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-The Project Gutenberg eBook of L'Amoureuse Initiation, by Oscar
-Milosz
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: L'Amoureuse Initiation
-
-Author: Oscar Milosz
-
-Release Date: March 31, 2022 [eBook #67741]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This book was produced from images
- made available by the HathiTrust Digital Library.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMOUREUSE INITIATION ***
-
-
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-
-
-
- O.-W. MILOSZ
-
- L’Amoureuse
- Initiation
-
- (Extrait des Mémoires du chevalier Waldemar de L...)
-
-
- PARIS
- BERNARD GRASSET
- ÉDITEUR
- 61, RUE DES SAINTS-PÈRES
- MCMX
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
-Le Poème des Décadences.--Librairie des Mathurins. (_Épuisé._)
-
-Les Sept Solitudes, poèmes.--Librairie Henri Jouve.
-
-
-En préparation:
-
-Nasta la Voyante ou La Vie des Paysans et des Juifs en Russie, roman.
-
-Poèmes du Nord peu connus, traduits de l’anglais, de l’allemand, du
-polonais et du russe, par O.-W. Milosz.
-
-Le Livre des Morts, poèmes.
-
-
-
-
-L’AMOUREUSE INITIATION
-
-
-... On a déjà pu connaître plus d’une fois, en lisant le récit sincère
-que je fais ici de mes aventures, combien peu il m’en coûte, au déclin
-de ma vie, de reconnaître la médiocrité du rôle que j’ai joué en ce
-monde. Il serait peu juste, toutefois, d’imputer à la petitesse de cœur
-ou d’esprit ce qui me paraît n’être en moi qu’un effet fort naturel de
-l’expérience et du désenchantement. Il fut un temps où je n’avais souci
-de rien autre chose que de me préparer à la noble carrière où ma
-naissance et mes lumières naturelles me paraissaient appeler; un temps
-où je ne m’abandonnais que de trop bon cœur à des rêves de gloire et de
-dévouement dont l’avare réalité m’a si bien appris, par après, à ne
-faire que peu d’état; un temps... temps lointain, perdu, à jamais
-envolé!
-
-Un jour, je m’éveillai tout hébété à mon destin véritable et je reconnus
-être une de ces âmes infortunées où les imaginations brûlantes de
-l’adolescence consument la réalité de toute une vie. Néanmoins, secouant
-ma torpeur, je me composai du mieux que je pus, je fis mon entrée en
-scène--et le spectacle commença. Pitoyable tragi-comédie! Que vous en
-dirai-je que vous ne connaissiez déjà? Je n’y ai jamais su faire qu’un
-personnage secondaire et des plus effacés, et je mourrai sans doute sans
-en avoir connu le héros. Rien n’est si malaisé que d’apprendre à jouer
-le principal rôle dans les événements de sa propre existence. Ai-je
-aimé, ai-je haï? Il me souvient d’avoir ri et pleuré; jamais, cependant,
-je n’ai senti palpiter sous ma main le cœur meurtri ou joyeux de la
-réalité. Je n’ai vécu, en quelque sorte, que pour avoir à quoi survivre.
-En confiant au papier ces futiles remembrances, j’ai conscience
-d’accomplir l’acte le plus important de ma vie. J’étais prédestiné au
-Souvenir.
-
-Pour médiocre qu’elle soit, l’estime que je fais de moi-même en tant que
-caractère m’apparaît comme une façon de panégyrique au regard du peu de
-confiance que je mets en mes qualités d’écrivain. S’il est bon,
-quelquefois, de réunir en soi deux personnalités, c’est toujours chose
-détestable que d’avoir pour chacune d’elles un style différent; or,
-qu’est-ce qui ressemble moins à l’expression de ma pensée que le langage
-de mes sentiments? A tous mes écrits, je retrouve cette même marque
-fâcheuse d’une collaboration de frères ennemis. Au par-dessus, j’ai le
-grand défaut, commun à la plupart des fils du Septentrion, d’honorer
-trop la vérité et de négliger la grâce. Faut-il glisser sur un sujet ou
-ne l’approcher qu’avec précaution? Aussitôt j’y donne de tout mon vol,
-comme l’étourneau dans la glu. S’agit-il, au contraire, de mettre en
-lumière quelque trait noble ou agréable? Alors je m’arrête, je balance
-longuement et je me retire tout penaud, ainsi que fait l’ourson couard
-devant une ruche éblouie de miel et vide d’abeilles. Enfin je trouve
-plus de plaisir à évoquer des événements fortuits qu’à remémorer les
-quelques rares triomphes de ma volonté ou de ma raison; et je me sens si
-pauvre d’esprit, d’ordre et de suite que, sitôt que j’ai quelque raison
-d’être mécontent de l’ordonnance d’une partie, j’abandonne le tout au
-hasard; d’où cette confusion et ce décousu dont on me blâme si souvent
-et à si juste titre.
-
-Qu’il me soit permis, toutefois, de rappeler ici pour ma défense combien
-il est malaisé de classer régulièrement des événements où l’esprit
-s’efforce en vain de découvrir quelque liaison. Il ne me souvient pas
-d’une seule occasion où je n’aie été le jouet du hasard. L’imprévu a
-régné sur ma vie en despote ensemble cruel et facétieux, et je ne pense
-pas avoir jamais eu d’autre gouverne que de me soumettre en soupirant à
-ses capricieux décrets.
-
-Au surplus, ami lecteur, tu connais de longue main déjà le persécuteur
-de l’infortuné Benjamin. L’étrange bizarrerie de son humeur n’a plus
-rien qui te puisse surprendre, non plus que le grotesque parfois
-messéant des travestissements dont il était coutumier. Même j’aurais
-plus d’une raison de te soupçonner d’une secrète indulgence envers ce
-malin Hasard, ennemi de mon repos; cependant, je ne me peux défendre
-d’un sentiment de malaise au souvenir de l’aspect répulsif qu’il lui
-plut d’emprunter pour une rencontre que je fis à Naples, sur la fin de
-l’année 17.., à mon retour de Formose. Jamais je n’effacerai de ma
-mémoire les burlesques détails de cette aventure; et, en dépit du long
-espace qui m’en sépare et de l’amitié que je porte depuis lors à son
-étrange héros, c’est en rougissant que j’avoue devoir à la fureur d’un
-roquet famélique et galeux la connaissance du plus aimable d’entre les
-originaux rencontrés au cours de mon errante vie. Il serait juste,
-néanmoins, que le sentiment de la gratitude l’emportât, en l’occasion,
-sur le vain souci des bienséances; car, n’était l’humeur combative de
-l’affreux animal qui me fit trébucher au seuil d’un coupe-gorge, jamais
-je n’eusse vu s’arrêter, au milieu de la nuit et du Ponte-Tappio, la
-silhouette de revenant du comte Pinamonte, ni se tourner vers moi, à la
-clarté clignotante d’une fenêtre de brelan, le surprenant visage de ce
-dernier des Benedetto.
-
-J’étais précisément, au sortir du combat sans honneur, occupé de
-chercher sur le pavé humide de l’obscure ruelle le chapeau qui venait
-d’y rouler, lorsque soudain, brandillante, cavalière et timide dans le
-même temps, la singulière figure se vint offrir à mon regard. En dépit
-de l’heure et du lieu, l’inconnu me fit l’honnêteté de ramasser mon
-clabaud et de se découvrir en m’accostant; en sorte que ses mains
-m’apparurent embarrassées de deux coiffures à la fois. Nous nous
-examinâmes d’abord quelque temps en silence. L’impression du moment
-demeure profondément gravée dans mon esprit, car c’est d’elle que j’y
-date la naissance d’une idée fort singulière et qui me tourmente
-aujourd’hui encore, savoir: que certaines rencontres ne se font jamais
-pour une première fois, et qu’il est en ce monde des créatures et des
-objets que l’on jurerait connaître de toute éternité. Je considérais
-l’étranger avec surprise et non sans quelque méfiance; lui, pour sa
-part, promenait sur ma chancelante personne un regard tout pénétré
-d’étonnement et de malice...
-
-«Eh! par le grand Diavolo! s’écria-t-il à la fin; foin d’une hypocrite
-réserve! Sous le désordre de vos vêtements, je devine un homme de la
-première qualité; votre vin même, ne vous en déplaise, sent la bonne
-compagnie. Je m’ennuie ce soir à périr, mon cher monsieur; partant, vous
-êtes le bienvenu!»
-
-La voix,--une voix grinçante et rouillée de girouette de mars,--me parut
-pleine de gaîté forcée, de pusillanimité mal déguisée et d’une sorte de
-papelardise maladive qui en rendait les inflexions incertaines et
-fuyantes. Je pris mon chapeau des mains décharnées et tremblantes du
-singulier personnage et balbutiai, en manière de merci et de
-présentation, mon titre accompagné du nom d’une de mes terres.
-
-«Eh! par le Styx! voilà qui sort d’un armorial danois. Pour ce qui me
-paraît être de votre personne... eh! non, je ne pense pas avoir jamais
-eu l’honneur d’en faire rencontre; toutefois, votre visage ne m’est pas
-étranger. Non point, monsieur le chevalier, que j’aie mémoire de l’avoir
-jamais vu, mais les grands yeux que voilà me rappellent beaucoup et même
-trop de choses... Je suis Sassolo Sinibaldo, comte Pinamonte et
-treizième duc de Brettinoro. Mon ami Poniatowski, le roi philosophe,
-m’appelle, je ne saurais trop dire pour quelle raison, comte-duc
-Antisthène. Ma grand’mère était une Guidoguerra; et je me surprends
-quelquefois, dans le vin, à tirer vanité des liens qui m’unissent à la
-maison éteinte des Benedetto.»
-
-Mon roquet famélique et galeux traînait encore, dans l’éloignement, ses
-glapissantes lamentations; aux douloureux accents de ce cerbère de
-tripot, un matou enroué mêlait par intervalles son amoureuse plainte. Un
-liquide odorant tomba d’une fenêtre sur le pavé visqueux. Une heure
-indistincte sonna en fausset dans l’ombre soudain plus dense d’un
-pressentiment d’aurore. Je considérais avec attention le babillard. Si
-décharné et voûté qu’il fût, il ne me paraissait point trop mal fait de
-sa personne; mais sa physionomie, où l’âge avait pratiqué de grands plis
-et où le souvenir du plus mauvais jour semblait s’être fixé en une sorte
-de grimace aigre-douce, ensemble éplorée et rieuse, me donnait le
-frisson de la pitié et du dégoût. Des rides anxieuses couraient en tous
-sens sur le visage exsangue marqué d’un mal d’aventure; les
-tiraillements bizarres d’un grand nez tout gonflé de morgue circonspecte
-révélaient l’accoutumance, propre aux nomades, de flairer le vent de
-divers pays; les yeux, fureteurs et vils (j’ai connu à Sumatra une race
-de rats gigantesques et frugivores dont le regard tout illuminé de
-hideuse sagacité me fit soulever le cœur), les yeux de mon nouvel ami,
-inquiets et fuyants, se figeaient par intervalles dans une sorte de
-fixité brûlante et vide qui me glaçait le sang.
-
-M. de Pinamonte n’arrêtait pas de babiller. Je n’entreprendrai point de
-dépeindre la fougue délirante de son discours, ni la véhémence de sa
-gesticulation. Malgré qu’il n’y eût que fort peu de suite à ce verbiage
-et que je ne lui prêtasse qu’une oreille distraite, je ne laissais pas
-que de ressentir, en l’écoutant, un certain plaisir mêlé d’angoisse;
-car, détachés même de leur sens, les mots et les inflexions caressaient
-mon esprit tout de même qu’eussent fait les sons d’un vieux chant
-entendu jadis au pays de l’enfance. Mon singulier compagnon m’inspirait
-l’intérêt le plus vif. Je reconnus en lui un de ces petits maîtres
-quelque peu maniaques qui s’observent moins aux miroirs que dans l’idée
-qu’ils ont d’eux-mêmes; race secrète et fantasque, mais d’un commerce
-sûr; car son orgueil est le premier garant de sa sincérité. Celui-là,
-pensai-je, s’aime trop pour ne m’apparaître pas tel que la vie l’a fait.
-S’il ment, c’est pour coqueter avec soi-même; car il estime certainement
-toute vérité assez bonne pour qui l’écoute. Je pris garde aussi que sa
-très haute naissance lui était un sujet de poétiques rêveries bien plus
-qu’un fait réel dont il jugeât possible de tirer vanité. Le singulier de
-son esprit me rappelait la grâce fascinante et répulsive du serpent;
-mais l’ensemble de sa personne me faisait surtout songer à ces grands
-corbeaux de mon pays qui sont ensemble hideux et beaux, comiques et
-sinistres. Deux petits plis de tendresse se jouaient aux coins de sa
-grande bouche flexible et mobile à l’excès, mêlant quelque douceur à
-l’âpreté de sa longue face saccagée et éteinte.
-
-Sentimental conscient et raisonneur, vicieux par dégoût du monde plutôt
-que de nature, tel m’apparut mon grand diable d’Antisthène au moral. La
-nonchalance de sa mise quelque peu poudreuse et chiffonnée s’harmonisait
-à merveille tant avec la laideur singulièrement attrayante de son visage
-qu’avec les mouvements tour à tour indolents ou brusques de son long
-corps dégingandé; à cause, peut-être, que la négligence dédaigneuse que
-je surprenais à son équipage se laissait deviner consciente sans
-néanmoins rien perdre de son naturel. Les plis d’un vêtement sont
-parfois le prolongement de certaines rides du visage; ceux que je
-considérais à l’habit du Napolitain me paraissaient être l’expression
-d’un désabusement moral bien plutôt que la marque d’une lassitude
-corporelle.
-
-M. de Pinamonte était vêtu à la façon de ceux qui trop longtemps vivent
-à l’écart avec leur âme. J’examinai les culottes de soie noire et lâche
-de mon original, sa perruque sans poudre, sa veste à la mode de l’autre
-siècle, son jabot désenchanté, et j’eus l’impression de m’être
-brusquement éveillé dans un monde inconnu, gouverné par le seul
-sentiment et ennemi de la morose et stérile raison humaine. Toutes les
-particularités du bizarre personnage: son regard aimantin de rongeur
-nocturne; sa voix enrouillée de vieux coq de clocher; le parchemin
-craquelé de sa longue face tranchante; sa mélancolie bouffonne et
-grimacière; sa démarche enfin qui du solennel passait soudain au
-trottinant; et tout le reste! et jusqu’à cette façon impertinente de se
-tapoter les joues avec la chauve-souris morte d’un gant de daim moite et
-chiffonné; oui, tous les détails de la singulière figure se fondaient en
-une sorte d’harmonie du biscornu, en une façon d’ensemble incohérent qui
-laissait deviner, sous la versatilité de pensée et d’humeur, une
-remarquable unité de sentiments.
-
-Mes yeux ne quittaient guère l’infatigable babillard; toutefois, en
-dépit de la grande clarté qui déjà baignait les choses d’alentour, le
-comte-duc paraissait se vouloir dérober à mon observation; comme que je
-fisse, il demeurait énigmatique et vague à ma vue intérieure; je
-l’examinais à travers la brume ténue mais profonde des rêves et des
-sentiments que sa présence réveillait au tréfonds de mon être; il
-ressemblait aux araignées muettes que l’on considère à travers le
-rayonnement de leur toile, aux animaux d’aquarium se nourrissant de
-silence dans la buée de leur propre mystère extériorisé. Son babillage,
-loin de livrer son âme, semblait faire un masque à sa pensée. Il se
-grisait de paroles oiseuses comme d’autres infortunés s’enivrent de
-boissons. Tout son être respirait la hâte, l’inquiétude; sa démarche
-n’était pas moins vive que son discours et j’avais peine à régler mon
-pas sur le sien. Automate muet, je le suivais presque en courant par les
-ruelles désertes. Je n’avais rien à demander et je n’avais rien à
-répondre; j’étais dans l’état d’un homme que le sommeil vient de quitter
-et qui attend l’éclaircissement d’un grand mystère.
-
-Accroupie sur les marches d’une église, une petite gueusante nous
-implora de ses yeux d’étique et, présentant sa sébile, sollicita
-l’aumône: Antisthène aussitôt, interrompant sa marche capricante, tira
-de son gousset une bourse effilochée d’avare et, glissant un écu dans le
-gobelet vide, murmura à l’oreille de l’enfant quelques paroles qui me
-firent tout l’effet d’être une proposition suspecte. Un hoquet de vin et
-de dégoût me monta aux lèvres. Le soleil anxieux et vide de l’insomnie
-grelottait misérablement sur le pavé boueux.
-
-Outré des façons de mon original, je fis mine de m’en vouloir séparer et
-portai la main à mon chapeau. Mais Pinamonte, tout secoué d’un rire
-soudain et me retenant par le bras:
-
-«C’était pour vous éprouver! Ah! d’honneur, chevalier, le curieux homme
-que vous faites là! Je vous eusse cru plus désabusé des choses de ce
-monde; seriez-vous donc autre chose qu’un survivant par esprit de
-vengeance? Parlez-moi vrai; car, apprenez-le, le parricide, l’inceste,
-le viol, l’incendie et le poison sommeillent dans le plus ingénu, dans
-le plus inoffensif des mensonges.»
-
-A cet endroit, l’extravagant accentua sa diabolique péroraison d’un
-claquement humide et sonore de sa langue, en même temps que d’un
-clignement important et burlesque des yeux et de toute sa face, il
-donnait à entendre que lui seul, Sassolo Sinibaldo, comte Pinamonte et
-treizième duc de Brettinoro, s’était haussé à cette connaissance
-lamentable du cœur et de l’esprit de l’homme. Je regardai avec surprise
-et non sans une sorte de sympathie effarouchée le vieux ressasseur qui
-maintenant levait vers l’azur du matin un index sévère et facétieux
-d’apôtre; et tout à coup je fis un éclat de rire dont l’enfantine
-fraîcheur étonna mes oreilles. Loin toutefois de s’offenser d’un si
-brusque accès de gaîté, Antisthène lui fit écho de la façon la plus
-franche et la plus gracieuse du monde; de sorte que nous poursuivîmes
-joyeusement et bras dessus bras dessous notre chemin. «Daignerez-vous
-honorer de votre présence mes modestes pénates?» Puis, surprenant sans
-doute dans mes yeux l’éclair d’une irrésolution:
-
-«Rassurez-vous, chevalier, j’habite l’hôtel familial des Brettinoro,
-situé dans un quartier paisible et retiré; ma vieille maison est pleine
-de choses assoupies et discrètes et vous ne courez aucun risque, ce me
-semble, de vous y sentir étranger. Tout en prenant le café nous
-deviserons de ce qui bon vous semblera; les mille jolités qui meublent
-mon logis sauront bien nous offrir quelque sujet d’entretien de votre
-goût. Je me sens porté vers vous par une sympathie obscure encore,
-certes, mais dont nous ne pouvons manquer de découvrir, tôt ou tard, la
-raison. Vos regards me parlent des plus chers moments de ma vie passée.
-Par Caïn dans les taches de la lune! où donc les ai-je déjà vus, ces
-yeux qui semblent n’avoir jamais contemplé l’horrible nudité de la vie?
-Que de choses j’aurais à vous dire! Ah! mignonne ensorceleuse, concubine
-du Diavolo! Tant d’années perdues, tant d’illusions tuées! O mon amour!
-ô le plus venimeux des reptiles de l’enfer!»--«Eh! quoi! s’écriait-il
-soudain, étendant le bras vers une vieille maison seigneuriale à moitié
-ensevelie sous un riche feuillage d’automne; le hasard vous a guidé vers
-ma demeure; car l’agréable ruine que voici porte le nom pompeux de
-palais Brettinoro. Un instant, un seul, et je suis tout à vous, corps et
-âme, monsieur le chevalier!»
-
-Tout en parlant, mon Antisthène s’était insensiblement éloigné de
-quelques pas, et maintenant je l’apercevais qui, levant bien haut, à la
-façon des chiens, une jambe décharnée d’ancien maître de danse, arrosait
-en toute hâte le mur lépreux de son jardin. Je levai les yeux. Les
-fenêtres de l’hôtel Brettinoro me firent songer à des regards voilés
-d’une taie mortelle. Un polisson avait tracé à la craie, au beau milieu
-de la principale porte, la courbe audacieuse d’une nature de Titan. Mon
-regard erra distraitement sur la sombre façade dont la vue donnait froid
-au cœur. Je murmurai, dans un soupir, le nom de ma morte de Vercelli.
-L’heure était fraîche et frémissante; néanmoins, toutes choses me
-semblaient noyées dans la buée d’une mélancolie sans fin qui, suivant
-mon ombre en tous lieux, m’accablait de longue main d’une sensation
-d’extrême vieillesse et d’insupportable abandon. Une guimbarde
-souffreteuse miaulait, dans l’éloignement, la romance d’une Italie à
-jamais disparue. C’était la voix du passé, de l’oubli et de la solitude,
-certes; mais c’était une voix encore; et mon amie plaintive de Vercelli
-n’était plus, depuis dix ans, que la Lointaine d’une contrée
-inhospitalière à l’écho.
-
-J’aspirai non sans quelque attendrissement, dans le vestibule délabré de
-l’hôtel Brettinoro, la première bouffée d’air méphitique qui m’y saisit
-à la gorge. L’odeur moussue et somnolente des vieilles demeures est la
-même en tous pays, et fort souvent, dans le cours de mes solitaires
-pèlerinages aux lieux saints du souvenir et de la nostalgie, m’avait-il
-suffi de fermer les yeux dans quelque logis ancien pour me reporter
-aussitôt à la sombre maison de mes ancêtres danois et pour revivre de la
-sorte, en l’espace d’un instant, toutes les joies et toutes les
-tristesses d’une enfance accoutumée à l’odeur tendre si pleine de pluie
-et de crépuscule des antiques demeures.
-
-Oubliant la présence de l’ironique Antisthène, je me laissai donc, une
-fois de plus, succomber à la tentation d’évoquer le charme obscur des
-jours enfuis; et, fermant les yeux, je humai amoureusement la moisissure
-dormante du palais. Ce mouvement, qui m’avait toujours paru n’avoir en
-soi rien que de fort naturel, eut néanmoins pour effet de désopiler
-outre mesure la rate de mon hôte; car ce diable d’Antisthène se prit
-aussitôt à rire, éternuer, tousser et cracher tout ensemble, à
-l’indignation grande d’un trio de faquins minables et caducs, apparus à
-l’improviste en chemises d’hôpital et culottes de livrée élimées.
-
-«Avant que de vous faire passer en revue, selon l’antique usage, les
-portraits de famille qui peuplent cet affreux logis, souffrez, monsieur
-le chevalier, que je vous présente les marauds éhontés que voici; car
-ils me sont, à coup sûr, moins étrangers que les figures sottes ou
-patibulaires qui ornent les murs de ma maison. Voici donc Giovanni,
-Francesco et Pietro, serviteurs dignes des meilleurs modèles de l’autre
-siècle. Tout en rapportant fidèlement à mon coquardeau de père les
-cailletages des rues et des boutiques, ils se gardaient bien d’évoquer
-en sa présence certains ébats nocturnes où les dames de notre maison
-leur donnaient la réplique; de sorte qu’ils me paraissent bien mériter
-les soins et les honneurs dont le rejeton de leurs anciens maîtres
-environne leur vieillesse.»
-
-Impassible autant que lamentable, la livrée ne daigna répondre aux
-pasquinades du barbon que par un grand salut plein de grâce sévère;
-ensuite de quoi elle se retira cérémonieusement à reculons. Cette belle
-gravité, si pleine de muet reproche, ne laissa pas de produire l’effet
-que j’en attendais, savoir, un revirement brusque dans l’esprit de mon
-hôte; car j’avais déjà tous les sujets du monde de penser que
-l’exubérance facétieuse du comte-duc n’était rien moins que son humeur
-naturelle; dès la première vue, j’avais deviné, dans mon original, un
-pauvre esprit mélancolique et timoré. Sitôt donc que la porte se fut
-refermée sur ses gens, M. de Pinamonte laissa paraître tout le trouble
-dont il était agité. Baissant les yeux, se frottant rageusement les
-tempes, toussant, soufflant et maugréant dans le même temps, il
-m’entraîna dans la galerie des ancêtres; et là, le premier qui eut la
-malechance de s’offrir à notre vue reçut aussitôt, en pleine armure,
-toute la mitraille de breloques, de clefs, de monnaies et de tabatières
-qui gonflait outre mesure les poches de son irascible et timide rejeton.
-Tout étonné sans doute du haut fait d’armes qu’il venait d’accomplir, le
-dernier des Brettinoro, soudain rapaisé, pirouetta de fort galante façon
-et se prit, de l’air le plus calme du monde, à me conter l’histoire de
-l’ancêtre dont il venait d’outrager la face abasourdie et martiale.
-
-Je ne prêtai qu’une oreille distraite à l’éloquence de mon ami de
-hasard. Une toile reléguée dans l’angle le plus obscur de la galerie
-venait de solliciter mon attention. C’était un portrait de jeune femme,
-dont le regard chargé de mélancolie eut tôt fait de raviver dans mon
-cœur le plus cruel des souvenirs.
-
-«Et celui que vous voyez là», poursuivait ce bourreau d’Antisthène,
-«mais que diantre regardez-vous donc, chevalier? Là, là, cette longue et
-livide figure de pénitent, ce Satan cardinalisé, c’est Lotto Pinamonte
-le Fourbe, qui fit goûter à son père Lorenzo des fruits du Frère
-Albéric. La belle dame que vous apercevez plus loin fut Adélasia
-Brettinoro, l’amoureuse dont les dents jalouses ne se lassaient point de
-repeupler la confrérie d’Abeilard; et voici Ezzelino de Guidoguerra,
-surnommé le Libicocco, celui-là même qui jugea galant, par un beau soir
-d’été, de dévorer, dans la fureur de l’inceste, le cœur de sa propre
-fille Gentucca.»
-
-J’avais beau jouer l’attention et simuler l’intérêt ou la crédulité;
-l’indifférence du coup d’œil que j’accordais de temps en temps, par pure
-courtoisie, aux malfaiteurs de la maison Brettinoro n’échappait point au
-regard vigilant de leur sagace rejeton.
-
-«Rien ne se laisse si aisément pénétrer, me dit-il en riant, que la
-raison d’une tristesse sans cause. Toutefois, que cela ne vous trouble,
-monsieur mon ami; car je n’ai pas la plus faible envie de railler une
-distraction qui témoigne si bien de la sûreté de votre goût. Le portrait
-qui vous fascine porte la signature extrêmement rare de Sassolo
-Sinibaldo Pinamonte; quant à la jeune dame dont il s’honore de vous
-faire connaître la beauté, apprenez qu’elle fut une puissante et perfide
-magicienne dont l’histoire, mélancolique autant que graveleuse, ne
-saurait manquer, tantôt, de faire vos délices. Cependant, continua-t-il
-en se frappant le front de l’air d’un inspiré, une excellente idée se
-présente à mon esprit, une idée lumineuse, je dirai même divine; eh oui,
-par le Diavolo! divine... Giovanni va sur-le-champ dresser une petite
-table dans cette galerie même, et, tout en réparant nos forces énervées
-par les aventures amoureuses ou bachiques de cette nuit, nous
-évoquerons, devant le portrait de l’ensorceleuse Manto, le charme des
-illusions mortes et des espoirs ensevelis. Ce sera, foi de Brettinoro!
-lugubre, folâtre et délicieux. Je cours, je vole donner les ordres
-nécessaires.»
-
-Et déjà l’infatigable babillard, donnant jeu aux ressorts impatients de
-ses longues jambes galantes, disparaissait comme par enchantement dans
-les remous d’une tapisserie ancienne dont le sursaut m’aveuglait d’une
-poudreuse averse de momies de taons et de toiles d’araignées.
-
-Je n’entreprendrai point de décrire le trouble qui m’envahit à l’instant
-où, m’approchant de l’ensorceleuse, je crus reconnaître à son visage les
-larges yeux en flamme de parfum de celle qui avait été mon âme et qui,
-depuis dix ans, dormait sous les cyprès lointains de Vercelli.
-J’abandonne au lecteur le soin de se représenter ma douloureuse
-surprise. Pour peu qu’il ait l’âme sensible, ce lui sera sans doute
-chose des plus aisées; car les soupirs auxquels je donnai cours en cette
-occasion ressemblent de tout point aux plaintes qu’il n’eût pas manqué
-d’exhaler lui-même en une occurrence analogue. Passé le premier
-saisissement, je m’efforçai de regagner quelque empire sur mes sens, et
-détachant mon regard des yeux troublants de la magicienne, je considérai
-avec attention l’ensemble de sa personne.
-
-Amené de la sorte à reconnaître qu’elle m’était parfaitement étrangère
-dans toutes ses parties, je ne tardai pas d’éprouver un certain
-désenchantement à l’examen de telles de ses disproportions. La courbe
-audacieuse du menton ne s’harmonisait guère avec l’émaciation quasi
-surnaturelle de l’inconnue; les lignes singulièrement enchevêtrées des
-oreilles longues et fuyantes prêtaient à sa physionomie je ne sais
-quelle expression bizarre, anxieuse et sauvage d’animal blotti à l’ombre
-des écoutes; quant au pli douloureux et cruel de la lèvre inférieure,
-j’y crus reconnaître, tout de même que sur le front bas et ténébreux,
-l’aveu des plus redoutables instincts et l’empreinte des pires
-souvenances.
-
-Entièrement revenu maintenant de mon trouble, j’écartai d’une des hautes
-fenêtres de la galerie le rideau poussiéreux qui en tamisait la lumière,
-et je ne pus réprimer une exclamation de surprise en revoyant au grand
-jour ce qui ne s’était jusqu’alors offert à ma vue qu’estompé
-d’artificiel crépuscule. Outre que la naïveté du dessin y rappelait
-certains portraits de cousines et de gouvernantes dont les grimauds des
-écoles se plaisent, par amour ou par moquerie, à illustrer leurs
-cahiers, il y avait, dans le chef-d’œuvre informe de M. de Pinamonte,
-une orgie de couleurs absurde et maladroite à tel point qu’elle me parut
-passer en extravagance les plus burlesques imaginations des
-barbouilleurs d’idoles asiatiques. Quelque défavorable, cependant, que
-fût au pauvre portrait cette brusque irruption du jour, je dus
-reconnaître qu’elle n’avait point altéré le merveilleux éclat des grands
-yeux féés. Mon regard plein d’amour replongea dans le mystère divin de
-ce vieux ciel brûlé de clartés inconnues; mon âme à nouveau défaillante
-s’abandonna toute aux attraits pervers de ces prunelles trop fixes et
-trop grandes; si bien que j’eus toutes les peines du monde à réprimer,
-au bord de mes lèvres, l’appel que mon cœur envoyait au mirage d’une
-passion depuis longtemps ensevelie. Un souffle puissant comme d’un grand
-vent d’automne, tourbillon de vieilles paroles et de noms plus morts que
-les feuilles mortes, s’élevait dans mon esprit et, chassant les brumes
-d’un oubli mensonger qui me dérobait la vue de ma propre âme, dévoilait
-aux yeux du souvenir l’image de l’antique cité marine où j’avais eu la
-joie et la terreur de connaître l’incarnation même de ma félicité et de
-mon infortune.
-
-Pâle d’une pâleur de moribond assoupi, l’eau silencieuse des canaux
-réfléchissait la torpeur d’une ville de palais déserts et de temples
-abandonnés. Zéphyr balançait mollement, aux balcons fleuris de rouille,
-les jardins de lianes pensives, noyant aux miroirs ternis la traîne
-jaunissante de leurs robes de fées. Sur toute la cité de vision planait,
-en finale de mélodie de rêve, un silence plus irréel que le tintement
-d’oreilles des fiévreux. La ville que j’avais aimée jeune et joyeuse
-était morte avec la jeunesse et la joie de mon cœur. Je reconnus le
-palais ducal où le régent de S... m’avait présenté à la plus douce des
-belles. Les portes étaient condamnées, les lichens rongeurs avaient
-envahi les marches disjointes des perrons, l’eau verte des rios noyait
-les seuils, l’arc-en-ciel brûlé des soleils anciens miroitait en
-couleurs de poison aux grandes fenêtres indifférentes. J’interrogeais en
-vain les quatre horizons; le silence, le crépuscule et l’oubli s’étaient
-établis en maîtres absolus en tous lieux.
-
-Un bruit de pas vint rompre le charme de l’évocation à l’instant même où
-je m’abandonnais tout entier à l’étrange bizarrerie qui nous incite à
-rechercher, parmi les douleurs du passé, quelque dérivatif à l’ennui du
-présent.
-
-«Sur mon âme, chevalier, l’air de mécontentement répandu sur votre
-visage me dispense de toutes excuses. Je vous en devais pour ma trop
-longue absence; mais je me garderai bien de vous en faire au sujet de la
-brusque interruption de votre colloque avec Manto. J’ai quelque droit de
-me montrer jaloux de la belle ensorceleuse; et je tremblais, en outre,
-de vous laisser trop longtemps tête-à-tête avec elle; car la dame est
-dangereuse, même en peinture.--Et vous, rigides serviteurs d’une maison
-déchue,--continua le badin, se tournant vers les tristes momies ployées
-sous leur fardeau de tables et de chaises,--vous, vénérables faquins
-demeurés fidèles aux sentiments de jadis, et partant supérieurs aux
-puissants du siècle, faites en sorte que votre hôte illustrissime soit
-servi comme au temps des vrais Brettinoro, et décampez ensuite comme si
-l’âge d’or des étrivières ne menaçait point de s’évanouir à jamais.»
-
-Sitôt que la table fut dressée, le comte-duc m’invita à y prendre place
-et nous attaquâmes de grand cœur une fort alléchante collation de café,
-de biscottes et de condit.
-
-«Vous allez, par le Diavolo, monsieur le chevalier, entendre le récit
-d’une aventure que j’ai su, contre mon penchant aux confessions
-importunes, tenir absolument secrète jusqu’à ce jour. L’ensorceleuse que
-voici en fut la cruelle héroïne, et moi qui vous la rapporte, je rougis
-d’en avoir été la victime ensemble ridicule et déplorable. J’ai depuis
-quelques heures à peine l’honneur de vous connaître; toutefois, les
-moindres particularités de votre personne me révèlent le confident que
-ma pénible discrétion attend depuis tant d’années. Je veux vous ouvrir
-de la façon la plus simple du monde mon cœur--un bien pauvre cœur, foi
-de Brettinoro!--et je n’espère en retour qu’un brin d’indulgence envers
-une histoire dont tout autre que vous réprouverait, sans doute, et la
-sentimentalité surannée et le romanesque ensemble graveleux et ingénu.»
-
-Le comte-duc fit à cet endroit une pause un peu longue qu’il employa à
-toussoter à la façon des précieuses, à se moucher éperdument et à
-crachoter d’un petit air rêveur dans la direction du portrait enchanté.
-
-Je considérais le bizarre narrateur avec une surprise sans cesse
-croissante. L’écervelé barbon avait jugé plaisant de dissimuler son
-habit de ville sous les plis amples et bruissants d’une robe sang de
-bœuf qui relevait de tragique façon la lividité surnaturelle de son
-visage. Une toque de velours, fort semblable à la coiffure des macaques
-de la foire; une paire de babouches du Levant fleuries et surdorées; des
-gants lâches et poudreux de cardinal ancien; enfin un mouchoir de soie
-d’Arménie, tout humide d’éternuements de priseur, complétait le bizarre
-équipage de mon hôte. L’attitude de M. de Pinamonte trahissait
-l’angoisse du narrateur qui, en évoquant quelque drame du passé,
-s’étonne secrètement d’en avoir été le héros. Des plis rugueux et
-profonds tourmentaient la face orageuse et coriace de mon
-carême-prenant; et une petite larme, perdue dans le tissu effilé de ses
-rides, tremblotait piteusement, telle une goutte de rosée prise au piège
-sinistre de quelque aragne desséchée des vieux jours.
-
-«Connaissez-vous Venise la Belle, la Tendre, la Singulière, monsieur le
-chevalier? Par Caïn! la question n’a point d’autre excuse que de venir
-du plus écervelé des humains. Eh oui, vous connaissez la ville des plus
-beaux rêves et des pires réveils. Je gagerais que vos séjours y furent
-aussi délicieusement tourmentés que les miens et que le souvenir que
-vous en avez gardé porte la même teinte de mélancolie que les
-confidences que vous allez entendre. J’ai toujours raffolé de
-l’animation factice et de la gaîté fébrile de cette cité mourante et
-carnavalesque. L’amour y dissimule sa face sous un masque et le goût de
-l’aventure s’y entoure volontiers de mystère; à cause que le vice, la
-démence et la décrépitude redoutent la clarté du jour. Quelque
-singulières que vous puissent apparaître mes aventures, le simple fait
-d’avoir eu la reine de l’Adriatique pour théâtre en atténuera à vos yeux
-le côté importun et risible. Chaque pays, chaque ville a une atmosphère
-spirituelle en propre et rien ne se laisse si aisément modifier par
-l’ambiance que notre façon de juger et d’agir. Je loue donc mon aventure
-d’avoir été un roman vénitien; car, si elle me fût arrivée en quelque
-contrée moins propice au fantasque, je n’aurais, pour dire le vrai, rien
-de moins pressé aujourd’hui que de vous en faire la relation.
-
-«De ma vie, je n’aurais que fort peu de chose à vous dire. Mon enfance
-n’a pas connu l’amour; ma jeunesse n’a point goûté aux doux fruits de la
-passion; et, aux portes de la vieillesse, l’âge mûr m’a quitté sans me
-laisser le souvenir d’une amitié. Je n’ai jamais connu d’autre souci que
-de combler avec mille extravagances la place que l’amour laissait vide
-en mon cœur; car les lieux où la tendresse dédaigne de s’arrêter sont
-visités par les plaies du mensonge, de la folie et de l’horreur. Ma
-volupté même n’a jamais été autre chose qu’un dérèglement de
-l’imagination. Mon sang amer et douloureux a charrié longtemps
-l’immondice romaine et la cendre de Sodome. Cruellement dupé dans ma
-recherche de l’amour pur, je me vengeais de mon âme en polluant mon
-corps. L’ignominie de ma luxure coula sur la chair de l’enfant, comme
-dégoutte de la fleur la bave horrible des limaces d’octobre. J’ai
-cherché l’amour partout où j’avais quelque espoir de le trouver; et je
-demeurais solitaire au milieu d’une foule d’aveugles et de sourds. Comme
-tous les voyageurs j’ai eu, néanmoins, mille aventures vulgaires de
-Cour, de coche et d’auberge.
-
-«J’ai lu la légende de la cupidité, de la sottise et de l’hypocrisie
-dans les plus beaux yeux de l’Europe. Mon cœur était vide, mon âme était
-flétrie. Je ne me suis jamais connu d’autre courage que celui de
-l’avilissement; en dehors du vice, j’étais la timidité même. Je
-n’adressais qu’en tremblant la parole aux filles que j’outrageais
-quelque temps après de la façon la plus brutale et la moins naturelle du
-monde. Les rêves de l’ambition ne m’ont jamais tourmenté; j’étais inapte
-à concevoir bonheur, gloire ou grandeur en dehors de l’amour. Fort
-pauvre d’esprit d’ordre et de suite, insoucieux des affaires, je passais
-sans cesse de la dissipation à la lésine, pensant réparer par celle-ci
-les fautes de celle-là; et tel qui vendredi m’avait connu panier percé,
-s’étonnait de me retrouver fesse-mathieu dimanche. Ma mélancolie a
-toujours été profonde; la fuite des instants me glaçait le cœur.
-
-«L’un des plus tristes effets de la préséance que nous accordons à la
-raison est de nous détourner du sentiment profond des choses éternelles
-et de nous abandonner ainsi aux affres engendrées par l’idée absolument
-fausse que nous avons du temps. Est-il pire aberration que de mesurer le
-divin par le moyen de l’aune prescrite à nos pas dans ce monde?
-Qu’est-ce donc qu’un accommodement entre la nécessité de l’adoration et
-l’idée de la fin? Qu’est-ce enfin qu’un amour passé ou un amour futur?
-La difficulté d’aimer vraiment ce qui est humain a créé une possibilité
-de douter de l’universel amour; nos éphémères attachements empoisonnés
-de mensonge nous ont enseigné à chercher des bornes au Saana illimité de
-la Tendresse; et, de la sorte, du temps nous avons fait une réalité et
-de l’amour un rêve. O faiblesse de l’esprit! O vulgarité du cœur! Nous
-avons appris à nous passer de l’amour véritable. Or vivre sans amour,
-c’est végéter dans l’ignorance de l’éternel, et c’est ruminer sottement,
-au sein même de la très belle et très passionnée réalité, la complainte
-sacrilège du temps trop court dans la joie et trop long dans
-l’adversité. Créatures élues de l’amour, maîtres des choses éternelles,
-nous avons fait de notre puissante vie deux parts stériles et maussades,
-dont nous employons l’une à tuer le présent et l’autre à pleurer le
-passé; et voilà comment des êtres destinés à l’exultation de l’amour
-arrivent au bord de la tombe sans jamais avoir connu autre chose, de
-leur stage préparatoire sur cette terre, que l’ennui et le regret.
-
-«Souffrez, monsieur le chevalier, que je m’étende un peu sur des misères
-qui ne furent considérées que trop rarement du point de vue où je me
-place. Au reste, je me pique de vous en pouvoir parler en parfaite
-connaissance de cause; car je n’ai point rencontré de mélancolique à
-Bedlam même qui se pût flatter d’en avoir souffert autant que moi. Ma
-vie entière n’a été, somme toute, qu’une longue maladie de l’arbre du
-temps; un de ces champignons plus durs que pierre qui font une bosse de
-moisissure aux tendres saules pleureurs amis de la lune et de l’eau. A
-ce mal satanique il n’est pas de remède en dehors de l’amour; mon amour,
-malheureusement, m’a rencontré trop tard et n’a jamais su extirper de ma
-moelle la racine vorace et cuisante de ma folie. Je fus le plus habile
-des destructeurs d’espérances, en même temps que le plus sincère des
-créateurs de regrets; ce qui est n’avait point d’autre raison d’être, à
-mes yeux, que de cesser d’être quelque jour, et cela le plus tôt
-possible, afin de fournir à mon âme une occasion de se lamenter.
-
-«Partout sur mon passage la splendeur de la vie éclatait comme ces
-grands aloès ivres de chaleur qui pointent vers le soleil la flèche de
-leur fleur guerrière; la mer et le ciel se rencontraient à mes pieds
-comme le temps se noue au temps dans le cri de l’amour; sur le rivage de
-l’éternité, des corps puissants se tordaient dans le soleil, des corps
-tragiques et doux, des corps immortels comme les nombres et comme les
-rythmes, et dont le gémissement de désir ressemblait au cri de quelque
-grand effroi mystique; la terre entière présentait à ma vue l’apparence
-d’une table surchargée pour la nuit des noces; on n’attendait plus que
-l’amant; et Pinamonte passait furtivement, la bouche tordue d’ironies
-mensongères, le cœur dévoré des fiels de méfiance. Au lieu de rechercher
-l’amour immortel dans les jardins pleins de fleurs, de soleil et de
-voix, je dirigeais ma course fastidieuse vers les plus tristes lieux de
-ce monde; vers les forêts croupissantes des contrées baltiques; vers les
-villes de province de l’extravagante et malheureuse Pologne; vers les
-petits ports anglais, stagnants et crépusculaires; vers certains
-villages d’Italie, vieux et vides, sans histoire et sans avenir; vers
-les faubourgs lamentables de Londres et de Paris; vers... hélas!
-chevalier, vers tous les lieux avilis par le mensonge de la tristesse,
-de la laideur et de la mort; vers tous les coins sinistres où l’on
-s’étonne de ne découvrir point le tombeau de quelque ami perdu de vue
-depuis des années...
-
-«Je quitte la place bigarrée où les luisantes fontaines répandent leur
-fraîcheur, où les rondes d’enfants tournoient dans le soleil vaporeux de
-l’après-midi, et je m’engage dans quelque ruelle odorante, enfiévrée,
-secouée du frisson des ombres glacées et bleuissantes. Je soupire: «Par
-le ciel et l’enfer! que la vie est vide, que le temps est long!» Ce ne
-sont partout que murailles lépreuses, que fenêtres teintées de lie de
-pluie ou d’arc-en-ciel de l’autre siècle; que cheminées couronnées de
-fumées âcres et paresseuses, aux odeurs mélangées de chair humaine et de
-graisse de reptile. Un ciel de chemises se balance au-dessus de ma tête;
-linges mélancoliques et pestiférés, d’un blanc de lèpre, d’un bleu de
-mal caduc, d’un jaune de foire, de pissat ou d’ictère; linges vides de
-pendus, mais pleins de vermine noyée...
-
-«Je m’avance au milieu d’un grouillement d’enfants maigres et
-contrefaits; tels d’entre eux nettoient dans les eaux de vaisselle leurs
-pauvres pieds chaussés d’une crasse squameuse; d’autres se pouillent à
-la façon des babouins; et plus loin, à l’ombre des portes, derrière des
-amas de caisses démembrées et de barriques vides, des fillettes
-dévoilent à leurs compagnons de jeux les secrets titillants et
-malpropres d’une chair précoce.
-
-«Le cœur et la pensée loin, bien loin de ces choses et de moi-même, je
-continue ma singulière promenade à travers un cauchemar de misère et de
-laideur, de stupres et d’excréments. Et voici que mon regard est attiré
-par le jeu d’un rayon sur quelque colonne ou seuil d’église.
-J’interromps aussitôt ma marche, mon regard s’attache à la vieille
-pierre chauffée de clartés de jadis; le fantôme de «ce qui aurait pu
-être et n’a pas été» apparaît dans le soleil vieillot et me regarde
-longuement, longuement, dans le point étincelant de mes yeux. «Je suis
-celle que tu aimas dans les siècles passés, dans le temps sans nom»,
-chantonne le pur fantôme. «Je suis celle qui foula, certain jour, les
-mêmes marches, au son des mêmes cloches, dans le temps à jamais perdu...
-La fille apprivoisée des eaux, des hautes herbes et des ombrages du
-duché de Brettinoro; la sœur de ton adolescence! Les mêmes marches, les
-mêmes cloches. En dépit de la mort, et du dégoût, et du désespoir! La
-ville était si joyeuse alors, t’en souvient-il? Les fiers chevaux, les
-grands carrosses de l’autre siècle, les soies lunaires, les senteurs
-nébuleuses. Et des amours dans nos âmes, douces comme des miroirs du
-temps défunt, mystérieuses comme l’odeur des nymphéas, pures et tièdes
-comme le mufle baveux et tendre d’une vache! Je suis morte, ô Sassolo, ô
-Sinibaldo! Je suis morte depuis les temps. Le monde s’écroulera, les
-astres s’éteindront, la mémoire de ces âges s’effacera à son tour; et
-moi, moi je ne reviendrai jamais vivante; tu ne verras jamais ma chair,
-tu n’en boiras jamais ni la volupté ni les pleurs. Le bonheur est mort;
-tout n’est que poussière, tout n’est que cendre! Que fais-tu là tout
-seul, ombre de toi-même, au sein d’une ville ruinée? Que fais-tu là,
-Guidoguerra? Qui te plaint, qui t’aime, qui t’attend? Je suis morte et
-tu es seul, horriblement seul. Est-ce le courage de mourir qui te fait
-défaut? Qui t’attend à ton logis? Est-ce la solitude, est-ce la laideur
-des choses, est-ce la longue insomnie? Hélas! le temps a tout mangé; le
-temps est plus patient que le ver et plus long que la tombe. Tout a été
-détruit; seul le temps est matière; seul le temps est Dieu.»
-
-«La voix faiblit, s’éloigne, s’évanouit. Un grand silence descend sur
-mon cœur. Je regarde à droite, à gauche; personne. Les premières lampes
-s’allument; c’est l’heure paisible de la soupe et du pain de la misère.
-Seul, Pinamonte! Te voici seul au milieu d’une ville inconnue, seul,
-tout seul, loin de tous et de toi-même; car ce soi-même est inconnu aux
-pauvres d’amour.
-
-«Allons, vieilles jambes de vagabond, en avant! Allons, vieux os,
-vieilles semelles, vieille ombre sur le pavé boueux! Les seuils des
-temples ne nous sont pas favorables; ce qu’il nous faut, à nous, c’est
-le silence et l’ombre des petits coins malodorants et limoneux des
-impasses en putréfaction... Voici, là, à droite, le lieu où nous
-pourrons attendre l’achèvement des temps.--Et mon regard, monsieur le
-chevalier, se repose avec amour sur un coin de mur empesté.
-
-«Ha, Pinamonte, mendiant d’amour, voici le tombeau pisseux et moussu
-qu’il vous faut. Asseyez-vous entre ces deux cas d’enfants, sur ce
-monticule de vieux légumes et de balayures, et collez à la muraille
-galeuse votre dos pétrifié de reptile! Respirez longuement le souffle
-pestilentiel de cette nuit qui ne promet pas de demain! Vous voici
-ordure au sein de l’ordure, excrément parmi les excréments! Qu’une
-fenêtre de taudis maintenant s’entr’ouvre; qu’un vase répande sa
-bénédiction sur votre tête de fou raisonneur, et ce sera le digne
-couronnement de votre œuvre et de votre destin. Ha, jambes galantes de
-ruelle et de cour! voici un abri pour la nuit. Laissons le temps courir,
-laissons-le mourir... Nous ne cherchons plus rien; l’Amour est mort;
-seul le Temps est matière, seul le Temps est réalité. Dormons, dormons
-en paix dans le cloaque des générations, fidèle image d’un monde ennemi
-de l’Amour. Attendons la fin des temps, mon âme; et qu’après notre mort
-l’ordure s’amoncelle sur nous et que ce soit là notre tombe, notre oubli
-et notre éternité.»
-
-«Que de nuits de ce genre j’abrite en ma mémoire! Que de nuits de
-solitaire, d’abandonné! Même il me souvient de m’être éveillé une fois,
-sur l’ordure et sous la bruine, à demi étranglé par un grand diable de
-guet pris de vin... Ah! chevalier, je vous fais là de moi-même un
-singulier portrait! Pour l’achever en quelques traits rapides,
-permettez-moi d’ajouter ce détail encore: j’étais ce que l’on appelle un
-imaginatif; j’avais quelque teinture de lettres; je maniais le vers
-aisément; cependant, au milieu de mes harmonies, je ne distinguais
-aucune voix qui ressemblât aux accents de la passion. Tels de mes vers
-étaient riches de musique, tels autres de couleur; mais il leur manquait
-à tous le battement tumultueux des grandes ailes de l’amour. Pour être
-bref, je n’ai jamais été autre chose qu’une médiocrité agrémentée de
-quelque bizarrerie; et lorsque vous aurez ajouté à ma haine du mensonge
-et à mon dégoût du monde l’insupportable mépris où je tenais mon propre
-caractère, vous connaîtrez de façon certaine quels étaient, vers le
-temps de mon aventure, les principaux traits de ma nature morale.
-
-«J’étais alors dans ma quarante-cinquième année. L’âme aigrie par les
-souvenirs tragiques d’une enfance des plus orageuses, le corps énervé
-par les insipides excès d’une jeunesse que les plaisirs impurs n’avaient
-su qu’à demi consoler de la perte des illusions d’art et d’amour;
-vieilli avant l’âge par l’incessant combat que la haine du genre humain
-livrait en mon cœur à la crainte de la solitude, j’avais résolu d’aller
-finir mes jours dans quelque cité glorieuse et déchue dont l’atmosphère
-fût en harmonie avec mon propre déclin; et mon choix tomba naturellement
-sur la merveilleuse capitale de la Vénétie.
-
-«J’arrivai dans cette ville sur la fin du mois d’octobre. La soudaine
-sensation d’apaisement qui me pénétra à la vue des palais songeurs et
-des eaux assoupies me parut de fort bon augure pour mes ténébreux
-projets de loup-garou. Retraite paisible et vieillotte, nostalgie
-artificielle d’un passé historique, antérieur à celui dont le souvenir
-nous tourmente; amitié, enfin, de quelques livres graves et d’une âme
-humble et fidèle, je ne connais point d’autres remèdes à la mélancolie.
-Tout fier de me voir mener à bonne fin mon héroïque résolution, je
-consacrai quelques jours à la visite des lieux chers à ma jeunesse; en
-suite de quoi j’allai frapper à la porte d’une antique maison, tapie au
-plus obscur d’un certain calle Barozzi, dont l’aspect sinistre m’avait
-déjà frappé lors d’un précédent séjour à Venise. J’aimais surtout la
-masure pour l’expression de maussaderie et d’hostilité que je pensais
-lire à ses fenêtres poudreuses et grillagées. Je me présentai à la
-vieille propriétaire bossue et lunatique. L’éloquence madrée de Giovanni
-ne laissa pas que de produire effet sur l’esprit de dame Gualdrada. La
-sorcière me céda son antre pour une somme des plus modiques, à la
-réserve de deux ou trois pièces fort retirées qui composaient, dans les
-combles, son appartement particulier; et je m’installai aussitôt dans
-mon sinistre ermitage avec la ferme résolution de ne le quitter jamais
-pour aucun autre lieu de ce monde que l’enclos réservé aux morts. Hélas!
-je comptais pour trop peu la faiblesse de mon cœur.
-
-«Je goûtais depuis six mois les dangereuses douceurs de la réclusion et
-de la misanthropie, partageant mes loisirs, ou plutôt ma mélancolique
-oisiveté, entre le vide de la métaphysique et le néant de mes essais
-artistiques ou littéraires, lorsqu’un soir, affriandé par une tendre
-bouffée de brise molle d’avril, je me laissai succomber aux tentations
-du monde extérieur et descendis, avec le fidèle Giovanni, à l’obscure et
-silencieuse ruelle dont j’étais devenu l’invisible habitant.
-
-«Je venais de faire quelques pas à peine sur le pavé délabré, quand tout
-à coup, du calle Scuola dei Fabbri, je vis déboucher la grotesque figure
-du prince Serge Labounoff, vieux compagnon de débauche du temps que je
-faisais la belle jambe à la Cour de la Sémiramis du Nord. Je m’étais
-sottement engoué, certaine nuit d’ébriété, de ce lourd bonhomme sans
-monde et sans talent; et j’ai bien souvent maudit, depuis lors,
-l’importun hasard qui durant ma courte carrière de diplomate s’était plu
-à me le jeter dans les jambes à Londres, à Hambourg et à Paris. Me
-trouvant trop près du danger pour songer à prendre la fuite, je me
-résignai tristement à l’héroïsme et continuai mon chemin. D’abord qu’il
-m’aperçut, l’exubérant et replet boyard leva au ciel, à plusieurs
-reprises, ses bras rondelets de nourrice moscovite et me héla d’une voix
-de tonnerre par cinq ou six de mes noms, accompagnés d’autant de jurons
-et de crachements; après quoi, me serrant sur son cœur et humectant mes
-joues de gros baisers avinés, flasques et retentissants, il me hurla
-tout contre l’oreille: «A l’aide, par Hercule et Labounoff, à l’aide! Je
-me meurs d’amour, aimable Pinamonte! Ah! gardons-nous de troubler, par
-la vaine évocation d’une jeunesse sans charme, la joie d’une pareille
-rencontre! Peste soit des jours envolés! que l’âze les besogne! Vive le
-présent! et le plus longtemps qu’il sera possible; car je meurs d’amour
-et aussi de soif!»
-
-«Je me débattais désespérément dans l’étreinte du Scythe et le donnais à
-tous les diables; toutefois, je dus reconnaître que le bourreau avait de
-fort bonnes raisons d’associer son nom à celui de sa divinité favorite;
-car son bras de gladiateur nabot ne me fit grâce de sa fougueuse
-accolade qu’après qu’il m’eut fait asseoir de force sur la banquette
-crasseuse d’un bordel public où je dus, bon gré mal gré, et tout en
-sirotant des rogommes étranges, prêter aux érotiques divagations du
-Barbare une oreille plus assourdie qu’attentive.
-
-«C’est une magicienne, aimable petit Brettinoro; une ensorceleuse, une
-Circé, une Manto, que la charmante qui m’en a donné dans l’aile. Elle
-laisse reposer sur mon visage son regard de Cynthie égarée au royaume
-des Ondines, et voilà ma gueuse d’âme qui me quitte, qui s’en va, qui
-s’enfuit je ne sais où, telle une somnambule. Ah! fille de gourgandine!
-La voyez-vous qui fuit, qui se dérobe, qui réapparaît à l’improviste
-ici, là, là-bas? (Et, d’une main velue et gantée de joyaux barbares, le
-prince désignait un coin obscur où des marauds avinés caressaient à tour
-de rôle les appas pulpeux d’une Margot de carrefour.) Elle parle.
-Silence! Elle parle. Silence, palsanguienne! L’entendez-vous, mon tout
-aimable Pinamontino? Elle parle: le français avec un accent
-d’outre-Rhin, l’italien avec de curieuses intonations rauques d’Espagne.
-Elle parle, vous dis-je. Et moi? Ah! pauvre de moi! Je reste muet comme
-une tulipe, et je me contemple dans l’éclat de miroir fixé à la coiffe
-de mon clabaud, et je garde un silence amoureux et stupide. Car les mots
-perdent leur sens dans la barcarolle nocturne et lointaine de sa voix.
-Son âge? Elle n’est pas de prime jeunesse--pour nous autres, s’entend;
-dix-sept ans, dix-huit, vingt peut-être. Mais laissons cela. Nul ne
-saurait dire au juste qui elle est, moins encore d’où elle vient; sa
-personne est des plus énigmatiques. Toutefois les portes des plus
-austères palais s’ouvrent devant ses pas comme par enchantement. Très
-belle? Peut-être. Mais surtout délicieuse, exquise, suave. Et admirée de
-tous, et courtisée par les bachelettes elles-mêmes. Veuve d’un
-gentilhomme florentin? Espagnole née en Irlande? Elle l’assure, on le
-prétend; je le veux croire. Bah! Aventurière, aventurière, direz-vous.
-Soit. Admettons-le. Rien n’est même plus sûr. Mais que nous importe, par
-Hercule et Labounoff! On la vit débarquer ici il y a quelque cinq ou six
-mois, en compagnie de son frère Alessandro, à peine plus âgé qu’elle. Un
-curieux personnage, par ma foi! Gentilhomme aux façons d’adepte pipeur
-aux dés, au demeurant fort agréable de sa personne, trop agréable
-peut-être, car ses façons me font toujours songer aux minauderies des
-chevaliers de la Manchette. Mais, encore un coup, passons outre. Malgré
-que la friponne m’ait pris en gré et qu’elle paraisse avoir la dernière
-confiance en moi, elle met à couronner ma flamme une lenteur qui
-désespérerait tout autre que le vainqueur de Catherine. Or je n’en
-raffole que plus fort de la gracieuse enfant, de la toute belle colombe
-de gueuse; et puisque nul en ce monde n’est tant de mes amis que vous,
-il faut absolument que je vous présente au charmant objet de ma braise.
-Vous verrez ses yeux. Ses yeux! Vous souvient-il de nos nuits de lune à
-Windsor? Vous retrouverez dans les yeux de ma déesse vos chères brumes
-pailletées de lune mystique, de lune folle d’amour. Il faut que je vous
-fasse connaître ses yeux. Il le faut; je le veux. Ah! vipère de colombe!
-ah! trop aimable drôlesse!»
-
-«Je n’entreprendrai point de vous rapporter dans son entier le discours
-enamouré du prince. Cela me jetterait dans un détail qui n’aurait point
-de fin. L’éloquente fureur du ragot se prolongea fort avant dans la
-nuit, et je n’en sus activer l’épanchement qu’au prix d’une promesse
-formelle d’accompagner mon Moscovite à la fête que le vieux duc di B...
-donnait le lendemain pour la belle Manto, comtesse (ou pseudo-comtesse)
-de... par le Styx! le nom m’échappe... Au surplus, que vous importe son
-nom, chevalier? Ah! j’y suis! Annalena de Sulmerre! Clarice-Annalena de
-Mérone de Sulmerre!»
-
-Au regard pénétrant que le comte-duc me jeta en prononçant le nom de
-l’ensorceleuse, je jugeai qu’il s’était attendu à quelque mouvement de
-surprise de ma part; toutefois, j’avais pressenti cet endroit épineux de
-la confidence, et je ne laissai rien paraître du trouble où m’avait jeté
-le son des syllabes adorées. Malheureusement, l’effet d’une
-impassibilité qui me coûtait tant d’efforts fut tout contraire à celui
-que j’avais droit d’en attendre; car ce cruel M. de Pinamonte, se
-renversant dans son fauteuil et agitant avec fureur tête, bras et
-jambes, donna tout soudain cours aux impertinents éclats d’une joie
-immodérée.
-
-«Chevalier de mon cœur et de tous les diables! L’attention que votre
-courtoisie daigne accorder au babil d’un roquentin lunatique est tout à
-votre honneur, car je me rends parfaitement compte du peu de chances
-qu’a de vous paraître plaisant le récit d’une aventure qui ne vous
-touche en aucune sorte!»
-
-Malgré que je ne goûtasse que médiocrement l’ironie tant soit peu
-insistante du Napolitain, j’estimai honnête de dissimuler sous un vague
-sourire le dépit que j’en ressentais; ce pendant que le traître
-Pinamonte, visiblement amusé de la grimace aigre-douce de sa victime,
-poursuivait son récit en ces termes:
-
-«Je voudrais passer sous silence le trouble singulier où me jeta
-l’enthousiasme importun du prince; car de toutes les passions
-détestables qui brûlent dans l’enfer du sang humain, celle de la
-jalousie physique est assurément la plus bizarre et la plus douloureuse.
-Quelque réflexion que je fisse, je ne parvins pas à étouffer dans mon
-cœur les mouvements qu’y venaient de réveiller les amoureuses
-turlutaines de mon ancien compagnon de ribotes. Le portrait que le
-romanesque boyard s’était plu à me faire de sa belle ressemblait
-singulièrement aux mirages dont ma capricieuse jeunesse avait vainement
-pourchassé la beauté tendre et mélancolique. Je frissonnai une fois de
-plus devant le vide affreux de ma destinée; et lorsque, aux premiers
-feux du jour, je repris le chemin de mon solitaire et maussade logis, je
-me sentais tout plein déjà et d’une cruelle flamme dont j’ignorais
-l’objet et d’une jalousie aveugle et féroce dont je m’obstinais en vain
-à pénétrer la raison.
-
-«Le principe obscur de ce sentiment si éloigné des soucis de la raison
-devint bientôt le principal sujet de mes méditations; jamais, néanmoins,
-je n’en ai su établir de façon certaine la nature: car la jalousie est
-étroitement liée à l’amour, et l’amour même n’est guère concevable sans
-objet déterminé. Si ardue que fût la question, elle ne laissa pas de
-m’éclairer sur certains côtés de notre nature. Je lui suis redevable de
-connaître que la plupart des humains s’attachent moins à la réalité de
-ce qu’ils aiment qu’à l’illusion qui apparente la créature élue à
-l’image innée qu’ils en portent dans leur esprit. Est-il, en effet,
-amant véritable qui pour considérer avec attention l’objet de sa
-tendresse, ne ferme les yeux à la réalité et n’en tourne la vue
-intérieure vers les profondeurs de son âme? Ah! chevalier, nous n’aimons
-jamais qu’un seul être; cet être unique, nous le portons au plus profond
-de notre inconnu; il est identique à notre destinée, à l’éternité
-d’amour dont notre âme est l’indestructible demeure. Quiconque aime
-véritablement aime Dieu!
-
-«Le prince ne manqua point, le jour suivant, de me venir prendre chez
-moi à l’heure convenue; et sans trop nous attarder aux libations dont
-nous étions coutumiers en nos entrevues, nous quittâmes l’obscur asile
-du rêve et de la misanthropie, pour nous rendre en gondole au palais du
-vieux duc di B...
-
-«Le valet qui nous annonça était revêtu d’une livrée ponceau. Je laissai
-choir, sur le seuil de la salle inondée de lumière, le gant de ma main
-droite; les tapis étaient d’un rose ancien et tendre. Je levai les yeux
-et reconnus tout soudain qu’une vie nouvelle venait de commencer.
-J’aperçus une dame blonde au milieu d’un groupe de seigneurs mûrs,
-solennels et chamarrés. Certaine fontaine du parc ancestral, chère à mon
-adolescence, se prit à chanter dans ma mémoire; il y avait au bord de
-son bassin un banc rongé de mousses dures et brûlées; le saule pleureur
-y frôlait de son feuillage les vieux feuillets jaunis de mon _Don
-Quichotte de la Manche_. Hélas! l’Amour était là! O joie! Le temps avait
-cessé d’être! Quelqu’un prononça mon nom, ensuite celui du duc. Le vieux
-di B... avait gardé un souvenir très précis de ma folâtre grand’mère, la
-fameuse Guidoguerra. Que tout cela nous rajeunissait peu! Une dame
-blonde, vêtue de blonde ancienne, au milieu d’un groupe de béjaunes et
-de vieux seigneurs solennels et chamarrés!
-
-«Une résurrection par amour, un miracle d’art; Eurydice elle-même
-chantant quelque arioso de Gluck; un marbre athénien s’animant au
-souffle d’une églogue d’André Chénier; certes, ce serait beau;
-assurément, cela serait sublime. Toutefois ce serait encore de l’art. Or
-l’art n’est à la vie que ce que notre existence elle-même est à l’absolu
-d’amour qui se reflète en elle. J’aperçus une dame blonde au milieu d’un
-cercle de stupides flagorneurs. C’était la vie, c’était à en rire, à en
-pleurer, la vie, toute la vie! Son apparition était la Poésie, sa
-démarche la Danse, sa voix la Musique. Je reconnus en elle la trinité
-sublime du Mouvement. Mais elle-même était bien plus que tout cela: elle
-était la Vie, l’Adoration, la Prière. Je reconnus en elle toutes les
-Callirhoé de la Fable, et toutes les vierges de la Judée et de la Grèce,
-et toutes les dames des _Pensées_, et toutes les Babyloniennes de la
-Cour de Charles II, et toutes les fées des forêts d’avril, et... et que
-sais-je encore? Mon regard plongea dans les grands yeux voilés; je me
-laissai bercer par la pure et tiède voix; je perdis la notion des
-choses. J’étais loin, loin de la vie et loin de moi-même. Je me trouvais
-au milieu d’un vieux jardin clos, malade d’un vaporeux vertige de fleurs
-sauvages. Le soir tombait. Une vierge, dans l’éloignement, chantait,
-chantait pour moi seul, le cantique de la vie accomplie. O douleur!
-Perdue à jamais! Fière, énigmatique, pleine de malice et de tendresse,
-de nostalgie et de cruauté. La vie, la vie même, tout l’enchantement de
-vivre. C’était Circé de Mérone, c’était Manto de Sulmerre! L’archange de
-la Sensualité! le démon du Songe, le songe même de l’adolescence. Ah!
-l’horrible chose qu’un rêve qui se réalise! Le plus secret de mes vœux
-venait d’être exaucé; j’avais devant moi la fille sauvage du parc
-ancestral de Brettinoro, le fantôme familier de mes jeunes ans...
-
-«Hélas! profonde est la tristesse d’une vie manquée; plus profond est le
-vide d’une destinée accomplie; car notre cœur est ainsi fait que la
-place de l’attente n’y peut être occupée que par le désenchantement, et
-que rien n’y peut succéder au désir qui ne ressemble, de près ou de
-loin, à la satiété!
-
-«Toutefois, ma mélancolie fut de courte durée. Labounoff me présenta. Je
-m’étonnai d’entendre aux syllabes familières un nom quasi étranger.
-J’étais loin déjà et de Venise et de moi-même. De toutes les surprises
-rares, la plus précieuse est peut-être d’ouïr, d’une bouche qui nous
-enchante, les paroles simples et douces que nous en attendions.
-L’esprit, cette petite chose amère et stérile faite d’un brin de sottise
-et d’une parcelle de méchanceté; l’esprit, embryon hideux du grand
-mensonge humain, empoisonne pour l’ordinaire les plus naturels sourires.
-Pourquoi donc faut-il que, dès le premier son de la voix inconnue, le
-cher visage réel de la Beauté, de la Vérité, de l’Amour, se change en
-gueule immonde où grimace toute la laideur de la Méfiance, de la
-Médisance et du Mensonge? Est-il donc à ce point redoutable de laisser
-entrevoir, sous le ciel peint d’un plafond, un peu de ce que l’on fut
-jadis sous l’azur véritable du premier jour? Hélas! quand la simplicité
-de la vie devient chose malaisée, la vie même est depuis longtemps un
-mal sans remède. La Sulmerre, la grande Fée, la Dame-Enfant, ouvrit les
-lèvres... Surprise des surprises! Où donc avais-je déjà entendu tout ce
-silence d’eaux, de cieux et de plaines, en un seul son, en un seul
-premier son indistinct? Dans quel Eden m’avait-on déjà salué de ces
-paroles simples, sages, primitives: «Que je suis donc aise de vous
-rencontrer à la fin! L’on m’a tant parlé de vous à Naples, en
-Angleterre, en Allemagne!» Je ne trouvais rien à répondre; je ne suis
-rien moins qu’un homme à réparties faciles; mais des noms singuliers
-d’îles très lointaines, d’amants fabuleux, d’anges et de livres, de
-fleurs et de constellations se pressaient sur ma bouche dans un tumulte
-étrange, et mon cœur était comme une feuille dans le tourbillon de mon
-cœur. «Non, tu ne te jetteras pas à genoux, en sanglotant, au milieu de
-cette foule! Ce serait absurde, en vérité; songe au ridicule extrême...»
-Telles étaient mes pensées, telles furent peut-être mes premières
-paroles.--Que sais-je?--car j’entendis des rires autour de moi.
-
-«La Fée était devant moi, la fée du parc et des fontaines, la fiancée de
-mon enfance. Je parlai. Quelqu’un parla qui était moi-même et que je ne
-connaissais pas. La jeunesse envolée, les jours perdus criaient,
-criaient à tue-tête au-dedans de moi: «Ses yeux! Mais regarde donc ses
-yeux, ses grands yeux anciens où brûle une nuit d’horreur, d’amour,
-d’adieux, de mensonges, de tendresses!» Quelqu’un parla de voyages aux
-lointains pays, d’offices galants rendus au roi Poniatowski, d’aventures
-de Moscovie, de Suède et d’Espagne... Je fus, par le Styx! je fus
-terriblement éloquent. «Oui, madame, à Séville,--non, à Nuremberg...»
-
-«O toi, ô toi, toute ma jeunesse soudain revenue! O toi, ô toi, fantôme
-rieur de mon enfance, montre-moi tes mains tueuses de petits rossignols
-enamourés, tes pauvres, tes douces mains câlines et meurtrières. Tu
-sais, tu le sais, que tu le sais donc bien; les grands étangs tout au
-fond, tout au fond des jardins chers à l’automne! Et les grenouilles
-gelées et sanglantes que nous pêchions en décembre dans les marais
-muets, et le majordome ressasseur qui nous contait l’amoureuse escapade
-de la Guidoguerra, en chaise à travers tout le royaume de Naples! Et, au
-mitan du parc bourdonnant et voilé, le petit pavillon ruineux, plein de
-rats, de hiboux et d’araignées... Et l’aimable Don Quichotte de M. de
-Florian, sous le saule pleureur, près de la fontaine bavarde... O toi
-revenue, mienne, miraculeuse! Esprit sacré de la solitude, confidente
-ténébreuse des retraites féées! C’est vous, c’est bien vous, ô petites
-mains d’amie cruelle, de sœur amoureuse, vous et vous seulement
-étranges, maigres, rapides mains de ma chère maîtresse! Vous et non le
-saule, et non la brise du soir, bien vous qui tourniez les pages du
-livre distrait aux gravures infirmes: Sancho retrouvant son âne. La
-somnambule Maritorne. Le beau captif chrétien et la tendre sultane. Le
-chevalier des Miroirs. Et de la Manche sur son grabat d’agonie...
-
-«J’étais seul alors, ô Manto, ô mon ensorceleuse, et j’étais jeune, et
-j’épuisais mon âme en transports amoureux et stériles, et je me mourais
-de nostalgie, et tu n’étais qu’un rêve. Douce amie, si près de moi
-maintenant, si terrible, si réelle. Circé marchant vêtue de mon
-ombre.--«Je connais telle de vos aventures, monseigneur...»--«Mais,
-madame, ce ne sont que médisances, que bruits que les sots font
-courre...» Je me tenais si sûr de plaire! Je changeais de couleurs,
-d’attitudes, d’intonations et d’affectations avec une rapidité
-incroyable. Qu’en était-il donc, de ma timidité, de ma méfiance, de ma
-répugnance à vivre et à parler selon le siècle? Qu’était-ce donc, au
-juste, que ce monsieur de Pinamonte, cet étranger si plein de morgue, de
-tendresse et de témérité? Je m’abandonnai tout entier à l’ivresse de mon
-verbiage; un inconnu parlait par ma bouche et j’applaudissais
-joyeusement à des propos qui m’eussent fait rougir en toute autre
-occurrence.
-
-«Qu’était-ce donc? Que diantre voulait dire ceci? Ah! ce n’était plus
-Venise, ce n’était plus le palais ducal di B..., ce n’était plus la
-vaine apparence de la vie; c’était la vie même, le royaume promis, le
-paysage de lait et de miel de la terre d’Amour. Je ne doutais plus, je
-ne savais plus douter; la vie entière n’était plus qu’une immense,
-profonde, éclatante affirmation. Je possédais ma Manto, elle était
-mienne. Je ne pouvais détacher ma vue des yeux de mon cher ange; le feu
-changeant de leurs prunelles me fascinait; j’y surprenais des reflets de
-lumières inconnues, des lueurs singulièrement lointaines qui me
-paraissaient émaner de l’Atma des adeptes; un mystique printemps
-s’épanouissait dans mon âme aux rayons d’un adorable soleil spirituel.
-
-«O doctes et tendres bizarreries d’un Paracelse, d’un Nettesheim!
-Qu’est-ce que la vie, sinon la manifestation d’une nécessité d’adorer
-qui déjà est Dieu? Qu’est-ce que la vie, sinon l’amour de l’amour pour
-soi-même? Le sang des ancêtres s’était réveillé dans mon cœur; j’étais
-chevalier, conquérant, trouvère, cardinal ambitieux, doge empoisonneur,
-pape hystérique. O moment d’éternité, ô sage folie de l’amour! Et
-c’était un entretien des plus frivoles avec une aventurière qui me
-devait bientôt donner du chagrin de plus d’une espèce; et cela se jouait
-dans un palais grouillant de vermine héraldique et de gueusaille
-écrivassière, en pleine vie, en pleine réalité. Mais, par Caïn dans les
-taches de la lune, les yeux, les chers yeux, les grands yeux terribles
-de jadis, de toujours, d’au delà!
-
-«En m’égarant dans les solitudes enchantées de ces yeux nostalgiques, je
-me sentis une âme d’enfant émerveillé par un conte de fées ou
-d’astrologue amoureux perdu au milieu des lacs et des montagnes de
-quelque royaume dormant de la Galaxie. Le ciel fabuleux des yeux de la
-Sulmerre ne ressemblait à la couleur bleue d’aucune pierre, d’aucune
-montagne éloignée, d’aucun horizon de mer d’ici-bas; j’oserais moins
-encore le comparer à l’azur des fleurs ou des sources.
-
-«Depuis ma séparation d’avec la Mérone, je l’ai cru plusieurs fois
-reconnaître, ce bleu d’extase et de douceur, dans la vacillation des
-feux vaporeux de certaines essences précieuses, et surtout dans l’image,
-conservée en ma mémoire, de ces lampes parfumées. Je regardais dans les
-yeux de l’ensorceleuse et je songeais à ce feu qui, dans le conte de ma
-mère-grand, s’assoupit en même temps que la Princesse, les Courtisans et
-le Poulet à la broche. Les yeux de l’aventurière étaient lourds des
-songes passés de mon enfance et du silence futur de ma mort; et je
-pénétrai, en interrogeant leur mystère, le sens secret de cette vieille
-exclamation si triviale, d’abordée, et si chère aux amoureux de toute
-espèce et de toute époque: «telle ou telle femme, tel ou tel art, telle
-ou telle passion est _ma vie_.» A cause que tous les sentiments définis,
-toutes les amours personnifiées ne sont que formes de manifestation d’un
-amour unique, d’un amour éternel qui est le principe de l’être.
-
-«Tout en nous entretenant de mille frivolités, nous nous étions
-insensiblement séparés du reste de la société. Jugez donc quelle fut ma
-surprise de me retrouver tête-à-tête avec Annalena, mon cher amour, sur
-une terrasse écartée, au milieu de la plus belle ordonnance de statues
-et d’arbustes odoriférants que j’eusse encore vue. Mon premier émoi
-s’étant quelque peu apaisé, j’estimai plus honnête de modérer mon
-éloquence et de réfréner mes désirs. La Mérone parla: je fus tout
-oreilles. Je regardais les sombres yeux bleus, j’écoutais la chère voix
-ensemble proche et lointaine; les cloches pures des mois de Marie
-défunts chantèrent dans le ciel de mon enfance et de ma simplicité.
-Chevalier, chevalier! le ravissant entretien que ce fut là! «Certes,
-madame, la fête de M. le duc est fort de mon goût.»--«Notre boyard
-est-il donc tant de vos amis?--«Eh quoi? Depuis dix ans
-déjà? A Saint-Pétersbourg? Le mauvais sujet! Est-ce vraiment
-possible?»--«Singulier, je vous l’accorde, mais si galant.»--«Secouez
-donc cette poudre... Non, là, là, monsieur le maladroit. Que voilà bien
-une mode qui paraît avoir fait son temps!...»
-
-«J’écoutais, j’approuvais, je m’exclamais. Que c’était vrai, que c’était
-simple, que c’était doux! C’étaient là, assurément, choses des plus
-journalières; cependant ce diable de Pinamonte n’y avait jamais pris
-garde. Que la vie était jeune! L’heure qui venait était vraiment une
-inconnue. O surprise! Tant de choses surannées, usées, caduques,
-devenues tout à coup nouvelles! Éclosion d’instants, fraîcheur d’un
-printemps éternel, sans cesse renouvelé!
-
-«Les propos que nous échangions ne différaient que peu, sans doute, des
-entretiens courants de la bonne compagnie; néanmoins, j’y découvrais à
-tout moment quelque charme inconnu, quelque signifiance nouvelle. Ma
-raison vaincue était morte, j’étais devenu tout cœur, et ce grand cœur
-libéré palpitait des genoux au cerveau. A chaque fois que je tente de
-préciser, par le moyen d’un rapprochement sensible, l’état d’exaltation
-où je me trouvais alors, ma pensée s’arrête sur ces aveugles-nés que le
-Verbe du Dieu d’amour inonda soudain de lumière. J’étais plein de
-surprise et, dans le même temps, une grande confiance s’élevait en moi,
-plus neuve que tout étonnement, plus puissante que toute terreur. Mon
-regard venait d’acquérir le pouvoir de pénétration. Je levai les yeux et
-je connus l’univers d’amour, ce ciel sans fin qui, une heure encore,
-était le champ de ténèbres de ma cécité. Je contemplais le jardin de
-merveilles de l’espace avec le sentiment de regarder au plus profond, au
-plus secret de moi-même; et je souriais, car je ne m’étais jamais rêvé
-si pur, si grand, si beau! Dans mon âme éclata le chant de grâces de
-l’univers. «Toutes ces constellations sont tiennes, elles sont en toi;
-elles n’ont point de réalité en dehors de ton amour! Hélas! combien le
-monde apparaît terrible à qui ne se connaît pas! Quand tu te sentais
-seul et abandonné devant la mer, songe quelle devait être la solitude
-des eaux dans la nuit, et la solitude de la nuit dans l’univers sans
-fin! Comme tu as souffert et comme tu as fait souffrir! O homme! ô
-homme! Quelle est la douleur des ténèbres dans l’être frappé de cécité!»
-
-«Alors je ramenais mon regard sur Clarice-Annalena, et mon âme enivrée
-reprenait aussitôt: «Vois, elle est belle et elle est la vie! Ne la
-méprise pas, ne lui demande pas trop; car elle ne sait pas ce qu’elle
-donne. Presse-la tendrement, regarde-la amoureusement, parle-lui
-doucement, n’approfondis rien; car elle est la vie: et elle ne sait pas
-qui elle est. Le véritable amour est unique, et bientôt il se retrouvera
-seul en face de soi-même. Elle, elle n’est que la vie: chéris-la, car
-ses moments sont comptés. Hâte-toi de l’aimer, car il se fait tard dans
-le jour du monde. Oublie qui elle est; elle a des yeux, et une bouche,
-et une voix, et un sexe; elle est la créature de l’amour, la créature de
-ton amour. Si tu la juges, tu seras jugé. Si tu l’aimes, tu seras aimé.
-Si tu l’abandonnes, l’amour se voilera la face et tu retourneras à
-l’impossible néant. Rien n’est impur en elle, car son maître est le
-maître de cette nuit, et de cet instant, et de ta tendresse. Est-ce une
-petite menteuse? Le contradicteur a-t-il soufflé sur elle? L’amour est
-venu, l’amour a guéri, l’amour a sauvé.»
-
-«La nouveauté de mon sentiment s’enivrait de la jeunesse de toutes
-choses. Le charme mystérieux de l’heure et l’aimable solitude du lieu ne
-pouvaient que hâter le premier épanchement d’une âme amoureuse. Nous
-étions environnés des plus singulières plantes de l’Asie et de
-l’Afrique; les constellations harmonieuses du printemps brillaient d’un
-tendre éclat au-dessus de nos têtes; aux soupirs de la brise, au
-bruissement de l’eau venaient se mêler les câlines chuchoteries de
-l’universel amour. «N’as-tu pas mille grâces à me rendre», reprenait
-l’esprit mystérieux de la nature même; «tes vœux les plus secrets
-n’ont-ils pas été exaucés? Les îles Bienheureuses n’ont-elles pas flotté
-à la rencontre du navigateur confiant? Ne sais-tu pas, maintenant, que
-l’Atlantide est, de toutes les terres, la plus proche? O mortel fortuné
-qui viens de conquérir ta douleur et ta volupté, ta joie et ta
-mélancolie!»
-
-«La lune brillait très haut dans le ciel; le ciel, la terre et mon
-esprit s’enivraient de son étrange clarté comme d’un vin d’éternité et
-d’amour. Sublime et douloureuse beauté des choses imparfaites!
-Mélancolie et joie, volupté et douleur! Elle avait goûté des plus
-coupables amours, celle que j’eusse voulu connaître rayonnante de
-virginité! Les ailes brisées de mon archange traînaient dans la boue de
-sang et de larmes de la vie. Un grouillement d’affreuses salamandres
-remuait la cendre de son passé; la reine de mon destin, monsieur le
-chevalier, la reine de mon destin était une gourgandine!
-
-«Un sourire troublant se jouait sur les lèvres d’Annalena. Des causeuses
-vénérables et discrètes meublaient les quatre coins d’une galerie
-attenante. J’attirai la Mérone sur mon cœur, je la renversai sauvagement
-et je la pris, dans une posture inimaginable, avec délice, tristesse et
-dégoût. Des lambeaux de sérénades lointaines nous arrivaient par
-instants sur l’aile du zéphyr.
-
-«Quoi qu’il en fût, je recommençai ma vie. Oui, chevalier! je vécus, moi
-Pinamonte, moi Brettinoro, des heures, des jours, des mois. Rapides
-heures, jours parfaits, mois éphémères! Et je fus aimé,--eh oui, par une
-étrange bizarrerie du sort,--je fus aimé du meilleur et du pire amour.
-Être, ou même seulement se croire sincèrement aimé d’une femme déchue,
-goton des champs, fille des rues ou intruse des palais,--c’est peut-être
-encore ce qu’il existe de plus curieux, de plus riche en joie et en
-douleur, de plus empoisonné de compassion dans cette gueuse de vie.
-
-«Je n’étais ni jeune ni beau; toutefois, ma fantasque personne n’était
-pas sans quelque agrément. La Mérone était d’une mélancolie égale à la
-mienne; elle appartenait à l’espèce de femmes qui trouvent plus
-d’agrément à la laideur d’un amant bel esprit qu’à la beauté d’un
-galantin vulgaire; nos penchants naturels s’appariaient à merveille. Au
-surplus, j’étais Brettinoro, Benedetto et Guidoguerra, et les restes de
-mon patrimoine me permettaient encore de faire honnête figure dans le
-monde. Bref, je pouvais croire à la sincérité de la Mérone sans trop
-donner dans le ridicule des roquentins.
-
-«Il ne fut bientôt question, dans les palais de Venise, que du goût dont
-la comtesse de Sulmerre s’était prise pour moi. Nos noms étaient sur
-toutes les bouches. J’étais devenu l’hôte assidu d’une arche de rêve
-ancrée à la torpeur de la riva Dell’ Olio. Les heures sonnaient, des
-bruits d’avirons approchaient, s’éloignaient, mouraient. C’était le
-jour, puis c’était la nuit dans les hautes fenêtres troubles
-d’autrefois. Je connus toutes les ivresses de l’amour et toutes les
-souffrances de la jalousie. Maintenant la vie était là, tout près de
-moi, et le temps n’était plus; et ce temps disparu mangeait ma vie. La
-passion affamée engloutissait mes heures, mes jours.
-
-«J’aimais. J’étais jaloux de mon propre corps, de l’inconscience des
-pâmoisons, du souvenir des voluptés inavouées, inconnues, oubliées, de
-la possibilité des trahisons inaccomplies. Je dressais des listes de
-suspicions et de vengeances. Je haïssais le souffle d’Annalena, je
-maudissais la vie de mon unique. J’eusse voulu pénétrer vivant dans le
-paradis fermé de ses songes, dans l’enfer méfiant de ses pensées, de ses
-désirs, de ses souvenances. Je m’abîmais dans des méditations sans fond
-sur le sens secret de ses mouvements, de ses inflexions de voix, de ses
-parfums. Je me prosternais devant ses attitudes les plus abjectes, les
-plus bestiales; j’analysais froidement le goût de sa chevelure, de ses
-larmes, de son sexe. Je scrutais follement l’horizon d’au delà de ses
-yeux. Il m’arriva d’ouïr, au milieu des plaintes de sa luxure, le Nom
-suprême, le balbutiement de l’Absolu! Mes mains maigrissaient, mes yeux
-me devenaient étrangers, les miroirs se troublaient à ma vue, les
-gémissements des portes se racontaient, au crépuscule, mon histoire.
-Puis... puis la tête de l’ensorceleuse s’endormait sur mes genoux, et ma
-raison oubliait toutes choses, et mon âme se dissolvait dans le septième
-néant de la joie.
-
-«A ces cruels soucis venait souvent se joindre le regret tardif et
-quelque peu ridicule d’avoir supplanté Labounoff. Pour dire le vrai,
-j’ai toujours tenu pour fort peu de chose la soi-disant amitié que je
-portais au prince; cependant il n’est rien de plus tyrannique en ce
-monde qu’un sentiment mélangé de compassion et de mépris. Malgré qu’il
-connût parfaitement mes rapports avec Annalena, jamais il n’en fit aucun
-semblant, se gardant de rien laisser paraître d’un dépit que tout autre
-eût témoigné à sa place. Il ne jugea pas même à propos d’interrompre ses
-assiduités; fort souvent je le rencontrais chez mon amie, et la hâte
-sincère qu’il mettait, d’abord que je paraissais, à prendre congé d’elle
-pour s’avancer vers moi d’un air riant, m’entretenait dans la pensée
-qu’il n’avait point trop pris son infortune à cœur, ou bien qu’il
-s’était plu, selon le précepte des Slaves, à sacrifier l’amour à
-l’amitié.
-
-Pour ce qui est de propos qui eussent quelque trait à notre aventure,
-nous n’en échangeâmes qu’une fois, et cela dans une circonstance fort
-particulière. Certain jour, notamment, que je promenais ma sotte
-mélancolie à travers les quartiers populeux de Venise, j’eus la surprise
-de reconnaître, à l’entrée du tortueux calle Selle Rampani, une
-chaise-brouette aux armes du boyard. Je m’engageai dans l’étroit passage
-de l’air le plus indifférent qu’il me fut possible d’affecter, et
-bientôt j’y aperçus mon Moscovite, d’un côté soutenu par Alessandro
-Mérone et de l’autre par l’un des moujiks de sa suite. Un essaim de
-polissons et de bambines tourbillonnait autour du groupe bizarre. La
-trogne de monseigneur me parut plus illuminée que de coutume; son
-exaltation s’épanchait en propos orduriers; la perruque de travers,
-l’épée entre les jambes, il s’avançait d’un pas incertain et
-brandissait, avec une déconcertante fureur, le corset de la belle qu’il
-venait de quitter. Ma première pensée fut de donner du jeu à mes longues
-jambes d’éternel fuyard; mais le maudit biberon m’avait déjà aperçu, et,
-ce qui me surprit davantage, reconnu et hélé à travers trente-six
-jurements. Force me fut donc de faire à mauvais jeu bonne figure. Je
-saluai l’importun du plus hypocrite de mes sourires, et, sans délibérer
-un instant, je me précipitai avec désespoir dans l’abîme grondant de son
-sein. «Par Hercule et Labounoff!» criait l’énergumène, en pressant ma
-tête entre ses grosses mains ainsi qu’il eût fait d’une grappe; «par ce
-ciel étoilé» (c’était au plus fort de la chaleur du jour), «oui, par cet
-Orion lumineux et cette Ourse éclatante qui s’arrondissent au-dessus de
-nos têtes! Par le mal que Christophe rapporta du nouveau monde, je jure
-que mon cœur est pur de toute malice et que le ressentiment jamais n’est
-entré dans mon âme. Eh là, Pinamonte, innocente colombe! Quelle folie
-est la tienne de m’éviter, que dis-je? de me fuir comme tu fais? Tu es
-aimé, traître? Tu es heureux, bourreau? La belle affaire, en vérité! Ce
-sont là plaisirs et triomphes de ton âge. (Le cruel me flattait.)
-J’aime, sache-le bien, j’aime, j’adore en toi le favori de la fortune et
-de l’amour. Tel fut mon propre destin; car, entre nous soit dit, n’était
-le caprice de mon auguste maîtresse... Suffit.--Ah! Alessandro, âme de
-bardache, cœur dénaturé! Baise sur-le-champ le tendre ami de la belle
-des belles! Baise-le sur-le-champ, chien, si tu veux avoir la vie sauve.
-Baisez-vous tous, maroufles! Du plus grand au plus petit, du plus bel au
-plus laid et, qu’au défaut de l’amour, un peu de salacité du moins me
-vienne réjouir l’âme! Viens! Viens sur mon cœur, Sandro, mon mignon, mon
-brigandeau, mon petit orphelin! Viens! Faisons serment de servir sans
-cesse le comte-duc en ses amours! De l’y aider de tout notre pouvoir!
-(Ah! morbleu, qu’ils m’y aidèrent bien par après!) Je meurs de soif,
-Sandro, Sandrinetto! A boire! Holà, Basile, Ivan, Platon! A boire
-sur-le-champ, ou je besogne vos mères!--Ah! mon pigeonneau, mon
-Pinamontino céleste, que tu t’es cruellement mépris sur mon compte! Et
-que tu connais peu le cœur des Slaves! Donne-moi la main. Peste soit
-des petites colombes de gueuses!--Les roses de ma vie sont
-fanées,--poursuivait-il d’une voix rauque entrecoupée de rots et de
-hoquets;--ma tête a la couleur des frimas. (Et sa perruque volait au
-ciel.) Je n’ai plus que des passions de grand-père. Me cacher derrière
-un mur; faire sauter sur mes genoux un bambin et sa petite sœur; voilà
-ce que j’aime, voilà ce qui me réconforte. Car je suis poète à ma façon,
-monsieur de Brettinoro; et j’ai, malheureusement pour moi, le cœur fort
-sensible.»
-
-«A ce moment, une fontaine de vomissements jaillit des grosses lèvres du
-mascaron. Alessandro et les gens de sa suite l’empoignèrent alors
-brutalement et le poussèrent dans la chaise; et, tout aussitôt, versant
-l’immondice par les fenêtres dorées, la lourde vinaigrette partit à
-grand fracas, au galop d’un moujick échevelé et rieur.
-
-«Quelque ridicule que fût cette aventure, bientôt elle devint pour mon
-esprit anxieux un sujet de nouvelles tourmentes. Je me mis à tourner et
-à retourner de mille façons les propos du sentimental ivrogne; je
-m’embrouillai dans des considérations sans fin sur la conduite que
-j’avais tenue avec lui; et, en fin de compte, je m’accusai stupidement
-de traîtrise et de lâcheté! Car l’égoïsme et l’amour se mêlaient si bien
-dans mon sentiment, qu’il ne m’était plus possible de discerner si
-j’étais l’esclave insensible de l’un ou le serviteur plein de fidélité
-de l’autre.
-
-«Un des bienfaits de mon amour fut de me réconcilier avec les hommes.
-Une force inconnue,--aimable, douce force!--me guida, au déclin d’un
-beau jour, vers la place Saint-Marc houleuse et bigarrée; et je me jetai
-avec une tendre insouciance dans une mer de ruffians, de Levantins, de
-petits-maîtres, de laquais, d’appareilleuses, de filles, de
-bouquetières, de marchands de fruits confits et empalés comme
-grenouilles, d’aventuriers de tous pays, de dévoyés de toutes sortes, de
-polissons de tout âge et de pigeons de toutes couleurs. Ciel! que
-d’infamie, que de mensonge, que de dégoût! Comme la vieille vipère
-frétillait dans mon sein! Mais que les lèvres dévouées de l’amour
-étaient fraîches sur la morsure enflammée! J’étais plein d’étonnement,
-de colère et de désir. Quand donc viendra-t-il, le jour promis, le jour
-de tous les jours où le solitaire, se penchant sur la foule des hommes,
-se sentira ému dans ses entrailles comme à la vue de la mer ou de la
-forêt? Pourquoi faut-il donc que des océans d’arbres et de vagues se
-fondent en un chant d’amour révélateur, et que cent humains assemblés
-suffisent à faire le plus absurde, le plus haineux des monstres? O
-paisibles troupeaux! Fleuves de lente blancheur au déclin des collines!
-Combien vous êtes plus près du cœur de Dieu! O docile harmonie des
-grands vols migrateurs, là-bas au plus voilé du ciel marin, quel esprit
-d’ordre et de beauté t’anime! Êtres vils et cruels, puanteur de la
-création! Quand nous sommes trois, l’Amour est encore parmi nous; mais
-que nous soyons trente, aussitôt l’autorité d’un maître terrestre
-s’impose. Et quand nous sommes cent mille, notre nom est État et notre
-vie abomination. Souffrance et lâcheté hargneuse en bas, insolence et
-cruauté en haut; le père devenu tyran, le disciple inquisiteur, le
-guerrier instrument du mensonge, de l’orgueil et de la rapacité; et
-là-bas, tout au fond, l’énorme, l’inconnu, l’obscur, l’indéfini fait
-d’un sanglot de prostituée et d’une pâmoison de vierge; d’une chute
-d’oboles sur les tables du changeur et d’un râle de pendu; d’un éclair
-d’épée et d’un cri d’enfantement!
-
-«Hé là! me reprenais-je soudain en riant; non, non, trois fois non, ami
-Pinamonte! Ta colère et ta tristesse ne sont plus de saison. Et que je
-t’y prenne encore, mons l’hypocrite, à faire le rodomont! Qu’est-ce
-donc, dis-moi, que cette petite colère qu’étouffe une envie grande de
-rire? Est-ce bien l’humanité d’aujourd’hui qui te fait répugnance? Ne
-serait-ce pas plutôt l’humanité d’hier? Bah! Pinamonte, petit être léger
-dans la brise du matin, mignonne créature de mai, insoucieuse et
-dansante, une grande faim d’amour s’est éveillée dans tes entrailles;
-vois, juge, pèse: le monstre de la vie est devant toi, tout mensonge,
-tout laideur. Avale-le! L’infinie sagesse l’a mesuré à ta faim;
-avale-le, te dis-je, avale-le sur l’heure! Va, ne crains rien, tu le
-digèreras! Eh quoi! sitôt dit, sitôt fait? Ton dégoût! En vérité! Ton
-dégoût! La belle affaire! Sache qu’il n’est qu’un dégoût, un seul: celui
-que nous donne notre impuissance à attaquer, à vaincre, à dévorer, à
-digérer le grand ennemi en embuscade au fond de nous-mêmes. Mais les
-temps sont changés; tu as attaqué, tu as vaincu, tu danses sur le
-cadavre dégonflé de ton orgueilleuse et sotte faiblesse; tu t’aimes, tu
-penses et tu parles vrai, tu es l’amant de l’homme!»
-
-«Ainsi donc, affolé de sagesse, je fendais la lourde vague humaine,
-mêlant au formidable cantique de l’univers le petit son aigu de mon
-hypocrite ricanement. J’aimai bientôt cette palpitante odeur de fleur et
-de gadoue exhalée par notre surprenante engeance. Je finis même par
-m’habituer à la folie de l’orgueil et du mensonge. Ces choses finiront
-bientôt, disais-je en mon cœur; elles finiront dès qu’il plaira au grand
-Amour qu’elles finissent. Il sait ce qu’il reste à faire, il sent ce
-qu’il reste à faire, il fait ce qu’il reste à faire. Cette absurde
-canaille est pleine d’inconsciente tendresse; aimons-la. N’a-t-elle pas
-été condamnée hier, ne va-t-elle pas disparaître demain? Aimons,
-enivrons-nous! Lui, Lui seul est resté; Le voici; Il arrive; la pierre
-de Jérusalem brille dans sa main!
-
-«Ainsi j’allais; mon ombre de héron anxieux se prit bientôt d’amitié
-pour le pavé de la Piazzetta, pour les colonnes du palais ducal, pour
-les dalles rafraîchissantes de Saint-Marc. Des flagorneurs surent
-m’intéresser par d’habiles balivernes. Ma bourse disparut d’abord, mes
-breloques la suivirent de près; je ne fis que rire de ces mésaventures.
-Malheur aux sots et aux distraits, répétais-je en manière de
-consolation. J’adressai plusieurs fois la parole à des fillettes jolies
-et mouchées. Ma montre s’évanouit comme un songe, ma tabatière se
-dissipa comme une brume légère; les boutons d’or de ma veste me furent
-eux-mêmes arrachés en toute douceur.
-
-«Je n’en continuai pas moins mes sentimentales promenades de ganache.
-Les choses m’inspiraient une curiosité intense; bientôt ma tendresse
-pour Venise égala mon amour d’Annalena. Dans mon esprit, la Femme et la
-Cité se fondirent en un seul être. Au reste, est-il deux choses au monde
-mieux faites pour se comprendre et se fondre l’une en l’autre que la
-divine passion et l’archangélique Venise? Qui donc, s’arrêtant par une
-nuit de lune sur le ponte della Paglia, ne se laisse pénétrer de cette
-vérité consolante et sublime qu’il n’est point, pour l’amant du Beau, de
-rêve auquel ne corresponde une réalité?
-
-«Et qui donc a pu contempler les rios pâles et dormants, les purs palais
-aux attitudes d’orphelins, et le large, le tout-puissant Molo ébloui,
-sans reconnaître à ces fraternelles choses la mélancolie de sa
-tendresse, le frisson de son souvenir et le tragique soleil de son
-amour?
-
-«Escabeau velouté pour les genoux de la prière, palais d’ambre, de
-myrrhe et d’azur de la tendresse, Venise est aussi le lacrymatoire
-précieux de toute l’amoureuse douleur humaine, et le ciel qui se mire en
-elle a la pâleur des dernières heures et l’immobilité prostrée des
-séparations.
-
-«Ici, la sauvage nostalgie illumine de ses pleurs la face de l’ignominie
-et les yeux de la cruauté même; et quand l’île flottante de
-Saint-Georges se découpe en noir de mort sur la pourpre du vent, et
-quand l’orage gronde sur la chancelante cité, c’est le hideux Shylock,
-suffocant d’amour et de haine, qui appelle dans le soir Yessica
-disparue. Et cette Venise à l’âme déchirée, cette dominatrice
-d’autrefois aux atours salis de reine de carnaval est aussi une Venise
-câline, féline, roucoulante; et quiconque aime à coqueter avec la
-mélancolie ou à lutiner la douleur comme une fille, se plaît aussi à
-promener, dans les ruelles lépreuses et galantes, le mensonge d’un habit
-rose et d’une fleur nouée par la tige à la poignée de l’épée. Et cette
-Venise parfumée des poivres du Levant est aussi une manière de Rome
-efféminée pour le culte de dulie; et quand ses cloches au doux gosier de
-communiantes d’autrefois entonnent le cantique bleu-gris des soirs,
-elles nous rappellent de singulière façon qu’il plut jadis à notre
-maître l’Amour de naître d’une petite vierge très humble et très
-adorable. Et cette Venise malade de tendresse est aussi la sœur des
-saintes langoureuses et troublantes; et quand l’or d’une lune mûrissante
-doucement s’y repose sur l’épaule d’une tour inclinée, vous songez à
-Marie-Madeleine tout essoufflée sous le fardeau de l’urne aux pieux
-parfums.
-
-«Trop noble pour être courtisane, trop gracieuse pour être mère, Venise
-l’Ensorceleuse est amante et seulement amante; belle à faire pleurer,
-elle connaît, au par-dessus, le pouvoir des vieux charmes païens, et
-elle se plaît à régner sur nos cœurs par le mystère autant que par la
-grâce. C’est que, puissante comme Vénus, comme Vénus elle est née des
-mers, attestant de la sorte, une fois de plus et pour toujours, que tout
-symbole a une chair, tout songe une réalité. Et comme elle sent, elle
-notre œuvre suprême, qu’il ne peut être rien de plus cher au Dieu
-d’amour que ce miroir de beauté et de tendresse que l’homme lui tend
-humblement dans ses pauvres mains laborieuses, déchirées par la pierre
-et le métal; comme elle sent cela, elle l’ouvrage palpitant de nos
-mains, elle contemple avec confiance la splendeur des choses éternelles,
-et tendrement elle soupire: O cieux, ô mers! Et vous, jours, et vous,
-nuits! Chair indestructible de l’universel amour! Moi la mortelle, la
-craintive et la pantelante, moi la créée, je suis votre égale en
-sainteté!
-
-«Ainsi Pinamonte se réveilla un matin amant de deux belles à la fois! Je
-donnai comme sobriquet à ma très douce le nom délicieux de la ville; à
-la ville, le nom suave de la très tendre. Tout ce que je portais dans
-mon cœur, tout mon trésor sentimental de douleurs et de joies me venait
-de la grande Dogaresse de pierre émue et d’eau féée; il m’eût été aisé
-de fuir les dénigreurs et les rivaux qu’elle abritait dans son sein, et
-de décider la Mérone à me suivre; cependant, je succombais à la crainte
-superstitieuse de séparer mes chères jumelles et de ravir à la serre
-enivrante la fleur de passion que j’y avais vu éclore.
-
-«Certain jour, en flânant sous le regard voilé des mille fenêtres de la
-place, je sentis tout soudain les yeux de l’Amour sur moi, et je baissai
-respectueusement la tête. O beauté! O rose puissante et suave, par
-l’Amour offerte à l’Amour! O beauté, Dieu s’adorant soi-même! Peux-tu
-faire autrement que d’être un signe mystique en tes moindres
-manifestations? Le cœur tout plein d’une angoisse délicieuse, je
-dirigeai mes pas vers le palais, grande fleur de tendresse aux mille
-tiges dédoublées; et je me pris à embrasser follement l’une des colonnes
-inférieures, et la pulsation du sang humain se fondit de la sorte avec
-le battement du cœur de la pierre énamourée. Car l’amour, monsieur le
-chevalier! l’amour habite le cœur des pierres, et c’est avec un pauvre
-galet tout pénétré de tendresse et ramassé sur un rivage solitaire que
-les dents du Mensonge et de l’Orgueil seront brisées au jour des jours.
-
-«Le malheur voulut que Labounoff me surprît un soir, à
-Sainte-Marie-du-Salut, baisant humblement la poussière de la dalle. Mon
-tendre secret fut divulgué; toute la ville en fit des gorges chaudes. Je
-regardai les rieurs et me pris à rire plus fort qu’eux. Quoi de plus
-divertissant, en effet, que le spectacle d’une pierre pénétrée d’amour,
-et d’un sot moqué par le polisson d’Arouët!
-
-«Une autre fois, plongé dans quelque méditation passionnée et saugrenue,
-je demeurai planté durant une bonne couple d’heures devant un étalage de
-pharmacopole: le soleil se jouait aux couleurs charmantes des
-ipécacuanas, et le diable, dans la voix de l’apothicaire, me soufflait
-que j’avais devant moi la Riva des Schiavoni incendiée par un magnifique
-soleil couchant: «Comme vous voilà près, à cette heure, de ces tendres
-et ravissants mystères! L’amour vous a régénéré, guéri, sauvé; la
-passion a fait de vous le confident de la nature, mon cher Pinamonte!
-Comme vous aimez les choses! Comme les choses vous aiment! Toute cette
-splendeur étalée sous vos yeux est l’ouvrage de l’Amour; et cet Amour
-éternel et sublime est tout entier en vous. Hé! que dis-je? N’êtes-vous
-pas vous-même ce puissant amour, cet éternel créateur? Cette Venise
-pâmée et chatoyante n’est-elle pas un rêve d’amant, votre rêve d’éternel
-amant? Ah! Pinamonte, je me prosterne devant ta puissance; je te livre
-l’Enfer; tu as triomphé, Créateur! Devant tes pas, l’aile ténébreuse du
-Contradicteur se traîne dans la poussière. Tu as vaincu, Amour! C’en est
-fait du Mensonge! Le Mensonge n’est plus! Voici la sublime harmonie du
-premier jour!»
-
-«Sur ce, je me réveillai de mon extase, chevalier de mon cœur, et je
-repris mon chemin avec dix ou quinze écus de drogues dans les poches de
-mon habit. Je ne trouvai rien de plus ingénieux, pour me débarrasser de
-ce fardeau chimique, que d’en saupoudrer des balayures de cuisine
-déposées au pied d’un mur; et ce fut encore un des plus beaux miracles
-de l’Amour de donner, par le moyen des splendeurs tendres de sa ville
-benjamine, le cours de ventre à tous les chats de la paroisse
-Santa-Maria-Zobenigo!
-
-«Quelquefois mon humeur inquiète et jalouse me laissait des répits de
-jours ou de semaines; alors une indifférence somnolente lui succédait en
-mon esprit, et je me sentais redevenir le Pinamonte d’autrefois, l’homme
-désabusé des choses du monde et bien pénétré surtout du peu de fonds
-qu’il y a à faire sur l’amitié ou l’amour des humains; toutefois, en me
-félicitant de ce qui me paraissait être un retour à la raison, je me
-méprenais d’étrange sorte sur la nature de ces périodes d’apaisement;
-car elles n’étaient rien moins qu’un signe de guérison. Le trop court
-répit qu’elles accordaient à mon angoisse s’achevait régulièrement dans
-quelque crise de hideuse et folle tendresse qui, parfois, empruntait ses
-traits à la plus répugnante des sensibleries. Ainsi, je ne pouvais jeter
-un regard sur les somptueuses étoffes ou sur les pierreries
-éblouissantes qui couvraient ma Manto sans aussitôt m’écrier sur un ton
-plaintif: «Les pauvres petites parures d’Annalena! Les tristes petits
-bijoux!» Je me perdais en efforts burlesques et touchants pour
-contraindre mes soupirs et suspendre mes pleurs alors que ma maîtresse
-rompait le pain.
-
-«Trois fois du jour notre table se chargeait de mets fort délicats et
-parfaitement ordonnés; ma chère friponne les attaquait pour l’ordinaire
-à belles dents happantes de louveteau affamé; et sans doute la charmante
-ardeur qu’elle apportait à nourrir son corps de jeune amoureuse n’eût
-point laissé de réjouir un galant raisonnable. Toutefois, ce grand
-dadais de Pinamonte, accoutumé qu’il était de longue main à discerner
-des sujets d’attendrissement aux plus allègres spectacles, ne recevait
-d’ordinaire rien autre chose, de ceux que lui offrait le bel appétit
-d’Annalena, que les plus attristantes impressions. «Pitoyable créature,
-murmurais-je; pitoyable créature exposée aux caprices du sort, aux
-rigueurs des climats, aux défaillances de la pauvre nature humaine! Te
-voici devant moi faible, craintive, éphémère! Tu te nourris des fruits
-d’une terre fertilisée par la mort; tu manges tristement, et à seul
-effet de conserver aux afflictions de demain ta mélancolie
-d’aujourd’hui. Hélas! semblable,--trop semblable, en sa friande cruauté,
-au cannibale qui engraisse ses captifs avant de les livrer au bourreau
-des cuisines,--la tombe te nourrit de ses fruits, afin de trouver demain
-un régal plus copieux à ta gorge rebondie, à tes bras succulents, à ta
-croupe substantielle! O créature abandonnée! Si pitoyable, si ridicule
-en ta souveraine beauté! Je te regarde. Que fais-tu donc? Tu portes à
-tes lèvres un verre de vieux vin fumeux. Eh quoi? Est-ce donc que le
-froid de la mort déjà circule dans tes veines?...» Et mille autres
-fadaises du même genre, chevalier; car depuis le commencement jusqu’à la
-fin de nos singuliers repas tête à tête, je n’arrêtais point de lamenter
-de la sorte.
-
-«La vue d’un réfectoire de prison ou d’hôpital m’eût à coup sûr moins
-affecté que le quotidien spectacle d’une beauté gourmande ranimant
-gaillardement, aux plantureuses bouchées noyées de longues rasades, sa
-jeune vigueur rompue par les travaux polissons. Mon horrible cœur allait
-même quelquefois jusqu’à s’apitoyer sur l’ombre de ma gourgandine, sur
-la malheureuse ombre condamnée à se traîner sur de cruelles dalles de
-marbre, à se heurter à des angles de cheminées, à balayer des tapis du
-Levant!
-
-Il m’advint de réveiller ma chère Annalena plus de dix fois en l’espace
-d’une nuit, afin de bien m’assurer qu’elle n’était pas morte. Le
-mouvement des horloges m’emplissait d’épouvante; la fuite des instants
-me faisait frémir; je cherchais des fils argentés dans la douce
-chevelure embaumée de jeunesse; et quand ma friponne se riait de ma
-folie, je soupirais sottement: «Infortunée! Infortunée Annalena! Encore
-une heure, et ce sera la vieillesse! Encore un jour, et ce sera la mort!
-La froide, l’aveugle, l’impitoyable mort!»
-
-«A cette funèbre vision d’une Annalena souffreteuse et vieillie, le
-cours naturel des idées me faisait associer quelquefois l’image de ma
-propre décadence. Je recourais alors au rapprochement des années et des
-énergies; et la double disproportion que j’y découvrais me représentait
-clairement que le déclin rapide du quadragénaire m’épargnerait la
-douleur d’assister à celui d’une fille à peine sortie de l’enfance...
-Toutefois, l’amour ombrageux du dernier Brettinoro ne trouvait guère son
-compte à tous ces beaux calculs. La découverte d’un dérivatif à quelque
-angoisse est rarement autre chose, pour la passion véritable, qu’un
-simple changement de souci. L’idée d’être le premier frappé par les
-décrets du Temps n’apaisait mon inquiétude quant à Clarice que pour me
-faire trembler d’autant plus fort pour moi-même. L’horrible chose, pour
-un amant, que l’approche d’un âge qui dissipe les illusions et rend le
-corps inepte aux amours! Comme je haïssais les excès de ma jeunesse!
-Comme je maudissais l’aveuglement qui m’avait fait gaspiller en
-débauches les trésors de la passion!
-
-«Je m’éveillais parfois en sursaut, au milieu de la nuit et du silence,
-avec l’étrange sentiment d’avoir survécu à la terre et au soleil.
-J’allumais la chandelle, je courais au miroir; l’image qu’y rencontrait
-ma vue remplissait mon esprit d’effroi et de dégoût. Ciel! ces yeux sans
-éclat, ce front soucieux, cet air contrit, ce long visage blême et
-grimaçant de vieillard! Se peut-il que ce soit là la forme sensible
-d’une âme sanctifiée par le profond amour? O terreur! O désespoir!
-J’avais beau approcher ou éloigner de la glace cruelle le flambeau agité
-qui y faisait trembler ma laideur: obscure ou claire, la vérité qui
-sortait de ce puits me faisait frémir! Plein de haine et de tristesse,
-j’examinais méticuleusement ma personne, et je n’y découvrais, hormis
-certain air de bizarrerie et de grandeur, que sujets de tristesse et de
-répugnance. «Certes, soupirais-je, rien n’égale en beauté une âme
-passionnée qui purifie ce qu’elle aime; mais que ce nez est long entre
-ces joues de vieux fruit cueilli par le vent! Et rien n’est plus grand
-qu’un esprit qui, cherchant l’amour, découvre Dieu; heureuse, trois fois
-heureuse cependant la jambe jeune, vigoureuse et bien faite!»
-
-«Tournais-je le dos au mirage impertinent? l’affreux fantôme me faisait
-la nique de tous les coins de l’obscure galerie. Fermais-je les yeux? du
-fond des ténèbres intérieures le Sosie m’adressait quelque grimace de
-noyé. Je me gardais bien, comme de raison, de parler à qui que ce fût de
-ces ridicules terreurs, et surtout d’en rien laisser paraître devant
-Annalena; je ne pus cependant si bien faire que la belle ne s’aperçût de
-l’excès de ravissement où me jetaient ses compliments sur mon visage ou
-ma tournure. Je remarquai que les galants vraiment jeunes et vraiment
-gracieux prêtaient d’ordinaire aux éloges de ce genre une oreille
-beaucoup plus distraite; et je résolus de modeler, en pareille occasion,
-mon attitude sur la leur.
-
-«Souvent aussi, après l’ivresse de la volupté, une lassitude de canicule
-s’abattait sur mon âme, un dégoût sans raison, une tristesse sans
-bornes. Je considérais la silencieuse Annalena accroupie dans la clarté
-fade de quelque haute fenêtre ouverte sur une éternité d’ennui: «Ah! ma
-pauvrette, soupirais-je alors, comme vous voilà blanche! Blanche de
-toute la blancheur de l’insipidité! Comment diable ai-je pu trouver en
-vous mes délices, il y a un moment? De grâce, fermez ces jambes de
-bambine énervée; l’odeur aigrelette de votre jeune intimité me fait
-lever le cœur. Montrez-moi plutôt... hé non! ne me montrez rien, pas
-même cela qui sous ma main sévère rend un son si enfantin, si charnu et
-si chaud. Rien, rien, car vous voici redevenue purement organique. Petit
-engin singulier, petite machine odorante et compliquée... J’aurais peine
-à supporter votre image dans un miroir d’eau de rose. Que faites-vous
-là, avec une seule de vos mains offerte à ma vue? Ah! mourez plutôt, et
-que l’aveugle vermine de la vie s’engraisse ignoblement de tout ce tiède
-blanc-manger d’amour!»
-
-«La pauvre Clarice baissait la tête, attachait son regard de fillette
-battue à quelque fleur fanée du tapis; enfin, cachant son visage dans
-ses mains longues d’orpheline, elle se mettait à pleurnicher amèrement.
-«Hé oui, pensais-je alors, que voilà bien la vieille histoire de Colin
-et de sa bergerette, et de dame Hortense, la boulangère maltraitée par
-le soldat du roi. Histoire d’éternité, histoire du moment. Quoi de plus
-naturel? Ingratitude à l’odeur de vieilles bottes, sensiblerie aux
-vapeurs nauséeuses de langes!» J’attrapais mon chapeau, je donnais un
-coup de talon à la porte, je descendais l’escalier sur le cul, crachant
-à droite et à gauche la bile fadasse de mon dégoût. Sitôt à la rue, je
-hélais un gondolier et me faisais mener en toute hâte à mon logis, afin
-d’y déplorer avec Giovanni la misère de mon âme et la cruauté de mon
-cœur. J’arrive à ma maison, et quel objet frappe tout d’abord ma vue?
-Annalena, monsieur le chevalier! La belle de Mérone, la douce de
-Sulmerre, l’indulgente, la miséricordieuse, qui a su devancer ma
-précipitation de dément et qui m’accueille, au seuil même de mon
-mélancolique ermitage, d’un sourire, d’un baiser et d’une larme. La
-jeune, l’exquise Annalena, très blanche et très grande, en manteau de
-dogaresse au seuil de ma lépreuse et redoutable maison! Ah! par le
-Diavolo! Par tous les Diavolo entassés dans l’enfer d’une âme humaine!
-Tout est oublié! J’embrasse la sœur, je m’agenouille devant l’amante,
-j’entraîne vers les profondeurs poudreuses du plus obscur de mes réduits
-l’image ensemble humaine et divine de l’amour. O perdue et retrouvée! O
-amoureuse! viens, que je te serre sur mon vieux cœur à demi mort! que je
-me couche sur ton doux corps mortel de tout le poids d’un cadavre de
-philosophe! Viens, amour! laisse l’immense nuit de la volupté rouler sur
-nous ainsi qu’une mer, et que nous soyons comme les noyés que le hasard
-des vagues rassemble!--Oui, encore un baiser, et puis que ce soit la
-séparation, la douce séparation mystérieuse, peureuse, voilée et
-masquée. Et que nul,--pas même Giovanni,--ne te surprenne en ta fuite de
-gazelle.
-
-«Un dernier regard, un dernier rire. La tendre Sulmerre m’a quitté de la
-façon la plus clandestine du monde... Me voici seul, ivre de bonheur
-retrouvé, seul, tout seul et joyeux dans ma sournoise masure du calle
-Barozzi.--Et dites-moi, chevalier: à quoi donc me voyez-vous occupé
-maintenant, maintenant que la Sulmerre s’en retourne rieuse vers son
-palais ciselé de Belle au Bois dormant?--Vous me voyez occupé à faire
-tantôt le chien et tantôt le chacal, à mordre les tapis avec une joie
-sauvage, à renverser les meubles avec un enthousiasme d’épileptique; à
-me tirer la langue, à me faire la figue dans les miroirs; ma perruque
-vole dans les airs, ma montre rend l’âme sous mon talon; ma poitrine,
-sous mon poing furibond, résonne comme une forge; je suis ici et je suis
-là; je saute en gerboise et je retombe en crapaud; je cours, je
-sautille, je bondis, je rampe. Me voici nu, me voici rhabillé; je ris et
-je peste; j’exulte, je tressaille, j’éclate, je suis tout en nage.
-Annalena est accourue, Annalena a pardonné, Annalena a compris, Annalena
-a tremblé, Annalena aime! Quelle preuve d’amour que de courir ainsi de
-son palais à ma ruine--en chaise, il est vrai--mais n’est-ce pas un
-quart de lieue quand même? Un quart de lieue! Songez donc, chevalier!
-Quelle bonté! Quel sacrifice! En vérité! Et me voici enfin sur le ponte
-San Maurizio, mon vieil ami; et je parle de mon bonheur à l’antique
-maison du coin, à la lugubre maison aux portes géantes, aux volets d’un
-vert infâme, aux seuils noyés... A l’antique maison déserte, taciturne
-confidente de mes extases de benêt et de mes désespoirs de fou!
-
-«Telles étaient mes joies; telles étaient mes peines. La Sulmerre
-m’inspirait un sentiment que je n’avais pour personne au monde qu’elle.
-Sa vue seule suffisait à réveiller dans mon âme les plus étranges
-mouvements. Je ne vivais plus qu’en elle; le soleil et les fleurs, les
-brises et l’eau, les bois et l’écho, le silence et l’ombre, tout m’était
-Annalena, tout m’était Clarice. Il n’était pas une ligne dans la forme
-adorée qui ne me rappelât à la mémoire quelque amoureuse vision de mon
-enfance ou de ma jeunesse. Les mouvements de la Sulmerre, les inflexions
-de sa voix, les nuances de son regard suscitaient dans mon esprit des
-associations singulièrement lointaines. Souvent je contemplais mon amie
-comme on regarde au plus profond de soi-même. A un étranger qui me
-demandait un soir qui donc était cette belle dame, je répondis
-distraitement: «L’initiatrice.» Je parlais quelquefois de ces
-bizarreries à ma gracieuse; elle en souriait, j’en riais comme un fou.
-Car toute passion a ses heures divines et ses moments terrestres.
-
-«J’en arrivai à cet état de l’âme sublime et périlleux où l’on identifie
-l’objet aimé avec l’amour. Je me détachais chaque jour davantage de mon
-originalité propre; éloigné de la Mérone, je me sentais moins que la
-moitié d’un être; revoir ma maîtresse après une courte absence, c’était
-me retrouver, rentrer dans ma chair et dans mon esprit, renaître. Les
-nuits de lune, je l’entraînais en gondole au Lido. Sa présence
-rapprochait les mondes les plus désespérément éloignés, en faisait des
-objets à portée de la main. Je lui montrais une étoile, puis une autre:
-«Voici Hier, disais-je; et voici Demain! Toute l’immensité respire la
-confiance sublime de l’Amour!» Et je disais vrai; mon cœur partageait le
-grand calme passionné de la nature. Que m’importait que ma tendresse eût
-à redouter le jugement des hommes? Je ne craignais pas de plonger mon
-regard au plus profond des yeux de l’Éternité, et mon sentiment de
-sécurité divine triomphait et des tristesses que me donnait le passé de
-mon amie et des inquiétudes que m’inspirait l’irrégularité de sa
-condition présente. Pouvais-je, en effet, condamner comme stérile et
-vain un attachement qui m’avait su rendre à l’amour et à la vie? Il
-n’est point de passion inféconde; car l’amour qui ne multiplie pas est
-un amour qui ressuscite.
-
-«Annalena était toute ma vie et je ne pouvais souffrir qu’un objet
-quelconque de mon affection lui demeurât étranger. Que de douceur je
-découvrais à parler à ma très tendre des pauvres vieilles choses
-solitaires que j’aimais! Avec quel sentiment et d’étonnement et de
-fierté je faisais connaître aux choses aimées la forme de ma très
-ravissante! Je la conduisais au déclin du jour sur les vieux ponts chers
-à mes songeries; je lui montrais les antiques maisons que ma fantaisie
-se plaisait à peupler de Sinibaldos fabuleux, de Clarices de rêve. Je la
-présentais aux rives léthargiques, aux recoins obscurs et ruineux, comme
-un jeune amant introduit dans un cercle de parents et d’amis la nouvelle
-épousée.
-
-«Certain soir, sous la porte sinistre du Ghetto, je lui parlai de
-Shylock et de Yessica; et, ô surprise! le grand génie barbare qui
-m’avait tant choqué par ses bizarreries soudain se révéla à mon âme
-latine dans toute sa beauté, dans toute sa puissance! Je relus le _Songe
-d’une nuit d’été_, le _Roi Lear_. Puis je m’en retournai au plus tendre,
-au plus étrange, au plus blessé; je relus _Julie_, les _Confessions_. Eh
-quoi! me disais-je, ce Shakespeare, ce Rousseau! n’ont-ils donc jamais
-tenu un caillou dans leurs mains? En vérité! Comment donc s’y sont-ils
-pris, ces grands amants de la Nature, pour ne pas pénétrer l’amoureux
-principe de leur Immortelle? Pourquoi, étant si simples et si forts,
-n’ont-ils pas su ou osé suivre jusqu’au bout leur sublime sentiment,
-établir la suprême Identité, et Le reconnaître, Lui, Lui tout entier,
-dans leur amour humain? Je mis la première partie des _Confessions_
-entre les mains de Manto. Notre tendresse commune envers le Génevois
-resserra les liens de notre amitié.
-
-«Un soir nous entrâmes à San-Maurizio. L’église était déserte. Une
-grande terreur s’éleva dans mon sang. Je saisis les mains bien-aimées:
-«Voici l’Épiphanie, voici l’Épiphanie! A genoux, Clarice! Car le voici,
-Lui, Lui Père dans les cieux sans fin, Fils sur la terre bornée, Esprit
-de Vérité, amour du Père au Fils, amour du Fils au Père, amour de
-l’Amour! L’Amour unique en face de soi-même! A genoux, à genoux! Car il
-est là, terrible de pardon, sous nos regards de Gentils!»
-
-«Que vous dirai-je encore, chevalier, du singulier état où je trouvais
-mon cœur? Comment vous le dépeindre avec des mots profanes? Je ne suis
-pas un saint, et même dans le plus fort de mon amoureuse exaltation il
-s’en manquait bien que je me trouvasse en l’état de grâce. Hélas! non;
-la pluie n’était pas ma sœur, le vent n’était pas mon frère; mais je
-disais au vent: «Doux frère de Clarice»; et je disais à la pluie:
-«Tendre sœur d’Annalena!» Les choses les plus étrangères à la jeunesse,
-à la beauté; les objets les plus éloignés de l’amour me rappelaient sans
-cesse à la mémoire ma belle, ma jeune, mon amoureuse. Séparées de sa
-tendre image, la nature et la vie perdaient leur signifiance.
-Feuilletais-je quelque antique in-folio de bibliothèque oubliée? le
-parfum de sa moisissure me faisait songer à une Annalena aux atours de
-jadis, à une Clarice des temps défunts.
-
-«Certain jour, je mis la main sur un livre des plus singuliers: _Les
-Pratiques de l’Année sainte du Frère Martial du Mans_, religieux
-pénitent. Je m’engouai aussitôt de cet ouvrage séraphique. Certes, je
-rougis de mon indignité; mais je pris garde que l’amour de la créature
-m’enseignait l’adoration du Créateur, du Père de toutes choses. Je
-disais quelquefois à ma très belle de l’air le plus sérieux du monde:
-«Eh! quoi, chère tête! ces frimas ne finiront-ils donc jamais? Pourquoi
-ne voulez-vous pas faire le printemps?»; ou bien: «Je suis las de
-dormir, ma toute tendre; daignez dire de grâce: «Que la lumière soit!»;
-ou bien encore: «J’aurais telle ou telle chose à dire ou à demander à
-mon ami Stanislas. Ordonnez à Sa Majesté de comparaître
-sur-le-champ!»--Mon cher amour frappait des mains, riant aux éclats; je
-finissais moi-même par sourire; néanmoins, mon âme demeurait grave;
-l’amour, le divin amour et la confiance dans l’amour demeuraient gravés
-au profond de mon âme. Car je voyais en ma Clarice une personnification
-de la toute puissante Nature dont l’essence est Amour; car mon Annalena
-m’était comme un reflet de la Révélation. Je reconnaissais en elle tant
-ma tendresse et ma joie que ma douleur et ma pitié; oui, son amour
-m’enseignait à prendre en pitié et la jeunesse et la beauté, et la joie
-et la volupté. «Que la pitié soit ma sagesse unique; que mon amour
-parfait de la création soit mon amour de Dieu!» Tout mon corps était
-envahi par le cœur, et mon cœur pantelait d’amoureuse pitié.
-
-«Toutefois, j’avais encore des heures de doute et d’abattement; car,
-pour accoutumé que je fusse aux mouvements capricieux dont mon
-hypocondrie était l’origine, j’éprouvais toujours quelque surprise à mes
-accès de commisération fébrile et irréfléchie; et, tout en m’abandonnant
-à l’étrange bizarrerie de mon naturel, je tâchais à pénétrer le mystère
-de cette singulière compassion pour une créature comblée des plus
-précieuses faveurs du destin. Les réflexions que je fis à ce sujet
-eurent pour effet d’abattre pour quelque temps ma dévorante exaltation.
-Les amours humaines, chevalier, sont mélangées de méfiance, de crainte
-et de mépris, et ce que nous appelons pitié, n’est, le plus
-ordinairement, que notre mépris de ceux que nous aimons. Nous savons
-trop bien ce que signifie notre pitié du prochain pour ne pas redouter
-d’être pris en compassion à notre tour. Astarté et Asmodée sont
-aujourd’hui encore les princes de notre pitoyable amitié. Le mépris
-empoisonne notre compassion tout de même que le désir du châtiment
-corrompt notre souci de la justice; car, entre nous soit dit, rien ne
-ressemble moins à l’amour de la vertu que la sinistre et pusillanime
-ardeur qui nous porte à éliminer du corps social tout ce qui nous en
-paraît menacer la douteuse harmonie. L’office du magistrat n’est, en
-quelque sorte, qu’un tribut que nous payons au prince de ce monde, au
-père du mensonge; le geôlier et le bourreau suffiraient à l’idéal de
-justice de la plupart d’entre nous; car, non contents de passer en
-férocité le tigre, en ruse le renard et la vipère en venimosité, nous
-avons su encore ajouter à ces avantages bestiaux la vertu purement
-humaine qu’est l’esprit de vengeance. Passé l’âge de trente ans, la
-plupart des humains ne sont guère autre chose que des survivants par
-esprit de vengeance. Nous nous vengeons du mal que l’on nous fait; nous
-nous vengeons aussi du bien que nous faisons; et voilà pourquoi notre
-vie ressemble si fort à un tas de gadoue arrosée de sang. Amour, oubli
-des fautes, pitié! Toute la grandeur possible, toute la bassesse réelle
-de l’homme! Que votre pensée s’arrête un instant sur le mystère adorable
-et terrible du sentiment pur, et vous aurez une vision parfaite de
-l’affreuse barbarie dont les ténèbres nous environnent de toutes parts
-après dix-huit siècles d’effort chrétien. Hélas! jusques à quand nous
-faudra-t-il attendre le retour de Celui qui doit communiquer aux
-faibles, aux moroses, aux contrefaits de l’esprit et de la chair, un peu
-de sa glorieuse pitié, de la force, de la joie, de la beauté même? Quand
-donc apprendrons-nous à plaindre la Joie et la Beauté?
-
-«Ainsi, je doutais quelquefois de ma compassion; cependant l’amour de
-l’amour ne m’abandonnait jamais. Je n’avais souci d’aucune chose de ce
-monde que de ma tendresse. J’aimais en Annalena jusqu’au mystère profond
-qui enveloppait son passé. Je ne connaissais rien autre chose de sa vie
-que les quelques aventures galantes dont elle avait consenti à me faire
-confidence au début de notre liaison. Quant au reste, elle mettait à le
-tenir secret un soin qui égalait la prudence de son frère Alessandro. Ni
-le sentiment délicat qui la portait à cultiver les arts dans un âge si
-tendre, ni la sagacité qu’elle faisait paraître au milieu de
-circonstances si singulières, ni l’air de décence, enfin, qu’elle se
-savait parfois donner dans une condition si particulière; aucune de ces
-qualités de cœur et d’esprit ne me surprenait tant que ce contraste et
-de l’étourderie qu’elle montrait dans ses confessions d’amoureuse et de
-l’habileté avec laquelle elle éludait toute question pouvant avoir trait
-à sa naissance, à ses parents ou aux premières années de sa vie. Au
-reste, la preuve que je lui donnai bientôt de mon naturel jaloux et
-quelque peu brutal ne fut sans doute pas pour la faire incliner aux
-épanchements. Tant de réserve sur un sujet si bien fait pour éveiller
-une tendre curiosité, ne laissa pas de me donner du dépit dans le
-commencement; toutefois, je m’accoutumai bientôt au mystère qui
-environnait mon étrange félicité, et je finis même par y découvrir un
-charme des plus troublants. Car une seule et même loi régit et notre
-adoration de Dieu et notre tendresse pour l’homme; l’aveugle abandon au
-sentiment et la sage soumission à l’inconnu entrent pour des parts
-égales et dans l’une et dans l’autre, et jamais nous n’aimons mieux
-qu’alors que nous entendons mal; à cause que l’impossibilité d’acquérir
-une chose pour l’obole de la raison nous rappelle à la mémoire le
-merveilleux trésor de sentiments que nous portons dans nos cœurs.
-
-«Après quelques semaines de méfiance et de bouderie, la subtile affinité
-entre le mystère et l’amour se révéla à mon esprit dans tout le charme
-de sa tristesse. Je sus bon gré à la Mérone de m’être demeurée un peu
-une inconnue tout en m’abandonnant et sa beauté d’amante et sa tendresse
-de sœur. La durée des terrestres amours se mesure à la mélancolie
-dissimulée sous les joies qu’elles nous donnent; car le plaisir de
-disposer de la soi-disant réalité des choses n’est que peu à comparaison
-de la sublime douleur d’ignorer la fin de ces choses. Je laissais
-souvent errer mon regard sur ma songeuse nue comme sur un charmant
-paysage de soir de mai; j’interrogeais le grand silence de ses yeux plus
-beaux que le sommeil des eaux de l’été; je m’enivrais des parfums
-somnolents exhalés par le jardin sauvage de sa chevelure; j’étanchais ma
-soif à la source fraîche et caillouteuse de sa bouche; je humais le vin
-doux-amer de sa jeune volupté comme le Scythe boit la sève à même la
-blessure du saule. Cependant les plus secrètes possessions ne
-parvenaient pas à satisfaire mon mystique désir. «Te voici près de moi,
-te voici tout près de moi, te voici au-dessous de moi, enfin, comme la
-montagne sous la nuée, comme le blé sous la pluie, comme la pierre sous
-la vague; et me voici en toi, maintenant, comme le vin dans la jarre,
-comme la chaleur dans le fruit, comme la vie dans le sang. Et nous voici
-unité, présentement, comme la cloche et le son, comme Dieu et l’amour,
-comme la douleur et la volupté. Et te voici un peu plus loin de moi
-déjà, et plus loin encore à présent, et nous voici séparés par un
-ténébreux abîme. O femme! qui donc es-tu comme créature? O Clarice, qui
-donc es-tu comme amante? Ton destin m’est aussi étranger que ton sexe;
-je ne sais rien de ton existence dans l’univers, je ne connais que peu
-de chose de ta vie dans le temps. D’où viens-tu? Qui es-tu? Où vas-tu?
-Atome d’azur dans l’espace, petite goutte d’eau sombre dans l’océan
-lumineux de l’Amour! Qu’il est terrible et qu’il est doux d’être un
-étranger à ce que l’on aime! Que d’autres se tourmentent d’ignorer le
-sens supraterrestre de leur amour; moi je me plais à ne rien connaître
-du mien, rien, pas même son existence effective. Non, ni le présent, ni
-le passé, ni le futur! O forme certaine de ma vie, ô pain et vin de ma
-passion, que je me réjouis de n’entendre pas ton nom véritable! L’amour
-t’apporta un soir, la mort t’enlèvera quelque jour; tel fut, tel sera
-aussi le destin de ma propre chair. Le corps est étranger à la vie, le
-cercueil étranger au cadavre. Je ne connais rien de moi-même;
-chercherai-je à pénétrer ton secret? Restons comme nous sommes; tout va
-le mieux du monde; enivrons-nous du mystère des instants! Qu’il nous
-suffise de savoir que l’amour est en nous et autour de nous et en toutes
-choses; qu’il n’est pas de caillou qui n’en soit tout pénétré, et qu’il
-n’est point de soleil qui n’en reçoive sa lumière; car quiconque paraît
-briller de sa propre clarté brille de la clarté de l’amour. Demeurons en
-paix. Son règne arrivera. Son nom sera sanctifié!» Telle était ma prière
-du soir. La malicieuse Annalena lui faisait quelquefois respons d’un
-_amen_ innocemment moqueur; ensuite de quoi j’étendais mon long cadavre
-de raisonneur à côté de ma chère vie au souffle puissant et doux.
-
-«Fort souvent, au cours de mes promenades nocturnes, ma capricieuse
-rêverie me reportait dans le passé. La lune me parlait des nuits
-d’insomnie de mon enfance, du parc de Brettinoro, de la fontaine au fond
-du parc, des chansons de vieille nourrice folle de la fontaine. L’odeur
-assoupissante de l’eau me contait l’histoire sans fin de mes
-vagabondages. Le vent m’entretenait des mille contrées lointaines
-entrevues autrefois et redevenues de longue main étrangères à mon cœur;
-car l’homme ne garde un souvenir vraiment vivace que des lieux où son
-âme fut aimante. «Vos printemps sont déjà légion, monsieur de
-Pinamonte.»--«Paix, paix, ô mon cœur cruel!»--«Vous êtes vieux, monsieur
-de Pinamonte, insistait la mélancolique espièglerie de mon cœur.» Eh
-oui, par la fourche et la queue du Diavolo! J’étais vieux, je le savais;
-quel besoin était-il de m’en ressasser les oreilles?--«Ah! ah!
-Accoudez-vous au garde-fou du ponte Ca’ di Dio; regardez au plus loin de
-la nuit! Il vous sied bien, à la vérité, de jouer l’indifférent... C’est
-cela, une main à la garde de l’épée, l’autre à la hanche; cela vous va à
-ravir. Rajustons, s’il vous plaît, cette perruque... Ah! le petit
-maître, le galantin, le volage! A d’autres! Écoutez-moi, je vous
-connais, nous nous connaissons, je suis votre cœur, votre pauvre vieux
-benêt de cœur. Vous avez beaucoup souffert, monsieur le Pinamonte. Mais
-aussi, la plaisante fureur que de n’aimer aucune chose de ce monde!
-Peut-on être heureux quand on ne s’aime pas, je vous le demande? Et
-peut-on s’aimer, alors que l’on n’aime personne?» Je rougissais, je
-pestais comme un diable, et je ne parvenais jamais à imposer silence à
-mon scélérat de regret; et, tout honteux, je finissais par approuver le
-vieil oiseau moqueur et déplumé de ma conscience. Combien mon passé
-m’apparaissait vide, glacé, misérable! Le ciel était pur, Venise
-dormait; une grande tendresse palpitait dans le vent. «Tu n’as pas aimé,
-tu n’as pas su t’aimer! Et voici que l’amour fond sur ta vieillesse,
-ardent comme un reproche, terrible comme une vengeance! Tu le connais
-maintenant!» Eh oui, je le connaissais! Un être nouveau criait d’amour
-au plus ténébreux de mon être; j’étais plein de joie et ma joie était
-une douleur; j’étais plein de douleur et ma douleur était plus belle que
-ma joie. Mon amour cherchait en vain son expression dans mon esprit,
-dans les œuvres des poètes; seules, les écritures savaient lui prêter
-une voix, et je chantais avec David:
-
-«O Dieu, tu es mon Dieu. Je te veux chercher dès l’aurore. Mon âme a
-soif de toi; toute ma chair t’appelle du milieu d’un pays de sécheresse
-et de soif, du fond d’une contrée sans eau.
-
-«Car je veux contempler ta gloire et ta puissance, toi qui m’apparus
-dans le sanctuaire.
-
-«A cause que ton amour est meilleur que la vie, mes lèvres chanteront
-tes louanges.
-
-«Ainsi donc je te veux bénir tant que je vis, élevant les mains en ton
-nom.
-
-«Mon âme se nourrira de toi comme de moelle et de graisse; ma bouche te
-chantera avec des lèvres ravies.
-
-«Alors que je rêverai de toi sur ma couche, sujet de méditations pour
-mes veilles.
-
-«A cause que tu fus mon secours, je veux me réjouir à l’ombre de tes
-ailes.
-
-«Mon âme te poursuit sans relâche, ta dextre me soutient. Mais ceux-là
-qui cherchent mon âme pour la détruire seront bannis dans les parties
-basses du sol.
-
-«Ils périront par l’épée, ils seront la proie des renards. Le Roi se
-réjouira en Dieu; car quiconque jure par lui sera glorifié! Mais la
-gueule de ceux qui mentent sera comblée comme la tombe.»
-
-«Et je continuais, tout en me disputant avec moi-même, ma course
-fantasque par les ruelles endormies. Eh! palsambleu, oui, mon cœur avait
-raison: j’étais ridicule... Mon ombre maigre et désolée courait sur les
-canaux, sur le pavé, sur les murailles. Elle était burlesque. L’ombre de
-mon épée faisait à mon ombre une façon de queue de babouin désenchanté.
-Maigre, maigre, et voûtée, et cassée en deux, l’ombre de la précoce
-vieillesse! J’étais vieux; mais--par le Styx!--que m’importaient
-l’injure du temps, le vide de la vie écoulée, la trahison du souvenir?
-J’aimais; j’aimais la douce, la détestable Mérone. J’adorais; j’adorais
-le doux, le détestable Pinamonte. J’avais découvert enfin, sur le tard,
-une raison de vivre, c’est-à-dire de m’aimer. Je me surprenais
-quelquefois baisant aux miroirs le reflet de ma face; d’avoir été
-caressé par les mains, les lèvres ou les larmes d’Annalena, mon visage
-m’apparaissait divinement beau et comme éclairé d’une douceur céleste.
-Je considérais mon corps--ce pauvre corps décharné de galantin sur le
-retour--et je me prosternais devant moi-même comme fait le païen aux
-pieds de son idole; car ma chair me semblait en quelque façon sanctifiée
-par les joies qu’elle avait su donner à la divine Sulmerre.
-
-«Mon amie se plaisait parfois à me parler des singularités de ma
-tournure, de mon visage et de mon caractère. Je découvrais, moi aussi, à
-chaque jour quelque détail aimable à la vampirique laideur de mon ami
-Pinamonte. J’avais peine à m’accoutumer à mon bonheur; ma solitude
-m’avait quitté si brusquement! Maintenant j’avais où reposer ma vieille
-tête desséchée de fou ratiocineur, de démoniaque tendre... Un oreiller
-de douceur, de songerie et d’illusions m’attendait là-bas, dans la
-vieille maison de la riva dell’ Olio: le sein de la Mérone, le giron de
-la Mérone, tout de tiédeur, de mollesse et d’oubli.--Quel geste
-fera-t-elle, la mieux-aimée, en m’apercevant sur le seuil de l’alcôve?
-M’adressera-t-elle de tendres reproches au sujet de mes escapades de
-somnambule? Me boudera-t-elle? Ah, si seulement elle daignait soupçonner
-un tantinet ma vertu, me témoigner un peu de dépit jaloux! Quelle serait
-ma joie, quel serait mon triomphe! J’étudiais les contours extravagants
-de mon ombre sur le vitrail changeant du clair de lune, je me composais
-de diverses façons; et c’étaient des airs de prince Charmant, et
-c’étaient des minauderies sataniques... Oui, c’est cela; voilà: c’est
-d’un air dégagé et le sourire aux lèvres que je me veux tantôt présenter
-chez ma belle. Je la surprendrai assise sur ses coussins et plongée dans
-quelque lecture pernicieuse. Je froisse mon habit et mon jabot, je
-déboutonne à demi ma veste, je fais le dos rond et me donne de la sorte
-l’air d’un mauvais sujet accompli. Me voici en état de faire mon entrée.
-J’avance sur la pointe du pied, à la façon des voleurs et des galants.
-Un sourire fripon se joue sur mes lèvres. J’entre. J’entends son petit
-cri de surprise: «D’où diantre revenez-vous à pareille heure?» Je
-balbutie n’importe quoi en toussotant; j’affecte de fuir son regard.
-Elle m’ordonne de la bien regarder dans les yeux. Ma réponse est toute
-prête: «Trêve de simagrées, ma toute belle; eh quoi! oseriez-vous me
-soupçonner...» Je n’achève pas. «Ah! le fourbe, l’ingrat! Dans quel état
-se présente-t-il à ma vue! Cruel amant! Votre silence est un aveu, un
-aveu de trahison! Ah! n’approchez pas, barbare! N’approchez pas!
-Puissances du ciel! quand donc mettrez-vous fin à mes tourments?»--Je
-n’y tiens plus, chevalier de mon cœur; je cours me jeter aux pieds de ma
-toute-chère, je la couvre de baisers, je l’arrose de larmes; je presse
-follement la bien-aimée contre mon cœur; je lui découvre ma galante
-ruse, je la baise tendrement par tout le corps, je la berce, je l’endors
-doucement dans mes bras... Une sainte odeur de volupté baigne l’alcôve;
-chaque heure nouvelle semble apporter un silence nouveau; un grillon de
-temps en temps pousse un petit cri plaintif; un meuble craque... La tête
-de la Mérone s’endort sur mon cœur; le sommeil me gagne à mon tour; je
-m’endors dans les bras de la félicité.
-
-«Voilà de quels rêves, monsieur le chevalier, voilà de quelles
-billevesées j’occupais mon esprit. Il n’était pas d’événement, de
-pensée, de parole que je ne rapportasse à la Mérone et qui ne me parût
-avoir trait à mon amour. J’étais devenu à mes yeux le centre de
-l’univers; je pénétrais la signifiance la plus secrète de toutes choses;
-mon misérable cœur abreuvé d’amertume battait maintenant la mesure au
-milieu de la divine harmonie des sphères; la circulation de mon sang
-amoureux m’enivrait comme d’une musique d’inépuisables clepsydres. La
-passion m’initiait aux mystères de l’être; je m’aimais de l’amour dont
-le divin brûle pour le divin.
-
-«Je m’oubliais de la sorte aux plus singulières rêvasseries jusqu’à
-l’instant où, levant les yeux vers les cadrans célestes, je prenais
-garde que le temps, l’implacable temps n’avait point interrompu son
-cours. Me réveillant alors de ma sotte songerie, je faisais tout d’abord
-un bond diabolique, puis je partais comme un trait. L’angoisse me
-soulevait telle une machine volante; et c’eût été, à coup sûr, chose
-fort plaisante que de me voir faire cette diligence vers le lieu où
-m’appelaient mes galants devoirs. Me voici enfin au seuil de mon paradis
-terrestre; j’entr’ouvre en tremblant la porte du sanctuaire... Hélas!
-pourquoi donc faut-il que la réalité ressemble si peu au rêve? O mon
-rêve enfantin, ô mon désir précieux, où êtes-vous? Où est la lampe, où
-est le roman français arrivé par la dernière poste, où est enfin la
-Mérone elle-même? J’entre et je ne perçois que ténèbres; je m’avance,
-j’écoute... rien ne branle... je n’entends que la respiration paisible
-et régulière de la dormeuse. Hélas! bourreau de rêve! chienne de
-réalité! La Sulmerre n’a point jugé à propos de m’attendre; la Sulmerre
-ne m’aime pas. Maudite imagination! Tu me la baillais belle avec tes
-vains mirages d’amour, de tendresse, de sincérité! «Eh quoi? serait-ce
-vous, monsieur le somnambule! C’est chose fort salutaire que de prendre
-le frais avant son coucher... Allons, venez, venez tout contre moi...
-j’ai hâte de chanter l’introït; et dans une heure ou deux nous
-entonnerons les matines.»--Sombre et silencieux comme un mort, je quitte
-mes vêtements, je m’allonge auprès de la chère gourgandine et, dévoré
-des aphrodisiaques du dépit et du dégoût, je me prends à la besogner
-sauvagement. A mon réveil, Phébus est déjà haut dans le ciel et je me
-sens tout guilleret. N’ai-je pas en effet la Mérone auprès de moi? Ne
-m’aime-t-elle pas à sa manière? Que me faut-il donc encore? N’est-ce
-point là la destinée de tous les humains? «Bonjour, monseigneur mignon!
-Le beau soleil, la charmante journée! Ah! que j’y pense! N’avez-vous pas
-convié le prince et plusieurs autres amis pour tantôt?»--Telle est la
-vie, monsieur le chevalier; telles sont nos amours, et c’est ainsi que
-va le monde.
-
-«Toutefois ce n’était là que ma philosophie des meilleurs jours ou des
-plus lourdes heures de lassitude ou de résignation. La plupart du temps,
-la moindre indécision dans le regard d’Annalena et la plus faible
-hésitation dans sa voix m’offraient une raison de changer brusquement
-d’humeur. Alors aux tortures de l’angoisse et de la pitié succédaient
-les supplices de la jalousie et de la fureur. Je me méfiais de toutes
-les formes de ce que l’on appelle sottement «possession»; nulle d’entre
-elles ne parvenait à satisfaire mon insensé désir. Ma rageuse passion
-imposait à la très chère les plus cruelles pratiques de la dépravation,
-les plus hideuses besognes de l’obscénité. Je trouvais un horrible
-plaisir à me dédoubler, à me métamorphoser en mon imagination; je
-m’apparaissais en esprit sous la forme grossière et sous les traits
-étrangers d’un matelot ivre, d’un soldat tout fumant du sang des viols
-et des massacres, d’un libertin sénile, baveux et rongé
-d’aphrodisiaques. J’étais tout ensemble acteur et spectateur dans mes
-tragiques ignominies. Je déguisais ma chère maîtresse en bardache, je la
-grimais en vieille salope sinistre et poivrée; je traînais mon amour au
-lupanar, je baignais mon cher archange dans les latrines. A force de lui
-presser le bouton, de la persécuter d’horribles prières et
-d’extravagantes menaces, j’arrachais à ma toute chère des aveux qui me
-faisaient frémir de rage, de honte et de volupté: je me faisais initier
-aux affreux mystères de ses amours anciennes; et, non content d’être
-jaloux de ma propre chair et de tous les vivants, je rappelais sans
-cesse à ma mémoire les galants anciens, et j’en multipliais à l’infini
-le nombre. Même je passais plus outre, car pénétrant, grâce aux
-particularités intimes qu’Annalena me révélait en ses transports, l’âme
-et la chair de mes prédécesseurs, je jouais, mime frappé de folie, le
-drame de leurs passions depuis longtemps éteintes, la comédie de leurs
-espoirs trompés, la farce de leurs joies perdues; et quand mon art
-immodeste arrachait aux lèvres pâmées de Manto le nom de l’amant dont je
-contrefaisais la luxure badine ou farouche, un horrible sentiment de
-dégoût et de triomphe me déchirait l’âme et secouait ma misérable chair.
-Démoniaque, j’étais possédé d’une légion de rivaux.
-
-«Parmi tous ces adulateurs disparus, oubliés ou trahis dont
-l’énumération ne laisserait sans doute pas que de vous paraître
-oiseuse,--diplomates, prélats, bouffes illustres, gens d’épée de tous
-pays,--un seul me paraît digne de vous être cité, et cela grâce surtout
-au curieux phénomène de sentiment qu’il fit naître en mon cœur. C’était
-un jeune Danois de la première qualité...
-
-«Certaine nuit d’insomnie, en fouillant dans une vieille armoire, je mis
-par hasard la main sur son mélancolique portrait d’abandonné. La
-capricieuse Annalena me conta l’histoire de ce galant en termes si
-pleins de tendresse que je la soupçonnai aussitôt de nourrir encore
-quelque amour pour son souvenir; cependant le nom autrefois chéri du
-scandinave s’était effacé de sa frivole mémoire, et je n’ai jamais connu
-d’autre nom à ce gentilhomme que le ridicule sobriquet de Benjamin dont
-l’espiègle avait jugé plaisant de l’affubler. Le visage tout rayonnant
-de noblesse et de douceur du jeune homme; tels traits de son esprit et
-de son caractère; le sujet de sa séparation d’avec la Mérone; la
-tournure originale de la lettre d’adieux dans laquelle il mandait à
-l’ingrate son départ désespéré pour la Chine, enfin le tour pendable que
-la perfide osa jouer à l’infortuné béjaune en lui communiquant, par
-l’entremise d’Alessandro, la nouvelle aussi cruelle que fausse de sa
-mort et de son inhumation au cimetière de Vercelli; toutes ces étranges
-particularités de son histoire furent autant d’éloquentes plaidoiries
-qui valurent à l’unique adorateur sentimental de ma Sulmerre
-l’indulgence et la compassion d’un amant follement jaloux et tout plein
-de répugnance pour les caprices vulgaires et passagers des autres
-rivaux.
-
-«Les tristes amours de Benjamin m’offrirent une excellente occasion de
-pénétrer le cœur et l’esprit d’Annalena. A la façon dont elle m’en fit
-le récit, je jugeai qu’elle n’avait jamais su apprécier des nombreuses
-qualités du Danois que celles qui en faisaient à ses yeux un enfant
-timide, caressant et facile à duper. Il me fut clair aussi qu’elle
-prenait pour de l’inexpérience et de l’ingénuité ce qui n’était en moi
-qu’un besoin des plus conscients d’entretenir ma tardive flamme en me
-créant le plus possible d’illusions à son sujet. Ruse rampante de
-l’esclave, hypocrisie pitoyable de la courtisane, tendresse triomphante
-de la mère, que je vous connus bien toutes trois en étudiant le
-caractère de la Mérone! La surprise qu’elle marqua de me voir si plein
-de commisération pour Benjamin me fit clairement entendre qu’elle
-n’avait espéré rien autre chose de sa confidence qu’un nouvel éclat de
-jalousie de ma part. Si étrange que lui ait pu tout d’abord paraître ma
-sympathie envers l’infortuné gentilhomme, elle ne tarda point d’y
-discerner un témoignage indirect du profond amour dont elle se savait
-l’objet. Elle me parla ingénûment de sa découverte; je feignis de ne
-m’étonner que de sa pénétration; en réalité, la faiblesse de mon cœur me
-surprenait bien plus encore que la finesse de mon amie. Eh! oui, ce que
-j’aimais en Benjamin, c’était l’amour dont il avait brûlé! Je lui savais
-gré de s’être consumé en tristesses et soucis pour une créature qui,
-dans mon propre cœur, avait allumé les feux les plus cruels. Dans le
-fond, y avait-il en tout cela de quoi s’étonner si fort? La tendresse
-est plus perspicace que l’expérience du plus sage, et plus féconde
-qu’une nuit de juin, et plus délicate que l’architecture des
-hirondelles. Tout est sagesse, mystère et douceur au cœur de la profonde
-tendresse, de la pure fleur de Dieu sottement souillée par le lâche, le
-hideux mensonge humain. Benjamin avait souffert, Benjamin avait aimé;
-l’amour et la douleur dont mon cœur était débordé aimaient le doux
-Benjamin comme le couple égaré dans la nuit aime l’étoile qui lui
-sourit, la brise qui le caresse, le silence qui prête l’oreille aux
-tendres chuchoteries. J’avais accoutumé à considérer le jeune Danois
-comme une façon de compagnon secret de mon infortune, de témoin
-invisible de mon bonheur, de confident idéal de mes peines. La pensée où
-j’étais de ne le rencontrer jamais me disposait apparemment à la
-confiance. Il m’arrivait parfois de soupirer: «Que peut bien faire notre
-frère Benjamin? Est-il toujours à Formose? A-t-il repris intérêt à
-l’existence? L’infortuné! S’il avait seulement auprès de lui quelqu’un
-qui le sût consoler! Quelle tristesse, Annalena, quelle tristesse!» La
-Sulmerre feignait de partager mon attendrissement; mais je pense qu’elle
-s’affectait davantage des chagrins de celui qui parlait que des
-infortunes de l’absent. La femme est ainsi faite, monsieur le chevalier;
-elle ne conçoit pas que l’on puisse vivre dans le passé; sa chair, son
-cœur et son esprit ne connaissent du temps que la minute présente, comme
-la libellule et comme le frisson de l’eau. Et le grand avenir ouvert aux
-hommes aimants et aux bêtes lui est fermé.
-
-Malgré que la madrée affectât souvent de se reporter au temps de ses
-amours avec Benjamin, j’avais toujours quelque doute sur la sincérité de
-ses regrets et je la soupçonnais fort de n’entretenir ma pitié qu’afin
-d’y trouver l’occasion de porter aux nues la générosité de mes
-sentiments. La femme est faible et l’hypocrisie de la faiblesse est
-insondable. Non contente d’avoir du premier jour discerné dans l’estime
-que je faisais du Danois une excellente preuve de mon amour,
-l’artificieuse s’en fit bientôt un moyen de défense dont elle
-s’accoutuma à user dans les moindres occasions. Qu’une parole un peu
-vive vînt à m’échapper, la Mérone aussitôt de me vanter la modération de
-langage et les façons honnêtes de son sentimental patito; m’arrivait-il
-de lui faire reproche de sa coquetterie ou de la soupçonner ouvertement
-d’infidélité, c’était alors un cantique de louanges à la sublime
-confiance que Benjamin n’avait point cessé de lui témoigner tout le
-temps que dura leur commerce. «Eh quoi, cher Allobroge, est-ce un
-passe-temps digne de Votre Seigneurie que de tourmenter sans cesse un
-pauvre cœur sans malice, une malheureuse fille sans défense? Mortel
-insensible! Cœur corrompu! Que vous avez donc bien pris à tâche de
-venger mon infortuné Benjamin! O mon cher innocent, mon tendre mandarin!
-Que je t’aimerais et te cajolerais, présentement, si tu étais auprès de
-moi et si je n’eusse eu le malheur de m’engouer d’un bel esprit!» La
-coquine mettait à ses invectives un si fort accent de sincérité que je
-ne les pouvais entendre sans en ressentir de l’émotion. Que la colère
-enfantine et rusée de ma Manto était charmante! Que sa tristesse, vraie
-ou feinte, était gracieuse! A solliciter son pardon, à calmer sa
-douleur, je goûtais un plaisir qui ne se peut exprimer. Je la prenais
-sur mes genoux, je la baisais et la berçais, je lui chuchotais des mots
-tendres ainsi qu’on fait aux petites filles; je buvais ses larmes, je la
-tapotais doucement sur ses joues chaudes et claires de beau fruit
-précoce, et je me disais en moi-même: «Roquentin imbécile! fabricateur
-d’illusions! Quelle est ta sincérité, mais quel est aussi ton
-avilissement!»
-
-«Je ne voudrais pour toute chose au monde vous faire le détail de ces
-scènes scabreuses où les larmes n’étaient que bien rarement seules à
-couler. Vous me paraissez d’ailleurs marquer quelque hâte d’en finir
-avec ce Benjamin que vous ne connaissez pas et dont vous vous moquez,
-sans doute, comme de Colin-tampon. Ma digression à son sujet a été fort
-longue; mais qu’y faire, chevalier? La faute est commise. Ne suis-je pas
-l’homme des digressions? Et puis, qu’importe? Toutefois, avant que de
-revenir à mon histoire, souffrez que je mentionne un autre de mes rivaux
-et amis: Mylord Edward Gordon Colham, jeune Anglais débarqué depuis peu
-à Venise dans la vue de s’y déniaiser et d’y perdre son temps en qualité
-de secrétaire d’ambassade. La jeunesse de l’aimable insulaire et
-l’expression de franchise et d’innocence répandue sur toute sa personne
-furent cause que la Mérone tout d’abord lui permit certaines privautés
-peu faites pour me plaire. Je reconnus cependant bientôt que les
-assiduités du béjaune n’avaient rien qui me pût donner de l’ombrage, et
-je finis même par me prendre de quelque goût pour le charmant Edward. La
-Sulmerre accoutuma bientôt de l’appeler frérot; je lui donnai le nom de
-mignon. Mylord touchait agréablement de l’épinette, avait les plus beaux
-yeux et cheveux du monde, et paraissait ne se plaire qu’en la compagnie
-des messieurs de la Manchette. Je vous fais grâce de ses autres
-particularités; au demeurant, le rôle qu’il joua dans le drame burlesque
-de mes amours se réduit à presque rien; et dans toute la suite de mon
-histoire nous ne le verrons réapparaître qu’une seule fois. J’estime non
-moins inutile de vous parler des confidences que je ne tardai pas, selon
-ma fâcheuse coutume, à déverser dans son sein. Mieux que personne au
-monde vous connaissez déjà et l’horrible inquiétude qui torturait ma
-raison et l’atroce amour qui me dévorait le cœur.
-
-«La vie est sainte et l’homme est mauvais; et la vie se venge de
-l’homme. Du premier regard il m’avait semblé reconnaître en
-Clarice-Annalena la projection mystérieuse de la chère image tant
-caressée jadis par mon esprit d’enfant; et, loin de s’atténuer avec le
-temps et l’habitude, cette délicieuse impression du premier moment ne
-fit que gagner en force et en netteté. Aimer la Mérone me parut bientôt
-retourner bonnement aux tendresses abandonnées des premiers ans. Dans
-les yeux de la belle je retrouvai le ciel et les fontaines du duché de
-Brettinoro; dans ses cheveux, l’arome du vent soufflé par le fleuve ami
-et la forêt fraternelle; dans sa voix, les ris et les chansons des
-compagnes de mon jeune âge. J’aimai la douce un peu comme un gitonneau
-d’école et beaucoup comme une petite sœur puérilement incestueuse.
-Hélas, Annalena! Hélas! Mon enfance, mon enfant, mon enfantillage!--Il
-n’est, à mon sens, chose si aimable au monde qui puisse être comparée au
-délice de découvrir dans une femme perdue quelque reste de grâce
-enfantine, de tendresse et de pureté. C’est plus passager que la
-mélancolie du dernier rayon sur la nuée grossissante de la nuit, et
-c’est plus délicat que la fragilité de la fleur cueillie aux bocages de
-l’arrière-saison. Certes, la vierge m’apparaît aimable en son innocence;
-mais je suis tellement fait que je préférerai toujours la surprise de
-découvrir un peu alors que je ne cherche pas, à la joie de rencontrer
-beaucoup quand je suis certain de trouver. Le goût de l’imprévu m’a
-guidé dans mes amours comme dans tout le reste, et c’est à lui que je
-dois d’avoir pris dans ma jeunesse le train du libertinage; car, sitôt
-que l’on m’eut appris sur les créatures que leurs sentiments étaient
-affectés, je sentis naître en moi le bizarre désir de leur en inspirer
-qui fussent véritables. Loin de me laisser rebuter par les échecs
-inévitables que j’éprouvais à ce jeu extravagant, je me faisais un
-divertissement d’en atténuer l’effet en les interprétant d’une certaine
-façon. J’opposais aux jugements sévères de ma raison tous les arguments
-qui me semblaient propres à me faire incliner à l’indulgence; et comme
-il me fallait de la noblesse à tout prix, je relâchais sans cesse les
-cordons de ma bourse et je me réjouissais naïvement de découvrir, au
-défaut de l’amour, un peu de reconnaissance dans le cœur de mes vénales
-consolatrices.
-
-«Si ingrate que fût la tâche que j’avais prise à cœur, j’y trouvai
-cependant mainte occasion de me complimenter sur mon optimisme libéral
-et galant; singulièrement dans mon commerce avec Annalena. La
-reconnaissance que celle-ci avait accoutumé de me marquer à tout propos
-n’était pas le seul sentiment qui m’étonnât dans une fille de son âge et
-de sa condition. Quelque sensible qu’elle fût au faste dont je
-l’environnais, elle y paraissait attacher moins de prix qu’à la manière
-affectueuse et honnête dont j’usais à son égard par devers le monde.
-Elle apportait dans ses transports les moins modestes une câlinerie
-mignonne qui semblait témoigner de la sincérité de son sentiment autant
-que de la vivacité de son plaisir. Elle avait aussi d’accorder le pardon
-des fautes une manière à tel point charmeuse, que je la soupçonnais
-parfois d’exciter avec intention les fureurs de ma jalousie. Ses
-bouderies étaient enfantines et attendrissantes; elle montrait de la
-grâce ingénue jusque dans ses péchés; car elle était perverse à la
-manière des novices et des nonnains. Ses petites larmes avaient un goût
-de pluie féée au blond royaume d’automne de Riquet à la Houppe, et ce
-m’était un délice que de baisoter ses petites moues de colère ou de
-dédain. Son fichu se renflait à la plus faible émotion, découvrant une
-poitrine ornée de tous les agréments que peut offrir l’âge délicat et
-troublant où les belles cessent d’être fillettes sans se pouvoir décider
-à devenir femmes entièrement. Son corps était comme ces beaux rosiers de
-mai dont le feuillage dur et frémissant présente aux lèvres charmées une
-petite fleur sans duvet, entr’ouverte à peine, lisse et aigre-douce au
-baiser. Mais c’était surtout le rire, le rire d’Annalena! Rire clair,
-rustique, primitif, fraternel; rire d’enfant qui me semblait tout
-frissonnant de murmures de sources réveillés jadis durant quelque halte
-nocturne au milieu d’une forêt étrange; et tout assourdi de ramages de
-mai entendus dans le demi-sommeil, au fond d’un verger vaporeux; et tout
-frileux d’un bruit de pluie et de grêle sur les toits de l’antique
-château de Brettinoro; et tout somnolent des chansons du vent dans les
-cheminées désolées; et tout ému encore du son des noëls de jadis...
-
-«Voilà ce que je croyais entendre, moi qui n’avais jamais rencontré
-l’Amour; oui, voilà ce que j’entendais, moi le plus solitaire, dans le
-rire singulier de la Mérone, dans ce doux rire qui s’épanouissait
-soudain dans la voix de ma belle comme la rose s’allume au rosier et
-comme se détache du chêne bruissant la grêle étrange des glands dorés de
-l’automne. Et je fermais les yeux, et je cachais mon visage... Trente
-années de solitude inquiète, d’attente passionnée, de débauche timide et
-nostalgique... Trente années de sécheresse d’âme, de folie
-d’imagination, d’impuissance de cœur! J’avais seize ans, je lisais le
-_Don Quichotte de la Manche_ sous le saule pleureur du parc ancestral,
-et j’attendais, j’attendais près de la fontaine murmurante. Et les jours
-succédaient aux jours, les saisons aux saisons, les années aux années...
-Et je me voyais, dans mon rêve obscur, rôdant sans but le monde,
-gaspillant la vie, prodigue d’or et d’heures de jeunesse; admiré,
-flatté, fêté en tous lieux, et cependant plus misérable, dans la
-solitude de mon cœur, que le vieux gueusant accroupi au seuil du
-cimetière.
-
-«Des souvenirs étranges de pays et de villes se déroulaient devant ma
-vue intérieure; paysages de brume et de soleil, d’hiver et d’été, du Sud
-et du Nord; rues et ruelles du soir et du matin, silencieuses ou
-bruyantes; foules de tous pays et de toutes races; hospitalités de
-palais et de chaumières; débarcadères, relais de postes, haltes près des
-fleuves et rêveries d’auberges... Ah! mélancolie et lassitude des
-arrivées, sentiment mélangé de vide et de regret des départs! Et cette
-accablante, cette atroce certitude que l’âme sera demain ce qu’elle est
-aujourd’hui, et ce qu’elle fut hier, et il y a dix ans, et de toute
-éternité...
-
-«Et voilà qu’un rire étrange résonnait soudain si loin, si loin et si
-près de moi! Un rire d’adolescente chère à mon adolescence, un rire
-d’autrefois et d’avenir, un rire de sauvagesse coulant et fleurant doux
-tel du baume tranquille... Les yeux clos, la vie suspendue toute à cette
-mélodie de la jeunesse, je me reportais, monsieur le chevalier, à mon
-sombre passé de rocher perdu au milieu de la solitude des mers; à mon
-lugubre passé de lampe indifférente d’auberge, à mon horrible passé de
-vieille rigole mesurant les jours, les années et les siècles à
-l’écoulement monotone des pluies empoisonnées de rouille. Et lorsque je
-rouvrais les yeux, j’avais devant moi mon premier amour d’enfant,
-d’adolescent et de grison: Clarice-Annalena Mérone l’aventurière!
-Clarice-Annalena Mérone, de Sulmerre, la gourgandine, hélas!
-
-«L’ensorcelante gourgandine avait pour les ébats enfantins devant les
-miroirs un goût des plus vifs; ce dont je la reprenais souvent d’un air
-docte et sévère, car ces badinages solitaires n’étaient pas sans me
-donner quelque jalousie; toutefois, le rire penaud de l’écolière prise
-en faute me désarmait en un clin d’œil, et l’image du tendre Daphnis
-s’allait unir au reflet de l’aimable Chloé. L’accent qu’elle mettait à
-ses plaintes et réprimandes me ravissait d’aise; elle prononçait alors
-les mots à la façon des enfants; quand elle disait: Barbare! j’entendais
-«Balle-Balle»; méchant! je répétais: «méçant»; bourreau! je criais:
-«boulot, boulot!» et la friponne de s’esclaffer, de sauter de joie et de
-battre des mains. Elle inventait des jeux de malade et de chirurgien, de
-petite fille espiègle et de gouverneur sévère, de jeune beauté surprise
-dans un bois par un vieillard impudique; et c’étaient des opérations
-délicieuses, des flagellations exquises, des viols sauvages, anxieux,
-enivrants. Elle se travestissait en jeune garçon et se mettait une
-ceinture dont la boucle complétait son corps; et Ænobarbe-Pinamonte
-faisait sauter sur ses genoux Sporus-Annalena. D’autres fois elle se
-donnait des airs de gouvernante gonflée d’humeur vitupérosa, et voulait
-que je l’appelasse ma mie. Alors elle me menait promener, me faisait
-épeler dans un grand livre, me donnait l’ordre de réciter ma prière ou
-de déclamer quelque fable. Malheur au grimaud étourdi! Il n’en menait
-pas large, par ma foi! le fouet était toujours sous la main de la
-mégère.--«Deux pigeons s’aimaient d’amour...»--«Eh quoi, monsieur,
-est-ce là tout ce que vous avez su retenir? D’amour..., allons,
-qu’attendez-vous, méchant garnement?»--«D’amour..., madame; d’amour
-ten... tendre...» La petite main armée du gros fouet se levait; en même
-temps une culotte se baissait; et voilà ce grand escogriffe de
-Brettinoro à genoux devant sa mie. «Ah! le petit libertin! «Que vois-je?
-Que veut dire ceci? Mais c’est un petit homme! que dis-je, un petit
-mauvais sujet accompli! Quel polisson vous apprend toutes ces belles
-choses, monsieur le vilain? Je le veux savoir sur-le-champ; sinon j’en
-touche un mot à Monseigneur...--Allons, ne pleurez pas, c’est bien;
-levez-vous et approchez, que je vous embrasse...» Et ma douce mie me
-baisait tendrement... «D’amour singulier, enfantin, pervers, profond et
-mélancolique; de l’amour le plus rare, ma mie adorée! Venez, venez, que
-je vous rende la pareille!» Ah! chevalier, que les heures coulaient
-douces au palazzo Mérone!
-
-«Avant que de rencontrer la Sulmerre, je n’avais jamais connu d’autre
-tendresse que celle qui me porte aujourd’hui encore à chérir le passé au
-point d’y situer ma propre existence effective et de ne rechercher nulle
-autre société que celle des vieux livres et des objets anciens. Le
-fantôme du regret n’est pas moins propre à nous rattacher à la vie que
-le mirage de l’espoir. En m’éprenant de la Mérone, je l’attirai dans le
-cercle enchanté interdit à mes contemporains; je l’habillai en héroïne
-de roman poudreux; je lui donnai pour compagne Agnès, Béatrix et
-Laurette de Sado, et j’approchai de sa douce face d’enfant d’autrefois
-mon âme rajeunie, afin qu’elle s’y contemplât comme en un beau miroir
-ancien lavé dans les larmes de l’amour. Je mis dans ma tendresse toute
-la folie de mes sens et toute la sagesse de mon âme. J’avais l’esprit
-sans cesse occupé de ma Mérone; ma vie se nourrissait de la chère vie de
-l’ensorceleuse. En prononçant les noms de la très ravissante, je
-surprenais dans ma voix l’accent mystérieux des paroles sacrées, et je
-chuchotais: «Clarice», comme on murmure: «Reine des anges»; et je
-disais: «Annalena», comme on soupire: «priez pour nous». Mes poumons
-reconnaissaient l’air que la trop douce avait respiré, mes yeux
-cueillaient sur les fleurs le regard chéri qui s’y était reposé; les
-objets rendaient à mes mains les caresses reçues des doigts de l’adorée,
-et toute la douce nature m’apparaissait sous les traits ravissants d’une
-grande Annalena omnipotente et éternelle. L’amour me faisait pénétrer
-dans l’essence de mon être; Pythagore d’un genre nouveau, je découvrais,
-en moi-même, un monde régi par les nombres mystiques; Annalena était
-l’unité certaine et inconcevable dont dérivaient en combinaisons sans
-fin les affections de mon âme et les associations de mes pensées.
-L’amour est une attraction et la gravitation infinie n’est elle-même
-qu’une forme sensible de l’universel amour. L’image de la très chère
-m’était plus fidèle que mon ombre; car l’ombre du corps s’unit aux
-ténèbres et se fond en elles, au lieu que le fantôme bien-aimé me
-poursuivait à travers la nuit jusque dans les profondeurs effrayantes du
-rêve.
-
-«Une fois, une seule, je parvins à dérouter dans le sommeil ma
-délicieuse obsession. Cet acte de rébellion, encore qu’inconscient,
-m’attira un châtiment terrible. A mon réveil de ce songe sans Annalena,
-je me trouvai, plein de stupeur et d’angoisse, au milieu des ténèbres.
-La Sulmerre était loin de ma pensée; mon rêve m’avait reporté dans le
-temps de ma prime jeunesse, et je pensais m’être réveillé dans ma
-couchette au vieux château de Brettinoro. Tout à coup, à un mouvement
-que je fais, je prends garde qu’un corps étranger repose auprès du mien.
-L’image d’Annalena reprend tout aussitôt sa place dans mon esprit;
-toutefois, un affreux sentiment de détresse m’étreint le cœur.
-J’écoute... Pas un souffle... Je crie: «Annalena! Annalena! Mon cher
-amour!» Point de réponse, rien ne branle. Enfin, je mets la main sur le
-briquet; l’étincelle jaillit, la chandelle est allumée; et voici
-Annalena en sa pâleur de statue renversée et blanche de lune, tout près
-de moi, tout près et cependant si loin, si loin! Égarée au pays du
-songe, enlacée par les hautes herbes du silence, étrangère, perdue,
-presque morte... Terrible, terrible est le visage du sommeil! Si près de
-moi, et au profond de quel abîme, et au sein de quel mystère!--Te voilà
-donc, toi! O toi! O toi toute! O toi près de moi, de moi si seul! Pauvre
-de toi, pauvre de nous! La nuit. Le silence. Ce pâle flambeau inquiet,
-ce vieux palais peuplé d’étranges souvenirs... Sur la muraille, l’ombre
-démesurée, effrayante et baroque de ce grand escogriffe en chemise...
-Qui est-elle? D’où vient-elle? Qui suis-je? Où vais-je? Elle ne vivait
-pas dans mon rêve d’avant un instant et je n’existe sans doute pas dans
-le sien. Quel abîme nous sépare! Que faisons-nous ici? J’étends un
-mouchoir sur sa face, et voilà son nom oublié, perdu, effacé; son corps
-n’a pas de nom; décapité, elle-même ne le reconnaîtrait pas. Quelle vie!
-Quelle éternité! Quelle odeur de charnier! Elle a longtemps vécu sans
-rien connaître de moi, hélas! rien, pas même le nom. Et elle dormait
-seule ou dans les bras d’un autre, dans cette même attitude! Et moi je
-courais la prétentaine au loin, au loin! Quel froid, quelle ombre sur la
-mer, quel inconnu, quel silence partout! Oui, le clair de la lune sur la
-Russie blanche et sur les clochers noirs de corbeaux... Et le clair de
-la lune sur le château grand-ducal de Mazovie et sur Windsor!--Demain
-approche. Demain ne peut apporter que la douleur. Demain est toujours
-une séparation. L’éternité même n’est que le temps d’un adieu, la chute
-d’une feuille, l’éclair d’une larme.--Je crie à tue-tête: «Horreur!
-Horreur!--Ciel! quel rire! Comme elle rit, cette friponne
-d’Annalena!»--«Je vous observe depuis un bon moment, monsieur mon très
-cher; auriez-vous perdu l’esprit, Sassolo, dites-moi? Que faites-vous
-là? Pourquoi ne dormez-vous pas? Soufflez donc la chandelle, de grâce.
-Je meurs de sommeil. Embrassez-moi bien fort, calmez-vous, bonne
-nuit.»--La paix rentre dans mon âme. Je souffle... une mouche se brûle
-l’aile... Je souffle: la voilà qui se heurte au plafond. Silence. Je
-souffle encore. Voici la nuit. Et voici la pluie. Quelle tranquillité,
-quelle douceur! Toutes choses sont rentrées dans l’ordre. Dans quel
-ordre, ô mon esprit bizarre? Dans l’ordre des choses, apparemment.
-Ah!... Bah!... Le grand escogriffe bâille. Ténèbres. Bruit de la pluie
-sur le canal. La chevelure de la Mérone sent le foin de printemps sous
-la lune... Et voilà, monsieur le chevalier, voilà notre ami Pinamonte,
-mon ami Moi-Même qui paisiblement se rendort,--tel un âne de mai ivre de
-jeune foin.
-
-«Peu de temps après notre première rencontre au palais di B..., je dus
-me rendre à Milan dans une affaire de succession. Une légère
-indisposition empêcha la Mérone de m’y suivre. J’étais depuis deux ou
-trois jours dans cette ville quand, traversant un soir la via Paolo da
-Cannobio, voisine de la cathédrale, je fus frappé de l’aspect délabré
-d’une maison qui paraissait bien être la doyenne de cette rue si pleine
-de souvenirs. Il bruine doucement. Les sons plaintifs d’un clavecin se
-font entendre dans l’éloignement. Voilà notre ami Pinamonte en plein
-rêve; il lui semble que la porte surmontée du blason des Ricci l’invite;
-déjà le seuil est franchi, le long corridor traversé; et voici une
-petite cour à colonnade, aux dalles disjointes, branlantes et rongées de
-mousse. Dans un coin obscur, une tête lépreuse de chimère crache un
-petit filet d’eau verdâtre dans un bassinet limoneux. Pinamonte lève le
-nez, écarquille les yeux: «C’est la maison du Passé, c’est la maison du
-Passé», chantonne ce diabletot de clavecin. «Regarde bien, ami
-Pinamonte; ces hautes fenêtres troubles ne sont-elles pas de ton goût?
-Tin, tin, tin; Annalena a vécu là il y a cent ans. Tin, tin, tin; elle
-arrosait les fleurs à la fenêtre de gauche tous les matins; tous les
-matins d’il y a cent ans. Lan, lan, lan, lanlaire. Dans le vieux temps,
-dans le pauvre vieux temps lointain.»--Une fenêtre s’ouvre, une affreuse
-tête de vieille coiffée d’un bonnet monstrueux m’interpelle: «C’est par
-ici, là, la petite porte à votre gauche; entrez, entrez donc, de
-grâce... Il y a trois marches... Vous êtes M. Spallantini, n’est-il pas
-vrai? Le maître de danse? Venez, venez; voilà une bonne couple d’heures
-que M. de Tassistro vous attend.» Au lieu de répondre, je reste planté
-là, moitié figue, moitié raisin. Je rougis, je tousse, je me mouche, je
-porte la main à mon chapeau. Que faire, par le Styx! Quelle excuse
-donner, par le Diavolo! La vieille chipie ne va-t-elle pas me prendre
-pour un voleur, pour un assassin?--Je balbutie l’enfer sait quoi:
-«Vieille maison, ma bonne; amour du passé, curiosité... étranger de
-passage à Milan, légère ivresse, chagrins...» Puis, je prends mon essor,
-et d’un bond me voilà au milieu de la rue.
-
-«Bien des mois après cet événement mémorable, je me trouve dans le
-boudoir d’Annalena. C’est dans l’été. Il fait chaud. Je muse. Je
-m’ennuie. Je prends un livre, je le parcours distraitement, je le jette.
-Je suis du regard le vol d’une mouche. Elle se pose sur la vitre, et
-c’est le grand silence d’un soir de juin. Ah! voici un baguier. Je le
-prends, je l’ouvre, et, tout en m’abandonnant à des rêveries
-incohérentes, je fais sauter les bijoux dans ma main. Je songe vaguement
-à mon dernier voyage; je revois en pensée ma chère cathédrale, la via
-Cannobio, la maison du Passé. Ma main saute toujours. Une bague tombe.
-Je la ramasse et l’examine minutieusement, tout en rêvassant à autre
-chose. J’aperçois un chiffre gravé dans l’anneau. Je m’approche de la
-fenêtre: «1708. P. Tassistro.» Je me signe, je jure, j’appelle Clarice,
-je l’interroge. Elle n’avait jamais remarqué l’inscription. La bague lui
-venait d’une grand’tante. Jamais elle n’avait entendu parler de la
-famille Tassistro. Il y a un grand mystère au fond de toute tendresse,
-un impénétrable secret dans le sein de toute passion; un rêve que l’on
-oublie au réveil, un silence que l’on n’ose troubler, un mot que l’on
-craint de dire.
-
-«J’ai aimé profondément; j’ai le droit de parler. Mais malheur à qui
-prend le nom de l’Éternel en vain! Rien n’est étranger à notre misérable
-entendement comme ce terrible et doux amour qui est le principe de
-l’être et qui fait fraterniser notre cœur avec le caillou du chemin; car
-nous avons peine à supporter la vie, et notre amour s’enivre d’éternité.
-Tout est obscur dans ce qui a pu être avant nous, tout est mystère en ce
-qui nous doit survivre; cependant l’esprit répugne à séparer l’idée de
-l’amour tant de ce que nous fûmes avant que d’apparaître en ce monde que
-de ce que nous serons après l’avoir quitté; et le fait de pouvoir, au
-séjour temporel, aimer d’un même amour des êtres dissemblables à des
-époques différentes, est peut-être le plus sûr des arguments à opposer
-aux négateurs de l’immortalité. Les amours passent et meurent; l’amour
-demeure et survit; et telle est la puissance de ses formes terrestres de
-manifestation: art, enthousiasme, beauté, qu’il finit toujours par
-l’emporter sur le mensonge, père de la laideur et de la démence. L’amour
-est cela qui subsiste et qui constitue la personnalité. Que si nous
-ouvrons le livre incohérent de notre passé, nous voilà tout surpris d’y
-lire l’histoire non de l’individu que nous pensions être, mais d’une
-foule turbulente d’étrangers; et si nous avons le bonheur d’y rencontrer
-quelqu’un qui ressemble un peu à ce que nous sommes aujourd’hui,
-gardons-nous bien de lui parler autre chose que sentiment!
-
-«Mon premier soin avec la Mérone fut toujours de lui déguiser ma pensée.
-La douce venait de trop loin; elle était mon cher fantôme sentimental
-des jardins sauvages de Brettinoro; elle était le sens caché de ma vie,
-la forme de mon existence hors du temps; des paroles que je lui
-adressais, aucune n’avait trait aux choses du présent; et l’amoureuse
-simplicité de mes propos étonnait sans cesse mon esprit. Comme je suis
-primitif! me disais-je en moi-même; que veut dire ceci, que signifie
-cela? Suis-je donc un habitant du Saana? Comme la nature chante dans ma
-voix! Quels frissons de forêts défuntes, quels battements d’ailes
-d’oiseaux étranges, disparus; quelles prières enfantines au soleil, à la
-lune, au silence, au vent! Comme l’on sent que tout ceci a déjà été dit
-jadis, il y a très longtemps, avant, avant, toujours avant, bien avant
-toutes choses! Voici le verbe, le verbe nombreux à la signifiance
-unique, le langage tendre, mystérieux, translucide des saisons
-renouvelées, des mondes détruits et réapparus, sons passagers dans le
-cantique sans commencement ni fin! Et je répétais: «Ma chère vie, mon
-grand ange palpitant, mon aimée profonde! Tes yeux, tes mains, tes
-genoux, ta bouche! La trace de tes pas dans la poussière, ta voix dans
-la nuit, ton sommeil sous la lune, tes cheveux dans le vent! Pourquoi
-es-tu comme la fleur sur l’eau, comme le nid au creux de l’arbre et
-comme l’écho dans la forêt qui menace?» Je disais ces pauvres et saintes
-choses, et dans chaque mot je trouvais le mot de l’énigme du monde...
-
-«Parfois, en contemplant le ciel et la mer, je sentais du fond de mon
-âme se lever une tendresse si grande que le plus sublime spectacle m’en
-paraissait amoindri; et je ne trouvais alors, pour témoigner aux choses
-mon amour, que des cajoleries de vieillard pleurant sur un berceau.
-«Voici l’océan nourricier, créé, exploré et enfermé dans la nuit»,
-m’écriais-je; et voici la nuit mesurée et enveloppée de lumière! Le vent
-plaintif s’est levé; ma pensée amoureuse va plus loin que le vent et
-plus loin que cela même qui scintille là-bas et qui est Vénus. Que le
-cercle des réalités apparaît petit à qui embrasse du centre spirituel!
-Eh! mais, c’est qu’il est vraiment petit, petit et charmant à en rire,
-cet univers enfantin offert à ma terrible tendresse! Je ne le comprends
-guère et j’en conviens; la plus pauvre chose passe mon entendement; un
-grain de sable de la route, une larme de la mer, un mouvement d’ailes de
-la mouette; mais qu’importe que ma raison ne pénètre jamais qu’à demi
-cette aimante éternité livrée à mon amour? N’est-ce pas se rapprocher
-des choses, se fondre en elles, que se reconnaître étranger à son propre
-entendement? Je ne connais pas les raisons de l’être, mais je les sens;
-et je sens que l’amour et la beauté peuvent tout, tout hormis «n’être
-pas». Tendres, tendres choses! Tendres et profondes! Comme vous avez
-besoin de ma pitié pour vivre! Comme votre infinité vous ferait peur si
-l’idée de l’infini n’était pas mon amour même! Quelle harmonie règne
-entre nous! Ne suis-je pas en vous, n’êtes-vous pas en moi? Que de
-douceur en nous et hors de nous, que de sagesse nécessaire et
-irraisonnée! Et que ce grand orbe mobile semble donc bien fait pour
-comprendre mon immense cœur en mouvement! Amour, commencement et fin,
-Amour et amour. Vous voici, criais-je follement; vous voici enfin, ô
-Amour! Que votre présence est douce! et que votre ombre au long de mon
-ombre est terrible! Avant notre rencontre vous ne m’étiez qu’un Dieu, un
-pauvre Dieu personnel; un Dieu dans le ciel et une crainte au cœur de
-l’homme; et vous voici vous-même enfin, et vous voici amour, amour et
-douleur! Oui, douleur; ah! certes oui, douleur; car vous vous êtes
-dévêtu de votre mystère. Vous passiez la raison en ces vieux jours de
-votre divinité; vous étiez inimaginable; votre nom était Infini; la date
-de votre venue était Futur.
-
-«Et maintenant vous êtes là, près de moi, vous l’incessante création,
-vous la chose qui n’a nul souci de se connaître, vous le premier cri du
-nouveau-né! O Amour, infini dévêtu de mystère, Dieu dans sa nudité
-sublime, écrasante nécessité, dominateur de la Raison, Christ dans le
-monde du pain et du vin et de l’enfantement. Toi, langage parfait après
-le balbutiement enfantin des sages; toi, l’idée éternelle où la chose
-introuvable pour l’un, la volonté évidente pour l’autre; toi qui ne peux
-être ni idée, ni chose, ni volonté, étant toi-même! O Évidence terrible!
-ô Infini dévêtu de mystère! quelle poésie, quelle musique, quelle
-peinture, quelle danse exprimera jamais l’éternité de ton propre
-étonnement devant la splendeur d’être toi-même! Viens! Enlace-moi!
-Allons vers les jardins qui sont sur les mers! Allons vers les sources
-qui sont dans les forêts! Foulons de notre pas humain le sable qui
-caresse, et la pierre qui déchire, et la poussière de la lune qui fait
-toutes choses vieilles! Et crions, afin que nous entendent nos fils, les
-dieux de tous les temps et de toutes les races! Et que je ne sois plus
-l’homme et que tu ne sois plus la femme; car tu es l’amour en moi, et
-nous sommes l’unité suprême formée de deux terrestres unités! Et allons
-réveiller, sous le chêne ébloui de vent, celle qui fut notre couche
-commune, la Clarice-Annalena, pitoyable et pâle dans le monde du pain et
-du vin et de l’enfantement. Viens, enlace-moi, Amour! Toi dont les pieds
-sont plus bas que toute l’abjection et dont la tête rayonne au-dessus de
-toute clarté! Chant des constellations, petite courbe harmonieuse sur la
-coquille phrygienne, harpe du soleil levant, auberge des vents, pâmoison
-écumante des mers! Toi qui m’as fait connaître l’éternité! Fils du Dieu
-vivant! «Ta face brille comme le soleil, tes vêtements sont blancs comme
-la lumière!»
-
-«Ainsi qu’un homme que le sommeil abandonne, je m’approche de toi, ô
-fenêtre ensoleillée et bourdonnante de mouches, ô Amour, fenêtre ouverte
-sur la vie! Et voici que je vis le moment de la vague, et le clin d’œil
-étincelant de l’écume, et l’éclair d’une aile blanche au milieu de
-l’aveuglement des eaux! Espace, espace qui séparez les eaux; mon joyeux
-ami, comme je vous aspire avec amour! Me voici donc comme l’ortie en
-fleur dans le soleil doux des ruines, et comme le caillou au tranchant
-de la source, et comme le serpent dans la chaleur de l’herbe! Eh quoi,
-l’instant est-il vraiment l’éternité? L’éternité est-elle vraiment
-l’instant? Vanité des rêves humains, noirceurs de l’orgueil et du
-mensonge, que je vous moque dans le rire doux des mouches enivrées!
-Petite palme frileuse offerte au vent d’acier, petit galet luisant dans
-l’écume pâmée, et toi, homme de peine en haillons mâchant ton pauvre
-pain en face des splendeurs terribles du Fils de l’Homme! Quelle sagesse
-en vous! Comme je vous aime! Qu’il m’est doux d’être le battement le
-plus secret de la chair immortelle! O éternité! quel maître doux, quel
-frère amoureux tu as trouvé en moi! Avec quelle libéralité je te
-multiplie de toute la hâte de mes instants humains! Avec quelle sûreté
-je te prédis ton demain à toi, grande sentimentale qui ne te connais pas
-encore! Car il reviendra, le farouche amour, car elle est toute proche,
-la terrible vérité. Et je sais sous quelle vague elle brille, la pierre,
-la pierre qui doit briser la bouche du mensonge, de la laideur et de la
-folie! Car ils se déchireront bientôt, les vieux horizons étouffants,
-laissant enfin paraître les lointains de musique et de miel de la
-consolation! Qui le nierait, alors que toute ma chair brûle de
-prophéties! Qui s’en gausserait, alors que toute la révélation finale
-baise déjà mon sang de ses lèvres enflammées? Luxure secrète de l’être,
-battement dans le ventre de la vie, gonflement de la tendresse dans le
-cœur des cœurs, je te sens, tu me pénètres de toute ta fureur, ta
-chaleur humide est sur ma bouche, tes larmes labourent mon visage.
-
-«Ah! vieux monde imparfait de la joyeuse nouvelle! Comme tu chancelles
-au bord de l’éternité! Viens sur mon cœur, ô monde accompli, ô berceau
-et fosse commune d’une race immonde! Je t’aime de tout le désespoir des
-derniers instants! Déjà ton ciel pâli s’agite comme un chiffon sali de
-pleurs d’adieu! Ah! comme je t’aime, apparence ancienne d’un monde
-mourant, vieille peau de bête malade! O Amour! ne lui fais point de mal!
-Ne te venge pas trop bien! Laisse-le mourir de sa mort! Pardonne à ce
-monde où tu fus sans royaume, oublie le crachat sur la face et les clous
-dans les os, et l’éponge, ah! l’éponge, l’éponge (car tout était si bien
-calculé! Il manquait encore une goutte d’amertume; une seule, une seule,
-afin que tout fût accompli!) Oublie, ô mon amant! Ne le frappe pas;
-laisse-le pourrir doucement dans son sommeil. Vois, ses pauvres dents
-sont déjà brisées! La pierre est dans le gosier: la vieille vipère ne
-trouve point d’issue. Et que t’importe? N’es-tu pas moelleusement couché
-sur le trône du cœur? N’as-tu pas mes yeux sur tes yeux? Ne suis-je pas
-debout à ta face, éternité devant l’éternité, amour devant Amour!
-Laisse-le pourrir doucement!
-
-«Tu ris, ô mon amant! Serpent, dis-tu? Ah! tu n’es que soleil et que
-rires! Mais la prudence du serpent a du bon, entends-tu, ô bien-aimé!
-Puissant, puissant! Et surprenant, et délectable! Et profond! Ah!
-profond. Plus profond que les cieux, et les mers, et les terres dont tu
-es le principe et l’essence! Plus profond que tous les anciens désirs de
-Dieu! Profond, profond, profond! Raison d’être, cœur, amoureuse évidence
-de toutes choses! Toi qui fais du terrible infini une petite chose douce
-à soupeser dans la main; toi qui es répandu dans toute la matière
-considérée jusqu’à ce jour comme inconsciente; toi qui pénètres toute la
-nature radieuse; toi par qui le pain et le vin sont sa chair et son
-sang, et par qui sa mort est l’obscurcissement du soleil; ô Consolateur,
-vers qui nous levons nos yeux aveugles! Je t’ai entendu chanter, la
-nuit, dans la voix de la mer, sur les sables tourmentés! J’ai vu ton
-ombre maintes fois se pencher sur le sommeil de Madeleine! Je t’ai senti
-frissonner dans les choses les plus pauvres et les plus mortes. Tu as
-battu, galet des plages solitaires et sinistres, tu as battu contre mon
-cœur! Quelle sagesse, ô rose, tu exhales! Quel enseignement me vient de
-vous, insectes insensés, dans la clarté de miel sombre du soir! Neiges
-des sommets, haillons du pauvre, brumes sur les faubourgs, avec quelle
-ferveur un seul et même principe vous pénètre! O Dieu dans ma chair! O
-Dieu dans ma tendresse, ô Dieu que je touche, regarde! Comme le
-bien-aimé est beau!
-
-«Et toi, toi dont le battement de cœur mesure l’infini, comme tu es
-humble et proche, Amour! Chose en soi, raison infiniment nécessaire de
-toutes choses, Dieu dispersé et unique, maître de la Volonté, conducteur
-de la Raison, introuvable de la Science, chemin battu du Sentiment!
-Comme tu es sur moi, et au-dessous et au-dessus de moi, et comme tu es
-en moi! Ah! doux mot qui jamais n’a été prononcé! Ah! certitude
-éclatante de simplicité! Comme tu m’enveloppes, comme tu me caresses,
-comme tu t’insinues dans la chair de mon cœur! Hé! vraiment, n’était-ce
-que cela? Tant de labeurs, tant de recherches et de combats et de
-séparations! Cela et seulement cela? La subtile, la profonde,
-l’insupportable certitude de l’Amour? O la plus ingénue des révélations!
-Mais quel demain! Quelle vengeance! Quelle atroce vengeance! Quel
-écroulement des pourritures de l’orgueil et du mensonge! Quelle lèpre
-sur les hommes et sur les cieux! Puis quelle beauté, quel calme, quel
-horizon d’amour à jamais dévoilé!
-
-«O futur d’amour parfait, seul en face de toi-même, comme tu es proche!
-Homme nouveau! Comme le bruit de ton pas se multiplie! Écroulez-vous,
-bornes sans amour des horizons! Apparaissez, lointains véritables! Un:
-révélation. Deux: attente. Trois: approche. Quatre: affreux
-tourbillonnement. Cinq: pierre de la Vérité qui brise les dents. Six:
-délivrance. Sept: extase, extase! Éternité d’extase!
-
-«Quelquefois le tumulte de mes sentiments était si grand, le mouvement
-de mon cœur si précipité, l’envie d’épancher toute mon âme en un seul
-cri si impétueuse que, jugeant vaines et infectées de raison non
-seulement les paroles qui me venaient aux lèvres, mais encore les plus
-ardentes invocations des livres sacrés, je renonçais au plaisir même
-d’emprunter au langage des hommes une expression pour le trop-plein de
-ma tendresse et de ma gratitude. Alors, comme poussé par un vent de
-folie, je me précipitais à la rue; je pressais sur mon cœur hommes,
-femmes et enfants; je jetais à pleines mains argent et bijoux, riant aux
-larmes s’il m’arrivait d’entendre attribuer à l’influence du vin ce que
-je savais être un effet de la plus sage tendresse. «Ils ont toujours des
-pauvres, et Lui, Lui, ils ne l’ont plus.» Je baisais avidement les
-pierres éblouies, les arbres muets de chaleur, l’eau paresseuse et
-odorante des canaux; sans y mettre aucune distinction, j’enveloppais de
-mon amour toutes choses de la nature, les minimes comme les
-considérables, les répulsives tout aussi bien que les attrayantes;
-l’aveugle et sourde matière m’apparaissait imprégnée d’amour jusqu’en
-ses germes les plus infectieux, en même façon que le pire de l’homme
-participe encore à quelque degré de l’ange.
-
-«Certes, ma cruelle raison n’a point laissé, avec le progrès des ans, de
-mêler quelque ridicule au souvenir de ces jours attendris et fougueux;
-cependant, l’exaltation où je me trouvais alors m’apparaît, aujourd’hui
-encore, bien plutôt outrée dans son expression que déraisonnable en son
-essence. Ne suis-je pas, en effet, redevable au seul amour de toute
-cette tardive connaissance vainement pourchassée aux grimoires humains?
-Ne m’a-t-il pas enseigné à chercher le sel de la terre aux lieux où
-quelque chance subsiste de le découvrir? Ne m’a-t-il pas appris, enfin,
-à m’abandonner à la vie comme le dormeur se livre au songe et à
-transposer dans la réalité raisonnée toute la douceur du monde
-sentimental des rêves? Ah! chevalier, c’est cette dernière influence
-singulièrement qui m’a fait estimer la sagesse de l’amour sur toutes
-autres! Car le rêve a ce pouvoir salutaire de nous faire brûler d’une
-flamme plus grande pour ce qui est beau, et de nous secouer d’un frisson
-plus violent au spectacle des objets immondes et de nous tirer des
-larmes plus brûlantes à la vue de l’infortune. Si les choses nous
-apparaissent en songe plus grandes, plus belles, plus touchantes ou plus
-terribles, c’est à cause qu’elles y sont mesurées à la puissance d’un
-sentiment délivré des liens de la raison. Le simple fait que certains
-rêves reproduisent avec plus ou moins de fidélité les images reçues par
-les sens suffit parfois à engendrer des doutes profonds; que sont ces
-doutes, cependant, à comparaison de la confiance que nous gagnons à
-rapprocher ce qui nous gouverne à l’état de veille de ce qui nous guide
-dans le songe? Le sentiment nous présente le miroir approfondi des
-rêves, et quelle est notre surprise de nous y reconnaître sous les
-traits de l’universel amour! Grâce à ce jeu divin, nous apprenons que le
-monde extérieur n’est réel qu’en tant que l’intelligence qui l’anime est
-le reflet du sentiment qui brûle au tréfonds de l’être; car toute chose
-hors de nous procède de ce qui est au dedans de nous. En même façon que
-l’âme est l’expression de l’amour de Dieu pour Dieu même, l’objet est le
-mode de l’amour de l’homme pour l’homme. Tout de même encore que l’Amour
-infini lequel, embrassant toutes choses, contient nécessairement la
-notion de l’imparfait et partant brûle d’une adoration sans cesse plus
-passionnée de soi-même, nous existons, en tant qu’objet, pour le seul
-dessein de magnifier, par la création continue du beau, cette certitude
-unique, cette réalité suprême d’un monde intérieur qui est tout amour.
-
-«Si nous chérissons l’existence temporelle, ce n’est donc point à cause
-que nous venons d’elle, mais par la raison qu’en y trouvant de quoi
-réaliser la beauté dont notre âme nous présente le parangon, nous
-glorifions et la créature que nous sommes parmi les créatures, et cet
-amour originel dont la nécessité de s’adorer sans cesse davantage se
-manifeste à nous dans la notion que nous avons de l’infini. Car la chose
-sans fin ne saurait en aucune façon être telle en soi, mais seulement en
-tant qu’attribut de l’amour; et il est de sa nature, tout ainsi que de
-celle du désir chez l’être borné, d’être un mouvement illimité par cela
-même qu’il ne peut avoir de but en dehors de soi. Pour ce qui est de
-notre idée du néant, j’en aperçois l’origine dans une imagination
-faussée par le Mensonge, ce contradicteur orgueilleux et stérile, cet
-impuissant ennemi de l’amoureuse évidence. Le monde, aux yeux du
-mystique, est tout affirmation; en saurait-il être autrement de la
-manifestation sensible d’un Dieu dont le pouvoir n’a point d’autre
-limite que l’impossibilité de n’être pas amour, c’est-à-dire de n’être
-pas? La vie véritable est une initiation par la tendresse. Si dès les
-premiers âges nous avons appelé l’amour du nom suprême de Créateur,
-c’est que ni l’esprit ni les sens ne nous suffisent à faire du séjour
-temporel une réalité. Car ce n’est pas ce qui vient à nous, mais bien ce
-qui vient de nous qui est la vie véritable. Être, c’est créer et non
-recevoir sa vie; or, l’amour est l’instrument unique d’une infinité de
-créations possibles. Ce que nous appelons réalité n’est point une chose
-qui s’offre à nous, mais un fruit de l’initiation, et l’initiation
-commence avec l’amour. Il n’est donc pas seulement ingénieux, logique ou
-sublime, mais d’absolue nécessité d’identifier, au sens terrestre, la
-science du Divin avec une Béatrice née d’une chair et d’une âme. Le ciel
-n’est point le rêve d’un fiévreux; les chemins qui y mènent sont de
-sable et de roc, de sable et de roc pénétrés d’amour, gorgés d’amour à
-en pleurer; avant donc que d’entreprendre la conquête d’une réalité si
-formidable, tâchons à nous bien pénétrer de réel amour durant la vie
-préparatoire dans le temps.
-
-«Sans doute, la confidence que je vous fais ici de mon passé vous
-apparaît déjà trop étrange par elle-même pour qu’il me soit permis d’y
-mêler une description détaillée de visions plus fantasques encore. Je me
-bornerai donc à vous conter un seul de ces innombrables songes où mon
-amour trop humain m’apparut avec tout son cortège d’attendrissements, de
-doutes, de terreurs et de dégoûts. J’étais sujet à des accès de
-somnolence qui me surprenaient en plein jour, souvent au plus fort d’un
-entretien animé et quelquefois même au plus bruyant de la rue. Un
-sentiment de sécheresse dans la gorge, un fourmillement autour des yeux
-et un grand vide dans tout le corps précédaient d’ordinaire la crise. Je
-n’avais alors que le temps tout juste de me traîner jusqu’à mon lit; et,
-sitôt que je m’y laissais choir, le lourd sommeil tombait en moi comme
-un désespéré saute dans un puits avec une pierre au cou. Je demeurais
-insensible une heure ou deux; après quoi je me réveillais aussi
-brusquement que je m’étais endormi, tantôt riant aux éclats, tantôt
-pleurant à chaudes larmes. Or voici ce qui m’advint durant un de ces
-sommes bizarres: je me retrouvai dans un palais fort noble dont l’ordre
-et le meuble m’intriguaient au plus haut point par l’étroite union que
-j’y découvrais et d’un goût très sûr et d’une singularité
-indéfinissable. La tête haute, une main à l’épée, l’autre à la hanche,
-le chapeau sous le bras, me balançant noblement sur la pointe du pied,
-décharné et tout plein d’orgueil, je parcourais salles et galeries au
-bras d’un vieux gentilhomme qui m’en faisait les honneurs. En dépit des
-façons honnêtes de mon hôte, de la bonhomie de son sourire et de
-l’enjouement de ses propos, je ne goûtais que médiocrement ce
-tête-à-tête; et à chaque fois que mes yeux rencontraient ceux du
-vieillard, je ressentais dans mon esprit un malaise d’autant plus
-inquiétant que je cherchais en vain dans l’honnête physionomie quelque
-trait qui le pût justifier. Je ne connaissais en aucune façon le lieu où
-je me trouvais, ni l’objet qui m’y avait amené; encore moins avais-je
-mémoire d’avoir jamais rencontré le jovial personnage qui m’y faisait si
-bon accueil et que j’appelais, avec une hypocrite familiarité: «Mon cher
-marquis de Lamorthe». Tout en me promenant à travers d’interminables
-enfilades de salons, le maître du logis me contait tantôt de curieuses
-historiettes de sa vie de cour, tantôt de graveleuses anecdotes
-d’auberges ou de camps; mais je ne me laissais distraire de ma sombre
-rêverie ni par la magnificence de ce qui surprenait ma vue, ni par le
-piquant de ce qui m’offensait quelque peu l’oreille. J’étais oppressé
-par l’étrange sentiment qu’une chose affreuse, un être sans nom, un
-monstre inconnu me surveillait de quelque cachette et n’attendait qu’un
-mouvement de ce cher marquis pour m’apparaître dans son horreur. Toutes
-les fibres de mon corps étaient tendues par l’attente; le temps est si
-profond, si lourd, si hostile dans le rêve! A la fin nous nous arrêtâmes
-devant une croisée large ouverte sur un parc que je jugeai ou plutôt
-devinai immense; car la haute muraille qui l’environnait se dressait à
-très peu de distance de la fenêtre et ne découvrait à la vue que les
-branches supérieures des vieux arbres immobiles, sombres et touffus. Le
-marquis interrompit son badinage et se prit à m’observer furtivement. Un
-silence surnaturel, mort de tout mouvement plutôt que simple absence de
-voix; une mélancolie quasi répulsive épanchant sur toutes choses une
-lumière sans vie; l’absurde proximité du mur élevé là comme pour le seul
-dessein de dérober aux regards un jardin sans doute fort beau... Mon
-angoisse devint intolérable. J’étouffais dans cet enfer de silence. Il
-me fallait, coûte que coûte, entendre quelque son, ne fût-ce que celui
-de ma voix. Dans mon trouble je murmurai donc: «Puissances du ciel!
-Voilà qui est étrange!» Alors le marquis me sourit doucement, cligna de
-l’œil, dodelina de la tête et le petit colloque suivant s’engagea devant
-l’affreuse muraille: «_Le marquis_: Eh! eh! à coup sûr, singulière chose
-que la vie. Ah! les philosophes! Ah! ah! Cultivons notre jardin! Et
-voilà le seul jardin que l’on cultive raisonnablement... le seul, par ma
-foi, là, devant nos yeux. Et le vieux tran tran continue en dépit de
-tout. Le même ciel, le même soleil; le même amour aussi, le même
-amour surtout. Ne trouvez-vous pas l’odeur de ce jardin bien
-délicieuse?--_Moi_: Certes, mais ce mur...--_Le marquis_: Ah! ce mur.
-Ah! ah! Oui, ce mur. Cependant... Au diable le mur! Car que m’importe?
-J’ai de l’air ici et je me soucie bien du reste.--_Moi_: Mais la vue, ce
-me semble, serait plus attrayante... Ne pourriez-vous pas le faire
-abattre?--_Le marquis_: Oui, il y a là de fort beaux arbres, j’en
-conviens; et s’il ne tenait qu’à moi... Mais ceci n’est point ma
-propriété.--_Moi_: Se peut-il vraiment? Mais alors, qui donc est
-l’heureux...--_Le marquis_: La ville voisine, Vercelli. Et toute la
-province. Ils songent d’ailleurs à l’agrandir. C’est déjà très
-encombré...--_Moi_: J’entends; le dimanche sans doute? La canaille du
-voisinage?--_Le marquis_: Oui, mais bon nombre de personnes de qualité
-aussi. Grâce à cette... à cette (passez-moi le mot, monseigneur), cette
-gourgandine célèbre...--_Moi_: Bah! Une créature? Et qui donc?--_Le
-marquis_: Non, vous ne sauriez imaginer rien de plus bouffon! Ah, ah,
-ah! Des centaines! Que dis-je! Des milliers...--_Moi_: Mais c’est donc
-Cythère, ici? Ah! mon cher marquis, je vous soupçonne de...--_Le
-marquis_: Oui; des milliers, des caravanes, des légions. Des légions de
-galants! Et dans un appareil! De vrais babouins, mon cher comte-duc.
-Quelquefois aussi des larmes, des soupirs, des gémissements, des
-couronnes, des flambeaux... Il en vient de tous les coins du monde. Gens
-d’épée, de robe, de lettres, d’église même. Quel siècle! Ah, ah, ah!
-Singulier mélange d’obscène et de macabre! Luxure et putréfaction.
-Fleurs et vermine. L’amour, la galanterie dans un cimetière! Avec une
-Annalena de Mérone, une prostituée morte, une pourriture de la
-pourriture! En vérité, la dissolution des mœurs...» Ce cher marquis
-n’eut pas le temps d’achever. Un cri--et ce fut le réveil. Horrible,
-horrible réveil! Depuis cette nuit-là, chevalier, la simple vue d’une
-clôture de cimetière m’emplit de crainte et de dégoût.
-
-«Le sentiment seul est réalité. Tout le reste n’est que mirage tant de
-la vie temporelle que du songe. Ainsi, en rouvrant mes sens à la clarté
-des heures si pleines d’amour, j’avais le double sentiment de sortir du
-rêve et de m’en retourner au rêve. Je connais d’expérience l’action
-brutale ou caressante de tous les stimulants, de tous les narcotiques;
-j’ai traversé maintes fois la plaine enflammée des pavots, et dans ma
-nacelle tressée de chanvre indien j’ai mesuré les profondeurs
-interstellaires. Misérables inventions! Simulacres vils! Rien ne vaut
-l’herbe douce-amère pleine d’été, de silence et d’orage, d’une chevelure
-qui se noue autour de notre tristesse comme l’algue harmonieuse autour
-du noyé! Rien ne vaut le fruit palpitant d’une bouche inépuisable où
-chantent nos souvenirs, où gémissent nos désirs, où se lamentent nos
-regrets! Rien ne vaut le regard fascinant et redouté qui vient de plus
-loin que la vie, qui va plus loin que la mort; rien ne vaut la chair
-frémissante qui se dresse, fleur du Saana, grand aloès tonnant, vers
-l’aimant mystique du soleil, du soleil satellite immédiat de l’amour!
-Chair mystérieuse et sacrée! Vase du sentiment! Signe visible de la
-prière! Éclosion radieuse de la certitude! Argile sainte, pâmée encore
-de la caresse de l’ouvrier divin! O forme rapide de l’universelle
-tendresse! Voici les baisers pleins de temps et d’amertume, tristes et
-beaux comme le regard mesuré des étoiles; et voici la Maternité
-formidable, et la pâle Stérilité, sublime aussi en sa douleur de
-prostituée, et sainte, sainte, sainte! comme la naissance même. Et voici
-enfin, sur l’autel pantelant, le mariage de l’âme impérieuse et de la
-chair fidèle, du sentiment omnipotent et de la raison docile!
-
-«Tout cela, chevalier, tout cela je l’ai connu, je l’ai vu, je l’ai
-touché. Eh oui, mon amour était terrestre, impur; blé sauvage et lépreux
-et amer, ravagé par la nielle du dégoût et de la sénilité... Qu’importe!
-Le ver s’attaque aux plus pures choses. Quand l’Adoration est là,
-brûlante et profonde, n’est-ce point peccadille que la pire aberration?
-Hélas! je me souviens. La mer soufflait sur les sables du Lido; une
-ombre trop belle enlaçait mon ombre; tout était lumière, douceur et
-sagesse; et dans l’air irréel, le lointain faisait signe au lointain.
-Mon amour enveloppait l’univers; toute l’éternité du bonheur râlait dans
-ma gorge; et ma vieille angoisse était réduite à une faible tache
-d’ombre sur le roc ébloui. «Que cherches-tu donc encore, palsanguienne,
-ô Pinamonte, ô insatiable ganache! Toutes choses ne sont-elles pas plus
-près de toi que toi-même? N’entends-tu pas monter de ton cœur le
-bouillonnement de la source des mondes? Ton amour ne se suffit-il donc
-pas? La chose qui se consume n’est-elle pas le feu? L’être qui aime
-n’est-il pas l’Amour? Fils de l’homme, la clef est dans tes mains.
-L’aveugle seul maudit la clef inutile; mais toi, toi qui as des
-yeux--que dis-je!--toi qui as des yeux et qui VOIS!» Hélas! non, il me
-manquait encore quelque chose. Le sanglot de la joie nouvelle
-m’étouffait. «J’ai soif! J’ai soif encore! Toute l’amertume n’a pas été
-bue; il en reste certainement de quoi remplir une éponge!» Les bras en
-croix, je m’étendis sur le rivage. Et le Soleil me cloua à la terre!
-
-«Parfois à ces frénésies du cœur, à ces tumultes de l’esprit succédaient
-de longues heures non d’apaisement, non de prostration, mais comme
-d’indifférence absolue envers toutes choses du monde, mais comme d’oubli
-parfait de soi-même. Alors une ombre illimitée tombait sur mon cerveau,
-ténèbres d’avant et d’après le Soleil; et je redevenais un infini de
-matière immobile, informe et brute où tout est déjà contenu et où rien
-ne se manifeste encore. Et je contemplais ma forme comme une chose
-absurdement lointaine et soustraite à ma volonté. Et soudain quelque
-chose de doux, de profond, de tendre, le Verbe; quelque chose d’énorme
-et d’infinitésimal, d’inouï et d’éternel, rompant la monotonie patiente
-de mon être, se prenait à tourner follement, espoir, joie, terreur,
-insatiabilité; à tournoyer follement, hâte, triomphe, affirmation,
-certitude; à tourbillonner follement, force obscure, inexplicable,
-indéfinie, incoercible; terrible faim d’adoration et d’attestation:
-horrible cri de joie démente dans l’infinitude de la nuit; sublime
-lumière dévorante dans la cécité de l’Abîme. O première manifestation!
-Je brûle, je tournoie, j’éclate; je suis impatience, je suis faim, je
-suis soif! Quelle traînée de flamme derrière moi! Comme je cours, comme
-je vole vers où le sable fou des soleils m’appelle! Qui donc parmi eux
-sera mien, sera l’amant, le maître, le guide? Eh qu’importe! Ils sont
-sans nombre, ils sont la Réalité infinie, partant nul d’entre eux n’est
-réel! Je suis ivre, je crie de désir, je meurs d’amour, je meurs d’amour
-éternellement! Comme la mélodie de mon ellipse m’enchante! Que l’instant
-est profond! Comme il sait contenir tout ce qui est, tout ce qui a été,
-tout ce qui sera! Comme je suis riche de Dieu! Amour m’a fécondé; mon
-ventre de soleil tressaille de joie. Ai-je été cette forme vaporeuse,
-échevelée? L’ai-je été bien réellement? Peuh!... Car me voici soleil et
-raisonnablement installé pour un nouveau moment d’éternité. Et me voici
-Terre, grande pierre éteinte et maternelle, amante du soleil, déchirée,
-creusée, labourée, pâmée de la tourmente des sèves d’amour. Et comme
-Amour son maître, pleine de joie et de douleur, de vie et de mort, de
-souvenir et d’attente. Et puis...
-
-«Et puis un mot quelconque, une morne vérité quelconque venant d’une vie
-dont la réalité est le premier des mensonges, d’un monde qui n’est pas
-le royaume de l’amour; une syllabe, un regard, un sourire, un geste,
-n’importe quoi dissipait en un clin d’œil tous les trésors de
-l’illusion. «Le beau spectacle», grommelais-je alors entre mes vieilles
-dents branlantes, «le beau spectacle que celui d’un grison imbécile se
-vautrant aux pieds d’une gourgandine rapace et sotte! Vieux crâne vide
-de cervelle, coquille d’une noix pourrie, trou plein de nuit et de
-nécrophores, quand donc cesseras-tu de te nourrir de mirages? Folie,
-réveille-toi à ton infortune; vieillesse, reconnais ta laideur; cadavre,
-flaire ta puanteur. Il te sied bien, en vérité, de faire l’Adam d’avant
-le mensonge! Reconnais enfin où tu es, regarde! Te voici dans un mauvais
-lieu où la peste a pénétré, où le serpent du tombeau s’insinue dans les
-vulves, où le vent de la pourriture souffle sur les lits funèbres. O
-maison maudite de la fornication sans amour! Ici le pain de vie est
-plein de nielle et de vermine et le vin d’amour a l’odeur d’un lendemain
-de beuverie. Allons, levez-vous, beau Don Juan aux côtes creuses, prenez
-ce flambeau, approchez de ce lit, tirez ce beau rideau de pourpre, voile
-de naufrage gonflée d’un vent muet de destruction... Ah! tu trembles,
-vieux couard! Tu sais que ce qui repose là n’est que le cadavre de ton
-rêve. Le cadavre de la jeunesse, la putréfaction de la beauté, le
-fantôme ignoble de ce qui fut vérité et splendeur au premier jour...
-Allons, couche-toi sur ta Clarice, sur ta stupide, sur ton impudique,
-sur ta rapace! Cadavre, ta place t’attend dans cette fosse commune des
-fornications mensongères, des luxures sans amour! Immondice, va
-t’enfouir dans le grand égout hospitalier; hyène, va lécher les genoux
-de ton cher grand cadavre en liquéfaction!
-
-«Vous ne pouvez faire ici, mon cher chevalier, aucune réflexion que je
-n’aie faite alors. Pour ensorcelée que fût ma triste cervelle, je n’en
-avais pas moins conservé, dans les choses de la vie, toute ma lucidité
-ordinaire. J’apportais dans mes pires extravagances un souci d’ordre, de
-graduation et de méthode qui m’étonnait chaque jour davantage. Parfois
-même le rayonnement d’une sagesse surnaturelle transperçait de toutes
-parts mon déplorable cœur et pénétrait dans les recoins les plus secrets
-de mon être. Je ne doutais plus de ma réalité effective; je vivais,
-l’univers entier se condensait en moi, je me disséminais par tout
-l’univers. Je possédais l’amour et l’amour me possédait; ma joie était
-un martyre, ma douleur une extase. Je relus tous les livres de la
-Vérité. Je revécus les _Évangiles_, j’aimai l’_Imitation_, la _Divine
-Comédie_, j’admirai Pascal. Je pardonnai au frère Jean-Jacques.
-Certaines pauvretés de la _Vita Nuova_ me donnèrent de la surprise. Je
-pénétrai au cœur même de la vie. En chantant l’amour, les poètes se
-plaisent surtout à célébrer l’influence vivifiante qu’il exerce sur le
-cœur et sur l’imagination; pour moi, j’incline de plus en plus fort à
-penser que la vertu suprême de ce sentiment s’étend sur toute la nature,
-depuis la matière que nous considérons comme inanimée jusqu’aux glandes
-essentielles de notre cerveau. L’exaltation provoquée par la tendresse
-m’apparaît favorable au philosophe tout de même qu’au saint ou au poète;
-car ma propre expérience m’enseigna à considérer l’amour comme une
-manière de correspondance universelle entre la matière et l’esprit, et
-comme une expression sensible de leur identité par-devant l’Être unique.
-Source de l’existence, il m’en paraît être en même temps et le principe
-indubitable et le sens unique et parfait. Mystère adorable et terrible,
-instigateur de toute pensée, de tout art et de toute science véritable,
-il apparaît aux intelligences primordiales sous des nombres et des
-formes symboliques qu’il réduit plus tard à la trinité logique de
-l’éternelle Création, de la Matière et de l’Esprit; puis, couronnant
-l’œuvre lente de l’initiation, il s’élève à l’unité dans la personne
-divine du Consolateur et nous apparaît de la sorte dans son expression
-la plus claire et la plus pathétique.
-
-«Oui, chevalier de mon cœur, l’Amour, divinité bizarre et que la Fable
-nous représentait aveugle, l’amour et le seul amour m’a fait pénétrer le
-secret des choses et le mystère de mes propres pensées. Se révélant à
-mon esprit sous la forme d’une logique suprême du Sentiment, il s’est
-laissé connaître comme base de toute notre architectonique spirituelle.
-Grâce à lui, j’ai appris à ne chercher rien autre chose dans la
-divergence des méthodes que les éléments d’une étude de caractères; si
-bien que les systèmes sublimes mais inconciliables ne valent aujourd’hui
-à ma raison qu’en leur qualité d’expressions plus ou moins fidèles de
-sensibilités différentes. Le fameux esprit philosophique débute par une
-observation souvent inconsciente du Sentiment dont il tire sa source et
-finit par une confession mystique par-devant l’Univers d’amour; car il
-est impossible d’imaginer d’autres fins au triste labeur d’une
-dialectique convaincue d’avance de la vanité de ses efforts. Le
-misérable jeu, en effet, que celui des combinaisons de notre
-entendement! Encore qu’il connaisse parfaitement son impuissance à
-franchir les limites que lui assignent ses propres lois, notre esprit
-tout ensemble impatient et minutieux s’obstine à approfondir, à
-commenter sans cesse l’œuvre purement amoureuse de Dieu; or il n’est
-point d’autre fin à ce travail que d’énoncer, avec une précision de jour
-en jour plus décourageante, les raisons naturelles de notre incapacité.
-A tout prendre, l’entendement, faculté secondaire, semble n’avoir été
-donné à l’homme qu’à seule fin de l’éclairer sur l’importance capitale
-du Sentiment et de le guider de la sorte dans sa recherche du principe
-même de l’Être. Avant que d’entreprendre la grande conquête du ciel, il
-nous faut donc apprendre à considérer notre chère Raison non comme une
-qualité indépendante et définie, mais seulement comme le complément
-d’une puissance intérieure obscure jusqu’à ce jour et inévaluée. Hélas!
-nous savons encore à peine aimer, et nous voudrions penser juste!
-
-«Mais c’est surtout pour m’avoir su éclairer sur le sens mystique du
-Verbe que je garde au sage et tendre Amour une gratitude ardente et
-illimitée. Grâce à lui, je connais la signifiance secrète des mots, ce
-quelque chose d’indéfini qui sommeille dans toute parole et qui varie
-selon que la parole est vérité ou mensonge. La Mérone, semblable en cela
-à toutes les femmes perdues, n’usait que trop volontiers de finasseries;
-son discours tenait ma méfiance en continuel éveil; toutefois, le
-profond sentiment interprétait à sa manière le moindre son de la voix
-aimée. Tandis que ma raison flairait la supercherie ou découvrait le
-mensonge, mon âme s’abandonnait sans réserve aux vérités miraculeuses,
-indiscutables de l’amour; le sentiment acceptait pour vrai ce que la
-raison rejetait comme faux; le Mensonge humain parlait, mais celui qui
-l’écoutait était Amour, le joyeux, le profond, le triomphant Amour! Ah!
-le Mensonge! le vil contradicteur! le trivial et lâche ennemi! Meurtrier
-naïf et ridicule, profanateur stupide des saintetés de l’amour, entre la
-raison et le sentiment il creuse un infranchissable abîme et apparaît de
-la sorte à tout être pensant comme la source des pires calamités
-sociales et le point de départ des plus redoutables maladies de
-l’entendement. Au regard ingénu et profond du Sentiment, toute la douce
-nature apparaît revêtue de puissance, de tendresse et de splendeur;
-avant le mensonge d’Adam, l’homme ne connaissait point d’autre règne que
-celui de la grâce et de l’harmonie, et il vivait, héroïque et confiant,
-dans le sein des quatre éléments primitifs qui sont éléments de pure
-beauté. La nature étant demeurée ordre et splendeur, la vie logique
-devrait être, aujourd’hui encore, adoration profonde, car la chose qui
-hors de nous a nom Beauté, au dedans de nous se nomme Amour. La première
-idée de l’homme fut celle de l’amour qu’il trouvait en soi-même, en
-l’être, en la chose. Confident fraternel des bêtes, ami des pierres, le
-primitif régna sur la nature par son ingénuité d’Adam et par son charme
-d’Orphée. Son malheur ne fut point de mordre au fruit de la vie, mais
-d’en renier, à la face de l’Amour même, la connaissance sainte et le
-délice sacré. Ivre d’orgueil et de puissance, il trouva le premier
-_non_, alors que tout était _oui_, alors que tout autour de lui n’était
-qu’affirmation. Et, au lieu d’accourir à l’appel du Père, il se cacha
-dans l’herbe épouvantée, murmurant dans son mauvais cœur: «Que me
-veut-il encore? Que peut-il avoir à m’apprendre? N’ai-je pas vécu
-l’instant d’éternité? Ne suis-je pas l’Homme et l’entendement de
-l’Homme? N’ai-je pas conscience d’être Lui-Même? N’ai-je pas enfin la
-certitude d’être Amour?»
-
-«Le déplorable effet du premier mensonge fut de nous faire juger ingrate
-et cruelle la nature elle-même, alors que, projection d’un monde
-intérieur qui est tout sentiment, elle aurait dû continuer de nous
-apparaître jusqu’à ce jour pleine de charme, de force et de clémence. Le
-mensonge est né à l’instant même où l’homme cessait de se sentir en
-rapport direct avec la nature; car c’est en jugeant des choses de la vie
-au travers du naturel de son semblable que l’homme a acquis la fausse
-connaissance du bien et du mal. Le mal est dans l’homme seulement, et ce
-n’est qu’au moyen d’une extension absurde et néfaste que nous sommes
-parvenus à nous former l’idée avilissante d’un mal en tant que principe
-naturel. L’étude du prochain a conduit l’homme à l’âpre connaissance de
-sa personnalité. Ce triste examen lui offrit mille raisons de se défier
-de sa propre âme; et dès qu’il se fut pris à douter du monde intérieur
-de l’amour, il estima vain, cruel et laid le monde extérieur qui, dans
-la sainte réalité, n’est soumis qu’aux lois de la beauté et de
-l’harmonie. Hélas! que savons-nous aujourd’hui de la nature? Les moins
-pervertis d’entre nous en connaissent-ils autre chose que certains
-charmes propres tout au plus à flatter les sens? Comme que nous
-fassions, toujours un sentiment de regret se mêle au triste amour
-vieillissant que nous portons à cette sœur éternellement jeune et
-passionnée. Jetons les yeux autour de nous: toutes choses respirent la
-force, la confiance; l’univers exulte d’un formidable désir; tout est
-lutte et lutte pour l’amour; tout est force, et le droit du plus fort
-amour est le meilleur. L’âme des héros primitifs chante avec l’océan,
-rit avec le torrent et sanglote avec la bise. Votre âme se souvient de
-ces chants, de ces rires, de ces plaintes; et vous regardez tristement
-vers le lointain des mers, et vous soupirez: «Passé, où donc es-tu, où
-donc es-tu? O mon cher passé, ô mon amour profond à tout jamais
-enseveli!» Puis, vous vous consolez par quelque vil sarcasme du grand
-malheur de n’être plus ce que vous avez été au début des temps. Le
-soleil luit comme une armée ivre de victoire; la blonde plage frissonne
-ainsi qu’un beau corps ébloui de volupté; et la vague succède à la
-vague, fuyante et tendre image de l’amour passager et à jamais présent.
-
-«A quelques pas de l’endroit où vous êtes, un rêveur énervé et livide,
-mort à l’amour et aux combats, soupire faiblement dans le grand soleil
-sonnant: «Pourquoi tant de beauté à des choses si peu réelles? Pourquoi
-cette éternelle invitation à la danse de la vie, alors que dans la nuit
-de ma chair la vie n’attend rien autre chose que l’oubli même d’avoir
-été? Comme me voilà vide et plat, et patient et terne! Comme j’ai été
-dupé, et quel affreux menteur je suis!»--Et vous, chevalier, et ce grand
-dadais, et moi-même, ne sommes-nous pas encore les moins impurs de tous?
-N’est-ce pas une honte que la vaine curiosité des lois naturelles puisse
-primer l’amour mystique de l’univers? Opposant régulièrement à l’invite
-amoureuse de la douce nature une méfiance engendrée par un mensonge
-purement humain; sans cesse imaginant quelque absurde désaccord entre
-nos sens et les faits de l’extérieur; inconscients du principe du verbe
-et de la chose, de cet amour évident qui habite le ciel et la mer,
-l’arbre et le vent, la pierre et le cœur; mauvais envers le prochain,
-cruels envers nous-mêmes, au sein de la très sainte réalité de Dieu nous
-vivons dans un monde imaginaire de duperies et d’illusions. Hélas! C’est
-qu’il a suffi d’un seul mot contraire à la vérité pour détruire
-l’auguste harmonie qui régna au premier jour entre les deux mondes de
-l’amour et de la beauté. Songez donc, chevalier! L’homme vient de mentir
-à l’homme son frère! Horrible moment! Fin, écroulement, anéantissement
-de toutes choses! L’homme nous a menti, le frère a dupé le frère!
-Désormais tout vous ment, et Dieu qui vous créa pour l’amour, et la
-beauté du ciel qui vous commande d’adorer, et la sainteté de l’animal
-qui vous lèche la main. Tout est détruit, tout est à bas. Vous
-frémissez, votre vue se recouvre d’un voile, le sol se dérobe sous vos
-pas. Horreur, extrême horreur! Vous sentez monter du tréfonds de votre
-être le battement du cœur de l’horreur même!»
-
-Je ne pus m’empêcher à cet endroit d’interrompre le comte-duc par un
-mouvement et un sourire dont le sens n’échappa point au fougueux forgeur
-de paradoxes.
-
-«Eh quoi, monsieur le chevalier, ce que j’avance au sujet du mensonge ne
-me paraît que peu fait pour vous convaincre! Me voici donc contraint à
-m’embarquer dans une nouvelle digression, et cette fois-ci un peu contre
-mon gré. Néanmoins, je tâcherai d’apporter quelque clarté à mon
-assertion. Les réflexions que je fis sur le naturel ensemble tendre et
-pervers d’Annalena m’amenèrent à douter de l’équilibre moral de mon
-amie. Je soumis alors à un examen des plus minutieux cet esprit de
-contradiction et de mensonge dont ma très chère semblait pénétrée, et je
-finis de la sorte par établir pour toutes les formes de l’aliénation
-deux phases l’une de l’autre parfaitement distinctes. Ce résultat de
-longues méditations ne me paraît point dénué d’utilité dans un temps où
-les disciples d’Aristote rivalisent d’ardeur avec ceux d’Hippocrate dans
-la recherche des limites de la responsabilité. Toute déviation de
-l’entendement est, sinon précédée, du moins accompagnée d’un trouble
-physique plus ou moins sensible dans quelque région du cerveau; tout
-commencement de folie me paraît donc de ce simple fait devoir être
-conscient jusqu’à un certain degré. La conscience du mal une fois
-admise, du moins dans les débuts de l’aliénation, nous ne pouvons faire
-autrement que de ramener toute maladie de l’entendement à un
-dédoublement de la personnalité. Le mensonge, cause première de ces maux
-déroutants, constitue aussi le caractère prédominant de leur première
-phase. Malheur à l’homme dont le verbe profanateur ment à la bribe
-d’esprit divin que le Ciel lui a départie! En lui le parfait équilibre
-de l’esprit et de la matière est à jamais rompu. Le menteur a cessé
-d’être l’expression suprême de l’identité de la substance et du
-sentiment, du corps et de l’âme, du monde intérieur de l’amour et de
-l’univers extérieur du beau. Le vrai subsiste encore au tréfonds de son
-être spirituel; mais déjà son apparition dans le monde sensible est
-devenue douteuse. Ensemble menteur, négateur du fait, et conscient de la
-vérité, il est lui-même vrai et faux dans le même instant, et cet
-instant marque le début d’un dédoublement désormais irrémédiable de la
-personnalité.
-
-«Voilà, au surplus, la raison pour laquelle la simulation de la santé
-joue un rôle si considérable dans le commencement de tous les troubles
-psychiques. Le malade se rend parfaitement compte du péril qui le menace
-d’au dedans de lui-même; il se sent devenir d’heure en heure plus
-dangereux pour son prochain; et cependant l’orgueil et la crainte
-d’avouer son mal lui imposent un criminel mutisme. Son unique
-préoccupation sera désormais de fuir l’infernal Sosie installé dans son
-âme ténébreuse; il s’ingéniera à tromper quiconque l’approche sur l’état
-réel de son lamentable esprit ruiné par le mensonge. Même il ne tardera
-pas de déchoir au point d’espérer son salut du mauvais principe qui a
-déterminé sa perte. Le dément demeure de la sorte parfaitement conscient
-et responsable de ses actes jusqu’à l’instant où la première phase de
-son mal cède la place soit à la fureur de l’agité, soit à la prostration
-du mélancolique. La plupart de nos voleurs, de nos assassins et de nos
-politiques appartiennent à la catégorie des aliénés au premier degré.
-Profondément pénétrés de l’esprit de mensonge, ils font preuve la
-plupart du temps, dans leurs sinistres entreprises, d’un pouvoir de
-dissimulation, d’une logique des probabilités et d’une habileté
-d’exécution dont les hommes sains, c’est-à-dire aimants et pieux,
-m’apparaissent absolument incapables. Au surplus, l’affreux dédoublement
-de la personnalité ne manque jamais d’étendre son influence jusque sur
-l’économie de notre corps; car la chose qui selon l’esprit est mensonge
-et transgression de la loi d’amour, selon la chair, devient vice et
-péché de laideur. Aussitôt que de la fausseté se vient mêler aux choses
-de l’amour, la sensualité se sépare du sentiment qui en faisait un
-attribut de Dieu, et la désagrégation matérielle vient accélérer le
-dédoublement moral. Il n’est donc qu’à demi vrai de dire que la
-débauche--j’entends la fornication sans amour--conduit à la démence; à
-cause que le vice n’est que la conséquence et le signe physique du péché
-de mensonge, seul mortel et irrémissible. («Tous les péchés seront
-pardonnés, mais le péché contre l’Esprit de vérité ne sera pardonné
-jamais.»)
-
-«Le mensonge a si bien fait de mêler son poison au principe même des
-choses, qu’il n’est pas un de nous qui se puisse flatter d’avoir jamais
-entendu tomber des lèvres de son amour le mot effacé du livre du monde,
-le verbe unique et très simple dont l’absence a suffi à rendre
-inintelligible à jamais la parabole de la vie. Ce mot magique n’est
-point un mot de vérité (selon la réalité du monde); la réalité
-n’existant pas, et cela pour la raison très simple que des esprits
-pénétrés d’amour n’en sauraient que faire. Néanmoins, s’il n’est pas de
-vérité pour notre raison, il est une véracité pour notre sentiment, une
-véracité, un souci d’exactitude qui, dans l’ordre spirituel, est
-l’expression même des lois de la matière. Que si vous dites: «J’aime»,
-alors que votre cœur est indifférence; ou, «je vois», ou, «je sens»,
-dans le temps que vos yeux sont ténèbres ou vos sens plongés dans le
-sommeil, vous faites dévier irréparablement le cours des choses
-naturelles; le grain de sable aigu et grinçant du mensonge s’insinue
-dans les rouages les plus sensibles du cerveau, et vous devenez tout
-aussitôt à vous-même un objet sans nom, un mot sans signifiance, une
-chose qui dans le même instant existe et n’existe pas. Le grand, le
-terrible malheur est de se croire sceptique, alors que l’on est
-simplement menteur. Nous moquons sottement cela même qui serait en nous
-saint et réel si la force ne nous faisait défaut d’en découvrir la
-millième part à notre voisin. En sa profonde scélératesse, l’homme a
-tellement fait qu’aux plus saines nourritures s’attache un arrière-goût
-de poison et qu’il est d’une difficulté extrême de séparer l’idée de
-l’amour de celle du bien et du mal; au lieu que dans un monde où le
-mensonge fût demeuré le seul péché irrémissible, la plus extravagante
-des tendresses tirerait encore son pardon de son ingénuité; car il n’est
-pas d’autre mesure à la valeur morale de notre amour ou de son objet que
-la profondeur et la vérité de notre sentiment. L’attachement à la
-créature nous conduit à l’amour de l’Incréé; en aimant bien la chose
-bornée, nous nous haussons inconsciemment à la sagesse suprême, infinie
-et située au delà de notre entendement; ainsi, dans l’_Imitation_,
-l’amour du Dieu personnifié s’élève à l’adoration de l’Amour même, de
-l’Amour essence de la vie et principe de l’être. Hélas! qu’avons-nous
-fait du charmant, du profond paradis de la vie? Nous qui connaissons
-pourtant la tâche si douce et si simple qui nous incombe, nous qui
-sentons qu’il n’est point d’objet en dehors du Beau, ni de sujet en
-dehors de l’Amour; nous qui savons enfin que tout mensonge est
-comparable à ces miroirs obscurs et grimaçants qui reçoivent la beauté
-et rendent la laideur! Comme je le méprise, cet aveugle ennemi de la
-divine réalité, ce noir mensonge, prince des ténèbres, craintif et
-rampant négateur du fait, du fait naïf et simple et pénétré d’amour! Et
-comme je le haïrais, cet obscur amant de la laideur et de la déchéance,
-s’il m’était donné de le mépriser moins!--Par toutes les fois que la
-Sulmerre ouvrait la bouche et que je surprenais sur son visage
-l’expression ensemble audacieuse et méfiante qui précède le mensonge,
-une voix secrète me criait de mon tréfonds: «Prends garde, Pinamonte!
-Par saint Georges, prends garde! la caverne bâille! Le dragon est là
-proche, tout proche... Déjà le monde est vieux, et moisi, et vermoulu;
-toi-même, malgré ton grand amour terrible et suave, tu n’es plus que
-l’ombre d’un rêve, le souvenir d’une vision dissipée. Encore ce
-mensonge-là, ce péché contre l’amour, et tout ce qui chancelle
-s’écroule, et tout ce qui n’est plus qu’apparence sombre à jamais dans
-l’impossible, dans le néant.»--«Halte-là! ma belle! criais-je alors.
-Suffit. Laissez en paix ces tendres sentiments qui ne sont pas les
-vôtres. Tremblez, madame, tremblez, vous dis-je. Terrible sera la
-vengeance de la Vérité, terrible et combien plus terrible que l’éclair
-de lucidité qui surprend le dément au bord du tombeau!» Et je collais ma
-main aux lèvres bien-aimées et haïes, et tout aussitôt l’horrible
-serpent se métamorphosait en oiseau roucoulant du rire--et de quel
-rire!--de mon rire enfantin, argentin, malicieux, insoucieux, absurde et
-délicieux! «Le voici qui chevauche à nouveau son dada favori! Cependant
-j’ai à vous parler fort sérieusement, monsieur le fou!»--«Qu’à cela ne
-tienne, madame la menteuse. L’épinette est là; à l’épinette! A
-l’épinette ou au clavecin sur-le-champ!»--Et la rieuse courait soit à
-son épinette, soit à son clavecin.
-
-«Elle touchait de ces instruments à ravir et la préférence qu’elle
-marquait aux œuvres de Willibald Gluck flattait fort agréablement mon
-goût de l’art simple et mystique. Il n’y eut peut-être jamais d’autre
-lien spirituel entre nous que notre tendresse profonde pour la musique.
-Cet art divin est le langage naturel de la passion, la signifiance
-secrète des accents tendres ou terribles surpris dans la voix de la mer,
-de la forêt, du fleuve et du vent; et elle est, dans le même temps, au
-cœur obscur et bourbeux de notre race vieillie, l’écho primitif et
-distinct d’une harmonie oubliée. La musique est le cri de l’Amour; la
-Poésie en est la pensée... L’une est l’exaltation du présent et elle
-chante: «Je vis et j’aime»; l’autre est l’ivresse du souvenir; et alors
-même qu’elle se propose d’exprimer un amour bien réel et bien vivant,
-elle semble dire: «J’ai vécu, j’ai aimé...» Et voilà sans doute la
-raison par laquelle les deux nobles sœurs, d’abord fondues en un art
-unique, se devaient séparer avec le progrès des temps.--J’aimais à la
-folie le toucher d’Annalena. Si surprenante que fût l’habileté qu’elle y
-montrait, jamais je n’y trouvai l’occasion de douter de la sincérité de
-son émotion. La belle musicienne avait l’âme fort sensible et l’agilité
-de ses mains angéliques ne ressemblait en rien à l’adresse irritante et
-vulgaire des virtuoses. Le noble et mystérieux visage reflétait tous les
-mouvements de la passion; les sombres paupières battaient
-voluptueusement au vent de l’harmonie; cependant, le corps ne
-s’abandonnait jamais aux saccades burlesques de l’hystérie théâtrale, et
-la charmante tête ne s’échevelait point au souffle d’une artificielle
-tempête.
-
-«Ah! chevalier, le souvenir de ces heures plaintives et sonores m’émeut
-jusqu’aux larmes! J’ai perdu Annalena et j’ai perdu la musique. Pendant
-que ma très chère jouait, je vivais hors du temps; aujourd’hui, dans le
-rythme des plus nobles ouvrages, je n’entends plus que le pas de la mort
-mesuré par le tic-tac desséché des horloges; et les instruments
-résonnent à mon oreille ainsi que les tombeaux vides sous les pas du
-promeneur solitaire, ou sous son bâton les grands os râpeux et verdâtres
-des vaches dévorées par les loups, là-bas, au pays de ma jeunesse et du
-beau Stanislas. Annalena au clavecin! Chers instants à jamais envolés!
-Je les adore, ces minutes irréelles et suprêmes, et les adore d’autant
-plus qu’elles m’ont toujours été mesurées avec une singulière
-parcimonie. Vous eussiez dit d’Annalena qu’elle recherchait dans la
-musique l’expression de ce qu’elle portait de plus sincère et de plus
-pur au fond de son pauvre cœur de créature. Rarement, elle approchait de
-ses chers instruments sans m’adresser, en même temps qu’un sourire
-malicieux, des paroles pleines d’un mystérieux enjouement. Je n’ai point
-mémoire de l’avoir jamais entendue frapper une note en présence d’un
-tiers. Quelques-uns des admirateurs de son talent s’étonnaient du parti
-qu’elle semblait avoir pris de ne le cultiver désormais que pour le
-plaisir d’un seul. Quant à Labounoff et au vieux duc di B..., ils ne
-manquaient jamais une occasion de l’en blâmer ouvertement; mais les
-prières, comme les rires et les bouderies, jamais ne surent vaincre
-l’aimable obstination; même il m’arriva, un soir, au milieu d’un cercle
-empressé de mélomanes, d’entendre tomber des douces lèvres une riposte
-dont l’audace me surprit. «Paix, messieurs; paix, de grâce; la musique
-elle-même ne saurait être qu’une minauderie de plus dans ce palais où la
-vérité et la tendresse n’ont que faire; et ce serait trop, vraiment,
-avec le mensonge de ma gaîté, de ma danse et de mes fleurs.»
-
-«Que vous en semble, chevalier? L’art ne serait-il point, aux menteurs
-que nous sommes, un moyen d’exprimer d’une façon détournée les vérités
-les plus impérieuses?--Quoi qu’il en fût, ces nobles veillées de musique
-m’ont laissé un souvenir des plus aimables. Sitôt qu’Annalena ouvrait
-son clavecin, je courais allumer les chandelles et tirer le loquet;
-ensuite je m’allais blottir dans mon coin favori, à la façon des chats,
-sous le regard de soleil et de pluie de certaine _Marchande de
-crevettes_, de Hogarth. Annalena frappait les premiers accords; la
-quiétude vaporeuse de la chambre s’imprégnait aussitôt de musique
-pensive ainsi que d’un parfum de fée. La muraille d’en face me regardait
-à travers les masques vides d’une toile de Pietro Longhi, les grands
-masques blêmes des _Visiteuses de la Ménagerie_. J’aimais beaucoup ces
-nocturnes personnages en galant appareil rassemblés autour d’un buffle
-énigmatique. Le buffle est là qui regarde; et les dames singulières sont
-là qui regardent aussi; c’est absurde, certes; qui en oserait douter?
-Car enfin, pourquoi, je vous le demande, cette ménagerie; et pourquoi
-ces masques; et pourquoi cette brute aux cornes en arrêt? Mais c’est là
-justement la raison suffisante de ces êtres terribles et falots: ils
-n’ont rien à vous dire, rien, absolument rien, et voilà pourquoi votre
-esprit se fait interrogeant. Qui donc êtes-vous, masques de Pietro
-Longhi? Point de réponse. Qui es-tu, taureau si plein d’importance et
-que diantre fais-tu là? Silence.--Et qui suis-je donc, moi qui vous
-regarde contempler une chose qui n’est pas? (Sentez-vous la raison de
-cette ménagerie de bal à présent, monsieur le chevalier?) Oui, par le
-grand diable de l’enfer, qui suis-je donc là, dans ce coin obscur?
-Pourquoi cet animal, pourquoi cette chambre, et pourquoi les masques, et
-Annalena, et moi-même, et cette musique ici, et cette nuit, cette
-grande, cette profonde nuit là-bas, sur les toits et sur les eaux? Tin,
-tin, tin, le clavecin, ou, sous les mains de folle de mon âme l’or
-sonnant, l’or de harpe de la chevelure bien-aimée? Doux tin, tin, tin du
-clavecin discret, du meuble chanteur où sommeillent, en billets doux
-jaunis, tous les secrets de mon amour, toutes les fleurs poudreuses et
-cassées de mon souvenir... Un peu de Longhi pour ma passion du mystère,
-un peu de Hogarth pour ma pitié sanglante, un peu--si peu--d’Annalena
-pour mon amour de l’amour, et me voilà vivant! Bien vivant! Non comme ce
-Pinamonte, ce mime de la vie que je fus jadis sur la scène du monde,
-sans cesse étonné d’être un peu plus qu’un fantôme, palpant, au milieu
-de la rue et de la foule, la soie de sa culotte ou les boutons d’or de
-sa veste, afin de se bien convaincre de sa matérialité! Non comme cet
-Antisthène des postes et des auberges, confesseur des vents d’automne et
-des mendiants de London Bridge, confident des rois philosophes et
-consolateur des favorites déchues. Ah! non comme lui, mais vivant, épris
-de soi-même, blotti dans un coin bien dur du palais de l’amoureuse
-Certitude, barbon jaloux, méfiant, trompé sans doute, aimé pour lui-même
-un peu, pour sa libéralité beaucoup; heureux, heureux en dépit de tout,
-bercé par la plus profonde des musiques, moqué par la plus mystérieuse
-des belles, triste et exubérant, laid et beau, secoué de mille frissons
-de joie étonnée, et ponctuant chaque phrase du maître d’un soupir chargé
-de toute la nostalgie du monde. Tin, tin, tin, tin, si doux, si triste,
-si pur, si beau! encore et toujours!
-
-«Le marbre de la dalle m’écorchant tant soit peu le cul, j’allais sur la
-pointe du pied chercher certain coussin de soie mauve; puis, me
-rasseyant béatement dans mon angle arcadien, j’étendais sans bruit les
-jambes... C’était là encore un de mes spectacles favoris; mes maigres
-jambes de voyageur sans but! Je les contemplais avec amour, ces vieilles
-jambes de grand lièvre hasardeux; je les caressais d’une main attendrie;
-leur ombre avait mesuré tout l’ennui des chemins de la terre! Et voilà
-que la fée de la Musique venait elle-même sur ses pieds de soie ancienne
-se pencher sur les guêtres poudreuses et craquelées; la fée de la
-Musique, monsieur le chevalier! la fée de la Musique adressait de
-tendres paroles à mes jarrets fossiles de fou courant! «Vous
-souvient-il, nobles jambes (je vous le rapporte mot pour mot), vous
-souvient-il de l’herbe humide foulée jadis à Marlow, sur les bords d’une
-rivière brumeuse sillonnée de cygnes gris? Avez-vous quelque mémoire, ô
-voyageuses, de l’écho moussu qui sommeille à Windsor, qui sommeille et
-qui parle si doucement en rêve? Glisserez-vous encore sur les boues
-jaunes du Ghetto de Varsovie? Comme ils sont loin, les seuils du hameau
-italien de Dresde! O ombre impatiente et superbe! L’eau impériale de la
-Néva te connaît; les lacs incolores de la Moscovie se souviennent de
-toi; les cailloux des Carpathes et les galets de la mer du Nord
-soupirent ton nom dans leurs rêves. Que cherchais-tu donc, courant de la
-sorte? Routes, plaines, sentiers, rues et canaux, Londres et
-Saint-Pétersbourg! Qu’as-tu donc trouvé, courant et cherchant de la
-sorte?»
-
-«D’un geste de César surpris de la largeur des horizons d’Empire, je lui
-montrais naïvement Clarice-Annalena... Alors un encens miroitant de
-mélodies se répandait par toute la chambre, un éther assoupissant de
-musiques, une haleine de tous les rires de désenchantement et de mépris,
-une vapeur de tous les soupirs de tristesse et d’amour... Des lampes
-s’éteignaient quelque part très loin dans les brumes de la nuit éplorée,
-très loin, très loin, plus loin que le lointain des mers... D’étranges
-foules de jadis grouillaient devant mes yeux. Les dames de Longhi
-ôtaient leurs masques, la muraille m’apparaissait nue... Je dodelinais
-un peu de la tête... Encore une note... encore une poussée de vent
-contre la fenêtre... J’étendais mes jambes de voyageur... Encore une
-lueur de la chevelure en or de harpe sonnant doux de l’Orphée... et
-Pinamonte s’endormait dans la mélancolie du bonheur.
-
-«Telles étaient les amours de notre galant berger: tendres et
-singulières, ridicules et lamentables. Rien, d’ailleurs, n’en a mieux
-marqué l’étrange bizarrerie que ma tragique obstination à aggraver un
-mal dont je me sentais mourir. Je voyais approcher avec terreur le
-moment où les soupçons fondés et les raisons de tourmente réelles ne
-suffiraient plus à mes sens émoussés par la douleur et l’angoisse. La
-pensée où j’étais qu’il me faudrait, tôt ou tard, renoncer à ma
-délicieuse torture me fit redoubler d’ardeur dans ma recherche des
-éléments inconnus de l’amour. Je fis de mon âme un lieu secret et
-redoutable. Je m’y enfermai avec le cher fantôme obsesseur et l’adorable
-idée fixe de ma passion; j’y élaborai avec une sage patience le
-sentiment philosophal, l’élixir de parfaite douleur qui en devait
-éterniser le voluptueux martyre. Je créai des soucis nouveaux,
-insoupçonnés, puérils et savamment tourmenteurs; des scrupules
-extravagants, minutieux et rongeurs; des composés étranges de lasciveté
-d’enfer et de séraphique sentimentalité. Torturé par la haine, martyrisé
-par l’amour, j’en étais arrivé à me croire en commerce tant avec les
-démons qu’avec les anges, et je rapprochais l’image ensemble adorée et
-exécrée de mon amour tantôt de l’affreux téraphim des Cabbalistes et
-tantôt de l’habitant immaculé des sphères suprêmes de Swedenborg.
-D’autres fois, je confiais au papier les cris de ma détresse et les
-soupirs de mes amoureuses songeries... De grâce, monsieur le chevalier,
-laissons en paix ces pauvres riens d’antan; ne me pressez point de vous
-les faire connaître. Il n’est que trop vrai de dire qu’ils furent écrits
-avec une plume trempée dans le Phlégéton; cependant je préfère
-abandonner à votre fantaisie le soin de se former une image des joies et
-des tourments de ma passion. J’estime prudent, alors qu’on entreprend de
-montrer son cœur à nu, de soumettre au plus sévère contrôle et sa
-mémoire et son imagination; car il est peu commun qu’en pareille
-occasion l’expression demeure au-dessous de la vérité. Comme qu’il
-fasse, l’amoureux narrateur dira toujours plus qu’il n’est besoin de
-dire; et, pour peu qu’il relâche les rênes à sa fantaisie, voilà son
-récit submergé par le pathos. L’insinuation suffit la plupart du temps
-en semblable matière. Imaginez donc d’abord votre propre cœur tout
-débordé de passions tendres et farouches; ensuite de quoi transvasez
-cette amoureuse lave dans le cœur du dernier Brettinoro; c’est encore là
-le plus sûr moyen de vous former une idée quelque peu précise de mes
-ravissements et de mes souffrances. De ces dernières surtout, hélas! Car
-je ne me lassais point d’entretenir dans mon cœur la sombre flamme qui
-le dévorait; j’étais affamé de volupté et de tourmente, et ma haine
-égalait mon amour. Oui, je haïssais ma chère maîtresse; je la voyais
-morte dans mes rêves; son cadavre immonde, putride, sanieux et
-boursouflé nageait au milieu d’un fleuve d’immondices; des caïmans
-ailés, scrofuleux et gluants; des crapauds paralysés, dégonflés,
-luisants sous le suint venimeux des écrouelles; des insectes
-gigantesques à demi écrasés, squameux, pustuleux, poilus et gras; les
-monstres les plus hideux de la fable et de la fièvre violaient tour à
-tour la liquéfaction du cadavre adoré!
-
-«Ma triste cervelle devint le rendez-vous nocturne de la plus crapuleuse
-compagnie; des petits-maîtres cribreux s’y aboutaient de fort dégoûtante
-façon avec leurs déesses bubonneuses et nauséabondes; des moines
-entripaillés, papuleux et turbulents, repus de la chair de leurs propres
-bâtards, y noyaient le remords de leur gourmande paternité dans des vins
-mixtionnés de menstrue de diablesse et de lait de nonnain; des boucs
-concupiscents, tout parés de fontanges et de banderilles envenimées, y
-courtisaient de furieuse façon la passivité des papes magnifiques et
-folâtres de la Renaissance; des fœtus polycéphales, marinés et livides,
-illustraient parfois de leurs puérils ébats ces fougueuses et
-mélancoliques séances; ce pendant qu’une horrible Clarice-Annalena,
-impératrice des Gaupes et reine de Lesbos, invariablement étendue sur un
-visqueux monceau de vermine aveugle et de jeunes amoureuses éventrées,
-présidait, du haut de son trône excrémentiel et sanglant, aux funèbres
-visions de ma cervelle amollie.
-
-«Au reste, les infâmes soucis de mes veilles n’avaient que fort peu de
-chose à envier aux songes de mes nuits ignominieuses. Mes réveils
-surtout vous eussent semblé navrants et grotesques outre mesure.
-J’enveloppais tout d’abord de regards venimeux ma maîtresse encore
-assoupie; l’odeur fade et vaporeuse de sa chevelure me faisait souvent
-répugnance; la vue de certains de ses membres me faisait tressaillir; et
-toujours l’immobilité de son sommeil me rappelait celle de la mort. D’un
-saut brusque et désespéré, je quittais l’amoureuse couche; j’inondais
-d’eau fraîche ma lamentable tête et tout mon corps d’énergumène;
-j’avalais en soupirant quelques gouttes d’Hoffman et par là-dessus une
-pauvre tasse de chocolat et trois ou quatre tartines; puis, m’installant
-au chevet de Manto, j’arrachais la belle à l’étreinte de Morphée au
-moyen d’insinuantes et patelines caresses, dont tour à tour mes doigts
-de meurtrier badin ou mes mâchoires d’amoureuse hyène enserraient son
-col de cygne éblouissant et gracieux. Pour innocents que fussent ces
-simulacres de strangulation, ils ne laissaient pas de procurer à ma très
-chère des réveils fort brusques et tout secoués d’épouvante. Les grands
-yeux d’Annalena s’ouvraient à l’improviste (vous eussiez dit, cher
-chevalier, de deux aloès du Ténare s’arrachant aux terreurs d’un
-séculaire cauchemar); des serpents effarouchés se cabraient dans la
-chevelure de la déesse; et tandis qu’un frisson des plus troublants
-secouait son corps flexible et délicat, la friponne trop aimée, joignant
-ses petites mains savantes, s’écriait plaintivement: «O cruel ami! ô
-barbare amant! quand donc cesserez-vous de tourmenter la tendre compagne
-de vos jours? Estimez-vous donc à ce point plaisant de parfaire avec les
-griffes de la cruauté l’ouvrage sanglant des flèches de Cupidon?»
-
-«A ces préoccupations extravagantes, à ces mélancolies de l’âme et de la
-chair venaient souvent se joindre des soucis d’un ordre plus vulgaire;
-car l’amour inquiet des solitaires et des jaloux ne laisse pas que de
-ressembler par certains côtés aux libéralités pleines de calcul et
-d’hésitation des avares. Mon ensorceleuse, qui était fort loin de
-manquer d’esprit, avait parfaitement pénétré la nature de mes sentiments
-et mesuré la profondeur de mon amour. Sa vanité ne pouvait demeurer
-insensible à l’aveugle adoration d’un amant dont le renom de bel esprit
-égalait l’illustre naissance; elle connaissait le prix des sacrifices
-que je consommais chaque jour dans la seule vue de m’assurer son
-attachement et sa fidélité; et je ne doutais pas qu’il n’entrât dans les
-transports dont elle payait ma tendresse pour le moins autant de
-reconnaissance que de caprice sensuel. L’étonnement où la mettaient les
-violences de ma passion et l’orgueilleuse joie qu’elle en ressentait
-prêtaient souvent à sa physionomie un air de triomphe qui en rehaussait
-à mes yeux la noblesse et l’éclat. Mon imagination enflammée voyait
-chaque jour s’épanouir davantage les charmes de mon amie; l’exaltation
-croissant dans la même mesure, je fus bientôt amené à considérer la
-beauté d’Annalena comme une œuvre de ma chair et de mon esprit et comme
-un trésor péniblement amassé par mes soins. D’autre part, mon amour me
-mettait souvent dans de grands embarras; car la Sulmerre aimait à vivre
-avec honneur et ne se pouvait abstenir de la gloire du monde. Le
-concours aux fêtes qu’elle donnait était d’ordinaire fort nombreux; et
-malgré que je souscrivisse à ses moindres désirs, jamais elle n’a rien
-su économiser sur mes présents.
-
-«Les affections sincères ne sont pas plus gratuites en ce monde que les
-amours vénales, et le dévouement le plus profond n’y triomphe qu’à
-grand’peine des habitudes de luxe et du goût de l’ostentation. Bref, les
-choses en vinrent au point que je me vis souvent contraint, au plus fort
-des angoisses de l’amour et de la jalousie, à m’aventurer dans des
-calculs dont les chiffres, tracés d’une main tremblante de passion,
-s’allaient égarer jusque dans les manuscrits des poèmes inspirés par la
-plus dispendieuse des Muses. A mes tragi-comiques alarmes de dément
-venaient donc parfois se mêler des soucis mille fois plus risibles
-encore d’homme raisonnable. Je tremblais en outre qu’un galantin
-vulgaire, profitant d’un de ces stupides abandons dont les belles sont
-coutumières, ne profanât d’un même coup et l’idole de mon amour et
-l’autel de mes sacrifices; ma passion s’élevait quelquefois jusqu’au
-noble aveuglement d’un auteur pour son ouvrage, et cependant je me
-sentais bassement jaloux de mes libéralités. Je me perdais aussi en
-vains efforts pour maintenir l’équilibre, chaque jour plus hésitant,
-entre un cœur de plus en plus lourd et une bourse d’heure en heure plus
-légère; et les pensées contradictoires que je roulais continuellement
-dans mon esprit me faisaient souvent l’impression de provenir de quelque
-colloque obscur, burlesque et passionné entre le plus anxieux des
-Harpagons et le plus ombrageux des Maures de Venise.
-
-«Les jours de grand concours à la Riva dell’ Olio, je m’esquivais de
-chez la Mérone et m’allais ensevelir dans l’humide obscurité de mon
-terrier Barozzi. Là je retrouvais mes compagnons des jours anciens,
-taciturnes témoins d’une vie aventureuse: l’antique Giovanni au visage
-parcheminé, à la livrée de toile d’aragne; les longues missives à
-l’odeur de mousse et de larmes, confidences d’amis depuis longtemps
-perdus, oubliés ou morts; les manuscrits passés, pleins de griffonnages
-jaunis, linceuls historiés d’une ambition mort-née; le pauvre portrait
-de Benjamin, oui, chevalier, le pauvre portrait écailleux de Benjamin,
-dérobé un soir à Manto et emporté amoureusement sur mon cœur; les
-passeports périmés, minutieux et méfiants, aux aigles de Prusse et de
-Russie; la tabatière de Stanislas, le petit couteau ciseleur d’initiales
-et de cœurs, souvenir du quadragénaire de l’île Saint-Louis; le
-couvercle de boîte où, enfant, je m’étais essayé à représenter le
-château de Brettinoro avec le parc, le saule de Don Quixote, le banc
-moussu et l’amoureuse fontaine...
-
-«Pauvres, pauvres choses de jadis! Avec quel morose délice je reniflais
-leurs odeurs mélangées de fruit et de tombeau, de pluie d’avril et de
-souris, de rêve et de réalité! Comme elles m’avaient bien su dépeindre,
-dans le temps évanoui, ce grand amour d’enfant qui se nourrissait
-maintenant de mon cœur de vieil homme, cette fabuleuse fleur éclose au
-jardin d’innocence! Avec quel tendre mépris je relisais toutes ces
-introductions, méditations, objections, remarques! Naïf fatras de
-sentiments à fleur de cœur maladroitement déguisés en raisonnements; de
-préjugés doctement présentés sous forme de déductions; nudité d’âme
-bariolée de prétintailles d’esprit! Et comme toutes choses me
-paraissaient obscures et mesquines venant de ma vie d’homme, et claires
-et profondes venant de ma vie d’enfant! Amour, amour! O maître du
-royaume céleste de la Simplicité!--Je rangeais tous ces souvenirs devant
-moi sur une table, je les contemplais, tournais et retournais, cajolais;
-je leur parlais, je m’en gaussais doucement... En vérité, chevalier,
-rien n’est plus doux au cœur de la joie que le regret de la tristesse!
-
-«Certain jour que je musais de la sorte au milieu d’objets familiers, la
-fantaisie me vint d’aller voir dame Gualdrada dans son logis sous les
-combles. En dépit de la curiosité que m’inspirait mon étrange hôtesse,
-j’avais jusque-là borné mon commerce avec elle à l’échange de quelques
-propos courtois à la rue ou sur les escaliers; et Giovanni, qui, en
-curieux qu’il était de toutes choses, la visitait fort souvent et la
-connaissait assez bien pour l’avoir fait jaser, sans cesse me reprochait
-en riant mon indifférence à son endroit. Ayant donc résolu d’en finir
-une bonne fois avec cette rengaine, je m’armai de courage et je grimpai
-lestement l’escalier en colimaçon qui conduisait au réduit de la
-vieille. Je trouvai fée Carabosse besicles au nez, frileusement blottie
-dans un fauteuil boiteux et penchée sur un volumineux traité de
-démonologie. A ma vue, elle se leva d’un air empressé et me fit la
-révérence. Son triste visage verruqueux et jauni s’éclaira soudain du
-franc sourire de deux yeux gris et larmoyants, démesurément grossis par
-les verres doubles qui les abritaient. Elle porta humblement à ses
-lèvres tremblantes la main que je lui tendais, et ses paroles
-cérémonieuses, prononcées d’une voix douce et chevrotante, me parurent
-venir du fond de l’autre siècle. Je fus bientôt éclairé sur la vie et
-les goûts de la vieille par l’inspection rapide que je fis de sa
-mélancolique demeure. Les trois cabinets humides et sombres qui la
-composaient servaient d’arène aux ébats d’un grand crapaud terreux, d’un
-chat noir et d’une poule infirme de la même couleur, sans cesse
-sautillant à cloche-pied sur des meubles non moins attendrissants
-qu’elle-même. Une grande armoire à porte de verre offrit à ma vue un
-amas confus d’objets poudreux et bizarres, tels que cassettes en bois
-rouge ou jaune curieusement ciselées, coiffures de Hurons hérissées de
-plumes aux cent couleurs, massues peinturlurées de sauvages des îles,
-armes très anciennes de fabrication espagnole, et mille autres objets
-dont le nom même m’était inconnu. Je ne tardai pas à découvrir dans
-l’humeur babillarde de l’hôtesse une clef à tout ce mystère. Au temps de
-sa jeunesse, la pauvre bossue avait eu la faiblesse de prêter l’oreille
-aux madrigaux et rodomontades d’un grand escogriffe de bravo qui n’en
-voulait qu’à la dot rondelette dont il la savait pourvue. Gualdrada
-étant orpheline et le diable se mêlant de l’affaire, le mariage fut
-bientôt conclu. Peu de temps après la cérémonie, Sciancato, le jeune
-époux, fait la rencontre d’une troupe d’échappés des galères qui
-s’ouvrent à lui de leurs beaux projets de piraterie et de chasse aux
-trésors. Sciancato, las de sa vie oisive aux crochets d’une infirme,
-acquiesce sur heure et se laisse revêtir de la dignité de capitaine. Une
-cassette disparaît du coffre de Gualdrada, une vieille galiote est
-frétée et voilà notre galant bravo en équipage de boucanier.
-L’infortunée Gualdrada, follement éprise de son fripon, conjure,
-s’arrache les cheveux, emplit l’air de prières et de lamentations... En
-vain! Le mât est dressé; l’insensible Sciancato s’embarque. Tout est-il
-prêt? Partons!--Il donne le signal, il part, il est parti. Voilà donc
-dame Gualdrada abandonnée, désespérée, et quasi ruinée par-dessus: car
-de son bien fort honnête il ne lui reste guère que la maison Barozzi. A
-force de tourner et de retourner les cartes pour soi-même, l’idée lui
-vient de se faire diseuse de bonne aventure. Cependant l’ingrat
-Sciancato réapparaît un beau jour à l’improviste, chargé de riche butin
-et de présents bizarres. Une semaine de joie délirante--et le voilà
-reparti. Dix ans, quinze ans, vingt ans... Le petit corps maigrit, la
-grande bosse s’arrondit, les beaux cheveux de la laide grisonnent sous
-les fontanges... Hélas! perdu à jamais! Pas un signe de vie... Dans
-quelles eaux profondes, amères et sauvages s’envasent ses os jaunis de
-noyé d’autrefois! Sur quel horizon de pourpre et de deuil se balance son
-squelette de pendu sans nom?
-
-«Durant tout ce récit (que dame Gualdrada se plaisait visiblement à
-étendre outre mesure), j’avais fort à faire de retenir et le rire
-satanique qui me serrait la gorge et les pleurs importuns que la
-compassion envoyait à mes yeux.--Eh quoi, me disais-je, ce terrible et
-doux amour se fait-il donc un jeu de me poursuivre sans cesse sous ses
-aspects les plus nobles ou les plus lamentables? Où que se pose mon pas,
-toujours un secret ressort fait bondir de dessous terre un petit monstre
-à tête de dieu ou de diabletot! Il règne sur ma pensée, il gouverne le
-monde. Le voici, le voilà! Ici, là, là-bas, plus loin, partout! Les fils
-invisibles qui mettent en branle le paillasse bigarré de l’univers se
-viennent nouer tous à la petite griffe du traître cajoleur et cruel. Il
-tire; le satellite papillonne éperdument autour de sa fleur astrale; la
-turbulente marée s’enfle de mille seins impatients; la sève gronde, le
-sang s’allume, le germe crie vers la lumière; les bras de la prière se
-lèvent au ciel; tout le ventre, toute la chair de la terre est en
-travail! Il tire, le sacripant, il tire! Le gosier de la tendre
-Philomèle souffle ses bulles d’âme aux couleurs de larmes et de sang;
-l’amoureuse vipère quitte son réduit horrible, se dresse et vient tendre
-une oreille avide; la brise se réveille, le pollen vole en baisers
-duvetés et fécondants; la coccinelle allume sa lanterne; l’araignée
-d’eau au cœur du nymphéa, poursuit son bien-aimé velu; le barde accorde
-son luth dans la tour du Nord; Pinamonte presse à deux mains son cœur
-rapide de fou; et dame Gualdrada, un fichu argenté sur sa bosse
-sautillante, court à la lucarne et braque sur le vieux port nébuleux la
-longue-vue du boucanier qu’elle ne doit plus revoir... Jamais? Ah! ah!
-Jamais, hélas!
-
-«Et je contemplais, avec un triste étonnement mêlé d’autant de dégoût
-que de pitié, l’antique abandonnée si risible, si dolente. «Qui l’eût
-pensé, disaient les petites lèvres grises, desséchées et tremblantes;
-qui donc l’eût soupçonné, monseigneur? Après une lune de miel si tendre,
-si passionnée! Car il m’aima bien, oh! j’en suis sûre, il m’aima bien et
-il m’aime aujourd’hui encore, oui, oui.» Et la petite tête de sorcière
-faisait «oui, oui», et la grosse bosse faisait «oui, oui», et tout le
-petit corps lamentable de poupée d’hôpital faisait «oui, oui» aussi,
-avec un bruissement de squelette d’oiseau, d’arbrisseau gelé, de
-poudreuse bestiole empaillée qu’un courant d’air fait danser sur le mur.
-O Amour, ô cruel Amour, que fais-tu donc ici? Réponds, c’est Pinamonte,
-ton fidèle, ton fervent qui te parle! O Amour, que fais-tu là? Et
-l’Immense, l’Impénétrable, le Terrible, le Doux me répondait par les
-larmes et les soupirs de l’infortunée: «Je suis ici parce que je suis
-partout. Je suis la douleur et la joie, l’espoir et le souvenir; je suis
-ici parce que je suis le Moment, le grand Moment d’éternité. Je suis en
-Gualdrada parce que Gualdrada est une chose, parce que je suis en toutes
-choses, parce que toutes choses sont en moi. Je suis la Beauté et
-l’Adoration, la Douleur et la Pitié; je suis dans le ciel le Père de
-tout sublime, et sur la terre je suis le Fils lapidé, sanglant, couvert
-de crachats. Et dans ton cœur je suis cela qui désire et la grande nuit
-silencieuse, froide et sourde sur les Oliviers, et la croix dont l’ombre
-couvre la terre, et les Dominations universelles, et la Résurrection
-sans fin. Je suis l’œil de l’aveugle, l’oreille du sourd; et quand
-j’apparais à la sœur éplorée sous ma forme véritable, le frère se lève
-du cercueil.»
-
-«Le secret de Gualdrada avait certes de quoi surprendre par soi-même;
-mais j’y trouvai plus de singulier encore après que la vieille m’eut
-assuré n’en avoir jamais soufflé mot à qui que ce fût, pas même à mon
-vieux serviteur, que je savais pourtant être si fort de ses amis. Je ne
-sus tout d’abord que comprendre au choix que la nécromancienne avait
-fait de moi pour confident; bientôt cependant je pris garde que l’amour
-avait deviné l’amour, et que sous l’entretien ouvert du roquentin et de
-la vieille courait le murmure secret d’un colloque de Sciancato et
-d’Annalena. Seuls les demi-aveux se trompent de confident; la sincérité
-entière, la sincérité amoureuse s’adresse toujours à qui la connaît, à
-qui l’aime, à qui l’attend. Le treizième prince souverain de Brettinoro
-recevait la confession de dame Gualdrada; et cela ne manquait, à coup
-sûr, ni de charme ni de grandeur. Tout en prêtant l’oreille aux
-jérémiades de la sorcière, j’observais attentivement, dans une glace
-haute, l’image qu’y envoyait notre groupe bizarre. Toutes choses étaient
-telles qu’elles devaient être dans la scène offerte à ma vue; l’harmonie
-y régnait parfaite, tant au physique qu’au moral, et le cadre s’y
-adaptait à merveille. Dans la clarté d’une fenêtre ternie, pleine de
-vieux ciel vaporeux, la petite bossue tapie au creux d’un immense
-fauteuil instable et gémissant, brodé d’oiseaux jaunis, de fleurs
-effilochées, de bergerettes et de Colins rapiécés; devant elle, sur un
-tabouret éventré, Pinamonte, les jambes nonchalamment étendues, le
-menton à la poignée de l’épée. Flic flac, le crapaud. Tic tic tic, la
-poule. Ronron, le chat. L’armoire toute pleine du tumulte muet des
-souvenirs; sur la muraille, les ébats inquiétants de trois grandes
-araignées immortelles et de deux cloportes de cimetière, gras et lourds;
-de vieilles cartes éparpillées çà et là; de la poussière et de
-l’irrémédiable partout. Avez-vous jamais joué, dans les petits coins
-humides d’un appartement délaissé, avec une petite fille blonde qui dit:
-«N’allons point là, de grâce; là, sûrement c’est le diable»?
-
-«Tout soudain, le désir me banda du talon à la nuque de voir Annalena
-nue au milieu de cette désolation et de cette poudre. Prenant
-brusquement congé de la devineresse, je courus m’enquérir auprès de
-Giovanni du jour et de l’heure où la sorcière s’absentait de son antre.
-Le factotum m’apprit qu’elle manquait rarement une messe ou un prêche,
-et qu’il avait accoutumé de l’accompagner chaque dimanche à San-Maurizio
-pour vêpres. C’était un vendredi; jamais jour du Seigneur ne fut attendu
-avec plus d’impatience. Je m’ouvris à Manto de mon bizarre caprice. Tout
-d’abord elle n’en fit que rire, m’appelant vieux damoiseau perverti;
-mais bientôt, à la peinture que je lui fis de la scène projetée, ses
-beaux yeux d’écolière se remplirent de certains feux secrets bien
-propres à mettre en branle tous les diables de l’enfer. Elle me suggéra
-même de...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-... La crainte aussi où nous étions de voir apparaître d’un moment à
-l’autre le gros bonnet et les besicles de fée Carabosse... Il n’était
-que temps... Pardonnez, chevalier, au scabreux de ces détails...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«Environné que j’étais de rivaux réels et sans cesse traqué par des
-traîtres imaginaires, je ne pouvais goûter un seul instant de repos de
-cœur ou de calme d’esprit; et mes misérables jours se consumaient dans
-l’attente des pires catastrophes et la préméditation des plus cruelles
-vengeances. Je pestais à tout moment contre l’humanité entière; je
-maudissais le destin, les dieux, la création et jusques aux entrailles
-qui m’avaient conçu. Toutefois, au plus fort de mes souffrances et de
-mes emportements, je ressentais, dans le secret de ma chair et de mon
-âme, une sorte de plaisir obscur et singulier qui me paraissait être
-composé de titillante angoisse et de délice rongeur et dont je ne
-saurais vous donner quelque idée qu’en le comparant à la pollution
-pleine de mystère et d’épouvante des pendus. Tout en exécrant ces
-sensations avilissantes et sinistres, je ne me pouvais empêcher d’en
-acérer sans cesse l’aiguillon infâme et douloureux. Harcelé sans trêve
-par la plus libidineuse et la plus folle des jalousies, je recourais à
-la ruse et, usant (Dieu seul sait avec quelle maladresse!) du classique
-stratagème des départs inopinés, j’allais, sous les plus fantasques
-travestissements, me poster à certain coin de rue obscur d’où je
-pouvais, la plupart du temps sans être inquiété de personne, surveiller
-durant des heures le vieux palais mélancolique de ma maîtresse. Il eût
-été plus sage, sans contredit, de confier la belle à la garde de quelque
-duègne avisée ou de la faire surveiller par une troupe de
-triste-à-pattes agiles et grassement rémunérés de leurs offices; mais ce
-moyen vulgaire de s’assurer la fidélité d’une amante répugnait à un
-amour fantasque dont l’objet, pour étranger qu’il fût aux vertus des
-anges, ne m’en paraissait que mieux pénétré des charmes redoutables que
-l’imagination prête aux esprits des ténèbres.
-
-«D’une autre part, tout en maudissant l’amour et les soupçons jaloux qui
-faisaient de ma vie un supplice, il n’était rien au monde que je
-redoutasse tant qu’une découverte de trahison qui m’eût peut-être à
-jamais délivré de mes tourments; car, semblable en cela à la plupart des
-humains, je préférais l’illusion dont se bercent les doutes au
-désenchantement qu’apporte avec soi toute certitude. L’innocent
-stratagème des espionnages nocturnes se recommandait donc le plus
-naturellement du monde à mon esprit par l’avantage double qu’il
-paraissait m’offrir de flatter mes goûts romanesques et d’épargner dans
-le même temps à mon cœur les tristesses d’un désabusement définitif.
-C’était à la fois le plus délicieux des irritants et le plus bénin des
-remèdes à ma souffrance. Que le sentiment même le plus douloureux est
-donc une exquise chose! Oui, monsieur le chevalier, de mes accès de
-voluptueuse méfiance j’ai gardé le souvenir le plus vivant et le plus
-attendri; mon cœur désenchanté les aime encore de toute la nostalgie que
-peut inspirer à un vieux joueur ruiné l’évocation des précieuses
-angoisses du brelan. Blotti dans mon humide cachette tel un fauve en ses
-écoutes, ou debout et figé dans une immobilité de saint cloué à sa
-niche, je suivais passionnément du regard le mouvement des lumières et
-des ombres dans les appartements de ma belle; je tressaillais au plus
-faible bruit; l’approche d’un passant réveillait dans mon cœur de
-douloureux échos; je me sentais environné de sombres mystères, de haines
-implacables, de dangers sans nom. Plein de craintive fureur, je
-surveillais attentivement la morne et silencieuse ruelle; dans chaque
-cavalier qui la traversait, je pensais reconnaître un rival, un vil
-larronneau d’amour; dans chaque vieille qui y traînait son pas attardé,
-une infâme appareilleuse travaillant à ma perte. La nuit m’enveloppait
-de ses ombres humides; les pluies et les grêles de l’automne me
-fouettaient le visage; des ivrognes prophétiques m’accablaient
-d’injures; je demeurais insensible sous les affronts.
-
-«Ces risibles extravagances vous étonnent, chevalier. Elles ne
-laissaient pas que de me surprendre moi-même. Car--je ne saurais trop le
-redire--l’étrange dédoublement dont je souffrais n’avait en aucune sorte
-altéré ma raison, et l’ancien Brettinoro circonspect et désabusé ne se
-lassait point de chanter pouilles au nouveau Pinamonte inconséquent et
-fougueux, lui remontrant cent fois du jour l’ingénuité de sa tendresse
-et la grossièreté de ses dérèglements. «O tête folle d’amoureux
-grison, ô le plus lâche des Benedetto, ô le plus misérable des
-Guidoguerra!»--ainsi m’invectivais-je dans le coin obscur qui servait
-d’observatoire à ma trop soupçonneuse passion;--«ô la plus infortunée
-des dupes de l’amour! Quelle folie est la tienne! N’aperçois-tu pas
-l’abîme que le plus risible des aveuglements creuse sous tes pas? Vieux
-ramier roucouleur et déplumé! Trop impétueuse ganache! Descends en
-toi-même; peut-être en est-il temps encore! Qu’adviendra-t-il, Pinamonte
-du Diavolo, le jour où ta bourse, déjà fort allégie, sera tout au plus
-propre à servir de mouchoir à ton nez larmoyant ou de torche-cul à ton
-foireux désespoir de barbon? Ah! par le Styx, est-ce là le fruit des
-sages conseils de M. de la Bretonne? Debout, Brettinoro! Ami de
-Lauraguais, émule de Briqueville, secoue cette torpeur; tes songes sont
-perfides; les pires calamités te guettent.»
-
-«Cependant, l’infortuné jaloux demeurait sourd aux exhortations de la
-raison et Brettinoro jouait par-devant Pinamonte le rôle ingrat d’un
-Cassandre. Si atroces et ridicules que fussent mes amoureuses angoisses,
-elles ne laissaient pas de me paraître préférables à l’horrible solitude
-d’esprit et de cœur qui me rendait odieux jusqu’au souvenir de mes
-jeunes ans. Dans ces conflits intérieurs l’avantage demeurait
-régulièrement à l’amour; et, tout en méprisant la Sulmerre, je me
-surprenais quelquefois à caresser l’extravagant projet de m’en assurer
-l’entière possession par le moyen d’une union légale. Tant il est vrai
-que la triste raison humaine, pitoyable assemblage de préconceptions
-obscures, de résignations craintives et de jugements spécieux, finit
-toujours par céder à la persuasion sournoise et subtile du Sentiment,
-lequel est l’essence même et l’unique gouvernant d’une humanité
-inconsciente et d’un monde tout pénétré d’un terrible et tendre mystère.
-
-«Au surplus, toutes ces moqueries et tous ces reproches n’eurent jamais
-d’autre effet que d’exaspérer inutilement le sentiment de ma faiblesse
-et de mon ridicule. Le sel brut et tranchant de mes moroses
-plaisanteries ravivait cruellement, dans mon cœur, le feu des blessures
-que la passion y faisait chaque jour. Ineptes à me guérir de ma folie,
-ces tardifs regrets étaient tout au plus propres à me rappeler le danger
-que je courais de me perdre dans l’opinion du monde. Je rougissais de
-jouer un rôle de jaloux ténébreux dans une intrigue où mes frivoles
-rivaux n’apercevaient sans doute qu’une farce des plus vulgaires; et
-j’avais en outre tous les sujets du monde de redouter que, se lassant
-des ridicules du roquentin, la malveillance des entours n’en vînt à
-s’attaquer à l’honneur du gentilhomme. Le conflit de tant de sentiments
-contraires passait ma raison. Je m’étonnais que le mépris et la crainte
-pussent occuper une place si grande dans un cœur comblé de tendresse. Je
-répugnais aussi quelque peu à soumettre au jugement du monde une passion
-qui élevait parfois mon âme jusqu’à Dieu; et je n’arrêtais de maudire
-mon amour que pour me reprocher mon ingratitude. «Insensé! criais-je
-alors; insensé! Te laisseras-tu jusqu’au dernier jour opprimer par
-l’habitude du mensonge et la tyrannie du préjugé? Ne sais-tu pas que
-l’être aimé, mauvais ou bon, noble ou méprisable, n’est jamais autre
-chose qu’une vaine apparence et que la fin de tout amour est dans le
-sein de l’Être unique? Qu’importe donc le combustible, si la flamme
-s’élève au ciel? Crains-tu d’être moqué par la foule des sots? L’objet
-de ta flamme est plein de grâce, comment saurais-tu être ridicule?
-Est-ce ton propre jugement que tu redoutes? Ton amour est sincère; si le
-prêtre le condamne, quel ange de pureté véritable l’oserait seulement
-accuser? Mais non! Je lis tout autre chose en ta pensée de vieux ladre
-hypocrite; l’image du rival jeune et pauvre obsède ta triste cervelle.
-L’avarice, dans ton misérable cœur, dispute la première place à la
-jalousie. Et c’est là ton ridicule, et c’est là ton impureté!»
-
-«L’attitude pleine de grandeur et de défi qui accompagnait ces
-soliloques violents; l’image hautaine et farouche que me renvoyaient, à
-de tels moments, les miroirs; le son autoritaire de la voix, la vivacité
-du geste, tout semblait devoir renforcer l’éloquence des paroles et
-rétablir enfin le calme dans mon âme... Hélas! rien ne pouvait égaler
-pour mon cœur l’attrait bizarre de l’anxiété! Après une heure ou deux
-d’apaisement, les soucis jaloux reprenaient sur moi leur empire, et je
-frissonnais dans ma terreur comme la phalène crépite dans le feu
-meurtrier. Qu’il soit dit, toutefois, en ma faveur, que le monde
-semblait avoir pris à tâche d’entretenir l’angoisse qui me dévorait. La
-sotte envie faisait déjà courre sur mon compte les bruits les plus
-singuliers; Giovanni m’en rapporta quelques-uns qui me donnèrent tout
-lieu de faire des réflexions sérieuses. La Sulmerre passant pour fort
-riche, moi pour totalement ruiné, tels de mes détracteurs m’accusaient
-d’être aux crochets de mon amie, tels autres de chercher à me rendre
-maître, par le moyen d’un mariage scandaleux, de sa fortune mal acquise;
-quelques pécores allaient même plus outre, poussant la méchanceté
-jusqu’à nous soupçonner tous deux d’un commerce criminel avec les
-princes de l’Amitié!
-
-«Irrité à l’excès par ces sottes calomnies, j’eus recours à la ruse et
-je m’ingéniai à tromper sur la nature réelle de mes sentiments toute la
-tourbe héraldique et écrivassière qui composait les entours de la
-Mérone. L’entreprise, sans nul doute, était des plus délicates; car le
-vulgaire des palais ne se laisse pas si aisément berner, dans les choses
-de la vie, que la canaille des rues. Néanmoins, mes efforts furent
-couronnés de tout le succès dont ils me paraissaient être dignes.
-M’appliquant sans cesse à déguiser mes sentiments, je ne tardai guère à
-passer maître dans l’art de la dissimulation, et bientôt j’eus la
-satisfaction de lire sur tous les visages le désappointement causé par
-le rapide attiédissement d’une passion que l’on imaginait volontiers
-grosse de ridicules désastres et fertile en scandales de plus d’une
-espèce. Quelque mépris que j’eusse pour mon entourage, je m’étonnais de
-n’y rencontrer pas un qui fût à tout le moins capable d’apprécier
-l’habileté dont je faisais preuve en affectant, au plus fort de ma
-tragique passion, des dehors de mauvais sujet en quête d’aventures
-divertissantes et passagères. Seule ma friponne d’ensorceleuse pénétrait
-le secret mélancolique de mon âme; même elle me semblait quelquefois
-touchée d’une certaine compassion; car la friponne avait la fibre fort
-sensible et ne manquait ni d’esprit ni d’entrailles. Toutefois, ses
-attendrissements n’étaient que de fort courte durée, et ils s’achevaient
-pour l’ordinaire dans quelque accès d’hystérique hilarité à laquelle je
-ne me pouvais tenir, la plupart du temps, de faire écho; tant le
-contraste me paraissait plaisant que je surprenais sans cesse entre mon
-humeur naturelle et le caractère d’emprunt du personnage que je faisais
-devant l’envieuse galerie.
-
-«Je devais donc bientôt comprendre qu’une compagnie qui se laissait de
-si bon cœur donner la berne était tout au plus digne de mon mépris; et
-cette pensée suffit à me dégoûter du succès trop aisé de ma feinte. Je
-ne tardai point, au surplus, de reconnaître dans l’habileté de ma
-simulation une preuve de plus à la déchéance de ma volonté, et dans mon
-obstination à céler mon atroce angoisse le plus grave symptôme du mal
-dont elle tirait origine. Je me faisais horreur, je prenais en pitié et
-mon cœur et mon âme; d’heure en heure je sentais croître ma haine
-instinctive de la fausseté; mes innocentes affectations m’apparaissaient
-dans la fièvre anxieuse de l’insomnie, sous les traits odieux du
-mensonge et de la démence; enfin je finis par me persuader que le sens
-même de l’honneur m’était devenu étranger et que, sous le masque de ses
-viles bravades, ma faiblesse s’était transfigurée en lâcheté. Rien ne
-m’a jamais donné plus de tourment que cette crainte où j’étais de perdre
-le peu d’énergie qui me restait encore et de me transformer en
-marionnette docile entre les doigts charmants et capricieux d’une
-créature. En quelque lieu que je portasse mes pas, la silencieuse
-obsession m’y suivait comme un chien fidèle.
-
-«Vous riez, monsieur le chevalier; hélas! apprenez donc que ma folie
-m’accompagnait partout sous la forme d’un chien véritable! J’étais
-devenu sujet à des visions; non contente de tourmenter nuit et jour ma
-pauvre cervelle, l’horrible idée fixe me glaçait en m’apparaissant sous
-l’aspect répugnant d’un vieux roquet galeux, famélique et larmoyant... O
-le petit corps dévoré de pustules, les maigres pattes, le cul pelé,
-enflé, l’écarlate nature en éternelle érection, du spectre rogneux, du
-chien immonde de mon âme! Immodeste et funèbre image! Je l’ai sans cesse
-devant les yeux; le temps ne l’a point fait pâlir; le trépas ne la
-saurait effacer de ma mémoire. Hélas! non. Vienne la mort, le cadavre
-boursouflé de l’affreux animal suivra ma barque au fil du Léthé. Par
-toutes les fois que je me reporte à cette époque horrible de ma vie, le
-frisson du dégoût me secoue de la perruque aux talons. La tombe ne
-m’inspire ni crainte ni amour. L’éternité n’a plus rien à m’apprendre.
-
-«Dégoûté outre mesure de mon double rôle de gai luron et de patito
-plaintif, sans trêve je roulais dans mon esprit mille vengeurs projets
-de rupture et de fuite; cependant, de quelque côté que je me tournasse
-au fond de mon ridicule désespoir, partout je ne rencontrais que les
-mailles serrées des pièges tendus par l’amour. A quels moyens de
-délivrance n’eus-je pas recours dans ma risible détresse? A quels vices
-n’ai-je pas fait appel dans cette recherche d’un dérivatif à ma lâche
-aberration? Arrosant de champagne mes victoires au passe-dix; noyant
-dans le Nuits mes défaites au quincove, je courais du tripot au cabaret
-et du cabaret au bordel public, partout salué roi des brelandiers et
-empereur des biberons. Où chercher le Scarron capable de décrire la
-bouffonne exubérance de mes ivresses, le Hogarth digne de peindre la
-burlesque mélancolie de mes heures de remords? Combien de fois, dans le
-tumulte de mes idées, me suis-je enfui, la nuit, du palais de la Mérone,
-pour courir, dans l’appareil succinct du déduit, les cheveux aux vents,
-l’œil égaré, l’ordure aux lèvres, réveiller le placide Giovanni, gardien
-de mon logis et confident de mes peines? Les rues sont désertes, les
-canaux dorment profondément. Je cours, je bondis, je vole dans les
-ténèbres. Mon bras desséché et glacé agite une lanterne morte. L’amour,
-la jalousie, la conscience de mon ridicule, la crainte du déshonneur, la
-haine de mes rivaux inconnus me poursuivent comme autant de diavolos
-enflammés. Zèbre, élan, je franchis marches, ponts et barrières;
-taureau, j’enfonce à coups de tête et de pieds la porte de ma maison;
-enfin, Antisthène et roquentin, je tombe essoufflé, larmoyant,
-maugréant, épuisé, dans les bras paternels du vieux serviteur de ma
-famille.
-
-«C’en est fait, c’en est fait de moi, Giovanni! Me voici seul, tout seul
-au monde! Ouvre-moi tes bras secourables! Toi, du moins, maraud du
-diable, tu ne m’auras pas trahi! Sais-tu ce que c’est qu’être seul, tout
-seul au monde? Horreur! Ah! profonde horreur! Toutefois, admire la
-générosité de mon âme, la grandeur de ma résolution; car nous partons,
-Giovanni, nous plions bagage, nous abandonnons sur l’heure et pour
-jamais l’affreux séjour de la sottise, de l’envie et de la perfidie.
-Nous sommes des héros, nous autres, des Brettinoro, des San Benedetto,
-des Guidoguerra de la première croisade... Eh quoi! tu n’admires pas mon
-calme, ce me semble, Giovanni fidèle et sage; cependant mon courroux est
-plein de mesure et d’auguste majesté. O joie! l’heure de la vengeance a
-sonné. Nous sommes libres! Libres comme l’habitant de l’air,
-indépendants comme l’âme des philosophes superbes! Adieu, Venise, cité
-maudite, cabanon de l’Italie!--Brisons là, Giovanni; les propos sont
-hors de saison; il nous faut,--palsanguié!--des actes, rien que des
-actes, à nous autres!»
-
-Sans témoigner le plus faible étonnement, sans me marquer le moindre
-doute au sujet de ma soudaine résolution, le discret Giovanni, parfait
-connaisseur du cœur humain, se mettait aussitôt à l’œuvre; tout en
-pestant comme un beau diable, je l’y aidais de mon mieux; livres,
-vêtements, cartons et bibelots s’engouffraient allègrement et pêle-mêle
-dans les coffres voraces. Tout était prêt, maintenant; la nuit
-pâlissait; à l’instant de boucler le dernier sac, les doigts de rose de
-l’aurore venaient se joindre aux nôtres. L’aube du grand jour était là,
-monsieur le chevalier! Giovanni hélait les faquins, distribuait les
-ordres, marchandaillait avec les gondoliers, s’informait des bâtiments
-en partance. Mon rire satanique dominait les disputes, les chansons, les
-rires, les lazzi; cavalièrement perché sur quelque meuble renversé, je
-me donnais des airs de conquérant, ma badine se transformait en bâton de
-maréchal; je coquetais avec mon infortune; je prodiguais à droite et à
-gauche le maroufle et le maraud, je réconfortais dame Gualdrada, je me
-sentais puissant et victorieux;--songez donc, chevalier! J’avais vaincu
-l’amour, des dieux le plus redoutable! Enfin le précautionné Giovanni
-ouvrait toutes grandes les portes et donnait le signal du départ; la
-joyeuse caravane des faquins le suivait en désordre; rieur et
-belliqueux, je fermais la marche. Nous descendions à la rue. Ah!
-chevalier, à la rue! A la rue, hélas!... La ville encore pâle de
-sommeil, le silence, l’odeur de l’eau... Je cessais aussitôt de faire le
-rodomont et redevenais le pitoyable Pinamonte; la mélancolie du départ
-agrippait sauvagement mon cœur, l’affreux fantôme de ma solitude
-ancienne me menaçait de dessous les ponts; les regards des passants, les
-couleurs du ciel, l’odeur du vent, les lueurs des fenêtres, tout, tout
-me parlait de l’atroce solitude qui m’attendait là-bas, là-bas quelque
-part, là-bas n’importe où, bien loin, bien loin. Une avalanche de
-vieille neige spongieuse et sale s’abîmait dans mon cœur; le soleil
-funèbre du passé éclairait ma mémoire; et, par toutes les fois que ma
-pensée s’arrêtait sur mon cruel destin, une image ridicule et répugnante
-me traversait l’âme en clochant: celle de mon pauvre vieux chien
-abandonné, famélique et galeux. Ciel! que la Sulmerre était donc près!
-Que la Chine de son Benjamin était loin! Annalena! Annalena! O douceur
-d’accepter toutes les humiliations! O bonheur de se résigner à dormir sa
-vie d’incrédulité, d’abandon et d’ennui entre les bras berceurs et
-perfides de Manto! Toutes choses à l’entour me paraissaient mornes et
-misérables; je me sentais prêt à succomber sous l’horrible faix de
-l’atmosphère, de l’azur, de la vie... Me tournant alors d’un air piteux
-vers mon vieux valet: «Giovanni», balbutiais-je: «fidèle Giovanni! Tu me
-comprends; l’âme humaine n’est que caprice et faiblesse; toi-même, ami
-maraud, ne te plains-tu pas quelquefois de ton cœur trop sensible? Ah!
-Giovanni, qu’avons-nous fait là? Où courons-nous? Quel démon nous chasse
-de ces lieux? Eh quoi! ne trouverons-nous jamais l’abri où reposer nos
-vieux os de vagabonds?» Giovanni feignait de demeurer insensible à ma
-prière et, suivi du cortège des portefaix, continuait tranquillement sa
-marche. La tête basse, le cœur me gourmant avec fureur par tout le
-corps, depuis les genoux jusqu’à la racine de la perruque; le sang glacé
-de lâcheté, l’âme honteuse jusqu’à la mort, les yeux brûlés de larmes,
-je suivais en chancelant l’équipe joyeuse des porteurs. Finalement, la
-colère et le désespoir me faisant secouer toute fausse honte, d’un air
-terrible je donnais à mes gens l’ordre de rebrousser chemin. A ma
-première tentative de délivrance j’eus la témérité de fuir jusqu’à
-Trieste; à la seconde, le courage de me traîner jusqu’au port; mais à
-partir de la troisième, jamais je ne me trouvai la fermeté de dépasser
-le coin de ma rue.
-
-«Ainsi le vieux corbeau déshabitué de la liberté reprenait régulièrement
-son vol vers la cage adorée et maudite; et jamais oiseau évadé et battu
-par les autans et les pluies des mers n’a goûté plus repentantes joies
-ni plus tendres cajoleries de retour. Mais ces pures délices du revoir
-n’étaient que de courte durée; car je revenais à mes soupçons, à mes
-rancœurs, comme on s’en retourne vers de vieilles amitiés chagrines et
-ressasseuses. Pouvait-il en être autrement des mélancoliques plaisirs de
-nos réconciliations? Ma frivole amante me les mesurait plus souvent au
-gré de sa fantaisie que selon le désir secret de son cœur; et, lors même
-que les épanchements de sa pardonnante tendresse paraissaient marquer
-moins de méfiance ou de hâte, ma trop vigilante jalousie ne laissait
-jamais d’en interrompre le cours par quelque absurde éclat.
-
-«Je ne m’étendrai par sur nos sottes et bruyantes querelles; le souvenir
-que j’en ai gardé m’emplit de dégoût et d’angoisse; car elles
-dégénéraient quelquefois en véritables rixes, au cours desquelles
-l’amoureux tyran laissait la place libre au bourreau énervé. A ces
-honteux combats la furieuse luxure apportait souvent ses armes, et les
-traités de paix étaient pour lors scellés avec des larmes, du délice, et
-quelquefois du sang. Des accalmies sournoises et taciturnes succédaient
-pour l’ordinaire à ces tempêtes du cœur et des sens; malheureusement je
-ne les ai jamais su occuper qu’à étourdir par de vaines ratiocinations
-les sages repentirs qui me tourmentaient; et, rejetant de la sorte tout
-le fardeau de la faute sur les chères épaules de mon ensorceleuse, je ne
-tardais pas à redevenir la proie de mes soupçons et de mes désirs de
-fuite et de vengeance. Pour tout autre que vous, le naturel serait
-inexplicable d’un homme parfaitement conscient de sa faiblesse et
-cependant sans cesse occupé d’héroïques projets de délivrance; mais
-telle est la folie des vrais fervents de l’amour de rechercher un amer
-plaisir aux pensées et aux sentiments qui les paraissent contrarier de
-la façon la plus cruelle et la plus sûre du monde.
-
-«Le souci de venger un outrage sinon avéré, du moins fort probable,
-n’était pas étranger à la facétie de mes haines enamourées et de mes
-fuites rétives; toutefois, il n’y jouait qu’un rôle secondaire. Certes,
-je prenais un malin plaisir, tant que duraient les préparatifs du
-voyage, à me représenter les scènes de surprise ou de désespoir
-auxquelles ma disparition soudaine devait donner lieu: la consternation,
-l’accablement, la honte de la Mérone, la colère de son frère Alessandro,
-l’étonnement des jeunes roquets de sa suite, les railleries des galants
-surannés de sa cour, les cailletages de l’office, la belle humeur de
-Labounoff, l’admiration enfin sournoise et mêlée de dépit que devait
-inspirer à mes rivaux la fermeté d’un grand seigneur sacrifiant l’amour
-à l’honneur, le bonheur à l’orgueil et le plaisir au dédain. Quelque
-agrément, toutefois, que je trouvasse à caresser ces images vengeresses,
-je les oubliais sitôt que, l’heure des adieux suprêmes sonnant, la
-triste réalité m’ordonnait de passer du projet à l’exécution; car la
-charmante et cruelle nostalgie m’attendait au seuil de ma maison, la
-funèbre fleur du souvenir à la main. Je m’abandonnais alors à la sombre
-joie du regret, à la mortelle ivresse du désespoir; et je retournais à
-mon lamentable naturel d’Antisthène et de Pinamonte.
-
-«Mes belles résolutions de rupture m’étaient donc pour l’ordinaire
-soufflées par la voix de la colère et de la honte; cependant il fallait
-qu’il y eût en elles un attrait plus puissant que la vengeance même,
-puisqu’en dépit du piteux résultat de mes fuites antérieures je ne
-laissais pas d’en poursuivre la réalisation. Sans contredit, la
-vengeance est déjà une sorte de volupté et rien, à mon sens, ne
-ressemble moins qu’elle à l’amour de la justice; car, en usant de
-représailles, nous nous soucions moins d’offrir un exemple de justice
-que de nous payer de nos peines par le plaisir que nous trouvons à faire
-souffrir à notre tour. Si grave que soit un outrage, nous n’en élucidons
-jamais les mobiles que par le moyen d’un calcul approximatif,
-singulièrement dans les choses de l’amour; et il y demeure toujours
-quelque point obscur, à cause qu’il n’est donné à personne de pénétrer
-entièrement l’âme du coupable. Quelque large, par contre, que puisse
-être dans l’acte de vengeance la part que nous y voulons faire de
-l’impulsion, la préméditation n’en demeure pas moins un fait avéré; de
-sorte que les raisons de la vengeance apparaissent toujours plus claires
-et plus certaines que les mobiles de l’outrage.
-
-«Mon cas était cependant plus complexe, car au désir de chagriner la
-Sulmerre se joignait la bizarre envie de tourmenter mon propre cœur.
-Vous connaissez déjà, monsieur le chevalier, la tristesse de mes
-séparations d’avec Annalena. Pour comble d’infortune, ou peut-être pour
-surcroît de ridiculité, au deuil de mon amour venait se joindre le
-regret absurde des êtres et surtout des objets témoins de mon capricieux
-bonheur. «Hélas! Pinamonte, vieille tête folle!»--soupirais-je sottement
-dans mon cœur--«tu traîneras tes pas de vagabond sur toutes les routes
-du monde; mais, comme que tu fasses, évocateur solitaire et nostalgique,
-tu ne les entendras plus retentir dans les appartements de ta chère
-cruelle! Ce ciel qui s’arrondit au-dessus de ta tête, tu le connaîtras
-pour ton malheur, sans doute longtemps encore; mais jamais plus tu ne le
-contempleras du vieux balcon fleuri de la Maison du Bonheur. Te
-souvient-il de l’aubade que les gondoliers te donnèrent l’an passé sous
-les fenêtres de ta belle? Tu l’entendis dans le demi-sommeil, au fond du
-grand lit ancien tout parfumé des songes d’Annalena assoupie. Brettinoro
-de malheur, Guidoguerra du diable! Et ce petit coin obscur entre la
-cheminée et le bahut de chêne, où tu t’allais blottir durant les
-absences de ton amie? Le cul sur le marbre dur et froid du dallage, les
-yeux perdus au ciel faux du plafond, un livre non coupé à la main,
-quelles délicieuses heures de tristesse et d’attente, ô vieille ganache,
-tu y sus vivre! Le jour mourait dans les hautes fenêtres vaporeuses; le
-crépuscule t’enveloppait de confidentielle et profonde musique; ton âme
-d’étourdi suivait le vol d’un gros taon ivre d’amour et de sommeil,
-petite voix de basse de l’été, minuscule toupie d’Allemagne des vieux
-jours. Vivre et mourir dans ce coin de chambre sentimental, te
-disais-tu; eh oui, y vivre et mourir; pourquoi donc pas, monsieur de
-Pinamonte, ami des petits coins obscurs et poussiéreux? Ici, la
-méditative aragne vit puissante et heureuse; ici le passé se
-recroqueville et se fait tout petit, vieille coccinelle prise de peur...
-Ironique et rusée coccinelle, ici le passé se retrouve et demeure
-introuvable aux doctes lunettes des collectionneurs de jolités. Ici tu
-trouves mille remèdes à l’ennui et une infinité de choses dignes
-d’occuper ton esprit durant l’éternité: l’odeur moisissante des minutes
-d’avant trois siècles; le sens secret des hiéroglyphes en chiures de
-mouches; l’arc triomphal de ce trou de souris; l’effilochement de la
-tapisserie où se prélasse ton dos arrondi et osseux; le bruit de rongeur
-de tes talons sur le marbre; le son de ton éternûment poudreux, chanson
-en fausset de Leporello; l’âme, enfin, de toute cette vieille poussière
-de coin de salle oublié des plumeaux... Et tu pleurais, vieux Pinamonte,
-en vérité! Tu te surprenais à pleurer... Car, enfant, tu avais déjà le
-goût des combles de châteaux et des coins de bibliothèques à rossignols,
-et tu lisais avidement, sans y entendre un traître mot, les privilèges
-hollandais des in-folios de Diafoirus... Ah! fripon, les délicieuses
-heures que tu sus vivre, en ta scélératesse, dans les réduits saupoudrés
-de nostalgie du palazzo Mérone! Comme tu y gâchais ton temps à pénétrer
-l’âme des choses qui ont fait le leur! Avec quel bonheur tu t’y
-métamorphosais en vieille pantoufle égarée, échappée au ruisseau, sauvée
-des balayures; en dé dépareillé que le pied d’un joueur a fait rouler là
-il y a cent ans; en tête de poupée de bois oubliée dans ce coin de salle
-par une petite fille au siècle dernier... Mystère des choses, petits
-sentiments dans le temps, grand vide de l’éternité! Tout l’infini
-trouvait place dans cet angle de pierre, entre la cheminée et le coffre
-de chêne... Brettinoro! Guidoguerra! Où sont à cette heure, où sont,
-morbleu! tes grandes félicités d’araignée, tes profondes méditations de
-petite chose gâtée et morte? Et cette descente de lit, cette
-mélancolique descente de lit dont le jardin laineux occupait, au réveil,
-ton esprit somnolent?
-
-«O San Benedetto! Pitoyable fou ennemi de ton cœur! Songe à la lampe, à
-la lampe si vieille qui te saluait du plus loin à la fenêtre de tes
-pensées, à la fenêtre haute brûlée de soleils anciens, et que tu nommais
-ta Rowena... La clarté chevrotante de la lampe se taira désormais... Que
-pensera de toi, pauvre âme ombrageuse et félonne! que pensera de toi,
-durant les nuits d’hiver et de délaissement, la vieille lampe amie? Que
-penseront de toi les objets qui te furent doux, si fraternellement doux?
-Leur obscure destinée n’était-elle pas étroitement unie à la tienne? Tu
-as donné beaucoup de ton âme et communiqué un peu de ta vie même à ces
-humbles choses; les veux-tu trahir à présent, les veux-tu abandonner,
-replonger dans leur néant, ô toi trop tendre hier, ô toi trop cruel
-aujourd’hui? Les choses immobiles et muettes n’oublient jamais:
-mélancoliques et méprisées, elles reçoivent la confidence de ce que nous
-portons de plus humble, de plus ignoré au fond de nous-mêmes. O
-Pinamonte du Diavolo! Ton âme est bien plus près des choses que de ce
-triste toi-même que tu appelles ta raison. Ta raison! frivole ennemie du
-silence, pauvre chose mobile, bruyante, gonflée d’illusions et
-d’alarmes! Songe aux objets, aux ternes objets sans nom, confidents
-muets de ton amour. Ils vivent plus longtemps que les hommes; ne méprise
-pas leur silence; leur silence est si vieux! Il a trop de choses à dire.
-Tu pars, Pinamonte; tu t’éloignes, Brettinoro! Tu fuis, Guidoguerra! Tes
-longues jambes de fou et tes rêves d’impossible t’emportent; la tempête
-de ton courroux t’enlève comme une plume arrachée au messager ailé.
-Barbare! N’as-tu pas pitié, du moins, des fleurettes roses, des rosettes
-trémières sur la veste azurée du prince Labounoff? Ah! ton amour, ton
-pauvre amour d’avant un an! Ton oreiller de demi-sommeil, gonflé de
-fleurs et de musiques; ton illusion, ta foi--ah! pauvre de toi et de ton
-amour! Songe à la fête du duc di B..., songe à la terrasse, à la
-galerie, au murmure du jet d’eau! Hélas! le sourire béat, la face rouge
-et la bedaine orgueilleuse du Moscovite fougueux, ingénu, madré et dupé!
-
-«Vagabond des jours sans soleil, aventurier des nuits sans lune! Tu ne
-dois plus revoir la Vénus mutilée du jardin, ni les marches boiteuses du
-perron; tu ne dois plus entendre le bruit d’oiseaux des avirons, ni le
-galop des rats siffleurs, des vieux rats confidents de tes insomnies, ni
-le croassement de la girouette là-bas, là-bas si loin déjà, sur le toit
-surchargé de ciel vieux de la maison Mérone! Toutes ces choses sont
-loin, bien loin, elles ne sont plus, elles n’ont jamais été, le Passé
-n’en a plus mémoire... Regarde, cherche et t’étonne, frémis... Toi-même,
-tu n’as déjà plus de passé; tu as tué ton amour, gaspillé l’or chantant
-de ton âme, grossièrement renié ta foi unique, anéanti ta réalité
-suprême, écrasé sous le talon le grain de blé doux de ton cœur.
-
-«La foudre a frappé l’oasis; un seul arbre est resté debout au milieu du
-désert. Le vieil arbre de ta solitude ne portera plus de fruits; le vent
-du sud a soufflé, le cœur des dattes est pourri. Meurs, ouvre-toi à la
-vermine, blanchis comme l’eau, et tombe et t’émiette dans le vent, vieil
-arbre du désert, sans fruits et sans oiseaux, sans palme et sans écorce,
-sans brise et sans rosée! Seul, tout seul à jamais au milieu du désert!
-
-«Telles étaient mes réflexions, monsieur le chevalier, tels étaient les
-cris de mon regret. Mes confidences manquent de mesure, mes aveux de
-pudeur; ne me regardez pas, ne m’interrogez pas, ne me condamnez pas;
-j’ai honte, je rougis de mon vieux cœur. Pardonnez-moi, ou si vous me
-jugez indigne de votre indulgence, pardonnez du moins à l’amour, à la
-vie, à l’éternelle tendresse qui pleure et chante au cœur de toutes
-choses!
-
-«Mon sang, mon corps, mon âme ne m’appartenaient plus. Je répugnais à
-séparer, ne fût-ce qu’en pensée, mon destin de celui de la Mérone.
-Absent de mon ensorceleuse, je me prenais à douter tant de la réalité
-des choses que de ma propre existence effective. Tout haletant d’une
-angoisse sans nom, je descendais à la rue; pensant, en tout sérieux,
-être devenu invisible, j’adressais la parole aux inconnus; leurs
-réponses me causaient de la surprise, parfois même de l’effroi. Je
-palpais tous les objets qui se présentaient à ma vue, et m’étonnais de
-sentir encore et d’être matière. Car je n’imaginais pas, en l’absence de
-la Sulmerre, de raison ou de semblant de raison à mon être. Je ne
-pouvais admettre que ma chair pénétrée d’amour pût tomber sous d’autres
-sens que ceux de mon amante. Une journée--que dis-je!--une heure de
-séparation suffisait à me jeter dans un état de prostration
-indescriptible, dans un anéantissement où mon désir et mon attente
-semblaient seuls me survivre. Le pressentiment du revoir précipitait
-dans mon cœur le mouvement secret de la vie; l’approche de ma très
-chère, le froissement de sa robe, le timbre magique de sa voix me
-faisaient sursauter, chanceler, gémir; son embrassement m’emplissait
-d’une joie immense, divine, toujours nouvelle.--Eh quoi! la Mérone était
-loin de moi le temps d’un souffle encore, et la voici là, à mes genoux?
-Elle, grands dieux! Elle-même? Et ce n’est pas un rêve! Elle, mon
-impossible amour, en chair et en os, en rires et en baisers!--Je
-ressuscitais, criant au miracle. Maintenant le malheur, la douleur, la
-mort elle-même étaient à jamais bannis de mon destin. Je me jetais aux
-pieds de ma déesse, je sanglotais dans son giron; elle était la perdue
-et la retrouvée, la petite fille prodigue de tous les jours, de tous les
-instants; mon âme n’avait pas d’autre désir que de célébrer avec une
-joie toujours égale la quotidienne fête du revoir. Jugez, monsieur le
-chevalier, de la profondeur de ma passion! Et cependant toute cette
-belle folie s’efforçait en vain d’endormir un seul instant, dans mon
-misérable cœur, les souffrances que me causaient les pointes de la
-jalousie ou les tiraillements de l’amour-propre, de la vanité, de
-l’avarice et de la peur. Mon amour était un furieux combat de faiblesses
-contraires, de désirs inconciliables et de vices ennemis. Il n’y avait
-d’égal à mon désir de révolte que le besoin d’aimer sans fin; à la soif
-d’aimer, que le souci de fuir; et je ne savais plus de quel côté me
-venait le conseil du bon sens, ni de quel horizon soufflait le vent de
-ma folie.
-
-«Toutefois, après quelques mois d’une lutte acharnée, le sentiment finit
-par l’emporter sur ce qui me restait encore de raison, m’enseignant dans
-le même temps que ses victoires ont pour effet non d’abaisser, mais
-d’ennoblir et de grandir le vaincu. Je conquis, je pacifiai le monde de
-mon esprit. Ce qui jusqu’alors n’avait été qu’une flamme dans mon cœur
-devint aussi une clarté dans ma cervelle. Je m’appliquai avec ardeur à
-l’étude de la géométrie. (Frivole chevalier, est-ce donc à ce point
-plaisant?) Oui, je retournai avec joie à mes chères sciences
-mathématiques si longtemps négligées. Je reconnus dans mon pouvoir
-logique la conscience de mon sentiment. L’amoureuse harmonie de
-l’entendement humain m’enivra; tout y est nombre, tout y est cadence; la
-réalité des choses et des mots est dans le rythme; l’univers tout entier
-est un chant éperdu d’amour. Que de qualités ne nous reste-t-il pas à
-découvrir, à conquérir, à approfondir en nous-mêmes! Tout nous est
-offert dans notre sentiment; toutes les nouveautés, toutes les formes du
-progrès y sont mises depuis l’éternité. Je me pris à chérir ma raison
-d’un amour de père. Contemporain du commencement des choses,
-historiographe sempiternel du sentiment créateur, je fis danser ma
-raison, je la fis sauter comme une petite fille. J’eus pitié d’elle; je
-lui enseignai l’amour; je lui appris à penser juste, à parler vrai. La
-miséricorde humaine n’est que trop souvent un déguisement du mépris;
-mais notre mépris pardonnant de la partie raisonnante de l’être est une
-source de charité sainte et véritable. Car c’est par l’amer amour de la
-raison que commence en ce monde l’amour divin de l’ennemi; et la fin
-dernière de toute critique est dans l’aveugle adoration. Qui que vous
-soyez, vous êtes et toute la richesse et toute la pauvreté de la terre,
-tout l’amour pardonnant et tout l’entendement affamé de pardon. Le drame
-du Paradis perdu se joue depuis les âges dans votre sein anxieux; la
-conscience de l’amour sans cesse y usurpe les droits de l’amour même; et
-de ce que Dieu est en vous, vous concluez à la divinité de votre être
-pensant. Si bien que la torture que met dans votre cœur le mensonge
-d’Adam appelle à grands cris le feu du ciel sur l’arbre monstrueux de
-science, arbre désormais stérile, mais dont la chair sans écorce vous
-menace encore des trois grands clous sanglants de la nuit du Rachat.
-
-«L’amour pardonnant de ma misérable raison eut pour effet d’atténuer,
-dans une certaine mesure, le dégoût apitoyé que m’a toujours donné le
-spectacle de la pauvreté et de la laideur. «Le Seigneur est gracieux et
-plein de compassion.» Je ne suis pas de ceux qui vendent l’huile
-parfumée de l’amoureuse pour en distribuer le prix parmi les quémandeurs
-des carrefours. Je ne suis pas une mesure pour le sentiment; j’abandonne
-aux Iscariotes les calculs de la charité. Mon amour du pauvre n’est pas
-un masque pour ma haine du riche. Et je me méfie des miséricordieux du
-temps; ils sont, de par leur nature, quelque peu partisans de la
-louisette. La dureté du riche est quelquefois ignorance et paresse; mais
-la haine du pauvre est toujours le produit d’un calcul erroné. Le cœur
-du riche est insensible, soit. Mais le cœur du pauvre est mauvais. Le
-pauvre est la raison du monde: il est formidable, orgueilleux et
-aveugle. Il n’est point la victime du mensonge social; il est
-l’incarnation même du grand Mensonge, du forfait irréparable. Quand la
-Vérité apparaîtra, une pierre à la main; quand les dents du monstre
-seront brisées, le pauvre sera guéri et non vengé. Car la pauvreté est
-une maladie, une lèpre de la terre, un cancer dévorant dans notre cœur.
-Que le riche fornique jusqu’à l’aube dans la salle du festin, je n’irai
-pas lécher sous la table les plaies de Lazare. Lazare usera du glaive et
-sera maître demain; et il aura ses prostituées et ses pauvres. Je doute
-des révolutions, anticipants stériles de la révélation. Le cœur de la
-Vérité n’est pas un cœur de créature, chatoyant et friable; l’amour
-n’est pas une aumône de femme perdue. Le cœur de la Vérité est une
-pierre dans un torrent, ivre de pureté, de tumulte et de lumière; et
-l’Amour est le maître terrible de la Jérusalem nouvelle. L’Homme est
-venu, mais bien peu de chose est venu de l’Homme. L’Homme reviendra
-bientôt sous sa forme véritable, qui est celle du maître de la Jérusalem
-nouvelle. Et ce sera--croyez-m’en bien, chevalier,--l’affaire de
-beaucoup moins qu’un instant de notre vie terrestre.
-
-«J’allai vers les pauvres. Ils accueillirent ma sincérité avec méfiance,
-je pénétrai leur secret sans étonnement. Que de choses je reconnus en
-eux qui étaient miennes! D’un monde où l’on ne pense pas ce que l’on dit
-à un monde où l’on ne peut dire ce que l’on pense, le passage n’a guère
-de quoi surprendre. Je m’assis à la table du travailleur; je me penchai
-sur le grabat de l’agonisant, je jetai de la nourriture dans la gueule
-horrible de la faim. Et la vue des pleurs infâmes de la reconnaissance
-me fit frissonner de dégoût. Certain jour, un très vieux soldat infirme
-se jeta à mes pieds, m’appelant son sauveur. Mon cœur s’emplit d’un
-tumulte affreux. «A l’épée! à l’épée! Achève-le! Tu feras l’aumône quand
-ton amour saura multiplier les pains. Aujourd’hui, il faut tuer, il faut
-tuer!»
-
-«En dépit de mon soin à tenir secrètes ces ébauches de charité, Clarice
-en eut connaissance. Sa bonté animale d’enfant sensuelle s’éprit
-aussitôt de cet idéal médiocre. Il y avait beaucoup d’un garçon et d’un
-charmant garçon en elle. Elle voulut me suivre dans mes pèlerinages aux
-mansardes; j’eus toutes les peines du monde à l’en dissuader. Il est
-trop tôt dans le jour du temps pour les fiançailles de l’amour et de la
-pitié. Il faut plus de soleil, il faut un grand midi d’amour pour faire
-de la petite racine amère de notre pitié une chose illuminée de fleurs
-et enivrante aux abeilles. L’Homme, l’Homme approche! Il marche sur la
-mer, suivi du cortège saint des montagnes enamourées. Il est beau,
-puissant, terrible; la première pierre de Jérusalem rayonne dans sa
-main; il baise la gueule ensanglantée du monstre vaincu, expirant. Toute
-la chair humaine flamboie de pitié immense et joyeuse! Car elle est
-immense et joyeuse, la pitié qui accourt au-devant de la force et de la
-beauté!
-
-«Quand Annalena s’irritait de mes refus, je lui répondais avec un petit
-sourire hypocrite: «Patience, ma chère enfant, patience. Rien ne presse,
-à la vérité. Je suis si loin encore de connaître les vrais pauvres!» La
-raison n’était ni mauvaise ni feinte, malgré que j’en eusse une autre,
-et meilleure et plus rare, que je cachais jalousement. Il est prudent,
-alors que l’on détient deux explications d’une chose, de garder la plus
-simple pour soi; à cause que la moins claire réussit souvent mieux à
-convaincre un esprit non initié, j’entends naïvement épris encore des
-pauvres pensées profondes. Cette seconde raison mystérieuse, la voici:
-rien ne nous diminue tant aux yeux du prochain que notre pitié d’un mal
-irrémédiable. La charité apparaîtra belle aux créatures de l’amour quand
-elle saura rendre la vue aux aveugles, l’ouïe aux sourds, le mouvement
-aux paralytiques et la vie aux morts. Louis le Grand défendait aux
-blessés de ses guerres la porte de Versailles. Le cœur du roi
-connaissait le cœur de l’homme.
-
-«Ma fantasque charité avait deux compagnes: la mélancolie des soirs et
-l’exaltation des matins. L’une traînait ordinairement à sa suite, par
-les ruelles malades et nauséabondes, mon fidèle ami le roquet, génie
-galeux, obscène et famélique; l’autre, un gringalet de philosophe banni
-de France, fort âgé et d’allure inquiétante, que les cabaretiers du port
-et les tenanciers de maisons déshonnêtes saluaient révérencieusement du
-nom de vicomte de Flagny. Ce M. de Flagny appartenait à l’espèce
-d’hommes qu’il suffit d’apercevoir une fois pour en rêver toute la vie,
-sans que jamais au souvenir de leur personne se vienne mêler celui du
-temps et du lieu où l’on en fit rencontre. Il avait une tête de crapaud
-jovial sur un corps de sauterelle méfiante, un équipement crasseux et
-l’habitude de parler du temple de Salomon en lutinant matrones, filles
-et fillettes. Je le voyais deux ou trois fois de la semaine aux séances
-de nuit d’une de ces confréries soi-disant secrètes qui pullulaient
-alors dans toute la Vénétie, sans autre objet apparent que de rapprocher
-des hommes fort différents de naissance et d’opinion, mais voués au même
-culte bizarre du mystère et de l’insécurité. Le vin et l’éloquence
-coulent à flots, ici la cruche se vide et l’église trébuche; là les
-verres s’emplissent à nouveau et le temple grandit à vue d’œil. Le
-prince allemand fraternise avec l’auteur d’un libelle fameux; le tonsuré
-entretient à voix basse le voyant; l’affilié de Genève paraît: le front
-du maître se rembrunit. L’intempérant Flagny marmonne, entre deux vins,
-le psaume CXLIX:
-
-«Que la haute louange de Dieu soit dans leurs bouches et une épée à deux
-tranchants dans leurs mains.
-
-«Pour tirer vengeance des païens, pour châtier le peuple.
-
-«Pour mettre son roi dans les chaînes, ses nobles dans les fers.
-
-«Pour exécuter le jugement écrit. Cet honneur-là doit appartenir à tous
-ses saints.»
-
-«Que la part de l’enfant dans les entreprises de l’homme apparaît grande
-à qui pénètre véritablement l’esprit des associations de ce genre! Comme
-le sot discours de réception vous eût fait rire que je soufflai d’une
-voix de flamme et de vent par-dessus les cent perruques d’une assemblée
-ébahie et charmée! L’amour est si haut, si profond, si pur, si
-formidable! N’importe pas que vous lui fassiez dire ou faire ceci ou
-cela: son esprit embrasse toutes choses; ses épaules sont puissantes;
-n’ayez crainte d’ajouter un peu d’aimante sottise au fardeau d’infamies
-que le dieu porte si allègrement. Prince allemand, auteur de libelles,
-tonsuré, devin, tout s’agite, s’écrie, se lève d’un bond, accourt; je
-suis applaudi, caressé, bousculé, assourdi; des clameurs inquiétantes
-éclatent de tous côtés: «l’Initié, l’Annonciateur, le second Baptiste!
-Bethabara nouvelle avant la Jérusalem céleste!» La porte retentit de
-trois coups furieux; silence. La surprise, la terreur se viennent
-peindre sur tous les visages... Eh quoi! ne serait-ce vraiment que
-l’affilié de Genève? Le front du maître se rassérène...
-
-«M. de Flagny suivait pour l’ordinaire mes galops d’amour au petit trot
-de son dada de la fraternité. Je faisais halte, de temps à autre, pour
-l’attendre; il me rejoignait au bout d’un moment éternel, de l’air le
-plus innocent et le plus satisfait du monde; et je l’accueillais d’une
-décharge formidable de railleries et de malédictions. Le bonhomme
-cependant ne manquait ni d’esprit ni de cœur; mais il demeurait attaché
-par un cordon invisible aux entrailles de sa terre maternelle; sa vue
-s’arrêtait à la sotte muraille de l’horizon, et, malgré qu’il parlât
-souvent de la nature avec des larmes dans les yeux et dans la voix,
-jamais je ne prenais le change; à cause que je sentais qu’il donnait ce
-nom sacré non pas à l’amour, principe des choses, mais à une combinaison
-de forces et de lois, à un assemblage d’univers déterminés, à une
-immensité formée de petits coins précis, accueillants aux poids et aux
-mesures. Je suais sang et eau pour lui faire entendre raison; savoir,
-qu’il n’est point de réalité en dehors de l’amour, lequel est Esprit
-saint ou Esprit de vérité, c’est-à-dire adoration de Dieu pour soi-même
-à travers l’homme; qu’en cette sainte Trinité réside toute sagesse; que
-la connaissance, enfin, est de la relation des choses et non des choses
-en elles-mêmes. L’excellent homme n’avait point de cesse qu’il ne fût
-retombé dans l’erreur commune aux philosophes de la nature. Confondant
-le principe des choses avec l’enchaînement des lois auxquelles les
-choses sont soumises, il tirait du concept de la nature celui du
-«naturel», jouait inconsciemment sur les deux mots, faisait de la nature
-une chose «naturelle», créait une loi suprême de l’absolue nécessité des
-lois, et aboutissait fatalement à la vieille idée du faux et du vrai,
-sans prendre garde que ce qui apparaît faux en tant que contraire à la
-loi imposée à la raison peut fort bien être vrai au regard du principe
-révélé au sentiment.
-
-«L’abus des grands mots et des vieux crus fumeux faisait parfois
-s’enfler la verve en véhémence et dégénérer la controverse en dispute;
-alors la confrérie des ganaches mystiques se divisait d’abord en deux
-camps ennemis, se morcelait ensuite en petits groupes incohérents, et
-finalement se désagrégeait en individualités bachiques et
-inconciliables. Quand donc l’assemblée se trouvait de la sorte partagée
-entre autant d’opinions qu’elle comptait de têtes, quelqu’un des
-inspirés courait ouvrir toutes grandes les portes d’un salon adjacent,
-et une foule folâtre de belles de tous pays accourait joindre son gai
-ramage à la rumeur sourde et courroucée de cent monologues extravagants.
-
-«C’était là, pour moi, le signal ordinaire du départ; car d’abord que
-mon cœur de vieux roué eut goûté de l’amour véritable, le spectacle de
-l’orgie n’eut plus rien à m’offrir qui ne révoltât et mon esprit et mes
-sens. Rien n’est odieux à la tendresse comme le simulacre de la passion
-et le faux semblant de la joie; et je ne sache rien qui soit plus près
-de la peine qu’un plaisir qui laisse l’âme indifférente. En dépit de la
-sympathie, de l’admiration même que le vicomte avait ressentie à la
-première vue de mon ensorceleuse, il cherchait quelquefois à me retenir
-au milieu des mauvais sujets en moquant mes passions exclusives de jeune
-époux vertueux; mais je répondais invariablement à ces facéties par un
-éloge de l’amour, du grand amour solitaire qui trouve sa joie non dans
-la fidélité à son sujet, mais dans le simple respect de soi-même. Et
-dans le temps que j’étourdissais le bonhomme de mille arguments plus ou
-moins contradictoires, je le poussais tout doucement vers la porte de la
-rue et là le jetais, grelottant et ahuri, dans le grand silence de
-l’aube, dans le large silence vide, blafard et insensible du jour
-nouveau.
-
-«Je ne sais rien qui soit plus délicieusement navrant qu’une promenade à
-l’aventure dans les quartiers pauvres d’une grande cité, surtout après
-une nuit dépensée en débauches raffinées et coûteuses. Dès ma prime
-jeunesse, j’ai recherché avec passion ce morose plaisir si riche en
-contrastes désolants. Aussi bien n’est-il pas de cul-de-sac si obscur en
-Europe, depuis Whitechapel à Londres jusqu’à Freta à Varsovie, que je ne
-connaisse mieux que le monde de mon propre cœur, si plein d’amertume et
-de ténèbres. Je suis l’ami des vieilles fenêtres hypocrites, le
-confident des portes hostiles et verrouillées, le complice des caves où
-quelqu’un descendit jadis qui n’est jamais remonté... Ma mémoire est une
-ville étrange où la rue du Chant-des-Oiseaux de Francfort conduit à Soho
-et à Mile End Road à travers les rues basses de Kieff et le Ghetto de
-Venise. Et mon âme est une église Saint-Clément Danes fuligineuse et
-suintante au milieu d’un enchevêtrement hideux de ruelles crapuleuses de
-Hambourg ou de Naples. Je sais quelles pierres de Fleet-Street ont frémi
-sous les pas de vagabond de Samuel Johnson, quelles fenêtres de l’île
-Saint-Louis ont surveillé les allées et venues de Restif et de
-Jean-Jacques, quelles vitres de l’avenue des Tilleuls ont tinté sous les
-doigts de Gluck. Mon cœur est tout près des choses immobiles, ternes et
-muettes, et un secret instinct guide mes vieilles jambes fébriles vers
-les lieux désolés où quelque peine monstrueuse espère encore le rachat.
-Qu’une clarté vaporeuse de taverne d’East End attire mon regard,
-aussitôt une voix singulière me chuchote à l’oreille: «Entre; ici tu
-pourrais bien rencontrer ton âme perdue.» J’aperçois un coin de mur
-moussu et pisseux, une gouttière rouillée et crevée, un tas d’ordures ou
-n’importe quel autre objet charmant de la même espèce; et je m’arrête,
-et je m’attarde là à rêver de quelque maîtresse d’autrefois, laide et
-vicieuse; à regretter un être qui est mort et que je n’ai jamais aimé; à
-remémorer des instants lointains et vides dont je me soucie comme de
-moi-même... Je ne sais quel morose crapaud engraissé d’immondice et
-d’amertume en moi coasse nuit et jour, à demi écrasé sous la pierre
-lourde et glacée de mon cœur.
-
-«Que ne puis-je ouvrir ainsi qu’une boîte à surprises mon vieux crâne
-pointu et déplumé sous la perruque, afin d’offrir à vos regards l’image
-des êtres et des choses que le souvenir y retrace et que nulle parole ne
-saurait rendre! Vous y reconnaîtriez l’ami qui vous parle présentement,
-avec ses longues jambes de pendu, avec son même visage parchemineux et
-tranchant, mais rajeuni de dix années; et à ses côtés vous pourriez voir
-sautiller, gesticuler et souffler dans un mouchoir rouge et jaune un
-petit vieillard grelottant dans un habit vert trop long et trop large,
-serpenteau en mue, noix gelée dansant dans une coquille trop grande; et
-sur la nuque du vieillard vous verriez danser une queue de macaque
-enfarinée, et sur son derrière de cigale se balancer une longue épée
-attachée tout de travers. Et le pas mal assuré des deux seigneurs vous
-donnerait de la surprise, ainsi que la couleur sale de l’heure et de
-l’eau, et la lèpre des maisons, et le silence surnaturel du ciel. Et
-vous suivriez le plus fou des Brettinoro et le plus écervelé des Flagny
-par des calli et campielli insoupçonnés du reste des gens de bien; et
-sur des escaliers vermoulus, hostiles à leurs pas avinés; et dans des
-taudis dont la seule vue vous ferait lever le cœur. Et là, devant des
-grabats pleins de vermine et d’enfants, devant des tables graisseuses où
-de jeunes couples jaunis par la misère trempent le pain sec dans le
-brouet clair, vous trouveriez une occasion excellente de vous
-débarrasser et de vos vieilles larmes inutiles et de votre or insultant
-et affreux.
-
-«L’aimable Flagny donnait son obole tranquillement, en homme de bien
-convaincu de l’utilité de l’aumône; j’avais, quant à moi, une façon plus
-sauvage et plus tourmentée de porter secours à mon prochain. Le vicomte
-n’avait qu’à obéir à sa bonté naturelle; sa tâche était aisée. Moi, je
-réprimais l’élan de mon amour; et ma peine était profonde. Mon silence
-reprochait aux pauvres leur laideur, leur amertume, leur résignation. Je
-ne pouvais non plus leur pardonner mon impuissance à adoucir leur sort.
-Hélas! l’aveugle conduit l’aveugle, le pauvre assiste le pauvre! De la
-fenêtre des mansardes je contemplais la gloire des horizons marins; ma
-vie ouvrait toutes ses portes au souffle de l’éternité; et je m’étonnais
-que des choses si belles, si grandes et si saintes pussent me pardonner
-la faiblesse et la laideur de naine de ma charité. Voici l’aumône du
-mauvais amour--me répétais-je sans cesse--voici la compassion d’un amour
-déchu, d’un amour qui ment, qui ment à son immortalité, et qui se
-proclame éphémère et vain, et qui se laisse convaincre par son propre
-mensonge au point de décroître, de vieillir, de mourir. Quelle chose
-attendons-nous donc qui ne soit déjà là, dans nos yeux éblouis, dans nos
-cœurs enivrés? Aujourd’hui n’est-il donc pas fait de tous les hiers, de
-tous les demains? L’éternité n’est-elle pas instant? Debout, debout!
-Abandonne-toi à ton amour! Lève-toi, commande à l’aveugle, au sourd, au
-paralytique; lève-toi et marche sur la mer! Car si c’est là ton amour
-d’une créature vivante, combien pauvre doit être le cœur de ceux qui
-ensevelissent leurs morts!»--Et plein de dégoût, de haine et de pitié,
-je jetais ma bourse aux fossoyeurs, afin qu’ils chantassent ma louange
-en humant le vin corrompu de la vie.
-
-L’«objet» d’un amour, et singulièrement d’un amour très profond, n’en
-peut jamais être la «fin». Dans la grande adoration, la créature n’est
-point autre chose qu’un médium. L’amour véritable a faim de réalité; or
-il n’est de réalité qu’en Dieu. Si la grande passion s’abîme le plus
-souvent dans le désenchantement et dans le désespoir, ce n’est jamais
-qu’au seul sens terrestre de ces mots; à cause qu’en s’élevant à
-l’adoration de l’Impersonnel, du doux, du tout-puissant Amour notre
-père, elle est payée au centuple du prix de sa perte. L’amour profond
-est une élévation douloureuse au séjour adorable de la chasteté, de la
-simplicité et de l’enfance. Le désabusement nous fait perdre le monde et
-gagner Celui dont le royaume n’est pas de ce monde. L’éveil, en mon
-cœur, de la foi, de la charité, de l’infinie tendresse pour l’homme me
-donnait clairement à entendre que le rôle tenu par la Sulmerre dans le
-drame de ma vie tirait à sa fin. J’aimais d’Annalena ce que nul autre
-que moi n’en pouvait connaître, ce que pas un ne m’eût pu ravir, ce
-qu’elle-même jamais sans doute n’avait pénétré. Et cependant, en tant
-qu’amant d’une femme, je souffrais toutes les peines imaginables; car je
-sentais ma peur du péril imaginaire s’aggraver d’heure en heure de mille
-soupçons des plus fondés. Le cercle maudit des don Juan se resserrait
-sans cesse autour de ma belle chaque jour plus accueillante et plus
-minaudière; et il n’était pas un parmi ces odieux roués de sa suite qui
-ne se berçât du doux espoir de voir au premier jour sa flamme couronnée.
-
-«Ma patience était à bout: l’impertinence des béjaunes passait
-maintenant toute mesure et leur obstination à me dévisager n’exprimait
-que de trop éloquente façon le peu de cas qu’ils faisaient de mon facile
-triomphe et de l’éphémère fidélité de ma belle. Quant à Labounoff, après
-notre rencontre au calle Selle Rampani, jamais il ne se donna la peine
-de me marquer le plus faible ressentiment d’une supplantation que je me
-reprochais souvent comme un manquement aux devoirs de amitié. Je ne sus
-tout d’abord que comprendre au procédé du prince. Le contraste, et de sa
-confidence passionnée et de l’air indifférent que je lui trouvais ne
-laissait pas que de me surprendre; cependant il était clair que le madré
-boyard, expert qu’il était en matière de galanterie, n’avait point tardé
-de pénétrer le naturel de la Mérone. Se souciant donc fort peu d’en
-obtenir autre chose que ce que les femmes de cette sorte ont coutume
-d’accorder à leurs amants, il se bornait au désir d’être mon successeur
-immédiat dans les bonnes grâces de la volage; et sa patiente et sage
-jalousie se tournait toute contre un certain baron Zegollary, qui
-volontiers se donnait l’air de lui vouloir disputer son rang parmi les
-aspirants aux faveurs de l’aimable Mérone.
-
-«Ce Zegollary était bien l’être du monde le plus laid et le plus
-répugnant. Je ne pense pas avoir rencontré de ma vie caractère plus
-petit ni tête plus étroite ou plus brouillée de vanité. En dépit de sa
-soixantaine bien sonnée et des ridicules proéminences que faisait à son
-corps le bizarre assemblage d’un grand goître livide, d’un gros ventre
-branlant et d’une énorme paire de fesses éternellement agitées, le
-hideux faraud s’obstinait à singer aveuglément les grâces des
-petits-maîtres à la mode et les minauderies des bardaches qui
-composaient sa fréquentation ordinaire; car, tout chassieux et podagre
-qu’il fût, le butor jugeait plaisant de couronner du péché des Bulgares
-ses innombrables ridicules de Hongrois. Malgré que j’en eusse, je ne
-faisais que rire des œillades assassines dont la Sulmerre honorait ce
-muguet d’hôpital, attaché plus que pas un à ses pas, et je m’étonnais
-chaque jour que Labounoff en pût prendre ombrage. Cependant le soupçon
-du prince sur ma maîtresse n’était que trop fondé; et j’eus mainte
-occasion, depuis lors, de constater que le Moscovite se piquait à fort
-bon droit de connaître le cœur des belles, ou plutôt, comme il avait
-coutume de dire, «l’organe essentiel de ces chères petites colombes de
-gueuses».
-
-A cet endroit, M. de Pinamonte interrompant son récit et pêchant dans
-les profondeurs de sa diabolique soutane une vénérable tabatière des
-saints jours de jadis, éternua plus de dix fois dans son beau mouchoir
-d’Arménie et, tout cramoisi d’une quinte des plus maladroitement
-simulées, frotta longuement et rageusement ses pauvres yeux de serpent
-tout honteux de se montrer noyés de vieilles larmes de regret et
-d’amour.
-
-«Ah! chevalier de mon cœur! ami du hasard et du diable! Il n’est sans
-doute pas que vous n’ayez connu, vous aussi, la venimeuse douceur de
-quelque tendre colombe de gueuse. Je connais... non, je ne connais pas
-votre vie...; mais, dès la première vue, vos yeux éloquents m’ont tout
-découvert, la nuit passée, au Ponte-Tappio. La passion attendrie d’une
-drôlesse, la douceur maternelle dans la frénésie du vice, la candide
-amitié de la sœur dans le cœur de Messaline, la grossièreté de l’outrage
-et la lâcheté de la compassion, la pitié et le dégoût de la pitié, la
-jalousie que l’on savoure comme un vieux vin de Chypre mixtionné d’amers
-aphrodisiaques; toutes ces choses horribles et délicieuses sont
-enfermées dans le nom magique d’Annalena-Clarice de Mérone, la fausse
-comtesse de Sulmerre, l’aventurière lunatique, la redoutable et la
-douce, la maternelle et la nymphomane. Douce--eh oui, corbleu! et très
-douce--car elle m’a su donner des nuits furieuses et de tendres jours.
-Il y avait dans sa chair de l’enfant et de la chèvre, et dans son âme de
-l’ange et du babouin. Son esprit avait du singulier et du charmant, son
-cœur... Au demeurant, un amour tel que le mien se passe fort aisément
-d’excuses.
-
-«Il ne me reste plus, monsieur le chevalier, qu’à vous conter en
-quelques mots l’inévitable trahison qui fut cause de la brusque rupture
-de notre commerce. La scène me paraît trop licencieuse pour qu’il me
-soit libre de m’y attarder. Que si vous désiriez, toutefois, de
-connaître en ses détails intimes l’inénarrable spectacle auquel j’eus
-l’affreux plaisir et le risible malheur d’assister, quelques esquisses
-secrètes tracées de mémoire suffiraient pleinement, ce me semble, à
-satisfaire votre curiosité.
-
-«Certaine nuit, donc, qu’il avait, selon la coutume des Scythes, le vin
-plus indiscret que de raison, le prince Serge, m’entraînant dans une
-galerie écartée du palais di B..., me mugit à l’oreille, entre deux
-baisers mielleux et grommeleurs: «Par Hercule et Labounoff! pigeonneau
-de comte, petite âme de duc, tu n’auras bientôt, par ma foi, plus rien à
-te reprocher. Il m’est revenu que tu devais quitter Venise cette nuit
-même, dans une affaire qui ne souffre pas de répit. Sache donc que mes
-mesures sont tout aussi bien prises que les tiennes et que le plus cher
-de mes vœux sera exaucé bientôt, à tes dépens, s’entend, cocu du diable
-que tu es! Par Hercule! jamais je ne me suis senti en plus belle humeur
-de cajoleries! C’est un caprice obscène et exquis de notre charmante
-délurée. Plus d’émulation désormais entre nous; aussi bien n’était-ce
-que justice de nous laisser jouir enfin, en tout repos, d’une félicité
-commune.»
-
-«Pour ivre-mort qu’il fût, le bourreau ne laissa pas de prendre garde à
-l’effet que ses étranges propos faisaient sur l’esprit de la victime.
-Les fumées de son vin eurent quelque peine, apparemment, à obscurcir sur
-mon front le feu de l’indignation et de la honte. Quelque effort qu’il
-fît, toutefois, pour changer de ton et tourner la chose en plaisanterie,
-j’eus peine à me prêter à son manège; et cela d’autant plus que son
-allusion à mon voyage donnait toute vraisemblance à l’odieux complot;
-car une affaire fort pressante m’appelait effectivement à Livourne. Je
-ne jugeai donc point à propos d’écouter la suite du singulier discours.
-L’injure m’avait percé jusqu’au vif. Le dépit me tenant lieu de fermeté,
-je différai mon départ et je pris la détermination de rompre sur l’heure
-avec l’ingrate.
-
-«Suivi du paternel Giovanni, je courus au logis de ma maîtresse; mais la
-coquine qui, depuis l’aube, n’avait point arrêté de se plaindre de
-vapeurs, avait déjà, à l’insu des caméristes, quitté d’un même coup et
-son lit et sa maison. Il n’en fallait pas davantage pour me faire perdre
-le peu de sang-froid que m’avait permis de conserver la confidence du
-prince. L’ingénieux Giovanni eut cependant tôt fait de dresser ses
-batteries et de mettre sur pied une légion d’émissaires. L’ironique
-Phébé seconda nos desseins; la corruptibilité des gondoliers nous fut
-aussi de quelque secours; de sorte qu’après une heure de battue à
-travers la ville, nous nous vîmes en état, Giovanni et moi, de marcher à
-l’ennemi.
-
-«Je n’entrerai point dans le détail de cette burlesque expédition. Je
-n’en ai aucune mémoire. J’avais la tête renversée; je courais comme un
-perdu, de-ci, de-là, me heurtant à chaque pas aux décombres de ma vie
-écroulée. La traversée du sinistre Campiello del Piovan; une vieille
-maison sise au mitan d’un quartier des plus crapuleux; un escalier puant
-et gras tout parsemé de pelures d’oranges; un grand coup, enfin, de
-l’épée de Giovanni dans la porte; voilà les seules choses dont il me
-souvienne. Je ne regagnai quelque empire sur mes sens qu’à l’instant où
-l’on nous vint ouvrir. J’aperçus Labounoff nu comme la main. A ma vue,
-il recula plusieurs pas en arrière. J’entrai.
-
-«A la clarté dansante d’une chandelle unique, j’aperçus Clarice-Annalena
-Mérone, comtesse de Sulmerre, dévêtue à la mode d’Arcadie et se
-prélassant sur la plus voluptueuse des couches: son frère Alessandro lui
-servait de coite, Zegollary de traversin et mylord Edward Gordon Colham
-de colifichet mignon pour le désœuvrement de ses charmants petits
-doigts. La vie faillit à m’abandonner.
-
-«Mon premier mouvement fut de mettre ma fidèle épée à la main; mon
-deuxième, de sourire en me rappelant que j’étais Brettinoro, Benedetto
-et Guidoguerra; enfin, par le jeu d’une association bizarre, ma pensée
-s’arrêta sur l’image de l’abbé de Rancé; et ce rapprochement subtil et
-saugrenu acheva de me dérider.
-
-«Aucune des nudités convulsées du groupe mythologique et aviné ne se
-teinta du sang des vengeances. Personne ne mourut cette nuit-là; non,
-pour dire le vrai, personne. Car ma jeunesse et mon illusion étaient
-déjà mortes, ah! par la fourche et la queue du diable! mortes et
-ensevelies depuis longues, longues années.
-
-«Une violente surprise nous éclaire parfois sur la nature réelle de nos
-sentiments avec une sûreté que nous attendrions en vain d’une raison
-sans cesse troublée par d’extravagants soucis. Ainsi, devant l’ignoble
-et séduisant spectacle qui fascinait ma vue, je reconnus, sur le tard,
-avoir été, à tout propos, cruellement moqué par ma gueuse d’imagination.
-Le destin des mélancoliques pasquins de mon espèce est de poursuivre,
-leur vie durant, quelque vain fantôme de passion, d’art ou de
-philosophie, puis de s’endormir dans la sainte et unique réalité du sein
-de Dieu.
-
-«Passé le premier saisissement, je m’excusai auprès des amoureux penauds
-de la brusque interruption de leurs ébats; et, tout en plaisantant
-agréablement la fougue juvénile de leurs transports, je les complimentai
-sur la grâce attique de leurs jeux et les implorai de s’en retourner à
-leur chef-d’œuvre inachevé. Labounoff aussitôt donna le signal d’un
-nouvel assaut. Justes dieux! que le prince l’avait donc belle! Sans
-faire difficulté, j’avoue m’être senti animé à ce moment, d’un vif désir
-de participer à l’aimable lutte. Il s’en fallut de peu que je me jetasse
-dans l’amoureuse mêlée; telle était cependant la violence de ma
-belliqueuse envie, que la vue seule des armes et des blessures suffit à
-la contenter. Tout le temps que ses amis furent aux petits soins avec
-elle, ma chère Mérone s’amusa à m’envoyer de malicieux baisers tout
-pleins de tendresse; jamais encore la friponne ne m’avait paru si belle,
-ni si gracieusement parée de tous les attraits de l’innocence. Le hasard
-des poses licencieuses n’ôtait rien à la modestie animale de son
-maintien; je la voyais enfin telle que la nature l’avait créée; je ne
-doutais plus de l’ingénuité de ses amours. Le spectacle me ravissait
-d’aise. J’étais surtout vivement touché des témoignages d’affection que
-le jeune Alessandro prodiguait à sa sœur; cependant, tout en couvrant de
-louanges les principaux acteurs de cette scène, je ne laissais pas de
-marquer quelque admiration aux emplois secondaires; car il n’y avait pas
-jusqu’à ce calculeux et rogneux Zegollary qui ne fît preuve, en
-l’occasion, d’une compétence et d’une dextérité dignes des plus grands
-éloges. Pour ce qui est de ma chère maîtresse, sitôt terminé
-l’inoffensif pugilat, je la pressai tendrement contre mon sein et
-déposai sur son front à nouveau rougissant une couple de fraternels
-baisers. Que ne rompons-nous, chevalier, avec la sotte routine de
-considérer comme notre semblable une Ève dont nous ne connaîtrons jamais
-l’esprit ni la chair? Car que pouvons-nous pénétrer d’une créature qui
-nous sait demeurer entièrement fidèle dans le moment même qu’elle essuie
-le feu d’un corps de garde au complet?
-
-«Me sentant à jamais guéri de ma vieille sottise, je pris gaîment congé
-de mes amis, sans même un instant songer à leur faire reproche de la
-singulière conduite qu’ils avaient tenue avec moi. Je courus chez mon
-banquier. Rien, à mon sens, n’égale en noblesse une belle tête de fourbe
-gravée dans de l’or palpable et chantant. Je fis d’abord mes adieux aux
-tripots et aux mauvais lieux de Venise, de compagnie avec l’ingénu et
-doux vicomte; ensuite à la ville elle-même. Ma folle amitié pour Edward
-Gordon Colham n’eut que peu de durée. Je trouvais à mylord un esprit
-trop formé déjà par le commerce périlleux des femmes.
-
-«Au jour fixé pour le départ, je me présentai pour la dernière fois chez
-la douce maîtresse de ma vie. Je traversai d’un pas alerte les galeries
-obscures et les salles silencieuses. J’entrai sans frapper dans le salon
-à l’épinette. Ma très ravissante était là, plus pâle que de coutume et
-tapie tristement dans le petit coin si doux à mes vieilles songeries,
-entre la cheminée et le bahut de chêne, sous le Hogarth et en face du
-Longhi. «L’heure est venue, mon Annalena chérie»--lui dis-je
-simplement.--«Hélas, monsieur, me répondit-elle d’une voix d’enfant,
-pourquoi faut-il donc que vous soyez si peu de votre siècle?
-Haïssez-moi, mais ne me méprisez point; car il me sera certainement
-beaucoup, beaucoup pardonné.» Je ne pus que sourire à cette application
-bizarre de mes prêches anciens. Toutefois, en interrogeant les yeux de
-la belle, j’y lus la même réponse dans un beau regard de jeune chienne
-innocente, chaude et fidèle. «Ah! que ne vous ai-je conté plus tôt
-l’histoire infortunée de ma vie!» poursuivit-elle; «je n’ai jamais connu
-de père; ma mère était une...» Je lui mis la main sur les lèvres: «Trop
-tard, trop tard, ma chère enfant!» Des larmes filiales coulaient sur les
-pauvres et douces joues. Elle se leva comme pour aller à l’épinette. Je
-devinai son mouvement et l’arrêtai au milieu de la chambre. Ah! pauvre
-amour; ah! triste vérité! Mon regard dans la haute glace rencontra mon
-regard. Ma vieillesse m’apparut pour la première fois en toute sa
-sincérité. «Le temps des amourettes est passé,--me dis-je,--il se fait
-tard dans le jour du monde; l’amour est proche.» Puis, me tournant vers
-ma charmante: «Le moment, à son tour, est venu, ma Clarice adorée.» Je
-fis quelques pas vers la porte. La Sulmerre ne branla point. La Sulmerre
-restait comme figée. Deux vers très vieux et très ridicules chantaient
-dans ma mémoire:
-
- Ta femme, ô Loth, bien que sel devenue,
- Est femme encor, car elle a sa menstrue.
-
-«J’appuyai sur le bouton de la serrure. J’entrouvris la porte. Le cri
-d’un gondolier s’éleva dans l’éloignement. Puis tout rentra dans le
-silence.
-
-«Insensible au point de n’éprouver aucune surprise à l’apaisement
-soudain d’une âme qui avait connu tant d’alarmes, je dirigeai mes pas
-vers le calle Barozzi. Là je trouvai le pavé encombré déjà de mon bagage
-et, comme en mainte occasion antérieure, l’escalier de ma maison tout
-sonore de rires et de jurements de faquins. L’honnête Giovanni
-m’attendait à ma porte en habit de voyage. Flagny s’appuyait
-languissamment sur son épaule; dame Gualdrada sanglotait dans son giron.
-J’aimais sincèrement et l’écervelé vicomte et l’infortunée
-cartomancienne; cependant leur piteuse attitude me surprit. Ils
-redoutaient encore l’heure des séparations; et mon âme avait conquis
-Celui dont rien ne nous peut séparer.
-
-«D’une voix douce et d’un geste enjoué, je donnai l’ordre à mon
-serviteur de marcher vers l’embarcadère. Les portefaix nous suivirent en
-fredonnant. Flagny parlait d’avenir, Gualdrada de jours à venir. Je
-souriais aux propos et de l’un et de l’autre. Le soleil, satellite
-immédiat de l’amour, soufflait son vent de flammes et de rêves sur le
-large Molo ébloui. Je donnai l’accolade à la veuve de Sciancato; je
-pressai contre mon sein l’ennemi naïf des tyrans. Une brise de larmes et
-de rires gonflait les voiles du trois-mâts impatient. Nous levâmes
-l’ancre. La _Rive-des-Schiavoni_ prit son vol dans l’air léger. Je
-courus à l’arrière: sur le rivage rapide Gualdrada agitait son mouchoir,
-Flagny son chapeau. Je ne laissai échapper ni soupir ni plainte; mon
-cœur était déjà comme un fruit mûri dans le grand silence. Giovanni me
-considérait avec surprise. Le ponte Ca’ di Dio s’effaça à ma vue; l’île
-Saint-Georges à son tour se prit à fuir. L’air était pur ainsi qu’un
-rire d’adieux. Dans un large signe de croix j’embrassai la beauté de ma
-tendre Venise, la mélancolie de mon bonheur passé, la vie et la mort
-d’Annalena l’Initiatrice. Et ma chair frissonna de la volupté de la
-prière.
-
-«Rapide est la lumière du ciel, plus rapide est l’esprit de l’homme;
-mais la vérité qui se révèle au sentiment passe en rapidité et le soleil
-et la pensée. Je me sentis seul tout à coup, seul en face de moi-même.
-La prière avait effacé de mes lèvres ce goût de fruit véreux qu’a
-l’amour cueilli dans un Éden attaqué de la peste d’Adam. Je compris
-pourquoi Dieu ne voulait plus, ne pouvait plus se montrer à l’homme;
-pourquoi l’amour entre créatures n’était plus la présence du Dieu
-vivant. Le corps de la femme est une croix, et le baiser de la femme une
-éponge de vinaigre; l’époux est crucifié sur l’épouse, l’amant sur
-l’amante, la mère sur le fils. Penchez-vous sur les berceaux, pénétrez
-dans les tombes: le mensonge est partout. Il vacille en feu follet des
-marécages sur la face de l’enfant, en clarté de lampe sépulcrale sur le
-front de la vieillesse. Il roule d’année en année, de siècle en siècle,
-ainsi que danse de vague en vague la lie gluante de la mer. Votre père
-vous a trahi, et votre mère, et votre ami, et celle en qui vous crûtes
-trouver le repos du cœur. Les maisons s’observent avec défiance; moins
-de mensonge pourtant se dissimule dans un mur dressé devant un mur que
-dans un regard de femme levé vers des yeux d’amant. Méfiez-vous de votre
-enfant: le rêve de ses nuits est plein de haine, et il n’ose ni rire ni
-pleurer; la main de l’horrible silence est sur sa bouche. Le mensonge,
-le froid calcul, l’insensibilité du cœur vous épient de leurs cachettes.
-Votre mère aime en vous ce qui n’est point de vous; votre très chère
-adore en vous ce qui est d’un autre, ce qui est de tous les autres; et
-chacun est trahi au nom de tous, jusqu’à ce que chacun ait appris à se
-duper soi-même. Le soleil desséchera votre peau, la lune blanchira vos
-cheveux, et vous serez comme un arbre mort dans le vent et comme la
-feuille emportée vers la mer; et quand l’heure sonnera, vous direz
-encore: «Où donc est la parole de vérité?» Et celui-là qui n’a pas
-souffert de son amour et qui a accepté son amour tel qu’il l’a trouvé,
-celui-là n’a jamais aimé, et son cœur pourrit dans le mensonge comme le
-cadavre du ver dans la pourriture du fruit. Mais celui qui a souffert de
-son amour de la créature et qui a renié cet amour, et qui s’en est
-retourné à la source éternellement pure d’un fleuve contaminé, celui-là
-connaît l’Amour d’avant les temps, celui-là marche dans l’éblouissement
-de la présence de Dieu.
-
-«Tout autre que vous, chevalier, m’eût interrompu plus d’une fois, dans
-le cours de ma trop longue histoire, pour opposer à mon idée de l’amour
-unique, partant divin, la multiplicité des sentiments qui régissent le
-monde; appelant ainsi mon attention sur le peu de rapports que
-présentent entre elles les diverses manifestations de l’humaine
-tendresse. Quoi de plus juste, cependant, que de faire directement
-découler du principe de l’être celle-là des formes de l’amour en qui la
-propagation de l’être est assurée? Si la créature rayonnante de beauté,
-de vérité, de candeur est la manifestation sensible de l’amour de Dieu
-pour Soi-même, n’est-ce pas dans l’attachement sublime à quelque
-créature qu’il nous faudrait, dans une vie plus simple et plus pure,
-chercher tout d’abord une expression à notre amour du Père terrible et
-doux des choses? Et qu’importe que cet attachement, alors même qu’il est
-profond et sincère, dure moins que la vie, s’il fait battre le cœur
-mortel selon le rythme de l’Amour sans fin. Toute tendresse est faite
-d’un rêve et d’une réalité; le rêve est à la terre dont les jours sont
-comptés, la réalité est à l’Éternel. La vie selon le monde est l’ombre
-d’une vapeur, un sentiment de doute dans le rêve de nuit d’un dément;
-cependant le plus faible désir d’amour vrai y contient déjà toute la
-réalité du Ciel; et tous les pardons y furent assurés à celle qui aima
-d’amour suprême après avoir longtemps brûlé du pire. Au surplus, la
-folie des amants n’est-elle pas ce premier anneau mystique qui rattache
-au sein de Dieu toute la chaîne harmonieuse des sentiments
-conservateurs, depuis l’affection de la mère jusqu’à la tendresse du
-cœur de l’homme pour la pierre du chemin? Serait-ce donc vraiment chose
-à ce point folle que mon appel déchirant à une vie qui ne fût point
-empoisonnée en sa source? N’est-ce pas, enfin, à celui qui goûta du plus
-bourbeux amour de rafraîchir ses lèvres à la clarté du plus limpide?
-
-«Nous faisions voile vers Manfredonia, dans le temps insoucieux de la
-joie et de la douleur. Suivant du regard le vol des oiseaux et la fuite
-des nuages, je repassais en esprit et l’histoire de ma propre tendresse
-et les principaux épisodes des intrigues auxquelles je fus mêlé. Je
-recherchais vainement dans mon souvenir l’exemple d’un seul amour dont
-on pût dire: «Celui-là fut ensemble profond et heureux.» J’évoquais les
-grandes passions, celles qui brisent les liens et renversent les
-obstacles; et elles m’apparaissaient sous les traits hideux de la
-trahison, de la lassitude, du mépris, du dégoût. J’interrogeais l’amour
-grave et calme, le grand procréateur nourri du respect de la tradition
-et de l’avenir; et je frémissais à la vue de tant de médiocrité, de
-résignation et d’ennui. Enfin, j’appelai à grands cris l’amour de
-l’homme; et mon prochain se vint traîner à mes pieds, lamentable,
-méfiant, chargé de chaînes et mourant de faim. Alors j’élevai mes mains
-au ciel, disant: «Grâces te soient rendues, ô Amour, ô Notre Père du
-Paradis terrestre perdu! ô Toi, tout ce qui a été, ô Toi, tout ce qui
-devrait être encore, au séjour temporel même, et n’est plus! Abandonné
-d’Adam, victime du Pharisien! O pur trésor de ceux qui ont tout perdu!
-Qu’il est juste que je ne te puisse connaître que du fond ténébreux de
-l’abîme des douleurs! Que ta loi de l’expiation est belle! Et quelle
-douceur dans cette attente désolée de ta dernière incarnation, ô Esprit
-Saint, ô Esprit de Vérité, ô Paraclet!»
-
-Le noble Antisthène se tut. Je levai les yeux. Le saint homme
-pleurnichait hideusement dans son beau mouchoir d’Arménie.
-
-«Telle est, ajouta-t-il, en s’essuyant les yeux, telle est, aimable
-confident de mon cœur, l’édifiante et fort simple histoire de Manto la
-tendre, la perfide et la morte. Non pas la morte de Vercelli, monsieur
-le benjamin, mais la bel et bien morte, d’âme et de chair. Oui, monsieur
-le plaisant; notre dame de Sulmerre n’est plus de ce monde. Deux
-messages anonymes m’en vinrent mander coup sur coup, l’an passé, et la
-maladie et la mort. Vous ne sauriez croire combien je fus contristé de
-ces nouvelles.»
-
-A la grille du jardin, je me retournai pour le dernier salut d’usage. M.
-de Pinamonte m’apparut tête nue, dans la gloire attendrie du couchant.
-Deux lourdes larmes coulaient sur son visage rieur. Il se baissa comme
-pour ramasser quelque chose à ses pieds. Ses pauvres mains tremblantes
-soulevèrent avec effort une grosse pierre endormie dans les mauvaises
-herbes.
-
-«Que cette âme si douce et si humble soit le témoin de nos adieux»,
-prononça-t-il d’une voix grave. Et il ajouta aussitôt: «L’Absurde, le
-fameux absurde seul nous est resté. Qui a des oreilles entende!»
-
-«_A bientôt_, monsieur», lui criai-je en réponse du coin de la rue.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Il n’était rien moins qu’aisé de discerner dans l’histoire d’Antisthène
-le vrai et le faux, le sincère et le feint. Seule, l’odieuse scène de la
-trahison m’apparut, sinon imaginée en son entier, du moins outrée au
-delà des bornes de la vraisemblance. Je me fis un divertissement, durant
-deux jours, de jeter sur un papier toutes sortes de réflexions au sujet
-de mon original; le troisième jour, cependant, je déchirai mon
-griffonnage et le jetai au feu; car je n’y découvrais plus qu’un bizarre
-enchevêtrement de jugements contradictoires et de maximes dénuées de
-sens. Comme que je fisse, toutefois, je ne me pouvais abstenir d’évoquer
-cent fois du jour la personne inquiétante de mon songe creux; et malgré
-que le sentiment que j’éprouvais à son égard fût composé d’autant de
-mépris que d’admiration, j’employai une quinzaine de jours à battre le
-pavé de Naples dans l’espérance de le rencontrer ou de reconnaître, pour
-tout le moins, le chemin de sa demeure. Celle-ci avait laissé dans ma
-mémoire une empreinte des plus vives, tout de même que la rue où elle
-était située; fort heureusement pour moi, car je n’ai jamais pu
-retrouver l’une ou l’autre ailleurs qu’en mon esprit. Je ne fus pas plus
-favorisé dans ma course aux informations. Les mieux renseignés me
-renvoyaient aux ouvrages de Machiavel ou d’Alighieri; les autres, plus
-expéditifs en affaires pour être moins érudits, me donnaient bonnement
-au diable; et, en dépit de tout le mysticisme de son Pinamonte,
-l’infortuné Benjamin trouvait plus de clairvoyance aux ignares qu’aux
-savants.
-
-Vers la mi-octobre, je reçus de Copenhague l’ordre de me rendre à
-grandes journées en Saxe, où mon frère le plénipotentiaire m’attendait
-depuis deux mois. L’affaire ne souffrait point de répit. Les termes de
-la note me firent craindre que le Roi et le Conseil ne fussent à bout de
-patience. Je dépêchai donc les affaires et montai dans ma chaise avec le
-sentiment de me séparer une fois de plus de la Mérone, une fois de plus
-et pour jamais.
-
-A l’instant de tourner le coin de la rue, un juron du postillon, un
-grand brouhaha de rires et un hurlement d’animal blessé me firent mettre
-le nez à la portière. Sur le pavé fangeux gisait une masse informe de
-sang, de cervelle et de poils. Des polissons crasseux s’amusaient à la
-triturer sous leurs talons nus. «Ce n’est rien, monseigneur, me cria
-l’un d’eux en riant; c’est le vieux chien galeux du Ponte-Tappio que vos
-chevaux viennent de réduire en bouillie.» Un coup de fouet dispersa la
-canaille et nous poursuivîmes notre chemin.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-ORLÉANS.--IMP. ORLÉANAISE, RUE ROYALE, 68.
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMOUREUSE INITIATION ***
-
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-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>L'Amoureuse Initiation</span>, by Oscar Milosz</p>
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-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
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-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>L'Amoureuse Initiation</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Oscar Milosz</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: March 31, 2022 [eBook #67741]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>L'AMOUREUSE INITIATION</span> ***</div>
-<p class="c large">O.-W. MILOSZ</p>
-
-<h1>L’Amoureuse<br />
-Initiation</h1>
-
-<p class="c">(<i>Extrait des Mémoires du chevalier Waldemar de L…</i>)</p>
-
-
-<p class="c gap">PARIS<br />
-<i class="large">BERNARD GRASSET</i><br />
-<span class="small">ÉDITEUR</span><br />
-61, <span class="small">RUE DES SAINTS-PÈRES</span><br />
-<span class="small">MCMX</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-
-<p class="drap"><b>Le Poème des Décadences.</b> — Librairie des Mathurins.
-(<i>Épuisé.</i>)</p>
-
-<p class="drap"><b>Les Sept Solitudes</b>, poèmes. — Librairie Henri Jouve.</p>
-
-
-<p class="c i">En préparation :</p>
-
-<p class="drap"><b>Nasta la Voyante ou La Vie des Paysans et des
-Juifs en Russie</b>, roman.</p>
-
-<p class="drap"><b>Poèmes du Nord peu connus</b>, traduits de l’anglais,
-de l’allemand, du polonais et du russe, par O.-W.
-Milosz.</p>
-
-<p class="drap"><b>Le Livre des Morts</b>, poèmes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">L’AMOUREUSE INITIATION</h2>
-
-
-<p>… On a déjà pu connaître plus d’une fois,
-en lisant le récit sincère que je fais ici de mes
-aventures, combien peu il m’en coûte, au déclin
-de ma vie, de reconnaître la médiocrité du
-rôle que j’ai joué en ce monde. Il serait peu
-juste, toutefois, d’imputer à la petitesse de
-cœur ou d’esprit ce qui me paraît n’être en
-moi qu’un effet fort naturel de l’expérience et
-du désenchantement. Il fut un temps où je
-n’avais souci de rien autre chose que de me
-préparer à la noble carrière où ma naissance
-et mes lumières naturelles me paraissaient appeler ;
-un temps où je ne m’abandonnais que de trop
-bon cœur à des rêves de gloire et de dévouement
-dont l’avare réalité m’a si bien appris,
-par après, à ne faire que peu d’état ; un
-temps… temps lointain, perdu, à jamais envolé !</p>
-
-<p>Un jour, je m’éveillai tout hébété à mon
-destin véritable et je reconnus être une de ces
-âmes infortunées où les imaginations brûlantes
-de l’adolescence consument la réalité de
-toute une vie. Néanmoins, secouant ma torpeur,
-je me composai du mieux que je pus, je
-fis mon entrée en scène — et le spectacle commença.
-Pitoyable tragi-comédie ! Que vous en
-dirai-je que vous ne connaissiez déjà ? Je n’y
-ai jamais su faire qu’un personnage secondaire
-et des plus effacés, et je mourrai sans
-doute sans en avoir connu le héros. Rien n’est
-si malaisé que d’apprendre à jouer le principal
-rôle dans les événements de sa propre
-existence. Ai-je aimé, ai-je haï ? Il me souvient
-d’avoir ri et pleuré ; jamais, cependant,
-je n’ai senti palpiter sous ma main le cœur
-meurtri ou joyeux de la réalité. Je n’ai vécu,
-en quelque sorte, que pour avoir à quoi survivre.
-En confiant au papier ces futiles remembrances,
-j’ai conscience d’accomplir l’acte le
-plus important de ma vie. J’étais prédestiné au
-Souvenir.</p>
-
-<p>Pour médiocre qu’elle soit, l’estime que je
-fais de moi-même en tant que caractère m’apparaît
-comme une façon de panégyrique au
-regard du peu de confiance que je mets en
-mes qualités d’écrivain. S’il est bon, quelquefois,
-de réunir en soi deux personnalités, c’est
-toujours chose détestable que d’avoir pour
-chacune d’elles un style différent ; or, qu’est-ce
-qui ressemble moins à l’expression de ma pensée
-que le langage de mes sentiments ? A tous
-mes écrits, je retrouve cette même marque
-fâcheuse d’une collaboration de frères ennemis.
-Au par-dessus, j’ai le grand défaut, commun
-à la plupart des fils du Septentrion, d’honorer
-trop la vérité et de négliger la grâce.
-Faut-il glisser sur un sujet ou ne l’approcher
-qu’avec précaution ? Aussitôt j’y donne de tout
-mon vol, comme l’étourneau dans la glu.
-S’agit-il, au contraire, de mettre en lumière
-quelque trait noble ou agréable ? Alors je m’arrête,
-je balance longuement et je me retire tout
-penaud, ainsi que fait l’ourson couard devant une
-ruche éblouie de miel et vide d’abeilles. Enfin
-je trouve plus de plaisir à évoquer des événements
-fortuits qu’à remémorer les quelques
-rares triomphes de ma volonté ou de ma raison ;
-et je me sens si pauvre d’esprit, d’ordre et
-de suite que, sitôt que j’ai quelque raison
-d’être mécontent de l’ordonnance d’une partie,
-j’abandonne le tout au hasard ; d’où cette confusion
-et ce décousu dont on me blâme si
-souvent et à si juste titre.</p>
-
-<p>Qu’il me soit permis, toutefois, de rappeler
-ici pour ma défense combien il est malaisé de
-classer régulièrement des événements où l’esprit
-s’efforce en vain de découvrir quelque
-liaison. Il ne me souvient pas d’une seule
-occasion où je n’aie été le jouet du hasard.
-L’imprévu a régné sur ma vie en despote
-ensemble cruel et facétieux, et je ne pense
-pas avoir jamais eu d’autre gouverne que de
-me soumettre en soupirant à ses capricieux
-décrets.</p>
-
-<p>Au surplus, ami lecteur, tu connais de longue
-main déjà le persécuteur de l’infortuné
-Benjamin. L’étrange bizarrerie de son humeur
-n’a plus rien qui te puisse surprendre, non
-plus que le grotesque parfois messéant des travestissements
-dont il était coutumier. Même
-j’aurais plus d’une raison de te soupçonner
-d’une secrète indulgence envers ce malin
-Hasard, ennemi de mon repos ; cependant, je
-ne me peux défendre d’un sentiment de malaise
-au souvenir de l’aspect répulsif qu’il lui
-plut d’emprunter pour une rencontre que je
-fis à Naples, sur la fin de l’année 17.., à mon
-retour de Formose. Jamais je n’effacerai de
-ma mémoire les burlesques détails de cette
-aventure ; et, en dépit du long espace qui
-m’en sépare et de l’amitié que je porte depuis
-lors à son étrange héros, c’est en rougissant
-que j’avoue devoir à la fureur d’un roquet
-famélique et galeux la connaissance du plus
-aimable d’entre les originaux rencontrés au
-cours de mon errante vie. Il serait juste, néanmoins,
-que le sentiment de la gratitude l’emportât,
-en l’occasion, sur le vain souci des
-bienséances ; car, n’était l’humeur combative
-de l’affreux animal qui me fit trébucher au
-seuil d’un coupe-gorge, jamais je n’eusse vu
-s’arrêter, au milieu de la nuit et du <span lang="it" xml:lang="it">Ponte-Tappio</span>,
-la silhouette de revenant du comte
-Pinamonte, ni se tourner vers moi, à la clarté
-clignotante d’une fenêtre de brelan, le surprenant
-visage de ce dernier des Benedetto.</p>
-
-<p>J’étais précisément, au sortir du combat
-sans honneur, occupé de chercher sur le pavé
-humide de l’obscure ruelle le chapeau qui
-venait d’y rouler, lorsque soudain, brandillante,
-cavalière et timide dans le même temps,
-la singulière figure se vint offrir à mon regard.
-En dépit de l’heure et du lieu, l’inconnu me
-fit l’honnêteté de ramasser mon clabaud et de
-se découvrir en m’accostant ; en sorte que ses
-mains m’apparurent embarrassées de deux
-coiffures à la fois. Nous nous examinâmes
-d’abord quelque temps en silence. L’impression
-du moment demeure profondément gravée
-dans mon esprit, car c’est d’elle que j’y
-date la naissance d’une idée fort singulière et
-qui me tourmente aujourd’hui encore, savoir :
-que certaines rencontres ne se font jamais
-pour une première fois, et qu’il est en ce
-monde des créatures et des objets que l’on
-jurerait connaître de toute éternité. Je considérais
-l’étranger avec surprise et non sans
-quelque méfiance ; lui, pour sa part, promenait
-sur ma chancelante personne un regard
-tout pénétré d’étonnement et de malice…</p>
-
-<p>« Eh ! par le grand <span lang="it" xml:lang="it">Diavolo</span> ! s’écria-t-il à la
-fin ; foin d’une hypocrite réserve ! Sous le
-désordre de vos vêtements, je devine un
-homme de la première qualité ; votre vin
-même, ne vous en déplaise, sent la bonne
-compagnie. Je m’ennuie ce soir à périr, mon
-cher monsieur ; partant, vous êtes le bienvenu ! »</p>
-
-<p>La voix, — une voix grinçante et rouillée
-de girouette de mars, — me parut pleine de
-gaîté forcée, de pusillanimité mal déguisée et
-d’une sorte de papelardise maladive qui en
-rendait les inflexions incertaines et fuyantes.
-Je pris mon chapeau des mains décharnées et
-tremblantes du singulier personnage et balbutiai,
-en manière de merci et de présentation,
-mon titre accompagné du nom d’une de mes
-terres.</p>
-
-<p>« Eh ! par le Styx ! voilà qui sort d’un armorial
-danois. Pour ce qui me paraît être de
-votre personne… eh ! non, je ne pense pas
-avoir jamais eu l’honneur d’en faire rencontre ;
-toutefois, votre visage ne m’est pas étranger.
-Non point, monsieur le chevalier, que j’aie
-mémoire de l’avoir jamais vu, mais les grands
-yeux que voilà me rappellent beaucoup et
-même trop de choses… Je suis Sassolo Sinibaldo,
-comte Pinamonte et treizième duc de
-Brettinoro. Mon ami Poniatowski, le roi philosophe,
-m’appelle, je ne saurais trop dire
-pour quelle raison, comte-duc Antisthène.
-Ma grand’mère était une Guidoguerra ; et je
-me surprends quelquefois, dans le vin, à tirer
-vanité des liens qui m’unissent à la maison
-éteinte des Benedetto. »</p>
-
-<p>Mon roquet famélique et galeux traînait
-encore, dans l’éloignement, ses glapissantes
-lamentations ; aux douloureux accents de ce
-cerbère de tripot, un matou enroué mêlait par
-intervalles son amoureuse plainte. Un liquide
-odorant tomba d’une fenêtre sur le pavé visqueux.
-Une heure indistincte sonna en fausset
-dans l’ombre soudain plus dense d’un pressentiment
-d’aurore. Je considérais avec attention
-le babillard. Si décharné et voûté qu’il
-fût, il ne me paraissait point trop mal
-fait de sa personne ; mais sa physionomie, où
-l’âge avait pratiqué de grands plis et où le
-souvenir du plus mauvais jour semblait s’être
-fixé en une sorte de grimace aigre-douce,
-ensemble éplorée et rieuse, me donnait le
-frisson de la pitié et du dégoût. Des rides
-anxieuses couraient en tous sens sur le visage
-exsangue marqué d’un mal d’aventure ; les
-tiraillements bizarres d’un grand nez tout
-gonflé de morgue circonspecte révélaient
-l’accoutumance, propre aux nomades, de
-flairer le vent de divers pays ; les yeux, fureteurs
-et vils (j’ai connu à Sumatra une race
-de rats gigantesques et frugivores dont le
-regard tout illuminé de hideuse sagacité me
-fit soulever le cœur), les yeux de mon nouvel
-ami, inquiets et fuyants, se figeaient par intervalles
-dans une sorte de fixité brûlante et
-vide qui me glaçait le sang.</p>
-
-<p>M. de Pinamonte n’arrêtait pas de babiller.
-Je n’entreprendrai point de dépeindre la fougue
-délirante de son discours, ni la véhémence
-de sa gesticulation. Malgré qu’il n’y eût que
-fort peu de suite à ce verbiage et que je ne
-lui prêtasse qu’une oreille distraite, je ne laissais
-pas que de ressentir, en l’écoutant, un
-certain plaisir mêlé d’angoisse ; car, détachés
-même de leur sens, les mots et les inflexions
-caressaient mon esprit tout de même qu’eussent
-fait les sons d’un vieux chant entendu
-jadis au pays de l’enfance. Mon singulier
-compagnon m’inspirait l’intérêt le plus vif. Je
-reconnus en lui un de ces petits maîtres quelque
-peu maniaques qui s’observent moins aux
-miroirs que dans l’idée qu’ils ont d’eux-mêmes ;
-race secrète et fantasque, mais d’un commerce
-sûr ; car son orgueil est le premier
-garant de sa sincérité. Celui-là, pensai-je,
-s’aime trop pour ne m’apparaître pas tel que
-la vie l’a fait. S’il ment, c’est pour coqueter
-avec soi-même ; car il estime certainement
-toute vérité assez bonne pour qui l’écoute.
-Je pris garde aussi que sa très haute naissance
-lui était un sujet de poétiques rêveries
-bien plus qu’un fait réel dont il jugeât possible
-de tirer vanité. Le singulier de son
-esprit me rappelait la grâce fascinante et répulsive
-du serpent ; mais l’ensemble de sa
-personne me faisait surtout songer à ces
-grands corbeaux de mon pays qui sont ensemble
-hideux et beaux, comiques et sinistres.
-Deux petits plis de tendresse se jouaient
-aux coins de sa grande bouche flexible et
-mobile à l’excès, mêlant quelque douceur à
-l’âpreté de sa longue face saccagée et
-éteinte.</p>
-
-<p>Sentimental conscient et raisonneur, vicieux
-par dégoût du monde plutôt que de
-nature, tel m’apparut mon grand diable d’Antisthène
-au moral. La nonchalance de sa mise
-quelque peu poudreuse et chiffonnée s’harmonisait
-à merveille tant avec la laideur singulièrement
-attrayante de son visage qu’avec
-les mouvements tour à tour indolents ou
-brusques de son long corps dégingandé ; à
-cause, peut-être, que la négligence dédaigneuse
-que je surprenais à son équipage se
-laissait deviner consciente sans néanmoins
-rien perdre de son naturel. Les plis d’un vêtement
-sont parfois le prolongement de certaines
-rides du visage ; ceux que je considérais à
-l’habit du Napolitain me paraissaient être
-l’expression d’un désabusement moral bien
-plutôt que la marque d’une lassitude corporelle.</p>
-
-<p>M. de Pinamonte était vêtu à la façon de
-ceux qui trop longtemps vivent à l’écart avec
-leur âme. J’examinai les culottes de soie noire
-et lâche de mon original, sa perruque sans
-poudre, sa veste à la mode de l’autre siècle,
-son jabot désenchanté, et j’eus l’impression de
-m’être brusquement éveillé dans un monde
-inconnu, gouverné par le seul sentiment et
-ennemi de la morose et stérile raison humaine.
-Toutes les particularités du bizarre personnage :
-son regard aimantin de rongeur nocturne ;
-sa voix enrouillée de vieux coq de
-clocher ; le parchemin craquelé de sa longue
-face tranchante ; sa mélancolie bouffonne et
-grimacière ; sa démarche enfin qui du solennel
-passait soudain au trottinant ; et tout le reste !
-et jusqu’à cette façon impertinente de se tapoter
-les joues avec la chauve-souris morte d’un
-gant de daim moite et chiffonné ; oui, tous les
-détails de la singulière figure se fondaient en
-une sorte d’harmonie du biscornu, en une
-façon d’ensemble incohérent qui laissait deviner,
-sous la versatilité de pensée et d’humeur,
-une remarquable unité de sentiments.</p>
-
-<p>Mes yeux ne quittaient guère l’infatigable
-babillard ; toutefois, en dépit de la grande
-clarté qui déjà baignait les choses d’alentour,
-le comte-duc paraissait se vouloir dérober à
-mon observation ; comme que je fisse, il demeurait
-énigmatique et vague à ma vue intérieure ;
-je l’examinais à travers la brume
-ténue mais profonde des rêves et des sentiments
-que sa présence réveillait au tréfonds
-de mon être ; il ressemblait aux araignées
-muettes que l’on considère à travers le rayonnement
-de leur toile, aux animaux d’aquarium
-se nourrissant de silence dans la buée de leur
-propre mystère extériorisé. Son babillage, loin
-de livrer son âme, semblait faire un masque à
-sa pensée. Il se grisait de paroles oiseuses comme
-d’autres infortunés s’enivrent de boissons.
-Tout son être respirait la hâte, l’inquiétude ; sa
-démarche n’était pas moins vive que son discours
-et j’avais peine à régler mon pas sur le
-sien. Automate muet, je le suivais presque en
-courant par les ruelles désertes. Je n’avais rien
-à demander et je n’avais rien à répondre ;
-j’étais dans l’état d’un homme que le sommeil
-vient de quitter et qui attend l’éclaircissement
-d’un grand mystère.</p>
-
-<p>Accroupie sur les marches d’une église, une
-petite gueusante nous implora de ses yeux
-d’étique et, présentant sa sébile, sollicita l’aumône :
-Antisthène aussitôt, interrompant sa
-marche capricante, tira de son gousset une
-bourse effilochée d’avare et, glissant un écu
-dans le gobelet vide, murmura à l’oreille de
-l’enfant quelques paroles qui me firent tout
-l’effet d’être une proposition suspecte. Un hoquet
-de vin et de dégoût me monta aux lèvres.
-Le soleil anxieux et vide de l’insomnie grelottait
-misérablement sur le pavé boueux.</p>
-
-<p>Outré des façons de mon original, je fis mine
-de m’en vouloir séparer et portai la main à
-mon chapeau. Mais Pinamonte, tout secoué d’un
-rire soudain et me retenant par le bras :</p>
-
-<p>« C’était pour vous éprouver ! Ah ! d’honneur,
-chevalier, le curieux homme que vous
-faites là ! Je vous eusse cru plus désabusé des
-choses de ce monde ; seriez-vous donc autre
-chose qu’un survivant par esprit de vengeance ?
-Parlez-moi vrai ; car, apprenez-le, le parricide,
-l’inceste, le viol, l’incendie et le poison
-sommeillent dans le plus ingénu, dans le plus
-inoffensif des mensonges. »</p>
-
-<p>A cet endroit, l’extravagant accentua sa diabolique
-péroraison d’un claquement humide et
-sonore de sa langue, en même temps que d’un
-clignement important et burlesque des yeux et
-de toute sa face, il donnait à entendre que lui
-seul, Sassolo Sinibaldo, comte Pinamonte et
-treizième duc de Brettinoro, s’était haussé à
-cette connaissance lamentable du cœur et de
-l’esprit de l’homme. Je regardai avec surprise
-et non sans une sorte de sympathie effarouchée
-le vieux ressasseur qui maintenant levait
-vers l’azur du matin un index sévère et facétieux
-d’apôtre ; et tout à coup je fis un éclat
-de rire dont l’enfantine fraîcheur étonna mes
-oreilles. Loin toutefois de s’offenser d’un si
-brusque accès de gaîté, Antisthène lui fit écho
-de la façon la plus franche et la plus gracieuse
-du monde ; de sorte que nous poursuivîmes
-joyeusement et bras dessus bras dessous notre
-chemin. « Daignerez-vous honorer de votre
-présence mes modestes pénates ? » Puis, surprenant
-sans doute dans mes yeux l’éclair
-d’une irrésolution :</p>
-
-<p>« Rassurez-vous, chevalier, j’habite l’hôtel
-familial des Brettinoro, situé dans un quartier
-paisible et retiré ; ma vieille maison est pleine
-de choses assoupies et discrètes et vous ne
-courez aucun risque, ce me semble, de vous
-y sentir étranger. Tout en prenant le café nous
-deviserons de ce qui bon vous semblera ; les
-mille jolités qui meublent mon logis sauront
-bien nous offrir quelque sujet d’entretien de
-votre goût. Je me sens porté vers vous par une
-sympathie obscure encore, certes, mais dont
-nous ne pouvons manquer de découvrir, tôt
-ou tard, la raison. Vos regards me parlent des
-plus chers moments de ma vie passée. Par
-Caïn dans les taches de la lune ! où donc les
-ai-je déjà vus, ces yeux qui semblent n’avoir
-jamais contemplé l’horrible nudité de la vie ?
-Que de choses j’aurais à vous dire ! Ah ! mignonne
-ensorceleuse, concubine du <span lang="it" xml:lang="it">Diavolo</span> !
-Tant d’années perdues, tant d’illusions tuées !
-O mon amour ! ô le plus venimeux des reptiles
-de l’enfer ! » — « Eh ! quoi ! s’écriait-il soudain,
-étendant le bras vers une vieille maison
-seigneuriale à moitié ensevelie sous un riche
-feuillage d’automne ; le hasard vous a guidé
-vers ma demeure ; car l’agréable ruine que
-voici porte le nom pompeux de palais Brettinoro.
-Un instant, un seul, et je suis tout à
-vous, corps et âme, monsieur le chevalier ! »</p>
-
-<p>Tout en parlant, mon Antisthène s’était
-insensiblement éloigné de quelques pas, et
-maintenant je l’apercevais qui, levant bien
-haut, à la façon des chiens, une jambe décharnée
-d’ancien maître de danse, arrosait en toute
-hâte le mur lépreux de son jardin. Je levai les
-yeux. Les fenêtres de l’hôtel Brettinoro me
-firent songer à des regards voilés d’une taie
-mortelle. Un polisson avait tracé à la craie, au
-beau milieu de la principale porte, la courbe
-audacieuse d’une nature de Titan. Mon regard
-erra distraitement sur la sombre façade dont
-la vue donnait froid au cœur. Je murmurai,
-dans un soupir, le nom de ma morte de Vercelli.
-L’heure était fraîche et frémissante ;
-néanmoins, toutes choses me semblaient
-noyées dans la buée d’une mélancolie sans fin
-qui, suivant mon ombre en tous lieux, m’accablait
-de longue main d’une sensation d’extrême
-vieillesse et d’insupportable abandon.
-Une guimbarde souffreteuse miaulait, dans
-l’éloignement, la romance d’une Italie à jamais
-disparue. C’était la voix du passé, de l’oubli et
-de la solitude, certes ; mais c’était une voix
-encore ; et mon amie plaintive de Vercelli n’était
-plus, depuis dix ans, que la Lointaine
-d’une contrée inhospitalière à l’écho.</p>
-
-<p>J’aspirai non sans quelque attendrissement,
-dans le vestibule délabré de l’hôtel Brettinoro,
-la première bouffée d’air méphitique qui m’y
-saisit à la gorge. L’odeur moussue et somnolente
-des vieilles demeures est la même en
-tous pays, et fort souvent, dans le cours de
-mes solitaires pèlerinages aux lieux saints
-du souvenir et de la nostalgie, m’avait-il suffi
-de fermer les yeux dans quelque logis ancien
-pour me reporter aussitôt à la sombre maison
-de mes ancêtres danois et pour revivre de la
-sorte, en l’espace d’un instant, toutes les joies
-et toutes les tristesses d’une enfance accoutumée
-à l’odeur tendre si pleine de pluie et de
-crépuscule des antiques demeures.</p>
-
-<p>Oubliant la présence de l’ironique Antisthène,
-je me laissai donc, une fois de plus,
-succomber à la tentation d’évoquer le charme
-obscur des jours enfuis ; et, fermant les yeux,
-je humai amoureusement la moisissure dormante
-du palais. Ce mouvement, qui m’avait
-toujours paru n’avoir en soi rien que de fort naturel,
-eut néanmoins pour effet de désopiler
-outre mesure la rate de mon hôte ; car ce
-diable d’Antisthène se prit aussitôt à rire,
-éternuer, tousser et cracher tout ensemble, à
-l’indignation grande d’un trio de faquins minables
-et caducs, apparus à l’improviste en
-chemises d’hôpital et culottes de livrée élimées.</p>
-
-<p>« Avant que de vous faire passer en revue,
-selon l’antique usage, les portraits de famille
-qui peuplent cet affreux logis, souffrez, monsieur
-le chevalier, que je vous présente les
-marauds éhontés que voici ; car ils me sont, à
-coup sûr, moins étrangers que les figures
-sottes ou patibulaires qui ornent les murs de
-ma maison. Voici donc Giovanni, Francesco et
-Pietro, serviteurs dignes des meilleurs modèles
-de l’autre siècle. Tout en rapportant
-fidèlement à mon coquardeau de père les
-cailletages des rues et des boutiques, ils se
-gardaient bien d’évoquer en sa présence certains
-ébats nocturnes où les dames de notre
-maison leur donnaient la réplique ; de sorte
-qu’ils me paraissent bien mériter les soins
-et les honneurs dont le rejeton de leurs anciens
-maîtres environne leur vieillesse. »</p>
-
-<p>Impassible autant que lamentable, la livrée
-ne daigna répondre aux pasquinades du barbon
-que par un grand salut plein de grâce
-sévère ; ensuite de quoi elle se retira cérémonieusement
-à reculons. Cette belle gravité, si
-pleine de muet reproche, ne laissa pas de
-produire l’effet que j’en attendais, savoir, un
-revirement brusque dans l’esprit de mon hôte ;
-car j’avais déjà tous les sujets du monde de
-penser que l’exubérance facétieuse du comte-duc
-n’était rien moins que son humeur naturelle ;
-dès la première vue, j’avais deviné,
-dans mon original, un pauvre esprit mélancolique
-et timoré. Sitôt donc que la porte se
-fut refermée sur ses gens, M. de Pinamonte
-laissa paraître tout le trouble dont il était
-agité. Baissant les yeux, se frottant rageusement
-les tempes, toussant, soufflant et maugréant
-dans le même temps, il m’entraîna
-dans la galerie des ancêtres ; et là, le premier
-qui eut la malechance de s’offrir à notre vue
-reçut aussitôt, en pleine armure, toute la mitraille
-de breloques, de clefs, de monnaies et
-de tabatières qui gonflait outre mesure les
-poches de son irascible et timide rejeton. Tout
-étonné sans doute du haut fait d’armes qu’il
-venait d’accomplir, le dernier des Brettinoro,
-soudain rapaisé, pirouetta de fort galante
-façon et se prit, de l’air le plus calme du
-monde, à me conter l’histoire de l’ancêtre
-dont il venait d’outrager la face abasourdie et
-martiale.</p>
-
-<p>Je ne prêtai qu’une oreille distraite à l’éloquence
-de mon ami de hasard. Une toile reléguée
-dans l’angle le plus obscur de la galerie
-venait de solliciter mon attention. C’était un
-portrait de jeune femme, dont le regard chargé
-de mélancolie eut tôt fait de raviver dans mon
-cœur le plus cruel des souvenirs.</p>
-
-<p>« Et celui que vous voyez là », poursuivait
-ce bourreau d’Antisthène, « mais que diantre
-regardez-vous donc, chevalier ? Là, là, cette
-longue et livide figure de pénitent, ce Satan
-cardinalisé, c’est Lotto Pinamonte le Fourbe,
-qui fit goûter à son père Lorenzo des fruits
-du Frère Albéric. La belle dame que vous
-apercevez plus loin fut Adélasia Brettinoro,
-l’amoureuse dont les dents jalouses ne se
-lassaient point de repeupler la confrérie
-d’Abeilard ; et voici Ezzelino de Guidoguerra,
-surnommé le Libicocco, celui-là même qui
-jugea galant, par un beau soir d’été, de dévorer,
-dans la fureur de l’inceste, le cœur de sa
-propre fille Gentucca. »</p>
-
-<p>J’avais beau jouer l’attention et simuler l’intérêt
-ou la crédulité ; l’indifférence du coup
-d’œil que j’accordais de temps en temps, par
-pure courtoisie, aux malfaiteurs de la maison
-Brettinoro n’échappait point au regard vigilant
-de leur sagace rejeton.</p>
-
-<p>« Rien ne se laisse si aisément pénétrer,
-me dit-il en riant, que la raison d’une tristesse
-sans cause. Toutefois, que cela ne vous trouble,
-monsieur mon ami ; car je n’ai pas la plus
-faible envie de railler une distraction qui
-témoigne si bien de la sûreté de votre goût.
-Le portrait qui vous fascine porte la signature
-extrêmement rare de Sassolo Sinibaldo Pinamonte ;
-quant à la jeune dame dont il s’honore
-de vous faire connaître la beauté, apprenez
-qu’elle fut une puissante et perfide magicienne
-dont l’histoire, mélancolique autant que graveleuse,
-ne saurait manquer, tantôt, de faire vos
-délices. Cependant, continua-t-il en se frappant
-le front de l’air d’un inspiré, une excellente
-idée se présente à mon esprit, une
-idée lumineuse, je dirai même divine ; eh
-oui, par le <span lang="it" xml:lang="it">Diavolo</span> ! divine… Giovanni va sur-le-champ
-dresser une petite table dans cette
-galerie même, et, tout en réparant nos forces
-énervées par les aventures amoureuses ou
-bachiques de cette nuit, nous évoquerons,
-devant le portrait de l’ensorceleuse Manto, le
-charme des illusions mortes et des espoirs
-ensevelis. Ce sera, foi de Brettinoro ! lugubre,
-folâtre et délicieux. Je cours, je vole donner
-les ordres nécessaires. »</p>
-
-<p>Et déjà l’infatigable babillard, donnant jeu
-aux ressorts impatients de ses longues jambes
-galantes, disparaissait comme par enchantement
-dans les remous d’une tapisserie ancienne
-dont le sursaut m’aveuglait d’une poudreuse
-averse de momies de taons et de toiles
-d’araignées.</p>
-
-<p>Je n’entreprendrai point de décrire le trouble
-qui m’envahit à l’instant où, m’approchant
-de l’ensorceleuse, je crus reconnaître à son
-visage les larges yeux en flamme de parfum
-de celle qui avait été mon âme et qui, depuis
-dix ans, dormait sous les cyprès lointains de
-Vercelli. J’abandonne au lecteur le soin de se
-représenter ma douloureuse surprise. Pour
-peu qu’il ait l’âme sensible, ce lui sera sans
-doute chose des plus aisées ; car les soupirs
-auxquels je donnai cours en cette occasion
-ressemblent de tout point aux plaintes qu’il
-n’eût pas manqué d’exhaler lui-même en une
-occurrence analogue. Passé le premier saisissement,
-je m’efforçai de regagner quelque empire
-sur mes sens, et détachant mon regard
-des yeux troublants de la magicienne, je considérai
-avec attention l’ensemble de sa personne.</p>
-
-<p>Amené de la sorte à reconnaître qu’elle
-m’était parfaitement étrangère dans toutes ses
-parties, je ne tardai pas d’éprouver un certain
-désenchantement à l’examen de telles de ses
-disproportions. La courbe audacieuse du menton
-ne s’harmonisait guère avec l’émaciation
-quasi surnaturelle de l’inconnue ; les lignes
-singulièrement enchevêtrées des oreilles longues
-et fuyantes prêtaient à sa physionomie
-je ne sais quelle expression bizarre, anxieuse et
-sauvage d’animal blotti à l’ombre des écoutes ;
-quant au pli douloureux et cruel de la lèvre
-inférieure, j’y crus reconnaître, tout de même
-que sur le front bas et ténébreux, l’aveu des
-plus redoutables instincts et l’empreinte des
-pires souvenances.</p>
-
-<p>Entièrement revenu maintenant de mon
-trouble, j’écartai d’une des hautes fenêtres de
-la galerie le rideau poussiéreux qui en tamisait
-la lumière, et je ne pus réprimer une exclamation
-de surprise en revoyant au grand jour
-ce qui ne s’était jusqu’alors offert à ma vue
-qu’estompé d’artificiel crépuscule. Outre que
-la naïveté du dessin y rappelait certains portraits
-de cousines et de gouvernantes dont les
-grimauds des écoles se plaisent, par amour ou
-par moquerie, à illustrer leurs cahiers, il y
-avait, dans le chef-d’œuvre informe de M. de
-Pinamonte, une orgie de couleurs absurde et
-maladroite à tel point qu’elle me parut passer
-en extravagance les plus burlesques imaginations
-des barbouilleurs d’idoles asiatiques.
-Quelque défavorable, cependant, que fût au
-pauvre portrait cette brusque irruption du
-jour, je dus reconnaître qu’elle n’avait point
-altéré le merveilleux éclat des grands yeux
-féés. Mon regard plein d’amour replongea dans
-le mystère divin de ce vieux ciel brûlé de clartés
-inconnues ; mon âme à nouveau défaillante
-s’abandonna toute aux attraits pervers de
-ces prunelles trop fixes et trop grandes ; si bien
-que j’eus toutes les peines du monde à réprimer,
-au bord de mes lèvres, l’appel que mon
-cœur envoyait au mirage d’une passion depuis
-longtemps ensevelie. Un souffle puissant comme
-d’un grand vent d’automne, tourbillon de
-vieilles paroles et de noms plus morts que les
-feuilles mortes, s’élevait dans mon esprit et,
-chassant les brumes d’un oubli mensonger qui
-me dérobait la vue de ma propre âme, dévoilait
-aux yeux du souvenir l’image de l’antique
-cité marine où j’avais eu la joie et la terreur
-de connaître l’incarnation même de ma félicité
-et de mon infortune.</p>
-
-<p>Pâle d’une pâleur de moribond assoupi,
-l’eau silencieuse des canaux réfléchissait la
-torpeur d’une ville de palais déserts et de temples
-abandonnés. Zéphyr balançait mollement,
-aux balcons fleuris de rouille, les jardins de
-lianes pensives, noyant aux miroirs ternis la
-traîne jaunissante de leurs robes de fées. Sur
-toute la cité de vision planait, en finale de mélodie
-de rêve, un silence plus irréel que le
-tintement d’oreilles des fiévreux. La ville que
-j’avais aimée jeune et joyeuse était morte
-avec la jeunesse et la joie de mon cœur. Je
-reconnus le palais ducal où le régent de S…
-m’avait présenté à la plus douce des belles.
-Les portes étaient condamnées, les lichens
-rongeurs avaient envahi les marches disjointes
-des perrons, l’eau verte des rios noyait les
-seuils, l’arc-en-ciel brûlé des soleils anciens
-miroitait en couleurs de poison aux grandes
-fenêtres indifférentes. J’interrogeais en vain les
-quatre horizons ; le silence, le crépuscule et
-l’oubli s’étaient établis en maîtres absolus en
-tous lieux.</p>
-
-<p>Un bruit de pas vint rompre le charme de
-l’évocation à l’instant même où je m’abandonnais
-tout entier à l’étrange bizarrerie qui nous
-incite à rechercher, parmi les douleurs du
-passé, quelque dérivatif à l’ennui du présent.</p>
-
-<p>« Sur mon âme, chevalier, l’air de mécontentement
-répandu sur votre visage me dispense
-de toutes excuses. Je vous en devais
-pour ma trop longue absence ; mais je me garderai
-bien de vous en faire au sujet de la
-brusque interruption de votre colloque avec
-Manto. J’ai quelque droit de me montrer jaloux
-de la belle ensorceleuse ; et je tremblais,
-en outre, de vous laisser trop longtemps tête-à-tête
-avec elle ; car la dame est dangereuse,
-même en peinture. — Et vous, rigides serviteurs
-d’une maison déchue, — continua le badin,
-se tournant vers les tristes momies ployées
-sous leur fardeau de tables et de chaises, — vous,
-vénérables faquins demeurés fidèles aux
-sentiments de jadis, et partant supérieurs aux
-puissants du siècle, faites en sorte que votre
-hôte illustrissime soit servi comme au temps
-des vrais Brettinoro, et décampez ensuite
-comme si l’âge d’or des étrivières ne menaçait
-point de s’évanouir à jamais. »</p>
-
-<p>Sitôt que la table fut dressée, le comte-duc
-m’invita à y prendre place et nous attaquâmes
-de grand cœur une fort alléchante collation
-de café, de biscottes et de condit.</p>
-
-<p>« Vous allez, par le <span lang="it" xml:lang="it">Diavolo</span>, monsieur le
-chevalier, entendre le récit d’une aventure
-que j’ai su, contre mon penchant aux confessions
-importunes, tenir absolument secrète
-jusqu’à ce jour. L’ensorceleuse que voici en
-fut la cruelle héroïne, et moi qui vous la rapporte,
-je rougis d’en avoir été la victime ensemble
-ridicule et déplorable. J’ai depuis
-quelques heures à peine l’honneur de vous
-connaître ; toutefois, les moindres particularités
-de votre personne me révèlent le confident
-que ma pénible discrétion attend depuis
-tant d’années. Je veux vous ouvrir de la façon
-la plus simple du monde mon cœur — un bien
-pauvre cœur, foi de Brettinoro ! — et je n’espère
-en retour qu’un brin d’indulgence envers
-une histoire dont tout autre que vous réprouverait,
-sans doute, et la sentimentalité surannée
-et le romanesque ensemble graveleux et
-ingénu. »</p>
-
-<p>Le comte-duc fit à cet endroit une pause un
-peu longue qu’il employa à toussoter à la façon
-des précieuses, à se moucher éperdument et
-à crachoter d’un petit air rêveur dans la direction
-du portrait enchanté.</p>
-
-<p>Je considérais le bizarre narrateur avec
-une surprise sans cesse croissante. L’écervelé
-barbon avait jugé plaisant de dissimuler son
-habit de ville sous les plis amples et bruissants
-d’une robe sang de bœuf qui relevait de tragique
-façon la lividité surnaturelle de son visage.
-Une toque de velours, fort semblable à la coiffure
-des macaques de la foire ; une paire de
-babouches du Levant fleuries et surdorées ;
-des gants lâches et poudreux de cardinal ancien ;
-enfin un mouchoir de soie d’Arménie,
-tout humide d’éternuements de priseur, complétait
-le bizarre équipage de mon hôte. L’attitude
-de M. de Pinamonte trahissait l’angoisse
-du narrateur qui, en évoquant quelque drame
-du passé, s’étonne secrètement d’en avoir été
-le héros. Des plis rugueux et profonds tourmentaient
-la face orageuse et coriace de mon
-carême-prenant ; et une petite larme, perdue
-dans le tissu effilé de ses rides, tremblotait
-piteusement, telle une goutte de rosée prise au
-piège sinistre de quelque aragne desséchée des
-vieux jours.</p>
-
-<p>« Connaissez-vous Venise la Belle, la Tendre,
-la Singulière, monsieur le chevalier ? Par
-Caïn ! la question n’a point d’autre excuse que
-de venir du plus écervelé des humains. Eh oui,
-vous connaissez la ville des plus beaux rêves
-et des pires réveils. Je gagerais que vos séjours
-y furent aussi délicieusement tourmentés
-que les miens et que le souvenir que vous en
-avez gardé porte la même teinte de mélancolie
-que les confidences que vous allez entendre.
-J’ai toujours raffolé de l’animation factice et
-de la gaîté fébrile de cette cité mourante et
-carnavalesque. L’amour y dissimule sa face
-sous un masque et le goût de l’aventure s’y
-entoure volontiers de mystère ; à cause que le
-vice, la démence et la décrépitude redoutent
-la clarté du jour. Quelque singulières que vous
-puissent apparaître mes aventures, le simple
-fait d’avoir eu la reine de l’Adriatique pour
-théâtre en atténuera à vos yeux le côté importun
-et risible. Chaque pays, chaque ville
-a une atmosphère spirituelle en propre et rien
-ne se laisse si aisément modifier par l’ambiance
-que notre façon de juger et d’agir. Je
-loue donc mon aventure d’avoir été un roman
-vénitien ; car, si elle me fût arrivée en quelque
-contrée moins propice au fantasque, je n’aurais,
-pour dire le vrai, rien de moins pressé
-aujourd’hui que de vous en faire la relation.</p>
-
-<p>« De ma vie, je n’aurais que fort peu de
-chose à vous dire. Mon enfance n’a pas connu
-l’amour ; ma jeunesse n’a point goûté aux doux
-fruits de la passion ; et, aux portes de la
-vieillesse, l’âge mûr m’a quitté sans me laisser
-le souvenir d’une amitié. Je n’ai jamais
-connu d’autre souci que de combler avec
-mille extravagances la place que l’amour laissait
-vide en mon cœur ; car les lieux où la
-tendresse dédaigne de s’arrêter sont visités
-par les plaies du mensonge, de la folie et de
-l’horreur. Ma volupté même n’a jamais été
-autre chose qu’un dérèglement de l’imagination.
-Mon sang amer et douloureux a charrié
-longtemps l’immondice romaine et la cendre
-de Sodome. Cruellement dupé dans ma recherche
-de l’amour pur, je me vengeais de
-mon âme en polluant mon corps. L’ignominie
-de ma luxure coula sur la chair de l’enfant,
-comme dégoutte de la fleur la bave horrible
-des limaces d’octobre. J’ai cherché l’amour
-partout où j’avais quelque espoir de le trouver ;
-et je demeurais solitaire au milieu d’une
-foule d’aveugles et de sourds. Comme tous les
-voyageurs j’ai eu, néanmoins, mille aventures
-vulgaires de Cour, de coche et d’auberge.</p>
-
-<p>« J’ai lu la légende de la cupidité, de la sottise
-et de l’hypocrisie dans les plus beaux yeux
-de l’Europe. Mon cœur était vide, mon âme
-était flétrie. Je ne me suis jamais connu d’autre
-courage que celui de l’avilissement ; en
-dehors du vice, j’étais la timidité même. Je
-n’adressais qu’en tremblant la parole aux filles
-que j’outrageais quelque temps après de la
-façon la plus brutale et la moins naturelle du
-monde. Les rêves de l’ambition ne m’ont
-jamais tourmenté ; j’étais inapte à concevoir
-bonheur, gloire ou grandeur en dehors de
-l’amour. Fort pauvre d’esprit d’ordre et de
-suite, insoucieux des affaires, je passais sans
-cesse de la dissipation à la lésine, pensant
-réparer par celle-ci les fautes de celle-là ; et
-tel qui vendredi m’avait connu panier percé,
-s’étonnait de me retrouver fesse-mathieu dimanche.
-Ma mélancolie a toujours été profonde ;
-la fuite des instants me glaçait le cœur.</p>
-
-<p>« L’un des plus tristes effets de la préséance
-que nous accordons à la raison est de nous détourner
-du sentiment profond des choses éternelles
-et de nous abandonner ainsi aux affres
-engendrées par l’idée absolument fausse que
-nous avons du temps. Est-il pire aberration
-que de mesurer le divin par le moyen de l’aune
-prescrite à nos pas dans ce monde ? Qu’est-ce
-donc qu’un accommodement entre la nécessité
-de l’adoration et l’idée de la fin ? Qu’est-ce enfin
-qu’un amour passé ou un amour futur ? La
-difficulté d’aimer vraiment ce qui est humain
-a créé une possibilité de douter de l’universel
-amour ; nos éphémères attachements empoisonnés
-de mensonge nous ont enseigné à chercher
-des bornes au Saana illimité de la Tendresse ;
-et, de la sorte, du temps nous avons
-fait une réalité et de l’amour un rêve. O faiblesse
-de l’esprit ! O vulgarité du cœur ! Nous
-avons appris à nous passer de l’amour véritable.
-Or vivre sans amour, c’est végéter dans
-l’ignorance de l’éternel, et c’est ruminer sottement,
-au sein même de la très belle et très
-passionnée réalité, la complainte sacrilège du
-temps trop court dans la joie et trop long dans
-l’adversité. Créatures élues de l’amour, maîtres
-des choses éternelles, nous avons fait de notre
-puissante vie deux parts stériles et maussades,
-dont nous employons l’une à tuer le présent
-et l’autre à pleurer le passé ; et voilà comment
-des êtres destinés à l’exultation de l’amour arrivent
-au bord de la tombe sans jamais avoir
-connu autre chose, de leur stage préparatoire
-sur cette terre, que l’ennui et le regret.</p>
-
-<p>« Souffrez, monsieur le chevalier, que je
-m’étende un peu sur des misères qui ne furent
-considérées que trop rarement du point de
-vue où je me place. Au reste, je me pique de
-vous en pouvoir parler en parfaite connaissance
-de cause ; car je n’ai point rencontré de
-mélancolique à Bedlam même qui se pût flatter
-d’en avoir souffert autant que moi. Ma vie
-entière n’a été, somme toute, qu’une longue
-maladie de l’arbre du temps ; un de ces champignons
-plus durs que pierre qui font une bosse
-de moisissure aux tendres saules pleureurs
-amis de la lune et de l’eau. A ce mal satanique
-il n’est pas de remède en dehors de l’amour ;
-mon amour, malheureusement, m’a rencontré
-trop tard et n’a jamais su extirper de ma
-moelle la racine vorace et cuisante de ma folie.
-Je fus le plus habile des destructeurs d’espérances,
-en même temps que le plus sincère
-des créateurs de regrets ; ce qui est n’avait
-point d’autre raison d’être, à mes yeux, que
-de cesser d’être quelque jour, et cela le plus
-tôt possible, afin de fournir à mon âme une
-occasion de se lamenter.</p>
-
-<p>« Partout sur mon passage la splendeur de
-la vie éclatait comme ces grands aloès ivres
-de chaleur qui pointent vers le soleil la flèche
-de leur fleur guerrière ; la mer et le ciel se
-rencontraient à mes pieds comme le temps se
-noue au temps dans le cri de l’amour ; sur le
-rivage de l’éternité, des corps puissants se
-tordaient dans le soleil, des corps tragiques et
-doux, des corps immortels comme les nombres
-et comme les rythmes, et dont le gémissement
-de désir ressemblait au cri de quelque
-grand effroi mystique ; la terre entière présentait
-à ma vue l’apparence d’une table surchargée
-pour la nuit des noces ; on n’attendait plus
-que l’amant ; et Pinamonte passait furtivement,
-la bouche tordue d’ironies mensongères, le
-cœur dévoré des fiels de méfiance. Au lieu de
-rechercher l’amour immortel dans les jardins
-pleins de fleurs, de soleil et de voix, je dirigeais
-ma course fastidieuse vers les plus tristes
-lieux de ce monde ; vers les forêts croupissantes
-des contrées baltiques ; vers les villes
-de province de l’extravagante et malheureuse
-Pologne ; vers les petits ports anglais, stagnants
-et crépusculaires ; vers certains villages
-d’Italie, vieux et vides, sans histoire et sans
-avenir ; vers les faubourgs lamentables de Londres
-et de Paris ; vers… hélas ! chevalier,
-vers tous les lieux avilis par le mensonge de
-la tristesse, de la laideur et de la mort ; vers
-tous les coins sinistres où l’on s’étonne de ne
-découvrir point le tombeau de quelque ami
-perdu de vue depuis des années…</p>
-
-<p>« Je quitte la place bigarrée où les luisantes
-fontaines répandent leur fraîcheur, où les rondes
-d’enfants tournoient dans le soleil vaporeux
-de l’après-midi, et je m’engage dans quelque
-ruelle odorante, enfiévrée, secouée du frisson
-des ombres glacées et bleuissantes. Je soupire :
-« Par le ciel et l’enfer ! que la vie est
-vide, que le temps est long ! » Ce ne sont partout
-que murailles lépreuses, que fenêtres teintées
-de lie de pluie ou d’arc-en-ciel de l’autre
-siècle ; que cheminées couronnées de fumées
-âcres et paresseuses, aux odeurs mélangées
-de chair humaine et de graisse de reptile. Un
-ciel de chemises se balance au-dessus de ma
-tête ; linges mélancoliques et pestiférés, d’un
-blanc de lèpre, d’un bleu de mal caduc, d’un
-jaune de foire, de pissat ou d’ictère ; linges
-vides de pendus, mais pleins de vermine noyée…</p>
-
-<p>« Je m’avance au milieu d’un grouillement
-d’enfants maigres et contrefaits ; tels d’entre
-eux nettoient dans les eaux de vaisselle leurs
-pauvres pieds chaussés d’une crasse squameuse ;
-d’autres se pouillent à la façon des
-babouins ; et plus loin, à l’ombre des portes,
-derrière des amas de caisses démembrées et
-de barriques vides, des fillettes dévoilent à
-leurs compagnons de jeux les secrets titillants
-et malpropres d’une chair précoce.</p>
-
-<p>« Le cœur et la pensée loin, bien loin de
-ces choses et de moi-même, je continue ma
-singulière promenade à travers un cauchemar
-de misère et de laideur, de stupres et d’excréments.
-Et voici que mon regard est attiré par
-le jeu d’un rayon sur quelque colonne ou seuil
-d’église. J’interromps aussitôt ma marche,
-mon regard s’attache à la vieille pierre chauffée
-de clartés de jadis ; le fantôme de « ce qui
-aurait pu être et n’a pas été » apparaît dans le
-soleil vieillot et me regarde longuement, longuement,
-dans le point étincelant de mes yeux.
-« Je suis celle que tu aimas dans les siècles
-passés, dans le temps sans nom », chantonne
-le pur fantôme. « Je suis celle qui foula, certain
-jour, les mêmes marches, au son des
-mêmes cloches, dans le temps à jamais
-perdu… La fille apprivoisée des eaux, des
-hautes herbes et des ombrages du duché de
-Brettinoro ; la sœur de ton adolescence ! Les
-mêmes marches, les mêmes cloches. En dépit
-de la mort, et du dégoût, et du désespoir !
-La ville était si joyeuse alors, t’en souvient-il ?
-Les fiers chevaux, les grands carrosses de
-l’autre siècle, les soies lunaires, les senteurs
-nébuleuses. Et des amours dans nos âmes,
-douces comme des miroirs du temps défunt,
-mystérieuses comme l’odeur des nymphéas,
-pures et tièdes comme le mufle baveux et
-tendre d’une vache ! Je suis morte, ô Sassolo,
-ô Sinibaldo ! Je suis morte depuis les temps.
-Le monde s’écroulera, les astres s’éteindront,
-la mémoire de ces âges s’effacera à
-son tour ; et moi, moi je ne reviendrai
-jamais vivante ; tu ne verras jamais ma chair,
-tu n’en boiras jamais ni la volupté ni les
-pleurs. Le bonheur est mort ; tout n’est que
-poussière, tout n’est que cendre ! Que fais-tu
-là tout seul, ombre de toi-même, au sein
-d’une ville ruinée ? Que fais-tu là, Guidoguerra ?
-Qui te plaint, qui t’aime, qui
-t’attend ? Je suis morte et tu es seul, horriblement
-seul. Est-ce le courage de mourir
-qui te fait défaut ? Qui t’attend à ton logis ?
-Est-ce la solitude, est-ce la laideur des
-choses, est-ce la longue insomnie ? Hélas !
-le temps a tout mangé ; le temps est plus
-patient que le ver et plus long que la tombe.
-Tout a été détruit ; seul le temps est matière ;
-seul le temps est Dieu. »</p>
-
-<p>« La voix faiblit, s’éloigne, s’évanouit. Un
-grand silence descend sur mon cœur. Je regarde
-à droite, à gauche ; personne. Les premières
-lampes s’allument ; c’est l’heure paisible
-de la soupe et du pain de la misère. Seul,
-Pinamonte ! Te voici seul au milieu d’une ville
-inconnue, seul, tout seul, loin de tous et de
-toi-même ; car ce soi-même est inconnu aux
-pauvres d’amour.</p>
-
-<p>« Allons, vieilles jambes de vagabond, en
-avant ! Allons, vieux os, vieilles semelles, vieille
-ombre sur le pavé boueux ! Les seuils des
-temples ne nous sont pas favorables ; ce qu’il
-nous faut, à nous, c’est le silence et l’ombre des
-petits coins malodorants et limoneux des impasses
-en putréfaction… Voici, là, à droite, le
-lieu où nous pourrons attendre l’achèvement
-des temps. — Et mon regard, monsieur le
-chevalier, se repose avec amour sur un coin
-de mur empesté.</p>
-
-<p>« Ha, Pinamonte, mendiant d’amour, voici
-le tombeau pisseux et moussu qu’il vous
-faut. Asseyez-vous entre ces deux cas d’enfants,
-sur ce monticule de vieux légumes et
-de balayures, et collez à la muraille galeuse
-votre dos pétrifié de reptile ! Respirez longuement
-le souffle pestilentiel de cette nuit
-qui ne promet pas de demain ! Vous voici
-ordure au sein de l’ordure, excrément parmi
-les excréments ! Qu’une fenêtre de taudis
-maintenant s’entr’ouvre ; qu’un vase répande
-sa bénédiction sur votre tête de fou raisonneur,
-et ce sera le digne couronnement de
-votre œuvre et de votre destin. Ha, jambes
-galantes de ruelle et de cour ! voici un abri
-pour la nuit. Laissons le temps courir,
-laissons-le mourir… Nous ne cherchons
-plus rien ; l’Amour est mort ; seul le Temps
-est matière, seul le Temps est réalité. Dormons,
-dormons en paix dans le cloaque des
-générations, fidèle image d’un monde ennemi
-de l’Amour. Attendons la fin des temps, mon
-âme ; et qu’après notre mort l’ordure s’amoncelle
-sur nous et que ce soit là notre tombe,
-notre oubli et notre éternité. »</p>
-
-<p>« Que de nuits de ce genre j’abrite en ma
-mémoire ! Que de nuits de solitaire, d’abandonné !
-Même il me souvient de m’être éveillé
-une fois, sur l’ordure et sous la bruine, à
-demi étranglé par un grand diable de guet
-pris de vin… Ah ! chevalier, je vous fais là
-de moi-même un singulier portrait ! Pour
-l’achever en quelques traits rapides, permettez-moi
-d’ajouter ce détail encore : j’étais ce
-que l’on appelle un imaginatif ; j’avais quelque
-teinture de lettres ; je maniais le vers aisément ;
-cependant, au milieu de mes harmonies, je ne
-distinguais aucune voix qui ressemblât aux
-accents de la passion. Tels de mes vers étaient
-riches de musique, tels autres de couleur ;
-mais il leur manquait à tous le battement
-tumultueux des grandes ailes de l’amour.
-Pour être bref, je n’ai jamais été autre chose
-qu’une médiocrité agrémentée de quelque
-bizarrerie ; et lorsque vous aurez ajouté à ma
-haine du mensonge et à mon dégoût du monde
-l’insupportable mépris où je tenais mon propre
-caractère, vous connaîtrez de façon certaine
-quels étaient, vers le temps de mon aventure,
-les principaux traits de ma nature morale.</p>
-
-<p>« J’étais alors dans ma quarante-cinquième
-année. L’âme aigrie par les souvenirs tragiques
-d’une enfance des plus orageuses, le
-corps énervé par les insipides excès d’une
-jeunesse que les plaisirs impurs n’avaient su
-qu’à demi consoler de la perte des illusions
-d’art et d’amour ; vieilli avant l’âge par l’incessant
-combat que la haine du genre humain
-livrait en mon cœur à la crainte de la solitude,
-j’avais résolu d’aller finir mes jours dans quelque
-cité glorieuse et déchue dont l’atmosphère
-fût en harmonie avec mon propre déclin ; et
-mon choix tomba naturellement sur la merveilleuse
-capitale de la Vénétie.</p>
-
-<p>« J’arrivai dans cette ville sur la fin du mois
-d’octobre. La soudaine sensation d’apaisement
-qui me pénétra à la vue des palais songeurs et
-des eaux assoupies me parut de fort bon
-augure pour mes ténébreux projets de loup-garou.
-Retraite paisible et vieillotte, nostalgie
-artificielle d’un passé historique, antérieur à
-celui dont le souvenir nous tourmente ; amitié,
-enfin, de quelques livres graves et d’une
-âme humble et fidèle, je ne connais point
-d’autres remèdes à la mélancolie. Tout fier de
-me voir mener à bonne fin mon héroïque
-résolution, je consacrai quelques jours à la
-visite des lieux chers à ma jeunesse ; en suite
-de quoi j’allai frapper à la porte d’une antique
-maison, tapie au plus obscur d’un certain
-<span lang="it" xml:lang="it">calle Barozzi</span>, dont l’aspect sinistre m’avait
-déjà frappé lors d’un précédent séjour à
-Venise. J’aimais surtout la masure pour l’expression
-de maussaderie et d’hostilité que
-je pensais lire à ses fenêtres poudreuses et
-grillagées. Je me présentai à la vieille propriétaire
-bossue et lunatique. L’éloquence madrée
-de Giovanni ne laissa pas que de produire
-effet sur l’esprit de dame Gualdrada. La sorcière
-me céda son antre pour une somme des
-plus modiques, à la réserve de deux ou trois
-pièces fort retirées qui composaient, dans les
-combles, son appartement particulier ; et je
-m’installai aussitôt dans mon sinistre ermitage
-avec la ferme résolution de ne le quitter jamais
-pour aucun autre lieu de ce monde que
-l’enclos réservé aux morts. Hélas ! je comptais
-pour trop peu la faiblesse de mon cœur.</p>
-
-<p>« Je goûtais depuis six mois les dangereuses
-douceurs de la réclusion et de la misanthropie,
-partageant mes loisirs, ou plutôt ma mélancolique
-oisiveté, entre le vide de la métaphysique
-et le néant de mes essais artistiques
-ou littéraires, lorsqu’un soir, affriandé par
-une tendre bouffée de brise molle d’avril, je
-me laissai succomber aux tentations du monde
-extérieur et descendis, avec le fidèle Giovanni,
-à l’obscure et silencieuse ruelle dont j’étais
-devenu l’invisible habitant.</p>
-
-<p>« Je venais de faire quelques pas à peine
-sur le pavé délabré, quand tout à coup, du
-<span lang="it" xml:lang="it">calle Scuola dei Fabbri</span>, je vis déboucher la
-grotesque figure du prince Serge Labounoff,
-vieux compagnon de débauche du temps que
-je faisais la belle jambe à la Cour de la Sémiramis
-du Nord. Je m’étais sottement engoué,
-certaine nuit d’ébriété, de ce lourd bonhomme
-sans monde et sans talent ; et j’ai
-bien souvent maudit, depuis lors, l’importun
-hasard qui durant ma courte carrière de diplomate
-s’était plu à me le jeter dans les
-jambes à Londres, à Hambourg et à Paris.
-Me trouvant trop près du danger pour songer
-à prendre la fuite, je me résignai tristement à
-l’héroïsme et continuai mon chemin. D’abord
-qu’il m’aperçut, l’exubérant et replet boyard
-leva au ciel, à plusieurs reprises, ses bras
-rondelets de nourrice moscovite et me héla
-d’une voix de tonnerre par cinq ou six de mes
-noms, accompagnés d’autant de jurons et de
-crachements ; après quoi, me serrant sur son
-cœur et humectant mes joues de gros baisers
-avinés, flasques et retentissants, il me hurla
-tout contre l’oreille : « A l’aide, par Hercule
-et Labounoff, à l’aide ! Je me meurs d’amour,
-aimable Pinamonte ! Ah ! gardons-nous de
-troubler, par la vaine évocation d’une jeunesse
-sans charme, la joie d’une pareille
-rencontre ! Peste soit des jours envolés ! que
-l’âze les besogne ! Vive le présent ! et le
-plus longtemps qu’il sera possible ; car je
-meurs d’amour et aussi de soif ! »</p>
-
-<p>« Je me débattais désespérément dans
-l’étreinte du Scythe et le donnais à tous les
-diables ; toutefois, je dus reconnaître que le
-bourreau avait de fort bonnes raisons d’associer
-son nom à celui de sa divinité favorite ;
-car son bras de gladiateur nabot ne me fit
-grâce de sa fougueuse accolade qu’après qu’il
-m’eut fait asseoir de force sur la banquette
-crasseuse d’un bordel public où je dus, bon
-gré mal gré, et tout en sirotant des rogommes
-étranges, prêter aux érotiques divagations
-du Barbare une oreille plus assourdie qu’attentive.</p>
-
-<p>« C’est une magicienne, aimable petit Brettinoro ;
-une ensorceleuse, une Circé, une
-Manto, que la charmante qui m’en a donné
-dans l’aile. Elle laisse reposer sur mon visage
-son regard de Cynthie égarée au royaume
-des Ondines, et voilà ma gueuse d’âme qui
-me quitte, qui s’en va, qui s’enfuit je ne
-sais où, telle une somnambule. Ah ! fille de
-gourgandine ! La voyez-vous qui fuit, qui
-se dérobe, qui réapparaît à l’improviste ici,
-là, là-bas ? (Et, d’une main velue et gantée
-de joyaux barbares, le prince désignait un
-coin obscur où des marauds avinés caressaient
-à tour de rôle les appas pulpeux
-d’une Margot de carrefour.) Elle parle.
-Silence ! Elle parle. Silence, palsanguienne !
-L’entendez-vous, mon tout aimable Pinamontino ?
-Elle parle : le français avec un
-accent d’outre-Rhin, l’italien avec de curieuses
-intonations rauques d’Espagne. Elle
-parle, vous dis-je. Et moi ? Ah ! pauvre de
-moi ! Je reste muet comme une tulipe, et je
-me contemple dans l’éclat de miroir fixé à
-la coiffe de mon clabaud, et je garde un
-silence amoureux et stupide. Car les mots
-perdent leur sens dans la barcarolle nocturne
-et lointaine de sa voix. Son âge ? Elle
-n’est pas de prime jeunesse — pour nous
-autres, s’entend ; dix-sept ans, dix-huit,
-vingt peut-être. Mais laissons cela. Nul ne
-saurait dire au juste qui elle est, moins encore
-d’où elle vient ; sa personne est des
-plus énigmatiques. Toutefois les portes des
-plus austères palais s’ouvrent devant ses
-pas comme par enchantement. Très belle ?
-Peut-être. Mais surtout délicieuse, exquise,
-suave. Et admirée de tous, et courtisée par
-les bachelettes elles-mêmes. Veuve d’un
-gentilhomme florentin ? Espagnole née en
-Irlande ? Elle l’assure, on le prétend ; je le
-veux croire. Bah ! Aventurière, aventurière,
-direz-vous. Soit. Admettons-le. Rien
-n’est même plus sûr. Mais que nous importe,
-par Hercule et Labounoff ! On la vit
-débarquer ici il y a quelque cinq ou six
-mois, en compagnie de son frère Alessandro,
-à peine plus âgé qu’elle. Un curieux personnage,
-par ma foi ! Gentilhomme aux façons
-d’adepte pipeur aux dés, au demeurant fort
-agréable de sa personne, trop agréable
-peut-être, car ses façons me font toujours
-songer aux minauderies des chevaliers de
-la Manchette. Mais, encore un coup, passons
-outre. Malgré que la friponne m’ait
-pris en gré et qu’elle paraisse avoir la dernière
-confiance en moi, elle met à couronner
-ma flamme une lenteur qui désespérerait
-tout autre que le vainqueur de Catherine.
-Or je n’en raffole que plus fort de la
-gracieuse enfant, de la toute belle colombe
-de gueuse ; et puisque nul en ce monde
-n’est tant de mes amis que vous, il faut
-absolument que je vous présente au charmant
-objet de ma braise. Vous verrez ses
-yeux. Ses yeux ! Vous souvient-il de nos
-nuits de lune à Windsor ? Vous retrouverez
-dans les yeux de ma déesse vos chères
-brumes pailletées de lune mystique, de lune
-folle d’amour. Il faut que je vous fasse connaître
-ses yeux. Il le faut ; je le veux. Ah !
-vipère de colombe ! ah ! trop aimable drôlesse ! »</p>
-
-<p>« Je n’entreprendrai point de vous rapporter
-dans son entier le discours enamouré du
-prince. Cela me jetterait dans un détail qui
-n’aurait point de fin. L’éloquente fureur du
-ragot se prolongea fort avant dans la nuit, et
-je n’en sus activer l’épanchement qu’au prix
-d’une promesse formelle d’accompagner mon
-Moscovite à la fête que le vieux duc di B…
-donnait le lendemain pour la belle Manto,
-comtesse (ou pseudo-comtesse) de… par le
-Styx ! le nom m’échappe… Au surplus, que
-vous importe son nom, chevalier ? Ah ! j’y
-suis ! Annalena de Sulmerre ! Clarice-Annalena
-de Mérone de Sulmerre ! »</p>
-
-<p>Au regard pénétrant que le comte-duc me
-jeta en prononçant le nom de l’ensorceleuse,
-je jugeai qu’il s’était attendu à quelque mouvement
-de surprise de ma part ; toutefois,
-j’avais pressenti cet endroit épineux de la
-confidence, et je ne laissai rien paraître du
-trouble où m’avait jeté le son des syllabes
-adorées. Malheureusement, l’effet d’une impassibilité
-qui me coûtait tant d’efforts fut tout
-contraire à celui que j’avais droit d’en attendre ;
-car ce cruel M. de Pinamonte, se renversant
-dans son fauteuil et agitant avec fureur
-tête, bras et jambes, donna tout soudain
-cours aux impertinents éclats d’une joie immodérée.</p>
-
-<p>« Chevalier de mon cœur et de tous les
-diables ! L’attention que votre courtoisie daigne
-accorder au babil d’un roquentin lunatique est
-tout à votre honneur, car je me rends parfaitement
-compte du peu de chances qu’a de
-vous paraître plaisant le récit d’une aventure
-qui ne vous touche en aucune sorte ! »</p>
-
-<p>Malgré que je ne goûtasse que médiocrement
-l’ironie tant soit peu insistante du
-Napolitain, j’estimai honnête de dissimuler
-sous un vague sourire le dépit que j’en ressentais ;
-ce pendant que le traître Pinamonte,
-visiblement amusé de la grimace aigre-douce
-de sa victime, poursuivait son récit en ces
-termes :</p>
-
-<p>« Je voudrais passer sous silence le trouble
-singulier où me jeta l’enthousiasme importun
-du prince ; car de toutes les passions détestables
-qui brûlent dans l’enfer du sang humain,
-celle de la jalousie physique est assurément
-la plus bizarre et la plus douloureuse. Quelque
-réflexion que je fisse, je ne parvins pas à
-étouffer dans mon cœur les mouvements qu’y
-venaient de réveiller les amoureuses turlutaines
-de mon ancien compagnon de ribotes.
-Le portrait que le romanesque boyard s’était
-plu à me faire de sa belle ressemblait singulièrement
-aux mirages dont ma capricieuse
-jeunesse avait vainement pourchassé la beauté
-tendre et mélancolique. Je frissonnai une fois
-de plus devant le vide affreux de ma destinée ;
-et lorsque, aux premiers feux du jour, je
-repris le chemin de mon solitaire et maussade
-logis, je me sentais tout plein déjà et d’une
-cruelle flamme dont j’ignorais l’objet et d’une
-jalousie aveugle et féroce dont je m’obstinais
-en vain à pénétrer la raison.</p>
-
-<p>« Le principe obscur de ce sentiment si éloigné
-des soucis de la raison devint bientôt le
-principal sujet de mes méditations ; jamais,
-néanmoins, je n’en ai su établir de façon certaine
-la nature : car la jalousie est étroitement
-liée à l’amour, et l’amour même n’est guère
-concevable sans objet déterminé. Si ardue que
-fût la question, elle ne laissa pas de m’éclairer
-sur certains côtés de notre nature. Je lui suis
-redevable de connaître que la plupart des humains
-s’attachent moins à la réalité de ce
-qu’ils aiment qu’à l’illusion qui apparente la
-créature élue à l’image innée qu’ils en portent
-dans leur esprit. Est-il, en effet, amant véritable
-qui pour considérer avec attention l’objet
-de sa tendresse, ne ferme les yeux à la réalité
-et n’en tourne la vue intérieure vers les profondeurs
-de son âme ? Ah ! chevalier, nous
-n’aimons jamais qu’un seul être ; cet être
-unique, nous le portons au plus profond de
-notre inconnu ; il est identique à notre destinée,
-à l’éternité d’amour dont notre âme est
-l’indestructible demeure. Quiconque aime véritablement
-aime Dieu !</p>
-
-<p>« Le prince ne manqua point, le jour suivant,
-de me venir prendre chez moi à l’heure
-convenue ; et sans trop nous attarder aux
-libations dont nous étions coutumiers en nos
-entrevues, nous quittâmes l’obscur asile du
-rêve et de la misanthropie, pour nous rendre
-en gondole au palais du vieux duc di B…</p>
-
-<p>« Le valet qui nous annonça était revêtu
-d’une livrée ponceau. Je laissai choir, sur le
-seuil de la salle inondée de lumière, le gant
-de ma main droite ; les tapis étaient d’un rose
-ancien et tendre. Je levai les yeux et reconnus
-tout soudain qu’une vie nouvelle venait de
-commencer. J’aperçus une dame blonde au
-milieu d’un groupe de seigneurs mûrs, solennels
-et chamarrés. Certaine fontaine du parc
-ancestral, chère à mon adolescence, se prit à
-chanter dans ma mémoire ; il y avait au bord de
-son bassin un banc rongé de mousses dures et
-brûlées ; le saule pleureur y frôlait de son
-feuillage les vieux feuillets jaunis de mon <i>Don
-Quichotte de la Manche</i>. Hélas ! l’Amour était
-là ! O joie ! Le temps avait cessé d’être ! Quelqu’un
-prononça mon nom, ensuite celui du
-duc. Le vieux di B… avait gardé un souvenir
-très précis de ma folâtre grand’mère, la fameuse
-Guidoguerra. Que tout cela nous
-rajeunissait peu ! Une dame blonde, vêtue de
-blonde ancienne, au milieu d’un groupe de
-béjaunes et de vieux seigneurs solennels et
-chamarrés !</p>
-
-<p>« Une résurrection par amour, un miracle
-d’art ; Eurydice elle-même chantant quelque
-arioso de Gluck ; un marbre athénien s’animant
-au souffle d’une églogue d’André Chénier ;
-certes, ce serait beau ; assurément, cela serait
-sublime. Toutefois ce serait encore de l’art. Or
-l’art n’est à la vie que ce que notre existence
-elle-même est à l’absolu d’amour qui se reflète
-en elle. J’aperçus une dame blonde au milieu
-d’un cercle de stupides flagorneurs. C’était la
-vie, c’était à en rire, à en pleurer, la vie, toute
-la vie ! Son apparition était la Poésie, sa démarche
-la Danse, sa voix la Musique. Je reconnus
-en elle la trinité sublime du Mouvement.
-Mais elle-même était bien plus que tout cela :
-elle était la Vie, l’Adoration, la Prière. Je
-reconnus en elle toutes les Callirhoé de la
-Fable, et toutes les vierges de la Judée et de la
-Grèce, et toutes les dames des <i>Pensées</i>, et
-toutes les Babyloniennes de la Cour de
-Charles II, et toutes les fées des forêts d’avril,
-et… et que sais-je encore ? Mon regard plongea
-dans les grands yeux voilés ; je me laissai
-bercer par la pure et tiède voix ; je perdis la
-notion des choses. J’étais loin, loin de la vie et
-loin de moi-même. Je me trouvais au milieu
-d’un vieux jardin clos, malade d’un vaporeux
-vertige de fleurs sauvages. Le soir tombait.
-Une vierge, dans l’éloignement, chantait,
-chantait pour moi seul, le cantique de la vie
-accomplie. O douleur ! Perdue à jamais !
-Fière, énigmatique, pleine de malice et de tendresse,
-de nostalgie et de cruauté. La vie, la
-vie même, tout l’enchantement de vivre.
-C’était Circé de Mérone, c’était Manto de Sulmerre !
-L’archange de la Sensualité ! le démon
-du Songe, le songe même de l’adolescence.
-Ah ! l’horrible chose qu’un rêve qui se réalise !
-Le plus secret de mes vœux venait d’être
-exaucé ; j’avais devant moi la fille sauvage
-du parc ancestral de Brettinoro, le fantôme
-familier de mes jeunes ans…</p>
-
-<p>« Hélas ! profonde est la tristesse d’une vie
-manquée ; plus profond est le vide d’une destinée
-accomplie ; car notre cœur est ainsi fait
-que la place de l’attente n’y peut être occupée
-que par le désenchantement, et que rien n’y
-peut succéder au désir qui ne ressemble, de
-près ou de loin, à la satiété !</p>
-
-<p>« Toutefois, ma mélancolie fut de courte
-durée. Labounoff me présenta. Je m’étonnai
-d’entendre aux syllabes familières un nom
-quasi étranger. J’étais loin déjà et de Venise et
-de moi-même. De toutes les surprises rares,
-la plus précieuse est peut-être d’ouïr, d’une
-bouche qui nous enchante, les paroles simples
-et douces que nous en attendions. L’esprit,
-cette petite chose amère et stérile faite d’un
-brin de sottise et d’une parcelle de méchanceté ;
-l’esprit, embryon hideux du grand mensonge
-humain, empoisonne pour l’ordinaire les
-plus naturels sourires. Pourquoi donc faut-il
-que, dès le premier son de la voix inconnue, le
-cher visage réel de la Beauté, de la Vérité, de
-l’Amour, se change en gueule immonde où
-grimace toute la laideur de la Méfiance, de la
-Médisance et du Mensonge ? Est-il donc à ce
-point redoutable de laisser entrevoir, sous le
-ciel peint d’un plafond, un peu de ce que l’on
-fut jadis sous l’azur véritable du premier jour ?
-Hélas ! quand la simplicité de la vie devient
-chose malaisée, la vie même est depuis longtemps
-un mal sans remède. La Sulmerre, la
-grande Fée, la Dame-Enfant, ouvrit les lèvres…
-Surprise des surprises ! Où donc avais-je déjà
-entendu tout ce silence d’eaux, de cieux et de
-plaines, en un seul son, en un seul premier
-son indistinct ? Dans quel Eden m’avait-on déjà
-salué de ces paroles simples, sages, primitives :
-« Que je suis donc aise de vous rencontrer à la
-fin ! L’on m’a tant parlé de vous à Naples,
-en Angleterre, en Allemagne ! » Je ne trouvais
-rien à répondre ; je ne suis rien moins
-qu’un homme à réparties faciles ; mais des
-noms singuliers d’îles très lointaines, d’amants
-fabuleux, d’anges et de livres, de fleurs et de
-constellations se pressaient sur ma bouche
-dans un tumulte étrange, et mon cœur était
-comme une feuille dans le tourbillon de mon
-cœur. « Non, tu ne te jetteras pas à genoux,
-en sanglotant, au milieu de cette foule ! Ce
-serait absurde, en vérité ; songe au ridicule
-extrême… » Telles étaient mes pensées,
-telles furent peut-être mes premières paroles. — Que
-sais-je ? — car j’entendis des rires
-autour de moi.</p>
-
-<p>« La Fée était devant moi, la fée du parc
-et des fontaines, la fiancée de mon enfance.
-Je parlai. Quelqu’un parla qui était moi-même
-et que je ne connaissais pas. La jeunesse
-envolée, les jours perdus criaient, criaient à
-tue-tête au-dedans de moi : « Ses yeux ! Mais
-regarde donc ses yeux, ses grands yeux
-anciens où brûle une nuit d’horreur, d’amour,
-d’adieux, de mensonges, de tendresses ! »
-Quelqu’un parla de voyages aux
-lointains pays, d’offices galants rendus au roi
-Poniatowski, d’aventures de Moscovie, de
-Suède et d’Espagne… Je fus, par le Styx ! je
-fus terriblement éloquent. « Oui, madame, à
-Séville, — non, à Nuremberg… »</p>
-
-<p>« O toi, ô toi, toute ma jeunesse soudain
-revenue ! O toi, ô toi, fantôme rieur de mon
-enfance, montre-moi tes mains tueuses de
-petits rossignols enamourés, tes pauvres, tes
-douces mains câlines et meurtrières. Tu sais,
-tu le sais, que tu le sais donc bien ; les grands
-étangs tout au fond, tout au fond des jardins
-chers à l’automne ! Et les grenouilles gelées et
-sanglantes que nous pêchions en décembre
-dans les marais muets, et le majordome ressasseur
-qui nous contait l’amoureuse escapade
-de la Guidoguerra, en chaise à travers tout le
-royaume de Naples ! Et, au mitan du parc
-bourdonnant et voilé, le petit pavillon ruineux,
-plein de rats, de hiboux et d’araignées…
-Et l’aimable Don Quichotte de M. de Florian,
-sous le saule pleureur, près de la fontaine
-bavarde… O toi revenue, mienne, miraculeuse !
-Esprit sacré de la solitude, confidente ténébreuse
-des retraites féées ! C’est vous, c’est bien
-vous, ô petites mains d’amie cruelle, de sœur
-amoureuse, vous et vous seulement étranges,
-maigres, rapides mains de ma chère maîtresse !
-Vous et non le saule, et non la brise
-du soir, bien vous qui tourniez les pages du
-livre distrait aux gravures infirmes : Sancho
-retrouvant son âne. La somnambule Maritorne.
-Le beau captif chrétien et la tendre sultane.
-Le chevalier des Miroirs. Et de la Manche sur
-son grabat d’agonie…</p>
-
-<p>« J’étais seul alors, ô Manto, ô mon ensorceleuse,
-et j’étais jeune, et j’épuisais mon âme
-en transports amoureux et stériles, et je me
-mourais de nostalgie, et tu n’étais qu’un rêve.
-Douce amie, si près de moi maintenant, si
-terrible, si réelle. Circé marchant vêtue de
-mon ombre. — « Je connais telle de vos aventures,
-monseigneur… » — « Mais, madame,
-ce ne sont que médisances, que bruits que
-les sots font courre… » Je me tenais si sûr
-de plaire ! Je changeais de couleurs, d’attitudes,
-d’intonations et d’affectations avec une
-rapidité incroyable. Qu’en était-il donc, de ma
-timidité, de ma méfiance, de ma répugnance
-à vivre et à parler selon le siècle ? Qu’était-ce
-donc, au juste, que ce monsieur de Pinamonte,
-cet étranger si plein de morgue, de
-tendresse et de témérité ? Je m’abandonnai
-tout entier à l’ivresse de mon verbiage ; un
-inconnu parlait par ma bouche et j’applaudissais
-joyeusement à des propos qui m’eussent
-fait rougir en toute autre occurrence.</p>
-
-<p>« Qu’était-ce donc ? Que diantre voulait dire
-ceci ? Ah ! ce n’était plus Venise, ce n’était
-plus le palais ducal di B…, ce n’était plus la
-vaine apparence de la vie ; c’était la vie même,
-le royaume promis, le paysage de lait et de
-miel de la terre d’Amour. Je ne doutais plus,
-je ne savais plus douter ; la vie entière n’était
-plus qu’une immense, profonde, éclatante
-affirmation. Je possédais ma Manto, elle était
-mienne. Je ne pouvais détacher ma vue des
-yeux de mon cher ange ; le feu changeant
-de leurs prunelles me fascinait ; j’y surprenais
-des reflets de lumières inconnues, des
-lueurs singulièrement lointaines qui me paraissaient
-émaner de l’Atma des adeptes ;
-un mystique printemps s’épanouissait dans
-mon âme aux rayons d’un adorable soleil
-spirituel.</p>
-
-<p>« O doctes et tendres bizarreries d’un
-Paracelse, d’un Nettesheim ! Qu’est-ce que la
-vie, sinon la manifestation d’une nécessité
-d’adorer qui déjà est Dieu ? Qu’est-ce que la
-vie, sinon l’amour de l’amour pour soi-même ?
-Le sang des ancêtres s’était réveillé dans mon
-cœur ; j’étais chevalier, conquérant, trouvère,
-cardinal ambitieux, doge empoisonneur, pape
-hystérique. O moment d’éternité, ô sage folie
-de l’amour ! Et c’était un entretien des plus
-frivoles avec une aventurière qui me devait
-bientôt donner du chagrin de plus d’une
-espèce ; et cela se jouait dans un palais grouillant
-de vermine héraldique et de gueusaille
-écrivassière, en pleine vie, en pleine réalité.
-Mais, par Caïn dans les taches de la lune, les
-yeux, les chers yeux, les grands yeux terribles
-de jadis, de toujours, d’au delà !</p>
-
-<p>« En m’égarant dans les solitudes enchantées
-de ces yeux nostalgiques, je me sentis
-une âme d’enfant émerveillé par un conte de
-fées ou d’astrologue amoureux perdu au milieu
-des lacs et des montagnes de quelque
-royaume dormant de la Galaxie. Le ciel fabuleux
-des yeux de la Sulmerre ne ressemblait
-à la couleur bleue d’aucune pierre, d’aucune
-montagne éloignée, d’aucun horizon de mer
-d’ici-bas ; j’oserais moins encore le comparer
-à l’azur des fleurs ou des sources.</p>
-
-<p>« Depuis ma séparation d’avec la Mérone,
-je l’ai cru plusieurs fois reconnaître, ce bleu
-d’extase et de douceur, dans la vacillation des
-feux vaporeux de certaines essences précieuses,
-et surtout dans l’image, conservée en ma mémoire,
-de ces lampes parfumées. Je regardais
-dans les yeux de l’ensorceleuse et je songeais
-à ce feu qui, dans le conte de ma mère-grand,
-s’assoupit en même temps que la Princesse, les
-Courtisans et le Poulet à la broche. Les yeux
-de l’aventurière étaient lourds des songes passés
-de mon enfance et du silence futur de ma
-mort ; et je pénétrai, en interrogeant leur mystère,
-le sens secret de cette vieille exclamation
-si triviale, d’abordée, et si chère aux
-amoureux de toute espèce et de toute époque :
-« telle ou telle femme, tel ou tel art, telle ou
-telle passion est <i>ma vie</i>. » A cause que tous
-les sentiments définis, toutes les amours personnifiées
-ne sont que formes de manifestation
-d’un amour unique, d’un amour éternel qui est
-le principe de l’être.</p>
-
-<p>« Tout en nous entretenant de mille frivolités,
-nous nous étions insensiblement séparés
-du reste de la société. Jugez donc quelle fut ma
-surprise de me retrouver tête-à-tête avec Annalena,
-mon cher amour, sur une terrasse écartée,
-au milieu de la plus belle ordonnance de
-statues et d’arbustes odoriférants que j’eusse
-encore vue. Mon premier émoi s’étant quelque
-peu apaisé, j’estimai plus honnête de modérer
-mon éloquence et de réfréner mes désirs. La
-Mérone parla : je fus tout oreilles. Je regardais
-les sombres yeux bleus, j’écoutais la chère voix
-ensemble proche et lointaine ; les cloches pures
-des mois de Marie défunts chantèrent dans
-le ciel de mon enfance et de ma simplicité.
-Chevalier, chevalier ! le ravissant entretien
-que ce fut là ! « Certes, madame, la fête de
-M. le duc est fort de mon goût. » — « Notre
-boyard est-il donc tant de vos amis ? — « Eh
-quoi ? Depuis dix ans déjà ? A Saint-Pétersbourg ?
-Le mauvais sujet ! Est-ce vraiment
-possible ? » — « Singulier, je vous l’accorde,
-mais si galant. » — « Secouez donc cette poudre…
-Non, là, là, monsieur le maladroit. Que
-voilà bien une mode qui paraît avoir fait
-son temps !… »</p>
-
-<p>« J’écoutais, j’approuvais, je m’exclamais.
-Que c’était vrai, que c’était simple, que c’était
-doux ! C’étaient là, assurément, choses des
-plus journalières ; cependant ce diable de Pinamonte
-n’y avait jamais pris garde. Que la vie
-était jeune ! L’heure qui venait était vraiment
-une inconnue. O surprise ! Tant de choses
-surannées, usées, caduques, devenues tout à
-coup nouvelles ! Éclosion d’instants, fraîcheur
-d’un printemps éternel, sans cesse renouvelé !</p>
-
-<p>« Les propos que nous échangions ne différaient
-que peu, sans doute, des entretiens courants
-de la bonne compagnie ; néanmoins, j’y
-découvrais à tout moment quelque charme
-inconnu, quelque signifiance nouvelle. Ma
-raison vaincue était morte, j’étais devenu tout
-cœur, et ce grand cœur libéré palpitait des
-genoux au cerveau. A chaque fois que je tente
-de préciser, par le moyen d’un rapprochement
-sensible, l’état d’exaltation où je me
-trouvais alors, ma pensée s’arrête sur ces
-aveugles-nés que le Verbe du Dieu d’amour
-inonda soudain de lumière. J’étais plein de
-surprise et, dans le même temps, une grande
-confiance s’élevait en moi, plus neuve que tout
-étonnement, plus puissante que toute terreur.
-Mon regard venait d’acquérir le pouvoir de
-pénétration. Je levai les yeux et je connus
-l’univers d’amour, ce ciel sans fin qui, une
-heure encore, était le champ de ténèbres de
-ma cécité. Je contemplais le jardin de merveilles
-de l’espace avec le sentiment de regarder
-au plus profond, au plus secret de moi-même ;
-et je souriais, car je ne m’étais jamais
-rêvé si pur, si grand, si beau ! Dans mon âme
-éclata le chant de grâces de l’univers. « Toutes
-ces constellations sont tiennes, elles sont en
-toi ; elles n’ont point de réalité en dehors
-de ton amour ! Hélas ! combien le monde
-apparaît terrible à qui ne se connaît pas !
-Quand tu te sentais seul et abandonné devant
-la mer, songe quelle devait être la solitude
-des eaux dans la nuit, et la solitude
-de la nuit dans l’univers sans fin ! Comme
-tu as souffert et comme tu as fait souffrir !
-O homme ! ô homme ! Quelle est la douleur
-des ténèbres dans l’être frappé de cécité ! »</p>
-
-<p>« Alors je ramenais mon regard sur Clarice-Annalena,
-et mon âme enivrée reprenait
-aussitôt : « Vois, elle est belle et elle est la
-vie ! Ne la méprise pas, ne lui demande pas
-trop ; car elle ne sait pas ce qu’elle donne.
-Presse-la tendrement, regarde-la amoureusement,
-parle-lui doucement, n’approfondis
-rien ; car elle est la vie : et elle ne sait pas
-qui elle est. Le véritable amour est unique,
-et bientôt il se retrouvera seul en face de
-soi-même. Elle, elle n’est que la vie : chéris-la,
-car ses moments sont comptés. Hâte-toi
-de l’aimer, car il se fait tard dans le jour
-du monde. Oublie qui elle est ; elle a des
-yeux, et une bouche, et une voix, et un sexe ;
-elle est la créature de l’amour, la créature
-de ton amour. Si tu la juges, tu seras jugé.
-Si tu l’aimes, tu seras aimé. Si tu l’abandonnes,
-l’amour se voilera la face et tu
-retourneras à l’impossible néant. Rien n’est
-impur en elle, car son maître est le maître
-de cette nuit, et de cet instant, et de ta
-tendresse. Est-ce une petite menteuse ? Le
-contradicteur a-t-il soufflé sur elle ? L’amour
-est venu, l’amour a guéri, l’amour a sauvé. »</p>
-
-<p>« La nouveauté de mon sentiment s’enivrait
-de la jeunesse de toutes choses. Le charme
-mystérieux de l’heure et l’aimable solitude
-du lieu ne pouvaient que hâter le premier
-épanchement d’une âme amoureuse. Nous
-étions environnés des plus singulières plantes
-de l’Asie et de l’Afrique ; les constellations harmonieuses
-du printemps brillaient d’un tendre
-éclat au-dessus de nos têtes ; aux soupirs de
-la brise, au bruissement de l’eau venaient se
-mêler les câlines chuchoteries de l’universel
-amour. « N’as-tu pas mille grâces à me rendre »,
-reprenait l’esprit mystérieux de la
-nature même ; « tes vœux les plus secrets
-n’ont-ils pas été exaucés ? Les îles Bienheureuses
-n’ont-elles pas flotté à la rencontre du
-navigateur confiant ? Ne sais-tu pas, maintenant,
-que l’Atlantide est, de toutes les terres,
-la plus proche ? O mortel fortuné qui viens
-de conquérir ta douleur et ta volupté, ta joie
-et ta mélancolie ! »</p>
-
-<p>« La lune brillait très haut dans le ciel ; le
-ciel, la terre et mon esprit s’enivraient de son
-étrange clarté comme d’un vin d’éternité et
-d’amour. Sublime et douloureuse beauté des
-choses imparfaites ! Mélancolie et joie, volupté
-et douleur ! Elle avait goûté des plus coupables
-amours, celle que j’eusse voulu connaître
-rayonnante de virginité ! Les ailes brisées de
-mon archange traînaient dans la boue de sang
-et de larmes de la vie. Un grouillement d’affreuses
-salamandres remuait la cendre de son
-passé ; la reine de mon destin, monsieur le
-chevalier, la reine de mon destin était une
-gourgandine !</p>
-
-<p>« Un sourire troublant se jouait sur les
-lèvres d’Annalena. Des causeuses vénérables
-et discrètes meublaient les quatre coins d’une
-galerie attenante. J’attirai la Mérone sur mon
-cœur, je la renversai sauvagement et je la pris,
-dans une posture inimaginable, avec délice,
-tristesse et dégoût. Des lambeaux de sérénades
-lointaines nous arrivaient par instants sur l’aile
-du zéphyr.</p>
-
-<p>« Quoi qu’il en fût, je recommençai ma vie.
-Oui, chevalier ! je vécus, moi Pinamonte, moi
-Brettinoro, des heures, des jours, des mois.
-Rapides heures, jours parfaits, mois éphémères !
-Et je fus aimé, — eh oui, par une
-étrange bizarrerie du sort, — je fus aimé du
-meilleur et du pire amour. Être, ou même
-seulement se croire sincèrement aimé d’une
-femme déchue, goton des champs, fille des rues
-ou intruse des palais, — c’est peut-être encore
-ce qu’il existe de plus curieux, de plus
-riche en joie et en douleur, de plus empoisonné
-de compassion dans cette gueuse de
-vie.</p>
-
-<p>« Je n’étais ni jeune ni beau ; toutefois, ma
-fantasque personne n’était pas sans quelque
-agrément. La Mérone était d’une mélancolie
-égale à la mienne ; elle appartenait à l’espèce
-de femmes qui trouvent plus d’agrément à la
-laideur d’un amant bel esprit qu’à la beauté
-d’un galantin vulgaire ; nos penchants naturels
-s’appariaient à merveille. Au surplus, j’étais
-Brettinoro, Benedetto et Guidoguerra, et les
-restes de mon patrimoine me permettaient
-encore de faire honnête figure dans le monde.
-Bref, je pouvais croire à la sincérité de la Mérone
-sans trop donner dans le ridicule des roquentins.</p>
-
-<p>« Il ne fut bientôt question, dans les palais
-de Venise, que du goût dont la comtesse de
-Sulmerre s’était prise pour moi. Nos noms
-étaient sur toutes les bouches. J’étais devenu
-l’hôte assidu d’une arche de rêve ancrée à la
-torpeur de la <span lang="it" xml:lang="it">riva Dell’ Olio</span>. Les heures sonnaient,
-des bruits d’avirons approchaient,
-s’éloignaient, mouraient. C’était le jour, puis
-c’était la nuit dans les hautes fenêtres troubles
-d’autrefois. Je connus toutes les ivresses de
-l’amour et toutes les souffrances de la jalousie.
-Maintenant la vie était là, tout près de moi, et
-le temps n’était plus ; et ce temps disparu
-mangeait ma vie. La passion affamée engloutissait
-mes heures, mes jours.</p>
-
-<p>« J’aimais. J’étais jaloux de mon propre
-corps, de l’inconscience des pâmoisons, du
-souvenir des voluptés inavouées, inconnues,
-oubliées, de la possibilité des trahisons inaccomplies.
-Je dressais des listes de suspicions
-et de vengeances. Je haïssais le souffle d’Annalena,
-je maudissais la vie de mon unique.
-J’eusse voulu pénétrer vivant dans le paradis
-fermé de ses songes, dans l’enfer méfiant de
-ses pensées, de ses désirs, de ses souvenances.
-Je m’abîmais dans des méditations sans fond
-sur le sens secret de ses mouvements, de ses
-inflexions de voix, de ses parfums. Je me prosternais
-devant ses attitudes les plus abjectes,
-les plus bestiales ; j’analysais froidement le
-goût de sa chevelure, de ses larmes, de son
-sexe. Je scrutais follement l’horizon d’au delà
-de ses yeux. Il m’arriva d’ouïr, au milieu des
-plaintes de sa luxure, le Nom suprême, le
-balbutiement de l’Absolu ! Mes mains maigrissaient,
-mes yeux me devenaient étrangers, les
-miroirs se troublaient à ma vue, les gémissements
-des portes se racontaient, au crépuscule,
-mon histoire. Puis… puis la tête de
-l’ensorceleuse s’endormait sur mes genoux, et
-ma raison oubliait toutes choses, et mon âme
-se dissolvait dans le septième néant de la
-joie.</p>
-
-<p>« A ces cruels soucis venait souvent se
-joindre le regret tardif et quelque peu ridicule
-d’avoir supplanté Labounoff. Pour dire le vrai,
-j’ai toujours tenu pour fort peu de chose la soi-disant
-amitié que je portais au prince ; cependant
-il n’est rien de plus tyrannique en ce
-monde qu’un sentiment mélangé de compassion
-et de mépris. Malgré qu’il connût parfaitement
-mes rapports avec Annalena, jamais il
-n’en fit aucun semblant, se gardant de rien
-laisser paraître d’un dépit que tout autre eût
-témoigné à sa place. Il ne jugea pas même à
-propos d’interrompre ses assiduités ; fort souvent
-je le rencontrais chez mon amie, et la hâte
-sincère qu’il mettait, d’abord que je paraissais,
-à prendre congé d’elle pour s’avancer
-vers moi d’un air riant, m’entretenait dans la
-pensée qu’il n’avait point trop pris son infortune
-à cœur, ou bien qu’il s’était plu, selon le
-précepte des Slaves, à sacrifier l’amour à
-l’amitié.</p>
-
-<p>Pour ce qui est de propos qui eussent quelque
-trait à notre aventure, nous n’en échangeâmes
-qu’une fois, et cela dans une circonstance
-fort particulière. Certain jour, notamment,
-que je promenais ma sotte mélancolie à
-travers les quartiers populeux de Venise, j’eus
-la surprise de reconnaître, à l’entrée du tortueux
-<span lang="it" xml:lang="it">calle Selle Rampani</span>, une chaise-brouette
-aux armes du boyard. Je m’engageai dans l’étroit
-passage de l’air le plus indifférent qu’il
-me fut possible d’affecter, et bientôt j’y aperçus
-mon Moscovite, d’un côté soutenu par Alessandro
-Mérone et de l’autre par l’un des
-moujiks de sa suite. Un essaim de polissons et
-de bambines tourbillonnait autour du groupe
-bizarre. La trogne de monseigneur me parut
-plus illuminée que de coutume ; son exaltation
-s’épanchait en propos orduriers ; la perruque
-de travers, l’épée entre les jambes, il s’avançait
-d’un pas incertain et brandissait, avec
-une déconcertante fureur, le corset de la belle
-qu’il venait de quitter. Ma première pensée fut
-de donner du jeu à mes longues jambes d’éternel
-fuyard ; mais le maudit biberon m’avait
-déjà aperçu, et, ce qui me surprit davantage,
-reconnu et hélé à travers trente-six jurements.
-Force me fut donc de faire à mauvais jeu bonne
-figure. Je saluai l’importun du plus hypocrite
-de mes sourires, et, sans délibérer un instant,
-je me précipitai avec désespoir dans l’abîme
-grondant de son sein. « Par Hercule et Labounoff ! »
-criait l’énergumène, en pressant ma
-tête entre ses grosses mains ainsi qu’il eût
-fait d’une grappe ; « par ce ciel étoilé » (c’était
-au plus fort de la chaleur du jour), « oui,
-par cet Orion lumineux et cette Ourse éclatante
-qui s’arrondissent au-dessus de nos
-têtes ! Par le mal que Christophe rapporta
-du nouveau monde, je jure que mon cœur
-est pur de toute malice et que le ressentiment
-jamais n’est entré dans mon âme. Eh
-là, Pinamonte, innocente colombe ! Quelle
-folie est la tienne de m’éviter, que dis-je ?
-de me fuir comme tu fais ? Tu es aimé, traître ?
-Tu es heureux, bourreau ? La belle
-affaire, en vérité ! Ce sont là plaisirs et
-triomphes de ton âge. (Le cruel me flattait.)
-J’aime, sache-le bien, j’aime, j’adore en toi
-le favori de la fortune et de l’amour. Tel fut
-mon propre destin ; car, entre nous soit dit,
-n’était le caprice de mon auguste maîtresse…
-Suffit. — Ah ! Alessandro, âme de bardache,
-cœur dénaturé ! Baise sur-le-champ le tendre
-ami de la belle des belles ! Baise-le sur-le-champ,
-chien, si tu veux avoir la vie
-sauve. Baisez-vous tous, maroufles ! Du plus
-grand au plus petit, du plus bel au plus laid
-et, qu’au défaut de l’amour, un peu de
-salacité du moins me vienne réjouir
-l’âme ! Viens ! Viens sur mon cœur, Sandro,
-mon mignon, mon brigandeau, mon petit
-orphelin ! Viens ! Faisons serment de
-servir sans cesse le comte-duc en ses
-amours ! De l’y aider de tout notre pouvoir !
-(Ah ! morbleu, qu’ils m’y aidèrent bien par
-après !) Je meurs de soif, Sandro, Sandrinetto !
-A boire ! Holà, Basile, Ivan, Platon !
-A boire sur-le-champ, ou je besogne vos
-mères ! — Ah ! mon pigeonneau, mon Pinamontino
-céleste, que tu t’es cruellement
-mépris sur mon compte ! Et que tu connais
-peu le cœur des Slaves ! Donne-moi la main.
-Peste soit des petites colombes de gueuses ! — Les
-roses de ma vie sont fanées, — poursuivait-il
-d’une voix rauque entrecoupée de
-rots et de hoquets ; — ma tête a la couleur
-des frimas. (Et sa perruque volait au ciel.)
-Je n’ai plus que des passions de grand-père.
-Me cacher derrière un mur ; faire sauter sur
-mes genoux un bambin et sa petite sœur ;
-voilà ce que j’aime, voilà ce qui me réconforte.
-Car je suis poète à ma façon, monsieur
-de Brettinoro ; et j’ai, malheureusement
-pour moi, le cœur fort sensible. »</p>
-
-<p>« A ce moment, une fontaine de vomissements
-jaillit des grosses lèvres du mascaron.
-Alessandro et les gens de sa suite l’empoignèrent
-alors brutalement et le poussèrent
-dans la chaise ; et, tout aussitôt, versant l’immondice
-par les fenêtres dorées, la lourde vinaigrette
-partit à grand fracas, au galop d’un
-moujick échevelé et rieur.</p>
-
-<p>« Quelque ridicule que fût cette aventure,
-bientôt elle devint pour mon esprit anxieux un
-sujet de nouvelles tourmentes. Je me mis à
-tourner et à retourner de mille façons les propos
-du sentimental ivrogne ; je m’embrouillai
-dans des considérations sans fin sur la conduite
-que j’avais tenue avec lui ; et, en fin de
-compte, je m’accusai stupidement de traîtrise
-et de lâcheté ! Car l’égoïsme et l’amour se mêlaient
-si bien dans mon sentiment, qu’il ne
-m’était plus possible de discerner si j’étais
-l’esclave insensible de l’un ou le serviteur
-plein de fidélité de l’autre.</p>
-
-<p>« Un des bienfaits de mon amour fut de me
-réconcilier avec les hommes. Une force inconnue, — aimable,
-douce force ! — me guida,
-au déclin d’un beau jour, vers la place Saint-Marc
-houleuse et bigarrée ; et je me jetai
-avec une tendre insouciance dans une mer de
-ruffians, de Levantins, de petits-maîtres, de
-laquais, d’appareilleuses, de filles, de bouquetières,
-de marchands de fruits confits et empalés
-comme grenouilles, d’aventuriers de tous
-pays, de dévoyés de toutes sortes, de polissons
-de tout âge et de pigeons de toutes couleurs.
-Ciel ! que d’infamie, que de mensonge, que
-de dégoût ! Comme la vieille vipère frétillait
-dans mon sein ! Mais que les lèvres dévouées
-de l’amour étaient fraîches sur la morsure
-enflammée ! J’étais plein d’étonnement, de colère
-et de désir. Quand donc viendra-t-il, le
-jour promis, le jour de tous les jours où le
-solitaire, se penchant sur la foule des hommes,
-se sentira ému dans ses entrailles comme
-à la vue de la mer ou de la forêt ? Pourquoi
-faut-il donc que des océans d’arbres et de vagues
-se fondent en un chant d’amour révélateur,
-et que cent humains assemblés suffisent
-à faire le plus absurde, le plus haineux des
-monstres ? O paisibles troupeaux ! Fleuves de
-lente blancheur au déclin des collines ! Combien
-vous êtes plus près du cœur de Dieu !
-O docile harmonie des grands vols migrateurs,
-là-bas au plus voilé du ciel marin, quel esprit
-d’ordre et de beauté t’anime ! Êtres vils et
-cruels, puanteur de la création ! Quand nous
-sommes trois, l’Amour est encore parmi nous ;
-mais que nous soyons trente, aussitôt l’autorité
-d’un maître terrestre s’impose. Et quand nous
-sommes cent mille, notre nom est État et notre
-vie abomination. Souffrance et lâcheté hargneuse
-en bas, insolence et cruauté en haut ;
-le père devenu tyran, le disciple inquisiteur,
-le guerrier instrument du mensonge, de l’orgueil
-et de la rapacité ; et là-bas, tout au fond,
-l’énorme, l’inconnu, l’obscur, l’indéfini fait d’un
-sanglot de prostituée et d’une pâmoison de
-vierge ; d’une chute d’oboles sur les tables du
-changeur et d’un râle de pendu ; d’un éclair
-d’épée et d’un cri d’enfantement !</p>
-
-<p>« Hé là ! me reprenais-je soudain en riant ;
-non, non, trois fois non, ami Pinamonte !
-Ta colère et ta tristesse ne sont plus de saison.
-Et que je t’y prenne encore, mons l’hypocrite,
-à faire le rodomont ! Qu’est-ce donc,
-dis-moi, que cette petite colère qu’étouffe une
-envie grande de rire ? Est-ce bien l’humanité
-d’aujourd’hui qui te fait répugnance ? Ne serait-ce
-pas plutôt l’humanité d’hier ? Bah ! Pinamonte,
-petit être léger dans la brise du matin,
-mignonne créature de mai, insoucieuse et
-dansante, une grande faim d’amour s’est
-éveillée dans tes entrailles ; vois, juge, pèse :
-le monstre de la vie est devant toi, tout mensonge,
-tout laideur. Avale-le ! L’infinie sagesse
-l’a mesuré à ta faim ; avale-le, te dis-je, avale-le
-sur l’heure ! Va, ne crains rien, tu le digèreras !
-Eh quoi ! sitôt dit, sitôt fait ? Ton
-dégoût ! En vérité ! Ton dégoût ! La belle
-affaire ! Sache qu’il n’est qu’un dégoût, un
-seul : celui que nous donne notre impuissance
-à attaquer, à vaincre, à dévorer, à digérer le
-grand ennemi en embuscade au fond de nous-mêmes.
-Mais les temps sont changés ; tu as
-attaqué, tu as vaincu, tu danses sur le cadavre
-dégonflé de ton orgueilleuse et sotte faiblesse ;
-tu t’aimes, tu penses et tu parles vrai, tu es
-l’amant de l’homme ! »</p>
-
-<p>« Ainsi donc, affolé de sagesse, je fendais
-la lourde vague humaine, mêlant au formidable
-cantique de l’univers le petit son aigu de
-mon hypocrite ricanement. J’aimai bientôt cette
-palpitante odeur de fleur et de gadoue exhalée
-par notre surprenante engeance. Je finis même
-par m’habituer à la folie de l’orgueil et du
-mensonge. Ces choses finiront bientôt, disais-je
-en mon cœur ; elles finiront dès qu’il plaira
-au grand Amour qu’elles finissent. Il sait ce
-qu’il reste à faire, il sent ce qu’il reste à faire,
-il fait ce qu’il reste à faire. Cette absurde
-canaille est pleine d’inconsciente tendresse ;
-aimons-la. N’a-t-elle pas été condamnée hier,
-ne va-t-elle pas disparaître demain ? Aimons,
-enivrons-nous ! Lui, Lui seul est resté ; Le
-voici ; Il arrive ; la pierre de Jérusalem brille
-dans sa main !</p>
-
-<p>« Ainsi j’allais ; mon ombre de héron anxieux
-se prit bientôt d’amitié pour le pavé de la <span lang="it" xml:lang="it">Piazzetta</span>,
-pour les colonnes du palais ducal, pour
-les dalles rafraîchissantes de Saint-Marc. Des
-flagorneurs surent m’intéresser par d’habiles
-balivernes. Ma bourse disparut d’abord, mes
-breloques la suivirent de près ; je ne fis que
-rire de ces mésaventures. Malheur aux sots et
-aux distraits, répétais-je en manière de consolation.
-J’adressai plusieurs fois la parole à
-des fillettes jolies et mouchées. Ma montre
-s’évanouit comme un songe, ma tabatière se
-dissipa comme une brume légère ; les boutons
-d’or de ma veste me furent eux-mêmes
-arrachés en toute douceur.</p>
-
-<p>« Je n’en continuai pas moins mes sentimentales
-promenades de ganache. Les choses
-m’inspiraient une curiosité intense ; bientôt
-ma tendresse pour Venise égala mon amour
-d’Annalena. Dans mon esprit, la Femme et la
-Cité se fondirent en un seul être. Au reste,
-est-il deux choses au monde mieux faites pour
-se comprendre et se fondre l’une en l’autre
-que la divine passion et l’archangélique
-Venise ? Qui donc, s’arrêtant par une nuit de
-lune sur le <span lang="it" xml:lang="it">ponte della Paglia</span>, ne se laisse
-pénétrer de cette vérité consolante et sublime
-qu’il n’est point, pour l’amant du Beau, de rêve
-auquel ne corresponde une réalité ?</p>
-
-<p>« Et qui donc a pu contempler les rios pâles
-et dormants, les purs palais aux attitudes
-d’orphelins, et le large, le tout-puissant Molo
-ébloui, sans reconnaître à ces fraternelles
-choses la mélancolie de sa tendresse, le frisson
-de son souvenir et le tragique soleil de son
-amour ?</p>
-
-<p>« Escabeau velouté pour les genoux de la
-prière, palais d’ambre, de myrrhe et d’azur de
-la tendresse, Venise est aussi le lacrymatoire
-précieux de toute l’amoureuse douleur humaine,
-et le ciel qui se mire en elle a la
-pâleur des dernières heures et l’immobilité
-prostrée des séparations.</p>
-
-<p>« Ici, la sauvage nostalgie illumine de ses
-pleurs la face de l’ignominie et les yeux de la
-cruauté même ; et quand l’île flottante de
-Saint-Georges se découpe en noir de mort sur
-la pourpre du vent, et quand l’orage gronde
-sur la chancelante cité, c’est le hideux Shylock,
-suffocant d’amour et de haine, qui appelle
-dans le soir Yessica disparue. Et cette Venise
-à l’âme déchirée, cette dominatrice d’autrefois
-aux atours salis de reine de carnaval est
-aussi une Venise câline, féline, roucoulante ;
-et quiconque aime à coqueter avec la mélancolie
-ou à lutiner la douleur comme une fille,
-se plaît aussi à promener, dans les ruelles
-lépreuses et galantes, le mensonge d’un habit
-rose et d’une fleur nouée par la tige à la poignée
-de l’épée. Et cette Venise parfumée des
-poivres du Levant est aussi une manière de
-Rome efféminée pour le culte de dulie ; et
-quand ses cloches au doux gosier de communiantes
-d’autrefois entonnent le cantique bleu-gris
-des soirs, elles nous rappellent de singulière
-façon qu’il plut jadis à notre maître
-l’Amour de naître d’une petite vierge très
-humble et très adorable. Et cette Venise malade
-de tendresse est aussi la sœur des saintes
-langoureuses et troublantes ; et quand l’or
-d’une lune mûrissante doucement s’y repose
-sur l’épaule d’une tour inclinée, vous songez à
-Marie-Madeleine tout essoufflée sous le fardeau
-de l’urne aux pieux parfums.</p>
-
-<p>« Trop noble pour être courtisane, trop
-gracieuse pour être mère, Venise l’Ensorceleuse
-est amante et seulement amante ; belle à
-faire pleurer, elle connaît, au par-dessus, le
-pouvoir des vieux charmes païens, et elle se
-plaît à régner sur nos cœurs par le mystère
-autant que par la grâce. C’est que, puissante
-comme Vénus, comme Vénus elle est née des
-mers, attestant de la sorte, une fois de plus et
-pour toujours, que tout symbole a une chair,
-tout songe une réalité. Et comme elle sent,
-elle notre œuvre suprême, qu’il ne peut être
-rien de plus cher au Dieu d’amour que ce
-miroir de beauté et de tendresse que l’homme
-lui tend humblement dans ses pauvres mains
-laborieuses, déchirées par la pierre et le
-métal ; comme elle sent cela, elle l’ouvrage
-palpitant de nos mains, elle contemple avec
-confiance la splendeur des choses éternelles,
-et tendrement elle soupire : O cieux, ô mers !
-Et vous, jours, et vous, nuits ! Chair indestructible
-de l’universel amour ! Moi la mortelle, la
-craintive et la pantelante, moi la créée, je
-suis votre égale en sainteté !</p>
-
-<p>« Ainsi Pinamonte se réveilla un matin
-amant de deux belles à la fois ! Je donnai
-comme sobriquet à ma très douce le nom délicieux
-de la ville ; à la ville, le nom suave de la
-très tendre. Tout ce que je portais dans mon
-cœur, tout mon trésor sentimental de douleurs
-et de joies me venait de la grande Dogaresse
-de pierre émue et d’eau féée ; il m’eût été
-aisé de fuir les dénigreurs et les rivaux qu’elle
-abritait dans son sein, et de décider la Mérone
-à me suivre ; cependant, je succombais à la
-crainte superstitieuse de séparer mes chères
-jumelles et de ravir à la serre enivrante la fleur
-de passion que j’y avais vu éclore.</p>
-
-<p>« Certain jour, en flânant sous le regard
-voilé des mille fenêtres de la place, je sentis
-tout soudain les yeux de l’Amour sur moi, et
-je baissai respectueusement la tête. O beauté !
-O rose puissante et suave, par l’Amour offerte
-à l’Amour ! O beauté, Dieu s’adorant soi-même !
-Peux-tu faire autrement que d’être un
-signe mystique en tes moindres manifestations ?
-Le cœur tout plein d’une angoisse délicieuse,
-je dirigeai mes pas vers le palais,
-grande fleur de tendresse aux mille tiges dédoublées ;
-et je me pris à embrasser follement
-l’une des colonnes inférieures, et la pulsation
-du sang humain se fondit de la sorte avec le
-battement du cœur de la pierre énamourée.
-Car l’amour, monsieur le chevalier ! l’amour
-habite le cœur des pierres, et c’est avec un
-pauvre galet tout pénétré de tendresse et
-ramassé sur un rivage solitaire que les dents
-du Mensonge et de l’Orgueil seront brisées au
-jour des jours.</p>
-
-<p>« Le malheur voulut que Labounoff me surprît
-un soir, à Sainte-Marie-du-Salut, baisant
-humblement la poussière de la dalle. Mon
-tendre secret fut divulgué ; toute la ville en fit
-des gorges chaudes. Je regardai les rieurs et
-me pris à rire plus fort qu’eux. Quoi de plus
-divertissant, en effet, que le spectacle d’une
-pierre pénétrée d’amour, et d’un sot moqué par
-le polisson d’Arouët !</p>
-
-<p>« Une autre fois, plongé dans quelque méditation
-passionnée et saugrenue, je demeurai
-planté durant une bonne couple d’heures
-devant un étalage de pharmacopole : le soleil
-se jouait aux couleurs charmantes des ipécacuanas,
-et le diable, dans la voix de l’apothicaire,
-me soufflait que j’avais devant moi la Riva des
-Schiavoni incendiée par un magnifique soleil
-couchant : « Comme vous voilà près, à cette
-heure, de ces tendres et ravissants mystères !
-L’amour vous a régénéré, guéri, sauvé ; la
-passion a fait de vous le confident de la nature,
-mon cher Pinamonte ! Comme vous
-aimez les choses ! Comme les choses vous
-aiment ! Toute cette splendeur étalée sous
-vos yeux est l’ouvrage de l’Amour ; et cet
-Amour éternel et sublime est tout entier en
-vous. Hé ! que dis-je ? N’êtes-vous pas vous-même
-ce puissant amour, cet éternel créateur ?
-Cette Venise pâmée et chatoyante
-n’est-elle pas un rêve d’amant, votre rêve
-d’éternel amant ? Ah ! Pinamonte, je me
-prosterne devant ta puissance ; je te livre
-l’Enfer ; tu as triomphé, Créateur ! Devant
-tes pas, l’aile ténébreuse du Contradicteur
-se traîne dans la poussière. Tu as vaincu,
-Amour ! C’en est fait du Mensonge ! Le
-Mensonge n’est plus ! Voici la sublime harmonie
-du premier jour ! »</p>
-
-<p>« Sur ce, je me réveillai de mon extase,
-chevalier de mon cœur, et je repris mon chemin
-avec dix ou quinze écus de drogues dans
-les poches de mon habit. Je ne trouvai rien de
-plus ingénieux, pour me débarrasser de ce
-fardeau chimique, que d’en saupoudrer des
-balayures de cuisine déposées au pied d’un
-mur ; et ce fut encore un des plus beaux
-miracles de l’Amour de donner, par le moyen
-des splendeurs tendres de sa ville benjamine,
-le cours de ventre à tous les chats de la paroisse
-Santa-Maria-Zobenigo !</p>
-
-<p>« Quelquefois mon humeur inquiète et
-jalouse me laissait des répits de jours ou de
-semaines ; alors une indifférence somnolente
-lui succédait en mon esprit, et je me sentais
-redevenir le Pinamonte d’autrefois, l’homme
-désabusé des choses du monde et bien pénétré
-surtout du peu de fonds qu’il y a à faire
-sur l’amitié ou l’amour des humains ; toutefois,
-en me félicitant de ce qui me paraissait être
-un retour à la raison, je me méprenais
-d’étrange sorte sur la nature de ces périodes
-d’apaisement ; car elles n’étaient rien moins
-qu’un signe de guérison. Le trop court répit
-qu’elles accordaient à mon angoisse s’achevait
-régulièrement dans quelque crise de hideuse
-et folle tendresse qui, parfois, empruntait ses
-traits à la plus répugnante des sensibleries.
-Ainsi, je ne pouvais jeter un regard sur les
-somptueuses étoffes ou sur les pierreries
-éblouissantes qui couvraient ma Manto sans
-aussitôt m’écrier sur un ton plaintif : « Les
-pauvres petites parures d’Annalena ! Les
-tristes petits bijoux ! » Je me perdais en efforts
-burlesques et touchants pour contraindre mes
-soupirs et suspendre mes pleurs alors que ma
-maîtresse rompait le pain.</p>
-
-<p>« Trois fois du jour notre table se chargeait
-de mets fort délicats et parfaitement ordonnés ;
-ma chère friponne les attaquait pour l’ordinaire
-à belles dents happantes de louveteau
-affamé ; et sans doute la charmante ardeur
-qu’elle apportait à nourrir son corps de jeune
-amoureuse n’eût point laissé de réjouir un
-galant raisonnable. Toutefois, ce grand dadais
-de Pinamonte, accoutumé qu’il était de longue
-main à discerner des sujets d’attendrissement
-aux plus allègres spectacles, ne recevait d’ordinaire
-rien autre chose, de ceux que lui
-offrait le bel appétit d’Annalena, que les plus
-attristantes impressions. « Pitoyable créature,
-murmurais-je ; pitoyable créature exposée
-aux caprices du sort, aux rigueurs des climats,
-aux défaillances de la pauvre nature
-humaine ! Te voici devant moi faible, craintive,
-éphémère ! Tu te nourris des fruits
-d’une terre fertilisée par la mort ; tu manges
-tristement, et à seul effet de conserver aux
-afflictions de demain ta mélancolie d’aujourd’hui.
-Hélas ! semblable, — trop semblable,
-en sa friande cruauté, au cannibale qui engraisse
-ses captifs avant de les livrer au
-bourreau des cuisines, — la tombe te nourrit
-de ses fruits, afin de trouver demain un
-régal plus copieux à ta gorge rebondie, à tes
-bras succulents, à ta croupe substantielle ! O
-créature abandonnée ! Si pitoyable, si ridicule
-en ta souveraine beauté ! Je te regarde.
-Que fais-tu donc ? Tu portes à tes lèvres
-un verre de vieux vin fumeux. Eh quoi ? Est-ce
-donc que le froid de la mort déjà circule
-dans tes veines ?… » Et mille autres fadaises
-du même genre, chevalier ; car depuis le
-commencement jusqu’à la fin de nos singuliers
-repas tête à tête, je n’arrêtais point de lamenter
-de la sorte.</p>
-
-<p>« La vue d’un réfectoire de prison ou d’hôpital
-m’eût à coup sûr moins affecté que le
-quotidien spectacle d’une beauté gourmande
-ranimant gaillardement, aux plantureuses
-bouchées noyées de longues rasades, sa jeune
-vigueur rompue par les travaux polissons. Mon
-horrible cœur allait même quelquefois jusqu’à
-s’apitoyer sur l’ombre de ma gourgandine, sur
-la malheureuse ombre condamnée à se traîner
-sur de cruelles dalles de marbre, à se heurter
-à des angles de cheminées, à balayer des tapis
-du Levant !</p>
-
-<p>Il m’advint de réveiller ma chère Annalena
-plus de dix fois en l’espace d’une nuit, afin de
-bien m’assurer qu’elle n’était pas morte. Le
-mouvement des horloges m’emplissait d’épouvante ;
-la fuite des instants me faisait frémir ;
-je cherchais des fils argentés dans la douce
-chevelure embaumée de jeunesse ; et quand
-ma friponne se riait de ma folie, je soupirais
-sottement : « Infortunée ! Infortunée Annalena !
-Encore une heure, et ce sera la vieillesse !
-Encore un jour, et ce sera la mort ! La froide,
-l’aveugle, l’impitoyable mort ! »</p>
-
-<p>« A cette funèbre vision d’une Annalena
-souffreteuse et vieillie, le cours naturel des
-idées me faisait associer quelquefois l’image
-de ma propre décadence. Je recourais alors
-au rapprochement des années et des énergies ;
-et la double disproportion que j’y découvrais
-me représentait clairement que le déclin
-rapide du quadragénaire m’épargnerait la douleur
-d’assister à celui d’une fille à peine sortie
-de l’enfance… Toutefois, l’amour ombrageux
-du dernier Brettinoro ne trouvait guère son
-compte à tous ces beaux calculs. La découverte
-d’un dérivatif à quelque angoisse est
-rarement autre chose, pour la passion véritable,
-qu’un simple changement de souci.
-L’idée d’être le premier frappé par les décrets
-du Temps n’apaisait mon inquiétude quant à
-Clarice que pour me faire trembler d’autant
-plus fort pour moi-même. L’horrible chose,
-pour un amant, que l’approche d’un âge qui
-dissipe les illusions et rend le corps inepte aux
-amours ! Comme je haïssais les excès de ma
-jeunesse ! Comme je maudissais l’aveuglement
-qui m’avait fait gaspiller en débauches les trésors
-de la passion !</p>
-
-<p>« Je m’éveillais parfois en sursaut, au milieu
-de la nuit et du silence, avec l’étrange sentiment
-d’avoir survécu à la terre et au soleil.
-J’allumais la chandelle, je courais au miroir ;
-l’image qu’y rencontrait ma vue remplissait
-mon esprit d’effroi et de dégoût. Ciel ! ces
-yeux sans éclat, ce front soucieux, cet air
-contrit, ce long visage blême et grimaçant de
-vieillard ! Se peut-il que ce soit là la forme
-sensible d’une âme sanctifiée par le profond
-amour ? O terreur ! O désespoir ! J’avais beau
-approcher ou éloigner de la glace cruelle le
-flambeau agité qui y faisait trembler ma laideur :
-obscure ou claire, la vérité qui sortait
-de ce puits me faisait frémir ! Plein de haine et
-de tristesse, j’examinais méticuleusement ma
-personne, et je n’y découvrais, hormis certain
-air de bizarrerie et de grandeur, que sujets de
-tristesse et de répugnance. « Certes, soupirais-je,
-rien n’égale en beauté une âme passionnée
-qui purifie ce qu’elle aime ; mais que ce
-nez est long entre ces joues de vieux fruit
-cueilli par le vent ! Et rien n’est plus grand
-qu’un esprit qui, cherchant l’amour, découvre
-Dieu ; heureuse, trois fois heureuse
-cependant la jambe jeune, vigoureuse et
-bien faite ! »</p>
-
-<p>« Tournais-je le dos au mirage impertinent ?
-l’affreux fantôme me faisait la nique de tous les
-coins de l’obscure galerie. Fermais-je les yeux ?
-du fond des ténèbres intérieures le Sosie m’adressait
-quelque grimace de noyé. Je me gardais
-bien, comme de raison, de parler à qui
-que ce fût de ces ridicules terreurs, et surtout
-d’en rien laisser paraître devant Annalena ; je
-ne pus cependant si bien faire que la belle ne
-s’aperçût de l’excès de ravissement où me
-jetaient ses compliments sur mon visage ou
-ma tournure. Je remarquai que les galants
-vraiment jeunes et vraiment gracieux prêtaient
-d’ordinaire aux éloges de ce genre une
-oreille beaucoup plus distraite ; et je résolus
-de modeler, en pareille occasion, mon attitude
-sur la leur.</p>
-
-<p>« Souvent aussi, après l’ivresse de la volupté,
-une lassitude de canicule s’abattait sur mon
-âme, un dégoût sans raison, une tristesse sans
-bornes. Je considérais la silencieuse Annalena
-accroupie dans la clarté fade de quelque haute
-fenêtre ouverte sur une éternité d’ennui :
-« Ah ! ma pauvrette, soupirais-je alors, comme
-vous voilà blanche ! Blanche de toute la
-blancheur de l’insipidité ! Comment diable
-ai-je pu trouver en vous mes délices, il y
-a un moment ? De grâce, fermez ces jambes
-de bambine énervée ; l’odeur aigrelette de
-votre jeune intimité me fait lever le cœur.
-Montrez-moi plutôt… hé non ! ne me montrez
-rien, pas même cela qui sous ma main
-sévère rend un son si enfantin, si charnu et
-si chaud. Rien, rien, car vous voici redevenue
-purement organique. Petit engin singulier,
-petite machine odorante et compliquée…
-J’aurais peine à supporter votre image dans
-un miroir d’eau de rose. Que faites-vous là,
-avec une seule de vos mains offerte à ma
-vue ? Ah ! mourez plutôt, et que l’aveugle
-vermine de la vie s’engraisse ignoblement de
-tout ce tiède blanc-manger d’amour ! »</p>
-
-<p>« La pauvre Clarice baissait la tête, attachait
-son regard de fillette battue à quelque
-fleur fanée du tapis ; enfin, cachant son visage
-dans ses mains longues d’orpheline, elle se
-mettait à pleurnicher amèrement. « Hé oui,
-pensais-je alors, que voilà bien la vieille
-histoire de Colin et de sa bergerette, et de
-dame Hortense, la boulangère maltraitée
-par le soldat du roi. Histoire d’éternité, histoire
-du moment. Quoi de plus naturel ?
-Ingratitude à l’odeur de vieilles bottes, sensiblerie
-aux vapeurs nauséeuses de langes ! »
-J’attrapais mon chapeau, je donnais un coup
-de talon à la porte, je descendais l’escalier sur
-le cul, crachant à droite et à gauche la bile
-fadasse de mon dégoût. Sitôt à la rue, je hélais
-un gondolier et me faisais mener en toute
-hâte à mon logis, afin d’y déplorer avec Giovanni
-la misère de mon âme et la cruauté de
-mon cœur. J’arrive à ma maison, et quel objet
-frappe tout d’abord ma vue ? Annalena, monsieur
-le chevalier ! La belle de Mérone, la
-douce de Sulmerre, l’indulgente, la miséricordieuse,
-qui a su devancer ma précipitation
-de dément et qui m’accueille, au seuil même
-de mon mélancolique ermitage, d’un sourire,
-d’un baiser et d’une larme. La jeune, l’exquise
-Annalena, très blanche et très grande, en
-manteau de dogaresse au seuil de ma lépreuse
-et redoutable maison ! Ah ! par le <span lang="it" xml:lang="it">Diavolo</span> ! Par
-tous les <span lang="it" xml:lang="it">Diavolo</span> entassés dans l’enfer d’une
-âme humaine ! Tout est oublié ! J’embrasse la
-sœur, je m’agenouille devant l’amante, j’entraîne
-vers les profondeurs poudreuses du plus
-obscur de mes réduits l’image ensemble humaine
-et divine de l’amour. O perdue et
-retrouvée ! O amoureuse ! viens, que je te
-serre sur mon vieux cœur à demi mort !
-que je me couche sur ton doux corps mortel
-de tout le poids d’un cadavre de philosophe !
-Viens, amour ! laisse l’immense nuit
-de la volupté rouler sur nous ainsi qu’une
-mer, et que nous soyons comme les noyés
-que le hasard des vagues rassemble ! — Oui,
-encore un baiser, et puis que ce soit
-la séparation, la douce séparation mystérieuse,
-peureuse, voilée et masquée. Et que nul, — pas
-même Giovanni, — ne te surprenne en
-ta fuite de gazelle.</p>
-
-<p>« Un dernier regard, un dernier rire. La
-tendre Sulmerre m’a quitté de la façon la plus
-clandestine du monde… Me voici seul, ivre de
-bonheur retrouvé, seul, tout seul et joyeux
-dans ma sournoise masure du <span lang="it" xml:lang="it">calle Barozzi</span>. — Et
-dites-moi, chevalier : à quoi
-donc me voyez-vous occupé maintenant, maintenant
-que la Sulmerre s’en retourne rieuse
-vers son palais ciselé de Belle au Bois dormant ? — Vous
-me voyez occupé à faire tantôt
-le chien et tantôt le chacal, à mordre les tapis
-avec une joie sauvage, à renverser les meubles
-avec un enthousiasme d’épileptique ; à me
-tirer la langue, à me faire la figue dans les
-miroirs ; ma perruque vole dans les airs, ma
-montre rend l’âme sous mon talon ; ma poitrine,
-sous mon poing furibond, résonne comme
-une forge ; je suis ici et je suis là ; je saute en
-gerboise et je retombe en crapaud ; je cours,
-je sautille, je bondis, je rampe. Me voici nu,
-me voici rhabillé ; je ris et je peste ; j’exulte,
-je tressaille, j’éclate, je suis tout en nage.
-Annalena est accourue, Annalena a pardonné,
-Annalena a compris, Annalena a tremblé,
-Annalena aime ! Quelle preuve d’amour que
-de courir ainsi de son palais à ma ruine — en
-chaise, il est vrai — mais n’est-ce pas un quart
-de lieue quand même ? Un quart de lieue !
-Songez donc, chevalier ! Quelle bonté ! Quel
-sacrifice ! En vérité ! Et me voici enfin sur le
-<span lang="it" xml:lang="it">ponte San Maurizio</span>, mon vieil ami ; et je parle
-de mon bonheur à l’antique maison du coin, à
-la lugubre maison aux portes géantes, aux
-volets d’un vert infâme, aux seuils noyés… A
-l’antique maison déserte, taciturne confidente
-de mes extases de benêt et de mes désespoirs
-de fou !</p>
-
-<p>« Telles étaient mes joies ; telles étaient
-mes peines. La Sulmerre m’inspirait un sentiment
-que je n’avais pour personne au monde
-qu’elle. Sa vue seule suffisait à réveiller dans
-mon âme les plus étranges mouvements. Je
-ne vivais plus qu’en elle ; le soleil et les fleurs,
-les brises et l’eau, les bois et l’écho, le silence
-et l’ombre, tout m’était Annalena, tout m’était
-Clarice. Il n’était pas une ligne dans la forme
-adorée qui ne me rappelât à la mémoire quelque
-amoureuse vision de mon enfance ou de
-ma jeunesse. Les mouvements de la Sulmerre,
-les inflexions de sa voix, les nuances de son
-regard suscitaient dans mon esprit des associations
-singulièrement lointaines. Souvent je
-contemplais mon amie comme on regarde au
-plus profond de soi-même. A un étranger qui
-me demandait un soir qui donc était cette
-belle dame, je répondis distraitement : « L’initiatrice. »
-Je parlais quelquefois de ces bizarreries
-à ma gracieuse ; elle en souriait, j’en
-riais comme un fou. Car toute passion a ses
-heures divines et ses moments terrestres.</p>
-
-<p>« J’en arrivai à cet état de l’âme sublime et
-périlleux où l’on identifie l’objet aimé avec
-l’amour. Je me détachais chaque jour davantage
-de mon originalité propre ; éloigné de la
-Mérone, je me sentais moins que la moitié
-d’un être ; revoir ma maîtresse après une
-courte absence, c’était me retrouver, rentrer
-dans ma chair et dans mon esprit, renaître.
-Les nuits de lune, je l’entraînais en gondole au
-Lido. Sa présence rapprochait les mondes les
-plus désespérément éloignés, en faisait des
-objets à portée de la main. Je lui montrais
-une étoile, puis une autre : « Voici Hier,
-disais-je ; et voici Demain ! Toute l’immensité
-respire la confiance sublime de l’Amour ! »
-Et je disais vrai ; mon cœur partageait
-le grand calme passionné de la nature.
-Que m’importait que ma tendresse eût à
-redouter le jugement des hommes ? Je ne
-craignais pas de plonger mon regard au plus
-profond des yeux de l’Éternité, et mon sentiment
-de sécurité divine triomphait et des tristesses
-que me donnait le passé de mon amie
-et des inquiétudes que m’inspirait l’irrégularité
-de sa condition présente. Pouvais-je, en
-effet, condamner comme stérile et vain un
-attachement qui m’avait su rendre à l’amour
-et à la vie ? Il n’est point de passion inféconde ;
-car l’amour qui ne multiplie pas est un amour
-qui ressuscite.</p>
-
-<p>« Annalena était toute ma vie et je ne pouvais
-souffrir qu’un objet quelconque de mon
-affection lui demeurât étranger. Que de douceur
-je découvrais à parler à ma très tendre
-des pauvres vieilles choses solitaires que j’aimais !
-Avec quel sentiment et d’étonnement et
-de fierté je faisais connaître aux choses aimées
-la forme de ma très ravissante ! Je la conduisais
-au déclin du jour sur les vieux ponts
-chers à mes songeries ; je lui montrais les
-antiques maisons que ma fantaisie se plaisait à
-peupler de Sinibaldos fabuleux, de Clarices de
-rêve. Je la présentais aux rives léthargiques,
-aux recoins obscurs et ruineux, comme un
-jeune amant introduit dans un cercle de
-parents et d’amis la nouvelle épousée.</p>
-
-<p>« Certain soir, sous la porte sinistre du
-Ghetto, je lui parlai de Shylock et de Yessica ;
-et, ô surprise ! le grand génie barbare qui
-m’avait tant choqué par ses bizarreries soudain
-se révéla à mon âme latine dans toute sa
-beauté, dans toute sa puissance ! Je relus le
-<i>Songe d’une nuit d’été</i>, le <i>Roi Lear</i>. Puis je
-m’en retournai au plus tendre, au plus étrange,
-au plus blessé ; je relus <i>Julie</i>, les <i>Confessions</i>.
-Eh quoi ! me disais-je, ce Shakespeare, ce
-Rousseau ! n’ont-ils donc jamais tenu un caillou
-dans leurs mains ? En vérité ! Comment
-donc s’y sont-ils pris, ces grands amants de la
-Nature, pour ne pas pénétrer l’amoureux
-principe de leur Immortelle ? Pourquoi, étant
-si simples et si forts, n’ont-ils pas su ou osé
-suivre jusqu’au bout leur sublime sentiment,
-établir la suprême Identité, et Le reconnaître,
-Lui, Lui tout entier, dans leur amour humain ?
-Je mis la première partie des <i>Confessions</i>
-entre les mains de Manto. Notre tendresse
-commune envers le Génevois resserra les liens
-de notre amitié.</p>
-
-<p>« Un soir nous entrâmes à San-Maurizio.
-L’église était déserte. Une grande terreur
-s’éleva dans mon sang. Je saisis les mains
-bien-aimées : « Voici l’Épiphanie, voici l’Épiphanie !
-A genoux, Clarice ! Car le voici, Lui,
-Lui Père dans les cieux sans fin, Fils sur la
-terre bornée, Esprit de Vérité, amour du
-Père au Fils, amour du Fils au Père,
-amour de l’Amour ! L’Amour unique en face
-de soi-même ! A genoux, à genoux ! Car il
-est là, terrible de pardon, sous nos regards
-de Gentils ! »</p>
-
-<p>« Que vous dirai-je encore, chevalier, du
-singulier état où je trouvais mon cœur ? Comment
-vous le dépeindre avec des mots profanes ?
-Je ne suis pas un saint, et même dans le
-plus fort de mon amoureuse exaltation il s’en
-manquait bien que je me trouvasse en l’état de
-grâce. Hélas ! non ; la pluie n’était pas ma
-sœur, le vent n’était pas mon frère ; mais je
-disais au vent : « Doux frère de Clarice » ; et
-je disais à la pluie : « Tendre sœur d’Annalena ! »
-Les choses les plus étrangères à la jeunesse,
-à la beauté ; les objets les plus éloignés
-de l’amour me rappelaient sans cesse à la
-mémoire ma belle, ma jeune, mon amoureuse.
-Séparées de sa tendre image, la nature et la
-vie perdaient leur signifiance. Feuilletais-je
-quelque antique in-folio de bibliothèque oubliée ?
-le parfum de sa moisissure me faisait
-songer à une Annalena aux atours de jadis, à
-une Clarice des temps défunts.</p>
-
-<p>« Certain jour, je mis la main sur un livre
-des plus singuliers : <i>Les Pratiques de l’Année
-sainte du Frère Martial du Mans</i>, religieux
-pénitent. Je m’engouai aussitôt de cet ouvrage
-séraphique. Certes, je rougis de mon indignité ;
-mais je pris garde que l’amour de la
-créature m’enseignait l’adoration du Créateur,
-du Père de toutes choses. Je disais quelquefois
-à ma très belle de l’air le plus sérieux du
-monde : « Eh ! quoi, chère tête ! ces frimas ne
-finiront-ils donc jamais ? Pourquoi ne voulez-vous
-pas faire le printemps ? » ; ou bien :
-« Je suis las de dormir, ma toute tendre ;
-daignez dire de grâce : « Que la lumière
-soit ! » ; ou bien encore : « J’aurais telle ou
-telle chose à dire ou à demander à mon ami
-Stanislas. Ordonnez à Sa Majesté de comparaître
-sur-le-champ ! » — Mon cher amour
-frappait des mains, riant aux éclats ; je finissais
-moi-même par sourire ; néanmoins, mon
-âme demeurait grave ; l’amour, le divin amour
-et la confiance dans l’amour demeuraient
-gravés au profond de mon âme. Car je voyais en
-ma Clarice une personnification de la toute
-puissante Nature dont l’essence est Amour ;
-car mon Annalena m’était comme un reflet de la
-Révélation. Je reconnaissais en elle tant ma
-tendresse et ma joie que ma douleur et ma
-pitié ; oui, son amour m’enseignait à prendre
-en pitié et la jeunesse et la beauté, et la joie
-et la volupté. « Que la pitié soit ma sagesse
-unique ; que mon amour parfait de la création
-soit mon amour de Dieu ! » Tout mon corps
-était envahi par le cœur, et mon cœur pantelait
-d’amoureuse pitié.</p>
-
-<p>« Toutefois, j’avais encore des heures de
-doute et d’abattement ; car, pour accoutumé
-que je fusse aux mouvements capricieux dont
-mon hypocondrie était l’origine, j’éprouvais
-toujours quelque surprise à mes accès de commisération
-fébrile et irréfléchie ; et, tout en
-m’abandonnant à l’étrange bizarrerie de mon
-naturel, je tâchais à pénétrer le mystère de
-cette singulière compassion pour une créature
-comblée des plus précieuses faveurs du destin.
-Les réflexions que je fis à ce sujet eurent
-pour effet d’abattre pour quelque temps ma
-dévorante exaltation. Les amours humaines,
-chevalier, sont mélangées de méfiance, de
-crainte et de mépris, et ce que nous appelons
-pitié, n’est, le plus ordinairement, que notre
-mépris de ceux que nous aimons. Nous savons
-trop bien ce que signifie notre pitié du prochain
-pour ne pas redouter d’être pris en
-compassion à notre tour. Astarté et Asmodée
-sont aujourd’hui encore les princes de notre
-pitoyable amitié. Le mépris empoisonne notre
-compassion tout de même que le désir du
-châtiment corrompt notre souci de la justice ;
-car, entre nous soit dit, rien ne ressemble
-moins à l’amour de la vertu que la sinistre et
-pusillanime ardeur qui nous porte à éliminer
-du corps social tout ce qui nous en paraît
-menacer la douteuse harmonie. L’office du
-magistrat n’est, en quelque sorte, qu’un tribut
-que nous payons au prince de ce monde, au
-père du mensonge ; le geôlier et le bourreau
-suffiraient à l’idéal de justice de la plupart
-d’entre nous ; car, non contents de passer en
-férocité le tigre, en ruse le renard et la vipère
-en venimosité, nous avons su encore ajouter à
-ces avantages bestiaux la vertu purement humaine
-qu’est l’esprit de vengeance. Passé l’âge
-de trente ans, la plupart des humains ne sont
-guère autre chose que des survivants par esprit
-de vengeance. Nous nous vengeons du
-mal que l’on nous fait ; nous nous vengeons
-aussi du bien que nous faisons ; et voilà pourquoi
-notre vie ressemble si fort à un tas de
-gadoue arrosée de sang. Amour, oubli des
-fautes, pitié ! Toute la grandeur possible, toute
-la bassesse réelle de l’homme ! Que votre
-pensée s’arrête un instant sur le mystère adorable
-et terrible du sentiment pur, et vous
-aurez une vision parfaite de l’affreuse barbarie
-dont les ténèbres nous environnent de
-toutes parts après dix-huit siècles d’effort chrétien.
-Hélas ! jusques à quand nous faudra-t-il
-attendre le retour de Celui qui doit communiquer
-aux faibles, aux moroses, aux contrefaits
-de l’esprit et de la chair, un peu de sa glorieuse
-pitié, de la force, de la joie, de la beauté
-même ? Quand donc apprendrons-nous à
-plaindre la Joie et la Beauté ?</p>
-
-<p>« Ainsi, je doutais quelquefois de ma compassion ;
-cependant l’amour de l’amour ne
-m’abandonnait jamais. Je n’avais souci d’aucune
-chose de ce monde que de ma tendresse.
-J’aimais en Annalena jusqu’au mystère profond
-qui enveloppait son passé. Je ne connaissais
-rien autre chose de sa vie que les quelques
-aventures galantes dont elle avait consenti
-à me faire confidence au début de notre
-liaison. Quant au reste, elle mettait à le tenir
-secret un soin qui égalait la prudence de son
-frère Alessandro. Ni le sentiment délicat qui
-la portait à cultiver les arts dans un âge si
-tendre, ni la sagacité qu’elle faisait paraître
-au milieu de circonstances si singulières, ni
-l’air de décence, enfin, qu’elle se savait parfois
-donner dans une condition si particulière ;
-aucune de ces qualités de cœur et d’esprit ne
-me surprenait tant que ce contraste et de
-l’étourderie qu’elle montrait dans ses confessions
-d’amoureuse et de l’habileté avec laquelle
-elle éludait toute question pouvant
-avoir trait à sa naissance, à ses parents ou
-aux premières années de sa vie. Au reste, la
-preuve que je lui donnai bientôt de mon naturel
-jaloux et quelque peu brutal ne fut sans doute
-pas pour la faire incliner aux épanchements.
-Tant de réserve sur un sujet si bien fait pour
-éveiller une tendre curiosité, ne laissa pas de
-me donner du dépit dans le commencement ;
-toutefois, je m’accoutumai bientôt au mystère
-qui environnait mon étrange félicité, et je
-finis même par y découvrir un charme des
-plus troublants. Car une seule et même loi
-régit et notre adoration de Dieu et notre tendresse
-pour l’homme ; l’aveugle abandon au
-sentiment et la sage soumission à l’inconnu
-entrent pour des parts égales et dans l’une et
-dans l’autre, et jamais nous n’aimons mieux
-qu’alors que nous entendons mal ; à cause
-que l’impossibilité d’acquérir une chose pour
-l’obole de la raison nous rappelle à la mémoire
-le merveilleux trésor de sentiments que
-nous portons dans nos cœurs.</p>
-
-<p>« Après quelques semaines de méfiance et
-de bouderie, la subtile affinité entre le mystère
-et l’amour se révéla à mon esprit dans
-tout le charme de sa tristesse. Je sus bon gré
-à la Mérone de m’être demeurée un peu une
-inconnue tout en m’abandonnant et sa beauté
-d’amante et sa tendresse de sœur. La durée
-des terrestres amours se mesure à la mélancolie
-dissimulée sous les joies qu’elles nous
-donnent ; car le plaisir de disposer de la soi-disant
-réalité des choses n’est que peu à comparaison
-de la sublime douleur d’ignorer la
-fin de ces choses. Je laissais souvent errer
-mon regard sur ma songeuse nue comme sur un
-charmant paysage de soir de mai ; j’interrogeais
-le grand silence de ses yeux plus beaux
-que le sommeil des eaux de l’été ; je m’enivrais
-des parfums somnolents exhalés par le jardin
-sauvage de sa chevelure ; j’étanchais ma soif
-à la source fraîche et caillouteuse de sa
-bouche ; je humais le vin doux-amer de sa
-jeune volupté comme le Scythe boit la sève à
-même la blessure du saule. Cependant les plus
-secrètes possessions ne parvenaient pas à
-satisfaire mon mystique désir. « Te voici près
-de moi, te voici tout près de moi, te voici
-au-dessous de moi, enfin, comme la montagne
-sous la nuée, comme le blé sous la
-pluie, comme la pierre sous la vague ; et me
-voici en toi, maintenant, comme le vin
-dans la jarre, comme la chaleur dans le
-fruit, comme la vie dans le sang. Et nous
-voici unité, présentement, comme la cloche
-et le son, comme Dieu et l’amour, comme
-la douleur et la volupté. Et te voici un peu
-plus loin de moi déjà, et plus loin encore
-à présent, et nous voici séparés par un
-ténébreux abîme. O femme ! qui donc es-tu
-comme créature ? O Clarice, qui donc es-tu
-comme amante ? Ton destin m’est aussi
-étranger que ton sexe ; je ne sais rien de
-ton existence dans l’univers, je ne connais
-que peu de chose de ta vie dans le temps.
-D’où viens-tu ? Qui es-tu ? Où vas-tu ?
-Atome d’azur dans l’espace, petite goutte
-d’eau sombre dans l’océan lumineux de
-l’Amour ! Qu’il est terrible et qu’il est doux
-d’être un étranger à ce que l’on aime !
-Que d’autres se tourmentent d’ignorer le
-sens supraterrestre de leur amour ; moi je
-me plais à ne rien connaître du mien, rien,
-pas même son existence effective. Non, ni
-le présent, ni le passé, ni le futur ! O forme
-certaine de ma vie, ô pain et vin de ma
-passion, que je me réjouis de n’entendre
-pas ton nom véritable ! L’amour t’apporta
-un soir, la mort t’enlèvera quelque jour ;
-tel fut, tel sera aussi le destin de ma propre
-chair. Le corps est étranger à la vie, le cercueil
-étranger au cadavre. Je ne connais rien
-de moi-même ; chercherai-je à pénétrer ton
-secret ? Restons comme nous sommes ; tout
-va le mieux du monde ; enivrons-nous du
-mystère des instants ! Qu’il nous suffise de
-savoir que l’amour est en nous et autour de
-nous et en toutes choses ; qu’il n’est pas de
-caillou qui n’en soit tout pénétré, et qu’il
-n’est point de soleil qui n’en reçoive sa
-lumière ; car quiconque paraît briller de sa
-propre clarté brille de la clarté de l’amour.
-Demeurons en paix. Son règne arrivera.
-Son nom sera sanctifié ! » Telle était ma
-prière du soir. La malicieuse Annalena lui
-faisait quelquefois respons d’un <i>amen</i> innocemment
-moqueur ; ensuite de quoi j’étendais
-mon long cadavre de raisonneur à côté de
-ma chère vie au souffle puissant et doux.</p>
-
-<p>« Fort souvent, au cours de mes promenades
-nocturnes, ma capricieuse rêverie me
-reportait dans le passé. La lune me parlait des
-nuits d’insomnie de mon enfance, du parc de
-Brettinoro, de la fontaine au fond du parc,
-des chansons de vieille nourrice folle de la
-fontaine. L’odeur assoupissante de l’eau me
-contait l’histoire sans fin de mes vagabondages.
-Le vent m’entretenait des mille contrées
-lointaines entrevues autrefois et redevenues
-de longue main étrangères à mon cœur ;
-car l’homme ne garde un souvenir vraiment
-vivace que des lieux où son âme fut aimante.
-« Vos printemps sont déjà légion, monsieur
-de Pinamonte. » — « Paix, paix, ô mon
-cœur cruel ! » — « Vous êtes vieux, monsieur
-de Pinamonte, insistait la mélancolique
-espièglerie de mon cœur. » Eh oui,
-par la fourche et la queue du <span lang="it" xml:lang="it">Diavolo</span> ! J’étais
-vieux, je le savais ; quel besoin était-il de m’en
-ressasser les oreilles ? — « Ah ! ah ! Accoudez-vous
-au garde-fou du <span lang="it" xml:lang="it">ponte Ca’ di Dio</span> ;
-regardez au plus loin de la nuit ! Il vous
-sied bien, à la vérité, de jouer l’indifférent…
-C’est cela, une main à la garde de
-l’épée, l’autre à la hanche ; cela vous va à
-ravir. Rajustons, s’il vous plaît, cette perruque…
-Ah ! le petit maître, le galantin,
-le volage ! A d’autres ! Écoutez-moi, je vous
-connais, nous nous connaissons, je suis
-votre cœur, votre pauvre vieux benêt de
-cœur. Vous avez beaucoup souffert, monsieur
-le Pinamonte. Mais aussi, la plaisante
-fureur que de n’aimer aucune chose de ce
-monde ! Peut-on être heureux quand on ne
-s’aime pas, je vous le demande ? Et peut-on
-s’aimer, alors que l’on n’aime personne ? »
-Je rougissais, je pestais comme un diable, et
-je ne parvenais jamais à imposer silence à
-mon scélérat de regret ; et, tout honteux, je
-finissais par approuver le vieil oiseau moqueur
-et déplumé de ma conscience. Combien mon
-passé m’apparaissait vide, glacé, misérable !
-Le ciel était pur, Venise dormait ; une grande
-tendresse palpitait dans le vent. « Tu n’as pas
-aimé, tu n’as pas su t’aimer ! Et voici que
-l’amour fond sur ta vieillesse, ardent comme
-un reproche, terrible comme une vengeance !
-Tu le connais maintenant ! » Eh oui, je le
-connaissais ! Un être nouveau criait d’amour
-au plus ténébreux de mon être ; j’étais plein
-de joie et ma joie était une douleur ; j’étais
-plein de douleur et ma douleur était plus belle
-que ma joie. Mon amour cherchait en vain
-son expression dans mon esprit, dans les
-œuvres des poètes ; seules, les écritures savaient
-lui prêter une voix, et je chantais avec
-David :</p>
-
-<p>« O Dieu, tu es mon Dieu. Je te veux chercher
-dès l’aurore. Mon âme a soif de toi ;
-toute ma chair t’appelle du milieu d’un pays
-de sécheresse et de soif, du fond d’une contrée
-sans eau.</p>
-
-<p>« Car je veux contempler ta gloire et ta
-puissance, toi qui m’apparus dans le sanctuaire.</p>
-
-<p>« A cause que ton amour est meilleur que
-la vie, mes lèvres chanteront tes louanges.</p>
-
-<p>« Ainsi donc je te veux bénir tant que je
-vis, élevant les mains en ton nom.</p>
-
-<p>« Mon âme se nourrira de toi comme de
-moelle et de graisse ; ma bouche te chantera
-avec des lèvres ravies.</p>
-
-<p>« Alors que je rêverai de toi sur ma couche,
-sujet de méditations pour mes veilles.</p>
-
-<p>« A cause que tu fus mon secours, je veux
-me réjouir à l’ombre de tes ailes.</p>
-
-<p>« Mon âme te poursuit sans relâche, ta
-dextre me soutient. Mais ceux-là qui cherchent
-mon âme pour la détruire seront bannis
-dans les parties basses du sol.</p>
-
-<p>« Ils périront par l’épée, ils seront la proie
-des renards. Le Roi se réjouira en Dieu ;
-car quiconque jure par lui sera glorifié !
-Mais la gueule de ceux qui mentent sera
-comblée comme la tombe. »</p>
-
-<p>« Et je continuais, tout en me disputant
-avec moi-même, ma course fantasque par les
-ruelles endormies. Eh ! palsambleu, oui, mon
-cœur avait raison : j’étais ridicule… Mon ombre
-maigre et désolée courait sur les canaux, sur
-le pavé, sur les murailles. Elle était burlesque.
-L’ombre de mon épée faisait à mon ombre
-une façon de queue de babouin désenchanté.
-Maigre, maigre, et voûtée, et cassée en deux,
-l’ombre de la précoce vieillesse ! J’étais vieux ;
-mais — par le Styx ! — que m’importaient l’injure
-du temps, le vide de la vie écoulée, la
-trahison du souvenir ? J’aimais ; j’aimais la
-douce, la détestable Mérone. J’adorais ; j’adorais
-le doux, le détestable Pinamonte. J’avais
-découvert enfin, sur le tard, une raison de
-vivre, c’est-à-dire de m’aimer. Je me surprenais
-quelquefois baisant aux miroirs le reflet
-de ma face ; d’avoir été caressé par les mains,
-les lèvres ou les larmes d’Annalena, mon
-visage m’apparaissait divinement beau et
-comme éclairé d’une douceur céleste. Je considérais
-mon corps — ce pauvre corps décharné
-de galantin sur le retour — et je me
-prosternais devant moi-même comme fait le
-païen aux pieds de son idole ; car ma chair me
-semblait en quelque façon sanctifiée par les joies
-qu’elle avait su donner à la divine Sulmerre.</p>
-
-<p>« Mon amie se plaisait parfois à me parler
-des singularités de ma tournure, de mon visage
-et de mon caractère. Je découvrais, moi aussi,
-à chaque jour quelque détail aimable à la vampirique
-laideur de mon ami Pinamonte. J’avais
-peine à m’accoutumer à mon bonheur ; ma
-solitude m’avait quitté si brusquement ! Maintenant
-j’avais où reposer ma vieille tête desséchée
-de fou ratiocineur, de démoniaque
-tendre… Un oreiller de douceur, de songerie et
-d’illusions m’attendait là-bas, dans la vieille
-maison de la <span lang="it" xml:lang="it">riva dell’ Olio</span> : le sein de la
-Mérone, le giron de la Mérone, tout de tiédeur,
-de mollesse et d’oubli. — Quel geste fera-t-elle,
-la mieux-aimée, en m’apercevant sur le seuil
-de l’alcôve ? M’adressera-t-elle de tendres
-reproches au sujet de mes escapades de somnambule ?
-Me boudera-t-elle ? Ah, si seulement
-elle daignait soupçonner un tantinet ma
-vertu, me témoigner un peu de dépit jaloux !
-Quelle serait ma joie, quel serait mon triomphe !
-J’étudiais les contours extravagants de
-mon ombre sur le vitrail changeant du clair
-de lune, je me composais de diverses façons ;
-et c’étaient des airs de prince Charmant, et
-c’étaient des minauderies sataniques… Oui,
-c’est cela ; voilà : c’est d’un air dégagé et le
-sourire aux lèvres que je me veux tantôt présenter
-chez ma belle. Je la surprendrai assise
-sur ses coussins et plongée dans quelque lecture
-pernicieuse. Je froisse mon habit et mon
-jabot, je déboutonne à demi ma veste, je fais
-le dos rond et me donne de la sorte l’air d’un
-mauvais sujet accompli. Me voici en état de
-faire mon entrée. J’avance sur la pointe du
-pied, à la façon des voleurs et des galants. Un
-sourire fripon se joue sur mes lèvres. J’entre.
-J’entends son petit cri de surprise : « D’où
-diantre revenez-vous à pareille heure ? » Je
-balbutie n’importe quoi en toussotant ; j’affecte
-de fuir son regard. Elle m’ordonne de la
-bien regarder dans les yeux. Ma réponse est
-toute prête : « Trêve de simagrées, ma toute
-belle ; eh quoi ! oseriez-vous me soupçonner… »
-Je n’achève pas. « Ah ! le fourbe,
-l’ingrat ! Dans quel état se présente-t-il à ma
-vue ! Cruel amant ! Votre silence est un
-aveu, un aveu de trahison ! Ah ! n’approchez
-pas, barbare ! N’approchez pas ! Puissances
-du ciel ! quand donc mettrez-vous fin à mes
-tourments ? » — Je n’y tiens plus, chevalier
-de mon cœur ; je cours me jeter aux pieds
-de ma toute-chère, je la couvre de baisers, je
-l’arrose de larmes ; je presse follement la
-bien-aimée contre mon cœur ; je lui découvre
-ma galante ruse, je la baise tendrement par
-tout le corps, je la berce, je l’endors doucement
-dans mes bras… Une sainte odeur de
-volupté baigne l’alcôve ; chaque heure nouvelle
-semble apporter un silence nouveau ; un grillon
-de temps en temps pousse un petit cri
-plaintif ; un meuble craque… La tête de la
-Mérone s’endort sur mon cœur ; le sommeil
-me gagne à mon tour ; je m’endors dans les
-bras de la félicité.</p>
-
-<p>« Voilà de quels rêves, monsieur le chevalier,
-voilà de quelles billevesées j’occupais mon
-esprit. Il n’était pas d’événement, de pensée,
-de parole que je ne rapportasse à la Mérone
-et qui ne me parût avoir trait à mon amour.
-J’étais devenu à mes yeux le centre de l’univers ;
-je pénétrais la signifiance la plus secrète
-de toutes choses ; mon misérable cœur abreuvé
-d’amertume battait maintenant la mesure au
-milieu de la divine harmonie des sphères ; la
-circulation de mon sang amoureux m’enivrait
-comme d’une musique d’inépuisables clepsydres.
-La passion m’initiait aux mystères de
-l’être ; je m’aimais de l’amour dont le divin
-brûle pour le divin.</p>
-
-<p>« Je m’oubliais de la sorte aux plus singulières
-rêvasseries jusqu’à l’instant où, levant
-les yeux vers les cadrans célestes, je prenais
-garde que le temps, l’implacable temps n’avait
-point interrompu son cours. Me réveillant
-alors de ma sotte songerie, je faisais tout
-d’abord un bond diabolique, puis je partais
-comme un trait. L’angoisse me soulevait telle
-une machine volante ; et c’eût été, à coup sûr,
-chose fort plaisante que de me voir faire cette
-diligence vers le lieu où m’appelaient mes galants
-devoirs. Me voici enfin au seuil de mon
-paradis terrestre ; j’entr’ouvre en tremblant la
-porte du sanctuaire… Hélas ! pourquoi donc
-faut-il que la réalité ressemble si peu au rêve ?
-O mon rêve enfantin, ô mon désir précieux, où
-êtes-vous ? Où est la lampe, où est le roman français
-arrivé par la dernière poste, où est enfin la
-Mérone elle-même ? J’entre et je ne perçois que
-ténèbres ; je m’avance, j’écoute… rien ne
-branle… je n’entends que la respiration paisible
-et régulière de la dormeuse. Hélas ! bourreau de
-rêve ! chienne de réalité ! La Sulmerre n’a
-point jugé à propos de m’attendre ; la Sulmerre
-ne m’aime pas. Maudite imagination !
-Tu me la baillais belle avec tes vains mirages
-d’amour, de tendresse, de sincérité ! « Eh
-quoi ? serait-ce vous, monsieur le somnambule !
-C’est chose fort salutaire que de
-prendre le frais avant son coucher… Allons,
-venez, venez tout contre moi… j’ai hâte de
-chanter l’introït ; et dans une heure ou deux
-nous entonnerons les matines. » — Sombre
-et silencieux comme un mort, je quitte mes
-vêtements, je m’allonge auprès de la chère
-gourgandine et, dévoré des aphrodisiaques du
-dépit et du dégoût, je me prends à la besogner
-sauvagement. A mon réveil, Phébus est déjà
-haut dans le ciel et je me sens tout guilleret.
-N’ai-je pas en effet la Mérone auprès de moi ?
-Ne m’aime-t-elle pas à sa manière ? Que me
-faut-il donc encore ? N’est-ce point là la destinée
-de tous les humains ? « Bonjour, monseigneur
-mignon ! Le beau soleil, la charmante
-journée ! Ah ! que j’y pense ! N’avez-vous
-pas convié le prince et plusieurs autres amis
-pour tantôt ? » — Telle est la vie, monsieur
-le chevalier ; telles sont nos amours, et
-c’est ainsi que va le monde.</p>
-
-<p>« Toutefois ce n’était là que ma philosophie
-des meilleurs jours ou des plus lourdes heures
-de lassitude ou de résignation. La plupart du
-temps, la moindre indécision dans le regard
-d’Annalena et la plus faible hésitation dans sa
-voix m’offraient une raison de changer brusquement
-d’humeur. Alors aux tortures de l’angoisse
-et de la pitié succédaient les supplices
-de la jalousie et de la fureur. Je me méfiais de
-toutes les formes de ce que l’on appelle sottement
-« possession » ; nulle d’entre elles ne
-parvenait à satisfaire mon insensé désir. Ma
-rageuse passion imposait à la très chère les plus
-cruelles pratiques de la dépravation, les plus
-hideuses besognes de l’obscénité. Je trouvais
-un horrible plaisir à me dédoubler, à me métamorphoser
-en mon imagination ; je m’apparaissais
-en esprit sous la forme grossière et
-sous les traits étrangers d’un matelot ivre, d’un
-soldat tout fumant du sang des viols et des
-massacres, d’un libertin sénile, baveux et rongé
-d’aphrodisiaques. J’étais tout ensemble acteur
-et spectateur dans mes tragiques ignominies.
-Je déguisais ma chère maîtresse en bardache, je
-la grimais en vieille salope sinistre et poivrée ;
-je traînais mon amour au lupanar, je baignais
-mon cher archange dans les latrines. A force
-de lui presser le bouton, de la persécuter
-d’horribles prières et d’extravagantes menaces,
-j’arrachais à ma toute chère des aveux qui me
-faisaient frémir de rage, de honte et de volupté :
-je me faisais initier aux affreux mystères de
-ses amours anciennes ; et, non content d’être
-jaloux de ma propre chair et de tous les
-vivants, je rappelais sans cesse à ma mémoire
-les galants anciens, et j’en multipliais à l’infini
-le nombre. Même je passais plus outre, car
-pénétrant, grâce aux particularités intimes
-qu’Annalena me révélait en ses transports,
-l’âme et la chair de mes prédécesseurs, je
-jouais, mime frappé de folie, le drame de leurs
-passions depuis longtemps éteintes, la comédie
-de leurs espoirs trompés, la farce de leurs
-joies perdues ; et quand mon art immodeste
-arrachait aux lèvres pâmées de Manto le nom
-de l’amant dont je contrefaisais la luxure
-badine ou farouche, un horrible sentiment de
-dégoût et de triomphe me déchirait l’âme et
-secouait ma misérable chair. Démoniaque,
-j’étais possédé d’une légion de rivaux.</p>
-
-<p>« Parmi tous ces adulateurs disparus, oubliés
-ou trahis dont l’énumération ne laisserait sans
-doute pas que de vous paraître oiseuse, — diplomates,
-prélats, bouffes illustres, gens d’épée
-de tous pays, — un seul me paraît digne de
-vous être cité, et cela grâce surtout au curieux
-phénomène de sentiment qu’il fit naître en
-mon cœur. C’était un jeune Danois de la première
-qualité…</p>
-
-<p>« Certaine nuit d’insomnie, en fouillant
-dans une vieille armoire, je mis par hasard la
-main sur son mélancolique portrait d’abandonné.
-La capricieuse Annalena me conta
-l’histoire de ce galant en termes si pleins de
-tendresse que je la soupçonnai aussitôt de
-nourrir encore quelque amour pour son souvenir ;
-cependant le nom autrefois chéri du scandinave
-s’était effacé de sa frivole mémoire, et
-je n’ai jamais connu d’autre nom à ce gentilhomme
-que le ridicule sobriquet de Benjamin
-dont l’espiègle avait jugé plaisant de l’affubler.
-Le visage tout rayonnant de noblesse et de
-douceur du jeune homme ; tels traits de son
-esprit et de son caractère ; le sujet de sa séparation
-d’avec la Mérone ; la tournure originale
-de la lettre d’adieux dans laquelle il mandait à
-l’ingrate son départ désespéré pour la Chine,
-enfin le tour pendable que la perfide osa jouer
-à l’infortuné béjaune en lui communiquant,
-par l’entremise d’Alessandro, la nouvelle aussi
-cruelle que fausse de sa mort et de son inhumation
-au cimetière de Vercelli ; toutes ces
-étranges particularités de son histoire furent
-autant d’éloquentes plaidoiries qui valurent à
-l’unique adorateur sentimental de ma Sulmerre
-l’indulgence et la compassion d’un amant follement
-jaloux et tout plein de répugnance pour
-les caprices vulgaires et passagers des autres
-rivaux.</p>
-
-<p>« Les tristes amours de Benjamin m’offrirent
-une excellente occasion de pénétrer le cœur
-et l’esprit d’Annalena. A la façon dont elle
-m’en fit le récit, je jugeai qu’elle n’avait jamais
-su apprécier des nombreuses qualités du
-Danois que celles qui en faisaient à ses yeux
-un enfant timide, caressant et facile à duper.
-Il me fut clair aussi qu’elle prenait pour de
-l’inexpérience et de l’ingénuité ce qui n’était
-en moi qu’un besoin des plus conscients d’entretenir
-ma tardive flamme en me créant le
-plus possible d’illusions à son sujet. Ruse rampante
-de l’esclave, hypocrisie pitoyable de la
-courtisane, tendresse triomphante de la mère,
-que je vous connus bien toutes trois en étudiant
-le caractère de la Mérone ! La surprise
-qu’elle marqua de me voir si plein de commisération
-pour Benjamin me fit clairement
-entendre qu’elle n’avait espéré rien autre chose
-de sa confidence qu’un nouvel éclat de jalousie
-de ma part. Si étrange que lui ait pu tout
-d’abord paraître ma sympathie envers l’infortuné
-gentilhomme, elle ne tarda point d’y discerner
-un témoignage indirect du profond
-amour dont elle se savait l’objet. Elle me parla
-ingénûment de sa découverte ; je feignis de ne
-m’étonner que de sa pénétration ; en réalité,
-la faiblesse de mon cœur me surprenait bien
-plus encore que la finesse de mon amie. Eh !
-oui, ce que j’aimais en Benjamin, c’était
-l’amour dont il avait brûlé ! Je lui savais gré de
-s’être consumé en tristesses et soucis pour
-une créature qui, dans mon propre cœur,
-avait allumé les feux les plus cruels. Dans le
-fond, y avait-il en tout cela de quoi s’étonner
-si fort ? La tendresse est plus perspicace que
-l’expérience du plus sage, et plus féconde
-qu’une nuit de juin, et plus délicate que l’architecture
-des hirondelles. Tout est sagesse,
-mystère et douceur au cœur de la profonde
-tendresse, de la pure fleur de Dieu sottement
-souillée par le lâche, le hideux mensonge
-humain. Benjamin avait souffert, Benjamin
-avait aimé ; l’amour et la douleur dont mon
-cœur était débordé aimaient le doux Benjamin
-comme le couple égaré dans la nuit aime
-l’étoile qui lui sourit, la brise qui le caresse,
-le silence qui prête l’oreille aux tendres chuchoteries.
-J’avais accoutumé à considérer le
-jeune Danois comme une façon de compagnon
-secret de mon infortune, de témoin invisible
-de mon bonheur, de confident idéal de mes
-peines. La pensée où j’étais de ne le rencontrer
-jamais me disposait apparemment à la
-confiance. Il m’arrivait parfois de soupirer :
-« Que peut bien faire notre frère Benjamin ?
-Est-il toujours à Formose ? A-t-il repris intérêt
-à l’existence ? L’infortuné ! S’il avait
-seulement auprès de lui quelqu’un qui le
-sût consoler ! Quelle tristesse, Annalena,
-quelle tristesse ! » La Sulmerre feignait de
-partager mon attendrissement ; mais je pense
-qu’elle s’affectait davantage des chagrins de
-celui qui parlait que des infortunes de l’absent.
-La femme est ainsi faite, monsieur le chevalier ;
-elle ne conçoit pas que l’on puisse vivre
-dans le passé ; sa chair, son cœur et son esprit
-ne connaissent du temps que la minute présente,
-comme la libellule et comme le frisson
-de l’eau. Et le grand avenir ouvert aux hommes
-aimants et aux bêtes lui est fermé.</p>
-
-<p>Malgré que la madrée affectât souvent de se
-reporter au temps de ses amours avec Benjamin,
-j’avais toujours quelque doute sur la sincérité
-de ses regrets et je la soupçonnais fort
-de n’entretenir ma pitié qu’afin d’y trouver
-l’occasion de porter aux nues la générosité de
-mes sentiments. La femme est faible et l’hypocrisie
-de la faiblesse est insondable. Non contente
-d’avoir du premier jour discerné dans
-l’estime que je faisais du Danois une excellente
-preuve de mon amour, l’artificieuse s’en fit
-bientôt un moyen de défense dont elle s’accoutuma
-à user dans les moindres occasions.
-Qu’une parole un peu vive vînt à m’échapper,
-la Mérone aussitôt de me vanter la modération
-de langage et les façons honnêtes de son
-sentimental patito ; m’arrivait-il de lui faire
-reproche de sa coquetterie ou de la soupçonner
-ouvertement d’infidélité, c’était alors un
-cantique de louanges à la sublime confiance
-que Benjamin n’avait point cessé de lui témoigner
-tout le temps que dura leur commerce.
-« Eh quoi, cher Allobroge, est-ce un passe-temps
-digne de Votre Seigneurie que de
-tourmenter sans cesse un pauvre cœur sans
-malice, une malheureuse fille sans défense ?
-Mortel insensible ! Cœur corrompu ! Que
-vous avez donc bien pris à tâche de venger
-mon infortuné Benjamin ! O mon cher innocent,
-mon tendre mandarin ! Que je t’aimerais
-et te cajolerais, présentement, si tu étais
-auprès de moi et si je n’eusse eu le malheur
-de m’engouer d’un bel esprit ! » La coquine
-mettait à ses invectives un si fort accent de
-sincérité que je ne les pouvais entendre sans
-en ressentir de l’émotion. Que la colère enfantine
-et rusée de ma Manto était charmante !
-Que sa tristesse, vraie ou feinte, était gracieuse !
-A solliciter son pardon, à calmer sa
-douleur, je goûtais un plaisir qui ne se peut
-exprimer. Je la prenais sur mes genoux, je la
-baisais et la berçais, je lui chuchotais des mots
-tendres ainsi qu’on fait aux petites filles ; je
-buvais ses larmes, je la tapotais doucement
-sur ses joues chaudes et claires de beau fruit
-précoce, et je me disais en moi-même : « Roquentin
-imbécile ! fabricateur d’illusions !
-Quelle est ta sincérité, mais quel est aussi
-ton avilissement ! »</p>
-
-<p>« Je ne voudrais pour toute chose au monde
-vous faire le détail de ces scènes scabreuses
-où les larmes n’étaient que bien rarement
-seules à couler. Vous me paraissez d’ailleurs
-marquer quelque hâte d’en finir avec ce Benjamin
-que vous ne connaissez pas et dont vous
-vous moquez, sans doute, comme de Colin-tampon.
-Ma digression à son sujet a été fort
-longue ; mais qu’y faire, chevalier ? La faute
-est commise. Ne suis-je pas l’homme des digressions ?
-Et puis, qu’importe ? Toutefois, avant
-que de revenir à mon histoire, souffrez que je
-mentionne un autre de mes rivaux et amis :
-Mylord Edward Gordon Colham, jeune Anglais
-débarqué depuis peu à Venise dans la vue de
-s’y déniaiser et d’y perdre son temps en qualité
-de secrétaire d’ambassade. La jeunesse de
-l’aimable insulaire et l’expression de franchise
-et d’innocence répandue sur toute sa personne
-furent cause que la Mérone tout d’abord lui
-permit certaines privautés peu faites pour me
-plaire. Je reconnus cependant bientôt que les
-assiduités du béjaune n’avaient rien qui me pût
-donner de l’ombrage, et je finis même par me
-prendre de quelque goût pour le charmant
-Edward. La Sulmerre accoutuma bientôt de
-l’appeler frérot ; je lui donnai le nom de
-mignon. Mylord touchait agréablement de
-l’épinette, avait les plus beaux yeux et cheveux
-du monde, et paraissait ne se plaire qu’en la
-compagnie des messieurs de la Manchette. Je
-vous fais grâce de ses autres particularités ; au
-demeurant, le rôle qu’il joua dans le drame
-burlesque de mes amours se réduit à presque
-rien ; et dans toute la suite de mon histoire
-nous ne le verrons réapparaître qu’une seule
-fois. J’estime non moins inutile de vous parler
-des confidences que je ne tardai pas, selon ma
-fâcheuse coutume, à déverser dans son sein.
-Mieux que personne au monde vous connaissez
-déjà et l’horrible inquiétude qui torturait
-ma raison et l’atroce amour qui me dévorait
-le cœur.</p>
-
-<p>« La vie est sainte et l’homme est mauvais ;
-et la vie se venge de l’homme. Du premier
-regard il m’avait semblé reconnaître en Clarice-Annalena
-la projection mystérieuse de la
-chère image tant caressée jadis par mon esprit
-d’enfant ; et, loin de s’atténuer avec le temps
-et l’habitude, cette délicieuse impression du
-premier moment ne fit que gagner en force et
-en netteté. Aimer la Mérone me parut bientôt
-retourner bonnement aux tendresses abandonnées
-des premiers ans. Dans les yeux de
-la belle je retrouvai le ciel et les fontaines du
-duché de Brettinoro ; dans ses cheveux, l’arome
-du vent soufflé par le fleuve ami et la forêt fraternelle ;
-dans sa voix, les ris et les chansons
-des compagnes de mon jeune âge. J’aimai la
-douce un peu comme un gitonneau d’école
-et beaucoup comme une petite sœur puérilement
-incestueuse. Hélas, Annalena ! Hélas !
-Mon enfance, mon enfant, mon enfantillage ! — Il
-n’est, à mon sens, chose si aimable au
-monde qui puisse être comparée au délice de
-découvrir dans une femme perdue quelque
-reste de grâce enfantine, de tendresse et de
-pureté. C’est plus passager que la mélancolie
-du dernier rayon sur la nuée grossissante de
-la nuit, et c’est plus délicat que la fragilité de
-la fleur cueillie aux bocages de l’arrière-saison.
-Certes, la vierge m’apparaît aimable en son
-innocence ; mais je suis tellement fait que je
-préférerai toujours la surprise de découvrir un
-peu alors que je ne cherche pas, à la joie de
-rencontrer beaucoup quand je suis certain de
-trouver. Le goût de l’imprévu m’a guidé dans
-mes amours comme dans tout le reste, et c’est
-à lui que je dois d’avoir pris dans ma jeunesse
-le train du libertinage ; car, sitôt que l’on m’eut
-appris sur les créatures que leurs sentiments
-étaient affectés, je sentis naître en moi le
-bizarre désir de leur en inspirer qui fussent
-véritables. Loin de me laisser rebuter par les
-échecs inévitables que j’éprouvais à ce jeu
-extravagant, je me faisais un divertissement
-d’en atténuer l’effet en les interprétant d’une
-certaine façon. J’opposais aux jugements sévères
-de ma raison tous les arguments qui me
-semblaient propres à me faire incliner à l’indulgence ;
-et comme il me fallait de la noblesse
-à tout prix, je relâchais sans cesse les cordons
-de ma bourse et je me réjouissais naïvement de
-découvrir, au défaut de l’amour, un peu de
-reconnaissance dans le cœur de mes vénales
-consolatrices.</p>
-
-<p>« Si ingrate que fût la tâche que j’avais prise
-à cœur, j’y trouvai cependant mainte occasion
-de me complimenter sur mon optimisme libéral
-et galant ; singulièrement dans mon commerce
-avec Annalena. La reconnaissance que
-celle-ci avait accoutumé de me marquer à
-tout propos n’était pas le seul sentiment qui
-m’étonnât dans une fille de son âge et de sa
-condition. Quelque sensible qu’elle fût au faste
-dont je l’environnais, elle y paraissait attacher
-moins de prix qu’à la manière affectueuse et
-honnête dont j’usais à son égard par devers le
-monde. Elle apportait dans ses transports
-les moins modestes une câlinerie mignonne
-qui semblait témoigner de la sincérité de son
-sentiment autant que de la vivacité de son
-plaisir. Elle avait aussi d’accorder le pardon
-des fautes une manière à tel point charmeuse,
-que je la soupçonnais parfois d’exciter avec
-intention les fureurs de ma jalousie. Ses bouderies
-étaient enfantines et attendrissantes ;
-elle montrait de la grâce ingénue jusque dans
-ses péchés ; car elle était perverse à la manière
-des novices et des nonnains. Ses petites
-larmes avaient un goût de pluie féée au blond
-royaume d’automne de Riquet à la Houppe, et
-ce m’était un délice que de baisoter ses petites
-moues de colère ou de dédain. Son fichu se
-renflait à la plus faible émotion, découvrant
-une poitrine ornée de tous les agréments que
-peut offrir l’âge délicat et troublant où les
-belles cessent d’être fillettes sans se pouvoir
-décider à devenir femmes entièrement. Son
-corps était comme ces beaux rosiers de mai
-dont le feuillage dur et frémissant présente aux
-lèvres charmées une petite fleur sans duvet,
-entr’ouverte à peine, lisse et aigre-douce au
-baiser. Mais c’était surtout le rire, le rire d’Annalena !
-Rire clair, rustique, primitif, fraternel ;
-rire d’enfant qui me semblait tout frissonnant
-de murmures de sources réveillés
-jadis durant quelque halte nocturne au milieu
-d’une forêt étrange ; et tout assourdi de ramages
-de mai entendus dans le demi-sommeil,
-au fond d’un verger vaporeux ; et tout frileux
-d’un bruit de pluie et de grêle sur les toits de
-l’antique château de Brettinoro ; et tout somnolent
-des chansons du vent dans les cheminées
-désolées ; et tout ému encore du son des
-noëls de jadis…</p>
-
-<p>« Voilà ce que je croyais entendre, moi qui
-n’avais jamais rencontré l’Amour ; oui, voilà
-ce que j’entendais, moi le plus solitaire, dans
-le rire singulier de la Mérone, dans ce doux
-rire qui s’épanouissait soudain dans la voix de
-ma belle comme la rose s’allume au rosier et
-comme se détache du chêne bruissant la grêle
-étrange des glands dorés de l’automne. Et je fermais
-les yeux, et je cachais mon visage…
-Trente années de solitude inquiète, d’attente
-passionnée, de débauche timide et nostalgique…
-Trente années de sécheresse d’âme, de
-folie d’imagination, d’impuissance de cœur !
-J’avais seize ans, je lisais le <i>Don Quichotte de
-la Manche</i> sous le saule pleureur du parc ancestral,
-et j’attendais, j’attendais près de la
-fontaine murmurante. Et les jours succédaient
-aux jours, les saisons aux saisons, les années
-aux années… Et je me voyais, dans mon rêve
-obscur, rôdant sans but le monde, gaspillant
-la vie, prodigue d’or et d’heures de jeunesse ;
-admiré, flatté, fêté en tous lieux, et cependant
-plus misérable, dans la solitude de mon cœur,
-que le vieux gueusant accroupi au seuil du
-cimetière.</p>
-
-<p>« Des souvenirs étranges de pays et de
-villes se déroulaient devant ma vue intérieure ;
-paysages de brume et de soleil, d’hiver et d’été,
-du Sud et du Nord ; rues et ruelles du soir et
-du matin, silencieuses ou bruyantes ; foules de
-tous pays et de toutes races ; hospitalités de
-palais et de chaumières ; débarcadères, relais
-de postes, haltes près des fleuves et rêveries
-d’auberges… Ah ! mélancolie et lassitude des
-arrivées, sentiment mélangé de vide et de
-regret des départs ! Et cette accablante, cette
-atroce certitude que l’âme sera demain ce
-qu’elle est aujourd’hui, et ce qu’elle fut hier,
-et il y a dix ans, et de toute éternité…</p>
-
-<p>« Et voilà qu’un rire étrange résonnait soudain
-si loin, si loin et si près de moi ! Un rire
-d’adolescente chère à mon adolescence, un
-rire d’autrefois et d’avenir, un rire de sauvagesse
-coulant et fleurant doux tel du baume
-tranquille… Les yeux clos, la vie suspendue
-toute à cette mélodie de la jeunesse, je me
-reportais, monsieur le chevalier, à mon sombre
-passé de rocher perdu au milieu de la solitude
-des mers ; à mon lugubre passé de lampe
-indifférente d’auberge, à mon horrible passé
-de vieille rigole mesurant les jours, les années
-et les siècles à l’écoulement monotone des
-pluies empoisonnées de rouille. Et lorsque je
-rouvrais les yeux, j’avais devant moi mon premier
-amour d’enfant, d’adolescent et de grison :
-Clarice-Annalena Mérone l’aventurière ! Clarice-Annalena
-Mérone, de Sulmerre, la gourgandine,
-hélas !</p>
-
-<p>« L’ensorcelante gourgandine avait pour les
-ébats enfantins devant les miroirs un goût des
-plus vifs ; ce dont je la reprenais souvent d’un
-air docte et sévère, car ces badinages solitaires
-n’étaient pas sans me donner quelque jalousie ;
-toutefois, le rire penaud de l’écolière
-prise en faute me désarmait en un clin d’œil,
-et l’image du tendre Daphnis s’allait unir au
-reflet de l’aimable Chloé. L’accent qu’elle
-mettait à ses plaintes et réprimandes me ravissait
-d’aise ; elle prononçait alors les mots à la
-façon des enfants ; quand elle disait : Barbare !
-j’entendais « Balle-Balle » ; méchant !
-je répétais : « méçant » ; bourreau ! je criais :
-« boulot, boulot ! » et la friponne de s’esclaffer,
-de sauter de joie et de battre des mains. Elle
-inventait des jeux de malade et de chirurgien,
-de petite fille espiègle et de gouverneur sévère,
-de jeune beauté surprise dans un bois par un
-vieillard impudique ; et c’étaient des opérations
-délicieuses, des flagellations exquises, des viols
-sauvages, anxieux, enivrants. Elle se travestissait
-en jeune garçon et se mettait une ceinture
-dont la boucle complétait son corps ; et Ænobarbe-Pinamonte
-faisait sauter sur ses genoux
-Sporus-Annalena. D’autres fois elle se donnait
-des airs de gouvernante gonflée d’humeur
-vitupérosa, et voulait que je l’appelasse ma
-mie. Alors elle me menait promener, me faisait
-épeler dans un grand livre, me donnait
-l’ordre de réciter ma prière ou de déclamer
-quelque fable. Malheur au grimaud étourdi ! Il
-n’en menait pas large, par ma foi ! le fouet
-était toujours sous la main de la mégère. — « Deux
-pigeons s’aimaient d’amour… » — « Eh
-quoi, monsieur, est-ce là tout ce que vous
-avez su retenir ? D’amour…, allons, qu’attendez-vous,
-méchant garnement ? » — « D’amour…,
-madame ; d’amour ten… tendre… »
-La petite main armée du gros fouet
-se levait ; en même temps une culotte se baissait ;
-et voilà ce grand escogriffe de Brettinoro
-à genoux devant sa mie. « Ah ! le petit libertin !
-« Que vois-je ? Que veut dire ceci ? Mais c’est
-un petit homme ! que dis-je, un petit mauvais
-sujet accompli ! Quel polisson vous apprend
-toutes ces belles choses, monsieur le vilain ?
-Je le veux savoir sur-le-champ ; sinon j’en
-touche un mot à Monseigneur… — Allons,
-ne pleurez pas, c’est bien ; levez-vous et approchez,
-que je vous embrasse… » Et ma
-douce mie me baisait tendrement… « D’amour
-singulier, enfantin, pervers, profond et mélancolique ;
-de l’amour le plus rare, ma mie
-adorée ! Venez, venez, que je vous rende la
-pareille ! » Ah ! chevalier, que les heures coulaient
-douces au <span lang="it" xml:lang="it">palazzo</span> Mérone !</p>
-
-<p>« Avant que de rencontrer la Sulmerre, je
-n’avais jamais connu d’autre tendresse que
-celle qui me porte aujourd’hui encore à chérir
-le passé au point d’y situer ma propre existence
-effective et de ne rechercher nulle autre
-société que celle des vieux livres et des objets
-anciens. Le fantôme du regret n’est pas moins
-propre à nous rattacher à la vie que le mirage
-de l’espoir. En m’éprenant de la Mérone, je
-l’attirai dans le cercle enchanté interdit à mes
-contemporains ; je l’habillai en héroïne de roman
-poudreux ; je lui donnai pour compagne
-Agnès, Béatrix et Laurette de Sado, et j’approchai
-de sa douce face d’enfant d’autrefois mon
-âme rajeunie, afin qu’elle s’y contemplât comme
-en un beau miroir ancien lavé dans les larmes
-de l’amour. Je mis dans ma tendresse toute la
-folie de mes sens et toute la sagesse de mon
-âme. J’avais l’esprit sans cesse occupé de ma
-Mérone ; ma vie se nourrissait de la chère
-vie de l’ensorceleuse. En prononçant les noms
-de la très ravissante, je surprenais dans ma
-voix l’accent mystérieux des paroles sacrées,
-et je chuchotais : « Clarice », comme on murmure :
-« Reine des anges » ; et je disais :
-« Annalena », comme on soupire : « priez
-pour nous ». Mes poumons reconnaissaient
-l’air que la trop douce avait respiré, mes yeux
-cueillaient sur les fleurs le regard chéri qui
-s’y était reposé ; les objets rendaient à mes
-mains les caresses reçues des doigts de l’adorée,
-et toute la douce nature m’apparaissait
-sous les traits ravissants d’une grande Annalena
-omnipotente et éternelle. L’amour me faisait
-pénétrer dans l’essence de mon être ; Pythagore
-d’un genre nouveau, je découvrais, en
-moi-même, un monde régi par les nombres
-mystiques ; Annalena était l’unité certaine et
-inconcevable dont dérivaient en combinaisons
-sans fin les affections de mon âme et les
-associations de mes pensées. L’amour est une
-attraction et la gravitation infinie n’est elle-même
-qu’une forme sensible de l’universel
-amour. L’image de la très chère m’était plus
-fidèle que mon ombre ; car l’ombre du corps
-s’unit aux ténèbres et se fond en elles, au lieu
-que le fantôme bien-aimé me poursuivait à
-travers la nuit jusque dans les profondeurs
-effrayantes du rêve.</p>
-
-<p>« Une fois, une seule, je parvins à dérouter
-dans le sommeil ma délicieuse obsession. Cet
-acte de rébellion, encore qu’inconscient, m’attira
-un châtiment terrible. A mon réveil de ce
-songe sans Annalena, je me trouvai, plein de
-stupeur et d’angoisse, au milieu des ténèbres.
-La Sulmerre était loin de ma pensée ; mon
-rêve m’avait reporté dans le temps de ma
-prime jeunesse, et je pensais m’être réveillé
-dans ma couchette au vieux château de Brettinoro.
-Tout à coup, à un mouvement que je
-fais, je prends garde qu’un corps étranger
-repose auprès du mien. L’image d’Annalena
-reprend tout aussitôt sa place dans mon
-esprit ; toutefois, un affreux sentiment de détresse
-m’étreint le cœur. J’écoute… Pas un
-souffle… Je crie : « Annalena ! Annalena !
-Mon cher amour ! » Point de réponse, rien
-ne branle. Enfin, je mets la main sur le briquet ;
-l’étincelle jaillit, la chandelle est allumée ;
-et voici Annalena en sa pâleur de statue
-renversée et blanche de lune, tout près de
-moi, tout près et cependant si loin, si loin !
-Égarée au pays du songe, enlacée par les
-hautes herbes du silence, étrangère, perdue,
-presque morte… Terrible, terrible est le visage
-du sommeil ! Si près de moi, et au profond
-de quel abîme, et au sein de quel mystère ! — Te
-voilà donc, toi ! O toi ! O toi toute ! O toi
-près de moi, de moi si seul ! Pauvre de toi,
-pauvre de nous ! La nuit. Le silence. Ce pâle
-flambeau inquiet, ce vieux palais peuplé d’étranges
-souvenirs… Sur la muraille, l’ombre
-démesurée, effrayante et baroque de ce grand
-escogriffe en chemise… Qui est-elle ? D’où
-vient-elle ? Qui suis-je ? Où vais-je ? Elle ne
-vivait pas dans mon rêve d’avant un instant et
-je n’existe sans doute pas dans le sien. Quel
-abîme nous sépare ! Que faisons-nous ici ?
-J’étends un mouchoir sur sa face, et voilà son
-nom oublié, perdu, effacé ; son corps n’a pas
-de nom ; décapité, elle-même ne le reconnaîtrait
-pas. Quelle vie ! Quelle éternité ! Quelle
-odeur de charnier ! Elle a longtemps vécu
-sans rien connaître de moi, hélas ! rien, pas
-même le nom. Et elle dormait seule ou dans
-les bras d’un autre, dans cette même attitude !
-Et moi je courais la prétentaine au loin, au
-loin ! Quel froid, quelle ombre sur la mer,
-quel inconnu, quel silence partout ! Oui, le
-clair de la lune sur la Russie blanche et sur
-les clochers noirs de corbeaux… Et le clair de
-la lune sur le château grand-ducal de Mazovie
-et sur Windsor ! — Demain approche.
-Demain ne peut apporter que la douleur. Demain
-est toujours une séparation. L’éternité
-même n’est que le temps d’un adieu, la chute
-d’une feuille, l’éclair d’une larme. — Je crie à
-tue-tête : « Horreur ! Horreur ! — Ciel ! quel
-rire ! Comme elle rit, cette friponne d’Annalena ! » — « Je
-vous observe depuis un bon
-moment, monsieur mon très cher ; auriez-vous
-perdu l’esprit, Sassolo, dites-moi ? Que
-faites-vous là ? Pourquoi ne dormez-vous
-pas ? Soufflez donc la chandelle, de grâce.
-Je meurs de sommeil. Embrassez-moi bien
-fort, calmez-vous, bonne nuit. » — La paix
-rentre dans mon âme. Je souffle… une mouche
-se brûle l’aile… Je souffle : la voilà qui
-se heurte au plafond. Silence. Je souffle encore.
-Voici la nuit. Et voici la pluie. Quelle
-tranquillité, quelle douceur ! Toutes choses sont
-rentrées dans l’ordre. Dans quel ordre, ô mon
-esprit bizarre ? Dans l’ordre des choses, apparemment.
-Ah !… Bah !… Le grand escogriffe
-bâille. Ténèbres. Bruit de la pluie sur le canal.
-La chevelure de la Mérone sent le foin de
-printemps sous la lune… Et voilà, monsieur le
-chevalier, voilà notre ami Pinamonte, mon
-ami Moi-Même qui paisiblement se rendort, — tel
-un âne de mai ivre de jeune foin.</p>
-
-<p>« Peu de temps après notre première rencontre
-au palais di B…, je dus me rendre à
-Milan dans une affaire de succession. Une
-légère indisposition empêcha la Mérone de
-m’y suivre. J’étais depuis deux ou trois jours
-dans cette ville quand, traversant un soir la
-via Paolo da Cannobio, voisine de la cathédrale,
-je fus frappé de l’aspect délabré d’une
-maison qui paraissait bien être la doyenne de
-cette rue si pleine de souvenirs. Il bruine
-doucement. Les sons plaintifs d’un clavecin se
-font entendre dans l’éloignement. Voilà notre
-ami Pinamonte en plein rêve ; il lui semble
-que la porte surmontée du blason des Ricci
-l’invite ; déjà le seuil est franchi, le long corridor
-traversé ; et voici une petite cour à colonnade,
-aux dalles disjointes, branlantes et rongées
-de mousse. Dans un coin obscur, une tête
-lépreuse de chimère crache un petit filet d’eau
-verdâtre dans un bassinet limoneux. Pinamonte
-lève le nez, écarquille les yeux : « C’est la
-maison du Passé, c’est la maison du Passé »,
-chantonne ce diabletot de clavecin. « Regarde
-bien, ami Pinamonte ; ces hautes fenêtres
-troubles ne sont-elles pas de ton goût ? Tin,
-tin, tin ; Annalena a vécu là il y a cent ans.
-Tin, tin, tin ; elle arrosait les fleurs à la fenêtre
-de gauche tous les matins ; tous les
-matins d’il y a cent ans. Lan, lan, lan, lanlaire.
-Dans le vieux temps, dans le pauvre
-vieux temps lointain. » — Une fenêtre s’ouvre,
-une affreuse tête de vieille coiffée d’un
-bonnet monstrueux m’interpelle : « C’est par
-ici, là, la petite porte à votre gauche ; entrez,
-entrez donc, de grâce… Il y a trois marches…
-Vous êtes M. Spallantini, n’est-il
-pas vrai ? Le maître de danse ? Venez,
-venez ; voilà une bonne couple d’heures que
-M. de Tassistro vous attend. » Au lieu de
-répondre, je reste planté là, moitié figue, moitié
-raisin. Je rougis, je tousse, je me mouche,
-je porte la main à mon chapeau. Que faire,
-par le Styx ! Quelle excuse donner, par le
-<span lang="it" xml:lang="it">Diavolo</span> ! La vieille chipie ne va-t-elle pas me
-prendre pour un voleur, pour un assassin ? — Je
-balbutie l’enfer sait quoi : « Vieille maison,
-ma bonne ; amour du passé, curiosité…
-étranger de passage à Milan, légère ivresse,
-chagrins… » Puis, je prends mon essor, et
-d’un bond me voilà au milieu de la rue.</p>
-
-<p>« Bien des mois après cet événement
-mémorable, je me trouve dans le boudoir
-d’Annalena. C’est dans l’été. Il fait chaud. Je
-muse. Je m’ennuie. Je prends un livre, je le
-parcours distraitement, je le jette. Je suis du
-regard le vol d’une mouche. Elle se pose sur
-la vitre, et c’est le grand silence d’un soir de
-juin. Ah ! voici un baguier. Je le prends, je
-l’ouvre, et, tout en m’abandonnant à des rêveries
-incohérentes, je fais sauter les bijoux dans
-ma main. Je songe vaguement à mon dernier
-voyage ; je revois en pensée ma chère cathédrale,
-la via Cannobio, la maison du Passé. Ma
-main saute toujours. Une bague tombe. Je la
-ramasse et l’examine minutieusement, tout en
-rêvassant à autre chose. J’aperçois un chiffre
-gravé dans l’anneau. Je m’approche de la fenêtre :
-« 1708. P. Tassistro. » Je me signe, je
-jure, j’appelle Clarice, je l’interroge. Elle n’avait
-jamais remarqué l’inscription. La bague
-lui venait d’une grand’tante. Jamais elle n’avait
-entendu parler de la famille Tassistro. Il y a
-un grand mystère au fond de toute tendresse,
-un impénétrable secret dans le sein de toute
-passion ; un rêve que l’on oublie au réveil, un
-silence que l’on n’ose troubler, un mot que
-l’on craint de dire.</p>
-
-<p>« J’ai aimé profondément ; j’ai le droit de
-parler. Mais malheur à qui prend le nom de
-l’Éternel en vain ! Rien n’est étranger à notre
-misérable entendement comme ce terrible et
-doux amour qui est le principe de l’être et qui
-fait fraterniser notre cœur avec le caillou du
-chemin ; car nous avons peine à supporter la
-vie, et notre amour s’enivre d’éternité. Tout
-est obscur dans ce qui a pu être avant nous,
-tout est mystère en ce qui nous doit survivre ;
-cependant l’esprit répugne à séparer l’idée de
-l’amour tant de ce que nous fûmes avant que
-d’apparaître en ce monde que de ce que nous
-serons après l’avoir quitté ; et le fait de pouvoir,
-au séjour temporel, aimer d’un même
-amour des êtres dissemblables à des époques
-différentes, est peut-être le plus sûr des arguments
-à opposer aux négateurs de l’immortalité.
-Les amours passent et meurent ; l’amour
-demeure et survit ; et telle est la puissance de
-ses formes terrestres de manifestation : art,
-enthousiasme, beauté, qu’il finit toujours par
-l’emporter sur le mensonge, père de la laideur
-et de la démence. L’amour est cela qui subsiste
-et qui constitue la personnalité. Que si nous
-ouvrons le livre incohérent de notre passé,
-nous voilà tout surpris d’y lire l’histoire non de
-l’individu que nous pensions être, mais d’une
-foule turbulente d’étrangers ; et si nous avons
-le bonheur d’y rencontrer quelqu’un qui ressemble
-un peu à ce que nous sommes aujourd’hui,
-gardons-nous bien de lui parler autre
-chose que sentiment !</p>
-
-<p>« Mon premier soin avec la Mérone fut toujours
-de lui déguiser ma pensée. La douce
-venait de trop loin ; elle était mon cher fantôme
-sentimental des jardins sauvages de
-Brettinoro ; elle était le sens caché de ma vie,
-la forme de mon existence hors du temps ; des
-paroles que je lui adressais, aucune n’avait
-trait aux choses du présent ; et l’amoureuse
-simplicité de mes propos étonnait sans cesse
-mon esprit. Comme je suis primitif ! me disais-je
-en moi-même ; que veut dire ceci, que signifie
-cela ? Suis-je donc un habitant du Saana ?
-Comme la nature chante dans ma voix ! Quels
-frissons de forêts défuntes, quels battements
-d’ailes d’oiseaux étranges, disparus ; quelles
-prières enfantines au soleil, à la lune, au
-silence, au vent ! Comme l’on sent que tout
-ceci a déjà été dit jadis, il y a très longtemps,
-avant, avant, toujours avant, bien avant toutes
-choses ! Voici le verbe, le verbe nombreux à
-la signifiance unique, le langage tendre, mystérieux,
-translucide des saisons renouvelées,
-des mondes détruits et réapparus, sons passagers
-dans le cantique sans commencement ni
-fin ! Et je répétais : « Ma chère vie, mon
-grand ange palpitant, mon aimée profonde !
-Tes yeux, tes mains, tes genoux, ta bouche !
-La trace de tes pas dans la poussière, ta
-voix dans la nuit, ton sommeil sous la lune,
-tes cheveux dans le vent ! Pourquoi es-tu
-comme la fleur sur l’eau, comme le nid au
-creux de l’arbre et comme l’écho dans la
-forêt qui menace ? » Je disais ces pauvres
-et saintes choses, et dans chaque mot je trouvais
-le mot de l’énigme du monde…</p>
-
-<p>« Parfois, en contemplant le ciel et la mer,
-je sentais du fond de mon âme se lever une
-tendresse si grande que le plus sublime spectacle
-m’en paraissait amoindri ; et je ne trouvais
-alors, pour témoigner aux choses mon
-amour, que des cajoleries de vieillard pleurant
-sur un berceau. « Voici l’océan nourricier,
-créé, exploré et enfermé dans la nuit »,
-m’écriais-je ; et voici la nuit mesurée et enveloppée
-de lumière ! Le vent plaintif s’est levé ;
-ma pensée amoureuse va plus loin que le
-vent et plus loin que cela même qui scintille
-là-bas et qui est Vénus. Que le cercle des
-réalités apparaît petit à qui embrasse du
-centre spirituel ! Eh ! mais, c’est qu’il est vraiment
-petit, petit et charmant à en rire, cet
-univers enfantin offert à ma terrible tendresse !
-Je ne le comprends guère et j’en
-conviens ; la plus pauvre chose passe mon
-entendement ; un grain de sable de la route,
-une larme de la mer, un mouvement d’ailes
-de la mouette ; mais qu’importe que ma raison
-ne pénètre jamais qu’à demi cette aimante
-éternité livrée à mon amour ? N’est-ce pas se
-rapprocher des choses, se fondre en elles, que
-se reconnaître étranger à son propre entendement ?
-Je ne connais pas les raisons de
-l’être, mais je les sens ; et je sens que l’amour
-et la beauté peuvent tout, tout hormis « n’être
-pas ». Tendres, tendres choses ! Tendres et
-profondes ! Comme vous avez besoin de ma
-pitié pour vivre ! Comme votre infinité vous
-ferait peur si l’idée de l’infini n’était pas mon
-amour même ! Quelle harmonie règne entre
-nous ! Ne suis-je pas en vous, n’êtes-vous pas
-en moi ? Que de douceur en nous et hors de
-nous, que de sagesse nécessaire et irraisonnée !
-Et que ce grand orbe mobile semble
-donc bien fait pour comprendre mon immense
-cœur en mouvement ! Amour, commencement
-et fin, Amour et amour. Vous voici, criais-je
-follement ; vous voici enfin, ô Amour ! Que
-votre présence est douce ! et que votre ombre
-au long de mon ombre est terrible ! Avant
-notre rencontre vous ne m’étiez qu’un Dieu,
-un pauvre Dieu personnel ; un Dieu dans le
-ciel et une crainte au cœur de l’homme ; et
-vous voici vous-même enfin, et vous voici
-amour, amour et douleur ! Oui, douleur ; ah !
-certes oui, douleur ; car vous vous êtes dévêtu
-de votre mystère. Vous passiez la raison en ces
-vieux jours de votre divinité ; vous étiez inimaginable ;
-votre nom était Infini ; la date de
-votre venue était Futur.</p>
-
-<p>« Et maintenant vous êtes là, près de moi,
-vous l’incessante création, vous la chose qui
-n’a nul souci de se connaître, vous le premier
-cri du nouveau-né ! O Amour, infini dévêtu de
-mystère, Dieu dans sa nudité sublime, écrasante
-nécessité, dominateur de la Raison,
-Christ dans le monde du pain et du vin et de
-l’enfantement. Toi, langage parfait après le
-balbutiement enfantin des sages ; toi, l’idée
-éternelle où la chose introuvable pour l’un, la
-volonté évidente pour l’autre ; toi qui ne peux
-être ni idée, ni chose, ni volonté, étant toi-même !
-O Évidence terrible ! ô Infini dévêtu
-de mystère ! quelle poésie, quelle musique,
-quelle peinture, quelle danse exprimera jamais
-l’éternité de ton propre étonnement devant la
-splendeur d’être toi-même ! Viens ! Enlace-moi !
-Allons vers les jardins qui sont sur les
-mers ! Allons vers les sources qui sont dans
-les forêts ! Foulons de notre pas humain le
-sable qui caresse, et la pierre qui déchire, et la
-poussière de la lune qui fait toutes choses
-vieilles ! Et crions, afin que nous entendent
-nos fils, les dieux de tous les temps et de
-toutes les races ! Et que je ne sois plus
-l’homme et que tu ne sois plus la femme ; car
-tu es l’amour en moi, et nous sommes l’unité
-suprême formée de deux terrestres unités ! Et
-allons réveiller, sous le chêne ébloui de vent,
-celle qui fut notre couche commune, la Clarice-Annalena,
-pitoyable et pâle dans le
-monde du pain et du vin et de l’enfantement.
-Viens, enlace-moi, Amour ! Toi dont les pieds
-sont plus bas que toute l’abjection et dont la
-tête rayonne au-dessus de toute clarté ! Chant
-des constellations, petite courbe harmonieuse
-sur la coquille phrygienne, harpe du soleil
-levant, auberge des vents, pâmoison écumante
-des mers ! Toi qui m’as fait connaître l’éternité !
-Fils du Dieu vivant ! « Ta face brille
-comme le soleil, tes vêtements sont blancs
-comme la lumière ! »</p>
-
-<p>« Ainsi qu’un homme que le sommeil abandonne,
-je m’approche de toi, ô fenêtre ensoleillée
-et bourdonnante de mouches, ô Amour,
-fenêtre ouverte sur la vie ! Et voici que je vis
-le moment de la vague, et le clin d’œil étincelant
-de l’écume, et l’éclair d’une aile blanche
-au milieu de l’aveuglement des eaux ! Espace,
-espace qui séparez les eaux ; mon joyeux ami,
-comme je vous aspire avec amour ! Me voici
-donc comme l’ortie en fleur dans le soleil doux
-des ruines, et comme le caillou au tranchant
-de la source, et comme le serpent dans la
-chaleur de l’herbe ! Eh quoi, l’instant est-il
-vraiment l’éternité ? L’éternité est-elle vraiment
-l’instant ? Vanité des rêves humains,
-noirceurs de l’orgueil et du mensonge, que je
-vous moque dans le rire doux des mouches
-enivrées ! Petite palme frileuse offerte au vent
-d’acier, petit galet luisant dans l’écume pâmée,
-et toi, homme de peine en haillons mâchant
-ton pauvre pain en face des splendeurs terribles
-du Fils de l’Homme ! Quelle sagesse en
-vous ! Comme je vous aime ! Qu’il m’est doux
-d’être le battement le plus secret de la chair
-immortelle ! O éternité ! quel maître doux, quel
-frère amoureux tu as trouvé en moi ! Avec
-quelle libéralité je te multiplie de toute la
-hâte de mes instants humains ! Avec quelle
-sûreté je te prédis ton demain à toi, grande
-sentimentale qui ne te connais pas encore !
-Car il reviendra, le farouche amour, car elle est
-toute proche, la terrible vérité. Et je sais sous
-quelle vague elle brille, la pierre, la pierre
-qui doit briser la bouche du mensonge, de la
-laideur et de la folie ! Car ils se déchireront
-bientôt, les vieux horizons étouffants, laissant
-enfin paraître les lointains de musique et de
-miel de la consolation ! Qui le nierait, alors
-que toute ma chair brûle de prophéties ! Qui
-s’en gausserait, alors que toute la révélation
-finale baise déjà mon sang de ses lèvres
-enflammées ? Luxure secrète de l’être, battement
-dans le ventre de la vie, gonflement de
-la tendresse dans le cœur des cœurs, je te
-sens, tu me pénètres de toute ta fureur, ta
-chaleur humide est sur ma bouche, tes larmes
-labourent mon visage.</p>
-
-<p>« Ah ! vieux monde imparfait de la joyeuse
-nouvelle ! Comme tu chancelles au bord de
-l’éternité ! Viens sur mon cœur, ô monde
-accompli, ô berceau et fosse commune d’une
-race immonde ! Je t’aime de tout le désespoir
-des derniers instants ! Déjà ton ciel pâli s’agite
-comme un chiffon sali de pleurs d’adieu ! Ah !
-comme je t’aime, apparence ancienne d’un
-monde mourant, vieille peau de bête malade !
-O Amour ! ne lui fais point de mal ! Ne te
-venge pas trop bien ! Laisse-le mourir de sa
-mort ! Pardonne à ce monde où tu fus sans
-royaume, oublie le crachat sur la face et les
-clous dans les os, et l’éponge, ah ! l’éponge,
-l’éponge (car tout était si bien calculé ! Il
-manquait encore une goutte d’amertume ; une
-seule, une seule, afin que tout fût accompli !)
-Oublie, ô mon amant ! Ne le frappe pas ; laisse-le
-pourrir doucement dans son sommeil. Vois,
-ses pauvres dents sont déjà brisées ! La pierre
-est dans le gosier : la vieille vipère ne trouve
-point d’issue. Et que t’importe ? N’es-tu pas
-moelleusement couché sur le trône du cœur ?
-N’as-tu pas mes yeux sur tes yeux ? Ne suis-je
-pas debout à ta face, éternité devant l’éternité,
-amour devant Amour ! Laisse-le pourrir
-doucement !</p>
-
-<p>« Tu ris, ô mon amant ! Serpent, dis-tu ? Ah !
-tu n’es que soleil et que rires ! Mais la prudence
-du serpent a du bon, entends-tu, ô bien-aimé !
-Puissant, puissant ! Et surprenant, et
-délectable ! Et profond ! Ah ! profond. Plus
-profond que les cieux, et les mers, et les
-terres dont tu es le principe et l’essence !
-Plus profond que tous les anciens désirs de
-Dieu ! Profond, profond, profond ! Raison
-d’être, cœur, amoureuse évidence de toutes
-choses ! Toi qui fais du terrible infini une
-petite chose douce à soupeser dans la main ;
-toi qui es répandu dans toute la matière considérée
-jusqu’à ce jour comme inconsciente ;
-toi qui pénètres toute la nature radieuse ; toi
-par qui le pain et le vin sont sa chair et son
-sang, et par qui sa mort est l’obscurcissement
-du soleil ; ô Consolateur, vers qui nous levons
-nos yeux aveugles ! Je t’ai entendu chanter, la
-nuit, dans la voix de la mer, sur les sables
-tourmentés ! J’ai vu ton ombre maintes fois se
-pencher sur le sommeil de Madeleine ! Je t’ai
-senti frissonner dans les choses les plus pauvres
-et les plus mortes. Tu as battu, galet des
-plages solitaires et sinistres, tu as battu contre
-mon cœur ! Quelle sagesse, ô rose, tu exhales !
-Quel enseignement me vient de vous, insectes
-insensés, dans la clarté de miel sombre du
-soir ! Neiges des sommets, haillons du pauvre,
-brumes sur les faubourgs, avec quelle ferveur
-un seul et même principe vous pénètre ! O
-Dieu dans ma chair ! O Dieu dans ma tendresse,
-ô Dieu que je touche, regarde ! Comme
-le bien-aimé est beau !</p>
-
-<p>« Et toi, toi dont le battement de cœur
-mesure l’infini, comme tu es humble et proche,
-Amour ! Chose en soi, raison infiniment nécessaire
-de toutes choses, Dieu dispersé et unique,
-maître de la Volonté, conducteur de la Raison,
-introuvable de la Science, chemin battu du
-Sentiment ! Comme tu es sur moi, et au-dessous
-et au-dessus de moi, et comme tu es en moi !
-Ah ! doux mot qui jamais n’a été prononcé !
-Ah ! certitude éclatante de simplicité ! Comme
-tu m’enveloppes, comme tu me caresses,
-comme tu t’insinues dans la chair de mon
-cœur ! Hé ! vraiment, n’était-ce que cela ?
-Tant de labeurs, tant de recherches et de combats
-et de séparations ! Cela et seulement cela ?
-La subtile, la profonde, l’insupportable certitude
-de l’Amour ? O la plus ingénue des révélations !
-Mais quel demain ! Quelle vengeance !
-Quelle atroce vengeance ! Quel écroulement
-des pourritures de l’orgueil et du mensonge !
-Quelle lèpre sur les hommes et sur les cieux !
-Puis quelle beauté, quel calme, quel horizon
-d’amour à jamais dévoilé !</p>
-
-<p>« O futur d’amour parfait, seul en face de
-toi-même, comme tu es proche ! Homme nouveau !
-Comme le bruit de ton pas se multiplie !
-Écroulez-vous, bornes sans amour des horizons !
-Apparaissez, lointains véritables ! Un :
-révélation. Deux : attente. Trois : approche.
-Quatre : affreux tourbillonnement. Cinq : pierre
-de la Vérité qui brise les dents. Six : délivrance.
-Sept : extase, extase ! Éternité d’extase !</p>
-
-<p>« Quelquefois le tumulte de mes sentiments
-était si grand, le mouvement de mon cœur si
-précipité, l’envie d’épancher toute mon âme
-en un seul cri si impétueuse que, jugeant
-vaines et infectées de raison non seulement
-les paroles qui me venaient aux lèvres, mais
-encore les plus ardentes invocations des livres
-sacrés, je renonçais au plaisir même d’emprunter
-au langage des hommes une expression
-pour le trop-plein de ma tendresse et de
-ma gratitude. Alors, comme poussé par un
-vent de folie, je me précipitais à la rue ; je
-pressais sur mon cœur hommes, femmes et
-enfants ; je jetais à pleines mains argent et
-bijoux, riant aux larmes s’il m’arrivait d’entendre
-attribuer à l’influence du vin ce que je
-savais être un effet de la plus sage tendresse.
-« Ils ont toujours des pauvres, et Lui, Lui, ils
-ne l’ont plus. » Je baisais avidement les
-pierres éblouies, les arbres muets de chaleur,
-l’eau paresseuse et odorante des canaux ; sans
-y mettre aucune distinction, j’enveloppais de
-mon amour toutes choses de la nature, les
-minimes comme les considérables, les répulsives
-tout aussi bien que les attrayantes ;
-l’aveugle et sourde matière m’apparaissait imprégnée
-d’amour jusqu’en ses germes les plus
-infectieux, en même façon que le pire de
-l’homme participe encore à quelque degré de
-l’ange.</p>
-
-<p>« Certes, ma cruelle raison n’a point laissé,
-avec le progrès des ans, de mêler quelque
-ridicule au souvenir de ces jours attendris et
-fougueux ; cependant, l’exaltation où je me
-trouvais alors m’apparaît, aujourd’hui encore,
-bien plutôt outrée dans son expression que
-déraisonnable en son essence. Ne suis-je pas,
-en effet, redevable au seul amour de toute
-cette tardive connaissance vainement pourchassée
-aux grimoires humains ? Ne m’a-t-il pas
-enseigné à chercher le sel de la terre aux
-lieux où quelque chance subsiste de le découvrir ?
-Ne m’a-t-il pas appris, enfin, à m’abandonner
-à la vie comme le dormeur se livre au
-songe et à transposer dans la réalité raisonnée
-toute la douceur du monde sentimental
-des rêves ? Ah ! chevalier, c’est cette dernière
-influence singulièrement qui m’a fait estimer
-la sagesse de l’amour sur toutes autres ! Car
-le rêve a ce pouvoir salutaire de nous faire
-brûler d’une flamme plus grande pour ce qui
-est beau, et de nous secouer d’un frisson plus
-violent au spectacle des objets immondes et
-de nous tirer des larmes plus brûlantes à la
-vue de l’infortune. Si les choses nous apparaissent
-en songe plus grandes, plus belles,
-plus touchantes ou plus terribles, c’est à cause
-qu’elles y sont mesurées à la puissance d’un
-sentiment délivré des liens de la raison. Le
-simple fait que certains rêves reproduisent
-avec plus ou moins de fidélité les images
-reçues par les sens suffit parfois à engendrer
-des doutes profonds ; que sont ces doutes,
-cependant, à comparaison de la confiance que
-nous gagnons à rapprocher ce qui nous gouverne
-à l’état de veille de ce qui nous guide
-dans le songe ? Le sentiment nous présente le
-miroir approfondi des rêves, et quelle est
-notre surprise de nous y reconnaître sous les
-traits de l’universel amour ! Grâce à ce jeu
-divin, nous apprenons que le monde extérieur
-n’est réel qu’en tant que l’intelligence qui
-l’anime est le reflet du sentiment qui brûle
-au tréfonds de l’être ; car toute chose hors de
-nous procède de ce qui est au dedans de nous.
-En même façon que l’âme est l’expression de
-l’amour de Dieu pour Dieu même, l’objet est
-le mode de l’amour de l’homme pour l’homme.
-Tout de même encore que l’Amour infini
-lequel, embrassant toutes choses, contient
-nécessairement la notion de l’imparfait et partant
-brûle d’une adoration sans cesse plus
-passionnée de soi-même, nous existons, en
-tant qu’objet, pour le seul dessein de magnifier,
-par la création continue du beau, cette
-certitude unique, cette réalité suprême d’un
-monde intérieur qui est tout amour.</p>
-
-<p>« Si nous chérissons l’existence temporelle,
-ce n’est donc point à cause que nous venons
-d’elle, mais par la raison qu’en y trouvant de
-quoi réaliser la beauté dont notre âme nous
-présente le parangon, nous glorifions et la créature
-que nous sommes parmi les créatures, et
-cet amour originel dont la nécessité de s’adorer
-sans cesse davantage se manifeste à nous
-dans la notion que nous avons de l’infini. Car
-la chose sans fin ne saurait en aucune façon
-être telle en soi, mais seulement en tant
-qu’attribut de l’amour ; et il est de sa nature,
-tout ainsi que de celle du désir chez l’être borné,
-d’être un mouvement illimité par cela même
-qu’il ne peut avoir de but en dehors de soi.
-Pour ce qui est de notre idée du néant, j’en
-aperçois l’origine dans une imagination faussée
-par le Mensonge, ce contradicteur orgueilleux
-et stérile, cet impuissant ennemi de l’amoureuse
-évidence. Le monde, aux yeux du mystique,
-est tout affirmation ; en saurait-il être
-autrement de la manifestation sensible d’un
-Dieu dont le pouvoir n’a point d’autre limite que
-l’impossibilité de n’être pas amour, c’est-à-dire
-de n’être pas ? La vie véritable est une initiation
-par la tendresse. Si dès les premiers âges
-nous avons appelé l’amour du nom suprême
-de Créateur, c’est que ni l’esprit ni les sens
-ne nous suffisent à faire du séjour temporel
-une réalité. Car ce n’est pas ce qui vient à
-nous, mais bien ce qui vient de nous qui est
-la vie véritable. Être, c’est créer et non recevoir
-sa vie ; or, l’amour est l’instrument unique
-d’une infinité de créations possibles. Ce que
-nous appelons réalité n’est point une chose
-qui s’offre à nous, mais un fruit de l’initiation,
-et l’initiation commence avec l’amour. Il n’est
-donc pas seulement ingénieux, logique ou
-sublime, mais d’absolue nécessité d’identifier,
-au sens terrestre, la science du Divin avec une
-Béatrice née d’une chair et d’une âme. Le ciel
-n’est point le rêve d’un fiévreux ; les chemins
-qui y mènent sont de sable et de roc, de sable
-et de roc pénétrés d’amour, gorgés d’amour à
-en pleurer ; avant donc que d’entreprendre la
-conquête d’une réalité si formidable, tâchons
-à nous bien pénétrer de réel amour durant la
-vie préparatoire dans le temps.</p>
-
-<p>« Sans doute, la confidence que je vous fais
-ici de mon passé vous apparaît déjà trop
-étrange par elle-même pour qu’il me soit permis
-d’y mêler une description détaillée de
-visions plus fantasques encore. Je me bornerai
-donc à vous conter un seul de ces innombrables
-songes où mon amour trop humain
-m’apparut avec tout son cortège d’attendrissements,
-de doutes, de terreurs et de dégoûts.
-J’étais sujet à des accès de somnolence qui me
-surprenaient en plein jour, souvent au plus
-fort d’un entretien animé et quelquefois même
-au plus bruyant de la rue. Un sentiment de
-sécheresse dans la gorge, un fourmillement
-autour des yeux et un grand vide dans tout le
-corps précédaient d’ordinaire la crise. Je
-n’avais alors que le temps tout juste de me
-traîner jusqu’à mon lit ; et, sitôt que je m’y
-laissais choir, le lourd sommeil tombait en moi
-comme un désespéré saute dans un puits avec
-une pierre au cou. Je demeurais insensible
-une heure ou deux ; après quoi je me réveillais
-aussi brusquement que je m’étais endormi,
-tantôt riant aux éclats, tantôt pleurant à
-chaudes larmes. Or voici ce qui m’advint durant
-un de ces sommes bizarres : je me retrouvai
-dans un palais fort noble dont l’ordre et le
-meuble m’intriguaient au plus haut point par
-l’étroite union que j’y découvrais et d’un goût
-très sûr et d’une singularité indéfinissable. La
-tête haute, une main à l’épée, l’autre à la hanche,
-le chapeau sous le bras, me balançant
-noblement sur la pointe du pied, décharné et
-tout plein d’orgueil, je parcourais salles et
-galeries au bras d’un vieux gentilhomme qui
-m’en faisait les honneurs. En dépit des façons
-honnêtes de mon hôte, de la bonhomie de son
-sourire et de l’enjouement de ses propos, je
-ne goûtais que médiocrement ce tête-à-tête ;
-et à chaque fois que mes yeux rencontraient
-ceux du vieillard, je ressentais dans mon esprit
-un malaise d’autant plus inquiétant que je
-cherchais en vain dans l’honnête physionomie
-quelque trait qui le pût justifier. Je ne connaissais
-en aucune façon le lieu où je me
-trouvais, ni l’objet qui m’y avait amené ; encore
-moins avais-je mémoire d’avoir jamais rencontré
-le jovial personnage qui m’y faisait si
-bon accueil et que j’appelais, avec une hypocrite
-familiarité : « Mon cher marquis de
-Lamorthe ». Tout en me promenant à travers
-d’interminables enfilades de salons, le maître
-du logis me contait tantôt de curieuses historiettes
-de sa vie de cour, tantôt de graveleuses
-anecdotes d’auberges ou de camps ; mais je ne
-me laissais distraire de ma sombre rêverie ni
-par la magnificence de ce qui surprenait ma
-vue, ni par le piquant de ce qui m’offensait
-quelque peu l’oreille. J’étais oppressé par
-l’étrange sentiment qu’une chose affreuse, un
-être sans nom, un monstre inconnu me surveillait
-de quelque cachette et n’attendait
-qu’un mouvement de ce cher marquis pour
-m’apparaître dans son horreur. Toutes les
-fibres de mon corps étaient tendues par l’attente ;
-le temps est si profond, si lourd, si hostile
-dans le rêve ! A la fin nous nous arrêtâmes
-devant une croisée large ouverte sur un
-parc que je jugeai ou plutôt devinai immense ;
-car la haute muraille qui l’environnait se dressait
-à très peu de distance de la fenêtre et ne
-découvrait à la vue que les branches supérieures
-des vieux arbres immobiles, sombres
-et touffus. Le marquis interrompit son badinage
-et se prit à m’observer furtivement. Un
-silence surnaturel, mort de tout mouvement
-plutôt que simple absence de voix ; une mélancolie
-quasi répulsive épanchant sur toutes
-choses une lumière sans vie ; l’absurde proximité
-du mur élevé là comme pour le seul dessein
-de dérober aux regards un jardin sans
-doute fort beau… Mon angoisse devint intolérable.
-J’étouffais dans cet enfer de silence. Il
-me fallait, coûte que coûte, entendre quelque
-son, ne fût-ce que celui de ma voix. Dans mon
-trouble je murmurai donc : « Puissances du
-ciel ! Voilà qui est étrange ! » Alors le marquis
-me sourit doucement, cligna de l’œil,
-dodelina de la tête et le petit colloque suivant
-s’engagea devant l’affreuse muraille : « <i>Le
-marquis</i> : Eh ! eh ! à coup sûr, singulière
-chose que la vie. Ah ! les philosophes ! Ah !
-ah ! Cultivons notre jardin ! Et voilà le seul
-jardin que l’on cultive raisonnablement… le
-seul, par ma foi, là, devant nos yeux. Et le
-vieux tran tran continue en dépit de tout. Le
-même ciel, le même soleil ; le même amour
-aussi, le même amour surtout. Ne trouvez-vous
-pas l’odeur de ce jardin bien délicieuse ? — <i>Moi</i> :
-Certes, mais ce mur… — <i>Le marquis</i> :
-Ah ! ce mur. Ah ! ah ! Oui, ce mur.
-Cependant… Au diable le mur ! Car que m’importe ?
-J’ai de l’air ici et je me soucie bien du
-reste. — <i>Moi</i> : Mais la vue, ce me semble,
-serait plus attrayante… Ne pourriez-vous pas
-le faire abattre ? — <i>Le marquis</i> : Oui, il y a
-là de fort beaux arbres, j’en conviens ; et s’il
-ne tenait qu’à moi… Mais ceci n’est point ma
-propriété. — <i>Moi</i> : Se peut-il vraiment ? Mais
-alors, qui donc est l’heureux… — <i>Le marquis</i> :
-La ville voisine, Vercelli. Et toute la province.
-Ils songent d’ailleurs à l’agrandir. C’est déjà
-très encombré… — <i>Moi</i> : J’entends ; le dimanche
-sans doute ? La canaille du voisinage ? — <i>Le
-marquis</i> : Oui, mais bon nombre de personnes
-de qualité aussi. Grâce à cette… à cette
-(passez-moi le mot, monseigneur), cette gourgandine
-célèbre… — <i>Moi</i> : Bah ! Une créature ?
-Et qui donc ? — <i>Le marquis</i> : Non,
-vous ne sauriez imaginer rien de plus bouffon !
-Ah, ah, ah ! Des centaines ! Que dis-je ! Des
-milliers… — <i>Moi</i> : Mais c’est donc Cythère, ici ?
-Ah ! mon cher marquis, je vous soupçonne
-de… — <i>Le marquis</i> : Oui ; des milliers, des
-caravanes, des légions. Des légions de galants !
-Et dans un appareil ! De vrais babouins, mon
-cher comte-duc. Quelquefois aussi des larmes,
-des soupirs, des gémissements, des couronnes,
-des flambeaux… Il en vient de tous les coins
-du monde. Gens d’épée, de robe, de lettres,
-d’église même. Quel siècle ! Ah, ah, ah ! Singulier
-mélange d’obscène et de macabre !
-Luxure et putréfaction. Fleurs et vermine.
-L’amour, la galanterie dans un cimetière ! Avec
-une Annalena de Mérone, une prostituée morte,
-une pourriture de la pourriture ! En vérité, la dissolution
-des mœurs… » Ce cher marquis n’eut
-pas le temps d’achever. Un cri — et ce fut le
-réveil. Horrible, horrible réveil ! Depuis cette
-nuit-là, chevalier, la simple vue d’une clôture
-de cimetière m’emplit de crainte et de dégoût.</p>
-
-<p>« Le sentiment seul est réalité. Tout le reste
-n’est que mirage tant de la vie temporelle que
-du songe. Ainsi, en rouvrant mes sens à la
-clarté des heures si pleines d’amour, j’avais le
-double sentiment de sortir du rêve et de m’en
-retourner au rêve. Je connais d’expérience
-l’action brutale ou caressante de tous les stimulants,
-de tous les narcotiques ; j’ai traversé
-maintes fois la plaine enflammée des pavots, et
-dans ma nacelle tressée de chanvre indien
-j’ai mesuré les profondeurs interstellaires.
-Misérables inventions ! Simulacres vils ! Rien
-ne vaut l’herbe douce-amère pleine d’été, de
-silence et d’orage, d’une chevelure qui se noue
-autour de notre tristesse comme l’algue harmonieuse
-autour du noyé ! Rien ne vaut le
-fruit palpitant d’une bouche inépuisable où
-chantent nos souvenirs, où gémissent nos
-désirs, où se lamentent nos regrets ! Rien ne
-vaut le regard fascinant et redouté qui vient
-de plus loin que la vie, qui va plus loin que la
-mort ; rien ne vaut la chair frémissante qui se
-dresse, fleur du Saana, grand aloès tonnant,
-vers l’aimant mystique du soleil, du soleil
-satellite immédiat de l’amour ! Chair mystérieuse
-et sacrée ! Vase du sentiment ! Signe
-visible de la prière ! Éclosion radieuse de la
-certitude ! Argile sainte, pâmée encore de la
-caresse de l’ouvrier divin ! O forme rapide de
-l’universelle tendresse ! Voici les baisers pleins
-de temps et d’amertume, tristes et beaux
-comme le regard mesuré des étoiles ; et voici
-la Maternité formidable, et la pâle Stérilité,
-sublime aussi en sa douleur de prostituée, et
-sainte, sainte, sainte ! comme la naissance
-même. Et voici enfin, sur l’autel pantelant, le
-mariage de l’âme impérieuse et de la chair
-fidèle, du sentiment omnipotent et de la raison
-docile !</p>
-
-<p>« Tout cela, chevalier, tout cela je l’ai connu,
-je l’ai vu, je l’ai touché. Eh oui, mon amour
-était terrestre, impur ; blé sauvage et lépreux
-et amer, ravagé par la nielle du dégoût et de
-la sénilité… Qu’importe ! Le ver s’attaque aux
-plus pures choses. Quand l’Adoration est là,
-brûlante et profonde, n’est-ce point peccadille
-que la pire aberration ? Hélas ! je me souviens.
-La mer soufflait sur les sables du Lido ; une
-ombre trop belle enlaçait mon ombre ; tout
-était lumière, douceur et sagesse ; et dans l’air
-irréel, le lointain faisait signe au lointain. Mon
-amour enveloppait l’univers ; toute l’éternité
-du bonheur râlait dans ma gorge ; et ma vieille
-angoisse était réduite à une faible tache d’ombre
-sur le roc ébloui. « Que cherches-tu donc
-encore, palsanguienne, ô Pinamonte, ô insatiable
-ganache ! Toutes choses ne sont-elles
-pas plus près de toi que toi-même ? N’entends-tu
-pas monter de ton cœur le bouillonnement
-de la source des mondes ? Ton
-amour ne se suffit-il donc pas ? La chose
-qui se consume n’est-elle pas le feu ? L’être
-qui aime n’est-il pas l’Amour ? Fils de l’homme,
-la clef est dans tes mains. L’aveugle
-seul maudit la clef inutile ; mais toi, toi
-qui as des yeux — que dis-je ! — toi qui as
-des yeux et qui VOIS ! » Hélas ! non, il me
-manquait encore quelque chose. Le sanglot
-de la joie nouvelle m’étouffait. « J’ai soif ! J’ai
-soif encore ! Toute l’amertume n’a pas été
-bue ; il en reste certainement de quoi remplir
-une éponge ! » Les bras en croix, je
-m’étendis sur le rivage. Et le Soleil me cloua
-à la terre !</p>
-
-<p>« Parfois à ces frénésies du cœur, à ces
-tumultes de l’esprit succédaient de longues
-heures non d’apaisement, non de prostration,
-mais comme d’indifférence absolue envers
-toutes choses du monde, mais comme d’oubli
-parfait de soi-même. Alors une ombre illimitée
-tombait sur mon cerveau, ténèbres d’avant et
-d’après le Soleil ; et je redevenais un infini de
-matière immobile, informe et brute où tout est
-déjà contenu et où rien ne se manifeste encore.
-Et je contemplais ma forme comme une chose
-absurdement lointaine et soustraite à ma
-volonté. Et soudain quelque chose de doux, de
-profond, de tendre, le Verbe ; quelque chose
-d’énorme et d’infinitésimal, d’inouï et d’éternel,
-rompant la monotonie patiente de mon
-être, se prenait à tourner follement, espoir,
-joie, terreur, insatiabilité ; à tournoyer follement,
-hâte, triomphe, affirmation, certitude ;
-à tourbillonner follement, force obscure, inexplicable,
-indéfinie, incoercible ; terrible faim
-d’adoration et d’attestation : horrible cri de
-joie démente dans l’infinitude de la nuit ;
-sublime lumière dévorante dans la cécité de
-l’Abîme. O première manifestation ! Je brûle,
-je tournoie, j’éclate ; je suis impatience, je suis
-faim, je suis soif ! Quelle traînée de flamme
-derrière moi ! Comme je cours, comme je
-vole vers où le sable fou des soleils m’appelle !
-Qui donc parmi eux sera mien, sera l’amant,
-le maître, le guide ? Eh qu’importe ! Ils sont
-sans nombre, ils sont la Réalité infinie, partant
-nul d’entre eux n’est réel ! Je suis ivre, je
-crie de désir, je meurs d’amour, je meurs
-d’amour éternellement ! Comme la mélodie de
-mon ellipse m’enchante ! Que l’instant est profond !
-Comme il sait contenir tout ce qui est,
-tout ce qui a été, tout ce qui sera ! Comme je
-suis riche de Dieu ! Amour m’a fécondé ; mon
-ventre de soleil tressaille de joie. Ai-je été
-cette forme vaporeuse, échevelée ? L’ai-je été
-bien réellement ? Peuh !… Car me voici soleil
-et raisonnablement installé pour un nouveau
-moment d’éternité. Et me voici Terre, grande
-pierre éteinte et maternelle, amante du soleil,
-déchirée, creusée, labourée, pâmée de la
-tourmente des sèves d’amour. Et comme
-Amour son maître, pleine de joie et de douleur,
-de vie et de mort, de souvenir et d’attente.
-Et puis…</p>
-
-<p>« Et puis un mot quelconque, une morne
-vérité quelconque venant d’une vie dont la
-réalité est le premier des mensonges, d’un
-monde qui n’est pas le royaume de l’amour ;
-une syllabe, un regard, un sourire, un geste,
-n’importe quoi dissipait en un clin d’œil tous
-les trésors de l’illusion. « Le beau spectacle »,
-grommelais-je alors entre mes vieilles dents
-branlantes, « le beau spectacle que celui d’un
-grison imbécile se vautrant aux pieds d’une
-gourgandine rapace et sotte ! Vieux crâne vide
-de cervelle, coquille d’une noix pourrie, trou
-plein de nuit et de nécrophores, quand donc
-cesseras-tu de te nourrir de mirages ? Folie,
-réveille-toi à ton infortune ; vieillesse, reconnais
-ta laideur ; cadavre, flaire ta puanteur. Il te sied
-bien, en vérité, de faire l’Adam d’avant le mensonge !
-Reconnais enfin où tu es, regarde ! Te
-voici dans un mauvais lieu où la peste a pénétré,
-où le serpent du tombeau s’insinue dans les
-vulves, où le vent de la pourriture souffle sur
-les lits funèbres. O maison maudite de la fornication
-sans amour ! Ici le pain de vie est plein
-de nielle et de vermine et le vin d’amour a
-l’odeur d’un lendemain de beuverie. Allons,
-levez-vous, beau Don Juan aux côtes creuses,
-prenez ce flambeau, approchez de ce lit, tirez
-ce beau rideau de pourpre, voile de naufrage
-gonflée d’un vent muet de destruction… Ah ! tu
-trembles, vieux couard ! Tu sais que ce qui
-repose là n’est que le cadavre de ton rêve. Le
-cadavre de la jeunesse, la putréfaction de la
-beauté, le fantôme ignoble de ce qui fut vérité
-et splendeur au premier jour… Allons, couche-toi
-sur ta Clarice, sur ta stupide, sur ton impudique,
-sur ta rapace ! Cadavre, ta place t’attend
-dans cette fosse commune des fornications
-mensongères, des luxures sans amour ! Immondice,
-va t’enfouir dans le grand égout hospitalier ;
-hyène, va lécher les genoux de ton cher
-grand cadavre en liquéfaction !</p>
-
-<p>« Vous ne pouvez faire ici, mon cher chevalier,
-aucune réflexion que je n’aie faite alors.
-Pour ensorcelée que fût ma triste cervelle, je
-n’en avais pas moins conservé, dans les choses
-de la vie, toute ma lucidité ordinaire. J’apportais
-dans mes pires extravagances un souci
-d’ordre, de graduation et de méthode qui
-m’étonnait chaque jour davantage. Parfois
-même le rayonnement d’une sagesse surnaturelle
-transperçait de toutes parts mon déplorable
-cœur et pénétrait dans les recoins les
-plus secrets de mon être. Je ne doutais plus
-de ma réalité effective ; je vivais, l’univers
-entier se condensait en moi, je me disséminais
-par tout l’univers. Je possédais l’amour et
-l’amour me possédait ; ma joie était un martyre,
-ma douleur une extase. Je relus tous les
-livres de la Vérité. Je revécus les <i>Évangiles</i>,
-j’aimai l’<i>Imitation</i>, la <i>Divine Comédie</i>, j’admirai
-Pascal. Je pardonnai au frère Jean-Jacques.
-Certaines pauvretés de la <i lang="it" xml:lang="it">Vita Nuova</i> me
-donnèrent de la surprise. Je pénétrai au cœur
-même de la vie. En chantant l’amour, les
-poètes se plaisent surtout à célébrer l’influence
-vivifiante qu’il exerce sur le cœur et sur l’imagination ;
-pour moi, j’incline de plus en plus
-fort à penser que la vertu suprême de ce sentiment
-s’étend sur toute la nature, depuis la
-matière que nous considérons comme inanimée
-jusqu’aux glandes essentielles de notre
-cerveau. L’exaltation provoquée par la tendresse
-m’apparaît favorable au philosophe tout
-de même qu’au saint ou au poète ; car ma
-propre expérience m’enseigna à considérer
-l’amour comme une manière de correspondance
-universelle entre la matière et l’esprit,
-et comme une expression sensible de leur
-identité par-devant l’Être unique. Source de
-l’existence, il m’en paraît être en même temps
-et le principe indubitable et le sens unique et
-parfait. Mystère adorable et terrible, instigateur
-de toute pensée, de tout art et de toute
-science véritable, il apparaît aux intelligences
-primordiales sous des nombres et des formes
-symboliques qu’il réduit plus tard à la trinité
-logique de l’éternelle Création, de la Matière
-et de l’Esprit ; puis, couronnant l’œuvre
-lente de l’initiation, il s’élève à l’unité dans la
-personne divine du Consolateur et nous apparaît
-de la sorte dans son expression la plus claire
-et la plus pathétique.</p>
-
-<p>« Oui, chevalier de mon cœur, l’Amour,
-divinité bizarre et que la Fable nous représentait
-aveugle, l’amour et le seul amour m’a
-fait pénétrer le secret des choses et le mystère
-de mes propres pensées. Se révélant à mon
-esprit sous la forme d’une logique suprême
-du Sentiment, il s’est laissé connaître comme
-base de toute notre architectonique spirituelle.
-Grâce à lui, j’ai appris à ne chercher rien
-autre chose dans la divergence des méthodes
-que les éléments d’une étude de caractères ;
-si bien que les systèmes sublimes mais inconciliables
-ne valent aujourd’hui à ma raison
-qu’en leur qualité d’expressions plus ou moins
-fidèles de sensibilités différentes. Le fameux
-esprit philosophique débute par une observation
-souvent inconsciente du Sentiment dont
-il tire sa source et finit par une confession
-mystique par-devant l’Univers d’amour ; car il
-est impossible d’imaginer d’autres fins au triste
-labeur d’une dialectique convaincue d’avance
-de la vanité de ses efforts. Le misérable jeu,
-en effet, que celui des combinaisons de notre
-entendement ! Encore qu’il connaisse parfaitement
-son impuissance à franchir les limites
-que lui assignent ses propres lois, notre esprit
-tout ensemble impatient et minutieux s’obstine
-à approfondir, à commenter sans cesse l’œuvre
-purement amoureuse de Dieu ; or il n’est point
-d’autre fin à ce travail que d’énoncer, avec une
-précision de jour en jour plus décourageante,
-les raisons naturelles de notre incapacité. A
-tout prendre, l’entendement, faculté secondaire,
-semble n’avoir été donné à l’homme qu’à
-seule fin de l’éclairer sur l’importance capitale
-du Sentiment et de le guider de la sorte dans
-sa recherche du principe même de l’Être.
-Avant que d’entreprendre la grande conquête
-du ciel, il nous faut donc apprendre à considérer
-notre chère Raison non comme une
-qualité indépendante et définie, mais seulement
-comme le complément d’une puissance
-intérieure obscure jusqu’à ce jour et inévaluée.
-Hélas ! nous savons encore à peine aimer, et
-nous voudrions penser juste !</p>
-
-<p>« Mais c’est surtout pour m’avoir su éclairer
-sur le sens mystique du Verbe que je
-garde au sage et tendre Amour une gratitude
-ardente et illimitée. Grâce à lui, je connais la
-signifiance secrète des mots, ce quelque chose
-d’indéfini qui sommeille dans toute parole et qui
-varie selon que la parole est vérité ou mensonge.
-La Mérone, semblable en cela à toutes
-les femmes perdues, n’usait que trop volontiers
-de finasseries ; son discours tenait ma
-méfiance en continuel éveil ; toutefois, le profond
-sentiment interprétait à sa manière le
-moindre son de la voix aimée. Tandis que ma
-raison flairait la supercherie ou découvrait le
-mensonge, mon âme s’abandonnait sans réserve
-aux vérités miraculeuses, indiscutables
-de l’amour ; le sentiment acceptait pour vrai
-ce que la raison rejetait comme faux ; le Mensonge
-humain parlait, mais celui qui l’écoutait
-était Amour, le joyeux, le profond, le triomphant
-Amour ! Ah ! le Mensonge ! le vil contradicteur !
-le trivial et lâche ennemi ! Meurtrier
-naïf et ridicule, profanateur stupide des saintetés
-de l’amour, entre la raison et le sentiment
-il creuse un infranchissable abîme et apparaît
-de la sorte à tout être pensant comme la source
-des pires calamités sociales et le point de
-départ des plus redoutables maladies de l’entendement.
-Au regard ingénu et profond du Sentiment,
-toute la douce nature apparaît revêtue
-de puissance, de tendresse et de splendeur ;
-avant le mensonge d’Adam, l’homme ne connaissait
-point d’autre règne que celui de la
-grâce et de l’harmonie, et il vivait, héroïque et
-confiant, dans le sein des quatre éléments primitifs
-qui sont éléments de pure beauté. La
-nature étant demeurée ordre et splendeur, la vie
-logique devrait être, aujourd’hui encore, adoration
-profonde, car la chose qui hors de nous
-a nom Beauté, au dedans de nous se nomme
-Amour. La première idée de l’homme fut celle
-de l’amour qu’il trouvait en soi-même, en
-l’être, en la chose. Confident fraternel des
-bêtes, ami des pierres, le primitif régna sur la
-nature par son ingénuité d’Adam et par son
-charme d’Orphée. Son malheur ne fut point de
-mordre au fruit de la vie, mais d’en renier, à
-la face de l’Amour même, la connaissance
-sainte et le délice sacré. Ivre d’orgueil et de
-puissance, il trouva le premier <i>non</i>, alors que
-tout était <i>oui</i>, alors que tout autour de lui
-n’était qu’affirmation. Et, au lieu d’accourir à
-l’appel du Père, il se cacha dans l’herbe épouvantée,
-murmurant dans son mauvais cœur :
-« Que me veut-il encore ? Que peut-il avoir à
-m’apprendre ? N’ai-je pas vécu l’instant
-d’éternité ? Ne suis-je pas l’Homme et l’entendement
-de l’Homme ? N’ai-je pas conscience
-d’être Lui-Même ? N’ai-je pas enfin la
-certitude d’être Amour ? »</p>
-
-<p>« Le déplorable effet du premier mensonge
-fut de nous faire juger ingrate et cruelle la
-nature elle-même, alors que, projection d’un
-monde intérieur qui est tout sentiment, elle
-aurait dû continuer de nous apparaître jusqu’à
-ce jour pleine de charme, de force et de clémence.
-Le mensonge est né à l’instant même
-où l’homme cessait de se sentir en rapport
-direct avec la nature ; car c’est en jugeant des
-choses de la vie au travers du naturel de son
-semblable que l’homme a acquis la fausse connaissance
-du bien et du mal. Le mal est dans
-l’homme seulement, et ce n’est qu’au moyen
-d’une extension absurde et néfaste que nous
-sommes parvenus à nous former l’idée avilissante
-d’un mal en tant que principe naturel.
-L’étude du prochain a conduit l’homme à l’âpre
-connaissance de sa personnalité. Ce triste examen
-lui offrit mille raisons de se défier de sa
-propre âme ; et dès qu’il se fut pris à douter
-du monde intérieur de l’amour, il estima vain,
-cruel et laid le monde extérieur qui, dans la
-sainte réalité, n’est soumis qu’aux lois de la
-beauté et de l’harmonie. Hélas ! que savons-nous
-aujourd’hui de la nature ? Les moins pervertis
-d’entre nous en connaissent-ils autre
-chose que certains charmes propres tout au
-plus à flatter les sens ? Comme que nous fassions,
-toujours un sentiment de regret se mêle
-au triste amour vieillissant que nous portons
-à cette sœur éternellement jeune et passionnée.
-Jetons les yeux autour de nous : toutes
-choses respirent la force, la confiance ; l’univers
-exulte d’un formidable désir ; tout est
-lutte et lutte pour l’amour ; tout est force, et
-le droit du plus fort amour est le meilleur.
-L’âme des héros primitifs chante avec l’océan,
-rit avec le torrent et sanglote avec la bise.
-Votre âme se souvient de ces chants, de ces
-rires, de ces plaintes ; et vous regardez tristement
-vers le lointain des mers, et vous soupirez :
-« Passé, où donc es-tu, où donc es-tu ?
-O mon cher passé, ô mon amour profond
-à tout jamais enseveli ! » Puis, vous vous
-consolez par quelque vil sarcasme du grand
-malheur de n’être plus ce que vous avez été au
-début des temps. Le soleil luit comme une
-armée ivre de victoire ; la blonde plage frissonne
-ainsi qu’un beau corps ébloui de volupté ;
-et la vague succède à la vague, fuyante et
-tendre image de l’amour passager et à jamais
-présent.</p>
-
-<p>« A quelques pas de l’endroit où vous êtes,
-un rêveur énervé et livide, mort à l’amour et
-aux combats, soupire faiblement dans le grand
-soleil sonnant : « Pourquoi tant de beauté à
-des choses si peu réelles ? Pourquoi cette
-éternelle invitation à la danse de la vie, alors
-que dans la nuit de ma chair la vie n’attend
-rien autre chose que l’oubli même d’avoir
-été ? Comme me voilà vide et plat, et patient
-et terne ! Comme j’ai été dupé, et quel
-affreux menteur je suis ! » — Et vous, chevalier,
-et ce grand dadais, et moi-même, ne
-sommes-nous pas encore les moins impurs de
-tous ? N’est-ce pas une honte que la vaine
-curiosité des lois naturelles puisse primer
-l’amour mystique de l’univers ? Opposant régulièrement
-à l’invite amoureuse de la douce
-nature une méfiance engendrée par un mensonge
-purement humain ; sans cesse imaginant
-quelque absurde désaccord entre nos sens et
-les faits de l’extérieur ; inconscients du principe
-du verbe et de la chose, de cet amour
-évident qui habite le ciel et la mer, l’arbre et
-le vent, la pierre et le cœur ; mauvais envers
-le prochain, cruels envers nous-mêmes, au
-sein de la très sainte réalité de Dieu nous
-vivons dans un monde imaginaire de duperies
-et d’illusions. Hélas ! C’est qu’il a suffi d’un
-seul mot contraire à la vérité pour détruire
-l’auguste harmonie qui régna au premier jour
-entre les deux mondes de l’amour et de la
-beauté. Songez donc, chevalier ! L’homme
-vient de mentir à l’homme son frère ! Horrible
-moment ! Fin, écroulement, anéantissement
-de toutes choses ! L’homme nous a menti, le
-frère a dupé le frère ! Désormais tout vous
-ment, et Dieu qui vous créa pour l’amour, et
-la beauté du ciel qui vous commande d’adorer,
-et la sainteté de l’animal qui vous lèche la
-main. Tout est détruit, tout est à bas. Vous
-frémissez, votre vue se recouvre d’un voile, le
-sol se dérobe sous vos pas. Horreur, extrême
-horreur ! Vous sentez monter du tréfonds de
-votre être le battement du cœur de l’horreur
-même ! »</p>
-
-<p>Je ne pus m’empêcher à cet endroit d’interrompre
-le comte-duc par un mouvement et
-un sourire dont le sens n’échappa point au
-fougueux forgeur de paradoxes.</p>
-
-<p>« Eh quoi, monsieur le chevalier, ce que
-j’avance au sujet du mensonge ne me paraît
-que peu fait pour vous convaincre ! Me voici
-donc contraint à m’embarquer dans une nouvelle
-digression, et cette fois-ci un peu contre
-mon gré. Néanmoins, je tâcherai d’apporter
-quelque clarté à mon assertion. Les réflexions
-que je fis sur le naturel ensemble tendre et
-pervers d’Annalena m’amenèrent à douter de
-l’équilibre moral de mon amie. Je soumis alors
-à un examen des plus minutieux cet esprit de
-contradiction et de mensonge dont ma très
-chère semblait pénétrée, et je finis de la sorte
-par établir pour toutes les formes de l’aliénation
-deux phases l’une de l’autre parfaitement
-distinctes. Ce résultat de longues méditations
-ne me paraît point dénué d’utilité dans un
-temps où les disciples d’Aristote rivalisent
-d’ardeur avec ceux d’Hippocrate dans la
-recherche des limites de la responsabilité.
-Toute déviation de l’entendement est, sinon
-précédée, du moins accompagnée d’un trouble
-physique plus ou moins sensible dans quelque
-région du cerveau ; tout commencement de
-folie me paraît donc de ce simple fait devoir
-être conscient jusqu’à un certain degré. La
-conscience du mal une fois admise, du moins
-dans les débuts de l’aliénation, nous ne pouvons
-faire autrement que de ramener toute
-maladie de l’entendement à un dédoublement
-de la personnalité. Le mensonge, cause première
-de ces maux déroutants, constitue aussi
-le caractère prédominant de leur première
-phase. Malheur à l’homme dont le verbe profanateur
-ment à la bribe d’esprit divin que le
-Ciel lui a départie ! En lui le parfait équilibre
-de l’esprit et de la matière est à jamais rompu.
-Le menteur a cessé d’être l’expression suprême
-de l’identité de la substance et du sentiment,
-du corps et de l’âme, du monde intérieur de
-l’amour et de l’univers extérieur du beau. Le
-vrai subsiste encore au tréfonds de son être
-spirituel ; mais déjà son apparition dans le
-monde sensible est devenue douteuse. Ensemble
-menteur, négateur du fait, et conscient
-de la vérité, il est lui-même vrai et faux dans
-le même instant, et cet instant marque le
-début d’un dédoublement désormais irrémédiable
-de la personnalité.</p>
-
-<p>« Voilà, au surplus, la raison pour laquelle
-la simulation de la santé joue un rôle si considérable
-dans le commencement de tous les
-troubles psychiques. Le malade se rend parfaitement
-compte du péril qui le menace d’au
-dedans de lui-même ; il se sent devenir d’heure
-en heure plus dangereux pour son prochain ;
-et cependant l’orgueil et la crainte d’avouer
-son mal lui imposent un criminel mutisme.
-Son unique préoccupation sera désormais de
-fuir l’infernal Sosie installé dans son âme ténébreuse ;
-il s’ingéniera à tromper quiconque
-l’approche sur l’état réel de son lamentable
-esprit ruiné par le mensonge. Même il ne tardera
-pas de déchoir au point d’espérer son
-salut du mauvais principe qui a déterminé sa
-perte. Le dément demeure de la sorte parfaitement
-conscient et responsable de ses actes
-jusqu’à l’instant où la première phase de son
-mal cède la place soit à la fureur de l’agité,
-soit à la prostration du mélancolique. La plupart
-de nos voleurs, de nos assassins et de
-nos politiques appartiennent à la catégorie des
-aliénés au premier degré. Profondément pénétrés
-de l’esprit de mensonge, ils font preuve la
-plupart du temps, dans leurs sinistres entreprises,
-d’un pouvoir de dissimulation, d’une
-logique des probabilités et d’une habileté
-d’exécution dont les hommes sains, c’est-à-dire
-aimants et pieux, m’apparaissent absolument
-incapables. Au surplus, l’affreux dédoublement
-de la personnalité ne manque jamais d’étendre
-son influence jusque sur l’économie de notre
-corps ; car la chose qui selon l’esprit est mensonge
-et transgression de la loi d’amour, selon
-la chair, devient vice et péché de laideur.
-Aussitôt que de la fausseté se vient mêler aux
-choses de l’amour, la sensualité se sépare du
-sentiment qui en faisait un attribut de Dieu,
-et la désagrégation matérielle vient accélérer
-le dédoublement moral. Il n’est donc qu’à
-demi vrai de dire que la débauche — j’entends
-la fornication sans amour — conduit à la
-démence ; à cause que le vice n’est que la
-conséquence et le signe physique du péché de
-mensonge, seul mortel et irrémissible. (« Tous
-les péchés seront pardonnés, mais le péché
-contre l’Esprit de vérité ne sera pardonné
-jamais. »)</p>
-
-<p>« Le mensonge a si bien fait de mêler
-son poison au principe même des choses,
-qu’il n’est pas un de nous qui se puisse
-flatter d’avoir jamais entendu tomber des lèvres
-de son amour le mot effacé du livre du monde,
-le verbe unique et très simple dont l’absence
-a suffi à rendre inintelligible à jamais la parabole
-de la vie. Ce mot magique n’est point un
-mot de vérité (selon la réalité du monde) ;
-la réalité n’existant pas, et cela pour la raison
-très simple que des esprits pénétrés d’amour
-n’en sauraient que faire. Néanmoins, s’il n’est
-pas de vérité pour notre raison, il est une
-véracité pour notre sentiment, une véracité,
-un souci d’exactitude qui, dans l’ordre spirituel,
-est l’expression même des lois de la
-matière. Que si vous dites : « J’aime », alors
-que votre cœur est indifférence ; ou, « je
-vois », ou, « je sens », dans le temps que vos
-yeux sont ténèbres ou vos sens plongés dans
-le sommeil, vous faites dévier irréparablement
-le cours des choses naturelles ; le grain de
-sable aigu et grinçant du mensonge s’insinue
-dans les rouages les plus sensibles du cerveau,
-et vous devenez tout aussitôt à vous-même
-un objet sans nom, un mot sans signifiance,
-une chose qui dans le même instant
-existe et n’existe pas. Le grand, le terrible
-malheur est de se croire sceptique, alors que
-l’on est simplement menteur. Nous moquons
-sottement cela même qui serait en nous saint
-et réel si la force ne nous faisait défaut d’en
-découvrir la millième part à notre voisin. En
-sa profonde scélératesse, l’homme a tellement
-fait qu’aux plus saines nourritures s’attache un
-arrière-goût de poison et qu’il est d’une difficulté
-extrême de séparer l’idée de l’amour de
-celle du bien et du mal ; au lieu que dans un
-monde où le mensonge fût demeuré le seul
-péché irrémissible, la plus extravagante des
-tendresses tirerait encore son pardon de son
-ingénuité ; car il n’est pas d’autre mesure à
-la valeur morale de notre amour ou de son
-objet que la profondeur et la vérité de notre
-sentiment. L’attachement à la créature nous
-conduit à l’amour de l’Incréé ; en aimant bien
-la chose bornée, nous nous haussons inconsciemment
-à la sagesse suprême, infinie et
-située au delà de notre entendement ; ainsi,
-dans l’<i>Imitation</i>, l’amour du Dieu personnifié
-s’élève à l’adoration de l’Amour même, de
-l’Amour essence de la vie et principe de
-l’être. Hélas ! qu’avons-nous fait du charmant,
-du profond paradis de la vie ? Nous
-qui connaissons pourtant la tâche si douce et
-si simple qui nous incombe, nous qui sentons
-qu’il n’est point d’objet en dehors du Beau, ni
-de sujet en dehors de l’Amour ; nous qui
-savons enfin que tout mensonge est comparable
-à ces miroirs obscurs et grimaçants qui
-reçoivent la beauté et rendent la laideur !
-Comme je le méprise, cet aveugle ennemi de
-la divine réalité, ce noir mensonge, prince
-des ténèbres, craintif et rampant négateur du
-fait, du fait naïf et simple et pénétré d’amour !
-Et comme je le haïrais, cet obscur amant de
-la laideur et de la déchéance, s’il m’était
-donné de le mépriser moins ! — Par toutes
-les fois que la Sulmerre ouvrait la bouche et
-que je surprenais sur son visage l’expression
-ensemble audacieuse et méfiante qui précède
-le mensonge, une voix secrète me criait de
-mon tréfonds : « Prends garde, Pinamonte !
-Par saint Georges, prends garde ! la caverne
-bâille ! Le dragon est là proche, tout proche…
-Déjà le monde est vieux, et moisi,
-et vermoulu ; toi-même, malgré ton grand
-amour terrible et suave, tu n’es plus que
-l’ombre d’un rêve, le souvenir d’une vision
-dissipée. Encore ce mensonge-là, ce péché
-contre l’amour, et tout ce qui chancelle
-s’écroule, et tout ce qui n’est plus qu’apparence
-sombre à jamais dans l’impossible,
-dans le néant. » — « Halte-là ! ma belle !
-criais-je alors. Suffit. Laissez en paix ces
-tendres sentiments qui ne sont pas les
-vôtres. Tremblez, madame, tremblez, vous
-dis-je. Terrible sera la vengeance de la
-Vérité, terrible et combien plus terrible que
-l’éclair de lucidité qui surprend le dément
-au bord du tombeau ! » Et je collais ma
-main aux lèvres bien-aimées et haïes, et tout
-aussitôt l’horrible serpent se métamorphosait
-en oiseau roucoulant du rire — et de quel
-rire ! — de mon rire enfantin, argentin, malicieux,
-insoucieux, absurde et délicieux ! « Le
-voici qui chevauche à nouveau son dada favori !
-Cependant j’ai à vous parler fort sérieusement,
-monsieur le fou ! » — « Qu’à cela ne
-tienne, madame la menteuse. L’épinette est
-là ; à l’épinette ! A l’épinette ou au clavecin
-sur-le-champ ! » — Et la rieuse courait soit
-à son épinette, soit à son clavecin.</p>
-
-<p>« Elle touchait de ces instruments à ravir
-et la préférence qu’elle marquait aux œuvres
-de Willibald Gluck flattait fort agréablement
-mon goût de l’art simple et mystique. Il n’y
-eut peut-être jamais d’autre lien spirituel entre
-nous que notre tendresse profonde pour la
-musique. Cet art divin est le langage naturel
-de la passion, la signifiance secrète des accents
-tendres ou terribles surpris dans la voix de la
-mer, de la forêt, du fleuve et du vent ; et elle
-est, dans le même temps, au cœur obscur et
-bourbeux de notre race vieillie, l’écho primitif
-et distinct d’une harmonie oubliée. La musique
-est le cri de l’Amour ; la Poésie en est la
-pensée… L’une est l’exaltation du présent et
-elle chante : « Je vis et j’aime » ; l’autre est
-l’ivresse du souvenir ; et alors même qu’elle se
-propose d’exprimer un amour bien réel et
-bien vivant, elle semble dire : « J’ai vécu, j’ai
-aimé… » Et voilà sans doute la raison par
-laquelle les deux nobles sœurs, d’abord fondues
-en un art unique, se devaient séparer
-avec le progrès des temps. — J’aimais à la
-folie le toucher d’Annalena. Si surprenante
-que fût l’habileté qu’elle y montrait, jamais je
-n’y trouvai l’occasion de douter de la sincérité
-de son émotion. La belle musicienne avait
-l’âme fort sensible et l’agilité de ses mains
-angéliques ne ressemblait en rien à l’adresse
-irritante et vulgaire des virtuoses. Le noble et
-mystérieux visage reflétait tous les mouvements
-de la passion ; les sombres paupières
-battaient voluptueusement au vent de l’harmonie ;
-cependant, le corps ne s’abandonnait
-jamais aux saccades burlesques de l’hystérie
-théâtrale, et la charmante tête ne s’échevelait
-point au souffle d’une artificielle tempête.</p>
-
-<p>« Ah ! chevalier, le souvenir de ces heures
-plaintives et sonores m’émeut jusqu’aux larmes !
-J’ai perdu Annalena et j’ai perdu la
-musique. Pendant que ma très chère jouait, je
-vivais hors du temps ; aujourd’hui, dans le
-rythme des plus nobles ouvrages, je n’entends
-plus que le pas de la mort mesuré par le tic-tac
-desséché des horloges ; et les instruments
-résonnent à mon oreille ainsi que les tombeaux
-vides sous les pas du promeneur solitaire,
-ou sous son bâton les grands os râpeux
-et verdâtres des vaches dévorées par les loups,
-là-bas, au pays de ma jeunesse et du beau
-Stanislas. Annalena au clavecin ! Chers instants
-à jamais envolés ! Je les adore, ces
-minutes irréelles et suprêmes, et les adore
-d’autant plus qu’elles m’ont toujours été mesurées
-avec une singulière parcimonie. Vous
-eussiez dit d’Annalena qu’elle recherchait
-dans la musique l’expression de ce qu’elle
-portait de plus sincère et de plus pur au fond
-de son pauvre cœur de créature. Rarement,
-elle approchait de ses chers instruments sans
-m’adresser, en même temps qu’un sourire
-malicieux, des paroles pleines d’un mystérieux
-enjouement. Je n’ai point mémoire de l’avoir
-jamais entendue frapper une note en présence
-d’un tiers. Quelques-uns des admirateurs de
-son talent s’étonnaient du parti qu’elle semblait
-avoir pris de ne le cultiver désormais
-que pour le plaisir d’un seul. Quant à Labounoff
-et au vieux duc di B…, ils ne manquaient
-jamais une occasion de l’en blâmer ouvertement ;
-mais les prières, comme les rires et
-les bouderies, jamais ne surent vaincre l’aimable
-obstination ; même il m’arriva, un soir,
-au milieu d’un cercle empressé de mélomanes,
-d’entendre tomber des douces lèvres
-une riposte dont l’audace me surprit. « Paix,
-messieurs ; paix, de grâce ; la musique elle-même
-ne saurait être qu’une minauderie de
-plus dans ce palais où la vérité et la tendresse
-n’ont que faire ; et ce serait trop,
-vraiment, avec le mensonge de ma gaîté, de
-ma danse et de mes fleurs. »</p>
-
-<p>« Que vous en semble, chevalier ? L’art ne
-serait-il point, aux menteurs que nous sommes,
-un moyen d’exprimer d’une façon détournée
-les vérités les plus impérieuses ? — Quoi qu’il
-en fût, ces nobles veillées de musique m’ont
-laissé un souvenir des plus aimables. Sitôt
-qu’Annalena ouvrait son clavecin, je courais
-allumer les chandelles et tirer le loquet ; ensuite
-je m’allais blottir dans mon coin favori, à
-la façon des chats, sous le regard de soleil et
-de pluie de certaine <i>Marchande de crevettes</i>,
-de Hogarth. Annalena frappait les premiers
-accords ; la quiétude vaporeuse de la chambre
-s’imprégnait aussitôt de musique pensive ainsi
-que d’un parfum de fée. La muraille d’en face
-me regardait à travers les masques vides d’une
-toile de Pietro Longhi, les grands masques
-blêmes des <i>Visiteuses de la Ménagerie</i>. J’aimais
-beaucoup ces nocturnes personnages en galant
-appareil rassemblés autour d’un buffle énigmatique.
-Le buffle est là qui regarde ; et les
-dames singulières sont là qui regardent aussi ;
-c’est absurde, certes ; qui en oserait douter ?
-Car enfin, pourquoi, je vous le demande, cette
-ménagerie ; et pourquoi ces masques ; et pourquoi
-cette brute aux cornes en arrêt ? Mais
-c’est là justement la raison suffisante de ces
-êtres terribles et falots : ils n’ont rien à vous
-dire, rien, absolument rien, et voilà pourquoi
-votre esprit se fait interrogeant. Qui donc êtes-vous,
-masques de Pietro Longhi ? Point de
-réponse. Qui es-tu, taureau si plein d’importance
-et que diantre fais-tu là ? Silence. — Et
-qui suis-je donc, moi qui vous regarde contempler
-une chose qui n’est pas ? (Sentez-vous
-la raison de cette ménagerie de bal à présent,
-monsieur le chevalier ?) Oui, par le grand
-diable de l’enfer, qui suis-je donc là, dans ce
-coin obscur ? Pourquoi cet animal, pourquoi
-cette chambre, et pourquoi les masques, et Annalena,
-et moi-même, et cette musique ici, et
-cette nuit, cette grande, cette profonde nuit
-là-bas, sur les toits et sur les eaux ? Tin, tin,
-tin, le clavecin, ou, sous les mains de folle de
-mon âme l’or sonnant, l’or de harpe de la chevelure
-bien-aimée ? Doux tin, tin, tin du clavecin
-discret, du meuble chanteur où sommeillent,
-en billets doux jaunis, tous les secrets de
-mon amour, toutes les fleurs poudreuses et
-cassées de mon souvenir… Un peu de Longhi
-pour ma passion du mystère, un peu de
-Hogarth pour ma pitié sanglante, un peu — si
-peu — d’Annalena pour mon amour de l’amour,
-et me voilà vivant ! Bien vivant ! Non comme
-ce Pinamonte, ce mime de la vie que je fus
-jadis sur la scène du monde, sans cesse étonné
-d’être un peu plus qu’un fantôme, palpant, au
-milieu de la rue et de la foule, la soie de sa
-culotte ou les boutons d’or de sa veste, afin
-de se bien convaincre de sa matérialité ! Non
-comme cet Antisthène des postes et des auberges,
-confesseur des vents d’automne et des
-mendiants de London Bridge, confident des
-rois philosophes et consolateur des favorites
-déchues. Ah ! non comme lui, mais vivant, épris
-de soi-même, blotti dans un coin bien dur du palais
-de l’amoureuse Certitude, barbon jaloux, méfiant,
-trompé sans doute, aimé pour lui-même
-un peu, pour sa libéralité beaucoup ; heureux,
-heureux en dépit de tout, bercé par la plus
-profonde des musiques, moqué par la plus
-mystérieuse des belles, triste et exubérant,
-laid et beau, secoué de mille frissons de joie
-étonnée, et ponctuant chaque phrase du maître
-d’un soupir chargé de toute la nostalgie du
-monde. Tin, tin, tin, tin, si doux, si triste, si
-pur, si beau ! encore et toujours !</p>
-
-<p>« Le marbre de la dalle m’écorchant tant
-soit peu le cul, j’allais sur la pointe du pied
-chercher certain coussin de soie mauve ; puis,
-me rasseyant béatement dans mon angle arcadien,
-j’étendais sans bruit les jambes… C’était
-là encore un de mes spectacles favoris ; mes
-maigres jambes de voyageur sans but ! Je les
-contemplais avec amour, ces vieilles jambes
-de grand lièvre hasardeux ; je les caressais
-d’une main attendrie ; leur ombre avait mesuré
-tout l’ennui des chemins de la terre ! Et voilà
-que la fée de la Musique venait elle-même sur
-ses pieds de soie ancienne se pencher sur les
-guêtres poudreuses et craquelées ; la fée de la
-Musique, monsieur le chevalier ! la fée de la
-Musique adressait de tendres paroles à mes
-jarrets fossiles de fou courant ! « Vous souvient-il,
-nobles jambes (je vous le rapporte
-mot pour mot), vous souvient-il de l’herbe
-humide foulée jadis à Marlow, sur les bords
-d’une rivière brumeuse sillonnée de cygnes
-gris ? Avez-vous quelque mémoire, ô voyageuses,
-de l’écho moussu qui sommeille
-à Windsor, qui sommeille et qui parle
-si doucement en rêve ? Glisserez-vous encore
-sur les boues jaunes du Ghetto de
-Varsovie ? Comme ils sont loin, les seuils
-du hameau italien de Dresde ! O ombre impatiente
-et superbe ! L’eau impériale de la
-Néva te connaît ; les lacs incolores de la Moscovie
-se souviennent de toi ; les cailloux des
-Carpathes et les galets de la mer du Nord soupirent
-ton nom dans leurs rêves. Que cherchais-tu
-donc, courant de la sorte ? Routes,
-plaines, sentiers, rues et canaux, Londres et
-Saint-Pétersbourg ! Qu’as-tu donc trouvé,
-courant et cherchant de la sorte ? »</p>
-
-<p>« D’un geste de César surpris de la largeur
-des horizons d’Empire, je lui montrais naïvement
-Clarice-Annalena… Alors un encens
-miroitant de mélodies se répandait par toute
-la chambre, un éther assoupissant de musiques,
-une haleine de tous les rires de désenchantement
-et de mépris, une vapeur de tous
-les soupirs de tristesse et d’amour… Des lampes
-s’éteignaient quelque part très loin dans
-les brumes de la nuit éplorée, très loin, très
-loin, plus loin que le lointain des mers…
-D’étranges foules de jadis grouillaient devant
-mes yeux. Les dames de Longhi ôtaient leurs
-masques, la muraille m’apparaissait nue… Je
-dodelinais un peu de la tête… Encore une
-note… encore une poussée de vent contre la
-fenêtre… J’étendais mes jambes de voyageur…
-Encore une lueur de la chevelure en or de
-harpe sonnant doux de l’Orphée… et Pinamonte
-s’endormait dans la mélancolie du bonheur.</p>
-
-<p>« Telles étaient les amours de notre galant
-berger : tendres et singulières, ridicules et
-lamentables. Rien, d’ailleurs, n’en a mieux
-marqué l’étrange bizarrerie que ma tragique
-obstination à aggraver un mal dont je me sentais
-mourir. Je voyais approcher avec terreur
-le moment où les soupçons fondés et les raisons
-de tourmente réelles ne suffiraient plus
-à mes sens émoussés par la douleur et l’angoisse.
-La pensée où j’étais qu’il me faudrait,
-tôt ou tard, renoncer à ma délicieuse torture
-me fit redoubler d’ardeur dans ma recherche
-des éléments inconnus de l’amour. Je fis de
-mon âme un lieu secret et redoutable. Je m’y
-enfermai avec le cher fantôme obsesseur et
-l’adorable idée fixe de ma passion ; j’y élaborai
-avec une sage patience le sentiment philosophal,
-l’élixir de parfaite douleur qui en devait
-éterniser le voluptueux martyre. Je créai des
-soucis nouveaux, insoupçonnés, puérils et
-savamment tourmenteurs ; des scrupules extravagants,
-minutieux et rongeurs ; des composés
-étranges de lasciveté d’enfer et de séraphique
-sentimentalité. Torturé par la haine,
-martyrisé par l’amour, j’en étais arrivé à me
-croire en commerce tant avec les démons
-qu’avec les anges, et je rapprochais l’image
-ensemble adorée et exécrée de mon amour
-tantôt de l’affreux téraphim des Cabbalistes et
-tantôt de l’habitant immaculé des sphères
-suprêmes de Swedenborg. D’autres fois, je
-confiais au papier les cris de ma détresse et
-les soupirs de mes amoureuses songeries…
-De grâce, monsieur le chevalier, laissons en
-paix ces pauvres riens d’antan ; ne me pressez
-point de vous les faire connaître. Il n’est que
-trop vrai de dire qu’ils furent écrits avec une
-plume trempée dans le Phlégéton ; cependant
-je préfère abandonner à votre fantaisie le soin
-de se former une image des joies et des tourments
-de ma passion. J’estime prudent, alors
-qu’on entreprend de montrer son cœur à nu,
-de soumettre au plus sévère contrôle et sa
-mémoire et son imagination ; car il est peu
-commun qu’en pareille occasion l’expression
-demeure au-dessous de la vérité. Comme qu’il
-fasse, l’amoureux narrateur dira toujours plus
-qu’il n’est besoin de dire ; et, pour peu qu’il
-relâche les rênes à sa fantaisie, voilà son récit
-submergé par le pathos. L’insinuation suffit la
-plupart du temps en semblable matière. Imaginez
-donc d’abord votre propre cœur tout
-débordé de passions tendres et farouches ;
-ensuite de quoi transvasez cette amoureuse lave
-dans le cœur du dernier Brettinoro ; c’est
-encore là le plus sûr moyen de vous former
-une idée quelque peu précise de mes ravissements
-et de mes souffrances. De ces dernières
-surtout, hélas ! Car je ne me lassais
-point d’entretenir dans mon cœur la sombre
-flamme qui le dévorait ; j’étais affamé de
-volupté et de tourmente, et ma haine égalait
-mon amour. Oui, je haïssais ma chère maîtresse ;
-je la voyais morte dans mes rêves ; son
-cadavre immonde, putride, sanieux et boursouflé
-nageait au milieu d’un fleuve d’immondices ;
-des caïmans ailés, scrofuleux et gluants ;
-des crapauds paralysés, dégonflés, luisants
-sous le suint venimeux des écrouelles ; des
-insectes gigantesques à demi écrasés, squameux,
-pustuleux, poilus et gras ; les monstres
-les plus hideux de la fable et de la fièvre
-violaient tour à tour la liquéfaction du cadavre
-adoré !</p>
-
-<p>« Ma triste cervelle devint le rendez-vous
-nocturne de la plus crapuleuse compagnie ; des
-petits-maîtres cribreux s’y aboutaient de fort
-dégoûtante façon avec leurs déesses bubonneuses
-et nauséabondes ; des moines entripaillés,
-papuleux et turbulents, repus de la
-chair de leurs propres bâtards, y noyaient le
-remords de leur gourmande paternité dans
-des vins mixtionnés de menstrue de diablesse
-et de lait de nonnain ; des boucs concupiscents,
-tout parés de fontanges et de banderilles
-envenimées, y courtisaient de furieuse
-façon la passivité des papes magnifiques et
-folâtres de la Renaissance ; des fœtus polycéphales,
-marinés et livides, illustraient parfois
-de leurs puérils ébats ces fougueuses et mélancoliques
-séances ; ce pendant qu’une horrible
-Clarice-Annalena, impératrice des Gaupes et
-reine de Lesbos, invariablement étendue sur
-un visqueux monceau de vermine aveugle et
-de jeunes amoureuses éventrées, présidait,
-du haut de son trône excrémentiel et sanglant,
-aux funèbres visions de ma cervelle amollie.</p>
-
-<p>« Au reste, les infâmes soucis de mes
-veilles n’avaient que fort peu de chose à envier
-aux songes de mes nuits ignominieuses. Mes
-réveils surtout vous eussent semblé navrants
-et grotesques outre mesure. J’enveloppais tout
-d’abord de regards venimeux ma maîtresse
-encore assoupie ; l’odeur fade et vaporeuse de
-sa chevelure me faisait souvent répugnance ;
-la vue de certains de ses membres me faisait
-tressaillir ; et toujours l’immobilité de son
-sommeil me rappelait celle de la mort. D’un
-saut brusque et désespéré, je quittais l’amoureuse
-couche ; j’inondais d’eau fraîche ma
-lamentable tête et tout mon corps d’énergumène ;
-j’avalais en soupirant quelques gouttes
-d’Hoffman et par là-dessus une pauvre tasse
-de chocolat et trois ou quatre tartines ; puis,
-m’installant au chevet de Manto, j’arrachais la
-belle à l’étreinte de Morphée au moyen d’insinuantes
-et patelines caresses, dont tour à tour
-mes doigts de meurtrier badin ou mes mâchoires
-d’amoureuse hyène enserraient son
-col de cygne éblouissant et gracieux. Pour
-innocents que fussent ces simulacres de strangulation,
-ils ne laissaient pas de procurer à
-ma très chère des réveils fort brusques et tout
-secoués d’épouvante. Les grands yeux d’Annalena
-s’ouvraient à l’improviste (vous eussiez
-dit, cher chevalier, de deux aloès du Ténare
-s’arrachant aux terreurs d’un séculaire cauchemar) ;
-des serpents effarouchés se cabraient
-dans la chevelure de la déesse ; et tandis qu’un
-frisson des plus troublants secouait son corps
-flexible et délicat, la friponne trop aimée, joignant
-ses petites mains savantes, s’écriait
-plaintivement : « O cruel ami ! ô barbare
-amant ! quand donc cesserez-vous de tourmenter
-la tendre compagne de vos jours ?
-Estimez-vous donc à ce point plaisant de
-parfaire avec les griffes de la cruauté l’ouvrage
-sanglant des flèches de Cupidon ? »</p>
-
-<p>« A ces préoccupations extravagantes, à ces
-mélancolies de l’âme et de la chair venaient
-souvent se joindre des soucis d’un ordre plus
-vulgaire ; car l’amour inquiet des solitaires et
-des jaloux ne laisse pas que de ressembler par
-certains côtés aux libéralités pleines de calcul
-et d’hésitation des avares. Mon ensorceleuse,
-qui était fort loin de manquer d’esprit, avait
-parfaitement pénétré la nature de mes sentiments
-et mesuré la profondeur de mon amour.
-Sa vanité ne pouvait demeurer insensible à
-l’aveugle adoration d’un amant dont le renom
-de bel esprit égalait l’illustre naissance ; elle
-connaissait le prix des sacrifices que je consommais
-chaque jour dans la seule vue de
-m’assurer son attachement et sa fidélité ; et je
-ne doutais pas qu’il n’entrât dans les transports
-dont elle payait ma tendresse pour le moins
-autant de reconnaissance que de caprice sensuel.
-L’étonnement où la mettaient les violences
-de ma passion et l’orgueilleuse joie qu’elle
-en ressentait prêtaient souvent à sa physionomie
-un air de triomphe qui en rehaussait à
-mes yeux la noblesse et l’éclat. Mon imagination
-enflammée voyait chaque jour s’épanouir
-davantage les charmes de mon amie ; l’exaltation
-croissant dans la même mesure, je fus
-bientôt amené à considérer la beauté d’Annalena
-comme une œuvre de ma chair et de
-mon esprit et comme un trésor péniblement
-amassé par mes soins. D’autre part, mon
-amour me mettait souvent dans de grands
-embarras ; car la Sulmerre aimait à vivre avec
-honneur et ne se pouvait abstenir de la gloire
-du monde. Le concours aux fêtes qu’elle donnait
-était d’ordinaire fort nombreux ; et malgré
-que je souscrivisse à ses moindres désirs,
-jamais elle n’a rien su économiser sur mes
-présents.</p>
-
-<p>« Les affections sincères ne sont pas plus
-gratuites en ce monde que les amours vénales,
-et le dévouement le plus profond n’y triomphe
-qu’à grand’peine des habitudes de luxe et du goût
-de l’ostentation. Bref, les choses en vinrent au
-point que je me vis souvent contraint, au
-plus fort des angoisses de l’amour et de la
-jalousie, à m’aventurer dans des calculs dont
-les chiffres, tracés d’une main tremblante de
-passion, s’allaient égarer jusque dans les
-manuscrits des poèmes inspirés par la plus
-dispendieuse des Muses. A mes tragi-comiques
-alarmes de dément venaient donc parfois se
-mêler des soucis mille fois plus risibles encore
-d’homme raisonnable. Je tremblais en outre
-qu’un galantin vulgaire, profitant d’un de
-ces stupides abandons dont les belles sont
-coutumières, ne profanât d’un même coup et
-l’idole de mon amour et l’autel de mes sacrifices ;
-ma passion s’élevait quelquefois jusqu’au
-noble aveuglement d’un auteur pour son ouvrage,
-et cependant je me sentais bassement
-jaloux de mes libéralités. Je me perdais aussi
-en vains efforts pour maintenir l’équilibre,
-chaque jour plus hésitant, entre un cœur de
-plus en plus lourd et une bourse d’heure en
-heure plus légère ; et les pensées contradictoires
-que je roulais continuellement dans mon
-esprit me faisaient souvent l’impression de provenir
-de quelque colloque obscur, burlesque
-et passionné entre le plus anxieux des Harpagons
-et le plus ombrageux des Maures de
-Venise.</p>
-
-<p>« Les jours de grand concours à la <span lang="it" xml:lang="it">Riva dell’
-Olio</span>, je m’esquivais de chez la Mérone et m’allais
-ensevelir dans l’humide obscurité de mon terrier
-Barozzi. Là je retrouvais mes compagnons
-des jours anciens, taciturnes témoins d’une
-vie aventureuse : l’antique Giovanni au visage
-parcheminé, à la livrée de toile d’aragne ; les
-longues missives à l’odeur de mousse et de
-larmes, confidences d’amis depuis longtemps
-perdus, oubliés ou morts ; les manuscrits passés,
-pleins de griffonnages jaunis, linceuls
-historiés d’une ambition mort-née ; le pauvre
-portrait de Benjamin, oui, chevalier, le pauvre
-portrait écailleux de Benjamin, dérobé un soir
-à Manto et emporté amoureusement sur mon
-cœur ; les passeports périmés, minutieux et
-méfiants, aux aigles de Prusse et de Russie ;
-la tabatière de Stanislas, le petit couteau ciseleur
-d’initiales et de cœurs, souvenir du quadragénaire
-de l’île Saint-Louis ; le couvercle de
-boîte où, enfant, je m’étais essayé à représenter
-le château de Brettinoro avec le parc, le saule
-de Don Quixote, le banc moussu et l’amoureuse
-fontaine…</p>
-
-<p>« Pauvres, pauvres choses de jadis ! Avec
-quel morose délice je reniflais leurs odeurs
-mélangées de fruit et de tombeau, de pluie
-d’avril et de souris, de rêve et de réalité !
-Comme elles m’avaient bien su dépeindre, dans
-le temps évanoui, ce grand amour d’enfant
-qui se nourrissait maintenant de mon cœur
-de vieil homme, cette fabuleuse fleur éclose
-au jardin d’innocence ! Avec quel tendre mépris
-je relisais toutes ces introductions, méditations,
-objections, remarques ! Naïf fatras de
-sentiments à fleur de cœur maladroitement
-déguisés en raisonnements ; de préjugés doctement
-présentés sous forme de déductions ;
-nudité d’âme bariolée de prétintailles d’esprit !
-Et comme toutes choses me paraissaient
-obscures et mesquines venant de ma vie
-d’homme, et claires et profondes venant de
-ma vie d’enfant ! Amour, amour ! O maître du
-royaume céleste de la Simplicité ! — Je rangeais
-tous ces souvenirs devant moi sur une
-table, je les contemplais, tournais et retournais,
-cajolais ; je leur parlais, je m’en gaussais
-doucement… En vérité, chevalier, rien n’est
-plus doux au cœur de la joie que le regret de
-la tristesse !</p>
-
-<p>« Certain jour que je musais de la sorte au
-milieu d’objets familiers, la fantaisie me vint
-d’aller voir dame Gualdrada dans son logis
-sous les combles. En dépit de la curiosité que
-m’inspirait mon étrange hôtesse, j’avais jusque-là
-borné mon commerce avec elle à
-l’échange de quelques propos courtois à la rue
-ou sur les escaliers ; et Giovanni, qui, en
-curieux qu’il était de toutes choses, la visitait
-fort souvent et la connaissait assez bien pour
-l’avoir fait jaser, sans cesse me reprochait en
-riant mon indifférence à son endroit. Ayant
-donc résolu d’en finir une bonne fois avec cette
-rengaine, je m’armai de courage et je grimpai
-lestement l’escalier en colimaçon qui conduisait
-au réduit de la vieille. Je trouvai fée Carabosse
-besicles au nez, frileusement blottie
-dans un fauteuil boiteux et penchée sur un
-volumineux traité de démonologie. A ma vue,
-elle se leva d’un air empressé et me fit la révérence.
-Son triste visage verruqueux et jauni
-s’éclaira soudain du franc sourire de deux
-yeux gris et larmoyants, démesurément grossis
-par les verres doubles qui les abritaient. Elle
-porta humblement à ses lèvres tremblantes la
-main que je lui tendais, et ses paroles cérémonieuses,
-prononcées d’une voix douce et
-chevrotante, me parurent venir du fond de
-l’autre siècle. Je fus bientôt éclairé sur la vie et
-les goûts de la vieille par l’inspection rapide
-que je fis de sa mélancolique demeure. Les
-trois cabinets humides et sombres qui la composaient
-servaient d’arène aux ébats d’un grand
-crapaud terreux, d’un chat noir et d’une poule
-infirme de la même couleur, sans cesse sautillant
-à cloche-pied sur des meubles non
-moins attendrissants qu’elle-même. Une grande
-armoire à porte de verre offrit à ma vue un
-amas confus d’objets poudreux et bizarres,
-tels que cassettes en bois rouge ou jaune
-curieusement ciselées, coiffures de Hurons
-hérissées de plumes aux cent couleurs, massues
-peinturlurées de sauvages des îles, armes
-très anciennes de fabrication espagnole, et
-mille autres objets dont le nom même m’était
-inconnu. Je ne tardai pas à découvrir dans
-l’humeur babillarde de l’hôtesse une clef à
-tout ce mystère. Au temps de sa jeunesse, la
-pauvre bossue avait eu la faiblesse de prêter
-l’oreille aux madrigaux et rodomontades d’un
-grand escogriffe de bravo qui n’en voulait qu’à
-la dot rondelette dont il la savait pourvue.
-Gualdrada étant orpheline et le diable se
-mêlant de l’affaire, le mariage fut bientôt conclu.
-Peu de temps après la cérémonie, Sciancato,
-le jeune époux, fait la rencontre d’une
-troupe d’échappés des galères qui s’ouvrent à
-lui de leurs beaux projets de piraterie et de
-chasse aux trésors. Sciancato, las de sa vie
-oisive aux crochets d’une infirme, acquiesce
-sur heure et se laisse revêtir de la dignité de
-capitaine. Une cassette disparaît du coffre de
-Gualdrada, une vieille galiote est frétée et voilà
-notre galant bravo en équipage de boucanier.
-L’infortunée Gualdrada, follement éprise de son
-fripon, conjure, s’arrache les cheveux, emplit
-l’air de prières et de lamentations… En vain !
-Le mât est dressé ; l’insensible Sciancato s’embarque.
-Tout est-il prêt ? Partons ! — Il donne
-le signal, il part, il est parti. Voilà donc dame
-Gualdrada abandonnée, désespérée, et quasi
-ruinée par-dessus : car de son bien fort
-honnête il ne lui reste guère que la maison
-Barozzi. A force de tourner et de retourner
-les cartes pour soi-même, l’idée lui vient
-de se faire diseuse de bonne aventure. Cependant
-l’ingrat Sciancato réapparaît un beau jour
-à l’improviste, chargé de riche butin et de
-présents bizarres. Une semaine de joie délirante — et
-le voilà reparti. Dix ans, quinze
-ans, vingt ans… Le petit corps maigrit, la
-grande bosse s’arrondit, les beaux cheveux de
-la laide grisonnent sous les fontanges… Hélas !
-perdu à jamais ! Pas un signe de vie… Dans
-quelles eaux profondes, amères et sauvages
-s’envasent ses os jaunis de noyé d’autrefois !
-Sur quel horizon de pourpre et de
-deuil se balance son squelette de pendu sans
-nom ?</p>
-
-<p>« Durant tout ce récit (que dame Gualdrada
-se plaisait visiblement à étendre outre mesure),
-j’avais fort à faire de retenir et le rire satanique
-qui me serrait la gorge et les pleurs importuns
-que la compassion envoyait à mes yeux. — Eh
-quoi, me disais-je, ce terrible et doux
-amour se fait-il donc un jeu de me poursuivre
-sans cesse sous ses aspects les plus nobles ou
-les plus lamentables ? Où que se pose mon
-pas, toujours un secret ressort fait bondir de
-dessous terre un petit monstre à tête de dieu
-ou de diabletot ! Il règne sur ma pensée, il
-gouverne le monde. Le voici, le voilà ! Ici, là,
-là-bas, plus loin, partout ! Les fils invisibles
-qui mettent en branle le paillasse bigarré de
-l’univers se viennent nouer tous à la petite
-griffe du traître cajoleur et cruel. Il tire ; le
-satellite papillonne éperdument autour de sa
-fleur astrale ; la turbulente marée s’enfle
-de mille seins impatients ; la sève gronde, le
-sang s’allume, le germe crie vers la lumière ;
-les bras de la prière se lèvent au ciel ; tout le
-ventre, toute la chair de la terre est en travail !
-Il tire, le sacripant, il tire ! Le gosier de
-la tendre Philomèle souffle ses bulles d’âme
-aux couleurs de larmes et de sang ; l’amoureuse
-vipère quitte son réduit horrible, se
-dresse et vient tendre une oreille avide ; la
-brise se réveille, le pollen vole en baisers duvetés
-et fécondants ; la coccinelle allume sa
-lanterne ; l’araignée d’eau au cœur du nymphéa,
-poursuit son bien-aimé velu ; le barde accorde
-son luth dans la tour du Nord ; Pinamonte
-presse à deux mains son cœur rapide de fou ;
-et dame Gualdrada, un fichu argenté sur sa
-bosse sautillante, court à la lucarne et braque
-sur le vieux port nébuleux la longue-vue du
-boucanier qu’elle ne doit plus revoir… Jamais ?
-Ah ! ah ! Jamais, hélas !</p>
-
-<p>« Et je contemplais, avec un triste étonnement
-mêlé d’autant de dégoût que de pitié, l’antique
-abandonnée si risible, si dolente. « Qui
-l’eût pensé, disaient les petites lèvres grises,
-desséchées et tremblantes ; qui donc l’eût
-soupçonné, monseigneur ? Après une lune de
-miel si tendre, si passionnée ! Car il m’aima
-bien, oh ! j’en suis sûre, il m’aima bien et il
-m’aime aujourd’hui encore, oui, oui. » Et la
-petite tête de sorcière faisait « oui, oui », et la
-grosse bosse faisait « oui, oui », et tout le
-petit corps lamentable de poupée d’hôpital faisait
-« oui, oui » aussi, avec un bruissement de
-squelette d’oiseau, d’arbrisseau gelé, de poudreuse
-bestiole empaillée qu’un courant d’air
-fait danser sur le mur. O Amour, ô cruel
-Amour, que fais-tu donc ici ? Réponds, c’est
-Pinamonte, ton fidèle, ton fervent qui te parle !
-O Amour, que fais-tu là ? Et l’Immense, l’Impénétrable,
-le Terrible, le Doux me répondait
-par les larmes et les soupirs de l’infortunée :
-« Je suis ici parce que je suis partout. Je suis
-la douleur et la joie, l’espoir et le souvenir ;
-je suis ici parce que je suis le Moment, le
-grand Moment d’éternité. Je suis en Gualdrada
-parce que Gualdrada est une chose,
-parce que je suis en toutes choses, parce que
-toutes choses sont en moi. Je suis la Beauté
-et l’Adoration, la Douleur et la Pitié ; je suis
-dans le ciel le Père de tout sublime, et sur
-la terre je suis le Fils lapidé, sanglant, couvert
-de crachats. Et dans ton cœur je suis
-cela qui désire et la grande nuit silencieuse,
-froide et sourde sur les Oliviers, et la croix
-dont l’ombre couvre la terre, et les Dominations
-universelles, et la Résurrection sans fin.
-Je suis l’œil de l’aveugle, l’oreille du sourd ;
-et quand j’apparais à la sœur éplorée sous
-ma forme véritable, le frère se lève du cercueil. »</p>
-
-<p>« Le secret de Gualdrada avait certes de
-quoi surprendre par soi-même ; mais j’y trouvai
-plus de singulier encore après que la vieille
-m’eut assuré n’en avoir jamais soufflé mot à
-qui que ce fût, pas même à mon vieux serviteur,
-que je savais pourtant être si fort de ses
-amis. Je ne sus tout d’abord que comprendre
-au choix que la nécromancienne avait fait de
-moi pour confident ; bientôt cependant je pris
-garde que l’amour avait deviné l’amour, et que
-sous l’entretien ouvert du roquentin et de la
-vieille courait le murmure secret d’un colloque
-de Sciancato et d’Annalena. Seuls les
-demi-aveux se trompent de confident ; la sincérité
-entière, la sincérité amoureuse s’adresse
-toujours à qui la connaît, à qui l’aime, à qui
-l’attend. Le treizième prince souverain de
-Brettinoro recevait la confession de dame
-Gualdrada ; et cela ne manquait, à coup sûr,
-ni de charme ni de grandeur. Tout en prêtant
-l’oreille aux jérémiades de la sorcière, j’observais
-attentivement, dans une glace haute,
-l’image qu’y envoyait notre groupe bizarre.
-Toutes choses étaient telles qu’elles devaient
-être dans la scène offerte à ma vue ; l’harmonie
-y régnait parfaite, tant au physique qu’au
-moral, et le cadre s’y adaptait à merveille.
-Dans la clarté d’une fenêtre ternie, pleine de
-vieux ciel vaporeux, la petite bossue tapie au
-creux d’un immense fauteuil instable et gémissant,
-brodé d’oiseaux jaunis, de fleurs effilochées,
-de bergerettes et de Colins rapiécés ;
-devant elle, sur un tabouret éventré, Pinamonte,
-les jambes nonchalamment étendues,
-le menton à la poignée de l’épée. Flic flac,
-le crapaud. Tic tic tic, la poule. Ronron,
-le chat. L’armoire toute pleine du tumulte
-muet des souvenirs ; sur la muraille, les
-ébats inquiétants de trois grandes araignées
-immortelles et de deux cloportes de cimetière,
-gras et lourds ; de vieilles cartes éparpillées
-çà et là ; de la poussière et de l’irrémédiable
-partout. Avez-vous jamais joué,
-dans les petits coins humides d’un appartement
-délaissé, avec une petite fille blonde
-qui dit : « N’allons point là, de grâce ; là, sûrement
-c’est le diable » ?</p>
-
-<p>« Tout soudain, le désir me banda du talon
-à la nuque de voir Annalena nue au milieu de
-cette désolation et de cette poudre. Prenant
-brusquement congé de la devineresse, je courus
-m’enquérir auprès de Giovanni du jour et
-de l’heure où la sorcière s’absentait de son
-antre. Le factotum m’apprit qu’elle manquait
-rarement une messe ou un prêche, et qu’il
-avait accoutumé de l’accompagner chaque
-dimanche à San-Maurizio pour vêpres. C’était
-un vendredi ; jamais jour du Seigneur ne fut
-attendu avec plus d’impatience. Je m’ouvris à
-Manto de mon bizarre caprice. Tout d’abord
-elle n’en fit que rire, m’appelant vieux damoiseau
-perverti ; mais bientôt, à la peinture que
-je lui fis de la scène projetée, ses beaux yeux
-d’écolière se remplirent de certains feux
-secrets bien propres à mettre en branle tous
-les diables de l’enfer. Elle me suggéra même
-de…</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p class="noindent">… La crainte aussi où nous étions de voir
-apparaître d’un moment à l’autre le gros bonnet
-et les besicles de fée Carabosse…
-Il n’était que temps…
-Pardonnez, chevalier, au scabreux de
-ces détails…</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>« Environné que j’étais de rivaux réels et
-sans cesse traqué par des traîtres imaginaires,
-je ne pouvais goûter un seul instant de repos
-de cœur ou de calme d’esprit ; et mes misérables
-jours se consumaient dans l’attente des
-pires catastrophes et la préméditation des
-plus cruelles vengeances. Je pestais à tout
-moment contre l’humanité entière ; je maudissais
-le destin, les dieux, la création et jusques
-aux entrailles qui m’avaient conçu. Toutefois,
-au plus fort de mes souffrances et de
-mes emportements, je ressentais, dans le
-secret de ma chair et de mon âme, une sorte
-de plaisir obscur et singulier qui me paraissait
-être composé de titillante angoisse et de
-délice rongeur et dont je ne saurais vous donner
-quelque idée qu’en le comparant à la pollution
-pleine de mystère et d’épouvante des
-pendus. Tout en exécrant ces sensations avilissantes
-et sinistres, je ne me pouvais empêcher
-d’en acérer sans cesse l’aiguillon infâme
-et douloureux. Harcelé sans trêve par la plus
-libidineuse et la plus folle des jalousies, je
-recourais à la ruse et, usant (Dieu seul sait
-avec quelle maladresse !) du classique stratagème
-des départs inopinés, j’allais, sous les
-plus fantasques travestissements, me poster à
-certain coin de rue obscur d’où je pouvais, la
-plupart du temps sans être inquiété de personne,
-surveiller durant des heures le vieux
-palais mélancolique de ma maîtresse. Il eût
-été plus sage, sans contredit, de confier la
-belle à la garde de quelque duègne avisée ou
-de la faire surveiller par une troupe de triste-à-pattes
-agiles et grassement rémunérés de
-leurs offices ; mais ce moyen vulgaire de s’assurer
-la fidélité d’une amante répugnait à un
-amour fantasque dont l’objet, pour étranger
-qu’il fût aux vertus des anges, ne m’en paraissait
-que mieux pénétré des charmes redoutables
-que l’imagination prête aux esprits des
-ténèbres.</p>
-
-<p>« D’une autre part, tout en maudissant
-l’amour et les soupçons jaloux qui faisaient de
-ma vie un supplice, il n’était rien au monde
-que je redoutasse tant qu’une découverte de
-trahison qui m’eût peut-être à jamais délivré
-de mes tourments ; car, semblable en cela à la
-plupart des humains, je préférais l’illusion dont
-se bercent les doutes au désenchantement
-qu’apporte avec soi toute certitude. L’innocent
-stratagème des espionnages nocturnes se
-recommandait donc le plus naturellement du
-monde à mon esprit par l’avantage double
-qu’il paraissait m’offrir de flatter mes goûts
-romanesques et d’épargner dans le même
-temps à mon cœur les tristesses d’un désabusement
-définitif. C’était à la fois le plus délicieux
-des irritants et le plus bénin des remèdes
-à ma souffrance. Que le sentiment même le
-plus douloureux est donc une exquise chose !
-Oui, monsieur le chevalier, de mes accès de
-voluptueuse méfiance j’ai gardé le souvenir le
-plus vivant et le plus attendri ; mon cœur désenchanté
-les aime encore de toute la nostalgie
-que peut inspirer à un vieux joueur ruiné
-l’évocation des précieuses angoisses du brelan.
-Blotti dans mon humide cachette tel un fauve
-en ses écoutes, ou debout et figé dans une
-immobilité de saint cloué à sa niche, je suivais
-passionnément du regard le mouvement
-des lumières et des ombres dans les appartements
-de ma belle ; je tressaillais au plus faible
-bruit ; l’approche d’un passant réveillait dans
-mon cœur de douloureux échos ; je me sentais
-environné de sombres mystères, de haines
-implacables, de dangers sans nom. Plein de
-craintive fureur, je surveillais attentivement
-la morne et silencieuse ruelle ; dans chaque
-cavalier qui la traversait, je pensais reconnaître
-un rival, un vil larronneau d’amour ; dans chaque
-vieille qui y traînait son pas attardé, une
-infâme appareilleuse travaillant à ma perte. La
-nuit m’enveloppait de ses ombres humides ;
-les pluies et les grêles de l’automne me fouettaient
-le visage ; des ivrognes prophétiques
-m’accablaient d’injures ; je demeurais insensible
-sous les affronts.</p>
-
-<p>« Ces risibles extravagances vous étonnent,
-chevalier. Elles ne laissaient pas que de me
-surprendre moi-même. Car — je ne saurais
-trop le redire — l’étrange dédoublement dont
-je souffrais n’avait en aucune sorte altéré ma
-raison, et l’ancien Brettinoro circonspect et
-désabusé ne se lassait point de chanter pouilles
-au nouveau Pinamonte inconséquent et fougueux,
-lui remontrant cent fois du jour l’ingénuité
-de sa tendresse et la grossièreté de ses
-dérèglements. « O tête folle d’amoureux grison,
-ô le plus lâche des Benedetto, ô le plus
-misérable des Guidoguerra ! » — ainsi m’invectivais-je
-dans le coin obscur qui servait
-d’observatoire à ma trop soupçonneuse passion ; — « ô
-la plus infortunée des dupes de
-l’amour ! Quelle folie est la tienne ! N’aperçois-tu
-pas l’abîme que le plus risible des
-aveuglements creuse sous tes pas ? Vieux
-ramier roucouleur et déplumé ! Trop impétueuse
-ganache ! Descends en toi-même ;
-peut-être en est-il temps encore ! Qu’adviendra-t-il,
-Pinamonte du <span lang="it" xml:lang="it">Diavolo</span>, le jour où
-ta bourse, déjà fort allégie, sera tout au
-plus propre à servir de mouchoir à ton nez
-larmoyant ou de torche-cul à ton foireux
-désespoir de barbon ? Ah ! par le Styx, est-ce
-là le fruit des sages conseils de M. de la
-Bretonne ? Debout, Brettinoro ! Ami de Lauraguais,
-émule de Briqueville, secoue cette
-torpeur ; tes songes sont perfides ; les pires
-calamités te guettent. »</p>
-
-<p>« Cependant, l’infortuné jaloux demeurait
-sourd aux exhortations de la raison et Brettinoro
-jouait par-devant Pinamonte le rôle ingrat
-d’un Cassandre. Si atroces et ridicules que
-fussent mes amoureuses angoisses, elles ne
-laissaient pas de me paraître préférables à
-l’horrible solitude d’esprit et de cœur qui me
-rendait odieux jusqu’au souvenir de mes
-jeunes ans. Dans ces conflits intérieurs l’avantage
-demeurait régulièrement à l’amour ; et,
-tout en méprisant la Sulmerre, je me surprenais
-quelquefois à caresser l’extravagant projet
-de m’en assurer l’entière possession par le
-moyen d’une union légale. Tant il est vrai que
-la triste raison humaine, pitoyable assemblage
-de préconceptions obscures, de résignations
-craintives et de jugements spécieux, finit toujours
-par céder à la persuasion sournoise et
-subtile du Sentiment, lequel est l’essence
-même et l’unique gouvernant d’une humanité
-inconsciente et d’un monde tout pénétré d’un
-terrible et tendre mystère.</p>
-
-<p>« Au surplus, toutes ces moqueries et tous
-ces reproches n’eurent jamais d’autre effet que
-d’exaspérer inutilement le sentiment de ma
-faiblesse et de mon ridicule. Le sel brut et
-tranchant de mes moroses plaisanteries ravivait
-cruellement, dans mon cœur, le feu des
-blessures que la passion y faisait chaque jour.
-Ineptes à me guérir de ma folie, ces tardifs
-regrets étaient tout au plus propres à me rappeler
-le danger que je courais de me perdre
-dans l’opinion du monde. Je rougissais de
-jouer un rôle de jaloux ténébreux dans une
-intrigue où mes frivoles rivaux n’apercevaient
-sans doute qu’une farce des plus vulgaires ; et
-j’avais en outre tous les sujets du monde de
-redouter que, se lassant des ridicules du roquentin,
-la malveillance des entours n’en vînt à
-s’attaquer à l’honneur du gentilhomme. Le
-conflit de tant de sentiments contraires passait
-ma raison. Je m’étonnais que le mépris et
-la crainte pussent occuper une place si grande
-dans un cœur comblé de tendresse. Je répugnais
-aussi quelque peu à soumettre au jugement
-du monde une passion qui élevait parfois
-mon âme jusqu’à Dieu ; et je n’arrêtais de
-maudire mon amour que pour me reprocher
-mon ingratitude. « Insensé ! criais-je alors ;
-insensé ! Te laisseras-tu jusqu’au dernier
-jour opprimer par l’habitude du mensonge
-et la tyrannie du préjugé ? Ne sais-tu pas
-que l’être aimé, mauvais ou bon, noble ou
-méprisable, n’est jamais autre chose qu’une
-vaine apparence et que la fin de tout amour
-est dans le sein de l’Être unique ? Qu’importe
-donc le combustible, si la flamme s’élève
-au ciel ? Crains-tu d’être moqué par la foule
-des sots ? L’objet de ta flamme est plein de
-grâce, comment saurais-tu être ridicule ?
-Est-ce ton propre jugement que tu redoutes ?
-Ton amour est sincère ; si le prêtre
-le condamne, quel ange de pureté véritable
-l’oserait seulement accuser ? Mais non ! Je
-lis tout autre chose en ta pensée de vieux
-ladre hypocrite ; l’image du rival jeune et
-pauvre obsède ta triste cervelle. L’avarice,
-dans ton misérable cœur, dispute la première
-place à la jalousie. Et c’est là ton ridicule,
-et c’est là ton impureté ! »</p>
-
-<p>« L’attitude pleine de grandeur et de défi
-qui accompagnait ces soliloques violents ;
-l’image hautaine et farouche que me renvoyaient,
-à de tels moments, les miroirs ; le
-son autoritaire de la voix, la vivacité du geste,
-tout semblait devoir renforcer l’éloquence des
-paroles et rétablir enfin le calme dans mon
-âme… Hélas ! rien ne pouvait égaler pour
-mon cœur l’attrait bizarre de l’anxiété ! Après
-une heure ou deux d’apaisement, les soucis
-jaloux reprenaient sur moi leur empire, et je
-frissonnais dans ma terreur comme la phalène
-crépite dans le feu meurtrier. Qu’il soit dit,
-toutefois, en ma faveur, que le monde semblait
-avoir pris à tâche d’entretenir l’angoisse qui
-me dévorait. La sotte envie faisait déjà courre
-sur mon compte les bruits les plus singuliers ;
-Giovanni m’en rapporta quelques-uns qui me
-donnèrent tout lieu de faire des réflexions
-sérieuses. La Sulmerre passant pour fort riche,
-moi pour totalement ruiné, tels de mes détracteurs
-m’accusaient d’être aux crochets de mon
-amie, tels autres de chercher à me rendre
-maître, par le moyen d’un mariage scandaleux,
-de sa fortune mal acquise ; quelques pécores
-allaient même plus outre, poussant la méchanceté
-jusqu’à nous soupçonner tous deux d’un
-commerce criminel avec les princes de l’Amitié !</p>
-
-<p>« Irrité à l’excès par ces sottes calomnies,
-j’eus recours à la ruse et je m’ingéniai à tromper
-sur la nature réelle de mes sentiments
-toute la tourbe héraldique et écrivassière qui
-composait les entours de la Mérone. L’entreprise,
-sans nul doute, était des plus délicates ;
-car le vulgaire des palais ne se laisse pas si
-aisément berner, dans les choses de la vie, que
-la canaille des rues. Néanmoins, mes efforts
-furent couronnés de tout le succès dont ils
-me paraissaient être dignes. M’appliquant
-sans cesse à déguiser mes sentiments, je ne
-tardai guère à passer maître dans l’art de la
-dissimulation, et bientôt j’eus la satisfaction de
-lire sur tous les visages le désappointement
-causé par le rapide attiédissement d’une passion
-que l’on imaginait volontiers grosse de
-ridicules désastres et fertile en scandales de
-plus d’une espèce. Quelque mépris que j’eusse
-pour mon entourage, je m’étonnais de n’y
-rencontrer pas un qui fût à tout le moins
-capable d’apprécier l’habileté dont je faisais
-preuve en affectant, au plus fort de ma tragique
-passion, des dehors de mauvais sujet en
-quête d’aventures divertissantes et passagères.
-Seule ma friponne d’ensorceleuse pénétrait le
-secret mélancolique de mon âme ; même elle
-me semblait quelquefois touchée d’une certaine
-compassion ; car la friponne avait la fibre fort
-sensible et ne manquait ni d’esprit ni d’entrailles.
-Toutefois, ses attendrissements n’étaient
-que de fort courte durée, et ils s’achevaient
-pour l’ordinaire dans quelque accès
-d’hystérique hilarité à laquelle je ne me pouvais
-tenir, la plupart du temps, de faire écho ;
-tant le contraste me paraissait plaisant que je
-surprenais sans cesse entre mon humeur
-naturelle et le caractère d’emprunt du personnage
-que je faisais devant l’envieuse galerie.</p>
-
-<p>« Je devais donc bientôt comprendre qu’une
-compagnie qui se laissait de si bon cœur donner
-la berne était tout au plus digne de mon
-mépris ; et cette pensée suffit à me dégoûter
-du succès trop aisé de ma feinte. Je ne tardai
-point, au surplus, de reconnaître dans l’habileté
-de ma simulation une preuve de plus à la
-déchéance de ma volonté, et dans mon obstination
-à céler mon atroce angoisse le plus
-grave symptôme du mal dont elle tirait origine.
-Je me faisais horreur, je prenais en
-pitié et mon cœur et mon âme ; d’heure en
-heure je sentais croître ma haine instinctive
-de la fausseté ; mes innocentes affectations
-m’apparaissaient dans la fièvre anxieuse de
-l’insomnie, sous les traits odieux du mensonge
-et de la démence ; enfin je finis par me persuader
-que le sens même de l’honneur m’était
-devenu étranger et que, sous le masque de
-ses viles bravades, ma faiblesse s’était transfigurée
-en lâcheté. Rien ne m’a jamais donné
-plus de tourment que cette crainte où j’étais
-de perdre le peu d’énergie qui me restait
-encore et de me transformer en marionnette
-docile entre les doigts charmants et capricieux
-d’une créature. En quelque lieu que je portasse
-mes pas, la silencieuse obsession m’y
-suivait comme un chien fidèle.</p>
-
-<p>« Vous riez, monsieur le chevalier ; hélas !
-apprenez donc que ma folie m’accompagnait
-partout sous la forme d’un chien véritable !
-J’étais devenu sujet à des visions ; non contente
-de tourmenter nuit et jour ma pauvre
-cervelle, l’horrible idée fixe me glaçait en m’apparaissant
-sous l’aspect répugnant d’un vieux
-roquet galeux, famélique et larmoyant… O le
-petit corps dévoré de pustules, les maigres
-pattes, le cul pelé, enflé, l’écarlate nature en
-éternelle érection, du spectre rogneux, du chien
-immonde de mon âme ! Immodeste et funèbre
-image ! Je l’ai sans cesse devant les yeux ; le
-temps ne l’a point fait pâlir ; le trépas ne la
-saurait effacer de ma mémoire. Hélas ! non.
-Vienne la mort, le cadavre boursouflé de
-l’affreux animal suivra ma barque au fil du
-Léthé. Par toutes les fois que je me reporte à
-cette époque horrible de ma vie, le frisson du
-dégoût me secoue de la perruque aux talons.
-La tombe ne m’inspire ni crainte ni amour.
-L’éternité n’a plus rien à m’apprendre.</p>
-
-<p>« Dégoûté outre mesure de mon double rôle
-de gai luron et de patito plaintif, sans trêve je
-roulais dans mon esprit mille vengeurs projets
-de rupture et de fuite ; cependant, de quelque
-côté que je me tournasse au fond de mon
-ridicule désespoir, partout je ne rencontrais
-que les mailles serrées des pièges tendus par
-l’amour. A quels moyens de délivrance n’eus-je
-pas recours dans ma risible détresse ? A
-quels vices n’ai-je pas fait appel dans cette
-recherche d’un dérivatif à ma lâche aberration ?
-Arrosant de champagne mes victoires
-au passe-dix ; noyant dans le Nuits mes défaites
-au quincove, je courais du tripot au
-cabaret et du cabaret au bordel public, partout
-salué roi des brelandiers et empereur des
-biberons. Où chercher le Scarron capable de
-décrire la bouffonne exubérance de mes
-ivresses, le Hogarth digne de peindre la burlesque
-mélancolie de mes heures de remords ?
-Combien de fois, dans le tumulte de mes idées,
-me suis-je enfui, la nuit, du palais de la Mérone,
-pour courir, dans l’appareil succinct du
-déduit, les cheveux aux vents, l’œil égaré,
-l’ordure aux lèvres, réveiller le placide Giovanni,
-gardien de mon logis et confident de
-mes peines ? Les rues sont désertes, les canaux
-dorment profondément. Je cours, je bondis, je
-vole dans les ténèbres. Mon bras desséché et
-glacé agite une lanterne morte. L’amour, la
-jalousie, la conscience de mon ridicule, la
-crainte du déshonneur, la haine de mes rivaux
-inconnus me poursuivent comme autant de
-<span lang="it" xml:lang="it">diavolos</span> enflammés. Zèbre, élan, je franchis
-marches, ponts et barrières ; taureau, j’enfonce
-à coups de tête et de pieds la porte de ma
-maison ; enfin, Antisthène et roquentin, je
-tombe essoufflé, larmoyant, maugréant, épuisé,
-dans les bras paternels du vieux serviteur de
-ma famille.</p>
-
-<p>« C’en est fait, c’en est fait de moi, Giovanni !
-Me voici seul, tout seul au monde !
-Ouvre-moi tes bras secourables ! Toi, du
-moins, maraud du diable, tu ne m’auras pas
-trahi ! Sais-tu ce que c’est qu’être seul, tout
-seul au monde ? Horreur ! Ah ! profonde
-horreur ! Toutefois, admire la générosité de
-mon âme, la grandeur de ma résolution ; car
-nous partons, Giovanni, nous plions bagage,
-nous abandonnons sur l’heure et pour jamais
-l’affreux séjour de la sottise, de l’envie et de
-la perfidie. Nous sommes des héros, nous
-autres, des Brettinoro, des San Benedetto,
-des Guidoguerra de la première croisade…
-Eh quoi ! tu n’admires pas mon calme, ce me
-semble, Giovanni fidèle et sage ; cependant
-mon courroux est plein de mesure et d’auguste
-majesté. O joie ! l’heure de la vengeance
-a sonné. Nous sommes libres ! Libres comme
-l’habitant de l’air, indépendants comme l’âme
-des philosophes superbes ! Adieu, Venise,
-cité maudite, cabanon de l’Italie ! — Brisons
-là, Giovanni ; les propos sont hors de saison ;
-il nous faut, — palsanguié ! — des actes,
-rien que des actes, à nous autres ! »</p>
-
-<p>Sans témoigner le plus faible étonnement,
-sans me marquer le moindre doute au sujet
-de ma soudaine résolution, le discret Giovanni,
-parfait connaisseur du cœur humain, se mettait
-aussitôt à l’œuvre ; tout en pestant comme
-un beau diable, je l’y aidais de mon mieux ;
-livres, vêtements, cartons et bibelots s’engouffraient
-allègrement et pêle-mêle dans les coffres
-voraces. Tout était prêt, maintenant ; la nuit
-pâlissait ; à l’instant de boucler le dernier sac,
-les doigts de rose de l’aurore venaient se
-joindre aux nôtres. L’aube du grand jour était
-là, monsieur le chevalier ! Giovanni hélait les
-faquins, distribuait les ordres, marchandaillait
-avec les gondoliers, s’informait des bâtiments en
-partance. Mon rire satanique dominait les disputes,
-les chansons, les rires, les lazzi ; cavalièrement
-perché sur quelque meuble renversé, je me
-donnais des airs de conquérant, ma badine se
-transformait en bâton de maréchal ; je coquetais
-avec mon infortune ; je prodiguais à droite
-et à gauche le maroufle et le maraud, je réconfortais
-dame Gualdrada, je me sentais puissant
-et victorieux ; — songez donc, chevalier !
-J’avais vaincu l’amour, des dieux le plus
-redoutable ! Enfin le précautionné Giovanni
-ouvrait toutes grandes les portes et donnait le
-signal du départ ; la joyeuse caravane des
-faquins le suivait en désordre ; rieur et belliqueux,
-je fermais la marche. Nous descendions
-à la rue. Ah ! chevalier, à la rue ! A la rue,
-hélas !… La ville encore pâle de sommeil, le
-silence, l’odeur de l’eau… Je cessais aussitôt de
-faire le rodomont et redevenais le pitoyable
-Pinamonte ; la mélancolie du départ agrippait
-sauvagement mon cœur, l’affreux fantôme de
-ma solitude ancienne me menaçait de dessous
-les ponts ; les regards des passants, les couleurs
-du ciel, l’odeur du vent, les lueurs des
-fenêtres, tout, tout me parlait de l’atroce solitude
-qui m’attendait là-bas, là-bas quelque
-part, là-bas n’importe où, bien loin, bien loin.
-Une avalanche de vieille neige spongieuse et
-sale s’abîmait dans mon cœur ; le soleil funèbre
-du passé éclairait ma mémoire ; et, par toutes
-les fois que ma pensée s’arrêtait sur mon
-cruel destin, une image ridicule et répugnante
-me traversait l’âme en clochant : celle de mon
-pauvre vieux chien abandonné, famélique et
-galeux. Ciel ! que la Sulmerre était donc près !
-Que la Chine de son Benjamin était loin !
-Annalena ! Annalena ! O douceur d’accepter
-toutes les humiliations ! O bonheur de se résigner
-à dormir sa vie d’incrédulité, d’abandon
-et d’ennui entre les bras berceurs et perfides
-de Manto ! Toutes choses à l’entour me paraissaient
-mornes et misérables ; je me sentais
-prêt à succomber sous l’horrible faix de l’atmosphère,
-de l’azur, de la vie… Me tournant
-alors d’un air piteux vers mon vieux
-valet : « Giovanni », balbutiais-je : « fidèle Giovanni !
-Tu me comprends ; l’âme humaine
-n’est que caprice et faiblesse ; toi-même,
-ami maraud, ne te plains-tu pas quelquefois
-de ton cœur trop sensible ? Ah ! Giovanni,
-qu’avons-nous fait là ? Où courons-nous ?
-Quel démon nous chasse de ces lieux ? Eh
-quoi ! ne trouverons-nous jamais l’abri où
-reposer nos vieux os de vagabonds ? » Giovanni
-feignait de demeurer insensible à ma
-prière et, suivi du cortège des portefaix, continuait
-tranquillement sa marche. La tête basse,
-le cœur me gourmant avec fureur par tout le
-corps, depuis les genoux jusqu’à la racine de
-la perruque ; le sang glacé de lâcheté, l’âme
-honteuse jusqu’à la mort, les yeux brûlés de
-larmes, je suivais en chancelant l’équipe
-joyeuse des porteurs. Finalement, la colère et
-le désespoir me faisant secouer toute fausse
-honte, d’un air terrible je donnais à mes gens
-l’ordre de rebrousser chemin. A ma première
-tentative de délivrance j’eus la témérité de
-fuir jusqu’à Trieste ; à la seconde, le courage
-de me traîner jusqu’au port ; mais à partir de
-la troisième, jamais je ne me trouvai la fermeté
-de dépasser le coin de ma rue.</p>
-
-<p>« Ainsi le vieux corbeau déshabitué de la
-liberté reprenait régulièrement son vol vers la
-cage adorée et maudite ; et jamais oiseau
-évadé et battu par les autans et les pluies des
-mers n’a goûté plus repentantes joies ni plus
-tendres cajoleries de retour. Mais ces pures
-délices du revoir n’étaient que de courte
-durée ; car je revenais à mes soupçons, à mes
-rancœurs, comme on s’en retourne vers de
-vieilles amitiés chagrines et ressasseuses.
-Pouvait-il en être autrement des mélancoliques
-plaisirs de nos réconciliations ? Ma frivole
-amante me les mesurait plus souvent au gré
-de sa fantaisie que selon le désir secret de
-son cœur ; et, lors même que les épanchements
-de sa pardonnante tendresse paraissaient
-marquer moins de méfiance ou de hâte, ma
-trop vigilante jalousie ne laissait jamais d’en
-interrompre le cours par quelque absurde éclat.</p>
-
-<p>« Je ne m’étendrai par sur nos sottes et
-bruyantes querelles ; le souvenir que j’en ai
-gardé m’emplit de dégoût et d’angoisse ; car
-elles dégénéraient quelquefois en véritables
-rixes, au cours desquelles l’amoureux tyran
-laissait la place libre au bourreau énervé. A
-ces honteux combats la furieuse luxure apportait
-souvent ses armes, et les traités de paix
-étaient pour lors scellés avec des larmes, du
-délice, et quelquefois du sang. Des accalmies
-sournoises et taciturnes succédaient pour l’ordinaire
-à ces tempêtes du cœur et des sens ;
-malheureusement je ne les ai jamais su occuper
-qu’à étourdir par de vaines ratiocinations
-les sages repentirs qui me tourmentaient ; et,
-rejetant de la sorte tout le fardeau de la faute
-sur les chères épaules de mon ensorceleuse, je
-ne tardais pas à redevenir la proie de mes
-soupçons et de mes désirs de fuite et de vengeance.
-Pour tout autre que vous, le naturel
-serait inexplicable d’un homme parfaitement
-conscient de sa faiblesse et cependant sans
-cesse occupé d’héroïques projets de délivrance ;
-mais telle est la folie des vrais fervents
-de l’amour de rechercher un amer plaisir
-aux pensées et aux sentiments qui les
-paraissent contrarier de la façon la plus
-cruelle et la plus sûre du monde.</p>
-
-<p>« Le souci de venger un outrage sinon
-avéré, du moins fort probable, n’était pas
-étranger à la facétie de mes haines enamourées
-et de mes fuites rétives ; toutefois, il n’y jouait
-qu’un rôle secondaire. Certes, je prenais un
-malin plaisir, tant que duraient les préparatifs
-du voyage, à me représenter les scènes de
-surprise ou de désespoir auxquelles ma disparition
-soudaine devait donner lieu : la consternation,
-l’accablement, la honte de la Mérone,
-la colère de son frère Alessandro, l’étonnement
-des jeunes roquets de sa suite, les railleries
-des galants surannés de sa cour, les cailletages
-de l’office, la belle humeur de Labounoff,
-l’admiration enfin sournoise et mêlée de dépit
-que devait inspirer à mes rivaux la fermeté
-d’un grand seigneur sacrifiant l’amour à l’honneur,
-le bonheur à l’orgueil et le plaisir au
-dédain. Quelque agrément, toutefois, que je
-trouvasse à caresser ces images vengeresses,
-je les oubliais sitôt que, l’heure des adieux
-suprêmes sonnant, la triste réalité m’ordonnait
-de passer du projet à l’exécution ; car la
-charmante et cruelle nostalgie m’attendait au
-seuil de ma maison, la funèbre fleur du souvenir
-à la main. Je m’abandonnais alors à la
-sombre joie du regret, à la mortelle ivresse
-du désespoir ; et je retournais à mon lamentable
-naturel d’Antisthène et de Pinamonte.</p>
-
-<p>« Mes belles résolutions de rupture m’étaient
-donc pour l’ordinaire soufflées par la voix de
-la colère et de la honte ; cependant il fallait
-qu’il y eût en elles un attrait plus puissant
-que la vengeance même, puisqu’en dépit du
-piteux résultat de mes fuites antérieures je ne
-laissais pas d’en poursuivre la réalisation. Sans
-contredit, la vengeance est déjà une sorte de
-volupté et rien, à mon sens, ne ressemble
-moins qu’elle à l’amour de la justice ; car, en
-usant de représailles, nous nous soucions
-moins d’offrir un exemple de justice que de
-nous payer de nos peines par le plaisir que
-nous trouvons à faire souffrir à notre tour. Si
-grave que soit un outrage, nous n’en élucidons
-jamais les mobiles que par le moyen d’un calcul
-approximatif, singulièrement dans les choses
-de l’amour ; et il y demeure toujours quelque
-point obscur, à cause qu’il n’est donné à personne
-de pénétrer entièrement l’âme du coupable.
-Quelque large, par contre, que puisse
-être dans l’acte de vengeance la part que nous
-y voulons faire de l’impulsion, la préméditation
-n’en demeure pas moins un fait avéré ; de
-sorte que les raisons de la vengeance apparaissent
-toujours plus claires et plus certaines
-que les mobiles de l’outrage.</p>
-
-<p>« Mon cas était cependant plus complexe,
-car au désir de chagriner la Sulmerre se joignait
-la bizarre envie de tourmenter mon
-propre cœur. Vous connaissez déjà, monsieur
-le chevalier, la tristesse de mes séparations
-d’avec Annalena. Pour comble d’infortune, ou
-peut-être pour surcroît de ridiculité, au deuil
-de mon amour venait se joindre le regret
-absurde des êtres et surtout des objets témoins
-de mon capricieux bonheur. « Hélas ! Pinamonte,
-vieille tête folle ! » — soupirais-je sottement
-dans mon cœur — « tu traîneras tes pas
-de vagabond sur toutes les routes du monde ;
-mais, comme que tu fasses, évocateur solitaire
-et nostalgique, tu ne les entendras plus retentir
-dans les appartements de ta chère cruelle !
-Ce ciel qui s’arrondit au-dessus de ta tête, tu
-le connaîtras pour ton malheur, sans doute
-longtemps encore ; mais jamais plus tu ne le
-contempleras du vieux balcon fleuri de la
-Maison du Bonheur. Te souvient-il de l’aubade
-que les gondoliers te donnèrent l’an passé
-sous les fenêtres de ta belle ? Tu l’entendis
-dans le demi-sommeil, au fond du grand lit
-ancien tout parfumé des songes d’Annalena
-assoupie. Brettinoro de malheur, Guidoguerra
-du diable ! Et ce petit coin obscur entre la
-cheminée et le bahut de chêne, où tu t’allais
-blottir durant les absences de ton amie ? Le
-cul sur le marbre dur et froid du dallage, les
-yeux perdus au ciel faux du plafond, un livre
-non coupé à la main, quelles délicieuses
-heures de tristesse et d’attente, ô vieille
-ganache, tu y sus vivre ! Le jour mourait dans
-les hautes fenêtres vaporeuses ; le crépuscule
-t’enveloppait de confidentielle et profonde
-musique ; ton âme d’étourdi suivait le vol d’un
-gros taon ivre d’amour et de sommeil, petite
-voix de basse de l’été, minuscule toupie
-d’Allemagne des vieux jours. Vivre et mourir
-dans ce coin de chambre sentimental, te
-disais-tu ; eh oui, y vivre et mourir ; pourquoi
-donc pas, monsieur de Pinamonte, ami des
-petits coins obscurs et poussiéreux ? Ici, la
-méditative aragne vit puissante et heureuse ;
-ici le passé se recroqueville et se fait tout petit,
-vieille coccinelle prise de peur… Ironique et
-rusée coccinelle, ici le passé se retrouve et
-demeure introuvable aux doctes lunettes des
-collectionneurs de jolités. Ici tu trouves mille
-remèdes à l’ennui et une infinité de choses
-dignes d’occuper ton esprit durant l’éternité :
-l’odeur moisissante des minutes d’avant trois
-siècles ; le sens secret des hiéroglyphes en
-chiures de mouches ; l’arc triomphal de ce
-trou de souris ; l’effilochement de la tapisserie
-où se prélasse ton dos arrondi et osseux ; le
-bruit de rongeur de tes talons sur le marbre ;
-le son de ton éternûment poudreux, chanson
-en fausset de Leporello ; l’âme, enfin, de toute
-cette vieille poussière de coin de salle oublié
-des plumeaux… Et tu pleurais, vieux Pinamonte,
-en vérité ! Tu te surprenais à pleurer…
-Car, enfant, tu avais déjà le goût des combles
-de châteaux et des coins de bibliothèques à
-rossignols, et tu lisais avidement, sans y
-entendre un traître mot, les privilèges hollandais
-des in-folios de Diafoirus… Ah ! fripon,
-les délicieuses heures que tu sus vivre, en ta
-scélératesse, dans les réduits saupoudrés de
-nostalgie du <span lang="it" xml:lang="it">palazzo</span> Mérone ! Comme tu y
-gâchais ton temps à pénétrer l’âme des choses
-qui ont fait le leur ! Avec quel bonheur tu t’y
-métamorphosais en vieille pantoufle égarée,
-échappée au ruisseau, sauvée des balayures ;
-en dé dépareillé que le pied d’un joueur a fait
-rouler là il y a cent ans ; en tête de poupée de
-bois oubliée dans ce coin de salle par une
-petite fille au siècle dernier… Mystère des
-choses, petits sentiments dans le temps, grand
-vide de l’éternité ! Tout l’infini trouvait place
-dans cet angle de pierre, entre la cheminée et
-le coffre de chêne… Brettinoro ! Guidoguerra !
-Où sont à cette heure, où sont, morbleu ! tes
-grandes félicités d’araignée, tes profondes
-méditations de petite chose gâtée et morte ?
-Et cette descente de lit, cette mélancolique
-descente de lit dont le jardin laineux occupait,
-au réveil, ton esprit somnolent ?</p>
-
-<p>« O San Benedetto ! Pitoyable fou ennemi
-de ton cœur ! Songe à la lampe, à la lampe si
-vieille qui te saluait du plus loin à la
-fenêtre de tes pensées, à la fenêtre haute
-brûlée de soleils anciens, et que tu nommais
-ta Rowena… La clarté chevrotante de la
-lampe se taira désormais… Que pensera de
-toi, pauvre âme ombrageuse et félonne ! que
-pensera de toi, durant les nuits d’hiver et de
-délaissement, la vieille lampe amie ? Que penseront
-de toi les objets qui te furent doux, si
-fraternellement doux ? Leur obscure destinée
-n’était-elle pas étroitement unie à la tienne ? Tu
-as donné beaucoup de ton âme et communiqué
-un peu de ta vie même à ces humbles
-choses ; les veux-tu trahir à présent, les veux-tu
-abandonner, replonger dans leur néant, ô
-toi trop tendre hier, ô toi trop cruel aujourd’hui ?
-Les choses immobiles et muettes n’oublient
-jamais : mélancoliques et méprisées,
-elles reçoivent la confidence de ce que nous
-portons de plus humble, de plus ignoré au
-fond de nous-mêmes. O Pinamonte du <span lang="it" xml:lang="it">Diavolo</span> !
-Ton âme est bien plus près des choses que
-de ce triste toi-même que tu appelles ta raison.
-Ta raison ! frivole ennemie du silence,
-pauvre chose mobile, bruyante, gonflée d’illusions
-et d’alarmes ! Songe aux objets, aux
-ternes objets sans nom, confidents muets de
-ton amour. Ils vivent plus longtemps que les
-hommes ; ne méprise pas leur silence ; leur
-silence est si vieux ! Il a trop de choses à dire.
-Tu pars, Pinamonte ; tu t’éloignes, Brettinoro !
-Tu fuis, Guidoguerra ! Tes longues jambes de
-fou et tes rêves d’impossible t’emportent ; la
-tempête de ton courroux t’enlève comme une
-plume arrachée au messager ailé. Barbare !
-N’as-tu pas pitié, du moins, des fleurettes
-roses, des rosettes trémières sur la veste azurée
-du prince Labounoff ? Ah ! ton amour, ton
-pauvre amour d’avant un an ! Ton oreiller de
-demi-sommeil, gonflé de fleurs et de musiques ;
-ton illusion, ta foi — ah ! pauvre de toi et de
-ton amour ! Songe à la fête du duc di B…,
-songe à la terrasse, à la galerie, au murmure
-du jet d’eau ! Hélas ! le sourire béat, la face
-rouge et la bedaine orgueilleuse du Moscovite
-fougueux, ingénu, madré et dupé !</p>
-
-<p>« Vagabond des jours sans soleil, aventurier
-des nuits sans lune ! Tu ne dois plus revoir la
-Vénus mutilée du jardin, ni les marches boiteuses
-du perron ; tu ne dois plus entendre le
-bruit d’oiseaux des avirons, ni le galop des rats
-siffleurs, des vieux rats confidents de tes
-insomnies, ni le croassement de la girouette
-là-bas, là-bas si loin déjà, sur le toit surchargé
-de ciel vieux de la maison Mérone ! Toutes ces
-choses sont loin, bien loin, elles ne sont plus,
-elles n’ont jamais été, le Passé n’en a plus mémoire…
-Regarde, cherche et t’étonne, frémis…
-Toi-même, tu n’as déjà plus de passé ;
-tu as tué ton amour, gaspillé l’or chantant de
-ton âme, grossièrement renié ta foi unique,
-anéanti ta réalité suprême, écrasé sous le talon
-le grain de blé doux de ton cœur.</p>
-
-<p>« La foudre a frappé l’oasis ; un seul arbre
-est resté debout au milieu du désert. Le vieil
-arbre de ta solitude ne portera plus de fruits ;
-le vent du sud a soufflé, le cœur des dattes
-est pourri. Meurs, ouvre-toi à la vermine,
-blanchis comme l’eau, et tombe et t’émiette
-dans le vent, vieil arbre du désert, sans fruits
-et sans oiseaux, sans palme et sans écorce,
-sans brise et sans rosée ! Seul, tout seul à
-jamais au milieu du désert !</p>
-
-<p>« Telles étaient mes réflexions, monsieur le
-chevalier, tels étaient les cris de mon regret.
-Mes confidences manquent de mesure, mes
-aveux de pudeur ; ne me regardez pas, ne
-m’interrogez pas, ne me condamnez pas ; j’ai
-honte, je rougis de mon vieux cœur. Pardonnez-moi,
-ou si vous me jugez indigne de votre
-indulgence, pardonnez du moins à l’amour, à
-la vie, à l’éternelle tendresse qui pleure et
-chante au cœur de toutes choses !</p>
-
-<p>« Mon sang, mon corps, mon âme ne m’appartenaient
-plus. Je répugnais à séparer, ne
-fût-ce qu’en pensée, mon destin de celui de la
-Mérone. Absent de mon ensorceleuse, je me
-prenais à douter tant de la réalité des choses
-que de ma propre existence effective. Tout
-haletant d’une angoisse sans nom, je descendais
-à la rue ; pensant, en tout sérieux, être
-devenu invisible, j’adressais la parole aux
-inconnus ; leurs réponses me causaient de la
-surprise, parfois même de l’effroi. Je palpais
-tous les objets qui se présentaient à ma vue,
-et m’étonnais de sentir encore et d’être matière.
-Car je n’imaginais pas, en l’absence de la
-Sulmerre, de raison ou de semblant de raison
-à mon être. Je ne pouvais admettre que ma
-chair pénétrée d’amour pût tomber sous d’autres
-sens que ceux de mon amante. Une journée — que
-dis-je ! — une heure de séparation
-suffisait à me jeter dans un état de prostration
-indescriptible, dans un anéantissement où mon
-désir et mon attente semblaient seuls me survivre.
-Le pressentiment du revoir précipitait
-dans mon cœur le mouvement secret de la vie ;
-l’approche de ma très chère, le froissement de
-sa robe, le timbre magique de sa voix me
-faisaient sursauter, chanceler, gémir ; son embrassement
-m’emplissait d’une joie immense,
-divine, toujours nouvelle. — Eh quoi ! la
-Mérone était loin de moi le temps d’un souffle
-encore, et la voici là, à mes genoux ? Elle,
-grands dieux ! Elle-même ? Et ce n’est pas un
-rêve ! Elle, mon impossible amour, en chair et
-en os, en rires et en baisers ! — Je ressuscitais,
-criant au miracle. Maintenant le malheur,
-la douleur, la mort elle-même étaient à jamais
-bannis de mon destin. Je me jetais aux pieds
-de ma déesse, je sanglotais dans son giron ;
-elle était la perdue et la retrouvée, la petite
-fille prodigue de tous les jours, de tous les instants ;
-mon âme n’avait pas d’autre désir que
-de célébrer avec une joie toujours égale la
-quotidienne fête du revoir. Jugez, monsieur le
-chevalier, de la profondeur de ma passion ! Et
-cependant toute cette belle folie s’efforçait en
-vain d’endormir un seul instant, dans mon
-misérable cœur, les souffrances que me causaient
-les pointes de la jalousie ou les tiraillements
-de l’amour-propre, de la vanité, de
-l’avarice et de la peur. Mon amour était un
-furieux combat de faiblesses contraires, de
-désirs inconciliables et de vices ennemis. Il
-n’y avait d’égal à mon désir de révolte que le
-besoin d’aimer sans fin ; à la soif d’aimer,
-que le souci de fuir ; et je ne savais plus de
-quel côté me venait le conseil du bon sens,
-ni de quel horizon soufflait le vent de ma
-folie.</p>
-
-<p>« Toutefois, après quelques mois d’une lutte
-acharnée, le sentiment finit par l’emporter sur
-ce qui me restait encore de raison, m’enseignant
-dans le même temps que ses victoires
-ont pour effet non d’abaisser, mais d’ennoblir
-et de grandir le vaincu. Je conquis, je pacifiai
-le monde de mon esprit. Ce qui jusqu’alors
-n’avait été qu’une flamme dans mon cœur
-devint aussi une clarté dans ma cervelle. Je
-m’appliquai avec ardeur à l’étude de la géométrie.
-(Frivole chevalier, est-ce donc à ce
-point plaisant ?) Oui, je retournai avec joie à
-mes chères sciences mathématiques si longtemps
-négligées. Je reconnus dans mon pouvoir
-logique la conscience de mon sentiment.
-L’amoureuse harmonie de l’entendement humain
-m’enivra ; tout y est nombre, tout y est
-cadence ; la réalité des choses et des mots est
-dans le rythme ; l’univers tout entier est un
-chant éperdu d’amour. Que de qualités ne
-nous reste-t-il pas à découvrir, à conquérir, à
-approfondir en nous-mêmes ! Tout nous est
-offert dans notre sentiment ; toutes les nouveautés,
-toutes les formes du progrès y sont
-mises depuis l’éternité. Je me pris à chérir
-ma raison d’un amour de père. Contemporain
-du commencement des choses, historiographe
-sempiternel du sentiment créateur, je fis danser
-ma raison, je la fis sauter comme une
-petite fille. J’eus pitié d’elle ; je lui enseignai
-l’amour ; je lui appris à penser juste, à parler
-vrai. La miséricorde humaine n’est que trop
-souvent un déguisement du mépris ; mais notre
-mépris pardonnant de la partie raisonnante de
-l’être est une source de charité sainte et véritable.
-Car c’est par l’amer amour de la raison
-que commence en ce monde l’amour divin de
-l’ennemi ; et la fin dernière de toute critique
-est dans l’aveugle adoration. Qui que vous
-soyez, vous êtes et toute la richesse et toute la
-pauvreté de la terre, tout l’amour pardonnant
-et tout l’entendement affamé de pardon. Le
-drame du Paradis perdu se joue depuis les
-âges dans votre sein anxieux ; la conscience de
-l’amour sans cesse y usurpe les droits de l’amour
-même ; et de ce que Dieu est en vous,
-vous concluez à la divinité de votre être pensant.
-Si bien que la torture que met dans votre
-cœur le mensonge d’Adam appelle à grands
-cris le feu du ciel sur l’arbre monstrueux de
-science, arbre désormais stérile, mais dont la
-chair sans écorce vous menace encore des
-trois grands clous sanglants de la nuit du
-Rachat.</p>
-
-<p>« L’amour pardonnant de ma misérable raison
-eut pour effet d’atténuer, dans une certaine
-mesure, le dégoût apitoyé que m’a toujours
-donné le spectacle de la pauvreté et de
-la laideur. « Le Seigneur est gracieux et plein
-de compassion. » Je ne suis pas de ceux qui
-vendent l’huile parfumée de l’amoureuse pour
-en distribuer le prix parmi les quémandeurs
-des carrefours. Je ne suis pas une mesure pour
-le sentiment ; j’abandonne aux Iscariotes les
-calculs de la charité. Mon amour du pauvre
-n’est pas un masque pour ma haine du riche.
-Et je me méfie des miséricordieux du temps ;
-ils sont, de par leur nature, quelque peu partisans
-de la louisette. La dureté du riche est
-quelquefois ignorance et paresse ; mais la haine
-du pauvre est toujours le produit d’un calcul
-erroné. Le cœur du riche est insensible, soit.
-Mais le cœur du pauvre est mauvais. Le pauvre
-est la raison du monde : il est formidable,
-orgueilleux et aveugle. Il n’est point la victime
-du mensonge social ; il est l’incarnation même
-du grand Mensonge, du forfait irréparable.
-Quand la Vérité apparaîtra, une pierre à la
-main ; quand les dents du monstre seront brisées,
-le pauvre sera guéri et non vengé. Car
-la pauvreté est une maladie, une lèpre de la
-terre, un cancer dévorant dans notre cœur.
-Que le riche fornique jusqu’à l’aube dans la
-salle du festin, je n’irai pas lécher sous la
-table les plaies de Lazare. Lazare usera du
-glaive et sera maître demain ; et il aura ses
-prostituées et ses pauvres. Je doute des révolutions,
-anticipants stériles de la révélation. Le
-cœur de la Vérité n’est pas un cœur de créature,
-chatoyant et friable ; l’amour n’est pas
-une aumône de femme perdue. Le cœur de la
-Vérité est une pierre dans un torrent, ivre de
-pureté, de tumulte et de lumière ; et l’Amour
-est le maître terrible de la Jérusalem nouvelle.
-L’Homme est venu, mais bien peu de chose
-est venu de l’Homme. L’Homme reviendra bientôt
-sous sa forme véritable, qui est celle du
-maître de la Jérusalem nouvelle. Et ce sera — croyez-m’en
-bien, chevalier, — l’affaire de
-beaucoup moins qu’un instant de notre vie
-terrestre.</p>
-
-<p>« J’allai vers les pauvres. Ils accueillirent
-ma sincérité avec méfiance, je pénétrai leur
-secret sans étonnement. Que de choses je
-reconnus en eux qui étaient miennes ! D’un
-monde où l’on ne pense pas ce que l’on dit à
-un monde où l’on ne peut dire ce que l’on
-pense, le passage n’a guère de quoi surprendre.
-Je m’assis à la table du travailleur ; je me
-penchai sur le grabat de l’agonisant, je jetai
-de la nourriture dans la gueule horrible de la
-faim. Et la vue des pleurs infâmes de la
-reconnaissance me fit frissonner de dégoût.
-Certain jour, un très vieux soldat infirme se
-jeta à mes pieds, m’appelant son sauveur. Mon
-cœur s’emplit d’un tumulte affreux. « A l’épée !
-à l’épée ! Achève-le ! Tu feras l’aumône quand
-ton amour saura multiplier les pains. Aujourd’hui,
-il faut tuer, il faut tuer ! »</p>
-
-<p>« En dépit de mon soin à tenir secrètes ces
-ébauches de charité, Clarice en eut connaissance.
-Sa bonté animale d’enfant sensuelle
-s’éprit aussitôt de cet idéal médiocre. Il y avait
-beaucoup d’un garçon et d’un charmant garçon
-en elle. Elle voulut me suivre dans mes pèlerinages
-aux mansardes ; j’eus toutes les peines
-du monde à l’en dissuader. Il est trop tôt dans
-le jour du temps pour les fiançailles de
-l’amour et de la pitié. Il faut plus de soleil, il
-faut un grand midi d’amour pour faire de la
-petite racine amère de notre pitié une chose
-illuminée de fleurs et enivrante aux abeilles.
-L’Homme, l’Homme approche ! Il marche sur
-la mer, suivi du cortège saint des montagnes
-enamourées. Il est beau, puissant, terrible ;
-la première pierre de Jérusalem rayonne dans
-sa main ; il baise la gueule ensanglantée du
-monstre vaincu, expirant. Toute la chair humaine
-flamboie de pitié immense et joyeuse !
-Car elle est immense et joyeuse, la pitié qui
-accourt au-devant de la force et de la beauté !</p>
-
-<p>« Quand Annalena s’irritait de mes refus, je lui
-répondais avec un petit sourire hypocrite :
-« Patience, ma chère enfant, patience. Rien ne
-presse, à la vérité. Je suis si loin encore de
-connaître les vrais pauvres ! » La raison n’était
-ni mauvaise ni feinte, malgré que j’en eusse
-une autre, et meilleure et plus rare, que je
-cachais jalousement. Il est prudent, alors que
-l’on détient deux explications d’une chose, de
-garder la plus simple pour soi ; à cause que la
-moins claire réussit souvent mieux à convaincre
-un esprit non initié, j’entends naïvement
-épris encore des pauvres pensées profondes.
-Cette seconde raison mystérieuse, la
-voici : rien ne nous diminue tant aux yeux du
-prochain que notre pitié d’un mal irrémédiable.
-La charité apparaîtra belle aux créatures de
-l’amour quand elle saura rendre la vue aux
-aveugles, l’ouïe aux sourds, le mouvement aux
-paralytiques et la vie aux morts. Louis le
-Grand défendait aux blessés de ses guerres la
-porte de Versailles. Le cœur du roi connaissait
-le cœur de l’homme.</p>
-
-<p>« Ma fantasque charité avait deux compagnes :
-la mélancolie des soirs et l’exaltation
-des matins. L’une traînait ordinairement à sa
-suite, par les ruelles malades et nauséabondes,
-mon fidèle ami le roquet, génie galeux,
-obscène et famélique ; l’autre, un gringalet de
-philosophe banni de France, fort âgé et d’allure
-inquiétante, que les cabaretiers du port et
-les tenanciers de maisons déshonnêtes saluaient
-révérencieusement du nom de vicomte de
-Flagny. Ce M. de Flagny appartenait à l’espèce
-d’hommes qu’il suffit d’apercevoir une
-fois pour en rêver toute la vie, sans que
-jamais au souvenir de leur personne se vienne
-mêler celui du temps et du lieu où l’on en fit
-rencontre. Il avait une tête de crapaud jovial
-sur un corps de sauterelle méfiante, un équipement
-crasseux et l’habitude de parler du
-temple de Salomon en lutinant matrones,
-filles et fillettes. Je le voyais deux ou trois fois
-de la semaine aux séances de nuit d’une de
-ces confréries soi-disant secrètes qui pullulaient
-alors dans toute la Vénétie, sans autre
-objet apparent que de rapprocher des hommes
-fort différents de naissance et d’opinion, mais
-voués au même culte bizarre du mystère et de
-l’insécurité. Le vin et l’éloquence coulent à
-flots, ici la cruche se vide et l’église trébuche ;
-là les verres s’emplissent à nouveau et le
-temple grandit à vue d’œil. Le prince allemand
-fraternise avec l’auteur d’un libelle fameux ;
-le tonsuré entretient à voix basse le voyant ;
-l’affilié de Genève paraît : le front du maître
-se rembrunit. L’intempérant Flagny marmonne,
-entre deux vins, le psaume CXLIX :</p>
-
-<p>« Que la haute louange de Dieu soit dans
-leurs bouches et une épée à deux tranchants
-dans leurs mains.</p>
-
-<p>« Pour tirer vengeance des païens, pour
-châtier le peuple.</p>
-
-<p>« Pour mettre son roi dans les chaînes, ses
-nobles dans les fers.</p>
-
-<p>« Pour exécuter le jugement écrit. Cet
-honneur-là doit appartenir à tous ses
-saints. »</p>
-
-<p>« Que la part de l’enfant dans les entreprises
-de l’homme apparaît grande à qui
-pénètre véritablement l’esprit des associations
-de ce genre ! Comme le sot discours de réception
-vous eût fait rire que je soufflai d’une voix
-de flamme et de vent par-dessus les cent perruques
-d’une assemblée ébahie et charmée !
-L’amour est si haut, si profond, si pur, si formidable !
-N’importe pas que vous lui fassiez
-dire ou faire ceci ou cela : son esprit embrasse
-toutes choses ; ses épaules sont puissantes ;
-n’ayez crainte d’ajouter un peu d’aimante sottise
-au fardeau d’infamies que le dieu porte si
-allègrement. Prince allemand, auteur de
-libelles, tonsuré, devin, tout s’agite, s’écrie,
-se lève d’un bond, accourt ; je suis applaudi,
-caressé, bousculé, assourdi ; des clameurs
-inquiétantes éclatent de tous côtés : « l’Initié,
-l’Annonciateur, le second Baptiste ! Bethabara
-nouvelle avant la Jérusalem céleste ! » La
-porte retentit de trois coups furieux ; silence.
-La surprise, la terreur se viennent peindre
-sur tous les visages… Eh quoi ! ne serait-ce
-vraiment que l’affilié de Genève ? Le front du
-maître se rassérène…</p>
-
-<p>« M. de Flagny suivait pour l’ordinaire mes
-galops d’amour au petit trot de son dada de la
-fraternité. Je faisais halte, de temps à autre,
-pour l’attendre ; il me rejoignait au bout d’un
-moment éternel, de l’air le plus innocent et le
-plus satisfait du monde ; et je l’accueillais
-d’une décharge formidable de railleries et de
-malédictions. Le bonhomme cependant ne
-manquait ni d’esprit ni de cœur ; mais il
-demeurait attaché par un cordon invisible aux
-entrailles de sa terre maternelle ; sa vue s’arrêtait
-à la sotte muraille de l’horizon, et, malgré
-qu’il parlât souvent de la nature avec des
-larmes dans les yeux et dans la voix, jamais je
-ne prenais le change ; à cause que je sentais
-qu’il donnait ce nom sacré non pas à l’amour,
-principe des choses, mais à une combinaison
-de forces et de lois, à un assemblage d’univers
-déterminés, à une immensité formée de petits
-coins précis, accueillants aux poids et aux
-mesures. Je suais sang et eau pour lui faire
-entendre raison ; savoir, qu’il n’est point de
-réalité en dehors de l’amour, lequel est Esprit
-saint ou Esprit de vérité, c’est-à-dire adoration
-de Dieu pour soi-même à travers l’homme ;
-qu’en cette sainte Trinité réside toute sagesse ;
-que la connaissance, enfin, est de la relation
-des choses et non des choses en elles-mêmes.
-L’excellent homme n’avait point de cesse qu’il
-ne fût retombé dans l’erreur commune aux
-philosophes de la nature. Confondant le principe
-des choses avec l’enchaînement des lois
-auxquelles les choses sont soumises, il tirait du
-concept de la nature celui du « naturel », jouait
-inconsciemment sur les deux mots, faisait de la
-nature une chose « naturelle », créait une loi
-suprême de l’absolue nécessité des lois, et aboutissait
-fatalement à la vieille idée du faux et du
-vrai, sans prendre garde que ce qui apparaît
-faux en tant que contraire à la loi imposée à la
-raison peut fort bien être vrai au regard du
-principe révélé au sentiment.</p>
-
-<p>« L’abus des grands mots et des vieux crus
-fumeux faisait parfois s’enfler la verve en véhémence
-et dégénérer la controverse en dispute ;
-alors la confrérie des ganaches mystiques se
-divisait d’abord en deux camps ennemis, se
-morcelait ensuite en petits groupes incohérents,
-et finalement se désagrégeait en individualités
-bachiques et inconciliables. Quand
-donc l’assemblée se trouvait de la sorte partagée
-entre autant d’opinions qu’elle comptait de
-têtes, quelqu’un des inspirés courait ouvrir
-toutes grandes les portes d’un salon adjacent,
-et une foule folâtre de belles de tous
-pays accourait joindre son gai ramage à la
-rumeur sourde et courroucée de cent monologues
-extravagants.</p>
-
-<p>« C’était là, pour moi, le signal ordinaire du
-départ ; car d’abord que mon cœur de vieux
-roué eut goûté de l’amour véritable, le spectacle
-de l’orgie n’eut plus rien à m’offrir qui
-ne révoltât et mon esprit et mes sens. Rien
-n’est odieux à la tendresse comme le simulacre
-de la passion et le faux semblant de la
-joie ; et je ne sache rien qui soit plus près de
-la peine qu’un plaisir qui laisse l’âme indifférente.
-En dépit de la sympathie, de l’admiration
-même que le vicomte avait ressentie à la
-première vue de mon ensorceleuse, il cherchait
-quelquefois à me retenir au milieu des mauvais
-sujets en moquant mes passions exclusives
-de jeune époux vertueux ; mais je répondais
-invariablement à ces facéties par un éloge de
-l’amour, du grand amour solitaire qui trouve
-sa joie non dans la fidélité à son sujet, mais
-dans le simple respect de soi-même. Et dans
-le temps que j’étourdissais le bonhomme de
-mille arguments plus ou moins contradictoires,
-je le poussais tout doucement vers la porte de
-la rue et là le jetais, grelottant et ahuri, dans
-le grand silence de l’aube, dans le large silence
-vide, blafard et insensible du jour nouveau.</p>
-
-<p>« Je ne sais rien qui soit plus délicieusement
-navrant qu’une promenade à l’aventure
-dans les quartiers pauvres d’une grande cité,
-surtout après une nuit dépensée en débauches
-raffinées et coûteuses. Dès ma prime jeunesse,
-j’ai recherché avec passion ce morose plaisir
-si riche en contrastes désolants. Aussi bien
-n’est-il pas de cul-de-sac si obscur en Europe,
-depuis Whitechapel à Londres jusqu’à Freta à
-Varsovie, que je ne connaisse mieux que le
-monde de mon propre cœur, si plein d’amertume
-et de ténèbres. Je suis l’ami des vieilles
-fenêtres hypocrites, le confident des portes
-hostiles et verrouillées, le complice des caves
-où quelqu’un descendit jadis qui n’est jamais
-remonté… Ma mémoire est une ville étrange
-où la rue du Chant-des-Oiseaux de Francfort
-conduit à Soho et à <span lang="en" xml:lang="en">Mile End Road</span> à travers les
-rues basses de Kieff et le Ghetto de Venise.
-Et mon âme est une église Saint-Clément
-Danes fuligineuse et suintante au milieu d’un
-enchevêtrement hideux de ruelles crapuleuses
-de Hambourg ou de Naples. Je sais quelles
-pierres de <span lang="en" xml:lang="en">Fleet-Street</span> ont frémi sous les pas de
-vagabond de Samuel Johnson, quelles fenêtres
-de l’île Saint-Louis ont surveillé les allées et
-venues de Restif et de Jean-Jacques, quelles
-vitres de l’avenue des Tilleuls ont tinté sous les
-doigts de Gluck. Mon cœur est tout près des
-choses immobiles, ternes et muettes, et un secret
-instinct guide mes vieilles jambes fébriles vers
-les lieux désolés où quelque peine monstrueuse
-espère encore le rachat. Qu’une clarté vaporeuse
-de taverne d’<span lang="en" xml:lang="en">East End</span> attire mon regard,
-aussitôt une voix singulière me chuchote à
-l’oreille : « Entre ; ici tu pourrais bien rencontrer
-ton âme perdue. » J’aperçois un coin
-de mur moussu et pisseux, une gouttière rouillée
-et crevée, un tas d’ordures ou n’importe quel
-autre objet charmant de la même espèce ; et je
-m’arrête, et je m’attarde là à rêver de quelque
-maîtresse d’autrefois, laide et vicieuse ; à regretter
-un être qui est mort et que je n’ai jamais
-aimé ; à remémorer des instants lointains et vides
-dont je me soucie comme de moi-même… Je
-ne sais quel morose crapaud engraissé d’immondice
-et d’amertume en moi coasse nuit et
-jour, à demi écrasé sous la pierre lourde et
-glacée de mon cœur.</p>
-
-<p>« Que ne puis-je ouvrir ainsi qu’une boîte à
-surprises mon vieux crâne pointu et déplumé
-sous la perruque, afin d’offrir à vos regards
-l’image des êtres et des choses que le souvenir
-y retrace et que nulle parole ne saurait rendre !
-Vous y reconnaîtriez l’ami qui vous parle
-présentement, avec ses longues jambes de
-pendu, avec son même visage parchemineux
-et tranchant, mais rajeuni de dix années ; et à
-ses côtés vous pourriez voir sautiller, gesticuler
-et souffler dans un mouchoir rouge et jaune un
-petit vieillard grelottant dans un habit vert
-trop long et trop large, serpenteau en mue,
-noix gelée dansant dans une coquille trop
-grande ; et sur la nuque du vieillard vous verriez
-danser une queue de macaque enfarinée,
-et sur son derrière de cigale se balancer une
-longue épée attachée tout de travers. Et le pas
-mal assuré des deux seigneurs vous donnerait
-de la surprise, ainsi que la couleur sale de
-l’heure et de l’eau, et la lèpre des maisons, et
-le silence surnaturel du ciel. Et vous suivriez
-le plus fou des Brettinoro et le plus écervelé
-des Flagny par des <span lang="it" xml:lang="it">calli</span> et <span lang="it" xml:lang="it">campielli</span> insoupçonnés
-du reste des gens de bien ; et sur des
-escaliers vermoulus, hostiles à leurs pas avinés ;
-et dans des taudis dont la seule vue vous
-ferait lever le cœur. Et là, devant des grabats
-pleins de vermine et d’enfants, devant des
-tables graisseuses où de jeunes couples jaunis
-par la misère trempent le pain sec dans le
-brouet clair, vous trouveriez une occasion
-excellente de vous débarrasser et de vos
-vieilles larmes inutiles et de votre or insultant
-et affreux.</p>
-
-<p>« L’aimable Flagny donnait son obole tranquillement,
-en homme de bien convaincu de
-l’utilité de l’aumône ; j’avais, quant à moi, une
-façon plus sauvage et plus tourmentée de porter
-secours à mon prochain. Le vicomte n’avait
-qu’à obéir à sa bonté naturelle ; sa tâche était
-aisée. Moi, je réprimais l’élan de mon amour ;
-et ma peine était profonde. Mon silence reprochait
-aux pauvres leur laideur, leur amertume,
-leur résignation. Je ne pouvais non plus leur
-pardonner mon impuissance à adoucir leur
-sort. Hélas ! l’aveugle conduit l’aveugle, le
-pauvre assiste le pauvre ! De la fenêtre des
-mansardes je contemplais la gloire des horizons
-marins ; ma vie ouvrait toutes ses portes
-au souffle de l’éternité ; et je m’étonnais que
-des choses si belles, si grandes et si saintes
-pussent me pardonner la faiblesse et la laideur
-de naine de ma charité. Voici l’aumône du
-mauvais amour — me répétais-je sans cesse — voici
-la compassion d’un amour déchu,
-d’un amour qui ment, qui ment à son immortalité,
-et qui se proclame éphémère et vain, et
-qui se laisse convaincre par son propre mensonge
-au point de décroître, de vieillir, de
-mourir. Quelle chose attendons-nous donc qui
-ne soit déjà là, dans nos yeux éblouis, dans
-nos cœurs enivrés ? Aujourd’hui n’est-il donc
-pas fait de tous les hiers, de tous les demains ?
-L’éternité n’est-elle pas instant ? Debout,
-debout ! Abandonne-toi à ton amour ! Lève-toi,
-commande à l’aveugle, au sourd, au paralytique ;
-lève-toi et marche sur la mer ! Car si
-c’est là ton amour d’une créature vivante,
-combien pauvre doit être le cœur de ceux qui
-ensevelissent leurs morts ! » — Et plein de
-dégoût, de haine et de pitié, je jetais ma bourse
-aux fossoyeurs, afin qu’ils chantassent ma
-louange en humant le vin corrompu de la vie.</p>
-
-<p>L’« objet » d’un amour, et singulièrement
-d’un amour très profond, n’en peut jamais être
-la « fin ». Dans la grande adoration, la créature
-n’est point autre chose qu’un médium. L’amour
-véritable a faim de réalité ; or il n’est de réalité
-qu’en Dieu. Si la grande passion s’abîme le
-plus souvent dans le désenchantement et dans
-le désespoir, ce n’est jamais qu’au seul sens
-terrestre de ces mots ; à cause qu’en s’élevant
-à l’adoration de l’Impersonnel, du doux, du
-tout-puissant Amour notre père, elle est payée
-au centuple du prix de sa perte. L’amour profond
-est une élévation douloureuse au séjour
-adorable de la chasteté, de la simplicité et de
-l’enfance. Le désabusement nous fait perdre le
-monde et gagner Celui dont le royaume n’est
-pas de ce monde. L’éveil, en mon cœur, de la
-foi, de la charité, de l’infinie tendresse pour
-l’homme me donnait clairement à entendre
-que le rôle tenu par la Sulmerre dans le drame
-de ma vie tirait à sa fin. J’aimais d’Annalena
-ce que nul autre que moi n’en pouvait connaître,
-ce que pas un ne m’eût pu ravir, ce
-qu’elle-même jamais sans doute n’avait pénétré.
-Et cependant, en tant qu’amant d’une femme, je
-souffrais toutes les peines imaginables ; car je
-sentais ma peur du péril imaginaire s’aggraver
-d’heure en heure de mille soupçons des plus
-fondés. Le cercle maudit des don Juan se resserrait
-sans cesse autour de ma belle chaque
-jour plus accueillante et plus minaudière ; et
-il n’était pas un parmi ces odieux roués de
-sa suite qui ne se berçât du doux espoir de
-voir au premier jour sa flamme couronnée.</p>
-
-<p>« Ma patience était à bout : l’impertinence
-des béjaunes passait maintenant toute mesure
-et leur obstination à me dévisager n’exprimait
-que de trop éloquente façon le peu de cas
-qu’ils faisaient de mon facile triomphe et de
-l’éphémère fidélité de ma belle. Quant à
-Labounoff, après notre rencontre au <span lang="it" xml:lang="it">calle
-Selle Rampani</span>, jamais il ne se donna la peine
-de me marquer le plus faible ressentiment
-d’une supplantation que je me reprochais souvent
-comme un manquement aux devoirs de
-amitié. Je ne sus tout d’abord que comprendre
-au procédé du prince. Le contraste, et de
-sa confidence passionnée et de l’air indifférent
-que je lui trouvais ne laissait pas que de me
-surprendre ; cependant il était clair que le
-madré boyard, expert qu’il était en matière de
-galanterie, n’avait point tardé de pénétrer le
-naturel de la Mérone. Se souciant donc fort peu
-d’en obtenir autre chose que ce que les femmes
-de cette sorte ont coutume d’accorder à leurs
-amants, il se bornait au désir d’être mon successeur
-immédiat dans les bonnes grâces de la
-volage ; et sa patiente et sage jalousie se tournait
-toute contre un certain baron Zegollary,
-qui volontiers se donnait l’air de lui vouloir
-disputer son rang parmi les aspirants aux
-faveurs de l’aimable Mérone.</p>
-
-<p>« Ce Zegollary était bien l’être du monde le
-plus laid et le plus répugnant. Je ne pense
-pas avoir rencontré de ma vie caractère plus
-petit ni tête plus étroite ou plus brouillée de
-vanité. En dépit de sa soixantaine bien sonnée
-et des ridicules proéminences que faisait à son
-corps le bizarre assemblage d’un grand goître
-livide, d’un gros ventre branlant et d’une
-énorme paire de fesses éternellement agitées,
-le hideux faraud s’obstinait à singer aveuglément
-les grâces des petits-maîtres à la mode et
-les minauderies des bardaches qui composaient
-sa fréquentation ordinaire ; car, tout
-chassieux et podagre qu’il fût, le butor jugeait
-plaisant de couronner du péché des Bulgares
-ses innombrables ridicules de Hongrois. Malgré
-que j’en eusse, je ne faisais que rire des
-œillades assassines dont la Sulmerre honorait
-ce muguet d’hôpital, attaché plus que pas un
-à ses pas, et je m’étonnais chaque jour que
-Labounoff en pût prendre ombrage. Cependant
-le soupçon du prince sur ma maîtresse n’était
-que trop fondé ; et j’eus mainte occasion,
-depuis lors, de constater que le Moscovite se
-piquait à fort bon droit de connaître le cœur
-des belles, ou plutôt, comme il avait coutume
-de dire, « l’organe essentiel de ces chères
-petites colombes de gueuses ».</p>
-
-<p>A cet endroit, M. de Pinamonte interrompant
-son récit et pêchant dans les profondeurs
-de sa diabolique soutane une vénérable tabatière
-des saints jours de jadis, éternua plus de
-dix fois dans son beau mouchoir d’Arménie et,
-tout cramoisi d’une quinte des plus maladroitement
-simulées, frotta longuement et
-rageusement ses pauvres yeux de serpent tout
-honteux de se montrer noyés de vieilles larmes
-de regret et d’amour.</p>
-
-<p>« Ah ! chevalier de mon cœur ! ami du
-hasard et du diable ! Il n’est sans doute pas que
-vous n’ayez connu, vous aussi, la venimeuse
-douceur de quelque tendre colombe de gueuse.
-Je connais… non, je ne connais pas votre
-vie…; mais, dès la première vue, vos yeux
-éloquents m’ont tout découvert, la nuit passée,
-au <span lang="it" xml:lang="it">Ponte-Tappio</span>. La passion attendrie
-d’une drôlesse, la douceur maternelle dans la
-frénésie du vice, la candide amitié de la sœur
-dans le cœur de Messaline, la grossièreté de
-l’outrage et la lâcheté de la compassion, la
-pitié et le dégoût de la pitié, la jalousie que
-l’on savoure comme un vieux vin de Chypre
-mixtionné d’amers aphrodisiaques ; toutes ces
-choses horribles et délicieuses sont enfermées
-dans le nom magique d’Annalena-Clarice de
-Mérone, la fausse comtesse de Sulmerre,
-l’aventurière lunatique, la redoutable et la
-douce, la maternelle et la nymphomane.
-Douce — eh oui, corbleu ! et très douce — car
-elle m’a su donner des nuits furieuses et de
-tendres jours. Il y avait dans sa chair de l’enfant
-et de la chèvre, et dans son âme de l’ange et du
-babouin. Son esprit avait du singulier et du
-charmant, son cœur… Au demeurant, un
-amour tel que le mien se passe fort aisément
-d’excuses.</p>
-
-<p>« Il ne me reste plus, monsieur le chevalier,
-qu’à vous conter en quelques mots l’inévitable
-trahison qui fut cause de la brusque
-rupture de notre commerce. La scène me
-paraît trop licencieuse pour qu’il me soit libre
-de m’y attarder. Que si vous désiriez, toutefois,
-de connaître en ses détails intimes l’inénarrable
-spectacle auquel j’eus l’affreux plaisir
-et le risible malheur d’assister, quelques
-esquisses secrètes tracées de mémoire suffiraient
-pleinement, ce me semble, à satisfaire
-votre curiosité.</p>
-
-<p>« Certaine nuit, donc, qu’il avait, selon la
-coutume des Scythes, le vin plus indiscret que
-de raison, le prince Serge, m’entraînant dans
-une galerie écartée du palais di B…, me
-mugit à l’oreille, entre deux baisers mielleux
-et grommeleurs : « Par Hercule et Labounoff !
-pigeonneau de comte, petite âme de
-duc, tu n’auras bientôt, par ma foi, plus
-rien à te reprocher. Il m’est revenu que tu
-devais quitter Venise cette nuit même, dans
-une affaire qui ne souffre pas de répit.
-Sache donc que mes mesures sont tout aussi
-bien prises que les tiennes et que le plus
-cher de mes vœux sera exaucé bientôt, à
-tes dépens, s’entend, cocu du diable que tu
-es ! Par Hercule ! jamais je ne me suis senti
-en plus belle humeur de cajoleries ! C’est un
-caprice obscène et exquis de notre charmante
-délurée. Plus d’émulation désormais
-entre nous ; aussi bien n’était-ce que justice
-de nous laisser jouir enfin, en tout repos,
-d’une félicité commune. »</p>
-
-<p>« Pour ivre-mort qu’il fût, le bourreau ne
-laissa pas de prendre garde à l’effet que ses
-étranges propos faisaient sur l’esprit de la
-victime. Les fumées de son vin eurent quelque
-peine, apparemment, à obscurcir sur mon front
-le feu de l’indignation et de la honte. Quelque
-effort qu’il fît, toutefois, pour changer de ton
-et tourner la chose en plaisanterie, j’eus peine
-à me prêter à son manège ; et cela d’autant
-plus que son allusion à mon voyage donnait
-toute vraisemblance à l’odieux complot ; car
-une affaire fort pressante m’appelait effectivement
-à Livourne. Je ne jugeai donc point à
-propos d’écouter la suite du singulier discours.
-L’injure m’avait percé jusqu’au vif. Le
-dépit me tenant lieu de fermeté, je différai mon
-départ et je pris la détermination de rompre
-sur l’heure avec l’ingrate.</p>
-
-<p>« Suivi du paternel Giovanni, je courus au
-logis de ma maîtresse ; mais la coquine qui,
-depuis l’aube, n’avait point arrêté de se plaindre
-de vapeurs, avait déjà, à l’insu des caméristes,
-quitté d’un même coup et son lit et sa
-maison. Il n’en fallait pas davantage pour me
-faire perdre le peu de sang-froid que m’avait
-permis de conserver la confidence du prince.
-L’ingénieux Giovanni eut cependant tôt fait de
-dresser ses batteries et de mettre sur pied
-une légion d’émissaires. L’ironique Phébé
-seconda nos desseins ; la corruptibilité des
-gondoliers nous fut aussi de quelque secours ;
-de sorte qu’après une heure de battue à travers
-la ville, nous nous vîmes en état, Giovanni
-et moi, de marcher à l’ennemi.</p>
-
-<p>« Je n’entrerai point dans le détail de cette
-burlesque expédition. Je n’en ai aucune mémoire.
-J’avais la tête renversée ; je courais
-comme un perdu, de-ci, de-là, me heurtant à
-chaque pas aux décombres de ma vie écroulée.
-La traversée du sinistre <span lang="it" xml:lang="it">Campiello del
-Piovan</span> ; une vieille maison sise au mitan d’un
-quartier des plus crapuleux ; un escalier
-puant et gras tout parsemé de pelures d’oranges ;
-un grand coup, enfin, de l’épée de
-Giovanni dans la porte ; voilà les seules choses
-dont il me souvienne. Je ne regagnai quelque
-empire sur mes sens qu’à l’instant où l’on
-nous vint ouvrir. J’aperçus Labounoff nu
-comme la main. A ma vue, il recula plusieurs
-pas en arrière. J’entrai.</p>
-
-<p>« A la clarté dansante d’une chandelle
-unique, j’aperçus Clarice-Annalena Mérone,
-comtesse de Sulmerre, dévêtue à la mode
-d’Arcadie et se prélassant sur la plus voluptueuse
-des couches : son frère Alessandro lui
-servait de coite, Zegollary de traversin et
-mylord Edward Gordon Colham de colifichet
-mignon pour le désœuvrement de ses charmants
-petits doigts. La vie faillit à m’abandonner.</p>
-
-<p>« Mon premier mouvement fut de mettre
-ma fidèle épée à la main ; mon deuxième, de
-sourire en me rappelant que j’étais Brettinoro,
-Benedetto et Guidoguerra ; enfin, par le jeu
-d’une association bizarre, ma pensée s’arrêta
-sur l’image de l’abbé de Rancé ; et ce rapprochement
-subtil et saugrenu acheva de me
-dérider.</p>
-
-<p>« Aucune des nudités convulsées du groupe
-mythologique et aviné ne se teinta du sang des
-vengeances. Personne ne mourut cette nuit-là ;
-non, pour dire le vrai, personne. Car ma
-jeunesse et mon illusion étaient déjà mortes,
-ah ! par la fourche et la queue du diable !
-mortes et ensevelies depuis longues, longues
-années.</p>
-
-<p>« Une violente surprise nous éclaire parfois
-sur la nature réelle de nos sentiments avec
-une sûreté que nous attendrions en vain d’une
-raison sans cesse troublée par d’extravagants
-soucis. Ainsi, devant l’ignoble et séduisant
-spectacle qui fascinait ma vue, je reconnus,
-sur le tard, avoir été, à tout propos, cruellement
-moqué par ma gueuse d’imagination. Le
-destin des mélancoliques pasquins de mon
-espèce est de poursuivre, leur vie durant,
-quelque vain fantôme de passion, d’art ou de
-philosophie, puis de s’endormir dans la sainte
-et unique réalité du sein de Dieu.</p>
-
-<p>« Passé le premier saisissement, je m’excusai
-auprès des amoureux penauds de la
-brusque interruption de leurs ébats ; et, tout
-en plaisantant agréablement la fougue juvénile
-de leurs transports, je les complimentai sur la
-grâce attique de leurs jeux et les implorai de
-s’en retourner à leur chef-d’œuvre inachevé.
-Labounoff aussitôt donna le signal d’un nouvel
-assaut. Justes dieux ! que le prince l’avait donc
-belle ! Sans faire difficulté, j’avoue m’être senti
-animé à ce moment, d’un vif désir de participer
-à l’aimable lutte. Il s’en fallut de peu que
-je me jetasse dans l’amoureuse mêlée ; telle
-était cependant la violence de ma belliqueuse
-envie, que la vue seule des armes et des
-blessures suffit à la contenter. Tout le temps
-que ses amis furent aux petits soins avec elle,
-ma chère Mérone s’amusa à m’envoyer de
-malicieux baisers tout pleins de tendresse ;
-jamais encore la friponne ne m’avait paru si
-belle, ni si gracieusement parée de tous les
-attraits de l’innocence. Le hasard des poses
-licencieuses n’ôtait rien à la modestie animale
-de son maintien ; je la voyais enfin telle que la
-nature l’avait créée ; je ne doutais plus de
-l’ingénuité de ses amours. Le spectacle me
-ravissait d’aise. J’étais surtout vivement touché
-des témoignages d’affection que le jeune Alessandro
-prodiguait à sa sœur ; cependant, tout
-en couvrant de louanges les principaux acteurs
-de cette scène, je ne laissais pas de marquer
-quelque admiration aux emplois secondaires ;
-car il n’y avait pas jusqu’à ce calculeux et
-rogneux Zegollary qui ne fît preuve, en l’occasion,
-d’une compétence et d’une dextérité
-dignes des plus grands éloges. Pour ce qui est
-de ma chère maîtresse, sitôt terminé l’inoffensif
-pugilat, je la pressai tendrement contre
-mon sein et déposai sur son front à nouveau
-rougissant une couple de fraternels baisers.
-Que ne rompons-nous, chevalier, avec la sotte
-routine de considérer comme notre semblable
-une Ève dont nous ne connaîtrons jamais
-l’esprit ni la chair ? Car que pouvons-nous
-pénétrer d’une créature qui nous sait demeurer
-entièrement fidèle dans le moment même
-qu’elle essuie le feu d’un corps de garde au
-complet ?</p>
-
-<p>« Me sentant à jamais guéri de ma vieille
-sottise, je pris gaîment congé de mes amis,
-sans même un instant songer à leur faire
-reproche de la singulière conduite qu’ils avaient
-tenue avec moi. Je courus chez mon banquier.
-Rien, à mon sens, n’égale en noblesse
-une belle tête de fourbe gravée dans de l’or
-palpable et chantant. Je fis d’abord mes adieux
-aux tripots et aux mauvais lieux de Venise, de
-compagnie avec l’ingénu et doux vicomte ;
-ensuite à la ville elle-même. Ma folle amitié
-pour Edward Gordon Colham n’eut que peu
-de durée. Je trouvais à mylord un esprit trop
-formé déjà par le commerce périlleux des
-femmes.</p>
-
-<p>« Au jour fixé pour le départ, je me présentai
-pour la dernière fois chez la douce
-maîtresse de ma vie. Je traversai d’un pas
-alerte les galeries obscures et les salles silencieuses.
-J’entrai sans frapper dans le salon à
-l’épinette. Ma très ravissante était là, plus pâle
-que de coutume et tapie tristement dans le
-petit coin si doux à mes vieilles songeries,
-entre la cheminée et le bahut de chêne, sous
-le Hogarth et en face du Longhi. « L’heure
-est venue, mon Annalena chérie » — lui
-dis-je simplement. — « Hélas, monsieur, me
-répondit-elle d’une voix d’enfant, pourquoi
-faut-il donc que vous soyez si peu de votre
-siècle ? Haïssez-moi, mais ne me méprisez
-point ; car il me sera certainement beaucoup,
-beaucoup pardonné. » Je ne pus que
-sourire à cette application bizarre de mes
-prêches anciens. Toutefois, en interrogeant
-les yeux de la belle, j’y lus la même réponse
-dans un beau regard de jeune chienne innocente,
-chaude et fidèle. « Ah ! que ne vous
-ai-je conté plus tôt l’histoire infortunée de
-ma vie ! » poursuivit-elle ; « je n’ai jamais
-connu de père ; ma mère était une… » Je
-lui mis la main sur les lèvres : « Trop tard,
-trop tard, ma chère enfant ! » Des larmes
-filiales coulaient sur les pauvres et douces
-joues. Elle se leva comme pour aller à l’épinette.
-Je devinai son mouvement et l’arrêtai au
-milieu de la chambre. Ah ! pauvre amour ;
-ah ! triste vérité ! Mon regard dans la haute
-glace rencontra mon regard. Ma vieillesse
-m’apparut pour la première fois en toute sa
-sincérité. « Le temps des amourettes est
-passé, — me dis-je, — il se fait tard dans le
-jour du monde ; l’amour est proche. » Puis,
-me tournant vers ma charmante : « Le
-moment, à son tour, est venu, ma Clarice
-adorée. » Je fis quelques pas vers la porte.
-La Sulmerre ne branla point. La Sulmerre
-restait comme figée. Deux vers très vieux et
-très ridicules chantaient dans ma mémoire :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ta femme, ô Loth, bien que sel devenue,</div>
-<div class="verse">Est femme encor, car elle a sa menstrue.</div>
-</div>
-
-<p>« J’appuyai sur le bouton de la serrure.
-J’entrouvris la porte. Le cri d’un gondolier
-s’éleva dans l’éloignement. Puis tout rentra
-dans le silence.</p>
-
-<p>« Insensible au point de n’éprouver aucune
-surprise à l’apaisement soudain d’une âme qui
-avait connu tant d’alarmes, je dirigeai mes
-pas vers le <span lang="it" xml:lang="it">calle Barozzi</span>. Là je trouvai le pavé
-encombré déjà de mon bagage et, comme en
-mainte occasion antérieure, l’escalier de ma
-maison tout sonore de rires et de jurements
-de faquins. L’honnête Giovanni m’attendait à
-ma porte en habit de voyage. Flagny s’appuyait
-languissamment sur son épaule ; dame
-Gualdrada sanglotait dans son giron. J’aimais
-sincèrement et l’écervelé vicomte et l’infortunée
-cartomancienne ; cependant leur piteuse
-attitude me surprit. Ils redoutaient encore
-l’heure des séparations ; et mon âme avait
-conquis Celui dont rien ne nous peut séparer.</p>
-
-<p>« D’une voix douce et d’un geste enjoué, je
-donnai l’ordre à mon serviteur de marcher
-vers l’embarcadère. Les portefaix nous suivirent
-en fredonnant. Flagny parlait d’avenir,
-Gualdrada de jours à venir. Je souriais aux
-propos et de l’un et de l’autre. Le soleil,
-satellite immédiat de l’amour, soufflait son
-vent de flammes et de rêves sur le large Molo
-ébloui. Je donnai l’accolade à la veuve de
-Sciancato ; je pressai contre mon sein l’ennemi
-naïf des tyrans. Une brise de larmes et de
-rires gonflait les voiles du trois-mâts impatient.
-Nous levâmes l’ancre. La <i>Rive-des-Schiavoni</i>
-prit son vol dans l’air léger. Je courus à l’arrière :
-sur le rivage rapide Gualdrada agitait
-son mouchoir, Flagny son chapeau. Je ne
-laissai échapper ni soupir ni plainte ; mon cœur
-était déjà comme un fruit mûri dans le grand
-silence. Giovanni me considérait avec surprise.
-Le <span lang="it" xml:lang="it">ponte Ca’ di Dio</span> s’effaça à ma vue ;
-l’île Saint-Georges à son tour se prit à fuir.
-L’air était pur ainsi qu’un rire d’adieux. Dans
-un large signe de croix j’embrassai la beauté
-de ma tendre Venise, la mélancolie de mon
-bonheur passé, la vie et la mort d’Annalena
-l’Initiatrice. Et ma chair frissonna de la volupté
-de la prière.</p>
-
-<p>« Rapide est la lumière du ciel, plus rapide
-est l’esprit de l’homme ; mais la vérité qui se
-révèle au sentiment passe en rapidité et le
-soleil et la pensée. Je me sentis seul tout à
-coup, seul en face de moi-même. La prière
-avait effacé de mes lèvres ce goût de fruit
-véreux qu’a l’amour cueilli dans un Éden attaqué
-de la peste d’Adam. Je compris pourquoi
-Dieu ne voulait plus, ne pouvait plus se montrer
-à l’homme ; pourquoi l’amour entre créatures
-n’était plus la présence du Dieu vivant. Le
-corps de la femme est une croix, et le baiser
-de la femme une éponge de vinaigre ; l’époux
-est crucifié sur l’épouse, l’amant sur l’amante,
-la mère sur le fils. Penchez-vous sur les berceaux,
-pénétrez dans les tombes : le mensonge
-est partout. Il vacille en feu follet des marécages
-sur la face de l’enfant, en clarté de
-lampe sépulcrale sur le front de la vieillesse.
-Il roule d’année en année, de siècle en siècle,
-ainsi que danse de vague en vague la lie
-gluante de la mer. Votre père vous a trahi, et
-votre mère, et votre ami, et celle en qui vous
-crûtes trouver le repos du cœur. Les maisons
-s’observent avec défiance ; moins de mensonge
-pourtant se dissimule dans un mur dressé
-devant un mur que dans un regard de femme
-levé vers des yeux d’amant. Méfiez-vous de
-votre enfant : le rêve de ses nuits est plein de
-haine, et il n’ose ni rire ni pleurer ; la main de
-l’horrible silence est sur sa bouche. Le mensonge,
-le froid calcul, l’insensibilité du cœur
-vous épient de leurs cachettes. Votre mère
-aime en vous ce qui n’est point de vous ; votre
-très chère adore en vous ce qui est d’un autre,
-ce qui est de tous les autres ; et chacun est
-trahi au nom de tous, jusqu’à ce que chacun
-ait appris à se duper soi-même. Le soleil desséchera
-votre peau, la lune blanchira vos cheveux,
-et vous serez comme un arbre mort
-dans le vent et comme la feuille emportée vers
-la mer ; et quand l’heure sonnera, vous direz
-encore : « Où donc est la parole de vérité ? »
-Et celui-là qui n’a pas souffert de son amour
-et qui a accepté son amour tel qu’il l’a trouvé,
-celui-là n’a jamais aimé, et son cœur pourrit
-dans le mensonge comme le cadavre du ver
-dans la pourriture du fruit. Mais celui qui a
-souffert de son amour de la créature et qui
-a renié cet amour, et qui s’en est retourné à
-la source éternellement pure d’un fleuve contaminé,
-celui-là connaît l’Amour d’avant les
-temps, celui-là marche dans l’éblouissement
-de la présence de Dieu.</p>
-
-<p>« Tout autre que vous, chevalier, m’eût interrompu
-plus d’une fois, dans le cours de ma
-trop longue histoire, pour opposer à mon idée
-de l’amour unique, partant divin, la multiplicité
-des sentiments qui régissent le monde ;
-appelant ainsi mon attention sur le peu de
-rapports que présentent entre elles les diverses
-manifestations de l’humaine tendresse. Quoi
-de plus juste, cependant, que de faire directement
-découler du principe de l’être celle-là
-des formes de l’amour en qui la propagation
-de l’être est assurée ? Si la créature rayonnante
-de beauté, de vérité, de candeur est la
-manifestation sensible de l’amour de Dieu
-pour Soi-même, n’est-ce pas dans l’attachement
-sublime à quelque créature qu’il nous faudrait,
-dans une vie plus simple et plus pure, chercher
-tout d’abord une expression à notre
-amour du Père terrible et doux des choses ?
-Et qu’importe que cet attachement, alors
-même qu’il est profond et sincère, dure moins
-que la vie, s’il fait battre le cœur mortel selon
-le rythme de l’Amour sans fin. Toute tendresse
-est faite d’un rêve et d’une réalité ; le rêve est
-à la terre dont les jours sont comptés, la réalité
-est à l’Éternel. La vie selon le monde est
-l’ombre d’une vapeur, un sentiment de doute
-dans le rêve de nuit d’un dément ; cependant
-le plus faible désir d’amour vrai y contient
-déjà toute la réalité du Ciel ; et tous les pardons
-y furent assurés à celle qui aima d’amour
-suprême après avoir longtemps brûlé du pire.
-Au surplus, la folie des amants n’est-elle pas
-ce premier anneau mystique qui rattache au
-sein de Dieu toute la chaîne harmonieuse des
-sentiments conservateurs, depuis l’affection de
-la mère jusqu’à la tendresse du cœur de
-l’homme pour la pierre du chemin ? Serait-ce
-donc vraiment chose à ce point folle que mon
-appel déchirant à une vie qui ne fût point
-empoisonnée en sa source ? N’est-ce pas, enfin,
-à celui qui goûta du plus bourbeux amour
-de rafraîchir ses lèvres à la clarté du plus
-limpide ?</p>
-
-<p>« Nous faisions voile vers Manfredonia, dans
-le temps insoucieux de la joie et de la douleur.
-Suivant du regard le vol des oiseaux et
-la fuite des nuages, je repassais en esprit et
-l’histoire de ma propre tendresse et les principaux
-épisodes des intrigues auxquelles je fus
-mêlé. Je recherchais vainement dans mon
-souvenir l’exemple d’un seul amour dont on
-pût dire : « Celui-là fut ensemble profond et
-heureux. » J’évoquais les grandes passions,
-celles qui brisent les liens et renversent les
-obstacles ; et elles m’apparaissaient sous les
-traits hideux de la trahison, de la lassitude,
-du mépris, du dégoût. J’interrogeais l’amour
-grave et calme, le grand procréateur nourri
-du respect de la tradition et de l’avenir ; et je
-frémissais à la vue de tant de médiocrité, de
-résignation et d’ennui. Enfin, j’appelai à
-grands cris l’amour de l’homme ; et mon
-prochain se vint traîner à mes pieds, lamentable,
-méfiant, chargé de chaînes et mourant
-de faim. Alors j’élevai mes mains au ciel,
-disant : « Grâces te soient rendues, ô Amour,
-ô Notre Père du Paradis terrestre perdu ! ô
-Toi, tout ce qui a été, ô Toi, tout ce qui
-devrait être encore, au séjour temporel
-même, et n’est plus ! Abandonné d’Adam, victime
-du Pharisien ! O pur trésor de ceux qui
-ont tout perdu ! Qu’il est juste que je ne te
-puisse connaître que du fond ténébreux de
-l’abîme des douleurs ! Que ta loi de l’expiation
-est belle ! Et quelle douceur dans cette attente
-désolée de ta dernière incarnation, ô Esprit
-Saint, ô Esprit de Vérité, ô Paraclet ! »</p>
-
-<p>Le noble Antisthène se tut. Je levai les
-yeux. Le saint homme pleurnichait hideusement
-dans son beau mouchoir d’Arménie.</p>
-
-<p>« Telle est, ajouta-t-il, en s’essuyant les
-yeux, telle est, aimable confident de mon
-cœur, l’édifiante et fort simple histoire de
-Manto la tendre, la perfide et la morte. Non
-pas la morte de Vercelli, monsieur le benjamin,
-mais la bel et bien morte, d’âme et de
-chair. Oui, monsieur le plaisant ; notre dame
-de Sulmerre n’est plus de ce monde. Deux messages
-anonymes m’en vinrent mander coup
-sur coup, l’an passé, et la maladie et la mort.
-Vous ne sauriez croire combien je fus contristé
-de ces nouvelles. »</p>
-
-<p>A la grille du jardin, je me retournai pour
-le dernier salut d’usage. M. de Pinamonte
-m’apparut tête nue, dans la gloire attendrie
-du couchant. Deux lourdes larmes coulaient
-sur son visage rieur. Il se baissa comme pour
-ramasser quelque chose à ses pieds. Ses
-pauvres mains tremblantes soulevèrent avec
-effort une grosse pierre endormie dans les
-mauvaises herbes.</p>
-
-<p>« Que cette âme si douce et si humble soit
-le témoin de nos adieux », prononça-t-il
-d’une voix grave. Et il ajouta aussitôt :
-« L’Absurde, le fameux absurde seul nous est
-resté. Qui a des oreilles entende ! »</p>
-
-<p>« <i>A bientôt</i>, monsieur », lui criai-je en
-réponse du coin de la rue.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Il n’était rien moins qu’aisé de discerner dans
-l’histoire d’Antisthène le vrai et le faux, le sincère
-et le feint. Seule, l’odieuse scène de la
-trahison m’apparut, sinon imaginée en son
-entier, du moins outrée au delà des bornes de
-la vraisemblance. Je me fis un divertissement,
-durant deux jours, de jeter sur un papier
-toutes sortes de réflexions au sujet de mon
-original ; le troisième jour, cependant, je déchirai
-mon griffonnage et le jetai au feu ; car je
-n’y découvrais plus qu’un bizarre enchevêtrement
-de jugements contradictoires et de maximes
-dénuées de sens. Comme que je fisse, toutefois,
-je ne me pouvais abstenir d’évoquer cent fois
-du jour la personne inquiétante de mon songe
-creux ; et malgré que le sentiment que j’éprouvais
-à son égard fût composé d’autant de
-mépris que d’admiration, j’employai une quinzaine
-de jours à battre le pavé de Naples dans
-l’espérance de le rencontrer ou de reconnaître,
-pour tout le moins, le chemin de sa
-demeure. Celle-ci avait laissé dans ma
-mémoire une empreinte des plus vives, tout
-de même que la rue où elle était située ; fort
-heureusement pour moi, car je n’ai jamais pu
-retrouver l’une ou l’autre ailleurs qu’en mon
-esprit. Je ne fus pas plus favorisé dans ma
-course aux informations. Les mieux renseignés
-me renvoyaient aux ouvrages de Machiavel
-ou d’Alighieri ; les autres, plus expéditifs
-en affaires pour être moins érudits, me donnaient
-bonnement au diable ; et, en dépit de
-tout le mysticisme de son Pinamonte, l’infortuné
-Benjamin trouvait plus de clairvoyance
-aux ignares qu’aux savants.</p>
-
-<p>Vers la mi-octobre, je reçus de Copenhague
-l’ordre de me rendre à grandes journées en
-Saxe, où mon frère le plénipotentiaire m’attendait
-depuis deux mois. L’affaire ne souffrait
-point de répit. Les termes de la note me firent
-craindre que le Roi et le Conseil ne fussent à
-bout de patience. Je dépêchai donc les affaires
-et montai dans ma chaise avec le sentiment de
-me séparer une fois de plus de la Mérone,
-une fois de plus et pour jamais.</p>
-
-<p>A l’instant de tourner le coin de la rue, un
-juron du postillon, un grand brouhaha de rires
-et un hurlement d’animal blessé me firent
-mettre le nez à la portière. Sur le pavé fangeux
-gisait une masse informe de sang, de
-cervelle et de poils. Des polissons crasseux
-s’amusaient à la triturer sous leurs talons nus.
-« Ce n’est rien, monseigneur, me cria l’un
-d’eux en riant ; c’est le vieux chien galeux du
-<span lang="it" xml:lang="it">Ponte-Tappio</span> que vos chevaux viennent de
-réduire en bouillie. » Un coup de fouet dispersa
-la canaille et nous poursuivîmes notre
-chemin.</p>
-
-
-<p class="c gap">FIN</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em"><span class="small">ORLÉANS</span>. — <span class="small">IMP. ORLÉANAISE</span>, <span class="small">RUE ROYALE</span>, 68.</p>
-
-
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>L'AMOUREUSE INITIATION</span> ***</div>
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-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
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-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
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-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
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-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
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-</div>
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