summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/69031-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/69031-0.txt')
-rw-r--r--old/69031-0.txt4786
1 files changed, 0 insertions, 4786 deletions
diff --git a/old/69031-0.txt b/old/69031-0.txt
deleted file mode 100644
index 44f87a4..0000000
--- a/old/69031-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,4786 +0,0 @@
-The Project Gutenberg eBook of Jésus, by Jean Aicard
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Jésus
-
-Author: Jean Aicard
-
-Release Date: September 23, 2022 [eBook #69031]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel (This book was produced from images made
- available by the HathiTrust Digital Library.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK JÉSUS ***
-
-
-
-
-
- Jean Aicard
-
- JÉSUS
-
-
- PARIS
- ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
- 26, RUE RACINE, 26
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-A
-
-MON GRAND-PÈRE
-
-JACQUES AICARD
-
-MORT
-
-LE 29 SEPTEMBRE 1872
-
-
-
-
-A MON GRAND-PÈRE
-
-
- Avant d’aller dormir près de toi dans la terre,
- J’ai voulu, pour ta joie, écrire ce _Mystère_,
- Tel un pâtre ignorant, sur un morceau de bois,
- De son couteau grossier sculpte un Jésus en croix,
- Et j’ai fait ce travail, où se complut mon âme,
- Grand-père, en souvenir de cette belle flamme
- Que mon regard surprit vivante au fond du tien,
- Quand, tourné vers l’Espoir, tu mourus en chrétien.
-
-27 juillet 1895.
-
-
-
-
-LES PÈLERINS
-
-PRIÈRE DANS LE SOIR
-
-
- Vers Emmaüs, à l’heure où la clarté finit,
- Lentement,--ils devaient marcher soixante stades,--
- Deux hommes cheminaient, causant en camarades...
- Une Ombre, qui venait derrière eux, les joignit.
-
- Disciples de Jésus, ils parlaient de leur maître
- Que Magdeleine et Jean croyaient ressuscité.
- Une Ombre maintenant marchait à leur côté.
- C’était Jésus, mais rien ne le faisait connaître.
-
- Il leur dit: «De quoi donc parliez-vous en marchant?
- Et pourquoi semblez-vous si tristes, pauvres hommes?»
- «Tristes, lui dirent-ils, tristes, oui, nous le sommes!»
- Et le son de leur voix était grave et touchant.
-
- «Es-tu donc tellement étranger à la Ville,
- Que tu ne saches pas notre malheur récent?
- Jésus de Nazareth, un prophète puissant,
- Depuis trois jours à peine est mort d’une mort vile.
-
- «Les sacrificateurs, les docteurs de la Loi,
- Nos magistrats, l’ont tous condamné. Quelle honte
- ... Mais, toi, reste avec nous parce que la nuit monte...
- Inconnu, nous aimons à causer avec toi.»
-
- Or, depuis un instant, leurs paroles funèbres
- Retombaient sur leur cœur, dans la nuit, lourdement
- Un deuil affreux venait sur eux, du firmament;
- En eux, comme autour d’eux, tout n’était que ténèbres
-
- Et dans l’abandon triste où les laissait le jour,
- Vainement ils cherchaient, au ciel vide, une étoile;
- Ils voyaient l’étranger comme à travers un voile,
- Mais ils sentaient en lui comme un attrait d’amour.
-
- S’il s’éloignait un peu, leur cœur, empli de troubles,
- Aussitôt amoindri, défaillait et pleurait...
- S’il se rapprochait d’eux, tout contents en secret,
- Ils se sentaient monter au cœur des forces doubles.
-
- C’était alors en eux comme un flot de chaleur,
- Le doux rayonnement d’une intime lumière;
- Ils ne comprenaient plus leur détresse première
- Ni pourquoi le chemin leur devenait meilleur.
-
- Et les deux pèlerins que le Spectre accompagne
- Répétaient à Celui que l’on ne peut pas voir:
- «Reste avec nous, Seigneur, parce que c’est le soir
- Et notre angoisse croît dans la nuit qui nous gagne.»
-
- Or, Christ, ressuscité depuis dix-huit cents ans,
- Vient de mourir encor, mais d’une mort tout autre;
- Et dans ce siècle obscur il a plus d’un apôtre
- Et plus d’un pèlerin dans les doutes présents.
-
- Nos Scribes, attachés à la lettre du Livre,
- Par sottise les uns, d’autres par intérêt,
- N’ont plus ni les rigueurs ni l’amour qu’Il aurait;
- Mais dans la nuit qui vient nous le sentons revivre.
-
- Il vit. La nuit immense a beau venir sur nous,
- Ténèbres de l’esprit qui nie et qui calcule,
- Nous avons beau sentir, dans l’affreux crépuscule,
- Défaillir à la fois nos cœurs et nos genoux;
-
- Chacun de nous revoit, dans la nuit de son âme
- Ce fantôme divin, pur esprit, noble chair,
- Qui nous a fait tout homme et tout enfant plus cher,
- Notre mère plus tendre et plus douce la femme.
-
- Chacun de nous le voit, le doux spectre voilé,
- Luire ineffablement dans l’ombre intérieure,
- Dans l’ombre aussi qui tombe, en cette mauvaise heure
- Du vide qui, jadis, fut un ciel étoilé.
-
- A son charme infini qui de nous se dérobe?
- Ignorant ou savant, qui donc est bon sans lui?
- Tous les astres sont morts qui pour d’autres ont lui,
- Mais nous sommes frôlés des lueurs de sa robe.
-
- Là-bas, derrière nous, l’affreuse Ville en deuil,
- Dressant sur le ciel rouge, en noir, les toits du Temple,
- La hautaine cité du crime sans exemple,
- Nous envoie en rumeurs les cris de son orgueil.
-
- C’est un bruit d’or tintant sous de hauts péristyles,
- C’est l’appel des soldats veillant sur les remparts;
- Et le monde ébranlé craque de toutes parts
- Sous le riche oublieux des mendiants hostiles
-
- Mais en nous, contre nous, nous avons un recours,
- C’est la bonté, c’est la pitié, c’est l’Évangile:
- Nous sentons tout le reste incertain et fragile.
- Le ciel est vide et noir; et c’est la fin des jours;
-
- Mais le spectre d’un Dieu marche encor dans nos routes
- Avec sa forme humaine au sens mystérieux.
- Nos chemins effacés s’éclairent de ses yeux,
- Et sa blancheur nous guide à travers tous les doutes.
-
- Oh! puisque la nuit monte au ciel ensanglanté,
- Reste avec nous, Seigneur, ne nous quitte plus, reste!
- Soutiens notre chair faible, ô fantôme céleste,
- Sur tout notre néant seule réalité!
-
- Ta force heureuse rentre en notre âme plaintive
- Et même les tombeaux sont clairs de tes rayons...
- Toi par qui nous aimons, toi par qui nous voyons,
- Reste avec nous, Seigneur, parce que l’ombre arrive!
-
- Seigneur, nous avons soif; Seigneur, nous avons faim
- Que notre âme expirante avec toi communie
- A la table où s’assied la Fatigue infinie,
- Nous te reconnaîtrons quand tu rompras le pain.
-
- Reste avec nous, Seigneur, pour l’étape dernière;
- De grâce, entre avec nous dans l’auberge des soirs...
- Le Temple et ses flambeaux parfumés d’encensoirs
- Sont moins doux que l’adieu de ta sourde lumière.
-
- Les vallons sont comblés par l’ombre des grands monts
- Le siècle va finir dans une angoisse immense;
- Nous avons peur et froid dans la mort qui commence...
- Reste avec nous, Seigneur, parce que nous t’aimons.
-
-
-
-
-JÉSUS
-
-
-I
-
-LES BERGERS DANS LA MONTAGNE
-
-UN VIEUX BERGER.
-
- Bonjour, berger.
-
-UN JEUNE BERGER.
-
- Bonjour.
-
-LE VIEUX BERGER.
-
- Connais-tu la nouvelle?
-
-LE JEUNE BERGER.
-
- Te moques-tu de moi? Sur ce coteau perdu,
- Nos troupeaux sont muets. Pas un agneau ne bêle,
- Le silence est partout. Je n’ai rien entendu.
-
-LE VIEUX BERGER.
-
- Trois amis m’ont conté, trois vieux pasteurs de chèvres,
- Qu’ils ont vu dans le ciel un ange, cette nuit;
- Il leur a dit, parlant, comme toi par tes lèvres:
- «Le Messie est né!»
-
-LE JEUNE BERGER.
-
- L’ange aura parlé sans bruit...
- Et pour moi je n’ai vu que deux blanches nuées.
-
-LE VIEUX BERGER.
-
- Oui, les ailes de l’ange.
-
-LE JEUNE BERGER.
-
- Il ne m’a point parlé.
- Mes oreilles, au grand silence habituées,
- Sauraient si même un cri d’oiseau l’avait troublé.
-
-LE VIEUX BERGER.
-
- Tu n’as rien entendu?
-
-LE JEUNE BERGER.
-
- Pas même les chouettes.
-
-LE VIEUX BERGER.
-
- Tu n’as rien vu?
-
-LE JEUNE BERGER.
-
- Là-haut, toujours au même lieu,
- Les constellations qui parlent en muettes.
-
-LE VIEUX BERGER.
-
- Je t’annoncerai donc la naissance d’un Dieu.
-
-LE JEUNE BERGER.
-
- Je n’en connais qu’un seul. C’est celui de Moïse.
-
-LE VIEUX BERGER.
-
- Un autre vient de naître; un meilleur, un plus doux.
-
-LE JEUNE BERGER.
-
- Parle, vieux! je t’écoute avec peine et surprise:
- La vieillesse radote. On respecte les fous.
-
-LE VIEUX BERGER.
-
- Ne ris pas! Ce Seigneur est né dans une étable.
- Comme il fait froid, un âne, un bœuf, soufflent dessus.
- Ils l’aiment, devinant qu’il sera charitable,
- Et c’est un messager de Dieu nommé Jésus.
-
-LE JEUNE BERGER.
-
- Dieu, c’est un Salomon, compère, un vieux monarque:
- Il a des légions, des trônes et de l’or;
- Un envoyé du ciel porterait mieux sa marque
- Et viendrait sous l’éclair au sommet du Thabor.
-
-LE VIEUX BERGER.
-
- Pense comme tu veux; moi, je crois aux prophètes.
- Je vais à Bethléem, pour voir ce nouveau-né.
-
-LE JEUNE BERGER.
-
- Mais... si je te suivais, qui garderait nos bêtes?
-
-LE VIEUX BERGER.
-
- Le Dieu par qui l’enfant nouveau nous est donné.
-
-LE JEUNE BERGER.
-
- Eh bien... je vais te suivre.
-
-LE VIEUX BERGER.
-
- Iras-tu la main vide?
-
-LE JEUNE BERGER.
-
- Toi, que lui portes-tu?
-
-LE VIEUX BERGER.
-
- Moi, je suis pauvre, ami:
- Pas un seul n’est à moi des moutons que je guide,
- Et j’en suis si fâché que je n’ai pas dormi.
- Mais je compte, n’ayant à moi brebis ni laine,
- Pour l’enfant qui nous vient tout nu comme un oiseau,
- Dans la flûte que j’ai souffler à perdre haleine,
- Et mettre tout mon cœur dans ce pauvre roseau...
-
-LE JEUNE BERGER.
-
- Et moi j’égorgerai mes deux jeunes colombes,
- Si ta nouvelle est vraie, en l’honneur de ton Dieu!
-
-LE VIEUX BERGER.
-
- Mon Dieu... fera sortir, frère, les morts des tombes;
- Rien ne doit plus périr par le fer ou le feu.
- Porte-lui des agneaux vivants: il les caresse.
- Porte-lui des ramiers: il les baise en pleurant.
- Mais déjà le bœuf, l’âne, ont connu sa tendresse...
- Partons vite: un Dieu bon, mon frère, est le seul grand!
-
-
-II
-
-L’HOTELLERIE DE BETHLÉEM
-
-JOSEPH.
-
- Il fait froid: donne-nous une place à ton feu.
-
-L’HÔTELIER.
-
- Non.
-
-JOSEPH.
-
- Ma femme est enceinte.
-
-L’HÔTELIER.
-
- Eh! j’entends.
-
-JOSEPH.
-
- Je t’en prie.
-
-L’HÔTELIER.
-
- Non! quand tu serais diable ou quand tu serais dieu
- Je n’ai plus une place en mon hôtellerie.
-
-JOSEPH.
-
- Elle souffre. Son sein porte un fruit innocent:
- Veux-tu que notre espoir, frère, meure en naissant?
-
-L’HÔTELIER.
-
- Pauvre femme!... Veux-tu coucher dans mon étable?
-
-MARIE.
-
- Bien volontiers.
-
-L’HÔTELIER.
-
- Venez. C’est tout ce qu’il vous faut.
- Et si vous ne trouvez dans le foin lit ni table,
- L’âne et le bœuf, qui sont très doux, vous tiendront chaud.
-
-
-III
-
-LES BERGERS DANS L’ÉTABLE
-
-LE VIEUX BERGER.
-
- Regarde. On a posé près de lui, sur la paille,
- Bien des présents déjà, des œufs frais, du froment,
- Tous les meilleurs trésors du pauvre qui travaille...
- Voudra-t-on écouter ma flûte seulement?
- Frère, offre-lui d’abord tes blanches tourterelles...
-
-LE JEUNE BERGER.
-
- Je vous offre, Seigneur, deux oiseaux que j’ai pris.
-
-LE VIEUX BERGER.
-
- Regarde: avec ses bras, il imite leurs ailes!
-
-LE JEUNE BERGER.
-
- Écoute: avec sa lèvre, il imite leurs cris!
-
-LE VIEUX BERGER.
-
- Pour moi, joli Seigneur, je suis pauvre et j’apporte...
-
-MARIE.
-
- Quoi donc?
-
-LE VIEUX BERGER.
-
- Je n’ose pas vous dire. C’est si peu!
-
-JOSEPH.
-
- Quel est tout ce grand bruit qui se fait à la porte?
-
-UN PAGE, entrant.
-
- Les Mages d’Orient viennent voir l’Enfant-Dieu:
- Une étoile fidèle a guidé le voyage.
-
-LE VIEUX BERGER.
-
- Frère, retirons-nous, pour l’instant; cachons-nous;
- Laissons entrer ces rois et tout leur équipage.
- Restons là, dans un coin de l’étable, à genoux.
-
-LE PAGE, aux serviteurs qui se pressent à la porte.
-
- Le toit est bas. Laissez dehors les dromadaires.
-
-Il annonce les Mages.
-
- Le seigneur Balthazar!--Le seigneur Melchior!
- Le roi Gaspard!... suivi de ses hauts dignitaires...
- Et tous viennent offrir l’encens, la myrrhe et l’or.
-
-LE JEUNE BERGER.
-
- Sortons de notre coin. Viens donc que je les voie.
-
-LE VIEUX BERGER.
-
- Ils riraient de nous voir sous nos pauvres sayons.
-
-LE JEUNE BERGER.
-
- Ils ont mis leur couronne et leurs manteaux de soie.
-
-LE VIEUX BERGER.
-
- Oui, mais Jésus a mis sa couronne en rayons!
-
-LES TROIS MAGES.
-
- O Seigneur, roi du ciel...
-
-MARIE.
-
- Pardonnez-moi, grands Mages,
- Mais un homme était là, quand vous êtes entrés,
- Qui n’avait pas fini de rendre ses hommages
- A mon petit Enfant que tous vous adorez.
- Il croirait que pour vous peut-être on le rebute...
-
-Au vieux berger.
-
- Pourquoi te caches-tu, brave homme, dans un coin?
-
-LE VIEUX BERGER.
-
- C’est que... je ne peux rien offrir... qu’un air de flûte.
-
-MARIE.
-
- Viens donc... pour voir l’enfant tu serais un peu loin...
- Allons, sonne, berger! Nous aimons la musique.
-
-LE VIEUX BERGER, au jeune.
-
- J’obéis, mais j’ai peur.
-
-LE JEUNE BERGER.
-
- Souffle en fermant les yeux.
-
-LE VIEUX BERGER.
-
- Non, je veux voir l’Enfant!
-
-Le vieux berger joue de la flûte.
-
-MARIE.
-
- Il dit, dans son cantique,
- La paix de son bon cœur et la gloire des cieux.
-
-JOSEPH.
-
- La musique s’arrête.
-
-MARIE.
-
- Et l’Enfant va sourire.
-
-JOSEPH.
-
- Que diront Balthazar, Gaspard et Melchior?
-
-MARIE.
-
- C’est bien. Merci, berger... Grands rois que l’on admire
- A présent, vous pouvez offrir la myrrhe et l’or.
-
-
-IV
-
-NAISSANCE DE LA PITIÉ
-
- Ces nombres d’or: «Aimez-vous bien les uns les autres,»
- Dans l’Acte et dans le Mot ne régnaient pas encor;
- Il fallait qu’un sublime étranger les fît nôtres
- Et que, du lingot brut, il fît sa pièce d’or.
-
- Pour que la Charité s’envolât d’âme en âme,
- Il fallait lui donner l’aile des beaux discours,
- Et que, vie et parole, elle devînt un drame
- Dont le héros charmant suscitât des amours.
-
- Il fallait, pour toucher les âmes paysannes,
- Que, blond comme la gerbe, il eût des yeux d’azur;
- Que sa simplicité cheminât sur des ânes
- Et qu’il sût distinguer la nielle du blé mûr;
-
- Que celle en qui dormait l’espoir de l’Évangile,
- Ne sût où déposer son fruit mystérieux
- Et que cet abandon fît, sur l’enfant fragile,
- Par les fentes du toit étinceler les cieux.
-
- Né d’une pauvre femme, il fallait que le Maître,
- Qu’attendaient le bœuf, l’âne et les rois à genoux,
- Inspirât la pitié même avant que de naître,
- Pour que les malheureux disent: Il vient chez nous.
-
-
-V
-
-LA FUITE EN ÉGYPTE
-
- Lorsque Hérode eut appris que pour voir un enfant
- Dans une étable, rois, bergers, tous à la ronde
- Accouraient, l’appelaient Maître et Sauveur du monde
- Le saluaient Messie et roi, Dieu triomphant,
-
- Le tétrarque, tremblant pour ses droits éphémères,
- Furieux, donna l’ordre aux bourreaux étonnés
- D’égorger en tous lieux les enfants nouveau-nés
- Et partout tressaillit d’effroi le cœur des mères.
-
- Et de bons laboureurs, prenant Joseph à part,
- Lui dirent en secret l’effroyable nouvelle.
- Mais, tout terrifié de ce qu’on lui révèle,
- Joseph ne songea pas tout d’abord au départ.
-
- Le péril est partout. Que faire et comment faire?
- Il n’osait prévenir Marie, et restait là.
- Alors la voix d’un pauvre animal lui parla:
- Mon Dieu, oui, tout à coup, l’âne se mit à braire.
-
- «Mettons vite le bât sur l’âne, se dit-il,
- Et fuyons en Égypte et plus loin, tous les quatre!»
- L’âne partit gaîment et sans se faire battre:
- On eût dit qu’il avait flairé ce grand péril.
-
- Joseph marchait, la bride en main, et l’âne, agile,
- Berçait sur son vieux dos la mère de Jésus
- Qui tenait ses deux bras bien serrés, et, dessus,
- L’Enfant-Dieu qui portait, sous son front, l’Évangile.
-
- L’âne, quoique naïf, peut-être un peu rêveur,
- Jaloux des grands chameaux dont le pas est si large,
- Vif et comme léger sous cette triple charge,
- Paraissait tout joyeux de sauver le Sauveur.
-
-
-VI
-
-L’ENFANT AU BERCEAU
-
- Tous les matins, avant le réveil des oiseaux,
- Sur le berceau, dont elle entr’ouvrait les longs voiles,
- Sa mère déposait des fleurs, fines étoiles,
- Du bleu de ses yeux, bleus comme les claires eaux.
-
- Elle y posait des lys plus soyeux que la soie,
- Droits et purs, mieux vêtus que le roi Salomon,
- Car la beauté vaut mieux que l’éclat de Mammon,
- Et la candeur inspire aux âmes de la joie.
-
- Parfois elle apportait aussi des épis d’or,
- Blonds comme les cheveux du petit enfant rose,
- Et jamais près de lui ne laissait une chose
- Qui ne lui parût pas plus riche qu’un trésor.
-
- Près du berceau dormaient, entre des branches frêles,
- Colombes, passereaux, libres, apprivoisés;
- Et lui, dès le réveil, envoyait des baisers
- Aux fleurs, aux passereaux, aux douces tourterelles.
-
- Il grandit. Quand il fut en âge de courir,
- Il jouait, façonnant, avec un peu d’argile,
- Des oiseaux et des fleurs, d’une grâce fragile,
- Qu’il souhaitait de voir ou voler ou s’ouvrir.
-
- Et c’est pourquoi, jeune homme, il sut dire aux Apôtres:
- --«Si vous comprenez bien ce que j’ai sous le front,
- Les âmes fleuriront, les cœurs s’envoleront...
- Suivez ma voie. Il faut s’aimer les uns les autres.»
-
-
-VII
-
-A DOUZE ANS
-
- Or, cette année, après la Pâque, grande fête
- D’où les enfants devaient revenir assagis,
- Le bon Joseph, avec bien des soucis en tête,
- Quittant Jérusalem, retournait au logis.
-
- C’était loin, Nazareth. Et voisins et voisines
- Par groupes et nombreux faisaient ce long chemin,
- Et les petits, tentés par les fleurs des collines,
- Trompant leur mère lasse, abandonnaient sa main.
-
- --Où donc est-il, ce diable? Ah! l’engeance maudite!
- --Je l’aperçois là-bas qui se pique aux chardons.
- --Voyez, il court offrir ses fleurs à ma petite.
- --Ils reviendront toujours, bien sûrs de nos pardons.
-
- Et tout le long du jour ce sont mêmes paroles,
- Et les enfants, d’un groupe à l’autre, vont, rieurs,
- Se montrant de grands lys, buvant dans les corolles,
- Apparaissant ici quand on les croit ailleurs.
-
- Et Joseph, sérieux, répétait à Marie:
- «Le cèdre du Liban se vend toujours plus cher!»
- Et mille autres propos sur la charpenterie,
- Tandis qu’elle songeait à la chair de sa chair...
-
- --Et Jésus? disait-elle.--Il joue avec les autres;
- Tous ceux de Nazareth sont en bande là-bas.
- --Avez-vous vu mon fils?--Il entraîne les nôtres,
- Voisine.--Et les parents ne le rappelaient pas.
-
- Or, on avait marché tout un long jour sans ombre,
- Et les enfants plaintifs revinrent un par un
- S’accrocher à leur mère, ayant peur dans le sombre,
- Et leur bouquet trop lourd devenait importun.
-
- Quel âge a-t-il? «Douze ans.» Mais alors c’est un homme:
- Il saura bien toujours retrouver ses parents...
- --Mon fils est égaré, bon passant... Il se nomme
- Jésus. Il est tout blond avec des yeux très grands.
-
- Et dans la nuit montante, au bord de la vallée,
- Revenant sur leurs pas, par le chemin désert,
- Marie avec Joseph, d’une voix désolée,
- Appelaient... De tout temps Marie a bien souffert.
-
- Jusqu’à Jérusalem, pleins d’angoisse mortelle,
- Il fallut retourner... Songez donc quelle nuit!
- Oh! que ne souffrit pas Marie! et que dit-elle,
- Lorsqu’on se retrouva dans la ville, sans lui!
-
- Deux jours sans le revoir! Deux longues nuits encore
- Des rêves sans sommeil... Oh! des rêves affreux!
- Quelle couleur de deuil eut la troisième aurore!
- Et les parents, pleurant sur lui, pleuraient sur eux.
-
- Et le troisième soir, sur les places publiques,
- Comme ils erraient encor, pâles, tremblants d’effroi:
- --Cet enfant de douze ans a de fortes répliques,
- Dirent, passant près d’eux, des docteurs de la Loi.
-
- --Oh! par pitié, de qui parlez-vous? dit la femme.
- --D’un petit charpentier que l’on nomme Jésus...
- Elle court... «C’est mon fils!» Et ses mains et son âme
- Attirant le beau front, se reposaient dessus.
-
- Elle l’éloigne un peu, lui sourit, le contemple,
- Et le gronde: «Il n’a pas songé que nous pleurions!»
- Depuis trois jours, l’enfant, très grave, dans le Temple,
- Aux docteurs attentifs posait des questions;
-
- Et tous l’interrogeaient, admirant ses réponses...
- --«Ah! le méchant! méchant petit insoucieux!»
- Mais lui, tranquillement, répondit aux semonces:
- --«Avant tout je me dois à mon Père des cieux:
-
- «Pourquoi me cherchiez-vous?»
- On revint au village.
- Eux, ne comprenant point, grondaient toujours un peu.
- Et depuis ce temps-là, toujours plus grand, plus sage
- Il leur était soumis et croissait devant Dieu.
-
-
-VIII
-
-LE GRAND CHAGRIN
-
- Or, Jésus adorait sa mère, qui, divine,
- L’avait si tendrement bordé dans son berceau,
- Réchauffé dans le nid comme un petit oiseau,
- Et, lorsqu’il avait peur, caché dans sa poitrine.
-
- Mais le désir naissait en lui d’approcher Dieu,
- De hausser son esprit pour être utile aux hommes;
- Il songeait: «Nous serions meilleurs que nous ne sommes,
- Si nous réalisions nos rêves, rien qu’un peu.»
-
- C’est alors qu’il allait, en fraude, dans le Temple,
- Où, grave, il s’attaquait aux docteurs de la Loi.
- Sa mère le cherchait partout...--«Malheur sur moi!
- Mon fils donne aux enfants le plus méchant exemple!
-
- «Il croit savoir ce qu’à son âge on n’apprit pas;
- Il irrite de vieux savants qu’il blâme et loue;
- Et puis, trop confiant, il cause, il rit, il joue
- Avec le méchant fils de nos voisins,--Judas!
-
- «Rentre au logis, petit bavard! taille des planches!
- Au lieu de tant parler, travaille de tes mains!»
- Il s’échappait, cueillant des fleurs par les chemins,
- Et pour sa gerbe heureuse il préférait les blanches.
-
- Et, devant lui, Marie ayant dit tristement:
- --«Ce n’est pas tout bonheur, allez, d’être sa mère!»
- L’enfant pleura, trouvant cette parole amère,
- Et son cœur ressentit déjà l’isolement.
-
-
-IX
-
-IL CROISSAIT DEVANT DIEU
-
- Et puis?... De ces douze ans sublimes jusqu’à trente?
- Comment fit-il son âme en faisant son métier?
- Que disait Dieu le Père à cette âme parente?
- Que répondait à Dieu le fils du charpentier?
-
- D’un an, d’un jour à l’autre on voudrait bien le suivre!
- Par qui l’adolescent divin fut-il guidé?
- Le monde, là-dessus, ne voit rien dans le Livre,
- Et ce temps-là demeure un mystère insondé.
-
- Il dit plus tard:--«Soyez béni, Père suprême,
- Car vous avez caché ces choses au savant,
- Mais vous les révélez à l’enfant qui vous aime.»
- Et dans le Livre saint l’enfant paraît souvent.
-
- Or la sagesse est là; c’est là tout l’Évangile:
- «Sois pareil aux petits, souris et tends les bras.
- L’esprit, comme la chair, est chose bien fragile.
- Le cœur est tout. Sois humble et tu me connaîtras.»
-
- Ce qu’il fait de douze ans à trente? Il songe. Il garde,
- Divinement, comme un trésor, son cœur d’enfant.
- Il travaille en rêvant; sa mère le regarde;
- Contre le mal subtil son rêve le défend.
-
- Pour l’homme de sagesse il n’y a que deux âges,
- Avec deux noms: Aimer, Penser. Or pour Jésus
- La pensée est amour, mais c’est l’amour des sages
- Qui n’ont que des fils d’âme en leur âme conçus.
-
- Peut-être qu’au moment de sa force montante
- Quelque Samaritaine attira son regard,
- Et son cœur, s’éloignant du trouble qui nous tente,
- Souffrit de se tourner vers «la meilleure part».
-
- Pour garder la vertu qui sort, lorsqu’on le touche,
- De sa chair guérisseuse et de ses vêtements,
- Pour garder ce sourire apaisant sur sa bouche,
- Il veut, vierges en lui, tous ses pouvoirs aimants.
-
- Il ne veut rien donner au charme périssable,
- Pour qu’un charme éternel sorte de ses yeux purs.
- Il ne fondera point un foyer dans le sable:
- Seuls les amours du cœur ont des fondements sûrs.
-
- Et Jésus à vingt ans pensait déjà ces choses;
- Il se tenait songeur dans les lieux écartés;
- Il préférait les lys tout blancs aux roses roses
- Et les grâces du cœur aux visibles beautés.
-
- Il admirait comment, mis en terre, un grain lève:
- En dépit du Sabbat, il lève nuit et jour...
- Et le long des sentiers parfumés Jésus rêve,
- Et Dieu sur toute vie épand le même amour.
-
- Les blés mûrs, les figuiers, les nids, tout l’intéresse.
- Sans doute il a connu, parmi des travailleurs,
- Ces ouvriers tardifs qui, malgré leur paresse,
- Touchent le même prix, le soir, que les meilleurs...
-
- Il approuve du cœur l’indulgence du maître
- Qui, juste envers les bons, a pitié des mauvais:
- --«Ma charité n’est pas selon leurs lois, peut-être,
- Mais c’est vers la cité d’un Père que je vais.»
-
- Sur le figuier stérile en vain cherchant la figue,
- Il le soignait avant de le jeter au feu.
- Peut-être a-t-il aussi connu l’enfant prodigue
- Et qu’il dit aux parents: «Pardonnez comme Dieu.»
-
- Et quand il ouvre enfin son âme révélée,
- Quand, discoureur sublime et martyr triomphant,
- Il nous donne d’un coup sa vie accumulée,
- Ce qui nous éblouit, c’est son âme d’enfant.
-
-
-X
-
-JEAN-BAPTISTE
-
- Écoutez, je suis Jean; je suis la voix qui crie
- Seule, dans le désert.
- Mon peuple, dont la peine exalte ma furie
- A trop longtemps souffert.
-
- Repentez-vous, puissants! La feinte est inutile:
- On n’évite pas Dieu!
- L’heure approche, elle accourt, où tout arbre stérile
- Périra dans le feu!
-
- Je viens pour terrasser l’audace sanguinaire
- Des maîtres d’ici-bas;
- Mais un autre est le Dieu; je ne suis qu’un tonnerre
- Et le bruit de son pas.
-
- Préparez les sentiers, aplanissez la voie
- Pour un autre, meilleur;
- J’apporte la menace, il apporte la joie
- Qui sort de sa douleur.
-
- Écoutez-moi; je suis vêtu de peaux de bête;
- Ma ceinture est de cuir;
- Lorsque mon fouet serpente en sifflant sur les têtes
- Le plus grand ne peut fuir.
-
- Écoutez-moi. Sauvage est le miel que je mange;
- Ma ruche est dans le roc.
- Quand ma voix parle aux rois des hontes qu’elle venge,
- Ils vacillent au choc.
-
- Les Hérodes ont peur de ma parole rude;
- Je suis le Précurseur;
- Je suis un cri; j’annonce, esprit de solitude,
- Aux foules--la douceur.
-
- Je ne suis pas celui qu’on aime; attendez l’autre:
- C’est le grain; moi, le vent.
- Il est le Maître. Moi, je ne suis qu’un apôtre
- Qu’il envoie en avant.
-
- Lui seul pardonnera, tandis que je condamne.
- Selon qu’il est écrit,
- Il s’avance paisible et monté sur un âne;
- En pleurant, il sourit.
-
- J’annonce aux manteaux d’or des riches de Judée
- Les haillons d’un vainqueur!
- Je blâme: il aimera; je ne suis que l’idée:
- Je vous annonce un cœur.
-
- Ma voix est au désert; la sienne est dans la vigne
- Où le travail est doux.
- Sa sandale est divine, et je voudrais, indigne,
- L’attacher à genoux.
-
- Ma voix est au désert: la sienne est aux bourgades
- Qu’entourent les moissons.
- Il bénit les enfants; il charme les malades;
- Il reste et nous passons.
-
- Sous l’onde du Jourdain par mes deux mains versée,
- Ruisselante sur eux,
- Les fronts las oublieront la poussière amassée
- Dans les chemins pierreux.
-
- Mais celui qui me suit baptisera de flamme
- Le monde racheté.
- Je baptise la chair; et lui baptise l’âme
- D’espoir et de bonté.
-
- Il a son van en main, il nettoiera son aire,
- Mais sa grange est au ciel.
- Ma voix rude l’annonce; elle est comme un tonnerre
- La sienne est comme un miel.
-
- Sa voix coule en chantant; torrent, la mienne roule
- Grondante sans pardon.
- Je meurs, sévère aux rois; il est doux à la foule:
- Il mourra d’être bon.
-
- Quand il viendra courber son front sous l’eau qui tombe,
- Cet humble et grand vainqueur,
- Le Dieu dur des combats va se faire colombe,
- Pour entrer dans son cœur!
-
-
-XI
-
-LA TENTATION
-
- Et ce Démon qui parle au cœur de tous les hommes
- Lui fit, comme du haut d’un mont ou d’une tour,
- Voir de beaux palais d’or où s’entassaient des sommes,
- Et les jardins fleuris qui riaient alentour.
-
- --«Si tu veux, je ferai ta vie heureuse et belle;
- Tu mangeras, dit-il, dans l’or et dans l’argent...»
- Mais Jésus répondit:--«La misère m’appelle.
- Pauvre, je saurai mieux consoler l’indigent.»
-
- Et le Démon disait: «--On trouve dans ma voie
- Les rires, les chansons, les coupes et le vin.»
- --«Et comment peut-on boire à la coupe de joie
- Quand la misère a soif?» lui dit l’Homme divin.
-
- Le Démon répondit: «Laisse la pitié vaine;
- Sois un roi sur ton peuple; écrase-le sous toi!»
- «Dans mon peuple, j’entends pleurer la race humaine...
- Hélas! comment peut-on dormir, quand on est roi?»
-
- Le Démon lui montra, comme du haut d’un temple,
- Des présents sur l’autel et des lampes en feu:
- --«Dieu seul jouit de tout. L’espace le contemple.
- La terre le redoute et tu peux être un Dieu!
-
- «Si tu veux m’écouter, la terre est à toi, toute!
- Tu seras riche, roi, dieu des hommes jaloux.
- Des anges te tiendront soulevé sur ta route,
- De peur que ton pied nu ne se heurte aux cailloux!»
-
- Et Jésus répondit:--«Le ciel est sans délices,
- Quand l’homme souffre au pied des trônes bienheureux!
- Mon Dieu ne goûte pas la chair des sacrifices;
- Mon Dieu souffre avec les souffrants, en eux, pour eux!
-
- «Le bonheur de Celui dont j’apporte le règne,
- C’est de prendre sa part de tous les maux humains!
- L’homme pleure? je pleure; il saigne? mon cœur saigne,
- Et mes pieds sont meurtris, car j’ai vu leurs chemins!»
-
- Alors, comme au lever de l’étoile première,
- Dans les lieux qu’habitait l’Homme aux divins discours
- On vit naître et monter une grande lumière,
- Et le monde riait à ce matin des jours.
-
-
-XII
-
-LE FILET
-
- Ils tiraient leurs filets ruisselants, hors des lames.
-
- --«Venez et vous serez désormais pêcheurs d’âmes,
- Leur dit-il, et jetant sur le monde étonné
- L’Évangile divin que je vous ai donné,
- Du fond des passions, comme d’une mer sombre,
- Vous tirerez au jour des cœurs, des cœurs sans nombre,
- Que vous verrez, frappés, tous, d’un rayon pareil,
- Aux mailles du filet refléter mon soleil.»
-
- Alors, traînant leur barque à terre avec le câble,
- Ils la laissèrent seule au soleil, sur le sable.
-
-
-XIII
-
-DISCOURS SUR LA MONTAGNE
-
- Comme sur la montagne ils étaient bien dix mille,
- Jésus, au milieu d’eux, parla tout l’Évangile:
-
- --«Excepté ma parole, ici-bas tout périt.
-
- Heureux les pauvres en esprit
- Parce qu’ils comprendront les premiers ma parole.
-
- Heureux les affligés parce que je console.
-
- Heureux les doux: sur terre ils possèdent le ciel.
-
- Heureux tous les souffrants d’injustice et de haine:
- Ils boiront, altérés d’amour, à ma fontaine;
- Affamés de justice, ils goûteront mon miel.
-
- Heureux les cœurs touchés d’une pitié sincère:
- On aura pitié d’eux au jour de leur misère.
-
- Heureux les cœurs purs: ils ont Dieu
- Comme une eau pure en elle a tout le grand ciel bleu.
-
- Lorsque la lampe est allumée,
- On ne la pose pas sous l’ombre du boisseau,
- Mais sur la tige du flambeau,
- Et la maison sourit à la lumière aimée.
-
- Comme sur la montagne on élève une tour,
- Dressez l’espoir; plantez votre pitié féconde.
-
- Soyez la lumière du monde:
- Les hommes vous verront et béniront l’amour.
-
- Si vous n’entrez pas mieux dans la lumière vraie
- Que les Scribes bavards et les Pharisiens,
- Vous n’êtes bons qu’à mettre au feu, comme une ivraie.
-
- Vous savez quelle loi fut donnée aux anciens:
- «Il ne faut pas tuer,» dit la Loi redoutable.
- Or, est-on juste et bon, pour n’être pas coupable?
- Et je dis, moi, qu’il faut aimer; soyez très doux,
- Soyez indulgents; aimez-vous.
-
- Ne t’irrite jamais sans raison contre un frère.
- Si ton frère a gardé contre toi sa colère
- Et si tu t’en souviens en montant à l’autel
- Ayant l’offrande en main, laisse là ton offrande,
- Cours chez ton frère, et qu’il t’embrasse, à ta demande.
- La paix des cœurs, voilà la vraie offrande au ciel
- La plus pure, la seule grande.
-
- Point d’adultère, a dit la Loi.
- Et voici ce que je dis, moi:
- «Quant tes yeux seulement désirent une femme,
- L’adultère est commis; ta faute est dans ton âme.»
-
- Si tes yeux ou ta main compromettent ton corps,
- Sauve-le, coupe-les: jette ces membres morts!
-
- Vous dites que la Loi vous permet le divorce?
- C’est vrai, mais qu’est-ce qui vous force
- A l’accepter dans sa rigueur?
- La dureté de votre cœur.
-
- Soyez humble devant ce qui domine l’homme.
- Point de pompeux serment, de sacrilège vœu.
- L’homme le plus puissant est peu de chose, en somme...
- Qui donc à le pouvoir de créer un cheveu?
-
- On vous apprit une Loi dure
- Qui dit: «Dent pour dent, œil pour œil.»
- Moi, je dis: Subissez l’injure;
- Votre bonté vaut mieux que l’instinct de nature;
- Un humble amour vaincra les haines et l’orgueil.
-
- Aimez celui qui vous déteste.
- Soyez grands, purs et généreux,
- Comme la lumière céleste
- Qui connaît les méchants et qui brille sur eux.
-
- Amis, si vous n’aimez que l’homme qui vous aime,
- Quel mérite avez-vous? L’impie en fait autant.
- Soyez bons comme Dieu lui-même
- Qui promet son royaume au pécheur repentant.
-
- Donnez, pour que le bien que vous faites console
- Ceux à qui vous faites ce bien,
- Mais quand votre main droite a donné son obole,
- Que la gauche n’en sache rien;
- Oui, donnez comme on se dévoue;
- Parce que vous aimez, non point pour qu’on vous loue.
-
- En priant Dieu, priez avec simplicité.
- Souhaitez que son règne vienne,
- Et bénissez sa volonté.
- Demandez-lui le pain, la force quotidienne.
- Demandez-lui que vos péchés soient effacés
- Si vous pardonnez ceux qui vous ont offensés.
- Dites-lui: «Rends-nous forts contre ce qui nous tente,
- Délivre-nous du mal subtil,
- Par ton Règne et ta Force et ta Gloire éclatante.
- Ainsi soit-il.»
-
- N’amassez pas sur terre, où tout n’est qu’un vain songe,
- Des trésors que le ver ou que la rouille ronge,
- Que déroberont les voleurs:
- C’est dans nos cœurs que sont nos trésors les meilleurs.
-
- L’œil des aveugles fait en eux leur nuit profonde:
- Si l’œil est ténébreux, tout sera ténébreux:
- Le soleil généreux
- N’a jamais vu le monde
- Que plein d’éclat, d’amour, et de chaleur féconde.
-
- Qui sert Dieu ne peut pas servir aussi Mammon.
- De tous les soins qu’on prend, plus d’un est inutile.
- Voyez les lys. Lequel d’entre eux travaille et file?
- Pourtant ils sont vêtus mieux qu’un roi Salomon.
- Juste est Dieu. Tous les nids d’oiseaux chantent son nom.
-
- Qui d’entre vous se peut grandir d’une coudée?
- Ayez Dieu pour seul rêve et pour unique idée.
- Il protège et bénit le cœur simple qui croit.
- Laissez l’inquiétude vaine,
- Cherchez l’amour; le reste arrive par surcroît;
- A chaque jour suffit sa peine.
-
- Ne jugez point, afin qu’on ne vous juge pas.
- Dieu seul peut pénétrer les causes d’une faute,
- Et la justice d’ici-bas
- Pour bien voir tout ne peut jamais être assez haute;
- Ne jugez point afin qu’on ne vous juge pas.
-
- Vous voyez une paille, un rien, dans l’œil d’un autre,
- Mais vous ne sentez pas la poutre dans le vôtre.
-
- Demande et l’on te donnera;
- Cherche, tu trouveras; frappe et l’on t’ouvrira.
-
- Pères, si votre fils--si votre enfant, ô femmes.--
- Vous prie, et demande du pain,
- Mettrez-vous en réponse un serpent dans sa main?
- ... Dieu seul serait-il un père inhumain?
- Il ne peut tromper l’attente des âmes.
-
- Fais pour les autres, c’est la Loi,
- Tout ce que tu voudrais qu’un autre fît pour toi.
-
- Choisis toujours la porte étroite: c’est la bonne:
- Car une porte large, un chemin spacieux,
- N’ont jamais conduit personne
- Dans le royaume des cieux.
-
- Gardez-vous bien des faux prophètes:
- De la peau des brebis leurs tuniques sont faites:
- Des loups ravisseurs se cachent dedans.
- Mais voyez leur griffe et voyez leurs dents
- Interrogez leur vie et pesez la réponse...
- S’ils font souffrir les cœurs, ceci vous les dénonce.
- La figue ou le raisin viennent-ils du chardon?
- On reconnaît un arbre au fruit mauvais ou bon.
-
- Celui donc qui fera ce que je viens de dire,
- Homme prudent, bâtit sa maison sur le roc.
- En vain les eaux, le vent, tout voudra la détruire,
- Tout la pousse et la heurte: elle résiste au choc,
- Parce qu’elle est construite en pierres, sur le roc.
-
- Mais celui qui construit sa maison sur le sable,
- Faute d’avoir suivi le bon conseil donné,
- Est un fou qui veut faire une œuvre périssable...
- Sa maison croulera sous le vent déchaîné,
- Parce qu’il a bâti follement sur le sable.»
-
- Or, ceci n’était pas un discours répété,
- Comme d’un faux savant qui s’attache à la lettre.
- Jésus parlait au peuple avec autorité.
- Et c’est ici l’esprit, l’âme et le cœur du Maître.
-
-
-XIV
-
-LA PAIX EN RETOUR
-
- Vous direz, dès le seuil des maisons, vous, les miens:
- «Bénis soient la maison, le jardin et la vigne!»
- Et la paix descendra, si le maître en est digne,
- Sur le maître, sur sa maison, sur tous ses biens.
- Mais s’il n’en est pas digne, alors, par un mystère,
- Votre paix reviendra sur vous. Paix sur la terre.
-
-
-XV
-
-LE LUMIGNON
-
- Or comme on lui disait: «Repousse celui-ci!
- Sa langue qui t’implore est menteuse et funeste.»
-
- --«Dans un vase fêlé qui retient l’eau, l’eau reste,
- Dit-il. La mèche éclaire avec un bout noirci...
- Le plus méchant, dès qu’il m’appelle, je l’assiste;
- L’humble vase brisé me sert, tant qu’il résiste;
- Je n’éteins pas, sur le flambeau de cuivre ou d’or,
- Le lumignon mourant mais chaud, qui fume encor!»
-
-
-XVI
-
-BONS GRAINS
-
- * * * * *
-
- L’homme ne vit pas de pain seulement:
- Il lui faut un pain pétri de pensées;
- Nourris donc les cœurs de choses sensées;
- N’empoisonne pas le divin froment.
-
- * * * * *
-
- Et les Pharisiens, qui sont les hypocrites,
- Lui répétaient: «Pourquoi fréquentes-tu ces gens,
- Qui sont des péagers, des gueux, des indigents?...
- Nous les fuyons, tandis que toi tu les visites!»
-
- --«Depuis quand, répondit Jésus, le médecin
- Ne va-t-il visiter que des gens au corps sain?»
-
- * * * * *
-
- Voici l’amour: mangez; buvez; je vous convie;
- Venez à moi, vous tous qui portez dans vos cœurs
- La charge des soucis, le souci de la vie.
- Je porterai vos maux; je prendrai vos langueurs.
-
- * * * * *
-
- Aveuglés par Satan moqueur,
- Ils sont sans yeux pour les merveilles,
- Et, plus sourds que les durs d’oreilles,
- Ils ne comprennent pas du cœur!
-
- * * * * *
-
- S’il perd une brebis,--dans l’effroi qu’il éprouve,
- Laissant là son troupeau tout entier, le berger
- La cherche à travers monts, et, joyeux s’il la trouve,
- Il l’emporte en ses bras pour la mieux protéger.
-
- * * * * *
-
- Tu suspectes ma foi, tu blâmes mon pardon...
- Ton œil est-il malin de ce que je suis bon?
-
- * * * * *
-
- J’avais faim; vous m’avez donné de quoi manger.
- J’avais soif; vous avez désaltéré ma lèvre.
- Vous m’avez accueilli, moi pourtant étranger,
- Vous m’avez visité lorsque j’avais la fièvre...
- Oui, quand j’étais malade, en prison, sans espoir,
- Hommes justes, bons cœurs, vous m’êtes venus voir.
-
- * * * * *
-
- Tout jeune tu ceignais ta ceinture toi-même,
- Tu choisissais ton heure et ton lieu, tes chemins;
- Mais quand tu seras vieux, faible, tendant les mains,
- Pour qu’on te mène où tu voudras, il faut qu’on t’aime.
-
-
-XVII
-
-LA FILLE DE JAÏRE
-
- Une ombre avait voilé sa porte;
- Les flûtes pleuraient sur le seuil;
- Tout semblait mener le grand deuil
- De l’espérance humaine, morte.
-
- Le Dieu de Moïse était dur,
- Stricte la Loi, la règle étroite.
- Jésus, la paix dans sa main droite,
- Vint, le ciel dans ses yeux d’azur.
-
- Pan régnait sur toute la terre,
- Avec Rome partout vainqueur:
- Pas un dieu n’avait un bon cœur...
- Alors vint l’Homme du mystère.
-
- Et Jaïre dit, à genoux:
- --«Seigneur, notre espérance est morte.
- Les joueurs de flûte, à ma porte,
- Sonnent des airs de deuil pour nous.
-
- «Seigneur, ressuscite ma fille!»
- Jésus, la prenant par la main,
- Dit au père: «Le genre humain
- Qui pleure en toi, c’est ma famille.
-
- «Pourquoi sitôt croire à la mort?
- Vous faisiez tous un mauvais rêve...
- Je veux que ta fille se lève!...
- Elle n’est pas morte. Elle dort.»
-
-
-XVIII
-
-LE BON SAMARITAIN
-
- Tu demandes quel est ton prochain? Or, écoute:
- Un homme à Jéricho s’en allait à pied, seul;
- Des voleurs embusqués l’assaillirent en route
- Et le laissèrent là, tel qu’un mort sans linceul.
-
- Un sacrificateur, passant près du pauvre homme,
- Le vit et, l’ayant vu, poursuivit son chemin.
- Un lévite, après lui, passa: ce fut tout comme;
- Un troisième passant eut un cœur plus humain.
-
- C’est un Samaritain qui, du haut de sa bête,
- Dit: «Pauvre homme!» Il était monté sur un cheval.
- Il descendit vers l’homme et, soulevant sa tête,
- Il le plaignait, disant:--«Où donc, frère, as-tu mal?»
-
- Il oignit d’un vin pur toute sa chair meurtrie,
- Il le prit à cheval encore inanimé,
- Puis il paya son gîte en quelque hôtellerie...
- Le bon Samaritain sera toujours aimé.
-
-
-XIX
-
-LE PAIN MULTIPLIÉ
-
- Ne dis pas: Si je suis tout seul dans ce grand nombre,
- Quel bien fera mon humble effort, mon pauvre amour?
- Car si chaque flambeau s’allume seul dans l’ombre,
- Tous se trouvant brûler ensemble, il fera jour.
-
- Si chaque homme s’attache à consoler un homme,
- Tous donneront et tous recevront la pitié.
- Écris ton chiffre unique,--et Dieu fera la somme:
- C’est ainsi que mon pain sera multiplié.
-
- Chaque jour est un jour utile, et le temps coule.
- Laisse ton siècle rire, incrédule et moqueur:
- Un mot, un seul, suffit à guider une foule;
- Tous les cœurs grandiront nourris par mon seul cœur.
-
-
-XX
-
-LES FOURMIS
-
- Aidez-vous, et tout mal deviendra guérissable.
- Un champ fut recouvert de sable par la mer;
- Dieu dit à la fourmi d’enlever tout ce sable
- Dans le temps que mesure une lueur d’éclair.
-
- Et beaucoup de fourmis, en nombre insaisissable,
- Ayant sur l’heure même envahi ce terrain,
- Cent mille ont enlevé cent mille grains de sable
- Dans le temps qu’une seule employa pour un grain.
-
-
-XXI
-
-TROP PEU D’OUVRIERS
-
- Tous les souffrants, de tous les côtés rassemblés,
- Plaintifs et plus nombreux que des épis de blé,
- L’imploraient en disant: «Parle-nous ta parole!»
- Pour chacun, il trouvait le doux mot qui console,
- Mais ils venaient en foule, et ne suffisant pas
- A consoler tous ceux qui marchaient dans ses pas,
- Lui, s’arrêtait, pleurant sur la misère humaine.
- Et tous ces malheureux se couchaient dans la plaine
- Languissants et pareils aux troupeaux sans pasteur.
- Alors il s’écria, debout sur la hauteur:
- «Arrête-toi, Seigneur, qui jettes la semence!
- J’ai trop peu d’ouvriers pour ma moisson immense.»
-
-
-XXII
-
-LES COLOMBES
-
- Et Jésus, qui blâmait la Loi, fit un exemple,
- Devant les faux docteurs surpris et consternés...
- Il vit un nouveau-né qu’on apportait au temple:
- On consacrait à Dieu les mâles nouveau-nés;
-
- Et l’on sacrifiait alors deux tourterelles
- Dont le sang pur coulait sur l’autel tristement.
- Et Jésus les saisit et délia leurs ailes
- En s’écriant! «Le Dieu que j’annonce est aimant!
-
- «Croyez-vous qu’il se plaise aux douleurs des victimes?
- O race de serpents! descendants de Caïn!
- Je vous dis que le ciel est lassé de vos crimes
- Et qu’il vient délivrer l’innocent par ma main!
-
- «Jérusalem! ô ville horrible, qui lapides
- Tes prophètes, et qui tortures l’innocent!
- Je viens sauver les doux, défendre les timides...
- Dieu ne veut pas de haine et ne veut plus de sang.
-
- «Or, vous ne m’aurez pas toujours... Venez en foule,
- Je veux fonder l’amour; entrez dans mes desseins
- Je veux vous rassembler en moi, comme la poule,
- Chaque soir, sous son aile, assemble ses poussins!»
-
- Il parlait, incompris par le prêtre farouche
- Qui savait égorger les ramiers sans remord,
- Et qui, la rage au cœur, l’injure sur la bouche,
- S’écartait de sa route en méditant sa mort.
-
-
-XXIII
-
-LA BARQUE ENGRAVÉE
-
- Or, il vit des pêcheurs qui, les pieds dans le sable,
- S’efforçaient d’entraîner leur barque dans la mer,
- La poussant par l’arrière ou tirant sur le câble,
- Tandis qu’elle semblait scellée avec du fer.
-
- «Nous aurons vent contraire!» Et, parmi leurs blasphèmes,
- Lui s’avança paisible et, saisissant l’avant,
- Comme un bœuf à l’araire il tira plus qu’eux-mêmes,
- Et la barque partit, le flot la soulevant.
-
- Et comme ils connaissaient sa parole divine,
- Ils furent tous émus de sa simplicité,
- Et sentirent l’amour entrer dans leur poitrine,
- Avec le vent joyeux qui vint du bon côté.
-
-
-XXIV
-
-LA PROUE
-
- Tout un peuple, nombreux comme les grains de sable,
- Sur le rivage blanc, par un matin très clair,
- Dans l’espoir d’écouter son verbe impérissable,
- Le pressait, le portait, houleux comme la mer.
-
- Une barque était là, tirée à terre, vide.
- Il y monta, tourné vers les grands flots humains
- Et, debout sur la proue, à cette foule avide
- Il parlait sa parole en élevant les mains.
-
- Derrière lui l’aurore éclatait,--et les âmes
- Croyaient voir s’avancer, du fond du gouffre bleu,
- Un bateau de secours auréolé de flammes,
- Et la proue était blanche et représentait Dieu.
-
-
-XXV
-
-IL COMMANDE AUX TEMPÊTES
-
- Or, vous vous tourmentez pour bien des choses vaines;
- La vie est plus heureuse à qui désire moins;
- Le monde est une mer troublée, amours et haines,
- Et je porte avec moi la paix. Soyez témoins.
-
- Vos folles passions, c’est la mer soulevée,
- Et vous luttez contre elle avec beaucoup de mal;
- Mais la barque, où je suis près de vous, est sauvée,
- Car les flots tourmentés tombent à mon signal.
-
- Je sais, pour apaiser les flots, des mots suprêmes:
- Ayez l’âme des lys ou l’âme des oiseaux;
- Donnez-moi votre main, ayez foi dans vous-mêmes,
- Et vous saurez marcher comme moi sur les eaux.
-
-
-XXVI
-
-L’INFINI MIRACLE
-
- Ses sœurs le cherchaient, et Marie,
- Toujours craintive d’un danger,
- Toujours prête à la gronderie,
- Disait: «A-t-il de quoi manger?»
-
- Le peuple autour de lui fourmille,
- Implorant les mots guérisseurs.
- On lui dit: «Voici ta famille:
- Ta mère approche avec tes sœurs.»
-
- --«Mes frères, mes sœurs et ma mère,
- Dit-il au peuple, c’est vous tous;
- La vie est une plante amère,
- Mais le miel de ma ruche est doux.
-
- «Je suis la tendresse promise;
- Sur vos maux je viens me pencher;
- Et je suis plus grand que Moïse
- Qui fit jaillir l’eau du rocher:
-
- «C’est la dureté des cœurs même
- Que je frappe, et l’amour en sort:
- Le ciel est en nous lorsqu’on aime...
- L’amour est plus fort que la mort.
-
- «Possédés d’orgueil et de haine,
- Je chasse de vous ces démons.
- J’apporte la tendresse humaine:
- Nous avons Dieu quand nous aimons.
-
- «Buvez à ma source d’eau vive,
- Car je sauve celui qui croit.
- Votre esprit boite? qu’il me suive:
- Il saura marcher vite et droit.
-
- «Votre cœur est sourd? qu’il m’entende
- Muet? qu’il parle. Renaissez!
- Frappez: ma porte s’ouvre grande.
- Reposez sur moi, cœurs lassés
-
- «Levez-vous, ô paralytiques,
- Marchez, emportez votre lit!»
- Et dans la joie et les cantiques
- Le monde infirme tressaillit!
-
- --«Un aveuglement les égare;
- Ils t’ont mis sous terre vivant...
- Lazare, Lazare, Lazare,
- Lève-toi! Marche mieux qu’avant!»
-
- Et l’esprit humain se redresse
- Et quitte, plus fort et plus beau,
- Au grand appel de la tendresse,
- Les bandelettes du tombeau.
-
- O temps d’allégresse première
- Où l’aveugle des grands chemins
- Se voyait rempli de lumière
- Quand Jésus élevait les mains!
-
-
-XXVII
-
-LES PETITS ENFANTS
-
- «Je suis la paix, l’amour, et mon règne commence,»
- Disait-il, et tous les souffrants suivaient ses pas...
- Comme il était pressé par une foule immense,
- Les enfants, qui voulaient le voir, ne pouvaient pas.
-
- Les disciples disaient «Laissez passer le Maître!»
- Et plusieurs éloignaient les gens avec leur main,
- Et les petits enfants qui voulaient le connaître
- Se trouvaient écartés aussi de son chemin.
-
- Les mères tout à coup sentaient leur main lâchée
- Par le petit garçon et sa petite sœur,
- Et les enfants, grimpant sur l’arbre de Zachée,
- Regardaient de là-haut l’Homme de la douceur.
-
- Quelques-uns à cheval sur le cou d’un bon père,
- Et d’autres sur le bras de leur mère et pleurant,
- Tous voulaient voir Celui qui disait: «Peuple, espère!»
- ... Ils le sentaient si près de leur cœur, quoique grand!
-
- Et Jésus, très fâché de voir qu’on les repousse:
- «Laissez venir à moi tous ces petits enfants...
- Ceux-là seuls qui, comme eux, ont l’âme pure et douce,
- Au royaume du Père entreront triomphants.
-
- «Et malheur à qui met un trouble dans leurs âmes!
- S’il n’est pas criminel ou stupide, il est fou!
- Il vaudrait mieux pour lui que, maudit par les femmes,
- On le jette à la mer avec la pierre au cou!
-
- «Car ces petits cœurs-là, c’est la source profonde
- Qui sera fleuve, et court vers des lieux ignorés.
- N’oubliez pas qu’ils sont l’espérance du monde,
- Et l’avenir sera ce que vous les ferez.»
-
- Il écarta la foule, et, foule plus petite,
- Des centaines d’enfants accouraient, tout joyeux.
- Recevant dans leur cœur, où l’avenir palpite,
- La bénédiction qui tombait de ses yeux.
-
- Sa main, sa belle main légère, les caresse,
- Passant avec douceur sur leurs longs cheveux bruns;
- Il donne à tous sa paix, et la même tendresse...
- Et pourtant son regard s’arrête à quelques-uns.
-
- Il voudrait à chacun parler selon leurs âmes:
- Il les baptise en lui de paix, d’espoir, de feu,
- Surtout les plus petits, nichés au sein des femmes,
- Oiseaux à peine éclos des mystères de Dieu.
-
- Il les attire tous dans sa tiède pensée,
- Comme la poule prend sous l’aile ses poussins,
- Et les garde, nichée incertaine et pressée,
- Un instant au berceau de ses profonds desseins.
-
- Tous passent un instant dans cette âme féconde
- Et tous l’aiment, sentant que tous ils lui sont chers,
- Et le Dieu porte ainsi tout l’avenir du monde
- Dans son cœur maternel qui refait l’univers.
-
-
-XXVIII
-
-LES COMMÉRAGES
-
- Il revint au pays, et, devant ses discours,
- Les gens de Nazareth même et des alentours,
- Étonnés, se disaient:--«Il parle comme un ange,
- Et cependant il est d’ici! c’est bien étrange!
- Son père n’est-il pas Joseph le charpentier
- Dont, tout jeune, il apprit assez mal le métier?
- ... Bon Joseph, faible en tout, même en charpenterie!
- Et sa mère...
- --Allons donc?
- --Mon Dieu, oui, c’est Marie!
- --Quoi! celle que Joseph refusa tout d’abord?
- --Oui.
- --Ah! je me souviens! Certe! il n’avait pas tort.
- --Jacques, Joseph, Simon et Jude...
- --Oui, des drôles!...
- --... Sont ses frères...
- --Tu dis?
- --Je hausse les épaules!
- Ces gaillards font les fiers! Leur Jésus n’est qu’un fou...
- --Ses sœurs ont un orgueil!...
- --Et ça n’a pas le sou...
-
- Et Celui qui marchait vers la croix triomphale
- Était dans son village un sujet de scandale.
-
-
-XXIX
-
-LA FEMME
-
- Cherchez l’éternel, même en l’amour éphémère;
- Prenez garde à la femme, aux chaînes de ses mains
- Ses lourds cheveux sont des liens; elle est amère
- Comme la mort. Veillez, ô faibles cœurs humains.
-
- Certains hommes sont nés sans la puissance d’homme;
- D’autres sont mutilés en arrivant au jour;
- D’autres, cherchant la loi de Celui que tout nomme,
- Oublîront les amours pour mieux trouver l’amour.
-
- Amis, la chair est faible; elle est aisément lâche
- Quand la femme l’appelle et lui dit: «Reste là!»
- Samson était marqué pour une grande tâche:
- Prenez garde aux ciseaux des sœurs de Dalila!
-
- Vous abandonnerez cependant mère et père,
- O chastes épousés, pour ne faire qu’un seul,
- Puis de vous sortira l’avenir qu’on espère,
- Puis Dieu vous roulera dans le même linceul.
-
-
-XXX
-
-LA SAMARITAINE
-
-LA SAMARITAINE.
-
- Étranger, que fais-tu près de cette fontaine,
- Assis et tout poudreux sur le bord du chemin?
-
-JÉSUS.
-
- Fais-moi boire.
-
-LA SAMARITAINE.
-
- Seigneur, je suis Samaritaine...
- Et tu veux de cette eau que va puiser ma main!
- Les Juifs n’ont pas commerce avec ceux de ma race.
-
-JÉSUS.
-
- Si tu savais quel don j’apporte, qui je suis,
- Qui te parle, c’est toi peut-être qui, par grâce,
- Demanderais un peu d’eau vive de mon puits.
-
-LA SAMARITAINE.
-
- Comment puiserais-tu? la fontaine est profonde;
- Tu n’as rien pour puiser; tu te tiens en repos...
- Es-tu plus que Jacob?... Il a bu de cette onde
- Où ses enfants et lui conduisaient leurs troupeaux.
-
-JÉSUS.
-
- On aura soif encor, douce Samaritaine,
- Quand on boit de cette eau, calme comme le ciel:
- Mais celui qui, lassé, s’abreuve à ma fontaine,
- Il garde en lui la source et le calme éternel.
-
-
-XXXI
-
-MARIE-MAGDELEINE
-
- Quand Magdeleine apprit qu’un jeune homme à l’œil clair,
- Simple et beau, soumettait le peuple à sa parole,
- Ayant rêvé longtemps de lui, la vierge folle
- Désira le soumettre à ses charmes d’enfer.
-
- L’orgueil seul, son orgueil naïf de fille d’Ève,
- L’inspirait,--et, voulant se mesurer au Dieu,
- Elle partit, le cœur brûlant, la joue en feu,
- Elle vint à celui qu’elle admirait en rêve.
-
- Elle comptait bien faire, avec des cheveux blonds,
- Un câble pour lier ses pieds, ses mains, son âme...
- Le vainqueur de Satan vaincra-t-il une femme?
- Et, tremblante d’orgueil, elle murmure: Allons!
-
- Elle vint.--«O Seigneur, lui dit-elle inclinée,
- Laisse mes doux parfums couler sur tes pieds nus!»
- Et, menteuse, elle prit des regards ingénus,
- Mais son âme au dedans ne s’était pas donnée.
-
- Le Dieu, calme, sourit au mensonge banal,
- Et, triste, il la laissa, recevant comme on donne,
- Verser l’ambre et le nard sur la chair qui frissonne,
- Mais l’esprit disait: «Dieu, préservez-nous du mal!
-
- «Qu’elle s’élève à moi par la tendresse entière,
- Celle qui vient à moi pour l’amour sensuel;
- Tous les chemins d’en bas conduiront à mon ciel,
- Puisque l’âme est par vous liée à la matière.»
-
- Et, dominant sa peine et les frissons nerveux
- Qui couraient sur ses pieds avec la chaude haleine,
- Jésus soufflait son rêve au cœur de Magdeleine
- Qui, lente, dénouait pour lui ses grands cheveux.
-
- En vain elle écrasa sur les pieds nus sa bouche,
- Les baisant, les mordant des talons à l’orteil,
- Lui, songeait, l’œil au ciel, tourné vers le soleil:
- «Sauvons ce cœur captif dans la chair qui me touche!»
-
- Et les beaux pieds du Dieu, sous le baiser charnel,
- Rayonnaient vers le front de la femme abaissée,
- Qui dit enfin, debout et droite de pensée:
- «Pardon! je t’aimerai, Seigneur, dans l’éternel!»
-
-
-XXXII
-
-MARTHE ET MARIE
-
- Elles étaient deux sœurs, Marthe aux cheveux châtains,
- Et Marie aux yeux clairs, plus jeune, rose et blonde
- Et Celui qui devait léguer l’amour au monde
- Était le guide sûr de ces cœurs incertains.
-
- Marthe, tout orgueilleuse, était la ménagère,
- Les soins et les soucis donnant l’autorité.
- L’autre, offrant un secours chaque fois écarté,
- Dans sa propre maison semblait une étrangère.
-
- Or Marthe ayant reçu Jésus dans sa maison,
- Marie, aux pieds du Maître assise, écoute et songe,
- Et lui, par des discours qu’elle-même prolonge,
- Forme attentivement sa naïve raison.
-
- --«Maître, dis-moi, crois-tu que mon âme est gâtée?
- C’est ta brebis perdue?... Oh! si c’était cela,
- Je la ferais pour toi légère... porte-la!»
- Et sans fin elle boit la parole écoutée.
-
- Il aime mieux Marie et le bleu de ses yeux,
- Ses cheveux blonds et lourds, tels que des moissons mûres,
- Sa lèvre où la parole a de si frais murmures
- Et son sourcil pareil au croissant d’or des cieux.
-
- Marthe, le ton grondeur, le visage un peu sombre,
- Jalouse quand sa sœur veut sa part de travail,
- Maîtresse en tout, s’acharne au plus petit détail,
- Comptant sans fin des plats dont elle sait le nombre.
-
- --«Oh! Maître, dit Marie, oh! que tu parles bien
- Des lys vêtus de soie et des douces colombes!
- Dis-moi, tu seras là, quand s’ouvriront les tombes?
- Alors, si je te vois, je ne craindrai plus rien!»
-
- Un jour, tournant les yeux vers sa blonde cadette,
- Irritée à la voir se plaire aux chers discours:
- --«Tu ne fais rien, quand moi je travaille toujours,
- Dit Marthe. Il serait temps de me payer ta dette.»
-
- --«Viens écouter comme elle et te repose un peu:
- Dit Jésus.--«Commandez, dit Marthe, qu’elle m’aide!»
- Or l’irritation la fit paraître laide,
- Et par l’entêtement elle déplut au Dieu.
-
- --«Marthe, Marthe, dit-il, laisse ta pauvre tâche.
- Ta sœur veut bien la faire et tu m’écouteras...»
- Mais Marthe répondit: «J’aime occuper mes bras.
- Ma maison est trop grande et mon cœur n’est point lâche.»
-
- Voyant son injustice, il répondit encor:
- --«La part que se choisit Marie est la meilleure.»
- Et tandis que, tout bas, la petite sœur pleure,
- Jésus, posant sa main sur les beaux cheveux d’or:
-
- --«Cette meilleure part ne peut plus être ôtée
- A l’enfant qui me cherche et qui veut mes leçons...»
- Et, pensive, Marie, avec de doux frissons,
- Boit, les yeux sur Jésus, la parole écoutée.
-
-
-XXXIII
-
-L’INSCRIPTION SUR LA TERRE
-
- Lorsqu’on vint lui parler de la femme adultère,
- Avant d’éterniser, par un mot de son cœur,
- La suave indulgence et le pardon vainqueur,
- Il traça de son doigt des signes sur la terre.
-
- Courbé vers le limon d’où l’homme fut tiré,
- Que traçait-il à terre avec son doigt sublime?
- Hésitait-il encore à pardonner ce crime?
- Cherchait-il à parfaire un mot, le mot sacré?
-
- La femme qu’on avait surprise à demi nue,
- Demeurait là, debout, triste et baissant les yeux,
- Muette, à regarder l’homme mystérieux
- Qui traçait sur le sol une chose inconnue.
-
- --«Celui qui d’entre vous se trouve sans péché
- Lui jette la première pierre,» dit le Maître.
- Puis, se baissant encore, il refit, lettre à lettre,
- Ce qu’il traçait du doigt, à genoux et penché.
-
- Pourquoi les laisse-t-il, sans parler davantage,
- Tous ces Pharisiens au sourire hideux?
- Pourquoi la laisse-t-il souffrir au milieu d’eux,
- Pâle et debout, le sang de la honte au visage?
-
- Ils partirent, voyant qu’il écrivait toujours;
- Elle resta, sans qu’il parût y prendre garde.
- Qu’attend-elle de lui, l’âme qui le regarde?
- Écrit-il son dégoût des terrestres amours?
-
- S’il écrit sur la terre, ah! c’est que notre terre,
- Qui nourrit les vivants et se nourrit des morts,
- Lourde origine, impose à la chair sans remords
- Le baiser, redoutable et beau comme un mystère!
-
- C’est qu’elle est toute cause et toute excuse en nous,
- Comme nous à la fois chose infime et sublime;
- L’eau du ciel l’alourdit mais un rayon l’anime:
- C’est pourquoi, sur la terre, il écrit à genoux...
-
- Et ce qu’il confiait à l’éternelle argile,
- C’est l’éternel pardon que répandaient ses mains;
- Dans la terre qu’il creuse, il met tout l’Évangile,
- Pour que le sol lui-même en parle aux pieds humains
-
- Pour que, par nos talons, le sol, argile ou sable,
- En tremblant nous l’envoie au cœur et sous le front,
- Et qu’éternellement, dans tous ceux qui naîtront,
- Ce qui périt ressente un verbe impérissable.
-
- Et seul avec la femme, il dit, se relevant:
- «Vous a-t-on condamnée?»
- Elle dit: «Non!»
- --«O femme,
- Je ne condamne pas non plus! Paix à votre âme!»
-
- Alors elle partit, consolée et rêvant...
-
-
-XXXIV
-
-LE BŒUF
-
- Comme il passait au bord d’un champ où, tête basse,
- Un bœuf tirait l’araire et creusait des sillons,
- Un instant il rêva, l’œil fixé sur sa trace,
- Puis, ouvrant les deux mains, il sema des rayons.
-
- Et songeant au bon grain, à l’ivraie, au mystère,
- L’homme que le travail des hommes attendrit,
- Bénit l’humble animal qui labourait la terre,
- En murmurant: «Le pain du corps soutient l’esprit.»
-
-
-XXXV
-
-L’ANE
-
- Or, comme il cheminait en suivant son beau songe,
- Sous un frêle olivier, tout au bord du chemin,
- Un vieil âne pelé, qui tirait sur sa longe,
- Avançant les naseaux, vint effleurer sa main.
-
- Et Jésus s’arrêta, songeant à cette crèche
- Où l’âne, avec le bœuf, l’accueillirent enfant,
- Ou tous deux, à genoux dans de la paille fraîche,
- Sur ses petits bras nus soufflaient le réchauffant.
-
- Longtemps il regarda cette humble et lourde tête,
- Ces poils longs et rugueux, ces deux gros yeux surpris
- Puis sa main caressa, sur les flancs de la bête,
- La trace du bâton qui les avait meurtris.
-
- Vers l’âne enfin Jésus pencha sa face auguste,
- Et le pauvre animal, se mettant à trembler,
- Soufflait, tout haletant, sur les lèvres du Juste,
- Ce grand soupir des cœurs qui ne peuvent parler.
-
-
-XXXVI
-
-L’ARGILE
-
- De tout petits enfants, jouant avec l’argile,
- Façonnaient gauchement des oiseaux et des fleurs
- Et, s’arrêtant près d’eux, l’homme de l’Évangile
- Songeait: «Il est ici, l’espoir des temps meilleurs!
-
- «En façonnant les cœurs d’enfants, argile molle,
- On ferait l’homme bon et plus beau, sûrement...»
- Et Jésus caressait d’une douce parole
- Ceux dont pourrait sortir un avenir aimant.
-
- Il admirait comment leur naïve tendresse
- Accourt au moindre appel, tend les bras et sourit;
- Il faut que la leçon leur semble une caresse;
- C’est grandir notre espoir que grandir leur esprit.
-
- --«Montre-moi cet oiseau, laisse que je l’achève;
- Lorsque j’étais petit, j’en faisais de pareils...»
- Et l’enfant, tout debout, tendant l’oiseau, l’élève
- Vers l’homme bienveillant qui donne des conseils.
-
- Mais quand aux mains de l’Homme il cherche à le reprendre,
- Tandis que ses amis se pressent à l’entour,
- L’enfant laisse échapper l’oiseau d’argile tendre
- Et qui s’écrase aux pieds du Prophète d’amour.
-
- --«Oh! mon oiseau! l’oiseau que j’avais fait moi-même!
- Que je voulais montrer à ma mère!»--Il pleurait.
- Et l’ouvrier des cœurs, qui savait comme on aime,
- Souffrait avec l’enfant de ce touchant regret.
-
- --«Fais-en bien vite un autre!... un plus joli peut-être!»
- Et, ses deux belles mains dans un limon visqueux,
- Afin que les petits fussent contents, le Maître
- S’était assis à terre et jouait avec eux.
-
-
-XXXVII
-
-CHEZ MARIE, MÈRE DU CHRIST
-
-UNE VOISINE.
-
- Je vous plains! cet enfant vous met en grand souci.
-
-MARIE.
-
- Et cependant il a l’âme d’une colombe!
-
-LA VOISINE.
-
- Hélas! mais il en a les deux ailes aussi:
- Jamais au colombier!... Nos enfants, c’est ainsi...
- Il vous tourmentera toujours, jusqu’à la tombe.
-
-MARIE.
-
- A douze ans, il faisait aux Scribes la leçon!
-
-LA VOISINE.
-
- ... Le mien est assidu chez un maître maçon.
- Le vôtre a de l’orgueil?
-
-MARIE.
-
- Oh! non!
-
-LA VOISINE.
-
- Quel est son âge?
-
-MARIE.
-
- Trente ans... ce cher petit
-
-LA VOISINE.
-
- Et ça croit tout savoir!
-
-MARIE.
-
- Mon Dieu, non! mais beaucoup disent que c’est un sage.
-
-LA VOISINE.
-
- Jean, le baptiste, on dit qu’il est allé le voir?...
- Il s’est fait baptiser?
-
-MARIE.
-
- Ça, c’était du courage:
- Voici Jean en prison.
-
-LA VOISINE.
-
- Vous ne savez donc rien?
- Il est mort.
-
-MARIE.
-
- Mort!
-
-LA VOISINE.
-
- Hérode a fait trancher sa tête.
- La fille de la reine ayant dansé très bien:
- «Que veux-tu?» lui dit-il. La réponse était prête.
- La femme du tétrarque en voulait au prophète
- Qui traita son second mari d’incestueux.
- Et l’enfant dit au roi: «Je sais ce que je veux:
- Je veux, sur un plat d’or, la tête du baptiste!»
-
-MARIE.
-
- C’est effrayant, cela!
-
-LA VOISINE.
-
- N’est-ce pas que c’est triste?
-
-MARIE.
-
- Mon fils a des amis vraiment bien dangereux!
-
-LA VOISINE.
-
- Puisque vous comprenez qu’un danger le menace,
- Je peux vous en parler?
-
-MARIE.
-
- Que savez-vous, de grâce?
-
-LA VOISINE.
-
- Hérode, ayant appris qu’avec autorité
- Votre fils parle au peuple et qu’il est écouté,
- S’inquiète de lui... Vous serez courageuse?...
- Il prétend que Jésus, c’est Jean ressuscité!
-
-MARIE.
-
- Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! que je suis malheureuse!
- J’ai prévu tout cela quand il était petit.
- Voilà bien dix-huit ans au moins qu’il n’a rien dit.
- Je le croyais changé, mais non! Ce grand silence,
- Ce n’était que travail et longue patience!
- Je le vois: il lisait tout ce qui fut écrit.
-
-LA VOISINE.
-
- Oui, l’enfant, qu’on croyait corrigé--recommence!
- Pauvre femme!... On ne voit que lui, sur les chemins!
-
-MARIE.
-
- Il touche des lépreux avec ses pauvres mains!
-
-LA VOISINE.
-
- On le rencontre avec des vagabonds, des filles!
-
-MARIE.
-
- Il dit qu’on doit avoir des sentiments humains!
- Je le sais.
-
-LA VOISINE.
-
- Mais on doit des égards aux familles!
-
-MARIE.
-
- Mon Dieu! mon Dieu! comment cela finira-t-il?
- Hérode est irrité... c’est le plus grand péril.
-
-LA VOISINE.
-
- Et les Pharisiens, les grands docteurs du Temple,
- Ont droit de se fâcher, quand il leur dit: «La Loi
- A fait son temps; pensez et prêchez comme moi!
- Moïse n’est plus rien! c’est moi qui suis l’exemple,
- Le seul Maître!»
-
-MARIE.
-
- Oh! mon Dieu, pourquoi, mon Dieu! pourquoi
- Nos fils, devenus grands, nous font-ils tant de peine?
- ... Il m’aime bien, pourtant!
-
-Elle s’agenouille.
-
- Dieu juste, éternel Dieu,
- Ayez pitié de moi, Clémence souveraine!
-
-Jésus paraît devant elle.
-
-JÉSUS.
-
- Mère, je pars encor: je viens vous dire adieu.
- Mes amis les pêcheurs m’ont préparé leur barque;
- Je dois fuir pour un temps Hérode, le tétrarque.
- Je pars.
-
-MARIE.
-
- O mon Jésus! ô mon fils! ô mon sang,
- Ma chair!--je vis par toi dans l’éternelle crainte!
- J’ai bien souffert de toi lorsque j’étais enceinte.
- J’ai bien souffert encor par toi, pauvre innocent,
- Lorsqu’il fallut s’enfuir au désert, sur notre âne!
- Mais tu n’y pouvais rien, quand tu ne savais pas;
- Aujourd’hui, tu devrais au moins parler plus bas:
- Hérode te poursuit! Le temple te condamne!...
- Es-tu sûr, mon Jésus, d’avoir raison?
-
-JÉSUS.
-
- Adieu,
- Ma mère. Vous aussi vous ignorez mon âme.
- Nul homme n’est si loin de l’homme--que la femme.
- Ma mission commande et j’obéis à Dieu,
- Et vous, vous ne songez qu’à des choses humaines.
- Hélas! de tout mon cœur j’ai pitié de vos peines,
- Mais ne puis m’attarder aux humaines amours.
- Pleurez, car vous non plus ne m’aurez pas toujours!
- Pleurez, femme: je dois subir toutes les haines;
- Pleurez; vos pleurs aussi deviendront un secours.
- Moi, j’ai tout à souffrir pour consoler la terre,
- Et si vous compreniez je souffrirais bien moins,
- Car le plus grand malheur est d’être solitaire
- Et le fond de mon cœur doit rester sans témoins.
-
-MARIE.
-
- Change ta volonté... Tout le monde te blâme.
- Mon reproche est si doux!... Il te semble importun?
-
-JÉSUS.
-
- Hélas! ma mère, hélas! vous n’êtes qu’une femme...
- Hélas! femme, entre nous qu’y a-t-il de commun?
-
-
-XXXVIII
-
-LE SOMMEIL
-
- L’homme miraculeux qui portait dans son âme
- Un ciel plus constellé que les ciels de la nuit,
- Dans son cœur un soleil, une source de flamme,
- Et dans son calme esprit la vérité qui luit,
-
- L’homme dont la tunique était faite de gloire,
- De probité candide et du lin le plus pur,
- Dont la parole avait le poli de l’ivoire,
- L’éclat du croissant clair et les tons de l’azur,
-
- Dont chaque mot était un diamant superbe
- Que ramassaient, courbés, les pauvres en haillons,
- Celui dont chaque pas faisait des fleurs dans l’herbe
- Et dont les yeux jetaient aux âmes des rayons,
-
- Comme la nuit tombait sur l’homme de lumière,
- Cet homme, pauvre et seul, dont le cœur était dieu,
- S’étant baissé, chercha vainement une pierre
- Pour y poser sa tête et s’endormir un peu.
-
-
-XXXIX
-
-LE TRIOMPHE
-
- Or, comme, sur un âne, Il venait vers la ville:
- «Le voici! Le voici!» crièrent les enfants.
- L’esprit d’amour grandit la multitude vile,
- Et, tous en un, les cœurs se gonflaient, triomphants.
-
- --«Déroulons les tapis d’honneur dans la poussière,
- Jetons devant ses pas des parfums et des fleurs!»
- Et les grands, les petits, les vieux, la foule entière,
- Sentaient le cœur d’un seul plus grand que tous les leurs.
-
- Au-dessus de sa tête on balançait des palmes;
- Des riches étalaient sous ses pieds leurs manteaux,
- Et lui passait, un pur rayon dans ses yeux calmes
- Que la simplicité du cœur faisait si beaux.
-
- Et des marchands et des soldats venus de Rome
- Disaient: «L’ambition illumine son œil:
- Cet homme sera roi. Qu’on surveille cet homme
- Qui provoque déjà les pompes de l’orgueil!»
-
- Mais Jésus, faisant halte à l’ombre d’un platane,
- Et souriant:--«Mes bons amis, vous jugez mal:
- Celui qui foule aux pieds vos tapis--c’est mon âne!
- Je n’en suis pas plus fier que ce doux animal.
-
- «Et je laisse partout flotter vos oriflammes,
- Vos tapis s’étaler, vos fleurs embaumer l’air,
- Parce qu’il faut encore un signe aux pauvres âmes:
- Ma parole est esprit; votre oreille est de chair.
-
- «Si j’avais quelque orgueil, ce serait de moi-même;
- Je ne crains pas pour moi ces vains honneurs d’un jour
- Mais j’aime à voir, par moi, dans un orgueil que j’aime,
- Dix mille cœurs unis ne faire qu’un amour...
-
- Pour triompher, mon rêve, au niveau de ma tête,
- Prend, sensible à vos yeux, l’éclat matériel,
- Mais j’ai mis les honneurs sous les pieds d’une bête
- Et mon cœur va plus haut que les oiseaux du ciel.»
-
-
-XL
-
-SUR LE PARVIS DU TEMPLE
-
-UN PHARISIEN.
-
- Vous l’avez entendu?
-
-UN SCRIBE.
-
- Comme je vous entend.
-
-LE PHARISIEN.
-
- Et que disait le peuple?
-
-LE SCRIBE.
-
- Il paraissait content.
-
-LE PHARISIEN.
-
- Avez-vous retenu sa harangue?
-
-LE SCRIBE.
-
- Oui, par bribes...
-
- La voici donc. Écoutez-la:
- «Les Pharisiens et les Scribes
- Sont assis dans la chaire où Moïse parla,
- Mais je ne puis en eux respecter que cela.
- ... Ils mettent sur le dos de l’homme
- Qui, plié, ne peut plus marcher,
- Des fardeaux de bêtes de somme,
- Mais ils n’y voudraient pas toucher!»
-
-LE PHARISIEN.
-
- C’est prêcher la révolte!
-
-LE SCRIBE.
-
- Oh! ce n’est rien encore:
- ... «Que leur fait la vertu, pourvu qu’on les honore?
- Ils écrivent la Loi sur de gros parchemins,
- Mais l’esprit de la Loi n’entre pas dans leur âme;
- Avant chaque repas ils se lavent les mains,
- Mais c’est l’impureté de leur cœur--que je blâme.
- Ils veulent être bien placés dans les repas:
- Tout leur désir est de paraître!
- Pourvu qu’on les appelle: «Maître!»
- Dieu--seul maître des cœurs--ne leur importe pas!»
-
-LE PHARISIEN.
-
- C’est affreux!
-
-LE SCRIBE.
-
- Attendez!
-
-LE PHARISIEN.
-
- Par le Temple! Je rêve!
-
-LE SCRIBE.
-
- ... «Vous n’avez qu’un docteur, et c’est moi, ce docteur!
- Le plus grand ne sera que votre serviteur;
- J’abaisse celui qui s’élève,
- Et je relèverai ceux qui sont abaissés!»
-
-LE PHARISIEN.
-
- C’est infâme!... Ce sont des propos insensés.
-
-LE SCRIBE.
-
- Il y a mieux encore. Écoutez-moi la suite:
- «Pharisiens, malheur à vous, race hypocrite!
- Vous priez à grand bruit sur les parvis sacrés,
- Mais, fiers de vos manteaux dorés aux franges neuves,
- Tout en priant, vous dévorez
- L’obole et la maison des veuves!
- Malheur à vous! car Dieu vous regarde irrité!
- Vous qui, tout en payant la dîme,
- Encouragez le crime,
- Négligents de justice et de fidélité...»
-
-LE PHARISIEN.
-
- Abomination! nous allons à l’abîme!
- Je ne vois plus pour nous nulle sécurité
- Tant qu’on n’arrête pas ce parleur redoutable.
-
-LE SCRIBE.
-
- «O sépulcres blanchis, vous êtes au dehors,
- --Disait-il en criant,--d’une blancheur aimable,
- Mais pleins de pourriture et d’ossements de morts!
- Oui, vous rebâtissez les tombeaux des Prophètes,
- Mais qui les a tués, si ce n’est vos aïeux?
- Vous versez le sang le plus précieux!
- O serpents, race de vipères!
- Meurtriers, dignes de vos pères,
- Car vous tûrez encor, toujours, ceux qui viendront,
- Jusqu’à ce que retombe enfin sur votre front
- Tout le sang généreux répandu sur la terre!»
-
-LE PHARISIEN.
-
- Il a dit tout cela? Comment le faire taire?
-
-LE SCRIBE.
-
- On pourrait le livrer aux juges. Songez donc.
- Il remet les péchés! C’est en Dieu qu’il se pose,
- Avec ces mots nouveaux d’amour et de pardon!
- Jéhovah Sabaoth n’est donc plus assez bon?
-
-LE PHARISIEN.
-
- Il tente de guérir--par ses mains qu’il impose.
- Il blâme hautement le divorce...
-
-LE SCRIBE.
-
- Autre chose:
- Il se rit du Sabbat: hier, tout en marchant,
- Ses disciples cueillaient des épis dans un champ.
- C’était jour de Sabbat! On en fit la remarque;
- Mais lui, montant, au bord du lac, dans une barque,
- Avec un très malin sourire nous parla:
- «Votre âne et votre bœuf ont-ils soif ce jour-là?
- Dit-il. N’oubliez pas de leur donner à boire!»
-
-LE PHARISIEN.
-
- Il s’est moqué de nous!
-
-LE SCRIBE.
-
- Je commence à le croire!
- Car il a dit encor: «Quand on sème du blé,
- Par le jour du Sabbat voit-on qu’il soit troublé?
- Nuit et jour il travaille, en dépit de vos prêtres...
- Venez à moi, venez, ô cœurs endoloris:
- Même un jour de Sabbat je console et guéris!»
-
-LE PHARISIEN.
-
- L’insolent! Il est temps de nous en rendre maîtres!
- Si l’on ne punit pas de semblables discours,
- Le Temple, s’indignant, croulera de lui-même!
-
-LE SCRIBE.
-
- Il le rebâtirait, prétend-il, en trois jours!
-
-LE PHARISIEN.
-
- Écrivez ce mot-là: c’est son plus grand blasphème!
-
-LE SCRIBE.
-
- Vous savez que Judas nous prête son concours?
-
-LE PHARISIEN.
-
- Pour combien?
-
-LE SCRIBE.
-
- Oh! pas cher!... C’est un homme que j’aime:
- Il défend avec nous, contre cet exalté,
- L’honneur et l’avenir de la société.
-
-
-XLI
-
-LA COLÈRE
-
- On a vu plusieurs fois sa face courroucée,
- Mais surtout dans ce jour où, sur le saint parvis,
- Il aperçut, hurlant dans la foule pressée,
- Des marchands qui vendaient oiseaux et chènevis.
-
- Il y avait aussi des changeurs de monnaie,
- Et Jésus indigné cria, courant contre eux:
- --«Je viens pour séparer le bon grain de l’ivraie!
- Je viens pour nettoyer de leur mal les lépreux!
-
- «Et ceux-là sont la lèpre à la face du Temple,
- Qui sur mon seuil sacré viennent compter de l’or.
- Que le parvis lavé soit pur comme un exemple!...
- Hors d’ici! Vos trésors salissent mon trésor!
-
- «La graine que l’on vend gâtera ma semence!
- Votre balance impure est de mauvaise foi,
- Vous qui faites, à l’heure où mon règne commence,
- Votre éventaire avec les tables de la Loi!
-
- «Maudits! Vous avez fait des ailes prisonnières!
- Vous vendez ma colombe et mes biens les meilleurs
- Et du Temple, où jadis s’envolaient les prières,
- On dira: Ce n’est plus qu’un antre de voleurs!»
-
- Et tables, escabeaux, même les gens, tout tombe
- Sous sa main, seulement pitoyable aux oiseaux...
- La cage en se brisant délivrait la colombe
- Et l’or sur les degrés s’en allait par ruisseaux.
-
- --«Hors d’ici, gens sans foi ni loi! dehors, canaille!»
- Ses yeux lançaient l’éclair et, son fouet se levant,
- Tous couraient éperdus, chassés comme la paille
- Qui s’enfuit, tourbillonne et s’éparpille au vent.
-
-
-XLII
-
-L’INDIGNATION PUBLIQUE
-
-Sur la place, devant le Temple.
-
-UN RICHE.
-
- Ce vil Nazaréen, ce bâtard de l’étable,
- Commence à devenir un coquin dangereux.
- Sa parole mielleuse est un cri redoutable,
- Car tous les indigents vont se liguer entre eux.
- Hier, sur la montagne, ils étaient bien dix mille;
- Ce sont des péagers, des gueux, des gens de rien,
- Des filles, des pêcheurs... Le mal gagne la ville,
- Et même un sénateur tout bas s’est dit chrétien.
- Il m’irrite à la fin, avec ses paraboles
- Qu’on répète le soir au seuil de la maison.
- C’est un mauvais levain que ses belles paroles.
-
-UN BANQUIER.
-
- Une bonne potence en aura bien raison.
-
-LE RICHE.
-
- N’a-t-il pas dit hier à son peuple en guenille
- Que plutôt qu’un seul riche au royaume des cieux
- Un gros câble entrera par le trou d’une aiguille?
-
-LE BANQUIER.
-
- Ce sont là des propos vraiment séditieux!
-
-LE RICHE.
-
- A quoi pensent-ils donc, tous les princes des prêtres,
- Les sacrificateurs, les docteurs de la Loi?...
- Tous les pauvres demain vont nous parler en maîtres,
- Si l’on n’arrête pas ce gueux--qui se dit roi!
-
-A un citoyen romain qui les aborde.
-
- Qu’en pense-t-on là-bas, vous qui venez de Rome?
-
-LE CITOYEN ROMAIN.
-
- Rome ne se croit pas en péril pour si peu.
- Elle a coutume aussi de faire un dieu d’un homme...
- Pourtant l’ordre est donné de surveiller ce dieu.
-
-LE RICHE.
-
- Pilate est faible; il veut plaire aux uns comme aux autres:
- Il flatte Rome et veut surtout rester préfet;
- Il flatte aussi les gueux... de la graine d’apôtres!
- Il hésite et voilà comme un grand mal se fait!
-
-LE BANQUIER.
-
- Ce farouche Romain obéit à sa femme.
-
-LE CITOYEN ROMAIN.
-
- Elle croit Adonis revenu dans ce dieu!
-
-UN PRÊTRE.
-
- Madame Putiphar, peut-être... avant le drame.
-
-LE RICHE.
-
- Vous riez?--Il est temps plutôt d’agir un peu.
- Vous un prêtre, voyons, songez que ce Messie
- Soulève un mouvement qui ne se peut souffrir.
- Le Temple est en danger. D’où vient votre inertie?
-
-LE PRÊTRE, tout bas.
-
- Silence! Nous songeons à le faire mourir.
-
-
-XLIII
-
-LE BANQUET
-
- Lorsqu’il leur annonça qu’un d’eux le trahirait,
- Tous, le cœur incertain, craignirent en secret.
- Même après qu’en Judas il eut marqué le traître,
- Ils restèrent longtemps craintifs de se connaître,
- Et leur tristesse emplit la salle du banquet.
- Or, Jean, le favori, que Jésus remarquait
- Pour la grâce du cœur tendre et vite chagrine,
- Inclina lentement le front vers sa poitrine,
- Et le divin trahi, divinement humain,
- Sur le beau front de Jean posa longtemps sa main.
-
-
-XLIV
-
-LA SUEUR DE SANG
-
- Tandis que les deux fils de Zébédée et Pierre
- Sentaient s’appesantir lourdement leur paupière,
- Le Dieu, comme il est dit aux livres qu’on a lus,
- Se chercha dans lui-même et ne se trouva plus.
- Il avait dit: Dieu seul est fort. Croyez au Père.
- Il avait dit: Il faut qu’on aime et qu’on espère.
- Il avait dit: Heureux les tristes et les doux.
- Il avait dit: La paix du ciel soit avec vous.
-
- Maintenant, dans son cœur diminué, fragile,
- Le messager divin doutait de l’Évangile
- Et sa robuste foi d’espérance et d’amour
- Défaillait comme autour de lui l’éclat du jour...
- Le prometteur de paix n’est qu’une âme en tumulte;
- Sa promesse a menti; sa douceur, on l’insulte.
- La trahison le suit dans l’ombre pas à pas,
- Et son Dieu de pitié ne le console pas.
-
- * * * * *
-
- --«Seigneur, nous nous parlions autrefois face à face,
- Sur le bord des lacs bleus et le long du blé mûr,
- Et voilà qu’aujourd’hui votre image s’efface,
- Juste à l’heure où mon cœur demande un appui sûr.
-
- Ne m’abandonnez pas juste à l’heure de trouble
- Vous qui m’avez souri par les jours de soleil!
- Pierre m’a renié déjà dans son cœur double,
- Et, tandis que je meurs,--mes amis ont sommeil.
-
- Seigneur! rien n’est donc vrai de tout ce que j’annonce?
- Et la dette du Fils, vous ne la paîrez pas!
- Seigneur, j’attends de vous un souffle pour réponse...
- Je comprendrai, Seigneur: vous pouvez parler bas.
-
- J’assemble dans mon cœur tous les désirs de l’homme
- Et l’humanité même agonise avec moi.
- Mon Père, répondez au Fils quand il vous nomme...
- L’espérance et l’amour méritent bien la foi!
-
- J’ai fait deux pas vers vous, Maître de toute chose,
- Faites un pas vers moi qui sanglote à genoux;
- La foi n’est pas un bien dont notre âme dispose:
- On vous attend de vous, Seigneur! Exaucez-nous!
-
- Ils ont derrière moi couru vers un fantôme,
- J’ai trahi ceux à qui j’ai promis votre amour,
- Si je doute de vous et de votre royaume
- Que j’avais cru plus sûr que la splendeur du jour!
-
- Mais alors, ô Seigneur, que vais-je donc leur dire
- En sortant de cette ombre où mon cœur a douté?
- A quoi leur servira mon étrange martyre,
- Si le prix n’en est pas votre immortalité?
-
- J’ai dédaigné pour vous les sujets de leur joie;
- A ma mère j’ai dit: Qu’avons-nous de commun?
- Et les pieds et les yeux rivés sur votre voie,
- Je n’ai pris à l’amour terrestre qu’un parfum.
-
- Seigneur! ai-je trompé les races à ma suite,
- Et légué le néant à tous ceux qui viendront?
- Seigneur, je meurs d’effroi! Seigneur, répondez vite
- Car la sueur de sang découle de mon front!
-
- Ce supplice, ô mon Dieu! dépasse tout supplice,
- De douter, juste à l’heure où l’on meurt pour sa foi!
- Épargnez-moi l’horreur de boire ce calice.
- Détournez, s’il se peut, ce calice de moi!»
-
- * * * * *
-
- Dieu ne répondit pas. Et de la tête blonde
- Qui, lourde, s’affaissait sous les malheurs du monde,
- La sanglante sueur, goutte à goutte tombait...
- Et ce doute suivra le dieu sur son gibet!...
- C’en est fait. Tout est vain. Tout est faux. Tout est vide!
- Et ses yeux, dilatés dans sa face livide,
- Interrogeaient l’espace horrible où rien n’a lui.
- Tout à coup sa pensée, en lui, revint sur lui;
- Son regard, détourné du gouffre où Dieu se voile,
- Vit dans son propre cœur une lueur d’étoile,
- Et Jésus s’écria: «Ma lumière, c’est moi!
- Mon cœur se fera dieu pour qu’ils aient une foi.
- Tout leur bonheur promis, je le porte en moi-même,
- Et je crois à l’amour puisque--malgré tout--J’AIME!»
-
- Et Jésus se leva, triste paisiblement.
- Ses disciples, assis, l’attendaient en dormant,
- Sans avoir pris leur part de son angoisse sainte.
- L’un sur l’autre appuyés ils sommeillaient sans crainte,
- Très calmes et l’esprit roulé dans le sommeil.
- Jésus aurait aimé prendre un repos pareil,
- Mais, non loin, les soldats rôdaient avec leur lance,
- Et Jésus, s’asseyant sur la pierre en silence,
- Se garda d’éveiller trop vite ses amis,
- Parce qu’il les jugeait heureux d’être endormis.
-
-
-XLV
-
-LA GRANDE SOLITUDE
-
- Quand tous nos ennemis, indifférence ou haine,
- S’uniraient pour couvrir d’insultes notre cœur;
- Quand nous entendrions, dans un rire moqueur,
- S’élever contre nous toute la rage humaine,
-
- Nous pourrions dire encor: «Ils comprendront un jour:
- S’ils ne comprennent point, ce n’est pas de leur faute;
- Ils n’ont pas, pour bien voir, la pensée assez haute;
- Ceux qui peuvent haïr ignorent tout amour.»
-
- Et nous accepterions ce mal pour nécessaire!
- Mais que ceux dont on dit: «Mes chagrins sont les leurs,»
- Ne puissent pas nous suivre au fond de nos douleurs,
- C’est bien grande pitié, c’est bien grande misère!
-
- Surtout quand notre mal vient d’eux, souffert pour eux
- Il est vraiment cruel d’être seul dans l’angoisse,
- Et que cette lueur qui venait d’eux décroisse,
- Et que l’on soit plus seul, étant plus malheureux.
-
- La douleur qui nous point, quelquefois l’agonie,
- Nous exalte, et nous fait tout scruter et tout voir,
- Et ceux pour qui la veille est alors un devoir,
- Sentent leur lassitude écrasante, infinie:
-
- Ils s’endorment!... O Christ! Dieu de l’amour profond,
- Ils t’ont laissé tout seul dans la grande ténèbre!
- Toi, quittant par trois fois ta prière funèbre,
- Pour te sentir près d’eux, tu viens voir ce qu’ils font.
-
- Ils dorment! et ta voix, ils ne peuvent l’entendre!
- Elle n’arrive plus au cœur de tes amis...
- «Jean, tu dors? Pierre, Jacque, êtes-vous endormis?
- Et Jésus, par trois fois, vint, plus faible et plus tendre.
-
- Par trois fois dans son ombre il retourna plus seul,
- Disant: «La chair est faible, en dépit du courage!
- Ils n’ont pas pu veiller et m’aimer davantage!
- Et j’ai froid comme un mort dans l’oubli du linceul!
-
- «... Amis, la trahison se prépare et m’entoure:
- Veillez un peu; priez!...» Ils se rendormiront!
- L’abandonné de Dieu, sa sueur sur le front,
- Appelle--sans que même un homme le secoure.
-
- Ah! j’aime mieux la croix entre les deux voleurs!
- Et si l’humanité veut consoler cet homme,
- Ce n’est pas au moment où sa mort se consomme,
- Qu’elle doit revenir pour baiser ses douleurs...
-
- C’est là, c’est dans la grotte affreuse où son sang coule,
- Non celui de la chair, mais le sang de l’esprit,
- C’est quand il souffre, seul, tout ce que l’on souffrit,
- Qu’il faut mettre à genoux les pitiés de la foule.
-
-
-XLVI
-
-LA PREUVE EST EN NOUS
-
- Comment ton cœur a-t-il douté
- Que l’amour soit,--si ton cœur aime?
- Tu n’as pas la bonté suprême,
- Si tu doutes de la bonté.
-
- Si tu doutes de la justice,
- Sois équitable dans ton cœur;
- Tu vaincras ton doute moqueur,
- Par la vertu d’un sacrifice.
-
- Aie en toi le vrai dévoûment,
- Tu le croiras possible à d’autres;
- C’est tout le secret des apôtres:
- Prouve-toi l’amour, en aimant.
-
- Le prix d’une pitié sincère,
- C’est qu’elle nous donne, en retour,
- L’espoir, la foi, dans un amour
- Doux à notre propre misère.
-
- Dans son cœur, mieux que sur l’autel
- Ainsi le chrétien fait descendre
- La foi, l’espoir et l’amour tendre,
- En trois mots le Christ immortel.
-
- Oui, je crois à l’amour--quand j’aime
- Et c’est là, dans l’homme meilleur,
- Le paradis intérieur,
- Le royaume de Dieu lui-même.
-
-
-XLVII
-
-LE BAISER DE JUDAS
-
- Et Judas, trahissant celui qui se dévoue:
- «Je vous désignerai l’homme en baisant sa joue.»
- Les soldats le suivaient; il ne faisait plus jour,
- Et Jésus dit: «Voici le pouvoir des Ténèbres!»
- Et Judas, dont le nom pèse aux traîtres célèbres,
- Par le signe d’amour perdit l’homme d’amour.
-
-
-XLVIII
-
-L’ÉPÉE
-
- Ils vinrent avec des bâtons et des lanternes,
- Des lances qui parfois reluisaient dans la nuit,
- Et Judas les guidait, l’homme lâche aux yeux ternes,
- Heureux d’être dans l’ombre où sa bande le suit.
-
- «Que cherchez-vous?» leur dit en s’avançant le Maître.
- --«Jésus de Nazareth.» Il répondit:--«C’est moi!»
- Ils reculèrent tous, troublés de le connaître,
- Et sentirent passer sur eux un vent d’effroi.
-
- Pierre le défendit. Il avait une épée.
- Il la tira, frappant l’un des hommes obscurs;
- Et Jésus vit le sang d’une oreille coupée,
- Et dit: «Ne versez pas le sang. Restons-en purs!
-
- «Le glaive appellerait sans fin un autre glaive:
- Ma douceur de victime est mortelle au bourreau...
- Le règne de la haine à cette heure s’achève:
- Simon Pierre, remets ton épée au fourreau!»
-
- Il parlait, rayonnant sur les faces funèbres:
- Et, plus forts que l’épée et plus étincelants,
- Ces mots terrasseront le pouvoir des Ténèbres
- Et la guerre en mourra, fût-ce après trois mille ans.
-
-
-XLIX
-
-LE REGARD
-
- --«Tu trahiras trois fois, avant que le coq chante,
- Ton Maître, avait prédit Jésus, et tu l’aimais!»
- Et sûr de n’avoir pas une âme bien méchante,
- Pierre avait crié: «Non! Jamais, jamais, jamais!»
-
- Jésus, par les soldats conduit chez le grand prêtre,
- Marchait au milieu d’eux, traité comme un voleur.
- Pierre suivit de loin, comme sans le connaître,
- Retenu par l’effroi, poussé par sa douleur.
-
- Dans la cour du grand prêtre, au seuil du juge infâme,
- Les soldats se chauffaient près d’un brasier ardent;
- Et Pierre vint s’asseoir comme eux devant la flamme;
- Fidèle, il était là, mais se taisait, prudent.
-
- Par trois fois, tour à tour, une servante, un homme,
- Lui dirent:--«Étranger, tu connais celui-ci?»
- --«Je ne sais même pas, moi, comment il se nomme!»
- --«N’es-tu pas cependant de Galilée aussi?»
-
- --«Je ne le connais point!» répète le bon Pierre.
- «Vous êtes de ses gens?»--«Moi? non, en vérité!»
- Et d’un air très naïf, il baissait la paupière...
- Et c’est à ce moment que le coq a chanté.
-
- Et Jésus qu’entouraient la menace et les gestes,
- Tourna vers cet ami tendre et faible de cœur,
- Dans la lueur du feu, ses yeux, ses yeux célestes
- Où le blâme jamais n’avait rien de moqueur.
-
- La flamme du brasier illumina sa face,
- Fit grésiller d’éclairs son front, ses cheveux d’or:
- Et ses yeux, où la joie expirante s’efface,
- Toujours pleins de clarté brillèrent plus encor.
-
- Oh! ce regard d’amour, où l’amour agonise,
- Quel reproche à l’ami traître par lâcheté!
- Du mensonge prévu la tendresse est surprise
- Et l’espoir éternel meurt pour avoir douté!
-
- Dans ces yeux-là, l’amour survit, mais sous un voile!
- La flamme en sort; l’amour recule tout au fond.
- Et c’est comme un ciel triste où fuirait une étoile
- Qui voudrait ne plus voir ce que les hommes font.
-
- --«Je l’avais bien prévu: ta bouche me renie!
- Mais j’avais confiance en ton cœur, malgré moi...
- Vois, dans mes yeux, souffrir la tendresse infinie,
- Vois souffrir dans mes yeux l’espérance et la foi!
-
- «A l’heure où j’ai besoin d’une force suprême,
- Comment peux-tu laisser, toi l’ami juste et bon,
- Parmi tant d’ennemis, ton Maître aimé, qui t’aime,
- Plus malheureux, plus seul par ton lâche abandon!»
-
- Et, sans une parole, aux lueurs de la flamme,
- Le Maître regardait son ami fixement,
- Et Pierre, le dégoût de lui-même dans l’âme,
- Pleura, pleura, d’avoir trahi tout en aimant!
-
-
-L
-
-LE SOUFFLET
-
-Chez le souverain sacrificateur.
-
-ANNE.
-
- Que prêchais-tu?
-
-JÉSUS.
-
- Ce que j’ai dit, tout le proclame.
- J’ai dit ce que j’ai dit; je l’ai dit haut, toujours;
- Personne ne l’ignore et beaucoup l’ont dans l’âme,
- Que ceux qui m’écoutaient répètent mes discours.
-
-UN OFFICIER.
-
- Est-ce ainsi qu’on répond, roi des Juifs, faux prophète
- Au sacrificateur souverain!
-
-Il lui frappe la joue.
-
- Je soufflette
- Un roi.
-
-JÉSUS.
-
- Si j’ai mal dit, que ne le prouvais-tu?
- Et si j’ai bien parlé, pourquoi m’avoir battu?
-
-
-LI
-
-JUDAS
-
- --«Un d’entre vous, dit-il, me trahira.»--La table
- Frémit. Tous à la fois, tremblants, doutèrent d’eux,
- Et tous, sauf Jean, devant ce mot épouvantable,
- Connurent, dans leur cœur troublé, des fonds hideux.
-
- «Sera-ce moi, Seigneur?» disaient leurs lèvres blêmes,
- Et leurs regards plaintifs imploraient son secours,
- Car ils ne trouvaient point d’assurance en eux-mêmes;
- C’est par lui, non par eux, qu’ils espéraient, toujours.
-
- --«Celui qui met sa main au plat avec la mienne,
- C’est le traître!» Alors, tous ayant pensé: «Judas!»
- Le fourbe qui mangeait à la table chrétienne
- Vit dans les yeux l’injure et sortit à grands pas!
-
- Qui vendait-il? pourquoi? pour quelle pauvre somme?
- Trente méchants deniers, vraiment, c’était trop peu!
- Ce n’était pas le prix que vaut un honnête homme,
- O stupide Judas, et tu vendais ton Dieu!
-
- Quoi! depuis qu’il te parle et que toi tu l’écoutes,
- Tu ne sais rien de lui, ni son cœur ni son prix!
- Ah! pauvre être gonflé d’ignorance et de doutes,
- Tu l’as bien mal vendu, ne l’ayant pas compris!
-
- Comme un sourd paresseux tu marchais dans sa voie;
- Ton cœur était de roc sous le bon grain sacré;
- Et lorsqu’il vous parlait des lys vêtus de soie,
- Tu regardais, jaloux, ton manteau déchiré.
-
- Dans ton cœur ténébreux et souillé, dans ton âme
- Plus sale que le bas de ta robe en haillons,
- Jamais n’était entrée une petite flamme
- Quand il ouvrait son ciel d’où pleuvaient des rayons.
-
- Mais lorsque, dans ta nuit sans joie et sans étoile,
- Tu songeas: «Quoi! demain je ne l’entendrai pas!»
- Sur ta tête, la nuit se fendit comme un voile:
- Tu vis son ciel là-haut, ton infamie en bas!
-
- Pareil au malheureux tombé dans un puits sombre,
- Tu vis, tu vis, du fond de ton gouffre insondé,
- Tout là-haut, par la fente ouverte sur ton ombre,
- Un ciel que tu n’avais pas encor regardé!
-
- Malheureux! tu revis toutes les choses calmes
- Dont il parlait: les lys, les blés, même l’ânon;
- Tu compris le langage et la gloire des palmes,
- Et les petits enfants qui riaient à son nom;
-
- Tu revis la clarté des eaux de sa fontaine,
- Et la même clarté limpide dans ses yeux,
- Et tu dis: «J’habitais cette splendeur lointaine!
- Son cœur, c’était déjà le Royaume des cieux!»
-
- ... Dans le champ du potier, jetant la bourse vile,
- Judas en murmurant: «O Jésus!» se pendit.
- Et lui-même maudit comme un figuier stérile,
- Son corps fut comme un fruit sur cet arbre maudit.
-
-
-LII
-
-LA JUSTICE DU PEUPLE
-
-Devant le palais de Pilate.
-
-PILATE.
-
- Es-tu le roi des Juifs?
-
-JÉSUS.
-
- Tu l’as dit.
-
-PILATE.
-
- Peuple, écoute!
- Cet homme me paraît innocent; dans le doute,
- Qu’il soit libre: le cœur de son juge a douté.
- Mais puisqu’on a le droit de mettre en liberté
- L’un de tes prisonniers, aujourd’hui jour de fête,
- Délivrons ce Jésus.
-
-LE PEUPLE.
-
- Non! Non! Sa croix est prête!
-
-UN OFFICIER, à Pilate.
-
- Ta femme m’a chargé de te dire tout bas,
- Seigneur, d’être prudent.
-
-LE PEUPLE.
-
- Délivre Barrabas!
-
-PILATE.
-
- Barrabas! le plus vil des gueux! le plus infâme!
- Un meurtrier, un monstre affreux!
-
-L’OFFICIER, bas, à Pilate.
-
- Songe à ta femme,
- Seigneur. Elle a rêvé que cet homme est un dieu.
-
-LA FOULE.
-
- Délivre Barrabas!
-
-PILATE.
-
- O peuple! écoute un peu...
-
-L’OFFICIER, bas, à Pilate.
-
- Entre cet homme et toi ne mets pas d’injustice.
-
-PILATE.
-
- O peuple, réfléchis! que ton cœur s’amollisse!
- Cet homme n’a rien fait de coupable, à mes yeux.
- Apaise ta menace et ton cœur furieux:
- Dis-nous son crime, au moins?
-
-LA FOULE.
-
- Non! qu’on le crucifie!
-
-PILATE.
-
- Cet homme est innocent, je vous le certifie.
-
-LA FOULE, hurlante.
-
- Délivre Barrabas... Barrabas!... Barrabas!...
-
-PILATE.
-
- Qu’on m’apporte de l’eau.
- Si l’on ne m’entend pas,
- On me voit; c’est assez... Moi, juge au nom de Rome
- Je me lave les mains du sang pur de cet homme.
- C’est votre affaire!
-
-LA FOULE.
-
- A mort!
-
-PILATE, à l’officier.
-
- Ces gens sont inhumains.
-
-LA FOULE.
-
- A mort, Jésus! A mort!
-
-PILATE, à lui-même.
-
- Je m’en lave les mains.
-
-A voix haute:
-
- Peuple, encore une fois, que ton cœur s’amollisse!
-
-D’un ton insinuant:
-
- Voyons, mes bons amis, vous voulez la justice?
-
-LA FOULE.
-
- Non! Barrabas!
-
-PILATE.
-
- Voyons, vous voulez, n’est-ce pas
- La justice?
-
-LA FOULE.
-
- Non! Non! nous voulons Barrabas.
-
-
-LIII
-
-LA VENGEANCE
-
-LE BOURREAU.
-
- Eût-il été Satan qu’il n’aurait pu s’enfuir;
- Nous l’avons attaché, nu jusqu’à la ceinture,
- Et comme sur une aire on bat la moisson mûre,
- J’ai fouetté, de mon fouet aux lanières de cuir.
-
-UN MARCHAND
-
- Il excitait le peuple; il fallait un exemple!
- Mais depuis quand es-tu bourreau?
-
-LE BOURREAU.
-
- Depuis le jour,
- Voisin, où ce Jésus, qui parle tant d’amour,
- M’a fustigé!... J’étais un des marchands du Temple.
-
-
-LIV
-
-LE ROSEAU
-
- Lorsqu’il eut dans la main le roseau dérisoire
- Et sur le front l’affreux diadème sanglant,
- Tous riaient, lui disant: «O roi brillant de gloire,
- Ton peuple prosterné te salue en tremblant.»
-
- --«Les peuples et les rois ont une même mère,
- Leur dit-il. L’esprit seul est durable et seul fort;
- La couronne des rois n’est qu’un signe éphémère,
- Et mon faible roseau va défier la mort.»
-
-
-LV
-
-LA CROIX
-
- --«Ta croix? Elle est encor chez l’ouvrier; pas prête.
- Nous la prendrons, au bas de la côte, en passant.»
- Et Jésus chemina, levant sa blonde tête
- Sous la couronne affreuse où l’on voyait du sang.
-
- Au pied du Golgotha, dans sa boutique étroite,
- Le charpentier se hâte:--«Encor deux ou trois clous,»
- Grognait-il. Et Jésus regardait d’un œil doux
- Cet homme qui frappait les clous de sa main droite.
-
- --«Bon ouvrier, dit-il, te voilà bien pressé!
- Livre toujours, ami, ton œuvre à l’heure dite...
- Surtout ne gâte rien jamais, pour faire vite...
- Le mal présent est fait de tout le mal passé.»
-
- Le peuple s’étonnait de sa bonté tranquille.
- Lui, quand l’homme eut fini, prit sa croix sur son dos;
- Il sentit sous le faix craquer ses pauvres os,
- Mais il disait: «L’esprit soutient la chair fragile.»
-
- Et comme il s’éloignait: «Il faut, dit-il encor,
- Que le forgeron forge et que le faucheur fauche...
- Sois, pauvre charpentier, béni dans ta main gauche,
- Celle qui n’a jamais compté l’argent ni l’or.»
-
-
-LVI
-
-LE BOIS VERT
-
- Et Jésus, sous la croix, entouré de blasphèmes:
- «Ne pleurez pas sur moi, femmes, mais sur vous-mêmes!
- Heureux le ventre, hélas! qui n’a point enfanté!
- Heureux trois fois le sein qui n’a pas allaité!
- Voici le temps de dire à la montagne: «Tombe!
- Couvre-nous!» Au coteau: «Ne sois plus qu’une tombe!»
- Car si l’on traite ainsi le bois vert et vivant,
- Que fera-t-on au bois sec, mort, celui qu’on vend?»
-
-
-LVII
-
-LE JUIF ERRANT
-
-JÉSUS.
-
- Laisse-moi m’arrêter sur ton seuil, un instant.
-
-LE JUIF.
-
- Non! marche!--Roi du ciel, ton royaume t’attend.
-
-UN HOMME, dans la foule.
-
- Sois maudite à jamais, race que j’abomine!
- Puisses-tu, toi qui ris du chemin qu’il chemine,
- Marcher sans fin, marcher sans voir ton dernier jour.
-
-Il crache à terre en signe de mépris.
-
-JÉSUS.
-
- La malédiction blesse ma loi d’amour:
- Cette parole en moi ne s’est pas prononcée,
- Mais un grand mal naîtra de la dure pensée:
- Il marchera sans fin, ce juif, partout banni,
- Et l’on m’accusera, moi, de l’avoir puni!
-
-LE JUIF.
-
- Pardonne-moi, Jésus! Que ton cœur compatisse...
-
-JÉSUS.
-
- Cherche en ton propre cœur l’amour et la justice.
-
-
-LVIII
-
-LE CYRÉNÉEN
-
- Au retour de son champ, Simon de Cyrénée,
- Comme tombait Jésus, au pied du Golgotha,
- Sautant à bas de son pauvre ânon, s’arrêta
- Et cria tout à coup à la foule étonnée:
-
- «N’avez-vous point de honte, ô gens de peu de cœur,
- De lui faire porter le bois de son supplice?
- Cœurs froids et durs! pas un que sa peine attendrisse!»
- Mais tous lui répondaient par un rire moqueur.
-
- Alors il leur jeta l’insulte après l’insulte
- Et l’imprécation, fureur de sa bonté!
- Mais le peuple, à son tour, follement irrité,
- L’entoura de menace et de cris en tumulte.
-
- --Si vous chargiez ainsi votre âne, il tomberait!
- Vous voyez que cet homme est faible; elle est trop lourde!»
- Et Simon criait fort, mais la foule était sourde,
- Et le dieu défaillant le bénit en secret.
-
- Sous le fardeau, Jésus, relevé, tombe encore;
- Et comme on est pressé d’atteindre au haut du mont
- La foule a mis la croix sur le dos de Simon
- Qui, penché vers Jésus, à voix basse l’honore:
-
- «Eh bien, tant mieux! dit-il. Vois-tu, je sais ton nom.
- On m’a dit ta parole, et ce m’est douce chose
- De porter un moment ta croix. Ça te repose...
- Mais, pendant ce temps-là, qui va soigner l’ânon?»
-
- A ce mot simple, au ton de ces paroles calmes,
- Le Maître a tout revu dans un songe obscurci:
- Bethléem et la fuite au désert, comme aussi
- Le triomphe d’un jour sur l’âne, et sous les palmes.
-
- Et Simon leur criait: «N’avais-je pas raison
- De vous dire qu’elle est trop lourde? elle m’écrase!...
- Jésus, laisse-moi faire!...»
- Et Jésus, en extase,
- S’arrêtant, regardait plus loin que l’horizon.
-
-
-LIX
-
-VÉRONIQUE
-
- Véronique, je viens à toi, les yeux noyés,
- Pâle et le front suant, au pied de mon Calvaire,
- Afin que de ta main douce, que je révère,
- Mes yeux, mon front soient essuyés.
-
- Oh! tout homme est un Christ et subit l’injustice
- Mais tous ne trouvent pas, en gravissant le mont,
- Comme j’ai rencontré Véronique et Simon,
- Un cœur tendre qui compatisse.
-
- Je viens à toi, ma sœur, comme un dieu châtié,
- Non pas pour que de moi ma douleur se retire,
- Mais pour que, suscitant l’amour par mon martyre,
- Je puisse croire à la pitié.
-
-
-LX
-
-LA FACE SUR LE VOILE
-
- Non, telle qu’elle s’est empreinte sur le voile
- Que sur elle posa la tendre humanité,
- La face de Jésus, divine sans étoile,
- Ne garde pas le sceau de l’affront supporté.
-
- Et ce n’est pas le sang qui, dessinant les lignes,
- En a, dans l’éternel, fixé le beau contour;
- Non, elle a les candeurs des neiges et des cygnes,
- Les pâleurs d’un albâtre où veille un feu d’amour.
-
- Sur le voile éternel où luit l’image auguste,
- Et que l’humanité baise encore en pleurant,
- On voit, dans la beauté du front, l’âme du juste,
- La paisible fierté d’un humble resté grand.
-
- Le vendu de Judas, le renié de Pierre,
- Devant aucun de ceux qui le crucifieront,
- N’a jamais abaissé cette calme paupière:
- C’est vers les humbles seuls qu’il a courbé le front.
-
- Et la sueur de sang dans la grotte du doute,
- Les noirs caillots, fleurons de ta couronne, ô Christ!
- Sous tes yeux creux, les pleurs égrenés goutte à goutte,
- Toute l’horreur s’efface en ta splendeur d’esprit!
-
- La paix, la volonté, la force de ton âme,
- Empreintes sur ton front, dominent les effrois,
- Et notre âme, pourtant plus faible qu’une femme,
- Oublie,--en regardant tes yeux,--l’horrible croix.
-
-
-LXI
-
-L’HORIZON DU CALVAIRE
-
- Quand il fut sur le mont, il domina la ville
- Et la Judée et tous les pays d’alentour,
- Et, par-dessus les cris de cette plèbe vile,
- Plus loin que l’horizon ses yeux portaient l’amour.
-
- Son regard s’arrêtant sur l’Occident, sur Rome:
- --«Pan est vaincu!» dit-il; puis son esprit vola
- Vers le Sud, et son cœur d’enfant s’émut dans l’homme,
- Vit Bethléem et dit: «L’étoile est toujours là!»
-
- Puis il cherche au Levant, vers le lac Asphaltite,
- Les barques des pêcheurs sur les rivages blancs,
- Ses amis, dont la foi lui semble bien petite,
- Puisqu’ils sont aujourd’hui dispersés et tremblants.
-
- Puis, au Nord, il revoit, par delà Samarie,
- La douce Galilée et l’aube des matins,
- Les reproches touchants de sa mère Marie
- Et l’outil maladroit sous ses doigts enfantins.
-
- Toute sa vie en lui dans un éclair repasse,
- Et la terre, où ce roi commandera les rois,
- Lui rend justice et dit: «Ton cœur emplit l’espace!»
- Mais le bourreau cria: «C’est prêt, viens sur ta croix.»
-
-
-LXII
-
-LE TROU DANS LE ROC
-
- Pour planter et dresser la croix couchée à terre,
- Il faut d’abord creuser le Golgotha pierreux;
- Le ciel noir regardait s’accomplir ce mystère,
- Et les gens commençaient à parler bas entre eux.
-
- Sous le fer jaillissait le feu des rocs rebelles;
- Et le trou qu’il fallait se creusa lentement,
- Et Jésus, regardant ce trou plein d’étincelles:
- «--Ma maison doit durer sur un tel fondement.»
-
- Puis, quand ce fut fini: «Par ma mort je commence;
- Regardez donc, vous tous qui pouvez approcher;
- Dans ce trou de rocher je jette ma semence:
- Ma moisson lèvera dans un trou de rocher.»
-
-
-LXIII
-
-LE BOURREAU SUR L’ÉCHELLE
-
- Et lorsqu’il fut en croix, un homme, sur l’échelle,
- Vint battre encor les clous qui retenaient ses bras,
- Et le martyr, sentant que le bourreau chancelle:
- --«Si tu veux te hâter, frère, tu tomberas!...»
-
- Et le vil mercenaire à qui le mot s’adresse,
- Si ce mot ne l’eût pas mis en garde, tombait...
- Et c’est le cœur gonflé d’inutile tendresse,
- En pleurant, qu’il frappa sur les clous du gibet.
-
- Alors le dieu cria, sentant ses mains percées,
- Levant ses yeux sanglants vers le grand ciel profond,
- Bien plus que de leurs clous souffrant de ses pensées:
- «Pardonnons-leur, car ils ne savent ce qu’ils font!»
-
-
-LXIV
-
-LES INVECTIVES DE LA FOULE
-
-A JÉSUS CLOUÉ SUR LA CROIX
-
-VOIX DANS LE PEUPLE.
-
- --Eh! tire-toi de là, fils de Dieu, Dieu toi-même!
- --Tu nous vois de plus haut!
- --Est-on bien, là-dessus?
- --Ça t’approche du ciel.
- --Salut au roi Jésus!
- --Grand roi, qui t’a donné ce riche diadème
- Où tant de gros rubis brillent comme du sang?
-
- --Eh bien, tes douze amis? ils t’ont vendu, bonne âme
- Ils t’aimaient, disais-tu, malin?
- --Faux innocent!
- --Bandit!
- --Coquin!
- --Sorcier!
- --Lâche!
- --Imposteur infâme
- --Ton Dieu si bon ne vient pas vite à ton secours!
-
- --Un orgueilleux! qui dit un jour à ses apôtres:
- «Pleurez, amis, car vous ne m’aurez pas toujours!»
- Ça ne va pas tarder!
- --Toi qui sauves les autres,
- Sauve-toi!
- --Tu m’as l’air cloué solidement.
- --Tu vas passer la nuit au bon frais, par exemple!
- --Il n’est pas mal bâti!
- --Bâti comme le Temple!
- --Pour un Verbe tout pur, il semble bien en chair.
-
- --Quoique tu sois un pur esprit, ton corps t’est cher,
- Car tu fais la grimace. Elle n’est pas très belle.
-
-JÉSUS.
-
- Éli! Éli!
-
-UN SOLDAT.
-
- Eh bien! que dit-il?
-
-UN AUTRE SOLDAT.
-
- Il appelle
- Élie à son secours.
-
-VOIX DANS LE PEUPLE.
-
- Chante, mon bel oiseau!
- --J’aime à voir le vrai roi d’Israël, dans sa gloire!
- --Il ne souffle plus mot, ce grand parleur.
-
-JÉSUS.
-
- A boire!
-
-PREMIER SOLDAT.
-
- Plante-moi cette éponge au bout de ce roseau.
-
-DEUXIÈME SOLDAT.
-
- Trempons-la dans le fiel, c’est très bon pour la fièvre.
-
-PREMIER SOLDAT.
-
- C’est bien. Promenons-la maintenant sur sa lèvre...
-
-JÉSUS.
-
- Dieu! leur malignité, c’est ma seule douleur...
- Pardonnez-leur, pardonnez-leur, pardonnez-leur.
-
-
-LXV
-
-LES DEUX LARRONS
-
-PREMIER LARRON.
-
- Toi qui te dis le Christ, sauve-toi donc toi-même
- Et nous avec!--Ton Dieu nous délivre, s’il t’aime!
-
-DEUXIÈME LARRON.
-
- Tu ne crains donc pas Dieu? Si nous deux nous souffrons,
- Si les lourds châtiments écrasent nos deux fronts,
- C’est justice!--Mais lui n’a fait mal à personne...
- Seigneur crucifié, Seigneur dont l’âme est bonne,
- Songe à moi dans ton ciel... Tu me le promets, dis?
-
-JÉSUS.
-
- Tu viendras avec moi, frère, en mon paradis.
-
-
-LXVI
-
-AU BON VOLEUR
-
- Béni, sois béni, bon voleur,
- Pour avoir dit ces deux paroles,
- Ami, c’est toi qui nous consoles
- Dans cette suprême douleur;
-
- Toi qui relèves le nom d’homme,
- A l’heure de la lâcheté,
- Quand tous ses amis l’ont quitté,
- Quand le grand crime se consomme.
-
- Tu veux ta part de paradis?
- Mais ton cœur est bon, puisqu’il aime,
- Tandis qu’ennemi de lui-même,
- L’autre raille ce que tu dis.
-
- Sois béni, pauvre misérable,
- Sois envié par les meilleurs,
- Pour avoir mis sur nos douleurs
- Ton égoïsme secourable.
-
- Et n’est-ce pas qu’il te fut bon,
- En retour de ta confiance,
- Le mot du Dieu de patience,
- Son mot suave de pardon?
-
- N’est-ce pas qu’à la mauvaise heure
- Où l’âme de nos lèvres sort,
- Tu trouvas bon goût à la mort,
- Un goût de paix intérieure?
-
- Quand ton souffle s’est envolé,
- --Pour avoir, rien qu’une seconde,
- Espéré le salut du monde,
- Tu te sentis tout consolé...
-
- Les moqueurs nient, dans un blasphème,
- Qu’on entre au royaume des cieux...
- Soit. C’est lui qui, délicieux,
- Entre dans l’âme, dès qu’on aime.
-
-
-LXVII
-
-LE DOUTE SUPRÊME
-
- Alors la nuit se fit dans son âme profonde
- Et tout le ciel immense en était attristé;
- Et sa douleur, qui plane encore sur le monde,
- Ne s’est pas consolée avec sa charité!
-
- La croix ouvrait les bras sur le sommet funeste;
- Les deux autres gibets parurent plus petits;
- La terre s’assombrit du soir, du deuil céleste,
- Et tous les beaux espoirs semblèrent démentis.
-
- Où sont ceux qui, pressés les uns contre les autres,
- Afin d’être guéris touchaient son vêtement?
- Où sont ceux qui l’aimaient? où sont les Douze Apôtres?...
- Il est seul, seul, tout seul, seul lamentablement!
-
- Point de justice. Rien! Pas de peuple; une foule...
- Les femmes de pitié regardent, mais de loin,
- Et debout sur la croix, d’où son sang coule et coule,
- Il peut se réjouir de douter sans témoin.
-
- O nuit d’horreur montante! Oh! les basses nuées!
- La foule, qui serpente au flanc du Golgotha,
- Envoie encor d’en bas de sinistres huées...
- Alors le battement de son cœur s’arrêta.
-
- Et ce fut sa seconde et sa grande agonie;
- Vainement il cherchait, en d’horribles efforts,
- A rejoindre, là-haut, la Tendresse infinie...
- Son âme était clouée au bois,--comme son corps!
-
- Et rien ne descendit du ciel--qui semblait triste,
- Pas un souffle d’espoir, pas un signe d’amour,
- Et sur le mont désert, où plus rien ne l’assiste,
- Il doute dans la mort, et meurt avec le jour.
-
- Et ce vaincu, croyant que personne n’écoute,
- Pleurant éperdument son beau rêve infini,
- Pousse alors le grand cri, son cri, le cri du doute:
- «Éli, dit-il, Éli! Lamma Sabacthani!
-
- «A moi, Seigneur! Seigneur, à moi! tout m’abandonne
- N’est-ce donc pas de vous que je fus l’inspiré?»
- Et penchant son front las sous l’horrible couronne,
- Le grand donneur d’espoir était désespéré.
-
-
-LXVIII
-
-LE TESTAMENT D’AMOUR
-
- Or, voyant venir Jean, il oublia le doute
- Et dit, dans un sourire: «O Jean, tu me suffis.»
- Et Marie arrivant avec Jean: «Frère, écoute:
- Voici ta mère; et toi, femme, voilà ton fils!»
-
-
-LXIX
-
-OÙ SONT LES AUTRES?
-
- Quand il vit Jean, seul des Apôtres,
- Au pied de l’arbre des douleurs,
- Il se dit: «Où sont tous les autres?
- Pourtant mes maux sont faits des leurs!
-
- «Ils me suivaient près des eaux calmes,
- Dans les blés mûrs, dans la clarté,
- Dans les honneurs, le jour des palmes...
- L’ombre vient: ils m’ont tous quitté!»
-
- Oh! lâches, lâches, trois fois lâches,
- Ceux qui, payés d’un tel amour,
- Ont fui devant les fortes tâches,
- Peureux dès qu’il n’a plus fait jour.
-
- Ils ont fait mentir l’espérance!
- Ils avaient promis leur effort,
- Mais ils feignent l’indifférence
- Pour l’ami menacé de mort.
-
- Ils répéteront sa parole
- Quand il n’entendra plus leurs voix
- Excepté Jean, qui le console?
- Ils ont tous peur de cette croix!
-
- Ils n’auront pas vu l’agonie!
- Ils diront: «Pardonnez, Dieu bon!»
- Lorsque la tendresse infinie
- Aura souffert tout l’abandon!
-
- Leur troupe hier s’est dispersée;
- Ces pêcheurs ont repris hier
- La barque qu’ils avaient laissée
- Sur le sable au bord de la mer.
-
- Renonçant à pêcher des âmes,
- Ils jettent leurs filets, bien loin...
- Qui donc aura pitié? les femmes;
- Et, seul d’entre eux, Jean est témoin.
-
- Marie est là, pauvre âme en peine,
- Mais c’est sa mère. Il est l’enfant!
- Qu’est-ce après tout que Magdeleine?
- L’autre amour, partout triomphant.
-
- L’amitié désintéressée,
- L’amour issu du Verbe pur,
- C’est Jean, le fils de sa pensée,
- Le cœur tendre et fort, l’ami sûr.
-
- «C’est Jean qui connaît ma doctrine,
- C’est lui dont j’ai touché le front,
- Lui qui posa sur ma poitrine
- Sa tête où mes doigts se verront.
-
- «Jean, seul, vient quand je désespère,
- Quand, du fond des gouffres d’en bas,
- Je jette un grand cri vers mon Père,
- Qui, lui non plus, ne répond pas!»
-
-
-LXX
-
-JEAN
-
- Quand il vit Jean, l’ami dont l’âme était câline,
- Qui, le jour où Judas le trompait bassement,
- Avait longtemps posé le front sur sa poitrine,
- Jésus, dans son cœur, dit à son disciple aimant:
-
- «Jean, mon doux bien-aimé, l’horreur emplit ma bouche
- Et ma lèvre est scellée et tu ne m’entends pas,
- Mais ton âme m’entend, mon angoisse te touche,
- Et c’est pour m’épargner que tu pleures si bas.
-
- «Oh! Jean, mon bien-aimé! Jean, mon frère suave,
- Dieu tout là-haut me fuit, mais en bas, toi tu viens!
- Des plus tristes péchés la tendresse nous lave,
- L’amour baptise seul; seuls, les aimants sont miens.
-
- «Jean, j’ai douté de ton amitié, tout à l’heure...
- Maintenant j’ai compris; j’avais manqué de foi!
- Frère, tu consolais cette mère qui pleure,
- Tu t’attardais pour elle à souffrir loin de moi!
-
- «O Jean, mon adoré, ne t’éloigne plus; reste;
- Défends mon humble esprit contre Satan moqueur:
- Ton cœur d’homme est plus sûr que mon rêve céleste.
- Jean, mon Dieu me répond: je l’entends dans ton cœur!
-
- «Je le cherchais là-haut: je le trouve en ton âme;
- J’avais douté de l’homme et je suis châtié!
- Le royaume de Dieu, c’est la petite flamme
- Qui veille sur la terre et qu’on nomme pitié.
-
- «Je crois sentir encor ta tête caressante
- Peser sur mon épaule et sur mon cœur humain,
- Et même je sens mieux, dans cette horreur présente,
- Ta bonté dans mon cœur que leurs clous dans ma main!»
-
- Et lorsque le menton de Jésus-Christ s’écrase
- Sur sa poitrine, avec un soupir innomé,
- C’est que, voyant la mort, il croit, dans une extase,
- S’endormir sur le cœur de Jean, le bien-aimé.
-
-
-LXXI
-
-LE CHEMIN VERS DIEU
-
- Quand l’âme d’un vivant nous suit dans l’agonie,
- C’est un bonheur d’amour ineffable, si grand,
- De voir cette lueur dans notre ombre infinie,
- Que tout le reste est vil aux regards du mourant.
-
- Il ne regrette plus ni la grâce des roses,
- Ni les rires d’enfant, ni le bleu clair du ciel...
- Il voit ce qu’il chercha sous le spectre des choses:
- L’amour réalisé dans l’immatériel.
-
- Tout le vide pour lui s’emplit d’une lumière,
- Tout le froid de la mort rayonne de chaleur,
- Et sa suprême joie est vraiment la première,
- Parce qu’un mal plus grand nous fait l’espoir meilleur.
-
- Au chevet des mourants fais donc veiller des flammes;
- Parle bas: leur ouïe est fine quelquefois...
- On dirait que l’espace, où vont entrer leurs âmes
- A des échos sans fond qui décuplent nos voix.
-
- Prends garde! près des morts épure ta pensée:
- Elle vibre... Autour d’eux elle ébranle un éther
- Qui la transmet entière à leur âme blessée...
- Ne les contriste pas des adieux de ta chair.
-
- Frère, il faut consoler d’une pitié suprême
- Ceux qui sentent monter le flot mystérieux...
- La surdité des morts entend--lorsqu’on les aime;
- Et leur cécité voit--quand nous baisons leurs yeux.
-
- Ils ne regrettent plus alors l’éclat des roses,
- Ni les rires d’enfants, ni le bleu clair du ciel...
- Ils voient ce qu’ils cherchaient sous le spectre des choses:
- L’amour réalisé dans l’immatériel.
-
- Aimons-les, ceux dont l’âme en fuite, folle ou sage,
- Nous écoute déjà du fond d’un autre lieu...
- L’amour peut éclairer lui seul le noir passage:
- Être aimé dans la mort, c’est le chemin vers Dieu.
-
-
-LXXII
-
-PROPOS DE FOULE
-
-Dans les sentiers du Golgotha.
-
-UN HOMME DU PEUPLE.
-
- Est-il bien mort?
-
-UN AUTRE HOMME DU PEUPLE.
-
- Il peut durer jusqu’à l’aurore
-
-LE PREMIER.
-
- La nuit doit sembler longue à ces gens mis en croix.
-
-LE SECOND.
-
- J’ai faim; as-tu soupé, Jonathan?
-
-LE PREMIER.
-
- Pas encore.
-
-LE SECOND.
-
- Ta femme va gronder; qu’en dis-tu?
-
-LE PREMIER.
-
- Je le crois.
-
-UN SOLDAT.
-
- Comme le sang coulait sous le bandeau d’épines!
- Moi, j’aime à voir souffrir. Je me sens mieux vivant.
-
-DEUXIÈME SOLDAT.
-
- Le sang giclait des mains, des yeux et des narines...
- Un beau crucifié ne se voit pas souvent.
-
-UN JEUNE DÉBAUCHÉ.
-
- Viens souper, belle fille. En s’aimant, on oublie.
-
-UNE COURTISANE.
-
- Non, je veux souper seule et rester seule un peu.
-
-LE DÉBAUCHÉ.
-
- Tu pleures? Ça te fait paraître moins jolie.
-
-LA COURTISANE.
-
- Je pleure ce jeune homme; il est beau comme un dieu.
-
-UN CITOYEN ROMAIN.
-
- Il est mort sans trembler.
-
-DEUXIÈME CITOYEN ROMAIN.
-
- Bah! au cirque de Rome
- Le gladiateur tombe en saluant César.
-
-PREMIER CITOYEN ROMAIN.
-
- Non, non, la grandeur vraie éclate dans cet homme.
-
-DEUXIÈME CITOYEN ROMAIN.
-
- Vous n’êtes qu’un enfant... Bien mourir, c’est un art.
-
-PREMIER CITOYEN ROMAIN.
-
- Seriez-vous mort si bien?
-
-DEUXIÈME CITOYEN ROMAIN.
-
- Oui, devant Cléopâtre.
-
-PREMIER CITOYEN ROMAIN.
-
- Magdeleine est donc là?
-
-DEUXIÈME CITOYEN ROMAIN.
-
- Parbleu, mais un peu loin...
-
-PREMIER CITOYEN ROMAIN.
-
- Donc, selon vous, Jésus?...
-
-DEUXIÈME CITOYEN ROMAIN.
-
- Un héros de théâtre.
- J’aurais voulu le voir mis en croix--sans témoin!
-
-PREMIER CITOYEN ROMAIN.
-
- Allons souper, j’entends me couronner de roses,
- Pour oublier un peu ce spectacle assez noir.
- Pilate est du festin; il veut savoir les choses:
- C’est pour les lui conter que je suis venu voir.
- J’en parlerai souvent, à mon retour dans Rome.
-
-TROISIÈME CITOYEN ROMAIN.
-
- Peut-être était-ce un dieu?...
-
-PREMIER CITOYEN ROMAIN.
-
- Je ne le nierais pas.
-
-QUATRIÈME CITOYEN ROMAIN.
-
- Oh! cet homme est plus grand qu’un dieu, s’il n’est qu’un homme.
- ... Par Hercule! j’aurais mis à mort Barrabas!
-
-TROISIÈME CITOYEN ROMAIN.
-
- Ce qui veut dire?
-
-QUATRIÈME CITOYEN ROMAIN.
-
- Eh! mais... que sa mort, un exemple
- Va faire à ce Jésus mille apôtres demain!
- Jupiter est vaincu; c’est temple contre temple;
- Et nous verrons la croix sur l’univers romain.
-
-UN SAMARITAIN.
-
- Moi, je ne croyais pas à ce Jésus. Que dis-je!
- J’ai souhaité sa perte et qu’il fût châtié...
- Ce qui me fait chrétien (sa mort est un prodige),
- C’est l’admiration.
-
-LE BON SAMARITAIN.
-
- Et moi, c’est la pitié.
-
-
-LXXIII
-
-C’EST LUI QUI VEILLE
-
- Comme il penchait le front, sur cette croix infâme,
- L’Homme sentit venir un étrange sommeil
- Qui traître, se glissait, souple, au serpent pareil,
- Dans son corps douloureux où gémissait son âme.
-
- Et pourquoi non? Marie est au pied du gibet,
- Et Magdeleine et Jean, qui pleurent en silence;
- Les soldats dorment, droits, appuyés sur leur lance,
- Et Jésus au sommeil perfide succombait.
-
- Il sentait s’assoupir sa douleur infinie;
- Un voile descendait entre elle et l’univers;
- Tous ses maux lui semblaient des maux jadis soufferts,
- Son présent déjà loin--et c’était l’agonie.
-
- Mais il s’était promis de souffrir dans la mort,
- D’accomplir jusqu’au bout les choses du mystère,
- Car ses veilles tombaient en bienfaits sur la terre...
- Il se redressa donc, par un suprême effort...
-
- Rouvrit tout grands ses yeux, clairs dans la nuit profonde,
- Et pesant sur ses pieds et tirant sur ses bras,
- L’Homme en croix, bien certain qu’on ne l’observait pas,
- Réveilla ses douleurs pour saigner sur le monde.
-
-
-LXXIV
-
-L’HOMME MEURT SEUL
-
- Comme il allait mourir, il abaissa les yeux
- Vers sa mère et vit bien qu’elle était assoupie.
- Or le Maître jugea cette faiblesse impie...
- Mais son cœur reconnut que cela valait mieux.
-
- Il bénit le sommeil qui consolait la mère...
- Il aurait bien voulu que la mère eût compris.
- Malheur aux dévoués qui dévorent leurs cris.
- Les plus doux ont goûté la solitude amère.
-
- Or Magdeleine et Jean, car c’était le matin,
- L’heure froide où la nuit, près de mourir, frissonne,
- S’endormirent. Qui donc le veillait? Plus personne.
- Alors il se revit bien seul dans son destin.
-
- Il retrouva l’horreur de l’angoisse sacrée,
- Et de son flanc, rouvert par un regret blessant,
- Une liqueur coula... Ce n’était plus du sang...
- Et sa force lui fut, par ceci, retirée.
-
- Vainement il voulut faire un dernier effort:
- Son menton s’écrasa, pesant, sur sa poitrine...
- Un souffle s’envola de sa lèvre divine...
- Et tout fut accompli par sa vie et sa mort.
-
-
-LXXV
-
-LA GLOIRE DES LYS
-
-LE TEMPLE.
-
- Mon voile est déchiré, mon voile se déchire:
- Jésus est mort!
-
-LE BON GRAIN.
-
- Pas plus que le grain du froment.
-
-LE VENT.
-
- Jésus est mort.
-
-LES MOISSONS.
-
- Tu dis?
-
-LE VENT.
-
- Ce que tout doit redire:
- Jésus est mort.
-
-LES BLÉS.
-
- Son grain vit éternellement.
-
-LE VENT.
-
- Il est mort dans l’horreur, sous les coups et l’insulte,
- Mis en croix, entouré de visages affreux.
-
-LA TERRE.
-
- Je me suis entr’ouverte et les morts en tumulte
- Sont sortis des tombeaux pour en parler entre eux.
-
-LE CIEL.
-
- Moi j’ai cherché la nuit; ma face s’est voilée
- Et tout a tressailli d’une grande douleur.
-
-LE VENT.
-
- Pleurez, lys des coteaux ou lys de la vallée
- O vous tous qu’il aima, choses, bêtes et fleur.
-
-L’ANE.
-
- Mon humble cœur est plein d’une tristesse amère:
- Je l’ai beaucoup connu; je l’ai beaucoup aimé.
-
-LE BŒUF.
-
- Te souviens-tu du jour où, mieux que père et mère,
- Nous le chauffions tout nu dans le foin parfumé?...
-
-L’ANE.
-
- Comme il était mignon près de toi, grosse bête!
-
-LE BŒUF.
-
- Je n’avais pas prévu cet horrible destin.
-
-L’ANE.
-
- C’était un temps joyeux. Nous étions tous en fête.
-
-LE BŒUF.
-
- C’est le deuil d’un grand soir. C’était mieux qu’un matin.
-
-L’ANE.
-
- Les hommes sont hideux d’avoir pris pour victime
- Celui qui défendit d’immoler des taureaux.
-
-LE BŒUF.
-
- Chez les ânes jamais on n’a vu pareil crime.
-
-L’ANE.
-
- Jamais parmi les bœufs on ne vit de bourreaux.
-
-LES PETITS POISSONS.
-
- Nous les petits poissons qu’il offrait à la foule,
- Nous plaindrons-nous d’avoir été ce qui nourrit,
- Lorsque, grain sous la meule ou raisin que l’on foule,
- Lui-même il s’est donné, pain et vin de l’esprit?
-
-LA BREBIS.
-
- Il m’a prise en ses bras quand je m’étais perdue;
- Il aimait ses brebis; ce fut un doux berger.
- J’étais bien loin; ma voix, à grand’peine entendue,
- Le guidait, à travers les monts et le danger.
-
-LA COLOMBE.
-
- Il a plus d’une fois baisé mes blanches ailes.
-
-LE PASSEREAU.
-
- Il m’a pris bien souvent dans le creux de sa main.
-
-LA COLOMBE.
-
- Mon bec rose a baisé ses mains blanches et belles.
-
-LE MOINEAU.
-
- J’ai gazouillé d’amour au bord de son chemin.
-
-LA GLOIRE DES LYS.
-
- Ne vous lamentez plus, ô fleurs, bêtes et choses:
- Nous ferons oublier à tous cet affreux jour;
- Sous l’azur, les lys blanc, bien plus beaux que les roses,
- Par-dessus sa misère élèvent son amour.
-
- Devant ses pieds sanglants, sous l’effroi des prodiges,
- Laissons les criminels s’écraser à genoux;
- Nous, toujours blancs et purs, droits sur nos fermes tiges,
- Nous dirons qu’il fut jeune et blanc comme un de nous.
-
- Il était pur et blanc, droit comme nous le sommes,
- Et ses oiseaux chéris le diront dans leurs chants.
- Ce fut un étranger divin parmi les hommes,
- Ce n’était qu’un ami parmi les fleurs des champs.
-
- Laissez l’homme gémir, passereaux et colombes!
- Et nous, les innocents, les lys qu’il regretta,
- Croissons, multiplions, couvrons toutes les tombes,
- Et par pitié cachons l’horreur du Golgotha.
-
-
-LXXVI
-
-JOSEPH D’ARIMATHIE CHEZ PILATE
-
-PILATE.
-
- Quoi! vous, un sénateur, Joseph d’Arimathie,
- Vous venez demander d’ensevelir Jésus!
- Et vous blâmez sa mort, quand je l’ai consentie.
- Ces sentiments nouveaux...
-
-JOSEPH.
-
- Je les ai toujours eus,
- Jamais je n’approuvai la malice des autres,
- Mais j’étais riche, faible, et même sénateur!
- Comme sur lui la haine était sur ses Apôtres:
- Je faisais comme vous, Pilate, j’avais peur!...
- J’ai honte enfin de voir comment on l’abandonne...
-
-PILATE.
-
- Quand on court au-devant du blâme, on a grand tort.
- Si je vous ai dit non, ma raison est fort bonne:
- Quel bien lui ferez-vous maintenant qu’il est mort?
-
-JOSEPH.
-
- Je soulage du moins la conscience humaine,
- Vous avez décrété tant d’horreur aujourd’hui,
- Qu’une vertu m’a pris, que la mesure est pleine
- Et je vous secours, vous, Pilate, plus que lui.
- Il ne faut pas qu’on dise à la race future
- Qu’après avoir fait fuir, sous le vent de l’effroi,
- Ses disciples, des gens simples dans leur nature,
- Vous avez refusé le corps du Maître, à moi.
- Je veux ensevelir cet homme comme un homme,
- Et vous le permettrez, je vous prie, ou sinon
- J’irai dire partout que le préfet de Rome,
- Ayant tué Jésus, tremblait devant son nom.
-
-PILATE.
-
- Sa mort a fait souffler comme un vent de démence...
- Allez donc enfouir à tout jamais son corps.
-
-JOSEPH.
-
- Sa mission finit, mais la nôtre commence...
- Il ressuscitera, par nous, d’entre les morts.
-
-A Nicodème qui l’attend au seuil:
-
- Viens, parais maintenant, très humble ami du Maître,
- Qui, comme moi, suivis en secret ses leçons.
- Nous qui n’osâmes pas, vivant, le reconnaître,
- Maintenant qu’il est seul dans la mort, paraissons!
-
-
-LXXVII
-
-MAGDELEINE
-
- Alors, à l’Orient, une aube froide et blême,
- Traînant sur la montagne une robe en haillons,
- Parut. L’Homme aussitôt, sous les premiers rayons,
- Tout pâle, rayonna plus que l’aube elle-même...
-
- On eût dit que de lui naissait le point du jour,
- Et que sa chair laissait transparaître des flammes;
- Tout sommeillait encor, les soldats, Jean, les femmes...
- Quel œil se lèvera le premier vers l’amour?
-
- Jean était las. Marie était comme écrasée.
- Les plus grands désespoirs font cet accablement.
- Un soldat s’éveillait. Dans ce même moment,
- Magdeleine, en pleurant, pressa la croix baisée.
-
- Elle éleva vers Lui la beauté de ses yeux
- Où l’amour tendre et pur était une lumière,
- Et fière de pleurer, ce jour-là, la première,
- Elle aima dans la mort l’époux mystérieux.
-
-
-LXXVIII
-
-LA VISITE AU TOMBEAU
-
-RÉCIT DE MAGDELEINE AUX DISCIPLES
-
-MAGDELEINE.
-
- Et nous venions, sa mère, et d’autres avec nous,
- Apportant au tombeau la myrrhe préparée,
- Mais nous ne vîmes plus la pierre de l’entrée;
- Nous entrâmes alors en pliant les genoux.
-
- Deux Anges étaient là, blancs, vêtus de lumière,
- Qui nous dirent: Pourquoi chercher dans les tombeaux?
- Il est vivant.--Et ces deux anges étaient beaux
- Et me dirent: «Tu dois le revoir la première.»
-
- A terre, le linceul était demeuré là,
- Et comme je pleurais, Jésus me dit: «Marie!»
- L’ayant vu, je dis: «Maître!» Alors il s’envola...
-
-LES DISCIPLES.
-
- Hélas! Hélas! Hélas! c’est une rêverie.
-
-
-LXXIX
-
-LA RÉSURRECTION
-
- Or, il ressuscita, si vivant dans leur âme
- Que tous crurent le voir et le virent vraiment.
- Il apparut d’abord dans le cœur d’une femme,
- Car on garde la vie aux morts en les aimant.
-
- Et le ressuscité du cœur de Magdeleine
- Passa dans tous les cœurs, plus parlant que jamais...
- La montagne a conté ce prodige à la plaine
- Et la plaine en chantant l’a redit aux sommets.
-
- Et du haut d’un mont bas, vu de toute la terre,
- Lieu maudit entre tous comme le plus béni,
- L’ombre des deux grands bras de la croix solitaire
- Étreint le monde entier dans l’amour infini.
-
-
-LXXX
-
-LES DERNIÈRES PAROLES DU LIVRE DE JEAN
-
- Il fit beaucoup, n’ayant que peu de temps à vivre,
- Et celui qui voudrait tout écrire en détail
- Ne pourrait pas suffire à l’immense travail,
- Et le monde serait trop étroit pour le livre.
-
-
-
-
-IL EST ÉTERNEL
-
-
- Homme divin, au pied de ta croix qui chancelle,
- Arbre toujours debout quoique battu du vent,
- Je viens, humble inspiré de l’âme universelle,
- A l’heure d’un grand soir, t’adorer en rêvant.
-
- Des scribes nous ont dit qu’avant ton Évangile,
- Bien avant toi, Bouddha se fit homme étant roi,
- Et que ta gloire ainsi comme une autre est fragile,
- Et que tu n’es plus rien, si Dieu n’est plus en toi.
-
- Ils ont dit, pour nier tu charité sublime,
- Qu’elle prouve la peur des maux qu’on craint pour soi,
- Comme si le peureux, penché sur la victime,
- Était moins beau, quand il secourt malgré l’effroi.
-
- Ce n’est pas tout: l’horreur mystique sort des tombes
- Chaque fois que ton nom retentit sur l’autel;
- Des chrétiens se sont faits vendeurs de tes colombes:
- Ils n’ont plus le vrai sens de ton Verbe immortel.
-
- On a fait de ton nom sortir tous les scandales,
- Et l’on a vu tes fils, des prêtres et des rois,
- Ton sceptre en main, les pieds chaussés dans tes sandales,
- Imitant tes bourreaux, reclouer l’Homme en croix.
-
- Eh bien, qu’importe à ceux que ta lumière inonde!
- En es-tu moins la vie et l’espoir incarné,
- Le vrai Verbe vivant, le vrai salut du monde?
- Seul tu conçus l’amour, seul tu nous l’as donné!
-
- Nul de tes précurseurs n’est vivant dans notre âme,
- Pour nous c’est ton nom seul qui signifie amour;
- Dix-neuf siècles déjà se sont transmis ta flamme,
- Et chaque heure est ton heure et chaque jour ton jour!
-
- Quelques versets tombés de ta lèvre divine,
- Quelques gestes inscrits dans un livre inspiré,
- Le drame d’une mort où l’espoir se devine,
- Voilà de quoi le monde est encor pénétré.
-
- Par de pauvres chansons qui disent ta légende,
- Par des drames naïfs et des acteurs de bois,
- Ta parole aux enfants se transmet simple et grande
- Et souffle en eux de tous les côtés à la fois.
-
- Certes, nous sommes loin des beautés de ta vie:
- L’avarice et la haine occupent nos instants;
- Notre fange a couvert ta trace mal suivie,
- Mais ton pur souvenir nous sauve en tous les temps.
-
- C’est un dernier rayon de ta lointaine étoile,
- C’est un mot familier qui te répète en nous,
- C’est Véronique avec ta face sur son voile,
- C’est le Cyrénéen essuyant tes genoux;
-
- C’est Pilate, lavant ses mains du sang du Juste,
- C’est l’amitié de Jean qui n’abandonne pas,
- Et nos cœurs sont la Table où ton Verbe s’incruste,
- Et ton nom retentit sous chacun de nos pas.
-
- Ta vie est le flambeau dont l’univers s’éclaire.
- Sans la simplicité de tes légendes d’or,
- Ton cœur n’entrerait pas dans le cœur populaire
- Qui sent, lorsque l’esprit ne conçoit pas encor.
-
- L’amour n’est pas un fruit des veilles du génie.
- La mère et son enfant se l’expliquent tout bas:
- Ta charité, ce n’est qu’une femme infinie
- Qui voit des fils partout et ne distingue pas.
-
- C’est ce cœur élargi que tu nous fais comprendre,
- C’est l’homme ayant pitié de l’homme faible et nu,
- C’est l’âme de chacun se faisant mère tendre
- Pour protéger dans tous l’avenir inconnu.
-
- Un seul flambeau qu’on penche en allume cent mille;
- Ton seul cœur généreux suffit au genre humain,
- Et ce mot: AIMEZ-VOUS, où tient tout l’Évangile,
- Multiplie à jamais tes poissons et ton pain.
-
- Pour que le boiteux marche et que l’aveugle voie,
- Tu parlas de tendresse... et le sourd te comprit!
- Et les infirmités tressaillirent de joie...
- Voilà ton grand miracle: il est tout en esprit.
-
- L’âme humaine, c’était Lazare. Elle était morte.
- Tu vins pleurer sur elle. Oh! comme tu l’aimais!
- Et maintenant, toujours plus vivante et plus forte,
- Les yeux sur ton amour, elle y marche à jamais.
-
- Elle y marche à travers le crime et la souffrance...
- Comme Pierre, elle t’a trahi, mais en t’aimant,
- Et le chaos du mal n’est rien qu’une apparence
- Où ton verbe caché monte invinciblement.
-
- Deux mille ans ont à peine ouvert le gland du chêne
- Qui tiendra sous ton nom l’univers abrité...
- Ta victoire sur tous les cœurs n’est pas prochaine,
- Mais qu’importe le temps à ton éternité?
-
- Le monde passera, car il faut que tout meure,
- La terre sous nos pieds, le ciel sur notre front;
- Mais par delà la mort ta parole demeure:
- Heureux les derniers nés du monde: ils te verront!
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- Dédicace 1
- Les pèlerins, prière dans le soir 5
-
- Les bergers dans la montagne 17
- L’hôtellerie de Bethléem 25
- Les bergers dans l’étable 27
- Naissance de la pitié 33
- La fuite en Égypte 35
- L’enfant au berceau 39
- A douze ans 41
- Le grand chagrin 47
- Il croissait devant Dieu 49
- Jean-Baptiste 55
- La tentation 61
- Le filet 65
- Discours sur la montagne 67
- La paix en retour 77
- Le lumignon 79
- Bons grains 81
- La fille de Jaïre 85
- Le bon Samaritain 87
- Le pain multiplié 89
- Les fourmis 91
- Trop peu d’ouvriers 93
- Les colombes 95
- La barque engravée 97
- La Proue 99
- Il commande aux tempêtes 101
- L’infini miracle 103
- Les petits enfants 107
- Les commérages 111
- La femme 113
- La Samaritaine 115
- Marie-Magdeleine 117
- Marthe et Marie 121
- L’inscription sur la terre 125
- Le bœuf 129
- L’âne 131
- L’argile 133
- Chez Marie, mère du Christ 137
- Le sommeil 147
- Le triomphe 149
- Sur le parvis du Temple 153
- La colère 161
- L’indignation publique 165
- Le banquet 169
- La sueur de sang 171
- La grande solitude 177
- La preuve est en nous 181
- Le baiser de Judas 183
- L’épée 185
- Le regard 187
- Le soufflet 191
- Judas 193
- La justice du peuple 197
- La vengeance 203
- Le roseau 205
- La croix 207
- Le bois vert 209
- Le Juif errant 211
- Le Cyrénéen 213
- Véronique 217
- La face sur le voile 219
- L’horizon du Calvaire 221
- Le trou dans le roc 223
- Le bourreau sur l’échelle 225
- Les invectives de la foule 227
- Les deux larrons 231
- Au bon voleur 233
- Le doute suprême 237
- Le testament d’amour 241
- Où sont les autres? 243
- Jean 247
- Le chemin vers Dieu 251
- Propos de foule 255
- C’est lui qui veille 261
- L’homme meurt seul 263
- La gloire des lys 265
- Joseph d’Arimathie chez Pilate 271
- Magdeleine 275
- La visite au tombeau 277
- La résurrection 279
- Les dernières paroles du livre de Jean 281
-
- Il est éternel 283
-
-
-15735-11.--CORBEIL. Imprimerie CRÉTÉ.
-
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK JÉSUS ***
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the
-United States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for an eBook, except by following
-the terms of the trademark license, including paying royalties for use
-of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
-copies of this eBook, complying with the trademark license is very
-easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
-of derivative works, reports, performances and research. Project
-Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may
-do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
-by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
-license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country other than the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you will have to check the laws of the country where
- you are located before using this eBook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm website
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that:
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
-the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set
-forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation's website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
-widespread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This website includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.