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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: L'Amoureuse Initiation - -Author: Oscar Milosz - -Release Date: March 31, 2022 [eBook #67741] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This book was produced from images - made available by the HathiTrust Digital Library.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMOUREUSE INITIATION *** - - - - - - - O.-W. MILOSZ - - L’Amoureuse - Initiation - - (Extrait des Mémoires du chevalier Waldemar de L...) - - - PARIS - BERNARD GRASSET - ÉDITEUR - 61, RUE DES SAINTS-PÈRES - MCMX - - - - -DU MÊME AUTEUR - - -Le Poème des Décadences.--Librairie des Mathurins. (_Épuisé._) - -Les Sept Solitudes, poèmes.--Librairie Henri Jouve. - - -En préparation: - -Nasta la Voyante ou La Vie des Paysans et des Juifs en Russie, roman. - -Poèmes du Nord peu connus, traduits de l’anglais, de l’allemand, du -polonais et du russe, par O.-W. Milosz. - -Le Livre des Morts, poèmes. - - - - -L’AMOUREUSE INITIATION - - -... On a déjà pu connaître plus d’une fois, en lisant le récit sincère -que je fais ici de mes aventures, combien peu il m’en coûte, au déclin -de ma vie, de reconnaître la médiocrité du rôle que j’ai joué en ce -monde. Il serait peu juste, toutefois, d’imputer à la petitesse de cœur -ou d’esprit ce qui me paraît n’être en moi qu’un effet fort naturel de -l’expérience et du désenchantement. Il fut un temps où je n’avais souci -de rien autre chose que de me préparer à la noble carrière où ma -naissance et mes lumières naturelles me paraissaient appeler; un temps -où je ne m’abandonnais que de trop bon cœur à des rêves de gloire et de -dévouement dont l’avare réalité m’a si bien appris, par après, à ne -faire que peu d’état; un temps... temps lointain, perdu, à jamais -envolé! - -Un jour, je m’éveillai tout hébété à mon destin véritable et je reconnus -être une de ces âmes infortunées où les imaginations brûlantes de -l’adolescence consument la réalité de toute une vie. Néanmoins, secouant -ma torpeur, je me composai du mieux que je pus, je fis mon entrée en -scène--et le spectacle commença. Pitoyable tragi-comédie! Que vous en -dirai-je que vous ne connaissiez déjà? Je n’y ai jamais su faire qu’un -personnage secondaire et des plus effacés, et je mourrai sans doute sans -en avoir connu le héros. Rien n’est si malaisé que d’apprendre à jouer -le principal rôle dans les événements de sa propre existence. Ai-je -aimé, ai-je haï? Il me souvient d’avoir ri et pleuré; jamais, cependant, -je n’ai senti palpiter sous ma main le cœur meurtri ou joyeux de la -réalité. Je n’ai vécu, en quelque sorte, que pour avoir à quoi survivre. -En confiant au papier ces futiles remembrances, j’ai conscience -d’accomplir l’acte le plus important de ma vie. J’étais prédestiné au -Souvenir. - -Pour médiocre qu’elle soit, l’estime que je fais de moi-même en tant que -caractère m’apparaît comme une façon de panégyrique au regard du peu de -confiance que je mets en mes qualités d’écrivain. S’il est bon, -quelquefois, de réunir en soi deux personnalités, c’est toujours chose -détestable que d’avoir pour chacune d’elles un style différent; or, -qu’est-ce qui ressemble moins à l’expression de ma pensée que le langage -de mes sentiments? A tous mes écrits, je retrouve cette même marque -fâcheuse d’une collaboration de frères ennemis. Au par-dessus, j’ai le -grand défaut, commun à la plupart des fils du Septentrion, d’honorer -trop la vérité et de négliger la grâce. Faut-il glisser sur un sujet ou -ne l’approcher qu’avec précaution? Aussitôt j’y donne de tout mon vol, -comme l’étourneau dans la glu. S’agit-il, au contraire, de mettre en -lumière quelque trait noble ou agréable? Alors je m’arrête, je balance -longuement et je me retire tout penaud, ainsi que fait l’ourson couard -devant une ruche éblouie de miel et vide d’abeilles. Enfin je trouve -plus de plaisir à évoquer des événements fortuits qu’à remémorer les -quelques rares triomphes de ma volonté ou de ma raison; et je me sens si -pauvre d’esprit, d’ordre et de suite que, sitôt que j’ai quelque raison -d’être mécontent de l’ordonnance d’une partie, j’abandonne le tout au -hasard; d’où cette confusion et ce décousu dont on me blâme si souvent -et à si juste titre. - -Qu’il me soit permis, toutefois, de rappeler ici pour ma défense combien -il est malaisé de classer régulièrement des événements où l’esprit -s’efforce en vain de découvrir quelque liaison. Il ne me souvient pas -d’une seule occasion où je n’aie été le jouet du hasard. L’imprévu a -régné sur ma vie en despote ensemble cruel et facétieux, et je ne pense -pas avoir jamais eu d’autre gouverne que de me soumettre en soupirant à -ses capricieux décrets. - -Au surplus, ami lecteur, tu connais de longue main déjà le persécuteur -de l’infortuné Benjamin. L’étrange bizarrerie de son humeur n’a plus -rien qui te puisse surprendre, non plus que le grotesque parfois -messéant des travestissements dont il était coutumier. Même j’aurais -plus d’une raison de te soupçonner d’une secrète indulgence envers ce -malin Hasard, ennemi de mon repos; cependant, je ne me peux défendre -d’un sentiment de malaise au souvenir de l’aspect répulsif qu’il lui -plut d’emprunter pour une rencontre que je fis à Naples, sur la fin de -l’année 17.., à mon retour de Formose. Jamais je n’effacerai de ma -mémoire les burlesques détails de cette aventure; et, en dépit du long -espace qui m’en sépare et de l’amitié que je porte depuis lors à son -étrange héros, c’est en rougissant que j’avoue devoir à la fureur d’un -roquet famélique et galeux la connaissance du plus aimable d’entre les -originaux rencontrés au cours de mon errante vie. Il serait juste, -néanmoins, que le sentiment de la gratitude l’emportât, en l’occasion, -sur le vain souci des bienséances; car, n’était l’humeur combative de -l’affreux animal qui me fit trébucher au seuil d’un coupe-gorge, jamais -je n’eusse vu s’arrêter, au milieu de la nuit et du Ponte-Tappio, la -silhouette de revenant du comte Pinamonte, ni se tourner vers moi, à la -clarté clignotante d’une fenêtre de brelan, le surprenant visage de ce -dernier des Benedetto. - -J’étais précisément, au sortir du combat sans honneur, occupé de -chercher sur le pavé humide de l’obscure ruelle le chapeau qui venait -d’y rouler, lorsque soudain, brandillante, cavalière et timide dans le -même temps, la singulière figure se vint offrir à mon regard. En dépit -de l’heure et du lieu, l’inconnu me fit l’honnêteté de ramasser mon -clabaud et de se découvrir en m’accostant; en sorte que ses mains -m’apparurent embarrassées de deux coiffures à la fois. Nous nous -examinâmes d’abord quelque temps en silence. L’impression du moment -demeure profondément gravée dans mon esprit, car c’est d’elle que j’y -date la naissance d’une idée fort singulière et qui me tourmente -aujourd’hui encore, savoir: que certaines rencontres ne se font jamais -pour une première fois, et qu’il est en ce monde des créatures et des -objets que l’on jurerait connaître de toute éternité. Je considérais -l’étranger avec surprise et non sans quelque méfiance; lui, pour sa -part, promenait sur ma chancelante personne un regard tout pénétré -d’étonnement et de malice... - -«Eh! par le grand Diavolo! s’écria-t-il à la fin; foin d’une hypocrite -réserve! Sous le désordre de vos vêtements, je devine un homme de la -première qualité; votre vin même, ne vous en déplaise, sent la bonne -compagnie. Je m’ennuie ce soir à périr, mon cher monsieur; partant, vous -êtes le bienvenu!» - -La voix,--une voix grinçante et rouillée de girouette de mars,--me parut -pleine de gaîté forcée, de pusillanimité mal déguisée et d’une sorte de -papelardise maladive qui en rendait les inflexions incertaines et -fuyantes. Je pris mon chapeau des mains décharnées et tremblantes du -singulier personnage et balbutiai, en manière de merci et de -présentation, mon titre accompagné du nom d’une de mes terres. - -«Eh! par le Styx! voilà qui sort d’un armorial danois. Pour ce qui me -paraît être de votre personne... eh! non, je ne pense pas avoir jamais -eu l’honneur d’en faire rencontre; toutefois, votre visage ne m’est pas -étranger. Non point, monsieur le chevalier, que j’aie mémoire de l’avoir -jamais vu, mais les grands yeux que voilà me rappellent beaucoup et même -trop de choses... Je suis Sassolo Sinibaldo, comte Pinamonte et -treizième duc de Brettinoro. Mon ami Poniatowski, le roi philosophe, -m’appelle, je ne saurais trop dire pour quelle raison, comte-duc -Antisthène. Ma grand’mère était une Guidoguerra; et je me surprends -quelquefois, dans le vin, à tirer vanité des liens qui m’unissent à la -maison éteinte des Benedetto.» - -Mon roquet famélique et galeux traînait encore, dans l’éloignement, ses -glapissantes lamentations; aux douloureux accents de ce cerbère de -tripot, un matou enroué mêlait par intervalles son amoureuse plainte. Un -liquide odorant tomba d’une fenêtre sur le pavé visqueux. Une heure -indistincte sonna en fausset dans l’ombre soudain plus dense d’un -pressentiment d’aurore. Je considérais avec attention le babillard. Si -décharné et voûté qu’il fût, il ne me paraissait point trop mal fait de -sa personne; mais sa physionomie, où l’âge avait pratiqué de grands plis -et où le souvenir du plus mauvais jour semblait s’être fixé en une sorte -de grimace aigre-douce, ensemble éplorée et rieuse, me donnait le -frisson de la pitié et du dégoût. Des rides anxieuses couraient en tous -sens sur le visage exsangue marqué d’un mal d’aventure; les -tiraillements bizarres d’un grand nez tout gonflé de morgue circonspecte -révélaient l’accoutumance, propre aux nomades, de flairer le vent de -divers pays; les yeux, fureteurs et vils (j’ai connu à Sumatra une race -de rats gigantesques et frugivores dont le regard tout illuminé de -hideuse sagacité me fit soulever le cœur), les yeux de mon nouvel ami, -inquiets et fuyants, se figeaient par intervalles dans une sorte de -fixité brûlante et vide qui me glaçait le sang. - -M. de Pinamonte n’arrêtait pas de babiller. Je n’entreprendrai point de -dépeindre la fougue délirante de son discours, ni la véhémence de sa -gesticulation. Malgré qu’il n’y eût que fort peu de suite à ce verbiage -et que je ne lui prêtasse qu’une oreille distraite, je ne laissais pas -que de ressentir, en l’écoutant, un certain plaisir mêlé d’angoisse; -car, détachés même de leur sens, les mots et les inflexions caressaient -mon esprit tout de même qu’eussent fait les sons d’un vieux chant -entendu jadis au pays de l’enfance. Mon singulier compagnon m’inspirait -l’intérêt le plus vif. Je reconnus en lui un de ces petits maîtres -quelque peu maniaques qui s’observent moins aux miroirs que dans l’idée -qu’ils ont d’eux-mêmes; race secrète et fantasque, mais d’un commerce -sûr; car son orgueil est le premier garant de sa sincérité. Celui-là, -pensai-je, s’aime trop pour ne m’apparaître pas tel que la vie l’a fait. -S’il ment, c’est pour coqueter avec soi-même; car il estime certainement -toute vérité assez bonne pour qui l’écoute. Je pris garde aussi que sa -très haute naissance lui était un sujet de poétiques rêveries bien plus -qu’un fait réel dont il jugeât possible de tirer vanité. Le singulier de -son esprit me rappelait la grâce fascinante et répulsive du serpent; -mais l’ensemble de sa personne me faisait surtout songer à ces grands -corbeaux de mon pays qui sont ensemble hideux et beaux, comiques et -sinistres. Deux petits plis de tendresse se jouaient aux coins de sa -grande bouche flexible et mobile à l’excès, mêlant quelque douceur à -l’âpreté de sa longue face saccagée et éteinte. - -Sentimental conscient et raisonneur, vicieux par dégoût du monde plutôt -que de nature, tel m’apparut mon grand diable d’Antisthène au moral. La -nonchalance de sa mise quelque peu poudreuse et chiffonnée s’harmonisait -à merveille tant avec la laideur singulièrement attrayante de son visage -qu’avec les mouvements tour à tour indolents ou brusques de son long -corps dégingandé; à cause, peut-être, que la négligence dédaigneuse que -je surprenais à son équipage se laissait deviner consciente sans -néanmoins rien perdre de son naturel. Les plis d’un vêtement sont -parfois le prolongement de certaines rides du visage; ceux que je -considérais à l’habit du Napolitain me paraissaient être l’expression -d’un désabusement moral bien plutôt que la marque d’une lassitude -corporelle. - -M. de Pinamonte était vêtu à la façon de ceux qui trop longtemps vivent -à l’écart avec leur âme. J’examinai les culottes de soie noire et lâche -de mon original, sa perruque sans poudre, sa veste à la mode de l’autre -siècle, son jabot désenchanté, et j’eus l’impression de m’être -brusquement éveillé dans un monde inconnu, gouverné par le seul -sentiment et ennemi de la morose et stérile raison humaine. Toutes les -particularités du bizarre personnage: son regard aimantin de rongeur -nocturne; sa voix enrouillée de vieux coq de clocher; le parchemin -craquelé de sa longue face tranchante; sa mélancolie bouffonne et -grimacière; sa démarche enfin qui du solennel passait soudain au -trottinant; et tout le reste! et jusqu’à cette façon impertinente de se -tapoter les joues avec la chauve-souris morte d’un gant de daim moite et -chiffonné; oui, tous les détails de la singulière figure se fondaient en -une sorte d’harmonie du biscornu, en une façon d’ensemble incohérent qui -laissait deviner, sous la versatilité de pensée et d’humeur, une -remarquable unité de sentiments. - -Mes yeux ne quittaient guère l’infatigable babillard; toutefois, en -dépit de la grande clarté qui déjà baignait les choses d’alentour, le -comte-duc paraissait se vouloir dérober à mon observation; comme que je -fisse, il demeurait énigmatique et vague à ma vue intérieure; je -l’examinais à travers la brume ténue mais profonde des rêves et des -sentiments que sa présence réveillait au tréfonds de mon être; il -ressemblait aux araignées muettes que l’on considère à travers le -rayonnement de leur toile, aux animaux d’aquarium se nourrissant de -silence dans la buée de leur propre mystère extériorisé. Son babillage, -loin de livrer son âme, semblait faire un masque à sa pensée. Il se -grisait de paroles oiseuses comme d’autres infortunés s’enivrent de -boissons. Tout son être respirait la hâte, l’inquiétude; sa démarche -n’était pas moins vive que son discours et j’avais peine à régler mon -pas sur le sien. Automate muet, je le suivais presque en courant par les -ruelles désertes. Je n’avais rien à demander et je n’avais rien à -répondre; j’étais dans l’état d’un homme que le sommeil vient de quitter -et qui attend l’éclaircissement d’un grand mystère. - -Accroupie sur les marches d’une église, une petite gueusante nous -implora de ses yeux d’étique et, présentant sa sébile, sollicita -l’aumône: Antisthène aussitôt, interrompant sa marche capricante, tira -de son gousset une bourse effilochée d’avare et, glissant un écu dans le -gobelet vide, murmura à l’oreille de l’enfant quelques paroles qui me -firent tout l’effet d’être une proposition suspecte. Un hoquet de vin et -de dégoût me monta aux lèvres. Le soleil anxieux et vide de l’insomnie -grelottait misérablement sur le pavé boueux. - -Outré des façons de mon original, je fis mine de m’en vouloir séparer et -portai la main à mon chapeau. Mais Pinamonte, tout secoué d’un rire -soudain et me retenant par le bras: - -«C’était pour vous éprouver! Ah! d’honneur, chevalier, le curieux homme -que vous faites là! Je vous eusse cru plus désabusé des choses de ce -monde; seriez-vous donc autre chose qu’un survivant par esprit de -vengeance? Parlez-moi vrai; car, apprenez-le, le parricide, l’inceste, -le viol, l’incendie et le poison sommeillent dans le plus ingénu, dans -le plus inoffensif des mensonges.» - -A cet endroit, l’extravagant accentua sa diabolique péroraison d’un -claquement humide et sonore de sa langue, en même temps que d’un -clignement important et burlesque des yeux et de toute sa face, il -donnait à entendre que lui seul, Sassolo Sinibaldo, comte Pinamonte et -treizième duc de Brettinoro, s’était haussé à cette connaissance -lamentable du cœur et de l’esprit de l’homme. Je regardai avec surprise -et non sans une sorte de sympathie effarouchée le vieux ressasseur qui -maintenant levait vers l’azur du matin un index sévère et facétieux -d’apôtre; et tout à coup je fis un éclat de rire dont l’enfantine -fraîcheur étonna mes oreilles. Loin toutefois de s’offenser d’un si -brusque accès de gaîté, Antisthène lui fit écho de la façon la plus -franche et la plus gracieuse du monde; de sorte que nous poursuivîmes -joyeusement et bras dessus bras dessous notre chemin. «Daignerez-vous -honorer de votre présence mes modestes pénates?» Puis, surprenant sans -doute dans mes yeux l’éclair d’une irrésolution: - -«Rassurez-vous, chevalier, j’habite l’hôtel familial des Brettinoro, -situé dans un quartier paisible et retiré; ma vieille maison est pleine -de choses assoupies et discrètes et vous ne courez aucun risque, ce me -semble, de vous y sentir étranger. Tout en prenant le café nous -deviserons de ce qui bon vous semblera; les mille jolités qui meublent -mon logis sauront bien nous offrir quelque sujet d’entretien de votre -goût. Je me sens porté vers vous par une sympathie obscure encore, -certes, mais dont nous ne pouvons manquer de découvrir, tôt ou tard, la -raison. Vos regards me parlent des plus chers moments de ma vie passée. -Par Caïn dans les taches de la lune! où donc les ai-je déjà vus, ces -yeux qui semblent n’avoir jamais contemplé l’horrible nudité de la vie? -Que de choses j’aurais à vous dire! Ah! mignonne ensorceleuse, concubine -du Diavolo! Tant d’années perdues, tant d’illusions tuées! O mon amour! -ô le plus venimeux des reptiles de l’enfer!»--«Eh! quoi! s’écriait-il -soudain, étendant le bras vers une vieille maison seigneuriale à moitié -ensevelie sous un riche feuillage d’automne; le hasard vous a guidé vers -ma demeure; car l’agréable ruine que voici porte le nom pompeux de -palais Brettinoro. Un instant, un seul, et je suis tout à vous, corps et -âme, monsieur le chevalier!» - -Tout en parlant, mon Antisthène s’était insensiblement éloigné de -quelques pas, et maintenant je l’apercevais qui, levant bien haut, à la -façon des chiens, une jambe décharnée d’ancien maître de danse, arrosait -en toute hâte le mur lépreux de son jardin. Je levai les yeux. Les -fenêtres de l’hôtel Brettinoro me firent songer à des regards voilés -d’une taie mortelle. Un polisson avait tracé à la craie, au beau milieu -de la principale porte, la courbe audacieuse d’une nature de Titan. Mon -regard erra distraitement sur la sombre façade dont la vue donnait froid -au cœur. Je murmurai, dans un soupir, le nom de ma morte de Vercelli. -L’heure était fraîche et frémissante; néanmoins, toutes choses me -semblaient noyées dans la buée d’une mélancolie sans fin qui, suivant -mon ombre en tous lieux, m’accablait de longue main d’une sensation -d’extrême vieillesse et d’insupportable abandon. Une guimbarde -souffreteuse miaulait, dans l’éloignement, la romance d’une Italie à -jamais disparue. C’était la voix du passé, de l’oubli et de la solitude, -certes; mais c’était une voix encore; et mon amie plaintive de Vercelli -n’était plus, depuis dix ans, que la Lointaine d’une contrée -inhospitalière à l’écho. - -J’aspirai non sans quelque attendrissement, dans le vestibule délabré de -l’hôtel Brettinoro, la première bouffée d’air méphitique qui m’y saisit -à la gorge. L’odeur moussue et somnolente des vieilles demeures est la -même en tous pays, et fort souvent, dans le cours de mes solitaires -pèlerinages aux lieux saints du souvenir et de la nostalgie, m’avait-il -suffi de fermer les yeux dans quelque logis ancien pour me reporter -aussitôt à la sombre maison de mes ancêtres danois et pour revivre de la -sorte, en l’espace d’un instant, toutes les joies et toutes les -tristesses d’une enfance accoutumée à l’odeur tendre si pleine de pluie -et de crépuscule des antiques demeures. - -Oubliant la présence de l’ironique Antisthène, je me laissai donc, une -fois de plus, succomber à la tentation d’évoquer le charme obscur des -jours enfuis; et, fermant les yeux, je humai amoureusement la moisissure -dormante du palais. Ce mouvement, qui m’avait toujours paru n’avoir en -soi rien que de fort naturel, eut néanmoins pour effet de désopiler -outre mesure la rate de mon hôte; car ce diable d’Antisthène se prit -aussitôt à rire, éternuer, tousser et cracher tout ensemble, à -l’indignation grande d’un trio de faquins minables et caducs, apparus à -l’improviste en chemises d’hôpital et culottes de livrée élimées. - -«Avant que de vous faire passer en revue, selon l’antique usage, les -portraits de famille qui peuplent cet affreux logis, souffrez, monsieur -le chevalier, que je vous présente les marauds éhontés que voici; car -ils me sont, à coup sûr, moins étrangers que les figures sottes ou -patibulaires qui ornent les murs de ma maison. Voici donc Giovanni, -Francesco et Pietro, serviteurs dignes des meilleurs modèles de l’autre -siècle. Tout en rapportant fidèlement à mon coquardeau de père les -cailletages des rues et des boutiques, ils se gardaient bien d’évoquer -en sa présence certains ébats nocturnes où les dames de notre maison -leur donnaient la réplique; de sorte qu’ils me paraissent bien mériter -les soins et les honneurs dont le rejeton de leurs anciens maîtres -environne leur vieillesse.» - -Impassible autant que lamentable, la livrée ne daigna répondre aux -pasquinades du barbon que par un grand salut plein de grâce sévère; -ensuite de quoi elle se retira cérémonieusement à reculons. Cette belle -gravité, si pleine de muet reproche, ne laissa pas de produire l’effet -que j’en attendais, savoir, un revirement brusque dans l’esprit de mon -hôte; car j’avais déjà tous les sujets du monde de penser que -l’exubérance facétieuse du comte-duc n’était rien moins que son humeur -naturelle; dès la première vue, j’avais deviné, dans mon original, un -pauvre esprit mélancolique et timoré. Sitôt donc que la porte se fut -refermée sur ses gens, M. de Pinamonte laissa paraître tout le trouble -dont il était agité. Baissant les yeux, se frottant rageusement les -tempes, toussant, soufflant et maugréant dans le même temps, il -m’entraîna dans la galerie des ancêtres; et là, le premier qui eut la -malechance de s’offrir à notre vue reçut aussitôt, en pleine armure, -toute la mitraille de breloques, de clefs, de monnaies et de tabatières -qui gonflait outre mesure les poches de son irascible et timide rejeton. -Tout étonné sans doute du haut fait d’armes qu’il venait d’accomplir, le -dernier des Brettinoro, soudain rapaisé, pirouetta de fort galante façon -et se prit, de l’air le plus calme du monde, à me conter l’histoire de -l’ancêtre dont il venait d’outrager la face abasourdie et martiale. - -Je ne prêtai qu’une oreille distraite à l’éloquence de mon ami de -hasard. Une toile reléguée dans l’angle le plus obscur de la galerie -venait de solliciter mon attention. C’était un portrait de jeune femme, -dont le regard chargé de mélancolie eut tôt fait de raviver dans mon -cœur le plus cruel des souvenirs. - -«Et celui que vous voyez là», poursuivait ce bourreau d’Antisthène, -«mais que diantre regardez-vous donc, chevalier? Là, là, cette longue et -livide figure de pénitent, ce Satan cardinalisé, c’est Lotto Pinamonte -le Fourbe, qui fit goûter à son père Lorenzo des fruits du Frère -Albéric. La belle dame que vous apercevez plus loin fut Adélasia -Brettinoro, l’amoureuse dont les dents jalouses ne se lassaient point de -repeupler la confrérie d’Abeilard; et voici Ezzelino de Guidoguerra, -surnommé le Libicocco, celui-là même qui jugea galant, par un beau soir -d’été, de dévorer, dans la fureur de l’inceste, le cœur de sa propre -fille Gentucca.» - -J’avais beau jouer l’attention et simuler l’intérêt ou la crédulité; -l’indifférence du coup d’œil que j’accordais de temps en temps, par pure -courtoisie, aux malfaiteurs de la maison Brettinoro n’échappait point au -regard vigilant de leur sagace rejeton. - -«Rien ne se laisse si aisément pénétrer, me dit-il en riant, que la -raison d’une tristesse sans cause. Toutefois, que cela ne vous trouble, -monsieur mon ami; car je n’ai pas la plus faible envie de railler une -distraction qui témoigne si bien de la sûreté de votre goût. Le portrait -qui vous fascine porte la signature extrêmement rare de Sassolo -Sinibaldo Pinamonte; quant à la jeune dame dont il s’honore de vous -faire connaître la beauté, apprenez qu’elle fut une puissante et perfide -magicienne dont l’histoire, mélancolique autant que graveleuse, ne -saurait manquer, tantôt, de faire vos délices. Cependant, continua-t-il -en se frappant le front de l’air d’un inspiré, une excellente idée se -présente à mon esprit, une idée lumineuse, je dirai même divine; eh oui, -par le Diavolo! divine... Giovanni va sur-le-champ dresser une petite -table dans cette galerie même, et, tout en réparant nos forces énervées -par les aventures amoureuses ou bachiques de cette nuit, nous -évoquerons, devant le portrait de l’ensorceleuse Manto, le charme des -illusions mortes et des espoirs ensevelis. Ce sera, foi de Brettinoro! -lugubre, folâtre et délicieux. Je cours, je vole donner les ordres -nécessaires.» - -Et déjà l’infatigable babillard, donnant jeu aux ressorts impatients de -ses longues jambes galantes, disparaissait comme par enchantement dans -les remous d’une tapisserie ancienne dont le sursaut m’aveuglait d’une -poudreuse averse de momies de taons et de toiles d’araignées. - -Je n’entreprendrai point de décrire le trouble qui m’envahit à l’instant -où, m’approchant de l’ensorceleuse, je crus reconnaître à son visage les -larges yeux en flamme de parfum de celle qui avait été mon âme et qui, -depuis dix ans, dormait sous les cyprès lointains de Vercelli. -J’abandonne au lecteur le soin de se représenter ma douloureuse -surprise. Pour peu qu’il ait l’âme sensible, ce lui sera sans doute -chose des plus aisées; car les soupirs auxquels je donnai cours en cette -occasion ressemblent de tout point aux plaintes qu’il n’eût pas manqué -d’exhaler lui-même en une occurrence analogue. Passé le premier -saisissement, je m’efforçai de regagner quelque empire sur mes sens, et -détachant mon regard des yeux troublants de la magicienne, je considérai -avec attention l’ensemble de sa personne. - -Amené de la sorte à reconnaître qu’elle m’était parfaitement étrangère -dans toutes ses parties, je ne tardai pas d’éprouver un certain -désenchantement à l’examen de telles de ses disproportions. La courbe -audacieuse du menton ne s’harmonisait guère avec l’émaciation quasi -surnaturelle de l’inconnue; les lignes singulièrement enchevêtrées des -oreilles longues et fuyantes prêtaient à sa physionomie je ne sais -quelle expression bizarre, anxieuse et sauvage d’animal blotti à l’ombre -des écoutes; quant au pli douloureux et cruel de la lèvre inférieure, -j’y crus reconnaître, tout de même que sur le front bas et ténébreux, -l’aveu des plus redoutables instincts et l’empreinte des pires -souvenances. - -Entièrement revenu maintenant de mon trouble, j’écartai d’une des hautes -fenêtres de la galerie le rideau poussiéreux qui en tamisait la lumière, -et je ne pus réprimer une exclamation de surprise en revoyant au grand -jour ce qui ne s’était jusqu’alors offert à ma vue qu’estompé -d’artificiel crépuscule. Outre que la naïveté du dessin y rappelait -certains portraits de cousines et de gouvernantes dont les grimauds des -écoles se plaisent, par amour ou par moquerie, à illustrer leurs -cahiers, il y avait, dans le chef-d’œuvre informe de M. de Pinamonte, -une orgie de couleurs absurde et maladroite à tel point qu’elle me parut -passer en extravagance les plus burlesques imaginations des -barbouilleurs d’idoles asiatiques. Quelque défavorable, cependant, que -fût au pauvre portrait cette brusque irruption du jour, je dus -reconnaître qu’elle n’avait point altéré le merveilleux éclat des grands -yeux féés. Mon regard plein d’amour replongea dans le mystère divin de -ce vieux ciel brûlé de clartés inconnues; mon âme à nouveau défaillante -s’abandonna toute aux attraits pervers de ces prunelles trop fixes et -trop grandes; si bien que j’eus toutes les peines du monde à réprimer, -au bord de mes lèvres, l’appel que mon cœur envoyait au mirage d’une -passion depuis longtemps ensevelie. Un souffle puissant comme d’un grand -vent d’automne, tourbillon de vieilles paroles et de noms plus morts que -les feuilles mortes, s’élevait dans mon esprit et, chassant les brumes -d’un oubli mensonger qui me dérobait la vue de ma propre âme, dévoilait -aux yeux du souvenir l’image de l’antique cité marine où j’avais eu la -joie et la terreur de connaître l’incarnation même de ma félicité et de -mon infortune. - -Pâle d’une pâleur de moribond assoupi, l’eau silencieuse des canaux -réfléchissait la torpeur d’une ville de palais déserts et de temples -abandonnés. Zéphyr balançait mollement, aux balcons fleuris de rouille, -les jardins de lianes pensives, noyant aux miroirs ternis la traîne -jaunissante de leurs robes de fées. Sur toute la cité de vision planait, -en finale de mélodie de rêve, un silence plus irréel que le tintement -d’oreilles des fiévreux. La ville que j’avais aimée jeune et joyeuse -était morte avec la jeunesse et la joie de mon cœur. Je reconnus le -palais ducal où le régent de S... m’avait présenté à la plus douce des -belles. Les portes étaient condamnées, les lichens rongeurs avaient -envahi les marches disjointes des perrons, l’eau verte des rios noyait -les seuils, l’arc-en-ciel brûlé des soleils anciens miroitait en -couleurs de poison aux grandes fenêtres indifférentes. J’interrogeais en -vain les quatre horizons; le silence, le crépuscule et l’oubli s’étaient -établis en maîtres absolus en tous lieux. - -Un bruit de pas vint rompre le charme de l’évocation à l’instant même où -je m’abandonnais tout entier à l’étrange bizarrerie qui nous incite à -rechercher, parmi les douleurs du passé, quelque dérivatif à l’ennui du -présent. - -«Sur mon âme, chevalier, l’air de mécontentement répandu sur votre -visage me dispense de toutes excuses. Je vous en devais pour ma trop -longue absence; mais je me garderai bien de vous en faire au sujet de la -brusque interruption de votre colloque avec Manto. J’ai quelque droit de -me montrer jaloux de la belle ensorceleuse; et je tremblais, en outre, -de vous laisser trop longtemps tête-à-tête avec elle; car la dame est -dangereuse, même en peinture.--Et vous, rigides serviteurs d’une maison -déchue,--continua le badin, se tournant vers les tristes momies ployées -sous leur fardeau de tables et de chaises,--vous, vénérables faquins -demeurés fidèles aux sentiments de jadis, et partant supérieurs aux -puissants du siècle, faites en sorte que votre hôte illustrissime soit -servi comme au temps des vrais Brettinoro, et décampez ensuite comme si -l’âge d’or des étrivières ne menaçait point de s’évanouir à jamais.» - -Sitôt que la table fut dressée, le comte-duc m’invita à y prendre place -et nous attaquâmes de grand cœur une fort alléchante collation de café, -de biscottes et de condit. - -«Vous allez, par le Diavolo, monsieur le chevalier, entendre le récit -d’une aventure que j’ai su, contre mon penchant aux confessions -importunes, tenir absolument secrète jusqu’à ce jour. L’ensorceleuse que -voici en fut la cruelle héroïne, et moi qui vous la rapporte, je rougis -d’en avoir été la victime ensemble ridicule et déplorable. J’ai depuis -quelques heures à peine l’honneur de vous connaître; toutefois, les -moindres particularités de votre personne me révèlent le confident que -ma pénible discrétion attend depuis tant d’années. Je veux vous ouvrir -de la façon la plus simple du monde mon cœur--un bien pauvre cœur, foi -de Brettinoro!--et je n’espère en retour qu’un brin d’indulgence envers -une histoire dont tout autre que vous réprouverait, sans doute, et la -sentimentalité surannée et le romanesque ensemble graveleux et ingénu.» - -Le comte-duc fit à cet endroit une pause un peu longue qu’il employa à -toussoter à la façon des précieuses, à se moucher éperdument et à -crachoter d’un petit air rêveur dans la direction du portrait enchanté. - -Je considérais le bizarre narrateur avec une surprise sans cesse -croissante. L’écervelé barbon avait jugé plaisant de dissimuler son -habit de ville sous les plis amples et bruissants d’une robe sang de -bœuf qui relevait de tragique façon la lividité surnaturelle de son -visage. Une toque de velours, fort semblable à la coiffure des macaques -de la foire; une paire de babouches du Levant fleuries et surdorées; des -gants lâches et poudreux de cardinal ancien; enfin un mouchoir de soie -d’Arménie, tout humide d’éternuements de priseur, complétait le bizarre -équipage de mon hôte. L’attitude de M. de Pinamonte trahissait -l’angoisse du narrateur qui, en évoquant quelque drame du passé, -s’étonne secrètement d’en avoir été le héros. Des plis rugueux et -profonds tourmentaient la face orageuse et coriace de mon -carême-prenant; et une petite larme, perdue dans le tissu effilé de ses -rides, tremblotait piteusement, telle une goutte de rosée prise au piège -sinistre de quelque aragne desséchée des vieux jours. - -«Connaissez-vous Venise la Belle, la Tendre, la Singulière, monsieur le -chevalier? Par Caïn! la question n’a point d’autre excuse que de venir -du plus écervelé des humains. Eh oui, vous connaissez la ville des plus -beaux rêves et des pires réveils. Je gagerais que vos séjours y furent -aussi délicieusement tourmentés que les miens et que le souvenir que -vous en avez gardé porte la même teinte de mélancolie que les -confidences que vous allez entendre. J’ai toujours raffolé de -l’animation factice et de la gaîté fébrile de cette cité mourante et -carnavalesque. L’amour y dissimule sa face sous un masque et le goût de -l’aventure s’y entoure volontiers de mystère; à cause que le vice, la -démence et la décrépitude redoutent la clarté du jour. Quelque -singulières que vous puissent apparaître mes aventures, le simple fait -d’avoir eu la reine de l’Adriatique pour théâtre en atténuera à vos yeux -le côté importun et risible. Chaque pays, chaque ville a une atmosphère -spirituelle en propre et rien ne se laisse si aisément modifier par -l’ambiance que notre façon de juger et d’agir. Je loue donc mon aventure -d’avoir été un roman vénitien; car, si elle me fût arrivée en quelque -contrée moins propice au fantasque, je n’aurais, pour dire le vrai, rien -de moins pressé aujourd’hui que de vous en faire la relation. - -«De ma vie, je n’aurais que fort peu de chose à vous dire. Mon enfance -n’a pas connu l’amour; ma jeunesse n’a point goûté aux doux fruits de la -passion; et, aux portes de la vieillesse, l’âge mûr m’a quitté sans me -laisser le souvenir d’une amitié. Je n’ai jamais connu d’autre souci que -de combler avec mille extravagances la place que l’amour laissait vide -en mon cœur; car les lieux où la tendresse dédaigne de s’arrêter sont -visités par les plaies du mensonge, de la folie et de l’horreur. Ma -volupté même n’a jamais été autre chose qu’un dérèglement de -l’imagination. Mon sang amer et douloureux a charrié longtemps -l’immondice romaine et la cendre de Sodome. Cruellement dupé dans ma -recherche de l’amour pur, je me vengeais de mon âme en polluant mon -corps. L’ignominie de ma luxure coula sur la chair de l’enfant, comme -dégoutte de la fleur la bave horrible des limaces d’octobre. J’ai -cherché l’amour partout où j’avais quelque espoir de le trouver; et je -demeurais solitaire au milieu d’une foule d’aveugles et de sourds. Comme -tous les voyageurs j’ai eu, néanmoins, mille aventures vulgaires de -Cour, de coche et d’auberge. - -«J’ai lu la légende de la cupidité, de la sottise et de l’hypocrisie -dans les plus beaux yeux de l’Europe. Mon cœur était vide, mon âme était -flétrie. Je ne me suis jamais connu d’autre courage que celui de -l’avilissement; en dehors du vice, j’étais la timidité même. Je -n’adressais qu’en tremblant la parole aux filles que j’outrageais -quelque temps après de la façon la plus brutale et la moins naturelle du -monde. Les rêves de l’ambition ne m’ont jamais tourmenté; j’étais inapte -à concevoir bonheur, gloire ou grandeur en dehors de l’amour. Fort -pauvre d’esprit d’ordre et de suite, insoucieux des affaires, je passais -sans cesse de la dissipation à la lésine, pensant réparer par celle-ci -les fautes de celle-là; et tel qui vendredi m’avait connu panier percé, -s’étonnait de me retrouver fesse-mathieu dimanche. Ma mélancolie a -toujours été profonde; la fuite des instants me glaçait le cœur. - -«L’un des plus tristes effets de la préséance que nous accordons à la -raison est de nous détourner du sentiment profond des choses éternelles -et de nous abandonner ainsi aux affres engendrées par l’idée absolument -fausse que nous avons du temps. Est-il pire aberration que de mesurer le -divin par le moyen de l’aune prescrite à nos pas dans ce monde? -Qu’est-ce donc qu’un accommodement entre la nécessité de l’adoration et -l’idée de la fin? Qu’est-ce enfin qu’un amour passé ou un amour futur? -La difficulté d’aimer vraiment ce qui est humain a créé une possibilité -de douter de l’universel amour; nos éphémères attachements empoisonnés -de mensonge nous ont enseigné à chercher des bornes au Saana illimité de -la Tendresse; et, de la sorte, du temps nous avons fait une réalité et -de l’amour un rêve. O faiblesse de l’esprit! O vulgarité du cœur! Nous -avons appris à nous passer de l’amour véritable. Or vivre sans amour, -c’est végéter dans l’ignorance de l’éternel, et c’est ruminer sottement, -au sein même de la très belle et très passionnée réalité, la complainte -sacrilège du temps trop court dans la joie et trop long dans -l’adversité. Créatures élues de l’amour, maîtres des choses éternelles, -nous avons fait de notre puissante vie deux parts stériles et maussades, -dont nous employons l’une à tuer le présent et l’autre à pleurer le -passé; et voilà comment des êtres destinés à l’exultation de l’amour -arrivent au bord de la tombe sans jamais avoir connu autre chose, de -leur stage préparatoire sur cette terre, que l’ennui et le regret. - -«Souffrez, monsieur le chevalier, que je m’étende un peu sur des misères -qui ne furent considérées que trop rarement du point de vue où je me -place. Au reste, je me pique de vous en pouvoir parler en parfaite -connaissance de cause; car je n’ai point rencontré de mélancolique à -Bedlam même qui se pût flatter d’en avoir souffert autant que moi. Ma -vie entière n’a été, somme toute, qu’une longue maladie de l’arbre du -temps; un de ces champignons plus durs que pierre qui font une bosse de -moisissure aux tendres saules pleureurs amis de la lune et de l’eau. A -ce mal satanique il n’est pas de remède en dehors de l’amour; mon amour, -malheureusement, m’a rencontré trop tard et n’a jamais su extirper de ma -moelle la racine vorace et cuisante de ma folie. Je fus le plus habile -des destructeurs d’espérances, en même temps que le plus sincère des -créateurs de regrets; ce qui est n’avait point d’autre raison d’être, à -mes yeux, que de cesser d’être quelque jour, et cela le plus tôt -possible, afin de fournir à mon âme une occasion de se lamenter. - -«Partout sur mon passage la splendeur de la vie éclatait comme ces -grands aloès ivres de chaleur qui pointent vers le soleil la flèche de -leur fleur guerrière; la mer et le ciel se rencontraient à mes pieds -comme le temps se noue au temps dans le cri de l’amour; sur le rivage de -l’éternité, des corps puissants se tordaient dans le soleil, des corps -tragiques et doux, des corps immortels comme les nombres et comme les -rythmes, et dont le gémissement de désir ressemblait au cri de quelque -grand effroi mystique; la terre entière présentait à ma vue l’apparence -d’une table surchargée pour la nuit des noces; on n’attendait plus que -l’amant; et Pinamonte passait furtivement, la bouche tordue d’ironies -mensongères, le cœur dévoré des fiels de méfiance. Au lieu de rechercher -l’amour immortel dans les jardins pleins de fleurs, de soleil et de -voix, je dirigeais ma course fastidieuse vers les plus tristes lieux de -ce monde; vers les forêts croupissantes des contrées baltiques; vers les -villes de province de l’extravagante et malheureuse Pologne; vers les -petits ports anglais, stagnants et crépusculaires; vers certains -villages d’Italie, vieux et vides, sans histoire et sans avenir; vers -les faubourgs lamentables de Londres et de Paris; vers... hélas! -chevalier, vers tous les lieux avilis par le mensonge de la tristesse, -de la laideur et de la mort; vers tous les coins sinistres où l’on -s’étonne de ne découvrir point le tombeau de quelque ami perdu de vue -depuis des années... - -«Je quitte la place bigarrée où les luisantes fontaines répandent leur -fraîcheur, où les rondes d’enfants tournoient dans le soleil vaporeux de -l’après-midi, et je m’engage dans quelque ruelle odorante, enfiévrée, -secouée du frisson des ombres glacées et bleuissantes. Je soupire: «Par -le ciel et l’enfer! que la vie est vide, que le temps est long!» Ce ne -sont partout que murailles lépreuses, que fenêtres teintées de lie de -pluie ou d’arc-en-ciel de l’autre siècle; que cheminées couronnées de -fumées âcres et paresseuses, aux odeurs mélangées de chair humaine et de -graisse de reptile. Un ciel de chemises se balance au-dessus de ma tête; -linges mélancoliques et pestiférés, d’un blanc de lèpre, d’un bleu de -mal caduc, d’un jaune de foire, de pissat ou d’ictère; linges vides de -pendus, mais pleins de vermine noyée... - -«Je m’avance au milieu d’un grouillement d’enfants maigres et -contrefaits; tels d’entre eux nettoient dans les eaux de vaisselle leurs -pauvres pieds chaussés d’une crasse squameuse; d’autres se pouillent à -la façon des babouins; et plus loin, à l’ombre des portes, derrière des -amas de caisses démembrées et de barriques vides, des fillettes -dévoilent à leurs compagnons de jeux les secrets titillants et -malpropres d’une chair précoce. - -«Le cœur et la pensée loin, bien loin de ces choses et de moi-même, je -continue ma singulière promenade à travers un cauchemar de misère et de -laideur, de stupres et d’excréments. Et voici que mon regard est attiré -par le jeu d’un rayon sur quelque colonne ou seuil d’église. -J’interromps aussitôt ma marche, mon regard s’attache à la vieille -pierre chauffée de clartés de jadis; le fantôme de «ce qui aurait pu -être et n’a pas été» apparaît dans le soleil vieillot et me regarde -longuement, longuement, dans le point étincelant de mes yeux. «Je suis -celle que tu aimas dans les siècles passés, dans le temps sans nom», -chantonne le pur fantôme. «Je suis celle qui foula, certain jour, les -mêmes marches, au son des mêmes cloches, dans le temps à jamais perdu... -La fille apprivoisée des eaux, des hautes herbes et des ombrages du -duché de Brettinoro; la sœur de ton adolescence! Les mêmes marches, les -mêmes cloches. En dépit de la mort, et du dégoût, et du désespoir! La -ville était si joyeuse alors, t’en souvient-il? Les fiers chevaux, les -grands carrosses de l’autre siècle, les soies lunaires, les senteurs -nébuleuses. Et des amours dans nos âmes, douces comme des miroirs du -temps défunt, mystérieuses comme l’odeur des nymphéas, pures et tièdes -comme le mufle baveux et tendre d’une vache! Je suis morte, ô Sassolo, ô -Sinibaldo! Je suis morte depuis les temps. Le monde s’écroulera, les -astres s’éteindront, la mémoire de ces âges s’effacera à son tour; et -moi, moi je ne reviendrai jamais vivante; tu ne verras jamais ma chair, -tu n’en boiras jamais ni la volupté ni les pleurs. Le bonheur est mort; -tout n’est que poussière, tout n’est que cendre! Que fais-tu là tout -seul, ombre de toi-même, au sein d’une ville ruinée? Que fais-tu là, -Guidoguerra? Qui te plaint, qui t’aime, qui t’attend? Je suis morte et -tu es seul, horriblement seul. Est-ce le courage de mourir qui te fait -défaut? Qui t’attend à ton logis? Est-ce la solitude, est-ce la laideur -des choses, est-ce la longue insomnie? Hélas! le temps a tout mangé; le -temps est plus patient que le ver et plus long que la tombe. Tout a été -détruit; seul le temps est matière; seul le temps est Dieu.» - -«La voix faiblit, s’éloigne, s’évanouit. Un grand silence descend sur -mon cœur. Je regarde à droite, à gauche; personne. Les premières lampes -s’allument; c’est l’heure paisible de la soupe et du pain de la misère. -Seul, Pinamonte! Te voici seul au milieu d’une ville inconnue, seul, -tout seul, loin de tous et de toi-même; car ce soi-même est inconnu aux -pauvres d’amour. - -«Allons, vieilles jambes de vagabond, en avant! Allons, vieux os, -vieilles semelles, vieille ombre sur le pavé boueux! Les seuils des -temples ne nous sont pas favorables; ce qu’il nous faut, à nous, c’est -le silence et l’ombre des petits coins malodorants et limoneux des -impasses en putréfaction... Voici, là, à droite, le lieu où nous -pourrons attendre l’achèvement des temps.--Et mon regard, monsieur le -chevalier, se repose avec amour sur un coin de mur empesté. - -«Ha, Pinamonte, mendiant d’amour, voici le tombeau pisseux et moussu -qu’il vous faut. Asseyez-vous entre ces deux cas d’enfants, sur ce -monticule de vieux légumes et de balayures, et collez à la muraille -galeuse votre dos pétrifié de reptile! Respirez longuement le souffle -pestilentiel de cette nuit qui ne promet pas de demain! Vous voici -ordure au sein de l’ordure, excrément parmi les excréments! Qu’une -fenêtre de taudis maintenant s’entr’ouvre; qu’un vase répande sa -bénédiction sur votre tête de fou raisonneur, et ce sera le digne -couronnement de votre œuvre et de votre destin. Ha, jambes galantes de -ruelle et de cour! voici un abri pour la nuit. Laissons le temps courir, -laissons-le mourir... Nous ne cherchons plus rien; l’Amour est mort; -seul le Temps est matière, seul le Temps est réalité. Dormons, dormons -en paix dans le cloaque des générations, fidèle image d’un monde ennemi -de l’Amour. Attendons la fin des temps, mon âme; et qu’après notre mort -l’ordure s’amoncelle sur nous et que ce soit là notre tombe, notre oubli -et notre éternité.» - -«Que de nuits de ce genre j’abrite en ma mémoire! Que de nuits de -solitaire, d’abandonné! Même il me souvient de m’être éveillé une fois, -sur l’ordure et sous la bruine, à demi étranglé par un grand diable de -guet pris de vin... Ah! chevalier, je vous fais là de moi-même un -singulier portrait! Pour l’achever en quelques traits rapides, -permettez-moi d’ajouter ce détail encore: j’étais ce que l’on appelle un -imaginatif; j’avais quelque teinture de lettres; je maniais le vers -aisément; cependant, au milieu de mes harmonies, je ne distinguais -aucune voix qui ressemblât aux accents de la passion. Tels de mes vers -étaient riches de musique, tels autres de couleur; mais il leur manquait -à tous le battement tumultueux des grandes ailes de l’amour. Pour être -bref, je n’ai jamais été autre chose qu’une médiocrité agrémentée de -quelque bizarrerie; et lorsque vous aurez ajouté à ma haine du mensonge -et à mon dégoût du monde l’insupportable mépris où je tenais mon propre -caractère, vous connaîtrez de façon certaine quels étaient, vers le -temps de mon aventure, les principaux traits de ma nature morale. - -«J’étais alors dans ma quarante-cinquième année. L’âme aigrie par les -souvenirs tragiques d’une enfance des plus orageuses, le corps énervé -par les insipides excès d’une jeunesse que les plaisirs impurs n’avaient -su qu’à demi consoler de la perte des illusions d’art et d’amour; -vieilli avant l’âge par l’incessant combat que la haine du genre humain -livrait en mon cœur à la crainte de la solitude, j’avais résolu d’aller -finir mes jours dans quelque cité glorieuse et déchue dont l’atmosphère -fût en harmonie avec mon propre déclin; et mon choix tomba naturellement -sur la merveilleuse capitale de la Vénétie. - -«J’arrivai dans cette ville sur la fin du mois d’octobre. La soudaine -sensation d’apaisement qui me pénétra à la vue des palais songeurs et -des eaux assoupies me parut de fort bon augure pour mes ténébreux -projets de loup-garou. Retraite paisible et vieillotte, nostalgie -artificielle d’un passé historique, antérieur à celui dont le souvenir -nous tourmente; amitié, enfin, de quelques livres graves et d’une âme -humble et fidèle, je ne connais point d’autres remèdes à la mélancolie. -Tout fier de me voir mener à bonne fin mon héroïque résolution, je -consacrai quelques jours à la visite des lieux chers à ma jeunesse; en -suite de quoi j’allai frapper à la porte d’une antique maison, tapie au -plus obscur d’un certain calle Barozzi, dont l’aspect sinistre m’avait -déjà frappé lors d’un précédent séjour à Venise. J’aimais surtout la -masure pour l’expression de maussaderie et d’hostilité que je pensais -lire à ses fenêtres poudreuses et grillagées. Je me présentai à la -vieille propriétaire bossue et lunatique. L’éloquence madrée de Giovanni -ne laissa pas que de produire effet sur l’esprit de dame Gualdrada. La -sorcière me céda son antre pour une somme des plus modiques, à la -réserve de deux ou trois pièces fort retirées qui composaient, dans les -combles, son appartement particulier; et je m’installai aussitôt dans -mon sinistre ermitage avec la ferme résolution de ne le quitter jamais -pour aucun autre lieu de ce monde que l’enclos réservé aux morts. Hélas! -je comptais pour trop peu la faiblesse de mon cœur. - -«Je goûtais depuis six mois les dangereuses douceurs de la réclusion et -de la misanthropie, partageant mes loisirs, ou plutôt ma mélancolique -oisiveté, entre le vide de la métaphysique et le néant de mes essais -artistiques ou littéraires, lorsqu’un soir, affriandé par une tendre -bouffée de brise molle d’avril, je me laissai succomber aux tentations -du monde extérieur et descendis, avec le fidèle Giovanni, à l’obscure et -silencieuse ruelle dont j’étais devenu l’invisible habitant. - -«Je venais de faire quelques pas à peine sur le pavé délabré, quand tout -à coup, du calle Scuola dei Fabbri, je vis déboucher la grotesque figure -du prince Serge Labounoff, vieux compagnon de débauche du temps que je -faisais la belle jambe à la Cour de la Sémiramis du Nord. Je m’étais -sottement engoué, certaine nuit d’ébriété, de ce lourd bonhomme sans -monde et sans talent; et j’ai bien souvent maudit, depuis lors, -l’importun hasard qui durant ma courte carrière de diplomate s’était plu -à me le jeter dans les jambes à Londres, à Hambourg et à Paris. Me -trouvant trop près du danger pour songer à prendre la fuite, je me -résignai tristement à l’héroïsme et continuai mon chemin. D’abord qu’il -m’aperçut, l’exubérant et replet boyard leva au ciel, à plusieurs -reprises, ses bras rondelets de nourrice moscovite et me héla d’une voix -de tonnerre par cinq ou six de mes noms, accompagnés d’autant de jurons -et de crachements; après quoi, me serrant sur son cœur et humectant mes -joues de gros baisers avinés, flasques et retentissants, il me hurla -tout contre l’oreille: «A l’aide, par Hercule et Labounoff, à l’aide! Je -me meurs d’amour, aimable Pinamonte! Ah! gardons-nous de troubler, par -la vaine évocation d’une jeunesse sans charme, la joie d’une pareille -rencontre! Peste soit des jours envolés! que l’âze les besogne! Vive le -présent! et le plus longtemps qu’il sera possible; car je meurs d’amour -et aussi de soif!» - -«Je me débattais désespérément dans l’étreinte du Scythe et le donnais à -tous les diables; toutefois, je dus reconnaître que le bourreau avait de -fort bonnes raisons d’associer son nom à celui de sa divinité favorite; -car son bras de gladiateur nabot ne me fit grâce de sa fougueuse -accolade qu’après qu’il m’eut fait asseoir de force sur la banquette -crasseuse d’un bordel public où je dus, bon gré mal gré, et tout en -sirotant des rogommes étranges, prêter aux érotiques divagations du -Barbare une oreille plus assourdie qu’attentive. - -«C’est une magicienne, aimable petit Brettinoro; une ensorceleuse, une -Circé, une Manto, que la charmante qui m’en a donné dans l’aile. Elle -laisse reposer sur mon visage son regard de Cynthie égarée au royaume -des Ondines, et voilà ma gueuse d’âme qui me quitte, qui s’en va, qui -s’enfuit je ne sais où, telle une somnambule. Ah! fille de gourgandine! -La voyez-vous qui fuit, qui se dérobe, qui réapparaît à l’improviste -ici, là, là-bas? (Et, d’une main velue et gantée de joyaux barbares, le -prince désignait un coin obscur où des marauds avinés caressaient à tour -de rôle les appas pulpeux d’une Margot de carrefour.) Elle parle. -Silence! Elle parle. Silence, palsanguienne! L’entendez-vous, mon tout -aimable Pinamontino? Elle parle: le français avec un accent -d’outre-Rhin, l’italien avec de curieuses intonations rauques d’Espagne. -Elle parle, vous dis-je. Et moi? Ah! pauvre de moi! Je reste muet comme -une tulipe, et je me contemple dans l’éclat de miroir fixé à la coiffe -de mon clabaud, et je garde un silence amoureux et stupide. Car les mots -perdent leur sens dans la barcarolle nocturne et lointaine de sa voix. -Son âge? Elle n’est pas de prime jeunesse--pour nous autres, s’entend; -dix-sept ans, dix-huit, vingt peut-être. Mais laissons cela. Nul ne -saurait dire au juste qui elle est, moins encore d’où elle vient; sa -personne est des plus énigmatiques. Toutefois les portes des plus -austères palais s’ouvrent devant ses pas comme par enchantement. Très -belle? Peut-être. Mais surtout délicieuse, exquise, suave. Et admirée de -tous, et courtisée par les bachelettes elles-mêmes. Veuve d’un -gentilhomme florentin? Espagnole née en Irlande? Elle l’assure, on le -prétend; je le veux croire. Bah! Aventurière, aventurière, direz-vous. -Soit. Admettons-le. Rien n’est même plus sûr. Mais que nous importe, par -Hercule et Labounoff! On la vit débarquer ici il y a quelque cinq ou six -mois, en compagnie de son frère Alessandro, à peine plus âgé qu’elle. Un -curieux personnage, par ma foi! Gentilhomme aux façons d’adepte pipeur -aux dés, au demeurant fort agréable de sa personne, trop agréable -peut-être, car ses façons me font toujours songer aux minauderies des -chevaliers de la Manchette. Mais, encore un coup, passons outre. Malgré -que la friponne m’ait pris en gré et qu’elle paraisse avoir la dernière -confiance en moi, elle met à couronner ma flamme une lenteur qui -désespérerait tout autre que le vainqueur de Catherine. Or je n’en -raffole que plus fort de la gracieuse enfant, de la toute belle colombe -de gueuse; et puisque nul en ce monde n’est tant de mes amis que vous, -il faut absolument que je vous présente au charmant objet de ma braise. -Vous verrez ses yeux. Ses yeux! Vous souvient-il de nos nuits de lune à -Windsor? Vous retrouverez dans les yeux de ma déesse vos chères brumes -pailletées de lune mystique, de lune folle d’amour. Il faut que je vous -fasse connaître ses yeux. Il le faut; je le veux. Ah! vipère de colombe! -ah! trop aimable drôlesse!» - -«Je n’entreprendrai point de vous rapporter dans son entier le discours -enamouré du prince. Cela me jetterait dans un détail qui n’aurait point -de fin. L’éloquente fureur du ragot se prolongea fort avant dans la -nuit, et je n’en sus activer l’épanchement qu’au prix d’une promesse -formelle d’accompagner mon Moscovite à la fête que le vieux duc di B... -donnait le lendemain pour la belle Manto, comtesse (ou pseudo-comtesse) -de... par le Styx! le nom m’échappe... Au surplus, que vous importe son -nom, chevalier? Ah! j’y suis! Annalena de Sulmerre! Clarice-Annalena de -Mérone de Sulmerre!» - -Au regard pénétrant que le comte-duc me jeta en prononçant le nom de -l’ensorceleuse, je jugeai qu’il s’était attendu à quelque mouvement de -surprise de ma part; toutefois, j’avais pressenti cet endroit épineux de -la confidence, et je ne laissai rien paraître du trouble où m’avait jeté -le son des syllabes adorées. Malheureusement, l’effet d’une -impassibilité qui me coûtait tant d’efforts fut tout contraire à celui -que j’avais droit d’en attendre; car ce cruel M. de Pinamonte, se -renversant dans son fauteuil et agitant avec fureur tête, bras et -jambes, donna tout soudain cours aux impertinents éclats d’une joie -immodérée. - -«Chevalier de mon cœur et de tous les diables! L’attention que votre -courtoisie daigne accorder au babil d’un roquentin lunatique est tout à -votre honneur, car je me rends parfaitement compte du peu de chances -qu’a de vous paraître plaisant le récit d’une aventure qui ne vous -touche en aucune sorte!» - -Malgré que je ne goûtasse que médiocrement l’ironie tant soit peu -insistante du Napolitain, j’estimai honnête de dissimuler sous un vague -sourire le dépit que j’en ressentais; ce pendant que le traître -Pinamonte, visiblement amusé de la grimace aigre-douce de sa victime, -poursuivait son récit en ces termes: - -«Je voudrais passer sous silence le trouble singulier où me jeta -l’enthousiasme importun du prince; car de toutes les passions -détestables qui brûlent dans l’enfer du sang humain, celle de la -jalousie physique est assurément la plus bizarre et la plus douloureuse. -Quelque réflexion que je fisse, je ne parvins pas à étouffer dans mon -cœur les mouvements qu’y venaient de réveiller les amoureuses -turlutaines de mon ancien compagnon de ribotes. Le portrait que le -romanesque boyard s’était plu à me faire de sa belle ressemblait -singulièrement aux mirages dont ma capricieuse jeunesse avait vainement -pourchassé la beauté tendre et mélancolique. Je frissonnai une fois de -plus devant le vide affreux de ma destinée; et lorsque, aux premiers -feux du jour, je repris le chemin de mon solitaire et maussade logis, je -me sentais tout plein déjà et d’une cruelle flamme dont j’ignorais -l’objet et d’une jalousie aveugle et féroce dont je m’obstinais en vain -à pénétrer la raison. - -«Le principe obscur de ce sentiment si éloigné des soucis de la raison -devint bientôt le principal sujet de mes méditations; jamais, néanmoins, -je n’en ai su établir de façon certaine la nature: car la jalousie est -étroitement liée à l’amour, et l’amour même n’est guère concevable sans -objet déterminé. Si ardue que fût la question, elle ne laissa pas de -m’éclairer sur certains côtés de notre nature. Je lui suis redevable de -connaître que la plupart des humains s’attachent moins à la réalité de -ce qu’ils aiment qu’à l’illusion qui apparente la créature élue à -l’image innée qu’ils en portent dans leur esprit. Est-il, en effet, -amant véritable qui pour considérer avec attention l’objet de sa -tendresse, ne ferme les yeux à la réalité et n’en tourne la vue -intérieure vers les profondeurs de son âme? Ah! chevalier, nous n’aimons -jamais qu’un seul être; cet être unique, nous le portons au plus profond -de notre inconnu; il est identique à notre destinée, à l’éternité -d’amour dont notre âme est l’indestructible demeure. Quiconque aime -véritablement aime Dieu! - -«Le prince ne manqua point, le jour suivant, de me venir prendre chez -moi à l’heure convenue; et sans trop nous attarder aux libations dont -nous étions coutumiers en nos entrevues, nous quittâmes l’obscur asile -du rêve et de la misanthropie, pour nous rendre en gondole au palais du -vieux duc di B... - -«Le valet qui nous annonça était revêtu d’une livrée ponceau. Je laissai -choir, sur le seuil de la salle inondée de lumière, le gant de ma main -droite; les tapis étaient d’un rose ancien et tendre. Je levai les yeux -et reconnus tout soudain qu’une vie nouvelle venait de commencer. -J’aperçus une dame blonde au milieu d’un groupe de seigneurs mûrs, -solennels et chamarrés. Certaine fontaine du parc ancestral, chère à mon -adolescence, se prit à chanter dans ma mémoire; il y avait au bord de -son bassin un banc rongé de mousses dures et brûlées; le saule pleureur -y frôlait de son feuillage les vieux feuillets jaunis de mon _Don -Quichotte de la Manche_. Hélas! l’Amour était là! O joie! Le temps avait -cessé d’être! Quelqu’un prononça mon nom, ensuite celui du duc. Le vieux -di B... avait gardé un souvenir très précis de ma folâtre grand’mère, la -fameuse Guidoguerra. Que tout cela nous rajeunissait peu! Une dame -blonde, vêtue de blonde ancienne, au milieu d’un groupe de béjaunes et -de vieux seigneurs solennels et chamarrés! - -«Une résurrection par amour, un miracle d’art; Eurydice elle-même -chantant quelque arioso de Gluck; un marbre athénien s’animant au -souffle d’une églogue d’André Chénier; certes, ce serait beau; -assurément, cela serait sublime. Toutefois ce serait encore de l’art. Or -l’art n’est à la vie que ce que notre existence elle-même est à l’absolu -d’amour qui se reflète en elle. J’aperçus une dame blonde au milieu d’un -cercle de stupides flagorneurs. C’était la vie, c’était à en rire, à en -pleurer, la vie, toute la vie! Son apparition était la Poésie, sa -démarche la Danse, sa voix la Musique. Je reconnus en elle la trinité -sublime du Mouvement. Mais elle-même était bien plus que tout cela: elle -était la Vie, l’Adoration, la Prière. Je reconnus en elle toutes les -Callirhoé de la Fable, et toutes les vierges de la Judée et de la Grèce, -et toutes les dames des _Pensées_, et toutes les Babyloniennes de la -Cour de Charles II, et toutes les fées des forêts d’avril, et... et que -sais-je encore? Mon regard plongea dans les grands yeux voilés; je me -laissai bercer par la pure et tiède voix; je perdis la notion des -choses. J’étais loin, loin de la vie et loin de moi-même. Je me trouvais -au milieu d’un vieux jardin clos, malade d’un vaporeux vertige de fleurs -sauvages. Le soir tombait. Une vierge, dans l’éloignement, chantait, -chantait pour moi seul, le cantique de la vie accomplie. O douleur! -Perdue à jamais! Fière, énigmatique, pleine de malice et de tendresse, -de nostalgie et de cruauté. La vie, la vie même, tout l’enchantement de -vivre. C’était Circé de Mérone, c’était Manto de Sulmerre! L’archange de -la Sensualité! le démon du Songe, le songe même de l’adolescence. Ah! -l’horrible chose qu’un rêve qui se réalise! Le plus secret de mes vœux -venait d’être exaucé; j’avais devant moi la fille sauvage du parc -ancestral de Brettinoro, le fantôme familier de mes jeunes ans... - -«Hélas! profonde est la tristesse d’une vie manquée; plus profond est le -vide d’une destinée accomplie; car notre cœur est ainsi fait que la -place de l’attente n’y peut être occupée que par le désenchantement, et -que rien n’y peut succéder au désir qui ne ressemble, de près ou de -loin, à la satiété! - -«Toutefois, ma mélancolie fut de courte durée. Labounoff me présenta. Je -m’étonnai d’entendre aux syllabes familières un nom quasi étranger. -J’étais loin déjà et de Venise et de moi-même. De toutes les surprises -rares, la plus précieuse est peut-être d’ouïr, d’une bouche qui nous -enchante, les paroles simples et douces que nous en attendions. -L’esprit, cette petite chose amère et stérile faite d’un brin de sottise -et d’une parcelle de méchanceté; l’esprit, embryon hideux du grand -mensonge humain, empoisonne pour l’ordinaire les plus naturels sourires. -Pourquoi donc faut-il que, dès le premier son de la voix inconnue, le -cher visage réel de la Beauté, de la Vérité, de l’Amour, se change en -gueule immonde où grimace toute la laideur de la Méfiance, de la -Médisance et du Mensonge? Est-il donc à ce point redoutable de laisser -entrevoir, sous le ciel peint d’un plafond, un peu de ce que l’on fut -jadis sous l’azur véritable du premier jour? Hélas! quand la simplicité -de la vie devient chose malaisée, la vie même est depuis longtemps un -mal sans remède. La Sulmerre, la grande Fée, la Dame-Enfant, ouvrit les -lèvres... Surprise des surprises! Où donc avais-je déjà entendu tout ce -silence d’eaux, de cieux et de plaines, en un seul son, en un seul -premier son indistinct? Dans quel Eden m’avait-on déjà salué de ces -paroles simples, sages, primitives: «Que je suis donc aise de vous -rencontrer à la fin! L’on m’a tant parlé de vous à Naples, en -Angleterre, en Allemagne!» Je ne trouvais rien à répondre; je ne suis -rien moins qu’un homme à réparties faciles; mais des noms singuliers -d’îles très lointaines, d’amants fabuleux, d’anges et de livres, de -fleurs et de constellations se pressaient sur ma bouche dans un tumulte -étrange, et mon cœur était comme une feuille dans le tourbillon de mon -cœur. «Non, tu ne te jetteras pas à genoux, en sanglotant, au milieu de -cette foule! Ce serait absurde, en vérité; songe au ridicule extrême...» -Telles étaient mes pensées, telles furent peut-être mes premières -paroles.--Que sais-je?--car j’entendis des rires autour de moi. - -«La Fée était devant moi, la fée du parc et des fontaines, la fiancée de -mon enfance. Je parlai. Quelqu’un parla qui était moi-même et que je ne -connaissais pas. La jeunesse envolée, les jours perdus criaient, -criaient à tue-tête au-dedans de moi: «Ses yeux! Mais regarde donc ses -yeux, ses grands yeux anciens où brûle une nuit d’horreur, d’amour, -d’adieux, de mensonges, de tendresses!» Quelqu’un parla de voyages aux -lointains pays, d’offices galants rendus au roi Poniatowski, d’aventures -de Moscovie, de Suède et d’Espagne... Je fus, par le Styx! je fus -terriblement éloquent. «Oui, madame, à Séville,--non, à Nuremberg...» - -«O toi, ô toi, toute ma jeunesse soudain revenue! O toi, ô toi, fantôme -rieur de mon enfance, montre-moi tes mains tueuses de petits rossignols -enamourés, tes pauvres, tes douces mains câlines et meurtrières. Tu -sais, tu le sais, que tu le sais donc bien; les grands étangs tout au -fond, tout au fond des jardins chers à l’automne! Et les grenouilles -gelées et sanglantes que nous pêchions en décembre dans les marais -muets, et le majordome ressasseur qui nous contait l’amoureuse escapade -de la Guidoguerra, en chaise à travers tout le royaume de Naples! Et, au -mitan du parc bourdonnant et voilé, le petit pavillon ruineux, plein de -rats, de hiboux et d’araignées... Et l’aimable Don Quichotte de M. de -Florian, sous le saule pleureur, près de la fontaine bavarde... O toi -revenue, mienne, miraculeuse! Esprit sacré de la solitude, confidente -ténébreuse des retraites féées! C’est vous, c’est bien vous, ô petites -mains d’amie cruelle, de sœur amoureuse, vous et vous seulement -étranges, maigres, rapides mains de ma chère maîtresse! Vous et non le -saule, et non la brise du soir, bien vous qui tourniez les pages du -livre distrait aux gravures infirmes: Sancho retrouvant son âne. La -somnambule Maritorne. Le beau captif chrétien et la tendre sultane. Le -chevalier des Miroirs. Et de la Manche sur son grabat d’agonie... - -«J’étais seul alors, ô Manto, ô mon ensorceleuse, et j’étais jeune, et -j’épuisais mon âme en transports amoureux et stériles, et je me mourais -de nostalgie, et tu n’étais qu’un rêve. Douce amie, si près de moi -maintenant, si terrible, si réelle. Circé marchant vêtue de mon -ombre.--«Je connais telle de vos aventures, monseigneur...»--«Mais, -madame, ce ne sont que médisances, que bruits que les sots font -courre...» Je me tenais si sûr de plaire! Je changeais de couleurs, -d’attitudes, d’intonations et d’affectations avec une rapidité -incroyable. Qu’en était-il donc, de ma timidité, de ma méfiance, de ma -répugnance à vivre et à parler selon le siècle? Qu’était-ce donc, au -juste, que ce monsieur de Pinamonte, cet étranger si plein de morgue, de -tendresse et de témérité? Je m’abandonnai tout entier à l’ivresse de mon -verbiage; un inconnu parlait par ma bouche et j’applaudissais -joyeusement à des propos qui m’eussent fait rougir en toute autre -occurrence. - -«Qu’était-ce donc? Que diantre voulait dire ceci? Ah! ce n’était plus -Venise, ce n’était plus le palais ducal di B..., ce n’était plus la -vaine apparence de la vie; c’était la vie même, le royaume promis, le -paysage de lait et de miel de la terre d’Amour. Je ne doutais plus, je -ne savais plus douter; la vie entière n’était plus qu’une immense, -profonde, éclatante affirmation. Je possédais ma Manto, elle était -mienne. Je ne pouvais détacher ma vue des yeux de mon cher ange; le feu -changeant de leurs prunelles me fascinait; j’y surprenais des reflets de -lumières inconnues, des lueurs singulièrement lointaines qui me -paraissaient émaner de l’Atma des adeptes; un mystique printemps -s’épanouissait dans mon âme aux rayons d’un adorable soleil spirituel. - -«O doctes et tendres bizarreries d’un Paracelse, d’un Nettesheim! -Qu’est-ce que la vie, sinon la manifestation d’une nécessité d’adorer -qui déjà est Dieu? Qu’est-ce que la vie, sinon l’amour de l’amour pour -soi-même? Le sang des ancêtres s’était réveillé dans mon cœur; j’étais -chevalier, conquérant, trouvère, cardinal ambitieux, doge empoisonneur, -pape hystérique. O moment d’éternité, ô sage folie de l’amour! Et -c’était un entretien des plus frivoles avec une aventurière qui me -devait bientôt donner du chagrin de plus d’une espèce; et cela se jouait -dans un palais grouillant de vermine héraldique et de gueusaille -écrivassière, en pleine vie, en pleine réalité. Mais, par Caïn dans les -taches de la lune, les yeux, les chers yeux, les grands yeux terribles -de jadis, de toujours, d’au delà! - -«En m’égarant dans les solitudes enchantées de ces yeux nostalgiques, je -me sentis une âme d’enfant émerveillé par un conte de fées ou -d’astrologue amoureux perdu au milieu des lacs et des montagnes de -quelque royaume dormant de la Galaxie. Le ciel fabuleux des yeux de la -Sulmerre ne ressemblait à la couleur bleue d’aucune pierre, d’aucune -montagne éloignée, d’aucun horizon de mer d’ici-bas; j’oserais moins -encore le comparer à l’azur des fleurs ou des sources. - -«Depuis ma séparation d’avec la Mérone, je l’ai cru plusieurs fois -reconnaître, ce bleu d’extase et de douceur, dans la vacillation des -feux vaporeux de certaines essences précieuses, et surtout dans l’image, -conservée en ma mémoire, de ces lampes parfumées. Je regardais dans les -yeux de l’ensorceleuse et je songeais à ce feu qui, dans le conte de ma -mère-grand, s’assoupit en même temps que la Princesse, les Courtisans et -le Poulet à la broche. Les yeux de l’aventurière étaient lourds des -songes passés de mon enfance et du silence futur de ma mort; et je -pénétrai, en interrogeant leur mystère, le sens secret de cette vieille -exclamation si triviale, d’abordée, et si chère aux amoureux de toute -espèce et de toute époque: «telle ou telle femme, tel ou tel art, telle -ou telle passion est _ma vie_.» A cause que tous les sentiments définis, -toutes les amours personnifiées ne sont que formes de manifestation d’un -amour unique, d’un amour éternel qui est le principe de l’être. - -«Tout en nous entretenant de mille frivolités, nous nous étions -insensiblement séparés du reste de la société. Jugez donc quelle fut ma -surprise de me retrouver tête-à-tête avec Annalena, mon cher amour, sur -une terrasse écartée, au milieu de la plus belle ordonnance de statues -et d’arbustes odoriférants que j’eusse encore vue. Mon premier émoi -s’étant quelque peu apaisé, j’estimai plus honnête de modérer mon -éloquence et de réfréner mes désirs. La Mérone parla: je fus tout -oreilles. Je regardais les sombres yeux bleus, j’écoutais la chère voix -ensemble proche et lointaine; les cloches pures des mois de Marie -défunts chantèrent dans le ciel de mon enfance et de ma simplicité. -Chevalier, chevalier! le ravissant entretien que ce fut là! «Certes, -madame, la fête de M. le duc est fort de mon goût.»--«Notre boyard -est-il donc tant de vos amis?--«Eh quoi? Depuis dix ans -déjà? A Saint-Pétersbourg? Le mauvais sujet! Est-ce vraiment -possible?»--«Singulier, je vous l’accorde, mais si galant.»--«Secouez -donc cette poudre... Non, là, là, monsieur le maladroit. Que voilà bien -une mode qui paraît avoir fait son temps!...» - -«J’écoutais, j’approuvais, je m’exclamais. Que c’était vrai, que c’était -simple, que c’était doux! C’étaient là, assurément, choses des plus -journalières; cependant ce diable de Pinamonte n’y avait jamais pris -garde. Que la vie était jeune! L’heure qui venait était vraiment une -inconnue. O surprise! Tant de choses surannées, usées, caduques, -devenues tout à coup nouvelles! Éclosion d’instants, fraîcheur d’un -printemps éternel, sans cesse renouvelé! - -«Les propos que nous échangions ne différaient que peu, sans doute, des -entretiens courants de la bonne compagnie; néanmoins, j’y découvrais à -tout moment quelque charme inconnu, quelque signifiance nouvelle. Ma -raison vaincue était morte, j’étais devenu tout cœur, et ce grand cœur -libéré palpitait des genoux au cerveau. A chaque fois que je tente de -préciser, par le moyen d’un rapprochement sensible, l’état d’exaltation -où je me trouvais alors, ma pensée s’arrête sur ces aveugles-nés que le -Verbe du Dieu d’amour inonda soudain de lumière. J’étais plein de -surprise et, dans le même temps, une grande confiance s’élevait en moi, -plus neuve que tout étonnement, plus puissante que toute terreur. Mon -regard venait d’acquérir le pouvoir de pénétration. Je levai les yeux et -je connus l’univers d’amour, ce ciel sans fin qui, une heure encore, -était le champ de ténèbres de ma cécité. Je contemplais le jardin de -merveilles de l’espace avec le sentiment de regarder au plus profond, au -plus secret de moi-même; et je souriais, car je ne m’étais jamais rêvé -si pur, si grand, si beau! Dans mon âme éclata le chant de grâces de -l’univers. «Toutes ces constellations sont tiennes, elles sont en toi; -elles n’ont point de réalité en dehors de ton amour! Hélas! combien le -monde apparaît terrible à qui ne se connaît pas! Quand tu te sentais -seul et abandonné devant la mer, songe quelle devait être la solitude -des eaux dans la nuit, et la solitude de la nuit dans l’univers sans -fin! Comme tu as souffert et comme tu as fait souffrir! O homme! ô -homme! Quelle est la douleur des ténèbres dans l’être frappé de cécité!» - -«Alors je ramenais mon regard sur Clarice-Annalena, et mon âme enivrée -reprenait aussitôt: «Vois, elle est belle et elle est la vie! Ne la -méprise pas, ne lui demande pas trop; car elle ne sait pas ce qu’elle -donne. Presse-la tendrement, regarde-la amoureusement, parle-lui -doucement, n’approfondis rien; car elle est la vie: et elle ne sait pas -qui elle est. Le véritable amour est unique, et bientôt il se retrouvera -seul en face de soi-même. Elle, elle n’est que la vie: chéris-la, car -ses moments sont comptés. Hâte-toi de l’aimer, car il se fait tard dans -le jour du monde. Oublie qui elle est; elle a des yeux, et une bouche, -et une voix, et un sexe; elle est la créature de l’amour, la créature de -ton amour. Si tu la juges, tu seras jugé. Si tu l’aimes, tu seras aimé. -Si tu l’abandonnes, l’amour se voilera la face et tu retourneras à -l’impossible néant. Rien n’est impur en elle, car son maître est le -maître de cette nuit, et de cet instant, et de ta tendresse. Est-ce une -petite menteuse? Le contradicteur a-t-il soufflé sur elle? L’amour est -venu, l’amour a guéri, l’amour a sauvé.» - -«La nouveauté de mon sentiment s’enivrait de la jeunesse de toutes -choses. Le charme mystérieux de l’heure et l’aimable solitude du lieu ne -pouvaient que hâter le premier épanchement d’une âme amoureuse. Nous -étions environnés des plus singulières plantes de l’Asie et de -l’Afrique; les constellations harmonieuses du printemps brillaient d’un -tendre éclat au-dessus de nos têtes; aux soupirs de la brise, au -bruissement de l’eau venaient se mêler les câlines chuchoteries de -l’universel amour. «N’as-tu pas mille grâces à me rendre», reprenait -l’esprit mystérieux de la nature même; «tes vœux les plus secrets -n’ont-ils pas été exaucés? Les îles Bienheureuses n’ont-elles pas flotté -à la rencontre du navigateur confiant? Ne sais-tu pas, maintenant, que -l’Atlantide est, de toutes les terres, la plus proche? O mortel fortuné -qui viens de conquérir ta douleur et ta volupté, ta joie et ta -mélancolie!» - -«La lune brillait très haut dans le ciel; le ciel, la terre et mon -esprit s’enivraient de son étrange clarté comme d’un vin d’éternité et -d’amour. Sublime et douloureuse beauté des choses imparfaites! -Mélancolie et joie, volupté et douleur! Elle avait goûté des plus -coupables amours, celle que j’eusse voulu connaître rayonnante de -virginité! Les ailes brisées de mon archange traînaient dans la boue de -sang et de larmes de la vie. Un grouillement d’affreuses salamandres -remuait la cendre de son passé; la reine de mon destin, monsieur le -chevalier, la reine de mon destin était une gourgandine! - -«Un sourire troublant se jouait sur les lèvres d’Annalena. Des causeuses -vénérables et discrètes meublaient les quatre coins d’une galerie -attenante. J’attirai la Mérone sur mon cœur, je la renversai sauvagement -et je la pris, dans une posture inimaginable, avec délice, tristesse et -dégoût. Des lambeaux de sérénades lointaines nous arrivaient par -instants sur l’aile du zéphyr. - -«Quoi qu’il en fût, je recommençai ma vie. Oui, chevalier! je vécus, moi -Pinamonte, moi Brettinoro, des heures, des jours, des mois. Rapides -heures, jours parfaits, mois éphémères! Et je fus aimé,--eh oui, par une -étrange bizarrerie du sort,--je fus aimé du meilleur et du pire amour. -Être, ou même seulement se croire sincèrement aimé d’une femme déchue, -goton des champs, fille des rues ou intruse des palais,--c’est peut-être -encore ce qu’il existe de plus curieux, de plus riche en joie et en -douleur, de plus empoisonné de compassion dans cette gueuse de vie. - -«Je n’étais ni jeune ni beau; toutefois, ma fantasque personne n’était -pas sans quelque agrément. La Mérone était d’une mélancolie égale à la -mienne; elle appartenait à l’espèce de femmes qui trouvent plus -d’agrément à la laideur d’un amant bel esprit qu’à la beauté d’un -galantin vulgaire; nos penchants naturels s’appariaient à merveille. Au -surplus, j’étais Brettinoro, Benedetto et Guidoguerra, et les restes de -mon patrimoine me permettaient encore de faire honnête figure dans le -monde. Bref, je pouvais croire à la sincérité de la Mérone sans trop -donner dans le ridicule des roquentins. - -«Il ne fut bientôt question, dans les palais de Venise, que du goût dont -la comtesse de Sulmerre s’était prise pour moi. Nos noms étaient sur -toutes les bouches. J’étais devenu l’hôte assidu d’une arche de rêve -ancrée à la torpeur de la riva Dell’ Olio. Les heures sonnaient, des -bruits d’avirons approchaient, s’éloignaient, mouraient. C’était le -jour, puis c’était la nuit dans les hautes fenêtres troubles -d’autrefois. Je connus toutes les ivresses de l’amour et toutes les -souffrances de la jalousie. Maintenant la vie était là, tout près de -moi, et le temps n’était plus; et ce temps disparu mangeait ma vie. La -passion affamée engloutissait mes heures, mes jours. - -«J’aimais. J’étais jaloux de mon propre corps, de l’inconscience des -pâmoisons, du souvenir des voluptés inavouées, inconnues, oubliées, de -la possibilité des trahisons inaccomplies. Je dressais des listes de -suspicions et de vengeances. Je haïssais le souffle d’Annalena, je -maudissais la vie de mon unique. J’eusse voulu pénétrer vivant dans le -paradis fermé de ses songes, dans l’enfer méfiant de ses pensées, de ses -désirs, de ses souvenances. Je m’abîmais dans des méditations sans fond -sur le sens secret de ses mouvements, de ses inflexions de voix, de ses -parfums. Je me prosternais devant ses attitudes les plus abjectes, les -plus bestiales; j’analysais froidement le goût de sa chevelure, de ses -larmes, de son sexe. Je scrutais follement l’horizon d’au delà de ses -yeux. Il m’arriva d’ouïr, au milieu des plaintes de sa luxure, le Nom -suprême, le balbutiement de l’Absolu! Mes mains maigrissaient, mes yeux -me devenaient étrangers, les miroirs se troublaient à ma vue, les -gémissements des portes se racontaient, au crépuscule, mon histoire. -Puis... puis la tête de l’ensorceleuse s’endormait sur mes genoux, et ma -raison oubliait toutes choses, et mon âme se dissolvait dans le septième -néant de la joie. - -«A ces cruels soucis venait souvent se joindre le regret tardif et -quelque peu ridicule d’avoir supplanté Labounoff. Pour dire le vrai, -j’ai toujours tenu pour fort peu de chose la soi-disant amitié que je -portais au prince; cependant il n’est rien de plus tyrannique en ce -monde qu’un sentiment mélangé de compassion et de mépris. Malgré qu’il -connût parfaitement mes rapports avec Annalena, jamais il n’en fit aucun -semblant, se gardant de rien laisser paraître d’un dépit que tout autre -eût témoigné à sa place. Il ne jugea pas même à propos d’interrompre ses -assiduités; fort souvent je le rencontrais chez mon amie, et la hâte -sincère qu’il mettait, d’abord que je paraissais, à prendre congé d’elle -pour s’avancer vers moi d’un air riant, m’entretenait dans la pensée -qu’il n’avait point trop pris son infortune à cœur, ou bien qu’il -s’était plu, selon le précepte des Slaves, à sacrifier l’amour à -l’amitié. - -Pour ce qui est de propos qui eussent quelque trait à notre aventure, -nous n’en échangeâmes qu’une fois, et cela dans une circonstance fort -particulière. Certain jour, notamment, que je promenais ma sotte -mélancolie à travers les quartiers populeux de Venise, j’eus la surprise -de reconnaître, à l’entrée du tortueux calle Selle Rampani, une -chaise-brouette aux armes du boyard. Je m’engageai dans l’étroit passage -de l’air le plus indifférent qu’il me fut possible d’affecter, et -bientôt j’y aperçus mon Moscovite, d’un côté soutenu par Alessandro -Mérone et de l’autre par l’un des moujiks de sa suite. Un essaim de -polissons et de bambines tourbillonnait autour du groupe bizarre. La -trogne de monseigneur me parut plus illuminée que de coutume; son -exaltation s’épanchait en propos orduriers; la perruque de travers, -l’épée entre les jambes, il s’avançait d’un pas incertain et -brandissait, avec une déconcertante fureur, le corset de la belle qu’il -venait de quitter. Ma première pensée fut de donner du jeu à mes longues -jambes d’éternel fuyard; mais le maudit biberon m’avait déjà aperçu, et, -ce qui me surprit davantage, reconnu et hélé à travers trente-six -jurements. Force me fut donc de faire à mauvais jeu bonne figure. Je -saluai l’importun du plus hypocrite de mes sourires, et, sans délibérer -un instant, je me précipitai avec désespoir dans l’abîme grondant de son -sein. «Par Hercule et Labounoff!» criait l’énergumène, en pressant ma -tête entre ses grosses mains ainsi qu’il eût fait d’une grappe; «par ce -ciel étoilé» (c’était au plus fort de la chaleur du jour), «oui, par cet -Orion lumineux et cette Ourse éclatante qui s’arrondissent au-dessus de -nos têtes! Par le mal que Christophe rapporta du nouveau monde, je jure -que mon cœur est pur de toute malice et que le ressentiment jamais n’est -entré dans mon âme. Eh là, Pinamonte, innocente colombe! Quelle folie -est la tienne de m’éviter, que dis-je? de me fuir comme tu fais? Tu es -aimé, traître? Tu es heureux, bourreau? La belle affaire, en vérité! Ce -sont là plaisirs et triomphes de ton âge. (Le cruel me flattait.) -J’aime, sache-le bien, j’aime, j’adore en toi le favori de la fortune et -de l’amour. Tel fut mon propre destin; car, entre nous soit dit, n’était -le caprice de mon auguste maîtresse... Suffit.--Ah! Alessandro, âme de -bardache, cœur dénaturé! Baise sur-le-champ le tendre ami de la belle -des belles! Baise-le sur-le-champ, chien, si tu veux avoir la vie sauve. -Baisez-vous tous, maroufles! Du plus grand au plus petit, du plus bel au -plus laid et, qu’au défaut de l’amour, un peu de salacité du moins me -vienne réjouir l’âme! Viens! Viens sur mon cœur, Sandro, mon mignon, mon -brigandeau, mon petit orphelin! Viens! Faisons serment de servir sans -cesse le comte-duc en ses amours! De l’y aider de tout notre pouvoir! -(Ah! morbleu, qu’ils m’y aidèrent bien par après!) Je meurs de soif, -Sandro, Sandrinetto! A boire! Holà, Basile, Ivan, Platon! A boire -sur-le-champ, ou je besogne vos mères!--Ah! mon pigeonneau, mon -Pinamontino céleste, que tu t’es cruellement mépris sur mon compte! Et -que tu connais peu le cœur des Slaves! Donne-moi la main. Peste soit -des petites colombes de gueuses!--Les roses de ma vie sont -fanées,--poursuivait-il d’une voix rauque entrecoupée de rots et de -hoquets;--ma tête a la couleur des frimas. (Et sa perruque volait au -ciel.) Je n’ai plus que des passions de grand-père. Me cacher derrière -un mur; faire sauter sur mes genoux un bambin et sa petite sœur; voilà -ce que j’aime, voilà ce qui me réconforte. Car je suis poète à ma façon, -monsieur de Brettinoro; et j’ai, malheureusement pour moi, le cœur fort -sensible.» - -«A ce moment, une fontaine de vomissements jaillit des grosses lèvres du -mascaron. Alessandro et les gens de sa suite l’empoignèrent alors -brutalement et le poussèrent dans la chaise; et, tout aussitôt, versant -l’immondice par les fenêtres dorées, la lourde vinaigrette partit à -grand fracas, au galop d’un moujick échevelé et rieur. - -«Quelque ridicule que fût cette aventure, bientôt elle devint pour mon -esprit anxieux un sujet de nouvelles tourmentes. Je me mis à tourner et -à retourner de mille façons les propos du sentimental ivrogne; je -m’embrouillai dans des considérations sans fin sur la conduite que -j’avais tenue avec lui; et, en fin de compte, je m’accusai stupidement -de traîtrise et de lâcheté! Car l’égoïsme et l’amour se mêlaient si bien -dans mon sentiment, qu’il ne m’était plus possible de discerner si -j’étais l’esclave insensible de l’un ou le serviteur plein de fidélité -de l’autre. - -«Un des bienfaits de mon amour fut de me réconcilier avec les hommes. -Une force inconnue,--aimable, douce force!--me guida, au déclin d’un -beau jour, vers la place Saint-Marc houleuse et bigarrée; et je me jetai -avec une tendre insouciance dans une mer de ruffians, de Levantins, de -petits-maîtres, de laquais, d’appareilleuses, de filles, de -bouquetières, de marchands de fruits confits et empalés comme -grenouilles, d’aventuriers de tous pays, de dévoyés de toutes sortes, de -polissons de tout âge et de pigeons de toutes couleurs. Ciel! que -d’infamie, que de mensonge, que de dégoût! Comme la vieille vipère -frétillait dans mon sein! Mais que les lèvres dévouées de l’amour -étaient fraîches sur la morsure enflammée! J’étais plein d’étonnement, -de colère et de désir. Quand donc viendra-t-il, le jour promis, le jour -de tous les jours où le solitaire, se penchant sur la foule des hommes, -se sentira ému dans ses entrailles comme à la vue de la mer ou de la -forêt? Pourquoi faut-il donc que des océans d’arbres et de vagues se -fondent en un chant d’amour révélateur, et que cent humains assemblés -suffisent à faire le plus absurde, le plus haineux des monstres? O -paisibles troupeaux! Fleuves de lente blancheur au déclin des collines! -Combien vous êtes plus près du cœur de Dieu! O docile harmonie des -grands vols migrateurs, là-bas au plus voilé du ciel marin, quel esprit -d’ordre et de beauté t’anime! Êtres vils et cruels, puanteur de la -création! Quand nous sommes trois, l’Amour est encore parmi nous; mais -que nous soyons trente, aussitôt l’autorité d’un maître terrestre -s’impose. Et quand nous sommes cent mille, notre nom est État et notre -vie abomination. Souffrance et lâcheté hargneuse en bas, insolence et -cruauté en haut; le père devenu tyran, le disciple inquisiteur, le -guerrier instrument du mensonge, de l’orgueil et de la rapacité; et -là-bas, tout au fond, l’énorme, l’inconnu, l’obscur, l’indéfini fait -d’un sanglot de prostituée et d’une pâmoison de vierge; d’une chute -d’oboles sur les tables du changeur et d’un râle de pendu; d’un éclair -d’épée et d’un cri d’enfantement! - -«Hé là! me reprenais-je soudain en riant; non, non, trois fois non, ami -Pinamonte! Ta colère et ta tristesse ne sont plus de saison. Et que je -t’y prenne encore, mons l’hypocrite, à faire le rodomont! Qu’est-ce -donc, dis-moi, que cette petite colère qu’étouffe une envie grande de -rire? Est-ce bien l’humanité d’aujourd’hui qui te fait répugnance? Ne -serait-ce pas plutôt l’humanité d’hier? Bah! Pinamonte, petit être léger -dans la brise du matin, mignonne créature de mai, insoucieuse et -dansante, une grande faim d’amour s’est éveillée dans tes entrailles; -vois, juge, pèse: le monstre de la vie est devant toi, tout mensonge, -tout laideur. Avale-le! L’infinie sagesse l’a mesuré à ta faim; -avale-le, te dis-je, avale-le sur l’heure! Va, ne crains rien, tu le -digèreras! Eh quoi! sitôt dit, sitôt fait? Ton dégoût! En vérité! Ton -dégoût! La belle affaire! Sache qu’il n’est qu’un dégoût, un seul: celui -que nous donne notre impuissance à attaquer, à vaincre, à dévorer, à -digérer le grand ennemi en embuscade au fond de nous-mêmes. Mais les -temps sont changés; tu as attaqué, tu as vaincu, tu danses sur le -cadavre dégonflé de ton orgueilleuse et sotte faiblesse; tu t’aimes, tu -penses et tu parles vrai, tu es l’amant de l’homme!» - -«Ainsi donc, affolé de sagesse, je fendais la lourde vague humaine, -mêlant au formidable cantique de l’univers le petit son aigu de mon -hypocrite ricanement. J’aimai bientôt cette palpitante odeur de fleur et -de gadoue exhalée par notre surprenante engeance. Je finis même par -m’habituer à la folie de l’orgueil et du mensonge. Ces choses finiront -bientôt, disais-je en mon cœur; elles finiront dès qu’il plaira au grand -Amour qu’elles finissent. Il sait ce qu’il reste à faire, il sent ce -qu’il reste à faire, il fait ce qu’il reste à faire. Cette absurde -canaille est pleine d’inconsciente tendresse; aimons-la. N’a-t-elle pas -été condamnée hier, ne va-t-elle pas disparaître demain? Aimons, -enivrons-nous! Lui, Lui seul est resté; Le voici; Il arrive; la pierre -de Jérusalem brille dans sa main! - -«Ainsi j’allais; mon ombre de héron anxieux se prit bientôt d’amitié -pour le pavé de la Piazzetta, pour les colonnes du palais ducal, pour -les dalles rafraîchissantes de Saint-Marc. Des flagorneurs surent -m’intéresser par d’habiles balivernes. Ma bourse disparut d’abord, mes -breloques la suivirent de près; je ne fis que rire de ces mésaventures. -Malheur aux sots et aux distraits, répétais-je en manière de -consolation. J’adressai plusieurs fois la parole à des fillettes jolies -et mouchées. Ma montre s’évanouit comme un songe, ma tabatière se -dissipa comme une brume légère; les boutons d’or de ma veste me furent -eux-mêmes arrachés en toute douceur. - -«Je n’en continuai pas moins mes sentimentales promenades de ganache. -Les choses m’inspiraient une curiosité intense; bientôt ma tendresse -pour Venise égala mon amour d’Annalena. Dans mon esprit, la Femme et la -Cité se fondirent en un seul être. Au reste, est-il deux choses au monde -mieux faites pour se comprendre et se fondre l’une en l’autre que la -divine passion et l’archangélique Venise? Qui donc, s’arrêtant par une -nuit de lune sur le ponte della Paglia, ne se laisse pénétrer de cette -vérité consolante et sublime qu’il n’est point, pour l’amant du Beau, de -rêve auquel ne corresponde une réalité? - -«Et qui donc a pu contempler les rios pâles et dormants, les purs palais -aux attitudes d’orphelins, et le large, le tout-puissant Molo ébloui, -sans reconnaître à ces fraternelles choses la mélancolie de sa -tendresse, le frisson de son souvenir et le tragique soleil de son -amour? - -«Escabeau velouté pour les genoux de la prière, palais d’ambre, de -myrrhe et d’azur de la tendresse, Venise est aussi le lacrymatoire -précieux de toute l’amoureuse douleur humaine, et le ciel qui se mire en -elle a la pâleur des dernières heures et l’immobilité prostrée des -séparations. - -«Ici, la sauvage nostalgie illumine de ses pleurs la face de l’ignominie -et les yeux de la cruauté même; et quand l’île flottante de -Saint-Georges se découpe en noir de mort sur la pourpre du vent, et -quand l’orage gronde sur la chancelante cité, c’est le hideux Shylock, -suffocant d’amour et de haine, qui appelle dans le soir Yessica -disparue. Et cette Venise à l’âme déchirée, cette dominatrice -d’autrefois aux atours salis de reine de carnaval est aussi une Venise -câline, féline, roucoulante; et quiconque aime à coqueter avec la -mélancolie ou à lutiner la douleur comme une fille, se plaît aussi à -promener, dans les ruelles lépreuses et galantes, le mensonge d’un habit -rose et d’une fleur nouée par la tige à la poignée de l’épée. Et cette -Venise parfumée des poivres du Levant est aussi une manière de Rome -efféminée pour le culte de dulie; et quand ses cloches au doux gosier de -communiantes d’autrefois entonnent le cantique bleu-gris des soirs, -elles nous rappellent de singulière façon qu’il plut jadis à notre -maître l’Amour de naître d’une petite vierge très humble et très -adorable. Et cette Venise malade de tendresse est aussi la sœur des -saintes langoureuses et troublantes; et quand l’or d’une lune mûrissante -doucement s’y repose sur l’épaule d’une tour inclinée, vous songez à -Marie-Madeleine tout essoufflée sous le fardeau de l’urne aux pieux -parfums. - -«Trop noble pour être courtisane, trop gracieuse pour être mère, Venise -l’Ensorceleuse est amante et seulement amante; belle à faire pleurer, -elle connaît, au par-dessus, le pouvoir des vieux charmes païens, et -elle se plaît à régner sur nos cœurs par le mystère autant que par la -grâce. C’est que, puissante comme Vénus, comme Vénus elle est née des -mers, attestant de la sorte, une fois de plus et pour toujours, que tout -symbole a une chair, tout songe une réalité. Et comme elle sent, elle -notre œuvre suprême, qu’il ne peut être rien de plus cher au Dieu -d’amour que ce miroir de beauté et de tendresse que l’homme lui tend -humblement dans ses pauvres mains laborieuses, déchirées par la pierre -et le métal; comme elle sent cela, elle l’ouvrage palpitant de nos -mains, elle contemple avec confiance la splendeur des choses éternelles, -et tendrement elle soupire: O cieux, ô mers! Et vous, jours, et vous, -nuits! Chair indestructible de l’universel amour! Moi la mortelle, la -craintive et la pantelante, moi la créée, je suis votre égale en -sainteté! - -«Ainsi Pinamonte se réveilla un matin amant de deux belles à la fois! Je -donnai comme sobriquet à ma très douce le nom délicieux de la ville; à -la ville, le nom suave de la très tendre. Tout ce que je portais dans -mon cœur, tout mon trésor sentimental de douleurs et de joies me venait -de la grande Dogaresse de pierre émue et d’eau féée; il m’eût été aisé -de fuir les dénigreurs et les rivaux qu’elle abritait dans son sein, et -de décider la Mérone à me suivre; cependant, je succombais à la crainte -superstitieuse de séparer mes chères jumelles et de ravir à la serre -enivrante la fleur de passion que j’y avais vu éclore. - -«Certain jour, en flânant sous le regard voilé des mille fenêtres de la -place, je sentis tout soudain les yeux de l’Amour sur moi, et je baissai -respectueusement la tête. O beauté! O rose puissante et suave, par -l’Amour offerte à l’Amour! O beauté, Dieu s’adorant soi-même! Peux-tu -faire autrement que d’être un signe mystique en tes moindres -manifestations? Le cœur tout plein d’une angoisse délicieuse, je -dirigeai mes pas vers le palais, grande fleur de tendresse aux mille -tiges dédoublées; et je me pris à embrasser follement l’une des colonnes -inférieures, et la pulsation du sang humain se fondit de la sorte avec -le battement du cœur de la pierre énamourée. Car l’amour, monsieur le -chevalier! l’amour habite le cœur des pierres, et c’est avec un pauvre -galet tout pénétré de tendresse et ramassé sur un rivage solitaire que -les dents du Mensonge et de l’Orgueil seront brisées au jour des jours. - -«Le malheur voulut que Labounoff me surprît un soir, à -Sainte-Marie-du-Salut, baisant humblement la poussière de la dalle. Mon -tendre secret fut divulgué; toute la ville en fit des gorges chaudes. Je -regardai les rieurs et me pris à rire plus fort qu’eux. Quoi de plus -divertissant, en effet, que le spectacle d’une pierre pénétrée d’amour, -et d’un sot moqué par le polisson d’Arouët! - -«Une autre fois, plongé dans quelque méditation passionnée et saugrenue, -je demeurai planté durant une bonne couple d’heures devant un étalage de -pharmacopole: le soleil se jouait aux couleurs charmantes des -ipécacuanas, et le diable, dans la voix de l’apothicaire, me soufflait -que j’avais devant moi la Riva des Schiavoni incendiée par un magnifique -soleil couchant: «Comme vous voilà près, à cette heure, de ces tendres -et ravissants mystères! L’amour vous a régénéré, guéri, sauvé; la -passion a fait de vous le confident de la nature, mon cher Pinamonte! -Comme vous aimez les choses! Comme les choses vous aiment! Toute cette -splendeur étalée sous vos yeux est l’ouvrage de l’Amour; et cet Amour -éternel et sublime est tout entier en vous. Hé! que dis-je? N’êtes-vous -pas vous-même ce puissant amour, cet éternel créateur? Cette Venise -pâmée et chatoyante n’est-elle pas un rêve d’amant, votre rêve d’éternel -amant? Ah! Pinamonte, je me prosterne devant ta puissance; je te livre -l’Enfer; tu as triomphé, Créateur! Devant tes pas, l’aile ténébreuse du -Contradicteur se traîne dans la poussière. Tu as vaincu, Amour! C’en est -fait du Mensonge! Le Mensonge n’est plus! Voici la sublime harmonie du -premier jour!» - -«Sur ce, je me réveillai de mon extase, chevalier de mon cœur, et je -repris mon chemin avec dix ou quinze écus de drogues dans les poches de -mon habit. Je ne trouvai rien de plus ingénieux, pour me débarrasser de -ce fardeau chimique, que d’en saupoudrer des balayures de cuisine -déposées au pied d’un mur; et ce fut encore un des plus beaux miracles -de l’Amour de donner, par le moyen des splendeurs tendres de sa ville -benjamine, le cours de ventre à tous les chats de la paroisse -Santa-Maria-Zobenigo! - -«Quelquefois mon humeur inquiète et jalouse me laissait des répits de -jours ou de semaines; alors une indifférence somnolente lui succédait en -mon esprit, et je me sentais redevenir le Pinamonte d’autrefois, l’homme -désabusé des choses du monde et bien pénétré surtout du peu de fonds -qu’il y a à faire sur l’amitié ou l’amour des humains; toutefois, en me -félicitant de ce qui me paraissait être un retour à la raison, je me -méprenais d’étrange sorte sur la nature de ces périodes d’apaisement; -car elles n’étaient rien moins qu’un signe de guérison. Le trop court -répit qu’elles accordaient à mon angoisse s’achevait régulièrement dans -quelque crise de hideuse et folle tendresse qui, parfois, empruntait ses -traits à la plus répugnante des sensibleries. Ainsi, je ne pouvais jeter -un regard sur les somptueuses étoffes ou sur les pierreries -éblouissantes qui couvraient ma Manto sans aussitôt m’écrier sur un ton -plaintif: «Les pauvres petites parures d’Annalena! Les tristes petits -bijoux!» Je me perdais en efforts burlesques et touchants pour -contraindre mes soupirs et suspendre mes pleurs alors que ma maîtresse -rompait le pain. - -«Trois fois du jour notre table se chargeait de mets fort délicats et -parfaitement ordonnés; ma chère friponne les attaquait pour l’ordinaire -à belles dents happantes de louveteau affamé; et sans doute la charmante -ardeur qu’elle apportait à nourrir son corps de jeune amoureuse n’eût -point laissé de réjouir un galant raisonnable. Toutefois, ce grand -dadais de Pinamonte, accoutumé qu’il était de longue main à discerner -des sujets d’attendrissement aux plus allègres spectacles, ne recevait -d’ordinaire rien autre chose, de ceux que lui offrait le bel appétit -d’Annalena, que les plus attristantes impressions. «Pitoyable créature, -murmurais-je; pitoyable créature exposée aux caprices du sort, aux -rigueurs des climats, aux défaillances de la pauvre nature humaine! Te -voici devant moi faible, craintive, éphémère! Tu te nourris des fruits -d’une terre fertilisée par la mort; tu manges tristement, et à seul -effet de conserver aux afflictions de demain ta mélancolie -d’aujourd’hui. Hélas! semblable,--trop semblable, en sa friande cruauté, -au cannibale qui engraisse ses captifs avant de les livrer au bourreau -des cuisines,--la tombe te nourrit de ses fruits, afin de trouver demain -un régal plus copieux à ta gorge rebondie, à tes bras succulents, à ta -croupe substantielle! O créature abandonnée! Si pitoyable, si ridicule -en ta souveraine beauté! Je te regarde. Que fais-tu donc? Tu portes à -tes lèvres un verre de vieux vin fumeux. Eh quoi? Est-ce donc que le -froid de la mort déjà circule dans tes veines?...» Et mille autres -fadaises du même genre, chevalier; car depuis le commencement jusqu’à la -fin de nos singuliers repas tête à tête, je n’arrêtais point de lamenter -de la sorte. - -«La vue d’un réfectoire de prison ou d’hôpital m’eût à coup sûr moins -affecté que le quotidien spectacle d’une beauté gourmande ranimant -gaillardement, aux plantureuses bouchées noyées de longues rasades, sa -jeune vigueur rompue par les travaux polissons. Mon horrible cœur allait -même quelquefois jusqu’à s’apitoyer sur l’ombre de ma gourgandine, sur -la malheureuse ombre condamnée à se traîner sur de cruelles dalles de -marbre, à se heurter à des angles de cheminées, à balayer des tapis du -Levant! - -Il m’advint de réveiller ma chère Annalena plus de dix fois en l’espace -d’une nuit, afin de bien m’assurer qu’elle n’était pas morte. Le -mouvement des horloges m’emplissait d’épouvante; la fuite des instants -me faisait frémir; je cherchais des fils argentés dans la douce -chevelure embaumée de jeunesse; et quand ma friponne se riait de ma -folie, je soupirais sottement: «Infortunée! Infortunée Annalena! Encore -une heure, et ce sera la vieillesse! Encore un jour, et ce sera la mort! -La froide, l’aveugle, l’impitoyable mort!» - -«A cette funèbre vision d’une Annalena souffreteuse et vieillie, le -cours naturel des idées me faisait associer quelquefois l’image de ma -propre décadence. Je recourais alors au rapprochement des années et des -énergies; et la double disproportion que j’y découvrais me représentait -clairement que le déclin rapide du quadragénaire m’épargnerait la -douleur d’assister à celui d’une fille à peine sortie de l’enfance... -Toutefois, l’amour ombrageux du dernier Brettinoro ne trouvait guère son -compte à tous ces beaux calculs. La découverte d’un dérivatif à quelque -angoisse est rarement autre chose, pour la passion véritable, qu’un -simple changement de souci. L’idée d’être le premier frappé par les -décrets du Temps n’apaisait mon inquiétude quant à Clarice que pour me -faire trembler d’autant plus fort pour moi-même. L’horrible chose, pour -un amant, que l’approche d’un âge qui dissipe les illusions et rend le -corps inepte aux amours! Comme je haïssais les excès de ma jeunesse! -Comme je maudissais l’aveuglement qui m’avait fait gaspiller en -débauches les trésors de la passion! - -«Je m’éveillais parfois en sursaut, au milieu de la nuit et du silence, -avec l’étrange sentiment d’avoir survécu à la terre et au soleil. -J’allumais la chandelle, je courais au miroir; l’image qu’y rencontrait -ma vue remplissait mon esprit d’effroi et de dégoût. Ciel! ces yeux sans -éclat, ce front soucieux, cet air contrit, ce long visage blême et -grimaçant de vieillard! Se peut-il que ce soit là la forme sensible -d’une âme sanctifiée par le profond amour? O terreur! O désespoir! -J’avais beau approcher ou éloigner de la glace cruelle le flambeau agité -qui y faisait trembler ma laideur: obscure ou claire, la vérité qui -sortait de ce puits me faisait frémir! Plein de haine et de tristesse, -j’examinais méticuleusement ma personne, et je n’y découvrais, hormis -certain air de bizarrerie et de grandeur, que sujets de tristesse et de -répugnance. «Certes, soupirais-je, rien n’égale en beauté une âme -passionnée qui purifie ce qu’elle aime; mais que ce nez est long entre -ces joues de vieux fruit cueilli par le vent! Et rien n’est plus grand -qu’un esprit qui, cherchant l’amour, découvre Dieu; heureuse, trois fois -heureuse cependant la jambe jeune, vigoureuse et bien faite!» - -«Tournais-je le dos au mirage impertinent? l’affreux fantôme me faisait -la nique de tous les coins de l’obscure galerie. Fermais-je les yeux? du -fond des ténèbres intérieures le Sosie m’adressait quelque grimace de -noyé. Je me gardais bien, comme de raison, de parler à qui que ce fût de -ces ridicules terreurs, et surtout d’en rien laisser paraître devant -Annalena; je ne pus cependant si bien faire que la belle ne s’aperçût de -l’excès de ravissement où me jetaient ses compliments sur mon visage ou -ma tournure. Je remarquai que les galants vraiment jeunes et vraiment -gracieux prêtaient d’ordinaire aux éloges de ce genre une oreille -beaucoup plus distraite; et je résolus de modeler, en pareille occasion, -mon attitude sur la leur. - -«Souvent aussi, après l’ivresse de la volupté, une lassitude de canicule -s’abattait sur mon âme, un dégoût sans raison, une tristesse sans -bornes. Je considérais la silencieuse Annalena accroupie dans la clarté -fade de quelque haute fenêtre ouverte sur une éternité d’ennui: «Ah! ma -pauvrette, soupirais-je alors, comme vous voilà blanche! Blanche de -toute la blancheur de l’insipidité! Comment diable ai-je pu trouver en -vous mes délices, il y a un moment? De grâce, fermez ces jambes de -bambine énervée; l’odeur aigrelette de votre jeune intimité me fait -lever le cœur. Montrez-moi plutôt... hé non! ne me montrez rien, pas -même cela qui sous ma main sévère rend un son si enfantin, si charnu et -si chaud. Rien, rien, car vous voici redevenue purement organique. Petit -engin singulier, petite machine odorante et compliquée... J’aurais peine -à supporter votre image dans un miroir d’eau de rose. Que faites-vous -là, avec une seule de vos mains offerte à ma vue? Ah! mourez plutôt, et -que l’aveugle vermine de la vie s’engraisse ignoblement de tout ce tiède -blanc-manger d’amour!» - -«La pauvre Clarice baissait la tête, attachait son regard de fillette -battue à quelque fleur fanée du tapis; enfin, cachant son visage dans -ses mains longues d’orpheline, elle se mettait à pleurnicher amèrement. -«Hé oui, pensais-je alors, que voilà bien la vieille histoire de Colin -et de sa bergerette, et de dame Hortense, la boulangère maltraitée par -le soldat du roi. Histoire d’éternité, histoire du moment. Quoi de plus -naturel? Ingratitude à l’odeur de vieilles bottes, sensiblerie aux -vapeurs nauséeuses de langes!» J’attrapais mon chapeau, je donnais un -coup de talon à la porte, je descendais l’escalier sur le cul, crachant -à droite et à gauche la bile fadasse de mon dégoût. Sitôt à la rue, je -hélais un gondolier et me faisais mener en toute hâte à mon logis, afin -d’y déplorer avec Giovanni la misère de mon âme et la cruauté de mon -cœur. J’arrive à ma maison, et quel objet frappe tout d’abord ma vue? -Annalena, monsieur le chevalier! La belle de Mérone, la douce de -Sulmerre, l’indulgente, la miséricordieuse, qui a su devancer ma -précipitation de dément et qui m’accueille, au seuil même de mon -mélancolique ermitage, d’un sourire, d’un baiser et d’une larme. La -jeune, l’exquise Annalena, très blanche et très grande, en manteau de -dogaresse au seuil de ma lépreuse et redoutable maison! Ah! par le -Diavolo! Par tous les Diavolo entassés dans l’enfer d’une âme humaine! -Tout est oublié! J’embrasse la sœur, je m’agenouille devant l’amante, -j’entraîne vers les profondeurs poudreuses du plus obscur de mes réduits -l’image ensemble humaine et divine de l’amour. O perdue et retrouvée! O -amoureuse! viens, que je te serre sur mon vieux cœur à demi mort! que je -me couche sur ton doux corps mortel de tout le poids d’un cadavre de -philosophe! Viens, amour! laisse l’immense nuit de la volupté rouler sur -nous ainsi qu’une mer, et que nous soyons comme les noyés que le hasard -des vagues rassemble!--Oui, encore un baiser, et puis que ce soit la -séparation, la douce séparation mystérieuse, peureuse, voilée et -masquée. Et que nul,--pas même Giovanni,--ne te surprenne en ta fuite de -gazelle. - -«Un dernier regard, un dernier rire. La tendre Sulmerre m’a quitté de la -façon la plus clandestine du monde... Me voici seul, ivre de bonheur -retrouvé, seul, tout seul et joyeux dans ma sournoise masure du calle -Barozzi.--Et dites-moi, chevalier: à quoi donc me voyez-vous occupé -maintenant, maintenant que la Sulmerre s’en retourne rieuse vers son -palais ciselé de Belle au Bois dormant?--Vous me voyez occupé à faire -tantôt le chien et tantôt le chacal, à mordre les tapis avec une joie -sauvage, à renverser les meubles avec un enthousiasme d’épileptique; à -me tirer la langue, à me faire la figue dans les miroirs; ma perruque -vole dans les airs, ma montre rend l’âme sous mon talon; ma poitrine, -sous mon poing furibond, résonne comme une forge; je suis ici et je suis -là; je saute en gerboise et je retombe en crapaud; je cours, je -sautille, je bondis, je rampe. Me voici nu, me voici rhabillé; je ris et -je peste; j’exulte, je tressaille, j’éclate, je suis tout en nage. -Annalena est accourue, Annalena a pardonné, Annalena a compris, Annalena -a tremblé, Annalena aime! Quelle preuve d’amour que de courir ainsi de -son palais à ma ruine--en chaise, il est vrai--mais n’est-ce pas un -quart de lieue quand même? Un quart de lieue! Songez donc, chevalier! -Quelle bonté! Quel sacrifice! En vérité! Et me voici enfin sur le ponte -San Maurizio, mon vieil ami; et je parle de mon bonheur à l’antique -maison du coin, à la lugubre maison aux portes géantes, aux volets d’un -vert infâme, aux seuils noyés... A l’antique maison déserte, taciturne -confidente de mes extases de benêt et de mes désespoirs de fou! - -«Telles étaient mes joies; telles étaient mes peines. La Sulmerre -m’inspirait un sentiment que je n’avais pour personne au monde qu’elle. -Sa vue seule suffisait à réveiller dans mon âme les plus étranges -mouvements. Je ne vivais plus qu’en elle; le soleil et les fleurs, les -brises et l’eau, les bois et l’écho, le silence et l’ombre, tout m’était -Annalena, tout m’était Clarice. Il n’était pas une ligne dans la forme -adorée qui ne me rappelât à la mémoire quelque amoureuse vision de mon -enfance ou de ma jeunesse. Les mouvements de la Sulmerre, les inflexions -de sa voix, les nuances de son regard suscitaient dans mon esprit des -associations singulièrement lointaines. Souvent je contemplais mon amie -comme on regarde au plus profond de soi-même. A un étranger qui me -demandait un soir qui donc était cette belle dame, je répondis -distraitement: «L’initiatrice.» Je parlais quelquefois de ces -bizarreries à ma gracieuse; elle en souriait, j’en riais comme un fou. -Car toute passion a ses heures divines et ses moments terrestres. - -«J’en arrivai à cet état de l’âme sublime et périlleux où l’on identifie -l’objet aimé avec l’amour. Je me détachais chaque jour davantage de mon -originalité propre; éloigné de la Mérone, je me sentais moins que la -moitié d’un être; revoir ma maîtresse après une courte absence, c’était -me retrouver, rentrer dans ma chair et dans mon esprit, renaître. Les -nuits de lune, je l’entraînais en gondole au Lido. Sa présence -rapprochait les mondes les plus désespérément éloignés, en faisait des -objets à portée de la main. Je lui montrais une étoile, puis une autre: -«Voici Hier, disais-je; et voici Demain! Toute l’immensité respire la -confiance sublime de l’Amour!» Et je disais vrai; mon cœur partageait le -grand calme passionné de la nature. Que m’importait que ma tendresse eût -à redouter le jugement des hommes? Je ne craignais pas de plonger mon -regard au plus profond des yeux de l’Éternité, et mon sentiment de -sécurité divine triomphait et des tristesses que me donnait le passé de -mon amie et des inquiétudes que m’inspirait l’irrégularité de sa -condition présente. Pouvais-je, en effet, condamner comme stérile et -vain un attachement qui m’avait su rendre à l’amour et à la vie? Il -n’est point de passion inféconde; car l’amour qui ne multiplie pas est -un amour qui ressuscite. - -«Annalena était toute ma vie et je ne pouvais souffrir qu’un objet -quelconque de mon affection lui demeurât étranger. Que de douceur je -découvrais à parler à ma très tendre des pauvres vieilles choses -solitaires que j’aimais! Avec quel sentiment et d’étonnement et de -fierté je faisais connaître aux choses aimées la forme de ma très -ravissante! Je la conduisais au déclin du jour sur les vieux ponts chers -à mes songeries; je lui montrais les antiques maisons que ma fantaisie -se plaisait à peupler de Sinibaldos fabuleux, de Clarices de rêve. Je la -présentais aux rives léthargiques, aux recoins obscurs et ruineux, comme -un jeune amant introduit dans un cercle de parents et d’amis la nouvelle -épousée. - -«Certain soir, sous la porte sinistre du Ghetto, je lui parlai de -Shylock et de Yessica; et, ô surprise! le grand génie barbare qui -m’avait tant choqué par ses bizarreries soudain se révéla à mon âme -latine dans toute sa beauté, dans toute sa puissance! Je relus le _Songe -d’une nuit d’été_, le _Roi Lear_. Puis je m’en retournai au plus tendre, -au plus étrange, au plus blessé; je relus _Julie_, les _Confessions_. Eh -quoi! me disais-je, ce Shakespeare, ce Rousseau! n’ont-ils donc jamais -tenu un caillou dans leurs mains? En vérité! Comment donc s’y sont-ils -pris, ces grands amants de la Nature, pour ne pas pénétrer l’amoureux -principe de leur Immortelle? Pourquoi, étant si simples et si forts, -n’ont-ils pas su ou osé suivre jusqu’au bout leur sublime sentiment, -établir la suprême Identité, et Le reconnaître, Lui, Lui tout entier, -dans leur amour humain? Je mis la première partie des _Confessions_ -entre les mains de Manto. Notre tendresse commune envers le Génevois -resserra les liens de notre amitié. - -«Un soir nous entrâmes à San-Maurizio. L’église était déserte. Une -grande terreur s’éleva dans mon sang. Je saisis les mains bien-aimées: -«Voici l’Épiphanie, voici l’Épiphanie! A genoux, Clarice! Car le voici, -Lui, Lui Père dans les cieux sans fin, Fils sur la terre bornée, Esprit -de Vérité, amour du Père au Fils, amour du Fils au Père, amour de -l’Amour! L’Amour unique en face de soi-même! A genoux, à genoux! Car il -est là, terrible de pardon, sous nos regards de Gentils!» - -«Que vous dirai-je encore, chevalier, du singulier état où je trouvais -mon cœur? Comment vous le dépeindre avec des mots profanes? Je ne suis -pas un saint, et même dans le plus fort de mon amoureuse exaltation il -s’en manquait bien que je me trouvasse en l’état de grâce. Hélas! non; -la pluie n’était pas ma sœur, le vent n’était pas mon frère; mais je -disais au vent: «Doux frère de Clarice»; et je disais à la pluie: -«Tendre sœur d’Annalena!» Les choses les plus étrangères à la jeunesse, -à la beauté; les objets les plus éloignés de l’amour me rappelaient sans -cesse à la mémoire ma belle, ma jeune, mon amoureuse. Séparées de sa -tendre image, la nature et la vie perdaient leur signifiance. -Feuilletais-je quelque antique in-folio de bibliothèque oubliée? le -parfum de sa moisissure me faisait songer à une Annalena aux atours de -jadis, à une Clarice des temps défunts. - -«Certain jour, je mis la main sur un livre des plus singuliers: _Les -Pratiques de l’Année sainte du Frère Martial du Mans_, religieux -pénitent. Je m’engouai aussitôt de cet ouvrage séraphique. Certes, je -rougis de mon indignité; mais je pris garde que l’amour de la créature -m’enseignait l’adoration du Créateur, du Père de toutes choses. Je -disais quelquefois à ma très belle de l’air le plus sérieux du monde: -«Eh! quoi, chère tête! ces frimas ne finiront-ils donc jamais? Pourquoi -ne voulez-vous pas faire le printemps?»; ou bien: «Je suis las de -dormir, ma toute tendre; daignez dire de grâce: «Que la lumière soit!»; -ou bien encore: «J’aurais telle ou telle chose à dire ou à demander à -mon ami Stanislas. Ordonnez à Sa Majesté de comparaître -sur-le-champ!»--Mon cher amour frappait des mains, riant aux éclats; je -finissais moi-même par sourire; néanmoins, mon âme demeurait grave; -l’amour, le divin amour et la confiance dans l’amour demeuraient gravés -au profond de mon âme. Car je voyais en ma Clarice une personnification -de la toute puissante Nature dont l’essence est Amour; car mon Annalena -m’était comme un reflet de la Révélation. Je reconnaissais en elle tant -ma tendresse et ma joie que ma douleur et ma pitié; oui, son amour -m’enseignait à prendre en pitié et la jeunesse et la beauté, et la joie -et la volupté. «Que la pitié soit ma sagesse unique; que mon amour -parfait de la création soit mon amour de Dieu!» Tout mon corps était -envahi par le cœur, et mon cœur pantelait d’amoureuse pitié. - -«Toutefois, j’avais encore des heures de doute et d’abattement; car, -pour accoutumé que je fusse aux mouvements capricieux dont mon -hypocondrie était l’origine, j’éprouvais toujours quelque surprise à mes -accès de commisération fébrile et irréfléchie; et, tout en m’abandonnant -à l’étrange bizarrerie de mon naturel, je tâchais à pénétrer le mystère -de cette singulière compassion pour une créature comblée des plus -précieuses faveurs du destin. Les réflexions que je fis à ce sujet -eurent pour effet d’abattre pour quelque temps ma dévorante exaltation. -Les amours humaines, chevalier, sont mélangées de méfiance, de crainte -et de mépris, et ce que nous appelons pitié, n’est, le plus -ordinairement, que notre mépris de ceux que nous aimons. Nous savons -trop bien ce que signifie notre pitié du prochain pour ne pas redouter -d’être pris en compassion à notre tour. Astarté et Asmodée sont -aujourd’hui encore les princes de notre pitoyable amitié. Le mépris -empoisonne notre compassion tout de même que le désir du châtiment -corrompt notre souci de la justice; car, entre nous soit dit, rien ne -ressemble moins à l’amour de la vertu que la sinistre et pusillanime -ardeur qui nous porte à éliminer du corps social tout ce qui nous en -paraît menacer la douteuse harmonie. L’office du magistrat n’est, en -quelque sorte, qu’un tribut que nous payons au prince de ce monde, au -père du mensonge; le geôlier et le bourreau suffiraient à l’idéal de -justice de la plupart d’entre nous; car, non contents de passer en -férocité le tigre, en ruse le renard et la vipère en venimosité, nous -avons su encore ajouter à ces avantages bestiaux la vertu purement -humaine qu’est l’esprit de vengeance. Passé l’âge de trente ans, la -plupart des humains ne sont guère autre chose que des survivants par -esprit de vengeance. Nous nous vengeons du mal que l’on nous fait; nous -nous vengeons aussi du bien que nous faisons; et voilà pourquoi notre -vie ressemble si fort à un tas de gadoue arrosée de sang. Amour, oubli -des fautes, pitié! Toute la grandeur possible, toute la bassesse réelle -de l’homme! Que votre pensée s’arrête un instant sur le mystère adorable -et terrible du sentiment pur, et vous aurez une vision parfaite de -l’affreuse barbarie dont les ténèbres nous environnent de toutes parts -après dix-huit siècles d’effort chrétien. Hélas! jusques à quand nous -faudra-t-il attendre le retour de Celui qui doit communiquer aux -faibles, aux moroses, aux contrefaits de l’esprit et de la chair, un peu -de sa glorieuse pitié, de la force, de la joie, de la beauté même? Quand -donc apprendrons-nous à plaindre la Joie et la Beauté? - -«Ainsi, je doutais quelquefois de ma compassion; cependant l’amour de -l’amour ne m’abandonnait jamais. Je n’avais souci d’aucune chose de ce -monde que de ma tendresse. J’aimais en Annalena jusqu’au mystère profond -qui enveloppait son passé. Je ne connaissais rien autre chose de sa vie -que les quelques aventures galantes dont elle avait consenti à me faire -confidence au début de notre liaison. Quant au reste, elle mettait à le -tenir secret un soin qui égalait la prudence de son frère Alessandro. Ni -le sentiment délicat qui la portait à cultiver les arts dans un âge si -tendre, ni la sagacité qu’elle faisait paraître au milieu de -circonstances si singulières, ni l’air de décence, enfin, qu’elle se -savait parfois donner dans une condition si particulière; aucune de ces -qualités de cœur et d’esprit ne me surprenait tant que ce contraste et -de l’étourderie qu’elle montrait dans ses confessions d’amoureuse et de -l’habileté avec laquelle elle éludait toute question pouvant avoir trait -à sa naissance, à ses parents ou aux premières années de sa vie. Au -reste, la preuve que je lui donnai bientôt de mon naturel jaloux et -quelque peu brutal ne fut sans doute pas pour la faire incliner aux -épanchements. Tant de réserve sur un sujet si bien fait pour éveiller -une tendre curiosité, ne laissa pas de me donner du dépit dans le -commencement; toutefois, je m’accoutumai bientôt au mystère qui -environnait mon étrange félicité, et je finis même par y découvrir un -charme des plus troublants. Car une seule et même loi régit et notre -adoration de Dieu et notre tendresse pour l’homme; l’aveugle abandon au -sentiment et la sage soumission à l’inconnu entrent pour des parts -égales et dans l’une et dans l’autre, et jamais nous n’aimons mieux -qu’alors que nous entendons mal; à cause que l’impossibilité d’acquérir -une chose pour l’obole de la raison nous rappelle à la mémoire le -merveilleux trésor de sentiments que nous portons dans nos cœurs. - -«Après quelques semaines de méfiance et de bouderie, la subtile affinité -entre le mystère et l’amour se révéla à mon esprit dans tout le charme -de sa tristesse. Je sus bon gré à la Mérone de m’être demeurée un peu -une inconnue tout en m’abandonnant et sa beauté d’amante et sa tendresse -de sœur. La durée des terrestres amours se mesure à la mélancolie -dissimulée sous les joies qu’elles nous donnent; car le plaisir de -disposer de la soi-disant réalité des choses n’est que peu à comparaison -de la sublime douleur d’ignorer la fin de ces choses. Je laissais -souvent errer mon regard sur ma songeuse nue comme sur un charmant -paysage de soir de mai; j’interrogeais le grand silence de ses yeux plus -beaux que le sommeil des eaux de l’été; je m’enivrais des parfums -somnolents exhalés par le jardin sauvage de sa chevelure; j’étanchais ma -soif à la source fraîche et caillouteuse de sa bouche; je humais le vin -doux-amer de sa jeune volupté comme le Scythe boit la sève à même la -blessure du saule. Cependant les plus secrètes possessions ne -parvenaient pas à satisfaire mon mystique désir. «Te voici près de moi, -te voici tout près de moi, te voici au-dessous de moi, enfin, comme la -montagne sous la nuée, comme le blé sous la pluie, comme la pierre sous -la vague; et me voici en toi, maintenant, comme le vin dans la jarre, -comme la chaleur dans le fruit, comme la vie dans le sang. Et nous voici -unité, présentement, comme la cloche et le son, comme Dieu et l’amour, -comme la douleur et la volupté. Et te voici un peu plus loin de moi -déjà, et plus loin encore à présent, et nous voici séparés par un -ténébreux abîme. O femme! qui donc es-tu comme créature? O Clarice, qui -donc es-tu comme amante? Ton destin m’est aussi étranger que ton sexe; -je ne sais rien de ton existence dans l’univers, je ne connais que peu -de chose de ta vie dans le temps. D’où viens-tu? Qui es-tu? Où vas-tu? -Atome d’azur dans l’espace, petite goutte d’eau sombre dans l’océan -lumineux de l’Amour! Qu’il est terrible et qu’il est doux d’être un -étranger à ce que l’on aime! Que d’autres se tourmentent d’ignorer le -sens supraterrestre de leur amour; moi je me plais à ne rien connaître -du mien, rien, pas même son existence effective. Non, ni le présent, ni -le passé, ni le futur! O forme certaine de ma vie, ô pain et vin de ma -passion, que je me réjouis de n’entendre pas ton nom véritable! L’amour -t’apporta un soir, la mort t’enlèvera quelque jour; tel fut, tel sera -aussi le destin de ma propre chair. Le corps est étranger à la vie, le -cercueil étranger au cadavre. Je ne connais rien de moi-même; -chercherai-je à pénétrer ton secret? Restons comme nous sommes; tout va -le mieux du monde; enivrons-nous du mystère des instants! Qu’il nous -suffise de savoir que l’amour est en nous et autour de nous et en toutes -choses; qu’il n’est pas de caillou qui n’en soit tout pénétré, et qu’il -n’est point de soleil qui n’en reçoive sa lumière; car quiconque paraît -briller de sa propre clarté brille de la clarté de l’amour. Demeurons en -paix. Son règne arrivera. Son nom sera sanctifié!» Telle était ma prière -du soir. La malicieuse Annalena lui faisait quelquefois respons d’un -_amen_ innocemment moqueur; ensuite de quoi j’étendais mon long cadavre -de raisonneur à côté de ma chère vie au souffle puissant et doux. - -«Fort souvent, au cours de mes promenades nocturnes, ma capricieuse -rêverie me reportait dans le passé. La lune me parlait des nuits -d’insomnie de mon enfance, du parc de Brettinoro, de la fontaine au fond -du parc, des chansons de vieille nourrice folle de la fontaine. L’odeur -assoupissante de l’eau me contait l’histoire sans fin de mes -vagabondages. Le vent m’entretenait des mille contrées lointaines -entrevues autrefois et redevenues de longue main étrangères à mon cœur; -car l’homme ne garde un souvenir vraiment vivace que des lieux où son -âme fut aimante. «Vos printemps sont déjà légion, monsieur de -Pinamonte.»--«Paix, paix, ô mon cœur cruel!»--«Vous êtes vieux, monsieur -de Pinamonte, insistait la mélancolique espièglerie de mon cœur.» Eh -oui, par la fourche et la queue du Diavolo! J’étais vieux, je le savais; -quel besoin était-il de m’en ressasser les oreilles?--«Ah! ah! -Accoudez-vous au garde-fou du ponte Ca’ di Dio; regardez au plus loin de -la nuit! Il vous sied bien, à la vérité, de jouer l’indifférent... C’est -cela, une main à la garde de l’épée, l’autre à la hanche; cela vous va à -ravir. Rajustons, s’il vous plaît, cette perruque... Ah! le petit -maître, le galantin, le volage! A d’autres! Écoutez-moi, je vous -connais, nous nous connaissons, je suis votre cœur, votre pauvre vieux -benêt de cœur. Vous avez beaucoup souffert, monsieur le Pinamonte. Mais -aussi, la plaisante fureur que de n’aimer aucune chose de ce monde! -Peut-on être heureux quand on ne s’aime pas, je vous le demande? Et -peut-on s’aimer, alors que l’on n’aime personne?» Je rougissais, je -pestais comme un diable, et je ne parvenais jamais à imposer silence à -mon scélérat de regret; et, tout honteux, je finissais par approuver le -vieil oiseau moqueur et déplumé de ma conscience. Combien mon passé -m’apparaissait vide, glacé, misérable! Le ciel était pur, Venise -dormait; une grande tendresse palpitait dans le vent. «Tu n’as pas aimé, -tu n’as pas su t’aimer! Et voici que l’amour fond sur ta vieillesse, -ardent comme un reproche, terrible comme une vengeance! Tu le connais -maintenant!» Eh oui, je le connaissais! Un être nouveau criait d’amour -au plus ténébreux de mon être; j’étais plein de joie et ma joie était -une douleur; j’étais plein de douleur et ma douleur était plus belle que -ma joie. Mon amour cherchait en vain son expression dans mon esprit, -dans les œuvres des poètes; seules, les écritures savaient lui prêter -une voix, et je chantais avec David: - -«O Dieu, tu es mon Dieu. Je te veux chercher dès l’aurore. Mon âme a -soif de toi; toute ma chair t’appelle du milieu d’un pays de sécheresse -et de soif, du fond d’une contrée sans eau. - -«Car je veux contempler ta gloire et ta puissance, toi qui m’apparus -dans le sanctuaire. - -«A cause que ton amour est meilleur que la vie, mes lèvres chanteront -tes louanges. - -«Ainsi donc je te veux bénir tant que je vis, élevant les mains en ton -nom. - -«Mon âme se nourrira de toi comme de moelle et de graisse; ma bouche te -chantera avec des lèvres ravies. - -«Alors que je rêverai de toi sur ma couche, sujet de méditations pour -mes veilles. - -«A cause que tu fus mon secours, je veux me réjouir à l’ombre de tes -ailes. - -«Mon âme te poursuit sans relâche, ta dextre me soutient. Mais ceux-là -qui cherchent mon âme pour la détruire seront bannis dans les parties -basses du sol. - -«Ils périront par l’épée, ils seront la proie des renards. Le Roi se -réjouira en Dieu; car quiconque jure par lui sera glorifié! Mais la -gueule de ceux qui mentent sera comblée comme la tombe.» - -«Et je continuais, tout en me disputant avec moi-même, ma course -fantasque par les ruelles endormies. Eh! palsambleu, oui, mon cœur avait -raison: j’étais ridicule... Mon ombre maigre et désolée courait sur les -canaux, sur le pavé, sur les murailles. Elle était burlesque. L’ombre de -mon épée faisait à mon ombre une façon de queue de babouin désenchanté. -Maigre, maigre, et voûtée, et cassée en deux, l’ombre de la précoce -vieillesse! J’étais vieux; mais--par le Styx!--que m’importaient -l’injure du temps, le vide de la vie écoulée, la trahison du souvenir? -J’aimais; j’aimais la douce, la détestable Mérone. J’adorais; j’adorais -le doux, le détestable Pinamonte. J’avais découvert enfin, sur le tard, -une raison de vivre, c’est-à-dire de m’aimer. Je me surprenais -quelquefois baisant aux miroirs le reflet de ma face; d’avoir été -caressé par les mains, les lèvres ou les larmes d’Annalena, mon visage -m’apparaissait divinement beau et comme éclairé d’une douceur céleste. -Je considérais mon corps--ce pauvre corps décharné de galantin sur le -retour--et je me prosternais devant moi-même comme fait le païen aux -pieds de son idole; car ma chair me semblait en quelque façon sanctifiée -par les joies qu’elle avait su donner à la divine Sulmerre. - -«Mon amie se plaisait parfois à me parler des singularités de ma -tournure, de mon visage et de mon caractère. Je découvrais, moi aussi, à -chaque jour quelque détail aimable à la vampirique laideur de mon ami -Pinamonte. J’avais peine à m’accoutumer à mon bonheur; ma solitude -m’avait quitté si brusquement! Maintenant j’avais où reposer ma vieille -tête desséchée de fou ratiocineur, de démoniaque tendre... Un oreiller -de douceur, de songerie et d’illusions m’attendait là-bas, dans la -vieille maison de la riva dell’ Olio: le sein de la Mérone, le giron de -la Mérone, tout de tiédeur, de mollesse et d’oubli.--Quel geste -fera-t-elle, la mieux-aimée, en m’apercevant sur le seuil de l’alcôve? -M’adressera-t-elle de tendres reproches au sujet de mes escapades de -somnambule? Me boudera-t-elle? Ah, si seulement elle daignait soupçonner -un tantinet ma vertu, me témoigner un peu de dépit jaloux! Quelle serait -ma joie, quel serait mon triomphe! J’étudiais les contours extravagants -de mon ombre sur le vitrail changeant du clair de lune, je me composais -de diverses façons; et c’étaient des airs de prince Charmant, et -c’étaient des minauderies sataniques... Oui, c’est cela; voilà: c’est -d’un air dégagé et le sourire aux lèvres que je me veux tantôt présenter -chez ma belle. Je la surprendrai assise sur ses coussins et plongée dans -quelque lecture pernicieuse. Je froisse mon habit et mon jabot, je -déboutonne à demi ma veste, je fais le dos rond et me donne de la sorte -l’air d’un mauvais sujet accompli. Me voici en état de faire mon entrée. -J’avance sur la pointe du pied, à la façon des voleurs et des galants. -Un sourire fripon se joue sur mes lèvres. J’entre. J’entends son petit -cri de surprise: «D’où diantre revenez-vous à pareille heure?» Je -balbutie n’importe quoi en toussotant; j’affecte de fuir son regard. -Elle m’ordonne de la bien regarder dans les yeux. Ma réponse est toute -prête: «Trêve de simagrées, ma toute belle; eh quoi! oseriez-vous me -soupçonner...» Je n’achève pas. «Ah! le fourbe, l’ingrat! Dans quel état -se présente-t-il à ma vue! Cruel amant! Votre silence est un aveu, un -aveu de trahison! Ah! n’approchez pas, barbare! N’approchez pas! -Puissances du ciel! quand donc mettrez-vous fin à mes tourments?»--Je -n’y tiens plus, chevalier de mon cœur; je cours me jeter aux pieds de ma -toute-chère, je la couvre de baisers, je l’arrose de larmes; je presse -follement la bien-aimée contre mon cœur; je lui découvre ma galante -ruse, je la baise tendrement par tout le corps, je la berce, je l’endors -doucement dans mes bras... Une sainte odeur de volupté baigne l’alcôve; -chaque heure nouvelle semble apporter un silence nouveau; un grillon de -temps en temps pousse un petit cri plaintif; un meuble craque... La tête -de la Mérone s’endort sur mon cœur; le sommeil me gagne à mon tour; je -m’endors dans les bras de la félicité. - -«Voilà de quels rêves, monsieur le chevalier, voilà de quelles -billevesées j’occupais mon esprit. Il n’était pas d’événement, de -pensée, de parole que je ne rapportasse à la Mérone et qui ne me parût -avoir trait à mon amour. J’étais devenu à mes yeux le centre de -l’univers; je pénétrais la signifiance la plus secrète de toutes choses; -mon misérable cœur abreuvé d’amertume battait maintenant la mesure au -milieu de la divine harmonie des sphères; la circulation de mon sang -amoureux m’enivrait comme d’une musique d’inépuisables clepsydres. La -passion m’initiait aux mystères de l’être; je m’aimais de l’amour dont -le divin brûle pour le divin. - -«Je m’oubliais de la sorte aux plus singulières rêvasseries jusqu’à -l’instant où, levant les yeux vers les cadrans célestes, je prenais -garde que le temps, l’implacable temps n’avait point interrompu son -cours. Me réveillant alors de ma sotte songerie, je faisais tout d’abord -un bond diabolique, puis je partais comme un trait. L’angoisse me -soulevait telle une machine volante; et c’eût été, à coup sûr, chose -fort plaisante que de me voir faire cette diligence vers le lieu où -m’appelaient mes galants devoirs. Me voici enfin au seuil de mon paradis -terrestre; j’entr’ouvre en tremblant la porte du sanctuaire... Hélas! -pourquoi donc faut-il que la réalité ressemble si peu au rêve? O mon -rêve enfantin, ô mon désir précieux, où êtes-vous? Où est la lampe, où -est le roman français arrivé par la dernière poste, où est enfin la -Mérone elle-même? J’entre et je ne perçois que ténèbres; je m’avance, -j’écoute... rien ne branle... je n’entends que la respiration paisible -et régulière de la dormeuse. Hélas! bourreau de rêve! chienne de -réalité! La Sulmerre n’a point jugé à propos de m’attendre; la Sulmerre -ne m’aime pas. Maudite imagination! Tu me la baillais belle avec tes -vains mirages d’amour, de tendresse, de sincérité! «Eh quoi? serait-ce -vous, monsieur le somnambule! C’est chose fort salutaire que de prendre -le frais avant son coucher... Allons, venez, venez tout contre moi... -j’ai hâte de chanter l’introït; et dans une heure ou deux nous -entonnerons les matines.»--Sombre et silencieux comme un mort, je quitte -mes vêtements, je m’allonge auprès de la chère gourgandine et, dévoré -des aphrodisiaques du dépit et du dégoût, je me prends à la besogner -sauvagement. A mon réveil, Phébus est déjà haut dans le ciel et je me -sens tout guilleret. N’ai-je pas en effet la Mérone auprès de moi? Ne -m’aime-t-elle pas à sa manière? Que me faut-il donc encore? N’est-ce -point là la destinée de tous les humains? «Bonjour, monseigneur mignon! -Le beau soleil, la charmante journée! Ah! que j’y pense! N’avez-vous pas -convié le prince et plusieurs autres amis pour tantôt?»--Telle est la -vie, monsieur le chevalier; telles sont nos amours, et c’est ainsi que -va le monde. - -«Toutefois ce n’était là que ma philosophie des meilleurs jours ou des -plus lourdes heures de lassitude ou de résignation. La plupart du temps, -la moindre indécision dans le regard d’Annalena et la plus faible -hésitation dans sa voix m’offraient une raison de changer brusquement -d’humeur. Alors aux tortures de l’angoisse et de la pitié succédaient -les supplices de la jalousie et de la fureur. Je me méfiais de toutes -les formes de ce que l’on appelle sottement «possession»; nulle d’entre -elles ne parvenait à satisfaire mon insensé désir. Ma rageuse passion -imposait à la très chère les plus cruelles pratiques de la dépravation, -les plus hideuses besognes de l’obscénité. Je trouvais un horrible -plaisir à me dédoubler, à me métamorphoser en mon imagination; je -m’apparaissais en esprit sous la forme grossière et sous les traits -étrangers d’un matelot ivre, d’un soldat tout fumant du sang des viols -et des massacres, d’un libertin sénile, baveux et rongé -d’aphrodisiaques. J’étais tout ensemble acteur et spectateur dans mes -tragiques ignominies. Je déguisais ma chère maîtresse en bardache, je la -grimais en vieille salope sinistre et poivrée; je traînais mon amour au -lupanar, je baignais mon cher archange dans les latrines. A force de lui -presser le bouton, de la persécuter d’horribles prières et -d’extravagantes menaces, j’arrachais à ma toute chère des aveux qui me -faisaient frémir de rage, de honte et de volupté: je me faisais initier -aux affreux mystères de ses amours anciennes; et, non content d’être -jaloux de ma propre chair et de tous les vivants, je rappelais sans -cesse à ma mémoire les galants anciens, et j’en multipliais à l’infini -le nombre. Même je passais plus outre, car pénétrant, grâce aux -particularités intimes qu’Annalena me révélait en ses transports, l’âme -et la chair de mes prédécesseurs, je jouais, mime frappé de folie, le -drame de leurs passions depuis longtemps éteintes, la comédie de leurs -espoirs trompés, la farce de leurs joies perdues; et quand mon art -immodeste arrachait aux lèvres pâmées de Manto le nom de l’amant dont je -contrefaisais la luxure badine ou farouche, un horrible sentiment de -dégoût et de triomphe me déchirait l’âme et secouait ma misérable chair. -Démoniaque, j’étais possédé d’une légion de rivaux. - -«Parmi tous ces adulateurs disparus, oubliés ou trahis dont -l’énumération ne laisserait sans doute pas que de vous paraître -oiseuse,--diplomates, prélats, bouffes illustres, gens d’épée de tous -pays,--un seul me paraît digne de vous être cité, et cela grâce surtout -au curieux phénomène de sentiment qu’il fit naître en mon cœur. C’était -un jeune Danois de la première qualité... - -«Certaine nuit d’insomnie, en fouillant dans une vieille armoire, je mis -par hasard la main sur son mélancolique portrait d’abandonné. La -capricieuse Annalena me conta l’histoire de ce galant en termes si -pleins de tendresse que je la soupçonnai aussitôt de nourrir encore -quelque amour pour son souvenir; cependant le nom autrefois chéri du -scandinave s’était effacé de sa frivole mémoire, et je n’ai jamais connu -d’autre nom à ce gentilhomme que le ridicule sobriquet de Benjamin dont -l’espiègle avait jugé plaisant de l’affubler. Le visage tout rayonnant -de noblesse et de douceur du jeune homme; tels traits de son esprit et -de son caractère; le sujet de sa séparation d’avec la Mérone; la -tournure originale de la lettre d’adieux dans laquelle il mandait à -l’ingrate son départ désespéré pour la Chine, enfin le tour pendable que -la perfide osa jouer à l’infortuné béjaune en lui communiquant, par -l’entremise d’Alessandro, la nouvelle aussi cruelle que fausse de sa -mort et de son inhumation au cimetière de Vercelli; toutes ces étranges -particularités de son histoire furent autant d’éloquentes plaidoiries -qui valurent à l’unique adorateur sentimental de ma Sulmerre -l’indulgence et la compassion d’un amant follement jaloux et tout plein -de répugnance pour les caprices vulgaires et passagers des autres -rivaux. - -«Les tristes amours de Benjamin m’offrirent une excellente occasion de -pénétrer le cœur et l’esprit d’Annalena. A la façon dont elle m’en fit -le récit, je jugeai qu’elle n’avait jamais su apprécier des nombreuses -qualités du Danois que celles qui en faisaient à ses yeux un enfant -timide, caressant et facile à duper. Il me fut clair aussi qu’elle -prenait pour de l’inexpérience et de l’ingénuité ce qui n’était en moi -qu’un besoin des plus conscients d’entretenir ma tardive flamme en me -créant le plus possible d’illusions à son sujet. Ruse rampante de -l’esclave, hypocrisie pitoyable de la courtisane, tendresse triomphante -de la mère, que je vous connus bien toutes trois en étudiant le -caractère de la Mérone! La surprise qu’elle marqua de me voir si plein -de commisération pour Benjamin me fit clairement entendre qu’elle -n’avait espéré rien autre chose de sa confidence qu’un nouvel éclat de -jalousie de ma part. Si étrange que lui ait pu tout d’abord paraître ma -sympathie envers l’infortuné gentilhomme, elle ne tarda point d’y -discerner un témoignage indirect du profond amour dont elle se savait -l’objet. Elle me parla ingénûment de sa découverte; je feignis de ne -m’étonner que de sa pénétration; en réalité, la faiblesse de mon cœur me -surprenait bien plus encore que la finesse de mon amie. Eh! oui, ce que -j’aimais en Benjamin, c’était l’amour dont il avait brûlé! Je lui savais -gré de s’être consumé en tristesses et soucis pour une créature qui, -dans mon propre cœur, avait allumé les feux les plus cruels. Dans le -fond, y avait-il en tout cela de quoi s’étonner si fort? La tendresse -est plus perspicace que l’expérience du plus sage, et plus féconde -qu’une nuit de juin, et plus délicate que l’architecture des -hirondelles. Tout est sagesse, mystère et douceur au cœur de la profonde -tendresse, de la pure fleur de Dieu sottement souillée par le lâche, le -hideux mensonge humain. Benjamin avait souffert, Benjamin avait aimé; -l’amour et la douleur dont mon cœur était débordé aimaient le doux -Benjamin comme le couple égaré dans la nuit aime l’étoile qui lui -sourit, la brise qui le caresse, le silence qui prête l’oreille aux -tendres chuchoteries. J’avais accoutumé à considérer le jeune Danois -comme une façon de compagnon secret de mon infortune, de témoin -invisible de mon bonheur, de confident idéal de mes peines. La pensée où -j’étais de ne le rencontrer jamais me disposait apparemment à la -confiance. Il m’arrivait parfois de soupirer: «Que peut bien faire notre -frère Benjamin? Est-il toujours à Formose? A-t-il repris intérêt à -l’existence? L’infortuné! S’il avait seulement auprès de lui quelqu’un -qui le sût consoler! Quelle tristesse, Annalena, quelle tristesse!» La -Sulmerre feignait de partager mon attendrissement; mais je pense qu’elle -s’affectait davantage des chagrins de celui qui parlait que des -infortunes de l’absent. La femme est ainsi faite, monsieur le chevalier; -elle ne conçoit pas que l’on puisse vivre dans le passé; sa chair, son -cœur et son esprit ne connaissent du temps que la minute présente, comme -la libellule et comme le frisson de l’eau. Et le grand avenir ouvert aux -hommes aimants et aux bêtes lui est fermé. - -Malgré que la madrée affectât souvent de se reporter au temps de ses -amours avec Benjamin, j’avais toujours quelque doute sur la sincérité de -ses regrets et je la soupçonnais fort de n’entretenir ma pitié qu’afin -d’y trouver l’occasion de porter aux nues la générosité de mes -sentiments. La femme est faible et l’hypocrisie de la faiblesse est -insondable. Non contente d’avoir du premier jour discerné dans l’estime -que je faisais du Danois une excellente preuve de mon amour, -l’artificieuse s’en fit bientôt un moyen de défense dont elle -s’accoutuma à user dans les moindres occasions. Qu’une parole un peu -vive vînt à m’échapper, la Mérone aussitôt de me vanter la modération de -langage et les façons honnêtes de son sentimental patito; m’arrivait-il -de lui faire reproche de sa coquetterie ou de la soupçonner ouvertement -d’infidélité, c’était alors un cantique de louanges à la sublime -confiance que Benjamin n’avait point cessé de lui témoigner tout le -temps que dura leur commerce. «Eh quoi, cher Allobroge, est-ce un -passe-temps digne de Votre Seigneurie que de tourmenter sans cesse un -pauvre cœur sans malice, une malheureuse fille sans défense? Mortel -insensible! Cœur corrompu! Que vous avez donc bien pris à tâche de -venger mon infortuné Benjamin! O mon cher innocent, mon tendre mandarin! -Que je t’aimerais et te cajolerais, présentement, si tu étais auprès de -moi et si je n’eusse eu le malheur de m’engouer d’un bel esprit!» La -coquine mettait à ses invectives un si fort accent de sincérité que je -ne les pouvais entendre sans en ressentir de l’émotion. Que la colère -enfantine et rusée de ma Manto était charmante! Que sa tristesse, vraie -ou feinte, était gracieuse! A solliciter son pardon, à calmer sa -douleur, je goûtais un plaisir qui ne se peut exprimer. Je la prenais -sur mes genoux, je la baisais et la berçais, je lui chuchotais des mots -tendres ainsi qu’on fait aux petites filles; je buvais ses larmes, je la -tapotais doucement sur ses joues chaudes et claires de beau fruit -précoce, et je me disais en moi-même: «Roquentin imbécile! fabricateur -d’illusions! Quelle est ta sincérité, mais quel est aussi ton -avilissement!» - -«Je ne voudrais pour toute chose au monde vous faire le détail de ces -scènes scabreuses où les larmes n’étaient que bien rarement seules à -couler. Vous me paraissez d’ailleurs marquer quelque hâte d’en finir -avec ce Benjamin que vous ne connaissez pas et dont vous vous moquez, -sans doute, comme de Colin-tampon. Ma digression à son sujet a été fort -longue; mais qu’y faire, chevalier? La faute est commise. Ne suis-je pas -l’homme des digressions? Et puis, qu’importe? Toutefois, avant que de -revenir à mon histoire, souffrez que je mentionne un autre de mes rivaux -et amis: Mylord Edward Gordon Colham, jeune Anglais débarqué depuis peu -à Venise dans la vue de s’y déniaiser et d’y perdre son temps en qualité -de secrétaire d’ambassade. La jeunesse de l’aimable insulaire et -l’expression de franchise et d’innocence répandue sur toute sa personne -furent cause que la Mérone tout d’abord lui permit certaines privautés -peu faites pour me plaire. Je reconnus cependant bientôt que les -assiduités du béjaune n’avaient rien qui me pût donner de l’ombrage, et -je finis même par me prendre de quelque goût pour le charmant Edward. La -Sulmerre accoutuma bientôt de l’appeler frérot; je lui donnai le nom de -mignon. Mylord touchait agréablement de l’épinette, avait les plus beaux -yeux et cheveux du monde, et paraissait ne se plaire qu’en la compagnie -des messieurs de la Manchette. Je vous fais grâce de ses autres -particularités; au demeurant, le rôle qu’il joua dans le drame burlesque -de mes amours se réduit à presque rien; et dans toute la suite de mon -histoire nous ne le verrons réapparaître qu’une seule fois. J’estime non -moins inutile de vous parler des confidences que je ne tardai pas, selon -ma fâcheuse coutume, à déverser dans son sein. Mieux que personne au -monde vous connaissez déjà et l’horrible inquiétude qui torturait ma -raison et l’atroce amour qui me dévorait le cœur. - -«La vie est sainte et l’homme est mauvais; et la vie se venge de -l’homme. Du premier regard il m’avait semblé reconnaître en -Clarice-Annalena la projection mystérieuse de la chère image tant -caressée jadis par mon esprit d’enfant; et, loin de s’atténuer avec le -temps et l’habitude, cette délicieuse impression du premier moment ne -fit que gagner en force et en netteté. Aimer la Mérone me parut bientôt -retourner bonnement aux tendresses abandonnées des premiers ans. Dans -les yeux de la belle je retrouvai le ciel et les fontaines du duché de -Brettinoro; dans ses cheveux, l’arome du vent soufflé par le fleuve ami -et la forêt fraternelle; dans sa voix, les ris et les chansons des -compagnes de mon jeune âge. J’aimai la douce un peu comme un gitonneau -d’école et beaucoup comme une petite sœur puérilement incestueuse. -Hélas, Annalena! Hélas! Mon enfance, mon enfant, mon enfantillage!--Il -n’est, à mon sens, chose si aimable au monde qui puisse être comparée au -délice de découvrir dans une femme perdue quelque reste de grâce -enfantine, de tendresse et de pureté. C’est plus passager que la -mélancolie du dernier rayon sur la nuée grossissante de la nuit, et -c’est plus délicat que la fragilité de la fleur cueillie aux bocages de -l’arrière-saison. Certes, la vierge m’apparaît aimable en son innocence; -mais je suis tellement fait que je préférerai toujours la surprise de -découvrir un peu alors que je ne cherche pas, à la joie de rencontrer -beaucoup quand je suis certain de trouver. Le goût de l’imprévu m’a -guidé dans mes amours comme dans tout le reste, et c’est à lui que je -dois d’avoir pris dans ma jeunesse le train du libertinage; car, sitôt -que l’on m’eut appris sur les créatures que leurs sentiments étaient -affectés, je sentis naître en moi le bizarre désir de leur en inspirer -qui fussent véritables. Loin de me laisser rebuter par les échecs -inévitables que j’éprouvais à ce jeu extravagant, je me faisais un -divertissement d’en atténuer l’effet en les interprétant d’une certaine -façon. J’opposais aux jugements sévères de ma raison tous les arguments -qui me semblaient propres à me faire incliner à l’indulgence; et comme -il me fallait de la noblesse à tout prix, je relâchais sans cesse les -cordons de ma bourse et je me réjouissais naïvement de découvrir, au -défaut de l’amour, un peu de reconnaissance dans le cœur de mes vénales -consolatrices. - -«Si ingrate que fût la tâche que j’avais prise à cœur, j’y trouvai -cependant mainte occasion de me complimenter sur mon optimisme libéral -et galant; singulièrement dans mon commerce avec Annalena. La -reconnaissance que celle-ci avait accoutumé de me marquer à tout propos -n’était pas le seul sentiment qui m’étonnât dans une fille de son âge et -de sa condition. Quelque sensible qu’elle fût au faste dont je -l’environnais, elle y paraissait attacher moins de prix qu’à la manière -affectueuse et honnête dont j’usais à son égard par devers le monde. -Elle apportait dans ses transports les moins modestes une câlinerie -mignonne qui semblait témoigner de la sincérité de son sentiment autant -que de la vivacité de son plaisir. Elle avait aussi d’accorder le pardon -des fautes une manière à tel point charmeuse, que je la soupçonnais -parfois d’exciter avec intention les fureurs de ma jalousie. Ses -bouderies étaient enfantines et attendrissantes; elle montrait de la -grâce ingénue jusque dans ses péchés; car elle était perverse à la -manière des novices et des nonnains. Ses petites larmes avaient un goût -de pluie féée au blond royaume d’automne de Riquet à la Houppe, et ce -m’était un délice que de baisoter ses petites moues de colère ou de -dédain. Son fichu se renflait à la plus faible émotion, découvrant une -poitrine ornée de tous les agréments que peut offrir l’âge délicat et -troublant où les belles cessent d’être fillettes sans se pouvoir décider -à devenir femmes entièrement. Son corps était comme ces beaux rosiers de -mai dont le feuillage dur et frémissant présente aux lèvres charmées une -petite fleur sans duvet, entr’ouverte à peine, lisse et aigre-douce au -baiser. Mais c’était surtout le rire, le rire d’Annalena! Rire clair, -rustique, primitif, fraternel; rire d’enfant qui me semblait tout -frissonnant de murmures de sources réveillés jadis durant quelque halte -nocturne au milieu d’une forêt étrange; et tout assourdi de ramages de -mai entendus dans le demi-sommeil, au fond d’un verger vaporeux; et tout -frileux d’un bruit de pluie et de grêle sur les toits de l’antique -château de Brettinoro; et tout somnolent des chansons du vent dans les -cheminées désolées; et tout ému encore du son des noëls de jadis... - -«Voilà ce que je croyais entendre, moi qui n’avais jamais rencontré -l’Amour; oui, voilà ce que j’entendais, moi le plus solitaire, dans le -rire singulier de la Mérone, dans ce doux rire qui s’épanouissait -soudain dans la voix de ma belle comme la rose s’allume au rosier et -comme se détache du chêne bruissant la grêle étrange des glands dorés de -l’automne. Et je fermais les yeux, et je cachais mon visage... Trente -années de solitude inquiète, d’attente passionnée, de débauche timide et -nostalgique... Trente années de sécheresse d’âme, de folie -d’imagination, d’impuissance de cœur! J’avais seize ans, je lisais le -_Don Quichotte de la Manche_ sous le saule pleureur du parc ancestral, -et j’attendais, j’attendais près de la fontaine murmurante. Et les jours -succédaient aux jours, les saisons aux saisons, les années aux années... -Et je me voyais, dans mon rêve obscur, rôdant sans but le monde, -gaspillant la vie, prodigue d’or et d’heures de jeunesse; admiré, -flatté, fêté en tous lieux, et cependant plus misérable, dans la -solitude de mon cœur, que le vieux gueusant accroupi au seuil du -cimetière. - -«Des souvenirs étranges de pays et de villes se déroulaient devant ma -vue intérieure; paysages de brume et de soleil, d’hiver et d’été, du Sud -et du Nord; rues et ruelles du soir et du matin, silencieuses ou -bruyantes; foules de tous pays et de toutes races; hospitalités de -palais et de chaumières; débarcadères, relais de postes, haltes près des -fleuves et rêveries d’auberges... Ah! mélancolie et lassitude des -arrivées, sentiment mélangé de vide et de regret des départs! Et cette -accablante, cette atroce certitude que l’âme sera demain ce qu’elle est -aujourd’hui, et ce qu’elle fut hier, et il y a dix ans, et de toute -éternité... - -«Et voilà qu’un rire étrange résonnait soudain si loin, si loin et si -près de moi! Un rire d’adolescente chère à mon adolescence, un rire -d’autrefois et d’avenir, un rire de sauvagesse coulant et fleurant doux -tel du baume tranquille... Les yeux clos, la vie suspendue toute à cette -mélodie de la jeunesse, je me reportais, monsieur le chevalier, à mon -sombre passé de rocher perdu au milieu de la solitude des mers; à mon -lugubre passé de lampe indifférente d’auberge, à mon horrible passé de -vieille rigole mesurant les jours, les années et les siècles à -l’écoulement monotone des pluies empoisonnées de rouille. Et lorsque je -rouvrais les yeux, j’avais devant moi mon premier amour d’enfant, -d’adolescent et de grison: Clarice-Annalena Mérone l’aventurière! -Clarice-Annalena Mérone, de Sulmerre, la gourgandine, hélas! - -«L’ensorcelante gourgandine avait pour les ébats enfantins devant les -miroirs un goût des plus vifs; ce dont je la reprenais souvent d’un air -docte et sévère, car ces badinages solitaires n’étaient pas sans me -donner quelque jalousie; toutefois, le rire penaud de l’écolière prise -en faute me désarmait en un clin d’œil, et l’image du tendre Daphnis -s’allait unir au reflet de l’aimable Chloé. L’accent qu’elle mettait à -ses plaintes et réprimandes me ravissait d’aise; elle prononçait alors -les mots à la façon des enfants; quand elle disait: Barbare! j’entendais -«Balle-Balle»; méchant! je répétais: «méçant»; bourreau! je criais: -«boulot, boulot!» et la friponne de s’esclaffer, de sauter de joie et de -battre des mains. Elle inventait des jeux de malade et de chirurgien, de -petite fille espiègle et de gouverneur sévère, de jeune beauté surprise -dans un bois par un vieillard impudique; et c’étaient des opérations -délicieuses, des flagellations exquises, des viols sauvages, anxieux, -enivrants. Elle se travestissait en jeune garçon et se mettait une -ceinture dont la boucle complétait son corps; et Ænobarbe-Pinamonte -faisait sauter sur ses genoux Sporus-Annalena. D’autres fois elle se -donnait des airs de gouvernante gonflée d’humeur vitupérosa, et voulait -que je l’appelasse ma mie. Alors elle me menait promener, me faisait -épeler dans un grand livre, me donnait l’ordre de réciter ma prière ou -de déclamer quelque fable. Malheur au grimaud étourdi! Il n’en menait -pas large, par ma foi! le fouet était toujours sous la main de la -mégère.--«Deux pigeons s’aimaient d’amour...»--«Eh quoi, monsieur, -est-ce là tout ce que vous avez su retenir? D’amour..., allons, -qu’attendez-vous, méchant garnement?»--«D’amour..., madame; d’amour -ten... tendre...» La petite main armée du gros fouet se levait; en même -temps une culotte se baissait; et voilà ce grand escogriffe de -Brettinoro à genoux devant sa mie. «Ah! le petit libertin! «Que vois-je? -Que veut dire ceci? Mais c’est un petit homme! que dis-je, un petit -mauvais sujet accompli! Quel polisson vous apprend toutes ces belles -choses, monsieur le vilain? Je le veux savoir sur-le-champ; sinon j’en -touche un mot à Monseigneur...--Allons, ne pleurez pas, c’est bien; -levez-vous et approchez, que je vous embrasse...» Et ma douce mie me -baisait tendrement... «D’amour singulier, enfantin, pervers, profond et -mélancolique; de l’amour le plus rare, ma mie adorée! Venez, venez, que -je vous rende la pareille!» Ah! chevalier, que les heures coulaient -douces au palazzo Mérone! - -«Avant que de rencontrer la Sulmerre, je n’avais jamais connu d’autre -tendresse que celle qui me porte aujourd’hui encore à chérir le passé au -point d’y situer ma propre existence effective et de ne rechercher nulle -autre société que celle des vieux livres et des objets anciens. Le -fantôme du regret n’est pas moins propre à nous rattacher à la vie que -le mirage de l’espoir. En m’éprenant de la Mérone, je l’attirai dans le -cercle enchanté interdit à mes contemporains; je l’habillai en héroïne -de roman poudreux; je lui donnai pour compagne Agnès, Béatrix et -Laurette de Sado, et j’approchai de sa douce face d’enfant d’autrefois -mon âme rajeunie, afin qu’elle s’y contemplât comme en un beau miroir -ancien lavé dans les larmes de l’amour. Je mis dans ma tendresse toute -la folie de mes sens et toute la sagesse de mon âme. J’avais l’esprit -sans cesse occupé de ma Mérone; ma vie se nourrissait de la chère vie de -l’ensorceleuse. En prononçant les noms de la très ravissante, je -surprenais dans ma voix l’accent mystérieux des paroles sacrées, et je -chuchotais: «Clarice», comme on murmure: «Reine des anges»; et je -disais: «Annalena», comme on soupire: «priez pour nous». Mes poumons -reconnaissaient l’air que la trop douce avait respiré, mes yeux -cueillaient sur les fleurs le regard chéri qui s’y était reposé; les -objets rendaient à mes mains les caresses reçues des doigts de l’adorée, -et toute la douce nature m’apparaissait sous les traits ravissants d’une -grande Annalena omnipotente et éternelle. L’amour me faisait pénétrer -dans l’essence de mon être; Pythagore d’un genre nouveau, je découvrais, -en moi-même, un monde régi par les nombres mystiques; Annalena était -l’unité certaine et inconcevable dont dérivaient en combinaisons sans -fin les affections de mon âme et les associations de mes pensées. -L’amour est une attraction et la gravitation infinie n’est elle-même -qu’une forme sensible de l’universel amour. L’image de la très chère -m’était plus fidèle que mon ombre; car l’ombre du corps s’unit aux -ténèbres et se fond en elles, au lieu que le fantôme bien-aimé me -poursuivait à travers la nuit jusque dans les profondeurs effrayantes du -rêve. - -«Une fois, une seule, je parvins à dérouter dans le sommeil ma -délicieuse obsession. Cet acte de rébellion, encore qu’inconscient, -m’attira un châtiment terrible. A mon réveil de ce songe sans Annalena, -je me trouvai, plein de stupeur et d’angoisse, au milieu des ténèbres. -La Sulmerre était loin de ma pensée; mon rêve m’avait reporté dans le -temps de ma prime jeunesse, et je pensais m’être réveillé dans ma -couchette au vieux château de Brettinoro. Tout à coup, à un mouvement -que je fais, je prends garde qu’un corps étranger repose auprès du mien. -L’image d’Annalena reprend tout aussitôt sa place dans mon esprit; -toutefois, un affreux sentiment de détresse m’étreint le cœur. -J’écoute... Pas un souffle... Je crie: «Annalena! Annalena! Mon cher -amour!» Point de réponse, rien ne branle. Enfin, je mets la main sur le -briquet; l’étincelle jaillit, la chandelle est allumée; et voici -Annalena en sa pâleur de statue renversée et blanche de lune, tout près -de moi, tout près et cependant si loin, si loin! Égarée au pays du -songe, enlacée par les hautes herbes du silence, étrangère, perdue, -presque morte... Terrible, terrible est le visage du sommeil! Si près de -moi, et au profond de quel abîme, et au sein de quel mystère!--Te voilà -donc, toi! O toi! O toi toute! O toi près de moi, de moi si seul! Pauvre -de toi, pauvre de nous! La nuit. Le silence. Ce pâle flambeau inquiet, -ce vieux palais peuplé d’étranges souvenirs... Sur la muraille, l’ombre -démesurée, effrayante et baroque de ce grand escogriffe en chemise... -Qui est-elle? D’où vient-elle? Qui suis-je? Où vais-je? Elle ne vivait -pas dans mon rêve d’avant un instant et je n’existe sans doute pas dans -le sien. Quel abîme nous sépare! Que faisons-nous ici? J’étends un -mouchoir sur sa face, et voilà son nom oublié, perdu, effacé; son corps -n’a pas de nom; décapité, elle-même ne le reconnaîtrait pas. Quelle vie! -Quelle éternité! Quelle odeur de charnier! Elle a longtemps vécu sans -rien connaître de moi, hélas! rien, pas même le nom. Et elle dormait -seule ou dans les bras d’un autre, dans cette même attitude! Et moi je -courais la prétentaine au loin, au loin! Quel froid, quelle ombre sur la -mer, quel inconnu, quel silence partout! Oui, le clair de la lune sur la -Russie blanche et sur les clochers noirs de corbeaux... Et le clair de -la lune sur le château grand-ducal de Mazovie et sur Windsor!--Demain -approche. Demain ne peut apporter que la douleur. Demain est toujours -une séparation. L’éternité même n’est que le temps d’un adieu, la chute -d’une feuille, l’éclair d’une larme.--Je crie à tue-tête: «Horreur! -Horreur!--Ciel! quel rire! Comme elle rit, cette friponne -d’Annalena!»--«Je vous observe depuis un bon moment, monsieur mon très -cher; auriez-vous perdu l’esprit, Sassolo, dites-moi? Que faites-vous -là? Pourquoi ne dormez-vous pas? Soufflez donc la chandelle, de grâce. -Je meurs de sommeil. Embrassez-moi bien fort, calmez-vous, bonne -nuit.»--La paix rentre dans mon âme. Je souffle... une mouche se brûle -l’aile... Je souffle: la voilà qui se heurte au plafond. Silence. Je -souffle encore. Voici la nuit. Et voici la pluie. Quelle tranquillité, -quelle douceur! Toutes choses sont rentrées dans l’ordre. Dans quel -ordre, ô mon esprit bizarre? Dans l’ordre des choses, apparemment. -Ah!... Bah!... Le grand escogriffe bâille. Ténèbres. Bruit de la pluie -sur le canal. La chevelure de la Mérone sent le foin de printemps sous -la lune... Et voilà, monsieur le chevalier, voilà notre ami Pinamonte, -mon ami Moi-Même qui paisiblement se rendort,--tel un âne de mai ivre de -jeune foin. - -«Peu de temps après notre première rencontre au palais di B..., je dus -me rendre à Milan dans une affaire de succession. Une légère -indisposition empêcha la Mérone de m’y suivre. J’étais depuis deux ou -trois jours dans cette ville quand, traversant un soir la via Paolo da -Cannobio, voisine de la cathédrale, je fus frappé de l’aspect délabré -d’une maison qui paraissait bien être la doyenne de cette rue si pleine -de souvenirs. Il bruine doucement. Les sons plaintifs d’un clavecin se -font entendre dans l’éloignement. Voilà notre ami Pinamonte en plein -rêve; il lui semble que la porte surmontée du blason des Ricci l’invite; -déjà le seuil est franchi, le long corridor traversé; et voici une -petite cour à colonnade, aux dalles disjointes, branlantes et rongées de -mousse. Dans un coin obscur, une tête lépreuse de chimère crache un -petit filet d’eau verdâtre dans un bassinet limoneux. Pinamonte lève le -nez, écarquille les yeux: «C’est la maison du Passé, c’est la maison du -Passé», chantonne ce diabletot de clavecin. «Regarde bien, ami -Pinamonte; ces hautes fenêtres troubles ne sont-elles pas de ton goût? -Tin, tin, tin; Annalena a vécu là il y a cent ans. Tin, tin, tin; elle -arrosait les fleurs à la fenêtre de gauche tous les matins; tous les -matins d’il y a cent ans. Lan, lan, lan, lanlaire. Dans le vieux temps, -dans le pauvre vieux temps lointain.»--Une fenêtre s’ouvre, une affreuse -tête de vieille coiffée d’un bonnet monstrueux m’interpelle: «C’est par -ici, là, la petite porte à votre gauche; entrez, entrez donc, de -grâce... Il y a trois marches... Vous êtes M. Spallantini, n’est-il pas -vrai? Le maître de danse? Venez, venez; voilà une bonne couple d’heures -que M. de Tassistro vous attend.» Au lieu de répondre, je reste planté -là, moitié figue, moitié raisin. Je rougis, je tousse, je me mouche, je -porte la main à mon chapeau. Que faire, par le Styx! Quelle excuse -donner, par le Diavolo! La vieille chipie ne va-t-elle pas me prendre -pour un voleur, pour un assassin?--Je balbutie l’enfer sait quoi: -«Vieille maison, ma bonne; amour du passé, curiosité... étranger de -passage à Milan, légère ivresse, chagrins...» Puis, je prends mon essor, -et d’un bond me voilà au milieu de la rue. - -«Bien des mois après cet événement mémorable, je me trouve dans le -boudoir d’Annalena. C’est dans l’été. Il fait chaud. Je muse. Je -m’ennuie. Je prends un livre, je le parcours distraitement, je le jette. -Je suis du regard le vol d’une mouche. Elle se pose sur la vitre, et -c’est le grand silence d’un soir de juin. Ah! voici un baguier. Je le -prends, je l’ouvre, et, tout en m’abandonnant à des rêveries -incohérentes, je fais sauter les bijoux dans ma main. Je songe vaguement -à mon dernier voyage; je revois en pensée ma chère cathédrale, la via -Cannobio, la maison du Passé. Ma main saute toujours. Une bague tombe. -Je la ramasse et l’examine minutieusement, tout en rêvassant à autre -chose. J’aperçois un chiffre gravé dans l’anneau. Je m’approche de la -fenêtre: «1708. P. Tassistro.» Je me signe, je jure, j’appelle Clarice, -je l’interroge. Elle n’avait jamais remarqué l’inscription. La bague lui -venait d’une grand’tante. Jamais elle n’avait entendu parler de la -famille Tassistro. Il y a un grand mystère au fond de toute tendresse, -un impénétrable secret dans le sein de toute passion; un rêve que l’on -oublie au réveil, un silence que l’on n’ose troubler, un mot que l’on -craint de dire. - -«J’ai aimé profondément; j’ai le droit de parler. Mais malheur à qui -prend le nom de l’Éternel en vain! Rien n’est étranger à notre misérable -entendement comme ce terrible et doux amour qui est le principe de -l’être et qui fait fraterniser notre cœur avec le caillou du chemin; car -nous avons peine à supporter la vie, et notre amour s’enivre d’éternité. -Tout est obscur dans ce qui a pu être avant nous, tout est mystère en ce -qui nous doit survivre; cependant l’esprit répugne à séparer l’idée de -l’amour tant de ce que nous fûmes avant que d’apparaître en ce monde que -de ce que nous serons après l’avoir quitté; et le fait de pouvoir, au -séjour temporel, aimer d’un même amour des êtres dissemblables à des -époques différentes, est peut-être le plus sûr des arguments à opposer -aux négateurs de l’immortalité. Les amours passent et meurent; l’amour -demeure et survit; et telle est la puissance de ses formes terrestres de -manifestation: art, enthousiasme, beauté, qu’il finit toujours par -l’emporter sur le mensonge, père de la laideur et de la démence. L’amour -est cela qui subsiste et qui constitue la personnalité. Que si nous -ouvrons le livre incohérent de notre passé, nous voilà tout surpris d’y -lire l’histoire non de l’individu que nous pensions être, mais d’une -foule turbulente d’étrangers; et si nous avons le bonheur d’y rencontrer -quelqu’un qui ressemble un peu à ce que nous sommes aujourd’hui, -gardons-nous bien de lui parler autre chose que sentiment! - -«Mon premier soin avec la Mérone fut toujours de lui déguiser ma pensée. -La douce venait de trop loin; elle était mon cher fantôme sentimental -des jardins sauvages de Brettinoro; elle était le sens caché de ma vie, -la forme de mon existence hors du temps; des paroles que je lui -adressais, aucune n’avait trait aux choses du présent; et l’amoureuse -simplicité de mes propos étonnait sans cesse mon esprit. Comme je suis -primitif! me disais-je en moi-même; que veut dire ceci, que signifie -cela? Suis-je donc un habitant du Saana? Comme la nature chante dans ma -voix! Quels frissons de forêts défuntes, quels battements d’ailes -d’oiseaux étranges, disparus; quelles prières enfantines au soleil, à la -lune, au silence, au vent! Comme l’on sent que tout ceci a déjà été dit -jadis, il y a très longtemps, avant, avant, toujours avant, bien avant -toutes choses! Voici le verbe, le verbe nombreux à la signifiance -unique, le langage tendre, mystérieux, translucide des saisons -renouvelées, des mondes détruits et réapparus, sons passagers dans le -cantique sans commencement ni fin! Et je répétais: «Ma chère vie, mon -grand ange palpitant, mon aimée profonde! Tes yeux, tes mains, tes -genoux, ta bouche! La trace de tes pas dans la poussière, ta voix dans -la nuit, ton sommeil sous la lune, tes cheveux dans le vent! Pourquoi -es-tu comme la fleur sur l’eau, comme le nid au creux de l’arbre et -comme l’écho dans la forêt qui menace?» Je disais ces pauvres et saintes -choses, et dans chaque mot je trouvais le mot de l’énigme du monde... - -«Parfois, en contemplant le ciel et la mer, je sentais du fond de mon -âme se lever une tendresse si grande que le plus sublime spectacle m’en -paraissait amoindri; et je ne trouvais alors, pour témoigner aux choses -mon amour, que des cajoleries de vieillard pleurant sur un berceau. -«Voici l’océan nourricier, créé, exploré et enfermé dans la nuit», -m’écriais-je; et voici la nuit mesurée et enveloppée de lumière! Le vent -plaintif s’est levé; ma pensée amoureuse va plus loin que le vent et -plus loin que cela même qui scintille là-bas et qui est Vénus. Que le -cercle des réalités apparaît petit à qui embrasse du centre spirituel! -Eh! mais, c’est qu’il est vraiment petit, petit et charmant à en rire, -cet univers enfantin offert à ma terrible tendresse! Je ne le comprends -guère et j’en conviens; la plus pauvre chose passe mon entendement; un -grain de sable de la route, une larme de la mer, un mouvement d’ailes de -la mouette; mais qu’importe que ma raison ne pénètre jamais qu’à demi -cette aimante éternité livrée à mon amour? N’est-ce pas se rapprocher -des choses, se fondre en elles, que se reconnaître étranger à son propre -entendement? Je ne connais pas les raisons de l’être, mais je les sens; -et je sens que l’amour et la beauté peuvent tout, tout hormis «n’être -pas». Tendres, tendres choses! Tendres et profondes! Comme vous avez -besoin de ma pitié pour vivre! Comme votre infinité vous ferait peur si -l’idée de l’infini n’était pas mon amour même! Quelle harmonie règne -entre nous! Ne suis-je pas en vous, n’êtes-vous pas en moi? Que de -douceur en nous et hors de nous, que de sagesse nécessaire et -irraisonnée! Et que ce grand orbe mobile semble donc bien fait pour -comprendre mon immense cœur en mouvement! Amour, commencement et fin, -Amour et amour. Vous voici, criais-je follement; vous voici enfin, ô -Amour! Que votre présence est douce! et que votre ombre au long de mon -ombre est terrible! Avant notre rencontre vous ne m’étiez qu’un Dieu, un -pauvre Dieu personnel; un Dieu dans le ciel et une crainte au cœur de -l’homme; et vous voici vous-même enfin, et vous voici amour, amour et -douleur! Oui, douleur; ah! certes oui, douleur; car vous vous êtes -dévêtu de votre mystère. Vous passiez la raison en ces vieux jours de -votre divinité; vous étiez inimaginable; votre nom était Infini; la date -de votre venue était Futur. - -«Et maintenant vous êtes là, près de moi, vous l’incessante création, -vous la chose qui n’a nul souci de se connaître, vous le premier cri du -nouveau-né! O Amour, infini dévêtu de mystère, Dieu dans sa nudité -sublime, écrasante nécessité, dominateur de la Raison, Christ dans le -monde du pain et du vin et de l’enfantement. Toi, langage parfait après -le balbutiement enfantin des sages; toi, l’idée éternelle où la chose -introuvable pour l’un, la volonté évidente pour l’autre; toi qui ne peux -être ni idée, ni chose, ni volonté, étant toi-même! O Évidence terrible! -ô Infini dévêtu de mystère! quelle poésie, quelle musique, quelle -peinture, quelle danse exprimera jamais l’éternité de ton propre -étonnement devant la splendeur d’être toi-même! Viens! Enlace-moi! -Allons vers les jardins qui sont sur les mers! Allons vers les sources -qui sont dans les forêts! Foulons de notre pas humain le sable qui -caresse, et la pierre qui déchire, et la poussière de la lune qui fait -toutes choses vieilles! Et crions, afin que nous entendent nos fils, les -dieux de tous les temps et de toutes les races! Et que je ne sois plus -l’homme et que tu ne sois plus la femme; car tu es l’amour en moi, et -nous sommes l’unité suprême formée de deux terrestres unités! Et allons -réveiller, sous le chêne ébloui de vent, celle qui fut notre couche -commune, la Clarice-Annalena, pitoyable et pâle dans le monde du pain et -du vin et de l’enfantement. Viens, enlace-moi, Amour! Toi dont les pieds -sont plus bas que toute l’abjection et dont la tête rayonne au-dessus de -toute clarté! Chant des constellations, petite courbe harmonieuse sur la -coquille phrygienne, harpe du soleil levant, auberge des vents, pâmoison -écumante des mers! Toi qui m’as fait connaître l’éternité! Fils du Dieu -vivant! «Ta face brille comme le soleil, tes vêtements sont blancs comme -la lumière!» - -«Ainsi qu’un homme que le sommeil abandonne, je m’approche de toi, ô -fenêtre ensoleillée et bourdonnante de mouches, ô Amour, fenêtre ouverte -sur la vie! Et voici que je vis le moment de la vague, et le clin d’œil -étincelant de l’écume, et l’éclair d’une aile blanche au milieu de -l’aveuglement des eaux! Espace, espace qui séparez les eaux; mon joyeux -ami, comme je vous aspire avec amour! Me voici donc comme l’ortie en -fleur dans le soleil doux des ruines, et comme le caillou au tranchant -de la source, et comme le serpent dans la chaleur de l’herbe! Eh quoi, -l’instant est-il vraiment l’éternité? L’éternité est-elle vraiment -l’instant? Vanité des rêves humains, noirceurs de l’orgueil et du -mensonge, que je vous moque dans le rire doux des mouches enivrées! -Petite palme frileuse offerte au vent d’acier, petit galet luisant dans -l’écume pâmée, et toi, homme de peine en haillons mâchant ton pauvre -pain en face des splendeurs terribles du Fils de l’Homme! Quelle sagesse -en vous! Comme je vous aime! Qu’il m’est doux d’être le battement le -plus secret de la chair immortelle! O éternité! quel maître doux, quel -frère amoureux tu as trouvé en moi! Avec quelle libéralité je te -multiplie de toute la hâte de mes instants humains! Avec quelle sûreté -je te prédis ton demain à toi, grande sentimentale qui ne te connais pas -encore! Car il reviendra, le farouche amour, car elle est toute proche, -la terrible vérité. Et je sais sous quelle vague elle brille, la pierre, -la pierre qui doit briser la bouche du mensonge, de la laideur et de la -folie! Car ils se déchireront bientôt, les vieux horizons étouffants, -laissant enfin paraître les lointains de musique et de miel de la -consolation! Qui le nierait, alors que toute ma chair brûle de -prophéties! Qui s’en gausserait, alors que toute la révélation finale -baise déjà mon sang de ses lèvres enflammées? Luxure secrète de l’être, -battement dans le ventre de la vie, gonflement de la tendresse dans le -cœur des cœurs, je te sens, tu me pénètres de toute ta fureur, ta -chaleur humide est sur ma bouche, tes larmes labourent mon visage. - -«Ah! vieux monde imparfait de la joyeuse nouvelle! Comme tu chancelles -au bord de l’éternité! Viens sur mon cœur, ô monde accompli, ô berceau -et fosse commune d’une race immonde! Je t’aime de tout le désespoir des -derniers instants! Déjà ton ciel pâli s’agite comme un chiffon sali de -pleurs d’adieu! Ah! comme je t’aime, apparence ancienne d’un monde -mourant, vieille peau de bête malade! O Amour! ne lui fais point de mal! -Ne te venge pas trop bien! Laisse-le mourir de sa mort! Pardonne à ce -monde où tu fus sans royaume, oublie le crachat sur la face et les clous -dans les os, et l’éponge, ah! l’éponge, l’éponge (car tout était si bien -calculé! Il manquait encore une goutte d’amertume; une seule, une seule, -afin que tout fût accompli!) Oublie, ô mon amant! Ne le frappe pas; -laisse-le pourrir doucement dans son sommeil. Vois, ses pauvres dents -sont déjà brisées! La pierre est dans le gosier: la vieille vipère ne -trouve point d’issue. Et que t’importe? N’es-tu pas moelleusement couché -sur le trône du cœur? N’as-tu pas mes yeux sur tes yeux? Ne suis-je pas -debout à ta face, éternité devant l’éternité, amour devant Amour! -Laisse-le pourrir doucement! - -«Tu ris, ô mon amant! Serpent, dis-tu? Ah! tu n’es que soleil et que -rires! Mais la prudence du serpent a du bon, entends-tu, ô bien-aimé! -Puissant, puissant! Et surprenant, et délectable! Et profond! Ah! -profond. Plus profond que les cieux, et les mers, et les terres dont tu -es le principe et l’essence! Plus profond que tous les anciens désirs de -Dieu! Profond, profond, profond! Raison d’être, cœur, amoureuse évidence -de toutes choses! Toi qui fais du terrible infini une petite chose douce -à soupeser dans la main; toi qui es répandu dans toute la matière -considérée jusqu’à ce jour comme inconsciente; toi qui pénètres toute la -nature radieuse; toi par qui le pain et le vin sont sa chair et son -sang, et par qui sa mort est l’obscurcissement du soleil; ô Consolateur, -vers qui nous levons nos yeux aveugles! Je t’ai entendu chanter, la -nuit, dans la voix de la mer, sur les sables tourmentés! J’ai vu ton -ombre maintes fois se pencher sur le sommeil de Madeleine! Je t’ai senti -frissonner dans les choses les plus pauvres et les plus mortes. Tu as -battu, galet des plages solitaires et sinistres, tu as battu contre mon -cœur! Quelle sagesse, ô rose, tu exhales! Quel enseignement me vient de -vous, insectes insensés, dans la clarté de miel sombre du soir! Neiges -des sommets, haillons du pauvre, brumes sur les faubourgs, avec quelle -ferveur un seul et même principe vous pénètre! O Dieu dans ma chair! O -Dieu dans ma tendresse, ô Dieu que je touche, regarde! Comme le -bien-aimé est beau! - -«Et toi, toi dont le battement de cœur mesure l’infini, comme tu es -humble et proche, Amour! Chose en soi, raison infiniment nécessaire de -toutes choses, Dieu dispersé et unique, maître de la Volonté, conducteur -de la Raison, introuvable de la Science, chemin battu du Sentiment! -Comme tu es sur moi, et au-dessous et au-dessus de moi, et comme tu es -en moi! Ah! doux mot qui jamais n’a été prononcé! Ah! certitude -éclatante de simplicité! Comme tu m’enveloppes, comme tu me caresses, -comme tu t’insinues dans la chair de mon cœur! Hé! vraiment, n’était-ce -que cela? Tant de labeurs, tant de recherches et de combats et de -séparations! Cela et seulement cela? La subtile, la profonde, -l’insupportable certitude de l’Amour? O la plus ingénue des révélations! -Mais quel demain! Quelle vengeance! Quelle atroce vengeance! Quel -écroulement des pourritures de l’orgueil et du mensonge! Quelle lèpre -sur les hommes et sur les cieux! Puis quelle beauté, quel calme, quel -horizon d’amour à jamais dévoilé! - -«O futur d’amour parfait, seul en face de toi-même, comme tu es proche! -Homme nouveau! Comme le bruit de ton pas se multiplie! Écroulez-vous, -bornes sans amour des horizons! Apparaissez, lointains véritables! Un: -révélation. Deux: attente. Trois: approche. Quatre: affreux -tourbillonnement. Cinq: pierre de la Vérité qui brise les dents. Six: -délivrance. Sept: extase, extase! Éternité d’extase! - -«Quelquefois le tumulte de mes sentiments était si grand, le mouvement -de mon cœur si précipité, l’envie d’épancher toute mon âme en un seul -cri si impétueuse que, jugeant vaines et infectées de raison non -seulement les paroles qui me venaient aux lèvres, mais encore les plus -ardentes invocations des livres sacrés, je renonçais au plaisir même -d’emprunter au langage des hommes une expression pour le trop-plein de -ma tendresse et de ma gratitude. Alors, comme poussé par un vent de -folie, je me précipitais à la rue; je pressais sur mon cœur hommes, -femmes et enfants; je jetais à pleines mains argent et bijoux, riant aux -larmes s’il m’arrivait d’entendre attribuer à l’influence du vin ce que -je savais être un effet de la plus sage tendresse. «Ils ont toujours des -pauvres, et Lui, Lui, ils ne l’ont plus.» Je baisais avidement les -pierres éblouies, les arbres muets de chaleur, l’eau paresseuse et -odorante des canaux; sans y mettre aucune distinction, j’enveloppais de -mon amour toutes choses de la nature, les minimes comme les -considérables, les répulsives tout aussi bien que les attrayantes; -l’aveugle et sourde matière m’apparaissait imprégnée d’amour jusqu’en -ses germes les plus infectieux, en même façon que le pire de l’homme -participe encore à quelque degré de l’ange. - -«Certes, ma cruelle raison n’a point laissé, avec le progrès des ans, de -mêler quelque ridicule au souvenir de ces jours attendris et fougueux; -cependant, l’exaltation où je me trouvais alors m’apparaît, aujourd’hui -encore, bien plutôt outrée dans son expression que déraisonnable en son -essence. Ne suis-je pas, en effet, redevable au seul amour de toute -cette tardive connaissance vainement pourchassée aux grimoires humains? -Ne m’a-t-il pas enseigné à chercher le sel de la terre aux lieux où -quelque chance subsiste de le découvrir? Ne m’a-t-il pas appris, enfin, -à m’abandonner à la vie comme le dormeur se livre au songe et à -transposer dans la réalité raisonnée toute la douceur du monde -sentimental des rêves? Ah! chevalier, c’est cette dernière influence -singulièrement qui m’a fait estimer la sagesse de l’amour sur toutes -autres! Car le rêve a ce pouvoir salutaire de nous faire brûler d’une -flamme plus grande pour ce qui est beau, et de nous secouer d’un frisson -plus violent au spectacle des objets immondes et de nous tirer des -larmes plus brûlantes à la vue de l’infortune. Si les choses nous -apparaissent en songe plus grandes, plus belles, plus touchantes ou plus -terribles, c’est à cause qu’elles y sont mesurées à la puissance d’un -sentiment délivré des liens de la raison. Le simple fait que certains -rêves reproduisent avec plus ou moins de fidélité les images reçues par -les sens suffit parfois à engendrer des doutes profonds; que sont ces -doutes, cependant, à comparaison de la confiance que nous gagnons à -rapprocher ce qui nous gouverne à l’état de veille de ce qui nous guide -dans le songe? Le sentiment nous présente le miroir approfondi des -rêves, et quelle est notre surprise de nous y reconnaître sous les -traits de l’universel amour! Grâce à ce jeu divin, nous apprenons que le -monde extérieur n’est réel qu’en tant que l’intelligence qui l’anime est -le reflet du sentiment qui brûle au tréfonds de l’être; car toute chose -hors de nous procède de ce qui est au dedans de nous. En même façon que -l’âme est l’expression de l’amour de Dieu pour Dieu même, l’objet est le -mode de l’amour de l’homme pour l’homme. Tout de même encore que l’Amour -infini lequel, embrassant toutes choses, contient nécessairement la -notion de l’imparfait et partant brûle d’une adoration sans cesse plus -passionnée de soi-même, nous existons, en tant qu’objet, pour le seul -dessein de magnifier, par la création continue du beau, cette certitude -unique, cette réalité suprême d’un monde intérieur qui est tout amour. - -«Si nous chérissons l’existence temporelle, ce n’est donc point à cause -que nous venons d’elle, mais par la raison qu’en y trouvant de quoi -réaliser la beauté dont notre âme nous présente le parangon, nous -glorifions et la créature que nous sommes parmi les créatures, et cet -amour originel dont la nécessité de s’adorer sans cesse davantage se -manifeste à nous dans la notion que nous avons de l’infini. Car la chose -sans fin ne saurait en aucune façon être telle en soi, mais seulement en -tant qu’attribut de l’amour; et il est de sa nature, tout ainsi que de -celle du désir chez l’être borné, d’être un mouvement illimité par cela -même qu’il ne peut avoir de but en dehors de soi. Pour ce qui est de -notre idée du néant, j’en aperçois l’origine dans une imagination -faussée par le Mensonge, ce contradicteur orgueilleux et stérile, cet -impuissant ennemi de l’amoureuse évidence. Le monde, aux yeux du -mystique, est tout affirmation; en saurait-il être autrement de la -manifestation sensible d’un Dieu dont le pouvoir n’a point d’autre -limite que l’impossibilité de n’être pas amour, c’est-à-dire de n’être -pas? La vie véritable est une initiation par la tendresse. Si dès les -premiers âges nous avons appelé l’amour du nom suprême de Créateur, -c’est que ni l’esprit ni les sens ne nous suffisent à faire du séjour -temporel une réalité. Car ce n’est pas ce qui vient à nous, mais bien ce -qui vient de nous qui est la vie véritable. Être, c’est créer et non -recevoir sa vie; or, l’amour est l’instrument unique d’une infinité de -créations possibles. Ce que nous appelons réalité n’est point une chose -qui s’offre à nous, mais un fruit de l’initiation, et l’initiation -commence avec l’amour. Il n’est donc pas seulement ingénieux, logique ou -sublime, mais d’absolue nécessité d’identifier, au sens terrestre, la -science du Divin avec une Béatrice née d’une chair et d’une âme. Le ciel -n’est point le rêve d’un fiévreux; les chemins qui y mènent sont de -sable et de roc, de sable et de roc pénétrés d’amour, gorgés d’amour à -en pleurer; avant donc que d’entreprendre la conquête d’une réalité si -formidable, tâchons à nous bien pénétrer de réel amour durant la vie -préparatoire dans le temps. - -«Sans doute, la confidence que je vous fais ici de mon passé vous -apparaît déjà trop étrange par elle-même pour qu’il me soit permis d’y -mêler une description détaillée de visions plus fantasques encore. Je me -bornerai donc à vous conter un seul de ces innombrables songes où mon -amour trop humain m’apparut avec tout son cortège d’attendrissements, de -doutes, de terreurs et de dégoûts. J’étais sujet à des accès de -somnolence qui me surprenaient en plein jour, souvent au plus fort d’un -entretien animé et quelquefois même au plus bruyant de la rue. Un -sentiment de sécheresse dans la gorge, un fourmillement autour des yeux -et un grand vide dans tout le corps précédaient d’ordinaire la crise. Je -n’avais alors que le temps tout juste de me traîner jusqu’à mon lit; et, -sitôt que je m’y laissais choir, le lourd sommeil tombait en moi comme -un désespéré saute dans un puits avec une pierre au cou. Je demeurais -insensible une heure ou deux; après quoi je me réveillais aussi -brusquement que je m’étais endormi, tantôt riant aux éclats, tantôt -pleurant à chaudes larmes. Or voici ce qui m’advint durant un de ces -sommes bizarres: je me retrouvai dans un palais fort noble dont l’ordre -et le meuble m’intriguaient au plus haut point par l’étroite union que -j’y découvrais et d’un goût très sûr et d’une singularité -indéfinissable. La tête haute, une main à l’épée, l’autre à la hanche, -le chapeau sous le bras, me balançant noblement sur la pointe du pied, -décharné et tout plein d’orgueil, je parcourais salles et galeries au -bras d’un vieux gentilhomme qui m’en faisait les honneurs. En dépit des -façons honnêtes de mon hôte, de la bonhomie de son sourire et de -l’enjouement de ses propos, je ne goûtais que médiocrement ce -tête-à-tête; et à chaque fois que mes yeux rencontraient ceux du -vieillard, je ressentais dans mon esprit un malaise d’autant plus -inquiétant que je cherchais en vain dans l’honnête physionomie quelque -trait qui le pût justifier. Je ne connaissais en aucune façon le lieu où -je me trouvais, ni l’objet qui m’y avait amené; encore moins avais-je -mémoire d’avoir jamais rencontré le jovial personnage qui m’y faisait si -bon accueil et que j’appelais, avec une hypocrite familiarité: «Mon cher -marquis de Lamorthe». Tout en me promenant à travers d’interminables -enfilades de salons, le maître du logis me contait tantôt de curieuses -historiettes de sa vie de cour, tantôt de graveleuses anecdotes -d’auberges ou de camps; mais je ne me laissais distraire de ma sombre -rêverie ni par la magnificence de ce qui surprenait ma vue, ni par le -piquant de ce qui m’offensait quelque peu l’oreille. J’étais oppressé -par l’étrange sentiment qu’une chose affreuse, un être sans nom, un -monstre inconnu me surveillait de quelque cachette et n’attendait qu’un -mouvement de ce cher marquis pour m’apparaître dans son horreur. Toutes -les fibres de mon corps étaient tendues par l’attente; le temps est si -profond, si lourd, si hostile dans le rêve! A la fin nous nous arrêtâmes -devant une croisée large ouverte sur un parc que je jugeai ou plutôt -devinai immense; car la haute muraille qui l’environnait se dressait à -très peu de distance de la fenêtre et ne découvrait à la vue que les -branches supérieures des vieux arbres immobiles, sombres et touffus. Le -marquis interrompit son badinage et se prit à m’observer furtivement. Un -silence surnaturel, mort de tout mouvement plutôt que simple absence de -voix; une mélancolie quasi répulsive épanchant sur toutes choses une -lumière sans vie; l’absurde proximité du mur élevé là comme pour le seul -dessein de dérober aux regards un jardin sans doute fort beau... Mon -angoisse devint intolérable. J’étouffais dans cet enfer de silence. Il -me fallait, coûte que coûte, entendre quelque son, ne fût-ce que celui -de ma voix. Dans mon trouble je murmurai donc: «Puissances du ciel! -Voilà qui est étrange!» Alors le marquis me sourit doucement, cligna de -l’œil, dodelina de la tête et le petit colloque suivant s’engagea devant -l’affreuse muraille: «_Le marquis_: Eh! eh! à coup sûr, singulière chose -que la vie. Ah! les philosophes! Ah! ah! Cultivons notre jardin! Et -voilà le seul jardin que l’on cultive raisonnablement... le seul, par ma -foi, là, devant nos yeux. Et le vieux tran tran continue en dépit de -tout. Le même ciel, le même soleil; le même amour aussi, le même -amour surtout. Ne trouvez-vous pas l’odeur de ce jardin bien -délicieuse?--_Moi_: Certes, mais ce mur...--_Le marquis_: Ah! ce mur. -Ah! ah! Oui, ce mur. Cependant... Au diable le mur! Car que m’importe? -J’ai de l’air ici et je me soucie bien du reste.--_Moi_: Mais la vue, ce -me semble, serait plus attrayante... Ne pourriez-vous pas le faire -abattre?--_Le marquis_: Oui, il y a là de fort beaux arbres, j’en -conviens; et s’il ne tenait qu’à moi... Mais ceci n’est point ma -propriété.--_Moi_: Se peut-il vraiment? Mais alors, qui donc est -l’heureux...--_Le marquis_: La ville voisine, Vercelli. Et toute la -province. Ils songent d’ailleurs à l’agrandir. C’est déjà très -encombré...--_Moi_: J’entends; le dimanche sans doute? La canaille du -voisinage?--_Le marquis_: Oui, mais bon nombre de personnes de qualité -aussi. Grâce à cette... à cette (passez-moi le mot, monseigneur), cette -gourgandine célèbre...--_Moi_: Bah! Une créature? Et qui donc?--_Le -marquis_: Non, vous ne sauriez imaginer rien de plus bouffon! Ah, ah, -ah! Des centaines! Que dis-je! Des milliers...--_Moi_: Mais c’est donc -Cythère, ici? Ah! mon cher marquis, je vous soupçonne de...--_Le -marquis_: Oui; des milliers, des caravanes, des légions. Des légions de -galants! Et dans un appareil! De vrais babouins, mon cher comte-duc. -Quelquefois aussi des larmes, des soupirs, des gémissements, des -couronnes, des flambeaux... Il en vient de tous les coins du monde. Gens -d’épée, de robe, de lettres, d’église même. Quel siècle! Ah, ah, ah! -Singulier mélange d’obscène et de macabre! Luxure et putréfaction. -Fleurs et vermine. L’amour, la galanterie dans un cimetière! Avec une -Annalena de Mérone, une prostituée morte, une pourriture de la -pourriture! En vérité, la dissolution des mœurs...» Ce cher marquis -n’eut pas le temps d’achever. Un cri--et ce fut le réveil. Horrible, -horrible réveil! Depuis cette nuit-là, chevalier, la simple vue d’une -clôture de cimetière m’emplit de crainte et de dégoût. - -«Le sentiment seul est réalité. Tout le reste n’est que mirage tant de -la vie temporelle que du songe. Ainsi, en rouvrant mes sens à la clarté -des heures si pleines d’amour, j’avais le double sentiment de sortir du -rêve et de m’en retourner au rêve. Je connais d’expérience l’action -brutale ou caressante de tous les stimulants, de tous les narcotiques; -j’ai traversé maintes fois la plaine enflammée des pavots, et dans ma -nacelle tressée de chanvre indien j’ai mesuré les profondeurs -interstellaires. Misérables inventions! Simulacres vils! Rien ne vaut -l’herbe douce-amère pleine d’été, de silence et d’orage, d’une chevelure -qui se noue autour de notre tristesse comme l’algue harmonieuse autour -du noyé! Rien ne vaut le fruit palpitant d’une bouche inépuisable où -chantent nos souvenirs, où gémissent nos désirs, où se lamentent nos -regrets! Rien ne vaut le regard fascinant et redouté qui vient de plus -loin que la vie, qui va plus loin que la mort; rien ne vaut la chair -frémissante qui se dresse, fleur du Saana, grand aloès tonnant, vers -l’aimant mystique du soleil, du soleil satellite immédiat de l’amour! -Chair mystérieuse et sacrée! Vase du sentiment! Signe visible de la -prière! Éclosion radieuse de la certitude! Argile sainte, pâmée encore -de la caresse de l’ouvrier divin! O forme rapide de l’universelle -tendresse! Voici les baisers pleins de temps et d’amertume, tristes et -beaux comme le regard mesuré des étoiles; et voici la Maternité -formidable, et la pâle Stérilité, sublime aussi en sa douleur de -prostituée, et sainte, sainte, sainte! comme la naissance même. Et voici -enfin, sur l’autel pantelant, le mariage de l’âme impérieuse et de la -chair fidèle, du sentiment omnipotent et de la raison docile! - -«Tout cela, chevalier, tout cela je l’ai connu, je l’ai vu, je l’ai -touché. Eh oui, mon amour était terrestre, impur; blé sauvage et lépreux -et amer, ravagé par la nielle du dégoût et de la sénilité... Qu’importe! -Le ver s’attaque aux plus pures choses. Quand l’Adoration est là, -brûlante et profonde, n’est-ce point peccadille que la pire aberration? -Hélas! je me souviens. La mer soufflait sur les sables du Lido; une -ombre trop belle enlaçait mon ombre; tout était lumière, douceur et -sagesse; et dans l’air irréel, le lointain faisait signe au lointain. -Mon amour enveloppait l’univers; toute l’éternité du bonheur râlait dans -ma gorge; et ma vieille angoisse était réduite à une faible tache -d’ombre sur le roc ébloui. «Que cherches-tu donc encore, palsanguienne, -ô Pinamonte, ô insatiable ganache! Toutes choses ne sont-elles pas plus -près de toi que toi-même? N’entends-tu pas monter de ton cœur le -bouillonnement de la source des mondes? Ton amour ne se suffit-il donc -pas? La chose qui se consume n’est-elle pas le feu? L’être qui aime -n’est-il pas l’Amour? Fils de l’homme, la clef est dans tes mains. -L’aveugle seul maudit la clef inutile; mais toi, toi qui as des -yeux--que dis-je!--toi qui as des yeux et qui VOIS!» Hélas! non, il me -manquait encore quelque chose. Le sanglot de la joie nouvelle -m’étouffait. «J’ai soif! J’ai soif encore! Toute l’amertume n’a pas été -bue; il en reste certainement de quoi remplir une éponge!» Les bras en -croix, je m’étendis sur le rivage. Et le Soleil me cloua à la terre! - -«Parfois à ces frénésies du cœur, à ces tumultes de l’esprit succédaient -de longues heures non d’apaisement, non de prostration, mais comme -d’indifférence absolue envers toutes choses du monde, mais comme d’oubli -parfait de soi-même. Alors une ombre illimitée tombait sur mon cerveau, -ténèbres d’avant et d’après le Soleil; et je redevenais un infini de -matière immobile, informe et brute où tout est déjà contenu et où rien -ne se manifeste encore. Et je contemplais ma forme comme une chose -absurdement lointaine et soustraite à ma volonté. Et soudain quelque -chose de doux, de profond, de tendre, le Verbe; quelque chose d’énorme -et d’infinitésimal, d’inouï et d’éternel, rompant la monotonie patiente -de mon être, se prenait à tourner follement, espoir, joie, terreur, -insatiabilité; à tournoyer follement, hâte, triomphe, affirmation, -certitude; à tourbillonner follement, force obscure, inexplicable, -indéfinie, incoercible; terrible faim d’adoration et d’attestation: -horrible cri de joie démente dans l’infinitude de la nuit; sublime -lumière dévorante dans la cécité de l’Abîme. O première manifestation! -Je brûle, je tournoie, j’éclate; je suis impatience, je suis faim, je -suis soif! Quelle traînée de flamme derrière moi! Comme je cours, comme -je vole vers où le sable fou des soleils m’appelle! Qui donc parmi eux -sera mien, sera l’amant, le maître, le guide? Eh qu’importe! Ils sont -sans nombre, ils sont la Réalité infinie, partant nul d’entre eux n’est -réel! Je suis ivre, je crie de désir, je meurs d’amour, je meurs d’amour -éternellement! Comme la mélodie de mon ellipse m’enchante! Que l’instant -est profond! Comme il sait contenir tout ce qui est, tout ce qui a été, -tout ce qui sera! Comme je suis riche de Dieu! Amour m’a fécondé; mon -ventre de soleil tressaille de joie. Ai-je été cette forme vaporeuse, -échevelée? L’ai-je été bien réellement? Peuh!... Car me voici soleil et -raisonnablement installé pour un nouveau moment d’éternité. Et me voici -Terre, grande pierre éteinte et maternelle, amante du soleil, déchirée, -creusée, labourée, pâmée de la tourmente des sèves d’amour. Et comme -Amour son maître, pleine de joie et de douleur, de vie et de mort, de -souvenir et d’attente. Et puis... - -«Et puis un mot quelconque, une morne vérité quelconque venant d’une vie -dont la réalité est le premier des mensonges, d’un monde qui n’est pas -le royaume de l’amour; une syllabe, un regard, un sourire, un geste, -n’importe quoi dissipait en un clin d’œil tous les trésors de -l’illusion. «Le beau spectacle», grommelais-je alors entre mes vieilles -dents branlantes, «le beau spectacle que celui d’un grison imbécile se -vautrant aux pieds d’une gourgandine rapace et sotte! Vieux crâne vide -de cervelle, coquille d’une noix pourrie, trou plein de nuit et de -nécrophores, quand donc cesseras-tu de te nourrir de mirages? Folie, -réveille-toi à ton infortune; vieillesse, reconnais ta laideur; cadavre, -flaire ta puanteur. Il te sied bien, en vérité, de faire l’Adam d’avant -le mensonge! Reconnais enfin où tu es, regarde! Te voici dans un mauvais -lieu où la peste a pénétré, où le serpent du tombeau s’insinue dans les -vulves, où le vent de la pourriture souffle sur les lits funèbres. O -maison maudite de la fornication sans amour! Ici le pain de vie est -plein de nielle et de vermine et le vin d’amour a l’odeur d’un lendemain -de beuverie. Allons, levez-vous, beau Don Juan aux côtes creuses, prenez -ce flambeau, approchez de ce lit, tirez ce beau rideau de pourpre, voile -de naufrage gonflée d’un vent muet de destruction... Ah! tu trembles, -vieux couard! Tu sais que ce qui repose là n’est que le cadavre de ton -rêve. Le cadavre de la jeunesse, la putréfaction de la beauté, le -fantôme ignoble de ce qui fut vérité et splendeur au premier jour... -Allons, couche-toi sur ta Clarice, sur ta stupide, sur ton impudique, -sur ta rapace! Cadavre, ta place t’attend dans cette fosse commune des -fornications mensongères, des luxures sans amour! Immondice, va -t’enfouir dans le grand égout hospitalier; hyène, va lécher les genoux -de ton cher grand cadavre en liquéfaction! - -«Vous ne pouvez faire ici, mon cher chevalier, aucune réflexion que je -n’aie faite alors. Pour ensorcelée que fût ma triste cervelle, je n’en -avais pas moins conservé, dans les choses de la vie, toute ma lucidité -ordinaire. J’apportais dans mes pires extravagances un souci d’ordre, de -graduation et de méthode qui m’étonnait chaque jour davantage. Parfois -même le rayonnement d’une sagesse surnaturelle transperçait de toutes -parts mon déplorable cœur et pénétrait dans les recoins les plus secrets -de mon être. Je ne doutais plus de ma réalité effective; je vivais, -l’univers entier se condensait en moi, je me disséminais par tout -l’univers. Je possédais l’amour et l’amour me possédait; ma joie était -un martyre, ma douleur une extase. Je relus tous les livres de la -Vérité. Je revécus les _Évangiles_, j’aimai l’_Imitation_, la _Divine -Comédie_, j’admirai Pascal. Je pardonnai au frère Jean-Jacques. -Certaines pauvretés de la _Vita Nuova_ me donnèrent de la surprise. Je -pénétrai au cœur même de la vie. En chantant l’amour, les poètes se -plaisent surtout à célébrer l’influence vivifiante qu’il exerce sur le -cœur et sur l’imagination; pour moi, j’incline de plus en plus fort à -penser que la vertu suprême de ce sentiment s’étend sur toute la nature, -depuis la matière que nous considérons comme inanimée jusqu’aux glandes -essentielles de notre cerveau. L’exaltation provoquée par la tendresse -m’apparaît favorable au philosophe tout de même qu’au saint ou au poète; -car ma propre expérience m’enseigna à considérer l’amour comme une -manière de correspondance universelle entre la matière et l’esprit, et -comme une expression sensible de leur identité par-devant l’Être unique. -Source de l’existence, il m’en paraît être en même temps et le principe -indubitable et le sens unique et parfait. Mystère adorable et terrible, -instigateur de toute pensée, de tout art et de toute science véritable, -il apparaît aux intelligences primordiales sous des nombres et des -formes symboliques qu’il réduit plus tard à la trinité logique de -l’éternelle Création, de la Matière et de l’Esprit; puis, couronnant -l’œuvre lente de l’initiation, il s’élève à l’unité dans la personne -divine du Consolateur et nous apparaît de la sorte dans son expression -la plus claire et la plus pathétique. - -«Oui, chevalier de mon cœur, l’Amour, divinité bizarre et que la Fable -nous représentait aveugle, l’amour et le seul amour m’a fait pénétrer le -secret des choses et le mystère de mes propres pensées. Se révélant à -mon esprit sous la forme d’une logique suprême du Sentiment, il s’est -laissé connaître comme base de toute notre architectonique spirituelle. -Grâce à lui, j’ai appris à ne chercher rien autre chose dans la -divergence des méthodes que les éléments d’une étude de caractères; si -bien que les systèmes sublimes mais inconciliables ne valent aujourd’hui -à ma raison qu’en leur qualité d’expressions plus ou moins fidèles de -sensibilités différentes. Le fameux esprit philosophique débute par une -observation souvent inconsciente du Sentiment dont il tire sa source et -finit par une confession mystique par-devant l’Univers d’amour; car il -est impossible d’imaginer d’autres fins au triste labeur d’une -dialectique convaincue d’avance de la vanité de ses efforts. Le -misérable jeu, en effet, que celui des combinaisons de notre -entendement! Encore qu’il connaisse parfaitement son impuissance à -franchir les limites que lui assignent ses propres lois, notre esprit -tout ensemble impatient et minutieux s’obstine à approfondir, à -commenter sans cesse l’œuvre purement amoureuse de Dieu; or il n’est -point d’autre fin à ce travail que d’énoncer, avec une précision de jour -en jour plus décourageante, les raisons naturelles de notre incapacité. -A tout prendre, l’entendement, faculté secondaire, semble n’avoir été -donné à l’homme qu’à seule fin de l’éclairer sur l’importance capitale -du Sentiment et de le guider de la sorte dans sa recherche du principe -même de l’Être. Avant que d’entreprendre la grande conquête du ciel, il -nous faut donc apprendre à considérer notre chère Raison non comme une -qualité indépendante et définie, mais seulement comme le complément -d’une puissance intérieure obscure jusqu’à ce jour et inévaluée. Hélas! -nous savons encore à peine aimer, et nous voudrions penser juste! - -«Mais c’est surtout pour m’avoir su éclairer sur le sens mystique du -Verbe que je garde au sage et tendre Amour une gratitude ardente et -illimitée. Grâce à lui, je connais la signifiance secrète des mots, ce -quelque chose d’indéfini qui sommeille dans toute parole et qui varie -selon que la parole est vérité ou mensonge. La Mérone, semblable en cela -à toutes les femmes perdues, n’usait que trop volontiers de finasseries; -son discours tenait ma méfiance en continuel éveil; toutefois, le -profond sentiment interprétait à sa manière le moindre son de la voix -aimée. Tandis que ma raison flairait la supercherie ou découvrait le -mensonge, mon âme s’abandonnait sans réserve aux vérités miraculeuses, -indiscutables de l’amour; le sentiment acceptait pour vrai ce que la -raison rejetait comme faux; le Mensonge humain parlait, mais celui qui -l’écoutait était Amour, le joyeux, le profond, le triomphant Amour! Ah! -le Mensonge! le vil contradicteur! le trivial et lâche ennemi! Meurtrier -naïf et ridicule, profanateur stupide des saintetés de l’amour, entre la -raison et le sentiment il creuse un infranchissable abîme et apparaît de -la sorte à tout être pensant comme la source des pires calamités -sociales et le point de départ des plus redoutables maladies de -l’entendement. Au regard ingénu et profond du Sentiment, toute la douce -nature apparaît revêtue de puissance, de tendresse et de splendeur; -avant le mensonge d’Adam, l’homme ne connaissait point d’autre règne que -celui de la grâce et de l’harmonie, et il vivait, héroïque et confiant, -dans le sein des quatre éléments primitifs qui sont éléments de pure -beauté. La nature étant demeurée ordre et splendeur, la vie logique -devrait être, aujourd’hui encore, adoration profonde, car la chose qui -hors de nous a nom Beauté, au dedans de nous se nomme Amour. La première -idée de l’homme fut celle de l’amour qu’il trouvait en soi-même, en -l’être, en la chose. Confident fraternel des bêtes, ami des pierres, le -primitif régna sur la nature par son ingénuité d’Adam et par son charme -d’Orphée. Son malheur ne fut point de mordre au fruit de la vie, mais -d’en renier, à la face de l’Amour même, la connaissance sainte et le -délice sacré. Ivre d’orgueil et de puissance, il trouva le premier -_non_, alors que tout était _oui_, alors que tout autour de lui n’était -qu’affirmation. Et, au lieu d’accourir à l’appel du Père, il se cacha -dans l’herbe épouvantée, murmurant dans son mauvais cœur: «Que me -veut-il encore? Que peut-il avoir à m’apprendre? N’ai-je pas vécu -l’instant d’éternité? Ne suis-je pas l’Homme et l’entendement de -l’Homme? N’ai-je pas conscience d’être Lui-Même? N’ai-je pas enfin la -certitude d’être Amour?» - -«Le déplorable effet du premier mensonge fut de nous faire juger ingrate -et cruelle la nature elle-même, alors que, projection d’un monde -intérieur qui est tout sentiment, elle aurait dû continuer de nous -apparaître jusqu’à ce jour pleine de charme, de force et de clémence. Le -mensonge est né à l’instant même où l’homme cessait de se sentir en -rapport direct avec la nature; car c’est en jugeant des choses de la vie -au travers du naturel de son semblable que l’homme a acquis la fausse -connaissance du bien et du mal. Le mal est dans l’homme seulement, et ce -n’est qu’au moyen d’une extension absurde et néfaste que nous sommes -parvenus à nous former l’idée avilissante d’un mal en tant que principe -naturel. L’étude du prochain a conduit l’homme à l’âpre connaissance de -sa personnalité. Ce triste examen lui offrit mille raisons de se défier -de sa propre âme; et dès qu’il se fut pris à douter du monde intérieur -de l’amour, il estima vain, cruel et laid le monde extérieur qui, dans -la sainte réalité, n’est soumis qu’aux lois de la beauté et de -l’harmonie. Hélas! que savons-nous aujourd’hui de la nature? Les moins -pervertis d’entre nous en connaissent-ils autre chose que certains -charmes propres tout au plus à flatter les sens? Comme que nous -fassions, toujours un sentiment de regret se mêle au triste amour -vieillissant que nous portons à cette sœur éternellement jeune et -passionnée. Jetons les yeux autour de nous: toutes choses respirent la -force, la confiance; l’univers exulte d’un formidable désir; tout est -lutte et lutte pour l’amour; tout est force, et le droit du plus fort -amour est le meilleur. L’âme des héros primitifs chante avec l’océan, -rit avec le torrent et sanglote avec la bise. Votre âme se souvient de -ces chants, de ces rires, de ces plaintes; et vous regardez tristement -vers le lointain des mers, et vous soupirez: «Passé, où donc es-tu, où -donc es-tu? O mon cher passé, ô mon amour profond à tout jamais -enseveli!» Puis, vous vous consolez par quelque vil sarcasme du grand -malheur de n’être plus ce que vous avez été au début des temps. Le -soleil luit comme une armée ivre de victoire; la blonde plage frissonne -ainsi qu’un beau corps ébloui de volupté; et la vague succède à la -vague, fuyante et tendre image de l’amour passager et à jamais présent. - -«A quelques pas de l’endroit où vous êtes, un rêveur énervé et livide, -mort à l’amour et aux combats, soupire faiblement dans le grand soleil -sonnant: «Pourquoi tant de beauté à des choses si peu réelles? Pourquoi -cette éternelle invitation à la danse de la vie, alors que dans la nuit -de ma chair la vie n’attend rien autre chose que l’oubli même d’avoir -été? Comme me voilà vide et plat, et patient et terne! Comme j’ai été -dupé, et quel affreux menteur je suis!»--Et vous, chevalier, et ce grand -dadais, et moi-même, ne sommes-nous pas encore les moins impurs de tous? -N’est-ce pas une honte que la vaine curiosité des lois naturelles puisse -primer l’amour mystique de l’univers? Opposant régulièrement à l’invite -amoureuse de la douce nature une méfiance engendrée par un mensonge -purement humain; sans cesse imaginant quelque absurde désaccord entre -nos sens et les faits de l’extérieur; inconscients du principe du verbe -et de la chose, de cet amour évident qui habite le ciel et la mer, -l’arbre et le vent, la pierre et le cœur; mauvais envers le prochain, -cruels envers nous-mêmes, au sein de la très sainte réalité de Dieu nous -vivons dans un monde imaginaire de duperies et d’illusions. Hélas! C’est -qu’il a suffi d’un seul mot contraire à la vérité pour détruire -l’auguste harmonie qui régna au premier jour entre les deux mondes de -l’amour et de la beauté. Songez donc, chevalier! L’homme vient de mentir -à l’homme son frère! Horrible moment! Fin, écroulement, anéantissement -de toutes choses! L’homme nous a menti, le frère a dupé le frère! -Désormais tout vous ment, et Dieu qui vous créa pour l’amour, et la -beauté du ciel qui vous commande d’adorer, et la sainteté de l’animal -qui vous lèche la main. Tout est détruit, tout est à bas. Vous -frémissez, votre vue se recouvre d’un voile, le sol se dérobe sous vos -pas. Horreur, extrême horreur! Vous sentez monter du tréfonds de votre -être le battement du cœur de l’horreur même!» - -Je ne pus m’empêcher à cet endroit d’interrompre le comte-duc par un -mouvement et un sourire dont le sens n’échappa point au fougueux forgeur -de paradoxes. - -«Eh quoi, monsieur le chevalier, ce que j’avance au sujet du mensonge ne -me paraît que peu fait pour vous convaincre! Me voici donc contraint à -m’embarquer dans une nouvelle digression, et cette fois-ci un peu contre -mon gré. Néanmoins, je tâcherai d’apporter quelque clarté à mon -assertion. Les réflexions que je fis sur le naturel ensemble tendre et -pervers d’Annalena m’amenèrent à douter de l’équilibre moral de mon -amie. Je soumis alors à un examen des plus minutieux cet esprit de -contradiction et de mensonge dont ma très chère semblait pénétrée, et je -finis de la sorte par établir pour toutes les formes de l’aliénation -deux phases l’une de l’autre parfaitement distinctes. Ce résultat de -longues méditations ne me paraît point dénué d’utilité dans un temps où -les disciples d’Aristote rivalisent d’ardeur avec ceux d’Hippocrate dans -la recherche des limites de la responsabilité. Toute déviation de -l’entendement est, sinon précédée, du moins accompagnée d’un trouble -physique plus ou moins sensible dans quelque région du cerveau; tout -commencement de folie me paraît donc de ce simple fait devoir être -conscient jusqu’à un certain degré. La conscience du mal une fois -admise, du moins dans les débuts de l’aliénation, nous ne pouvons faire -autrement que de ramener toute maladie de l’entendement à un -dédoublement de la personnalité. Le mensonge, cause première de ces maux -déroutants, constitue aussi le caractère prédominant de leur première -phase. Malheur à l’homme dont le verbe profanateur ment à la bribe -d’esprit divin que le Ciel lui a départie! En lui le parfait équilibre -de l’esprit et de la matière est à jamais rompu. Le menteur a cessé -d’être l’expression suprême de l’identité de la substance et du -sentiment, du corps et de l’âme, du monde intérieur de l’amour et de -l’univers extérieur du beau. Le vrai subsiste encore au tréfonds de son -être spirituel; mais déjà son apparition dans le monde sensible est -devenue douteuse. Ensemble menteur, négateur du fait, et conscient de la -vérité, il est lui-même vrai et faux dans le même instant, et cet -instant marque le début d’un dédoublement désormais irrémédiable de la -personnalité. - -«Voilà, au surplus, la raison pour laquelle la simulation de la santé -joue un rôle si considérable dans le commencement de tous les troubles -psychiques. Le malade se rend parfaitement compte du péril qui le menace -d’au dedans de lui-même; il se sent devenir d’heure en heure plus -dangereux pour son prochain; et cependant l’orgueil et la crainte -d’avouer son mal lui imposent un criminel mutisme. Son unique -préoccupation sera désormais de fuir l’infernal Sosie installé dans son -âme ténébreuse; il s’ingéniera à tromper quiconque l’approche sur l’état -réel de son lamentable esprit ruiné par le mensonge. Même il ne tardera -pas de déchoir au point d’espérer son salut du mauvais principe qui a -déterminé sa perte. Le dément demeure de la sorte parfaitement conscient -et responsable de ses actes jusqu’à l’instant où la première phase de -son mal cède la place soit à la fureur de l’agité, soit à la prostration -du mélancolique. La plupart de nos voleurs, de nos assassins et de nos -politiques appartiennent à la catégorie des aliénés au premier degré. -Profondément pénétrés de l’esprit de mensonge, ils font preuve la -plupart du temps, dans leurs sinistres entreprises, d’un pouvoir de -dissimulation, d’une logique des probabilités et d’une habileté -d’exécution dont les hommes sains, c’est-à-dire aimants et pieux, -m’apparaissent absolument incapables. Au surplus, l’affreux dédoublement -de la personnalité ne manque jamais d’étendre son influence jusque sur -l’économie de notre corps; car la chose qui selon l’esprit est mensonge -et transgression de la loi d’amour, selon la chair, devient vice et -péché de laideur. Aussitôt que de la fausseté se vient mêler aux choses -de l’amour, la sensualité se sépare du sentiment qui en faisait un -attribut de Dieu, et la désagrégation matérielle vient accélérer le -dédoublement moral. Il n’est donc qu’à demi vrai de dire que la -débauche--j’entends la fornication sans amour--conduit à la démence; à -cause que le vice n’est que la conséquence et le signe physique du péché -de mensonge, seul mortel et irrémissible. («Tous les péchés seront -pardonnés, mais le péché contre l’Esprit de vérité ne sera pardonné -jamais.») - -«Le mensonge a si bien fait de mêler son poison au principe même des -choses, qu’il n’est pas un de nous qui se puisse flatter d’avoir jamais -entendu tomber des lèvres de son amour le mot effacé du livre du monde, -le verbe unique et très simple dont l’absence a suffi à rendre -inintelligible à jamais la parabole de la vie. Ce mot magique n’est -point un mot de vérité (selon la réalité du monde); la réalité -n’existant pas, et cela pour la raison très simple que des esprits -pénétrés d’amour n’en sauraient que faire. Néanmoins, s’il n’est pas de -vérité pour notre raison, il est une véracité pour notre sentiment, une -véracité, un souci d’exactitude qui, dans l’ordre spirituel, est -l’expression même des lois de la matière. Que si vous dites: «J’aime», -alors que votre cœur est indifférence; ou, «je vois», ou, «je sens», -dans le temps que vos yeux sont ténèbres ou vos sens plongés dans le -sommeil, vous faites dévier irréparablement le cours des choses -naturelles; le grain de sable aigu et grinçant du mensonge s’insinue -dans les rouages les plus sensibles du cerveau, et vous devenez tout -aussitôt à vous-même un objet sans nom, un mot sans signifiance, une -chose qui dans le même instant existe et n’existe pas. Le grand, le -terrible malheur est de se croire sceptique, alors que l’on est -simplement menteur. Nous moquons sottement cela même qui serait en nous -saint et réel si la force ne nous faisait défaut d’en découvrir la -millième part à notre voisin. En sa profonde scélératesse, l’homme a -tellement fait qu’aux plus saines nourritures s’attache un arrière-goût -de poison et qu’il est d’une difficulté extrême de séparer l’idée de -l’amour de celle du bien et du mal; au lieu que dans un monde où le -mensonge fût demeuré le seul péché irrémissible, la plus extravagante -des tendresses tirerait encore son pardon de son ingénuité; car il n’est -pas d’autre mesure à la valeur morale de notre amour ou de son objet que -la profondeur et la vérité de notre sentiment. L’attachement à la -créature nous conduit à l’amour de l’Incréé; en aimant bien la chose -bornée, nous nous haussons inconsciemment à la sagesse suprême, infinie -et située au delà de notre entendement; ainsi, dans l’_Imitation_, -l’amour du Dieu personnifié s’élève à l’adoration de l’Amour même, de -l’Amour essence de la vie et principe de l’être. Hélas! qu’avons-nous -fait du charmant, du profond paradis de la vie? Nous qui connaissons -pourtant la tâche si douce et si simple qui nous incombe, nous qui -sentons qu’il n’est point d’objet en dehors du Beau, ni de sujet en -dehors de l’Amour; nous qui savons enfin que tout mensonge est -comparable à ces miroirs obscurs et grimaçants qui reçoivent la beauté -et rendent la laideur! Comme je le méprise, cet aveugle ennemi de la -divine réalité, ce noir mensonge, prince des ténèbres, craintif et -rampant négateur du fait, du fait naïf et simple et pénétré d’amour! Et -comme je le haïrais, cet obscur amant de la laideur et de la déchéance, -s’il m’était donné de le mépriser moins!--Par toutes les fois que la -Sulmerre ouvrait la bouche et que je surprenais sur son visage -l’expression ensemble audacieuse et méfiante qui précède le mensonge, -une voix secrète me criait de mon tréfonds: «Prends garde, Pinamonte! -Par saint Georges, prends garde! la caverne bâille! Le dragon est là -proche, tout proche... Déjà le monde est vieux, et moisi, et vermoulu; -toi-même, malgré ton grand amour terrible et suave, tu n’es plus que -l’ombre d’un rêve, le souvenir d’une vision dissipée. Encore ce -mensonge-là, ce péché contre l’amour, et tout ce qui chancelle -s’écroule, et tout ce qui n’est plus qu’apparence sombre à jamais dans -l’impossible, dans le néant.»--«Halte-là! ma belle! criais-je alors. -Suffit. Laissez en paix ces tendres sentiments qui ne sont pas les -vôtres. Tremblez, madame, tremblez, vous dis-je. Terrible sera la -vengeance de la Vérité, terrible et combien plus terrible que l’éclair -de lucidité qui surprend le dément au bord du tombeau!» Et je collais ma -main aux lèvres bien-aimées et haïes, et tout aussitôt l’horrible -serpent se métamorphosait en oiseau roucoulant du rire--et de quel -rire!--de mon rire enfantin, argentin, malicieux, insoucieux, absurde et -délicieux! «Le voici qui chevauche à nouveau son dada favori! Cependant -j’ai à vous parler fort sérieusement, monsieur le fou!»--«Qu’à cela ne -tienne, madame la menteuse. L’épinette est là; à l’épinette! A -l’épinette ou au clavecin sur-le-champ!»--Et la rieuse courait soit à -son épinette, soit à son clavecin. - -«Elle touchait de ces instruments à ravir et la préférence qu’elle -marquait aux œuvres de Willibald Gluck flattait fort agréablement mon -goût de l’art simple et mystique. Il n’y eut peut-être jamais d’autre -lien spirituel entre nous que notre tendresse profonde pour la musique. -Cet art divin est le langage naturel de la passion, la signifiance -secrète des accents tendres ou terribles surpris dans la voix de la mer, -de la forêt, du fleuve et du vent; et elle est, dans le même temps, au -cœur obscur et bourbeux de notre race vieillie, l’écho primitif et -distinct d’une harmonie oubliée. La musique est le cri de l’Amour; la -Poésie en est la pensée... L’une est l’exaltation du présent et elle -chante: «Je vis et j’aime»; l’autre est l’ivresse du souvenir; et alors -même qu’elle se propose d’exprimer un amour bien réel et bien vivant, -elle semble dire: «J’ai vécu, j’ai aimé...» Et voilà sans doute la -raison par laquelle les deux nobles sœurs, d’abord fondues en un art -unique, se devaient séparer avec le progrès des temps.--J’aimais à la -folie le toucher d’Annalena. Si surprenante que fût l’habileté qu’elle y -montrait, jamais je n’y trouvai l’occasion de douter de la sincérité de -son émotion. La belle musicienne avait l’âme fort sensible et l’agilité -de ses mains angéliques ne ressemblait en rien à l’adresse irritante et -vulgaire des virtuoses. Le noble et mystérieux visage reflétait tous les -mouvements de la passion; les sombres paupières battaient -voluptueusement au vent de l’harmonie; cependant, le corps ne -s’abandonnait jamais aux saccades burlesques de l’hystérie théâtrale, et -la charmante tête ne s’échevelait point au souffle d’une artificielle -tempête. - -«Ah! chevalier, le souvenir de ces heures plaintives et sonores m’émeut -jusqu’aux larmes! J’ai perdu Annalena et j’ai perdu la musique. Pendant -que ma très chère jouait, je vivais hors du temps; aujourd’hui, dans le -rythme des plus nobles ouvrages, je n’entends plus que le pas de la mort -mesuré par le tic-tac desséché des horloges; et les instruments -résonnent à mon oreille ainsi que les tombeaux vides sous les pas du -promeneur solitaire, ou sous son bâton les grands os râpeux et verdâtres -des vaches dévorées par les loups, là-bas, au pays de ma jeunesse et du -beau Stanislas. Annalena au clavecin! Chers instants à jamais envolés! -Je les adore, ces minutes irréelles et suprêmes, et les adore d’autant -plus qu’elles m’ont toujours été mesurées avec une singulière -parcimonie. Vous eussiez dit d’Annalena qu’elle recherchait dans la -musique l’expression de ce qu’elle portait de plus sincère et de plus -pur au fond de son pauvre cœur de créature. Rarement, elle approchait de -ses chers instruments sans m’adresser, en même temps qu’un sourire -malicieux, des paroles pleines d’un mystérieux enjouement. Je n’ai point -mémoire de l’avoir jamais entendue frapper une note en présence d’un -tiers. Quelques-uns des admirateurs de son talent s’étonnaient du parti -qu’elle semblait avoir pris de ne le cultiver désormais que pour le -plaisir d’un seul. Quant à Labounoff et au vieux duc di B..., ils ne -manquaient jamais une occasion de l’en blâmer ouvertement; mais les -prières, comme les rires et les bouderies, jamais ne surent vaincre -l’aimable obstination; même il m’arriva, un soir, au milieu d’un cercle -empressé de mélomanes, d’entendre tomber des douces lèvres une riposte -dont l’audace me surprit. «Paix, messieurs; paix, de grâce; la musique -elle-même ne saurait être qu’une minauderie de plus dans ce palais où la -vérité et la tendresse n’ont que faire; et ce serait trop, vraiment, -avec le mensonge de ma gaîté, de ma danse et de mes fleurs.» - -«Que vous en semble, chevalier? L’art ne serait-il point, aux menteurs -que nous sommes, un moyen d’exprimer d’une façon détournée les vérités -les plus impérieuses?--Quoi qu’il en fût, ces nobles veillées de musique -m’ont laissé un souvenir des plus aimables. Sitôt qu’Annalena ouvrait -son clavecin, je courais allumer les chandelles et tirer le loquet; -ensuite je m’allais blottir dans mon coin favori, à la façon des chats, -sous le regard de soleil et de pluie de certaine _Marchande de -crevettes_, de Hogarth. Annalena frappait les premiers accords; la -quiétude vaporeuse de la chambre s’imprégnait aussitôt de musique -pensive ainsi que d’un parfum de fée. La muraille d’en face me regardait -à travers les masques vides d’une toile de Pietro Longhi, les grands -masques blêmes des _Visiteuses de la Ménagerie_. J’aimais beaucoup ces -nocturnes personnages en galant appareil rassemblés autour d’un buffle -énigmatique. Le buffle est là qui regarde; et les dames singulières sont -là qui regardent aussi; c’est absurde, certes; qui en oserait douter? -Car enfin, pourquoi, je vous le demande, cette ménagerie; et pourquoi -ces masques; et pourquoi cette brute aux cornes en arrêt? Mais c’est là -justement la raison suffisante de ces êtres terribles et falots: ils -n’ont rien à vous dire, rien, absolument rien, et voilà pourquoi votre -esprit se fait interrogeant. Qui donc êtes-vous, masques de Pietro -Longhi? Point de réponse. Qui es-tu, taureau si plein d’importance et -que diantre fais-tu là? Silence.--Et qui suis-je donc, moi qui vous -regarde contempler une chose qui n’est pas? (Sentez-vous la raison de -cette ménagerie de bal à présent, monsieur le chevalier?) Oui, par le -grand diable de l’enfer, qui suis-je donc là, dans ce coin obscur? -Pourquoi cet animal, pourquoi cette chambre, et pourquoi les masques, et -Annalena, et moi-même, et cette musique ici, et cette nuit, cette -grande, cette profonde nuit là-bas, sur les toits et sur les eaux? Tin, -tin, tin, le clavecin, ou, sous les mains de folle de mon âme l’or -sonnant, l’or de harpe de la chevelure bien-aimée? Doux tin, tin, tin du -clavecin discret, du meuble chanteur où sommeillent, en billets doux -jaunis, tous les secrets de mon amour, toutes les fleurs poudreuses et -cassées de mon souvenir... Un peu de Longhi pour ma passion du mystère, -un peu de Hogarth pour ma pitié sanglante, un peu--si peu--d’Annalena -pour mon amour de l’amour, et me voilà vivant! Bien vivant! Non comme ce -Pinamonte, ce mime de la vie que je fus jadis sur la scène du monde, -sans cesse étonné d’être un peu plus qu’un fantôme, palpant, au milieu -de la rue et de la foule, la soie de sa culotte ou les boutons d’or de -sa veste, afin de se bien convaincre de sa matérialité! Non comme cet -Antisthène des postes et des auberges, confesseur des vents d’automne et -des mendiants de London Bridge, confident des rois philosophes et -consolateur des favorites déchues. Ah! non comme lui, mais vivant, épris -de soi-même, blotti dans un coin bien dur du palais de l’amoureuse -Certitude, barbon jaloux, méfiant, trompé sans doute, aimé pour lui-même -un peu, pour sa libéralité beaucoup; heureux, heureux en dépit de tout, -bercé par la plus profonde des musiques, moqué par la plus mystérieuse -des belles, triste et exubérant, laid et beau, secoué de mille frissons -de joie étonnée, et ponctuant chaque phrase du maître d’un soupir chargé -de toute la nostalgie du monde. Tin, tin, tin, tin, si doux, si triste, -si pur, si beau! encore et toujours! - -«Le marbre de la dalle m’écorchant tant soit peu le cul, j’allais sur la -pointe du pied chercher certain coussin de soie mauve; puis, me -rasseyant béatement dans mon angle arcadien, j’étendais sans bruit les -jambes... C’était là encore un de mes spectacles favoris; mes maigres -jambes de voyageur sans but! Je les contemplais avec amour, ces vieilles -jambes de grand lièvre hasardeux; je les caressais d’une main attendrie; -leur ombre avait mesuré tout l’ennui des chemins de la terre! Et voilà -que la fée de la Musique venait elle-même sur ses pieds de soie ancienne -se pencher sur les guêtres poudreuses et craquelées; la fée de la -Musique, monsieur le chevalier! la fée de la Musique adressait de -tendres paroles à mes jarrets fossiles de fou courant! «Vous -souvient-il, nobles jambes (je vous le rapporte mot pour mot), vous -souvient-il de l’herbe humide foulée jadis à Marlow, sur les bords d’une -rivière brumeuse sillonnée de cygnes gris? Avez-vous quelque mémoire, ô -voyageuses, de l’écho moussu qui sommeille à Windsor, qui sommeille et -qui parle si doucement en rêve? Glisserez-vous encore sur les boues -jaunes du Ghetto de Varsovie? Comme ils sont loin, les seuils du hameau -italien de Dresde! O ombre impatiente et superbe! L’eau impériale de la -Néva te connaît; les lacs incolores de la Moscovie se souviennent de -toi; les cailloux des Carpathes et les galets de la mer du Nord -soupirent ton nom dans leurs rêves. Que cherchais-tu donc, courant de la -sorte? Routes, plaines, sentiers, rues et canaux, Londres et -Saint-Pétersbourg! Qu’as-tu donc trouvé, courant et cherchant de la -sorte?» - -«D’un geste de César surpris de la largeur des horizons d’Empire, je lui -montrais naïvement Clarice-Annalena... Alors un encens miroitant de -mélodies se répandait par toute la chambre, un éther assoupissant de -musiques, une haleine de tous les rires de désenchantement et de mépris, -une vapeur de tous les soupirs de tristesse et d’amour... Des lampes -s’éteignaient quelque part très loin dans les brumes de la nuit éplorée, -très loin, très loin, plus loin que le lointain des mers... D’étranges -foules de jadis grouillaient devant mes yeux. Les dames de Longhi -ôtaient leurs masques, la muraille m’apparaissait nue... Je dodelinais -un peu de la tête... Encore une note... encore une poussée de vent -contre la fenêtre... J’étendais mes jambes de voyageur... Encore une -lueur de la chevelure en or de harpe sonnant doux de l’Orphée... et -Pinamonte s’endormait dans la mélancolie du bonheur. - -«Telles étaient les amours de notre galant berger: tendres et -singulières, ridicules et lamentables. Rien, d’ailleurs, n’en a mieux -marqué l’étrange bizarrerie que ma tragique obstination à aggraver un -mal dont je me sentais mourir. Je voyais approcher avec terreur le -moment où les soupçons fondés et les raisons de tourmente réelles ne -suffiraient plus à mes sens émoussés par la douleur et l’angoisse. La -pensée où j’étais qu’il me faudrait, tôt ou tard, renoncer à ma -délicieuse torture me fit redoubler d’ardeur dans ma recherche des -éléments inconnus de l’amour. Je fis de mon âme un lieu secret et -redoutable. Je m’y enfermai avec le cher fantôme obsesseur et l’adorable -idée fixe de ma passion; j’y élaborai avec une sage patience le -sentiment philosophal, l’élixir de parfaite douleur qui en devait -éterniser le voluptueux martyre. Je créai des soucis nouveaux, -insoupçonnés, puérils et savamment tourmenteurs; des scrupules -extravagants, minutieux et rongeurs; des composés étranges de lasciveté -d’enfer et de séraphique sentimentalité. Torturé par la haine, martyrisé -par l’amour, j’en étais arrivé à me croire en commerce tant avec les -démons qu’avec les anges, et je rapprochais l’image ensemble adorée et -exécrée de mon amour tantôt de l’affreux téraphim des Cabbalistes et -tantôt de l’habitant immaculé des sphères suprêmes de Swedenborg. -D’autres fois, je confiais au papier les cris de ma détresse et les -soupirs de mes amoureuses songeries... De grâce, monsieur le chevalier, -laissons en paix ces pauvres riens d’antan; ne me pressez point de vous -les faire connaître. Il n’est que trop vrai de dire qu’ils furent écrits -avec une plume trempée dans le Phlégéton; cependant je préfère -abandonner à votre fantaisie le soin de se former une image des joies et -des tourments de ma passion. J’estime prudent, alors qu’on entreprend de -montrer son cœur à nu, de soumettre au plus sévère contrôle et sa -mémoire et son imagination; car il est peu commun qu’en pareille -occasion l’expression demeure au-dessous de la vérité. Comme qu’il -fasse, l’amoureux narrateur dira toujours plus qu’il n’est besoin de -dire; et, pour peu qu’il relâche les rênes à sa fantaisie, voilà son -récit submergé par le pathos. L’insinuation suffit la plupart du temps -en semblable matière. Imaginez donc d’abord votre propre cœur tout -débordé de passions tendres et farouches; ensuite de quoi transvasez -cette amoureuse lave dans le cœur du dernier Brettinoro; c’est encore là -le plus sûr moyen de vous former une idée quelque peu précise de mes -ravissements et de mes souffrances. De ces dernières surtout, hélas! Car -je ne me lassais point d’entretenir dans mon cœur la sombre flamme qui -le dévorait; j’étais affamé de volupté et de tourmente, et ma haine -égalait mon amour. Oui, je haïssais ma chère maîtresse; je la voyais -morte dans mes rêves; son cadavre immonde, putride, sanieux et -boursouflé nageait au milieu d’un fleuve d’immondices; des caïmans -ailés, scrofuleux et gluants; des crapauds paralysés, dégonflés, -luisants sous le suint venimeux des écrouelles; des insectes -gigantesques à demi écrasés, squameux, pustuleux, poilus et gras; les -monstres les plus hideux de la fable et de la fièvre violaient tour à -tour la liquéfaction du cadavre adoré! - -«Ma triste cervelle devint le rendez-vous nocturne de la plus crapuleuse -compagnie; des petits-maîtres cribreux s’y aboutaient de fort dégoûtante -façon avec leurs déesses bubonneuses et nauséabondes; des moines -entripaillés, papuleux et turbulents, repus de la chair de leurs propres -bâtards, y noyaient le remords de leur gourmande paternité dans des vins -mixtionnés de menstrue de diablesse et de lait de nonnain; des boucs -concupiscents, tout parés de fontanges et de banderilles envenimées, y -courtisaient de furieuse façon la passivité des papes magnifiques et -folâtres de la Renaissance; des fœtus polycéphales, marinés et livides, -illustraient parfois de leurs puérils ébats ces fougueuses et -mélancoliques séances; ce pendant qu’une horrible Clarice-Annalena, -impératrice des Gaupes et reine de Lesbos, invariablement étendue sur un -visqueux monceau de vermine aveugle et de jeunes amoureuses éventrées, -présidait, du haut de son trône excrémentiel et sanglant, aux funèbres -visions de ma cervelle amollie. - -«Au reste, les infâmes soucis de mes veilles n’avaient que fort peu de -chose à envier aux songes de mes nuits ignominieuses. Mes réveils -surtout vous eussent semblé navrants et grotesques outre mesure. -J’enveloppais tout d’abord de regards venimeux ma maîtresse encore -assoupie; l’odeur fade et vaporeuse de sa chevelure me faisait souvent -répugnance; la vue de certains de ses membres me faisait tressaillir; et -toujours l’immobilité de son sommeil me rappelait celle de la mort. D’un -saut brusque et désespéré, je quittais l’amoureuse couche; j’inondais -d’eau fraîche ma lamentable tête et tout mon corps d’énergumène; -j’avalais en soupirant quelques gouttes d’Hoffman et par là-dessus une -pauvre tasse de chocolat et trois ou quatre tartines; puis, m’installant -au chevet de Manto, j’arrachais la belle à l’étreinte de Morphée au -moyen d’insinuantes et patelines caresses, dont tour à tour mes doigts -de meurtrier badin ou mes mâchoires d’amoureuse hyène enserraient son -col de cygne éblouissant et gracieux. Pour innocents que fussent ces -simulacres de strangulation, ils ne laissaient pas de procurer à ma très -chère des réveils fort brusques et tout secoués d’épouvante. Les grands -yeux d’Annalena s’ouvraient à l’improviste (vous eussiez dit, cher -chevalier, de deux aloès du Ténare s’arrachant aux terreurs d’un -séculaire cauchemar); des serpents effarouchés se cabraient dans la -chevelure de la déesse; et tandis qu’un frisson des plus troublants -secouait son corps flexible et délicat, la friponne trop aimée, joignant -ses petites mains savantes, s’écriait plaintivement: «O cruel ami! ô -barbare amant! quand donc cesserez-vous de tourmenter la tendre compagne -de vos jours? Estimez-vous donc à ce point plaisant de parfaire avec les -griffes de la cruauté l’ouvrage sanglant des flèches de Cupidon?» - -«A ces préoccupations extravagantes, à ces mélancolies de l’âme et de la -chair venaient souvent se joindre des soucis d’un ordre plus vulgaire; -car l’amour inquiet des solitaires et des jaloux ne laisse pas que de -ressembler par certains côtés aux libéralités pleines de calcul et -d’hésitation des avares. Mon ensorceleuse, qui était fort loin de -manquer d’esprit, avait parfaitement pénétré la nature de mes sentiments -et mesuré la profondeur de mon amour. Sa vanité ne pouvait demeurer -insensible à l’aveugle adoration d’un amant dont le renom de bel esprit -égalait l’illustre naissance; elle connaissait le prix des sacrifices -que je consommais chaque jour dans la seule vue de m’assurer son -attachement et sa fidélité; et je ne doutais pas qu’il n’entrât dans les -transports dont elle payait ma tendresse pour le moins autant de -reconnaissance que de caprice sensuel. L’étonnement où la mettaient les -violences de ma passion et l’orgueilleuse joie qu’elle en ressentait -prêtaient souvent à sa physionomie un air de triomphe qui en rehaussait -à mes yeux la noblesse et l’éclat. Mon imagination enflammée voyait -chaque jour s’épanouir davantage les charmes de mon amie; l’exaltation -croissant dans la même mesure, je fus bientôt amené à considérer la -beauté d’Annalena comme une œuvre de ma chair et de mon esprit et comme -un trésor péniblement amassé par mes soins. D’autre part, mon amour me -mettait souvent dans de grands embarras; car la Sulmerre aimait à vivre -avec honneur et ne se pouvait abstenir de la gloire du monde. Le -concours aux fêtes qu’elle donnait était d’ordinaire fort nombreux; et -malgré que je souscrivisse à ses moindres désirs, jamais elle n’a rien -su économiser sur mes présents. - -«Les affections sincères ne sont pas plus gratuites en ce monde que les -amours vénales, et le dévouement le plus profond n’y triomphe qu’à -grand’peine des habitudes de luxe et du goût de l’ostentation. Bref, les -choses en vinrent au point que je me vis souvent contraint, au plus fort -des angoisses de l’amour et de la jalousie, à m’aventurer dans des -calculs dont les chiffres, tracés d’une main tremblante de passion, -s’allaient égarer jusque dans les manuscrits des poèmes inspirés par la -plus dispendieuse des Muses. A mes tragi-comiques alarmes de dément -venaient donc parfois se mêler des soucis mille fois plus risibles -encore d’homme raisonnable. Je tremblais en outre qu’un galantin -vulgaire, profitant d’un de ces stupides abandons dont les belles sont -coutumières, ne profanât d’un même coup et l’idole de mon amour et -l’autel de mes sacrifices; ma passion s’élevait quelquefois jusqu’au -noble aveuglement d’un auteur pour son ouvrage, et cependant je me -sentais bassement jaloux de mes libéralités. Je me perdais aussi en -vains efforts pour maintenir l’équilibre, chaque jour plus hésitant, -entre un cœur de plus en plus lourd et une bourse d’heure en heure plus -légère; et les pensées contradictoires que je roulais continuellement -dans mon esprit me faisaient souvent l’impression de provenir de quelque -colloque obscur, burlesque et passionné entre le plus anxieux des -Harpagons et le plus ombrageux des Maures de Venise. - -«Les jours de grand concours à la Riva dell’ Olio, je m’esquivais de -chez la Mérone et m’allais ensevelir dans l’humide obscurité de mon -terrier Barozzi. Là je retrouvais mes compagnons des jours anciens, -taciturnes témoins d’une vie aventureuse: l’antique Giovanni au visage -parcheminé, à la livrée de toile d’aragne; les longues missives à -l’odeur de mousse et de larmes, confidences d’amis depuis longtemps -perdus, oubliés ou morts; les manuscrits passés, pleins de griffonnages -jaunis, linceuls historiés d’une ambition mort-née; le pauvre portrait -de Benjamin, oui, chevalier, le pauvre portrait écailleux de Benjamin, -dérobé un soir à Manto et emporté amoureusement sur mon cœur; les -passeports périmés, minutieux et méfiants, aux aigles de Prusse et de -Russie; la tabatière de Stanislas, le petit couteau ciseleur d’initiales -et de cœurs, souvenir du quadragénaire de l’île Saint-Louis; le -couvercle de boîte où, enfant, je m’étais essayé à représenter le -château de Brettinoro avec le parc, le saule de Don Quixote, le banc -moussu et l’amoureuse fontaine... - -«Pauvres, pauvres choses de jadis! Avec quel morose délice je reniflais -leurs odeurs mélangées de fruit et de tombeau, de pluie d’avril et de -souris, de rêve et de réalité! Comme elles m’avaient bien su dépeindre, -dans le temps évanoui, ce grand amour d’enfant qui se nourrissait -maintenant de mon cœur de vieil homme, cette fabuleuse fleur éclose au -jardin d’innocence! Avec quel tendre mépris je relisais toutes ces -introductions, méditations, objections, remarques! Naïf fatras de -sentiments à fleur de cœur maladroitement déguisés en raisonnements; de -préjugés doctement présentés sous forme de déductions; nudité d’âme -bariolée de prétintailles d’esprit! Et comme toutes choses me -paraissaient obscures et mesquines venant de ma vie d’homme, et claires -et profondes venant de ma vie d’enfant! Amour, amour! O maître du -royaume céleste de la Simplicité!--Je rangeais tous ces souvenirs devant -moi sur une table, je les contemplais, tournais et retournais, cajolais; -je leur parlais, je m’en gaussais doucement... En vérité, chevalier, -rien n’est plus doux au cœur de la joie que le regret de la tristesse! - -«Certain jour que je musais de la sorte au milieu d’objets familiers, la -fantaisie me vint d’aller voir dame Gualdrada dans son logis sous les -combles. En dépit de la curiosité que m’inspirait mon étrange hôtesse, -j’avais jusque-là borné mon commerce avec elle à l’échange de quelques -propos courtois à la rue ou sur les escaliers; et Giovanni, qui, en -curieux qu’il était de toutes choses, la visitait fort souvent et la -connaissait assez bien pour l’avoir fait jaser, sans cesse me reprochait -en riant mon indifférence à son endroit. Ayant donc résolu d’en finir -une bonne fois avec cette rengaine, je m’armai de courage et je grimpai -lestement l’escalier en colimaçon qui conduisait au réduit de la -vieille. Je trouvai fée Carabosse besicles au nez, frileusement blottie -dans un fauteuil boiteux et penchée sur un volumineux traité de -démonologie. A ma vue, elle se leva d’un air empressé et me fit la -révérence. Son triste visage verruqueux et jauni s’éclaira soudain du -franc sourire de deux yeux gris et larmoyants, démesurément grossis par -les verres doubles qui les abritaient. Elle porta humblement à ses -lèvres tremblantes la main que je lui tendais, et ses paroles -cérémonieuses, prononcées d’une voix douce et chevrotante, me parurent -venir du fond de l’autre siècle. Je fus bientôt éclairé sur la vie et -les goûts de la vieille par l’inspection rapide que je fis de sa -mélancolique demeure. Les trois cabinets humides et sombres qui la -composaient servaient d’arène aux ébats d’un grand crapaud terreux, d’un -chat noir et d’une poule infirme de la même couleur, sans cesse -sautillant à cloche-pied sur des meubles non moins attendrissants -qu’elle-même. Une grande armoire à porte de verre offrit à ma vue un -amas confus d’objets poudreux et bizarres, tels que cassettes en bois -rouge ou jaune curieusement ciselées, coiffures de Hurons hérissées de -plumes aux cent couleurs, massues peinturlurées de sauvages des îles, -armes très anciennes de fabrication espagnole, et mille autres objets -dont le nom même m’était inconnu. Je ne tardai pas à découvrir dans -l’humeur babillarde de l’hôtesse une clef à tout ce mystère. Au temps de -sa jeunesse, la pauvre bossue avait eu la faiblesse de prêter l’oreille -aux madrigaux et rodomontades d’un grand escogriffe de bravo qui n’en -voulait qu’à la dot rondelette dont il la savait pourvue. Gualdrada -étant orpheline et le diable se mêlant de l’affaire, le mariage fut -bientôt conclu. Peu de temps après la cérémonie, Sciancato, le jeune -époux, fait la rencontre d’une troupe d’échappés des galères qui -s’ouvrent à lui de leurs beaux projets de piraterie et de chasse aux -trésors. Sciancato, las de sa vie oisive aux crochets d’une infirme, -acquiesce sur heure et se laisse revêtir de la dignité de capitaine. Une -cassette disparaît du coffre de Gualdrada, une vieille galiote est -frétée et voilà notre galant bravo en équipage de boucanier. -L’infortunée Gualdrada, follement éprise de son fripon, conjure, -s’arrache les cheveux, emplit l’air de prières et de lamentations... En -vain! Le mât est dressé; l’insensible Sciancato s’embarque. Tout est-il -prêt? Partons!--Il donne le signal, il part, il est parti. Voilà donc -dame Gualdrada abandonnée, désespérée, et quasi ruinée par-dessus: car -de son bien fort honnête il ne lui reste guère que la maison Barozzi. A -force de tourner et de retourner les cartes pour soi-même, l’idée lui -vient de se faire diseuse de bonne aventure. Cependant l’ingrat -Sciancato réapparaît un beau jour à l’improviste, chargé de riche butin -et de présents bizarres. Une semaine de joie délirante--et le voilà -reparti. Dix ans, quinze ans, vingt ans... Le petit corps maigrit, la -grande bosse s’arrondit, les beaux cheveux de la laide grisonnent sous -les fontanges... Hélas! perdu à jamais! Pas un signe de vie... Dans -quelles eaux profondes, amères et sauvages s’envasent ses os jaunis de -noyé d’autrefois! Sur quel horizon de pourpre et de deuil se balance son -squelette de pendu sans nom? - -«Durant tout ce récit (que dame Gualdrada se plaisait visiblement à -étendre outre mesure), j’avais fort à faire de retenir et le rire -satanique qui me serrait la gorge et les pleurs importuns que la -compassion envoyait à mes yeux.--Eh quoi, me disais-je, ce terrible et -doux amour se fait-il donc un jeu de me poursuivre sans cesse sous ses -aspects les plus nobles ou les plus lamentables? Où que se pose mon pas, -toujours un secret ressort fait bondir de dessous terre un petit monstre -à tête de dieu ou de diabletot! Il règne sur ma pensée, il gouverne le -monde. Le voici, le voilà! Ici, là, là-bas, plus loin, partout! Les fils -invisibles qui mettent en branle le paillasse bigarré de l’univers se -viennent nouer tous à la petite griffe du traître cajoleur et cruel. Il -tire; le satellite papillonne éperdument autour de sa fleur astrale; la -turbulente marée s’enfle de mille seins impatients; la sève gronde, le -sang s’allume, le germe crie vers la lumière; les bras de la prière se -lèvent au ciel; tout le ventre, toute la chair de la terre est en -travail! Il tire, le sacripant, il tire! Le gosier de la tendre -Philomèle souffle ses bulles d’âme aux couleurs de larmes et de sang; -l’amoureuse vipère quitte son réduit horrible, se dresse et vient tendre -une oreille avide; la brise se réveille, le pollen vole en baisers -duvetés et fécondants; la coccinelle allume sa lanterne; l’araignée -d’eau au cœur du nymphéa, poursuit son bien-aimé velu; le barde accorde -son luth dans la tour du Nord; Pinamonte presse à deux mains son cœur -rapide de fou; et dame Gualdrada, un fichu argenté sur sa bosse -sautillante, court à la lucarne et braque sur le vieux port nébuleux la -longue-vue du boucanier qu’elle ne doit plus revoir... Jamais? Ah! ah! -Jamais, hélas! - -«Et je contemplais, avec un triste étonnement mêlé d’autant de dégoût -que de pitié, l’antique abandonnée si risible, si dolente. «Qui l’eût -pensé, disaient les petites lèvres grises, desséchées et tremblantes; -qui donc l’eût soupçonné, monseigneur? Après une lune de miel si tendre, -si passionnée! Car il m’aima bien, oh! j’en suis sûre, il m’aima bien et -il m’aime aujourd’hui encore, oui, oui.» Et la petite tête de sorcière -faisait «oui, oui», et la grosse bosse faisait «oui, oui», et tout le -petit corps lamentable de poupée d’hôpital faisait «oui, oui» aussi, -avec un bruissement de squelette d’oiseau, d’arbrisseau gelé, de -poudreuse bestiole empaillée qu’un courant d’air fait danser sur le mur. -O Amour, ô cruel Amour, que fais-tu donc ici? Réponds, c’est Pinamonte, -ton fidèle, ton fervent qui te parle! O Amour, que fais-tu là? Et -l’Immense, l’Impénétrable, le Terrible, le Doux me répondait par les -larmes et les soupirs de l’infortunée: «Je suis ici parce que je suis -partout. Je suis la douleur et la joie, l’espoir et le souvenir; je suis -ici parce que je suis le Moment, le grand Moment d’éternité. Je suis en -Gualdrada parce que Gualdrada est une chose, parce que je suis en toutes -choses, parce que toutes choses sont en moi. Je suis la Beauté et -l’Adoration, la Douleur et la Pitié; je suis dans le ciel le Père de -tout sublime, et sur la terre je suis le Fils lapidé, sanglant, couvert -de crachats. Et dans ton cœur je suis cela qui désire et la grande nuit -silencieuse, froide et sourde sur les Oliviers, et la croix dont l’ombre -couvre la terre, et les Dominations universelles, et la Résurrection -sans fin. Je suis l’œil de l’aveugle, l’oreille du sourd; et quand -j’apparais à la sœur éplorée sous ma forme véritable, le frère se lève -du cercueil.» - -«Le secret de Gualdrada avait certes de quoi surprendre par soi-même; -mais j’y trouvai plus de singulier encore après que la vieille m’eut -assuré n’en avoir jamais soufflé mot à qui que ce fût, pas même à mon -vieux serviteur, que je savais pourtant être si fort de ses amis. Je ne -sus tout d’abord que comprendre au choix que la nécromancienne avait -fait de moi pour confident; bientôt cependant je pris garde que l’amour -avait deviné l’amour, et que sous l’entretien ouvert du roquentin et de -la vieille courait le murmure secret d’un colloque de Sciancato et -d’Annalena. Seuls les demi-aveux se trompent de confident; la sincérité -entière, la sincérité amoureuse s’adresse toujours à qui la connaît, à -qui l’aime, à qui l’attend. Le treizième prince souverain de Brettinoro -recevait la confession de dame Gualdrada; et cela ne manquait, à coup -sûr, ni de charme ni de grandeur. Tout en prêtant l’oreille aux -jérémiades de la sorcière, j’observais attentivement, dans une glace -haute, l’image qu’y envoyait notre groupe bizarre. Toutes choses étaient -telles qu’elles devaient être dans la scène offerte à ma vue; l’harmonie -y régnait parfaite, tant au physique qu’au moral, et le cadre s’y -adaptait à merveille. Dans la clarté d’une fenêtre ternie, pleine de -vieux ciel vaporeux, la petite bossue tapie au creux d’un immense -fauteuil instable et gémissant, brodé d’oiseaux jaunis, de fleurs -effilochées, de bergerettes et de Colins rapiécés; devant elle, sur un -tabouret éventré, Pinamonte, les jambes nonchalamment étendues, le -menton à la poignée de l’épée. Flic flac, le crapaud. Tic tic tic, la -poule. Ronron, le chat. L’armoire toute pleine du tumulte muet des -souvenirs; sur la muraille, les ébats inquiétants de trois grandes -araignées immortelles et de deux cloportes de cimetière, gras et lourds; -de vieilles cartes éparpillées çà et là; de la poussière et de -l’irrémédiable partout. Avez-vous jamais joué, dans les petits coins -humides d’un appartement délaissé, avec une petite fille blonde qui dit: -«N’allons point là, de grâce; là, sûrement c’est le diable»? - -«Tout soudain, le désir me banda du talon à la nuque de voir Annalena -nue au milieu de cette désolation et de cette poudre. Prenant -brusquement congé de la devineresse, je courus m’enquérir auprès de -Giovanni du jour et de l’heure où la sorcière s’absentait de son antre. -Le factotum m’apprit qu’elle manquait rarement une messe ou un prêche, -et qu’il avait accoutumé de l’accompagner chaque dimanche à San-Maurizio -pour vêpres. C’était un vendredi; jamais jour du Seigneur ne fut attendu -avec plus d’impatience. Je m’ouvris à Manto de mon bizarre caprice. Tout -d’abord elle n’en fit que rire, m’appelant vieux damoiseau perverti; -mais bientôt, à la peinture que je lui fis de la scène projetée, ses -beaux yeux d’écolière se remplirent de certains feux secrets bien -propres à mettre en branle tous les diables de l’enfer. Elle me suggéra -même de... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -... La crainte aussi où nous étions de voir apparaître d’un moment à -l’autre le gros bonnet et les besicles de fée Carabosse... Il n’était -que temps... Pardonnez, chevalier, au scabreux de ces détails... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«Environné que j’étais de rivaux réels et sans cesse traqué par des -traîtres imaginaires, je ne pouvais goûter un seul instant de repos de -cœur ou de calme d’esprit; et mes misérables jours se consumaient dans -l’attente des pires catastrophes et la préméditation des plus cruelles -vengeances. Je pestais à tout moment contre l’humanité entière; je -maudissais le destin, les dieux, la création et jusques aux entrailles -qui m’avaient conçu. Toutefois, au plus fort de mes souffrances et de -mes emportements, je ressentais, dans le secret de ma chair et de mon -âme, une sorte de plaisir obscur et singulier qui me paraissait être -composé de titillante angoisse et de délice rongeur et dont je ne -saurais vous donner quelque idée qu’en le comparant à la pollution -pleine de mystère et d’épouvante des pendus. Tout en exécrant ces -sensations avilissantes et sinistres, je ne me pouvais empêcher d’en -acérer sans cesse l’aiguillon infâme et douloureux. Harcelé sans trêve -par la plus libidineuse et la plus folle des jalousies, je recourais à -la ruse et, usant (Dieu seul sait avec quelle maladresse!) du classique -stratagème des départs inopinés, j’allais, sous les plus fantasques -travestissements, me poster à certain coin de rue obscur d’où je -pouvais, la plupart du temps sans être inquiété de personne, surveiller -durant des heures le vieux palais mélancolique de ma maîtresse. Il eût -été plus sage, sans contredit, de confier la belle à la garde de quelque -duègne avisée ou de la faire surveiller par une troupe de -triste-à-pattes agiles et grassement rémunérés de leurs offices; mais ce -moyen vulgaire de s’assurer la fidélité d’une amante répugnait à un -amour fantasque dont l’objet, pour étranger qu’il fût aux vertus des -anges, ne m’en paraissait que mieux pénétré des charmes redoutables que -l’imagination prête aux esprits des ténèbres. - -«D’une autre part, tout en maudissant l’amour et les soupçons jaloux qui -faisaient de ma vie un supplice, il n’était rien au monde que je -redoutasse tant qu’une découverte de trahison qui m’eût peut-être à -jamais délivré de mes tourments; car, semblable en cela à la plupart des -humains, je préférais l’illusion dont se bercent les doutes au -désenchantement qu’apporte avec soi toute certitude. L’innocent -stratagème des espionnages nocturnes se recommandait donc le plus -naturellement du monde à mon esprit par l’avantage double qu’il -paraissait m’offrir de flatter mes goûts romanesques et d’épargner dans -le même temps à mon cœur les tristesses d’un désabusement définitif. -C’était à la fois le plus délicieux des irritants et le plus bénin des -remèdes à ma souffrance. Que le sentiment même le plus douloureux est -donc une exquise chose! Oui, monsieur le chevalier, de mes accès de -voluptueuse méfiance j’ai gardé le souvenir le plus vivant et le plus -attendri; mon cœur désenchanté les aime encore de toute la nostalgie que -peut inspirer à un vieux joueur ruiné l’évocation des précieuses -angoisses du brelan. Blotti dans mon humide cachette tel un fauve en ses -écoutes, ou debout et figé dans une immobilité de saint cloué à sa -niche, je suivais passionnément du regard le mouvement des lumières et -des ombres dans les appartements de ma belle; je tressaillais au plus -faible bruit; l’approche d’un passant réveillait dans mon cœur de -douloureux échos; je me sentais environné de sombres mystères, de haines -implacables, de dangers sans nom. Plein de craintive fureur, je -surveillais attentivement la morne et silencieuse ruelle; dans chaque -cavalier qui la traversait, je pensais reconnaître un rival, un vil -larronneau d’amour; dans chaque vieille qui y traînait son pas attardé, -une infâme appareilleuse travaillant à ma perte. La nuit m’enveloppait -de ses ombres humides; les pluies et les grêles de l’automne me -fouettaient le visage; des ivrognes prophétiques m’accablaient -d’injures; je demeurais insensible sous les affronts. - -«Ces risibles extravagances vous étonnent, chevalier. Elles ne -laissaient pas que de me surprendre moi-même. Car--je ne saurais trop le -redire--l’étrange dédoublement dont je souffrais n’avait en aucune sorte -altéré ma raison, et l’ancien Brettinoro circonspect et désabusé ne se -lassait point de chanter pouilles au nouveau Pinamonte inconséquent et -fougueux, lui remontrant cent fois du jour l’ingénuité de sa tendresse -et la grossièreté de ses dérèglements. «O tête folle d’amoureux -grison, ô le plus lâche des Benedetto, ô le plus misérable des -Guidoguerra!»--ainsi m’invectivais-je dans le coin obscur qui servait -d’observatoire à ma trop soupçonneuse passion;--«ô la plus infortunée -des dupes de l’amour! Quelle folie est la tienne! N’aperçois-tu pas -l’abîme que le plus risible des aveuglements creuse sous tes pas? Vieux -ramier roucouleur et déplumé! Trop impétueuse ganache! Descends en -toi-même; peut-être en est-il temps encore! Qu’adviendra-t-il, Pinamonte -du Diavolo, le jour où ta bourse, déjà fort allégie, sera tout au plus -propre à servir de mouchoir à ton nez larmoyant ou de torche-cul à ton -foireux désespoir de barbon? Ah! par le Styx, est-ce là le fruit des -sages conseils de M. de la Bretonne? Debout, Brettinoro! Ami de -Lauraguais, émule de Briqueville, secoue cette torpeur; tes songes sont -perfides; les pires calamités te guettent.» - -«Cependant, l’infortuné jaloux demeurait sourd aux exhortations de la -raison et Brettinoro jouait par-devant Pinamonte le rôle ingrat d’un -Cassandre. Si atroces et ridicules que fussent mes amoureuses angoisses, -elles ne laissaient pas de me paraître préférables à l’horrible solitude -d’esprit et de cœur qui me rendait odieux jusqu’au souvenir de mes -jeunes ans. Dans ces conflits intérieurs l’avantage demeurait -régulièrement à l’amour; et, tout en méprisant la Sulmerre, je me -surprenais quelquefois à caresser l’extravagant projet de m’en assurer -l’entière possession par le moyen d’une union légale. Tant il est vrai -que la triste raison humaine, pitoyable assemblage de préconceptions -obscures, de résignations craintives et de jugements spécieux, finit -toujours par céder à la persuasion sournoise et subtile du Sentiment, -lequel est l’essence même et l’unique gouvernant d’une humanité -inconsciente et d’un monde tout pénétré d’un terrible et tendre mystère. - -«Au surplus, toutes ces moqueries et tous ces reproches n’eurent jamais -d’autre effet que d’exaspérer inutilement le sentiment de ma faiblesse -et de mon ridicule. Le sel brut et tranchant de mes moroses -plaisanteries ravivait cruellement, dans mon cœur, le feu des blessures -que la passion y faisait chaque jour. Ineptes à me guérir de ma folie, -ces tardifs regrets étaient tout au plus propres à me rappeler le danger -que je courais de me perdre dans l’opinion du monde. Je rougissais de -jouer un rôle de jaloux ténébreux dans une intrigue où mes frivoles -rivaux n’apercevaient sans doute qu’une farce des plus vulgaires; et -j’avais en outre tous les sujets du monde de redouter que, se lassant -des ridicules du roquentin, la malveillance des entours n’en vînt à -s’attaquer à l’honneur du gentilhomme. Le conflit de tant de sentiments -contraires passait ma raison. Je m’étonnais que le mépris et la crainte -pussent occuper une place si grande dans un cœur comblé de tendresse. Je -répugnais aussi quelque peu à soumettre au jugement du monde une passion -qui élevait parfois mon âme jusqu’à Dieu; et je n’arrêtais de maudire -mon amour que pour me reprocher mon ingratitude. «Insensé! criais-je -alors; insensé! Te laisseras-tu jusqu’au dernier jour opprimer par -l’habitude du mensonge et la tyrannie du préjugé? Ne sais-tu pas que -l’être aimé, mauvais ou bon, noble ou méprisable, n’est jamais autre -chose qu’une vaine apparence et que la fin de tout amour est dans le -sein de l’Être unique? Qu’importe donc le combustible, si la flamme -s’élève au ciel? Crains-tu d’être moqué par la foule des sots? L’objet -de ta flamme est plein de grâce, comment saurais-tu être ridicule? -Est-ce ton propre jugement que tu redoutes? Ton amour est sincère; si le -prêtre le condamne, quel ange de pureté véritable l’oserait seulement -accuser? Mais non! Je lis tout autre chose en ta pensée de vieux ladre -hypocrite; l’image du rival jeune et pauvre obsède ta triste cervelle. -L’avarice, dans ton misérable cœur, dispute la première place à la -jalousie. Et c’est là ton ridicule, et c’est là ton impureté!» - -«L’attitude pleine de grandeur et de défi qui accompagnait ces -soliloques violents; l’image hautaine et farouche que me renvoyaient, à -de tels moments, les miroirs; le son autoritaire de la voix, la vivacité -du geste, tout semblait devoir renforcer l’éloquence des paroles et -rétablir enfin le calme dans mon âme... Hélas! rien ne pouvait égaler -pour mon cœur l’attrait bizarre de l’anxiété! Après une heure ou deux -d’apaisement, les soucis jaloux reprenaient sur moi leur empire, et je -frissonnais dans ma terreur comme la phalène crépite dans le feu -meurtrier. Qu’il soit dit, toutefois, en ma faveur, que le monde -semblait avoir pris à tâche d’entretenir l’angoisse qui me dévorait. La -sotte envie faisait déjà courre sur mon compte les bruits les plus -singuliers; Giovanni m’en rapporta quelques-uns qui me donnèrent tout -lieu de faire des réflexions sérieuses. La Sulmerre passant pour fort -riche, moi pour totalement ruiné, tels de mes détracteurs m’accusaient -d’être aux crochets de mon amie, tels autres de chercher à me rendre -maître, par le moyen d’un mariage scandaleux, de sa fortune mal acquise; -quelques pécores allaient même plus outre, poussant la méchanceté -jusqu’à nous soupçonner tous deux d’un commerce criminel avec les -princes de l’Amitié! - -«Irrité à l’excès par ces sottes calomnies, j’eus recours à la ruse et -je m’ingéniai à tromper sur la nature réelle de mes sentiments toute la -tourbe héraldique et écrivassière qui composait les entours de la -Mérone. L’entreprise, sans nul doute, était des plus délicates; car le -vulgaire des palais ne se laisse pas si aisément berner, dans les choses -de la vie, que la canaille des rues. Néanmoins, mes efforts furent -couronnés de tout le succès dont ils me paraissaient être dignes. -M’appliquant sans cesse à déguiser mes sentiments, je ne tardai guère à -passer maître dans l’art de la dissimulation, et bientôt j’eus la -satisfaction de lire sur tous les visages le désappointement causé par -le rapide attiédissement d’une passion que l’on imaginait volontiers -grosse de ridicules désastres et fertile en scandales de plus d’une -espèce. Quelque mépris que j’eusse pour mon entourage, je m’étonnais de -n’y rencontrer pas un qui fût à tout le moins capable d’apprécier -l’habileté dont je faisais preuve en affectant, au plus fort de ma -tragique passion, des dehors de mauvais sujet en quête d’aventures -divertissantes et passagères. Seule ma friponne d’ensorceleuse pénétrait -le secret mélancolique de mon âme; même elle me semblait quelquefois -touchée d’une certaine compassion; car la friponne avait la fibre fort -sensible et ne manquait ni d’esprit ni d’entrailles. Toutefois, ses -attendrissements n’étaient que de fort courte durée, et ils s’achevaient -pour l’ordinaire dans quelque accès d’hystérique hilarité à laquelle je -ne me pouvais tenir, la plupart du temps, de faire écho; tant le -contraste me paraissait plaisant que je surprenais sans cesse entre mon -humeur naturelle et le caractère d’emprunt du personnage que je faisais -devant l’envieuse galerie. - -«Je devais donc bientôt comprendre qu’une compagnie qui se laissait de -si bon cœur donner la berne était tout au plus digne de mon mépris; et -cette pensée suffit à me dégoûter du succès trop aisé de ma feinte. Je -ne tardai point, au surplus, de reconnaître dans l’habileté de ma -simulation une preuve de plus à la déchéance de ma volonté, et dans mon -obstination à céler mon atroce angoisse le plus grave symptôme du mal -dont elle tirait origine. Je me faisais horreur, je prenais en pitié et -mon cœur et mon âme; d’heure en heure je sentais croître ma haine -instinctive de la fausseté; mes innocentes affectations m’apparaissaient -dans la fièvre anxieuse de l’insomnie, sous les traits odieux du -mensonge et de la démence; enfin je finis par me persuader que le sens -même de l’honneur m’était devenu étranger et que, sous le masque de ses -viles bravades, ma faiblesse s’était transfigurée en lâcheté. Rien ne -m’a jamais donné plus de tourment que cette crainte où j’étais de perdre -le peu d’énergie qui me restait encore et de me transformer en -marionnette docile entre les doigts charmants et capricieux d’une -créature. En quelque lieu que je portasse mes pas, la silencieuse -obsession m’y suivait comme un chien fidèle. - -«Vous riez, monsieur le chevalier; hélas! apprenez donc que ma folie -m’accompagnait partout sous la forme d’un chien véritable! J’étais -devenu sujet à des visions; non contente de tourmenter nuit et jour ma -pauvre cervelle, l’horrible idée fixe me glaçait en m’apparaissant sous -l’aspect répugnant d’un vieux roquet galeux, famélique et larmoyant... O -le petit corps dévoré de pustules, les maigres pattes, le cul pelé, -enflé, l’écarlate nature en éternelle érection, du spectre rogneux, du -chien immonde de mon âme! Immodeste et funèbre image! Je l’ai sans cesse -devant les yeux; le temps ne l’a point fait pâlir; le trépas ne la -saurait effacer de ma mémoire. Hélas! non. Vienne la mort, le cadavre -boursouflé de l’affreux animal suivra ma barque au fil du Léthé. Par -toutes les fois que je me reporte à cette époque horrible de ma vie, le -frisson du dégoût me secoue de la perruque aux talons. La tombe ne -m’inspire ni crainte ni amour. L’éternité n’a plus rien à m’apprendre. - -«Dégoûté outre mesure de mon double rôle de gai luron et de patito -plaintif, sans trêve je roulais dans mon esprit mille vengeurs projets -de rupture et de fuite; cependant, de quelque côté que je me tournasse -au fond de mon ridicule désespoir, partout je ne rencontrais que les -mailles serrées des pièges tendus par l’amour. A quels moyens de -délivrance n’eus-je pas recours dans ma risible détresse? A quels vices -n’ai-je pas fait appel dans cette recherche d’un dérivatif à ma lâche -aberration? Arrosant de champagne mes victoires au passe-dix; noyant -dans le Nuits mes défaites au quincove, je courais du tripot au cabaret -et du cabaret au bordel public, partout salué roi des brelandiers et -empereur des biberons. Où chercher le Scarron capable de décrire la -bouffonne exubérance de mes ivresses, le Hogarth digne de peindre la -burlesque mélancolie de mes heures de remords? Combien de fois, dans le -tumulte de mes idées, me suis-je enfui, la nuit, du palais de la Mérone, -pour courir, dans l’appareil succinct du déduit, les cheveux aux vents, -l’œil égaré, l’ordure aux lèvres, réveiller le placide Giovanni, gardien -de mon logis et confident de mes peines? Les rues sont désertes, les -canaux dorment profondément. Je cours, je bondis, je vole dans les -ténèbres. Mon bras desséché et glacé agite une lanterne morte. L’amour, -la jalousie, la conscience de mon ridicule, la crainte du déshonneur, la -haine de mes rivaux inconnus me poursuivent comme autant de diavolos -enflammés. Zèbre, élan, je franchis marches, ponts et barrières; -taureau, j’enfonce à coups de tête et de pieds la porte de ma maison; -enfin, Antisthène et roquentin, je tombe essoufflé, larmoyant, -maugréant, épuisé, dans les bras paternels du vieux serviteur de ma -famille. - -«C’en est fait, c’en est fait de moi, Giovanni! Me voici seul, tout seul -au monde! Ouvre-moi tes bras secourables! Toi, du moins, maraud du -diable, tu ne m’auras pas trahi! Sais-tu ce que c’est qu’être seul, tout -seul au monde? Horreur! Ah! profonde horreur! Toutefois, admire la -générosité de mon âme, la grandeur de ma résolution; car nous partons, -Giovanni, nous plions bagage, nous abandonnons sur l’heure et pour -jamais l’affreux séjour de la sottise, de l’envie et de la perfidie. -Nous sommes des héros, nous autres, des Brettinoro, des San Benedetto, -des Guidoguerra de la première croisade... Eh quoi! tu n’admires pas mon -calme, ce me semble, Giovanni fidèle et sage; cependant mon courroux est -plein de mesure et d’auguste majesté. O joie! l’heure de la vengeance a -sonné. Nous sommes libres! Libres comme l’habitant de l’air, -indépendants comme l’âme des philosophes superbes! Adieu, Venise, cité -maudite, cabanon de l’Italie!--Brisons là, Giovanni; les propos sont -hors de saison; il nous faut,--palsanguié!--des actes, rien que des -actes, à nous autres!» - -Sans témoigner le plus faible étonnement, sans me marquer le moindre -doute au sujet de ma soudaine résolution, le discret Giovanni, parfait -connaisseur du cœur humain, se mettait aussitôt à l’œuvre; tout en -pestant comme un beau diable, je l’y aidais de mon mieux; livres, -vêtements, cartons et bibelots s’engouffraient allègrement et pêle-mêle -dans les coffres voraces. Tout était prêt, maintenant; la nuit -pâlissait; à l’instant de boucler le dernier sac, les doigts de rose de -l’aurore venaient se joindre aux nôtres. L’aube du grand jour était là, -monsieur le chevalier! Giovanni hélait les faquins, distribuait les -ordres, marchandaillait avec les gondoliers, s’informait des bâtiments -en partance. Mon rire satanique dominait les disputes, les chansons, les -rires, les lazzi; cavalièrement perché sur quelque meuble renversé, je -me donnais des airs de conquérant, ma badine se transformait en bâton de -maréchal; je coquetais avec mon infortune; je prodiguais à droite et à -gauche le maroufle et le maraud, je réconfortais dame Gualdrada, je me -sentais puissant et victorieux;--songez donc, chevalier! J’avais vaincu -l’amour, des dieux le plus redoutable! Enfin le précautionné Giovanni -ouvrait toutes grandes les portes et donnait le signal du départ; la -joyeuse caravane des faquins le suivait en désordre; rieur et -belliqueux, je fermais la marche. Nous descendions à la rue. Ah! -chevalier, à la rue! A la rue, hélas!... La ville encore pâle de -sommeil, le silence, l’odeur de l’eau... Je cessais aussitôt de faire le -rodomont et redevenais le pitoyable Pinamonte; la mélancolie du départ -agrippait sauvagement mon cœur, l’affreux fantôme de ma solitude -ancienne me menaçait de dessous les ponts; les regards des passants, les -couleurs du ciel, l’odeur du vent, les lueurs des fenêtres, tout, tout -me parlait de l’atroce solitude qui m’attendait là-bas, là-bas quelque -part, là-bas n’importe où, bien loin, bien loin. Une avalanche de -vieille neige spongieuse et sale s’abîmait dans mon cœur; le soleil -funèbre du passé éclairait ma mémoire; et, par toutes les fois que ma -pensée s’arrêtait sur mon cruel destin, une image ridicule et répugnante -me traversait l’âme en clochant: celle de mon pauvre vieux chien -abandonné, famélique et galeux. Ciel! que la Sulmerre était donc près! -Que la Chine de son Benjamin était loin! Annalena! Annalena! O douceur -d’accepter toutes les humiliations! O bonheur de se résigner à dormir sa -vie d’incrédulité, d’abandon et d’ennui entre les bras berceurs et -perfides de Manto! Toutes choses à l’entour me paraissaient mornes et -misérables; je me sentais prêt à succomber sous l’horrible faix de -l’atmosphère, de l’azur, de la vie... Me tournant alors d’un air piteux -vers mon vieux valet: «Giovanni», balbutiais-je: «fidèle Giovanni! Tu me -comprends; l’âme humaine n’est que caprice et faiblesse; toi-même, ami -maraud, ne te plains-tu pas quelquefois de ton cœur trop sensible? Ah! -Giovanni, qu’avons-nous fait là? Où courons-nous? Quel démon nous chasse -de ces lieux? Eh quoi! ne trouverons-nous jamais l’abri où reposer nos -vieux os de vagabonds?» Giovanni feignait de demeurer insensible à ma -prière et, suivi du cortège des portefaix, continuait tranquillement sa -marche. La tête basse, le cœur me gourmant avec fureur par tout le -corps, depuis les genoux jusqu’à la racine de la perruque; le sang glacé -de lâcheté, l’âme honteuse jusqu’à la mort, les yeux brûlés de larmes, -je suivais en chancelant l’équipe joyeuse des porteurs. Finalement, la -colère et le désespoir me faisant secouer toute fausse honte, d’un air -terrible je donnais à mes gens l’ordre de rebrousser chemin. A ma -première tentative de délivrance j’eus la témérité de fuir jusqu’à -Trieste; à la seconde, le courage de me traîner jusqu’au port; mais à -partir de la troisième, jamais je ne me trouvai la fermeté de dépasser -le coin de ma rue. - -«Ainsi le vieux corbeau déshabitué de la liberté reprenait régulièrement -son vol vers la cage adorée et maudite; et jamais oiseau évadé et battu -par les autans et les pluies des mers n’a goûté plus repentantes joies -ni plus tendres cajoleries de retour. Mais ces pures délices du revoir -n’étaient que de courte durée; car je revenais à mes soupçons, à mes -rancœurs, comme on s’en retourne vers de vieilles amitiés chagrines et -ressasseuses. Pouvait-il en être autrement des mélancoliques plaisirs de -nos réconciliations? Ma frivole amante me les mesurait plus souvent au -gré de sa fantaisie que selon le désir secret de son cœur; et, lors même -que les épanchements de sa pardonnante tendresse paraissaient marquer -moins de méfiance ou de hâte, ma trop vigilante jalousie ne laissait -jamais d’en interrompre le cours par quelque absurde éclat. - -«Je ne m’étendrai par sur nos sottes et bruyantes querelles; le souvenir -que j’en ai gardé m’emplit de dégoût et d’angoisse; car elles -dégénéraient quelquefois en véritables rixes, au cours desquelles -l’amoureux tyran laissait la place libre au bourreau énervé. A ces -honteux combats la furieuse luxure apportait souvent ses armes, et les -traités de paix étaient pour lors scellés avec des larmes, du délice, et -quelquefois du sang. Des accalmies sournoises et taciturnes succédaient -pour l’ordinaire à ces tempêtes du cœur et des sens; malheureusement je -ne les ai jamais su occuper qu’à étourdir par de vaines ratiocinations -les sages repentirs qui me tourmentaient; et, rejetant de la sorte tout -le fardeau de la faute sur les chères épaules de mon ensorceleuse, je ne -tardais pas à redevenir la proie de mes soupçons et de mes désirs de -fuite et de vengeance. Pour tout autre que vous, le naturel serait -inexplicable d’un homme parfaitement conscient de sa faiblesse et -cependant sans cesse occupé d’héroïques projets de délivrance; mais -telle est la folie des vrais fervents de l’amour de rechercher un amer -plaisir aux pensées et aux sentiments qui les paraissent contrarier de -la façon la plus cruelle et la plus sûre du monde. - -«Le souci de venger un outrage sinon avéré, du moins fort probable, -n’était pas étranger à la facétie de mes haines enamourées et de mes -fuites rétives; toutefois, il n’y jouait qu’un rôle secondaire. Certes, -je prenais un malin plaisir, tant que duraient les préparatifs du -voyage, à me représenter les scènes de surprise ou de désespoir -auxquelles ma disparition soudaine devait donner lieu: la consternation, -l’accablement, la honte de la Mérone, la colère de son frère Alessandro, -l’étonnement des jeunes roquets de sa suite, les railleries des galants -surannés de sa cour, les cailletages de l’office, la belle humeur de -Labounoff, l’admiration enfin sournoise et mêlée de dépit que devait -inspirer à mes rivaux la fermeté d’un grand seigneur sacrifiant l’amour -à l’honneur, le bonheur à l’orgueil et le plaisir au dédain. Quelque -agrément, toutefois, que je trouvasse à caresser ces images vengeresses, -je les oubliais sitôt que, l’heure des adieux suprêmes sonnant, la -triste réalité m’ordonnait de passer du projet à l’exécution; car la -charmante et cruelle nostalgie m’attendait au seuil de ma maison, la -funèbre fleur du souvenir à la main. Je m’abandonnais alors à la sombre -joie du regret, à la mortelle ivresse du désespoir; et je retournais à -mon lamentable naturel d’Antisthène et de Pinamonte. - -«Mes belles résolutions de rupture m’étaient donc pour l’ordinaire -soufflées par la voix de la colère et de la honte; cependant il fallait -qu’il y eût en elles un attrait plus puissant que la vengeance même, -puisqu’en dépit du piteux résultat de mes fuites antérieures je ne -laissais pas d’en poursuivre la réalisation. Sans contredit, la -vengeance est déjà une sorte de volupté et rien, à mon sens, ne -ressemble moins qu’elle à l’amour de la justice; car, en usant de -représailles, nous nous soucions moins d’offrir un exemple de justice -que de nous payer de nos peines par le plaisir que nous trouvons à faire -souffrir à notre tour. Si grave que soit un outrage, nous n’en élucidons -jamais les mobiles que par le moyen d’un calcul approximatif, -singulièrement dans les choses de l’amour; et il y demeure toujours -quelque point obscur, à cause qu’il n’est donné à personne de pénétrer -entièrement l’âme du coupable. Quelque large, par contre, que puisse -être dans l’acte de vengeance la part que nous y voulons faire de -l’impulsion, la préméditation n’en demeure pas moins un fait avéré; de -sorte que les raisons de la vengeance apparaissent toujours plus claires -et plus certaines que les mobiles de l’outrage. - -«Mon cas était cependant plus complexe, car au désir de chagriner la -Sulmerre se joignait la bizarre envie de tourmenter mon propre cœur. -Vous connaissez déjà, monsieur le chevalier, la tristesse de mes -séparations d’avec Annalena. Pour comble d’infortune, ou peut-être pour -surcroît de ridiculité, au deuil de mon amour venait se joindre le -regret absurde des êtres et surtout des objets témoins de mon capricieux -bonheur. «Hélas! Pinamonte, vieille tête folle!»--soupirais-je sottement -dans mon cœur--«tu traîneras tes pas de vagabond sur toutes les routes -du monde; mais, comme que tu fasses, évocateur solitaire et nostalgique, -tu ne les entendras plus retentir dans les appartements de ta chère -cruelle! Ce ciel qui s’arrondit au-dessus de ta tête, tu le connaîtras -pour ton malheur, sans doute longtemps encore; mais jamais plus tu ne le -contempleras du vieux balcon fleuri de la Maison du Bonheur. Te -souvient-il de l’aubade que les gondoliers te donnèrent l’an passé sous -les fenêtres de ta belle? Tu l’entendis dans le demi-sommeil, au fond du -grand lit ancien tout parfumé des songes d’Annalena assoupie. Brettinoro -de malheur, Guidoguerra du diable! Et ce petit coin obscur entre la -cheminée et le bahut de chêne, où tu t’allais blottir durant les -absences de ton amie? Le cul sur le marbre dur et froid du dallage, les -yeux perdus au ciel faux du plafond, un livre non coupé à la main, -quelles délicieuses heures de tristesse et d’attente, ô vieille ganache, -tu y sus vivre! Le jour mourait dans les hautes fenêtres vaporeuses; le -crépuscule t’enveloppait de confidentielle et profonde musique; ton âme -d’étourdi suivait le vol d’un gros taon ivre d’amour et de sommeil, -petite voix de basse de l’été, minuscule toupie d’Allemagne des vieux -jours. Vivre et mourir dans ce coin de chambre sentimental, te -disais-tu; eh oui, y vivre et mourir; pourquoi donc pas, monsieur de -Pinamonte, ami des petits coins obscurs et poussiéreux? Ici, la -méditative aragne vit puissante et heureuse; ici le passé se -recroqueville et se fait tout petit, vieille coccinelle prise de peur... -Ironique et rusée coccinelle, ici le passé se retrouve et demeure -introuvable aux doctes lunettes des collectionneurs de jolités. Ici tu -trouves mille remèdes à l’ennui et une infinité de choses dignes -d’occuper ton esprit durant l’éternité: l’odeur moisissante des minutes -d’avant trois siècles; le sens secret des hiéroglyphes en chiures de -mouches; l’arc triomphal de ce trou de souris; l’effilochement de la -tapisserie où se prélasse ton dos arrondi et osseux; le bruit de rongeur -de tes talons sur le marbre; le son de ton éternûment poudreux, chanson -en fausset de Leporello; l’âme, enfin, de toute cette vieille poussière -de coin de salle oublié des plumeaux... Et tu pleurais, vieux Pinamonte, -en vérité! Tu te surprenais à pleurer... Car, enfant, tu avais déjà le -goût des combles de châteaux et des coins de bibliothèques à rossignols, -et tu lisais avidement, sans y entendre un traître mot, les privilèges -hollandais des in-folios de Diafoirus... Ah! fripon, les délicieuses -heures que tu sus vivre, en ta scélératesse, dans les réduits saupoudrés -de nostalgie du palazzo Mérone! Comme tu y gâchais ton temps à pénétrer -l’âme des choses qui ont fait le leur! Avec quel bonheur tu t’y -métamorphosais en vieille pantoufle égarée, échappée au ruisseau, sauvée -des balayures; en dé dépareillé que le pied d’un joueur a fait rouler là -il y a cent ans; en tête de poupée de bois oubliée dans ce coin de salle -par une petite fille au siècle dernier... Mystère des choses, petits -sentiments dans le temps, grand vide de l’éternité! Tout l’infini -trouvait place dans cet angle de pierre, entre la cheminée et le coffre -de chêne... Brettinoro! Guidoguerra! Où sont à cette heure, où sont, -morbleu! tes grandes félicités d’araignée, tes profondes méditations de -petite chose gâtée et morte? Et cette descente de lit, cette -mélancolique descente de lit dont le jardin laineux occupait, au réveil, -ton esprit somnolent? - -«O San Benedetto! Pitoyable fou ennemi de ton cœur! Songe à la lampe, à -la lampe si vieille qui te saluait du plus loin à la fenêtre de tes -pensées, à la fenêtre haute brûlée de soleils anciens, et que tu nommais -ta Rowena... La clarté chevrotante de la lampe se taira désormais... Que -pensera de toi, pauvre âme ombrageuse et félonne! que pensera de toi, -durant les nuits d’hiver et de délaissement, la vieille lampe amie? Que -penseront de toi les objets qui te furent doux, si fraternellement doux? -Leur obscure destinée n’était-elle pas étroitement unie à la tienne? Tu -as donné beaucoup de ton âme et communiqué un peu de ta vie même à ces -humbles choses; les veux-tu trahir à présent, les veux-tu abandonner, -replonger dans leur néant, ô toi trop tendre hier, ô toi trop cruel -aujourd’hui? Les choses immobiles et muettes n’oublient jamais: -mélancoliques et méprisées, elles reçoivent la confidence de ce que nous -portons de plus humble, de plus ignoré au fond de nous-mêmes. O -Pinamonte du Diavolo! Ton âme est bien plus près des choses que de ce -triste toi-même que tu appelles ta raison. Ta raison! frivole ennemie du -silence, pauvre chose mobile, bruyante, gonflée d’illusions et -d’alarmes! Songe aux objets, aux ternes objets sans nom, confidents -muets de ton amour. Ils vivent plus longtemps que les hommes; ne méprise -pas leur silence; leur silence est si vieux! Il a trop de choses à dire. -Tu pars, Pinamonte; tu t’éloignes, Brettinoro! Tu fuis, Guidoguerra! Tes -longues jambes de fou et tes rêves d’impossible t’emportent; la tempête -de ton courroux t’enlève comme une plume arrachée au messager ailé. -Barbare! N’as-tu pas pitié, du moins, des fleurettes roses, des rosettes -trémières sur la veste azurée du prince Labounoff? Ah! ton amour, ton -pauvre amour d’avant un an! Ton oreiller de demi-sommeil, gonflé de -fleurs et de musiques; ton illusion, ta foi--ah! pauvre de toi et de ton -amour! Songe à la fête du duc di B..., songe à la terrasse, à la -galerie, au murmure du jet d’eau! Hélas! le sourire béat, la face rouge -et la bedaine orgueilleuse du Moscovite fougueux, ingénu, madré et dupé! - -«Vagabond des jours sans soleil, aventurier des nuits sans lune! Tu ne -dois plus revoir la Vénus mutilée du jardin, ni les marches boiteuses du -perron; tu ne dois plus entendre le bruit d’oiseaux des avirons, ni le -galop des rats siffleurs, des vieux rats confidents de tes insomnies, ni -le croassement de la girouette là-bas, là-bas si loin déjà, sur le toit -surchargé de ciel vieux de la maison Mérone! Toutes ces choses sont -loin, bien loin, elles ne sont plus, elles n’ont jamais été, le Passé -n’en a plus mémoire... Regarde, cherche et t’étonne, frémis... Toi-même, -tu n’as déjà plus de passé; tu as tué ton amour, gaspillé l’or chantant -de ton âme, grossièrement renié ta foi unique, anéanti ta réalité -suprême, écrasé sous le talon le grain de blé doux de ton cœur. - -«La foudre a frappé l’oasis; un seul arbre est resté debout au milieu du -désert. Le vieil arbre de ta solitude ne portera plus de fruits; le vent -du sud a soufflé, le cœur des dattes est pourri. Meurs, ouvre-toi à la -vermine, blanchis comme l’eau, et tombe et t’émiette dans le vent, vieil -arbre du désert, sans fruits et sans oiseaux, sans palme et sans écorce, -sans brise et sans rosée! Seul, tout seul à jamais au milieu du désert! - -«Telles étaient mes réflexions, monsieur le chevalier, tels étaient les -cris de mon regret. Mes confidences manquent de mesure, mes aveux de -pudeur; ne me regardez pas, ne m’interrogez pas, ne me condamnez pas; -j’ai honte, je rougis de mon vieux cœur. Pardonnez-moi, ou si vous me -jugez indigne de votre indulgence, pardonnez du moins à l’amour, à la -vie, à l’éternelle tendresse qui pleure et chante au cœur de toutes -choses! - -«Mon sang, mon corps, mon âme ne m’appartenaient plus. Je répugnais à -séparer, ne fût-ce qu’en pensée, mon destin de celui de la Mérone. -Absent de mon ensorceleuse, je me prenais à douter tant de la réalité -des choses que de ma propre existence effective. Tout haletant d’une -angoisse sans nom, je descendais à la rue; pensant, en tout sérieux, -être devenu invisible, j’adressais la parole aux inconnus; leurs -réponses me causaient de la surprise, parfois même de l’effroi. Je -palpais tous les objets qui se présentaient à ma vue, et m’étonnais de -sentir encore et d’être matière. Car je n’imaginais pas, en l’absence de -la Sulmerre, de raison ou de semblant de raison à mon être. Je ne -pouvais admettre que ma chair pénétrée d’amour pût tomber sous d’autres -sens que ceux de mon amante. Une journée--que dis-je!--une heure de -séparation suffisait à me jeter dans un état de prostration -indescriptible, dans un anéantissement où mon désir et mon attente -semblaient seuls me survivre. Le pressentiment du revoir précipitait -dans mon cœur le mouvement secret de la vie; l’approche de ma très -chère, le froissement de sa robe, le timbre magique de sa voix me -faisaient sursauter, chanceler, gémir; son embrassement m’emplissait -d’une joie immense, divine, toujours nouvelle.--Eh quoi! la Mérone était -loin de moi le temps d’un souffle encore, et la voici là, à mes genoux? -Elle, grands dieux! Elle-même? Et ce n’est pas un rêve! Elle, mon -impossible amour, en chair et en os, en rires et en baisers!--Je -ressuscitais, criant au miracle. Maintenant le malheur, la douleur, la -mort elle-même étaient à jamais bannis de mon destin. Je me jetais aux -pieds de ma déesse, je sanglotais dans son giron; elle était la perdue -et la retrouvée, la petite fille prodigue de tous les jours, de tous les -instants; mon âme n’avait pas d’autre désir que de célébrer avec une -joie toujours égale la quotidienne fête du revoir. Jugez, monsieur le -chevalier, de la profondeur de ma passion! Et cependant toute cette -belle folie s’efforçait en vain d’endormir un seul instant, dans mon -misérable cœur, les souffrances que me causaient les pointes de la -jalousie ou les tiraillements de l’amour-propre, de la vanité, de -l’avarice et de la peur. Mon amour était un furieux combat de faiblesses -contraires, de désirs inconciliables et de vices ennemis. Il n’y avait -d’égal à mon désir de révolte que le besoin d’aimer sans fin; à la soif -d’aimer, que le souci de fuir; et je ne savais plus de quel côté me -venait le conseil du bon sens, ni de quel horizon soufflait le vent de -ma folie. - -«Toutefois, après quelques mois d’une lutte acharnée, le sentiment finit -par l’emporter sur ce qui me restait encore de raison, m’enseignant dans -le même temps que ses victoires ont pour effet non d’abaisser, mais -d’ennoblir et de grandir le vaincu. Je conquis, je pacifiai le monde de -mon esprit. Ce qui jusqu’alors n’avait été qu’une flamme dans mon cœur -devint aussi une clarté dans ma cervelle. Je m’appliquai avec ardeur à -l’étude de la géométrie. (Frivole chevalier, est-ce donc à ce point -plaisant?) Oui, je retournai avec joie à mes chères sciences -mathématiques si longtemps négligées. Je reconnus dans mon pouvoir -logique la conscience de mon sentiment. L’amoureuse harmonie de -l’entendement humain m’enivra; tout y est nombre, tout y est cadence; la -réalité des choses et des mots est dans le rythme; l’univers tout entier -est un chant éperdu d’amour. Que de qualités ne nous reste-t-il pas à -découvrir, à conquérir, à approfondir en nous-mêmes! Tout nous est -offert dans notre sentiment; toutes les nouveautés, toutes les formes du -progrès y sont mises depuis l’éternité. Je me pris à chérir ma raison -d’un amour de père. Contemporain du commencement des choses, -historiographe sempiternel du sentiment créateur, je fis danser ma -raison, je la fis sauter comme une petite fille. J’eus pitié d’elle; je -lui enseignai l’amour; je lui appris à penser juste, à parler vrai. La -miséricorde humaine n’est que trop souvent un déguisement du mépris; -mais notre mépris pardonnant de la partie raisonnante de l’être est une -source de charité sainte et véritable. Car c’est par l’amer amour de la -raison que commence en ce monde l’amour divin de l’ennemi; et la fin -dernière de toute critique est dans l’aveugle adoration. Qui que vous -soyez, vous êtes et toute la richesse et toute la pauvreté de la terre, -tout l’amour pardonnant et tout l’entendement affamé de pardon. Le drame -du Paradis perdu se joue depuis les âges dans votre sein anxieux; la -conscience de l’amour sans cesse y usurpe les droits de l’amour même; et -de ce que Dieu est en vous, vous concluez à la divinité de votre être -pensant. Si bien que la torture que met dans votre cœur le mensonge -d’Adam appelle à grands cris le feu du ciel sur l’arbre monstrueux de -science, arbre désormais stérile, mais dont la chair sans écorce vous -menace encore des trois grands clous sanglants de la nuit du Rachat. - -«L’amour pardonnant de ma misérable raison eut pour effet d’atténuer, -dans une certaine mesure, le dégoût apitoyé que m’a toujours donné le -spectacle de la pauvreté et de la laideur. «Le Seigneur est gracieux et -plein de compassion.» Je ne suis pas de ceux qui vendent l’huile -parfumée de l’amoureuse pour en distribuer le prix parmi les quémandeurs -des carrefours. Je ne suis pas une mesure pour le sentiment; j’abandonne -aux Iscariotes les calculs de la charité. Mon amour du pauvre n’est pas -un masque pour ma haine du riche. Et je me méfie des miséricordieux du -temps; ils sont, de par leur nature, quelque peu partisans de la -louisette. La dureté du riche est quelquefois ignorance et paresse; mais -la haine du pauvre est toujours le produit d’un calcul erroné. Le cœur -du riche est insensible, soit. Mais le cœur du pauvre est mauvais. Le -pauvre est la raison du monde: il est formidable, orgueilleux et -aveugle. Il n’est point la victime du mensonge social; il est -l’incarnation même du grand Mensonge, du forfait irréparable. Quand la -Vérité apparaîtra, une pierre à la main; quand les dents du monstre -seront brisées, le pauvre sera guéri et non vengé. Car la pauvreté est -une maladie, une lèpre de la terre, un cancer dévorant dans notre cœur. -Que le riche fornique jusqu’à l’aube dans la salle du festin, je n’irai -pas lécher sous la table les plaies de Lazare. Lazare usera du glaive et -sera maître demain; et il aura ses prostituées et ses pauvres. Je doute -des révolutions, anticipants stériles de la révélation. Le cœur de la -Vérité n’est pas un cœur de créature, chatoyant et friable; l’amour -n’est pas une aumône de femme perdue. Le cœur de la Vérité est une -pierre dans un torrent, ivre de pureté, de tumulte et de lumière; et -l’Amour est le maître terrible de la Jérusalem nouvelle. L’Homme est -venu, mais bien peu de chose est venu de l’Homme. L’Homme reviendra -bientôt sous sa forme véritable, qui est celle du maître de la Jérusalem -nouvelle. Et ce sera--croyez-m’en bien, chevalier,--l’affaire de -beaucoup moins qu’un instant de notre vie terrestre. - -«J’allai vers les pauvres. Ils accueillirent ma sincérité avec méfiance, -je pénétrai leur secret sans étonnement. Que de choses je reconnus en -eux qui étaient miennes! D’un monde où l’on ne pense pas ce que l’on dit -à un monde où l’on ne peut dire ce que l’on pense, le passage n’a guère -de quoi surprendre. Je m’assis à la table du travailleur; je me penchai -sur le grabat de l’agonisant, je jetai de la nourriture dans la gueule -horrible de la faim. Et la vue des pleurs infâmes de la reconnaissance -me fit frissonner de dégoût. Certain jour, un très vieux soldat infirme -se jeta à mes pieds, m’appelant son sauveur. Mon cœur s’emplit d’un -tumulte affreux. «A l’épée! à l’épée! Achève-le! Tu feras l’aumône quand -ton amour saura multiplier les pains. Aujourd’hui, il faut tuer, il faut -tuer!» - -«En dépit de mon soin à tenir secrètes ces ébauches de charité, Clarice -en eut connaissance. Sa bonté animale d’enfant sensuelle s’éprit -aussitôt de cet idéal médiocre. Il y avait beaucoup d’un garçon et d’un -charmant garçon en elle. Elle voulut me suivre dans mes pèlerinages aux -mansardes; j’eus toutes les peines du monde à l’en dissuader. Il est -trop tôt dans le jour du temps pour les fiançailles de l’amour et de la -pitié. Il faut plus de soleil, il faut un grand midi d’amour pour faire -de la petite racine amère de notre pitié une chose illuminée de fleurs -et enivrante aux abeilles. L’Homme, l’Homme approche! Il marche sur la -mer, suivi du cortège saint des montagnes enamourées. Il est beau, -puissant, terrible; la première pierre de Jérusalem rayonne dans sa -main; il baise la gueule ensanglantée du monstre vaincu, expirant. Toute -la chair humaine flamboie de pitié immense et joyeuse! Car elle est -immense et joyeuse, la pitié qui accourt au-devant de la force et de la -beauté! - -«Quand Annalena s’irritait de mes refus, je lui répondais avec un petit -sourire hypocrite: «Patience, ma chère enfant, patience. Rien ne presse, -à la vérité. Je suis si loin encore de connaître les vrais pauvres!» La -raison n’était ni mauvaise ni feinte, malgré que j’en eusse une autre, -et meilleure et plus rare, que je cachais jalousement. Il est prudent, -alors que l’on détient deux explications d’une chose, de garder la plus -simple pour soi; à cause que la moins claire réussit souvent mieux à -convaincre un esprit non initié, j’entends naïvement épris encore des -pauvres pensées profondes. Cette seconde raison mystérieuse, la voici: -rien ne nous diminue tant aux yeux du prochain que notre pitié d’un mal -irrémédiable. La charité apparaîtra belle aux créatures de l’amour quand -elle saura rendre la vue aux aveugles, l’ouïe aux sourds, le mouvement -aux paralytiques et la vie aux morts. Louis le Grand défendait aux -blessés de ses guerres la porte de Versailles. Le cœur du roi -connaissait le cœur de l’homme. - -«Ma fantasque charité avait deux compagnes: la mélancolie des soirs et -l’exaltation des matins. L’une traînait ordinairement à sa suite, par -les ruelles malades et nauséabondes, mon fidèle ami le roquet, génie -galeux, obscène et famélique; l’autre, un gringalet de philosophe banni -de France, fort âgé et d’allure inquiétante, que les cabaretiers du port -et les tenanciers de maisons déshonnêtes saluaient révérencieusement du -nom de vicomte de Flagny. Ce M. de Flagny appartenait à l’espèce -d’hommes qu’il suffit d’apercevoir une fois pour en rêver toute la vie, -sans que jamais au souvenir de leur personne se vienne mêler celui du -temps et du lieu où l’on en fit rencontre. Il avait une tête de crapaud -jovial sur un corps de sauterelle méfiante, un équipement crasseux et -l’habitude de parler du temple de Salomon en lutinant matrones, filles -et fillettes. Je le voyais deux ou trois fois de la semaine aux séances -de nuit d’une de ces confréries soi-disant secrètes qui pullulaient -alors dans toute la Vénétie, sans autre objet apparent que de rapprocher -des hommes fort différents de naissance et d’opinion, mais voués au même -culte bizarre du mystère et de l’insécurité. Le vin et l’éloquence -coulent à flots, ici la cruche se vide et l’église trébuche; là les -verres s’emplissent à nouveau et le temple grandit à vue d’œil. Le -prince allemand fraternise avec l’auteur d’un libelle fameux; le tonsuré -entretient à voix basse le voyant; l’affilié de Genève paraît: le front -du maître se rembrunit. L’intempérant Flagny marmonne, entre deux vins, -le psaume CXLIX: - -«Que la haute louange de Dieu soit dans leurs bouches et une épée à deux -tranchants dans leurs mains. - -«Pour tirer vengeance des païens, pour châtier le peuple. - -«Pour mettre son roi dans les chaînes, ses nobles dans les fers. - -«Pour exécuter le jugement écrit. Cet honneur-là doit appartenir à tous -ses saints.» - -«Que la part de l’enfant dans les entreprises de l’homme apparaît grande -à qui pénètre véritablement l’esprit des associations de ce genre! Comme -le sot discours de réception vous eût fait rire que je soufflai d’une -voix de flamme et de vent par-dessus les cent perruques d’une assemblée -ébahie et charmée! L’amour est si haut, si profond, si pur, si -formidable! N’importe pas que vous lui fassiez dire ou faire ceci ou -cela: son esprit embrasse toutes choses; ses épaules sont puissantes; -n’ayez crainte d’ajouter un peu d’aimante sottise au fardeau d’infamies -que le dieu porte si allègrement. Prince allemand, auteur de libelles, -tonsuré, devin, tout s’agite, s’écrie, se lève d’un bond, accourt; je -suis applaudi, caressé, bousculé, assourdi; des clameurs inquiétantes -éclatent de tous côtés: «l’Initié, l’Annonciateur, le second Baptiste! -Bethabara nouvelle avant la Jérusalem céleste!» La porte retentit de -trois coups furieux; silence. La surprise, la terreur se viennent -peindre sur tous les visages... Eh quoi! ne serait-ce vraiment que -l’affilié de Genève? Le front du maître se rassérène... - -«M. de Flagny suivait pour l’ordinaire mes galops d’amour au petit trot -de son dada de la fraternité. Je faisais halte, de temps à autre, pour -l’attendre; il me rejoignait au bout d’un moment éternel, de l’air le -plus innocent et le plus satisfait du monde; et je l’accueillais d’une -décharge formidable de railleries et de malédictions. Le bonhomme -cependant ne manquait ni d’esprit ni de cœur; mais il demeurait attaché -par un cordon invisible aux entrailles de sa terre maternelle; sa vue -s’arrêtait à la sotte muraille de l’horizon, et, malgré qu’il parlât -souvent de la nature avec des larmes dans les yeux et dans la voix, -jamais je ne prenais le change; à cause que je sentais qu’il donnait ce -nom sacré non pas à l’amour, principe des choses, mais à une combinaison -de forces et de lois, à un assemblage d’univers déterminés, à une -immensité formée de petits coins précis, accueillants aux poids et aux -mesures. Je suais sang et eau pour lui faire entendre raison; savoir, -qu’il n’est point de réalité en dehors de l’amour, lequel est Esprit -saint ou Esprit de vérité, c’est-à-dire adoration de Dieu pour soi-même -à travers l’homme; qu’en cette sainte Trinité réside toute sagesse; que -la connaissance, enfin, est de la relation des choses et non des choses -en elles-mêmes. L’excellent homme n’avait point de cesse qu’il ne fût -retombé dans l’erreur commune aux philosophes de la nature. Confondant -le principe des choses avec l’enchaînement des lois auxquelles les -choses sont soumises, il tirait du concept de la nature celui du -«naturel», jouait inconsciemment sur les deux mots, faisait de la nature -une chose «naturelle», créait une loi suprême de l’absolue nécessité des -lois, et aboutissait fatalement à la vieille idée du faux et du vrai, -sans prendre garde que ce qui apparaît faux en tant que contraire à la -loi imposée à la raison peut fort bien être vrai au regard du principe -révélé au sentiment. - -«L’abus des grands mots et des vieux crus fumeux faisait parfois -s’enfler la verve en véhémence et dégénérer la controverse en dispute; -alors la confrérie des ganaches mystiques se divisait d’abord en deux -camps ennemis, se morcelait ensuite en petits groupes incohérents, et -finalement se désagrégeait en individualités bachiques et -inconciliables. Quand donc l’assemblée se trouvait de la sorte partagée -entre autant d’opinions qu’elle comptait de têtes, quelqu’un des -inspirés courait ouvrir toutes grandes les portes d’un salon adjacent, -et une foule folâtre de belles de tous pays accourait joindre son gai -ramage à la rumeur sourde et courroucée de cent monologues extravagants. - -«C’était là, pour moi, le signal ordinaire du départ; car d’abord que -mon cœur de vieux roué eut goûté de l’amour véritable, le spectacle de -l’orgie n’eut plus rien à m’offrir qui ne révoltât et mon esprit et mes -sens. Rien n’est odieux à la tendresse comme le simulacre de la passion -et le faux semblant de la joie; et je ne sache rien qui soit plus près -de la peine qu’un plaisir qui laisse l’âme indifférente. En dépit de la -sympathie, de l’admiration même que le vicomte avait ressentie à la -première vue de mon ensorceleuse, il cherchait quelquefois à me retenir -au milieu des mauvais sujets en moquant mes passions exclusives de jeune -époux vertueux; mais je répondais invariablement à ces facéties par un -éloge de l’amour, du grand amour solitaire qui trouve sa joie non dans -la fidélité à son sujet, mais dans le simple respect de soi-même. Et -dans le temps que j’étourdissais le bonhomme de mille arguments plus ou -moins contradictoires, je le poussais tout doucement vers la porte de la -rue et là le jetais, grelottant et ahuri, dans le grand silence de -l’aube, dans le large silence vide, blafard et insensible du jour -nouveau. - -«Je ne sais rien qui soit plus délicieusement navrant qu’une promenade à -l’aventure dans les quartiers pauvres d’une grande cité, surtout après -une nuit dépensée en débauches raffinées et coûteuses. Dès ma prime -jeunesse, j’ai recherché avec passion ce morose plaisir si riche en -contrastes désolants. Aussi bien n’est-il pas de cul-de-sac si obscur en -Europe, depuis Whitechapel à Londres jusqu’à Freta à Varsovie, que je ne -connaisse mieux que le monde de mon propre cœur, si plein d’amertume et -de ténèbres. Je suis l’ami des vieilles fenêtres hypocrites, le -confident des portes hostiles et verrouillées, le complice des caves où -quelqu’un descendit jadis qui n’est jamais remonté... Ma mémoire est une -ville étrange où la rue du Chant-des-Oiseaux de Francfort conduit à Soho -et à Mile End Road à travers les rues basses de Kieff et le Ghetto de -Venise. Et mon âme est une église Saint-Clément Danes fuligineuse et -suintante au milieu d’un enchevêtrement hideux de ruelles crapuleuses de -Hambourg ou de Naples. Je sais quelles pierres de Fleet-Street ont frémi -sous les pas de vagabond de Samuel Johnson, quelles fenêtres de l’île -Saint-Louis ont surveillé les allées et venues de Restif et de -Jean-Jacques, quelles vitres de l’avenue des Tilleuls ont tinté sous les -doigts de Gluck. Mon cœur est tout près des choses immobiles, ternes et -muettes, et un secret instinct guide mes vieilles jambes fébriles vers -les lieux désolés où quelque peine monstrueuse espère encore le rachat. -Qu’une clarté vaporeuse de taverne d’East End attire mon regard, -aussitôt une voix singulière me chuchote à l’oreille: «Entre; ici tu -pourrais bien rencontrer ton âme perdue.» J’aperçois un coin de mur -moussu et pisseux, une gouttière rouillée et crevée, un tas d’ordures ou -n’importe quel autre objet charmant de la même espèce; et je m’arrête, -et je m’attarde là à rêver de quelque maîtresse d’autrefois, laide et -vicieuse; à regretter un être qui est mort et que je n’ai jamais aimé; à -remémorer des instants lointains et vides dont je me soucie comme de -moi-même... Je ne sais quel morose crapaud engraissé d’immondice et -d’amertume en moi coasse nuit et jour, à demi écrasé sous la pierre -lourde et glacée de mon cœur. - -«Que ne puis-je ouvrir ainsi qu’une boîte à surprises mon vieux crâne -pointu et déplumé sous la perruque, afin d’offrir à vos regards l’image -des êtres et des choses que le souvenir y retrace et que nulle parole ne -saurait rendre! Vous y reconnaîtriez l’ami qui vous parle présentement, -avec ses longues jambes de pendu, avec son même visage parchemineux et -tranchant, mais rajeuni de dix années; et à ses côtés vous pourriez voir -sautiller, gesticuler et souffler dans un mouchoir rouge et jaune un -petit vieillard grelottant dans un habit vert trop long et trop large, -serpenteau en mue, noix gelée dansant dans une coquille trop grande; et -sur la nuque du vieillard vous verriez danser une queue de macaque -enfarinée, et sur son derrière de cigale se balancer une longue épée -attachée tout de travers. Et le pas mal assuré des deux seigneurs vous -donnerait de la surprise, ainsi que la couleur sale de l’heure et de -l’eau, et la lèpre des maisons, et le silence surnaturel du ciel. Et -vous suivriez le plus fou des Brettinoro et le plus écervelé des Flagny -par des calli et campielli insoupçonnés du reste des gens de bien; et -sur des escaliers vermoulus, hostiles à leurs pas avinés; et dans des -taudis dont la seule vue vous ferait lever le cœur. Et là, devant des -grabats pleins de vermine et d’enfants, devant des tables graisseuses où -de jeunes couples jaunis par la misère trempent le pain sec dans le -brouet clair, vous trouveriez une occasion excellente de vous -débarrasser et de vos vieilles larmes inutiles et de votre or insultant -et affreux. - -«L’aimable Flagny donnait son obole tranquillement, en homme de bien -convaincu de l’utilité de l’aumône; j’avais, quant à moi, une façon plus -sauvage et plus tourmentée de porter secours à mon prochain. Le vicomte -n’avait qu’à obéir à sa bonté naturelle; sa tâche était aisée. Moi, je -réprimais l’élan de mon amour; et ma peine était profonde. Mon silence -reprochait aux pauvres leur laideur, leur amertume, leur résignation. Je -ne pouvais non plus leur pardonner mon impuissance à adoucir leur sort. -Hélas! l’aveugle conduit l’aveugle, le pauvre assiste le pauvre! De la -fenêtre des mansardes je contemplais la gloire des horizons marins; ma -vie ouvrait toutes ses portes au souffle de l’éternité; et je m’étonnais -que des choses si belles, si grandes et si saintes pussent me pardonner -la faiblesse et la laideur de naine de ma charité. Voici l’aumône du -mauvais amour--me répétais-je sans cesse--voici la compassion d’un amour -déchu, d’un amour qui ment, qui ment à son immortalité, et qui se -proclame éphémère et vain, et qui se laisse convaincre par son propre -mensonge au point de décroître, de vieillir, de mourir. Quelle chose -attendons-nous donc qui ne soit déjà là, dans nos yeux éblouis, dans nos -cœurs enivrés? Aujourd’hui n’est-il donc pas fait de tous les hiers, de -tous les demains? L’éternité n’est-elle pas instant? Debout, debout! -Abandonne-toi à ton amour! Lève-toi, commande à l’aveugle, au sourd, au -paralytique; lève-toi et marche sur la mer! Car si c’est là ton amour -d’une créature vivante, combien pauvre doit être le cœur de ceux qui -ensevelissent leurs morts!»--Et plein de dégoût, de haine et de pitié, -je jetais ma bourse aux fossoyeurs, afin qu’ils chantassent ma louange -en humant le vin corrompu de la vie. - -L’«objet» d’un amour, et singulièrement d’un amour très profond, n’en -peut jamais être la «fin». Dans la grande adoration, la créature n’est -point autre chose qu’un médium. L’amour véritable a faim de réalité; or -il n’est de réalité qu’en Dieu. Si la grande passion s’abîme le plus -souvent dans le désenchantement et dans le désespoir, ce n’est jamais -qu’au seul sens terrestre de ces mots; à cause qu’en s’élevant à -l’adoration de l’Impersonnel, du doux, du tout-puissant Amour notre -père, elle est payée au centuple du prix de sa perte. L’amour profond -est une élévation douloureuse au séjour adorable de la chasteté, de la -simplicité et de l’enfance. Le désabusement nous fait perdre le monde et -gagner Celui dont le royaume n’est pas de ce monde. L’éveil, en mon -cœur, de la foi, de la charité, de l’infinie tendresse pour l’homme me -donnait clairement à entendre que le rôle tenu par la Sulmerre dans le -drame de ma vie tirait à sa fin. J’aimais d’Annalena ce que nul autre -que moi n’en pouvait connaître, ce que pas un ne m’eût pu ravir, ce -qu’elle-même jamais sans doute n’avait pénétré. Et cependant, en tant -qu’amant d’une femme, je souffrais toutes les peines imaginables; car je -sentais ma peur du péril imaginaire s’aggraver d’heure en heure de mille -soupçons des plus fondés. Le cercle maudit des don Juan se resserrait -sans cesse autour de ma belle chaque jour plus accueillante et plus -minaudière; et il n’était pas un parmi ces odieux roués de sa suite qui -ne se berçât du doux espoir de voir au premier jour sa flamme couronnée. - -«Ma patience était à bout: l’impertinence des béjaunes passait -maintenant toute mesure et leur obstination à me dévisager n’exprimait -que de trop éloquente façon le peu de cas qu’ils faisaient de mon facile -triomphe et de l’éphémère fidélité de ma belle. Quant à Labounoff, après -notre rencontre au calle Selle Rampani, jamais il ne se donna la peine -de me marquer le plus faible ressentiment d’une supplantation que je me -reprochais souvent comme un manquement aux devoirs de amitié. Je ne sus -tout d’abord que comprendre au procédé du prince. Le contraste, et de sa -confidence passionnée et de l’air indifférent que je lui trouvais ne -laissait pas que de me surprendre; cependant il était clair que le madré -boyard, expert qu’il était en matière de galanterie, n’avait point tardé -de pénétrer le naturel de la Mérone. Se souciant donc fort peu d’en -obtenir autre chose que ce que les femmes de cette sorte ont coutume -d’accorder à leurs amants, il se bornait au désir d’être mon successeur -immédiat dans les bonnes grâces de la volage; et sa patiente et sage -jalousie se tournait toute contre un certain baron Zegollary, qui -volontiers se donnait l’air de lui vouloir disputer son rang parmi les -aspirants aux faveurs de l’aimable Mérone. - -«Ce Zegollary était bien l’être du monde le plus laid et le plus -répugnant. Je ne pense pas avoir rencontré de ma vie caractère plus -petit ni tête plus étroite ou plus brouillée de vanité. En dépit de sa -soixantaine bien sonnée et des ridicules proéminences que faisait à son -corps le bizarre assemblage d’un grand goître livide, d’un gros ventre -branlant et d’une énorme paire de fesses éternellement agitées, le -hideux faraud s’obstinait à singer aveuglément les grâces des -petits-maîtres à la mode et les minauderies des bardaches qui -composaient sa fréquentation ordinaire; car, tout chassieux et podagre -qu’il fût, le butor jugeait plaisant de couronner du péché des Bulgares -ses innombrables ridicules de Hongrois. Malgré que j’en eusse, je ne -faisais que rire des œillades assassines dont la Sulmerre honorait ce -muguet d’hôpital, attaché plus que pas un à ses pas, et je m’étonnais -chaque jour que Labounoff en pût prendre ombrage. Cependant le soupçon -du prince sur ma maîtresse n’était que trop fondé; et j’eus mainte -occasion, depuis lors, de constater que le Moscovite se piquait à fort -bon droit de connaître le cœur des belles, ou plutôt, comme il avait -coutume de dire, «l’organe essentiel de ces chères petites colombes de -gueuses». - -A cet endroit, M. de Pinamonte interrompant son récit et pêchant dans -les profondeurs de sa diabolique soutane une vénérable tabatière des -saints jours de jadis, éternua plus de dix fois dans son beau mouchoir -d’Arménie et, tout cramoisi d’une quinte des plus maladroitement -simulées, frotta longuement et rageusement ses pauvres yeux de serpent -tout honteux de se montrer noyés de vieilles larmes de regret et -d’amour. - -«Ah! chevalier de mon cœur! ami du hasard et du diable! Il n’est sans -doute pas que vous n’ayez connu, vous aussi, la venimeuse douceur de -quelque tendre colombe de gueuse. Je connais... non, je ne connais pas -votre vie...; mais, dès la première vue, vos yeux éloquents m’ont tout -découvert, la nuit passée, au Ponte-Tappio. La passion attendrie d’une -drôlesse, la douceur maternelle dans la frénésie du vice, la candide -amitié de la sœur dans le cœur de Messaline, la grossièreté de l’outrage -et la lâcheté de la compassion, la pitié et le dégoût de la pitié, la -jalousie que l’on savoure comme un vieux vin de Chypre mixtionné d’amers -aphrodisiaques; toutes ces choses horribles et délicieuses sont -enfermées dans le nom magique d’Annalena-Clarice de Mérone, la fausse -comtesse de Sulmerre, l’aventurière lunatique, la redoutable et la -douce, la maternelle et la nymphomane. Douce--eh oui, corbleu! et très -douce--car elle m’a su donner des nuits furieuses et de tendres jours. -Il y avait dans sa chair de l’enfant et de la chèvre, et dans son âme de -l’ange et du babouin. Son esprit avait du singulier et du charmant, son -cœur... Au demeurant, un amour tel que le mien se passe fort aisément -d’excuses. - -«Il ne me reste plus, monsieur le chevalier, qu’à vous conter en -quelques mots l’inévitable trahison qui fut cause de la brusque rupture -de notre commerce. La scène me paraît trop licencieuse pour qu’il me -soit libre de m’y attarder. Que si vous désiriez, toutefois, de -connaître en ses détails intimes l’inénarrable spectacle auquel j’eus -l’affreux plaisir et le risible malheur d’assister, quelques esquisses -secrètes tracées de mémoire suffiraient pleinement, ce me semble, à -satisfaire votre curiosité. - -«Certaine nuit, donc, qu’il avait, selon la coutume des Scythes, le vin -plus indiscret que de raison, le prince Serge, m’entraînant dans une -galerie écartée du palais di B..., me mugit à l’oreille, entre deux -baisers mielleux et grommeleurs: «Par Hercule et Labounoff! pigeonneau -de comte, petite âme de duc, tu n’auras bientôt, par ma foi, plus rien à -te reprocher. Il m’est revenu que tu devais quitter Venise cette nuit -même, dans une affaire qui ne souffre pas de répit. Sache donc que mes -mesures sont tout aussi bien prises que les tiennes et que le plus cher -de mes vœux sera exaucé bientôt, à tes dépens, s’entend, cocu du diable -que tu es! Par Hercule! jamais je ne me suis senti en plus belle humeur -de cajoleries! C’est un caprice obscène et exquis de notre charmante -délurée. Plus d’émulation désormais entre nous; aussi bien n’était-ce -que justice de nous laisser jouir enfin, en tout repos, d’une félicité -commune.» - -«Pour ivre-mort qu’il fût, le bourreau ne laissa pas de prendre garde à -l’effet que ses étranges propos faisaient sur l’esprit de la victime. -Les fumées de son vin eurent quelque peine, apparemment, à obscurcir sur -mon front le feu de l’indignation et de la honte. Quelque effort qu’il -fît, toutefois, pour changer de ton et tourner la chose en plaisanterie, -j’eus peine à me prêter à son manège; et cela d’autant plus que son -allusion à mon voyage donnait toute vraisemblance à l’odieux complot; -car une affaire fort pressante m’appelait effectivement à Livourne. Je -ne jugeai donc point à propos d’écouter la suite du singulier discours. -L’injure m’avait percé jusqu’au vif. Le dépit me tenant lieu de fermeté, -je différai mon départ et je pris la détermination de rompre sur l’heure -avec l’ingrate. - -«Suivi du paternel Giovanni, je courus au logis de ma maîtresse; mais la -coquine qui, depuis l’aube, n’avait point arrêté de se plaindre de -vapeurs, avait déjà, à l’insu des caméristes, quitté d’un même coup et -son lit et sa maison. Il n’en fallait pas davantage pour me faire perdre -le peu de sang-froid que m’avait permis de conserver la confidence du -prince. L’ingénieux Giovanni eut cependant tôt fait de dresser ses -batteries et de mettre sur pied une légion d’émissaires. L’ironique -Phébé seconda nos desseins; la corruptibilité des gondoliers nous fut -aussi de quelque secours; de sorte qu’après une heure de battue à -travers la ville, nous nous vîmes en état, Giovanni et moi, de marcher à -l’ennemi. - -«Je n’entrerai point dans le détail de cette burlesque expédition. Je -n’en ai aucune mémoire. J’avais la tête renversée; je courais comme un -perdu, de-ci, de-là, me heurtant à chaque pas aux décombres de ma vie -écroulée. La traversée du sinistre Campiello del Piovan; une vieille -maison sise au mitan d’un quartier des plus crapuleux; un escalier puant -et gras tout parsemé de pelures d’oranges; un grand coup, enfin, de -l’épée de Giovanni dans la porte; voilà les seules choses dont il me -souvienne. Je ne regagnai quelque empire sur mes sens qu’à l’instant où -l’on nous vint ouvrir. J’aperçus Labounoff nu comme la main. A ma vue, -il recula plusieurs pas en arrière. J’entrai. - -«A la clarté dansante d’une chandelle unique, j’aperçus Clarice-Annalena -Mérone, comtesse de Sulmerre, dévêtue à la mode d’Arcadie et se -prélassant sur la plus voluptueuse des couches: son frère Alessandro lui -servait de coite, Zegollary de traversin et mylord Edward Gordon Colham -de colifichet mignon pour le désœuvrement de ses charmants petits -doigts. La vie faillit à m’abandonner. - -«Mon premier mouvement fut de mettre ma fidèle épée à la main; mon -deuxième, de sourire en me rappelant que j’étais Brettinoro, Benedetto -et Guidoguerra; enfin, par le jeu d’une association bizarre, ma pensée -s’arrêta sur l’image de l’abbé de Rancé; et ce rapprochement subtil et -saugrenu acheva de me dérider. - -«Aucune des nudités convulsées du groupe mythologique et aviné ne se -teinta du sang des vengeances. Personne ne mourut cette nuit-là; non, -pour dire le vrai, personne. Car ma jeunesse et mon illusion étaient -déjà mortes, ah! par la fourche et la queue du diable! mortes et -ensevelies depuis longues, longues années. - -«Une violente surprise nous éclaire parfois sur la nature réelle de nos -sentiments avec une sûreté que nous attendrions en vain d’une raison -sans cesse troublée par d’extravagants soucis. Ainsi, devant l’ignoble -et séduisant spectacle qui fascinait ma vue, je reconnus, sur le tard, -avoir été, à tout propos, cruellement moqué par ma gueuse d’imagination. -Le destin des mélancoliques pasquins de mon espèce est de poursuivre, -leur vie durant, quelque vain fantôme de passion, d’art ou de -philosophie, puis de s’endormir dans la sainte et unique réalité du sein -de Dieu. - -«Passé le premier saisissement, je m’excusai auprès des amoureux penauds -de la brusque interruption de leurs ébats; et, tout en plaisantant -agréablement la fougue juvénile de leurs transports, je les complimentai -sur la grâce attique de leurs jeux et les implorai de s’en retourner à -leur chef-d’œuvre inachevé. Labounoff aussitôt donna le signal d’un -nouvel assaut. Justes dieux! que le prince l’avait donc belle! Sans -faire difficulté, j’avoue m’être senti animé à ce moment, d’un vif désir -de participer à l’aimable lutte. Il s’en fallut de peu que je me jetasse -dans l’amoureuse mêlée; telle était cependant la violence de ma -belliqueuse envie, que la vue seule des armes et des blessures suffit à -la contenter. Tout le temps que ses amis furent aux petits soins avec -elle, ma chère Mérone s’amusa à m’envoyer de malicieux baisers tout -pleins de tendresse; jamais encore la friponne ne m’avait paru si belle, -ni si gracieusement parée de tous les attraits de l’innocence. Le hasard -des poses licencieuses n’ôtait rien à la modestie animale de son -maintien; je la voyais enfin telle que la nature l’avait créée; je ne -doutais plus de l’ingénuité de ses amours. Le spectacle me ravissait -d’aise. J’étais surtout vivement touché des témoignages d’affection que -le jeune Alessandro prodiguait à sa sœur; cependant, tout en couvrant de -louanges les principaux acteurs de cette scène, je ne laissais pas de -marquer quelque admiration aux emplois secondaires; car il n’y avait pas -jusqu’à ce calculeux et rogneux Zegollary qui ne fît preuve, en -l’occasion, d’une compétence et d’une dextérité dignes des plus grands -éloges. Pour ce qui est de ma chère maîtresse, sitôt terminé -l’inoffensif pugilat, je la pressai tendrement contre mon sein et -déposai sur son front à nouveau rougissant une couple de fraternels -baisers. Que ne rompons-nous, chevalier, avec la sotte routine de -considérer comme notre semblable une Ève dont nous ne connaîtrons jamais -l’esprit ni la chair? Car que pouvons-nous pénétrer d’une créature qui -nous sait demeurer entièrement fidèle dans le moment même qu’elle essuie -le feu d’un corps de garde au complet? - -«Me sentant à jamais guéri de ma vieille sottise, je pris gaîment congé -de mes amis, sans même un instant songer à leur faire reproche de la -singulière conduite qu’ils avaient tenue avec moi. Je courus chez mon -banquier. Rien, à mon sens, n’égale en noblesse une belle tête de fourbe -gravée dans de l’or palpable et chantant. Je fis d’abord mes adieux aux -tripots et aux mauvais lieux de Venise, de compagnie avec l’ingénu et -doux vicomte; ensuite à la ville elle-même. Ma folle amitié pour Edward -Gordon Colham n’eut que peu de durée. Je trouvais à mylord un esprit -trop formé déjà par le commerce périlleux des femmes. - -«Au jour fixé pour le départ, je me présentai pour la dernière fois chez -la douce maîtresse de ma vie. Je traversai d’un pas alerte les galeries -obscures et les salles silencieuses. J’entrai sans frapper dans le salon -à l’épinette. Ma très ravissante était là, plus pâle que de coutume et -tapie tristement dans le petit coin si doux à mes vieilles songeries, -entre la cheminée et le bahut de chêne, sous le Hogarth et en face du -Longhi. «L’heure est venue, mon Annalena chérie»--lui dis-je -simplement.--«Hélas, monsieur, me répondit-elle d’une voix d’enfant, -pourquoi faut-il donc que vous soyez si peu de votre siècle? -Haïssez-moi, mais ne me méprisez point; car il me sera certainement -beaucoup, beaucoup pardonné.» Je ne pus que sourire à cette application -bizarre de mes prêches anciens. Toutefois, en interrogeant les yeux de -la belle, j’y lus la même réponse dans un beau regard de jeune chienne -innocente, chaude et fidèle. «Ah! que ne vous ai-je conté plus tôt -l’histoire infortunée de ma vie!» poursuivit-elle; «je n’ai jamais connu -de père; ma mère était une...» Je lui mis la main sur les lèvres: «Trop -tard, trop tard, ma chère enfant!» Des larmes filiales coulaient sur les -pauvres et douces joues. Elle se leva comme pour aller à l’épinette. Je -devinai son mouvement et l’arrêtai au milieu de la chambre. Ah! pauvre -amour; ah! triste vérité! Mon regard dans la haute glace rencontra mon -regard. Ma vieillesse m’apparut pour la première fois en toute sa -sincérité. «Le temps des amourettes est passé,--me dis-je,--il se fait -tard dans le jour du monde; l’amour est proche.» Puis, me tournant vers -ma charmante: «Le moment, à son tour, est venu, ma Clarice adorée.» Je -fis quelques pas vers la porte. La Sulmerre ne branla point. La Sulmerre -restait comme figée. Deux vers très vieux et très ridicules chantaient -dans ma mémoire: - - Ta femme, ô Loth, bien que sel devenue, - Est femme encor, car elle a sa menstrue. - -«J’appuyai sur le bouton de la serrure. J’entrouvris la porte. Le cri -d’un gondolier s’éleva dans l’éloignement. Puis tout rentra dans le -silence. - -«Insensible au point de n’éprouver aucune surprise à l’apaisement -soudain d’une âme qui avait connu tant d’alarmes, je dirigeai mes pas -vers le calle Barozzi. Là je trouvai le pavé encombré déjà de mon bagage -et, comme en mainte occasion antérieure, l’escalier de ma maison tout -sonore de rires et de jurements de faquins. L’honnête Giovanni -m’attendait à ma porte en habit de voyage. Flagny s’appuyait -languissamment sur son épaule; dame Gualdrada sanglotait dans son giron. -J’aimais sincèrement et l’écervelé vicomte et l’infortunée -cartomancienne; cependant leur piteuse attitude me surprit. Ils -redoutaient encore l’heure des séparations; et mon âme avait conquis -Celui dont rien ne nous peut séparer. - -«D’une voix douce et d’un geste enjoué, je donnai l’ordre à mon -serviteur de marcher vers l’embarcadère. Les portefaix nous suivirent en -fredonnant. Flagny parlait d’avenir, Gualdrada de jours à venir. Je -souriais aux propos et de l’un et de l’autre. Le soleil, satellite -immédiat de l’amour, soufflait son vent de flammes et de rêves sur le -large Molo ébloui. Je donnai l’accolade à la veuve de Sciancato; je -pressai contre mon sein l’ennemi naïf des tyrans. Une brise de larmes et -de rires gonflait les voiles du trois-mâts impatient. Nous levâmes -l’ancre. La _Rive-des-Schiavoni_ prit son vol dans l’air léger. Je -courus à l’arrière: sur le rivage rapide Gualdrada agitait son mouchoir, -Flagny son chapeau. Je ne laissai échapper ni soupir ni plainte; mon -cœur était déjà comme un fruit mûri dans le grand silence. Giovanni me -considérait avec surprise. Le ponte Ca’ di Dio s’effaça à ma vue; l’île -Saint-Georges à son tour se prit à fuir. L’air était pur ainsi qu’un -rire d’adieux. Dans un large signe de croix j’embrassai la beauté de ma -tendre Venise, la mélancolie de mon bonheur passé, la vie et la mort -d’Annalena l’Initiatrice. Et ma chair frissonna de la volupté de la -prière. - -«Rapide est la lumière du ciel, plus rapide est l’esprit de l’homme; -mais la vérité qui se révèle au sentiment passe en rapidité et le soleil -et la pensée. Je me sentis seul tout à coup, seul en face de moi-même. -La prière avait effacé de mes lèvres ce goût de fruit véreux qu’a -l’amour cueilli dans un Éden attaqué de la peste d’Adam. Je compris -pourquoi Dieu ne voulait plus, ne pouvait plus se montrer à l’homme; -pourquoi l’amour entre créatures n’était plus la présence du Dieu -vivant. Le corps de la femme est une croix, et le baiser de la femme une -éponge de vinaigre; l’époux est crucifié sur l’épouse, l’amant sur -l’amante, la mère sur le fils. Penchez-vous sur les berceaux, pénétrez -dans les tombes: le mensonge est partout. Il vacille en feu follet des -marécages sur la face de l’enfant, en clarté de lampe sépulcrale sur le -front de la vieillesse. Il roule d’année en année, de siècle en siècle, -ainsi que danse de vague en vague la lie gluante de la mer. Votre père -vous a trahi, et votre mère, et votre ami, et celle en qui vous crûtes -trouver le repos du cœur. Les maisons s’observent avec défiance; moins -de mensonge pourtant se dissimule dans un mur dressé devant un mur que -dans un regard de femme levé vers des yeux d’amant. Méfiez-vous de votre -enfant: le rêve de ses nuits est plein de haine, et il n’ose ni rire ni -pleurer; la main de l’horrible silence est sur sa bouche. Le mensonge, -le froid calcul, l’insensibilité du cœur vous épient de leurs cachettes. -Votre mère aime en vous ce qui n’est point de vous; votre très chère -adore en vous ce qui est d’un autre, ce qui est de tous les autres; et -chacun est trahi au nom de tous, jusqu’à ce que chacun ait appris à se -duper soi-même. Le soleil desséchera votre peau, la lune blanchira vos -cheveux, et vous serez comme un arbre mort dans le vent et comme la -feuille emportée vers la mer; et quand l’heure sonnera, vous direz -encore: «Où donc est la parole de vérité?» Et celui-là qui n’a pas -souffert de son amour et qui a accepté son amour tel qu’il l’a trouvé, -celui-là n’a jamais aimé, et son cœur pourrit dans le mensonge comme le -cadavre du ver dans la pourriture du fruit. Mais celui qui a souffert de -son amour de la créature et qui a renié cet amour, et qui s’en est -retourné à la source éternellement pure d’un fleuve contaminé, celui-là -connaît l’Amour d’avant les temps, celui-là marche dans l’éblouissement -de la présence de Dieu. - -«Tout autre que vous, chevalier, m’eût interrompu plus d’une fois, dans -le cours de ma trop longue histoire, pour opposer à mon idée de l’amour -unique, partant divin, la multiplicité des sentiments qui régissent le -monde; appelant ainsi mon attention sur le peu de rapports que -présentent entre elles les diverses manifestations de l’humaine -tendresse. Quoi de plus juste, cependant, que de faire directement -découler du principe de l’être celle-là des formes de l’amour en qui la -propagation de l’être est assurée? Si la créature rayonnante de beauté, -de vérité, de candeur est la manifestation sensible de l’amour de Dieu -pour Soi-même, n’est-ce pas dans l’attachement sublime à quelque -créature qu’il nous faudrait, dans une vie plus simple et plus pure, -chercher tout d’abord une expression à notre amour du Père terrible et -doux des choses? Et qu’importe que cet attachement, alors même qu’il est -profond et sincère, dure moins que la vie, s’il fait battre le cœur -mortel selon le rythme de l’Amour sans fin. Toute tendresse est faite -d’un rêve et d’une réalité; le rêve est à la terre dont les jours sont -comptés, la réalité est à l’Éternel. La vie selon le monde est l’ombre -d’une vapeur, un sentiment de doute dans le rêve de nuit d’un dément; -cependant le plus faible désir d’amour vrai y contient déjà toute la -réalité du Ciel; et tous les pardons y furent assurés à celle qui aima -d’amour suprême après avoir longtemps brûlé du pire. Au surplus, la -folie des amants n’est-elle pas ce premier anneau mystique qui rattache -au sein de Dieu toute la chaîne harmonieuse des sentiments -conservateurs, depuis l’affection de la mère jusqu’à la tendresse du -cœur de l’homme pour la pierre du chemin? Serait-ce donc vraiment chose -à ce point folle que mon appel déchirant à une vie qui ne fût point -empoisonnée en sa source? N’est-ce pas, enfin, à celui qui goûta du plus -bourbeux amour de rafraîchir ses lèvres à la clarté du plus limpide? - -«Nous faisions voile vers Manfredonia, dans le temps insoucieux de la -joie et de la douleur. Suivant du regard le vol des oiseaux et la fuite -des nuages, je repassais en esprit et l’histoire de ma propre tendresse -et les principaux épisodes des intrigues auxquelles je fus mêlé. Je -recherchais vainement dans mon souvenir l’exemple d’un seul amour dont -on pût dire: «Celui-là fut ensemble profond et heureux.» J’évoquais les -grandes passions, celles qui brisent les liens et renversent les -obstacles; et elles m’apparaissaient sous les traits hideux de la -trahison, de la lassitude, du mépris, du dégoût. J’interrogeais l’amour -grave et calme, le grand procréateur nourri du respect de la tradition -et de l’avenir; et je frémissais à la vue de tant de médiocrité, de -résignation et d’ennui. Enfin, j’appelai à grands cris l’amour de -l’homme; et mon prochain se vint traîner à mes pieds, lamentable, -méfiant, chargé de chaînes et mourant de faim. Alors j’élevai mes mains -au ciel, disant: «Grâces te soient rendues, ô Amour, ô Notre Père du -Paradis terrestre perdu! ô Toi, tout ce qui a été, ô Toi, tout ce qui -devrait être encore, au séjour temporel même, et n’est plus! Abandonné -d’Adam, victime du Pharisien! O pur trésor de ceux qui ont tout perdu! -Qu’il est juste que je ne te puisse connaître que du fond ténébreux de -l’abîme des douleurs! Que ta loi de l’expiation est belle! Et quelle -douceur dans cette attente désolée de ta dernière incarnation, ô Esprit -Saint, ô Esprit de Vérité, ô Paraclet!» - -Le noble Antisthène se tut. Je levai les yeux. Le saint homme -pleurnichait hideusement dans son beau mouchoir d’Arménie. - -«Telle est, ajouta-t-il, en s’essuyant les yeux, telle est, aimable -confident de mon cœur, l’édifiante et fort simple histoire de Manto la -tendre, la perfide et la morte. Non pas la morte de Vercelli, monsieur -le benjamin, mais la bel et bien morte, d’âme et de chair. Oui, monsieur -le plaisant; notre dame de Sulmerre n’est plus de ce monde. Deux -messages anonymes m’en vinrent mander coup sur coup, l’an passé, et la -maladie et la mort. Vous ne sauriez croire combien je fus contristé de -ces nouvelles.» - -A la grille du jardin, je me retournai pour le dernier salut d’usage. M. -de Pinamonte m’apparut tête nue, dans la gloire attendrie du couchant. -Deux lourdes larmes coulaient sur son visage rieur. Il se baissa comme -pour ramasser quelque chose à ses pieds. Ses pauvres mains tremblantes -soulevèrent avec effort une grosse pierre endormie dans les mauvaises -herbes. - -«Que cette âme si douce et si humble soit le témoin de nos adieux», -prononça-t-il d’une voix grave. Et il ajouta aussitôt: «L’Absurde, le -fameux absurde seul nous est resté. Qui a des oreilles entende!» - -«_A bientôt_, monsieur», lui criai-je en réponse du coin de la rue. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Il n’était rien moins qu’aisé de discerner dans l’histoire d’Antisthène -le vrai et le faux, le sincère et le feint. Seule, l’odieuse scène de la -trahison m’apparut, sinon imaginée en son entier, du moins outrée au -delà des bornes de la vraisemblance. Je me fis un divertissement, durant -deux jours, de jeter sur un papier toutes sortes de réflexions au sujet -de mon original; le troisième jour, cependant, je déchirai mon -griffonnage et le jetai au feu; car je n’y découvrais plus qu’un bizarre -enchevêtrement de jugements contradictoires et de maximes dénuées de -sens. Comme que je fisse, toutefois, je ne me pouvais abstenir d’évoquer -cent fois du jour la personne inquiétante de mon songe creux; et malgré -que le sentiment que j’éprouvais à son égard fût composé d’autant de -mépris que d’admiration, j’employai une quinzaine de jours à battre le -pavé de Naples dans l’espérance de le rencontrer ou de reconnaître, pour -tout le moins, le chemin de sa demeure. Celle-ci avait laissé dans ma -mémoire une empreinte des plus vives, tout de même que la rue où elle -était située; fort heureusement pour moi, car je n’ai jamais pu -retrouver l’une ou l’autre ailleurs qu’en mon esprit. Je ne fus pas plus -favorisé dans ma course aux informations. Les mieux renseignés me -renvoyaient aux ouvrages de Machiavel ou d’Alighieri; les autres, plus -expéditifs en affaires pour être moins érudits, me donnaient bonnement -au diable; et, en dépit de tout le mysticisme de son Pinamonte, -l’infortuné Benjamin trouvait plus de clairvoyance aux ignares qu’aux -savants. - -Vers la mi-octobre, je reçus de Copenhague l’ordre de me rendre à -grandes journées en Saxe, où mon frère le plénipotentiaire m’attendait -depuis deux mois. L’affaire ne souffrait point de répit. Les termes de -la note me firent craindre que le Roi et le Conseil ne fussent à bout de -patience. Je dépêchai donc les affaires et montai dans ma chaise avec le -sentiment de me séparer une fois de plus de la Mérone, une fois de plus -et pour jamais. - -A l’instant de tourner le coin de la rue, un juron du postillon, un -grand brouhaha de rires et un hurlement d’animal blessé me firent mettre -le nez à la portière. Sur le pavé fangeux gisait une masse informe de -sang, de cervelle et de poils. Des polissons crasseux s’amusaient à la -triturer sous leurs talons nus. «Ce n’est rien, monseigneur, me cria -l’un d’eux en riant; c’est le vieux chien galeux du Ponte-Tappio que vos -chevaux viennent de réduire en bouillie.» Un coup de fouet dispersa la -canaille et nous poursuivîmes notre chemin. - - -FIN - - - - -ORLÉANS.--IMP. ORLÉANAISE, RUE ROYALE, 68. - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMOUREUSE INITIATION *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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Milosz. -</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<style type="text/css"> - -p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; - margin: .3em 0;} -p.noindent { text-indent: 0; } - -h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } -h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } - -div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; - margin: 1em 0; } - -.large { font-size: 130%; } -.small { font-size: 90%; } - -.i { font-style: italic; } -.i i, .i em { font-style: normal; } - -.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } -.verse { padding-left: 20%; text-indent: -20%; } - -p.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } - -hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } -div.dots { margin: .5em 0; text-align: center; } -div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; } - -sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } - -a { text-decoration: none; } - -div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } -.break, .chapter { margin-top: 4em; } - -img { max-width: 100%; } - -@media screen { - body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } -} - -@media handheld { - .break, .chapter { page-break-before: always; } - .top4em { padding-top: 4em; } - .top6em { padding-top: 6em; } - .nobreak { page-break-before: avoid; } -} - -</style> -</head> -<body> -<div lang='en' xml:lang='en'> -<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>L'Amoureuse Initiation</span>, by Oscar Milosz</p> -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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MILOSZ</p> - -<h1>L’Amoureuse<br /> -Initiation</h1> - -<p class="c">(<i>Extrait des Mémoires du chevalier Waldemar de L…</i>)</p> - - -<p class="c gap">PARIS<br /> -<i class="large">BERNARD GRASSET</i><br /> -<span class="small">ÉDITEUR</span><br /> -61, <span class="small">RUE DES SAINTS-PÈRES</span><br /> -<span class="small">MCMX</span></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p> - - -<p class="drap"><b>Le Poème des Décadences.</b> — Librairie des Mathurins. -(<i>Épuisé.</i>)</p> - -<p class="drap"><b>Les Sept Solitudes</b>, poèmes. — Librairie Henri Jouve.</p> - - -<p class="c i">En préparation :</p> - -<p class="drap"><b>Nasta la Voyante ou La Vie des Paysans et des -Juifs en Russie</b>, roman.</p> - -<p class="drap"><b>Poèmes du Nord peu connus</b>, traduits de l’anglais, -de l’allemand, du polonais et du russe, par O.-W. -Milosz.</p> - -<p class="drap"><b>Le Livre des Morts</b>, poèmes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">L’AMOUREUSE INITIATION</h2> - - -<p>… On a déjà pu connaître plus d’une fois, -en lisant le récit sincère que je fais ici de mes -aventures, combien peu il m’en coûte, au déclin -de ma vie, de reconnaître la médiocrité du -rôle que j’ai joué en ce monde. Il serait peu -juste, toutefois, d’imputer à la petitesse de -cœur ou d’esprit ce qui me paraît n’être en -moi qu’un effet fort naturel de l’expérience et -du désenchantement. Il fut un temps où je -n’avais souci de rien autre chose que de me -préparer à la noble carrière où ma naissance -et mes lumières naturelles me paraissaient appeler ; -un temps où je ne m’abandonnais que de trop -bon cœur à des rêves de gloire et de dévouement -dont l’avare réalité m’a si bien appris, -par après, à ne faire que peu d’état ; un -temps… temps lointain, perdu, à jamais envolé !</p> - -<p>Un jour, je m’éveillai tout hébété à mon -destin véritable et je reconnus être une de ces -âmes infortunées où les imaginations brûlantes -de l’adolescence consument la réalité de -toute une vie. Néanmoins, secouant ma torpeur, -je me composai du mieux que je pus, je -fis mon entrée en scène — et le spectacle commença. -Pitoyable tragi-comédie ! Que vous en -dirai-je que vous ne connaissiez déjà ? Je n’y -ai jamais su faire qu’un personnage secondaire -et des plus effacés, et je mourrai sans -doute sans en avoir connu le héros. Rien n’est -si malaisé que d’apprendre à jouer le principal -rôle dans les événements de sa propre -existence. Ai-je aimé, ai-je haï ? Il me souvient -d’avoir ri et pleuré ; jamais, cependant, -je n’ai senti palpiter sous ma main le cœur -meurtri ou joyeux de la réalité. Je n’ai vécu, -en quelque sorte, que pour avoir à quoi survivre. -En confiant au papier ces futiles remembrances, -j’ai conscience d’accomplir l’acte le -plus important de ma vie. J’étais prédestiné au -Souvenir.</p> - -<p>Pour médiocre qu’elle soit, l’estime que je -fais de moi-même en tant que caractère m’apparaît -comme une façon de panégyrique au -regard du peu de confiance que je mets en -mes qualités d’écrivain. S’il est bon, quelquefois, -de réunir en soi deux personnalités, c’est -toujours chose détestable que d’avoir pour -chacune d’elles un style différent ; or, qu’est-ce -qui ressemble moins à l’expression de ma pensée -que le langage de mes sentiments ? A tous -mes écrits, je retrouve cette même marque -fâcheuse d’une collaboration de frères ennemis. -Au par-dessus, j’ai le grand défaut, commun -à la plupart des fils du Septentrion, d’honorer -trop la vérité et de négliger la grâce. -Faut-il glisser sur un sujet ou ne l’approcher -qu’avec précaution ? Aussitôt j’y donne de tout -mon vol, comme l’étourneau dans la glu. -S’agit-il, au contraire, de mettre en lumière -quelque trait noble ou agréable ? Alors je m’arrête, -je balance longuement et je me retire tout -penaud, ainsi que fait l’ourson couard devant une -ruche éblouie de miel et vide d’abeilles. Enfin -je trouve plus de plaisir à évoquer des événements -fortuits qu’à remémorer les quelques -rares triomphes de ma volonté ou de ma raison ; -et je me sens si pauvre d’esprit, d’ordre et -de suite que, sitôt que j’ai quelque raison -d’être mécontent de l’ordonnance d’une partie, -j’abandonne le tout au hasard ; d’où cette confusion -et ce décousu dont on me blâme si -souvent et à si juste titre.</p> - -<p>Qu’il me soit permis, toutefois, de rappeler -ici pour ma défense combien il est malaisé de -classer régulièrement des événements où l’esprit -s’efforce en vain de découvrir quelque -liaison. Il ne me souvient pas d’une seule -occasion où je n’aie été le jouet du hasard. -L’imprévu a régné sur ma vie en despote -ensemble cruel et facétieux, et je ne pense -pas avoir jamais eu d’autre gouverne que de -me soumettre en soupirant à ses capricieux -décrets.</p> - -<p>Au surplus, ami lecteur, tu connais de longue -main déjà le persécuteur de l’infortuné -Benjamin. L’étrange bizarrerie de son humeur -n’a plus rien qui te puisse surprendre, non -plus que le grotesque parfois messéant des travestissements -dont il était coutumier. Même -j’aurais plus d’une raison de te soupçonner -d’une secrète indulgence envers ce malin -Hasard, ennemi de mon repos ; cependant, je -ne me peux défendre d’un sentiment de malaise -au souvenir de l’aspect répulsif qu’il lui -plut d’emprunter pour une rencontre que je -fis à Naples, sur la fin de l’année 17.., à mon -retour de Formose. Jamais je n’effacerai de -ma mémoire les burlesques détails de cette -aventure ; et, en dépit du long espace qui -m’en sépare et de l’amitié que je porte depuis -lors à son étrange héros, c’est en rougissant -que j’avoue devoir à la fureur d’un roquet -famélique et galeux la connaissance du plus -aimable d’entre les originaux rencontrés au -cours de mon errante vie. Il serait juste, néanmoins, -que le sentiment de la gratitude l’emportât, -en l’occasion, sur le vain souci des -bienséances ; car, n’était l’humeur combative -de l’affreux animal qui me fit trébucher au -seuil d’un coupe-gorge, jamais je n’eusse vu -s’arrêter, au milieu de la nuit et du <span lang="it" xml:lang="it">Ponte-Tappio</span>, -la silhouette de revenant du comte -Pinamonte, ni se tourner vers moi, à la clarté -clignotante d’une fenêtre de brelan, le surprenant -visage de ce dernier des Benedetto.</p> - -<p>J’étais précisément, au sortir du combat -sans honneur, occupé de chercher sur le pavé -humide de l’obscure ruelle le chapeau qui -venait d’y rouler, lorsque soudain, brandillante, -cavalière et timide dans le même temps, -la singulière figure se vint offrir à mon regard. -En dépit de l’heure et du lieu, l’inconnu me -fit l’honnêteté de ramasser mon clabaud et de -se découvrir en m’accostant ; en sorte que ses -mains m’apparurent embarrassées de deux -coiffures à la fois. Nous nous examinâmes -d’abord quelque temps en silence. L’impression -du moment demeure profondément gravée -dans mon esprit, car c’est d’elle que j’y -date la naissance d’une idée fort singulière et -qui me tourmente aujourd’hui encore, savoir : -que certaines rencontres ne se font jamais -pour une première fois, et qu’il est en ce -monde des créatures et des objets que l’on -jurerait connaître de toute éternité. Je considérais -l’étranger avec surprise et non sans -quelque méfiance ; lui, pour sa part, promenait -sur ma chancelante personne un regard -tout pénétré d’étonnement et de malice…</p> - -<p>« Eh ! par le grand <span lang="it" xml:lang="it">Diavolo</span> ! s’écria-t-il à la -fin ; foin d’une hypocrite réserve ! Sous le -désordre de vos vêtements, je devine un -homme de la première qualité ; votre vin -même, ne vous en déplaise, sent la bonne -compagnie. Je m’ennuie ce soir à périr, mon -cher monsieur ; partant, vous êtes le bienvenu ! »</p> - -<p>La voix, — une voix grinçante et rouillée -de girouette de mars, — me parut pleine de -gaîté forcée, de pusillanimité mal déguisée et -d’une sorte de papelardise maladive qui en -rendait les inflexions incertaines et fuyantes. -Je pris mon chapeau des mains décharnées et -tremblantes du singulier personnage et balbutiai, -en manière de merci et de présentation, -mon titre accompagné du nom d’une de mes -terres.</p> - -<p>« Eh ! par le Styx ! voilà qui sort d’un armorial -danois. Pour ce qui me paraît être de -votre personne… eh ! non, je ne pense pas -avoir jamais eu l’honneur d’en faire rencontre ; -toutefois, votre visage ne m’est pas étranger. -Non point, monsieur le chevalier, que j’aie -mémoire de l’avoir jamais vu, mais les grands -yeux que voilà me rappellent beaucoup et -même trop de choses… Je suis Sassolo Sinibaldo, -comte Pinamonte et treizième duc de -Brettinoro. Mon ami Poniatowski, le roi philosophe, -m’appelle, je ne saurais trop dire -pour quelle raison, comte-duc Antisthène. -Ma grand’mère était une Guidoguerra ; et je -me surprends quelquefois, dans le vin, à tirer -vanité des liens qui m’unissent à la maison -éteinte des Benedetto. »</p> - -<p>Mon roquet famélique et galeux traînait -encore, dans l’éloignement, ses glapissantes -lamentations ; aux douloureux accents de ce -cerbère de tripot, un matou enroué mêlait par -intervalles son amoureuse plainte. Un liquide -odorant tomba d’une fenêtre sur le pavé visqueux. -Une heure indistincte sonna en fausset -dans l’ombre soudain plus dense d’un pressentiment -d’aurore. Je considérais avec attention -le babillard. Si décharné et voûté qu’il -fût, il ne me paraissait point trop mal -fait de sa personne ; mais sa physionomie, où -l’âge avait pratiqué de grands plis et où le -souvenir du plus mauvais jour semblait s’être -fixé en une sorte de grimace aigre-douce, -ensemble éplorée et rieuse, me donnait le -frisson de la pitié et du dégoût. Des rides -anxieuses couraient en tous sens sur le visage -exsangue marqué d’un mal d’aventure ; les -tiraillements bizarres d’un grand nez tout -gonflé de morgue circonspecte révélaient -l’accoutumance, propre aux nomades, de -flairer le vent de divers pays ; les yeux, fureteurs -et vils (j’ai connu à Sumatra une race -de rats gigantesques et frugivores dont le -regard tout illuminé de hideuse sagacité me -fit soulever le cœur), les yeux de mon nouvel -ami, inquiets et fuyants, se figeaient par intervalles -dans une sorte de fixité brûlante et -vide qui me glaçait le sang.</p> - -<p>M. de Pinamonte n’arrêtait pas de babiller. -Je n’entreprendrai point de dépeindre la fougue -délirante de son discours, ni la véhémence -de sa gesticulation. Malgré qu’il n’y eût que -fort peu de suite à ce verbiage et que je ne -lui prêtasse qu’une oreille distraite, je ne laissais -pas que de ressentir, en l’écoutant, un -certain plaisir mêlé d’angoisse ; car, détachés -même de leur sens, les mots et les inflexions -caressaient mon esprit tout de même qu’eussent -fait les sons d’un vieux chant entendu -jadis au pays de l’enfance. Mon singulier -compagnon m’inspirait l’intérêt le plus vif. Je -reconnus en lui un de ces petits maîtres quelque -peu maniaques qui s’observent moins aux -miroirs que dans l’idée qu’ils ont d’eux-mêmes ; -race secrète et fantasque, mais d’un commerce -sûr ; car son orgueil est le premier -garant de sa sincérité. Celui-là, pensai-je, -s’aime trop pour ne m’apparaître pas tel que -la vie l’a fait. S’il ment, c’est pour coqueter -avec soi-même ; car il estime certainement -toute vérité assez bonne pour qui l’écoute. -Je pris garde aussi que sa très haute naissance -lui était un sujet de poétiques rêveries -bien plus qu’un fait réel dont il jugeât possible -de tirer vanité. Le singulier de son -esprit me rappelait la grâce fascinante et répulsive -du serpent ; mais l’ensemble de sa -personne me faisait surtout songer à ces -grands corbeaux de mon pays qui sont ensemble -hideux et beaux, comiques et sinistres. -Deux petits plis de tendresse se jouaient -aux coins de sa grande bouche flexible et -mobile à l’excès, mêlant quelque douceur à -l’âpreté de sa longue face saccagée et -éteinte.</p> - -<p>Sentimental conscient et raisonneur, vicieux -par dégoût du monde plutôt que de -nature, tel m’apparut mon grand diable d’Antisthène -au moral. La nonchalance de sa mise -quelque peu poudreuse et chiffonnée s’harmonisait -à merveille tant avec la laideur singulièrement -attrayante de son visage qu’avec -les mouvements tour à tour indolents ou -brusques de son long corps dégingandé ; à -cause, peut-être, que la négligence dédaigneuse -que je surprenais à son équipage se -laissait deviner consciente sans néanmoins -rien perdre de son naturel. Les plis d’un vêtement -sont parfois le prolongement de certaines -rides du visage ; ceux que je considérais à -l’habit du Napolitain me paraissaient être -l’expression d’un désabusement moral bien -plutôt que la marque d’une lassitude corporelle.</p> - -<p>M. de Pinamonte était vêtu à la façon de -ceux qui trop longtemps vivent à l’écart avec -leur âme. J’examinai les culottes de soie noire -et lâche de mon original, sa perruque sans -poudre, sa veste à la mode de l’autre siècle, -son jabot désenchanté, et j’eus l’impression de -m’être brusquement éveillé dans un monde -inconnu, gouverné par le seul sentiment et -ennemi de la morose et stérile raison humaine. -Toutes les particularités du bizarre personnage : -son regard aimantin de rongeur nocturne ; -sa voix enrouillée de vieux coq de -clocher ; le parchemin craquelé de sa longue -face tranchante ; sa mélancolie bouffonne et -grimacière ; sa démarche enfin qui du solennel -passait soudain au trottinant ; et tout le reste ! -et jusqu’à cette façon impertinente de se tapoter -les joues avec la chauve-souris morte d’un -gant de daim moite et chiffonné ; oui, tous les -détails de la singulière figure se fondaient en -une sorte d’harmonie du biscornu, en une -façon d’ensemble incohérent qui laissait deviner, -sous la versatilité de pensée et d’humeur, -une remarquable unité de sentiments.</p> - -<p>Mes yeux ne quittaient guère l’infatigable -babillard ; toutefois, en dépit de la grande -clarté qui déjà baignait les choses d’alentour, -le comte-duc paraissait se vouloir dérober à -mon observation ; comme que je fisse, il demeurait -énigmatique et vague à ma vue intérieure ; -je l’examinais à travers la brume -ténue mais profonde des rêves et des sentiments -que sa présence réveillait au tréfonds -de mon être ; il ressemblait aux araignées -muettes que l’on considère à travers le rayonnement -de leur toile, aux animaux d’aquarium -se nourrissant de silence dans la buée de leur -propre mystère extériorisé. Son babillage, loin -de livrer son âme, semblait faire un masque à -sa pensée. Il se grisait de paroles oiseuses comme -d’autres infortunés s’enivrent de boissons. -Tout son être respirait la hâte, l’inquiétude ; sa -démarche n’était pas moins vive que son discours -et j’avais peine à régler mon pas sur le -sien. Automate muet, je le suivais presque en -courant par les ruelles désertes. Je n’avais rien -à demander et je n’avais rien à répondre ; -j’étais dans l’état d’un homme que le sommeil -vient de quitter et qui attend l’éclaircissement -d’un grand mystère.</p> - -<p>Accroupie sur les marches d’une église, une -petite gueusante nous implora de ses yeux -d’étique et, présentant sa sébile, sollicita l’aumône : -Antisthène aussitôt, interrompant sa -marche capricante, tira de son gousset une -bourse effilochée d’avare et, glissant un écu -dans le gobelet vide, murmura à l’oreille de -l’enfant quelques paroles qui me firent tout -l’effet d’être une proposition suspecte. Un hoquet -de vin et de dégoût me monta aux lèvres. -Le soleil anxieux et vide de l’insomnie grelottait -misérablement sur le pavé boueux.</p> - -<p>Outré des façons de mon original, je fis mine -de m’en vouloir séparer et portai la main à -mon chapeau. Mais Pinamonte, tout secoué d’un -rire soudain et me retenant par le bras :</p> - -<p>« C’était pour vous éprouver ! Ah ! d’honneur, -chevalier, le curieux homme que vous -faites là ! Je vous eusse cru plus désabusé des -choses de ce monde ; seriez-vous donc autre -chose qu’un survivant par esprit de vengeance ? -Parlez-moi vrai ; car, apprenez-le, le parricide, -l’inceste, le viol, l’incendie et le poison -sommeillent dans le plus ingénu, dans le plus -inoffensif des mensonges. »</p> - -<p>A cet endroit, l’extravagant accentua sa diabolique -péroraison d’un claquement humide et -sonore de sa langue, en même temps que d’un -clignement important et burlesque des yeux et -de toute sa face, il donnait à entendre que lui -seul, Sassolo Sinibaldo, comte Pinamonte et -treizième duc de Brettinoro, s’était haussé à -cette connaissance lamentable du cœur et de -l’esprit de l’homme. Je regardai avec surprise -et non sans une sorte de sympathie effarouchée -le vieux ressasseur qui maintenant levait -vers l’azur du matin un index sévère et facétieux -d’apôtre ; et tout à coup je fis un éclat -de rire dont l’enfantine fraîcheur étonna mes -oreilles. Loin toutefois de s’offenser d’un si -brusque accès de gaîté, Antisthène lui fit écho -de la façon la plus franche et la plus gracieuse -du monde ; de sorte que nous poursuivîmes -joyeusement et bras dessus bras dessous notre -chemin. « Daignerez-vous honorer de votre -présence mes modestes pénates ? » Puis, surprenant -sans doute dans mes yeux l’éclair -d’une irrésolution :</p> - -<p>« Rassurez-vous, chevalier, j’habite l’hôtel -familial des Brettinoro, situé dans un quartier -paisible et retiré ; ma vieille maison est pleine -de choses assoupies et discrètes et vous ne -courez aucun risque, ce me semble, de vous -y sentir étranger. Tout en prenant le café nous -deviserons de ce qui bon vous semblera ; les -mille jolités qui meublent mon logis sauront -bien nous offrir quelque sujet d’entretien de -votre goût. Je me sens porté vers vous par une -sympathie obscure encore, certes, mais dont -nous ne pouvons manquer de découvrir, tôt -ou tard, la raison. Vos regards me parlent des -plus chers moments de ma vie passée. Par -Caïn dans les taches de la lune ! où donc les -ai-je déjà vus, ces yeux qui semblent n’avoir -jamais contemplé l’horrible nudité de la vie ? -Que de choses j’aurais à vous dire ! Ah ! mignonne -ensorceleuse, concubine du <span lang="it" xml:lang="it">Diavolo</span> ! -Tant d’années perdues, tant d’illusions tuées ! -O mon amour ! ô le plus venimeux des reptiles -de l’enfer ! » — « Eh ! quoi ! s’écriait-il soudain, -étendant le bras vers une vieille maison -seigneuriale à moitié ensevelie sous un riche -feuillage d’automne ; le hasard vous a guidé -vers ma demeure ; car l’agréable ruine que -voici porte le nom pompeux de palais Brettinoro. -Un instant, un seul, et je suis tout à -vous, corps et âme, monsieur le chevalier ! »</p> - -<p>Tout en parlant, mon Antisthène s’était -insensiblement éloigné de quelques pas, et -maintenant je l’apercevais qui, levant bien -haut, à la façon des chiens, une jambe décharnée -d’ancien maître de danse, arrosait en toute -hâte le mur lépreux de son jardin. Je levai les -yeux. Les fenêtres de l’hôtel Brettinoro me -firent songer à des regards voilés d’une taie -mortelle. Un polisson avait tracé à la craie, au -beau milieu de la principale porte, la courbe -audacieuse d’une nature de Titan. Mon regard -erra distraitement sur la sombre façade dont -la vue donnait froid au cœur. Je murmurai, -dans un soupir, le nom de ma morte de Vercelli. -L’heure était fraîche et frémissante ; -néanmoins, toutes choses me semblaient -noyées dans la buée d’une mélancolie sans fin -qui, suivant mon ombre en tous lieux, m’accablait -de longue main d’une sensation d’extrême -vieillesse et d’insupportable abandon. -Une guimbarde souffreteuse miaulait, dans -l’éloignement, la romance d’une Italie à jamais -disparue. C’était la voix du passé, de l’oubli et -de la solitude, certes ; mais c’était une voix -encore ; et mon amie plaintive de Vercelli n’était -plus, depuis dix ans, que la Lointaine -d’une contrée inhospitalière à l’écho.</p> - -<p>J’aspirai non sans quelque attendrissement, -dans le vestibule délabré de l’hôtel Brettinoro, -la première bouffée d’air méphitique qui m’y -saisit à la gorge. L’odeur moussue et somnolente -des vieilles demeures est la même en -tous pays, et fort souvent, dans le cours de -mes solitaires pèlerinages aux lieux saints -du souvenir et de la nostalgie, m’avait-il suffi -de fermer les yeux dans quelque logis ancien -pour me reporter aussitôt à la sombre maison -de mes ancêtres danois et pour revivre de la -sorte, en l’espace d’un instant, toutes les joies -et toutes les tristesses d’une enfance accoutumée -à l’odeur tendre si pleine de pluie et de -crépuscule des antiques demeures.</p> - -<p>Oubliant la présence de l’ironique Antisthène, -je me laissai donc, une fois de plus, -succomber à la tentation d’évoquer le charme -obscur des jours enfuis ; et, fermant les yeux, -je humai amoureusement la moisissure dormante -du palais. Ce mouvement, qui m’avait -toujours paru n’avoir en soi rien que de fort naturel, -eut néanmoins pour effet de désopiler -outre mesure la rate de mon hôte ; car ce -diable d’Antisthène se prit aussitôt à rire, -éternuer, tousser et cracher tout ensemble, à -l’indignation grande d’un trio de faquins minables -et caducs, apparus à l’improviste en -chemises d’hôpital et culottes de livrée élimées.</p> - -<p>« Avant que de vous faire passer en revue, -selon l’antique usage, les portraits de famille -qui peuplent cet affreux logis, souffrez, monsieur -le chevalier, que je vous présente les -marauds éhontés que voici ; car ils me sont, à -coup sûr, moins étrangers que les figures -sottes ou patibulaires qui ornent les murs de -ma maison. Voici donc Giovanni, Francesco et -Pietro, serviteurs dignes des meilleurs modèles -de l’autre siècle. Tout en rapportant -fidèlement à mon coquardeau de père les -cailletages des rues et des boutiques, ils se -gardaient bien d’évoquer en sa présence certains -ébats nocturnes où les dames de notre -maison leur donnaient la réplique ; de sorte -qu’ils me paraissent bien mériter les soins -et les honneurs dont le rejeton de leurs anciens -maîtres environne leur vieillesse. »</p> - -<p>Impassible autant que lamentable, la livrée -ne daigna répondre aux pasquinades du barbon -que par un grand salut plein de grâce -sévère ; ensuite de quoi elle se retira cérémonieusement -à reculons. Cette belle gravité, si -pleine de muet reproche, ne laissa pas de -produire l’effet que j’en attendais, savoir, un -revirement brusque dans l’esprit de mon hôte ; -car j’avais déjà tous les sujets du monde de -penser que l’exubérance facétieuse du comte-duc -n’était rien moins que son humeur naturelle ; -dès la première vue, j’avais deviné, -dans mon original, un pauvre esprit mélancolique -et timoré. Sitôt donc que la porte se -fut refermée sur ses gens, M. de Pinamonte -laissa paraître tout le trouble dont il était -agité. Baissant les yeux, se frottant rageusement -les tempes, toussant, soufflant et maugréant -dans le même temps, il m’entraîna -dans la galerie des ancêtres ; et là, le premier -qui eut la malechance de s’offrir à notre vue -reçut aussitôt, en pleine armure, toute la mitraille -de breloques, de clefs, de monnaies et -de tabatières qui gonflait outre mesure les -poches de son irascible et timide rejeton. Tout -étonné sans doute du haut fait d’armes qu’il -venait d’accomplir, le dernier des Brettinoro, -soudain rapaisé, pirouetta de fort galante -façon et se prit, de l’air le plus calme du -monde, à me conter l’histoire de l’ancêtre -dont il venait d’outrager la face abasourdie et -martiale.</p> - -<p>Je ne prêtai qu’une oreille distraite à l’éloquence -de mon ami de hasard. Une toile reléguée -dans l’angle le plus obscur de la galerie -venait de solliciter mon attention. C’était un -portrait de jeune femme, dont le regard chargé -de mélancolie eut tôt fait de raviver dans mon -cœur le plus cruel des souvenirs.</p> - -<p>« Et celui que vous voyez là », poursuivait -ce bourreau d’Antisthène, « mais que diantre -regardez-vous donc, chevalier ? Là, là, cette -longue et livide figure de pénitent, ce Satan -cardinalisé, c’est Lotto Pinamonte le Fourbe, -qui fit goûter à son père Lorenzo des fruits -du Frère Albéric. La belle dame que vous -apercevez plus loin fut Adélasia Brettinoro, -l’amoureuse dont les dents jalouses ne se -lassaient point de repeupler la confrérie -d’Abeilard ; et voici Ezzelino de Guidoguerra, -surnommé le Libicocco, celui-là même qui -jugea galant, par un beau soir d’été, de dévorer, -dans la fureur de l’inceste, le cœur de sa -propre fille Gentucca. »</p> - -<p>J’avais beau jouer l’attention et simuler l’intérêt -ou la crédulité ; l’indifférence du coup -d’œil que j’accordais de temps en temps, par -pure courtoisie, aux malfaiteurs de la maison -Brettinoro n’échappait point au regard vigilant -de leur sagace rejeton.</p> - -<p>« Rien ne se laisse si aisément pénétrer, -me dit-il en riant, que la raison d’une tristesse -sans cause. Toutefois, que cela ne vous trouble, -monsieur mon ami ; car je n’ai pas la plus -faible envie de railler une distraction qui -témoigne si bien de la sûreté de votre goût. -Le portrait qui vous fascine porte la signature -extrêmement rare de Sassolo Sinibaldo Pinamonte ; -quant à la jeune dame dont il s’honore -de vous faire connaître la beauté, apprenez -qu’elle fut une puissante et perfide magicienne -dont l’histoire, mélancolique autant que graveleuse, -ne saurait manquer, tantôt, de faire vos -délices. Cependant, continua-t-il en se frappant -le front de l’air d’un inspiré, une excellente -idée se présente à mon esprit, une -idée lumineuse, je dirai même divine ; eh -oui, par le <span lang="it" xml:lang="it">Diavolo</span> ! divine… Giovanni va sur-le-champ -dresser une petite table dans cette -galerie même, et, tout en réparant nos forces -énervées par les aventures amoureuses ou -bachiques de cette nuit, nous évoquerons, -devant le portrait de l’ensorceleuse Manto, le -charme des illusions mortes et des espoirs -ensevelis. Ce sera, foi de Brettinoro ! lugubre, -folâtre et délicieux. Je cours, je vole donner -les ordres nécessaires. »</p> - -<p>Et déjà l’infatigable babillard, donnant jeu -aux ressorts impatients de ses longues jambes -galantes, disparaissait comme par enchantement -dans les remous d’une tapisserie ancienne -dont le sursaut m’aveuglait d’une poudreuse -averse de momies de taons et de toiles -d’araignées.</p> - -<p>Je n’entreprendrai point de décrire le trouble -qui m’envahit à l’instant où, m’approchant -de l’ensorceleuse, je crus reconnaître à son -visage les larges yeux en flamme de parfum -de celle qui avait été mon âme et qui, depuis -dix ans, dormait sous les cyprès lointains de -Vercelli. J’abandonne au lecteur le soin de se -représenter ma douloureuse surprise. Pour -peu qu’il ait l’âme sensible, ce lui sera sans -doute chose des plus aisées ; car les soupirs -auxquels je donnai cours en cette occasion -ressemblent de tout point aux plaintes qu’il -n’eût pas manqué d’exhaler lui-même en une -occurrence analogue. Passé le premier saisissement, -je m’efforçai de regagner quelque empire -sur mes sens, et détachant mon regard -des yeux troublants de la magicienne, je considérai -avec attention l’ensemble de sa personne.</p> - -<p>Amené de la sorte à reconnaître qu’elle -m’était parfaitement étrangère dans toutes ses -parties, je ne tardai pas d’éprouver un certain -désenchantement à l’examen de telles de ses -disproportions. La courbe audacieuse du menton -ne s’harmonisait guère avec l’émaciation -quasi surnaturelle de l’inconnue ; les lignes -singulièrement enchevêtrées des oreilles longues -et fuyantes prêtaient à sa physionomie -je ne sais quelle expression bizarre, anxieuse et -sauvage d’animal blotti à l’ombre des écoutes ; -quant au pli douloureux et cruel de la lèvre -inférieure, j’y crus reconnaître, tout de même -que sur le front bas et ténébreux, l’aveu des -plus redoutables instincts et l’empreinte des -pires souvenances.</p> - -<p>Entièrement revenu maintenant de mon -trouble, j’écartai d’une des hautes fenêtres de -la galerie le rideau poussiéreux qui en tamisait -la lumière, et je ne pus réprimer une exclamation -de surprise en revoyant au grand jour -ce qui ne s’était jusqu’alors offert à ma vue -qu’estompé d’artificiel crépuscule. Outre que -la naïveté du dessin y rappelait certains portraits -de cousines et de gouvernantes dont les -grimauds des écoles se plaisent, par amour ou -par moquerie, à illustrer leurs cahiers, il y -avait, dans le chef-d’œuvre informe de M. de -Pinamonte, une orgie de couleurs absurde et -maladroite à tel point qu’elle me parut passer -en extravagance les plus burlesques imaginations -des barbouilleurs d’idoles asiatiques. -Quelque défavorable, cependant, que fût au -pauvre portrait cette brusque irruption du -jour, je dus reconnaître qu’elle n’avait point -altéré le merveilleux éclat des grands yeux -féés. Mon regard plein d’amour replongea dans -le mystère divin de ce vieux ciel brûlé de clartés -inconnues ; mon âme à nouveau défaillante -s’abandonna toute aux attraits pervers de -ces prunelles trop fixes et trop grandes ; si bien -que j’eus toutes les peines du monde à réprimer, -au bord de mes lèvres, l’appel que mon -cœur envoyait au mirage d’une passion depuis -longtemps ensevelie. Un souffle puissant comme -d’un grand vent d’automne, tourbillon de -vieilles paroles et de noms plus morts que les -feuilles mortes, s’élevait dans mon esprit et, -chassant les brumes d’un oubli mensonger qui -me dérobait la vue de ma propre âme, dévoilait -aux yeux du souvenir l’image de l’antique -cité marine où j’avais eu la joie et la terreur -de connaître l’incarnation même de ma félicité -et de mon infortune.</p> - -<p>Pâle d’une pâleur de moribond assoupi, -l’eau silencieuse des canaux réfléchissait la -torpeur d’une ville de palais déserts et de temples -abandonnés. Zéphyr balançait mollement, -aux balcons fleuris de rouille, les jardins de -lianes pensives, noyant aux miroirs ternis la -traîne jaunissante de leurs robes de fées. Sur -toute la cité de vision planait, en finale de mélodie -de rêve, un silence plus irréel que le -tintement d’oreilles des fiévreux. La ville que -j’avais aimée jeune et joyeuse était morte -avec la jeunesse et la joie de mon cœur. Je -reconnus le palais ducal où le régent de S… -m’avait présenté à la plus douce des belles. -Les portes étaient condamnées, les lichens -rongeurs avaient envahi les marches disjointes -des perrons, l’eau verte des rios noyait les -seuils, l’arc-en-ciel brûlé des soleils anciens -miroitait en couleurs de poison aux grandes -fenêtres indifférentes. J’interrogeais en vain les -quatre horizons ; le silence, le crépuscule et -l’oubli s’étaient établis en maîtres absolus en -tous lieux.</p> - -<p>Un bruit de pas vint rompre le charme de -l’évocation à l’instant même où je m’abandonnais -tout entier à l’étrange bizarrerie qui nous -incite à rechercher, parmi les douleurs du -passé, quelque dérivatif à l’ennui du présent.</p> - -<p>« Sur mon âme, chevalier, l’air de mécontentement -répandu sur votre visage me dispense -de toutes excuses. Je vous en devais -pour ma trop longue absence ; mais je me garderai -bien de vous en faire au sujet de la -brusque interruption de votre colloque avec -Manto. J’ai quelque droit de me montrer jaloux -de la belle ensorceleuse ; et je tremblais, -en outre, de vous laisser trop longtemps tête-à-tête -avec elle ; car la dame est dangereuse, -même en peinture. — Et vous, rigides serviteurs -d’une maison déchue, — continua le badin, -se tournant vers les tristes momies ployées -sous leur fardeau de tables et de chaises, — vous, -vénérables faquins demeurés fidèles aux -sentiments de jadis, et partant supérieurs aux -puissants du siècle, faites en sorte que votre -hôte illustrissime soit servi comme au temps -des vrais Brettinoro, et décampez ensuite -comme si l’âge d’or des étrivières ne menaçait -point de s’évanouir à jamais. »</p> - -<p>Sitôt que la table fut dressée, le comte-duc -m’invita à y prendre place et nous attaquâmes -de grand cœur une fort alléchante collation -de café, de biscottes et de condit.</p> - -<p>« Vous allez, par le <span lang="it" xml:lang="it">Diavolo</span>, monsieur le -chevalier, entendre le récit d’une aventure -que j’ai su, contre mon penchant aux confessions -importunes, tenir absolument secrète -jusqu’à ce jour. L’ensorceleuse que voici en -fut la cruelle héroïne, et moi qui vous la rapporte, -je rougis d’en avoir été la victime ensemble -ridicule et déplorable. J’ai depuis -quelques heures à peine l’honneur de vous -connaître ; toutefois, les moindres particularités -de votre personne me révèlent le confident -que ma pénible discrétion attend depuis -tant d’années. Je veux vous ouvrir de la façon -la plus simple du monde mon cœur — un bien -pauvre cœur, foi de Brettinoro ! — et je n’espère -en retour qu’un brin d’indulgence envers -une histoire dont tout autre que vous réprouverait, -sans doute, et la sentimentalité surannée -et le romanesque ensemble graveleux et -ingénu. »</p> - -<p>Le comte-duc fit à cet endroit une pause un -peu longue qu’il employa à toussoter à la façon -des précieuses, à se moucher éperdument et -à crachoter d’un petit air rêveur dans la direction -du portrait enchanté.</p> - -<p>Je considérais le bizarre narrateur avec -une surprise sans cesse croissante. L’écervelé -barbon avait jugé plaisant de dissimuler son -habit de ville sous les plis amples et bruissants -d’une robe sang de bœuf qui relevait de tragique -façon la lividité surnaturelle de son visage. -Une toque de velours, fort semblable à la coiffure -des macaques de la foire ; une paire de -babouches du Levant fleuries et surdorées ; -des gants lâches et poudreux de cardinal ancien ; -enfin un mouchoir de soie d’Arménie, -tout humide d’éternuements de priseur, complétait -le bizarre équipage de mon hôte. L’attitude -de M. de Pinamonte trahissait l’angoisse -du narrateur qui, en évoquant quelque drame -du passé, s’étonne secrètement d’en avoir été -le héros. Des plis rugueux et profonds tourmentaient -la face orageuse et coriace de mon -carême-prenant ; et une petite larme, perdue -dans le tissu effilé de ses rides, tremblotait -piteusement, telle une goutte de rosée prise au -piège sinistre de quelque aragne desséchée des -vieux jours.</p> - -<p>« Connaissez-vous Venise la Belle, la Tendre, -la Singulière, monsieur le chevalier ? Par -Caïn ! la question n’a point d’autre excuse que -de venir du plus écervelé des humains. Eh oui, -vous connaissez la ville des plus beaux rêves -et des pires réveils. Je gagerais que vos séjours -y furent aussi délicieusement tourmentés -que les miens et que le souvenir que vous en -avez gardé porte la même teinte de mélancolie -que les confidences que vous allez entendre. -J’ai toujours raffolé de l’animation factice et -de la gaîté fébrile de cette cité mourante et -carnavalesque. L’amour y dissimule sa face -sous un masque et le goût de l’aventure s’y -entoure volontiers de mystère ; à cause que le -vice, la démence et la décrépitude redoutent -la clarté du jour. Quelque singulières que vous -puissent apparaître mes aventures, le simple -fait d’avoir eu la reine de l’Adriatique pour -théâtre en atténuera à vos yeux le côté importun -et risible. Chaque pays, chaque ville -a une atmosphère spirituelle en propre et rien -ne se laisse si aisément modifier par l’ambiance -que notre façon de juger et d’agir. Je -loue donc mon aventure d’avoir été un roman -vénitien ; car, si elle me fût arrivée en quelque -contrée moins propice au fantasque, je n’aurais, -pour dire le vrai, rien de moins pressé -aujourd’hui que de vous en faire la relation.</p> - -<p>« De ma vie, je n’aurais que fort peu de -chose à vous dire. Mon enfance n’a pas connu -l’amour ; ma jeunesse n’a point goûté aux doux -fruits de la passion ; et, aux portes de la -vieillesse, l’âge mûr m’a quitté sans me laisser -le souvenir d’une amitié. Je n’ai jamais -connu d’autre souci que de combler avec -mille extravagances la place que l’amour laissait -vide en mon cœur ; car les lieux où la -tendresse dédaigne de s’arrêter sont visités -par les plaies du mensonge, de la folie et de -l’horreur. Ma volupté même n’a jamais été -autre chose qu’un dérèglement de l’imagination. -Mon sang amer et douloureux a charrié -longtemps l’immondice romaine et la cendre -de Sodome. Cruellement dupé dans ma recherche -de l’amour pur, je me vengeais de -mon âme en polluant mon corps. L’ignominie -de ma luxure coula sur la chair de l’enfant, -comme dégoutte de la fleur la bave horrible -des limaces d’octobre. J’ai cherché l’amour -partout où j’avais quelque espoir de le trouver ; -et je demeurais solitaire au milieu d’une -foule d’aveugles et de sourds. Comme tous les -voyageurs j’ai eu, néanmoins, mille aventures -vulgaires de Cour, de coche et d’auberge.</p> - -<p>« J’ai lu la légende de la cupidité, de la sottise -et de l’hypocrisie dans les plus beaux yeux -de l’Europe. Mon cœur était vide, mon âme -était flétrie. Je ne me suis jamais connu d’autre -courage que celui de l’avilissement ; en -dehors du vice, j’étais la timidité même. Je -n’adressais qu’en tremblant la parole aux filles -que j’outrageais quelque temps après de la -façon la plus brutale et la moins naturelle du -monde. Les rêves de l’ambition ne m’ont -jamais tourmenté ; j’étais inapte à concevoir -bonheur, gloire ou grandeur en dehors de -l’amour. Fort pauvre d’esprit d’ordre et de -suite, insoucieux des affaires, je passais sans -cesse de la dissipation à la lésine, pensant -réparer par celle-ci les fautes de celle-là ; et -tel qui vendredi m’avait connu panier percé, -s’étonnait de me retrouver fesse-mathieu dimanche. -Ma mélancolie a toujours été profonde ; -la fuite des instants me glaçait le cœur.</p> - -<p>« L’un des plus tristes effets de la préséance -que nous accordons à la raison est de nous détourner -du sentiment profond des choses éternelles -et de nous abandonner ainsi aux affres -engendrées par l’idée absolument fausse que -nous avons du temps. Est-il pire aberration -que de mesurer le divin par le moyen de l’aune -prescrite à nos pas dans ce monde ? Qu’est-ce -donc qu’un accommodement entre la nécessité -de l’adoration et l’idée de la fin ? Qu’est-ce enfin -qu’un amour passé ou un amour futur ? La -difficulté d’aimer vraiment ce qui est humain -a créé une possibilité de douter de l’universel -amour ; nos éphémères attachements empoisonnés -de mensonge nous ont enseigné à chercher -des bornes au Saana illimité de la Tendresse ; -et, de la sorte, du temps nous avons -fait une réalité et de l’amour un rêve. O faiblesse -de l’esprit ! O vulgarité du cœur ! Nous -avons appris à nous passer de l’amour véritable. -Or vivre sans amour, c’est végéter dans -l’ignorance de l’éternel, et c’est ruminer sottement, -au sein même de la très belle et très -passionnée réalité, la complainte sacrilège du -temps trop court dans la joie et trop long dans -l’adversité. Créatures élues de l’amour, maîtres -des choses éternelles, nous avons fait de notre -puissante vie deux parts stériles et maussades, -dont nous employons l’une à tuer le présent -et l’autre à pleurer le passé ; et voilà comment -des êtres destinés à l’exultation de l’amour arrivent -au bord de la tombe sans jamais avoir -connu autre chose, de leur stage préparatoire -sur cette terre, que l’ennui et le regret.</p> - -<p>« Souffrez, monsieur le chevalier, que je -m’étende un peu sur des misères qui ne furent -considérées que trop rarement du point de -vue où je me place. Au reste, je me pique de -vous en pouvoir parler en parfaite connaissance -de cause ; car je n’ai point rencontré de -mélancolique à Bedlam même qui se pût flatter -d’en avoir souffert autant que moi. Ma vie -entière n’a été, somme toute, qu’une longue -maladie de l’arbre du temps ; un de ces champignons -plus durs que pierre qui font une bosse -de moisissure aux tendres saules pleureurs -amis de la lune et de l’eau. A ce mal satanique -il n’est pas de remède en dehors de l’amour ; -mon amour, malheureusement, m’a rencontré -trop tard et n’a jamais su extirper de ma -moelle la racine vorace et cuisante de ma folie. -Je fus le plus habile des destructeurs d’espérances, -en même temps que le plus sincère -des créateurs de regrets ; ce qui est n’avait -point d’autre raison d’être, à mes yeux, que -de cesser d’être quelque jour, et cela le plus -tôt possible, afin de fournir à mon âme une -occasion de se lamenter.</p> - -<p>« Partout sur mon passage la splendeur de -la vie éclatait comme ces grands aloès ivres -de chaleur qui pointent vers le soleil la flèche -de leur fleur guerrière ; la mer et le ciel se -rencontraient à mes pieds comme le temps se -noue au temps dans le cri de l’amour ; sur le -rivage de l’éternité, des corps puissants se -tordaient dans le soleil, des corps tragiques et -doux, des corps immortels comme les nombres -et comme les rythmes, et dont le gémissement -de désir ressemblait au cri de quelque -grand effroi mystique ; la terre entière présentait -à ma vue l’apparence d’une table surchargée -pour la nuit des noces ; on n’attendait plus -que l’amant ; et Pinamonte passait furtivement, -la bouche tordue d’ironies mensongères, le -cœur dévoré des fiels de méfiance. Au lieu de -rechercher l’amour immortel dans les jardins -pleins de fleurs, de soleil et de voix, je dirigeais -ma course fastidieuse vers les plus tristes -lieux de ce monde ; vers les forêts croupissantes -des contrées baltiques ; vers les villes -de province de l’extravagante et malheureuse -Pologne ; vers les petits ports anglais, stagnants -et crépusculaires ; vers certains villages -d’Italie, vieux et vides, sans histoire et sans -avenir ; vers les faubourgs lamentables de Londres -et de Paris ; vers… hélas ! chevalier, -vers tous les lieux avilis par le mensonge de -la tristesse, de la laideur et de la mort ; vers -tous les coins sinistres où l’on s’étonne de ne -découvrir point le tombeau de quelque ami -perdu de vue depuis des années…</p> - -<p>« Je quitte la place bigarrée où les luisantes -fontaines répandent leur fraîcheur, où les rondes -d’enfants tournoient dans le soleil vaporeux -de l’après-midi, et je m’engage dans quelque -ruelle odorante, enfiévrée, secouée du frisson -des ombres glacées et bleuissantes. Je soupire : -« Par le ciel et l’enfer ! que la vie est -vide, que le temps est long ! » Ce ne sont partout -que murailles lépreuses, que fenêtres teintées -de lie de pluie ou d’arc-en-ciel de l’autre -siècle ; que cheminées couronnées de fumées -âcres et paresseuses, aux odeurs mélangées -de chair humaine et de graisse de reptile. Un -ciel de chemises se balance au-dessus de ma -tête ; linges mélancoliques et pestiférés, d’un -blanc de lèpre, d’un bleu de mal caduc, d’un -jaune de foire, de pissat ou d’ictère ; linges -vides de pendus, mais pleins de vermine noyée…</p> - -<p>« Je m’avance au milieu d’un grouillement -d’enfants maigres et contrefaits ; tels d’entre -eux nettoient dans les eaux de vaisselle leurs -pauvres pieds chaussés d’une crasse squameuse ; -d’autres se pouillent à la façon des -babouins ; et plus loin, à l’ombre des portes, -derrière des amas de caisses démembrées et -de barriques vides, des fillettes dévoilent à -leurs compagnons de jeux les secrets titillants -et malpropres d’une chair précoce.</p> - -<p>« Le cœur et la pensée loin, bien loin de -ces choses et de moi-même, je continue ma -singulière promenade à travers un cauchemar -de misère et de laideur, de stupres et d’excréments. -Et voici que mon regard est attiré par -le jeu d’un rayon sur quelque colonne ou seuil -d’église. J’interromps aussitôt ma marche, -mon regard s’attache à la vieille pierre chauffée -de clartés de jadis ; le fantôme de « ce qui -aurait pu être et n’a pas été » apparaît dans le -soleil vieillot et me regarde longuement, longuement, -dans le point étincelant de mes yeux. -« Je suis celle que tu aimas dans les siècles -passés, dans le temps sans nom », chantonne -le pur fantôme. « Je suis celle qui foula, certain -jour, les mêmes marches, au son des -mêmes cloches, dans le temps à jamais -perdu… La fille apprivoisée des eaux, des -hautes herbes et des ombrages du duché de -Brettinoro ; la sœur de ton adolescence ! Les -mêmes marches, les mêmes cloches. En dépit -de la mort, et du dégoût, et du désespoir ! -La ville était si joyeuse alors, t’en souvient-il ? -Les fiers chevaux, les grands carrosses de -l’autre siècle, les soies lunaires, les senteurs -nébuleuses. Et des amours dans nos âmes, -douces comme des miroirs du temps défunt, -mystérieuses comme l’odeur des nymphéas, -pures et tièdes comme le mufle baveux et -tendre d’une vache ! Je suis morte, ô Sassolo, -ô Sinibaldo ! Je suis morte depuis les temps. -Le monde s’écroulera, les astres s’éteindront, -la mémoire de ces âges s’effacera à -son tour ; et moi, moi je ne reviendrai -jamais vivante ; tu ne verras jamais ma chair, -tu n’en boiras jamais ni la volupté ni les -pleurs. Le bonheur est mort ; tout n’est que -poussière, tout n’est que cendre ! Que fais-tu -là tout seul, ombre de toi-même, au sein -d’une ville ruinée ? Que fais-tu là, Guidoguerra ? -Qui te plaint, qui t’aime, qui -t’attend ? Je suis morte et tu es seul, horriblement -seul. Est-ce le courage de mourir -qui te fait défaut ? Qui t’attend à ton logis ? -Est-ce la solitude, est-ce la laideur des -choses, est-ce la longue insomnie ? Hélas ! -le temps a tout mangé ; le temps est plus -patient que le ver et plus long que la tombe. -Tout a été détruit ; seul le temps est matière ; -seul le temps est Dieu. »</p> - -<p>« La voix faiblit, s’éloigne, s’évanouit. Un -grand silence descend sur mon cœur. Je regarde -à droite, à gauche ; personne. Les premières -lampes s’allument ; c’est l’heure paisible -de la soupe et du pain de la misère. Seul, -Pinamonte ! Te voici seul au milieu d’une ville -inconnue, seul, tout seul, loin de tous et de -toi-même ; car ce soi-même est inconnu aux -pauvres d’amour.</p> - -<p>« Allons, vieilles jambes de vagabond, en -avant ! Allons, vieux os, vieilles semelles, vieille -ombre sur le pavé boueux ! Les seuils des -temples ne nous sont pas favorables ; ce qu’il -nous faut, à nous, c’est le silence et l’ombre des -petits coins malodorants et limoneux des impasses -en putréfaction… Voici, là, à droite, le -lieu où nous pourrons attendre l’achèvement -des temps. — Et mon regard, monsieur le -chevalier, se repose avec amour sur un coin -de mur empesté.</p> - -<p>« Ha, Pinamonte, mendiant d’amour, voici -le tombeau pisseux et moussu qu’il vous -faut. Asseyez-vous entre ces deux cas d’enfants, -sur ce monticule de vieux légumes et -de balayures, et collez à la muraille galeuse -votre dos pétrifié de reptile ! Respirez longuement -le souffle pestilentiel de cette nuit -qui ne promet pas de demain ! Vous voici -ordure au sein de l’ordure, excrément parmi -les excréments ! Qu’une fenêtre de taudis -maintenant s’entr’ouvre ; qu’un vase répande -sa bénédiction sur votre tête de fou raisonneur, -et ce sera le digne couronnement de -votre œuvre et de votre destin. Ha, jambes -galantes de ruelle et de cour ! voici un abri -pour la nuit. Laissons le temps courir, -laissons-le mourir… Nous ne cherchons -plus rien ; l’Amour est mort ; seul le Temps -est matière, seul le Temps est réalité. Dormons, -dormons en paix dans le cloaque des -générations, fidèle image d’un monde ennemi -de l’Amour. Attendons la fin des temps, mon -âme ; et qu’après notre mort l’ordure s’amoncelle -sur nous et que ce soit là notre tombe, -notre oubli et notre éternité. »</p> - -<p>« Que de nuits de ce genre j’abrite en ma -mémoire ! Que de nuits de solitaire, d’abandonné ! -Même il me souvient de m’être éveillé -une fois, sur l’ordure et sous la bruine, à -demi étranglé par un grand diable de guet -pris de vin… Ah ! chevalier, je vous fais là -de moi-même un singulier portrait ! Pour -l’achever en quelques traits rapides, permettez-moi -d’ajouter ce détail encore : j’étais ce -que l’on appelle un imaginatif ; j’avais quelque -teinture de lettres ; je maniais le vers aisément ; -cependant, au milieu de mes harmonies, je ne -distinguais aucune voix qui ressemblât aux -accents de la passion. Tels de mes vers étaient -riches de musique, tels autres de couleur ; -mais il leur manquait à tous le battement -tumultueux des grandes ailes de l’amour. -Pour être bref, je n’ai jamais été autre chose -qu’une médiocrité agrémentée de quelque -bizarrerie ; et lorsque vous aurez ajouté à ma -haine du mensonge et à mon dégoût du monde -l’insupportable mépris où je tenais mon propre -caractère, vous connaîtrez de façon certaine -quels étaient, vers le temps de mon aventure, -les principaux traits de ma nature morale.</p> - -<p>« J’étais alors dans ma quarante-cinquième -année. L’âme aigrie par les souvenirs tragiques -d’une enfance des plus orageuses, le -corps énervé par les insipides excès d’une -jeunesse que les plaisirs impurs n’avaient su -qu’à demi consoler de la perte des illusions -d’art et d’amour ; vieilli avant l’âge par l’incessant -combat que la haine du genre humain -livrait en mon cœur à la crainte de la solitude, -j’avais résolu d’aller finir mes jours dans quelque -cité glorieuse et déchue dont l’atmosphère -fût en harmonie avec mon propre déclin ; et -mon choix tomba naturellement sur la merveilleuse -capitale de la Vénétie.</p> - -<p>« J’arrivai dans cette ville sur la fin du mois -d’octobre. La soudaine sensation d’apaisement -qui me pénétra à la vue des palais songeurs et -des eaux assoupies me parut de fort bon -augure pour mes ténébreux projets de loup-garou. -Retraite paisible et vieillotte, nostalgie -artificielle d’un passé historique, antérieur à -celui dont le souvenir nous tourmente ; amitié, -enfin, de quelques livres graves et d’une -âme humble et fidèle, je ne connais point -d’autres remèdes à la mélancolie. Tout fier de -me voir mener à bonne fin mon héroïque -résolution, je consacrai quelques jours à la -visite des lieux chers à ma jeunesse ; en suite -de quoi j’allai frapper à la porte d’une antique -maison, tapie au plus obscur d’un certain -<span lang="it" xml:lang="it">calle Barozzi</span>, dont l’aspect sinistre m’avait -déjà frappé lors d’un précédent séjour à -Venise. J’aimais surtout la masure pour l’expression -de maussaderie et d’hostilité que -je pensais lire à ses fenêtres poudreuses et -grillagées. Je me présentai à la vieille propriétaire -bossue et lunatique. L’éloquence madrée -de Giovanni ne laissa pas que de produire -effet sur l’esprit de dame Gualdrada. La sorcière -me céda son antre pour une somme des -plus modiques, à la réserve de deux ou trois -pièces fort retirées qui composaient, dans les -combles, son appartement particulier ; et je -m’installai aussitôt dans mon sinistre ermitage -avec la ferme résolution de ne le quitter jamais -pour aucun autre lieu de ce monde que -l’enclos réservé aux morts. Hélas ! je comptais -pour trop peu la faiblesse de mon cœur.</p> - -<p>« Je goûtais depuis six mois les dangereuses -douceurs de la réclusion et de la misanthropie, -partageant mes loisirs, ou plutôt ma mélancolique -oisiveté, entre le vide de la métaphysique -et le néant de mes essais artistiques -ou littéraires, lorsqu’un soir, affriandé par -une tendre bouffée de brise molle d’avril, je -me laissai succomber aux tentations du monde -extérieur et descendis, avec le fidèle Giovanni, -à l’obscure et silencieuse ruelle dont j’étais -devenu l’invisible habitant.</p> - -<p>« Je venais de faire quelques pas à peine -sur le pavé délabré, quand tout à coup, du -<span lang="it" xml:lang="it">calle Scuola dei Fabbri</span>, je vis déboucher la -grotesque figure du prince Serge Labounoff, -vieux compagnon de débauche du temps que -je faisais la belle jambe à la Cour de la Sémiramis -du Nord. Je m’étais sottement engoué, -certaine nuit d’ébriété, de ce lourd bonhomme -sans monde et sans talent ; et j’ai -bien souvent maudit, depuis lors, l’importun -hasard qui durant ma courte carrière de diplomate -s’était plu à me le jeter dans les -jambes à Londres, à Hambourg et à Paris. -Me trouvant trop près du danger pour songer -à prendre la fuite, je me résignai tristement à -l’héroïsme et continuai mon chemin. D’abord -qu’il m’aperçut, l’exubérant et replet boyard -leva au ciel, à plusieurs reprises, ses bras -rondelets de nourrice moscovite et me héla -d’une voix de tonnerre par cinq ou six de mes -noms, accompagnés d’autant de jurons et de -crachements ; après quoi, me serrant sur son -cœur et humectant mes joues de gros baisers -avinés, flasques et retentissants, il me hurla -tout contre l’oreille : « A l’aide, par Hercule -et Labounoff, à l’aide ! Je me meurs d’amour, -aimable Pinamonte ! Ah ! gardons-nous de -troubler, par la vaine évocation d’une jeunesse -sans charme, la joie d’une pareille -rencontre ! Peste soit des jours envolés ! que -l’âze les besogne ! Vive le présent ! et le -plus longtemps qu’il sera possible ; car je -meurs d’amour et aussi de soif ! »</p> - -<p>« Je me débattais désespérément dans -l’étreinte du Scythe et le donnais à tous les -diables ; toutefois, je dus reconnaître que le -bourreau avait de fort bonnes raisons d’associer -son nom à celui de sa divinité favorite ; -car son bras de gladiateur nabot ne me fit -grâce de sa fougueuse accolade qu’après qu’il -m’eut fait asseoir de force sur la banquette -crasseuse d’un bordel public où je dus, bon -gré mal gré, et tout en sirotant des rogommes -étranges, prêter aux érotiques divagations -du Barbare une oreille plus assourdie qu’attentive.</p> - -<p>« C’est une magicienne, aimable petit Brettinoro ; -une ensorceleuse, une Circé, une -Manto, que la charmante qui m’en a donné -dans l’aile. Elle laisse reposer sur mon visage -son regard de Cynthie égarée au royaume -des Ondines, et voilà ma gueuse d’âme qui -me quitte, qui s’en va, qui s’enfuit je ne -sais où, telle une somnambule. Ah ! fille de -gourgandine ! La voyez-vous qui fuit, qui -se dérobe, qui réapparaît à l’improviste ici, -là, là-bas ? (Et, d’une main velue et gantée -de joyaux barbares, le prince désignait un -coin obscur où des marauds avinés caressaient -à tour de rôle les appas pulpeux -d’une Margot de carrefour.) Elle parle. -Silence ! Elle parle. Silence, palsanguienne ! -L’entendez-vous, mon tout aimable Pinamontino ? -Elle parle : le français avec un -accent d’outre-Rhin, l’italien avec de curieuses -intonations rauques d’Espagne. Elle -parle, vous dis-je. Et moi ? Ah ! pauvre de -moi ! Je reste muet comme une tulipe, et je -me contemple dans l’éclat de miroir fixé à -la coiffe de mon clabaud, et je garde un -silence amoureux et stupide. Car les mots -perdent leur sens dans la barcarolle nocturne -et lointaine de sa voix. Son âge ? Elle -n’est pas de prime jeunesse — pour nous -autres, s’entend ; dix-sept ans, dix-huit, -vingt peut-être. Mais laissons cela. Nul ne -saurait dire au juste qui elle est, moins encore -d’où elle vient ; sa personne est des -plus énigmatiques. Toutefois les portes des -plus austères palais s’ouvrent devant ses -pas comme par enchantement. Très belle ? -Peut-être. Mais surtout délicieuse, exquise, -suave. Et admirée de tous, et courtisée par -les bachelettes elles-mêmes. Veuve d’un -gentilhomme florentin ? Espagnole née en -Irlande ? Elle l’assure, on le prétend ; je le -veux croire. Bah ! Aventurière, aventurière, -direz-vous. Soit. Admettons-le. Rien -n’est même plus sûr. Mais que nous importe, -par Hercule et Labounoff ! On la vit -débarquer ici il y a quelque cinq ou six -mois, en compagnie de son frère Alessandro, -à peine plus âgé qu’elle. Un curieux personnage, -par ma foi ! Gentilhomme aux façons -d’adepte pipeur aux dés, au demeurant fort -agréable de sa personne, trop agréable -peut-être, car ses façons me font toujours -songer aux minauderies des chevaliers de -la Manchette. Mais, encore un coup, passons -outre. Malgré que la friponne m’ait -pris en gré et qu’elle paraisse avoir la dernière -confiance en moi, elle met à couronner -ma flamme une lenteur qui désespérerait -tout autre que le vainqueur de Catherine. -Or je n’en raffole que plus fort de la -gracieuse enfant, de la toute belle colombe -de gueuse ; et puisque nul en ce monde -n’est tant de mes amis que vous, il faut -absolument que je vous présente au charmant -objet de ma braise. Vous verrez ses -yeux. Ses yeux ! Vous souvient-il de nos -nuits de lune à Windsor ? Vous retrouverez -dans les yeux de ma déesse vos chères -brumes pailletées de lune mystique, de lune -folle d’amour. Il faut que je vous fasse connaître -ses yeux. Il le faut ; je le veux. Ah ! -vipère de colombe ! ah ! trop aimable drôlesse ! »</p> - -<p>« Je n’entreprendrai point de vous rapporter -dans son entier le discours enamouré du -prince. Cela me jetterait dans un détail qui -n’aurait point de fin. L’éloquente fureur du -ragot se prolongea fort avant dans la nuit, et -je n’en sus activer l’épanchement qu’au prix -d’une promesse formelle d’accompagner mon -Moscovite à la fête que le vieux duc di B… -donnait le lendemain pour la belle Manto, -comtesse (ou pseudo-comtesse) de… par le -Styx ! le nom m’échappe… Au surplus, que -vous importe son nom, chevalier ? Ah ! j’y -suis ! Annalena de Sulmerre ! Clarice-Annalena -de Mérone de Sulmerre ! »</p> - -<p>Au regard pénétrant que le comte-duc me -jeta en prononçant le nom de l’ensorceleuse, -je jugeai qu’il s’était attendu à quelque mouvement -de surprise de ma part ; toutefois, -j’avais pressenti cet endroit épineux de la -confidence, et je ne laissai rien paraître du -trouble où m’avait jeté le son des syllabes -adorées. Malheureusement, l’effet d’une impassibilité -qui me coûtait tant d’efforts fut tout -contraire à celui que j’avais droit d’en attendre ; -car ce cruel M. de Pinamonte, se renversant -dans son fauteuil et agitant avec fureur -tête, bras et jambes, donna tout soudain -cours aux impertinents éclats d’une joie immodérée.</p> - -<p>« Chevalier de mon cœur et de tous les -diables ! L’attention que votre courtoisie daigne -accorder au babil d’un roquentin lunatique est -tout à votre honneur, car je me rends parfaitement -compte du peu de chances qu’a de -vous paraître plaisant le récit d’une aventure -qui ne vous touche en aucune sorte ! »</p> - -<p>Malgré que je ne goûtasse que médiocrement -l’ironie tant soit peu insistante du -Napolitain, j’estimai honnête de dissimuler -sous un vague sourire le dépit que j’en ressentais ; -ce pendant que le traître Pinamonte, -visiblement amusé de la grimace aigre-douce -de sa victime, poursuivait son récit en ces -termes :</p> - -<p>« Je voudrais passer sous silence le trouble -singulier où me jeta l’enthousiasme importun -du prince ; car de toutes les passions détestables -qui brûlent dans l’enfer du sang humain, -celle de la jalousie physique est assurément -la plus bizarre et la plus douloureuse. Quelque -réflexion que je fisse, je ne parvins pas à -étouffer dans mon cœur les mouvements qu’y -venaient de réveiller les amoureuses turlutaines -de mon ancien compagnon de ribotes. -Le portrait que le romanesque boyard s’était -plu à me faire de sa belle ressemblait singulièrement -aux mirages dont ma capricieuse -jeunesse avait vainement pourchassé la beauté -tendre et mélancolique. Je frissonnai une fois -de plus devant le vide affreux de ma destinée ; -et lorsque, aux premiers feux du jour, je -repris le chemin de mon solitaire et maussade -logis, je me sentais tout plein déjà et d’une -cruelle flamme dont j’ignorais l’objet et d’une -jalousie aveugle et féroce dont je m’obstinais -en vain à pénétrer la raison.</p> - -<p>« Le principe obscur de ce sentiment si éloigné -des soucis de la raison devint bientôt le -principal sujet de mes méditations ; jamais, -néanmoins, je n’en ai su établir de façon certaine -la nature : car la jalousie est étroitement -liée à l’amour, et l’amour même n’est guère -concevable sans objet déterminé. Si ardue que -fût la question, elle ne laissa pas de m’éclairer -sur certains côtés de notre nature. Je lui suis -redevable de connaître que la plupart des humains -s’attachent moins à la réalité de ce -qu’ils aiment qu’à l’illusion qui apparente la -créature élue à l’image innée qu’ils en portent -dans leur esprit. Est-il, en effet, amant véritable -qui pour considérer avec attention l’objet -de sa tendresse, ne ferme les yeux à la réalité -et n’en tourne la vue intérieure vers les profondeurs -de son âme ? Ah ! chevalier, nous -n’aimons jamais qu’un seul être ; cet être -unique, nous le portons au plus profond de -notre inconnu ; il est identique à notre destinée, -à l’éternité d’amour dont notre âme est -l’indestructible demeure. Quiconque aime véritablement -aime Dieu !</p> - -<p>« Le prince ne manqua point, le jour suivant, -de me venir prendre chez moi à l’heure -convenue ; et sans trop nous attarder aux -libations dont nous étions coutumiers en nos -entrevues, nous quittâmes l’obscur asile du -rêve et de la misanthropie, pour nous rendre -en gondole au palais du vieux duc di B…</p> - -<p>« Le valet qui nous annonça était revêtu -d’une livrée ponceau. Je laissai choir, sur le -seuil de la salle inondée de lumière, le gant -de ma main droite ; les tapis étaient d’un rose -ancien et tendre. Je levai les yeux et reconnus -tout soudain qu’une vie nouvelle venait de -commencer. J’aperçus une dame blonde au -milieu d’un groupe de seigneurs mûrs, solennels -et chamarrés. Certaine fontaine du parc -ancestral, chère à mon adolescence, se prit à -chanter dans ma mémoire ; il y avait au bord de -son bassin un banc rongé de mousses dures et -brûlées ; le saule pleureur y frôlait de son -feuillage les vieux feuillets jaunis de mon <i>Don -Quichotte de la Manche</i>. Hélas ! l’Amour était -là ! O joie ! Le temps avait cessé d’être ! Quelqu’un -prononça mon nom, ensuite celui du -duc. Le vieux di B… avait gardé un souvenir -très précis de ma folâtre grand’mère, la fameuse -Guidoguerra. Que tout cela nous -rajeunissait peu ! Une dame blonde, vêtue de -blonde ancienne, au milieu d’un groupe de -béjaunes et de vieux seigneurs solennels et -chamarrés !</p> - -<p>« Une résurrection par amour, un miracle -d’art ; Eurydice elle-même chantant quelque -arioso de Gluck ; un marbre athénien s’animant -au souffle d’une églogue d’André Chénier ; -certes, ce serait beau ; assurément, cela serait -sublime. Toutefois ce serait encore de l’art. Or -l’art n’est à la vie que ce que notre existence -elle-même est à l’absolu d’amour qui se reflète -en elle. J’aperçus une dame blonde au milieu -d’un cercle de stupides flagorneurs. C’était la -vie, c’était à en rire, à en pleurer, la vie, toute -la vie ! Son apparition était la Poésie, sa démarche -la Danse, sa voix la Musique. Je reconnus -en elle la trinité sublime du Mouvement. -Mais elle-même était bien plus que tout cela : -elle était la Vie, l’Adoration, la Prière. Je -reconnus en elle toutes les Callirhoé de la -Fable, et toutes les vierges de la Judée et de la -Grèce, et toutes les dames des <i>Pensées</i>, et -toutes les Babyloniennes de la Cour de -Charles II, et toutes les fées des forêts d’avril, -et… et que sais-je encore ? Mon regard plongea -dans les grands yeux voilés ; je me laissai -bercer par la pure et tiède voix ; je perdis la -notion des choses. J’étais loin, loin de la vie et -loin de moi-même. Je me trouvais au milieu -d’un vieux jardin clos, malade d’un vaporeux -vertige de fleurs sauvages. Le soir tombait. -Une vierge, dans l’éloignement, chantait, -chantait pour moi seul, le cantique de la vie -accomplie. O douleur ! Perdue à jamais ! -Fière, énigmatique, pleine de malice et de tendresse, -de nostalgie et de cruauté. La vie, la -vie même, tout l’enchantement de vivre. -C’était Circé de Mérone, c’était Manto de Sulmerre ! -L’archange de la Sensualité ! le démon -du Songe, le songe même de l’adolescence. -Ah ! l’horrible chose qu’un rêve qui se réalise ! -Le plus secret de mes vœux venait d’être -exaucé ; j’avais devant moi la fille sauvage -du parc ancestral de Brettinoro, le fantôme -familier de mes jeunes ans…</p> - -<p>« Hélas ! profonde est la tristesse d’une vie -manquée ; plus profond est le vide d’une destinée -accomplie ; car notre cœur est ainsi fait -que la place de l’attente n’y peut être occupée -que par le désenchantement, et que rien n’y -peut succéder au désir qui ne ressemble, de -près ou de loin, à la satiété !</p> - -<p>« Toutefois, ma mélancolie fut de courte -durée. Labounoff me présenta. Je m’étonnai -d’entendre aux syllabes familières un nom -quasi étranger. J’étais loin déjà et de Venise et -de moi-même. De toutes les surprises rares, -la plus précieuse est peut-être d’ouïr, d’une -bouche qui nous enchante, les paroles simples -et douces que nous en attendions. L’esprit, -cette petite chose amère et stérile faite d’un -brin de sottise et d’une parcelle de méchanceté ; -l’esprit, embryon hideux du grand mensonge -humain, empoisonne pour l’ordinaire les -plus naturels sourires. Pourquoi donc faut-il -que, dès le premier son de la voix inconnue, le -cher visage réel de la Beauté, de la Vérité, de -l’Amour, se change en gueule immonde où -grimace toute la laideur de la Méfiance, de la -Médisance et du Mensonge ? Est-il donc à ce -point redoutable de laisser entrevoir, sous le -ciel peint d’un plafond, un peu de ce que l’on -fut jadis sous l’azur véritable du premier jour ? -Hélas ! quand la simplicité de la vie devient -chose malaisée, la vie même est depuis longtemps -un mal sans remède. La Sulmerre, la -grande Fée, la Dame-Enfant, ouvrit les lèvres… -Surprise des surprises ! Où donc avais-je déjà -entendu tout ce silence d’eaux, de cieux et de -plaines, en un seul son, en un seul premier -son indistinct ? Dans quel Eden m’avait-on déjà -salué de ces paroles simples, sages, primitives : -« Que je suis donc aise de vous rencontrer à la -fin ! L’on m’a tant parlé de vous à Naples, -en Angleterre, en Allemagne ! » Je ne trouvais -rien à répondre ; je ne suis rien moins -qu’un homme à réparties faciles ; mais des -noms singuliers d’îles très lointaines, d’amants -fabuleux, d’anges et de livres, de fleurs et de -constellations se pressaient sur ma bouche -dans un tumulte étrange, et mon cœur était -comme une feuille dans le tourbillon de mon -cœur. « Non, tu ne te jetteras pas à genoux, -en sanglotant, au milieu de cette foule ! Ce -serait absurde, en vérité ; songe au ridicule -extrême… » Telles étaient mes pensées, -telles furent peut-être mes premières paroles. — Que -sais-je ? — car j’entendis des rires -autour de moi.</p> - -<p>« La Fée était devant moi, la fée du parc -et des fontaines, la fiancée de mon enfance. -Je parlai. Quelqu’un parla qui était moi-même -et que je ne connaissais pas. La jeunesse -envolée, les jours perdus criaient, criaient à -tue-tête au-dedans de moi : « Ses yeux ! Mais -regarde donc ses yeux, ses grands yeux -anciens où brûle une nuit d’horreur, d’amour, -d’adieux, de mensonges, de tendresses ! » -Quelqu’un parla de voyages aux -lointains pays, d’offices galants rendus au roi -Poniatowski, d’aventures de Moscovie, de -Suède et d’Espagne… Je fus, par le Styx ! je -fus terriblement éloquent. « Oui, madame, à -Séville, — non, à Nuremberg… »</p> - -<p>« O toi, ô toi, toute ma jeunesse soudain -revenue ! O toi, ô toi, fantôme rieur de mon -enfance, montre-moi tes mains tueuses de -petits rossignols enamourés, tes pauvres, tes -douces mains câlines et meurtrières. Tu sais, -tu le sais, que tu le sais donc bien ; les grands -étangs tout au fond, tout au fond des jardins -chers à l’automne ! Et les grenouilles gelées et -sanglantes que nous pêchions en décembre -dans les marais muets, et le majordome ressasseur -qui nous contait l’amoureuse escapade -de la Guidoguerra, en chaise à travers tout le -royaume de Naples ! Et, au mitan du parc -bourdonnant et voilé, le petit pavillon ruineux, -plein de rats, de hiboux et d’araignées… -Et l’aimable Don Quichotte de M. de Florian, -sous le saule pleureur, près de la fontaine -bavarde… O toi revenue, mienne, miraculeuse ! -Esprit sacré de la solitude, confidente ténébreuse -des retraites féées ! C’est vous, c’est bien -vous, ô petites mains d’amie cruelle, de sœur -amoureuse, vous et vous seulement étranges, -maigres, rapides mains de ma chère maîtresse ! -Vous et non le saule, et non la brise -du soir, bien vous qui tourniez les pages du -livre distrait aux gravures infirmes : Sancho -retrouvant son âne. La somnambule Maritorne. -Le beau captif chrétien et la tendre sultane. -Le chevalier des Miroirs. Et de la Manche sur -son grabat d’agonie…</p> - -<p>« J’étais seul alors, ô Manto, ô mon ensorceleuse, -et j’étais jeune, et j’épuisais mon âme -en transports amoureux et stériles, et je me -mourais de nostalgie, et tu n’étais qu’un rêve. -Douce amie, si près de moi maintenant, si -terrible, si réelle. Circé marchant vêtue de -mon ombre. — « Je connais telle de vos aventures, -monseigneur… » — « Mais, madame, -ce ne sont que médisances, que bruits que -les sots font courre… » Je me tenais si sûr -de plaire ! Je changeais de couleurs, d’attitudes, -d’intonations et d’affectations avec une -rapidité incroyable. Qu’en était-il donc, de ma -timidité, de ma méfiance, de ma répugnance -à vivre et à parler selon le siècle ? Qu’était-ce -donc, au juste, que ce monsieur de Pinamonte, -cet étranger si plein de morgue, de -tendresse et de témérité ? Je m’abandonnai -tout entier à l’ivresse de mon verbiage ; un -inconnu parlait par ma bouche et j’applaudissais -joyeusement à des propos qui m’eussent -fait rougir en toute autre occurrence.</p> - -<p>« Qu’était-ce donc ? Que diantre voulait dire -ceci ? Ah ! ce n’était plus Venise, ce n’était -plus le palais ducal di B…, ce n’était plus la -vaine apparence de la vie ; c’était la vie même, -le royaume promis, le paysage de lait et de -miel de la terre d’Amour. Je ne doutais plus, -je ne savais plus douter ; la vie entière n’était -plus qu’une immense, profonde, éclatante -affirmation. Je possédais ma Manto, elle était -mienne. Je ne pouvais détacher ma vue des -yeux de mon cher ange ; le feu changeant -de leurs prunelles me fascinait ; j’y surprenais -des reflets de lumières inconnues, des -lueurs singulièrement lointaines qui me paraissaient -émaner de l’Atma des adeptes ; -un mystique printemps s’épanouissait dans -mon âme aux rayons d’un adorable soleil -spirituel.</p> - -<p>« O doctes et tendres bizarreries d’un -Paracelse, d’un Nettesheim ! Qu’est-ce que la -vie, sinon la manifestation d’une nécessité -d’adorer qui déjà est Dieu ? Qu’est-ce que la -vie, sinon l’amour de l’amour pour soi-même ? -Le sang des ancêtres s’était réveillé dans mon -cœur ; j’étais chevalier, conquérant, trouvère, -cardinal ambitieux, doge empoisonneur, pape -hystérique. O moment d’éternité, ô sage folie -de l’amour ! Et c’était un entretien des plus -frivoles avec une aventurière qui me devait -bientôt donner du chagrin de plus d’une -espèce ; et cela se jouait dans un palais grouillant -de vermine héraldique et de gueusaille -écrivassière, en pleine vie, en pleine réalité. -Mais, par Caïn dans les taches de la lune, les -yeux, les chers yeux, les grands yeux terribles -de jadis, de toujours, d’au delà !</p> - -<p>« En m’égarant dans les solitudes enchantées -de ces yeux nostalgiques, je me sentis -une âme d’enfant émerveillé par un conte de -fées ou d’astrologue amoureux perdu au milieu -des lacs et des montagnes de quelque -royaume dormant de la Galaxie. Le ciel fabuleux -des yeux de la Sulmerre ne ressemblait -à la couleur bleue d’aucune pierre, d’aucune -montagne éloignée, d’aucun horizon de mer -d’ici-bas ; j’oserais moins encore le comparer -à l’azur des fleurs ou des sources.</p> - -<p>« Depuis ma séparation d’avec la Mérone, -je l’ai cru plusieurs fois reconnaître, ce bleu -d’extase et de douceur, dans la vacillation des -feux vaporeux de certaines essences précieuses, -et surtout dans l’image, conservée en ma mémoire, -de ces lampes parfumées. Je regardais -dans les yeux de l’ensorceleuse et je songeais -à ce feu qui, dans le conte de ma mère-grand, -s’assoupit en même temps que la Princesse, les -Courtisans et le Poulet à la broche. Les yeux -de l’aventurière étaient lourds des songes passés -de mon enfance et du silence futur de ma -mort ; et je pénétrai, en interrogeant leur mystère, -le sens secret de cette vieille exclamation -si triviale, d’abordée, et si chère aux -amoureux de toute espèce et de toute époque : -« telle ou telle femme, tel ou tel art, telle ou -telle passion est <i>ma vie</i>. » A cause que tous -les sentiments définis, toutes les amours personnifiées -ne sont que formes de manifestation -d’un amour unique, d’un amour éternel qui est -le principe de l’être.</p> - -<p>« Tout en nous entretenant de mille frivolités, -nous nous étions insensiblement séparés -du reste de la société. Jugez donc quelle fut ma -surprise de me retrouver tête-à-tête avec Annalena, -mon cher amour, sur une terrasse écartée, -au milieu de la plus belle ordonnance de -statues et d’arbustes odoriférants que j’eusse -encore vue. Mon premier émoi s’étant quelque -peu apaisé, j’estimai plus honnête de modérer -mon éloquence et de réfréner mes désirs. La -Mérone parla : je fus tout oreilles. Je regardais -les sombres yeux bleus, j’écoutais la chère voix -ensemble proche et lointaine ; les cloches pures -des mois de Marie défunts chantèrent dans -le ciel de mon enfance et de ma simplicité. -Chevalier, chevalier ! le ravissant entretien -que ce fut là ! « Certes, madame, la fête de -M. le duc est fort de mon goût. » — « Notre -boyard est-il donc tant de vos amis ? — « Eh -quoi ? Depuis dix ans déjà ? A Saint-Pétersbourg ? -Le mauvais sujet ! Est-ce vraiment -possible ? » — « Singulier, je vous l’accorde, -mais si galant. » — « Secouez donc cette poudre… -Non, là, là, monsieur le maladroit. Que -voilà bien une mode qui paraît avoir fait -son temps !… »</p> - -<p>« J’écoutais, j’approuvais, je m’exclamais. -Que c’était vrai, que c’était simple, que c’était -doux ! C’étaient là, assurément, choses des -plus journalières ; cependant ce diable de Pinamonte -n’y avait jamais pris garde. Que la vie -était jeune ! L’heure qui venait était vraiment -une inconnue. O surprise ! Tant de choses -surannées, usées, caduques, devenues tout à -coup nouvelles ! Éclosion d’instants, fraîcheur -d’un printemps éternel, sans cesse renouvelé !</p> - -<p>« Les propos que nous échangions ne différaient -que peu, sans doute, des entretiens courants -de la bonne compagnie ; néanmoins, j’y -découvrais à tout moment quelque charme -inconnu, quelque signifiance nouvelle. Ma -raison vaincue était morte, j’étais devenu tout -cœur, et ce grand cœur libéré palpitait des -genoux au cerveau. A chaque fois que je tente -de préciser, par le moyen d’un rapprochement -sensible, l’état d’exaltation où je me -trouvais alors, ma pensée s’arrête sur ces -aveugles-nés que le Verbe du Dieu d’amour -inonda soudain de lumière. J’étais plein de -surprise et, dans le même temps, une grande -confiance s’élevait en moi, plus neuve que tout -étonnement, plus puissante que toute terreur. -Mon regard venait d’acquérir le pouvoir de -pénétration. Je levai les yeux et je connus -l’univers d’amour, ce ciel sans fin qui, une -heure encore, était le champ de ténèbres de -ma cécité. Je contemplais le jardin de merveilles -de l’espace avec le sentiment de regarder -au plus profond, au plus secret de moi-même ; -et je souriais, car je ne m’étais jamais -rêvé si pur, si grand, si beau ! Dans mon âme -éclata le chant de grâces de l’univers. « Toutes -ces constellations sont tiennes, elles sont en -toi ; elles n’ont point de réalité en dehors -de ton amour ! Hélas ! combien le monde -apparaît terrible à qui ne se connaît pas ! -Quand tu te sentais seul et abandonné devant -la mer, songe quelle devait être la solitude -des eaux dans la nuit, et la solitude -de la nuit dans l’univers sans fin ! Comme -tu as souffert et comme tu as fait souffrir ! -O homme ! ô homme ! Quelle est la douleur -des ténèbres dans l’être frappé de cécité ! »</p> - -<p>« Alors je ramenais mon regard sur Clarice-Annalena, -et mon âme enivrée reprenait -aussitôt : « Vois, elle est belle et elle est la -vie ! Ne la méprise pas, ne lui demande pas -trop ; car elle ne sait pas ce qu’elle donne. -Presse-la tendrement, regarde-la amoureusement, -parle-lui doucement, n’approfondis -rien ; car elle est la vie : et elle ne sait pas -qui elle est. Le véritable amour est unique, -et bientôt il se retrouvera seul en face de -soi-même. Elle, elle n’est que la vie : chéris-la, -car ses moments sont comptés. Hâte-toi -de l’aimer, car il se fait tard dans le jour -du monde. Oublie qui elle est ; elle a des -yeux, et une bouche, et une voix, et un sexe ; -elle est la créature de l’amour, la créature -de ton amour. Si tu la juges, tu seras jugé. -Si tu l’aimes, tu seras aimé. Si tu l’abandonnes, -l’amour se voilera la face et tu -retourneras à l’impossible néant. Rien n’est -impur en elle, car son maître est le maître -de cette nuit, et de cet instant, et de ta -tendresse. Est-ce une petite menteuse ? Le -contradicteur a-t-il soufflé sur elle ? L’amour -est venu, l’amour a guéri, l’amour a sauvé. »</p> - -<p>« La nouveauté de mon sentiment s’enivrait -de la jeunesse de toutes choses. Le charme -mystérieux de l’heure et l’aimable solitude -du lieu ne pouvaient que hâter le premier -épanchement d’une âme amoureuse. Nous -étions environnés des plus singulières plantes -de l’Asie et de l’Afrique ; les constellations harmonieuses -du printemps brillaient d’un tendre -éclat au-dessus de nos têtes ; aux soupirs de -la brise, au bruissement de l’eau venaient se -mêler les câlines chuchoteries de l’universel -amour. « N’as-tu pas mille grâces à me rendre », -reprenait l’esprit mystérieux de la -nature même ; « tes vœux les plus secrets -n’ont-ils pas été exaucés ? Les îles Bienheureuses -n’ont-elles pas flotté à la rencontre du -navigateur confiant ? Ne sais-tu pas, maintenant, -que l’Atlantide est, de toutes les terres, -la plus proche ? O mortel fortuné qui viens -de conquérir ta douleur et ta volupté, ta joie -et ta mélancolie ! »</p> - -<p>« La lune brillait très haut dans le ciel ; le -ciel, la terre et mon esprit s’enivraient de son -étrange clarté comme d’un vin d’éternité et -d’amour. Sublime et douloureuse beauté des -choses imparfaites ! Mélancolie et joie, volupté -et douleur ! Elle avait goûté des plus coupables -amours, celle que j’eusse voulu connaître -rayonnante de virginité ! Les ailes brisées de -mon archange traînaient dans la boue de sang -et de larmes de la vie. Un grouillement d’affreuses -salamandres remuait la cendre de son -passé ; la reine de mon destin, monsieur le -chevalier, la reine de mon destin était une -gourgandine !</p> - -<p>« Un sourire troublant se jouait sur les -lèvres d’Annalena. Des causeuses vénérables -et discrètes meublaient les quatre coins d’une -galerie attenante. J’attirai la Mérone sur mon -cœur, je la renversai sauvagement et je la pris, -dans une posture inimaginable, avec délice, -tristesse et dégoût. Des lambeaux de sérénades -lointaines nous arrivaient par instants sur l’aile -du zéphyr.</p> - -<p>« Quoi qu’il en fût, je recommençai ma vie. -Oui, chevalier ! je vécus, moi Pinamonte, moi -Brettinoro, des heures, des jours, des mois. -Rapides heures, jours parfaits, mois éphémères ! -Et je fus aimé, — eh oui, par une -étrange bizarrerie du sort, — je fus aimé du -meilleur et du pire amour. Être, ou même -seulement se croire sincèrement aimé d’une -femme déchue, goton des champs, fille des rues -ou intruse des palais, — c’est peut-être encore -ce qu’il existe de plus curieux, de plus -riche en joie et en douleur, de plus empoisonné -de compassion dans cette gueuse de -vie.</p> - -<p>« Je n’étais ni jeune ni beau ; toutefois, ma -fantasque personne n’était pas sans quelque -agrément. La Mérone était d’une mélancolie -égale à la mienne ; elle appartenait à l’espèce -de femmes qui trouvent plus d’agrément à la -laideur d’un amant bel esprit qu’à la beauté -d’un galantin vulgaire ; nos penchants naturels -s’appariaient à merveille. Au surplus, j’étais -Brettinoro, Benedetto et Guidoguerra, et les -restes de mon patrimoine me permettaient -encore de faire honnête figure dans le monde. -Bref, je pouvais croire à la sincérité de la Mérone -sans trop donner dans le ridicule des roquentins.</p> - -<p>« Il ne fut bientôt question, dans les palais -de Venise, que du goût dont la comtesse de -Sulmerre s’était prise pour moi. Nos noms -étaient sur toutes les bouches. J’étais devenu -l’hôte assidu d’une arche de rêve ancrée à la -torpeur de la <span lang="it" xml:lang="it">riva Dell’ Olio</span>. Les heures sonnaient, -des bruits d’avirons approchaient, -s’éloignaient, mouraient. C’était le jour, puis -c’était la nuit dans les hautes fenêtres troubles -d’autrefois. Je connus toutes les ivresses de -l’amour et toutes les souffrances de la jalousie. -Maintenant la vie était là, tout près de moi, et -le temps n’était plus ; et ce temps disparu -mangeait ma vie. La passion affamée engloutissait -mes heures, mes jours.</p> - -<p>« J’aimais. J’étais jaloux de mon propre -corps, de l’inconscience des pâmoisons, du -souvenir des voluptés inavouées, inconnues, -oubliées, de la possibilité des trahisons inaccomplies. -Je dressais des listes de suspicions -et de vengeances. Je haïssais le souffle d’Annalena, -je maudissais la vie de mon unique. -J’eusse voulu pénétrer vivant dans le paradis -fermé de ses songes, dans l’enfer méfiant de -ses pensées, de ses désirs, de ses souvenances. -Je m’abîmais dans des méditations sans fond -sur le sens secret de ses mouvements, de ses -inflexions de voix, de ses parfums. Je me prosternais -devant ses attitudes les plus abjectes, -les plus bestiales ; j’analysais froidement le -goût de sa chevelure, de ses larmes, de son -sexe. Je scrutais follement l’horizon d’au delà -de ses yeux. Il m’arriva d’ouïr, au milieu des -plaintes de sa luxure, le Nom suprême, le -balbutiement de l’Absolu ! Mes mains maigrissaient, -mes yeux me devenaient étrangers, les -miroirs se troublaient à ma vue, les gémissements -des portes se racontaient, au crépuscule, -mon histoire. Puis… puis la tête de -l’ensorceleuse s’endormait sur mes genoux, et -ma raison oubliait toutes choses, et mon âme -se dissolvait dans le septième néant de la -joie.</p> - -<p>« A ces cruels soucis venait souvent se -joindre le regret tardif et quelque peu ridicule -d’avoir supplanté Labounoff. Pour dire le vrai, -j’ai toujours tenu pour fort peu de chose la soi-disant -amitié que je portais au prince ; cependant -il n’est rien de plus tyrannique en ce -monde qu’un sentiment mélangé de compassion -et de mépris. Malgré qu’il connût parfaitement -mes rapports avec Annalena, jamais il -n’en fit aucun semblant, se gardant de rien -laisser paraître d’un dépit que tout autre eût -témoigné à sa place. Il ne jugea pas même à -propos d’interrompre ses assiduités ; fort souvent -je le rencontrais chez mon amie, et la hâte -sincère qu’il mettait, d’abord que je paraissais, -à prendre congé d’elle pour s’avancer -vers moi d’un air riant, m’entretenait dans la -pensée qu’il n’avait point trop pris son infortune -à cœur, ou bien qu’il s’était plu, selon le -précepte des Slaves, à sacrifier l’amour à -l’amitié.</p> - -<p>Pour ce qui est de propos qui eussent quelque -trait à notre aventure, nous n’en échangeâmes -qu’une fois, et cela dans une circonstance -fort particulière. Certain jour, notamment, -que je promenais ma sotte mélancolie à -travers les quartiers populeux de Venise, j’eus -la surprise de reconnaître, à l’entrée du tortueux -<span lang="it" xml:lang="it">calle Selle Rampani</span>, une chaise-brouette -aux armes du boyard. Je m’engageai dans l’étroit -passage de l’air le plus indifférent qu’il -me fut possible d’affecter, et bientôt j’y aperçus -mon Moscovite, d’un côté soutenu par Alessandro -Mérone et de l’autre par l’un des -moujiks de sa suite. Un essaim de polissons et -de bambines tourbillonnait autour du groupe -bizarre. La trogne de monseigneur me parut -plus illuminée que de coutume ; son exaltation -s’épanchait en propos orduriers ; la perruque -de travers, l’épée entre les jambes, il s’avançait -d’un pas incertain et brandissait, avec -une déconcertante fureur, le corset de la belle -qu’il venait de quitter. Ma première pensée fut -de donner du jeu à mes longues jambes d’éternel -fuyard ; mais le maudit biberon m’avait -déjà aperçu, et, ce qui me surprit davantage, -reconnu et hélé à travers trente-six jurements. -Force me fut donc de faire à mauvais jeu bonne -figure. Je saluai l’importun du plus hypocrite -de mes sourires, et, sans délibérer un instant, -je me précipitai avec désespoir dans l’abîme -grondant de son sein. « Par Hercule et Labounoff ! » -criait l’énergumène, en pressant ma -tête entre ses grosses mains ainsi qu’il eût -fait d’une grappe ; « par ce ciel étoilé » (c’était -au plus fort de la chaleur du jour), « oui, -par cet Orion lumineux et cette Ourse éclatante -qui s’arrondissent au-dessus de nos -têtes ! Par le mal que Christophe rapporta -du nouveau monde, je jure que mon cœur -est pur de toute malice et que le ressentiment -jamais n’est entré dans mon âme. Eh -là, Pinamonte, innocente colombe ! Quelle -folie est la tienne de m’éviter, que dis-je ? -de me fuir comme tu fais ? Tu es aimé, traître ? -Tu es heureux, bourreau ? La belle -affaire, en vérité ! Ce sont là plaisirs et -triomphes de ton âge. (Le cruel me flattait.) -J’aime, sache-le bien, j’aime, j’adore en toi -le favori de la fortune et de l’amour. Tel fut -mon propre destin ; car, entre nous soit dit, -n’était le caprice de mon auguste maîtresse… -Suffit. — Ah ! Alessandro, âme de bardache, -cœur dénaturé ! Baise sur-le-champ le tendre -ami de la belle des belles ! Baise-le sur-le-champ, -chien, si tu veux avoir la vie -sauve. Baisez-vous tous, maroufles ! Du plus -grand au plus petit, du plus bel au plus laid -et, qu’au défaut de l’amour, un peu de -salacité du moins me vienne réjouir -l’âme ! Viens ! Viens sur mon cœur, Sandro, -mon mignon, mon brigandeau, mon petit -orphelin ! Viens ! Faisons serment de -servir sans cesse le comte-duc en ses -amours ! De l’y aider de tout notre pouvoir ! -(Ah ! morbleu, qu’ils m’y aidèrent bien par -après !) Je meurs de soif, Sandro, Sandrinetto ! -A boire ! Holà, Basile, Ivan, Platon ! -A boire sur-le-champ, ou je besogne vos -mères ! — Ah ! mon pigeonneau, mon Pinamontino -céleste, que tu t’es cruellement -mépris sur mon compte ! Et que tu connais -peu le cœur des Slaves ! Donne-moi la main. -Peste soit des petites colombes de gueuses ! — Les -roses de ma vie sont fanées, — poursuivait-il -d’une voix rauque entrecoupée de -rots et de hoquets ; — ma tête a la couleur -des frimas. (Et sa perruque volait au ciel.) -Je n’ai plus que des passions de grand-père. -Me cacher derrière un mur ; faire sauter sur -mes genoux un bambin et sa petite sœur ; -voilà ce que j’aime, voilà ce qui me réconforte. -Car je suis poète à ma façon, monsieur -de Brettinoro ; et j’ai, malheureusement -pour moi, le cœur fort sensible. »</p> - -<p>« A ce moment, une fontaine de vomissements -jaillit des grosses lèvres du mascaron. -Alessandro et les gens de sa suite l’empoignèrent -alors brutalement et le poussèrent -dans la chaise ; et, tout aussitôt, versant l’immondice -par les fenêtres dorées, la lourde vinaigrette -partit à grand fracas, au galop d’un -moujick échevelé et rieur.</p> - -<p>« Quelque ridicule que fût cette aventure, -bientôt elle devint pour mon esprit anxieux un -sujet de nouvelles tourmentes. Je me mis à -tourner et à retourner de mille façons les propos -du sentimental ivrogne ; je m’embrouillai -dans des considérations sans fin sur la conduite -que j’avais tenue avec lui ; et, en fin de -compte, je m’accusai stupidement de traîtrise -et de lâcheté ! Car l’égoïsme et l’amour se mêlaient -si bien dans mon sentiment, qu’il ne -m’était plus possible de discerner si j’étais -l’esclave insensible de l’un ou le serviteur -plein de fidélité de l’autre.</p> - -<p>« Un des bienfaits de mon amour fut de me -réconcilier avec les hommes. Une force inconnue, — aimable, -douce force ! — me guida, -au déclin d’un beau jour, vers la place Saint-Marc -houleuse et bigarrée ; et je me jetai -avec une tendre insouciance dans une mer de -ruffians, de Levantins, de petits-maîtres, de -laquais, d’appareilleuses, de filles, de bouquetières, -de marchands de fruits confits et empalés -comme grenouilles, d’aventuriers de tous -pays, de dévoyés de toutes sortes, de polissons -de tout âge et de pigeons de toutes couleurs. -Ciel ! que d’infamie, que de mensonge, que -de dégoût ! Comme la vieille vipère frétillait -dans mon sein ! Mais que les lèvres dévouées -de l’amour étaient fraîches sur la morsure -enflammée ! J’étais plein d’étonnement, de colère -et de désir. Quand donc viendra-t-il, le -jour promis, le jour de tous les jours où le -solitaire, se penchant sur la foule des hommes, -se sentira ému dans ses entrailles comme -à la vue de la mer ou de la forêt ? Pourquoi -faut-il donc que des océans d’arbres et de vagues -se fondent en un chant d’amour révélateur, -et que cent humains assemblés suffisent -à faire le plus absurde, le plus haineux des -monstres ? O paisibles troupeaux ! Fleuves de -lente blancheur au déclin des collines ! Combien -vous êtes plus près du cœur de Dieu ! -O docile harmonie des grands vols migrateurs, -là-bas au plus voilé du ciel marin, quel esprit -d’ordre et de beauté t’anime ! Êtres vils et -cruels, puanteur de la création ! Quand nous -sommes trois, l’Amour est encore parmi nous ; -mais que nous soyons trente, aussitôt l’autorité -d’un maître terrestre s’impose. Et quand nous -sommes cent mille, notre nom est État et notre -vie abomination. Souffrance et lâcheté hargneuse -en bas, insolence et cruauté en haut ; -le père devenu tyran, le disciple inquisiteur, -le guerrier instrument du mensonge, de l’orgueil -et de la rapacité ; et là-bas, tout au fond, -l’énorme, l’inconnu, l’obscur, l’indéfini fait d’un -sanglot de prostituée et d’une pâmoison de -vierge ; d’une chute d’oboles sur les tables du -changeur et d’un râle de pendu ; d’un éclair -d’épée et d’un cri d’enfantement !</p> - -<p>« Hé là ! me reprenais-je soudain en riant ; -non, non, trois fois non, ami Pinamonte ! -Ta colère et ta tristesse ne sont plus de saison. -Et que je t’y prenne encore, mons l’hypocrite, -à faire le rodomont ! Qu’est-ce donc, -dis-moi, que cette petite colère qu’étouffe une -envie grande de rire ? Est-ce bien l’humanité -d’aujourd’hui qui te fait répugnance ? Ne serait-ce -pas plutôt l’humanité d’hier ? Bah ! Pinamonte, -petit être léger dans la brise du matin, -mignonne créature de mai, insoucieuse et -dansante, une grande faim d’amour s’est -éveillée dans tes entrailles ; vois, juge, pèse : -le monstre de la vie est devant toi, tout mensonge, -tout laideur. Avale-le ! L’infinie sagesse -l’a mesuré à ta faim ; avale-le, te dis-je, avale-le -sur l’heure ! Va, ne crains rien, tu le digèreras ! -Eh quoi ! sitôt dit, sitôt fait ? Ton -dégoût ! En vérité ! Ton dégoût ! La belle -affaire ! Sache qu’il n’est qu’un dégoût, un -seul : celui que nous donne notre impuissance -à attaquer, à vaincre, à dévorer, à digérer le -grand ennemi en embuscade au fond de nous-mêmes. -Mais les temps sont changés ; tu as -attaqué, tu as vaincu, tu danses sur le cadavre -dégonflé de ton orgueilleuse et sotte faiblesse ; -tu t’aimes, tu penses et tu parles vrai, tu es -l’amant de l’homme ! »</p> - -<p>« Ainsi donc, affolé de sagesse, je fendais -la lourde vague humaine, mêlant au formidable -cantique de l’univers le petit son aigu de -mon hypocrite ricanement. J’aimai bientôt cette -palpitante odeur de fleur et de gadoue exhalée -par notre surprenante engeance. Je finis même -par m’habituer à la folie de l’orgueil et du -mensonge. Ces choses finiront bientôt, disais-je -en mon cœur ; elles finiront dès qu’il plaira -au grand Amour qu’elles finissent. Il sait ce -qu’il reste à faire, il sent ce qu’il reste à faire, -il fait ce qu’il reste à faire. Cette absurde -canaille est pleine d’inconsciente tendresse ; -aimons-la. N’a-t-elle pas été condamnée hier, -ne va-t-elle pas disparaître demain ? Aimons, -enivrons-nous ! Lui, Lui seul est resté ; Le -voici ; Il arrive ; la pierre de Jérusalem brille -dans sa main !</p> - -<p>« Ainsi j’allais ; mon ombre de héron anxieux -se prit bientôt d’amitié pour le pavé de la <span lang="it" xml:lang="it">Piazzetta</span>, -pour les colonnes du palais ducal, pour -les dalles rafraîchissantes de Saint-Marc. Des -flagorneurs surent m’intéresser par d’habiles -balivernes. Ma bourse disparut d’abord, mes -breloques la suivirent de près ; je ne fis que -rire de ces mésaventures. Malheur aux sots et -aux distraits, répétais-je en manière de consolation. -J’adressai plusieurs fois la parole à -des fillettes jolies et mouchées. Ma montre -s’évanouit comme un songe, ma tabatière se -dissipa comme une brume légère ; les boutons -d’or de ma veste me furent eux-mêmes -arrachés en toute douceur.</p> - -<p>« Je n’en continuai pas moins mes sentimentales -promenades de ganache. Les choses -m’inspiraient une curiosité intense ; bientôt -ma tendresse pour Venise égala mon amour -d’Annalena. Dans mon esprit, la Femme et la -Cité se fondirent en un seul être. Au reste, -est-il deux choses au monde mieux faites pour -se comprendre et se fondre l’une en l’autre -que la divine passion et l’archangélique -Venise ? Qui donc, s’arrêtant par une nuit de -lune sur le <span lang="it" xml:lang="it">ponte della Paglia</span>, ne se laisse -pénétrer de cette vérité consolante et sublime -qu’il n’est point, pour l’amant du Beau, de rêve -auquel ne corresponde une réalité ?</p> - -<p>« Et qui donc a pu contempler les rios pâles -et dormants, les purs palais aux attitudes -d’orphelins, et le large, le tout-puissant Molo -ébloui, sans reconnaître à ces fraternelles -choses la mélancolie de sa tendresse, le frisson -de son souvenir et le tragique soleil de son -amour ?</p> - -<p>« Escabeau velouté pour les genoux de la -prière, palais d’ambre, de myrrhe et d’azur de -la tendresse, Venise est aussi le lacrymatoire -précieux de toute l’amoureuse douleur humaine, -et le ciel qui se mire en elle a la -pâleur des dernières heures et l’immobilité -prostrée des séparations.</p> - -<p>« Ici, la sauvage nostalgie illumine de ses -pleurs la face de l’ignominie et les yeux de la -cruauté même ; et quand l’île flottante de -Saint-Georges se découpe en noir de mort sur -la pourpre du vent, et quand l’orage gronde -sur la chancelante cité, c’est le hideux Shylock, -suffocant d’amour et de haine, qui appelle -dans le soir Yessica disparue. Et cette Venise -à l’âme déchirée, cette dominatrice d’autrefois -aux atours salis de reine de carnaval est -aussi une Venise câline, féline, roucoulante ; -et quiconque aime à coqueter avec la mélancolie -ou à lutiner la douleur comme une fille, -se plaît aussi à promener, dans les ruelles -lépreuses et galantes, le mensonge d’un habit -rose et d’une fleur nouée par la tige à la poignée -de l’épée. Et cette Venise parfumée des -poivres du Levant est aussi une manière de -Rome efféminée pour le culte de dulie ; et -quand ses cloches au doux gosier de communiantes -d’autrefois entonnent le cantique bleu-gris -des soirs, elles nous rappellent de singulière -façon qu’il plut jadis à notre maître -l’Amour de naître d’une petite vierge très -humble et très adorable. Et cette Venise malade -de tendresse est aussi la sœur des saintes -langoureuses et troublantes ; et quand l’or -d’une lune mûrissante doucement s’y repose -sur l’épaule d’une tour inclinée, vous songez à -Marie-Madeleine tout essoufflée sous le fardeau -de l’urne aux pieux parfums.</p> - -<p>« Trop noble pour être courtisane, trop -gracieuse pour être mère, Venise l’Ensorceleuse -est amante et seulement amante ; belle à -faire pleurer, elle connaît, au par-dessus, le -pouvoir des vieux charmes païens, et elle se -plaît à régner sur nos cœurs par le mystère -autant que par la grâce. C’est que, puissante -comme Vénus, comme Vénus elle est née des -mers, attestant de la sorte, une fois de plus et -pour toujours, que tout symbole a une chair, -tout songe une réalité. Et comme elle sent, -elle notre œuvre suprême, qu’il ne peut être -rien de plus cher au Dieu d’amour que ce -miroir de beauté et de tendresse que l’homme -lui tend humblement dans ses pauvres mains -laborieuses, déchirées par la pierre et le -métal ; comme elle sent cela, elle l’ouvrage -palpitant de nos mains, elle contemple avec -confiance la splendeur des choses éternelles, -et tendrement elle soupire : O cieux, ô mers ! -Et vous, jours, et vous, nuits ! Chair indestructible -de l’universel amour ! Moi la mortelle, la -craintive et la pantelante, moi la créée, je -suis votre égale en sainteté !</p> - -<p>« Ainsi Pinamonte se réveilla un matin -amant de deux belles à la fois ! Je donnai -comme sobriquet à ma très douce le nom délicieux -de la ville ; à la ville, le nom suave de la -très tendre. Tout ce que je portais dans mon -cœur, tout mon trésor sentimental de douleurs -et de joies me venait de la grande Dogaresse -de pierre émue et d’eau féée ; il m’eût été -aisé de fuir les dénigreurs et les rivaux qu’elle -abritait dans son sein, et de décider la Mérone -à me suivre ; cependant, je succombais à la -crainte superstitieuse de séparer mes chères -jumelles et de ravir à la serre enivrante la fleur -de passion que j’y avais vu éclore.</p> - -<p>« Certain jour, en flânant sous le regard -voilé des mille fenêtres de la place, je sentis -tout soudain les yeux de l’Amour sur moi, et -je baissai respectueusement la tête. O beauté ! -O rose puissante et suave, par l’Amour offerte -à l’Amour ! O beauté, Dieu s’adorant soi-même ! -Peux-tu faire autrement que d’être un -signe mystique en tes moindres manifestations ? -Le cœur tout plein d’une angoisse délicieuse, -je dirigeai mes pas vers le palais, -grande fleur de tendresse aux mille tiges dédoublées ; -et je me pris à embrasser follement -l’une des colonnes inférieures, et la pulsation -du sang humain se fondit de la sorte avec le -battement du cœur de la pierre énamourée. -Car l’amour, monsieur le chevalier ! l’amour -habite le cœur des pierres, et c’est avec un -pauvre galet tout pénétré de tendresse et -ramassé sur un rivage solitaire que les dents -du Mensonge et de l’Orgueil seront brisées au -jour des jours.</p> - -<p>« Le malheur voulut que Labounoff me surprît -un soir, à Sainte-Marie-du-Salut, baisant -humblement la poussière de la dalle. Mon -tendre secret fut divulgué ; toute la ville en fit -des gorges chaudes. Je regardai les rieurs et -me pris à rire plus fort qu’eux. Quoi de plus -divertissant, en effet, que le spectacle d’une -pierre pénétrée d’amour, et d’un sot moqué par -le polisson d’Arouët !</p> - -<p>« Une autre fois, plongé dans quelque méditation -passionnée et saugrenue, je demeurai -planté durant une bonne couple d’heures -devant un étalage de pharmacopole : le soleil -se jouait aux couleurs charmantes des ipécacuanas, -et le diable, dans la voix de l’apothicaire, -me soufflait que j’avais devant moi la Riva des -Schiavoni incendiée par un magnifique soleil -couchant : « Comme vous voilà près, à cette -heure, de ces tendres et ravissants mystères ! -L’amour vous a régénéré, guéri, sauvé ; la -passion a fait de vous le confident de la nature, -mon cher Pinamonte ! Comme vous -aimez les choses ! Comme les choses vous -aiment ! Toute cette splendeur étalée sous -vos yeux est l’ouvrage de l’Amour ; et cet -Amour éternel et sublime est tout entier en -vous. Hé ! que dis-je ? N’êtes-vous pas vous-même -ce puissant amour, cet éternel créateur ? -Cette Venise pâmée et chatoyante -n’est-elle pas un rêve d’amant, votre rêve -d’éternel amant ? Ah ! Pinamonte, je me -prosterne devant ta puissance ; je te livre -l’Enfer ; tu as triomphé, Créateur ! Devant -tes pas, l’aile ténébreuse du Contradicteur -se traîne dans la poussière. Tu as vaincu, -Amour ! C’en est fait du Mensonge ! Le -Mensonge n’est plus ! Voici la sublime harmonie -du premier jour ! »</p> - -<p>« Sur ce, je me réveillai de mon extase, -chevalier de mon cœur, et je repris mon chemin -avec dix ou quinze écus de drogues dans -les poches de mon habit. Je ne trouvai rien de -plus ingénieux, pour me débarrasser de ce -fardeau chimique, que d’en saupoudrer des -balayures de cuisine déposées au pied d’un -mur ; et ce fut encore un des plus beaux -miracles de l’Amour de donner, par le moyen -des splendeurs tendres de sa ville benjamine, -le cours de ventre à tous les chats de la paroisse -Santa-Maria-Zobenigo !</p> - -<p>« Quelquefois mon humeur inquiète et -jalouse me laissait des répits de jours ou de -semaines ; alors une indifférence somnolente -lui succédait en mon esprit, et je me sentais -redevenir le Pinamonte d’autrefois, l’homme -désabusé des choses du monde et bien pénétré -surtout du peu de fonds qu’il y a à faire -sur l’amitié ou l’amour des humains ; toutefois, -en me félicitant de ce qui me paraissait être -un retour à la raison, je me méprenais -d’étrange sorte sur la nature de ces périodes -d’apaisement ; car elles n’étaient rien moins -qu’un signe de guérison. Le trop court répit -qu’elles accordaient à mon angoisse s’achevait -régulièrement dans quelque crise de hideuse -et folle tendresse qui, parfois, empruntait ses -traits à la plus répugnante des sensibleries. -Ainsi, je ne pouvais jeter un regard sur les -somptueuses étoffes ou sur les pierreries -éblouissantes qui couvraient ma Manto sans -aussitôt m’écrier sur un ton plaintif : « Les -pauvres petites parures d’Annalena ! Les -tristes petits bijoux ! » Je me perdais en efforts -burlesques et touchants pour contraindre mes -soupirs et suspendre mes pleurs alors que ma -maîtresse rompait le pain.</p> - -<p>« Trois fois du jour notre table se chargeait -de mets fort délicats et parfaitement ordonnés ; -ma chère friponne les attaquait pour l’ordinaire -à belles dents happantes de louveteau -affamé ; et sans doute la charmante ardeur -qu’elle apportait à nourrir son corps de jeune -amoureuse n’eût point laissé de réjouir un -galant raisonnable. Toutefois, ce grand dadais -de Pinamonte, accoutumé qu’il était de longue -main à discerner des sujets d’attendrissement -aux plus allègres spectacles, ne recevait d’ordinaire -rien autre chose, de ceux que lui -offrait le bel appétit d’Annalena, que les plus -attristantes impressions. « Pitoyable créature, -murmurais-je ; pitoyable créature exposée -aux caprices du sort, aux rigueurs des climats, -aux défaillances de la pauvre nature -humaine ! Te voici devant moi faible, craintive, -éphémère ! Tu te nourris des fruits -d’une terre fertilisée par la mort ; tu manges -tristement, et à seul effet de conserver aux -afflictions de demain ta mélancolie d’aujourd’hui. -Hélas ! semblable, — trop semblable, -en sa friande cruauté, au cannibale qui engraisse -ses captifs avant de les livrer au -bourreau des cuisines, — la tombe te nourrit -de ses fruits, afin de trouver demain un -régal plus copieux à ta gorge rebondie, à tes -bras succulents, à ta croupe substantielle ! O -créature abandonnée ! Si pitoyable, si ridicule -en ta souveraine beauté ! Je te regarde. -Que fais-tu donc ? Tu portes à tes lèvres -un verre de vieux vin fumeux. Eh quoi ? Est-ce -donc que le froid de la mort déjà circule -dans tes veines ?… » Et mille autres fadaises -du même genre, chevalier ; car depuis le -commencement jusqu’à la fin de nos singuliers -repas tête à tête, je n’arrêtais point de lamenter -de la sorte.</p> - -<p>« La vue d’un réfectoire de prison ou d’hôpital -m’eût à coup sûr moins affecté que le -quotidien spectacle d’une beauté gourmande -ranimant gaillardement, aux plantureuses -bouchées noyées de longues rasades, sa jeune -vigueur rompue par les travaux polissons. Mon -horrible cœur allait même quelquefois jusqu’à -s’apitoyer sur l’ombre de ma gourgandine, sur -la malheureuse ombre condamnée à se traîner -sur de cruelles dalles de marbre, à se heurter -à des angles de cheminées, à balayer des tapis -du Levant !</p> - -<p>Il m’advint de réveiller ma chère Annalena -plus de dix fois en l’espace d’une nuit, afin de -bien m’assurer qu’elle n’était pas morte. Le -mouvement des horloges m’emplissait d’épouvante ; -la fuite des instants me faisait frémir ; -je cherchais des fils argentés dans la douce -chevelure embaumée de jeunesse ; et quand -ma friponne se riait de ma folie, je soupirais -sottement : « Infortunée ! Infortunée Annalena ! -Encore une heure, et ce sera la vieillesse ! -Encore un jour, et ce sera la mort ! La froide, -l’aveugle, l’impitoyable mort ! »</p> - -<p>« A cette funèbre vision d’une Annalena -souffreteuse et vieillie, le cours naturel des -idées me faisait associer quelquefois l’image -de ma propre décadence. Je recourais alors -au rapprochement des années et des énergies ; -et la double disproportion que j’y découvrais -me représentait clairement que le déclin -rapide du quadragénaire m’épargnerait la douleur -d’assister à celui d’une fille à peine sortie -de l’enfance… Toutefois, l’amour ombrageux -du dernier Brettinoro ne trouvait guère son -compte à tous ces beaux calculs. La découverte -d’un dérivatif à quelque angoisse est -rarement autre chose, pour la passion véritable, -qu’un simple changement de souci. -L’idée d’être le premier frappé par les décrets -du Temps n’apaisait mon inquiétude quant à -Clarice que pour me faire trembler d’autant -plus fort pour moi-même. L’horrible chose, -pour un amant, que l’approche d’un âge qui -dissipe les illusions et rend le corps inepte aux -amours ! Comme je haïssais les excès de ma -jeunesse ! Comme je maudissais l’aveuglement -qui m’avait fait gaspiller en débauches les trésors -de la passion !</p> - -<p>« Je m’éveillais parfois en sursaut, au milieu -de la nuit et du silence, avec l’étrange sentiment -d’avoir survécu à la terre et au soleil. -J’allumais la chandelle, je courais au miroir ; -l’image qu’y rencontrait ma vue remplissait -mon esprit d’effroi et de dégoût. Ciel ! ces -yeux sans éclat, ce front soucieux, cet air -contrit, ce long visage blême et grimaçant de -vieillard ! Se peut-il que ce soit là la forme -sensible d’une âme sanctifiée par le profond -amour ? O terreur ! O désespoir ! J’avais beau -approcher ou éloigner de la glace cruelle le -flambeau agité qui y faisait trembler ma laideur : -obscure ou claire, la vérité qui sortait -de ce puits me faisait frémir ! Plein de haine et -de tristesse, j’examinais méticuleusement ma -personne, et je n’y découvrais, hormis certain -air de bizarrerie et de grandeur, que sujets de -tristesse et de répugnance. « Certes, soupirais-je, -rien n’égale en beauté une âme passionnée -qui purifie ce qu’elle aime ; mais que ce -nez est long entre ces joues de vieux fruit -cueilli par le vent ! Et rien n’est plus grand -qu’un esprit qui, cherchant l’amour, découvre -Dieu ; heureuse, trois fois heureuse -cependant la jambe jeune, vigoureuse et -bien faite ! »</p> - -<p>« Tournais-je le dos au mirage impertinent ? -l’affreux fantôme me faisait la nique de tous les -coins de l’obscure galerie. Fermais-je les yeux ? -du fond des ténèbres intérieures le Sosie m’adressait -quelque grimace de noyé. Je me gardais -bien, comme de raison, de parler à qui -que ce fût de ces ridicules terreurs, et surtout -d’en rien laisser paraître devant Annalena ; je -ne pus cependant si bien faire que la belle ne -s’aperçût de l’excès de ravissement où me -jetaient ses compliments sur mon visage ou -ma tournure. Je remarquai que les galants -vraiment jeunes et vraiment gracieux prêtaient -d’ordinaire aux éloges de ce genre une -oreille beaucoup plus distraite ; et je résolus -de modeler, en pareille occasion, mon attitude -sur la leur.</p> - -<p>« Souvent aussi, après l’ivresse de la volupté, -une lassitude de canicule s’abattait sur mon -âme, un dégoût sans raison, une tristesse sans -bornes. Je considérais la silencieuse Annalena -accroupie dans la clarté fade de quelque haute -fenêtre ouverte sur une éternité d’ennui : -« Ah ! ma pauvrette, soupirais-je alors, comme -vous voilà blanche ! Blanche de toute la -blancheur de l’insipidité ! Comment diable -ai-je pu trouver en vous mes délices, il y -a un moment ? De grâce, fermez ces jambes -de bambine énervée ; l’odeur aigrelette de -votre jeune intimité me fait lever le cœur. -Montrez-moi plutôt… hé non ! ne me montrez -rien, pas même cela qui sous ma main -sévère rend un son si enfantin, si charnu et -si chaud. Rien, rien, car vous voici redevenue -purement organique. Petit engin singulier, -petite machine odorante et compliquée… -J’aurais peine à supporter votre image dans -un miroir d’eau de rose. Que faites-vous là, -avec une seule de vos mains offerte à ma -vue ? Ah ! mourez plutôt, et que l’aveugle -vermine de la vie s’engraisse ignoblement de -tout ce tiède blanc-manger d’amour ! »</p> - -<p>« La pauvre Clarice baissait la tête, attachait -son regard de fillette battue à quelque -fleur fanée du tapis ; enfin, cachant son visage -dans ses mains longues d’orpheline, elle se -mettait à pleurnicher amèrement. « Hé oui, -pensais-je alors, que voilà bien la vieille -histoire de Colin et de sa bergerette, et de -dame Hortense, la boulangère maltraitée -par le soldat du roi. Histoire d’éternité, histoire -du moment. Quoi de plus naturel ? -Ingratitude à l’odeur de vieilles bottes, sensiblerie -aux vapeurs nauséeuses de langes ! » -J’attrapais mon chapeau, je donnais un coup -de talon à la porte, je descendais l’escalier sur -le cul, crachant à droite et à gauche la bile -fadasse de mon dégoût. Sitôt à la rue, je hélais -un gondolier et me faisais mener en toute -hâte à mon logis, afin d’y déplorer avec Giovanni -la misère de mon âme et la cruauté de -mon cœur. J’arrive à ma maison, et quel objet -frappe tout d’abord ma vue ? Annalena, monsieur -le chevalier ! La belle de Mérone, la -douce de Sulmerre, l’indulgente, la miséricordieuse, -qui a su devancer ma précipitation -de dément et qui m’accueille, au seuil même -de mon mélancolique ermitage, d’un sourire, -d’un baiser et d’une larme. La jeune, l’exquise -Annalena, très blanche et très grande, en -manteau de dogaresse au seuil de ma lépreuse -et redoutable maison ! Ah ! par le <span lang="it" xml:lang="it">Diavolo</span> ! Par -tous les <span lang="it" xml:lang="it">Diavolo</span> entassés dans l’enfer d’une -âme humaine ! Tout est oublié ! J’embrasse la -sœur, je m’agenouille devant l’amante, j’entraîne -vers les profondeurs poudreuses du plus -obscur de mes réduits l’image ensemble humaine -et divine de l’amour. O perdue et -retrouvée ! O amoureuse ! viens, que je te -serre sur mon vieux cœur à demi mort ! -que je me couche sur ton doux corps mortel -de tout le poids d’un cadavre de philosophe ! -Viens, amour ! laisse l’immense nuit -de la volupté rouler sur nous ainsi qu’une -mer, et que nous soyons comme les noyés -que le hasard des vagues rassemble ! — Oui, -encore un baiser, et puis que ce soit -la séparation, la douce séparation mystérieuse, -peureuse, voilée et masquée. Et que nul, — pas -même Giovanni, — ne te surprenne en -ta fuite de gazelle.</p> - -<p>« Un dernier regard, un dernier rire. La -tendre Sulmerre m’a quitté de la façon la plus -clandestine du monde… Me voici seul, ivre de -bonheur retrouvé, seul, tout seul et joyeux -dans ma sournoise masure du <span lang="it" xml:lang="it">calle Barozzi</span>. — Et -dites-moi, chevalier : à quoi -donc me voyez-vous occupé maintenant, maintenant -que la Sulmerre s’en retourne rieuse -vers son palais ciselé de Belle au Bois dormant ? — Vous -me voyez occupé à faire tantôt -le chien et tantôt le chacal, à mordre les tapis -avec une joie sauvage, à renverser les meubles -avec un enthousiasme d’épileptique ; à me -tirer la langue, à me faire la figue dans les -miroirs ; ma perruque vole dans les airs, ma -montre rend l’âme sous mon talon ; ma poitrine, -sous mon poing furibond, résonne comme -une forge ; je suis ici et je suis là ; je saute en -gerboise et je retombe en crapaud ; je cours, -je sautille, je bondis, je rampe. Me voici nu, -me voici rhabillé ; je ris et je peste ; j’exulte, -je tressaille, j’éclate, je suis tout en nage. -Annalena est accourue, Annalena a pardonné, -Annalena a compris, Annalena a tremblé, -Annalena aime ! Quelle preuve d’amour que -de courir ainsi de son palais à ma ruine — en -chaise, il est vrai — mais n’est-ce pas un quart -de lieue quand même ? Un quart de lieue ! -Songez donc, chevalier ! Quelle bonté ! Quel -sacrifice ! En vérité ! Et me voici enfin sur le -<span lang="it" xml:lang="it">ponte San Maurizio</span>, mon vieil ami ; et je parle -de mon bonheur à l’antique maison du coin, à -la lugubre maison aux portes géantes, aux -volets d’un vert infâme, aux seuils noyés… A -l’antique maison déserte, taciturne confidente -de mes extases de benêt et de mes désespoirs -de fou !</p> - -<p>« Telles étaient mes joies ; telles étaient -mes peines. La Sulmerre m’inspirait un sentiment -que je n’avais pour personne au monde -qu’elle. Sa vue seule suffisait à réveiller dans -mon âme les plus étranges mouvements. Je -ne vivais plus qu’en elle ; le soleil et les fleurs, -les brises et l’eau, les bois et l’écho, le silence -et l’ombre, tout m’était Annalena, tout m’était -Clarice. Il n’était pas une ligne dans la forme -adorée qui ne me rappelât à la mémoire quelque -amoureuse vision de mon enfance ou de -ma jeunesse. Les mouvements de la Sulmerre, -les inflexions de sa voix, les nuances de son -regard suscitaient dans mon esprit des associations -singulièrement lointaines. Souvent je -contemplais mon amie comme on regarde au -plus profond de soi-même. A un étranger qui -me demandait un soir qui donc était cette -belle dame, je répondis distraitement : « L’initiatrice. » -Je parlais quelquefois de ces bizarreries -à ma gracieuse ; elle en souriait, j’en -riais comme un fou. Car toute passion a ses -heures divines et ses moments terrestres.</p> - -<p>« J’en arrivai à cet état de l’âme sublime et -périlleux où l’on identifie l’objet aimé avec -l’amour. Je me détachais chaque jour davantage -de mon originalité propre ; éloigné de la -Mérone, je me sentais moins que la moitié -d’un être ; revoir ma maîtresse après une -courte absence, c’était me retrouver, rentrer -dans ma chair et dans mon esprit, renaître. -Les nuits de lune, je l’entraînais en gondole au -Lido. Sa présence rapprochait les mondes les -plus désespérément éloignés, en faisait des -objets à portée de la main. Je lui montrais -une étoile, puis une autre : « Voici Hier, -disais-je ; et voici Demain ! Toute l’immensité -respire la confiance sublime de l’Amour ! » -Et je disais vrai ; mon cœur partageait -le grand calme passionné de la nature. -Que m’importait que ma tendresse eût à -redouter le jugement des hommes ? Je ne -craignais pas de plonger mon regard au plus -profond des yeux de l’Éternité, et mon sentiment -de sécurité divine triomphait et des tristesses -que me donnait le passé de mon amie -et des inquiétudes que m’inspirait l’irrégularité -de sa condition présente. Pouvais-je, en -effet, condamner comme stérile et vain un -attachement qui m’avait su rendre à l’amour -et à la vie ? Il n’est point de passion inféconde ; -car l’amour qui ne multiplie pas est un amour -qui ressuscite.</p> - -<p>« Annalena était toute ma vie et je ne pouvais -souffrir qu’un objet quelconque de mon -affection lui demeurât étranger. Que de douceur -je découvrais à parler à ma très tendre -des pauvres vieilles choses solitaires que j’aimais ! -Avec quel sentiment et d’étonnement et -de fierté je faisais connaître aux choses aimées -la forme de ma très ravissante ! Je la conduisais -au déclin du jour sur les vieux ponts -chers à mes songeries ; je lui montrais les -antiques maisons que ma fantaisie se plaisait à -peupler de Sinibaldos fabuleux, de Clarices de -rêve. Je la présentais aux rives léthargiques, -aux recoins obscurs et ruineux, comme un -jeune amant introduit dans un cercle de -parents et d’amis la nouvelle épousée.</p> - -<p>« Certain soir, sous la porte sinistre du -Ghetto, je lui parlai de Shylock et de Yessica ; -et, ô surprise ! le grand génie barbare qui -m’avait tant choqué par ses bizarreries soudain -se révéla à mon âme latine dans toute sa -beauté, dans toute sa puissance ! Je relus le -<i>Songe d’une nuit d’été</i>, le <i>Roi Lear</i>. Puis je -m’en retournai au plus tendre, au plus étrange, -au plus blessé ; je relus <i>Julie</i>, les <i>Confessions</i>. -Eh quoi ! me disais-je, ce Shakespeare, ce -Rousseau ! n’ont-ils donc jamais tenu un caillou -dans leurs mains ? En vérité ! Comment -donc s’y sont-ils pris, ces grands amants de la -Nature, pour ne pas pénétrer l’amoureux -principe de leur Immortelle ? Pourquoi, étant -si simples et si forts, n’ont-ils pas su ou osé -suivre jusqu’au bout leur sublime sentiment, -établir la suprême Identité, et Le reconnaître, -Lui, Lui tout entier, dans leur amour humain ? -Je mis la première partie des <i>Confessions</i> -entre les mains de Manto. Notre tendresse -commune envers le Génevois resserra les liens -de notre amitié.</p> - -<p>« Un soir nous entrâmes à San-Maurizio. -L’église était déserte. Une grande terreur -s’éleva dans mon sang. Je saisis les mains -bien-aimées : « Voici l’Épiphanie, voici l’Épiphanie ! -A genoux, Clarice ! Car le voici, Lui, -Lui Père dans les cieux sans fin, Fils sur la -terre bornée, Esprit de Vérité, amour du -Père au Fils, amour du Fils au Père, -amour de l’Amour ! L’Amour unique en face -de soi-même ! A genoux, à genoux ! Car il -est là, terrible de pardon, sous nos regards -de Gentils ! »</p> - -<p>« Que vous dirai-je encore, chevalier, du -singulier état où je trouvais mon cœur ? Comment -vous le dépeindre avec des mots profanes ? -Je ne suis pas un saint, et même dans le -plus fort de mon amoureuse exaltation il s’en -manquait bien que je me trouvasse en l’état de -grâce. Hélas ! non ; la pluie n’était pas ma -sœur, le vent n’était pas mon frère ; mais je -disais au vent : « Doux frère de Clarice » ; et -je disais à la pluie : « Tendre sœur d’Annalena ! » -Les choses les plus étrangères à la jeunesse, -à la beauté ; les objets les plus éloignés -de l’amour me rappelaient sans cesse à la -mémoire ma belle, ma jeune, mon amoureuse. -Séparées de sa tendre image, la nature et la -vie perdaient leur signifiance. Feuilletais-je -quelque antique in-folio de bibliothèque oubliée ? -le parfum de sa moisissure me faisait -songer à une Annalena aux atours de jadis, à -une Clarice des temps défunts.</p> - -<p>« Certain jour, je mis la main sur un livre -des plus singuliers : <i>Les Pratiques de l’Année -sainte du Frère Martial du Mans</i>, religieux -pénitent. Je m’engouai aussitôt de cet ouvrage -séraphique. Certes, je rougis de mon indignité ; -mais je pris garde que l’amour de la -créature m’enseignait l’adoration du Créateur, -du Père de toutes choses. Je disais quelquefois -à ma très belle de l’air le plus sérieux du -monde : « Eh ! quoi, chère tête ! ces frimas ne -finiront-ils donc jamais ? Pourquoi ne voulez-vous -pas faire le printemps ? » ; ou bien : -« Je suis las de dormir, ma toute tendre ; -daignez dire de grâce : « Que la lumière -soit ! » ; ou bien encore : « J’aurais telle ou -telle chose à dire ou à demander à mon ami -Stanislas. Ordonnez à Sa Majesté de comparaître -sur-le-champ ! » — Mon cher amour -frappait des mains, riant aux éclats ; je finissais -moi-même par sourire ; néanmoins, mon -âme demeurait grave ; l’amour, le divin amour -et la confiance dans l’amour demeuraient -gravés au profond de mon âme. Car je voyais en -ma Clarice une personnification de la toute -puissante Nature dont l’essence est Amour ; -car mon Annalena m’était comme un reflet de la -Révélation. Je reconnaissais en elle tant ma -tendresse et ma joie que ma douleur et ma -pitié ; oui, son amour m’enseignait à prendre -en pitié et la jeunesse et la beauté, et la joie -et la volupté. « Que la pitié soit ma sagesse -unique ; que mon amour parfait de la création -soit mon amour de Dieu ! » Tout mon corps -était envahi par le cœur, et mon cœur pantelait -d’amoureuse pitié.</p> - -<p>« Toutefois, j’avais encore des heures de -doute et d’abattement ; car, pour accoutumé -que je fusse aux mouvements capricieux dont -mon hypocondrie était l’origine, j’éprouvais -toujours quelque surprise à mes accès de commisération -fébrile et irréfléchie ; et, tout en -m’abandonnant à l’étrange bizarrerie de mon -naturel, je tâchais à pénétrer le mystère de -cette singulière compassion pour une créature -comblée des plus précieuses faveurs du destin. -Les réflexions que je fis à ce sujet eurent -pour effet d’abattre pour quelque temps ma -dévorante exaltation. Les amours humaines, -chevalier, sont mélangées de méfiance, de -crainte et de mépris, et ce que nous appelons -pitié, n’est, le plus ordinairement, que notre -mépris de ceux que nous aimons. Nous savons -trop bien ce que signifie notre pitié du prochain -pour ne pas redouter d’être pris en -compassion à notre tour. Astarté et Asmodée -sont aujourd’hui encore les princes de notre -pitoyable amitié. Le mépris empoisonne notre -compassion tout de même que le désir du -châtiment corrompt notre souci de la justice ; -car, entre nous soit dit, rien ne ressemble -moins à l’amour de la vertu que la sinistre et -pusillanime ardeur qui nous porte à éliminer -du corps social tout ce qui nous en paraît -menacer la douteuse harmonie. L’office du -magistrat n’est, en quelque sorte, qu’un tribut -que nous payons au prince de ce monde, au -père du mensonge ; le geôlier et le bourreau -suffiraient à l’idéal de justice de la plupart -d’entre nous ; car, non contents de passer en -férocité le tigre, en ruse le renard et la vipère -en venimosité, nous avons su encore ajouter à -ces avantages bestiaux la vertu purement humaine -qu’est l’esprit de vengeance. Passé l’âge -de trente ans, la plupart des humains ne sont -guère autre chose que des survivants par esprit -de vengeance. Nous nous vengeons du -mal que l’on nous fait ; nous nous vengeons -aussi du bien que nous faisons ; et voilà pourquoi -notre vie ressemble si fort à un tas de -gadoue arrosée de sang. Amour, oubli des -fautes, pitié ! Toute la grandeur possible, toute -la bassesse réelle de l’homme ! Que votre -pensée s’arrête un instant sur le mystère adorable -et terrible du sentiment pur, et vous -aurez une vision parfaite de l’affreuse barbarie -dont les ténèbres nous environnent de -toutes parts après dix-huit siècles d’effort chrétien. -Hélas ! jusques à quand nous faudra-t-il -attendre le retour de Celui qui doit communiquer -aux faibles, aux moroses, aux contrefaits -de l’esprit et de la chair, un peu de sa glorieuse -pitié, de la force, de la joie, de la beauté -même ? Quand donc apprendrons-nous à -plaindre la Joie et la Beauté ?</p> - -<p>« Ainsi, je doutais quelquefois de ma compassion ; -cependant l’amour de l’amour ne -m’abandonnait jamais. Je n’avais souci d’aucune -chose de ce monde que de ma tendresse. -J’aimais en Annalena jusqu’au mystère profond -qui enveloppait son passé. Je ne connaissais -rien autre chose de sa vie que les quelques -aventures galantes dont elle avait consenti -à me faire confidence au début de notre -liaison. Quant au reste, elle mettait à le tenir -secret un soin qui égalait la prudence de son -frère Alessandro. Ni le sentiment délicat qui -la portait à cultiver les arts dans un âge si -tendre, ni la sagacité qu’elle faisait paraître -au milieu de circonstances si singulières, ni -l’air de décence, enfin, qu’elle se savait parfois -donner dans une condition si particulière ; -aucune de ces qualités de cœur et d’esprit ne -me surprenait tant que ce contraste et de -l’étourderie qu’elle montrait dans ses confessions -d’amoureuse et de l’habileté avec laquelle -elle éludait toute question pouvant -avoir trait à sa naissance, à ses parents ou -aux premières années de sa vie. Au reste, la -preuve que je lui donnai bientôt de mon naturel -jaloux et quelque peu brutal ne fut sans doute -pas pour la faire incliner aux épanchements. -Tant de réserve sur un sujet si bien fait pour -éveiller une tendre curiosité, ne laissa pas de -me donner du dépit dans le commencement ; -toutefois, je m’accoutumai bientôt au mystère -qui environnait mon étrange félicité, et je -finis même par y découvrir un charme des -plus troublants. Car une seule et même loi -régit et notre adoration de Dieu et notre tendresse -pour l’homme ; l’aveugle abandon au -sentiment et la sage soumission à l’inconnu -entrent pour des parts égales et dans l’une et -dans l’autre, et jamais nous n’aimons mieux -qu’alors que nous entendons mal ; à cause -que l’impossibilité d’acquérir une chose pour -l’obole de la raison nous rappelle à la mémoire -le merveilleux trésor de sentiments que -nous portons dans nos cœurs.</p> - -<p>« Après quelques semaines de méfiance et -de bouderie, la subtile affinité entre le mystère -et l’amour se révéla à mon esprit dans -tout le charme de sa tristesse. Je sus bon gré -à la Mérone de m’être demeurée un peu une -inconnue tout en m’abandonnant et sa beauté -d’amante et sa tendresse de sœur. La durée -des terrestres amours se mesure à la mélancolie -dissimulée sous les joies qu’elles nous -donnent ; car le plaisir de disposer de la soi-disant -réalité des choses n’est que peu à comparaison -de la sublime douleur d’ignorer la -fin de ces choses. Je laissais souvent errer -mon regard sur ma songeuse nue comme sur un -charmant paysage de soir de mai ; j’interrogeais -le grand silence de ses yeux plus beaux -que le sommeil des eaux de l’été ; je m’enivrais -des parfums somnolents exhalés par le jardin -sauvage de sa chevelure ; j’étanchais ma soif -à la source fraîche et caillouteuse de sa -bouche ; je humais le vin doux-amer de sa -jeune volupté comme le Scythe boit la sève à -même la blessure du saule. Cependant les plus -secrètes possessions ne parvenaient pas à -satisfaire mon mystique désir. « Te voici près -de moi, te voici tout près de moi, te voici -au-dessous de moi, enfin, comme la montagne -sous la nuée, comme le blé sous la -pluie, comme la pierre sous la vague ; et me -voici en toi, maintenant, comme le vin -dans la jarre, comme la chaleur dans le -fruit, comme la vie dans le sang. Et nous -voici unité, présentement, comme la cloche -et le son, comme Dieu et l’amour, comme -la douleur et la volupté. Et te voici un peu -plus loin de moi déjà, et plus loin encore -à présent, et nous voici séparés par un -ténébreux abîme. O femme ! qui donc es-tu -comme créature ? O Clarice, qui donc es-tu -comme amante ? Ton destin m’est aussi -étranger que ton sexe ; je ne sais rien de -ton existence dans l’univers, je ne connais -que peu de chose de ta vie dans le temps. -D’où viens-tu ? Qui es-tu ? Où vas-tu ? -Atome d’azur dans l’espace, petite goutte -d’eau sombre dans l’océan lumineux de -l’Amour ! Qu’il est terrible et qu’il est doux -d’être un étranger à ce que l’on aime ! -Que d’autres se tourmentent d’ignorer le -sens supraterrestre de leur amour ; moi je -me plais à ne rien connaître du mien, rien, -pas même son existence effective. Non, ni -le présent, ni le passé, ni le futur ! O forme -certaine de ma vie, ô pain et vin de ma -passion, que je me réjouis de n’entendre -pas ton nom véritable ! L’amour t’apporta -un soir, la mort t’enlèvera quelque jour ; -tel fut, tel sera aussi le destin de ma propre -chair. Le corps est étranger à la vie, le cercueil -étranger au cadavre. Je ne connais rien -de moi-même ; chercherai-je à pénétrer ton -secret ? Restons comme nous sommes ; tout -va le mieux du monde ; enivrons-nous du -mystère des instants ! Qu’il nous suffise de -savoir que l’amour est en nous et autour de -nous et en toutes choses ; qu’il n’est pas de -caillou qui n’en soit tout pénétré, et qu’il -n’est point de soleil qui n’en reçoive sa -lumière ; car quiconque paraît briller de sa -propre clarté brille de la clarté de l’amour. -Demeurons en paix. Son règne arrivera. -Son nom sera sanctifié ! » Telle était ma -prière du soir. La malicieuse Annalena lui -faisait quelquefois respons d’un <i>amen</i> innocemment -moqueur ; ensuite de quoi j’étendais -mon long cadavre de raisonneur à côté de -ma chère vie au souffle puissant et doux.</p> - -<p>« Fort souvent, au cours de mes promenades -nocturnes, ma capricieuse rêverie me -reportait dans le passé. La lune me parlait des -nuits d’insomnie de mon enfance, du parc de -Brettinoro, de la fontaine au fond du parc, -des chansons de vieille nourrice folle de la -fontaine. L’odeur assoupissante de l’eau me -contait l’histoire sans fin de mes vagabondages. -Le vent m’entretenait des mille contrées -lointaines entrevues autrefois et redevenues -de longue main étrangères à mon cœur ; -car l’homme ne garde un souvenir vraiment -vivace que des lieux où son âme fut aimante. -« Vos printemps sont déjà légion, monsieur -de Pinamonte. » — « Paix, paix, ô mon -cœur cruel ! » — « Vous êtes vieux, monsieur -de Pinamonte, insistait la mélancolique -espièglerie de mon cœur. » Eh oui, -par la fourche et la queue du <span lang="it" xml:lang="it">Diavolo</span> ! J’étais -vieux, je le savais ; quel besoin était-il de m’en -ressasser les oreilles ? — « Ah ! ah ! Accoudez-vous -au garde-fou du <span lang="it" xml:lang="it">ponte Ca’ di Dio</span> ; -regardez au plus loin de la nuit ! Il vous -sied bien, à la vérité, de jouer l’indifférent… -C’est cela, une main à la garde de -l’épée, l’autre à la hanche ; cela vous va à -ravir. Rajustons, s’il vous plaît, cette perruque… -Ah ! le petit maître, le galantin, -le volage ! A d’autres ! Écoutez-moi, je vous -connais, nous nous connaissons, je suis -votre cœur, votre pauvre vieux benêt de -cœur. Vous avez beaucoup souffert, monsieur -le Pinamonte. Mais aussi, la plaisante -fureur que de n’aimer aucune chose de ce -monde ! Peut-on être heureux quand on ne -s’aime pas, je vous le demande ? Et peut-on -s’aimer, alors que l’on n’aime personne ? » -Je rougissais, je pestais comme un diable, et -je ne parvenais jamais à imposer silence à -mon scélérat de regret ; et, tout honteux, je -finissais par approuver le vieil oiseau moqueur -et déplumé de ma conscience. Combien mon -passé m’apparaissait vide, glacé, misérable ! -Le ciel était pur, Venise dormait ; une grande -tendresse palpitait dans le vent. « Tu n’as pas -aimé, tu n’as pas su t’aimer ! Et voici que -l’amour fond sur ta vieillesse, ardent comme -un reproche, terrible comme une vengeance ! -Tu le connais maintenant ! » Eh oui, je le -connaissais ! Un être nouveau criait d’amour -au plus ténébreux de mon être ; j’étais plein -de joie et ma joie était une douleur ; j’étais -plein de douleur et ma douleur était plus belle -que ma joie. Mon amour cherchait en vain -son expression dans mon esprit, dans les -œuvres des poètes ; seules, les écritures savaient -lui prêter une voix, et je chantais avec -David :</p> - -<p>« O Dieu, tu es mon Dieu. Je te veux chercher -dès l’aurore. Mon âme a soif de toi ; -toute ma chair t’appelle du milieu d’un pays -de sécheresse et de soif, du fond d’une contrée -sans eau.</p> - -<p>« Car je veux contempler ta gloire et ta -puissance, toi qui m’apparus dans le sanctuaire.</p> - -<p>« A cause que ton amour est meilleur que -la vie, mes lèvres chanteront tes louanges.</p> - -<p>« Ainsi donc je te veux bénir tant que je -vis, élevant les mains en ton nom.</p> - -<p>« Mon âme se nourrira de toi comme de -moelle et de graisse ; ma bouche te chantera -avec des lèvres ravies.</p> - -<p>« Alors que je rêverai de toi sur ma couche, -sujet de méditations pour mes veilles.</p> - -<p>« A cause que tu fus mon secours, je veux -me réjouir à l’ombre de tes ailes.</p> - -<p>« Mon âme te poursuit sans relâche, ta -dextre me soutient. Mais ceux-là qui cherchent -mon âme pour la détruire seront bannis -dans les parties basses du sol.</p> - -<p>« Ils périront par l’épée, ils seront la proie -des renards. Le Roi se réjouira en Dieu ; -car quiconque jure par lui sera glorifié ! -Mais la gueule de ceux qui mentent sera -comblée comme la tombe. »</p> - -<p>« Et je continuais, tout en me disputant -avec moi-même, ma course fantasque par les -ruelles endormies. Eh ! palsambleu, oui, mon -cœur avait raison : j’étais ridicule… Mon ombre -maigre et désolée courait sur les canaux, sur -le pavé, sur les murailles. Elle était burlesque. -L’ombre de mon épée faisait à mon ombre -une façon de queue de babouin désenchanté. -Maigre, maigre, et voûtée, et cassée en deux, -l’ombre de la précoce vieillesse ! J’étais vieux ; -mais — par le Styx ! — que m’importaient l’injure -du temps, le vide de la vie écoulée, la -trahison du souvenir ? J’aimais ; j’aimais la -douce, la détestable Mérone. J’adorais ; j’adorais -le doux, le détestable Pinamonte. J’avais -découvert enfin, sur le tard, une raison de -vivre, c’est-à-dire de m’aimer. Je me surprenais -quelquefois baisant aux miroirs le reflet -de ma face ; d’avoir été caressé par les mains, -les lèvres ou les larmes d’Annalena, mon -visage m’apparaissait divinement beau et -comme éclairé d’une douceur céleste. Je considérais -mon corps — ce pauvre corps décharné -de galantin sur le retour — et je me -prosternais devant moi-même comme fait le -païen aux pieds de son idole ; car ma chair me -semblait en quelque façon sanctifiée par les joies -qu’elle avait su donner à la divine Sulmerre.</p> - -<p>« Mon amie se plaisait parfois à me parler -des singularités de ma tournure, de mon visage -et de mon caractère. Je découvrais, moi aussi, -à chaque jour quelque détail aimable à la vampirique -laideur de mon ami Pinamonte. J’avais -peine à m’accoutumer à mon bonheur ; ma -solitude m’avait quitté si brusquement ! Maintenant -j’avais où reposer ma vieille tête desséchée -de fou ratiocineur, de démoniaque -tendre… Un oreiller de douceur, de songerie et -d’illusions m’attendait là-bas, dans la vieille -maison de la <span lang="it" xml:lang="it">riva dell’ Olio</span> : le sein de la -Mérone, le giron de la Mérone, tout de tiédeur, -de mollesse et d’oubli. — Quel geste fera-t-elle, -la mieux-aimée, en m’apercevant sur le seuil -de l’alcôve ? M’adressera-t-elle de tendres -reproches au sujet de mes escapades de somnambule ? -Me boudera-t-elle ? Ah, si seulement -elle daignait soupçonner un tantinet ma -vertu, me témoigner un peu de dépit jaloux ! -Quelle serait ma joie, quel serait mon triomphe ! -J’étudiais les contours extravagants de -mon ombre sur le vitrail changeant du clair -de lune, je me composais de diverses façons ; -et c’étaient des airs de prince Charmant, et -c’étaient des minauderies sataniques… Oui, -c’est cela ; voilà : c’est d’un air dégagé et le -sourire aux lèvres que je me veux tantôt présenter -chez ma belle. Je la surprendrai assise -sur ses coussins et plongée dans quelque lecture -pernicieuse. Je froisse mon habit et mon -jabot, je déboutonne à demi ma veste, je fais -le dos rond et me donne de la sorte l’air d’un -mauvais sujet accompli. Me voici en état de -faire mon entrée. J’avance sur la pointe du -pied, à la façon des voleurs et des galants. Un -sourire fripon se joue sur mes lèvres. J’entre. -J’entends son petit cri de surprise : « D’où -diantre revenez-vous à pareille heure ? » Je -balbutie n’importe quoi en toussotant ; j’affecte -de fuir son regard. Elle m’ordonne de la -bien regarder dans les yeux. Ma réponse est -toute prête : « Trêve de simagrées, ma toute -belle ; eh quoi ! oseriez-vous me soupçonner… » -Je n’achève pas. « Ah ! le fourbe, -l’ingrat ! Dans quel état se présente-t-il à ma -vue ! Cruel amant ! Votre silence est un -aveu, un aveu de trahison ! Ah ! n’approchez -pas, barbare ! N’approchez pas ! Puissances -du ciel ! quand donc mettrez-vous fin à mes -tourments ? » — Je n’y tiens plus, chevalier -de mon cœur ; je cours me jeter aux pieds -de ma toute-chère, je la couvre de baisers, je -l’arrose de larmes ; je presse follement la -bien-aimée contre mon cœur ; je lui découvre -ma galante ruse, je la baise tendrement par -tout le corps, je la berce, je l’endors doucement -dans mes bras… Une sainte odeur de -volupté baigne l’alcôve ; chaque heure nouvelle -semble apporter un silence nouveau ; un grillon -de temps en temps pousse un petit cri -plaintif ; un meuble craque… La tête de la -Mérone s’endort sur mon cœur ; le sommeil -me gagne à mon tour ; je m’endors dans les -bras de la félicité.</p> - -<p>« Voilà de quels rêves, monsieur le chevalier, -voilà de quelles billevesées j’occupais mon -esprit. Il n’était pas d’événement, de pensée, -de parole que je ne rapportasse à la Mérone -et qui ne me parût avoir trait à mon amour. -J’étais devenu à mes yeux le centre de l’univers ; -je pénétrais la signifiance la plus secrète -de toutes choses ; mon misérable cœur abreuvé -d’amertume battait maintenant la mesure au -milieu de la divine harmonie des sphères ; la -circulation de mon sang amoureux m’enivrait -comme d’une musique d’inépuisables clepsydres. -La passion m’initiait aux mystères de -l’être ; je m’aimais de l’amour dont le divin -brûle pour le divin.</p> - -<p>« Je m’oubliais de la sorte aux plus singulières -rêvasseries jusqu’à l’instant où, levant -les yeux vers les cadrans célestes, je prenais -garde que le temps, l’implacable temps n’avait -point interrompu son cours. Me réveillant -alors de ma sotte songerie, je faisais tout -d’abord un bond diabolique, puis je partais -comme un trait. L’angoisse me soulevait telle -une machine volante ; et c’eût été, à coup sûr, -chose fort plaisante que de me voir faire cette -diligence vers le lieu où m’appelaient mes galants -devoirs. Me voici enfin au seuil de mon -paradis terrestre ; j’entr’ouvre en tremblant la -porte du sanctuaire… Hélas ! pourquoi donc -faut-il que la réalité ressemble si peu au rêve ? -O mon rêve enfantin, ô mon désir précieux, où -êtes-vous ? Où est la lampe, où est le roman français -arrivé par la dernière poste, où est enfin la -Mérone elle-même ? J’entre et je ne perçois que -ténèbres ; je m’avance, j’écoute… rien ne -branle… je n’entends que la respiration paisible -et régulière de la dormeuse. Hélas ! bourreau de -rêve ! chienne de réalité ! La Sulmerre n’a -point jugé à propos de m’attendre ; la Sulmerre -ne m’aime pas. Maudite imagination ! -Tu me la baillais belle avec tes vains mirages -d’amour, de tendresse, de sincérité ! « Eh -quoi ? serait-ce vous, monsieur le somnambule ! -C’est chose fort salutaire que de -prendre le frais avant son coucher… Allons, -venez, venez tout contre moi… j’ai hâte de -chanter l’introït ; et dans une heure ou deux -nous entonnerons les matines. » — Sombre -et silencieux comme un mort, je quitte mes -vêtements, je m’allonge auprès de la chère -gourgandine et, dévoré des aphrodisiaques du -dépit et du dégoût, je me prends à la besogner -sauvagement. A mon réveil, Phébus est déjà -haut dans le ciel et je me sens tout guilleret. -N’ai-je pas en effet la Mérone auprès de moi ? -Ne m’aime-t-elle pas à sa manière ? Que me -faut-il donc encore ? N’est-ce point là la destinée -de tous les humains ? « Bonjour, monseigneur -mignon ! Le beau soleil, la charmante -journée ! Ah ! que j’y pense ! N’avez-vous -pas convié le prince et plusieurs autres amis -pour tantôt ? » — Telle est la vie, monsieur -le chevalier ; telles sont nos amours, et -c’est ainsi que va le monde.</p> - -<p>« Toutefois ce n’était là que ma philosophie -des meilleurs jours ou des plus lourdes heures -de lassitude ou de résignation. La plupart du -temps, la moindre indécision dans le regard -d’Annalena et la plus faible hésitation dans sa -voix m’offraient une raison de changer brusquement -d’humeur. Alors aux tortures de l’angoisse -et de la pitié succédaient les supplices -de la jalousie et de la fureur. Je me méfiais de -toutes les formes de ce que l’on appelle sottement -« possession » ; nulle d’entre elles ne -parvenait à satisfaire mon insensé désir. Ma -rageuse passion imposait à la très chère les plus -cruelles pratiques de la dépravation, les plus -hideuses besognes de l’obscénité. Je trouvais -un horrible plaisir à me dédoubler, à me métamorphoser -en mon imagination ; je m’apparaissais -en esprit sous la forme grossière et -sous les traits étrangers d’un matelot ivre, d’un -soldat tout fumant du sang des viols et des -massacres, d’un libertin sénile, baveux et rongé -d’aphrodisiaques. J’étais tout ensemble acteur -et spectateur dans mes tragiques ignominies. -Je déguisais ma chère maîtresse en bardache, je -la grimais en vieille salope sinistre et poivrée ; -je traînais mon amour au lupanar, je baignais -mon cher archange dans les latrines. A force -de lui presser le bouton, de la persécuter -d’horribles prières et d’extravagantes menaces, -j’arrachais à ma toute chère des aveux qui me -faisaient frémir de rage, de honte et de volupté : -je me faisais initier aux affreux mystères de -ses amours anciennes ; et, non content d’être -jaloux de ma propre chair et de tous les -vivants, je rappelais sans cesse à ma mémoire -les galants anciens, et j’en multipliais à l’infini -le nombre. Même je passais plus outre, car -pénétrant, grâce aux particularités intimes -qu’Annalena me révélait en ses transports, -l’âme et la chair de mes prédécesseurs, je -jouais, mime frappé de folie, le drame de leurs -passions depuis longtemps éteintes, la comédie -de leurs espoirs trompés, la farce de leurs -joies perdues ; et quand mon art immodeste -arrachait aux lèvres pâmées de Manto le nom -de l’amant dont je contrefaisais la luxure -badine ou farouche, un horrible sentiment de -dégoût et de triomphe me déchirait l’âme et -secouait ma misérable chair. Démoniaque, -j’étais possédé d’une légion de rivaux.</p> - -<p>« Parmi tous ces adulateurs disparus, oubliés -ou trahis dont l’énumération ne laisserait sans -doute pas que de vous paraître oiseuse, — diplomates, -prélats, bouffes illustres, gens d’épée -de tous pays, — un seul me paraît digne de -vous être cité, et cela grâce surtout au curieux -phénomène de sentiment qu’il fit naître en -mon cœur. C’était un jeune Danois de la première -qualité…</p> - -<p>« Certaine nuit d’insomnie, en fouillant -dans une vieille armoire, je mis par hasard la -main sur son mélancolique portrait d’abandonné. -La capricieuse Annalena me conta -l’histoire de ce galant en termes si pleins de -tendresse que je la soupçonnai aussitôt de -nourrir encore quelque amour pour son souvenir ; -cependant le nom autrefois chéri du scandinave -s’était effacé de sa frivole mémoire, et -je n’ai jamais connu d’autre nom à ce gentilhomme -que le ridicule sobriquet de Benjamin -dont l’espiègle avait jugé plaisant de l’affubler. -Le visage tout rayonnant de noblesse et de -douceur du jeune homme ; tels traits de son -esprit et de son caractère ; le sujet de sa séparation -d’avec la Mérone ; la tournure originale -de la lettre d’adieux dans laquelle il mandait à -l’ingrate son départ désespéré pour la Chine, -enfin le tour pendable que la perfide osa jouer -à l’infortuné béjaune en lui communiquant, -par l’entremise d’Alessandro, la nouvelle aussi -cruelle que fausse de sa mort et de son inhumation -au cimetière de Vercelli ; toutes ces -étranges particularités de son histoire furent -autant d’éloquentes plaidoiries qui valurent à -l’unique adorateur sentimental de ma Sulmerre -l’indulgence et la compassion d’un amant follement -jaloux et tout plein de répugnance pour -les caprices vulgaires et passagers des autres -rivaux.</p> - -<p>« Les tristes amours de Benjamin m’offrirent -une excellente occasion de pénétrer le cœur -et l’esprit d’Annalena. A la façon dont elle -m’en fit le récit, je jugeai qu’elle n’avait jamais -su apprécier des nombreuses qualités du -Danois que celles qui en faisaient à ses yeux -un enfant timide, caressant et facile à duper. -Il me fut clair aussi qu’elle prenait pour de -l’inexpérience et de l’ingénuité ce qui n’était -en moi qu’un besoin des plus conscients d’entretenir -ma tardive flamme en me créant le -plus possible d’illusions à son sujet. Ruse rampante -de l’esclave, hypocrisie pitoyable de la -courtisane, tendresse triomphante de la mère, -que je vous connus bien toutes trois en étudiant -le caractère de la Mérone ! La surprise -qu’elle marqua de me voir si plein de commisération -pour Benjamin me fit clairement -entendre qu’elle n’avait espéré rien autre chose -de sa confidence qu’un nouvel éclat de jalousie -de ma part. Si étrange que lui ait pu tout -d’abord paraître ma sympathie envers l’infortuné -gentilhomme, elle ne tarda point d’y discerner -un témoignage indirect du profond -amour dont elle se savait l’objet. Elle me parla -ingénûment de sa découverte ; je feignis de ne -m’étonner que de sa pénétration ; en réalité, -la faiblesse de mon cœur me surprenait bien -plus encore que la finesse de mon amie. Eh ! -oui, ce que j’aimais en Benjamin, c’était -l’amour dont il avait brûlé ! Je lui savais gré de -s’être consumé en tristesses et soucis pour -une créature qui, dans mon propre cœur, -avait allumé les feux les plus cruels. Dans le -fond, y avait-il en tout cela de quoi s’étonner -si fort ? La tendresse est plus perspicace que -l’expérience du plus sage, et plus féconde -qu’une nuit de juin, et plus délicate que l’architecture -des hirondelles. Tout est sagesse, -mystère et douceur au cœur de la profonde -tendresse, de la pure fleur de Dieu sottement -souillée par le lâche, le hideux mensonge -humain. Benjamin avait souffert, Benjamin -avait aimé ; l’amour et la douleur dont mon -cœur était débordé aimaient le doux Benjamin -comme le couple égaré dans la nuit aime -l’étoile qui lui sourit, la brise qui le caresse, -le silence qui prête l’oreille aux tendres chuchoteries. -J’avais accoutumé à considérer le -jeune Danois comme une façon de compagnon -secret de mon infortune, de témoin invisible -de mon bonheur, de confident idéal de mes -peines. La pensée où j’étais de ne le rencontrer -jamais me disposait apparemment à la -confiance. Il m’arrivait parfois de soupirer : -« Que peut bien faire notre frère Benjamin ? -Est-il toujours à Formose ? A-t-il repris intérêt -à l’existence ? L’infortuné ! S’il avait -seulement auprès de lui quelqu’un qui le -sût consoler ! Quelle tristesse, Annalena, -quelle tristesse ! » La Sulmerre feignait de -partager mon attendrissement ; mais je pense -qu’elle s’affectait davantage des chagrins de -celui qui parlait que des infortunes de l’absent. -La femme est ainsi faite, monsieur le chevalier ; -elle ne conçoit pas que l’on puisse vivre -dans le passé ; sa chair, son cœur et son esprit -ne connaissent du temps que la minute présente, -comme la libellule et comme le frisson -de l’eau. Et le grand avenir ouvert aux hommes -aimants et aux bêtes lui est fermé.</p> - -<p>Malgré que la madrée affectât souvent de se -reporter au temps de ses amours avec Benjamin, -j’avais toujours quelque doute sur la sincérité -de ses regrets et je la soupçonnais fort -de n’entretenir ma pitié qu’afin d’y trouver -l’occasion de porter aux nues la générosité de -mes sentiments. La femme est faible et l’hypocrisie -de la faiblesse est insondable. Non contente -d’avoir du premier jour discerné dans -l’estime que je faisais du Danois une excellente -preuve de mon amour, l’artificieuse s’en fit -bientôt un moyen de défense dont elle s’accoutuma -à user dans les moindres occasions. -Qu’une parole un peu vive vînt à m’échapper, -la Mérone aussitôt de me vanter la modération -de langage et les façons honnêtes de son -sentimental patito ; m’arrivait-il de lui faire -reproche de sa coquetterie ou de la soupçonner -ouvertement d’infidélité, c’était alors un -cantique de louanges à la sublime confiance -que Benjamin n’avait point cessé de lui témoigner -tout le temps que dura leur commerce. -« Eh quoi, cher Allobroge, est-ce un passe-temps -digne de Votre Seigneurie que de -tourmenter sans cesse un pauvre cœur sans -malice, une malheureuse fille sans défense ? -Mortel insensible ! Cœur corrompu ! Que -vous avez donc bien pris à tâche de venger -mon infortuné Benjamin ! O mon cher innocent, -mon tendre mandarin ! Que je t’aimerais -et te cajolerais, présentement, si tu étais -auprès de moi et si je n’eusse eu le malheur -de m’engouer d’un bel esprit ! » La coquine -mettait à ses invectives un si fort accent de -sincérité que je ne les pouvais entendre sans -en ressentir de l’émotion. Que la colère enfantine -et rusée de ma Manto était charmante ! -Que sa tristesse, vraie ou feinte, était gracieuse ! -A solliciter son pardon, à calmer sa -douleur, je goûtais un plaisir qui ne se peut -exprimer. Je la prenais sur mes genoux, je la -baisais et la berçais, je lui chuchotais des mots -tendres ainsi qu’on fait aux petites filles ; je -buvais ses larmes, je la tapotais doucement -sur ses joues chaudes et claires de beau fruit -précoce, et je me disais en moi-même : « Roquentin -imbécile ! fabricateur d’illusions ! -Quelle est ta sincérité, mais quel est aussi -ton avilissement ! »</p> - -<p>« Je ne voudrais pour toute chose au monde -vous faire le détail de ces scènes scabreuses -où les larmes n’étaient que bien rarement -seules à couler. Vous me paraissez d’ailleurs -marquer quelque hâte d’en finir avec ce Benjamin -que vous ne connaissez pas et dont vous -vous moquez, sans doute, comme de Colin-tampon. -Ma digression à son sujet a été fort -longue ; mais qu’y faire, chevalier ? La faute -est commise. Ne suis-je pas l’homme des digressions ? -Et puis, qu’importe ? Toutefois, avant -que de revenir à mon histoire, souffrez que je -mentionne un autre de mes rivaux et amis : -Mylord Edward Gordon Colham, jeune Anglais -débarqué depuis peu à Venise dans la vue de -s’y déniaiser et d’y perdre son temps en qualité -de secrétaire d’ambassade. La jeunesse de -l’aimable insulaire et l’expression de franchise -et d’innocence répandue sur toute sa personne -furent cause que la Mérone tout d’abord lui -permit certaines privautés peu faites pour me -plaire. Je reconnus cependant bientôt que les -assiduités du béjaune n’avaient rien qui me pût -donner de l’ombrage, et je finis même par me -prendre de quelque goût pour le charmant -Edward. La Sulmerre accoutuma bientôt de -l’appeler frérot ; je lui donnai le nom de -mignon. Mylord touchait agréablement de -l’épinette, avait les plus beaux yeux et cheveux -du monde, et paraissait ne se plaire qu’en la -compagnie des messieurs de la Manchette. Je -vous fais grâce de ses autres particularités ; au -demeurant, le rôle qu’il joua dans le drame -burlesque de mes amours se réduit à presque -rien ; et dans toute la suite de mon histoire -nous ne le verrons réapparaître qu’une seule -fois. J’estime non moins inutile de vous parler -des confidences que je ne tardai pas, selon ma -fâcheuse coutume, à déverser dans son sein. -Mieux que personne au monde vous connaissez -déjà et l’horrible inquiétude qui torturait -ma raison et l’atroce amour qui me dévorait -le cœur.</p> - -<p>« La vie est sainte et l’homme est mauvais ; -et la vie se venge de l’homme. Du premier -regard il m’avait semblé reconnaître en Clarice-Annalena -la projection mystérieuse de la -chère image tant caressée jadis par mon esprit -d’enfant ; et, loin de s’atténuer avec le temps -et l’habitude, cette délicieuse impression du -premier moment ne fit que gagner en force et -en netteté. Aimer la Mérone me parut bientôt -retourner bonnement aux tendresses abandonnées -des premiers ans. Dans les yeux de -la belle je retrouvai le ciel et les fontaines du -duché de Brettinoro ; dans ses cheveux, l’arome -du vent soufflé par le fleuve ami et la forêt fraternelle ; -dans sa voix, les ris et les chansons -des compagnes de mon jeune âge. J’aimai la -douce un peu comme un gitonneau d’école -et beaucoup comme une petite sœur puérilement -incestueuse. Hélas, Annalena ! Hélas ! -Mon enfance, mon enfant, mon enfantillage ! — Il -n’est, à mon sens, chose si aimable au -monde qui puisse être comparée au délice de -découvrir dans une femme perdue quelque -reste de grâce enfantine, de tendresse et de -pureté. C’est plus passager que la mélancolie -du dernier rayon sur la nuée grossissante de -la nuit, et c’est plus délicat que la fragilité de -la fleur cueillie aux bocages de l’arrière-saison. -Certes, la vierge m’apparaît aimable en son -innocence ; mais je suis tellement fait que je -préférerai toujours la surprise de découvrir un -peu alors que je ne cherche pas, à la joie de -rencontrer beaucoup quand je suis certain de -trouver. Le goût de l’imprévu m’a guidé dans -mes amours comme dans tout le reste, et c’est -à lui que je dois d’avoir pris dans ma jeunesse -le train du libertinage ; car, sitôt que l’on m’eut -appris sur les créatures que leurs sentiments -étaient affectés, je sentis naître en moi le -bizarre désir de leur en inspirer qui fussent -véritables. Loin de me laisser rebuter par les -échecs inévitables que j’éprouvais à ce jeu -extravagant, je me faisais un divertissement -d’en atténuer l’effet en les interprétant d’une -certaine façon. J’opposais aux jugements sévères -de ma raison tous les arguments qui me -semblaient propres à me faire incliner à l’indulgence ; -et comme il me fallait de la noblesse -à tout prix, je relâchais sans cesse les cordons -de ma bourse et je me réjouissais naïvement de -découvrir, au défaut de l’amour, un peu de -reconnaissance dans le cœur de mes vénales -consolatrices.</p> - -<p>« Si ingrate que fût la tâche que j’avais prise -à cœur, j’y trouvai cependant mainte occasion -de me complimenter sur mon optimisme libéral -et galant ; singulièrement dans mon commerce -avec Annalena. La reconnaissance que -celle-ci avait accoutumé de me marquer à -tout propos n’était pas le seul sentiment qui -m’étonnât dans une fille de son âge et de sa -condition. Quelque sensible qu’elle fût au faste -dont je l’environnais, elle y paraissait attacher -moins de prix qu’à la manière affectueuse et -honnête dont j’usais à son égard par devers le -monde. Elle apportait dans ses transports -les moins modestes une câlinerie mignonne -qui semblait témoigner de la sincérité de son -sentiment autant que de la vivacité de son -plaisir. Elle avait aussi d’accorder le pardon -des fautes une manière à tel point charmeuse, -que je la soupçonnais parfois d’exciter avec -intention les fureurs de ma jalousie. Ses bouderies -étaient enfantines et attendrissantes ; -elle montrait de la grâce ingénue jusque dans -ses péchés ; car elle était perverse à la manière -des novices et des nonnains. Ses petites -larmes avaient un goût de pluie féée au blond -royaume d’automne de Riquet à la Houppe, et -ce m’était un délice que de baisoter ses petites -moues de colère ou de dédain. Son fichu se -renflait à la plus faible émotion, découvrant -une poitrine ornée de tous les agréments que -peut offrir l’âge délicat et troublant où les -belles cessent d’être fillettes sans se pouvoir -décider à devenir femmes entièrement. Son -corps était comme ces beaux rosiers de mai -dont le feuillage dur et frémissant présente aux -lèvres charmées une petite fleur sans duvet, -entr’ouverte à peine, lisse et aigre-douce au -baiser. Mais c’était surtout le rire, le rire d’Annalena ! -Rire clair, rustique, primitif, fraternel ; -rire d’enfant qui me semblait tout frissonnant -de murmures de sources réveillés -jadis durant quelque halte nocturne au milieu -d’une forêt étrange ; et tout assourdi de ramages -de mai entendus dans le demi-sommeil, -au fond d’un verger vaporeux ; et tout frileux -d’un bruit de pluie et de grêle sur les toits de -l’antique château de Brettinoro ; et tout somnolent -des chansons du vent dans les cheminées -désolées ; et tout ému encore du son des -noëls de jadis…</p> - -<p>« Voilà ce que je croyais entendre, moi qui -n’avais jamais rencontré l’Amour ; oui, voilà -ce que j’entendais, moi le plus solitaire, dans -le rire singulier de la Mérone, dans ce doux -rire qui s’épanouissait soudain dans la voix de -ma belle comme la rose s’allume au rosier et -comme se détache du chêne bruissant la grêle -étrange des glands dorés de l’automne. Et je fermais -les yeux, et je cachais mon visage… -Trente années de solitude inquiète, d’attente -passionnée, de débauche timide et nostalgique… -Trente années de sécheresse d’âme, de -folie d’imagination, d’impuissance de cœur ! -J’avais seize ans, je lisais le <i>Don Quichotte de -la Manche</i> sous le saule pleureur du parc ancestral, -et j’attendais, j’attendais près de la -fontaine murmurante. Et les jours succédaient -aux jours, les saisons aux saisons, les années -aux années… Et je me voyais, dans mon rêve -obscur, rôdant sans but le monde, gaspillant -la vie, prodigue d’or et d’heures de jeunesse ; -admiré, flatté, fêté en tous lieux, et cependant -plus misérable, dans la solitude de mon cœur, -que le vieux gueusant accroupi au seuil du -cimetière.</p> - -<p>« Des souvenirs étranges de pays et de -villes se déroulaient devant ma vue intérieure ; -paysages de brume et de soleil, d’hiver et d’été, -du Sud et du Nord ; rues et ruelles du soir et -du matin, silencieuses ou bruyantes ; foules de -tous pays et de toutes races ; hospitalités de -palais et de chaumières ; débarcadères, relais -de postes, haltes près des fleuves et rêveries -d’auberges… Ah ! mélancolie et lassitude des -arrivées, sentiment mélangé de vide et de -regret des départs ! Et cette accablante, cette -atroce certitude que l’âme sera demain ce -qu’elle est aujourd’hui, et ce qu’elle fut hier, -et il y a dix ans, et de toute éternité…</p> - -<p>« Et voilà qu’un rire étrange résonnait soudain -si loin, si loin et si près de moi ! Un rire -d’adolescente chère à mon adolescence, un -rire d’autrefois et d’avenir, un rire de sauvagesse -coulant et fleurant doux tel du baume -tranquille… Les yeux clos, la vie suspendue -toute à cette mélodie de la jeunesse, je me -reportais, monsieur le chevalier, à mon sombre -passé de rocher perdu au milieu de la solitude -des mers ; à mon lugubre passé de lampe -indifférente d’auberge, à mon horrible passé -de vieille rigole mesurant les jours, les années -et les siècles à l’écoulement monotone des -pluies empoisonnées de rouille. Et lorsque je -rouvrais les yeux, j’avais devant moi mon premier -amour d’enfant, d’adolescent et de grison : -Clarice-Annalena Mérone l’aventurière ! Clarice-Annalena -Mérone, de Sulmerre, la gourgandine, -hélas !</p> - -<p>« L’ensorcelante gourgandine avait pour les -ébats enfantins devant les miroirs un goût des -plus vifs ; ce dont je la reprenais souvent d’un -air docte et sévère, car ces badinages solitaires -n’étaient pas sans me donner quelque jalousie ; -toutefois, le rire penaud de l’écolière -prise en faute me désarmait en un clin d’œil, -et l’image du tendre Daphnis s’allait unir au -reflet de l’aimable Chloé. L’accent qu’elle -mettait à ses plaintes et réprimandes me ravissait -d’aise ; elle prononçait alors les mots à la -façon des enfants ; quand elle disait : Barbare ! -j’entendais « Balle-Balle » ; méchant ! -je répétais : « méçant » ; bourreau ! je criais : -« boulot, boulot ! » et la friponne de s’esclaffer, -de sauter de joie et de battre des mains. Elle -inventait des jeux de malade et de chirurgien, -de petite fille espiègle et de gouverneur sévère, -de jeune beauté surprise dans un bois par un -vieillard impudique ; et c’étaient des opérations -délicieuses, des flagellations exquises, des viols -sauvages, anxieux, enivrants. Elle se travestissait -en jeune garçon et se mettait une ceinture -dont la boucle complétait son corps ; et Ænobarbe-Pinamonte -faisait sauter sur ses genoux -Sporus-Annalena. D’autres fois elle se donnait -des airs de gouvernante gonflée d’humeur -vitupérosa, et voulait que je l’appelasse ma -mie. Alors elle me menait promener, me faisait -épeler dans un grand livre, me donnait -l’ordre de réciter ma prière ou de déclamer -quelque fable. Malheur au grimaud étourdi ! Il -n’en menait pas large, par ma foi ! le fouet -était toujours sous la main de la mégère. — « Deux -pigeons s’aimaient d’amour… » — « Eh -quoi, monsieur, est-ce là tout ce que vous -avez su retenir ? D’amour…, allons, qu’attendez-vous, -méchant garnement ? » — « D’amour…, -madame ; d’amour ten… tendre… » -La petite main armée du gros fouet -se levait ; en même temps une culotte se baissait ; -et voilà ce grand escogriffe de Brettinoro -à genoux devant sa mie. « Ah ! le petit libertin ! -« Que vois-je ? Que veut dire ceci ? Mais c’est -un petit homme ! que dis-je, un petit mauvais -sujet accompli ! Quel polisson vous apprend -toutes ces belles choses, monsieur le vilain ? -Je le veux savoir sur-le-champ ; sinon j’en -touche un mot à Monseigneur… — Allons, -ne pleurez pas, c’est bien ; levez-vous et approchez, -que je vous embrasse… » Et ma -douce mie me baisait tendrement… « D’amour -singulier, enfantin, pervers, profond et mélancolique ; -de l’amour le plus rare, ma mie -adorée ! Venez, venez, que je vous rende la -pareille ! » Ah ! chevalier, que les heures coulaient -douces au <span lang="it" xml:lang="it">palazzo</span> Mérone !</p> - -<p>« Avant que de rencontrer la Sulmerre, je -n’avais jamais connu d’autre tendresse que -celle qui me porte aujourd’hui encore à chérir -le passé au point d’y situer ma propre existence -effective et de ne rechercher nulle autre -société que celle des vieux livres et des objets -anciens. Le fantôme du regret n’est pas moins -propre à nous rattacher à la vie que le mirage -de l’espoir. En m’éprenant de la Mérone, je -l’attirai dans le cercle enchanté interdit à mes -contemporains ; je l’habillai en héroïne de roman -poudreux ; je lui donnai pour compagne -Agnès, Béatrix et Laurette de Sado, et j’approchai -de sa douce face d’enfant d’autrefois mon -âme rajeunie, afin qu’elle s’y contemplât comme -en un beau miroir ancien lavé dans les larmes -de l’amour. Je mis dans ma tendresse toute la -folie de mes sens et toute la sagesse de mon -âme. J’avais l’esprit sans cesse occupé de ma -Mérone ; ma vie se nourrissait de la chère -vie de l’ensorceleuse. En prononçant les noms -de la très ravissante, je surprenais dans ma -voix l’accent mystérieux des paroles sacrées, -et je chuchotais : « Clarice », comme on murmure : -« Reine des anges » ; et je disais : -« Annalena », comme on soupire : « priez -pour nous ». Mes poumons reconnaissaient -l’air que la trop douce avait respiré, mes yeux -cueillaient sur les fleurs le regard chéri qui -s’y était reposé ; les objets rendaient à mes -mains les caresses reçues des doigts de l’adorée, -et toute la douce nature m’apparaissait -sous les traits ravissants d’une grande Annalena -omnipotente et éternelle. L’amour me faisait -pénétrer dans l’essence de mon être ; Pythagore -d’un genre nouveau, je découvrais, en -moi-même, un monde régi par les nombres -mystiques ; Annalena était l’unité certaine et -inconcevable dont dérivaient en combinaisons -sans fin les affections de mon âme et les -associations de mes pensées. L’amour est une -attraction et la gravitation infinie n’est elle-même -qu’une forme sensible de l’universel -amour. L’image de la très chère m’était plus -fidèle que mon ombre ; car l’ombre du corps -s’unit aux ténèbres et se fond en elles, au lieu -que le fantôme bien-aimé me poursuivait à -travers la nuit jusque dans les profondeurs -effrayantes du rêve.</p> - -<p>« Une fois, une seule, je parvins à dérouter -dans le sommeil ma délicieuse obsession. Cet -acte de rébellion, encore qu’inconscient, m’attira -un châtiment terrible. A mon réveil de ce -songe sans Annalena, je me trouvai, plein de -stupeur et d’angoisse, au milieu des ténèbres. -La Sulmerre était loin de ma pensée ; mon -rêve m’avait reporté dans le temps de ma -prime jeunesse, et je pensais m’être réveillé -dans ma couchette au vieux château de Brettinoro. -Tout à coup, à un mouvement que je -fais, je prends garde qu’un corps étranger -repose auprès du mien. L’image d’Annalena -reprend tout aussitôt sa place dans mon -esprit ; toutefois, un affreux sentiment de détresse -m’étreint le cœur. J’écoute… Pas un -souffle… Je crie : « Annalena ! Annalena ! -Mon cher amour ! » Point de réponse, rien -ne branle. Enfin, je mets la main sur le briquet ; -l’étincelle jaillit, la chandelle est allumée ; -et voici Annalena en sa pâleur de statue -renversée et blanche de lune, tout près de -moi, tout près et cependant si loin, si loin ! -Égarée au pays du songe, enlacée par les -hautes herbes du silence, étrangère, perdue, -presque morte… Terrible, terrible est le visage -du sommeil ! Si près de moi, et au profond -de quel abîme, et au sein de quel mystère ! — Te -voilà donc, toi ! O toi ! O toi toute ! O toi -près de moi, de moi si seul ! Pauvre de toi, -pauvre de nous ! La nuit. Le silence. Ce pâle -flambeau inquiet, ce vieux palais peuplé d’étranges -souvenirs… Sur la muraille, l’ombre -démesurée, effrayante et baroque de ce grand -escogriffe en chemise… Qui est-elle ? D’où -vient-elle ? Qui suis-je ? Où vais-je ? Elle ne -vivait pas dans mon rêve d’avant un instant et -je n’existe sans doute pas dans le sien. Quel -abîme nous sépare ! Que faisons-nous ici ? -J’étends un mouchoir sur sa face, et voilà son -nom oublié, perdu, effacé ; son corps n’a pas -de nom ; décapité, elle-même ne le reconnaîtrait -pas. Quelle vie ! Quelle éternité ! Quelle -odeur de charnier ! Elle a longtemps vécu -sans rien connaître de moi, hélas ! rien, pas -même le nom. Et elle dormait seule ou dans -les bras d’un autre, dans cette même attitude ! -Et moi je courais la prétentaine au loin, au -loin ! Quel froid, quelle ombre sur la mer, -quel inconnu, quel silence partout ! Oui, le -clair de la lune sur la Russie blanche et sur -les clochers noirs de corbeaux… Et le clair de -la lune sur le château grand-ducal de Mazovie -et sur Windsor ! — Demain approche. -Demain ne peut apporter que la douleur. Demain -est toujours une séparation. L’éternité -même n’est que le temps d’un adieu, la chute -d’une feuille, l’éclair d’une larme. — Je crie à -tue-tête : « Horreur ! Horreur ! — Ciel ! quel -rire ! Comme elle rit, cette friponne d’Annalena ! » — « Je -vous observe depuis un bon -moment, monsieur mon très cher ; auriez-vous -perdu l’esprit, Sassolo, dites-moi ? Que -faites-vous là ? Pourquoi ne dormez-vous -pas ? Soufflez donc la chandelle, de grâce. -Je meurs de sommeil. Embrassez-moi bien -fort, calmez-vous, bonne nuit. » — La paix -rentre dans mon âme. Je souffle… une mouche -se brûle l’aile… Je souffle : la voilà qui -se heurte au plafond. Silence. Je souffle encore. -Voici la nuit. Et voici la pluie. Quelle -tranquillité, quelle douceur ! Toutes choses sont -rentrées dans l’ordre. Dans quel ordre, ô mon -esprit bizarre ? Dans l’ordre des choses, apparemment. -Ah !… Bah !… Le grand escogriffe -bâille. Ténèbres. Bruit de la pluie sur le canal. -La chevelure de la Mérone sent le foin de -printemps sous la lune… Et voilà, monsieur le -chevalier, voilà notre ami Pinamonte, mon -ami Moi-Même qui paisiblement se rendort, — tel -un âne de mai ivre de jeune foin.</p> - -<p>« Peu de temps après notre première rencontre -au palais di B…, je dus me rendre à -Milan dans une affaire de succession. Une -légère indisposition empêcha la Mérone de -m’y suivre. J’étais depuis deux ou trois jours -dans cette ville quand, traversant un soir la -via Paolo da Cannobio, voisine de la cathédrale, -je fus frappé de l’aspect délabré d’une -maison qui paraissait bien être la doyenne de -cette rue si pleine de souvenirs. Il bruine -doucement. Les sons plaintifs d’un clavecin se -font entendre dans l’éloignement. Voilà notre -ami Pinamonte en plein rêve ; il lui semble -que la porte surmontée du blason des Ricci -l’invite ; déjà le seuil est franchi, le long corridor -traversé ; et voici une petite cour à colonnade, -aux dalles disjointes, branlantes et rongées -de mousse. Dans un coin obscur, une tête -lépreuse de chimère crache un petit filet d’eau -verdâtre dans un bassinet limoneux. Pinamonte -lève le nez, écarquille les yeux : « C’est la -maison du Passé, c’est la maison du Passé », -chantonne ce diabletot de clavecin. « Regarde -bien, ami Pinamonte ; ces hautes fenêtres -troubles ne sont-elles pas de ton goût ? Tin, -tin, tin ; Annalena a vécu là il y a cent ans. -Tin, tin, tin ; elle arrosait les fleurs à la fenêtre -de gauche tous les matins ; tous les -matins d’il y a cent ans. Lan, lan, lan, lanlaire. -Dans le vieux temps, dans le pauvre -vieux temps lointain. » — Une fenêtre s’ouvre, -une affreuse tête de vieille coiffée d’un -bonnet monstrueux m’interpelle : « C’est par -ici, là, la petite porte à votre gauche ; entrez, -entrez donc, de grâce… Il y a trois marches… -Vous êtes M. Spallantini, n’est-il -pas vrai ? Le maître de danse ? Venez, -venez ; voilà une bonne couple d’heures que -M. de Tassistro vous attend. » Au lieu de -répondre, je reste planté là, moitié figue, moitié -raisin. Je rougis, je tousse, je me mouche, -je porte la main à mon chapeau. Que faire, -par le Styx ! Quelle excuse donner, par le -<span lang="it" xml:lang="it">Diavolo</span> ! La vieille chipie ne va-t-elle pas me -prendre pour un voleur, pour un assassin ? — Je -balbutie l’enfer sait quoi : « Vieille maison, -ma bonne ; amour du passé, curiosité… -étranger de passage à Milan, légère ivresse, -chagrins… » Puis, je prends mon essor, et -d’un bond me voilà au milieu de la rue.</p> - -<p>« Bien des mois après cet événement -mémorable, je me trouve dans le boudoir -d’Annalena. C’est dans l’été. Il fait chaud. Je -muse. Je m’ennuie. Je prends un livre, je le -parcours distraitement, je le jette. Je suis du -regard le vol d’une mouche. Elle se pose sur -la vitre, et c’est le grand silence d’un soir de -juin. Ah ! voici un baguier. Je le prends, je -l’ouvre, et, tout en m’abandonnant à des rêveries -incohérentes, je fais sauter les bijoux dans -ma main. Je songe vaguement à mon dernier -voyage ; je revois en pensée ma chère cathédrale, -la via Cannobio, la maison du Passé. Ma -main saute toujours. Une bague tombe. Je la -ramasse et l’examine minutieusement, tout en -rêvassant à autre chose. J’aperçois un chiffre -gravé dans l’anneau. Je m’approche de la fenêtre : -« 1708. P. Tassistro. » Je me signe, je -jure, j’appelle Clarice, je l’interroge. Elle n’avait -jamais remarqué l’inscription. La bague -lui venait d’une grand’tante. Jamais elle n’avait -entendu parler de la famille Tassistro. Il y a -un grand mystère au fond de toute tendresse, -un impénétrable secret dans le sein de toute -passion ; un rêve que l’on oublie au réveil, un -silence que l’on n’ose troubler, un mot que -l’on craint de dire.</p> - -<p>« J’ai aimé profondément ; j’ai le droit de -parler. Mais malheur à qui prend le nom de -l’Éternel en vain ! Rien n’est étranger à notre -misérable entendement comme ce terrible et -doux amour qui est le principe de l’être et qui -fait fraterniser notre cœur avec le caillou du -chemin ; car nous avons peine à supporter la -vie, et notre amour s’enivre d’éternité. Tout -est obscur dans ce qui a pu être avant nous, -tout est mystère en ce qui nous doit survivre ; -cependant l’esprit répugne à séparer l’idée de -l’amour tant de ce que nous fûmes avant que -d’apparaître en ce monde que de ce que nous -serons après l’avoir quitté ; et le fait de pouvoir, -au séjour temporel, aimer d’un même -amour des êtres dissemblables à des époques -différentes, est peut-être le plus sûr des arguments -à opposer aux négateurs de l’immortalité. -Les amours passent et meurent ; l’amour -demeure et survit ; et telle est la puissance de -ses formes terrestres de manifestation : art, -enthousiasme, beauté, qu’il finit toujours par -l’emporter sur le mensonge, père de la laideur -et de la démence. L’amour est cela qui subsiste -et qui constitue la personnalité. Que si nous -ouvrons le livre incohérent de notre passé, -nous voilà tout surpris d’y lire l’histoire non de -l’individu que nous pensions être, mais d’une -foule turbulente d’étrangers ; et si nous avons -le bonheur d’y rencontrer quelqu’un qui ressemble -un peu à ce que nous sommes aujourd’hui, -gardons-nous bien de lui parler autre -chose que sentiment !</p> - -<p>« Mon premier soin avec la Mérone fut toujours -de lui déguiser ma pensée. La douce -venait de trop loin ; elle était mon cher fantôme -sentimental des jardins sauvages de -Brettinoro ; elle était le sens caché de ma vie, -la forme de mon existence hors du temps ; des -paroles que je lui adressais, aucune n’avait -trait aux choses du présent ; et l’amoureuse -simplicité de mes propos étonnait sans cesse -mon esprit. Comme je suis primitif ! me disais-je -en moi-même ; que veut dire ceci, que signifie -cela ? Suis-je donc un habitant du Saana ? -Comme la nature chante dans ma voix ! Quels -frissons de forêts défuntes, quels battements -d’ailes d’oiseaux étranges, disparus ; quelles -prières enfantines au soleil, à la lune, au -silence, au vent ! Comme l’on sent que tout -ceci a déjà été dit jadis, il y a très longtemps, -avant, avant, toujours avant, bien avant toutes -choses ! Voici le verbe, le verbe nombreux à -la signifiance unique, le langage tendre, mystérieux, -translucide des saisons renouvelées, -des mondes détruits et réapparus, sons passagers -dans le cantique sans commencement ni -fin ! Et je répétais : « Ma chère vie, mon -grand ange palpitant, mon aimée profonde ! -Tes yeux, tes mains, tes genoux, ta bouche ! -La trace de tes pas dans la poussière, ta -voix dans la nuit, ton sommeil sous la lune, -tes cheveux dans le vent ! Pourquoi es-tu -comme la fleur sur l’eau, comme le nid au -creux de l’arbre et comme l’écho dans la -forêt qui menace ? » Je disais ces pauvres -et saintes choses, et dans chaque mot je trouvais -le mot de l’énigme du monde…</p> - -<p>« Parfois, en contemplant le ciel et la mer, -je sentais du fond de mon âme se lever une -tendresse si grande que le plus sublime spectacle -m’en paraissait amoindri ; et je ne trouvais -alors, pour témoigner aux choses mon -amour, que des cajoleries de vieillard pleurant -sur un berceau. « Voici l’océan nourricier, -créé, exploré et enfermé dans la nuit », -m’écriais-je ; et voici la nuit mesurée et enveloppée -de lumière ! Le vent plaintif s’est levé ; -ma pensée amoureuse va plus loin que le -vent et plus loin que cela même qui scintille -là-bas et qui est Vénus. Que le cercle des -réalités apparaît petit à qui embrasse du -centre spirituel ! Eh ! mais, c’est qu’il est vraiment -petit, petit et charmant à en rire, cet -univers enfantin offert à ma terrible tendresse ! -Je ne le comprends guère et j’en -conviens ; la plus pauvre chose passe mon -entendement ; un grain de sable de la route, -une larme de la mer, un mouvement d’ailes -de la mouette ; mais qu’importe que ma raison -ne pénètre jamais qu’à demi cette aimante -éternité livrée à mon amour ? N’est-ce pas se -rapprocher des choses, se fondre en elles, que -se reconnaître étranger à son propre entendement ? -Je ne connais pas les raisons de -l’être, mais je les sens ; et je sens que l’amour -et la beauté peuvent tout, tout hormis « n’être -pas ». Tendres, tendres choses ! Tendres et -profondes ! Comme vous avez besoin de ma -pitié pour vivre ! Comme votre infinité vous -ferait peur si l’idée de l’infini n’était pas mon -amour même ! Quelle harmonie règne entre -nous ! Ne suis-je pas en vous, n’êtes-vous pas -en moi ? Que de douceur en nous et hors de -nous, que de sagesse nécessaire et irraisonnée ! -Et que ce grand orbe mobile semble -donc bien fait pour comprendre mon immense -cœur en mouvement ! Amour, commencement -et fin, Amour et amour. Vous voici, criais-je -follement ; vous voici enfin, ô Amour ! Que -votre présence est douce ! et que votre ombre -au long de mon ombre est terrible ! Avant -notre rencontre vous ne m’étiez qu’un Dieu, -un pauvre Dieu personnel ; un Dieu dans le -ciel et une crainte au cœur de l’homme ; et -vous voici vous-même enfin, et vous voici -amour, amour et douleur ! Oui, douleur ; ah ! -certes oui, douleur ; car vous vous êtes dévêtu -de votre mystère. Vous passiez la raison en ces -vieux jours de votre divinité ; vous étiez inimaginable ; -votre nom était Infini ; la date de -votre venue était Futur.</p> - -<p>« Et maintenant vous êtes là, près de moi, -vous l’incessante création, vous la chose qui -n’a nul souci de se connaître, vous le premier -cri du nouveau-né ! O Amour, infini dévêtu de -mystère, Dieu dans sa nudité sublime, écrasante -nécessité, dominateur de la Raison, -Christ dans le monde du pain et du vin et de -l’enfantement. Toi, langage parfait après le -balbutiement enfantin des sages ; toi, l’idée -éternelle où la chose introuvable pour l’un, la -volonté évidente pour l’autre ; toi qui ne peux -être ni idée, ni chose, ni volonté, étant toi-même ! -O Évidence terrible ! ô Infini dévêtu -de mystère ! quelle poésie, quelle musique, -quelle peinture, quelle danse exprimera jamais -l’éternité de ton propre étonnement devant la -splendeur d’être toi-même ! Viens ! Enlace-moi ! -Allons vers les jardins qui sont sur les -mers ! Allons vers les sources qui sont dans -les forêts ! Foulons de notre pas humain le -sable qui caresse, et la pierre qui déchire, et la -poussière de la lune qui fait toutes choses -vieilles ! Et crions, afin que nous entendent -nos fils, les dieux de tous les temps et de -toutes les races ! Et que je ne sois plus -l’homme et que tu ne sois plus la femme ; car -tu es l’amour en moi, et nous sommes l’unité -suprême formée de deux terrestres unités ! Et -allons réveiller, sous le chêne ébloui de vent, -celle qui fut notre couche commune, la Clarice-Annalena, -pitoyable et pâle dans le -monde du pain et du vin et de l’enfantement. -Viens, enlace-moi, Amour ! Toi dont les pieds -sont plus bas que toute l’abjection et dont la -tête rayonne au-dessus de toute clarté ! Chant -des constellations, petite courbe harmonieuse -sur la coquille phrygienne, harpe du soleil -levant, auberge des vents, pâmoison écumante -des mers ! Toi qui m’as fait connaître l’éternité ! -Fils du Dieu vivant ! « Ta face brille -comme le soleil, tes vêtements sont blancs -comme la lumière ! »</p> - -<p>« Ainsi qu’un homme que le sommeil abandonne, -je m’approche de toi, ô fenêtre ensoleillée -et bourdonnante de mouches, ô Amour, -fenêtre ouverte sur la vie ! Et voici que je vis -le moment de la vague, et le clin d’œil étincelant -de l’écume, et l’éclair d’une aile blanche -au milieu de l’aveuglement des eaux ! Espace, -espace qui séparez les eaux ; mon joyeux ami, -comme je vous aspire avec amour ! Me voici -donc comme l’ortie en fleur dans le soleil doux -des ruines, et comme le caillou au tranchant -de la source, et comme le serpent dans la -chaleur de l’herbe ! Eh quoi, l’instant est-il -vraiment l’éternité ? L’éternité est-elle vraiment -l’instant ? Vanité des rêves humains, -noirceurs de l’orgueil et du mensonge, que je -vous moque dans le rire doux des mouches -enivrées ! Petite palme frileuse offerte au vent -d’acier, petit galet luisant dans l’écume pâmée, -et toi, homme de peine en haillons mâchant -ton pauvre pain en face des splendeurs terribles -du Fils de l’Homme ! Quelle sagesse en -vous ! Comme je vous aime ! Qu’il m’est doux -d’être le battement le plus secret de la chair -immortelle ! O éternité ! quel maître doux, quel -frère amoureux tu as trouvé en moi ! Avec -quelle libéralité je te multiplie de toute la -hâte de mes instants humains ! Avec quelle -sûreté je te prédis ton demain à toi, grande -sentimentale qui ne te connais pas encore ! -Car il reviendra, le farouche amour, car elle est -toute proche, la terrible vérité. Et je sais sous -quelle vague elle brille, la pierre, la pierre -qui doit briser la bouche du mensonge, de la -laideur et de la folie ! Car ils se déchireront -bientôt, les vieux horizons étouffants, laissant -enfin paraître les lointains de musique et de -miel de la consolation ! Qui le nierait, alors -que toute ma chair brûle de prophéties ! Qui -s’en gausserait, alors que toute la révélation -finale baise déjà mon sang de ses lèvres -enflammées ? Luxure secrète de l’être, battement -dans le ventre de la vie, gonflement de -la tendresse dans le cœur des cœurs, je te -sens, tu me pénètres de toute ta fureur, ta -chaleur humide est sur ma bouche, tes larmes -labourent mon visage.</p> - -<p>« Ah ! vieux monde imparfait de la joyeuse -nouvelle ! Comme tu chancelles au bord de -l’éternité ! Viens sur mon cœur, ô monde -accompli, ô berceau et fosse commune d’une -race immonde ! Je t’aime de tout le désespoir -des derniers instants ! Déjà ton ciel pâli s’agite -comme un chiffon sali de pleurs d’adieu ! Ah ! -comme je t’aime, apparence ancienne d’un -monde mourant, vieille peau de bête malade ! -O Amour ! ne lui fais point de mal ! Ne te -venge pas trop bien ! Laisse-le mourir de sa -mort ! Pardonne à ce monde où tu fus sans -royaume, oublie le crachat sur la face et les -clous dans les os, et l’éponge, ah ! l’éponge, -l’éponge (car tout était si bien calculé ! Il -manquait encore une goutte d’amertume ; une -seule, une seule, afin que tout fût accompli !) -Oublie, ô mon amant ! Ne le frappe pas ; laisse-le -pourrir doucement dans son sommeil. Vois, -ses pauvres dents sont déjà brisées ! La pierre -est dans le gosier : la vieille vipère ne trouve -point d’issue. Et que t’importe ? N’es-tu pas -moelleusement couché sur le trône du cœur ? -N’as-tu pas mes yeux sur tes yeux ? Ne suis-je -pas debout à ta face, éternité devant l’éternité, -amour devant Amour ! Laisse-le pourrir -doucement !</p> - -<p>« Tu ris, ô mon amant ! Serpent, dis-tu ? Ah ! -tu n’es que soleil et que rires ! Mais la prudence -du serpent a du bon, entends-tu, ô bien-aimé ! -Puissant, puissant ! Et surprenant, et -délectable ! Et profond ! Ah ! profond. Plus -profond que les cieux, et les mers, et les -terres dont tu es le principe et l’essence ! -Plus profond que tous les anciens désirs de -Dieu ! Profond, profond, profond ! Raison -d’être, cœur, amoureuse évidence de toutes -choses ! Toi qui fais du terrible infini une -petite chose douce à soupeser dans la main ; -toi qui es répandu dans toute la matière considérée -jusqu’à ce jour comme inconsciente ; -toi qui pénètres toute la nature radieuse ; toi -par qui le pain et le vin sont sa chair et son -sang, et par qui sa mort est l’obscurcissement -du soleil ; ô Consolateur, vers qui nous levons -nos yeux aveugles ! Je t’ai entendu chanter, la -nuit, dans la voix de la mer, sur les sables -tourmentés ! J’ai vu ton ombre maintes fois se -pencher sur le sommeil de Madeleine ! Je t’ai -senti frissonner dans les choses les plus pauvres -et les plus mortes. Tu as battu, galet des -plages solitaires et sinistres, tu as battu contre -mon cœur ! Quelle sagesse, ô rose, tu exhales ! -Quel enseignement me vient de vous, insectes -insensés, dans la clarté de miel sombre du -soir ! Neiges des sommets, haillons du pauvre, -brumes sur les faubourgs, avec quelle ferveur -un seul et même principe vous pénètre ! O -Dieu dans ma chair ! O Dieu dans ma tendresse, -ô Dieu que je touche, regarde ! Comme -le bien-aimé est beau !</p> - -<p>« Et toi, toi dont le battement de cœur -mesure l’infini, comme tu es humble et proche, -Amour ! Chose en soi, raison infiniment nécessaire -de toutes choses, Dieu dispersé et unique, -maître de la Volonté, conducteur de la Raison, -introuvable de la Science, chemin battu du -Sentiment ! Comme tu es sur moi, et au-dessous -et au-dessus de moi, et comme tu es en moi ! -Ah ! doux mot qui jamais n’a été prononcé ! -Ah ! certitude éclatante de simplicité ! Comme -tu m’enveloppes, comme tu me caresses, -comme tu t’insinues dans la chair de mon -cœur ! Hé ! vraiment, n’était-ce que cela ? -Tant de labeurs, tant de recherches et de combats -et de séparations ! Cela et seulement cela ? -La subtile, la profonde, l’insupportable certitude -de l’Amour ? O la plus ingénue des révélations ! -Mais quel demain ! Quelle vengeance ! -Quelle atroce vengeance ! Quel écroulement -des pourritures de l’orgueil et du mensonge ! -Quelle lèpre sur les hommes et sur les cieux ! -Puis quelle beauté, quel calme, quel horizon -d’amour à jamais dévoilé !</p> - -<p>« O futur d’amour parfait, seul en face de -toi-même, comme tu es proche ! Homme nouveau ! -Comme le bruit de ton pas se multiplie ! -Écroulez-vous, bornes sans amour des horizons ! -Apparaissez, lointains véritables ! Un : -révélation. Deux : attente. Trois : approche. -Quatre : affreux tourbillonnement. Cinq : pierre -de la Vérité qui brise les dents. Six : délivrance. -Sept : extase, extase ! Éternité d’extase !</p> - -<p>« Quelquefois le tumulte de mes sentiments -était si grand, le mouvement de mon cœur si -précipité, l’envie d’épancher toute mon âme -en un seul cri si impétueuse que, jugeant -vaines et infectées de raison non seulement -les paroles qui me venaient aux lèvres, mais -encore les plus ardentes invocations des livres -sacrés, je renonçais au plaisir même d’emprunter -au langage des hommes une expression -pour le trop-plein de ma tendresse et de -ma gratitude. Alors, comme poussé par un -vent de folie, je me précipitais à la rue ; je -pressais sur mon cœur hommes, femmes et -enfants ; je jetais à pleines mains argent et -bijoux, riant aux larmes s’il m’arrivait d’entendre -attribuer à l’influence du vin ce que je -savais être un effet de la plus sage tendresse. -« Ils ont toujours des pauvres, et Lui, Lui, ils -ne l’ont plus. » Je baisais avidement les -pierres éblouies, les arbres muets de chaleur, -l’eau paresseuse et odorante des canaux ; sans -y mettre aucune distinction, j’enveloppais de -mon amour toutes choses de la nature, les -minimes comme les considérables, les répulsives -tout aussi bien que les attrayantes ; -l’aveugle et sourde matière m’apparaissait imprégnée -d’amour jusqu’en ses germes les plus -infectieux, en même façon que le pire de -l’homme participe encore à quelque degré de -l’ange.</p> - -<p>« Certes, ma cruelle raison n’a point laissé, -avec le progrès des ans, de mêler quelque -ridicule au souvenir de ces jours attendris et -fougueux ; cependant, l’exaltation où je me -trouvais alors m’apparaît, aujourd’hui encore, -bien plutôt outrée dans son expression que -déraisonnable en son essence. Ne suis-je pas, -en effet, redevable au seul amour de toute -cette tardive connaissance vainement pourchassée -aux grimoires humains ? Ne m’a-t-il pas -enseigné à chercher le sel de la terre aux -lieux où quelque chance subsiste de le découvrir ? -Ne m’a-t-il pas appris, enfin, à m’abandonner -à la vie comme le dormeur se livre au -songe et à transposer dans la réalité raisonnée -toute la douceur du monde sentimental -des rêves ? Ah ! chevalier, c’est cette dernière -influence singulièrement qui m’a fait estimer -la sagesse de l’amour sur toutes autres ! Car -le rêve a ce pouvoir salutaire de nous faire -brûler d’une flamme plus grande pour ce qui -est beau, et de nous secouer d’un frisson plus -violent au spectacle des objets immondes et -de nous tirer des larmes plus brûlantes à la -vue de l’infortune. Si les choses nous apparaissent -en songe plus grandes, plus belles, -plus touchantes ou plus terribles, c’est à cause -qu’elles y sont mesurées à la puissance d’un -sentiment délivré des liens de la raison. Le -simple fait que certains rêves reproduisent -avec plus ou moins de fidélité les images -reçues par les sens suffit parfois à engendrer -des doutes profonds ; que sont ces doutes, -cependant, à comparaison de la confiance que -nous gagnons à rapprocher ce qui nous gouverne -à l’état de veille de ce qui nous guide -dans le songe ? Le sentiment nous présente le -miroir approfondi des rêves, et quelle est -notre surprise de nous y reconnaître sous les -traits de l’universel amour ! Grâce à ce jeu -divin, nous apprenons que le monde extérieur -n’est réel qu’en tant que l’intelligence qui -l’anime est le reflet du sentiment qui brûle -au tréfonds de l’être ; car toute chose hors de -nous procède de ce qui est au dedans de nous. -En même façon que l’âme est l’expression de -l’amour de Dieu pour Dieu même, l’objet est -le mode de l’amour de l’homme pour l’homme. -Tout de même encore que l’Amour infini -lequel, embrassant toutes choses, contient -nécessairement la notion de l’imparfait et partant -brûle d’une adoration sans cesse plus -passionnée de soi-même, nous existons, en -tant qu’objet, pour le seul dessein de magnifier, -par la création continue du beau, cette -certitude unique, cette réalité suprême d’un -monde intérieur qui est tout amour.</p> - -<p>« Si nous chérissons l’existence temporelle, -ce n’est donc point à cause que nous venons -d’elle, mais par la raison qu’en y trouvant de -quoi réaliser la beauté dont notre âme nous -présente le parangon, nous glorifions et la créature -que nous sommes parmi les créatures, et -cet amour originel dont la nécessité de s’adorer -sans cesse davantage se manifeste à nous -dans la notion que nous avons de l’infini. Car -la chose sans fin ne saurait en aucune façon -être telle en soi, mais seulement en tant -qu’attribut de l’amour ; et il est de sa nature, -tout ainsi que de celle du désir chez l’être borné, -d’être un mouvement illimité par cela même -qu’il ne peut avoir de but en dehors de soi. -Pour ce qui est de notre idée du néant, j’en -aperçois l’origine dans une imagination faussée -par le Mensonge, ce contradicteur orgueilleux -et stérile, cet impuissant ennemi de l’amoureuse -évidence. Le monde, aux yeux du mystique, -est tout affirmation ; en saurait-il être -autrement de la manifestation sensible d’un -Dieu dont le pouvoir n’a point d’autre limite que -l’impossibilité de n’être pas amour, c’est-à-dire -de n’être pas ? La vie véritable est une initiation -par la tendresse. Si dès les premiers âges -nous avons appelé l’amour du nom suprême -de Créateur, c’est que ni l’esprit ni les sens -ne nous suffisent à faire du séjour temporel -une réalité. Car ce n’est pas ce qui vient à -nous, mais bien ce qui vient de nous qui est -la vie véritable. Être, c’est créer et non recevoir -sa vie ; or, l’amour est l’instrument unique -d’une infinité de créations possibles. Ce que -nous appelons réalité n’est point une chose -qui s’offre à nous, mais un fruit de l’initiation, -et l’initiation commence avec l’amour. Il n’est -donc pas seulement ingénieux, logique ou -sublime, mais d’absolue nécessité d’identifier, -au sens terrestre, la science du Divin avec une -Béatrice née d’une chair et d’une âme. Le ciel -n’est point le rêve d’un fiévreux ; les chemins -qui y mènent sont de sable et de roc, de sable -et de roc pénétrés d’amour, gorgés d’amour à -en pleurer ; avant donc que d’entreprendre la -conquête d’une réalité si formidable, tâchons -à nous bien pénétrer de réel amour durant la -vie préparatoire dans le temps.</p> - -<p>« Sans doute, la confidence que je vous fais -ici de mon passé vous apparaît déjà trop -étrange par elle-même pour qu’il me soit permis -d’y mêler une description détaillée de -visions plus fantasques encore. Je me bornerai -donc à vous conter un seul de ces innombrables -songes où mon amour trop humain -m’apparut avec tout son cortège d’attendrissements, -de doutes, de terreurs et de dégoûts. -J’étais sujet à des accès de somnolence qui me -surprenaient en plein jour, souvent au plus -fort d’un entretien animé et quelquefois même -au plus bruyant de la rue. Un sentiment de -sécheresse dans la gorge, un fourmillement -autour des yeux et un grand vide dans tout le -corps précédaient d’ordinaire la crise. Je -n’avais alors que le temps tout juste de me -traîner jusqu’à mon lit ; et, sitôt que je m’y -laissais choir, le lourd sommeil tombait en moi -comme un désespéré saute dans un puits avec -une pierre au cou. Je demeurais insensible -une heure ou deux ; après quoi je me réveillais -aussi brusquement que je m’étais endormi, -tantôt riant aux éclats, tantôt pleurant à -chaudes larmes. Or voici ce qui m’advint durant -un de ces sommes bizarres : je me retrouvai -dans un palais fort noble dont l’ordre et le -meuble m’intriguaient au plus haut point par -l’étroite union que j’y découvrais et d’un goût -très sûr et d’une singularité indéfinissable. La -tête haute, une main à l’épée, l’autre à la hanche, -le chapeau sous le bras, me balançant -noblement sur la pointe du pied, décharné et -tout plein d’orgueil, je parcourais salles et -galeries au bras d’un vieux gentilhomme qui -m’en faisait les honneurs. En dépit des façons -honnêtes de mon hôte, de la bonhomie de son -sourire et de l’enjouement de ses propos, je -ne goûtais que médiocrement ce tête-à-tête ; -et à chaque fois que mes yeux rencontraient -ceux du vieillard, je ressentais dans mon esprit -un malaise d’autant plus inquiétant que je -cherchais en vain dans l’honnête physionomie -quelque trait qui le pût justifier. Je ne connaissais -en aucune façon le lieu où je me -trouvais, ni l’objet qui m’y avait amené ; encore -moins avais-je mémoire d’avoir jamais rencontré -le jovial personnage qui m’y faisait si -bon accueil et que j’appelais, avec une hypocrite -familiarité : « Mon cher marquis de -Lamorthe ». Tout en me promenant à travers -d’interminables enfilades de salons, le maître -du logis me contait tantôt de curieuses historiettes -de sa vie de cour, tantôt de graveleuses -anecdotes d’auberges ou de camps ; mais je ne -me laissais distraire de ma sombre rêverie ni -par la magnificence de ce qui surprenait ma -vue, ni par le piquant de ce qui m’offensait -quelque peu l’oreille. J’étais oppressé par -l’étrange sentiment qu’une chose affreuse, un -être sans nom, un monstre inconnu me surveillait -de quelque cachette et n’attendait -qu’un mouvement de ce cher marquis pour -m’apparaître dans son horreur. Toutes les -fibres de mon corps étaient tendues par l’attente ; -le temps est si profond, si lourd, si hostile -dans le rêve ! A la fin nous nous arrêtâmes -devant une croisée large ouverte sur un -parc que je jugeai ou plutôt devinai immense ; -car la haute muraille qui l’environnait se dressait -à très peu de distance de la fenêtre et ne -découvrait à la vue que les branches supérieures -des vieux arbres immobiles, sombres -et touffus. Le marquis interrompit son badinage -et se prit à m’observer furtivement. Un -silence surnaturel, mort de tout mouvement -plutôt que simple absence de voix ; une mélancolie -quasi répulsive épanchant sur toutes -choses une lumière sans vie ; l’absurde proximité -du mur élevé là comme pour le seul dessein -de dérober aux regards un jardin sans -doute fort beau… Mon angoisse devint intolérable. -J’étouffais dans cet enfer de silence. Il -me fallait, coûte que coûte, entendre quelque -son, ne fût-ce que celui de ma voix. Dans mon -trouble je murmurai donc : « Puissances du -ciel ! Voilà qui est étrange ! » Alors le marquis -me sourit doucement, cligna de l’œil, -dodelina de la tête et le petit colloque suivant -s’engagea devant l’affreuse muraille : « <i>Le -marquis</i> : Eh ! eh ! à coup sûr, singulière -chose que la vie. Ah ! les philosophes ! Ah ! -ah ! Cultivons notre jardin ! Et voilà le seul -jardin que l’on cultive raisonnablement… le -seul, par ma foi, là, devant nos yeux. Et le -vieux tran tran continue en dépit de tout. Le -même ciel, le même soleil ; le même amour -aussi, le même amour surtout. Ne trouvez-vous -pas l’odeur de ce jardin bien délicieuse ? — <i>Moi</i> : -Certes, mais ce mur… — <i>Le marquis</i> : -Ah ! ce mur. Ah ! ah ! Oui, ce mur. -Cependant… Au diable le mur ! Car que m’importe ? -J’ai de l’air ici et je me soucie bien du -reste. — <i>Moi</i> : Mais la vue, ce me semble, -serait plus attrayante… Ne pourriez-vous pas -le faire abattre ? — <i>Le marquis</i> : Oui, il y a -là de fort beaux arbres, j’en conviens ; et s’il -ne tenait qu’à moi… Mais ceci n’est point ma -propriété. — <i>Moi</i> : Se peut-il vraiment ? Mais -alors, qui donc est l’heureux… — <i>Le marquis</i> : -La ville voisine, Vercelli. Et toute la province. -Ils songent d’ailleurs à l’agrandir. C’est déjà -très encombré… — <i>Moi</i> : J’entends ; le dimanche -sans doute ? La canaille du voisinage ? — <i>Le -marquis</i> : Oui, mais bon nombre de personnes -de qualité aussi. Grâce à cette… à cette -(passez-moi le mot, monseigneur), cette gourgandine -célèbre… — <i>Moi</i> : Bah ! Une créature ? -Et qui donc ? — <i>Le marquis</i> : Non, -vous ne sauriez imaginer rien de plus bouffon ! -Ah, ah, ah ! Des centaines ! Que dis-je ! Des -milliers… — <i>Moi</i> : Mais c’est donc Cythère, ici ? -Ah ! mon cher marquis, je vous soupçonne -de… — <i>Le marquis</i> : Oui ; des milliers, des -caravanes, des légions. Des légions de galants ! -Et dans un appareil ! De vrais babouins, mon -cher comte-duc. Quelquefois aussi des larmes, -des soupirs, des gémissements, des couronnes, -des flambeaux… Il en vient de tous les coins -du monde. Gens d’épée, de robe, de lettres, -d’église même. Quel siècle ! Ah, ah, ah ! Singulier -mélange d’obscène et de macabre ! -Luxure et putréfaction. Fleurs et vermine. -L’amour, la galanterie dans un cimetière ! Avec -une Annalena de Mérone, une prostituée morte, -une pourriture de la pourriture ! En vérité, la dissolution -des mœurs… » Ce cher marquis n’eut -pas le temps d’achever. Un cri — et ce fut le -réveil. Horrible, horrible réveil ! Depuis cette -nuit-là, chevalier, la simple vue d’une clôture -de cimetière m’emplit de crainte et de dégoût.</p> - -<p>« Le sentiment seul est réalité. Tout le reste -n’est que mirage tant de la vie temporelle que -du songe. Ainsi, en rouvrant mes sens à la -clarté des heures si pleines d’amour, j’avais le -double sentiment de sortir du rêve et de m’en -retourner au rêve. Je connais d’expérience -l’action brutale ou caressante de tous les stimulants, -de tous les narcotiques ; j’ai traversé -maintes fois la plaine enflammée des pavots, et -dans ma nacelle tressée de chanvre indien -j’ai mesuré les profondeurs interstellaires. -Misérables inventions ! Simulacres vils ! Rien -ne vaut l’herbe douce-amère pleine d’été, de -silence et d’orage, d’une chevelure qui se noue -autour de notre tristesse comme l’algue harmonieuse -autour du noyé ! Rien ne vaut le -fruit palpitant d’une bouche inépuisable où -chantent nos souvenirs, où gémissent nos -désirs, où se lamentent nos regrets ! Rien ne -vaut le regard fascinant et redouté qui vient -de plus loin que la vie, qui va plus loin que la -mort ; rien ne vaut la chair frémissante qui se -dresse, fleur du Saana, grand aloès tonnant, -vers l’aimant mystique du soleil, du soleil -satellite immédiat de l’amour ! Chair mystérieuse -et sacrée ! Vase du sentiment ! Signe -visible de la prière ! Éclosion radieuse de la -certitude ! Argile sainte, pâmée encore de la -caresse de l’ouvrier divin ! O forme rapide de -l’universelle tendresse ! Voici les baisers pleins -de temps et d’amertume, tristes et beaux -comme le regard mesuré des étoiles ; et voici -la Maternité formidable, et la pâle Stérilité, -sublime aussi en sa douleur de prostituée, et -sainte, sainte, sainte ! comme la naissance -même. Et voici enfin, sur l’autel pantelant, le -mariage de l’âme impérieuse et de la chair -fidèle, du sentiment omnipotent et de la raison -docile !</p> - -<p>« Tout cela, chevalier, tout cela je l’ai connu, -je l’ai vu, je l’ai touché. Eh oui, mon amour -était terrestre, impur ; blé sauvage et lépreux -et amer, ravagé par la nielle du dégoût et de -la sénilité… Qu’importe ! Le ver s’attaque aux -plus pures choses. Quand l’Adoration est là, -brûlante et profonde, n’est-ce point peccadille -que la pire aberration ? Hélas ! je me souviens. -La mer soufflait sur les sables du Lido ; une -ombre trop belle enlaçait mon ombre ; tout -était lumière, douceur et sagesse ; et dans l’air -irréel, le lointain faisait signe au lointain. Mon -amour enveloppait l’univers ; toute l’éternité -du bonheur râlait dans ma gorge ; et ma vieille -angoisse était réduite à une faible tache d’ombre -sur le roc ébloui. « Que cherches-tu donc -encore, palsanguienne, ô Pinamonte, ô insatiable -ganache ! Toutes choses ne sont-elles -pas plus près de toi que toi-même ? N’entends-tu -pas monter de ton cœur le bouillonnement -de la source des mondes ? Ton -amour ne se suffit-il donc pas ? La chose -qui se consume n’est-elle pas le feu ? L’être -qui aime n’est-il pas l’Amour ? Fils de l’homme, -la clef est dans tes mains. L’aveugle -seul maudit la clef inutile ; mais toi, toi -qui as des yeux — que dis-je ! — toi qui as -des yeux et qui VOIS ! » Hélas ! non, il me -manquait encore quelque chose. Le sanglot -de la joie nouvelle m’étouffait. « J’ai soif ! J’ai -soif encore ! Toute l’amertume n’a pas été -bue ; il en reste certainement de quoi remplir -une éponge ! » Les bras en croix, je -m’étendis sur le rivage. Et le Soleil me cloua -à la terre !</p> - -<p>« Parfois à ces frénésies du cœur, à ces -tumultes de l’esprit succédaient de longues -heures non d’apaisement, non de prostration, -mais comme d’indifférence absolue envers -toutes choses du monde, mais comme d’oubli -parfait de soi-même. Alors une ombre illimitée -tombait sur mon cerveau, ténèbres d’avant et -d’après le Soleil ; et je redevenais un infini de -matière immobile, informe et brute où tout est -déjà contenu et où rien ne se manifeste encore. -Et je contemplais ma forme comme une chose -absurdement lointaine et soustraite à ma -volonté. Et soudain quelque chose de doux, de -profond, de tendre, le Verbe ; quelque chose -d’énorme et d’infinitésimal, d’inouï et d’éternel, -rompant la monotonie patiente de mon -être, se prenait à tourner follement, espoir, -joie, terreur, insatiabilité ; à tournoyer follement, -hâte, triomphe, affirmation, certitude ; -à tourbillonner follement, force obscure, inexplicable, -indéfinie, incoercible ; terrible faim -d’adoration et d’attestation : horrible cri de -joie démente dans l’infinitude de la nuit ; -sublime lumière dévorante dans la cécité de -l’Abîme. O première manifestation ! Je brûle, -je tournoie, j’éclate ; je suis impatience, je suis -faim, je suis soif ! Quelle traînée de flamme -derrière moi ! Comme je cours, comme je -vole vers où le sable fou des soleils m’appelle ! -Qui donc parmi eux sera mien, sera l’amant, -le maître, le guide ? Eh qu’importe ! Ils sont -sans nombre, ils sont la Réalité infinie, partant -nul d’entre eux n’est réel ! Je suis ivre, je -crie de désir, je meurs d’amour, je meurs -d’amour éternellement ! Comme la mélodie de -mon ellipse m’enchante ! Que l’instant est profond ! -Comme il sait contenir tout ce qui est, -tout ce qui a été, tout ce qui sera ! Comme je -suis riche de Dieu ! Amour m’a fécondé ; mon -ventre de soleil tressaille de joie. Ai-je été -cette forme vaporeuse, échevelée ? L’ai-je été -bien réellement ? Peuh !… Car me voici soleil -et raisonnablement installé pour un nouveau -moment d’éternité. Et me voici Terre, grande -pierre éteinte et maternelle, amante du soleil, -déchirée, creusée, labourée, pâmée de la -tourmente des sèves d’amour. Et comme -Amour son maître, pleine de joie et de douleur, -de vie et de mort, de souvenir et d’attente. -Et puis…</p> - -<p>« Et puis un mot quelconque, une morne -vérité quelconque venant d’une vie dont la -réalité est le premier des mensonges, d’un -monde qui n’est pas le royaume de l’amour ; -une syllabe, un regard, un sourire, un geste, -n’importe quoi dissipait en un clin d’œil tous -les trésors de l’illusion. « Le beau spectacle », -grommelais-je alors entre mes vieilles dents -branlantes, « le beau spectacle que celui d’un -grison imbécile se vautrant aux pieds d’une -gourgandine rapace et sotte ! Vieux crâne vide -de cervelle, coquille d’une noix pourrie, trou -plein de nuit et de nécrophores, quand donc -cesseras-tu de te nourrir de mirages ? Folie, -réveille-toi à ton infortune ; vieillesse, reconnais -ta laideur ; cadavre, flaire ta puanteur. Il te sied -bien, en vérité, de faire l’Adam d’avant le mensonge ! -Reconnais enfin où tu es, regarde ! Te -voici dans un mauvais lieu où la peste a pénétré, -où le serpent du tombeau s’insinue dans les -vulves, où le vent de la pourriture souffle sur -les lits funèbres. O maison maudite de la fornication -sans amour ! Ici le pain de vie est plein -de nielle et de vermine et le vin d’amour a -l’odeur d’un lendemain de beuverie. Allons, -levez-vous, beau Don Juan aux côtes creuses, -prenez ce flambeau, approchez de ce lit, tirez -ce beau rideau de pourpre, voile de naufrage -gonflée d’un vent muet de destruction… Ah ! tu -trembles, vieux couard ! Tu sais que ce qui -repose là n’est que le cadavre de ton rêve. Le -cadavre de la jeunesse, la putréfaction de la -beauté, le fantôme ignoble de ce qui fut vérité -et splendeur au premier jour… Allons, couche-toi -sur ta Clarice, sur ta stupide, sur ton impudique, -sur ta rapace ! Cadavre, ta place t’attend -dans cette fosse commune des fornications -mensongères, des luxures sans amour ! Immondice, -va t’enfouir dans le grand égout hospitalier ; -hyène, va lécher les genoux de ton cher -grand cadavre en liquéfaction !</p> - -<p>« Vous ne pouvez faire ici, mon cher chevalier, -aucune réflexion que je n’aie faite alors. -Pour ensorcelée que fût ma triste cervelle, je -n’en avais pas moins conservé, dans les choses -de la vie, toute ma lucidité ordinaire. J’apportais -dans mes pires extravagances un souci -d’ordre, de graduation et de méthode qui -m’étonnait chaque jour davantage. Parfois -même le rayonnement d’une sagesse surnaturelle -transperçait de toutes parts mon déplorable -cœur et pénétrait dans les recoins les -plus secrets de mon être. Je ne doutais plus -de ma réalité effective ; je vivais, l’univers -entier se condensait en moi, je me disséminais -par tout l’univers. Je possédais l’amour et -l’amour me possédait ; ma joie était un martyre, -ma douleur une extase. Je relus tous les -livres de la Vérité. Je revécus les <i>Évangiles</i>, -j’aimai l’<i>Imitation</i>, la <i>Divine Comédie</i>, j’admirai -Pascal. Je pardonnai au frère Jean-Jacques. -Certaines pauvretés de la <i lang="it" xml:lang="it">Vita Nuova</i> me -donnèrent de la surprise. Je pénétrai au cœur -même de la vie. En chantant l’amour, les -poètes se plaisent surtout à célébrer l’influence -vivifiante qu’il exerce sur le cœur et sur l’imagination ; -pour moi, j’incline de plus en plus -fort à penser que la vertu suprême de ce sentiment -s’étend sur toute la nature, depuis la -matière que nous considérons comme inanimée -jusqu’aux glandes essentielles de notre -cerveau. L’exaltation provoquée par la tendresse -m’apparaît favorable au philosophe tout -de même qu’au saint ou au poète ; car ma -propre expérience m’enseigna à considérer -l’amour comme une manière de correspondance -universelle entre la matière et l’esprit, -et comme une expression sensible de leur -identité par-devant l’Être unique. Source de -l’existence, il m’en paraît être en même temps -et le principe indubitable et le sens unique et -parfait. Mystère adorable et terrible, instigateur -de toute pensée, de tout art et de toute -science véritable, il apparaît aux intelligences -primordiales sous des nombres et des formes -symboliques qu’il réduit plus tard à la trinité -logique de l’éternelle Création, de la Matière -et de l’Esprit ; puis, couronnant l’œuvre -lente de l’initiation, il s’élève à l’unité dans la -personne divine du Consolateur et nous apparaît -de la sorte dans son expression la plus claire -et la plus pathétique.</p> - -<p>« Oui, chevalier de mon cœur, l’Amour, -divinité bizarre et que la Fable nous représentait -aveugle, l’amour et le seul amour m’a -fait pénétrer le secret des choses et le mystère -de mes propres pensées. Se révélant à mon -esprit sous la forme d’une logique suprême -du Sentiment, il s’est laissé connaître comme -base de toute notre architectonique spirituelle. -Grâce à lui, j’ai appris à ne chercher rien -autre chose dans la divergence des méthodes -que les éléments d’une étude de caractères ; -si bien que les systèmes sublimes mais inconciliables -ne valent aujourd’hui à ma raison -qu’en leur qualité d’expressions plus ou moins -fidèles de sensibilités différentes. Le fameux -esprit philosophique débute par une observation -souvent inconsciente du Sentiment dont -il tire sa source et finit par une confession -mystique par-devant l’Univers d’amour ; car il -est impossible d’imaginer d’autres fins au triste -labeur d’une dialectique convaincue d’avance -de la vanité de ses efforts. Le misérable jeu, -en effet, que celui des combinaisons de notre -entendement ! Encore qu’il connaisse parfaitement -son impuissance à franchir les limites -que lui assignent ses propres lois, notre esprit -tout ensemble impatient et minutieux s’obstine -à approfondir, à commenter sans cesse l’œuvre -purement amoureuse de Dieu ; or il n’est point -d’autre fin à ce travail que d’énoncer, avec une -précision de jour en jour plus décourageante, -les raisons naturelles de notre incapacité. A -tout prendre, l’entendement, faculté secondaire, -semble n’avoir été donné à l’homme qu’à -seule fin de l’éclairer sur l’importance capitale -du Sentiment et de le guider de la sorte dans -sa recherche du principe même de l’Être. -Avant que d’entreprendre la grande conquête -du ciel, il nous faut donc apprendre à considérer -notre chère Raison non comme une -qualité indépendante et définie, mais seulement -comme le complément d’une puissance -intérieure obscure jusqu’à ce jour et inévaluée. -Hélas ! nous savons encore à peine aimer, et -nous voudrions penser juste !</p> - -<p>« Mais c’est surtout pour m’avoir su éclairer -sur le sens mystique du Verbe que je -garde au sage et tendre Amour une gratitude -ardente et illimitée. Grâce à lui, je connais la -signifiance secrète des mots, ce quelque chose -d’indéfini qui sommeille dans toute parole et qui -varie selon que la parole est vérité ou mensonge. -La Mérone, semblable en cela à toutes -les femmes perdues, n’usait que trop volontiers -de finasseries ; son discours tenait ma -méfiance en continuel éveil ; toutefois, le profond -sentiment interprétait à sa manière le -moindre son de la voix aimée. Tandis que ma -raison flairait la supercherie ou découvrait le -mensonge, mon âme s’abandonnait sans réserve -aux vérités miraculeuses, indiscutables -de l’amour ; le sentiment acceptait pour vrai -ce que la raison rejetait comme faux ; le Mensonge -humain parlait, mais celui qui l’écoutait -était Amour, le joyeux, le profond, le triomphant -Amour ! Ah ! le Mensonge ! le vil contradicteur ! -le trivial et lâche ennemi ! Meurtrier -naïf et ridicule, profanateur stupide des saintetés -de l’amour, entre la raison et le sentiment -il creuse un infranchissable abîme et apparaît -de la sorte à tout être pensant comme la source -des pires calamités sociales et le point de -départ des plus redoutables maladies de l’entendement. -Au regard ingénu et profond du Sentiment, -toute la douce nature apparaît revêtue -de puissance, de tendresse et de splendeur ; -avant le mensonge d’Adam, l’homme ne connaissait -point d’autre règne que celui de la -grâce et de l’harmonie, et il vivait, héroïque et -confiant, dans le sein des quatre éléments primitifs -qui sont éléments de pure beauté. La -nature étant demeurée ordre et splendeur, la vie -logique devrait être, aujourd’hui encore, adoration -profonde, car la chose qui hors de nous -a nom Beauté, au dedans de nous se nomme -Amour. La première idée de l’homme fut celle -de l’amour qu’il trouvait en soi-même, en -l’être, en la chose. Confident fraternel des -bêtes, ami des pierres, le primitif régna sur la -nature par son ingénuité d’Adam et par son -charme d’Orphée. Son malheur ne fut point de -mordre au fruit de la vie, mais d’en renier, à -la face de l’Amour même, la connaissance -sainte et le délice sacré. Ivre d’orgueil et de -puissance, il trouva le premier <i>non</i>, alors que -tout était <i>oui</i>, alors que tout autour de lui -n’était qu’affirmation. Et, au lieu d’accourir à -l’appel du Père, il se cacha dans l’herbe épouvantée, -murmurant dans son mauvais cœur : -« Que me veut-il encore ? Que peut-il avoir à -m’apprendre ? N’ai-je pas vécu l’instant -d’éternité ? Ne suis-je pas l’Homme et l’entendement -de l’Homme ? N’ai-je pas conscience -d’être Lui-Même ? N’ai-je pas enfin la -certitude d’être Amour ? »</p> - -<p>« Le déplorable effet du premier mensonge -fut de nous faire juger ingrate et cruelle la -nature elle-même, alors que, projection d’un -monde intérieur qui est tout sentiment, elle -aurait dû continuer de nous apparaître jusqu’à -ce jour pleine de charme, de force et de clémence. -Le mensonge est né à l’instant même -où l’homme cessait de se sentir en rapport -direct avec la nature ; car c’est en jugeant des -choses de la vie au travers du naturel de son -semblable que l’homme a acquis la fausse connaissance -du bien et du mal. Le mal est dans -l’homme seulement, et ce n’est qu’au moyen -d’une extension absurde et néfaste que nous -sommes parvenus à nous former l’idée avilissante -d’un mal en tant que principe naturel. -L’étude du prochain a conduit l’homme à l’âpre -connaissance de sa personnalité. Ce triste examen -lui offrit mille raisons de se défier de sa -propre âme ; et dès qu’il se fut pris à douter -du monde intérieur de l’amour, il estima vain, -cruel et laid le monde extérieur qui, dans la -sainte réalité, n’est soumis qu’aux lois de la -beauté et de l’harmonie. Hélas ! que savons-nous -aujourd’hui de la nature ? Les moins pervertis -d’entre nous en connaissent-ils autre -chose que certains charmes propres tout au -plus à flatter les sens ? Comme que nous fassions, -toujours un sentiment de regret se mêle -au triste amour vieillissant que nous portons -à cette sœur éternellement jeune et passionnée. -Jetons les yeux autour de nous : toutes -choses respirent la force, la confiance ; l’univers -exulte d’un formidable désir ; tout est -lutte et lutte pour l’amour ; tout est force, et -le droit du plus fort amour est le meilleur. -L’âme des héros primitifs chante avec l’océan, -rit avec le torrent et sanglote avec la bise. -Votre âme se souvient de ces chants, de ces -rires, de ces plaintes ; et vous regardez tristement -vers le lointain des mers, et vous soupirez : -« Passé, où donc es-tu, où donc es-tu ? -O mon cher passé, ô mon amour profond -à tout jamais enseveli ! » Puis, vous vous -consolez par quelque vil sarcasme du grand -malheur de n’être plus ce que vous avez été au -début des temps. Le soleil luit comme une -armée ivre de victoire ; la blonde plage frissonne -ainsi qu’un beau corps ébloui de volupté ; -et la vague succède à la vague, fuyante et -tendre image de l’amour passager et à jamais -présent.</p> - -<p>« A quelques pas de l’endroit où vous êtes, -un rêveur énervé et livide, mort à l’amour et -aux combats, soupire faiblement dans le grand -soleil sonnant : « Pourquoi tant de beauté à -des choses si peu réelles ? Pourquoi cette -éternelle invitation à la danse de la vie, alors -que dans la nuit de ma chair la vie n’attend -rien autre chose que l’oubli même d’avoir -été ? Comme me voilà vide et plat, et patient -et terne ! Comme j’ai été dupé, et quel -affreux menteur je suis ! » — Et vous, chevalier, -et ce grand dadais, et moi-même, ne -sommes-nous pas encore les moins impurs de -tous ? N’est-ce pas une honte que la vaine -curiosité des lois naturelles puisse primer -l’amour mystique de l’univers ? Opposant régulièrement -à l’invite amoureuse de la douce -nature une méfiance engendrée par un mensonge -purement humain ; sans cesse imaginant -quelque absurde désaccord entre nos sens et -les faits de l’extérieur ; inconscients du principe -du verbe et de la chose, de cet amour -évident qui habite le ciel et la mer, l’arbre et -le vent, la pierre et le cœur ; mauvais envers -le prochain, cruels envers nous-mêmes, au -sein de la très sainte réalité de Dieu nous -vivons dans un monde imaginaire de duperies -et d’illusions. Hélas ! C’est qu’il a suffi d’un -seul mot contraire à la vérité pour détruire -l’auguste harmonie qui régna au premier jour -entre les deux mondes de l’amour et de la -beauté. Songez donc, chevalier ! L’homme -vient de mentir à l’homme son frère ! Horrible -moment ! Fin, écroulement, anéantissement -de toutes choses ! L’homme nous a menti, le -frère a dupé le frère ! Désormais tout vous -ment, et Dieu qui vous créa pour l’amour, et -la beauté du ciel qui vous commande d’adorer, -et la sainteté de l’animal qui vous lèche la -main. Tout est détruit, tout est à bas. Vous -frémissez, votre vue se recouvre d’un voile, le -sol se dérobe sous vos pas. Horreur, extrême -horreur ! Vous sentez monter du tréfonds de -votre être le battement du cœur de l’horreur -même ! »</p> - -<p>Je ne pus m’empêcher à cet endroit d’interrompre -le comte-duc par un mouvement et -un sourire dont le sens n’échappa point au -fougueux forgeur de paradoxes.</p> - -<p>« Eh quoi, monsieur le chevalier, ce que -j’avance au sujet du mensonge ne me paraît -que peu fait pour vous convaincre ! Me voici -donc contraint à m’embarquer dans une nouvelle -digression, et cette fois-ci un peu contre -mon gré. Néanmoins, je tâcherai d’apporter -quelque clarté à mon assertion. Les réflexions -que je fis sur le naturel ensemble tendre et -pervers d’Annalena m’amenèrent à douter de -l’équilibre moral de mon amie. Je soumis alors -à un examen des plus minutieux cet esprit de -contradiction et de mensonge dont ma très -chère semblait pénétrée, et je finis de la sorte -par établir pour toutes les formes de l’aliénation -deux phases l’une de l’autre parfaitement -distinctes. Ce résultat de longues méditations -ne me paraît point dénué d’utilité dans un -temps où les disciples d’Aristote rivalisent -d’ardeur avec ceux d’Hippocrate dans la -recherche des limites de la responsabilité. -Toute déviation de l’entendement est, sinon -précédée, du moins accompagnée d’un trouble -physique plus ou moins sensible dans quelque -région du cerveau ; tout commencement de -folie me paraît donc de ce simple fait devoir -être conscient jusqu’à un certain degré. La -conscience du mal une fois admise, du moins -dans les débuts de l’aliénation, nous ne pouvons -faire autrement que de ramener toute -maladie de l’entendement à un dédoublement -de la personnalité. Le mensonge, cause première -de ces maux déroutants, constitue aussi -le caractère prédominant de leur première -phase. Malheur à l’homme dont le verbe profanateur -ment à la bribe d’esprit divin que le -Ciel lui a départie ! En lui le parfait équilibre -de l’esprit et de la matière est à jamais rompu. -Le menteur a cessé d’être l’expression suprême -de l’identité de la substance et du sentiment, -du corps et de l’âme, du monde intérieur de -l’amour et de l’univers extérieur du beau. Le -vrai subsiste encore au tréfonds de son être -spirituel ; mais déjà son apparition dans le -monde sensible est devenue douteuse. Ensemble -menteur, négateur du fait, et conscient -de la vérité, il est lui-même vrai et faux dans -le même instant, et cet instant marque le -début d’un dédoublement désormais irrémédiable -de la personnalité.</p> - -<p>« Voilà, au surplus, la raison pour laquelle -la simulation de la santé joue un rôle si considérable -dans le commencement de tous les -troubles psychiques. Le malade se rend parfaitement -compte du péril qui le menace d’au -dedans de lui-même ; il se sent devenir d’heure -en heure plus dangereux pour son prochain ; -et cependant l’orgueil et la crainte d’avouer -son mal lui imposent un criminel mutisme. -Son unique préoccupation sera désormais de -fuir l’infernal Sosie installé dans son âme ténébreuse ; -il s’ingéniera à tromper quiconque -l’approche sur l’état réel de son lamentable -esprit ruiné par le mensonge. Même il ne tardera -pas de déchoir au point d’espérer son -salut du mauvais principe qui a déterminé sa -perte. Le dément demeure de la sorte parfaitement -conscient et responsable de ses actes -jusqu’à l’instant où la première phase de son -mal cède la place soit à la fureur de l’agité, -soit à la prostration du mélancolique. La plupart -de nos voleurs, de nos assassins et de -nos politiques appartiennent à la catégorie des -aliénés au premier degré. Profondément pénétrés -de l’esprit de mensonge, ils font preuve la -plupart du temps, dans leurs sinistres entreprises, -d’un pouvoir de dissimulation, d’une -logique des probabilités et d’une habileté -d’exécution dont les hommes sains, c’est-à-dire -aimants et pieux, m’apparaissent absolument -incapables. Au surplus, l’affreux dédoublement -de la personnalité ne manque jamais d’étendre -son influence jusque sur l’économie de notre -corps ; car la chose qui selon l’esprit est mensonge -et transgression de la loi d’amour, selon -la chair, devient vice et péché de laideur. -Aussitôt que de la fausseté se vient mêler aux -choses de l’amour, la sensualité se sépare du -sentiment qui en faisait un attribut de Dieu, -et la désagrégation matérielle vient accélérer -le dédoublement moral. Il n’est donc qu’à -demi vrai de dire que la débauche — j’entends -la fornication sans amour — conduit à la -démence ; à cause que le vice n’est que la -conséquence et le signe physique du péché de -mensonge, seul mortel et irrémissible. (« Tous -les péchés seront pardonnés, mais le péché -contre l’Esprit de vérité ne sera pardonné -jamais. »)</p> - -<p>« Le mensonge a si bien fait de mêler -son poison au principe même des choses, -qu’il n’est pas un de nous qui se puisse -flatter d’avoir jamais entendu tomber des lèvres -de son amour le mot effacé du livre du monde, -le verbe unique et très simple dont l’absence -a suffi à rendre inintelligible à jamais la parabole -de la vie. Ce mot magique n’est point un -mot de vérité (selon la réalité du monde) ; -la réalité n’existant pas, et cela pour la raison -très simple que des esprits pénétrés d’amour -n’en sauraient que faire. Néanmoins, s’il n’est -pas de vérité pour notre raison, il est une -véracité pour notre sentiment, une véracité, -un souci d’exactitude qui, dans l’ordre spirituel, -est l’expression même des lois de la -matière. Que si vous dites : « J’aime », alors -que votre cœur est indifférence ; ou, « je -vois », ou, « je sens », dans le temps que vos -yeux sont ténèbres ou vos sens plongés dans -le sommeil, vous faites dévier irréparablement -le cours des choses naturelles ; le grain de -sable aigu et grinçant du mensonge s’insinue -dans les rouages les plus sensibles du cerveau, -et vous devenez tout aussitôt à vous-même -un objet sans nom, un mot sans signifiance, -une chose qui dans le même instant -existe et n’existe pas. Le grand, le terrible -malheur est de se croire sceptique, alors que -l’on est simplement menteur. Nous moquons -sottement cela même qui serait en nous saint -et réel si la force ne nous faisait défaut d’en -découvrir la millième part à notre voisin. En -sa profonde scélératesse, l’homme a tellement -fait qu’aux plus saines nourritures s’attache un -arrière-goût de poison et qu’il est d’une difficulté -extrême de séparer l’idée de l’amour de -celle du bien et du mal ; au lieu que dans un -monde où le mensonge fût demeuré le seul -péché irrémissible, la plus extravagante des -tendresses tirerait encore son pardon de son -ingénuité ; car il n’est pas d’autre mesure à -la valeur morale de notre amour ou de son -objet que la profondeur et la vérité de notre -sentiment. L’attachement à la créature nous -conduit à l’amour de l’Incréé ; en aimant bien -la chose bornée, nous nous haussons inconsciemment -à la sagesse suprême, infinie et -située au delà de notre entendement ; ainsi, -dans l’<i>Imitation</i>, l’amour du Dieu personnifié -s’élève à l’adoration de l’Amour même, de -l’Amour essence de la vie et principe de -l’être. Hélas ! qu’avons-nous fait du charmant, -du profond paradis de la vie ? Nous -qui connaissons pourtant la tâche si douce et -si simple qui nous incombe, nous qui sentons -qu’il n’est point d’objet en dehors du Beau, ni -de sujet en dehors de l’Amour ; nous qui -savons enfin que tout mensonge est comparable -à ces miroirs obscurs et grimaçants qui -reçoivent la beauté et rendent la laideur ! -Comme je le méprise, cet aveugle ennemi de -la divine réalité, ce noir mensonge, prince -des ténèbres, craintif et rampant négateur du -fait, du fait naïf et simple et pénétré d’amour ! -Et comme je le haïrais, cet obscur amant de -la laideur et de la déchéance, s’il m’était -donné de le mépriser moins ! — Par toutes -les fois que la Sulmerre ouvrait la bouche et -que je surprenais sur son visage l’expression -ensemble audacieuse et méfiante qui précède -le mensonge, une voix secrète me criait de -mon tréfonds : « Prends garde, Pinamonte ! -Par saint Georges, prends garde ! la caverne -bâille ! Le dragon est là proche, tout proche… -Déjà le monde est vieux, et moisi, -et vermoulu ; toi-même, malgré ton grand -amour terrible et suave, tu n’es plus que -l’ombre d’un rêve, le souvenir d’une vision -dissipée. Encore ce mensonge-là, ce péché -contre l’amour, et tout ce qui chancelle -s’écroule, et tout ce qui n’est plus qu’apparence -sombre à jamais dans l’impossible, -dans le néant. » — « Halte-là ! ma belle ! -criais-je alors. Suffit. Laissez en paix ces -tendres sentiments qui ne sont pas les -vôtres. Tremblez, madame, tremblez, vous -dis-je. Terrible sera la vengeance de la -Vérité, terrible et combien plus terrible que -l’éclair de lucidité qui surprend le dément -au bord du tombeau ! » Et je collais ma -main aux lèvres bien-aimées et haïes, et tout -aussitôt l’horrible serpent se métamorphosait -en oiseau roucoulant du rire — et de quel -rire ! — de mon rire enfantin, argentin, malicieux, -insoucieux, absurde et délicieux ! « Le -voici qui chevauche à nouveau son dada favori ! -Cependant j’ai à vous parler fort sérieusement, -monsieur le fou ! » — « Qu’à cela ne -tienne, madame la menteuse. L’épinette est -là ; à l’épinette ! A l’épinette ou au clavecin -sur-le-champ ! » — Et la rieuse courait soit -à son épinette, soit à son clavecin.</p> - -<p>« Elle touchait de ces instruments à ravir -et la préférence qu’elle marquait aux œuvres -de Willibald Gluck flattait fort agréablement -mon goût de l’art simple et mystique. Il n’y -eut peut-être jamais d’autre lien spirituel entre -nous que notre tendresse profonde pour la -musique. Cet art divin est le langage naturel -de la passion, la signifiance secrète des accents -tendres ou terribles surpris dans la voix de la -mer, de la forêt, du fleuve et du vent ; et elle -est, dans le même temps, au cœur obscur et -bourbeux de notre race vieillie, l’écho primitif -et distinct d’une harmonie oubliée. La musique -est le cri de l’Amour ; la Poésie en est la -pensée… L’une est l’exaltation du présent et -elle chante : « Je vis et j’aime » ; l’autre est -l’ivresse du souvenir ; et alors même qu’elle se -propose d’exprimer un amour bien réel et -bien vivant, elle semble dire : « J’ai vécu, j’ai -aimé… » Et voilà sans doute la raison par -laquelle les deux nobles sœurs, d’abord fondues -en un art unique, se devaient séparer -avec le progrès des temps. — J’aimais à la -folie le toucher d’Annalena. Si surprenante -que fût l’habileté qu’elle y montrait, jamais je -n’y trouvai l’occasion de douter de la sincérité -de son émotion. La belle musicienne avait -l’âme fort sensible et l’agilité de ses mains -angéliques ne ressemblait en rien à l’adresse -irritante et vulgaire des virtuoses. Le noble et -mystérieux visage reflétait tous les mouvements -de la passion ; les sombres paupières -battaient voluptueusement au vent de l’harmonie ; -cependant, le corps ne s’abandonnait -jamais aux saccades burlesques de l’hystérie -théâtrale, et la charmante tête ne s’échevelait -point au souffle d’une artificielle tempête.</p> - -<p>« Ah ! chevalier, le souvenir de ces heures -plaintives et sonores m’émeut jusqu’aux larmes ! -J’ai perdu Annalena et j’ai perdu la -musique. Pendant que ma très chère jouait, je -vivais hors du temps ; aujourd’hui, dans le -rythme des plus nobles ouvrages, je n’entends -plus que le pas de la mort mesuré par le tic-tac -desséché des horloges ; et les instruments -résonnent à mon oreille ainsi que les tombeaux -vides sous les pas du promeneur solitaire, -ou sous son bâton les grands os râpeux -et verdâtres des vaches dévorées par les loups, -là-bas, au pays de ma jeunesse et du beau -Stanislas. Annalena au clavecin ! Chers instants -à jamais envolés ! Je les adore, ces -minutes irréelles et suprêmes, et les adore -d’autant plus qu’elles m’ont toujours été mesurées -avec une singulière parcimonie. Vous -eussiez dit d’Annalena qu’elle recherchait -dans la musique l’expression de ce qu’elle -portait de plus sincère et de plus pur au fond -de son pauvre cœur de créature. Rarement, -elle approchait de ses chers instruments sans -m’adresser, en même temps qu’un sourire -malicieux, des paroles pleines d’un mystérieux -enjouement. Je n’ai point mémoire de l’avoir -jamais entendue frapper une note en présence -d’un tiers. Quelques-uns des admirateurs de -son talent s’étonnaient du parti qu’elle semblait -avoir pris de ne le cultiver désormais -que pour le plaisir d’un seul. Quant à Labounoff -et au vieux duc di B…, ils ne manquaient -jamais une occasion de l’en blâmer ouvertement ; -mais les prières, comme les rires et -les bouderies, jamais ne surent vaincre l’aimable -obstination ; même il m’arriva, un soir, -au milieu d’un cercle empressé de mélomanes, -d’entendre tomber des douces lèvres -une riposte dont l’audace me surprit. « Paix, -messieurs ; paix, de grâce ; la musique elle-même -ne saurait être qu’une minauderie de -plus dans ce palais où la vérité et la tendresse -n’ont que faire ; et ce serait trop, -vraiment, avec le mensonge de ma gaîté, de -ma danse et de mes fleurs. »</p> - -<p>« Que vous en semble, chevalier ? L’art ne -serait-il point, aux menteurs que nous sommes, -un moyen d’exprimer d’une façon détournée -les vérités les plus impérieuses ? — Quoi qu’il -en fût, ces nobles veillées de musique m’ont -laissé un souvenir des plus aimables. Sitôt -qu’Annalena ouvrait son clavecin, je courais -allumer les chandelles et tirer le loquet ; ensuite -je m’allais blottir dans mon coin favori, à -la façon des chats, sous le regard de soleil et -de pluie de certaine <i>Marchande de crevettes</i>, -de Hogarth. Annalena frappait les premiers -accords ; la quiétude vaporeuse de la chambre -s’imprégnait aussitôt de musique pensive ainsi -que d’un parfum de fée. La muraille d’en face -me regardait à travers les masques vides d’une -toile de Pietro Longhi, les grands masques -blêmes des <i>Visiteuses de la Ménagerie</i>. J’aimais -beaucoup ces nocturnes personnages en galant -appareil rassemblés autour d’un buffle énigmatique. -Le buffle est là qui regarde ; et les -dames singulières sont là qui regardent aussi ; -c’est absurde, certes ; qui en oserait douter ? -Car enfin, pourquoi, je vous le demande, cette -ménagerie ; et pourquoi ces masques ; et pourquoi -cette brute aux cornes en arrêt ? Mais -c’est là justement la raison suffisante de ces -êtres terribles et falots : ils n’ont rien à vous -dire, rien, absolument rien, et voilà pourquoi -votre esprit se fait interrogeant. Qui donc êtes-vous, -masques de Pietro Longhi ? Point de -réponse. Qui es-tu, taureau si plein d’importance -et que diantre fais-tu là ? Silence. — Et -qui suis-je donc, moi qui vous regarde contempler -une chose qui n’est pas ? (Sentez-vous -la raison de cette ménagerie de bal à présent, -monsieur le chevalier ?) Oui, par le grand -diable de l’enfer, qui suis-je donc là, dans ce -coin obscur ? Pourquoi cet animal, pourquoi -cette chambre, et pourquoi les masques, et Annalena, -et moi-même, et cette musique ici, et -cette nuit, cette grande, cette profonde nuit -là-bas, sur les toits et sur les eaux ? Tin, tin, -tin, le clavecin, ou, sous les mains de folle de -mon âme l’or sonnant, l’or de harpe de la chevelure -bien-aimée ? Doux tin, tin, tin du clavecin -discret, du meuble chanteur où sommeillent, -en billets doux jaunis, tous les secrets de -mon amour, toutes les fleurs poudreuses et -cassées de mon souvenir… Un peu de Longhi -pour ma passion du mystère, un peu de -Hogarth pour ma pitié sanglante, un peu — si -peu — d’Annalena pour mon amour de l’amour, -et me voilà vivant ! Bien vivant ! Non comme -ce Pinamonte, ce mime de la vie que je fus -jadis sur la scène du monde, sans cesse étonné -d’être un peu plus qu’un fantôme, palpant, au -milieu de la rue et de la foule, la soie de sa -culotte ou les boutons d’or de sa veste, afin -de se bien convaincre de sa matérialité ! Non -comme cet Antisthène des postes et des auberges, -confesseur des vents d’automne et des -mendiants de London Bridge, confident des -rois philosophes et consolateur des favorites -déchues. Ah ! non comme lui, mais vivant, épris -de soi-même, blotti dans un coin bien dur du palais -de l’amoureuse Certitude, barbon jaloux, méfiant, -trompé sans doute, aimé pour lui-même -un peu, pour sa libéralité beaucoup ; heureux, -heureux en dépit de tout, bercé par la plus -profonde des musiques, moqué par la plus -mystérieuse des belles, triste et exubérant, -laid et beau, secoué de mille frissons de joie -étonnée, et ponctuant chaque phrase du maître -d’un soupir chargé de toute la nostalgie du -monde. Tin, tin, tin, tin, si doux, si triste, si -pur, si beau ! encore et toujours !</p> - -<p>« Le marbre de la dalle m’écorchant tant -soit peu le cul, j’allais sur la pointe du pied -chercher certain coussin de soie mauve ; puis, -me rasseyant béatement dans mon angle arcadien, -j’étendais sans bruit les jambes… C’était -là encore un de mes spectacles favoris ; mes -maigres jambes de voyageur sans but ! Je les -contemplais avec amour, ces vieilles jambes -de grand lièvre hasardeux ; je les caressais -d’une main attendrie ; leur ombre avait mesuré -tout l’ennui des chemins de la terre ! Et voilà -que la fée de la Musique venait elle-même sur -ses pieds de soie ancienne se pencher sur les -guêtres poudreuses et craquelées ; la fée de la -Musique, monsieur le chevalier ! la fée de la -Musique adressait de tendres paroles à mes -jarrets fossiles de fou courant ! « Vous souvient-il, -nobles jambes (je vous le rapporte -mot pour mot), vous souvient-il de l’herbe -humide foulée jadis à Marlow, sur les bords -d’une rivière brumeuse sillonnée de cygnes -gris ? Avez-vous quelque mémoire, ô voyageuses, -de l’écho moussu qui sommeille -à Windsor, qui sommeille et qui parle -si doucement en rêve ? Glisserez-vous encore -sur les boues jaunes du Ghetto de -Varsovie ? Comme ils sont loin, les seuils -du hameau italien de Dresde ! O ombre impatiente -et superbe ! L’eau impériale de la -Néva te connaît ; les lacs incolores de la Moscovie -se souviennent de toi ; les cailloux des -Carpathes et les galets de la mer du Nord soupirent -ton nom dans leurs rêves. Que cherchais-tu -donc, courant de la sorte ? Routes, -plaines, sentiers, rues et canaux, Londres et -Saint-Pétersbourg ! Qu’as-tu donc trouvé, -courant et cherchant de la sorte ? »</p> - -<p>« D’un geste de César surpris de la largeur -des horizons d’Empire, je lui montrais naïvement -Clarice-Annalena… Alors un encens -miroitant de mélodies se répandait par toute -la chambre, un éther assoupissant de musiques, -une haleine de tous les rires de désenchantement -et de mépris, une vapeur de tous -les soupirs de tristesse et d’amour… Des lampes -s’éteignaient quelque part très loin dans -les brumes de la nuit éplorée, très loin, très -loin, plus loin que le lointain des mers… -D’étranges foules de jadis grouillaient devant -mes yeux. Les dames de Longhi ôtaient leurs -masques, la muraille m’apparaissait nue… Je -dodelinais un peu de la tête… Encore une -note… encore une poussée de vent contre la -fenêtre… J’étendais mes jambes de voyageur… -Encore une lueur de la chevelure en or de -harpe sonnant doux de l’Orphée… et Pinamonte -s’endormait dans la mélancolie du bonheur.</p> - -<p>« Telles étaient les amours de notre galant -berger : tendres et singulières, ridicules et -lamentables. Rien, d’ailleurs, n’en a mieux -marqué l’étrange bizarrerie que ma tragique -obstination à aggraver un mal dont je me sentais -mourir. Je voyais approcher avec terreur -le moment où les soupçons fondés et les raisons -de tourmente réelles ne suffiraient plus -à mes sens émoussés par la douleur et l’angoisse. -La pensée où j’étais qu’il me faudrait, -tôt ou tard, renoncer à ma délicieuse torture -me fit redoubler d’ardeur dans ma recherche -des éléments inconnus de l’amour. Je fis de -mon âme un lieu secret et redoutable. Je m’y -enfermai avec le cher fantôme obsesseur et -l’adorable idée fixe de ma passion ; j’y élaborai -avec une sage patience le sentiment philosophal, -l’élixir de parfaite douleur qui en devait -éterniser le voluptueux martyre. Je créai des -soucis nouveaux, insoupçonnés, puérils et -savamment tourmenteurs ; des scrupules extravagants, -minutieux et rongeurs ; des composés -étranges de lasciveté d’enfer et de séraphique -sentimentalité. Torturé par la haine, -martyrisé par l’amour, j’en étais arrivé à me -croire en commerce tant avec les démons -qu’avec les anges, et je rapprochais l’image -ensemble adorée et exécrée de mon amour -tantôt de l’affreux téraphim des Cabbalistes et -tantôt de l’habitant immaculé des sphères -suprêmes de Swedenborg. D’autres fois, je -confiais au papier les cris de ma détresse et -les soupirs de mes amoureuses songeries… -De grâce, monsieur le chevalier, laissons en -paix ces pauvres riens d’antan ; ne me pressez -point de vous les faire connaître. Il n’est que -trop vrai de dire qu’ils furent écrits avec une -plume trempée dans le Phlégéton ; cependant -je préfère abandonner à votre fantaisie le soin -de se former une image des joies et des tourments -de ma passion. J’estime prudent, alors -qu’on entreprend de montrer son cœur à nu, -de soumettre au plus sévère contrôle et sa -mémoire et son imagination ; car il est peu -commun qu’en pareille occasion l’expression -demeure au-dessous de la vérité. Comme qu’il -fasse, l’amoureux narrateur dira toujours plus -qu’il n’est besoin de dire ; et, pour peu qu’il -relâche les rênes à sa fantaisie, voilà son récit -submergé par le pathos. L’insinuation suffit la -plupart du temps en semblable matière. Imaginez -donc d’abord votre propre cœur tout -débordé de passions tendres et farouches ; -ensuite de quoi transvasez cette amoureuse lave -dans le cœur du dernier Brettinoro ; c’est -encore là le plus sûr moyen de vous former -une idée quelque peu précise de mes ravissements -et de mes souffrances. De ces dernières -surtout, hélas ! Car je ne me lassais -point d’entretenir dans mon cœur la sombre -flamme qui le dévorait ; j’étais affamé de -volupté et de tourmente, et ma haine égalait -mon amour. Oui, je haïssais ma chère maîtresse ; -je la voyais morte dans mes rêves ; son -cadavre immonde, putride, sanieux et boursouflé -nageait au milieu d’un fleuve d’immondices ; -des caïmans ailés, scrofuleux et gluants ; -des crapauds paralysés, dégonflés, luisants -sous le suint venimeux des écrouelles ; des -insectes gigantesques à demi écrasés, squameux, -pustuleux, poilus et gras ; les monstres -les plus hideux de la fable et de la fièvre -violaient tour à tour la liquéfaction du cadavre -adoré !</p> - -<p>« Ma triste cervelle devint le rendez-vous -nocturne de la plus crapuleuse compagnie ; des -petits-maîtres cribreux s’y aboutaient de fort -dégoûtante façon avec leurs déesses bubonneuses -et nauséabondes ; des moines entripaillés, -papuleux et turbulents, repus de la -chair de leurs propres bâtards, y noyaient le -remords de leur gourmande paternité dans -des vins mixtionnés de menstrue de diablesse -et de lait de nonnain ; des boucs concupiscents, -tout parés de fontanges et de banderilles -envenimées, y courtisaient de furieuse -façon la passivité des papes magnifiques et -folâtres de la Renaissance ; des fœtus polycéphales, -marinés et livides, illustraient parfois -de leurs puérils ébats ces fougueuses et mélancoliques -séances ; ce pendant qu’une horrible -Clarice-Annalena, impératrice des Gaupes et -reine de Lesbos, invariablement étendue sur -un visqueux monceau de vermine aveugle et -de jeunes amoureuses éventrées, présidait, -du haut de son trône excrémentiel et sanglant, -aux funèbres visions de ma cervelle amollie.</p> - -<p>« Au reste, les infâmes soucis de mes -veilles n’avaient que fort peu de chose à envier -aux songes de mes nuits ignominieuses. Mes -réveils surtout vous eussent semblé navrants -et grotesques outre mesure. J’enveloppais tout -d’abord de regards venimeux ma maîtresse -encore assoupie ; l’odeur fade et vaporeuse de -sa chevelure me faisait souvent répugnance ; -la vue de certains de ses membres me faisait -tressaillir ; et toujours l’immobilité de son -sommeil me rappelait celle de la mort. D’un -saut brusque et désespéré, je quittais l’amoureuse -couche ; j’inondais d’eau fraîche ma -lamentable tête et tout mon corps d’énergumène ; -j’avalais en soupirant quelques gouttes -d’Hoffman et par là-dessus une pauvre tasse -de chocolat et trois ou quatre tartines ; puis, -m’installant au chevet de Manto, j’arrachais la -belle à l’étreinte de Morphée au moyen d’insinuantes -et patelines caresses, dont tour à tour -mes doigts de meurtrier badin ou mes mâchoires -d’amoureuse hyène enserraient son -col de cygne éblouissant et gracieux. Pour -innocents que fussent ces simulacres de strangulation, -ils ne laissaient pas de procurer à -ma très chère des réveils fort brusques et tout -secoués d’épouvante. Les grands yeux d’Annalena -s’ouvraient à l’improviste (vous eussiez -dit, cher chevalier, de deux aloès du Ténare -s’arrachant aux terreurs d’un séculaire cauchemar) ; -des serpents effarouchés se cabraient -dans la chevelure de la déesse ; et tandis qu’un -frisson des plus troublants secouait son corps -flexible et délicat, la friponne trop aimée, joignant -ses petites mains savantes, s’écriait -plaintivement : « O cruel ami ! ô barbare -amant ! quand donc cesserez-vous de tourmenter -la tendre compagne de vos jours ? -Estimez-vous donc à ce point plaisant de -parfaire avec les griffes de la cruauté l’ouvrage -sanglant des flèches de Cupidon ? »</p> - -<p>« A ces préoccupations extravagantes, à ces -mélancolies de l’âme et de la chair venaient -souvent se joindre des soucis d’un ordre plus -vulgaire ; car l’amour inquiet des solitaires et -des jaloux ne laisse pas que de ressembler par -certains côtés aux libéralités pleines de calcul -et d’hésitation des avares. Mon ensorceleuse, -qui était fort loin de manquer d’esprit, avait -parfaitement pénétré la nature de mes sentiments -et mesuré la profondeur de mon amour. -Sa vanité ne pouvait demeurer insensible à -l’aveugle adoration d’un amant dont le renom -de bel esprit égalait l’illustre naissance ; elle -connaissait le prix des sacrifices que je consommais -chaque jour dans la seule vue de -m’assurer son attachement et sa fidélité ; et je -ne doutais pas qu’il n’entrât dans les transports -dont elle payait ma tendresse pour le moins -autant de reconnaissance que de caprice sensuel. -L’étonnement où la mettaient les violences -de ma passion et l’orgueilleuse joie qu’elle -en ressentait prêtaient souvent à sa physionomie -un air de triomphe qui en rehaussait à -mes yeux la noblesse et l’éclat. Mon imagination -enflammée voyait chaque jour s’épanouir -davantage les charmes de mon amie ; l’exaltation -croissant dans la même mesure, je fus -bientôt amené à considérer la beauté d’Annalena -comme une œuvre de ma chair et de -mon esprit et comme un trésor péniblement -amassé par mes soins. D’autre part, mon -amour me mettait souvent dans de grands -embarras ; car la Sulmerre aimait à vivre avec -honneur et ne se pouvait abstenir de la gloire -du monde. Le concours aux fêtes qu’elle donnait -était d’ordinaire fort nombreux ; et malgré -que je souscrivisse à ses moindres désirs, -jamais elle n’a rien su économiser sur mes -présents.</p> - -<p>« Les affections sincères ne sont pas plus -gratuites en ce monde que les amours vénales, -et le dévouement le plus profond n’y triomphe -qu’à grand’peine des habitudes de luxe et du goût -de l’ostentation. Bref, les choses en vinrent au -point que je me vis souvent contraint, au -plus fort des angoisses de l’amour et de la -jalousie, à m’aventurer dans des calculs dont -les chiffres, tracés d’une main tremblante de -passion, s’allaient égarer jusque dans les -manuscrits des poèmes inspirés par la plus -dispendieuse des Muses. A mes tragi-comiques -alarmes de dément venaient donc parfois se -mêler des soucis mille fois plus risibles encore -d’homme raisonnable. Je tremblais en outre -qu’un galantin vulgaire, profitant d’un de -ces stupides abandons dont les belles sont -coutumières, ne profanât d’un même coup et -l’idole de mon amour et l’autel de mes sacrifices ; -ma passion s’élevait quelquefois jusqu’au -noble aveuglement d’un auteur pour son ouvrage, -et cependant je me sentais bassement -jaloux de mes libéralités. Je me perdais aussi -en vains efforts pour maintenir l’équilibre, -chaque jour plus hésitant, entre un cœur de -plus en plus lourd et une bourse d’heure en -heure plus légère ; et les pensées contradictoires -que je roulais continuellement dans mon -esprit me faisaient souvent l’impression de provenir -de quelque colloque obscur, burlesque -et passionné entre le plus anxieux des Harpagons -et le plus ombrageux des Maures de -Venise.</p> - -<p>« Les jours de grand concours à la <span lang="it" xml:lang="it">Riva dell’ -Olio</span>, je m’esquivais de chez la Mérone et m’allais -ensevelir dans l’humide obscurité de mon terrier -Barozzi. Là je retrouvais mes compagnons -des jours anciens, taciturnes témoins d’une -vie aventureuse : l’antique Giovanni au visage -parcheminé, à la livrée de toile d’aragne ; les -longues missives à l’odeur de mousse et de -larmes, confidences d’amis depuis longtemps -perdus, oubliés ou morts ; les manuscrits passés, -pleins de griffonnages jaunis, linceuls -historiés d’une ambition mort-née ; le pauvre -portrait de Benjamin, oui, chevalier, le pauvre -portrait écailleux de Benjamin, dérobé un soir -à Manto et emporté amoureusement sur mon -cœur ; les passeports périmés, minutieux et -méfiants, aux aigles de Prusse et de Russie ; -la tabatière de Stanislas, le petit couteau ciseleur -d’initiales et de cœurs, souvenir du quadragénaire -de l’île Saint-Louis ; le couvercle de -boîte où, enfant, je m’étais essayé à représenter -le château de Brettinoro avec le parc, le saule -de Don Quixote, le banc moussu et l’amoureuse -fontaine…</p> - -<p>« Pauvres, pauvres choses de jadis ! Avec -quel morose délice je reniflais leurs odeurs -mélangées de fruit et de tombeau, de pluie -d’avril et de souris, de rêve et de réalité ! -Comme elles m’avaient bien su dépeindre, dans -le temps évanoui, ce grand amour d’enfant -qui se nourrissait maintenant de mon cœur -de vieil homme, cette fabuleuse fleur éclose -au jardin d’innocence ! Avec quel tendre mépris -je relisais toutes ces introductions, méditations, -objections, remarques ! Naïf fatras de -sentiments à fleur de cœur maladroitement -déguisés en raisonnements ; de préjugés doctement -présentés sous forme de déductions ; -nudité d’âme bariolée de prétintailles d’esprit ! -Et comme toutes choses me paraissaient -obscures et mesquines venant de ma vie -d’homme, et claires et profondes venant de -ma vie d’enfant ! Amour, amour ! O maître du -royaume céleste de la Simplicité ! — Je rangeais -tous ces souvenirs devant moi sur une -table, je les contemplais, tournais et retournais, -cajolais ; je leur parlais, je m’en gaussais -doucement… En vérité, chevalier, rien n’est -plus doux au cœur de la joie que le regret de -la tristesse !</p> - -<p>« Certain jour que je musais de la sorte au -milieu d’objets familiers, la fantaisie me vint -d’aller voir dame Gualdrada dans son logis -sous les combles. En dépit de la curiosité que -m’inspirait mon étrange hôtesse, j’avais jusque-là -borné mon commerce avec elle à -l’échange de quelques propos courtois à la rue -ou sur les escaliers ; et Giovanni, qui, en -curieux qu’il était de toutes choses, la visitait -fort souvent et la connaissait assez bien pour -l’avoir fait jaser, sans cesse me reprochait en -riant mon indifférence à son endroit. Ayant -donc résolu d’en finir une bonne fois avec cette -rengaine, je m’armai de courage et je grimpai -lestement l’escalier en colimaçon qui conduisait -au réduit de la vieille. Je trouvai fée Carabosse -besicles au nez, frileusement blottie -dans un fauteuil boiteux et penchée sur un -volumineux traité de démonologie. A ma vue, -elle se leva d’un air empressé et me fit la révérence. -Son triste visage verruqueux et jauni -s’éclaira soudain du franc sourire de deux -yeux gris et larmoyants, démesurément grossis -par les verres doubles qui les abritaient. Elle -porta humblement à ses lèvres tremblantes la -main que je lui tendais, et ses paroles cérémonieuses, -prononcées d’une voix douce et -chevrotante, me parurent venir du fond de -l’autre siècle. Je fus bientôt éclairé sur la vie et -les goûts de la vieille par l’inspection rapide -que je fis de sa mélancolique demeure. Les -trois cabinets humides et sombres qui la composaient -servaient d’arène aux ébats d’un grand -crapaud terreux, d’un chat noir et d’une poule -infirme de la même couleur, sans cesse sautillant -à cloche-pied sur des meubles non -moins attendrissants qu’elle-même. Une grande -armoire à porte de verre offrit à ma vue un -amas confus d’objets poudreux et bizarres, -tels que cassettes en bois rouge ou jaune -curieusement ciselées, coiffures de Hurons -hérissées de plumes aux cent couleurs, massues -peinturlurées de sauvages des îles, armes -très anciennes de fabrication espagnole, et -mille autres objets dont le nom même m’était -inconnu. Je ne tardai pas à découvrir dans -l’humeur babillarde de l’hôtesse une clef à -tout ce mystère. Au temps de sa jeunesse, la -pauvre bossue avait eu la faiblesse de prêter -l’oreille aux madrigaux et rodomontades d’un -grand escogriffe de bravo qui n’en voulait qu’à -la dot rondelette dont il la savait pourvue. -Gualdrada étant orpheline et le diable se -mêlant de l’affaire, le mariage fut bientôt conclu. -Peu de temps après la cérémonie, Sciancato, -le jeune époux, fait la rencontre d’une -troupe d’échappés des galères qui s’ouvrent à -lui de leurs beaux projets de piraterie et de -chasse aux trésors. Sciancato, las de sa vie -oisive aux crochets d’une infirme, acquiesce -sur heure et se laisse revêtir de la dignité de -capitaine. Une cassette disparaît du coffre de -Gualdrada, une vieille galiote est frétée et voilà -notre galant bravo en équipage de boucanier. -L’infortunée Gualdrada, follement éprise de son -fripon, conjure, s’arrache les cheveux, emplit -l’air de prières et de lamentations… En vain ! -Le mât est dressé ; l’insensible Sciancato s’embarque. -Tout est-il prêt ? Partons ! — Il donne -le signal, il part, il est parti. Voilà donc dame -Gualdrada abandonnée, désespérée, et quasi -ruinée par-dessus : car de son bien fort -honnête il ne lui reste guère que la maison -Barozzi. A force de tourner et de retourner -les cartes pour soi-même, l’idée lui vient -de se faire diseuse de bonne aventure. Cependant -l’ingrat Sciancato réapparaît un beau jour -à l’improviste, chargé de riche butin et de -présents bizarres. Une semaine de joie délirante — et -le voilà reparti. Dix ans, quinze -ans, vingt ans… Le petit corps maigrit, la -grande bosse s’arrondit, les beaux cheveux de -la laide grisonnent sous les fontanges… Hélas ! -perdu à jamais ! Pas un signe de vie… Dans -quelles eaux profondes, amères et sauvages -s’envasent ses os jaunis de noyé d’autrefois ! -Sur quel horizon de pourpre et de -deuil se balance son squelette de pendu sans -nom ?</p> - -<p>« Durant tout ce récit (que dame Gualdrada -se plaisait visiblement à étendre outre mesure), -j’avais fort à faire de retenir et le rire satanique -qui me serrait la gorge et les pleurs importuns -que la compassion envoyait à mes yeux. — Eh -quoi, me disais-je, ce terrible et doux -amour se fait-il donc un jeu de me poursuivre -sans cesse sous ses aspects les plus nobles ou -les plus lamentables ? Où que se pose mon -pas, toujours un secret ressort fait bondir de -dessous terre un petit monstre à tête de dieu -ou de diabletot ! Il règne sur ma pensée, il -gouverne le monde. Le voici, le voilà ! Ici, là, -là-bas, plus loin, partout ! Les fils invisibles -qui mettent en branle le paillasse bigarré de -l’univers se viennent nouer tous à la petite -griffe du traître cajoleur et cruel. Il tire ; le -satellite papillonne éperdument autour de sa -fleur astrale ; la turbulente marée s’enfle -de mille seins impatients ; la sève gronde, le -sang s’allume, le germe crie vers la lumière ; -les bras de la prière se lèvent au ciel ; tout le -ventre, toute la chair de la terre est en travail ! -Il tire, le sacripant, il tire ! Le gosier de -la tendre Philomèle souffle ses bulles d’âme -aux couleurs de larmes et de sang ; l’amoureuse -vipère quitte son réduit horrible, se -dresse et vient tendre une oreille avide ; la -brise se réveille, le pollen vole en baisers duvetés -et fécondants ; la coccinelle allume sa -lanterne ; l’araignée d’eau au cœur du nymphéa, -poursuit son bien-aimé velu ; le barde accorde -son luth dans la tour du Nord ; Pinamonte -presse à deux mains son cœur rapide de fou ; -et dame Gualdrada, un fichu argenté sur sa -bosse sautillante, court à la lucarne et braque -sur le vieux port nébuleux la longue-vue du -boucanier qu’elle ne doit plus revoir… Jamais ? -Ah ! ah ! Jamais, hélas !</p> - -<p>« Et je contemplais, avec un triste étonnement -mêlé d’autant de dégoût que de pitié, l’antique -abandonnée si risible, si dolente. « Qui -l’eût pensé, disaient les petites lèvres grises, -desséchées et tremblantes ; qui donc l’eût -soupçonné, monseigneur ? Après une lune de -miel si tendre, si passionnée ! Car il m’aima -bien, oh ! j’en suis sûre, il m’aima bien et il -m’aime aujourd’hui encore, oui, oui. » Et la -petite tête de sorcière faisait « oui, oui », et la -grosse bosse faisait « oui, oui », et tout le -petit corps lamentable de poupée d’hôpital faisait -« oui, oui » aussi, avec un bruissement de -squelette d’oiseau, d’arbrisseau gelé, de poudreuse -bestiole empaillée qu’un courant d’air -fait danser sur le mur. O Amour, ô cruel -Amour, que fais-tu donc ici ? Réponds, c’est -Pinamonte, ton fidèle, ton fervent qui te parle ! -O Amour, que fais-tu là ? Et l’Immense, l’Impénétrable, -le Terrible, le Doux me répondait -par les larmes et les soupirs de l’infortunée : -« Je suis ici parce que je suis partout. Je suis -la douleur et la joie, l’espoir et le souvenir ; -je suis ici parce que je suis le Moment, le -grand Moment d’éternité. Je suis en Gualdrada -parce que Gualdrada est une chose, -parce que je suis en toutes choses, parce que -toutes choses sont en moi. Je suis la Beauté -et l’Adoration, la Douleur et la Pitié ; je suis -dans le ciel le Père de tout sublime, et sur -la terre je suis le Fils lapidé, sanglant, couvert -de crachats. Et dans ton cœur je suis -cela qui désire et la grande nuit silencieuse, -froide et sourde sur les Oliviers, et la croix -dont l’ombre couvre la terre, et les Dominations -universelles, et la Résurrection sans fin. -Je suis l’œil de l’aveugle, l’oreille du sourd ; -et quand j’apparais à la sœur éplorée sous -ma forme véritable, le frère se lève du cercueil. »</p> - -<p>« Le secret de Gualdrada avait certes de -quoi surprendre par soi-même ; mais j’y trouvai -plus de singulier encore après que la vieille -m’eut assuré n’en avoir jamais soufflé mot à -qui que ce fût, pas même à mon vieux serviteur, -que je savais pourtant être si fort de ses -amis. Je ne sus tout d’abord que comprendre -au choix que la nécromancienne avait fait de -moi pour confident ; bientôt cependant je pris -garde que l’amour avait deviné l’amour, et que -sous l’entretien ouvert du roquentin et de la -vieille courait le murmure secret d’un colloque -de Sciancato et d’Annalena. Seuls les -demi-aveux se trompent de confident ; la sincérité -entière, la sincérité amoureuse s’adresse -toujours à qui la connaît, à qui l’aime, à qui -l’attend. Le treizième prince souverain de -Brettinoro recevait la confession de dame -Gualdrada ; et cela ne manquait, à coup sûr, -ni de charme ni de grandeur. Tout en prêtant -l’oreille aux jérémiades de la sorcière, j’observais -attentivement, dans une glace haute, -l’image qu’y envoyait notre groupe bizarre. -Toutes choses étaient telles qu’elles devaient -être dans la scène offerte à ma vue ; l’harmonie -y régnait parfaite, tant au physique qu’au -moral, et le cadre s’y adaptait à merveille. -Dans la clarté d’une fenêtre ternie, pleine de -vieux ciel vaporeux, la petite bossue tapie au -creux d’un immense fauteuil instable et gémissant, -brodé d’oiseaux jaunis, de fleurs effilochées, -de bergerettes et de Colins rapiécés ; -devant elle, sur un tabouret éventré, Pinamonte, -les jambes nonchalamment étendues, -le menton à la poignée de l’épée. Flic flac, -le crapaud. Tic tic tic, la poule. Ronron, -le chat. L’armoire toute pleine du tumulte -muet des souvenirs ; sur la muraille, les -ébats inquiétants de trois grandes araignées -immortelles et de deux cloportes de cimetière, -gras et lourds ; de vieilles cartes éparpillées -çà et là ; de la poussière et de l’irrémédiable -partout. Avez-vous jamais joué, -dans les petits coins humides d’un appartement -délaissé, avec une petite fille blonde -qui dit : « N’allons point là, de grâce ; là, sûrement -c’est le diable » ?</p> - -<p>« Tout soudain, le désir me banda du talon -à la nuque de voir Annalena nue au milieu de -cette désolation et de cette poudre. Prenant -brusquement congé de la devineresse, je courus -m’enquérir auprès de Giovanni du jour et -de l’heure où la sorcière s’absentait de son -antre. Le factotum m’apprit qu’elle manquait -rarement une messe ou un prêche, et qu’il -avait accoutumé de l’accompagner chaque -dimanche à San-Maurizio pour vêpres. C’était -un vendredi ; jamais jour du Seigneur ne fut -attendu avec plus d’impatience. Je m’ouvris à -Manto de mon bizarre caprice. Tout d’abord -elle n’en fit que rire, m’appelant vieux damoiseau -perverti ; mais bientôt, à la peinture que -je lui fis de la scène projetée, ses beaux yeux -d’écolière se remplirent de certains feux -secrets bien propres à mettre en branle tous -les diables de l’enfer. Elle me suggéra même -de…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p class="noindent">… La crainte aussi où nous étions de voir -apparaître d’un moment à l’autre le gros bonnet -et les besicles de fée Carabosse… -Il n’était que temps… -Pardonnez, chevalier, au scabreux de -ces détails…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>« Environné que j’étais de rivaux réels et -sans cesse traqué par des traîtres imaginaires, -je ne pouvais goûter un seul instant de repos -de cœur ou de calme d’esprit ; et mes misérables -jours se consumaient dans l’attente des -pires catastrophes et la préméditation des -plus cruelles vengeances. Je pestais à tout -moment contre l’humanité entière ; je maudissais -le destin, les dieux, la création et jusques -aux entrailles qui m’avaient conçu. Toutefois, -au plus fort de mes souffrances et de -mes emportements, je ressentais, dans le -secret de ma chair et de mon âme, une sorte -de plaisir obscur et singulier qui me paraissait -être composé de titillante angoisse et de -délice rongeur et dont je ne saurais vous donner -quelque idée qu’en le comparant à la pollution -pleine de mystère et d’épouvante des -pendus. Tout en exécrant ces sensations avilissantes -et sinistres, je ne me pouvais empêcher -d’en acérer sans cesse l’aiguillon infâme -et douloureux. Harcelé sans trêve par la plus -libidineuse et la plus folle des jalousies, je -recourais à la ruse et, usant (Dieu seul sait -avec quelle maladresse !) du classique stratagème -des départs inopinés, j’allais, sous les -plus fantasques travestissements, me poster à -certain coin de rue obscur d’où je pouvais, la -plupart du temps sans être inquiété de personne, -surveiller durant des heures le vieux -palais mélancolique de ma maîtresse. Il eût -été plus sage, sans contredit, de confier la -belle à la garde de quelque duègne avisée ou -de la faire surveiller par une troupe de triste-à-pattes -agiles et grassement rémunérés de -leurs offices ; mais ce moyen vulgaire de s’assurer -la fidélité d’une amante répugnait à un -amour fantasque dont l’objet, pour étranger -qu’il fût aux vertus des anges, ne m’en paraissait -que mieux pénétré des charmes redoutables -que l’imagination prête aux esprits des -ténèbres.</p> - -<p>« D’une autre part, tout en maudissant -l’amour et les soupçons jaloux qui faisaient de -ma vie un supplice, il n’était rien au monde -que je redoutasse tant qu’une découverte de -trahison qui m’eût peut-être à jamais délivré -de mes tourments ; car, semblable en cela à la -plupart des humains, je préférais l’illusion dont -se bercent les doutes au désenchantement -qu’apporte avec soi toute certitude. L’innocent -stratagème des espionnages nocturnes se -recommandait donc le plus naturellement du -monde à mon esprit par l’avantage double -qu’il paraissait m’offrir de flatter mes goûts -romanesques et d’épargner dans le même -temps à mon cœur les tristesses d’un désabusement -définitif. C’était à la fois le plus délicieux -des irritants et le plus bénin des remèdes -à ma souffrance. Que le sentiment même le -plus douloureux est donc une exquise chose ! -Oui, monsieur le chevalier, de mes accès de -voluptueuse méfiance j’ai gardé le souvenir le -plus vivant et le plus attendri ; mon cœur désenchanté -les aime encore de toute la nostalgie -que peut inspirer à un vieux joueur ruiné -l’évocation des précieuses angoisses du brelan. -Blotti dans mon humide cachette tel un fauve -en ses écoutes, ou debout et figé dans une -immobilité de saint cloué à sa niche, je suivais -passionnément du regard le mouvement -des lumières et des ombres dans les appartements -de ma belle ; je tressaillais au plus faible -bruit ; l’approche d’un passant réveillait dans -mon cœur de douloureux échos ; je me sentais -environné de sombres mystères, de haines -implacables, de dangers sans nom. Plein de -craintive fureur, je surveillais attentivement -la morne et silencieuse ruelle ; dans chaque -cavalier qui la traversait, je pensais reconnaître -un rival, un vil larronneau d’amour ; dans chaque -vieille qui y traînait son pas attardé, une -infâme appareilleuse travaillant à ma perte. La -nuit m’enveloppait de ses ombres humides ; -les pluies et les grêles de l’automne me fouettaient -le visage ; des ivrognes prophétiques -m’accablaient d’injures ; je demeurais insensible -sous les affronts.</p> - -<p>« Ces risibles extravagances vous étonnent, -chevalier. Elles ne laissaient pas que de me -surprendre moi-même. Car — je ne saurais -trop le redire — l’étrange dédoublement dont -je souffrais n’avait en aucune sorte altéré ma -raison, et l’ancien Brettinoro circonspect et -désabusé ne se lassait point de chanter pouilles -au nouveau Pinamonte inconséquent et fougueux, -lui remontrant cent fois du jour l’ingénuité -de sa tendresse et la grossièreté de ses -dérèglements. « O tête folle d’amoureux grison, -ô le plus lâche des Benedetto, ô le plus -misérable des Guidoguerra ! » — ainsi m’invectivais-je -dans le coin obscur qui servait -d’observatoire à ma trop soupçonneuse passion ; — « ô -la plus infortunée des dupes de -l’amour ! Quelle folie est la tienne ! N’aperçois-tu -pas l’abîme que le plus risible des -aveuglements creuse sous tes pas ? Vieux -ramier roucouleur et déplumé ! Trop impétueuse -ganache ! Descends en toi-même ; -peut-être en est-il temps encore ! Qu’adviendra-t-il, -Pinamonte du <span lang="it" xml:lang="it">Diavolo</span>, le jour où -ta bourse, déjà fort allégie, sera tout au -plus propre à servir de mouchoir à ton nez -larmoyant ou de torche-cul à ton foireux -désespoir de barbon ? Ah ! par le Styx, est-ce -là le fruit des sages conseils de M. de la -Bretonne ? Debout, Brettinoro ! Ami de Lauraguais, -émule de Briqueville, secoue cette -torpeur ; tes songes sont perfides ; les pires -calamités te guettent. »</p> - -<p>« Cependant, l’infortuné jaloux demeurait -sourd aux exhortations de la raison et Brettinoro -jouait par-devant Pinamonte le rôle ingrat -d’un Cassandre. Si atroces et ridicules que -fussent mes amoureuses angoisses, elles ne -laissaient pas de me paraître préférables à -l’horrible solitude d’esprit et de cœur qui me -rendait odieux jusqu’au souvenir de mes -jeunes ans. Dans ces conflits intérieurs l’avantage -demeurait régulièrement à l’amour ; et, -tout en méprisant la Sulmerre, je me surprenais -quelquefois à caresser l’extravagant projet -de m’en assurer l’entière possession par le -moyen d’une union légale. Tant il est vrai que -la triste raison humaine, pitoyable assemblage -de préconceptions obscures, de résignations -craintives et de jugements spécieux, finit toujours -par céder à la persuasion sournoise et -subtile du Sentiment, lequel est l’essence -même et l’unique gouvernant d’une humanité -inconsciente et d’un monde tout pénétré d’un -terrible et tendre mystère.</p> - -<p>« Au surplus, toutes ces moqueries et tous -ces reproches n’eurent jamais d’autre effet que -d’exaspérer inutilement le sentiment de ma -faiblesse et de mon ridicule. Le sel brut et -tranchant de mes moroses plaisanteries ravivait -cruellement, dans mon cœur, le feu des -blessures que la passion y faisait chaque jour. -Ineptes à me guérir de ma folie, ces tardifs -regrets étaient tout au plus propres à me rappeler -le danger que je courais de me perdre -dans l’opinion du monde. Je rougissais de -jouer un rôle de jaloux ténébreux dans une -intrigue où mes frivoles rivaux n’apercevaient -sans doute qu’une farce des plus vulgaires ; et -j’avais en outre tous les sujets du monde de -redouter que, se lassant des ridicules du roquentin, -la malveillance des entours n’en vînt à -s’attaquer à l’honneur du gentilhomme. Le -conflit de tant de sentiments contraires passait -ma raison. Je m’étonnais que le mépris et -la crainte pussent occuper une place si grande -dans un cœur comblé de tendresse. Je répugnais -aussi quelque peu à soumettre au jugement -du monde une passion qui élevait parfois -mon âme jusqu’à Dieu ; et je n’arrêtais de -maudire mon amour que pour me reprocher -mon ingratitude. « Insensé ! criais-je alors ; -insensé ! Te laisseras-tu jusqu’au dernier -jour opprimer par l’habitude du mensonge -et la tyrannie du préjugé ? Ne sais-tu pas -que l’être aimé, mauvais ou bon, noble ou -méprisable, n’est jamais autre chose qu’une -vaine apparence et que la fin de tout amour -est dans le sein de l’Être unique ? Qu’importe -donc le combustible, si la flamme s’élève -au ciel ? Crains-tu d’être moqué par la foule -des sots ? L’objet de ta flamme est plein de -grâce, comment saurais-tu être ridicule ? -Est-ce ton propre jugement que tu redoutes ? -Ton amour est sincère ; si le prêtre -le condamne, quel ange de pureté véritable -l’oserait seulement accuser ? Mais non ! Je -lis tout autre chose en ta pensée de vieux -ladre hypocrite ; l’image du rival jeune et -pauvre obsède ta triste cervelle. L’avarice, -dans ton misérable cœur, dispute la première -place à la jalousie. Et c’est là ton ridicule, -et c’est là ton impureté ! »</p> - -<p>« L’attitude pleine de grandeur et de défi -qui accompagnait ces soliloques violents ; -l’image hautaine et farouche que me renvoyaient, -à de tels moments, les miroirs ; le -son autoritaire de la voix, la vivacité du geste, -tout semblait devoir renforcer l’éloquence des -paroles et rétablir enfin le calme dans mon -âme… Hélas ! rien ne pouvait égaler pour -mon cœur l’attrait bizarre de l’anxiété ! Après -une heure ou deux d’apaisement, les soucis -jaloux reprenaient sur moi leur empire, et je -frissonnais dans ma terreur comme la phalène -crépite dans le feu meurtrier. Qu’il soit dit, -toutefois, en ma faveur, que le monde semblait -avoir pris à tâche d’entretenir l’angoisse qui -me dévorait. La sotte envie faisait déjà courre -sur mon compte les bruits les plus singuliers ; -Giovanni m’en rapporta quelques-uns qui me -donnèrent tout lieu de faire des réflexions -sérieuses. La Sulmerre passant pour fort riche, -moi pour totalement ruiné, tels de mes détracteurs -m’accusaient d’être aux crochets de mon -amie, tels autres de chercher à me rendre -maître, par le moyen d’un mariage scandaleux, -de sa fortune mal acquise ; quelques pécores -allaient même plus outre, poussant la méchanceté -jusqu’à nous soupçonner tous deux d’un -commerce criminel avec les princes de l’Amitié !</p> - -<p>« Irrité à l’excès par ces sottes calomnies, -j’eus recours à la ruse et je m’ingéniai à tromper -sur la nature réelle de mes sentiments -toute la tourbe héraldique et écrivassière qui -composait les entours de la Mérone. L’entreprise, -sans nul doute, était des plus délicates ; -car le vulgaire des palais ne se laisse pas si -aisément berner, dans les choses de la vie, que -la canaille des rues. Néanmoins, mes efforts -furent couronnés de tout le succès dont ils -me paraissaient être dignes. M’appliquant -sans cesse à déguiser mes sentiments, je ne -tardai guère à passer maître dans l’art de la -dissimulation, et bientôt j’eus la satisfaction de -lire sur tous les visages le désappointement -causé par le rapide attiédissement d’une passion -que l’on imaginait volontiers grosse de -ridicules désastres et fertile en scandales de -plus d’une espèce. Quelque mépris que j’eusse -pour mon entourage, je m’étonnais de n’y -rencontrer pas un qui fût à tout le moins -capable d’apprécier l’habileté dont je faisais -preuve en affectant, au plus fort de ma tragique -passion, des dehors de mauvais sujet en -quête d’aventures divertissantes et passagères. -Seule ma friponne d’ensorceleuse pénétrait le -secret mélancolique de mon âme ; même elle -me semblait quelquefois touchée d’une certaine -compassion ; car la friponne avait la fibre fort -sensible et ne manquait ni d’esprit ni d’entrailles. -Toutefois, ses attendrissements n’étaient -que de fort courte durée, et ils s’achevaient -pour l’ordinaire dans quelque accès -d’hystérique hilarité à laquelle je ne me pouvais -tenir, la plupart du temps, de faire écho ; -tant le contraste me paraissait plaisant que je -surprenais sans cesse entre mon humeur -naturelle et le caractère d’emprunt du personnage -que je faisais devant l’envieuse galerie.</p> - -<p>« Je devais donc bientôt comprendre qu’une -compagnie qui se laissait de si bon cœur donner -la berne était tout au plus digne de mon -mépris ; et cette pensée suffit à me dégoûter -du succès trop aisé de ma feinte. Je ne tardai -point, au surplus, de reconnaître dans l’habileté -de ma simulation une preuve de plus à la -déchéance de ma volonté, et dans mon obstination -à céler mon atroce angoisse le plus -grave symptôme du mal dont elle tirait origine. -Je me faisais horreur, je prenais en -pitié et mon cœur et mon âme ; d’heure en -heure je sentais croître ma haine instinctive -de la fausseté ; mes innocentes affectations -m’apparaissaient dans la fièvre anxieuse de -l’insomnie, sous les traits odieux du mensonge -et de la démence ; enfin je finis par me persuader -que le sens même de l’honneur m’était -devenu étranger et que, sous le masque de -ses viles bravades, ma faiblesse s’était transfigurée -en lâcheté. Rien ne m’a jamais donné -plus de tourment que cette crainte où j’étais -de perdre le peu d’énergie qui me restait -encore et de me transformer en marionnette -docile entre les doigts charmants et capricieux -d’une créature. En quelque lieu que je portasse -mes pas, la silencieuse obsession m’y -suivait comme un chien fidèle.</p> - -<p>« Vous riez, monsieur le chevalier ; hélas ! -apprenez donc que ma folie m’accompagnait -partout sous la forme d’un chien véritable ! -J’étais devenu sujet à des visions ; non contente -de tourmenter nuit et jour ma pauvre -cervelle, l’horrible idée fixe me glaçait en m’apparaissant -sous l’aspect répugnant d’un vieux -roquet galeux, famélique et larmoyant… O le -petit corps dévoré de pustules, les maigres -pattes, le cul pelé, enflé, l’écarlate nature en -éternelle érection, du spectre rogneux, du chien -immonde de mon âme ! Immodeste et funèbre -image ! Je l’ai sans cesse devant les yeux ; le -temps ne l’a point fait pâlir ; le trépas ne la -saurait effacer de ma mémoire. Hélas ! non. -Vienne la mort, le cadavre boursouflé de -l’affreux animal suivra ma barque au fil du -Léthé. Par toutes les fois que je me reporte à -cette époque horrible de ma vie, le frisson du -dégoût me secoue de la perruque aux talons. -La tombe ne m’inspire ni crainte ni amour. -L’éternité n’a plus rien à m’apprendre.</p> - -<p>« Dégoûté outre mesure de mon double rôle -de gai luron et de patito plaintif, sans trêve je -roulais dans mon esprit mille vengeurs projets -de rupture et de fuite ; cependant, de quelque -côté que je me tournasse au fond de mon -ridicule désespoir, partout je ne rencontrais -que les mailles serrées des pièges tendus par -l’amour. A quels moyens de délivrance n’eus-je -pas recours dans ma risible détresse ? A -quels vices n’ai-je pas fait appel dans cette -recherche d’un dérivatif à ma lâche aberration ? -Arrosant de champagne mes victoires -au passe-dix ; noyant dans le Nuits mes défaites -au quincove, je courais du tripot au -cabaret et du cabaret au bordel public, partout -salué roi des brelandiers et empereur des -biberons. Où chercher le Scarron capable de -décrire la bouffonne exubérance de mes -ivresses, le Hogarth digne de peindre la burlesque -mélancolie de mes heures de remords ? -Combien de fois, dans le tumulte de mes idées, -me suis-je enfui, la nuit, du palais de la Mérone, -pour courir, dans l’appareil succinct du -déduit, les cheveux aux vents, l’œil égaré, -l’ordure aux lèvres, réveiller le placide Giovanni, -gardien de mon logis et confident de -mes peines ? Les rues sont désertes, les canaux -dorment profondément. Je cours, je bondis, je -vole dans les ténèbres. Mon bras desséché et -glacé agite une lanterne morte. L’amour, la -jalousie, la conscience de mon ridicule, la -crainte du déshonneur, la haine de mes rivaux -inconnus me poursuivent comme autant de -<span lang="it" xml:lang="it">diavolos</span> enflammés. Zèbre, élan, je franchis -marches, ponts et barrières ; taureau, j’enfonce -à coups de tête et de pieds la porte de ma -maison ; enfin, Antisthène et roquentin, je -tombe essoufflé, larmoyant, maugréant, épuisé, -dans les bras paternels du vieux serviteur de -ma famille.</p> - -<p>« C’en est fait, c’en est fait de moi, Giovanni ! -Me voici seul, tout seul au monde ! -Ouvre-moi tes bras secourables ! Toi, du -moins, maraud du diable, tu ne m’auras pas -trahi ! Sais-tu ce que c’est qu’être seul, tout -seul au monde ? Horreur ! Ah ! profonde -horreur ! Toutefois, admire la générosité de -mon âme, la grandeur de ma résolution ; car -nous partons, Giovanni, nous plions bagage, -nous abandonnons sur l’heure et pour jamais -l’affreux séjour de la sottise, de l’envie et de -la perfidie. Nous sommes des héros, nous -autres, des Brettinoro, des San Benedetto, -des Guidoguerra de la première croisade… -Eh quoi ! tu n’admires pas mon calme, ce me -semble, Giovanni fidèle et sage ; cependant -mon courroux est plein de mesure et d’auguste -majesté. O joie ! l’heure de la vengeance -a sonné. Nous sommes libres ! Libres comme -l’habitant de l’air, indépendants comme l’âme -des philosophes superbes ! Adieu, Venise, -cité maudite, cabanon de l’Italie ! — Brisons -là, Giovanni ; les propos sont hors de saison ; -il nous faut, — palsanguié ! — des actes, -rien que des actes, à nous autres ! »</p> - -<p>Sans témoigner le plus faible étonnement, -sans me marquer le moindre doute au sujet -de ma soudaine résolution, le discret Giovanni, -parfait connaisseur du cœur humain, se mettait -aussitôt à l’œuvre ; tout en pestant comme -un beau diable, je l’y aidais de mon mieux ; -livres, vêtements, cartons et bibelots s’engouffraient -allègrement et pêle-mêle dans les coffres -voraces. Tout était prêt, maintenant ; la nuit -pâlissait ; à l’instant de boucler le dernier sac, -les doigts de rose de l’aurore venaient se -joindre aux nôtres. L’aube du grand jour était -là, monsieur le chevalier ! Giovanni hélait les -faquins, distribuait les ordres, marchandaillait -avec les gondoliers, s’informait des bâtiments en -partance. Mon rire satanique dominait les disputes, -les chansons, les rires, les lazzi ; cavalièrement -perché sur quelque meuble renversé, je me -donnais des airs de conquérant, ma badine se -transformait en bâton de maréchal ; je coquetais -avec mon infortune ; je prodiguais à droite -et à gauche le maroufle et le maraud, je réconfortais -dame Gualdrada, je me sentais puissant -et victorieux ; — songez donc, chevalier ! -J’avais vaincu l’amour, des dieux le plus -redoutable ! Enfin le précautionné Giovanni -ouvrait toutes grandes les portes et donnait le -signal du départ ; la joyeuse caravane des -faquins le suivait en désordre ; rieur et belliqueux, -je fermais la marche. Nous descendions -à la rue. Ah ! chevalier, à la rue ! A la rue, -hélas !… La ville encore pâle de sommeil, le -silence, l’odeur de l’eau… Je cessais aussitôt de -faire le rodomont et redevenais le pitoyable -Pinamonte ; la mélancolie du départ agrippait -sauvagement mon cœur, l’affreux fantôme de -ma solitude ancienne me menaçait de dessous -les ponts ; les regards des passants, les couleurs -du ciel, l’odeur du vent, les lueurs des -fenêtres, tout, tout me parlait de l’atroce solitude -qui m’attendait là-bas, là-bas quelque -part, là-bas n’importe où, bien loin, bien loin. -Une avalanche de vieille neige spongieuse et -sale s’abîmait dans mon cœur ; le soleil funèbre -du passé éclairait ma mémoire ; et, par toutes -les fois que ma pensée s’arrêtait sur mon -cruel destin, une image ridicule et répugnante -me traversait l’âme en clochant : celle de mon -pauvre vieux chien abandonné, famélique et -galeux. Ciel ! que la Sulmerre était donc près ! -Que la Chine de son Benjamin était loin ! -Annalena ! Annalena ! O douceur d’accepter -toutes les humiliations ! O bonheur de se résigner -à dormir sa vie d’incrédulité, d’abandon -et d’ennui entre les bras berceurs et perfides -de Manto ! Toutes choses à l’entour me paraissaient -mornes et misérables ; je me sentais -prêt à succomber sous l’horrible faix de l’atmosphère, -de l’azur, de la vie… Me tournant -alors d’un air piteux vers mon vieux -valet : « Giovanni », balbutiais-je : « fidèle Giovanni ! -Tu me comprends ; l’âme humaine -n’est que caprice et faiblesse ; toi-même, -ami maraud, ne te plains-tu pas quelquefois -de ton cœur trop sensible ? Ah ! Giovanni, -qu’avons-nous fait là ? Où courons-nous ? -Quel démon nous chasse de ces lieux ? Eh -quoi ! ne trouverons-nous jamais l’abri où -reposer nos vieux os de vagabonds ? » Giovanni -feignait de demeurer insensible à ma -prière et, suivi du cortège des portefaix, continuait -tranquillement sa marche. La tête basse, -le cœur me gourmant avec fureur par tout le -corps, depuis les genoux jusqu’à la racine de -la perruque ; le sang glacé de lâcheté, l’âme -honteuse jusqu’à la mort, les yeux brûlés de -larmes, je suivais en chancelant l’équipe -joyeuse des porteurs. Finalement, la colère et -le désespoir me faisant secouer toute fausse -honte, d’un air terrible je donnais à mes gens -l’ordre de rebrousser chemin. A ma première -tentative de délivrance j’eus la témérité de -fuir jusqu’à Trieste ; à la seconde, le courage -de me traîner jusqu’au port ; mais à partir de -la troisième, jamais je ne me trouvai la fermeté -de dépasser le coin de ma rue.</p> - -<p>« Ainsi le vieux corbeau déshabitué de la -liberté reprenait régulièrement son vol vers la -cage adorée et maudite ; et jamais oiseau -évadé et battu par les autans et les pluies des -mers n’a goûté plus repentantes joies ni plus -tendres cajoleries de retour. Mais ces pures -délices du revoir n’étaient que de courte -durée ; car je revenais à mes soupçons, à mes -rancœurs, comme on s’en retourne vers de -vieilles amitiés chagrines et ressasseuses. -Pouvait-il en être autrement des mélancoliques -plaisirs de nos réconciliations ? Ma frivole -amante me les mesurait plus souvent au gré -de sa fantaisie que selon le désir secret de -son cœur ; et, lors même que les épanchements -de sa pardonnante tendresse paraissaient -marquer moins de méfiance ou de hâte, ma -trop vigilante jalousie ne laissait jamais d’en -interrompre le cours par quelque absurde éclat.</p> - -<p>« Je ne m’étendrai par sur nos sottes et -bruyantes querelles ; le souvenir que j’en ai -gardé m’emplit de dégoût et d’angoisse ; car -elles dégénéraient quelquefois en véritables -rixes, au cours desquelles l’amoureux tyran -laissait la place libre au bourreau énervé. A -ces honteux combats la furieuse luxure apportait -souvent ses armes, et les traités de paix -étaient pour lors scellés avec des larmes, du -délice, et quelquefois du sang. Des accalmies -sournoises et taciturnes succédaient pour l’ordinaire -à ces tempêtes du cœur et des sens ; -malheureusement je ne les ai jamais su occuper -qu’à étourdir par de vaines ratiocinations -les sages repentirs qui me tourmentaient ; et, -rejetant de la sorte tout le fardeau de la faute -sur les chères épaules de mon ensorceleuse, je -ne tardais pas à redevenir la proie de mes -soupçons et de mes désirs de fuite et de vengeance. -Pour tout autre que vous, le naturel -serait inexplicable d’un homme parfaitement -conscient de sa faiblesse et cependant sans -cesse occupé d’héroïques projets de délivrance ; -mais telle est la folie des vrais fervents -de l’amour de rechercher un amer plaisir -aux pensées et aux sentiments qui les -paraissent contrarier de la façon la plus -cruelle et la plus sûre du monde.</p> - -<p>« Le souci de venger un outrage sinon -avéré, du moins fort probable, n’était pas -étranger à la facétie de mes haines enamourées -et de mes fuites rétives ; toutefois, il n’y jouait -qu’un rôle secondaire. Certes, je prenais un -malin plaisir, tant que duraient les préparatifs -du voyage, à me représenter les scènes de -surprise ou de désespoir auxquelles ma disparition -soudaine devait donner lieu : la consternation, -l’accablement, la honte de la Mérone, -la colère de son frère Alessandro, l’étonnement -des jeunes roquets de sa suite, les railleries -des galants surannés de sa cour, les cailletages -de l’office, la belle humeur de Labounoff, -l’admiration enfin sournoise et mêlée de dépit -que devait inspirer à mes rivaux la fermeté -d’un grand seigneur sacrifiant l’amour à l’honneur, -le bonheur à l’orgueil et le plaisir au -dédain. Quelque agrément, toutefois, que je -trouvasse à caresser ces images vengeresses, -je les oubliais sitôt que, l’heure des adieux -suprêmes sonnant, la triste réalité m’ordonnait -de passer du projet à l’exécution ; car la -charmante et cruelle nostalgie m’attendait au -seuil de ma maison, la funèbre fleur du souvenir -à la main. Je m’abandonnais alors à la -sombre joie du regret, à la mortelle ivresse -du désespoir ; et je retournais à mon lamentable -naturel d’Antisthène et de Pinamonte.</p> - -<p>« Mes belles résolutions de rupture m’étaient -donc pour l’ordinaire soufflées par la voix de -la colère et de la honte ; cependant il fallait -qu’il y eût en elles un attrait plus puissant -que la vengeance même, puisqu’en dépit du -piteux résultat de mes fuites antérieures je ne -laissais pas d’en poursuivre la réalisation. Sans -contredit, la vengeance est déjà une sorte de -volupté et rien, à mon sens, ne ressemble -moins qu’elle à l’amour de la justice ; car, en -usant de représailles, nous nous soucions -moins d’offrir un exemple de justice que de -nous payer de nos peines par le plaisir que -nous trouvons à faire souffrir à notre tour. Si -grave que soit un outrage, nous n’en élucidons -jamais les mobiles que par le moyen d’un calcul -approximatif, singulièrement dans les choses -de l’amour ; et il y demeure toujours quelque -point obscur, à cause qu’il n’est donné à personne -de pénétrer entièrement l’âme du coupable. -Quelque large, par contre, que puisse -être dans l’acte de vengeance la part que nous -y voulons faire de l’impulsion, la préméditation -n’en demeure pas moins un fait avéré ; de -sorte que les raisons de la vengeance apparaissent -toujours plus claires et plus certaines -que les mobiles de l’outrage.</p> - -<p>« Mon cas était cependant plus complexe, -car au désir de chagriner la Sulmerre se joignait -la bizarre envie de tourmenter mon -propre cœur. Vous connaissez déjà, monsieur -le chevalier, la tristesse de mes séparations -d’avec Annalena. Pour comble d’infortune, ou -peut-être pour surcroît de ridiculité, au deuil -de mon amour venait se joindre le regret -absurde des êtres et surtout des objets témoins -de mon capricieux bonheur. « Hélas ! Pinamonte, -vieille tête folle ! » — soupirais-je sottement -dans mon cœur — « tu traîneras tes pas -de vagabond sur toutes les routes du monde ; -mais, comme que tu fasses, évocateur solitaire -et nostalgique, tu ne les entendras plus retentir -dans les appartements de ta chère cruelle ! -Ce ciel qui s’arrondit au-dessus de ta tête, tu -le connaîtras pour ton malheur, sans doute -longtemps encore ; mais jamais plus tu ne le -contempleras du vieux balcon fleuri de la -Maison du Bonheur. Te souvient-il de l’aubade -que les gondoliers te donnèrent l’an passé -sous les fenêtres de ta belle ? Tu l’entendis -dans le demi-sommeil, au fond du grand lit -ancien tout parfumé des songes d’Annalena -assoupie. Brettinoro de malheur, Guidoguerra -du diable ! Et ce petit coin obscur entre la -cheminée et le bahut de chêne, où tu t’allais -blottir durant les absences de ton amie ? Le -cul sur le marbre dur et froid du dallage, les -yeux perdus au ciel faux du plafond, un livre -non coupé à la main, quelles délicieuses -heures de tristesse et d’attente, ô vieille -ganache, tu y sus vivre ! Le jour mourait dans -les hautes fenêtres vaporeuses ; le crépuscule -t’enveloppait de confidentielle et profonde -musique ; ton âme d’étourdi suivait le vol d’un -gros taon ivre d’amour et de sommeil, petite -voix de basse de l’été, minuscule toupie -d’Allemagne des vieux jours. Vivre et mourir -dans ce coin de chambre sentimental, te -disais-tu ; eh oui, y vivre et mourir ; pourquoi -donc pas, monsieur de Pinamonte, ami des -petits coins obscurs et poussiéreux ? Ici, la -méditative aragne vit puissante et heureuse ; -ici le passé se recroqueville et se fait tout petit, -vieille coccinelle prise de peur… Ironique et -rusée coccinelle, ici le passé se retrouve et -demeure introuvable aux doctes lunettes des -collectionneurs de jolités. Ici tu trouves mille -remèdes à l’ennui et une infinité de choses -dignes d’occuper ton esprit durant l’éternité : -l’odeur moisissante des minutes d’avant trois -siècles ; le sens secret des hiéroglyphes en -chiures de mouches ; l’arc triomphal de ce -trou de souris ; l’effilochement de la tapisserie -où se prélasse ton dos arrondi et osseux ; le -bruit de rongeur de tes talons sur le marbre ; -le son de ton éternûment poudreux, chanson -en fausset de Leporello ; l’âme, enfin, de toute -cette vieille poussière de coin de salle oublié -des plumeaux… Et tu pleurais, vieux Pinamonte, -en vérité ! Tu te surprenais à pleurer… -Car, enfant, tu avais déjà le goût des combles -de châteaux et des coins de bibliothèques à -rossignols, et tu lisais avidement, sans y -entendre un traître mot, les privilèges hollandais -des in-folios de Diafoirus… Ah ! fripon, -les délicieuses heures que tu sus vivre, en ta -scélératesse, dans les réduits saupoudrés de -nostalgie du <span lang="it" xml:lang="it">palazzo</span> Mérone ! Comme tu y -gâchais ton temps à pénétrer l’âme des choses -qui ont fait le leur ! Avec quel bonheur tu t’y -métamorphosais en vieille pantoufle égarée, -échappée au ruisseau, sauvée des balayures ; -en dé dépareillé que le pied d’un joueur a fait -rouler là il y a cent ans ; en tête de poupée de -bois oubliée dans ce coin de salle par une -petite fille au siècle dernier… Mystère des -choses, petits sentiments dans le temps, grand -vide de l’éternité ! Tout l’infini trouvait place -dans cet angle de pierre, entre la cheminée et -le coffre de chêne… Brettinoro ! Guidoguerra ! -Où sont à cette heure, où sont, morbleu ! tes -grandes félicités d’araignée, tes profondes -méditations de petite chose gâtée et morte ? -Et cette descente de lit, cette mélancolique -descente de lit dont le jardin laineux occupait, -au réveil, ton esprit somnolent ?</p> - -<p>« O San Benedetto ! Pitoyable fou ennemi -de ton cœur ! Songe à la lampe, à la lampe si -vieille qui te saluait du plus loin à la -fenêtre de tes pensées, à la fenêtre haute -brûlée de soleils anciens, et que tu nommais -ta Rowena… La clarté chevrotante de la -lampe se taira désormais… Que pensera de -toi, pauvre âme ombrageuse et félonne ! que -pensera de toi, durant les nuits d’hiver et de -délaissement, la vieille lampe amie ? Que penseront -de toi les objets qui te furent doux, si -fraternellement doux ? Leur obscure destinée -n’était-elle pas étroitement unie à la tienne ? Tu -as donné beaucoup de ton âme et communiqué -un peu de ta vie même à ces humbles -choses ; les veux-tu trahir à présent, les veux-tu -abandonner, replonger dans leur néant, ô -toi trop tendre hier, ô toi trop cruel aujourd’hui ? -Les choses immobiles et muettes n’oublient -jamais : mélancoliques et méprisées, -elles reçoivent la confidence de ce que nous -portons de plus humble, de plus ignoré au -fond de nous-mêmes. O Pinamonte du <span lang="it" xml:lang="it">Diavolo</span> ! -Ton âme est bien plus près des choses que -de ce triste toi-même que tu appelles ta raison. -Ta raison ! frivole ennemie du silence, -pauvre chose mobile, bruyante, gonflée d’illusions -et d’alarmes ! Songe aux objets, aux -ternes objets sans nom, confidents muets de -ton amour. Ils vivent plus longtemps que les -hommes ; ne méprise pas leur silence ; leur -silence est si vieux ! Il a trop de choses à dire. -Tu pars, Pinamonte ; tu t’éloignes, Brettinoro ! -Tu fuis, Guidoguerra ! Tes longues jambes de -fou et tes rêves d’impossible t’emportent ; la -tempête de ton courroux t’enlève comme une -plume arrachée au messager ailé. Barbare ! -N’as-tu pas pitié, du moins, des fleurettes -roses, des rosettes trémières sur la veste azurée -du prince Labounoff ? Ah ! ton amour, ton -pauvre amour d’avant un an ! Ton oreiller de -demi-sommeil, gonflé de fleurs et de musiques ; -ton illusion, ta foi — ah ! pauvre de toi et de -ton amour ! Songe à la fête du duc di B…, -songe à la terrasse, à la galerie, au murmure -du jet d’eau ! Hélas ! le sourire béat, la face -rouge et la bedaine orgueilleuse du Moscovite -fougueux, ingénu, madré et dupé !</p> - -<p>« Vagabond des jours sans soleil, aventurier -des nuits sans lune ! Tu ne dois plus revoir la -Vénus mutilée du jardin, ni les marches boiteuses -du perron ; tu ne dois plus entendre le -bruit d’oiseaux des avirons, ni le galop des rats -siffleurs, des vieux rats confidents de tes -insomnies, ni le croassement de la girouette -là-bas, là-bas si loin déjà, sur le toit surchargé -de ciel vieux de la maison Mérone ! Toutes ces -choses sont loin, bien loin, elles ne sont plus, -elles n’ont jamais été, le Passé n’en a plus mémoire… -Regarde, cherche et t’étonne, frémis… -Toi-même, tu n’as déjà plus de passé ; -tu as tué ton amour, gaspillé l’or chantant de -ton âme, grossièrement renié ta foi unique, -anéanti ta réalité suprême, écrasé sous le talon -le grain de blé doux de ton cœur.</p> - -<p>« La foudre a frappé l’oasis ; un seul arbre -est resté debout au milieu du désert. Le vieil -arbre de ta solitude ne portera plus de fruits ; -le vent du sud a soufflé, le cœur des dattes -est pourri. Meurs, ouvre-toi à la vermine, -blanchis comme l’eau, et tombe et t’émiette -dans le vent, vieil arbre du désert, sans fruits -et sans oiseaux, sans palme et sans écorce, -sans brise et sans rosée ! Seul, tout seul à -jamais au milieu du désert !</p> - -<p>« Telles étaient mes réflexions, monsieur le -chevalier, tels étaient les cris de mon regret. -Mes confidences manquent de mesure, mes -aveux de pudeur ; ne me regardez pas, ne -m’interrogez pas, ne me condamnez pas ; j’ai -honte, je rougis de mon vieux cœur. Pardonnez-moi, -ou si vous me jugez indigne de votre -indulgence, pardonnez du moins à l’amour, à -la vie, à l’éternelle tendresse qui pleure et -chante au cœur de toutes choses !</p> - -<p>« Mon sang, mon corps, mon âme ne m’appartenaient -plus. Je répugnais à séparer, ne -fût-ce qu’en pensée, mon destin de celui de la -Mérone. Absent de mon ensorceleuse, je me -prenais à douter tant de la réalité des choses -que de ma propre existence effective. Tout -haletant d’une angoisse sans nom, je descendais -à la rue ; pensant, en tout sérieux, être -devenu invisible, j’adressais la parole aux -inconnus ; leurs réponses me causaient de la -surprise, parfois même de l’effroi. Je palpais -tous les objets qui se présentaient à ma vue, -et m’étonnais de sentir encore et d’être matière. -Car je n’imaginais pas, en l’absence de la -Sulmerre, de raison ou de semblant de raison -à mon être. Je ne pouvais admettre que ma -chair pénétrée d’amour pût tomber sous d’autres -sens que ceux de mon amante. Une journée — que -dis-je ! — une heure de séparation -suffisait à me jeter dans un état de prostration -indescriptible, dans un anéantissement où mon -désir et mon attente semblaient seuls me survivre. -Le pressentiment du revoir précipitait -dans mon cœur le mouvement secret de la vie ; -l’approche de ma très chère, le froissement de -sa robe, le timbre magique de sa voix me -faisaient sursauter, chanceler, gémir ; son embrassement -m’emplissait d’une joie immense, -divine, toujours nouvelle. — Eh quoi ! la -Mérone était loin de moi le temps d’un souffle -encore, et la voici là, à mes genoux ? Elle, -grands dieux ! Elle-même ? Et ce n’est pas un -rêve ! Elle, mon impossible amour, en chair et -en os, en rires et en baisers ! — Je ressuscitais, -criant au miracle. Maintenant le malheur, -la douleur, la mort elle-même étaient à jamais -bannis de mon destin. Je me jetais aux pieds -de ma déesse, je sanglotais dans son giron ; -elle était la perdue et la retrouvée, la petite -fille prodigue de tous les jours, de tous les instants ; -mon âme n’avait pas d’autre désir que -de célébrer avec une joie toujours égale la -quotidienne fête du revoir. Jugez, monsieur le -chevalier, de la profondeur de ma passion ! Et -cependant toute cette belle folie s’efforçait en -vain d’endormir un seul instant, dans mon -misérable cœur, les souffrances que me causaient -les pointes de la jalousie ou les tiraillements -de l’amour-propre, de la vanité, de -l’avarice et de la peur. Mon amour était un -furieux combat de faiblesses contraires, de -désirs inconciliables et de vices ennemis. Il -n’y avait d’égal à mon désir de révolte que le -besoin d’aimer sans fin ; à la soif d’aimer, -que le souci de fuir ; et je ne savais plus de -quel côté me venait le conseil du bon sens, -ni de quel horizon soufflait le vent de ma -folie.</p> - -<p>« Toutefois, après quelques mois d’une lutte -acharnée, le sentiment finit par l’emporter sur -ce qui me restait encore de raison, m’enseignant -dans le même temps que ses victoires -ont pour effet non d’abaisser, mais d’ennoblir -et de grandir le vaincu. Je conquis, je pacifiai -le monde de mon esprit. Ce qui jusqu’alors -n’avait été qu’une flamme dans mon cœur -devint aussi une clarté dans ma cervelle. Je -m’appliquai avec ardeur à l’étude de la géométrie. -(Frivole chevalier, est-ce donc à ce -point plaisant ?) Oui, je retournai avec joie à -mes chères sciences mathématiques si longtemps -négligées. Je reconnus dans mon pouvoir -logique la conscience de mon sentiment. -L’amoureuse harmonie de l’entendement humain -m’enivra ; tout y est nombre, tout y est -cadence ; la réalité des choses et des mots est -dans le rythme ; l’univers tout entier est un -chant éperdu d’amour. Que de qualités ne -nous reste-t-il pas à découvrir, à conquérir, à -approfondir en nous-mêmes ! Tout nous est -offert dans notre sentiment ; toutes les nouveautés, -toutes les formes du progrès y sont -mises depuis l’éternité. Je me pris à chérir -ma raison d’un amour de père. Contemporain -du commencement des choses, historiographe -sempiternel du sentiment créateur, je fis danser -ma raison, je la fis sauter comme une -petite fille. J’eus pitié d’elle ; je lui enseignai -l’amour ; je lui appris à penser juste, à parler -vrai. La miséricorde humaine n’est que trop -souvent un déguisement du mépris ; mais notre -mépris pardonnant de la partie raisonnante de -l’être est une source de charité sainte et véritable. -Car c’est par l’amer amour de la raison -que commence en ce monde l’amour divin de -l’ennemi ; et la fin dernière de toute critique -est dans l’aveugle adoration. Qui que vous -soyez, vous êtes et toute la richesse et toute la -pauvreté de la terre, tout l’amour pardonnant -et tout l’entendement affamé de pardon. Le -drame du Paradis perdu se joue depuis les -âges dans votre sein anxieux ; la conscience de -l’amour sans cesse y usurpe les droits de l’amour -même ; et de ce que Dieu est en vous, -vous concluez à la divinité de votre être pensant. -Si bien que la torture que met dans votre -cœur le mensonge d’Adam appelle à grands -cris le feu du ciel sur l’arbre monstrueux de -science, arbre désormais stérile, mais dont la -chair sans écorce vous menace encore des -trois grands clous sanglants de la nuit du -Rachat.</p> - -<p>« L’amour pardonnant de ma misérable raison -eut pour effet d’atténuer, dans une certaine -mesure, le dégoût apitoyé que m’a toujours -donné le spectacle de la pauvreté et de -la laideur. « Le Seigneur est gracieux et plein -de compassion. » Je ne suis pas de ceux qui -vendent l’huile parfumée de l’amoureuse pour -en distribuer le prix parmi les quémandeurs -des carrefours. Je ne suis pas une mesure pour -le sentiment ; j’abandonne aux Iscariotes les -calculs de la charité. Mon amour du pauvre -n’est pas un masque pour ma haine du riche. -Et je me méfie des miséricordieux du temps ; -ils sont, de par leur nature, quelque peu partisans -de la louisette. La dureté du riche est -quelquefois ignorance et paresse ; mais la haine -du pauvre est toujours le produit d’un calcul -erroné. Le cœur du riche est insensible, soit. -Mais le cœur du pauvre est mauvais. Le pauvre -est la raison du monde : il est formidable, -orgueilleux et aveugle. Il n’est point la victime -du mensonge social ; il est l’incarnation même -du grand Mensonge, du forfait irréparable. -Quand la Vérité apparaîtra, une pierre à la -main ; quand les dents du monstre seront brisées, -le pauvre sera guéri et non vengé. Car -la pauvreté est une maladie, une lèpre de la -terre, un cancer dévorant dans notre cœur. -Que le riche fornique jusqu’à l’aube dans la -salle du festin, je n’irai pas lécher sous la -table les plaies de Lazare. Lazare usera du -glaive et sera maître demain ; et il aura ses -prostituées et ses pauvres. Je doute des révolutions, -anticipants stériles de la révélation. Le -cœur de la Vérité n’est pas un cœur de créature, -chatoyant et friable ; l’amour n’est pas -une aumône de femme perdue. Le cœur de la -Vérité est une pierre dans un torrent, ivre de -pureté, de tumulte et de lumière ; et l’Amour -est le maître terrible de la Jérusalem nouvelle. -L’Homme est venu, mais bien peu de chose -est venu de l’Homme. L’Homme reviendra bientôt -sous sa forme véritable, qui est celle du -maître de la Jérusalem nouvelle. Et ce sera — croyez-m’en -bien, chevalier, — l’affaire de -beaucoup moins qu’un instant de notre vie -terrestre.</p> - -<p>« J’allai vers les pauvres. Ils accueillirent -ma sincérité avec méfiance, je pénétrai leur -secret sans étonnement. Que de choses je -reconnus en eux qui étaient miennes ! D’un -monde où l’on ne pense pas ce que l’on dit à -un monde où l’on ne peut dire ce que l’on -pense, le passage n’a guère de quoi surprendre. -Je m’assis à la table du travailleur ; je me -penchai sur le grabat de l’agonisant, je jetai -de la nourriture dans la gueule horrible de la -faim. Et la vue des pleurs infâmes de la -reconnaissance me fit frissonner de dégoût. -Certain jour, un très vieux soldat infirme se -jeta à mes pieds, m’appelant son sauveur. Mon -cœur s’emplit d’un tumulte affreux. « A l’épée ! -à l’épée ! Achève-le ! Tu feras l’aumône quand -ton amour saura multiplier les pains. Aujourd’hui, -il faut tuer, il faut tuer ! »</p> - -<p>« En dépit de mon soin à tenir secrètes ces -ébauches de charité, Clarice en eut connaissance. -Sa bonté animale d’enfant sensuelle -s’éprit aussitôt de cet idéal médiocre. Il y avait -beaucoup d’un garçon et d’un charmant garçon -en elle. Elle voulut me suivre dans mes pèlerinages -aux mansardes ; j’eus toutes les peines -du monde à l’en dissuader. Il est trop tôt dans -le jour du temps pour les fiançailles de -l’amour et de la pitié. Il faut plus de soleil, il -faut un grand midi d’amour pour faire de la -petite racine amère de notre pitié une chose -illuminée de fleurs et enivrante aux abeilles. -L’Homme, l’Homme approche ! Il marche sur -la mer, suivi du cortège saint des montagnes -enamourées. Il est beau, puissant, terrible ; -la première pierre de Jérusalem rayonne dans -sa main ; il baise la gueule ensanglantée du -monstre vaincu, expirant. Toute la chair humaine -flamboie de pitié immense et joyeuse ! -Car elle est immense et joyeuse, la pitié qui -accourt au-devant de la force et de la beauté !</p> - -<p>« Quand Annalena s’irritait de mes refus, je lui -répondais avec un petit sourire hypocrite : -« Patience, ma chère enfant, patience. Rien ne -presse, à la vérité. Je suis si loin encore de -connaître les vrais pauvres ! » La raison n’était -ni mauvaise ni feinte, malgré que j’en eusse -une autre, et meilleure et plus rare, que je -cachais jalousement. Il est prudent, alors que -l’on détient deux explications d’une chose, de -garder la plus simple pour soi ; à cause que la -moins claire réussit souvent mieux à convaincre -un esprit non initié, j’entends naïvement -épris encore des pauvres pensées profondes. -Cette seconde raison mystérieuse, la -voici : rien ne nous diminue tant aux yeux du -prochain que notre pitié d’un mal irrémédiable. -La charité apparaîtra belle aux créatures de -l’amour quand elle saura rendre la vue aux -aveugles, l’ouïe aux sourds, le mouvement aux -paralytiques et la vie aux morts. Louis le -Grand défendait aux blessés de ses guerres la -porte de Versailles. Le cœur du roi connaissait -le cœur de l’homme.</p> - -<p>« Ma fantasque charité avait deux compagnes : -la mélancolie des soirs et l’exaltation -des matins. L’une traînait ordinairement à sa -suite, par les ruelles malades et nauséabondes, -mon fidèle ami le roquet, génie galeux, -obscène et famélique ; l’autre, un gringalet de -philosophe banni de France, fort âgé et d’allure -inquiétante, que les cabaretiers du port et -les tenanciers de maisons déshonnêtes saluaient -révérencieusement du nom de vicomte de -Flagny. Ce M. de Flagny appartenait à l’espèce -d’hommes qu’il suffit d’apercevoir une -fois pour en rêver toute la vie, sans que -jamais au souvenir de leur personne se vienne -mêler celui du temps et du lieu où l’on en fit -rencontre. Il avait une tête de crapaud jovial -sur un corps de sauterelle méfiante, un équipement -crasseux et l’habitude de parler du -temple de Salomon en lutinant matrones, -filles et fillettes. Je le voyais deux ou trois fois -de la semaine aux séances de nuit d’une de -ces confréries soi-disant secrètes qui pullulaient -alors dans toute la Vénétie, sans autre -objet apparent que de rapprocher des hommes -fort différents de naissance et d’opinion, mais -voués au même culte bizarre du mystère et de -l’insécurité. Le vin et l’éloquence coulent à -flots, ici la cruche se vide et l’église trébuche ; -là les verres s’emplissent à nouveau et le -temple grandit à vue d’œil. Le prince allemand -fraternise avec l’auteur d’un libelle fameux ; -le tonsuré entretient à voix basse le voyant ; -l’affilié de Genève paraît : le front du maître -se rembrunit. L’intempérant Flagny marmonne, -entre deux vins, le psaume CXLIX :</p> - -<p>« Que la haute louange de Dieu soit dans -leurs bouches et une épée à deux tranchants -dans leurs mains.</p> - -<p>« Pour tirer vengeance des païens, pour -châtier le peuple.</p> - -<p>« Pour mettre son roi dans les chaînes, ses -nobles dans les fers.</p> - -<p>« Pour exécuter le jugement écrit. Cet -honneur-là doit appartenir à tous ses -saints. »</p> - -<p>« Que la part de l’enfant dans les entreprises -de l’homme apparaît grande à qui -pénètre véritablement l’esprit des associations -de ce genre ! Comme le sot discours de réception -vous eût fait rire que je soufflai d’une voix -de flamme et de vent par-dessus les cent perruques -d’une assemblée ébahie et charmée ! -L’amour est si haut, si profond, si pur, si formidable ! -N’importe pas que vous lui fassiez -dire ou faire ceci ou cela : son esprit embrasse -toutes choses ; ses épaules sont puissantes ; -n’ayez crainte d’ajouter un peu d’aimante sottise -au fardeau d’infamies que le dieu porte si -allègrement. Prince allemand, auteur de -libelles, tonsuré, devin, tout s’agite, s’écrie, -se lève d’un bond, accourt ; je suis applaudi, -caressé, bousculé, assourdi ; des clameurs -inquiétantes éclatent de tous côtés : « l’Initié, -l’Annonciateur, le second Baptiste ! Bethabara -nouvelle avant la Jérusalem céleste ! » La -porte retentit de trois coups furieux ; silence. -La surprise, la terreur se viennent peindre -sur tous les visages… Eh quoi ! ne serait-ce -vraiment que l’affilié de Genève ? Le front du -maître se rassérène…</p> - -<p>« M. de Flagny suivait pour l’ordinaire mes -galops d’amour au petit trot de son dada de la -fraternité. Je faisais halte, de temps à autre, -pour l’attendre ; il me rejoignait au bout d’un -moment éternel, de l’air le plus innocent et le -plus satisfait du monde ; et je l’accueillais -d’une décharge formidable de railleries et de -malédictions. Le bonhomme cependant ne -manquait ni d’esprit ni de cœur ; mais il -demeurait attaché par un cordon invisible aux -entrailles de sa terre maternelle ; sa vue s’arrêtait -à la sotte muraille de l’horizon, et, malgré -qu’il parlât souvent de la nature avec des -larmes dans les yeux et dans la voix, jamais je -ne prenais le change ; à cause que je sentais -qu’il donnait ce nom sacré non pas à l’amour, -principe des choses, mais à une combinaison -de forces et de lois, à un assemblage d’univers -déterminés, à une immensité formée de petits -coins précis, accueillants aux poids et aux -mesures. Je suais sang et eau pour lui faire -entendre raison ; savoir, qu’il n’est point de -réalité en dehors de l’amour, lequel est Esprit -saint ou Esprit de vérité, c’est-à-dire adoration -de Dieu pour soi-même à travers l’homme ; -qu’en cette sainte Trinité réside toute sagesse ; -que la connaissance, enfin, est de la relation -des choses et non des choses en elles-mêmes. -L’excellent homme n’avait point de cesse qu’il -ne fût retombé dans l’erreur commune aux -philosophes de la nature. Confondant le principe -des choses avec l’enchaînement des lois -auxquelles les choses sont soumises, il tirait du -concept de la nature celui du « naturel », jouait -inconsciemment sur les deux mots, faisait de la -nature une chose « naturelle », créait une loi -suprême de l’absolue nécessité des lois, et aboutissait -fatalement à la vieille idée du faux et du -vrai, sans prendre garde que ce qui apparaît -faux en tant que contraire à la loi imposée à la -raison peut fort bien être vrai au regard du -principe révélé au sentiment.</p> - -<p>« L’abus des grands mots et des vieux crus -fumeux faisait parfois s’enfler la verve en véhémence -et dégénérer la controverse en dispute ; -alors la confrérie des ganaches mystiques se -divisait d’abord en deux camps ennemis, se -morcelait ensuite en petits groupes incohérents, -et finalement se désagrégeait en individualités -bachiques et inconciliables. Quand -donc l’assemblée se trouvait de la sorte partagée -entre autant d’opinions qu’elle comptait de -têtes, quelqu’un des inspirés courait ouvrir -toutes grandes les portes d’un salon adjacent, -et une foule folâtre de belles de tous -pays accourait joindre son gai ramage à la -rumeur sourde et courroucée de cent monologues -extravagants.</p> - -<p>« C’était là, pour moi, le signal ordinaire du -départ ; car d’abord que mon cœur de vieux -roué eut goûté de l’amour véritable, le spectacle -de l’orgie n’eut plus rien à m’offrir qui -ne révoltât et mon esprit et mes sens. Rien -n’est odieux à la tendresse comme le simulacre -de la passion et le faux semblant de la -joie ; et je ne sache rien qui soit plus près de -la peine qu’un plaisir qui laisse l’âme indifférente. -En dépit de la sympathie, de l’admiration -même que le vicomte avait ressentie à la -première vue de mon ensorceleuse, il cherchait -quelquefois à me retenir au milieu des mauvais -sujets en moquant mes passions exclusives -de jeune époux vertueux ; mais je répondais -invariablement à ces facéties par un éloge de -l’amour, du grand amour solitaire qui trouve -sa joie non dans la fidélité à son sujet, mais -dans le simple respect de soi-même. Et dans -le temps que j’étourdissais le bonhomme de -mille arguments plus ou moins contradictoires, -je le poussais tout doucement vers la porte de -la rue et là le jetais, grelottant et ahuri, dans -le grand silence de l’aube, dans le large silence -vide, blafard et insensible du jour nouveau.</p> - -<p>« Je ne sais rien qui soit plus délicieusement -navrant qu’une promenade à l’aventure -dans les quartiers pauvres d’une grande cité, -surtout après une nuit dépensée en débauches -raffinées et coûteuses. Dès ma prime jeunesse, -j’ai recherché avec passion ce morose plaisir -si riche en contrastes désolants. Aussi bien -n’est-il pas de cul-de-sac si obscur en Europe, -depuis Whitechapel à Londres jusqu’à Freta à -Varsovie, que je ne connaisse mieux que le -monde de mon propre cœur, si plein d’amertume -et de ténèbres. Je suis l’ami des vieilles -fenêtres hypocrites, le confident des portes -hostiles et verrouillées, le complice des caves -où quelqu’un descendit jadis qui n’est jamais -remonté… Ma mémoire est une ville étrange -où la rue du Chant-des-Oiseaux de Francfort -conduit à Soho et à <span lang="en" xml:lang="en">Mile End Road</span> à travers les -rues basses de Kieff et le Ghetto de Venise. -Et mon âme est une église Saint-Clément -Danes fuligineuse et suintante au milieu d’un -enchevêtrement hideux de ruelles crapuleuses -de Hambourg ou de Naples. Je sais quelles -pierres de <span lang="en" xml:lang="en">Fleet-Street</span> ont frémi sous les pas de -vagabond de Samuel Johnson, quelles fenêtres -de l’île Saint-Louis ont surveillé les allées et -venues de Restif et de Jean-Jacques, quelles -vitres de l’avenue des Tilleuls ont tinté sous les -doigts de Gluck. Mon cœur est tout près des -choses immobiles, ternes et muettes, et un secret -instinct guide mes vieilles jambes fébriles vers -les lieux désolés où quelque peine monstrueuse -espère encore le rachat. Qu’une clarté vaporeuse -de taverne d’<span lang="en" xml:lang="en">East End</span> attire mon regard, -aussitôt une voix singulière me chuchote à -l’oreille : « Entre ; ici tu pourrais bien rencontrer -ton âme perdue. » J’aperçois un coin -de mur moussu et pisseux, une gouttière rouillée -et crevée, un tas d’ordures ou n’importe quel -autre objet charmant de la même espèce ; et je -m’arrête, et je m’attarde là à rêver de quelque -maîtresse d’autrefois, laide et vicieuse ; à regretter -un être qui est mort et que je n’ai jamais -aimé ; à remémorer des instants lointains et vides -dont je me soucie comme de moi-même… Je -ne sais quel morose crapaud engraissé d’immondice -et d’amertume en moi coasse nuit et -jour, à demi écrasé sous la pierre lourde et -glacée de mon cœur.</p> - -<p>« Que ne puis-je ouvrir ainsi qu’une boîte à -surprises mon vieux crâne pointu et déplumé -sous la perruque, afin d’offrir à vos regards -l’image des êtres et des choses que le souvenir -y retrace et que nulle parole ne saurait rendre ! -Vous y reconnaîtriez l’ami qui vous parle -présentement, avec ses longues jambes de -pendu, avec son même visage parchemineux -et tranchant, mais rajeuni de dix années ; et à -ses côtés vous pourriez voir sautiller, gesticuler -et souffler dans un mouchoir rouge et jaune un -petit vieillard grelottant dans un habit vert -trop long et trop large, serpenteau en mue, -noix gelée dansant dans une coquille trop -grande ; et sur la nuque du vieillard vous verriez -danser une queue de macaque enfarinée, -et sur son derrière de cigale se balancer une -longue épée attachée tout de travers. Et le pas -mal assuré des deux seigneurs vous donnerait -de la surprise, ainsi que la couleur sale de -l’heure et de l’eau, et la lèpre des maisons, et -le silence surnaturel du ciel. Et vous suivriez -le plus fou des Brettinoro et le plus écervelé -des Flagny par des <span lang="it" xml:lang="it">calli</span> et <span lang="it" xml:lang="it">campielli</span> insoupçonnés -du reste des gens de bien ; et sur des -escaliers vermoulus, hostiles à leurs pas avinés ; -et dans des taudis dont la seule vue vous -ferait lever le cœur. Et là, devant des grabats -pleins de vermine et d’enfants, devant des -tables graisseuses où de jeunes couples jaunis -par la misère trempent le pain sec dans le -brouet clair, vous trouveriez une occasion -excellente de vous débarrasser et de vos -vieilles larmes inutiles et de votre or insultant -et affreux.</p> - -<p>« L’aimable Flagny donnait son obole tranquillement, -en homme de bien convaincu de -l’utilité de l’aumône ; j’avais, quant à moi, une -façon plus sauvage et plus tourmentée de porter -secours à mon prochain. Le vicomte n’avait -qu’à obéir à sa bonté naturelle ; sa tâche était -aisée. Moi, je réprimais l’élan de mon amour ; -et ma peine était profonde. Mon silence reprochait -aux pauvres leur laideur, leur amertume, -leur résignation. Je ne pouvais non plus leur -pardonner mon impuissance à adoucir leur -sort. Hélas ! l’aveugle conduit l’aveugle, le -pauvre assiste le pauvre ! De la fenêtre des -mansardes je contemplais la gloire des horizons -marins ; ma vie ouvrait toutes ses portes -au souffle de l’éternité ; et je m’étonnais que -des choses si belles, si grandes et si saintes -pussent me pardonner la faiblesse et la laideur -de naine de ma charité. Voici l’aumône du -mauvais amour — me répétais-je sans cesse — voici -la compassion d’un amour déchu, -d’un amour qui ment, qui ment à son immortalité, -et qui se proclame éphémère et vain, et -qui se laisse convaincre par son propre mensonge -au point de décroître, de vieillir, de -mourir. Quelle chose attendons-nous donc qui -ne soit déjà là, dans nos yeux éblouis, dans -nos cœurs enivrés ? Aujourd’hui n’est-il donc -pas fait de tous les hiers, de tous les demains ? -L’éternité n’est-elle pas instant ? Debout, -debout ! Abandonne-toi à ton amour ! Lève-toi, -commande à l’aveugle, au sourd, au paralytique ; -lève-toi et marche sur la mer ! Car si -c’est là ton amour d’une créature vivante, -combien pauvre doit être le cœur de ceux qui -ensevelissent leurs morts ! » — Et plein de -dégoût, de haine et de pitié, je jetais ma bourse -aux fossoyeurs, afin qu’ils chantassent ma -louange en humant le vin corrompu de la vie.</p> - -<p>L’« objet » d’un amour, et singulièrement -d’un amour très profond, n’en peut jamais être -la « fin ». Dans la grande adoration, la créature -n’est point autre chose qu’un médium. L’amour -véritable a faim de réalité ; or il n’est de réalité -qu’en Dieu. Si la grande passion s’abîme le -plus souvent dans le désenchantement et dans -le désespoir, ce n’est jamais qu’au seul sens -terrestre de ces mots ; à cause qu’en s’élevant -à l’adoration de l’Impersonnel, du doux, du -tout-puissant Amour notre père, elle est payée -au centuple du prix de sa perte. L’amour profond -est une élévation douloureuse au séjour -adorable de la chasteté, de la simplicité et de -l’enfance. Le désabusement nous fait perdre le -monde et gagner Celui dont le royaume n’est -pas de ce monde. L’éveil, en mon cœur, de la -foi, de la charité, de l’infinie tendresse pour -l’homme me donnait clairement à entendre -que le rôle tenu par la Sulmerre dans le drame -de ma vie tirait à sa fin. J’aimais d’Annalena -ce que nul autre que moi n’en pouvait connaître, -ce que pas un ne m’eût pu ravir, ce -qu’elle-même jamais sans doute n’avait pénétré. -Et cependant, en tant qu’amant d’une femme, je -souffrais toutes les peines imaginables ; car je -sentais ma peur du péril imaginaire s’aggraver -d’heure en heure de mille soupçons des plus -fondés. Le cercle maudit des don Juan se resserrait -sans cesse autour de ma belle chaque -jour plus accueillante et plus minaudière ; et -il n’était pas un parmi ces odieux roués de -sa suite qui ne se berçât du doux espoir de -voir au premier jour sa flamme couronnée.</p> - -<p>« Ma patience était à bout : l’impertinence -des béjaunes passait maintenant toute mesure -et leur obstination à me dévisager n’exprimait -que de trop éloquente façon le peu de cas -qu’ils faisaient de mon facile triomphe et de -l’éphémère fidélité de ma belle. Quant à -Labounoff, après notre rencontre au <span lang="it" xml:lang="it">calle -Selle Rampani</span>, jamais il ne se donna la peine -de me marquer le plus faible ressentiment -d’une supplantation que je me reprochais souvent -comme un manquement aux devoirs de -amitié. Je ne sus tout d’abord que comprendre -au procédé du prince. Le contraste, et de -sa confidence passionnée et de l’air indifférent -que je lui trouvais ne laissait pas que de me -surprendre ; cependant il était clair que le -madré boyard, expert qu’il était en matière de -galanterie, n’avait point tardé de pénétrer le -naturel de la Mérone. Se souciant donc fort peu -d’en obtenir autre chose que ce que les femmes -de cette sorte ont coutume d’accorder à leurs -amants, il se bornait au désir d’être mon successeur -immédiat dans les bonnes grâces de la -volage ; et sa patiente et sage jalousie se tournait -toute contre un certain baron Zegollary, -qui volontiers se donnait l’air de lui vouloir -disputer son rang parmi les aspirants aux -faveurs de l’aimable Mérone.</p> - -<p>« Ce Zegollary était bien l’être du monde le -plus laid et le plus répugnant. Je ne pense -pas avoir rencontré de ma vie caractère plus -petit ni tête plus étroite ou plus brouillée de -vanité. En dépit de sa soixantaine bien sonnée -et des ridicules proéminences que faisait à son -corps le bizarre assemblage d’un grand goître -livide, d’un gros ventre branlant et d’une -énorme paire de fesses éternellement agitées, -le hideux faraud s’obstinait à singer aveuglément -les grâces des petits-maîtres à la mode et -les minauderies des bardaches qui composaient -sa fréquentation ordinaire ; car, tout -chassieux et podagre qu’il fût, le butor jugeait -plaisant de couronner du péché des Bulgares -ses innombrables ridicules de Hongrois. Malgré -que j’en eusse, je ne faisais que rire des -œillades assassines dont la Sulmerre honorait -ce muguet d’hôpital, attaché plus que pas un -à ses pas, et je m’étonnais chaque jour que -Labounoff en pût prendre ombrage. Cependant -le soupçon du prince sur ma maîtresse n’était -que trop fondé ; et j’eus mainte occasion, -depuis lors, de constater que le Moscovite se -piquait à fort bon droit de connaître le cœur -des belles, ou plutôt, comme il avait coutume -de dire, « l’organe essentiel de ces chères -petites colombes de gueuses ».</p> - -<p>A cet endroit, M. de Pinamonte interrompant -son récit et pêchant dans les profondeurs -de sa diabolique soutane une vénérable tabatière -des saints jours de jadis, éternua plus de -dix fois dans son beau mouchoir d’Arménie et, -tout cramoisi d’une quinte des plus maladroitement -simulées, frotta longuement et -rageusement ses pauvres yeux de serpent tout -honteux de se montrer noyés de vieilles larmes -de regret et d’amour.</p> - -<p>« Ah ! chevalier de mon cœur ! ami du -hasard et du diable ! Il n’est sans doute pas que -vous n’ayez connu, vous aussi, la venimeuse -douceur de quelque tendre colombe de gueuse. -Je connais… non, je ne connais pas votre -vie…; mais, dès la première vue, vos yeux -éloquents m’ont tout découvert, la nuit passée, -au <span lang="it" xml:lang="it">Ponte-Tappio</span>. La passion attendrie -d’une drôlesse, la douceur maternelle dans la -frénésie du vice, la candide amitié de la sœur -dans le cœur de Messaline, la grossièreté de -l’outrage et la lâcheté de la compassion, la -pitié et le dégoût de la pitié, la jalousie que -l’on savoure comme un vieux vin de Chypre -mixtionné d’amers aphrodisiaques ; toutes ces -choses horribles et délicieuses sont enfermées -dans le nom magique d’Annalena-Clarice de -Mérone, la fausse comtesse de Sulmerre, -l’aventurière lunatique, la redoutable et la -douce, la maternelle et la nymphomane. -Douce — eh oui, corbleu ! et très douce — car -elle m’a su donner des nuits furieuses et de -tendres jours. Il y avait dans sa chair de l’enfant -et de la chèvre, et dans son âme de l’ange et du -babouin. Son esprit avait du singulier et du -charmant, son cœur… Au demeurant, un -amour tel que le mien se passe fort aisément -d’excuses.</p> - -<p>« Il ne me reste plus, monsieur le chevalier, -qu’à vous conter en quelques mots l’inévitable -trahison qui fut cause de la brusque -rupture de notre commerce. La scène me -paraît trop licencieuse pour qu’il me soit libre -de m’y attarder. Que si vous désiriez, toutefois, -de connaître en ses détails intimes l’inénarrable -spectacle auquel j’eus l’affreux plaisir -et le risible malheur d’assister, quelques -esquisses secrètes tracées de mémoire suffiraient -pleinement, ce me semble, à satisfaire -votre curiosité.</p> - -<p>« Certaine nuit, donc, qu’il avait, selon la -coutume des Scythes, le vin plus indiscret que -de raison, le prince Serge, m’entraînant dans -une galerie écartée du palais di B…, me -mugit à l’oreille, entre deux baisers mielleux -et grommeleurs : « Par Hercule et Labounoff ! -pigeonneau de comte, petite âme de -duc, tu n’auras bientôt, par ma foi, plus -rien à te reprocher. Il m’est revenu que tu -devais quitter Venise cette nuit même, dans -une affaire qui ne souffre pas de répit. -Sache donc que mes mesures sont tout aussi -bien prises que les tiennes et que le plus -cher de mes vœux sera exaucé bientôt, à -tes dépens, s’entend, cocu du diable que tu -es ! Par Hercule ! jamais je ne me suis senti -en plus belle humeur de cajoleries ! C’est un -caprice obscène et exquis de notre charmante -délurée. Plus d’émulation désormais -entre nous ; aussi bien n’était-ce que justice -de nous laisser jouir enfin, en tout repos, -d’une félicité commune. »</p> - -<p>« Pour ivre-mort qu’il fût, le bourreau ne -laissa pas de prendre garde à l’effet que ses -étranges propos faisaient sur l’esprit de la -victime. Les fumées de son vin eurent quelque -peine, apparemment, à obscurcir sur mon front -le feu de l’indignation et de la honte. Quelque -effort qu’il fît, toutefois, pour changer de ton -et tourner la chose en plaisanterie, j’eus peine -à me prêter à son manège ; et cela d’autant -plus que son allusion à mon voyage donnait -toute vraisemblance à l’odieux complot ; car -une affaire fort pressante m’appelait effectivement -à Livourne. Je ne jugeai donc point à -propos d’écouter la suite du singulier discours. -L’injure m’avait percé jusqu’au vif. Le -dépit me tenant lieu de fermeté, je différai mon -départ et je pris la détermination de rompre -sur l’heure avec l’ingrate.</p> - -<p>« Suivi du paternel Giovanni, je courus au -logis de ma maîtresse ; mais la coquine qui, -depuis l’aube, n’avait point arrêté de se plaindre -de vapeurs, avait déjà, à l’insu des caméristes, -quitté d’un même coup et son lit et sa -maison. Il n’en fallait pas davantage pour me -faire perdre le peu de sang-froid que m’avait -permis de conserver la confidence du prince. -L’ingénieux Giovanni eut cependant tôt fait de -dresser ses batteries et de mettre sur pied -une légion d’émissaires. L’ironique Phébé -seconda nos desseins ; la corruptibilité des -gondoliers nous fut aussi de quelque secours ; -de sorte qu’après une heure de battue à travers -la ville, nous nous vîmes en état, Giovanni -et moi, de marcher à l’ennemi.</p> - -<p>« Je n’entrerai point dans le détail de cette -burlesque expédition. Je n’en ai aucune mémoire. -J’avais la tête renversée ; je courais -comme un perdu, de-ci, de-là, me heurtant à -chaque pas aux décombres de ma vie écroulée. -La traversée du sinistre <span lang="it" xml:lang="it">Campiello del -Piovan</span> ; une vieille maison sise au mitan d’un -quartier des plus crapuleux ; un escalier -puant et gras tout parsemé de pelures d’oranges ; -un grand coup, enfin, de l’épée de -Giovanni dans la porte ; voilà les seules choses -dont il me souvienne. Je ne regagnai quelque -empire sur mes sens qu’à l’instant où l’on -nous vint ouvrir. J’aperçus Labounoff nu -comme la main. A ma vue, il recula plusieurs -pas en arrière. J’entrai.</p> - -<p>« A la clarté dansante d’une chandelle -unique, j’aperçus Clarice-Annalena Mérone, -comtesse de Sulmerre, dévêtue à la mode -d’Arcadie et se prélassant sur la plus voluptueuse -des couches : son frère Alessandro lui -servait de coite, Zegollary de traversin et -mylord Edward Gordon Colham de colifichet -mignon pour le désœuvrement de ses charmants -petits doigts. La vie faillit à m’abandonner.</p> - -<p>« Mon premier mouvement fut de mettre -ma fidèle épée à la main ; mon deuxième, de -sourire en me rappelant que j’étais Brettinoro, -Benedetto et Guidoguerra ; enfin, par le jeu -d’une association bizarre, ma pensée s’arrêta -sur l’image de l’abbé de Rancé ; et ce rapprochement -subtil et saugrenu acheva de me -dérider.</p> - -<p>« Aucune des nudités convulsées du groupe -mythologique et aviné ne se teinta du sang des -vengeances. Personne ne mourut cette nuit-là ; -non, pour dire le vrai, personne. Car ma -jeunesse et mon illusion étaient déjà mortes, -ah ! par la fourche et la queue du diable ! -mortes et ensevelies depuis longues, longues -années.</p> - -<p>« Une violente surprise nous éclaire parfois -sur la nature réelle de nos sentiments avec -une sûreté que nous attendrions en vain d’une -raison sans cesse troublée par d’extravagants -soucis. Ainsi, devant l’ignoble et séduisant -spectacle qui fascinait ma vue, je reconnus, -sur le tard, avoir été, à tout propos, cruellement -moqué par ma gueuse d’imagination. Le -destin des mélancoliques pasquins de mon -espèce est de poursuivre, leur vie durant, -quelque vain fantôme de passion, d’art ou de -philosophie, puis de s’endormir dans la sainte -et unique réalité du sein de Dieu.</p> - -<p>« Passé le premier saisissement, je m’excusai -auprès des amoureux penauds de la -brusque interruption de leurs ébats ; et, tout -en plaisantant agréablement la fougue juvénile -de leurs transports, je les complimentai sur la -grâce attique de leurs jeux et les implorai de -s’en retourner à leur chef-d’œuvre inachevé. -Labounoff aussitôt donna le signal d’un nouvel -assaut. Justes dieux ! que le prince l’avait donc -belle ! Sans faire difficulté, j’avoue m’être senti -animé à ce moment, d’un vif désir de participer -à l’aimable lutte. Il s’en fallut de peu que -je me jetasse dans l’amoureuse mêlée ; telle -était cependant la violence de ma belliqueuse -envie, que la vue seule des armes et des -blessures suffit à la contenter. Tout le temps -que ses amis furent aux petits soins avec elle, -ma chère Mérone s’amusa à m’envoyer de -malicieux baisers tout pleins de tendresse ; -jamais encore la friponne ne m’avait paru si -belle, ni si gracieusement parée de tous les -attraits de l’innocence. Le hasard des poses -licencieuses n’ôtait rien à la modestie animale -de son maintien ; je la voyais enfin telle que la -nature l’avait créée ; je ne doutais plus de -l’ingénuité de ses amours. Le spectacle me -ravissait d’aise. J’étais surtout vivement touché -des témoignages d’affection que le jeune Alessandro -prodiguait à sa sœur ; cependant, tout -en couvrant de louanges les principaux acteurs -de cette scène, je ne laissais pas de marquer -quelque admiration aux emplois secondaires ; -car il n’y avait pas jusqu’à ce calculeux et -rogneux Zegollary qui ne fît preuve, en l’occasion, -d’une compétence et d’une dextérité -dignes des plus grands éloges. Pour ce qui est -de ma chère maîtresse, sitôt terminé l’inoffensif -pugilat, je la pressai tendrement contre -mon sein et déposai sur son front à nouveau -rougissant une couple de fraternels baisers. -Que ne rompons-nous, chevalier, avec la sotte -routine de considérer comme notre semblable -une Ève dont nous ne connaîtrons jamais -l’esprit ni la chair ? Car que pouvons-nous -pénétrer d’une créature qui nous sait demeurer -entièrement fidèle dans le moment même -qu’elle essuie le feu d’un corps de garde au -complet ?</p> - -<p>« Me sentant à jamais guéri de ma vieille -sottise, je pris gaîment congé de mes amis, -sans même un instant songer à leur faire -reproche de la singulière conduite qu’ils avaient -tenue avec moi. Je courus chez mon banquier. -Rien, à mon sens, n’égale en noblesse -une belle tête de fourbe gravée dans de l’or -palpable et chantant. Je fis d’abord mes adieux -aux tripots et aux mauvais lieux de Venise, de -compagnie avec l’ingénu et doux vicomte ; -ensuite à la ville elle-même. Ma folle amitié -pour Edward Gordon Colham n’eut que peu -de durée. Je trouvais à mylord un esprit trop -formé déjà par le commerce périlleux des -femmes.</p> - -<p>« Au jour fixé pour le départ, je me présentai -pour la dernière fois chez la douce -maîtresse de ma vie. Je traversai d’un pas -alerte les galeries obscures et les salles silencieuses. -J’entrai sans frapper dans le salon à -l’épinette. Ma très ravissante était là, plus pâle -que de coutume et tapie tristement dans le -petit coin si doux à mes vieilles songeries, -entre la cheminée et le bahut de chêne, sous -le Hogarth et en face du Longhi. « L’heure -est venue, mon Annalena chérie » — lui -dis-je simplement. — « Hélas, monsieur, me -répondit-elle d’une voix d’enfant, pourquoi -faut-il donc que vous soyez si peu de votre -siècle ? Haïssez-moi, mais ne me méprisez -point ; car il me sera certainement beaucoup, -beaucoup pardonné. » Je ne pus que -sourire à cette application bizarre de mes -prêches anciens. Toutefois, en interrogeant -les yeux de la belle, j’y lus la même réponse -dans un beau regard de jeune chienne innocente, -chaude et fidèle. « Ah ! que ne vous -ai-je conté plus tôt l’histoire infortunée de -ma vie ! » poursuivit-elle ; « je n’ai jamais -connu de père ; ma mère était une… » Je -lui mis la main sur les lèvres : « Trop tard, -trop tard, ma chère enfant ! » Des larmes -filiales coulaient sur les pauvres et douces -joues. Elle se leva comme pour aller à l’épinette. -Je devinai son mouvement et l’arrêtai au -milieu de la chambre. Ah ! pauvre amour ; -ah ! triste vérité ! Mon regard dans la haute -glace rencontra mon regard. Ma vieillesse -m’apparut pour la première fois en toute sa -sincérité. « Le temps des amourettes est -passé, — me dis-je, — il se fait tard dans le -jour du monde ; l’amour est proche. » Puis, -me tournant vers ma charmante : « Le -moment, à son tour, est venu, ma Clarice -adorée. » Je fis quelques pas vers la porte. -La Sulmerre ne branla point. La Sulmerre -restait comme figée. Deux vers très vieux et -très ridicules chantaient dans ma mémoire :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ta femme, ô Loth, bien que sel devenue,</div> -<div class="verse">Est femme encor, car elle a sa menstrue.</div> -</div> - -<p>« J’appuyai sur le bouton de la serrure. -J’entrouvris la porte. Le cri d’un gondolier -s’éleva dans l’éloignement. Puis tout rentra -dans le silence.</p> - -<p>« Insensible au point de n’éprouver aucune -surprise à l’apaisement soudain d’une âme qui -avait connu tant d’alarmes, je dirigeai mes -pas vers le <span lang="it" xml:lang="it">calle Barozzi</span>. Là je trouvai le pavé -encombré déjà de mon bagage et, comme en -mainte occasion antérieure, l’escalier de ma -maison tout sonore de rires et de jurements -de faquins. L’honnête Giovanni m’attendait à -ma porte en habit de voyage. Flagny s’appuyait -languissamment sur son épaule ; dame -Gualdrada sanglotait dans son giron. J’aimais -sincèrement et l’écervelé vicomte et l’infortunée -cartomancienne ; cependant leur piteuse -attitude me surprit. Ils redoutaient encore -l’heure des séparations ; et mon âme avait -conquis Celui dont rien ne nous peut séparer.</p> - -<p>« D’une voix douce et d’un geste enjoué, je -donnai l’ordre à mon serviteur de marcher -vers l’embarcadère. Les portefaix nous suivirent -en fredonnant. Flagny parlait d’avenir, -Gualdrada de jours à venir. Je souriais aux -propos et de l’un et de l’autre. Le soleil, -satellite immédiat de l’amour, soufflait son -vent de flammes et de rêves sur le large Molo -ébloui. Je donnai l’accolade à la veuve de -Sciancato ; je pressai contre mon sein l’ennemi -naïf des tyrans. Une brise de larmes et de -rires gonflait les voiles du trois-mâts impatient. -Nous levâmes l’ancre. La <i>Rive-des-Schiavoni</i> -prit son vol dans l’air léger. Je courus à l’arrière : -sur le rivage rapide Gualdrada agitait -son mouchoir, Flagny son chapeau. Je ne -laissai échapper ni soupir ni plainte ; mon cœur -était déjà comme un fruit mûri dans le grand -silence. Giovanni me considérait avec surprise. -Le <span lang="it" xml:lang="it">ponte Ca’ di Dio</span> s’effaça à ma vue ; -l’île Saint-Georges à son tour se prit à fuir. -L’air était pur ainsi qu’un rire d’adieux. Dans -un large signe de croix j’embrassai la beauté -de ma tendre Venise, la mélancolie de mon -bonheur passé, la vie et la mort d’Annalena -l’Initiatrice. Et ma chair frissonna de la volupté -de la prière.</p> - -<p>« Rapide est la lumière du ciel, plus rapide -est l’esprit de l’homme ; mais la vérité qui se -révèle au sentiment passe en rapidité et le -soleil et la pensée. Je me sentis seul tout à -coup, seul en face de moi-même. La prière -avait effacé de mes lèvres ce goût de fruit -véreux qu’a l’amour cueilli dans un Éden attaqué -de la peste d’Adam. Je compris pourquoi -Dieu ne voulait plus, ne pouvait plus se montrer -à l’homme ; pourquoi l’amour entre créatures -n’était plus la présence du Dieu vivant. Le -corps de la femme est une croix, et le baiser -de la femme une éponge de vinaigre ; l’époux -est crucifié sur l’épouse, l’amant sur l’amante, -la mère sur le fils. Penchez-vous sur les berceaux, -pénétrez dans les tombes : le mensonge -est partout. Il vacille en feu follet des marécages -sur la face de l’enfant, en clarté de -lampe sépulcrale sur le front de la vieillesse. -Il roule d’année en année, de siècle en siècle, -ainsi que danse de vague en vague la lie -gluante de la mer. Votre père vous a trahi, et -votre mère, et votre ami, et celle en qui vous -crûtes trouver le repos du cœur. Les maisons -s’observent avec défiance ; moins de mensonge -pourtant se dissimule dans un mur dressé -devant un mur que dans un regard de femme -levé vers des yeux d’amant. Méfiez-vous de -votre enfant : le rêve de ses nuits est plein de -haine, et il n’ose ni rire ni pleurer ; la main de -l’horrible silence est sur sa bouche. Le mensonge, -le froid calcul, l’insensibilité du cœur -vous épient de leurs cachettes. Votre mère -aime en vous ce qui n’est point de vous ; votre -très chère adore en vous ce qui est d’un autre, -ce qui est de tous les autres ; et chacun est -trahi au nom de tous, jusqu’à ce que chacun -ait appris à se duper soi-même. Le soleil desséchera -votre peau, la lune blanchira vos cheveux, -et vous serez comme un arbre mort -dans le vent et comme la feuille emportée vers -la mer ; et quand l’heure sonnera, vous direz -encore : « Où donc est la parole de vérité ? » -Et celui-là qui n’a pas souffert de son amour -et qui a accepté son amour tel qu’il l’a trouvé, -celui-là n’a jamais aimé, et son cœur pourrit -dans le mensonge comme le cadavre du ver -dans la pourriture du fruit. Mais celui qui a -souffert de son amour de la créature et qui -a renié cet amour, et qui s’en est retourné à -la source éternellement pure d’un fleuve contaminé, -celui-là connaît l’Amour d’avant les -temps, celui-là marche dans l’éblouissement -de la présence de Dieu.</p> - -<p>« Tout autre que vous, chevalier, m’eût interrompu -plus d’une fois, dans le cours de ma -trop longue histoire, pour opposer à mon idée -de l’amour unique, partant divin, la multiplicité -des sentiments qui régissent le monde ; -appelant ainsi mon attention sur le peu de -rapports que présentent entre elles les diverses -manifestations de l’humaine tendresse. Quoi -de plus juste, cependant, que de faire directement -découler du principe de l’être celle-là -des formes de l’amour en qui la propagation -de l’être est assurée ? Si la créature rayonnante -de beauté, de vérité, de candeur est la -manifestation sensible de l’amour de Dieu -pour Soi-même, n’est-ce pas dans l’attachement -sublime à quelque créature qu’il nous faudrait, -dans une vie plus simple et plus pure, chercher -tout d’abord une expression à notre -amour du Père terrible et doux des choses ? -Et qu’importe que cet attachement, alors -même qu’il est profond et sincère, dure moins -que la vie, s’il fait battre le cœur mortel selon -le rythme de l’Amour sans fin. Toute tendresse -est faite d’un rêve et d’une réalité ; le rêve est -à la terre dont les jours sont comptés, la réalité -est à l’Éternel. La vie selon le monde est -l’ombre d’une vapeur, un sentiment de doute -dans le rêve de nuit d’un dément ; cependant -le plus faible désir d’amour vrai y contient -déjà toute la réalité du Ciel ; et tous les pardons -y furent assurés à celle qui aima d’amour -suprême après avoir longtemps brûlé du pire. -Au surplus, la folie des amants n’est-elle pas -ce premier anneau mystique qui rattache au -sein de Dieu toute la chaîne harmonieuse des -sentiments conservateurs, depuis l’affection de -la mère jusqu’à la tendresse du cœur de -l’homme pour la pierre du chemin ? Serait-ce -donc vraiment chose à ce point folle que mon -appel déchirant à une vie qui ne fût point -empoisonnée en sa source ? N’est-ce pas, enfin, -à celui qui goûta du plus bourbeux amour -de rafraîchir ses lèvres à la clarté du plus -limpide ?</p> - -<p>« Nous faisions voile vers Manfredonia, dans -le temps insoucieux de la joie et de la douleur. -Suivant du regard le vol des oiseaux et -la fuite des nuages, je repassais en esprit et -l’histoire de ma propre tendresse et les principaux -épisodes des intrigues auxquelles je fus -mêlé. Je recherchais vainement dans mon -souvenir l’exemple d’un seul amour dont on -pût dire : « Celui-là fut ensemble profond et -heureux. » J’évoquais les grandes passions, -celles qui brisent les liens et renversent les -obstacles ; et elles m’apparaissaient sous les -traits hideux de la trahison, de la lassitude, -du mépris, du dégoût. J’interrogeais l’amour -grave et calme, le grand procréateur nourri -du respect de la tradition et de l’avenir ; et je -frémissais à la vue de tant de médiocrité, de -résignation et d’ennui. Enfin, j’appelai à -grands cris l’amour de l’homme ; et mon -prochain se vint traîner à mes pieds, lamentable, -méfiant, chargé de chaînes et mourant -de faim. Alors j’élevai mes mains au ciel, -disant : « Grâces te soient rendues, ô Amour, -ô Notre Père du Paradis terrestre perdu ! ô -Toi, tout ce qui a été, ô Toi, tout ce qui -devrait être encore, au séjour temporel -même, et n’est plus ! Abandonné d’Adam, victime -du Pharisien ! O pur trésor de ceux qui -ont tout perdu ! Qu’il est juste que je ne te -puisse connaître que du fond ténébreux de -l’abîme des douleurs ! Que ta loi de l’expiation -est belle ! Et quelle douceur dans cette attente -désolée de ta dernière incarnation, ô Esprit -Saint, ô Esprit de Vérité, ô Paraclet ! »</p> - -<p>Le noble Antisthène se tut. Je levai les -yeux. Le saint homme pleurnichait hideusement -dans son beau mouchoir d’Arménie.</p> - -<p>« Telle est, ajouta-t-il, en s’essuyant les -yeux, telle est, aimable confident de mon -cœur, l’édifiante et fort simple histoire de -Manto la tendre, la perfide et la morte. Non -pas la morte de Vercelli, monsieur le benjamin, -mais la bel et bien morte, d’âme et de -chair. Oui, monsieur le plaisant ; notre dame -de Sulmerre n’est plus de ce monde. Deux messages -anonymes m’en vinrent mander coup -sur coup, l’an passé, et la maladie et la mort. -Vous ne sauriez croire combien je fus contristé -de ces nouvelles. »</p> - -<p>A la grille du jardin, je me retournai pour -le dernier salut d’usage. M. de Pinamonte -m’apparut tête nue, dans la gloire attendrie -du couchant. Deux lourdes larmes coulaient -sur son visage rieur. Il se baissa comme pour -ramasser quelque chose à ses pieds. Ses -pauvres mains tremblantes soulevèrent avec -effort une grosse pierre endormie dans les -mauvaises herbes.</p> - -<p>« Que cette âme si douce et si humble soit -le témoin de nos adieux », prononça-t-il -d’une voix grave. Et il ajouta aussitôt : -« L’Absurde, le fameux absurde seul nous est -resté. Qui a des oreilles entende ! »</p> - -<p>« <i>A bientôt</i>, monsieur », lui criai-je en -réponse du coin de la rue.</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Il n’était rien moins qu’aisé de discerner dans -l’histoire d’Antisthène le vrai et le faux, le sincère -et le feint. Seule, l’odieuse scène de la -trahison m’apparut, sinon imaginée en son -entier, du moins outrée au delà des bornes de -la vraisemblance. Je me fis un divertissement, -durant deux jours, de jeter sur un papier -toutes sortes de réflexions au sujet de mon -original ; le troisième jour, cependant, je déchirai -mon griffonnage et le jetai au feu ; car je -n’y découvrais plus qu’un bizarre enchevêtrement -de jugements contradictoires et de maximes -dénuées de sens. Comme que je fisse, toutefois, -je ne me pouvais abstenir d’évoquer cent fois -du jour la personne inquiétante de mon songe -creux ; et malgré que le sentiment que j’éprouvais -à son égard fût composé d’autant de -mépris que d’admiration, j’employai une quinzaine -de jours à battre le pavé de Naples dans -l’espérance de le rencontrer ou de reconnaître, -pour tout le moins, le chemin de sa -demeure. Celle-ci avait laissé dans ma -mémoire une empreinte des plus vives, tout -de même que la rue où elle était située ; fort -heureusement pour moi, car je n’ai jamais pu -retrouver l’une ou l’autre ailleurs qu’en mon -esprit. Je ne fus pas plus favorisé dans ma -course aux informations. Les mieux renseignés -me renvoyaient aux ouvrages de Machiavel -ou d’Alighieri ; les autres, plus expéditifs -en affaires pour être moins érudits, me donnaient -bonnement au diable ; et, en dépit de -tout le mysticisme de son Pinamonte, l’infortuné -Benjamin trouvait plus de clairvoyance -aux ignares qu’aux savants.</p> - -<p>Vers la mi-octobre, je reçus de Copenhague -l’ordre de me rendre à grandes journées en -Saxe, où mon frère le plénipotentiaire m’attendait -depuis deux mois. L’affaire ne souffrait -point de répit. Les termes de la note me firent -craindre que le Roi et le Conseil ne fussent à -bout de patience. Je dépêchai donc les affaires -et montai dans ma chaise avec le sentiment de -me séparer une fois de plus de la Mérone, -une fois de plus et pour jamais.</p> - -<p>A l’instant de tourner le coin de la rue, un -juron du postillon, un grand brouhaha de rires -et un hurlement d’animal blessé me firent -mettre le nez à la portière. Sur le pavé fangeux -gisait une masse informe de sang, de -cervelle et de poils. Des polissons crasseux -s’amusaient à la triturer sous leurs talons nus. -« Ce n’est rien, monseigneur, me cria l’un -d’eux en riant ; c’est le vieux chien galeux du -<span lang="it" xml:lang="it">Ponte-Tappio</span> que vos chevaux viennent de -réduire en bouillie. » Un coup de fouet dispersa -la canaille et nous poursuivîmes notre -chemin.</p> - - -<p class="c gap">FIN</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em"><span class="small">ORLÉANS</span>. — <span class="small">IMP. ORLÉANAISE</span>, <span class="small">RUE ROYALE</span>, 68.</p> - - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>L'AMOUREUSE INITIATION</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. 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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg™ -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any -Defect you cause. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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