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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Jésus - -Author: Jean Aicard - -Release Date: September 23, 2022 [eBook #69031] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel (This book was produced from images made - available by the HathiTrust Digital Library.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK JÉSUS *** - - - - - - Jean Aicard - - JÉSUS - - - PARIS - ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR - 26, RUE RACINE, 26 - - - - -[Illustration] - - - - -A - -MON GRAND-PÈRE - -JACQUES AICARD - -MORT - -LE 29 SEPTEMBRE 1872 - - - - -A MON GRAND-PÈRE - - - Avant d’aller dormir près de toi dans la terre, - J’ai voulu, pour ta joie, écrire ce _Mystère_, - Tel un pâtre ignorant, sur un morceau de bois, - De son couteau grossier sculpte un Jésus en croix, - Et j’ai fait ce travail, où se complut mon âme, - Grand-père, en souvenir de cette belle flamme - Que mon regard surprit vivante au fond du tien, - Quand, tourné vers l’Espoir, tu mourus en chrétien. - -27 juillet 1895. - - - - -LES PÈLERINS - -PRIÈRE DANS LE SOIR - - - Vers Emmaüs, à l’heure où la clarté finit, - Lentement,--ils devaient marcher soixante stades,-- - Deux hommes cheminaient, causant en camarades... - Une Ombre, qui venait derrière eux, les joignit. - - Disciples de Jésus, ils parlaient de leur maître - Que Magdeleine et Jean croyaient ressuscité. - Une Ombre maintenant marchait à leur côté. - C’était Jésus, mais rien ne le faisait connaître. - - Il leur dit: «De quoi donc parliez-vous en marchant? - Et pourquoi semblez-vous si tristes, pauvres hommes?» - «Tristes, lui dirent-ils, tristes, oui, nous le sommes!» - Et le son de leur voix était grave et touchant. - - «Es-tu donc tellement étranger à la Ville, - Que tu ne saches pas notre malheur récent? - Jésus de Nazareth, un prophète puissant, - Depuis trois jours à peine est mort d’une mort vile. - - «Les sacrificateurs, les docteurs de la Loi, - Nos magistrats, l’ont tous condamné. Quelle honte - ... Mais, toi, reste avec nous parce que la nuit monte... - Inconnu, nous aimons à causer avec toi.» - - Or, depuis un instant, leurs paroles funèbres - Retombaient sur leur cœur, dans la nuit, lourdement - Un deuil affreux venait sur eux, du firmament; - En eux, comme autour d’eux, tout n’était que ténèbres - - Et dans l’abandon triste où les laissait le jour, - Vainement ils cherchaient, au ciel vide, une étoile; - Ils voyaient l’étranger comme à travers un voile, - Mais ils sentaient en lui comme un attrait d’amour. - - S’il s’éloignait un peu, leur cœur, empli de troubles, - Aussitôt amoindri, défaillait et pleurait... - S’il se rapprochait d’eux, tout contents en secret, - Ils se sentaient monter au cœur des forces doubles. - - C’était alors en eux comme un flot de chaleur, - Le doux rayonnement d’une intime lumière; - Ils ne comprenaient plus leur détresse première - Ni pourquoi le chemin leur devenait meilleur. - - Et les deux pèlerins que le Spectre accompagne - Répétaient à Celui que l’on ne peut pas voir: - «Reste avec nous, Seigneur, parce que c’est le soir - Et notre angoisse croît dans la nuit qui nous gagne.» - - Or, Christ, ressuscité depuis dix-huit cents ans, - Vient de mourir encor, mais d’une mort tout autre; - Et dans ce siècle obscur il a plus d’un apôtre - Et plus d’un pèlerin dans les doutes présents. - - Nos Scribes, attachés à la lettre du Livre, - Par sottise les uns, d’autres par intérêt, - N’ont plus ni les rigueurs ni l’amour qu’Il aurait; - Mais dans la nuit qui vient nous le sentons revivre. - - Il vit. La nuit immense a beau venir sur nous, - Ténèbres de l’esprit qui nie et qui calcule, - Nous avons beau sentir, dans l’affreux crépuscule, - Défaillir à la fois nos cœurs et nos genoux; - - Chacun de nous revoit, dans la nuit de son âme - Ce fantôme divin, pur esprit, noble chair, - Qui nous a fait tout homme et tout enfant plus cher, - Notre mère plus tendre et plus douce la femme. - - Chacun de nous le voit, le doux spectre voilé, - Luire ineffablement dans l’ombre intérieure, - Dans l’ombre aussi qui tombe, en cette mauvaise heure - Du vide qui, jadis, fut un ciel étoilé. - - A son charme infini qui de nous se dérobe? - Ignorant ou savant, qui donc est bon sans lui? - Tous les astres sont morts qui pour d’autres ont lui, - Mais nous sommes frôlés des lueurs de sa robe. - - Là-bas, derrière nous, l’affreuse Ville en deuil, - Dressant sur le ciel rouge, en noir, les toits du Temple, - La hautaine cité du crime sans exemple, - Nous envoie en rumeurs les cris de son orgueil. - - C’est un bruit d’or tintant sous de hauts péristyles, - C’est l’appel des soldats veillant sur les remparts; - Et le monde ébranlé craque de toutes parts - Sous le riche oublieux des mendiants hostiles - - Mais en nous, contre nous, nous avons un recours, - C’est la bonté, c’est la pitié, c’est l’Évangile: - Nous sentons tout le reste incertain et fragile. - Le ciel est vide et noir; et c’est la fin des jours; - - Mais le spectre d’un Dieu marche encor dans nos routes - Avec sa forme humaine au sens mystérieux. - Nos chemins effacés s’éclairent de ses yeux, - Et sa blancheur nous guide à travers tous les doutes. - - Oh! puisque la nuit monte au ciel ensanglanté, - Reste avec nous, Seigneur, ne nous quitte plus, reste! - Soutiens notre chair faible, ô fantôme céleste, - Sur tout notre néant seule réalité! - - Ta force heureuse rentre en notre âme plaintive - Et même les tombeaux sont clairs de tes rayons... - Toi par qui nous aimons, toi par qui nous voyons, - Reste avec nous, Seigneur, parce que l’ombre arrive! - - Seigneur, nous avons soif; Seigneur, nous avons faim - Que notre âme expirante avec toi communie - A la table où s’assied la Fatigue infinie, - Nous te reconnaîtrons quand tu rompras le pain. - - Reste avec nous, Seigneur, pour l’étape dernière; - De grâce, entre avec nous dans l’auberge des soirs... - Le Temple et ses flambeaux parfumés d’encensoirs - Sont moins doux que l’adieu de ta sourde lumière. - - Les vallons sont comblés par l’ombre des grands monts - Le siècle va finir dans une angoisse immense; - Nous avons peur et froid dans la mort qui commence... - Reste avec nous, Seigneur, parce que nous t’aimons. - - - - -JÉSUS - - -I - -LES BERGERS DANS LA MONTAGNE - -UN VIEUX BERGER. - - Bonjour, berger. - -UN JEUNE BERGER. - - Bonjour. - -LE VIEUX BERGER. - - Connais-tu la nouvelle? - -LE JEUNE BERGER. - - Te moques-tu de moi? Sur ce coteau perdu, - Nos troupeaux sont muets. Pas un agneau ne bêle, - Le silence est partout. Je n’ai rien entendu. - -LE VIEUX BERGER. - - Trois amis m’ont conté, trois vieux pasteurs de chèvres, - Qu’ils ont vu dans le ciel un ange, cette nuit; - Il leur a dit, parlant, comme toi par tes lèvres: - «Le Messie est né!» - -LE JEUNE BERGER. - - L’ange aura parlé sans bruit... - Et pour moi je n’ai vu que deux blanches nuées. - -LE VIEUX BERGER. - - Oui, les ailes de l’ange. - -LE JEUNE BERGER. - - Il ne m’a point parlé. - Mes oreilles, au grand silence habituées, - Sauraient si même un cri d’oiseau l’avait troublé. - -LE VIEUX BERGER. - - Tu n’as rien entendu? - -LE JEUNE BERGER. - - Pas même les chouettes. - -LE VIEUX BERGER. - - Tu n’as rien vu? - -LE JEUNE BERGER. - - Là-haut, toujours au même lieu, - Les constellations qui parlent en muettes. - -LE VIEUX BERGER. - - Je t’annoncerai donc la naissance d’un Dieu. - -LE JEUNE BERGER. - - Je n’en connais qu’un seul. C’est celui de Moïse. - -LE VIEUX BERGER. - - Un autre vient de naître; un meilleur, un plus doux. - -LE JEUNE BERGER. - - Parle, vieux! je t’écoute avec peine et surprise: - La vieillesse radote. On respecte les fous. - -LE VIEUX BERGER. - - Ne ris pas! Ce Seigneur est né dans une étable. - Comme il fait froid, un âne, un bœuf, soufflent dessus. - Ils l’aiment, devinant qu’il sera charitable, - Et c’est un messager de Dieu nommé Jésus. - -LE JEUNE BERGER. - - Dieu, c’est un Salomon, compère, un vieux monarque: - Il a des légions, des trônes et de l’or; - Un envoyé du ciel porterait mieux sa marque - Et viendrait sous l’éclair au sommet du Thabor. - -LE VIEUX BERGER. - - Pense comme tu veux; moi, je crois aux prophètes. - Je vais à Bethléem, pour voir ce nouveau-né. - -LE JEUNE BERGER. - - Mais... si je te suivais, qui garderait nos bêtes? - -LE VIEUX BERGER. - - Le Dieu par qui l’enfant nouveau nous est donné. - -LE JEUNE BERGER. - - Eh bien... je vais te suivre. - -LE VIEUX BERGER. - - Iras-tu la main vide? - -LE JEUNE BERGER. - - Toi, que lui portes-tu? - -LE VIEUX BERGER. - - Moi, je suis pauvre, ami: - Pas un seul n’est à moi des moutons que je guide, - Et j’en suis si fâché que je n’ai pas dormi. - Mais je compte, n’ayant à moi brebis ni laine, - Pour l’enfant qui nous vient tout nu comme un oiseau, - Dans la flûte que j’ai souffler à perdre haleine, - Et mettre tout mon cœur dans ce pauvre roseau... - -LE JEUNE BERGER. - - Et moi j’égorgerai mes deux jeunes colombes, - Si ta nouvelle est vraie, en l’honneur de ton Dieu! - -LE VIEUX BERGER. - - Mon Dieu... fera sortir, frère, les morts des tombes; - Rien ne doit plus périr par le fer ou le feu. - Porte-lui des agneaux vivants: il les caresse. - Porte-lui des ramiers: il les baise en pleurant. - Mais déjà le bœuf, l’âne, ont connu sa tendresse... - Partons vite: un Dieu bon, mon frère, est le seul grand! - - -II - -L’HOTELLERIE DE BETHLÉEM - -JOSEPH. - - Il fait froid: donne-nous une place à ton feu. - -L’HÔTELIER. - - Non. - -JOSEPH. - - Ma femme est enceinte. - -L’HÔTELIER. - - Eh! j’entends. - -JOSEPH. - - Je t’en prie. - -L’HÔTELIER. - - Non! quand tu serais diable ou quand tu serais dieu - Je n’ai plus une place en mon hôtellerie. - -JOSEPH. - - Elle souffre. Son sein porte un fruit innocent: - Veux-tu que notre espoir, frère, meure en naissant? - -L’HÔTELIER. - - Pauvre femme!... Veux-tu coucher dans mon étable? - -MARIE. - - Bien volontiers. - -L’HÔTELIER. - - Venez. C’est tout ce qu’il vous faut. - Et si vous ne trouvez dans le foin lit ni table, - L’âne et le bœuf, qui sont très doux, vous tiendront chaud. - - -III - -LES BERGERS DANS L’ÉTABLE - -LE VIEUX BERGER. - - Regarde. On a posé près de lui, sur la paille, - Bien des présents déjà, des œufs frais, du froment, - Tous les meilleurs trésors du pauvre qui travaille... - Voudra-t-on écouter ma flûte seulement? - Frère, offre-lui d’abord tes blanches tourterelles... - -LE JEUNE BERGER. - - Je vous offre, Seigneur, deux oiseaux que j’ai pris. - -LE VIEUX BERGER. - - Regarde: avec ses bras, il imite leurs ailes! - -LE JEUNE BERGER. - - Écoute: avec sa lèvre, il imite leurs cris! - -LE VIEUX BERGER. - - Pour moi, joli Seigneur, je suis pauvre et j’apporte... - -MARIE. - - Quoi donc? - -LE VIEUX BERGER. - - Je n’ose pas vous dire. C’est si peu! - -JOSEPH. - - Quel est tout ce grand bruit qui se fait à la porte? - -UN PAGE, entrant. - - Les Mages d’Orient viennent voir l’Enfant-Dieu: - Une étoile fidèle a guidé le voyage. - -LE VIEUX BERGER. - - Frère, retirons-nous, pour l’instant; cachons-nous; - Laissons entrer ces rois et tout leur équipage. - Restons là, dans un coin de l’étable, à genoux. - -LE PAGE, aux serviteurs qui se pressent à la porte. - - Le toit est bas. Laissez dehors les dromadaires. - -Il annonce les Mages. - - Le seigneur Balthazar!--Le seigneur Melchior! - Le roi Gaspard!... suivi de ses hauts dignitaires... - Et tous viennent offrir l’encens, la myrrhe et l’or. - -LE JEUNE BERGER. - - Sortons de notre coin. Viens donc que je les voie. - -LE VIEUX BERGER. - - Ils riraient de nous voir sous nos pauvres sayons. - -LE JEUNE BERGER. - - Ils ont mis leur couronne et leurs manteaux de soie. - -LE VIEUX BERGER. - - Oui, mais Jésus a mis sa couronne en rayons! - -LES TROIS MAGES. - - O Seigneur, roi du ciel... - -MARIE. - - Pardonnez-moi, grands Mages, - Mais un homme était là, quand vous êtes entrés, - Qui n’avait pas fini de rendre ses hommages - A mon petit Enfant que tous vous adorez. - Il croirait que pour vous peut-être on le rebute... - -Au vieux berger. - - Pourquoi te caches-tu, brave homme, dans un coin? - -LE VIEUX BERGER. - - C’est que... je ne peux rien offrir... qu’un air de flûte. - -MARIE. - - Viens donc... pour voir l’enfant tu serais un peu loin... - Allons, sonne, berger! Nous aimons la musique. - -LE VIEUX BERGER, au jeune. - - J’obéis, mais j’ai peur. - -LE JEUNE BERGER. - - Souffle en fermant les yeux. - -LE VIEUX BERGER. - - Non, je veux voir l’Enfant! - -Le vieux berger joue de la flûte. - -MARIE. - - Il dit, dans son cantique, - La paix de son bon cœur et la gloire des cieux. - -JOSEPH. - - La musique s’arrête. - -MARIE. - - Et l’Enfant va sourire. - -JOSEPH. - - Que diront Balthazar, Gaspard et Melchior? - -MARIE. - - C’est bien. Merci, berger... Grands rois que l’on admire - A présent, vous pouvez offrir la myrrhe et l’or. - - -IV - -NAISSANCE DE LA PITIÉ - - Ces nombres d’or: «Aimez-vous bien les uns les autres,» - Dans l’Acte et dans le Mot ne régnaient pas encor; - Il fallait qu’un sublime étranger les fît nôtres - Et que, du lingot brut, il fît sa pièce d’or. - - Pour que la Charité s’envolât d’âme en âme, - Il fallait lui donner l’aile des beaux discours, - Et que, vie et parole, elle devînt un drame - Dont le héros charmant suscitât des amours. - - Il fallait, pour toucher les âmes paysannes, - Que, blond comme la gerbe, il eût des yeux d’azur; - Que sa simplicité cheminât sur des ânes - Et qu’il sût distinguer la nielle du blé mûr; - - Que celle en qui dormait l’espoir de l’Évangile, - Ne sût où déposer son fruit mystérieux - Et que cet abandon fît, sur l’enfant fragile, - Par les fentes du toit étinceler les cieux. - - Né d’une pauvre femme, il fallait que le Maître, - Qu’attendaient le bœuf, l’âne et les rois à genoux, - Inspirât la pitié même avant que de naître, - Pour que les malheureux disent: Il vient chez nous. - - -V - -LA FUITE EN ÉGYPTE - - Lorsque Hérode eut appris que pour voir un enfant - Dans une étable, rois, bergers, tous à la ronde - Accouraient, l’appelaient Maître et Sauveur du monde - Le saluaient Messie et roi, Dieu triomphant, - - Le tétrarque, tremblant pour ses droits éphémères, - Furieux, donna l’ordre aux bourreaux étonnés - D’égorger en tous lieux les enfants nouveau-nés - Et partout tressaillit d’effroi le cœur des mères. - - Et de bons laboureurs, prenant Joseph à part, - Lui dirent en secret l’effroyable nouvelle. - Mais, tout terrifié de ce qu’on lui révèle, - Joseph ne songea pas tout d’abord au départ. - - Le péril est partout. Que faire et comment faire? - Il n’osait prévenir Marie, et restait là. - Alors la voix d’un pauvre animal lui parla: - Mon Dieu, oui, tout à coup, l’âne se mit à braire. - - «Mettons vite le bât sur l’âne, se dit-il, - Et fuyons en Égypte et plus loin, tous les quatre!» - L’âne partit gaîment et sans se faire battre: - On eût dit qu’il avait flairé ce grand péril. - - Joseph marchait, la bride en main, et l’âne, agile, - Berçait sur son vieux dos la mère de Jésus - Qui tenait ses deux bras bien serrés, et, dessus, - L’Enfant-Dieu qui portait, sous son front, l’Évangile. - - L’âne, quoique naïf, peut-être un peu rêveur, - Jaloux des grands chameaux dont le pas est si large, - Vif et comme léger sous cette triple charge, - Paraissait tout joyeux de sauver le Sauveur. - - -VI - -L’ENFANT AU BERCEAU - - Tous les matins, avant le réveil des oiseaux, - Sur le berceau, dont elle entr’ouvrait les longs voiles, - Sa mère déposait des fleurs, fines étoiles, - Du bleu de ses yeux, bleus comme les claires eaux. - - Elle y posait des lys plus soyeux que la soie, - Droits et purs, mieux vêtus que le roi Salomon, - Car la beauté vaut mieux que l’éclat de Mammon, - Et la candeur inspire aux âmes de la joie. - - Parfois elle apportait aussi des épis d’or, - Blonds comme les cheveux du petit enfant rose, - Et jamais près de lui ne laissait une chose - Qui ne lui parût pas plus riche qu’un trésor. - - Près du berceau dormaient, entre des branches frêles, - Colombes, passereaux, libres, apprivoisés; - Et lui, dès le réveil, envoyait des baisers - Aux fleurs, aux passereaux, aux douces tourterelles. - - Il grandit. Quand il fut en âge de courir, - Il jouait, façonnant, avec un peu d’argile, - Des oiseaux et des fleurs, d’une grâce fragile, - Qu’il souhaitait de voir ou voler ou s’ouvrir. - - Et c’est pourquoi, jeune homme, il sut dire aux Apôtres: - --«Si vous comprenez bien ce que j’ai sous le front, - Les âmes fleuriront, les cœurs s’envoleront... - Suivez ma voie. Il faut s’aimer les uns les autres.» - - -VII - -A DOUZE ANS - - Or, cette année, après la Pâque, grande fête - D’où les enfants devaient revenir assagis, - Le bon Joseph, avec bien des soucis en tête, - Quittant Jérusalem, retournait au logis. - - C’était loin, Nazareth. Et voisins et voisines - Par groupes et nombreux faisaient ce long chemin, - Et les petits, tentés par les fleurs des collines, - Trompant leur mère lasse, abandonnaient sa main. - - --Où donc est-il, ce diable? Ah! l’engeance maudite! - --Je l’aperçois là-bas qui se pique aux chardons. - --Voyez, il court offrir ses fleurs à ma petite. - --Ils reviendront toujours, bien sûrs de nos pardons. - - Et tout le long du jour ce sont mêmes paroles, - Et les enfants, d’un groupe à l’autre, vont, rieurs, - Se montrant de grands lys, buvant dans les corolles, - Apparaissant ici quand on les croit ailleurs. - - Et Joseph, sérieux, répétait à Marie: - «Le cèdre du Liban se vend toujours plus cher!» - Et mille autres propos sur la charpenterie, - Tandis qu’elle songeait à la chair de sa chair... - - --Et Jésus? disait-elle.--Il joue avec les autres; - Tous ceux de Nazareth sont en bande là-bas. - --Avez-vous vu mon fils?--Il entraîne les nôtres, - Voisine.--Et les parents ne le rappelaient pas. - - Or, on avait marché tout un long jour sans ombre, - Et les enfants plaintifs revinrent un par un - S’accrocher à leur mère, ayant peur dans le sombre, - Et leur bouquet trop lourd devenait importun. - - Quel âge a-t-il? «Douze ans.» Mais alors c’est un homme: - Il saura bien toujours retrouver ses parents... - --Mon fils est égaré, bon passant... Il se nomme - Jésus. Il est tout blond avec des yeux très grands. - - Et dans la nuit montante, au bord de la vallée, - Revenant sur leurs pas, par le chemin désert, - Marie avec Joseph, d’une voix désolée, - Appelaient... De tout temps Marie a bien souffert. - - Jusqu’à Jérusalem, pleins d’angoisse mortelle, - Il fallut retourner... Songez donc quelle nuit! - Oh! que ne souffrit pas Marie! et que dit-elle, - Lorsqu’on se retrouva dans la ville, sans lui! - - Deux jours sans le revoir! Deux longues nuits encore - Des rêves sans sommeil... Oh! des rêves affreux! - Quelle couleur de deuil eut la troisième aurore! - Et les parents, pleurant sur lui, pleuraient sur eux. - - Et le troisième soir, sur les places publiques, - Comme ils erraient encor, pâles, tremblants d’effroi: - --Cet enfant de douze ans a de fortes répliques, - Dirent, passant près d’eux, des docteurs de la Loi. - - --Oh! par pitié, de qui parlez-vous? dit la femme. - --D’un petit charpentier que l’on nomme Jésus... - Elle court... «C’est mon fils!» Et ses mains et son âme - Attirant le beau front, se reposaient dessus. - - Elle l’éloigne un peu, lui sourit, le contemple, - Et le gronde: «Il n’a pas songé que nous pleurions!» - Depuis trois jours, l’enfant, très grave, dans le Temple, - Aux docteurs attentifs posait des questions; - - Et tous l’interrogeaient, admirant ses réponses... - --«Ah! le méchant! méchant petit insoucieux!» - Mais lui, tranquillement, répondit aux semonces: - --«Avant tout je me dois à mon Père des cieux: - - «Pourquoi me cherchiez-vous?» - On revint au village. - Eux, ne comprenant point, grondaient toujours un peu. - Et depuis ce temps-là, toujours plus grand, plus sage - Il leur était soumis et croissait devant Dieu. - - -VIII - -LE GRAND CHAGRIN - - Or, Jésus adorait sa mère, qui, divine, - L’avait si tendrement bordé dans son berceau, - Réchauffé dans le nid comme un petit oiseau, - Et, lorsqu’il avait peur, caché dans sa poitrine. - - Mais le désir naissait en lui d’approcher Dieu, - De hausser son esprit pour être utile aux hommes; - Il songeait: «Nous serions meilleurs que nous ne sommes, - Si nous réalisions nos rêves, rien qu’un peu.» - - C’est alors qu’il allait, en fraude, dans le Temple, - Où, grave, il s’attaquait aux docteurs de la Loi. - Sa mère le cherchait partout...--«Malheur sur moi! - Mon fils donne aux enfants le plus méchant exemple! - - «Il croit savoir ce qu’à son âge on n’apprit pas; - Il irrite de vieux savants qu’il blâme et loue; - Et puis, trop confiant, il cause, il rit, il joue - Avec le méchant fils de nos voisins,--Judas! - - «Rentre au logis, petit bavard! taille des planches! - Au lieu de tant parler, travaille de tes mains!» - Il s’échappait, cueillant des fleurs par les chemins, - Et pour sa gerbe heureuse il préférait les blanches. - - Et, devant lui, Marie ayant dit tristement: - --«Ce n’est pas tout bonheur, allez, d’être sa mère!» - L’enfant pleura, trouvant cette parole amère, - Et son cœur ressentit déjà l’isolement. - - -IX - -IL CROISSAIT DEVANT DIEU - - Et puis?... De ces douze ans sublimes jusqu’à trente? - Comment fit-il son âme en faisant son métier? - Que disait Dieu le Père à cette âme parente? - Que répondait à Dieu le fils du charpentier? - - D’un an, d’un jour à l’autre on voudrait bien le suivre! - Par qui l’adolescent divin fut-il guidé? - Le monde, là-dessus, ne voit rien dans le Livre, - Et ce temps-là demeure un mystère insondé. - - Il dit plus tard:--«Soyez béni, Père suprême, - Car vous avez caché ces choses au savant, - Mais vous les révélez à l’enfant qui vous aime.» - Et dans le Livre saint l’enfant paraît souvent. - - Or la sagesse est là; c’est là tout l’Évangile: - «Sois pareil aux petits, souris et tends les bras. - L’esprit, comme la chair, est chose bien fragile. - Le cœur est tout. Sois humble et tu me connaîtras.» - - Ce qu’il fait de douze ans à trente? Il songe. Il garde, - Divinement, comme un trésor, son cœur d’enfant. - Il travaille en rêvant; sa mère le regarde; - Contre le mal subtil son rêve le défend. - - Pour l’homme de sagesse il n’y a que deux âges, - Avec deux noms: Aimer, Penser. Or pour Jésus - La pensée est amour, mais c’est l’amour des sages - Qui n’ont que des fils d’âme en leur âme conçus. - - Peut-être qu’au moment de sa force montante - Quelque Samaritaine attira son regard, - Et son cœur, s’éloignant du trouble qui nous tente, - Souffrit de se tourner vers «la meilleure part». - - Pour garder la vertu qui sort, lorsqu’on le touche, - De sa chair guérisseuse et de ses vêtements, - Pour garder ce sourire apaisant sur sa bouche, - Il veut, vierges en lui, tous ses pouvoirs aimants. - - Il ne veut rien donner au charme périssable, - Pour qu’un charme éternel sorte de ses yeux purs. - Il ne fondera point un foyer dans le sable: - Seuls les amours du cœur ont des fondements sûrs. - - Et Jésus à vingt ans pensait déjà ces choses; - Il se tenait songeur dans les lieux écartés; - Il préférait les lys tout blancs aux roses roses - Et les grâces du cœur aux visibles beautés. - - Il admirait comment, mis en terre, un grain lève: - En dépit du Sabbat, il lève nuit et jour... - Et le long des sentiers parfumés Jésus rêve, - Et Dieu sur toute vie épand le même amour. - - Les blés mûrs, les figuiers, les nids, tout l’intéresse. - Sans doute il a connu, parmi des travailleurs, - Ces ouvriers tardifs qui, malgré leur paresse, - Touchent le même prix, le soir, que les meilleurs... - - Il approuve du cœur l’indulgence du maître - Qui, juste envers les bons, a pitié des mauvais: - --«Ma charité n’est pas selon leurs lois, peut-être, - Mais c’est vers la cité d’un Père que je vais.» - - Sur le figuier stérile en vain cherchant la figue, - Il le soignait avant de le jeter au feu. - Peut-être a-t-il aussi connu l’enfant prodigue - Et qu’il dit aux parents: «Pardonnez comme Dieu.» - - Et quand il ouvre enfin son âme révélée, - Quand, discoureur sublime et martyr triomphant, - Il nous donne d’un coup sa vie accumulée, - Ce qui nous éblouit, c’est son âme d’enfant. - - -X - -JEAN-BAPTISTE - - Écoutez, je suis Jean; je suis la voix qui crie - Seule, dans le désert. - Mon peuple, dont la peine exalte ma furie - A trop longtemps souffert. - - Repentez-vous, puissants! La feinte est inutile: - On n’évite pas Dieu! - L’heure approche, elle accourt, où tout arbre stérile - Périra dans le feu! - - Je viens pour terrasser l’audace sanguinaire - Des maîtres d’ici-bas; - Mais un autre est le Dieu; je ne suis qu’un tonnerre - Et le bruit de son pas. - - Préparez les sentiers, aplanissez la voie - Pour un autre, meilleur; - J’apporte la menace, il apporte la joie - Qui sort de sa douleur. - - Écoutez-moi; je suis vêtu de peaux de bête; - Ma ceinture est de cuir; - Lorsque mon fouet serpente en sifflant sur les têtes - Le plus grand ne peut fuir. - - Écoutez-moi. Sauvage est le miel que je mange; - Ma ruche est dans le roc. - Quand ma voix parle aux rois des hontes qu’elle venge, - Ils vacillent au choc. - - Les Hérodes ont peur de ma parole rude; - Je suis le Précurseur; - Je suis un cri; j’annonce, esprit de solitude, - Aux foules--la douceur. - - Je ne suis pas celui qu’on aime; attendez l’autre: - C’est le grain; moi, le vent. - Il est le Maître. Moi, je ne suis qu’un apôtre - Qu’il envoie en avant. - - Lui seul pardonnera, tandis que je condamne. - Selon qu’il est écrit, - Il s’avance paisible et monté sur un âne; - En pleurant, il sourit. - - J’annonce aux manteaux d’or des riches de Judée - Les haillons d’un vainqueur! - Je blâme: il aimera; je ne suis que l’idée: - Je vous annonce un cœur. - - Ma voix est au désert; la sienne est dans la vigne - Où le travail est doux. - Sa sandale est divine, et je voudrais, indigne, - L’attacher à genoux. - - Ma voix est au désert: la sienne est aux bourgades - Qu’entourent les moissons. - Il bénit les enfants; il charme les malades; - Il reste et nous passons. - - Sous l’onde du Jourdain par mes deux mains versée, - Ruisselante sur eux, - Les fronts las oublieront la poussière amassée - Dans les chemins pierreux. - - Mais celui qui me suit baptisera de flamme - Le monde racheté. - Je baptise la chair; et lui baptise l’âme - D’espoir et de bonté. - - Il a son van en main, il nettoiera son aire, - Mais sa grange est au ciel. - Ma voix rude l’annonce; elle est comme un tonnerre - La sienne est comme un miel. - - Sa voix coule en chantant; torrent, la mienne roule - Grondante sans pardon. - Je meurs, sévère aux rois; il est doux à la foule: - Il mourra d’être bon. - - Quand il viendra courber son front sous l’eau qui tombe, - Cet humble et grand vainqueur, - Le Dieu dur des combats va se faire colombe, - Pour entrer dans son cœur! - - -XI - -LA TENTATION - - Et ce Démon qui parle au cœur de tous les hommes - Lui fit, comme du haut d’un mont ou d’une tour, - Voir de beaux palais d’or où s’entassaient des sommes, - Et les jardins fleuris qui riaient alentour. - - --«Si tu veux, je ferai ta vie heureuse et belle; - Tu mangeras, dit-il, dans l’or et dans l’argent...» - Mais Jésus répondit:--«La misère m’appelle. - Pauvre, je saurai mieux consoler l’indigent.» - - Et le Démon disait: «--On trouve dans ma voie - Les rires, les chansons, les coupes et le vin.» - --«Et comment peut-on boire à la coupe de joie - Quand la misère a soif?» lui dit l’Homme divin. - - Le Démon répondit: «Laisse la pitié vaine; - Sois un roi sur ton peuple; écrase-le sous toi!» - «Dans mon peuple, j’entends pleurer la race humaine... - Hélas! comment peut-on dormir, quand on est roi?» - - Le Démon lui montra, comme du haut d’un temple, - Des présents sur l’autel et des lampes en feu: - --«Dieu seul jouit de tout. L’espace le contemple. - La terre le redoute et tu peux être un Dieu! - - «Si tu veux m’écouter, la terre est à toi, toute! - Tu seras riche, roi, dieu des hommes jaloux. - Des anges te tiendront soulevé sur ta route, - De peur que ton pied nu ne se heurte aux cailloux!» - - Et Jésus répondit:--«Le ciel est sans délices, - Quand l’homme souffre au pied des trônes bienheureux! - Mon Dieu ne goûte pas la chair des sacrifices; - Mon Dieu souffre avec les souffrants, en eux, pour eux! - - «Le bonheur de Celui dont j’apporte le règne, - C’est de prendre sa part de tous les maux humains! - L’homme pleure? je pleure; il saigne? mon cœur saigne, - Et mes pieds sont meurtris, car j’ai vu leurs chemins!» - - Alors, comme au lever de l’étoile première, - Dans les lieux qu’habitait l’Homme aux divins discours - On vit naître et monter une grande lumière, - Et le monde riait à ce matin des jours. - - -XII - -LE FILET - - Ils tiraient leurs filets ruisselants, hors des lames. - - --«Venez et vous serez désormais pêcheurs d’âmes, - Leur dit-il, et jetant sur le monde étonné - L’Évangile divin que je vous ai donné, - Du fond des passions, comme d’une mer sombre, - Vous tirerez au jour des cœurs, des cœurs sans nombre, - Que vous verrez, frappés, tous, d’un rayon pareil, - Aux mailles du filet refléter mon soleil.» - - Alors, traînant leur barque à terre avec le câble, - Ils la laissèrent seule au soleil, sur le sable. - - -XIII - -DISCOURS SUR LA MONTAGNE - - Comme sur la montagne ils étaient bien dix mille, - Jésus, au milieu d’eux, parla tout l’Évangile: - - --«Excepté ma parole, ici-bas tout périt. - - Heureux les pauvres en esprit - Parce qu’ils comprendront les premiers ma parole. - - Heureux les affligés parce que je console. - - Heureux les doux: sur terre ils possèdent le ciel. - - Heureux tous les souffrants d’injustice et de haine: - Ils boiront, altérés d’amour, à ma fontaine; - Affamés de justice, ils goûteront mon miel. - - Heureux les cœurs touchés d’une pitié sincère: - On aura pitié d’eux au jour de leur misère. - - Heureux les cœurs purs: ils ont Dieu - Comme une eau pure en elle a tout le grand ciel bleu. - - Lorsque la lampe est allumée, - On ne la pose pas sous l’ombre du boisseau, - Mais sur la tige du flambeau, - Et la maison sourit à la lumière aimée. - - Comme sur la montagne on élève une tour, - Dressez l’espoir; plantez votre pitié féconde. - - Soyez la lumière du monde: - Les hommes vous verront et béniront l’amour. - - Si vous n’entrez pas mieux dans la lumière vraie - Que les Scribes bavards et les Pharisiens, - Vous n’êtes bons qu’à mettre au feu, comme une ivraie. - - Vous savez quelle loi fut donnée aux anciens: - «Il ne faut pas tuer,» dit la Loi redoutable. - Or, est-on juste et bon, pour n’être pas coupable? - Et je dis, moi, qu’il faut aimer; soyez très doux, - Soyez indulgents; aimez-vous. - - Ne t’irrite jamais sans raison contre un frère. - Si ton frère a gardé contre toi sa colère - Et si tu t’en souviens en montant à l’autel - Ayant l’offrande en main, laisse là ton offrande, - Cours chez ton frère, et qu’il t’embrasse, à ta demande. - La paix des cœurs, voilà la vraie offrande au ciel - La plus pure, la seule grande. - - Point d’adultère, a dit la Loi. - Et voici ce que je dis, moi: - «Quant tes yeux seulement désirent une femme, - L’adultère est commis; ta faute est dans ton âme.» - - Si tes yeux ou ta main compromettent ton corps, - Sauve-le, coupe-les: jette ces membres morts! - - Vous dites que la Loi vous permet le divorce? - C’est vrai, mais qu’est-ce qui vous force - A l’accepter dans sa rigueur? - La dureté de votre cœur. - - Soyez humble devant ce qui domine l’homme. - Point de pompeux serment, de sacrilège vœu. - L’homme le plus puissant est peu de chose, en somme... - Qui donc à le pouvoir de créer un cheveu? - - On vous apprit une Loi dure - Qui dit: «Dent pour dent, œil pour œil.» - Moi, je dis: Subissez l’injure; - Votre bonté vaut mieux que l’instinct de nature; - Un humble amour vaincra les haines et l’orgueil. - - Aimez celui qui vous déteste. - Soyez grands, purs et généreux, - Comme la lumière céleste - Qui connaît les méchants et qui brille sur eux. - - Amis, si vous n’aimez que l’homme qui vous aime, - Quel mérite avez-vous? L’impie en fait autant. - Soyez bons comme Dieu lui-même - Qui promet son royaume au pécheur repentant. - - Donnez, pour que le bien que vous faites console - Ceux à qui vous faites ce bien, - Mais quand votre main droite a donné son obole, - Que la gauche n’en sache rien; - Oui, donnez comme on se dévoue; - Parce que vous aimez, non point pour qu’on vous loue. - - En priant Dieu, priez avec simplicité. - Souhaitez que son règne vienne, - Et bénissez sa volonté. - Demandez-lui le pain, la force quotidienne. - Demandez-lui que vos péchés soient effacés - Si vous pardonnez ceux qui vous ont offensés. - Dites-lui: «Rends-nous forts contre ce qui nous tente, - Délivre-nous du mal subtil, - Par ton Règne et ta Force et ta Gloire éclatante. - Ainsi soit-il.» - - N’amassez pas sur terre, où tout n’est qu’un vain songe, - Des trésors que le ver ou que la rouille ronge, - Que déroberont les voleurs: - C’est dans nos cœurs que sont nos trésors les meilleurs. - - L’œil des aveugles fait en eux leur nuit profonde: - Si l’œil est ténébreux, tout sera ténébreux: - Le soleil généreux - N’a jamais vu le monde - Que plein d’éclat, d’amour, et de chaleur féconde. - - Qui sert Dieu ne peut pas servir aussi Mammon. - De tous les soins qu’on prend, plus d’un est inutile. - Voyez les lys. Lequel d’entre eux travaille et file? - Pourtant ils sont vêtus mieux qu’un roi Salomon. - Juste est Dieu. Tous les nids d’oiseaux chantent son nom. - - Qui d’entre vous se peut grandir d’une coudée? - Ayez Dieu pour seul rêve et pour unique idée. - Il protège et bénit le cœur simple qui croit. - Laissez l’inquiétude vaine, - Cherchez l’amour; le reste arrive par surcroît; - A chaque jour suffit sa peine. - - Ne jugez point, afin qu’on ne vous juge pas. - Dieu seul peut pénétrer les causes d’une faute, - Et la justice d’ici-bas - Pour bien voir tout ne peut jamais être assez haute; - Ne jugez point afin qu’on ne vous juge pas. - - Vous voyez une paille, un rien, dans l’œil d’un autre, - Mais vous ne sentez pas la poutre dans le vôtre. - - Demande et l’on te donnera; - Cherche, tu trouveras; frappe et l’on t’ouvrira. - - Pères, si votre fils--si votre enfant, ô femmes.-- - Vous prie, et demande du pain, - Mettrez-vous en réponse un serpent dans sa main? - ... Dieu seul serait-il un père inhumain? - Il ne peut tromper l’attente des âmes. - - Fais pour les autres, c’est la Loi, - Tout ce que tu voudrais qu’un autre fît pour toi. - - Choisis toujours la porte étroite: c’est la bonne: - Car une porte large, un chemin spacieux, - N’ont jamais conduit personne - Dans le royaume des cieux. - - Gardez-vous bien des faux prophètes: - De la peau des brebis leurs tuniques sont faites: - Des loups ravisseurs se cachent dedans. - Mais voyez leur griffe et voyez leurs dents - Interrogez leur vie et pesez la réponse... - S’ils font souffrir les cœurs, ceci vous les dénonce. - La figue ou le raisin viennent-ils du chardon? - On reconnaît un arbre au fruit mauvais ou bon. - - Celui donc qui fera ce que je viens de dire, - Homme prudent, bâtit sa maison sur le roc. - En vain les eaux, le vent, tout voudra la détruire, - Tout la pousse et la heurte: elle résiste au choc, - Parce qu’elle est construite en pierres, sur le roc. - - Mais celui qui construit sa maison sur le sable, - Faute d’avoir suivi le bon conseil donné, - Est un fou qui veut faire une œuvre périssable... - Sa maison croulera sous le vent déchaîné, - Parce qu’il a bâti follement sur le sable.» - - Or, ceci n’était pas un discours répété, - Comme d’un faux savant qui s’attache à la lettre. - Jésus parlait au peuple avec autorité. - Et c’est ici l’esprit, l’âme et le cœur du Maître. - - -XIV - -LA PAIX EN RETOUR - - Vous direz, dès le seuil des maisons, vous, les miens: - «Bénis soient la maison, le jardin et la vigne!» - Et la paix descendra, si le maître en est digne, - Sur le maître, sur sa maison, sur tous ses biens. - Mais s’il n’en est pas digne, alors, par un mystère, - Votre paix reviendra sur vous. Paix sur la terre. - - -XV - -LE LUMIGNON - - Or comme on lui disait: «Repousse celui-ci! - Sa langue qui t’implore est menteuse et funeste.» - - --«Dans un vase fêlé qui retient l’eau, l’eau reste, - Dit-il. La mèche éclaire avec un bout noirci... - Le plus méchant, dès qu’il m’appelle, je l’assiste; - L’humble vase brisé me sert, tant qu’il résiste; - Je n’éteins pas, sur le flambeau de cuivre ou d’or, - Le lumignon mourant mais chaud, qui fume encor!» - - -XVI - -BONS GRAINS - - * * * * * - - L’homme ne vit pas de pain seulement: - Il lui faut un pain pétri de pensées; - Nourris donc les cœurs de choses sensées; - N’empoisonne pas le divin froment. - - * * * * * - - Et les Pharisiens, qui sont les hypocrites, - Lui répétaient: «Pourquoi fréquentes-tu ces gens, - Qui sont des péagers, des gueux, des indigents?... - Nous les fuyons, tandis que toi tu les visites!» - - --«Depuis quand, répondit Jésus, le médecin - Ne va-t-il visiter que des gens au corps sain?» - - * * * * * - - Voici l’amour: mangez; buvez; je vous convie; - Venez à moi, vous tous qui portez dans vos cœurs - La charge des soucis, le souci de la vie. - Je porterai vos maux; je prendrai vos langueurs. - - * * * * * - - Aveuglés par Satan moqueur, - Ils sont sans yeux pour les merveilles, - Et, plus sourds que les durs d’oreilles, - Ils ne comprennent pas du cœur! - - * * * * * - - S’il perd une brebis,--dans l’effroi qu’il éprouve, - Laissant là son troupeau tout entier, le berger - La cherche à travers monts, et, joyeux s’il la trouve, - Il l’emporte en ses bras pour la mieux protéger. - - * * * * * - - Tu suspectes ma foi, tu blâmes mon pardon... - Ton œil est-il malin de ce que je suis bon? - - * * * * * - - J’avais faim; vous m’avez donné de quoi manger. - J’avais soif; vous avez désaltéré ma lèvre. - Vous m’avez accueilli, moi pourtant étranger, - Vous m’avez visité lorsque j’avais la fièvre... - Oui, quand j’étais malade, en prison, sans espoir, - Hommes justes, bons cœurs, vous m’êtes venus voir. - - * * * * * - - Tout jeune tu ceignais ta ceinture toi-même, - Tu choisissais ton heure et ton lieu, tes chemins; - Mais quand tu seras vieux, faible, tendant les mains, - Pour qu’on te mène où tu voudras, il faut qu’on t’aime. - - -XVII - -LA FILLE DE JAÏRE - - Une ombre avait voilé sa porte; - Les flûtes pleuraient sur le seuil; - Tout semblait mener le grand deuil - De l’espérance humaine, morte. - - Le Dieu de Moïse était dur, - Stricte la Loi, la règle étroite. - Jésus, la paix dans sa main droite, - Vint, le ciel dans ses yeux d’azur. - - Pan régnait sur toute la terre, - Avec Rome partout vainqueur: - Pas un dieu n’avait un bon cœur... - Alors vint l’Homme du mystère. - - Et Jaïre dit, à genoux: - --«Seigneur, notre espérance est morte. - Les joueurs de flûte, à ma porte, - Sonnent des airs de deuil pour nous. - - «Seigneur, ressuscite ma fille!» - Jésus, la prenant par la main, - Dit au père: «Le genre humain - Qui pleure en toi, c’est ma famille. - - «Pourquoi sitôt croire à la mort? - Vous faisiez tous un mauvais rêve... - Je veux que ta fille se lève!... - Elle n’est pas morte. Elle dort.» - - -XVIII - -LE BON SAMARITAIN - - Tu demandes quel est ton prochain? Or, écoute: - Un homme à Jéricho s’en allait à pied, seul; - Des voleurs embusqués l’assaillirent en route - Et le laissèrent là, tel qu’un mort sans linceul. - - Un sacrificateur, passant près du pauvre homme, - Le vit et, l’ayant vu, poursuivit son chemin. - Un lévite, après lui, passa: ce fut tout comme; - Un troisième passant eut un cœur plus humain. - - C’est un Samaritain qui, du haut de sa bête, - Dit: «Pauvre homme!» Il était monté sur un cheval. - Il descendit vers l’homme et, soulevant sa tête, - Il le plaignait, disant:--«Où donc, frère, as-tu mal?» - - Il oignit d’un vin pur toute sa chair meurtrie, - Il le prit à cheval encore inanimé, - Puis il paya son gîte en quelque hôtellerie... - Le bon Samaritain sera toujours aimé. - - -XIX - -LE PAIN MULTIPLIÉ - - Ne dis pas: Si je suis tout seul dans ce grand nombre, - Quel bien fera mon humble effort, mon pauvre amour? - Car si chaque flambeau s’allume seul dans l’ombre, - Tous se trouvant brûler ensemble, il fera jour. - - Si chaque homme s’attache à consoler un homme, - Tous donneront et tous recevront la pitié. - Écris ton chiffre unique,--et Dieu fera la somme: - C’est ainsi que mon pain sera multiplié. - - Chaque jour est un jour utile, et le temps coule. - Laisse ton siècle rire, incrédule et moqueur: - Un mot, un seul, suffit à guider une foule; - Tous les cœurs grandiront nourris par mon seul cœur. - - -XX - -LES FOURMIS - - Aidez-vous, et tout mal deviendra guérissable. - Un champ fut recouvert de sable par la mer; - Dieu dit à la fourmi d’enlever tout ce sable - Dans le temps que mesure une lueur d’éclair. - - Et beaucoup de fourmis, en nombre insaisissable, - Ayant sur l’heure même envahi ce terrain, - Cent mille ont enlevé cent mille grains de sable - Dans le temps qu’une seule employa pour un grain. - - -XXI - -TROP PEU D’OUVRIERS - - Tous les souffrants, de tous les côtés rassemblés, - Plaintifs et plus nombreux que des épis de blé, - L’imploraient en disant: «Parle-nous ta parole!» - Pour chacun, il trouvait le doux mot qui console, - Mais ils venaient en foule, et ne suffisant pas - A consoler tous ceux qui marchaient dans ses pas, - Lui, s’arrêtait, pleurant sur la misère humaine. - Et tous ces malheureux se couchaient dans la plaine - Languissants et pareils aux troupeaux sans pasteur. - Alors il s’écria, debout sur la hauteur: - «Arrête-toi, Seigneur, qui jettes la semence! - J’ai trop peu d’ouvriers pour ma moisson immense.» - - -XXII - -LES COLOMBES - - Et Jésus, qui blâmait la Loi, fit un exemple, - Devant les faux docteurs surpris et consternés... - Il vit un nouveau-né qu’on apportait au temple: - On consacrait à Dieu les mâles nouveau-nés; - - Et l’on sacrifiait alors deux tourterelles - Dont le sang pur coulait sur l’autel tristement. - Et Jésus les saisit et délia leurs ailes - En s’écriant! «Le Dieu que j’annonce est aimant! - - «Croyez-vous qu’il se plaise aux douleurs des victimes? - O race de serpents! descendants de Caïn! - Je vous dis que le ciel est lassé de vos crimes - Et qu’il vient délivrer l’innocent par ma main! - - «Jérusalem! ô ville horrible, qui lapides - Tes prophètes, et qui tortures l’innocent! - Je viens sauver les doux, défendre les timides... - Dieu ne veut pas de haine et ne veut plus de sang. - - «Or, vous ne m’aurez pas toujours... Venez en foule, - Je veux fonder l’amour; entrez dans mes desseins - Je veux vous rassembler en moi, comme la poule, - Chaque soir, sous son aile, assemble ses poussins!» - - Il parlait, incompris par le prêtre farouche - Qui savait égorger les ramiers sans remord, - Et qui, la rage au cœur, l’injure sur la bouche, - S’écartait de sa route en méditant sa mort. - - -XXIII - -LA BARQUE ENGRAVÉE - - Or, il vit des pêcheurs qui, les pieds dans le sable, - S’efforçaient d’entraîner leur barque dans la mer, - La poussant par l’arrière ou tirant sur le câble, - Tandis qu’elle semblait scellée avec du fer. - - «Nous aurons vent contraire!» Et, parmi leurs blasphèmes, - Lui s’avança paisible et, saisissant l’avant, - Comme un bœuf à l’araire il tira plus qu’eux-mêmes, - Et la barque partit, le flot la soulevant. - - Et comme ils connaissaient sa parole divine, - Ils furent tous émus de sa simplicité, - Et sentirent l’amour entrer dans leur poitrine, - Avec le vent joyeux qui vint du bon côté. - - -XXIV - -LA PROUE - - Tout un peuple, nombreux comme les grains de sable, - Sur le rivage blanc, par un matin très clair, - Dans l’espoir d’écouter son verbe impérissable, - Le pressait, le portait, houleux comme la mer. - - Une barque était là, tirée à terre, vide. - Il y monta, tourné vers les grands flots humains - Et, debout sur la proue, à cette foule avide - Il parlait sa parole en élevant les mains. - - Derrière lui l’aurore éclatait,--et les âmes - Croyaient voir s’avancer, du fond du gouffre bleu, - Un bateau de secours auréolé de flammes, - Et la proue était blanche et représentait Dieu. - - -XXV - -IL COMMANDE AUX TEMPÊTES - - Or, vous vous tourmentez pour bien des choses vaines; - La vie est plus heureuse à qui désire moins; - Le monde est une mer troublée, amours et haines, - Et je porte avec moi la paix. Soyez témoins. - - Vos folles passions, c’est la mer soulevée, - Et vous luttez contre elle avec beaucoup de mal; - Mais la barque, où je suis près de vous, est sauvée, - Car les flots tourmentés tombent à mon signal. - - Je sais, pour apaiser les flots, des mots suprêmes: - Ayez l’âme des lys ou l’âme des oiseaux; - Donnez-moi votre main, ayez foi dans vous-mêmes, - Et vous saurez marcher comme moi sur les eaux. - - -XXVI - -L’INFINI MIRACLE - - Ses sœurs le cherchaient, et Marie, - Toujours craintive d’un danger, - Toujours prête à la gronderie, - Disait: «A-t-il de quoi manger?» - - Le peuple autour de lui fourmille, - Implorant les mots guérisseurs. - On lui dit: «Voici ta famille: - Ta mère approche avec tes sœurs.» - - --«Mes frères, mes sœurs et ma mère, - Dit-il au peuple, c’est vous tous; - La vie est une plante amère, - Mais le miel de ma ruche est doux. - - «Je suis la tendresse promise; - Sur vos maux je viens me pencher; - Et je suis plus grand que Moïse - Qui fit jaillir l’eau du rocher: - - «C’est la dureté des cœurs même - Que je frappe, et l’amour en sort: - Le ciel est en nous lorsqu’on aime... - L’amour est plus fort que la mort. - - «Possédés d’orgueil et de haine, - Je chasse de vous ces démons. - J’apporte la tendresse humaine: - Nous avons Dieu quand nous aimons. - - «Buvez à ma source d’eau vive, - Car je sauve celui qui croit. - Votre esprit boite? qu’il me suive: - Il saura marcher vite et droit. - - «Votre cœur est sourd? qu’il m’entende - Muet? qu’il parle. Renaissez! - Frappez: ma porte s’ouvre grande. - Reposez sur moi, cœurs lassés - - «Levez-vous, ô paralytiques, - Marchez, emportez votre lit!» - Et dans la joie et les cantiques - Le monde infirme tressaillit! - - --«Un aveuglement les égare; - Ils t’ont mis sous terre vivant... - Lazare, Lazare, Lazare, - Lève-toi! Marche mieux qu’avant!» - - Et l’esprit humain se redresse - Et quitte, plus fort et plus beau, - Au grand appel de la tendresse, - Les bandelettes du tombeau. - - O temps d’allégresse première - Où l’aveugle des grands chemins - Se voyait rempli de lumière - Quand Jésus élevait les mains! - - -XXVII - -LES PETITS ENFANTS - - «Je suis la paix, l’amour, et mon règne commence,» - Disait-il, et tous les souffrants suivaient ses pas... - Comme il était pressé par une foule immense, - Les enfants, qui voulaient le voir, ne pouvaient pas. - - Les disciples disaient «Laissez passer le Maître!» - Et plusieurs éloignaient les gens avec leur main, - Et les petits enfants qui voulaient le connaître - Se trouvaient écartés aussi de son chemin. - - Les mères tout à coup sentaient leur main lâchée - Par le petit garçon et sa petite sœur, - Et les enfants, grimpant sur l’arbre de Zachée, - Regardaient de là-haut l’Homme de la douceur. - - Quelques-uns à cheval sur le cou d’un bon père, - Et d’autres sur le bras de leur mère et pleurant, - Tous voulaient voir Celui qui disait: «Peuple, espère!» - ... Ils le sentaient si près de leur cœur, quoique grand! - - Et Jésus, très fâché de voir qu’on les repousse: - «Laissez venir à moi tous ces petits enfants... - Ceux-là seuls qui, comme eux, ont l’âme pure et douce, - Au royaume du Père entreront triomphants. - - «Et malheur à qui met un trouble dans leurs âmes! - S’il n’est pas criminel ou stupide, il est fou! - Il vaudrait mieux pour lui que, maudit par les femmes, - On le jette à la mer avec la pierre au cou! - - «Car ces petits cœurs-là, c’est la source profonde - Qui sera fleuve, et court vers des lieux ignorés. - N’oubliez pas qu’ils sont l’espérance du monde, - Et l’avenir sera ce que vous les ferez.» - - Il écarta la foule, et, foule plus petite, - Des centaines d’enfants accouraient, tout joyeux. - Recevant dans leur cœur, où l’avenir palpite, - La bénédiction qui tombait de ses yeux. - - Sa main, sa belle main légère, les caresse, - Passant avec douceur sur leurs longs cheveux bruns; - Il donne à tous sa paix, et la même tendresse... - Et pourtant son regard s’arrête à quelques-uns. - - Il voudrait à chacun parler selon leurs âmes: - Il les baptise en lui de paix, d’espoir, de feu, - Surtout les plus petits, nichés au sein des femmes, - Oiseaux à peine éclos des mystères de Dieu. - - Il les attire tous dans sa tiède pensée, - Comme la poule prend sous l’aile ses poussins, - Et les garde, nichée incertaine et pressée, - Un instant au berceau de ses profonds desseins. - - Tous passent un instant dans cette âme féconde - Et tous l’aiment, sentant que tous ils lui sont chers, - Et le Dieu porte ainsi tout l’avenir du monde - Dans son cœur maternel qui refait l’univers. - - -XXVIII - -LES COMMÉRAGES - - Il revint au pays, et, devant ses discours, - Les gens de Nazareth même et des alentours, - Étonnés, se disaient:--«Il parle comme un ange, - Et cependant il est d’ici! c’est bien étrange! - Son père n’est-il pas Joseph le charpentier - Dont, tout jeune, il apprit assez mal le métier? - ... Bon Joseph, faible en tout, même en charpenterie! - Et sa mère... - --Allons donc? - --Mon Dieu, oui, c’est Marie! - --Quoi! celle que Joseph refusa tout d’abord? - --Oui. - --Ah! je me souviens! Certe! il n’avait pas tort. - --Jacques, Joseph, Simon et Jude... - --Oui, des drôles!... - --... Sont ses frères... - --Tu dis? - --Je hausse les épaules! - Ces gaillards font les fiers! Leur Jésus n’est qu’un fou... - --Ses sœurs ont un orgueil!... - --Et ça n’a pas le sou... - - Et Celui qui marchait vers la croix triomphale - Était dans son village un sujet de scandale. - - -XXIX - -LA FEMME - - Cherchez l’éternel, même en l’amour éphémère; - Prenez garde à la femme, aux chaînes de ses mains - Ses lourds cheveux sont des liens; elle est amère - Comme la mort. Veillez, ô faibles cœurs humains. - - Certains hommes sont nés sans la puissance d’homme; - D’autres sont mutilés en arrivant au jour; - D’autres, cherchant la loi de Celui que tout nomme, - Oublîront les amours pour mieux trouver l’amour. - - Amis, la chair est faible; elle est aisément lâche - Quand la femme l’appelle et lui dit: «Reste là!» - Samson était marqué pour une grande tâche: - Prenez garde aux ciseaux des sœurs de Dalila! - - Vous abandonnerez cependant mère et père, - O chastes épousés, pour ne faire qu’un seul, - Puis de vous sortira l’avenir qu’on espère, - Puis Dieu vous roulera dans le même linceul. - - -XXX - -LA SAMARITAINE - -LA SAMARITAINE. - - Étranger, que fais-tu près de cette fontaine, - Assis et tout poudreux sur le bord du chemin? - -JÉSUS. - - Fais-moi boire. - -LA SAMARITAINE. - - Seigneur, je suis Samaritaine... - Et tu veux de cette eau que va puiser ma main! - Les Juifs n’ont pas commerce avec ceux de ma race. - -JÉSUS. - - Si tu savais quel don j’apporte, qui je suis, - Qui te parle, c’est toi peut-être qui, par grâce, - Demanderais un peu d’eau vive de mon puits. - -LA SAMARITAINE. - - Comment puiserais-tu? la fontaine est profonde; - Tu n’as rien pour puiser; tu te tiens en repos... - Es-tu plus que Jacob?... Il a bu de cette onde - Où ses enfants et lui conduisaient leurs troupeaux. - -JÉSUS. - - On aura soif encor, douce Samaritaine, - Quand on boit de cette eau, calme comme le ciel: - Mais celui qui, lassé, s’abreuve à ma fontaine, - Il garde en lui la source et le calme éternel. - - -XXXI - -MARIE-MAGDELEINE - - Quand Magdeleine apprit qu’un jeune homme à l’œil clair, - Simple et beau, soumettait le peuple à sa parole, - Ayant rêvé longtemps de lui, la vierge folle - Désira le soumettre à ses charmes d’enfer. - - L’orgueil seul, son orgueil naïf de fille d’Ève, - L’inspirait,--et, voulant se mesurer au Dieu, - Elle partit, le cœur brûlant, la joue en feu, - Elle vint à celui qu’elle admirait en rêve. - - Elle comptait bien faire, avec des cheveux blonds, - Un câble pour lier ses pieds, ses mains, son âme... - Le vainqueur de Satan vaincra-t-il une femme? - Et, tremblante d’orgueil, elle murmure: Allons! - - Elle vint.--«O Seigneur, lui dit-elle inclinée, - Laisse mes doux parfums couler sur tes pieds nus!» - Et, menteuse, elle prit des regards ingénus, - Mais son âme au dedans ne s’était pas donnée. - - Le Dieu, calme, sourit au mensonge banal, - Et, triste, il la laissa, recevant comme on donne, - Verser l’ambre et le nard sur la chair qui frissonne, - Mais l’esprit disait: «Dieu, préservez-nous du mal! - - «Qu’elle s’élève à moi par la tendresse entière, - Celle qui vient à moi pour l’amour sensuel; - Tous les chemins d’en bas conduiront à mon ciel, - Puisque l’âme est par vous liée à la matière.» - - Et, dominant sa peine et les frissons nerveux - Qui couraient sur ses pieds avec la chaude haleine, - Jésus soufflait son rêve au cœur de Magdeleine - Qui, lente, dénouait pour lui ses grands cheveux. - - En vain elle écrasa sur les pieds nus sa bouche, - Les baisant, les mordant des talons à l’orteil, - Lui, songeait, l’œil au ciel, tourné vers le soleil: - «Sauvons ce cœur captif dans la chair qui me touche!» - - Et les beaux pieds du Dieu, sous le baiser charnel, - Rayonnaient vers le front de la femme abaissée, - Qui dit enfin, debout et droite de pensée: - «Pardon! je t’aimerai, Seigneur, dans l’éternel!» - - -XXXII - -MARTHE ET MARIE - - Elles étaient deux sœurs, Marthe aux cheveux châtains, - Et Marie aux yeux clairs, plus jeune, rose et blonde - Et Celui qui devait léguer l’amour au monde - Était le guide sûr de ces cœurs incertains. - - Marthe, tout orgueilleuse, était la ménagère, - Les soins et les soucis donnant l’autorité. - L’autre, offrant un secours chaque fois écarté, - Dans sa propre maison semblait une étrangère. - - Or Marthe ayant reçu Jésus dans sa maison, - Marie, aux pieds du Maître assise, écoute et songe, - Et lui, par des discours qu’elle-même prolonge, - Forme attentivement sa naïve raison. - - --«Maître, dis-moi, crois-tu que mon âme est gâtée? - C’est ta brebis perdue?... Oh! si c’était cela, - Je la ferais pour toi légère... porte-la!» - Et sans fin elle boit la parole écoutée. - - Il aime mieux Marie et le bleu de ses yeux, - Ses cheveux blonds et lourds, tels que des moissons mûres, - Sa lèvre où la parole a de si frais murmures - Et son sourcil pareil au croissant d’or des cieux. - - Marthe, le ton grondeur, le visage un peu sombre, - Jalouse quand sa sœur veut sa part de travail, - Maîtresse en tout, s’acharne au plus petit détail, - Comptant sans fin des plats dont elle sait le nombre. - - --«Oh! Maître, dit Marie, oh! que tu parles bien - Des lys vêtus de soie et des douces colombes! - Dis-moi, tu seras là, quand s’ouvriront les tombes? - Alors, si je te vois, je ne craindrai plus rien!» - - Un jour, tournant les yeux vers sa blonde cadette, - Irritée à la voir se plaire aux chers discours: - --«Tu ne fais rien, quand moi je travaille toujours, - Dit Marthe. Il serait temps de me payer ta dette.» - - --«Viens écouter comme elle et te repose un peu: - Dit Jésus.--«Commandez, dit Marthe, qu’elle m’aide!» - Or l’irritation la fit paraître laide, - Et par l’entêtement elle déplut au Dieu. - - --«Marthe, Marthe, dit-il, laisse ta pauvre tâche. - Ta sœur veut bien la faire et tu m’écouteras...» - Mais Marthe répondit: «J’aime occuper mes bras. - Ma maison est trop grande et mon cœur n’est point lâche.» - - Voyant son injustice, il répondit encor: - --«La part que se choisit Marie est la meilleure.» - Et tandis que, tout bas, la petite sœur pleure, - Jésus, posant sa main sur les beaux cheveux d’or: - - --«Cette meilleure part ne peut plus être ôtée - A l’enfant qui me cherche et qui veut mes leçons...» - Et, pensive, Marie, avec de doux frissons, - Boit, les yeux sur Jésus, la parole écoutée. - - -XXXIII - -L’INSCRIPTION SUR LA TERRE - - Lorsqu’on vint lui parler de la femme adultère, - Avant d’éterniser, par un mot de son cœur, - La suave indulgence et le pardon vainqueur, - Il traça de son doigt des signes sur la terre. - - Courbé vers le limon d’où l’homme fut tiré, - Que traçait-il à terre avec son doigt sublime? - Hésitait-il encore à pardonner ce crime? - Cherchait-il à parfaire un mot, le mot sacré? - - La femme qu’on avait surprise à demi nue, - Demeurait là, debout, triste et baissant les yeux, - Muette, à regarder l’homme mystérieux - Qui traçait sur le sol une chose inconnue. - - --«Celui qui d’entre vous se trouve sans péché - Lui jette la première pierre,» dit le Maître. - Puis, se baissant encore, il refit, lettre à lettre, - Ce qu’il traçait du doigt, à genoux et penché. - - Pourquoi les laisse-t-il, sans parler davantage, - Tous ces Pharisiens au sourire hideux? - Pourquoi la laisse-t-il souffrir au milieu d’eux, - Pâle et debout, le sang de la honte au visage? - - Ils partirent, voyant qu’il écrivait toujours; - Elle resta, sans qu’il parût y prendre garde. - Qu’attend-elle de lui, l’âme qui le regarde? - Écrit-il son dégoût des terrestres amours? - - S’il écrit sur la terre, ah! c’est que notre terre, - Qui nourrit les vivants et se nourrit des morts, - Lourde origine, impose à la chair sans remords - Le baiser, redoutable et beau comme un mystère! - - C’est qu’elle est toute cause et toute excuse en nous, - Comme nous à la fois chose infime et sublime; - L’eau du ciel l’alourdit mais un rayon l’anime: - C’est pourquoi, sur la terre, il écrit à genoux... - - Et ce qu’il confiait à l’éternelle argile, - C’est l’éternel pardon que répandaient ses mains; - Dans la terre qu’il creuse, il met tout l’Évangile, - Pour que le sol lui-même en parle aux pieds humains - - Pour que, par nos talons, le sol, argile ou sable, - En tremblant nous l’envoie au cœur et sous le front, - Et qu’éternellement, dans tous ceux qui naîtront, - Ce qui périt ressente un verbe impérissable. - - Et seul avec la femme, il dit, se relevant: - «Vous a-t-on condamnée?» - Elle dit: «Non!» - --«O femme, - Je ne condamne pas non plus! Paix à votre âme!» - - Alors elle partit, consolée et rêvant... - - -XXXIV - -LE BŒUF - - Comme il passait au bord d’un champ où, tête basse, - Un bœuf tirait l’araire et creusait des sillons, - Un instant il rêva, l’œil fixé sur sa trace, - Puis, ouvrant les deux mains, il sema des rayons. - - Et songeant au bon grain, à l’ivraie, au mystère, - L’homme que le travail des hommes attendrit, - Bénit l’humble animal qui labourait la terre, - En murmurant: «Le pain du corps soutient l’esprit.» - - -XXXV - -L’ANE - - Or, comme il cheminait en suivant son beau songe, - Sous un frêle olivier, tout au bord du chemin, - Un vieil âne pelé, qui tirait sur sa longe, - Avançant les naseaux, vint effleurer sa main. - - Et Jésus s’arrêta, songeant à cette crèche - Où l’âne, avec le bœuf, l’accueillirent enfant, - Ou tous deux, à genoux dans de la paille fraîche, - Sur ses petits bras nus soufflaient le réchauffant. - - Longtemps il regarda cette humble et lourde tête, - Ces poils longs et rugueux, ces deux gros yeux surpris - Puis sa main caressa, sur les flancs de la bête, - La trace du bâton qui les avait meurtris. - - Vers l’âne enfin Jésus pencha sa face auguste, - Et le pauvre animal, se mettant à trembler, - Soufflait, tout haletant, sur les lèvres du Juste, - Ce grand soupir des cœurs qui ne peuvent parler. - - -XXXVI - -L’ARGILE - - De tout petits enfants, jouant avec l’argile, - Façonnaient gauchement des oiseaux et des fleurs - Et, s’arrêtant près d’eux, l’homme de l’Évangile - Songeait: «Il est ici, l’espoir des temps meilleurs! - - «En façonnant les cœurs d’enfants, argile molle, - On ferait l’homme bon et plus beau, sûrement...» - Et Jésus caressait d’une douce parole - Ceux dont pourrait sortir un avenir aimant. - - Il admirait comment leur naïve tendresse - Accourt au moindre appel, tend les bras et sourit; - Il faut que la leçon leur semble une caresse; - C’est grandir notre espoir que grandir leur esprit. - - --«Montre-moi cet oiseau, laisse que je l’achève; - Lorsque j’étais petit, j’en faisais de pareils...» - Et l’enfant, tout debout, tendant l’oiseau, l’élève - Vers l’homme bienveillant qui donne des conseils. - - Mais quand aux mains de l’Homme il cherche à le reprendre, - Tandis que ses amis se pressent à l’entour, - L’enfant laisse échapper l’oiseau d’argile tendre - Et qui s’écrase aux pieds du Prophète d’amour. - - --«Oh! mon oiseau! l’oiseau que j’avais fait moi-même! - Que je voulais montrer à ma mère!»--Il pleurait. - Et l’ouvrier des cœurs, qui savait comme on aime, - Souffrait avec l’enfant de ce touchant regret. - - --«Fais-en bien vite un autre!... un plus joli peut-être!» - Et, ses deux belles mains dans un limon visqueux, - Afin que les petits fussent contents, le Maître - S’était assis à terre et jouait avec eux. - - -XXXVII - -CHEZ MARIE, MÈRE DU CHRIST - -UNE VOISINE. - - Je vous plains! cet enfant vous met en grand souci. - -MARIE. - - Et cependant il a l’âme d’une colombe! - -LA VOISINE. - - Hélas! mais il en a les deux ailes aussi: - Jamais au colombier!... Nos enfants, c’est ainsi... - Il vous tourmentera toujours, jusqu’à la tombe. - -MARIE. - - A douze ans, il faisait aux Scribes la leçon! - -LA VOISINE. - - ... Le mien est assidu chez un maître maçon. - Le vôtre a de l’orgueil? - -MARIE. - - Oh! non! - -LA VOISINE. - - Quel est son âge? - -MARIE. - - Trente ans... ce cher petit - -LA VOISINE. - - Et ça croit tout savoir! - -MARIE. - - Mon Dieu, non! mais beaucoup disent que c’est un sage. - -LA VOISINE. - - Jean, le baptiste, on dit qu’il est allé le voir?... - Il s’est fait baptiser? - -MARIE. - - Ça, c’était du courage: - Voici Jean en prison. - -LA VOISINE. - - Vous ne savez donc rien? - Il est mort. - -MARIE. - - Mort! - -LA VOISINE. - - Hérode a fait trancher sa tête. - La fille de la reine ayant dansé très bien: - «Que veux-tu?» lui dit-il. La réponse était prête. - La femme du tétrarque en voulait au prophète - Qui traita son second mari d’incestueux. - Et l’enfant dit au roi: «Je sais ce que je veux: - Je veux, sur un plat d’or, la tête du baptiste!» - -MARIE. - - C’est effrayant, cela! - -LA VOISINE. - - N’est-ce pas que c’est triste? - -MARIE. - - Mon fils a des amis vraiment bien dangereux! - -LA VOISINE. - - Puisque vous comprenez qu’un danger le menace, - Je peux vous en parler? - -MARIE. - - Que savez-vous, de grâce? - -LA VOISINE. - - Hérode, ayant appris qu’avec autorité - Votre fils parle au peuple et qu’il est écouté, - S’inquiète de lui... Vous serez courageuse?... - Il prétend que Jésus, c’est Jean ressuscité! - -MARIE. - - Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! que je suis malheureuse! - J’ai prévu tout cela quand il était petit. - Voilà bien dix-huit ans au moins qu’il n’a rien dit. - Je le croyais changé, mais non! Ce grand silence, - Ce n’était que travail et longue patience! - Je le vois: il lisait tout ce qui fut écrit. - -LA VOISINE. - - Oui, l’enfant, qu’on croyait corrigé--recommence! - Pauvre femme!... On ne voit que lui, sur les chemins! - -MARIE. - - Il touche des lépreux avec ses pauvres mains! - -LA VOISINE. - - On le rencontre avec des vagabonds, des filles! - -MARIE. - - Il dit qu’on doit avoir des sentiments humains! - Je le sais. - -LA VOISINE. - - Mais on doit des égards aux familles! - -MARIE. - - Mon Dieu! mon Dieu! comment cela finira-t-il? - Hérode est irrité... c’est le plus grand péril. - -LA VOISINE. - - Et les Pharisiens, les grands docteurs du Temple, - Ont droit de se fâcher, quand il leur dit: «La Loi - A fait son temps; pensez et prêchez comme moi! - Moïse n’est plus rien! c’est moi qui suis l’exemple, - Le seul Maître!» - -MARIE. - - Oh! mon Dieu, pourquoi, mon Dieu! pourquoi - Nos fils, devenus grands, nous font-ils tant de peine? - ... Il m’aime bien, pourtant! - -Elle s’agenouille. - - Dieu juste, éternel Dieu, - Ayez pitié de moi, Clémence souveraine! - -Jésus paraît devant elle. - -JÉSUS. - - Mère, je pars encor: je viens vous dire adieu. - Mes amis les pêcheurs m’ont préparé leur barque; - Je dois fuir pour un temps Hérode, le tétrarque. - Je pars. - -MARIE. - - O mon Jésus! ô mon fils! ô mon sang, - Ma chair!--je vis par toi dans l’éternelle crainte! - J’ai bien souffert de toi lorsque j’étais enceinte. - J’ai bien souffert encor par toi, pauvre innocent, - Lorsqu’il fallut s’enfuir au désert, sur notre âne! - Mais tu n’y pouvais rien, quand tu ne savais pas; - Aujourd’hui, tu devrais au moins parler plus bas: - Hérode te poursuit! Le temple te condamne!... - Es-tu sûr, mon Jésus, d’avoir raison? - -JÉSUS. - - Adieu, - Ma mère. Vous aussi vous ignorez mon âme. - Nul homme n’est si loin de l’homme--que la femme. - Ma mission commande et j’obéis à Dieu, - Et vous, vous ne songez qu’à des choses humaines. - Hélas! de tout mon cœur j’ai pitié de vos peines, - Mais ne puis m’attarder aux humaines amours. - Pleurez, car vous non plus ne m’aurez pas toujours! - Pleurez, femme: je dois subir toutes les haines; - Pleurez; vos pleurs aussi deviendront un secours. - Moi, j’ai tout à souffrir pour consoler la terre, - Et si vous compreniez je souffrirais bien moins, - Car le plus grand malheur est d’être solitaire - Et le fond de mon cœur doit rester sans témoins. - -MARIE. - - Change ta volonté... Tout le monde te blâme. - Mon reproche est si doux!... Il te semble importun? - -JÉSUS. - - Hélas! ma mère, hélas! vous n’êtes qu’une femme... - Hélas! femme, entre nous qu’y a-t-il de commun? - - -XXXVIII - -LE SOMMEIL - - L’homme miraculeux qui portait dans son âme - Un ciel plus constellé que les ciels de la nuit, - Dans son cœur un soleil, une source de flamme, - Et dans son calme esprit la vérité qui luit, - - L’homme dont la tunique était faite de gloire, - De probité candide et du lin le plus pur, - Dont la parole avait le poli de l’ivoire, - L’éclat du croissant clair et les tons de l’azur, - - Dont chaque mot était un diamant superbe - Que ramassaient, courbés, les pauvres en haillons, - Celui dont chaque pas faisait des fleurs dans l’herbe - Et dont les yeux jetaient aux âmes des rayons, - - Comme la nuit tombait sur l’homme de lumière, - Cet homme, pauvre et seul, dont le cœur était dieu, - S’étant baissé, chercha vainement une pierre - Pour y poser sa tête et s’endormir un peu. - - -XXXIX - -LE TRIOMPHE - - Or, comme, sur un âne, Il venait vers la ville: - «Le voici! Le voici!» crièrent les enfants. - L’esprit d’amour grandit la multitude vile, - Et, tous en un, les cœurs se gonflaient, triomphants. - - --«Déroulons les tapis d’honneur dans la poussière, - Jetons devant ses pas des parfums et des fleurs!» - Et les grands, les petits, les vieux, la foule entière, - Sentaient le cœur d’un seul plus grand que tous les leurs. - - Au-dessus de sa tête on balançait des palmes; - Des riches étalaient sous ses pieds leurs manteaux, - Et lui passait, un pur rayon dans ses yeux calmes - Que la simplicité du cœur faisait si beaux. - - Et des marchands et des soldats venus de Rome - Disaient: «L’ambition illumine son œil: - Cet homme sera roi. Qu’on surveille cet homme - Qui provoque déjà les pompes de l’orgueil!» - - Mais Jésus, faisant halte à l’ombre d’un platane, - Et souriant:--«Mes bons amis, vous jugez mal: - Celui qui foule aux pieds vos tapis--c’est mon âne! - Je n’en suis pas plus fier que ce doux animal. - - «Et je laisse partout flotter vos oriflammes, - Vos tapis s’étaler, vos fleurs embaumer l’air, - Parce qu’il faut encore un signe aux pauvres âmes: - Ma parole est esprit; votre oreille est de chair. - - «Si j’avais quelque orgueil, ce serait de moi-même; - Je ne crains pas pour moi ces vains honneurs d’un jour - Mais j’aime à voir, par moi, dans un orgueil que j’aime, - Dix mille cœurs unis ne faire qu’un amour... - - Pour triompher, mon rêve, au niveau de ma tête, - Prend, sensible à vos yeux, l’éclat matériel, - Mais j’ai mis les honneurs sous les pieds d’une bête - Et mon cœur va plus haut que les oiseaux du ciel.» - - -XL - -SUR LE PARVIS DU TEMPLE - -UN PHARISIEN. - - Vous l’avez entendu? - -UN SCRIBE. - - Comme je vous entend. - -LE PHARISIEN. - - Et que disait le peuple? - -LE SCRIBE. - - Il paraissait content. - -LE PHARISIEN. - - Avez-vous retenu sa harangue? - -LE SCRIBE. - - Oui, par bribes... - - La voici donc. Écoutez-la: - «Les Pharisiens et les Scribes - Sont assis dans la chaire où Moïse parla, - Mais je ne puis en eux respecter que cela. - ... Ils mettent sur le dos de l’homme - Qui, plié, ne peut plus marcher, - Des fardeaux de bêtes de somme, - Mais ils n’y voudraient pas toucher!» - -LE PHARISIEN. - - C’est prêcher la révolte! - -LE SCRIBE. - - Oh! ce n’est rien encore: - ... «Que leur fait la vertu, pourvu qu’on les honore? - Ils écrivent la Loi sur de gros parchemins, - Mais l’esprit de la Loi n’entre pas dans leur âme; - Avant chaque repas ils se lavent les mains, - Mais c’est l’impureté de leur cœur--que je blâme. - Ils veulent être bien placés dans les repas: - Tout leur désir est de paraître! - Pourvu qu’on les appelle: «Maître!» - Dieu--seul maître des cœurs--ne leur importe pas!» - -LE PHARISIEN. - - C’est affreux! - -LE SCRIBE. - - Attendez! - -LE PHARISIEN. - - Par le Temple! Je rêve! - -LE SCRIBE. - - ... «Vous n’avez qu’un docteur, et c’est moi, ce docteur! - Le plus grand ne sera que votre serviteur; - J’abaisse celui qui s’élève, - Et je relèverai ceux qui sont abaissés!» - -LE PHARISIEN. - - C’est infâme!... Ce sont des propos insensés. - -LE SCRIBE. - - Il y a mieux encore. Écoutez-moi la suite: - «Pharisiens, malheur à vous, race hypocrite! - Vous priez à grand bruit sur les parvis sacrés, - Mais, fiers de vos manteaux dorés aux franges neuves, - Tout en priant, vous dévorez - L’obole et la maison des veuves! - Malheur à vous! car Dieu vous regarde irrité! - Vous qui, tout en payant la dîme, - Encouragez le crime, - Négligents de justice et de fidélité...» - -LE PHARISIEN. - - Abomination! nous allons à l’abîme! - Je ne vois plus pour nous nulle sécurité - Tant qu’on n’arrête pas ce parleur redoutable. - -LE SCRIBE. - - «O sépulcres blanchis, vous êtes au dehors, - --Disait-il en criant,--d’une blancheur aimable, - Mais pleins de pourriture et d’ossements de morts! - Oui, vous rebâtissez les tombeaux des Prophètes, - Mais qui les a tués, si ce n’est vos aïeux? - Vous versez le sang le plus précieux! - O serpents, race de vipères! - Meurtriers, dignes de vos pères, - Car vous tûrez encor, toujours, ceux qui viendront, - Jusqu’à ce que retombe enfin sur votre front - Tout le sang généreux répandu sur la terre!» - -LE PHARISIEN. - - Il a dit tout cela? Comment le faire taire? - -LE SCRIBE. - - On pourrait le livrer aux juges. Songez donc. - Il remet les péchés! C’est en Dieu qu’il se pose, - Avec ces mots nouveaux d’amour et de pardon! - Jéhovah Sabaoth n’est donc plus assez bon? - -LE PHARISIEN. - - Il tente de guérir--par ses mains qu’il impose. - Il blâme hautement le divorce... - -LE SCRIBE. - - Autre chose: - Il se rit du Sabbat: hier, tout en marchant, - Ses disciples cueillaient des épis dans un champ. - C’était jour de Sabbat! On en fit la remarque; - Mais lui, montant, au bord du lac, dans une barque, - Avec un très malin sourire nous parla: - «Votre âne et votre bœuf ont-ils soif ce jour-là? - Dit-il. N’oubliez pas de leur donner à boire!» - -LE PHARISIEN. - - Il s’est moqué de nous! - -LE SCRIBE. - - Je commence à le croire! - Car il a dit encor: «Quand on sème du blé, - Par le jour du Sabbat voit-on qu’il soit troublé? - Nuit et jour il travaille, en dépit de vos prêtres... - Venez à moi, venez, ô cœurs endoloris: - Même un jour de Sabbat je console et guéris!» - -LE PHARISIEN. - - L’insolent! Il est temps de nous en rendre maîtres! - Si l’on ne punit pas de semblables discours, - Le Temple, s’indignant, croulera de lui-même! - -LE SCRIBE. - - Il le rebâtirait, prétend-il, en trois jours! - -LE PHARISIEN. - - Écrivez ce mot-là: c’est son plus grand blasphème! - -LE SCRIBE. - - Vous savez que Judas nous prête son concours? - -LE PHARISIEN. - - Pour combien? - -LE SCRIBE. - - Oh! pas cher!... C’est un homme que j’aime: - Il défend avec nous, contre cet exalté, - L’honneur et l’avenir de la société. - - -XLI - -LA COLÈRE - - On a vu plusieurs fois sa face courroucée, - Mais surtout dans ce jour où, sur le saint parvis, - Il aperçut, hurlant dans la foule pressée, - Des marchands qui vendaient oiseaux et chènevis. - - Il y avait aussi des changeurs de monnaie, - Et Jésus indigné cria, courant contre eux: - --«Je viens pour séparer le bon grain de l’ivraie! - Je viens pour nettoyer de leur mal les lépreux! - - «Et ceux-là sont la lèpre à la face du Temple, - Qui sur mon seuil sacré viennent compter de l’or. - Que le parvis lavé soit pur comme un exemple!... - Hors d’ici! Vos trésors salissent mon trésor! - - «La graine que l’on vend gâtera ma semence! - Votre balance impure est de mauvaise foi, - Vous qui faites, à l’heure où mon règne commence, - Votre éventaire avec les tables de la Loi! - - «Maudits! Vous avez fait des ailes prisonnières! - Vous vendez ma colombe et mes biens les meilleurs - Et du Temple, où jadis s’envolaient les prières, - On dira: Ce n’est plus qu’un antre de voleurs!» - - Et tables, escabeaux, même les gens, tout tombe - Sous sa main, seulement pitoyable aux oiseaux... - La cage en se brisant délivrait la colombe - Et l’or sur les degrés s’en allait par ruisseaux. - - --«Hors d’ici, gens sans foi ni loi! dehors, canaille!» - Ses yeux lançaient l’éclair et, son fouet se levant, - Tous couraient éperdus, chassés comme la paille - Qui s’enfuit, tourbillonne et s’éparpille au vent. - - -XLII - -L’INDIGNATION PUBLIQUE - -Sur la place, devant le Temple. - -UN RICHE. - - Ce vil Nazaréen, ce bâtard de l’étable, - Commence à devenir un coquin dangereux. - Sa parole mielleuse est un cri redoutable, - Car tous les indigents vont se liguer entre eux. - Hier, sur la montagne, ils étaient bien dix mille; - Ce sont des péagers, des gueux, des gens de rien, - Des filles, des pêcheurs... Le mal gagne la ville, - Et même un sénateur tout bas s’est dit chrétien. - Il m’irrite à la fin, avec ses paraboles - Qu’on répète le soir au seuil de la maison. - C’est un mauvais levain que ses belles paroles. - -UN BANQUIER. - - Une bonne potence en aura bien raison. - -LE RICHE. - - N’a-t-il pas dit hier à son peuple en guenille - Que plutôt qu’un seul riche au royaume des cieux - Un gros câble entrera par le trou d’une aiguille? - -LE BANQUIER. - - Ce sont là des propos vraiment séditieux! - -LE RICHE. - - A quoi pensent-ils donc, tous les princes des prêtres, - Les sacrificateurs, les docteurs de la Loi?... - Tous les pauvres demain vont nous parler en maîtres, - Si l’on n’arrête pas ce gueux--qui se dit roi! - -A un citoyen romain qui les aborde. - - Qu’en pense-t-on là-bas, vous qui venez de Rome? - -LE CITOYEN ROMAIN. - - Rome ne se croit pas en péril pour si peu. - Elle a coutume aussi de faire un dieu d’un homme... - Pourtant l’ordre est donné de surveiller ce dieu. - -LE RICHE. - - Pilate est faible; il veut plaire aux uns comme aux autres: - Il flatte Rome et veut surtout rester préfet; - Il flatte aussi les gueux... de la graine d’apôtres! - Il hésite et voilà comme un grand mal se fait! - -LE BANQUIER. - - Ce farouche Romain obéit à sa femme. - -LE CITOYEN ROMAIN. - - Elle croit Adonis revenu dans ce dieu! - -UN PRÊTRE. - - Madame Putiphar, peut-être... avant le drame. - -LE RICHE. - - Vous riez?--Il est temps plutôt d’agir un peu. - Vous un prêtre, voyons, songez que ce Messie - Soulève un mouvement qui ne se peut souffrir. - Le Temple est en danger. D’où vient votre inertie? - -LE PRÊTRE, tout bas. - - Silence! Nous songeons à le faire mourir. - - -XLIII - -LE BANQUET - - Lorsqu’il leur annonça qu’un d’eux le trahirait, - Tous, le cœur incertain, craignirent en secret. - Même après qu’en Judas il eut marqué le traître, - Ils restèrent longtemps craintifs de se connaître, - Et leur tristesse emplit la salle du banquet. - Or, Jean, le favori, que Jésus remarquait - Pour la grâce du cœur tendre et vite chagrine, - Inclina lentement le front vers sa poitrine, - Et le divin trahi, divinement humain, - Sur le beau front de Jean posa longtemps sa main. - - -XLIV - -LA SUEUR DE SANG - - Tandis que les deux fils de Zébédée et Pierre - Sentaient s’appesantir lourdement leur paupière, - Le Dieu, comme il est dit aux livres qu’on a lus, - Se chercha dans lui-même et ne se trouva plus. - Il avait dit: Dieu seul est fort. Croyez au Père. - Il avait dit: Il faut qu’on aime et qu’on espère. - Il avait dit: Heureux les tristes et les doux. - Il avait dit: La paix du ciel soit avec vous. - - Maintenant, dans son cœur diminué, fragile, - Le messager divin doutait de l’Évangile - Et sa robuste foi d’espérance et d’amour - Défaillait comme autour de lui l’éclat du jour... - Le prometteur de paix n’est qu’une âme en tumulte; - Sa promesse a menti; sa douceur, on l’insulte. - La trahison le suit dans l’ombre pas à pas, - Et son Dieu de pitié ne le console pas. - - * * * * * - - --«Seigneur, nous nous parlions autrefois face à face, - Sur le bord des lacs bleus et le long du blé mûr, - Et voilà qu’aujourd’hui votre image s’efface, - Juste à l’heure où mon cœur demande un appui sûr. - - Ne m’abandonnez pas juste à l’heure de trouble - Vous qui m’avez souri par les jours de soleil! - Pierre m’a renié déjà dans son cœur double, - Et, tandis que je meurs,--mes amis ont sommeil. - - Seigneur! rien n’est donc vrai de tout ce que j’annonce? - Et la dette du Fils, vous ne la paîrez pas! - Seigneur, j’attends de vous un souffle pour réponse... - Je comprendrai, Seigneur: vous pouvez parler bas. - - J’assemble dans mon cœur tous les désirs de l’homme - Et l’humanité même agonise avec moi. - Mon Père, répondez au Fils quand il vous nomme... - L’espérance et l’amour méritent bien la foi! - - J’ai fait deux pas vers vous, Maître de toute chose, - Faites un pas vers moi qui sanglote à genoux; - La foi n’est pas un bien dont notre âme dispose: - On vous attend de vous, Seigneur! Exaucez-nous! - - Ils ont derrière moi couru vers un fantôme, - J’ai trahi ceux à qui j’ai promis votre amour, - Si je doute de vous et de votre royaume - Que j’avais cru plus sûr que la splendeur du jour! - - Mais alors, ô Seigneur, que vais-je donc leur dire - En sortant de cette ombre où mon cœur a douté? - A quoi leur servira mon étrange martyre, - Si le prix n’en est pas votre immortalité? - - J’ai dédaigné pour vous les sujets de leur joie; - A ma mère j’ai dit: Qu’avons-nous de commun? - Et les pieds et les yeux rivés sur votre voie, - Je n’ai pris à l’amour terrestre qu’un parfum. - - Seigneur! ai-je trompé les races à ma suite, - Et légué le néant à tous ceux qui viendront? - Seigneur, je meurs d’effroi! Seigneur, répondez vite - Car la sueur de sang découle de mon front! - - Ce supplice, ô mon Dieu! dépasse tout supplice, - De douter, juste à l’heure où l’on meurt pour sa foi! - Épargnez-moi l’horreur de boire ce calice. - Détournez, s’il se peut, ce calice de moi!» - - * * * * * - - Dieu ne répondit pas. Et de la tête blonde - Qui, lourde, s’affaissait sous les malheurs du monde, - La sanglante sueur, goutte à goutte tombait... - Et ce doute suivra le dieu sur son gibet!... - C’en est fait. Tout est vain. Tout est faux. Tout est vide! - Et ses yeux, dilatés dans sa face livide, - Interrogeaient l’espace horrible où rien n’a lui. - Tout à coup sa pensée, en lui, revint sur lui; - Son regard, détourné du gouffre où Dieu se voile, - Vit dans son propre cœur une lueur d’étoile, - Et Jésus s’écria: «Ma lumière, c’est moi! - Mon cœur se fera dieu pour qu’ils aient une foi. - Tout leur bonheur promis, je le porte en moi-même, - Et je crois à l’amour puisque--malgré tout--J’AIME!» - - Et Jésus se leva, triste paisiblement. - Ses disciples, assis, l’attendaient en dormant, - Sans avoir pris leur part de son angoisse sainte. - L’un sur l’autre appuyés ils sommeillaient sans crainte, - Très calmes et l’esprit roulé dans le sommeil. - Jésus aurait aimé prendre un repos pareil, - Mais, non loin, les soldats rôdaient avec leur lance, - Et Jésus, s’asseyant sur la pierre en silence, - Se garda d’éveiller trop vite ses amis, - Parce qu’il les jugeait heureux d’être endormis. - - -XLV - -LA GRANDE SOLITUDE - - Quand tous nos ennemis, indifférence ou haine, - S’uniraient pour couvrir d’insultes notre cœur; - Quand nous entendrions, dans un rire moqueur, - S’élever contre nous toute la rage humaine, - - Nous pourrions dire encor: «Ils comprendront un jour: - S’ils ne comprennent point, ce n’est pas de leur faute; - Ils n’ont pas, pour bien voir, la pensée assez haute; - Ceux qui peuvent haïr ignorent tout amour.» - - Et nous accepterions ce mal pour nécessaire! - Mais que ceux dont on dit: «Mes chagrins sont les leurs,» - Ne puissent pas nous suivre au fond de nos douleurs, - C’est bien grande pitié, c’est bien grande misère! - - Surtout quand notre mal vient d’eux, souffert pour eux - Il est vraiment cruel d’être seul dans l’angoisse, - Et que cette lueur qui venait d’eux décroisse, - Et que l’on soit plus seul, étant plus malheureux. - - La douleur qui nous point, quelquefois l’agonie, - Nous exalte, et nous fait tout scruter et tout voir, - Et ceux pour qui la veille est alors un devoir, - Sentent leur lassitude écrasante, infinie: - - Ils s’endorment!... O Christ! Dieu de l’amour profond, - Ils t’ont laissé tout seul dans la grande ténèbre! - Toi, quittant par trois fois ta prière funèbre, - Pour te sentir près d’eux, tu viens voir ce qu’ils font. - - Ils dorment! et ta voix, ils ne peuvent l’entendre! - Elle n’arrive plus au cœur de tes amis... - «Jean, tu dors? Pierre, Jacque, êtes-vous endormis? - Et Jésus, par trois fois, vint, plus faible et plus tendre. - - Par trois fois dans son ombre il retourna plus seul, - Disant: «La chair est faible, en dépit du courage! - Ils n’ont pas pu veiller et m’aimer davantage! - Et j’ai froid comme un mort dans l’oubli du linceul! - - «... Amis, la trahison se prépare et m’entoure: - Veillez un peu; priez!...» Ils se rendormiront! - L’abandonné de Dieu, sa sueur sur le front, - Appelle--sans que même un homme le secoure. - - Ah! j’aime mieux la croix entre les deux voleurs! - Et si l’humanité veut consoler cet homme, - Ce n’est pas au moment où sa mort se consomme, - Qu’elle doit revenir pour baiser ses douleurs... - - C’est là, c’est dans la grotte affreuse où son sang coule, - Non celui de la chair, mais le sang de l’esprit, - C’est quand il souffre, seul, tout ce que l’on souffrit, - Qu’il faut mettre à genoux les pitiés de la foule. - - -XLVI - -LA PREUVE EST EN NOUS - - Comment ton cœur a-t-il douté - Que l’amour soit,--si ton cœur aime? - Tu n’as pas la bonté suprême, - Si tu doutes de la bonté. - - Si tu doutes de la justice, - Sois équitable dans ton cœur; - Tu vaincras ton doute moqueur, - Par la vertu d’un sacrifice. - - Aie en toi le vrai dévoûment, - Tu le croiras possible à d’autres; - C’est tout le secret des apôtres: - Prouve-toi l’amour, en aimant. - - Le prix d’une pitié sincère, - C’est qu’elle nous donne, en retour, - L’espoir, la foi, dans un amour - Doux à notre propre misère. - - Dans son cœur, mieux que sur l’autel - Ainsi le chrétien fait descendre - La foi, l’espoir et l’amour tendre, - En trois mots le Christ immortel. - - Oui, je crois à l’amour--quand j’aime - Et c’est là, dans l’homme meilleur, - Le paradis intérieur, - Le royaume de Dieu lui-même. - - -XLVII - -LE BAISER DE JUDAS - - Et Judas, trahissant celui qui se dévoue: - «Je vous désignerai l’homme en baisant sa joue.» - Les soldats le suivaient; il ne faisait plus jour, - Et Jésus dit: «Voici le pouvoir des Ténèbres!» - Et Judas, dont le nom pèse aux traîtres célèbres, - Par le signe d’amour perdit l’homme d’amour. - - -XLVIII - -L’ÉPÉE - - Ils vinrent avec des bâtons et des lanternes, - Des lances qui parfois reluisaient dans la nuit, - Et Judas les guidait, l’homme lâche aux yeux ternes, - Heureux d’être dans l’ombre où sa bande le suit. - - «Que cherchez-vous?» leur dit en s’avançant le Maître. - --«Jésus de Nazareth.» Il répondit:--«C’est moi!» - Ils reculèrent tous, troublés de le connaître, - Et sentirent passer sur eux un vent d’effroi. - - Pierre le défendit. Il avait une épée. - Il la tira, frappant l’un des hommes obscurs; - Et Jésus vit le sang d’une oreille coupée, - Et dit: «Ne versez pas le sang. Restons-en purs! - - «Le glaive appellerait sans fin un autre glaive: - Ma douceur de victime est mortelle au bourreau... - Le règne de la haine à cette heure s’achève: - Simon Pierre, remets ton épée au fourreau!» - - Il parlait, rayonnant sur les faces funèbres: - Et, plus forts que l’épée et plus étincelants, - Ces mots terrasseront le pouvoir des Ténèbres - Et la guerre en mourra, fût-ce après trois mille ans. - - -XLIX - -LE REGARD - - --«Tu trahiras trois fois, avant que le coq chante, - Ton Maître, avait prédit Jésus, et tu l’aimais!» - Et sûr de n’avoir pas une âme bien méchante, - Pierre avait crié: «Non! Jamais, jamais, jamais!» - - Jésus, par les soldats conduit chez le grand prêtre, - Marchait au milieu d’eux, traité comme un voleur. - Pierre suivit de loin, comme sans le connaître, - Retenu par l’effroi, poussé par sa douleur. - - Dans la cour du grand prêtre, au seuil du juge infâme, - Les soldats se chauffaient près d’un brasier ardent; - Et Pierre vint s’asseoir comme eux devant la flamme; - Fidèle, il était là, mais se taisait, prudent. - - Par trois fois, tour à tour, une servante, un homme, - Lui dirent:--«Étranger, tu connais celui-ci?» - --«Je ne sais même pas, moi, comment il se nomme!» - --«N’es-tu pas cependant de Galilée aussi?» - - --«Je ne le connais point!» répète le bon Pierre. - «Vous êtes de ses gens?»--«Moi? non, en vérité!» - Et d’un air très naïf, il baissait la paupière... - Et c’est à ce moment que le coq a chanté. - - Et Jésus qu’entouraient la menace et les gestes, - Tourna vers cet ami tendre et faible de cœur, - Dans la lueur du feu, ses yeux, ses yeux célestes - Où le blâme jamais n’avait rien de moqueur. - - La flamme du brasier illumina sa face, - Fit grésiller d’éclairs son front, ses cheveux d’or: - Et ses yeux, où la joie expirante s’efface, - Toujours pleins de clarté brillèrent plus encor. - - Oh! ce regard d’amour, où l’amour agonise, - Quel reproche à l’ami traître par lâcheté! - Du mensonge prévu la tendresse est surprise - Et l’espoir éternel meurt pour avoir douté! - - Dans ces yeux-là, l’amour survit, mais sous un voile! - La flamme en sort; l’amour recule tout au fond. - Et c’est comme un ciel triste où fuirait une étoile - Qui voudrait ne plus voir ce que les hommes font. - - --«Je l’avais bien prévu: ta bouche me renie! - Mais j’avais confiance en ton cœur, malgré moi... - Vois, dans mes yeux, souffrir la tendresse infinie, - Vois souffrir dans mes yeux l’espérance et la foi! - - «A l’heure où j’ai besoin d’une force suprême, - Comment peux-tu laisser, toi l’ami juste et bon, - Parmi tant d’ennemis, ton Maître aimé, qui t’aime, - Plus malheureux, plus seul par ton lâche abandon!» - - Et, sans une parole, aux lueurs de la flamme, - Le Maître regardait son ami fixement, - Et Pierre, le dégoût de lui-même dans l’âme, - Pleura, pleura, d’avoir trahi tout en aimant! - - -L - -LE SOUFFLET - -Chez le souverain sacrificateur. - -ANNE. - - Que prêchais-tu? - -JÉSUS. - - Ce que j’ai dit, tout le proclame. - J’ai dit ce que j’ai dit; je l’ai dit haut, toujours; - Personne ne l’ignore et beaucoup l’ont dans l’âme, - Que ceux qui m’écoutaient répètent mes discours. - -UN OFFICIER. - - Est-ce ainsi qu’on répond, roi des Juifs, faux prophète - Au sacrificateur souverain! - -Il lui frappe la joue. - - Je soufflette - Un roi. - -JÉSUS. - - Si j’ai mal dit, que ne le prouvais-tu? - Et si j’ai bien parlé, pourquoi m’avoir battu? - - -LI - -JUDAS - - --«Un d’entre vous, dit-il, me trahira.»--La table - Frémit. Tous à la fois, tremblants, doutèrent d’eux, - Et tous, sauf Jean, devant ce mot épouvantable, - Connurent, dans leur cœur troublé, des fonds hideux. - - «Sera-ce moi, Seigneur?» disaient leurs lèvres blêmes, - Et leurs regards plaintifs imploraient son secours, - Car ils ne trouvaient point d’assurance en eux-mêmes; - C’est par lui, non par eux, qu’ils espéraient, toujours. - - --«Celui qui met sa main au plat avec la mienne, - C’est le traître!» Alors, tous ayant pensé: «Judas!» - Le fourbe qui mangeait à la table chrétienne - Vit dans les yeux l’injure et sortit à grands pas! - - Qui vendait-il? pourquoi? pour quelle pauvre somme? - Trente méchants deniers, vraiment, c’était trop peu! - Ce n’était pas le prix que vaut un honnête homme, - O stupide Judas, et tu vendais ton Dieu! - - Quoi! depuis qu’il te parle et que toi tu l’écoutes, - Tu ne sais rien de lui, ni son cœur ni son prix! - Ah! pauvre être gonflé d’ignorance et de doutes, - Tu l’as bien mal vendu, ne l’ayant pas compris! - - Comme un sourd paresseux tu marchais dans sa voie; - Ton cœur était de roc sous le bon grain sacré; - Et lorsqu’il vous parlait des lys vêtus de soie, - Tu regardais, jaloux, ton manteau déchiré. - - Dans ton cœur ténébreux et souillé, dans ton âme - Plus sale que le bas de ta robe en haillons, - Jamais n’était entrée une petite flamme - Quand il ouvrait son ciel d’où pleuvaient des rayons. - - Mais lorsque, dans ta nuit sans joie et sans étoile, - Tu songeas: «Quoi! demain je ne l’entendrai pas!» - Sur ta tête, la nuit se fendit comme un voile: - Tu vis son ciel là-haut, ton infamie en bas! - - Pareil au malheureux tombé dans un puits sombre, - Tu vis, tu vis, du fond de ton gouffre insondé, - Tout là-haut, par la fente ouverte sur ton ombre, - Un ciel que tu n’avais pas encor regardé! - - Malheureux! tu revis toutes les choses calmes - Dont il parlait: les lys, les blés, même l’ânon; - Tu compris le langage et la gloire des palmes, - Et les petits enfants qui riaient à son nom; - - Tu revis la clarté des eaux de sa fontaine, - Et la même clarté limpide dans ses yeux, - Et tu dis: «J’habitais cette splendeur lointaine! - Son cœur, c’était déjà le Royaume des cieux!» - - ... Dans le champ du potier, jetant la bourse vile, - Judas en murmurant: «O Jésus!» se pendit. - Et lui-même maudit comme un figuier stérile, - Son corps fut comme un fruit sur cet arbre maudit. - - -LII - -LA JUSTICE DU PEUPLE - -Devant le palais de Pilate. - -PILATE. - - Es-tu le roi des Juifs? - -JÉSUS. - - Tu l’as dit. - -PILATE. - - Peuple, écoute! - Cet homme me paraît innocent; dans le doute, - Qu’il soit libre: le cœur de son juge a douté. - Mais puisqu’on a le droit de mettre en liberté - L’un de tes prisonniers, aujourd’hui jour de fête, - Délivrons ce Jésus. - -LE PEUPLE. - - Non! Non! Sa croix est prête! - -UN OFFICIER, à Pilate. - - Ta femme m’a chargé de te dire tout bas, - Seigneur, d’être prudent. - -LE PEUPLE. - - Délivre Barrabas! - -PILATE. - - Barrabas! le plus vil des gueux! le plus infâme! - Un meurtrier, un monstre affreux! - -L’OFFICIER, bas, à Pilate. - - Songe à ta femme, - Seigneur. Elle a rêvé que cet homme est un dieu. - -LA FOULE. - - Délivre Barrabas! - -PILATE. - - O peuple! écoute un peu... - -L’OFFICIER, bas, à Pilate. - - Entre cet homme et toi ne mets pas d’injustice. - -PILATE. - - O peuple, réfléchis! que ton cœur s’amollisse! - Cet homme n’a rien fait de coupable, à mes yeux. - Apaise ta menace et ton cœur furieux: - Dis-nous son crime, au moins? - -LA FOULE. - - Non! qu’on le crucifie! - -PILATE. - - Cet homme est innocent, je vous le certifie. - -LA FOULE, hurlante. - - Délivre Barrabas... Barrabas!... Barrabas!... - -PILATE. - - Qu’on m’apporte de l’eau. - Si l’on ne m’entend pas, - On me voit; c’est assez... Moi, juge au nom de Rome - Je me lave les mains du sang pur de cet homme. - C’est votre affaire! - -LA FOULE. - - A mort! - -PILATE, à l’officier. - - Ces gens sont inhumains. - -LA FOULE. - - A mort, Jésus! A mort! - -PILATE, à lui-même. - - Je m’en lave les mains. - -A voix haute: - - Peuple, encore une fois, que ton cœur s’amollisse! - -D’un ton insinuant: - - Voyons, mes bons amis, vous voulez la justice? - -LA FOULE. - - Non! Barrabas! - -PILATE. - - Voyons, vous voulez, n’est-ce pas - La justice? - -LA FOULE. - - Non! Non! nous voulons Barrabas. - - -LIII - -LA VENGEANCE - -LE BOURREAU. - - Eût-il été Satan qu’il n’aurait pu s’enfuir; - Nous l’avons attaché, nu jusqu’à la ceinture, - Et comme sur une aire on bat la moisson mûre, - J’ai fouetté, de mon fouet aux lanières de cuir. - -UN MARCHAND - - Il excitait le peuple; il fallait un exemple! - Mais depuis quand es-tu bourreau? - -LE BOURREAU. - - Depuis le jour, - Voisin, où ce Jésus, qui parle tant d’amour, - M’a fustigé!... J’étais un des marchands du Temple. - - -LIV - -LE ROSEAU - - Lorsqu’il eut dans la main le roseau dérisoire - Et sur le front l’affreux diadème sanglant, - Tous riaient, lui disant: «O roi brillant de gloire, - Ton peuple prosterné te salue en tremblant.» - - --«Les peuples et les rois ont une même mère, - Leur dit-il. L’esprit seul est durable et seul fort; - La couronne des rois n’est qu’un signe éphémère, - Et mon faible roseau va défier la mort.» - - -LV - -LA CROIX - - --«Ta croix? Elle est encor chez l’ouvrier; pas prête. - Nous la prendrons, au bas de la côte, en passant.» - Et Jésus chemina, levant sa blonde tête - Sous la couronne affreuse où l’on voyait du sang. - - Au pied du Golgotha, dans sa boutique étroite, - Le charpentier se hâte:--«Encor deux ou trois clous,» - Grognait-il. Et Jésus regardait d’un œil doux - Cet homme qui frappait les clous de sa main droite. - - --«Bon ouvrier, dit-il, te voilà bien pressé! - Livre toujours, ami, ton œuvre à l’heure dite... - Surtout ne gâte rien jamais, pour faire vite... - Le mal présent est fait de tout le mal passé.» - - Le peuple s’étonnait de sa bonté tranquille. - Lui, quand l’homme eut fini, prit sa croix sur son dos; - Il sentit sous le faix craquer ses pauvres os, - Mais il disait: «L’esprit soutient la chair fragile.» - - Et comme il s’éloignait: «Il faut, dit-il encor, - Que le forgeron forge et que le faucheur fauche... - Sois, pauvre charpentier, béni dans ta main gauche, - Celle qui n’a jamais compté l’argent ni l’or.» - - -LVI - -LE BOIS VERT - - Et Jésus, sous la croix, entouré de blasphèmes: - «Ne pleurez pas sur moi, femmes, mais sur vous-mêmes! - Heureux le ventre, hélas! qui n’a point enfanté! - Heureux trois fois le sein qui n’a pas allaité! - Voici le temps de dire à la montagne: «Tombe! - Couvre-nous!» Au coteau: «Ne sois plus qu’une tombe!» - Car si l’on traite ainsi le bois vert et vivant, - Que fera-t-on au bois sec, mort, celui qu’on vend?» - - -LVII - -LE JUIF ERRANT - -JÉSUS. - - Laisse-moi m’arrêter sur ton seuil, un instant. - -LE JUIF. - - Non! marche!--Roi du ciel, ton royaume t’attend. - -UN HOMME, dans la foule. - - Sois maudite à jamais, race que j’abomine! - Puisses-tu, toi qui ris du chemin qu’il chemine, - Marcher sans fin, marcher sans voir ton dernier jour. - -Il crache à terre en signe de mépris. - -JÉSUS. - - La malédiction blesse ma loi d’amour: - Cette parole en moi ne s’est pas prononcée, - Mais un grand mal naîtra de la dure pensée: - Il marchera sans fin, ce juif, partout banni, - Et l’on m’accusera, moi, de l’avoir puni! - -LE JUIF. - - Pardonne-moi, Jésus! Que ton cœur compatisse... - -JÉSUS. - - Cherche en ton propre cœur l’amour et la justice. - - -LVIII - -LE CYRÉNÉEN - - Au retour de son champ, Simon de Cyrénée, - Comme tombait Jésus, au pied du Golgotha, - Sautant à bas de son pauvre ânon, s’arrêta - Et cria tout à coup à la foule étonnée: - - «N’avez-vous point de honte, ô gens de peu de cœur, - De lui faire porter le bois de son supplice? - Cœurs froids et durs! pas un que sa peine attendrisse!» - Mais tous lui répondaient par un rire moqueur. - - Alors il leur jeta l’insulte après l’insulte - Et l’imprécation, fureur de sa bonté! - Mais le peuple, à son tour, follement irrité, - L’entoura de menace et de cris en tumulte. - - --Si vous chargiez ainsi votre âne, il tomberait! - Vous voyez que cet homme est faible; elle est trop lourde!» - Et Simon criait fort, mais la foule était sourde, - Et le dieu défaillant le bénit en secret. - - Sous le fardeau, Jésus, relevé, tombe encore; - Et comme on est pressé d’atteindre au haut du mont - La foule a mis la croix sur le dos de Simon - Qui, penché vers Jésus, à voix basse l’honore: - - «Eh bien, tant mieux! dit-il. Vois-tu, je sais ton nom. - On m’a dit ta parole, et ce m’est douce chose - De porter un moment ta croix. Ça te repose... - Mais, pendant ce temps-là, qui va soigner l’ânon?» - - A ce mot simple, au ton de ces paroles calmes, - Le Maître a tout revu dans un songe obscurci: - Bethléem et la fuite au désert, comme aussi - Le triomphe d’un jour sur l’âne, et sous les palmes. - - Et Simon leur criait: «N’avais-je pas raison - De vous dire qu’elle est trop lourde? elle m’écrase!... - Jésus, laisse-moi faire!...» - Et Jésus, en extase, - S’arrêtant, regardait plus loin que l’horizon. - - -LIX - -VÉRONIQUE - - Véronique, je viens à toi, les yeux noyés, - Pâle et le front suant, au pied de mon Calvaire, - Afin que de ta main douce, que je révère, - Mes yeux, mon front soient essuyés. - - Oh! tout homme est un Christ et subit l’injustice - Mais tous ne trouvent pas, en gravissant le mont, - Comme j’ai rencontré Véronique et Simon, - Un cœur tendre qui compatisse. - - Je viens à toi, ma sœur, comme un dieu châtié, - Non pas pour que de moi ma douleur se retire, - Mais pour que, suscitant l’amour par mon martyre, - Je puisse croire à la pitié. - - -LX - -LA FACE SUR LE VOILE - - Non, telle qu’elle s’est empreinte sur le voile - Que sur elle posa la tendre humanité, - La face de Jésus, divine sans étoile, - Ne garde pas le sceau de l’affront supporté. - - Et ce n’est pas le sang qui, dessinant les lignes, - En a, dans l’éternel, fixé le beau contour; - Non, elle a les candeurs des neiges et des cygnes, - Les pâleurs d’un albâtre où veille un feu d’amour. - - Sur le voile éternel où luit l’image auguste, - Et que l’humanité baise encore en pleurant, - On voit, dans la beauté du front, l’âme du juste, - La paisible fierté d’un humble resté grand. - - Le vendu de Judas, le renié de Pierre, - Devant aucun de ceux qui le crucifieront, - N’a jamais abaissé cette calme paupière: - C’est vers les humbles seuls qu’il a courbé le front. - - Et la sueur de sang dans la grotte du doute, - Les noirs caillots, fleurons de ta couronne, ô Christ! - Sous tes yeux creux, les pleurs égrenés goutte à goutte, - Toute l’horreur s’efface en ta splendeur d’esprit! - - La paix, la volonté, la force de ton âme, - Empreintes sur ton front, dominent les effrois, - Et notre âme, pourtant plus faible qu’une femme, - Oublie,--en regardant tes yeux,--l’horrible croix. - - -LXI - -L’HORIZON DU CALVAIRE - - Quand il fut sur le mont, il domina la ville - Et la Judée et tous les pays d’alentour, - Et, par-dessus les cris de cette plèbe vile, - Plus loin que l’horizon ses yeux portaient l’amour. - - Son regard s’arrêtant sur l’Occident, sur Rome: - --«Pan est vaincu!» dit-il; puis son esprit vola - Vers le Sud, et son cœur d’enfant s’émut dans l’homme, - Vit Bethléem et dit: «L’étoile est toujours là!» - - Puis il cherche au Levant, vers le lac Asphaltite, - Les barques des pêcheurs sur les rivages blancs, - Ses amis, dont la foi lui semble bien petite, - Puisqu’ils sont aujourd’hui dispersés et tremblants. - - Puis, au Nord, il revoit, par delà Samarie, - La douce Galilée et l’aube des matins, - Les reproches touchants de sa mère Marie - Et l’outil maladroit sous ses doigts enfantins. - - Toute sa vie en lui dans un éclair repasse, - Et la terre, où ce roi commandera les rois, - Lui rend justice et dit: «Ton cœur emplit l’espace!» - Mais le bourreau cria: «C’est prêt, viens sur ta croix.» - - -LXII - -LE TROU DANS LE ROC - - Pour planter et dresser la croix couchée à terre, - Il faut d’abord creuser le Golgotha pierreux; - Le ciel noir regardait s’accomplir ce mystère, - Et les gens commençaient à parler bas entre eux. - - Sous le fer jaillissait le feu des rocs rebelles; - Et le trou qu’il fallait se creusa lentement, - Et Jésus, regardant ce trou plein d’étincelles: - «--Ma maison doit durer sur un tel fondement.» - - Puis, quand ce fut fini: «Par ma mort je commence; - Regardez donc, vous tous qui pouvez approcher; - Dans ce trou de rocher je jette ma semence: - Ma moisson lèvera dans un trou de rocher.» - - -LXIII - -LE BOURREAU SUR L’ÉCHELLE - - Et lorsqu’il fut en croix, un homme, sur l’échelle, - Vint battre encor les clous qui retenaient ses bras, - Et le martyr, sentant que le bourreau chancelle: - --«Si tu veux te hâter, frère, tu tomberas!...» - - Et le vil mercenaire à qui le mot s’adresse, - Si ce mot ne l’eût pas mis en garde, tombait... - Et c’est le cœur gonflé d’inutile tendresse, - En pleurant, qu’il frappa sur les clous du gibet. - - Alors le dieu cria, sentant ses mains percées, - Levant ses yeux sanglants vers le grand ciel profond, - Bien plus que de leurs clous souffrant de ses pensées: - «Pardonnons-leur, car ils ne savent ce qu’ils font!» - - -LXIV - -LES INVECTIVES DE LA FOULE - -A JÉSUS CLOUÉ SUR LA CROIX - -VOIX DANS LE PEUPLE. - - --Eh! tire-toi de là, fils de Dieu, Dieu toi-même! - --Tu nous vois de plus haut! - --Est-on bien, là-dessus? - --Ça t’approche du ciel. - --Salut au roi Jésus! - --Grand roi, qui t’a donné ce riche diadème - Où tant de gros rubis brillent comme du sang? - - --Eh bien, tes douze amis? ils t’ont vendu, bonne âme - Ils t’aimaient, disais-tu, malin? - --Faux innocent! - --Bandit! - --Coquin! - --Sorcier! - --Lâche! - --Imposteur infâme - --Ton Dieu si bon ne vient pas vite à ton secours! - - --Un orgueilleux! qui dit un jour à ses apôtres: - «Pleurez, amis, car vous ne m’aurez pas toujours!» - Ça ne va pas tarder! - --Toi qui sauves les autres, - Sauve-toi! - --Tu m’as l’air cloué solidement. - --Tu vas passer la nuit au bon frais, par exemple! - --Il n’est pas mal bâti! - --Bâti comme le Temple! - --Pour un Verbe tout pur, il semble bien en chair. - - --Quoique tu sois un pur esprit, ton corps t’est cher, - Car tu fais la grimace. Elle n’est pas très belle. - -JÉSUS. - - Éli! Éli! - -UN SOLDAT. - - Eh bien! que dit-il? - -UN AUTRE SOLDAT. - - Il appelle - Élie à son secours. - -VOIX DANS LE PEUPLE. - - Chante, mon bel oiseau! - --J’aime à voir le vrai roi d’Israël, dans sa gloire! - --Il ne souffle plus mot, ce grand parleur. - -JÉSUS. - - A boire! - -PREMIER SOLDAT. - - Plante-moi cette éponge au bout de ce roseau. - -DEUXIÈME SOLDAT. - - Trempons-la dans le fiel, c’est très bon pour la fièvre. - -PREMIER SOLDAT. - - C’est bien. Promenons-la maintenant sur sa lèvre... - -JÉSUS. - - Dieu! leur malignité, c’est ma seule douleur... - Pardonnez-leur, pardonnez-leur, pardonnez-leur. - - -LXV - -LES DEUX LARRONS - -PREMIER LARRON. - - Toi qui te dis le Christ, sauve-toi donc toi-même - Et nous avec!--Ton Dieu nous délivre, s’il t’aime! - -DEUXIÈME LARRON. - - Tu ne crains donc pas Dieu? Si nous deux nous souffrons, - Si les lourds châtiments écrasent nos deux fronts, - C’est justice!--Mais lui n’a fait mal à personne... - Seigneur crucifié, Seigneur dont l’âme est bonne, - Songe à moi dans ton ciel... Tu me le promets, dis? - -JÉSUS. - - Tu viendras avec moi, frère, en mon paradis. - - -LXVI - -AU BON VOLEUR - - Béni, sois béni, bon voleur, - Pour avoir dit ces deux paroles, - Ami, c’est toi qui nous consoles - Dans cette suprême douleur; - - Toi qui relèves le nom d’homme, - A l’heure de la lâcheté, - Quand tous ses amis l’ont quitté, - Quand le grand crime se consomme. - - Tu veux ta part de paradis? - Mais ton cœur est bon, puisqu’il aime, - Tandis qu’ennemi de lui-même, - L’autre raille ce que tu dis. - - Sois béni, pauvre misérable, - Sois envié par les meilleurs, - Pour avoir mis sur nos douleurs - Ton égoïsme secourable. - - Et n’est-ce pas qu’il te fut bon, - En retour de ta confiance, - Le mot du Dieu de patience, - Son mot suave de pardon? - - N’est-ce pas qu’à la mauvaise heure - Où l’âme de nos lèvres sort, - Tu trouvas bon goût à la mort, - Un goût de paix intérieure? - - Quand ton souffle s’est envolé, - --Pour avoir, rien qu’une seconde, - Espéré le salut du monde, - Tu te sentis tout consolé... - - Les moqueurs nient, dans un blasphème, - Qu’on entre au royaume des cieux... - Soit. C’est lui qui, délicieux, - Entre dans l’âme, dès qu’on aime. - - -LXVII - -LE DOUTE SUPRÊME - - Alors la nuit se fit dans son âme profonde - Et tout le ciel immense en était attristé; - Et sa douleur, qui plane encore sur le monde, - Ne s’est pas consolée avec sa charité! - - La croix ouvrait les bras sur le sommet funeste; - Les deux autres gibets parurent plus petits; - La terre s’assombrit du soir, du deuil céleste, - Et tous les beaux espoirs semblèrent démentis. - - Où sont ceux qui, pressés les uns contre les autres, - Afin d’être guéris touchaient son vêtement? - Où sont ceux qui l’aimaient? où sont les Douze Apôtres?... - Il est seul, seul, tout seul, seul lamentablement! - - Point de justice. Rien! Pas de peuple; une foule... - Les femmes de pitié regardent, mais de loin, - Et debout sur la croix, d’où son sang coule et coule, - Il peut se réjouir de douter sans témoin. - - O nuit d’horreur montante! Oh! les basses nuées! - La foule, qui serpente au flanc du Golgotha, - Envoie encor d’en bas de sinistres huées... - Alors le battement de son cœur s’arrêta. - - Et ce fut sa seconde et sa grande agonie; - Vainement il cherchait, en d’horribles efforts, - A rejoindre, là-haut, la Tendresse infinie... - Son âme était clouée au bois,--comme son corps! - - Et rien ne descendit du ciel--qui semblait triste, - Pas un souffle d’espoir, pas un signe d’amour, - Et sur le mont désert, où plus rien ne l’assiste, - Il doute dans la mort, et meurt avec le jour. - - Et ce vaincu, croyant que personne n’écoute, - Pleurant éperdument son beau rêve infini, - Pousse alors le grand cri, son cri, le cri du doute: - «Éli, dit-il, Éli! Lamma Sabacthani! - - «A moi, Seigneur! Seigneur, à moi! tout m’abandonne - N’est-ce donc pas de vous que je fus l’inspiré?» - Et penchant son front las sous l’horrible couronne, - Le grand donneur d’espoir était désespéré. - - -LXVIII - -LE TESTAMENT D’AMOUR - - Or, voyant venir Jean, il oublia le doute - Et dit, dans un sourire: «O Jean, tu me suffis.» - Et Marie arrivant avec Jean: «Frère, écoute: - Voici ta mère; et toi, femme, voilà ton fils!» - - -LXIX - -OÙ SONT LES AUTRES? - - Quand il vit Jean, seul des Apôtres, - Au pied de l’arbre des douleurs, - Il se dit: «Où sont tous les autres? - Pourtant mes maux sont faits des leurs! - - «Ils me suivaient près des eaux calmes, - Dans les blés mûrs, dans la clarté, - Dans les honneurs, le jour des palmes... - L’ombre vient: ils m’ont tous quitté!» - - Oh! lâches, lâches, trois fois lâches, - Ceux qui, payés d’un tel amour, - Ont fui devant les fortes tâches, - Peureux dès qu’il n’a plus fait jour. - - Ils ont fait mentir l’espérance! - Ils avaient promis leur effort, - Mais ils feignent l’indifférence - Pour l’ami menacé de mort. - - Ils répéteront sa parole - Quand il n’entendra plus leurs voix - Excepté Jean, qui le console? - Ils ont tous peur de cette croix! - - Ils n’auront pas vu l’agonie! - Ils diront: «Pardonnez, Dieu bon!» - Lorsque la tendresse infinie - Aura souffert tout l’abandon! - - Leur troupe hier s’est dispersée; - Ces pêcheurs ont repris hier - La barque qu’ils avaient laissée - Sur le sable au bord de la mer. - - Renonçant à pêcher des âmes, - Ils jettent leurs filets, bien loin... - Qui donc aura pitié? les femmes; - Et, seul d’entre eux, Jean est témoin. - - Marie est là, pauvre âme en peine, - Mais c’est sa mère. Il est l’enfant! - Qu’est-ce après tout que Magdeleine? - L’autre amour, partout triomphant. - - L’amitié désintéressée, - L’amour issu du Verbe pur, - C’est Jean, le fils de sa pensée, - Le cœur tendre et fort, l’ami sûr. - - «C’est Jean qui connaît ma doctrine, - C’est lui dont j’ai touché le front, - Lui qui posa sur ma poitrine - Sa tête où mes doigts se verront. - - «Jean, seul, vient quand je désespère, - Quand, du fond des gouffres d’en bas, - Je jette un grand cri vers mon Père, - Qui, lui non plus, ne répond pas!» - - -LXX - -JEAN - - Quand il vit Jean, l’ami dont l’âme était câline, - Qui, le jour où Judas le trompait bassement, - Avait longtemps posé le front sur sa poitrine, - Jésus, dans son cœur, dit à son disciple aimant: - - «Jean, mon doux bien-aimé, l’horreur emplit ma bouche - Et ma lèvre est scellée et tu ne m’entends pas, - Mais ton âme m’entend, mon angoisse te touche, - Et c’est pour m’épargner que tu pleures si bas. - - «Oh! Jean, mon bien-aimé! Jean, mon frère suave, - Dieu tout là-haut me fuit, mais en bas, toi tu viens! - Des plus tristes péchés la tendresse nous lave, - L’amour baptise seul; seuls, les aimants sont miens. - - «Jean, j’ai douté de ton amitié, tout à l’heure... - Maintenant j’ai compris; j’avais manqué de foi! - Frère, tu consolais cette mère qui pleure, - Tu t’attardais pour elle à souffrir loin de moi! - - «O Jean, mon adoré, ne t’éloigne plus; reste; - Défends mon humble esprit contre Satan moqueur: - Ton cœur d’homme est plus sûr que mon rêve céleste. - Jean, mon Dieu me répond: je l’entends dans ton cœur! - - «Je le cherchais là-haut: je le trouve en ton âme; - J’avais douté de l’homme et je suis châtié! - Le royaume de Dieu, c’est la petite flamme - Qui veille sur la terre et qu’on nomme pitié. - - «Je crois sentir encor ta tête caressante - Peser sur mon épaule et sur mon cœur humain, - Et même je sens mieux, dans cette horreur présente, - Ta bonté dans mon cœur que leurs clous dans ma main!» - - Et lorsque le menton de Jésus-Christ s’écrase - Sur sa poitrine, avec un soupir innomé, - C’est que, voyant la mort, il croit, dans une extase, - S’endormir sur le cœur de Jean, le bien-aimé. - - -LXXI - -LE CHEMIN VERS DIEU - - Quand l’âme d’un vivant nous suit dans l’agonie, - C’est un bonheur d’amour ineffable, si grand, - De voir cette lueur dans notre ombre infinie, - Que tout le reste est vil aux regards du mourant. - - Il ne regrette plus ni la grâce des roses, - Ni les rires d’enfant, ni le bleu clair du ciel... - Il voit ce qu’il chercha sous le spectre des choses: - L’amour réalisé dans l’immatériel. - - Tout le vide pour lui s’emplit d’une lumière, - Tout le froid de la mort rayonne de chaleur, - Et sa suprême joie est vraiment la première, - Parce qu’un mal plus grand nous fait l’espoir meilleur. - - Au chevet des mourants fais donc veiller des flammes; - Parle bas: leur ouïe est fine quelquefois... - On dirait que l’espace, où vont entrer leurs âmes - A des échos sans fond qui décuplent nos voix. - - Prends garde! près des morts épure ta pensée: - Elle vibre... Autour d’eux elle ébranle un éther - Qui la transmet entière à leur âme blessée... - Ne les contriste pas des adieux de ta chair. - - Frère, il faut consoler d’une pitié suprême - Ceux qui sentent monter le flot mystérieux... - La surdité des morts entend--lorsqu’on les aime; - Et leur cécité voit--quand nous baisons leurs yeux. - - Ils ne regrettent plus alors l’éclat des roses, - Ni les rires d’enfants, ni le bleu clair du ciel... - Ils voient ce qu’ils cherchaient sous le spectre des choses: - L’amour réalisé dans l’immatériel. - - Aimons-les, ceux dont l’âme en fuite, folle ou sage, - Nous écoute déjà du fond d’un autre lieu... - L’amour peut éclairer lui seul le noir passage: - Être aimé dans la mort, c’est le chemin vers Dieu. - - -LXXII - -PROPOS DE FOULE - -Dans les sentiers du Golgotha. - -UN HOMME DU PEUPLE. - - Est-il bien mort? - -UN AUTRE HOMME DU PEUPLE. - - Il peut durer jusqu’à l’aurore - -LE PREMIER. - - La nuit doit sembler longue à ces gens mis en croix. - -LE SECOND. - - J’ai faim; as-tu soupé, Jonathan? - -LE PREMIER. - - Pas encore. - -LE SECOND. - - Ta femme va gronder; qu’en dis-tu? - -LE PREMIER. - - Je le crois. - -UN SOLDAT. - - Comme le sang coulait sous le bandeau d’épines! - Moi, j’aime à voir souffrir. Je me sens mieux vivant. - -DEUXIÈME SOLDAT. - - Le sang giclait des mains, des yeux et des narines... - Un beau crucifié ne se voit pas souvent. - -UN JEUNE DÉBAUCHÉ. - - Viens souper, belle fille. En s’aimant, on oublie. - -UNE COURTISANE. - - Non, je veux souper seule et rester seule un peu. - -LE DÉBAUCHÉ. - - Tu pleures? Ça te fait paraître moins jolie. - -LA COURTISANE. - - Je pleure ce jeune homme; il est beau comme un dieu. - -UN CITOYEN ROMAIN. - - Il est mort sans trembler. - -DEUXIÈME CITOYEN ROMAIN. - - Bah! au cirque de Rome - Le gladiateur tombe en saluant César. - -PREMIER CITOYEN ROMAIN. - - Non, non, la grandeur vraie éclate dans cet homme. - -DEUXIÈME CITOYEN ROMAIN. - - Vous n’êtes qu’un enfant... Bien mourir, c’est un art. - -PREMIER CITOYEN ROMAIN. - - Seriez-vous mort si bien? - -DEUXIÈME CITOYEN ROMAIN. - - Oui, devant Cléopâtre. - -PREMIER CITOYEN ROMAIN. - - Magdeleine est donc là? - -DEUXIÈME CITOYEN ROMAIN. - - Parbleu, mais un peu loin... - -PREMIER CITOYEN ROMAIN. - - Donc, selon vous, Jésus?... - -DEUXIÈME CITOYEN ROMAIN. - - Un héros de théâtre. - J’aurais voulu le voir mis en croix--sans témoin! - -PREMIER CITOYEN ROMAIN. - - Allons souper, j’entends me couronner de roses, - Pour oublier un peu ce spectacle assez noir. - Pilate est du festin; il veut savoir les choses: - C’est pour les lui conter que je suis venu voir. - J’en parlerai souvent, à mon retour dans Rome. - -TROISIÈME CITOYEN ROMAIN. - - Peut-être était-ce un dieu?... - -PREMIER CITOYEN ROMAIN. - - Je ne le nierais pas. - -QUATRIÈME CITOYEN ROMAIN. - - Oh! cet homme est plus grand qu’un dieu, s’il n’est qu’un homme. - ... Par Hercule! j’aurais mis à mort Barrabas! - -TROISIÈME CITOYEN ROMAIN. - - Ce qui veut dire? - -QUATRIÈME CITOYEN ROMAIN. - - Eh! mais... que sa mort, un exemple - Va faire à ce Jésus mille apôtres demain! - Jupiter est vaincu; c’est temple contre temple; - Et nous verrons la croix sur l’univers romain. - -UN SAMARITAIN. - - Moi, je ne croyais pas à ce Jésus. Que dis-je! - J’ai souhaité sa perte et qu’il fût châtié... - Ce qui me fait chrétien (sa mort est un prodige), - C’est l’admiration. - -LE BON SAMARITAIN. - - Et moi, c’est la pitié. - - -LXXIII - -C’EST LUI QUI VEILLE - - Comme il penchait le front, sur cette croix infâme, - L’Homme sentit venir un étrange sommeil - Qui traître, se glissait, souple, au serpent pareil, - Dans son corps douloureux où gémissait son âme. - - Et pourquoi non? Marie est au pied du gibet, - Et Magdeleine et Jean, qui pleurent en silence; - Les soldats dorment, droits, appuyés sur leur lance, - Et Jésus au sommeil perfide succombait. - - Il sentait s’assoupir sa douleur infinie; - Un voile descendait entre elle et l’univers; - Tous ses maux lui semblaient des maux jadis soufferts, - Son présent déjà loin--et c’était l’agonie. - - Mais il s’était promis de souffrir dans la mort, - D’accomplir jusqu’au bout les choses du mystère, - Car ses veilles tombaient en bienfaits sur la terre... - Il se redressa donc, par un suprême effort... - - Rouvrit tout grands ses yeux, clairs dans la nuit profonde, - Et pesant sur ses pieds et tirant sur ses bras, - L’Homme en croix, bien certain qu’on ne l’observait pas, - Réveilla ses douleurs pour saigner sur le monde. - - -LXXIV - -L’HOMME MEURT SEUL - - Comme il allait mourir, il abaissa les yeux - Vers sa mère et vit bien qu’elle était assoupie. - Or le Maître jugea cette faiblesse impie... - Mais son cœur reconnut que cela valait mieux. - - Il bénit le sommeil qui consolait la mère... - Il aurait bien voulu que la mère eût compris. - Malheur aux dévoués qui dévorent leurs cris. - Les plus doux ont goûté la solitude amère. - - Or Magdeleine et Jean, car c’était le matin, - L’heure froide où la nuit, près de mourir, frissonne, - S’endormirent. Qui donc le veillait? Plus personne. - Alors il se revit bien seul dans son destin. - - Il retrouva l’horreur de l’angoisse sacrée, - Et de son flanc, rouvert par un regret blessant, - Une liqueur coula... Ce n’était plus du sang... - Et sa force lui fut, par ceci, retirée. - - Vainement il voulut faire un dernier effort: - Son menton s’écrasa, pesant, sur sa poitrine... - Un souffle s’envola de sa lèvre divine... - Et tout fut accompli par sa vie et sa mort. - - -LXXV - -LA GLOIRE DES LYS - -LE TEMPLE. - - Mon voile est déchiré, mon voile se déchire: - Jésus est mort! - -LE BON GRAIN. - - Pas plus que le grain du froment. - -LE VENT. - - Jésus est mort. - -LES MOISSONS. - - Tu dis? - -LE VENT. - - Ce que tout doit redire: - Jésus est mort. - -LES BLÉS. - - Son grain vit éternellement. - -LE VENT. - - Il est mort dans l’horreur, sous les coups et l’insulte, - Mis en croix, entouré de visages affreux. - -LA TERRE. - - Je me suis entr’ouverte et les morts en tumulte - Sont sortis des tombeaux pour en parler entre eux. - -LE CIEL. - - Moi j’ai cherché la nuit; ma face s’est voilée - Et tout a tressailli d’une grande douleur. - -LE VENT. - - Pleurez, lys des coteaux ou lys de la vallée - O vous tous qu’il aima, choses, bêtes et fleur. - -L’ANE. - - Mon humble cœur est plein d’une tristesse amère: - Je l’ai beaucoup connu; je l’ai beaucoup aimé. - -LE BŒUF. - - Te souviens-tu du jour où, mieux que père et mère, - Nous le chauffions tout nu dans le foin parfumé?... - -L’ANE. - - Comme il était mignon près de toi, grosse bête! - -LE BŒUF. - - Je n’avais pas prévu cet horrible destin. - -L’ANE. - - C’était un temps joyeux. Nous étions tous en fête. - -LE BŒUF. - - C’est le deuil d’un grand soir. C’était mieux qu’un matin. - -L’ANE. - - Les hommes sont hideux d’avoir pris pour victime - Celui qui défendit d’immoler des taureaux. - -LE BŒUF. - - Chez les ânes jamais on n’a vu pareil crime. - -L’ANE. - - Jamais parmi les bœufs on ne vit de bourreaux. - -LES PETITS POISSONS. - - Nous les petits poissons qu’il offrait à la foule, - Nous plaindrons-nous d’avoir été ce qui nourrit, - Lorsque, grain sous la meule ou raisin que l’on foule, - Lui-même il s’est donné, pain et vin de l’esprit? - -LA BREBIS. - - Il m’a prise en ses bras quand je m’étais perdue; - Il aimait ses brebis; ce fut un doux berger. - J’étais bien loin; ma voix, à grand’peine entendue, - Le guidait, à travers les monts et le danger. - -LA COLOMBE. - - Il a plus d’une fois baisé mes blanches ailes. - -LE PASSEREAU. - - Il m’a pris bien souvent dans le creux de sa main. - -LA COLOMBE. - - Mon bec rose a baisé ses mains blanches et belles. - -LE MOINEAU. - - J’ai gazouillé d’amour au bord de son chemin. - -LA GLOIRE DES LYS. - - Ne vous lamentez plus, ô fleurs, bêtes et choses: - Nous ferons oublier à tous cet affreux jour; - Sous l’azur, les lys blanc, bien plus beaux que les roses, - Par-dessus sa misère élèvent son amour. - - Devant ses pieds sanglants, sous l’effroi des prodiges, - Laissons les criminels s’écraser à genoux; - Nous, toujours blancs et purs, droits sur nos fermes tiges, - Nous dirons qu’il fut jeune et blanc comme un de nous. - - Il était pur et blanc, droit comme nous le sommes, - Et ses oiseaux chéris le diront dans leurs chants. - Ce fut un étranger divin parmi les hommes, - Ce n’était qu’un ami parmi les fleurs des champs. - - Laissez l’homme gémir, passereaux et colombes! - Et nous, les innocents, les lys qu’il regretta, - Croissons, multiplions, couvrons toutes les tombes, - Et par pitié cachons l’horreur du Golgotha. - - -LXXVI - -JOSEPH D’ARIMATHIE CHEZ PILATE - -PILATE. - - Quoi! vous, un sénateur, Joseph d’Arimathie, - Vous venez demander d’ensevelir Jésus! - Et vous blâmez sa mort, quand je l’ai consentie. - Ces sentiments nouveaux... - -JOSEPH. - - Je les ai toujours eus, - Jamais je n’approuvai la malice des autres, - Mais j’étais riche, faible, et même sénateur! - Comme sur lui la haine était sur ses Apôtres: - Je faisais comme vous, Pilate, j’avais peur!... - J’ai honte enfin de voir comment on l’abandonne... - -PILATE. - - Quand on court au-devant du blâme, on a grand tort. - Si je vous ai dit non, ma raison est fort bonne: - Quel bien lui ferez-vous maintenant qu’il est mort? - -JOSEPH. - - Je soulage du moins la conscience humaine, - Vous avez décrété tant d’horreur aujourd’hui, - Qu’une vertu m’a pris, que la mesure est pleine - Et je vous secours, vous, Pilate, plus que lui. - Il ne faut pas qu’on dise à la race future - Qu’après avoir fait fuir, sous le vent de l’effroi, - Ses disciples, des gens simples dans leur nature, - Vous avez refusé le corps du Maître, à moi. - Je veux ensevelir cet homme comme un homme, - Et vous le permettrez, je vous prie, ou sinon - J’irai dire partout que le préfet de Rome, - Ayant tué Jésus, tremblait devant son nom. - -PILATE. - - Sa mort a fait souffler comme un vent de démence... - Allez donc enfouir à tout jamais son corps. - -JOSEPH. - - Sa mission finit, mais la nôtre commence... - Il ressuscitera, par nous, d’entre les morts. - -A Nicodème qui l’attend au seuil: - - Viens, parais maintenant, très humble ami du Maître, - Qui, comme moi, suivis en secret ses leçons. - Nous qui n’osâmes pas, vivant, le reconnaître, - Maintenant qu’il est seul dans la mort, paraissons! - - -LXXVII - -MAGDELEINE - - Alors, à l’Orient, une aube froide et blême, - Traînant sur la montagne une robe en haillons, - Parut. L’Homme aussitôt, sous les premiers rayons, - Tout pâle, rayonna plus que l’aube elle-même... - - On eût dit que de lui naissait le point du jour, - Et que sa chair laissait transparaître des flammes; - Tout sommeillait encor, les soldats, Jean, les femmes... - Quel œil se lèvera le premier vers l’amour? - - Jean était las. Marie était comme écrasée. - Les plus grands désespoirs font cet accablement. - Un soldat s’éveillait. Dans ce même moment, - Magdeleine, en pleurant, pressa la croix baisée. - - Elle éleva vers Lui la beauté de ses yeux - Où l’amour tendre et pur était une lumière, - Et fière de pleurer, ce jour-là, la première, - Elle aima dans la mort l’époux mystérieux. - - -LXXVIII - -LA VISITE AU TOMBEAU - -RÉCIT DE MAGDELEINE AUX DISCIPLES - -MAGDELEINE. - - Et nous venions, sa mère, et d’autres avec nous, - Apportant au tombeau la myrrhe préparée, - Mais nous ne vîmes plus la pierre de l’entrée; - Nous entrâmes alors en pliant les genoux. - - Deux Anges étaient là, blancs, vêtus de lumière, - Qui nous dirent: Pourquoi chercher dans les tombeaux? - Il est vivant.--Et ces deux anges étaient beaux - Et me dirent: «Tu dois le revoir la première.» - - A terre, le linceul était demeuré là, - Et comme je pleurais, Jésus me dit: «Marie!» - L’ayant vu, je dis: «Maître!» Alors il s’envola... - -LES DISCIPLES. - - Hélas! Hélas! Hélas! c’est une rêverie. - - -LXXIX - -LA RÉSURRECTION - - Or, il ressuscita, si vivant dans leur âme - Que tous crurent le voir et le virent vraiment. - Il apparut d’abord dans le cœur d’une femme, - Car on garde la vie aux morts en les aimant. - - Et le ressuscité du cœur de Magdeleine - Passa dans tous les cœurs, plus parlant que jamais... - La montagne a conté ce prodige à la plaine - Et la plaine en chantant l’a redit aux sommets. - - Et du haut d’un mont bas, vu de toute la terre, - Lieu maudit entre tous comme le plus béni, - L’ombre des deux grands bras de la croix solitaire - Étreint le monde entier dans l’amour infini. - - -LXXX - -LES DERNIÈRES PAROLES DU LIVRE DE JEAN - - Il fit beaucoup, n’ayant que peu de temps à vivre, - Et celui qui voudrait tout écrire en détail - Ne pourrait pas suffire à l’immense travail, - Et le monde serait trop étroit pour le livre. - - - - -IL EST ÉTERNEL - - - Homme divin, au pied de ta croix qui chancelle, - Arbre toujours debout quoique battu du vent, - Je viens, humble inspiré de l’âme universelle, - A l’heure d’un grand soir, t’adorer en rêvant. - - Des scribes nous ont dit qu’avant ton Évangile, - Bien avant toi, Bouddha se fit homme étant roi, - Et que ta gloire ainsi comme une autre est fragile, - Et que tu n’es plus rien, si Dieu n’est plus en toi. - - Ils ont dit, pour nier tu charité sublime, - Qu’elle prouve la peur des maux qu’on craint pour soi, - Comme si le peureux, penché sur la victime, - Était moins beau, quand il secourt malgré l’effroi. - - Ce n’est pas tout: l’horreur mystique sort des tombes - Chaque fois que ton nom retentit sur l’autel; - Des chrétiens se sont faits vendeurs de tes colombes: - Ils n’ont plus le vrai sens de ton Verbe immortel. - - On a fait de ton nom sortir tous les scandales, - Et l’on a vu tes fils, des prêtres et des rois, - Ton sceptre en main, les pieds chaussés dans tes sandales, - Imitant tes bourreaux, reclouer l’Homme en croix. - - Eh bien, qu’importe à ceux que ta lumière inonde! - En es-tu moins la vie et l’espoir incarné, - Le vrai Verbe vivant, le vrai salut du monde? - Seul tu conçus l’amour, seul tu nous l’as donné! - - Nul de tes précurseurs n’est vivant dans notre âme, - Pour nous c’est ton nom seul qui signifie amour; - Dix-neuf siècles déjà se sont transmis ta flamme, - Et chaque heure est ton heure et chaque jour ton jour! - - Quelques versets tombés de ta lèvre divine, - Quelques gestes inscrits dans un livre inspiré, - Le drame d’une mort où l’espoir se devine, - Voilà de quoi le monde est encor pénétré. - - Par de pauvres chansons qui disent ta légende, - Par des drames naïfs et des acteurs de bois, - Ta parole aux enfants se transmet simple et grande - Et souffle en eux de tous les côtés à la fois. - - Certes, nous sommes loin des beautés de ta vie: - L’avarice et la haine occupent nos instants; - Notre fange a couvert ta trace mal suivie, - Mais ton pur souvenir nous sauve en tous les temps. - - C’est un dernier rayon de ta lointaine étoile, - C’est un mot familier qui te répète en nous, - C’est Véronique avec ta face sur son voile, - C’est le Cyrénéen essuyant tes genoux; - - C’est Pilate, lavant ses mains du sang du Juste, - C’est l’amitié de Jean qui n’abandonne pas, - Et nos cœurs sont la Table où ton Verbe s’incruste, - Et ton nom retentit sous chacun de nos pas. - - Ta vie est le flambeau dont l’univers s’éclaire. - Sans la simplicité de tes légendes d’or, - Ton cœur n’entrerait pas dans le cœur populaire - Qui sent, lorsque l’esprit ne conçoit pas encor. - - L’amour n’est pas un fruit des veilles du génie. - La mère et son enfant se l’expliquent tout bas: - Ta charité, ce n’est qu’une femme infinie - Qui voit des fils partout et ne distingue pas. - - C’est ce cœur élargi que tu nous fais comprendre, - C’est l’homme ayant pitié de l’homme faible et nu, - C’est l’âme de chacun se faisant mère tendre - Pour protéger dans tous l’avenir inconnu. - - Un seul flambeau qu’on penche en allume cent mille; - Ton seul cœur généreux suffit au genre humain, - Et ce mot: AIMEZ-VOUS, où tient tout l’Évangile, - Multiplie à jamais tes poissons et ton pain. - - Pour que le boiteux marche et que l’aveugle voie, - Tu parlas de tendresse... et le sourd te comprit! - Et les infirmités tressaillirent de joie... - Voilà ton grand miracle: il est tout en esprit. - - L’âme humaine, c’était Lazare. Elle était morte. - Tu vins pleurer sur elle. Oh! comme tu l’aimais! - Et maintenant, toujours plus vivante et plus forte, - Les yeux sur ton amour, elle y marche à jamais. - - Elle y marche à travers le crime et la souffrance... - Comme Pierre, elle t’a trahi, mais en t’aimant, - Et le chaos du mal n’est rien qu’une apparence - Où ton verbe caché monte invinciblement. - - Deux mille ans ont à peine ouvert le gland du chêne - Qui tiendra sous ton nom l’univers abrité... - Ta victoire sur tous les cœurs n’est pas prochaine, - Mais qu’importe le temps à ton éternité? - - Le monde passera, car il faut que tout meure, - La terre sous nos pieds, le ciel sur notre front; - Mais par delà la mort ta parole demeure: - Heureux les derniers nés du monde: ils te verront! - - - - -TABLE - - - Dédicace 1 - Les pèlerins, prière dans le soir 5 - - Les bergers dans la montagne 17 - L’hôtellerie de Bethléem 25 - Les bergers dans l’étable 27 - Naissance de la pitié 33 - La fuite en Égypte 35 - L’enfant au berceau 39 - A douze ans 41 - Le grand chagrin 47 - Il croissait devant Dieu 49 - Jean-Baptiste 55 - La tentation 61 - Le filet 65 - Discours sur la montagne 67 - La paix en retour 77 - Le lumignon 79 - Bons grains 81 - La fille de Jaïre 85 - Le bon Samaritain 87 - Le pain multiplié 89 - Les fourmis 91 - Trop peu d’ouvriers 93 - Les colombes 95 - La barque engravée 97 - La Proue 99 - Il commande aux tempêtes 101 - L’infini miracle 103 - Les petits enfants 107 - Les commérages 111 - La femme 113 - La Samaritaine 115 - Marie-Magdeleine 117 - Marthe et Marie 121 - L’inscription sur la terre 125 - Le bœuf 129 - L’âne 131 - L’argile 133 - Chez Marie, mère du Christ 137 - Le sommeil 147 - Le triomphe 149 - Sur le parvis du Temple 153 - La colère 161 - L’indignation publique 165 - Le banquet 169 - La sueur de sang 171 - La grande solitude 177 - La preuve est en nous 181 - Le baiser de Judas 183 - L’épée 185 - Le regard 187 - Le soufflet 191 - Judas 193 - La justice du peuple 197 - La vengeance 203 - Le roseau 205 - La croix 207 - Le bois vert 209 - Le Juif errant 211 - Le Cyrénéen 213 - Véronique 217 - La face sur le voile 219 - L’horizon du Calvaire 221 - Le trou dans le roc 223 - Le bourreau sur l’échelle 225 - Les invectives de la foule 227 - Les deux larrons 231 - Au bon voleur 233 - Le doute suprême 237 - Le testament d’amour 241 - Où sont les autres? 243 - Jean 247 - Le chemin vers Dieu 251 - Propos de foule 255 - C’est lui qui veille 261 - L’homme meurt seul 263 - La gloire des lys 265 - Joseph d’Arimathie chez Pilate 271 - Magdeleine 275 - La visite au tombeau 277 - La résurrection 279 - Les dernières paroles du livre de Jean 281 - - Il est éternel 283 - - -15735-11.--CORBEIL. Imprimerie CRÉTÉ. - - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK JÉSUS *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. 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