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-The Project Gutenberg eBook of Les poètes du peuple au XIXe siècle,
-by Alphonse Viollet
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Les poètes du peuple au XIXe siècle
-
-Author: Alphonse Viollet
-
-Release Date: January 26, 2022 [eBook #67252]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
- produced from images generously made available by The
- Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES POÈTES DU PEUPLE AU XIXE
-SIÈCLE ***
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- LES
-
- POÈTES DU PEUPLE
-
- AU XIXᵉ SIÈCLE
-
- Poissy.--Imp. d’Olivier-Fulgence et Comp.
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- LES
-
- POÈTES DU PEUPLE
-
- AU XIXᵉ SIÈCLE
-
- Par Alphonse VIOLLET
-
- [Illustration]
-
- PARIS
-
- LIBRAIRIE FRANÇAISE ET ÉTRANGÈRE
-
- Place de la Madeleine, 24.
-
- 1846
-
-
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-
-AVERTISSEMENT.
-
-
-La plupart des poètes du peuple qui figurent dans ce volume
-appartiennent à la classe des artisans; quelques uns seulement
-n’exercent aucune profession manuelle; mais tous ont ce trait de
-ressemblance qu’ils ne doivent leur illustration qu’à leurs dispositions
-naturelles et à leurs études propres. C’est à l’un ou à l’autre de ces
-titres, ou à ces deux titres réunis, qu’ils ont été admis dans cette
-collection. Tous, sans exception, sont des poètes de la nature. Mais il
-ne suffit pas d’être tailleur, maçon, cordonnier, pour y avoir droit
-d’entrée; il faut, avant tout, avoir fait ses preuves d’ignorance, et
-n’être sorti de cette ignorance que par des efforts personnels, sans
-autre guide que la vocation. Reboul et Hégésippe Moreau avaient reçu
-trop d’instruction pour prendre place ici. Nous avons dû épier avec une
-vive sollicitude les circonstances qui ont donné l’éveil à cette
-vocation, et, en les rapportant fidèlement, nous faisons assister nos
-lecteurs à l’éclosion naturelle du génie.
-
-Les événements de la vie commune ont une grande influence sur la vie
-littéraire de ces pauvres gens qui, pour la plupart, ne peuvent compter
-sur le pain du lendemain. Mais les anxiétés poignantes, la misère, la
-faim même ne peuvent entamer que faiblement ces robustes natures,
-constamment vivifiées par la flamme de la poésie.
-
-Le travail que nous publions ici sur ces poètes originaux nous vaudra,
-sans doute, les sympathies des hommes, assez nombreux aujourd’hui, qui
-placent au dessus de tout, le triomphe du caractère et de
-l’intelligence. Il est à remarquer que ce travail procède d’un
-phénomène unique dans les annales littéraires de la France, de la
-réunion de vingt poètes nés sous le chaume des campagnes ou dans les
-échoppes des villes. Cette irruption soudaine des classes laborieuses
-sur le domaine privé de la littérature devait éveiller de puériles
-susceptibilités, de ridicules jalousies. De là des antipathies calculées
-et des hostilités ouvertes. La politique elle-même, cette Diane
-chasseresse des temps modernes, flaira la piste de ces audacieux intrus,
-et il ne tint pas à elle qu’ils n’aiguisassent quelques bonnes flèches.
-
-Nos _Poètes du Peuple_, tous imbus du sentiment religieux, sont tous
-animés d’un esprit de charité universelle. S’il leur arrive parfois de
-déplorer leurs misères personnelles, ils s’oublient bientôt eux-mêmes
-pour ne s’occuper que des souffrances de leurs frères; loin de
-s’emporter contre la rigueur de leur sort, ils se montrent calmes,
-patients, résignés, parce qu’ils espèrent.
-
-Ce livre offre donc une lecture essentiellement morale; il doit encore
-exciter l’intérêt par la variété des événements de ces existences semées
-d’épreuves et d’orages. Le récit est aussi animé par les citations de
-leurs morceaux de poésies les plus remarquables, et, très souvent, ces
-citations naissent naturellement du sujet.
-
-En réunissant ici, comme dans un tableau de famille, tous ces poètes
-naturels des diverses provinces de notre France, nous désirons les unir
-l’un à l’autre par les liens d’une estime et d’une affection réciproque.
-Après avoir lu notre livre, quelque distance qui les sépare, ils se
-connaîtront tous, et ils seront excités par l’exemple à de nouveaux
-progrès dans le bien.
-
- * * * * *
-
-Nous plaçons cette publication impartiale sous le patronage des hommes
-nationaux qui sont fiers de toutes les gloires de leur patrie.
-
-
-
-
-LES
-
-POÈTES DU PEUPLE.
-
-
-
-
-CONSTANT HILBEY.
-
-Ouvrier tailleur à Paris.
-
-
-Constant HILBEY est né à Magny-le-Preulle, petite commune du Calvados,
-de parents pauvres et honnêtes. Son enfance fut heureuse. Sa mère, qui
-était une excellente femme plutôt qu’une excellente mère, ne contrariait
-en rien ses volontés. A six ans, on l’envoya à l’école. Son maître, fort
-sévère pour ses camarades, était pour lui d’une douceur et d’une bonté
-sans pareille. Pendant sept ans qu’il fréquenta l’école, il ne reçut pas
-une seule correction; on ne le mit jamais en pénitence. Il est vrai
-qu’il apprenait facilement. Mais, né avec un vif sentiment de la
-liberté, il mettait en usage, auprès de sa mère, mille moyens captieux
-pour se soustraire à l’étude. On peut même avancer, sans crainte d’être
-contredit, qu’il s’arrangea de manière à perdre agréablement les quatre
-cinquièmes d’une période de sept années consécutives. Il se plaisait,
-surtout, dans ses longues récréations, à exécuter de petits ouvrages
-manuels de fantaisie qui n’étaient bons à rien. Que de milliers de
-morceaux de bois, subissant les caprices de son imagination enfantine,
-durent prendre, sous sa hachette ou sous son rabot, des formes
-essentiellement hiéroglyphiques!
-
-Lorsque Hilbey eut treize ans, on parla de le retirer de l’école pour
-lui faire apprendre un métier. Fort affligé de cette nouvelle, son
-maître offrit de le garder pour rien; mais cette offre fut refusée. Très
-contrarié lui-même, l’enfant s’attribua spontanément une vocation pour
-la prêtrise. Le père déclara alors que ses moyens ne lui permettaient
-pas d’envoyer son fils au séminaire. Admis à choisir parmi les états
-manuels seulement, Hilbey se prononça pour celui de tourneur. En
-compagnie de ses parents, il se rendit à Mézidon pour entrer en
-apprentissage chez un homme de cet état. Ce voyage fut inutile, parce
-que le tourneur demanda plus d’argent que le père de Hilbey ne pouvait
-en donner. Celui-ci déclara aussitôt qu’il n’y avait que le métier de
-tailleur qu’il pût faire apprendre à son fils. Ce ne fut pas sans verser
-beaucoup de larmes dans le sein de sa mère que l’enfant se décida à
-obéir.
-
-Hilbey se souvient encore de l’impression pénible que lui causa la vue
-d’un grand tablier de toile, dans lequel il fut presque littéralement
-emballé par son patron. Toutes les fois qu’il sortait ou qu’il se
-trouvait en face de quelque étranger, Hilbey avait grand soin de
-relever ou d’ôter ce tablier, étant très peu flatté de cet accoutrement,
-malgré sa spécialité. Ces précautions insolites n’échappaient point à
-l’œil exercé du patron, qui les regardait comme autant de témoignages
-flagrants de la haine de Hilbey pour son état.
-
-Au bout de six mois environ, le patron de Hilbey venant à manquer
-d’ouvrage, envoya celui-ci chez un confrère qui ne devait pas le laisser
-chômer. Or, ce confrère était un fat de village, qui se mit à déplorer
-le malheur de Hilbey de ne pas demeurer chez lui, tailleur d’un talent
-réel, bien que modeste; avant six mois, Hilbey serait devenu assez
-habile pour aller travailler à Paris. Ces paroles décevantes
-produisirent le plus grand effet; Hilbey s’ennuyait au village, et
-Paris, vu de loin, est bien beau, même travesti par une enluminure. Le
-jeune homme fut enchanté. Il résolut de se brouiller au plus tôt avec
-son patron et sa femme; ce qui ne devait pas être difficile, grâce à la
-mésintelligence qui avait constamment régné entre l’apprenti et ses
-maîtres.
-
-A son retour, Hilbey trouva seule la femme du tailleur. Elle lui parla,
-comme à l’ordinaire, assez sèchement. Charmante occasion pour Hilbey de
-répondre avec insolence. Surprise de le voir plus changé, après cette
-excursion, que le perroquet de Gresset au retour de son voyage avec les
-dragons, elle le bannit comme un profane. Hilbey se voyait déjà sur la
-route de Paris. Malheureusement, le mari le fit avertir qu’il ne
-regardait pas son insolence à l’égard de sa femme comme un crime
-irrémissible, qu’il était le maître et qu’il le prouvait en lui
-ordonnant de revenir sur-le-champ.
-
-Il fallut obéir.
-
-Un autre incident rompit l’uniformité de ses deux années
-d’apprentissage: un jour, la femme de son patron eut, avec une voisine,
-une discussion qui ne tarda pas à devenir un grave différend. Toutes les
-ressources de la logique ayant été vainement épuisées par Hilbey pour
-amener une conciliation, les deux parties en vinrent instinctivement aux
-mains. Effrayé de ce combat, dont il était le témoin involontaire,
-Hilbey voulut fuir; mais, pour gagner la porte, il fallait traverser le
-champ de bataille. En prenant ce parti, il s’exposait à recevoir force
-horions; il jugea donc plus prudent de sauter par une fenêtre qui se
-trouvait auprès de lui. Sa patronne se méprit sur la cause de cette
-évasion et lui cria: «Bon, va chercher du secours.»
-
-Dès qu’il se trouva en pleine campagne, Hilbey délibéra longtemps avec
-lui-même pour savoir quel était le meilleur parti à prendre, dans cette
-grave circonstance. Il se décida à ne souffler mot de l’aventure, de
-peur de scandale, et à profiter de l’occasion pour faire une petite
-promenade. Ces deux résolutions lui parurent marquées au coin de la
-sagesse. A son retour, on lui signifia son congé. Ou lui dit, en outre,
-qu’il y aurait un procès et qu’il y figurerait comme témoin. En effet,
-l’affaire fut portée à Lisieux; la femme du tailleur se présentait
-comme partie plaignante. Pour exciter à la fois l’intérêt, la pitié et
-l’indignation, elle allégua que, au moment où son adversaire l’avait
-accablée de coups, elle, plaignante, était dans un état de maladie qui
-la rendait incapable de se défendre. Quand vint l’audition des témoins,
-le président dit à Hilbey: «Vous, Constant, qui demeuriez chez la femme
-J....., savez-vous si elle était malade?--Monsieur,» répondit le jeune
-Normand sans hésiter, «je sais bien qu’elle se plaignait beaucoup, mais
-je ne sais pas si elle était malade.» Cette distinction imprévue excita
-une hilarité générale et prolongée. Ce fut là son premier triomphe.
-
-Cependant, chez le tailleur où il apprenait son état, Hilbey avait pour
-camarade un jeune homme de vingt-cinq ans, qui avait un peu voyagé. Ce
-camarade, qui avait habité Rouen, lui parlait souvent de spectacle et
-s’empressait de lui raconter toutes les pièces qu’il avait vues. Ces
-récits transportaient Hilbey et redoublaient son envie d’aller à la
-ville. Sa dernière année d’apprentissage expirait; il était libre; mais
-il eut le bon esprit de comprendre la nécessité d’exercer, pendant
-quelque temps, sa profession à la campagne, dans diverses localités.
-C’est ainsi qu’il alla travailler chez plusieurs tailleurs des environs;
-d’abord à Beuvron, puis à Guéville, à Saint-Pierre-sur-Dives, à Dozulé.
-Chose assez remarquable, ce fut cette femme qui, éveillant le génie
-poétique de Hilbey, eut le premier son de sa lyre; son âpre, rude et
-criard, qui l’aurait peu flattée, sans doute, s’il eût résonné à ses
-oreilles. En termes plus précis, Hilbey composa une chanson satirique
-sur cette femme, et se rendit coupable du même méfait à l’égard de
-plusieurs autres. Nous ferons observer, toutefois, que, dans ces
-satires, Hilbey s’escrimait seulement contre les vieilles et les laides;
-les jeunes et les belles glaçaient la verve de ce petit Juvénal de
-village.
-
-Hilbey ignorait complètement les règles de la versification, mais pour
-remédier à cette ignorance, il composait ses vers sur un air qu’il
-connaissait. Il arrivait ainsi à l’emploi assez exact de la rime et de
-la mesure; circonstance tout en l’honneur de la nécessité, et qui ajoute
-une preuve nouvelle en faveur du parentage de la musique et de la
-poésie.
-
-Il tomba, un jour, entre ses mains, des vers de Voltaire contre les
-prêtres. Hilbey fut enchanté de leur rhythme, et comme, selon toute
-apparence, ses parents l’avaient élevé dans l’indifférence religieuse,
-il prisa fort les impiétés et les sarcasmes dirigés contre la religion,
-et il résolut de faire aussi des pièces de vers sur un sujet si
-plaisant.
-
-C’était ordinairement à la veillée que Hilbey récitait ses pièces de
-vers à ses camarades, qui les trouvaient admirables. Quand il voulait
-produire un effet extraordinaire, il illustrait les scènes qu’il
-décrivait, en joignant la pantomime à la déclamation.
-
-Pauvre jeune homme! tu ne pouvais leur dire qu’un souffle pestilentiel
-avait passé sur ta vive imagination, car tu l’ignorais toi-même; et
-l’homicide moral que tu commettais si souvent, tu n’en avais pas
-conscience! O dix-neuvième siècle! si vain et si bavard, pourquoi dans
-tes écoles primaires n’enseignes-tu pas la religion assez à fond pour
-prémunir la jeunesse aveugle contre les sophismes et les froides
-bouffonneries de l’impiété?
-
-Enfin Hilbey quitta la campagne pour le Hâvre. Arrivé dans cette ville,
-mille impressions nouvelles agirent sur lui. La plus vive fut celle
-qu’il reçut au théâtre. Il n’eut que deux craintes: l’une de ne pouvoir
-demeurer à la ville toute sa vie; l’autre de ne pas gagner assez
-d’argent pour aller au spectacle.
-
-Cependant Hilbey versifiait de plus belle, et, comme on n’est jamais
-auteur impunément, il pensa à publier ses œuvres, c’est à dire ses
-satires et ses chansons. Il alla donc trouver un éditeur, M. Morlent.
-Malheureusement la première pièce du recueil contenait une grosse faute
-de français; on y lisait:
-
-_A Mesdemoiselles *** qui m’avaient invité à aller chez_ EUX.
-
-M. Morlent n’en lut pas davantage; il dit au jeune auteur qu’il ferait
-mieux d’aller à Paris, parce que, ajouta-t-il, en employant le langage
-commercial du lieu, le Hâvre n’offrait pas assez de _débouchés_. Hilbey
-prit ce conseil au sérieux. Comme il faisait ses préparatifs de voyage
-pour Paris, quelqu’un vint le prévenir, qu’un M. Andrieu, professeur de
-langues, avait vu de ses vers chez un tailleur, et qu’il désirait lui
-parler. Hilbey courut en toute hâte chez M. Andrieu. Or, voici à peu
-près ce que lui dit ce professeur: «J’ai vu des vers de votre façon qui
-sont pleins de fautes, mais aussi pleins d’esprit, et, avec des leçons,
-je suis convaincu que vous feriez quelque chose de bien.»
-
-Que ses vers fussent pleins d’esprit, Hilbey le crut sans peine; mais
-qu’ils fussent pleins de fautes, ce fut pour lui une nouvelle aussi
-surprenante qu’imprévue. A quoi se réduisaient donc les mille et une
-louanges qu’ils lui avaient values? Bientôt revenu du léger abattement
-que lui avait causé cette fâcheuse nouvelle, il ne songea plus qu’aux
-moyens de s’instruire. M. Andrieu ne demandait pas mieux que de lui
-donner des leçons, au prix modique de cinq francs par mois; mais Hilbey
-ne croyait pas gagner déjà trop pour se nourrir, s’entretenir et aller
-au spectacle, justifiant ainsi, sans s’en douter, la justesse de ce vers
-d’un poète latin: _Scire volunt omnes, mercedem solvere nemo_[A]. Tout
-devait céder à son extrême désir de devenir auteur: le soir, au lieu
-d’aller souper à l’auberge, il achetait un pain de deux sous qu’il
-mangeait dans sa chambre. Il lui arriva même plus d’une fois de dîner de
-la même manière. Grâce à ce triste régime, il parvint à économiser les
-cinq francs qu’on lui demandait pour l’instruire. Les progrès de Hilbey
-furent rapides avec M. Andrieu, poète lui-même, et qui avait pris en
-amitié le jeune tailleur. Grâce aux leçons assidues et zélées du
-professeur et à un traité de versification qu’il avait donné à Hilbey,
-celui-ci parvint assez promptement à faire des vers sans trop de fautes.
-La confiance lui vint avec le savoir, et, quand il eut rimé une pièce de
-vers, il alla la montrer à M. Andrieu, qui, tout émerveillé, parla de
-suite de la faire imprimer dans la _Revue du Hâvre_.
-
-Hilbey fut enchanté. M. Andrieu composa un article en prose, qui devait
-servir de préambule à cette pièce de vers. Le rédacteur de la revue
-était précisément le même M. Morlent, qui lui avait conseillé naguère
-d’aller à Paris. M. Morlent trouva les vers très bien, et se souvint
-très bien, aussi, de la grosse faute de français de Hilbey--_chez
-eux_--qui lui avait valu sa moquerie.
-
-L’apparition de ce morceau et l’insertion de plusieurs autres fragments
-poétiques de Hilbey dans la _Revue du Hâvre_ attirèrent l’attention sur
-lui. Un jeune poète de Paris, qui passait alors par le Hâvre, lui
-adressa des vers dans le journal et lui donna mille marques d’intérêt.
-Cependant Hilbey travaillait toujours à sa comédie, et M. Morlent
-l’engageait à la terminer pour la faire jouer. Cet homme bienveillant,
-recommandable à la fois par les qualités de l’esprit et du cœur, lui
-conseilla de composer quelques pièces de vers pour les ajouter à celles
-qu’il avait déjà, lui promettant de les éditer. Hilbey promit d’abord de
-suivre ce conseil, puis il se ravisa, s’étant rappelé un autre conseil
-que lui avait antérieurement donné le même M. Morlent: le conseil
-d’aller à Paris. Cependant il ne put exécuter ce projet immédiatement,
-sa comédie n’étant pas achevée, et il comptait beaucoup sur elle pour
-s’ouvrir la carrière des lettres.
-
-Il quitta le Hâvre par une circonstance fortuite mais décisive: le
-manque d’ouvrage. C’était dans la mauvaise saison. Un tailleur de Fécamp
-se trouva, un jour, dans l’auberge où mangeait Hilbey. Il était venu au
-Hâvre pour se procurer un ouvrier; il proposa au jeune homme de
-l’emmener avec lui. Hilbey accepta, et, le lendemain, il partit pour
-Fécamp, avec son nouveau patron, se promettant bien de ne pas rester
-longtemps dans cette petite ville, qui ne pourrait rien offrir à ses
-goûts nouveaux; petite ville sans théâtre, sans journaux, sans
-littérature, et qui, peut-être, ne se douterait pas du bonheur de
-posséder dans ses murs, un poète fort connu...... au Hâvre.
-
-Là, pourtant, sortie d’une famille honnête et aisée, vivait une jeune
-fille du plus heureux naturel, aimable, spirituelle, gracieuse, qui
-devait pousser Hilbey sur la scène du monde. Née quarante ou cinquante
-ans plus tôt, elle eût passé tranquillement ses jours dans une bonne
-ferme de la Normandie ou dans un comptoir de Caen ou du Hâvre. Le
-progrès si vanté du siècle devait lui faire une autre destinée. Hilbey
-l’appelle Séraphie dans ses poésies, et c’est d’elle qu’il a dit:
-
- Jusqu’à ce jour l’insouciance
- A marqué tes joyeux instants;
- Vers et romans, tendre science,
- Ont été tes seuls passe-temps.
-
-Précisément vers et romans n’agissent qu’avec trop de force sur une
-jeune tête de dix-sept ans, et ce n’est ni dans la _Nouvelle Héloïse_ ni
-dans les romans modernes qu’on trouve les meilleures règles de conduite.
-
-Enfin, Hilbey arriva à Fécamp. Son nom remplit bientôt la petite ville.
-Un ouvrier tailleur qui faisait des vers! Des vers qui avaient paru dans
-la _Revue du Hâvre_! Le fait était unique à Fécamp. On en parla
-beaucoup; on en parle sans doute encore.
-
-Hilbey ne tarda pas à se marier à la jeune personne dont nous venons de
-parler. Il vint se fixer à Paris pour y courir les chances de la vie
-littéraire. Il y débuta par la publication d’un volume de vers intitulé
-_Un Courroux de poète_, dont les sujets, pour la plupart, se
-rapportaient aux divers événements de sa vie. On trouve dans ce recueil
-de la grâce, de la facilité, de la verve et une science rhythmitique
-donnée peut-être par la nature seule. Hilbey fit jouer ensuite, à
-l’Odéon, _Ursus_, comédie en un acte et en vers, qui n’obtint qu’un
-succès médiocre. Fort jeune encore, Hilbey peut parvenir à se faire un
-nom dans les lettres.
-
-Nous donnons à nos lecteurs deux pièces différentes de ton et de
-sentiment, de ce jeune auteur pour mieux faire apprécier son talent.
-
-
-ADIEU AU VILLAGE NATAL.
-
- Tel l’enfant du hameau, dans la cité le voisine
- Courant de la fortune éprouver les hasards,
- Sur le toit paternel, du haut de la colline,
- Une dernière fois retourne ses regards;
-
- Tel je me retourne moi-même,
- A peine au sommet du coteau,
- Pour donner un regard suprême
- Aux champs qui furent mon berceau!
-
- Quel jour rafraîchissant inonde ma paupière!
- Je vous ai reconnus, ô vallons toujours chers!
- Aux lieux où l’on naquit plus douce est la lumière,
- Et plus doux sont aussi les airs!
-
- Courons d’abord, courons vers cette humble chaumière.
- Souvent mes pas amis, en franchirent le seuil;
- Souvent... Mais, qu’ai-je vu? l’herbe y croît, et le lierre
- L’enveloppe ainsi qu’un linceul!
-
- Funeste isolement où mon regard succombe,
- Cherchant des traits aimés qu’il ne retrouve plus;
- Quoi! partout des vieillards dévorés par la tombe
- Font place à des enfants que je n’ai pas connus!
-
- Et ces tendres amis, compagnons du jeune âge....
- Vers des bords plus heureux et plus remplis d’appas,
- Les uns se sont enfuis; d’autres font le voyage
- D’où l’on ne revient pas!
-
- Celui-ci, pauvre enfant, pour qui ces champs avares
- N’offraient qu’un sol aride et que des fruits amers,
- Cherchant sous d’autres cieux des destins moins barbares,
- Sillonne le gouffre des mers!
-
- Celui-là d’un bien-être aux sources toujours sûres
- Dédaignant tout à coup les paisibles douceurs,
- Est allé, vain mortel, dans les cités impures,
- Briguer d’orageuses grandeurs!
-
- Cet autre, qu’à la fois doua le ciel propice
- De sagesse et de biens en le douant du jour,
- Dans un trépas hâté rendit à sa justice
- Ce qu’il tenait de son amour!
-
- Se peut-il? pas un seul! O champs! O bois tranquilles!
- Si déserts aujourd’hui, si peuplés autrefois!...
- Pas un seul qui, du sein de vos mornes asiles,
- Tressaille et réponde à ma voix!
-
- Pareils aux grains légers que, de leur vive haleine,
- Dispersent au hasard les rapides autans,
- Tous, livrant leur fortune au souffle qui l’entraîne,
- Flottent dispersés par le temps!
-
- Adieu! comme eux je pars: comme eux je m’abandonne
- Au caprice des vents qui me vont entraîner!
- Mais partout votre aspect, que le ciel rie ou tonne,
- Dans mon cœur viendra rayonner!
-
- Mais ma voix résonnant dans l’espace, peut-être
- Plus haut que la tempête et que les vents jaloux,
- Viendra vous dire: O vous, champs qui l’avez vu naître,
- Il vit, il se souvient de vous.
-
-
-A M. VICTOR HUGO.
-
- Poète fortuné, que la lyre a fait roi,
- Je ne te connais pas et pourtant je te voi!
- C’est que la pureté de tes pensers de flamme,
- Infaillible miroir, reflète ta belle âme!
- Mille fois gloire à toi, dont le génie ardent
- Promène loin du joug son vol indépendant!
- Qu’importe que, poussé par l’envie et la rage
- Un flot d’écrivassiers, zoïles de notre âge,
- Sous ses propres efforts accablé, haletant,
- Jette des cris confus que personne n’entend!
- Admire cependant une pareille haine!
- Certes, avant d’entrer dans la glissante arène,
- Ils se savent, au fond, impuissants à lutter;
- Mais, ne pouvant te suivre, ils voudraient t’arrêter.
- Il est d’autres oiseaux, espèce chamarrée,
- Qui, tout surpris de voir leur caverne éclairée,
- Et, ne pouvant souffler le flambeau redouté,
- Qui vient leur dissiper leur chère obscurité,
- Au bras qui le conduit, de leurs griffes impures,
- Veulent traîtreusement faire des déchirures.
- Ces sinistres hibous, à qui le soleil nuit,
- Aiment à s’entourer des ombres de la nuit,
- Par beaucoup de raisons, dont voici la première,
- C’est qu’ils sont trop hideux montrés à la lumière.
- Mais laisse-les blâmer tes sublimes portraits;
- Ils les blâmeraient moins s’ils les trouvaient moins vrais.
- Leur persécution ajoute à ta victoire;
- Tes succès font leur haine, et leur haine ta gloire.
- Oh! combien ces cœurs secs, spectres affamés d’or,
- Remuant du métal qu’il nomment leur trésor,
- Sont pâles à l’éclat de l’auréole sainte
- Dont au-dessus d’eux tous je vois ta tête ceinte!
- Poète, gloire à toi! dont la puissante main
- A travers tant d’écueils soutient l’essor humain;
- Qui, de ton vaste sein, d’où la flamme ruisselle,
- Fais jaillir, d’un seul jet, sur tous une étincelle;
- Qui, foulant du faux grand le vil sceptre brisé,
- Fais relever la tête au pauvre méprisé!
- C’est que tu sais fort bien, toi, poète équitable,
- Que le _petit_, souvent, est le grand véritable....,
- Et que, sur son grabat, à l’heure de l’adieu,
- S’il n’a l’appui de l’homme, il a l’appui de Dieu.
- Périsse le mortel aux entrailles de pierre,
- Qui peut du malheureux repousser la prière!
- Ou bien qui, lui jetant un denier regretté,
- Le fait plus par orgueil que par humanité!
- J’aime les malheureux. Répondez, âmes vaines,
- D’autre sang que le leur coule-t-il dans vos veines?
- Qu’avez-vous de plus qu’eux pour vous en prévaloir?
- Plus bas est placé l’homme, et plus il a d’espoir.
- Or, puisque c’est ainsi que l’équité suprême
- Fait que l’espoir d’un bien vaut mieux que le bien même,
- Donc je préférerais, quoi qu’on en dise, moi,
- Etre, s’il le fallait, un mendiant qu’un roi.
- Car un roi, fît-il mettre un quart du monde en cendre,
- Sans espoir de monter, est sujet à descendre:
- Sur le faîte grimpé, comme sur un perchoir,
- Et, pour avoir vu trop, il n’a plus rien à voir.
- Tel est un voyageur qui, sur une montagne,
- S’est élancé d’un bond pour mieux voir la campagne;
- Sur le sommet aigu planté superbement,
- Il ne peut opérer le moindre mouvement;
- Comme sur un pivot, tournant en équilibre,
- Le sot, pour être haut, a cessé d’être libre.
- Rien ne lui plaira plus, s’il redescend en bas,
- Et l’abîme l’attend s’il fait de plus un pas.
-
-
-
-
-GONZALLE,
-
-Cordonnier à Reims.
-
-
-Né à Reims, de parents pauvres, Gonzalle s’appliqua de bonne heure à
-cultiver son intelligence. Il apprit promptement à lire et à écrire chez
-les Frères. Il fut conduit à Paris, à l’âge d’environ sept ans. Son goût
-décidé pour l’étude ne fit que s’accroître dans la société intime de sa
-mère, qui, toute femme du peuple qu’elle était, lui faisait lire près
-d’elle Homère, Thucydide, Tacite, Montesquieu, Corneille, Racine, et
-quelques poètes modernes. C’est sous ces nobles et grandes influences
-que se développèrent les dons précieux qu’il avait reçus de la nature.
-
-A douze ans, Gonzalle perdit sa mère. Pour ces deux âmes d’élite qui
-avaient vécu dans une si étroite communion d’idées et de sentiments, la
-séparation fut terrible. Sans doute, pendant sa maladie, qui fut longue
-et douloureuse, la pauvre femme vit se dresser devant elle, comme un
-fantôme, l’avenir de son fils; elle s’accusa d’imprudence, peut-être,
-pour avoir découvert l’arbre de la science à cet enfant pauvre et sans
-appui. Dans son agonie, elle recommanda l’orphelin au jeune médecin qui
-la soignait. Le médecin par bonheur était sensible et généreux[B]. Il
-promit à la mourante de veiller sur son enfant.
-
-Le docteur destinait son jeune protégé à une profession libérale, mais,
-mieux inspiré, celui-ci comprit qu’il devait avant tout, apprendre un
-état. Il eut une véritable vocation pour celui de passementier. Il fut
-donc mis en apprentissage, d’après sa volonté formelle. Un an s’était à
-peine écoulé qu’une violente maladie de poitrine mit ses jours en
-danger. Les secours de l’art et les soins les plus tendres lui
-conservèrent la vie; mais, peu de temps après, son ami, son bienfaiteur,
-son second père, M. Savatier descendait lui-même au tombeau.
-
-La douleur de Gonzalle fut poignante; il restait seul, après ce second
-coup. Sa santé était, d’ailleurs, trop affaiblie pour qu’il pût
-continuer son état de prédilection. Que faire alors? Il se présenta une
-occasion pour celui de cordonnier, qu’il n’aimait pas. Il fallut être
-cordonnier.
-
-C’est à cette époque de sa vie que Gonzalle comprit parfaitement quels
-obstacles sans cesse renaissants suscitait au travail purement
-mécanique le travail de la pensée. Il travaille, sans doute, car la faim
-est là avec son ardent aiguillon; mais l’ouvrier s’occupe-t-il avec goût
-de son état? Se pique-t-il d’y introduire des améliorations et des
-perfectionnements? Non, car l’homme d’intelligence revendique ses
-droits; dès que la besogne du jour est terminée, Gonzalle parcourt avec
-empressement les champs incommensurables des sciences, des lettres et
-des beaux-arts, sans qu’il y ait la moindre place dans son esprit pour
-le cuir, l’alêne et le tranchet.
-
-Quand l’ouvrier a eu une longue veine de travail, il peut, avec une
-stricte économie et une tempérance exemplaire, parvenir à faire quelques
-légères économies; mais le plus beau trésor pour Gonzalle, c’est
-l’instruction; l’instruction vaste, sans bornes. Aussi, dès qu’il a
-quelques francs, il achète des livres qu’il ne peut lire qu’en prenant
-sur son sommeil, et, quand il manque du nécessaire, il les revend à vil
-prix. Ce manège mainte et mainte fois répété, orne son esprit aux dépens
-de sa bourse et de sa santé. Plus de mille volumes passèrent
-successivement par ses mains.
-
-Epuisé par ces études incessantes, Gonzalle, dans le cours de deux ans,
-alla expier trois fois sur un lit d’hôpital son irrésistible penchant.
-Il comprit qu’un grand sacrifice lui était commandé: qu’il fallait
-quitter Paris. Moins excitée, dans la province, sa soif de savoir
-s’éteindrait peut-être; et puis, pour arriver au lieu qu’il avait
-choisi, il fallait faire quatre cents lieues! Que de milliers d’objets
-nouveaux allaient recréer sa vue! que d’impressions sans cesse
-renouvelées! La nature de l’homme est si mobile! Et puis la fatigue de
-la route; puis encore la difficulté des occasions; tout cela réuni
-pouvait amener telles modifications dans son être qu’il fût, en fort peu
-de temps, tout à fait méconnaissable. Vaines espérances! nouvelle robe
-de Déjanire, la science ne cessa de le dévorer pendant ses longues
-pérégrinations. Découragé, il revint dans sa ville natale, où de
-nouveaux efforts pour étouffer le démon de la poésie furent également
-inutiles. Vaincu dans ce duel fatal, le jeune athlète tira de son cœur
-ulcéré ces vérités amères:
-
- L’homme, en son âge mûr, comme aux jours de l’enfance,
- A besoin d’ignorer..., même son ignorance!
- Quand, fière de ses lois, fruits d’un stérile orgueil,
- Notre société, plus froide qu’un linceul,
- Ne veut pas tenir compte au penseur prolétaire
- Du mal _qu’on ne fait pas_ et que l’on _pourrait faire_,
- Sophistes, beaux parleurs, philanthropes fiévreux,
- Laissez-nous l’ignorance ou rendez-nous heureux.
-
- * * * * *
-
- L’ignorance amplement jouit de l’existence,
- Tandis que le mérite, en proie à l’indigence,
- Bien souvent du tombeau franchit le noir portail,
- Moins usé par les ans qu’usé par le travail.
-
-Ces pensées désolantes mais justes se produisent avec plus de force
-encore dans les vers suivants:
-
- L’étude a son ivresse, ivresse qui fait mal;
- Souvent sa coupe d’or n’est qu’un froid lacrymal!
- Que me sert d’admirer, au gré de ma pensée,
- Zoroastre, Brahma, Moïse et Confutzée!
- D’aimer entendre Homère exalter ses héros,
- Ainsi qu’Anacréon chanter l’antique Eros!
- De voguer avec Cook sur des mers inconnues,
- Ou de suivre Képler jusqu’au delà des nues?
- Avec ce don puissant, ai-je plus de bonheur
- Que le simple ouvrier qui ne sait que son cœur?
- Non! Son sommeil est calme et le mien plein d’orages.
- Mes jours les plus heureux ne sont pas sans nuages;
- Quand mes sens sont muets, mon cœur est agité;
- Il n’est jamais pour moi de douce oisiveté,
- Car la faim sait troubler, par sa fièvre nerveuse,
- Du poète en travail l’oisiveté rêveuse!..,
-
- * * * * *
-
- Pour nous, déshérités, nous, moins qu’un grain de paille,
- L’étude, ô fils du peuple, est un champ de bataille,
- Où, bien souvent, nos jours sont comptés pour des ans;
- Tant nos illusions y durent peu d’instants!
-
-Mais le poète n’est pas toujours triste et sombre; quand l’amour
-l’inspire, ses vers sont empreints d’une grâce, d’une fraîcheur, d’une
-vérité de sentiment, qui rappellent Properce et Tibulle.
-
-Il dit quelque part:
-
- Je t’aime comme un lis est aimé de l’abeille;
- J’aime à te voir sourire et pleurer tour à tour;
- Je t’aime quand je dors, je t’aime quand je veille;
- La vie est, à vingt ans, un poème d’amour.
-
-Une pièce remarquable, intitulée la jeune fille mourante, nous dévoile
-toute la tendresse de son âme. Nous en citerons quelques strophes:
-
- Mourir! et pauvre fleur, je ne fais que d’éclore!
- O mort, fuis loin de moi, ton nom seul me fait peur!
- Sans me laisser vieillir, laisse-moi l’innocence...
- A peine ai-je effleuré la coupe du bonheur!
-
- Je ne veux pas mourir sans avoir vu l’automne
- Egrener sur mes pas le reste des beaux jours,
- Sans me sentir au front, pour dernière couronne
- Ces fleurs qui, de l’été, sont les derniers amours.
-
- Jours d’espoir, jour d’amour, pourquoi passer si vite?
- Quand on sent son cœur battre et ses sens éveillés,
- Le bonheur, avec vous, semble prendre la fuite;
- Ingrats! on vous sourit, et déjà vous fuyez!
-
- Vous fuyez!... avec vous ma fragile jeunesse,
- Sans avoir pu fleurir et porter de doux fruits,
- Sans troubler du Léthé l’oublieuse paresse,
- Dans ses flots nébuleux va se perdre sans _bruits_!
-
- Ralentissez vos pas, que je me sente vivre;
- Enfant d’un doux soleil, laissez-vous attendrir!
- De ma vie assez tôt se fermera le livre.
- Si jeune, j’aime encore et ne veux pas mourir!
-
-Mais le trait caractéristique de son talent, c’est l’abondance de la
-pensée mise en relief par une forme vive et pittoresque:
-
- La VIE, a dit Pindare, est le rêve d’une ombre.
- Avec la pauvreté, ce rêve est froid et sombre,
- Même lorsque l’étude échauffe notre cœur:
- Pauvres, que sommes-nous? Un zéro sans valeur.
- Pour les cœurs pleins des feux d’une sublime fièvre,
- Il n’est plus de Mécène, il n’est plus de Penthièvre:
- Les talents malheureux sont partout méconnus,
- S’ils ne savent flatter d’insolents parvenus;
- Car, hélas! pour prouver qu’on n’est pas sans mérite,
- Il faudrait d’un seul jet faire une œuvre d’élite.
- On est jeune.... qu’importe! Eh! qu’étiez-vous, pédants,
- Quand vous n’aviez aussi que vingt et quelques ans?
- Quoi de sublime en vous pouvait alors surprendre?
- Mais l’auteur de _Cinna_ l’est aussi de _Clitandre_....
-
- Jeune ami, voilà l’homme en son état normal.
- Essaie à démêler le bien avec le mal;
- Je n’ai point de conseils à te donner à suivre;
- Mais, en lisant ces vers, tu peux apprendre à vivre.
- Conseiller est un droit qu’il nous faut acheter.
- Qu’un Mécène conseille, on aime à l’écouter;
- Le moindre de ses mots est pour nous un oracle;
- Plein de reconnaissance, il n’est aucun obstacle
- Qui nous puisse acquitter; car on croit, en ce jour,
- Acquitter une dette et d’honneur et d’amour.
- Un mot est bien souvent la clef d’une satire,
- Et ce mot, bon Eugène, essayons de le dire:
- Pour croire à la vertu, quand le cœur reste froid,
- Il faut le voir de près et le toucher du doigt.
- L’homme est toujours enclin, quand le malheur l’opprime,
- A l’incrédulité de l’apôtre Dydime;
- Car, trompé si souvent, il craint de l’être encor;
- Le doute est quelquefois un utile mentor.
-
-Gonzalle a été très varié dans ses poésies, mais sans parti pris à
-l’avance, et l’inspiration se fait sentir au même degré dans les
-morceaux les plus opposés.
-
-Nous donnerons comme dernière citation la pièce de vers intitulée: _Une
-salle d’asile à Reims_, parce qu’elle a quelque rapport avec le sujet
-principal de notre livre:
-
-
-UNE SALLE D’ASILE A REIMS.
-
-A Madame Poisson.
-
- Entrez dans cet asile où de la charité
- Dans son plus vif éclat brille la pureté;
- Où de son tendre amour la douce bienfaisance
- Vient en aide au malheur et protége l’enfance.
-
- Que de jeunes enfants! comme ils semblent heureux!
- Quoique jeunes, l’étude a des charmes pour eux!
- Jouez, enfants, jouez; le jeu plaît à votre âge.
- Ignorant du malheur le dur apprentissage,
- La vie est à vos yeux un de ces jours d’été
- Qui dans un cœur souffrant ramène la santé.
- Aspirez ce parfum qui délecte votre âme,
- Qui sans cesse l’émeut et sans cesse l’enflamme;
- Le jeu joint à l’étude est une volupté.
- Savourez le bonheur que j’ai trop peu goûté!
- Je ne viens pas ici pour assombrir la joie
- Que dans vos jolis yeux l’innocence déploie.
- Fils du peuple, assez tôt vous les verrez s’enfuir,
- Ces jeux dont aujourd’hui vous aimez à jouir.
-
- * * * * *
-
- ......... Jouez, jouez enfants.
- Ne rembrunissez pas vos visages riants.
- Peuple, si rien en moi n’annonce l’opulence,
- Je vous apporte un cœur ami de l’innocence.
-
- Quelle folle gaîté s’empare de leurs sens!
- Ces caprices, ces riens, ces désirs innocents,
- Ces fronts vierges encor des atteintes du vice,
- Et ces yeux pétillant de joie et de malice.
- O muse! tout en eux m’enivre avec lenteur
- Des lointains souvenirs de mon premier bonheur!
- Je me vois à cet âge (âge trop éphémère!)
- Où mon cœur, embaumé des baisers de ma mère,
- Ignorait ces chagrins, ces ennuis dissolvants,
- Qui souvent par milliers tourmentent mes beaux ans.
- Près de ma bonne mère, enfant, je ris, je chante;
- Tout en elle me plaît, tout en elle m’enchante;
- Je sens sa douce main lisser mes blonds cheveux;
- Je jouis de ses pleurs, je souris à ses vœux.
- O voluptés du ciel! innocentes ivresses!
- Mes sœurs sont près de moi, partagent ses caresses;
- Nous folâtrons ensemble, et courons tour à tour
- Dans ses bras caressants épancher notre amour.
-
- Vous qui n’aimez que l’or, qui vivez d’égoïsme,
- Et dont le cœur glacé ne croit pas au civisme,
- Si vous avez encore un peu du feu sacré,
- Que l’homme a su ravir au palais éthéré,
- Venez voir ces enfants; et votre âme vénale,
- Enviant de la leur la robe virginale,
- Rougira de sa honte, entendra retentir
- Dans ses désirs fangeux la voix du repentir.
- Vous n’accablerez plus les classes ouvrières
- D’ironiques dédains, d’insolences altières;
- Vous sentirez combien leur vie a de douleurs;
- Aux jeux de ces enfants vous mêlerez des pleurs!
- Du sein de cet asile où l’enfance s’élève,
- Qui sait si quelque jour le sort, comme un beau rêve,
- Ne fera pas surgir un Lycurgue, un Kléber,
- Un Homère, un Colomb, un Tacite, un Képler?
- Vous riez, insensés! Qu’êtes-vous donc pour rire?
- Mais le peuple aujourd’hui sait penser, sait écrire,
- Et ne jalouse pas votre stérile orgueil;
- Ce rire de Xerxès va vous servir d’écueil.
-
- Entendez-vous tonner, au sein des murs d’Athènes,
- En éclats foudroyants la voix de Démosthènes?
- Tout le peuple s’émeut; il admire, il pâlit;
- Le ciel tremble et la mer tressaille dans son lit.
- Entendez-vous vibrer les accords d’une lyre
- Dont Pindare eût parfois envié le délire?
- C’est l’immortel Rousseau qui monte dans les cieux
- Et qui bien loin de lui laisse les envieux.
- Voyez-vous un vieillard, le front brillant de gloire,
- Qui déroule à vos yeux les pages de l’histoire,
- Fait aimer la vertu, fait plaindre le malheur?
- C’est Rollin, dont toujours on vante la candeur.
- Entendez-vous les chants d’une muse éclectique?
- C’est Horace, au souris gracieux et caustique,
- Qui chante ses plaisirs sous un beau ciel d’azur
- Et nous fait envier les bosquets de Tibur.
- Entendez-vous tomber de la chaire sacrée
- Les sublimes accents de cette âme inspirée,
- Qui fait pâlir le vice interdit et muet?
- C’est Fléchier, le rival du fougueux Bossuet.
- Voyez-vous sur la scène, où la vive satire
- Démasque l’imposture et des sots nous fait rire,
- Un homme couronné de lauriers immortels?
- C’est Molière, dont l’astre a partout des autels.
- Voyez-vous un des fils de la jeune Amérique
- Deviner de l’aimant la puissance féerique?
- C’est Franklin, dont le bras, sublime, audacieux,
- Désavoue Jupiter, effroi de nos aïeux.
- Voyez-vous une muse au front doux et timide?
- C’est le tendre Quinault, c’est le chantre d’Armide.
-
- * * * * *
-
- Voyez-vous, plein des feux d’une mâle éloquence,
- Comme un brillant soleil, de la nuit du silence
- S’échapper un génie aux regards chaleureux?
- C’est Jean-Jacques Rousseau, l’ami du malheureux[C].
-
- * * * * *
-
- Ingrats! vous qui riez des classes populaires,
- Ces hommes qu’étaient-ils? des fils de prolétaires[D].
-
- * * * * *
-
- Enfants! la vie est belle; osez bien la comprendre,
- Soit qu’il faille monter, soit qu’il faille descendre.
- Riche.... pour bien jouir, il faut, comme Titus,
- Allier sa fortune à d’utiles vertus.
- Malheur à qui s’écrie, en palpant son suaire,
- Je n’ai point fait d’heureux... et je pouvais en faire!
- Mais, bons petits enfants, si le soc du malheur
- Doit toujours sans pitié vous labourer le cœur,
- Ne désespérez pas... l’espérance aide à vivre.
- Chaque jour de la vie est la page d’un livre,
- Où le pinceau du temps, imbibé de nos pleurs,
- Ici peint un désert, là, des bosquets de fleurs.
- Oh! quand autour de soi l’on ne voit que des vices,
- Des amours sans parfum, des amitiés factices,
- De ces jeunes enfants que l’aimable gaîté
- Réjouit aisément mon esprit attristé!
- Des larmes de plaisir humectent ma paupière!
- Que j’aime à suivre au ciel leur naïve prière
- Qui, sous les traits d’un ange au parler gracieux,
- Comme un léger soupir s’élance dans les cieux!
- Qu’importe des haillons qui n’ont rien de coupable?
- Jésus n’est-il pas né dans une obscure étable?
- De ne pouvoir briller laissons un sot rougir:
- L’habit n’anoblit pas... mais on peut l’ennoblir.
-
- O femme dont le nom plane sur cet asile,
- Comme une des vertus que prêche l’évangile,
- Au nom de tes bienfaits, au nom de tes enfants,
- Permets que de ton nom j’embellisse mes chants!
- Rémois.... il a des droits à ma reconnaissance;
- Peuple.... de mon obscure et fière indépendance
- Il ornera le front, comme une fraîche fleur,
- Qui du haut d’un rocher sourit au voyageur.
-
-Pour faire la part de la critique, Gonzalle prend peu de souci de la
-forme; il revient rarement sur son premier jet; spontané, il exhale ses
-impressions plus qu’il ne les creuse. On trouve encore à reprendre dans
-ce jeune poète des locutions inélégantes, des expressions impropres et
-négligées; deux vices souvent jumeaux, la déclamation et l’exagération.
-Tel qu’il est aujourd’hui avec ses défauts et ses qualités, la verve, la
-grâce et l’énergie, il a droit aux plus vives sympathies et aux
-encouragements.
-
-
-
-
-ALEXIS DURAND,
-
-Menuisier à Fontainebleau.
-
-
-Une imagination vive et rêveuse, une humeur fière et inquiète, une
-excessive sensibilité à l’endroit des beautés de la nature, telles
-étaient les principales dispositions qui se faisaient remarquer chez le
-jeune Durand, même lorsqu’il n’avait pas dépassé la limite de l’enfance.
-A l’âge de quatre ans, nous le voyons déjà parcourir la forêt de
-Fontainebleau pour y faire une charge de bois, souvent énorme, mais
-qu’il trouvait légère, en songeant que sa pauvre mère, tout récemment
-veuve, et ses jeunes sœurs, dont quelques parents prenaient soin, le
-jour, et ramenaient, le soir, se réchaufferaient, grâce à sa laborieuse
-excursion. A huit ans, déjà perçait en lui un sentiment de liberté qui
-le rendait vagabond, inquiet et peu joueur. Il partait, le matin, avec
-un morceau de pain dans sa poche, et, toute la journée, il errait dans
-la forêt, cherchant des fruits sauvages, des nids d’oiseaux, tuant des
-vipères, et ramassant du bois.
-
-Cette existence tout extérieure, mélange de mouvement et de
-contemplation oisive, devait indisposer l’enfant contre la règle et la
-discipline d’une école. Aussi ce fut avec beaucoup de peine que sa mère
-parvint à le faire entrer en pension chez M. Rabotin, aujourd’hui
-employé à la mairie de Fontainebleau. Il avait dix ans et demi quand il
-entra dans cette école, et il y resta à grand’peine jusqu’à l’âge de
-douze ans. Cependant il remporta les premiers prix d’arithmétique et de
-mémoire.
-
-Pendant son court séjour dans ce pensionnat, le jeune Durand rapporte un
-trait de caractère personnel que nous croyons devoir reproduire:
-
-«Les enfants,» dit-il, «admis à faire leur première communion, devaient,
-la veille, se mettre aux genoux du maître, en le priant d’excuser leurs
-fautes et de leur donner sa bénédiction. Nous étions douze; onze vinrent
-en ma présence, et sans balancer, s’acquitter de ce devoir; seul, je
-refusai obstinément de me soumettre. Je n’en fis pas moins ma première
-communion, au grand étonnement de mes camarades.»
-
-«Cependant j’étais religieux à ma manière; déjà je trouvais que les
-cérémonies du culte n’étaient point d’assez dignes interprètes entre la
-créature et le créateur[E]. Je me reportais avec enthousiasme aux jours
-où, sans connaître la portée de cet acte, à l’ombre de ma forêt, je
-m’agenouillais sur le gazon, devant le soleil du soir, plein
-d’admiration pour un si magnifique tableau.»
-
-Après avoir reçu cette instruction très élémentaire, il entra en
-apprentissage chez un menuisier-ébéniste de Paris. Les moments dont il
-pouvait disposer se passaient en visites aux musées et en promenades au
-bois de Boulogne. C’est là qu’il trouvait des objets plus en harmonie
-avec ses dispositions secrètes, avec son amour pour la poésie; amour
-qu’il croyait inné chez lui et qu’il couvait, dès l’âge de dix ans, sans
-vouloir s’ouvrir à personne, de crainte d’être raillé.
-
-A quatorze ans, il revint à Fontainebleau; mais déjà son imagination
-exaltée, peut-être, par les merveilles des arts que Paris avait offertes
-à ses yeux, le transportait, loin de son pays, à des distances
-fabuleuses. Il partit pour Anvers, où il passa une partie de l’hiver de
-1812. C’est là que, pour la première fois, il jouit du sublime spectacle
-de la mer; c’est là sans doute que ses idées s’étendirent, s’élevèrent.
-Toutefois le moment était venu où les rêves de l’imagination allaient
-s’envoler dans de terribles réalités: l’armée française venait d’être
-ensevelie presque tout entière dans les neiges de la Russie; les hommes
-d’action devenaient les hommes de la patrie en danger. Durand résolut de
-paraître parmi eux: il partit, après avoir vaincu la répugnance de sa
-mère, comme volontaire dans le premier régiment des gardes d’honneur, la
-ville de Fontainebleau ayant payé son équipement. Ses camarades avaient,
-la plupart, beaucoup d’argent, tandis que lui n’avait pas un sou; ils
-avaient reçu une brillante éducation, et lui n’était qu’un ignorant. Là,
-comme à l’école, Durand attira l’attention sur lui: il composa quelques
-vers héroïques, pour prix desquels il n’obtint de son capitaine qu’une
-verte semonce. Mais il n’était pas homme à se décontenancer facilement,
-et, dans une réponse pleine de fermeté, d’esprit et de convenance, il
-démontra parfaitement que cette semonce n’était qu’un anachronisme. Le
-capitaine, homme d’esprit, sans doute, lui fit la meilleure des
-répliques en le nommant brigadier.
-
-L’abdication de Napoléon, au commencement de 1814, rendit Durand à sa
-mère, qui faillit mourir de joie et de saisissement en le revoyant. Il
-avait vingt ans; le goût de la poésie et des voyages revint le tenter,
-et, au mois de mai, il partit pour Nantes, ayant un sac plus garni de
-livres que d’habits, et douze francs dans son gousset.
-
-Jeune, ardent, passionné, il rêvait une nouvelle Odyssée, et, comme
-première halte de ses courses maritimes, il avait choisi l’Amérique.
-Des causes purement matérielles le réduisirent à s’embarquer seulement
-pour Bordeaux. Là, il apprit le débarquement de Napoléon. Rappelé sous
-les drapeaux où l’attendait le grade de sous-lieutenant dans la garde
-nationale mobilisée, il partit. Les Vendéens l’arrêtèrent à
-Saint-Maixent; mais, au bout de trois semaines, il fut arraché de leurs
-mains par la gendarmerie. Il se remit en route et arriva à Soissons, le
-jour de la bataille de Waterloo.
-
-Après la seconde restauration, il retourna à Bordeaux. Bientôt il
-parcourut tout le midi de la France, visitant tous les musées, tous les
-édifices, toutes les ruines. Mais depuis longtemps le fantôme de Rome
-apparaissait à son imagination ardente, et, le printemps suivant, il
-prit la route de Lyon, par la Bourgogne, se dirigeant sur l’Italie, dont
-il commençait à parler la langue.
-
-Durand résida quelque temps à Genève. Aux heures où il pouvait déposer
-le rabot, il gravissait le mont Salève, et, quand il en avait atteint
-le sommet, il promenait ses regards investigateurs sur les horreurs
-sublimes que présentent les glaciers du Mont-Blanc et rassérénait son
-âme en les reportant sur les riantes campagnes situées dans la plaine.
-Il traversa successivement les Alpes et le Simplon, en proie aux
-émotions les plus profondes. Il y avait sans doute de la témérité à
-s’aventurer sur des sentiers étroits, bordés des deux côtés par
-d’affreux précipices; à pénétrer dans des forêts peuplées de loups et
-d’aigles affamés; à couper le fil de torrents impétueux en ayant de
-l’eau jusqu’à la ceinture; mais il puisait dans ces solitudes sauvages
-une énergie surnaturelle qui élevait son cœur au-dessus de tous les
-dangers.
-
-«Qu’avais-je à craindre,» s’écrie Durand, en parlant de son voyage à
-travers ces montagnes, «n’étais-je pas sous l’aile immense de la
-Divinité, et même dans le ciel, puisque je voyais les nuages à mes
-pieds?»
-
-Durand se rendit ensuite à Milan; après y avoir séjourné quelque temps,
-il se mit en marche pour les Apennins, d’où il aperçut les deux mers;
-puis gagna Florence. En visitant la célèbre galerie de cette ville, il
-lut ces mots écrits sur la porte:
-
- _L’ingresso non è lecito agli servidori[F]._
-
-La toilette du menuisier-voyageur était plus que modeste; aussi, à sa
-seconde visite, un monsieur vint le prier poliment de sortir. En homme
-qui connaît sa valeur, Durand lui répondit en latin: _Quem me esse
-putas? non exeo[G]._ Aussitôt le monsieur lui fit des excuses et lui
-offrit d’être son guide. Durand remercia en français, tout en refusant,
-et continua de parcourir les salles comme un artiste de la nature qu’il
-était.
-
-Enfin, le 10 août, jour mémorable dans ses notes de voyage, Durand,
-mourant de soif et couvert de poussière, plongea sa tête et ses mains
-dans le Tibre, qui fut loin de répondre à l’image qu’il s’en était
-faite. Les monuments imparfaits de Rome, les souvenirs grandioses
-qu’elle évoque, et la solennelle majesté dont se revêt son existence
-présente agissaient puissamment sur son imagination et le jetaient dans
-de longues rêveries, auxquelles nous devrons sans doute un livre
-intéressant. Mais un fait des plus vulgaires vint l’arracher à cette vie
-mêlée de travail manuel, de méditation, d’étude et de poésie: la police
-romaine avait pris ombrage de ses interminables promenades, même aux
-heures de la plus grande chaleur, et il lui était suffisamment démontré
-que Durand devait être, au moins, un personnage suspect, puisqu’il
-n’était entré en Italie qu’à l’aide d’un passe-port français. En vain
-Durand déploya-t-il toute son éloquence auprès de notre consul pour
-prolonger son séjour dans une ville où il n’était arrivé qu’au prix de
-fatigues et de privations de tout genre, ce fonctionnaire demeura
-inflexible, et Durand n’obtint d’autre faveur que d’être embarqué gratis
-pour Gênes, afin de retourner immédiatement en France. O pauvreté!
-
-Ce coup imprévu ne fit pas perdre à Durand sa sérénité habituelle. Voici
-en quels termes il nous raconte, avec son âme de poète, les dernières
-circonstances de sa plébéïenne Odyssée:
-
-«Cinq paoli, environ trois francs, restaient dans mon gousset. Le
-bâtiment ayant relâché à Livourne, j’obtins la permission d’y travailler
-quatre jours. On remit à la voile. Chemin faisant, par un temps superbe,
-debout sur le pont du vaisseau, je lisais à haute voix des passages de
-l’_Orlando_; puis, matelots et passagers, à qui ces lectures étaient
-agréables, me priaient de partager leurs repas. Parfois nous rasions la
-côte, et j’étais transporté d’admiration à l’aspect des belles forêts
-qui descendent des Alpes et viennent plonger leurs vastes rameaux jusque
-dans les vagues agitées.
-
-»A Gênes, mes paoli perdirent moitié; j’allais faire l’inventaire de
-mon sac... quand une vieille moustache de sergent, qui m’avait vu entrer
-chez le consul français, m’aborda:--«Vous êtes français?--Oui, mon
-ancien.--Avez-vous servi?--Oui, dans la garde.» Aussitôt ce brave homme
-me sauta au cou, et je vis des larmes dans ses yeux. Il me conduisit
-dans une maison où je restai cinq jours; il ne me venait voir que le
-matin; je le vis entrer un matin, un bonnet de police à la main. «Je
-vais conduire un détachement à Suze,» me dit-il, «venez avec nous; vous
-aurez le billet de logement.»
-
-»En route, il me montra sa croix dont il avait fait une épingle, car il
-sortait des grenadiers de la garde. Il me pria de lui permettre d’écrire
-son nom sur un de mes livres. Je lui donnai mon Ossian, et j’ajoutai à
-sa signature une note qui me rappellera toujours cette circonstance. Il
-se nommait Sironel. A Suze, nous nous séparâmes et j’acceptai de ce
-vieux soldat une pièce de cinq francs, autant par nécessité que pour
-lui en avoir une reconnaissance éternelle.»
-
-Enfin Durand revit la France. Il avait vingt-sept ans; il ne tarda pas à
-se marier. «Mon travail et celui de ma femme,» dit Durand, «ayant
-amélioré notre situation, je me hasardai à reparaître le dimanche dans
-cette forêt, que j’avais autrefois tant parcourue. Je ne pus revoir sans
-enchantement le mont Ussi, alors que ses rocs et ses vallons sont
-couverts de muguet, et que le genêt prodigue de toutes parts ses
-millions de fleurs jaunes, qui semblent un voile d’or étendu sur la
-verdure, et sur lequel percent çà et là de hauts buissons d’aubépine
-fleurie, qui embaument l’air. Tous les souvenirs d’enfance, de liberté,
-d’amour, de poésie, vinrent de nouveau s’emparer de mon cœur; je ne pus
-résister à tant d’émotions: je chantai.»
-
-Deux poèmes sont nés de ce nouveau genre de vie, ou plutôt deux poèmes
-entrevus et ébauchés dans les longues pérégrinations de la jeunesse de
-Durand furent alors sérieusement élaborés et appelèrent sur lui
-l’attention du monde littéraire. Tous les deux appartenaient au genre
-descriptif; à ce genre, d’ordinaire froid et monotone, qui, pour plaire,
-doit recourir à d’ingénieux épisodes et animer un fonds terne par un vif
-coloris de pinceau.
-
-Le premier de ces poèmes, _la Forêt de Fontainebleau_, publié sous les
-auspices d’hommes bienveillants et distingués par leur mérite, obtint un
-véritable succès. La critique y reprendra sans doute des longueurs, des
-prosaïsmes de pensée, des tournures maladroites, du décousu dans le
-style. Mais il faut l’avouer, il y a bien du charme dans le premier
-chant, le plus faible des quatre qui composent ce poème; et c’est avec
-une douce émotion qu’on écoute ces modulations naïves d’une voix qui,
-comprimée longtemps, s’essaie timidement par crainte d’irrévérence
-envers l’art: c’est une satisfaction délicate que de comparer ce chant,
-presque entièrement dû à l’inspiration de la nature, avec le troisième
-qui brille par de grandes beautés, où le sentiment et l’art se
-confondent.
-
-Les trois morceaux capitaux de ce poème sont: _le Bouquet du Roi_ du
-deuxième chant; l’_Incendie des drapeaux de la garde impériale_, et la
-_Communion militaire_.
-
-Dans _le château de Fontainebleau_, qui succéda à _la Forêt_, l’auteur
-est parvenu à donner plus de variété au tour poétique; le sentiment du
-rhythme s’y produit plus manifestement; la coupe des vers est plus
-habile.
-
-Le morceau suivant, intitulé _Bouquet du Roi_, adressé à l’académie
-ébroïcienne, dont le siège est à Evreux, et qui compte parmi ses membres
-MM. de Châteaubriand, de Lamartine, Ancelot, etc., valut à Durand une
-faveur inattendue: il fut admis spontanément au nombre des membres
-correspondants de cette société, qui lui fit expédier sur le champ son
-brevet.
-
-
-BOUQUET DU ROI
-
- Toi, dont la nuit des temps cache le premier âge,
- Et dont avec transport j’aime l’antique ombrage,
- Géant de la forêt, noble _Bouquet du Roi_,
- Que l’œil du voyageur admire avec effroi;
- Si le souffle inconnu, la végétale vie
- Qui dans un double corps tient ta sève asservie,
- Ne voile pas ton front, empreint de majesté,
- Du lugubre bandeau qu’on nomme cécité;
- Si tel est, en effet, le bonheur de ton être,
- Patriarche des bois, tu dois me reconnaître.
- C’est que depuis le jour où la main du hasard
- Te créa l’ornement de l’agreste bazar,
- Villageois, citadins et nobles personnages,
- Nul ne fit près de toi plus de pèlerinages.
- Poussé par je ne sais quel démon familier,
- Qui s’empara de moi, quand j’étais écolier,
- Soit que le ciel, armé des feux de la torride,
- Fît du vaste empyrée une fournaise aride,
- Soit qu’il se dérobât dans l’humide brouillard,
- Je venais, comme on vient visiter un vieillard,
- Qui, dans son ermitage, à la foule ravie
- Révèle quelques-uns des secrets de la vie,
- Et, d’un titre sublime à nos yeux revêtu,
- De l’homme infortuné ravive la vertu.
- Toi, donc, qui réunis, sous une immense écorce,
- La taille, la beauté, la vieillesse et la force,
- Si le ciel, un instant, infidèle à ses lois,
- Favorisait ton sein d’une éloquente voix,
- Quel torrent précieux de vérités sublimes
- Chez les humains surpris verseraient tes deux cimes!
- Que de faits jusqu’à nous ne sont pas parvenus,
- Qui seraient à l’instant dévoilés et connus!
- Monarque des forêts, à la forme androgyne,
- Tu nous révélerais l’incertaine origine
- Du Palais de nos rois et de Fontainebleau.
- Ce nom fut-il celui d’un chien nommé _Bléau_,
- Qui, pressé par la soif, fit, en creusant l’arène,
- Jaillir les flots bruyants d’une claire fontaine?
- Tu nous affranchirais de cette obscurité.
- Et toi, contemporain de ma belle cité,
- Es-tu le premier né de la vaste famille
- Qui, sous son humble écorce, autour de toi fourmille?
- Sans doute aucun rival ne vit à son berceau
- Les temps où tu n’étais qu’un fragile arbrisseau.
- Qu’est devenu celui qui déposa ton germe?
- Quel mortel à tes jours peut assigner un terme?
- D’un siècle qui n’est plus orphelin solennel,
- Comme ta vieille mère es-tu donc éternel?
- Oh! j’en eus la pensée, à ton air, à ta forme,
- A l’immense contour de ton colosse énorme.
-
- Cependant tu vieillis; ton front depuis longtemps
- Porte l’affreux cachet du courroux des autans;
- Soit que, pour conserver l’agréable et l’utile,
- Tu te sois dépouillé d’une branche infertile,
- Soit qu’un malin esprit t’ait livré sans vigueur
- Au souffle rugissant de l’aquilon vainqueur;
- De ton épais feuillage une palme superbe
- D’un effroyable coup fut atteinte, et sur l’herbe
- Tomba comme un débris précipité des cieux.
- L’endroit qu’elle occupait afflige encore les yeux.
- Mais ce léger revers facilement s’oublie,
- Et ta mâle beauté n’en est pas affaiblie.
-
- Tel on voit, dans les rangs de nos jeunes soldats,
- Un héros qui, vingt ans, sous le feu des combats,
- Des champs du Borysthène aux campagnes de Rome
- Promena, triomphant, les drapeaux du grand homme;
- Vieux, il est jeune encore et porte avec orgueil
- Des traces qui cent fois l’ont dû mettre au cercueil;
- Ulm, Austerlitz, Iéna, Wagram en lui respirent;
- La patrie et l’honneur sont les dieux qui l’inspirent;
- Le roi, les grands, l’armée et le peuple inconstant
- Rendent à sa valeur un hommage éclatant.
-
- Ainsi le poids des ans, le courroux des tempêtes,
- Et le spectre hideux qui moissonne les têtes,
- Ensemble t’ont porté les plus terribles coups.
- Ferme comme un héros tu les a bravés tous;
- Et tu règnes en paix sur ta longue avenue,
- Les pieds au noir abîme, et le front dans la nue.
- Oh! que n’ombrageais-tu ces bois religieux,
- Dont la Fable raconte un fait prodigieux!
- Aux temps où, consacré par de nombreux miracles,
- Un chêne à haute voix prononçait des oracles:
- Chez ce peuple, où l’erreur prodiguait les autels,
- Ta gerbe eût obtenu l’hommage des mortels;
- L’aigle de Jupiter, traversant l’empirée,
- Eût arrêté son vol sur ta cime adorée;
- Et les Nymphes des bois, aux gracieux contours,
- Auraient voulu t’offrir le tribut des beaux jours.
- Tous les Dieux.... mais, que dis-je, étrange conjecture!
- Ne les as-tu pas vus ces dieux de l’imposture?
- Non ceux que, de Byzance et du pays latin,
- Pour le Dieu de Solyme a chassés Constantin;
- Mais les Dieux impuissants de nos aïeux barbares;
- Ces monstres adorés sous cent formes bizarres;
- Divinités des Francs et des rois chevelus,
- Et dont l’âge a brisé les temples vermoulus.
-
- Certes, tu peux du moins, vieillard mélancolique,
- Avoir ouï les sons de la harpe gallique,
- Alors que des Romains le dernier proconsul
- Renversa dans nos bois le temple d’Irminsul;
- Ou bien quand des Normands la horde sanguinaire
- Assiégea dans Paris Louis le Débonnaire.
-
- Le temps a tout détruit; on n’a plus pour les bois
- La vénération qu’on avait autrefois;
- Les Dieux n’y viennent plus recevoir nos hommages;
- On n’y voit plus errer de sanglantes images;
- De ses doux attributs l’arbre est désenchanté;
- Son ombre est sans terreur, son front sans majesté.
- Toi seul as conservé ce sombre caractère
- Qui semble recéler un effrayant mystère.
- Magnifique, éloquent, bien que silencieux,
- Véritable pasteur de ces sauvages lieux,
- Ton aspect nous remplit de surprise et de crainte;
- On hésite à percer la ténébreuse enceinte,
- Où jamais en été les rayons du soleil
- Ne virent folâtrer le papillon vermeil.
-
- Et, pourtant, rien ne manque à ces belles retraites;
- Tous les sites charmants chantés par les poètes,
- Et ceux qu’ont reproduit les plus doctes pinceaux,
- Ne sont rien, comparés à ces mouvants berceaux;
- On s’y croit transporté sous la vague profonde
- De ces vastes forêts des premiers jours du monde,
- Quand, pour venger les cieux, la foudre, en longs éclats,
- N’avait point mutilé leurs gigantesques bras.
- O vieux héros des bois! ta monstrueuse tige
- Aisément au rêveur fait croire ce prodige;
- Soit qu’il médite, assis sous la noire épaisseur
- Du hêtre, ton voisin, ton rival en grosseur,
- Qui se rit de la foudre, et, dans les cieux qu’il cache,
- Balance les rameaux de son triple panache,
- Soit que, cherchant des lieux à l’homme plus soumis,
- Il salue, en passant, ces deux chênes amis
- Qui, bien que séparés par une large route,
- Forment, en s’embrassant, une élégante voûte,
- Et dont les troncs meurtris, vides et crevassés,
- Semblent deux vieilles tours, filles des temps passés.
- Tu règnes sur eux tous, vieux colosse sauvage,
- Qui, pareil au palmier de l’africain rivage,
- Noblement dégagé d’un branchage partiel,
- Réserves tes rameaux pour les baisers du ciel.
- Aussi, qui mieux que toi mérite la couronne!
- La plèbe des forêts qui t’aime et t’environne,
- T’a nommé justement son légitime roi,
- Et les grands, tes voisins, s’inclinent devant toi!
-
-
-
-
-CHARLES MARCHAND,
-
-Passementier et chansonnier à Saumur.
-
-
-Si l’on remontait à l’origine de la chanson et que l’on fît ressortir la
-puissance et l’influence qu’elle a exercée sur tous les esprits et à
-toutes les époques, on serait frappé des graves résultats qu’elle a
-amenés dans les mœurs publiques et dans les affaires générales. _Qu’ils
-chantent_, disait Mazarin, _pourvu qu’ils paient._ Il fallait bien
-payer; mais comme la bourse se désemplissait, la chanson faisait
-fermenter dans le cœur et dans l’esprit certains levains, qui, lors de
-leur circulation, ne furent certes pas du goût des oppresseurs. Molle et
-voluptueuse, elle énerve et entraîne dans la satisfaction amère des
-sens; brutale, elle place le bonheur suprême dans l’anéantissement de la
-raison, par l’ingurgitation du vin; frondeuse, tour à tour grave et
-railleuse, elle s’immisce dans la politique, et, dans plus d’une
-occasion, elle a frappé de haut et donné le coup de grâce. Mais trêve à
-cette dissertation et venons-en à M. Marchand et à ses chansons.
-
-Nous manquons de renseignements précis sur ce poète chansonnier, mais du
-moins, nous savons qu’il est de Saumur, qu’il y exerce la profession de
-passementier, et de plus, qu’il est musicien. C’est en 1843, qu’il
-publia un volume de chansons. Dans la préface adressée à Charles Poncy,
-l’illustre maçon de Toulon, M. Marchand nous apprend que son éducation
-fut des plus élémentaires:
-
- A toi mes premiers vers, mes chansons, mes pensées,
- Pauvres couplets disséminés,
- Peut-être à l’oubli destinés,
- Partez, rimes aussi douteusement placées.
- Poncy, je te l’ai dit déjà,
- Jamais rien je n’appris, et j’en conviens sans honte,
- D’école quelques ans à peine si je compte.
- Jeune enfant, mon père abrégea
- Mes leçons: il me dit: Tu sais écrire et lire,
- Mon fils; tâche d’en profiter.
- Tu sais bien aussi réciter:
- C’est assez. A mes vœux, Charles, veux-tu souscrire?
- De ton père apprends le métier.
- Nos honnêtes aïeux ont poussé la navette;
- De l’une à l’autre main tu sais comme on la jette;
- Crois-moi, reste passementier.
-
-Les chansons de Marchand ne sont d’aucune école, n’appartiennent à aucun
-parti; elles ne relèvent directement ni de la satire, ni de la
-politique; elles sont nées tout naturellement des mille petits
-événements qui composent la vie de l’homme; fonds banal qui ne manque à
-personne, mais qui a pris sous sa plume facile, des développements
-ingénieux. Il est fâcheux pour ce jeune chansonnier de n’avoir pas
-compris que les propos grivois, les froides équivoques, les jeux de
-mots hasardés n’ont plu, dans tous les temps, qu’à des cœurs corrompus
-ou à des esprits sans élévation. Nous ne saurions non plus trouver
-plaisantes les allures décolletées et la sempiternelle forfanterie
-vaudevilliste dans le couplet que nous citerons plus bas. Il s’agit de
-la mort. Voici ce pauvre couplet:
-
- Si la mort trop promptement
- Vient frapper le pauvre barde,
- Je lui dirai bien gaîment:
- Allons donc, vieille camarde!
- Du Styx je suivrai la route,
- Sans regret et sans effroi;
- J’aurai, je crois, nul n’en doute,
- Du courage plus qu’un roi.
-
-Nous ne savions pas, avant la lecture de ce derniers vers, que les rois
-étaient particulièrement renommés par leur courage vis-à-vis de la mort
-ou de _la camarde_, comme dit résolument M. Marchand. Mais, de par M.
-Marchand, ce point ne saurait être mis en doute, et il nous apprend, en
-outre, qu’il sera lui-même plus courageux qu’aucun d’eux. Du moins, _il
-le croit_, et _nul n’en doute_, ajoute-t-il. Si nous ne craignions de
-blesser M. Marchand, nous hasarderions ici un peut-être. Mais assez sur
-ce couplet.
-
-M. Marchand est jeune, badin, gai, folâtre; son imagination est vive,
-ardente, vagabonde; il voit tout à travers la transparence prismatique
-de ses excellents vins des côteaux de Saumur. Plusieurs poètes modernes
-n’auraient pas la même excuse à donner pour le ton leste de leurs
-effusions poétiques. Nous remarquons, d’ailleurs, que ce chansonnier
-spirituel est particulièrement imitateur, et, à tout prendre, les
-défauts que nous lui reprochons ne lui appartiennent pas en propre. Mais
-l’âge et la réflexion feront justice de ces traditions routinières. Nous
-lui dirons encore sans crainte, parce que notre langage est sincère, que
-la vie ne doit pas être pour quelques-uns une fête et un banquet
-continuels, en présence des misères et des souffrances des masses; et
-que, à ce point de vue, chanter _l’amour, le vin et la folie_, c’est
-chanter, à coup sûr, d’une voix fausse autant que surannée.
-
-La poésie est une espèce d’arbre de science, sur lequel sont greffées de
-nombreuses boutures, représentant les différents genres qui la
-constituent, et dont chacune, sans distinction, peut donner la vie ou la
-mort. Le poète doit donc, quel que soit le genre qu’il adopte, tendre à
-l’utile, au moral, au charitable; autrement il manque au mandat qui lui
-avait été confié par la Providence. Chantez; très bien; il faut par
-intervalles de la gaîté à l’homme, mais ne soyez jamais ni grossier, ni
-cynique; la morale d’Épicure n’était bonne que pour des païens.
-
-L’arbre de poésie, tel que le font fleurir les poètes du peuple de notre
-temps, ne produit que des fruits savoureux, et, dès à présent, nous y
-voyons le rameau qui appartient à M. Marchand; mais, pour être plus
-sain, plus vigoureux, plus vert, ce rameau doit être débarrassé des
-insectes malfaisants qui pourraient le dessécher.
-
-Marchand est plein de finesse et de mesure dans _le père Malessard_;
-naïf et malicieux dans _le nouveau Propriétaire_; sensible et touchant
-dans _l’Enfant de la Savoie_. Nous citerons avec plaisir deux pièces de
-vers d’un genre différent, mais qui, malgré quelques négligences, font
-également honneur au talent poétique du chansonnier de Saumur et à ses
-sentiments:
-
-
-LE MOUSSE DE LA LOIRE.
-
-Barcarolle dédiée à Madame Ch. Marchand.
-
- Le patron m’a dit: demain,
- Si le vent s’apaise,
- Nous partirons, c’est certain;
- François, es-tu bien aise?
- Et, trop surpris, moi je pleure;
- Je suis fou, car j’attends l’heure
- Qui va nous éloigner du port;
- Je souffre! mon cœur bat trop fort!
- O mon père!
- O ma mère!
- Je vais donc vous revoir!
- Le cœur me bat d’espoir.
-
- Bien sûr je serai chez nous
- Fin de la semaine:
- Ma bonne mère à genoux
- Aura fait sa neuvaine.
- Ce soir, à la bonne vierge
- Elle ira porter un cierge,
- Et la mère des matelots
- Va de suite apaiser les flots.
-
- Adieu, Paris, beau séjour
- Des arts, de la gloire!
- S’il ne sent pas le retour,
- Meurt l’enfant de la Loire!
- Rarement son ciel se voile;
- L’eau reflète mieux l’étoile
- Sous un beau ciel rempli d’azur;
- L’air y doit être bien plus pur.
-
- Eh! quoi je verrai demain
- Le bourg de Dampierre,
- De Saumur le beau chemin,
- Le clocher de Saint-Pierre;
- L’eau me semble aussi plus belle;
- Des moulins je crois voir l’aile.
- Salut, délicieux côteau;
- Demain je verrai le château.
-
- Vous m’avez dit: bon François,
- Puisque tu nous quittes,
- Avant de partir, reçois
- Ces images bénites.
- Ma mère, je les rapporte;
- Pour vous, en ouvrant la porte,
- J’ai le beau crucifix d’argent;
- Un bon cœur n’est pas négligent.
- O mon père!
- O ma mère!
- Je vais donc vous revoir!
- Le cœur me bat d’espoir.
-
-
-VERS SUR L’INONDATION DE LA LOIRE.
-
-17 Janvier 1843.
-
- Quand le fleuve écumant, de ses flots trop prodigue,
- Bouillonnait dans nos murs, renversait notre digue,
- Lorsque sur le côteau, le regard indécis
- Cherchait de notre pont les cintres rétrécis,
- La Loire, en ce moment, n’était qu’un lac immense,
- Abîmant tour à tour nos rives sans défense.
- Soudain un cri d’horreur, poussé non loin du port,
- Vibre dans le lointain; c’est le cri de la mort.
- Le hardi riverain de l’imposante masse
- Comble rapidement la première crevasse;
- Sans retard et sans trève, en vain il a lutté,
- Le courant incessant, par l’homme rebuté,
- A quelques pas de là, sur la digue moins sûre,
- Refait presque aussitôt une autre déchirure.
- Ouvriers courageux, pour vous point de secours;
- Luttez contre un torrent qui menace toujours;
- Le danger c’est la mort; il n’est plus d’espérance!
- Paisibles habitants du jardin de la France,
- Abandonnez le lieu qui nous donna le jour.
- Qui diffère un instant est perdu sans retour.
- Ce fleuve comprimé, s’il se fait un passage,
- Va couvrir de vos toits la bruyère sauvage,
- Déchirer votre sol; de vos arbres si beaux
- L’on n’apercevra plus que les derniers rameaux
- Et ces mille pensers que nous donne la crainte
- Torturaient le mortel, qui n’avait plus de plainte.
- Partout même danger, en tous lieux même effroi.
- Ecoutez résonner le sinistre beffroi.
- Comment abandonner la chaumière rustique
- Et le vaste foyer et le grand meuble antique,
- Ces sillons productifs qui sont ensemencés,
- L’ouche qui va fleurir ses rameaux élancés?
- Le riche, aux biens épars, peut changer de demeure;
- Le pauvre, lui, jamais... ou bien, il faut qu’il meure.
- Hâtez-vous! emportez le trésor le plus cher;
- De la bêche et du soc n’oubliez pas le fer;
- Ce métal et vos bras voilà votre richesse!
- La terre, au laboureur! au riche, la paresse!
- Et la mère, en priant, détache et réunit
- Le crucifix d’ébène et le rameau bénit.
- Tout fuit.... enfants, troupeaux. La femme demi-morte
- Jette un dernier regard, puis referme la porte.
- Là, dans le même endroit, pêle-mêle entassés,
- Enfants, hommes, vieillards, tous étaient menacés.
- De son lit de douleur la malade enlevée
- Oubliant tout son mal, gisait sur la levée;
- De son sang amassant le reste de chaleur,
- Ses membres amaigris retrouvaient leur vigueur.
- Mais l’eau mouille leurs pieds; où trouver un refuge?
- Horreur! grâce! pitié! c’est un nouveau déluge.
- Là, si le prêtre ami ne peut les secourir,
- Du moins l’homme sacré leur apprend à mourir.
- Aux progrès du fléau l’homme toujours s’oppose;
- Si le danger s’accroît, lui jamais ne repose.
- A son but généreux l’ouvrier arrivant
- Du fleuve courroucé semble un rempart vivant;
- Du terrain précieux si l’élément perfide
- Enlève brusquement le seul endroit solide,
- Décidé, courageux, l’homme déterminé,
- Pour combler le dégât revient plus obstiné.
- Au plus fort du danger n’existe plus la haine;
- Les bras, anneaux mouvants, ne forment qu’une chaîne.
- Dieu qui veillait sur vous, secondait vos efforts,
- Courageux campagnards! oh! que vous étiez forts!
- Le fleuve débordé pourtant croissait encore.
- Cette nuit, sans sommeil, on attendit l’aurore.
- La crainte d’un malheur nous tenait éveillés;
- Les enfants, le matin, seuls avaient _sommeillés_;
- Quand vint poindre le jour, la foule consternée
- Contemplait tristement notre cité cernée:
- Lisez, enfant naïf, vieillard observateur:
- L’eau de l’homme a passé quatre fois la hauteur.
- Regardez un instant cette pile solide
- Arrêter, comprimer le courant trop rapide.
- Il recule, il revient, il a pris un détour;
- Il a vaincu l’obstacle, il bouillonne à l’entour.
- Lasse de son effort, la Loire enfin s’affaisse;
- Chaque lame en passant légèrement s’abaisse,
- Et le flot impuissant ne peut plus humecter
- Le chiffre indicateur que l’on vient consulter.
- La frayeur disparaît, et la douce espérance,
- Baume consolateur, efface la souffrance.
- Tel un convalescent conserve sa pâleur
- Longtemps encore après sa dernière douleur.
- La frayeur agissant sur notre âme attérée
- Ne permet pas encor la joie inespérée;
- Mais le cœur se desserre, et l’on peut exprimer
- L’espoir inattendu qui vient nous animer.
- Rentrez tous au foyer redire la prière;
- Contemplez en passant la solide barrière
- Qui seule a défendu vos bois et vos moissons.
- Mères, plus de frayeur, regagnez vos maisons.
- Oh! vienne un beau soleil, vous verrez le rivage,
- Nouvellement fleuri vous offrir un passage;
- A l’endroit où bondit le flot dévastateur,
- Vous ne trouverez plus que la mousse, une fleur,
- Un sentier non frayé, l’herbe qui, trop pressée,
- Va plier sous vos pieds humectés de rosée.
- Evitez en passant l’épi jaune et fluet;
- Sur le bord des sillons ramassez le bluet.
- Arrêtez-vous ici; là, derrière la haie,
- Veille un dogue grondeur, qui jappe et vous effraie.
- Admirez sur les bords d’un rivage sans fin
- Les oiseaux sautiller sur le sable si fin.
- Vous y verrez l’enfant, jaloux de leur ramage,
- Leur tendre des filets pour repeupler sa cage,
- Puis, d’un vol mesuré tous par deux réunis,
- Les oiseaux effrayés regagneront leurs nids.
- Quand des hommes actifs auront comblé la brèche,
- Chacun alors pour soi dirigera sa bêche;
- Agriculteur ardent, au travail adonné,
- De nouveau possesseur du toit abandonné,
- Pour réparer le tort des vagues désastreuses,
- Il emploira du jour les heures les plus nombreuses;
- Lorsqu’au mois le plus chaud, par la fin d’un beau soir,
- Près du fleuve paisible il reviendra s’asseoir;
- De loin apercevant son enfant plein de joie
- Remonter le courant, sans crainte qu’il se noie,
- A peine rassuré, douteux de l’avenir,
- Il redira ces mots, qu’il ne peut retenir:
- Dieu, seul régulateur du ciel, de la lumière
- Préserve nos hameaux, protége la chaumière.
-
-
-A RÉFOUR[H].
-
- Réfour, hardi plongeur, tu n’auras pas la croix;
- Elle veut aujourd’hui babil, douce manière.
- Force, cœur, dévoûment, voilà quels sont tes droits.
- On te disait alors: la mère prisonnière,
- Un enfant, un vieillard, sauve-les tous les trois.
- Rien!... ta blouse, il est vrai, n’a pas de boutonnière.
-
-
-
-
-HIPPOLYTE VIOLEAU,
-
-Fils d’un maître voilier de Brest.
-
-
-Hippolyte Violeau est né à Brest. Encore enfant il voyait se lever
-devant lui un horizon calme et serein. Son père, fatigué de ses courses,
-devait, au retour d’un dernier voyage, établir une voilerie pour les
-navires marchands, et achever ses jours paisiblement au sein d’une
-famille chérie. Avec une retraite de sept à huit cents francs, avec les
-bénéfices de la voilerie, et par dessus tout cela avec un legs d’une
-douzaine de mille francs qu’on attendait d’une vieille tante, le maître
-voilier devait marier avantageusement ses deux filles et payer au
-collége de Nantes la pension du petit Hippolyte qui montrait d’heureuses
-dispositions. Une série de malheurs vint traverser tous ces projets: le
-maître voilier ne tarda pas à mourir au Fort-Royal; la tante mourut
-aussi, peu après, ayant détruit son premier testament pour en faire un
-second, qui instituait un cousin éloigné son légataire universel, et
-enfin, un oncle qui avait écrit de ne point s’inquiéter: qu’il
-remplirait le vœu exprimé par le père de mettre le jeune Hippolyte au
-collége de Nantes, vint, trois mois après l’envoi de sa lettre, à rendre
-le dernier soupir. La famille du voilier se trouva bien près de la
-misère. Cependant, la veuve, en travaillant avec sa fille aînée, réussit
-à nourrir ses deux autres enfants.
-
-A douze ans, Hippolyte savait lire, grâce aux soins de sa sœur aînée,
-et il pouvait, grâce à l’obligeance d’un commis de la marine, former de
-grosses lettres.
-
-Mais un ordre d’embarquer força le maître à laisser son jeune écolier
-continuer tout seul ses études calligraphiques.
-
-Comme Lebreton, comme cent mille de ses pareils, Violeau devait, pour
-apprendre un état passer par le dur apprentissage de l’atelier.
-L’atelier, où des hommes ignorants, grossiers, cyniques, insultent, à
-toute heure, à la morale, à la religion: l’atelier, ce perpétuel
-va-et-vient d’odieux propos, où le blasphème se croise avec l’obscénité;
-l’atelier, ce hideux lupanar de toutes les brutalités. Quel séjour pour
-un enfant modeste, délicat, faible, chétif, accoutumé au langage doux et
-pieux de sa mère et de ses sœurs vivant dans la crainte de Dieu!
-
-Mais Hippolyte ne se plaignait pas; il craignait d’affliger sa mère. Il
-s’efforçait même, chaque fois qu’il rentrait de montrer un visage gai.
-Il ne trompa pas longtemps le regard de sa famille. Au lieu de prendre
-des forces avec l’âge, il devenait plus faible; la vérité fut devinée ou
-avouée. Mais alors le pauvre enfant représenta à sa mère et à ses sœurs
-qu’elles avaient déjà trop fait pour lui, qu’il était d’âge à gagner sa
-vie. On avait pris un parti décisif: on retira Hippolyte de l’atelier,
-et on lui dit que, son père étant mort au service de l’état, il avait
-droit, comme fils de veuve, à un emploi dans un bureau dépendant de la
-marine. Droit n’est pas faveur: au bout de plusieurs années seulement,
-après des démarches constantes, Hippolyte obtint enfin une place de
-quatre cents francs au bureau des hypothèques.
-
-C’est de ce temps que datent les beaux jours de ce jeune homme si
-longuement éprouvé. Au bureau des hypothèques, Hippolyte trouva ce qu’il
-y a de plus précieux au monde, un ami dans la personne de M. Pierre
-Javouhey, jeune homme modeste, sage, pieux, le neveu d’une des femmes
-les plus respectables par ses vertus chrétiennes, Mᵐᵉ Javouhey,
-fondatrice et supérieure générale de l’ordre de saint Joseph de Cluny.
-Les mêmes croyances, les mêmes goûts devaient attirer l’un vers l’autre
-ces deux nobles jeunes gens, imbus des mêmes principes de devoir et de
-vertu. Pierre avait peut-être un caractère plus ferme, plus décidé;
-Hippolyte était plus doux, plus sensible; mais ces légères différences
-servaient plutôt à resserrer les nœuds de l’amitié qu’à les détendre.
-Dans leurs excursions champêtres aux environs de Brest, que d’aimables
-projets formés, qui n’avaient d’autre but que le bonheur de la famille,
-le soulagement de l’humanité et la glorification de Dieu! Que d’études
-sérieuses, que de longs travaux pour acquérir une petite fortune
-suffisante à l’acquisition d’une maisonnette à la campagne avec un beau
-jardin!
-
-Rêves heureux! plus heureux que la réalité même, parce qu’ils n’ont pas
-sa tiédeur!
-
-Mais ce grand bonheur de l’amitié devait être de courte durée; Pierre
-partit pour la Guyane française. Mortellement atteint par le climat de
-cette île, Pierre, après quelques années de souffrance, expira,
-demandant son ami, et lui léguant tout ce qu’il possédait: cent francs
-pour l’aider à publier un livre.
-
-Si l’on nous demandait dans quelles circonstances éclata la vocation
-poétique du jeune Violeau, nous répondrions que ce fut probablement à
-l’occasion du départ de son ami et que cette vocation prit un grand
-développement de l’absence. Quand une douleur poignante laboure l’âme
-profondément, elle fait naître l’éloquence sublime du cœur. On trouve
-dans les poésies de M. Violeau une sensibilité vraie, pénétrante, unie à
-une touche fine, délicate, gracieuse, toujours amie de la simplicité des
-mots, bien qu’elle s’élève parfois dans une région d’idées très élevée.
-Nous donnons à nos lecteurs une de ses meilleures pièces de vers
-intitulée _A mon Ami absent_, c’est-à-dire M. Pierre Javouhey:
-
-
-A MON AMI ABSENT.
-
- Quand la nécessité, maîtresse tyrannique,
- Eloigna ton vaisseau des bords de l’Armorique,
- Quand ta voile s’enfla sous le vent du départ,
- Quand tu mis tout ton cœur dans un dernier regard,
- La coupe de tes jours te sembla trop amère;
- Tu n’y vis que dégoût, infortune, misère;
- Ton courage faiblit; tu ne pus espérer,
- Et, détournant les yeux, il te fallut pleurer.
- «Ainsi donc, as-tu dit, ainsi s’use ma vie!
- »Pas un jour n’est passé sans tromper mon envie.
- »Pas un toit où, le soir, je trouve à m’abriter,
- »Qu’il ne faille, au matin, saluer et quitter!
- »A vingt pays divers mon passé se partage;
- »L’un garda mon berceau pour s’en faire un otage;
- »L’autre sourit de loin avec mes jeux d’enfant;
- »L’autre me salua lauréat triomphant.
- »Celui-ci me voyait, adolescent encore,
- »Epier sur ses monts le lever de l’aurore:
- »Celui-là m’accueillait, confiant, affermi,
- »Et toujours appuyé sur le bras d’un ami.
- »Tous ont un souvenir où mon esprit se pose;
- »Tous de mon cœur aimant ont gardé quelque chose;
- »Et partout je n’ai fait qu’un séjour passager,
- »Et j’ai traîné partout l’ennui de l’étranger.
- »Ainsi s’en vont mes jours pleins de trames coupées,
- »De liens dénoués, d’affections trompées.
- »Ainsi, toujours errant, il me faudra vieillir
- »Et semer en tout lieu pour ne point recueillir....
- »Oh! que n’ai-je plutôt, dans ma route pénible,
- »Réuni tous mes soins à me faire insensible!
- »Que n’ai-je, insoucieux des passants du chemin,
- »Repoussé cet ami qui me tendait la main!
- »Plus sage et plus heureux dans ma courte carrière,
- »Je ne tournerais point mes regards en arrière;
- »Tout entier dans moi-même et n’aimant nulle part,
- »Je serais sans regrets au moment du départ.»
-
- Cependant, tout rempli de tes mornes pensées,
- Bientôt tu ne vis plus nos côtes effacées,
- Et moi, de ce rivage où tu m’avais quitté,
- Je perdis ton vaisseau par les flots emporté.
- Que mon âme fut triste et ma douleur amère!
- Je perdais mon ami, mon Mentor et mon frère.
- Je redisais cent fois les mots de ton adieu;
- Je racontais ma perte à la nature, à Dieu.
- Ta voile qui fuyait de tant de vœux suivie,
- Semblait me dérober la moitié de ma vie.
- J’évoquais mes beaux jours écoulés près de toi,
- Et tous me répondaient et pleuraient avec moi.
-
- Ce jour est déjà loin: le poids de trois années
- A, d’un fardeau plus lourd, chargé nos destinées,
- Et l’absence, toujours assise à notre seuil,
- Laisse à notre amitié ses regrets et son deuil.
- De loin en loin, à peine une lettre bénie
- Apporte à l’un de nous une joie infinie
- Et, pleine de douceur, de constance et de foi,
- Dit: l’ami vit encore et se souvient de toi.
- Oh! oui, souvenons-nous, souvenons-nous ensemble;
- Qu’à défaut du présent, le passé nous rassemble!
- Refais-moi ces récits tant de fois écoutés;
- Dis-moi si tes déserts ont de grandes beautés.
- N’as-tu pas des rochers, une aride montagne
- Qui rappellent un peu ma mère la Bretagne?
- N’as-tu pas, dans les eaux, dans les vents, dans les bois,
- Entendu comme un chant qui te semblait ma voix?
- Je voudrais tout savoir. Sur ta nouvelle terre
- N’est-il rien qui ressemble au vallon solitaire,
- Au chant de nos oiseaux, au murmure si doux
- Du ruisseau qui fuyait sous des buissons de houx?....
- Mêle tes orangers à mes genêts sauvages;
- Mêle à tes cieux d’azur, mes cieux pleins de nuages!
- Tu t’en souviens encor puisque tu les aimais.
- Les annales du cœur ne s’effacent jamais.
-
- Pour moi, fidèle ami du sol qui m’a vu naître,
- Moi qui, loin de mon toit, n’ai rien voulu connaître,
- Je n’ai point déserté mon indigent berceau:
- Les flots bleus, les rochers, le vallon, le ruisseau,
- Comme à mon cœur enfant, parlent à ma jeunesse;
- Mais, ami, c’est ton nom qu’ils répètent sans cesse,
- Et je sens pour nous deux une tendre pitié
- Lorsque je vois l’absence où riait l’amitié.
- La plus sainte union ne peut être durable;
- Tout ce qui tient à l’homme est triste et misérable.
- Nous ne nous rencontrons que pour nous dire adieu;
- Nous fuyons dispersés par le souffle de Dieu.
- L’un s’arrête et nous quitte; un autre nous devance.
- Sans guide, sans soutien, on se hâte, on s’avance,
- Toujours plus isolé dans l’aride chemin;
- A peine se fait-on un salut de la main.
-
- * * * * *
-
- S’il revenait un jour!.... Il reviendra, sans doute;
- De mon chaume qu’il aime il reprendra la route;
- Il reviendra chantant, le front épanoui....
- Dieu! s’il ne trouvait plus mon accueil réjoui!
- L’hirondelle, au retour de son lointain voyage,
- Revoit bien le clocher, le ciel bleu, le feuillage;
- Mais, dans ces lieux charmants que le Seigneur bénit,
- Revoit-elle toujours sa fenêtre et son nid?
-
- Ami, quand, revenu des bois de la Guyane,
- Tu prendras le sentier qui mène à ma cabane,
- Si tu ne revois point les houx que j’aime tant,
- Et dont tu demandais une branche en partant;
- Si, malgré le printemps qui viendra de renaître,
- Sans y trouver des fleurs, tu revois ma fenêtre,
- Lorsque tu frapperas en disant:--Ouvrez-moi!
- Si ma porte aussitôt ne s’ouvre point pour toi,
- Si tout, en te voyant, n’a pas un air de fête,
- Si l’hospitalité n’a point de table prête,
- Si personne ne pleure en disant:--Te voilà!
- Alors, ô mon ami, je ne serai plus là.
-
- Prends le chemin connu qui mène au cimetière:
- Consacre au souvenir une soirée entière.
- Au milieu des tombeaux des pauvres sans renom,
- Cherche une croix modeste où tu liras mon nom.
- Pour garder mon sommeil, tu la verras penchée,
- Si le délai fatal ne l’a point arrachée;
- Car ce n’est pas assez pour le pauvre importun
- D’être, pendant ses jours, repoussé de chacun,
- Il faut, lorsque vient l’heure où sa force succombe,
- Qu’il n’ait pas même à lui la place de sa tombe!
- La fosse aussi s’achète et, le délai passé,
- Pour un hôte nouveau l’indigent est chassé.
-
- Qu’importe, cependant, quelle place nous donne
- Cette cité des morts où l’on nous abandonne!
- Que l’on jette mes os à l’un ou l’autre bout,
- A l’ombre de la croix l’espérance est partout:
- Partout, ami, partout, sur l’herbe ou sur la pierre,
- Tu peux interroger mon âme et ma poussière,
- Quelque part que je sois, je te dirai toujours:
- Ami, ne pleure point; la vie est peu de jours.
- Sois prêt à me rejoindre à la première aurore;
- Je t’attends dans le ciel pour te chérir encore.
- Dans les mêmes soleils nous devons habiter;
- Nous devons nous revoir pour ne plus nous quitter.
- L’ange de l’amitié, cher aux saintes phalanges,
- Là-haut comme ici bas est le plus beau des anges;
- Quand, de l’éternité le jour immense a lui,
- Nos plus doux sentiments se confondent en lui.
- L’amour, sans vains désirs, sans sexe, sans mystère,
- N’est plus aux pieds de Dieu ce qu’il est sur la terre;
- Mais l’amitié n’a rien qu’il lui faille épurer,
- Elle remonte au ciel sans se transfigurer.
-
-Cependant, avant d’écrire ainsi, Hippolyte avait postulé dix-huit mois
-inutilement. Il avait alors beaucoup de temps à lui, et, comme il
-éprouvait déjà un vague désir de poésie, il composa secrètement une
-pièce de vers, qu’il envoya, secrètement aussi, à un Journal de Brest.
-La pièce péchait par la forme, mais le rédacteur, homme d’esprit et de
-conscience, vit dans ce premier coup d’essai comme la lueur d’un talent
-futur. Il invita donc l’auteur à venir le voir pour causer de sa pièce.
-Le jeune homme fut enchanté. La réception fut toute bienveillante. La
-pièce en question dénotait les dispositions les plus heureuses; la
-nature avait traité Hippolyte en véritable privilégié, mais..... fatal
-mais! il s’y trouvait des fautes énormes contre la prosodie, voire même
-probablement des fautes d’orthographe, et, pourtant, l’homme de l’art
-encourageait l’enfant de la nature; il fallait travailler..... tout le
-monde peut travailler... et bientôt Hippolyte, rompant les entraves qui
-s’opposaient à l’essor de son génie, planerait triomphant. En termes
-plus simples, le rédacteur donna des encouragements à Hippolyte, qui se
-retira désespéré. Était-ce amour-propre d’auteur froissé? Peut-être bien
-un peu; mais lui, moins que mille autres, devait souffrir de cette
-faiblesse; car les observations du rédacteur le blessaient surtout en
-vue de sa famille. Tant de rêves décevants évanouis! tant de châteaux en
-Espagne renversés! Lui qui voulait surprendre sa mère et ses sœurs par
-un grand succès littéraire! Et quand on parvient par son talent à forcer
-la considération publique, on ne cherche plus une place avec une
-constance si malheureuse! Les rôles changent..... le protecteur
-s’empresse d’aller au devant du solliciteur, et la fortune, cette déesse
-sauvage et insaisissable pour le malheureux, vient au devant de vous, le
-visage épanoui, la parole caressante! La porte d’airain de son temple se
-brise et l’élu de la poésie devient l’heureux du jour... O rêves, rêves,
-rêves!!! Tombé du haut de ces illusions fortunées, le pauvre Hippolyte
-se sent à peine la force de marcher... Il entre timidement dans une
-église, et, se jetant à genoux, il soulage son cœur oppressé en
-répandant un torrent de larmes.
-
-Pour la première fois de sa vie, il en coûtait au malheureux Hippolyte
-de revenir sous le toit de sa famille. Quand il rentra, ses sœurs
-remarquèrent sa pâleur, ses yeux gonflés, son émotion mal déguisée.
-Qu’était-il arrivé? Il fallut bien des détours ingénieux, bien des
-instances de tendresse pour arracher le trait de son cœur encore
-saignant. Mais il y avait de l’argent à la maison; vingt francs destinés
-depuis longtemps à des emplettes utiles. Ces excellentes sœurs ne
-pensent qu’à une chose, au chagrin de leur frère, et, dans un même élan
-de tendresse, elles lui dirent: «Nous nous passerons de ce que nous
-voulions acheter; prends notre argent, et fais-toi donner des leçons.» O
-vertu du pauvre, ô plaisirs de l’âme, voilà de vos moments!
-
-Ces vingt francs payèrent, en effet, trois mois de leçons. C’est donc à
-ces vingt francs de ses sœurs bien aimées qu’il dut l’instruction
-nécessaire de la forme; le reste il le doit à Dieu et à l’amitié.
-
-Le premier recueil de poésies d’Hippolyte Violeau parut en 1841 sous le
-titre simple de _Loisirs_. Ce fut un heureux début: sans protecteurs,
-sans amis, sans annonces, ce livre, dédié à la sainte Vierge, s’écoula
-rapidement. Encouragé par ce succès, Hippolyte concourut aux jeux
-floraux de 1842, et obtint une violette d’or. Sa réputation s’étendait:
-émue de la gloire d’un de ses enfants, la ville de Brest lui fit
-présent d’une boîte contenant mille francs en or et de quelques livres.
-Hippolyte dédia son second recueil de poésies à cette ville
-bienveillante et éclairée, qui, par ce noble procédé, donnait un
-touchant exemple.
-
-Parmi les suffrages qui durent lui être plus particulièrement chers,
-nous placerons en première ligne ceux de l’évêque de Quimper et de
-l’archevêque de Lyon, qui tous les deux écrivirent gracieusement à
-l’auteur, après la réception de son livre. Voici la lettre de ce dernier
-prélat:
-
- Archevêché de Lyon.
-
- C’est avec une vive reconnaissance, Monsieur, que j’ai reçu
- l’ouvrage que vous avez bien voulu m’envoyer. Ce souvenir de votre
- part m’a fait d’autant plus de plaisir que j’avais lu avec
- admiration les vers qui ont été publiés de vous dans plusieurs
- journaux. Vous avez eu une heureuse idée de les réunir en un
- volume. Il ne faut pas que les choses saintes soient profanées par
- tant de choses païennes que propagent les feuilles publiques. Vos
- inspirations sont trop célestes pour les mêler aux publications si
- terrestres de tous les jours.
-
- Je voudrais bien que quelque circonstance vous amenât dans nos
- contrées; ce serait pour moi une grande consolation de faire votre
- connaissance.
-
- Si vous avez la permission de publier la lettre de votre évêque en
- tête de vos _Loisirs_, je vous autorise aussi à y joindre la
- mienne. Je fais des vœux pour qu’elle puisse vous être utile. Je
- suis persuadé que les supérieurs des petits séminaires
- s’empresseront de donner votre ouvrage en prix à leurs élèves,
- surtout après les sages précautions que vous avez prises.
-
- Veuillez agréer, Monsieur, l’assurance de mon sincère dévouement.
-
- L. J. M. cardinal de BONALD,
- archevêque de Lyon.
-
-
-
-
-MAGU.
-
-Tisserand à Lizy-sur-Ourcq.
-
-
-Magu est né au village de Tancrou, canton de Lizy. Pendant trois hivers,
-seulement, il reçut dans une école primaire une instruction fort
-incomplète alors. Il passait l’été, comme plusieurs de ses camarades,
-aussi pauvres que lui, à ramasser des pierres, moyennant un salaire des
-plus minces, et à extirper des chardons dans les champs. Sorti de
-l’enfance, il apprit l’état de tisserand. Poussé par un instinct secret,
-Magu, à ses heures de loisir, lut avidement plusieurs almanachs des
-muses et quelques autres recueils de pièces fugitives. Mais son plaisir
-fut extrême quand La Fontaine tomba entre ses mains. Son penchant pour
-la poésie se déclara alors par plusieurs pièces de vers qui décelaient
-d’heureuses dispositions; on y trouvait de l’abondance, de la grâce et
-de la facilité.
-
-Mais, doué d’un grand sens, Magu comprit tout d’abord que, s’il se
-livrait entièrement aux inspirations de sa muse, il conduisait sa
-famille et lui-même à la misère. Il se livra donc régulièrement à un
-travail manuel de douze heures. Et, loin que ce travail éteigne son
-énergie, il semble, après qu’il l’a achevé, plus frais et plus dispos:
-son imagination s’élève, son esprit s’anime, son cœur s’épanouit;
-n’a-t-il pas rempli avec résignation le saint devoir d’assurer
-l’existence de ses enfants? Cette pensée consolante vivifie son être; il
-se livre avec abandon à l’inspiration; comme la chrysalide il subit une
-métamorphose: le tisserand devient poète. L’ouvrier a aussi parfois ses
-préoccupations, mais elles sont innocentes et toutes d’intérieur:
-pendant que, la tête penchée sur son métier, il promène d’un mouvement
-égal sa navette agile, il reçoit la visite d’une abeille, qui lui
-inspire les vers suivants:
-
- Gentille abeille qui _bourdonne_
- A ma fenêtre monotone
- Où jamais le soleil ne luit,
- Vois-tu, dans sa retraite creuse,
- Cette araignée à forme _hideuse_
- De ton aile écoutant le bruit?
-
- Plus loin de l’insecte perfide,
- Le féroce instinct qui le guide,
- Serait de te mettre en lambeaux;
- Viens, sur ma main que je te porte;
- Viens donc, je t’ouvrirai la porte;
- N’approche plus de mes carreaux.
-
- Vole rejoindre tes compagnes;
- Dans nos jardins, dans nos campagnes,
- L’air est pur et doux ce matin;
- Tant de fleurs t’offrent leurs prémices!
- Va te suspendre à leurs calices;
- Enrichis-toi de leur butin.
-
- Sauve-toi, ma petite amie;
- Pars si tu n’es pas endormie;
- Va, profite de la saison:
- Demain il se peut que l’orage
- T’empêche d’aller à l’ouvrage
- Et te retienne à la maison.
-
- C’est bien; tu comprends mes paroles;
- Dans les airs maintenant tu voles,
- Et tu me dois la clé des champs.
- Oh! combien je voudrais te suivre!
- Ici le sort me force à vivre
- Loin de mes goûts, de mes penchants.
-
-Quelles images gracieuses! quelle douceur de sentiments! quelle
-résignation touchante dans cette allocution poétique!
-
-Son talent se montre sous un autre aspect dans la réponse qu’il fait à
-une pièce de vers anonyme se terminant ainsi:
-
- Magu d’un S au bout doit reprendre l’usage;
- Personne, j’en réponds, n’y mettra son veto;
- Quand on en a le nom et quand on est un sage,
- Pourquoi garder l’incognito?
-
-
-RÉPONSE DE MAGU.
-
- Que vois-je sur ma cheminée!
- Dieu! mes yeux sont-ils bien ouverts?
- Un papier où ma destinée
- Se dévoile et grandit, ô prophétiques vers!
- Je m’appelle Magu; je suis grand, je suis sage;
- Je suis un être surhumain.
- A mes rares vertus chacun doit rendre hommage,
- Un S me manquait, je la prends, je suis mage,
- Comme l’écrit une invisible main.
-
- A genoux, peuples de la terre.
- Vite, dressez-moi des autels;
- De mes pieds baisez la poussière;
- Je suis le plus grand des mortels.
-
- Et ne me jugez pas sur cette sale étoffe,
- Qui compose mes vêtements;
- Je suis magicien, savant et philosophe,
- Et je commande aux éléments.
-
- A genoux, peuples de la terre!
- Vite, dressez-moi des autels;
- De mes pieds baisez la poussière;
- Je suis le plus grand des mortels.
-
- Tout l’enfer est soumis à ma voix formidable:
- Je puis, quand il me plaît, évoquer les démons,
- Et des lieux les plus bas faire monter le diable
- Sur les plus hauts des monts.
-
- Je vis pauvre et content: je n’ai point d’avarice.
- Si je voulais, pourtant j’aurais un grand trésor;
- Flamel auprès de moi ne serait qu’un novice
- Pour fabriquer de l’or.
-
- A genoux, peuples de la terre!
- Vite, dressez-moi des autels;
- De mes pieds baisez la poussière;
- Je suis le plus grand des mortels.
-
- J’escalade les cieux sans ballon et sans ailes,
- Sans machine à vapeur, sans aucun appareil;
- Et comme, en vous couchant, vous soufflez vos chandelles,
- Je puis éteindre le soleil.
-
- Si je pouvais encore ajouter à ma gloire,
- Mes bons vers suffiraient pour illustrer mon nom;
- Mais, qu’en ai-je besoin? je vivrai dans l’histoire
- Plus que Napoléon.
-
- A genoux, peuples de la terre!
- Vite, dressez-moi des autels;
- De mes pieds baisez la poussière;
- Je suis le plus grand des mortels.
-
-
-ENVOI.
-
- A vos aimables vers j’étais loin de m’attendre;
- Je les relis souvent, car ils sont si flatteurs!
- Le piége est bien caché; vous avez su le tendre
- Sous un monceau de fleurs.
-
- Sage! n’en croyez rien; je suis bien loin de l’être,
- Moi, vil jouet des passions;
- Je me trompe souvent, même aujourd’hui peut-être
- Je me repais d’illusions.
-
- Oui, la grâce à l’esprit unie
- De vos stances fait la beauté;
- Vous y brillez par le génie,
- Mais non pas par la vérité.
-
-Bien que né sous le chaume, Magu n’a-t-il pas ici le ton de l’homme du
-monde? Ne trouvons-nous pas dans cette ingénieuse composition la fine
-plaisanterie, l’élégant badinage, l’exquise politesse du bel esprit?
-Montrons maintenant le sage revenu de tristes déceptions, appréciant les
-promesses des hommes à leur juste valeur, et, trop philosophe pour se
-plaindre, ne condamnant que lui-même. Citons cette pièce remarquable,
-d’un coloris si frais, d’un sentiment si vrai, d’un tour si vif, d’une
-expression si nette et si précise:
-
-
-A MA NAVETTE.
-
- Cours devant moi, ma petite navette;
- Passe, passe rapidement;
- C’est toi qui nourris le poète;
- Aussi t’aime-t-il tendrement.
-
- Confiant dans maintes promesses,
- Eh quoi! j’ai pu te négliger;
- Va, je te rendrai mes caresses;
- Tu ne me verras plus changer.
-
- Il le faut, je suspends ma lyre
- A la barre de mon métier;
- La raison succède au délire;
- Je reviens à toi tout entier.
-
- Quel plaisir l’étude nous donne
- Que ne puis-je suivre mes goûts!
- Mes livres.... je vous abandonne;
- Le temps fuit trop vite avec vous.
-
- Assis sur la tendre verdure,
- Quand revient la belle saison,
- J’aimerais chanter la nature....
- Mais puis-je quitter ma prison?
-
- La nature..., livre sublime!
- Le sage y puise le bonheur;
- L’âme s’y retrempe et s’anime
- En s’élevant vers son auteur.
-
- A l’astre qui fait tout renaître
- Il faut que je renonce encor;
- Jamais à ma triste fenêtre
- N’arrivent ces beaux rayons d’or.
-
- Dans ce réduit tranquille et sombre,
- Dans cet humide et froid caveau,
- Je me résigne comme une ombre
- Qui ne peut quitter son tombeau.
-
- Qui m’y soutient? C’est l’espérance,
- C’est Dieu; je crois en sa bonté;
- Tout fier de mon indépendance,
- Je retrouve encor la gaîté.
-
- Non, je ne maudis pas la vie;
- Il peut venir des temps meilleurs;
- Quelque peu de philosophie
- M’en fait supporter les rigueurs.
-
- Tendre amitié, qui me _console_,
- Ne viens-tu pas me visiter?
- Mon cœur séduit par ta parole
- A l’espoir ne peut renoncer.
-
- Je me soumets à mon étoile,
- Après l’orage le beau temps...
- Ces vers, que j’écris sur ma toile,
- M’ont délassé quelques instants.
-
- Mais vite reprenons l’ouvrage;
- L’heure s’enfuit d’un vol léger;
- Allons, j’ai promis d’être sage;
- Aux vers il ne faut plus songer.
-
- Cours devant moi, ma petite navette;
- Passe, passe rapidement;
- C’est toi qui nourris le poète,
- Aussi t’aime-t-il tendrement.
-
-Ces citations suffisent sans doute pour caractériser le talent d’un
-homme qui, devant presque tout à la nature, nous offre dans son heureuse
-organisation un des plus merveilleux phénomènes de la création. On le
-voit: il est tour à tour simple, naïf, fin, concis, spontané; il ne
-cherche pas, il éprouve, et il peint avec les premières couleurs venues;
-couleurs toujours fraîches et pures. Soumises à l’examen de son
-jugement, ces vivantes traductions de l’impression ou de la pensée ont
-l’air si libre, si dégagé, si aisé; elles expriment si bien ses
-sentiments les plus intimes qu’il n’a rien ou presque rien à retrancher,
-à modifier. De là ce naturel exquis dont sont empreintes toutes ces
-poésies; de là cette remarquable sobriété d’épithètes, ce laisser aller
-entraînant, cette grâce originale, cette piquante bonhomie, cette
-philosophie bienveillante, qui, trouvant des échos naturels dans notre
-esprit comme dans notre cœur, nous charment, nous séduisent, nous
-subjuguent et nous attachent à l’excellent poète par les liens
-indissolubles des plus aimables sympathies.
-
-Le premier volume des poésies de Magu obtint un prompt et brillant
-succès. Encouragé par de nombreuses souscriptions, par des marques très
-prononcées de sympathie données par des hommes de toutes les classes,
-Magu composa de nouvelles pièces de vers pour former un second volume.
-Cependant, au moment de livrer ce nouveau recueil à l’impression, Magu
-éprouvait peut-être des craintes plus vives que lorsqu’il mit le pied
-pour la première fois sur le seuil de la publicité. Si l’attention
-publique avait été vivement excitée, à l’apparition de ses premières
-poésies, n’était-il pas naturel qu’elle éprouvât moins de curiosité pour
-les secondes? n’avait-il pas à redouter les effets de l’envie éveillée
-par un premier succès? Trouverait-il dans ses critiques les mêmes
-dispositions indulgentes, surprises peut-être par la situation
-exceptionnelle de l’auteur? Puis une foule d’autres questions aussi
-inquiétantes? Et puis, enfin, ne dit-il pas naïvement dans une de ses
-pièces intitulée _A mes amis_, qu’il compte sur le mérite du portrait
-pour aider à la fortune de son livre? et il n’a qu’un portrait!
-
-Mais voici une anecdote qui eut lieu à propos de ce fameux portrait: les
-amis de Magu lui persuadèrent d’aller à Paris pour cet objet. Un de ses
-protecteurs lui donna une lettre pour M. Quinzard, attaché à la maison
-de M. Lemoine, éditeur de musique, rue de l’Échelle. M. Quinzard devait
-le présenter à un habile dessinateur, M. Menut Alophe. Magu partit
-bravement avec une petite somme dans sa poche, se demandant, toutefois,
-si elle suffirait pour payer le portrait. Ce ne fut pas sans un certain
-embarras qu’il remit à un commis, pour aller la porter à M. Quinzard, la
-lettre où on lui donnait la qualification de poète. Cet embarras
-s’accrut tellement que, sans attendre la venue de M. Quinzard, il
-sortit précipitamment et se mit à courir sans oser regarder derrière
-lui.
-
-Ce ne fut, pourtant, que partie remise, et, le lendemain, plus résolu,
-il se présenta de nouveau chez M. Quinzard. Les premiers mots furent des
-compliments pleins d’effusion sur les deux pièces _A ma Navette_ et _le
-Livre d’Or_, qu’on avait lues dans ses prospectus, et on lui apprit
-ensuite que M. Alophe se chargeait de faire son portrait gratuitement.
-
-Avec cette bonté délicate des véritables artistes, MM. Quinzard et
-Alophe, pour ne pas faire perdre de temps au pauvre tisserand, se mirent
-de suite à l’œuvre, et, le soir même, Magu eut une douzaine d’épreuves
-de son portrait. Sa joie fut grande: «Je suis,» écrivait-il naïvement à
-sa femme, «je suis le premier tisserand, je pense, qui se soit encore
-fait lithographier; on m’approuve d’avoir gardé le modeste tablier et
-d’avoir voulu paraître ce que je suis effectivement, un pauvre ouvrier.»
-
-Par un coup de la Providence, des prospectus des poésies de Magu
-tombèrent dans les mains des enfants d’un entrepreneur de terrassements
-du roi et chargé de l’entretien des Champs-Élysées, du même nom que le
-poète; ils se souvinrent avoir entendu dire que leur grand-père était né
-dans les environs de Lizy, et, après des recherches, ayant acquis des
-preuves de leur parenté avec Magu, ils lui écrivirent une lettre
-affectueuse et lui envoyèrent une somme de quatre cents francs pour
-contribuer aux frais d’impression de son livre.
-
-Deux ministres de l’instruction publique lui donnèrent des témoignages
-de l’estime qu’ils faisaient de son talent poétique: l’un, M. de
-Salvandy, lui accorda une pension de deux cents francs; l’autre, son
-successeur, M. Villemain, souscrivit pour cinquante exemplaires de son
-ouvrage et lui adressa la lettre suivante:
-
-
-A M. MAGU,
-
-_Tisserand à Lizy-sur-Ourcq._
-
- Paris, le 28 janvier 1840.
-
- Je viens de lire, Monsieur, avec un vif intérêt quelques-unes des
- poésies que vous avez composées dans les courts loisirs de votre
- vie laborieuse. Votre talent et les sentiments que vous exprimez ne
- peuvent manquer d’être encouragés par l’estime publique. Je dois,
- comme ministre du Roi, vous donner une marque de l’intérêt que le
- gouvernement porte aux lettres. J’ai pris une souscription à
- cinquante exemplaires de votre recueil, sur le fonds spécial du
- ministère de l’instruction publique. Les deux cents francs, prix
- total de cette souscription, seront ordonnancés en votre nom sur le
- payeur du département de Seine-et-Marne, qui vous donnera avis du
- jour où vous pourrez vous présenter à la caisse de M. le Receveur
- particulier de votre arrondissement. Vous pourrez m’adresser, par
- l’entremise de M. le Sous-Préfet, les cinquante exemplaires de
- votre ouvrage auxquels j’ai souscrit.
-
- Recevez, Monsieur, l’assurance de ma considération très distinguée.
-
- Le Pair de France,
- Ministre de l’instruction publique,
- VILLEMAIN.
-
-Avec le succès vint l’engoûment; le plus grand monde de Paris voulut
-voir le tisserand de Lizy. Celui-ci y vint en effet, appelé par la
-reconnaissance et Magu fut, à son insu, le lion du jour: gracieux amis,
-présentations, compliments flatteurs, grands dîners, concerts, etc.,
-rien n’y manqua, et le bonhomme, avec son tact naturel et son admirable
-bon sens, ne dit ni ne fit rien qui ne fût d’une parfaite convenance.
-
-Parmi les poètes du peuple qui figurent dans ce recueil, il n’en est
-aucun, peut-être, qui ait soulevé plus de sympathies que le tisserand de
-Lizy. Nous pourrions citer un grand nombre de ses patrons, de ses
-admirateurs, de ses amis, mais leurs noms ont déjà figuré dans la liste
-de souscription placée en tête de son premier volume de poésies. Nous
-croyons pourtant ne pas devoir passer sous silence un procédé honorable
-dont usa envers lui la société d’agriculture, sciences et arts de Meaux.
-Cette société distribue chaque année, en séance, des médailles
-rémunératives; elle décida qu’une de ces médailles lui serait décernée.
-Ce fut pour cette solennité que Magu composa les vers suivants qui
-furent lus par M. Viellot, président du tribunal civil de Meaux, et
-président de la Société d’agriculture, aux applaudissements répétés de
-douze cents personnes, les plus notables par leur position sociale et
-leurs lumières:
-
- L’école du malheur n’est pas la plus mauvaise;
- A force de souffrir on devient patient;
- Le pauvre qui gémit bien promptement s’apaise,
- S’il voit l’avenir plus riant.
-
- Il est content s’il peut réparer sa chaumière,
- Si son travail suffit pour nourrir ses enfants;
- S’il s’en voit respecté, s’ils aiment bien leur mère,
- S’ils sont soumis et caressants.
-
- Non, ne le plaignez pas; il est heureux, il aime;
- Il est aimé de ceux qui sont autour de lui!
- Riches du jour, pour vous cet homme est un problème;
- Si ses plaisirs sont courts, ils sont exempts d’ennui.
-
- Il n’éprouve jamais ce dégoût de la vie,
- Qui germe dans le cœur de l’homme ambitieux;
- Et vivre en travaillant, voilà sa seule envie;
- Ce qu’il faut pour le rendre heureux.
-
- Et cet homme, c’est moi: de peu je me contente;
- Je sais utiliser mes heures de loisirs;
- De mon goût favori j’aime à suivre la pente;
- L’étude fait tous mes plaisirs.
-
- Quand le printemps renaît, j’aime atteindre la cime
- Du côteau dominant ces arbres élevés,
- Et, là, jouir en paix du spectacle sublime
- De nos champs si bien cultivés.
-
- J’admire ces présents que promet la nature,
- Fruits de rudes travaux qu’on doit encourager.
- O le premier des arts, ô riche agriculture,
- Honneur au souverain qui sait te protéger!
-
- Le travail avec lui porte sa récompense;
- L’homme laborieux brave la pauvreté;
- Père de la santé comme de l’abondance,
- Sans lui point de prospérité.
-
- Fuyons, fuyons ces lieux où la santé s’altère,
- Où l’homme s’abrutit espérant s’amuser;
- L’ivresse, à ce qu’il croit, adoucit sa misère;
- Bientôt la vérité vient le désabuser.
-
- J’ai préféré la lyre à cette affreuse ivresse,
- Mère du crime et de tant de regrets;
- Son venin destructeur attire la vieillesse;
- La poésie a plus d’attraits.
-
- Elle adoucit nos maux, elle élève notre âme
- Vers le riant séjour de la divinité;
- Le cœur qui se réchauffe aux rayons de sa flamme
- Comprend bien mieux sa dignité.
-
- J’ai pensé que celui qui pense peut écrire;
- Il le ferait du moins s’il consultait son cœur;
- Le mien seul m’inspira quand j’ai saisi ma lyre,
- Dans la joie ou dans la douleur.
-
- Mon langage des champs à tous ne pourra plaire;
- Que l’indulgence, au moins, encourage ma voix;
- Je n’ai cherché jamais à sortir de ma sphère;
- De mon instinct je suis les lois.
-
- Aujourd’hui j’en reçois la douce récompense;
- Admis dans cette enceinte où siége le savoir,
- J’ose m’y présenter, même avec confiance,
- Surpris, mais heureux de m’y voir.
-
- Lizy-sur-Ourcq, 7 juin 1840.
-
-Un membre nouvellement admis dans la Société, un riche négociant de la
-rue des Lombards, à Paris, M. Ménier, propriétaire d’une grande usine
-dans le département de Seine-et-Marne, assistait à cette séance avec les
-dispositions les plus bienveillantes pour le poète. Il emporta à Paris
-le premier volume des œuvres de Magu; peu de jours après, il écrivit
-pour en avoir cinquante exemplaires, puis cent, et, enfin, ses demandes
-successives finirent par s’élever à six cents volumes; demandes faites
-par un généreux citoyen, non pas seulement au poète naïf et spirituel,
-mais au tisserand assidu, laborieux, à l’excellent époux, au tendre
-père, au chrétien résigné surtout, qui supporta longtemps, avec une
-constance muette, les souffrances physiques et la gêne;--à l’homme
-modéré qui ne demandait, dans ses vers, pour le bonheur de sa famille,
-que _un franc par jour_, _la maisonnette_ héréditaire passée en d’autres
-mains _et le petit jardin_; demandes faites aussi pour proposer à
-l’imitation de la classe ouvrière les enseignements précieux offerts par
-le caractère et les vertus privées de Magu, pauvre tisserand. Le nom de
-M. Ménier est donc aujourd’hui inséparable de celui de Magu, et les
-ouvriers éclairés de nos jours savent la différence qui existe entre le
-fastueux Mécène de cour et le modeste Mécène de l’atelier.
-
-Faut-il dire, après cela, que les craintes de Magu pour la publication
-de son second volume de poésies étaient toutes chimériques? Tout le
-monde le sait ou s’en doute. Soyons du moins prophète, à coup sûr, en
-prédisant le même succès à toutes les poésies futures de cet esprit si
-fin allié à une si charmante bonhomie.
-
-
-
-
-EUGÈNE ORRIT,
-
-Compositeur-typographe.
-
-
-Philosophie, romans, métaphysique, socialisme, linguistique, poésie
-descriptive, poésie dramatique, poésie intime; les sujets les plus
-divers comme les plus opposés furent étudiés avec ardeur par Eugène
-Orrit, encore si peu connu, malgré quelques tentatives généreuses pour
-encadrer son nom obscur d’une auréole posthume. Après plusieurs années
-de travaux précoces et incessants, au lieu d’atteindre ce brillant
-fantôme de la gloire qu’il poursuivait (Dieu sait avec quelle passion),
-il se trouva subitement épuisé et sans haleine face à face avec la mort
-qui, plus juste et plus humaine que la vie, le coucha doucement entre
-Malfilâtre et Gilbert. Comme eux il ne demanda pas seulement à sa plume
-le pain du jour, puisqu’il était correcteur typographe; mais de sa vie
-il avait fait deux parts: l’une, le jour, était consacrée à son état
-manuel; l’autre, une grande partie de la nuit, était employée aux études
-de la science, aux rêves de l’imagination, ne laissant qu’une bien
-faible part au sommeil. Voici en quels termes s’exprimait la pauvre mère
-d’Orrit en écrivant à un journaliste, peu après la mort de ce jeune
-talent, qui aurait pu s’élever si haut:
-
- Monsieur,
-
- Je viens de lire dans la _Tribune Indépendante_ votre hymne à la
- mémoire de nos jeunes et malheureux poètes: veuillez accepter,
- Monsieur, les œuvres de mon fils, mort, comme eux, à l’âge de
- vingt-six ans, l’année passée 1843 (le 3 juin), d’une maladie de
- poitrine. Né de parents malheureux, élevé dans la plus affreuse
- misère, il sentit, au sortir du berceau, le poids de l’existence;
- avec une constitution très faible, il s’adonna au travail de
- l’intelligence, dès ses premières années; à l’âge de cinq ans, il
- s’apprit de lui-même à lire en très peu de temps, et, de là,
- toujours appliqué sur les livres, sentant le besoin de sortir de
- l’état abject où le retenait l’indigence, il s’appliqua à acquérir
- des connaissances suivant ses goûts. Né d’un père espagnol, il
- apprit cette langue, en étudia la littérature, s’instruisit ensuite
- dans la langue anglaise, et parvint à avoir une place de correcteur
- dans une imprimerie[I]. Il passait les journées à gagner de quoi
- faire subsister son père, sa mère et un frère, plus jeune que lui
- de neuf ans; il employait une partie des nuits à s’instruire
- toujours davantage, à donner un essor à son imagination. Pauvre
- fils, tant de travail avec une aussi faible organisation! Veuillez,
- Monsieur, lire ses poésies; son âme s’y peint tout entière; toutes
- les souffrances exprimées dans ses vers ont été pour lui une
- réalité; il n’a seulement pas eu le moindre dédommagement; aucun
- de ses livres n’a été vendu; je les ai tous, ainsi que de nombreux
- écrits inédits, la plupart inachevés. Aucun écho n’a répété ses
- plaintes; personne n’a daigné recueillir le fruit de ses veilles:
- cette compensation lui a été refusée; sa mémoire est tombée dans
- l’oubli: elle ne vit plus que dans le cœur de sa mère inconsolable
- et de son frère, objet de sa plus tendre sollicitude. Je suis
- restée seule avec le dernier de mes enfants; mon mari a succombé le
- lendemain de la mort de son fils; le même convoi a suffi pour les
- deux: ils reposent ensemble côte à côte, au cimetière du
- Mont-Parnasse, où je vais savourer toute l’amertume de mes
- douleurs. Pardon, Monsieur, si une malheureuse mère vous supplie
- d’effeuiller quelques fleurs sur la tombe de son fils.
-
- Adieu, Monsieur, mon cœur me dit que je ne vous implore pas en
- vain.
-
- Veuve ORRIT.
-
- 27 Mai 1844.
-
-Dès cinq ans, vous l’entendez, cette précoce intelligence s’exerçait
-avec véhémence, et cette œuvre du travail de l’esprit, poursuivie sans
-paix ni trève n’a valu à son auteur qu’une funèbre branche de cyprès!
-vingt ans ont été ainsi consumés par une flamme qui s’attisait
-d’elle-même tous les jours, et qui, s’élevant au dessus des horizons
-bornés des hommes vulgaires, emportait la victime dans les régions
-mortelles de l’infini.--Eh quoi, pour de si prodigieux efforts il
-n’obtint rien?--Absolument rien; et je vous l’ai déjà dit, à l’honneur
-de notre siècle.--Mais puisqu’il n’était ni électeur, ni traducteur, ni
-compilateur, ni archéologue, ni industriel, ni philanthrope.....--Oh!
-c’est juste; pardon.
-
-Un jour, madame Orrit ayant trouvé son fils plus pensif encore qu’à
-l’ordinaire (il était dans sa septième année) lui demanda avec douceur
-la cause de sa taciturnité. «C’est,» répondit l’enfant avec dépit, «que
-depuis plusieurs jours, j’essaie à faire des vers et que je ne puis y
-parvenir.» Surprise, mais en mère habituée à toutes les complaisances:
-«Des vers! mon enfant,» dit madame Orrit, «en effet, j’ai toujours ouï
-dire que c’était fort difficile à bien faire; je n’en ai jamais fait
-moi-même; mais, pourtant, si cela pouvait t’être agréable, je tâcherais
-de t’en réciter quelques-uns.» Et, en femme d’esprit, elle improvisa
-sur des plaisirs de l’étude une petite pièce de vers charmante qu’elle a
-bien voulu me réciter et que je regrette de n’avoir pas retenue.
-
-L’enfant remercia sa mère et ne parla plus de vers.
-
-Cependant Eugène lisait et relisait les quelques livres que sa mère lui
-achetait du fruit de ses privations. Mais ces livres ne suffisaient pas
-à la soif d’apprendre qui le dévorait, et ils ne répondaient pas,
-d’ailleurs, au dessein qu’il avait secrètement formé de retirer sa
-famille des limbes de la plus profonde misère. Il commençait à
-s’impatienter lorsque sa mère lui annonça qu’elle le mènerait chez un
-monsieur bien bon et bien savant, qui pourrait le guider dans ses
-études. Ce guide bienveillant était M. Jacotot, l’auteur de
-l’enseignement universel.
-
-A la vue du jeune Orrit, dont la physionomie rayonnait de modestie, de
-candeur et d’intelligence, M. Jacotot se recueillit un moment, puis il
-lui demanda ce qu’il désirait apprendre. «Tout,» répondit naïvement
-l’enfant.--«Très bien, répondit en riant l’apôtre de l’enseignement
-universel, mais d’abord?
-
---D’abord les langues, répliqua Eugène.»
-
-M. Jacotot prit alors un _Télémaque_ français et anglais, lui adressa
-quelques paroles obligeantes et convint avec madame Orrit d’un jour de
-la semaine où son nouveau disciple lui apporterait son travail
-hebdomadaire.
-
-A chaque visite, M. Jacotot exprimait son admiration: «C’est un enfant
-fait pour arriver à tout,» s’écriait-il dans son enthousiasme.
-Malheureusement, un événement imprévu força M. Jacotot à s’éloigner de
-Paris. Le pauvre Orrit se trouva donc abandonné à lui-même comme
-auparavant. Outre les quelques leçons de M. Jacotot, il puisa encore
-quelque instruction aux cours d’anglais du professeur Johnson.
-
-Ses études personnelles firent plus que tous les préceptes de la
-science. A dix-sept ans il présenta à ses parents un manuscrit assez
-volumineux; c’était le recueil de ses premières poésies. Sa famille
-n’avait pas d’argent pour le faire imprimer, mais M. Orrit, le père, que
-la misère avait contraint, après avoir connu des jours meilleurs, à se
-faire à quarante ans, apprenti compositeur d’imprimerie, composa la plus
-grande partie de ces poésies, et son fils entra lui-même comme
-correcteur chez MM. Fain et Thunot, où travaille encore en la même
-qualité son jeune frère.
-
-A ne considérer que superficiellement les poèmes d’Orrit, on pourrait
-croire qu’ils n’ont entre eux aucun lien de parenté; que, productions
-isolées, ils ont été créés d’éléments différents et qu’ils offrent
-autant de compositions individuelles. Il n’en est point ainsi: malgré
-une diversité apparente, l’idée mère de chaque pièce provient d’une
-source unique, d’un sentiment unique, celui que font naître l’isolement
-et la solitude.
-
-Dans le recueil qu’il publia en 1841, l’auteur divise ses poésies en
-trois livres: le premier ayant pour titre principal _Idéal_; le second,
-_Solitude_; le troisième, _Sympathie_. On trouve déjà dans ce recueil
-la touche d’un grand peintre, et d’un peintre parfois d’une originalité
-sublime. Quoi de plus saisissant et de plus profondément senti, même
-dans Young et dans Bossuet que cette pièce de vers intitulée _Pensée de
-la mort_! Comme le poète sait s’emparer de vous tout d’un coup par cette
-brusque et solennelle entrée en matière!
-
- Il viendra ce moment dont la seule pensée
- Fait courir un frisson dans ton âme oppressée;
- Il viendra ce moment;
- Et tu ne seras plus qu’une dépouille humaine,
- Ton regard sera mort, ta lèvre sans haleine,
- Ton cœur sans battement.
-
- * * * * *
-
- Hélas! tu ne peux pas, poète, avec la foule,
- Oublier en chantant le sable qui s’écoule,
- Le vide de la mort;
- Et tu te sens pâlir, si la cloche réclame,
- Et devant le néant tremble comme une femme,
- Quand tu te croyais fort.
-
-Le doute apparaît dans la strophe suivante:
-
- Ce n’est rien, cependant, mais à l’heure suprême,
- Ne pouvoir même pas lancer un anathème,
- Ou bénir, confiant!
- Espace, éternité, grandes mers inconnues!
- On appelait le jour, les ombres sont venues;
- Il n’est plus d’Orient.
-
-Le doute désolé est suivi de son fidèle compagnon, le désespoir, qui se
-montre à la fin de la pièce, dans ces strophes fatidiques:
-
- Et l’ange de la mort montant le coursier pâle,
- Sans cesse, pour remplir sa mission fatale,
- Saisit ses traits puissants;
- Et, tombés dans la nuit, encor loin de l’aurore,
- Nous nous sentons au cœur la flèche qui dévore
- La sève de nos ans.
-
- Sachons mourir alors, cohorte décimée,
- Comme stupidement sait mourir une armée,
- Hochet d’illustres jeux;
- Feuillage desséché de la forêt humaine,
- Que le vent des combats à chaque souffle entraîne
- Et jette au sol fangeux!
-
-Froids philosophes du XVIIIᵉ siècle et toi sceptique et passionné Byron,
-n’êtes-vous pour rien dans cette lente décomposition d’une imagination
-puissante, ballottée en sens contraire par les sophismes de
-l’incrédulité et les vérités de la foi! Et puis les utopies d’ordre
-social et gouvernemental trouvaient accès dans cette tête ardente qui
-voulait tout connaître et tout expliquer. Aussi, quand la journée de
-l’ouvrier typographe était terminée, avec quelle impétuosité l’âme de
-l’homme intellectuel, tenue à la cape forcément s’élançait-elle, après
-avoir levé l’ancre, sur les mers infinies de la pensée! C’est là,
-peut-être, la clef du titre énigmatique de son livre: _Soirs d’orage_.
-_Soirs d’orage_, en effet, quand, faute de temps, faute d’examen
-suffisant, mille questions restaient pendantes! Et, pourtant, que
-d’efforts souvent stériles! que d’hypothèses s’entre-dévorant! que de
-tristesses et que de larmes! que de contradictions et quelles
-inconséquences! et, parfois aussi, quelle naïveté enfantine! Aussi, dès
-son point de départ, dans sa première pièce, _Vocation_, en présence des
-maux de la vie dont son âme est saturée, il doute de la bonté de Dieu,
-et aucun argument ne saurait mieux la lui démontrer que s’il vit assez
-longtemps pour mettre la dernière main à son œuvre de poésie.
-
- Poésie! Oh! ce nom, c’est l’éternel murmure
- Qui me parle au milieu des voix de la nature
- A toute heure, en tout lieu;
- C’est le rayon du ciel dont un front se colore,
- C’est la voix dont l’accent prophétique et sonore
- Seul me révèle Dieu!
-
- Seigneur, pardonne-moi si mon âme attristée
- De doutes dévorants sans cesse tourmentée,
- A méconnu la foi:
- Hélas! sans nul soutien, égarée en ce monde,
- N’osant se l’avouer, cette âme vagabonde
- Ne demandait que toi.
-
- Je t’obéis, mon Dieu! tu m’as montré la voie;
- L’abondante moisson de douleur et de joie
- Verdit sur mon chemin;
- D’autres refuseraient cette récolte amère!
- Moi j’ose l’implorer et, dans ma veille austère,
- J’attends mon lendemain.
-
- * * * * *
-
- A celui qui s’égare au fond d’un labyrinthe,
- Et, le cœur oppressé d’une éternelle plainte,
- Cherche votre sentier,
- Montrez un peu de gloire autour de son suaire:
- Que la mourante main du pauvre statuaire
- Laisse un beau marbre entier!
-
- O mon souverain maître, un temps laissez-moi vivre:
- Je ne demande pas qu’un doux poison enivre
- L’ennui de ma douleur;
- Ce poison de l’encens que mesure au poète
- L’insensible ironie, en détournant la tête,
- Avec un ris moqueur;
- Mais je demande à voir l’image de mon rêve,
- A contempler enfin cette œuvre que j’élève,
- Œuvre de mon amour,
- Palpitante d’une âme en ses flancs recélée,
- Mystérieuse aussi comme une Isis voilée
- A l’éclat du grand jour!
-
- Ainsi je pourrai croire en ta bonté suprême
- Et briser pour jamais la corde du blasphème,
- De mes doutes vainqueur;
- Et qu’alors je renaisse ou que bientôt j’expire,
- Vers toi s’élèvera tout accord de ma lyre,
- Toute voix de mon cœur!
-
-Mais plus il avance dans son œuvre et plus il voit reculer devant lui,
-comme dans une perspective mobile, cette gloire à laquelle il aspirait,
-et par un retour sur lui-même qui le dépouille des prestiges et des
-illusions de la terre, il tourne ses dernières pensées vers Dieu; et
-Dieu, dans sa miséricorde infinie, soulage cette âme en peine en
-soufflant sur ses doutes et en embaumant de cet hymne suave et
-mélodieux, _l’Église_, son pauvre cœur déchiré:
-
-
-L’ÉGLISE.
-
- Le soleil, du matin, sur l’église en prière
- Vient épancher à flots sa limpide lumière;
- Les tabernacles d’or et les saints radieux
- De reflets jaillissants éblouissent les yeux:
- Planant sur leurs autels parfumés, les madones
- Semblent pencher plus bas le front sous leurs couronnes,
- Pour respirer l’encens des vases pleins de fleurs,
- En rêvant à l’aspect des humaines douleurs.
- Les vitraux peints d’azur, de topaze et de rose,
- Sur les parois brûlants, qu’une eau prudente arrose,
- Ont secoué l’éclat des robes de leurs saints,
- Suspendus à l’ogive en lumineux essaims;
- On dirait, émaillant les dalles diaprées,
- Des fleurs du paradis les ombres colorées;
- La rose du portail, les grands arcs élancés,
- Les chapiteaux romans aux monstres enlacés,
- Où l’artiste naïf sculpta, de fantaisie,
- Quelque emblème ignoré d’inculte poésie;
- Le chœur, le maître-autel, tout de dentelle et d’or,
- Les vieux tableaux noircis, l’orgue muet encor,
- Les chapelles en fête et leurs saintes images
- Qui retracent, auprès de la crèche et des mages,
- Le gibet où Jésus bénit en expirant;
- Sur leurs socles marbrés les anges adorant!
- Tout, aux feux du soleil, s’échauffe et se ranime,
- Tout vit prêt à chanter un cantique unanime,
- Tout semble, avec la foi des harpes de Sion,
- Soupirer la prière et l’adoration.
-
-
-CHŒUR DANS LE TEMPLE.
-
- Chantons, ô fils de la poussière,
- Chantons l’hymne de notre amour;
- Offrons l’encens de la prière:
- Voici resplendir la lumière
- Qui chasse l’ombre du faux jour!
-
- O débile et mourante flamme,
- Qui devait brûler sur l’autel,
- Une seule voix te réclame;
- Mais cette voix réveille l’âme;
- Cette voix lui prédit le ciel.
-
- Viens à nous et quitte ce monde,
- Où devaient s’égarer tes pas;
- Etoile, dans ta nuit profonde,
- A travers le brouillard immonde,
- Etoile, ne nous vois-tu pas?
-
- Ton front est superbe, ô poète;
- Tu t’adores, risible Dieu!
- L’orgueil a couronné ta tête;
- Tu prends la robe de prophète,
- Et rêves ta place au saint lieu!
-
- Hélas! trop faible créature,
- Rougis au penser de tes jours,
- Jetés aux flots d’une onde impure:
- Rallume en ta jeune nature
- Le foyer des nobles amours!
-
- Enfant, respire l’espérance,
- La fleur au parfum le plus doux!
- L’âme doit voir sa délivrance:
- Même aux plus longs jours de souffrance,
- Ne chante jamais qu’à genoux!
-
- Les pleurs, l’extatique délire,
- Dont sourit un monde moqueur,
- Les secrets où seul tu peux lire,
- Tout ce qui fait vibrer la lyre,
- Tout ce qui fait battre le cœur.
-
- N’est-ce pas la moisson sacrée?
- N’est-ce pas l’éternel trésor?
- Réponds, réponds, âme inspirée;
- Pourquoi te verser, égarée,
- Du poison dans ta coupe d’or?
-
- Chantons, ô fils de la poussière,
- Chantons l’hymne de notre amour;
- Offrons l’encens de la prière;
- Voici resplendir la lumière
- Qui chasse l’ombre d’un faux jour!
-
-Mais quand, dégagé des mille entraves qui embarrassent son essor, cet
-esprit rêveur, oubliant le monde physique, s’égare dans les régions
-inconnues de la fantaisie, il empreint ses tableaux de couleurs étranges
-et saisissantes; il invente un langage sombre, mystérieux, qui glisse
-dans vos veines le frisson de la crainte; il promène l’imagination et
-le cœur dans un labyrinthe de sentiments et de passions fermé au genre
-humain, et nous, fascinés, saisis d’une curiosité immense, nous le
-suivons dans les sinuosités inextricables de ses créations inspirées,
-espérant, peut-être, entrevoir à travers les éclairs magiques de son
-génie l’énigme des choses d’ici-bas.
-
-Le fragment suivant nous initiera à ce genre de poésie:
-
-
- * * * * *
-
- UN SYLPHE.
-
- Voyez!
-
- PREMIÈRE ONDINE.
-
- Elle est coiffée De tristes fleurs!
-
- LE SYLPHE.
-
- De fleurs de mort.
-
- UN AUTRE SYLPHE _abordant la fée_.
-
- Charmante fée, Qu’attends-tu loin de nous?
-
- LA FÉE.
-
- Ce que tu n’attends pas.
-
- LE SYLPHE.
-
- Que désignent ces fleurs? réponds-nous!
-
- LA FÉE.
-
- Le trépas De ceux que j’aime.--Allez, fuyez, esprits frivoles.
-
- PREMIER SYLPHE.
-
- Que se passe-t-il donc?
-
- LA FÉE.
-
- Taisez-vous.
-
- PREMIER SYLPHE.
-
- Ces paroles Sont étranges.
-
- DEUXIÈME SYLPHE.
-
- Je tremble et n’ose plus...
-
- PREMIÈRE ONDINE.
-
- Poltrons!
-
- LES ONDINES _s’enfuyant_.
-
- Adieu, pauvres amis!
-
- LES SYLPHES _les poursuivant_.
-
- Oh! nous nous vengerons.
-
-(_La fée reste seule et paraît écouter attentivement. Après une assez
-longue pause, on entend dans un très grand éloignement sonner une
-cloche._)
-
- LA FÉE.
-
- La cloche tinte, l’air bourdonne,
- Et, joyeux, le serf abandonne,
- Au signal bénit qui l’ordonne,
- La tâche reprise au matin.
- Déjà de la cloche argentine
- La voix claire, lente, enfantine,
- S’endort sous la verte courtine
- Du feuillage obscur et lointain...
-
-(_L’angelus cesse de se faire entendre. Une voix s’élève alors sous les
-arbres, et, quand elle a fini, une voix s’élève dans une direction
-opposée._)
-
- PREMIÈRE VOIX.
-
- Je viens, douce fée,
- Au timide vol;
- De pleurs étouffée
- Et rasant le sol,
- Comme un oiseau frêle
- Se traîne sur l’aile,
- Poussant un cri grêle
- Et tendant le col.
-
- DEUXIÈME VOIX.
-
- J’aime le feuillage
- Qui danse et bruit,
- Le clair babillage
- Du ruisseau qui fuit;
- Et je viens dans l’ombre,
- Triste comme une ombre,
- Faire un charme sombre,
- Effroi de la nuit.
-
-(_Entrent deux fées._)
-
- DEUXIÈME FÉE.
-
- Me voici!
-
- TROISIÈME FÉE.
-
- Me voici!
-
- PREMIÈRE FÉE.
-
- Soyez les bienvenues.
- Que vous ont dit les vents, les étoiles, les nues?
-
- DEUXIÈME FÉE.
-
- Tout astre est menaçant.
-
- TROISIÈME FÉE.
-
- Tout présage est fatal.
- La lune apparaissant au ciel oriental,
- Sous le nuage épais dont elle s’est voilée,
- Semble une reine en deuil, épouse désolée,
- Seule, errante et muette en son royal manoir,
- Aux dômes assombris tendus de crêpe noir.
-
- DEUXIÈME FÉE.
-
- J’ai vu nos ennemis riant sous le feuillage;
- Ils semblaient de quelqu’un épier le passage;
- Ils disaient: Attendons, bientôt ils vont venir,
- Et, par nos soins, bientôt ils vont se réunir.
- Ils riaient de plus belle, et je fuyais tremblante;
- Mais j’entendais l’éclat de leur voix insolente.
-
- TROISIÈME FÉE.
-
- Moi j’ai, sans m’arrêter, précipité mon vol.
- Je n’ai pas écouté le chant du rossignol,
- Qui, plus doux que jamais, s’élevait sous l’ombrage;
- J’ai passé le torrent, grondant comme un orage;
- Les sylphes m’appelaient et je fuyais toujours;
- Les sylphides, quittant leurs odorants séjours,
- Dans l’air se répandaient comme un parfum de rose;
- En un cercle amoureux je me voyais enclose;
- Mais toujours je fuyais, car j’entendais Néla
- Qui pleurait sous le chêne, et prompte me voilà!
-
- PREMIÈRE FÉE.
-
- O bonne sœur, merci! mais vite, le temps passe,
- Et du jour expirant le sourire s’efface.
- Hâtons-nous, hâtons-nous! vous savez mon désir;
- Sachons mettre à profit cet instant de loisir.
- Tout menace; exerçons notre agile puissance,
- Car, si nous ne pouvons détruire l’influence
- Des démons de la nuit, mes sœurs, nous savons bien
- Du mal semé par eux nous faire un peu de bien.
-
-
- LES TROIS FÉES _se tenant par la main_.
-
- Le cercle magique
- Sur l’herbe reluit;
- Lueur fantastique
- Brille dans la nuit.
- Chant cabalistique
- Murmure sans bruit
- L’appel fatidique;
- Son fatal que suit
- L’esprit prophétique.
- Vite, l’heure fuit.
-
-(_Une flamme s’élève tout à coup sous le chêne; les fées y jettent
-chacune quelques herbes qu’elle consume lentement. Les fées tournent
-autour dans le cercle magique, en murmurant très bas des mots que
-couvrent entièrement le frémissement toujours croissant des arbres et le
-chant des sylphes dans le lointain._)
-
- LES SYLPHES.
-
- Le vent s’élève.
- Comme un rêve,
- Sur les gazons,
- Sur les sables,
- Insaisissables,
- Nous passons.
-
- Formons la ronde
- Dans un éclair;
- Tournons sur l’onde
- La plus profonde;
- Tournons dans l’air!
-
- Le vent s’élève.
- Comme un rêve,
- Sur les gazons,
- Sur les sables,
- Insaisissables,
- Nous passons.
-
-(_Le chant s’est rapproché. Les sylphes dansent en formant un grand rond
-autour du chêne, mais sans trop s’approcher du cercle. Les fées forment
-un groupe immobile, et paraissent absorbées par l’attention qu’elles
-apportent à leur charme. Les sylphes cessent leur danse et s’éparpillent
-çà et là, mais toujours épiant les fées._)
-
- CHOEUR DES SYLPHES, _à demi-voix_.
-
- Frères, cessons, cessons la danse;
- Il faut, ce soir, de la prudence!
-
- D’AUTRES SYLPHES.
-
- Tout est triste, mon cœur aussi.
- Frères, que faisons-nous ici?
-
- UN SYLPHE, _avec crainte_.
-
- Ah! voyez, la lune se voile.
- Plus un rayon, plus une étoile!
-
- QUELQUES SYLPHES.
-
- Voyez! de ces naissantes fleurs
- Déjà se fanent les couleurs!
-
-(_Pause._)
-
- UN SYLPHE.
-
- Rose pâle
- Dont le dernier soupir
- S’exhale,
- Tu vas mourir!
- Soumise,
- Tu penches tristement
- Ton front dépouillé lentement.
- Sens-tu la brise
- Accourir?
- Rose, tu vas mourir!
-
- CHOEUR DES ONDINES, _dans les roseaux_.
-
- Sylphes chéris, laissez les fées.
- De sombres guirlandes coiffées,
- Voyez-les pleurer et pâlir.
-
- * * * * *
-
- Des fleurs couvrent nos lits de mousse.
- Notre haleine aux rives si douces,
- C’est la fraîche vapeur des eaux:
- Nos soupirs en sont le murmure,
- Qui répond, dans la nuit obscure,
- Aux frémissements des roseaux.
-
- LES FÉES, _tressaillant_.
-
- Silence, silence, silence!
- Esprits des airs, esprits des eaux,
- Fermez l’aile, endormez les flots
- Sous une magique influence.
- Silence, silence, silence,
- Esprits des airs, esprits des eaux!
-
- PREMIÈRE FÉE.
-
- Silence!.... Sur la nue, où fermente l’orage,
- La lune s’élevant du brouillard se dégage;
- Le vent siffle plaintif et froisse le feuillage,
- L’onde gonfle ses flots écumant de fureur;
- La terre tremble; l’air et les cieux s’obscurcissent;
- Des chênes et des pins les branchages frémissent;
- Des esprits malfaisants les appels retentissent;
- Les éléments émus tressaillent de terreur.
-
- CHŒUR DES FÉES.
-
- Silence, silence,
- Doux enfants des airs,
- Car l’heure s’avance;
- L’esprit de vengeance
- Surgit des enfers!
-
- PREMIÈRE FÉE.
-
- Là bas, là bas! voyez!--Les infâmes sorcières,
- Sans horreur des chrétiens osant fouiller les bières,
- Sous leurs doigts décharnés réduisent en poussières
- Des ossements blanchis et d’horribles lambeaux.
- Écoutez, écoutez! j’entends leur chant barbare,
- Les reptiles impurs, dans la fangeuse mare,
- Coassent effrayés; le charme se prépare:
- La chaudière a reçu les débris des tombeaux.
-
- CHŒUR DES FÉES.
-
- Silence, silence,
- Doux enfants des airs,
- Car l’heure s’avance;
- L’esprit de vengeance
- Surgit des enfers.
-
- SYLPHES ET ONDINES.
-
- Ah! fuyons, fuyons vite,
- Fuyons loin de ce lieu!
- Le vallon nous invite;
- Ondines, sylphes, vite,
- Vite, fuyons!--Adieu!
-
- VOIX ÉPARSES ET DÉJÀ ÉLOIGNÉES.
-
- Adieu!
- Adieu!
- Adieu!
-
- PREMIÈRE FÉE, _après un long silence_.
-
- Le ruisseau bouillonnant sous les bras des ondines,
- Plus rapide s’enfuit,
- Et l’écho faiblissant de leurs voix argentines,
- A peine encore bruït;
- Et dans l’air fraîchissant sous tant d’ailes errantes
- Qui viennent l’agiter,
- Pleines de sourds frissons, les feuilles susurrantes
- Ont peur de palpiter....
-
-(_Une pause._)
-
- Tout est calme, tout tombe en une paix profonde...
- O silence des bois,
- Craignant de te troubler et de réveiller l’onde,
- Je veux taire ma voix.
-
-(_Longue pause._)
-
- Mais, bien que comprimant ma sourde et longue plainte,
- Je l’étouffe en mon sein;
- Toujours glace mes sens l’épouvantable crainte
- Qui parle d’assassin!
-
-(_Une rafale s’élève; un soudain frémissement secoue tous les arbres de
-la forêt: le temps se trouble et change._)
-
- DEUXIÈME FÉE.
-
- L’heure! voici l’heure!
- N’entendez-vous pas
- La forêt qui pleure
- A ce bruit de pas?
- Effrayant mystère!
- Sentez-vous la terre
- Frémir et trembler,
- Et du chêne austère
- Le tronc s’ébranler?
- Tout se tait; silence!
- La lune a pâli;
- Sur son front s’avance
- Un funèbre pli,
- Où l’astre s’engage
- Sous le noir nuage
- Presque enseveli.
- Elle éclaire à peine
- Mont, forêt et plaine
- De ternes lueurs;
- Dans sa marche lente
- Son disque s’augmente
- De vagues rougeurs....
- La feuille jaunie
- Vole en tourbillon;
- Sur la fleur ternie
- Meurt le papillon;
- Soudain quel silence!
- Voilà qu’il s’élance
- De l’horizon noir
- L’orage en furie,
- Qui s’acharne et crie
- Contre le manoir.
- Le vent se déchaîne,
- Courbe le grand chêne,
- Tord, dépouille, abat
- La débile plante
- Qui, sous la tourmente,
- En vain se débat,
- Et traîne, brisée,
- Sur le sol poudreux
- Sa fleur irisée,
- Pleine de rosée....
- Tourbillon affreux!
- Des oiseaux nocturnes,
- Au jour taciturnes,
- Entendez les cris;
- Aux troncs ils s’attachent,
- Se battent, s’arrachent
- D’informes débris.
- Le tourbillon roule:
- Comme un mont qui croule,
- La vaste forêt
- Penche tout entière
- Sa verdure altière,
- Dont, sous la poussière,
- L’éclat disparaît;
- Elle se relève;
- Mais le vent, sans trève,
- Frappe à coups pressés
- Les cimes géantes
- D’effroi mugissantes;
- Les pins fracassés,
- Race chevelue,
- Dressant dans la nue
- Leurs vieux troncs blessés,
- Luttent inflexibles,
- Secouant, terribles,
- Leurs bras hérissés.
-
-(_La flamme s’éteint._)
-
- PREMIÈRE FÉE.
-
- O mortelle atteinte,
- La flamme est éteinte!
-
- LES TROIS FÉES.
-
- Malheur! malheur! malheur!
- La mort glace mon cœur.
- Un tel charme inutile!
- Sois à jamais stérile,
- O terre de douleur!
- Malheur! malheur! malheur!
-
- PREMIÈRE FÉE, _écoutant à droite_.
-
- Silence et mystère!
- Silence et mystère!
- On vient! oui, j’entends
- D’un pied solitaire
- Effleurant la terre
- Les pas hésitants.
-
- DEUXIÈME FÉE, _écoutant à gauche_.
-
- Loin, bien plus loin sous la ramée,
- J’entends, j’entends aussi des pas.
- O mes sœurs, ne sentez-vous pas
- Monter de la terre alarmée,
- Monter une odeur de trépas?
-
- TROISIÈME FÉE, _regardant du haut du chêne_.
-
- Moi, du haut de mon chêne,
- Dans la plage lointaine,
- Je suis un voyageur:
- Sur son jeune front pâle
- Je vois l’ombre fatale
- De la main du Seigneur.
-
- DEUXIÈME FÉE.
-
- Tous trois viennent!--Là-bas la cloche se balance,
- Troublant du vieux château la profonde torpeur,
- Et, fantôme hagard, fuyant dans le silence,
- Sur mon sein haletant vole l’horrible peur.
-
- TROISIÈME FÉE, _debout sous le chêne_.
-
- O toi, sourde, ce soir, aux paroles des fées,
- Sois maudite à jamais, terre infâme! Etouffées
- Tes plantes vont mourir tordant de désespoir
- Leur tige dépouillée, et, désormais, le soir,
- En flairant l’air qui passe, ô poussière sanglante,
- Loin de toi s’enfuira le cerf plein d’épouvante!
-
- PREMIÈRE FÉE.
-
- Répandons-nous dans la nuit,
- Comme une brume légère,
- Et glissons sur la fougère,
- Impalpables et sans bruit.
- Qu’importe l’heure sonnée?
- Pour l’avenir incertain
- L’œuvre n’est pas terminée,
- Et notre œuvre est le destin.
- Que chaque fée assidue
- Se mette à sa tâche ardue!
- Mes sœurs, il nous faut veiller:
- Temps viendra pour sommeiller.
-
- CHŒUR DES FÉES.
-
- Sans éveiller la fougère,
- Invisibles et sans bruit,
- Comme une brume légère,
- Épandons-nous dans la nuit.
-
-(_Les fées disparaissent. L’orage continue. Le ciel est sombre,
-menaçant, croisé d’éclairs livides. Le vent siffle avec violence dans
-les profondeurs de la forêt._)
-
- * * * * *
-
-Il nous reste à montrer comme socialiste ce poète infortuné, méconnu de
-son vivant, qui, dans ses veilles et ses travaux surhumains, tua son âme
-mille fois, avant de mourir, et dont la mémoire, à part quelques éloges
-tronqués, n’a été rappelée que pour l’insulte et le mépris.
-
-
-CONSEILS AUX PROLÉTAIRES.
-
-Hommes du peuple, gardez-vous de ceux qui viennent vous trouver avec de
-belles paroles sur les lèvres en nourrissant le mensonge au fond de leur
-cœur; gardez-vous de ceux qui prodiguent les promesses pour vous
-attirer dans un abîme. Surtout n’écoutez jamais les apologistes du
-pillage et du sang. Hommes, mes frères, je sais combien vos misères vous
-rendraient faciles à abuser; méfiez-vous des hâbleurs politiques et du
-clinquant misérable de leurs paroles; méfiez-vous des théoriciens sans
-portée, dont les plans heureusement irréalisables ne s’appuient sur
-aucune base scientifique, sur aucune connaissance de la nature humaine.
-
-Cependant gardez-vous aussi de condamner tout à fait avant d’avoir
-entendu. Il n’y a point de parti où il ne se trouve des idées justes à
-recueillir, point de théorie sociale où tout soit absolument méprisable
-ou illusoire. Mais gardez votre indépendance intellectuelle, jusqu’à ce
-que les doutes d’une grande partie d’entre vous venant à s’éclaircir,
-vous puissiez réunir vos convictions éparses en une religion commune.
-Alors, seulement alors, vous pourrez juger ce qu’il conviendra de faire,
-et l’esprit de Dieu descendra parmi vous.
-
-Entretenez avec soin dans votre âme la défiance de vous-même; songez à
-travailler pour vos enfants et non pour vous. Car, nous ne le
-dissimulons pas, la lutte sera longue et rude à soutenir. Et, lorsque je
-me sers de ce mot de lutte, ne pensez pas que je veuille parler de la
-lutte avec le feu et le fer, de la lutte à main armée. Non, pour
-celle-ci vous seriez prêts à l’entreprendre, et l’on sait que vous ne
-reculeriez pas devant la mort; on ne vous a pas fait la vie assez belle
-pour cela.
-
-Mais il est une autre guerre que celle où l’on vole avec le mousquet et
-le sabre pour donner le trépas ou le recevoir; il est une autre lutte
-bien plus lassante, bien plus terrible à affronter. C’est un combat de
-tous les jours, de toutes les heures, de toutes les minutes; où l’on ne
-verse pas son sang, mais où l’âme s’épuise goutte à goutte; où ceux qui
-meurent sont oubliés; où ceux qui vivent sont honnis et bafoués; lutte
-de la patience contre le dédain, de la foi contre la raillerie, de
-l’esprit d’amour contre l’esprit d’égoïsme, de l’avenir contre le
-présent; lutte qui est à peine commencée et qui comptera de nombreux
-martyrs; lutte dont l’heure sonne au cadran du siècle: frères, vous
-sentirez-vous le courage de l’entreprendre? Écoutez-moi:
-
-Quand vous serez fixés sur votre choix, soit que, parmi les bannières de
-toutes couleurs qui flottent dans l’arène, vous en adoptiez une, soit
-que vous en formiez une nouvelle, et que, vous ralliant à l’entour, vous
-aurez dit: C’est celle-là que nous voulons élever et défendre, alors les
-temps de la longue épreuve commenceront; alors vous verrez se dresser en
-foule pour barrer votre marche et les terreurs des gouvernants et les
-appréhensions des riches, et les précautions des hommes de parti, et les
-tenaces préjugés de la routine. Alors il vous faudra redoubler d’énergie
-et de persévérance; alors il faudra vous préparer à patienter longtemps,
-avant d’atteindre le but de vos efforts.....
-
-
-
-
-HIPPOLYTE TAMPUCCI,
-
-Ex-garçon de classe au collége Charlemagne, à Paris.
-
-
-Hippolyte Tampucci naquit à Paris, au collége Charlemagne, où son père
-était préparateur du cours de physique et de chimie. Dans ce séjour des
-sciences et des lettres, il devait sentir se développer rapidement le
-vague instinct de poésie, qui le poussait à faire des vers, quand il ne
-savait encore ni le rhythme ni les lois de la versification. Ses
-dispositions précoces n’échappèrent point à l’œil exercé des chefs de
-cet établissement et lui concilièrent la bienveillance du proviseur, qui
-n’eût pas mieux demandé que d’admettre parmi les élèves de son collége
-un jeune homme dont la vive émulation eût été un si noble exemple. Mais
-le père d’Hippolyte, soit pressentiment, soit prévision, se refusa
-constamment à le faire profiter de cette précieuse faveur. Ainsi, les
-fruits de la science étaient tous les jours à sa portée, et, nouveau
-Tantale, il ne pouvait les toucher.
-
-Cependant Tampucci arrivait à l’âge où il est nécessaire de faire choix
-d’un état pour s’assurer une existence. Son père, qui semblait être en
-guerre ouverte avec la poésie, ou plutôt dont la sollicitude inquiète
-voulait retenir son fils dans sa sphère, lui ménageait une dure épreuve:
-il lui présenta un jour tous les outils qui constituent l’état de
-cordonnier, lui déclarant, comme jadis on l’avait fait de l’autre côté
-de la Manche, au poète de la nature, Richard Savage, que c’était là la
-profession manuelle qu’il devait exercer. Le jeune Tampucci brisa ses
-outils, déclarant à son père qu’il avait une insurmontable aversion pour
-l’alène et le tranchet; bref, celui-ci fut convaincu et annonça au
-rebelle qu’il serait garçon de classe dans le collége. Plus tard, quand
-le jeune homme fut suffisamment initié à la hiérarchie sociale, il ne
-vit dans cette nouvelle profession qu’un nouveau sujet de dépit et de
-lamentation; mais, dans ce moment où il venait d’échapper à une
-existence maussade, qui l’aurait tenu, à poste fixe, quinze heures et
-plus, cloué sur une chaise, la place de garçon de classe au collége se
-présenta à son esprit comme une occupation des plus gracieuses.
-D’ailleurs, il avait été élevé dans la maison; il s’était mêlé aux jeux
-des élèves; et puis il aurait des loisirs: il pourrait donc se livrer à
-son goût pour l’étude. Ce fut, en effet, dans cette humble condition que
-le jeune Tampucci lut les meilleurs écrivains de la langue française,
-médita les principes de la grammaire et parvint à acquérir les éléments
-des belles-lettres. Mais la mort de son père vint interrompre ses études
-préliminaires: il fut appelé à le remplacer dans la préparation du cours
-de physique. Peu de temps après, il lui fallut reprendre le balai et le
-torchon. Ce fut pour lui un véritable crève-cœur, car il comprit alors
-qu’il se trouvait placé à l’un des derniers échelons de l’échelle
-sociale. Il exhala imphilosophiquement sa douleur en plaintes amères.
-J’aime mieux, dans l’antiquité, Homère mendiant en chantant; Ésope
-brodant ses misères d’immortels apologues; et, de nos jours, Magu,
-enfoui dans une cave, adressant ses charmantes stances à une abeille;
-Lebreton, impassible, couvant des vers stoïques au milieu des tumultes
-de l’atelier. Juillet 1850 arriva, et la France, dont il brisa, comme
-chacun sait, les chaînes, les vieilles chaînes; la France, régénérée par
-la liberté, par l’égalité; cette France, dont Tampucci avait entrevu et
-chanté à l’avance l’affranchissement; pour laquelle même il avait
-combattu; cette France nouvelle, enfin, refusa au poète et au
-combattant une modeste place dans l’un des bureaux des nouveaux
-ministères. Sous le despotique pouvoir du tyran Charles X il eût
-peut-être mieux réussi; mais ce jeune homme s’était épris, comme
-beaucoup, des grands mots, sans les définir rigoureusement. Qu’aurait pu
-demander à un tyran un ami quand même de la liberté?
-
-C’est vers cette époque mémorable que Tampucci publia un recueil de
-poésies écrites sous des influences diverses. Il en fit paraître une
-seconde édition, augmentée de plusieurs pièces inédites. L’auteur avoue
-lui-même qu’elles n’ont pas été assez travaillées et ne les livre que
-comme des ébauches imparfaites. C’est peut-être trop de modestie. Bien
-qu’on puisse leur reprocher des négligences, des incorrections, et
-quelques autres défauts d’un ordre très secondaire, leur ton général est
-vrai et décèle le poète. On peut se former une idée de la manière de M.
-Tampucci en lisant les fragments suivants:
-
- Oh! qui ne l’a jamais fait ce sublime rêve
- Qui commence ici-bas et dans les cieux s’achève:
- Etre républicain! ne voir autour de soi
- Que des frères! jamais, en coudoyant un roi,
- Ne salir en passant sa robe plébéienne!
- Nourrissant des vertus son âme citoyenne,
- Marcher, le front levé, l’abaissant nulle part
- Que devant la loi sainte ou celui d’un vieillard,
- Qui, de cheveux blanchis couronné, vous rappelle
- Votre père endormi dans la nuit éternelle!
- Repoussant loin de soi tout éclat faux et vain,
- N’estimer que l’honneur et les talents; enfin,
- N’adorer dans son cœur qu’une idole chérie,
- La liberté! n’avoir qu’un amour, la patrie!
-
- Folles illusions! cherchez! fouillez encor
- Dans les âmes; hélas! vous y verrez que l’or,
- Un titre, des honneurs, en maîtres tyranniques
- Veut changer ces tribuns de vaines républiques.
- Eh! qu’importe le nom: roi, consul, empereur,
- Si les peuples trompés doivent avec horreur
- Lisant leurs noms inscrits aux fastes de l’histoire
- De ces traîtres un jour exécrer la mémoire!
- Ah! déchirez, enfin, ce lugubre bandeau,
- Qui cache à vos regards l’horizon pur et beau,
- Peuples! Eh quoi! rongés de guerres intestines,
- Ne voulez-vous toujours qu’adorer des ruines?
- Voulez-vous renverser l’arbre de liberté,
- Que sur vos frères morts vous avez replanté?
- Déplorables débats! la terre est encor molle,
- Qui couvre les débris des campagnes d’Arcole;
- Le sol mal affermi tremble encor sous vos pas;
- Et vous, qui n’écoutez, du milieu des combats,
- Que l’instinct du courage, alors que la tempête
- A cessé de gronder autour de votre tête,
- Perdant le souvenir de ceux qui ne sont plus,
- Dans vos choix inquiets, flottants, irrésolus,
- Implorant la licence ou subissant l’outrage,
- Jouets infortunés d’un honteux batelage,
- Il vous faut une idole où ployer les genoux,
- Vous, hommes, vous courbez la tête? Levez-vous!
- Écoutez cette voix puissante qui vous crie:
- «S’appuyant sur les fils des arts, de l’industrie,
- »Le front calme et serein, la sainte humanité
- »Vers un mâle avenir marche avec majesté.
- »Courage! aplanissez la route triomphale
- »Qu’elle doit parcourir! que partout l’air exhale
- »Des parfums sur ses pas! Pour qu’elle règne un jour,
- »Peuples, vous possédez tout ce qu’il faut: l’amour!
-
- »Viennent de si beaux jours! que l’égoïsme infâme
- »A leur pure clarté vomisse enfin son âme!
- »Vous que son souffle infect n’a pas encore flétri
- »Ouvrez vos cœurs! versez sur le pauvre meurtri
- »De blessures les dons que le hasard prospère
- »Répand sur vos destins! Dieu de tous est le père:
- »Glorifiez-le donc, en tendant votre main
- »A ces masses sans nom que consume la faim.
- »Du travail, des trésors pour elles! votre vie
- »Leur appartient. Allons! que votre voix convie
- »Au banquet fraternel et saint des _Travailleurs_
- »Les peuples, par vos soins rendus forts et meilleurs!»
-
-Nous nous associons à cet avenir social, qui nous apparaît à nous,
-éclairé déjà par une étoile lointaine.
-
-
-
-
-THÉODORE LEBRETON,
-
-Ouvrier imprimeur en indiennes, à Rouen.
-
-
-Fils d’un journalier et d’une blanchisseuse, qui gagnaient difficilement
-leur vie, à la sueur de leur front, Lebreton fut élevé à l’école de la
-misère: sa constitution grêle et maladive le rendait peu propre au
-travail du corps. Mais la nécessité, cette irrésistible puissance, ne le
-jeta pas moins, à sept ans, dans une fabrique d’indiennes de la rue
-Duguay-Trouin, à Rouen, en qualité de _tireur_, c’est à dire qu’il était
-occupé quatorze heures par jour à étendre de la couleur sur les chassis,
-dans cette fabrique invariablement chauffée à vingt-cinq degrés, quelle
-que fût la température extérieure.
-
-Théodore Lebreton était, sans doute, un des plus ignorants des jeunes
-ouvriers de la fabrique; il épelait médiocrement, grâce à la sollicitude
-de son père, qui, s’étant contenté de ce pauvre savoir, croyait
-fermement que son fils s’en contenterait aussi.
-
-Mais, comme la plupart des êtres souffrants, le petit Théodore demanda
-des consolations à Dieu. A force d’étude assidue, s’étant appris tout
-seul à lire couramment, il obtint la faveur d’entrer enfant de chœur à
-Saint-Vincent. Il remporta le prix de catéchisme, et ce prix était la
-Bible. La joie de Théodore fut extrême: il lut et relut ce livre
-admirable: ce fut pour lui comme un soleil intellectuel, qui donnait à
-son âme, à son cœur, à son esprit, une efflorescence spontanée. C’est
-là qu’il puisa sa haute raison, sa résignation touchante, sa sensibilité
-profonde. C’est ce livre divin qui lui fit cette touche à la fois noble
-et simple, tendre et fière, qui engendre une sympathie universelle en
-s’attaquant aux côtés les plus vulnérables de l’humanité.
-
-Cependant cette jeune et délicate intelligence souffrait de l’atmosphère
-lourde et délétère des ateliers; il lui fallait plus d’air, plus
-d’espace, et, surtout, une correspondance d’idées et de sentiments plus
-en conformité avec les siens pour se rasséréner, pour se vivifier, pour
-se retremper. Le cynisme a sa rouille comme la barbarie.
-
-C’était au théâtre que le jeune ouvrier allait se détendre de la
-contrainte de ses travaux matériels. Là, les mâles accents de Corneille
-le transportaient jusqu’au délire, tandis que les mélodies passionnées
-de Racine lui faisaient verser des larmes. Aussi, lorsque son génie
-poétique, éveillé par la voix de ces grands maîtres de la scène, voulut
-se débarrasser, en les jetant sur le papier, des pensées qui
-l’obsédaient, il ne pensa à les produire que sous la forme dramatique.
-
-Mais le pauvre enfant est d’une ignorance rare; les tragédies qu’il a
-entendu réciter, il ne les a jamais lues; elles ne lui ont laissé que
-des impressions et non des sujets d’étude. Pour son coup d’essai,
-inexpérimenté comme il est, ira-t-il, sans guide, se fier aux élans de
-son imagination, aux mouvements de son cœur? Non, le timide, le modeste,
-l’humble ouvrier, réduit à ses forces personnelles, est incapable de
-rien entreprendre; il lui faut un auxiliaire puissant: il le cherche
-dans la Bible, le seul livre qu’il ait jamais lu, et, circonstance aussi
-étrange qu’authentique, les deux sujets qu’il choisit d’abord pour les
-mettre au théâtre sont Esther et Athalie.
-
-Une fois ces deux sujets trouvés, il se mit à l’œuvre avec une ardeur
-incroyable, et, bientôt, il eut achevé les plans de deux tragédies. Il
-avait déjà versifié le premier acte d’Esther et quelques scènes
-d’Athalie quand, un jour, arrêté devant l’étalage d’un bouquiniste, il
-lut sur le dos d’un volume crasseux ce titre séduisant: _Chefs-d’œuvre
-d’éloquence_. Lebreton acheta ce volume moyennant quelques sous et
-rentra chez lui, impatient de goûter le plaisir que lui promettait sa
-précieuse acquisition. Mais quels furent son désappointement et sa
-surprise quand d’admirables fragments lui révélèrent l’existence de
-Racine, dont il se trouvait le compétiteur, sans le savoir!
-
-Ainsi, les saintes inspirations de sa muse juvénile, à la veille de
-prendre leur essor, se trouvèrent, en un clin d’œil, annihilées. Ce coup
-imprévu fut terrible, sans être mortel; Lebreton renonça à la tragédie,
-mais non pas à la scène. En 1824, il avait achevé une pièce en un acte,
-intitulée _Ma tante_, et, deux ans après, une autre, ayant pour titre:
-_Hardiesse et Timidité_. En 1832, il fit jouer sur le théâtre du Grand
-Cours le vaudeville: _Le Jardin des Artistes_, qui obtint plusieurs
-représentations; enfin, pour courir toutes les chances du théâtre, il
-composa, dans le goût du jour, un drame en cinq actes et en neuf
-tableaux: _L’Amour et l’échafaud_. A ce petit répertoire dramatique si
-nous ajoutons quelques chansons étincelantes de verve, d’esprit et de
-gaîté, composées à une époque où Lebreton jouissait de la plénitude de
-ses facultés physiques et morales nous aurons dressé l’inventaire des
-œuvres de notre poète.
-
-Quand la vocation n’éclate pas spontanément, c’est un secret mis par la
-Providence au cœur de l’homme pour se révéler au contact de certaines
-éventualités, ou pour mourir avec lui. Égaré, d’abord, sur les pas de
-Racine, Lebreton ne trouva pas non plus dans ces compositions médiocres
-l’issue propice au développement de son génie. Aux demandes inquiètes de
-son être intellectuel ces canevas dramatiques laborieusement brodés par
-l’esprit, la mémoire et la fantaisie sont-ils bien la réponse éloquente
-qui devait calmer ses inquiétudes? Doit-il, comme tant d’autres, se
-traîner péniblement dans des sentiers incessamment battus? Et la
-poésie, pour lui, pauvre prolétaire, voué à toutes les misères humaines,
-doit-elle, comme chez les écrivains plus fortunés, prendre des habits de
-fête, un masque riant, un langage de circonstance? Serait-ce donc pour
-l’imitation plus ou moins servile de ces œuvres frivoles que Dieu, dès
-son enfance, a serré son cœur dans un étau de fer? qu’il l’a rendu
-témoin de douleurs navrantes, de détresses poignantes, de désespoirs
-frénétiques? Non, non, évidemment non; s’il s’interroge, il n’est point
-satisfait; en vain tourne-t-il les yeux de tous côtés pour voir ce but
-où il doit tendre; aveugle à son insu, ce but il ne peut l’apercevoir.
-Enfin, une femme, douée des plus belles qualités, nouveau Tobie, devait
-dissiper cet aveuglement et lui montrer sa voie. Cette femme fut Mᵐᵉ
-Desbordes Valmore.
-
-Ce fut, surtout, à l’exquise délicatesse de son organisation que Mᵐᵉ
-Valmore dut la révélation du secret de la vocation de Lebreton. Elle
-démêla instinctivement dans les compositions médiocres de l’ouvrier
-rouennais le germe fécond destiné à produire des fruits excellents. Elle
-avait chanté (on sait avec quelle aimable effusion) les joies pures et
-naïves de la famille, les sollicitudes maternelles, mais il restait pour
-une autre lyre, semblable à la sienne, montée à un ton plus grave, à
-étaler, sous l’inspiration d’une ineffable mélancolie, quelques scènes
-vivantes des misères humaines de nos jours. Elle pressentit quel charme
-triste et puissant la muse candide et énergique de Lebreton prêterait
-aux souffrances de l’infortuné prolétaire, se débattant sous le rocher
-sisyphéen d’une civilisation égoïste. De son côté, Lebreton étudia les
-poésies de Mᵐᵉ Valmore; elles l’inspirèrent, sans lui servir de modèle;
-elles lui enseignèrent un rhythme flexible, se prêtant aux diverses
-émotions de l’âme, et qu’il sut diversifier en le dotant d’accords plus
-vibrants et plus mâles.
-
-Les premières pièces de vers de Lebreton ne lui conquirent pas tous les
-suffrages. On trouvait assez généralement que sa poésie correcte,
-élégante, harmonieuse, sentait un peu l’académie. On y entendait bien
-par intervalles la voix du poète, mais on eût voulu des productions
-frappées d’un cachet individuel: des chants émouvants, dramatiques
-surtout..... A ces exigences que nous ne discuterons pas et où se
-trouvait, du moins, une vérité spécieuse, Lebreton répondit par
-l’_Oiseau captif_, plainte touchante de la douleur résignée. Mais ce
-n’était là qu’un chant isolé, et pour donner à la critique pleine et
-entière satisfaction, il composa sous ce titre collectif: LES PLAINTES
-DU PAUVRE, une série de tableaux terribles, qui mettent à nu les plaies
-hideuses de notre ordre social. Il expose éloquemment, mais il ne
-récrimine pas. Il résulte pourtant de ces tableaux dessinés d’après
-nature, que le pauvre ouvrier n’est pas, pour l’ordinaire, vicieux par
-tempérament. La certitude de manquer d’un travail suffisant pour lui et
-sa famille est un épouvantail dont il ne peut supporter la vue; c’est
-une menace qui retentit sans cesse à ses oreilles, et pour ne voir ni
-n’entendre, pour anéantir son _humanité_, le malheureux va droit au
-cabaret.
-
-Nous donnons les deux premiers morceaux qui ouvrent la série de ces
-scènes dramatiques et touchantes où Lebreton a montré qu’il ne lui
-fallait qu’un sujet vrai pour être original, vigoureux et puissant.
-
-
-LES PLAINTES DU PAUVRE.
-
-
-I.
-
- Dans la riche vallée où règne l’industrie,
- A peine si le jour lance un premier rayon
- Que tout va s’éveiller et répandre la vie,
- Car c’est un vaste champ où le travail convie
- Le pauvre à creuser son sillon.
-
- Dans chaque fournaise allumée,
- Le feu pétille; et dans les airs
- S’élève, en nuage formée,
- Une épaisse et noire fumée
- Dont les ateliers sont couverts.
-
- Les eaux qu’on retenait captives,
- Reprenant leurs courses actives,
- Roulent dans leurs étroits canaux;
- Mus par ces éléments qui baignent nos fabriques,
- Ces puissants moteurs hydrauliques,
- Comme un bruit d’ouragan, commencent leurs travaux.
-
- Debout! peuple artisan, debout! la voix aiguë
- De l’airain vibre dans la nue,
- Et déjà suspend ton sommeil!
- Soulève ta lourde paupière
- Et recommence encor ta pénible carrière
- Avec la course du soleil!
-
- C’est assez de repos: il faut vaincre ton somme.
- Debout! la cloche tinte, elle a dit: ouvrier,
- Voici l’heure où pour toi va s’ouvrir l’atelier;
- Viens traîner tout le jour, comme un cheval de somme,
- La lourde chaîne et le collier.
-
- Et, d’un sommeil profond secouant les entraves,
- Pour demander du pain au travail de ses bras,
- Tout ce peuple, soumis comme un troupeau d’esclaves,
- Vers des sentiers connus précipite ses pas!
-
- Et plus d’un ouvrier qui, depuis son jeune âge,
- A subi du travail les rigoureuses lois,
- Se dit, sans espérer d’en alléger le poids;
- Je fus lié pour l’esclavage,
- Il faut jusqu’à la tombe obéir à sa voix!...
-
- Mais jusqu’au fond de l’âme ardente
- Du travailleur, qui sent sa chaîne trop pesante,
- De ce timbre d’airain le son répercuté
- Vient en étouffer l’énergie,
- Comme un écho de tyrannie
- Étouffe un cri de liberté!...
-
- Il approche, il lève la tête
- Vers le ciel où finit son obscur horizon;
- Et déjà son regard ne voit plus que le faîte
- De son éternelle prison.
- C’est là qu’il vient, soumis par la faim qui le traîne,
- S’enfermer au milieu d’une vapeur malsaine,
- Dont sa poitrine va s’emplir.
- Ainsi que goutte à goutte une source est tarie,
- C’est là que jour à jour il vient user sa vie,
- Pour chercher l’aliment qui doit le soutenir.
-
- Pour la cloche se tait! de ces tristes demeures
- Chaque esclave a passé le seuil:
- Les voilà tous brisés contre le même écueil;
- Dans sa course, le temps doit mesurer quinze heures
- Avant de voir sortir ces spectres du cercueil.
-
- Pour ce peuple, dont l’existence,
- Comme un moteur matériel,
- S’épuise à bâtir l’opulence
- Et l’orgueil de l’industriel;
- Pour ce peuple englouti dans son étroite sphère,
- Jamais d’autres tableaux que souffrance ou misère;
- Mais, touché par la main de Dieu,
- Dans son cœur résigné ne vibre point la haine;
- Il dit, en se pliant sous le poids de sa chaîne:
- Repos et liberté..... jusqu’à ce soir, adieu!
-
- Le voilà l’atelier aux allures mouvantes;
- L’atelier où l’on voit s’agiter tant de bras,
- Des bras mus par la faim, des machines vivantes,
- Que la douleur n’arrête pas;
- Que le ciel soit brillant ou sombre,
- Rien ne change cette prison:
- Pour l’ouvrier souffrant le soleil n’a qu’une ombre.
- De miasmes impurs avalant le poison,
- Il voit se dévider ses actives journées;
- Pour ces tristes lambeaux de ses longues années,
- Les hivers, les printemps ont les mêmes couleurs
- Jusqu’au moment heureux où la mort, pour salaire,
- Ouvrira le sein de la terre
- A son corps abattu sous le poids des douleurs!.....
-
- Enfin la cloche est balancée:
- Dans les airs sa voix élancée
- Retentit!... tout s’arrête en ces chantiers mouvants;
- Au bruit sourd et confus succède le silence:
- L’atelier s’est ouvert, et ce cercueil immense
- Rend à la liberté des squelettes vivants!
- O bonheur!... bonheur d’être libre;
- L’ouvrier joyeux, en sortant,
- De sa franche gaîté fait résonner la fibre:
- Voilà qu’il chemine en chantant.
- Il fait nuit: la lueur de l’étoile qui brille
- Suffit pour diriger ses pas
- Vers l’humble toit où sa famille
- Lui prépare un maigre repas;
- Il a franchi l’espace, il est dans sa chaumière;
- Là, son repas du soir est à peine englouti
- Que, malgré lui, se clôt sa pesante paupière.
-
- Vers sa poitrine, ainsi que le fruit vers la terre,
- Il a laissé tomber son front appesanti;
- Minuit sonne et lui dit: ta course est achevée,
- Toi, pour qui tout le jour a passé sans soleil,
- Repose de ton corps la machine énervée,
- Car, pour recommencer ta pénible corvée,
- Dans quatre heures tes yeux chasseront le sommeil.
-
- Un jour qui fuit trop prompt clôt la longue semaine;
- Du dimanche l’aurore a lui:
- Bon dimanche! il dit: aujourd’hui,
- En repos, l’ouvrier peut déposer sa chaîne;
- Toutes mes heures sont à lui.
- On voit le travailleur oublier sa détresse
- Et la fatigue des travaux;
- Son corps incliné se redresse;
- Pour ses yeux le soleil a des rayons nouveaux.
- Libre dans l’air sain qu’il respire,
- La nature vient lui sourire,
- Pour lui le jour est le bonheur;
- Sa rude et large main où jamais l’or ne brille,
- A reçu le denier qui donne à sa famille
- Le pain gagné par son labeur.
-
- Mais ce fruit du travail que l’on nomme salaire,
- Ce métal de cuivre ou d’argent,
- Qui jamais ne demeure aux mains du mercenaire,
- Ne suffit pas au prolétaire
- Pour acheter le pain promis à l’indigent.
- De rendre heureux les siens tout espoir l’abandonne;
- Par le malheur découragé,
- Il se dit: à quoi bon le tourment que se donne
- Mon corps, que, nuit et jour, la fatigue a rongé?
- Eh quoi! pour arracher aux mains de l’industrie
- Le pain de chaque jour que réclame sa vie
- J’ai sué jusqu’au sang... et, robuste à souffrir,
- J’ai mis comme un forçat mes bras à la torture,
- Et je ne puis encore assurer la pâture
- Aux enfants qu’ici-bas Dieu me donne à nourrir!
-
- Mais il veut, oubliant sa triste destinée,
- Terminer plus joyeux cette courte journée;
- Il laisse aux siens un pain qu’à peine il a goûté,
- Et, presque à jeun, il se hasarde
- A chercher loin de sa mansarde,
- Une consolante gaîté.
- Où va-t-il la trouver? Son instinct le gouverne
- Vers un antre fumeux que l’on nomme taverne.
- Dégagé des chagrins qui lui navraient le cœur,
- C’est là, dans ce taudis où la raison s’enterre
- Qu’il vient étourdir sa misère
- Dans le gaz empesté d’une ignoble liqueur.
- De ses rudes travaux c’est là qu’il se repose,
- Là qu’il vient savourer ce poison alcool,
- Fléau du corps humain qu’il brûle et décompose,
- Ainsi que ferait une dose
- D’arsenic et de vitriol.
-
- Puis, dans son ivresse, il oublie
- Qu’à souffrir il est condamné;
- D’espoir il est environné;
- Son calice n’a plus de lie;
- Il ne dit plus au ciel: Eh! pourquoi suis-je né?
- Dans cette enivrante fumée
- Son existence est ranimée:
- Il voit son avenir moins sombre... et ses douleurs
- Cachent sous la gaîté leurs atteintes subtiles;
- Comme ces dangereux reptiles
- Qui dorment cachés sous les fleurs.
-
- Prolonge ton beau rêve, ô fils de l’indigence!
- Car sous ton humble toit la misère t’attend;
- Endors dans l’opium ton intime souffrance,
- Et que la main de l’espérance
- Te caresse encore un instant!
- Mais songe qu’aux plaisirs succède la disgrâce,
- Oui, c’est assez te consoler;
- Songe que ta raison ne doit point s’exhaler.
- Surtout dans le chemin où le grand du jour passe,
- Garde-toi bien de chanceler,
- Car, te trouvant sur son passage,
- Ce rigoureux censeur, arrêté par tes pas,
- Dans un injurieux langage,
- Du haut de son dédain t’insulterait tout bas.
-
- Puis pour ton repos songe encore
- Que l’heure où se lève l’aurore
- Doit t’éveiller le lendemain,
- Et que de tes travaux la voix impérieuse
- Te dira, réclamant ta main laborieuse:
- Ouvrier, tes enfants ont demandé du pain.
-
-
-II.
-
- Depuis trois jours sans pain, entre quatre murailles,
- Couché sur un grabat, du pauvre seul ami,
- Epuisé par la faim qui rongeait mes entrailles,
- Dans un transport fiévreux je m’étais endormi;
- Pour me faire un instant oublier ma souffrance,
- Le sommeil, en fermant mes yeux,
- Sur les ailes d’un songe heureux
- Soudain me transportait au sein de l’abondance,
- Où pour moi tous les cœurs se montraient généreux.
-
- Je me rêvais assis à la table opulente,
- Où l’on voit chaque jour de splendides festins;
- Ma dent y dévorait une chair succulente,
- Qui trompait l’appétit de mes creux intestins;
- Je buvais, et ma soif n’était point étanchée,
- Sans me rassasier je broyais l’aliment,
- Par un ardent foyer ma bouche desséchée
- Semblait humer le frais du liquide élément.
-
-
- Mais la réalité me rendait à mes peines;
- Un douloureux frisson s’infiltrant dans mes veines
- Réveilla tous mes sens... Oh! comme je souffrais!
- Supplice de Tantale enfanté par la fièvre,
- C’était, c’était ma langue et la chair de ma lèvre
- Que dans mon sommeil je rongeais?
-
-Nous ne reviendrons pas ici sur quelques légers défauts de détail, dont
-s’est déjà défait dans son second volume de poésies, l’illustre ouvrier
-imprimeur en indiennes. Oui, il est illustre, celui qui, né débile,
-souffreteux, pauvre, sans appui, sans amis, a fait surgir son nom des
-limbes de l’obscurité la plus profonde pour le placer comme une étoile
-brillante dans la petite pléïade de nos poètes contemporains; il est
-illustre celui pour qui la misère du peuple a été une muse éloquente et
-miséricordieuse, et qui, dans les admirables élans de son génie tendre
-et passionné, a jeté de vivaces semences qui lèveront un jour, pour
-l’amélioration et le bien-être des masses;--il est illustre, aux yeux
-des hommes religieux de tous les pays, le pauvre ouvrier, qui, dans ses
-plus chaudes peintures des misères du peuple, n’a pas laissé échapper un
-mot, un cri, un murmure contre l’égoïsme, la cupidité et l’oppression
-systématique;--illustre suivant le monde et suivant l’Évangile, cet
-homme doux, simple, modeste, qui, nourri de bonne heure des préceptes de
-la Bible, mit en pratique les préceptes de ce divin livre pour
-l’édification et l’amélioration morale de ses frères malheureux, et dont
-le cœur sans fiel ne respire que paix, vertu et charité!
-
-Les poésies de Lebreton ne seront pas admirées seulement comme poésies
-par les cœurs nobles et les grandes âmes, elles seront lues avec une
-sévère attention par des hommes, en général, peu sensibles à l’harmonie
-des vers: les publicistes, les hommes d’état, les philosophes; car
-elles révèlent des misères horribles; elles signalent des barbaries
-énormes. L’existence de la société est précaire, quand la condition de
-cette société est anormale. Que les misères des classes laborieuses, si
-pathétiquement décrites dans les _Heures d’un ouvrier_ deviennent donc
-l’objet des méditations les plus sérieuses. Le poète, qui aurait rempli
-la première partie de son mandat en exhalant de tendres plaintes en
-faveur de l’humanité, éprouverait l’indicible satisfaction de s’être
-acquitté de la seconde en s’attribuant une consolation effective.
-Plaindre et consoler, ce sont là les plus beaux attributs de la poésie.
-
-C’est pour avoir ignoré ces deux vérités élémentaires que tant de jeunes
-versificateurs, épris à tort de leurs propres mérites, ont cru pouvoir
-mettre leur individualité vulgaire à la place de l’humanité. Cette
-préoccupation égoïste nous a valu cette foule de recueils nuageux,
-publiés sous ces titres ou leurs analogues: _Soupirs et regrets_,
-_Soucis et plaintes_, _Mélancolies_, _Désespoirs_, etc., etc. C’est
-ainsi que nous sommes initiés, bon gré mal gré, aux pensées secrètes,
-aux rêveries vagues, aux déceptions cuisantes d’esprits inquiets ou
-ambitieux qui, trop faibles d’action pour repousser le courant
-envahisseur du trop plein de notre population, croient, en vertu,
-peut-être, de la sentence philosophique _Nosce te ipsum_, s’être lancés
-dans une voie sûre en nous dévoilant sans réserve le fond de leurs cœurs
-ulcérés; en nous conduisant jusqu’aux limites extrêmes de leur
-imagination en délire; en nous peignant leurs troubles, leurs anxiétés,
-leurs misères. Le jargon du jour a confondu toutes ces poésies dans une
-seule dénomination: _Poésies intimes_. Les révélations de l’homme à
-l’homme ont, en effet, un caractère de grandeur, comme si de cette
-communication secrète devaient surgir des lumières pour l’humanité.
-Mais, pour que ces révélations excitent puissamment l’intérêt, il faut,
-ou qu’elles viennent d’une grande renommée ou qu’elles se produisent,
-frappées du sceau du génie. Il y aurait toute une poétique à faire pour
-ce genre, le pire de tous pour les esprits médiocres, et dont nous
-n’aurions rien dit, s’il n’eût contribué, plus que tout autre, à
-discréditer notre poésie moderne.
-
-Lebreton a publié deux recueils de poésies: _Heures de repos d’un
-ouvrier_ et _Nouvelles heures de repos d’un ouvrier_. Le premier a déjà
-eu plusieurs éditions et le second obtiendra, sans doute, le même
-succès. Au moment de l’apparition des _Nouvelles heures de repos_
-(1842), un heureux changement s’opéra dans la position de l’auteur: sur
-la proposition du maire de Rouen[J], le conseil municipal appela
-Lebreton à un emploi rétribué dans la bibliothèque de sa ville natale.
-Il serait à désirer que l’autorité supérieure comprît qu’elle doit aussi
-quelque chose à ce pauvre père de famille, dont la résignation, pendant
-trente-deux ans, est aussi touchante que ses œuvres sont pures, morales,
-nobles et élevées. Nous ne saurions mieux terminer cette notice qu’en
-extrayant de son second volume: _Nouvelles heures de repos d’un
-ouvrier_, la belle pièce de vers adressée aux poètes artisans.
-
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-AUX POÈTES ARTISANS.
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- Quand le Christ apparut aux enfants de la terre,
- Qu’il venait affranchir en leur prêchant sa loi,
- Il choisit, pour remplir un sacré ministère,
- Des hommes qu’il marqua du signe de la foi.
- Pour qu’ils fussent un jour l’écho de sa parole,
- Il les rendit témoins de sa divinité;
- Il leur fit écouter sa sage parabole
- Qui leur parlait d’amour et de fraternité.
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- Quels étaient ces élus dont toute l’existence
- Allait se consacrer au grand apostolat?
- Étaient-ils nés puissants ou gorgés d’opulence?
- Avaient-ils des grandeurs le vaniteux éclat?
- Non, ils étaient du peuple, et leur plus noble marque
- Était la pauvreté, compagne du Sauveur;
- Leurs seuls trésors étaient leurs filets et leur barque,
- Et leur seul titre était le titre de pêcheur.
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- Et, pourtant, quand leur maître eut, par une victoire,
- Racheté les mortels avec le sang d’un Dieu,
- Quand il eut envoyé, du séjour de sa gloire,
- L’esprit consolateur dont les langues de feu
- D’un baptême nouveau sanctifiaient leur âme,
- On les vit tous, armés d’une éloquente voix,
- Voix qui laissait tomber des paroles de flamme
- Sur le monde où planait l’étendard de la croix;
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- On les vit, pleins d’amour, de force et de courage,
- Proclamer en tous lieux l’œuvre du Rédempteur:
- On les vit, abreuvés de mépris et d’outrage,
- Convertir l’incrédule et le persécuteur;
- Ardents à l’éclairer, ils disaient à la foule:
- «Écoutez! à la terre un Dieu s’est révélé;
- »Devant lui, de vos dieux il faut que l’autel croule.»
- Ils parlaient, et soudain l’autel avait croulé!
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- Vous que l’intelligence en ces temps illumine,
- Vous, poètes éclos dans le plus humble rang,
- Si votre mission n’est point aussi divine,
- Pourtant, elle est sacrée et son pouvoir est grand;
- Car le poète, un jour, peut devenir prophète,
- Comme il devient apôtre en recevant des cieux
- L’esprit inspirateur, qui sait dans la tempête
- Faire entendre un accent sublime et généreux.
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- Si, pour rendre en ce jour votre voix triomphante,
- Dieu qui vous la donna voulut y joindre encor
- Un des célestes chants que le génie enfante;
- Si dans la main du pauvre il mit la harpe d’or;
- S’il voulut enfermer dans un vase d’argile
- Une âme qu’il éprouve et qu’il veut consoler;
- S’il fit luire à vos yeux un nouvel évangile,
- C’est qu’il vous choisissait pour nous le révéler.
-
- C’est qu’il vous a choisis pour prêcher sa justice,
- Que de tous les humains il voulait faire aimer;
- Il a dit:... «Que par vous mon arrêt retentisse
- »Dans le cœur du puissant qui veut vous opprimer.»
- Il voulut vous choisir, au sein de la tourmente,
- Pour être le pilote et sauver de l’écueil
- Vos frères engloutis dans l’abîme où fermente
- Le flot des passions agité par l’orgueil.
- A vous qui partagez la fatigue et les larmes
- Du peuple qui s’épuise en longs gémissements,
- A vous il appartient de calmer ses alarmes
- Par un chant qui console au milieu des tourments;
- A vous il appartient de ranimer sa vie,
- D’éclairer son chemin, de diriger ses pas...
- Et de laisser tomber sur sa lente agonie
- L’espoir qui soutient l’âme à l’heure du trépas.
- De votre apostolat tel est le but sublime;
- Mais, dans vos saints transports gardez-vous d’éveiller
- Le fanatisme affreux qui conseille le crime;
- Notre siècle de sang ne doit point se souiller.
- La parole suffit au peuple qui se lève,
- Pour faire entendre un cri que l’on veut étouffer;
- Contre ses oppresseurs sa parole est un glaive
- Que, dans la main du temps, on verra triompher.
- Si, pour vous arrêter au bord de la carrière,
- Si, pour vous arrêter au seuil de l’avenir,
- L’iniquité puissante élève une barrière;
- Si d’oser l’attaquer l’orgueil veut vous punir,
- Pour forts et généreux faites-vous reconnaître;
- Toujours calmes, songez qu’en sapant les erreurs,
- Les apôtres du Christ, comme ce divin maître,
- Mouraient en pardonnant à leurs persécuteurs.
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-BEUZEVILLE.
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-A côté de Lebreton vient se placer Beuzeville, ouvrier rouennais, comme
-lui, et qui lui doit peut-être plus qu’à tout autre le développement de
-son génie poétique. Il a, en effet, besoin d’encouragements, l’ouvrier
-dévoué quotidiennement à des travaux manuels, quand son imagination
-fermente et crée, quand son âme s’exalte et qu’il se voit renfermé dans
-une étroite enceinte, environné d’hommes incapables de comprendre ses
-agitations secrètes, s’il venait à les prendre pour ses confidents. Tel
-était Beuzeville quand le nom de Lebreton, devenu populaire à Rouen, fit
-luire dans son cœur un rayon d’espérance. Il alla trouver ce confrère en
-misère et en poésie, et lui lut, non sans une vive émotion, les pièces
-de vers qu’il avait composées à huis-clos. La sentence de Lebreton à
-laquelle on se soumettait par avance, ne se fit pas longtemps attendre,
-et comme le juge et la partie étaient tous les deux poètes, Lebreton la
-formula en vers.
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-Beuzeville est né le premier février 1812. A deux ans, il perdit son
-père et, deux ans après, sa mère épousa un ancien militaire, qui
-rentrait dans ses foyers, avec une modique retraite et de nombreuses
-blessures. Son beau-père, qui possédait les premiers éléments de
-l’instruction, lui enseigna la lecture, l’écriture et un peu
-d’orthographe. A douze ans, il fallut qu’il renonçât à ses modestes
-études pour embrasser un état manuel: il ne fut plus dès lors occupé
-qu’à fondre et à polir les divers ouvrages qui constituent la poterie
-d’étain. Mais, avant cette époque, il avait été déjà visité par la muse,
-comme dit je ne sais quel poète, c’est-à-dire que, dès l’âge de huit
-ans, il avait composé plusieurs petites pièces de vers, intitulées:
-_Compliments pour des fêtes de famille_. A dix ans, il fit hommage d’une
-pièce de vers de ce genre à Mˡˡᵉ Fizelier, alors soubrette au théâtre de
-Rouen (aujourd’hui Mᵐᵉ Astruc) et sa douzième année le voyait rêver
-l’imitation de Lafontaine et de Boileau, seuls poètes qu’il ait connus
-jusqu’à sa vingtième année. A vingt-deux ans, un exemplaire des
-Méditations de M. de Lamartine lui tomba entre les mains. Après avoir lu
-ces admirables poésies, Beuzeville déchira les nombreuses pièces de vers
-qu’il n’avait cessé d’écrire; il éprouva alors le plus vif désir de
-trouver un poète ou un artiste assez bienveillant pour lui indiquer à
-lui, pauvre ouvrier, le but vers lequel il devait tendre de toutes ses
-forces. Telles étaient ses dispositions quand la société d’émulation de
-Rouen institua, le dimanche, trois cours gratuits de tenue de livres, de
-droit commercial et de géométrie; en même temps, l’autorité municipale
-faisait ouvrir des cours de physique et de chimie. Bien que la plupart
-de ces sciences ne lui fussent pas d’une utilité actuelle, il les étudia
-toutes avec assiduité, dans le double espoir de faire l’heureuse
-rencontre qu’il méditait et d’attirer sur lui l’attention des
-professeurs. Ce double espoir se réalisa. D’abord, grâce à deux nuits
-consacrées, chaque semaine, à l’étude; grâce, aussi, à des travaux
-constants, le dimanche, il remporta les premiers prix de droit
-commercial, de tenue de livres et de physique élémentaire; ensuite, il
-fit la connaissance de Théodore Lebreton, alors ouvrier imprimeur en
-indiennes. Celui-ci avait su apprécier l’immense service qu’il avait
-reçu de Mᵐᵉ Valmore; il crut ne pouvoir mieux le reconnaître qu’en
-n’épargnant ni les conseils ni les encouragements à la muse
-inexpérimentée du jeune poète. C’est ainsi, en définitive, que, dans ces
-nobles transactions, la principale intéressée c’est la société tout
-entière.
-
-Ce fut en 1835 que Beuzeville publia ses premières poésies. Elles se
-ressentent de l’état de son esprit et de son âme, à cette époque: sa
-pensée triste et sombre ne se montrait qu’à demi; sa verve native était
-énervée par des plaintes amères, mais qui manquaient de nerf et
-d’intérêt, parce qu’elles étaient vagues et personnelles. Malgré leurs
-défauts, ses vers furent accueillis avec faveur et lui valurent de
-nombreuses sympathies. Il comprit bientôt que les premiers devoirs du
-poète étaient d’exalter les nobles sentiments et de glorifier les
-simples et les belles choses pour les empêcher de tomber dans l’oubli.
-Dès ce moment, tous les journaux de Rouen lui furent ouverts.
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-En 1839, Beuzeville publia un volume de poésies, intitulé: _Les Petits
-enfants_, qui lui attira les éloges unanimes de la presse parisienne.
-Quelque temps après, les enfants de l’hospice de Rouen célébraient la
-fête de leur supérieure, en jouant un drame en quatre actes, mêlé de
-chant, qu’il avait écrit pour eux. Un peu plus tard, une réunion
-d’amateurs inaugurait un théâtre de société par un prologue; enfin, on
-accueillit avec faveur, à Paris, _La Grisette trompée_, monologue
-dramatique, joué au Panthéon par Mˡˡᵉ Judith Viard; à Rouen, on
-applaudit _Corneille chez le savetier_, _Un quart d’heure de veuvage_,
-pièces en un acte et en vers; l’_Empereur et le conscrit_, vaudeville en
-collaboration avec M. Octave Féré, et un à-propos pour l’inauguration du
-chemin de fer de Paris à Rouen. Il composa encore plusieurs morceaux en
-vers en l’honneur de Molière et de Boïeldieu et plusieurs discours,
-aussi en vers, qui furent lus au théâtre des arts. Une œuvre plus
-importante, une tragédie, intitulée _Spartacus_, fut lue par son auteur
-à M. Eugène Monrose, qui avait joué dans presque toutes ses petites
-pièces. Le brillant acteur répondit à cette marque d’estime et de
-confiance en obtenant pour Beuzeville une lecture au théâtre Français.
-Le comité accueillit l’ouvrier poète avec la plus honorable
-bienveillance et reçut sa tragédie à correction. Trop impatient pour
-attendre, Beuzeville la fit jouer à Rouen et obtint un éclatant succès.
-
-Le lendemain de la première représentation de _Spartacus_, tous les
-jeunes gens qui jouaient au théâtre de société de Rouen vinrent éveiller
-Beuzeville pour lui offrir une couronne d’immortelles et une fort jolie
-pièce de vers, composée par l’un d’eux. Pendant plusieurs jours,
-d’autres poésies lui furent adressées par des mains inconnues.
-
-Cette œuvre méritait l’approbation que le théâtre Français s’était
-empressé de lui décerner: elle se distingue par une versification
-simple, ferme, concise; par des peintures de sentiment et de passion
-assez chaudes, assez vraies pour frapper l’imagination, le cœur et la
-raison, et par des combinaisons dramatiques d’une grande force et d’un
-vif intérêt. Dans cette tragédie on a dû reprocher à l’auteur
-l’invraisemblance de la jalousie de Léanès; Spartacus lui-même n’est
-point assez profondément taillé dans la vérité historique. Je donnerai
-une idée de la versification de cette pièce en citant une réplique de
-Spartacus à l’ambassadeur de Rome, venu dans son camp pour le sommer de
-lui rendre des prisonniers romains:
-
- Esclaves! de quel droit nous donniez-vous ce titre?
- Les Dieux de notre sort vous ont-ils faits l’arbitre?
- Ces esclaves paîront les maux qu’ils ont soufferts.
- Si vous voulez compter les anneaux de leurs fers,
- (Montrant les soldats)
- Comptez les javelots et les fers de ces lances,
- Rouges de votre sang, versé dans nos vengeances.
- Nous les avons forgés quand, trop faibles encor,
- Nos chaînes composaient notre unique trésor;
- Car, en vain, les tyrans inventent des entraves;
- Elles tournent contre eux entre les mains des braves.
- Romains, vous croyez-vous, dans votre vanité,
- Seuls dignes, entre nous, d’avoir la liberté?
- Connaissez donc alors les erreurs où vous êtes;
- Quels peuples nous formons et quels peuples vous faites!
- Vous voyez devant vous, soumis aux mêmes lois,
- Trois peuples réunis: Thraces, Germains, Gaulois.
- La Thrace est mon pays, et Rome, pour l’abattre,
- Ignore tout le temps qu’il lui faudra combattre.
- Quant aux Germains, leurs fils par le vol arrachés
- A leur pays natal, ont peuplé vos marchés
- D’esclaves; c’est pourquoi vous avez un asile
- Aux pirates nombreux qui souillent la Sicile!
- Mais jusqu’en leurs foyers, qui vous sont inconnus,
- Les armes à la main vous n’êtes pas venus;
- Vous ignorez encor que, loin des bords du Tibre,
- Ils font un peuple grand, ils font un peuple libre.
- De vos vices, afin d’être bien séparés,
- Par de vastes déserts ils se sont entourés;
- Là, point de soif de l’or les dévorant sans cesse;
- Là, point d’ambition, partant point de bassesse;
- Chez eux point de clients ni de patriciens
- De haute et basse classe; ils sont tous citoyens.
- Chez un peuple pareil, ni Sylla ni Pompée
- N’eussent vu de leur sort la patrie occupée;
- Elle n’eût pas fourni, par leurs cruels desseins,
- Les proscrits, le salaire, avec les assassins,
- Comme Rome l’a fait. Comment faut-il qu’on nomme
- Ces Germains, s’il n’est plus de citoyens qu’à Rome?
- Et comment faudra-t-il appeler les Gaulois
- Qui, jusqu’au Capitole, ont porté leurs exploits?
- Aussi, n’a-t-on pas vu, de la Gaule alarmée
- Que jamais ait osé s’approcher votre armée.
- Et Rome, méprisant tous ces peuples divers,
- Aurait seule le droit de leur donner des fers!
- Ne sait-elle donc plus quel honteux assemblage
- D’hommes joignant le meurtre avec le brigandage,
- Vint d’abord la peupler de criminels obscurs,
- Alors qu’un fratricide inaugurait ses murs?
- Repaire d’où sortaient l’épouvante et la crainte....
- Et Rome, maintenant, se dit et se croit sainte!
- Mais où sont donc ses droits? Elle qui doit piller
- Jusqu’à la langue, enfin, qu’elle voulut parler.
-
-Mais l’ouvrage qui, dès aujourd’hui, assure à Beuzeville une réputation
-durable, c’est son livre _Les petits enfants_. Dans des tableaux de la
-plus aimable fantaisie, colorés par les effusions d’une âme naïve et
-tendre, Beuzeville descend l’échelle de la vie, et, sans effort, comme
-sans apprêt, il se mêle aux jeux de ses petits amis, partage leurs joies
-et leurs peines, et, dans ses causeries avec eux, laisse échapper mille
-saillies folâtres, ingénues, qui rappellent l’âge heureux... il est
-redevenu enfant. Dans ces fraîches et charmantes récréations, où
-Beuzeville sent son cœur battre avec leurs cœurs, son imagination
-galoper avec la leur, Beuzeville, redevenu homme, glisse parfois avec
-une mesure et une grâce parfaite quelques mots précis, qui portent ou un
-petit enseignement ou une petite leçon. A ceux qui font sa joie c’est
-bien le moins qu’il donne un bon conseil ou un sage avertissement. Ces
-aimables et suaves poésies sont empreintes d’une sensibilité vraie;
-elles respirent une fleur de langage exquise; elles semblent si bien
-couler de source qu’on serait tenté de les croire échappées du cœur
-d’une jeune mère.
-
-Sans doute, la nature est pour beaucoup dans le talent de ce poète
-varié, mais, cependant, que de travaux, que d’efforts pour former ce
-talent! «Les poètes artisans,» m’écrivait Beuzeville (20 février 1844)
-«ne sont pas seulement arrêtés par des obstacles matériels; ceux-ci,
-avec de la volonté ferme, peuvent se vaincre ou s’atténuer, mais ils le
-sont surtout par les obstacles moraux. Ils sont, au milieu des leurs,
-comme des étrangers, dont on ne comprend pas le langage; et dont, tout à
-l’heure, on froisse les sentiments, sans en avoir conscience. Jusqu’à un
-grand succès constaté, le poète ouvrier est pour les uns un orgueilleux;
-pour les autres un fou; pour tous un niais. Il est donc contraint de
-s’isoler; et, comme le talent n’est que le résultat de l’inspiration
-pliée aux règles de l’art et dirigée par une observation constante du
-cœur et de l’intelligence humaine qu’il faut satisfaire, son isolement
-forcé devient un des obstacles les plus difficiles à vaincre pour qu’il
-parvienne à se faire comprendre de quelques-uns.»
-
-Plus loin il me disait en peu de mots comment sa vie était réglée: «Ma
-vie, en ce moment, Monsieur, se divise en deux parts bien distinctes: de
-huit heures du matin à huit heures du soir, le travail manuel et assidu;
-de huit heures du soir jusqu’au matin, le travail littéraire. Le premier
-donne la nourriture, le second... dirai-je le bonheur? Oui, le bonheur,
-quelquefois; surtout, Monsieur, lorsqu’on apprend qu’on a éveillé de
-généreuses et intelligentes sympathies.» On voit maintenant à quel prix
-l’homme du peuple gagne son titre de poète.
-
-La pièce suivante, intitulée _Le soleil_, adressée à de toutes jeunes
-filles, justifiera notre opinion sur le talent du pauvre potier d’étain:
-
- Mes beaux enfants, sur les pelouses
- Courez-vous jouer au soleil;
- Allez montrer aux fleurs jalouses
- Votre œil vif, votre teint vermeil!
- Qu’au lieu de vos mantes de soie
- Un léger tissu se déploie,
- Sous lequel vous puissiez courir;
- Mai vous présente ses corbeilles;
- A leurs fleurs, mes folles abeilles,
- Allez butiner le plaisir.
-
- Les ruisseaux sur l’herbe nouvelle
- Jettent leurs rubans argentés;
- Le papillon étend son aile;
- Tous les gazons sont habités;
- Il n’est plus de forêts désertes:
- Les arbres de leurs têtes vertes
- Ont dénoué les longs cheveux;
- Et les oiseaux, sous leur ombrage,
- Retrouvent leur gentil langage:
- Volez, chantez, faites comme eux.
-
- Les boutons d’or sur les prairies
- Attachent le beau tapis vert;
- De vos marguerites chéries
- Le joli front s’est découvert.
- Lorsqu’elles semblent vous attendre
- A deux mains accourez les prendre,
- Et puis, jetez-les à vos sœurs:
- Fraîches espiègles que vous êtes,
- Faites retomber sur vos têtes
- Un brillant arc-en-ciel de fleurs.
-
- Livrez de joyeuses batailles
- Et laissez quelquefois vos jeux
- De vos larges chapeaux de paille
- Déprisonner vos beaux cheveux;
- Alors, de vos folles mêlées,
- Par le plaisir échevelées,
- Heureux enfants, échappez-vous;
- Accourez, vives et légères,
- Vous jeter au cou de vos mères,
- Vous reposer sur leurs genoux.
-
- De l’air! comme c’est doux à l’âme!
- A votre âge on sent, n’est-ce pas,
- Je ne sais quelle chaste flamme
- Qui fait que là, dans ses deux bras,
- On voudrait tous ceux que l’on aime?
- Oh! restez bien longtemps de même,
- Vous qui, sous votre teint vermeil,
- N’êtes coquettes ni jalouses:
- Mes beaux enfants, sur les pelouses
- Courez-vous jouer au soleil.
-
-C’est le cas ou jamais de répéter avec le lecteur ces deux vers de
-Théodore Lebreton:
-
- ...... _Comme les grands, le peuple a du génie,
- Ainsi que l’opulent, le peuple sait chanter._
-
-
-
-
-LOUIS-CHARLES PONCY,
-
-Maçon à Toulon.
-
-
-Les parents de Poncy sont pauvres; son père, ouvrier maçon, et sa mère
-travaillent presque toute l’année au dehors pour subvenir aux besoins
-communs de la famille; aussi, jusqu’à neuf ans, le petit Poncy passe son
-temps à courir les rues ou à jouer dans les champs, ou bien il est
-gardé, avec des enfants de son âge, au prix de un franc par mois. A
-neuf ans, il commence à gagner bravement sa vie; il devient manœuvre au
-service des maçons; puis, avant de faire sa première communion, ce grand
-acte religieux, qui refrène les joies impatientes de l’enfance, il fait
-une courte apparition à l’école mutuelle, d’où il sort pour entrer à
-l’école de la doctrine chrétienne. Là il étudie un an et demi, et, plus
-tard, il passe quelques mois à l’école communale supérieure.
-
-Voilà en deux mots la part d’éducation et d’instruction que reçut le
-jeune Poncy. Après ces études élémentaires, il reprend le plâtre et la
-truelle.
-
-Mais pourquoi, quand le soleil a fondu le voile de brume et de vapeurs
-qui s’étend au loin, et va transformer l’immense azur des mers en champ
-de feu et découvrir, à mesure qu’il monte, le vaste horizon bleu du
-ciel, pourquoi ce jeune homme, debout sur le bord du rivage, suit-il
-d’un œil avide la marche ascensionnelle du roi des astres qui, dans ses
-phases progressives illumine de nuances infinies et les montagnes et les
-rochers se perdant dans les nues? Pourquoi encore quand les ombres du
-soir se répandent sur les plaines tandis que le soleil dore d’un dernier
-éclat ces montagnes et ces rochers, le même jeune homme contemple-t-il
-avec ravissement les tableaux solennels de cette heure suprême? Pourquoi
-quand le port est encombré d’une foule d’étrangers venus des quatre
-parties du monde; foule bizarre aux mille contrastes, aux mille costumes
-divers, aux mille idiomes différents; pourquoi ce même jeune homme
-écoute-t-il si attentivement, regarde-t-il avec tant d’ardeur? Pour
-répondre à cette dernière question, c’est que, peut-être, par le regard
-et par l’ouïe il obtiendra de cette foule cosmopolite l’explication de
-ses agitations secrètes, de ses méditations solitaires. Mais non, ce
-n’est point là que doit éclater le premier jet de sa vocation poétique.
-C’est de la mer que lui viennent ces tressaillements nerveux qui donnent
-l’éveil aux facultés de l’intelligence; c’est cette mer qu’il visite,
-le soir, le matin, à toute heure de liberté; cette mer qui a fait battre
-si souvent son cœur, qui a enchanté son imagination par ses
-incomparables prestiges, et dont les mobiles transformations le
-poursuivent jusque dans ses rêves; cette mer, qui fait fermenter en lui
-cette flamme impatiente déposée par Dieu en son sein; c’est cette mer
-qui doit être sa muse visible, et l’affinité mystérieuse qui existe
-entre elle et lui se manifestera par un hymne qu’il lui adressera, et,
-dès lors, elle lui aura appris le secret de ses agitations, de ses
-émotions; elle lui aura révélé sa vocation, elle lui aura dit qu’il est
-poète... poète de la nature.
-
-Cependant, quelle que soit la puissance de l’inspiration, encore faut-il
-qu’elle soit disciplinée par les règles de la forme et qu’elle soit
-corroborée par l’acquisition de connaissances variées, au moins
-élémentaires. La tragédie d’_Athalie_, achetée pour deux sous, sur un
-étalage du port, apprit à Poncy dans ses chœurs qu’il existait des vers
-de toute mesure, et un vieux bouquin, dégarni d’une partie de ses pages,
-lui enseigna les règles matérielles de notre versification. Plus tard,
-moyennant cinquante centimes par mois, il se procura un excellent
-auxiliaire dans le _Magasin pittoresque_, qui lui tint lieu de cours
-d’histoire, de sciences naturelles, de géographie, de beaux-arts, de
-morale, de tout enfin. Le _Magasin pittoresque_ fut pour lui un
-véritable instituteur.
-
-Les études du jeune Poncy étaient ignorées de tous, ou, du moins, ses
-parents en étaient seuls témoins, sans se douter du résultat où il
-tendait. Un jour vint, pourtant (c’était en 1840) où une circonstance
-imprévue devait donner confiance dans ses travaux littéraires au jeune
-ouvrier maçon et lui faire présager la gloire: un morceau de papier,
-bariolé d’un grand nombre de vers, que la bonne mère de Poncy appelait
-un barbouillage de son fils Charles, et sur lequel elle invitait le
-docteur, qui soignait son mari malade, à formuler une ordonnance, frappa
-l’homme de l’art, qui était aussi homme de goût. Ce fut alors que la
-_Bible_, que les ouvrages des plus illustres poètes classiques, anciens
-et modernes, furent mis dans les mains du jeune ouvrier. Éclairé sur les
-difficultés de l’art, Poncy ne travailla pas seulement pour produire, il
-revit, il corrigea, il retoucha toutes ses pièces avec beaucoup de soin;
-et, quand il eut épuisé vis-à-vis de lui-même toute sa sévérité
-d’Aristarque, il s’en remit à la sollicitude d’un homme de talent pour
-faire paraître ses poésies au grand jour de la publicité.
-
-La Presse a reconnu unanimement dans l’ouvrier maçon les qualités les
-plus précieuses du poète. Pour nous, ce qui nous a frappé le plus dans
-ses _Marines_ c’est une perception vive, une impressionnabilité délicate
-jointe à un vigoureux talent descriptif. Quand, rêveur, se promenant sur
-le rivage de la mer, il sent gronder dans son sein le feu poétique, il a
-disposé d’un coup d’œil toutes les parties de la scène qu’il va vivifier
-par sa puissante imagination; puis il les nuance, il les colore, il les
-diversifie suivant les accidents de la lumière, la mobilité des aspects
-produits par les flots, les nuages, les navires, les oiseaux; sa plume
-est un pinceau habile qui compose vite et bien un tableau saisissant.
-Mais une série de descriptions successives, même très belles, aura
-toujours pour écueil la monotonie. Soit art, soit calcul, le jeune
-ouvrier a mêlé avec beaucoup de bonheur à ses peintures brillantes des
-traits de sentiment ou de grandes pensées qui leur donnent un relief
-considérable. Ainsi, dans le fond de la mer qu’il cherche à sonder, il
-voit l’image du fond du cœur humain; une barque abandonnée sur le sable
-par le reflux de la mer lui paraît le soir de la vie humaine dépouillée
-de ses illusions, assombrie par les nuages ternes de la réalité, ou bien
-les flots de fumée qui s’élèvent vers le ciel et se confondent le font
-rêver aux rivalités et aux haines des hommes. Ce qui donne aux poésies
-de Poncy une valeur inappréciable, c’est qu’elles sont empreintes d’un
-profond sentiment religieux. C’est en inspirant l’amour du bien et du
-beau qu’il veut reconnaître la libéralité de la Providence envers lui.
-
-La pièce suivante est une des plus remarquables de ce premier recueil.
-
-
-LEVER DU SOLEIL.
-
-Improvisé à Partégal.
-
- Il manquait ta présence à ce grand paysage,
- Quand le jour, Désirée, à travers le feuillage
- D’une clarté douteuse éveilla les oiseaux,
- Quand l’aurore montra ses longs cheveux de flamme;
- Ta voix n’a pu se joindre à ce cri de mon âme:
- Oh! quels majestueux tableaux!
-
- Ecoute! j’étais seul sur des penchants sauvages;
- A mes pieds s’étendaient la mer et ses rivages;
- Derrière moi les champs se perdaient au lointain;
- Les rochers, encadrés dans l’écume des vagues,
- Déployaient leurs fronts noirs; et leurs murmures vagues
- Semblaient saluer le matin.
-
- Alors le roi du jour, dans sa couche géante
- De brume et de vapeurs, montra sa face ardente.
- L’immense azur des mers devint un champ de feu.
- Mais, secouant bientôt ses nuages de langes,
- Il monta dans le ciel; et d’éclatantes franges
- Dentelèrent l’horizon bleu.
-
- Et l’horizon ne fut que larges déchirures;
- Puis la mer flamboya; de riches ciselures
- Brillèrent sur les monts couverts d’un manteau d’or;
- Un tapis de carmin remplaça l’émeraude
- Des taciturnes bois où le vent siffle et rôde:
- L’astre-roi prenait son essor.
-
- Et des flots de lumière inondèrent l’espace.
- Les nuages pourprés divisèrent leur masse.
- Un grand cercle écarlate incendia le ciel.
- Et nue étincelante et brume violette,
- Tout suivait le soleil qui, fier de cette fête,
- Semblait voler vers l’Éternel.
-
- Mais il s’éleva seul, et son pompeux cortége
- S’effaça, se perdit, comme un flocon de neige.
- Et, comme une traînée ardente de soleils,
- Du rougeâtre horizon jusqu’à la rive sombre,
- On voyait ses reflets étinceler sans nombre
- Dans les ondes des flots vermeils.
-
- La tête du Coudon[K], immense, monstrueuse,
- Noire dans l’ouragan, fut belle et lumineuse
- Au solennel instant qui m’électrise encor.
- Ses étages de rocs, escaladant les nues,
- Quand le soleil frappait sur leurs épaules nues,
- Semblaient des citadelles d’or.
-
- Cette tête penchait par delà les montagnes
- Et d’un œil arrogant plongeait dans les campagnes.
- On eût dit, en voyant le cadavre du mont,
- Qu’un léopard géant, dont le regard flamboie,
- Guettait, silencieux, quelque superbe proie,
- Errante au loin dans l’horizon.
-
-Mais bientôt un nouveau recueil de poésies, _Le Chantier_, vient nous
-montrer Poncy animant puissamment ses magnifiques compositions
-descriptives en les faisant pivoter autour d’une idée forte et en les
-imprégnant d’une émotion profonde. Souvent entraîné par la sève
-exubérante de son imagination, il peint la plupart de ses tableaux avec
-des couleurs trop éblouissantes qui amusent, qui charment, qui
-enchantent plus particulièrement les yeux, mais ces écarts sont de
-courte durée; et comme il reconnaît que ses premières poésies, _Les
-Marines_, n’étaient pas à l’abri de ce reproche, semblable à l’Enfant
-prodigue, il ne tarde pas à revenir à résipiscence et, pour nous prouver
-qu’il tend à un but, même en paraissant s’égarer, il résume sa donnée
-première par un trait vigoureux, laconique et profond. Il y a donc un
-progrès marqué dans ces nouvelles poésies, _Le Chantier_; on y sent
-mieux palpiter la pensée sous le tissu brillant dont il l’enveloppe. Les
-deux pièces suivantes, d’un genre différent, mettront nos lecteurs à
-même de juger de ce progrès si intéressant chez un poète déjà illustre.
-
-
-AUX OUVRIERS MAÇONS,
-
-Le jour de notre fête patronale, l’Ascension
-
-
-I
-
- Salut, frères, salut! Pour rendre notre fête
- Brillante, fraternelle, heureuse, enfin parfaite,
- D’aucun nuage obscur nos yeux ne sont tachés;
- Les arbres, comme nous se sont endimanchés;
- Nos drapeaux, comme un ciel où l’arc divin s’étale,
- Bariolent sur nous le plafond de la salle;
- Et bien que nous soyons entourés d’étendards,
- Bien qu’un vin généreux anime nos regards,
- Bien que l’artillerie, en salves régulières,
- Tonne et mitraille l’air de ses chansons guerrières,
- Ce soir, à son coucher, le flambeau du soleil
- Ne se mirera pas dans notre sang vermeil;
- Les membres palpitants, les poitrines broyées,
- Les chevaux sans poitrail, les maisons foudroyées
- Ne le forceront pas à pâlir, et ses feux
- N’auront illuminé que nos vins et nos jeux.
-
-
-II
-
- Que nous sommes heureux d’être ouvriers, mes frères!
- Qu’il est beau de remplir, pour narguer les misères,
- Des épargnes du mois le budget fraternel,
- Comme l’abeille emplit la ruche de son miel!
- Oh! ce fruit du travail est un trésor sublime!
- Lorsque la mort choisit l’un de nous pour victime,
- Lorsque la maladie attache sur son lit
- Le père exténué qui râle et qui pâlit,
- La faim, l’horrible faim aux prunelles hagardes,
- Monstre qui veille au seuil de toutes les mansardes,
- O frères, ne vient pas, dans ses bras étouffants,
- Etreindre notre épouse et tuer nos enfants.
- Cet or est toujours là pour sauver nos familles,
- Pour vêtir l’orphelin, pour que nos jeunes filles
- N’aillent pas, pour du pain, vendre au riche effronté
- Le calme de leurs jours et leur virginité.
-
- Que nous sommes heureux d’être ouvriers! la vie
- A pour nous des douceurs que plus d’un prince envie.
- Le matin, sur les toits, avec les gais oiseaux,
- Nous chantons le soleil qui sort du sein des eaux;
- Qui, submergeant ces toits d’une mer de lumière,
- Change en corniches d’or leurs corniches de pierre,
- Et semble réchauffer, de ses rayons bénis,
- La tuile, frêle égide où s’abritent les nids.
- Nous guettons les beautés dont l’âme et la fenêtre
- Semblent s’épanouir au jour qui vient de naître;
- Et de l’aube à la nuit, l’aile de nos refrains
- Emporte, dans son vol, nos maux et nos chagrins.
- Célébrons, bénissons le jour qui nous éclaire,
- Car le Christ le chérit pour s’enfuir de la terre,
- Pour aller, dans le ciel, ouvrir au Tout-Puissant
- Le cœur du genre humain qu’il lava de son sang.
- Nous, nous l’avons choisi, parce que nos échelles
- Nous rapprochent aussi des voûtes éternelles,
- Parce que, sur nos _ponts_, aux façades pendus,
- Nous semblons des oiseaux dans l’espace perdus[L].
-
-
-III
-
- Notre divin patron, frères, veut des apôtres
- Qui sachent, comme lui, vouer leur vie aux autres;
- Qui sachent flageller les tyrans, les ingrats,
- Que l’or de nos sueurs rendit riches et gras.
- Aimons le Christ, afin que de ses faux ministres
- Son bras fasse avorter tous les desseins sinistres;
- Prions pour ne plus voir, le soir, sur les pavés,
- L’ivresse et la misère aux regards dépravés;
- Prions pour que son souffle éteigne, dans nos villes,
- L’incendiaire feu des discordes civiles;
- Prions, prions le Christ! Demandons-lui qu’un jour
- Nos femmes n’aillent plus prostituer l’amour;
- Que de saintes vertus il dote nos compagnes,
- Et qu’il rende déserts nos prisons et nos bagnes;
- Et, pour consolider cet avenir naissant,
- N’épargnons ni nos bras, frères, ni notre sang.
- Instruisons-nous; les maux sont fils de l’ignorance.
- Travaillons; le travail donne l’indépendance.
- Ainsi, je ne suis pas un de ces insensés
- Qui prêchent le labeur avec les bras croisés;
- Mon travail me nourrit, et mon plus bel éloge,
- C’est le bruit sourd que fait ma truelle dans l’auge.
-
- Le soir, quand vous voyez s’envoler tour à tour
- Sur les flots du tabac les fatigues du jour,
- Que des livres choisis de science et d’histoire,
- De leurs trésors féconds ornent votre mémoire;
- Puisez-y le secret de vos droits; les tyrans
- Ne foulèrent jamais que des fronts ignorants.
- L’ignorance enraya le char de l’industrie;
- Oh! cultivons l’étude, aimons bien la patrie;
- Songeons que, sur la mer des mondes en travail,
- Du vaisseau du progrès Dieu tient le gouvernail.
-
-
-SUR LE BAL DONNÉ AUX ANGLAIS
-
-A Toulon en 1838.
-
- Tu mourras là, Titan! parmi les noirs îlots,
- Sous des cieux enflammés, harcelés par les flots;
- Il en est un surtout dont les hideuses têtes
- Servent de point de mire aux fureurs des tempêtes:
- Jamais ce roi noirci par le simoun ardent,
- N’a frémi de plaisir sous l’amoureuse haleine
- Du zéphyr qui soupire aux bords de l’occident:
- Regarde-le! c’est lui qu’on nomme Sainte-Hélène.
-
- Tu mourras là, Titan! souveraine des mers,
- Trop longtemps l’Angleterre a redouté tes fers.
- Trop longtemps, cœur d’airain, sur l’Europe vassale
- Ton astre projeta ton ombre colossale.
- Les glaces de Moscou gardent tes légions.
- Ton aigle à l’œil brûlant, aux serres foudroyantes,
- Atteint par les boulets de quatre nations,
- Traîne à terre le vol de ses ailes sanglantes.
-
- Et le Titan mourut, et son aigle puissant
- N’effraya plus les rois de son bec menaçant.
- Gêné dans l’univers, comme dans une cage,
- Il mourut étouffé sur un îlot sauvage:
- Et son râle, pareil au tonnerre vengeur,
- Qui réveille l’écho des sommets qu’il foudroie,
- Arracha parmi nous de longs cris de douleur,
- Et parmi ses bourreaux d’ignobles cris de joie.
-
- Aujourd’hui des Français, fiers de s’humilier,
- A leurs vieux ennemis ont osé s’allier;
- Ainsi le sang versé par la sainte alliance
- Sur le froid mont Saint-Jean disparaît sans vengeance;
- Et je vois dans vos murs incendiés par eux,
- Aux drapeaux d’Albion marier nos bannières;
- Et nos jeunes beautés, dans un bal odieux,
- S’entrelacer aux bras qui tuèrent leurs pères!
-
- Des concerts et des bals à ces vautours des mers
- Dont la cupidité pressure l’univers!
- A ceux qui, redoutant la valeur française,
- Firent de notre port une large fournaise.
- Des tapis d’Orient et des fleurs sous leurs pas!
- Sur leurs fronts insolents des lustres, des couronnes!
- De l’or à pleines mains, car il ne s’agit pas
- De voter au malheur quelques maigres couronnes!
-
- Un bal à des Anglais! Ce soir-là je crus voir
- Un incendie affreux porter le désespoir
- Dans tous ces cœurs joyeux; brûler ces riches tentes
- Et les lancer au ciel en gerbes éclatantes;
- Je crus y voir, signant de solennels arrêts,
- La main qui, pour la mort d’une foule alarmée,
- En traits de feu traça: Mané, Thécel, Pharès,
- Ecrire sur leurs fronts: _France, tête d’armée_.
-
-
-
-
-BATHILD BOUNIOL,
-
-Typographe de Paris.
-
-
-Né à Paris de parents sans fortune, Bouniol n’a guère reçu qu’une
-instruction élémentaire, et il a demandé longtemps à un travail manuel
-le pain de la journée. Un goût prononcé pour la poésie se manifesta chez
-lui de bonne heure, et voici de quelle manière se produisirent ses
-premiers vers dans le monde littéraire:
-
-C’était en 1835; le rédacteur en chef d’un journal de littérature, de
-théâtres et de modes entrait chez l’imprimeur de ce journal, l’air
-rêveur et la tête un tant soit peu penchée sur la poitrine. A quoi
-pensait-il? A une chose fort inquiétante, ma foi, pour un rédacteur en
-chef: à remplir dans son journal une lacune de deux grandissimes pages;
-il avait mal calculé, et, en style d’atelier, il lui manquait de la
-copie. Il n’avait pas plus de dix minutes pour combler cette lacune; le
-cas était critique. Que faire?--Mais tout simplement improviser les deux
-grandissimes pages, me direz-vous.--Très bien; mais soit disposition
-ordinaire ou extraordinaire, le rédacteur suait sang et eau, devenait
-pourpre, et, comme frappé d’une paralysie intellectuelle, il voyait
-s’approcher le fatal moment où il fallait avouer qu’il avait mal pris
-ses mesures, demander du répit, etc., etc., bref, se compromettre et
-perdre probablement sa place qui était agréable et nécessaire. Cinq
-minutes s’étaient déjà écoulées quand un ouvrier de l’atelier, homme
-d’un certain âge, à la figure grave et discrète, s’approcha du
-rédacteur, la tête affublée d’un bonnet de papier, suivant l’usage des
-ateliers d’imprimerie, se pencha mystérieusement à son oreille et lui
-dit tout bas qu’un jeune ouvrier, de ses amis, l’avait chargé de lui
-remettre le premier essai de ses élucubrations poétiques, dans l’espoir
-qu’elles pourraient paraître dans un prochain numéro du journal de
-littérature, de théâtres et de modes.
-
-Le rédacteur prit machinalement la pièce de vers des mains de
-l’officieux entremetteur. Elle était très passable et se trouvait d’une
-dimension parfaitement égale à la lacune qu’il fallait nécessairement
-combler.
-
-Le journaliste dit à l’ouvrier que la pièce annonçait des dispositions,
-qu’elle se trouvait de circonstance, et qu’elle paraîtrait
-immédiatement. L’ouvrier remercia pour son protégé ledit journaliste qui
-m’a assuré plus d’une fois que, de toutes les pièces de vers qui lui ont
-passé sous les yeux, depuis vingt ans, il n’en est aucune qui soit plus
-présente à sa mémoire que cette première pièce de vers de M. Bouniol.
-
-Depuis, M. Bouniol a publié plusieurs pièces de poésie qui lui ont valu
-de la presse des éloges mérités. Son vers est vif, coloré, pittoresque,
-penseur, mais il tourne parfois à l’obscurité et à la déclamation.
-Toutefois, il est juste de dire que ces deux défauts sont toujours allés
-en décroissant dans l’ordre de ses publications et qu’on n’en trouve
-nulle trace dans la dernière qu’il a publiée récemment sous ce titre:
-_Le Siècle_, et qu’il a dédiée à M. de Châteaubriand.
-
-En 1840, il publia deux pièces de vers énergiques: _Profanation_ et _Aux
-Lâches_. C’est de cette dernière que nous extrayons le fragment suivant:
-
- Oui, ce peuple est toujours le peuple que l’on nomme,
- Dès qu’il s’agit de trahison;
- Fratricides Caïns qui spéculent sur l’homme,
- Comme un fermier sur la toison;
-
- Un congrès de marchands, ardents à la rapine,
- Qui, pour placer quelques ballots,
- Colporteurs de poison, vont guerroyer en Chine,
- Verser le sang des matelots.
-
- Là, tous, grands et petits, ont le regard oblique
- Et l’œil douteux du commerçant.
- La soif du gain les ronge, et leur cœur métallique
- Pompe de l’or au lieu de sang.
-
- Ils ont fait de leur langue un argot de boutique,
- Qui sert à piper les badauds;
- L’appeau du trébuchet où tombe la pratique;
- Leur poésie est un endos.
-
- Là, trônent l’industrie et ces monstres énormes,
- Que l’on déchaîne par milliers;
- Vampires du travail, gigantesques, difformes,
- Beuglant au fond des ateliers;
-
- Ces machines d’enfer aux fécondes entrailles
- Qui nous dévorent notre pain,
- N’étouffant qu’à demi, sous le bruit des ferrailles,
- Le râle immense de la faim.
-
- Là, sous l’épais linceul d’éternelles fumées,
- Qu’ont peine à soulever les vents,
- Se tordent les cités, usines enflammées,
- Où sont engloutis les vivants.
-
- Là, toujours des brouillards; sur le ciel gris et terne
- A peine un soleil mort déteint,
- Et vers midi paraît, ainsi qu’une lanterne,
- Dont le flambeau mourant s’éteint.
-
- O pays de malheur, vanté des imbéciles,
- Avec tes lugubres palais,
- Tes lords tout blasonnés de souillures fossiles;
- Avec tes troupeaux de valets.
-
- * * * * *
-
- Pays de libertés, où l’homme qui gouverne
- Est racolé dans les tripots;
- Où le tribun futur s’élit à la taverne,
- Entre les coupes et les pots.
-
- Pays de grands mangeurs, d’hommes insatiables
- Qui, pour emplir leurs intestins,
- Pour se gorger, le soir, à rouler sous les tables,
- Epuisent les peuples lointains!
-
- * * * * *
-
-
-Mais le titre littéraire le plus solide de Bouniol c’est le recueil
-publié en 1843, intitulé _Orphelines_. Ce volume se compose de petits
-drames en prose, empreints de beaucoup de grâce, de naturel,
-d’observation; dont la moralité est assez transparente pour être
-entrevue sans rebuter, et où se trouvent des poésies charmantes, parmi
-lesquelles brille d’un éclat très vif la pièce intitulée le _Poète et
-les jeunes filles_. Quand même Bouniol n’aurait écrit que cette seule
-pièce de vers, son nom vivrait dans la mémoire des littérateurs comme
-le nom d’un écrivain plein de naïveté, de finesse et de malice
-enfantine. Jusqu’à présent nous n’avons pas été avare de citations, car
-nous voulions qu’on jugeât nos poètes, non d’après nos opinions
-personnelles, mais d’après des fragments étendus de leurs productions.
-C’était aussi donner du relief au récit et offrir de nombreux points de
-comparaison. Toutefois cette pièce est trop longue pour être insérée en
-entier; nous nous contenterons d’en donner plusieurs strophes, qui
-convaincront nos lecteurs que M. Bouniol a plus d’une corde à sa lyre:
-
-
-LE POÈTE ET LES JEUNES FILLES.
-
-A Mesdames B.... N. et B.... D.
-
-LES JEUNES FILLES.
-
- Partir! Enfin partir! Plus de mines boudeuses!
- Adieu la classe, adieu les maîtresses grondeuses,
- L’éternelle leçon que prolonge l’ennui,
- Et nos loisirs si courts durant ces longues heures,
- Dont le _pensum_ taquin dérobait les meilleures,
- Avant que ce beau jour eût lui.
-
- Enfin, enfin, on peut causer, rire à son aise,
- Travailler quand il plaît; si le travail nous pèse,
- Remettre au lendemain; et, dans un doux repos,
- Dans ce calme suave, appelé ne rien faire,
- Mollement affaissée aux bras d’une bergère,
- Perdre le jour en gais propos.
-
- Plus de censeur chagrin qui toujours nous surveille,
- Devine le secret qu’on murmure à l’oreille,
- Jamais las de crier: Fanny, je ne veux pas,
- Au lieu de m’écouter que l’on rie et badine;
- A son babil en vain on met une sourdine,
- Je sais bien que vous parlez bas.
-
- Pourquoi toujours ainsi, comme un lutin qui rôde,
- Ce regard inquiet allant à la maraude?
- Lucile, on vous surprend bien souvent au miroir,
- Le front dans votre main, sur l’effet d’une pose,
- La grâce d’un bonnet, d’un chiffon blanc ou rose,
- Pensive à rêver tout un soir.
-
- Lise, vos petits airs de linotte en colère,
- Et ces gestes mutins ont l’art de me déplaire!
- Claire, ces jeux bruyants ne sont pas de saison,
- .... Jamais vit-on pareille esclandre!
- Finissez donc! Vraiment on dirait, à l’entendre,
- Que le feu prend à la maison!
-
- Et cent autres discours qui font tomber des nues!
- Il faudrait, pour avoir des façons ingénues,
- Singer ce bon Indou qui, d’un air endormi,
- Marche comme à tâtons, n’osant ouvrir la bouche,
- De peur, ô crime affreux, d’avaler une mouche,
- Ou d’écraser une fourmi.
-
- * * * * *
-
-
-LE POÈTE.
-
- Quoi, chers enfants, déjà risquer le grand voyage!
- Déjà tenter le sort, comme si le nuage
- Trop tôt ne devait pas obscurcir votre ciel!
- Oh! vous ne savez pas ce que c’est que la vie;
- Ce qu’au fond de la coupe on peut trouver de lie,
- Que d’amertume après le miel!
-
- Vous le verrez, enfants! du plaisir on se lasse!
- Cette ivresse du bal combien vite elle passe!
- Le sourire à la bouche et le deuil dans le cœur,
- Un jour vient qu’on se mêle à nos cercles frivoles,
- Et, triste, il faut trouver de joyeuses paroles;
- Mentir au cri de la douleur.
-
- Il faut, il faut, quand l’âme est pleine d’amertume,
- Froidement se parer d’une gaîté posthume,
- Ouïr de méchants vers bravement débités,
- Subir les compliments et les caresses feintes,
- Les mensonges sans fin, les éternelles plaintes
- De nos petites vanités.
-
- Au spectateur blasé pour qui la scène change,
- C’est alors que le monde apparaît bien étrange,
- Bien vide ce bonheur qui ravit tant de fous!
- C’est alors qu’en arrière on jette un œil d’envie,
- A ce matin riant, oasis de la vie,
- Si loin déjà! si loin de nous!
-
- O temps du vrai bonheur! ô faciles années,
- Fleurs, au gré de nos vœux, trop lentement fanées;
- On vous regrette, hélas! on voudrait revenir,
- Plus sage, à ces beaux jours de l’heureuse ignorance;
- Le cœur désabusé voyant fuir l’espérance
- Se tourne vers le souvenir!
-
- On redemande encor les jeux de la prairie,
- Le bois où se cueillait l’aubépine fleurie,
- La maison du vieux garde avec son lait si bon,
- Le modeste dortoir, le lit de blanche toile,
- Crèche au chaste sommeil, où, merveilleuse étoile,
- Un Christ était tout l’horizon.
-
- On revoit et la cour, où de clameurs barbares
- On poursuivait _Azor_, grand amateur de barres,
- Et le maigre jardin chéri des limaçons,
- Avec le cerisier, tout rouge de cerises,
- Où souvent on allait, tremblant d’être surprises,
- Marauder avec les pinsons!
-
-Mais Bouniol, frappé d’une maladie cruelle, est arrêté au milieu de sa
-carrière. C’est un jeune homme ami de la retraite et de l’étude,
-ignorant du monde et du savoir-faire contemporain. Il est pauvre aussi.
-Qu’il reçoive, du moins, l’expression de notre sympathie.
-
-
-
-
-SAVINIEN LAPOINTE,
-
-Cordonnier de Paris.
-
-
-Né à Sens, en 1812, Savinien fut transporté à Paris par ses parents,
-lors de l’invasion de 1814. Cette famille devint pauvre par une maladie
-cruelle, qui en jeta le chef à l’hôpital, où il resta deux ans. Ce fut,
-pendant ce temps d’épreuve, qui obligea la mère de Savinien à se mettre
-nourrice, qu’il fut envoyé à la campagne chez son grand-père maternel.
-Si nous recherchons la cause première qui donna l’éveil à la vocation
-poétique de Savinien Lapointe, nous la trouvons dans le spectacle de la
-nature se déroulant à son imagination adolescente. Ce fut dans la vie
-calme des champs qu’il reçut ces impressions profondes qui devaient
-engendrer plus tard la pièce si charmante: _le Bois_, que nous donnons
-ici tout entière:
-
-
-LE BOIS.
-
- Oh! vous, pauvres puissants, que l’étiquette enchaîne,
- Allez au bois;
- Et là, vous entendrez, assis sous le vieux chêne,
- De douces voix.
-
- Muet comme l’extase, et, caché sous l’ombrage,
- Le soir, j’entends
- Les amours de l’oiseau, les amours du feuillage,
- Comme les vents.
-
- Tout est ravissement, dans ce paisible asile;
- Du rameau vert,
- De l’herbe, de la mousse et du genêt fertile
- Sort un concert.
-
- Là, la fleur dit à l’air, alors qu’elle se penche:
- Caresse-moi;
- Et l’air répond, dans la corolle blanche:
- Je suis à toi.
-
- Le brillant scarabée, en sa robe superbe,
- Appelle aussi;
- Une voix lui répond, sur le bout d’un brin d’herbe:
- Viens, me voici!
-
- Furtif, sur le gazon, à travers le feuillage
- Le soleil luit,
- Glisse de branche en branche, anime le bocage
- Qui lui bruït.
-
- Dans la tranquillité, vers une fleur agreste
- On voit encor
- Le soyeux papillon qui, gracieux et leste,
- Prend son essor.
-
- Et le sol, caressant la tête qui s’incline
- Sur son rameau,
- Entend balbutier à la fleur enfantine:
- «Vous êtes beau!»
-
- Voyez l’abeille, dans l’aubépine embaumée,
- Qui s’enfouit;
- Du fond d’un pur calice elle sort parfumée,
- Bourdonne et fuit.
-
- Écoutez, écoutez, du fond du taillis sombre,
- Où seul j’accours
- Ces chants mystérieux qui s’échappent de l’ombre:
- Amours! Amours!
-
- Oui, là, vous oublîerez de ce faste inutile
- L’éclat pesant,
- Les cris de la terreur, les pavés de la ville
- Rouges de sang!
-
- Pour moi, j’aime rêver à la douce innocence,
- Au bois profond,
- Où l’esprit qui se plaît dans un muet silence,
- Devient fécond.
-
- Hommes contemplatifs, la nature est un livre
- A vous offert;
- Cherchez dans ses feuillets la fleur qui vous enivre:
- Il est ouvert!
-
-Lorsque Savinien revint à Paris, son père, guéri, pouvait subvenir aux
-besoins de sa famille. Le jeune homme quitta alors le toit paternel pour
-aller habiter un de ces combles mansardés où une vingtaine d’ouvriers
-travaillent en commun. Très habile déjà, Savinien se perfectionna
-tellement dans son état qu’il parvint à faire, en un seul jour, sept
-paires d’escarpins, et, une autre fois, quatorze paires de chaussons. Ce
-sont deux véritables tours de force que très peu d’ouvriers, même parmi
-les meilleurs, seraient capables d’exécuter.
-
-Cependant, sa tête ardente demandait une alimentation: il chantait donc,
-le jour, tout en travaillant, les chansons de Béranger, et, la nuit, il
-lisait Rousseau, l’auteur de _la Nouvelle Héloïse_ et du _Contrat
-social_. L’explosion de juillet arriva: Savinien fut un des premiers à
-prendre les armes. Les mots d’abaissement continu, de jésuitisme,
-d’absolutisme bourdonnaient systématiquement depuis de longues années
-dans les feuilles de l’opposition; le moment était venu pour tout bon
-patriote de réhabiliter la gloire et la liberté. Le jeune poète le crut
-ainsi, avec bon nombre de Français. Il fut arrêté, les armes à la main,
-et il aurait, peut-être, payé de la vie son généreux élan, si la
-victoire n’était restée à ceux qui partageaient ses opinions et ses
-espérances. Il avait mérité la croix de juillet; mais comme il était
-trop fier pour la demander, il ne doit pas se plaindre de ne l’avoir pas
-obtenue. D’autres, moins modestes, furent plus heureux.
-
-Le mouvement qui éclata, au mois d’avril, ne devait pas le trouver
-inactif. Arrêté et conduit à Sainte-Pélagie, Savinien put juger comment
-le pouvoir entendait cette gloire et cette liberté. En réfléchissant sur
-le passé dans sa prison, il se souvint, peut-être, de l’expédition
-d’Espagne en 1823, faite malgré les puissances du nord; de l’expédition
-d’Alger entreprise et heureusement terminée en quelques jours, en dépit
-des menaces de l’Angleterre; peut-être encore en est-il venu à penser
-que la branche aînée avait du bon et qu’elle n’eût jamais voulu de
-l’entente cordiale, non plus que de la paix à tout prix.
-
-Sorti de prison, Savinien Lapointe se maria et publia ses premiers
-essais poétiques dans la _Ruche populaire_, journal rédigé par des
-ouvriers. Bientôt, soutenu par les encouragements les plus honorables et
-les plus illustres, il fut mis dans le cas de publier un recueil de
-poésies intitulé: _Une voix d’en bas_. Ce livre remarquable a suffi pour
-faire prendre à Savinien une place distinguée parmi nos poètes
-contemporains.
-
-Le talent de Savinien n’a pas été façonné par une main étrangère; il est
-le brillant résultat de méditations solitaires, d’études assidues,
-fécondées par les dons naturels les plus précieux: une imagination
-puissante; un esprit prompt, alerte, vif, observateur; un sentiment
-délicat de la mélodie et du nombre. La voix de Savinien est parfois
-rude, âpre, incisive; elle ne chante pas alors pour plaire, mais pour
-instruire, amender et réformer. Si les versificateurs de nos jours
-avaient compris leur époque, ils se seraient abstenus de publier leurs
-contre-sens, harmonieux, sans doute, mais de purs contre-sens, et la
-poésie ne serait pas tombée comme jadis la vérité, au plus profond d’un
-puits, où elle se serait indubitablement noyée sans le secours que lui
-ont prêté deux poètes de génie.
-
-
-
-
-CLAUDIUS HÉBRARD,
-
-Publiciste et poète de Lyon.
-
-
-Les grands hommes ambitionnent des statues et des couronnes, mais les
-bienfaiteurs de l’humanité ne soupirent qu’après l’accomplissement de
-leurs projets. Là est leur récompense, la seule récompense digne de leur
-cœur et de leur charité. Au nombre de ces bienfaiteurs, la
-reconnaissance et les sympathies universelles de plusieurs milliers
-d’ouvriers de Paris ont déjà placé M. Claudius Hébrard, pour les
-fécondes semences de bien qu’il a répandues sur les durs sillons de la
-terre qu’ils labourent, et qui a, pourtant, porté prématurément de si
-beaux épis!
-
-Claudius Hébrard est né à Lyon, en 1820. Il entra dans la vie littéraire
-en 1840. Il quitta le collége, en 1838, et commença, pour l’architecture
-et l’archéologie du moyen-âge, des études que le mauvais état de sa
-santé et la faiblesse de sa vue le forcèrent d’abandonner. Maître de son
-temps, il fonda alors à Lyon une société littéraire, qui prit le nom
-d’_Institut catholique_, et publia, sous le même titre, une revue
-mensuelle, où il fit paraître plusieurs poésies et plusieurs articles de
-critique littéraire. L’_Union des provinces_ lui est également redevable
-de l’insertion de plusieurs excellents morceaux de même genre.
-
-Venu à Paris en 1841, il fit paraître plusieurs pièces de vers et
-plusieurs articles littéraires dans la _Gazette de France_ et dans
-quelques revues. En 1842, l’œuvre de saint François-Xavier s’étant
-établie dans la paroisse de Saint-Sulpice, on vint le prier de réciter
-des vers aux ouvriers membres de cette association. L’âme tendre et
-dévouée d’Hébrard vit dans cette mission un apostolat. Là, Hébrard
-pourrait contribuer à la régénération de la société par le charme des
-souvenirs anciens, par la glorification de ce qu’il y a de plus sacré:
-la religion et le travail. Contrairement aux opinions des docteurs
-absolus, M. Hébrard ne crie jamais anathème: il trouve mieux
-d’encourager, d’exhorter et de contribuer, suivant ses forces, à la
-propagation des seuls principes qui puissent améliorer la condition
-humaine.
-
-Au commencement de ce siècle, le retour de la France à la foi catholique
-provoqué par un puissant génie[M], puis les progrès des sciences
-naturelles qui permirent de confondre les assertions impies du siècle
-précédent, devaient exciter M. Hébrard à l’accomplissement de la tâche à
-laquelle il s’était voué. Il savait d’ailleurs, que sa poésie, à lui,
-toute faite pour instruire bien plus que pour récréer; pour moraliser et
-non pour distraire, trouverait de l’écho dans l’âme des hommes du peuple
-dont la raison est saine, le cœur pur, et dont toute la vie droite et
-honnête se consume en travaux pénibles pour subvenir aux besoins de
-leurs familles. Pendant trois ans, il se rendit donc tous les dimanches
-dans une des huit paroisses qui possèdent cette œuvre, essayant de
-consoler le pauvre travailleur par le pain de la parole.
-
-Soit disposition naturelle, soit préméditation habile, Hébrard, dans ses
-poésies, s’est appliqué à se maintenir dans une région d’idées à la
-portée de toutes les intelligences; à en bannir tout ce qui tient à
-l’abstraction ou au mysticisme. Tout est clair, net, précis, pratique,
-dans ses compositions vivifiées par le feu de la charité chrétienne,
-colorées par la grâce d’une imagination fraîche et pure, par les élans
-d’un cœur chaud et généreux. En 1845, il publia par livraisons de
-nouvelles poésies, sous le titre de _Soirées poétiques de Saint
-François-Xavier_.
-
-La critique pourra bien signaler quelques légères taches dans les
-_Heures poétiques et morales d’un ouvrier_, mais, nous avons hâte de le
-dire, de toutes les productions dues à nos poètes artisans il n’en est
-aucune qui, comme celle-ci, tende aussi directement à la régénération
-des classes laborieuses. Pour nous, Claudius est plus qu’un bon poète,
-c’est un apôtre de l’humanité. Ce n’est pas un artisan, comme tous les
-personnages de notre livre, mais il est comme le père intellectuel et
-moral de ces artisans, et nul d’entre eux, sans doute, non plus que nos
-lecteurs, ne nous reprochera de lui avoir donné une place là où
-l’appelaient naturellement l’amour et les sympathies de ceux pour
-lesquels il a été un guide, un instituteur et un ami. Nous citons la
-dernière partie de sa pièce de vers intitulée _aux Ouvriers_.
-
-
- * * * * *
-
- Courage, enfants de Dieu; persévérez, courage!
- Soyez, dans notre ciel qu’on dit chargé d’orage,
- Les signes précurseurs du lever d’un beau jour;
- Nous comptons sur vos cœurs, votre foi, votre amour.
- Allez, élus du ciel, nouveau peuple de Dieu;
- Que la vérité soit la colonne de feu
- Qui dirige vos pas au désert de ce monde;
- Gloire, bonheur, espoir, quelle lumière inonde
- Les pieds des messagers descendant du Carmel!
- Sion, reprends tes chants, redresse ton autel;
- Dans les camps d’Israël que les tentes sont belles!
- Voici pour le Seigneur des cohortes nouvelles:
- Élargissons nos rangs, noyons le souvenir
- Dans l’espoir enivrant qu’apporte l’avenir.
-
- Oui, viens, pauvre artisan, toi dont la triste vie
- Au malheur ici-bas est toujours asservie;
- Toi, dont le front ridé se mouille de sueurs,
- Et dont les yeux, souvent, contiennent tant de pleurs
- Viens! viens! n’ajoute pas au poids de ta misère
- Celui du désespoir d’une injuste colère,
- Qui, mêlant le blasphème aux tortures du cœur,
- Fait un vaincu de plus et non pas un vainqueur.
- Étouffe cette voix impie et murmurante
- Que j’entends s’élever dans ton âme souffrante.
- Avant d’accuser tout, le destin et le ciel,
- Avant de nier Dieu, de l’appeler cruel,
- Apprends à réfléchir, apprends à te connaître;
- Sache bien pour quel but le Seigneur t’a fait naître.
- Aux douceurs de son joug sache t’accoutumer;
- Apprends à le servir et tu sauras l’aimer.
- Hélas! pourquoi veux-tu, pauvre exilé sur terre,
- Enraciner le pieu de ta tente éphémère
- Dans ce triste désert où nous voyageons tous?
-
- Pourquoi, fils du malheur, victime de ses coups,
- Restes-tu sous sa main comme la gerbe mûre
- Que le fléau dans l’air et déchire et triture?
- Tu restes là ployé sous ton rude fardeau,
- Appelant tristement le néant du tombeau.
- Aussi, ne pouvant plus souffrir dans le silence,
- Ton cœur vers d’autres cœurs désespéré s’élance.
- Quels amis choisis-tu? Le monde et ses plaisirs,
- L’enfer et ses conseils, le vice et ses désirs.
- Malheureux! lève-toi, surgis de ton abîme!
- La souffrance est pour l’homme une leçon sublime:
- En le purifiant elle le rend parfait;
- Infortuné, prends garde à maudire un bienfait.
- Marche, poursuis ta route, et fais de l’espérance
- Le magnifique appui de ta persévérance.
- Contemple enfin le ciel au travers de tes pleurs;
- Les ronces du sentier te paraîtront des fleurs.
- Nouveau Job, bénissant la main qui te terrasse,
- Contre les coups du sort prends la foi pour cuirasse.
- Sous le poids du malheur courbe ta volonté;
- L’indépendance est sœur de la docilité.
- Travaille! Un bon esprit dans le repos s’émousse;
- Du pain qu’on a gagné la saveur est plus douce,
- Et, reposant tes bras, aux fêtes du Seigneur,
- Dépense le salaire acquis par ton labeur
- A répandre la joie au sein de ta famille,
- A faire orner le cœur de ton fils, de ta fille,
- A les ceindre tous deux de force et de pudeur,
- D’amour respectueux, de savoir et d’honneur.
-
- Estimé désormais, aimé de tout le monde,
- Tu n’apercevras plus la distance profonde
- Séparant ici-bas le pauvre et le puissant.
- C’est la vertu qui fait la noblesse du sang:
- L’honnête homme ici-bas est partout à sa place,
- Et, s’il a bien vécu dans l’état qu’il embrasse,
- Quels que soient ses travaux, au jour de ses vieux ans,
- Il pourra se montrer fier de ses cheveux blancs.
- L’épreuve vient surtout à ceux que Dieu préfère.
- Les plus belles vertus naissent dans la misère.
- N’est-ce pas dans ses rangs que sont les grands combats?
- Luttes contre le haut qui pèse sur le bas.
- Le pauvre qui travaille et que le chaume abrite,
- En raison de ses maux, centuple son mérite.
- Accepte le malheur; c’est une royauté
- Dont le trône est basé sur l’immortalité.
-
- Artisan! Est-ce ainsi que ton âme raisonne,
- Quand la douleur est là qui l’étreint, l’emprisonne,
- Quand, joignant à ses coups l’aiguillon du remords,
- Par un lâche calcul tu devances la mort?
- Est-ce ainsi qu’il te parle en tes jours de détresse,
- Ce monde qui te perd, te trompe ou te caresse?
- Crois-tu que la douleur s’éteint dans les plaisirs?
- Un désir satisfait éveille les désirs,
- Et l’homme, se créant lui-même son martyre,
- Voit les pleurs bien souvent interrompre un sourire.
- Et! que peut donc sur l’âme un instant de gaîté?
- Le fini suffit-il à l’immortalité?
- L’aigle, en son vol altier, s’élançant vers la nue,
- Veut-il un horizon pour arrêter sa vue?
- Que l’homme serait beau s’il comprenait en soi
- Cet infini qu’il porte et qui l’établit roi!
- Roi de cet univers créé pour son service,
- Et de ces éléments, pliant à son caprice,
- Souverain incomplet, il donne à tout des lois,
- Et, pour se commander, il est faible et sans voix.
- Laissons-le s’agiter, dans sa vaste ignorance,
- Jouet de vains plaisirs, jouet de la souffrance.
- Vaisseau sans gouvernail, par les flots ballotté,
- Il erre à l’aventure, et, par l’écueil heurté,
- Il sombrera bientôt dans le fond de l’abîme;
- Et nous! prenons la foi pour pilote sublime,
- La vertu pour fanal, le ciel pour rendez-vous;
- Le passé nous instruit, l’avenir est à nous.
- Aujourd’hui chacun veut pacifier le monde;
- Chaque utopiste est là qui détermine et sonde
- Le mal qui nous dévore et nous mène en secret.
- Sur un rêve menteur, sur un système abstrait
- On base maints projets, maints échafauds d’idées,
- Devant, aux nations soi-disant attardées,
- Apporter le remède à tant de maux divers;
- L’écrivain dans sa prose, ou le barde en ses vers,
- Mélancolique ou gai, selon son caractère,
- Du futur, à son gré, pénétrant le mystère,
- Nous promet le bonheur ou des siècles affreux.
- Que de temps dépensé pour faire des heureux!
- Que de talents perdus pour se tromper eux-mêmes!
- Oh! que d’illusions! que de vagues systèmes!
- Pour toi, pauvre artisan, sois plus sage et plus fort;
- Prends la vertu pour ancre et tu verras le port.
- Oui, viens, membre souffrant de la grande famille,
- Moissonneur désolé, courbé sur la faucille,
- Dans les champs où l’ivraie étouffe les épis;
- Voyageur fatigué, dont les yeux assoupis
- Et les membres brisés cherchent partout l’ombrage,
- Pour faire halte un peu durant ce long voyage;
- Viens! je partagerai le poids de ton fardeau;
- Je te ferai trouver au désert un peu d’eau;
- Je t’apprendrai la route allant à la patrie,
- Le nom du bon Pasteur et de sa bergerie.
- Mets ta main dans ma main et ton cœur sur mon cœur;
- Marchons unis et purs sous les yeux du Seigneur.
- Je te suis au foyer, à ta rude journée;
- Je m’attache à tes pas, et sur ta destinée
- Puissé-je, par ma voix, toute pleine d’amour,
- Faire surgir enfin l’aurore d’un beau jour!
-
-
-
-
-PAUL GERMIGNY,
-
-Tonnelier à Châteauneuf sur Loire.
-
-
-Sous le ciel riant de l’Orléanais, dans une petite ville solitaire,
-côtoyée par la Loire, vit un obscur tonnelier, privé d’études classiques
-et presque d’instruction élémentaire. Son nom est encore peu connu, mais
-il mérite de l’être davantage. Un petit volume, publié en 1842, sous ce
-titre: _Essai de poésie_, valut à l’auteur de nombreuses et douces
-marques de sympathie, et si bien que, au bout d’un an, la première
-édition de cet essai fut épuisée. Encouragé par ce succès qu’il a la
-modestie d’attribuer principalement à des causes étrangères à son
-talent, l’auteur a réuni ses premières pièces de vers corrigées et leur
-en a adjoint quelques autres entièrement inédites. Il a ainsi formé un
-recueil plus sévèrement élaboré que le premier, plus fort de pensée,
-plus frais de coloris, plus vif d’expression.
-
-La vie de Germigny est vide de faits intéressants, curieux, ou
-dramatiques, car il n’a pas besoin de quitter Châteauneuf pour gagner
-son pain quotidien: là s’exerce son industrie. Là, sont aussi ses amis,
-ses parents. Il ne verra probablement jamais d’autre horizon que
-l’horizon de son clocher, et, comme ses pères, il mourra sans doute à
-Châteauneuf sur Loire. Mais qu’importe? Qu’ont rapporté de leurs voyages
-autour du monde les Cook et les Bougainville, les Anson et les Baudin?
-Des descriptions de contrées nouvelles, de races d’hommes nouvelles,
-des spécimen d’animaux, de minéraux, de végétaux, jusque’alors inconnus,
-et encore des améliorations précieuses à la science nautique; mais
-qu’ont-ils fait pour la poésie? Christophe Colomb, lui-même, revenu à la
-vie, aimerait mieux, certes, se mettre en quête d’un autre nouveau monde
-que de rimer le moindre quatrain.
-
-La poésie n’émane directement ni de la diversité, ni de la rareté, ni de
-la grandeur des objets qui frappent les sens: pendant qu’un géomètre ne
-regarde la chute du Niagara ou le lever du soleil qu’à travers une
-préoccupation mathématique, le poète voit dans une feuille qui tombe une
-illusion évanouie, dans un nuage un fantôme; il entend dans une brise un
-soupir, dans un ruisseau une voix... Tout, autour de lui, se peuple
-d’images, de tableaux, sans cesse renouvelés; et, dans le grand livre de
-la nature, où il lit sans avoir étudié, il contemple avec ravissement
-les œuvres inimitables de celui qui a établi entre elles et son âme une
-affinité mystérieuse. On naît poète, indépendamment des latitudes:
-tandis que le ramoneur Beronicius, en Hollande, chante instinctivement
-d’admirables poésies, les femmes madécasses modulent la touchante et
-célèbre élégie: _Un pauvre voyageur blanc_.
-
-Si les plus grands et les plus imposants spectacles de la nature ne
-doivent jamais frapper l’imagination du tonnelier de Châteauneuf sur
-Loire, il portera peut-être un regard plus minutieusement investigateur
-sur les scènes tempérées qu’il examine; il nous fera mieux pénétrer dans
-leur intimité, et il nous dévoilera les liens invisibles qui les
-unissent entre elles pour coordonner leurs rapports.
-
-Les strophes suivantes adressées à une cascade[N] nous paraissent dignes
-d’être citées.
-
- Oui, je te crois, déesse, ô cascade bruyante;
- Sentant que ta voix parle à mon âme croyante,
- Que ton œil me sourit, je t’admirerai mieux.
- Oh! combien j’aimerai ton écharpe bleuie,
- Ta robe étincelant à la vue éblouïe,
- Qui renvoie en éclairs tous les rayons des cieux!
-
- J’aimerai le brouillard, vaporeuse rosée,
- Poussière de cristal au soleil embrasée,
- Qui rejaillit du roc où ta chute se rompt;
- Blanche vapeur qui monte au feuillage des saules;
- Chevelure flottant sur tes moites épaules;
- Voile frais et léger qui s’agite à ton front.
-
- J’aimerai le flot pur qui de ton sein s’épanche,
- Et, calmant ses bouillons et son écume blanche,
- En limpide miroir à tes pieds s’aplanit;
- Lac où se réfléchit sans cesse ton image,
- Et le saule incliné, comme en signe d’hommage,
- Et la branche flexible où l’oiseau pend son nid.
-
- J’aimerai sous la nuit ta parure argentée;
- Ta voix qui glisse au loin, dans le calme jetée,
- Et du fleuve voisin éveille les échos;
- Sa voix grave, à cette heure, à la tienne est unie,
- Et tu fournis un ton à sa grande harmonie,
- Comme à son vaste sein tu vas mêler tes eaux.
-
- * * * * *
-
-
-Mais si l’on trouve ces vers pleins de grâce, de fraîcheur et
-d’élégance, ceux qu’il adresse à à M. Poultier, de l’Académie royale de
-musique, paraîtront sans doute plus remarquables par les nuances
-délicates de la pensée et par l’éclat de l’expression:
-
-
- * * * * *
-
- * * * * *
-
- A la flatteuse voix de cette foule élue,
- Qui, d’acclamations te couvre et te salue,
- Ma muse va mêler la voix de l’atelier:
- Poultier, daigne, en faveur d’ancienne confrérie,
- Accueillir cette muse aux doux travaux nourrie;
- Comme tu l’as été, moi je suis tonnelier.
-
- Sans doute que déjà des lyres caressantes
- T’ont jeté bien des fois, en notes ravissantes,
- Comme un vaste encensoir, des flots de doux encens;
- Mais, loin des champs d’enfance, avec joie on accueille
- La simple et pâle fleur qu’un ami nous y cueille:
- Daigne voir cette fleur dans mes pâles accents.
-
- Lorsque le voyageur, sur ces plages d’Asie,
- Où les siècles, parlant à notre âme saisie,
- Ont laissé leur empreinte en traits mystérieux,
- Parmi les longs débris que son regard admire,
- Les restes de Balbeck, les marbres de Palmyre,
- Voit un compatriote apparaître à ses yeux,
-
- Il lui semble, isolé sur la terre étrangère,
- Qu’il vient de rencontrer une famille, un frère;
- Il lui presse la main, il bénit le hasard:
- Nous, élevés tous deux dans la même industrie,
- Ne nous semble-t-il pas, loin de notre patrie,
- Que nous nous rencontrons sur le terrain de l’art?
-
- Tous deux, en abordant cette noble carrière,
- Tout poudreux du métier de la même poussière,
- Nous avons sillonné l’empreinte de nos pas;
- Mais, vers le but lointain, riante perspective,
- Où la gloire vient poindre à ta vue attentive,
- Dans ton vol élevé, moi je ne te suis pas.
-
- Déjà rasant les cieux, aigle aux puissantes ailes,
- Enflammant ton sillon d’un torrent d’étincelles,
- Tu jettes de bien haut tes mélodieux sons;
- Et moi, rasant le sol de mon aile timide,
- Dans mon obscur essor, jouant sur l’herbe humide,
- Humble oiseau, je prélude à l’ombre des buissons.
-
- Mais, comme l’aigle encor qui, franchissant l’espace,
- Vole loin de la terre et sous le soleil passe,
- Voit toujours sur le sol son image glisser,
- Ainsi, dans ce métier qui m’appelle à l’aurore,
- Et qu’en rimant ces vers ma main exerce encore,
- Ton souvenir jamais ne pourra s’effacer.
-
-Cette dernière strophe, qui renferme une belle image, pèche par la
-clarté, et nous le regrettons; nous en disons autant de la troisième
-strophe commençant par ce vers:
-
- «Lorsque le voyageur, sur ces plages d’Asie.»
-
-Mais, en somme, le tonnelier de Châteauneuf sur Loire doit beaucoup à la
-nature; il dépend de lui, par un travail assidu et par une grande
-sévérité envers lui-même de devenir un poète très distingué; dès
-aujourd’hui, c’est un poète charmant.
-
-
-
-
-LOUIS PÉLABON,
-
-Ouvrier voilier à Toulon.
-
-
-La vie de Pélabon n’a été traversée par aucun événement capable
-d’exciter la curiosité; mais elle peut être proposée comme exemple.
-Pélabon est né à Toulon, le 7 février 1814, de père et de mère ouvriers.
-La journée du père, ouvrier de l’arsenal maritime, était de trente-deux
-sous, et ce modique salaire devait le nourrir, ainsi qu’une femme et
-cinq enfants. Depuis, la famille s’accrut, la mère de Pélabon ayant eu
-douze enfants dont il est le neuvième. Mais laissons-le parler lui-même
-dans son simple et naïf langage:
-
- «Mon père,» m’écrivait-il récemment, «mourut le 12 décembre 1822.
- J’avais alors huit ans et nous restâmes quatre enfants sur les bras
- d’une pauvre femme veuve, dont je pleure, depuis quelques années,
- la perte. Les hautes études ne furent point mon partage. Je fus
- admis chez les Frères de l’école chrétienne où je demeurai un an
- tout au plus; à peine si j’eus le temps d’apprendre à assembler les
- mots et je ne fus admis, depuis, dans aucune autre. Quand j’eus
- atteint l’âge de quatorze ans, je témoignai à ma mère le désir de
- m’embarquer, mais plutôt pour soulager sa misère que par caprice.
- Je naviguai donc quelques années en qualité de mousse et de novice,
- et débarquai, au bout de ce temps, pour ne plus me revoir en pleine
- mer.
-
- »En 1831, je fus placé dans le port comme apprenti voilier; état
- que je professe encore aujourd’hui. J’avais dix-huit ans à peu
- près, lorsque la poésie vint se manifester en moi. D’ailleurs, une
- pièce de comédie provençale qui a pour titre _Lou Groulié bel
- esprit_, par Étienne Pélabon, mon aïeul, qui, depuis plus de
- cinquante ans, jouit d’une réputation méritée, m’avait, depuis
- longues années, inspiré du goût pour la poésie provençale, et, à
- cet âge, dépourvu encore de toute l’expérience qu’exige une telle
- science, j’eus la folle idée de débuter par où mon grand-père avait
- peut-être fini. Je fis une pièce de théâtre provençale, intitulée
- _Franchet et Chrestino_, comédie en un acte, qui fut d’abord donnée
- au public comme un essai, et fut accueillie comme tel. Au bout de
- quelque temps, j’en fis une seconde intitulée: _Magaret et Canoro_,
- en deux actes, d’un genre tout à fait comique; ce qui occasionne
- souvent la réussite dans la poésie patoise. Une troisième fut aussi
- composée, peu de temps après: _Victor et Madaloun_ (c’est son
- titre), toutes les trois imprimées à Toulon. Ayant plus tard
- reconnu mes fautes de versification et la hardiesse de ma muse,
- j’éprouvai beaucoup de regret d’avoir publié cette pièce; mais il
- faut dire que les confidents littéraires et censeurs dévoués et
- sincères m’ont manqué, et voilà tout le mal. Et je me suis
- retranché depuis dans un cercle plus étroit et moins périlleux; je
- ne compose plus que, de temps à autre, quelques pièces fugitives,
- quelques chansonnettes, etc. J’ai publié en 1842, un petit recueil
- de pièces françaises et provençales intitulé: _Le Chant de
- l’Ouvrier_. Avouez, Monsieur, qu’il faut avoir du courage, sans
- instruction première, sans connaissance de la grammaire, de se
- lancer dans la carrière littéraire; semblable à un vaisseau qui
- veut naviguer sans pilote et sans gouvernail, au milieu des vagues
- d’un océan si fertile en naufrages. Mais j’avais dans l’âme
- quelques hautes pensées que je ne pouvais dire en provençal; j’ai
- essayé de les bégayer en français, et je sais ce qu’il m’en coûte:
- peines, veilles, travaux, privations, et tout par soi-même!...
-
- * * * * *
-
- * * * * *
-
- »Vous reconnaîtrez sans peine la plume d’un artisan poète de la
- nature, comme vous avez eu la juste idée de m’appeler........
-
- »Agréez, etc., etc.»
-
-Sans doute l’inspiration sera toujours le plus précieux don accordé au
-poète, mais est-il vrai qu’elle soit suffisante? Plus l’esprit est
-exercé par l’étude, plus il a de termes de comparaison; plus riche et
-plus originale sera sa broderie sur le canevas de l’imagination. Plus le
-poète, tendant à se dépouiller de son ignorance, examine, pèse, commente
-les procédés des grands poètes artistes, plus il se sent enflammé de
-l’amour de l’art, et plus il comprend que pour leur ressembler il faut
-s’écarter de leur manière, pour rester soi-même. Il reconnaît alors de
-quels écueils était entourée la barque de son ignorance, qui retraçait
-sur les vagues de la mer de la poésie les mêmes sillons tracés avant par
-des génies cultivés. En un mot, par l’ignorance, on s’expose, à son
-insu, à être imitateur ou plagiaire; on n’est jamais sûr d’être
-original. On a soutenu l’inverse. Qui a raison? Nous ne savons; mais il
-serait bien de connaître beaucoup tout en restant soi-même.
-
-Quand, à quatorze ans, je vis Pélabon lancé sur la vaste étendue des
-mers, je m’attendis à lire de fraîches et naïves impressions de voyage.
-L’imagination est si vive à cet âge, le coup d’œil si prompt et si
-juste! le cœur si chaud, l’âme si tendre! Mais là n’était point la
-vocation de Pélabon. La mer qui parle si haut à certaines natures fut
-muette pour lui. L’univers et ses innombrables et merveilleuses
-créations arrachent à peine, à de très rares intervalles, un son de sa
-lyre... C’est que, peut-être, le monde extérieur s’efface devant le
-sentiment religieux, qui vivifie chez lui un monde intérieur d’où il ne
-sort jamais entièrement. Il ne devait pas non plus aimer la société des
-marins cet homme calme, recueilli, pieux..... sans doute; mais
-qu’importe? Sa mère est veuve, sa mère a quatre enfants... elle ne les
-nourrit qu’à force de miracles... Il s’embarquera, il sera mousse,
-novice, tout ce qu’on voudra, pourvu que son abnégation soulage cette
-pauvre mère et profite à ses frères et sœurs.
-
-Parti encore enfant, il revient, après quelques années de navigation,
-dans toute la force de la jeunesse. C’est à ce temps que la poésie vient
-le hanter dans son chantier de voilerie; c’est alors qu’elle féconde
-dans ce noble cœur les germes précieux qui y sommeillaient; c’est là
-qu’elle lui donne l’éveil de sa vocation; c’est là qu’il compose d’abord
-son _Chant de l’ouvrier_, et quatre ans après _Une voix de l’âme_, dont
-nous nous occupons en ce moment. Il ne tarda pas à se marier, au retour
-de ses excursions maritimes, et cette circonstance n’a pu que fortifier
-le caractère grave et religieux de ses idées habituelles. A son retour
-chez lui, il consacre ses heures de loisir à corriger et à modifier ses
-compositions, écrites au chantier.
-
-La poésie de Pélabon est, en général, douce, simple, modeste, sobre de
-descriptions; ennemie des grands mots et des longues tirades. Elle ne
-s’efforce pas de plaire, mais elle touche, sans le vouloir. Elle est
-pieuse, humble, charitable; elle voudrait endormir et consoler tous les
-maux de l’humanité.
-
-Mais la critique est en droit de demander si Pélabon mérite bien cette
-glorieuse dénomination de poète. Son pinceau pourrait être sans doute
-plus ferme et plus vigoureux et il ferait bien parfois de ne pas
-habiller sa muse des premières parures que l’inspiration lui envoie.
-Mais, en somme, Pélabon est vrai dans son style et dans ses sentiments;
-il peint avec naturel et sobriété, et ses compositions sont souvent
-pleines de verve. Il est donc poète, dans la meilleure acception du mot,
-et il ne lui faut que du temps et du travail pour conquérir les
-suffrages même des plus sévères.
-
-C’est pour rendre hommage à son talent que je cite les deux pièces
-suivantes: _Les Cloches du soir_ et _l’Hirondelle et le Christ_, qui,
-dans un genre différent, lui ont valu des éloges mérités.
-
-
-LES CLOCHES DU SOIR.
-
- Quand des cloches du soir les gammes argentines
- Portent leurs longs accords aux sommets des collines;
- Quand mille échos divers se mêlent à ce chœur,
- Et que tout à la fois, le continent et l’onde,
- Se couvrent du manteau qui dérobe le monde,
- Le ciel parle à mon cœur.
-
- Quand des cloches du soir, au sein de ma retraite,
- Le marteau sombre et lourd frappe l’heure et répète;
- Quand de ma lampe alors s’éclipse la lueur,
- Et me montre l’effet d’une pâle lumière,
- Qui permet tout au plus de faire une prière,
- Le ciel parle à mon cœur.
-
- Quand des cloches du soir les ailes ténébreuses
- Font arriver aux cieux des plaintes douloureuses,
- Afin de protéger le chrétien qui se meurt,
- Ou quand je vois marcher vers l’alcôve rustique,
- Un ministre de Dieu portant le viatique,
- Le ciel parle à mon cœur.
-
- Quand des cloches du soir les vents poussent dans l’ombre
- Le tintement obscur, les syllabes sans nombre;
- Lorsque, du rituel l’hymne de la douleur
- S’échappe par soupir sur la modeste bière
- Du pauvre trépassé qu’on porte au cimetière,
- Le ciel parle à mon cœur.
-
- Quand les cloches du soir, vibrant avec ivresse,
- Font retentir les airs d’un concert d’allégresse;
- Quand le genêt partout exhale son odeur,
- Et que, d’un pas pieux, mille jeunes vestales
- Marchent en voiles blancs, en robes virginales,
- Le ciel parle à mon cœur.
-
- Quand des cloches du soir la salve radieuse
- Appelle le chrétien à l’oraison pieuse;
- Quand sur l’autel descend la bonté du Seigneur;
- Qu’un chant harmonieux retentit sous la voûte,
- Et charme, agenouillé, le peuple qui l’écoute,
- Le ciel parle à mon cœur.
-
- Mais quand viendra le jour de triste souvenance,
- Où les cloches du soir garderont le silence,
- N’éprouverai-je plus ce radieux bonheur?
- Non, ces claviers d’airain, vibrant à mon oreille,
- Devenaient pour mon âme une heureuse merveille,
- Un charme inouï pour mon cœur.
-
-
-L’HIRONDELLE ET LE CHRIST.
-
- Une hirondelle printanière
- Cherchait, pour construire son nid,
- Une fenêtre hospitalière,
- Un toit protecteur et béni;
- Parcourait les airs et l’espace;
- Mais de voler déjà bien lasse,
- Elle se pose sur un bois;
- Bois précieux, dont la structure
- Lui fut d’un excellent augure;
- Du Calvaire c’était la croix!
-
- Le Christ, à son pieux approche,
- L’accueillant d’un œil paternel,
- Lui fit ce généreux reproche:
- «Quand tu cherches, oiseau du ciel,
- »Au bas de la voûte azurée,
- »Une retraite humble, assurée,
- »Pour couvrir ta timidité;
- »Pourquoi ne pas chercher l’ombrage,
- »La branche courbe et le feuillage
- »De l’arbre de l’humanité?
-
- »Près de ma couronne d’épine,
- »Ah! viens bâtir ton logement,
- »En recueillant, à la colline,
- »Le brin de paille et le ciment!
- »Apporte, sur ton bec fragile,
- »Avec soin, le morceau d’argile;
- »Dispose tes secrets outils;
- »Achève ta maison de fange;
- »Puis à la garde du bon ange
- »Je _confierai_ tes petits.
-
- »Avec moi tu seras heureuse;
- »Tu ne verras point le méchant
- »Lancer sa pierre dangereuse
- »Pour détruire ton logement;
- »Au lieu de ce fatal outrage,
- »Nous partagerons l’humble hommage
- »Que l’on vient me rendre en ce lieu.
- »Oh! toujours, ma pauvre petite,
- »Bâtis ton nid, creuse ton gîte
- »Sur la croix même du bon Dieu.»
-
- Et l’obéissante hirondelle,
- A ce tendre avis du Seigneur,
- De plaisir secoua son aile
- Et tressaillit d’un saint bonheur.
- Depuis, sur la couronne auguste
- Qui ceint le front de l’homme juste,
- L’oiseau se plaît à se poser;
- Alors, perché sur cette branche,
- Il prodigue à l’épine blanche
- De son amour le doux baiser.
-
-Pour faire connaître l’homme plus particulièrement, après ces citations
-poétiques, j’ajouterai: Le dimanche est un jour que Pélabon consacre
-tout entier à l’Église; il a un goût extraordinaire pour le chant des
-offices divins. Dieu lui a donné un peu de voix et il l’emploie à ce
-service. Il ne fréquente que les humbles chapelles, telles que la maison
-de charité où sont les pauvres vieillards indigents, les enfants
-trouvés, les orphelins et orphelines, ou le Saint-Esprit, qui est
-l’hôpital civil.
-
-La vie ordinaire a toujours une grande influence sur les compositions
-des _Poètes du peuple_.
-
-
-
-
-JACQUES JASMIN,
-
-Coiffeur à Agen.
-
-
-Bellaudière, Lamonnoye, Dartros, Aubanel, et toi-même, Pierre Goudelin,
-qui, depuis 1700, marchais en tête des poètes languedociens, arrière,
-arrière! faites place au soleil de nos jours, au poète d’Agen, à Jasmin!
-
-Jacques Jasmin (Jaquou Jansemin) est né en 1797 ou 1798 d’un père bossu
-et d’une mère boiteuse. La physiologie ne nous a jamais dit pourquoi
-les bossus ont de l’esprit. Quoi qu’il en soit, le père de Jasmin,
-illettré au point de ne savoir pas lire, composait ordinairement les
-couplets burlesques chantés aux charivaris du pays, et il ne manquait
-jamais d’y conduire l’enfant, pour qu’il l’imitât peut-être un jour. Ses
-parents étaient fort pauvres, mais on vit de si peu dans le midi! Et
-lui, gai, vif, pétulant, courait presque toute la journée, avec de
-petits camarades, tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, ne s’apercevait
-de rien, et les longues journées employées en jeux et en exercices de
-tout genre s’écoulaient sous ce beau ciel comme des ombres. Cependant
-dix ans sonnèrent. A cet âge, la raison parle sous l’empire de certaines
-circonstances. Un jour qu’il jouait sur la place en gamin déterminé, un
-groupe se forme: il s’avance: il voit assis sur un fauteuil un vieillard
-qu’on portait. Il reconnaît son grand-père; il se jette à son cou.--Où
-vas-tu, grand-papa? Qu’as-tu à pleurer? Tu ne veux pas quitter tes
-petits!--Mon enfant, dit le vieillard, je vais à l’hôpital; c’est là que
-les Jasmin meurent.
-
-Ce fait change l’enfant en homme; une lumière a lui sur son passé: il a
-vu pour la première fois la misère jusque-alors invisible, et il va
-engager avec elle une lutte à mort. Il entre comme apprenti chez un
-coiffeur et se fait remarquer déjà par la légèreté de sa main et ses
-saillies intarissables. Mais c’est à la nuit que Jasmin demande son
-avenir: à la lueur d’une lampe dont le reflet joue aux feuilles du
-tilleul voisin, Jasmin passe sept à huit heures à lire, à rêver, à
-versifier. A force d’économie et de calcul, il parvient à ouvrir bientôt
-pour son compte, un petit salon sur la belle promenade du Gravier, où
-une petite clientèle se forme progressivement. Mais bientôt la
-réputation du coiffeur circule aux quatre coins de la ville; sa
-renommée, comme chansonnier, ne tarde pas à voler dans le département;
-la vogue arrive enfin.
-
-Jasmin, à défaut de la misère qu’il ne peut assommer en chair et en os,
-en brise le symbole, le fauteuil fatal sur lequel tous ses pères se sont
-fait conduire à l’hôpital. Peu après, pour mieux constater son triomphe,
-il se rend chez un notaire pour acheter la maison qu’il habite, et
-enfin, le premier de sa famille, et fils de ses œuvres, il voit son nom
-couché sur la liste du collecteur. C’est à ces heureuses circonstances
-qu’il fait allusion quand il dit quelque part:
-
- Quel honneur! trop d’honneur;
- Il me faut payer la rente,
- Et, chaque an, je suis confus
- De voir que mon chiffre augmente,
- Même en n’ayant rien de plus.
-
-Pour comble de bonheur, sa femme, d’abord ennemie jurée de la prose et
-encore plus des vers, bien qu’elle soit pleine d’esprit naturel et
-d’imagination, sa femme qui, d’abord lui dérobait ses plumes et son
-encre pour l’empêcher d’écrire, sa femme a subi une complète
-métamorphose. C’est aux chansons de son mari qu’on doit l’achalandage
-de la boutique; il faut donc que son mari ne cesse d’en composer:
-«Courage,» s’écrie-t-elle de temps à autre, «chaque vers c’est une tuile
-que tu pétris pour achever de couvrir la maison;» et, sans le savoir,
-toute la famille fait la contre-partie de la recommandation de Voltaire:
-«Faites des perruques, faites des perruques» en s’écriant en chœur:
-«Fais des vers, fais des vers.»
-
-Ceci est une esquisse sommaire de sa vie qu’il a développée avec un rare
-talent dans ses _Soubenis_ (Souvenirs.).
-
-Quatre poèmes principaux ont été composés par l’illustre coiffeur: _Lou
-Chalibari_, _les Soubenis_, _l’Aveugle de Castel Cuillé_ et
-_Françounetto_. Son premier poème, le _Charivari_, publié en 1825, est
-un poème burlesque, dans le genre du _Lutrin_, auquel il n’a pas craint
-de faire quelques emprunts. L’opinion a changé à l’endroit du patois,
-cette belle langue rustique dont les érudits faisaient fort peu d’estime
-et à laquelle maintenant, grâce à Jasmin, ils sont tout disposés à
-faire les yeux doux.
-
- Juste retour des choses d’ici-bas.
-
-«Non,» a dit un compatriote de Jasmin, «les idées nouvelles, en
-corrompant la simplicité des antiques traditions, en amoncelant çà et là
-d’immenses ruines, ne seront point assez puissantes pour détruire cette
-langue si expressive et si riche, la première que nous ayons bégayée;
-cette langue qui est celle du peuple; cette langue, que nous savons
-tous, sans l’avoir apprise et que nous n’oublierons jamais. Non, rien ne
-prévaudra contre la destinée d’un idiome qui a traversé des siècles, et
-que rajeunit, en l’illustrant, notre moderne troubadour.» On peut
-mettre, sans partialité, cette ingénieuse et brillante composition entre
-la _Rapita Sacchia_ et le _Lutrin_. Dans _mous Soubenis_ on trouve un
-admirable alliage de gaîté, de sensibilité et de passion. Une tradition
-populaire a fourni à Jasmin le sujet de l’_Aveugle de Castel Cuillé_ et
-il a su l’élever aux proportions d’un poème d’un immense intérêt. «Le
-poème de _Françounetto_» dit M. de Lalis, «fruit d’un labeur de deux
-années, est-il digne des éloges qu’on en fait et de l’admiration qu’il
-excite? Nous l’avons entendu; et, mettant de côté le prestige de la
-déclamation chaleureuse et entraînante de Jasmin, il nous a semblé que
-cette fois il s’était surpassé. Le plan et l’exécution en sont parfaits.
-Jusqu’à présent on n’était pas d’accord sur le mérite des diverses
-productions de notre poète gascon: les uns trouvaient que les
-_Soubenis_, écrits d’une manière si légère et si facile, portaient en
-même temps un cachet si particulier de franche gaîté, de modestie, de
-naïveté et de sentiment que leur auteur n’avait rien fait de mieux;
-d’autres, au contraire, donnaient la préférence à l’_Abuglo de Castel
-Cuillé_. Nous pensions comme les premiers. Aujourd’hui, la supériorité
-de _Françounetto_ ne sera probablement contestée par personne. Il y a
-dans cette œuvre des beautés de l’ordre le plus élevé: un intérêt
-soutenu, pendant quatre chants, une connaissance profonde du cœur
-humain; des détails gracieux et exacts sur les usages, les croyances et
-les mœurs des habitants de la campagne; des descriptions délicieuses; et
-un style, tantôt noble, tantôt familier, souvent pathétique, étincelant
-de pensées neuves et hardies, toujours élégant, châtié, harmonieux, et
-constamment approprié aux situations où sont placés les auteurs de cette
-épopée populaire. Il y a surtout une chanson ravissante dont les paroles
-et l’air sont empreints d’une couleur locale, qui lui donne un charme
-inexprimable; elle est tout ensemble pastorale et anacréontique.
-
-»Il faut le dire ici: dans Jasmin tout est original: son génie comme son
-caractère. Poète-créateur dans l’idiome patois, ainsi que Malherbe et
-Corneille le furent dans la langue française, un premier bond l’a porté
-non seulement bien au delà de ses devanciers, mais il a atteint tout
-d’un coup une pureté que l’on n’acquiert ordinairement qu’à la longue et
-avec beaucoup de travail. La nature l’a doué d’une imagination féconde
-dont un tact infini modère les écarts; son esprit est remarquable par
-les saillies et les traits piquants que lui inspirent les plus petits
-incidents de la vie. Le goût du beau et du vrai est inné chez lui, son
-instinct des convenances ne le trompe jamais.--Après cela, observez-le
-individuellement: celui que distinguent tant de brillantes qualités,
-celui qui reçoit de toutes parts des hommages continuels et sincères,
-celui qui est au niveau des premiers poètes de l’époque, celui qui est
-né pauvre et de parents pauvres, comme il le dit lui-même en vers
-admirables dans ses _Soubenis_, le poète, enfin, dont la réputation est
-déjà colossale n’a pas quitté son premier état, et il n’a garde d’en
-rougir. Il se fit coiffeur par nécessité et il l’est encore; jadis la
-boutique était ouverte à quiconque pouvait payer un modique salaire,
-aujourd’hui c’est encore de même. Il n’est pas sorti de sa position
-sociale, et certes il l’aurait pu.»
-
-Dès 1835, Jasmin parcourut les principales villes du midi de la France,
-qui l’avaient invité à venir leur réciter ses vers en séance solennelle.
-Partout un enthousiasme porté jusqu’au délire! Partout de véritables
-ovations! Jasmin était dans toutes les bouches, dans tous les esprits,
-dans tous les cœurs! Jasmin était le poète-roi du midi.
-
-Après la publication de son beau poème _Françounetto_, il se décida à
-venir à Paris sur les invitations réitérées qui lui étaient adressées
-par les plus grandes célébrités. Voici en quels termes il rapporte la
-soirée qu’il passa chez M. Augustin Thierry, qui avait réuni pour
-l’entendre l’élite de la plus haute société[O]:
-
-
- * * * * *
-
- Et, le soir, entraîné dans des salons brillants,
- Je me trouvais auprès de grands messieurs,
- Chez l’aveugle qui fait des livres si fameux;
- Et des nuées de savants et de dames savantes
- Attendaient froidement que j’ouvrisse la bouche
- Pour toiser mon âme et mes paroles;
- Et ce n’est pas à Paris comme aux bords de la Garonne:
- Chez moi tout est ami; tout est juge par ici,
- Et le nom qui vient y faire baptiser son écrit
- Ne gagne qu’un tombeau s’il n’y trouve pas un trône.
- Je me trouvais auprès de grands messieurs,
- Chez l’aveugle qui fait des livres si fameux;
- Et des nuées de savants et de dames savantes
- Attendaient froidement que j’ouvrisse la bouche
- Pour toiser mon âme et mes paroles;
- Et ce n’est pas à Paris comme aux bords de la Garonne:
- Chez moi tout est ami; tout est juge par ici,
- Et le nom qui vient y faire baptiser son écrit
- Ne gagne qu’un tombeau s’il n’y trouve pas un trône.
-
- * * * * *
-
- Je tremblais, je voulais m’en revenir à la campagne;
- Mais je voulus me retourner;
- Elle était là près de moi qui me tendait la main!
- Elle ne m’avait pas quitté. En la voyant riante
- Il me semble que la main du bon Dieu me toucha;
- Mon cœur n’eut plus peur, ma veine s’alluma;
- Mon âme dans mon corps se remua brûlante,
- Et je chantai sans crainte, avec un signe de croix;
- Et déjà d’applaudir les savants étaient prêts;
- Ils devinaient les mots à mes yeux, à mes gestes,
- Et ils se laissèrent prendre tous.
-
- * * * * *
-
- Et je veux partir, madame; une autre fois, si je peux,
- Je vous dépeindrai mieux Paris.
- En attendant, sans bruit, lestement je m’arrange
- Pour m’en retourner vite au pays;
- Et quand j’aurai brûlé ces deux cents lieues,
- Que je verrai ma Garonne et mes prés et mes haies,
- Je vous dirai ce que j’ai dit au dîner des Gascons:
- Si Paris me rend fier, Agen me rend heureux.
-
-Les grands poèmes de Jasmin sont aujourd’hui trop connus pour en
-extraire des fragments avec quelque chance de plaire par la nouveauté.
-Je citerai donc de préférence deux pièces détachées où l’auteur moins
-occupé des ressorts de la composition se montre dans toute son
-ingénuité; où, personnellement en scène, il nous laisse lire dans son
-âme. La première que voici contient le récit de son voyage à Paris,
-qu’il adresse à madame Adrien de Vivens, pour remplir la promesse qu’il
-lui avait faite:
-
-
-MON VOYAGE A PARIS,
-
-PREMIER MAI 1842.
-
-A Madame Adrien de Vivens.
-
- Agen dort, et l’aube va poindre;
- Le bateau a sonné,
- Partons vite sans bruit sur l’onde qui verdoie;
- On m’a tellement instigué
- A aller voir Paris que j’en brûle d’envie.
-
- C’est vrai, mes amis ont raison;
- Avant que sur ma tête les ans viennent s’entasser,
- Il faut voir, au moins une fois, la ville des villes;
- Là on ne parle pas gascon,
- Mais cela ne m’arrête guère.
-
- Aujourd’hui l’homme part seul, et le poète reste;
- Je te quitte, muse; adieu pour tout le mois de mai;
- Je t’ai juré amour pour la vie;
- Mais l’amour ne perd rien si un moment on se quitte;
- Quand on se revoit après on s’aime davantage!
-
- Comme nous descendons lentement!
- Le bateau a des ailes, nous volons!
- Voici Tourneins! Voici Marmande!
- Voici Bordeaux, la ville grande,
- Au front doré, aux yeux riants,
- A la ceinture de bâtiments!
- Oh! mais passons, passons Bordeaux l’ensorceleur;
- Grandes villes, grands ponts qui vous dressez partout
- Aujourd’hui, sur mon chemin, je passe comme l’éclair;
- On ne s’arrête pas quand Paris est au bout.
-
- D’un autre jour voici l’aurore....
- Devant moi quelque chose luit!
- Que de maisons! que de clochers!
- Oh! bon Dieu! quelle ville! oh! bon Dieu! comme elle grandit!
- Une foule en sort, l’autre s’y précipite;
- Sainte Croix! épargnons la vie!
- C’est Paris!... je suis dans Paris.
-
-
-8 MAI.
-
-II
-
- Oh! bon Dieu! dans Paris comme la vie se hâte!
- Pourtant on y voit le double; en allumant le vent
- On fait de la nuit un autre jour radieux.
- Que de monde! quel bruit! voilà demi-semaine
- Que la foule m’entraîne où elle court
- Et que je me perds chaque jour.
-
- Eh bien! laissons-nous faire! que la foule m’entraîne!
- Perdons-nous!--Oui, aussi ma journée se perd;
- Et le temps que je voudrais nonchalant
- Marche sur un chemin de fer;
- Il ne laisse point respirer mon âme;
- Et j’en ai besoin cependant: au pays qui m’est cher
- J’ai promis à noble dame
- De lui peindre ce que je verrai.
- Eh bien, ne nous perdons plus! A commencer d’aujourd’hui
- Cherchons d’abord la maison où nos rois demeurent.
-
- C’est difficile; ici tout est maison de roi!
- Je ne vois que palais que des franges décorent;
- Les murs semblent d’or; ici, là-bas, de l’autre bord,
- L’or éclate partout, l’or grimpe dans les rues
- Jusque sur les toitures bleuâtres.
-
- Qu’ai-je vu? des soldats; un château, des statues;
- Des rois voici donc le palais!
- Mais celui-là est sombre et fait noire figure;
- Oh! c’est que celui-là n’a pas besoin d’or sur ses murailles,
- Car il a la gloire pour dorure,
- Et surtout depuis qu’il logea l’empereur!
-
- L’empereur!... Voilà donc le palais où il demeurait!
- C’est ici qu’il prenait son tonnerre allumé,
- Quand, sur son cheval blanc, fièrement il allait
- Frapper les rois orgueilleux qui nous avaient manqué.
-
- L’empereur! l’empereur! oh! que je me sens l’envie
- De parler de lui aujourd’hui!.... Si je connaissais quelqu’un
- Dans ce bois rempli de monde qui prend l’air,
- Ou dans ce jardin où la foule se promène;--
- J’ai passé, repassé; je ne connais personne;
- Pas un seul Agenais; la foule est presque muette;
- Personne ne se touche la main; personne ne se salue.
-
- Quel beau monde cependant! que Paris est élégant!
- Sans doute ici il n’y a pas de pauvres;
- Tout est dame, tout est monsieur;
- Chaque jour est dimanche, et sous ces arbres
- Qu’il fait beau près de ces bassins!
- Comme mon sang se rafraîchit
- A l’ombre de ces charmilles!
-
- Et sur cette place quel joli coup d’œil!
- Des fontaines, des jets d’eau; que c’est beau!
- De l’eau qui tombe en nappes et remonte en lames!
- Des géants aux cheveux d’or d’où dégoutte l’argent;
- Des statues à l’entour sur des roches assises;
- Sur un grand piédestal brillant
- Une pierre dressée en colosse pointu,
- De grands candélabres d’or à cent branches feuillues;
- Devant, à gauche, à droite, la foule par milliers;
- O pays de miracle! ô ville de sorciers!
-
- Cela m’est égal que personne ne me parle, ne me réponde,
- Restons seul au milieu du monde!
- Je veux voir où il me conduira;
- Perdons-nous encore aujourd’hui;--mais je me suis perdu déjà!
- Je ne me reconnais plus;....--qu’est-ce qui s’élève?
- Une statue en bronze, un homme tout près du ciel,
- Redingote grise, petit chapeau:
- C’est _notre Empereur!_ c’est Bonaparte!
- Encore lui ici! toujours lui!
- Qu’il va bien près du soleil!
- Il est là comme s’il était à la tête de son armée;
- On dirait qu’il attend la canonnade....
-
-Ne sont-ce pas là de bien belles impressions de voyages; sans fard comme
-sans enluminure? Comme tout y est vif, leste, naturel et vrai! N’y
-a-t-il pas aussi de la sublimité dans ces lignes si simples:
-
- Une statue de bronze, un homme tout près du ciel....
-
- * * * * *
-
- ......Il va bien près du soleil?
-
-La poésie ne consisterait donc pas dans les vers? A ce compte, les plus
-grands poètes pourraient bien n’avoir écrit qu’en prose.
-
-Jasmin contemplant la grande capitale sous ses aspects les plus
-imposants vient de nous peindre les idées, les images, les sentiments
-dont elle a peuplé son imagination et son cœur. C’est comme un panorama
-mobile où la succession des objets s’embellit des nuances les plus
-délicates de l’esprit le plus subtil et le plus pénétrant. A ce vaste
-tableau extérieur nous opposerons un tout petit tableau d’intérieur,
-capricieusement dessiné à propos de l’envoi de cahiers de papier fin,
-qu’on lui adressait pour copier _Françounetto_. Le fait est peu
-émouvant, il faut l’avouer; mais les poètes n’ont-ils pas un talisman
-comme les magiciens? Voyons donc ce que devient ce papier fin sous le
-talisman de Jasmin:
-
-
-
-
-A MONSIEUR FONTÈS.
-
-DIRECTEUR DES CONTRIBUTIONS DIRECTES,
-
-Qui venait de m’envoyer du papier fin pour copier FRANÇONNETTE.
-
-
-MARS 1840.
-
- Maintenant que j’ai fini Françonnette,
- Que je n’ai plus qu’à la débarbouiller,
- Pour qu’elle soit, en sortant demain,
- Sinon jolie, du moins nette;
- Vous m’envoyez, vous, Monsieur, pour lui faire sa petite robe,
- Papier joli, luisant, choisi de votre main.
- Oh! quel plaisir pour moi! le grand joueur de banque
- Voit la fortune qui lui rit,
- Si une bonne main, noire ou blanche,
- Lui effleure un peu les cartes dans ses doigts.
- Ainsi, votre papier, je le vois,
- Me va porter bonheur cette année;
- Que voulez-vous? j’ai plaisir de le croire et je le crois.
-
- Comme tout a changé pourtant!
- Autrefois, quand mon ruisseau pauvrement _argentait_,
- Un de vos papiers m’arrivait timbré;
- Oh! que de soucis celui-là chez moi causait!
- Plus de vers, plus de chansons aussitôt qu’il était entré;
- Il ne me parlait qu’en colère
- Et d’un ton de _commandement_;
- Si je faisais le sourd un moment,
- Il menaçait du garnisaire;
- Je payais donc tout effrayé;
- Et je n’avais plus après ni argent ni esprit!
-
- Qui m’aurait dit alors qu’un jour je dirais merci!
- Au sévère monsieur Fontès
- Que j’avais tant envoyé au pré des sept deniers,
- A celui qui, chez moi, tuait la poésie?
- Personne! parce qu’alors je lui étais trop rancuneux;
- Parce qu’alors je n’avais pas vu encore
- Le poète, l’homme de goût,
- Le grand ami des vers gascons,
- Dans l’homme si terrible qui était
- Le gros major des collecteurs!
-
- Mais à présent je sais tout, et ma muse est contente,
- Et quand votre papier tout timbré se présente,
- Je paie habitude, et je ne vous en veux plus,
- Car vous écoutez mes vers, vous achetez tout ce que j’écris.
- Vous le savez par cœur; que de plaisirs je vous dois!
- Comme nous nous oublions en caquetant tous les deux!
-
- Il faut me voir aussi, pour faire votre pratique,
- Peigne en main, vers en tête, sortir de ma boutique,
- Chaque jour,
- A midi.
-
- J’arrive, vous vous asseyez; moi sûr de vous plaire,
- En vous accommodant sans bruit entre mes mains,
- De mon esprit chansonnier
- Je vous dis les petites affaires;
- Et vous, vous tendez la joue et tout aussi bien m’écoutez.
- Souvent votre goût fin critique
- Sur ma glane poétique;
- Cela m’est égal, je vous donne toujours
- Main doucette, légère, et rasoir de velours!
-
- Mais quand ma muse enfin vous donne un joli air,
- Sur votre front aussitôt se peint une rougeur;
- Vous vous levez vif comme l’éclair;
- Vous sonnez deux fois; c’est assez;
- Votre aimable et belle famille
- Vient faire le cercle autour de moi;
- Et ma muse se pavane,
- Parce qu’elle sait que nulle part elle n’est jugée mieux.
-
- Oh! ce qui plaît chez vous plaît partout, et je le sais;
- Mais ce qui est plus joli: il y a quarante mois passés,
- Un beau matin que j’entrai dans votre belle chambre,
- Je vois des milliers de livres alignés,
- Et tout dorés et tout luisants.
- Un me sauta aux yeux; oh! comme je le reluquais!
- C’était le mien; je le vis d’abord.
- Mon nom y était gravé en gros et tout en or!
-
- Que j’étais content! Monsieur, des plaisirs que je vous peins,
- C’est le plus doux, celui qui m’a le plus saisi!
- Mon livre est le premier que je regarde quand j’entre;
- Pauvre livre! il est paysan, mais il ne ternit rien;
- Vous l’avez si bien vêtu! je ne le perds pas de vue;
- J’irais le chercher les yeux fermés.
-
- Il est vrai qu’il peut avoir son âme un peu triste,
- D’être au milieu de messieurs qui ne sont pas gascons;
- Mais j’emploie pour lui mon esprit et mon huile,
- Parce qu’avant le mois de mai,
- Pour qu’il ne reste pas seul, je veux
- Lui envoyer vite un petit frère;
- Je l’achève; sur son teint je passe la pierre ponce;
- Et je compte sur l’honneur de l’y voir à côté;
- Car, Monsieur, le papier que vous m’envoyez m’annonce
- Que vous aimerez mon cadet autant que mon aîné.
-
-Eh bien, qu’en dites-vous? n’est-il pas sorcier ce Jasmin? Rompons donc
-avec lui de peur de maléfice et prenons congé de lui en vers patois,
-pour en finir:
-
- [P]Bon Diou! qui no cansou! que bay bien! qui l’a fèyto?
- Acòs Pascal! respour Toumas;
- --Brabò! bìbo Pascal! crido la foulo entièro.
-
-
-
-
-ÉLISE MOREAU.
-
-
-A nos ingénieux artisans, à nos poètes incultes vient se joindre ici la
-jeune fille agreste; gaie comme l’oiseau du bocage, vive et alerte comme
-la biche de la forêt, simple comme la fleur des champs: Élise Moreau
-dont les chants poétiques, un jour, salués par les applaudissements de
-notre grande ville, iront retentir sous les chênes séculaires de
-Mazières; Mazières, du département des Deux-Sèvres, aux grands bois, aux
-prés herbeux, et si solitaire qu’il n’est connu que de ceux qui
-l’habitent. C’est dans cet endroit perdu que s’écoula l’enfance d’Élise,
-loin de tout enseignement primaire, par l’excellente raison que cet
-enseignement n’avait pas alors pénétré jusque là. A défaut de maîtres et
-de leçons, elle lisait dans ce merveilleux livre de la nature qui ne
-s’ouvre que pour ses adeptes: le chant d’un oiseau, le souffle d’une
-brise, les parfums d’une fleur, étaient pour elle autant de thèmes
-vivants pour les modulations de la poésie. Elle avait six ans à peine
-lorsque sa première pièce de vers lui fut inspirée par la circonstance
-suivante:
-
-On avait célébré, le 6 janvier, la fête des rois, en famille, en
-compagnie du curé, du notaire et du médecin. La fève était tombée à
-Élise. Les convives déclarèrent qu’elle devait, à son tour, payer un
-gâteau. Son embarras fut grand, car elle ne possédait qu’un très mince
-capital, destiné, disait-elle, à jeter les fondements de sa
-bibliothèque.
-
-«Si je faisais une chanson?» se demanda-t-elle. «Maman qui a bien voulu
-se charger de confectionner le gâteau, l’acceptera peut-être en
-paiement.»
-
-La chanson fut faite, et chantée, le soir même, aux grands
-applaudissements de tous les invités. Ce premier succès encouragea
-l’enfant au point que, à compter de ce moment elle dédaigna tous les
-amusements de son âge et ne s’occupa plus que de traduire dans un
-langage cadencé tout ce qui frappait ses regards et sa pensée.
-
-Mais elle comprit bientôt que, pour écrire, il fallait savoir et savoir
-beaucoup, et que, pauvre enfant, confinée au fond d’un obscur village,
-elle ne savait rien. Un jour, des voyageurs visitèrent le pays. L’un
-d’eux causa longtemps avec la petite fille, conseilla aux parents de la
-mettre, sans tarder en pension, soit à Niort, soit à Parthenay, et
-laissa à dessein un exemplaire des œuvres de Racine sous un des
-berceaux de noisetiers du jardin. La lecture de ce modèle de toutes les
-perfections littéraires ouvrit un monde nouveau à Élise, et fut
-probablement la cause de cette pureté d’expression qu’on remarque dans
-ses vers.
-
-Peu après, sa famille quitta Mazières, pour aller habiter Coulonges,
-autre bourg plus considérable à quatre lieues de Niort. Là vivait un
-savant médecin, qui, émerveillé du talent précoce de cette enfant, lui
-ouvrit sa bibliothèque et voulut même faire des démarches pour qu’elle
-entrât dans la meilleure pension de sa ville. Élise accepta les livres
-avec une reconnaissance infinie, mais quant à l’invitation d’aller en
-pension, pouvait-elle l’accepter, elle qui avait passé presque tout son
-temps, au grand air, à la campagne? Et puis son esprit actif et vagabond
-comme l’abeille, ne butinerait plus les fleurs des livres, d’après ses
-caprices et ses instincts elliptiques. Au règne de la fantaisie
-enivrante succéderait celui de l’ordre et de la méthode: il faudrait
-tout ranger au cordeau, tout mesurer au compas, suivre, sous peine de
-réprimande les explications, ou lourdes, ou obscures, ou insuffisantes
-de maîtres routiniers. Quand on apprenait si bien et tant de belles
-choses au bord d’un frais ruisseau, coulant en doux murmures, titillant
-sourdement la paresse de l’esprit et de l’imagination sous l’ombrage
-parfumé d’un tilleul ou d’un maronnier en fleur; bercée par le
-gazouillement des mésanges et des chardonnerets, par le roucoulement des
-tendres ramiers; charmée, à chaque instant par les métamorphoses riantes
-de légers et brillants nuages se jouant à l’horizon.... Quoi donc!
-échanger cet admirable spectacle de la nature et ses sublimes émotions
-contre la cellule d’une classe! Cet échange eût été un trop grand
-sacrifice; cet échange eût tué toute inspiration; mademoiselle Moreau
-refusa net.
-
-Ce fut vers cette époque qu’elle composa une touchante élégie sur la
-mort de mademoiselle Élisa Guizot. Par l’entremise de M. Heim, préfet
-des Deux-Sèvres, qui avait pour elle une bienveillance paternelle,
-mademoiselle Moreau envoya cette élégie à M. Guizot, alors ministre de
-l’instruction publique. Ce dernier répondit à la jeune fille une longue
-lettre écrite en entier de sa main, et ne borna pas à de vaines paroles
-ce qu’il appelait sa reconnaissance: il fit parvenir à mademoiselle
-Moreau un encouragement de 500 francs et, l’engageant à quitter
-Coulonges pour Paris, il lui assura qu’elle trouverait un ami dans le
-ministre. Cette promesse, il l’a tenue. Si la jeune fille sans fortune
-et sans prôneurs a vaincu les difficultés de sa position, c’est au
-constant appui de M. Guizot qu’elle le doit.
-
-Cependant la renommée d’Élise Moreau grandissait; on ne parlait que
-d’elle dans son département. Il fut de nouveau question de la mettre en
-pension. Ses parents crurent bien faire en la faisant entrer dans le
-pensionnat de mademoiselle Bérat à Niort. Malgré toutes les bontés qu’on
-eut pour elle dans cette maison, elle ne put y demeurer qu’un mois. Loin
-de sa mère, loin de la nature, cette âme aimante souffrait trop.
-
-Une dernière épreuve était réservée à la pauvre enfant: on croyait
-encore à l’initiation obligée de la poésie, qu’on regardait comme
-l’arcane des arcanes; les poètes de la nature n’existaient pas alors. Il
-advint donc qu’un professeur de littérature, octogénaire, M. Briquet, se
-mit en tête que, avant de mourir, il pourrait doter son pays d’un poète
-féminin. _Finis coronat opus_, a dit un ancien, et le professeur de
-littérature avait résolu de clore sa carrière par l’accomplissement de
-cet excellent adage. Cette résolution passa à l’état d’idée fixe dans le
-cerveau du bon vieillard et ses instances devinrent si pressantes que
-mademoiselle Moreau dut partir pour Niort, afin de profiter de ses
-leçons. Elle descendit, suivant les intentions de M. Briquet, dans la
-maison de madame Goujon. Au bout de trois mois, le vieillard mourut, et
-mademoiselle Moreau, en quittant le pensionnat jura qu’elle ne
-rentrerait jamais dans aucun établissement de ce genre. Des
-professeurs, consultés par sa famille, dirent qu’il fallait la laisser
-s’abandonner à toute la liberté de ses inspirations. Revenue à
-Coulonges, elle sentit qu’il lui restait beaucoup à apprendre encore et
-se mit au travail avec une ardeur que ne ralentissait même pas la
-faiblesse de sa santé. Une grande joie vint l’y trouver: à des vers
-qu’elle avait adressés à M. de Lamartine sur la mort de sa fille elle
-reçut de l’illustre poète une réponse, aussi en vers, accompagnée d’un
-exemplaire des Méditations et des Harmonies.
-
-En 1834, le premier congrès scientifique se tint à Poitiers, ville peu
-distante de Coulonges. Le préfet des Deux-Sèvres, M. Léon Thiessé,
-protecteur zélé de la jeune fille, engagea ses parents à la conduire au
-congrès. L’enfant eut un succès complet. Elle improvisa une ode sur les
-travaux de cette assemblée, qui lui décerna une médaille à l’effigie de
-Malherbe. Dès ce moment, sa destinée poétique fut fixée. L’année
-suivante, elle vint à Paris avec sa mère, qui ne l’a jamais quittée
-depuis. M. Guizot l’accueillit comme un ami et lui donna immédiatement
-une pension de 400 francs. Cette pension a été depuis augmentée deux
-fois par M. de Salvandy et le sera sans doute encore.
-
-Mademoiselle Moreau publia, en 1837, la première édition des _Rêves
-d’une jeune fille_, qui fut rapidement épuisée. En 1838, son ode sur
-l’arc de Triomphe de l’Étoile obtint une mention honorable de l’Académie
-française. Elle fit paraître ensuite un roman intitulé: _Une destinée_,
-puis un livre pour la jeunesse, en prose aussi, _Les Souvenirs d’un
-petit enfant_. Ce dernier ouvrage a obtenu, en 1841, un encouragement de
-800 francs de l’Académie française. L’année suivante, cette même
-académie a décerné à l’unanimité à mademoiselle Moreau le prix de 1,500
-francs de M. de Maillé, de la Tour Landry, destiné au talent poétique
-qui donne le plus d’espérances.
-
-Les poésies de mademoiselle Moreau forment principalement un recueil
-d’élégies qui brillent par un remarquable talent de versification; on y
-trouve de la grâce, de l’harmonie, de l’élégance jointe à l’abondance
-des images, à l’habileté et au naturel des tours, à une variété de
-pensées justes, ingénieuses, délicates, exprimées d’une manière ferme et
-concise. Le talent de ce poète de la nature appartient, selon nous, au
-genre tempéré; il s’élève rarement vers les grands horizons de la
-pensée; mais quand élargissant ses cadres, il passera de sujets privés à
-des sujets d’intérêt général, quand il déploiera enfin ses ailes dans
-toute leur largeur, il se montrera sans doute sous un jour plus
-splendide qui le fera paraître plus saisissant, plus profond et plus
-sympathique.
-
-La pièce suivante qui ne se trouve pas dans les poésies publiées par
-mademoiselle Moreau, et qu’elle nous a obligeamment communiquée donnera
-une idée de son talent poétique.
-
-
-A MADEMOISELLE MARIA DE F....
-
-Le jour de sa première communion.
-
-
- Va recevoir celui de qui tout bien dérive,
- Maria! qu’en ton cœur, vase d’élection,
- Il verse les parfums de cette foi naïve,
- La plus belle des fleurs de la sainte Sion.
-
- Que sa divine main, sur ta tête posée,
- Courbant les longs rameaux de l’arbre de la croix,
- En fasse découler la céleste rosée
- Qui nous rend l’innocence une seconde fois.
-
- Porte aux pieds des autels ta candeur angélique;
- Les cœurs simples et purs sont aimés du Seigneur;
- Saint Jean, ce Fénélon du livre évangélique,
- Ce frère de Jésus était simple de cœur.
-
- Ne cherche point, enfant, à soulever le voile
- Qui cache l’Éternel aux regards d’ici bas;
- Les Rois-Mages suivaient la lueur d’une étoile,
- Sans savoir en quels lieux elle guidait leurs pas...
-
- Adore avec respect cet auguste mystère,
- Où nous voyons l’auteur des mondes et des cieux,
- Se donner en pâture aux enfants de la terre,
- Et laver nos erreurs dans son sang précieux.
-
- Tu franchis aujourd’hui ces plaines du jeune âge,
- Dont l’herbe est si touffue et l’horizon si beau;
- Colorant l’avenir des reflets d’un mirage,
- Tu fais les premiers pas dans un sentier nouveau.
-
- Que ce jour, Maria, le plus doux de la vie,
- Te laisse un souvenir solennel et touchant;
- Nul n’aura sa blancheur ni sa paix infinie;
- Nul ne sera plus pur de l’aurore au couchant.
-
- Ce qu’on nomme bonheur, en ce siècle profane,
- De son charme divin ne saurait approcher;
- Qu’importent les parfums de la fleur qui se fane
- Et la splendeur du lys qu’un souffle fait pencher?
-
- Si tu veux que, pour toi, le sort soit sans orages,
- Des plaisirs décevants éloigne-toi toujours;
- Enfant! ne bâtis point sur nos tristes rivages
- Le nid qui jusqu’au soir abritera tes jours...
-
- Garde-toi de placer tes fraîches espérances
- Sur de fragiles biens, car tous s’envoleront...
- Songe que Dieu n’admet aux saintes récompenses
- Que ceux dont la douleur a sillonné le front...
-
- Oh! bénis-le ce Dieu qui te donne pour mère
- Un ange de vertus, d’indulgente bonté,
- Qui, détournant de toi toute boisson amère,
- T’a fait le sol de mousse et le ciel argenté.
-
- Aime-la comme on aime, au sortir de l’enfance,
- Avec ce dévoûment, cet entier abandon
- Qui survivent aux temps, aux revers, à l’absence,
- Et dont les nobles cœurs seuls ont reçu le don...
-
- Puis, enfant, aime aussi, d’une égale tendresse,
- Ton père, cet ami, cet aimable mentor,
- Poète sans orgueil, et savant sans rudesse,
- Qui du bonheur des siens fait son plus cher trésor...
-
- Va! livre ta nacelle à ce fleuve perfide,
- Que peu, même au printemps, traversent sans effroi;
- L’amour de tes parents, comme une double égide,
- S’élèvera toujours entre la vague et toi.
-
-
- Mai 1846.
-
-
-
-
-MARIE LAURE.
-
-
-Pendant que les salons de Paris résonnaient de la voix pure et
-mélodieuse d’Élise, une autre jeune fille, dans un coin retiré de la
-Normandie, sentait aussi s’allumer en son cœur la flamme de la poésie en
-présence d’une nature riante et pittoresque. Sa venue au monde avait été
-déplorable:
-
- Enfant j’étais muette, aveugle et si débile
- Que, durant tout le jour, je restais immobile,
- Et chacun tristement et le bras étendu
- Vers moi, disait tout bas: cet enfant est perdu.
- Pourtant on me sauva.
-
-Bientôt ses infirmités disparaissent. Habitante d’une petite ville avec
-sa mère et sa sœur, elle parcourt presque toujours seule les belles
-campagnes qui l’environnent, et laisse flotter ses pensées sous le
-souffle des émotions qu’elles lui causent.
-
- Mais un jour apparut la solitude austère;
- Le chagrin la suivit; puis un fatal mystère
- Que mon cœur garde en soi comme un dard dans sa chair,
- Qui s’envenime, hélas! sur ce qui m’était cher
- Vint tomber.--Ce secret courba ma jeune tête,
- Épouvanta mon âme et puis me fit poète.
- Alors notre vieux toit s’attrista; les soucis
- Chassèrent le bonheur sur notre seuil assis,
- Nous offrant pour toujours des larmes;--peine amère,
- Qui frappa mon aïeul,--et qui brisa ma mère.
-
- Je compris mal alors ce chagrin étouffant,
- Car il n’avait touché que mon âme d’enfant;
- Mais, plus tard, il m’offrit sa coupe toute pleine
- De fiel, me la fit boire et m’enseigna la haine.
- Puis je sentis l’orgueil qui germait dans mon front;
- Ce que vaut de douleur la crainte d’un affront,
- Je le sus, et, pourtant, mon âme était si pure
- Qu’elle eût, par sa candeur, épouvanté l’injure;
- Car, étrangère en tout à ce malheur profond,
- Je puis sonder sans peur cette âme jusqu’au fond.
-
-Ce secret fatal lui fait prendre, à vingt ans, une résolution virile:
-elle viendra à Paris, ce rendez-vous universel des douleurs et des
-infortunes, et, chevalier anonyme, elle se jettera sans peur dans le
-tournoi sanglant de la renommée pour conquérir la palme qui doit cacher
-la rougeur du front de MARIE LAURE.
-
-Elle y vint en effet, il y a quatre ans, seule, sans autre appui qu’une
-lettre de recommandation, ce roseau vermoulu du malheur. Elle alla se
-loger dans une petite chambre de la rue de Vaugirard, d’où elle
-apercevait les marronniers du Luxembourg, qui lui rappelaient les
-ombrages de ses campagnes. C’est là qu’elle écrivit les dernières pièces
-de ses _Églantines_ et toutes les nouvelles qui forment la première
-partie du volume qu’a publié un loyal et consciencieux éditeur.
-
-«Infatigable,» dit-il, «elle se reposait du travail en courant les
-bureaux de journaux et les éditeurs. Elle parvint à placer comme
-feuilletons quelques unes de ses nouvelles, qui, malheureusement,
-n’eurent pas le temps de paraître.--Ses amis avaient déjà réuni pour son
-volume de poésies plus de 500 souscripteurs. Enfin, au mois de juillet,
-fatiguée de cette lutte sans trêve, elle alla se retremper dans
-l’atmosphère calme de la famille. Pendant trois mois, elle vécut avec
-délices dans ses campagnes tant regrettées, entre sa mère qui l’avait
-attendue impatiemment et sa sœur qu’elle ne devait plus revoir.»
-
-C’est peut-être pendant cette courte trêve qu’elle publia cette
-touchante pièce de vers, _Un regard en arrière_, qui nous fait pénétrer
-dans l’intimité de sa pensée.
-
-
-UN REGARD EN ARRIÈRE.
-
- Pourquoi ne suis-je pas la bonne jeune fille
- Qui, ne cherchant jamais rien hors d’elle, ne brille,
- Fleur, que de son éclat; lys, que de son parfum?
- Pourquoi voit-on, hélas! sur mon front pâle et brun,
- Le stigmate d’une âme ardente, austère et forte?
- Et d’où vient que mon cœur, où l’espérance est morte,
- Vibre à tous les sanglots amers ou décevants,
- Comme une harpe à tous les vents?
-
- Quel vain désir de gloire est venu me séduire?
- Pourquoi mon front veut-il méditer et produire?
- Qui donc a suspendu le vieux luth à mon bras?
- Et pourquoi le Dieu grand, qui ne se trompe pas,
- Qui suit chacun de nous, le guide et le regarde,
- M’a-t-il donné le cœur et la robe du barde,
- Des larmes pour apprendre a chanter la douleur,
- La pensée au lieu du bonheur?
-
-Mais la lutte qu’elle avait engagée ne pouvait être interrompue plus
-longtemps: il fallut retourner à Paris. A son arrivée, elle s’occupa de
-la publication de ses premières poésies: _Les Églantines_, qui parurent
-à la fin de décembre 1842. Au plus fort de ses préoccupations
-littéraires, elle reçut une autre lettre de sa mère, exprimant de vives
-inquiétudes sur la santé de sa fille aînée. Marie Laure crut que sa mère
-s’exagérait l’état de sa sœur et chercha à la rassurer dans sa réponse.
-La pauvre mère, incertaine alors, craignant; d’une part, de troubler
-Marie Laure au milieu de ses travaux, et, de l’autre, ne sachant pas au
-juste jusqu’à quel point la santé de sa fille devait l’alarmer, écrivit
-en termes moins inquiétants. Au commencement de mars, Marie Laure reçut
-des nouvelles rassurantes sur la santé de sa sœur. Elle se flatta alors
-que le printemps amènerait une guérison, et l’espérance vint se placer
-entre ses vœux et ses prières. Mais comme un coup de foudre, la nouvelle
-de la mort de sa sœur vient la frapper, et, peu de temps après, sa mère
-entre dans sa petite chambre.
-
-A la vue de sa fille, naguère encore si charmante, de sa fille
-affreusement pâle et maigrie; de sa fille dont la voix est faible et
-altérée, dont la taille s’est voûtée, dont la démarche est chancelante
-et le regard est terne, la pauvre mère est saisie d’effroi, et elle
-conduit sans retard son enfant chez un médecin célèbre. Ce médecin
-reconnaît une phtisie pulmonaire mortelle... cependant l’air de la
-campagne a fait quelquefois des miracles, et il recommande l’air de la
-campagne.
-
-Marie Laure respira encore l’air pur des champs, auquel elle dut un
-soulagement momentané; mais son sort était décidé sans retour. Les
-secours de la religion lui furent administrés. Elle vécut encore
-quelques jours, plongée dans un assoupissement presque continuel. Dans
-un moment lucide, où le sourire errait sur ses lèvres pâles, et où elle
-pensait à Dieu et à sa bonté infinie, sa pauvre mère lui entendit dire
-très distinctement à voix basse:
-
-«Mon Dieu, je vous demande un million de fois pardon.»
-
-Le lendemain de sa mort, c’était la fête du village, les jeunes,
-filles, vêtues de blanc, voulurent la porter elles-mêmes jusqu’au
-cimetière. Elles jetèrent sur sa tombe des milliers de fleurs et
-l’entourèrent de rosiers blancs.
-
-Voici l’épitaphe qui fut gravée sur la pierre de son tombeau:
-
- Ici dort un enfant, fleur un seul jour fleurie,
- Vierge au front inspiré;
- Elle avait les doux noms de Laure et de Marie,
- Nom charmant! nom sacré!
-
- La mort seule a calmé son mystique délire.
- Comme vers un autel
- Son âme virginale et l’âme de sa lyre
- Montent ensemble au ciel.
-
- * * * * *
-
-
-La vie de Marie Laure a été trop courte pour que son talent put briller
-dans toute sa force et dans toute sa pureté. Le recueil de nouvelles en
-prose et de poésies qu’on a publié après sa mort est empreint d’un
-délicieux parfum de jeunesse et d’une originalité native qui décélait
-l’inspiration. C’est comme poète de la nature que Marie Laure figure
-dans cet ouvrage; poète spirituel et penseur, qui, s’il eût vécu plus
-longtemps, fût devenu sans doute un grand poète.
-
-La pièce qui suit a été composée par Marie Laure, pendant le mois qui a
-précédé sa mort. Elle en écrivit les derniers vers quelques heures avant
-son agonie.
-
-
-LES PREMIERS SOUVENIRS.
-
- Enfant, quand je courais active et vagabonde,
- Croyant que mon vallon, là bas, c’était le monde,
- Du toit aimé, le soir, je passais le vieux seuil,
- Et ne comprenant pas ni la mort, ni le deuil,
- Ni la souffrance au cœur s’attachant comme un lierre,
- Je demandais pourquoi sous la rouge paupière
- Des femmes qui passaient, le front voilé de noir,
- Roulaient toujours des pleurs? Pourquoi j’avais pu voir
- Près d’elles, au saint lieu, quand j’étais arrêtée,
- Des sanglots soulever leur épaule voûtée?
- Ma mère répondait que mon ange gardien
- Me le dirait plus tard si je le priais bien;
- Et plus tard je l’ai su... Ce ne fut pas mon ange
- Qui vint me révéler tout ce mystère étrange
- De mort, de deuil, de pleurs; mais je vis tant d’absents
- Qui ne revenaient pas; je connus tant d’accents
- Que je n’entendrai plus; tant d’âmes envolées
- Mirent sur mon chemin tant de femmes voilées;
- Tant de grands cœurs battaient qui ne tressaillent plus;
- Hélas! et j’en sais tant dans la fosse reclus,
- De ceux que nous perdons, lorsque la feuille tombe,
- Qu’ainsi j’ai vu la mort et j’ai compris la tombe.
-
-
- * * * * *
-
- Pourtant on me sauva; dans mes belles vallées,
- Je vis des jours brûlants et des nuits étoilées,
- Et lorsque je marchai, dans mon premier sentier,
- La première fleur fut la fleur de l’églantier,
- Que ma main déroba. Durant plus d’une année,
- Je courus par mes prés doucement étonnée,
- Regardant la nature et devinant le beau
- Comme mon cœur plus tard devina le tombeau.
-
- * * * * *
-
- Il me souvient; je vis venir la poésie,
- Soutenant d’une main sa coupe d’ambroisie,
- Et de l’autre deux luths;--les posant devant moi,
- «Tiens,» me dit-elle, «enfant, voici deux luths pour toi.
- Quand le chagrin fuira de ta triste demeure,
- La paix viendra vers toi,--ne fuirait-il qu’une heure.
- Tu prendras ce vieux luth entouré d’oranger,
- A la fleur virginale, au parfum étranger;
- Sur lui tu peux chanter la riante ballade,
- Rome, si tu l’as vue, ou Séville ou Grenade;
- C’est le luth de la joie et des douces amours;
- Ne va pas y chercher chagrins et mauvais jours.
- Mais lorsque tu verras revenir la souffrance,
- Faisant fuir de frayeur la paix et l’espérance,
- Tu prendras l’autre luth, posé sur un cercueil;
- Il est encore couvert de larmes et de deuil;
- Sur lui chantons toujours quand la peine t’oppresse;
- Tu pourras quelquefois affaiblir ta tristesse.
- Pour la muse, attends-la, mais ne la poursuis pas;
- Si tu la laisses libre elle suivra tes pas.
- Adieu, garde longtemps ton âme forte et juste.»
- (Ainsi m’avait parlé la poésie auguste.)
-
- Sur la lyre des pleurs j’ai tant de fois chanté
- Que souvent j’égarais le luth de la gaîté,
- Le délaissant toujours. Mais, un matin, joyeuse
- Ou calme,--j’essayais la ballade amoureuse,
- Lorsqu’on vint m’appeler auprès du saint vieillard,
- L’aïeul agonisant, dont le blême regard
- Sortait péniblement de paupières mi-closes,
- Tombé dans le jardin près d’un buisson de roses;
- Son teint était semblable aux suaires jaunis,
- Et comme Dieu l’accorde à ses élus bénis;
- La mort, lente à venir, sainte et mystérieuse,
- Ferma l’œil sans regard de l’agonie affreuse.
-
-
-
-
-MARIE CARPANTIER,
-
-De la Flèche.
-
-
-Quelle est cette frêle jeune fille, au teint pâle, aux longs cheveux
-blonds! Assise sur le sommet d’une colline, le front appuyé sur sa main,
-elle suit, d’un regard mélancolique, à travers les prairies, le Loir,
-dont le cours sinueux semble être l’image des méandres de sa pensée;
-puis, détachant ses yeux de ce spectacle magnétique, elle relève la
-tête et arrête sa vue sur les tours imposantes du collége militaire,
-bâti par le roi populaire, par le bon Henri, et sa pâleur s’efface, sa
-tristesse s’envole, car les rêves de son imagination, les pressentiments
-de son âme se dissipent au souvenir de cette éclatante mais douce et
-pure gloire qui, comme un baume bienfaisant, a rasséréné son cœur
-alarmé. Malheureuse jeune fille aux nobles pensées, aux instincts
-généreux, orpheline, sans parents, sans appui, tu n’as, pour défier
-l’avenir, que ta mère, pauvre veuve, avant le temps, d’un brave
-militaire; que ta mère énervée par la douleur.
-
- Mais rien n’est si fécond que les pleurs d’une mère!
- L’enfant sentit bientôt, sous leur rosée amère
- Sa raison s’épurer, son âme s’agrandir.
- Nue et morne à ses yeux apparut l’existence;
- Et, pour encourager sa mère à la souffrance,
- Elle se hâta de souffrir.
-
-Mais sur cette existence menacée par un sombre avenir luit tout d’un
-coup une vive lumière: la Bienveillance, sous les traits d’une femme
-poète[Q], éveille de nombreuses sympathies en faveur de la jeune muse
-abandonnée, attire sur elle l’attention de personnages puissants.
-Bientôt, grâce à cette intervention généreuse, la pauvre Marie, délivrée
-de ses noirs pressentiments, rassemble ses poésies, feuilles éparses
-qu’elle avait écrites sous de pénibles impressions, et, le cœur gros
-d’attendrissement et de reconnaissance, elle peut inscrire sur leur
-frontispice cette dédicace expansive:
-
-_Ce livre est la première, la seule richesse que je possède en ce monde;
-qu’_ELLE[R] _me laisse le lui offrir_, ELLE _qui a délivré mon âme de
-ses douloureuses préoccupations, en répandant la sécurité pour l’avenir
-et la douce quiétude du présent sur les vieux jours de ma mère bien
-aimée_.
-
-Les préludes sont empreints d’une tristesse maladive, apanage funeste de
-ces organisations délicates qui, à leur entrée dans la vie, sont si
-brutalement étreintes par la misère et la douleur qu’elles se croient
-fatalement appelées à subir ce double joug. On reconnaît la trace du
-malheur dans cette pièce touchante: _Si je mourais!_...
-
-
-SI JE MOURAIS!...
-
- J’ai dit: «au milieu de mes jours je verrai donc
- les portes de la mort,» et j’ai cherché en vain le
- reste de mes années.
- _Cantique d’_ÉZÉCHIAS.
-
-
- Si je mourais! cette sombre pensée
- Retombe à chaque instant sur mon âme oppressée;
- Si je parle d’espoir, une vague terreur
- Fait expirer les mots sur ma lèvre glacée,
- Étouffe sous son poids les élans de mon cœur,
- Et, boisson vénéneuse en ma coupe versée,
- Transforme en cris d’effroi tous mes cris de bonheur!
-
- Mourir! oh Dieu!... mais non, je suis trop jeune encore!
- Le jour ne s’éteint pas au lever de l’aurore;
- Le soleil du matin resplendit jusqu’au soir:
- Moi je naquis hier, et je n’ai, sur la terre,
- Qu’à petits pas d’enfant commencé ma carrière;
- J’ai de longs jours à vivre et de beaux cieux à voir!
- Et puis, à mon berceau, pendant la nuit muette,
- Ma mère a tant veillé! tant prié sur ma tête!
- Tant demandé pour moi de joie à l’avenir!
- Non, je ne mourrai pas! Quoi! fuir ma vieille mère!
- Quoi! dévaster son ciel! quoi! triste et solitaire
- L’abandonner! ma mère!... Oh! si j’allais mourir!...
-
- Quand reviennent les nuits, les nuits froides et sombres,
- Et que le soir lugubre, en longs habits de deuil,
- S’avance tristement pour évoquer les ombres,
- J’entends, j’entends les morts entr’ouvrir leur cercueil.
- Je les vois, secouant leur funèbre poussière,
- Se dresser lentement décharnés et sans bruit;
- Et, muets, s’éloigner, couverts d’un long suaire
- Que soulève à regret le souffle de la nuit.
- Je crois entendre au loin leur voix mystérieuse
- Gémir en m’appelant au pied d’un noir cyprès,
- Et malgré moi revient cette pensée affreuse:
- Si je mourais!... si je mourais!...
-
- O mes tendres amis! vous si chers à mon âme!
- Vous par qui s’embellit ou s’attriste mon sort,
- Venez fortifier mon faible cœur de femme;
- Venez! délivrez-moi de ces rêves de mort!
- Au bruit de vos chansons engourdissez mes peines;
- Que vos voix, s’unissant dans un accord divin,
- Pénètrent tous mes sens et glissent dans mes veines
- Le désir de la joie et l’oubli du destin.
- N’est-il plus sur les monts une fleur pour nos têtes?
- Les lis, ainsi que moi, se sont-ils tous flétris?
- Ah! venez! guidez-moi vers ces grottes muettes,
- Je veux à leurs échos dire vos noms chéris!
- Je veux, d’un pied léger, sur la verte colline
- Bondir! et me bercer dans les vagues du ciel!
- D’un air limpide et frais abreuver ma poitrine,
- M’enivrer de parfums! m’enivrer de soleil!
- Là, je vivrais, amis! car c’est la peur qui tue!
- Oh! la peur, de ma vie a fait un long trépas.
- Cette horreur de la mort, d’où m’est-elle venue?
- Avant de vous aimer, je ne la craignais pas.
-
- Elle n’était pour moi qu’un fantôme docile
- Aux appels suppliants des fils de la douleur;
- Je croyais que pour eux, ange libérateur,
- Des heureux d’ici-bas elle fuyait l’asile;
- Et, dans mes jeux d’enfant, bien souvent immobile,
- Je feignais d’être morte... Oh! je n’avais pas peur!
-
- Mais voyez!... à pas lents les ténèbres s’avancent...
- Ecoutez!... écoutez le bruit sourd des tombeaux!...
- Sur l’horizon déjà des ombres se balancent....
- Du jour! de la lumière! apportez des flambeaux!
- Amis, entourez-moi! rapprochons-nous de l’âtre;
- Chassons du noir sommeil les perfides appas!
- Chantons de gais refrains jusqu’à l’aube bleuâtre.
-
- * * * * *
-
- Mais si la mort venait!... cachez-moi dans vos bras....
-
-C’est peu après sa première nomination à un emploi honorable que
-mademoiselle Carpantier dut composer sa pièce intitulée _Sur le côteau
-de Saint-Germain-du-Val, pendant la nuit._ Le ton de cette pièce est
-bien différent de la précédente; on y respire l’allégement du cœur, la
-satisfaction intime, la sérénité, le calme après la tourmente. Nous en
-citerons une partie pour montrer ce jeune talent sous un autre jour.
-
-
-SUR LE COTEAU DE SAINT-GERMAIN-DU-VAL,
-
-Pendant la nuit.
-
-
- * * * * *
-
- Je vois, je vois d’ici ma cité bien aimée
- Sommeiller, vaporeuse, au bord de l’horizon,
- Comme un léger esquif que la brise embaumée
- Endort sur l’Océan profond.
-
- A voir ses toits de marbre et ses maisons d’ivoire,
- Sa ceinture de monts, ses ombrages en fleur,
- Quels flots de souvenirs inondent ma mémoire!
- O mon enfance! ô paix du cœur...
-
- Puis je vois, se dressant dans l’épaisseur des ombres,
- --Des secrets de la nuit témoins silencieux,--
- Ces tours[S] aux fronts hautains qui, des nuages sombres,
- Déchirent les flancs orageux.
-
- Aux superbes sommets de ce noble édifice,
- Orgueil de mon pays, œuvre d’un roi chéri,
- Ne voit-on pas planer une ombre protectrice?
- L’ombre du magnanime Henri?
-
- Et là-bas ce beau Loir dont la blanche surface
- S’illumine aux clartés de la lampe des cieux;
- Semblable au sentier d’or que parcourt, dans l’espace,
- Un archange aux pieds lumineux.
-
- La Flèche, ô mon doux nid! ô ma belle patrie!
- Asile où je vécus du fruit de mon labeur;
- Toi qui compris mes chants, qui protégeas ma vie;
- Quel amour t’a voué mon cœur!
-
- Oh! moi, je donnerais pour ta grâce pudique,
- Pour ton ciel nuageux, pour tes monts verdoyants,
- Et la vieille Italie, et la jeune Amérique,
- Et l’Asie aux cieux flamboyants!
-
- Que me font les splendeurs des cités orgueilleuses!
- Athène et ses débris............
-
- * * * * *
-
- * * * * *
-
- Paris, ce vaniteux qui veut briller et plaire,
- A mes yeux un instant sembla royal et beau;
- Mais bientôt j’aperçus la fraude et la misère
- Sous la pourpre de son manteau.
-
- Ces bruits, ces chants, ces cris de la foule empressée,
- Où pas un œil ami ne s’arrêtait sur moi,
- D’un lourd penser d’exil oppressaient ma pensée
- Et me glaçaient d’un vain effroi.
-
- Alors, ô mon pays, rêveuse et désolée,
- Loin de ces inconnus je courais me cacher,
- Pour songer doucement à ta fraîche vallée,
- A tes bois, à ton vieux clocher.
-
- Il me semblait revoir ce castel solitaire,
- Qui dort sombre et muet sur tes côteaux fleuris,
- Et qui, puissant jadis, sous ton toit séculaire
- Abrita le saint roi Louis.
-
- Et mon coeur bondissait!--pourtant, ô ma patrie!
- Jamais tu n’eus pour moi ni fêtes ni plaisirs;
- Mais le doux souvenir de ma mère chérie
- Parfumait tous mes souvenirs.
-
- La Flèche, ah! si jamais, à mes désirs contraire,
- Le destin, loin de toi, m’entraînait quelque jour,
- Pour consoler mon cœur sur la terre étrangère,
- Garde, ah! garde-moi ton amour!
-
- Je ne demande rien à l’aveugle fortune;
- Mon front de fiers lauriers ne s’est point ombragé;
- La gloire me fait peur, le faste m’importune;
- Je ne veux rien que ce que j’ai.
-
- Mais quand la mort viendra, céleste messagère,
- M’emporter, libre enfin, vers un monde nouveau,
- Qu’on dépose ma cendre où le sort tutélaire
- Posa mon fragile berceau....
-
- * * * * *
-
-
-On le voit, la vie de mademoiselle Carpentier ne présente qu’une
-physionomie monotone; le grand événement qui l’a marquée a été son
-voyage à Paris. Mais nous disons tant mieux avec l’excellent M.
-Primrose[T], cet ami du foyer domestique, dont toutes les émigrations
-s’étaient bornées à passer, dans sa maison, de la chambre bleue à la
-chambre rose, et nous répéterions volontiers aussi, avec les voyageurs
-aux pays lointains, désenchantés, au retour, ces vers d’un charmant
-poète français, Léonard:
-
- Quel fol espoir trompait mes vœux
- Dans cette course vagabonde!
- Le bonheur ne court pas le monde;
- Il faut vivre où l’on est heureux.
-
-Comme Élise Moreau, comme Marie Laure, mademoiselle Carpantier doit
-presque tout à la nature. Ses dispositions précoces pour la poésie lui
-valurent les plus vives sympathies. L’étude vint ensuite les développer;
-mais ce fut l’étude individuelle, l’étude telle qu’elle a été pratiquée
-par nos poètes artisans, l’étude sans maître.
-
-L’auteur des _Préludes_ a composé son recueil de pièces assez
-différentes de forme, de ton, de couleur et de sentiment. La critique
-sévère y reprendra des alliances de mots et des rimes usées, et
-réclamera moins d’abondance et de facilité. Mais ce sont là des taches
-légères. Mademoiselle Carpentier excelle dans les tableaux sombres ou
-sauvages; son pinceau, tout viril alors, nous transporte par sa touche
-énergique et fière. Nous citerons, en ce genre, _Une création de Satan_,
-et surtout _Indépendance_, dont les cinq dernières strophes resteront
-dans la mémoire des littérateurs.
-
-
-
-
-JOSEPH-LAFON LABATUT,
-
-De Messine.
-
-
-Quand l’homme plie sous l’adversité, il interroge le ciel de son passé
-pour y retrouver une étoile amie. Ce ciel est souvent couvert, mais pour
-Labatut ce ciel était clair et serein, et l’étoile amie y brillait d’un
-vif éclat. C’est que cet homme, ancien soldat, avait toute la chaleur
-d’âme de ses pareils; il croyait à la constance de l’amitié, parce
-qu’il l’éprouvait lui-même.
-
-Lafon Labatut, originaire du Bugue, petite ville en Périgord, avait
-épousé à Messine, après beaucoup de traverses, une jeune sicilienne
-d’une éclatante beauté. Il revenait en France, sur un vaisseau de la
-marine anglaise, avec sa femme et Joseph, alors âgé de cinq ans; mais la
-jeune femme, atteinte de la peste, était morte à Gilbraltar.
-
-Après ce coup terrible, il débarqua à Calais, avec son enfant qu’il
-traînait et portait tour à tour, et se dirigea vers Paris, où il
-espérait retrouver un ami d’enfance, M. Pelissier, qu’il savait occupé
-auprès de M. Raynouard, le secrétaire perpétuel de l’Académie française.
-Cette espérance qui l’avait soutenu pendant ce pénible voyage devait se
-réaliser; il rencontrait la fin de ses fatigues à Passy, dans la maison
-de campagne de l’auteur des _Templiers_.
-
-Le pauvre soldat et son enfant, après quelques jours de repos, se mirent
-en marche pour leur pays. Labatut trouva sa mère morte, et son père ne
-tarda pas à la rejoindre. Lui-même succomba à ses chagrins peu d’années
-après.
-
-La douceur et l’excellent naturel du petit Joseph, la précocité de son
-intelligence, sa gentillesse, ses saillies enfantines lui firent tour à
-tour des protecteurs et des amis. Il faut placer à leur tête une bonne
-veuve qui l’attira chez elle, le surveilla dans ses jeux, le combla de
-caresses et de bonbons, et lui apprit à lire. Le petit Joseph demanda
-ensuite qu’on lui enseignât l’écriture, mais la bonne dame, à son grand
-regret, ne put lui rendre ce bon office, son savoir n’allant pas jusque
-là. L’enfant ne se découragea pas, et, s’étant procuré des plumes, des
-crayons et du papier, il imita les caractères des titres des fables de
-son bon ami La Fontaine, et il se fit ainsi une écriture que la
-nécessité pouvait s’attribuer pour une bonne part.
-
-A l’âge de neuf ans il entra chez un vieux curé de village, son parent,
-qui l’emmena dans son presbytère et en fit un enfant de chœur accompli.
-Quatre ans s’écoulèrent dans le calme et la douceur de la vie champêtre,
-mais ce calme et cette paix ne le rendaient pas heureux; Son sang
-sicilien, avide d’action, s’aigrissait dans ses veines; il rêvait, si
-jeune, sans que ses rêveries lui donnassent le secret des vagues
-aspirations qui le tourmentaient. C’est à cet état de son âme qu’il fait
-allusion dans ces vers du _Presbytère_:
-
-
- * * * * *
-
- Insensé que j’étais! souvent l’inquiétude
- M’agitait vaguement dans cette solitude.
- Pour la gloire et les arts, pour un frivole honneur
- Je regrettais des jours usés dans le bonheur,
- Et mes précoces mains d’une luisante argile
- Formaient quelque grand homme ou quelque dieu fragile,
- Et d’informes croquis mes blancs murs habités
- D’un grossier muséum étalaient les beautés.
- Surtout l’aveugle Homère et ses grandes merveilles,
- De mon jeune repos faisaient d’ardentes veilles.
- Hélas! quand j’ébauchais son image, comment
- N’étais-je pas troublé d’un noir pressentiment!
- Ainsi de l’arc-en-ciel l’enfance émerveillée
- Court et pense l’atteindre en la plaine mouillée,
- Et, dès que son ruban s’efface dans les cieux,
- L’enfant surpris s’arrête et reste soucieux.
-
-Un événement imprévu vint déchirer le voile qui couvrait son
-intelligence: un jour il avisa juché au haut d’une armoire, un vieux
-bouquin poudreux. Il le dénicha à l’instant. Ce bouquin était un poème
-sublime; c’était l’_Iliade_. Les scènes solennelles et pompeuses
-d’Homère, les luttes terribles de ses dieux et de ses héros s’emparèrent
-tout d’un coup de cette imagination flottante; aussi les murs du
-presbytère, tapissés par les dessins grandioses de Joseph, exécutés au
-charbon, devinrent-ils, en peu de jours, l’_Illustration_ détaillée du
-plus beau poème de l’antiquité.
-
-Joseph en était là lorsque vint à mourir le bon curé. Il fut appelé à
-Paris par M. Pelissier, ce fidèle ami de son père, qui voulait être
-aussi le sien, et lui tenir lieu de tous les protecteurs que la mort lui
-avait successivement enlevés.
-
-M. Pelissier, sa famille et ses amis furent émerveillés des prodigieuses
-dispositions de Joseph pour le dessin. On fut curieux de savoir quel
-effet produirait sur lui la vue des chefs-d’œuvre des grands maîtres. On
-le conduisit au Musée du Louvre. L’impression fut grande, profonde. A
-la vue des tableaux de Rubens, «Rubens,» s’écriait-il avec exaltation,
-«ô Rubens! je veux être Rubens!»
-
-Confié aux soins d’un dessinateur habile, M. Sudre, il fut bientôt assez
-fort pour entrer dans l’atelier de Gérard. Il apprenait en même temps
-l’art des écritures lithographiques, et, après quelques mois d’étude, il
-était en état de gagner quatre à cinq francs par jour. Un horrible
-malheur devait confondre la sollicitude de l’excellent M. Pelissier et
-enlever à Joseph le fruit de ses veilles et de ses travaux. Un soir il
-rentra de l’atelier, les yeux enflammés et sanglants. On ne tarda pas à
-s’apercevoir qu’une double taie obscurcissait sa vue. Il ne restait
-d’espoir que dans un traitement épouvantable. Le jeune artiste s’y
-soumit, mais son martyre fut inutile. Quand l’art est à bout, il se
-retourne vers la nature; on conseilla le climat méridional, et, quelques
-mois après, Labatut était complètement aveugle.
-
-Il était dans la destinée de cet infortuné de faire naître autour de lui
-les plus vives sympathies. La sœur de la femme généreuse qui avait
-entouré son enfance de tant de soins vint reprendre cette œuvre de
-charité interrompue par la mort, et un jeune chirurgien qui lui avait
-prodigué les secours de son art, vint se joindre à elle pour lui donner,
-du moins, les prévenances et les consolations de l’amitié. Ce jeune
-chirurgien avait une petite fille qui, mieux que toute autre personne,
-réussissait à distraire et à récréer le pauvre aveugle par son innocent
-babil, ses naïves gentillesses et son naturel aimant et sensible.
-L’enfant préférait à tout la société de Labatut, qui lui racontait les
-plus belles histoires de la _Bible_, les épisodes les plus dramatiques
-de l’_Iliade_. Insensiblement Labatut comprit qu’il pouvait être utile,
-et il disposa ses récits de manière à développer l’intelligence de sa
-petite amie. Il n’était pas bien savant, mais il avait beaucoup de zèle;
-il répondait de son mieux à toutes les questions de l’enfant, et, en
-piquant sa curiosité, il parvint à lui inculquer le peu de science
-qu’il possédait. Cette petite fille avait une mémoire heureuse: elle
-récitait avec grâce, et sans se faire prier, les plus jolies fables de
-La Fontaine. Toute la ville était émerveillée du maître et de
-l’écolière.
-
-Un père de famille vint alors prier Joseph de se charger de l’éducation
-de son fils. Joseph accepta, sans hésiter, ayant avisé à un expédient
-qui devait le rendre capable de s’acquitter convenablement de sa tâche.
-Dans sa combinaison ingénieuse, c’est l’élève qui fournira au maître les
-éléments divers de son enseignement; c’est dans ce but que le premier
-fera au second des lectures à haute voix sur tous les sujets. Ces
-morceaux épars des connaissances humaines qui, à une simple audition, se
-gravent indélébilement dans son vaste cerveau, Labatut parviendra à les
-rallier dans un tout par les fils imperceptibles qui les unissent l’un à
-l’autre; et, par la lucidité supérieure de son entendement, il se créera
-des méthodes simples et faciles, dont la clarté féconde lui sera
-démontrée par les progrès rapides de l’enfant confié à ses soins.
-
-Bientôt l’instruction du jeune élève de Labatut fut si généralement
-connue que plusieurs jeunes gens vinrent lui demander des leçons. Les
-enseignements de l’aveugle leur furent aussi profitables, et ils
-achèvent aujourd’hui avec distinction leurs études universitaires.
-
-Quand le monde extérieur, cette seconde vie du peintre, s’était
-complètement évanoui sous son regard éteint, Labatut était tombé dans un
-violent désespoir. Dans ses rêves, la nuit, dans ses rêveries, le jour,
-il appelait à grands cris la nature, la mère de son génie morte pour
-lui; il pleurait sur le soleil du midi--mort pour lui; sur les fleuves
-aux ondes argentées; sur les prairies émaillées de fleurs, sur les
-forêts ombreuses, sur toutes les merveilles de la création; enfin, tout
-cela confondu pêle-mêle dans un invariable horizon noir... O regrets
-amers! O douleurs poignantes! O insomnies cruelles!
-
-Mais cette flamme de l’art qui ne trouvait plus d’issue pour se
-répandre au dehors aurait fini par le dévorer s’il n’eût compris qu’il
-fallait lui trouver un autre aliment. Ce fut pour soulager son âme
-ulcérée qu’il composa des pièces de vers sombres et navrantes, comme _Ma
-Vision_, _Ce qui me reste_, _Un Fragment_.
-
-Quand le temps l’eut ramené à un état moins violent, il se plut à jeter
-un coup d’œil sur ses souvenirs d’enfance, sur ses attachements, sur ses
-sympathies. Quelle sensibilité, quelle grâce, quel charmant coloris dans
-les pièces qu’il créa sous cette disposition plus calme. Nous citerons
-de préférence celle qu’il adressa à sa mère.
-
-
-MA MÈRE.
-
- Je voyais l’ombre auguste et chère
- m’apparaître toutes les nuits.
- MILLEVOYE.
-
-
- Vague panorama de marbre et de couleurs;
- Des madones au bout de longs chemins en fleurs;
- Un horizon qu’au loin dessine
- Une mer où se joue un fidèle soleil:
- Serait-ce mon berceau?--Tout s’efface.--Au réveil
- Ma langue murmurait: Messine!
-
- Une autre image aussi vient frapper mes regards:
- Gibraltar, roc sinistre, à mes songes hagards
- Rappelle une pensée amère:
- Une femme mourante et me tendant les bras,
- Un char où je m’attache à l’essieu: c’est, hélas!
- Tout le souvenir de ma mère.
-
- Pauvre mère!--Elle était belle et jeune, et la mort,
- Déjà toute en ses traits n’arrachait nul remord
- A sa bouche sitôt pâlie:
- Ses yeux à me quitter ne pouvaient consentir;
- Puis elle les levait là-haut, comme un martyr
- Peint par sa fervente Italie!
-
- Et cet enfant plaintif dont on retient les pas,
- Tout prêt à se jeter sur le char du trépas,
- Qui revient bruire en mon rêve,
- C’était moi qui comptais à peine cinq printemps,
- Tels que Dieu les dispense à ces bords éclatants,
- D’où le vent du malheur m’enlève.
-
- La peste, affreux corsaire élancé du détroit,
- A fait de Gibraltar un cimetière étroit;
- Triomphant sur la ville prise,
- Il arbore au sommet des clochers et du fort
- Son pavillon funèbre, épouvantail de mort,
- Que secoue une infecte brise.
-
- De leurs foyers éteints d’effarés déserteurs;--
- Des tentes çà et là s’ouvrant sur les hauteurs
- A l’air moins chaud qu’on y respire;--
- D’autres sur l’Océan sillonnant un chemin;--
- Mon père, vieux soldat, m’entraînant par la main,
- Monte en pleurant dans un navire;
- Et le chant maternel qui m’endormit cessa,
- Et la vague en courroux sur son sein me berça
- Comme une marâtre qui gronde.
- Ma mère! A chaque instant mes cris la demandaient;
- Et les pleurs de mon père à mes pleurs répondaient;
- Et le vaisseau fuyait sur l’onde.
-
- «Nous la verrons demain,» disait-il chaque soir;
- Et dans le somme étrange où je croyais la voir,
- Pauvre orphelin! j’allais l’attendre.
- Mais à la vierge, avant, dont elle eut le doux nom,
- Je récitais pour elle une ardente oraison
- Dans son dialecte si tendre.
-
- Hélas! par le malheur, par les flots ballotté,
- Mon père enfin m’apprit qu’aux cieux, à son côté,
- Elle nous gardait une place;
- Et mes regards, errant au monde merveilleux,
- Du sentier qu’elle avait suivi dans les champs bleus,
- Le long du jour cherchaient la trace.
-
- J’avais de mon pays perdu l’aspect si beau;
- L’Espagne encor s’éloigne avec le saint tombeau
- Indifférent à cette terre;
- Et toujours vers le sud tournant des yeux en pleurs,
- Je vins en frissonnant traîner tant de douleurs
- Parmi les brumes d’Angleterre.
-
- La France m’accueillit.--Une enfance sans jeux,
- Hâtive m’entraîna vers cet âge orageux
- Où les passions brisent l’âme.
- Les passions!--torrent par les revers glacé--
- Toujours inaltérable en mon cœur ont laissé
- Ce pâle visage de femme.
-
- Oui, vingt ans ont coulé pleins de trouble et d’ennuis,
- Et dans ces longs moments qu’en mes fiévreuses nuits
- L’insomnie au repos dérobe,
- Toujours je crois la voir qui, de ce char cruel,
- S’envole, ange ineffable, et me ravit au ciel
- Dans les pans d’azur de sa robe.
-
-Mais ces admirables peintures n’étaient que l’écho fidèle de ses
-tristesses intérieures, et il voulut embrasser un plus vaste horizon, en
-dévoilant des impressions, des passions et des sentiments mieux
-appropriés aux dispositions de l’humanité dans ses conditions
-ordinaires. Parmi ces pièces où son talent se développe et s’élève très
-haut, nous citons la pièce suivante, l’_Oiseau inconnu_.
-
-
-L’OISEAU INCONNU.
-
- Je ne sais pas ton nom, petit oiseau des champs
- Qui, par longs intervalles,
- Fais retentir au loin la gaîté de tes chants
- En strophes matinales.
-
- Je n’entendis jamais de près ta belle voix;
- Jamais au premier âge
- Tu ne vins sur mon front te choisir dans les bois,
- Un balcon de feuillage.
-
- Mais qu’importe le nom qu’on te donne ici-bas,
- Voix que le ciel inspire!
- Mon cœur te connaît bien; et ne me rends-tu pas
- Une larme, un sourire?
-
- Qu’importent les couleurs dont tu luis au soleil,
- Dans les herbes nouvelles?
- Dieu t’a fait un présent qui n’a point de pareil,
- Ta musique et tes ailes.
-
- Ce n’est du rossignol ni le chant soutenu,
- Ni la vive alouette;
- C’est un vague soupir, un talent méconnu
- D’insouciant poète.
-
- Ce n’est point la beauté superbe, à l’œil vainqueur;
- C’est la Vierge qui passe,
- Se tourne, vous regarde et laisse au fond du cœur
- Le parfum de sa trace.
-
- Chaque printemps tu viens de tes jeunes amours
- Chanter jeune interprète;
- Chaque printemps, plus vieux et plus triste toujours,
- Je t’écoute et m’arrête.
-
- Tu répands en mon âme un confus souvenir
- D’harmonie et d’enfance,
- Comme la fleur d’automne abandonne au zéphyr
- Un doux reste d’essence.
-
- Et je rêve au passé! petit oiseau des champs
- Qui, par longs intervalles,
- Fais retentir au loin la gaîté de tes chants
- En strophes matinales.
-
- Sous la motte de terre as-tu pour paravent
- La mauve ou la pervenche?
- Ou ton frêle édifice aux caprices du vent
- Flotte-t-il sur la branche?
-
- Fais-tu des tendres blés qui couvrent les sillons
- Les festins de ta couche?
- Portes-tu dans ton bec, à tes chers oisillons,
- La bourdonnante mouche?
-
- T’exiles-tu, nomade, en ces brûlants climats
- Où se hâte l’aurore?
- Constant et résigné, braves-tu nos frimas,
- Cher oiseau? Je l’ignore.
-
- Connaître ne rend pas plus heureux, je le sais;
- On sait tout quand on aime;
- Pour un pauvre ignorant comme moi, c’est assez
- Que tu sois un emblême.
-
- Emblême du bonheur, hélas! dont palpitait
- Ma jeunesse ravie,
- Qui chante quelques jours au printemps, puis se tait
- Tout l’hiver de sa vie.
-
- Je ne veux pas savoir ton nom. J’aimerais mieux
- Que ma voix solitaire
- Fût, comme tes accents, l’amour d’un malheureux,
- Et mon nom un mystère!
-
-Une particularité remarquable c’est que Labatut n’écrit pas ses vers: il
-les compose dans le silence et se les récite à lui-même, comme pour
-endormir ses douleurs. Une autre circonstance non moins curieuse c’est
-que son incontestable habileté de la forme, il l’a acquise seul,
-puisqu’il fut son instituteur à lui-même depuis les règles de la
-grammaire et de la prosodie jusqu’aux délicatesses et aux artifices du
-langage poétique.
-
-Labatut s’était fait une méthode d’enseignement surtout en vue de gagner
-son pain de chaque jour. Malheureusement sa santé affaiblie lui enleva
-cette ressource. C’est alors qu’un jeune officier, neveu de la bonne
-veuve dont nous avons parlé, pensa à recueillir les poésies du jeune
-aveugle et à les publier. Mais ce ne fut qu’après les plus vives
-instances que cet ami parvint à vaincre ses répugnances pour la
-publicité. Voici ce que Labatut écrivait à ce sujet à cet ami zélé:
-
-«Vous le savez, ce n’est pas un vain désir de célébrité qui m’a fait
-céder à vos instances et consentir à livrer au public de mauvais vers
-que j’aurais voulu garder pour moi et pour quelques rares amis, qui sont
-bien obligés de supporter quelque chose.
-
-»Si jusqu’à présent je m’étais toujours refusé à me faire imprimer,
-c’est que je trouvais un autre moyen de vivre; il me manque aujourd’hui,
-et il faut bien, malgré toutes mes répugnances et mes craintes, que je
-me décide à prendre ce dangereux parti.
-
- La douleur est ma muse, elle a tous mes secrets;
- Aussi, je l’avoûrai, n’est-ce pas sans regrets,
- Sans cette pudeur fière, aux malheureux connue,
- Que je livre aux regards mon âme toute nue.
-
-»Mais il le faut, vous le voulez, et puisque c’est une dernière planche
-de salut, je vais encore m’y hasarder.»
-
-L’épilogue par lequel Labatut termine son livre fait connaître le peu de
-foi qu’il avait dans le mérite de ses poésies et dans leurs succès.
-
-
-ÉPILOGUE.
-
- Je suis vaincu du temps.
- MALHERBE.
-
- Oh! mes vers, chers enfants, qui n’empêcherez pas
- Que, sans postérité, votre père à grands pas
- Vers le néant s’avance; et toi, précoce veuve,
- Muse, qui dois me suivre en ma dernière épreuve,
- Ainsi qu’au Malabar, cadavre sans pitié,
- Le mari réclamait sa vivante moitié
- Sur une couche où le feu brille;
- Pauvres vers, pauvre muse, est-il vrai qu’aujourd’hui
- Vous alliez, secouant au grand jour votre ennui,
- Traîner ma dolente famille?
-
- Ou bien espérez-vous, aiglons audacieux,
- Les regards au soleil, vous perdre dans les cieux,
- Et suivant le grand aigle aux sphères éternelles,
- Y diriger l’essor de vos naissantes ailes?
- Le soleil est trop loin!--Et puis, vous le savez,
- Mes vers, je n’aime point l’éclat que vous bravez.
- Qu’est-ce que votre amour espère?
- A l’angle de la porte, aux bornes du chemin,
- Irez-vous par le monde au loin tendre la main
- Pour soutenir les jours d’un père?
-
- Enfants, je vous aimais lorsqu’au sein de la nuit
- Jaillissant tout à coup de mon cerveau qui luit
- Vous sembliez courir dans ma longue crinière,
- Ou dérober, brûlants, de mon étroite ornière,
- Avec ce bruit de rhythme et de sonorité,
- Avec ces vifs reflets qu’une âpre vérité
- Revêt comme un brillant plumage.
- Ma douleur se complaît à votre premier cri,
- Et souvent à vos yeux la farouche a souri,
- Vous voyant naître à son image.
-
- La douleur est ma muse, elle a tous mes secrets.
- Aussi, je l’avoûrai, n’est-ce point sans regrets,
- Sans cette pudeur fière aux malheureux connue,
- Que je livre aux regards mon âme toute nue;
- Sanctuaire profond dont l’accès n’est permis
- Qu’à notre ange charnel, qu’à de rares amis,
- Gloire et soutiens de l’infortune,
- Et qui, vivant, hélas! ou sous l’herbe étendus,
- Nous entendent encore ou nous ont entendus
- Dans l’ombre ou dans les clairs de lune.
-
- Enfants, je vous aimais, car en ces tristes jours,
- Où le sort m’enleva famille, espoir, amours,
- Et brisa sur l’écueil ma barque d’insulaire,
- En cette région que nul soleil n’éclaire,
- Vous avez sur mon front fait tomber quelques fleurs.
- Mais la saison est froide, et les passants railleurs
- Jetteront dans votre besace
- Une pierre peut-être au lieu d’un pain pieux,
- Au lieu d’un doux poisson le reptile odieux,
- Au dard de flamme, au corps de glace;
-
- Et vous me reviendrez désabusés, confus,
- Tel qu’un pauvre qui pleure et dévore un refus;
- Et vous aurez perdu ce parfum de mystère
- Qui charmait autrefois ma couche solitaire;
- Tandis que vos pieds nus ne me rapporteront,
- Tristes enfants trouvés, que la boue et l’affront,
- Ou les épines que l’envie
- Sème sur les sentiers de la postérité,
- Pour ceux qui vont cherchant dans la célébrité
- Le prix d’une orageuse vie.
-
-Malgré ces tristes pressentiments, l’Académie française a décerné d’une
-voix unanime, un prix de quinze cents francs à ce jeune poète de la
-nature et du malheur.
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE.
-
-
-Hilbey (Constant), ouvrier tailleur à Paris. 1
-
-Gonzalle, cordonnier à Reims. 25
-
-Durand (Alexis), menuisier à Fontainebleau. 43
-
-Marchand (Charles), passementier et chansonnier
-à Saumur. 67
-
-Violeau (Hippolyte), fils d’un maître voilier de
-Brest. 83
-
-Magu, tisserand à Lizy-sur-Ourcq. 101
-
-Orrit (Eugène), compositeur typographe. 125
-
-Tampucci (Hippolyte), ex-garçon de classe au collége
-Charlemagne, à Paris. 161
-
-Lebreton (Théodore), ouvrier imprimeur en indiennes
-à Rouen. 172
-
-Beuzeville, potier d’étain à Rouen. 197
-
-Poncy (Louis-Charles), maçon à Toulon. 213
-
-Bouniol (Bathild), typographe de Paris. 231
-
-Lapointe (Savinien), cordonnier de Paris. 243
-
-Hébrard (Claudius), publiciste et poète de Lyon. 253
-
-Germigny (Paul), tonnelier à Châteauneuf sur
-Loire. 265
-
-Pélabon (Louis), ouvrier voilier à Toulon. 275
-
-Jasmin (Jacques), coiffeur à Agen. 291
-
-Moreau (Elise), de Mazières (Deux-Sèvres). 315
-
-Laure (Marie), de Normandie. 331
-
-Carpantier (Marie), de la Flèche. 345
-
-Labatut (Joseph-Lafon), de Messine. 359
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-
-NOTES:
-
-[A] Chacun veut acquérir des connaissances, mais de payer le salaire,
-tout le monde y répugne. Juvénal, Satire VII, vers 156.
-
-[B] M. Clément Savatier, de Saumur.
-
-[C] L’opinion de l’auteur sur J.-J. Rousseau est évidemment toute
-poétique. Il nomme fort improprement «l’ami du malheureux» un homme qui
-mettait ses enfants à l’hôpital et qui a violemment attaqué la religion
-catholique. (_Note de l’auteur._)
-
-[D] Démosthènes, fils d’un forgeron.--J.-B. Rousseau,
-cordonnier.--Rollin, coutelier.--Horace, affranchi.--Fléchier,
-faiseur de chandelles.--Molière, tapissier.--Franklin, pauvre
-artisan.--Quinault, boulanger.--J.-J. Rousseau, horloger. (_Note de
-Gonzalle._)
-
-[E] Cette opinion n’est pas nouvelle et elle n’en est pas plus
-solide: «Origène,» disent les philosophes, «témoigne que les premiers
-chrétiens faisaient peu de cas des temples et des autels. C’est, en
-effet, au milieu de l’univers qu’il faut adorer celui qu’on en croit
-l’auteur. Un autel de pierre, élevé sur une hauteur, au milieu d’un
-vaste horizon, serait plus auguste et plus digne de la majesté suprême
-que ces édifices dans lesquels sa puissance et sa grandeur paraissent
-resserrées entre quatre colonnes. Le peuple se familiarise avec la
-pompe et les cérémonies d’autant plus aisément que, étant pratiquées
-par ses semblables, elles sont plus proches de lui et moins propres
-à lui imposer; bientôt l’habitude les lui rend indifférentes. Si la
-synaxe ne se célébrait qu’une fois l’année et qu’on se rassemblât de
-divers endroits pour y assister, comme on faisait aux jeux olympiques,
-elle paraîtrait d’une tout autre importance. C’est le sort de toutes
-choses de devenir moins vénérables en devenant plus communes.»
-
-On a répondu à ceci de la manière suivante: 1º Il est faux que la vue
-du ciel et d’un vaste horizon fasse plus d’impression sur le commun
-des hommes qu’un temple décemment orné. Le peuple est plus accoutumé à
-voir le ciel et la campagne qu’à voir des cérémonies pompeuses; il ne
-médite ni sur la marche des astres ni sur la magnificence de la nature.
-Le sacrifice offert au ciel, une fois l’année, sur une montagne, par
-l’empereur de la Chine, à la tête des grands de l’empire, est, sans
-doute, imposant; cependant il n’a pas empêché le peuple, les grands,
-et l’empereur lui-même de tomber dans le polythéisme et d’adorer des
-idoles dans les pagodes. C’est un fait devenu incontestable. Les Perses
-et les Chananéens offraient aussi des sacrifices sur les montagnes; ils
-n’en adoraient pas moins des marmousets sous des tentes. Aussi Dieu
-défendit ces sacrifices aux Israélites; il voulut qu’on lui dressât un
-tabernacle et ensuite un temple. Montesquieu observe très bien que tous
-les peuples qui n’ont pas de tentes sont sauvages et barbares.
-
-2º Il est faux que les premiers chrétiens aient pensé comme les
-philosophes. Ils ne pouvaient avoir de temples lorsqu’ils étaient
-forcés de se cacher pour célébrer les saints mystères; mais ils
-bâtirent des églises, dès que cela leur fut permis, et elles furent
-démolies pendant la persécution de Dioclétien. Il y en avait
-certainement du temps d’Origène. Jamais les chrétiens n’ont tenu
-leurs assemblées en pleine campagne. (GERBET, _Dictionnaire
-théologique_.)
-
-[F] Les domestiques n’entrent pas ici.
-
-[G] Pour qui me prenez-vous? Je ne sors pas.
-
-[H] Le marinier Réfour, lors de l’inondation de Saumur, a donné la
-preuve que sous sa modeste blouse battait un cœur généreux; sa conduite
-a été au dessus de tous les éloges.
-
-[I] MM. Fain et Thunot.
-
-[J] M. Henri Barbet.
-
-[K] Montagne près de Toulon.
-
-[L] Parmi les divers systèmes d’échafaudage en usage dans le midi, il
-en est un dont les maçons se servent, qui consiste à suspendre par les
-deux bouts, avec des palans fixés sous les toits, de longues échelles
-qui reçoivent le nom de _ponts_. (_Note de Poncy._)
-
-[M] M. de Châteaubriand.
-
-[N] La cascade à laquelle l’auteur s’adresse existe dans le parc du
-château de Châteauneuf sur Loire, appartenant à madame Eulalie Lebrun.
-
-[O] Les amis de l’auteur, en donnant cette traduction, ont dû renoncer
-à faire du français élégant et châtié, leur but étant de laisser bien
-comprendre le _faire_ simple, naïf, et surtout l’entrain du poète. Ils
-n’ont voulu, dans cette traduction, d’autre mérite que celui de ne
-pas chercher à en avoir; elle est presque toujours mot à mot; aussi
-espèrent-ils que, à l’aide de cette espèce de décalque, les personnes
-les plus étrangères à notre harmonieux idiome comprendront le texte
-facilement.
-
-[P]
-
- Bon Dieu! quelle chanson! qu’elle va bien! qui l’a faite?
- --C’est Pascal! répond Thomas.
- --Bravo! vive Pascal! s’écrie la foule entière.
-
-
-[Q] Madame Amable Tastu.
-
-[R] Madame Tastu.
-
-[S] Les tours du collége militaire de la Flèche, bâti en 1602 par Henri
-IV.
-
-[T] Personnage principal du roman moral anglais intitulé le _Vicaire de
-Wakefield_, composé par le célèbre Goldsmith.
-
-
-
-
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