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-The Project Gutenberg eBook of Prodige du cœur, by Charles Silvestre
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Prodige du cœur
-
-Author: Charles Silvestre
-
-Release Date: November 28, 2022 [eBook #69437]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was
- produced from scanned images of public domain material from
- the Google Books project.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PRODIGE DU CŒUR ***
-
-
-
-
-
- _Il a été tiré de cet ouvrage_
-
- _30 exemplaires sur papier de Hollande, numérotés
- de 1 à 30._
-
- _L’édition originale a été tirée sur papier d’alfa._
-
-
-
-
- PRODIGE DU CŒUR
-
- DU MÊME AUTEUR
-
- A LA MÊME LIBRAIRIE
-
-
-=L’Amour et la Mort de Jean Pradeau.= Préface
- de J. et J. THARAUD. 6ᵉ édition. Roman. Un vol. in-16.
-
-=Aimée Villard, fille de France.= 10ᵉ édition.
- Roman. Un vol. in-16.
-
- (_Prix Jean Revel 1924._)
-
-=Belle Sylvie.= 18ᵉ édition. Roman. Un vol. in-16.
-
-
-A LA LIBRAIRIE BLOUD ET GAY:
-
-=Le Merveilleux Médecin.= Roman. Un vol. in-16.
-
-=Cœurs paysans.= _Introduction de H. Pourrat sur
- l’amour aux champs._ Roman. Un vol. in-16.
-
-
-Ce volume a été déposé à la Bibliothèque Nationale en 1926.
-
-
-
-
- CHARLES SILVESTRE
-
-
- PRODIGE DU CŒUR
-
- [Illustration]
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE PLON
- PLON-NOURRIT ET Cⁱᵉ, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
- 8, RUE GARANCIÈRE-6ᵉ
-
- _Tous droits réservés_
-
-
- Copyright 1926 by Plon-Nourrit et Cⁱᵉ.
-
- Droits de reproduction et de traduction
- réservés pour tous pays.
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- _A FRÉDÉRIC LEFÈVRE_
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- PRODIGE DU CŒUR
-
-
-
-
-I
-
-
-Pour découvrir la maison des Ages qui dominait la vallée, on traversait
-la Gartempe au pont de Chanaud. Un chemin grimpant y conduisait, bordé
-de noisetiers et de mûriers. Des châtaigniers se pressaient sur les
-pentes où la bruyère et le genêt échangent leurs feux, à la saison. Par
-places brûlées, au milieu d’une ardeur sauvage, des genièvres perçaient
-un sol rocailleux, à l’ombre de roches recourbées et défendues par
-l’ajonc. Peu à peu, l’herbe faisait une paisible lumière verte; et la
-rivière éveillait un mystérieux tournoiement de guérets et de prairies.
-
-Les Ages, la demeure, la grange, les étables aux portes romanes, étaient
-fondées sur le granit, à la cime du versant. Métairie centenaire, gardée
-par un mur de pierres sèches, animée d’une fontaine coulant sans arrêt
-au centre d’un bassin circulaire. Tout autour s’étendait un pacage où
-l’on menait le bétail.
-
-L’horizon, selon les jours, s’éloignait ou se rapprochait, avec ses
-châtaigneraies, ses villages aux tuiles rouges et le regard de ses eaux.
-On voyait naître les pluies et les neiges dans le nuage qui se déroule.
-Le beau temps sortait d’une grande porte bleue.
-
-Si le vent n’avait porté le son de la cloche de Bonnal, on aurait pu
-croire que les Ages étaient perdus aux confins du monde. On devinait,
-dans la solitude et la paix, le glissement des siècles qui n’usent guère
-le rocher.
-
-Les Ages appartenaient, depuis des temps et des temps, à la même
-famille, mi-rustique, mi-bourgeoise, qui avait donné sous Louis XVI un
-petit poète-philosophe et, sous l’Empire, un colonel de chasseurs à
-l’armée napoléonienne. Tous les deux, ayant brillé à Paris, étaient
-venus mourir au pays natal. Sous une tonnelle aux ceps convulsés, ils
-rassemblaient, dans le soir de leur vie, les souvenirs; l’un en prisant
-du tabac d’Espagne; l’autre en fumant une pipe qui avait vu, si l’on
-peut dire, la fumée des canonnades. Aujourd’hui, à la mi-décembre de
-1923, Claire était seule maîtresse des Ages. Son père, Léonard Lautier,
-après avoir fait au Petit Séminaire du Dorat de bonnes études
-secondaires, mourut jeune; sa mère s’éteignit de vieillesse, à la veille
-de la guerre, à quatre-vingts ans passés. Jacques, son frère aîné,
-capitaine de chasseurs à pied, fut tué à la bataille de la Marne. Il
-avait épousé Louise Charvet, fille de race paysanne, sans fortune et
-presque sans famille, l’ayant connue alors qu’elle était modiste à
-Paris, et regrettant vite ce coup de passion. Peu après la naissance
-d’un enfant, elle était partie pour l’Italie avec un industriel de
-Juvisy. Claire recueillit Simon, âgé seulement de quelques mois; elle se
-demandait toujours avec angoisse si le désespoir n’avait pas tué son
-frère, plus que les balles ennemies.
-
-On racontait par les champs qu’elle avait aimé d’amour Jacques Renaud,
-de Bonnal, fils aîné des maîtres du domaine de Lamont, tombé aux
-Éparges. Ils devaient se marier, la guerre finie. Elle portait des robes
-noires, sans avoir jamais poussé une plainte à voix haute. D’âme
-repliée, naturellement humble et simple, elle avait été élevée dans une
-pension bourgeoise de Limoges. Elle pouvait, ayant de la fortune, vivre
-de la vie des villes, mais les travaux des champs la retenaient de leur
-rythme. Elle recevait l’enchantement de la vallée, si fort que ceux qui
-l’avaient quittée en écoutant les appels du monde, y revenaient pour
-mourir et voir tomber leur soleil dans une paix accomplie.
-
-Ses jours étaient tout occupés de Simon Lautier, son neveu. La mère, qui
-habitait maintenant à Paris, donnait parfois de ses nouvelles par des
-lettres hâtives où elle remerciait sa belle-sœur de prendre soin de
-l’enfant. Claire portait sans faiblir sa charge de vie. Elle était
-heureuse que le petit Simon fût près d’elle à l’abri. A trente-cinq ans
-passés, on ne pouvait dire qu’elle était belle, avec son corps pesamment
-charpenté, un visage lourd sous des bandeaux noirs. Mais ses yeux larges
-gardaient une sorte de flamme cachée, quelque chose d’immuable et de
-fidèle. La bouche grande avait la fierté des races anciennes, et dans sa
-ligne déliée une lumière de bonté pure.
-
-Ce soir, Jacquier, le valet, achevait les labourages d’automne. Le temps
-était assez doux, malgré l’approche de Noël. Claire tricotait un gilet
-pour Simon, assise sur un banc de bois en gardant les brettes dont elle
-tirait souvent elle-même le lait que l’on venait chercher de Bonnal. En
-ce mois, la nuit descend vite; Simon quittait l’école avant quatre
-heures. Lorsqu’il revenait à la brune, elle s’inquiétait, toute en
-transes, comme celles qui ont souffert et qui s’attachent.
-
-Elle surveillait à peine les bêtes qui paissaient dans le pacage fermé
-de tous les côtés par des haies épaisses. Tant-Belle, la chienne rousse,
-les ramenait de temps à autre au centre de la prairie où un miroir d’eau
-aspirait les dernières lueurs de l’air.
-
-Elle se laissait aller aux rêveries que favorisaient la solitude, la
-longue course du vent. Comme d’habitude, elle entendit l’appel de Simon;
-il ouvrit la barrière du clos. Elle ne le regarda pas tout de suite,
-attendant qu’il vint la toucher et l’embrasser; c’était toujours la
-même surprise du cœur.
-
-Glissant ses mains sous son béret, elle goûta la chaleur des cheveux
-cendrés qui bouclaient un peu, près du front, au-dessus des yeux gris
-qu’ils adoucissaient. Elle caressa le visage qui était d’un dessin ferme
-et fin.
-
---Tu n’as pas eu froid? As-tu les pieds mouillés? Les chemins sont si
-mauvais. Il faudrait changer tes bas. Il y en a de bien secs que j’ai
-reprisés. Va ranger tes livres et tes cahiers.
-
-Il rentra dans la grand’salle où Jeannette, la servante, préparait le
-repas du soir. Claire rassembla les vaches que Tant-Belle poussa vers
-l’étable. Elle remplit les mangeoires de carottes fourragères et de
-tiges de maïs. Ayant allumé une lanterne, elle se mit à traire. La
-besogne finie, elle porta dans la salle deux seaux qui étaient pleins
-jusqu’au bord et les posa sur la table. Chaque matin, Hubert Lamont, de
-Bonnal, prenait, pour un marchand de beurre, le lait que Mlle Lautier
-lui laissait.
-
-Au dehors, la nuit tombait; on entendait les cris de Jacquier ramenant
-les bœufs du labour. Le couchant faisait sa rougeur qui se fondait dans
-la clarté de la lune. On voyait son arc tout blanc, tel un quartier de
-pomme lumineux, à travers les branches d’un ormeau. Partout courait un
-souffle d’eau éveillée.
-
-Claire ferma la porte. Sous la profonde cheminée, le feu bourré de
-souches et de fagots tissait une robe d’or à la marmite accrochée haut.
-Elle alluma la lampe de porcelaine au-dessus de la table en cerisier.
-Tandis que Jeannette, qui avait toujours servi dans le domaine, pelait
-des légumes, elle appela Simon. Elle ouvrit ses cahiers, ses livres, et
-lui posa, comme d’habitude, cent questions auxquelles il répondait avec
-gentillesse. Elle voulait tout connaître, les moindres détails de ses
-études et de ses récréations. M. Salvat, l’instituteur, devait être
-content de lui. Il savait toujours sa leçon; mais, parfois, on
-l’interrogeait brusquement et il se troublait. Pour avoir le plaisir de
-le voir sourire, elle lui demanda:
-
---Est-ce qu’il se gratte toujours le cou, comme s’il avait, à cet
-endroit, une méchante fourmi?
-
---Oui, maman... Il m’aime bien et toi aussi.
-
-Elle se mit à rire avec lui. Quand il l’appelait: maman, elle était
-pleine d’un grand trouble. Jamais elle n’avait osé lui dire la vérité.
-Elle alla chercher une Bible colorée d’images qui illustraient les
-saints récits de ce monde. Simon, tandis qu’elle tournait les feuillets
-en les commentant, écarquillait les yeux de plaisir. Il regarda
-longtemps une gravure où l’on voyait Moïse enfant dans un berceau qui
-flottait sur le fleuve, entre des roseaux.
-
---Simon, c’est un petit que l’on avait abandonné, mais la fille du
-Pharaon le sauva.
-
---Si j’étais comme ça, sur la rivière, tu viendrais me chercher. Je
-n’aurais pas peur.
-
-Elle l’embrassa et tourna vite la page. Puis elle referma le livre; et
-elle arrangeait les grandes histoires à sa manière, appelant les
-patriarches, les prophètes et le berger David dans les champs du domaine
-des Ages. Elle courbait naïvement les plus hauts personnages à la taille
-de Simon.
-
---Si je coupais tes petites boucles, dit-elle, tu n’aurais plus de force
-comme le pauvre Samson. Et tu es si fort dans mon cœur.
-
-Jacquier entra; il fit entendre un grognement étouffé, pesta contre la
-terre trop lourde et humide. Il s’assit dans la cheminée sur le coffre à
-sel, et il hochait sa grosse tête blanchie, sa face ronde gardant tout
-son poil. Peu à peu, il s’apaisa, posa ses mains dures sur ses genoux,
-et il regardait fixement le feu. Puis il passa des braises dans ses
-sabots, et, cela fait, il y glissa ses pieds en poussant un soupir de
-joie.
-
-Claire ne lui adressait jamais d’observations. Elle avait pour lui une
-sorte de respect. Elle savait que, depuis plus de trente ans, il était
-un bourreau de travail et qu’elle ne lui apprendrait rien sur les choses
-de la terre. Il tournait dans un cercle aux points éternellement
-marqués. Il était dans la maison comme une pierre d’angle. Brouillé avec
-les paroles, s’il élevait la voix, c’était pour des questions
-d’importance ou pour chanter une chanson, conter une histoire des
-champs, après avoir bu un verre de vin. Il avait grandi au domaine avec
-Jeannette que l’on désignait seulement par son lieu d’origine, un
-village perdu dans les bruyères. Il alluma sa pipe, ayant de son pouce
-pressé le tabac.
-
---Les temps sont tournés en l’air, gronda-t-il. Encore trois garçons de
-Villemonteil qui se sont sauvés à Paris et à Limoges. Demoiselle, quand
-nous serons partis, qui s’occupera de la terre, et jamais on n’a eu tant
-faim? Ils ne veulent plus revenir après; et peut-être ils ne peuvent
-plus.
-
-Claire ne répondit pas; elle recopiait, pour Simon, d’une grande
-écriture droite, une poésie qu’il devait apprendre.
-
-Jacquier grogna de nouveau:
-
---La Gustine du Fondbaud s’est acheté des bas où l’on voit la peau toute
-rouge, au travers. Ça lui coûte deux pistoles chaque paire. Faut bien de
-la monnaie pour ça. D emoiselle, le monsieur de Charvet a vendu hier ses
-bois des Borderies, le brave pré du Treil et la métairie à Jean Flacaud,
-son régisseur. Et c’est lui, le monsieur de Charvet, qui sera le
-régisseur de son ancien régisseur qui a acheté partout. Il a un tomobile
-et il porte des chapeaux en pomme. Les temps sont tournés en l’air. Le
-clocher est piqué sur sa pointe.
-
-Claire soupira, cette fois. Quels changements, quelle révolution avaient
-travaillé le pays! En quelques années, dans le retournement de la
-guerre, que de choses étranges apparaissaient au soleil! Une centaine de
-mois avaient valu plus d’un siècle. Ce n’était pas seulement l’argent
-qui changeait de mains, mais on aurait dit que le cours du sang dans les
-cœurs changeait aussi. On voyait, sur les chemins, des gens qui avaient
-d’autres regards. Un feu nouveau courait dans les campagnes, brûlait les
-coutumes, la vieille foi, le bon travail et les bonnes joies, l’ancienne
-paix. Il ne restait plus, comme aux Ages, que des îlots encore
-verdoyants.
-
-Claire considérait l’enfant qui penchait sa tête blonde sur la page de
-poésie qu’elle venait de recopier. Elle sentait autour de lui d’immenses
-dangers. Elle se souvenait de ce jour fiévreux où elle était arrivée à
-Paris et de cette rumeur dont elle garda longtemps le bourdonnement. Mme
-Lautier lui avait confié le petit Simon encore au berceau. Sans
-interroger sa belle-sœur, sans regarder autour d’elle, le cœur tout
-saisi, elle était partie avec son précieux fardeau. Dans le soir, les
-serpents de feu, qui s’allumaient sur les places publiques,
-l’épouvantaient comme elle gagnait la gare en taxi. En hâte, elle prit
-le train de nuit. A Bonnal, à Villemonteil, partout, elle avait dit:
-
---J’ai voulu garder l’enfant de ma belle-sœur. Elle est très bonne, mais
-il faut qu’elle gagne sa vie. Dans ces cages de Paris, Simon n’aurait
-pas assez d’air.
-
-Elle regardait en face les gens pour qu’ils ne doutassent pas de ses
-dires. Simon, expliquait-elle, était sans avoir, son père ayant eu sa
-part d’héritage dont il ne restait presque rien. Il était bien naturel
-qu’elle l’élevât. Elle possédait assez d’argent et de terre; et elle
-dépensait peu.
-
-Ce soir, elle se souvenait. Les heures de la prime enfance de Simon
-revivaient. Sa première maladie, les veilles, les angoisses; et les
-premiers pas dans la cour: deux petites mains tendues, un bout de langue
-qui brillait dans la bouche ronde, car il faisait soleil. Et elle
-courait vers lui quand il allait tomber. C’étaient aussi les jeux
-qu’elle lui avait appris, et la prière: «Petit Jésus, je vous donne mon
-cœur.»
-
-Cette culotte, taillée dans une de ses anciennes robes de couleur, comme
-elle lui donnait mine gentille. Le dimanche, elle le conduisait à la
-messe en charreton, et elle le faisait asseoir tout près de sa chaise,
-tandis qu’elle égrenait son chapelet. Elle ne priait pas pour elle, mais
-pour lui. Il ne lui avait jamais fait de peine. Il n’accomplissait
-aucune chose sans lui demander d’avance conseil ou permission. Quand il
-levait vers elle ses yeux gris, pleins de la plus douce lumière, pour
-l’interroger, elle ne répondait pas tout de suite, tant elle était prise
-du plus violent amour maternel.
-
---Il n’est pas sorti de mon corps, disait-elle, mais bien de mon âme,
-j’en suis sûre. Et il ressemble à mon frère.
-
-Parfois, elle lui demandait:
-
---Petit, que veux-tu?
-
-Il répondait:
-
---Je ne veux rien. Je suis content près de toi.
-
-Elle allait chaque année à Limoges pour lui acheter des jouets, des
-livres, mais elle voyait bien qu’il ne l’en aimait pas davantage. Aux
-jours de congé, il s’amusait à couper de l’herbe pour les lapins;
-Jeannette lui avait montré des plantes à tiges épaisses qui les
-nourrissent à merveille. Il savait qu’on ne devait pas leur en porter de
-mouillées et que, s’ils ont le ventre enflé, le feuillage du houx est
-très bon pour les guérir. Vers l’âge de sept ans, il se mêla aux
-travaux d’été. Claire lui fit tailler une fourche bien légère pour qu’il
-pût faner sans fatigue. Il aimait ces grands jours dorés où l’on coupe
-les herbages, le blé; alors on mange du salé, en buvant du vin, dans un
-frais repli de noisetière.
-
-Ce domaine, il l’avait toujours vu; et il ne pouvait se souvenir de la
-ville. En cette vallée, il s’était réservé des coins ignorés, pleins de
-pierres rousses, de chardons laineux, de genièvres où se suspendent les
-voiles de la rosée. Il formait une enceinte avec des morceaux de granit
-qu’il roulait, et, au milieu, il élevait une sorte de petite maison.
-Quand la pousse du châtaignier est gorgée de sève, il savait comment on
-en retirait l’écorce en tapant dessus avec le manche d’un couteau. On en
-faisait des trompettes qui rendaient un beau son cuivré. Il avait appris
-bien d’autres choses; il n’ignorait pas qu’au pressoir de Bonnal le
-cidre roule des pommes écrasées, qu’il se clarifie et pétille; que la
-terre se repose comme les hommes, travaille avec eux et qu’il y a des
-oiseaux dans l’air pour annoncer les saisons.
-
-Dès qu’il avait pu marcher, la prairie l’avait appelé par sa verte
-couleur qui change comme une eau des fées, selon le jour. Parfois, en
-compagnie de Claire, il se promenait sur les crêtes de la vallée. Au
-bout d’un champ familier où l’on trouvait des silex taillés, elle
-s’avançait avec prudence, tenant l’enfant par la main. Du haut d’un
-sommet, à pic, on voyait, en bas, la Gartempe se dérouler. Ici, le flot
-dormait, faisant une surface apparemment immobile, glacée; mais, plus
-loin, c’était comme si cette grande gelée se fondait, soudain
-bouillonnante, autour de roches arrondies. Claire portait son regard sur
-l’autre versant où des chênes enroulaient un dur feuillage; et le dolmen
-de la Pierre Soupêze en sortait, tel un mufle guettant une proie.
-Là-bas, vers l’ouest, la rivière luisait en des souffles bleus, et près
-du ciel elle apparaissait, monnaie blanche qui tournait vite au soleil.
-S’il faisait beau, c’était toujours sur le verdoyant pays une lumière en
-vapeurs et en neiges d’or.
-
-Claire, en ces heures, s’apaisait, respirait l’odeur de sa terre.
-Certains dimanches d’été, elle descendait à la rivière; elle avait coupé
-pour Simon une gaule de noisetier, et il pêchait près d’elle, tirant de
-l’eau, de temps en temps, un poisson qui n’était guère plus long que le
-petit doigt. Ils remontaient ensemble jusqu’aux Ages. Dans les prés
-rougis par le soir, des pies criaient et, se posant, elles
-rebondissaient comme des balles d’élastique.
-
-Les années de Simon se marquaient par de simples plaisirs; l’une était
-celle du geai que lui avait donné Claire, comme ses premières plumes
-bleues sortaient; l’autre du coq blanc qui n’était pas plus gros que le
-poing et qui obéissait à l’appel; une autre encore, celle du filet que
-l’on plaçait dans la rivière, avec des bouchons pour qu’il se tînt
-droit, et des plombs pour le tendre. Les saisons avaient été éclairées
-de petits bonheurs. Elles tournaient vite. Aujourd’hui, Simon était âgé
-de neuf ans.
-
-Ce soir, près de la table où Jeannette venait de poser la soupière,
-Claire le regardait fixement. Il avait récité sans faute la poésie,
-ayant une mémoire vive. Elle soupira:
-
---Mon petit, comme tu grandis! Je voudrais pouvoir te porter dans mes
-bras.
-
-Il repartit:
-
---Maman, c’est moi qui te porterai, quand je serai fort.
-
-Elle dit le _Benedicite_. Jacquier et Jeannette prirent place à la
-table. Le repas fini, Claire approcha du feu sa chaise et Jacquier
-tressa un panier pour Simon.
-
---Tu n’y pourras mettre que trois pommes rouges, dit-il.
-
-Le brin s’assouplissait dans ses doigts lourds, comme par enchantement.
-
---Maîtresse, dit Jeannette, contez-nous donc une histoire.
-
-On entendait meugler une vache dans l’étable; c’était une sorte d’appel
-de trompe; l’air était si pur au dehors qu’il s’y fondait, au point de
-devenir un son grave et doux. Jacquier bourra de nouveau le feu. On
-n’épargnait pas le bois dans ces parages qui en étaient toujours
-pourvus. La flamme chantait et se déroulait; parfois, dans un souffle,
-sortaient d’une bûche de petits signes de couleur.
-
---Vous savez, Jeannette et toi, Simon, commença Claire, que des fées
-habitent sous les pierres du moulin de Chanaud. Elles vivent, le jour,
-au fond de l’eau où elles se couchent et flottent comme une fumée. Elles
-savent tout. Elles dansaient au soleil, lorsque les Ages étaient
-couverts de bois, de fougères et d’ajoncs bâtards. Elles ont vu se lever
-le premier matin du monde, et briller à la pointe des plantes la
-première rosée. Presque toujours, elles sont bonnes. Elles ne sont pas
-jalouses de la terre ni de l’argent, mais de l’amour; elles souffrent de
-n’avoir pas de cœur pour chérir ni pour pleurer. C’est pour cela
-qu’elles sont si légères et qu’elles tourneraient des bourrées pendant
-des cent ans sans s’arrêter, si elles le voulaient. Une d’elles vit un
-jour une jeune femme qui avait un si joli enfant qu’elle en fut
-longtemps pensive. Et comment avoir un beau petit, si l’on ne peut pas
-aimer? Elle arriva, par des songes de la nuit, à faire croire à cette
-femme que l’enfant n’était pas à elle et qu’il ne lui était que prêté.
-Elle lui enfonça si bien cette pensée dans la tête que, toujours, la
-pauvre, même quand le petiot la serrait fort au cou, avait un
-tremblement de peur. Un jour, la mère n’y put tenir et sentit bien qu’on
-lui voulait du mal. Elle fit les prières à Dieu et aux Saints, les
-processions, tout. Puis elle allait le soir, près du moulin, quand la
-lune tourne comme un glaçon au fond de l’eau. Et elle jetait des
-cailloux dans le flot pour toucher la fée. Celle-là, enfin, l’entendit
-pleurer et une larme qui tomba dans le courant vint l’émouvoir. Alors,
-la femme vit très bien une longue forme blanche qui flottait et qui
-disait: «Si tu le veux pour toujours, donne-lui ton cœur à toi et ton
-sang. A partir de cette heure, qui pourra te l’enlever? Je ne le pourrai
-pas moi-même.» Un soir, à la nuit, la pauvre femme fit ce que la fée lui
-avait soufflé. Elle en mourut, mais le petit était sauvé parce que le
-cœur ne meurt pas et qu’il y a un paradis de Dieu où l’on ne sépare plus
-ceux qui se sont aimés.
-
---Maîtresse, c’est point bien gai.
-
---Tout n’est pas gai, gronda Jacquier, en ce bas monde.
-
-Simon glissa ses bras autour du cou de Claire Lautier.
-
---Je ne voudrais pas que tu aies mal pour moi.
-
-Elle soupira longuement. Dans ses yeux noirs, un point d’étoile venait
-du fond de l’ombre.
-
-
-
-
-II
-
-
-Il y avait un peu de répit aux Ages. La trêve de Noël arrivait. Les
-champs avaient leurs semences. Jacquier sentait encore au creux de sa
-paume la poignée de grains qu’on lance d’un mouvement mesuré, car il
-s’agit de ce qui est plus précieux que l’or.
-
-De grandes pluies sortirent de l’ouest, portées par des nuages pesants
-qui se succédaient sans cesse. On entendait la mystérieuse marche du
-vent qui s’en allait si loin qu’il ne faisait plus qu’un murmure; mais
-il revenait, avec des grondements, dans les chênes qui gardaient leurs
-feuilles mortes, la dépouille de l’été. Des troupes de corbeaux
-tournaient sur les châtaigneraies où ils se posaient quelque temps
-immobiles, l’aile repliée, le bec rabattu, tels de singuliers fruits
-noirs. Ils s’envolaient tous ensemble, comme à un commandement secret.
-Du fond de la vallée, une brume s’élevait, une sorte de grosse nuée
-blanche qui roulait et que le soleil pouvait à peine dissiper. On ne
-voyait que la tête des trembles de la rive qui semblait flotter. Il y
-avait dans l’air des cris qui paraissaient s’élancer des choses; l’appel
-des bergers se mêlait au bruit de l’eau débordée, au vent, aux coups de
-la pluie.
-
-Claire Lautier, dès que Simon était de retour, le faisait s’asseoir
-devant le grand feu de bois. Elle lui enlevait ses bas et tendait ses
-pieds nus vers les braises, afin qu’ils fussent bien secs. Elle veillait
-sur lui plus que jamais, et parfois, sans apparente raison, elle
-l’étreignait. Il lui semblait que peu de jours s’étaient écoulés depuis
-qu’elle l’avait porté sous ce toit, alors qu’il était au berceau. Elle
-aurait voulu pouvoir chanter encore sur ses yeux les airs qui les
-avaient tant de fois fermés.
-
-A présent, l’ayant bordé dans son petit lit, elle s’en allait, puis elle
-revenait quelques heures après, cachant sa lampe, pour le voir dormir,
-si tranquille, avec tant de sécurité. Alors, elle le baisait au front
-sans l’éveiller, pleine des tourments et de la plus grande douceur de ce
-monde.
-
-Quelquefois, elle pensait qu’elle l’aimait trop. S’il avait été pareil à
-ces enfants méchants et disgraciés qui font de la peine à leurs parents,
-son cœur, peut-être, se serait moins attaché. Mais il était si paisible,
-si studieux, toujours un peu rêveur et doux; on le voyait bien à l’école
-où il aimait à s’isoler dans un coin de la classe ou de la cour. Ses
-yeux ne s’éveillaient vraiment que sous les regards de Claire Lautier,
-dans son ombre chère. Toute la joie était là-haut, au faîte de la vallée
-des Ages. Il n’y trouvait aucune parole discordante, aucun mouvement
-trop brusque, mais un glissement de paix.
-
---Quand je serai grand, je ne quitterai pas les Ages, disait-il souvent
-à Claire.
-
-Elle murmurait:
-
---Cet enfant me sauve...
-
-Lorsqu’il n’était pas à la maison, aux rares moments de répit, elle
-s’enfermait dans sa chambre. Ce soir-là, elle tira de la commode une
-boîte de bois blanc; elle se mit à relire les lettres de Jacques Renaud,
-celui qu’elle avait aimé et qui était mort. Puis elle appela, au fond de
-son cœur, son frère dont elle voyait le visage paisible et loyal dans un
-petit cadre doré.
-
---Tu vois... Ma vie serait finie sans ce petit. Il a déjà ton regard...
-Il n’est pas à cette femme... Il est à nous. Il sera bon comme toi,
-brave comme toi.
-
-Elle se souvenait à jamais de Jacques Renaud, un garçon si simple et
-droit, lui aussi, et de ce suprême soir, où elle l’avait salué pour la
-dernière fois. Il ne s’était pas retourné en partant, sous les branches
-de la châtaigneraie du Bost, car il devait pleurer. De cet amour on
-n’avait rien su dans le pays, parce qu’il fallait que la guerre fût
-finie pour faire les accordailles.
-
-Il était mort, et elle restait dans cette vie. Mais Dieu lui avait
-envoyé Simon et elle n’était plus seule, avec un cœur trop pesant. Elle
-entendit venir l’enfant, replaça les chères reliques dans leur boîte.
-
-Simon lui tendit une lettre que lui avait donnée le facteur pour éviter
-un long détour. Elle la prit en tremblant et s’apaisa vite. C’était le
-charron de Bonnal qui demandait à acheter douze gros ormeaux du bois de
-Lafond. Elle cacha son premier trouble en feuilletant les livres et les
-cahiers de Simon. Il tira du sac où, chaque matin, Claire enfermait,
-entre deux assiettes, le déjeuner de midi, un pochon de sucre, un autre
-de café et une bouteille d’huile de colza pour la salade de doucette. Il
-faisait chaque semaine les petites commissions à l’épicerie de Bonnal.
-Claire ne manquait pas de dire:
-
---Ton compte est juste. Tu ne t’es pas trompé d’un sou.
-
-Elle s’émerveillait, bien loin de croire que, si l’enfant n’avait pas
-été d’un bon naturel, il eût été vite tout gonflé de vanité. Mais il
-souriait, pirouettait sur un talon et disait:
-
---Ce n’est pas difficile!
-
-Ce soir, comme le temps devenait froid, elle pensait que Simon prendrait
-demain un gilet de plus grosse laine. Elle le laissa seul dans la
-chambre, où une armoire de noyer, de petite taille, qu’elle avait
-commandée pour lui au menuisier de Bonnal, contenait ses vêtements et
-les animaux articulés que l’instituteur apprenait à découper. Il avait
-construit un chariot minuscule, aux roues peintes en rouge, et deux
-vaches colorées en jaune pour le tirer. Dedans il mettait une pomme de
-terre, qui suffisait à le remplir, ou quelques châtaignes. Il s’agitait
-et grondait comme il avait vu faire à Jacquier, lorsque les bœufs, sous
-l’aiguillon, bandaient leurs muscles pour sortir d’un chemin pierreux.
-Mais il s’apaisait vite et feuilletait l’Histoire Sainte, pleine
-d’images qui l’emportaient bien loin, en des pays inconnus où il y avait
-toujours du soleil.
-
-Tandis que Jeannette tirait le lait, Claire en apprêtant le repas était
-travaillée d’un grand souci. C’était comme un trou dans sa tête où les
-pensées tournaient, montaient, retombaient. Mme Lautier n’avait pas
-écrit, comme elle le faisait à cette époque. Que devenait-elle? Jamais
-elle ne donnait plus de deux ou trois fois de ses nouvelles, chaque
-année. Les jours avaient fait masse; aujourd’hui Simon grandissait vite
-et pouvait découvrir la vérité qu’elle n’avait pas encore osé lui dire.
-De quelle étoffe était cette femme pour ne s’inquiéter guère de son
-enfant? Mais Claire avait peur d’accuser tout haut celle qui était, en
-dépit de tout, la mère de Simon.
-
-Les temps devenaient plus troubles. C’était, partout, une fureur de
-plaisir, une sorte de colère. Au son d’un piano mécanique, à Bonnal, les
-garçons et les filles ne quittaient plus le bal avant le chant des coqs
-du matin. Ils dansaient des choses de la ville, des pas dandinés, sans
-franchise, avec des abandonnements comme si un grand lien se défaisait.
-Plus de bourrées, plus de chansons. L’église était souvent vide; elle
-attendait tant de retours. L’abbé Remier prêchait pour les chaises,
-comme on disait, sauf aux jours de bonnes fêtes. S’il ne restait au
-monde que l’argent et si l’on enlevait des cœurs le désir de regarder en
-haut, qu’arriverait-il? Les chiens même relevaient la tête: alors leurs
-yeux devenaient beaux. Aujourd’hui, plus rien que la monnaie; on n’en
-avait jamais assez et l’on croyait que tout peut se payer.
-
-Claire voyait par la pensée les bals nouveaux où les filles portaient
-des robes à la mode qui laissaient voir trop de peau, sans souci de
-l’hiver et de la décence. C’était un gros plaisir qui s’offrait sans
-cesse. Et ces foires, où la terre n’avait plus sa vraie place, la vanité
-rougeaude s’y montrait; une faim moins de blé que de monnaie. D’un côté,
-la fièvre froide de l’avarice qui montait avec le gain; de l’autre, une
-richesse étalée, bouillonnante comme un vin que l’on n’a pu encore
-cuver. Partout cette grande angoisse, ce glissement. Dans les villes, on
-disait que c’était plus terrible, dans ces rumeurs où vivait la mère de
-Simon. Il fallait pourtant espérer, malgré ces jours où l’argent ne
-s’accordait pas au travail et semblait perdre le mérite qui le
-purifiait. Il y avait toujours, çà et là, de bonnes gens que le mal
-n’avait pas saisis. Claire se souvenait qu’un petit nombre de justes
-peut tout sauver. Ce qui l’épouvantait, c’était que Simon vécût un jour
-dans un air qui changerait son âme, quand Mme Laugier le reprendrait.
-Elle sentait qu’il se plierait vite à une existence nouvelle, étant d’un
-caractère bon, mais malléable. Sans la force de l’exemple, il serait
-perdu. Elle songeait qu’elle lui avait donné plus que sa vie, car elle
-s’était dépassée elle-même. Pourtant on le lui arracherait de la
-poitrine, mais cela qui était la grande douleur, un flot de sang qui
-sortirait d’elle et la laisserait faible pour toujours, lui semblait
-moins cruel que la pensée de savoir qu’il vivrait avec un cœur sans
-défense. Depuis un an, elle voulait s’habituer à son départ. Il pourrait
-peut-être ne pas lui échapper tout à fait. Mme Lautier, avec l’âge,
-deviendrait meilleure, touchée par la grâce dont parlait en chaire
-l’abbé Remier.
-
-Elle refoula peu à peu sa peine. Elle entendait chanter l’enfant dans la
-chambre. Il était encore près d’elle; tout s’arrangerait sans doute;
-elle le demandait à Dieu.
-
-Simon ouvrit doucement la porte, et, marchant à pas de chat, il vint
-surprendre Claire en lui sautant joyeusement au cou. Elle fut tellement
-saisie qu’elle appuya ses mains sur son corsage.
-
---Va lire près du feu, dit-elle.
-
-Il obéit docilement. Tandis qu’elle coupait le pain pour la soupe, elle
-regardait à la dérobée le petit front incliné, les boucles tombantes, le
-renflement des paupières si douces, si pures. Et elle murmurait:
-
---Mon Dieu, je sais bien qu’il n’est pas à moi... Mais ne me l’enlevez
-pas encore.
-
-
-
-
-III
-
-
-Les pluies cessèrent. A l’horizon, une haute porte bleue s’ouvrit; le
-beau temps passa. Des jours fins; un ciel vif et froid, tel une blanche
-fleur des neiges. Les bois dépouillés quittèrent leur aspect sordide,
-cet air de grande misère qui serre le cœur; leurs branches devenaient
-neuves, frottées de lumière, avec des rayons, des gouttes d’or à leurs
-pointes. L’eau se purifiait, mirant selon l’heure une étoile, un arc de
-lune, un rameau de saule. Les gelées du matin faisaient une poussière
-immaculée et Simon, allant à l’école, s’amusait à briser en marchant les
-petites glaces enchâssées dans les creux de terre durcie et qui
-éclataient avec un bruit sec. Il était sans aucune inquiétude,
-s’abandonnant à la vigilance de Claire qui lui épargnait toute peine. Un
-merle qui sortait d’une haie d’épines, un éclair de source, au loin, la
-parole du vent le remplissaient d’une joie confuse. Il était toujours un
-enfant plein de douceur qui redoutait les jeux brutaux de ses compagnons
-de classe, sans jamais le montrer. Ce soir de Noël, il fut content
-d’être en vacances. Quand il rentra, Claire lui dit:
-
---Nous allons être bien tranquilles. Je voudrais te garder sans cesse
-tout près de moi. Je suis jalouse de ton maître qui te voit du matin au
-soir.
-
-Il l’embrassa comme d’habitude, paisiblement, ne pouvant découvrir
-l’ardeur et l’angoisse qui veillaient. Elle se hâta de traire les
-brettes. Jacquier avait achevé plus tôt que de coutume sa besogne.
-C’était la trêve de Noël. Claire tenait à ce qu’elle fût observée
-jalousement. Le relâchement du lien des coutumes lui rendait encore
-plus cher le souvenir des fêtes passées. Simon lui demanda de l’emmener
-à la messe de minuit:
-
---Je suis grand maintenant, je pourrai veiller, dit-il en se haussant
-sur les pieds.
-
-Elle hésitait, ayant peur de le fatiguer, mais elle accepta en pensant
-qu’elle ferait route avec lui et tiendrait en chemin sa petite main dans
-la sienne.
-
-Après le repas du soir, Claire, Jeannette et Simon prirent place devant
-la cheminée. Jacquier, qui était sorti, revint bientôt en portant avec
-précaution, comme une chose fragile, une souche de pommier, qui était
-devenue bien sèche, près de la chaudière où l’on faisait cuire le manger
-des porcs. Il la plaça sur le monceau des braises et il s’assit sur le
-coffre à sel. La flamme tournait autour de la bûche; il la regardait
-avec une sorte de joie, de ses yeux ronds, aux paupières rougies et
-bridées.
-
---Je me souviens d’une qui était d’amandier, gronda-t-il, et que mon
-père avait gardée deux couples d’années, près du four. Demoiselle, il
-n’y a point de ces arbres par là. Elle faisait un feu tout blanc piqueté
-de bleu. Il m’était venu des clous au cou, sur les bras. Ma mère en
-passa des charbons neuf fois sous une tige de ronces. Je fus vite guéri.
-Ma peau devint lisse comme la peau d’une pomme.
-
-Claire l’approuva; elle ne doutait pas des vertus de la bûche de Noël,
-et elle tournait vers le feu son visage grave en respirant une odeur de
-fruit. Elle se souvenait des veillées où la salle des Ages était pleine
-de gens, jeunes et vieux. On y devisait librement. On racontait maintes
-histoires; puis on dansait en tapant fort du talon. Dans un coin, on
-avait poussé la table de cerisier où, parfois, un garçon accoudé près
-d’un verre de cidre chantait un air de bourrée d’une voix qui s’enrouait
-à force d’exciter les couples à bien tourner. De ces danses, que de bons
-mariages étaient sortis! On dansait aussi la Guimbarde, que l’on mène
-en balançant une barre de bois, tantôt enjambée, tantôt virant sur les
-têtes, sans briser le rythme:
-
- A qui dansera le mieux
- La Guimbarde, la Guimbarde,
- A qui dansera le mieux
- La Guimbarde de nous deux!
- Tourne donc, tu n’y tournes guère,
- Saute donc, tu n’y sautes pas!
-
-Il y avait des ménétriers pour jouer de la vielle d’où sortait un
-jasement d’insecte, et d’autres pour gonfler la chabrette, en roulant
-des yeux contents. Et puis c’était la messe de minuit, un grand buisson
-d’or, dans l’ombre, que l’on voyait à des lieues à la ronde. Aujourd’hui
-beaucoup restaient chez eux. L’hiver était passé au cœur des gens; les
-anges pleuraient les étoiles d’autrefois.
-
-Claire sortit de sa songerie et regarda Simon que Jacquier amusait en
-lui coupant des pommes en cubes qui s’emboîtaient les uns dans les
-autres. Les dernières châtaignes grésillaient dans la poêle percée que
-Jeannette secouait. Au dehors sifflait un vent glacé et, par la fenêtre,
-la lune montrait son quartier qui s’avivait.
-
-Jacquier dit avec une malicieuse bonhomie:
-
---Le temps s’adoucit. Sous la cheminée la glace a fondu.
-
-Il ajouta entre deux bouffées de pipe:
-
---Givre avant Noël vaut cent écus.
-
-Simon riait quand des châtaignes éclataient. Grillées à point, Claire
-les versa dans une corbeille d’osier et elle les couvrit d’une
-serpillière. Elle en prit une, la dépouilla de sa peau, souffla dessus,
-puis la glissa dans la bouche de Simon. Jacquier courut chercher deux
-bouteilles de cidre bouché où l’on avait mis un grain d’avoine pour le
-faire mousser. Il les déboucha et servit à boire à la ronde dans les
-verres qu’il avait posés sur la table. Revenant au coin du feu, il dit
-brusquement:
-
---Vous savez, demoiselle, il y a trois ans, nous avons perdu quatre
-porcs, sauf votre respect, et depuis nous n’en avons plus perdu. C’est
-que j’ai compris le pourquoi. J’ai glissé sous la pierre levée un
-morceau de tuile rouge qui me servait à marquer, en foire. Mais il
-fallait savoir ça.
-
---Peut-être.
-
---C’est sûr.
-
-Simon s’endormait. Claire lui frappa dans les mains.
-
---Je vais te raconter une brave histoire, mon petit, commença Jacquier.
-Il y avait dans le temps, pas loin d’Ambazac, un bon moulin qui était à
-un meunier dont les yeux étaient plus gros que le ventre. Il avait une
-fille mignonne et il rêvait pour elle d’un beau château avec une cour
-pavée où rouleraient des carrosses faits pour son plaisir. Le gendre
-qu’il voulait aurait toutes ses dents en or. Et les galants n’en
-montraient que de blanches, tout comme des chrétiens qu’ils étaient. Le
-meunier, à peine disaient-ils un bout de parole, les renvoyait tout
-bourru. La petite, qui les trouvait gentils et qui aurait voulu choisir
-vite, se faisait un mauvais chagrin, voyant le temps où elle serait
-seulette. Par un matin plaisant, un jeune homme toqua à la porte et ce
-coup, fait du doigt plié, chassa tous les oiseaux qui chantaient. Il y
-eut un grand silence, si grand que l’on aurait pu entendre courir un
-lézard. Le meunier regarda l’arrivant et cria, le fol, qu’il ne voulait
-qu’un garçon à la mâchoire d’or et plus fort que le taureau. Mais le
-galant éclata de rire et montra ses dents toutes d’or que le soleil
-faisait briller. Le meunier tapa dans la main du gars et le mariage fut
-décidé.
-
-«--Tu as de belles dents, qu’il dit, mais il faut, pour avoir ma fille,
-être assez fort pour amener à la roue du moulin ce gros ruisseau qui
-coule là-bas.
-
-«--C’est entendu, môssieu le meunier.
-
-«Le garçon partit. Les bonnes gens arrivèrent à plein chemin et crièrent
-que c’était le diable qui avait frappé à sa porte. Le soir passa sans
-encombre, mais, vers la minuit, on entendit un bruit de tonnerre, un
-fracas de rochers brisés et une longue flamme rouge tournait dans l’air.
-Ceux du village claquaient des dents, tandis que le diable soulevait le
-ruisseau comme il eût fait d’un grand serpent. Mais un brave homme dit
-au meunier qui était blanc comme sa farine:
-
-«--Grimpe vite au poulailler. Réveille les poules pour que le coq chante
-avant que le diable ait fini sa besogne.
-
-«Sitôt dit, sitôt fait. Le premier cri du coq chassa l’Infernal et le
-ruisseau reprit son lit. Il y a toujours un endroit où l’eau fait un
-rude coude, au point où le chant du coq arrêta le diable.»
-
-Simon s’écria:
-
---Tu m’as fait peur, Jacquier.
-
-Claire reprit:
-
---Oh! Tu lui as fait peur. Viens que je te cache, petit.
-
-Et, pour le distraire, elle prit les mains de l’enfant et l’entraîna au
-milieu de la salle. Il se renversa un peu en arrière et elle dit:
-
---Nous allons tourner. Je te tiens bien.
-
-Pour la ronde, elle pliait les jambes afin de mieux le voir avec son cou
-flexible et son regard glissant sous les cils recourbés. Elle chanta:
-
- Dans mon beau château,
- Ma tante, tire, tire, tire!
-
-En riant, il tirait sur les mains de Claire.
-
- Les filles ont passé,
- O gué! ô gué! ô gué!
- Les filles ont passé,
- O gué, beaux chevaliers!
-
-Elle se mit à cropetons, attira l’enfant contre elle et l’éleva dans ses
-bras. Tant-Belle, qui s’était rôtie devant le grand feu, aboyait de
-joie. Dix heures et demie de relevée sonnèrent. Claire ouvrit la porte.
-Elle demeura quelque temps sur le seuil, tournée vers le vent. Un
-murmure de cloches vint jusqu’à elle, un son léger qui allait et venait,
-adouci par le clair de lune, mêlé aux bruissements de la rivière, aux
-vapeurs blanches des eaux.
-
---Il faut se préparer, dit-elle. C’est le premier branle. Prends une
-lanterne, Jacquier; au retour, la lune pourrait se cacher.
-
-Elle coiffa Simon d’un béret de feutre, l’enveloppa d’un manteau à
-capuchon. Puis elle releva ses cheveux devant un miroir qui était
-accroché près de la fenêtre, et couvrit sa tête d’un chapeau noir, paré
-d’un simple ruban de même couleur. Jacquier couvrit de cendres le feu,
-éloigna de la cheminée les chaises. Un grillon se mit à dire son
-chapelet de cristal. Claire et Simon sortirent dans la cour, avec
-Jeannette qui avait pris sa cape et ajusté sa coiffe empesée.
-Tant-Belle alla se coucher dans la grange et Jacquier verrouilla la
-porte.
-
-Ils marchèrent bon pas dans le chemin creux. La lune haute éclairait la
-vallée. Au-dessus de la rivière, elle faisait un courant de brumes
-laiteuses où des parcelles brillantes flottaient, des étoiles égrenées.
-Enchantement où les arbres, les pierres, les ajoncs, les genièvres
-devenaient des choses si légères qu’elles paraissaient trembler dans une
-sorte de vent silencieux. Au loin, en des sources découvertes, une lueur
-entrait et sortait, un linge neigeux que tordait la fée.
-
-A mesure que Claire et Simon s’approchaient de la rivière, l’écluse du
-moulin de Chanaud montrait mieux son rouleau givré, sans cesse tournant.
-Le flot, près du pont, était si calme que la lune s’y reflétait sans un
-pli. Sur la route, des gens venaient par petites troupes. Une chouette
-en chasse poussa son cri dans les châtaigneraies voisines.
-
-La route était large vers Bonnal. Claire et Simon, Jeannette et Jacquier
-cheminaient paisiblement et n’échangeaient que peu de paroles. Ils
-aperçurent les premières maisons du bourg. L’auberge parut, avec l’éclat
-des grosses lampes de la salle de bal. Des couples s’y balançaient en
-lourdes masses, dans la fumée du tabac, aux coups d’un piano mécanique.
-Claire pressa le pas. Les cloches se mirent à sonner dans le clocher aux
-écailles de bois. Elles s’en allaient, au loin, sur les champs, portant
-la joie des anges et des bergers, la grande nouvelle qui surprenait
-toujours le vieux monde.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Jeannette, après la messe de minuit, jeta dans le puits un morceau de
-pain pour qu’il ne se tarît pas. Elle observait les usages en silence,
-avec une confiance obstinée. D’habitude, on portait du cidre sur la
-table, mais Jacquier, en la fête des rois, ne voulut boire que du vin;
-il aurait ainsi du sang bien pur toute l’année.
-
-Les jours reprirent leur simple courant. Simon revint à l’école, et
-Claire se livra aux besognes quotidiennes avec plus d’ardeur, comme si
-elle voulait éloigner ainsi toute rêverie. Mme Lautier n’avait pas donné
-de ses nouvelles. Tous les ans, à la même époque, elle n’y manquait pas.
-Claire en venait à songer que Mme Lautier pouvait devenir infirme ou
-mourir par accident; Simon ne quitterait jamais les Ages. Mais, vite,
-elle se blâmait, demandant pardon à Dieu qu’une telle pensée
-l’effleurât.
-
---Il n’est pas à moi, mon Dieu. Je le sais bien. Gardez-moi du mal.
-
-Chaque soir, après la veillée, elle récitait la prière, à genoux, sur le
-plancher, dans la grande salle, les regards levés vers une image de la
-Vierge Marie. Simon disait l’oraison du «Souvenez-vous», ce gémissement
-d’espoir et d’amour qui monte de la vallée. Puis Jeannette, qui n’avait
-jamais su lire, ni écrire, marmonnait entre ses dents la patenôtre
-blanche, n’ayant retenu que celle-là: «Le Bon Dieu est mon Père, la
-bonne Vierge, ma Mère. Les apôtres sont mes frères et les vierges sont
-mes sœurs. La croix de sainte Marguerite en ma poitrine est écrite.
-Madame s’en va sur le champ, à Dieu pleurant, rencontre Monsieur
-Saint-Jean. D’où venez-vous? Je viens de loin. Vous n’avez pas vu le
-Bon Dieu? Si fait, il est en l’arbre de la Croix, les pieds pendants,
-les mains clouées, un petit chapeau d’épines blanches sur la tête. Qui
-la prière à Dieu saura, qui la dira trois fois au soir, trois fois au
-matin, gagnera le paradis à la fin.» Elle récitait cette prière naïve,
-qui venait du fond des temps, avec une foi toute pure. Claire Lautier
-sentait bien que Dieu était touché par ces paroles qu’aucun paroissien
-du monde n’avait consignées.
-
-Le temps devint pluvieux et le vent reprit ses longues courses
-monotones. Le 20 janvier, Claire reçut des mains du facteur de Bonnal
-une lettre de Mme Lautier. A ce moment, elle était sur le seuil de
-l’étable et coupait des carottes fourragères pour les brettes. Quelque
-temps, elle regarda autour d’elle, comme si on pouvait l’épier. Puis,
-sans rompre encore l’enveloppe, elle alla s’enfermer dans sa chambre.
-Une grande peur la tenait. Quand elle se fut un peu apaisée, elle
-ouvrit la lettre et la lut d’un trait. Sa belle-sœur annonçait sa venue
-pour le mois de mars; elle remerciait Claire des bons soins qu’elle
-avait prodigués à Simon, elle se sentait coupable d’avoir paru
-l’oublier; la vie l’en avait éloignée. Dans une longue page, elle se
-défendait comme d’une accusation. Mais son ami était étrange et
-ombrageux. Elle parlait de l’existence des villes si fiévreuse, si
-rapide. L’enfant avait mieux vécu, jusqu’à présent, au bon air de la
-campagne qu’en ces appartements étroits de Paris. Elle racontait qu’elle
-avait fait de beaux voyages en Italie, en Grèce. Maintenant elle ne
-quitterait plus la France. Claire ne put en lire davantage, ses yeux se
-voilaient. Elle poussa une longue plainte, qu’elle étouffa sous ses
-mains rapprochées. Elle maîtrisa enfin sa douleur et murmura:
-
---Cela devait arriver. Il ne faut pas s’en étonner. C’est dans l’ordre.
-
-Elle se tourna vers le visage loyal du capitaine Lautier qui souriait
-dans un cadre d’or.
-
---Tu n’es pas là, toi, mon bon frère...
-
-Puis, avec force, elle gronda:
-
---Si, tu es là. Je le sens bien. Garde-moi.
-
-Elle replia la lettre de Mme Lautier, et, soudainement calmée, elle la
-glissa dans le tiroir de la commode. Elle revint à l’étable; le travail
-régulier la maintenait dans une sorte de clarté. Tout à coup, elle
-sortit, chassée par une pensée brusque; malgré la pluie qui tombait,
-elle resta, immobile, près de l’ormeau de la cour. Jamais elle n’avait
-parlé à Simon de sa mère ou bien en des termes si vagues qu’il ne
-pouvait rien comprendre, ni deviner. Elle eut le sentiment d’être
-coupable. Quand le petit reviendrait de l’école, elle le verrait
-brusquement grandi, et elle serait humble comme une enfant qui avoue sa
-faute. Elle avait les tempes serrées. Elle entendait d’avance les
-paroles qu’elle prononcerait. Et elle aurait mieux aimé lui dire:
-
---Je suis rongée par un mal terrible qui prend mon corps par lambeaux et
-je vais mourir.
-
-Ce n’était pas du corps qu’il s’agissait, mais de l’âme. Pour la
-première fois, Simon s’éloignerait d’elle, par cet aveu, quoi qu’elle
-fît; la vérité ne pouvait être diminuée, trahie. Elle demandait à Dieu
-du courage. Bientôt elle reprit son travail; Tant-Belle se coucha à ses
-pieds. Elle n’accomplissait qu’une besogne machinale et se demandait
-comment elle parlerait à Simon de tant de choses qui lui faisaient peur
-à elle-même.
-
-Au dehors, le vent tourna, lava le ciel comme une eau; les nuages
-devenaient blancs et se perdaient à l’ouest. Le soleil parut et se
-glissa jusqu’à la grange où travaillait Claire. Elle se leva de
-l’escabeau où elle était assise, secoua son tablier et sortit dans la
-cour. Ce beau temps du ciel, loin d’apaiser sa peine, la mettait mieux
-à nu, au fond d’elle-même. Elle avait connu trop de soirs pareils et de
-ces fêtes célestes qui succèdent à la soudaine fuite des brumes. Alors
-elle était heureuse près de Simon, ne songeant qu’à l’élever et à
-l’aimer. Les enchantements de la saison s’accordaient avec ceux de son
-âme.
-
-Au milieu de la cour, dans le bassin de granit, un point d’eau brillait,
-une noisette de feu sous le soleil. L’air s’emplissait d’une grande paix
-et le soir qui s’avançait sur la vallée ouvrait une aile au plumage
-enflammé. Un battement fin, une légèreté inouïe, comme d’un oiseau
-tout-puissant qui se pose un moment à terre, et il saisit le cœur, car,
-peut-être, on ne le verra plus.
-
-Claire attendait d’habitude Simon sur le seuil de la maison; mais, cette
-fois, elle prit le chemin qui descendait vers le pont de Chanaud. A
-mi-côte, elle s’arrêta, avec la pensée naïve de le surprendre et
-d’entendre son pas, de loin, sans qu’il pût la voir. Elle entra dans un
-petit bois de chênes, et sous la lumière du couchant, mêlée à celle de
-la rivière, elle se sentait une âme d’enfant. Simon marchait sans hâte,
-le béret posé sur l’oreille, le sac de cuir en bandoulière. Parfois il
-cueillait un brin de genièvre et tournait sur un talon. Il considérait
-le courant de la vallée, le beau chemin d’eau vivante, tout bordé
-d’arbres penchés.
-
-Claire le voyait venir maintenant. Il enfonçait ses petits poings dans
-ses poches et sifflait une chanson, en penchant un peu la tête. Il passa
-le long du bois; n’y tenant plus, elle courut dans le chemin et
-l’appela. Il montra une surprise joyeuse qui éclaira ses yeux gris.
-Brusquement elle l’étreignit; puis, en silence, elle fit route avec lui
-et elle l’enveloppait de ses bras. Comme ils arrivaient au sommet de la
-vallée, elle murmura:
-
---J’ai tant de choses à te dire, Simon. Ce soir n’est pas comme les
-autres.
-
---Oh! Il est bien comme les autres, puisque tu es là, tout près de moi.
-
-Dès le seuil de la maison, elle lui enleva son sac, son béret, et elle
-remplaça ses souliers par des pantoufles chaudes.
-
---Viens dans la chambre, Simon; nous serons plus à l’aise pour parler.
-
-L’enfant vit bien qu’elle avait changé de figure. Il aperçut, pour la
-première fois, dans les yeux de Claire quelque chose de mystérieux. Ses
-mains, qu’elle appuyait sur sa tête, tremblaient.
-
---Simon, depuis que tu as l’âge de raison, j’aurais dû te parler de ta
-mère. Moi, je ne suis pas ta maman. Celle qui t’a donné le jour, tu ne
-l’as jamais vue, parce qu’elle ne pouvait pas venir ici, ni t’élever; et
-toi, tu n’aurais pu rester auprès d’elle, quand tu étais tout petit. Je
-t’avais dit que ton père était un brave officier et tu es à moi, quand
-même, car il est mon frère, et je le remplace.
-
-Elle fit un violent effort et dit:
-
---Ta maman est bonne, je l’aime bien. Elle va venir. Peut-être, un jour,
-tu me quitteras pour la suivre.
-
-Vers elle il leva bien droit sa figure pâlie de chagrin et s’écria:
-
---Tu es ma maman! Tu es ma maman! Je ne te quitterai jamais.
-
-Alors elle ne put prononcer un seul mot, courbée par son cœur. Simon
-l’entourait de ses bras et il était plein de crainte.
-
-Haletante, elle disait:
-
---Ah! pour la première fois, je t’ai fait de la peine, Simon...
-
-Quand ils entrèrent dans la salle, Jacquier était de retour. Il avait
-relevé des barrières dans les prés, ébranché des chênes de clôture.
-Comme d’habitude, il se tenait près du feu.
-
-Claire s’efforça d’apaiser Simon. Elle lui promit de ne jamais le
-quitter. Avant que Jeannette eût servi la soupe, elle lui chanta
-maintes chansons, celles de Malborough et du Sire de Framboisy, en les
-accompagnant de mines impayables.
-
-Après le repas, l’enfant était tout à fait calmé. Claire ouvrit la
-porte.
-
---Viens voir, Simon, la chatte qui fait le gros dos au bout du pré.
-
-Il accourut. La lune apparaissait dans son plein, comme si elle avait
-roulé dans la haie voisine. Elle était si merveilleuse, couleur d’or
-blanc, que l’on ne voyait pas sa forme tout d’abord. Elle monta, sortant
-du buisson où elle propageait un feu de songe qui éclairait avec une
-mystérieuse douceur.
-
---Comme elle est blanche, dit Claire, elle a dû se baigner dans la
-rivière.
-
-Un moment, il sembla qu’elle reposait sur une branche basse du frêne,
-puis un souffle la détacha, et la campagne se mit à rêver.
-
-Claire regardait cela; elle ne sentait pas que de grosses larmes
-roulaient sur ses joues. Mais Simon, relevant la tête vers elle,
-s’écria:
-
---Ne pleure pas. Je ne veux pas que tu pleures.
-
-
-
-
-V
-
-
-Peu à peu, Claire s’habitua davantage à la pensée que Simon connaîtrait
-sa mère et l’aimerait. Dans son âme si simple, si droite, elle se
-gardait d’accuser Mme Lautier, ainsi que tant d’autres l’eussent fait à
-sa place. Simon, cet agneau abandonné, elle l’avait emporté comme sur
-ses épaules, aux Ages. Pendant des années, il s’était blotti contre
-elle, dans la chaleur de son cœur. On ne pourrait jamais effacer cela,
-ni cette profonde joie. Elle espérait que devant Dieu elle resterait la
-mère de Simon, car la main qui protège le berceau, conduit les premiers
-pas, montre le premier horizon de ce monde et de l’autre, on ne peut la
-dessécher. Quand l’âme, une fois, a donné sa force, nul n’a le pouvoir
-de la reprendre.
-
-Claire vivait en espérance et en charité. Elle ne jugerait pas Mme
-Lautier; elle la recevrait avec humilité, servante de l’amour maternel
-ayant mérité l’obscur honneur de nourrir et d’élever Simon, trésor
-précieux. Pourtant un grand tourment la prenait à certaines heures. Si
-l’enfant revenait dans la ville, que ses yeux à peine ouverts n’avaient
-pu voir, ne serait-il pas de nouveau en danger. Mme Lautier ne faisait
-pas connaître sa volonté. Peut-être laisserait-elle Simon encore aux
-Ages où la vie était facile. Là-bas, il fallait des poignées d’argent.
-Et Claire formait des rêves où tout s’arrangeait comme dans les contes
-de fées. Les médecins exigeraient qu’il restât à la campagne où l’air
-était pur et décideraient qu’il ne pourrait vivre à Paris. Ou bien Mme
-Lautier serait tout à coup charmée par ce pays de Bonnal, et elle ne
-voudrait plus le quitter. Mais la même pensée venait la clouer,
-l’immobiliser:
-
---Il n’est pas à moi. On me l’a seulement prêté.
-
-Elle oubliait les soucis, la peine qu’elle avait eus pour l’élever, et
-son dévouement toujours veillant et ce feu secret qui la tenait sans
-cesse en haleine. Comme au premier jour, le vagissement devenu parole la
-frappait au cœur.
-
-Mme Lautier annonça par une lettre brève qu’elle arriverait aux Ages le
-20 février. Claire se mit à parler plus souvent de Louise Lautier à
-Simon. Elle prêtait à sa belle-sœur des vertus qu’elle n’avait jamais
-eues, sans doute. Peu à peu, l’enfant fut pris d’une grande curiosité,
-il était impatient de voir sa mère, étonné comme à la lecture d’une
-histoire étrange, que l’on aurait pu arranger en manière de complainte.
-Quand il parlait d’elle, Jacquier poussait quelques grognements si rudes
-qu’il s’écriait:
-
---Je n’ai qu’une maman, c’est Claire!
-
-Il n’osa plus interroger personne et cacha son trouble. Si Claire lui
-disait que le jour était proche où sa mère viendrait aux Ages, il
-baissait la tête et répondait à peine, tout confus.
-
-La fête de la Chandeleur arriva. Levé dès le point du jour, Jacquier,
-voyant qu’il pleuvait et que le vent agitait les arbres en soufflant de
-l’Ouest, gronda:
-
- Quand il pleut sur la chandelle,
- Il tombe de l’eau sur la javelle.
-
-Il prit quatre petits cierges dans la boîte de noyer où il enfermait des
-objets qu’il jugeait précieux. Il les avait faits lui-même, aux heures
-de répit, dans la grange. Ce n’est pas difficile; on attache une longue
-mèche de coton à la pointe d’un clou pour bien la tendre, et l’on y
-coule de la cire suffisamment amollie, et tirée des ruches des Ages qui
-sont rangées, avec leurs bonnets de paille, le long d’un mur du verger
-orienté vers le Levant; ainsi aucun rayon de soleil n’est perdu. A
-l’entour, il y a des fleurs qui ne craignent pas la gelée, des
-giroflées, des soucis, des lavandiers tout hérissés, pleins de belles
-mouches bleues à la saison.
-
-Ce matin, Claire prit dans le tiroir de la commode un gros cierge qui
-gardait, le long de sa tige, ses larmes par grappes figées. Il avait
-pleuré aux heures funèbres, mais il se souvenait de la rosée sur les
-corolles du verger. Claire, à la nouvelle de la mort de son frère,
-l’avait allumé, dans sa chambre, les volets clos, bien qu’il fît soleil,
-agenouillée, toute courbée, poussant sa lueur, par un grand souffle de
-son âme, jusqu’au champ où gisait le capitaine Lautier. Par miracle, la
-parcelle ardente était devenue une longue flamme couchée, étirée, à
-travers les espaces du mystère.
-
-Jeannette et Jacquier, l’une en cape, l’autre en blouse, Claire et Simon
-franchirent ce jour-là le porche de l’église où deux anges sont
-accoudés dans le granit. Les cierges s’allumèrent au feu des paroles
-divines. Et, dans l’ombre, ils formaient de petites clairières dorées.
-
-De retour aux Ages, dès qu’elle eut enlevé sa cape, Jeannette attisa les
-braises, chargea les chenets de fagots secs, graissa la poêle pour y
-faire couler une pâte de farine et d’œufs. La flamme pétillait et
-sautait, les crêpes tournèrent. Peu à peu, elles dressèrent, fine comme
-toile fine, une pile rousse et fumante. Claire donna à Simon la
-permission d’en manger avant tous. Jeannette, prenant à deux mains la
-queue de la poêle, l’agitait sans cesse d’un mouvement régulier pour
-l’élever soudain avec une étonnante agilité; et elle chanta une vieille
-chanson:
-
- Elle sort du logis,
- En dépit de son père.
- Mais bientôt un esprit
- Apparaît devant elle,
- En lui disant: Ma belle,
- Je vous prie de m’aimer.
- Et ensuite lui donne
- Un diamant doré.
-
-La crêpe tournant, elle répétait: «Un diamant doré».
-
-Dans la brasière cuisait tout doux une petite côte de porc en compagnie
-d’un céleri du verger. Midi approchait. Jacquier revint de l’étable. Il
-avait fait couler des gouttes de cire sur les mangeoires de l’étable, au
-bord des ruches, les abeilles étant un peu chrétiennes. Son cœur était
-paisible, les usages observés. Il battit des mains, quand Jeannette fit
-sauter sur la corniche de l’armoire la dernière crêpe; ainsi il y aurait
-de l’argent dans le tiroir toute l’année. Claire, assise au coin du feu,
-tâchait d’égayer Simon, mais il lui parut qu’il ne riait plus comme
-autrefois en un pareil jour.
-
-Alors elle lui chanta cette chanson douce et grave, qui éloigne de la
-terre:
-
- C’est une fille muette
- Parmi les cieux,
- Lui apparut une dame
- Dans son troupeau.
- Toujours elle lui demandait
- Un bel agneau.
-
- Les agneaux de mon père
- Sont pas à moi.
- Si vous voulez que j’y aille,
- J’irai.
- Si vous voulez que lui parle,
- Lui parlerai.
-
- Vas-y vite, la belle,
- La Ysabeau,
- Vas-y sans peur ni crainte
- Ni danger du loup.
- Je garderai le troupeau
- Bien mieux que vous.
-
-Simon leva les yeux vers elle, devinant le souffle du mystère:
-
- Bien le bonjour, mon père,
- Ma mère aussi.
- M’est apparue une dame
- Dans mon troupeau,
- Qui toujours me demande
- Un bel agneau.
-
- Reviens-y, ma fille,
- La Ysabeau!
- Dis-lui que la troupe
- Et aussi le troupeau,
- Tout est à son service,
- Même le plus beau.
-
-Claire soupira, puis reprit, à mi-voix, la tête courbée:
-
- Son père et sa mère
- Sont bien contents
- D’avoir une fille muette
- Et de l’ouïr parler.
- Ils disent pour rendre grâce
- L’_Ave Maria_.
-
- Quand l’heure arrive,
- Elle ne rentre pas.
- Son père et sa mère
- La vont chercher.
- Ils l’ont trouvée morte
- Au milieu d’un bois.
-
- Lui ont trouvé une lettre
- Sous son bras droit,
- Que ni prêtre, ni personne
- N’a pu lire.
- C’est Monseigneur l’Évêque
- Qui l’a lue.
-
- Il a lu sur la lettre
- De l’Ysabeau
- Qu’elle avait jeûné le carême,
- Les Quatre-Temps,
- Et qu’elle était une sainte
- Au Paradis.
-
-Simon voyait dans les yeux de Claire le rayon des larmes retenues, un
-tremblement de rosée sur cette fleur de chanson.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Le temps était brumeux le matin; vers midi, le ciel s’éclairait. Les
-pentes de la vallée montraient, par places, un pelage violacé, coupé de
-la fusée des genêts verts. Des gouttes d’eau s’allumaient, faisant de
-petits battements de couleurs. Entre des pierres, le chardon nain,
-devenu sec, avec sa houppe de coton jaune, paraissait en vieil argent.
-Une pluie de chatons dorés tombait des branches fines du noisetier
-sauvage. Une sorte de vapeur, comme d’un brasier secret, glissait sur
-des taillis de chênes cendrés. La rivière se mouchetait de soleil; un
-grand travail de lumière l’agitait d’incessantes reprises de rayons. Des
-ombres passaient, des souffles étranges sur une glace sans tain; mais
-au-dessus des ronciers séchés, de la fougère morte, quelques durs
-bosquets de houx, en pointes de lance, aspiraient l’essence du jour par
-toutes leurs feuilles armées; ils ne cessaient de flamboyer et de
-s’éteindre, selon la course des nuages.
-
-Jacquier et Jeannette balayaient les prés, ils entassaient les
-broussailles mortes et les brindilles pour les brûler. Çà et là montait
-l’épaisse fumée de ces brasiers que le vent rabattait. Vers trois heures
-elle se mêlait au brouillard qui s’élevait de la vallée. Soudain tout
-sentier semblait coupé, l’horizon glissait comme un nœud coulant où la
-terre se repliait. Les arbres proches, sur une brume opaque, n’étaient
-plus que des traces sombres, de mystérieux frottements. Jeannette et
-Jacquier revenaient à la maison; Tant-Belle les suivait en secouant sa
-fourrure givrée. Malgré le froid, Claire descendait le chemin de la
-vallée, traversait le pont de Chanaud pour venir au-devant de Simon.
-Dès qu’elle l’avait rencontré, elle remontait autour du cou de l’enfant
-le cache-nez chaud. Tous les deux, ils regagnaient en silence les Ages,
-assez heureux de faire route ensemble.
-
-Mme Lautier annonça dès la veille son arrivée par une carte-lettre.
-Claire avait demandé pour Simon quelques jours de congé. Elle l’éveilla
-de bonne heure, car Mme Lautier arriverait le matin par le train de huit
-heures et le chemin était long des Ages à la station de Bonnal. Elle
-s’habilla, au clair de la lampe, de son vêtement des jours de fête.
-Simon ne disait que peu de paroles, tandis qu’elle s’empressait autour
-de lui. Il cachait une sorte de peur mêlée à une grande curiosité; et il
-restait grave, sentant bien que cette journée était pleine d’inconnu.
-
-Claire se couvrit d’une cape, et coiffant Simon d’un béret de drap, elle
-le fit monter près d’elle dans le charreton mené par l’âne que Jacquier
-appelait «Tournebroche». Il était très vieux, très roussi, avec un
-ventre énorme; on ne faisait appel à ses services qu’en de rares
-occasions. Mené par lui, on était sûr de cheminer bien plus lentement
-qu’à pied. Mais il y aurait sans doute quelques bagages à porter.
-Jacquier grogna:
-
---Au revoir, pauvre demoiselle.
-
-Le jour se leva; les brumes devenaient blanches vers l’Est. Claire, dans
-le sentier pierreux, rassembla les rênes pour empêcher l’âne de buter.
-Elle aurait voulu parler, pleurer, rire; mais quelque chose lui barrait
-la gorge. Simon s’appuyait sur elle, plein de trouble. Il fallut une
-bonne heure pour arriver à la station de Bonnal. Claire se sentait prise
-d’un grand froid. La garde-barrière la fit entrer dans sa maisonnette
-pour qu’elle se chauffât. Et elle posait maintes questions auxquelles
-Mlle Lautier répondait en hâte:
-
---Oui, nous attendons la mère du petit. J’ai été contente de l’aider en
-élevant Simon. Elle pouvait le garder auprès d’elle, mais il n’est pas
-fort et l’air de la campagne est excellent.
-
-Elle fit l’éloge de Mme Lautier, en refoulant sa peine, car Simon devait
-avoir une mère admirable.
-
---Il lui fallait gagner sa vie, à la mort de mon pauvre frère. Ceux qui
-disaient qu’elle ne songeait pas à son petit sont de mauvaises gens.
-
-En ce moment, par un prodige du cœur, elle décidait que Louise Lautier
-était bonne et fidèle, et que seul le malheur l’avait empêchée de
-remplir son devoir de mère.
-
-Le train arriva. Claire reconnut Louise Lautier qui descendait d’un
-compartiment de deuxième classe. Elle dit quelques paroles de bienvenue
-et poussa devant elle Simon qui se cachait. Louise étreignit quelque
-temps son enfant qui, le premier trouble passé, leva timidement les yeux
-vers elle.
-
---Tu es content de me voir?
-
---Oui, je suis bien content.
-
-Il considérait, avec un extrême étonnement, cette femme élégamment vêtue
-d’une robe de voyage de bonne coupe, et qui répandait un parfum étrange.
-Quand elle monta dans le charreton, il vit les longues jambes gainées de
-bas en soie brillante, si différents de ceux que portait Claire,
-tricotés avec du gros coton noir. Son trouble revenait; il avait envie
-de pleurer, bien qu’il fût sans tristesse. Chemin faisant, Louise
-remercia Claire des bons soins qu’elle avait donnés si longtemps à
-Simon. Elle répondit à peine, faiblement, en hochant la tête.
-
---Il est grand garçon à présent, dit Louise.
-
-Elle caressa en riant la tête de son enfant, l’attirant contre sa
-casaque de velours où l’éclat de la gorge paraissait. Il suffoquait
-d’une nouvelle douceur. Cette maman qui arrivait comme dans les contes
-de fées, sous un coup de baguette enchantée, elle était belle avec ses
-cheveux courts et blonds, sa nuque blanche, ses yeux si rieurs, si
-grands, dans un visage où la bouche était couleur de cerise.
-
-Elle parlait sans cesse.
-
---Tu travailles bien en classe? Tu sais lire, écrire et compter?
-
---Oui, madame.
-
---Il m’appelle: madame. Vous entendez, mademoiselle Lautier? Je suis ta
-maman; Claire n’est que ta deuxième maman ou plutôt ta bonne tante.
-
-Elle l’embrassa:
-
---Simon, tu es beau, tu me ressembles. Tu as des yeux un peu comme les
-miens et une petite bouche. Claire, je suis bien contente. Dites, votre
-âne vénérable montera-t-il la côte? Il n’a pas l’air d’y tenir beaucoup.
-Voilà une belle rivière.
-
-Simon l’écoutait, charmé par le son de sa voix qui était fin. Claire ne
-laissait entendre que des mots entrecoupés.
-
---Claire, vous ne parlez pas, cela se comprend en ce pays tranquille où
-il n’y a guère que des arbres, de l’herbe et des oiseaux.
-
-Le soleil éclairait paisiblement la campagne. A travers les bois
-dépouillés, l’eau faisait des signes merveilleux, des appels de
-fraîcheur et de repos. Des genièvres échappaient à la griffe des ajoncs,
-dans un étincellement de givre. On approchait des Ages. L’âne penchait
-sa grosse tête comme s’il allait faire la culbute, et il soufflait,
-exhorté par Claire qui le piquait d’un bâton muni d’une pointe aiguisée.
-L’horizon se découvrait davantage, l’air devenait plus vif. Le charreton
-tourna dans la cour. Louise Lautier sauta légèrement à terre et prit
-dans ses bras Simon.
-
-Claire appela Jacquier qui détela; il affecta de ne pas voir Mme
-Lautier; mais, comme elle vint le regarder avec curiosité, il fut bien
-obligé de balbutier un bonjour dans sa barbe ébouriffée.
-
-Claire fit entrer sa belle-sœur dans la maison.
-
---Vous êtes ici chez nous, dit-elle. C’est là que mon pauvre frère est
-né.
-
-Louise Lautier devint grave, puis elle s’écria:
-
---Mignon, parle! Raconte-moi comment tu passes ton temps ici. Peut-être
-t’ennuyais-tu?
-
-A ces derniers mots, Claire quitta en hâte la salle et se réfugia dans
-sa chambre. Louise, sans y prendre garde, ouvrit une valise et en tira
-des sacs de bonbons.
-
---Donne ta bouche, dit-elle, il n’y a pas de bonbons comme ça aux Ages.
-
-Elle garda sa fourrure et remarqua que le feu la rôtissait par devant,
-tandis qu’elle avait froid aux reins. Simon s’enhardit peu à peu. Il
-dit, tout à coup, les yeux écarquillés:
-
---C’est bien vrai que tu es ma maman?
-
-Il caressait le doux corsage où le cou blanc se gonflait, découvert
-jusqu’à la naissance de la gorge.
-
---Comme tu es habillée, comme tu sens bon!... Il n’y a pas de pralines
-comme ça chez l’épicière. Elles ne peuvent pas fondre.
-
-Jeannette venait de plumer un poulet et, tandis qu’elle le vidait, elle
-regardait avec une brûlante curiosité Louise Lautier. Quand elle glissa
-la broche sur les landiers, elle dit un bonjour en allongeant les lèvres
-en godet comme pour le retenir.
-
-Louise avait pris Simon sur ses genoux.
-
---Il faut bien que je te berce, mon petit, puisque je ne l’ai pu jusqu’à
-présent.
-
-Il sentait un grand bonheur l’envahir. Tant-Belle se coucha devant le
-feu.
-
---C’est une jolie bête, dit Louise. On m’avait donné un chien dans ce
-genre.
-
---Moi je te donnerai un bœuf que j’ai fait avec des planches.
-
-Claire qui avait entr’ouvert la porte regardait sa belle-sœur avidement
-et elle voyait briller les yeux de Simon. Elle voulait préparer le lit
-où l’enfant coucherait avec sa mère, mais elle n’en avait pas la force
-en ce moment. Elle était comme étourdie; la réalité l’effrayait et, peu
-à peu, la saisissait tout entière. Allait-elle s’élancer vers Mme
-Lautier, lui enlever Simon qu’elle caressait et charmait, et crier: «Il
-n’est pas à vous. Partez!»
-
-Elle ouvrit tout à fait la porte et dit à mi-voix:
-
---Viens, Simon. Il faut bien que tu montres à ta maman tes jouets et ta
-petite armoire où tes habits sont rangés.
-
-Mais il écoutait Louise qui lui racontait des histoires de la ville et
-lui parlait de ces magnifiques magasins et de ces théâtres qui sont
-d’immenses palais pleins de parfums et de soleil.
-
-
-
-
-VII
-
-
-M. Salvat, l’instituteur de Bonnal, avait accordé huit jours de congé à
-Simon.
-
---Il faut bien que vous fassiez la connaissance de votre maman, avait-il
-dit en plissant des yeux malins.
-
-Dans le pays, la nouvelle s’était répandue. Les uns assuraient que
-Louise n’avait été que l’amie du capitaine Lautier; d’autres savaient
-bien qu’elle faisait les amours d’un prince anglais ou d’un homme qui
-possédait des troupeaux de bœufs en des pays du diable. Avec le change
-il était plus riche que le président de la République. On disait aussi,
-sous le manteau des cheminées, aux veillées, que Claire des Ages serait
-payée de sa peine et qu’en élevant l’enfant elle avait du même coup
-fait sa fortune.
-
-Depuis longtemps, on n’allait guère en cette maison juchée au-dessus de
-la vallée, mais, le lendemain de l’arrivée de Louise, la veuve Ruteau,
-l’épicière de Bonnal, eut le courage, malgré son obésité, de faire à
-pied le long chemin du bourg jusqu’aux Ages. Elle demanda trois sacs de
-pommes de terre et un demi de haricots de l’année. Elle s’était assise
-au coin du feu, et dans une figure jaunie par une vie sédentaire ses
-yeux allaient et venaient, agités de curiosité. Elle considérait avec
-une sorte de passion Louise Lautier, vêtue comme les plus grandes dames
-et beaucoup mieux que les châtelaines de la contrée. Ce parfum, ce fard,
-ce chatoiement du velours, tous ces signes, qui lui semblaient découvrir
-une immense richesse, l’éblouissaient. Elle repartit à regret,
-balbutiant des mots confus, laissant Claire bien étonnée.
-
-Dans la même journée, comme s’ils s’étaient donné rendez-vous, le
-sabotier vint offrir une paire de sabots pour Simon et il voulait
-acheter quelques vergnes. Le forgeron avait besoin de ferrailles et
-portait à Jacquier un soc réparé avec une rapidité inaccoutumée. De
-vieux parents pauvres, des femmes cassées par l’âge remplirent la salle
-sous des prétextes futiles. Louise Lautier prit le parti de rester dans
-la chambre où elle avait couché avec Simon. Les bonnes gens repartaient;
-sur le seuil ils posaient prudemment maintes questions à Claire qui n’y
-répondait qu’à peine. Ils soupiraient de n’avoir pas vu celle dont ils
-entendaient la voix à travers la cloison.
-
-Ce fut un événement dans cette campagne. Et l’on disait: «Va-t-elle
-emmener le petit? Avez-vous vu ses fourrures? Le poil est aussi luisant
-que de la soie; ce n’est pas du lapin, certainement, mais de ces bêtes
-qui valent plus de mille pains de quatre livres.» On racontait qu’elle
-avait l’air de se moquer du monde, ne connaissant pas la peine de gagner
-sa vie. On ne savait rien de ses parents, mais le capitaine Lautier,
-s’il n’était pas mort, aurait trouvé de grands héritages. Les mieux
-informés assuraient qu’ils avaient été mariés. Pourtant la plupart de
-ces gens, qui vivent dans un même cercle, préféraient arranger des
-contes pleins du goût de l’aventure dont ils sont friands. La mère
-Bontier, rentière, qui possédait du bien au soleil, assurait que le
-dernier feuilleton de son journal de Paris racontait une histoire où il
-y avait une femme comme Louise Lautier, aussi belle, aussi bien
-habillée; elle ne pouvait pas vivre avec son petit, car son grand ami
-était jaloux comme un tigre et cet enfant n’était pas de lui. Elle
-concluait, en tricotant près de son feu:
-
---Vous vous rendez compte.
-
-La vérité était tout autre. Louise Lautier, prise par un coup de
-passion, s’était enfuie de la maison conjugale, peu de temps avant la
-mort de son mari, pour suivre un industriel parisien qui avait fait une
-fortune rapide. Après des années de cette liaison, elle éprouvait une
-lassitude et, par souci de propreté morale, elle travaillait depuis deux
-ans dans un magasin, où elle était aujourd’hui première vendeuse. Fille
-de petits journaliers paysans de la Beauce, elle avait connu, très
-jeune, beaucoup de misère. C’est à Paris, dans un atelier de modiste,
-que le capitaine Lautier l’avait distinguée et aimée tout de suite à
-cause de sa grande beauté et de son caractère enjoué. Il était bien vrai
-que son ami la dissuadait d’amener Simon à Paris. Pour voiler sa
-jalousie, il invoquait cent raisons, dont la première était que l’enfant
-se fortifierait mieux dans l’air pur et la vie des champs. Elle avait
-encore le temps de le garder près d’elle. Il aimait toujours Louise
-Lautier et Simon lui rappellerait trop la faute commise, cette sorte de
-crime qui avait été de trahir un homme exposé à la mort pour sauver le
-pays en danger.
-
-Louise, près de son petit, dans cette maison rustique des Ages,
-éloignait avec horreur cette pensée. Elle n’avait pas voulu frapper au
-cœur le capitaine Lautier avant que la balle ennemie l’étendît sur la
-terre qu’il défendait. Une nouvelle ardeur, qu’elle ne connaissait pas,
-la prenait obscurément sous les yeux purs de Simon où elle rallumait une
-autre flamme dans les siens que la passion avait aveuglés. C’était comme
-si des regards neufs lui étaient soudain rendus. Elle devenait paisible,
-sans défense, une enfant. Tandis que Claire s’appliquait à la laisser
-seule, avec Simon, elle donnait à manger aux lapins, aux poules, et elle
-l’écoutait avidement, quand il parlait des choses les plus simples en se
-servant de mots tout naïfs. Mais, parfois, le soir, après des promenades
-dans les champs où se lève une si forte solitude, un esprit malin la
-reprenait et elle disait:
-
---Tu quitteras ce pays si morne; tu vivras avec moi de ma vie. Tu
-connaîtras toutes les jouissances que j’ai connues.
-
-Il répondait à peine, levait la tête comme vers un horizon où tout
-semblait grandi, irréel.
-
-Au bout de huit jours, elle annonça son départ. Elle ne pouvait rompre
-le cercle de ses habitudes, encore toute prise par la corruption de
-l’argent et du plaisir. Son ami lui avait promis de l’épouser et, ces
-temps-ci, il la suppliait d’abandonner ce métier de vendeuse où il ne
-voyait qu’un caprice. Il saurait encore l’entraîner dans le tourbillon,
-mais il fallait qu’elle rayât tout le passé d’un seul trait. Partagée
-entre des pensées contraires, elle quitta les Ages en hâte. Peu à peu,
-dans le silence de cette campagne, elle entendait d’autres voix.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Claire, en présence de Louise Lautier, avait été tout de suite
-désemparée, ne trouvant pas les mots qu’elle aurait voulu dire, de
-bonnes paroles, selon son cœur. Cette femme lui semblait étrange, comme
-si elle eût parlé une langue inconnue. Elle se demandait avec frayeur
-comment Simon pouvait être son fils. Il était docile, plein d’une
-gracieuse humilité, ami du silence. Maintenant, quand tombait le soir,
-elle s’isolait, revoyait par le souvenir sa belle-sœur, essayait de
-reformer ses gestes et de réveiller ses propos. Elle s’épouvantait.
-Avant de repartir, Louise lui avait parlé de l’homme qu’elle abominait,
-car le capitaine Lautier, par lui, s’en était allé dans l’autre monde
-avec une douleur terrible au cœur. Des paroles dites légèrement
-l’avaient blessée. Elle savait aujourd’hui que Louise se remarierait
-avec un être qui avait vécu dans l’indignité et qu’elle voulait
-l’obliger à garder Simon près d’elle. C’était la condition qu’elle
-poserait à cette union. S’il n’acceptait pas, elle le quitterait pour
-toujours. Mais il l’aimait passionnément.
-
-Claire découvrit mieux quelle vie incertaine menait Louise. Simon serait
-perdu par la faiblesse de sa mère et la perversité d’un beau-père qui ne
-désirait que le plaisir et l’argent. Si l’enfant, en s’éloignant des
-Ages, avait trouvé des appuis à son âme, la sagesse, la modestie, les
-bonnes vieilles vertus qui tiennent en santé, Claire aurait maîtrisé sa
-douleur. Mais tout ce qu’elle lui avait enseigné dès le berceau
-s’effacerait un peu plus chaque jour. Il deviendrait sans doute un de
-ces hommes de joie qui s’ébattent comme des coqs de fumier. Ce petit,
-par elle formé avec l’aide de Dieu, on le lui arracherait pour le livrer
-sans défense au mal. Elle se souvenait que Louise, avant que le train
-l’emportât, s’était écriée:
-
---Maintenant que je le connais, je ne pourrais vivre sans lui.
-
-Claire avait regretté de ne pas savoir bien parler comme les gens des
-villes, pour dire clairement la peine douce qu’elle avait eue en élevant
-Simon. Elle aurait supplié que l’on ne perdît pas son âme qui était
-belle. Mais comment ne serait-il pas pris au piège du plaisir tendu sans
-cesse dans la ville, ce terrible plaisir dont sa mère ne pouvait plus se
-passer et où elle avait fondé sa vie? Elle n’avait pu que considérer
-Louise avec une immense crainte de ce charme étrange qui sortait d’elle.
-Quand Simon regardait sa mère, émerveillé, elle sentait qu’il se
-détachait des Ages; elle le voyait s’en aller au loin. Elle avait gardé
-le silence, étouffé son cœur. Elle ne pouvait rien dire, et, dans
-l’ombre, elle devait couper de la chair vive. Ah! s’agenouiller
-humblement aux pieds de Louise et murmurer: «Ce petit garçon, c’est le
-trésor que vous avez en ce monde. Vous me l’avez confié, il est encore
-plus beau aujourd’hui. Richesses, plaisirs ne comptent pas auprès de
-lui. La mort de mon frère aurait dû vous éclairer. Et vous songez encore
-à bien manger, à vivre dans l’opulence avec des robes de soie et de
-velours, des fourrures, des bijoux. Ce petit, il est plus précieux que
-tout. Vous lui donnerez vos joies, mais moi qui ne suis pas sa maman, je
-lui ai donné le meilleur du cœur. Le cœur, ça ne brille pas beaucoup et
-il m’oubliera, si vous ne pouvez changer.»
-
-Elle s’était tue, Louise Lautier était trop loin d’elle.
-
-Maintenant, Simon parlait souvent de sa mère, avec regret, et ses yeux
-devenaient fixes dans une rêverie où vivait un nouvel horizon, un
-bonheur plus fort d’être seulement entrevu. Il y avait donc un autre
-royaume où tout est doux, brillant, facile. Il retenait au creux de ses
-mains les caresses de Louise Lautier, si vive, si gaie; et Claire lui
-apparaissait plus triste. La maison s’emplissait d’ombres; il ne goûtait
-plus les mêmes simples joies. Il tirait secrètement vanité d’être aimé
-par une femme dont les moindres paroles résonnaient avec douceur et bien
-plus gracieuse sans doute que les fées du moulin et de la rivière.
-
-Quand il revint à l’école, après ce congé d’une semaine, M. Salvat
-l’appela et lui dit:
-
---Votre mère aurait bien dû me faire une visite pour me remercier des
-soins que je vous ai donnés.
-
-Simon ne sut que répondre; il vit bien que M. Salvat n’était pas
-content. Pendant la classe, l’instituteur le regarda en se grattant le
-cou plus qu’à l’ordinaire et il remontait ses lourdes épaules. Simon
-avait toujours été un bon élève, docile à l’enseignement de ce maître
-d’apparence grise, et il s’étonnait de ce changement d’humeur. Il se
-sentait plus isolé, ses camarades se détournaient de lui, en classe et
-pendant les récréations. Quelques-uns même le regardaient avec défi. Il
-était plein d’une douceur qui était sa seule défense. Quand on le
-bousculait à l’heure des jeux, il ne se mettait pas en colère, mais il
-se rangeait contre le mur de clôture en s’excusant. Il voulut, malgré
-l’air étrange qui s’épaississait autour de lui, jouer comme autrefois à
-saute-mouton; c’était toujours lui qui se tenait courbé, les mains aux
-genoux. Un jour, le fils aîné de la mère Ruteau, l’épicière, un fort
-garçon aux gestes violents, lui enleva son béret et le jeta dans la
-boue. Simon haussa les épaules et dit: «C’est bête...», mais il ne se
-plaignit pas à M. Salvat qui se tenait sous le hangar, les mains
-croisées derrière le dos.
-
-Simon pensait qu’il était chéri par Claire et cette mère si jolie aux
-cheveux coupés court comme les portaient les beaux pages dont on voyait
-l’image svelte dans l’Histoire de France illustrée. Lorsqu’il revenait
-aux Ages, à travers la campagne solitaire, sa tristesse s’effaçait; il
-allait dans le sillage merveilleux qu’avait laissé derrière elle Louise
-Lautier. Bientôt elle l’emmènerait dans la ville où la joie est
-changeante comme le soleil qui joue en de blancs nuages. Jamais il ne
-s’ennuierait, et quand on lui ferait du mal elle le caresserait de ses
-mains si douces, si légères. Pour que ce temps arrivât, il pouvait bien
-endurer quelques mauvaises plaisanteries. Ceux qui semblaient le
-dédaigner n’avaient pas une mère comme la sienne; ils en montraient leur
-dépit.
-
-De jour en jour, on lui faisait la vie plus dure à l’école; et, comme
-il était d’une nature sensible avec un cœur replié, tout l’atteignait au
-vif. Il se gardait bien de se plaindre devant Claire, de peur de lui
-causer de la peine. Quand elle ne pouvait le voir, il pleurait la nuit,
-dans son petit lit. Le matin, nulle trace de chagrin n’apparaissait dans
-ses yeux. Mais cette école qu’il avait aimée, où jadis il entrait
-joyeusement, il se prenait à la détester. Elle lui faisait peur comme
-une grande machine sournoise.
-
-Claire continuait de veiller ardemment sur lui, mais il sentait qu’elle
-cachait quelque chose de trop lourd. Elle qui parlait peu d’habitude,
-elle devenait encore plus taciturne, ne cessant, quand il avait congé,
-de travailler au domaine, dans la maison ou la grange. Un soir, comme
-elle le tenait embrassé, il vit sa bouche trembler, puis elle le quitta
-précipitamment. Louise Lautier écrivait plus souvent; Claire ne manquait
-jamais de lire à Simon les passages de la lettre qui le concernaient,
-des phrases de souvenir. Il remarqua:
-
---Maman Claire, tu ne ris pas, quand il y a de bonnes nouvelles. Je ne
-peux pas rire, si tu ne ris pas, toi, la première.
-
-Alors elle souriait faiblement, mais Simon voyait qu’elle avait de la
-peine. Il sentait autour de lui du mystère, alors qu’il voulait que tout
-fût simple, clair, comme l’eau de la fontaine. Chaque soir, Claire
-Lautier priait pour sa belle-sœur et faisait réciter trois _Ave_ à
-Simon, afin que sa mère fût préservée de tout mal.
-
-Un jour, il dit:
-
---Elle est malade, puisque tu pries toujours pour elle. Pourtant elle a
-une mine bien fraîche.
-
-Un matin du mois de mars où l’on sentait la première pointe du
-printemps, il partit comme d’habitude pour Bonnal. Il savait à merveille
-ses leçons; il avait veillé tard pour que ses devoirs n’eussent aucune
-faute. Son intelligence s’était accrue, tout d’un coup, semblait-il; ses
-yeux s’ouvraient mieux sur le monde. La vallée de la Gartempe, éclairée
-par le soleil matinal, montrait la verte couleur que répand l’herbe des
-prairies, l’or égoutté des genêts en fleurs, la flèche du genièvre mieux
-aiguisée. La rivière coulait dans un poudroiement de vie fraîche. Aux
-branches des chênes de clôture, les dernières feuilles mortes se
-fondaient aux souffles de la saison qui couraient avec le goût de l’eau
-pure.
-
-Simon, en approchant de l’école, chantait entre ses dents une chanson de
-bonhomie et qui tournait sur un rythme de bourrée. L’air de la vallée,
-si fort qu’il paraissait dilater la terre, ce matin, avait baigné son
-cœur d’enfant, plein de bonne volonté. En classe, il fut interrogé; il
-répondit avec une telle sûreté de mémoire, une intelligence si claire
-que M. Salvat fit son éloge à haute voix et le proposa en exemple à ses
-camarades. Pendant la première récréation, il s’approcha de Léonard
-Rutaud et lui offrit une belle toupie de buis:
-
---Prends-la, Léonard. Je te la donne, et ne crois pas que je sois
-méchant.
-
-Le garçon regarda Simon avec surprise. Il enfonçait ses mains dans ses
-poches et secouait ses fortes épaules. Il répondit par des grognements
-après avoir pris la toupie. Puis il éclata d’une sorte de rire sauvage,
-courut rejoindre ses compagnons de jeu, tandis que Simon sentait
-s’ouvrir autour de lui un plus grand vide. Un moment, il s’étonna que la
-gentillesse dont il était rempli ne gagnât pas ses camarades. Il resta
-seul, assis sur un billot de bois, dans le hangar. Pour refouler son
-chagrin, il pensait à sa mère, à Claire, qui auraient bien souffert, si
-elles avaient pu le voir ainsi, isolé et repoussé. A la faveur d’une
-partie de barre, Léonard Rutaud vint le heurter si violemment qu’il
-tomba.
-
---Prends garde, gronda Léonard avec une fureur feinte, tu es toujours
-sur mon chemin.
-
-Il se releva, brossa son béret d’un revers de manche et il eut la force
-de sourire. M. Salvat, qui n’avait vu cette scène que de loin, cria des
-ordres confus; puis il se mit à sarcler un jardinet où il sèmerait des
-reines-marguerites et des œillets de la Chine. Simon faisait mine de
-s’amuser beaucoup en dessinant sur le sol, à la pointe d’un caillou, des
-lignes géométriques. Il avait hâte de rentrer en classe. Là il se
-sentait protégé.
-
-A midi, il mangea, comme d’habitude, sous le hangar, le repas que lui
-avait apprêté Claire Lautier: des tranches de salé, du pain de ménage,
-deux œufs à la coque. Il en donnait un peu à des compagnons moins munis
-que lui, par simple bonté; on ne lui montrait qu’une reconnaissance
-aussi brève que le temps d’engloutir une bouchée.
-
-Le soir passa avec tranquillité. M. Salvat, pour former le goût de ses
-élèves qui se préparaient au certificat, fit une lecture à haute voix.
-Simon écoutait avidement. Il s’agissait d’une histoire de village, en
-Angleterre, mais les travaux, les fêtes lui paraissaient tourner dans le
-même cercle, à la même lumière verte des herbes et des fontaines qui
-enchantaient le pays où était né le capitaine Lautier. Parfois, il
-croyait voir à travers le récit un champ du domaine des Ages, bordé de
-chênes, de noisetiers et où coulait une source toujours vive. Quand M.
-Salvat demanda: «Qu’avez-vous retenu de ce que je viens de lire?» Simon,
-seul, put tout redire. C’était un simple conte, animé de braves gens,
-éclairé d’un feu de bois, quand le vent d’hiver souffle dehors. Il y
-avait une maison couverte de tuiles rouges; la terre était fraîche comme
-en Limousin. Un enfant allait chercher, de village en village, du pain
-pour un vieux grand-père qui ne pouvait plus travailler, et partout on
-le recevait avec de bonnes paroles.
-
-M. Salvat était content; les pages qu’il venait de lire lui plaisaient
-mieux, arrangées, transformées un peu dans la bouche d’un petit garçon
-de ce pays. Il fit de nouveau l’éloge de Simon. Jacques Bontier, le fils
-de la rentière paysanne de Bonnal, et Léonard Rutaud en soufflaient de
-dépit dans leur cartable.
-
-La classe finie, Simon se hâta de sortir et de gagner la route des Ages.
-Il oubliait les brimades et il était paisible dans ce soir que charmait
-la naissance du printemps. Il s’en revenait comme d’habitude, sagement,
-sans s’attarder. Il atteignit bientôt la rivière au pont de Chanaud. Le
-soleil y faisait une coulée rouge; sous des trembles, il se débattait,
-sarcelle de feu qui saigne et se noie.
-
-Comme Simon allait s’engager dans le chemin qui monte en tournant vers
-les Ages, il entendit Léonard Rutaud qui criait avec sauvagerie:
-
---Le voilà! Le voilà! Le fils de la poule!
-
-Avant qu’il ait pu se retourner, une bourrade de coups de poing le jeta
-à terre. Il se releva, s’adossa contre un arbre et regarda la troupe de
-ses camarades qui le huait. Les plus acharnés étaient Léonard Rutaud et
-Jacques Bontier. Quand il eut repris souffle, il demanda:
-
---Que me voulez-vous? Je ne vous ai pas fait de mal.
-
-Alors Jacques Bontier, un garçon aux jambes courtes et cagneuses,
-s’approcha tout près de lui et hurla:
-
---Ta mère, c’est une rien-qui-vaille. Elle s’est vendue pour avoir des
-robes!
-
-A ce cri qui le troua, Simon rejeta son sac et se rua sur Bontier. Il se
-mit à frapper sans relâche de ses poings fermés. D’un tour de reins, il
-se débarrassa de Léonard qui voulait lui saisir les mains. Il griffa et
-mordit; du sang coula sur sa petite figure, mais il ne sentait pas les
-coups qu’on lui portait. Haletant, devant la bande qui reculait, il
-cria:
-
---Vous êtes des méchants. Ma mère est bonne, belle, bien plus belle que
-les vôtres!
-
-Léonard Rutaud s’élança de nouveau pour essayer de le gifler, mais,
-quand il vit Simon arc-bouté contre un arbre, les mains en avant pour le
-repousser, les yeux brûlants, il eut peur. La troupe s’éloigna en
-vociférant et, de loin, fit pleuvoir sur Simon une grêle de pierres dont
-aucune ne le blessa, car il s’éloignait à toutes jambes dans les bois.
-
-Il courut longtemps et, malgré la roideur de la côte, il ne sentait
-aucune fatigue. Tout à coup, il se laissa tomber à terre, et il était
-agité d’un tremblement convulsif, tandis que des sanglots le secouaient.
-Il ne fut plus qu’un petit être perdu dans une immense solitude. Peu à
-peu, confusément, à travers les ombres qui descendaient de la vallée, il
-découvrait la lâcheté de ce monde. Il se mit debout avec peine sous ce
-grand poids qui courbait trop tôt sa taille d’enfant. Il était nu-tête,
-ayant perdu son béret, le sac où étaient ses livres, ses cahiers, et,
-malgré le froid, la sueur coulait avec le sang de sa figure griffée. Il
-chercha le sentier qui menait aux Ages; il erra longtemps, puis il
-entendit les appels de Claire. Alors il cria, pris d’une si brusque
-horreur que son corps se hérissait.
-
---Mon petit, mon petit! appelait Claire.
-
-Elle l’aperçut enfin, dans l’ombre, où son pauvre visage faisait une
-tache blanche. Il se mit à sangloter plus fort, racontant comment on
-l’avait attaqué. Claire ne pouvait parler, suffoquée de grand chagrin,
-mais elle l’emporta dans ses bras en hâte, et, si elle avait parlé, elle
-serait tombée sans pouvoir se relever. Elle entra en le pressant contre
-elle dans la salle des Ages, et, tout de suite, elle lava sa figure,
-étancha le sang avec de l’eau de lavande, prépara le lit où elle le
-coucha. Tous les deux, ils gardaient le silence; et elle ne voulait pas
-pleurer de peur de lui faire plus de mal. Enfin elle dit, refoulant
-durement ses sanglots, un feu de douleur obscure:
-
---Ta maman est bonne, Simon. Toujours elle a été bonne. Le monde est
-méchant. Dors tranquille, mignon. Je suis là, près de toi.
-
-Et, penchée à son chevet, elle baissa la mèche de la lampe pour que
-l’ombre le caressât et l’endormît.
-
-
-
-
-IX
-
-
-Claire ne voulut pas que Simon revînt à l’école de Bonnal avant que M.
-Salvat eût puni ses persécuteurs. Revêtue de sa belle robe des
-dimanches, elle prit le chemin du bourg, tremblante d’indignation. Elle
-qui était si paisible, si tendre, une grande colère lui faisait presser
-le pas. Elle aurait donné son sang pour que son petit n’eût pas subi ces
-injures. Les élèves allaient entrer en classe, quand elle se présenta à
-l’instituteur. A voix haute, elle dit sa douleur et son mépris. M.
-Salvat lui promit de veiller sur Simon et de donner une sévère leçon à
-des enfants tout pleins d’animalité. Il fit l’éloge de Simon et demanda
-à Claire de le laisser sans retard revenir en classe. Elle pouvait s’en
-aller tranquille. Mais elle aperçut Léonard Rutaud:
-
---Coquin, si tu fais le moindre mal à Simon, je te corrigerai de mes
-mains.
-
-Il s’enfuit au fond de la cour, car il sentait qu’elle était prête à le
-battre; il avait vu dans ses yeux brûler une sourde fureur. Elle s’en
-alla en hâte, n’étant plus maîtresse d’elle-même. Avant de regagner les
-Ages, elle entra dans l’épicerie de la mère Rutaud:
-
---Votre garçon est un coquin. Je n’achèterai plus rien chez vous. Et ne
-comptez pas que je vous fasse porter les légumes que vous avez
-commandés.
-
-La femme, qui était assise devant une petite table où elle pesait du
-tabac à priser, releva sa figure grise et gronda:
-
---Il me donne du fil à retordre. Mais ne lâchez pas vos paroles comme
-ça. Ce Simon vous donne bien assez d’argent à gagner. Vous devriez être
-de bonne humeur. Je blâme mon garçon, il en est qui ne valent pas mieux
-que lui.
-
-Claire fut glacée par ces mots dits avec lenteur et d’un air
-d’indifférence. Elle fut effrayée comme si elle voyait une vipère
-dérouler ses anneaux et lever sa tête triangulaire. Elle sortit de la
-boutique en criant:
-
---Vous êtes comme votre garçon, mais prenez garde!
-
-En passant dans la grand’rue, elle remarqua que les gens rentraient chez
-eux, quand ils l’apercevaient, ou se détournaient pour n’avoir pas à lui
-dire bonjour. Alors elle songea à ses morts qui la défendaient. Elle
-poussa la grille du cimetière et s’agenouilla sur la tombe de famille où
-reposait la dépouille du capitaine Lautier, ramenée en terre natale. Le
-temps était bas, brumeux, sans aucun souffle. Elle murmura, comme si
-elle appelait, dans l’ombre, quelqu’un qui était tout près d’elle:
-
---Frère, écoute-moi. Je garde ton petit, il faut qu’il soit bon comme
-toi; tu étais très grand, très bon. Il faut que ton garçon soit sauvé.
-Moi, je ne compte pas. Quand je veille sur lui, je sais bien que je
-t’obéis, puisque tu es mort et que tu as la vie qui ne finit pas.
-
-Elle se releva, son âme se dilatait, remplissait mieux les parois de son
-corps. En s’en allant, elle se courba sur la tombe de Jacques Renaud:
-
---Toi, tu m’as aimée. Viens à mon aide, toi aussi.
-
-Elle regagna en hâte la route des Ages. A mesure qu’elle approchait de
-sa maison, la confiance la tenait mieux. Le soleil, une grande
-espérance, blanchissait peu à peu les brumes de la vallée.
-
-
-
-
-X
-
-
-Simon revint à l’école; il s’y repliait comme sur une blessure qui
-n’était pas cicatrisée. Il devenait encore plus studieux, plus docile.
-La plupart de ses camarades, blâmant la mauvaise troupe de ses
-insulteurs, s’appliquèrent à lui être agréables. M. Salvat s’était
-ingénié à punir longuement Léonard Rutaud dont le front bas semblait ne
-pouvoir loger qu’un instinct bestial.
-
-Simon, aux heures de veillée, ayant appris ses leçons et fait ses
-devoirs, interrogea Claire afin qu’elle lui parlât de sa mère. Comment
-des méchants avaient-ils pu se ruer sur lui, avec des paroles si
-infâmes, dont il ne devinait que le sens grossier? Pendant des soirs,
-elle s’était évertuée à l’apaiser en se faisant violence.
-
-Louise Lautier écrivait assidûment des lettres le plus souvent bien
-futiles, mais elle s’attachait chaque jour avec plus de force à Simon.
-Elle pourrait bientôt annoncer une nouvelle qui le surprendrait. Claire
-était saisie d’une crainte qu’elle cachait avec soin. Quand elle
-répondait à Louise, elle voulait que Simon joignît à sa lettre une page
-écrite à son gré. Il notait qu’il était sage et qu’il apprenait bien ses
-leçons, et que Tant-Belle avait mis bas des chiens mignons. Il se
-portait bien et Claire lui faisait toutes sortes de plaisirs. Elle lui
-avait acheté de beaux livres, éclairés d’images; et, quand la belle
-saison serait tout à fait venue, il pêcherait dans la Gartempe avec des
-hameçons qui prennent les gros poissons et non ces petits dont il faut
-une dizaine pour remplir le creux de la main.
-
-Le temps des labourages de printemps était venu. Jacquier, quand le
-voile des pluies se déchirait, labourait des champs où il planterait des
-pommes de terre ou des carottes fourragères. Il connaissait à merveille
-le sol qui convenait aux différentes espèces de légumes. Et jamais
-Claire ne lui faisait la moindre observation.
-
-Il y avait des jours où le soleil montrait mieux le travail de la saison
-qui approchait, les premiers pointillements de la verdure, dans les
-haies, aux rameaux des frênes. Les feuillages morts du dernier automne
-se détachaient des chênes robustes que l’on voit seulement verdoyer au
-mois de mai. L’herbe des prés s’épaississait; à la lumière de midi, au
-pied des arbres de clôture, elle allumait un feu vert dont l’ardeur
-allait gagner peu à peu les branches.
-
-Simon était joyeux du retour de la plaisante saison. Avec le nouveau
-soleil revenaient les soleils des années passées. Ces humbles choses
-qu’il voyait tous les jours, ces travaux d’apparence lente, ces soucis
-qui sont le grain des bonnes gens et que l’on agite sans cesse comme
-dans un van, ces silences si purs, si frais, au faîte de la vallée,
-cette vie d’air, de vent, de lumière l’avait pénétré avec l’odeur du
-genêt, de la bruyère et du genièvre qui écarte les pierres en poussant
-sa pointe.
-
-Les jeudis, il accompagnait souvent Jacquier au labour. Il entendait son
-cri qui exhortait les bœufs allant tête basse, naseaux fumants; la terre
-coupée luisait en pesantes mottes. Simon répétait les appels du valet en
-marche, aux bras tendus, tels deux traits inséparables des mancherons de
-la charrue. Jacquier prêtait peu d’attention à l’enfant en ces moments;
-sa vieille figure restait grave et son regard était fixe comme s’il
-attachait quelque chose de mystérieux que lui seul voyait. Il ne cessait
-d’exciter son attelage, mais les bêtes avançaient toujours du même pas,
-avec une sorte de rythme éternel, et sous leur pelage on voyait rouler
-les nœuds de muscle.
-
-Le labour déployait ses rayons. En ce mois passait avec Jacquier la
-vieille patience des hommes que retient la courbe des reins où gronde
-une force dure et cachée. Parfois le bonhomme grommelait:
-
---Les paroles, ça va plus vite que la besogne. Elles vont à cheval; la
-pauvre vieille, elle, va toujours à pied.
-
-Quand la journée était achevée, et que venaient les nuages de la nuit,
-il détachait ses bœufs, portait le soc sur la charrette. Il se mettait à
-deviser des choses et des gens de la terre. Il laissait tomber avec
-gravité le grain des proverbes.
-
- Quand il pleut le jour de saint Victor,
- La récolte n’est pas d’or.
- Qui tient sa langue
- Tient celle des autres.
-
-Pour les filles qui s’attifaient de toilette de ville aux couleurs
-violentes:
-
- Les belettes ne les mordront pas.
-
-Contre les mauvaises compagnies, il ne craignait pas de dire, les jours
-de dimanche, quand il faisait une partie de quilles avec des compagnons
-de son âge, non loin du bal de la mère Ruteau:
-
- Qui couche avec chien
- Se lève avec puces.
-
-Son franc-parler lui avait attiré maintes insultes; des garçons
-s’étaient promis de le rosser, mais il portait à son poing un bâton
-d’épine noueux et qui ronflait bravement quand il le faisait tourner.
-
-Simon l’écoutait, tout content, lorsqu’il égrenait ces proverbes qui
-marquaient toutes les circonstances de sa vie. Souvent, avant qu’il
-parlât, il pensait: «Jacquier va dire ceci et cela.» Il se trompait
-rarement. Il admirait cette sûreté, ce bon sens solide, cette sagesse ou
-cette science qui permettait au vieux de dire:
-
---En ce mois, la truite est en chasse; en tel autre, tel oiseau
-commence à chanter. Dans une semaine, la châtaigne aura la grosseur
-d’une tique de chien.
-
-Il aimait à dire, quand le temps était favorable aux travaux:
-
- Le meilleur laboureur, c’est le Bon Dieu;
- Nous autres, on fait ce qu’on peut.
-
-Si la brume emplissait la vallée et paraissait épaisse et blanche, il
-disait: «C’est de la fumée de bois mouillé.» Mais, si la vapeur était
-légère, d’un bleu de prunelle, il remarquait: «C’est de la fumée de bois
-sec.»
-
-Il était toujours saisi par le mystère qui se lève dans la solitude des
-champs. Il connaissait maints remèdes dont les médecins font peu de cas.
-Pour guérir une brûlure, il traçait du pouce gauche une petite croix et
-murmurait:
-
- Feu de Dieu,
- Endors tes douleurs,
- Ta force et ta vigueur,
- Comme Judas perdit ses couleurs
- En trahissant Jésus-Christ
- Pour un baiser
- Aux jardins de l’olive.
-
-Contre le mal de dents, il récitait l’oraison:
-
- Sainte Apolline s’est assise
- Sur la pierre de marbre.
- Notre-Seigneur, passant par là,
- Lui dit: Apolline, que fais-tu là?
- Apolline, retourne-t’en.
- Si c’est une goutte de sang,
- Elle tombera.
- Si c’est un ver,
- Il périra.
-
-Contre la surdité, il broyait des œufs de fourmi dans de l’huile et en
-faisait couler quelques gouttes dans l’oreille malade. Il guérissait un
-mal de reins en se ceignant avec une ficelle de fouet. Les verrues se
-fondaient par enchantement, si, ayant pris une mèche de cheveux à la
-tête du plaignant, on la pinçait dans la fente d’une branche
-d’églantier, coupée le jour de l’Ascension. Quand la branche devenait
-sèche, la verrue tombait. Il savait qu’un enfant ne souille plus sa
-bavette, si on lui fait toucher la croix de l’âne. Et il n’ignorait pas
-que, si la lune se perd tous les mois, c’est que le Bon Dieu en fait des
-étoiles.
-
-Sa besogne finie, il aimait à fredonner en plein champ quelque bout de
-chanson qu’il apprenait à Simon. Deux ou trois avaient ses préférences
-comme celle de la Lisette:
-
- De bon matin se lève la Lisette,
- Prend son seau, s’en va à la fontaine.
- En son chemin, fait mauvaise rencontre.
- Rencontre trois jeunes capitaines.
- --Où allez-vous, la tant belle Lisette?
- --M’en vais quérir un peu d’eau pour boire.
- --Sauriez-vous pas un cabaret pour boire?
- --N’en connais qu’un, c’est celui de mon père.
- Y sont allés, et ont tué père et mère.
-
-Ou la chanson de la Margui:
-
- Quand la Margui va à la fontaine,
- Elle marche pas, court toujours.
- Tiroun
- Eio gue gue, de liroun de liretto,
- Eio gue gue, de liretto.
-
- Elle marche pas, court toujours.
- Dans son chemin, trouve l’amour.
-
- Dans son chemin, trouve l’amour.
- L’amour lui dit: Embrassons-nous...
-
-Mais celle qu’il aimait entre toutes, c’était une chanson toute simple,
-toute pure.
-
- Fille en delà de l’eau, passez en deçà.
- Passez en deçà, nous parlerons d’amourette.
- Quelque heure du jour,
- Parlerons d’amour.
-
- Comment veux-tu que je passe, n’ai pas de bateau,
- N’ai pas de bateau,
- Ni de bateau, ni de perche,
- Me faut un ami qui me soit fidèle.
-
- Oui, bien te serai, belle,
- Te serai fidèle,
- Te serai fidèle tout le temps de ma jeunesse,
- Mais encore mieux,
- Quand je serai vieux.
-
-Avant de quitter le champ où il travaillait, il aimait, par un temps
-clair, à montrer du doigt les bourgs, les villages, les métairies.
-
---Tu vois, petit, cette troupe de maisons, du côté de ce gros
-châtaignier, c’est Rieux, et, de ce côté, ce bout de tuile rouge, c’est
-Fromental et l’étang tout luisant comme une pièce de cent sous.
-
-Il se vantait de voir une fève à une grande distance. Quand Simon lui
-disait qu’il avait bonne vue, comme lui, il était content. Il scrutait
-longtemps le pays. De ce côté, tout au loin, il y avait de la pierre
-blanche, aussi blanche que du bon sucre. Par là-bas, la terre était
-rouge, et un fameux tuilier y travaillait. Tous les deux, en devisant,
-le vieux bonhomme et l’enfant, ils revenaient aux Ages dans la même
-fraîcheur du cœur.
-
-
-
-
-XI
-
-
-La fête des Rameaux arriva. En ce pays où l’église devient plus déserte
-à mesure que bals et auberges s’emplissent, elle marque un point
-toujours vivant, une verte branche de salut sur l’abîme.
-
-Par les chemins, comme autrefois, des gens s’en venaient en bandes, avec
-leurs touffes verdoyantes. Les petiots avaient piqué leurs rameaux dans
-des pommes rouges. Les vieilles portaient la tige de buis qui, une fois
-bénite, permettra de «tirer l’eau» sur les pauvres morts. Les hommes la
-planteront en terre au bord des pièces de blé nouveau afin qu’il profite
-bien. Près de Jeannette et de Claire qui conduisaient Simon par la main,
-Jacquier serrait sous le bras une ramure qu’il avait coupée dans le
-verger et qu’il diviserait dans les champs des Ages. On voyait sortir
-des sentiers de traverse quelques vieillards tout desséchés avec de gros
-bouquets de buis qui verdoyaient étrangement sur eux, tels des boules de
-gui sur des arbres près de mourir.
-
-L’église fut bientôt pleine, de l’autel aux bénitiers de granit. Les
-cloches achevaient de sonner à pleine volée la grand’messe. Dans la nef,
-un murmure de feuillage vivait aux mains des fidèles paysans; le
-souvenir des morts y venait souffler. L’abbé Remier donna la
-bénédiction; les paroles latines célébrèrent la venue de Celui qui
-s’avance sur une rustique monture et qui annonce le royaume. A voix
-forte, l’abbé chanta: _Hosanna!_ et Simon, dans le missel que Claire lui
-avait acheté, contemplait l’image du Seigneur tout couronné de puissante
-humilité. Devant ses yeux neufs, une foule se pressait avec des
-vêtements rouges et bleus. Du haut d’un figuier, un homme regardait
-l’Homme-Dieu; il allongeait le cou pour mieux voir, et le monde se
-penchait avec lui. Claire priait près du banc réservé autrefois aux
-familles d’Argé et de Plaignac. Aujourd’hui M. Bonnier, régisseur de
-petits domaines en 1914, un dur paysan en veston, s’y tenait debout à
-côté de sa femme et de ses filles vêtues à la dernière mode. Lui, qui ne
-marchait guère, il y avait neuf ans, que chaussé d’une socque et d’un
-sabot, comme on disait, il venait en automobile, du château de Plaignac
-qu’il avait acheté récemment. Il y avait sur son visage couturé le fard
-d’une fortune encore neuve.
-
-Claire attachait ses regards sur l’autel, elle y trouvait une foi
-immuable. La messe finie, les fidèles sortirent de l’église par groupes
-pressés, et, le rameau à la main, ils entrèrent en foule au cimetière
-pour l’obscur triomphe des morts.
-
-Chacun répandait de l’eau bénite sur les pierre funèbres. Claire, devant
-le tombeau où dormait le capitaine Lautier, tenait Simon par la main,
-tandis qu’elle priait et demandait secours:
-
---Simon, ton père est là; il veille sur nous.
-
-Puis elle rejoignit sur la route Jeannette et Jacquier, qui étaient
-impatients de planter, au bord des terres labourées, le buis bénit.
-
-
-
-
-XII
-
-
-Aux Ages, la saison tourna, et dans les bois, les haies, les taillis, ce
-fut la fête des Rameaux. Au soleil plus chaud, la petite griffe des
-feuilles s’ouvrit et la verte ardeur courut du tronc à la pointe des
-branches. Les genêts répandirent leurs ors; les eaux bleuissaient
-partout. Jacquier planta les pommes de terre et Claire ne cessait de
-travailler à la maison, dans la grange et la basse-cour. Le souci ne la
-quittait point. Le temps viendrait où elle serait seule, tandis que
-Simon vivrait dans la ville. Par le souvenir, elle suivait tant de jours
-qui ne reviendraient plus. Une flamme la portait et, chaque matin, un
-dévouement tout neuf se levait en elle.
-
-Pendant les vacances de Pâques, Simon fut plus que jamais attentif à
-lui être agréable, mais elle voyait en ses yeux une lumière nouvelle,
-une gravité qui annonce l’homme futur. Alors elle détournait de lui son
-visage, comme pour cacher à ses regards sa peine qui restait secrète.
-Elle n’avait pas encore quarante ans et elle se sentait brusquement
-vieillir, dans une grande solitude.
-
-Ce soir de la semaine de Quasimodo, comme Simon lui demandait de chanter
-un air de ronde qui tournait sur une cadence joyeuse, elle dit:
-
---Je n’aime plus beaucoup ces airs-là.
-
-Elle chanta une de ces chansons dont les vieillards aiment à bercer leur
-cœur alourdi. Cela commence avec un peu de vivacité et s’éteint dans un
-sourire faible, au pli d’une bouche qui a reçu trop de larmes.
-
- Derrière le château de Mounviel,
- Elle chante la belle:
- La la la, la la la, la la,
- Elle chante la belle.
-
- Le fils du roi qui l’entendait
- De sa haute fenêtre
- Mande son petit Jean Varlet
- Qui bride le cheval.
-
- --Bon maître, où voulez-vous aller
- Sur ce cheval tout bridé?
-
- --Petit Varlet, je veux aller
- Entendre la bergère.
-
- Mon bon Seigneur, n’y allez pas.
- Ce n’est pas une bergère.
-
- --Varlet, moi je veux l’aller voir,
- Bergère ou bergerette.
-
- Du plus loin qu’elle le vit,
- Sa chanson s’arrêta.
-
- --Achève, belle, la chanson,
- Ta chanson est tant belle.
-
- --Comment pourrai-je l’achever,
- Pauvre désespérée?
-
- --Belle, as-tu un ami,
- Un ami ou un frère?
-
- --Ni mon frère, ni mon ami.
- Ils sont morts à la guerre.
-
-Elle avait murmuré cela, toute penchée sur le feu de l’âtre, et comme
-pour l’attester. Simon vint lui caresser le front, où les cheveux noirs
-étaient mêlés de mèches grises. Alors, brusquement, elle se leva et
-cria:
-
---Ne sois pas si mignon, petit. Je ne suis qu’une pauvre femme, bien
-pauvre.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Claire avait besoin d’un appui. Elle le trouva près de l’abbé Remier.
-Elle n’aurait pu longtemps contenir cette sourde angoisse qui la
-torturait. Le curé de Bonnal la recevait avec une bonhomie qui lui
-donnait plus de confiance que des paroles savantes. Très vite, il porta
-une vive lumière dans cette grande âme, si simple, si faite pour
-s’attacher. Il fallait que Claire Lautier se courbât aux desseins de la
-Providence. Elle devait accepter d’être séparée un jour de Simon qu’elle
-avait dignement modelé. Tel était l’ordre divin. Mais il découvrait, en
-cette fille de vieille souche rustique, un sentiment extrêmement fort et
-saint qui l’emportait sur tous les autres. Elle ne voulait pas, avec
-une sorte de volonté obscure et sacrée, que Simon, dont l’esprit était
-sans défense, fût mêlé à la vie d’une mère frivole, fascinée par le seul
-plaisir. Louise Lautier n’était pas prête à entendre les conseils
-d’En-Haut comme ceux de la sagesse humaine. Elle s’éclairait aussi du
-charme terrible des pécheresses. Elle ne cherchait que la volupté facile
-et rêvait d’épouser celui qui l’avait détournée du bon chemin. Comment
-ne pas trembler à la pensée que Simon, le fils du héros trahi, vivrait
-près de cet homme. Claire disait:
-
---Si je pouvais croire que Louise s’amendât, devînt meilleure, tout
-s’aplanirait.
-
-Peut-être avouerait-elle un jour sa grande faute, avec ces larmes qui
-purifient et à travers lesquelles on voit Dieu. S’il en était ainsi,
-Simon trouverait en elle la lumière qui renouvelle l’âme. Rien ne
-l’annonçait encore.
-
-L’abbé Remier, qui était sur le penchant de l’âge, recevait en lui ce
-tourment. Malgré des apparences rudes, sa tête couleur de brique, aux
-cheveux blancs, il gardait le même amour des âmes, aussi fort qu’au jour
-de l’Ordination, quand le vent du ciel l’avait abattu sur les marches de
-l’autel, dans la mort du monde.
-
-Claire poussait des cris qui l’émouvaient:
-
---Voyez-vous, le capitaine Lautier me dirait: «Tu peux le laisser aller
-maintenant»; mais il se tait, et mon frère est toujours près de moi.
-
-Alors il gardait quelque temps le silence; puis il trouvait des paroles
-d’espérance. S’il avait pensé que Claire était saisie d’une pensée
-égoïste, il se fût appliqué à l’en détourner. Mais il sentait bien
-qu’elle eût donné sa vie pour sauver l’enfant. Et aucun mérite n’était
-perdu.
-
-La saison devenait plus belle, le ciel était plus haut sur la vallée; la
-rivière faisait un courant de lumière changeante, toujours
-merveilleuse. Le matin, des brouillards s’élevaient; fumée comme d’un
-grand feu de bois, vapeur bleue où toutes choses s’enchantaient. La
-pointe du genièvre qui a l’air d’une arme, l’hiver, était une quenouille
-pour les fils de la rosée; les griffes de l’ajonc bâtard retenaient de
-l’or en fleur, les pierres paraissaient vivantes et comme douces au
-toucher. D’un immense voile déchiré, dont les bords flottaient, l’eau
-jaillissait dans sa jeunesse incorruptible. Les fées tournaient au
-soleil. Et du haut des Ages, d’un point de fécondité, les rayons verts
-du blé nouveau se mêlaient à ceux du colza fleuri. La roue de l’horizon
-reprenait son glissement avec la saison en marche.
-
-Pendant les vacances de Pâques, Simon, entre deux averses, courut dans
-les champs, découvrit dans un village inhabité une ruelle où s’ouvraient
-des maisons basses, aux fenêtres vermoulues et sans vitres. Les murs
-des vergers s’étaient peu à peu écroulés et les ronces liaient leurs
-pierres. Un rayon mystérieux dorait parfois les cheminées noircies où
-les vivants ne venaient plus s’asseoir. Mais l’enfant devinait là une
-présence invisible, le murmure des fées dont on parle sous le manteau de
-l’âtre, aux veillées. Quand il faisait doux, et assez de soleil pour
-qu’il ne fût pas saisi de peur, il s’arrêtait près de ces portes ruinées
-et regardait comme si des êtres de légende allaient en sortir. Pour son
-plaisir et son rêve, il y avait aussi de hautes roches où il montait
-afin de voir, tout en bas, les fêtes de l’eau.
-
-Le dimanche, il suivait Jacquier qui allait le long de la rivière, une
-gaule de noisetier au poing. De midi au coucher du soleil, il ne le
-quittait pas, l’admirant, quand il lançait sa ligne à travers les
-trembles. Souvent le bonhomme tirait de l’eau une truite ou quelque
-poisson blanc. Simon battait des mains et amusait le vieux valet plus
-content de le voir rire que d’être heureux à la pêche. Jacquier disait:
-
---Tu sais, Simon, ce n’est pas bien facile. Les poissons ne sont pas
-fous; je t’apprendrai à leur ferrer le bec.
-
-Ils revenaient, quand le soleil avait glissé derrière le versant qui
-devenait noir.
-
-Claire, à présent, ne se prêtait guère aux jeux de Simon. Le temps était
-passé où elle se mettait à croppetons en faisant des mines enfantines.
-Elle ne posait plus deux pommes rouges ou une orange dans le chariot
-minuscule qu’elle tirait au moyen d’une ficelle, pour le conduire vers
-lui. Alors il disait, selon ce qui était convenu:
-
---Non, madame, c’est trop cher, je ne prendrai pas vos fruits.
-
-Elle s’amusait à discuter longtemps; puis tout à coup, feignant une
-grande colère, elle s’écriait:
-
---Eh! bien, monsieur, prenez-les pour rien. J’aime mieux ça. J’ai un
-long chemin à faire et mes bœufs sont fatigués.
-
-Il prenait les pommes ou l’orange et se précipitait en riant dans les
-bras de Claire. Et que de jeux pareils, dont elle ne semblait plus se
-souvenir!
-
-Les beaux mois venant, elle s’attacha aux diverses besognes avec la
-flamme qui la portait quand elle avait appris la mort de Jacques Renaud.
-Un travail acharné l’avait sauvée. En ces moments, si elle cessait de
-peiner à la maison et aux champs, elle sentait qu’elle allait tomber et
-s’aliter. Alors Simon était à peine né, et Dieu le lui avait envoyé, ce
-petit Moïse en proie au fleuve. Ces chansons, qu’elle murmurait sur le
-berceau balancé, lui revenaient au cœur, ces chants qui deviennent si
-poignants à mesure que l’enfant prend l’âge d’adolescence et s’éloigne.
-
-Elle était impuissante à le retenir aux Ages, bien assurée qu’elle avait
-rempli plus que son devoir. On peut rendre le trésor de pur métal dans
-son intégrité, mais un enfant longtemps abrité, chéri, c’était de l’âme
-où vivrait toujours la meilleure part de sa vie. Et ses mains qui
-l’avaient sauvé des eaux, comme dans la sainte histoire, pouvaient-elles
-le rejeter dans le flot, lorsqu’il était encore sans défense?
-
-
-
-
-XIV
-
-
-L’été approchait. On le voyait bien aux verdures fortifiées de la
-vallée, à ce moutonnement de feuillages couvrant le versant. La rivière
-verdoyait aussi, et ses bords ne cessaient de vivre sous les trembles
-reflétés. Elle apparaissait parfois telle une large faulx abandonnée qui
-se recourbait dans l’herbe.
-
-Claire poussait les brettes et les bœufs dans un pacage que baignait la
-Gartempe. En ce lieu, de hauts rochers noirâtres s’élevaient; et des
-chênes attachant leurs racines entre les pierres versaient une gravité,
-une sorte d’immense songerie. Le flot, à cet endroit, devenait couleur
-de terre labourée. Tout bruit cessait; seule, murmurait la rivière qui
-avait le luisant de l’huile. La paix était si forte, ici, que Claire en
-était saisie. Mesurant le silence, un poisson sautait, faisait des feux
-blancs qui s’éteignaient peu à peu; ou bien c’étaient des bulles, des
-fusées de perles qui montaient de profondeurs où un rayon vert
-tremblait.
-
-Claire, assise dans un repli de la prairie, ne prêtait guère d’attention
-à cette vie de la rivière, ni au vol brusque du martin-pêcheur, beau
-comme une poignée de tendres feuilles ensoleillées et qui paraît se
-détacher des vergnes penchés. Le jacassement de la poule d’eau qui sort
-de son trou ne la surprenait plus. Tout cela était trop familier. Près
-de Tant-Belle couchée à ses pieds, elle restait immobile, recevant la
-paix de l’air et de l’eau en tricotant quelque lainage pour Simon. Elle
-songeait qu’elle était seule en ce monde et que, sans l’enfant, elle
-aurait été une femme qui vieillit, inutile. Elle pouvait s’en aller chez
-les morts, mais ce petit, il fallait le sauver. «Je donnerais ma vie
-pour lui, songeait-elle, et ce serait de grand cœur. S’il y a quelque
-chose de bon en moi, que ce soit pour lui... Mais je ne suis qu’une
-pauvre fille.»
-
-Maintenant, avec le tremblement d’être impuissante, elle s’isolait.
-Simon revenant de classe, elle ne passait plus ses heures près de lui,
-penchée sur sa tête blonde, lorsqu’il apprenait ses leçons. Elle ne
-lisait plus dans son livre pour lui faire répéter la page désignée par
-le maître. Elle restait plus souvent seule dans sa chambre, près de
-l’image de son frère; et tout bas elle lui demandait conseil. Mais rien
-ne lui répondait. Devant Simon, elle s’appliquait à devenir plus calme,
-à mieux contenir son cœur. Un soir, l’enfant, qui depuis longtemps
-devinait ce refoulement, dont il souffrait, se précipita vers elle en
-pleurant:
-
---Tu m’aimes moins. On dirait que tu te caches de moi.
-
-Elle eut la force de ne pas montrer ses larmes, mais elle lui caressa la
-tête et soupira:
-
---Comment peux-tu parler ainsi? Je deviens vieille, voilà tout. Ta maman
-est bien plus jeune que moi.
-
-Il leva vers elle sa figure grave et demanda:
-
---Ça ne t’ennuie pas que je pense à elle, dis, maman Claire? Il y a
-longtemps qu’elle n’a pas envoyé de lettres. Je te cachais mon chagrin.
-
-Claire put sourire et l’étreignit:
-
---Il faut bien que tu penses à elle. Moi, j’y pense autant que toi.
-
-Les jours coulaient dans l’immense paix agricole. La vallée verdoyait
-davantage. Le temps des foins était venu; on ne pouvait se servir de la
-faucheuse mécanique en ces terres montueuses. Jacquier partait au petit
-matin, quand le soleil monte des collines aussi douces au regard que la
-plume du pigeon sauvage. A ses poings, la faulx tournait dans l’herbe
-haute, blanchie de rosée, et il chantait pour se donner du cœur. Comme
-les jours étaient chauds, avec des menaces d’orage, Claire et Jeannette
-fanèrent sans répit. La charrette câblée entrait, dorée par le soir,
-sous le portail de la grange où Jacquier, ruisselant de sueur, mais bien
-content, la déchargeait.
-
-La pluie arriva comme l’herbe du dernier pré était presque sèche. On
-avait eu le temps de faire des meules qui empêchent le foin de se gâter.
-Au bout de huit jours, le ciel s’éclairant, on les ouvrit sous un ciel
-tamisé de nuages, et qui ne grille pas l’herbe, mais la fane peu à peu,
-en lui gardant tout son arome. Les jeudis, Simon aida à râteler avec ces
-mouvements réguliers qui ne laissent pas de brindilles.
-
-Après les feux de la Saint-Jean, les blés jaunirent davantage; le vent y
-courut, tel une fumée. Pas de plantes inutiles et mangeuses; à la saison
-humide, on les avait désherbés avec soin.
-
-Quelque temps encore, et l’épi allait être bon à couper. Jacquier se
-reposa un peu. Assis sur un billot de chêne, devant la grange, il
-tordait de la paille pour en faire des liens qui tiendraient solidement
-les gerbes.
-
-
-
-
-XV
-
-
-Le blé fut rentré en bonnes conditions et entassé sur la barge en
-attendant les battaisons. En ce pays qui est divisé par des haies où
-s’élèvent des chênes tailladés, la terre apparaissait dans sa nudité,
-avec ses vallonnements, ses plateaux, où les miroirs d’eau faisaient
-leur lueur, selon le jour. Sur les champs desséchés et comme roussis, la
-bruyère, les genêts croisaient leurs couleurs; les châtaigneraies en
-fleurs formaient au loin de hautes grappes d’or vert. L’air était plus
-lourd, mais aux heures torrides le vent portait un souffle de source.
-
-Claire, cette année, ne pouvait prendre un repos bien gagné. Son cœur,
-qu’elle avait étouffé de travail, lui faisait de nouveau sentir tout
-son poids. Depuis longtemps Louise n’avait pas écrit, et Simon s’en
-inquiétait.
-
-Un matin d’août, le facteur apporta une lettre où Claire reconnut
-l’écriture de Mme Lautier. Elle était seule au logis, Jeannette et
-Jacquier besognaient aux champs. Elle n’osait déchirer l’enveloppe et
-ses mains tremblaient. Elle murmura:
-
---Je perds la raison...
-
-Elle alla dans sa chambre dont elle verrouilla la porte. Elle put lire
-enfin la lettre. Louise Lautier lui apprenait que son ami avait décidé
-de l’épouser. Il acceptait que Simon vécût près d’eux; il le regarderait
-un peu comme son fils. C’était elle qui l’avait exigé.
-
-Claire vint s’asseoir à la fenêtre; elle regardait un point fixe qui,
-peu à peu, s’effaça en une sorte de brouillard. Elle laissa tomber sa
-tête trop lourde dans ses poings fermés. C’était en elle comme un trou
-brusquement ouvert où tournait sa pensée. Elle releva le front; une
-ardeur creusait ses yeux; elle respirait avec peine et elle appuyait ses
-mains sur ses genoux, tandis que la lettre avait glissé à ses pieds.
-Elle resta quelque temps ainsi. Soudain elle s’agenouilla, tout d’un
-élan, devant le portrait du capitaine Lautier.
-
---Mon frère, viens à mon secours, celui qui t’a pris ta femme va te
-voler ton enfant. Il le touchera de ses mains, celui qui t’a frappé dans
-le dos, quand tu étais là-bas. Mon frère, tu me vois, à cette heure,
-comme cela, toute broyée. Tu ne permettras pas que s’accomplissent ces
-choses.
-
-Elle se mit debout, harassée. Il y avait autour d’elle un silence
-extraordinaire, si fort, si cruel qu’elle eût voulu le chasser en criant
-pendant des jours et des nuits.
-
-Elle ramassa la lettre afin de la lire jusqu’au bout. Louise Lautier
-viendrait chercher Simon dès l’automne. Le mariage se ferait au
-commencement de l’hiver. Tout était prêt. Simon serait riche. Ils
-mèneraient tous les deux une vie très heureuse. Et Claire, on ne
-pourrait jamais l’oublier. On pensait bien qu’elle irait à Paris pour
-cette fête qui aurait lieu dans une grande église. Il y aurait des
-monceaux de fleurs, des chants magnifiques, et l’on mangerait les mets
-les plus succulents, arrosés de vins fameux. Louise commanderait pour
-Claire une robe de soie comme on n’en voit pas à Bonnal.
-
-Elle déchira les feuillets; elle se mit à gémir longtemps, les mains sur
-la bouche, mais ses yeux restaient sans larmes. L’heure approchait où
-Simon allait rentrer de classe; elle se ressaisit, ouvrit la porte et
-vint dans la salle. Elle alluma le feu et prépara le repas du soir. Puis
-elle sortit dans la cour. Elle entendit de loin les pas de l’enfant.
-Bientôt elle le vit pousser la barrière. Elle lui sourit, prit son sac
-et elle le regardait ardemment. Elle lui posa maintes questions
-auxquelles il n’avait pas le temps de répondre. Elle le considérait avec
-des yeux dilatés; il s’en irait à l’automne; elle ne pourrait le suivre,
-mais elle le verrait toujours dans son cœur à la lumière de ce soir.
-Elle garderait en elle cette ombre légère des cheveux sur le front si
-pur, ce pli de la bouche si gracieux que l’âme éclairait, et cette façon
-de pencher un peu la tête, comme faisait le capitaine Lautier, quand il
-était content et paisible.
-
-Lorsqu’il fut entré dans la maison, elle l’attira tout près d’elle:
-
---Simon, ta maman a écrit. Elle t’emmènera à Paris avec elle. Moi, je ne
-pourrai pas te suivre; tu resteras quand même, ici, partout...
-
-Il la regarda, tout étonné:
-
---Tu voudrais donc me quitter, maman Claire? Je ne pourrais pas vivre
-loin de toi. Tu viendras avec nous.
-
-Elle étendait son bras sur ses petites épaules et elle regardait au
-loin, comme si quelque chose de terrible arrivait. Elle avait peur;
-mais il ne la regardait pas aux yeux et il répétait:
-
---Tu viendras avec nous.
-
-Elle murmura, et quelque chose l’étouffait:
-
---Je n’habiterai pas avec toi. Cela ne se peut pas; je viendrai te voir
-quelquefois.
-
---Oh! souvent!
-
---Souvent, si tu veux... Plus tard, on verra... Toi, tu ne sais pas
-encore.
-
-Jeannette et Jacquier revenaient des champs. Claire songeait: «Quand
-Dieu ferme un chemin, il en ouvre un autre. Que sa volonté soit faite.»
-
-Le lendemain, qui était un jeudi, Claire, après midi, emmena l’enfant
-avec elle, dans la prairie, au bord de l’eau. Elle le fit asseoir tout
-contre elle, posant ses mains sur sa tête et parlant peu. La lumière et
-la chaleur de l’air effaçaient, ce soir, toute peine. Un faible vent,
-qui portait la senteur du genièvre et de la bruyère chauffée,
-blanchissait les feuilles du tremble. Claire, en ces moments, acceptait
-une grande trêve et recevait cette paix. Elle resta longtemps immobile,
-le regard fixé sur des feuillages où battait un rayon vert. Elle aurait
-voulu que le ciel l’enlevât au sol, bien doucement, à cause de son cœur
-blessé. Simon s’étonnait de cette immobilité et du poids de cette main
-jadis si légère et qui pesait lourdement sur lui. Il demanda:
-
---Je voudrais bien pêcher. J’ai porté ma ligne et tout ce qu’il faut.
-
-Elle parut s’éveiller et elle s’anima de gaieté. Tant de souvenirs se
-levaient! Elle se rappelait un jour pareil; elle lui avait taillé sa
-première gaule de noisetier, courte et fine pour que son petit bras pût
-la soutenir. Il tapait du pied en jetant sa ligne où ne se prenait aucun
-poisson. Elle voyait luire le bout de langue qu’il tirait, tout
-appliqué. En rentrant à la maison, il avait pleuré de ne pas rapporter
-le moindre fretin. Alors Jacquier lui avait dit qu’il lui apprendrait à
-chanter la chanson qui apprivoise les goujons. Il s’était mis à rire et
-à trépigner de joie.
-
-Elle vint sur la rive près de lui. Il avait pétri des boules de son mêlé
-de terre pour les jeter à l’endroit où il pêchait. Quand le bouchon
-filait sur l’eau, Claire l’avertissait du moment où il fallait tirer sa
-ligne. En une heure, il prit ainsi une vingtaine de goujons. Il les
-enfila par les ouïes dans un jonc noué au bout. Il dit:
-
---Je suis content près de toi, maman Claire.
-
-Elle hocha la tête, voulant goûter en silence le bonheur présent. Comme
-le soleil déclinait, Jacquier parut. Il portait une longue gaule.
-
---Tu vas voir, petit, comment on les apprivoise!
-
-Il détacha du bord un bateau plat. Il y monta, et, d’un coup de perche,
-il le poussa sur le flot. D’un mouvement fort et fin, il déroula sa
-ligne dont l’extrémité effleura l’eau. Il la laissait quelque temps
-filer, puis il la retirait vivement et recommençait dans un rythme
-parfait. Parfois un poisson semblait s’élancer hors du courant, mais il
-était bien ferré. Le butin s’amassait peu à peu. Le bateau, sous la
-poussée de la perche, avançait; et, de temps à autre, la gaule se
-courbait. On entendait un bruit d’eau froissée, une lueur d’écailles
-jaillissait dans un égouttement de feux blancs. Claire et Simon
-suivaient Jacquier du regard. Il s’éloignait, et l’on ne pouvait plus
-percevoir le «blouf» du chevesne vorace, mais le chemin liquide
-s’étoilait au point que touchait la ligne. Le soir rougissant la rive,
-Jacquier ramena le bateau où il avait reposé sa gaule. Sa perche
-ruisselait d’argent, car il l’enfonçait plus qu’à moitié dans la rivière
-plus profonde en ces parages.
-
-Il sauta dans la prairie rase et jeta aux pieds de Simon plus de vingt
-poissons. Claire ne les regardait pas, mais seulement les yeux de
-l’enfant pleins de joie.
-
-Jacquier rassembla son butin dans un seau garni de fougères. L’heure
-était avancée. Claire et Simon remontèrent vers les Ages. Le bonhomme
-apprit à l’enfant comment on tuait la loutre. Il fallait que la rivière
-fût gelée; alors elle sortait de l’eau et venait dans les champs
-chercher quelque nourriture. C’était le moment de la guetter. Autrefois,
-quand il était plus jeune et ne craignait pas autant le froid, il en
-avait abattu beaucoup. C’était une bête au poil bien plus doux que le
-velours, et la pluie ne prenait pas dessus. Quand ils rentrèrent à la
-maison, Jeannette venait de tremper la soupe.
-
---Prépare la poêle, je te porte de braves citoyens! s’écria Jacquier.
-
-Tout de suite, Claire et Jeannette se mirent à écailler les poissons et
-à les vider. Jacquier bourra sa pipe de tabac et l’alluma. Il voulut
-conter une gnorle[A] pour faire rire Simon.
-
-[A] Histoire malicieuse.
-
---J’ai fait ma besogne. Le reste est aux femmes, toutes les choses de la
-maison. Il y avait une fois un mari qui avait les fourmis dans les
-jambes et ne trouvait jamais rien de fait à son goût, sous son toit. Un
-jour qu’il s’en venait de faucher un bout de pré, il se mit en colère et
-grogna tellement que sa femme lui dit: «Pourquoi faire comme ça le
-vaillant? Demain, nous changerons de besogne, tu travailleras à la
-maison et moi aux champs. J’entendrai chanter les oiseaux.» Il accepta
-et riait dans son poil. On verrait bien si elle gagnerait à l’échange.
-Pour lui, ces babioles de ménage, ce ne serait rien. Belle besogne,
-qu’il dit, vingt femmes ne font pas en dix journées autant de travail
-qu’un bon paysan comme moi en trois couples d’heures. Dès la pique du
-matin, elle partit pour les champs, la faulx sur l’épaule. Lui, il
-battit la crème pour le beurre, mais, au bout d’un petit moment, il eut
-la pépie, et il n’avait pas envie de boire du lait, c’est bien trop doux
-pour un fier gosier. Il avait une rude gorge: s’il n’avait pas autre
-chose, il avait ça. Alors il s’en fut à la cave tirer du cidre. Pendant
-qu’il remplissait la bouteille, il entendit qu’un goret trop vaillant
-entrait dans la maison, tout comme chez lui. Il craignit qu’il ne
-renversât la baratte et courut le chasser, mais il oublia de remettre le
-fausset. Le cidre n’oublia pas de couler et il était pétillant comme un
-diable. La baratte était tombée et le cochon se barbouillait de crème,
-il avait la babine blanche, comme si notre perruquier lui avait frotté
-le poil avec de la poudre à savon. Le cochon trouvait que la vie était
-bonne. Quand il vit ça, l’homme fut moins content que le cochon. Il ne
-pensait plus à la barrique, il était colère comme un coq d’inde au
-croupion passé aux orties. Il chassa le cochon et le poursuivit si
-vaillamment qu’il heurta du pied une barre de bois et il tomba dessus
-son nez qui était assez long. Il se releva et tapa sur le goret si
-bravement avec la barre de bois, que l’animal fut tué raide. Tant pis,
-ça ferait du boudin. Enfin il remarqua qu’il avait passé le fausset dans
-la boutonnière de son pet en l’air. Il descendit les marches de la cave
-quatre à quatre. Le cidre avait fait un petit étang où l’on pouvait
-barboter. Ayant remis le fausset, pour que le cidre ne rentre plus dans
-la barrique, m’est avis, il s’en remonta dans la cuisine. Il avait de la
-peine à voir ce cidre que buvait la terre et non pas lui, le pauvre. Il
-restait quand même de la crème. Il en remplit la baratte et recommença à
-lui bailler le fouet.
-
-Jacquier s’arrêta, frappa sa pipe contre la pointe de ses sabots pour en
-faire sortir les cendres. Il la garnit de tabac qu’il alluma avec une
-braise. Simon s’écria:
-
---Ce n’est pas fini, il faut continuer, Jacquier.
-
-Jacquier le regarda du coin de l’œil et dit:
-
---Je te couperai ton bout de nez, il est trop curieux.
-
---Tu me le couperas après, mais raconte.
-
---L’homme, pendant qu’il barattait, se souvint que la vache était à
-l’étable, et que son ventre devait être aussi creux que la cornemuse de
-feu Bontier. Il était tard et elle n’avait rien mangé ni de mouillé, ni
-de sec. Et pas le temps de la mener au pré! Sur la maison, il y avait de
-l’herbe; c’était pas un toit comme le nôtre. Il eut l’idée d’y faire
-monter la vache. Et ce toit, il était appuyé à un coteau. Mais le veau
-gambadait. Notre Jean-femme prit la baratte sur son dos. Comme ça, on ne
-la renverserait pas. Il alla faire boire la pauvre bête. Comme il pliait
-l’échine pour tirer l’eau du puits, la crème lui coula dans le cou et
-le graissa comme il faut. Puis, au moyen d’une sorte de pont qui
-joignait le coteau à la maison, il poussa la vache sur le toit. Il
-pensait à tout. On est petit près de ces hommes. Il n’y en a plus
-beaucoup dans ces parages. Comme il était mi-jour, il laissa cette
-baratte au démon. Ils étaient brouillés tous les deux. Il fit de la
-bouillie; avec quoi, je n’en sais rien. Il accrocha la marmite dans la
-cheminée. Comme il était devenu prudent, il pensa que la vache pourrait
-faire une chute et se casser la barre du dos. Il monta près d’elle et
-lui passa une assez forte corde au cou et il eut l’idée d’en laisser
-tomber un bout par le tuyau de la cheminée. Il se la lia au jarret, et
-l’eau bouillait dans la marmite. Il fut bien tranquille pendant un petit
-moment, il faisait de la brave besogne. Mais la vache, qui n’avait pas
-l’habitude de brouter l’herbe du toit, tomba, et son poids tira d’un
-coup l’homme par le tuyau de la cheminée. Il y resta tout pendu et il
-miaulait comme un maître chat dont on écrase la queue; il ramonait par
-force la cheminée, pendant que la vache nageait dans l’air. La femme,
-voyant que son homme si vaillant n’apportait pas à manger, s’en revint à
-la maison. Quand elle vit sa vache qui beuglait en ramant avec les
-pieds, elle pensa devenir folle, coupa la corde et, du coup, l’homme
-dégringola sur la marmite. Cette journée lui a suffi; le lendemain, il
-alla faucher en chantant une brave petite chanson.
-
-Simon étouffait de rire. Claire, heureuse de le voir si gai, dit à
-Jacquier:
-
---Il n’y a que vous pour conter de ces histoires.
-
---Je le crois bien, grogna-t-il. Aujourd’hui on aime mieux jaser des
-boniments de la ville. Mais moi, j’ai point oublié ce que m’ont appris
-mes vieux.
-
-Les poissons étaient roulés dans une serviette, poudrés de farine.
-Jeannette mit des branches bien sèches dans le feu et posa la poêle sur
-son support. Elle la remplit d’huile de colza qui pétilla autour du
-croûton de pain qu’elle y avait jeté. Quand elle fut assez brûlée, les
-poissons s’y dorèrent tour à tour.
-
-Après la soupe, qui était servie sur la table de cerisier, on les mangea
-tout craquants comme de la miche fraîche. Claire, selon son habitude,
-veillait à ce que Simon mangeât bien. Elle écartait l’inquiétude. Elle
-écoutait le petit qui racontait des récits qu’il avait appris dans ses
-livres. La belle journée laissait en elle son reflet, un peu de sa
-grande lumière. On n’avait pas fermé les volets, les premières étoiles
-traçaient sur les vitres des signes vivants. Le murmure de la rivière
-s’élevait dans le silence et la paix. Claire, tandis que l’enfant
-parlait, regardait les moindres choses, les chandeliers de cuivre poli,
-les lampes à huile dont on ne se servait plus, la carabine accrochée
-au-dessus de la cheminée, les assiettes brillantes du vaisselier et,
-dans un angle, sous un miroir, le berceau de chêne où sa mère l’avait
-balancée. Simon, à son tour, y avait dormi. Sur ce nid, aujourd’hui
-vide, et peut-être pour jamais, revenaient toutes les chansons murmurées
-par des lèvres fidèles, au souffle du souvenir qu’on ne pouvait tuer.
-
-
-
-
-XVI
-
-
-La bonne fête du 15 août, la frairie de Bonnal, les battaisons
-annoncèrent la fin de l’été. Claire n’avait reçu que de brèves nouvelles
-de Louise Lautier, qui ne fixait pas encore la date de son arrivée aux
-Ages.
-
-Elle cachait toujours mieux sa peine. Elle parlait maintenant du départ
-de Simon sur un ton apparemment calme. Quelquefois, les dents serrées,
-elle disait à l’enfant:
-
---Quand tu seras là-bas, il faudra que tu vives comme ici, sagement,
-sans oublier les prières que je t’ai apprises. Et, mon petit, tu prieras
-pour moi.
-
-Insensiblement, par une volonté lente, elle s’était composé une mine
-plus sévère. Elle ne riait plus comme autrefois, ou bien c’était par
-à-coups, précipitamment, comme on sanglote. Des heures entières, un
-étrange poids la courbait; elle ne parlait que rarement et par
-nécessité.
-
---Quand il s’en ira, songeait-elle, il souffrira moins de quitter une
-femme comme moi, si triste. Les enfants aiment celles qui savent rire.
-
-Elle en vint à le repousser doucement, quand il se précipitait dans ses
-bras comme autrefois, au retour de classe. Simon s’en étonnait; à la
-longue, il devina un mystère qu’il ne pouvait percer. Parfois, après des
-jours où elle refoulait son cœur, Claire l’étreignait avec une ardeur
-subite, puis elle dénouait vite ses bras et l’éloignait à la hâte. Tous
-ceux qui la connaissaient, trouvaient qu’elle avait beaucoup changé.
-Quelque chose l’avait peu à peu desséchée. Sa figure pleine, au teint
-chaud, se creusait aux tempes, près de la bouche, et deux traits
-d’ombre lui barraient à présent les joues. Elle, qui avait toujours eu
-la taille forte, recoupait ses robes pour les empêcher de glisser.
-
---Maîtresse, disait Jacquier, il y a du vilain qui vous ronge.
-
-Ses bras devenaient plus lourds et ses mains lui faisaient mal, quand
-elle trayait les brettes.
-
---Je deviens vieille, voilà tout, répondait-elle aux gens qui
-s’inquiétaient de sa santé.
-
-Elle suivit avec plus d’assiduité les processions rustiques ou l’on
-demande la guérison de l’âme et du corps. Elle allait sur la colline
-prier la Vierge du sanctuaire, qui se dresse dans une poignante
-solitude. Elle s’agenouillait, laissait tomber son front sur ses mains
-jointes; aucune parole ne sortait de sa bouche; tout son cœur, au fond
-d’elle, n’était qu’une grande imploration silencieuse. La Vierge savait
-mieux qu’elle ce qu’il fallait souffrir pour mériter l’espérance.
-
-Claire se donnait toute en ce monde et par delà. Elle fréquenta les
-bonnes fontaines qui font leur lueur secourable dans les bois, près des
-hautes croix de chêne et sous leurs bras étendus, où tant de poitrines
-humaines, à l’exemple du Seigneur, ont saigné invisiblement pour des
-sacrifices secrets.
-
-Chaque semaine, elle cherchait un appui auprès de l’abbé Remier. Elle
-lui annonça le prochain mariage de Louise Lautier avec l’homme qui
-l’avait poussée dans l’abjection. Elle ne le connaissait pas, mais elle
-le regardait comme l’image même du démon. Ce soir, elle parla longuement
-pour se délivrer:
-
---Parfois, je me suis laissé prendre à des sentiments égoïstes et
-j’aimais peut-être Simon pour moi-même. A présent, je suis détachée.
-J’ai accompli mon devoir en élevant cet enfant, et j’avais assez de
-force pour le laisser partir sans me plaindre. Ce mariage a tout changé.
-Puis-je supporter que Simon vive près de l’homme qui a corrompu sa mère,
-navré le cœur de mon frère? Non, je ne le peux. Ce n’est pas de moi
-qu’il est question, mais de l’âme et de l’honneur de Simon. Il est
-encore sans défense...
-
-Alors elle pleura dans ses mains:
-
---Sans défense, il est sans défense...
-
-L’abbé Remier la guida prudemment. Il s’efforça de l’apaiser, mais il
-sentait bien que le cas était grave. Il dit:
-
---Il faut prier. Là est la source de lumière. Ne vous laissez pas aller
-au doute ni à la haine. C’est l’espérance de Dieu qui garde tout.
-
-Claire, en revenant aux Ages, s’arrêta souvent en chemin. La route,
-qu’elle faisait jadis d’une seule traite, lui paraissait interminable.
-En montant la côte à petits pas, elle était prise d’essoufflement; elle
-portait un cœur trop lourd.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-L’automne montra sa première ardeur; la vallée parut s’élargir pour
-livrer passage à quelque immense miracle. Une flamme secrète brûlait
-dans les bois et sur les eaux. L’enchantement annuel descendait de
-l’étoile du soir et ne touchait que la pointe des arbres avant de
-glisser le long des branches pour se répandre à terre. Un empire de
-brumes et d’or végétal naissait; la rivière, l’étang de Bonnal, la
-moindre source appelait une lumière de songe. Des semaines passèrent.
-Les champs devinrent plus beaux que le ciel. L’air était d’une sonorité
-étrange; partout frémissait une couleur de feu léger dans les feuillages
-plus tremblants. L’horizon s’éloignait et rompait son cercle sous la
-poussée d’une ardeur mystérieuse.
-
-Claire s’asseyait le soir, près de Simon, sur le banc du seuil. Sa
-figure était pâlie et plus creusée; ses yeux sombres paraissaient
-agrandis. Elle avait dû louer une servante de quinze ans pour aider aux
-travaux du ménage et de la grange, Jeannette ne pouvant suffire à la
-besogne toujours pressante.
-
-Jacquier grognait:
-
---Notre maîtresse, qu’est-ce que vous avez contre vous?
-
-Il ne l’interrogeait pas davantage. Un jour, elle lui répondit avec une
-douceur qui le toucha:
-
---Occupez-vous de Simon, je suis trop lasse pour le distraire.
-
-Vers la fin du mois d’octobre, elle cessa de travailler. Elle abandonna
-les soins du ménage à Jeannette. Elle se tenait près d’une fenêtre et
-reprisait lentement le linge de Simon, en songeant que bientôt elle
-serait seule dans cette maison. Elle s’habituait à cette pensée. Elle en
-faisait entrer la pointe au fond de son cœur. Elle ne pouvait que
-supplier Dieu qu’il gardât Simon du mal et de tout danger. Dans sa
-douleur, il y avait la profonde paix du bien accompli. Elle attendait
-une sorte de prodige, et elle aurait voulu en être déchirée; la graine
-meurt sous la pousse neuve. Mais elle n’était qu’une faible femme avec
-trop d’amour. Souvent Simon la surprenait au milieu de ces tourments
-obscurs; c’était lui maintenant qui racontait des histoires pour tâcher
-de l’égayer. Il avivait, sans le savoir, la plus grande peine du
-monde.
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Comme novembre approchait, Claire dut s’aliter. Le médecin de Bonnal, M.
-Vardier fut mandé à son chevet. Il déclara qu’il s’agissait d’une
-grippe, compliquée d’anémie. Quelques soins appropriés et la malade
-guérirait comme par enchantement, en cette terre des Ages où soufflait
-l’air le plus pur.
-
-Le temps était pluvieux; l’eau, d’où étaient nés tant de beaux
-feuillages, allait les reprendre et les dissoudre. Le ciel s’éclaira, et
-dans la cour un tilleul à la tête ronde ne gardait plus qu’un arc de
-feuilles d’or pâle, tel une lune qui s’effile peu à peu.
-
-Claire voulut se lever; elle avait été mécontente que l’on appelât le
-médecin. Elle n’éprouvait qu’une grande lassitude. Pour montrer que
-c’était là un malaise passager, elle se remit, tant bien que mal, à
-travailler dans la cuisine. Mais elle ne put longtemps continuer; elle
-avait des étourdissements brusques. En ces moments, elle s’appuyait à la
-table, pour ne pas tomber, et souriait afin de cacher cette faiblesse
-étrange qui lui faisait peur.
-
---Voilà ce que c’est d’avoir fait la paresseuse au lit, disait-elle.
-
-Simon se montra si affectueux, si tendre qu’elle en fut toute remuée. Il
-lui prenait sa figure amaigrie, à deux mains, et il la baisait sur les
-yeux et les joues creuses. Elle le repoussa bientôt avec violence,
-souffrant terriblement de ces caresses et de ces regards qui lui
-enlevaient en un instant le courage qu’elle amassait. Alors son cœur se
-fondait; le tremblement de sa bouche annonçait les larmes; et,
-s’éloignant, elle égrenait des prières.
-
-Jacquier sentait qu’une menace tournait sur la maison. Le soir, en
-revenant de labourer, il regardait Claire à la dérobée et il grognait.
-Il l’avait connue forte et pleine de vie. Quel mal la changeait ainsi?
-Ses moindres mouvements étaient lents; elle s’immobilisait, des heures.
-Son regard paraissait plus doux, mais la bouche faisait un trait blême.
-Jeannette l’interrogeait sur les choses de la maison, pour lui redonner
-goût à l’ouvrage, mais elle répondait:
-
---Tu sais bien ce qu’il faut faire.
-
-Elle ne s’abandonnait pas au doute, mais son âme ardente amenuisait le
-corps; elle n’y prenait pas garde.
-
-Simon devinait les sentiments secrets qui la travaillaient. Quand elle
-ne le repoussait pas, il venait s’asseoir sur un tabouret, à ses pieds,
-et il lui faisait la lecture dans les livres que l’instituteur lui avait
-prêtés. Un jour, comme elle se penchait sur lui, il vit tomber sur la
-page qu’il lisait une grosse larme qui s’y écrasa. Alors, n’y tenant
-plus, il s’écria:
-
---Maman Claire, pourquoi changes-tu comme ça? Je suis toujours ton
-petit.
-
-Elle avait caché sa figure dans ses mains, il les écarta doucement, et
-il regardait ces yeux rougis, creusés. Elle respira avec force, et,
-quand elle put parler, elle dit:
-
---Il ne faut plus me faire la lecture, Simon. Je t’aime toujours, tu le
-sais bien.
-
-Il se leva du tabouret où il était assis. Il caressa timidement les
-mains trop blanches, appuyées sur les genoux; puis, avec le sentiment
-d’un mystère trop grand pour lui, il s’en alla dans le bûcher où
-personne ne pourrait le voir pleurer.
-
-
-
-
-XIX
-
-
-En ce pays que le vent dépouillait de ses feuillages, on labourait. Dans
-l’enveloppement des brumes, on entendait tinter la chaîne de la charrue,
-souffler la paire de bœufs, et des cris éveillaient des espaces
-inconnus. En ce mois, les travaux des anciens âges revenaient dans ces
-champs morcelés qui se doublaient de mystère. C’était toujours la même
-marche, cette hâte lente d’où coule la pensée avec le sang.
-
-Jacquier put mener à bien les labourages. Le vieil acharnement qui
-triomphe des pluies et des vents le reprenait; il s’agissait d’accomplir
-ce qui était tracé et qui ne changeait pas, comme la forme du grain de
-blé.
-
-Mais, quand il revenait des champs, il s’affligeait de voir Claire
-assise près du feu, courbée. Dans le pays, on s’étonnait qu’elle eût
-vieilli aussi brusquement. On disait sous le manteau, à la veillée, que
-cette lassitude n’était pas naturelle.
-
-Un jour, une femme de Ballanges, qui connaissait beaucoup de secrets,
-presque tous perdus aujourd’hui, dit à Jacquier:
-
---Mon pauvre, regarde bien, l’enfant est trop beau et trop fin. Claire
-n’est pas sa mère et elle l’a élevé aussi bien qu’une bonne mère. M’est
-avis qu’elle lui a donné plus que son sang. C’est pour ça qu’elle périt.
-Quand on tire de l’eau, il faut qu’elle passe ailleurs.
-
-Les jours s’écoulaient. Claire paraissait toujours plus appesantie. Peu
-à peu, de vieilles gens vinrent la voir à la faveur des plus futiles
-prétextes, et ils la regardaient avec une grande curiosité. En s’en
-allant, après avoir parlé des choses de la maison et des champs, ils lui
-conseillaient des tisanes d’herbes, des pratiques secrètes. Elle
-souriait, haussait les épaules et s’écriait qu’elle n’était pas malade.
-Un soir, Jacquier, n’y tenant plus, lui dit:
-
---Maîtresse, rien ne vous fait mal, et c’est bien plus dangereux! Moi,
-j’ai trouvé ce qui vous tient. Il faut défaire «l’encontre»[B]. On vous
-a jeté un sort.
-
-[B] Mauvais sort.
-
-Claire avait horreur de la superstition, dont quelques vestiges
-subsistaient, çà et là, dans ce pays. Elle rabroua le bonhomme et lui
-demanda de ne plus s’inquiéter. Si, quelques jours, elle avait été
-obligée de s’aliter, elle allait, à présent, beaucoup mieux. Il ne
-s’agissait que de faiblesse, il fallait seulement prier Dieu.
-
-Jacquier se tint coi; mais il s’attachait à son idée. Pendant une
-semaine il fut soucieux. Il désirait que Claire écoutât ses conseils et
-vînt avec lui faire visite à la vieille Pouraud qui nichait dans
-l’étrange village désert où habitaient les fées. On ne savait pas l’âge
-de cette femme; les uns disaient qu’elle avait au moins quatre-vingt-dix
-ans, les autres, qu’elle venait de franchir les cent ans. Le maire de
-Bonnal, Jantou Prufaud, petit propriétaire, ami du progrès, mais qui
-voulait que son fumier restât à sa porte, tenta vainement de la décider
-à entrer à l’hospice. La commune lui fournissait quelques pains par
-mois. Elle avait la réputation d’être sorcière, mais bonne femme.
-Quelques jeunes filles allaient encore la voir, en cachette, pour faire
-disparaître par enchantement des verrues ou ces rougeurs qu’on appelle:
-feu sauvage. Les vieux connaissaient sa puissance; elle était défaiseuse
-de sorts ou releveuse d’encontres. Autrefois, il y avait seulement
-trente ans, beaucoup lui demandaient une aide, un appui, en cette
-campagne où la solitude entretient tant de mystère. En façon de merci,
-on lui apportait une bouteille de vin, un bout de lard ou de salé; elle
-n’acceptait jamais d’argent. A présent, elle ne sortait plus de son
-trou, sauf une fois par semaine pour aller chercher son pain.
-
-Jacquier la considérait avec respect, l’ayant vue jadis dans tout son
-prestige. Elle relevait l’encontre et il savait bien, lui qui n’ignorait
-rien des choses de la campagne, qu’il y en avait de plusieurs sortes:
-l’encontre d’air qui vient par refroidissement et coup de vent pluvieux;
-celle de terre qui apporte rhumatismes, goutte, enflure du corps
-produite par la fraîcheur du sol d’où s’échappe le poison des vipères et
-autres bêtes à venin. Après une journée de dure besogne, on s’étend sur
-le pré, à l’ombre, lorsque le sang est bouillant; de là des maux qui
-travaillent les membres et courent dans les os jusqu’à la mort.
-
-Il avait demandé secours à la mère Pouraud; il s’en était bien trouvé.
-Dans son verger mangé d’orties et de plantes sauvages, se trouvait un
-puits à la margelle écroulée; crapauds, salamandres, grosses couleuvres
-y venaient à la chaude saison. C’est de cette eau qu’elle avait puisée
-pour la faire chauffer sur un feu de sarments de vigne. Elle s’était
-mise à genoux, et, dans le liquide soulevé à gros bouillons, elle avait
-jeté les brindilles calcinées. Elle observait leurs mouvements divers en
-marmonnant des paroles.
-
-Jacquier avait bu de cette eau charmée. Elle se servait aussi d’aubépine
-blanche. Quand les charbons tournaient dans une fiole, en frôlant les
-parois du pot, il s’agissait d’un mal du bras ou des jambes; et de la
-tête, s’ils montaient vers le goulot.
-
-La mère Pouraud défaisait le soleil. Elle remplissait d’eau un verre, le
-couvrait d’un linge et le retournait. Si les bulles d’air s’élevaient
-d’une certaine façon, le plaignant souffrait d’une insolation, mais elle
-disait des syllabes secrètes et le soleil quittait la peau du malade où
-il n’était pas à sa place. Elle jeûnait, cela lui était facile, et son
-jeûne, coupé de croûtons de pain et mêlé à des prières, chassait les
-fièvres.
-
-Dans la semaine qui précède la fête des morts, Jacquier, ayant achevé sa
-besogne, entra dans la chambre de Claire, ouvrit l’armoire et prit en
-hâte un de ses corsages qu’il roula avec soin. Si la souffrante ne
-pouvait l’accompagner, un peu d’étoffe, pourvu qu’elle eût touché son
-corps, permettait de défaire l’encontre. Claire n’était pas malade, mais
-il fallait lui enlever cette fatigue mystérieuse qui pesait sur elle.
-
-Jacquier prit un bâton, alluma une lanterne et fit en sorte que sa
-maîtresse ne s’aperçût pas de son manège. A travers champs, sous un ciel
-pluvieux, dans la rage du vent d’ouest, il gagna le village désert. Il
-s’en allait gravement et soupirait qu’il n’y eût guère que lui et
-quelques vieilles gens pour croire encore aux puissances cachées.
-Bientôt il devina dans l’ombre la ruelle où s’ouvraient des seuils
-fracassés et où nul n’entrerait plus. Il vit briller la goutte jaune
-d’une lampe dans une maison basse à une seule pièce. Il s’approcha de la
-fenêtre et, près du feu, il aperçut la vieille Pouraud qui se chauffait,
-assise sur un escabeau. Dans un coin, sur un coffre, des poules noires
-dormaient, la tête sous l’aile; un chat au poil roussi les regardait,
-immobile.
-
-Il frappa la porte de son bâton. Un cri aigrelet lui répondit. Il leva
-le loquet et il entra, tellement saisi qu’il oublia de souffler sa
-lanterne. Elle tourna vers lui une tête énorme où les traits, autour du
-nez recourbé, se resserraient comme par un cordon tiré sous la peau.
-Elle regarda Jacquier; ses yeux, cerclés d’une membrane rouge,
-clignotaient, et elle étirait son cou fripé, tel un linge qui a trop
-servi. Elle marmonna:
-
---Assieds-toi, souffle ta lanterne.
-
-Il la souffla et s’assit sur une chaise boiteuse. Elle se taisait,
-appuyant de nouveau son front dans ses mains usées. Il tenait les
-paupières mi-closes, il attendait qu’elle parlât. Elle dit enfin:
-
---Tu ne viens pas pour toi, mon fi. C’est pour Claire des Ages, ta bonne
-maîtresse...
-
-Il expliqua qu’il avait apporté un de ses corsages. Il le tira de sous
-sa blouse. Elle le palpa, pencha dessus sa tête pesante:
-
---Mon fils, souffla-t-elle avec tremblement, je ne peux rien faire. Elle
-n’a pas de mal.
-
---Mais, vieille, elle est toute changée. Elle a quasiment fondu, et il
-me semble qu’elle n’a plus de vie.
-
---Oui, c’est un feu qui n’est pas d’ici. Elle s’en va... très loin. Tu
-ne peux pas la suivre, ni moi. Elle a donné ce qu’on ne peut point payer
-sous le soleil.
-
-Les poules noires remuèrent un peu sur le coffre, et le chat jaune
-regardait brûler les braises. La mère Pouraud ne parla plus; le vent
-ronflait entre les ais disjoints de la porte. Tout à coup elle parut
-s’éveiller:
-
---J’ai vu le petit. Il ne m’a pas vue. Il est tourné comme un bon
-fuseau. Les deux Dames le gardent.
-
-Jacquier s’écria:
-
---Vous pouvez relever l’encontre. Claire des Ages n’est plus la même.
-
-Elle repartit:
-
---Il n’y a pas d’encontre, mais les Anges l’ont entendue prier. Elle est
-plus forte que moi. Je n’ai que les eaux, les petites plantes, le feu...
-Il faut se taire.
-
-Il se leva, posa sur le coffre un bout de salé en offrande.
-
---Je vais rallumer ma lanterne à votre feu, dit-il.
-
-Il prit des brindilles qu’il enflamma, mais elles s’éteignaient, quand
-il les approchait de la chandelle. Alors, plein de peur obscure, il
-regarda la mère Pouraud.
-
---Tu vois bien, dit-elle, mon pauvre! La lune est levée sous le nuage.
-Tu peux partir comme ça, sans lumière.
-
-Il voulut parler, mais quelque chose le tenait au cou. Et il comprit
-qu’il n’avait plus qu’à s’en aller.
-
-
-
-
-XX
-
-
-Claire, en ces jours pluvieux et ventilés, ne quittait guère la maison.
-Elle considérait les travaux du ménage et de la ferme sans avoir même le
-désir d’en prendre sa part. Elle se sentait comme détachée du monde; sa
-peine s’allégeait. Simon, bientôt, partirait pour la ville, loin d’elle.
-Par des paroles et des silences, elle avait la force de l’habituer à
-cette pensée. Dans ses nuits de veille, elle demandait à son frère
-défunt de tout conduire. Elle savait bien qu’on ne pourrait tout à fait
-l’enlever à l’enfant et qu’une divine puissance domine tous les départs.
-Elle ne s’appartenait plus, ayant donné ses jours passés et à venir. Il
-lui semblait que Dieu avait reçu ce don silencieux.
-
-La fête des Morts arriva. Claire, avant le jour, se leva et vint sur le
-seuil; les branles coutumiers frappaient les bords de l’horizon noir,
-où, sur un point, naissait une sorte de vapeur blanche. Elle écoutait le
-son de la cloche, assourdi, qui parfois se perdait dans le vent
-tournant. Elle se souvenait de semblables crépuscules, quand sa mère
-allumait sa lampe plus tôt que de coutume. Elle et son frère
-s’éveillaient dans cette aurore des défunts qui demandent le souvenir du
-cœur périssable et la prière de l’âme éternelle. Ramenant son manteau
-sur sa poitrine, comme le soleil se levait:
-
---Mon frère, inspire-moi. Tu as donné ta belle vie, je voudrais donner
-la mienne pour cet enfant qui sommeille encore. Il va partir, mais il ne
-faut pas qu’il soit perdu.
-
-Elle revint dans la chambre. Simon dormait, elle ne l’éveilla pas.
-Depuis deux mois, elle n’était pas allée à Bonnal, à cause de ces
-faiblesses étranges qui la prenaient. Mais, ce matin, une ardeur
-profonde la tenait. Elle accompagnerait Simon à l’église pour honorer la
-tombe de famille.
-
-Elle l’habilla d’un vêtement noir qu’elle lui avait fait tailler pour
-cette fête, où ce serait crime d’oublier. Lorsque, tous les deux, ils
-eurent dit leur prière, devant un crucifix qui dominait de ses bras le
-portrait du capitaine Lautier, Claire attira l’enfant contre elle.
-
---Simon, c’est la dernière fête de Toussaint et des Morts que tu
-passeras ici. Dans quelques mois, tu seras dans la ville. Mets-toi à
-genoux et prie pour moi, mon petit.
-
-Il avait envie de pleurer, mais il s’agenouilla, tandis qu’elle restait
-debout, en appuyant légèrement ses mains sur sa tête.
-
-A mi-voix, elle demanda:
-
---Redis avec moi les paroles que je vais prononcer: «Jésus qui avez
-souffert, ayez pitié de Claire Lautier. Elle voudrait vous servir et
-elle ne sait plus en quelle route elle est arrivée. Que son frère, le
-bon capitaine Lautier, vous parle d’elle, il est tout près de Vous, et
-Vous l’écouterez. A votre exemple, il a été couronné d’épines et pas une
-goutte de son sang n’est perdue.»
-
-Simon répétait avec Claire chaque mot de cette prière et une flamme
-blanche montait en lui, toute la pureté de son âme, qu’une plus grande
-âme guidait. Elle reprit en tombant à genoux, et il y avait dans sa voix
-le tremblement des larmes qui éclairent:
-
---Jésus, ayez pitié de Claire Lautier. Prenez-la, si c’est votre
-volonté. Et moi, je suis un petit garçon qu’elle a tenu par la main.
-Ayez aussi pitié de moi. Ouvrez les yeux de Louise que le capitaine
-Lautier a aimée et qui...
-
-Simon sentait qu’elle allait suffoquer d’angoisse, mais ces paroles
-étaient pour lui mystérieuses. Elle murmura:
-
---Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons.
-
-Elle redit, tandis que Simon, tourné vers elle, s’étonnait de ne voir en
-ses yeux aucune larme:
-
---Comme nous pardonnons.
-
-Elle releva dans ses bras l’enfant et, comme il allait pleurer, elle se
-mit à sourire et elle s’écria:
-
---C’est aujourd’hui la fête des Saints et il ne faut pas pleurer.
-
-
-
-
-XXI
-
-
-Le jour des Morts, Claire vint à Bonnal avec Simon. Toujours la même
-faiblesse la tenait. Elle avait fait un dur effort pour assister à la
-messe. Elle s’était privée de la communion, ne pouvant à jeun accomplir
-le chemin qui maintenant lui paraissait si long.
-
-Sur la place, les gens de campagne étaient rassemblés. L’église, à peu
-près vide pendant les offices de l’année, se remplissait, en ce jour,
-d’une foule qui débordait le parvis. Après le _Libera_ chanté au
-cimetière par un soir de bruine, les fidèles allèrent se courber sur
-leurs tombes de famille. Le buis des Rameaux, aux mains de femmes
-enveloppées de cape noire, répandit sur les pierres funèbres l’eau
-bénite. Les jeunes gens de ce pays que les souffles de ce temps avaient
-désemparés, les garçons en veston de ville, les filles en robes courtes
-et coiffées de petits chapeaux à la mode écoutaient en ce moment le vent
-du mystère. Demain, ils oublieraient, jusqu’à ce que la mort parût sur
-le seuil de leurs maisons. Quelques années avaient suffi à changer leurs
-vêtements, alors qu’un demi-siècle ne l’aurait pu; mais aujourd’hui ne
-les retenait au passé que le souvenir des défunts. Beaucoup voyaient
-encore le visage qu’ils montraient pendant leur vie, penchés sur leur
-berceau d’enfant, au chant d’une bonne vieille chanson. Dans le grand
-trouble et le tourment de l’époque, il semblait qu’il n’y eût plus
-guère, sur les horizons de l’âme, que la lanterne des morts où brûlait
-la sombre flamme inextinguible.
-
-Claire mangea à midi chez des parents; elle n’aurait pas eu la force de
-regagner les Ages après la messe et de revenir au cimetière où le
-prêtre, après l’ornement d’or, revêt la lourde chape noire. Ceux qui la
-connaissaient, la regardaient avec étonnement. De braves gens, qui ne
-savent pas déguiser leur pensée, lui dirent en face:
-
---C’est toi, Claire des Ages. Tu aurais mieux fait de ne pas venir. Tu
-as donné tes couleurs au petit.
-
-Le jour tombait, dans une pluie silencieuse; elle prit le chemin des
-Ages. Simon entendait le souffle rauque de sa respiration. Au pont de
-Chanaud, elle s’arrêta; son cœur battait vite, comme si elle avait
-couru. Simon la vit blêmir:
-
---Je voudrais pouvoir te porter, maman Claire. Quand je serai grand, je
-le pourrai.
-
-Elle ne répondit pas et vint s’asseoir sur la rampe du pont. Elle dit
-enfin:
-
---Je me suis levée trop tôt ce matin.
-
-La nuit descendait; la rivière coulait dans un rouleau de vapeurs.
-Claire se ressaisit et prit l’enfant par la main.
-
---Petit, tu prendrais froid ici.
-
-Quand elle se fut engagée dans l’étroit chemin tournant, elle cassa une
-branche de frêne pour s’y appuyer. Elle soupira tout en marchant:
-
---Il faudra que j’achète un mulet. Notre âne a fait son temps. Mais tu
-vas partir, Simon.
-
-Il l’embrassa et lui promit qu’il viendrait tous les ans la voir aux
-Ages.
-
-Elle desserra son étreinte; elle ne pouvait plus, comme autrefois,
-porter le poids de l’enfant. Elle s’arrêta encore à mi-côte et elle
-murmura:
-
---Ah! comme j’ai hâte d’arriver. L’an passé, je montais si facilement
-cette côte.
-
-L’ombre tournait dans les bois mystérieux.
-
-
-
-
-XXII
-
-
-Jacquier acheta à la foire de Bellac un mulet et une carriole. Il vendit
-le vieil âne, dit Tournebroche, à une marchande de légumes qui habitait
-à Villemonteil. Elle le paya un bon prix. A défaut de vigueur, il avait
-beaucoup de sagesse.
-
-Jeannette et la petite servante faisaient tant bien que mal la besogne,
-Claire ne s’en inquiétait pas. Elle possédait assez de terres et
-d’argent. Ce beau domaine des Ages avait toujours appartenu, de mémoire
-d’homme, aux Lautier qui faisaient figure de bourgeois campagnards.
-Aujourd’hui, il valait au moins cent mille bons francs. Depuis qu’elle
-avait cessé de travailler, Claire se demandait où iraient ces champs
-pleins de la force de sa maison, si elle venait à mourir. A présent,
-elle pensait paisiblement à la mort, à ce royaume où ceux qu’elle aimait
-attendaient l’éveil.
-
-Un soir de la mi-novembre, elle fit atteler le mulet. Conduite par
-Jacquier, la voiture eut bientôt fait d’atteindre Bonnal et de s’arrêter
-à la porte de M. Vantaud, notaire de campagne, qui gardait dans ses
-archives les actes de la famille Lautier. Elle portait, dans un sac à
-main, un testament en bonne et due forme où elle faisait de Simon,
-lorsqu’il aurait atteint sa majorité, son légataire universel, avec la
-condition expresse que le domaine des Ages ne pourrait être vendu.
-
-M. Vantaud, petit homme aux cheveux blanchis, plein de courtoisie et de
-bonhomie rustique, invita Claire à se reposer au salon, mais elle avait
-hâte de revenir aux Ages. Jacquier l’attendait sur le seuil, les rênes
-en main. Elle prit place dans la carriole. Comme il était quatre heures
-du soir, les enfants qui habitaient loin du bourg sortaient de l’école.
-Claire appela Simon. Il monta sur le banc, tout près d’elle. Il se mit à
-parler des travaux et des jeux de sa classe. Maintenant ses camarades
-étaient bien gentils et ne le faisaient plus souffrir. La voiture gagna
-au trot le pont de Chanaud. Claire écoutait l’enfant et s’appuyait un
-peu sur lui.
-
---Parle, toi aussi, demanda Simon, tandis que le mulet soufflait dans la
-côte.
-
-Il tombait une bruine qui vernissait les feuilles mortes. Il y avait à
-l’Ouest des troupes de nuages noirs qui attendaient que le vent se levât
-pour reprendre leur marche monotone. C’était le temps de la chasse
-volante et du cavalier ténébreux, dont on parle autour des cheminées, au
-temps des veillées. On entendait vers la mi-nuit un ronflement de
-naseaux et le battement sourd des sabots qui brillaient quand la lune
-paraissait.
-
-La voiture entra dans la cour, et Jeannette présenta à Claire une
-lettre que le facteur avait portée aux Ages, pendant son absence. Elle
-eut à peine besoin de regarder l’adresse. Simon alla faire ses devoirs
-sur la table de la cuisine. Elle savait bien ce que lui apportait cette
-enveloppe. Elle lut d’un trait toute la lettre. Louise Lautier
-arriverait aux Ages après-demain 20 novembre, et, cette fois, elle
-emmènerait Simon à Paris. Claire se roidit; plusieurs fois, elle
-murmura:
-
---Viens à mon secours, mon frère. Que je sois courageuse comme toi.
-
-Puis, le visage calme, elle s’approcha de Simon qui penchait sa tête en
-écrivant, et dit, sans une brisure dans la voix:
-
---C’est la dernière fois que tu travailleras ici. Ta maman va venir et
-te conduira avec elle à Paris. Tu feras un grand voyage, mais tu ne
-m’oublieras pas. Je garderai ce cahier où tu écris.
-
-Simon revit par le souvenir sa mère si belle, si gracieuse, comme si
-elle était déjà près de lui. Il leva vers Claire son front où
-s’ébouriffaient ses cheveux blonds.
-
---Il faudra que tu viennes avec nous.
-
---Je serai toujours avec toi, mon petit. Ne travaille pas ce soir. Je
-ferai prévenir M. Salvat que tu quittes l’école. Moi, je garde ces
-livres, ces cahiers. On t’en achètera d’autres là-bas. Tu veux bien me
-les donner? Va te chauffer au coin du feu. Tu n’auras pas un feu comme
-celui-là, là-bas.
-
-Il noua ses bras au cou de sa tante:
-
---Laisse-moi, Simon. Je n’ai pas enlevé mon chapeau. Je vais revenir.
-
-Elle alla dans sa chambre, d’un pas lourd, comme si elle saignait en
-dedans.
-
-Puis, de ses mains qui tremblaient, elle chercha dans la commode la
-boîte où était enfermée la photographie jaunie de Jacques Renaud, celui
-qu’elle n’avait pu aimer sur la terre et qui était parti plus loin que
-les collines de ce pays, très loin, dans le ciel. Elle y glissa les
-livres et les cahiers de Simon. Cela fait, elle se tourna vers le
-portrait du capitaine Lautier, silencieuse, la figure brûlante et sans
-larmes, comme si elle attendait une réponse qui arrivait dans l’ombre, à
-travers des espaces sacrés.
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-Le 20 novembre, dès le point du jour, Claire éveilla Simon. Il revêtit
-son habit des jours de fête que, la veille, elle avait repassé. Dans la
-pochette de la veste, elle glissa un mouchoir de fine toile. Elle posa
-sur la chère petite tête le béret de drap. Jacquier attela le mulet et
-il releva la capote, car le temps était à la pluie. Il poussait des
-jurons étouffés et il avait l’air de mâcher quelque chose de bien amer.
-Quand tout fut prêt, Simon vint s’asseoir sur le banc. Il ne disait
-rien, encore tout ensommeillé, partagé entre l’attrait si fort de
-l’inconnu et ce grand regret qui rôdait autour de la maison. Jacquier
-monta dans la voiture. Claire se tenait sur le pas de la porte; le vent
-pluvieux mouillait sa figure pâlie, ses cheveux gris, sans qu’elle parût
-s’en soucier. Soudain elle courut chercher une couverture et recommanda
-à Jacquier d’en bien couvrir Simon.
-
-La voiture se mit en marche, dans le jour qui se levait; Claire se hâta
-de rentrer dans la salle. Elle s’étonnait de se sentir plus forte. Aidée
-de Jeannette et de la petite servante, elle prépara les déjeuners,
-apprêta le lit dans la chambre où Louise coucherait avec Simon. Elle mit
-tout en ordre comme si elle allait recevoir un hôte extraordinaire. Elle
-frotta d’un chiffon de laine les armoires de cerisier, l’horloge qui
-marquait des minutes dont le battement scandait tant de mystère. Sur la
-table, elle étendit une nappe blanche fleurant la lavande. Elle y posa
-de belles tasses de Limoges pour y verser le chocolat au lait, car
-Louise Lautier n’aimait guère la soupe. Là, elle partagerait, pour la
-dernière fois peut-être, le pain des Ages avec l’enfant. Les moindres
-choses prenaient une gravité, un poids nouveau, comme si elles
-rendaient, en ce moment, tant de vie secrète qui les avait pénétrées en
-silence, depuis des années.
-
-Jeannette malmenait ses casseroles et grondait, entre ses lèvres
-bridées, des mots confus.
-
---Chaque soir, jusqu’à ce que Louise parte avec Simon, dit Claire, il
-faudra que tu prépares de l’eau chaude pour les boules de grès. Cette
-maison est froide.
-
-Elle s’aperçut que les cuivres de la batterie étaient enfumés; elle
-demanda à la servante de les frotter pour qu’ils reluisent bien: ce
-serait plus gai au regard. Ayant veillé à ce que la maison parût dans un
-état de propreté parfaite, elle vint s’asseoir près du feu, sur une
-chaise basse. Elle pria Jeannette de bourrer les landiers de ces fagots
-et de ces souches qui font des brasiers. Elle ramena sur ses épaules son
-fichu de laine et tendit ses mains vers la flamme. Tant-Belle se coucha
-près d’elle.
-
-Il y avait dans la salle un silence comme de quelqu’un qui retient son
-souffle et qui attend. Avant de sonner neuf coups, l’horloge fit
-entendre un craquement, égrena l’heure et reprit dans une paix profonde
-sa course réglée. Claire considérait le feu qui perçait le bois de ses
-vrilles et qui, de temps à autre, faisait des virgules de couleur. En ce
-moment, elle ne pensait à rien, étourdie.
-
-Soudain, elle entendit la voiture qui tournait dans la cour, le rire de
-Louise Lautier et les paroles joyeuses de Simon. Alors elle se leva,
-vint sur le seuil, pleine de ce courage qui avait porté là-bas son frère
-le capitaine au-devant de la mort sanglante. Elle murmura des mots
-d’accueil et montra une figure paisible. Louise la tint embrassée, puis,
-se reculant, elle s’écria:
-
---Ah! comme vous avez changé. Vous avez fait une maladie.
-
-Claire secoua la tête et regarda celle qui entrait en tenant Simon par
-la main, une belle femme avec le même visage brillant, les mêmes grands
-yeux doux et ce parfum que le vent aigre ne pouvait dissiper.
-
-Jacquier apporta des bagages et deux valises de cuir. Claire les fit
-déposer dans la chambre. Comme Louise étreignait Simon et le couvrait de
-caresses, elle dit:
-
---Je vous laisse tous les deux un moment. Je vais servir le déjeuner.
-
-Louise et Simon mangèrent de bon appétit. Claire se tenait près d’eux,
-debout. Comme ils lui prêtaient peu d’attention, elle s’en alla sans
-bruit et resta quelque temps dans la grange. Simon ne cessait d’admirer
-sa mère; l’enchantement, qui l’avait déjà saisi, recommençait. Louise
-s’émerveilla devant le grand feu de bois et elle fit glisser son manteau
-sur ses épaules mi-découvertes. Elle prit Simon sur ses genoux.
-
---Tu ne me quitteras plus. Tu verras comme tout est beau et facile,
-là-bas.
-
-Alors il se pencha à son oreille:
-
---Il faudrait emmener avec nous maman Claire.
-
-Louise devint pensive:
-
---Je le veux bien, Simon, si elle le veut elle-même...
-
-Claire rentra dans la salle: elle tenait ses mains croisées sur sa
-poitrine. Simon s’élança vers elle, mais elle le repoussa doucement.
-
-Louise, à présent, parlait de la vie qu’elle allait mener avec l’enfant.
-Ils habiteraient dans un appartement de la plaine Monceau; ils y
-trouveraient le confort. On avait tout prévu: éclairage, ameublement,
-chauffage, tentures aux couleurs choisies et jusqu’à la voiture pour les
-promenades. Simon vit luire, au cou de Louise, un collier dont les
-grains se perdaient sous le corsage.
-
---C’est un collier de perles. Il est superbe. Il vaut bien une grande
-terre avec une grande maison. Regardez-le, Claire.
-
-Tout à coup elle se leva et vint dans la chambre. Elle avait à peine eu
-le temps d’enlever son chapeau de voyage. Elle demanda de l’eau chaude.
-Après une heure, elle parut dans la salle; elle avait changé de robe, et
-l’étoffe était coupée à souhait pour exalter la ligne admirable de ses
-épaules et de ses bras demi-nus. Son visage avait l’air d’une chose
-précieuse, vivifié par les yeux éclatants. Simon la trouvait si belle
-qu’il était pris de timidité. Elle l’embrassa comme pour lui montrer
-qu’elle n’était pas un être de féerie.
-
-Jeannette, qui n’avait pas desserré les lèvres, apprêtait le repas de
-midi et elle faisait un hachis pour relever une gibelotte. Louise, qui
-semblait offensée par ces odeurs de cuisine, se tourna vers Claire et
-lui demanda si elle pouvait s’entretenir avec elle. Simon resterait
-auprès de Jeannette. Claire fit un signe de tête et vint avec Louise
-dans la chambre.
-
-Louise Lautier ouvrit une de ses valises et elle en retira une robe de
-soie noire.
-
---J’ai apporté cela pour vous.
-
---La couleur est bien choisie; c’est celle que j’aime. Je vous remercie.
-
---Je vous ai tenue au courant de ce qui arrivait, dans ma dernière
-lettre. J’ai hésité longtemps à me remarier; je ne pouvais, cette fois,
-refuser; il y va de l’avenir de Simon et du mien. Celui que je vais
-épouser est très riche et il m’aime beaucoup.
-
---Et vous le connaissez depuis longtemps, dit Claire. Peut-être
-vaudrait-il mieux ne pas parler de cela, ici, où l’âme de mon cher frère
-est toujours présente.
-
-Il y eut un silence où passait la rumeur des arbres battus par le vent
-pluvieux de ce mois des morts. Claire se tenait debout, appuyée sur la
-commode où était posé le portrait du capitaine Lautier. Louise voulut
-parler avec précipitation, tout d’un élan, puis elle pâlit, se maîtrisa:
-
---Après-demain, je partirai avec Simon. Quand vous voudrez le voir, vous
-le pourrez. Je sais qu’il est plus à vous qu’à moi-même. Il y a quelque
-chose qui vaut plus que le sang, je le comprends à cette heure.
-
-Claire, à mi-voix, parla de l’enfant et de ces années qui avaient coulé
-si vite, tandis qu’elle l’élevait et ne cessait de le protéger.
-
---Aujourd’hui, je vous rends celui qui est à vous, mais, en l’emmenant
-au loin, vous m’emporterez aussi. Je vous le rends, ce petit, aussi pur
-que le jour où je suis venue le chercher. Je ne puis pas dire tout ce
-qui se passe en moi, en ce moment. Et je vous aime, vous qui êtes si
-loin de moi, parce que vous m’avez confié le plus beau trésor de ce
-monde. Sans cela, je n’aurais été qu’une pauvre femme.
-
-Louise Lautier sentait que les fameuses richesses et ce qu’on appelle
-les plaisirs étaient choses bien fragiles. Il y avait un grand trouble
-dans son cœur, mais elle ne voulait pas livrer le combat. Elle éloigna
-en hâte cette amertume qui donne l’appétit de Dieu. Elle devint enjouée,
-souriante. La robe de soie noire était étendue sur le lit, comme l’image
-d’une sombre vanité sans corps et sans vie. Louise comprenait que Claire
-ne voudrait jamais la porter et elle voyait avec inquiétude la lueur
-étrange qui marquait les yeux de sa belle-sœur. A Paris, elle avait eu
-la pensée de dédommager Claire de tant de soins donnés à l’enfant. Elle
-glissa ses mains dans un sac de cuir gaufré, mais la liasse de billets,
-qu’elle voulait donner, lui brûlait maintenant les doigts.
-
-
-
-
-XXIV
-
-
-Le soir de l’arrivée de Louise, Claire Lautier prépara son lit dans une
-chambre qui n’était jamais habitée. Peu de temps avant sa mort, le
-capitaine Lautier y avait couché deux nuits, le temps d’une brève
-permission. Jeannette alluma du feu afin de combattre l’humidité de la
-saison. Claire veilla tard dans la nuit. Près d’elle, le linge et les
-vêtements de Simon étaient entassés. Elle les tria avec soin; il y avait
-des bonnets d’enfant dont elle coiffait un moment son poing fermé. Elle
-les approchait de ses yeux et la blancheur du berceau remontait dans son
-cœur, le remuait de ses balancements. Puis, c’étaient des robes courtes
-comme en peuvent porter de grandes poupées, maintes choses brodées, à
-peine usées, l’enfance étant un effleurement. Tout cela, dans le
-silence, prenait la couleur des jours qui ne reviendraient plus.
-
-Elle plia dans une malle d’osier les vêtements que Simon pouvait encore
-porter. Sous la lampe, elle fit quelques reprises. Le linge était blanc
-et fin, les habits sans taches, dans leurs plis. Quand elle eut tout
-rangé, avec les gestes lents du suprême amour, elle plaça près du
-couvercle les jouets que Simon avait taillés dans le bois, la charrette,
-les bœufs articulés, des sifflets creusés dans une branchette de
-châtaignier. Elle referma la malle; ses yeux se voilaient; ils n’étaient
-plus tournés que vers une blessure qui saignait tout au fond d’elle,
-dans l’ombre. Une grande force la tenait en éveil. Elle murmura, ayant
-prié un moment, et ne pouvant encore se coucher:
-
---Laisseras-tu faire cela, mon frère? Que ton enfant vive près de cet
-homme? Écoute-moi. Tu es là. J’avais ma vie... Je l’ai donnée, mais je
-donnerais mon dernier soupir pour que cela n’arrivât pas.
-
-Minuit sonna. On entendait le tournoiement de la pluie sous le vent
-d’Ouest. Claire ouvrit la porte avec une immense espérance, et, dans le
-couloir, où coulait le rayon faible de la lampe, elle appela:
-
---Mon frère, mon frère...
-
-Il lui parut qu’un souffle l’avait touchée.
-
-Elle se coucha et ne s’endormit qu’au petit jour. Quand elle s’éveilla,
-le vent ne s’était pas apaisé, mais il venait maintenant du Nord et il
-écrasait contre les vitres de la fenêtre des grêlons et une sorte de
-neige pourrie. Claire se leva et s’habilla en hâte.
-
-Dans la salle, Simon se chauffait près du feu et Louise apprêtait le
-déjeuner du matin. Elle avait revêtu une sorte de peignoir qui faisait
-s’écarquiller les yeux de Jacquier. Il ne put se tenir de grogner:
-
---Les belettes ne vous mordront pas.
-
-Sans comprendre le sens de ces paroles, elle se mit à rire de si bon
-cœur qu’il fut gagné par cette gaieté. Elle lui avait donné dix francs
-pour son tabac. Il ne voulait pas les prendre, mais Simon l’avait
-supplié d’accepter. Il considérait Louise avec curiosité comme si un
-grand oiseau des fées eût pénétré par une fenêtre entr’ouverte. Il
-clignait de l’œil, près du lit de braises; la journée serait bonne, au
-coin de ce feu, et il ne fallait pas penser à faire de la besogne
-dehors, par ce temps.
-
-Claire, en entrant, vint la première embrasser Louise, ce qu’elle
-n’avait jamais fait. Elle dit:
-
---J’ai apprêté les habits et le linge de Simon.
-
-Elle ajouta, humblement, avec le pauvre espoir de le retenir aux Ages
-quelques jours encore:
-
---Il faudrait que je lui tricote un gilet bien chaud. Si vous voulez
-rester ici une semaine, il pourra l’emporter.
-
-Louise haussa les épaules en souriant. Elle assura que l’enfant aurait
-tous les vêtements qu’il désirerait.
-
---Tout est prêt pour que je parte ce soir. Il le faut absolument. On
-m’attend.
-
-Claire garda le silence, puis elle dit:
-
---On attellera donc la voiture vers sept heures et demie du soir, à la
-nuit. Le train qui va à Limoges part à huit heures quarante. Il fera
-froid, mais vous aurez des couvertures. Jacquier vous conduira.
-
-Elle regardait Simon à la dérobée; elle devinait que Louise l’avait
-enchanté par maints récits de la ville. Elle voyait bien qu’il était
-partagé entre le chagrin et la joie. Elle aurait voulu dire des paroles
-gentilles et sourire pour qu’il gardât une image d’elle plus aimable;
-mais elle prit le parti de s’isoler. Elle s’excusa en donnant pour
-prétexte qu’elle devait ranger du linge qui s’abîmait dans les armoires.
-
-Toute la matinée, Simon resta près de Louise; vers midi, il la quitta un
-moment. Que faisait Claire, là-haut, toute seule? Il était pris de
-curiosité. Il monta l’escalier sans bruit et, à travers les ais
-disjoints, il aperçut Claire qui sortait d’une petite malle ses
-vêtements, son linge, les pliait et les repliait. Il se tenait immobile,
-le souffle coupé, et il regardait ardemment cette femme si chère qui
-faisait ces humbles gestes où il devinait tant d’âme. Elle replaça
-lentement ces habits qu’il reconnaissait pour les avoir portés tel jour,
-en telle circonstance, et ces gilets qu’elle avait tant de fois fait
-chauffer devant le feu, quand il revenait de classe. Elle referma le
-couvercle de la malle, et, à genoux sur le plancher, elle y étendait
-ses bras comme pour garder le mouvement d’une protection et d’une
-caresse infinies.
-
-Elle tourna sa figure creusée vers la porte, comme si elle devinait la
-présence de Simon. Alors, au moment où il allait entrer dans la chambre,
-un grand mystère vint le repousser et il descendit l’escalier en
-étouffant le bruit de son pas.
-
-A midi, Claire parut dans la salle et Simon la regardait, tout étonné,
-car elle avait changé de visage. Il ne voyait pas de tristesse en ses
-yeux, mais une lumière de paix. Après le repas, elle dit à Louise:
-
---J’ai fait de mon mieux pour élever votre enfant.
-
-Elle lui posa des questions sur l’histoire et la géographie qu’ils
-avaient étudiées ensemble. Il ne faisait guère de fautes dans les
-dictées et il savait compter à merveille. Louise l’interrogea; comme il
-répondait, en hâte, sûr de lui, elle s’écria:
-
---Tu en sais plus long que moi. Aujourd’hui, Simon, il n’est pas besoin
-d’être savant, quand on a de l’argent. La vie est courte, il faut se
-distraire. Il y a la musique, les danses, les fleurs, les bons repas.
-Quand tu seras plus grand, on te trouvera un emploi où tu gagneras
-beaucoup sans te fatiguer. Tu prendras des leçons de danse. C’est beau
-de danser; on oublie les petites peines. On glisse sur un miroir où on
-ne voit plus que de la joie. Tout devient facile. C’est là que vivent
-les fées dont Claire t’a parlé. Elles ont quitté ce pays.
-
-Claire eut envie de crier: «Ne l’écoute pas, Simon. Elle te perdra avec
-elle!» Elle aurait voulu emporter l’enfant et s’enfuir. Une douleur
-extrême l’immobilisait; le cri, qui ne s’échappait pas de sa bouche, ne
-cessait de retentir en elle. Tout le soir, elle s’assit au coin du feu
-et elle répondait à peine aux questions de Louise. Jeannette apprêta le
-repas. La pluie tomba; le vent sifflait dans une pluie glacée.
-
-Louise et Simon mangèrent à la hâte; l’heure était avancée. Claire prit
-place avec eux à table et ne toucha guère aux mets qui étaient servis.
-Quelque chose lui dévorait le cœur en silence.
-
-Louise alla prendre son manteau de voyage. Jacquier sortit pour atteler.
-Il grogna:
-
---On ne mettrait pas un chien dehors.
-
-Claire s’appuyait sur le vaisselier; elle caressait de la main le front
-de Simon, sans pouvoir parler.
-
---Tu viendras avec nous, maman Claire?
-
-Il avait envie de pleurer; Louise embrassa Claire Lautier:
-
---Si vous ne pouvez quitter les Ages, c’est nous qui viendrons vous voir
-au printemps, sans faute.
-
---Je vous remercie, dit Claire.
-
-Alors Louise la considéra avec attention; pour la première fois, dans un
-éclair, le cœur profond de cette femme lui apparut. Elle fut prise d’une
-sorte d’effroi, ouvrit la porte. Jacquier avait allumé la lanterne de la
-voiture et rabattu la capote. Il alla chercher la malle de Simon; il la
-chargea à l’arrière, près des valises de cuir, et il grondait:
-
---Pourquoi s’en va-t-il? C’est bien malheureux.
-
-Claire s’appuyait toujours sur le vaisselier; elle vit Simon et Louise
-monter dans la voiture qui était arrêtée près de la porte. La pluie,
-mêlée de glace, s’écrasait sur la pierre du seuil. Claire entendit
-Louise et l’enfant qui criaient: «Au revoir!» Elle voulut répondre, mais
-un tremblement de tout son corps l’agita et elle avait les dents
-serrées.
-
-La voiture tourna dans la cour et s’en alla. Jeannette, qui avait voulu
-embrasser une dernière fois Simon, rentra et, voyant que sa maîtresse
-semblait prise d’un grand froid, elle jeta des bûches dans le feu pour
-qu’elle vînt se chauffer.
-
-A ce moment, Claire ouvrit la porte que Jeannette avait fermée. Comme la
-servante la prenait par le bras en criant que c’était folie de rester
-là, par ce temps, elle la repoussa avec violence. Dans les
-demi-ténèbres, une flamme tournait devant ses yeux fixes. Elle se mit à
-pleurer en silence, et nul sanglot ne la secouait. Elle prêtait
-l’oreille, cherchant à entendre le bruit de la voiture qui s’éloignait,
-mais la rumeur du vent et celle de l’eau ne cessaient de gronder.
-Quelque temps encore elle resta ainsi, et ses regards suivaient l’enfant
-qui s’éloignait dans la nuit. Puis son cœur emplit toute sa poitrine,
-monta dans sa gorge, l’embrasa; il n’y eut plus en elle qu’un grand
-battement. Tout à coup elle se rua au dehors, courut dans le chemin,
-pleine de feu, acharnée; elle ne sentait pas la pluie glacée qui
-traversait ses vêtements. Une sorte de neige fondue se mêlait à la
-sueur qui roulait sur son visage. Comme elle atteignait le pont de
-Chanaud, elle tomba, se releva, reprit sa course et elle criait,
-haletante, dans le vent:
-
---Simon! Simon!
-
-Maintenant la côte devenait roide; au loin, Claire aperçut la lanterne
-de la voiture. Ses jambes ne pouvaient plus la porter, elle fit un
-effort surhumain, poussa un long cri; puis elle se mit à tourner sur la
-route et vint s’abattre dans le fossé.
-
-Jacquier entendit ce dernier appel, et il rebroussa chemin, devinant un
-malheur. Jeannette arriva en hâte et elle gémissait:
-
---Elle s’est glacé le sang!
-
-Elle promena sur la route la lueur de sa lanterne.
-
---Ha! pleura-t-elle, venez vite, Jacquier! La pauvre, elle est là, sa
-figure dans les ronces, comme un Jésus sur la croix.
-
-Il laissa les rênes aux mains de Louise qui était muette de
-saisissement. Simon criait:
-
---Maman Claire, elle s’est fait mal!
-
-Jacquier prit Claire à bras-le-corps et parvint à la mettre debout. Il
-sortait de sa poitrine un souffle rauque; elle faisait de vains efforts
-pour parler. Jeannette maintenait le mulet par la bride. Louise et Simon
-descendirent de la voiture. Jacquier, à grand’peine, hissa Claire sous
-la capote et l’entoura de couvertures.
-
---Il faut revenir aux Ages, dit Louise.
-
-Elle conduisait par la main Simon qui pleurait. Le vent soufflait avec
-âpreté et l’on pouvait voir la route qui tournait dans une vapeur
-cendrée. Jeannette et Jacquier se taisaient; l’attelage allait bon pas,
-et, parfois, on entendait Claire qui claquait des dents.
-
---Il faut se hâter, s’écria Louise.
-
-Il semblait que ce retour ne s’achèverait jamais. Simon demanda,
-suffoqué de grand chagrin:
-
---Maman Claire, parle-moi.
-
-Un murmure lui répondit:
-
---Ce n’est rien, petit. Là-haut je me réchaufferai.
-
-Pluie et neige avaient cessé. Dans le silence, des arbres
-tressaillaient, faisant pleuvoir une brusque averse sur les feuilles
-mortes, un bruit étrange de fantômes qui s’ébrouaient.
-
-L’attelage atteignit le sommet de la vallée, entra dans la cour.
-Précipitamment Louise et Jacquier aidèrent Claire à descendre de la
-voiture. La porte s’ouvrit et le feu de la cheminée les éclaira. Alors,
-à la lumière de la lampe que la servante élevait, Claire montra sa
-figure maculée de boue et de sang. Elle regardait avec des yeux qui
-brûlaient. Elle serrait les dents pour les empêcher de claquer, et des
-muscles bougeaient dans ses joues creuses. Jeannette vint la laver,
-elle se laissa faire comme une enfant. En hâte on la changea de linge,
-pendant que Louise et Simon apprêtaient le lit, dont on bassina les
-draps. Quand elle fut couchée, son visage s’empourpra. Elle demanda des
-oreillers, elle étouffait; ses regards devenaient fixes. Puis elle ferma
-les paupières et sembla dormir. Louise s’assit près d’elle; à voix
-basse, elle tâchait de consoler Simon en lui assurant que demain Claire
-serait guérie. Elle lui demanda d’être bien sage; ce soir, il coucherait
-dans un des lits de la salle.
-
-Elle resta seule près de Claire, qui respirait avec peine. Jacquier,
-ayant dételé le mulet, vint dans la chambre; il pencha un moment sa tête
-lourde sur sa maîtresse:
-
---Pauvre, grondait-il, ça devait arriver. Je le savais bien... Pauvre,
-elle a tout donné, elle n’a plus rien, pauvre!
-
-Jeannette apporta un bol de tisane très chaude mêlée de rhum; elle
-appela Claire doucement, mais elle ne put faire couler une goutte de
-liquide entre les dents serrées.
-
---Attendons, dit-elle. Faut la laisser reposer.
-
---Je resterai ici pour veiller, dit Louise. Je ne la quitterai pas
-qu’elle ne soit guérie. Jeannette, occupez-vous de Simon.
-
-Elle prononça ces mots avec tant de force secrète que Jacquier et
-Jeannette s’en allèrent. Elle demeura seule, accoudée. Il n’y avait plus
-dans la chambre que les reflets du foyer. Sur la commode, au milieu des
-ombres, Louise considéra le portrait du capitaine Lautier. Une sorte de
-voile se déchirait en elle, sans bruit. Dans le silence, elle frissonna;
-un poids nouveau pesait sur elle, et elle se souvenait.
-
-Claire s’agita; parfois une toux la secouait; elle se plaignait
-faiblement. Louise, qui avait approché du feu la tisane, se leva et la
-versa dans un bol qu’elle présenta aux lèvres violacées et sèches. Le
-délire saisit Claire Lautier.
-
---Que le petit n’approche pas de cet homme... Ce serait crime... Louise,
-il faut bien ouvrir les yeux... Moi, je ne compte pas, mais l’enfant...
-Veillez-y. Il ne sait pas, lui. Mon frère qui était si grand... Il y
-avait autre chose qu’une balle dans son pauvre corps... Personne ne l’a
-su que lui... et moi...
-
-Ces mots, hachés par la fièvre, frappaient Louise. En elle le cœur se
-fondait et se renouvelait en des profondeurs. Elle s’approcha du feu,
-elle tremblait, et ce n’était pas de froid. Elle se retournait et
-voyait, enfouie dans les oreillers, la figure brûlante de Claire. Peu à
-peu, des sueurs y coulèrent, comme si elles naissaient du front et des
-cheveux gris. Louise vint de nouveau s’asseoir au chevet. Elle essuyait
-de temps à autre, avec une grande douceur, les traits tirés, ravagés.
-Elle aurait voulu l’appeler, comme Simon:
-
---Maman Claire...
-
-Un grand silence était en elle, une attente mystérieuse. Avant le lever
-du jour, elle réveilla Jeannette; Jacquier était déjà debout. Elle lui
-demanda d’aller en hâte à Bonnal chercher le médecin. Il courut atteler
-le mulet et il partit dans la nuit. Elle reprit sa veille au chevet du
-lit. Au bout d’une heure environ elle entendit arriver une automobile.
-M. Vardier entra; Louise l’introduisit dans la chambre. Ayant examiné
-Claire qui était sans connaissance, dans le feu d’une fièvre dévorante,
-il ne cacha pas son inquiétude. Il était en présence d’une pneumonie
-double. Il donna lui-même les premiers soins. Il avait apporté des
-ventouses et les remèdes habituels.
-
---Voyez-vous, dit-il à Louise, Mlle Lautier était depuis longtemps minée
-par une sorte d’anémie. Ce mal, qui est grave, d’autres plus fortes
-pourraient le surmonter.
-
-Il ne cacha pas sa tristesse. Il fit quelques recommandations, puis il
-s’en alla en disant:
-
---Elle est en danger. Vous pouvez prévenir M. l’abbé Remier. Je
-reviendrai dans l’après-midi.
-
-Le jour se levait sur la vallée.
-
-
-
-
-XXV
-
-
-Les volets de la fenêtre restèrent fermés. Claire gardait les yeux clos,
-sa respiration devenait plus rauque, mais elle ne se plaignait pas. Dans
-la lueur de la veilleuse et du feu, Louise n’avait pas quitté le chevet.
-Il lui semblait qu’elle vivait dans un autre monde. De temps à autre,
-elle versait entre les lèvres de Claire une cuillerée de potion, avec la
-pensée d’accomplir des gestes inutiles. La fièvre ne tombait pas; elle
-s’éteindrait dans le cœur qui allait s’immobiliser.
-
-Jacquier entra, ayant enlevé ses sabots, de peur de faire du bruit. Il
-se tint devant le lit, les mains croisées, la tête basse. Tout faisait
-silence. On aurait dit que la maison s’arrêtait de vivre et qu’une
-chose immense était en marche.
-
-Jeannette porta à Louise un bol de bouillon, car elle n’avait rien mangé
-depuis la veille. Puis Simon ouvrit doucement la porte et parut,
-tremblant. Louise lui fit signe d’approcher. Il était saisi d’un
-étonnement terrible. Il regardait maman Claire; il la reconnaissait à
-peine, tant sa figure était empourprée, avec une bouche rentrée, des
-yeux pleins d’ombre dont il voyait bouger le globe sous les paupières
-fermées.
-
-Louise demanda à Jeannette d’éloigner l’enfant:
-
---Elle se repose, Simon. Tu reviendras quand elle ira mieux.
-
-Il s’en alla, et, le cœur trop gros, il ne pouvait pas pleurer. Jacquier
-sortit à son tour; il dénoua ses doigts pesants, et leva les bras dans
-un souffle de vieille peur paysanne.
-
-Vers midi, M. Vardier revint. Ayant ausculté la malade, il vit bien que
-la pneumonie était infectieuse. Quelques degrés de fièvre encore, et
-tout serait fini. Il s’en alla sans pouvoir prononcer une parole
-d’espérance.
-
-Dans la soirée, Louise et Jeannette préparèrent la table où reposeraient
-les saintes huiles. Claire avait ouvert les yeux; elle demanda que l’on
-amenât Simon à son chevet. Il vint sans retard; elle tira des draps ses
-mains en feu et l’enfant lui donna les siennes. Quelque temps, ils
-restèrent ainsi, et Simon sentait qu’une grande ardeur courait en lui.
-Il n’avait pas la force de parler, mais il regardait Claire avec tout
-l’amour que pouvaient tenir ses yeux purs. Elle s’était tournée vers
-lui, et elle versait sur sa tête la suprême lumière de ses regards. Ses
-lèvres s’agitèrent; on ne percevait qu’un murmure que couvrait un
-souffle haletant. Louise se pencha vers elle; elle entendit ces mots
-étouffés:
-
---Laissez cet homme. Vous avez ce petit... Je vous le remets... Les
-Ages seront à vous... Vous y resterez...
-
-Alors Louise, avec force, pour qu’elle emportât dans l’infini ses
-paroles:
-
---Claire Lautier, je vous le promets.
-
-Elle parut se détendre et elle referma les yeux en abandonnant les mains
-de l’enfant.
-
-A ce moment, l’abbé Remier entra. Jeannette et la petite servante
-s’agenouillèrent sur le plancher. Louise alluma deux bougies et plaça
-près du crucifix le portrait du capitaine Lautier. Elle se mit à genoux
-près de Simon. L’abbé dit les prières qui appellent la paix invincible;
-il fit les onctions sur les yeux dont la lumière avait formé l’aube d’un
-enfant et sur les bras qui tant de fois s’étaient ouverts pour découvrir
-le cœur sans cesse donné. Puis il se recueillit et pria.
-
-Il se releva, bénit Louise et Simon; il les voyait rapprochés par un
-trait que rien ne pouvait plus rompre.
-
---Tant de souffrances ne seront point perdues, murmura-t-il. Dieu les
-compte. Je reviendrai ce soir pour donner le Pain de Vie à Mlle Lautier.
-
-Quand il fut parti, Louise ouvrit la commode et prit une sorte de voile
-sombre dont Claire aimait à couvrir sa tête; elle l’étendit sur ses
-cheveux. Jeannette emmena avec elle l’enfant. Il suivit docilement la
-bonne femme qui gémissait et mordait un coin de son tablier pour
-étouffer ses sanglots.
-
-Claire parut s’assoupir; son souffle devenait moins rude. Parfois elle
-ouvrait les yeux et se tournait vers sa belle-sœur. Louise bouleversée
-soupirait près d’elle:
-
---Je ne vous quitterai plus.
-
-Elle regardait le portrait du capitaine Lautier et elle découvrait
-confusément l’abîme de son péché; elle tremblait en murmurant: «Mon
-Dieu... Mon Dieu...»
-
-Des heures passèrent. Entre les volets disjoints le jour pâlit et
-s’effaça. Louise étendit sur le lit un drap blanc pour recevoir Celui
-qui est la lumière et la vie. Jacquier avait coupé des branches de houx
-et de genièvre, afin de parer la chambre, selon la coutume.
-
-Vers les huit heures de relevée, la clochette de l’enfant de chœur
-tinta. L’abbé Remier parut à la porte. Claire appuyait ses mains jointes
-sur le drap et elle tendait la tête, toute brûlante de la soif de Dieu.
-Elle communia. Louise, à genoux, murmurait: «Seigneur, je ne suis pas
-digne...»
-
-Quand l’abbé eut quitté cette chambre où passait déjà le souffle
-mystérieux qui détache l’âme, Claire garda ses doigts unis pour la
-dernière prière.
-
-Louise se leva avec peine et recommanda à Jeannette d’empêcher l’enfant
-d’entrer dans la chambre. Elle s’agenouilla de nouveau au chevet du lit.
-
-Claire fut prise d’un sursaut; elle appela avec force, tandis que ses
-regards montaient:
-
---Mon frère, mon frère...
-
-Sa bouche se détendit, un sourire l’éclaira. Et le voile de la paix
-éternelle glissa sur le corps où le sang allait s’arrêter. Alors Louise
-joignit les mains; l’âme quittait la vallée, après avoir fleuri en
-secret, selon l’humilité et selon l’amour. Elle étouffa ses sanglots, au
-chevet de la chère dépouille, près de celle qui avait sauvé son enfant
-et qui la sauvait elle-même. Dans la pénombre, elle regardait avec feu
-les mains bien-aimées, toujours vigilantes, et recevait le suprême
-battement du cœur. Une sorte de foudre la déchira. Elle ne pouvait se
-relever encore pour annoncer la funèbre nouvelle. Mais l’aurore qui ne
-ment pas naissait dans le silence nocturne.
-
-
- FIN
-
- _Cet ouvrage a été achevé d’imprimer par_
-
- _Plon-Nourrit et Cⁱᵉ,
- à Paris, le 18 juin 1926._
-
- * * * * *
-
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-
- La Vocation de Jean Douve, _roman_.
-
-
- Elissa RHAIS
-
- Le Mariage de Hanifa, _roman_.
-
-
- Jacques RIVIÈRE--Paul CLAUDEL
-
- Correspondance (1907-1914).
-
-
- SAINTE-BEUVE
-
- Mes poisons. _Cahiers intimes inédits._
-
-
- Isabelle SANDY
-
- Llivia ou les Cœurs tragiques, _roman_.
-
- STEFANINI
-
- Au Pays d’Antinéa.
-
-
- Antone TCHÉKHOV
-
- Récit d’un inconnu, _nouvelles_.
-
-
- J. et J. THARAUD
-
- Notre cher Péguy. _2 vol._
-
-
- Jean VIOLLIS
-
- * L’Oiseau bleu s’est endormi, _roman_.
-
-
- PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cⁱᵉ, 8, RUE GARANCIÈRE--33547-1-12.
-
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-par Charles Silvestre.
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-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Prodige du cœur</span>, by Charles Silvestre</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Prodige du cœur</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Charles Silvestre</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: November 28, 2022 [eBook #69437]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>PRODIGE DU CŒUR</span> ***</div>
-<hr class="full">
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-<div class="figcenter">
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-<p class="toc">
-<a href="#I">Chapitre: I, </a>
-<a href="#II">II, </a>
-<a href="#III">III, </a>
-<a href="#IV">IV, </a>
-<a href="#V">V, </a>
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-<a href="#VII">VII, </a>
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-<a href="#XX">XX, </a>
-<a href="#XXI">XXI, </a>
-<a href="#XXII">XXII, </a>
-<a href="#XXIII">XXIII, </a>
-<a href="#XXIV">XXIV, </a>
-<a href="#XXV">XXV. </a>
-</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_1">{1}</a></span>&#160; </p>
-
-<p class="c"><i>Il a été tiré de cet ouvrage</i><br><br>
-<i>30 exemplaires sur papier de Hollande, numérotés
-de 1 à 30.</i><br><br>
-<i>L’édition originale a été tirée sur papier d’alfa.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_2">{2}</a></span>&#160; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_3">{3}</a></span>&#160; </p>
-
-<p class="cbig250">PRODIGE DU CŒUR</p>
-
-<p class="c">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-<p class="c">A LA MÊME LIBRAIRIE</p>
-
-<table>
-<tr><td class="pdd"><b>L’Amour et la Mort de Jean Pradeau.</b> Préface de J. et J. <span class="smcap">Tharaud</span>. 6ᵉ édition. Roman.</td>
-<td>Un&#160;vol.&#160;in-16.</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Aimée Villard, fille de France.</b> 10ᵉ édition. Roman.</td><td>Un vol. in-16.</td></tr>
-<tr><td class="c" colspan="2">(<i>Prix Jean Revel 1924.</i>)</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Belle Sylvie.</b> 18ᵉ édition. Roman.</td><td>Un vol. in-16.</td></tr>
-<tr><td class="c" colspan="2"><span class="smcap">A la librairie Bloud et Gay</span>:</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Le Merveilleux Médecin.</b> Roman.</td><td>Un vol. in-16.</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Cœurs paysans.</b> <i>Introduction de H. Pourrat sur l’amour aux champs.</i> Roman.</td><td>Un vol. in-16.</td></tr>
-</table>
-
-<p class="c">Ce volume a été déposé à la Bibliothèque Nationale en 1926.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_4">{4}</a></span></p>
-
-<hr>
-
-<div class="blk">
-<p class="cb"><span class="big">CHARLES SILVESTRE</span><br><br>
-
-&#8212;&#8212;&#8212;</p>
-
-<h1>PRODIGE DU CŒUR<br></h1>
-
-<p class="c">
-<img src="images/colophon.jpg"
-width="85"
-alt="">
-<br>
-<br>
-PARIS<br>
-LIBRAIRIE PLON<br>
-PLON-NOURRIT <small>ET</small> Cⁱᵉ, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br>
-8, RUE GARANCIÈRE-6ᵉ<br>
-<br>
-<i>Tous droits réservés</i></p>
-
-</div>
-
-<p class="c"><span class="pagenum"><a id="page_5">{5}</a></span><br>
-<br><small>
-Copyright 1926 by Plon-Nourrit et Cⁱᵉ.<br>
-Droits de reproduction et de traduction<br>
-réservés pour tous pays.<br></small>
-<span class="pagenum"><a id="page_6">{6}</a></span>&#160; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_7">{7}</a></span>&#160; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_8">{8}</a></span>&#160; </p>
-
-<hr>
-<p class="cb">
-<i><span class="big">A FRÉDÉRIC LEFÈVRE</span></i></p>
-
-<h1>PRODIGE DU CŒUR</h1>
-
-<h2><a id="I"></a>I</h2>
-
-<p>Pour découvrir la maison des Ages qui dominait la vallée, on traversait
-la Gartempe au pont de Chanaud. Un chemin grimpant y conduisait, bordé
-de noisetiers et de mûriers. Des châtaigniers se pressaient sur les
-pentes où la bruyère et le genêt échangent leurs feux, à la saison. Par
-places brûlées, au milieu d’une ardeur sauvage, des genièvres perçaient
-un sol rocailleux, à l’ombre de roches recourbées et défendues par
-l’ajonc. Peu à peu, l’herbe faisait une paisible lumière verte; et la
-rivière éveillait un mystérieux<span class="pagenum"><a id="page_9">{9}</a></span> tournoiement de guérets et de prairies.</p>
-
-<p>Les Ages, la demeure, la grange, les étables aux portes romanes, étaient
-fondées sur le granit, à la cime du versant. Métairie centenaire, gardée
-par un mur de pierres sèches, animée d’une fontaine coulant sans arrêt
-au centre d’un bassin circulaire. Tout autour s’étendait un pacage où
-l’on menait le bétail.</p>
-
-<p>L’horizon, selon les jours, s’éloignait ou se rapprochait, avec ses
-châtaigneraies, ses villages aux tuiles rouges et le regard de ses eaux.
-On voyait naître les pluies et les neiges dans le nuage qui se déroule.
-Le beau temps sortait d’une grande porte bleue.</p>
-
-<p>Si le vent n’avait porté le son de la cloche de Bonnal, on aurait pu
-croire que les Ages étaient perdus aux confins du monde. On devinait,
-dans la solitude et la paix, le glissement des siècles qui n’usent guère
-le rocher.</p>
-
-<p>Les Ages appartenaient, depuis des<span class="pagenum"><a id="page_10">{10}</a></span> temps et des temps, à la même
-famille, mi-rustique, mi-bourgeoise, qui avait donné sous Louis XVI un
-petit poète-philosophe et, sous l’Empire, un colonel de chasseurs à
-l’armée napoléonienne. Tous les deux, ayant brillé à Paris, étaient
-venus mourir au pays natal. Sous une tonnelle aux ceps convulsés, ils
-rassemblaient, dans le soir de leur vie, les souvenirs; l’un en prisant
-du tabac d’Espagne; l’autre en fumant une pipe qui avait vu, si l’on
-peut dire, la fumée des canonnades. Aujourd’hui, à la mi-décembre de
-1923, Claire était seule maîtresse des Ages. Son père, Léonard Lautier,
-après avoir fait au Petit Séminaire du Dorat de bonnes études
-secondaires, mourut jeune; sa mère s’éteignit de vieillesse, à la veille
-de la guerre, à quatre-vingts ans passés. Jacques, son frère aîné,
-capitaine de chasseurs à pied, fut tué à la bataille de la Marne. Il
-avait épousé Louise Charvet, fille de race paysanne, sans fortune et
-presque sans famille,<span class="pagenum"><a id="page_11">{11}</a></span> l’ayant connue alors qu’elle était modiste à
-Paris, et regrettant vite ce coup de passion. Peu après la naissance
-d’un enfant, elle était partie pour l’Italie avec un industriel de
-Juvisy. Claire recueillit Simon, âgé seulement de quelques mois; elle se
-demandait toujours avec angoisse si le désespoir n’avait pas tué son
-frère, plus que les balles ennemies.</p>
-
-<p>On racontait par les champs qu’elle avait aimé d’amour Jacques Renaud,
-de Bonnal, fils aîné des maîtres du domaine de Lamont, tombé aux
-Éparges. Ils devaient se marier, la guerre finie. Elle portait des robes
-noires, sans avoir jamais poussé une plainte à voix haute. D’âme
-repliée, naturellement humble et simple, elle avait été élevée dans une
-pension bourgeoise de Limoges. Elle pouvait, ayant de la fortune, vivre
-de la vie des villes, mais les travaux des champs la retenaient de leur
-rythme. Elle recevait l’enchantement de la vallée, si fort que<span class="pagenum"><a id="page_12">{12}</a></span> ceux qui
-l’avaient quittée en écoutant les appels du monde, y revenaient pour
-mourir et voir tomber leur soleil dans une paix accomplie.</p>
-
-<p>Ses jours étaient tout occupés de Simon Lautier, son neveu. La mère, qui
-habitait maintenant à Paris, donnait parfois de ses nouvelles par des
-lettres hâtives où elle remerciait sa belle-sœur de prendre soin de
-l’enfant. Claire portait sans faiblir sa charge de vie. Elle était
-heureuse que le petit Simon fût près d’elle à l’abri. A trente-cinq ans
-passés, on ne pouvait dire qu’elle était belle, avec son corps pesamment
-charpenté, un visage lourd sous des bandeaux noirs. Mais ses yeux larges
-gardaient une sorte de flamme cachée, quelque chose d’immuable et de
-fidèle. La bouche grande avait la fierté des races anciennes, et dans sa
-ligne déliée une lumière de bonté pure.</p>
-
-<p>Ce soir, Jacquier, le valet, achevait les labourages d’automne. Le temps
-était<span class="pagenum"><a id="page_13">{13}</a></span> assez doux, malgré l’approche de Noël. Claire tricotait un gilet
-pour Simon, assise sur un banc de bois en gardant les brettes dont elle
-tirait souvent elle-même le lait que l’on venait chercher de Bonnal. En
-ce mois, la nuit descend vite; Simon quittait l’école avant quatre
-heures. Lorsqu’il revenait à la brune, elle s’inquiétait, toute en
-transes, comme celles qui ont souffert et qui s’attachent.</p>
-
-<p>Elle surveillait à peine les bêtes qui paissaient dans le pacage fermé
-de tous les côtés par des haies épaisses. Tant-Belle, la chienne rousse,
-les ramenait de temps à autre au centre de la prairie où un miroir d’eau
-aspirait les dernières lueurs de l’air.</p>
-
-<p>Elle se laissait aller aux rêveries que favorisaient la solitude, la
-longue course du vent. Comme d’habitude, elle entendit l’appel de Simon;
-il ouvrit la barrière du clos. Elle ne le regarda pas tout de suite,
-attendant qu’il vint la toucher et l’em<span class="pagenum"><a id="page_14">{14}</a></span>brasser; c’était toujours la
-même surprise du cœur.</p>
-
-<p>Glissant ses mains sous son béret, elle goûta la chaleur des cheveux
-cendrés qui bouclaient un peu, près du front, au-dessus des yeux gris
-qu’ils adoucissaient. Elle caressa le visage qui était d’un dessin ferme
-et fin.</p>
-
-<p>&#8212;Tu n’as pas eu froid? As-tu les pieds mouillés? Les chemins sont si
-mauvais. Il faudrait changer tes bas. Il y en a de bien secs que j’ai
-reprisés. Va ranger tes livres et tes cahiers.</p>
-
-<p>Il rentra dans la grand’salle où Jeannette, la servante, préparait le
-repas du soir. Claire rassembla les vaches que Tant-Belle poussa vers
-l’étable. Elle remplit les mangeoires de carottes fourragères et de
-tiges de maïs. Ayant allumé une lanterne, elle se mit à traire. La
-besogne finie, elle porta dans la salle deux seaux qui étaient pleins
-jusqu’au bord et les posa sur la table. Chaque matin, Hubert Lamont, de<span class="pagenum"><a id="page_15">{15}</a></span>
-Bonnal, prenait, pour un marchand de beurre, le lait que Mlle Lautier
-lui laissait.</p>
-
-<p>Au dehors, la nuit tombait; on entendait les cris de Jacquier ramenant
-les bœufs du labour. Le couchant faisait sa rougeur qui se fondait dans
-la clarté de la lune. On voyait son arc tout blanc, tel un quartier de
-pomme lumineux, à travers les branches d’un ormeau. Partout courait un
-souffle d’eau éveillée.</p>
-
-<p>Claire ferma la porte. Sous la profonde cheminée, le feu bourré de
-souches et de fagots tissait une robe d’or à la marmite accrochée haut.
-Elle alluma la lampe de porcelaine au-dessus de la table en cerisier.
-Tandis que Jeannette, qui avait toujours servi dans le domaine, pelait
-des légumes, elle appela Simon. Elle ouvrit ses cahiers, ses livres, et
-lui posa, comme d’habitude, cent questions auxquelles il répondait avec
-gentillesse. Elle voulait tout connaître, les moindres détails de ses<span class="pagenum"><a id="page_16">{16}</a></span>
-études et de ses récréations. M. Salvat, l’instituteur, devait être
-content de lui. Il savait toujours sa leçon; mais, parfois, on
-l’interrogeait brusquement et il se troublait. Pour avoir le plaisir de
-le voir sourire, elle lui demanda:</p>
-
-<p>&#8212;Est-ce qu’il se gratte toujours le cou, comme s’il avait, à cet
-endroit, une méchante fourmi?</p>
-
-<p>&#8212;Oui, maman... Il m’aime bien et toi aussi.</p>
-
-<p>Elle se mit à rire avec lui. Quand il l’appelait: maman, elle était
-pleine d’un grand trouble. Jamais elle n’avait osé lui dire la vérité.
-Elle alla chercher une Bible colorée d’images qui illustraient les
-saints récits de ce monde. Simon, tandis qu’elle tournait les feuillets
-en les commentant, écarquillait les yeux de plaisir. Il regarda
-longtemps une gravure où l’on voyait Moïse enfant dans un berceau qui
-flottait sur le fleuve, entre des roseaux.</p>
-
-<p>&#8212;Simon, c’est un petit que l’on avait<span class="pagenum"><a id="page_17">{17}</a></span> abandonné, mais la fille du
-Pharaon le sauva.</p>
-
-<p>&#8212;Si j’étais comme ça, sur la rivière, tu viendrais me chercher. Je
-n’aurais pas peur.</p>
-
-<p>Elle l’embrassa et tourna vite la page. Puis elle referma le livre; et
-elle arrangeait les grandes histoires à sa manière, appelant les
-patriarches, les prophètes et le berger David dans les champs du domaine
-des Ages. Elle courbait naïvement les plus hauts personnages à la taille
-de Simon.</p>
-
-<p>&#8212;Si je coupais tes petites boucles, dit-elle, tu n’aurais plus de force
-comme le pauvre Samson. Et tu es si fort dans mon cœur.</p>
-
-<p>Jacquier entra; il fit entendre un grognement étouffé, pesta contre la
-terre trop lourde et humide. Il s’assit dans la cheminée sur le coffre à
-sel, et il hochait sa grosse tête blanchie, sa face ronde gardant tout
-son poil. Peu à peu, il s’apaisa,<span class="pagenum"><a id="page_18">{18}</a></span> posa ses mains dures sur ses genoux,
-et il regardait fixement le feu. Puis il passa des braises dans ses
-sabots, et, cela fait, il y glissa ses pieds en poussant un soupir de
-joie.</p>
-
-<p>Claire ne lui adressait jamais d’observations. Elle avait pour lui une
-sorte de respect. Elle savait que, depuis plus de trente ans, il était
-un bourreau de travail et qu’elle ne lui apprendrait rien sur les choses
-de la terre. Il tournait dans un cercle aux points éternellement
-marqués. Il était dans la maison comme une pierre d’angle. Brouillé avec
-les paroles, s’il élevait la voix, c’était pour des questions
-d’importance ou pour chanter une chanson, conter une histoire des
-champs, après avoir bu un verre de vin. Il avait grandi au domaine avec
-Jeannette que l’on désignait seulement par son lieu d’origine, un
-village perdu dans les bruyères. Il alluma sa pipe, ayant de son pouce
-pressé le tabac.<span class="pagenum"><a id="page_19">{19}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Les temps sont tournés en l’air, gronda-t-il. Encore trois garçons de
-Villemonteil qui se sont sauvés à Paris et à Limoges. Demoiselle, quand
-nous serons partis, qui s’occupera de la terre, et jamais on n’a eu tant
-faim? Ils ne veulent plus revenir après; et peut-être ils ne peuvent
-plus.</p>
-
-<p>Claire ne répondit pas; elle recopiait, pour Simon, d’une grande
-écriture droite, une poésie qu’il devait apprendre.</p>
-
-<p>Jacquier grogna de nouveau:</p>
-
-<p>&#8212;La Gustine du Fondbaud s’est acheté des bas où l’on voit la peau toute
-rouge, au travers. Ça lui coûte deux pistoles chaque paire. Faut bien de
-la monnaie pour ça. D emoiselle, le monsieur de Charvet a vendu hier ses
-bois des Borderies, le brave pré du Treil et la métairie à Jean Flacaud,
-son régisseur. Et c’est lui, le monsieur de Charvet, qui sera le
-régisseur de son ancien régisseur qui a acheté partout. Il a un tomobile
-et il porte des<span class="pagenum"><a id="page_20">{20}</a></span> chapeaux en pomme. Les temps sont tournés en l’air. Le
-clocher est piqué sur sa pointe.</p>
-
-<p>Claire soupira, cette fois. Quels changements, quelle révolution avaient
-travaillé le pays! En quelques années, dans le retournement de la
-guerre, que de choses étranges apparaissaient au soleil! Une centaine de
-mois avaient valu plus d’un siècle. Ce n’était pas seulement l’argent
-qui changeait de mains, mais on aurait dit que le cours du sang dans les
-cœurs changeait aussi. On voyait, sur les chemins, des gens qui avaient
-d’autres regards. Un feu nouveau courait dans les campagnes, brûlait les
-coutumes, la vieille foi, le bon travail et les bonnes joies, l’ancienne
-paix. Il ne restait plus, comme aux Ages, que des îlots encore
-verdoyants.</p>
-
-<p>Claire considérait l’enfant qui penchait sa tête blonde sur la page de
-poésie qu’elle venait de recopier. Elle sentait autour de lui d’immenses
-dangers. Elle se<span class="pagenum"><a id="page_21">{21}</a></span> souvenait de ce jour fiévreux où elle était arrivée à
-Paris et de cette rumeur dont elle garda longtemps le bourdonnement. Mme
-Lautier lui avait confié le petit Simon encore au berceau. Sans
-interroger sa belle-sœur, sans regarder autour d’elle, le cœur tout
-saisi, elle était partie avec son précieux fardeau. Dans le soir, les
-serpents de feu, qui s’allumaient sur les places publiques,
-l’épouvantaient comme elle gagnait la gare en taxi. En hâte, elle prit
-le train de nuit. A Bonnal, à Villemonteil, partout, elle avait dit:</p>
-
-<p>&#8212;J’ai voulu garder l’enfant de ma belle-sœur. Elle est très bonne, mais
-il faut qu’elle gagne sa vie. Dans ces cages de Paris, Simon n’aurait
-pas assez d’air.</p>
-
-<p>Elle regardait en face les gens pour qu’ils ne doutassent pas de ses
-dires. Simon, expliquait-elle, était sans avoir, son père ayant eu sa
-part d’héritage dont il ne restait presque rien. Il était bien naturel
-qu’elle l’élevât. Elle possédait assez<span class="pagenum"><a id="page_22">{22}</a></span> d’argent et de terre; et elle
-dépensait peu.</p>
-
-<p>Ce soir, elle se souvenait. Les heures de la prime enfance de Simon
-revivaient. Sa première maladie, les veilles, les angoisses; et les
-premiers pas dans la cour: deux petites mains tendues, un bout de langue
-qui brillait dans la bouche ronde, car il faisait soleil. Et elle
-courait vers lui quand il allait tomber. C’étaient aussi les jeux
-qu’elle lui avait appris, et la prière: «Petit Jésus, je vous donne mon
-cœur.»</p>
-
-<p>Cette culotte, taillée dans une de ses anciennes robes de couleur, comme
-elle lui donnait mine gentille. Le dimanche, elle le conduisait à la
-messe en charreton, et elle le faisait asseoir tout près de sa chaise,
-tandis qu’elle égrenait son chapelet. Elle ne priait pas pour elle, mais
-pour lui. Il ne lui avait jamais fait de peine. Il n’accomplissait
-aucune chose sans lui demander d’avance conseil ou permission. Quand il
-levait vers elle ses<span class="pagenum"><a id="page_23">{23}</a></span> yeux gris, pleins de la plus douce lumière, pour
-l’interroger, elle ne répondait pas tout de suite, tant elle était prise
-du plus violent amour maternel.</p>
-
-<p>&#8212;Il n’est pas sorti de mon corps, disait-elle, mais bien de mon âme,
-j’en suis sûre. Et il ressemble à mon frère.</p>
-
-<p>Parfois, elle lui demandait:</p>
-
-<p>&#8212;Petit, que veux-tu?</p>
-
-<p>Il répondait:</p>
-
-<p>&#8212;Je ne veux rien. Je suis content près de toi.</p>
-
-<p>Elle allait chaque année à Limoges pour lui acheter des jouets, des
-livres, mais elle voyait bien qu’il ne l’en aimait pas davantage. Aux
-jours de congé, il s’amusait à couper de l’herbe pour les lapins;
-Jeannette lui avait montré des plantes à tiges épaisses qui les
-nourrissent à merveille. Il savait qu’on ne devait pas leur en porter de
-mouillées et que, s’ils ont le ventre enflé, le feuillage du houx est
-très bon pour les guérir. Vers l’âge de sept ans, il<span class="pagenum"><a id="page_24">{24}</a></span> se mêla aux
-travaux d’été. Claire lui fit tailler une fourche bien légère pour qu’il
-pût faner sans fatigue. Il aimait ces grands jours dorés où l’on coupe
-les herbages, le blé; alors on mange du salé, en buvant du vin, dans un
-frais repli de noisetière.</p>
-
-<p>Ce domaine, il l’avait toujours vu; et il ne pouvait se souvenir de la
-ville. En cette vallée, il s’était réservé des coins ignorés, pleins de
-pierres rousses, de chardons laineux, de genièvres où se suspendent les
-voiles de la rosée. Il formait une enceinte avec des morceaux de granit
-qu’il roulait, et, au milieu, il élevait une sorte de petite maison.
-Quand la pousse du châtaignier est gorgée de sève, il savait comment on
-en retirait l’écorce en tapant dessus avec le manche d’un couteau. On en
-faisait des trompettes qui rendaient un beau son cuivré. Il avait appris
-bien d’autres choses; il n’ignorait pas qu’au pressoir de Bonnal le
-cidre roule des pommes écrasées,<span class="pagenum"><a id="page_25">{25}</a></span> qu’il se clarifie et pétille; que la
-terre se repose comme les hommes, travaille avec eux et qu’il y a des
-oiseaux dans l’air pour annoncer les saisons.</p>
-
-<p>Dès qu’il avait pu marcher, la prairie l’avait appelé par sa verte
-couleur qui change comme une eau des fées, selon le jour. Parfois, en
-compagnie de Claire, il se promenait sur les crêtes de la vallée. Au
-bout d’un champ familier où l’on trouvait des silex taillés, elle
-s’avançait avec prudence, tenant l’enfant par la main. Du haut d’un
-sommet, à pic, on voyait, en bas, la Gartempe se dérouler. Ici, le flot
-dormait, faisant une surface apparemment immobile, glacée; mais, plus
-loin, c’était comme si cette grande gelée se fondait, soudain
-bouillonnante, autour de roches arrondies. Claire portait son regard sur
-l’autre versant où des chênes enroulaient un dur feuillage; et le dolmen
-de la Pierre Soupêze en sortait, tel un mufle guettant une proie.
-Là-bas, vers l’ouest, la rivière<span class="pagenum"><a id="page_26">{26}</a></span> luisait en des souffles bleus, et près
-du ciel elle apparaissait, monnaie blanche qui tournait vite au soleil.
-S’il faisait beau, c’était toujours sur le verdoyant pays une lumière en
-vapeurs et en neiges d’or.</p>
-
-<p>Claire, en ces heures, s’apaisait, respirait l’odeur de sa terre.
-Certains dimanches d’été, elle descendait à la rivière; elle avait coupé
-pour Simon une gaule de noisetier, et il pêchait près d’elle, tirant de
-l’eau, de temps en temps, un poisson qui n’était guère plus long que le
-petit doigt. Ils remontaient ensemble jusqu’aux Ages. Dans les prés
-rougis par le soir, des pies criaient et, se posant, elles
-rebondissaient comme des balles d’élastique.</p>
-
-<p>Les années de Simon se marquaient par de simples plaisirs; l’une était
-celle du geai que lui avait donné Claire, comme ses premières plumes
-bleues sortaient; l’autre du coq blanc qui n’était pas plus gros que le
-poing et qui obéissait à l’appel; une<span class="pagenum"><a id="page_27">{27}</a></span> autre encore, celle du filet que
-l’on plaçait dans la rivière, avec des bouchons pour qu’il se tînt
-droit, et des plombs pour le tendre. Les saisons avaient été éclairées
-de petits bonheurs. Elles tournaient vite. Aujourd’hui, Simon était âgé
-de neuf ans.</p>
-
-<p>Ce soir, près de la table où Jeannette venait de poser la soupière,
-Claire le regardait fixement. Il avait récité sans faute la poésie,
-ayant une mémoire vive. Elle soupira:</p>
-
-<p>&#8212;Mon petit, comme tu grandis! Je voudrais pouvoir te porter dans mes
-bras.</p>
-
-<p>Il repartit:</p>
-
-<p>&#8212;Maman, c’est moi qui te porterai, quand je serai fort.</p>
-
-<p>Elle dit le <i>Benedicite</i>. Jacquier et Jeannette prirent place à la
-table. Le repas fini, Claire approcha du feu sa chaise et Jacquier
-tressa un panier pour Simon.</p>
-
-<p>&#8212;Tu n’y pourras mettre que trois pommes rouges, dit-il.<span class="pagenum"><a id="page_28">{28}</a></span></p>
-
-<p>Le brin s’assouplissait dans ses doigts lourds, comme par enchantement.</p>
-
-<p>&#8212;Maîtresse, dit Jeannette, contez-nous donc une histoire.</p>
-
-<p>On entendait meugler une vache dans l’étable; c’était une sorte d’appel
-de trompe; l’air était si pur au dehors qu’il s’y fondait, au point de
-devenir un son grave et doux. Jacquier bourra de nouveau le feu. On
-n’épargnait pas le bois dans ces parages qui en étaient toujours
-pourvus. La flamme chantait et se déroulait; parfois, dans un souffle,
-sortaient d’une bûche de petits signes de couleur.</p>
-
-<p>&#8212;Vous savez, Jeannette et toi, Simon, commença Claire, que des fées
-habitent sous les pierres du moulin de Chanaud. Elles vivent, le jour,
-au fond de l’eau où elles se couchent et flottent comme une fumée. Elles
-savent tout. Elles dansaient au soleil, lorsque les Ages étaient
-couverts de bois, de fougères et d’ajoncs bâtards. Elles ont vu se lever
-le premier matin du<span class="pagenum"><a id="page_29">{29}</a></span> monde, et briller à la pointe des plantes la
-première rosée. Presque toujours, elles sont bonnes. Elles ne sont pas
-jalouses de la terre ni de l’argent, mais de l’amour; elles souffrent de
-n’avoir pas de cœur pour chérir ni pour pleurer. C’est pour cela
-qu’elles sont si légères et qu’elles tourneraient des bourrées pendant
-des cent ans sans s’arrêter, si elles le voulaient. Une d’elles vit un
-jour une jeune femme qui avait un si joli enfant qu’elle en fut
-longtemps pensive. Et comment avoir un beau petit, si l’on ne peut pas
-aimer? Elle arriva, par des songes de la nuit, à faire croire à cette
-femme que l’enfant n’était pas à elle et qu’il ne lui était que prêté.
-Elle lui enfonça si bien cette pensée dans la tête que, toujours, la
-pauvre, même quand le petiot la serrait fort au cou, avait un
-tremblement de peur. Un jour, la mère n’y put tenir et sentit bien qu’on
-lui voulait du mal. Elle fit les prières à Dieu et aux Saints, les
-processions, tout. Puis<span class="pagenum"><a id="page_30">{30}</a></span> elle allait le soir, près du moulin, quand la
-lune tourne comme un glaçon au fond de l’eau. Et elle jetait des
-cailloux dans le flot pour toucher la fée. Celle-là, enfin, l’entendit
-pleurer et une larme qui tomba dans le courant vint l’émouvoir. Alors,
-la femme vit très bien une longue forme blanche qui flottait et qui
-disait: «Si tu le veux pour toujours, donne-lui ton cœur à toi et ton
-sang. A partir de cette heure, qui pourra te l’enlever? Je ne le pourrai
-pas moi-même.» Un soir, à la nuit, la pauvre femme fit ce que la fée lui
-avait soufflé. Elle en mourut, mais le petit était sauvé parce que le
-cœur ne meurt pas et qu’il y a un paradis de Dieu où l’on ne sépare plus
-ceux qui se sont aimés.</p>
-
-<p>&#8212;Maîtresse, c’est point bien gai.</p>
-
-<p>&#8212;Tout n’est pas gai, gronda Jacquier, en ce bas monde.</p>
-
-<p>Simon glissa ses bras autour du cou de Claire Lautier.<span class="pagenum"><a id="page_31">{31}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Je ne voudrais pas que tu aies mal pour moi.</p>
-
-<p>Elle soupira longuement. Dans ses yeux noirs, un point d’étoile venait
-du fond de l’ombre.<span class="pagenum"><a id="page_32">{32}</a></span></p>
-
-<h2><a id="II"></a>II</h2>
-
-<p>Il y avait un peu de répit aux Ages. La trêve de Noël arrivait. Les
-champs avaient leurs semences. Jacquier sentait encore au creux de sa
-paume la poignée de grains qu’on lance d’un mouvement mesuré, car il
-s’agit de ce qui est plus précieux que l’or.</p>
-
-<p>De grandes pluies sortirent de l’ouest, portées par des nuages pesants
-qui se succédaient sans cesse. On entendait la mystérieuse marche du
-vent qui s’en allait si loin qu’il ne faisait plus qu’un murmure; mais
-il revenait, avec des grondements, dans les chênes qui gardaient leurs
-feuilles mortes, la dépouille de l’été. Des troupes de corbeaux
-tournaient sur les châtai<span class="pagenum"><a id="page_33">{33}</a></span>gneraies où ils se posaient quelque temps
-immobiles, l’aile repliée, le bec rabattu, tels de singuliers fruits
-noirs. Ils s’envolaient tous ensemble, comme à un commandement secret.
-Du fond de la vallée, une brume s’élevait, une sorte de grosse nuée
-blanche qui roulait et que le soleil pouvait à peine dissiper. On ne
-voyait que la tête des trembles de la rive qui semblait flotter. Il y
-avait dans l’air des cris qui paraissaient s’élancer des choses; l’appel
-des bergers se mêlait au bruit de l’eau débordée, au vent, aux coups de
-la pluie.</p>
-
-<p>Claire Lautier, dès que Simon était de retour, le faisait s’asseoir
-devant le grand feu de bois. Elle lui enlevait ses bas et tendait ses
-pieds nus vers les braises, afin qu’ils fussent bien secs. Elle veillait
-sur lui plus que jamais, et parfois, sans apparente raison, elle
-l’étreignait. Il lui semblait que peu de jours s’étaient écoulés depuis
-qu’elle l’avait porté sous ce toit, alors<span class="pagenum"><a id="page_34">{34}</a></span> qu’il était au berceau. Elle
-aurait voulu pouvoir chanter encore sur ses yeux les airs qui les
-avaient tant de fois fermés.</p>
-
-<p>A présent, l’ayant bordé dans son petit lit, elle s’en allait, puis elle
-revenait quelques heures après, cachant sa lampe, pour le voir dormir,
-si tranquille, avec tant de sécurité. Alors, elle le baisait au front
-sans l’éveiller, pleine des tourments et de la plus grande douceur de ce
-monde.</p>
-
-<p>Quelquefois, elle pensait qu’elle l’aimait trop. S’il avait été pareil à
-ces enfants méchants et disgraciés qui font de la peine à leurs parents,
-son cœur, peut-être, se serait moins attaché. Mais il était si paisible,
-si studieux, toujours un peu rêveur et doux; on le voyait bien à l’école
-où il aimait à s’isoler dans un coin de la classe ou de la cour. Ses
-yeux ne s’éveillaient vraiment que sous les regards de Claire Lautier,
-dans son ombre chère. Toute la joie était là-haut, au faîte de la vallée
-des Ages. Il n’y trouvait aucune parole dis<span class="pagenum"><a id="page_35">{35}</a></span>cordante, aucun mouvement
-trop brusque, mais un glissement de paix.</p>
-
-<p>&#8212;Quand je serai grand, je ne quitterai pas les Ages, disait-il souvent
-à Claire.</p>
-
-<p>Elle murmurait:</p>
-
-<p>&#8212;Cet enfant me sauve...</p>
-
-<p>Lorsqu’il n’était pas à la maison, aux rares moments de répit, elle
-s’enfermait dans sa chambre. Ce soir-là, elle tira de la commode une
-boîte de bois blanc; elle se mit à relire les lettres de Jacques Renaud,
-celui qu’elle avait aimé et qui était mort. Puis elle appela, au fond de
-son cœur, son frère dont elle voyait le visage paisible et loyal dans un
-petit cadre doré.</p>
-
-<p>&#8212;Tu vois... Ma vie serait finie sans ce petit. Il a déjà ton regard...
-Il n’est pas à cette femme... Il est à nous. Il sera bon comme toi,
-brave comme toi.</p>
-
-<p>Elle se souvenait à jamais de Jacques Renaud, un garçon si simple et
-droit, lui aussi, et de ce suprême soir, où elle l’avait salué pour la
-dernière fois. Il ne s’était pas<span class="pagenum"><a id="page_36">{36}</a></span> retourné en partant, sous les branches
-de la châtaigneraie du Bost, car il devait pleurer. De cet amour on
-n’avait rien su dans le pays, parce qu’il fallait que la guerre fût
-finie pour faire les accordailles.</p>
-
-<p>Il était mort, et elle restait dans cette vie. Mais Dieu lui avait
-envoyé Simon et elle n’était plus seule, avec un cœur trop pesant. Elle
-entendit venir l’enfant, replaça les chères reliques dans leur boîte.</p>
-
-<p>Simon lui tendit une lettre que lui avait donnée le facteur pour éviter
-un long détour. Elle la prit en tremblant et s’apaisa vite. C’était le
-charron de Bonnal qui demandait à acheter douze gros ormeaux du bois de
-Lafond. Elle cacha son premier trouble en feuilletant les livres et les
-cahiers de Simon. Il tira du sac où, chaque matin, Claire enfermait,
-entre deux assiettes, le déjeuner de midi, un pochon de sucre, un autre
-de café et une bouteille d’huile de colza pour la salade de doucette. Il
-faisait chaque semaine les petites<span class="pagenum"><a id="page_37">{37}</a></span> commissions à l’épicerie de Bonnal.
-Claire ne manquait pas de dire:</p>
-
-<p>&#8212;Ton compte est juste. Tu ne t’es pas trompé d’un sou.</p>
-
-<p>Elle s’émerveillait, bien loin de croire que, si l’enfant n’avait pas
-été d’un bon naturel, il eût été vite tout gonflé de vanité. Mais il
-souriait, pirouettait sur un talon et disait:</p>
-
-<p>&#8212;Ce n’est pas difficile!</p>
-
-<p>Ce soir, comme le temps devenait froid, elle pensait que Simon prendrait
-demain un gilet de plus grosse laine. Elle le laissa seul dans la
-chambre, où une armoire de noyer, de petite taille, qu’elle avait
-commandée pour lui au menuisier de Bonnal, contenait ses vêtements et
-les animaux articulés que l’instituteur apprenait à découper. Il avait
-construit un chariot minuscule, aux roues peintes en rouge, et deux
-vaches colorées en jaune pour le tirer. Dedans il mettait une pomme de
-terre, qui suffisait à le remplir, ou quelques<span class="pagenum"><a id="page_38">{38}</a></span> châtaignes. Il s’agitait
-et grondait comme il avait vu faire à Jacquier, lorsque les bœufs, sous
-l’aiguillon, bandaient leurs muscles pour sortir d’un chemin pierreux.
-Mais il s’apaisait vite et feuilletait l’Histoire Sainte, pleine
-d’images qui l’emportaient bien loin, en des pays inconnus où il y avait
-toujours du soleil.</p>
-
-<p>Tandis que Jeannette tirait le lait, Claire en apprêtant le repas était
-travaillée d’un grand souci. C’était comme un trou dans sa tête où les
-pensées tournaient, montaient, retombaient. Mme Lautier n’avait pas
-écrit, comme elle le faisait à cette époque. Que devenait-elle? Jamais
-elle ne donnait plus de deux ou trois fois de ses nouvelles, chaque
-année. Les jours avaient fait masse; aujourd’hui Simon grandissait vite
-et pouvait découvrir la vérité qu’elle n’avait pas encore osé lui dire.
-De quelle étoffe était cette femme pour ne s’inquiéter guère de son
-enfant? Mais Claire avait peur d’accuser tout haut celle qui était,<span class="pagenum"><a id="page_39">{39}</a></span> en
-dépit de tout, la mère de Simon.</p>
-
-<p>Les temps devenaient plus troubles. C’était, partout, une fureur de
-plaisir, une sorte de colère. Au son d’un piano mécanique, à Bonnal, les
-garçons et les filles ne quittaient plus le bal avant le chant des coqs
-du matin. Ils dansaient des choses de la ville, des pas dandinés, sans
-franchise, avec des abandonnements comme si un grand lien se défaisait.
-Plus de bourrées, plus de chansons. L’église était souvent vide; elle
-attendait tant de retours. L’abbé Remier prêchait pour les chaises,
-comme on disait, sauf aux jours de bonnes fêtes. S’il ne restait au
-monde que l’argent et si l’on enlevait des cœurs le désir de regarder en
-haut, qu’arriverait-il? Les chiens même relevaient la tête: alors leurs
-yeux devenaient beaux. Aujourd’hui, plus rien que la monnaie; on n’en
-avait jamais assez et l’on croyait que tout peut se payer.</p>
-
-<p>Claire voyait par la pensée les bals nouveaux où les filles portaient
-des robes à la<span class="pagenum"><a id="page_40">{40}</a></span> mode qui laissaient voir trop de peau, sans souci de
-l’hiver et de la décence. C’était un gros plaisir qui s’offrait sans
-cesse. Et ces foires, où la terre n’avait plus sa vraie place, la vanité
-rougeaude s’y montrait; une faim moins de blé que de monnaie. D’un côté,
-la fièvre froide de l’avarice qui montait avec le gain; de l’autre, une
-richesse étalée, bouillonnante comme un vin que l’on n’a pu encore
-cuver. Partout cette grande angoisse, ce glissement. Dans les villes, on
-disait que c’était plus terrible, dans ces rumeurs où vivait la mère de
-Simon. Il fallait pourtant espérer, malgré ces jours où l’argent ne
-s’accordait pas au travail et semblait perdre le mérite qui le
-purifiait. Il y avait toujours, çà et là, de bonnes gens que le mal
-n’avait pas saisis. Claire se souvenait qu’un petit nombre de justes
-peut tout sauver. Ce qui l’épouvantait, c’était que Simon vécût un jour
-dans un air qui changerait son âme, quand Mme Laugier le<span class="pagenum"><a id="page_41">{41}</a></span> reprendrait.
-Elle sentait qu’il se plierait vite à une existence nouvelle, étant d’un
-caractère bon, mais malléable. Sans la force de l’exemple, il serait
-perdu. Elle songeait qu’elle lui avait donné plus que sa vie, car elle
-s’était dépassée elle-même. Pourtant on le lui arracherait de la
-poitrine, mais cela qui était la grande douleur, un flot de sang qui
-sortirait d’elle et la laisserait faible pour toujours, lui semblait
-moins cruel que la pensée de savoir qu’il vivrait avec un cœur sans
-défense. Depuis un an, elle voulait s’habituer à son départ. Il pourrait
-peut-être ne pas lui échapper tout à fait. Mme Lautier, avec l’âge,
-deviendrait meilleure, touchée par la grâce dont parlait en chaire
-l’abbé Remier.</p>
-
-<p>Elle refoula peu à peu sa peine. Elle entendait chanter l’enfant dans la
-chambre. Il était encore près d’elle; tout s’arrangerait sans doute;
-elle le demandait à Dieu.</p>
-
-<p>Simon ouvrit doucement la porte, et,<span class="pagenum"><a id="page_42">{42}</a></span> marchant à pas de chat, il vint
-surprendre Claire en lui sautant joyeusement au cou. Elle fut tellement
-saisie qu’elle appuya ses mains sur son corsage.</p>
-
-<p>&#8212;Va lire près du feu, dit-elle.</p>
-
-<p>Il obéit docilement. Tandis qu’elle coupait le pain pour la soupe, elle
-regardait à la dérobée le petit front incliné, les boucles tombantes, le
-renflement des paupières si douces, si pures. Et elle murmurait:</p>
-
-<p>&#8212;Mon Dieu, je sais bien qu’il n’est pas à moi... Mais ne me l’enlevez
-pas encore.<span class="pagenum"><a id="page_44">{44}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_43">{43}</a></span></p>
-
-<h2><a id="III"></a>III</h2>
-
-<p>Les pluies cessèrent. A l’horizon, une haute porte bleue s’ouvrit; le
-beau temps passa. Des jours fins; un ciel vif et froid, tel une blanche
-fleur des neiges. Les bois dépouillés quittèrent leur aspect sordide,
-cet air de grande misère qui serre le cœur; leurs branches devenaient
-neuves, frottées de lumière, avec des rayons, des gouttes d’or à leurs
-pointes. L’eau se purifiait, mirant selon l’heure une étoile, un arc de
-lune, un rameau de saule. Les gelées du matin faisaient une poussière
-immaculée et Simon, allant à l’école, s’amusait à briser en marchant les
-petites glaces enchâssées dans les creux de terre durcie et qui
-éclataient avec un bruit sec.<span class="pagenum"><a id="page_45">{45}</a></span> Il était sans aucune inquiétude,
-s’abandonnant à la vigilance de Claire qui lui épargnait toute peine. Un
-merle qui sortait d’une haie d’épines, un éclair de source, au loin, la
-parole du vent le remplissaient d’une joie confuse. Il était toujours un
-enfant plein de douceur qui redoutait les jeux brutaux de ses compagnons
-de classe, sans jamais le montrer. Ce soir de Noël, il fut content
-d’être en vacances. Quand il rentra, Claire lui dit:</p>
-
-<p>&#8212;Nous allons être bien tranquilles. Je voudrais te garder sans cesse
-tout près de moi. Je suis jalouse de ton maître qui te voit du matin au
-soir.</p>
-
-<p>Il l’embrassa comme d’habitude, paisiblement, ne pouvant découvrir
-l’ardeur et l’angoisse qui veillaient. Elle se hâta de traire les
-brettes. Jacquier avait achevé plus tôt que de coutume sa besogne.
-C’était la trêve de Noël. Claire tenait à ce qu’elle fût observée
-jalousement. Le relâchement du lien des coutumes lui rendait encore<span class="pagenum"><a id="page_46">{46}</a></span>
-plus cher le souvenir des fêtes passées. Simon lui demanda de l’emmener
-à la messe de minuit:</p>
-
-<p>&#8212;Je suis grand maintenant, je pourrai veiller, dit-il en se haussant
-sur les pieds.</p>
-
-<p>Elle hésitait, ayant peur de le fatiguer, mais elle accepta en pensant
-qu’elle ferait route avec lui et tiendrait en chemin sa petite main dans
-la sienne.</p>
-
-<p>Après le repas du soir, Claire, Jeannette et Simon prirent place devant
-la cheminée. Jacquier, qui était sorti, revint bientôt en portant avec
-précaution, comme une chose fragile, une souche de pommier, qui était
-devenue bien sèche, près de la chaudière où l’on faisait cuire le manger
-des porcs. Il la plaça sur le monceau des braises et il s’assit sur le
-coffre à sel. La flamme tournait autour de la bûche; il la regardait
-avec une sorte de joie, de ses yeux ronds, aux paupières rougies et
-bridées.</p>
-
-<p>&#8212;Je me souviens d’une qui était<span class="pagenum"><a id="page_47">{47}</a></span> d’amandier, gronda-t-il, et que mon
-père avait gardée deux couples d’années, près du four. Demoiselle, il
-n’y a point de ces arbres par là. Elle faisait un feu tout blanc piqueté
-de bleu. Il m’était venu des clous au cou, sur les bras. Ma mère en
-passa des charbons neuf fois sous une tige de ronces. Je fus vite guéri.
-Ma peau devint lisse comme la peau d’une pomme.</p>
-
-<p>Claire l’approuva; elle ne doutait pas des vertus de la bûche de Noël,
-et elle tournait vers le feu son visage grave en respirant une odeur de
-fruit. Elle se souvenait des veillées où la salle des Ages était pleine
-de gens, jeunes et vieux. On y devisait librement. On racontait maintes
-histoires; puis on dansait en tapant fort du talon. Dans un coin, on
-avait poussé la table de cerisier où, parfois, un garçon accoudé près
-d’un verre de cidre chantait un air de bourrée d’une voix qui s’enrouait
-à force d’exciter les couples à bien tourner. De ces danses, que de bons
-mariages<span class="pagenum"><a id="page_48">{48}</a></span> étaient sortis! On dansait aussi la Guimbarde, que l’on mène
-en balançant une barre de bois, tantôt enjambée, tantôt virant sur les
-têtes, sans briser le rythme:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">A qui dansera le mieux<br></span>
-<span class="i0">La Guimbarde, la Guimbarde,<br></span>
-<span class="i0">A qui dansera le mieux<br></span>
-<span class="i0">La Guimbarde de nous deux!<br></span>
-<span class="i0">Tourne donc, tu n’y tournes guère,<br></span>
-<span class="i0">Saute donc, tu n’y sautes pas!<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Il y avait des ménétriers pour jouer de la vielle d’où sortait un
-jasement d’insecte, et d’autres pour gonfler la chabrette, en roulant
-des yeux contents. Et puis c’était la messe de minuit, un grand buisson
-d’or, dans l’ombre, que l’on voyait à des lieues à la ronde. Aujourd’hui
-beaucoup restaient chez eux. L’hiver était passé au cœur des gens; les
-anges pleuraient les étoiles d’autrefois.</p>
-
-<p>Claire sortit de sa songerie et regarda Simon que Jacquier amusait en
-lui coupant des pommes en cubes qui s’emboî<span class="pagenum"><a id="page_49">{49}</a></span>taient les uns dans les
-autres. Les dernières châtaignes grésillaient dans la poêle percée que
-Jeannette secouait. Au dehors sifflait un vent glacé et, par la fenêtre,
-la lune montrait son quartier qui s’avivait.</p>
-
-<p>Jacquier dit avec une malicieuse bonhomie:</p>
-
-<p>&#8212;Le temps s’adoucit. Sous la cheminée la glace a fondu.</p>
-
-<p>Il ajouta entre deux bouffées de pipe:</p>
-
-<p>&#8212;Givre avant Noël vaut cent écus.</p>
-
-<p>Simon riait quand des châtaignes éclataient. Grillées à point, Claire
-les versa dans une corbeille d’osier et elle les couvrit d’une
-serpillière. Elle en prit une, la dépouilla de sa peau, souffla dessus,
-puis la glissa dans la bouche de Simon. Jacquier courut chercher deux
-bouteilles de cidre bouché où l’on avait mis un grain d’avoine pour le
-faire mousser. Il les déboucha et servit à boire à la ronde dans les
-verres qu’il avait posés sur la table.<span class="pagenum"><a id="page_50">{50}</a></span> Revenant au coin du feu, il dit
-brusquement:</p>
-
-<p>&#8212;Vous savez, demoiselle, il y a trois ans, nous avons perdu quatre
-porcs, sauf votre respect, et depuis nous n’en avons plus perdu. C’est
-que j’ai compris le pourquoi. J’ai glissé sous la pierre levée un
-morceau de tuile rouge qui me servait à marquer, en foire. Mais il
-fallait savoir ça.</p>
-
-<p>&#8212;Peut-être.</p>
-
-<p>&#8212;C’est sûr.</p>
-
-<p>Simon s’endormait. Claire lui frappa dans les mains.</p>
-
-<p>&#8212;Je vais te raconter une brave histoire, mon petit, commença Jacquier.
-Il y avait dans le temps, pas loin d’Ambazac, un bon moulin qui était à
-un meunier dont les yeux étaient plus gros que le ventre. Il avait une
-fille mignonne et il rêvait pour elle d’un beau château avec une cour
-pavée où rouleraient des carrosses faits pour son plaisir. Le gendre
-qu’il voulait aurait toutes ses dents en or. Et les galants n’en<span class="pagenum"><a id="page_51">{51}</a></span>
-montraient que de blanches, tout comme des chrétiens qu’ils étaient. Le
-meunier, à peine disaient-ils un bout de parole, les renvoyait tout
-bourru. La petite, qui les trouvait gentils et qui aurait voulu choisir
-vite, se faisait un mauvais chagrin, voyant le temps où elle serait
-seulette. Par un matin plaisant, un jeune homme toqua à la porte et ce
-coup, fait du doigt plié, chassa tous les oiseaux qui chantaient. Il y
-eut un grand silence, si grand que l’on aurait pu entendre courir un
-lézard. Le meunier regarda l’arrivant et cria, le fol, qu’il ne voulait
-qu’un garçon à la mâchoire d’or et plus fort que le taureau. Mais le
-galant éclata de rire et montra ses dents toutes d’or que le soleil
-faisait briller. Le meunier tapa dans la main du gars et le mariage fut
-décidé.</p>
-
-<p>«&#8212;Tu as de belles dents, qu’il dit, mais il faut, pour avoir ma fille,
-être assez fort pour amener à la roue du moulin ce gros ruisseau qui
-coule là-bas.<span class="pagenum"><a id="page_52">{52}</a></span></p>
-
-<p>«&#8212;C’est entendu, môssieu le meunier.</p>
-
-<p>«Le garçon partit. Les bonnes gens arrivèrent à plein chemin et crièrent
-que c’était le diable qui avait frappé à sa porte. Le soir passa sans
-encombre, mais, vers la minuit, on entendit un bruit de tonnerre, un
-fracas de rochers brisés et une longue flamme rouge tournait dans l’air.
-Ceux du village claquaient des dents, tandis que le diable soulevait le
-ruisseau comme il eût fait d’un grand serpent. Mais un brave homme dit
-au meunier qui était blanc comme sa farine:</p>
-
-<p>«&#8212;Grimpe vite au poulailler. Réveille les poules pour que le coq chante
-avant que le diable ait fini sa besogne.</p>
-
-<p>«Sitôt dit, sitôt fait. Le premier cri du coq chassa l’Infernal et le
-ruisseau reprit son lit. Il y a toujours un endroit où l’eau fait un
-rude coude, au point où le chant du coq arrêta le diable.»</p>
-
-<p>Simon s’écria:<span class="pagenum"><a id="page_53">{53}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Tu m’as fait peur, Jacquier.</p>
-
-<p>Claire reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Oh! Tu lui as fait peur. Viens que je te cache, petit.</p>
-
-<p>Et, pour le distraire, elle prit les mains de l’enfant et l’entraîna au
-milieu de la salle. Il se renversa un peu en arrière et elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Nous allons tourner. Je te tiens bien.</p>
-
-<p>Pour la ronde, elle pliait les jambes afin de mieux le voir avec son cou
-flexible et son regard glissant sous les cils recourbés. Elle chanta:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Dans mon beau château,<br></span>
-<span class="i0">Ma tante, tire, tire, tire!<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>En riant, il tirait sur les mains de Claire.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Les filles ont passé,<br></span>
-<span class="i0">O gué! ô gué! ô gué!<br></span>
-<span class="i0">Les filles ont passé,<br></span>
-<span class="i0">O gué, beaux chevaliers!<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Elle se mit à cropetons, attira l’enfant contre elle et l’éleva dans ses
-bras. Tant-<span class="pagenum"><a id="page_54">{54}</a></span>Belle, qui s’était rôtie devant le grand feu, aboyait de
-joie. Dix heures et demie de relevée sonnèrent. Claire ouvrit la porte.
-Elle demeura quelque temps sur le seuil, tournée vers le vent. Un
-murmure de cloches vint jusqu’à elle, un son léger qui allait et venait,
-adouci par le clair de lune, mêlé aux bruissements de la rivière, aux
-vapeurs blanches des eaux.</p>
-
-<p>&#8212;Il faut se préparer, dit-elle. C’est le premier branle. Prends une
-lanterne, Jacquier; au retour, la lune pourrait se cacher.</p>
-
-<p>Elle coiffa Simon d’un béret de feutre, l’enveloppa d’un manteau à
-capuchon. Puis elle releva ses cheveux devant un miroir qui était
-accroché près de la fenêtre, et couvrit sa tête d’un chapeau noir, paré
-d’un simple ruban de même couleur. Jacquier couvrit de cendres le feu,
-éloigna de la cheminée les chaises. Un grillon se mit à dire son
-chapelet de cristal. Claire et Simon sortirent dans la cour, avec
-Jean<span class="pagenum"><a id="page_55">{55}</a></span>nette qui avait pris sa cape et ajusté sa coiffe empesée.
-Tant-Belle alla se coucher dans la grange et Jacquier verrouilla la
-porte.</p>
-
-<p>Ils marchèrent bon pas dans le chemin creux. La lune haute éclairait la
-vallée. Au-dessus de la rivière, elle faisait un courant de brumes
-laiteuses où des parcelles brillantes flottaient, des étoiles égrenées.
-Enchantement où les arbres, les pierres, les ajoncs, les genièvres
-devenaient des choses si légères qu’elles paraissaient trembler dans une
-sorte de vent silencieux. Au loin, en des sources découvertes, une lueur
-entrait et sortait, un linge neigeux que tordait la fée.</p>
-
-<p>A mesure que Claire et Simon s’approchaient de la rivière, l’écluse du
-moulin de Chanaud montrait mieux son rouleau givré, sans cesse tournant.
-Le flot, près du pont, était si calme que la lune s’y reflétait sans un
-pli. Sur la route, des gens venaient par petites troupes. Une chouette<span class="pagenum"><a id="page_56">{56}</a></span>
-en chasse poussa son cri dans les châtaigneraies voisines.</p>
-
-<p>La route était large vers Bonnal. Claire et Simon, Jeannette et Jacquier
-cheminaient paisiblement et n’échangeaient que peu de paroles. Ils
-aperçurent les premières maisons du bourg. L’auberge parut, avec l’éclat
-des grosses lampes de la salle de bal. Des couples s’y balançaient en
-lourdes masses, dans la fumée du tabac, aux coups d’un piano mécanique.
-Claire pressa le pas. Les cloches se mirent à sonner dans le clocher aux
-écailles de bois. Elles s’en allaient, au loin, sur les champs, portant
-la joie des anges et des bergers, la grande nouvelle qui surprenait
-toujours le vieux monde.<span class="pagenum"><a id="page_58">{58}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_57">{57}</a></span></p>
-
-<h2><a id="IV"></a>IV</h2>
-
-<p>Jeannette, après la messe de minuit, jeta dans le puits un morceau de
-pain pour qu’il ne se tarît pas. Elle observait les usages en silence,
-avec une confiance obstinée. D’habitude, on portait du cidre sur la
-table, mais Jacquier, en la fête des rois, ne voulut boire que du vin;
-il aurait ainsi du sang bien pur toute l’année.</p>
-
-<p>Les jours reprirent leur simple courant. Simon revint à l’école, et
-Claire se livra aux besognes quotidiennes avec plus d’ardeur, comme si
-elle voulait éloigner ainsi toute rêverie. Mme Lautier n’avait pas donné
-de ses nouvelles. Tous les ans, à la même époque, elle n’y manquait pas.
-Claire en venait à songer que Mme Lautier pouvait<span class="pagenum"><a id="page_59">{59}</a></span> devenir infirme ou
-mourir par accident; Simon ne quitterait jamais les Ages. Mais, vite,
-elle se blâmait, demandant pardon à Dieu qu’une telle pensée
-l’effleurât.</p>
-
-<p>&#8212;Il n’est pas à moi, mon Dieu. Je le sais bien. Gardez-moi du mal.</p>
-
-<p>Chaque soir, après la veillée, elle récitait la prière, à genoux, sur le
-plancher, dans la grande salle, les regards levés vers une image de la
-Vierge Marie. Simon disait l’oraison du «Souvenez-vous», ce gémissement
-d’espoir et d’amour qui monte de la vallée. Puis Jeannette, qui n’avait
-jamais su lire, ni écrire, marmonnait entre ses dents la patenôtre
-blanche, n’ayant retenu que celle-là: «Le Bon Dieu est mon Père, la
-bonne Vierge, ma Mère. Les apôtres sont mes frères et les vierges sont
-mes sœurs. La croix de sainte Marguerite en ma poitrine est écrite.
-Madame s’en va sur le champ, à Dieu pleurant, rencontre Monsieur
-Saint-Jean. D’où venez-vous? Je viens de loin. Vous n’avez<span class="pagenum"><a id="page_60">{60}</a></span> pas vu le
-Bon Dieu? Si fait, il est en l’arbre de la Croix, les pieds pendants,
-les mains clouées, un petit chapeau d’épines blanches sur la tête. Qui
-la prière à Dieu saura, qui la dira trois fois au soir, trois fois au
-matin, gagnera le paradis à la fin.» Elle récitait cette prière naïve,
-qui venait du fond des temps, avec une foi toute pure. Claire Lautier
-sentait bien que Dieu était touché par ces paroles qu’aucun paroissien
-du monde n’avait consignées.</p>
-
-<p>Le temps devint pluvieux et le vent reprit ses longues courses
-monotones. Le 20 janvier, Claire reçut des mains du facteur de Bonnal
-une lettre de Mme Lautier. A ce moment, elle était sur le seuil de
-l’étable et coupait des carottes fourragères pour les brettes. Quelque
-temps, elle regarda autour d’elle, comme si on pouvait l’épier. Puis,
-sans rompre encore l’enveloppe, elle alla s’enfermer dans sa chambre.
-Une grande peur la tenait. Quand elle se fut un peu apaisée, elle<span class="pagenum"><a id="page_61">{61}</a></span>
-ouvrit la lettre et la lut d’un trait. Sa belle-sœur annonçait sa venue
-pour le mois de mars; elle remerciait Claire des bons soins qu’elle
-avait prodigués à Simon, elle se sentait coupable d’avoir paru
-l’oublier; la vie l’en avait éloignée. Dans une longue page, elle se
-défendait comme d’une accusation. Mais son ami était étrange et
-ombrageux. Elle parlait de l’existence des villes si fiévreuse, si
-rapide. L’enfant avait mieux vécu, jusqu’à présent, au bon air de la
-campagne qu’en ces appartements étroits de Paris. Elle racontait qu’elle
-avait fait de beaux voyages en Italie, en Grèce. Maintenant elle ne
-quitterait plus la France. Claire ne put en lire davantage, ses yeux se
-voilaient. Elle poussa une longue plainte, qu’elle étouffa sous ses
-mains rapprochées. Elle maîtrisa enfin sa douleur et murmura:</p>
-
-<p>&#8212;Cela devait arriver. Il ne faut pas s’en étonner. C’est dans l’ordre.</p>
-
-<p>Elle se tourna vers le visage loyal du<span class="pagenum"><a id="page_62">{62}</a></span> capitaine Lautier qui souriait
-dans un cadre d’or.</p>
-
-<p>&#8212;Tu n’es pas là, toi, mon bon frère...</p>
-
-<p>Puis, avec force, elle gronda:</p>
-
-<p>&#8212;Si, tu es là. Je le sens bien. Garde-moi.</p>
-
-<p>Elle replia la lettre de Mme Lautier, et, soudainement calmée, elle la
-glissa dans le tiroir de la commode. Elle revint à l’étable; le travail
-régulier la maintenait dans une sorte de clarté. Tout à coup, elle
-sortit, chassée par une pensée brusque; malgré la pluie qui tombait,
-elle resta, immobile, près de l’ormeau de la cour. Jamais elle n’avait
-parlé à Simon de sa mère ou bien en des termes si vagues qu’il ne
-pouvait rien comprendre, ni deviner. Elle eut le sentiment d’être
-coupable. Quand le petit reviendrait de l’école, elle le verrait
-brusquement grandi, et elle serait humble comme une enfant qui avoue sa
-faute. Elle avait les tempes serrées. Elle entendait d’avance les
-paroles qu’elle pro<span class="pagenum"><a id="page_63">{63}</a></span>noncerait. Et elle aurait mieux aimé lui dire:</p>
-
-<p>&#8212;Je suis rongée par un mal terrible qui prend mon corps par lambeaux et
-je vais mourir.</p>
-
-<p>Ce n’était pas du corps qu’il s’agissait, mais de l’âme. Pour la
-première fois, Simon s’éloignerait d’elle, par cet aveu, quoi qu’elle
-fît; la vérité ne pouvait être diminuée, trahie. Elle demandait à Dieu
-du courage. Bientôt elle reprit son travail; Tant-Belle se coucha à ses
-pieds. Elle n’accomplissait qu’une besogne machinale et se demandait
-comment elle parlerait à Simon de tant de choses qui lui faisaient peur
-à elle-même.</p>
-
-<p>Au dehors, le vent tourna, lava le ciel comme une eau; les nuages
-devenaient blancs et se perdaient à l’ouest. Le soleil parut et se
-glissa jusqu’à la grange où travaillait Claire. Elle se leva de
-l’escabeau où elle était assise, secoua son tablier et sortit dans la
-cour. Ce beau temps du ciel,<span class="pagenum"><a id="page_64">{64}</a></span> loin d’apaiser sa peine, la mettait mieux
-à nu, au fond d’elle-même. Elle avait connu trop de soirs pareils et de
-ces fêtes célestes qui succèdent à la soudaine fuite des brumes. Alors
-elle était heureuse près de Simon, ne songeant qu’à l’élever et à
-l’aimer. Les enchantements de la saison s’accordaient avec ceux de son
-âme.</p>
-
-<p>Au milieu de la cour, dans le bassin de granit, un point d’eau brillait,
-une noisette de feu sous le soleil. L’air s’emplissait d’une grande paix
-et le soir qui s’avançait sur la vallée ouvrait une aile au plumage
-enflammé. Un battement fin, une légèreté inouïe, comme d’un oiseau
-tout-puissant qui se pose un moment à terre, et il saisit le cœur, car,
-peut-être, on ne le verra plus.</p>
-
-<p>Claire attendait d’habitude Simon sur le seuil de la maison; mais, cette
-fois, elle prit le chemin qui descendait vers le pont de Chanaud. A
-mi-côte, elle s’arrêta, avec la pensée naïve de le surprendre et
-d’en<span class="pagenum"><a id="page_65">{65}</a></span>tendre son pas, de loin, sans qu’il pût la voir. Elle entra dans un
-petit bois de chênes, et sous la lumière du couchant, mêlée à celle de
-la rivière, elle se sentait une âme d’enfant. Simon marchait sans hâte,
-le béret posé sur l’oreille, le sac de cuir en bandoulière. Parfois il
-cueillait un brin de genièvre et tournait sur un talon. Il considérait
-le courant de la vallée, le beau chemin d’eau vivante, tout bordé
-d’arbres penchés.</p>
-
-<p>Claire le voyait venir maintenant. Il enfonçait ses petits poings dans
-ses poches et sifflait une chanson, en penchant un peu la tête. Il passa
-le long du bois; n’y tenant plus, elle courut dans le chemin et
-l’appela. Il montra une surprise joyeuse qui éclaira ses yeux gris.
-Brusquement elle l’étreignit; puis, en silence, elle fit route avec lui
-et elle l’enveloppait de ses bras. Comme ils arrivaient au sommet de la
-vallée, elle murmura:</p>
-
-<p>&#8212;J’ai tant de choses à te dire, Simon.<span class="pagenum"><a id="page_66">{66}</a></span> Ce soir n’est pas comme les
-autres.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! Il est bien comme les autres, puisque tu es là, tout près de moi.</p>
-
-<p>Dès le seuil de la maison, elle lui enleva son sac, son béret, et elle
-remplaça ses souliers par des pantoufles chaudes.</p>
-
-<p>&#8212;Viens dans la chambre, Simon; nous serons plus à l’aise pour parler.</p>
-
-<p>L’enfant vit bien qu’elle avait changé de figure. Il aperçut, pour la
-première fois, dans les yeux de Claire quelque chose de mystérieux. Ses
-mains, qu’elle appuyait sur sa tête, tremblaient.</p>
-
-<p>&#8212;Simon, depuis que tu as l’âge de raison, j’aurais dû te parler de ta
-mère. Moi, je ne suis pas ta maman. Celle qui t’a donné le jour, tu ne
-l’as jamais vue, parce qu’elle ne pouvait pas venir ici, ni t’élever; et
-toi, tu n’aurais pu rester auprès d’elle, quand tu étais tout petit. Je
-t’avais dit que ton père était un brave officier et tu es à moi, quand
-même, car il est mon frère, et je le remplace.<span class="pagenum"><a id="page_67">{67}</a></span></p>
-
-<p>Elle fit un violent effort et dit:</p>
-
-<p>&#8212;Ta maman est bonne, je l’aime bien. Elle va venir. Peut-être, un jour,
-tu me quitteras pour la suivre.</p>
-
-<p>Vers elle il leva bien droit sa figure pâlie de chagrin et s’écria:</p>
-
-<p>&#8212;Tu es ma maman! Tu es ma maman! Je ne te quitterai jamais.</p>
-
-<p>Alors elle ne put prononcer un seul mot, courbée par son cœur. Simon
-l’entourait de ses bras et il était plein de crainte.</p>
-
-<p>Haletante, elle disait:</p>
-
-<p>&#8212;Ah! pour la première fois, je t’ai fait de la peine, Simon...</p>
-
-<p>Quand ils entrèrent dans la salle, Jacquier était de retour. Il avait
-relevé des barrières dans les prés, ébranché des chênes de clôture.
-Comme d’habitude, il se tenait près du feu.</p>
-
-<p>Claire s’efforça d’apaiser Simon. Elle lui promit de ne jamais le
-quitter. Avant que Jeannette eût servi la soupe,<span class="pagenum"><a id="page_68">{68}</a></span> elle lui chanta
-maintes chansons, celles de Malborough et du Sire de Framboisy, en les
-accompagnant de mines impayables.</p>
-
-<p>Après le repas, l’enfant était tout à fait calmé. Claire ouvrit la
-porte.</p>
-
-<p>&#8212;Viens voir, Simon, la chatte qui fait le gros dos au bout du pré.</p>
-
-<p>Il accourut. La lune apparaissait dans son plein, comme si elle avait
-roulé dans la haie voisine. Elle était si merveilleuse, couleur d’or
-blanc, que l’on ne voyait pas sa forme tout d’abord. Elle monta, sortant
-du buisson où elle propageait un feu de songe qui éclairait avec une
-mystérieuse douceur.</p>
-
-<p>&#8212;Comme elle est blanche, dit Claire, elle a dû se baigner dans la
-rivière.</p>
-
-<p>Un moment, il sembla qu’elle reposait sur une branche basse du frêne,
-puis un souffle la détacha, et la campagne se mit à rêver.</p>
-
-<p>Claire regardait cela; elle ne sentait pas<span class="pagenum"><a id="page_69">{69}</a></span> que de grosses larmes
-roulaient sur ses joues. Mais Simon, relevant la tête vers elle,
-s’écria:</p>
-
-<p>&#8212;Ne pleure pas. Je ne veux pas que tu pleures.<span class="pagenum"><a id="page_70">{70}</a></span></p>
-
-<h2><a id="V"></a>V</h2>
-
-<p>Peu à peu, Claire s’habitua davantage à la pensée que Simon connaîtrait
-sa mère et l’aimerait. Dans son âme si simple, si droite, elle se
-gardait d’accuser Mme Lautier, ainsi que tant d’autres l’eussent fait à
-sa place. Simon, cet agneau abandonné, elle l’avait emporté comme sur
-ses épaules, aux Ages. Pendant des années, il s’était blotti contre
-elle, dans la chaleur de son cœur. On ne pourrait jamais effacer cela,
-ni cette profonde joie. Elle espérait que devant Dieu elle resterait la
-mère de Simon, car la main qui protège le berceau, conduit les premiers
-pas, montre le premier horizon de ce monde et de l’autre, on ne peut la
-dessécher. Quand l’âme,<span class="pagenum"><a id="page_71">{71}</a></span> une fois, a donné sa force, nul n’a le pouvoir
-de la reprendre.</p>
-
-<p>Claire vivait en espérance et en charité. Elle ne jugerait pas Mme
-Lautier; elle la recevrait avec humilité, servante de l’amour maternel
-ayant mérité l’obscur honneur de nourrir et d’élever Simon, trésor
-précieux. Pourtant un grand tourment la prenait à certaines heures. Si
-l’enfant revenait dans la ville, que ses yeux à peine ouverts n’avaient
-pu voir, ne serait-il pas de nouveau en danger. Mme Lautier ne faisait
-pas connaître sa volonté. Peut-être laisserait-elle Simon encore aux
-Ages où la vie était facile. Là-bas, il fallait des poignées d’argent.
-Et Claire formait des rêves où tout s’arrangeait comme dans les contes
-de fées. Les médecins exigeraient qu’il restât à la campagne où l’air
-était pur et décideraient qu’il ne pourrait vivre à Paris. Ou bien Mme
-Lautier serait tout à coup charmée par ce pays de Bonnal, et elle ne
-voudrait plus le quitter. Mais la<span class="pagenum"><a id="page_72">{72}</a></span> même pensée venait la clouer,
-l’immobiliser:</p>
-
-<p>&#8212;Il n’est pas à moi. On me l’a seulement prêté.</p>
-
-<p>Elle oubliait les soucis, la peine qu’elle avait eus pour l’élever, et
-son dévouement toujours veillant et ce feu secret qui la tenait sans
-cesse en haleine. Comme au premier jour, le vagissement devenu parole la
-frappait au cœur.</p>
-
-<p>Mme Lautier annonça par une lettre brève qu’elle arriverait aux Ages le
-20 février. Claire se mit à parler plus souvent de Louise Lautier à
-Simon. Elle prêtait à sa belle-sœur des vertus qu’elle n’avait jamais
-eues, sans doute. Peu à peu, l’enfant fut pris d’une grande curiosité,
-il était impatient de voir sa mère, étonné comme à la lecture d’une
-histoire étrange, que l’on aurait pu arranger en manière de complainte.
-Quand il parlait d’elle, Jacquier poussait quelques grognements si rudes
-qu’il s’écriait:<span class="pagenum"><a id="page_73">{73}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Je n’ai qu’une maman, c’est Claire!</p>
-
-<p>Il n’osa plus interroger personne et cacha son trouble. Si Claire lui
-disait que le jour était proche où sa mère viendrait aux Ages, il
-baissait la tête et répondait à peine, tout confus.</p>
-
-<p>La fête de la Chandeleur arriva. Levé dès le point du jour, Jacquier,
-voyant qu’il pleuvait et que le vent agitait les arbres en soufflant de
-l’Ouest, gronda:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Quand il pleut sur la chandelle,<br></span>
-<span class="i0">Il tombe de l’eau sur la javelle.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Il prit quatre petits cierges dans la boîte de noyer où il enfermait des
-objets qu’il jugeait précieux. Il les avait faits lui-même, aux heures
-de répit, dans la grange. Ce n’est pas difficile; on attache une longue
-mèche de coton à la pointe d’un clou pour bien la tendre, et l’on y
-coule de la cire suffisamment amollie, et tirée des ruches des Ages qui
-sont rangées, avec leurs bonnets de paille, le long d’un mur du<span class="pagenum"><a id="page_74">{74}</a></span> verger
-orienté vers le Levant; ainsi aucun rayon de soleil n’est perdu. A
-l’entour, il y a des fleurs qui ne craignent pas la gelée, des
-giroflées, des soucis, des lavandiers tout hérissés, pleins de belles
-mouches bleues à la saison.</p>
-
-<p>Ce matin, Claire prit dans le tiroir de la commode un gros cierge qui
-gardait, le long de sa tige, ses larmes par grappes figées. Il avait
-pleuré aux heures funèbres, mais il se souvenait de la rosée sur les
-corolles du verger. Claire, à la nouvelle de la mort de son frère,
-l’avait allumé, dans sa chambre, les volets clos, bien qu’il fît soleil,
-agenouillée, toute courbée, poussant sa lueur, par un grand souffle de
-son âme, jusqu’au champ où gisait le capitaine Lautier. Par miracle, la
-parcelle ardente était devenue une longue flamme couchée, étirée, à
-travers les espaces du mystère.</p>
-
-<p>Jeannette et Jacquier, l’une en cape, l’autre en blouse, Claire et Simon
-franchirent ce jour-là le porche de l’église où<span class="pagenum"><a id="page_75">{75}</a></span> deux anges sont
-accoudés dans le granit. Les cierges s’allumèrent au feu des paroles
-divines. Et, dans l’ombre, ils formaient de petites clairières dorées.</p>
-
-<p>De retour aux Ages, dès qu’elle eut enlevé sa cape, Jeannette attisa les
-braises, chargea les chenets de fagots secs, graissa la poêle pour y
-faire couler une pâte de farine et d’œufs. La flamme pétillait et
-sautait, les crêpes tournèrent. Peu à peu, elles dressèrent, fine comme
-toile fine, une pile rousse et fumante. Claire donna à Simon la
-permission d’en manger avant tous. Jeannette, prenant à deux mains la
-queue de la poêle, l’agitait sans cesse d’un mouvement régulier pour
-l’élever soudain avec une étonnante agilité; et elle chanta une vieille
-chanson:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Elle sort du logis,<br></span>
-<span class="i0">En dépit de son père.<br></span>
-<span class="i0">Mais bientôt un esprit<br></span>
-<span class="i0">Apparaît devant elle,<br></span>
-<span class="i0">En lui disant: Ma belle,<br></span>
-<span class="i0">Je vous prie de m’aimer.<span class="pagenum"><a id="page_76">{76}</a></span><br></span>
-<span class="i0">Et ensuite lui donne<br></span>
-<span class="i0">Un diamant doré.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>La crêpe tournant, elle répétait: «Un diamant doré».</p>
-
-<p>Dans la brasière cuisait tout doux une petite côte de porc en compagnie
-d’un céleri du verger. Midi approchait. Jacquier revint de l’étable. Il
-avait fait couler des gouttes de cire sur les mangeoires de l’étable, au
-bord des ruches, les abeilles étant un peu chrétiennes. Son cœur était
-paisible, les usages observés. Il battit des mains, quand Jeannette fit
-sauter sur la corniche de l’armoire la dernière crêpe; ainsi il y aurait
-de l’argent dans le tiroir toute l’année. Claire, assise au coin du feu,
-tâchait d’égayer Simon, mais il lui parut qu’il ne riait plus comme
-autrefois en un pareil jour.</p>
-
-<p>Alors elle lui chanta cette chanson douce et grave, qui éloigne de la
-terre:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">C’est une fille muette<br></span>
-<span class="i2">Parmi les cieux,<span class="pagenum"><a id="page_77">{77}</a></span><br></span>
-<span class="i0">Lui apparut une dame<br></span>
-<span class="i2">Dans son troupeau.<br></span>
-<span class="i0">Toujours elle lui demandait<br></span>
-<span class="i2">Un bel agneau.<br></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Les agneaux de mon père<br></span>
-<span class="i2">Sont pas à moi.<br></span>
-<span class="i0">Si vous voulez que j’y aille,<br></span>
-<span class="i2">J’irai.<br></span>
-<span class="i0">Si vous voulez que lui parle,<br></span>
-<span class="i2">Lui parlerai.<br></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Vas-y vite, la belle,<br></span>
-<span class="i2">La Ysabeau,<br></span>
-<span class="i0">Vas-y sans peur ni crainte<br></span>
-<span class="i2">Ni danger du loup.<br></span>
-<span class="i0">Je garderai le troupeau<br></span>
-<span class="i2">Bien mieux que vous.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Simon leva les yeux vers elle, devinant le souffle du mystère:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Bien le bonjour, mon père,<br></span>
-<span class="i2">Ma mère aussi.<br></span>
-<span class="i0">M’est apparue une dame<br></span>
-<span class="i2">Dans mon troupeau,<br></span>
-<span class="i0">Qui toujours me demande<br></span>
-<span class="i2">Un bel agneau.<br></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Reviens-y, ma fille,<br></span>
-<span class="i2">La Ysabeau!<span class="pagenum"><a id="page_78">{78}</a></span><br></span>
-<span class="i0">Dis-lui que la troupe<br></span>
-<span class="i0">Et aussi le troupeau,<br></span>
-<span class="i0">Tout est à son service,<br></span>
-<span class="i2">Même le plus beau.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Claire soupira, puis reprit, à mi-voix, la tête courbée:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Son père et sa mère<br></span>
-<span class="i0">Sont bien contents<br></span>
-<span class="i0">D’avoir une fille muette<br></span>
-<span class="i0">Et de l’ouïr parler.<br></span>
-<span class="i0">Ils disent pour rendre grâce<br></span>
-<span class="i2">L’<i>Ave Maria</i>.<br></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Quand l’heure arrive,<br></span>
-<span class="i0">Elle ne rentre pas.<br></span>
-<span class="i0">Son père et sa mère<br></span>
-<span class="i0">La vont chercher.<br></span>
-<span class="i0">Ils l’ont trouvée morte<br></span>
-<span class="i2">Au milieu d’un bois.<br></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Lui ont trouvé une lettre<br></span>
-<span class="i2">Sous son bras droit,<br></span>
-<span class="i0">Que ni prêtre, ni personne<br></span>
-<span class="i2">N’a pu lire.<br></span>
-<span class="i0">C’est Monseigneur l’Évêque<br></span>
-<span class="i2">Qui l’a lue.<br></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Il a lu sur la lettre<br></span>
-<span class="i2">De l’Ysabeau<span class="pagenum"><a id="page_79">{79}</a></span><br></span>
-<span class="i0">Qu’elle avait jeûné le carême,<br></span>
-<span class="i2">Les Quatre-Temps,<br></span>
-<span class="i0">Et qu’elle était une sainte<br></span>
-<span class="i2">Au Paradis.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Simon voyait dans les yeux de Claire le rayon des larmes retenues, un
-tremblement de rosée sur cette fleur de chanson.<span class="pagenum"><a id="page_80">{80}</a></span></p>
-
-<h2><a id="VI"></a>VI</h2>
-
-<p>Le temps était brumeux le matin; vers midi, le ciel s’éclairait. Les
-pentes de la vallée montraient, par places, un pelage violacé, coupé de
-la fusée des genêts verts. Des gouttes d’eau s’allumaient, faisant de
-petits battements de couleurs. Entre des pierres, le chardon nain,
-devenu sec, avec sa houppe de coton jaune, paraissait en vieil argent.
-Une pluie de chatons dorés tombait des branches fines du noisetier
-sauvage. Une sorte de vapeur, comme d’un brasier secret, glissait sur
-des taillis de chênes cendrés. La rivière se mouchetait de soleil; un
-grand travail de lumière l’agitait d’incessantes reprises de rayons. Des
-ombres passaient, des souffles étranges<span class="pagenum"><a id="page_81">{81}</a></span> sur une glace sans tain; mais
-au-dessus des ronciers séchés, de la fougère morte, quelques durs
-bosquets de houx, en pointes de lance, aspiraient l’essence du jour par
-toutes leurs feuilles armées; ils ne cessaient de flamboyer et de
-s’éteindre, selon la course des nuages.</p>
-
-<p>Jacquier et Jeannette balayaient les prés, ils entassaient les
-broussailles mortes et les brindilles pour les brûler. Çà et là montait
-l’épaisse fumée de ces brasiers que le vent rabattait. Vers trois heures
-elle se mêlait au brouillard qui s’élevait de la vallée. Soudain tout
-sentier semblait coupé, l’horizon glissait comme un nœud coulant où la
-terre se repliait. Les arbres proches, sur une brume opaque, n’étaient
-plus que des traces sombres, de mystérieux frottements. Jeannette et
-Jacquier revenaient à la maison; Tant-Belle les suivait en secouant sa
-fourrure givrée. Malgré le froid, Claire descendait le chemin de la
-vallée, traversait le pont de Chanaud pour<span class="pagenum"><a id="page_82">{82}</a></span> venir au-devant de Simon.
-Dès qu’elle l’avait rencontré, elle remontait autour du cou de l’enfant
-le cache-nez chaud. Tous les deux, ils regagnaient en silence les Ages,
-assez heureux de faire route ensemble.</p>
-
-<p>Mme Lautier annonça dès la veille son arrivée par une carte-lettre.
-Claire avait demandé pour Simon quelques jours de congé. Elle l’éveilla
-de bonne heure, car Mme Lautier arriverait le matin par le train de huit
-heures et le chemin était long des Ages à la station de Bonnal. Elle
-s’habilla, au clair de la lampe, de son vêtement des jours de fête.
-Simon ne disait que peu de paroles, tandis qu’elle s’empressait autour
-de lui. Il cachait une sorte de peur mêlée à une grande curiosité; et il
-restait grave, sentant bien que cette journée était pleine d’inconnu.</p>
-
-<p>Claire se couvrit d’une cape, et coiffant Simon d’un béret de drap, elle
-le fit monter près d’elle dans le charreton mené par<span class="pagenum"><a id="page_83">{83}</a></span> l’âne que Jacquier
-appelait «Tournebroche». Il était très vieux, très roussi, avec un
-ventre énorme; on ne faisait appel à ses services qu’en de rares
-occasions. Mené par lui, on était sûr de cheminer bien plus lentement
-qu’à pied. Mais il y aurait sans doute quelques bagages à porter.
-Jacquier grogna:</p>
-
-<p>&#8212;Au revoir, pauvre demoiselle.</p>
-
-<p>Le jour se leva; les brumes devenaient blanches vers l’Est. Claire, dans
-le sentier pierreux, rassembla les rênes pour empêcher l’âne de buter.
-Elle aurait voulu parler, pleurer, rire; mais quelque chose lui barrait
-la gorge. Simon s’appuyait sur elle, plein de trouble. Il fallut une
-bonne heure pour arriver à la station de Bonnal. Claire se sentait prise
-d’un grand froid. La garde-barrière la fit entrer dans sa maisonnette
-pour qu’elle se chauffât. Et elle posait maintes questions auxquelles
-Mlle Lautier répondait en hâte:</p>
-
-<p>&#8212;Oui, nous attendons la mère du petit.<span class="pagenum"><a id="page_84">{84}</a></span> J’ai été contente de l’aider en
-élevant Simon. Elle pouvait le garder auprès d’elle, mais il n’est pas
-fort et l’air de la campagne est excellent.</p>
-
-<p>Elle fit l’éloge de Mme Lautier, en refoulant sa peine, car Simon devait
-avoir une mère admirable.</p>
-
-<p>&#8212;Il lui fallait gagner sa vie, à la mort de mon pauvre frère. Ceux qui
-disaient qu’elle ne songeait pas à son petit sont de mauvaises gens.</p>
-
-<p>En ce moment, par un prodige du cœur, elle décidait que Louise Lautier
-était bonne et fidèle, et que seul le malheur l’avait empêchée de
-remplir son devoir de mère.</p>
-
-<p>Le train arriva. Claire reconnut Louise Lautier qui descendait d’un
-compartiment de deuxième classe. Elle dit quelques paroles de bienvenue
-et poussa devant elle Simon qui se cachait. Louise étreignit quelque
-temps son enfant qui, le premier trouble passé, leva timidement les yeux
-vers elle.<span class="pagenum"><a id="page_85">{85}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Tu es content de me voir?</p>
-
-<p>&#8212;Oui, je suis bien content.</p>
-
-<p>Il considérait, avec un extrême étonnement, cette femme élégamment vêtue
-d’une robe de voyage de bonne coupe, et qui répandait un parfum étrange.
-Quand elle monta dans le charreton, il vit les longues jambes gainées de
-bas en soie brillante, si différents de ceux que portait Claire,
-tricotés avec du gros coton noir. Son trouble revenait; il avait envie
-de pleurer, bien qu’il fût sans tristesse. Chemin faisant, Louise
-remercia Claire des bons soins qu’elle avait donnés si longtemps à
-Simon. Elle répondit à peine, faiblement, en hochant la tête.</p>
-
-<p>&#8212;Il est grand garçon à présent, dit Louise.</p>
-
-<p>Elle caressa en riant la tête de son enfant, l’attirant contre sa
-casaque de velours où l’éclat de la gorge paraissait. Il suffoquait
-d’une nouvelle douceur. Cette maman qui arrivait comme dans les contes<span class="pagenum"><a id="page_86">{86}</a></span>
-de fées, sous un coup de baguette enchantée, elle était belle avec ses
-cheveux courts et blonds, sa nuque blanche, ses yeux si rieurs, si
-grands, dans un visage où la bouche était couleur de cerise.</p>
-
-<p>Elle parlait sans cesse.</p>
-
-<p>&#8212;Tu travailles bien en classe? Tu sais lire, écrire et compter?</p>
-
-<p>&#8212;Oui, madame.</p>
-
-<p>&#8212;Il m’appelle: madame. Vous entendez, mademoiselle Lautier? Je suis ta
-maman; Claire n’est que ta deuxième maman ou plutôt ta bonne tante.</p>
-
-<p>Elle l’embrassa:</p>
-
-<p>&#8212;Simon, tu es beau, tu me ressembles. Tu as des yeux un peu comme les
-miens et une petite bouche. Claire, je suis bien contente. Dites, votre
-âne vénérable montera-t-il la côte? Il n’a pas l’air d’y tenir beaucoup.
-Voilà une belle rivière.</p>
-
-<p>Simon l’écoutait, charmé par le son de sa voix qui était fin. Claire ne
-laissait entendre que des mots entrecoupés.<span class="pagenum"><a id="page_87">{87}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Claire, vous ne parlez pas, cela se comprend en ce pays tranquille où
-il n’y a guère que des arbres, de l’herbe et des oiseaux.</p>
-
-<p>Le soleil éclairait paisiblement la campagne. A travers les bois
-dépouillés, l’eau faisait des signes merveilleux, des appels de
-fraîcheur et de repos. Des genièvres échappaient à la griffe des ajoncs,
-dans un étincellement de givre. On approchait des Ages. L’âne penchait
-sa grosse tête comme s’il allait faire la culbute, et il soufflait,
-exhorté par Claire qui le piquait d’un bâton muni d’une pointe aiguisée.
-L’horizon se découvrait davantage, l’air devenait plus vif. Le charreton
-tourna dans la cour. Louise Lautier sauta légèrement à terre et prit
-dans ses bras Simon.</p>
-
-<p>Claire appela Jacquier qui détela; il affecta de ne pas voir Mme
-Lautier; mais, comme elle vint le regarder avec curiosité, il fut bien
-obligé de balbutier un bonjour dans sa barbe ébouriffée.<span class="pagenum"><a id="page_88">{88}</a></span></p>
-
-<p>Claire fit entrer sa belle-sœur dans la maison.</p>
-
-<p>&#8212;Vous êtes ici chez nous, dit-elle. C’est là que mon pauvre frère est
-né.</p>
-
-<p>Louise Lautier devint grave, puis elle s’écria:</p>
-
-<p>&#8212;Mignon, parle! Raconte-moi comment tu passes ton temps ici. Peut-être
-t’ennuyais-tu?</p>
-
-<p>A ces derniers mots, Claire quitta en hâte la salle et se réfugia dans
-sa chambre. Louise, sans y prendre garde, ouvrit une valise et en tira
-des sacs de bonbons.</p>
-
-<p>&#8212;Donne ta bouche, dit-elle, il n’y a pas de bonbons comme ça aux Ages.</p>
-
-<p>Elle garda sa fourrure et remarqua que le feu la rôtissait par devant,
-tandis qu’elle avait froid aux reins. Simon s’enhardit peu à peu. Il
-dit, tout à coup, les yeux écarquillés:</p>
-
-<p>&#8212;C’est bien vrai que tu es ma maman?</p>
-
-<p>Il caressait le doux corsage où le cou<span class="pagenum"><a id="page_89">{89}</a></span> blanc se gonflait, découvert
-jusqu’à la naissance de la gorge.</p>
-
-<p>&#8212;Comme tu es habillée, comme tu sens bon!... Il n’y a pas de pralines
-comme ça chez l’épicière. Elles ne peuvent pas fondre.</p>
-
-<p>Jeannette venait de plumer un poulet et, tandis qu’elle le vidait, elle
-regardait avec une brûlante curiosité Louise Lautier. Quand elle glissa
-la broche sur les landiers, elle dit un bonjour en allongeant les lèvres
-en godet comme pour le retenir.</p>
-
-<p>Louise avait pris Simon sur ses genoux.</p>
-
-<p>&#8212;Il faut bien que je te berce, mon petit, puisque je ne l’ai pu jusqu’à
-présent.</p>
-
-<p>Il sentait un grand bonheur l’envahir. Tant-Belle se coucha devant le
-feu.</p>
-
-<p>&#8212;C’est une jolie bête, dit Louise. On m’avait donné un chien dans ce
-genre.</p>
-
-<p>&#8212;Moi je te donnerai un bœuf que j’ai fait avec des planches.</p>
-
-<p>Claire qui avait entr’ouvert la porte<span class="pagenum"><a id="page_90">{90}</a></span> regardait sa belle-sœur avidement
-et elle voyait briller les yeux de Simon. Elle voulait préparer le lit
-où l’enfant coucherait avec sa mère, mais elle n’en avait pas la force
-en ce moment. Elle était comme étourdie; la réalité l’effrayait et, peu
-à peu, la saisissait tout entière. Allait-elle s’élancer vers Mme
-Lautier, lui enlever Simon qu’elle caressait et charmait, et crier: «Il
-n’est pas à vous. Partez!»</p>
-
-<p>Elle ouvrit tout à fait la porte et dit à mi-voix:</p>
-
-<p>&#8212;Viens, Simon. Il faut bien que tu montres à ta maman tes jouets et ta
-petite armoire où tes habits sont rangés.</p>
-
-<p>Mais il écoutait Louise qui lui racontait des histoires de la ville et
-lui parlait de ces magnifiques magasins et de ces théâtres qui sont
-d’immenses palais pleins de parfums et de soleil.<span class="pagenum"><a id="page_92">{92}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_91">{91}</a></span></p>
-
-<h2><a id="VII"></a>VII</h2>
-
-<p>M. Salvat, l’instituteur de Bonnal, avait accordé huit jours de congé à
-Simon.</p>
-
-<p>&#8212;Il faut bien que vous fassiez la connaissance de votre maman, avait-il
-dit en plissant des yeux malins.</p>
-
-<p>Dans le pays, la nouvelle s’était répandue. Les uns assuraient que
-Louise n’avait été que l’amie du capitaine Lautier; d’autres savaient
-bien qu’elle faisait les amours d’un prince anglais ou d’un homme qui
-possédait des troupeaux de bœufs en des pays du diable. Avec le change
-il était plus riche que le président de la République. On disait aussi,
-sous le manteau des cheminées, aux veillées, que Claire des Ages serait
-payée de sa peine<span class="pagenum"><a id="page_93">{93}</a></span> et qu’en élevant l’enfant elle avait du même coup
-fait sa fortune.</p>
-
-<p>Depuis longtemps, on n’allait guère en cette maison juchée au-dessus de
-la vallée, mais, le lendemain de l’arrivée de Louise, la veuve Ruteau,
-l’épicière de Bonnal, eut le courage, malgré son obésité, de faire à
-pied le long chemin du bourg jusqu’aux Ages. Elle demanda trois sacs de
-pommes de terre et un demi de haricots de l’année. Elle s’était assise
-au coin du feu, et dans une figure jaunie par une vie sédentaire ses
-yeux allaient et venaient, agités de curiosité. Elle considérait avec
-une sorte de passion Louise Lautier, vêtue comme les plus grandes dames
-et beaucoup mieux que les châtelaines de la contrée. Ce parfum, ce fard,
-ce chatoiement du velours, tous ces signes, qui lui semblaient découvrir
-une immense richesse, l’éblouissaient. Elle repartit à regret,
-balbutiant des mots confus, laissant Claire bien étonnée.</p>
-
-<p>Dans la même journée, comme s’ils<span class="pagenum"><a id="page_94">{94}</a></span> s’étaient donné rendez-vous, le
-sabotier vint offrir une paire de sabots pour Simon et il voulait
-acheter quelques vergnes. Le forgeron avait besoin de ferrailles et
-portait à Jacquier un soc réparé avec une rapidité inaccoutumée. De
-vieux parents pauvres, des femmes cassées par l’âge remplirent la salle
-sous des prétextes futiles. Louise Lautier prit le parti de rester dans
-la chambre où elle avait couché avec Simon. Les bonnes gens repartaient;
-sur le seuil ils posaient prudemment maintes questions à Claire qui n’y
-répondait qu’à peine. Ils soupiraient de n’avoir pas vu celle dont ils
-entendaient la voix à travers la cloison.</p>
-
-<p>Ce fut un événement dans cette campagne. Et l’on disait: «Va-t-elle
-emmener le petit? Avez-vous vu ses fourrures? Le poil est aussi luisant
-que de la soie; ce n’est pas du lapin, certainement, mais de ces bêtes
-qui valent plus de mille pains de quatre livres.» On racontait<span class="pagenum"><a id="page_95">{95}</a></span> qu’elle
-avait l’air de se moquer du monde, ne connaissant pas la peine de gagner
-sa vie. On ne savait rien de ses parents, mais le capitaine Lautier,
-s’il n’était pas mort, aurait trouvé de grands héritages. Les mieux
-informés assuraient qu’ils avaient été mariés. Pourtant la plupart de
-ces gens, qui vivent dans un même cercle, préféraient arranger des
-contes pleins du goût de l’aventure dont ils sont friands. La mère
-Bontier, rentière, qui possédait du bien au soleil, assurait que le
-dernier feuilleton de son journal de Paris racontait une histoire où il
-y avait une femme comme Louise Lautier, aussi belle, aussi bien
-habillée; elle ne pouvait pas vivre avec son petit, car son grand ami
-était jaloux comme un tigre et cet enfant n’était pas de lui. Elle
-concluait, en tricotant près de son feu:</p>
-
-<p>&#8212;Vous vous rendez compte.</p>
-
-<p>La vérité était tout autre. Louise Lautier, prise par un coup de
-passion, s’était<span class="pagenum"><a id="page_96">{96}</a></span> enfuie de la maison conjugale, peu de temps avant la
-mort de son mari, pour suivre un industriel parisien qui avait fait une
-fortune rapide. Après des années de cette liaison, elle éprouvait une
-lassitude et, par souci de propreté morale, elle travaillait depuis deux
-ans dans un magasin, où elle était aujourd’hui première vendeuse. Fille
-de petits journaliers paysans de la Beauce, elle avait connu, très
-jeune, beaucoup de misère. C’est à Paris, dans un atelier de modiste,
-que le capitaine Lautier l’avait distinguée et aimée tout de suite à
-cause de sa grande beauté et de son caractère enjoué. Il était bien vrai
-que son ami la dissuadait d’amener Simon à Paris. Pour voiler sa
-jalousie, il invoquait cent raisons, dont la première était que l’enfant
-se fortifierait mieux dans l’air pur et la vie des champs. Elle avait
-encore le temps de le garder près d’elle. Il aimait toujours Louise
-Lautier et Simon lui rappellerait trop la faute commise, cette<span class="pagenum"><a id="page_97">{97}</a></span> sorte de
-crime qui avait été de trahir un homme exposé à la mort pour sauver le
-pays en danger.</p>
-
-<p>Louise, près de son petit, dans cette maison rustique des Ages,
-éloignait avec horreur cette pensée. Elle n’avait pas voulu frapper au
-cœur le capitaine Lautier avant que la balle ennemie l’étendît sur la
-terre qu’il défendait. Une nouvelle ardeur, qu’elle ne connaissait pas,
-la prenait obscurément sous les yeux purs de Simon où elle rallumait une
-autre flamme dans les siens que la passion avait aveuglés. C’était comme
-si des regards neufs lui étaient soudain rendus. Elle devenait paisible,
-sans défense, une enfant. Tandis que Claire s’appliquait à la laisser
-seule, avec Simon, elle donnait à manger aux lapins, aux poules, et elle
-l’écoutait avidement, quand il parlait des choses les plus simples en se
-servant de mots tout naïfs. Mais, parfois, le soir, après des promenades
-dans les champs où se lève<span class="pagenum"><a id="page_98">{98}</a></span> une si forte solitude, un esprit malin la
-reprenait et elle disait:</p>
-
-<p>&#8212;Tu quitteras ce pays si morne; tu vivras avec moi de ma vie. Tu
-connaîtras toutes les jouissances que j’ai connues.</p>
-
-<p>Il répondait à peine, levait la tête comme vers un horizon où tout
-semblait grandi, irréel.</p>
-
-<p>Au bout de huit jours, elle annonça son départ. Elle ne pouvait rompre
-le cercle de ses habitudes, encore toute prise par la corruption de
-l’argent et du plaisir. Son ami lui avait promis de l’épouser et, ces
-temps-ci, il la suppliait d’abandonner ce métier de vendeuse où il ne
-voyait qu’un caprice. Il saurait encore l’entraîner dans le tourbillon,
-mais il fallait qu’elle rayât tout le passé d’un seul trait. Partagée
-entre des pensées contraires, elle quitta les Ages en hâte. Peu à peu,
-dans le silence de cette campagne, elle entendait d’autres voix.<span class="pagenum"><a id="page_100">{100}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_99">{99}</a></span></p>
-
-<h2><a id="VIII"></a>VIII</h2>
-
-<p>Claire, en présence de Louise Lautier, avait été tout de suite
-désemparée, ne trouvant pas les mots qu’elle aurait voulu dire, de
-bonnes paroles, selon son cœur. Cette femme lui semblait étrange, comme
-si elle eût parlé une langue inconnue. Elle se demandait avec frayeur
-comment Simon pouvait être son fils. Il était docile, plein d’une
-gracieuse humilité, ami du silence. Maintenant, quand tombait le soir,
-elle s’isolait, revoyait par le souvenir sa belle-sœur, essayait de
-reformer ses gestes et de réveiller ses propos. Elle s’épouvantait.
-Avant de repartir, Louise lui avait parlé de l’homme qu’elle abominait,
-car le capitaine Lautier, par lui,<span class="pagenum"><a id="page_101">{101}</a></span> s’en était allé dans l’autre monde
-avec une douleur terrible au cœur. Des paroles dites légèrement
-l’avaient blessée. Elle savait aujourd’hui que Louise se remarierait
-avec un être qui avait vécu dans l’indignité et qu’elle voulait
-l’obliger à garder Simon près d’elle. C’était la condition qu’elle
-poserait à cette union. S’il n’acceptait pas, elle le quitterait pour
-toujours. Mais il l’aimait passionnément.</p>
-
-<p>Claire découvrit mieux quelle vie incertaine menait Louise. Simon serait
-perdu par la faiblesse de sa mère et la perversité d’un beau-père qui ne
-désirait que le plaisir et l’argent. Si l’enfant, en s’éloignant des
-Ages, avait trouvé des appuis à son âme, la sagesse, la modestie, les
-bonnes vieilles vertus qui tiennent en santé, Claire aurait maîtrisé sa
-douleur. Mais tout ce qu’elle lui avait enseigné dès le berceau
-s’effacerait un peu plus chaque jour. Il deviendrait sans doute un de
-ces<span class="pagenum"><a id="page_102">{102}</a></span> hommes de joie qui s’ébattent comme des coqs de fumier. Ce petit,
-par elle formé avec l’aide de Dieu, on le lui arracherait pour le livrer
-sans défense au mal. Elle se souvenait que Louise, avant que le train
-l’emportât, s’était écriée:</p>
-
-<p>&#8212;Maintenant que je le connais, je ne pourrais vivre sans lui.</p>
-
-<p>Claire avait regretté de ne pas savoir bien parler comme les gens des
-villes, pour dire clairement la peine douce qu’elle avait eue en élevant
-Simon. Elle aurait supplié que l’on ne perdît pas son âme qui était
-belle. Mais comment ne serait-il pas pris au piège du plaisir tendu sans
-cesse dans la ville, ce terrible plaisir dont sa mère ne pouvait plus se
-passer et où elle avait fondé sa vie? Elle n’avait pu que considérer
-Louise avec une immense crainte de ce charme étrange qui sortait d’elle.
-Quand Simon regardait sa mère, émerveillé, elle sentait qu’il se
-détachait des Ages; elle le voyait s’en<span class="pagenum"><a id="page_103">{103}</a></span> aller au loin. Elle avait gardé
-le silence, étouffé son cœur. Elle ne pouvait rien dire, et, dans
-l’ombre, elle devait couper de la chair vive. Ah! s’agenouiller
-humblement aux pieds de Louise et murmurer: «Ce petit garçon, c’est le
-trésor que vous avez en ce monde. Vous me l’avez confié, il est encore
-plus beau aujourd’hui. Richesses, plaisirs ne comptent pas auprès de
-lui. La mort de mon frère aurait dû vous éclairer. Et vous songez encore
-à bien manger, à vivre dans l’opulence avec des robes de soie et de
-velours, des fourrures, des bijoux. Ce petit, il est plus précieux que
-tout. Vous lui donnerez vos joies, mais moi qui ne suis pas sa maman, je
-lui ai donné le meilleur du cœur. Le cœur, ça ne brille pas beaucoup et
-il m’oubliera, si vous ne pouvez changer.»</p>
-
-<p>Elle s’était tue, Louise Lautier était trop loin d’elle.</p>
-
-<p>Maintenant, Simon parlait souvent de<span class="pagenum"><a id="page_104">{104}</a></span> sa mère, avec regret, et ses yeux
-devenaient fixes dans une rêverie où vivait un nouvel horizon, un
-bonheur plus fort d’être seulement entrevu. Il y avait donc un autre
-royaume où tout est doux, brillant, facile. Il retenait au creux de ses
-mains les caresses de Louise Lautier, si vive, si gaie; et Claire lui
-apparaissait plus triste. La maison s’emplissait d’ombres; il ne goûtait
-plus les mêmes simples joies. Il tirait secrètement vanité d’être aimé
-par une femme dont les moindres paroles résonnaient avec douceur et bien
-plus gracieuse sans doute que les fées du moulin et de la rivière.</p>
-
-<p>Quand il revint à l’école, après ce congé d’une semaine, M. Salvat
-l’appela et lui dit:</p>
-
-<p>&#8212;Votre mère aurait bien dû me faire une visite pour me remercier des
-soins que je vous ai donnés.</p>
-
-<p>Simon ne sut que répondre; il vit bien que M. Salvat n’était pas
-content. Pen<span class="pagenum"><a id="page_105">{105}</a></span>dant la classe, l’instituteur le regarda en se grattant le
-cou plus qu’à l’ordinaire et il remontait ses lourdes épaules. Simon
-avait toujours été un bon élève, docile à l’enseignement de ce maître
-d’apparence grise, et il s’étonnait de ce changement d’humeur. Il se
-sentait plus isolé, ses camarades se détournaient de lui, en classe et
-pendant les récréations. Quelques-uns même le regardaient avec défi. Il
-était plein d’une douceur qui était sa seule défense. Quand on le
-bousculait à l’heure des jeux, il ne se mettait pas en colère, mais il
-se rangeait contre le mur de clôture en s’excusant. Il voulut, malgré
-l’air étrange qui s’épaississait autour de lui, jouer comme autrefois à
-saute-mouton; c’était toujours lui qui se tenait courbé, les mains aux
-genoux. Un jour, le fils aîné de la mère Ruteau, l’épicière, un fort
-garçon aux gestes violents, lui enleva son béret et le jeta dans la
-boue. Simon haussa les épaules et dit: «C’est bête...»,<span class="pagenum"><a id="page_106">{106}</a></span> mais il ne se
-plaignit pas à M. Salvat qui se tenait sous le hangar, les mains
-croisées derrière le dos.</p>
-
-<p>Simon pensait qu’il était chéri par Claire et cette mère si jolie aux
-cheveux coupés court comme les portaient les beaux pages dont on voyait
-l’image svelte dans l’Histoire de France illustrée. Lorsqu’il revenait
-aux Ages, à travers la campagne solitaire, sa tristesse s’effaçait; il
-allait dans le sillage merveilleux qu’avait laissé derrière elle Louise
-Lautier. Bientôt elle l’emmènerait dans la ville où la joie est
-changeante comme le soleil qui joue en de blancs nuages. Jamais il ne
-s’ennuierait, et quand on lui ferait du mal elle le caresserait de ses
-mains si douces, si légères. Pour que ce temps arrivât, il pouvait bien
-endurer quelques mauvaises plaisanteries. Ceux qui semblaient le
-dédaigner n’avaient pas une mère comme la sienne; ils en montraient leur
-dépit.</p>
-
-<p>De jour en jour, on lui faisait la vie plus<span class="pagenum"><a id="page_107">{107}</a></span> dure à l’école; et, comme
-il était d’une nature sensible avec un cœur replié, tout l’atteignait au
-vif. Il se gardait bien de se plaindre devant Claire, de peur de lui
-causer de la peine. Quand elle ne pouvait le voir, il pleurait la nuit,
-dans son petit lit. Le matin, nulle trace de chagrin n’apparaissait dans
-ses yeux. Mais cette école qu’il avait aimée, où jadis il entrait
-joyeusement, il se prenait à la détester. Elle lui faisait peur comme
-une grande machine sournoise.</p>
-
-<p>Claire continuait de veiller ardemment sur lui, mais il sentait qu’elle
-cachait quelque chose de trop lourd. Elle qui parlait peu d’habitude,
-elle devenait encore plus taciturne, ne cessant, quand il avait congé,
-de travailler au domaine, dans la maison ou la grange. Un soir, comme
-elle le tenait embrassé, il vit sa bouche trembler, puis elle le quitta
-précipitamment. Louise Lautier écrivait plus souvent; Claire ne manquait
-jamais de lire à<span class="pagenum"><a id="page_108">{108}</a></span> Simon les passages de la lettre qui le concernaient,
-des phrases de souvenir. Il remarqua:</p>
-
-<p>&#8212;Maman Claire, tu ne ris pas, quand il y a de bonnes nouvelles. Je ne
-peux pas rire, si tu ne ris pas, toi, la première.</p>
-
-<p>Alors elle souriait faiblement, mais Simon voyait qu’elle avait de la
-peine. Il sentait autour de lui du mystère, alors qu’il voulait que tout
-fût simple, clair, comme l’eau de la fontaine. Chaque soir, Claire
-Lautier priait pour sa belle-sœur et faisait réciter trois <i>Ave</i> à
-Simon, afin que sa mère fût préservée de tout mal.</p>
-
-<p>Un jour, il dit:</p>
-
-<p>&#8212;Elle est malade, puisque tu pries toujours pour elle. Pourtant elle a
-une mine bien fraîche.</p>
-
-<p>Un matin du mois de mars où l’on sentait la première pointe du
-printemps, il partit comme d’habitude pour Bonnal. Il savait à merveille
-ses leçons; il avait veillé tard pour que ses devoirs n’eussent aucune<span class="pagenum"><a id="page_109">{109}</a></span>
-faute. Son intelligence s’était accrue, tout d’un coup, semblait-il; ses
-yeux s’ouvraient mieux sur le monde. La vallée de la Gartempe, éclairée
-par le soleil matinal, montrait la verte couleur que répand l’herbe des
-prairies, l’or égoutté des genêts en fleurs, la flèche du genièvre mieux
-aiguisée. La rivière coulait dans un poudroiement de vie fraîche. Aux
-branches des chênes de clôture, les dernières feuilles mortes se
-fondaient aux souffles de la saison qui couraient avec le goût de l’eau
-pure.</p>
-
-<p>Simon, en approchant de l’école, chantait entre ses dents une chanson de
-bonhomie et qui tournait sur un rythme de bourrée. L’air de la vallée,
-si fort qu’il paraissait dilater la terre, ce matin, avait baigné son
-cœur d’enfant, plein de bonne volonté. En classe, il fut interrogé; il
-répondit avec une telle sûreté de mémoire, une intelligence si claire
-que M. Salvat fit son éloge à haute voix et le proposa en<span class="pagenum"><a id="page_110">{110}</a></span> exemple à ses
-camarades. Pendant la première récréation, il s’approcha de Léonard
-Rutaud et lui offrit une belle toupie de buis:</p>
-
-<p>&#8212;Prends-la, Léonard. Je te la donne, et ne crois pas que je sois
-méchant.</p>
-
-<p>Le garçon regarda Simon avec surprise. Il enfonçait ses mains dans ses
-poches et secouait ses fortes épaules. Il répondit par des grognements
-après avoir pris la toupie. Puis il éclata d’une sorte de rire sauvage,
-courut rejoindre ses compagnons de jeu, tandis que Simon sentait
-s’ouvrir autour de lui un plus grand vide. Un moment, il s’étonna que la
-gentillesse dont il était rempli ne gagnât pas ses camarades. Il resta
-seul, assis sur un billot de bois, dans le hangar. Pour refouler son
-chagrin, il pensait à sa mère, à Claire, qui auraient bien souffert, si
-elles avaient pu le voir ainsi, isolé et repoussé. A la faveur d’une
-partie de barre, Léonard Rutaud vint le heurter si violemment qu’il
-tomba.</p>
-
-<p>&#8212;Prends garde, gronda Léonard avec<span class="pagenum"><a id="page_111">{111}</a></span> une fureur feinte, tu es toujours
-sur mon chemin.</p>
-
-<p>Il se releva, brossa son béret d’un revers de manche et il eut la force
-de sourire. M. Salvat, qui n’avait vu cette scène que de loin, cria des
-ordres confus; puis il se mit à sarcler un jardinet où il sèmerait des
-reines-marguerites et des œillets de la Chine. Simon faisait mine de
-s’amuser beaucoup en dessinant sur le sol, à la pointe d’un caillou, des
-lignes géométriques. Il avait hâte de rentrer en classe. Là il se
-sentait protégé.</p>
-
-<p>A midi, il mangea, comme d’habitude, sous le hangar, le repas que lui
-avait apprêté Claire Lautier: des tranches de salé, du pain de ménage,
-deux œufs à la coque. Il en donnait un peu à des compagnons moins munis
-que lui, par simple bonté; on ne lui montrait qu’une reconnaissance
-aussi brève que le temps d’engloutir une bouchée.</p>
-
-<p>Le soir passa avec tranquillité. M. Sal<span class="pagenum"><a id="page_112">{112}</a></span>vat, pour former le goût de ses
-élèves qui se préparaient au certificat, fit une lecture à haute voix.
-Simon écoutait avidement. Il s’agissait d’une histoire de village, en
-Angleterre, mais les travaux, les fêtes lui paraissaient tourner dans le
-même cercle, à la même lumière verte des herbes et des fontaines qui
-enchantaient le pays où était né le capitaine Lautier. Parfois, il
-croyait voir à travers le récit un champ du domaine des Ages, bordé de
-chênes, de noisetiers et où coulait une source toujours vive. Quand M.
-Salvat demanda: «Qu’avez-vous retenu de ce que je viens de lire?» Simon,
-seul, put tout redire. C’était un simple conte, animé de braves gens,
-éclairé d’un feu de bois, quand le vent d’hiver souffle dehors. Il y
-avait une maison couverte de tuiles rouges; la terre était fraîche comme
-en Limousin. Un enfant allait chercher, de village en village, du pain
-pour un vieux grand-père qui ne pouvait plus travailler, et partout on
-le recevait avec de bonnes paroles.<span class="pagenum"><a id="page_113">{113}</a></span></p>
-
-<p>M. Salvat était content; les pages qu’il venait de lire lui plaisaient
-mieux, arrangées, transformées un peu dans la bouche d’un petit garçon
-de ce pays. Il fit de nouveau l’éloge de Simon. Jacques Bontier, le fils
-de la rentière paysanne de Bonnal, et Léonard Rutaud en soufflaient de
-dépit dans leur cartable.</p>
-
-<p>La classe finie, Simon se hâta de sortir et de gagner la route des Ages.
-Il oubliait les brimades et il était paisible dans ce soir que charmait
-la naissance du printemps. Il s’en revenait comme d’habitude, sagement,
-sans s’attarder. Il atteignit bientôt la rivière au pont de Chanaud. Le
-soleil y faisait une coulée rouge; sous des trembles, il se débattait,
-sarcelle de feu qui saigne et se noie.</p>
-
-<p>Comme Simon allait s’engager dans le chemin qui monte en tournant vers
-les Ages, il entendit Léonard Rutaud qui criait avec sauvagerie:</p>
-
-<p>&#8212;Le voilà! Le voilà! Le fils de la poule!<span class="pagenum"><a id="page_114">{114}</a></span></p>
-
-<p>Avant qu’il ait pu se retourner, une bourrade de coups de poing le jeta
-à terre. Il se releva, s’adossa contre un arbre et regarda la troupe de
-ses camarades qui le huait. Les plus acharnés étaient Léonard Rutaud et
-Jacques Bontier. Quand il eut repris souffle, il demanda:</p>
-
-<p>&#8212;Que me voulez-vous? Je ne vous ai pas fait de mal.</p>
-
-<p>Alors Jacques Bontier, un garçon aux jambes courtes et cagneuses,
-s’approcha tout près de lui et hurla:</p>
-
-<p>&#8212;Ta mère, c’est une rien-qui-vaille. Elle s’est vendue pour avoir des
-robes!</p>
-
-<p>A ce cri qui le troua, Simon rejeta son sac et se rua sur Bontier. Il se
-mit à frapper sans relâche de ses poings fermés. D’un tour de reins, il
-se débarrassa de Léonard qui voulait lui saisir les mains. Il griffa et
-mordit; du sang coula sur sa petite figure, mais il ne sentait pas les
-coups qu’on lui portait. Haletant, devant la bande qui reculait, il
-cria:<span class="pagenum"><a id="page_115">{115}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Vous êtes des méchants. Ma mère est bonne, belle, bien plus belle que
-les vôtres!</p>
-
-<p>Léonard Rutaud s’élança de nouveau pour essayer de le gifler, mais,
-quand il vit Simon arc-bouté contre un arbre, les mains en avant pour le
-repousser, les yeux brûlants, il eut peur. La troupe s’éloigna en
-vociférant et, de loin, fit pleuvoir sur Simon une grêle de pierres dont
-aucune ne le blessa, car il s’éloignait à toutes jambes dans les bois.</p>
-
-<p>Il courut longtemps et, malgré la roideur de la côte, il ne sentait
-aucune fatigue. Tout à coup, il se laissa tomber à terre, et il était
-agité d’un tremblement convulsif, tandis que des sanglots le secouaient.
-Il ne fut plus qu’un petit être perdu dans une immense solitude. Peu à
-peu, confusément, à travers les ombres qui descendaient de la vallée, il
-découvrait la lâcheté de ce monde. Il se mit debout avec peine sous ce
-grand poids qui cour<span class="pagenum"><a id="page_116">{116}</a></span>bait trop tôt sa taille d’enfant. Il était nu-tête,
-ayant perdu son béret, le sac où étaient ses livres, ses cahiers, et,
-malgré le froid, la sueur coulait avec le sang de sa figure griffée. Il
-chercha le sentier qui menait aux Ages; il erra longtemps, puis il
-entendit les appels de Claire. Alors il cria, pris d’une si brusque
-horreur que son corps se hérissait.</p>
-
-<p>&#8212;Mon petit, mon petit! appelait Claire.</p>
-
-<p>Elle l’aperçut enfin, dans l’ombre, où son pauvre visage faisait une
-tache blanche. Il se mit à sangloter plus fort, racontant comment on
-l’avait attaqué. Claire ne pouvait parler, suffoquée de grand chagrin,
-mais elle l’emporta dans ses bras en hâte, et, si elle avait parlé, elle
-serait tombée sans pouvoir se relever. Elle entra en le pressant contre
-elle dans la salle des Ages, et, tout de suite, elle lava sa figure,
-étancha le sang avec de l’eau de lavande, prépara le lit où elle le
-coucha. Tous les<span class="pagenum"><a id="page_117">{117}</a></span> deux, ils gardaient le silence; et elle ne voulait pas
-pleurer de peur de lui faire plus de mal. Enfin elle dit, refoulant
-durement ses sanglots, un feu de douleur obscure:</p>
-
-<p>&#8212;Ta maman est bonne, Simon. Toujours elle a été bonne. Le monde est
-méchant. Dors tranquille, mignon. Je suis là, près de toi.</p>
-
-<p>Et, penchée à son chevet, elle baissa la mèche de la lampe pour que
-l’ombre le caressât et l’endormît.<span class="pagenum"><a id="page_118">{118}</a></span></p>
-
-<h2><a id="IX"></a>IX</h2>
-
-<p>Claire ne voulut pas que Simon revînt à l’école de Bonnal avant que M.
-Salvat eût puni ses persécuteurs. Revêtue de sa belle robe des
-dimanches, elle prit le chemin du bourg, tremblante d’indignation. Elle
-qui était si paisible, si tendre, une grande colère lui faisait presser
-le pas. Elle aurait donné son sang pour que son petit n’eût pas subi ces
-injures. Les élèves allaient entrer en classe, quand elle se présenta à
-l’instituteur. A voix haute, elle dit sa douleur et son mépris. M.
-Salvat lui promit de veiller sur Simon et de donner une sévère leçon à
-des enfants tout pleins d’animalité. Il fit l’éloge de Simon et demanda
-à Claire de le laisser sans retard revenir en classe.<span class="pagenum"><a id="page_119">{119}</a></span> Elle pouvait s’en
-aller tranquille. Mais elle aperçut Léonard Rutaud:</p>
-
-<p>&#8212;Coquin, si tu fais le moindre mal à Simon, je te corrigerai de mes
-mains.</p>
-
-<p>Il s’enfuit au fond de la cour, car il sentait qu’elle était prête à le
-battre; il avait vu dans ses yeux brûler une sourde fureur. Elle s’en
-alla en hâte, n’étant plus maîtresse d’elle-même. Avant de regagner les
-Ages, elle entra dans l’épicerie de la mère Rutaud:</p>
-
-<p>&#8212;Votre garçon est un coquin. Je n’achèterai plus rien chez vous. Et ne
-comptez pas que je vous fasse porter les légumes que vous avez
-commandés.</p>
-
-<p>La femme, qui était assise devant une petite table où elle pesait du
-tabac à priser, releva sa figure grise et gronda:</p>
-
-<p>&#8212;Il me donne du fil à retordre. Mais ne lâchez pas vos paroles comme
-ça. Ce Simon vous donne bien assez d’argent à gagner. Vous devriez être
-de bonne humeur. Je blâme mon garçon, il en est qui ne valent pas mieux
-que lui.<span class="pagenum"><a id="page_120">{120}</a></span></p>
-
-<p>Claire fut glacée par ces mots dits avec lenteur et d’un air
-d’indifférence. Elle fut effrayée comme si elle voyait une vipère
-dérouler ses anneaux et lever sa tête triangulaire. Elle sortit de la
-boutique en criant:</p>
-
-<p>&#8212;Vous êtes comme votre garçon, mais prenez garde!</p>
-
-<p>En passant dans la grand’rue, elle remarqua que les gens rentraient chez
-eux, quand ils l’apercevaient, ou se détournaient pour n’avoir pas à lui
-dire bonjour. Alors elle songea à ses morts qui la défendaient. Elle
-poussa la grille du cimetière et s’agenouilla sur la tombe de famille où
-reposait la dépouille du capitaine Lautier, ramenée en terre natale. Le
-temps était bas, brumeux, sans aucun souffle. Elle murmura, comme si
-elle appelait, dans l’ombre, quelqu’un qui était tout près d’elle:</p>
-
-<p>&#8212;Frère, écoute-moi. Je garde ton petit, il faut qu’il soit bon comme
-toi; tu<span class="pagenum"><a id="page_121">{121}</a></span> étais très grand, très bon. Il faut que ton garçon soit sauvé.
-Moi, je ne compte pas. Quand je veille sur lui, je sais bien que je
-t’obéis, puisque tu es mort et que tu as la vie qui ne finit pas.</p>
-
-<p>Elle se releva, son âme se dilatait, remplissait mieux les parois de son
-corps. En s’en allant, elle se courba sur la tombe de Jacques Renaud:</p>
-
-<p>&#8212;Toi, tu m’as aimée. Viens à mon aide, toi aussi.</p>
-
-<p>Elle regagna en hâte la route des Ages. A mesure qu’elle approchait de
-sa maison, la confiance la tenait mieux. Le soleil, une grande
-espérance, blanchissait peu à peu les brumes de la vallée.<span class="pagenum"><a id="page_122">{122}</a></span></p>
-
-<h2><a id="X"></a>X</h2>
-
-<p>Simon revint à l’école; il s’y repliait comme sur une blessure qui
-n’était pas cicatrisée. Il devenait encore plus studieux, plus docile.
-La plupart de ses camarades, blâmant la mauvaise troupe de ses
-insulteurs, s’appliquèrent à lui être agréables. M. Salvat s’était
-ingénié à punir longuement Léonard Rutaud dont le front bas semblait ne
-pouvoir loger qu’un instinct bestial.</p>
-
-<p>Simon, aux heures de veillée, ayant appris ses leçons et fait ses
-devoirs, interrogea Claire afin qu’elle lui parlât de sa mère. Comment
-des méchants avaient-ils pu se ruer sur lui, avec des paroles si
-infâmes, dont il ne devinait que le sens<span class="pagenum"><a id="page_123">{123}</a></span> grossier? Pendant des soirs,
-elle s’était évertuée à l’apaiser en se faisant violence.</p>
-
-<p>Louise Lautier écrivait assidûment des lettres le plus souvent bien
-futiles, mais elle s’attachait chaque jour avec plus de force à Simon.
-Elle pourrait bientôt annoncer une nouvelle qui le surprendrait. Claire
-était saisie d’une crainte qu’elle cachait avec soin. Quand elle
-répondait à Louise, elle voulait que Simon joignît à sa lettre une page
-écrite à son gré. Il notait qu’il était sage et qu’il apprenait bien ses
-leçons, et que Tant-Belle avait mis bas des chiens mignons. Il se
-portait bien et Claire lui faisait toutes sortes de plaisirs. Elle lui
-avait acheté de beaux livres, éclairés d’images; et, quand la belle
-saison serait tout à fait venue, il pêcherait dans la Gartempe avec des
-hameçons qui prennent les gros poissons et non ces petits dont il faut
-une dizaine pour remplir le creux de la main.</p>
-
-<p>Le temps des labourages de printemps<span class="pagenum"><a id="page_124">{124}</a></span> était venu. Jacquier, quand le
-voile des pluies se déchirait, labourait des champs où il planterait des
-pommes de terre ou des carottes fourragères. Il connaissait à merveille
-le sol qui convenait aux différentes espèces de légumes. Et jamais
-Claire ne lui faisait la moindre observation.</p>
-
-<p>Il y avait des jours où le soleil montrait mieux le travail de la saison
-qui approchait, les premiers pointillements de la verdure, dans les
-haies, aux rameaux des frênes. Les feuillages morts du dernier automne
-se détachaient des chênes robustes que l’on voit seulement verdoyer au
-mois de mai. L’herbe des prés s’épaississait; à la lumière de midi, au
-pied des arbres de clôture, elle allumait un feu vert dont l’ardeur
-allait gagner peu à peu les branches.</p>
-
-<p>Simon était joyeux du retour de la plaisante saison. Avec le nouveau
-soleil revenaient les soleils des années passées. Ces humbles choses
-qu’il voyait tous les jours,<span class="pagenum"><a id="page_125">{125}</a></span> ces travaux d’apparence lente, ces soucis
-qui sont le grain des bonnes gens et que l’on agite sans cesse comme
-dans un van, ces silences si purs, si frais, au faîte de la vallée,
-cette vie d’air, de vent, de lumière l’avait pénétré avec l’odeur du
-genêt, de la bruyère et du genièvre qui écarte les pierres en poussant
-sa pointe.</p>
-
-<p>Les jeudis, il accompagnait souvent Jacquier au labour. Il entendait son
-cri qui exhortait les bœufs allant tête basse, naseaux fumants; la terre
-coupée luisait en pesantes mottes. Simon répétait les appels du valet en
-marche, aux bras tendus, tels deux traits inséparables des mancherons de
-la charrue. Jacquier prêtait peu d’attention à l’enfant en ces moments;
-sa vieille figure restait grave et son regard était fixe comme s’il
-attachait quelque chose de mystérieux que lui seul voyait. Il ne cessait
-d’exciter son attelage, mais les bêtes avançaient toujours du même pas,
-avec une sorte de rythme<span class="pagenum"><a id="page_126">{126}</a></span> éternel, et sous leur pelage on voyait rouler
-les nœuds de muscle.</p>
-
-<p>Le labour déployait ses rayons. En ce mois passait avec Jacquier la
-vieille patience des hommes que retient la courbe des reins où gronde
-une force dure et cachée. Parfois le bonhomme grommelait:</p>
-
-<p>&#8212;Les paroles, ça va plus vite que la besogne. Elles vont à cheval; la
-pauvre vieille, elle, va toujours à pied.</p>
-
-<p>Quand la journée était achevée, et que venaient les nuages de la nuit,
-il détachait ses bœufs, portait le soc sur la charrette. Il se mettait à
-deviser des choses et des gens de la terre. Il laissait tomber avec
-gravité le grain des proverbes.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Quand il pleut le jour de saint Victor,<br></span>
-<span class="i4">La récolte n’est pas d’or.<br></span>
-<span class="i4">Qui tient sa langue<br></span>
-<span class="i4">Tient celle des autres.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Pour les filles qui s’attifaient de toilette de ville aux couleurs
-violentes:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Les belettes ne les mordront pas.<br></span>
-<span class="pagenum"><a id="page_127">{127}</a></span></div></div>
-</div>
-
-<p>Contre les mauvaises compagnies, il ne craignait pas de dire, les jours
-de dimanche, quand il faisait une partie de quilles avec des compagnons
-de son âge, non loin du bal de la mère Ruteau:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Qui couche avec chien<br></span>
-<span class="i0">Se lève avec puces.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Son franc-parler lui avait attiré maintes insultes; des garçons
-s’étaient promis de le rosser, mais il portait à son poing un bâton
-d’épine noueux et qui ronflait bravement quand il le faisait tourner.</p>
-
-<p>Simon l’écoutait, tout content, lorsqu’il égrenait ces proverbes qui
-marquaient toutes les circonstances de sa vie. Souvent, avant qu’il
-parlât, il pensait: «Jacquier va dire ceci et cela.» Il se trompait
-rarement. Il admirait cette sûreté, ce bon sens solide, cette sagesse ou
-cette science qui permettait au vieux de dire:</p>
-
-<p>&#8212;En ce mois, la truite est en chasse;<span class="pagenum"><a id="page_128">{128}</a></span> en tel autre, tel oiseau
-commence à chanter. Dans une semaine, la châtaigne aura la grosseur
-d’une tique de chien.</p>
-
-<p>Il aimait à dire, quand le temps était favorable aux travaux:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Le meilleur laboureur, c’est le Bon Dieu;<br></span>
-<span class="i0">Nous autres, on fait ce qu’on peut.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Si la brume emplissait la vallée et paraissait épaisse et blanche, il
-disait: «C’est de la fumée de bois mouillé.» Mais, si la vapeur était
-légère, d’un bleu de prunelle, il remarquait: «C’est de la fumée de bois
-sec.»</p>
-
-<p>Il était toujours saisi par le mystère qui se lève dans la solitude des
-champs. Il connaissait maints remèdes dont les médecins font peu de cas.
-Pour guérir une brûlure, il traçait du pouce gauche une petite croix et
-murmurait:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i2">Feu de Dieu,<br></span>
-<span class="i0">Endors tes douleurs,<br></span>
-<span class="i0">Ta force et ta vigueur,<span class="pagenum"><a id="page_129">{129}</a></span><br></span>
-<span class="i0">Comme Judas perdit ses couleurs<br></span>
-<span class="i2">En trahissant Jésus-Christ<br></span>
-<span class="i4">Pour un baiser<br></span>
-<span class="i2">Aux jardins de l’olive.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Contre le mal de dents, il récitait l’oraison:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Sainte Apolline s’est assise<br></span>
-<span class="i0">Sur la pierre de marbre.<br></span>
-<span class="i0">Notre-Seigneur, passant par là,<br></span>
-<span class="i0">Lui dit: Apolline, que fais-tu là?<br></span>
-<span class="i0">Apolline, retourne-t’en.<br></span>
-<span class="i0">Si c’est une goutte de sang,<br></span>
-<span class="i3">Elle tombera.<br></span>
-<span class="i3">Si c’est un ver,<br></span>
-<span class="i3">Il périra.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Contre la surdité, il broyait des œufs de fourmi dans de l’huile et en
-faisait couler quelques gouttes dans l’oreille malade. Il guérissait un
-mal de reins en se ceignant avec une ficelle de fouet. Les verrues se
-fondaient par enchantement, si, ayant pris une mèche de cheveux à la
-tête du plaignant, on la pinçait dans la fente d’une branche
-d’églantier, coupée le jour de l’Ascension. Quand la branche<span class="pagenum"><a id="page_130">{130}</a></span> devenait
-sèche, la verrue tombait. Il savait qu’un enfant ne souille plus sa
-bavette, si on lui fait toucher la croix de l’âne. Et il n’ignorait pas
-que, si la lune se perd tous les mois, c’est que le Bon Dieu en fait des
-étoiles.</p>
-
-<p>Sa besogne finie, il aimait à fredonner en plein champ quelque bout de
-chanson qu’il apprenait à Simon. Deux ou trois avaient ses préférences
-comme celle de la Lisette:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">De bon matin se lève la Lisette,<br></span>
-<span class="i0">Prend son seau, s’en va à la fontaine.<br></span>
-<span class="i0">En son chemin, fait mauvaise rencontre.<br></span>
-<span class="i0">Rencontre trois jeunes capitaines.<br></span>
-<span class="i0">&#8212;Où allez-vous, la tant belle Lisette?<br></span>
-<span class="i0">&#8212;M’en vais quérir un peu d’eau pour boire.<br></span>
-<span class="i0">&#8212;Sauriez-vous pas un cabaret pour boire?<br></span>
-<span class="i0">&#8212;N’en connais qu’un, c’est celui de mon père.<br></span>
-<span class="i0">Y sont allés, et ont tué père et mère.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Ou la chanson de la Margui:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Quand la Margui va à la fontaine,<br></span>
-<span class="i0">Elle marche pas, court toujours.<br></span>
-<span class="i5">Tiroun<br></span>
-<span class="i0">Eio gue gue, de liroun de liretto,<br></span>
-<span class="i0">Eio gue gue, de liretto.<span class="pagenum"><a id="page_131">{131}</a></span><br></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Elle marche pas, court toujours.<br></span>
-<span class="i0">Dans son chemin, trouve l’amour.<br></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Dans son chemin, trouve l’amour.<br></span>
-<span class="i0">L’amour lui dit: Embrassons-nous...<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Mais celle qu’il aimait entre toutes, c’était une chanson toute simple,
-toute pure.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Fille en delà de l’eau, passez en deçà.<br></span>
-<span class="i0">Passez en deçà, nous parlerons d’amourette.<br></span>
-<span class="i5">Quelque heure du jour,<br></span>
-<span class="i5">Parlerons d’amour.<br></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Comment veux-tu que je passe, n’ai pas de bateau,<br></span>
-<span class="i5">N’ai pas de bateau,<br></span>
-<span class="i4">Ni de bateau, ni de perche,<br></span>
-<span class="i4">Me faut un ami qui me soit fidèle.<br></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i4">Oui, bien te serai, belle,<br></span>
-<span class="i5">Te serai fidèle,<br></span>
-<span class="i0">Te serai fidèle tout le temps de ma jeunesse,<br></span>
-<span class="i5">Mais encore mieux,<br></span>
-<span class="i5">Quand je serai vieux.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Avant de quitter le champ où il travaillait, il aimait, par un temps
-clair, à montrer du doigt les bourgs, les villages, les métairies.<span class="pagenum"><a id="page_132">{132}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Tu vois, petit, cette troupe de maisons, du côté de ce gros
-châtaignier, c’est Rieux, et, de ce côté, ce bout de tuile rouge, c’est
-Fromental et l’étang tout luisant comme une pièce de cent sous.</p>
-
-<p>Il se vantait de voir une fève à une grande distance. Quand Simon lui
-disait qu’il avait bonne vue, comme lui, il était content. Il scrutait
-longtemps le pays. De ce côté, tout au loin, il y avait de la pierre
-blanche, aussi blanche que du bon sucre. Par là-bas, la terre était
-rouge, et un fameux tuilier y travaillait. Tous les deux, en devisant,
-le vieux bonhomme et l’enfant, ils revenaient aux Ages dans la même
-fraîcheur du cœur.<span class="pagenum"><a id="page_134">{134}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_133">{133}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XI"></a>XI</h2>
-
-<p>La fête des Rameaux arriva. En ce pays où l’église devient plus déserte
-à mesure que bals et auberges s’emplissent, elle marque un point
-toujours vivant, une verte branche de salut sur l’abîme.</p>
-
-<p>Par les chemins, comme autrefois, des gens s’en venaient en bandes, avec
-leurs touffes verdoyantes. Les petiots avaient piqué leurs rameaux dans
-des pommes rouges. Les vieilles portaient la tige de buis qui, une fois
-bénite, permettra de «tirer l’eau» sur les pauvres morts. Les hommes la
-planteront en terre au bord des pièces de blé nouveau afin qu’il profite
-bien. Près de Jeannette et de Claire qui conduisaient Simon par la main,
-Jac<span class="pagenum"><a id="page_135">{135}</a></span>quier serrait sous le bras une ramure qu’il avait coupée dans le
-verger et qu’il diviserait dans les champs des Ages. On voyait sortir
-des sentiers de traverse quelques vieillards tout desséchés avec de gros
-bouquets de buis qui verdoyaient étrangement sur eux, tels des boules de
-gui sur des arbres près de mourir.</p>
-
-<p>L’église fut bientôt pleine, de l’autel aux bénitiers de granit. Les
-cloches achevaient de sonner à pleine volée la grand’messe. Dans la nef,
-un murmure de feuillage vivait aux mains des fidèles paysans; le
-souvenir des morts y venait souffler. L’abbé Remier donna la
-bénédiction; les paroles latines célébrèrent la venue de Celui qui
-s’avance sur une rustique monture et qui annonce le royaume. A voix
-forte, l’abbé chanta: <i>Hosanna!</i> et Simon, dans le missel que Claire lui
-avait acheté, contemplait l’image du Seigneur tout couronné de puissante
-humilité. Devant ses yeux neufs, une foule se pressait avec des<span class="pagenum"><a id="page_136">{136}</a></span>
-vêtements rouges et bleus. Du haut d’un figuier, un homme regardait
-l’Homme-Dieu; il allongeait le cou pour mieux voir, et le monde se
-penchait avec lui. Claire priait près du banc réservé autrefois aux
-familles d’Argé et de Plaignac. Aujourd’hui M. Bonnier, régisseur de
-petits domaines en 1914, un dur paysan en veston, s’y tenait debout à
-côté de sa femme et de ses filles vêtues à la dernière mode. Lui, qui ne
-marchait guère, il y avait neuf ans, que chaussé d’une socque et d’un
-sabot, comme on disait, il venait en automobile, du château de Plaignac
-qu’il avait acheté récemment. Il y avait sur son visage couturé le fard
-d’une fortune encore neuve.</p>
-
-<p>Claire attachait ses regards sur l’autel, elle y trouvait une foi
-immuable. La messe finie, les fidèles sortirent de l’église par groupes
-pressés, et, le rameau à la main, ils entrèrent en foule au cimetière
-pour l’obscur triomphe des morts.<span class="pagenum"><a id="page_137">{137}</a></span></p>
-
-<p>Chacun répandait de l’eau bénite sur les pierre funèbres. Claire, devant
-le tombeau où dormait le capitaine Lautier, tenait Simon par la main,
-tandis qu’elle priait et demandait secours:</p>
-
-<p>&#8212;Simon, ton père est là; il veille sur nous.</p>
-
-<p>Puis elle rejoignit sur la route Jeannette et Jacquier, qui étaient
-impatients de planter, au bord des terres labourées, le buis bénit.<span class="pagenum"><a id="page_138">{138}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XII"></a>XII</h2>
-
-<p>Aux Ages, la saison tourna, et dans les bois, les haies, les taillis, ce
-fut la fête des Rameaux. Au soleil plus chaud, la petite griffe des
-feuilles s’ouvrit et la verte ardeur courut du tronc à la pointe des
-branches. Les genêts répandirent leurs ors; les eaux bleuissaient
-partout. Jacquier planta les pommes de terre et Claire ne cessait de
-travailler à la maison, dans la grange et la basse-cour. Le souci ne la
-quittait point. Le temps viendrait où elle serait seule, tandis que
-Simon vivrait dans la ville. Par le souvenir, elle suivait tant de jours
-qui ne reviendraient plus. Une flamme la portait et, chaque matin, un
-dévouement tout neuf se levait en elle.</p>
-
-<p>Pendant les vacances de Pâques, Simon<span class="pagenum"><a id="page_139">{139}</a></span> fut plus que jamais attentif à
-lui être agréable, mais elle voyait en ses yeux une lumière nouvelle,
-une gravité qui annonce l’homme futur. Alors elle détournait de lui son
-visage, comme pour cacher à ses regards sa peine qui restait secrète.
-Elle n’avait pas encore quarante ans et elle se sentait brusquement
-vieillir, dans une grande solitude.</p>
-
-<p>Ce soir de la semaine de Quasimodo, comme Simon lui demandait de chanter
-un air de ronde qui tournait sur une cadence joyeuse, elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Je n’aime plus beaucoup ces airs-là.</p>
-
-<p>Elle chanta une de ces chansons dont les vieillards aiment à bercer leur
-cœur alourdi. Cela commence avec un peu de vivacité et s’éteint dans un
-sourire faible, au pli d’une bouche qui a reçu trop de larmes.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Derrière le château de Mounviel,<br></span>
-<span class="i2">Elle chante la belle:<br></span>
-<span class="i0">La la la, la la la, la la,<br></span>
-<span class="i2">Elle chante la belle.<span class="pagenum"><a id="page_140">{140}</a></span><br></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Le fils du roi qui l’entendait<br></span>
-<span class="i2">De sa haute fenêtre<br></span>
-<span class="i0">Mande son petit Jean Varlet<br></span>
-<span class="i2">Qui bride le cheval.<br></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">&#8212;Bon maître, où voulez-vous aller<br></span>
-<span class="i0">Sur ce cheval tout bridé?<br></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">&#8212;Petit Varlet, je veux aller<br></span>
-<span class="i0">Entendre la bergère.<br></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Mon bon Seigneur, n’y allez pas.<br></span>
-<span class="i0">Ce n’est pas une bergère.<br></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">&#8212;Varlet, moi je veux l’aller voir,<br></span>
-<span class="i0">Bergère ou bergerette.<br></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Du plus loin qu’elle le vit,<br></span>
-<span class="i0">Sa chanson s’arrêta.<br></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">&#8212;Achève, belle, la chanson,<br></span>
-<span class="i0">Ta chanson est tant belle.<br></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">&#8212;Comment pourrai-je l’achever,<br></span>
-<span class="i0">Pauvre désespérée?<br></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">&#8212;Belle, as-tu un ami,<br></span>
-<span class="i0">Un ami ou un frère?<br></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">&#8212;Ni mon frère, ni mon ami.<br></span>
-<span class="i0">Ils sont morts à la guerre.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Elle avait murmuré cela, toute penchée sur le feu de l’âtre, et comme
-pour l’attes<span class="pagenum"><a id="page_141">{141}</a></span>ter. Simon vint lui caresser le front, où les cheveux noirs
-étaient mêlés de mèches grises. Alors, brusquement, elle se leva et
-cria:</p>
-
-<p>&#8212;Ne sois pas si mignon, petit. Je ne suis qu’une pauvre femme, bien
-pauvre.<span class="pagenum"><a id="page_142">{142}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XIII"></a>XIII</h2>
-
-<p>Claire avait besoin d’un appui. Elle le trouva près de l’abbé Remier.
-Elle n’aurait pu longtemps contenir cette sourde angoisse qui la
-torturait. Le curé de Bonnal la recevait avec une bonhomie qui lui
-donnait plus de confiance que des paroles savantes. Très vite, il porta
-une vive lumière dans cette grande âme, si simple, si faite pour
-s’attacher. Il fallait que Claire Lautier se courbât aux desseins de la
-Providence. Elle devait accepter d’être séparée un jour de Simon qu’elle
-avait dignement modelé. Tel était l’ordre divin. Mais il découvrait, en
-cette fille de vieille souche rustique, un sentiment extrêmement fort et
-saint qui l’emportait sur tous<span class="pagenum"><a id="page_143">{143}</a></span> les autres. Elle ne voulait pas, avec
-une sorte de volonté obscure et sacrée, que Simon, dont l’esprit était
-sans défense, fût mêlé à la vie d’une mère frivole, fascinée par le seul
-plaisir. Louise Lautier n’était pas prête à entendre les conseils
-d’En-Haut comme ceux de la sagesse humaine. Elle s’éclairait aussi du
-charme terrible des pécheresses. Elle ne cherchait que la volupté facile
-et rêvait d’épouser celui qui l’avait détournée du bon chemin. Comment
-ne pas trembler à la pensée que Simon, le fils du héros trahi, vivrait
-près de cet homme. Claire disait:</p>
-
-<p>&#8212;Si je pouvais croire que Louise s’amendât, devînt meilleure, tout
-s’aplanirait.</p>
-
-<p>Peut-être avouerait-elle un jour sa grande faute, avec ces larmes qui
-purifient et à travers lesquelles on voit Dieu. S’il en était ainsi,
-Simon trouverait en elle la lumière qui renouvelle l’âme. Rien ne
-l’annonçait encore.<span class="pagenum"><a id="page_144">{144}</a></span></p>
-
-<p>L’abbé Remier, qui était sur le penchant de l’âge, recevait en lui ce
-tourment. Malgré des apparences rudes, sa tête couleur de brique, aux
-cheveux blancs, il gardait le même amour des âmes, aussi fort qu’au jour
-de l’Ordination, quand le vent du ciel l’avait abattu sur les marches de
-l’autel, dans la mort du monde.</p>
-
-<p>Claire poussait des cris qui l’émouvaient:</p>
-
-<p>&#8212;Voyez-vous, le capitaine Lautier me dirait: «Tu peux le laisser aller
-maintenant»; mais il se tait, et mon frère est toujours près de moi.</p>
-
-<p>Alors il gardait quelque temps le silence; puis il trouvait des paroles
-d’espérance. S’il avait pensé que Claire était saisie d’une pensée
-égoïste, il se fût appliqué à l’en détourner. Mais il sentait bien
-qu’elle eût donné sa vie pour sauver l’enfant. Et aucun mérite n’était
-perdu.</p>
-
-<p>La saison devenait plus belle, le ciel était plus haut sur la vallée; la
-rivière fai<span class="pagenum"><a id="page_145">{145}</a></span>sait un courant de lumière changeante, toujours
-merveilleuse. Le matin, des brouillards s’élevaient; fumée comme d’un
-grand feu de bois, vapeur bleue où toutes choses s’enchantaient. La
-pointe du genièvre qui a l’air d’une arme, l’hiver, était une quenouille
-pour les fils de la rosée; les griffes de l’ajonc bâtard retenaient de
-l’or en fleur, les pierres paraissaient vivantes et comme douces au
-toucher. D’un immense voile déchiré, dont les bords flottaient, l’eau
-jaillissait dans sa jeunesse incorruptible. Les fées tournaient au
-soleil. Et du haut des Ages, d’un point de fécondité, les rayons verts
-du blé nouveau se mêlaient à ceux du colza fleuri. La roue de l’horizon
-reprenait son glissement avec la saison en marche.</p>
-
-<p>Pendant les vacances de Pâques, Simon, entre deux averses, courut dans
-les champs, découvrit dans un village inhabité une ruelle où s’ouvraient
-des maisons basses, aux fenêtres vermoulues et sans vitres. Les<span class="pagenum"><a id="page_146">{146}</a></span> murs
-des vergers s’étaient peu à peu écroulés et les ronces liaient leurs
-pierres. Un rayon mystérieux dorait parfois les cheminées noircies où
-les vivants ne venaient plus s’asseoir. Mais l’enfant devinait là une
-présence invisible, le murmure des fées dont on parle sous le manteau de
-l’âtre, aux veillées. Quand il faisait doux, et assez de soleil pour
-qu’il ne fût pas saisi de peur, il s’arrêtait près de ces portes ruinées
-et regardait comme si des êtres de légende allaient en sortir. Pour son
-plaisir et son rêve, il y avait aussi de hautes roches où il montait
-afin de voir, tout en bas, les fêtes de l’eau.</p>
-
-<p>Le dimanche, il suivait Jacquier qui allait le long de la rivière, une
-gaule de noisetier au poing. De midi au coucher du soleil, il ne le
-quittait pas, l’admirant, quand il lançait sa ligne à travers les
-trembles. Souvent le bonhomme tirait de l’eau une truite ou quelque
-poisson blanc. Simon battait des mains et amusait le<span class="pagenum"><a id="page_147">{147}</a></span> vieux valet plus
-content de le voir rire que d’être heureux à la pêche. Jacquier disait:</p>
-
-<p>&#8212;Tu sais, Simon, ce n’est pas bien facile. Les poissons ne sont pas
-fous; je t’apprendrai à leur ferrer le bec.</p>
-
-<p>Ils revenaient, quand le soleil avait glissé derrière le versant qui
-devenait noir.</p>
-
-<p>Claire, à présent, ne se prêtait guère aux jeux de Simon. Le temps était
-passé où elle se mettait à croppetons en faisant des mines enfantines.
-Elle ne posait plus deux pommes rouges ou une orange dans le chariot
-minuscule qu’elle tirait au moyen d’une ficelle, pour le conduire vers
-lui. Alors il disait, selon ce qui était convenu:</p>
-
-<p>&#8212;Non, madame, c’est trop cher, je ne prendrai pas vos fruits.</p>
-
-<p>Elle s’amusait à discuter longtemps; puis tout à coup, feignant une
-grande colère, elle s’écriait:</p>
-
-<p>&#8212;Eh! bien, monsieur, prenez-les pour rien. J’aime mieux ça. J’ai un
-long che<span class="pagenum"><a id="page_148">{148}</a></span>min à faire et mes bœufs sont fatigués.</p>
-
-<p>Il prenait les pommes ou l’orange et se précipitait en riant dans les
-bras de Claire. Et que de jeux pareils, dont elle ne semblait plus se
-souvenir!</p>
-
-<p>Les beaux mois venant, elle s’attacha aux diverses besognes avec la
-flamme qui la portait quand elle avait appris la mort de Jacques Renaud.
-Un travail acharné l’avait sauvée. En ces moments, si elle cessait de
-peiner à la maison et aux champs, elle sentait qu’elle allait tomber et
-s’aliter. Alors Simon était à peine né, et Dieu le lui avait envoyé, ce
-petit Moïse en proie au fleuve. Ces chansons, qu’elle murmurait sur le
-berceau balancé, lui revenaient au cœur, ces chants qui deviennent si
-poignants à mesure que l’enfant prend l’âge d’adolescence et s’éloigne.</p>
-
-<p>Elle était impuissante à le retenir aux Ages, bien assurée qu’elle avait
-rempli plus que son devoir. On peut rendre le trésor de pur métal dans
-son intégrité,<span class="pagenum"><a id="page_149">{149}</a></span> mais un enfant longtemps abrité, chéri, c’était de l’âme
-où vivrait toujours la meilleure part de sa vie. Et ses mains qui
-l’avaient sauvé des eaux, comme dans la sainte histoire, pouvaient-elles
-le rejeter dans le flot, lorsqu’il était encore sans défense?<span class="pagenum"><a id="page_150">{150}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XIV"></a>XIV</h2>
-
-<p>L’été approchait. On le voyait bien aux verdures fortifiées de la
-vallée, à ce moutonnement de feuillages couvrant le versant. La rivière
-verdoyait aussi, et ses bords ne cessaient de vivre sous les trembles
-reflétés. Elle apparaissait parfois telle une large faulx abandonnée qui
-se recourbait dans l’herbe.</p>
-
-<p>Claire poussait les brettes et les bœufs dans un pacage que baignait la
-Gartempe. En ce lieu, de hauts rochers noirâtres s’élevaient; et des
-chênes attachant leurs racines entre les pierres versaient une gravité,
-une sorte d’immense songerie. Le flot, à cet endroit, devenait couleur
-de terre labourée. Tout bruit cessait; seule,<span class="pagenum"><a id="page_151">{151}</a></span> murmurait la rivière qui
-avait le luisant de l’huile. La paix était si forte, ici, que Claire en
-était saisie. Mesurant le silence, un poisson sautait, faisait des feux
-blancs qui s’éteignaient peu à peu; ou bien c’étaient des bulles, des
-fusées de perles qui montaient de profondeurs où un rayon vert
-tremblait.</p>
-
-<p>Claire, assise dans un repli de la prairie, ne prêtait guère d’attention
-à cette vie de la rivière, ni au vol brusque du martin-pêcheur, beau
-comme une poignée de tendres feuilles ensoleillées et qui paraît se
-détacher des vergnes penchés. Le jacassement de la poule d’eau qui sort
-de son trou ne la surprenait plus. Tout cela était trop familier. Près
-de Tant-Belle couchée à ses pieds, elle restait immobile, recevant la
-paix de l’air et de l’eau en tricotant quelque lainage pour Simon. Elle
-songeait qu’elle était seule en ce monde et que, sans l’enfant, elle
-aurait été une femme qui vieillit, inutile. Elle pouvait s’en aller chez
-les<span class="pagenum"><a id="page_152">{152}</a></span> morts, mais ce petit, il fallait le sauver. «Je donnerais ma vie
-pour lui, songeait-elle, et ce serait de grand cœur. S’il y a quelque
-chose de bon en moi, que ce soit pour lui... Mais je ne suis qu’une
-pauvre fille.»</p>
-
-<p>Maintenant, avec le tremblement d’être impuissante, elle s’isolait.
-Simon revenant de classe, elle ne passait plus ses heures près de lui,
-penchée sur sa tête blonde, lorsqu’il apprenait ses leçons. Elle ne
-lisait plus dans son livre pour lui faire répéter la page désignée par
-le maître. Elle restait plus souvent seule dans sa chambre, près de
-l’image de son frère; et tout bas elle lui demandait conseil. Mais rien
-ne lui répondait. Devant Simon, elle s’appliquait à devenir plus calme,
-à mieux contenir son cœur. Un soir, l’enfant, qui depuis longtemps
-devinait ce refoulement, dont il souffrait, se précipita vers elle en
-pleurant:</p>
-
-<p>&#8212;Tu m’aimes moins. On dirait que tu te caches de moi.<span class="pagenum"><a id="page_153">{153}</a></span></p>
-
-<p>Elle eut la force de ne pas montrer ses larmes, mais elle lui caressa la
-tête et soupira:</p>
-
-<p>&#8212;Comment peux-tu parler ainsi? Je deviens vieille, voilà tout. Ta maman
-est bien plus jeune que moi.</p>
-
-<p>Il leva vers elle sa figure grave et demanda:</p>
-
-<p>&#8212;Ça ne t’ennuie pas que je pense à elle, dis, maman Claire? Il y a
-longtemps qu’elle n’a pas envoyé de lettres. Je te cachais mon chagrin.</p>
-
-<p>Claire put sourire et l’étreignit:</p>
-
-<p>&#8212;Il faut bien que tu penses à elle. Moi, j’y pense autant que toi.</p>
-
-<p>Les jours coulaient dans l’immense paix agricole. La vallée verdoyait
-davantage. Le temps des foins était venu; on ne pouvait se servir de la
-faucheuse mécanique en ces terres montueuses. Jacquier partait au petit
-matin, quand le soleil monte des collines aussi douces au regard que la
-plume du pigeon sauvage. A ses poings, la<span class="pagenum"><a id="page_154">{154}</a></span> faulx tournait dans l’herbe
-haute, blanchie de rosée, et il chantait pour se donner du cœur. Comme
-les jours étaient chauds, avec des menaces d’orage, Claire et Jeannette
-fanèrent sans répit. La charrette câblée entrait, dorée par le soir,
-sous le portail de la grange où Jacquier, ruisselant de sueur, mais bien
-content, la déchargeait.</p>
-
-<p>La pluie arriva comme l’herbe du dernier pré était presque sèche. On
-avait eu le temps de faire des meules qui empêchent le foin de se gâter.
-Au bout de huit jours, le ciel s’éclairant, on les ouvrit sous un ciel
-tamisé de nuages, et qui ne grille pas l’herbe, mais la fane peu à peu,
-en lui gardant tout son arome. Les jeudis, Simon aida à râteler avec ces
-mouvements réguliers qui ne laissent pas de brindilles.</p>
-
-<p>Après les feux de la Saint-Jean, les blés jaunirent davantage; le vent y
-courut, tel une fumée. Pas de plantes inutiles et mangeuses; à la saison
-humide, on les avait désherbés avec soin.<span class="pagenum"><a id="page_155">{155}</a></span></p>
-
-<p>Quelque temps encore, et l’épi allait être bon à couper. Jacquier se
-reposa un peu. Assis sur un billot de chêne, devant la grange, il
-tordait de la paille pour en faire des liens qui tiendraient solidement
-les gerbes.<span class="pagenum"><a id="page_156">{156}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XV"></a>XV</h2>
-
-<p>Le blé fut rentré en bonnes conditions et entassé sur la barge en
-attendant les battaisons. En ce pays qui est divisé par des haies où
-s’élèvent des chênes tailladés, la terre apparaissait dans sa nudité,
-avec ses vallonnements, ses plateaux, où les miroirs d’eau faisaient
-leur lueur, selon le jour. Sur les champs desséchés et comme roussis, la
-bruyère, les genêts croisaient leurs couleurs; les châtaigneraies en
-fleurs formaient au loin de hautes grappes d’or vert. L’air était plus
-lourd, mais aux heures torrides le vent portait un souffle de source.</p>
-
-<p>Claire, cette année, ne pouvait prendre un repos bien gagné. Son cœur,
-qu’elle<span class="pagenum"><a id="page_157">{157}</a></span> avait étouffé de travail, lui faisait de nouveau sentir tout
-son poids. Depuis longtemps Louise n’avait pas écrit, et Simon s’en
-inquiétait.</p>
-
-<p>Un matin d’août, le facteur apporta une lettre où Claire reconnut
-l’écriture de Mme Lautier. Elle était seule au logis, Jeannette et
-Jacquier besognaient aux champs. Elle n’osait déchirer l’enveloppe et
-ses mains tremblaient. Elle murmura:</p>
-
-<p>&#8212;Je perds la raison...</p>
-
-<p>Elle alla dans sa chambre dont elle verrouilla la porte. Elle put lire
-enfin la lettre. Louise Lautier lui apprenait que son ami avait décidé
-de l’épouser. Il acceptait que Simon vécût près d’eux; il le regarderait
-un peu comme son fils. C’était elle qui l’avait exigé.</p>
-
-<p>Claire vint s’asseoir à la fenêtre; elle regardait un point fixe qui,
-peu à peu, s’effaça en une sorte de brouillard. Elle laissa tomber sa
-tête trop lourde dans ses poings fermés. C’était en elle comme un<span class="pagenum"><a id="page_158">{158}</a></span> trou
-brusquement ouvert où tournait sa pensée. Elle releva le front; une
-ardeur creusait ses yeux; elle respirait avec peine et elle appuyait ses
-mains sur ses genoux, tandis que la lettre avait glissé à ses pieds.
-Elle resta quelque temps ainsi. Soudain elle s’agenouilla, tout d’un
-élan, devant le portrait du capitaine Lautier.</p>
-
-<p>&#8212;Mon frère, viens à mon secours, celui qui t’a pris ta femme va te
-voler ton enfant. Il le touchera de ses mains, celui qui t’a frappé dans
-le dos, quand tu étais là-bas. Mon frère, tu me vois, à cette heure,
-comme cela, toute broyée. Tu ne permettras pas que s’accomplissent ces
-choses.</p>
-
-<p>Elle se mit debout, harassée. Il y avait autour d’elle un silence
-extraordinaire, si fort, si cruel qu’elle eût voulu le chasser en criant
-pendant des jours et des nuits.</p>
-
-<p>Elle ramassa la lettre afin de la lire jusqu’au bout. Louise Lautier
-viendrait chercher Simon dès l’automne. Le mariage se<span class="pagenum"><a id="page_159">{159}</a></span> ferait au
-commencement de l’hiver. Tout était prêt. Simon serait riche. Ils
-mèneraient tous les deux une vie très heureuse. Et Claire, on ne
-pourrait jamais l’oublier. On pensait bien qu’elle irait à Paris pour
-cette fête qui aurait lieu dans une grande église. Il y aurait des
-monceaux de fleurs, des chants magnifiques, et l’on mangerait les mets
-les plus succulents, arrosés de vins fameux. Louise commanderait pour
-Claire une robe de soie comme on n’en voit pas à Bonnal.</p>
-
-<p>Elle déchira les feuillets; elle se mit à gémir longtemps, les mains sur
-la bouche, mais ses yeux restaient sans larmes. L’heure approchait où
-Simon allait rentrer de classe; elle se ressaisit, ouvrit la porte et
-vint dans la salle. Elle alluma le feu et prépara le repas du soir. Puis
-elle sortit dans la cour. Elle entendit de loin les pas de l’enfant.
-Bientôt elle le vit pousser la barrière. Elle lui sourit, prit son sac
-et elle le regardait ardemment. Elle lui posa<span class="pagenum"><a id="page_160">{160}</a></span> maintes questions
-auxquelles il n’avait pas le temps de répondre. Elle le considérait avec
-des yeux dilatés; il s’en irait à l’automne; elle ne pourrait le suivre,
-mais elle le verrait toujours dans son cœur à la lumière de ce soir.
-Elle garderait en elle cette ombre légère des cheveux sur le front si
-pur, ce pli de la bouche si gracieux que l’âme éclairait, et cette façon
-de pencher un peu la tête, comme faisait le capitaine Lautier, quand il
-était content et paisible.</p>
-
-<p>Lorsqu’il fut entré dans la maison, elle l’attira tout près d’elle:</p>
-
-<p>&#8212;Simon, ta maman a écrit. Elle t’emmènera à Paris avec elle. Moi, je ne
-pourrai pas te suivre; tu resteras quand même, ici, partout...</p>
-
-<p>Il la regarda, tout étonné:</p>
-
-<p>&#8212;Tu voudrais donc me quitter, maman Claire? Je ne pourrais pas vivre
-loin de toi. Tu viendras avec nous.</p>
-
-<p>Elle étendait son bras sur ses petites épaules et elle regardait au
-loin, comme<span class="pagenum"><a id="page_161">{161}</a></span> si quelque chose de terrible arrivait. Elle avait peur;
-mais il ne la regardait pas aux yeux et il répétait:</p>
-
-<p>&#8212;Tu viendras avec nous.</p>
-
-<p>Elle murmura, et quelque chose l’étouffait:</p>
-
-<p>&#8212;Je n’habiterai pas avec toi. Cela ne se peut pas; je viendrai te voir
-quelquefois.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! souvent!</p>
-
-<p>&#8212;Souvent, si tu veux... Plus tard, on verra... Toi, tu ne sais pas
-encore.</p>
-
-<p>Jeannette et Jacquier revenaient des champs. Claire songeait: «Quand
-Dieu ferme un chemin, il en ouvre un autre. Que sa volonté soit faite.»</p>
-
-<p>Le lendemain, qui était un jeudi, Claire, après midi, emmena l’enfant
-avec elle, dans la prairie, au bord de l’eau. Elle le fit asseoir tout
-contre elle, posant ses mains sur sa tête et parlant peu. La lumière et
-la chaleur de l’air effaçaient, ce soir, toute peine. Un faible vent,
-qui portait la senteur du genièvre et de la bruyère chauffée,<span class="pagenum"><a id="page_162">{162}</a></span>
-blanchissait les feuilles du tremble. Claire, en ces moments, acceptait
-une grande trêve et recevait cette paix. Elle resta longtemps immobile,
-le regard fixé sur des feuillages où battait un rayon vert. Elle aurait
-voulu que le ciel l’enlevât au sol, bien doucement, à cause de son cœur
-blessé. Simon s’étonnait de cette immobilité et du poids de cette main
-jadis si légère et qui pesait lourdement sur lui. Il demanda:</p>
-
-<p>&#8212;Je voudrais bien pêcher. J’ai porté ma ligne et tout ce qu’il faut.</p>
-
-<p>Elle parut s’éveiller et elle s’anima de gaieté. Tant de souvenirs se
-levaient! Elle se rappelait un jour pareil; elle lui avait taillé sa
-première gaule de noisetier, courte et fine pour que son petit bras pût
-la soutenir. Il tapait du pied en jetant sa ligne où ne se prenait aucun
-poisson. Elle voyait luire le bout de langue qu’il tirait, tout
-appliqué. En rentrant à la maison, il avait pleuré de ne pas rapporter
-le moindre<span class="pagenum"><a id="page_163">{163}</a></span> fretin. Alors Jacquier lui avait dit qu’il lui apprendrait à
-chanter la chanson qui apprivoise les goujons. Il s’était mis à rire et
-à trépigner de joie.</p>
-
-<p>Elle vint sur la rive près de lui. Il avait pétri des boules de son mêlé
-de terre pour les jeter à l’endroit où il pêchait. Quand le bouchon
-filait sur l’eau, Claire l’avertissait du moment où il fallait tirer sa
-ligne. En une heure, il prit ainsi une vingtaine de goujons. Il les
-enfila par les ouïes dans un jonc noué au bout. Il dit:</p>
-
-<p>&#8212;Je suis content près de toi, maman Claire.</p>
-
-<p>Elle hocha la tête, voulant goûter en silence le bonheur présent. Comme
-le soleil déclinait, Jacquier parut. Il portait une longue gaule.</p>
-
-<p>&#8212;Tu vas voir, petit, comment on les apprivoise!</p>
-
-<p>Il détacha du bord un bateau plat. Il y monta, et, d’un coup de perche,
-il le<span class="pagenum"><a id="page_164">{164}</a></span> poussa sur le flot. D’un mouvement fort et fin, il déroula sa
-ligne dont l’extrémité effleura l’eau. Il la laissait quelque temps
-filer, puis il la retirait vivement et recommençait dans un rythme
-parfait. Parfois un poisson semblait s’élancer hors du courant, mais il
-était bien ferré. Le butin s’amassait peu à peu. Le bateau, sous la
-poussée de la perche, avançait; et, de temps à autre, la gaule se
-courbait. On entendait un bruit d’eau froissée, une lueur d’écailles
-jaillissait dans un égouttement de feux blancs. Claire et Simon
-suivaient Jacquier du regard. Il s’éloignait, et l’on ne pouvait plus
-percevoir le «blouf» du chevesne vorace, mais le chemin liquide
-s’étoilait au point que touchait la ligne. Le soir rougissant la rive,
-Jacquier ramena le bateau où il avait reposé sa gaule. Sa perche
-ruisselait d’argent, car il l’enfonçait plus qu’à moitié dans la rivière
-plus profonde en ces parages.</p>
-
-<p>Il sauta dans la prairie rase et jeta aux<span class="pagenum"><a id="page_165">{165}</a></span> pieds de Simon plus de vingt
-poissons. Claire ne les regardait pas, mais seulement les yeux de
-l’enfant pleins de joie.</p>
-
-<p>Jacquier rassembla son butin dans un seau garni de fougères. L’heure
-était avancée. Claire et Simon remontèrent vers les Ages. Le bonhomme
-apprit à l’enfant comment on tuait la loutre. Il fallait que la rivière
-fût gelée; alors elle sortait de l’eau et venait dans les champs
-chercher quelque nourriture. C’était le moment de la guetter. Autrefois,
-quand il était plus jeune et ne craignait pas autant le froid, il en
-avait abattu beaucoup. C’était une bête au poil bien plus doux que le
-velours, et la pluie ne prenait pas dessus. Quand ils rentrèrent à la
-maison, Jeannette venait de tremper la soupe.</p>
-
-<p>&#8212;Prépare la poêle, je te porte de braves citoyens! s’écria Jacquier.</p>
-
-<p>Tout de suite, Claire et Jeannette se mirent à écailler les poissons et
-à les vider.<span class="pagenum"><a id="page_166">{166}</a></span> Jacquier bourra sa pipe de tabac et l’alluma. Il voulut
-conter une gnorle<a id="FNanchor_A_1"></a><a href="#Footnote_A_1" class="fnanchor">[A]</a> pour faire rire Simon.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_A_1"></a><a href="#FNanchor_A_1"><span class="label">[A]</span></a> Histoire malicieuse.</p></div>
-
-<p>&#8212;J’ai fait ma besogne. Le reste est aux femmes, toutes les choses de la
-maison. Il y avait une fois un mari qui avait les fourmis dans les
-jambes et ne trouvait jamais rien de fait à son goût, sous son toit. Un
-jour qu’il s’en venait de faucher un bout de pré, il se mit en colère et
-grogna tellement que sa femme lui dit: «Pourquoi faire comme ça le
-vaillant? Demain, nous changerons de besogne, tu travailleras à la
-maison et moi aux champs. J’entendrai chanter les oiseaux.» Il accepta
-et riait dans son poil. On verrait bien si elle gagnerait à l’échange.
-Pour lui, ces babioles de ménage, ce ne serait rien. Belle besogne,
-qu’il dit, vingt femmes ne font pas en dix journées autant de travail
-qu’un bon paysan comme moi en trois<span class="pagenum"><a id="page_167">{167}</a></span> couples d’heures. Dès la pique du
-matin, elle partit pour les champs, la faulx sur l’épaule. Lui, il
-battit la crème pour le beurre, mais, au bout d’un petit moment, il eut
-la pépie, et il n’avait pas envie de boire du lait, c’est bien trop doux
-pour un fier gosier. Il avait une rude gorge: s’il n’avait pas autre
-chose, il avait ça. Alors il s’en fut à la cave tirer du cidre. Pendant
-qu’il remplissait la bouteille, il entendit qu’un goret trop vaillant
-entrait dans la maison, tout comme chez lui. Il craignit qu’il ne
-renversât la baratte et courut le chasser, mais il oublia de remettre le
-fausset. Le cidre n’oublia pas de couler et il était pétillant comme un
-diable. La baratte était tombée et le cochon se barbouillait de crème,
-il avait la babine blanche, comme si notre perruquier lui avait frotté
-le poil avec de la poudre à savon. Le cochon trouvait que la vie était
-bonne. Quand il vit ça, l’homme fut moins content que le cochon. Il ne
-pensait plus à<span class="pagenum"><a id="page_168">{168}</a></span> la barrique, il était colère comme un coq d’inde au
-croupion passé aux orties. Il chassa le cochon et le poursuivit si
-vaillamment qu’il heurta du pied une barre de bois et il tomba dessus
-son nez qui était assez long. Il se releva et tapa sur le goret si
-bravement avec la barre de bois, que l’animal fut tué raide. Tant pis,
-ça ferait du boudin. Enfin il remarqua qu’il avait passé le fausset dans
-la boutonnière de son pet en l’air. Il descendit les marches de la cave
-quatre à quatre. Le cidre avait fait un petit étang où l’on pouvait
-barboter. Ayant remis le fausset, pour que le cidre ne rentre plus dans
-la barrique, m’est avis, il s’en remonta dans la cuisine. Il avait de la
-peine à voir ce cidre que buvait la terre et non pas lui, le pauvre. Il
-restait quand même de la crème. Il en remplit la baratte et recommença à
-lui bailler le fouet.</p>
-
-<p>Jacquier s’arrêta, frappa sa pipe contre la pointe de ses sabots pour en
-faire sortir<span class="pagenum"><a id="page_169">{169}</a></span> les cendres. Il la garnit de tabac qu’il alluma avec une
-braise. Simon s’écria:</p>
-
-<p>&#8212;Ce n’est pas fini, il faut continuer, Jacquier.</p>
-
-<p>Jacquier le regarda du coin de l’œil et dit:</p>
-
-<p>&#8212;Je te couperai ton bout de nez, il est trop curieux.</p>
-
-<p>&#8212;Tu me le couperas après, mais raconte.</p>
-
-<p>&#8212;L’homme, pendant qu’il barattait, se souvint que la vache était à
-l’étable, et que son ventre devait être aussi creux que la cornemuse de
-feu Bontier. Il était tard et elle n’avait rien mangé ni de mouillé, ni
-de sec. Et pas le temps de la mener au pré! Sur la maison, il y avait de
-l’herbe; c’était pas un toit comme le nôtre. Il eut l’idée d’y faire
-monter la vache. Et ce toit, il était appuyé à un coteau. Mais le veau
-gambadait. Notre Jean-femme prit la baratte sur son dos. Comme ça, on ne
-la renverserait pas. Il alla faire boire la pauvre bête. Comme il pliait
-l’échine pour<span class="pagenum"><a id="page_170">{170}</a></span> tirer l’eau du puits, la crème lui coula dans le cou et
-le graissa comme il faut. Puis, au moyen d’une sorte de pont qui
-joignait le coteau à la maison, il poussa la vache sur le toit. Il
-pensait à tout. On est petit près de ces hommes. Il n’y en a plus
-beaucoup dans ces parages. Comme il était mi-jour, il laissa cette
-baratte au démon. Ils étaient brouillés tous les deux. Il fit de la
-bouillie; avec quoi, je n’en sais rien. Il accrocha la marmite dans la
-cheminée. Comme il était devenu prudent, il pensa que la vache pourrait
-faire une chute et se casser la barre du dos. Il monta près d’elle et
-lui passa une assez forte corde au cou et il eut l’idée d’en laisser
-tomber un bout par le tuyau de la cheminée. Il se la lia au jarret, et
-l’eau bouillait dans la marmite. Il fut bien tranquille pendant un petit
-moment, il faisait de la brave besogne. Mais la vache, qui n’avait pas
-l’habitude de brouter l’herbe du toit, tomba, et son poids tira d’un
-coup<span class="pagenum"><a id="page_171">{171}</a></span> l’homme par le tuyau de la cheminée. Il y resta tout pendu et il
-miaulait comme un maître chat dont on écrase la queue; il ramonait par
-force la cheminée, pendant que la vache nageait dans l’air. La femme,
-voyant que son homme si vaillant n’apportait pas à manger, s’en revint à
-la maison. Quand elle vit sa vache qui beuglait en ramant avec les
-pieds, elle pensa devenir folle, coupa la corde et, du coup, l’homme
-dégringola sur la marmite. Cette journée lui a suffi; le lendemain, il
-alla faucher en chantant une brave petite chanson.</p>
-
-<p>Simon étouffait de rire. Claire, heureuse de le voir si gai, dit à
-Jacquier:</p>
-
-<p>&#8212;Il n’y a que vous pour conter de ces histoires.</p>
-
-<p>&#8212;Je le crois bien, grogna-t-il. Aujourd’hui on aime mieux jaser des
-boniments de la ville. Mais moi, j’ai point oublié ce que m’ont appris
-mes vieux.</p>
-
-<p>Les poissons étaient roulés dans une serviette, poudrés de farine.
-Jeannette mit<span class="pagenum"><a id="page_172">{172}</a></span> des branches bien sèches dans le feu et posa la poêle sur
-son support. Elle la remplit d’huile de colza qui pétilla autour du
-croûton de pain qu’elle y avait jeté. Quand elle fut assez brûlée, les
-poissons s’y dorèrent tour à tour.</p>
-
-<p>Après la soupe, qui était servie sur la table de cerisier, on les mangea
-tout craquants comme de la miche fraîche. Claire, selon son habitude,
-veillait à ce que Simon mangeât bien. Elle écartait l’inquiétude. Elle
-écoutait le petit qui racontait des récits qu’il avait appris dans ses
-livres. La belle journée laissait en elle son reflet, un peu de sa
-grande lumière. On n’avait pas fermé les volets, les premières étoiles
-traçaient sur les vitres des signes vivants. Le murmure de la rivière
-s’élevait dans le silence et la paix. Claire, tandis que l’enfant
-parlait, regardait les moindres choses, les chandeliers de cuivre poli,
-les lampes à huile dont on ne se servait plus, la carabine accrochée
-au-dessus<span class="pagenum"><a id="page_173">{173}</a></span> de la cheminée, les assiettes brillantes du vaisselier et,
-dans un angle, sous un miroir, le berceau de chêne où sa mère l’avait
-balancée. Simon, à son tour, y avait dormi. Sur ce nid, aujourd’hui
-vide, et peut-être pour jamais, revenaient toutes les chansons murmurées
-par des lèvres fidèles, au souffle du souvenir qu’on ne pouvait tuer.<span class="pagenum"><a id="page_174">{174}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XVI"></a>XVI</h2>
-
-<p>La bonne fête du 15 août, la frairie de Bonnal, les battaisons
-annoncèrent la fin de l’été. Claire n’avait reçu que de brèves nouvelles
-de Louise Lautier, qui ne fixait pas encore la date de son arrivée aux
-Ages.</p>
-
-<p>Elle cachait toujours mieux sa peine. Elle parlait maintenant du départ
-de Simon sur un ton apparemment calme. Quelquefois, les dents serrées,
-elle disait à l’enfant:</p>
-
-<p>&#8212;Quand tu seras là-bas, il faudra que tu vives comme ici, sagement,
-sans oublier les prières que je t’ai apprises. Et, mon petit, tu prieras
-pour moi.</p>
-
-<p>Insensiblement, par une volonté lente,<span class="pagenum"><a id="page_175">{175}</a></span> elle s’était composé une mine
-plus sévère. Elle ne riait plus comme autrefois, ou bien c’était par
-à-coups, précipitamment, comme on sanglote. Des heures entières, un
-étrange poids la courbait; elle ne parlait que rarement et par
-nécessité.</p>
-
-<p>&#8212;Quand il s’en ira, songeait-elle, il souffrira moins de quitter une
-femme comme moi, si triste. Les enfants aiment celles qui savent rire.</p>
-
-<p>Elle en vint à le repousser doucement, quand il se précipitait dans ses
-bras comme autrefois, au retour de classe. Simon s’en étonnait; à la
-longue, il devina un mystère qu’il ne pouvait percer. Parfois, après des
-jours où elle refoulait son cœur, Claire l’étreignait avec une ardeur
-subite, puis elle dénouait vite ses bras et l’éloignait à la hâte. Tous
-ceux qui la connaissaient, trouvaient qu’elle avait beaucoup changé.
-Quelque chose l’avait peu à peu desséchée. Sa figure pleine, au teint
-chaud, se creusait aux tempes,<span class="pagenum"><a id="page_176">{176}</a></span> près de la bouche, et deux traits
-d’ombre lui barraient à présent les joues. Elle, qui avait toujours eu
-la taille forte, recoupait ses robes pour les empêcher de glisser.</p>
-
-<p>&#8212;Maîtresse, disait Jacquier, il y a du vilain qui vous ronge.</p>
-
-<p>Ses bras devenaient plus lourds et ses mains lui faisaient mal, quand
-elle trayait les brettes.</p>
-
-<p>&#8212;Je deviens vieille, voilà tout, répondait-elle aux gens qui
-s’inquiétaient de sa santé.</p>
-
-<p>Elle suivit avec plus d’assiduité les processions rustiques ou l’on
-demande la guérison de l’âme et du corps. Elle allait sur la colline
-prier la Vierge du sanctuaire, qui se dresse dans une poignante
-solitude. Elle s’agenouillait, laissait tomber son front sur ses mains
-jointes; aucune parole ne sortait de sa bouche; tout son cœur, au fond
-d’elle, n’était qu’une grande imploration silencieuse. La Vierge savait
-mieux<span class="pagenum"><a id="page_177">{177}</a></span> qu’elle ce qu’il fallait souffrir pour mériter l’espérance.</p>
-
-<p>Claire se donnait toute en ce monde et par delà. Elle fréquenta les
-bonnes fontaines qui font leur lueur secourable dans les bois, près des
-hautes croix de chêne et sous leurs bras étendus, où tant de poitrines
-humaines, à l’exemple du Seigneur, ont saigné invisiblement pour des
-sacrifices secrets.</p>
-
-<p>Chaque semaine, elle cherchait un appui auprès de l’abbé Remier. Elle
-lui annonça le prochain mariage de Louise Lautier avec l’homme qui
-l’avait poussée dans l’abjection. Elle ne le connaissait pas, mais elle
-le regardait comme l’image même du démon. Ce soir, elle parla longuement
-pour se délivrer:</p>
-
-<p>&#8212;Parfois, je me suis laissé prendre à des sentiments égoïstes et
-j’aimais peut-être Simon pour moi-même. A présent, je suis détachée.
-J’ai accompli mon devoir en élevant cet enfant, et j’avais assez de<span class="pagenum"><a id="page_178">{178}</a></span>
-force pour le laisser partir sans me plaindre. Ce mariage a tout changé.
-Puis-je supporter que Simon vive près de l’homme qui a corrompu sa mère,
-navré le cœur de mon frère? Non, je ne le peux. Ce n’est pas de moi
-qu’il est question, mais de l’âme et de l’honneur de Simon. Il est
-encore sans défense...</p>
-
-<p>Alors elle pleura dans ses mains:</p>
-
-<p>&#8212;Sans défense, il est sans défense...</p>
-
-<p>L’abbé Remier la guida prudemment. Il s’efforça de l’apaiser, mais il
-sentait bien que le cas était grave. Il dit:</p>
-
-<p>&#8212;Il faut prier. Là est la source de lumière. Ne vous laissez pas aller
-au doute ni à la haine. C’est l’espérance de Dieu qui garde tout.</p>
-
-<p>Claire, en revenant aux Ages, s’arrêta souvent en chemin. La route,
-qu’elle faisait jadis d’une seule traite, lui paraissait interminable.
-En montant la côte à petits pas, elle était prise d’essoufflement; elle
-portait un cœur trop lourd.<span class="pagenum"><a id="page_180">{180}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_179">{179}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XVII"></a>XVII</h2>
-
-<p>L’automne montra sa première ardeur; la vallée parut s’élargir pour
-livrer passage à quelque immense miracle. Une flamme secrète brûlait
-dans les bois et sur les eaux. L’enchantement annuel descendait de
-l’étoile du soir et ne touchait que la pointe des arbres avant de
-glisser le long des branches pour se répandre à terre. Un empire de
-brumes et d’or végétal naissait; la rivière, l’étang de Bonnal, la
-moindre source appelait une lumière de songe. Des semaines passèrent.
-Les champs devinrent plus beaux que le ciel. L’air était d’une sonorité
-étrange; partout frémissait une couleur de feu léger dans les feuillages
-plus tremblants. L’ho<span class="pagenum"><a id="page_181">{181}</a></span>rizon s’éloignait et rompait son cercle sous la
-poussée d’une ardeur mystérieuse.</p>
-
-<p>Claire s’asseyait le soir, près de Simon, sur le banc du seuil. Sa
-figure était pâlie et plus creusée; ses yeux sombres paraissaient
-agrandis. Elle avait dû louer une servante de quinze ans pour aider aux
-travaux du ménage et de la grange, Jeannette ne pouvant suffire à la
-besogne toujours pressante.</p>
-
-<p>Jacquier grognait:</p>
-
-<p>&#8212;Notre maîtresse, qu’est-ce que vous avez contre vous?</p>
-
-<p>Il ne l’interrogeait pas davantage. Un jour, elle lui répondit avec une
-douceur qui le toucha:</p>
-
-<p>&#8212;Occupez-vous de Simon, je suis trop lasse pour le distraire.</p>
-
-<p>Vers la fin du mois d’octobre, elle cessa de travailler. Elle abandonna
-les soins du ménage à Jeannette. Elle se tenait près d’une fenêtre et
-reprisait lentement le linge de Simon, en songeant que bientôt<span class="pagenum"><a id="page_182">{182}</a></span> elle
-serait seule dans cette maison. Elle s’habituait à cette pensée. Elle en
-faisait entrer la pointe au fond de son cœur. Elle ne pouvait que
-supplier Dieu qu’il gardât Simon du mal et de tout danger. Dans sa
-douleur, il y avait la profonde paix du bien accompli. Elle attendait
-une sorte de prodige, et elle aurait voulu en être déchirée; la graine
-meurt sous la pousse neuve. Mais elle n’était qu’une faible femme avec
-trop d’amour. Souvent Simon la surprenait au milieu de ces tourments
-obscurs; c’était lui maintenant qui racontait des histoires pour tâcher
-de l’égayer. Il avivait, sans le savoir, la plus grande peine du
-monde.<span class="pagenum"><a id="page_184">{184}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_183">{183}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XVIII"></a>XVIII</h2>
-
-<p>Comme novembre approchait, Claire dut s’aliter. Le médecin de Bonnal, M.
-Vardier fut mandé à son chevet. Il déclara qu’il s’agissait d’une
-grippe, compliquée d’anémie. Quelques soins appropriés et la malade
-guérirait comme par enchantement, en cette terre des Ages où soufflait
-l’air le plus pur.</p>
-
-<p>Le temps était pluvieux; l’eau, d’où étaient nés tant de beaux
-feuillages, allait les reprendre et les dissoudre. Le ciel s’éclaira, et
-dans la cour un tilleul à la tête ronde ne gardait plus qu’un arc de
-feuilles d’or pâle, tel une lune qui s’effile peu à peu.</p>
-
-<p>Claire voulut se lever; elle avait été mé<span class="pagenum"><a id="page_185">{185}</a></span>contente que l’on appelât le
-médecin. Elle n’éprouvait qu’une grande lassitude. Pour montrer que
-c’était là un malaise passager, elle se remit, tant bien que mal, à
-travailler dans la cuisine. Mais elle ne put longtemps continuer; elle
-avait des étourdissements brusques. En ces moments, elle s’appuyait à la
-table, pour ne pas tomber, et souriait afin de cacher cette faiblesse
-étrange qui lui faisait peur.</p>
-
-<p>&#8212;Voilà ce que c’est d’avoir fait la paresseuse au lit, disait-elle.</p>
-
-<p>Simon se montra si affectueux, si tendre qu’elle en fut toute remuée. Il
-lui prenait sa figure amaigrie, à deux mains, et il la baisait sur les
-yeux et les joues creuses. Elle le repoussa bientôt avec violence,
-souffrant terriblement de ces caresses et de ces regards qui lui
-enlevaient en un instant le courage qu’elle amassait. Alors son cœur se
-fondait; le tremblement de sa bouche annonçait les larmes; et,
-s’éloignant, elle égrenait des prières.<span class="pagenum"><a id="page_186">{186}</a></span></p>
-
-<p>Jacquier sentait qu’une menace tournait sur la maison. Le soir, en
-revenant de labourer, il regardait Claire à la dérobée et il grognait.
-Il l’avait connue forte et pleine de vie. Quel mal la changeait ainsi?
-Ses moindres mouvements étaient lents; elle s’immobilisait, des heures.
-Son regard paraissait plus doux, mais la bouche faisait un trait blême.
-Jeannette l’interrogeait sur les choses de la maison, pour lui redonner
-goût à l’ouvrage, mais elle répondait:</p>
-
-<p>&#8212;Tu sais bien ce qu’il faut faire.</p>
-
-<p>Elle ne s’abandonnait pas au doute, mais son âme ardente amenuisait le
-corps; elle n’y prenait pas garde.</p>
-
-<p>Simon devinait les sentiments secrets qui la travaillaient. Quand elle
-ne le repoussait pas, il venait s’asseoir sur un tabouret, à ses pieds,
-et il lui faisait la lecture dans les livres que l’instituteur lui avait
-prêtés. Un jour, comme elle se penchait sur lui, il vit tomber sur la
-page<span class="pagenum"><a id="page_187">{187}</a></span> qu’il lisait une grosse larme qui s’y écrasa. Alors, n’y tenant
-plus, il s’écria:</p>
-
-<p>&#8212;Maman Claire, pourquoi changes-tu comme ça? Je suis toujours ton
-petit.</p>
-
-<p>Elle avait caché sa figure dans ses mains, il les écarta doucement, et
-il regardait ces yeux rougis, creusés. Elle respira avec force, et,
-quand elle put parler, elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Il ne faut plus me faire la lecture, Simon. Je t’aime toujours, tu le
-sais bien.</p>
-
-<p>Il se leva du tabouret où il était assis. Il caressa timidement les
-mains trop blanches, appuyées sur les genoux; puis, avec le sentiment
-d’un mystère trop grand pour lui, il s’en alla dans le bûcher où
-personne ne pourrait le voir pleurer.<span class="pagenum"><a id="page_188">{188}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XIX"></a>XIX</h2>
-
-<p>En ce pays que le vent dépouillait de ses feuillages, on labourait. Dans
-l’enveloppement des brumes, on entendait tinter la chaîne de la charrue,
-souffler la paire de bœufs, et des cris éveillaient des espaces
-inconnus. En ce mois, les travaux des anciens âges revenaient dans ces
-champs morcelés qui se doublaient de mystère. C’était toujours la même
-marche, cette hâte lente d’où coule la pensée avec le sang.</p>
-
-<p>Jacquier put mener à bien les labourages. Le vieil acharnement qui
-triomphe des pluies et des vents le reprenait; il s’agissait d’accomplir
-ce qui était tracé et qui ne changeait pas, comme la forme du grain de
-blé.<span class="pagenum"><a id="page_189">{189}</a></span></p>
-
-<p>Mais, quand il revenait des champs, il s’affligeait de voir Claire
-assise près du feu, courbée. Dans le pays, on s’étonnait qu’elle eût
-vieilli aussi brusquement. On disait sous le manteau, à la veillée, que
-cette lassitude n’était pas naturelle.</p>
-
-<p>Un jour, une femme de Ballanges, qui connaissait beaucoup de secrets,
-presque tous perdus aujourd’hui, dit à Jacquier:</p>
-
-<p>&#8212;Mon pauvre, regarde bien, l’enfant est trop beau et trop fin. Claire
-n’est pas sa mère et elle l’a élevé aussi bien qu’une bonne mère. M’est
-avis qu’elle lui a donné plus que son sang. C’est pour ça qu’elle périt.
-Quand on tire de l’eau, il faut qu’elle passe ailleurs.</p>
-
-<p>Les jours s’écoulaient. Claire paraissait toujours plus appesantie. Peu
-à peu, de vieilles gens vinrent la voir à la faveur des plus futiles
-prétextes, et ils la regardaient avec une grande curiosité. En s’en
-allant, après avoir parlé des choses de la maison et des champs, ils lui
-conseillaient des<span class="pagenum"><a id="page_190">{190}</a></span> tisanes d’herbes, des pratiques secrètes. Elle
-souriait, haussait les épaules et s’écriait qu’elle n’était pas malade.
-Un soir, Jacquier, n’y tenant plus, lui dit:</p>
-
-<p>&#8212;Maîtresse, rien ne vous fait mal, et c’est bien plus dangereux! Moi,
-j’ai trouvé ce qui vous tient. Il faut défaire «l’encontre»<a id="FNanchor_B_2"></a><a href="#Footnote_B_2" class="fnanchor">[B]</a>. On vous
-a jeté un sort.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_B_2"></a><a href="#FNanchor_B_2"><span class="label">[B]</span></a> Mauvais sort.</p></div>
-
-<p>Claire avait horreur de la superstition, dont quelques vestiges
-subsistaient, çà et là, dans ce pays. Elle rabroua le bonhomme et lui
-demanda de ne plus s’inquiéter. Si, quelques jours, elle avait été
-obligée de s’aliter, elle allait, à présent, beaucoup mieux. Il ne
-s’agissait que de faiblesse, il fallait seulement prier Dieu.</p>
-
-<p>Jacquier se tint coi; mais il s’attachait à son idée. Pendant une
-semaine il fut soucieux. Il désirait que Claire écoutât ses conseils et
-vînt avec lui faire visite à la<span class="pagenum"><a id="page_191">{191}</a></span> vieille Pouraud qui nichait dans
-l’étrange village désert où habitaient les fées. On ne savait pas l’âge
-de cette femme; les uns disaient qu’elle avait au moins quatre-vingt-dix
-ans, les autres, qu’elle venait de franchir les cent ans. Le maire de
-Bonnal, Jantou Prufaud, petit propriétaire, ami du progrès, mais qui
-voulait que son fumier restât à sa porte, tenta vainement de la décider
-à entrer à l’hospice. La commune lui fournissait quelques pains par
-mois. Elle avait la réputation d’être sorcière, mais bonne femme.
-Quelques jeunes filles allaient encore la voir, en cachette, pour faire
-disparaître par enchantement des verrues ou ces rougeurs qu’on appelle:
-feu sauvage. Les vieux connaissaient sa puissance; elle était défaiseuse
-de sorts ou releveuse d’encontres. Autrefois, il y avait seulement
-trente ans, beaucoup lui demandaient une aide, un appui, en cette
-campagne où la solitude entretient tant de mystère. En façon de merci,
-on lui appor<span class="pagenum"><a id="page_192">{192}</a></span>tait une bouteille de vin, un bout de lard ou de salé; elle
-n’acceptait jamais d’argent. A présent, elle ne sortait plus de son
-trou, sauf une fois par semaine pour aller chercher son pain.</p>
-
-<p>Jacquier la considérait avec respect, l’ayant vue jadis dans tout son
-prestige. Elle relevait l’encontre et il savait bien, lui qui n’ignorait
-rien des choses de la campagne, qu’il y en avait de plusieurs sortes:
-l’encontre d’air qui vient par refroidissement et coup de vent pluvieux;
-celle de terre qui apporte rhumatismes, goutte, enflure du corps
-produite par la fraîcheur du sol d’où s’échappe le poison des vipères et
-autres bêtes à venin. Après une journée de dure besogne, on s’étend sur
-le pré, à l’ombre, lorsque le sang est bouillant; de là des maux qui
-travaillent les membres et courent dans les os jusqu’à la mort.</p>
-
-<p>Il avait demandé secours à la mère Pouraud; il s’en était bien trouvé.
-Dans son<span class="pagenum"><a id="page_193">{193}</a></span> verger mangé d’orties et de plantes sauvages, se trouvait un
-puits à la margelle écroulée; crapauds, salamandres, grosses couleuvres
-y venaient à la chaude saison. C’est de cette eau qu’elle avait puisée
-pour la faire chauffer sur un feu de sarments de vigne. Elle s’était
-mise à genoux, et, dans le liquide soulevé à gros bouillons, elle avait
-jeté les brindilles calcinées. Elle observait leurs mouvements divers en
-marmonnant des paroles.</p>
-
-<p>Jacquier avait bu de cette eau charmée. Elle se servait aussi d’aubépine
-blanche. Quand les charbons tournaient dans une fiole, en frôlant les
-parois du pot, il s’agissait d’un mal du bras ou des jambes; et de la
-tête, s’ils montaient vers le goulot.</p>
-
-<p>La mère Pouraud défaisait le soleil. Elle remplissait d’eau un verre, le
-couvrait d’un linge et le retournait. Si les bulles d’air s’élevaient
-d’une certaine façon, le plaignant souffrait d’une insolation, mais elle
-disait des syllabes secrètes et le soleil<span class="pagenum"><a id="page_194">{194}</a></span> quittait la peau du malade où
-il n’était pas à sa place. Elle jeûnait, cela lui était facile, et son
-jeûne, coupé de croûtons de pain et mêlé à des prières, chassait les
-fièvres.</p>
-
-<p>Dans la semaine qui précède la fête des morts, Jacquier, ayant achevé sa
-besogne, entra dans la chambre de Claire, ouvrit l’armoire et prit en
-hâte un de ses corsages qu’il roula avec soin. Si la souffrante ne
-pouvait l’accompagner, un peu d’étoffe, pourvu qu’elle eût touché son
-corps, permettait de défaire l’encontre. Claire n’était pas malade, mais
-il fallait lui enlever cette fatigue mystérieuse qui pesait sur elle.</p>
-
-<p>Jacquier prit un bâton, alluma une lanterne et fit en sorte que sa
-maîtresse ne s’aperçût pas de son manège. A travers champs, sous un ciel
-pluvieux, dans la rage du vent d’ouest, il gagna le village désert. Il
-s’en allait gravement et soupirait qu’il n’y eût guère que lui et
-quelques vieilles gens pour croire encore aux puis<span class="pagenum"><a id="page_195">{195}</a></span>sances cachées.
-Bientôt il devina dans l’ombre la ruelle où s’ouvraient des seuils
-fracassés et où nul n’entrerait plus. Il vit briller la goutte jaune
-d’une lampe dans une maison basse à une seule pièce. Il s’approcha de la
-fenêtre et, près du feu, il aperçut la vieille Pouraud qui se chauffait,
-assise sur un escabeau. Dans un coin, sur un coffre, des poules noires
-dormaient, la tête sous l’aile; un chat au poil roussi les regardait,
-immobile.</p>
-
-<p>Il frappa la porte de son bâton. Un cri aigrelet lui répondit. Il leva
-le loquet et il entra, tellement saisi qu’il oublia de souffler sa
-lanterne. Elle tourna vers lui une tête énorme où les traits, autour du
-nez recourbé, se resserraient comme par un cordon tiré sous la peau.
-Elle regarda Jacquier; ses yeux, cerclés d’une membrane rouge,
-clignotaient, et elle étirait son cou fripé, tel un linge qui a trop
-servi. Elle marmonna:</p>
-
-<p>&#8212;Assieds-toi, souffle ta lanterne.<span class="pagenum"><a id="page_196">{196}</a></span></p>
-
-<p>Il la souffla et s’assit sur une chaise boiteuse. Elle se taisait,
-appuyant de nouveau son front dans ses mains usées. Il tenait les
-paupières mi-closes, il attendait qu’elle parlât. Elle dit enfin:</p>
-
-<p>&#8212;Tu ne viens pas pour toi, mon fi. C’est pour Claire des Ages, ta bonne
-maîtresse...</p>
-
-<p>Il expliqua qu’il avait apporté un de ses corsages. Il le tira de sous
-sa blouse. Elle le palpa, pencha dessus sa tête pesante:</p>
-
-<p>&#8212;Mon fils, souffla-t-elle avec tremblement, je ne peux rien faire. Elle
-n’a pas de mal.</p>
-
-<p>&#8212;Mais, vieille, elle est toute changée. Elle a quasiment fondu, et il
-me semble qu’elle n’a plus de vie.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, c’est un feu qui n’est pas d’ici. Elle s’en va... très loin. Tu
-ne peux pas la suivre, ni moi. Elle a donné ce qu’on ne peut point payer
-sous le soleil.</p>
-
-<p>Les poules noires remuèrent un peu sur le coffre, et le chat jaune
-regardait brûler<span class="pagenum"><a id="page_197">{197}</a></span> les braises. La mère Pouraud ne parla plus; le vent
-ronflait entre les ais disjoints de la porte. Tout à coup elle parut
-s’éveiller:</p>
-
-<p>&#8212;J’ai vu le petit. Il ne m’a pas vue. Il est tourné comme un bon
-fuseau. Les deux Dames le gardent.</p>
-
-<p>Jacquier s’écria:</p>
-
-<p>&#8212;Vous pouvez relever l’encontre. Claire des Ages n’est plus la même.</p>
-
-<p>Elle repartit:</p>
-
-<p>&#8212;Il n’y a pas d’encontre, mais les Anges l’ont entendue prier. Elle est
-plus forte que moi. Je n’ai que les eaux, les petites plantes, le feu...
-Il faut se taire.</p>
-
-<p>Il se leva, posa sur le coffre un bout de salé en offrande.</p>
-
-<p>&#8212;Je vais rallumer ma lanterne à votre feu, dit-il.</p>
-
-<p>Il prit des brindilles qu’il enflamma, mais elles s’éteignaient, quand
-il les approchait de la chandelle. Alors, plein de peur obscure, il
-regarda la mère Pouraud.<span class="pagenum"><a id="page_198">{198}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Tu vois bien, dit-elle, mon pauvre! La lune est levée sous le nuage.
-Tu peux partir comme ça, sans lumière.</p>
-
-<p>Il voulut parler, mais quelque chose le tenait au cou. Et il comprit
-qu’il n’avait plus qu’à s’en aller.<span class="pagenum"><a id="page_200">{200}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_199">{199}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XX"></a>XX</h2>
-
-<p>Claire, en ces jours pluvieux et ventilés, ne quittait guère la maison.
-Elle considérait les travaux du ménage et de la ferme sans avoir même le
-désir d’en prendre sa part. Elle se sentait comme détachée du monde; sa
-peine s’allégeait. Simon, bientôt, partirait pour la ville, loin d’elle.
-Par des paroles et des silences, elle avait la force de l’habituer à
-cette pensée. Dans ses nuits de veille, elle demandait à son frère
-défunt de tout conduire. Elle savait bien qu’on ne pourrait tout à fait
-l’enlever à l’enfant et qu’une divine puissance domine tous les départs.
-Elle ne s’appartenait plus, ayant donné ses jours passés et à venir. Il
-lui semblait<span class="pagenum"><a id="page_201">{201}</a></span> que Dieu avait reçu ce don silencieux.</p>
-
-<p>La fête des Morts arriva. Claire, avant le jour, se leva et vint sur le
-seuil; les branles coutumiers frappaient les bords de l’horizon noir,
-où, sur un point, naissait une sorte de vapeur blanche. Elle écoutait le
-son de la cloche, assourdi, qui parfois se perdait dans le vent
-tournant. Elle se souvenait de semblables crépuscules, quand sa mère
-allumait sa lampe plus tôt que de coutume. Elle et son frère
-s’éveillaient dans cette aurore des défunts qui demandent le souvenir du
-cœur périssable et la prière de l’âme éternelle. Ramenant son manteau
-sur sa poitrine, comme le soleil se levait:</p>
-
-<p>&#8212;Mon frère, inspire-moi. Tu as donné ta belle vie, je voudrais donner
-la mienne pour cet enfant qui sommeille encore. Il va partir, mais il ne
-faut pas qu’il soit perdu.</p>
-
-<p>Elle revint dans la chambre. Simon dormait, elle ne l’éveilla pas.
-Depuis deux<span class="pagenum"><a id="page_202">{202}</a></span> mois, elle n’était pas allée à Bonnal, à cause de ces
-faiblesses étranges qui la prenaient. Mais, ce matin, une ardeur
-profonde la tenait. Elle accompagnerait Simon à l’église pour honorer la
-tombe de famille.</p>
-
-<p>Elle l’habilla d’un vêtement noir qu’elle lui avait fait tailler pour
-cette fête, où ce serait crime d’oublier. Lorsque, tous les deux, ils
-eurent dit leur prière, devant un crucifix qui dominait de ses bras le
-portrait du capitaine Lautier, Claire attira l’enfant contre elle.</p>
-
-<p>&#8212;Simon, c’est la dernière fête de Toussaint et des Morts que tu
-passeras ici. Dans quelques mois, tu seras dans la ville. Mets-toi à
-genoux et prie pour moi, mon petit.</p>
-
-<p>Il avait envie de pleurer, mais il s’agenouilla, tandis qu’elle restait
-debout, en appuyant légèrement ses mains sur sa tête.</p>
-
-<p>A mi-voix, elle demanda:<span class="pagenum"><a id="page_203">{203}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Redis avec moi les paroles que je vais prononcer: «Jésus qui avez
-souffert, ayez pitié de Claire Lautier. Elle voudrait vous servir et
-elle ne sait plus en quelle route elle est arrivée. Que son frère, le
-bon capitaine Lautier, vous parle d’elle, il est tout près de Vous, et
-Vous l’écouterez. A votre exemple, il a été couronné d’épines et pas une
-goutte de son sang n’est perdue.»</p>
-
-<p>Simon répétait avec Claire chaque mot de cette prière et une flamme
-blanche montait en lui, toute la pureté de son âme, qu’une plus grande
-âme guidait. Elle reprit en tombant à genoux, et il y avait dans sa voix
-le tremblement des larmes qui éclairent:</p>
-
-<p>&#8212;Jésus, ayez pitié de Claire Lautier. Prenez-la, si c’est votre
-volonté. Et moi, je suis un petit garçon qu’elle a tenu par la main.
-Ayez aussi pitié de moi. Ouvrez les yeux de Louise que le capitaine
-Lautier a aimée et qui...<span class="pagenum"><a id="page_204">{204}</a></span></p>
-
-<p>Simon sentait qu’elle allait suffoquer d’angoisse, mais ces paroles
-étaient pour lui mystérieuses. Elle murmura:</p>
-
-<p>&#8212;Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons.</p>
-
-<p>Elle redit, tandis que Simon, tourné vers elle, s’étonnait de ne voir en
-ses yeux aucune larme:</p>
-
-<p>&#8212;Comme nous pardonnons.</p>
-
-<p>Elle releva dans ses bras l’enfant et, comme il allait pleurer, elle se
-mit à sourire et elle s’écria:</p>
-
-<p>&#8212;C’est aujourd’hui la fête des Saints et il ne faut pas pleurer.<span class="pagenum"><a id="page_206">{206}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_205">{205}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXI"></a>XXI</h2>
-
-<p>Le jour des Morts, Claire vint à Bonnal avec Simon. Toujours la même
-faiblesse la tenait. Elle avait fait un dur effort pour assister à la
-messe. Elle s’était privée de la communion, ne pouvant à jeun accomplir
-le chemin qui maintenant lui paraissait si long.</p>
-
-<p>Sur la place, les gens de campagne étaient rassemblés. L’église, à peu
-près vide pendant les offices de l’année, se remplissait, en ce jour,
-d’une foule qui débordait le parvis. Après le <i>Libera</i> chanté au
-cimetière par un soir de bruine, les fidèles allèrent se courber sur
-leurs tombes de famille. Le buis des Rameaux, aux mains de femmes
-enveloppées de cape<span class="pagenum"><a id="page_207">{207}</a></span> noire, répandit sur les pierres funèbres l’eau
-bénite. Les jeunes gens de ce pays que les souffles de ce temps avaient
-désemparés, les garçons en veston de ville, les filles en robes courtes
-et coiffées de petits chapeaux à la mode écoutaient en ce moment le vent
-du mystère. Demain, ils oublieraient, jusqu’à ce que la mort parût sur
-le seuil de leurs maisons. Quelques années avaient suffi à changer leurs
-vêtements, alors qu’un demi-siècle ne l’aurait pu; mais aujourd’hui ne
-les retenait au passé que le souvenir des défunts. Beaucoup voyaient
-encore le visage qu’ils montraient pendant leur vie, penchés sur leur
-berceau d’enfant, au chant d’une bonne vieille chanson. Dans le grand
-trouble et le tourment de l’époque, il semblait qu’il n’y eût plus
-guère, sur les horizons de l’âme, que la lanterne des morts où brûlait
-la sombre flamme inextinguible.</p>
-
-<p>Claire mangea à midi chez des parents; elle n’aurait pas eu la force de
-regagner<span class="pagenum"><a id="page_208">{208}</a></span> les Ages après la messe et de revenir au cimetière où le
-prêtre, après l’ornement d’or, revêt la lourde chape noire. Ceux qui la
-connaissaient, la regardaient avec étonnement. De braves gens, qui ne
-savent pas déguiser leur pensée, lui dirent en face:</p>
-
-<p>&#8212;C’est toi, Claire des Ages. Tu aurais mieux fait de ne pas venir. Tu
-as donné tes couleurs au petit.</p>
-
-<p>Le jour tombait, dans une pluie silencieuse; elle prit le chemin des
-Ages. Simon entendait le souffle rauque de sa respiration. Au pont de
-Chanaud, elle s’arrêta; son cœur battait vite, comme si elle avait
-couru. Simon la vit blêmir:</p>
-
-<p>&#8212;Je voudrais pouvoir te porter, maman Claire. Quand je serai grand, je
-le pourrai.</p>
-
-<p>Elle ne répondit pas et vint s’asseoir sur la rampe du pont. Elle dit
-enfin:</p>
-
-<p>&#8212;Je me suis levée trop tôt ce matin.</p>
-
-<p>La nuit descendait; la rivière coulait dans un rouleau de vapeurs.
-Claire se<span class="pagenum"><a id="page_209">{209}</a></span> ressaisit et prit l’enfant par la main.</p>
-
-<p>&#8212;Petit, tu prendrais froid ici.</p>
-
-<p>Quand elle se fut engagée dans l’étroit chemin tournant, elle cassa une
-branche de frêne pour s’y appuyer. Elle soupira tout en marchant:</p>
-
-<p>&#8212;Il faudra que j’achète un mulet. Notre âne a fait son temps. Mais tu
-vas partir, Simon.</p>
-
-<p>Il l’embrassa et lui promit qu’il viendrait tous les ans la voir aux
-Ages.</p>
-
-<p>Elle desserra son étreinte; elle ne pouvait plus, comme autrefois,
-porter le poids de l’enfant. Elle s’arrêta encore à mi-côte et elle
-murmura:</p>
-
-<p>&#8212;Ah! comme j’ai hâte d’arriver. L’an passé, je montais si facilement
-cette côte.</p>
-
-<p>L’ombre tournait dans les bois mystérieux.<span class="pagenum"><a id="page_210">{210}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXII"></a>XXII</h2>
-
-<p>Jacquier acheta à la foire de Bellac un mulet et une carriole. Il vendit
-le vieil âne, dit Tournebroche, à une marchande de légumes qui habitait
-à Villemonteil. Elle le paya un bon prix. A défaut de vigueur, il avait
-beaucoup de sagesse.</p>
-
-<p>Jeannette et la petite servante faisaient tant bien que mal la besogne,
-Claire ne s’en inquiétait pas. Elle possédait assez de terres et
-d’argent. Ce beau domaine des Ages avait toujours appartenu, de mémoire
-d’homme, aux Lautier qui faisaient figure de bourgeois campagnards.
-Aujourd’hui, il valait au moins cent mille bons francs. Depuis qu’elle
-avait cessé de travailler, Claire se demandait où iraient ces champs<span class="pagenum"><a id="page_211">{211}</a></span>
-pleins de la force de sa maison, si elle venait à mourir. A présent,
-elle pensait paisiblement à la mort, à ce royaume où ceux qu’elle aimait
-attendaient l’éveil.</p>
-
-<p>Un soir de la mi-novembre, elle fit atteler le mulet. Conduite par
-Jacquier, la voiture eut bientôt fait d’atteindre Bonnal et de s’arrêter
-à la porte de M. Vantaud, notaire de campagne, qui gardait dans ses
-archives les actes de la famille Lautier. Elle portait, dans un sac à
-main, un testament en bonne et due forme où elle faisait de Simon,
-lorsqu’il aurait atteint sa majorité, son légataire universel, avec la
-condition expresse que le domaine des Ages ne pourrait être vendu.</p>
-
-<p>M. Vantaud, petit homme aux cheveux blanchis, plein de courtoisie et de
-bonhomie rustique, invita Claire à se reposer au salon, mais elle avait
-hâte de revenir aux Ages. Jacquier l’attendait sur le seuil, les rênes
-en main. Elle prit place dans la carriole. Comme il était quatre heures
-du<span class="pagenum"><a id="page_212">{212}</a></span> soir, les enfants qui habitaient loin du bourg sortaient de l’école.
-Claire appela Simon. Il monta sur le banc, tout près d’elle. Il se mit à
-parler des travaux et des jeux de sa classe. Maintenant ses camarades
-étaient bien gentils et ne le faisaient plus souffrir. La voiture gagna
-au trot le pont de Chanaud. Claire écoutait l’enfant et s’appuyait un
-peu sur lui.</p>
-
-<p>&#8212;Parle, toi aussi, demanda Simon, tandis que le mulet soufflait dans la
-côte.</p>
-
-<p>Il tombait une bruine qui vernissait les feuilles mortes. Il y avait à
-l’Ouest des troupes de nuages noirs qui attendaient que le vent se levât
-pour reprendre leur marche monotone. C’était le temps de la chasse
-volante et du cavalier ténébreux, dont on parle autour des cheminées, au
-temps des veillées. On entendait vers la mi-nuit un ronflement de
-naseaux et le battement sourd des sabots qui brillaient quand la lune
-paraissait.</p>
-
-<p>La voiture entra dans la cour, et Jean<span class="pagenum"><a id="page_213">{213}</a></span>nette présenta à Claire une
-lettre que le facteur avait portée aux Ages, pendant son absence. Elle
-eut à peine besoin de regarder l’adresse. Simon alla faire ses devoirs
-sur la table de la cuisine. Elle savait bien ce que lui apportait cette
-enveloppe. Elle lut d’un trait toute la lettre. Louise Lautier
-arriverait aux Ages après-demain 20 novembre, et, cette fois, elle
-emmènerait Simon à Paris. Claire se roidit; plusieurs fois, elle
-murmura:</p>
-
-<p>&#8212;Viens à mon secours, mon frère. Que je sois courageuse comme toi.</p>
-
-<p>Puis, le visage calme, elle s’approcha de Simon qui penchait sa tête en
-écrivant, et dit, sans une brisure dans la voix:</p>
-
-<p>&#8212;C’est la dernière fois que tu travailleras ici. Ta maman va venir et
-te conduira avec elle à Paris. Tu feras un grand voyage, mais tu ne
-m’oublieras pas. Je garderai ce cahier où tu écris.</p>
-
-<p>Simon revit par le souvenir sa mère si belle, si gracieuse, comme si
-elle était<span class="pagenum"><a id="page_214">{214}</a></span> déjà près de lui. Il leva vers Claire son front où
-s’ébouriffaient ses cheveux blonds.</p>
-
-<p>&#8212;Il faudra que tu viennes avec nous.</p>
-
-<p>&#8212;Je serai toujours avec toi, mon petit. Ne travaille pas ce soir. Je
-ferai prévenir M. Salvat que tu quittes l’école. Moi, je garde ces
-livres, ces cahiers. On t’en achètera d’autres là-bas. Tu veux bien me
-les donner? Va te chauffer au coin du feu. Tu n’auras pas un feu comme
-celui-là, là-bas.</p>
-
-<p>Il noua ses bras au cou de sa tante:</p>
-
-<p>&#8212;Laisse-moi, Simon. Je n’ai pas enlevé mon chapeau. Je vais revenir.</p>
-
-<p>Elle alla dans sa chambre, d’un pas lourd, comme si elle saignait en
-dedans.</p>
-
-<p>Puis, de ses mains qui tremblaient, elle chercha dans la commode la
-boîte où était enfermée la photographie jaunie de Jacques Renaud, celui
-qu’elle n’avait pu aimer sur la terre et qui était parti plus loin que
-les collines de ce pays, très loin, dans le ciel. Elle y glissa les
-livres et les<span class="pagenum"><a id="page_215">{215}</a></span> cahiers de Simon. Cela fait, elle se tourna vers le
-portrait du capitaine Lautier, silencieuse, la figure brûlante et sans
-larmes, comme si elle attendait une réponse qui arrivait dans l’ombre, à
-travers des espaces sacrés.<span class="pagenum"><a id="page_216">{216}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXIII"></a>XXIII</h2>
-
-<p>Le 20 novembre, dès le point du jour, Claire éveilla Simon. Il revêtit
-son habit des jours de fête que, la veille, elle avait repassé. Dans la
-pochette de la veste, elle glissa un mouchoir de fine toile. Elle posa
-sur la chère petite tête le béret de drap. Jacquier attela le mulet et
-il releva la capote, car le temps était à la pluie. Il poussait des
-jurons étouffés et il avait l’air de mâcher quelque chose de bien amer.
-Quand tout fut prêt, Simon vint s’asseoir sur le banc. Il ne disait
-rien, encore tout ensommeillé, partagé entre l’attrait si fort de
-l’inconnu et ce grand regret qui rôdait autour de la maison. Jacquier
-monta dans la voiture. Claire se tenait sur le pas de la<span class="pagenum"><a id="page_217">{217}</a></span> porte; le vent
-pluvieux mouillait sa figure pâlie, ses cheveux gris, sans qu’elle parût
-s’en soucier. Soudain elle courut chercher une couverture et recommanda
-à Jacquier d’en bien couvrir Simon.</p>
-
-<p>La voiture se mit en marche, dans le jour qui se levait; Claire se hâta
-de rentrer dans la salle. Elle s’étonnait de se sentir plus forte. Aidée
-de Jeannette et de la petite servante, elle prépara les déjeuners,
-apprêta le lit dans la chambre où Louise coucherait avec Simon. Elle mit
-tout en ordre comme si elle allait recevoir un hôte extraordinaire. Elle
-frotta d’un chiffon de laine les armoires de cerisier, l’horloge qui
-marquait des minutes dont le battement scandait tant de mystère. Sur la
-table, elle étendit une nappe blanche fleurant la lavande. Elle y posa
-de belles tasses de Limoges pour y verser le chocolat au lait, car
-Louise Lautier n’aimait guère la soupe. Là, elle partagerait, pour la
-dernière fois peut-être, le pain des<span class="pagenum"><a id="page_218">{218}</a></span> Ages avec l’enfant. Les moindres
-choses prenaient une gravité, un poids nouveau, comme si elles
-rendaient, en ce moment, tant de vie secrète qui les avait pénétrées en
-silence, depuis des années.</p>
-
-<p>Jeannette malmenait ses casseroles et grondait, entre ses lèvres
-bridées, des mots confus.</p>
-
-<p>&#8212;Chaque soir, jusqu’à ce que Louise parte avec Simon, dit Claire, il
-faudra que tu prépares de l’eau chaude pour les boules de grès. Cette
-maison est froide.</p>
-
-<p>Elle s’aperçut que les cuivres de la batterie étaient enfumés; elle
-demanda à la servante de les frotter pour qu’ils reluisent bien: ce
-serait plus gai au regard. Ayant veillé à ce que la maison parût dans un
-état de propreté parfaite, elle vint s’asseoir près du feu, sur une
-chaise basse. Elle pria Jeannette de bourrer les landiers de ces fagots
-et de ces souches qui font des brasiers. Elle ramena sur ses épaules son
-fichu de laine et tendit ses mains vers la<span class="pagenum"><a id="page_219">{219}</a></span> flamme. Tant-Belle se coucha
-près d’elle.</p>
-
-<p>Il y avait dans la salle un silence comme de quelqu’un qui retient son
-souffle et qui attend. Avant de sonner neuf coups, l’horloge fit
-entendre un craquement, égrena l’heure et reprit dans une paix profonde
-sa course réglée. Claire considérait le feu qui perçait le bois de ses
-vrilles et qui, de temps à autre, faisait des virgules de couleur. En ce
-moment, elle ne pensait à rien, étourdie.</p>
-
-<p>Soudain, elle entendit la voiture qui tournait dans la cour, le rire de
-Louise Lautier et les paroles joyeuses de Simon. Alors elle se leva,
-vint sur le seuil, pleine de ce courage qui avait porté là-bas son frère
-le capitaine au-devant de la mort sanglante. Elle murmura des mots
-d’accueil et montra une figure paisible. Louise la tint embrassée, puis,
-se reculant, elle s’écria:</p>
-
-<p>&#8212;Ah! comme vous avez changé. Vous avez fait une maladie.<span class="pagenum"><a id="page_220">{220}</a></span></p>
-
-<p>Claire secoua la tête et regarda celle qui entrait en tenant Simon par
-la main, une belle femme avec le même visage brillant, les mêmes grands
-yeux doux et ce parfum que le vent aigre ne pouvait dissiper.</p>
-
-<p>Jacquier apporta des bagages et deux valises de cuir. Claire les fit
-déposer dans la chambre. Comme Louise étreignait Simon et le couvrait de
-caresses, elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Je vous laisse tous les deux un moment. Je vais servir le déjeuner.</p>
-
-<p>Louise et Simon mangèrent de bon appétit. Claire se tenait près d’eux,
-debout. Comme ils lui prêtaient peu d’attention, elle s’en alla sans
-bruit et resta quelque temps dans la grange. Simon ne cessait d’admirer
-sa mère; l’enchantement, qui l’avait déjà saisi, recommençait. Louise
-s’émerveilla devant le grand feu de bois et elle fit glisser son manteau
-sur ses épaules mi-découvertes. Elle prit Simon sur ses genoux.<span class="pagenum"><a id="page_221">{221}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Tu ne me quitteras plus. Tu verras comme tout est beau et facile,
-là-bas.</p>
-
-<p>Alors il se pencha à son oreille:</p>
-
-<p>&#8212;Il faudrait emmener avec nous maman Claire.</p>
-
-<p>Louise devint pensive:</p>
-
-<p>&#8212;Je le veux bien, Simon, si elle le veut elle-même...</p>
-
-<p>Claire rentra dans la salle: elle tenait ses mains croisées sur sa
-poitrine. Simon s’élança vers elle, mais elle le repoussa doucement.</p>
-
-<p>Louise, à présent, parlait de la vie qu’elle allait mener avec l’enfant.
-Ils habiteraient dans un appartement de la plaine Monceau; ils y
-trouveraient le confort. On avait tout prévu: éclairage, ameublement,
-chauffage, tentures aux couleurs choisies et jusqu’à la voiture pour les
-promenades. Simon vit luire, au cou de Louise, un collier dont les
-grains se perdaient sous le corsage.</p>
-
-<p>&#8212;C’est un collier de perles. Il est su<span class="pagenum"><a id="page_222">{222}</a></span>perbe. Il vaut bien une grande
-terre avec une grande maison. Regardez-le, Claire.</p>
-
-<p>Tout à coup elle se leva et vint dans la chambre. Elle avait à peine eu
-le temps d’enlever son chapeau de voyage. Elle demanda de l’eau chaude.
-Après une heure, elle parut dans la salle; elle avait changé de robe, et
-l’étoffe était coupée à souhait pour exalter la ligne admirable de ses
-épaules et de ses bras demi-nus. Son visage avait l’air d’une chose
-précieuse, vivifié par les yeux éclatants. Simon la trouvait si belle
-qu’il était pris de timidité. Elle l’embrassa comme pour lui montrer
-qu’elle n’était pas un être de féerie.</p>
-
-<p>Jeannette, qui n’avait pas desserré les lèvres, apprêtait le repas de
-midi et elle faisait un hachis pour relever une gibelotte. Louise, qui
-semblait offensée par ces odeurs de cuisine, se tourna vers Claire et
-lui demanda si elle pouvait s’entretenir avec elle. Simon resterait
-auprès de Jean<span class="pagenum"><a id="page_223">{223}</a></span>nette. Claire fit un signe de tête et vint avec Louise
-dans la chambre.</p>
-
-<p>Louise Lautier ouvrit une de ses valises et elle en retira une robe de
-soie noire.</p>
-
-<p>&#8212;J’ai apporté cela pour vous.</p>
-
-<p>&#8212;La couleur est bien choisie; c’est celle que j’aime. Je vous remercie.</p>
-
-<p>&#8212;Je vous ai tenue au courant de ce qui arrivait, dans ma dernière
-lettre. J’ai hésité longtemps à me remarier; je ne pouvais, cette fois,
-refuser; il y va de l’avenir de Simon et du mien. Celui que je vais
-épouser est très riche et il m’aime beaucoup.</p>
-
-<p>&#8212;Et vous le connaissez depuis longtemps, dit Claire. Peut-être
-vaudrait-il mieux ne pas parler de cela, ici, où l’âme de mon cher frère
-est toujours présente.</p>
-
-<p>Il y eut un silence où passait la rumeur des arbres battus par le vent
-pluvieux de ce mois des morts. Claire se tenait debout, appuyée sur la
-commode où était posé le portrait du capitaine Lautier. Louise<span class="pagenum"><a id="page_224">{224}</a></span> voulut
-parler avec précipitation, tout d’un élan, puis elle pâlit, se maîtrisa:</p>
-
-<p>&#8212;Après-demain, je partirai avec Simon. Quand vous voudrez le voir, vous
-le pourrez. Je sais qu’il est plus à vous qu’à moi-même. Il y a quelque
-chose qui vaut plus que le sang, je le comprends à cette heure.</p>
-
-<p>Claire, à mi-voix, parla de l’enfant et de ces années qui avaient coulé
-si vite, tandis qu’elle l’élevait et ne cessait de le protéger.</p>
-
-<p>&#8212;Aujourd’hui, je vous rends celui qui est à vous, mais, en l’emmenant
-au loin, vous m’emporterez aussi. Je vous le rends, ce petit, aussi pur
-que le jour où je suis venue le chercher. Je ne puis pas dire tout ce
-qui se passe en moi, en ce moment. Et je vous aime, vous qui êtes si
-loin de moi, parce que vous m’avez confié le plus beau trésor de ce
-monde. Sans cela, je n’aurais été qu’une pauvre femme.</p>
-
-<p>Louise Lautier sentait que les fameuses<span class="pagenum"><a id="page_225">{225}</a></span> richesses et ce qu’on appelle
-les plaisirs étaient choses bien fragiles. Il y avait un grand trouble
-dans son cœur, mais elle ne voulait pas livrer le combat. Elle éloigna
-en hâte cette amertume qui donne l’appétit de Dieu. Elle devint enjouée,
-souriante. La robe de soie noire était étendue sur le lit, comme l’image
-d’une sombre vanité sans corps et sans vie. Louise comprenait que Claire
-ne voudrait jamais la porter et elle voyait avec inquiétude la lueur
-étrange qui marquait les yeux de sa belle-sœur. A Paris, elle avait eu
-la pensée de dédommager Claire de tant de soins donnés à l’enfant. Elle
-glissa ses mains dans un sac de cuir gaufré, mais la liasse de billets,
-qu’elle voulait donner, lui brûlait maintenant les doigts.<span class="pagenum"><a id="page_226">{226}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXIV"></a>XXIV</h2>
-
-<p>Le soir de l’arrivée de Louise, Claire Lautier prépara son lit dans une
-chambre qui n’était jamais habitée. Peu de temps avant sa mort, le
-capitaine Lautier y avait couché deux nuits, le temps d’une brève
-permission. Jeannette alluma du feu afin de combattre l’humidité de la
-saison. Claire veilla tard dans la nuit. Près d’elle, le linge et les
-vêtements de Simon étaient entassés. Elle les tria avec soin; il y avait
-des bonnets d’enfant dont elle coiffait un moment son poing fermé. Elle
-les approchait de ses yeux et la blancheur du berceau remontait dans son
-cœur, le remuait de ses balancements. Puis, c’étaient des robes courtes
-comme en peuvent porter<span class="pagenum"><a id="page_227">{227}</a></span> de grandes poupées, maintes choses brodées, à
-peine usées, l’enfance étant un effleurement. Tout cela, dans le
-silence, prenait la couleur des jours qui ne reviendraient plus.</p>
-
-<p>Elle plia dans une malle d’osier les vêtements que Simon pouvait encore
-porter. Sous la lampe, elle fit quelques reprises. Le linge était blanc
-et fin, les habits sans taches, dans leurs plis. Quand elle eut tout
-rangé, avec les gestes lents du suprême amour, elle plaça près du
-couvercle les jouets que Simon avait taillés dans le bois, la charrette,
-les bœufs articulés, des sifflets creusés dans une branchette de
-châtaignier. Elle referma la malle; ses yeux se voilaient; ils n’étaient
-plus tournés que vers une blessure qui saignait tout au fond d’elle,
-dans l’ombre. Une grande force la tenait en éveil. Elle murmura, ayant
-prié un moment, et ne pouvant encore se coucher:</p>
-
-<p>&#8212;Laisseras-tu faire cela, mon frère?<span class="pagenum"><a id="page_228">{228}</a></span> Que ton enfant vive près de cet
-homme? Écoute-moi. Tu es là. J’avais ma vie... Je l’ai donnée, mais je
-donnerais mon dernier soupir pour que cela n’arrivât pas.</p>
-
-<p>Minuit sonna. On entendait le tournoiement de la pluie sous le vent
-d’Ouest. Claire ouvrit la porte avec une immense espérance, et, dans le
-couloir, où coulait le rayon faible de la lampe, elle appela:</p>
-
-<p>&#8212;Mon frère, mon frère...</p>
-
-<p>Il lui parut qu’un souffle l’avait touchée.</p>
-
-<p>Elle se coucha et ne s’endormit qu’au petit jour. Quand elle s’éveilla,
-le vent ne s’était pas apaisé, mais il venait maintenant du Nord et il
-écrasait contre les vitres de la fenêtre des grêlons et une sorte de
-neige pourrie. Claire se leva et s’habilla en hâte.</p>
-
-<p>Dans la salle, Simon se chauffait près du feu et Louise apprêtait le
-déjeuner<span class="pagenum"><a id="page_229">{229}</a></span> du matin. Elle avait revêtu une sorte de peignoir qui faisait
-s’écarquiller les yeux de Jacquier. Il ne put se tenir de grogner:</p>
-
-<p>&#8212;Les belettes ne vous mordront pas.</p>
-
-<p>Sans comprendre le sens de ces paroles, elle se mit à rire de si bon
-cœur qu’il fut gagné par cette gaieté. Elle lui avait donné dix francs
-pour son tabac. Il ne voulait pas les prendre, mais Simon l’avait
-supplié d’accepter. Il considérait Louise avec curiosité comme si un
-grand oiseau des fées eût pénétré par une fenêtre entr’ouverte. Il
-clignait de l’œil, près du lit de braises; la journée serait bonne, au
-coin de ce feu, et il ne fallait pas penser à faire de la besogne
-dehors, par ce temps.</p>
-
-<p>Claire, en entrant, vint la première embrasser Louise, ce qu’elle
-n’avait jamais fait. Elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;J’ai apprêté les habits et le linge de Simon.<span class="pagenum"><a id="page_230">{230}</a></span></p>
-
-<p>Elle ajouta, humblement, avec le pauvre espoir de le retenir aux Ages
-quelques jours encore:</p>
-
-<p>&#8212;Il faudrait que je lui tricote un gilet bien chaud. Si vous voulez
-rester ici une semaine, il pourra l’emporter.</p>
-
-<p>Louise haussa les épaules en souriant. Elle assura que l’enfant aurait
-tous les vêtements qu’il désirerait.</p>
-
-<p>&#8212;Tout est prêt pour que je parte ce soir. Il le faut absolument. On
-m’attend.</p>
-
-<p>Claire garda le silence, puis elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;On attellera donc la voiture vers sept heures et demie du soir, à la
-nuit. Le train qui va à Limoges part à huit heures quarante. Il fera
-froid, mais vous aurez des couvertures. Jacquier vous conduira.</p>
-
-<p>Elle regardait Simon à la dérobée; elle devinait que Louise l’avait
-enchanté par maints récits de la ville. Elle voyait bien qu’il était
-partagé entre le chagrin et la joie. Elle aurait voulu dire des paroles<span class="pagenum"><a id="page_231">{231}</a></span>
-gentilles et sourire pour qu’il gardât une image d’elle plus aimable;
-mais elle prit le parti de s’isoler. Elle s’excusa en donnant pour
-prétexte qu’elle devait ranger du linge qui s’abîmait dans les armoires.</p>
-
-<p>Toute la matinée, Simon resta près de Louise; vers midi, il la quitta un
-moment. Que faisait Claire, là-haut, toute seule? Il était pris de
-curiosité. Il monta l’escalier sans bruit et, à travers les ais
-disjoints, il aperçut Claire qui sortait d’une petite malle ses
-vêtements, son linge, les pliait et les repliait. Il se tenait immobile,
-le souffle coupé, et il regardait ardemment cette femme si chère qui
-faisait ces humbles gestes où il devinait tant d’âme. Elle replaça
-lentement ces habits qu’il reconnaissait pour les avoir portés tel jour,
-en telle circonstance, et ces gilets qu’elle avait tant de fois fait
-chauffer devant le feu, quand il revenait de classe. Elle referma le
-couvercle de la malle, et, à<span class="pagenum"><a id="page_232">{232}</a></span> genoux sur le plancher, elle y étendait
-ses bras comme pour garder le mouvement d’une protection et d’une
-caresse infinies.</p>
-
-<p>Elle tourna sa figure creusée vers la porte, comme si elle devinait la
-présence de Simon. Alors, au moment où il allait entrer dans la chambre,
-un grand mystère vint le repousser et il descendit l’escalier en
-étouffant le bruit de son pas.</p>
-
-<p>A midi, Claire parut dans la salle et Simon la regardait, tout étonné,
-car elle avait changé de visage. Il ne voyait pas de tristesse en ses
-yeux, mais une lumière de paix. Après le repas, elle dit à Louise:</p>
-
-<p>&#8212;J’ai fait de mon mieux pour élever votre enfant.</p>
-
-<p>Elle lui posa des questions sur l’histoire et la géographie qu’ils
-avaient étudiées ensemble. Il ne faisait guère de fautes dans les
-dictées et il savait compter à merveille. Louise l’interrogea; comme il
-ré<span class="pagenum"><a id="page_233">{233}</a></span>pondait, en hâte, sûr de lui, elle s’écria:</p>
-
-<p>&#8212;Tu en sais plus long que moi. Aujourd’hui, Simon, il n’est pas besoin
-d’être savant, quand on a de l’argent. La vie est courte, il faut se
-distraire. Il y a la musique, les danses, les fleurs, les bons repas.
-Quand tu seras plus grand, on te trouvera un emploi où tu gagneras
-beaucoup sans te fatiguer. Tu prendras des leçons de danse. C’est beau
-de danser; on oublie les petites peines. On glisse sur un miroir où on
-ne voit plus que de la joie. Tout devient facile. C’est là que vivent
-les fées dont Claire t’a parlé. Elles ont quitté ce pays.</p>
-
-<p>Claire eut envie de crier: «Ne l’écoute pas, Simon. Elle te perdra avec
-elle!» Elle aurait voulu emporter l’enfant et s’enfuir. Une douleur
-extrême l’immobilisait; le cri, qui ne s’échappait pas de sa bouche, ne
-cessait de retentir en elle. Tout le soir, elle s’assit au coin du feu
-et elle répondait à peine aux questions de Louise.<span class="pagenum"><a id="page_234">{234}</a></span> Jeannette apprêta le
-repas. La pluie tomba; le vent sifflait dans une pluie glacée.</p>
-
-<p>Louise et Simon mangèrent à la hâte; l’heure était avancée. Claire prit
-place avec eux à table et ne toucha guère aux mets qui étaient servis.
-Quelque chose lui dévorait le cœur en silence.</p>
-
-<p>Louise alla prendre son manteau de voyage. Jacquier sortit pour atteler.
-Il grogna:</p>
-
-<p>&#8212;On ne mettrait pas un chien dehors.</p>
-
-<p>Claire s’appuyait sur le vaisselier; elle caressait de la main le front
-de Simon, sans pouvoir parler.</p>
-
-<p>&#8212;Tu viendras avec nous, maman Claire?</p>
-
-<p>Il avait envie de pleurer; Louise embrassa Claire Lautier:</p>
-
-<p>&#8212;Si vous ne pouvez quitter les Ages, c’est nous qui viendrons vous voir
-au printemps, sans faute.</p>
-
-<p>&#8212;Je vous remercie, dit Claire.<span class="pagenum"><a id="page_235">{235}</a></span></p>
-
-<p>Alors Louise la considéra avec attention; pour la première fois, dans un
-éclair, le cœur profond de cette femme lui apparut. Elle fut prise d’une
-sorte d’effroi, ouvrit la porte. Jacquier avait allumé la lanterne de la
-voiture et rabattu la capote. Il alla chercher la malle de Simon; il la
-chargea à l’arrière, près des valises de cuir, et il grondait:</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi s’en va-t-il? C’est bien malheureux.</p>
-
-<p>Claire s’appuyait toujours sur le vaisselier; elle vit Simon et Louise
-monter dans la voiture qui était arrêtée près de la porte. La pluie,
-mêlée de glace, s’écrasait sur la pierre du seuil. Claire entendit
-Louise et l’enfant qui criaient: «Au revoir!» Elle voulut répondre, mais
-un tremblement de tout son corps l’agita et elle avait les dents
-serrées.</p>
-
-<p>La voiture tourna dans la cour et s’en alla. Jeannette, qui avait voulu
-embrasser une dernière fois Simon, rentra et, voyant<span class="pagenum"><a id="page_236">{236}</a></span> que sa maîtresse
-semblait prise d’un grand froid, elle jeta des bûches dans le feu pour
-qu’elle vînt se chauffer.</p>
-
-<p>A ce moment, Claire ouvrit la porte que Jeannette avait fermée. Comme la
-servante la prenait par le bras en criant que c’était folie de rester
-là, par ce temps, elle la repoussa avec violence. Dans les
-demi-ténèbres, une flamme tournait devant ses yeux fixes. Elle se mit à
-pleurer en silence, et nul sanglot ne la secouait. Elle prêtait
-l’oreille, cherchant à entendre le bruit de la voiture qui s’éloignait,
-mais la rumeur du vent et celle de l’eau ne cessaient de gronder.
-Quelque temps encore elle resta ainsi, et ses regards suivaient l’enfant
-qui s’éloignait dans la nuit. Puis son cœur emplit toute sa poitrine,
-monta dans sa gorge, l’embrasa; il n’y eut plus en elle qu’un grand
-battement. Tout à coup elle se rua au dehors, courut dans le chemin,
-pleine de feu, acharnée; elle ne sentait pas la pluie glacée qui
-traversait<span class="pagenum"><a id="page_237">{237}</a></span> ses vêtements. Une sorte de neige fondue se mêlait à la
-sueur qui roulait sur son visage. Comme elle atteignait le pont de
-Chanaud, elle tomba, se releva, reprit sa course et elle criait,
-haletante, dans le vent:</p>
-
-<p>&#8212;Simon! Simon!</p>
-
-<p>Maintenant la côte devenait roide; au loin, Claire aperçut la lanterne
-de la voiture. Ses jambes ne pouvaient plus la porter, elle fit un
-effort surhumain, poussa un long cri; puis elle se mit à tourner sur la
-route et vint s’abattre dans le fossé.</p>
-
-<p>Jacquier entendit ce dernier appel, et il rebroussa chemin, devinant un
-malheur. Jeannette arriva en hâte et elle gémissait:</p>
-
-<p>&#8212;Elle s’est glacé le sang!</p>
-
-<p>Elle promena sur la route la lueur de sa lanterne.</p>
-
-<p>&#8212;Ha! pleura-t-elle, venez vite, Jacquier! La pauvre, elle est là, sa
-figure<span class="pagenum"><a id="page_238">{238}</a></span> dans les ronces, comme un Jésus sur la croix.</p>
-
-<p>Il laissa les rênes aux mains de Louise qui était muette de
-saisissement. Simon criait:</p>
-
-<p>&#8212;Maman Claire, elle s’est fait mal!</p>
-
-<p>Jacquier prit Claire à bras-le-corps et parvint à la mettre debout. Il
-sortait de sa poitrine un souffle rauque; elle faisait de vains efforts
-pour parler. Jeannette maintenait le mulet par la bride. Louise et Simon
-descendirent de la voiture. Jacquier, à grand’peine, hissa Claire sous
-la capote et l’entoura de couvertures.</p>
-
-<p>&#8212;Il faut revenir aux Ages, dit Louise.</p>
-
-<p>Elle conduisait par la main Simon qui pleurait. Le vent soufflait avec
-âpreté et l’on pouvait voir la route qui tournait dans une vapeur
-cendrée. Jeannette et Jacquier se taisaient; l’attelage allait bon pas,
-et, parfois, on entendait Claire qui claquait des dents.</p>
-
-<p>&#8212;Il faut se hâter, s’écria Louise.<span class="pagenum"><a id="page_239">{239}</a></span></p>
-
-<p>Il semblait que ce retour ne s’achèverait jamais. Simon demanda,
-suffoqué de grand chagrin:</p>
-
-<p>&#8212;Maman Claire, parle-moi.</p>
-
-<p>Un murmure lui répondit:</p>
-
-<p>&#8212;Ce n’est rien, petit. Là-haut je me réchaufferai.</p>
-
-<p>Pluie et neige avaient cessé. Dans le silence, des arbres
-tressaillaient, faisant pleuvoir une brusque averse sur les feuilles
-mortes, un bruit étrange de fantômes qui s’ébrouaient.</p>
-
-<p>L’attelage atteignit le sommet de la vallée, entra dans la cour.
-Précipitamment Louise et Jacquier aidèrent Claire à descendre de la
-voiture. La porte s’ouvrit et le feu de la cheminée les éclaira. Alors,
-à la lumière de la lampe que la servante élevait, Claire montra sa
-figure maculée de boue et de sang. Elle regardait avec des yeux qui
-brûlaient. Elle serrait les dents pour les empêcher de claquer, et des
-muscles bougeaient dans ses joues creuses.<span class="pagenum"><a id="page_240">{240}</a></span> Jeannette vint la laver,
-elle se laissa faire comme une enfant. En hâte on la changea de linge,
-pendant que Louise et Simon apprêtaient le lit, dont on bassina les
-draps. Quand elle fut couchée, son visage s’empourpra. Elle demanda des
-oreillers, elle étouffait; ses regards devenaient fixes. Puis elle ferma
-les paupières et sembla dormir. Louise s’assit près d’elle; à voix
-basse, elle tâchait de consoler Simon en lui assurant que demain Claire
-serait guérie. Elle lui demanda d’être bien sage; ce soir, il coucherait
-dans un des lits de la salle.</p>
-
-<p>Elle resta seule près de Claire, qui respirait avec peine. Jacquier,
-ayant dételé le mulet, vint dans la chambre; il pencha un moment sa tête
-lourde sur sa maîtresse:</p>
-
-<p>&#8212;Pauvre, grondait-il, ça devait arriver. Je le savais bien... Pauvre,
-elle a tout donné, elle n’a plus rien, pauvre!</p>
-
-<p>Jeannette apporta un bol de tisane très<span class="pagenum"><a id="page_241">{241}</a></span> chaude mêlée de rhum; elle
-appela Claire doucement, mais elle ne put faire couler une goutte de
-liquide entre les dents serrées.</p>
-
-<p>&#8212;Attendons, dit-elle. Faut la laisser reposer.</p>
-
-<p>&#8212;Je resterai ici pour veiller, dit Louise. Je ne la quitterai pas
-qu’elle ne soit guérie. Jeannette, occupez-vous de Simon.</p>
-
-<p>Elle prononça ces mots avec tant de force secrète que Jacquier et
-Jeannette s’en allèrent. Elle demeura seule, accoudée. Il n’y avait plus
-dans la chambre que les reflets du foyer. Sur la commode, au milieu des
-ombres, Louise considéra le portrait du capitaine Lautier. Une sorte de
-voile se déchirait en elle, sans bruit. Dans le silence, elle frissonna;
-un poids nouveau pesait sur elle, et elle se souvenait.</p>
-
-<p>Claire s’agita; parfois une toux la secouait; elle se plaignait
-faiblement. Louise, qui avait approché du feu la tisane, se leva et la
-versa dans un bol qu’elle pré<span class="pagenum"><a id="page_242">{242}</a></span>senta aux lèvres violacées et sèches. Le
-délire saisit Claire Lautier.</p>
-
-<p>&#8212;Que le petit n’approche pas de cet homme... Ce serait crime... Louise,
-il faut bien ouvrir les yeux... Moi, je ne compte pas, mais l’enfant...
-Veillez-y. Il ne sait pas, lui. Mon frère qui était si grand... Il y
-avait autre chose qu’une balle dans son pauvre corps... Personne ne l’a
-su que lui... et moi...</p>
-
-<p>Ces mots, hachés par la fièvre, frappaient Louise. En elle le cœur se
-fondait et se renouvelait en des profondeurs. Elle s’approcha du feu,
-elle tremblait, et ce n’était pas de froid. Elle se retournait et
-voyait, enfouie dans les oreillers, la figure brûlante de Claire. Peu à
-peu, des sueurs y coulèrent, comme si elles naissaient du front et des
-cheveux gris. Louise vint de nouveau s’asseoir au chevet. Elle essuyait
-de temps à autre, avec une grande douceur, les traits tirés, ravagés.
-Elle aurait voulu l’appeler, comme Simon:<span class="pagenum"><a id="page_243">{243}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Maman Claire...</p>
-
-<p>Un grand silence était en elle, une attente mystérieuse. Avant le lever
-du jour, elle réveilla Jeannette; Jacquier était déjà debout. Elle lui
-demanda d’aller en hâte à Bonnal chercher le médecin. Il courut atteler
-le mulet et il partit dans la nuit. Elle reprit sa veille au chevet du
-lit. Au bout d’une heure environ elle entendit arriver une automobile.
-M. Vardier entra; Louise l’introduisit dans la chambre. Ayant examiné
-Claire qui était sans connaissance, dans le feu d’une fièvre dévorante,
-il ne cacha pas son inquiétude. Il était en présence d’une pneumonie
-double. Il donna lui-même les premiers soins. Il avait apporté des
-ventouses et les remèdes habituels.</p>
-
-<p>&#8212;Voyez-vous, dit-il à Louise, Mlle Lautier était depuis longtemps minée
-par une sorte d’anémie. Ce mal, qui est grave, d’autres plus fortes
-pourraient le surmonter.<span class="pagenum"><a id="page_244">{244}</a></span></p>
-
-<p>Il ne cacha pas sa tristesse. Il fit quelques recommandations, puis il
-s’en alla en disant:</p>
-
-<p>&#8212;Elle est en danger. Vous pouvez prévenir M. l’abbé Remier. Je
-reviendrai dans l’après-midi.</p>
-
-<p>Le jour se levait sur la vallée.<span class="pagenum"><a id="page_246">{246}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_245">{245}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXV"></a>XXV</h2>
-
-<p>Les volets de la fenêtre restèrent fermés. Claire gardait les yeux clos,
-sa respiration devenait plus rauque, mais elle ne se plaignait pas. Dans
-la lueur de la veilleuse et du feu, Louise n’avait pas quitté le chevet.
-Il lui semblait qu’elle vivait dans un autre monde. De temps à autre,
-elle versait entre les lèvres de Claire une cuillerée de potion, avec la
-pensée d’accomplir des gestes inutiles. La fièvre ne tombait pas; elle
-s’éteindrait dans le cœur qui allait s’immobiliser.</p>
-
-<p>Jacquier entra, ayant enlevé ses sabots, de peur de faire du bruit. Il
-se tint devant le lit, les mains croisées, la tête basse. Tout faisait
-silence. On aurait dit que la<span class="pagenum"><a id="page_247">{247}</a></span> maison s’arrêtait de vivre et qu’une
-chose immense était en marche.</p>
-
-<p>Jeannette porta à Louise un bol de bouillon, car elle n’avait rien mangé
-depuis la veille. Puis Simon ouvrit doucement la porte et parut,
-tremblant. Louise lui fit signe d’approcher. Il était saisi d’un
-étonnement terrible. Il regardait maman Claire; il la reconnaissait à
-peine, tant sa figure était empourprée, avec une bouche rentrée, des
-yeux pleins d’ombre dont il voyait bouger le globe sous les paupières
-fermées.</p>
-
-<p>Louise demanda à Jeannette d’éloigner l’enfant:</p>
-
-<p>&#8212;Elle se repose, Simon. Tu reviendras quand elle ira mieux.</p>
-
-<p>Il s’en alla, et, le cœur trop gros, il ne pouvait pas pleurer. Jacquier
-sortit à son tour; il dénoua ses doigts pesants, et leva les bras dans
-un souffle de vieille peur paysanne.</p>
-
-<p>Vers midi, M. Vardier revint. Ayant<span class="pagenum"><a id="page_248">{248}</a></span> ausculté la malade, il vit bien que
-la pneumonie était infectieuse. Quelques degrés de fièvre encore, et
-tout serait fini. Il s’en alla sans pouvoir prononcer une parole
-d’espérance.</p>
-
-<p>Dans la soirée, Louise et Jeannette préparèrent la table où reposeraient
-les saintes huiles. Claire avait ouvert les yeux; elle demanda que l’on
-amenât Simon à son chevet. Il vint sans retard; elle tira des draps ses
-mains en feu et l’enfant lui donna les siennes. Quelque temps, ils
-restèrent ainsi, et Simon sentait qu’une grande ardeur courait en lui.
-Il n’avait pas la force de parler, mais il regardait Claire avec tout
-l’amour que pouvaient tenir ses yeux purs. Elle s’était tournée vers
-lui, et elle versait sur sa tête la suprême lumière de ses regards. Ses
-lèvres s’agitèrent; on ne percevait qu’un murmure que couvrait un
-souffle haletant. Louise se pencha vers elle; elle entendit ces mots
-étouffés:</p>
-
-<p>&#8212;Laissez cet homme. Vous avez ce<span class="pagenum"><a id="page_249">{249}</a></span> petit... Je vous le remets... Les
-Ages seront à vous... Vous y resterez...</p>
-
-<p>Alors Louise, avec force, pour qu’elle emportât dans l’infini ses
-paroles:</p>
-
-<p>&#8212;Claire Lautier, je vous le promets.</p>
-
-<p>Elle parut se détendre et elle referma les yeux en abandonnant les mains
-de l’enfant.</p>
-
-<p>A ce moment, l’abbé Remier entra. Jeannette et la petite servante
-s’agenouillèrent sur le plancher. Louise alluma deux bougies et plaça
-près du crucifix le portrait du capitaine Lautier. Elle se mit à genoux
-près de Simon. L’abbé dit les prières qui appellent la paix invincible;
-il fit les onctions sur les yeux dont la lumière avait formé l’aube d’un
-enfant et sur les bras qui tant de fois s’étaient ouverts pour découvrir
-le cœur sans cesse donné. Puis il se recueillit et pria.</p>
-
-<p>Il se releva, bénit Louise et Simon; il les voyait rapprochés par un
-trait que rien ne pouvait plus rompre.</p>
-
-<p>&#8212;Tant de souffrances ne seront point<span class="pagenum"><a id="page_250">{250}</a></span> perdues, murmura-t-il. Dieu les
-compte. Je reviendrai ce soir pour donner le Pain de Vie à Mlle Lautier.</p>
-
-<p>Quand il fut parti, Louise ouvrit la commode et prit une sorte de voile
-sombre dont Claire aimait à couvrir sa tête; elle l’étendit sur ses
-cheveux. Jeannette emmena avec elle l’enfant. Il suivit docilement la
-bonne femme qui gémissait et mordait un coin de son tablier pour
-étouffer ses sanglots.</p>
-
-<p>Claire parut s’assoupir; son souffle devenait moins rude. Parfois elle
-ouvrait les yeux et se tournait vers sa belle-sœur. Louise bouleversée
-soupirait près d’elle:</p>
-
-<p>&#8212;Je ne vous quitterai plus.</p>
-
-<p>Elle regardait le portrait du capitaine Lautier et elle découvrait
-confusément l’abîme de son péché; elle tremblait en murmurant: «Mon
-Dieu... Mon Dieu...»</p>
-
-<p>Des heures passèrent. Entre les volets disjoints le jour pâlit et
-s’effaça. Louise<span class="pagenum"><a id="page_251">{251}</a></span> étendit sur le lit un drap blanc pour recevoir Celui
-qui est la lumière et la vie. Jacquier avait coupé des branches de houx
-et de genièvre, afin de parer la chambre, selon la coutume.</p>
-
-<p>Vers les huit heures de relevée, la clochette de l’enfant de chœur
-tinta. L’abbé Remier parut à la porte. Claire appuyait ses mains jointes
-sur le drap et elle tendait la tête, toute brûlante de la soif de Dieu.
-Elle communia. Louise, à genoux, murmurait: «Seigneur, je ne suis pas
-digne...»</p>
-
-<p>Quand l’abbé eut quitté cette chambre où passait déjà le souffle
-mystérieux qui détache l’âme, Claire garda ses doigts unis pour la
-dernière prière.</p>
-
-<p>Louise se leva avec peine et recommanda à Jeannette d’empêcher l’enfant
-d’entrer dans la chambre. Elle s’agenouilla de nouveau au chevet du lit.</p>
-
-<p>Claire fut prise d’un sursaut; elle appela avec force, tandis que ses
-regards montaient:<span class="pagenum"><a id="page_252">{252}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Mon frère, mon frère...</p>
-
-<p>Sa bouche se détendit, un sourire l’éclaira. Et le voile de la paix
-éternelle glissa sur le corps où le sang allait s’arrêter. Alors Louise
-joignit les mains; l’âme quittait la vallée, après avoir fleuri en
-secret, selon l’humilité et selon l’amour. Elle étouffa ses sanglots, au
-chevet de la chère dépouille, près de celle qui avait sauvé son enfant
-et qui la sauvait elle-même. Dans la pénombre, elle regardait avec feu
-les mains bien-aimées, toujours vigilantes, et recevait le suprême
-battement du cœur. Une sorte de foudre la déchira. Elle ne pouvait se
-relever encore pour annoncer la funèbre nouvelle. Mais l’aurore qui ne
-ment pas naissait dans le silence nocturne.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_253">{253}</a></span>&#160; </p>
-
-<p class="fint">FIN<span class="pagenum"><a id="page_254">{254}</a></span></p>
-
-<p class="c">
-<i>Cet ouvrage a été achevé d’imprimer par</i><br>
-<br>
-<i>Plon-Nourrit et Cⁱᵉ,<br>
-à Paris, le 18 juin 1926.</i><br></p>
-
-<hr>
-
-<p class="sans">DERNIÈRES PUBLICATIONS</p>
-
-<div class="blkqut">
-<p>Germaine ACREMANT</p>
-
-<p>La Sarrasine, <i>roman</i>.</p>
-
-<p>Comte Rodolphe APPONYI</p>
-
-<p>Vingt-cinq ans à Paris (1844-1852).</p>
-
-<p>Gabriel d’AUBARÈDE</p>
-
-<p>Le Jeune homme puéril, <i>roman</i>.</p>
-
-<p>F. AUSSARESSES et H. GAUTHIER-VILLARS</p>
-
-<p>La Vie privée d’un prince allemand au dix-septième siècle.</p>
-
-<p>Jean BALDE</p>
-
-<p>Le Goéland, <i>roman</i>.</p>
-
-<p>Florence L. BARCLAY</p>
-
-<p>* L’Auréole brisée, <i>roman</i>.</p>
-
-<p>René BENJAMIN</p>
-
-<p>La Prodigieuse vie d’Honoré de Balzac.</p>
-
-<p>Georges BERNANOS</p>
-
-<p>Sous le soleil de Satan, <i>roman</i>.</p>
-
-<p>Henry BORDEAUX</p>
-
-<p>Les Jeux dangereux, <i>roman</i>.</p>
-
-<p>Adolphe BOSCHOT</p>
-
-<p>Chez les musiciens (3ᵉ série.)</p>
-
-<p>Paul BOURGET</p>
-
-<p>Le Danseur mondain, <i>roman</i>.</p>
-
-<div class="blockquot"><p>Paul BOURGET&#8212;Gérard d’HOUVILLE&#8212;Henri DUVERNOIS&#8212;Pierre BENOIT.</p></div>
-
-<div class="blockquot"><p>Le Roman des Quatre. Micheline et l’Amour, <i>roman</i>.</p></div>
-
-<p>Gaston CHÉRAU</p>
-
-<p>Le Vent du destin, <i>nouvelles</i>.</p>
-
-<p>Georges CLEMENCEAU</p>
-
-<p>Démosthène.</p>
-
-<p>Virginie DEMONT-BRETON</p>
-
-<p>Les Maisons que j’ai connues.</p>
-
-<p>Jehanne D’ORLIAC</p>
-
-<p>Anne de Beaujeu, roi de France.</p>
-
-<p>Jean DUFOURT</p>
-
-<div class="blockquot"><p>Calixte ou l’introduction à la vie lyonnaise, <i>roman</i>.</p></div>
-
-<p>Ellen FOREST</p>
-
-<p>Yuki-San, <i>roman</i>.</p>
-
-<p>J. L. GASTON-PASTRE</p>
-
-<p>La Neuvième croisade, <i>roman</i>.</p>
-
-<p>Joseph GAUTHIER</p>
-
-<p>Petit Précis d’Histoire de l’ornement. II.</p>
-
-<p>James JOYCE</p>
-
-<p>Gens de Dublin, <i>nouvelles</i>.</p>
-
-<p>Pierre de LA GORCE</p>
-
-<p>La Restauration. Louis XVIII.</p>
-
-<p>Emile HENRIOT</p>
-
-<p>L’Enfant perdu, <i>roman</i>.</p>
-
-<p>LONGWORTH CHAMRUN</p>
-
-<p>Shakespeare acteur-poète.</p>
-
-<p>Jaime MIR</p>
-
-<p>Mémoires d’un condamné à mort.</p>
-
-<p>W. MONTGOMERY Mac GOVERN</p>
-
-<p>Mon Voyage secret à Lhassa.</p>
-
-<p>Pierre NOTHOMB</p>
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-<p>Le Lion ailé, <i>roman</i>.</p>
-
-<p>Ferdinand OSSENDOWSKI</p>
-
-<p>De la présidence à la prison.</p>
-
-<p>Maurice PALÉOLOGUE</p>
-
-<p>Un grand réaliste&#8212;Cavour.</p>
-
-<p>Daniel PARÈGE</p>
-
-<p>Les Revenants. <i>Chroniques de l’ancienne marine.</i></p>
-
-<p>Raymond POINCARÉ</p>
-
-<p>Au service de la France, <i>souvenirs</i>. <i>2 vol.</i></p>
-
-<p>Carlo PRATI</p>
-
-<p>Papes et cardinaux dans la Rome moderne.</p>
-
-<p>Gaston RAGEOT</p>
-
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-<p>Le Mariage de Hanifa, <i>roman</i>.</p>
-
-<p>Jacques RIVIÈRE&#8212;Paul CLAUDEL</p>
-
-<p>Correspondance (1907-1914).</p>
-
-<p>SAINTE-BEUVE</p>
-
-<p>Mes poisons. <i>Cahiers intimes inédits.</i></p>
-
-<p>Isabelle SANDY</p>
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-
-<p>STEFANINI</p>
-
-<p>Au Pays d’Antinéa.</p>
-
-<p>Antone TCHÉKHOV</p>
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-<p>Récit d’un inconnu, <i>nouvelles</i>.</p>
-
-<p>J. et J. THARAUD</p>
-
-<p>Notre cher Péguy. <i>2 vol.</i></p>
-
-<p>Jean VIOLLIS</p>
-
-<p>* L’Oiseau bleu s’est endormi, <i>roman</i>.</p>
-</div>
-
-<p class="fint">PARIS.&#8212;TYP. PLON-NOURRIT ET Cⁱᵉ, 8, RUE GARANCIÈRE&#8212;33547-1-12.</p>
-
-<hr class="full">
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-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>PRODIGE DU CŒUR</span> ***</div>
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
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-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
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-</div>
-
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-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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-
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
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-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
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-</div>
-
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-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
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-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
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-
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-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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