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-The Project Gutenberg eBook of Sur la route de Palmyre, by Paule
-Henry-Bordeaux
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-using this eBook.
-
-Title: Sur la route de Palmyre
-
-Author: Paule Henry-Bordeaux
-
-Contributor: Paul Bourget
-
-Release Date: June 13, 2022 [eBook #68307]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laura Natal Rodrigues (Images generously made available by
- Hathi Trust Digital Library.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SUR LA ROUTE DE PALMYRE ***
-
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-
-PAULE HENRY-BORDEAUX
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-
-SUR LA ROUTE
-DE PALMYRE
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-
-_Lettre-Préface de_
-
-PAUL BOURGET
-
-DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
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-
-
-PARIS
-
-LIBRAIRIE PLON
-
-_LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT_
-
-IMPRIMEURS-ÉDITEURS--8, RUE GARANCIÈRE, 6e
-
-_Tous droits réservés_
-
-_6e édition_
-
-
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-
-[Figure 01: LA GRANDE COLONNADE CONDUISANT
-AU TEMPLE DU SOLEIL.]
-
-
-
-
- _À_
-
- _MADEMOISELLE PAULE BORDEAUX_
-
-
- Chantilly, 5 octobre 1923.
-
-_Chère mademoiselle_,
-
-
-_Je viens de relire vos pages écrites_ Sur la route de Palmyre, _par
-une triste soirée d'octobre où le vent chasse la pluie en rafales sur
-les massifs de ce beau parc de Chantilly, touché déjà par l'automne.
-Cette lecture m'a ramené vers Beyrouth, le Liban, Damas, tout ce bord
-d'Orient que vous évoquez dans un coloris si juste. Vous n'étiez pas
-née, à l'époque, déjà si lointaine, où je visitais cette lumineuse
-et douce Syrie, et je la retrouve dans vos descriptions, telle que je
-l'ai quittée. J'ai revu ses villes aux rues étroites, où de longs
-coins d'ombre sont brusquement traversés de coulées de lumière, leurs
-boutiques où des loques innommables alternent avec des soies
-précieuses, des tapis anciens, des cuivres ciselés, et autour de ces
-villes, ces campagnes toutes verdoyantes au printemps de frais jardins
-ombreux, qu'arrosent des eaux courantes,--puis aussitôt les vastes
-solitudes désertiques, et là-bas les cèdres sur les montagnes et la
-neige. Il y a pourtant une différence entre mes souvenirs et vos
-impressions; ces solitudes, vous les avez traversées en automobile,
-tandis que le cheval était, voici trente ans, le seul moyen de
-locomotion. Je vous ai envié la rapide machine qui vous a permis de
-gagner Palmyre, demeurée pour moi inaccessible. Enviez à vos
-prédécesseurs la lenteur des étapes qui les mettait en communion plus
-intime avec le paysage. Enviez-leur la joie physique de ces randonnées
-dans la fraîche allégresse du matin et ces sommeils sous la tente qui
-leur faisaient sentir davantage la séparation d'avec la vie civilisée!
-Il est vrai que vous avez connu une extraordinaire impression, dont vos
-aînés d'il y a trente ans ne rêvaient même pas, celle de survoler en
-avion cette Palmyre dont le nom seul vous faisait battre le cœur de
-désir. Que vous avez justement noté aussi cette magique attirance, cet
-appel de certaines villes et de certains pays, rien qu'à entendre et à
-se répéter les syllabes qui les désignent! Il n'arrive pas toujours,
-quoi qu'en dise votre jeunesse, que ces rêves se transforment «en une
-réédité plus belle encore». Ce fut le cas pour vous, et vous avez
-vraiment vécu une heure incomparable en planant au-dessus de ces
-gigantesques colonnades, de ces temples croulants, de ces péristyles
-blessés à mort, de ces steppes de décombres, comme vous dites. Toute
-l'histoire de Zénobie, l'étonnante reine qui osa défier Rome,
-s'animait pour vous, et sa marche sur l'Égypte, et sa défaite, puis
-l'immense et tragique abandon de sa capitale, jusqu'à ce qu'au
-dix-septième siècle ces ruines fussent enfin retrouvées, et voici que
-nos soldats viennent en 1921 de sauver du pillage leurs habitants
-rançonnés par les Bédouins! Ce raccourci de siècles, saisi d'un coup
-d'œil au ronflement du moteur qui vous emportait à travers l'espace
-libre, toujours plus haut, quelle vision à ne jamais l'oublier!_
-
-_Laissez-moi vous louer particulièrement--et cette vision d'histoire
-m'y amène aussitôt--d'avoir compris cette grande loi de la
-littérature de voyage, que la description des sites doit s'achever par
-une évocation du drame humain. L'écrivain le plus habile n'est qu'un
-peintre de nature morte, si des personnages ne se mêlent pas à ses
-paysages. J'ajouterai qu'à mon sens, ces personnages ne doivent pas
-seulement appartenir au passé. Quelque effort que nous fassions, et en
-dépit d'un mot célèbre de Michelet, nous ne parvenons guère, quand
-il s'agit des gens d'autrefois, qu'à ressusciter des fantômes. Certes
-ils vont et viennent dans le champ de notre imagination, ils nous
-émeuvent, ils nous hantent, mais trop d'éléments demeurent pour nous
-impénétrables dans leur intelligence et dans leur sensibilité. Gœthe
-disait dans une de ces formules ramassées auxquelles il excellait: «Le
-présent a tous les droits.» Il a surtout cette puissance qu'il est
-chargé d'avenir. En même temps qu'il émeut notre sensibilité, il
-suscite devant notre intelligence des problèmes auxquels nous sommes
-mêlés, car la planète aujourd'hui est tellement travaillée par la
-civilisation,--ou du moins ce que nous appelons de ce terme--qu'aucun
-point sur le globe n'est totalement étranger à notre vie, à plus
-forte raison quand le voyageur se trouve dans une de ces contrées,
-comme la Syrie, qui sont des frontières d'idées et de mœurs, si l'on
-peut dire. Vous avez esquissé, dans ces pages qui pourraient aussi
-s'appeler_ Roumana, _une silhouette saisissante d'une jeune femme
-musulmane élevée deux ans à Damas, dans une école française. Elle a
-appris notre langue à moitié, deviné à moitié nos habitudes, nos
-façons de sentir et de penser. Puis on l'a mariée avec un musulman,
-riche propriétaire qui la fait vivre dans un village arabe. Comment
-cette fine et jolie créature,--elle a dix-neuf ans,--suscite la
-jalousie de «l'autre femme de son monsieur» ainsi qu'elle dit dans son
-mauvais français, plus âgée qu'elle et plus sauvage,--sa nostalgie
-enfantine d'un Paris à la fois réel et imaginaire,--sa grâce
-pathétique dans un intérieur paradoxal où une armoire à glace en
-imitation d'acajou pose sur un rouge tapis de Tebris semé de fleurs
-prodigieuses,--et, pour finir, la haine secrète entre les deux épouses
-aboutissant à un meurtre, celui de l'enfant de Roumana, et au suicide
-de celle-ci,--c'est toute une tragédie que vous contez, très
-simplement, mais avec une délicatesse d'autant plus pénétrante que
-vous appuyez moins. Autre loi de la littérature de voyage, quand elle
-aboutit à la nouvelle: le narrateur doit nous donner une impression de
-mystère, de chose devinée plutôt que connue, s'il veut obtenir la
-crédibilité, cette vertu essentielle de tout récit. Étant un
-voyageur, il n'a fait que traverser le pays, que coudoyer, que frôler
-ses hôtes de quelques jours. Il n'en a qu'une de ces demi-connaissances
-qui s'achèvent dans l'imagination et restent quand même incertaines.
-De cette poésie de l'énigme exotique, notre admirable Loti a
-imprégné toute son œuvre. Que votre Roumana m'ait fait songer à ses
-héroïnes, puis-je vous dire mieux combien je l'ai aimée?_
-
-_Et je voudrais aussi reprendre le mot que j'employais tout à l'heure
-et vous parler des problèmes que soulève cette aventure de la pauvre
-fille: est-ce un bienfait d'apporter à ces créatures primitives une
-éducation de raffinement lorsqu'on ne peut changer leur sort? Voilà un
-de ces problèmes et que vous n'avez pas tenté de résoudre, ce dont il
-faut savoir gré à l'artiste littéraire qui évidemment, est innée en
-vous. Vous n'avez pas chargé votre libre et touchant journal de route
-des dissertations féministes ou anti-féministes qu'une telle question
-enveloppe. Notre rôle, à nous conteurs, se trouve là: recueillir des
-faits qui incitent à penser, mais les maintenir dans le concret, dans
-le vivant. Continuez à écrire de la sorte, et je vous promets un beau
-et riche développement du don que vous avez hérité de l'excellent
-romancier qu'est votre père. Vous savez combien je l'estime et l'aime.
-C'est vous dire la joie que m'a causée la lecture de ce morceau de
-début, qui a déjà des touches de maître._
-
-_Trouvez ici, chère mademoiselle Paule, tous les vœux de succès et
-surtout de bon travail, de votre affectionné_
-
- PAUL BOURGET.
-
-
-
-
-SUR LA ROUTE
-DE PALMYRE
-
-
- Damas, 18 avril 1922.
-
-
-Palmyre! Nous partons demain pour Palmyre! Comme ce petit mot contient
-de promesses splendides et de beaux rêves prêts à se transformer en
-une réalité plus belle encore «! Car il en est des noms comme des
-visages «: ils vous «attirent sans que vous puissiez définir
-pourquoi. En dehors de tout souvenir littéraire et de toute description
-évocatrice, il y a un appel mystérieux quand on parle de certaines
-villes et de certains pays: c'est peut-être une consonance étrange qui
-étonne, peut-être une harmonie qui charme, peut-être aussi n'est-ce
-rien. Palmyre est parmi ces noms-là...
-
-L'avenir a toujours raison, parce qu'on l'imagine au gré de ses
-désirs, et cependant c'est folie de rêvasser ainsi quand le présent
-c'est Damas, la Perle du Désert. Pour notre dernière journée, nous
-errons dans les souks, au hasard. Cette matinée de printemps est déjà
-brûlante. Heureusement il fait presque frais sous la voûte du grand
-souk el Taouîlé. La rue est couverte, mais de temps à autre le soleil
-pénètre par des trous propices. Et le contraste est saisissant entre
-ces longs coins d'ombre, où se devinent des formes immobiles accroupies
-parmi les piles d'étoffes sombres ou les monceaux de ternes légumes,
-et ces coulées de lumière qui étincellent sur des soies chatoyantes,
-diaprant les brocarts persans, pénétrant dans la transparence des
-mousselines vaporeuses, glissant sur la lourde épaisseur des toiles
-peintes ou bien éclatant sur les ors dégradés des citrons
-jaunissants, des pâles cédrats et des rouges oranges. Plus loin,
-l'obscurité est percée par les gerbes écarlates de forges
-fantastiques, par les feux de rôtisseries en plein vent qui nous
-imprègnent d'une odeur grasse et fade.
-
-Une foule grouillante nous entoure, nous presse, nous coudoie, nous
-submerge. C'est une rumeur ahurissante: _Fistik djedid_, clame le
-marchand de pistaches. _Salik hamâtak_ (apaise ta belle-mère), hurle
-un petit Arabe déguenillé, en offrant aux passants ses bouquets aux
-fleurs serrées. Et les cris de tous les vendeurs d'eau de réglisse ou
-de _djoullab_, de tous ceux qui vantent la fraîcheur de leurs cressons,
-la dureté de leurs pois chiches ou la douceur de leurs gâteaux
-informes, se croisent et se mêlent comme des balles lancées par des
-milliers de raquettes invisibles. Hurlements de chiens qu'on écrase,
-plaintes impérieuses des mendiants, malédictions de tarbouchs heurtant
-d'autres tarbouchs, tout cela vous remplit les oreilles.
-
-Collision entre un ânichon, lancé au triple galop, et un marchand
-d'une de ces vagues limonades inquiétantes; bruit de verres cassés; le
-liquide épais se mélange sourdement aux immondices de la rue et aux
-pieds bruns des enfants accourant de toutes parts... L'œil est vraiment
-ravi de pittoresque pendant que les narines se dilatent en passant près
-des marchands d'épices: muscade, girofle, cannelle, gingembre, poivre.
-Toutes les odeurs se mêlent pour n'en former qu'une seule qui est
-l'odeur même de l'Orient et qu'on ne peut plus respirer ensuite sans
-revoir cette foule bigarrée, marchant dans un torrent de lumière.
-
-Nous flânons dans le marché des fripiers, nous glissant entre les
-guenilles sordides, les _abayes_ en loques évitant d'effleurer (oh!
-combien soigneusement) les haillons plus que douteux et les burnous trop
-authentiquement usés, guidés par l'espoir de dénicher une de ces
-merveilleuses _koumbaz_ aux soies éteintes ou un de ces _kilats_
-moyenâgeux au satin fourré rebrodé de fils d'or. Nous franchissons le
-seuil des obscures boutiques où règnent clandestinement les orfèvres:
-c'est un intérieur à la Rembrandt. Sur le fond noir du mur se
-détachent une ou deux silhouettes, de longues silhouettes qui n'en
-finissent plus et qui ont un aspect vaguement prophétique. Un jour
-timide s'attarde à la robe jaune d'œuf, se promène un instant sur le
-turban blanc crasseux et parmi les cheveux en touffes grises éparses,
-se fixe enfin sur l'œil étincelant, perçant, ramassé sous l'arcade
-sourcilière en friche. Une défaillante lueur traîne sur des verreries
-d'Irak qui un instant s'irisent de mille feux et se reflète dans les
-vasques de cuivre, les aiguières aux damasquinures argentées, les
-hanaps au long col.
-
-Notre promenade sans but nous conduit dans les khans, où d'énormes
-ballots éventrés livrent toute la richesse chaude et violente de leurs
-tapis persans dont les chimères et les fleurs de lance semblent
-palpiter, sous nos pieds, comme si elles étaient réelles. Mais il faut
-partir; à l'autre bout de la ville nous avons rendez-vous avec de très
-vieilles et très authentiques princesses.
-
-Ce rendez-vous est au cimetière de Bâb Saghir, champ monotone de
-blanches tombes de pisé, toutes pareilles, toutes nues; nous nous
-arrêtons devant un monument à double coupole. Là, dans une crypte
-souterraine, dorment depuis des siècles deux Arabes au nom charmant:
-Sukeinah et Fatimah. Les sarcophages, récemment découverts, sont très
-beaux: l'un en bois sombre, fouillé et travaillé comme la trame d'une
-dentelle sur laquelle s'évitent et se cherchent des arabesques folles,
-des pampres capricieux et des fleurs étranges; l'autre de marbre rose,
-d'un rose passé et ancien, où une inscription coufique jette l'ombre
-noire de son dessin élégant.
-
-Mais les heures tombent et il faut nous hâter, si nous voulons donner
-à Damas un dernier regard d'adieu. Nous allons vers la colline de
-Salayé, tentés de nous arrêter à tous les tournants de ruelles,
-repris par le charme intense de cette vie aux portes du désert. Nous
-passons devant des maristans aux détails d'architecture curieux, des
-terrasses croulantes laissant deviner de beaux jardins ombreux, des
-mosquées endormies. Les rues sont si étroites que les moucharabis se
-touchent. Nous montons toujours sur les pavés inégaux, et voici que
-tout à coup la Ghoûta s'étale à nos pieds, engloutissant Damas dans
-ses vergers, ses épais bosquets et ses grands peupliers pâles. La
-lumière rayonne sur cette forêt d'arbres, de minarets et de coupoles,
-entourant au loin le neigeux Hermon d'un halo d'or, voilant l'Anti-Liban
-dépouillé d'une parure de fête. Soudain le cercle ensoleillé se
-rétrécit, l'oasis seule est caressée de jour et le velours des
-feuilles se fait plus lourd et plus doux autour de la ville, grande
-azalée rose penchée sur les eaux murmurantes de la Barada. Les jardins
-entrent dans la nuit, Damas a concentré sur elle la beauté du jour qui
-meurt, elle semble vraiment, ainsi que le chantent les Arabes, «une
-étoile et un diamant brillant sur le front de l'univers». Une minute
-plus tard elle s'abîme dans les ténèbres, la mosquée des Ommiades
-flamboie encore un instant, élevant, comme des torches, ses minarets
-incendiés. Puis une fenêtre au cœur de la ville accroche un dernier
-rayon et étincelle comme une escarboucle... Immédiatement, les
-collines prennent des tons ensanglantés, le ciel reflète Damas dans
-ses nuages roses et les sables du désert deviennent des pierres très
-précieuses. Sans transition, c'est la nuit, une nuit lumineuse et
-légère. Il fait froid et nous partons, tandis que les premières
-étoiles s'allument là-bas, très loin du côté de Palmyre, cette
-Palmyre que j'ai un peu oubliée aujourd'hui dans nos courses
-vagabondes, et dont je retrouve l'envoûtement des syllabes chantantes.
-
-
-
-
- En route pour Palmyre, 19 avril.
-
-
-Je suis réveillée par le chant aigu et monotone du muezzin, il fait à
-peine jour et l'air qui entre par les fenêtres ouvertes est chargé de
-fraîcheur. _Allâhou akbar_, et l'invitation à la prière se fait plus
-pressante. Pour nous, c'est un peu l'invitation au voyage, car nous
-devons partir de bonne heure, ayant une longue étape à fournir: ce
-soir nous coucherons à Palmyre!
-
-À six heures nous sommes prêts, et par les rues encore désertes nous
-gagnons la porte Saint-Thomas. Au sortir de la ville on dirait que nous
-traversons un grand parc, un immense parc, sans barrières ni limites,
-et où se perdent des maisons blanches, comme des fleurs claires en
-l'épaisseur des prairies encore hautes. La route longe la Barada, qui
-nous accompagne de sa chanson désaltérante; l'air est vif, presque
-froid, ne se croirait-on pas «chez nous»? Chez nous, cependant, il n'y
-a pas cette pureté dans l'atmosphère, cette précision des lignes, cet
-éblouissement, et surtout il n'y a pas ce ciel! Les brumes du matin ne
-l'altèrent point, son bleu est au contraire plus neuf, plus vivant. Les
-verts différents des arbres, le tapis frissonnant des maïs pâles, les
-taches veloutées des jeunes orges, le rideau ondulant des tamaris, tout
-tressaille d'aise dans la lumière. Ici les choses vivent avec joie,
-comme lorsque nous aimons avec tendresse.
-
-Puis les jardins s'estompent, les bourgs s'essaiment. On devine un petit
-village à droite, c'est Adra. Mais nous abandonnons bientôt les
-cultures et les vergers pour les montagnes pelées et arides du Djebel
-Teniyet. Alors la lutte entre la vie et le désert se fait plus âpre.
-Les arbres se pressent les uns contre les autres, pour opposer un
-rempart plus solide à l'assaut des sables; les ruisseaux meurent,
-pompés par l'avidité de la terre gourmande. Quelques champs montrent
-encore le brouillard verdoyant de leurs blés nouveaux. De loin en loin,
-on aperçoit des puits qui continuent l'oasis de Damas, très loin dans
-le bled. Le paysage se stérilise, se durcit, et pendant des kilomètres
-nous roulons solitaires. Le chemin devient inquiétant, avec des
-obstacles inattendus, des trous perfides, des tournants en épingles à
-cheveux. Mais, est-ce l'effet d'une illusion, j'aperçois de nouveau des
-arbres, des jardins, ombrageant des maisons. Je demande le nom de ce
-reposant village. C'est Djêroûd, me répond-on. Hélas! à deux pas de
-cette oasis nous avons la panne, la panne redoutée, et il faut
-descendre: nous gagnerons le village à pied. Nous sommes immédiatement
-repérés et harcelés par une légion d'enfants à demi nus, qui
-émettent tous la prétention de nous servir de guides et, pour cela,
-luttent de la voix et du geste afin d'arriver aux premières places. Des
-femmes dévoilées, misérables paysannes sans doute, et qui perdent
-beaucoup en nous offrant les charmes de leurs visages flétris,
-s'occupent activement à pétrir des galettes de crottin de chameau
-qu'elles rangent ensuite, avec soin, au pied des murs. C'est,
-paraît-il, un combustible de premier ordre, d'ailleurs le seul.
-
-Je détourne mes yeux de ce spectacle repoussant, et je découvre, à
-l'écart, deux femmes étendues, drapées dans des étoffes à larges
-raies jaunes et noires, les tresses de cheveux crépus chargées de
-perles bleues et de verroteries éclatantes, sortant d'un grand mouchoir
-lavande passée; au moins celles-là sont belles. Il y a un air de
-majesté sauvage répandu sur leurs visages dorés, qui me change de
-l'expression abrutie des ramasseuses de crottin. En voilà une qui
-arrive, quelle démarche! quelle allure! Elle a un port royal. Le corps
-se redresse, les hanches ondulent, peut-être est-elle un peu trop
-grande. Je ne peux m'empêcher de dire à haute voix: «Oh! les jolies
-femmes!»--«Où ça?», me demande vivement un des officiers qui nous
-accompagnent. Je précise et alors je le vois atteint d'un fou rire
-inextinguible. Je suis un peu étonnée de mon succès. Enfin, quand il
-peut articuler une parole: «Mais ce ne sont pas des femmes, ce sont des
-Bédouins.» L'erreur est plutôt flatteuse, et j'en ris à mon tour. Le
-drogman, à ce moment, s'approche de moi et me demande si je désire
-aller me reposer chez une dame qui parle français. Cette dame qui parle
-français m'intrigue, et puis, faut-il l'avouer, je suis très aise de
-faire quelque chose que ni mon père, ni aucun des officiers qui sont
-avec nous ne pourront faire. Pénétrer dans un harem! Quel prestige
-cela va me donner!...
-
-Par le labyrinthe des étroites ruelles, je suis mon guide; nous faisons
-halte devant une porte basse; un Arabe en blanc, couleur toison de
-brebis mal lavée, vient parlementer, puis un deuxième Arabe, en
-jaunâtre celui-là, puis un troisième, incolore. Nous avons enfin la
-permission de franchir le seuil. Un homme de haute taille, large
-d'épaules, vêtu d'une abaye brune, les traits fins et le nez droit se
-détachant du kaffyé rouge cerclé de l'aghal sombre, me salue en
-portant solennellement la main à son cœur et à son front: «_Beïtî,
-Beïtak_» (ma maison est ta maison). Il est sûrement le maître. Le
-drogman me dit d'ailleurs, très vite, en un français de fantaisie:
-«Mansour (suit un nom impossible à articuler), propriétaire de la
-maison et de la dame.»
-
-À l'entrée d'une deuxième cour le drogman s'éclipse, et je reste
-avec le grand Arabe. Cette cour est tout à fait inattendue: une
-fontaine coule au centre sur laquelle penchent des lilas de Perse, et,
-à l'ombre des fleurs mauves, une jeune fille remplit une amphore de
-terre poreuse. Elle est jeune et délicatement jolie. Petite, mince
-encore bien qu'admirablement faite, ses pieds nus jouent dans des
-babouches de cuir rouge travaillé de fils d'argent. Sous la
-transparence du voile à fleurs, un peu, terni, qui drape son jeune
-corps souple, les bras se devinent d'une forme très pure. Au bruit de
-nos pas, elle se relève et tourne vers nous un visage étroit, dévoré
-par deux yeux noirs immenses, fendus en amande, agrandis encore par le
-khôl. Son teint a la matité chaude des lis qui ont fleuri dans le
-recueillement des serres. Sa beauté m'attire. Et quelle n'est pas ma
-joyeuse surprise de la voir s'avancer vers moi, me disant en un
-français exquis à entendre si loin de France: «Bonjour, madame, sois
-la bienvenue dans ma maison.»
-
-Mansour, la regardant avec douceur, lui tient un long discours que je ne
-comprends pas, puis il s'en va. L'enfant, après un coup d'œil confus
-à sa robe, sans doute sa robe de tous les jours, me prend la main: «Tu
-es fatiguée? Viens reposer.» Et elle m'entraîne vers une grande salle
-aux fenêtres closes.
-
-Quand je suis installée, très bien installée, sur une sorte de divan
-bourré de coussins, elle m'apporte de l'eau de la fontaine et un verre
-de _khouchaf_, sirop de raisins, d'abricots et d'oranges, puis elle
-s'assied à mes côtés en riant. J'entame la conversation:
-
---Comment t'appelles-tu?
-
---Roumana.
-
---C'est un nom aussi joli que toi.
-
---Non, c'est toi...
-
---Moi, je m'appelle Paule.
-
-Elle avance drôlement la lèvre et répète docilement.
-
-Elle fixe sur moi un grand regard interrogateur, mais elle ne parle pas.
-Elle attend sans doute que je la questionne. Et moi je suis presque
-intimidée: comment faire pour mettre en confiance cette jolie créature
-enfantine, comment lui faire comprendre la sympathie qui me porte
-soudainement vers elle?
-
---Le grand Arabe qui m'a conduite vers toi, est-ce ton père?
-
---Non, c'est mon mari.
-
---Ton mari, mais tu parais si jeune, quel âge as-tu donc?
-
---J'ai dix-neuf années.
-
---Ça, c'est amusant, ma petite Roumana, nous sommes du même âge.
-Seulement, moi, je ne suis pas mariée. Y a-t-il longtemps que tu as
-épousé Mansour? (Là je m'arrête, faute de pouvoir continuer.)
-
---Il y a quatre ans et j'ai été bien triste, j'ai tellement pleuré
-que de mes yeux coulaient des ruisseaux larges comme la fontaine de la
-cour.
-
---Il n'est donc pas bon pour toi?
-
-Ici elle ne répond rien et se met à sourire. J'insiste:
-
---Pourquoi avais-tu du chagrin?
-
---J'aurais tellement voulu rester à l'école pour finir ma deuxième
-classe, et puis le père est mort, et puis mon oncle a voulu me marier
-tout de suite, et la mère n'a rien dit.
-
-Le visage se contracte si douloureusement que je devine un mal secret,
-jalousement gardé, et avec douceur j'essaye d'arracher les confidences.
-C'est une conversation difficile: Roumana ne comprend pas toujours très
-bien; je dois détacher mes syllabes et ralentir mes phrases; ou bien
-c'est moi qui ne saisis pas clairement ce qu'elle explique dans son
-langage imagé. Tout en écoutant, je contemple curieusement la chambre
-où nous sommes: elle a de belles dimensions, les grandes fenêtres
-donnent sur la cour aux eaux limpides, mais les persiennes sont à
-moitié tirées pour garder un peu de fraîcheur. La plus étrange
-confusion règne dans l'ameublement: sur le carrelage, un splendide
-tapis de Tebris déploie ses semis de fleurs prodigieuses sur un fond
-velouté aux rouges chantants; à côté de cette merveille sans prix,
-deux honnêtes descentes de lit Jacquard, échouées là, Dieu sait par
-quel hasard, ont piteuse contenance et exhibent le bariolage compliqué
-de leurs grosses roses, zinzolines ou violines, encadrées de jaune et
-de vert. Partout il y a ce mélange piquant de quelques vieilles choses
-perdues parmi des objets civilisés du plus mauvais goût: hélas! il y
-a une armoire à glace. Horreur, aux confins du désert, une armoire à
-glace, en imitation d'acajou! Dans une jardinière se prélassent des
-fleurs artificielles aplaties, molles et déteintes. Sur une table de
-bois aux incrustations de nacre trônent d'innombrables photographies
-jaunies. Je regarde à gauche et j'aperçois deux lits, style Louis XV,
-dorés, chargés de quatre ou cinq matelas chacun et que recouvrent des
-couvertures soyeuses, des coussins brodés, des dentelles. Je dois
-avouer qu'ils ont l'aspect assez propre. Enfin, à côté du sofa, un
-plateau de cuivre damasquiné attend un service à café absent et qui
-doit sûrement venir du Bon Marché.
-
-Petit à petit l'histoire de Roumana commence à se dégager: c'est une
-histoire qui ferait banale sans l'accent de la jeune femme, peut-être
-celle de toutes les Arabes de ce pays. Mais la voix de Roumana tremble,
-elle se souvient et elle souffre; quand elle parle de l'école, je vois
-ses yeux lourds de larmes.
-
-Je commence par la complimenter de son bon accent et de la correction
-étonnante de son français. Elle l'a appris à Damas où son père
-était «sous-colonel» du temps des Turcs. Elle allait à l'école, pas
-chez les Sœurs, mais chez des demoiselles. Elle y est restée deux ans,
-et elle aurait tellement voulu apprendre le français très bien! Puis
-son père est mort; elle va me chercher sa photographie où il est
-représenté assis avec deux bébés en costume européen à ses
-côtés; elle me les indique: Roumana, Salma.
-
-Je m'informe: qui est Salma?
-
---La petite sœur, répond-elle.
-
---Et ta mère? Elle n'est pas avec vous?
-
---Non, il n'y a pas de femme photographe à Damas.
-
-J'ai complètement oublié que les Musulmanes sont voilées depuis
-l'âge de huit ans...
-
-Pourvu que Roumana ne soit pas blessée de cette question intempestive!
-
-Mais sans paraître troublée, elle continue: les monotones tristesses
-se sont abattues sur l'heureuse famille. L'oncle a pris la tutelle, et
-comme la fille aînée atteignait quinze ans, il a jugé qu'un mariage
-serait une excellente affaire. En vain a-t-elle supplié qu'on lui
-laissât encore un an, trois mois, quelques jours. Il y avait une
-occasion unique et la jeune fille a été achetée 200 livres or, «le
-prix d'une jument Anézé», dit-elle, fièrement. Mansour avait l'âge
-de son père: une quarantaine d'années environ, mais il était un gros
-propriétaire de Djêroûd.
-
-Elle se tait, et un silence morne s'élève entre nous. Je déborde de
-pitié et je ne dois pas le montrer à cette enfant qui vit presque
-heureuse ainsi. Pour dire quelque chose, je fais l'éloge de Mansour:
-
---Ton mari a très grand air, il est beau. (Je mens sensiblement, les
-hommes ici sont tous pareils, ils ont l'air de jouer la tragédie et
-semblent des répliques, faites à l'infini, d'un de nos acteurs les
-plus renommés qui affiche sa superbe en se donnant de grands coups de
-poing dans l'estomac, et en déployant une barbe en pointe
-irrésistible.)
-
-Pas de réponse.
-
---As-tu des enfants?
-
---La petite Marie.
-
---Maryam?
-
---Non, Marie. C'est français, c'est plus joli.
-
-Est-elle très sincère en me disant cela? Qui le sait? Mais je remercie
-tout de même... Pendant que nous causons la porte s'est ouverte et,
-silencieusement, des ombres se glissent à côté de nous: une matrone,
-la taille épaisse, les traits noyés dans une boursouflure de graisse;
-une jeune fille très forte, la caricature de Roumana, portant un enfant
-emmailloté d'oripeaux étincelants; une grande fille sale et
-dépenaillée, la chemise fendue sur une gorge opulente; quelques
-enfants pas du tout intimidés et qui, un doigt dans le nez,
-m'inspectent en mâchant une feuille de laitue... Une nuée de commères
-mal ficelées, curieuses et dépeignées font irruption sournoisement...
-La chambre est remplie.
-
-Puis une femme, grande et élancée, entre avec autorité. Tout en me
-saluant très bas, trop bas, elle me dévisage froidement et ses yeux
-aux reflets d'émeraude se fixent longuement sur moi. Sans savoir
-pourquoi, cela m'agace et je me retourne pour demander à Roumana quelle
-est cette impudente personne. Mais elle m'a prévenue et, d'une voix
-assourdie, se penchant sur moi:
-
---C'est aussi l'autre femme de mon monsieur. C'est Abla.
-
-L'autre femme de son monsieur! Je reste un moment interdite, puis mon
-regard va du charmant visage de Roumana à la figure noirâtre de cette
-femme. Elle parait âgée. Contrairement à ce qui arrive ici
-d'habitude, elle s'est desséchée, et sa maigreur est saisissante à
-côté des mottes de chair flasques et tremblotantes qui l'entourent. Le
-nez en casse-noisette rejoint le menton aigu, les cheveux sont rares et
-le teint cireux, mais évidemment Abla a dû être belle, très belle
-même: ses yeux changeants en sont le dernier témoignage vivant.
-
---Tu vis avec elle? dis-je à Roumana.
-
---Oui, répond-elle avec indifférence.
-
---Elle ne comprend pas le français?
-
---Oh! non, il n'y a que moi.
-
-Comme si Abla avait deviné qu'il s'agissait d'elle, elle se rapproche
-de nous. Un dialogue s'engage, très animé, où je distingue les mots
-de «_khallîni_, _khallîni_» (laisse-moi tranquille), qui reviennent
-à plusieurs reprises.
-
-Interrompant les discours de la vieille, Roumana secoue ses tresses
-noires, qui descendent en sillons bleuâtres sur son cou, et elle me
-conduit vers les femmes, qui toutes me souhaitent la bienvenue en
-s'inclinant trois fois. La jeune fille qui lui ressemble, c'est Salma.
-
---Je l'ai mariée au fils d'Abla, m'explique-t-elle avec importance.
-
-C'est à ne plus s'y reconnaître! Voilà que sa sœur a épousé le
-fils de la première femme de son mari! Quelle famille!
-
-Timidement, Salma me dit bonjour en mauvais français.
-
---Vous parlez aussi français?
-
-Elle se tourne vers Roumana avec anxiété, guettant un secours.
-Celle-ci me répond à sa place:
-
---Elle parle mal parce qu'elle a été trop petite à l'école.
-
---Quel âge a-t-elle donc?
-
---Treize ans.
-
---Et son mari?
-
---Dix-sept ans.
-
-À ce moment précis Salma éclate en sanglots et, comme à un signal
-donné, les vieilles femmes se lèvent en tumulte, s'agitent, parlent
-avec volubilité, me racontant quelque chose que, naturellement, je ne
-saisis pas. On dirait un chœur de sorcières. De ce concert, dont les
-glapissements des enfants bien exercés sont le fond, partent des
-gémissements rauques et des cris déchirants: Abla se fait remarquer
-par une aptitude particulière dans cet exercice.
-
---Il est en prison, me confie Roumana.
-
---Qui ça?
-
---Tu dois savoir, Negib, le mari de Salma.
-
---Pourquoi?
-
-Suit une explication impossible, entrecoupée par les hoquets convulsifs
-de la jeune femme et les sifflements nasaux d'Abla. Je crois comprendre
-que le dénommé Negib a eu maille à partir avec les autorités, pour
-avoir refusé de payer les impôts, et qu'on me supplie d'intercéder
-auprès de M. le Gouverneur. Je promets tout ce qu'on veut et j'ai hâte
-de me dérober à la reconnaissance prématurée et humide de la gent
-féminine. Heureusement, sur un ordre de Roumana, la fille dépenaillée
-apporte le _findjan_, ce café turc si brûlant et si parfumé servi
-dans les minuscules tasses de cuivre. Nous le savourons à tour de
-rôle.
-
-Mais les bonnes femmes commencent à bavarder bruyamment et ces paires
-d'yeux, à l'affût de mes moindres mouvements, me deviennent
-insupportables. Si je tourne la tête d'un autre côté, je surprends le
-regard figé d'Abla, à qui mon visage ne revient décidément pas. Je
-commence à me sentir mal à l'aise, et, sous le prétexte de voir la
-petite Marie, je demande à Roumana de m'emmener. Au moment de sortir de
-la pièce un rire strident éclate: je reconnais celui d'Abla sans
-l'avoir jamais entendu. Il faut avoir les nerfs solides pour passer son
-existence avec une créature aussi antipathique.
-
-Roumana me laisse dans la cour chaude, et revient avec un enfant sur les
-bras. Sa tête est recouverte d'une étroite calotte de velours bleu où
-s'alignent des centaines de piécettes en rang de bataille (tout autre
-enfant serait mort d'insolation en cette posture: mais l'Orient est la
-terre des extravagances, la coiffure nationale n'est-elle pas le
-tarbouch, haut cône de feutre rouge, sans bords!...) Avec sa figure
-vieillotte et ratatinée, ses yeux, remplis de mouches et de gouttes de
-khôl, clignotant sous l'atroce lumière, cette pauvre petite n'est
-certes pas jolie. N'importe, je lance les deux seuls mots que je sache
-en arabe: «_Ketîr kouaïyis_» (très, très jolie), d'un air
-convaincu. Mon compliment n'est pas si faux qu'il en a l'air,
-d'ailleurs, car, en m'éloignant un peu, la vision de Roumana sous
-l'ombre légère des arbres fleuris, portant dans ses bras ce curieux
-marmot, qui essaie ses premiers pas sur un bourrelet de la robe
-maternelle, a quelque chose d'une madone barbare et primitive qui me
-plaît infiniment.
-
---Comme ces arbres sont beaux!--ne puis-je m'empêcher de dire à
-Roumana, en montrant les lilas de Perse.
-
-
-[Figure 02: LE RETOUR DES TROUPEAUX À PALMYRE
-AU COUCHER DU SOLEIL.]
-
-
-Elle dit quelques mots en arabe... Je ris.
-
---Tu sais bien que je ne comprends pas.
-
---Celui qui plante un arbre n'a point passé vainement sur la terre...
-C'est ce qui est écrit.
-
-Je regarde l'heure et suis étonnée du temps que j'ai passé ici. Juste
-à ce moment, Mansour revient, très agité, il parle vite. Roumana sert
-d'interprète.
-
---Il dit qu'il faut que tu partes, que tes serviteurs (ce n'est guère
-flatteur pour nos compagnons de voyage!) t'attendent. Il dit qu'il
-aurait voulu tuer un mouton en ton honneur, et que tu aurais dû passer
-chez nous sept fois sept jours.
-
-Je la prie de remercier son mari de son aimable hospitalité et de lui
-dire que j'ai trouvé la maison splendide.
-
---C'est ta présence qui la rend belle, me fut-il répondu.
-
-Je cherche un mot gentil dans mon plus que modeste vocabulaire, pour ne
-pas être en reste de politesse, et je crois l'avoir trouvé quand je
-répète mon sempiternel _ketîr kouaïyis_! en indiquant Roumana de la
-main.
-
-Mais, derrière le maître, Abla s'est faufilée et elle ouvre sa bouche
-édentée comme si elle allait me jeter à la face un torrent de bile,
-aussi verdâtre que son teint. Le geste reste inachevé, heureusement...
-Mais elle nous coule un mauvais regard tandis que Roumana se rapproche
-de moi.
-
---Où vas-tu?
-
---À Palmyre, Tadmor.
-
---Tadmor, oh! c'est loin...
-
---Nous y serons au coucher du soleil.
-
-Mais Roumana réfléchit:
-
---Baghdâd, c'est loin?
-
---Beaucoup plus loin que Palmyre. Il y a des journées de voyage à
-travers le désert. Il faut aller traverser l'Euphrate à Deir-ez-Zôr,
-puis descendre le fleuve jusqu'à Baghdâd.
-
---Mon frère Adib habite Baghdâd, il est parti, il y aura deux années
-au petit beïram. Nous n'avons jamais eu de nouvelles. Tu pourras nous
-en apporter.
-
-J'essaie de lui faire comprendre l'impossibilité de cette tâche, mais,
-vaincue par l'assurance de Roumana, j'acquiesce.
-
---Tu reviendras?
-
---Certainement, je repasserai par Djêroûd après-demain et je te ferai
-une longue visite.
-
---On te donnera le _mézé_.
-
-Et Roumana, oubliant la petite Marie, va se mettre à sauter de joie.
-
-Mais le rire étrange d'Abla arrête son élan et nous fait sursauter
-toutes deux.
-
-Allons, il faut partir. J'arrache mes mains aux baisers de Roumana. Elle
-crie au revoir, au revoir. J'ai déjà quitté la cour aux lilas que
-l'écho plus lointain de sa voix me poursuit encore: au revoir...
-
-Mansour, portant religieusement mon manteau et mon kodak, me reconduit
-jusqu'à l'auto; Derniers salamalecs et Djêroûd disparaît bientôt.
-
-De nouveau, c'est le steppe. Au tournant de la route, nous crions au
-mirage: une nappe d'argent qui brille à droite, là-bas, au pied d'une
-colline sableuse. On dirait un lac... C'est un vrai lac d'ailleurs, et
-nous le regrettons, tant les illusions ajoutent de beauté aux choses.
-
-À midi, nous atteignons Karyetein, dernier village, dernier point d'eau
-avant Palmyre, distante de plus de cent kilomètres. Nous sommes
-aussitôt harponnés par le Caïmacan et les notables qui, en redingotes
-(et quelles redingotes!) et en tarbouchs, malgré l'écrasante chaleur,
-viennent nous haranguer avec une facilité terrifiante pour des gens à
-jeun, comme nous. En Orient, dès qu'il passe un étranger, les
-notabilités du pays accourent, bellement accoutrées, pour vous
-raconter des boniments flatteurs et où vous êtes traités d'Excellence
-à toutes les phrases. Cette honnête coutume n'est certes pas
-négligeable pour des voyageurs français habitués à être molestés
-et houspillés quotidiennement chez eux... Ayant pu déjeuner entre deux
-discours, nous repartons une heure plus tard.
-
-Là commence le désert...
-
-Le ciel et les sables, c'est tout...
-
-Le ciel est d'un bleu si profond qu'il en est douloureux et les sables
-ocrés ont des éclairs de feu. Nous allons dans l'azur et dans l'or.
-Pas un arbre, pas une maison, pas un homme, rien...; si, un renard qui a
-fui, épouvanté à l'approche d'êtres vivants. Le désert a de longues
-ondulations, et des collines abruptes et des chaînes de montagnes
-hautaines... Mais tout cela semble taillé dans du porphyre. Le soleil
-se joue des couleurs et crée des nuances inédites. Et je sens peu à
-peu qu'un charme étrange m'enveloppe et m'étreint. Je suis heureuse,
-je voudrais crier ma joie, je voudrais continuer cette course
-fantastique à l'infini, toujours plus loin, toujours plus loin, sans
-but, à travers cette immensité qui m'attend et qui m'attire.
-
-Pendant ces heures étouffantes, où l'auto surchauffée volait sur la
-piste ardente, pendant que le kramsin nous soufflait au visage son
-haleine embrasée et nous recouvrait de sables brûlants, déferlant sur
-nous comme les vagues d'une mer démontée, je crois que j'ai vraiment
-compris l'appel du désert. Je ne parlais pas, je ne pensais pas, je ne
-voyais pas, je me laissais bercer par la voix monotone des sables. Tout
-ce que nous avons rencontré, je le vois vaguement, comme en un rêve:
-un vieux château ruiné, un khan servant de poste de gendarmerie. Tout
-à coup, quelqu'un prononce un nom: «Palmyre!» Alors je sors de ma
-torpeur et, avidement, je cherche, je devine, et mon impatience
-s'exaspère. Où peut-elle être, la ville étonnante, si jalousement
-gardée par le désert? Soudain, devant moi, je distingue une tour. Un
-cri s'élève: «Là-bas!»... Voici que d'autres tours surgissent à
-nos yeux étonnés, des tombeaux! Il y en a, il y en a.... Un suprême
-soubresaut du moteur exténué enlève une dernière côte, nous sommes
-au sommet du col, et alors!...
-
-On nous avait bien dit que Palmyre était une ville de marchands et de
-nouveaux riches; un archéologue distingué nous avait même prévenus,
-avec une grimace de dégoût, que les ruines étaient de «la basse
-époque». Comment donc s'attendre au spectacle insensé que nous
-ménageaient les dernières lueurs du jour?... Des champs de colonnades
-et d'arceaux s'étendent partout où fouillent les regards. Les marbres
-et les granits, amoureusement dorés par des milliers de jours lumineux
-et d'audacieux soleils, ont gardé dans leurs veines de pierre le
-rayonnement de ces heures mortes et nous restituent ce soir toute la
-clarté que les temps ont incrustée en eux. Ils sont nimbés de topaze,
-comme les toiles de Raphaël ou du Titien sont couvertes d'une patine
-chaude qui ajoute à leur beauté actuelle le charme du passé. De la
-basse époque! peut-être... Mais quand le couchant embrase ce squelette
-déchiqueté de ville fabuleuse ensevelie dans les sables roses du
-désert, quand les flammes du soleil à l'agonie lèchent et dévorent
-les ruines comme si un incendie gigantesque s'abattait sur elles, alors
-on ne pense plus à l'époque haute ou basse, mais on admire et on se
-tait... Puis le rideau tombe brusquement sur la féerie et nous entrons
-à Palmyre avec la nuit.
-
-Nous sommes reçus par un officier français, chef du Contrôle
-bédouin, car nous avons des troupes à Palmyre... L'accueil est
-vraiment charmant: visiteurs d'un jour, nous sommes les bienvenus comme
-des amis longuement attendus. Il y a aussi une Française à Palmyre: la
-femme d'un capitaine, qui n'a point redouté l'isolement du désert, et
-sa présence se trahit par la disposition des coussins et des tapis, par
-l'ordonnance du menu, par les fleurs qui parent la table. Toute la
-garnison est réunie ce soir-là: il y a des officiers méharistes et
-des aviateurs, une douzaine environ, tous gais, tous pleins d'entrain,
-si bien «de chez nous»...
-
-Après le dîner nous montons sur le toit pour essayer de voir les
-ruines, mais la lune ne se lèvera que beaucoup plus tard: seul le
-saphir du ciel est pailleté d'étoiles.
-
-Soudain la nuit s'anime... les aviateurs vont regagner leur escadrille
-et les méharistes leur grand quartier... des cris... des appels... des
-voix jeunes et claires... des burnous blancs qui flottent et
-s'agitent... bruit de moteurs... le silence graduellement retombe.
-
-
-
-
- Palmyre, 20 avril.
-
-
-Je n'ai pu dormir, l'air était lourd. J'ai pensé à Roumana, et j'ai
-comparé nos deux vies avec un frisson d'épouvante.
-
-Au matin, nous descendons au camp d'aviation, en dehors de la ville. Le
-jour a peuplé les ruines et nous croisons des troupes d'enfants et de
-femmes.
-
-Le Bréguet où je vais monter brille comme un bibelot de luxe. Encore
-quelques instants et j'aurai reçu le baptême de l'air, au cœur des
-sables, en plein désert. Pas l'ombre d'une émotion, sinon une
-curiosité que l'attente intensifie jusqu'au paroxysme. Je m'engouffre
-dans une vaste combinaison fourrée où je disparais, j'enfonce avec
-difficulté ma tête dans un casque de cuir, je m'applique sur les yeux
-une paire de solides lunettes. Je suis parée, en avant, et je me hisse
-avec peine dans la carlingue où le pilote est déjà installé. Le
-moteur, poussé à fond, rugit, formidable, et demandant grâce avec
-menace! Les oreilles sont remplies d'un bourdonnement qui
-croît.--«Coupé, contact, coupé!»--L'avion a bougé, il bouge... Les
-mécaniciens retiennent encore les ailes, ils les lâchent.
-
-Nous décollons. Sur le sable roux nous glissons de plus en plus vite,
-les ailes de l'hélice s'enfièvrent, l'air nous pique le visage. Le sol
-se dérobe. Nous conquérons le ciel. Nous montons. Le vent de la course
-et le vrombissement du moteur ouatent nos sensations et nous retranchent
-de la terre. Et voici que Palmyre apparaît dans sa gloire. Nous
-survolons le camp d'aviation, les uniformes disparaissent, les tentes et
-les hangars s'aplatissent. Un virage nous amène au-dessus des ruines.
-Quelle étrange vision que celle de ces deux Palmyre! la nouvelle, la
-moderne, née à l'ombre de l'aïeule. C'est l'histoire de deux pays, de
-deux races, de deux mondes que cette liaison du passé et de l'avenir.
-Aucun des voyageurs qui nous ont précédés n'a eu cette rare
-jouissance d'assister à la résurrection d'un peuple mort et de voir
-refleurir les ruines.
-
-Nos trois couleurs flottent sur l'antique Tadmor, le «lieu des palmes»
-de la Bible, la Reine du désert visitée par Adrien, la Palmyre
-d'Odénath et de Zénobie.
-
-Le plan de la ville apparaît dans sa simplicité magnifique, nous
-volons d'abord au-dessus du Temple du Soleil, gigantesque carré
-croulant, ayant encore une façade, mais dont l'intérieur est divisé
-en alvéoles. Les Arabes minant sourdement la terre, comme des termites,
-y ont entassé leurs rudiments de huttes blanchâtres et, d'en haut, on
-dirait une fourmilière à demi éventrée. Nous suivons une grande
-colonnade. Les sables s'ouvrent pour laisser passer des arcades, des
-portiques fléchissants, des tétrapyles bouleversés, des restes de
-remparts, des péristyles blessés à mort, et des pierres!... des
-steppes de décombres. Mais surtout il y a les colonnes! Elles sont
-légion. Tantôt elles se rassemblent en forêt, serrant leurs troncs de
-pierre et élevant leurs têtes découronnées; tantôt, elles se
-cherchent et se suivent en files, gravement; tantôt nouant des rondes
-capricieuses et aériennes, elles dansent en cercle; tantôt, au
-contraire, elles s'écartent, farouches, et semblent pleurer dans
-l'isolement leur grandeur perdue. Palmyre secoue peu à peu son linceul
-et laisse percer ses ossements mutilés et ses doigts décharnés. Nous
-montons toujours. Les ruines deviennent régulières, symétriques et
-laides, découpées en puzzle. Nous volons au-dessus du château arabe
-qui profile au Nord ses murailles démantelées dont la pourpre et l'or
-grincent sur le ciel bleu. Nous allons plus loin... La mince bordure
-verte de l'oasis disparaît, rongée par l'insatiable terre rousse, nous
-surmontons les montagnes chauves qui défendent Palmyre du côté de la
-vallée des Tombeaux et, après un rapide virage, nous fuyons vers le
-désert, le vrai désert _via_ Baghdâd!
-
-Nous rentrons... La terre court à nous. Mais nous allons nous écraser
-comme un fruit trop mûr! Arrêtez! c'est fou: une seconde, et nous ne
-serons plus que lambeaux de toile et de fer!... Une seconde!... L'avion
-effleure le sol, le rase, le flaire, et se pose enfin comme une grande
-libellule docile. Nous avons atterri.
-
-Après un déjeuner très agréable à la section méhariste (les forces
-militaires de Palmyre se disputant aimablement le plaisir de nous
-héberger), nous partons pour les ruines dès que l'approche du soir
-tamise la chaleur. Nous allons d'abord au Temple du Soleil, par ce qui
-fut autrefois un escalier monumental et qui n'est plus que poussières.
-Dans la grande cour carrée, c'est un enchevêtrement, une confusion de
-misérables cases qui se sont emparées de pierres antiques comme d'une
-belle proie. Des colonnes sortent des maisons, d'autres servent d'appui.
-Au centre du village s'élève le sanctuaire du temple, aujourd'hui
-mosquée. Sur le portail de la cella, un grand aigle de marbre déploie
-ses ailes frémissantes et ouvre des serres acérées. C'est l'heure de
-la prière; sur des nattes minables, une douzaine de pelés et de tondus
-récitent leurs souras avec componction. Us se prosternent, se lèvent,
-se balancent en cadence. Nous devons attendre qu'ils aient fini leurs
-dévotions et leur gymnastique suédoise. Nous montons alors un
-simili-escalier qui nous conduit au toit le plus élevé. De là, la vue
-embrasse les murailles encore hautes, le temple et le village. Un des
-fidèles qui nous a servi de guide nous parle avec volubilité: le nom
-de Belkîs revient plusieurs fois, Belkîs! Palmyre!
-
-Quels temps revivons-nous?
-
-Nous flânons à l'aventure.
-
-Certes, aucune des colonnes qui nous entourent ne nous exalte comme les
-six colonnes du temple de Jupiter à Baalbeck que les siècles,
-respectueux de leur beauté, ont seules épargnées sur des centaines
-d'autres. Mais est-ce une raison pour préférer Baalbeck à Palmyre?
-
-C'est une sotte manie que celle de comparer toujours. Cela suppose un
-esprit assez obtus pour n'avoir qu'un seul idéal, assez étroit pour
-vouloir tout y ramener, assez aveugle pour refuser d'admirer ailleurs.
-Baalbeck, c'est la pureté des lignes, l'harmonie et la divine mesure.
-Palmyre, c'est la force, l'étonnement, l'extraordinaire.
-
-Ce que nous admirons ici, c'est moins l'art grec à sa décadence,
-l'abus des statues, la profusion des détails (quels chefs-d'œuvre
-cependant dans ces guirlandes, ces pampres, ces bouquets, ces épis qui
-dentellent la pierre et semblent frissonner sous la brise!) que
-l'excentricité du lieu où Palmyre a surgi. Au sein des mers de sable,
-elle est la source désaltérante, la bienheureuse halte des lentes
-caravanes venues des bords de l'Euphrate. Loin de l'univers, voici
-qu'affluent à ses palais et à ses temples les richesses du monde: les
-marbres d'Égypte, les granits d'Hassouan, les bois de santal, les
-mosaïques persanes.
-
-Et bien plus prodigieuse encore que sa naissance est sa vie. Je me
-rappelle l'incroyable aventure: une femme soulevant Palmyre contre Rome,
-la marche victorieuse en Égypte et en Asie Mineure; les désastres
-d'Antioche et d'Emèse et la fuite éperdue vers la capitale, dernier
-asile, le retour douloureux des troupes vaincues sous les arcs
-triomphaux. Ils rentrent la tête basse, sous les colonnades roses, les
-lourds cavaliers palmyréniens bardés de fer, les archers de
-l'Osrohène, les guerriers arabes et scythes talonnés par la cavalerie
-légère d'Aurélien qui accourt à bride abattue. L'empereur, pour
-éviter le siège, propose la reddition, promettant d'épargner la
-reine. Et la réponse fameuse de Zénobie me revient à la mémoire:
-«Personne avant toi n'avait fait, par écrit, une telle demande. À la
-guerre, on n'obtient rien que par le courage...»
-
-Alors Palmyre disparaît du monde.
-
-Mais cela est bien vieux! L'histoire actuelle est autrement captivante.
-En octobre 1921, les premiers contingents français arrivent à Palmyre.
-La ville, délaissée par le gouvernement turc, qui avait d'autres soins
-plus pressants, était livrée au bon plaisir des Bédouins. Ceux-ci, en
-effet, en toute impunité, razziaient les troupeaux, attaquaient les
-caravanes, pillaient les récoltes, imposaient les villages et rendaient
-la vie impossible aux malheureux sédentaires.
-
-L'installation de nos troupes change la situation: la compagnie
-méhariste fait la police du désert, poursuivant les rezzous, arrêtant
-les pillards, exécutant d'étonnantes randonnées qui stupéfient les
-Bédouins. Ces jours-ci, cent cinquante méharistes sont partis dans le
-Wadi el Miah, pour surveiller les points d'eau, se dirigeant ensuite
-vers Abou Kemal, sur l'Euphrate, à des centaines de kilomètres de
-Palmyre!
-
-Les Bréguet opèrent des raids prodigieux au-dessus des étendues
-désolées du Hamad, reconnaissant le terrain, contrôlant les
-déplacements des tribus, exerçant un prestige inouï sur l'imagination
-bédouine.
-
-Alors, timidement, chétivement, Palmyre revient à la vie: des écoles
-s'ouvrent, un dispensaire se crée, des tournées médicales
-s'organisent, à la grande surprise des nomades, qui vénèrent de plus
-en plus le _hakim_ (médecin), des caravanes jalonnent de nouveau la
-route de l'Euphrate, les villages respirent, les habitants reprennent
-goût à cultiver leurs terres dans la sécurité du lendemain et
-désensablent les puits...
-
-Les officiers se donnent à leur tâche pleinement et de toute leur
-jeunesse. L'un d'eux me disait: «Nous tendrons toute notre
-intelligence, toute notre énergie et tout notre dévouement pour que le
-drapeau de la France soit respecté et aimé dans ce pays!»
-
-Ce soir, à l'escadrille, nous sommes réunis, pour la dernière fois,
-à la petite garnison. Nous dînons sous la tente et c'est un tableau
-saisissant, presque irréel: les uniformes blancs luisent sous la
-lumière électrique et la table est chargée de gâteries exquises: des
-flans au caramel, des tartes, des beignets aux ananas. Les aviateurs
-nous font les honneurs de leur «home». Ingénieux et artistes, ils ont
-transformé leurs tentes avec des tapis persans, des coussins de soie
-vive, des divans, des kelims; leur coquetterie a surtout visé
-l'éclairage (l'escadrille ayant créé une source d'énergie
-électrique) et la fantaisie des abat-jour rivalise avec le pittoresque.
-Seulement... seulement quelquefois un coup de kramsin détruit et balaye
-les maisons de toile...
-
-Autour du camp, c'est le silence de la nuit divine qui nous apporte un
-parfum indéfinissable, le parfum du désert: il a passé sur les sables
-tiédis et sur les buissons gris d'herbes aromatiques achevant de
-mourir, il vient de loin, de très loin, d'où nous voulons qu'il
-vienne. Et je songe aux paroles si émouvantes dans leur simplicité que
-j'ai entendues tout à l'heure en considérant tour à tour les vedettes
-du désert, sentinelles avancées de nos troupes de Syrie, et
-l'immensité mouvante et traîtresse qui les guette dans ses replis
-tortueux et dans ses sables brûlants, sans eau et sans vie...
-
-
-
-
- Départ de Palmyre,
- 20 avril, 3 heures du matin.
-
-
-Nous partons. Un mince croissant de lune strie d'argent la tristesse des
-ruines, des lames brillantes frôlent la terre rose. Nous partons. Je
-suis lasse au moral et au physique, car, s'il est une heure douloureuse
-entre toutes, c'est celle du départ et cependant il faut toujours finir
-par là! C'est l'heure où les réalités et les beautés vécues
-s'effacent et s'embrument, l'heure où nous ne pouvons même pas
-recourir à nos souvenirs, puisque le présent mort n'est pas encore
-devenu le passé vivant qui réconforte... Et si le départ est
-définitif, éternel? Dire adieu à des lieux aimés où l'on ne devra
-plus jamais revenir! Cet irrévocable est pire que tout.
-
-Palmyre a disparu.
-
-Alors l'enchantement cesse. Après toutes les choses ardemment
-désirées et obtenues, il y a un moment de détente où l'esprit se
-libère de sa volontaire obsession.
-
-Pendant trois jours, je n'ai eu qu'une idée, qu'une pensée, qu'un
-bonheur: Palmyre. Maintenant je suis libre et je me donne la permission
-de rêver à ma petite Roumana, je me promets d'employer mieux le temps
-que je vais passer avec elle.
-
-Vers onze heures les jardins de Djêroûd sont en vue. Comme le vert est
-une belle couleur! Je ne croyais pas tant aimer les arbres. Et de l'eau!
-Il y a de l'eau! de la vraie eau qui coule et qui chante et qui bondit
-et qui cascatelle et qui se donne un mal inouï pour nous faire plaisir.
-
-Bien vite je me fais conduire chez Mansour. Voici l'entrée, voici la
-cour aux lilas. Personne. Un murmure de voix me guide et je me dirige
-seule vers la grande salle où j'ai été reçue l'autre jour, en
-appelant Roumana. Une porte s'ouvre et je reste stupéfaite. Est-ce bien
-là la jolie enfant sauvage que j'ai quittée avant-hier? Pour me faire
-honneur, elle a revêtu une robe de Paris. Elle se croit très belle,
-sans doute, et moi j'hésite à la reconnaître... C'est une robe de
-forme démodée, datant d'au moins dix ans, et dix ans cela compte
-encore plus dans la vie d'une robe que dans celle d'une femme! Sa taille
-est contrainte dans un corsage étriqué et court, la jupe trop longue
-tire sur les hanches pleines et entrave la marche, les manches,--c'est
-ce qu'il y a de plus réussi, les manches!--ballonnées, soufflées,
-volumineuses, monstrueuses, elles remontent jusqu'aux oreilles,
-torturant les bras ambrés. Et la couleur!... Elle aussi a été à la
-mode, elle oscille entre un puce unique et un kaki ahurissant: c'est la
-couleur la moins recommandée pour mettre en valeur le teint doré de la
-petite Arabe.
-
-Malgré moi, une autre Roumana, toute de mon imagination, prend la place
-de celle-ci. Je l'habille d'un vieux costume de son pays. Je la vois si
-bien parée du large pantalon bouffant de soie diaphane, avec la
-_koumbaz_ aux ors verts et rouges dont les deux pans de devant se
-drapent en ceinture, et dont les manches, fendues depuis le coude,
-glissent jusqu'à terre. Je vois si bien sa tête brune entourée d'une
-_cherbé_ aux éclats de béryl, et ses petites chevilles et ses
-poignets chargés d'anneaux massifs. Je la vois si bien devant un palais
-merveilleux, comme celui d'Asad Pacha, à Damas, peut-être; couchée
-sur le perron couvert de tapis précieux, et regardant rêveusement les
-fleurs de jasmin et d'ibiscus suivre les méandres de la _mastaba_,
-grande vasque de marbre blanc qu'étoilent de fins canaux où l'eau
-s'égare: on y jette des pétales et ils s'en vont comme des papillons
-fragiles...
-
-Mais Roumana, la vraie, quête des compliments et je dois m'extasier sur
-cette ridicule toilette. Ce que ce malheureux «_kêtîr kouaïyis_!»
-m'aura rendu de services! presque autant que «_goddam_» à Figaro.
-
-Roumana paraît enchantée de me revoir. Heureusement elle a oublié son
-frère Adib et les nouvelles que j'avais mission de rapporter. Pour
-l'instant, elle est tourmentée par l'idée de me faire entrer, le plus
-vite possible, dans la maison. Je me laisse faire en riant, mais ne peux
-réprimer un mouvement de mauvaise humeur en constatant que le
-Tout-Djêroûd élégant y est déjà réuni. Pas moyen d'être
-tranquille une seconde dans cet Orient, on est toujours en
-représentation avec mille spectateurs tenaces, suspendus à vos
-basques, et qui ne les lâchent pas!...
-
-Du groupe de jeunes et vieilles femmes, Abla se détache et fonce sur
-moi en multipliant les salamalecs mielleux. Une table basse est dressée
-au milieu de la chambre. Elle porte le mézé, et c'est une nature morte
-éblouissante...
-
-Une agglomération de plats pour poupées garnis de mets qui flattent
-les yeux, sinon le goût!... Il y a des régiments de bananes courtes et
-trapues tachetées de brun, des abricots de Damas, juteux et engageants,
-des citrons doux d'Antioche et des œufs caparaçonnés de rouge... Il y
-a des nèfles jaune orangé aux teintes de pastel et des amandes dans
-leurs coques fraîches... Il y a de jeunes laitues et des pistaches
-salées, du cresson encore vaseux et des concombres laiteux... Les
-melons verts de Safed voisinent avec les melons d'eau aux chairs
-attendrissantes, fondant sous le regard, et les figues joufflues avec
-les noires olives. Un rayon de soleil se baigne dans une jatte de
-mélasse blonde. Quelle macédoine de couleurs!... Les roses panachés
-des radis, le vert des loukoums à la verveine ou à la menthe, les
-bigarrures des nougats, les gemmes des confitures de fleurs, toutes ces
-nuances dégradées et chaudes s'unissent sans se nuire. Des pains
-arabes, plats comme des serviettes, et flasques, et mous, s'amassent,
-par paquets, tandis que des petits morceaux d'agneau, lardés de gras de
-queue, empilés aux quatre coins de la table, dégagent une odeur
-inquiétante...
-
-Les pâtisseries arabes se désagrègent à la chaleur et nous livrent
-enfin le secret de leur énigmatique et effrayante structure... Des
-galettes de _kamreddin_ pleurent dans un coin des larmes vermeilles et
-surtout, surtout, entre un plat de truffes du désert embaumant l'oignon
-et un ravier d'intestins d'animaux, règne le _méchoui_, le mouton
-grillé tout entier, festin royal, sur lequel s'acharnent des mouches
-bleues, qui nous ont précédées... hélas!
-
-Cependant tout le monde goûte et toutes les mains se plongent dans tous
-les plats, y ajoutant parfois un soupçon de henneh, ce qui met une note
-de couleur locale supplémentaire, et dont on se passerait volontiers.
-
-Les puits profonds et mystérieux des bouches édentées engloutissent
-avec fracas les gâteaux ruisselants... Tandis que les jeunes dents aux
-éblouissements perlés (parce que jamais une brosse ne les toucha)
-croquent sans discontinuer les pistaches et les amandes: cric... crac...
-cric... crac...
-
-Roumana est distraite; sur son visage enfantin il y a les marques d'une
-préoccupation grave. D'ailleurs, sans me pousser à la consommation,
-dès que j'ai goûté quelques plats (avec un judicieux discernement),
-elle m'entraîne vers un divan... Aujourd'hui c'est elle qui interroge
-et les questions se précipitent sur ses lèvres, questions décousues
-et étranges qui m'étonnent. Est-ce que par hasard elle aurait
-réfléchi et comparé son existence à la mienne, cette petite fille à
-laquelle j'attribuais une âme d'oiseau.
-
---Tu habites Bârîs (Paris). Oh! Bârîs (et un long soupir l'agite),
-comme ce doit être beau!...
-
---Sans doute, mais j'aime aussi infiniment tes villes d'Orient: ainsi
-Damas, tu connais un peu Damas puisque tu y as passé deux ans, quelle
-merveille!
-
---C'est beau, Damas: le soir, après le coucher du soleil, j'allais avec
-mes amies me promener en _arabiyé_, au bord de l'eau, nous allions
-jusqu'au cimetière. Là, nous mangions des choses sucrées, nous
-causions.
-
---Et de quoi parliez-vous?
-
---Nous parlions de la robe de Fatimah qui venait d'arriver de là-bas,
-du dernier mézé de Maryam, du mariage de Doua et comment Ali (celui
-qui l'avait achetée) avait dû répudier une de ses femmes pour
-l'épouser.
-
---Est-ce qu'à Djêroûd les hommes ont plusieurs femmes?
-
---Tous au moins deux et beaucoup trois ou quatre.
-
-En France on sourit quand on parle de la polygamie, en assurant que
-c'est passé de mode. Dans les hautes classes de la société,
-peut-être les mœurs se sont-elles transformées à notre contact
-direct. Les grandes familles européanisées de Constantinople, du
-Caire, de Beyrouth nous donnent le change. Ainsi avons-nous pu croire à
-une évolution féministe en Orient. Il n'en est rien, et voici qu'une
-petite musulmane, de condition moyenne, m'apporte un témoignage
-diamétralement opposé. Et le village de Djêroûd n'est pas une
-exception. Pourquoi celui-là seul aurait-il gardé les traditions de
-Mahomet? Non, dans toutes les campagnes et les bourgs de Syrie, la
-polygamie continue d'exister, et la femme continue à être traitée en
-bête de somme ou en animal de plaisir, suivant le caprice de son
-maître. Et qu'on ne hausse pas les épaules en répétant qu'elles sont
-habituées à cet état de choses et vivent en bonne intelligence avec
-leurs rivales... J'ai vu un éclair de haine dans les yeux d'Abla, quand
-Roumana causait avec moi depuis quelques instants. Comme elle devait la
-détester, quand Mansour lui murmurait des paroles d'amour et quand la
-joie illuminait son jeune et beau visage, puisqu'elle ne pouvait même
-pas supporter que moi,--l'hôte d'un jour,--je m'intéresse tant à
-elle! Passer sa vie entière à côté d'une créature aigrie par l'âge
-et jalouse, jalouse de tous ses instincts sensuels déchaînés...
-
-Je ne veux pas parler à Roumana de la présence d'Abla, je sens que ma
-curiosité lui ouvrirait des horizons nouveaux et qui doivent être à
-jamais fermés pour elle. Déjà elle me demande: «--À Bârîs tu
-connais tes maris avant de les épouser?»--Est-ce que Roumana croit par
-hasard que Paris c'est le contraire de Djêroûd et que les femmes y ont
-plusieurs maris!
-
-Je m'empresse de lui expliquer que les jeunes filles voient en effet des
-jeunes gens parmi lesquels elles trouveront un mari plus tard, mais rien
-qu'un seul (ce qui est déjà malaisé pour un grand nombre!).
-
-Nous voilà parties sur le mariage...
-
-Le système dotal la chiffonne surtout:
-
---C'est les femmes qui achètent son mari, alors, parce qu'il est avare
-(un temps d'arrêt) ou trop pauvre. Pourquoi si elles apportent l'argent
-il n'en a qu'une?...
-
-Voilà les Français en mauvaise posture et je ne sais trop comment les
-tirer de ce pas difficile. Pas moyen de discuter avec un esprit simple
-et droit, qui ne retient que l'apparence des choses, et auquel un seul
-fait s'impose: les Français sont payés et les Arabes payent...
-Heureusement que les questions pullulent et s'emmêlent.
-
-Je lui raconte d'abord la vie des petites filles à l'école, qui
-rappelle la sienne par bien des côtés. L'égalité des hommes et des
-femmes dans le travail lui est une révélation: qu'il y ait des jeunes
-filles qui se consacrent aux mêmes études que les jeunes gens, suivent
-les mêmes cours, choisissent les mêmes carrières, cela dépasse ce
-qu'elle avait pu imaginer... Il y a de la terreur dans ses grands yeux
-inquiets et je me hâte de changer de conversation. Je lui fais dire, à
-mon tour, l'emploi des longues journées soporifiques: les siestes dans
-l'ombre des pièces closes, les visites des amies mâchonnant du
-_loukoum_ ou du _kêbâb_[1], les prières murmurées quand pleure le
-muezzin, les rares événements bénis de la vie stagnante: la saison
-des pluies, le passage des caravanes, les premières neiges, et surtout
-l'uniformité des heures passées à contempler les volutes bleues des
-fumées de cigarettes ou les tuyaux de narghilés.
-
-Jamais une promenade, jamais un visage nouveau, c'est l'éternel
-recommencement des mêmes ennuis légers et des mêmes bonheurs
-monotones.
-
-Roumana cependant est plus cultivée que toutes ses amies ensemble: elle
-lit l'arabe et le turc. Je lui promets de lui envoyer des livres
-français.
-
---Tu me donneras aussi un autographe?
-
---Un autographe?
-
---Oui, un autographe avec ta figure dessus.
-
---Ma photographie? Certainement. Qu'est-ce que tu fais encore?
-
---Je brode des coussins.
-
-Elle va me chercher un carré de soie où des fleurs chimériques
-moelleusement s'enchevêtrent. Je m'extasie:
-
---Sais-tu que je serais bien incapable d'en faire autant? (ce qui est
-vrai!)
-
-Elle sourit avec mélancolie.
-
---Tu fais autre chose.
-
---Je suis sûre que tu aimes la poésie. Récite-moi quelque chose,
-veux-tu?
-
-Sans se faire prier (la timidité est un défaut... ou une qualité
-inconnue ici), elle commence:
-
---Puisqu'Ech Châm (Damas) t'a plu, je te dirai ce que c'est qu'Ech
-Châm.
-
-Et la voix égrène les mots chantants.
-
-De même que l'écriture arabe a déjà dans le dessin de ses
-caractères toute l'harmonie et la délicatesse d'une frise ornementale,
-de même la langue arabe est une musique exquise qui charme même ceux
-qui l'ignorent, comme l'air accompagnant les chansons dont les paroles
-nous sont inconnues.
-
-Le ton, bas d'abord, s'est graduellement élevé et domine maintenant le
-vacarme des piaillements féminins. La salle devient muette. Mais Abla
-furibonde,--est-elle jalouse de la poésie cette fois?--a renversé son
-verre de _khouchaf_ et l'écume à la bouche, les yeux torves, elle
-vocifère, le souffle étranglé par la colère. Elle est effrayante à
-voir. Et ce qu'elle dit doit être encore plus effrayant, car les femmes
-ont des mines consternées et un ou deux nez chafouins reniflent dans ma
-direction. Quelques-unes, des plus jeunes, l'entourent et essayent de
-l'entraîner dehors. Salma gesticule d'une façon expressive et
-indignée, un trio de vieilles chenues glapit sans arrêt, sur le ton
-d'une plaintive mélopée: «_Ouskout_! _Ouskout_!» (Tais-toi!
-tais-toi.)
-
-Enfin Abla, secouant les femmes agrippées à sa robe, comme les chiens
-à la gorge d'un cerf traqué, s'élance hors de la chambre, la
-démarche contractée. Pendant tout ce tumulte, Roumana est restée
-impassible, sans un mouvement, le teint un peu plus pâle, les yeux un
-peu plus grands.
-
---Qu'a-t-elle dit?
-
---Rien, me répond-elle d'une voix ferme qui m'interdit d'insister.
-
-Je comprends que la bordée d'injures de l'angélique Abla s'adresse à
-moi. Mais pourquoi?
-
-Pour faire diversion je réclame la traduction des vers sur Damas.
-
---Je l'ai apprise à l'école.
-
-Cette école de Damas est restée pour elle le bonheur perdu!
-
-J'écoute, guettant aux grains rouges de ses lèvres les visions
-paradisiaques que son doux accent étranger rend plus proches.
-
-«Tourne-toi où tu voudras à Ech Châm, tu trouveras partout une eau
-courante et de l'ombre!...
-
-«Heureux celui dont les jours s'écoulent dans cette contrée où
-souffle une brise embaumée...
-
-«Sa boisson du matin et du soir est toujours bonne, le lever et le
-coucher du soleil ne lui apportent aucun chagrin...
-
-«Ech Châm est le pays des houris, des perles et des paillettes d'or...
-
-«Je dis aux habitants de la vallée de Chamy: «Que votre sort est
-digne d'envie, vous qui habitez des jardins comme ceux de
-l'éternité!»
-
-«Donnez-nous un peu de votre eau, nous avons soif et vous êtes à la
-source.»
-
-Je me laisse prendre au rythme nonchalant des phrases brèves et,
-oubliant le costume de Roumana, je ne vois plus que l'éclat exaltant de
-son regard...
-
-Les femmes, repues et gonflées, ont abandonné les restes du mézé aux
-enfants et aux chiens. Le soleil baisse. Je cherche ma montre. Mais
-Roumana fiévreusement me harcèle: elle m'a montré son pays, il faut
-que je lui montre le mien, et impérieusement elle sollicite des vers
-«de Bârîs»...
-
-Des vers de Paris! Je ne m'attendais vraiment pas à ça et anxieusement
-je laboure ma mémoire. Du Rostand, du Verlaine, du Musset? Autant
-réciter du chinois... Je me rappelle quelques vers d'Albert Samain sur
-les arbres. Elle n'y comprendra peut-être pas grand'chose, mais je n'ai
-pas le choix:
-
-
- Vastes forêts, forêts magnifiques et fortes,
- Quel infaillible instinct nous ramène toujours
- Vers vos vieux troncs drapés de mousse de velours
- Et vos étroits sentiers feutrés de feuilles mortes?
-
- Vos chênes orgueilleux sont plus durs que le fer;
- Dans vos halliers profonds nul soleil ne rayonne;
- L'horreur des lieux sacrés au loin vous environne
- Et vous vous lamentez aussi haut que la mer?
-
- Quand le vent frais de l'aube aux feuillages circule,
- Vous frémissez aux cris de mille oiseaux joyeux,
- Et rien n'est plus superbe et plus religieux
- Que votre grand silence au fond du crépuscule...
-
- Nobles forêts, forêts d'automne aux feuilles d'or
- Avec ce soleil rouge au fond des avenues.
- Et ce grand air d'adieu qui flotte aux branches nues
- Vers l'étang solitaire où meurt le chant du cor...
-
-
-Les sourcils serrés, les yeux vagues, le cou tendu, Roumana respire
-chaque strophe. Je sens l'effort prodigieux pour donner un sens aux mots
-biscornus; évidemment ce pauvre Samain n'a pas de succès. Mais aussi
-quelle idée extraordinaire de lui présenter _le Chariot d'or_ en
-liberté: c'est comme si j'offrais à un sauvage mourant de soif un vin
-généreux dans un flacon bouché à l'émeri! Mais Roumana ne l'entend
-pas ainsi, et elle exige des commentaires. Suivent alors une
-dissertation sur les forêts en général et une description des forêts
-de Fontainebleau et de la Grande-Chartreuse en particulier...
-
---Et la mer, comment est-ce qu'elle lamente?
-
-Roumana n'a jamais vu la Méditerranée et j'esquisse un cours sur la
-mer, à l'usage des commençants.
-
---Et le crépuscule?
-
---Ce n'est pas un animal sauvage comme tu le crois, mais une chose
-divine que l'Orient ignore. C'est une heure incertaine et diaphane qui
-annonce la nuit et regrette le jour...
-
-Je me laisse aller à parler du charme des feux clairs dans les pièces
-tièdes, quand on rentre du jardin gercé par l'automne.
-
-Je me rends compte que je suis parfaitement ridicule et la sauce
-allongée dont j'accommode Samain, à quelques pas du désert, manque de
-sel.
-
-Je rirais volontiers, mais Roumana est sérieuse et enchâsse
-précieusement chacune de mes paroles dans son souvenir.
-
-Mansour surgit comme d'une trappe.
-
-Je me lève. Roumana comprend. Souple et féline, elle se courbe à demi
-sur mon épaule, des larmes tremblent dans sa voix qui murmure: «Tu
-reviendras?»
-
-Je n'ai pas le courage de massacrer son rêve. Et d'ailleurs, qui sait?
-_Inch Allah_!... «Oui, Roumana, je reviendrai...»
-
-Et au même instant je donne mon regard d'adieu à ses grands yeux de
-gazelle. À pas lents, pour prolonger le départ, nous traversons la
-cour. Sur le seuil Roumana, tournée vers son mari, demande quelque
-chose avec ardeur, elle se fait plus petite, plus menue... Elle voudrait
-sans doute m'accompagner jusqu'à la rue. Mais les traits de Mansour se
-durcissent et, sans un mot, il étend son bras en travers de la porte.
-
-Alors, arrêtant Roumana, qui veut me baiser les mains, je l'embrasse,
-comme une sœur, je l'embrasse et je m'enfuis. Un gémissement triste...
-oh! si triste!... Plus rien...
-
-J'ai au cœur un pressentiment douloureux que ne parvient pas à
-dissiper la magie du soir.
-
-Sur le ciel ourlé de grenats défile une caravane de chameaux
-décoratifs, solennels et laids... les cris des conducteurs étonnent
-seuls le grand silence navré du jour finissant: Yalla! yalla! (en
-avant) et la phrase prodigieusement évocatrice d'un roman anglais, lu
-autrefois, chante à mes oreilles «Mutter of camel drivers to their
-velvet-footed beasts...»
-
-* * * * * * * * * * * *
-
-
-[Note 1: Petits morceaux d'agneau grillé.]
-
-
-
-
- Paris, 16 juin.
-
-
-Une lettre de Roumana m'a souhaité la bienvenue en France. Je lui avais
-écrit longuement de Syrie, au mois de mai, et voici que la réponse de
-Djêroûd continue mon voyage:
-
-
-«Chère Paule,
-
-« Tu sai combien j'été heureuse en recevant ta chère lettre et
-cependant mes yeux ont pleuré en la lisant, alors ma sœur ma dit:
-
-«Tu n'est donc pas contente de la lettre de ta chère Paule? Oh! ma
-sœur en chantée car elle ne ma pas oublier, elle ma écrie une lettre
-pour que je la lise cent fois par our, mais tu ne peux te figurer chère
-Paule...
-
-«La chaleur à Djêroûd est très beaucoup, elle nous donne des
-pênes, mais le soleil a froid depuis que tu est parti.
-
-«Chère Paule, je vais te dire, écris moi une longue, longue lettre
-pour que je la lise mille et mille fois pour l'apprendre à la fontaine
-et pour savoir le Français comme les gentilles Parisiens.
-
-«Salue-moi à ton joli pay car notre pay est une petite village et moi
-je suis une petite campagnarde.
-
-«J'ai te prie, chère Paule, corrigé moi toutes mes fauttes et moqué
-à mon mal écriture. Toute la famille t'envoie mille amitié. Que ta
-vie soit heureuse et béni.
-
- «ROUMANA.»
-
-
-
-
- 30 juillet.
-
-
-J'ai reçu ce matin une lettre de Roumana. Comme c'est étonnant de
-penser qu'à des milliers de kilomètres il reste un peu de moi dans cet
-Orient que j'ai tant aimé.
-
-
-«Merci à chère Paule pour les nouvelles.
-
-«Il fai chaud et les lilas sont mort parce que chère Paule n'étai pas
-là, mon cœur est mort aussi.
-
-«Heureux toi dont les jours est dans ce pay où les vents frais de
-l'aube (comment a-t-elle pu retenir ces mots de Samain?)... et les
-petites filles sortent avec leur figure. La petite Marie a été mal aux
-yeux et le hakim est venu et grâce à Dieu est guéri. Je dis à la
-petite Marie: pense à chère Paule qui reviendra quens les orges seront
-nouveau. Tu a promi et j'ai soif de chère Paule qui est la source. Que
-tu trouve toujours l'eau et l'arbre sur ton chemin et l'amitié dans le
-cœur de Roumana.
-
-
- «ROUMANA.»
-
-
-
-
- 12 septembre.
-
-
-Les photographies, les livres et les poupées sont enfin arrivés à
-Djêroûd et ont fait sensation, si j'en juge par la lettre de Roumana:
-
-
-«La bonté est en chère Paule et la joie en Roumana. Je vai te dire:
-j'étai avec Salma quand on a apporté tes cados. Alors j'ai chanté et
-j'ai ri et Salma ai chanté et ai ri et les autres ai chanté et ai ri
-et Abla, non. Pour le livre c'est bien.
-
-«Pour la figure j'ai embrassé chère Paule aux yeux du matin. Et la
-petite enfant pas vivant est beaucoup joli et ses cheveux est un chapeau
-de soleil et sa figure est une fleur de rose. Bârîs est le pay des
-belles Mademoiselle.
-
-«La famille a mangé les raisins et les grenades. J'ai mis pour toi en
-garde des raisins et des grenades. Mansour va à Ech Châm pour Monsieur
-Gouverneur pour Negib.
-
-«Que l'amour de Roumana te ramène. Adieu chère Paule trois fois
-béni.
-
-
- «ROUMANA.»
-
-
-
-
- 18 décembre.
-
-
-La chose horrible que j'avais redoutée pendant ces longs mois de
-silence, où Djêroûd restait sourd à mes lettres multipliées, est
-arrivée. Ces jours de septembre, d'octobre et de novembre où mon cœur
-s'évadait pour retourner là-bas et où, tourmentée par le manque
-absolu de nouvelles, j'envisageais tous les malheurs, je les regrette
-maintenant que je sais...
-
-Pauvre petite Marie...
-
-Ce matin un médecin militaire que nous avions connu en Syrie est venu
-déjeuner à la maison. Nous avons parlé de notre expédition de
-Palmyre; en prononçant le nom de Djêroûd, je vois le visage du major
-qui s'étonne:
-
-«--Djêroûd! oh! attendez donc, c'est bien le dernier village avant
-Karyatein? Oui. Eh bien, il m'y est arrivé une aventure extraordinaire.
-Je passais en tournée médicale en septembre dernier, quand j'ai été
-appelé précipitamment auprès d'une enfant qui était tombée dans une
-fontaine. Vous imaginez le pittoresque du cas: un enfant noyé dans un
-pays où l'on manque totalement d'eau. J'ai cru d'abord à une erreur,
-mais c'était vrai, hélas! car la pauvre petite avait été asphyxiée,
-et je suis arrivé trop tard pour la sauver. Un détail m'a frappé:
-elle serrait si fort sur son cœur une poupée qu'il m'a été
-impossible de la lui arracher. Ce qu'il y a d'étrange dans cet accident
-c'est que j'ai vu la fontaine et qu'il m'a paru très difficile qu'une
-enfant d'un an et demi ait pu s'y noyer. Si j'avais eu plus de temps,
-j'aurais éclairci cette affaire, mais j'étais attendu à Karyatein
-dans la journée. J'ai dû partir. Puis j'ai oublié; en Orient, on
-oublie vite...»
-
-La conversation continue, pleine de souvenirs. Je n'écoute pas. Sans
-qu'un nom ait été prononcé j'ai la certitude. Je ne veux pas croire,
-mais l'évidence s'impose: la maison de Mansour est la seule de
-Djêroûd où il y ait une fontaine, m'avait dit le drogman lors de ma
-première visite, et surtout! surtout il y a la poupée! La poupée «au
-chapeau de soleil» que j'avais envoyée avec tant de joie et qui avait
-été reçue avec tant d'amour!
-
-Pauvre petite Marie!... Mes pressentiments ne m'avaient pas trompée
-quand un gémissement de bête mourante avait déchiré nos adieux dans
-le silence d'un soir d'avril.
-
-Mais une idée effrayante s'insinue dans mon esprit. Je la chasse, elle
-revient, je la repousse, elle s'installe en triomphatrice: Abla a tué
-l'enfant. Je ne suis pas folle, je ne suis pas impressionnable. Mais les
-paroles du médecin dansent devant moi en caractères de feu: «Il m'a
-paru très difficile qu'une enfant d'un an et demi ait pu s'y noyer.»
-Et je vois la scène comme si j'y avais assisté.
-
-Roumana a laissé la petite Marie à la maison pour aller chez une amie
-peut-être. Mansour? Mais Mansour était à Damas... Dans sa dernière
-lettre Roumana me disait qu'il allait partir. L'enfant joue
-tranquillement sous les lilas de Perse desséchés par un coup de
-kramsin. La vieille qui depuis longtemps, dans l'ombre, guettait le mal,
-la vieille éloigne, sous un prétexte, les sœurs et les femmes. Marie
-se rapproche de la fontaine, elle se penche, une main la bâillonne pour
-retenir les cris, une poussée brutale, des convulsions, des spasmes, la
-poigne de fer maintient le corps frêle. C'est fini. La petite demeure
-immobile, le visage violet. Alors Abla appelle au secours.
-
-Non, c'est trop affreux; j'entends son rire acide, je revois ses
-glauques yeux fourbes.
-
-Et le désespoir de Roumana! Comme elle a dû hurler à la mort près du
-petit cadavre raidi! Elle ne m'a même pas écrit. Pourvu qu'elle ne
-soit pas malade... J'essaie de faire passer dans la lettre que je lui
-adresse toute ma tendresse, toute ma pitié.
-
-
-
-
- 22 décembre.
-
-
-Je reste anéantie devant le paquet ouvert sur mes genoux. Mes lettres!
-mes livres!... ma photographie!... tout ce que j'avais envoyé à
-Roumana!
-
-Sur le papier brun une adresse est mise maladroitement: ce n'est pas son
-écriture. La poupée manque...
-
-Roumana est morte...
-
-Comme pour l'autre, je pressens, je devine, je sais...
-
-Après la mort de sa fille, elle a vécu de lentes heures lourdes
-d'angoisse, inerte et l'âme lasse. Son rire enfantin s'est brisé, ses
-yeux, enfoncés chaque jour davantage, et son teint chaque jour plus
-transparent ont crié sa douleur. Elle a abandonné les broderies de
-soie et les livres de «Bârîs». Elle a passé des semaines entières
-abîmée dans des rêves sans fin.
-
-Maintenant que le malheur l'avait dépouillée de son cher trésor,
-peut-être pensait-elle à l'existence d'autres femmes, existence
-entrevue pendant nos causeries.
-
-Alors je comprends le danger, mais trop tard, trop tard...
-
-Roumana s'est nourrie de tout ce que j'avais dit d'étrange: la liberté
-de sortir dévoilée, de voyager, de vivre, la liberté d'aimer, oh!
-d'aimer surtout.
-
-J'ai été bien coupable. Mes lettres et mes livres ont parachevé mon
-œuvre...
-
-Son imagination me suivait à distance et colorait mon existence de tous
-ses désirs jamais comblés, comme ces petits pauvres, à la porte des
-pâtisseries à la mode, qui regardent les riches s'empiffrer de
-gâteaux et, à travers les vitres que le brouillard embrume, arrêtent
-leur choix, jamais satisfait, sur les babas tremblotants, les choux
-pralinés et les tartes rutilantes.
-
-L'envie s'est mêlée à sa peine, elle n'a plus goûté la joie
-puérile des heures monotones et vides à l'ombre des mauves lilas, elle
-s'est attendrie sur sa jeunesse étiolée et son amour esclave. Alors
-son caractère doux s'est assombri, ses yeux farouches ont dédaigné de
-répondre au sourire de Mansour, et ses lèvres glacées à ses baisers.
-Elle l'a méprisé et peu à peu il s'est détourné d'elle. La vieille
-Abla, à qui la haine donnait un regain de jeunesse et de séduction, a
-envenimé les choses.
-
-Mansour a eu des paroles dures.
-
-Un soir Roumana s'est endormie du sommeil qui délivre...
-
-En vérité, les choses ont dû se passer ainsi, je les vois comme j'ai
-vu la mort de Marie!
-
-C'est Abla, sans nul doute, qui m'a fait renvoyer mes cadeaux, pour
-effacer le passage de «l'étrangère» et purifier la demeure de ses
-dernières traces.
-
-Je pleure en songeant à mon influence si involontairement néfaste.
-
-Petite Roumana, tu n'avais pas une âme charmante et frivole, ainsi que
-je le croyais; et comme un papillon léger tu es venue brûler tes ailes
-à la flamme que j'avais inconsciemment allumée en te parlant de
-liberté... Pardonne-moi.
-
-Nous nous sommes connues autant que pouvaient se connaître deux enfants
-séparées par l'abîme des races et des civilisations plus encore que
-par les mers et les pays.
-
-Ton souvenir jettera des larmes sur l'enchantement de Damas et de
-Palmyre.
-
-Et, si jamais je retourne à Djêroûd, ma première visite sera pour
-toi, puisque je t'ai promis de revenir. J'irai m'agenouiller sur la
-blanche tombe de pisé du petit cimetière dénudé et je t'apporterai
-des fleurs de France, des fleurs de «Bârîs», petite Roumana...
-
-
-
-
-FIN
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SUR LA ROUTE DE PALMYRE ***
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