprit s’anime, son cœur s’épanouit; -n’a-t-il pas rempli avec résignation le saint devoir d’assurer -l’existence de ses enfants? Cette pensée consolante vivifie son être; il -se livre avec abandon à l’inspiration; comme la chrysalide il subit une -métamorphose: le tisserand devient poète. L’ouvrier a aussi parfois ses -préoccupations, mais elles sont innocentes et toutes d’intérieur: -pendant que, la tête penchée sur son métier, il promène d’un mouvement -égal sa navette agile, il reçoit la visite d’une abeille, qui lui -inspire les vers suivants: - - Gentille abeille qui _bourdonne_ - A ma fenêtre monotone - Où jamais le soleil ne luit, - Vois-tu, dans sa retraite creuse, - Cette araignée à forme _hideuse_ - De ton aile écoutant le bruit? - - Plus loin de l’insecte perfide, - Le féroce instinct qui le guide, - Serait de te mettre en lambeaux; - Viens, sur ma main que je te porte; - Viens donc, je t’ouvrirai la porte; - N’approche plus de mes carreaux. - - Vole rejoindre tes compagnes; - Dans nos jardins, dans nos campagnes, - L’air est pur et doux ce matin; - Tant de fleurs t’offrent leurs prémices! - Va te suspendre à leurs calices; - Enrichis-toi de leur butin. - - Sauve-toi, ma petite amie; - Pars si tu n’es pas endormie; - Va, profite de la saison: - Demain il se peut que l’orage - T’empêche d’aller à l’ouvrage - Et te retienne à la maison. - - C’est bien; tu comprends mes paroles; - Dans les airs maintenant tu voles, - Et tu me dois la clé des champs. - Oh! combien je voudrais te suivre! - Ici le sort me force à vivre - Loin de mes goûts, de mes penchants. - -Quelles images gracieuses! quelle douceur de sentiments! quelle -résignation touchante dans cette allocution poétique! - -Son talent se montre sous un autre aspect dans la réponse qu’il fait à -une pièce de vers anonyme se terminant ainsi: - - Magu d’un S au bout doit reprendre l’usage; - Personne, j’en réponds, n’y mettra son veto; - Quand on en a le nom et quand on est un sage, - Pourquoi garder l’incognito? - - -RÉPONSE DE MAGU. - - Que vois-je sur ma cheminée! - Dieu! mes yeux sont-ils bien ouverts? - Un papier où ma destinée - Se dévoile et grandit, ô prophétiques vers! - Je m’appelle Magu; je suis grand, je suis sage; - Je suis un être surhumain. - A mes rares vertus chacun doit rendre hommage, - Un S me manquait, je la prends, je suis mage, - Comme l’écrit une invisible main. - - A genoux, peuples de la terre. - Vite, dressez-moi des autels; - De mes pieds baisez la poussière; - Je suis le plus grand des mortels. - - Et ne me jugez pas sur cette sale étoffe, - Qui compose mes vêtements; - Je suis magicien, savant et philosophe, - Et je commande aux éléments. - - A genoux, peuples de la terre! - Vite, dressez-moi des autels; - De mes pieds baisez la poussière; - Je suis le plus grand des mortels. - - Tout l’enfer est soumis à ma voix formidable: - Je puis, quand il me plaît, évoquer les démons, - Et des lieux les plus bas faire monter le diable - Sur les plus hauts des monts. - - Je vis pauvre et content: je n’ai point d’avarice. - Si je voulais, pourtant j’aurais un grand trésor; - Flamel auprès de moi ne serait qu’un novice - Pour fabriquer de l’or. - - A genoux, peuples de la terre! - Vite, dressez-moi des autels; - De mes pieds baisez la poussière; - Je suis le plus grand des mortels. - - J’escalade les cieux sans ballon et sans ailes, - Sans machine à vapeur, sans aucun appareil; - Et comme, en vous couchant, vous soufflez vos chandelles, - Je puis éteindre le soleil. - - Si je pouvais encore ajouter à ma gloire, - Mes bons vers suffiraient pour illustrer mon nom; - Mais, qu’en ai-je besoin? je vivrai dans l’histoire - Plus que Napoléon. - - A genoux, peuples de la terre! - Vite, dressez-moi des autels; - De mes pieds baisez la poussière; - Je suis le plus grand des mortels. - - -ENVOI. - - A vos aimables vers j’étais loin de m’attendre; - Je les relis souvent, car ils sont si flatteurs! - Le piége est bien caché; vous avez su le tendre - Sous un monceau de fleurs. - - Sage! n’en croyez rien; je suis bien loin de l’être, - Moi, vil jouet des passions; - Je me trompe souvent, même aujourd’hui peut-être - Je me repais d’illusions. - - Oui, la grâce à l’esprit unie - De vos stances fait la beauté; - Vous y brillez par le génie, - Mais non pas par la vérité. - -Bien que né sous le chaume, Magu n’a-t-il pas ici le ton de l’homme du -monde? Ne trouvons-nous pas dans cette ingénieuse composition la fine -plaisanterie, l’élégant badinage, l’exquise politesse du bel esprit? -Montrons maintenant le sage revenu de tristes déceptions, appréciant les -promesses des hommes à leur juste valeur, et, trop philosophe pour se -plaindre, ne condamnant que lui-même. Citons cette pièce remarquable, -d’un coloris si frais, d’un sentiment si vrai, d’un tour si vif, d’une -expression si nette et si précise: - - -A MA NAVETTE. - - Cours devant moi, ma petite navette; - Passe, passe rapidement; - C’est toi qui nourris le poète; - Aussi t’aime-t-il tendrement. - - Confiant dans maintes promesses, - Eh quoi! j’ai pu te négliger; - Va, je te rendrai mes caresses; - Tu ne me verras plus changer. - - Il le faut, je suspends ma lyre - A la barre de mon métier; - La raison succède au délire; - Je reviens à toi tout entier. - - Quel plaisir l’étude nous donne - Que ne puis-je suivre mes goûts! - Mes livres.... je vous abandonne; - Le temps fuit trop vite avec vous. - - Assis sur la tendre verdure, - Quand revient la belle saison, - J’aimerais chanter la nature.... - Mais puis-je quitter ma prison? - - La nature..., livre sublime! - Le sage y puise le bonheur; - L’âme s’y retrempe et s’anime - En s’élevant vers son auteur. - - A l’astre qui fait tout renaître - Il faut que je renonce encor; - Jamais à ma triste fenêtre - N’arrivent ces beaux rayons d’or. - - Dans ce réduit tranquille et sombre, - Dans cet humide et froid caveau, - Je me résigne comme une ombre - Qui ne peut quitter son tombeau. - - Qui m’y soutient? C’est l’espérance, - C’est Dieu; je crois en sa bonté; - Tout fier de mon indépendance, - Je retrouve encor la gaîté. - - Non, je ne maudis pas la vie; - Il peut venir des temps meilleurs; - Quelque peu de philosophie - M’en fait supporter les rigueurs. - - Tendre amitié, qui me _console_, - Ne viens-tu pas me visiter? - Mon cœur séduit par ta parole - A l’espoir ne peut renoncer. - - Je me soumets à mon étoile, - Après l’orage le beau temps... - Ces vers, que j’écris sur ma toile, - M’ont délassé quelques instants. - - Mais vite reprenons l’ouvrage; - L’heure s’enfuit d’un vol léger; - Allons, j’ai promis d’être sage; - Aux vers il ne faut plus songer. - - Cours devant moi, ma petite navette; - Passe, passe rapidement; - C’est toi qui nourris le poète, - Aussi t’aime-t-il tendrement. - -Ces citations suffisent sans doute pour caractériser le talent d’un -homme qui, devant presque tout à la nature, nous offre dans son heureuse -organisation un des plus merveilleux phénomènes de la création. On le -voit: il est tour à tour simple, naïf, fin, concis, spontané; il ne -cherche pas, il éprouve, et il peint avec les premières couleurs venues; -couleurs toujours fraîches et pures. Soumises à l’examen de son -jugement, ces vivantes traductions de l’impression ou de la pensée ont -l’air si libre, si dégagé, si aisé; elles expriment si bien ses -sentiments les plus intimes qu’il n’a rien ou presque rien à retrancher, -à modifier. De là ce naturel exquis dont sont empreintes toutes ces -poésies; de là cette remarquable sobriété d’épithètes, ce laisser aller -entraînant, cette grâce originale, cette piquante bonhomie, cette -philosophie bienveillante, qui, trouvant des échos naturels dans notre -esprit comme dans notre cœur, nous charment, nous séduisent, nous -subjuguent et nous attachent à l’excellent poète par les liens -indissolubles des plus aimables sympathies. - -Le premier volume des poésies de Magu obtint un prompt et brillant -succès. Encouragé par de nombreuses souscriptions, par des marques très -prononcées de sympathie données par des hommes de toutes les classes, -Magu composa de nouvelles pièces de vers pour former un second volume. -Cependant, au moment de livrer ce nouveau recueil à l’impression, Magu -éprouvait peut-être des craintes plus vives que lorsqu’il mit le pied -pour la première fois sur le seuil de la publicité. Si l’attention -publique avait été vivement excitée, à l’apparition de ses premières -poésies, n’était-il pas naturel qu’elle éprouvât moins de curiosité pour -les secondes? n’avait-il pas à redouter les effets de l’envie éveillée -par un premier succès? Trouverait-il dans ses critiques les mêmes -dispositions indulgentes, surprises peut-être par la situation -exceptionnelle de l’auteur? Puis une foule d’autres questions aussi -inquiétantes? Et puis, enfin, ne dit-il pas naïvement dans une de ses -pièces intitulée _A mes amis_, qu’il compte sur le mérite du portrait -pour aider à la fortune de son livre? et il n’a qu’un portrait! - -Mais voici une anecdote qui eut lieu à propos de ce fameux portrait: les -amis de Magu lui persuadèrent d’aller à Paris pour cet objet. Un de ses -protecteurs lui donna une lettre pour M. Quinzard, attaché à la maison -de M. Lemoine, éditeur de musique, rue de l’Échelle. M. Quinzard devait -le présenter à un habile dessinateur, M. Menut Alophe. Magu partit -bravement avec une petite somme dans sa poche, se demandant, toutefois, -si elle suffirait pour payer le portrait. Ce ne fut pas sans un certain -embarras qu’il remit à un commis, pour aller la porter à M. Quinzard, la -lettre où on lui donnait la qualification de poète. Cet embarras -s’accrut tellement que, sans attendre la venue de M. Quinzard, il -sortit précipitamment et se mit à courir sans oser regarder derrière -lui. - -Ce ne fut, pourtant, que partie remise, et, le lendemain, plus résolu, -il se présenta de nouveau chez M. Quinzard. Les premiers mots furent des -compliments pleins d’effusion sur les deux pièces _A ma Navette_ et _le -Livre d’Or_, qu’on avait lues dans ses prospectus, et on lui apprit -ensuite que M. Alophe se chargeait de faire son portrait gratuitement. - -Avec cette bonté délicate des véritables artistes, MM. Quinzard et -Alophe, pour ne pas faire perdre de temps au pauvre tisserand, se mirent -de suite à l’œuvre, et, le soir même, Magu eut une douzaine d’épreuves -de son portrait. Sa joie fut grande: «Je suis,» écrivait-il naïvement à -sa femme, «je suis le premier tisserand, je pense, qui se soit encore -fait lithographier; on m’approuve d’avoir gardé le modeste tablier et -d’avoir voulu paraître ce que je suis effectivement, un pauvre ouvrier.» - -Par un coup de la Providence, des prospectus des poésies de Magu -tombèrent dans les mains des enfants d’un entrepreneur de terrassements -du roi et chargé de l’entretien des Champs-Élysées, du même nom que le -poète; ils se souvinrent avoir entendu dire que leur grand-père était né -dans les environs de Lizy, et, après des recherches, ayant acquis des -preuves de leur parenté avec Magu, ils lui écrivirent une lettre -affectueuse et lui envoyèrent une somme de quatre cents francs pour -contribuer aux frais d’impression de son livre. - -Deux ministres de l’instruction publique lui donnèrent des témoignages -de l’estime qu’ils faisaient de son talent poétique: l’un, M. de -Salvandy, lui accorda une pension de deux cents francs; l’autre, son -successeur, M. Villemain, souscrivit pour cinquante exemplaires de son -ouvrage et lui adressa la lettre suivante: - - -A M. MAGU, - -_Tisserand à Lizy-sur-Ourcq._ - - Paris, le 28 janvier 1840. - - Je viens de lire, Monsieur, avec un vif intérêt quelques-unes des - poésies que vous avez composées dans les courts loisirs de votre - vie laborieuse. Votre talent et les sentiments que vous exprimez ne - peuvent manquer d’être encouragés par l’estime publique. Je dois, - comme ministre du Roi, vous donner une marque de l’intérêt que le - gouvernement porte aux lettres. J’ai pris une souscription à - cinquante exemplaires de votre recueil, sur le fonds spécial du - ministère de l’instruction publique. Les deux cents francs, prix - total de cette souscription, seront ordonnancés en votre nom sur le - payeur du département de Seine-et-Marne, qui vous donnera avis du - jour où vous pourrez vous présenter à la caisse de M. le Receveur - particulier de votre arrondissement. Vous pourrez m’adresser, par - l’entremise de M. le Sous-Préfet, les cinquante exemplaires de - votre ouvrage auxquels j’ai souscrit. - - Recevez, Monsieur, l’assurance de ma considération très distinguée. - - Le Pair de France, - Ministre de l’instruction publique, - VILLEMAIN. - -Avec le succès vint l’engoûment; le plus grand monde de Paris voulut -voir le tisserand de Lizy. Celui-ci y vint en effet, appelé par la -reconnaissance et Magu fut, à son insu, le lion du jour: gracieux amis, -présentations, compliments flatteurs, grands dîners, concerts, etc., -rien n’y manqua, et le bonhomme, avec son tact naturel et son admirable -bon sens, ne dit ni ne fit rien qui ne fût d’une parfaite convenance. - -Parmi les poètes du peuple qui figurent dans ce recueil, il n’en est -aucun, peut-être, qui ait soulevé plus de sympathies que le tisserand de -Lizy. Nous pourrions citer un grand nombre de ses patrons, de ses -admirateurs, de ses amis, mais leurs noms ont déjà figuré dans la liste -de souscription placée en tête de son premier volume de poésies. Nous -croyons pourtant ne pas devoir passer sous silence un procédé honorable -dont usa envers lui la société d’agriculture, sciences et arts de Meaux. -Cette société distribue chaque année, en séance, des médailles -rémunératives; elle décida qu’une de ces médailles lui serait décernée. -Ce fut pour cette solennité que Magu composa les vers suivants qui -furent lus par M. Viellot, président du tribunal civil de Meaux, et -président de la Société d’agriculture, aux applaudissements répétés de -douze cents personnes, les plus notables par leur position sociale et -leurs lumières: - - L’école du malheur n’est pas la plus mauvaise; - A force de souffrir on devient patient; - Le pauvre qui gémit bien promptement s’apaise, - S’il voit l’avenir plus riant. - - Il est content s’il peut réparer sa chaumière, - Si son travail suffit pour nourrir ses enfants; - S’il s’en voit respecté, s’ils aiment bien leur mère, - S’ils sont soumis et caressants. - - Non, ne le plaignez pas; il est heureux, il aime; - Il est aimé de ceux qui sont autour de lui! - Riches du jour, pour vous cet homme est un problème; - Si ses plaisirs sont courts, ils sont exempts d’ennui. - - Il n’éprouve jamais ce dégoût de la vie, - Qui germe dans le cœur de l’homme ambitieux; - Et vivre en travaillant, voilà sa seule envie; - Ce qu’il faut pour le rendre heureux. - - Et cet homme, c’est moi: de peu je me contente; - Je sais utiliser mes heures de loisirs; - De mon goût favori j’aime à suivre la pente; - L’étude fait tous mes plaisirs. - - Quand le printemps renaît, j’aime atteindre la cime - Du côteau dominant ces arbres élevés, - Et, là, jouir en paix du spectacle sublime - De nos champs si bien cultivés. - - J’admire ces présents que promet la nature, - Fruits de rudes travaux qu’on doit encourager. - O le premier des arts, ô riche agriculture, - Honneur au souverain qui sait te protéger! - - Le travail avec lui porte sa récompense; - L’homme laborieux brave la pauvreté; - Père de la santé comme de l’abondance, - Sans lui point de prospérité. - - Fuyons, fuyons ces lieux où la santé s’altère, - Où l’homme s’abrutit espérant s’amuser; - L’ivresse, à ce qu’il croit, adoucit sa misère; - Bientôt la vérité vient le désabuser. - - J’ai préféré la lyre à cette affreuse ivresse, - Mère du crime et de tant de regrets; - Son venin destructeur attire la vieillesse; - La poésie a plus d’attraits. - - Elle adoucit nos maux, elle élève notre âme - Vers le riant séjour de la divinité; - Le cœur qui se réchauffe aux rayons de sa flamme - Comprend bien mieux sa dignité. - - J’ai pensé que celui qui pense peut écrire; - Il le ferait du moins s’il consultait son cœur; - Le mien seul m’inspira quand j’ai saisi ma lyre, - Dans la joie ou dans la douleur. - - Mon langage des champs à tous ne pourra plaire; - Que l’indulgence, au moins, encourage ma voix; - Je n’ai cherché jamais à sortir de ma sphère; - De mon instinct je suis les lois. - - Aujourd’hui j’en reçois la douce récompense; - Admis dans cette enceinte où siége le savoir, - J’ose m’y présenter, même avec confiance, - Surpris, mais heureux de m’y voir. - - Lizy-sur-Ourcq, 7 juin 1840. - -Un membre nouvellement admis dans la Société, un riche négociant de la -rue des Lombards, à Paris, M. Ménier, propriétaire d’une grande usine -dans le département de Seine-et-Marne, assistait à cette séance avec les -dispositions les plus bienveillantes pour le poète. Il emporta à Paris -le premier volume des œuvres de Magu; peu de jours après, il écrivit -pour en avoir cinquante exemplaires, puis cent, et, enfin, ses demandes -successives finirent par s’élever à six cents volumes; demandes faites -par un généreux citoyen, non pas seulement au poète naïf et spirituel, -mais au tisserand assidu, laborieux, à l’excellent époux, au tendre -père, au chrétien résigné surtout, qui supporta longtemps, avec une -constance muette, les souffrances physiques et la gêne;--à l’homme -modéré qui ne demandait, dans ses vers, pour le bonheur de sa famille, -que _un franc par jour_, _la maisonnette_ héréditaire passée en d’autres -mains _et le petit jardin_; demandes faites aussi pour proposer à -l’imitation de la classe ouvrière les enseignements précieux offerts par -le caractère et les vertus privées de Magu, pauvre tisserand. Le nom de -M. Ménier est donc aujourd’hui inséparable de celui de Magu, et les -ouvriers éclairés de nos jours savent la différence qui existe entre le -fastueux Mécène de cour et le modeste Mécène de l’atelier. - -Faut-il dire, après cela, que les craintes de Magu pour la publication -de son second volume de poésies étaient toutes chimériques? Tout le -monde le sait ou s’en doute. Soyons du moins prophète, à coup sûr, en -prédisant le même succès à toutes les poésies futures de cet esprit si -fin allié à une si charmante bonhomie. - - - - -EUGÈNE ORRIT, - -Compositeur-typographe. - - -Philosophie, romans, métaphysique, socialisme, linguistique, poésie -descriptive, poésie dramatique, poésie intime; les sujets les plus -divers comme les plus opposés furent étudiés avec ardeur par Eugène -Orrit, encore si peu connu, malgré quelques tentatives généreuses pour -encadrer son nom obscur d’une auréole posthume. Après plusieurs années -de travaux précoces et incessants, au lieu d’atteindre ce brillant -fantôme de la gloire qu’il poursuivait (Dieu sait avec quelle passion), -il se trouva subitement épuisé et sans haleine face à face avec la mort -qui, plus juste et plus humaine que la vie, le coucha doucement entre -Malfilâtre et Gilbert. Comme eux il ne demanda pas seulement à sa plume -le pain du jour, puisqu’il était correcteur typographe; mais de sa vie -il avait fait deux parts: l’une, le jour, était consacrée à son état -manuel; l’autre, une grande partie de la nuit, était employée aux études -de la science, aux rêves de l’imagination, ne laissant qu’une bien -faible part au sommeil. Voici en quels termes s’exprimait la pauvre mère -d’Orrit en écrivant à un journaliste, peu après la mort de ce jeune -talent, qui aurait pu s’élever si haut: - - Monsieur, - - Je viens de lire dans la _Tribune Indépendante_ votre hymne à la - mémoire de nos jeunes et malheureux poètes: veuillez accepter, - Monsieur, les œuvres de mon fils, mort, comme eux, à l’âge de - vingt-six ans, l’année passée 1843 (le 3 juin), d’une maladie de - poitrine. Né de parents malheureux, élevé dans la plus affreuse - misère, il sentit, au sortir du berceau, le poids de l’existence; - avec une constitution très faible, il s’adonna au travail de - l’intelligence, dès ses premières années; à l’âge de cinq ans, il - s’apprit de lui-même à lire en très peu de temps, et, de là, - toujours appliqué sur les livres, sentant le besoin de sortir de - l’état abject où le retenait l’indigence, il s’appliqua à acquérir - des connaissances suivant ses goûts. Né d’un père espagnol, il - apprit cette langue, en étudia la littérature, s’instruisit ensuite - dans la langue anglaise, et parvint à avoir une place de correcteur - dans une imprimerie[I]. Il passait les journées à gagner de quoi - faire subsister son père, sa mère et un frère, plus jeune que lui - de neuf ans; il employait une partie des nuits à s’instruire - toujours davantage, à donner un essor à son imagination. Pauvre - fils, tant de travail avec une aussi faible organisation! Veuillez, - Monsieur, lire ses poésies; son âme s’y peint tout entière; toutes - les souffrances exprimées dans ses vers ont été pour lui une - réalité; il n’a seulement pas eu le moindre dédommagement; aucun - de ses livres n’a été vendu; je les ai tous, ainsi que de nombreux - écrits inédits, la plupart inachevés. Aucun écho n’a répété ses - plaintes; personne n’a daigné recueillir le fruit de ses veilles: - cette compensation lui a été refusée; sa mémoire est tombée dans - l’oubli: elle ne vit plus que dans le cœur de sa mère inconsolable - et de son frère, objet de sa plus tendre sollicitude. Je suis - restée seule avec le dernier de mes enfants; mon mari a succombé le - lendemain de la mort de son fils; le même convoi a suffi pour les - deux: ils reposent ensemble côte à côte, au cimetière du - Mont-Parnasse, où je vais savourer toute l’amertume de mes - douleurs. Pardon, Monsieur, si une malheureuse mère vous supplie - d’effeuiller quelques fleurs sur la tombe de son fils. - - Adieu, Monsieur, mon cœur me dit que je ne vous implore pas en - vain. - - Veuve ORRIT. - - 27 Mai 1844. - -Dès cinq ans, vous l’entendez, cette précoce intelligence s’exerçait -avec véhémence, et cette œuvre du travail de l’esprit, poursuivie sans -paix ni trève n’a valu à son auteur qu’une funèbre branche de cyprès! -vingt ans ont été ainsi consumés par une flamme qui s’attisait -d’elle-même tous les jours, et qui, s’élevant au dessus des horizons -bornés des hommes vulgaires, emportait la victime dans les régions -mortelles de l’infini.--Eh quoi, pour de si prodigieux efforts il -n’obtint rien?--Absolument rien; et je vous l’ai déjà dit, à l’honneur -de notre siècle.--Mais puisqu’il n’était ni électeur, ni traducteur, ni -compilateur, ni archéologue, ni industriel, ni philanthrope.....--Oh! -c’est juste; pardon. - -Un jour, madame Orrit ayant trouvé son fils plus pensif encore qu’à -l’ordinaire (il était dans sa septième année) lui demanda avec douceur -la cause de sa taciturnité. «C’est,» répondit l’enfant avec dépit, «que -depuis plusieurs jours, j’essaie à faire des vers et que je ne puis y -parvenir.» Surprise, mais en mère habituée à toutes les complaisances: -«Des vers! mon enfant,» dit madame Orrit, «en effet, j’ai toujours ouï -dire que c’était fort difficile à bien faire; je n’en ai jamais fait -moi-même; mais, pourtant, si cela pouvait t’être agréable, je tâcherais -de t’en réciter quelques-uns.» Et, en femme d’esprit, elle improvisa -sur des plaisirs de l’étude une petite pièce de vers charmante qu’elle a -bien voulu me réciter et que je regrette de n’avoir pas retenue. - -L’enfant remercia sa mère et ne parla plus de vers. - -Cependant Eugène lisait et relisait les quelques livres que sa mère lui -achetait du fruit de ses privations. Mais ces livres ne suffisaient pas -à la soif d’apprendre qui le dévorait, et ils ne répondaient pas, -d’ailleurs, au dessein qu’il avait secrètement formé de retirer sa -famille des limbes de la plus profonde misère. Il commençait à -s’impatienter lorsque sa mère lui annonça qu’elle le mènerait chez un -monsieur bien bon et bien savant, qui pourrait le guider dans ses -études. Ce guide bienveillant était M. Jacotot, l’auteur de -l’enseignement universel. - -A la vue du jeune Orrit, dont la physionomie rayonnait de modestie, de -candeur et d’intelligence, M. Jacotot se recueillit un moment, puis il -lui demanda ce qu’il désirait apprendre. «Tout,» répondit naïvement -l’enfant.--«Très bien, répondit en riant l’apôtre de l’enseignement -universel, mais d’abord? - ---D’abord les langues, répliqua Eugène.» - -M. Jacotot prit alors un _Télémaque_ français et anglais, lui adressa -quelques paroles obligeantes et convint avec madame Orrit d’un jour de -la semaine où son nouveau disciple lui apporterait son travail -hebdomadaire. - -A chaque visite, M. Jacotot exprimait son admiration: «C’est un enfant -fait pour arriver à tout,» s’écriait-il dans son enthousiasme. -Malheureusement, un événement imprévu força M. Jacotot à s’éloigner de -Paris. Le pauvre Orrit se trouva donc abandonné à lui-même comme -auparavant. Outre les quelques leçons de M. Jacotot, il puisa encore -quelque instruction aux cours d’anglais du professeur Johnson. - -Ses études personnelles firent plus que tous les préceptes de la -science. A dix-sept ans il présenta à ses parents un manuscrit assez -volumineux; c’était le recueil de ses premières poésies. Sa famille -n’avait pas d’argent pour le faire imprimer, mais M. Orrit, le père, que -la misère avait contraint, après avoir connu des jours meilleurs, à se -faire à quarante ans, apprenti compositeur d’imprimerie, composa la plus -grande partie de ces poésies, et son fils entra lui-même comme -correcteur chez MM. Fain et Thunot, où travaille encore en la même -qualité son jeune frère. - -A ne considérer que superficiellement les poèmes d’Orrit, on pourrait -croire qu’ils n’ont entre eux aucun lien de parenté; que, productions -isolées, ils ont été créés d’éléments différents et qu’ils offrent -autant de compositions individuelles. Il n’en est point ainsi: malgré -une diversité apparente, l’idée mère de chaque pièce provient d’une -source unique, d’un sentiment unique, celui que font naître l’isolement -et la solitude. - -Dans le recueil qu’il publia en 1841, l’auteur divise ses poésies en -trois livres: le premier ayant pour titre principal _Idéal_; le second, -_Solitude_; le troisième, _Sympathie_. On trouve déjà dans ce recueil -la touche d’un grand peintre, et d’un peintre parfois d’une originalité -sublime. Quoi de plus saisissant et de plus profondément senti, même -dans Young et dans Bossuet que cette pièce de vers intitulée _Pensée de -la mort_! Comme le poète sait s’emparer de vous tout d’un coup par cette -brusque et solennelle entrée en matière! - - Il viendra ce moment dont la seule pensée - Fait courir un frisson dans ton âme oppressée; - Il viendra ce moment; - Et tu ne seras plus qu’une dépouille humaine, - Ton regard sera mort, ta lèvre sans haleine, - Ton cœur sans battement. - - * * * * * - - Hélas! tu ne peux pas, poète, avec la foule, - Oublier en chantant le sable qui s’écoule, - Le vide de la mort; - Et tu te sens pâlir, si la cloche réclame, - Et devant le néant tremble comme une femme, - Quand tu te croyais fort. - -Le doute apparaît dans la strophe suivante: - - Ce n’est rien, cependant, mais à l’heure suprême, - Ne pouvoir même pas lancer un anathème, - Ou bénir, confiant! - Espace, éternité, grandes mers inconnues! - On appelait le jour, les ombres sont venues; - Il n’est plus d’Orient. - -Le doute désolé est suivi de son fidèle compagnon, le désespoir, qui se -montre à la fin de la pièce, dans ces strophes fatidiques: - - Et l’ange de la mort montant le coursier pâle, - Sans cesse, pour remplir sa mission fatale, - Saisit ses traits puissants; - Et, tombés dans la nuit, encor loin de l’aurore, - Nous nous sentons au cœur la flèche qui dévore - La sève de nos ans. - - Sachons mourir alors, cohorte décimée, - Comme stupidement sait mourir une armée, - Hochet d’illustres jeux; - Feuillage desséché de la forêt humaine, - Que le vent des combats à chaque souffle entraîne - Et jette au sol fangeux! - -Froids philosophes du XVIIIᵉ siècle et toi sceptique et passionné Byron, -n’êtes-vous pour rien dans cette lente décomposition d’une imagination -puissante, ballottée en sens contraire par les sophismes de -l’incrédulité et les vérités de la foi! Et puis les utopies d’ordre -social et gouvernemental trouvaient accès dans cette tête ardente qui -voulait tout connaître et tout expliquer. Aussi, quand la journée de -l’ouvrier typographe était terminée, avec quelle impétuosité l’âme de -l’homme intellectuel, tenue à la cape forcément s’élançait-elle, après -avoir levé l’ancre, sur les mers infinies de la pensée! C’est là, -peut-être, la clef du titre énigmatique de son livre: _Soirs d’orage_. -_Soirs d’orage_, en effet, quand, faute de temps, faute d’examen -suffisant, mille questions restaient pendantes! Et, pourtant, que -d’efforts souvent stériles! que d’hypothèses s’entre-dévorant! que de -tristesses et que de larmes! que de contradictions et quelles -inconséquences! et, parfois aussi, quelle naïveté enfantine! Aussi, dès -son point de départ, dans sa première pièce, _Vocation_, en présence des -maux de la vie dont son âme est saturée, il doute de la bonté de Dieu, -et aucun argument ne saurait mieux la lui démontrer que s’il vit assez -longtemps pour mettre la dernière main à son œuvre de poésie. - - Poésie! Oh! ce nom, c’est l’éternel murmure - Qui me parle au milieu des voix de la nature - A toute heure, en tout lieu; - C’est le rayon du ciel dont un front se colore, - C’est la voix dont l’accent prophétique et sonore - Seul me révèle Dieu! - - Seigneur, pardonne-moi si mon âme attristée - De doutes dévorants sans cesse tourmentée, - A méconnu la foi: - Hélas! sans nul soutien, égarée en ce monde, - N’osant se l’avouer, cette âme vagabonde - Ne demandait que toi. - - Je t’obéis, mon Dieu! tu m’as montré la voie; - L’abondante moisson de douleur et de joie - Verdit sur mon chemin; - D’autres refuseraient cette récolte amère! - Moi j’ose l’implorer et, dans ma veille austère, - J’attends mon lendemain. - - * * * * * - - A celui qui s’égare au fond d’un labyrinthe, - Et, le cœur oppressé d’une éternelle plainte, - Cherche votre sentier, - Montrez un peu de gloire autour de son suaire: - Que la mourante main du pauvre statuaire - Laisse un beau marbre entier! - - O mon souverain maître, un temps laissez-moi vivre: - Je ne demande pas qu’un doux poison enivre - L’ennui de ma douleur; - Ce poison de l’encens que mesure au poète - L’insensible ironie, en détournant la tête, - Avec un ris moqueur; - Mais je demande à voir l’image de mon rêve, - A contempler enfin cette œuvre que j’élève, - Œuvre de mon amour, - Palpitante d’une âme en ses flancs recélée, - Mystérieuse aussi comme une Isis voilée - A l’éclat du grand jour! - - Ainsi je pourrai croire en ta bonté suprême - Et briser pour jamais la corde du blasphème, - De mes doutes vainqueur; - Et qu’alors je renaisse ou que bientôt j’expire, - Vers toi s’élèvera tout accord de ma lyre, - Toute voix de mon cœur! - -Mais plus il avance dans son œuvre et plus il voit reculer devant lui, -comme dans une perspective mobile, cette gloire à laquelle il aspirait, -et par un retour sur lui-même qui le dépouille des prestiges et des -illusions de la terre, il tourne ses dernières pensées vers Dieu; et -Dieu, dans sa miséricorde infinie, soulage cette âme en peine en -soufflant sur ses doutes et en embaumant de cet hymne suave et -mélodieux, _l’Église_, son pauvre cœur déchiré: - - -L’ÉGLISE. - - Le soleil, du matin, sur l’église en prière - Vient épancher à flots sa limpide lumière; - Les tabernacles d’or et les saints radieux - De reflets jaillissants éblouissent les yeux: - Planant sur leurs autels parfumés, les madones - Semblent pencher plus bas le front sous leurs couronnes, - Pour respirer l’encens des vases pleins de fleurs, - En rêvant à l’aspect des humaines douleurs. - Les vitraux peints d’azur, de topaze et de rose, - Sur les parois brûlants, qu’une eau prudente arrose, - Ont secoué l’éclat des robes de leurs saints, - Suspendus à l’ogive en lumineux essaims; - On dirait, émaillant les dalles diaprées, - Des fleurs du paradis les ombres colorées; - La rose du portail, les grands arcs élancés, - Les chapiteaux romans aux monstres enlacés, - Où l’artiste naïf sculpta, de fantaisie, - Quelque emblème ignoré d’inculte poésie; - Le chœur, le maître-autel, tout de dentelle et d’or, - Les vieux tableaux noircis, l’orgue muet encor, - Les chapelles en fête et leurs saintes images - Qui retracent, auprès de la crèche et des mages, - Le gibet où Jésus bénit en expirant; - Sur leurs socles marbrés les anges adorant! - Tout, aux feux du soleil, s’échauffe et se ranime, - Tout vit prêt à chanter un cantique unanime, - Tout semble, avec la foi des harpes de Sion, - Soupirer la prière et l’adoration. - - -CHŒUR DANS LE TEMPLE. - - Chantons, ô fils de la poussière, - Chantons l’hymne de notre amour; - Offrons l’encens de la prière: - Voici resplendir la lumière - Qui chasse l’ombre du faux jour! - - O débile et mourante flamme, - Qui devait brûler sur l’autel, - Une seule voix te réclame; - Mais cette voix réveille l’âme; - Cette voix lui prédit le ciel. - - Viens à nous et quitte ce monde, - Où devaient s’égarer tes pas; - Etoile, dans ta nuit profonde, - A travers le brouillard immonde, - Etoile, ne nous vois-tu pas? - - Ton front est superbe, ô poète; - Tu t’adores, risible Dieu! - L’orgueil a couronné ta tête; - Tu prends la robe de prophète, - Et rêves ta place au saint lieu! - - Hélas! trop faible créature, - Rougis au penser de tes jours, - Jetés aux flots d’une onde impure: - Rallume en ta jeune nature - Le foyer des nobles amours! - - Enfant, respire l’espérance, - La fleur au parfum le plus doux! - L’âme doit voir sa délivrance: - Même aux plus longs jours de souffrance, - Ne chante jamais qu’à genoux! - - Les pleurs, l’extatique délire, - Dont sourit un monde moqueur, - Les secrets où seul tu peux lire, - Tout ce qui fait vibrer la lyre, - Tout ce qui fait battre le cœur. - - N’est-ce pas la moisson sacrée? - N’est-ce pas l’éternel trésor? - Réponds, réponds, âme inspirée; - Pourquoi te verser, égarée, - Du poison dans ta coupe d’or? - - Chantons, ô fils de la poussière, - Chantons l’hymne de notre amour; - Offrons l’encens de la prière; - Voici resplendir la lumière - Qui chasse l’ombre d’un faux jour! - -Mais quand, dégagé des mille entraves qui embarrassent son essor, cet -esprit rêveur, oubliant le monde physique, s’égare dans les régions -inconnues de la fantaisie, il empreint ses tableaux de couleurs étranges -et saisissantes; il invente un langage sombre, mystérieux, qui glisse -dans vos veines le frisson de la crainte; il promène l’imagination et -le cœur dans un labyrinthe de sentiments et de passions fermé au genre -humain, et nous, fascinés, saisis d’une curiosité immense, nous le -suivons dans les sinuosités inextricables de ses créations inspirées, -espérant, peut-être, entrevoir à travers les éclairs magiques de son -génie l’énigme des choses d’ici-bas. - -Le fragment suivant nous initiera à ce genre de poésie: - - - * * * * * - - UN SYLPHE. - - Voyez! - - PREMIÈRE ONDINE. - - Elle est coiffée De tristes fleurs! - - LE SYLPHE. - - De fleurs de mort. - - UN AUTRE SYLPHE _abordant la fée_. - - Charmante fée, Qu’attends-tu loin de nous? - - LA FÉE. - - Ce que tu n’attends pas. - - LE SYLPHE. - - Que désignent ces fleurs? réponds-nous! - - LA FÉE. - - Le trépas De ceux que j’aime.--Allez, fuyez, esprits frivoles. - - PREMIER SYLPHE. - - Que se passe-t-il donc? - - LA FÉE. - - Taisez-vous. - - PREMIER SYLPHE. - - Ces paroles Sont étranges. - - DEUXIÈME SYLPHE. - - Je tremble et n’ose plus... - - PREMIÈRE ONDINE. - - Poltrons! - - LES ONDINES _s’enfuyant_. - - Adieu, pauvres amis! - - LES SYLPHES _les poursuivant_. - - Oh! nous nous vengerons. - -(_La fée reste seule et paraît écouter attentivement. Après une assez -longue pause, on entend dans un très grand éloignement sonner une -cloche._) - - LA FÉE. - - La cloche tinte, l’air bourdonne, - Et, joyeux, le serf abandonne, - Au signal bénit qui l’ordonne, - La tâche reprise au matin. - Déjà de la cloche argentine - La voix claire, lente, enfantine, - S’endort sous la verte courtine - Du feuillage obscur et lointain... - -(_L’angelus cesse de se faire entendre. Une voix s’élève alors sous les -arbres, et, quand elle a fini, une voix s’élève dans une direction -opposée._) - - PREMIÈRE VOIX. - - Je viens, douce fée, - Au timide vol; - De pleurs étouffée - Et rasant le sol, - Comme un oiseau frêle - Se traîne sur l’aile, - Poussant un cri grêle - Et tendant le col. - - DEUXIÈME VOIX. - - J’aime le feuillage - Qui danse et bruit, - Le clair babillage - Du ruisseau qui fuit; - Et je viens dans l’ombre, - Triste comme une ombre, - Faire un charme sombre, - Effroi de la nuit. - -(_Entrent deux fées._) - - DEUXIÈME FÉE. - - Me voici! - - TROISIÈME FÉE. - - Me voici! - - PREMIÈRE FÉE. - - Soyez les bienvenues. - Que vous ont dit les vents, les étoiles, les nues? - - DEUXIÈME FÉE. - - Tout astre est menaçant. - - TROISIÈME FÉE. - - Tout présage est fatal. - La lune apparaissant au ciel oriental, - Sous le nuage épais dont elle s’est voilée, - Semble une reine en deuil, épouse désolée, - Seule, errante et muette en son royal manoir, - Aux dômes assombris tendus de crêpe noir. - - DEUXIÈME FÉE. - - J’ai vu nos ennemis riant sous le feuillage; - Ils semblaient de quelqu’un épier le passage; - Ils disaient: Attendons, bientôt ils vont venir, - Et, par nos soins, bientôt ils vont se réunir. - Ils riaient de plus belle, et je fuyais tremblante; - Mais j’entendais l’éclat de leur voix insolente. - - TROISIÈME FÉE. - - Moi j’ai, sans m’arrêter, précipité mon vol. - Je n’ai pas écouté le chant du rossignol, - Qui, plus doux que jamais, s’élevait sous l’ombrage; - J’ai passé le torrent, grondant comme un orage; - Les sylphes m’appelaient et je fuyais toujours; - Les sylphides, quittant leurs odorants séjours, - Dans l’air se répandaient comme un parfum de rose; - En un cercle amoureux je me voyais enclose; - Mais toujours je fuyais, car j’entendais Néla - Qui pleurait sous le chêne, et prompte me voilà! - - PREMIÈRE FÉE. - - O bonne sœur, merci! mais vite, le temps passe, - Et du jour expirant le sourire s’efface. - Hâtons-nous, hâtons-nous! vous savez mon désir; - Sachons mettre à profit cet instant de loisir. - Tout menace; exerçons notre agile puissance, - Car, si nous ne pouvons détruire l’influence - Des démons de la nuit, mes sœurs, nous savons bien - Du mal semé par eux nous faire un peu de bien. - - - LES TROIS FÉES _se tenant par la main_. - - Le cercle magique - Sur l’herbe reluit; - Lueur fantastique - Brille dans la nuit. - Chant cabalistique - Murmure sans bruit - L’appel fatidique; - Son fatal que suit - L’esprit prophétique. - Vite, l’heure fuit. - -(_Une flamme s’élève tout à coup sous le chêne; les fées y jettent -chacune quelques herbes qu’elle consume lentement. Les fées tournent -autour dans le cercle magique, en murmurant très bas des mots que -couvrent entièrement le frémissement toujours croissant des arbres et le -chant des sylphes dans le lointain._) - - LES SYLPHES. - - Le vent s’élève. - Comme un rêve, - Sur les gazons, - Sur les sables, - Insaisissables, - Nous passons. - - Formons la ronde - Dans un éclair; - Tournons sur l’onde - La plus profonde; - Tournons dans l’air! - - Le vent s’élève. - Comme un rêve, - Sur les gazons, - Sur les sables, - Insaisissables, - Nous passons. - -(_Le chant s’est rapproché. Les sylphes dansent en formant un grand rond -autour du chêne, mais sans trop s’approcher du cercle. Les fées forment -un groupe immobile, et paraissent absorbées par l’attention qu’elles -apportent à leur charme. Les sylphes cessent leur danse et s’éparpillent -çà et là, mais toujours épiant les fées._) - - CHOEUR DES SYLPHES, _à demi-voix_. - - Frères, cessons, cessons la danse; - Il faut, ce soir, de la prudence! - - D’AUTRES SYLPHES. - - Tout est triste, mon cœur aussi. - Frères, que faisons-nous ici? - - UN SYLPHE, _avec crainte_. - - Ah! voyez, la lune se voile. - Plus un rayon, plus une étoile! - - QUELQUES SYLPHES. - - Voyez! de ces naissantes fleurs - Déjà se fanent les couleurs! - -(_Pause._) - - UN SYLPHE. - - Rose pâle - Dont le dernier soupir - S’exhale, - Tu vas mourir! - Soumise, - Tu penches tristement - Ton front dépouillé lentement. - Sens-tu la brise - Accourir? - Rose, tu vas mourir! - - CHOEUR DES ONDINES, _dans les roseaux_. - - Sylphes chéris, laissez les fées. - De sombres guirlandes coiffées, - Voyez-les pleurer et pâlir. - - * * * * * - - Des fleurs couvrent nos lits de mousse. - Notre haleine aux rives si douces, - C’est la fraîche vapeur des eaux: - Nos soupirs en sont le murmure, - Qui répond, dans la nuit obscure, - Aux frémissements des roseaux. - - LES FÉES, _tressaillant_. - - Silence, silence, silence! - Esprits des airs, esprits des eaux, - Fermez l’aile, endormez les flots - Sous une magique influence. - Silence, silence, silence, - Esprits des airs, esprits des eaux! - - PREMIÈRE FÉE. - - Silence!.... Sur la nue, où fermente l’orage, - La lune s’élevant du brouillard se dégage; - Le vent siffle plaintif et froisse le feuillage, - L’onde gonfle ses flots écumant de fureur; - La terre tremble; l’air et les cieux s’obscurcissent; - Des chênes et des pins les branchages frémissent; - Des esprits malfaisants les appels retentissent; - Les éléments émus tressaillent de terreur. - - CHŒUR DES FÉES. - - Silence, silence, - Doux enfants des airs, - Car l’heure s’avance; - L’esprit de vengeance - Surgit des enfers! - - PREMIÈRE FÉE. - - Là bas, là bas! voyez!--Les infâmes sorcières, - Sans horreur des chrétiens osant fouiller les bières, - Sous leurs doigts décharnés réduisent en poussières - Des ossements blanchis et d’horribles lambeaux. - Écoutez, écoutez! j’entends leur chant barbare, - Les reptiles impurs, dans la fangeuse mare, - Coassent effrayés; le charme se prépare: - La chaudière a reçu les débris des tombeaux. - - CHŒUR DES FÉES. - - Silence, silence, - Doux enfants des airs, - Car l’heure s’avance; - L’esprit de vengeance - Surgit des enfers. - - SYLPHES ET ONDINES. - - Ah! fuyons, fuyons vite, - Fuyons loin de ce lieu! - Le vallon nous invite; - Ondines, sylphes, vite, - Vite, fuyons!--Adieu! - - VOIX ÉPARSES ET DÉJÀ ÉLOIGNÉES. - - Adieu! - Adieu! - Adieu! - - PREMIÈRE FÉE, _après un long silence_. - - Le ruisseau bouillonnant sous les bras des ondines, - Plus rapide s’enfuit, - Et l’écho faiblissant de leurs voix argentines, - A peine encore bruït; - Et dans l’air fraîchissant sous tant d’ailes errantes - Qui viennent l’agiter, - Pleines de sourds frissons, les feuilles susurrantes - Ont peur de palpiter.... - -(_Une pause._) - - Tout est calme, tout tombe en une paix profonde... - O silence des bois, - Craignant de te troubler et de réveiller l’onde, - Je veux taire ma voix. - -(_Longue pause._) - - Mais, bien que comprimant ma sourde et longue plainte, - Je l’étouffe en mon sein; - Toujours glace mes sens l’épouvantable crainte - Qui parle d’assassin! - -(_Une rafale s’élève; un soudain frémissement secoue tous les arbres de -la forêt: le temps se trouble et change._) - - DEUXIÈME FÉE. - - L’heure! voici l’heure! - N’entendez-vous pas - La forêt qui pleure - A ce bruit de pas? - Effrayant mystère! - Sentez-vous la terre - Frémir et trembler, - Et du chêne austère - Le tronc s’ébranler? - Tout se tait; silence! - La lune a pâli; - Sur son front s’avance - Un funèbre pli, - Où l’astre s’engage - Sous le noir nuage - Presque enseveli. - Elle éclaire à peine - Mont, forêt et plaine - De ternes lueurs; - Dans sa marche lente - Son disque s’augmente - De vagues rougeurs.... - La feuille jaunie - Vole en tourbillon; - Sur la fleur ternie - Meurt le papillon; - Soudain quel silence! - Voilà qu’il s’élance - De l’horizon noir - L’orage en furie, - Qui s’acharne et crie - Contre le manoir. - Le vent se déchaîne, - Courbe le grand chêne, - Tord, dépouille, abat - La débile plante - Qui, sous la tourmente, - En vain se débat, - Et traîne, brisée, - Sur le sol poudreux - Sa fleur irisée, - Pleine de rosée.... - Tourbillon affreux! - Des oiseaux nocturnes, - Au jour taciturnes, - Entendez les cris; - Aux troncs ils s’attachent, - Se battent, s’arrachent - D’informes débris. - Le tourbillon roule: - Comme un mont qui croule, - La vaste forêt - Penche tout entière - Sa verdure altière, - Dont, sous la poussière, - L’éclat disparaît; - Elle se relève; - Mais le vent, sans trève, - Frappe à coups pressés - Les cimes géantes - D’effroi mugissantes; - Les pins fracassés, - Race chevelue, - Dressant dans la nue - Leurs vieux troncs blessés, - Luttent inflexibles, - Secouant, terribles, - Leurs bras hérissés. - -(_La flamme s’éteint._) - - PREMIÈRE FÉE. - - O mortelle atteinte, - La flamme est éteinte! - - LES TROIS FÉES. - - Malheur! malheur! malheur! - La mort glace mon cœur. - Un tel charme inutile! - Sois à jamais stérile, - O terre de douleur! - Malheur! malheur! malheur! - - PREMIÈRE FÉE, _écoutant à droite_. - - Silence et mystère! - Silence et mystère! - On vient! oui, j’entends - D’un pied solitaire - Effleurant la terre - Les pas hésitants. - - DEUXIÈME FÉE, _écoutant à gauche_. - - Loin, bien plus loin sous la ramée, - J’entends, j’entends aussi des pas. - O mes sœurs, ne sentez-vous pas - Monter de la terre alarmée, - Monter une odeur de trépas? - - TROISIÈME FÉE, _regardant du haut du chêne_. - - Moi, du haut de mon chêne, - Dans la plage lointaine, - Je suis un voyageur: - Sur son jeune front pâle - Je vois l’ombre fatale - De la main du Seigneur. - - DEUXIÈME FÉE. - - Tous trois viennent!--Là-bas la cloche se balance, - Troublant du vieux château la profonde torpeur, - Et, fantôme hagard, fuyant dans le silence, - Sur mon sein haletant vole l’horrible peur. - - TROISIÈME FÉE, _debout sous le chêne_. - - O toi, sourde, ce soir, aux paroles des fées, - Sois maudite à jamais, terre infâme! Etouffées - Tes plantes vont mourir tordant de désespoir - Leur tige dépouillée, et, désormais, le soir, - En flairant l’air qui passe, ô poussière sanglante, - Loin de toi s’enfuira le cerf plein d’épouvante! - - PREMIÈRE FÉE. - - Répandons-nous dans la nuit, - Comme une brume légère, - Et glissons sur la fougère, - Impalpables et sans bruit. - Qu’importe l’heure sonnée? - Pour l’avenir incertain - L’œuvre n’est pas terminée, - Et notre œuvre est le destin. - Que chaque fée assidue - Se mette à sa tâche ardue! - Mes sœurs, il nous faut veiller: - Temps viendra pour sommeiller. - - CHŒUR DES FÉES. - - Sans éveiller la fougère, - Invisibles et sans bruit, - Comme une brume légère, - Épandons-nous dans la nuit. - -(_Les fées disparaissent. L’orage continue. Le ciel est sombre, -menaçant, croisé d’éclairs livides. Le vent siffle avec violence dans -les profondeurs de la forêt._) - - * * * * * - -Il nous reste à montrer comme socialiste ce poète infortuné, méconnu de -son vivant, qui, dans ses veilles et ses travaux surhumains, tua son âme -mille fois, avant de mourir, et dont la mémoire, à part quelques éloges -tronqués, n’a été rappelée que pour l’insulte et le mépris. - - -CONSEILS AUX PROLÉTAIRES. - -Hommes du peuple, gardez-vous de ceux qui viennent vous trouver avec de -belles paroles sur les lèvres en nourrissant le mensonge au fond de leur -cœur; gardez-vous de ceux qui prodiguent les promesses pour vous -attirer dans un abîme. Surtout n’écoutez jamais les apologistes du -pillage et du sang. Hommes, mes frères, je sais combien vos misères vous -rendraient faciles à abuser; méfiez-vous des hâbleurs politiques et du -clinquant misérable de leurs paroles; méfiez-vous des théoriciens sans -portée, dont les plans heureusement irréalisables ne s’appuient sur -aucune base scientifique, sur aucune connaissance de la nature humaine. - -Cependant gardez-vous aussi de condamner tout à fait avant d’avoir -entendu. Il n’y a point de parti où il ne se trouve des idées justes à -recueillir, point de théorie sociale où tout soit absolument méprisable -ou illusoire. Mais gardez votre indépendance intellectuelle, jusqu’à ce -que les doutes d’une grande partie d’entre vous venant à s’éclaircir, -vous puissiez réunir vos convictions éparses en une religion commune. -Alors, seulement alors, vous pourrez juger ce qu’il conviendra de faire, -et l’esprit de Dieu descendra parmi vous. - -Entretenez avec soin dans votre âme la défiance de vous-même; songez à -travailler pour vos enfants et non pour vous. Car, nous ne le -dissimulons pas, la lutte sera longue et rude à soutenir. Et, lorsque je -me sers de ce mot de lutte, ne pensez pas que je veuille parler de la -lutte avec le feu et le fer, de la lutte à main armée. Non, pour -celle-ci vous seriez prêts à l’entreprendre, et l’on sait que vous ne -reculeriez pas devant la mort; on ne vous a pas fait la vie assez belle -pour cela. - -Mais il est une autre guerre que celle où l’on vole avec le mousquet et -le sabre pour donner le trépas ou le recevoir; il est une autre lutte -bien plus lassante, bien plus terrible à affronter. C’est un combat de -tous les jours, de toutes les heures, de toutes les minutes; où l’on ne -verse pas son sang, mais où l’âme s’épuise goutte à goutte; où ceux qui -meurent sont oubliés; où ceux qui vivent sont honnis et bafoués; lutte -de la patience contre le dédain, de la foi contre la raillerie, de -l’esprit d’amour contre l’esprit d’égoïsme, de l’avenir contre le -présent; lutte qui est à peine commencée et qui comptera de nombreux -martyrs; lutte dont l’heure sonne au cadran du siècle: frères, vous -sentirez-vous le courage de l’entreprendre? Écoutez-moi: - -Quand vous serez fixés sur votre choix, soit que, parmi les bannières de -toutes couleurs qui flottent dans l’arène, vous en adoptiez une, soit -que vous en formiez une nouvelle, et que, vous ralliant à l’entour, vous -aurez dit: C’est celle-là que nous voulons élever et défendre, alors les -temps de la longue épreuve commenceront; alors vous verrez se dresser en -foule pour barrer votre marche et les terreurs des gouvernants et les -appréhensions des riches, et les précautions des hommes de parti, et les -tenaces préjugés de la routine. Alors il vous faudra redoubler d’énergie -et de persévérance; alors il faudra vous préparer à patienter longtemps, -avant d’atteindre le but de vos efforts..... - - - - -HIPPOLYTE TAMPUCCI, - -Ex-garçon de classe au collége Charlemagne, à Paris. - - -Hippolyte Tampucci naquit à Paris, au collége Charlemagne, où son père -était préparateur du cours de physique et de chimie. Dans ce séjour des -sciences et des lettres, il devait sentir se développer rapidement le -vague instinct de poésie, qui le poussait à faire des vers, quand il ne -savait encore ni le rhythme ni les lois de la versification. Ses -dispositions précoces n’échappèrent point à l’œil exercé des chefs de -cet établissement et lui concilièrent la bienveillance du proviseur, qui -n’eût pas mieux demandé que d’admettre parmi les élèves de son collége -un jeune homme dont la vive émulation eût été un si noble exemple. Mais -le père d’Hippolyte, soit pressentiment, soit prévision, se refusa -constamment à le faire profiter de cette précieuse faveur. Ainsi, les -fruits de la science étaient tous les jours à sa portée, et, nouveau -Tantale, il ne pouvait les toucher. - -Cependant Tampucci arrivait à l’âge où il est nécessaire de faire choix -d’un état pour s’assurer une existence. Son père, qui semblait être en -guerre ouverte avec la poésie, ou plutôt dont la sollicitude inquiète -voulait retenir son fils dans sa sphère, lui ménageait une dure épreuve: -il lui présenta un jour tous les outils qui constituent l’état de -cordonnier, lui déclarant, comme jadis on l’avait fait de l’autre côté -de la Manche, au poète de la nature, Richard Savage, que c’était là la -profession manuelle qu’il devait exercer. Le jeune Tampucci brisa ses -outils, déclarant à son père qu’il avait une insurmontable aversion pour -l’alène et le tranchet; bref, celui-ci fut convaincu et annonça au -rebelle qu’il serait garçon de classe dans le collége. Plus tard, quand -le jeune homme fut suffisamment initié à la hiérarchie sociale, il ne -vit dans cette nouvelle profession qu’un nouveau sujet de dépit et de -lamentation; mais, dans ce moment où il venait d’échapper à une -existence maussade, qui l’aurait tenu, à poste fixe, quinze heures et -plus, cloué sur une chaise, la place de garçon de classe au collége se -présenta à son esprit comme une occupation des plus gracieuses. -D’ailleurs, il avait été élevé dans la maison; il s’était mêlé aux jeux -des élèves; et puis il aurait des loisirs: il pourrait donc se livrer à -son goût pour l’étude. Ce fut, en effet, dans cette humble condition que -le jeune Tampucci lut les meilleurs écrivains de la langue française, -médita les principes de la grammaire et parvint à acquérir les éléments -des belles-lettres. Mais la mort de son père vint interrompre ses études -préliminaires: il fut appelé à le remplacer dans la préparation du cours -de physique. Peu de temps après, il lui fallut reprendre le balai et le -torchon. Ce fut pour lui un véritable crève-cœur, car il comprit alors -qu’il se trouvait placé à l’un des derniers échelons de l’échelle -sociale. Il exhala imphilosophiquement sa douleur en plaintes amères. -J’aime mieux, dans l’antiquité, Homère mendiant en chantant; Ésope -brodant ses misères d’immortels apologues; et, de nos jours, Magu, -enfoui dans une cave, adressant ses charmantes stances à une abeille; -Lebreton, impassible, couvant des vers stoïques au milieu des tumultes -de l’atelier. Juillet 1850 arriva, et la France, dont il brisa, comme -chacun sait, les chaînes, les vieilles chaînes; la France, régénérée par -la liberté, par l’égalité; cette France, dont Tampucci avait entrevu et -chanté à l’avance l’affranchissement; pour laquelle même il avait -combattu; cette France nouvelle, enfin, refusa au poète et au -combattant une modeste place dans l’un des bureaux des nouveaux -ministères. Sous le despotique pouvoir du tyran Charles X il eût -peut-être mieux réussi; mais ce jeune homme s’était épris, comme -beaucoup, des grands mots, sans les définir rigoureusement. Qu’aurait pu -demander à un tyran un ami quand même de la liberté? - -C’est vers cette époque mémorable que Tampucci publia un recueil de -poésies écrites sous des influences diverses. Il en fit paraître une -seconde édition, augmentée de plusieurs pièces inédites. L’auteur avoue -lui-même qu’elles n’ont pas été assez travaillées et ne les livre que -comme des ébauches imparfaites. C’est peut-être trop de modestie. Bien -qu’on puisse leur reprocher des négligences, des incorrections, et -quelques autres défauts d’un ordre très secondaire, leur ton général est -vrai et décèle le poète. On peut se former une idée de la manière de M. -Tampucci en lisant les fragments suivants: - - Oh! qui ne l’a jamais fait ce sublime rêve - Qui commence ici-bas et dans les cieux s’achève: - Etre républicain! ne voir autour de soi - Que des frères! jamais, en coudoyant un roi, - Ne salir en passant sa robe plébéienne! - Nourrissant des vertus son âme citoyenne, - Marcher, le front levé, l’abaissant nulle part - Que devant la loi sainte ou celui d’un vieillard, - Qui, de cheveux blanchis couronné, vous rappelle - Votre père endormi dans la nuit éternelle! - Repoussant loin de soi tout éclat faux et vain, - N’estimer que l’honneur et les talents; enfin, - N’adorer dans son cœur qu’une idole chérie, - La liberté! n’avoir qu’un amour, la patrie! - - Folles illusions! cherchez! fouillez encor - Dans les âmes; hélas! vous y verrez que l’or, - Un titre, des honneurs, en maîtres tyranniques - Veut changer ces tribuns de vaines républiques. - Eh! qu’importe le nom: roi, consul, empereur, - Si les peuples trompés doivent avec horreur - Lisant leurs noms inscrits aux fastes de l’histoire - De ces traîtres un jour exécrer la mémoire! - Ah! déchirez, enfin, ce lugubre bandeau, - Qui cache à vos regards l’horizon pur et beau, - Peuples! Eh quoi! rongés de guerres intestines, - Ne voulez-vous toujours qu’adorer des ruines? - Voulez-vous renverser l’arbre de liberté, - Que sur vos frères morts vous avez replanté? - Déplorables débats! la terre est encor molle, - Qui couvre les débris des campagnes d’Arcole; - Le sol mal affermi tremble encor sous vos pas; - Et vous, qui n’écoutez, du milieu des combats, - Que l’instinct du courage, alors que la tempête - A cessé de gronder autour de votre tête, - Perdant le souvenir de ceux qui ne sont plus, - Dans vos choix inquiets, flottants, irrésolus, - Implorant la licence ou subissant l’outrage, - Jouets infortunés d’un honteux batelage, - Il vous faut une idole où ployer les genoux, - Vous, hommes, vous courbez la tête? Levez-vous! - Écoutez cette voix puissante qui vous crie: - «S’appuyant sur les fils des arts, de l’industrie, - »Le front calme et serein, la sainte humanité - »Vers un mâle avenir marche avec majesté. - »Courage! aplanissez la route triomphale - »Qu’elle doit parcourir! que partout l’air exhale - »Des parfums sur ses pas! Pour qu’elle règne un jour, - »Peuples, vous possédez tout ce qu’il faut: l’amour! - - »Viennent de si beaux jours! que l’égoïsme infâme - »A leur pure clarté vomisse enfin son âme! - »Vous que son souffle infect n’a pas encore flétri - »Ouvrez vos cœurs! versez sur le pauvre meurtri - »De blessures les dons que le hasard prospère - »Répand sur vos destins! Dieu de tous est le père: - »Glorifiez-le donc, en tendant votre main - »A ces masses sans nom que consume la faim. - »Du travail, des trésors pour elles! votre vie - »Leur appartient. Allons! que votre voix convie - »Au banquet fraternel et saint des _Travailleurs_ - »Les peuples, par vos soins rendus forts et meilleurs!» - -Nous nous associons à cet avenir social, qui nous apparaît à nous, -éclairé déjà par une étoile lointaine. - - - - -THÉODORE LEBRETON, - -Ouvrier imprimeur en indiennes, à Rouen. - - -Fils d’un journalier et d’une blanchisseuse, qui gagnaient difficilement -leur vie, à la sueur de leur front, Lebreton fut élevé à l’école de la -misère: sa constitution grêle et maladive le rendait peu propre au -travail du corps. Mais la nécessité, cette irrésistible puissance, ne le -jeta pas moins, à sept ans, dans une fabrique d’indiennes de la rue -Duguay-Trouin, à Rouen, en qualité de _tireur_, c’est à dire qu’il était -occupé quatorze heures par jour à étendre de la couleur sur les chassis, -dans cette fabrique invariablement chauffée à vingt-cinq degrés, quelle -que fût la température extérieure. - -Théodore Lebreton était, sans doute, un des plus ignorants des jeunes -ouvriers de la fabrique; il épelait médiocrement, grâce à la sollicitude -de son père, qui, s’étant contenté de ce pauvre savoir, croyait -fermement que son fils s’en contenterait aussi. - -Mais, comme la plupart des êtres souffrants, le petit Théodore demanda -des consolations à Dieu. A force d’étude assidue, s’étant appris tout -seul à lire couramment, il obtint la faveur d’entrer enfant de chœur à -Saint-Vincent. Il remporta le prix de catéchisme, et ce prix était la -Bible. La joie de Théodore fut extrême: il lut et relut ce livre -admirable: ce fut pour lui comme un soleil intellectuel, qui donnait à -son âme, à son cœur, à son esprit, une efflorescence spontanée. C’est -là qu’il puisa sa haute raison, sa résignation touchante, sa sensibilité -profonde. C’est ce livre divin qui lui fit cette touche à la fois noble -et simple, tendre et fière, qui engendre une sympathie universelle en -s’attaquant aux côtés les plus vulnérables de l’humanité. - -Cependant cette jeune et délicate intelligence souffrait de l’atmosphère -lourde et délétère des ateliers; il lui fallait plus d’air, plus -d’espace, et, surtout, une correspondance d’idées et de sentiments plus -en conformité avec les siens pour se rasséréner, pour se vivifier, pour -se retremper. Le cynisme a sa rouille comme la barbarie. - -C’était au théâtre que le jeune ouvrier allait se détendre de la -contrainte de ses travaux matériels. Là, les mâles accents de Corneille -le transportaient jusqu’au délire, tandis que les mélodies passionnées -de Racine lui faisaient verser des larmes. Aussi, lorsque son génie -poétique, éveillé par la voix de ces grands maîtres de la scène, voulut -se débarrasser, en les jetant sur le papier, des pensées qui -l’obsédaient, il ne pensa à les produire que sous la forme dramatique. - -Mais le pauvre enfant est d’une ignorance rare; les tragédies qu’il a -entendu réciter, il ne les a jamais lues; elles ne lui ont laissé que -des impressions et non des sujets d’étude. Pour son coup d’essai, -inexpérimenté comme il est, ira-t-il, sans guide, se fier aux élans de -son imagination, aux mouvements de son cœur? Non, le timide, le modeste, -l’humble ouvrier, réduit à ses forces personnelles, est incapable de -rien entreprendre; il lui faut un auxiliaire puissant: il le cherche -dans la Bible, le seul livre qu’il ait jamais lu, et, circonstance aussi -étrange qu’authentique, les deux sujets qu’il choisit d’abord pour les -mettre au théâtre sont Esther et Athalie. - -Une fois ces deux sujets trouvés, il se mit à l’œuvre avec une ardeur -incroyable, et, bientôt, il eut achevé les plans de deux tragédies. Il -avait déjà versifié le premier acte d’Esther et quelques scènes -d’Athalie quand, un jour, arrêté devant l’étalage d’un bouquiniste, il -lut sur le dos d’un volume crasseux ce titre séduisant: _Chefs-d’œuvre -d’éloquence_. Lebreton acheta ce volume moyennant quelques sous et -rentra chez lui, impatient de goûter le plaisir que lui promettait sa -précieuse acquisition. Mais quels furent son désappointement et sa -surprise quand d’admirables fragments lui révélèrent l’existence de -Racine, dont il se trouvait le compétiteur, sans le savoir! - -Ainsi, les saintes inspirations de sa muse juvénile, à la veille de -prendre leur essor, se trouvèrent, en un clin d’œil, annihilées. Ce coup -imprévu fut terrible, sans être mortel; Lebreton renonça à la tragédie, -mais non pas à la scène. En 1824, il avait achevé une pièce en un acte, -intitulée _Ma tante_, et, deux ans après, une autre, ayant pour titre: -_Hardiesse et Timidité_. En 1832, il fit jouer sur le théâtre du Grand -Cours le vaudeville: _Le Jardin des Artistes_, qui obtint plusieurs -représentations; enfin, pour courir toutes les chances du théâtre, il -composa, dans le goût du jour, un drame en cinq actes et en neuf -tableaux: _L’Amour et l’échafaud_. A ce petit répertoire dramatique si -nous ajoutons quelques chansons étincelantes de verve, d’esprit et de -gaîté, composées à une époque où Lebreton jouissait de la plénitude de -ses facultés physiques et morales nous aurons dressé l’inventaire des -œuvres de notre poète. - -Quand la vocation n’éclate pas spontanément, c’est un secret mis par la -Providence au cœur de l’homme pour se révéler au contact de certaines -éventualités, ou pour mourir avec lui. Égaré, d’abord, sur les pas de -Racine, Lebreton ne trouva pas non plus dans ces compositions médiocres -l’issue propice au développement de son génie. Aux demandes inquiètes de -son être intellectuel ces canevas dramatiques laborieusement brodés par -l’esprit, la mémoire et la fantaisie sont-ils bien la réponse éloquente -qui devait calmer ses inquiétudes? Doit-il, comme tant d’autres, se -traîner péniblement dans des sentiers incessamment battus? Et la -poésie, pour lui, pauvre prolétaire, voué à toutes les misères humaines, -doit-elle, comme chez les écrivains plus fortunés, prendre des habits de -fête, un masque riant, un langage de circonstance? Serait-ce donc pour -l’imitation plus ou moins servile de ces œuvres frivoles que Dieu, dès -son enfance, a serré son cœur dans un étau de fer? qu’il l’a rendu -témoin de douleurs navrantes, de détresses poignantes, de désespoirs -frénétiques? Non, non, évidemment non; s’il s’interroge, il n’est point -satisfait; en vain tourne-t-il les yeux de tous côtés pour voir ce but -où il doit tendre; aveugle à son insu, ce but il ne peut l’apercevoir. -Enfin, une femme, douée des plus belles qualités, nouveau Tobie, devait -dissiper cet aveuglement et lui montrer sa voie. Cette femme fut Mᵐᵉ -Desbordes Valmore. - -Ce fut, surtout, à l’exquise délicatesse de son organisation que Mᵐᵉ -Valmore dut la révélation du secret de la vocation de Lebreton. Elle -démêla instinctivement dans les compositions médiocres de l’ouvrier -rouennais le germe fécond destiné à produire des fruits excellents. Elle -avait chanté (on sait avec quelle aimable effusion) les joies pures et -naïves de la famille, les sollicitudes maternelles, mais il restait pour -une autre lyre, semblable à la sienne, montée à un ton plus grave, à -étaler, sous l’inspiration d’une ineffable mélancolie, quelques scènes -vivantes des misères humaines de nos jours. Elle pressentit quel charme -triste et puissant la muse candide et énergique de Lebreton prêterait -aux souffrances de l’infortuné prolétaire, se débattant sous le rocher -sisyphéen d’une civilisation égoïste. De son côté, Lebreton étudia les -poésies de Mᵐᵉ Valmore; elles l’inspirèrent, sans lui servir de modèle; -elles lui enseignèrent un rhythme flexible, se prêtant aux diverses -émotions de l’âme, et qu’il sut diversifier en le dotant d’accords plus -vibrants et plus mâles. - -Les premières pièces de vers de Lebreton ne lui conquirent pas tous les -suffrages. On trouvait assez généralement que sa poésie correcte, -élégante, harmonieuse, sentait un peu l’académie. On y entendait bien -par intervalles la voix du poète, mais on eût voulu des productions -frappées d’un cachet individuel: des chants émouvants, dramatiques -surtout..... A ces exigences que nous ne discuterons pas et où se -trouvait, du moins, une vérité spécieuse, Lebreton répondit par -l’_Oiseau captif_, plainte touchante de la douleur résignée. Mais ce -n’était là qu’un chant isolé, et pour donner à la critique pleine et -entière satisfaction, il composa sous ce titre collectif: LES PLAINTES -DU PAUVRE, une série de tableaux terribles, qui mettent à nu les plaies -hideuses de notre ordre social. Il expose éloquemment, mais il ne -récrimine pas. Il résulte pourtant de ces tableaux dessinés d’après -nature, que le pauvre ouvrier n’est pas, pour l’ordinaire, vicieux par -tempérament. La certitude de manquer d’un travail suffisant pour lui et -sa famille est un épouvantail dont il ne peut supporter la vue; c’est -une menace qui retentit sans cesse à ses oreilles, et pour ne voir ni -n’entendre, pour anéantir son _humanité_, le malheureux va droit au -cabaret. - -Nous donnons les deux premiers morceaux qui ouvrent la série de ces -scènes dramatiques et touchantes où Lebreton a montré qu’il ne lui -fallait qu’un sujet vrai pour être original, vigoureux et puissant. - - -LES PLAINTES DU PAUVRE. - - -I. - - Dans la riche vallée où règne l’industrie, - A peine si le jour lance un premier rayon - Que tout va s’éveiller et répandre la vie, - Car c’est un vaste champ où le travail convie - Le pauvre à creuser son sillon. - - Dans chaque fournaise allumée, - Le feu pétille; et dans les airs - S’élève, en nuage formée, - Une épaisse et noire fumée - Dont les ateliers sont couverts. - - Les eaux qu’on retenait captives, - Reprenant leurs courses actives, - Roulent dans leurs étroits canaux; - Mus par ces éléments qui baignent nos fabriques, - Ces puissants moteurs hydrauliques, - Comme un bruit d’ouragan, commencent leurs travaux. - - Debout! peuple artisan, debout! la voix aiguë - De l’airain vibre dans la nue, - Et déjà suspend ton sommeil! - Soulève ta lourde paupière - Et recommence encor ta pénible carrière - Avec la course du soleil! - - C’est assez de repos: il faut vaincre ton somme. - Debout! la cloche tinte, elle a dit: ouvrier, - Voici l’heure où pour toi va s’ouvrir l’atelier; - Viens traîner tout le jour, comme un cheval de somme, - La lourde chaîne et le collier. - - Et, d’un sommeil profond secouant les entraves, - Pour demander du pain au travail de ses bras, - Tout ce peuple, soumis comme un troupeau d’esclaves, - Vers des sentiers connus précipite ses pas! - - Et plus d’un ouvrier qui, depuis son jeune âge, - A subi du travail les rigoureuses lois, - Se dit, sans espérer d’en alléger le poids; - Je fus lié pour l’esclavage, - Il faut jusqu’à la tombe obéir à sa voix!... - - Mais jusqu’au fond de l’âme ardente - Du travailleur, qui sent sa chaîne trop pesante, - De ce timbre d’airain le son répercuté - Vient en étouffer l’énergie, - Comme un écho de tyrannie - Étouffe un cri de liberté!... - - Il approche, il lève la tête - Vers le ciel où finit son obscur horizon; - Et déjà son regard ne voit plus que le faîte - De son éternelle prison. - C’est là qu’il vient, soumis par la faim qui le traîne, - S’enfermer au milieu d’une vapeur malsaine, - Dont sa poitrine va s’emplir. - Ainsi que goutte à goutte une source est tarie, - C’est là que jour à jour il vient user sa vie, - Pour chercher l’aliment qui doit le soutenir. - - Pour la cloche se tait! de ces tristes demeures - Chaque esclave a passé le seuil: - Les voilà tous brisés contre le même écueil; - Dans sa course, le temps doit mesurer quinze heures - Avant de voir sortir ces spectres du cercueil. - - Pour ce peuple, dont l’existence, - Comme un moteur matériel, - S’épuise à bâtir l’opulence - Et l’orgueil de l’industriel; - Pour ce peuple englouti dans son étroite sphère, - Jamais d’autres tableaux que souffrance ou misère; - Mais, touché par la main de Dieu, - Dans son cœur résigné ne vibre point la haine; - Il dit, en se pliant sous le poids de sa chaîne: - Repos et liberté..... jusqu’à ce soir, adieu! - - Le voilà l’atelier aux allures mouvantes; - L’atelier où l’on voit s’agiter tant de bras, - Des bras mus par la faim, des machines vivantes, - Que la douleur n’arrête pas; - Que le ciel soit brillant ou sombre, - Rien ne change cette prison: - Pour l’ouvrier souffrant le soleil n’a qu’une ombre. - De miasmes impurs avalant le poison, - Il voit se dévider ses actives journées; - Pour ces tristes lambeaux de ses longues années, - Les hivers, les printemps ont les mêmes couleurs - Jusqu’au moment heureux où la mort, pour salaire, - Ouvrira le sein de la terre - A son corps abattu sous le poids des douleurs!..... - - Enfin la cloche est balancée: - Dans les airs sa voix élancée - Retentit!... tout s’arrête en ces chantiers mouvants; - Au bruit sourd et confus succède le silence: - L’atelier s’est ouvert, et ce cercueil immense - Rend à la liberté des squelettes vivants! - O bonheur!... bonheur d’être libre; - L’ouvrier joyeux, en sortant, - De sa franche gaîté fait résonner la fibre: - Voilà qu’il chemine en chantant. - Il fait nuit: la lueur de l’étoile qui brille - Suffit pour diriger ses pas - Vers l’humble toit où sa famille - Lui prépare un maigre repas; - Il a franchi l’espace, il est dans sa chaumière; - Là, son repas du soir est à peine englouti - Que, malgré lui, se clôt sa pesante paupière. - - Vers sa poitrine, ainsi que le fruit vers la terre, - Il a laissé tomber son front appesanti; - Minuit sonne et lui dit: ta course est achevée, - Toi, pour qui tout le jour a passé sans soleil, - Repose de ton corps la machine énervée, - Car, pour recommencer ta pénible corvée, - Dans quatre heures tes yeux chasseront le sommeil. - - Un jour qui fuit trop prompt clôt la longue semaine; - Du dimanche l’aurore a lui: - Bon dimanche! il dit: aujourd’hui, - En repos, l’ouvrier peut déposer sa chaîne; - Toutes mes heures sont à lui. - On voit le travailleur oublier sa détresse - Et la fatigue des travaux; - Son corps incliné se redresse; - Pour ses yeux le soleil a des rayons nouveaux. - Libre dans l’air sain qu’il respire, - La nature vient lui sourire, - Pour lui le jour est le bonheur; - Sa rude et large main où jamais l’or ne brille, - A reçu le denier qui donne à sa famille - Le pain gagné par son labeur. - - Mais ce fruit du travail que l’on nomme salaire, - Ce métal de cuivre ou d’argent, - Qui jamais ne demeure aux mains du mercenaire, - Ne suffit pas au prolétaire - Pour acheter le pain promis à l’indigent. - De rendre heureux les siens tout espoir l’abandonne; - Par le malheur découragé, - Il se dit: à quoi bon le tourment que se donne - Mon corps, que, nuit et jour, la fatigue a rongé? - Eh quoi! pour arracher aux mains de l’industrie - Le pain de chaque jour que réclame sa vie - J’ai sué jusqu’au sang... et, robuste à souffrir, - J’ai mis comme un forçat mes bras à la torture, - Et je ne puis encore assurer la pâture - Aux enfants qu’ici-bas Dieu me donne à nourrir! - - Mais il veut, oubliant sa triste destinée, - Terminer plus joyeux cette courte journée; - Il laisse aux siens un pain qu’à peine il a goûté, - Et, presque à jeun, il se hasarde - A chercher loin de sa mansarde, - Une consolante gaîté. - Où va-t-il la trouver? Son instinct le gouverne - Vers un antre fumeux que l’on nomme taverne. - Dégagé des chagrins qui lui navraient le cœur, - C’est là, dans ce taudis où la raison s’enterre - Qu’il vient étourdir sa misère - Dans le gaz empesté d’une ignoble liqueur. - De ses rudes travaux c’est là qu’il se repose, - Là qu’il vient savourer ce poison alcool, - Fléau du corps humain qu’il brûle et décompose, - Ainsi que ferait une dose - D’arsenic et de vitriol. - - Puis, dans son ivresse, il oublie - Qu’à souffrir il est condamné; - D’espoir il est environné; - Son calice n’a plus de lie; - Il ne dit plus au ciel: Eh! pourquoi suis-je né? - Dans cette enivrante fumée - Son existence est ranimée: - Il voit son avenir moins sombre... et ses douleurs - Cachent sous la gaîté leurs atteintes subtiles; - Comme ces dangereux reptiles - Qui dorment cachés sous les fleurs. - - Prolonge ton beau rêve, ô fils de l’indigence! - Car sous ton humble toit la misère t’attend; - Endors dans l’opium ton intime souffrance, - Et que la main de l’espérance - Te caresse encore un instant! - Mais songe qu’aux plaisirs succède la disgrâce, - Oui, c’est assez te consoler; - Songe que ta raison ne doit point s’exhaler. - Surtout dans le chemin où le grand du jour passe, - Garde-toi bien de chanceler, - Car, te trouvant sur son passage, - Ce rigoureux censeur, arrêté par tes pas, - Dans un injurieux langage, - Du haut de son dédain t’insulterait tout bas. - - Puis pour ton repos songe encore - Que l’heure où se lève l’aurore - Doit t’éveiller le lendemain, - Et que de tes travaux la voix impérieuse - Te dira, réclamant ta main laborieuse: - Ouvrier, tes enfants ont demandé du pain. - - -II. - - Depuis trois jours sans pain, entre quatre murailles, - Couché sur un grabat, du pauvre seul ami, - Epuisé par la faim qui rongeait mes entrailles, - Dans un transport fiévreux je m’étais endormi; - Pour me faire un instant oublier ma souffrance, - Le sommeil, en fermant mes yeux, - Sur les ailes d’un songe heureux - Soudain me transportait au sein de l’abondance, - Où pour moi tous les cœurs se montraient généreux. - - Je me rêvais assis à la table opulente, - Où l’on voit chaque jour de splendides festins; - Ma dent y dévorait une chair succulente, - Qui trompait l’appétit de mes creux intestins; - Je buvais, et ma soif n’était point étanchée, - Sans me rassasier je broyais l’aliment, - Par un ardent foyer ma bouche desséchée - Semblait humer le frais du liquide élément. - - - Mais la réalité me rendait à mes peines; - Un douloureux frisson s’infiltrant dans mes veines - Réveilla tous mes sens... Oh! comme je souffrais! - Supplice de Tantale enfanté par la fièvre, - C’était, c’était ma langue et la chair de ma lèvre - Que dans mon sommeil je rongeais? - -Nous ne reviendrons pas ici sur quelques légers défauts de détail, dont -s’est déjà défait dans son second volume de poésies, l’illustre ouvrier -imprimeur en indiennes. Oui, il est illustre, celui qui, né débile, -souffreteux, pauvre, sans appui, sans amis, a fait surgir son nom des -limbes de l’obscurité la plus profonde pour le placer comme une étoile -brillante dans la petite pléïade de nos poètes contemporains; il est -illustre celui pour qui la misère du peuple a été une muse éloquente et -miséricordieuse, et qui, dans les admirables élans de son génie tendre -et passionné, a jeté de vivaces semences qui lèveront un jour, pour -l’amélioration et le bien-être des masses;--il est illustre, aux yeux -des hommes religieux de tous les pays, le pauvre ouvrier, qui, dans ses -plus chaudes peintures des misères du peuple, n’a pas laissé échapper un -mot, un cri, un murmure contre l’égoïsme, la cupidité et l’oppression -systématique;--illustre suivant le monde et suivant l’Évangile, cet -homme doux, simple, modeste, qui, nourri de bonne heure des préceptes de -la Bible, mit en pratique les préceptes de ce divin livre pour -l’édification et l’amélioration morale de ses frères malheureux, et dont -le cœur sans fiel ne respire que paix, vertu et charité! - -Les poésies de Lebreton ne seront pas admirées seulement comme poésies -par les cœurs nobles et les grandes âmes, elles seront lues avec une -sévère attention par des hommes, en général, peu sensibles à l’harmonie -des vers: les publicistes, les hommes d’état, les philosophes; car -elles révèlent des misères horribles; elles signalent des barbaries -énormes. L’existence de la société est précaire, quand la condition de -cette société est anormale. Que les misères des classes laborieuses, si -pathétiquement décrites dans les _Heures d’un ouvrier_ deviennent donc -l’objet des méditations les plus sérieuses. Le poète, qui aurait rempli -la première partie de son mandat en exhalant de tendres plaintes en -faveur de l’humanité, éprouverait l’indicible satisfaction de s’être -acquitté de la seconde en s’attribuant une consolation effective. -Plaindre et consoler, ce sont là les plus beaux attributs de la poésie. - -C’est pour avoir ignoré ces deux vérités élémentaires que tant de jeunes -versificateurs, épris à tort de leurs propres mérites, ont cru pouvoir -mettre leur individualité vulgaire à la place de l’humanité. Cette -préoccupation égoïste nous a valu cette foule de recueils nuageux, -publiés sous ces titres ou leurs analogues: _Soupirs et regrets_, -_Soucis et plaintes_, _Mélancolies_, _Désespoirs_, etc., etc. C’est -ainsi que nous sommes initiés, bon gré mal gré, aux pensées secrètes, -aux rêveries vagues, aux déceptions cuisantes d’esprits inquiets ou -ambitieux qui, trop faibles d’action pour repousser le courant -envahisseur du trop plein de notre population, croient, en vertu, -peut-être, de la sentence philosophique _Nosce te ipsum_, s’être lancés -dans une voie sûre en nous dévoilant sans réserve le fond de leurs cœurs -ulcérés; en nous conduisant jusqu’aux limites extrêmes de leur -imagination en délire; en nous peignant leurs troubles, leurs anxiétés, -leurs misères. Le jargon du jour a confondu toutes ces poésies dans une -seule dénomination: _Poésies intimes_. Les révélations de l’homme à -l’homme ont, en effet, un caractère de grandeur, comme si de cette -communication secrète devaient surgir des lumières pour l’humanité. -Mais, pour que ces révélations excitent puissamment l’intérêt, il faut, -ou qu’elles viennent d’une grande renommée ou qu’elles se produisent, -frappées du sceau du génie. Il y aurait toute une poétique à faire pour -ce genre, le pire de tous pour les esprits médiocres, et dont nous -n’aurions rien dit, s’il n’eût contribué, plus que tout autre, à -discréditer notre poésie moderne. - -Lebreton a publié deux recueils de poésies: _Heures de repos d’un -ouvrier_ et _Nouvelles heures de repos d’un ouvrier_. Le premier a déjà -eu plusieurs éditions et le second obtiendra, sans doute, le même -succès. Au moment de l’apparition des _Nouvelles heures de repos_ -(1842), un heureux changement s’opéra dans la position de l’auteur: sur -la proposition du maire de Rouen[J], le conseil municipal appela -Lebreton à un emploi rétribué dans la bibliothèque de sa ville natale. -Il serait à désirer que l’autorité supérieure comprît qu’elle doit aussi -quelque chose à ce pauvre père de famille, dont la résignation, pendant -trente-deux ans, est aussi touchante que ses œuvres sont pures, morales, -nobles et élevées. Nous ne saurions mieux terminer cette notice qu’en -extrayant de son second volume: _Nouvelles heures de repos d’un -ouvrier_, la belle pièce de vers adressée aux poètes artisans. - - -AUX POÈTES ARTISANS. - - Quand le Christ apparut aux enfants de la terre, - Qu’il venait affranchir en leur prêchant sa loi, - Il choisit, pour remplir un sacré ministère, - Des hommes qu’il marqua du signe de la foi. - Pour qu’ils fussent un jour l’écho de sa parole, - Il les rendit témoins de sa divinité; - Il leur fit écouter sa sage parabole - Qui leur parlait d’amour et de fraternité. - - Quels étaient ces élus dont toute l’existence - Allait se consacrer au grand apostolat? - Étaient-ils nés puissants ou gorgés d’opulence? - Avaient-ils des grandeurs le vaniteux éclat? - Non, ils étaient du peuple, et leur plus noble marque - Était la pauvreté, compagne du Sauveur; - Leurs seuls trésors étaient leurs filets et leur barque, - Et leur seul titre était le titre de pêcheur. - - Et, pourtant, quand leur maître eut, par une victoire, - Racheté les mortels avec le sang d’un Dieu, - Quand il eut envoyé, du séjour de sa gloire, - L’esprit consolateur dont les langues de feu - D’un baptême nouveau sanctifiaient leur âme, - On les vit tous, armés d’une éloquente voix, - Voix qui laissait tomber des paroles de flamme - Sur le monde où planait l’étendard de la croix; - - On les vit, pleins d’amour, de force et de courage, - Proclamer en tous lieux l’œuvre du Rédempteur: - On les vit, abreuvés de mépris et d’outrage, - Convertir l’incrédule et le persécuteur; - Ardents à l’éclairer, ils disaient à la foule: - «Écoutez! à la terre un Dieu s’est révélé; - »Devant lui, de vos dieux il faut que l’autel croule.» - Ils parlaient, et soudain l’autel avait croulé! - - Vous que l’intelligence en ces temps illumine, - Vous, poètes éclos dans le plus humble rang, - Si votre mission n’est point aussi divine, - Pourtant, elle est sacrée et son pouvoir est grand; - Car le poète, un jour, peut devenir prophète, - Comme il devient apôtre en recevant des cieux - L’esprit inspirateur, qui sait dans la tempête - Faire entendre un accent sublime et généreux. - - Si, pour rendre en ce jour votre voix triomphante, - Dieu qui vous la donna voulut y joindre encor - Un des célestes chants que le génie enfante; - Si dans la main du pauvre il mit la harpe d’or; - S’il voulut enfermer dans un vase d’argile - Une âme qu’il éprouve et qu’il veut consoler; - S’il fit luire à vos yeux un nouvel évangile, - C’est qu’il vous choisissait pour nous le révéler. - - C’est qu’il vous a choisis pour prêcher sa justice, - Que de tous les humains il voulait faire aimer; - Il a dit:... «Que par vous mon arrêt retentisse - »Dans le cœur du puissant qui veut vous opprimer.» - Il voulut vous choisir, au sein de la tourmente, - Pour être le pilote et sauver de l’écueil - Vos frères engloutis dans l’abîme où fermente - Le flot des passions agité par l’orgueil. - A vous qui partagez la fatigue et les larmes - Du peuple qui s’épuise en longs gémissements, - A vous il appartient de calmer ses alarmes - Par un chant qui console au milieu des tourments; - A vous il appartient de ranimer sa vie, - D’éclairer son chemin, de diriger ses pas... - Et de laisser tomber sur sa lente agonie - L’espoir qui soutient l’âme à l’heure du trépas. - De votre apostolat tel est le but sublime; - Mais, dans vos saints transports gardez-vous d’éveiller - Le fanatisme affreux qui conseille le crime; - Notre siècle de sang ne doit point se souiller. - La parole suffit au peuple qui se lève, - Pour faire entendre un cri que l’on veut étouffer; - Contre ses oppresseurs sa parole est un glaive - Que, dans la main du temps, on verra triompher. - Si, pour vous arrêter au bord de la carrière, - Si, pour vous arrêter au seuil de l’avenir, - L’iniquité puissante élève une barrière; - Si d’oser l’attaquer l’orgueil veut vous punir, - Pour forts et généreux faites-vous reconnaître; - Toujours calmes, songez qu’en sapant les erreurs, - Les apôtres du Christ, comme ce divin maître, - Mouraient en pardonnant à leurs persécuteurs. - - - - -BEUZEVILLE. - - -A côté de Lebreton vient se placer Beuzeville, ouvrier rouennais, comme -lui, et qui lui doit peut-être plus qu’à tout autre le développement de -son génie poétique. Il a, en effet, besoin d’encouragements, l’ouvrier -dévoué quotidiennement à des travaux manuels, quand son imagination -fermente et crée, quand son âme s’exalte et qu’il se voit renfermé dans -une étroite enceinte, environné d’hommes incapables de comprendre ses -agitations secrètes, s’il venait à les prendre pour ses confidents. Tel -était Beuzeville quand le nom de Lebreton, devenu populaire à Rouen, fit -luire dans son cœur un rayon d’espérance. Il alla trouver ce confrère en -misère et en poésie, et lui lut, non sans une vive émotion, les pièces -de vers qu’il avait composées à huis-clos. La sentence de Lebreton à -laquelle on se soumettait par avance, ne se fit pas longtemps attendre, -et comme le juge et la partie étaient tous les deux poètes, Lebreton la -formula en vers. - -Beuzeville est né le premier février 1812. A deux ans, il perdit son -père et, deux ans après, sa mère épousa un ancien militaire, qui -rentrait dans ses foyers, avec une modique retraite et de nombreuses -blessures. Son beau-père, qui possédait les premiers éléments de -l’instruction, lui enseigna la lecture, l’écriture et un peu -d’orthographe. A douze ans, il fallut qu’il renonçât à ses modestes -études pour embrasser un état manuel: il ne fut plus dès lors occupé -qu’à fondre et à polir les divers ouvrages qui constituent la poterie -d’étain. Mais, avant cette époque, il avait été déjà visité par la muse, -comme dit je ne sais quel poète, c’est-à-dire que, dès l’âge de huit -ans, il avait composé plusieurs petites pièces de vers, intitulées: -_Compliments pour des fêtes de famille_. A dix ans, il fit hommage d’une -pièce de vers de ce genre à Mˡˡᵉ Fizelier, alors soubrette au théâtre de -Rouen (aujourd’hui Mᵐᵉ Astruc) et sa douzième année le voyait rêver -l’imitation de Lafontaine et de Boileau, seuls poètes qu’il ait connus -jusqu’à sa vingtième année. A vingt-deux ans, un exemplaire des -Méditations de M. de Lamartine lui tomba entre les mains. Après avoir lu -ces admirables poésies, Beuzeville déchira les nombreuses pièces de vers -qu’il n’avait cessé d’écrire; il éprouva alors le plus vif désir de -trouver un poète ou un artiste assez bienveillant pour lui indiquer à -lui, pauvre ouvrier, le but vers lequel il devait tendre de toutes ses -forces. Telles étaient ses dispositions quand la société d’émulation de -Rouen institua, le dimanche, trois cours gratuits de tenue de livres, de -droit commercial et de géométrie; en même temps, l’autorité municipale -faisait ouvrir des cours de physique et de chimie. Bien que la plupart -de ces sciences ne lui fussent pas d’une utilité actuelle, il les étudia -toutes avec assiduité, dans le double espoir de faire l’heureuse -rencontre qu’il méditait et d’attirer sur lui l’attention des -professeurs. Ce double espoir se réalisa. D’abord, grâce à deux nuits -consacrées, chaque semaine, à l’étude; grâce, aussi, à des travaux -constants, le dimanche, il remporta les premiers prix de droit -commercial, de tenue de livres et de physique élémentaire; ensuite, il -fit la connaissance de Théodore Lebreton, alors ouvrier imprimeur en -indiennes. Celui-ci avait su apprécier l’immense service qu’il avait -reçu de Mᵐᵉ Valmore; il crut ne pouvoir mieux le reconnaître qu’en -n’épargnant ni les conseils ni les encouragements à la muse -inexpérimentée du jeune poète. C’est ainsi, en définitive, que, dans ces -nobles transactions, la principale intéressée c’est la société tout -entière. - -Ce fut en 1835 que Beuzeville publia ses premières poésies. Elles se -ressentent de l’état de son esprit et de son âme, à cette époque: sa -pensée triste et sombre ne se montrait qu’à demi; sa verve native était -énervée par des plaintes amères, mais qui manquaient de nerf et -d’intérêt, parce qu’elles étaient vagues et personnelles. Malgré leurs -défauts, ses vers furent accueillis avec faveur et lui valurent de -nombreuses sympathies. Il comprit bientôt que les premiers devoirs du -poète étaient d’exalter les nobles sentiments et de glorifier les -simples et les belles choses pour les empêcher de tomber dans l’oubli. -Dès ce moment, tous les journaux de Rouen lui furent ouverts. - -En 1839, Beuzeville publia un volume de poésies, intitulé: _Les Petits -enfants_, qui lui attira les éloges unanimes de la presse parisienne. -Quelque temps après, les enfants de l’hospice de Rouen célébraient la -fête de leur supérieure, en jouant un drame en quatre actes, mêlé de -chant, qu’il avait écrit pour eux. Un peu plus tard, une réunion -d’amateurs inaugurait un théâtre de société par un prologue; enfin, on -accueillit avec faveur, à Paris, _La Grisette trompée_, monologue -dramatique, joué au Panthéon par Mˡˡᵉ Judith Viard; à Rouen, on -applaudit _Corneille chez le savetier_, _Un quart d’heure de veuvage_, -pièces en un acte et en vers; l’_Empereur et le conscrit_, vaudeville en -collaboration avec M. Octave Féré, et un à-propos pour l’inauguration du -chemin de fer de Paris à Rouen. Il composa encore plusieurs morceaux en -vers en l’honneur de Molière et de Boïeldieu et plusieurs discours, -aussi en vers, qui furent lus au théâtre des arts. Une œuvre plus -importante, une tragédie, intitulée _Spartacus_, fut lue par son auteur -à M. Eugène Monrose, qui avait joué dans presque toutes ses petites -pièces. Le brillant acteur répondit à cette marque d’estime et de -confiance en obtenant pour Beuzeville une lecture au théâtre Français. -Le comité accueillit l’ouvrier poète avec la plus honorable -bienveillance et reçut sa tragédie à correction. Trop impatient pour -attendre, Beuzeville la fit jouer à Rouen et obtint un éclatant succès. - -Le lendemain de la première représentation de _Spartacus_, tous les -jeunes gens qui jouaient au théâtre de société de Rouen vinrent éveiller -Beuzeville pour lui offrir une couronne d’immortelles et une fort jolie -pièce de vers, composée par l’un d’eux. Pendant plusieurs jours, -d’autres poésies lui furent adressées par des mains inconnues. - -Cette œuvre méritait l’approbation que le théâtre Français s’était -empressé de lui décerner: elle se distingue par une versification -simple, ferme, concise; par des peintures de sentiment et de passion -assez chaudes, assez vraies pour frapper l’imagination, le cœur et la -raison, et par des combinaisons dramatiques d’une grande force et d’un -vif intérêt. Dans cette tragédie on a dû reprocher à l’auteur -l’invraisemblance de la jalousie de Léanès; Spartacus lui-même n’est -point assez profondément taillé dans la vérité historique. Je donnerai -une idée de la versification de cette pièce en citant une réplique de -Spartacus à l’ambassadeur de Rome, venu dans son camp pour le sommer de -lui rendre des prisonniers romains: - - Esclaves! de quel droit nous donniez-vous ce titre? - Les Dieux de notre sort vous ont-ils faits l’arbitre? - Ces esclaves paîront les maux qu’ils ont soufferts. - Si vous voulez compter les anneaux de leurs fers, - (Montrant les soldats) - Comptez les javelots et les fers de ces lances, - Rouges de votre sang, versé dans nos vengeances. - Nous les avons forgés quand, trop faibles encor, - Nos chaînes composaient notre unique trésor; - Car, en vain, les tyrans inventent des entraves; - Elles tournent contre eux entre les mains des braves. - Romains, vous croyez-vous, dans votre vanité, - Seuls dignes, entre nous, d’avoir la liberté? - Connaissez donc alors les erreurs où vous êtes; - Quels peuples nous formons et quels peuples vous faites! - Vous voyez devant vous, soumis aux mêmes lois, - Trois peuples réunis: Thraces, Germains, Gaulois. - La Thrace est mon pays, et Rome, pour l’abattre, - Ignore tout le temps qu’il lui faudra combattre. - Quant aux Germains, leurs fils par le vol arrachés - A leur pays natal, ont peuplé vos marchés - D’esclaves; c’est pourquoi vous avez un asile - Aux pirates nombreux qui souillent la Sicile! - Mais jusqu’en leurs foyers, qui vous sont inconnus, - Les armes à la main vous n’êtes pas venus; - Vous ignorez encor que, loin des bords du Tibre, - Ils font un peuple grand, ils font un peuple libre. - De vos vices, afin d’être bien séparés, - Par de vastes déserts ils se sont entourés; - Là, point de soif de l’or les dévorant sans cesse; - Là, point d’ambition, partant point de bassesse; - Chez eux point de clients ni de patriciens - De haute et basse classe; ils sont tous citoyens. - Chez un peuple pareil, ni Sylla ni Pompée - N’eussent vu de leur sort la patrie occupée; - Elle n’eût pas fourni, par leurs cruels desseins, - Les proscrits, le salaire, avec les assassins, - Comme Rome l’a fait. Comment faut-il qu’on nomme - Ces Germains, s’il n’est plus de citoyens qu’à Rome? - Et comment faudra-t-il appeler les Gaulois - Qui, jusqu’au Capitole, ont porté leurs exploits? - Aussi, n’a-t-on pas vu, de la Gaule alarmée - Que jamais ait osé s’approcher votre armée. - Et Rome, méprisant tous ces peuples divers, - Aurait seule le droit de leur donner des fers! - Ne sait-elle donc plus quel honteux assemblage - D’hommes joignant le meurtre avec le brigandage, - Vint d’abord la peupler de criminels obscurs, - Alors qu’un fratricide inaugurait ses murs? - Repaire d’où sortaient l’épouvante et la crainte.... - Et Rome, maintenant, se dit et se croit sainte! - Mais où sont donc ses droits? Elle qui doit piller - Jusqu’à la langue, enfin, qu’elle voulut parler. - -Mais l’ouvrage qui, dès aujourd’hui, assure à Beuzeville une réputation -durable, c’est son livre _Les petits enfants_. Dans des tableaux de la -plus aimable fantaisie, colorés par les effusions d’une âme naïve et -tendre, Beuzeville descend l’échelle de la vie, et, sans effort, comme -sans apprêt, il se mêle aux jeux de ses petits amis, partage leurs joies -et leurs peines, et, dans ses causeries avec eux, laisse échapper mille -saillies folâtres, ingénues, qui rappellent l’âge heureux... il est -redevenu enfant. Dans ces fraîches et charmantes récréations, où -Beuzeville sent son cœur battre avec leurs cœurs, son imagination -galoper avec la leur, Beuzeville, redevenu homme, glisse parfois avec -une mesure et une grâce parfaite quelques mots précis, qui portent ou un -petit enseignement ou une petite leçon. A ceux qui font sa joie c’est -bien le moins qu’il donne un bon conseil ou un sage avertissement. Ces -aimables et suaves poésies sont empreintes d’une sensibilité vraie; -elles respirent une fleur de langage exquise; elles semblent si bien -couler de source qu’on serait tenté de les croire échappées du cœur -d’une jeune mère. - -Sans doute, la nature est pour beaucoup dans le talent de ce poète -varié, mais, cependant, que de travaux, que d’efforts pour former ce -talent! «Les poètes artisans,» m’écrivait Beuzeville (20 février 1844) -«ne sont pas seulement arrêtés par des obstacles matériels; ceux-ci, -avec de la volonté ferme, peuvent se vaincre ou s’atténuer, mais ils le -sont surtout par les obstacles moraux. Ils sont, au milieu des leurs, -comme des étrangers, dont on ne comprend pas le langage; et dont, tout à -l’heure, on froisse les sentiments, sans en avoir conscience. Jusqu’à un -grand succès constaté, le poète ouvrier est pour les uns un orgueilleux; -pour les autres un fou; pour tous un niais. Il est donc contraint de -s’isoler; et, comme le talent n’est que le résultat de l’inspiration -pliée aux règles de l’art et dirigée par une observation constante du -cœur et de l’intelligence humaine qu’il faut satisfaire, son isolement -forcé devient un des obstacles les plus difficiles à vaincre pour qu’il -parvienne à se faire comprendre de quelques-uns.» - -Plus loin il me disait en peu de mots comment sa vie était réglée: «Ma -vie, en ce moment, Monsieur, se divise en deux parts bien distinctes: de -huit heures du matin à huit heures du soir, le travail manuel et assidu; -de huit heures du soir jusqu’au matin, le travail littéraire. Le premier -donne la nourriture, le second... dirai-je le bonheur? Oui, le bonheur, -quelquefois; surtout, Monsieur, lorsqu’on apprend qu’on a éveillé de -généreuses et intelligentes sympathies.» On voit maintenant à quel prix -l’homme du peuple gagne son titre de poète. - -La pièce suivante, intitulée _Le soleil_, adressée à de toutes jeunes -filles, justifiera notre opinion sur le talent du pauvre potier d’étain: - - Mes beaux enfants, sur les pelouses - Courez-vous jouer au soleil; - Allez montrer aux fleurs jalouses - Votre œil vif, votre teint vermeil! - Qu’au lieu de vos mantes de soie - Un léger tissu se déploie, - Sous lequel vous puissiez courir; - Mai vous présente ses corbeilles; - A leurs fleurs, mes folles abeilles, - Allez butiner le plaisir. - - Les ruisseaux sur l’herbe nouvelle - Jettent leurs rubans argentés; - Le papillon étend son aile; - Tous les gazons sont habités; - Il n’est plus de forêts désertes: - Les arbres de leurs têtes vertes - Ont dénoué les longs cheveux; - Et les oiseaux, sous leur ombrage, - Retrouvent leur gentil langage: - Volez, chantez, faites comme eux. - - Les boutons d’or sur les prairies - Attachent le beau tapis vert; - De vos marguerites chéries - Le joli front s’est découvert. - Lorsqu’elles semblent vous attendre - A deux mains accourez les prendre, - Et puis, jetez-les à vos sœurs: - Fraîches espiègles que vous êtes, - Faites retomber sur vos têtes - Un brillant arc-en-ciel de fleurs. - - Livrez de joyeuses batailles - Et laissez quelquefois vos jeux - De vos larges chapeaux de paille - Déprisonner vos beaux cheveux; - Alors, de vos folles mêlées, - Par le plaisir échevelées, - Heureux enfants, échappez-vous; - Accourez, vives et légères, - Vous jeter au cou de vos mères, - Vous reposer sur leurs genoux. - - De l’air! comme c’est doux à l’âme! - A votre âge on sent, n’est-ce pas, - Je ne sais quelle chaste flamme - Qui fait que là, dans ses deux bras, - On voudrait tous ceux que l’on aime? - Oh! restez bien longtemps de même, - Vous qui, sous votre teint vermeil, - N’êtes coquettes ni jalouses: - Mes beaux enfants, sur les pelouses - Courez-vous jouer au soleil. - -C’est le cas ou jamais de répéter avec le lecteur ces deux vers de -Théodore Lebreton: - - ...... _Comme les grands, le peuple a du génie, - Ainsi que l’opulent, le peuple sait chanter._ - - - - -LOUIS-CHARLES PONCY, - -Maçon à Toulon. - - -Les parents de Poncy sont pauvres; son père, ouvrier maçon, et sa mère -travaillent presque toute l’année au dehors pour subvenir aux besoins -communs de la famille; aussi, jusqu’à neuf ans, le petit Poncy passe son -temps à courir les rues ou à jouer dans les champs, ou bien il est -gardé, avec des enfants de son âge, au prix de un franc par mois. A -neuf ans, il commence à gagner bravement sa vie; il devient manœuvre au -service des maçons; puis, avant de faire sa première communion, ce grand -acte religieux, qui refrène les joies impatientes de l’enfance, il fait -une courte apparition à l’école mutuelle, d’où il sort pour entrer à -l’école de la doctrine chrétienne. Là il étudie un an et demi, et, plus -tard, il passe quelques mois à l’école communale supérieure. - -Voilà en deux mots la part d’éducation et d’instruction que reçut le -jeune Poncy. Après ces études élémentaires, il reprend le plâtre et la -truelle. - -Mais pourquoi, quand le soleil a fondu le voile de brume et de vapeurs -qui s’étend au loin, et va transformer l’immense azur des mers en champ -de feu et découvrir, à mesure qu’il monte, le vaste horizon bleu du -ciel, pourquoi ce jeune homme, debout sur le bord du rivage, suit-il -d’un œil avide la marche ascensionnelle du roi des astres qui, dans ses -phases progressives illumine de nuances infinies et les montagnes et les -rochers se perdant dans les nues? Pourquoi encore quand les ombres du -soir se répandent sur les plaines tandis que le soleil dore d’un dernier -éclat ces montagnes et ces rochers, le même jeune homme contemple-t-il -avec ravissement les tableaux solennels de cette heure suprême? Pourquoi -quand le port est encombré d’une foule d’étrangers venus des quatre -parties du monde; foule bizarre aux mille contrastes, aux mille costumes -divers, aux mille idiomes différents; pourquoi ce même jeune homme -écoute-t-il si attentivement, regarde-t-il avec tant d’ardeur? Pour -répondre à cette dernière question, c’est que, peut-être, par le regard -et par l’ouïe il obtiendra de cette foule cosmopolite l’explication de -ses agitations secrètes, de ses méditations solitaires. Mais non, ce -n’est point là que doit éclater le premier jet de sa vocation poétique. -C’est de la mer que lui viennent ces tressaillements nerveux qui donnent -l’éveil aux facultés de l’intelligence; c’est cette mer qu’il visite, -le soir, le matin, à toute heure de liberté; cette mer qui a fait battre -si souvent son cœur, qui a enchanté son imagination par ses -incomparables prestiges, et dont les mobiles transformations le -poursuivent jusque dans ses rêves; cette mer, qui fait fermenter en lui -cette flamme impatiente déposée par Dieu en son sein; c’est cette mer -qui doit être sa muse visible, et l’affinité mystérieuse qui existe -entre elle et lui se manifestera par un hymne qu’il lui adressera, et, -dès lors, elle lui aura appris le secret de ses agitations, de ses -émotions; elle lui aura révélé sa vocation, elle lui aura dit qu’il est -poète... poète de la nature. - -Cependant, quelle que soit la puissance de l’inspiration, encore faut-il -qu’elle soit disciplinée par les règles de la forme et qu’elle soit -corroborée par l’acquisition de connaissances variées, au moins -élémentaires. La tragédie d’_Athalie_, achetée pour deux sous, sur un -étalage du port, apprit à Poncy dans ses chœurs qu’il existait des vers -de toute mesure, et un vieux bouquin, dégarni d’une partie de ses pages, -lui enseigna les règles matérielles de notre versification. Plus tard, -moyennant cinquante centimes par mois, il se procura un excellent -auxiliaire dans le _Magasin pittoresque_, qui lui tint lieu de cours -d’histoire, de sciences naturelles, de géographie, de beaux-arts, de -morale, de tout enfin. Le _Magasin pittoresque_ fut pour lui un -véritable instituteur. - -Les études du jeune Poncy étaient ignorées de tous, ou, du moins, ses -parents en étaient seuls témoins, sans se douter du résultat où il -tendait. Un jour vint, pourtant (c’était en 1840) où une circonstance -imprévue devait donner confiance dans ses travaux littéraires au jeune -ouvrier maçon et lui faire présager la gloire: un morceau de papier, -bariolé d’un grand nombre de vers, que la bonne mère de Poncy appelait -un barbouillage de son fils Charles, et sur lequel elle invitait le -docteur, qui soignait son mari malade, à formuler une ordonnance, frappa -l’homme de l’art, qui était aussi homme de goût. Ce fut alors que la -_Bible_, que les ouvrages des plus illustres poètes classiques, anciens -et modernes, furent mis dans les mains du jeune ouvrier. Éclairé sur les -difficultés de l’art, Poncy ne travailla pas seulement pour produire, il -revit, il corrigea, il retoucha toutes ses pièces avec beaucoup de soin; -et, quand il eut épuisé vis-à-vis de lui-même toute sa sévérité -d’Aristarque, il s’en remit à la sollicitude d’un homme de talent pour -faire paraître ses poésies au grand jour de la publicité. - -La Presse a reconnu unanimement dans l’ouvrier maçon les qualités les -plus précieuses du poète. Pour nous, ce qui nous a frappé le plus dans -ses _Marines_ c’est une perception vive, une impressionnabilité délicate -jointe à un vigoureux talent descriptif. Quand, rêveur, se promenant sur -le rivage de la mer, il sent gronder dans son sein le feu poétique, il a -disposé d’un coup d’œil toutes les parties de la scène qu’il va vivifier -par sa puissante imagination; puis il les nuance, il les colore, il les -diversifie suivant les accidents de la lumière, la mobilité des aspects -produits par les flots, les nuages, les navires, les oiseaux; sa plume -est un pinceau habile qui compose vite et bien un tableau saisissant. -Mais une série de descriptions successives, même très belles, aura -toujours pour écueil la monotonie. Soit art, soit calcul, le jeune -ouvrier a mêlé avec beaucoup de bonheur à ses peintures brillantes des -traits de sentiment ou de grandes pensées qui leur donnent un relief -considérable. Ainsi, dans le fond de la mer qu’il cherche à sonder, il -voit l’image du fond du cœur humain; une barque abandonnée sur le sable -par le reflux de la mer lui paraît le soir de la vie humaine dépouillée -de ses illusions, assombrie par les nuages ternes de la réalité, ou bien -les flots de fumée qui s’élèvent vers le ciel et se confondent le font -rêver aux rivalités et aux haines des hommes. Ce qui donne aux poésies -de Poncy une valeur inappréciable, c’est qu’elles sont empreintes d’un -profond sentiment religieux. C’est en inspirant l’amour du bien et du -beau qu’il veut reconnaître la libéralité de la Providence envers lui. - -La pièce suivante est une des plus remarquables de ce premier recueil. - - -LEVER DU SOLEIL. - -Improvisé à Partégal. - - Il manquait ta présence à ce grand paysage, - Quand le jour, Désirée, à travers le feuillage - D’une clarté douteuse éveilla les oiseaux, - Quand l’aurore montra ses longs cheveux de flamme; - Ta voix n’a pu se joindre à ce cri de mon âme: - Oh! quels majestueux tableaux! - - Ecoute! j’étais seul sur des penchants sauvages; - A mes pieds s’étendaient la mer et ses rivages; - Derrière moi les champs se perdaient au lointain; - Les rochers, encadrés dans l’écume des vagues, - Déployaient leurs fronts noirs; et leurs murmures vagues - Semblaient saluer le matin. - - Alors le roi du jour, dans sa couche géante - De brume et de vapeurs, montra sa face ardente. - L’immense azur des mers devint un champ de feu. - Mais, secouant bientôt ses nuages de langes, - Il monta dans le ciel; et d’éclatantes franges - Dentelèrent l’horizon bleu. - - Et l’horizon ne fut que larges déchirures; - Puis la mer flamboya; de riches ciselures - Brillèrent sur les monts couverts d’un manteau d’or; - Un tapis de carmin remplaça l’émeraude - Des taciturnes bois où le vent siffle et rôde: - L’astre-roi prenait son essor. - - Et des flots de lumière inondèrent l’espace. - Les nuages pourprés divisèrent leur masse. - Un grand cercle écarlate incendia le ciel. - Et nue étincelante et brume violette, - Tout suivait le soleil qui, fier de cette fête, - Semblait voler vers l’Éternel. - - Mais il s’éleva seul, et son pompeux cortége - S’effaça, se perdit, comme un flocon de neige. - Et, comme une traînée ardente de soleils, - Du rougeâtre horizon jusqu’à la rive sombre, - On voyait ses reflets étinceler sans nombre - Dans les ondes des flots vermeils. - - La tête du Coudon[K], immense, monstrueuse, - Noire dans l’ouragan, fut belle et lumineuse - Au solennel instant qui m’électrise encor. - Ses étages de rocs, escaladant les nues, - Quand le soleil frappait sur leurs épaules nues, - Semblaient des citadelles d’or. - - Cette tête penchait par delà les montagnes - Et d’un œil arrogant plongeait dans les campagnes. - On eût dit, en voyant le cadavre du mont, - Qu’un léopard géant, dont le regard flamboie, - Guettait, silencieux, quelque superbe proie, - Errante au loin dans l’horizon. - -Mais bientôt un nouveau recueil de poésies, _Le Chantier_, vient nous -montrer Poncy animant puissamment ses magnifiques compositions -descriptives en les faisant pivoter autour d’une idée forte et en les -imprégnant d’une émotion profonde. Souvent entraîné par la sève -exubérante de son imagination, il peint la plupart de ses tableaux avec -des couleurs trop éblouissantes qui amusent, qui charment, qui -enchantent plus particulièrement les yeux, mais ces écarts sont de -courte durée; et comme il reconnaît que ses premières poésies, _Les -Marines_, n’étaient pas à l’abri de ce reproche, semblable à l’Enfant -prodigue, il ne tarde pas à revenir à résipiscence et, pour nous prouver -qu’il tend à un but, même en paraissant s’égarer, il résume sa donnée -première par un trait vigoureux, laconique et profond. Il y a donc un -progrès marqué dans ces nouvelles poésies, _Le Chantier_; on y sent -mieux palpiter la pensée sous le tissu brillant dont il l’enveloppe. Les -deux pièces suivantes, d’un genre différent, mettront nos lecteurs à -même de juger de ce progrès si intéressant chez un poète déjà illustre. - - -AUX OUVRIERS MAÇONS, - -Le jour de notre fête patronale, l’Ascension - - -I - - Salut, frères, salut! Pour rendre notre fête - Brillante, fraternelle, heureuse, enfin parfaite, - D’aucun nuage obscur nos yeux ne sont tachés; - Les arbres, comme nous se sont endimanchés; - Nos drapeaux, comme un ciel où l’arc divin s’étale, - Bariolent sur nous le plafond de la salle; - Et bien que nous soyons entourés d’étendards, - Bien qu’un vin généreux anime nos regards, - Bien que l’artillerie, en salves régulières, - Tonne et mitraille l’air de ses chansons guerrières, - Ce soir, à son coucher, le flambeau du soleil - Ne se mirera pas dans notre sang vermeil; - Les membres palpitants, les poitrines broyées, - Les chevaux sans poitrail, les maisons foudroyées - Ne le forceront pas à pâlir, et ses feux - N’auront illuminé que nos vins et nos jeux. - - -II - - Que nous sommes heureux d’être ouvriers, mes frères! - Qu’il est beau de remplir, pour narguer les misères, - Des épargnes du mois le budget fraternel, - Comme l’abeille emplit la ruche de son miel! - Oh! ce fruit du travail est un trésor sublime! - Lorsque la mort choisit l’un de nous pour victime, - Lorsque la maladie attache sur son lit - Le père exténué qui râle et qui pâlit, - La faim, l’horrible faim aux prunelles hagardes, - Monstre qui veille au seuil de toutes les mansardes, - O frères, ne vient pas, dans ses bras étouffants, - Etreindre notre épouse et tuer nos enfants. - Cet or est toujours là pour sauver nos familles, - Pour vêtir l’orphelin, pour que nos jeunes filles - N’aillent pas, pour du pain, vendre au riche effronté - Le calme de leurs jours et leur virginité. - - Que nous sommes heureux d’être ouvriers! la vie - A pour nous des douceurs que plus d’un prince envie. - Le matin, sur les toits, avec les gais oiseaux, - Nous chantons le soleil qui sort du sein des eaux; - Qui, submergeant ces toits d’une mer de lumière, - Change en corniches d’or leurs corniches de pierre, - Et semble réchauffer, de ses rayons bénis, - La tuile, frêle égide où s’abritent les nids. - Nous guettons les beautés dont l’âme et la fenêtre - Semblent s’épanouir au jour qui vient de naître; - Et de l’aube à la nuit, l’aile de nos refrains - Emporte, dans son vol, nos maux et nos chagrins. - Célébrons, bénissons le jour qui nous éclaire, - Car le Christ le chérit pour s’enfuir de la terre, - Pour aller, dans le ciel, ouvrir au Tout-Puissant - Le cœur du genre humain qu’il lava de son sang. - Nous, nous l’avons choisi, parce que nos échelles - Nous rapprochent aussi des voûtes éternelles, - Parce que, sur nos _ponts_, aux façades pendus, - Nous semblons des oiseaux dans l’espace perdus[L]. - - -III - - Notre divin patron, frères, veut des apôtres - Qui sachent, comme lui, vouer leur vie aux autres; - Qui sachent flageller les tyrans, les ingrats, - Que l’or de nos sueurs rendit riches et gras. - Aimons le Christ, afin que de ses faux ministres - Son bras fasse avorter tous les desseins sinistres; - Prions pour ne plus voir, le soir, sur les pavés, - L’ivresse et la misère aux regards dépravés; - Prions pour que son souffle éteigne, dans nos villes, - L’incendiaire feu des discordes civiles; - Prions, prions le Christ! Demandons-lui qu’un jour - Nos femmes n’aillent plus prostituer l’amour; - Que de saintes vertus il dote nos compagnes, - Et qu’il rende déserts nos prisons et nos bagnes; - Et, pour consolider cet avenir naissant, - N’épargnons ni nos bras, frères, ni notre sang. - Instruisons-nous; les maux sont fils de l’ignorance. - Travaillons; le travail donne l’indépendance. - Ainsi, je ne suis pas un de ces insensés - Qui prêchent le labeur avec les bras croisés; - Mon travail me nourrit, et mon plus bel éloge, - C’est le bruit sourd que fait ma truelle dans l’auge. - - Le soir, quand vous voyez s’envoler tour à tour - Sur les flots du tabac les fatigues du jour, - Que des livres choisis de science et d’histoire, - De leurs trésors féconds ornent votre mémoire; - Puisez-y le secret de vos droits; les tyrans - Ne foulèrent jamais que des fronts ignorants. - L’ignorance enraya le char de l’industrie; - Oh! cultivons l’étude, aimons bien la patrie; - Songeons que, sur la mer des mondes en travail, - Du vaisseau du progrès Dieu tient le gouvernail. - - -SUR LE BAL DONNÉ AUX ANGLAIS - -A Toulon en 1838. - - Tu mourras là, Titan! parmi les noirs îlots, - Sous des cieux enflammés, harcelés par les flots; - Il en est un surtout dont les hideuses têtes - Servent de point de mire aux fureurs des tempêtes: - Jamais ce roi noirci par le simoun ardent, - N’a frémi de plaisir sous l’amoureuse haleine - Du zéphyr qui soupire aux bords de l’occident: - Regarde-le! c’est lui qu’on nomme Sainte-Hélène. - - Tu mourras là, Titan! souveraine des mers, - Trop longtemps l’Angleterre a redouté tes fers. - Trop longtemps, cœur d’airain, sur l’Europe vassale - Ton astre projeta ton ombre colossale. - Les glaces de Moscou gardent tes légions. - Ton aigle à l’œil brûlant, aux serres foudroyantes, - Atteint par les boulets de quatre nations, - Traîne à terre le vol de ses ailes sanglantes. - - Et le Titan mourut, et son aigle puissant - N’effraya plus les rois de son bec menaçant. - Gêné dans l’univers, comme dans une cage, - Il mourut étouffé sur un îlot sauvage: - Et son râle, pareil au tonnerre vengeur, - Qui réveille l’écho des sommets qu’il foudroie, - Arracha parmi nous de longs cris de douleur, - Et parmi ses bourreaux d’ignobles cris de joie. - - Aujourd’hui des Français, fiers de s’humilier, - A leurs vieux ennemis ont osé s’allier; - Ainsi le sang versé par la sainte alliance - Sur le froid mont Saint-Jean disparaît sans vengeance; - Et je vois dans vos murs incendiés par eux, - Aux drapeaux d’Albion marier nos bannières; - Et nos jeunes beautés, dans un bal odieux, - S’entrelacer aux bras qui tuèrent leurs pères! - - Des concerts et des bals à ces vautours des mers - Dont la cupidité pressure l’univers! - A ceux qui, redoutant la valeur française, - Firent de notre port une large fournaise. - Des tapis d’Orient et des fleurs sous leurs pas! - Sur leurs fronts insolents des lustres, des couronnes! - De l’or à pleines mains, car il ne s’agit pas - De voter au malheur quelques maigres couronnes! - - Un bal à des Anglais! Ce soir-là je crus voir - Un incendie affreux porter le désespoir - Dans tous ces cœurs joyeux; brûler ces riches tentes - Et les lancer au ciel en gerbes éclatantes; - Je crus y voir, signant de solennels arrêts, - La main qui, pour la mort d’une foule alarmée, - En traits de feu traça: Mané, Thécel, Pharès, - Ecrire sur leurs fronts: _France, tête d’armée_. - - - - -BATHILD BOUNIOL, - -Typographe de Paris. - - -Né à Paris de parents sans fortune, Bouniol n’a guère reçu qu’une -instruction élémentaire, et il a demandé longtemps à un travail manuel -le pain de la journée. Un goût prononcé pour la poésie se manifesta chez -lui de bonne heure, et voici de quelle manière se produisirent ses -premiers vers dans le monde littéraire: - -C’était en 1835; le rédacteur en chef d’un journal de littérature, de -théâtres et de modes entrait chez l’imprimeur de ce journal, l’air -rêveur et la tête un tant soit peu penchée sur la poitrine. A quoi -pensait-il? A une chose fort inquiétante, ma foi, pour un rédacteur en -chef: à remplir dans son journal une lacune de deux grandissimes pages; -il avait mal calculé, et, en style d’atelier, il lui manquait de la -copie. Il n’avait pas plus de dix minutes pour combler cette lacune; le -cas était critique. Que faire?--Mais tout simplement improviser les deux -grandissimes pages, me direz-vous.--Très bien; mais soit disposition -ordinaire ou extraordinaire, le rédacteur suait sang et eau, devenait -pourpre, et, comme frappé d’une paralysie intellectuelle, il voyait -s’approcher le fatal moment où il fallait avouer qu’il avait mal pris -ses mesures, demander du répit, etc., etc., bref, se compromettre et -perdre probablement sa place qui était agréable et nécessaire. Cinq -minutes s’étaient déjà écoulées quand un ouvrier de l’atelier, homme -d’un certain âge, à la figure grave et discrète, s’approcha du -rédacteur, la tête affublée d’un bonnet de papier, suivant l’usage des -ateliers d’imprimerie, se pencha mystérieusement à son oreille et lui -dit tout bas qu’un jeune ouvrier, de ses amis, l’avait chargé de lui -remettre le premier essai de ses élucubrations poétiques, dans l’espoir -qu’elles pourraient paraître dans un prochain numéro du journal de -littérature, de théâtres et de modes. - -Le rédacteur prit machinalement la pièce de vers des mains de -l’officieux entremetteur. Elle était très passable et se trouvait d’une -dimension parfaitement égale à la lacune qu’il fallait nécessairement -combler. - -Le journaliste dit à l’ouvrier que la pièce annonçait des dispositions, -qu’elle se trouvait de circonstance, et qu’elle paraîtrait -immédiatement. L’ouvrier remercia pour son protégé ledit journaliste qui -m’a assuré plus d’une fois que, de toutes les pièces de vers qui lui ont -passé sous les yeux, depuis vingt ans, il n’en est aucune qui soit plus -présente à sa mémoire que cette première pièce de vers de M. Bouniol. - -Depuis, M. Bouniol a publié plusieurs pièces de poésie qui lui ont valu -de la presse des éloges mérités. Son vers est vif, coloré, pittoresque, -penseur, mais il tourne parfois à l’obscurité et à la déclamation. -Toutefois, il est juste de dire que ces deux défauts sont toujours allés -en décroissant dans l’ordre de ses publications et qu’on n’en trouve -nulle trace dans la dernière qu’il a publiée récemment sous ce titre: -_Le Siècle_, et qu’il a dédiée à M. de Châteaubriand. - -En 1840, il publia deux pièces de vers énergiques: _Profanation_ et _Aux -Lâches_. C’est de cette dernière que nous extrayons le fragment suivant: - - Oui, ce peuple est toujours le peuple que l’on nomme, - Dès qu’il s’agit de trahison; - Fratricides Caïns qui spéculent sur l’homme, - Comme un fermier sur la toison; - - Un congrès de marchands, ardents à la rapine, - Qui, pour placer quelques ballots, - Colporteurs de poison, vont guerroyer en Chine, - Verser le sang des matelots. - - Là, tous, grands et petits, ont le regard oblique - Et l’œil douteux du commerçant. - La soif du gain les ronge, et leur cœur métallique - Pompe de l’or au lieu de sang. - - Ils ont fait de leur langue un argot de boutique, - Qui sert à piper les badauds; - L’appeau du trébuchet où tombe la pratique; - Leur poésie est un endos. - - Là, trônent l’industrie et ces monstres énormes, - Que l’on déchaîne par milliers; - Vampires du travail, gigantesques, difformes, - Beuglant au fond des ateliers; - - Ces machines d’enfer aux fécondes entrailles - Qui nous dévorent notre pain, - N’étouffant qu’à demi, sous le bruit des ferrailles, - Le râle immense de la faim. - - Là, sous l’épais linceul d’éternelles fumées, - Qu’ont peine à soulever les vents, - Se tordent les cités, usines enflammées, - Où sont engloutis les vivants. - - Là, toujours des brouillards; sur le ciel gris et terne - A peine un soleil mort déteint, - Et vers midi paraît, ainsi qu’une lanterne, - Dont le flambeau mourant s’éteint. - - O pays de malheur, vanté des imbéciles, - Avec tes lugubres palais, - Tes lords tout blasonnés de souillures fossiles; - Avec tes troupeaux de valets. - - * * * * * - - Pays de libertés, où l’homme qui gouverne - Est racolé dans les tripots; - Où le tribun futur s’élit à la taverne, - Entre les coupes et les pots. - - Pays de grands mangeurs, d’hommes insatiables - Qui, pour emplir leurs intestins, - Pour se gorger, le soir, à rouler sous les tables, - Epuisent les peuples lointains! - - * * * * * - - -Mais le titre littéraire le plus solide de Bouniol c’est le recueil -publié en 1843, intitulé _Orphelines_. Ce volume se compose de petits -drames en prose, empreints de beaucoup de grâce, de naturel, -d’observation; dont la moralité est assez transparente pour être -entrevue sans rebuter, et où se trouvent des poésies charmantes, parmi -lesquelles brille d’un éclat très vif la pièce intitulée le _Poète et -les jeunes filles_. Quand même Bouniol n’aurait écrit que cette seule -pièce de vers, son nom vivrait dans la mémoire des littérateurs comme -le nom d’un écrivain plein de naïveté, de finesse et de malice -enfantine. Jusqu’à présent nous n’avons pas été avare de citations, car -nous voulions qu’on jugeât nos poètes, non d’après nos opinions -personnelles, mais d’après des fragments étendus de leurs productions. -C’était aussi donner du relief au récit et offrir de nombreux points de -comparaison. Toutefois cette pièce est trop longue pour être insérée en -entier; nous nous contenterons d’en donner plusieurs strophes, qui -convaincront nos lecteurs que M. Bouniol a plus d’une corde à sa lyre: - - -LE POÈTE ET LES JEUNES FILLES. - -A Mesdames B.... N. et B.... D. - -LES JEUNES FILLES. - - Partir! Enfin partir! Plus de mines boudeuses! - Adieu la classe, adieu les maîtresses grondeuses, - L’éternelle leçon que prolonge l’ennui, - Et nos loisirs si courts durant ces longues heures, - Dont le _pensum_ taquin dérobait les meilleures, - Avant que ce beau jour eût lui. - - Enfin, enfin, on peut causer, rire à son aise, - Travailler quand il plaît; si le travail nous pèse, - Remettre au lendemain; et, dans un doux repos, - Dans ce calme suave, appelé ne rien faire, - Mollement affaissée aux bras d’une bergère, - Perdre le jour en gais propos. - - Plus de censeur chagrin qui toujours nous surveille, - Devine le secret qu’on murmure à l’oreille, - Jamais las de crier: Fanny, je ne veux pas, - Au lieu de m’écouter que l’on rie et badine; - A son babil en vain on met une sourdine, - Je sais bien que vous parlez bas. - - Pourquoi toujours ainsi, comme un lutin qui rôde, - Ce regard inquiet allant à la maraude? - Lucile, on vous surprend bien souvent au miroir, - Le front dans votre main, sur l’effet d’une pose, - La grâce d’un bonnet, d’un chiffon blanc ou rose, - Pensive à rêver tout un soir. - - Lise, vos petits airs de linotte en colère, - Et ces gestes mutins ont l’art de me déplaire! - Claire, ces jeux bruyants ne sont pas de saison, - .... Jamais vit-on pareille esclandre! - Finissez donc! Vraiment on dirait, à l’entendre, - Que le feu prend à la maison! - - Et cent autres discours qui font tomber des nues! - Il faudrait, pour avoir des façons ingénues, - Singer ce bon Indou qui, d’un air endormi, - Marche comme à tâtons, n’osant ouvrir la bouche, - De peur, ô crime affreux, d’avaler une mouche, - Ou d’écraser une fourmi. - - * * * * * - - -LE POÈTE. - - Quoi, chers enfants, déjà risquer le grand voyage! - Déjà tenter le sort, comme si le nuage - Trop tôt ne devait pas obscurcir votre ciel! - Oh! vous ne savez pas ce que c’est que la vie; - Ce qu’au fond de la coupe on peut trouver de lie, - Que d’amertume après le miel! - - Vous le verrez, enfants! du plaisir on se lasse! - Cette ivresse du bal combien vite elle passe! - Le sourire à la bouche et le deuil dans le cœur, - Un jour vient qu’on se mêle à nos cercles frivoles, - Et, triste, il faut trouver de joyeuses paroles; - Mentir au cri de la douleur. - - Il faut, il faut, quand l’âme est pleine d’amertume, - Froidement se parer d’une gaîté posthume, - Ouïr de méchants vers bravement débités, - Subir les compliments et les caresses feintes, - Les mensonges sans fin, les éternelles plaintes - De nos petites vanités. - - Au spectateur blasé pour qui la scène change, - C’est alors que le monde apparaît bien étrange, - Bien vide ce bonheur qui ravit tant de fous! - C’est alors qu’en arrière on jette un œil d’envie, - A ce matin riant, oasis de la vie, - Si loin déjà! si loin de nous! - - O temps du vrai bonheur! ô faciles années, - Fleurs, au gré de nos vœux, trop lentement fanées; - On vous regrette, hélas! on voudrait revenir, - Plus sage, à ces beaux jours de l’heureuse ignorance; - Le cœur désabusé voyant fuir l’espérance - Se tourne vers le souvenir! - - On redemande encor les jeux de la prairie, - Le bois où se cueillait l’aubépine fleurie, - La maison du vieux garde avec son lait si bon, - Le modeste dortoir, le lit de blanche toile, - Crèche au chaste sommeil, où, merveilleuse étoile, - Un Christ était tout l’horizon. - - On revoit et la cour, où de clameurs barbares - On poursuivait _Azor_, grand amateur de barres, - Et le maigre jardin chéri des limaçons, - Avec le cerisier, tout rouge de cerises, - Où souvent on allait, tremblant d’être surprises, - Marauder avec les pinsons! - -Mais Bouniol, frappé d’une maladie cruelle, est arrêté au milieu de sa -carrière. C’est un jeune homme ami de la retraite et de l’étude, -ignorant du monde et du savoir-faire contemporain. Il est pauvre aussi. -Qu’il reçoive, du moins, l’expression de notre sympathie. - - - - -SAVINIEN LAPOINTE, - -Cordonnier de Paris. - - -Né à Sens, en 1812, Savinien fut transporté à Paris par ses parents, -lors de l’invasion de 1814. Cette famille devint pauvre par une maladie -cruelle, qui en jeta le chef à l’hôpital, où il resta deux ans. Ce fut, -pendant ce temps d’épreuve, qui obligea la mère de Savinien à se mettre -nourrice, qu’il fut envoyé à la campagne chez son grand-père maternel. -Si nous recherchons la cause première qui donna l’éveil à la vocation -poétique de Savinien Lapointe, nous la trouvons dans le spectacle de la -nature se déroulant à son imagination adolescente. Ce fut dans la vie -calme des champs qu’il reçut ces impressions profondes qui devaient -engendrer plus tard la pièce si charmante: _le Bois_, que nous donnons -ici tout entière: - - -LE BOIS. - - Oh! vous, pauvres puissants, que l’étiquette enchaîne, - Allez au bois; - Et là, vous entendrez, assis sous le vieux chêne, - De douces voix. - - Muet comme l’extase, et, caché sous l’ombrage, - Le soir, j’entends - Les amours de l’oiseau, les amours du feuillage, - Comme les vents. - - Tout est ravissement, dans ce paisible asile; - Du rameau vert, - De l’herbe, de la mousse et du genêt fertile - Sort un concert. - - Là, la fleur dit à l’air, alors qu’elle se penche: - Caresse-moi; - Et l’air répond, dans la corolle blanche: - Je suis à toi. - - Le brillant scarabée, en sa robe superbe, - Appelle aussi; - Une voix lui répond, sur le bout d’un brin d’herbe: - Viens, me voici! - - Furtif, sur le gazon, à travers le feuillage - Le soleil luit, - Glisse de branche en branche, anime le bocage - Qui lui bruït. - - Dans la tranquillité, vers une fleur agreste - On voit encor - Le soyeux papillon qui, gracieux et leste, - Prend son essor. - - Et le sol, caressant la tête qui s’incline - Sur son rameau, - Entend balbutier à la fleur enfantine: - «Vous êtes beau!» - - Voyez l’abeille, dans l’aubépine embaumée, - Qui s’enfouit; - Du fond d’un pur calice elle sort parfumée, - Bourdonne et fuit. - - Écoutez, écoutez, du fond du taillis sombre, - Où seul j’accours - Ces chants mystérieux qui s’échappent de l’ombre: - Amours! Amours! - - Oui, là, vous oublîerez de ce faste inutile - L’éclat pesant, - Les cris de la terreur, les pavés de la ville - Rouges de sang! - - Pour moi, j’aime rêver à la douce innocence, - Au bois profond, - Où l’esprit qui se plaît dans un muet silence, - Devient fécond. - - Hommes contemplatifs, la nature est un livre - A vous offert; - Cherchez dans ses feuillets la fleur qui vous enivre: - Il est ouvert! - -Lorsque Savinien revint à Paris, son père, guéri, pouvait subvenir aux -besoins de sa famille. Le jeune homme quitta alors le toit paternel pour -aller habiter un de ces combles mansardés où une vingtaine d’ouvriers -travaillent en commun. Très habile déjà, Savinien se perfectionna -tellement dans son état qu’il parvint à faire, en un seul jour, sept -paires d’escarpins, et, une autre fois, quatorze paires de chaussons. Ce -sont deux véritables tours de force que très peu d’ouvriers, même parmi -les meilleurs, seraient capables d’exécuter. - -Cependant, sa tête ardente demandait une alimentation: il chantait donc, -le jour, tout en travaillant, les chansons de Béranger, et, la nuit, il -lisait Rousseau, l’auteur de _la Nouvelle Héloïse_ et du _Contrat -social_. L’explosion de juillet arriva: Savinien fut un des premiers à -prendre les armes. Les mots d’abaissement continu, de jésuitisme, -d’absolutisme bourdonnaient systématiquement depuis de longues années -dans les feuilles de l’opposition; le moment était venu pour tout bon -patriote de réhabiliter la gloire et la liberté. Le jeune poète le crut -ainsi, avec bon nombre de Français. Il fut arrêté, les armes à la main, -et il aurait, peut-être, payé de la vie son généreux élan, si la -victoire n’était restée à ceux qui partageaient ses opinions et ses -espérances. Il avait mérité la croix de juillet; mais comme il était -trop fier pour la demander, il ne doit pas se plaindre de ne l’avoir pas -obtenue. D’autres, moins modestes, furent plus heureux. - -Le mouvement qui éclata, au mois d’avril, ne devait pas le trouver -inactif. Arrêté et conduit à Sainte-Pélagie, Savinien put juger comment -le pouvoir entendait cette gloire et cette liberté. En réfléchissant sur -le passé dans sa prison, il se souvint, peut-être, de l’expédition -d’Espagne en 1823, faite malgré les puissances du nord; de l’expédition -d’Alger entreprise et heureusement terminée en quelques jours, en dépit -des menaces de l’Angleterre; peut-être encore en est-il venu à penser -que la branche aînée avait du bon et qu’elle n’eût jamais voulu de -l’entente cordiale, non plus que de la paix à tout prix. - -Sorti de prison, Savinien Lapointe se maria et publia ses premiers -essais poétiques dans la _Ruche populaire_, journal rédigé par des -ouvriers. Bientôt, soutenu par les encouragements les plus honorables et -les plus illustres, il fut mis dans le cas de publier un recueil de -poésies intitulé: _Une voix d’en bas_. Ce livre remarquable a suffi pour -faire prendre à Savinien une place distinguée parmi nos poètes -contemporains. - -Le talent de Savinien n’a pas été façonné par une main étrangère; il est -le brillant résultat de méditations solitaires, d’études assidues, -fécondées par les dons naturels les plus précieux: une imagination -puissante; un esprit prompt, alerte, vif, observateur; un sentiment -délicat de la mélodie et du nombre. La voix de Savinien est parfois -rude, âpre, incisive; elle ne chante pas alors pour plaire, mais pour -instruire, amender et réformer. Si les versificateurs de nos jours -avaient compris leur époque, ils se seraient abstenus de publier leurs -contre-sens, harmonieux, sans doute, mais de purs contre-sens, et la -poésie ne serait pas tombée comme jadis la vérité, au plus profond d’un -puits, où elle se serait indubitablement noyée sans le secours que lui -ont prêté deux poètes de génie. - - - - -CLAUDIUS HÉBRARD, - -Publiciste et poète de Lyon. - - -Les grands hommes ambitionnent des statues et des couronnes, mais les -bienfaiteurs de l’humanité ne soupirent qu’après l’accomplissement de -leurs projets. Là est leur récompense, la seule récompense digne de leur -cœur et de leur charité. Au nombre de ces bienfaiteurs, la -reconnaissance et les sympathies universelles de plusieurs milliers -d’ouvriers de Paris ont déjà placé M. Claudius Hébrard, pour les -fécondes semences de bien qu’il a répandues sur les durs sillons de la -terre qu’ils labourent, et qui a, pourtant, porté prématurément de si -beaux épis! - -Claudius Hébrard est né à Lyon, en 1820. Il entra dans la vie littéraire -en 1840. Il quitta le collége, en 1838, et commença, pour l’architecture -et l’archéologie du moyen-âge, des études que le mauvais état de sa -santé et la faiblesse de sa vue le forcèrent d’abandonner. Maître de son -temps, il fonda alors à Lyon une société littéraire, qui prit le nom -d’_Institut catholique_, et publia, sous le même titre, une revue -mensuelle, où il fit paraître plusieurs poésies et plusieurs articles de -critique littéraire. L’_Union des provinces_ lui est également redevable -de l’insertion de plusieurs excellents morceaux de même genre. - -Venu à Paris en 1841, il fit paraître plusieurs pièces de vers et -plusieurs articles littéraires dans la _Gazette de France_ et dans -quelques revues. En 1842, l’œuvre de saint François-Xavier s’étant -établie dans la paroisse de Saint-Sulpice, on vint le prier de réciter -des vers aux ouvriers membres de cette association. L’âme tendre et -dévouée d’Hébrard vit dans cette mission un apostolat. Là, Hébrard -pourrait contribuer à la régénération de la société par le charme des -souvenirs anciens, par la glorification de ce qu’il y a de plus sacré: -la religion et le travail. Contrairement aux opinions des docteurs -absolus, M. Hébrard ne crie jamais anathème: il trouve mieux -d’encourager, d’exhorter et de contribuer, suivant ses forces, à la -propagation des seuls principes qui puissent améliorer la condition -humaine. - -Au commencement de ce siècle, le retour de la France à la foi catholique -provoqué par un puissant génie[M], puis les progrès des sciences -naturelles qui permirent de confondre les assertions impies du siècle -précédent, devaient exciter M. Hébrard à l’accomplissement de la tâche à -laquelle il s’était voué. Il savait d’ailleurs, que sa poésie, à lui, -toute faite pour instruire bien plus que pour récréer; pour moraliser et -non pour distraire, trouverait de l’écho dans l’âme des hommes du peuple -dont la raison est saine, le cœur pur, et dont toute la vie droite et -honnête se consume en travaux pénibles pour subvenir aux besoins de -leurs familles. Pendant trois ans, il se rendit donc tous les dimanches -dans une des huit paroisses qui possèdent cette œuvre, essayant de -consoler le pauvre travailleur par le pain de la parole. - -Soit disposition naturelle, soit préméditation habile, Hébrard, dans ses -poésies, s’est appliqué à se maintenir dans une région d’idées à la -portée de toutes les intelligences; à en bannir tout ce qui tient à -l’abstraction ou au mysticisme. Tout est clair, net, précis, pratique, -dans ses compositions vivifiées par le feu de la charité chrétienne, -colorées par la grâce d’une imagination fraîche et pure, par les élans -d’un cœur chaud et généreux. En 1845, il publia par livraisons de -nouvelles poésies, sous le titre de _Soirées poétiques de Saint -François-Xavier_. - -La critique pourra bien signaler quelques légères taches dans les -_Heures poétiques et morales d’un ouvrier_, mais, nous avons hâte de le -dire, de toutes les productions dues à nos poètes artisans il n’en est -aucune qui, comme celle-ci, tende aussi directement à la régénération -des classes laborieuses. Pour nous, Claudius est plus qu’un bon poète, -c’est un apôtre de l’humanité. Ce n’est pas un artisan, comme tous les -personnages de notre livre, mais il est comme le père intellectuel et -moral de ces artisans, et nul d’entre eux, sans doute, non plus que nos -lecteurs, ne nous reprochera de lui avoir donné une place là où -l’appelaient naturellement l’amour et les sympathies de ceux pour -lesquels il a été un guide, un instituteur et un ami. Nous citons la -dernière partie de sa pièce de vers intitulée _aux Ouvriers_. - - - * * * * * - - Courage, enfants de Dieu; persévérez, courage! - Soyez, dans notre ciel qu’on dit chargé d’orage, - Les signes précurseurs du lever d’un beau jour; - Nous comptons sur vos cœurs, votre foi, votre amour. - Allez, élus du ciel, nouveau peuple de Dieu; - Que la vérité soit la colonne de feu - Qui dirige vos pas au désert de ce monde; - Gloire, bonheur, espoir, quelle lumière inonde - Les pieds des messagers descendant du Carmel! - Sion, reprends tes chants, redresse ton autel; - Dans les camps d’Israël que les tentes sont belles! - Voici pour le Seigneur des cohortes nouvelles: - Élargissons nos rangs, noyons le souvenir - Dans l’espoir enivrant qu’apporte l’avenir. - - Oui, viens, pauvre artisan, toi dont la triste vie - Au malheur ici-bas est toujours asservie; - Toi, dont le front ridé se mouille de sueurs, - Et dont les yeux, souvent, contiennent tant de pleurs - Viens! viens! n’ajoute pas au poids de ta misère - Celui du désespoir d’une injuste colère, - Qui, mêlant le blasphème aux tortures du cœur, - Fait un vaincu de plus et non pas un vainqueur. - Étouffe cette voix impie et murmurante - Que j’entends s’élever dans ton âme souffrante. - Avant d’accuser tout, le destin et le ciel, - Avant de nier Dieu, de l’appeler cruel, - Apprends à réfléchir, apprends à te connaître; - Sache bien pour quel but le Seigneur t’a fait naître. - Aux douceurs de son joug sache t’accoutumer; - Apprends à le servir et tu sauras l’aimer. - Hélas! pourquoi veux-tu, pauvre exilé sur terre, - Enraciner le pieu de ta tente éphémère - Dans ce triste désert où nous voyageons tous? - - Pourquoi, fils du malheur, victime de ses coups, - Restes-tu sous sa main comme la gerbe mûre - Que le fléau dans l’air et déchire et triture? - Tu restes là ployé sous ton rude fardeau, - Appelant tristement le néant du tombeau. - Aussi, ne pouvant plus souffrir dans le silence, - Ton cœur vers d’autres cœurs désespéré s’élance. - Quels amis choisis-tu? Le monde et ses plaisirs, - L’enfer et ses conseils, le vice et ses désirs. - Malheureux! lève-toi, surgis de ton abîme! - La souffrance est pour l’homme une leçon sublime: - En le purifiant elle le rend parfait; - Infortuné, prends garde à maudire un bienfait. - Marche, poursuis ta route, et fais de l’espérance - Le magnifique appui de ta persévérance. - Contemple enfin le ciel au travers de tes pleurs; - Les ronces du sentier te paraîtront des fleurs. - Nouveau Job, bénissant la main qui te terrasse, - Contre les coups du sort prends la foi pour cuirasse. - Sous le poids du malheur courbe ta volonté; - L’indépendance est sœur de la docilité. - Travaille! Un bon esprit dans le repos s’émousse; - Du pain qu’on a gagné la saveur est plus douce, - Et, reposant tes bras, aux fêtes du Seigneur, - Dépense le salaire acquis par ton labeur - A répandre la joie au sein de ta famille, - A faire orner le cœur de ton fils, de ta fille, - A les ceindre tous deux de force et de pudeur, - D’amour respectueux, de savoir et d’honneur. - - Estimé désormais, aimé de tout le monde, - Tu n’apercevras plus la distance profonde - Séparant ici-bas le pauvre et le puissant. - C’est la vertu qui fait la noblesse du sang: - L’honnête homme ici-bas est partout à sa place, - Et, s’il a bien vécu dans l’état qu’il embrasse, - Quels que soient ses travaux, au jour de ses vieux ans, - Il pourra se montrer fier de ses cheveux blancs. - L’épreuve vient surtout à ceux que Dieu préfère. - Les plus belles vertus naissent dans la misère. - N’est-ce pas dans ses rangs que sont les grands combats? - Luttes contre le haut qui pèse sur le bas. - Le pauvre qui travaille et que le chaume abrite, - En raison de ses maux, centuple son mérite. - Accepte le malheur; c’est une royauté - Dont le trône est basé sur l’immortalité. - - Artisan! Est-ce ainsi que ton âme raisonne, - Quand la douleur est là qui l’étreint, l’emprisonne, - Quand, joignant à ses coups l’aiguillon du remords, - Par un lâche calcul tu devances la mort? - Est-ce ainsi qu’il te parle en tes jours de détresse, - Ce monde qui te perd, te trompe ou te caresse? - Crois-tu que la douleur s’éteint dans les plaisirs? - Un désir satisfait éveille les désirs, - Et l’homme, se créant lui-même son martyre, - Voit les pleurs bien souvent interrompre un sourire. - Et! que peut donc sur l’âme un instant de gaîté? - Le fini suffit-il à l’immortalité? - L’aigle, en son vol altier, s’élançant vers la nue, - Veut-il un horizon pour arrêter sa vue? - Que l’homme serait beau s’il comprenait en soi - Cet infini qu’il porte et qui l’établit roi! - Roi de cet univers créé pour son service, - Et de ces éléments, pliant à son caprice, - Souverain incomplet, il donne à tout des lois, - Et, pour se commander, il est faible et sans voix. - Laissons-le s’agiter, dans sa vaste ignorance, - Jouet de vains plaisirs, jouet de la souffrance. - Vaisseau sans gouvernail, par les flots ballotté, - Il erre à l’aventure, et, par l’écueil heurté, - Il sombrera bientôt dans le fond de l’abîme; - Et nous! prenons la foi pour pilote sublime, - La vertu pour fanal, le ciel pour rendez-vous; - Le passé nous instruit, l’avenir est à nous. - Aujourd’hui chacun veut pacifier le monde; - Chaque utopiste est là qui détermine et sonde - Le mal qui nous dévore et nous mène en secret. - Sur un rêve menteur, sur un système abstrait - On base maints projets, maints échafauds d’idées, - Devant, aux nations soi-disant attardées, - Apporter le remède à tant de maux divers; - L’écrivain dans sa prose, ou le barde en ses vers, - Mélancolique ou gai, selon son caractère, - Du futur, à son gré, pénétrant le mystère, - Nous promet le bonheur ou des siècles affreux. - Que de temps dépensé pour faire des heureux! - Que de talents perdus pour se tromper eux-mêmes! - Oh! que d’illusions! que de vagues systèmes! - Pour toi, pauvre artisan, sois plus sage et plus fort; - Prends la vertu pour ancre et tu verras le port. - Oui, viens, membre souffrant de la grande famille, - Moissonneur désolé, courbé sur la faucille, - Dans les champs où l’ivraie étouffe les épis; - Voyageur fatigué, dont les yeux assoupis - Et les membres brisés cherchent partout l’ombrage, - Pour faire halte un peu durant ce long voyage; - Viens! je partagerai le poids de ton fardeau; - Je te ferai trouver au désert un peu d’eau; - Je t’apprendrai la route allant à la patrie, - Le nom du bon Pasteur et de sa bergerie. - Mets ta main dans ma main et ton cœur sur mon cœur; - Marchons unis et purs sous les yeux du Seigneur. - Je te suis au foyer, à ta rude journée; - Je m’attache à tes pas, et sur ta destinée - Puissé-je, par ma voix, toute pleine d’amour, - Faire surgir enfin l’aurore d’un beau jour! - - - - -PAUL GERMIGNY, - -Tonnelier à Châteauneuf sur Loire. - - -Sous le ciel riant de l’Orléanais, dans une petite ville solitaire, -côtoyée par la Loire, vit un obscur tonnelier, privé d’études classiques -et presque d’instruction élémentaire. Son nom est encore peu connu, mais -il mérite de l’être davantage. Un petit volume, publié en 1842, sous ce -titre: _Essai de poésie_, valut à l’auteur de nombreuses et douces -marques de sympathie, et si bien que, au bout d’un an, la première -édition de cet essai fut épuisée. Encouragé par ce succès qu’il a la -modestie d’attribuer principalement à des causes étrangères à son -talent, l’auteur a réuni ses premières pièces de vers corrigées et leur -en a adjoint quelques autres entièrement inédites. Il a ainsi formé un -recueil plus sévèrement élaboré que le premier, plus fort de pensée, -plus frais de coloris, plus vif d’expression. - -La vie de Germigny est vide de faits intéressants, curieux, ou -dramatiques, car il n’a pas besoin de quitter Châteauneuf pour gagner -son pain quotidien: là s’exerce son industrie. Là, sont aussi ses amis, -ses parents. Il ne verra probablement jamais d’autre horizon que -l’horizon de son clocher, et, comme ses pères, il mourra sans doute à -Châteauneuf sur Loire. Mais qu’importe? Qu’ont rapporté de leurs voyages -autour du monde les Cook et les Bougainville, les Anson et les Baudin? -Des descriptions de contrées nouvelles, de races d’hommes nouvelles, -des spécimen d’animaux, de minéraux, de végétaux, jusque’alors inconnus, -et encore des améliorations précieuses à la science nautique; mais -qu’ont-ils fait pour la poésie? Christophe Colomb, lui-même, revenu à la -vie, aimerait mieux, certes, se mettre en quête d’un autre nouveau monde -que de rimer le moindre quatrain. - -La poésie n’émane directement ni de la diversité, ni de la rareté, ni de -la grandeur des objets qui frappent les sens: pendant qu’un géomètre ne -regarde la chute du Niagara ou le lever du soleil qu’à travers une -préoccupation mathématique, le poète voit dans une feuille qui tombe une -illusion évanouie, dans un nuage un fantôme; il entend dans une brise un -soupir, dans un ruisseau une voix... Tout, autour de lui, se peuple -d’images, de tableaux, sans cesse renouvelés; et, dans le grand livre de -la nature, où il lit sans avoir étudié, il contemple avec ravissement -les œuvres inimitables de celui qui a établi entre elles et son âme une -affinité mystérieuse. On naît poète, indépendamment des latitudes: -tandis que le ramoneur Beronicius, en Hollande, chante instinctivement -d’admirables poésies, les femmes madécasses modulent la touchante et -célèbre élégie: _Un pauvre voyageur blanc_. - -Si les plus grands et les plus imposants spectacles de la nature ne -doivent jamais frapper l’imagination du tonnelier de Châteauneuf sur -Loire, il portera peut-être un regard plus minutieusement investigateur -sur les scènes tempérées qu’il examine; il nous fera mieux pénétrer dans -leur intimité, et il nous dévoilera les liens invisibles qui les -unissent entre elles pour coordonner leurs rapports. - -Les strophes suivantes adressées à une cascade[N] nous paraissent dignes -d’être citées. - - Oui, je te crois, déesse, ô cascade bruyante; - Sentant que ta voix parle à mon âme croyante, - Que ton œil me sourit, je t’admirerai mieux. - Oh! combien j’aimerai ton écharpe bleuie, - Ta robe étincelant à la vue éblouïe, - Qui renvoie en éclairs tous les rayons des cieux! - - J’aimerai le brouillard, vaporeuse rosée, - Poussière de cristal au soleil embrasée, - Qui rejaillit du roc où ta chute se rompt; - Blanche vapeur qui monte au feuillage des saules; - Chevelure flottant sur tes moites épaules; - Voile frais et léger qui s’agite à ton front. - - J’aimerai le flot pur qui de ton sein s’épanche, - Et, calmant ses bouillons et son écume blanche, - En limpide miroir à tes pieds s’aplanit; - Lac où se réfléchit sans cesse ton image, - Et le saule incliné, comme en signe d’hommage, - Et la branche flexible où l’oiseau pend son nid. - - J’aimerai sous la nuit ta parure argentée; - Ta voix qui glisse au loin, dans le calme jetée, - Et du fleuve voisin éveille les échos; - Sa voix grave, à cette heure, à la tienne est unie, - Et tu fournis un ton à sa grande harmonie, - Comme à son vaste sein tu vas mêler tes eaux. - - * * * * * - - -Mais si l’on trouve ces vers pleins de grâce, de fraîcheur et -d’élégance, ceux qu’il adresse à à M. Poultier, de l’Académie royale de -musique, paraîtront sans doute plus remarquables par les nuances -délicates de la pensée et par l’éclat de l’expression: - - - * * * * * - - * * * * * - - A la flatteuse voix de cette foule élue, - Qui, d’acclamations te couvre et te salue, - Ma muse va mêler la voix de l’atelier: - Poultier, daigne, en faveur d’ancienne confrérie, - Accueillir cette muse aux doux travaux nourrie; - Comme tu l’as été, moi je suis tonnelier. - - Sans doute que déjà des lyres caressantes - T’ont jeté bien des fois, en notes ravissantes, - Comme un vaste encensoir, des flots de doux encens; - Mais, loin des champs d’enfance, avec joie on accueille - La simple et pâle fleur qu’un ami nous y cueille: - Daigne voir cette fleur dans mes pâles accents. - - Lorsque le voyageur, sur ces plages d’Asie, - Où les siècles, parlant à notre âme saisie, - Ont laissé leur empreinte en traits mystérieux, - Parmi les longs débris que son regard admire, - Les restes de Balbeck, les marbres de Palmyre, - Voit un compatriote apparaître à ses yeux, - - Il lui semble, isolé sur la terre étrangère, - Qu’il vient de rencontrer une famille, un frère; - Il lui presse la main, il bénit le hasard: - Nous, élevés tous deux dans la même industrie, - Ne nous semble-t-il pas, loin de notre patrie, - Que nous nous rencontrons sur le terrain de l’art? - - Tous deux, en abordant cette noble carrière, - Tout poudreux du métier de la même poussière, - Nous avons sillonné l’empreinte de nos pas; - Mais, vers le but lointain, riante perspective, - Où la gloire vient poindre à ta vue attentive, - Dans ton vol élevé, moi je ne te suis pas. - - Déjà rasant les cieux, aigle aux puissantes ailes, - Enflammant ton sillon d’un torrent d’étincelles, - Tu jettes de bien haut tes mélodieux sons; - Et moi, rasant le sol de mon aile timide, - Dans mon obscur essor, jouant sur l’herbe humide, - Humble oiseau, je prélude à l’ombre des buissons. - - Mais, comme l’aigle encor qui, franchissant l’espace, - Vole loin de la terre et sous le soleil passe, - Voit toujours sur le sol son image glisser, - Ainsi, dans ce métier qui m’appelle à l’aurore, - Et qu’en rimant ces vers ma main exerce encore, - Ton souvenir jamais ne pourra s’effacer. - -Cette dernière strophe, qui renferme une belle image, pèche par la -clarté, et nous le regrettons; nous en disons autant de la troisième -strophe commençant par ce vers: - - «Lorsque le voyageur, sur ces plages d’Asie.» - -Mais, en somme, le tonnelier de Châteauneuf sur Loire doit beaucoup à la -nature; il dépend de lui, par un travail assidu et par une grande -sévérité envers lui-même de devenir un poète très distingué; dès -aujourd’hui, c’est un poète charmant. - - - - -LOUIS PÉLABON, - -Ouvrier voilier à Toulon. - - -La vie de Pélabon n’a été traversée par aucun événement capable -d’exciter la curiosité; mais elle peut être proposée comme exemple. -Pélabon est né à Toulon, le 7 février 1814, de père et de mère ouvriers. -La journée du père, ouvrier de l’arsenal maritime, était de trente-deux -sous, et ce modique salaire devait le nourrir, ainsi qu’une femme et -cinq enfants. Depuis, la famille s’accrut, la mère de Pélabon ayant eu -douze enfants dont il est le neuvième. Mais laissons-le parler lui-même -dans son simple et naïf langage: - - «Mon père,» m’écrivait-il récemment, «mourut le 12 décembre 1822. - J’avais alors huit ans et nous restâmes quatre enfants sur les bras - d’une pauvre femme veuve, dont je pleure, depuis quelques années, - la perte. Les hautes études ne furent point mon partage. Je fus - admis chez les Frères de l’école chrétienne où je demeurai un an - tout au plus; à peine si j’eus le temps d’apprendre à assembler les - mots et je ne fus admis, depuis, dans aucune autre. Quand j’eus - atteint l’âge de quatorze ans, je témoignai à ma mère le désir de - m’embarquer, mais plutôt pour soulager sa misère que par caprice. - Je naviguai donc quelques années en qualité de mousse et de novice, - et débarquai, au bout de ce temps, pour ne plus me revoir en pleine - mer. - - »En 1831, je fus placé dans le port comme apprenti voilier; état - que je professe encore aujourd’hui. J’avais dix-huit ans à peu - près, lorsque la poésie vint se manifester en moi. D’ailleurs, une - pièce de comédie provençale qui a pour titre _Lou Groulié bel - esprit_, par Étienne Pélabon, mon aïeul, qui, depuis plus de - cinquante ans, jouit d’une réputation méritée, m’avait, depuis - longues années, inspiré du goût pour la poésie provençale, et, à - cet âge, dépourvu encore de toute l’expérience qu’exige une telle - science, j’eus la folle idée de débuter par où mon grand-père avait - peut-être fini. Je fis une pièce de théâtre provençale, intitulée - _Franchet et Chrestino_, comédie en un acte, qui fut d’abord donnée - au public comme un essai, et fut accueillie comme tel. Au bout de - quelque temps, j’en fis une seconde intitulée: _Magaret et Canoro_, - en deux actes, d’un genre tout à fait comique; ce qui occasionne - souvent la réussite dans la poésie patoise. Une troisième fut aussi - composée, peu de temps après: _Victor et Madaloun_ (c’est son - titre), toutes les trois imprimées à Toulon. Ayant plus tard - reconnu mes fautes de versification et la hardiesse de ma muse, - j’éprouvai beaucoup de regret d’avoir publié cette pièce; mais il - faut dire que les confidents littéraires et censeurs dévoués et - sincères m’ont manqué, et voilà tout le mal. Et je me suis - retranché depuis dans un cercle plus étroit et moins périlleux; je - ne compose plus que, de temps à autre, quelques pièces fugitives, - quelques chansonnettes, etc. J’ai publié en 1842, un petit recueil - de pièces françaises et provençales intitulé: _Le Chant de - l’Ouvrier_. Avouez, Monsieur, qu’il faut avoir du courage, sans - instruction première, sans connaissance de la grammaire, de se - lancer dans la carrière littéraire; semblable à un vaisseau qui - veut naviguer sans pilote et sans gouvernail, au milieu des vagues - d’un océan si fertile en naufrages. Mais j’avais dans l’âme - quelques hautes pensées que je ne pouvais dire en provençal; j’ai - essayé de les bégayer en français, et je sais ce qu’il m’en coûte: - peines, veilles, travaux, privations, et tout par soi-même!... - - * * * * * - - * * * * * - - »Vous reconnaîtrez sans peine la plume d’un artisan poète de la - nature, comme vous avez eu la juste idée de m’appeler........ - - »Agréez, etc., etc.» - -Sans doute l’inspiration sera toujours le plus précieux don accordé au -poète, mais est-il vrai qu’elle soit suffisante? Plus l’esprit est -exercé par l’étude, plus il a de termes de comparaison; plus riche et -plus originale sera sa broderie sur le canevas de l’imagination. Plus le -poète, tendant à se dépouiller de son ignorance, examine, pèse, commente -les procédés des grands poètes artistes, plus il se sent enflammé de -l’amour de l’art, et plus il comprend que pour leur ressembler il faut -s’écarter de leur manière, pour rester soi-même. Il reconnaît alors de -quels écueils était entourée la barque de son ignorance, qui retraçait -sur les vagues de la mer de la poésie les mêmes sillons tracés avant par -des génies cultivés. En un mot, par l’ignorance, on s’expose, à son -insu, à être imitateur ou plagiaire; on n’est jamais sûr d’être -original. On a soutenu l’inverse. Qui a raison? Nous ne savons; mais il -serait bien de connaître beaucoup tout en restant soi-même. - -Quand, à quatorze ans, je vis Pélabon lancé sur la vaste étendue des -mers, je m’attendis à lire de fraîches et naïves impressions de voyage. -L’imagination est si vive à cet âge, le coup d’œil si prompt et si -juste! le cœur si chaud, l’âme si tendre! Mais là n’était point la -vocation de Pélabon. La mer qui parle si haut à certaines natures fut -muette pour lui. L’univers et ses innombrables et merveilleuses -créations arrachent à peine, à de très rares intervalles, un son de sa -lyre... C’est que, peut-être, le monde extérieur s’efface devant le -sentiment religieux, qui vivifie chez lui un monde intérieur d’où il ne -sort jamais entièrement. Il ne devait pas non plus aimer la société des -marins cet homme calme, recueilli, pieux..... sans doute; mais -qu’importe? Sa mère est veuve, sa mère a quatre enfants... elle ne les -nourrit qu’à force de miracles... Il s’embarquera, il sera mousse, -novice, tout ce qu’on voudra, pourvu que son abnégation soulage cette -pauvre mère et profite à ses frères et sœurs. - -Parti encore enfant, il revient, après quelques années de navigation, -dans toute la force de la jeunesse. C’est à ce temps que la poésie vient -le hanter dans son chantier de voilerie; c’est alors qu’elle féconde -dans ce noble cœur les germes précieux qui y sommeillaient; c’est là -qu’elle lui donne l’éveil de sa vocation; c’est là qu’il compose d’abord -son _Chant de l’ouvrier_, et quatre ans après _Une voix de l’âme_, dont -nous nous occupons en ce moment. Il ne tarda pas à se marier, au retour -de ses excursions maritimes, et cette circonstance n’a pu que fortifier -le caractère grave et religieux de ses idées habituelles. A son retour -chez lui, il consacre ses heures de loisir à corriger et à modifier ses -compositions, écrites au chantier. - -La poésie de Pélabon est, en général, douce, simple, modeste, sobre de -descriptions; ennemie des grands mots et des longues tirades. Elle ne -s’efforce pas de plaire, mais elle touche, sans le vouloir. Elle est -pieuse, humble, charitable; elle voudrait endormir et consoler tous les -maux de l’humanité. - -Mais la critique est en droit de demander si Pélabon mérite bien cette -glorieuse dénomination de poète. Son pinceau pourrait être sans doute -plus ferme et plus vigoureux et il ferait bien parfois de ne pas -habiller sa muse des premières parures que l’inspiration lui envoie. -Mais, en somme, Pélabon est vrai dans son style et dans ses sentiments; -il peint avec naturel et sobriété, et ses compositions sont souvent -pleines de verve. Il est donc poète, dans la meilleure acception du mot, -et il ne lui faut que du temps et du travail pour conquérir les -suffrages même des plus sévères. - -C’est pour rendre hommage à son talent que je cite les deux pièces -suivantes: _Les Cloches du soir_ et _l’Hirondelle et le Christ_, qui, -dans un genre différent, lui ont valu des éloges mérités. - - -LES CLOCHES DU SOIR. - - Quand des cloches du soir les gammes argentines - Portent leurs longs accords aux sommets des collines; - Quand mille échos divers se mêlent à ce chœur, - Et que tout à la fois, le continent et l’onde, - Se couvrent du manteau qui dérobe le monde, - Le ciel parle à mon cœur. - - Quand des cloches du soir, au sein de ma retraite, - Le marteau sombre et lourd frappe l’heure et répète; - Quand de ma lampe alors s’éclipse la lueur, - Et me montre l’effet d’une pâle lumière, - Qui permet tout au plus de faire une prière, - Le ciel parle à mon cœur. - - Quand des cloches du soir les ailes ténébreuses - Font arriver aux cieux des plaintes douloureuses, - Afin de protéger le chrétien qui se meurt, - Ou quand je vois marcher vers l’alcôve rustique, - Un ministre de Dieu portant le viatique, - Le ciel parle à mon cœur. - - Quand des cloches du soir les vents poussent dans l’ombre - Le tintement obscur, les syllabes sans nombre; - Lorsque, du rituel l’hymne de la douleur - S’échappe par soupir sur la modeste bière - Du pauvre trépassé qu’on porte au cimetière, - Le ciel parle à mon cœur. - - Quand les cloches du soir, vibrant avec ivresse, - Font retentir les airs d’un concert d’allégresse; - Quand le genêt partout exhale son odeur, - Et que, d’un pas pieux, mille jeunes vestales - Marchent en voiles blancs, en robes virginales, - Le ciel parle à mon cœur. - - Quand des cloches du soir la salve radieuse - Appelle le chrétien à l’oraison pieuse; - Quand sur l’autel descend la bonté du Seigneur; - Qu’un chant harmonieux retentit sous la voûte, - Et charme, agenouillé, le peuple qui l’écoute, - Le ciel parle à mon cœur. - - Mais quand viendra le jour de triste souvenance, - Où les cloches du soir garderont le silence, - N’éprouverai-je plus ce radieux bonheur? - Non, ces claviers d’airain, vibrant à mon oreille, - Devenaient pour mon âme une heureuse merveille, - Un charme inouï pour mon cœur. - - -L’HIRONDELLE ET LE CHRIST. - - Une hirondelle printanière - Cherchait, pour construire son nid, - Une fenêtre hospitalière, - Un toit protecteur et béni; - Parcourait les airs et l’espace; - Mais de voler déjà bien lasse, - Elle se pose sur un bois; - Bois précieux, dont la structure - Lui fut d’un excellent augure; - Du Calvaire c’était la croix! - - Le Christ, à son pieux approche, - L’accueillant d’un œil paternel, - Lui fit ce généreux reproche: - «Quand tu cherches, oiseau du ciel, - »Au bas de la voûte azurée, - »Une retraite humble, assurée, - »Pour couvrir ta timidité; - »Pourquoi ne pas chercher l’ombrage, - »La branche courbe et le feuillage - »De l’arbre de l’humanité? - - »Près de ma couronne d’épine, - »Ah! viens bâtir ton logement, - »En recueillant, à la colline, - »Le brin de paille et le ciment! - »Apporte, sur ton bec fragile, - »Avec soin, le morceau d’argile; - »Dispose tes secrets outils; - »Achève ta maison de fange; - »Puis à la garde du bon ange - »Je _confierai_ tes petits. - - »Avec moi tu seras heureuse; - »Tu ne verras point le méchant - »Lancer sa pierre dangereuse - »Pour détruire ton logement; - »Au lieu de ce fatal outrage, - »Nous partagerons l’humble hommage - »Que l’on vient me rendre en ce lieu. - »Oh! toujours, ma pauvre petite, - »Bâtis ton nid, creuse ton gîte - »Sur la croix même du bon Dieu.» - - Et l’obéissante hirondelle, - A ce tendre avis du Seigneur, - De plaisir secoua son aile - Et tressaillit d’un saint bonheur. - Depuis, sur la couronne auguste - Qui ceint le front de l’homme juste, - L’oiseau se plaît à se poser; - Alors, perché sur cette branche, - Il prodigue à l’épine blanche - De son amour le doux baiser. - -Pour faire connaître l’homme plus particulièrement, après ces citations -poétiques, j’ajouterai: Le dimanche est un jour que Pélabon consacre -tout entier à l’Église; il a un goût extraordinaire pour le chant des -offices divins. Dieu lui a donné un peu de voix et il l’emploie à ce -service. Il ne fréquente que les humbles chapelles, telles que la maison -de charité où sont les pauvres vieillards indigents, les enfants -trouvés, les orphelins et orphelines, ou le Saint-Esprit, qui est -l’hôpital civil. - -La vie ordinaire a toujours une grande influence sur les compositions -des _Poètes du peuple_. - - - - -JACQUES JASMIN, - -Coiffeur à Agen. - - -Bellaudière, Lamonnoye, Dartros, Aubanel, et toi-même, Pierre Goudelin, -qui, depuis 1700, marchais en tête des poètes languedociens, arrière, -arrière! faites place au soleil de nos jours, au poète d’Agen, à Jasmin! - -Jacques Jasmin (Jaquou Jansemin) est né en 1797 ou 1798 d’un père bossu -et d’une mère boiteuse. La physiologie ne nous a jamais dit pourquoi -les bossus ont de l’esprit. Quoi qu’il en soit, le père de Jasmin, -illettré au point de ne savoir pas lire, composait ordinairement les -couplets burlesques chantés aux charivaris du pays, et il ne manquait -jamais d’y conduire l’enfant, pour qu’il l’imitât peut-être un jour. Ses -parents étaient fort pauvres, mais on vit de si peu dans le midi! Et -lui, gai, vif, pétulant, courait presque toute la journée, avec de -petits camarades, tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, ne s’apercevait -de rien, et les longues journées employées en jeux et en exercices de -tout genre s’écoulaient sous ce beau ciel comme des ombres. Cependant -dix ans sonnèrent. A cet âge, la raison parle sous l’empire de certaines -circonstances. Un jour qu’il jouait sur la place en gamin déterminé, un -groupe se forme: il s’avance: il voit assis sur un fauteuil un vieillard -qu’on portait. Il reconnaît son grand-père; il se jette à son cou.--Où -vas-tu, grand-papa? Qu’as-tu à pleurer? Tu ne veux pas quitter tes -petits!--Mon enfant, dit le vieillard, je vais à l’hôpital; c’est là que -les Jasmin meurent. - -Ce fait change l’enfant en homme; une lumière a lui sur son passé: il a -vu pour la première fois la misère jusque-alors invisible, et il va -engager avec elle une lutte à mort. Il entre comme apprenti chez un -coiffeur et se fait remarquer déjà par la légèreté de sa main et ses -saillies intarissables. Mais c’est à la nuit que Jasmin demande son -avenir: à la lueur d’une lampe dont le reflet joue aux feuilles du -tilleul voisin, Jasmin passe sept à huit heures à lire, à rêver, à -versifier. A force d’économie et de calcul, il parvient à ouvrir bientôt -pour son compte, un petit salon sur la belle promenade du Gravier, où -une petite clientèle se forme progressivement. Mais bientôt la -réputation du coiffeur circule aux quatre coins de la ville; sa -renommée, comme chansonnier, ne tarde pas à voler dans le département; -la vogue arrive enfin. - -Jasmin, à défaut de la misère qu’il ne peut assommer en chair et en os, -en brise le symbole, le fauteuil fatal sur lequel tous ses pères se sont -fait conduire à l’hôpital. Peu après, pour mieux constater son triomphe, -il se rend chez un notaire pour acheter la maison qu’il habite, et -enfin, le premier de sa famille, et fils de ses œuvres, il voit son nom -couché sur la liste du collecteur. C’est à ces heureuses circonstances -qu’il fait allusion quand il dit quelque part: - - Quel honneur! trop d’honneur; - Il me faut payer la rente, - Et, chaque an, je suis confus - De voir que mon chiffre augmente, - Même en n’ayant rien de plus. - -Pour comble de bonheur, sa femme, d’abord ennemie jurée de la prose et -encore plus des vers, bien qu’elle soit pleine d’esprit naturel et -d’imagination, sa femme qui, d’abord lui dérobait ses plumes et son -encre pour l’empêcher d’écrire, sa femme a subi une complète -métamorphose. C’est aux chansons de son mari qu’on doit l’achalandage -de la boutique; il faut donc que son mari ne cesse d’en composer: -«Courage,» s’écrie-t-elle de temps à autre, «chaque vers c’est une tuile -que tu pétris pour achever de couvrir la maison;» et, sans le savoir, -toute la famille fait la contre-partie de la recommandation de Voltaire: -«Faites des perruques, faites des perruques» en s’écriant en chœur: -«Fais des vers, fais des vers.» - -Ceci est une esquisse sommaire de sa vie qu’il a développée avec un rare -talent dans ses _Soubenis_ (Souvenirs.). - -Quatre poèmes principaux ont été composés par l’illustre coiffeur: _Lou -Chalibari_, _les Soubenis_, _l’Aveugle de Castel Cuillé_ et -_Françounetto_. Son premier poème, le _Charivari_, publié en 1825, est -un poème burlesque, dans le genre du _Lutrin_, auquel il n’a pas craint -de faire quelques emprunts. L’opinion a changé à l’endroit du patois, -cette belle langue rustique dont les érudits faisaient fort peu d’estime -et à laquelle maintenant, grâce à Jasmin, ils sont tout disposés à -faire les yeux doux. - - Juste retour des choses d’ici-bas. - -«Non,» a dit un compatriote de Jasmin, «les idées nouvelles, en -corrompant la simplicité des antiques traditions, en amoncelant çà et là -d’immenses ruines, ne seront point assez puissantes pour détruire cette -langue si expressive et si riche, la première que nous ayons bégayée; -cette langue qui est celle du peuple; cette langue, que nous savons -tous, sans l’avoir apprise et que nous n’oublierons jamais. Non, rien ne -prévaudra contre la destinée d’un idiome qui a traversé des siècles, et -que rajeunit, en l’illustrant, notre moderne troubadour.» On peut -mettre, sans partialité, cette ingénieuse et brillante composition entre -la _Rapita Sacchia_ et le _Lutrin_. Dans _mous Soubenis_ on trouve un -admirable alliage de gaîté, de sensibilité et de passion. Une tradition -populaire a fourni à Jasmin le sujet de l’_Aveugle de Castel Cuillé_ et -il a su l’élever aux proportions d’un poème d’un immense intérêt. «Le -poème de _Françounetto_» dit M. de Lalis, «fruit d’un labeur de deux -années, est-il digne des éloges qu’on en fait et de l’admiration qu’il -excite? Nous l’avons entendu; et, mettant de côté le prestige de la -déclamation chaleureuse et entraînante de Jasmin, il nous a semblé que -cette fois il s’était surpassé. Le plan et l’exécution en sont parfaits. -Jusqu’à présent on n’était pas d’accord sur le mérite des diverses -productions de notre poète gascon: les uns trouvaient que les -_Soubenis_, écrits d’une manière si légère et si facile, portaient en -même temps un cachet si particulier de franche gaîté, de modestie, de -naïveté et de sentiment que leur auteur n’avait rien fait de mieux; -d’autres, au contraire, donnaient la préférence à l’_Abuglo de Castel -Cuillé_. Nous pensions comme les premiers. Aujourd’hui, la supériorité -de _Françounetto_ ne sera probablement contestée par personne. Il y a -dans cette œuvre des beautés de l’ordre le plus élevé: un intérêt -soutenu, pendant quatre chants, une connaissance profonde du cœur -humain; des détails gracieux et exacts sur les usages, les croyances et -les mœurs des habitants de la campagne; des descriptions délicieuses; et -un style, tantôt noble, tantôt familier, souvent pathétique, étincelant -de pensées neuves et hardies, toujours élégant, châtié, harmonieux, et -constamment approprié aux situations où sont placés les auteurs de cette -épopée populaire. Il y a surtout une chanson ravissante dont les paroles -et l’air sont empreints d’une couleur locale, qui lui donne un charme -inexprimable; elle est tout ensemble pastorale et anacréontique. - -»Il faut le dire ici: dans Jasmin tout est original: son génie comme son -caractère. Poète-créateur dans l’idiome patois, ainsi que Malherbe et -Corneille le furent dans la langue française, un premier bond l’a porté -non seulement bien au delà de ses devanciers, mais il a atteint tout -d’un coup une pureté que l’on n’acquiert ordinairement qu’à la longue et -avec beaucoup de travail. La nature l’a doué d’une imagination féconde -dont un tact infini modère les écarts; son esprit est remarquable par -les saillies et les traits piquants que lui inspirent les plus petits -incidents de la vie. Le goût du beau et du vrai est inné chez lui, son -instinct des convenances ne le trompe jamais.--Après cela, observez-le -individuellement: celui que distinguent tant de brillantes qualités, -celui qui reçoit de toutes parts des hommages continuels et sincères, -celui qui est au niveau des premiers poètes de l’époque, celui qui est -né pauvre et de parents pauvres, comme il le dit lui-même en vers -admirables dans ses _Soubenis_, le poète, enfin, dont la réputation est -déjà colossale n’a pas quitté son premier état, et il n’a garde d’en -rougir. Il se fit coiffeur par nécessité et il l’est encore; jadis la -boutique était ouverte à quiconque pouvait payer un modique salaire, -aujourd’hui c’est encore de même. Il n’est pas sorti de sa position -sociale, et certes il l’aurait pu.» - -Dès 1835, Jasmin parcourut les principales villes du midi de la France, -qui l’avaient invité à venir leur réciter ses vers en séance solennelle. -Partout un enthousiasme porté jusqu’au délire! Partout de véritables -ovations! Jasmin était dans toutes les bouches, dans tous les esprits, -dans tous les cœurs! Jasmin était le poète-roi du midi. - -Après la publication de son beau poème _Françounetto_, il se décida à -venir à Paris sur les invitations réitérées qui lui étaient adressées -par les plus grandes célébrités. Voici en quels termes il rapporte la -soirée qu’il passa chez M. Augustin Thierry, qui avait réuni pour -l’entendre l’élite de la plus haute société[O]: - - - * * * * * - - Et, le soir, entraîné dans des salons brillants, - Je me trouvais auprès de grands messieurs, - Chez l’aveugle qui fait des livres si fameux; - Et des nuées de savants et de dames savantes - Attendaient froidement que j’ouvrisse la bouche - Pour toiser mon âme et mes paroles; - Et ce n’est pas à Paris comme aux bords de la Garonne: - Chez moi tout est ami; tout est juge par ici, - Et le nom qui vient y faire baptiser son écrit - Ne gagne qu’un tombeau s’il n’y trouve pas un trône. - Je me trouvais auprès de grands messieurs, - Chez l’aveugle qui fait des livres si fameux; - Et des nuées de savants et de dames savantes - Attendaient froidement que j’ouvrisse la bouche - Pour toiser mon âme et mes paroles; - Et ce n’est pas à Paris comme aux bords de la Garonne: - Chez moi tout est ami; tout est juge par ici, - Et le nom qui vient y faire baptiser son écrit - Ne gagne qu’un tombeau s’il n’y trouve pas un trône. - - * * * * * - - Je tremblais, je voulais m’en revenir à la campagne; - Mais je voulus me retourner; - Elle était là près de moi qui me tendait la main! - Elle ne m’avait pas quitté. En la voyant riante - Il me semble que la main du bon Dieu me toucha; - Mon cœur n’eut plus peur, ma veine s’alluma; - Mon âme dans mon corps se remua brûlante, - Et je chantai sans crainte, avec un signe de croix; - Et déjà d’applaudir les savants étaient prêts; - Ils devinaient les mots à mes yeux, à mes gestes, - Et ils se laissèrent prendre tous. - - * * * * * - - Et je veux partir, madame; une autre fois, si je peux, - Je vous dépeindrai mieux Paris. - En attendant, sans bruit, lestement je m’arrange - Pour m’en retourner vite au pays; - Et quand j’aurai brûlé ces deux cents lieues, - Que je verrai ma Garonne et mes prés et mes haies, - Je vous dirai ce que j’ai dit au dîner des Gascons: - Si Paris me rend fier, Agen me rend heureux. - -Les grands poèmes de Jasmin sont aujourd’hui trop connus pour en -extraire des fragments avec quelque chance de plaire par la nouveauté. -Je citerai donc de préférence deux pièces détachées où l’auteur moins -occupé des ressorts de la composition se montre dans toute son -ingénuité; où, personnellement en scène, il nous laisse lire dans son -âme. La première que voici contient le récit de son voyage à Paris, -qu’il adresse à madame Adrien de Vivens, pour remplir la promesse qu’il -lui avait faite: - - -MON VOYAGE A PARIS, - -PREMIER MAI 1842. - -A Madame Adrien de Vivens. - - Agen dort, et l’aube va poindre; - Le bateau a sonné, - Partons vite sans bruit sur l’onde qui verdoie; - On m’a tellement instigué - A aller voir Paris que j’en brûle d’envie. - - C’est vrai, mes amis ont raison; - Avant que sur ma tête les ans viennent s’entasser, - Il faut voir, au moins une fois, la ville des villes; - Là on ne parle pas gascon, - Mais cela ne m’arrête guère. - - Aujourd’hui l’homme part seul, et le poète reste; - Je te quitte, muse; adieu pour tout le mois de mai; - Je t’ai juré amour pour la vie; - Mais l’amour ne perd rien si un moment on se quitte; - Quand on se revoit après on s’aime davantage! - - Comme nous descendons lentement! - Le bateau a des ailes, nous volons! - Voici Tourneins! Voici Marmande! - Voici Bordeaux, la ville grande, - Au front doré, aux yeux riants, - A la ceinture de bâtiments! - Oh! mais passons, passons Bordeaux l’ensorceleur; - Grandes villes, grands ponts qui vous dressez partout - Aujourd’hui, sur mon chemin, je passe comme l’éclair; - On ne s’arrête pas quand Paris est au bout. - - D’un autre jour voici l’aurore.... - Devant moi quelque chose luit! - Que de maisons! que de clochers! - Oh! bon Dieu! quelle ville! oh! bon Dieu! comme elle grandit! - Une foule en sort, l’autre s’y précipite; - Sainte Croix! épargnons la vie! - C’est Paris!... je suis dans Paris. - - -8 MAI. - -II - - Oh! bon Dieu! dans Paris comme la vie se hâte! - Pourtant on y voit le double; en allumant le vent - On fait de la nuit un autre jour radieux. - Que de monde! quel bruit! voilà demi-semaine - Que la foule m’entraîne où elle court - Et que je me perds chaque jour. - - Eh bien! laissons-nous faire! que la foule m’entraîne! - Perdons-nous!--Oui, aussi ma journée se perd; - Et le temps que je voudrais nonchalant - Marche sur un chemin de fer; - Il ne laisse point respirer mon âme; - Et j’en ai besoin cependant: au pays qui m’est cher - J’ai promis à noble dame - De lui peindre ce que je verrai. - Eh bien, ne nous perdons plus! A commencer d’aujourd’hui - Cherchons d’abord la maison où nos rois demeurent. - - C’est difficile; ici tout est maison de roi! - Je ne vois que palais que des franges décorent; - Les murs semblent d’or; ici, là-bas, de l’autre bord, - L’or éclate partout, l’or grimpe dans les rues - Jusque sur les toitures bleuâtres. - - Qu’ai-je vu? des soldats; un château, des statues; - Des rois voici donc le palais! - Mais celui-là est sombre et fait noire figure; - Oh! c’est que celui-là n’a pas besoin d’or sur ses murailles, - Car il a la gloire pour dorure, - Et surtout depuis qu’il logea l’empereur! - - L’empereur!... Voilà donc le palais où il demeurait! - C’est ici qu’il prenait son tonnerre allumé, - Quand, sur son cheval blanc, fièrement il allait - Frapper les rois orgueilleux qui nous avaient manqué. - - L’empereur! l’empereur! oh! que je me sens l’envie - De parler de lui aujourd’hui!.... Si je connaissais quelqu’un - Dans ce bois rempli de monde qui prend l’air, - Ou dans ce jardin où la foule se promène;-- - J’ai passé, repassé; je ne connais personne; - Pas un seul Agenais; la foule est presque muette; - Personne ne se touche la main; personne ne se salue. - - Quel beau monde cependant! que Paris est élégant! - Sans doute ici il n’y a pas de pauvres; - Tout est dame, tout est monsieur; - Chaque jour est dimanche, et sous ces arbres - Qu’il fait beau près de ces bassins! - Comme mon sang se rafraîchit - A l’ombre de ces charmilles! - - Et sur cette place quel joli coup d’œil! - Des fontaines, des jets d’eau; que c’est beau! - De l’eau qui tombe en nappes et remonte en lames! - Des géants aux cheveux d’or d’où dégoutte l’argent; - Des statues à l’entour sur des roches assises; - Sur un grand piédestal brillant - Une pierre dressée en colosse pointu, - De grands candélabres d’or à cent branches feuillues; - Devant, à gauche, à droite, la foule par milliers; - O pays de miracle! ô ville de sorciers! - - Cela m’est égal que personne ne me parle, ne me réponde, - Restons seul au milieu du monde! - Je veux voir où il me conduira; - Perdons-nous encore aujourd’hui;--mais je me suis perdu déjà! - Je ne me reconnais plus;....--qu’est-ce qui s’élève? - Une statue en bronze, un homme tout près du ciel, - Redingote grise, petit chapeau: - C’est _notre Empereur!_ c’est Bonaparte! - Encore lui ici! toujours lui! - Qu’il va bien près du soleil! - Il est là comme s’il était à la tête de son armée; - On dirait qu’il attend la canonnade.... - -Ne sont-ce pas là de bien belles impressions de voyages; sans fard comme -sans enluminure? Comme tout y est vif, leste, naturel et vrai! N’y -a-t-il pas aussi de la sublimité dans ces lignes si simples: - - Une statue de bronze, un homme tout près du ciel.... - - * * * * * - - ......Il va bien près du soleil? - -La poésie ne consisterait donc pas dans les vers? A ce compte, les plus -grands poètes pourraient bien n’avoir écrit qu’en prose. - -Jasmin contemplant la grande capitale sous ses aspects les plus -imposants vient de nous peindre les idées, les images, les sentiments -dont elle a peuplé son imagination et son cœur. C’est comme un panorama -mobile où la succession des objets s’embellit des nuances les plus -délicates de l’esprit le plus subtil et le plus pénétrant. A ce vaste -tableau extérieur nous opposerons un tout petit tableau d’intérieur, -capricieusement dessiné à propos de l’envoi de cahiers de papier fin, -qu’on lui adressait pour copier _Françounetto_. Le fait est peu -émouvant, il faut l’avouer; mais les poètes n’ont-ils pas un talisman -comme les magiciens? Voyons donc ce que devient ce papier fin sous le -talisman de Jasmin: - - - - -A MONSIEUR FONTÈS. - -DIRECTEUR DES CONTRIBUTIONS DIRECTES, - -Qui venait de m’envoyer du papier fin pour copier FRANÇONNETTE. - - -MARS 1840. - - Maintenant que j’ai fini Françonnette, - Que je n’ai plus qu’à la débarbouiller, - Pour qu’elle soit, en sortant demain, - Sinon jolie, du moins nette; - Vous m’envoyez, vous, Monsieur, pour lui faire sa petite robe, - Papier joli, luisant, choisi de votre main. - Oh! quel plaisir pour moi! le grand joueur de banque - Voit la fortune qui lui rit, - Si une bonne main, noire ou blanche, - Lui effleure un peu les cartes dans ses doigts. - Ainsi, votre papier, je le vois, - Me va porter bonheur cette année; - Que voulez-vous? j’ai plaisir de le croire et je le crois. - - Comme tout a changé pourtant! - Autrefois, quand mon ruisseau pauvrement _argentait_, - Un de vos papiers m’arrivait timbré; - Oh! que de soucis celui-là chez moi causait! - Plus de vers, plus de chansons aussitôt qu’il était entré; - Il ne me parlait qu’en colère - Et d’un ton de _commandement_; - Si je faisais le sourd un moment, - Il menaçait du garnisaire; - Je payais donc tout effrayé; - Et je n’avais plus après ni argent ni esprit! - - Qui m’aurait dit alors qu’un jour je dirais merci! - Au sévère monsieur Fontès - Que j’avais tant envoyé au pré des sept deniers, - A celui qui, chez moi, tuait la poésie? - Personne! parce qu’alors je lui étais trop rancuneux; - Parce qu’alors je n’avais pas vu encore - Le poète, l’homme de goût, - Le grand ami des vers gascons, - Dans l’homme si terrible qui était - Le gros major des collecteurs! - - Mais à présent je sais tout, et ma muse est contente, - Et quand votre papier tout timbré se présente, - Je paie habitude, et je ne vous en veux plus, - Car vous écoutez mes vers, vous achetez tout ce que j’écris. - Vous le savez par cœur; que de plaisirs je vous dois! - Comme nous nous oublions en caquetant tous les deux! - - Il faut me voir aussi, pour faire votre pratique, - Peigne en main, vers en tête, sortir de ma boutique, - Chaque jour, - A midi. - - J’arrive, vous vous asseyez; moi sûr de vous plaire, - En vous accommodant sans bruit entre mes mains, - De mon esprit chansonnier - Je vous dis les petites affaires; - Et vous, vous tendez la joue et tout aussi bien m’écoutez. - Souvent votre goût fin critique - Sur ma glane poétique; - Cela m’est égal, je vous donne toujours - Main doucette, légère, et rasoir de velours! - - Mais quand ma muse enfin vous donne un joli air, - Sur votre front aussitôt se peint une rougeur; - Vous vous levez vif comme l’éclair; - Vous sonnez deux fois; c’est assez; - Votre aimable et belle famille - Vient faire le cercle autour de moi; - Et ma muse se pavane, - Parce qu’elle sait que nulle part elle n’est jugée mieux. - - Oh! ce qui plaît chez vous plaît partout, et je le sais; - Mais ce qui est plus joli: il y a quarante mois passés, - Un beau matin que j’entrai dans votre belle chambre, - Je vois des milliers de livres alignés, - Et tout dorés et tout luisants. - Un me sauta aux yeux; oh! comme je le reluquais! - C’était le mien; je le vis d’abord. - Mon nom y était gravé en gros et tout en or! - - Que j’étais content! Monsieur, des plaisirs que je vous peins, - C’est le plus doux, celui qui m’a le plus saisi! - Mon livre est le premier que je regarde quand j’entre; - Pauvre livre! il est paysan, mais il ne ternit rien; - Vous l’avez si bien vêtu! je ne le perds pas de vue; - J’irais le chercher les yeux fermés. - - Il est vrai qu’il peut avoir son âme un peu triste, - D’être au milieu de messieurs qui ne sont pas gascons; - Mais j’emploie pour lui mon esprit et mon huile, - Parce qu’avant le mois de mai, - Pour qu’il ne reste pas seul, je veux - Lui envoyer vite un petit frère; - Je l’achève; sur son teint je passe la pierre ponce; - Et je compte sur l’honneur de l’y voir à côté; - Car, Monsieur, le papier que vous m’envoyez m’annonce - Que vous aimerez mon cadet autant que mon aîné. - -Eh bien, qu’en dites-vous? n’est-il pas sorcier ce Jasmin? Rompons donc -avec lui de peur de maléfice et prenons congé de lui en vers patois, -pour en finir: - - [P]Bon Diou! qui no cansou! que bay bien! qui l’a fèyto? - Acòs Pascal! respour Toumas; - --Brabò! bìbo Pascal! crido la foulo entièro. - - - - -ÉLISE MOREAU. - - -A nos ingénieux artisans, à nos poètes incultes vient se joindre ici la -jeune fille agreste; gaie comme l’oiseau du bocage, vive et alerte comme -la biche de la forêt, simple comme la fleur des champs: Élise Moreau -dont les chants poétiques, un jour, salués par les applaudissements de -notre grande ville, iront retentir sous les chênes séculaires de -Mazières; Mazières, du département des Deux-Sèvres, aux grands bois, aux -prés herbeux, et si solitaire qu’il n’est connu que de ceux qui -l’habitent. C’est dans cet endroit perdu que s’écoula l’enfance d’Élise, -loin de tout enseignement primaire, par l’excellente raison que cet -enseignement n’avait pas alors pénétré jusque là. A défaut de maîtres et -de leçons, elle lisait dans ce merveilleux livre de la nature qui ne -s’ouvre que pour ses adeptes: le chant d’un oiseau, le souffle d’une -brise, les parfums d’une fleur, étaient pour elle autant de thèmes -vivants pour les modulations de la poésie. Elle avait six ans à peine -lorsque sa première pièce de vers lui fut inspirée par la circonstance -suivante: - -On avait célébré, le 6 janvier, la fête des rois, en famille, en -compagnie du curé, du notaire et du médecin. La fève était tombée à -Élise. Les convives déclarèrent qu’elle devait, à son tour, payer un -gâteau. Son embarras fut grand, car elle ne possédait qu’un très mince -capital, destiné, disait-elle, à jeter les fondements de sa -bibliothèque. - -«Si je faisais une chanson?» se demanda-t-elle. «Maman qui a bien voulu -se charger de confectionner le gâteau, l’acceptera peut-être en -paiement.» - -La chanson fut faite, et chantée, le soir même, aux grands -applaudissements de tous les invités. Ce premier succès encouragea -l’enfant au point que, à compter de ce moment elle dédaigna tous les -amusements de son âge et ne s’occupa plus que de traduire dans un -langage cadencé tout ce qui frappait ses regards et sa pensée. - -Mais elle comprit bientôt que, pour écrire, il fallait savoir et savoir -beaucoup, et que, pauvre enfant, confinée au fond d’un obscur village, -elle ne savait rien. Un jour, des voyageurs visitèrent le pays. L’un -d’eux causa longtemps avec la petite fille, conseilla aux parents de la -mettre, sans tarder en pension, soit à Niort, soit à Parthenay, et -laissa à dessein un exemplaire des œuvres de Racine sous un des -berceaux de noisetiers du jardin. La lecture de ce modèle de toutes les -perfections littéraires ouvrit un monde nouveau à Élise, et fut -probablement la cause de cette pureté d’expression qu’on remarque dans -ses vers. - -Peu après, sa famille quitta Mazières, pour aller habiter Coulonges, -autre bourg plus considérable à quatre lieues de Niort. Là vivait un -savant médecin, qui, émerveillé du talent précoce de cette enfant, lui -ouvrit sa bibliothèque et voulut même faire des démarches pour qu’elle -entrât dans la meilleure pension de sa ville. Élise accepta les livres -avec une reconnaissance infinie, mais quant à l’invitation d’aller en -pension, pouvait-elle l’accepter, elle qui avait passé presque tout son -temps, au grand air, à la campagne? Et puis son esprit actif et vagabond -comme l’abeille, ne butinerait plus les fleurs des livres, d’après ses -caprices et ses instincts elliptiques. Au règne de la fantaisie -enivrante succéderait celui de l’ordre et de la méthode: il faudrait -tout ranger au cordeau, tout mesurer au compas, suivre, sous peine de -réprimande les explications, ou lourdes, ou obscures, ou insuffisantes -de maîtres routiniers. Quand on apprenait si bien et tant de belles -choses au bord d’un frais ruisseau, coulant en doux murmures, titillant -sourdement la paresse de l’esprit et de l’imagination sous l’ombrage -parfumé d’un tilleul ou d’un maronnier en fleur; bercée par le -gazouillement des mésanges et des chardonnerets, par le roucoulement des -tendres ramiers; charmée, à chaque instant par les métamorphoses riantes -de légers et brillants nuages se jouant à l’horizon.... Quoi donc! -échanger cet admirable spectacle de la nature et ses sublimes émotions -contre la cellule d’une classe! Cet échange eût été un trop grand -sacrifice; cet échange eût tué toute inspiration; mademoiselle Moreau -refusa net. - -Ce fut vers cette époque qu’elle composa une touchante élégie sur la -mort de mademoiselle Élisa Guizot. Par l’entremise de M. Heim, préfet -des Deux-Sèvres, qui avait pour elle une bienveillance paternelle, -mademoiselle Moreau envoya cette élégie à M. Guizot, alors ministre de -l’instruction publique. Ce dernier répondit à la jeune fille une longue -lettre écrite en entier de sa main, et ne borna pas à de vaines paroles -ce qu’il appelait sa reconnaissance: il fit parvenir à mademoiselle -Moreau un encouragement de 500 francs et, l’engageant à quitter -Coulonges pour Paris, il lui assura qu’elle trouverait un ami dans le -ministre. Cette promesse, il l’a tenue. Si la jeune fille sans fortune -et sans prôneurs a vaincu les difficultés de sa position, c’est au -constant appui de M. Guizot qu’elle le doit. - -Cependant la renommée d’Élise Moreau grandissait; on ne parlait que -d’elle dans son département. Il fut de nouveau question de la mettre en -pension. Ses parents crurent bien faire en la faisant entrer dans le -pensionnat de mademoiselle Bérat à Niort. Malgré toutes les bontés qu’on -eut pour elle dans cette maison, elle ne put y demeurer qu’un mois. Loin -de sa mère, loin de la nature, cette âme aimante souffrait trop. - -Une dernière épreuve était réservée à la pauvre enfant: on croyait -encore à l’initiation obligée de la poésie, qu’on regardait comme -l’arcane des arcanes; les poètes de la nature n’existaient pas alors. Il -advint donc qu’un professeur de littérature, octogénaire, M. Briquet, se -mit en tête que, avant de mourir, il pourrait doter son pays d’un poète -féminin. _Finis coronat opus_, a dit un ancien, et le professeur de -littérature avait résolu de clore sa carrière par l’accomplissement de -cet excellent adage. Cette résolution passa à l’état d’idée fixe dans le -cerveau du bon vieillard et ses instances devinrent si pressantes que -mademoiselle Moreau dut partir pour Niort, afin de profiter de ses -leçons. Elle descendit, suivant les intentions de M. Briquet, dans la -maison de madame Goujon. Au bout de trois mois, le vieillard mourut, et -mademoiselle Moreau, en quittant le pensionnat jura qu’elle ne -rentrerait jamais dans aucun établissement de ce genre. Des -professeurs, consultés par sa famille, dirent qu’il fallait la laisser -s’abandonner à toute la liberté de ses inspirations. Revenue à -Coulonges, elle sentit qu’il lui restait beaucoup à apprendre encore et -se mit au travail avec une ardeur que ne ralentissait même pas la -faiblesse de sa santé. Une grande joie vint l’y trouver: à des vers -qu’elle avait adressés à M. de Lamartine sur la mort de sa fille elle -reçut de l’illustre poète une réponse, aussi en vers, accompagnée d’un -exemplaire des Méditations et des Harmonies. - -En 1834, le premier congrès scientifique se tint à Poitiers, ville peu -distante de Coulonges. Le préfet des Deux-Sèvres, M. Léon Thiessé, -protecteur zélé de la jeune fille, engagea ses parents à la conduire au -congrès. L’enfant eut un succès complet. Elle improvisa une ode sur les -travaux de cette assemblée, qui lui décerna une médaille à l’effigie de -Malherbe. Dès ce moment, sa destinée poétique fut fixée. L’année -suivante, elle vint à Paris avec sa mère, qui ne l’a jamais quittée -depuis. M. Guizot l’accueillit comme un ami et lui donna immédiatement -une pension de 400 francs. Cette pension a été depuis augmentée deux -fois par M. de Salvandy et le sera sans doute encore. - -Mademoiselle Moreau publia, en 1837, la première édition des _Rêves -d’une jeune fille_, qui fut rapidement épuisée. En 1838, son ode sur -l’arc de Triomphe de l’Étoile obtint une mention honorable de l’Académie -française. Elle fit paraître ensuite un roman intitulé: _Une destinée_, -puis un livre pour la jeunesse, en prose aussi, _Les Souvenirs d’un -petit enfant_. Ce dernier ouvrage a obtenu, en 1841, un encouragement de -800 francs de l’Académie française. L’année suivante, cette même -académie a décerné à l’unanimité à mademoiselle Moreau le prix de 1,500 -francs de M. de Maillé, de la Tour Landry, destiné au talent poétique -qui donne le plus d’espérances. - -Les poésies de mademoiselle Moreau forment principalement un recueil -d’élégies qui brillent par un remarquable talent de versification; on y -trouve de la grâce, de l’harmonie, de l’élégance jointe à l’abondance -des images, à l’habileté et au naturel des tours, à une variété de -pensées justes, ingénieuses, délicates, exprimées d’une manière ferme et -concise. Le talent de ce poète de la nature appartient, selon nous, au -genre tempéré; il s’élève rarement vers les grands horizons de la -pensée; mais quand élargissant ses cadres, il passera de sujets privés à -des sujets d’intérêt général, quand il déploiera enfin ses ailes dans -toute leur largeur, il se montrera sans doute sous un jour plus -splendide qui le fera paraître plus saisissant, plus profond et plus -sympathique. - -La pièce suivante qui ne se trouve pas dans les poésies publiées par -mademoiselle Moreau, et qu’elle nous a obligeamment communiquée donnera -une idée de son talent poétique. - - -A MADEMOISELLE MARIA DE F.... - -Le jour de sa première communion. - - - Va recevoir celui de qui tout bien dérive, - Maria! qu’en ton cœur, vase d’élection, - Il verse les parfums de cette foi naïve, - La plus belle des fleurs de la sainte Sion. - - Que sa divine main, sur ta tête posée, - Courbant les longs rameaux de l’arbre de la croix, - En fasse découler la céleste rosée - Qui nous rend l’innocence une seconde fois. - - Porte aux pieds des autels ta candeur angélique; - Les cœurs simples et purs sont aimés du Seigneur; - Saint Jean, ce Fénélon du livre évangélique, - Ce frère de Jésus était simple de cœur. - - Ne cherche point, enfant, à soulever le voile - Qui cache l’Éternel aux regards d’ici bas; - Les Rois-Mages suivaient la lueur d’une étoile, - Sans savoir en quels lieux elle guidait leurs pas... - - Adore avec respect cet auguste mystère, - Où nous voyons l’auteur des mondes et des cieux, - Se donner en pâture aux enfants de la terre, - Et laver nos erreurs dans son sang précieux. - - Tu franchis aujourd’hui ces plaines du jeune âge, - Dont l’herbe est si touffue et l’horizon si beau; - Colorant l’avenir des reflets d’un mirage, - Tu fais les premiers pas dans un sentier nouveau. - - Que ce jour, Maria, le plus doux de la vie, - Te laisse un souvenir solennel et touchant; - Nul n’aura sa blancheur ni sa paix infinie; - Nul ne sera plus pur de l’aurore au couchant. - - Ce qu’on nomme bonheur, en ce siècle profane, - De son charme divin ne saurait approcher; - Qu’importent les parfums de la fleur qui se fane - Et la splendeur du lys qu’un souffle fait pencher? - - Si tu veux que, pour toi, le sort soit sans orages, - Des plaisirs décevants éloigne-toi toujours; - Enfant! ne bâtis point sur nos tristes rivages - Le nid qui jusqu’au soir abritera tes jours... - - Garde-toi de placer tes fraîches espérances - Sur de fragiles biens, car tous s’envoleront... - Songe que Dieu n’admet aux saintes récompenses - Que ceux dont la douleur a sillonné le front... - - Oh! bénis-le ce Dieu qui te donne pour mère - Un ange de vertus, d’indulgente bonté, - Qui, détournant de toi toute boisson amère, - T’a fait le sol de mousse et le ciel argenté. - - Aime-la comme on aime, au sortir de l’enfance, - Avec ce dévoûment, cet entier abandon - Qui survivent aux temps, aux revers, à l’absence, - Et dont les nobles cœurs seuls ont reçu le don... - - Puis, enfant, aime aussi, d’une égale tendresse, - Ton père, cet ami, cet aimable mentor, - Poète sans orgueil, et savant sans rudesse, - Qui du bonheur des siens fait son plus cher trésor... - - Va! livre ta nacelle à ce fleuve perfide, - Que peu, même au printemps, traversent sans effroi; - L’amour de tes parents, comme une double égide, - S’élèvera toujours entre la vague et toi. - - - Mai 1846. - - - - -MARIE LAURE. - - -Pendant que les salons de Paris résonnaient de la voix pure et -mélodieuse d’Élise, une autre jeune fille, dans un coin retiré de la -Normandie, sentait aussi s’allumer en son cœur la flamme de la poésie en -présence d’une nature riante et pittoresque. Sa venue au monde avait été -déplorable: - - Enfant j’étais muette, aveugle et si débile - Que, durant tout le jour, je restais immobile, - Et chacun tristement et le bras étendu - Vers moi, disait tout bas: cet enfant est perdu. - Pourtant on me sauva. - -Bientôt ses infirmités disparaissent. Habitante d’une petite ville avec -sa mère et sa sœur, elle parcourt presque toujours seule les belles -campagnes qui l’environnent, et laisse flotter ses pensées sous le -souffle des émotions qu’elles lui causent. - - Mais un jour apparut la solitude austère; - Le chagrin la suivit; puis un fatal mystère - Que mon cœur garde en soi comme un dard dans sa chair, - Qui s’envenime, hélas! sur ce qui m’était cher - Vint tomber.--Ce secret courba ma jeune tête, - Épouvanta mon âme et puis me fit poète. - Alors notre vieux toit s’attrista; les soucis - Chassèrent le bonheur sur notre seuil assis, - Nous offrant pour toujours des larmes;--peine amère, - Qui frappa mon aïeul,--et qui brisa ma mère. - - Je compris mal alors ce chagrin étouffant, - Car il n’avait touché que mon âme d’enfant; - Mais, plus tard, il m’offrit sa coupe toute pleine - De fiel, me la fit boire et m’enseigna la haine. - Puis je sentis l’orgueil qui germait dans mon front; - Ce que vaut de douleur la crainte d’un affront, - Je le sus, et, pourtant, mon âme était si pure - Qu’elle eût, par sa candeur, épouvanté l’injure; - Car, étrangère en tout à ce malheur profond, - Je puis sonder sans peur cette âme jusqu’au fond. - -Ce secret fatal lui fait prendre, à vingt ans, une résolution virile: -elle viendra à Paris, ce rendez-vous universel des douleurs et des -infortunes, et, chevalier anonyme, elle se jettera sans peur dans le -tournoi sanglant de la renommée pour conquérir la palme qui doit cacher -la rougeur du front de MARIE LAURE. - -Elle y vint en effet, il y a quatre ans, seule, sans autre appui qu’une -lettre de recommandation, ce roseau vermoulu du malheur. Elle alla se -loger dans une petite chambre de la rue de Vaugirard, d’où elle -apercevait les marronniers du Luxembourg, qui lui rappelaient les -ombrages de ses campagnes. C’est là qu’elle écrivit les dernières pièces -de ses _Églantines_ et toutes les nouvelles qui forment la première -partie du volume qu’a publié un loyal et consciencieux éditeur. - -«Infatigable,» dit-il, «elle se reposait du travail en courant les -bureaux de journaux et les éditeurs. Elle parvint à placer comme -feuilletons quelques unes de ses nouvelles, qui, malheureusement, -n’eurent pas le temps de paraître.--Ses amis avaient déjà réuni pour son -volume de poésies plus de 500 souscripteurs. Enfin, au mois de juillet, -fatiguée de cette lutte sans trêve, elle alla se retremper dans -l’atmosphère calme de la famille. Pendant trois mois, elle vécut avec -délices dans ses campagnes tant regrettées, entre sa mère qui l’avait -attendue impatiemment et sa sœur qu’elle ne devait plus revoir.» - -C’est peut-être pendant cette courte trêve qu’elle publia cette -touchante pièce de vers, _Un regard en arrière_, qui nous fait pénétrer -dans l’intimité de sa pensée. - - -UN REGARD EN ARRIÈRE. - - Pourquoi ne suis-je pas la bonne jeune fille - Qui, ne cherchant jamais rien hors d’elle, ne brille, - Fleur, que de son éclat; lys, que de son parfum? - Pourquoi voit-on, hélas! sur mon front pâle et brun, - Le stigmate d’une âme ardente, austère et forte? - Et d’où vient que mon cœur, où l’espérance est morte, - Vibre à tous les sanglots amers ou décevants, - Comme une harpe à tous les vents? - - Quel vain désir de gloire est venu me séduire? - Pourquoi mon front veut-il méditer et produire? - Qui donc a suspendu le vieux luth à mon bras? - Et pourquoi le Dieu grand, qui ne se trompe pas, - Qui suit chacun de nous, le guide et le regarde, - M’a-t-il donné le cœur et la robe du barde, - Des larmes pour apprendre a chanter la douleur, - La pensée au lieu du bonheur? - -Mais la lutte qu’elle avait engagée ne pouvait être interrompue plus -longtemps: il fallut retourner à Paris. A son arrivée, elle s’occupa de -la publication de ses premières poésies: _Les Églantines_, qui parurent -à la fin de décembre 1842. Au plus fort de ses préoccupations -littéraires, elle reçut une autre lettre de sa mère, exprimant de vives -inquiétudes sur la santé de sa fille aînée. Marie Laure crut que sa mère -s’exagérait l’état de sa sœur et chercha à la rassurer dans sa réponse. -La pauvre mère, incertaine alors, craignant; d’une part, de troubler -Marie Laure au milieu de ses travaux, et, de l’autre, ne sachant pas au -juste jusqu’à quel point la santé de sa fille devait l’alarmer, écrivit -en termes moins inquiétants. Au commencement de mars, Marie Laure reçut -des nouvelles rassurantes sur la santé de sa sœur. Elle se flatta alors -que le printemps amènerait une guérison, et l’espérance vint se placer -entre ses vœux et ses prières. Mais comme un coup de foudre, la nouvelle -de la mort de sa sœur vient la frapper, et, peu de temps après, sa mère -entre dans sa petite chambre. - -A la vue de sa fille, naguère encore si charmante, de sa fille -affreusement pâle et maigrie; de sa fille dont la voix est faible et -altérée, dont la taille s’est voûtée, dont la démarche est chancelante -et le regard est terne, la pauvre mère est saisie d’effroi, et elle -conduit sans retard son enfant chez un médecin célèbre. Ce médecin -reconnaît une phtisie pulmonaire mortelle... cependant l’air de la -campagne a fait quelquefois des miracles, et il recommande l’air de la -campagne. - -Marie Laure respira encore l’air pur des champs, auquel elle dut un -soulagement momentané; mais son sort était décidé sans retour. Les -secours de la religion lui furent administrés. Elle vécut encore -quelques jours, plongée dans un assoupissement presque continuel. Dans -un moment lucide, où le sourire errait sur ses lèvres pâles, et où elle -pensait à Dieu et à sa bonté infinie, sa pauvre mère lui entendit dire -très distinctement à voix basse: - -«Mon Dieu, je vous demande un million de fois pardon.» - -Le lendemain de sa mort, c’était la fête du village, les jeunes, -filles, vêtues de blanc, voulurent la porter elles-mêmes jusqu’au -cimetière. Elles jetèrent sur sa tombe des milliers de fleurs et -l’entourèrent de rosiers blancs. - -Voici l’épitaphe qui fut gravée sur la pierre de son tombeau: - - Ici dort un enfant, fleur un seul jour fleurie, - Vierge au front inspiré; - Elle avait les doux noms de Laure et de Marie, - Nom charmant! nom sacré! - - La mort seule a calmé son mystique délire. - Comme vers un autel - Son âme virginale et l’âme de sa lyre - Montent ensemble au ciel. - - * * * * * - - -La vie de Marie Laure a été trop courte pour que son talent put briller -dans toute sa force et dans toute sa pureté. Le recueil de nouvelles en -prose et de poésies qu’on a publié après sa mort est empreint d’un -délicieux parfum de jeunesse et d’une originalité native qui décélait -l’inspiration. C’est comme poète de la nature que Marie Laure figure -dans cet ouvrage; poète spirituel et penseur, qui, s’il eût vécu plus -longtemps, fût devenu sans doute un grand poète. - -La pièce qui suit a été composée par Marie Laure, pendant le mois qui a -précédé sa mort. Elle en écrivit les derniers vers quelques heures avant -son agonie. - - -LES PREMIERS SOUVENIRS. - - Enfant, quand je courais active et vagabonde, - Croyant que mon vallon, là bas, c’était le monde, - Du toit aimé, le soir, je passais le vieux seuil, - Et ne comprenant pas ni la mort, ni le deuil, - Ni la souffrance au cœur s’attachant comme un lierre, - Je demandais pourquoi sous la rouge paupière - Des femmes qui passaient, le front voilé de noir, - Roulaient toujours des pleurs? Pourquoi j’avais pu voir - Près d’elles, au saint lieu, quand j’étais arrêtée, - Des sanglots soulever leur épaule voûtée? - Ma mère répondait que mon ange gardien - Me le dirait plus tard si je le priais bien; - Et plus tard je l’ai su... Ce ne fut pas mon ange - Qui vint me révéler tout ce mystère étrange - De mort, de deuil, de pleurs; mais je vis tant d’absents - Qui ne revenaient pas; je connus tant d’accents - Que je n’entendrai plus; tant d’âmes envolées - Mirent sur mon chemin tant de femmes voilées; - Tant de grands cœurs battaient qui ne tressaillent plus; - Hélas! et j’en sais tant dans la fosse reclus, - De ceux que nous perdons, lorsque la feuille tombe, - Qu’ainsi j’ai vu la mort et j’ai compris la tombe. - - - * * * * * - - Pourtant on me sauva; dans mes belles vallées, - Je vis des jours brûlants et des nuits étoilées, - Et lorsque je marchai, dans mon premier sentier, - La première fleur fut la fleur de l’églantier, - Que ma main déroba. Durant plus d’une année, - Je courus par mes prés doucement étonnée, - Regardant la nature et devinant le beau - Comme mon cœur plus tard devina le tombeau. - - * * * * * - - Il me souvient; je vis venir la poésie, - Soutenant d’une main sa coupe d’ambroisie, - Et de l’autre deux luths;--les posant devant moi, - «Tiens,» me dit-elle, «enfant, voici deux luths pour toi. - Quand le chagrin fuira de ta triste demeure, - La paix viendra vers toi,--ne fuirait-il qu’une heure. - Tu prendras ce vieux luth entouré d’oranger, - A la fleur virginale, au parfum étranger; - Sur lui tu peux chanter la riante ballade, - Rome, si tu l’as vue, ou Séville ou Grenade; - C’est le luth de la joie et des douces amours; - Ne va pas y chercher chagrins et mauvais jours. - Mais lorsque tu verras revenir la souffrance, - Faisant fuir de frayeur la paix et l’espérance, - Tu prendras l’autre luth, posé sur un cercueil; - Il est encore couvert de larmes et de deuil; - Sur lui chantons toujours quand la peine t’oppresse; - Tu pourras quelquefois affaiblir ta tristesse. - Pour la muse, attends-la, mais ne la poursuis pas; - Si tu la laisses libre elle suivra tes pas. - Adieu, garde longtemps ton âme forte et juste.» - (Ainsi m’avait parlé la poésie auguste.) - - Sur la lyre des pleurs j’ai tant de fois chanté - Que souvent j’égarais le luth de la gaîté, - Le délaissant toujours. Mais, un matin, joyeuse - Ou calme,--j’essayais la ballade amoureuse, - Lorsqu’on vint m’appeler auprès du saint vieillard, - L’aïeul agonisant, dont le blême regard - Sortait péniblement de paupières mi-closes, - Tombé dans le jardin près d’un buisson de roses; - Son teint était semblable aux suaires jaunis, - Et comme Dieu l’accorde à ses élus bénis; - La mort, lente à venir, sainte et mystérieuse, - Ferma l’œil sans regard de l’agonie affreuse. - - - - -MARIE CARPANTIER, - -De la Flèche. - - -Quelle est cette frêle jeune fille, au teint pâle, aux longs cheveux -blonds! Assise sur le sommet d’une colline, le front appuyé sur sa main, -elle suit, d’un regard mélancolique, à travers les prairies, le Loir, -dont le cours sinueux semble être l’image des méandres de sa pensée; -puis, détachant ses yeux de ce spectacle magnétique, elle relève la -tête et arrête sa vue sur les tours imposantes du collége militaire, -bâti par le roi populaire, par le bon Henri, et sa pâleur s’efface, sa -tristesse s’envole, car les rêves de son imagination, les pressentiments -de son âme se dissipent au souvenir de cette éclatante mais douce et -pure gloire qui, comme un baume bienfaisant, a rasséréné son cœur -alarmé. Malheureuse jeune fille aux nobles pensées, aux instincts -généreux, orpheline, sans parents, sans appui, tu n’as, pour défier -l’avenir, que ta mère, pauvre veuve, avant le temps, d’un brave -militaire; que ta mère énervée par la douleur. - - Mais rien n’est si fécond que les pleurs d’une mère! - L’enfant sentit bientôt, sous leur rosée amère - Sa raison s’épurer, son âme s’agrandir. - Nue et morne à ses yeux apparut l’existence; - Et, pour encourager sa mère à la souffrance, - Elle se hâta de souffrir. - -Mais sur cette existence menacée par un sombre avenir luit tout d’un -coup une vive lumière: la Bienveillance, sous les traits d’une femme -poète[Q], éveille de nombreuses sympathies en faveur de la jeune muse -abandonnée, attire sur elle l’attention de personnages puissants. -Bientôt, grâce à cette intervention généreuse, la pauvre Marie, délivrée -de ses noirs pressentiments, rassemble ses poésies, feuilles éparses -qu’elle avait écrites sous de pénibles impressions, et, le cœur gros -d’attendrissement et de reconnaissance, elle peut inscrire sur leur -frontispice cette dédicace expansive: - -_Ce livre est la première, la seule richesse que je possède en ce monde; -qu’_ELLE[R] _me laisse le lui offrir_, ELLE _qui a délivré mon âme de -ses douloureuses préoccupations, en répandant la sécurité pour l’avenir -et la douce quiétude du présent sur les vieux jours de ma mère bien -aimée_. - -Les préludes sont empreints d’une tristesse maladive, apanage funeste de -ces organisations délicates qui, à leur entrée dans la vie, sont si -brutalement étreintes par la misère et la douleur qu’elles se croient -fatalement appelées à subir ce double joug. On reconnaît la trace du -malheur dans cette pièce touchante: _Si je mourais!_... - - -SI JE MOURAIS!... - - J’ai dit: «au milieu de mes jours je verrai donc - les portes de la mort,» et j’ai cherché en vain le - reste de mes années. - _Cantique d’_ÉZÉCHIAS. - - - Si je mourais! cette sombre pensée - Retombe à chaque instant sur mon âme oppressée; - Si je parle d’espoir, une vague terreur - Fait expirer les mots sur ma lèvre glacée, - Étouffe sous son poids les élans de mon cœur, - Et, boisson vénéneuse en ma coupe versée, - Transforme en cris d’effroi tous mes cris de bonheur! - - Mourir! oh Dieu!... mais non, je suis trop jeune encore! - Le jour ne s’éteint pas au lever de l’aurore; - Le soleil du matin resplendit jusqu’au soir: - Moi je naquis hier, et je n’ai, sur la terre, - Qu’à petits pas d’enfant commencé ma carrière; - J’ai de longs jours à vivre et de beaux cieux à voir! - Et puis, à mon berceau, pendant la nuit muette, - Ma mère a tant veillé! tant prié sur ma tête! - Tant demandé pour moi de joie à l’avenir! - Non, je ne mourrai pas! Quoi! fuir ma vieille mère! - Quoi! dévaster son ciel! quoi! triste et solitaire - L’abandonner! ma mère!... Oh! si j’allais mourir!... - - Quand reviennent les nuits, les nuits froides et sombres, - Et que le soir lugubre, en longs habits de deuil, - S’avance tristement pour évoquer les ombres, - J’entends, j’entends les morts entr’ouvrir leur cercueil. - Je les vois, secouant leur funèbre poussière, - Se dresser lentement décharnés et sans bruit; - Et, muets, s’éloigner, couverts d’un long suaire - Que soulève à regret le souffle de la nuit. - Je crois entendre au loin leur voix mystérieuse - Gémir en m’appelant au pied d’un noir cyprès, - Et malgré moi revient cette pensée affreuse: - Si je mourais!... si je mourais!... - - O mes tendres amis! vous si chers à mon âme! - Vous par qui s’embellit ou s’attriste mon sort, - Venez fortifier mon faible cœur de femme; - Venez! délivrez-moi de ces rêves de mort! - Au bruit de vos chansons engourdissez mes peines; - Que vos voix, s’unissant dans un accord divin, - Pénètrent tous mes sens et glissent dans mes veines - Le désir de la joie et l’oubli du destin. - N’est-il plus sur les monts une fleur pour nos têtes? - Les lis, ainsi que moi, se sont-ils tous flétris? - Ah! venez! guidez-moi vers ces grottes muettes, - Je veux à leurs échos dire vos noms chéris! - Je veux, d’un pied léger, sur la verte colline - Bondir! et me bercer dans les vagues du ciel! - D’un air limpide et frais abreuver ma poitrine, - M’enivrer de parfums! m’enivrer de soleil! - Là, je vivrais, amis! car c’est la peur qui tue! - Oh! la peur, de ma vie a fait un long trépas. - Cette horreur de la mort, d’où m’est-elle venue? - Avant de vous aimer, je ne la craignais pas. - - Elle n’était pour moi qu’un fantôme docile - Aux appels suppliants des fils de la douleur; - Je croyais que pour eux, ange libérateur, - Des heureux d’ici-bas elle fuyait l’asile; - Et, dans mes jeux d’enfant, bien souvent immobile, - Je feignais d’être morte... Oh! je n’avais pas peur! - - Mais voyez!... à pas lents les ténèbres s’avancent... - Ecoutez!... écoutez le bruit sourd des tombeaux!... - Sur l’horizon déjà des ombres se balancent.... - Du jour! de la lumière! apportez des flambeaux! - Amis, entourez-moi! rapprochons-nous de l’âtre; - Chassons du noir sommeil les perfides appas! - Chantons de gais refrains jusqu’à l’aube bleuâtre. - - * * * * * - - Mais si la mort venait!... cachez-moi dans vos bras.... - -C’est peu après sa première nomination à un emploi honorable que -mademoiselle Carpantier dut composer sa pièce intitulée _Sur le côteau -de Saint-Germain-du-Val, pendant la nuit._ Le ton de cette pièce est -bien différent de la précédente; on y respire l’allégement du cœur, la -satisfaction intime, la sérénité, le calme après la tourmente. Nous en -citerons une partie pour montrer ce jeune talent sous un autre jour. - - -SUR LE COTEAU DE SAINT-GERMAIN-DU-VAL, - -Pendant la nuit. - - - * * * * * - - Je vois, je vois d’ici ma cité bien aimée - Sommeiller, vaporeuse, au bord de l’horizon, - Comme un léger esquif que la brise embaumée - Endort sur l’Océan profond. - - A voir ses toits de marbre et ses maisons d’ivoire, - Sa ceinture de monts, ses ombrages en fleur, - Quels flots de souvenirs inondent ma mémoire! - O mon enfance! ô paix du cœur... - - Puis je vois, se dressant dans l’épaisseur des ombres, - --Des secrets de la nuit témoins silencieux,-- - Ces tours[S] aux fronts hautains qui, des nuages sombres, - Déchirent les flancs orageux. - - Aux superbes sommets de ce noble édifice, - Orgueil de mon pays, œuvre d’un roi chéri, - Ne voit-on pas planer une ombre protectrice? - L’ombre du magnanime Henri? - - Et là-bas ce beau Loir dont la blanche surface - S’illumine aux clartés de la lampe des cieux; - Semblable au sentier d’or que parcourt, dans l’espace, - Un archange aux pieds lumineux. - - La Flèche, ô mon doux nid! ô ma belle patrie! - Asile où je vécus du fruit de mon labeur; - Toi qui compris mes chants, qui protégeas ma vie; - Quel amour t’a voué mon cœur! - - Oh! moi, je donnerais pour ta grâce pudique, - Pour ton ciel nuageux, pour tes monts verdoyants, - Et la vieille Italie, et la jeune Amérique, - Et l’Asie aux cieux flamboyants! - - Que me font les splendeurs des cités orgueilleuses! - Athène et ses débris............ - - * * * * * - - * * * * * - - Paris, ce vaniteux qui veut briller et plaire, - A mes yeux un instant sembla royal et beau; - Mais bientôt j’aperçus la fraude et la misère - Sous la pourpre de son manteau. - - Ces bruits, ces chants, ces cris de la foule empressée, - Où pas un œil ami ne s’arrêtait sur moi, - D’un lourd penser d’exil oppressaient ma pensée - Et me glaçaient d’un vain effroi. - - Alors, ô mon pays, rêveuse et désolée, - Loin de ces inconnus je courais me cacher, - Pour songer doucement à ta fraîche vallée, - A tes bois, à ton vieux clocher. - - Il me semblait revoir ce castel solitaire, - Qui dort sombre et muet sur tes côteaux fleuris, - Et qui, puissant jadis, sous ton toit séculaire - Abrita le saint roi Louis. - - Et mon coeur bondissait!--pourtant, ô ma patrie! - Jamais tu n’eus pour moi ni fêtes ni plaisirs; - Mais le doux souvenir de ma mère chérie - Parfumait tous mes souvenirs. - - La Flèche, ah! si jamais, à mes désirs contraire, - Le destin, loin de toi, m’entraînait quelque jour, - Pour consoler mon cœur sur la terre étrangère, - Garde, ah! garde-moi ton amour! - - Je ne demande rien à l’aveugle fortune; - Mon front de fiers lauriers ne s’est point ombragé; - La gloire me fait peur, le faste m’importune; - Je ne veux rien que ce que j’ai. - - Mais quand la mort viendra, céleste messagère, - M’emporter, libre enfin, vers un monde nouveau, - Qu’on dépose ma cendre où le sort tutélaire - Posa mon fragile berceau.... - - * * * * * - - -On le voit, la vie de mademoiselle Carpentier ne présente qu’une -physionomie monotone; le grand événement qui l’a marquée a été son -voyage à Paris. Mais nous disons tant mieux avec l’excellent M. -Primrose[T], cet ami du foyer domestique, dont toutes les émigrations -s’étaient bornées à passer, dans sa maison, de la chambre bleue à la -chambre rose, et nous répéterions volontiers aussi, avec les voyageurs -aux pays lointains, désenchantés, au retour, ces vers d’un charmant -poète français, Léonard: - - Quel fol espoir trompait mes vœux - Dans cette course vagabonde! - Le bonheur ne court pas le monde; - Il faut vivre où l’on est heureux. - -Comme Élise Moreau, comme Marie Laure, mademoiselle Carpantier doit -presque tout à la nature. Ses dispositions précoces pour la poésie lui -valurent les plus vives sympathies. L’étude vint ensuite les développer; -mais ce fut l’étude individuelle, l’étude telle qu’elle a été pratiquée -par nos poètes artisans, l’étude sans maître. - -L’auteur des _Préludes_ a composé son recueil de pièces assez -différentes de forme, de ton, de couleur et de sentiment. La critique -sévère y reprendra des alliances de mots et des rimes usées, et -réclamera moins d’abondance et de facilité. Mais ce sont là des taches -légères. Mademoiselle Carpentier excelle dans les tableaux sombres ou -sauvages; son pinceau, tout viril alors, nous transporte par sa touche -énergique et fière. Nous citerons, en ce genre, _Une création de Satan_, -et surtout _Indépendance_, dont les cinq dernières strophes resteront -dans la mémoire des littérateurs. - - - - -JOSEPH-LAFON LABATUT, - -De Messine. - - -Quand l’homme plie sous l’adversité, il interroge le ciel de son passé -pour y retrouver une étoile amie. Ce ciel est souvent couvert, mais pour -Labatut ce ciel était clair et serein, et l’étoile amie y brillait d’un -vif éclat. C’est que cet homme, ancien soldat, avait toute la chaleur -d’âme de ses pareils; il croyait à la constance de l’amitié, parce -qu’il l’éprouvait lui-même. - -Lafon Labatut, originaire du Bugue, petite ville en Périgord, avait -épousé à Messine, après beaucoup de traverses, une jeune sicilienne -d’une éclatante beauté. Il revenait en France, sur un vaisseau de la -marine anglaise, avec sa femme et Joseph, alors âgé de cinq ans; mais la -jeune femme, atteinte de la peste, était morte à Gilbraltar. - -Après ce coup terrible, il débarqua à Calais, avec son enfant qu’il -traînait et portait tour à tour, et se dirigea vers Paris, où il -espérait retrouver un ami d’enfance, M. Pelissier, qu’il savait occupé -auprès de M. Raynouard, le secrétaire perpétuel de l’Académie française. -Cette espérance qui l’avait soutenu pendant ce pénible voyage devait se -réaliser; il rencontrait la fin de ses fatigues à Passy, dans la maison -de campagne de l’auteur des _Templiers_. - -Le pauvre soldat et son enfant, après quelques jours de repos, se mirent -en marche pour leur pays. Labatut trouva sa mère morte, et son père ne -tarda pas à la rejoindre. Lui-même succomba à ses chagrins peu d’années -après. - -La douceur et l’excellent naturel du petit Joseph, la précocité de son -intelligence, sa gentillesse, ses saillies enfantines lui firent tour à -tour des protecteurs et des amis. Il faut placer à leur tête une bonne -veuve qui l’attira chez elle, le surveilla dans ses jeux, le combla de -caresses et de bonbons, et lui apprit à lire. Le petit Joseph demanda -ensuite qu’on lui enseignât l’écriture, mais la bonne dame, à son grand -regret, ne put lui rendre ce bon office, son savoir n’allant pas jusque -là. L’enfant ne se découragea pas, et, s’étant procuré des plumes, des -crayons et du papier, il imita les caractères des titres des fables de -son bon ami La Fontaine, et il se fit ainsi une écriture que la -nécessité pouvait s’attribuer pour une bonne part. - -A l’âge de neuf ans il entra chez un vieux curé de village, son parent, -qui l’emmena dans son presbytère et en fit un enfant de chœur accompli. -Quatre ans s’écoulèrent dans le calme et la douceur de la vie champêtre, -mais ce calme et cette paix ne le rendaient pas heureux; Son sang -sicilien, avide d’action, s’aigrissait dans ses veines; il rêvait, si -jeune, sans que ses rêveries lui donnassent le secret des vagues -aspirations qui le tourmentaient. C’est à cet état de son âme qu’il fait -allusion dans ces vers du _Presbytère_: - - - * * * * * - - Insensé que j’étais! souvent l’inquiétude - M’agitait vaguement dans cette solitude. - Pour la gloire et les arts, pour un frivole honneur - Je regrettais des jours usés dans le bonheur, - Et mes précoces mains d’une luisante argile - Formaient quelque grand homme ou quelque dieu fragile, - Et d’informes croquis mes blancs murs habités - D’un grossier muséum étalaient les beautés. - Surtout l’aveugle Homère et ses grandes merveilles, - De mon jeune repos faisaient d’ardentes veilles. - Hélas! quand j’ébauchais son image, comment - N’étais-je pas troublé d’un noir pressentiment! - Ainsi de l’arc-en-ciel l’enfance émerveillée - Court et pense l’atteindre en la plaine mouillée, - Et, dès que son ruban s’efface dans les cieux, - L’enfant surpris s’arrête et reste soucieux. - -Un événement imprévu vint déchirer le voile qui couvrait son -intelligence: un jour il avisa juché au haut d’une armoire, un vieux -bouquin poudreux. Il le dénicha à l’instant. Ce bouquin était un poème -sublime; c’était l’_Iliade_. Les scènes solennelles et pompeuses -d’Homère, les luttes terribles de ses dieux et de ses héros s’emparèrent -tout d’un coup de cette imagination flottante; aussi les murs du -presbytère, tapissés par les dessins grandioses de Joseph, exécutés au -charbon, devinrent-ils, en peu de jours, l’_Illustration_ détaillée du -plus beau poème de l’antiquité. - -Joseph en était là lorsque vint à mourir le bon curé. Il fut appelé à -Paris par M. Pelissier, ce fidèle ami de son père, qui voulait être -aussi le sien, et lui tenir lieu de tous les protecteurs que la mort lui -avait successivement enlevés. - -M. Pelissier, sa famille et ses amis furent émerveillés des prodigieuses -dispositions de Joseph pour le dessin. On fut curieux de savoir quel -effet produirait sur lui la vue des chefs-d’œuvre des grands maîtres. On -le conduisit au Musée du Louvre. L’impression fut grande, profonde. A -la vue des tableaux de Rubens, «Rubens,» s’écriait-il avec exaltation, -«ô Rubens! je veux être Rubens!» - -Confié aux soins d’un dessinateur habile, M. Sudre, il fut bientôt assez -fort pour entrer dans l’atelier de Gérard. Il apprenait en même temps -l’art des écritures lithographiques, et, après quelques mois d’étude, il -était en état de gagner quatre à cinq francs par jour. Un horrible -malheur devait confondre la sollicitude de l’excellent M. Pelissier et -enlever à Joseph le fruit de ses veilles et de ses travaux. Un soir il -rentra de l’atelier, les yeux enflammés et sanglants. On ne tarda pas à -s’apercevoir qu’une double taie obscurcissait sa vue. Il ne restait -d’espoir que dans un traitement épouvantable. Le jeune artiste s’y -soumit, mais son martyre fut inutile. Quand l’art est à bout, il se -retourne vers la nature; on conseilla le climat méridional, et, quelques -mois après, Labatut était complètement aveugle. - -Il était dans la destinée de cet infortuné de faire naître autour de lui -les plus vives sympathies. La sœur de la femme généreuse qui avait -entouré son enfance de tant de soins vint reprendre cette œuvre de -charité interrompue par la mort, et un jeune chirurgien qui lui avait -prodigué les secours de son art, vint se joindre à elle pour lui donner, -du moins, les prévenances et les consolations de l’amitié. Ce jeune -chirurgien avait une petite fille qui, mieux que toute autre personne, -réussissait à distraire et à récréer le pauvre aveugle par son innocent -babil, ses naïves gentillesses et son naturel aimant et sensible. -L’enfant préférait à tout la société de Labatut, qui lui racontait les -plus belles histoires de la _Bible_, les épisodes les plus dramatiques -de l’_Iliade_. Insensiblement Labatut comprit qu’il pouvait être utile, -et il disposa ses récits de manière à développer l’intelligence de sa -petite amie. Il n’était pas bien savant, mais il avait beaucoup de zèle; -il répondait de son mieux à toutes les questions de l’enfant, et, en -piquant sa curiosité, il parvint à lui inculquer le peu de science -qu’il possédait. Cette petite fille avait une mémoire heureuse: elle -récitait avec grâce, et sans se faire prier, les plus jolies fables de -La Fontaine. Toute la ville était émerveillée du maître et de -l’écolière. - -Un père de famille vint alors prier Joseph de se charger de l’éducation -de son fils. Joseph accepta, sans hésiter, ayant avisé à un expédient -qui devait le rendre capable de s’acquitter convenablement de sa tâche. -Dans sa combinaison ingénieuse, c’est l’élève qui fournira au maître les -éléments divers de son enseignement; c’est dans ce but que le premier -fera au second des lectures à haute voix sur tous les sujets. Ces -morceaux épars des connaissances humaines qui, à une simple audition, se -gravent indélébilement dans son vaste cerveau, Labatut parviendra à les -rallier dans un tout par les fils imperceptibles qui les unissent l’un à -l’autre; et, par la lucidité supérieure de son entendement, il se créera -des méthodes simples et faciles, dont la clarté féconde lui sera -démontrée par les progrès rapides de l’enfant confié à ses soins. - -Bientôt l’instruction du jeune élève de Labatut fut si généralement -connue que plusieurs jeunes gens vinrent lui demander des leçons. Les -enseignements de l’aveugle leur furent aussi profitables, et ils -achèvent aujourd’hui avec distinction leurs études universitaires. - -Quand le monde extérieur, cette seconde vie du peintre, s’était -complètement évanoui sous son regard éteint, Labatut était tombé dans un -violent désespoir. Dans ses rêves, la nuit, dans ses rêveries, le jour, -il appelait à grands cris la nature, la mère de son génie morte pour -lui; il pleurait sur le soleil du midi--mort pour lui; sur les fleuves -aux ondes argentées; sur les prairies émaillées de fleurs, sur les -forêts ombreuses, sur toutes les merveilles de la création; enfin, tout -cela confondu pêle-mêle dans un invariable horizon noir... O regrets -amers! O douleurs poignantes! O insomnies cruelles! - -Mais cette flamme de l’art qui ne trouvait plus d’issue pour se -répandre au dehors aurait fini par le dévorer s’il n’eût compris qu’il -fallait lui trouver un autre aliment. Ce fut pour soulager son âme -ulcérée qu’il composa des pièces de vers sombres et navrantes, comme _Ma -Vision_, _Ce qui me reste_, _Un Fragment_. - -Quand le temps l’eut ramené à un état moins violent, il se plut à jeter -un coup d’œil sur ses souvenirs d’enfance, sur ses attachements, sur ses -sympathies. Quelle sensibilité, quelle grâce, quel charmant coloris dans -les pièces qu’il créa sous cette disposition plus calme. Nous citerons -de préférence celle qu’il adressa à sa mère. - - -MA MÈRE. - - Je voyais l’ombre auguste et chère - m’apparaître toutes les nuits. - MILLEVOYE. - - - Vague panorama de marbre et de couleurs; - Des madones au bout de longs chemins en fleurs; - Un horizon qu’au loin dessine - Une mer où se joue un fidèle soleil: - Serait-ce mon berceau?--Tout s’efface.--Au réveil - Ma langue murmurait: Messine! - - Une autre image aussi vient frapper mes regards: - Gibraltar, roc sinistre, à mes songes hagards - Rappelle une pensée amère: - Une femme mourante et me tendant les bras, - Un char où je m’attache à l’essieu: c’est, hélas! - Tout le souvenir de ma mère. - - Pauvre mère!--Elle était belle et jeune, et la mort, - Déjà toute en ses traits n’arrachait nul remord - A sa bouche sitôt pâlie: - Ses yeux à me quitter ne pouvaient consentir; - Puis elle les levait là-haut, comme un martyr - Peint par sa fervente Italie! - - Et cet enfant plaintif dont on retient les pas, - Tout prêt à se jeter sur le char du trépas, - Qui revient bruire en mon rêve, - C’était moi qui comptais à peine cinq printemps, - Tels que Dieu les dispense à ces bords éclatants, - D’où le vent du malheur m’enlève. - - La peste, affreux corsaire élancé du détroit, - A fait de Gibraltar un cimetière étroit; - Triomphant sur la ville prise, - Il arbore au sommet des clochers et du fort - Son pavillon funèbre, épouvantail de mort, - Que secoue une infecte brise. - - De leurs foyers éteints d’effarés déserteurs;-- - Des tentes çà et là s’ouvrant sur les hauteurs - A l’air moins chaud qu’on y respire;-- - D’autres sur l’Océan sillonnant un chemin;-- - Mon père, vieux soldat, m’entraînant par la main, - Monte en pleurant dans un navire; - Et le chant maternel qui m’endormit cessa, - Et la vague en courroux sur son sein me berça - Comme une marâtre qui gronde. - Ma mère! A chaque instant mes cris la demandaient; - Et les pleurs de mon père à mes pleurs répondaient; - Et le vaisseau fuyait sur l’onde. - - «Nous la verrons demain,» disait-il chaque soir; - Et dans le somme étrange où je croyais la voir, - Pauvre orphelin! j’allais l’attendre. - Mais à la vierge, avant, dont elle eut le doux nom, - Je récitais pour elle une ardente oraison - Dans son dialecte si tendre. - - Hélas! par le malheur, par les flots ballotté, - Mon père enfin m’apprit qu’aux cieux, à son côté, - Elle nous gardait une place; - Et mes regards, errant au monde merveilleux, - Du sentier qu’elle avait suivi dans les champs bleus, - Le long du jour cherchaient la trace. - - J’avais de mon pays perdu l’aspect si beau; - L’Espagne encor s’éloigne avec le saint tombeau - Indifférent à cette terre; - Et toujours vers le sud tournant des yeux en pleurs, - Je vins en frissonnant traîner tant de douleurs - Parmi les brumes d’Angleterre. - - La France m’accueillit.--Une enfance sans jeux, - Hâtive m’entraîna vers cet âge orageux - Où les passions brisent l’âme. - Les passions!--torrent par les revers glacé-- - Toujours inaltérable en mon cœur ont laissé - Ce pâle visage de femme. - - Oui, vingt ans ont coulé pleins de trouble et d’ennuis, - Et dans ces longs moments qu’en mes fiévreuses nuits - L’insomnie au repos dérobe, - Toujours je crois la voir qui, de ce char cruel, - S’envole, ange ineffable, et me ravit au ciel - Dans les pans d’azur de sa robe. - -Mais ces admirables peintures n’étaient que l’écho fidèle de ses -tristesses intérieures, et il voulut embrasser un plus vaste horizon, en -dévoilant des impressions, des passions et des sentiments mieux -appropriés aux dispositions de l’humanité dans ses conditions -ordinaires. Parmi ces pièces où son talent se développe et s’élève très -haut, nous citons la pièce suivante, l’_Oiseau inconnu_. - - -L’OISEAU INCONNU. - - Je ne sais pas ton nom, petit oiseau des champs - Qui, par longs intervalles, - Fais retentir au loin la gaîté de tes chants - En strophes matinales. - - Je n’entendis jamais de près ta belle voix; - Jamais au premier âge - Tu ne vins sur mon front te choisir dans les bois, - Un balcon de feuillage. - - Mais qu’importe le nom qu’on te donne ici-bas, - Voix que le ciel inspire! - Mon cœur te connaît bien; et ne me rends-tu pas - Une larme, un sourire? - - Qu’importent les couleurs dont tu luis au soleil, - Dans les herbes nouvelles? - Dieu t’a fait un présent qui n’a point de pareil, - Ta musique et tes ailes. - - Ce n’est du rossignol ni le chant soutenu, - Ni la vive alouette; - C’est un vague soupir, un talent méconnu - D’insouciant poète. - - Ce n’est point la beauté superbe, à l’œil vainqueur; - C’est la Vierge qui passe, - Se tourne, vous regarde et laisse au fond du cœur - Le parfum de sa trace. - - Chaque printemps tu viens de tes jeunes amours - Chanter jeune interprète; - Chaque printemps, plus vieux et plus triste toujours, - Je t’écoute et m’arrête. - - Tu répands en mon âme un confus souvenir - D’harmonie et d’enfance, - Comme la fleur d’automne abandonne au zéphyr - Un doux reste d’essence. - - Et je rêve au passé! petit oiseau des champs - Qui, par longs intervalles, - Fais retentir au loin la gaîté de tes chants - En strophes matinales. - - Sous la motte de terre as-tu pour paravent - La mauve ou la pervenche? - Ou ton frêle édifice aux caprices du vent - Flotte-t-il sur la branche? - - Fais-tu des tendres blés qui couvrent les sillons - Les festins de ta couche? - Portes-tu dans ton bec, à tes chers oisillons, - La bourdonnante mouche? - - T’exiles-tu, nomade, en ces brûlants climats - Où se hâte l’aurore? - Constant et résigné, braves-tu nos frimas, - Cher oiseau? Je l’ignore. - - Connaître ne rend pas plus heureux, je le sais; - On sait tout quand on aime; - Pour un pauvre ignorant comme moi, c’est assez - Que tu sois un emblême. - - Emblême du bonheur, hélas! dont palpitait - Ma jeunesse ravie, - Qui chante quelques jours au printemps, puis se tait - Tout l’hiver de sa vie. - - Je ne veux pas savoir ton nom. J’aimerais mieux - Que ma voix solitaire - Fût, comme tes accents, l’amour d’un malheureux, - Et mon nom un mystère! - -Une particularité remarquable c’est que Labatut n’écrit pas ses vers: il -les compose dans le silence et se les récite à lui-même, comme pour -endormir ses douleurs. Une autre circonstance non moins curieuse c’est -que son incontestable habileté de la forme, il l’a acquise seul, -puisqu’il fut son instituteur à lui-même depuis les règles de la -grammaire et de la prosodie jusqu’aux délicatesses et aux artifices du -langage poétique. - -Labatut s’était fait une méthode d’enseignement surtout en vue de gagner -son pain de chaque jour. Malheureusement sa santé affaiblie lui enleva -cette ressource. C’est alors qu’un jeune officier, neveu de la bonne -veuve dont nous avons parlé, pensa à recueillir les poésies du jeune -aveugle et à les publier. Mais ce ne fut qu’après les plus vives -instances que cet ami parvint à vaincre ses répugnances pour la -publicité. Voici ce que Labatut écrivait à ce sujet à cet ami zélé: - -«Vous le savez, ce n’est pas un vain désir de célébrité qui m’a fait -céder à vos instances et consentir à livrer au public de mauvais vers -que j’aurais voulu garder pour moi et pour quelques rares amis, qui sont -bien obligés de supporter quelque chose. - -»Si jusqu’à présent je m’étais toujours refusé à me faire imprimer, -c’est que je trouvais un autre moyen de vivre; il me manque aujourd’hui, -et il faut bien, malgré toutes mes répugnances et mes craintes, que je -me décide à prendre ce dangereux parti. - - La douleur est ma muse, elle a tous mes secrets; - Aussi, je l’avoûrai, n’est-ce pas sans regrets, - Sans cette pudeur fière, aux malheureux connue, - Que je livre aux regards mon âme toute nue. - -»Mais il le faut, vous le voulez, et puisque c’est une dernière planche -de salut, je vais encore m’y hasarder.» - -L’épilogue par lequel Labatut termine son livre fait connaître le peu de -foi qu’il avait dans le mérite de ses poésies et dans leurs succès. - - -ÉPILOGUE. - - Je suis vaincu du temps. - MALHERBE. - - Oh! mes vers, chers enfants, qui n’empêcherez pas - Que, sans postérité, votre père à grands pas - Vers le néant s’avance; et toi, précoce veuve, - Muse, qui dois me suivre en ma dernière épreuve, - Ainsi qu’au Malabar, cadavre sans pitié, - Le mari réclamait sa vivante moitié - Sur une couche où le feu brille; - Pauvres vers, pauvre muse, est-il vrai qu’aujourd’hui - Vous alliez, secouant au grand jour votre ennui, - Traîner ma dolente famille? - - Ou bien espérez-vous, aiglons audacieux, - Les regards au soleil, vous perdre dans les cieux, - Et suivant le grand aigle aux sphères éternelles, - Y diriger l’essor de vos naissantes ailes? - Le soleil est trop loin!--Et puis, vous le savez, - Mes vers, je n’aime point l’éclat que vous bravez. - Qu’est-ce que votre amour espère? - A l’angle de la porte, aux bornes du chemin, - Irez-vous par le monde au loin tendre la main - Pour soutenir les jours d’un père? - - Enfants, je vous aimais lorsqu’au sein de la nuit - Jaillissant tout à coup de mon cerveau qui luit - Vous sembliez courir dans ma longue crinière, - Ou dérober, brûlants, de mon étroite ornière, - Avec ce bruit de rhythme et de sonorité, - Avec ces vifs reflets qu’une âpre vérité - Revêt comme un brillant plumage. - Ma douleur se complaît à votre premier cri, - Et souvent à vos yeux la farouche a souri, - Vous voyant naître à son image. - - La douleur est ma muse, elle a tous mes secrets. - Aussi, je l’avoûrai, n’est-ce point sans regrets, - Sans cette pudeur fière aux malheureux connue, - Que je livre aux regards mon âme toute nue; - Sanctuaire profond dont l’accès n’est permis - Qu’à notre ange charnel, qu’à de rares amis, - Gloire et soutiens de l’infortune, - Et qui, vivant, hélas! ou sous l’herbe étendus, - Nous entendent encore ou nous ont entendus - Dans l’ombre ou dans les clairs de lune. - - Enfants, je vous aimais, car en ces tristes jours, - Où le sort m’enleva famille, espoir, amours, - Et brisa sur l’écueil ma barque d’insulaire, - En cette région que nul soleil n’éclaire, - Vous avez sur mon front fait tomber quelques fleurs. - Mais la saison est froide, et les passants railleurs - Jetteront dans votre besace - Une pierre peut-être au lieu d’un pain pieux, - Au lieu d’un doux poisson le reptile odieux, - Au dard de flamme, au corps de glace; - - Et vous me reviendrez désabusés, confus, - Tel qu’un pauvre qui pleure et dévore un refus; - Et vous aurez perdu ce parfum de mystère - Qui charmait autrefois ma couche solitaire; - Tandis que vos pieds nus ne me rapporteront, - Tristes enfants trouvés, que la boue et l’affront, - Ou les épines que l’envie - Sème sur les sentiers de la postérité, - Pour ceux qui vont cherchant dans la célébrité - Le prix d’une orageuse vie. - -Malgré ces tristes pressentiments, l’Académie française a décerné d’une -voix unanime, un prix de quinze cents francs à ce jeune poète de la -nature et du malheur. - -FIN. - - - - -TABLE. - - -Hilbey (Constant), ouvrier tailleur à Paris. 1 - -Gonzalle, cordonnier à Reims. 25 - -Durand (Alexis), menuisier à Fontainebleau. 43 - -Marchand (Charles), passementier et chansonnier -à Saumur. 67 - -Violeau (Hippolyte), fils d’un maître voilier de -Brest. 83 - -Magu, tisserand à Lizy-sur-Ourcq. 101 - -Orrit (Eugène), compositeur typographe. 125 - -Tampucci (Hippolyte), ex-garçon de classe au collége -Charlemagne, à Paris. 161 - -Lebreton (Théodore), ouvrier imprimeur en indiennes -à Rouen. 172 - -Beuzeville, potier d’étain à Rouen. 197 - -Poncy (Louis-Charles), maçon à Toulon. 213 - -Bouniol (Bathild), typographe de Paris. 231 - -Lapointe (Savinien), cordonnier de Paris. 243 - -Hébrard (Claudius), publiciste et poète de Lyon. 253 - -Germigny (Paul), tonnelier à Châteauneuf sur -Loire. 265 - -Pélabon (Louis), ouvrier voilier à Toulon. 275 - -Jasmin (Jacques), coiffeur à Agen. 291 - -Moreau (Elise), de Mazières (Deux-Sèvres). 315 - -Laure (Marie), de Normandie. 331 - -Carpantier (Marie), de la Flèche. 345 - -Labatut (Joseph-Lafon), de Messine. 359 - - -FIN DE LA TABLE. - - -NOTES: - -[A] Chacun veut acquérir des connaissances, mais de payer le salaire, -tout le monde y répugne. Juvénal, Satire VII, vers 156. - -[B] M. Clément Savatier, de Saumur. - -[C] L’opinion de l’auteur sur J.-J. Rousseau est évidemment toute -poétique. Il nomme fort improprement «l’ami du malheureux» un homme qui -mettait ses enfants à l’hôpital et qui a violemment attaqué la religion -catholique. (_Note de l’auteur._) - -[D] Démosthènes, fils d’un forgeron.--J.-B. Rousseau, -cordonnier.--Rollin, coutelier.--Horace, affranchi.--Fléchier, -faiseur de chandelles.--Molière, tapissier.--Franklin, pauvre -artisan.--Quinault, boulanger.--J.-J. Rousseau, horloger. (_Note de -Gonzalle._) - -[E] Cette opinion n’est pas nouvelle et elle n’en est pas plus -solide: «Origène,» disent les philosophes, «témoigne que les premiers -chrétiens faisaient peu de cas des temples et des autels. C’est, en -effet, au milieu de l’univers qu’il faut adorer celui qu’on en croit -l’auteur. Un autel de pierre, élevé sur une hauteur, au milieu d’un -vaste horizon, serait plus auguste et plus digne de la majesté suprême -que ces édifices dans lesquels sa puissance et sa grandeur paraissent -resserrées entre quatre colonnes. Le peuple se familiarise avec la -pompe et les cérémonies d’autant plus aisément que, étant pratiquées -par ses semblables, elles sont plus proches de lui et moins propres -à lui imposer; bientôt l’habitude les lui rend indifférentes. Si la -synaxe ne se célébrait qu’une fois l’année et qu’on se rassemblât de -divers endroits pour y assister, comme on faisait aux jeux olympiques, -elle paraîtrait d’une tout autre importance. C’est le sort de toutes -choses de devenir moins vénérables en devenant plus communes.» - -On a répondu à ceci de la manière suivante: 1º Il est faux que la vue -du ciel et d’un vaste horizon fasse plus d’impression sur le commun -des hommes qu’un temple décemment orné. Le peuple est plus accoutumé à -voir le ciel et la campagne qu’à voir des cérémonies pompeuses; il ne -médite ni sur la marche des astres ni sur la magnificence de la nature. -Le sacrifice offert au ciel, une fois l’année, sur une montagne, par -l’empereur de la Chine, à la tête des grands de l’empire, est, sans -doute, imposant; cependant il n’a pas empêché le peuple, les grands, -et l’empereur lui-même de tomber dans le polythéisme et d’adorer des -idoles dans les pagodes. C’est un fait devenu incontestable. Les Perses -et les Chananéens offraient aussi des sacrifices sur les montagnes; ils -n’en adoraient pas moins des marmousets sous des tentes. Aussi Dieu -défendit ces sacrifices aux Israélites; il voulut qu’on lui dressât un -tabernacle et ensuite un temple. Montesquieu observe très bien que tous -les peuples qui n’ont pas de tentes sont sauvages et barbares. - -2º Il est faux que les premiers chrétiens aient pensé comme les -philosophes. Ils ne pouvaient avoir de temples lorsqu’ils étaient -forcés de se cacher pour célébrer les saints mystères; mais ils -bâtirent des églises, dès que cela leur fut permis, et elles furent -démolies pendant la persécution de Dioclétien. Il y en avait -certainement du temps d’Origène. Jamais les chrétiens n’ont tenu -leurs assemblées en pleine campagne. (GERBET, _Dictionnaire -théologique_.) - -[F] Les domestiques n’entrent pas ici. - -[G] Pour qui me prenez-vous? Je ne sors pas. - -[H] Le marinier Réfour, lors de l’inondation de Saumur, a donné la -preuve que sous sa modeste blouse battait un cœur généreux; sa conduite -a été au dessus de tous les éloges. - -[I] MM. Fain et Thunot. - -[J] M. Henri Barbet. - -[K] Montagne près de Toulon. - -[L] Parmi les divers systèmes d’échafaudage en usage dans le midi, il -en est un dont les maçons se servent, qui consiste à suspendre par les -deux bouts, avec des palans fixés sous les toits, de longues échelles -qui reçoivent le nom de _ponts_. (_Note de Poncy._) - -[M] M. de Châteaubriand. - -[N] La cascade à laquelle l’auteur s’adresse existe dans le parc du -château de Châteauneuf sur Loire, appartenant à madame Eulalie Lebrun. - -[O] Les amis de l’auteur, en donnant cette traduction, ont dû renoncer -à faire du français élégant et châtié, leur but étant de laisser bien -comprendre le _faire_ simple, naïf, et surtout l’entrain du poète. Ils -n’ont voulu, dans cette traduction, d’autre mérite que celui de ne -pas chercher à en avoir; elle est presque toujours mot à mot; aussi -espèrent-ils que, à l’aide de cette espèce de décalque, les personnes -les plus étrangères à notre harmonieux idiome comprendront le texte -facilement. - -[P] - - Bon Dieu! quelle chanson! qu’elle va bien! qui l’a faite? - --C’est Pascal! répond Thomas. - --Bravo! vive Pascal! s’écrie la foule entière. - - -[Q] Madame Amable Tastu. - -[R] Madame Tastu. - -[S] Les tours du collége militaire de la Flèche, bâti en 1602 par Henri -IV. - -[T] Personnage principal du roman moral anglais intitulé le _Vicaire de -Wakefield_, composé par le célèbre Goldsmith. - - - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES POÈTES DU PEUPLE AU XIXE -SIÈCLE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation's website -and official page at www.gutenberg.org/contact - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without -widespread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
