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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Prodige du cœur - -Author: Charles Silvestre - -Release Date: November 28, 2022 [eBook #69437] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed - Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was - produced from scanned images of public domain material from - the Google Books project.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PRODIGE DU CŒUR *** - - - - - - _Il a été tiré de cet ouvrage_ - - _30 exemplaires sur papier de Hollande, numérotés - de 1 à 30._ - - _L’édition originale a été tirée sur papier d’alfa._ - - - - - PRODIGE DU CŒUR - - DU MÊME AUTEUR - - A LA MÊME LIBRAIRIE - - -=L’Amour et la Mort de Jean Pradeau.= Préface - de J. et J. THARAUD. 6ᵉ édition. Roman. Un vol. in-16. - -=Aimée Villard, fille de France.= 10ᵉ édition. - Roman. Un vol. in-16. - - (_Prix Jean Revel 1924._) - -=Belle Sylvie.= 18ᵉ édition. Roman. Un vol. in-16. - - -A LA LIBRAIRIE BLOUD ET GAY: - -=Le Merveilleux Médecin.= Roman. Un vol. in-16. - -=Cœurs paysans.= _Introduction de H. Pourrat sur - l’amour aux champs._ Roman. Un vol. in-16. - - -Ce volume a été déposé à la Bibliothèque Nationale en 1926. - - - - - CHARLES SILVESTRE - - - PRODIGE DU CŒUR - - [Illustration] - - - PARIS - LIBRAIRIE PLON - PLON-NOURRIT ET Cⁱᵉ, IMPRIMEURS-ÉDITEURS - 8, RUE GARANCIÈRE-6ᵉ - - _Tous droits réservés_ - - - Copyright 1926 by Plon-Nourrit et Cⁱᵉ. - - Droits de reproduction et de traduction - réservés pour tous pays. - - - - - _A FRÉDÉRIC LEFÈVRE_ - - - - - PRODIGE DU CŒUR - - - - -I - - -Pour découvrir la maison des Ages qui dominait la vallée, on traversait -la Gartempe au pont de Chanaud. Un chemin grimpant y conduisait, bordé -de noisetiers et de mûriers. Des châtaigniers se pressaient sur les -pentes où la bruyère et le genêt échangent leurs feux, à la saison. Par -places brûlées, au milieu d’une ardeur sauvage, des genièvres perçaient -un sol rocailleux, à l’ombre de roches recourbées et défendues par -l’ajonc. Peu à peu, l’herbe faisait une paisible lumière verte; et la -rivière éveillait un mystérieux tournoiement de guérets et de prairies. - -Les Ages, la demeure, la grange, les étables aux portes romanes, étaient -fondées sur le granit, à la cime du versant. Métairie centenaire, gardée -par un mur de pierres sèches, animée d’une fontaine coulant sans arrêt -au centre d’un bassin circulaire. Tout autour s’étendait un pacage où -l’on menait le bétail. - -L’horizon, selon les jours, s’éloignait ou se rapprochait, avec ses -châtaigneraies, ses villages aux tuiles rouges et le regard de ses eaux. -On voyait naître les pluies et les neiges dans le nuage qui se déroule. -Le beau temps sortait d’une grande porte bleue. - -Si le vent n’avait porté le son de la cloche de Bonnal, on aurait pu -croire que les Ages étaient perdus aux confins du monde. On devinait, -dans la solitude et la paix, le glissement des siècles qui n’usent guère -le rocher. - -Les Ages appartenaient, depuis des temps et des temps, à la même -famille, mi-rustique, mi-bourgeoise, qui avait donné sous Louis XVI un -petit poète-philosophe et, sous l’Empire, un colonel de chasseurs à -l’armée napoléonienne. Tous les deux, ayant brillé à Paris, étaient -venus mourir au pays natal. Sous une tonnelle aux ceps convulsés, ils -rassemblaient, dans le soir de leur vie, les souvenirs; l’un en prisant -du tabac d’Espagne; l’autre en fumant une pipe qui avait vu, si l’on -peut dire, la fumée des canonnades. Aujourd’hui, à la mi-décembre de -1923, Claire était seule maîtresse des Ages. Son père, Léonard Lautier, -après avoir fait au Petit Séminaire du Dorat de bonnes études -secondaires, mourut jeune; sa mère s’éteignit de vieillesse, à la veille -de la guerre, à quatre-vingts ans passés. Jacques, son frère aîné, -capitaine de chasseurs à pied, fut tué à la bataille de la Marne. Il -avait épousé Louise Charvet, fille de race paysanne, sans fortune et -presque sans famille, l’ayant connue alors qu’elle était modiste à -Paris, et regrettant vite ce coup de passion. Peu après la naissance -d’un enfant, elle était partie pour l’Italie avec un industriel de -Juvisy. Claire recueillit Simon, âgé seulement de quelques mois; elle se -demandait toujours avec angoisse si le désespoir n’avait pas tué son -frère, plus que les balles ennemies. - -On racontait par les champs qu’elle avait aimé d’amour Jacques Renaud, -de Bonnal, fils aîné des maîtres du domaine de Lamont, tombé aux -Éparges. Ils devaient se marier, la guerre finie. Elle portait des robes -noires, sans avoir jamais poussé une plainte à voix haute. D’âme -repliée, naturellement humble et simple, elle avait été élevée dans une -pension bourgeoise de Limoges. Elle pouvait, ayant de la fortune, vivre -de la vie des villes, mais les travaux des champs la retenaient de leur -rythme. Elle recevait l’enchantement de la vallée, si fort que ceux qui -l’avaient quittée en écoutant les appels du monde, y revenaient pour -mourir et voir tomber leur soleil dans une paix accomplie. - -Ses jours étaient tout occupés de Simon Lautier, son neveu. La mère, qui -habitait maintenant à Paris, donnait parfois de ses nouvelles par des -lettres hâtives où elle remerciait sa belle-sœur de prendre soin de -l’enfant. Claire portait sans faiblir sa charge de vie. Elle était -heureuse que le petit Simon fût près d’elle à l’abri. A trente-cinq ans -passés, on ne pouvait dire qu’elle était belle, avec son corps pesamment -charpenté, un visage lourd sous des bandeaux noirs. Mais ses yeux larges -gardaient une sorte de flamme cachée, quelque chose d’immuable et de -fidèle. La bouche grande avait la fierté des races anciennes, et dans sa -ligne déliée une lumière de bonté pure. - -Ce soir, Jacquier, le valet, achevait les labourages d’automne. Le temps -était assez doux, malgré l’approche de Noël. Claire tricotait un gilet -pour Simon, assise sur un banc de bois en gardant les brettes dont elle -tirait souvent elle-même le lait que l’on venait chercher de Bonnal. En -ce mois, la nuit descend vite; Simon quittait l’école avant quatre -heures. Lorsqu’il revenait à la brune, elle s’inquiétait, toute en -transes, comme celles qui ont souffert et qui s’attachent. - -Elle surveillait à peine les bêtes qui paissaient dans le pacage fermé -de tous les côtés par des haies épaisses. Tant-Belle, la chienne rousse, -les ramenait de temps à autre au centre de la prairie où un miroir d’eau -aspirait les dernières lueurs de l’air. - -Elle se laissait aller aux rêveries que favorisaient la solitude, la -longue course du vent. Comme d’habitude, elle entendit l’appel de Simon; -il ouvrit la barrière du clos. Elle ne le regarda pas tout de suite, -attendant qu’il vint la toucher et l’embrasser; c’était toujours la -même surprise du cœur. - -Glissant ses mains sous son béret, elle goûta la chaleur des cheveux -cendrés qui bouclaient un peu, près du front, au-dessus des yeux gris -qu’ils adoucissaient. Elle caressa le visage qui était d’un dessin ferme -et fin. - ---Tu n’as pas eu froid? As-tu les pieds mouillés? Les chemins sont si -mauvais. Il faudrait changer tes bas. Il y en a de bien secs que j’ai -reprisés. Va ranger tes livres et tes cahiers. - -Il rentra dans la grand’salle où Jeannette, la servante, préparait le -repas du soir. Claire rassembla les vaches que Tant-Belle poussa vers -l’étable. Elle remplit les mangeoires de carottes fourragères et de -tiges de maïs. Ayant allumé une lanterne, elle se mit à traire. La -besogne finie, elle porta dans la salle deux seaux qui étaient pleins -jusqu’au bord et les posa sur la table. Chaque matin, Hubert Lamont, de -Bonnal, prenait, pour un marchand de beurre, le lait que Mlle Lautier -lui laissait. - -Au dehors, la nuit tombait; on entendait les cris de Jacquier ramenant -les bœufs du labour. Le couchant faisait sa rougeur qui se fondait dans -la clarté de la lune. On voyait son arc tout blanc, tel un quartier de -pomme lumineux, à travers les branches d’un ormeau. Partout courait un -souffle d’eau éveillée. - -Claire ferma la porte. Sous la profonde cheminée, le feu bourré de -souches et de fagots tissait une robe d’or à la marmite accrochée haut. -Elle alluma la lampe de porcelaine au-dessus de la table en cerisier. -Tandis que Jeannette, qui avait toujours servi dans le domaine, pelait -des légumes, elle appela Simon. Elle ouvrit ses cahiers, ses livres, et -lui posa, comme d’habitude, cent questions auxquelles il répondait avec -gentillesse. Elle voulait tout connaître, les moindres détails de ses -études et de ses récréations. M. Salvat, l’instituteur, devait être -content de lui. Il savait toujours sa leçon; mais, parfois, on -l’interrogeait brusquement et il se troublait. Pour avoir le plaisir de -le voir sourire, elle lui demanda: - ---Est-ce qu’il se gratte toujours le cou, comme s’il avait, à cet -endroit, une méchante fourmi? - ---Oui, maman... Il m’aime bien et toi aussi. - -Elle se mit à rire avec lui. Quand il l’appelait: maman, elle était -pleine d’un grand trouble. Jamais elle n’avait osé lui dire la vérité. -Elle alla chercher une Bible colorée d’images qui illustraient les -saints récits de ce monde. Simon, tandis qu’elle tournait les feuillets -en les commentant, écarquillait les yeux de plaisir. Il regarda -longtemps une gravure où l’on voyait Moïse enfant dans un berceau qui -flottait sur le fleuve, entre des roseaux. - ---Simon, c’est un petit que l’on avait abandonné, mais la fille du -Pharaon le sauva. - ---Si j’étais comme ça, sur la rivière, tu viendrais me chercher. Je -n’aurais pas peur. - -Elle l’embrassa et tourna vite la page. Puis elle referma le livre; et -elle arrangeait les grandes histoires à sa manière, appelant les -patriarches, les prophètes et le berger David dans les champs du domaine -des Ages. Elle courbait naïvement les plus hauts personnages à la taille -de Simon. - ---Si je coupais tes petites boucles, dit-elle, tu n’aurais plus de force -comme le pauvre Samson. Et tu es si fort dans mon cœur. - -Jacquier entra; il fit entendre un grognement étouffé, pesta contre la -terre trop lourde et humide. Il s’assit dans la cheminée sur le coffre à -sel, et il hochait sa grosse tête blanchie, sa face ronde gardant tout -son poil. Peu à peu, il s’apaisa, posa ses mains dures sur ses genoux, -et il regardait fixement le feu. Puis il passa des braises dans ses -sabots, et, cela fait, il y glissa ses pieds en poussant un soupir de -joie. - -Claire ne lui adressait jamais d’observations. Elle avait pour lui une -sorte de respect. Elle savait que, depuis plus de trente ans, il était -un bourreau de travail et qu’elle ne lui apprendrait rien sur les choses -de la terre. Il tournait dans un cercle aux points éternellement -marqués. Il était dans la maison comme une pierre d’angle. Brouillé avec -les paroles, s’il élevait la voix, c’était pour des questions -d’importance ou pour chanter une chanson, conter une histoire des -champs, après avoir bu un verre de vin. Il avait grandi au domaine avec -Jeannette que l’on désignait seulement par son lieu d’origine, un -village perdu dans les bruyères. Il alluma sa pipe, ayant de son pouce -pressé le tabac. - ---Les temps sont tournés en l’air, gronda-t-il. Encore trois garçons de -Villemonteil qui se sont sauvés à Paris et à Limoges. Demoiselle, quand -nous serons partis, qui s’occupera de la terre, et jamais on n’a eu tant -faim? Ils ne veulent plus revenir après; et peut-être ils ne peuvent -plus. - -Claire ne répondit pas; elle recopiait, pour Simon, d’une grande -écriture droite, une poésie qu’il devait apprendre. - -Jacquier grogna de nouveau: - ---La Gustine du Fondbaud s’est acheté des bas où l’on voit la peau toute -rouge, au travers. Ça lui coûte deux pistoles chaque paire. Faut bien de -la monnaie pour ça. D emoiselle, le monsieur de Charvet a vendu hier ses -bois des Borderies, le brave pré du Treil et la métairie à Jean Flacaud, -son régisseur. Et c’est lui, le monsieur de Charvet, qui sera le -régisseur de son ancien régisseur qui a acheté partout. Il a un tomobile -et il porte des chapeaux en pomme. Les temps sont tournés en l’air. Le -clocher est piqué sur sa pointe. - -Claire soupira, cette fois. Quels changements, quelle révolution avaient -travaillé le pays! En quelques années, dans le retournement de la -guerre, que de choses étranges apparaissaient au soleil! Une centaine de -mois avaient valu plus d’un siècle. Ce n’était pas seulement l’argent -qui changeait de mains, mais on aurait dit que le cours du sang dans les -cœurs changeait aussi. On voyait, sur les chemins, des gens qui avaient -d’autres regards. Un feu nouveau courait dans les campagnes, brûlait les -coutumes, la vieille foi, le bon travail et les bonnes joies, l’ancienne -paix. Il ne restait plus, comme aux Ages, que des îlots encore -verdoyants. - -Claire considérait l’enfant qui penchait sa tête blonde sur la page de -poésie qu’elle venait de recopier. Elle sentait autour de lui d’immenses -dangers. Elle se souvenait de ce jour fiévreux où elle était arrivée à -Paris et de cette rumeur dont elle garda longtemps le bourdonnement. Mme -Lautier lui avait confié le petit Simon encore au berceau. Sans -interroger sa belle-sœur, sans regarder autour d’elle, le cœur tout -saisi, elle était partie avec son précieux fardeau. Dans le soir, les -serpents de feu, qui s’allumaient sur les places publiques, -l’épouvantaient comme elle gagnait la gare en taxi. En hâte, elle prit -le train de nuit. A Bonnal, à Villemonteil, partout, elle avait dit: - ---J’ai voulu garder l’enfant de ma belle-sœur. Elle est très bonne, mais -il faut qu’elle gagne sa vie. Dans ces cages de Paris, Simon n’aurait -pas assez d’air. - -Elle regardait en face les gens pour qu’ils ne doutassent pas de ses -dires. Simon, expliquait-elle, était sans avoir, son père ayant eu sa -part d’héritage dont il ne restait presque rien. Il était bien naturel -qu’elle l’élevât. Elle possédait assez d’argent et de terre; et elle -dépensait peu. - -Ce soir, elle se souvenait. Les heures de la prime enfance de Simon -revivaient. Sa première maladie, les veilles, les angoisses; et les -premiers pas dans la cour: deux petites mains tendues, un bout de langue -qui brillait dans la bouche ronde, car il faisait soleil. Et elle -courait vers lui quand il allait tomber. C’étaient aussi les jeux -qu’elle lui avait appris, et la prière: «Petit Jésus, je vous donne mon -cœur.» - -Cette culotte, taillée dans une de ses anciennes robes de couleur, comme -elle lui donnait mine gentille. Le dimanche, elle le conduisait à la -messe en charreton, et elle le faisait asseoir tout près de sa chaise, -tandis qu’elle égrenait son chapelet. Elle ne priait pas pour elle, mais -pour lui. Il ne lui avait jamais fait de peine. Il n’accomplissait -aucune chose sans lui demander d’avance conseil ou permission. Quand il -levait vers elle ses yeux gris, pleins de la plus douce lumière, pour -l’interroger, elle ne répondait pas tout de suite, tant elle était prise -du plus violent amour maternel. - ---Il n’est pas sorti de mon corps, disait-elle, mais bien de mon âme, -j’en suis sûre. Et il ressemble à mon frère. - -Parfois, elle lui demandait: - ---Petit, que veux-tu? - -Il répondait: - ---Je ne veux rien. Je suis content près de toi. - -Elle allait chaque année à Limoges pour lui acheter des jouets, des -livres, mais elle voyait bien qu’il ne l’en aimait pas davantage. Aux -jours de congé, il s’amusait à couper de l’herbe pour les lapins; -Jeannette lui avait montré des plantes à tiges épaisses qui les -nourrissent à merveille. Il savait qu’on ne devait pas leur en porter de -mouillées et que, s’ils ont le ventre enflé, le feuillage du houx est -très bon pour les guérir. Vers l’âge de sept ans, il se mêla aux -travaux d’été. Claire lui fit tailler une fourche bien légère pour qu’il -pût faner sans fatigue. Il aimait ces grands jours dorés où l’on coupe -les herbages, le blé; alors on mange du salé, en buvant du vin, dans un -frais repli de noisetière. - -Ce domaine, il l’avait toujours vu; et il ne pouvait se souvenir de la -ville. En cette vallée, il s’était réservé des coins ignorés, pleins de -pierres rousses, de chardons laineux, de genièvres où se suspendent les -voiles de la rosée. Il formait une enceinte avec des morceaux de granit -qu’il roulait, et, au milieu, il élevait une sorte de petite maison. -Quand la pousse du châtaignier est gorgée de sève, il savait comment on -en retirait l’écorce en tapant dessus avec le manche d’un couteau. On en -faisait des trompettes qui rendaient un beau son cuivré. Il avait appris -bien d’autres choses; il n’ignorait pas qu’au pressoir de Bonnal le -cidre roule des pommes écrasées, qu’il se clarifie et pétille; que la -terre se repose comme les hommes, travaille avec eux et qu’il y a des -oiseaux dans l’air pour annoncer les saisons. - -Dès qu’il avait pu marcher, la prairie l’avait appelé par sa verte -couleur qui change comme une eau des fées, selon le jour. Parfois, en -compagnie de Claire, il se promenait sur les crêtes de la vallée. Au -bout d’un champ familier où l’on trouvait des silex taillés, elle -s’avançait avec prudence, tenant l’enfant par la main. Du haut d’un -sommet, à pic, on voyait, en bas, la Gartempe se dérouler. Ici, le flot -dormait, faisant une surface apparemment immobile, glacée; mais, plus -loin, c’était comme si cette grande gelée se fondait, soudain -bouillonnante, autour de roches arrondies. Claire portait son regard sur -l’autre versant où des chênes enroulaient un dur feuillage; et le dolmen -de la Pierre Soupêze en sortait, tel un mufle guettant une proie. -Là-bas, vers l’ouest, la rivière luisait en des souffles bleus, et près -du ciel elle apparaissait, monnaie blanche qui tournait vite au soleil. -S’il faisait beau, c’était toujours sur le verdoyant pays une lumière en -vapeurs et en neiges d’or. - -Claire, en ces heures, s’apaisait, respirait l’odeur de sa terre. -Certains dimanches d’été, elle descendait à la rivière; elle avait coupé -pour Simon une gaule de noisetier, et il pêchait près d’elle, tirant de -l’eau, de temps en temps, un poisson qui n’était guère plus long que le -petit doigt. Ils remontaient ensemble jusqu’aux Ages. Dans les prés -rougis par le soir, des pies criaient et, se posant, elles -rebondissaient comme des balles d’élastique. - -Les années de Simon se marquaient par de simples plaisirs; l’une était -celle du geai que lui avait donné Claire, comme ses premières plumes -bleues sortaient; l’autre du coq blanc qui n’était pas plus gros que le -poing et qui obéissait à l’appel; une autre encore, celle du filet que -l’on plaçait dans la rivière, avec des bouchons pour qu’il se tînt -droit, et des plombs pour le tendre. Les saisons avaient été éclairées -de petits bonheurs. Elles tournaient vite. Aujourd’hui, Simon était âgé -de neuf ans. - -Ce soir, près de la table où Jeannette venait de poser la soupière, -Claire le regardait fixement. Il avait récité sans faute la poésie, -ayant une mémoire vive. Elle soupira: - ---Mon petit, comme tu grandis! Je voudrais pouvoir te porter dans mes -bras. - -Il repartit: - ---Maman, c’est moi qui te porterai, quand je serai fort. - -Elle dit le _Benedicite_. Jacquier et Jeannette prirent place à la -table. Le repas fini, Claire approcha du feu sa chaise et Jacquier -tressa un panier pour Simon. - ---Tu n’y pourras mettre que trois pommes rouges, dit-il. - -Le brin s’assouplissait dans ses doigts lourds, comme par enchantement. - ---Maîtresse, dit Jeannette, contez-nous donc une histoire. - -On entendait meugler une vache dans l’étable; c’était une sorte d’appel -de trompe; l’air était si pur au dehors qu’il s’y fondait, au point de -devenir un son grave et doux. Jacquier bourra de nouveau le feu. On -n’épargnait pas le bois dans ces parages qui en étaient toujours -pourvus. La flamme chantait et se déroulait; parfois, dans un souffle, -sortaient d’une bûche de petits signes de couleur. - ---Vous savez, Jeannette et toi, Simon, commença Claire, que des fées -habitent sous les pierres du moulin de Chanaud. Elles vivent, le jour, -au fond de l’eau où elles se couchent et flottent comme une fumée. Elles -savent tout. Elles dansaient au soleil, lorsque les Ages étaient -couverts de bois, de fougères et d’ajoncs bâtards. Elles ont vu se lever -le premier matin du monde, et briller à la pointe des plantes la -première rosée. Presque toujours, elles sont bonnes. Elles ne sont pas -jalouses de la terre ni de l’argent, mais de l’amour; elles souffrent de -n’avoir pas de cœur pour chérir ni pour pleurer. C’est pour cela -qu’elles sont si légères et qu’elles tourneraient des bourrées pendant -des cent ans sans s’arrêter, si elles le voulaient. Une d’elles vit un -jour une jeune femme qui avait un si joli enfant qu’elle en fut -longtemps pensive. Et comment avoir un beau petit, si l’on ne peut pas -aimer? Elle arriva, par des songes de la nuit, à faire croire à cette -femme que l’enfant n’était pas à elle et qu’il ne lui était que prêté. -Elle lui enfonça si bien cette pensée dans la tête que, toujours, la -pauvre, même quand le petiot la serrait fort au cou, avait un -tremblement de peur. Un jour, la mère n’y put tenir et sentit bien qu’on -lui voulait du mal. Elle fit les prières à Dieu et aux Saints, les -processions, tout. Puis elle allait le soir, près du moulin, quand la -lune tourne comme un glaçon au fond de l’eau. Et elle jetait des -cailloux dans le flot pour toucher la fée. Celle-là, enfin, l’entendit -pleurer et une larme qui tomba dans le courant vint l’émouvoir. Alors, -la femme vit très bien une longue forme blanche qui flottait et qui -disait: «Si tu le veux pour toujours, donne-lui ton cœur à toi et ton -sang. A partir de cette heure, qui pourra te l’enlever? Je ne le pourrai -pas moi-même.» Un soir, à la nuit, la pauvre femme fit ce que la fée lui -avait soufflé. Elle en mourut, mais le petit était sauvé parce que le -cœur ne meurt pas et qu’il y a un paradis de Dieu où l’on ne sépare plus -ceux qui se sont aimés. - ---Maîtresse, c’est point bien gai. - ---Tout n’est pas gai, gronda Jacquier, en ce bas monde. - -Simon glissa ses bras autour du cou de Claire Lautier. - ---Je ne voudrais pas que tu aies mal pour moi. - -Elle soupira longuement. Dans ses yeux noirs, un point d’étoile venait -du fond de l’ombre. - - - - -II - - -Il y avait un peu de répit aux Ages. La trêve de Noël arrivait. Les -champs avaient leurs semences. Jacquier sentait encore au creux de sa -paume la poignée de grains qu’on lance d’un mouvement mesuré, car il -s’agit de ce qui est plus précieux que l’or. - -De grandes pluies sortirent de l’ouest, portées par des nuages pesants -qui se succédaient sans cesse. On entendait la mystérieuse marche du -vent qui s’en allait si loin qu’il ne faisait plus qu’un murmure; mais -il revenait, avec des grondements, dans les chênes qui gardaient leurs -feuilles mortes, la dépouille de l’été. Des troupes de corbeaux -tournaient sur les châtaigneraies où ils se posaient quelque temps -immobiles, l’aile repliée, le bec rabattu, tels de singuliers fruits -noirs. Ils s’envolaient tous ensemble, comme à un commandement secret. -Du fond de la vallée, une brume s’élevait, une sorte de grosse nuée -blanche qui roulait et que le soleil pouvait à peine dissiper. On ne -voyait que la tête des trembles de la rive qui semblait flotter. Il y -avait dans l’air des cris qui paraissaient s’élancer des choses; l’appel -des bergers se mêlait au bruit de l’eau débordée, au vent, aux coups de -la pluie. - -Claire Lautier, dès que Simon était de retour, le faisait s’asseoir -devant le grand feu de bois. Elle lui enlevait ses bas et tendait ses -pieds nus vers les braises, afin qu’ils fussent bien secs. Elle veillait -sur lui plus que jamais, et parfois, sans apparente raison, elle -l’étreignait. Il lui semblait que peu de jours s’étaient écoulés depuis -qu’elle l’avait porté sous ce toit, alors qu’il était au berceau. Elle -aurait voulu pouvoir chanter encore sur ses yeux les airs qui les -avaient tant de fois fermés. - -A présent, l’ayant bordé dans son petit lit, elle s’en allait, puis elle -revenait quelques heures après, cachant sa lampe, pour le voir dormir, -si tranquille, avec tant de sécurité. Alors, elle le baisait au front -sans l’éveiller, pleine des tourments et de la plus grande douceur de ce -monde. - -Quelquefois, elle pensait qu’elle l’aimait trop. S’il avait été pareil à -ces enfants méchants et disgraciés qui font de la peine à leurs parents, -son cœur, peut-être, se serait moins attaché. Mais il était si paisible, -si studieux, toujours un peu rêveur et doux; on le voyait bien à l’école -où il aimait à s’isoler dans un coin de la classe ou de la cour. Ses -yeux ne s’éveillaient vraiment que sous les regards de Claire Lautier, -dans son ombre chère. Toute la joie était là-haut, au faîte de la vallée -des Ages. Il n’y trouvait aucune parole discordante, aucun mouvement -trop brusque, mais un glissement de paix. - ---Quand je serai grand, je ne quitterai pas les Ages, disait-il souvent -à Claire. - -Elle murmurait: - ---Cet enfant me sauve... - -Lorsqu’il n’était pas à la maison, aux rares moments de répit, elle -s’enfermait dans sa chambre. Ce soir-là, elle tira de la commode une -boîte de bois blanc; elle se mit à relire les lettres de Jacques Renaud, -celui qu’elle avait aimé et qui était mort. Puis elle appela, au fond de -son cœur, son frère dont elle voyait le visage paisible et loyal dans un -petit cadre doré. - ---Tu vois... Ma vie serait finie sans ce petit. Il a déjà ton regard... -Il n’est pas à cette femme... Il est à nous. Il sera bon comme toi, -brave comme toi. - -Elle se souvenait à jamais de Jacques Renaud, un garçon si simple et -droit, lui aussi, et de ce suprême soir, où elle l’avait salué pour la -dernière fois. Il ne s’était pas retourné en partant, sous les branches -de la châtaigneraie du Bost, car il devait pleurer. De cet amour on -n’avait rien su dans le pays, parce qu’il fallait que la guerre fût -finie pour faire les accordailles. - -Il était mort, et elle restait dans cette vie. Mais Dieu lui avait -envoyé Simon et elle n’était plus seule, avec un cœur trop pesant. Elle -entendit venir l’enfant, replaça les chères reliques dans leur boîte. - -Simon lui tendit une lettre que lui avait donnée le facteur pour éviter -un long détour. Elle la prit en tremblant et s’apaisa vite. C’était le -charron de Bonnal qui demandait à acheter douze gros ormeaux du bois de -Lafond. Elle cacha son premier trouble en feuilletant les livres et les -cahiers de Simon. Il tira du sac où, chaque matin, Claire enfermait, -entre deux assiettes, le déjeuner de midi, un pochon de sucre, un autre -de café et une bouteille d’huile de colza pour la salade de doucette. Il -faisait chaque semaine les petites commissions à l’épicerie de Bonnal. -Claire ne manquait pas de dire: - ---Ton compte est juste. Tu ne t’es pas trompé d’un sou. - -Elle s’émerveillait, bien loin de croire que, si l’enfant n’avait pas -été d’un bon naturel, il eût été vite tout gonflé de vanité. Mais il -souriait, pirouettait sur un talon et disait: - ---Ce n’est pas difficile! - -Ce soir, comme le temps devenait froid, elle pensait que Simon prendrait -demain un gilet de plus grosse laine. Elle le laissa seul dans la -chambre, où une armoire de noyer, de petite taille, qu’elle avait -commandée pour lui au menuisier de Bonnal, contenait ses vêtements et -les animaux articulés que l’instituteur apprenait à découper. Il avait -construit un chariot minuscule, aux roues peintes en rouge, et deux -vaches colorées en jaune pour le tirer. Dedans il mettait une pomme de -terre, qui suffisait à le remplir, ou quelques châtaignes. Il s’agitait -et grondait comme il avait vu faire à Jacquier, lorsque les bœufs, sous -l’aiguillon, bandaient leurs muscles pour sortir d’un chemin pierreux. -Mais il s’apaisait vite et feuilletait l’Histoire Sainte, pleine -d’images qui l’emportaient bien loin, en des pays inconnus où il y avait -toujours du soleil. - -Tandis que Jeannette tirait le lait, Claire en apprêtant le repas était -travaillée d’un grand souci. C’était comme un trou dans sa tête où les -pensées tournaient, montaient, retombaient. Mme Lautier n’avait pas -écrit, comme elle le faisait à cette époque. Que devenait-elle? Jamais -elle ne donnait plus de deux ou trois fois de ses nouvelles, chaque -année. Les jours avaient fait masse; aujourd’hui Simon grandissait vite -et pouvait découvrir la vérité qu’elle n’avait pas encore osé lui dire. -De quelle étoffe était cette femme pour ne s’inquiéter guère de son -enfant? Mais Claire avait peur d’accuser tout haut celle qui était, en -dépit de tout, la mère de Simon. - -Les temps devenaient plus troubles. C’était, partout, une fureur de -plaisir, une sorte de colère. Au son d’un piano mécanique, à Bonnal, les -garçons et les filles ne quittaient plus le bal avant le chant des coqs -du matin. Ils dansaient des choses de la ville, des pas dandinés, sans -franchise, avec des abandonnements comme si un grand lien se défaisait. -Plus de bourrées, plus de chansons. L’église était souvent vide; elle -attendait tant de retours. L’abbé Remier prêchait pour les chaises, -comme on disait, sauf aux jours de bonnes fêtes. S’il ne restait au -monde que l’argent et si l’on enlevait des cœurs le désir de regarder en -haut, qu’arriverait-il? Les chiens même relevaient la tête: alors leurs -yeux devenaient beaux. Aujourd’hui, plus rien que la monnaie; on n’en -avait jamais assez et l’on croyait que tout peut se payer. - -Claire voyait par la pensée les bals nouveaux où les filles portaient -des robes à la mode qui laissaient voir trop de peau, sans souci de -l’hiver et de la décence. C’était un gros plaisir qui s’offrait sans -cesse. Et ces foires, où la terre n’avait plus sa vraie place, la vanité -rougeaude s’y montrait; une faim moins de blé que de monnaie. D’un côté, -la fièvre froide de l’avarice qui montait avec le gain; de l’autre, une -richesse étalée, bouillonnante comme un vin que l’on n’a pu encore -cuver. Partout cette grande angoisse, ce glissement. Dans les villes, on -disait que c’était plus terrible, dans ces rumeurs où vivait la mère de -Simon. Il fallait pourtant espérer, malgré ces jours où l’argent ne -s’accordait pas au travail et semblait perdre le mérite qui le -purifiait. Il y avait toujours, çà et là, de bonnes gens que le mal -n’avait pas saisis. Claire se souvenait qu’un petit nombre de justes -peut tout sauver. Ce qui l’épouvantait, c’était que Simon vécût un jour -dans un air qui changerait son âme, quand Mme Laugier le reprendrait. -Elle sentait qu’il se plierait vite à une existence nouvelle, étant d’un -caractère bon, mais malléable. Sans la force de l’exemple, il serait -perdu. Elle songeait qu’elle lui avait donné plus que sa vie, car elle -s’était dépassée elle-même. Pourtant on le lui arracherait de la -poitrine, mais cela qui était la grande douleur, un flot de sang qui -sortirait d’elle et la laisserait faible pour toujours, lui semblait -moins cruel que la pensée de savoir qu’il vivrait avec un cœur sans -défense. Depuis un an, elle voulait s’habituer à son départ. Il pourrait -peut-être ne pas lui échapper tout à fait. Mme Lautier, avec l’âge, -deviendrait meilleure, touchée par la grâce dont parlait en chaire -l’abbé Remier. - -Elle refoula peu à peu sa peine. Elle entendait chanter l’enfant dans la -chambre. Il était encore près d’elle; tout s’arrangerait sans doute; -elle le demandait à Dieu. - -Simon ouvrit doucement la porte, et, marchant à pas de chat, il vint -surprendre Claire en lui sautant joyeusement au cou. Elle fut tellement -saisie qu’elle appuya ses mains sur son corsage. - ---Va lire près du feu, dit-elle. - -Il obéit docilement. Tandis qu’elle coupait le pain pour la soupe, elle -regardait à la dérobée le petit front incliné, les boucles tombantes, le -renflement des paupières si douces, si pures. Et elle murmurait: - ---Mon Dieu, je sais bien qu’il n’est pas à moi... Mais ne me l’enlevez -pas encore. - - - - -III - - -Les pluies cessèrent. A l’horizon, une haute porte bleue s’ouvrit; le -beau temps passa. Des jours fins; un ciel vif et froid, tel une blanche -fleur des neiges. Les bois dépouillés quittèrent leur aspect sordide, -cet air de grande misère qui serre le cœur; leurs branches devenaient -neuves, frottées de lumière, avec des rayons, des gouttes d’or à leurs -pointes. L’eau se purifiait, mirant selon l’heure une étoile, un arc de -lune, un rameau de saule. Les gelées du matin faisaient une poussière -immaculée et Simon, allant à l’école, s’amusait à briser en marchant les -petites glaces enchâssées dans les creux de terre durcie et qui -éclataient avec un bruit sec. Il était sans aucune inquiétude, -s’abandonnant à la vigilance de Claire qui lui épargnait toute peine. Un -merle qui sortait d’une haie d’épines, un éclair de source, au loin, la -parole du vent le remplissaient d’une joie confuse. Il était toujours un -enfant plein de douceur qui redoutait les jeux brutaux de ses compagnons -de classe, sans jamais le montrer. Ce soir de Noël, il fut content -d’être en vacances. Quand il rentra, Claire lui dit: - ---Nous allons être bien tranquilles. Je voudrais te garder sans cesse -tout près de moi. Je suis jalouse de ton maître qui te voit du matin au -soir. - -Il l’embrassa comme d’habitude, paisiblement, ne pouvant découvrir -l’ardeur et l’angoisse qui veillaient. Elle se hâta de traire les -brettes. Jacquier avait achevé plus tôt que de coutume sa besogne. -C’était la trêve de Noël. Claire tenait à ce qu’elle fût observée -jalousement. Le relâchement du lien des coutumes lui rendait encore -plus cher le souvenir des fêtes passées. Simon lui demanda de l’emmener -à la messe de minuit: - ---Je suis grand maintenant, je pourrai veiller, dit-il en se haussant -sur les pieds. - -Elle hésitait, ayant peur de le fatiguer, mais elle accepta en pensant -qu’elle ferait route avec lui et tiendrait en chemin sa petite main dans -la sienne. - -Après le repas du soir, Claire, Jeannette et Simon prirent place devant -la cheminée. Jacquier, qui était sorti, revint bientôt en portant avec -précaution, comme une chose fragile, une souche de pommier, qui était -devenue bien sèche, près de la chaudière où l’on faisait cuire le manger -des porcs. Il la plaça sur le monceau des braises et il s’assit sur le -coffre à sel. La flamme tournait autour de la bûche; il la regardait -avec une sorte de joie, de ses yeux ronds, aux paupières rougies et -bridées. - ---Je me souviens d’une qui était d’amandier, gronda-t-il, et que mon -père avait gardée deux couples d’années, près du four. Demoiselle, il -n’y a point de ces arbres par là. Elle faisait un feu tout blanc piqueté -de bleu. Il m’était venu des clous au cou, sur les bras. Ma mère en -passa des charbons neuf fois sous une tige de ronces. Je fus vite guéri. -Ma peau devint lisse comme la peau d’une pomme. - -Claire l’approuva; elle ne doutait pas des vertus de la bûche de Noël, -et elle tournait vers le feu son visage grave en respirant une odeur de -fruit. Elle se souvenait des veillées où la salle des Ages était pleine -de gens, jeunes et vieux. On y devisait librement. On racontait maintes -histoires; puis on dansait en tapant fort du talon. Dans un coin, on -avait poussé la table de cerisier où, parfois, un garçon accoudé près -d’un verre de cidre chantait un air de bourrée d’une voix qui s’enrouait -à force d’exciter les couples à bien tourner. De ces danses, que de bons -mariages étaient sortis! On dansait aussi la Guimbarde, que l’on mène -en balançant une barre de bois, tantôt enjambée, tantôt virant sur les -têtes, sans briser le rythme: - - A qui dansera le mieux - La Guimbarde, la Guimbarde, - A qui dansera le mieux - La Guimbarde de nous deux! - Tourne donc, tu n’y tournes guère, - Saute donc, tu n’y sautes pas! - -Il y avait des ménétriers pour jouer de la vielle d’où sortait un -jasement d’insecte, et d’autres pour gonfler la chabrette, en roulant -des yeux contents. Et puis c’était la messe de minuit, un grand buisson -d’or, dans l’ombre, que l’on voyait à des lieues à la ronde. Aujourd’hui -beaucoup restaient chez eux. L’hiver était passé au cœur des gens; les -anges pleuraient les étoiles d’autrefois. - -Claire sortit de sa songerie et regarda Simon que Jacquier amusait en -lui coupant des pommes en cubes qui s’emboîtaient les uns dans les -autres. Les dernières châtaignes grésillaient dans la poêle percée que -Jeannette secouait. Au dehors sifflait un vent glacé et, par la fenêtre, -la lune montrait son quartier qui s’avivait. - -Jacquier dit avec une malicieuse bonhomie: - ---Le temps s’adoucit. Sous la cheminée la glace a fondu. - -Il ajouta entre deux bouffées de pipe: - ---Givre avant Noël vaut cent écus. - -Simon riait quand des châtaignes éclataient. Grillées à point, Claire -les versa dans une corbeille d’osier et elle les couvrit d’une -serpillière. Elle en prit une, la dépouilla de sa peau, souffla dessus, -puis la glissa dans la bouche de Simon. Jacquier courut chercher deux -bouteilles de cidre bouché où l’on avait mis un grain d’avoine pour le -faire mousser. Il les déboucha et servit à boire à la ronde dans les -verres qu’il avait posés sur la table. Revenant au coin du feu, il dit -brusquement: - ---Vous savez, demoiselle, il y a trois ans, nous avons perdu quatre -porcs, sauf votre respect, et depuis nous n’en avons plus perdu. C’est -que j’ai compris le pourquoi. J’ai glissé sous la pierre levée un -morceau de tuile rouge qui me servait à marquer, en foire. Mais il -fallait savoir ça. - ---Peut-être. - ---C’est sûr. - -Simon s’endormait. Claire lui frappa dans les mains. - ---Je vais te raconter une brave histoire, mon petit, commença Jacquier. -Il y avait dans le temps, pas loin d’Ambazac, un bon moulin qui était à -un meunier dont les yeux étaient plus gros que le ventre. Il avait une -fille mignonne et il rêvait pour elle d’un beau château avec une cour -pavée où rouleraient des carrosses faits pour son plaisir. Le gendre -qu’il voulait aurait toutes ses dents en or. Et les galants n’en -montraient que de blanches, tout comme des chrétiens qu’ils étaient. Le -meunier, à peine disaient-ils un bout de parole, les renvoyait tout -bourru. La petite, qui les trouvait gentils et qui aurait voulu choisir -vite, se faisait un mauvais chagrin, voyant le temps où elle serait -seulette. Par un matin plaisant, un jeune homme toqua à la porte et ce -coup, fait du doigt plié, chassa tous les oiseaux qui chantaient. Il y -eut un grand silence, si grand que l’on aurait pu entendre courir un -lézard. Le meunier regarda l’arrivant et cria, le fol, qu’il ne voulait -qu’un garçon à la mâchoire d’or et plus fort que le taureau. Mais le -galant éclata de rire et montra ses dents toutes d’or que le soleil -faisait briller. Le meunier tapa dans la main du gars et le mariage fut -décidé. - -«--Tu as de belles dents, qu’il dit, mais il faut, pour avoir ma fille, -être assez fort pour amener à la roue du moulin ce gros ruisseau qui -coule là-bas. - -«--C’est entendu, môssieu le meunier. - -«Le garçon partit. Les bonnes gens arrivèrent à plein chemin et crièrent -que c’était le diable qui avait frappé à sa porte. Le soir passa sans -encombre, mais, vers la minuit, on entendit un bruit de tonnerre, un -fracas de rochers brisés et une longue flamme rouge tournait dans l’air. -Ceux du village claquaient des dents, tandis que le diable soulevait le -ruisseau comme il eût fait d’un grand serpent. Mais un brave homme dit -au meunier qui était blanc comme sa farine: - -«--Grimpe vite au poulailler. Réveille les poules pour que le coq chante -avant que le diable ait fini sa besogne. - -«Sitôt dit, sitôt fait. Le premier cri du coq chassa l’Infernal et le -ruisseau reprit son lit. Il y a toujours un endroit où l’eau fait un -rude coude, au point où le chant du coq arrêta le diable.» - -Simon s’écria: - ---Tu m’as fait peur, Jacquier. - -Claire reprit: - ---Oh! Tu lui as fait peur. Viens que je te cache, petit. - -Et, pour le distraire, elle prit les mains de l’enfant et l’entraîna au -milieu de la salle. Il se renversa un peu en arrière et elle dit: - ---Nous allons tourner. Je te tiens bien. - -Pour la ronde, elle pliait les jambes afin de mieux le voir avec son cou -flexible et son regard glissant sous les cils recourbés. Elle chanta: - - Dans mon beau château, - Ma tante, tire, tire, tire! - -En riant, il tirait sur les mains de Claire. - - Les filles ont passé, - O gué! ô gué! ô gué! - Les filles ont passé, - O gué, beaux chevaliers! - -Elle se mit à cropetons, attira l’enfant contre elle et l’éleva dans ses -bras. Tant-Belle, qui s’était rôtie devant le grand feu, aboyait de -joie. Dix heures et demie de relevée sonnèrent. Claire ouvrit la porte. -Elle demeura quelque temps sur le seuil, tournée vers le vent. Un -murmure de cloches vint jusqu’à elle, un son léger qui allait et venait, -adouci par le clair de lune, mêlé aux bruissements de la rivière, aux -vapeurs blanches des eaux. - ---Il faut se préparer, dit-elle. C’est le premier branle. Prends une -lanterne, Jacquier; au retour, la lune pourrait se cacher. - -Elle coiffa Simon d’un béret de feutre, l’enveloppa d’un manteau à -capuchon. Puis elle releva ses cheveux devant un miroir qui était -accroché près de la fenêtre, et couvrit sa tête d’un chapeau noir, paré -d’un simple ruban de même couleur. Jacquier couvrit de cendres le feu, -éloigna de la cheminée les chaises. Un grillon se mit à dire son -chapelet de cristal. Claire et Simon sortirent dans la cour, avec -Jeannette qui avait pris sa cape et ajusté sa coiffe empesée. -Tant-Belle alla se coucher dans la grange et Jacquier verrouilla la -porte. - -Ils marchèrent bon pas dans le chemin creux. La lune haute éclairait la -vallée. Au-dessus de la rivière, elle faisait un courant de brumes -laiteuses où des parcelles brillantes flottaient, des étoiles égrenées. -Enchantement où les arbres, les pierres, les ajoncs, les genièvres -devenaient des choses si légères qu’elles paraissaient trembler dans une -sorte de vent silencieux. Au loin, en des sources découvertes, une lueur -entrait et sortait, un linge neigeux que tordait la fée. - -A mesure que Claire et Simon s’approchaient de la rivière, l’écluse du -moulin de Chanaud montrait mieux son rouleau givré, sans cesse tournant. -Le flot, près du pont, était si calme que la lune s’y reflétait sans un -pli. Sur la route, des gens venaient par petites troupes. Une chouette -en chasse poussa son cri dans les châtaigneraies voisines. - -La route était large vers Bonnal. Claire et Simon, Jeannette et Jacquier -cheminaient paisiblement et n’échangeaient que peu de paroles. Ils -aperçurent les premières maisons du bourg. L’auberge parut, avec l’éclat -des grosses lampes de la salle de bal. Des couples s’y balançaient en -lourdes masses, dans la fumée du tabac, aux coups d’un piano mécanique. -Claire pressa le pas. Les cloches se mirent à sonner dans le clocher aux -écailles de bois. Elles s’en allaient, au loin, sur les champs, portant -la joie des anges et des bergers, la grande nouvelle qui surprenait -toujours le vieux monde. - - - - -IV - - -Jeannette, après la messe de minuit, jeta dans le puits un morceau de -pain pour qu’il ne se tarît pas. Elle observait les usages en silence, -avec une confiance obstinée. D’habitude, on portait du cidre sur la -table, mais Jacquier, en la fête des rois, ne voulut boire que du vin; -il aurait ainsi du sang bien pur toute l’année. - -Les jours reprirent leur simple courant. Simon revint à l’école, et -Claire se livra aux besognes quotidiennes avec plus d’ardeur, comme si -elle voulait éloigner ainsi toute rêverie. Mme Lautier n’avait pas donné -de ses nouvelles. Tous les ans, à la même époque, elle n’y manquait pas. -Claire en venait à songer que Mme Lautier pouvait devenir infirme ou -mourir par accident; Simon ne quitterait jamais les Ages. Mais, vite, -elle se blâmait, demandant pardon à Dieu qu’une telle pensée -l’effleurât. - ---Il n’est pas à moi, mon Dieu. Je le sais bien. Gardez-moi du mal. - -Chaque soir, après la veillée, elle récitait la prière, à genoux, sur le -plancher, dans la grande salle, les regards levés vers une image de la -Vierge Marie. Simon disait l’oraison du «Souvenez-vous», ce gémissement -d’espoir et d’amour qui monte de la vallée. Puis Jeannette, qui n’avait -jamais su lire, ni écrire, marmonnait entre ses dents la patenôtre -blanche, n’ayant retenu que celle-là: «Le Bon Dieu est mon Père, la -bonne Vierge, ma Mère. Les apôtres sont mes frères et les vierges sont -mes sœurs. La croix de sainte Marguerite en ma poitrine est écrite. -Madame s’en va sur le champ, à Dieu pleurant, rencontre Monsieur -Saint-Jean. D’où venez-vous? Je viens de loin. Vous n’avez pas vu le -Bon Dieu? Si fait, il est en l’arbre de la Croix, les pieds pendants, -les mains clouées, un petit chapeau d’épines blanches sur la tête. Qui -la prière à Dieu saura, qui la dira trois fois au soir, trois fois au -matin, gagnera le paradis à la fin.» Elle récitait cette prière naïve, -qui venait du fond des temps, avec une foi toute pure. Claire Lautier -sentait bien que Dieu était touché par ces paroles qu’aucun paroissien -du monde n’avait consignées. - -Le temps devint pluvieux et le vent reprit ses longues courses -monotones. Le 20 janvier, Claire reçut des mains du facteur de Bonnal -une lettre de Mme Lautier. A ce moment, elle était sur le seuil de -l’étable et coupait des carottes fourragères pour les brettes. Quelque -temps, elle regarda autour d’elle, comme si on pouvait l’épier. Puis, -sans rompre encore l’enveloppe, elle alla s’enfermer dans sa chambre. -Une grande peur la tenait. Quand elle se fut un peu apaisée, elle -ouvrit la lettre et la lut d’un trait. Sa belle-sœur annonçait sa venue -pour le mois de mars; elle remerciait Claire des bons soins qu’elle -avait prodigués à Simon, elle se sentait coupable d’avoir paru -l’oublier; la vie l’en avait éloignée. Dans une longue page, elle se -défendait comme d’une accusation. Mais son ami était étrange et -ombrageux. Elle parlait de l’existence des villes si fiévreuse, si -rapide. L’enfant avait mieux vécu, jusqu’à présent, au bon air de la -campagne qu’en ces appartements étroits de Paris. Elle racontait qu’elle -avait fait de beaux voyages en Italie, en Grèce. Maintenant elle ne -quitterait plus la France. Claire ne put en lire davantage, ses yeux se -voilaient. Elle poussa une longue plainte, qu’elle étouffa sous ses -mains rapprochées. Elle maîtrisa enfin sa douleur et murmura: - ---Cela devait arriver. Il ne faut pas s’en étonner. C’est dans l’ordre. - -Elle se tourna vers le visage loyal du capitaine Lautier qui souriait -dans un cadre d’or. - ---Tu n’es pas là, toi, mon bon frère... - -Puis, avec force, elle gronda: - ---Si, tu es là. Je le sens bien. Garde-moi. - -Elle replia la lettre de Mme Lautier, et, soudainement calmée, elle la -glissa dans le tiroir de la commode. Elle revint à l’étable; le travail -régulier la maintenait dans une sorte de clarté. Tout à coup, elle -sortit, chassée par une pensée brusque; malgré la pluie qui tombait, -elle resta, immobile, près de l’ormeau de la cour. Jamais elle n’avait -parlé à Simon de sa mère ou bien en des termes si vagues qu’il ne -pouvait rien comprendre, ni deviner. Elle eut le sentiment d’être -coupable. Quand le petit reviendrait de l’école, elle le verrait -brusquement grandi, et elle serait humble comme une enfant qui avoue sa -faute. Elle avait les tempes serrées. Elle entendait d’avance les -paroles qu’elle prononcerait. Et elle aurait mieux aimé lui dire: - ---Je suis rongée par un mal terrible qui prend mon corps par lambeaux et -je vais mourir. - -Ce n’était pas du corps qu’il s’agissait, mais de l’âme. Pour la -première fois, Simon s’éloignerait d’elle, par cet aveu, quoi qu’elle -fît; la vérité ne pouvait être diminuée, trahie. Elle demandait à Dieu -du courage. Bientôt elle reprit son travail; Tant-Belle se coucha à ses -pieds. Elle n’accomplissait qu’une besogne machinale et se demandait -comment elle parlerait à Simon de tant de choses qui lui faisaient peur -à elle-même. - -Au dehors, le vent tourna, lava le ciel comme une eau; les nuages -devenaient blancs et se perdaient à l’ouest. Le soleil parut et se -glissa jusqu’à la grange où travaillait Claire. Elle se leva de -l’escabeau où elle était assise, secoua son tablier et sortit dans la -cour. Ce beau temps du ciel, loin d’apaiser sa peine, la mettait mieux -à nu, au fond d’elle-même. Elle avait connu trop de soirs pareils et de -ces fêtes célestes qui succèdent à la soudaine fuite des brumes. Alors -elle était heureuse près de Simon, ne songeant qu’à l’élever et à -l’aimer. Les enchantements de la saison s’accordaient avec ceux de son -âme. - -Au milieu de la cour, dans le bassin de granit, un point d’eau brillait, -une noisette de feu sous le soleil. L’air s’emplissait d’une grande paix -et le soir qui s’avançait sur la vallée ouvrait une aile au plumage -enflammé. Un battement fin, une légèreté inouïe, comme d’un oiseau -tout-puissant qui se pose un moment à terre, et il saisit le cœur, car, -peut-être, on ne le verra plus. - -Claire attendait d’habitude Simon sur le seuil de la maison; mais, cette -fois, elle prit le chemin qui descendait vers le pont de Chanaud. A -mi-côte, elle s’arrêta, avec la pensée naïve de le surprendre et -d’entendre son pas, de loin, sans qu’il pût la voir. Elle entra dans un -petit bois de chênes, et sous la lumière du couchant, mêlée à celle de -la rivière, elle se sentait une âme d’enfant. Simon marchait sans hâte, -le béret posé sur l’oreille, le sac de cuir en bandoulière. Parfois il -cueillait un brin de genièvre et tournait sur un talon. Il considérait -le courant de la vallée, le beau chemin d’eau vivante, tout bordé -d’arbres penchés. - -Claire le voyait venir maintenant. Il enfonçait ses petits poings dans -ses poches et sifflait une chanson, en penchant un peu la tête. Il passa -le long du bois; n’y tenant plus, elle courut dans le chemin et -l’appela. Il montra une surprise joyeuse qui éclaira ses yeux gris. -Brusquement elle l’étreignit; puis, en silence, elle fit route avec lui -et elle l’enveloppait de ses bras. Comme ils arrivaient au sommet de la -vallée, elle murmura: - ---J’ai tant de choses à te dire, Simon. Ce soir n’est pas comme les -autres. - ---Oh! Il est bien comme les autres, puisque tu es là, tout près de moi. - -Dès le seuil de la maison, elle lui enleva son sac, son béret, et elle -remplaça ses souliers par des pantoufles chaudes. - ---Viens dans la chambre, Simon; nous serons plus à l’aise pour parler. - -L’enfant vit bien qu’elle avait changé de figure. Il aperçut, pour la -première fois, dans les yeux de Claire quelque chose de mystérieux. Ses -mains, qu’elle appuyait sur sa tête, tremblaient. - ---Simon, depuis que tu as l’âge de raison, j’aurais dû te parler de ta -mère. Moi, je ne suis pas ta maman. Celle qui t’a donné le jour, tu ne -l’as jamais vue, parce qu’elle ne pouvait pas venir ici, ni t’élever; et -toi, tu n’aurais pu rester auprès d’elle, quand tu étais tout petit. Je -t’avais dit que ton père était un brave officier et tu es à moi, quand -même, car il est mon frère, et je le remplace. - -Elle fit un violent effort et dit: - ---Ta maman est bonne, je l’aime bien. Elle va venir. Peut-être, un jour, -tu me quitteras pour la suivre. - -Vers elle il leva bien droit sa figure pâlie de chagrin et s’écria: - ---Tu es ma maman! Tu es ma maman! Je ne te quitterai jamais. - -Alors elle ne put prononcer un seul mot, courbée par son cœur. Simon -l’entourait de ses bras et il était plein de crainte. - -Haletante, elle disait: - ---Ah! pour la première fois, je t’ai fait de la peine, Simon... - -Quand ils entrèrent dans la salle, Jacquier était de retour. Il avait -relevé des barrières dans les prés, ébranché des chênes de clôture. -Comme d’habitude, il se tenait près du feu. - -Claire s’efforça d’apaiser Simon. Elle lui promit de ne jamais le -quitter. Avant que Jeannette eût servi la soupe, elle lui chanta -maintes chansons, celles de Malborough et du Sire de Framboisy, en les -accompagnant de mines impayables. - -Après le repas, l’enfant était tout à fait calmé. Claire ouvrit la -porte. - ---Viens voir, Simon, la chatte qui fait le gros dos au bout du pré. - -Il accourut. La lune apparaissait dans son plein, comme si elle avait -roulé dans la haie voisine. Elle était si merveilleuse, couleur d’or -blanc, que l’on ne voyait pas sa forme tout d’abord. Elle monta, sortant -du buisson où elle propageait un feu de songe qui éclairait avec une -mystérieuse douceur. - ---Comme elle est blanche, dit Claire, elle a dû se baigner dans la -rivière. - -Un moment, il sembla qu’elle reposait sur une branche basse du frêne, -puis un souffle la détacha, et la campagne se mit à rêver. - -Claire regardait cela; elle ne sentait pas que de grosses larmes -roulaient sur ses joues. Mais Simon, relevant la tête vers elle, -s’écria: - ---Ne pleure pas. Je ne veux pas que tu pleures. - - - - -V - - -Peu à peu, Claire s’habitua davantage à la pensée que Simon connaîtrait -sa mère et l’aimerait. Dans son âme si simple, si droite, elle se -gardait d’accuser Mme Lautier, ainsi que tant d’autres l’eussent fait à -sa place. Simon, cet agneau abandonné, elle l’avait emporté comme sur -ses épaules, aux Ages. Pendant des années, il s’était blotti contre -elle, dans la chaleur de son cœur. On ne pourrait jamais effacer cela, -ni cette profonde joie. Elle espérait que devant Dieu elle resterait la -mère de Simon, car la main qui protège le berceau, conduit les premiers -pas, montre le premier horizon de ce monde et de l’autre, on ne peut la -dessécher. Quand l’âme, une fois, a donné sa force, nul n’a le pouvoir -de la reprendre. - -Claire vivait en espérance et en charité. Elle ne jugerait pas Mme -Lautier; elle la recevrait avec humilité, servante de l’amour maternel -ayant mérité l’obscur honneur de nourrir et d’élever Simon, trésor -précieux. Pourtant un grand tourment la prenait à certaines heures. Si -l’enfant revenait dans la ville, que ses yeux à peine ouverts n’avaient -pu voir, ne serait-il pas de nouveau en danger. Mme Lautier ne faisait -pas connaître sa volonté. Peut-être laisserait-elle Simon encore aux -Ages où la vie était facile. Là-bas, il fallait des poignées d’argent. -Et Claire formait des rêves où tout s’arrangeait comme dans les contes -de fées. Les médecins exigeraient qu’il restât à la campagne où l’air -était pur et décideraient qu’il ne pourrait vivre à Paris. Ou bien Mme -Lautier serait tout à coup charmée par ce pays de Bonnal, et elle ne -voudrait plus le quitter. Mais la même pensée venait la clouer, -l’immobiliser: - ---Il n’est pas à moi. On me l’a seulement prêté. - -Elle oubliait les soucis, la peine qu’elle avait eus pour l’élever, et -son dévouement toujours veillant et ce feu secret qui la tenait sans -cesse en haleine. Comme au premier jour, le vagissement devenu parole la -frappait au cœur. - -Mme Lautier annonça par une lettre brève qu’elle arriverait aux Ages le -20 février. Claire se mit à parler plus souvent de Louise Lautier à -Simon. Elle prêtait à sa belle-sœur des vertus qu’elle n’avait jamais -eues, sans doute. Peu à peu, l’enfant fut pris d’une grande curiosité, -il était impatient de voir sa mère, étonné comme à la lecture d’une -histoire étrange, que l’on aurait pu arranger en manière de complainte. -Quand il parlait d’elle, Jacquier poussait quelques grognements si rudes -qu’il s’écriait: - ---Je n’ai qu’une maman, c’est Claire! - -Il n’osa plus interroger personne et cacha son trouble. Si Claire lui -disait que le jour était proche où sa mère viendrait aux Ages, il -baissait la tête et répondait à peine, tout confus. - -La fête de la Chandeleur arriva. Levé dès le point du jour, Jacquier, -voyant qu’il pleuvait et que le vent agitait les arbres en soufflant de -l’Ouest, gronda: - - Quand il pleut sur la chandelle, - Il tombe de l’eau sur la javelle. - -Il prit quatre petits cierges dans la boîte de noyer où il enfermait des -objets qu’il jugeait précieux. Il les avait faits lui-même, aux heures -de répit, dans la grange. Ce n’est pas difficile; on attache une longue -mèche de coton à la pointe d’un clou pour bien la tendre, et l’on y -coule de la cire suffisamment amollie, et tirée des ruches des Ages qui -sont rangées, avec leurs bonnets de paille, le long d’un mur du verger -orienté vers le Levant; ainsi aucun rayon de soleil n’est perdu. A -l’entour, il y a des fleurs qui ne craignent pas la gelée, des -giroflées, des soucis, des lavandiers tout hérissés, pleins de belles -mouches bleues à la saison. - -Ce matin, Claire prit dans le tiroir de la commode un gros cierge qui -gardait, le long de sa tige, ses larmes par grappes figées. Il avait -pleuré aux heures funèbres, mais il se souvenait de la rosée sur les -corolles du verger. Claire, à la nouvelle de la mort de son frère, -l’avait allumé, dans sa chambre, les volets clos, bien qu’il fît soleil, -agenouillée, toute courbée, poussant sa lueur, par un grand souffle de -son âme, jusqu’au champ où gisait le capitaine Lautier. Par miracle, la -parcelle ardente était devenue une longue flamme couchée, étirée, à -travers les espaces du mystère. - -Jeannette et Jacquier, l’une en cape, l’autre en blouse, Claire et Simon -franchirent ce jour-là le porche de l’église où deux anges sont -accoudés dans le granit. Les cierges s’allumèrent au feu des paroles -divines. Et, dans l’ombre, ils formaient de petites clairières dorées. - -De retour aux Ages, dès qu’elle eut enlevé sa cape, Jeannette attisa les -braises, chargea les chenets de fagots secs, graissa la poêle pour y -faire couler une pâte de farine et d’œufs. La flamme pétillait et -sautait, les crêpes tournèrent. Peu à peu, elles dressèrent, fine comme -toile fine, une pile rousse et fumante. Claire donna à Simon la -permission d’en manger avant tous. Jeannette, prenant à deux mains la -queue de la poêle, l’agitait sans cesse d’un mouvement régulier pour -l’élever soudain avec une étonnante agilité; et elle chanta une vieille -chanson: - - Elle sort du logis, - En dépit de son père. - Mais bientôt un esprit - Apparaît devant elle, - En lui disant: Ma belle, - Je vous prie de m’aimer. - Et ensuite lui donne - Un diamant doré. - -La crêpe tournant, elle répétait: «Un diamant doré». - -Dans la brasière cuisait tout doux une petite côte de porc en compagnie -d’un céleri du verger. Midi approchait. Jacquier revint de l’étable. Il -avait fait couler des gouttes de cire sur les mangeoires de l’étable, au -bord des ruches, les abeilles étant un peu chrétiennes. Son cœur était -paisible, les usages observés. Il battit des mains, quand Jeannette fit -sauter sur la corniche de l’armoire la dernière crêpe; ainsi il y aurait -de l’argent dans le tiroir toute l’année. Claire, assise au coin du feu, -tâchait d’égayer Simon, mais il lui parut qu’il ne riait plus comme -autrefois en un pareil jour. - -Alors elle lui chanta cette chanson douce et grave, qui éloigne de la -terre: - - C’est une fille muette - Parmi les cieux, - Lui apparut une dame - Dans son troupeau. - Toujours elle lui demandait - Un bel agneau. - - Les agneaux de mon père - Sont pas à moi. - Si vous voulez que j’y aille, - J’irai. - Si vous voulez que lui parle, - Lui parlerai. - - Vas-y vite, la belle, - La Ysabeau, - Vas-y sans peur ni crainte - Ni danger du loup. - Je garderai le troupeau - Bien mieux que vous. - -Simon leva les yeux vers elle, devinant le souffle du mystère: - - Bien le bonjour, mon père, - Ma mère aussi. - M’est apparue une dame - Dans mon troupeau, - Qui toujours me demande - Un bel agneau. - - Reviens-y, ma fille, - La Ysabeau! - Dis-lui que la troupe - Et aussi le troupeau, - Tout est à son service, - Même le plus beau. - -Claire soupira, puis reprit, à mi-voix, la tête courbée: - - Son père et sa mère - Sont bien contents - D’avoir une fille muette - Et de l’ouïr parler. - Ils disent pour rendre grâce - L’_Ave Maria_. - - Quand l’heure arrive, - Elle ne rentre pas. - Son père et sa mère - La vont chercher. - Ils l’ont trouvée morte - Au milieu d’un bois. - - Lui ont trouvé une lettre - Sous son bras droit, - Que ni prêtre, ni personne - N’a pu lire. - C’est Monseigneur l’Évêque - Qui l’a lue. - - Il a lu sur la lettre - De l’Ysabeau - Qu’elle avait jeûné le carême, - Les Quatre-Temps, - Et qu’elle était une sainte - Au Paradis. - -Simon voyait dans les yeux de Claire le rayon des larmes retenues, un -tremblement de rosée sur cette fleur de chanson. - - - - -VI - - -Le temps était brumeux le matin; vers midi, le ciel s’éclairait. Les -pentes de la vallée montraient, par places, un pelage violacé, coupé de -la fusée des genêts verts. Des gouttes d’eau s’allumaient, faisant de -petits battements de couleurs. Entre des pierres, le chardon nain, -devenu sec, avec sa houppe de coton jaune, paraissait en vieil argent. -Une pluie de chatons dorés tombait des branches fines du noisetier -sauvage. Une sorte de vapeur, comme d’un brasier secret, glissait sur -des taillis de chênes cendrés. La rivière se mouchetait de soleil; un -grand travail de lumière l’agitait d’incessantes reprises de rayons. Des -ombres passaient, des souffles étranges sur une glace sans tain; mais -au-dessus des ronciers séchés, de la fougère morte, quelques durs -bosquets de houx, en pointes de lance, aspiraient l’essence du jour par -toutes leurs feuilles armées; ils ne cessaient de flamboyer et de -s’éteindre, selon la course des nuages. - -Jacquier et Jeannette balayaient les prés, ils entassaient les -broussailles mortes et les brindilles pour les brûler. Çà et là montait -l’épaisse fumée de ces brasiers que le vent rabattait. Vers trois heures -elle se mêlait au brouillard qui s’élevait de la vallée. Soudain tout -sentier semblait coupé, l’horizon glissait comme un nœud coulant où la -terre se repliait. Les arbres proches, sur une brume opaque, n’étaient -plus que des traces sombres, de mystérieux frottements. Jeannette et -Jacquier revenaient à la maison; Tant-Belle les suivait en secouant sa -fourrure givrée. Malgré le froid, Claire descendait le chemin de la -vallée, traversait le pont de Chanaud pour venir au-devant de Simon. -Dès qu’elle l’avait rencontré, elle remontait autour du cou de l’enfant -le cache-nez chaud. Tous les deux, ils regagnaient en silence les Ages, -assez heureux de faire route ensemble. - -Mme Lautier annonça dès la veille son arrivée par une carte-lettre. -Claire avait demandé pour Simon quelques jours de congé. Elle l’éveilla -de bonne heure, car Mme Lautier arriverait le matin par le train de huit -heures et le chemin était long des Ages à la station de Bonnal. Elle -s’habilla, au clair de la lampe, de son vêtement des jours de fête. -Simon ne disait que peu de paroles, tandis qu’elle s’empressait autour -de lui. Il cachait une sorte de peur mêlée à une grande curiosité; et il -restait grave, sentant bien que cette journée était pleine d’inconnu. - -Claire se couvrit d’une cape, et coiffant Simon d’un béret de drap, elle -le fit monter près d’elle dans le charreton mené par l’âne que Jacquier -appelait «Tournebroche». Il était très vieux, très roussi, avec un -ventre énorme; on ne faisait appel à ses services qu’en de rares -occasions. Mené par lui, on était sûr de cheminer bien plus lentement -qu’à pied. Mais il y aurait sans doute quelques bagages à porter. -Jacquier grogna: - ---Au revoir, pauvre demoiselle. - -Le jour se leva; les brumes devenaient blanches vers l’Est. Claire, dans -le sentier pierreux, rassembla les rênes pour empêcher l’âne de buter. -Elle aurait voulu parler, pleurer, rire; mais quelque chose lui barrait -la gorge. Simon s’appuyait sur elle, plein de trouble. Il fallut une -bonne heure pour arriver à la station de Bonnal. Claire se sentait prise -d’un grand froid. La garde-barrière la fit entrer dans sa maisonnette -pour qu’elle se chauffât. Et elle posait maintes questions auxquelles -Mlle Lautier répondait en hâte: - ---Oui, nous attendons la mère du petit. J’ai été contente de l’aider en -élevant Simon. Elle pouvait le garder auprès d’elle, mais il n’est pas -fort et l’air de la campagne est excellent. - -Elle fit l’éloge de Mme Lautier, en refoulant sa peine, car Simon devait -avoir une mère admirable. - ---Il lui fallait gagner sa vie, à la mort de mon pauvre frère. Ceux qui -disaient qu’elle ne songeait pas à son petit sont de mauvaises gens. - -En ce moment, par un prodige du cœur, elle décidait que Louise Lautier -était bonne et fidèle, et que seul le malheur l’avait empêchée de -remplir son devoir de mère. - -Le train arriva. Claire reconnut Louise Lautier qui descendait d’un -compartiment de deuxième classe. Elle dit quelques paroles de bienvenue -et poussa devant elle Simon qui se cachait. Louise étreignit quelque -temps son enfant qui, le premier trouble passé, leva timidement les yeux -vers elle. - ---Tu es content de me voir? - ---Oui, je suis bien content. - -Il considérait, avec un extrême étonnement, cette femme élégamment vêtue -d’une robe de voyage de bonne coupe, et qui répandait un parfum étrange. -Quand elle monta dans le charreton, il vit les longues jambes gainées de -bas en soie brillante, si différents de ceux que portait Claire, -tricotés avec du gros coton noir. Son trouble revenait; il avait envie -de pleurer, bien qu’il fût sans tristesse. Chemin faisant, Louise -remercia Claire des bons soins qu’elle avait donnés si longtemps à -Simon. Elle répondit à peine, faiblement, en hochant la tête. - ---Il est grand garçon à présent, dit Louise. - -Elle caressa en riant la tête de son enfant, l’attirant contre sa -casaque de velours où l’éclat de la gorge paraissait. Il suffoquait -d’une nouvelle douceur. Cette maman qui arrivait comme dans les contes -de fées, sous un coup de baguette enchantée, elle était belle avec ses -cheveux courts et blonds, sa nuque blanche, ses yeux si rieurs, si -grands, dans un visage où la bouche était couleur de cerise. - -Elle parlait sans cesse. - ---Tu travailles bien en classe? Tu sais lire, écrire et compter? - ---Oui, madame. - ---Il m’appelle: madame. Vous entendez, mademoiselle Lautier? Je suis ta -maman; Claire n’est que ta deuxième maman ou plutôt ta bonne tante. - -Elle l’embrassa: - ---Simon, tu es beau, tu me ressembles. Tu as des yeux un peu comme les -miens et une petite bouche. Claire, je suis bien contente. Dites, votre -âne vénérable montera-t-il la côte? Il n’a pas l’air d’y tenir beaucoup. -Voilà une belle rivière. - -Simon l’écoutait, charmé par le son de sa voix qui était fin. Claire ne -laissait entendre que des mots entrecoupés. - ---Claire, vous ne parlez pas, cela se comprend en ce pays tranquille où -il n’y a guère que des arbres, de l’herbe et des oiseaux. - -Le soleil éclairait paisiblement la campagne. A travers les bois -dépouillés, l’eau faisait des signes merveilleux, des appels de -fraîcheur et de repos. Des genièvres échappaient à la griffe des ajoncs, -dans un étincellement de givre. On approchait des Ages. L’âne penchait -sa grosse tête comme s’il allait faire la culbute, et il soufflait, -exhorté par Claire qui le piquait d’un bâton muni d’une pointe aiguisée. -L’horizon se découvrait davantage, l’air devenait plus vif. Le charreton -tourna dans la cour. Louise Lautier sauta légèrement à terre et prit -dans ses bras Simon. - -Claire appela Jacquier qui détela; il affecta de ne pas voir Mme -Lautier; mais, comme elle vint le regarder avec curiosité, il fut bien -obligé de balbutier un bonjour dans sa barbe ébouriffée. - -Claire fit entrer sa belle-sœur dans la maison. - ---Vous êtes ici chez nous, dit-elle. C’est là que mon pauvre frère est -né. - -Louise Lautier devint grave, puis elle s’écria: - ---Mignon, parle! Raconte-moi comment tu passes ton temps ici. Peut-être -t’ennuyais-tu? - -A ces derniers mots, Claire quitta en hâte la salle et se réfugia dans -sa chambre. Louise, sans y prendre garde, ouvrit une valise et en tira -des sacs de bonbons. - ---Donne ta bouche, dit-elle, il n’y a pas de bonbons comme ça aux Ages. - -Elle garda sa fourrure et remarqua que le feu la rôtissait par devant, -tandis qu’elle avait froid aux reins. Simon s’enhardit peu à peu. Il -dit, tout à coup, les yeux écarquillés: - ---C’est bien vrai que tu es ma maman? - -Il caressait le doux corsage où le cou blanc se gonflait, découvert -jusqu’à la naissance de la gorge. - ---Comme tu es habillée, comme tu sens bon!... Il n’y a pas de pralines -comme ça chez l’épicière. Elles ne peuvent pas fondre. - -Jeannette venait de plumer un poulet et, tandis qu’elle le vidait, elle -regardait avec une brûlante curiosité Louise Lautier. Quand elle glissa -la broche sur les landiers, elle dit un bonjour en allongeant les lèvres -en godet comme pour le retenir. - -Louise avait pris Simon sur ses genoux. - ---Il faut bien que je te berce, mon petit, puisque je ne l’ai pu jusqu’à -présent. - -Il sentait un grand bonheur l’envahir. Tant-Belle se coucha devant le -feu. - ---C’est une jolie bête, dit Louise. On m’avait donné un chien dans ce -genre. - ---Moi je te donnerai un bœuf que j’ai fait avec des planches. - -Claire qui avait entr’ouvert la porte regardait sa belle-sœur avidement -et elle voyait briller les yeux de Simon. Elle voulait préparer le lit -où l’enfant coucherait avec sa mère, mais elle n’en avait pas la force -en ce moment. Elle était comme étourdie; la réalité l’effrayait et, peu -à peu, la saisissait tout entière. Allait-elle s’élancer vers Mme -Lautier, lui enlever Simon qu’elle caressait et charmait, et crier: «Il -n’est pas à vous. Partez!» - -Elle ouvrit tout à fait la porte et dit à mi-voix: - ---Viens, Simon. Il faut bien que tu montres à ta maman tes jouets et ta -petite armoire où tes habits sont rangés. - -Mais il écoutait Louise qui lui racontait des histoires de la ville et -lui parlait de ces magnifiques magasins et de ces théâtres qui sont -d’immenses palais pleins de parfums et de soleil. - - - - -VII - - -M. Salvat, l’instituteur de Bonnal, avait accordé huit jours de congé à -Simon. - ---Il faut bien que vous fassiez la connaissance de votre maman, avait-il -dit en plissant des yeux malins. - -Dans le pays, la nouvelle s’était répandue. Les uns assuraient que -Louise n’avait été que l’amie du capitaine Lautier; d’autres savaient -bien qu’elle faisait les amours d’un prince anglais ou d’un homme qui -possédait des troupeaux de bœufs en des pays du diable. Avec le change -il était plus riche que le président de la République. On disait aussi, -sous le manteau des cheminées, aux veillées, que Claire des Ages serait -payée de sa peine et qu’en élevant l’enfant elle avait du même coup -fait sa fortune. - -Depuis longtemps, on n’allait guère en cette maison juchée au-dessus de -la vallée, mais, le lendemain de l’arrivée de Louise, la veuve Ruteau, -l’épicière de Bonnal, eut le courage, malgré son obésité, de faire à -pied le long chemin du bourg jusqu’aux Ages. Elle demanda trois sacs de -pommes de terre et un demi de haricots de l’année. Elle s’était assise -au coin du feu, et dans une figure jaunie par une vie sédentaire ses -yeux allaient et venaient, agités de curiosité. Elle considérait avec -une sorte de passion Louise Lautier, vêtue comme les plus grandes dames -et beaucoup mieux que les châtelaines de la contrée. Ce parfum, ce fard, -ce chatoiement du velours, tous ces signes, qui lui semblaient découvrir -une immense richesse, l’éblouissaient. Elle repartit à regret, -balbutiant des mots confus, laissant Claire bien étonnée. - -Dans la même journée, comme s’ils s’étaient donné rendez-vous, le -sabotier vint offrir une paire de sabots pour Simon et il voulait -acheter quelques vergnes. Le forgeron avait besoin de ferrailles et -portait à Jacquier un soc réparé avec une rapidité inaccoutumée. De -vieux parents pauvres, des femmes cassées par l’âge remplirent la salle -sous des prétextes futiles. Louise Lautier prit le parti de rester dans -la chambre où elle avait couché avec Simon. Les bonnes gens repartaient; -sur le seuil ils posaient prudemment maintes questions à Claire qui n’y -répondait qu’à peine. Ils soupiraient de n’avoir pas vu celle dont ils -entendaient la voix à travers la cloison. - -Ce fut un événement dans cette campagne. Et l’on disait: «Va-t-elle -emmener le petit? Avez-vous vu ses fourrures? Le poil est aussi luisant -que de la soie; ce n’est pas du lapin, certainement, mais de ces bêtes -qui valent plus de mille pains de quatre livres.» On racontait qu’elle -avait l’air de se moquer du monde, ne connaissant pas la peine de gagner -sa vie. On ne savait rien de ses parents, mais le capitaine Lautier, -s’il n’était pas mort, aurait trouvé de grands héritages. Les mieux -informés assuraient qu’ils avaient été mariés. Pourtant la plupart de -ces gens, qui vivent dans un même cercle, préféraient arranger des -contes pleins du goût de l’aventure dont ils sont friands. La mère -Bontier, rentière, qui possédait du bien au soleil, assurait que le -dernier feuilleton de son journal de Paris racontait une histoire où il -y avait une femme comme Louise Lautier, aussi belle, aussi bien -habillée; elle ne pouvait pas vivre avec son petit, car son grand ami -était jaloux comme un tigre et cet enfant n’était pas de lui. Elle -concluait, en tricotant près de son feu: - ---Vous vous rendez compte. - -La vérité était tout autre. Louise Lautier, prise par un coup de -passion, s’était enfuie de la maison conjugale, peu de temps avant la -mort de son mari, pour suivre un industriel parisien qui avait fait une -fortune rapide. Après des années de cette liaison, elle éprouvait une -lassitude et, par souci de propreté morale, elle travaillait depuis deux -ans dans un magasin, où elle était aujourd’hui première vendeuse. Fille -de petits journaliers paysans de la Beauce, elle avait connu, très -jeune, beaucoup de misère. C’est à Paris, dans un atelier de modiste, -que le capitaine Lautier l’avait distinguée et aimée tout de suite à -cause de sa grande beauté et de son caractère enjoué. Il était bien vrai -que son ami la dissuadait d’amener Simon à Paris. Pour voiler sa -jalousie, il invoquait cent raisons, dont la première était que l’enfant -se fortifierait mieux dans l’air pur et la vie des champs. Elle avait -encore le temps de le garder près d’elle. Il aimait toujours Louise -Lautier et Simon lui rappellerait trop la faute commise, cette sorte de -crime qui avait été de trahir un homme exposé à la mort pour sauver le -pays en danger. - -Louise, près de son petit, dans cette maison rustique des Ages, -éloignait avec horreur cette pensée. Elle n’avait pas voulu frapper au -cœur le capitaine Lautier avant que la balle ennemie l’étendît sur la -terre qu’il défendait. Une nouvelle ardeur, qu’elle ne connaissait pas, -la prenait obscurément sous les yeux purs de Simon où elle rallumait une -autre flamme dans les siens que la passion avait aveuglés. C’était comme -si des regards neufs lui étaient soudain rendus. Elle devenait paisible, -sans défense, une enfant. Tandis que Claire s’appliquait à la laisser -seule, avec Simon, elle donnait à manger aux lapins, aux poules, et elle -l’écoutait avidement, quand il parlait des choses les plus simples en se -servant de mots tout naïfs. Mais, parfois, le soir, après des promenades -dans les champs où se lève une si forte solitude, un esprit malin la -reprenait et elle disait: - ---Tu quitteras ce pays si morne; tu vivras avec moi de ma vie. Tu -connaîtras toutes les jouissances que j’ai connues. - -Il répondait à peine, levait la tête comme vers un horizon où tout -semblait grandi, irréel. - -Au bout de huit jours, elle annonça son départ. Elle ne pouvait rompre -le cercle de ses habitudes, encore toute prise par la corruption de -l’argent et du plaisir. Son ami lui avait promis de l’épouser et, ces -temps-ci, il la suppliait d’abandonner ce métier de vendeuse où il ne -voyait qu’un caprice. Il saurait encore l’entraîner dans le tourbillon, -mais il fallait qu’elle rayât tout le passé d’un seul trait. Partagée -entre des pensées contraires, elle quitta les Ages en hâte. Peu à peu, -dans le silence de cette campagne, elle entendait d’autres voix. - - - - -VIII - - -Claire, en présence de Louise Lautier, avait été tout de suite -désemparée, ne trouvant pas les mots qu’elle aurait voulu dire, de -bonnes paroles, selon son cœur. Cette femme lui semblait étrange, comme -si elle eût parlé une langue inconnue. Elle se demandait avec frayeur -comment Simon pouvait être son fils. Il était docile, plein d’une -gracieuse humilité, ami du silence. Maintenant, quand tombait le soir, -elle s’isolait, revoyait par le souvenir sa belle-sœur, essayait de -reformer ses gestes et de réveiller ses propos. Elle s’épouvantait. -Avant de repartir, Louise lui avait parlé de l’homme qu’elle abominait, -car le capitaine Lautier, par lui, s’en était allé dans l’autre monde -avec une douleur terrible au cœur. Des paroles dites légèrement -l’avaient blessée. Elle savait aujourd’hui que Louise se remarierait -avec un être qui avait vécu dans l’indignité et qu’elle voulait -l’obliger à garder Simon près d’elle. C’était la condition qu’elle -poserait à cette union. S’il n’acceptait pas, elle le quitterait pour -toujours. Mais il l’aimait passionnément. - -Claire découvrit mieux quelle vie incertaine menait Louise. Simon serait -perdu par la faiblesse de sa mère et la perversité d’un beau-père qui ne -désirait que le plaisir et l’argent. Si l’enfant, en s’éloignant des -Ages, avait trouvé des appuis à son âme, la sagesse, la modestie, les -bonnes vieilles vertus qui tiennent en santé, Claire aurait maîtrisé sa -douleur. Mais tout ce qu’elle lui avait enseigné dès le berceau -s’effacerait un peu plus chaque jour. Il deviendrait sans doute un de -ces hommes de joie qui s’ébattent comme des coqs de fumier. Ce petit, -par elle formé avec l’aide de Dieu, on le lui arracherait pour le livrer -sans défense au mal. Elle se souvenait que Louise, avant que le train -l’emportât, s’était écriée: - ---Maintenant que je le connais, je ne pourrais vivre sans lui. - -Claire avait regretté de ne pas savoir bien parler comme les gens des -villes, pour dire clairement la peine douce qu’elle avait eue en élevant -Simon. Elle aurait supplié que l’on ne perdît pas son âme qui était -belle. Mais comment ne serait-il pas pris au piège du plaisir tendu sans -cesse dans la ville, ce terrible plaisir dont sa mère ne pouvait plus se -passer et où elle avait fondé sa vie? Elle n’avait pu que considérer -Louise avec une immense crainte de ce charme étrange qui sortait d’elle. -Quand Simon regardait sa mère, émerveillé, elle sentait qu’il se -détachait des Ages; elle le voyait s’en aller au loin. Elle avait gardé -le silence, étouffé son cœur. Elle ne pouvait rien dire, et, dans -l’ombre, elle devait couper de la chair vive. Ah! s’agenouiller -humblement aux pieds de Louise et murmurer: «Ce petit garçon, c’est le -trésor que vous avez en ce monde. Vous me l’avez confié, il est encore -plus beau aujourd’hui. Richesses, plaisirs ne comptent pas auprès de -lui. La mort de mon frère aurait dû vous éclairer. Et vous songez encore -à bien manger, à vivre dans l’opulence avec des robes de soie et de -velours, des fourrures, des bijoux. Ce petit, il est plus précieux que -tout. Vous lui donnerez vos joies, mais moi qui ne suis pas sa maman, je -lui ai donné le meilleur du cœur. Le cœur, ça ne brille pas beaucoup et -il m’oubliera, si vous ne pouvez changer.» - -Elle s’était tue, Louise Lautier était trop loin d’elle. - -Maintenant, Simon parlait souvent de sa mère, avec regret, et ses yeux -devenaient fixes dans une rêverie où vivait un nouvel horizon, un -bonheur plus fort d’être seulement entrevu. Il y avait donc un autre -royaume où tout est doux, brillant, facile. Il retenait au creux de ses -mains les caresses de Louise Lautier, si vive, si gaie; et Claire lui -apparaissait plus triste. La maison s’emplissait d’ombres; il ne goûtait -plus les mêmes simples joies. Il tirait secrètement vanité d’être aimé -par une femme dont les moindres paroles résonnaient avec douceur et bien -plus gracieuse sans doute que les fées du moulin et de la rivière. - -Quand il revint à l’école, après ce congé d’une semaine, M. Salvat -l’appela et lui dit: - ---Votre mère aurait bien dû me faire une visite pour me remercier des -soins que je vous ai donnés. - -Simon ne sut que répondre; il vit bien que M. Salvat n’était pas -content. Pendant la classe, l’instituteur le regarda en se grattant le -cou plus qu’à l’ordinaire et il remontait ses lourdes épaules. Simon -avait toujours été un bon élève, docile à l’enseignement de ce maître -d’apparence grise, et il s’étonnait de ce changement d’humeur. Il se -sentait plus isolé, ses camarades se détournaient de lui, en classe et -pendant les récréations. Quelques-uns même le regardaient avec défi. Il -était plein d’une douceur qui était sa seule défense. Quand on le -bousculait à l’heure des jeux, il ne se mettait pas en colère, mais il -se rangeait contre le mur de clôture en s’excusant. Il voulut, malgré -l’air étrange qui s’épaississait autour de lui, jouer comme autrefois à -saute-mouton; c’était toujours lui qui se tenait courbé, les mains aux -genoux. Un jour, le fils aîné de la mère Ruteau, l’épicière, un fort -garçon aux gestes violents, lui enleva son béret et le jeta dans la -boue. Simon haussa les épaules et dit: «C’est bête...», mais il ne se -plaignit pas à M. Salvat qui se tenait sous le hangar, les mains -croisées derrière le dos. - -Simon pensait qu’il était chéri par Claire et cette mère si jolie aux -cheveux coupés court comme les portaient les beaux pages dont on voyait -l’image svelte dans l’Histoire de France illustrée. Lorsqu’il revenait -aux Ages, à travers la campagne solitaire, sa tristesse s’effaçait; il -allait dans le sillage merveilleux qu’avait laissé derrière elle Louise -Lautier. Bientôt elle l’emmènerait dans la ville où la joie est -changeante comme le soleil qui joue en de blancs nuages. Jamais il ne -s’ennuierait, et quand on lui ferait du mal elle le caresserait de ses -mains si douces, si légères. Pour que ce temps arrivât, il pouvait bien -endurer quelques mauvaises plaisanteries. Ceux qui semblaient le -dédaigner n’avaient pas une mère comme la sienne; ils en montraient leur -dépit. - -De jour en jour, on lui faisait la vie plus dure à l’école; et, comme -il était d’une nature sensible avec un cœur replié, tout l’atteignait au -vif. Il se gardait bien de se plaindre devant Claire, de peur de lui -causer de la peine. Quand elle ne pouvait le voir, il pleurait la nuit, -dans son petit lit. Le matin, nulle trace de chagrin n’apparaissait dans -ses yeux. Mais cette école qu’il avait aimée, où jadis il entrait -joyeusement, il se prenait à la détester. Elle lui faisait peur comme -une grande machine sournoise. - -Claire continuait de veiller ardemment sur lui, mais il sentait qu’elle -cachait quelque chose de trop lourd. Elle qui parlait peu d’habitude, -elle devenait encore plus taciturne, ne cessant, quand il avait congé, -de travailler au domaine, dans la maison ou la grange. Un soir, comme -elle le tenait embrassé, il vit sa bouche trembler, puis elle le quitta -précipitamment. Louise Lautier écrivait plus souvent; Claire ne manquait -jamais de lire à Simon les passages de la lettre qui le concernaient, -des phrases de souvenir. Il remarqua: - ---Maman Claire, tu ne ris pas, quand il y a de bonnes nouvelles. Je ne -peux pas rire, si tu ne ris pas, toi, la première. - -Alors elle souriait faiblement, mais Simon voyait qu’elle avait de la -peine. Il sentait autour de lui du mystère, alors qu’il voulait que tout -fût simple, clair, comme l’eau de la fontaine. Chaque soir, Claire -Lautier priait pour sa belle-sœur et faisait réciter trois _Ave_ à -Simon, afin que sa mère fût préservée de tout mal. - -Un jour, il dit: - ---Elle est malade, puisque tu pries toujours pour elle. Pourtant elle a -une mine bien fraîche. - -Un matin du mois de mars où l’on sentait la première pointe du -printemps, il partit comme d’habitude pour Bonnal. Il savait à merveille -ses leçons; il avait veillé tard pour que ses devoirs n’eussent aucune -faute. Son intelligence s’était accrue, tout d’un coup, semblait-il; ses -yeux s’ouvraient mieux sur le monde. La vallée de la Gartempe, éclairée -par le soleil matinal, montrait la verte couleur que répand l’herbe des -prairies, l’or égoutté des genêts en fleurs, la flèche du genièvre mieux -aiguisée. La rivière coulait dans un poudroiement de vie fraîche. Aux -branches des chênes de clôture, les dernières feuilles mortes se -fondaient aux souffles de la saison qui couraient avec le goût de l’eau -pure. - -Simon, en approchant de l’école, chantait entre ses dents une chanson de -bonhomie et qui tournait sur un rythme de bourrée. L’air de la vallée, -si fort qu’il paraissait dilater la terre, ce matin, avait baigné son -cœur d’enfant, plein de bonne volonté. En classe, il fut interrogé; il -répondit avec une telle sûreté de mémoire, une intelligence si claire -que M. Salvat fit son éloge à haute voix et le proposa en exemple à ses -camarades. Pendant la première récréation, il s’approcha de Léonard -Rutaud et lui offrit une belle toupie de buis: - ---Prends-la, Léonard. Je te la donne, et ne crois pas que je sois -méchant. - -Le garçon regarda Simon avec surprise. Il enfonçait ses mains dans ses -poches et secouait ses fortes épaules. Il répondit par des grognements -après avoir pris la toupie. Puis il éclata d’une sorte de rire sauvage, -courut rejoindre ses compagnons de jeu, tandis que Simon sentait -s’ouvrir autour de lui un plus grand vide. Un moment, il s’étonna que la -gentillesse dont il était rempli ne gagnât pas ses camarades. Il resta -seul, assis sur un billot de bois, dans le hangar. Pour refouler son -chagrin, il pensait à sa mère, à Claire, qui auraient bien souffert, si -elles avaient pu le voir ainsi, isolé et repoussé. A la faveur d’une -partie de barre, Léonard Rutaud vint le heurter si violemment qu’il -tomba. - ---Prends garde, gronda Léonard avec une fureur feinte, tu es toujours -sur mon chemin. - -Il se releva, brossa son béret d’un revers de manche et il eut la force -de sourire. M. Salvat, qui n’avait vu cette scène que de loin, cria des -ordres confus; puis il se mit à sarcler un jardinet où il sèmerait des -reines-marguerites et des œillets de la Chine. Simon faisait mine de -s’amuser beaucoup en dessinant sur le sol, à la pointe d’un caillou, des -lignes géométriques. Il avait hâte de rentrer en classe. Là il se -sentait protégé. - -A midi, il mangea, comme d’habitude, sous le hangar, le repas que lui -avait apprêté Claire Lautier: des tranches de salé, du pain de ménage, -deux œufs à la coque. Il en donnait un peu à des compagnons moins munis -que lui, par simple bonté; on ne lui montrait qu’une reconnaissance -aussi brève que le temps d’engloutir une bouchée. - -Le soir passa avec tranquillité. M. Salvat, pour former le goût de ses -élèves qui se préparaient au certificat, fit une lecture à haute voix. -Simon écoutait avidement. Il s’agissait d’une histoire de village, en -Angleterre, mais les travaux, les fêtes lui paraissaient tourner dans le -même cercle, à la même lumière verte des herbes et des fontaines qui -enchantaient le pays où était né le capitaine Lautier. Parfois, il -croyait voir à travers le récit un champ du domaine des Ages, bordé de -chênes, de noisetiers et où coulait une source toujours vive. Quand M. -Salvat demanda: «Qu’avez-vous retenu de ce que je viens de lire?» Simon, -seul, put tout redire. C’était un simple conte, animé de braves gens, -éclairé d’un feu de bois, quand le vent d’hiver souffle dehors. Il y -avait une maison couverte de tuiles rouges; la terre était fraîche comme -en Limousin. Un enfant allait chercher, de village en village, du pain -pour un vieux grand-père qui ne pouvait plus travailler, et partout on -le recevait avec de bonnes paroles. - -M. Salvat était content; les pages qu’il venait de lire lui plaisaient -mieux, arrangées, transformées un peu dans la bouche d’un petit garçon -de ce pays. Il fit de nouveau l’éloge de Simon. Jacques Bontier, le fils -de la rentière paysanne de Bonnal, et Léonard Rutaud en soufflaient de -dépit dans leur cartable. - -La classe finie, Simon se hâta de sortir et de gagner la route des Ages. -Il oubliait les brimades et il était paisible dans ce soir que charmait -la naissance du printemps. Il s’en revenait comme d’habitude, sagement, -sans s’attarder. Il atteignit bientôt la rivière au pont de Chanaud. Le -soleil y faisait une coulée rouge; sous des trembles, il se débattait, -sarcelle de feu qui saigne et se noie. - -Comme Simon allait s’engager dans le chemin qui monte en tournant vers -les Ages, il entendit Léonard Rutaud qui criait avec sauvagerie: - ---Le voilà! Le voilà! Le fils de la poule! - -Avant qu’il ait pu se retourner, une bourrade de coups de poing le jeta -à terre. Il se releva, s’adossa contre un arbre et regarda la troupe de -ses camarades qui le huait. Les plus acharnés étaient Léonard Rutaud et -Jacques Bontier. Quand il eut repris souffle, il demanda: - ---Que me voulez-vous? Je ne vous ai pas fait de mal. - -Alors Jacques Bontier, un garçon aux jambes courtes et cagneuses, -s’approcha tout près de lui et hurla: - ---Ta mère, c’est une rien-qui-vaille. Elle s’est vendue pour avoir des -robes! - -A ce cri qui le troua, Simon rejeta son sac et se rua sur Bontier. Il se -mit à frapper sans relâche de ses poings fermés. D’un tour de reins, il -se débarrassa de Léonard qui voulait lui saisir les mains. Il griffa et -mordit; du sang coula sur sa petite figure, mais il ne sentait pas les -coups qu’on lui portait. Haletant, devant la bande qui reculait, il -cria: - ---Vous êtes des méchants. Ma mère est bonne, belle, bien plus belle que -les vôtres! - -Léonard Rutaud s’élança de nouveau pour essayer de le gifler, mais, -quand il vit Simon arc-bouté contre un arbre, les mains en avant pour le -repousser, les yeux brûlants, il eut peur. La troupe s’éloigna en -vociférant et, de loin, fit pleuvoir sur Simon une grêle de pierres dont -aucune ne le blessa, car il s’éloignait à toutes jambes dans les bois. - -Il courut longtemps et, malgré la roideur de la côte, il ne sentait -aucune fatigue. Tout à coup, il se laissa tomber à terre, et il était -agité d’un tremblement convulsif, tandis que des sanglots le secouaient. -Il ne fut plus qu’un petit être perdu dans une immense solitude. Peu à -peu, confusément, à travers les ombres qui descendaient de la vallée, il -découvrait la lâcheté de ce monde. Il se mit debout avec peine sous ce -grand poids qui courbait trop tôt sa taille d’enfant. Il était nu-tête, -ayant perdu son béret, le sac où étaient ses livres, ses cahiers, et, -malgré le froid, la sueur coulait avec le sang de sa figure griffée. Il -chercha le sentier qui menait aux Ages; il erra longtemps, puis il -entendit les appels de Claire. Alors il cria, pris d’une si brusque -horreur que son corps se hérissait. - ---Mon petit, mon petit! appelait Claire. - -Elle l’aperçut enfin, dans l’ombre, où son pauvre visage faisait une -tache blanche. Il se mit à sangloter plus fort, racontant comment on -l’avait attaqué. Claire ne pouvait parler, suffoquée de grand chagrin, -mais elle l’emporta dans ses bras en hâte, et, si elle avait parlé, elle -serait tombée sans pouvoir se relever. Elle entra en le pressant contre -elle dans la salle des Ages, et, tout de suite, elle lava sa figure, -étancha le sang avec de l’eau de lavande, prépara le lit où elle le -coucha. Tous les deux, ils gardaient le silence; et elle ne voulait pas -pleurer de peur de lui faire plus de mal. Enfin elle dit, refoulant -durement ses sanglots, un feu de douleur obscure: - ---Ta maman est bonne, Simon. Toujours elle a été bonne. Le monde est -méchant. Dors tranquille, mignon. Je suis là, près de toi. - -Et, penchée à son chevet, elle baissa la mèche de la lampe pour que -l’ombre le caressât et l’endormît. - - - - -IX - - -Claire ne voulut pas que Simon revînt à l’école de Bonnal avant que M. -Salvat eût puni ses persécuteurs. Revêtue de sa belle robe des -dimanches, elle prit le chemin du bourg, tremblante d’indignation. Elle -qui était si paisible, si tendre, une grande colère lui faisait presser -le pas. Elle aurait donné son sang pour que son petit n’eût pas subi ces -injures. Les élèves allaient entrer en classe, quand elle se présenta à -l’instituteur. A voix haute, elle dit sa douleur et son mépris. M. -Salvat lui promit de veiller sur Simon et de donner une sévère leçon à -des enfants tout pleins d’animalité. Il fit l’éloge de Simon et demanda -à Claire de le laisser sans retard revenir en classe. Elle pouvait s’en -aller tranquille. Mais elle aperçut Léonard Rutaud: - ---Coquin, si tu fais le moindre mal à Simon, je te corrigerai de mes -mains. - -Il s’enfuit au fond de la cour, car il sentait qu’elle était prête à le -battre; il avait vu dans ses yeux brûler une sourde fureur. Elle s’en -alla en hâte, n’étant plus maîtresse d’elle-même. Avant de regagner les -Ages, elle entra dans l’épicerie de la mère Rutaud: - ---Votre garçon est un coquin. Je n’achèterai plus rien chez vous. Et ne -comptez pas que je vous fasse porter les légumes que vous avez -commandés. - -La femme, qui était assise devant une petite table où elle pesait du -tabac à priser, releva sa figure grise et gronda: - ---Il me donne du fil à retordre. Mais ne lâchez pas vos paroles comme -ça. Ce Simon vous donne bien assez d’argent à gagner. Vous devriez être -de bonne humeur. Je blâme mon garçon, il en est qui ne valent pas mieux -que lui. - -Claire fut glacée par ces mots dits avec lenteur et d’un air -d’indifférence. Elle fut effrayée comme si elle voyait une vipère -dérouler ses anneaux et lever sa tête triangulaire. Elle sortit de la -boutique en criant: - ---Vous êtes comme votre garçon, mais prenez garde! - -En passant dans la grand’rue, elle remarqua que les gens rentraient chez -eux, quand ils l’apercevaient, ou se détournaient pour n’avoir pas à lui -dire bonjour. Alors elle songea à ses morts qui la défendaient. Elle -poussa la grille du cimetière et s’agenouilla sur la tombe de famille où -reposait la dépouille du capitaine Lautier, ramenée en terre natale. Le -temps était bas, brumeux, sans aucun souffle. Elle murmura, comme si -elle appelait, dans l’ombre, quelqu’un qui était tout près d’elle: - ---Frère, écoute-moi. Je garde ton petit, il faut qu’il soit bon comme -toi; tu étais très grand, très bon. Il faut que ton garçon soit sauvé. -Moi, je ne compte pas. Quand je veille sur lui, je sais bien que je -t’obéis, puisque tu es mort et que tu as la vie qui ne finit pas. - -Elle se releva, son âme se dilatait, remplissait mieux les parois de son -corps. En s’en allant, elle se courba sur la tombe de Jacques Renaud: - ---Toi, tu m’as aimée. Viens à mon aide, toi aussi. - -Elle regagna en hâte la route des Ages. A mesure qu’elle approchait de -sa maison, la confiance la tenait mieux. Le soleil, une grande -espérance, blanchissait peu à peu les brumes de la vallée. - - - - -X - - -Simon revint à l’école; il s’y repliait comme sur une blessure qui -n’était pas cicatrisée. Il devenait encore plus studieux, plus docile. -La plupart de ses camarades, blâmant la mauvaise troupe de ses -insulteurs, s’appliquèrent à lui être agréables. M. Salvat s’était -ingénié à punir longuement Léonard Rutaud dont le front bas semblait ne -pouvoir loger qu’un instinct bestial. - -Simon, aux heures de veillée, ayant appris ses leçons et fait ses -devoirs, interrogea Claire afin qu’elle lui parlât de sa mère. Comment -des méchants avaient-ils pu se ruer sur lui, avec des paroles si -infâmes, dont il ne devinait que le sens grossier? Pendant des soirs, -elle s’était évertuée à l’apaiser en se faisant violence. - -Louise Lautier écrivait assidûment des lettres le plus souvent bien -futiles, mais elle s’attachait chaque jour avec plus de force à Simon. -Elle pourrait bientôt annoncer une nouvelle qui le surprendrait. Claire -était saisie d’une crainte qu’elle cachait avec soin. Quand elle -répondait à Louise, elle voulait que Simon joignît à sa lettre une page -écrite à son gré. Il notait qu’il était sage et qu’il apprenait bien ses -leçons, et que Tant-Belle avait mis bas des chiens mignons. Il se -portait bien et Claire lui faisait toutes sortes de plaisirs. Elle lui -avait acheté de beaux livres, éclairés d’images; et, quand la belle -saison serait tout à fait venue, il pêcherait dans la Gartempe avec des -hameçons qui prennent les gros poissons et non ces petits dont il faut -une dizaine pour remplir le creux de la main. - -Le temps des labourages de printemps était venu. Jacquier, quand le -voile des pluies se déchirait, labourait des champs où il planterait des -pommes de terre ou des carottes fourragères. Il connaissait à merveille -le sol qui convenait aux différentes espèces de légumes. Et jamais -Claire ne lui faisait la moindre observation. - -Il y avait des jours où le soleil montrait mieux le travail de la saison -qui approchait, les premiers pointillements de la verdure, dans les -haies, aux rameaux des frênes. Les feuillages morts du dernier automne -se détachaient des chênes robustes que l’on voit seulement verdoyer au -mois de mai. L’herbe des prés s’épaississait; à la lumière de midi, au -pied des arbres de clôture, elle allumait un feu vert dont l’ardeur -allait gagner peu à peu les branches. - -Simon était joyeux du retour de la plaisante saison. Avec le nouveau -soleil revenaient les soleils des années passées. Ces humbles choses -qu’il voyait tous les jours, ces travaux d’apparence lente, ces soucis -qui sont le grain des bonnes gens et que l’on agite sans cesse comme -dans un van, ces silences si purs, si frais, au faîte de la vallée, -cette vie d’air, de vent, de lumière l’avait pénétré avec l’odeur du -genêt, de la bruyère et du genièvre qui écarte les pierres en poussant -sa pointe. - -Les jeudis, il accompagnait souvent Jacquier au labour. Il entendait son -cri qui exhortait les bœufs allant tête basse, naseaux fumants; la terre -coupée luisait en pesantes mottes. Simon répétait les appels du valet en -marche, aux bras tendus, tels deux traits inséparables des mancherons de -la charrue. Jacquier prêtait peu d’attention à l’enfant en ces moments; -sa vieille figure restait grave et son regard était fixe comme s’il -attachait quelque chose de mystérieux que lui seul voyait. Il ne cessait -d’exciter son attelage, mais les bêtes avançaient toujours du même pas, -avec une sorte de rythme éternel, et sous leur pelage on voyait rouler -les nœuds de muscle. - -Le labour déployait ses rayons. En ce mois passait avec Jacquier la -vieille patience des hommes que retient la courbe des reins où gronde -une force dure et cachée. Parfois le bonhomme grommelait: - ---Les paroles, ça va plus vite que la besogne. Elles vont à cheval; la -pauvre vieille, elle, va toujours à pied. - -Quand la journée était achevée, et que venaient les nuages de la nuit, -il détachait ses bœufs, portait le soc sur la charrette. Il se mettait à -deviser des choses et des gens de la terre. Il laissait tomber avec -gravité le grain des proverbes. - - Quand il pleut le jour de saint Victor, - La récolte n’est pas d’or. - Qui tient sa langue - Tient celle des autres. - -Pour les filles qui s’attifaient de toilette de ville aux couleurs -violentes: - - Les belettes ne les mordront pas. - -Contre les mauvaises compagnies, il ne craignait pas de dire, les jours -de dimanche, quand il faisait une partie de quilles avec des compagnons -de son âge, non loin du bal de la mère Ruteau: - - Qui couche avec chien - Se lève avec puces. - -Son franc-parler lui avait attiré maintes insultes; des garçons -s’étaient promis de le rosser, mais il portait à son poing un bâton -d’épine noueux et qui ronflait bravement quand il le faisait tourner. - -Simon l’écoutait, tout content, lorsqu’il égrenait ces proverbes qui -marquaient toutes les circonstances de sa vie. Souvent, avant qu’il -parlât, il pensait: «Jacquier va dire ceci et cela.» Il se trompait -rarement. Il admirait cette sûreté, ce bon sens solide, cette sagesse ou -cette science qui permettait au vieux de dire: - ---En ce mois, la truite est en chasse; en tel autre, tel oiseau -commence à chanter. Dans une semaine, la châtaigne aura la grosseur -d’une tique de chien. - -Il aimait à dire, quand le temps était favorable aux travaux: - - Le meilleur laboureur, c’est le Bon Dieu; - Nous autres, on fait ce qu’on peut. - -Si la brume emplissait la vallée et paraissait épaisse et blanche, il -disait: «C’est de la fumée de bois mouillé.» Mais, si la vapeur était -légère, d’un bleu de prunelle, il remarquait: «C’est de la fumée de bois -sec.» - -Il était toujours saisi par le mystère qui se lève dans la solitude des -champs. Il connaissait maints remèdes dont les médecins font peu de cas. -Pour guérir une brûlure, il traçait du pouce gauche une petite croix et -murmurait: - - Feu de Dieu, - Endors tes douleurs, - Ta force et ta vigueur, - Comme Judas perdit ses couleurs - En trahissant Jésus-Christ - Pour un baiser - Aux jardins de l’olive. - -Contre le mal de dents, il récitait l’oraison: - - Sainte Apolline s’est assise - Sur la pierre de marbre. - Notre-Seigneur, passant par là, - Lui dit: Apolline, que fais-tu là? - Apolline, retourne-t’en. - Si c’est une goutte de sang, - Elle tombera. - Si c’est un ver, - Il périra. - -Contre la surdité, il broyait des œufs de fourmi dans de l’huile et en -faisait couler quelques gouttes dans l’oreille malade. Il guérissait un -mal de reins en se ceignant avec une ficelle de fouet. Les verrues se -fondaient par enchantement, si, ayant pris une mèche de cheveux à la -tête du plaignant, on la pinçait dans la fente d’une branche -d’églantier, coupée le jour de l’Ascension. Quand la branche devenait -sèche, la verrue tombait. Il savait qu’un enfant ne souille plus sa -bavette, si on lui fait toucher la croix de l’âne. Et il n’ignorait pas -que, si la lune se perd tous les mois, c’est que le Bon Dieu en fait des -étoiles. - -Sa besogne finie, il aimait à fredonner en plein champ quelque bout de -chanson qu’il apprenait à Simon. Deux ou trois avaient ses préférences -comme celle de la Lisette: - - De bon matin se lève la Lisette, - Prend son seau, s’en va à la fontaine. - En son chemin, fait mauvaise rencontre. - Rencontre trois jeunes capitaines. - --Où allez-vous, la tant belle Lisette? - --M’en vais quérir un peu d’eau pour boire. - --Sauriez-vous pas un cabaret pour boire? - --N’en connais qu’un, c’est celui de mon père. - Y sont allés, et ont tué père et mère. - -Ou la chanson de la Margui: - - Quand la Margui va à la fontaine, - Elle marche pas, court toujours. - Tiroun - Eio gue gue, de liroun de liretto, - Eio gue gue, de liretto. - - Elle marche pas, court toujours. - Dans son chemin, trouve l’amour. - - Dans son chemin, trouve l’amour. - L’amour lui dit: Embrassons-nous... - -Mais celle qu’il aimait entre toutes, c’était une chanson toute simple, -toute pure. - - Fille en delà de l’eau, passez en deçà. - Passez en deçà, nous parlerons d’amourette. - Quelque heure du jour, - Parlerons d’amour. - - Comment veux-tu que je passe, n’ai pas de bateau, - N’ai pas de bateau, - Ni de bateau, ni de perche, - Me faut un ami qui me soit fidèle. - - Oui, bien te serai, belle, - Te serai fidèle, - Te serai fidèle tout le temps de ma jeunesse, - Mais encore mieux, - Quand je serai vieux. - -Avant de quitter le champ où il travaillait, il aimait, par un temps -clair, à montrer du doigt les bourgs, les villages, les métairies. - ---Tu vois, petit, cette troupe de maisons, du côté de ce gros -châtaignier, c’est Rieux, et, de ce côté, ce bout de tuile rouge, c’est -Fromental et l’étang tout luisant comme une pièce de cent sous. - -Il se vantait de voir une fève à une grande distance. Quand Simon lui -disait qu’il avait bonne vue, comme lui, il était content. Il scrutait -longtemps le pays. De ce côté, tout au loin, il y avait de la pierre -blanche, aussi blanche que du bon sucre. Par là-bas, la terre était -rouge, et un fameux tuilier y travaillait. Tous les deux, en devisant, -le vieux bonhomme et l’enfant, ils revenaient aux Ages dans la même -fraîcheur du cœur. - - - - -XI - - -La fête des Rameaux arriva. En ce pays où l’église devient plus déserte -à mesure que bals et auberges s’emplissent, elle marque un point -toujours vivant, une verte branche de salut sur l’abîme. - -Par les chemins, comme autrefois, des gens s’en venaient en bandes, avec -leurs touffes verdoyantes. Les petiots avaient piqué leurs rameaux dans -des pommes rouges. Les vieilles portaient la tige de buis qui, une fois -bénite, permettra de «tirer l’eau» sur les pauvres morts. Les hommes la -planteront en terre au bord des pièces de blé nouveau afin qu’il profite -bien. Près de Jeannette et de Claire qui conduisaient Simon par la main, -Jacquier serrait sous le bras une ramure qu’il avait coupée dans le -verger et qu’il diviserait dans les champs des Ages. On voyait sortir -des sentiers de traverse quelques vieillards tout desséchés avec de gros -bouquets de buis qui verdoyaient étrangement sur eux, tels des boules de -gui sur des arbres près de mourir. - -L’église fut bientôt pleine, de l’autel aux bénitiers de granit. Les -cloches achevaient de sonner à pleine volée la grand’messe. Dans la nef, -un murmure de feuillage vivait aux mains des fidèles paysans; le -souvenir des morts y venait souffler. L’abbé Remier donna la -bénédiction; les paroles latines célébrèrent la venue de Celui qui -s’avance sur une rustique monture et qui annonce le royaume. A voix -forte, l’abbé chanta: _Hosanna!_ et Simon, dans le missel que Claire lui -avait acheté, contemplait l’image du Seigneur tout couronné de puissante -humilité. Devant ses yeux neufs, une foule se pressait avec des -vêtements rouges et bleus. Du haut d’un figuier, un homme regardait -l’Homme-Dieu; il allongeait le cou pour mieux voir, et le monde se -penchait avec lui. Claire priait près du banc réservé autrefois aux -familles d’Argé et de Plaignac. Aujourd’hui M. Bonnier, régisseur de -petits domaines en 1914, un dur paysan en veston, s’y tenait debout à -côté de sa femme et de ses filles vêtues à la dernière mode. Lui, qui ne -marchait guère, il y avait neuf ans, que chaussé d’une socque et d’un -sabot, comme on disait, il venait en automobile, du château de Plaignac -qu’il avait acheté récemment. Il y avait sur son visage couturé le fard -d’une fortune encore neuve. - -Claire attachait ses regards sur l’autel, elle y trouvait une foi -immuable. La messe finie, les fidèles sortirent de l’église par groupes -pressés, et, le rameau à la main, ils entrèrent en foule au cimetière -pour l’obscur triomphe des morts. - -Chacun répandait de l’eau bénite sur les pierre funèbres. Claire, devant -le tombeau où dormait le capitaine Lautier, tenait Simon par la main, -tandis qu’elle priait et demandait secours: - ---Simon, ton père est là; il veille sur nous. - -Puis elle rejoignit sur la route Jeannette et Jacquier, qui étaient -impatients de planter, au bord des terres labourées, le buis bénit. - - - - -XII - - -Aux Ages, la saison tourna, et dans les bois, les haies, les taillis, ce -fut la fête des Rameaux. Au soleil plus chaud, la petite griffe des -feuilles s’ouvrit et la verte ardeur courut du tronc à la pointe des -branches. Les genêts répandirent leurs ors; les eaux bleuissaient -partout. Jacquier planta les pommes de terre et Claire ne cessait de -travailler à la maison, dans la grange et la basse-cour. Le souci ne la -quittait point. Le temps viendrait où elle serait seule, tandis que -Simon vivrait dans la ville. Par le souvenir, elle suivait tant de jours -qui ne reviendraient plus. Une flamme la portait et, chaque matin, un -dévouement tout neuf se levait en elle. - -Pendant les vacances de Pâques, Simon fut plus que jamais attentif à -lui être agréable, mais elle voyait en ses yeux une lumière nouvelle, -une gravité qui annonce l’homme futur. Alors elle détournait de lui son -visage, comme pour cacher à ses regards sa peine qui restait secrète. -Elle n’avait pas encore quarante ans et elle se sentait brusquement -vieillir, dans une grande solitude. - -Ce soir de la semaine de Quasimodo, comme Simon lui demandait de chanter -un air de ronde qui tournait sur une cadence joyeuse, elle dit: - ---Je n’aime plus beaucoup ces airs-là. - -Elle chanta une de ces chansons dont les vieillards aiment à bercer leur -cœur alourdi. Cela commence avec un peu de vivacité et s’éteint dans un -sourire faible, au pli d’une bouche qui a reçu trop de larmes. - - Derrière le château de Mounviel, - Elle chante la belle: - La la la, la la la, la la, - Elle chante la belle. - - Le fils du roi qui l’entendait - De sa haute fenêtre - Mande son petit Jean Varlet - Qui bride le cheval. - - --Bon maître, où voulez-vous aller - Sur ce cheval tout bridé? - - --Petit Varlet, je veux aller - Entendre la bergère. - - Mon bon Seigneur, n’y allez pas. - Ce n’est pas une bergère. - - --Varlet, moi je veux l’aller voir, - Bergère ou bergerette. - - Du plus loin qu’elle le vit, - Sa chanson s’arrêta. - - --Achève, belle, la chanson, - Ta chanson est tant belle. - - --Comment pourrai-je l’achever, - Pauvre désespérée? - - --Belle, as-tu un ami, - Un ami ou un frère? - - --Ni mon frère, ni mon ami. - Ils sont morts à la guerre. - -Elle avait murmuré cela, toute penchée sur le feu de l’âtre, et comme -pour l’attester. Simon vint lui caresser le front, où les cheveux noirs -étaient mêlés de mèches grises. Alors, brusquement, elle se leva et -cria: - ---Ne sois pas si mignon, petit. Je ne suis qu’une pauvre femme, bien -pauvre. - - - - -XIII - - -Claire avait besoin d’un appui. Elle le trouva près de l’abbé Remier. -Elle n’aurait pu longtemps contenir cette sourde angoisse qui la -torturait. Le curé de Bonnal la recevait avec une bonhomie qui lui -donnait plus de confiance que des paroles savantes. Très vite, il porta -une vive lumière dans cette grande âme, si simple, si faite pour -s’attacher. Il fallait que Claire Lautier se courbât aux desseins de la -Providence. Elle devait accepter d’être séparée un jour de Simon qu’elle -avait dignement modelé. Tel était l’ordre divin. Mais il découvrait, en -cette fille de vieille souche rustique, un sentiment extrêmement fort et -saint qui l’emportait sur tous les autres. Elle ne voulait pas, avec -une sorte de volonté obscure et sacrée, que Simon, dont l’esprit était -sans défense, fût mêlé à la vie d’une mère frivole, fascinée par le seul -plaisir. Louise Lautier n’était pas prête à entendre les conseils -d’En-Haut comme ceux de la sagesse humaine. Elle s’éclairait aussi du -charme terrible des pécheresses. Elle ne cherchait que la volupté facile -et rêvait d’épouser celui qui l’avait détournée du bon chemin. Comment -ne pas trembler à la pensée que Simon, le fils du héros trahi, vivrait -près de cet homme. Claire disait: - ---Si je pouvais croire que Louise s’amendât, devînt meilleure, tout -s’aplanirait. - -Peut-être avouerait-elle un jour sa grande faute, avec ces larmes qui -purifient et à travers lesquelles on voit Dieu. S’il en était ainsi, -Simon trouverait en elle la lumière qui renouvelle l’âme. Rien ne -l’annonçait encore. - -L’abbé Remier, qui était sur le penchant de l’âge, recevait en lui ce -tourment. Malgré des apparences rudes, sa tête couleur de brique, aux -cheveux blancs, il gardait le même amour des âmes, aussi fort qu’au jour -de l’Ordination, quand le vent du ciel l’avait abattu sur les marches de -l’autel, dans la mort du monde. - -Claire poussait des cris qui l’émouvaient: - ---Voyez-vous, le capitaine Lautier me dirait: «Tu peux le laisser aller -maintenant»; mais il se tait, et mon frère est toujours près de moi. - -Alors il gardait quelque temps le silence; puis il trouvait des paroles -d’espérance. S’il avait pensé que Claire était saisie d’une pensée -égoïste, il se fût appliqué à l’en détourner. Mais il sentait bien -qu’elle eût donné sa vie pour sauver l’enfant. Et aucun mérite n’était -perdu. - -La saison devenait plus belle, le ciel était plus haut sur la vallée; la -rivière faisait un courant de lumière changeante, toujours -merveilleuse. Le matin, des brouillards s’élevaient; fumée comme d’un -grand feu de bois, vapeur bleue où toutes choses s’enchantaient. La -pointe du genièvre qui a l’air d’une arme, l’hiver, était une quenouille -pour les fils de la rosée; les griffes de l’ajonc bâtard retenaient de -l’or en fleur, les pierres paraissaient vivantes et comme douces au -toucher. D’un immense voile déchiré, dont les bords flottaient, l’eau -jaillissait dans sa jeunesse incorruptible. Les fées tournaient au -soleil. Et du haut des Ages, d’un point de fécondité, les rayons verts -du blé nouveau se mêlaient à ceux du colza fleuri. La roue de l’horizon -reprenait son glissement avec la saison en marche. - -Pendant les vacances de Pâques, Simon, entre deux averses, courut dans -les champs, découvrit dans un village inhabité une ruelle où s’ouvraient -des maisons basses, aux fenêtres vermoulues et sans vitres. Les murs -des vergers s’étaient peu à peu écroulés et les ronces liaient leurs -pierres. Un rayon mystérieux dorait parfois les cheminées noircies où -les vivants ne venaient plus s’asseoir. Mais l’enfant devinait là une -présence invisible, le murmure des fées dont on parle sous le manteau de -l’âtre, aux veillées. Quand il faisait doux, et assez de soleil pour -qu’il ne fût pas saisi de peur, il s’arrêtait près de ces portes ruinées -et regardait comme si des êtres de légende allaient en sortir. Pour son -plaisir et son rêve, il y avait aussi de hautes roches où il montait -afin de voir, tout en bas, les fêtes de l’eau. - -Le dimanche, il suivait Jacquier qui allait le long de la rivière, une -gaule de noisetier au poing. De midi au coucher du soleil, il ne le -quittait pas, l’admirant, quand il lançait sa ligne à travers les -trembles. Souvent le bonhomme tirait de l’eau une truite ou quelque -poisson blanc. Simon battait des mains et amusait le vieux valet plus -content de le voir rire que d’être heureux à la pêche. Jacquier disait: - ---Tu sais, Simon, ce n’est pas bien facile. Les poissons ne sont pas -fous; je t’apprendrai à leur ferrer le bec. - -Ils revenaient, quand le soleil avait glissé derrière le versant qui -devenait noir. - -Claire, à présent, ne se prêtait guère aux jeux de Simon. Le temps était -passé où elle se mettait à croppetons en faisant des mines enfantines. -Elle ne posait plus deux pommes rouges ou une orange dans le chariot -minuscule qu’elle tirait au moyen d’une ficelle, pour le conduire vers -lui. Alors il disait, selon ce qui était convenu: - ---Non, madame, c’est trop cher, je ne prendrai pas vos fruits. - -Elle s’amusait à discuter longtemps; puis tout à coup, feignant une -grande colère, elle s’écriait: - ---Eh! bien, monsieur, prenez-les pour rien. J’aime mieux ça. J’ai un -long chemin à faire et mes bœufs sont fatigués. - -Il prenait les pommes ou l’orange et se précipitait en riant dans les -bras de Claire. Et que de jeux pareils, dont elle ne semblait plus se -souvenir! - -Les beaux mois venant, elle s’attacha aux diverses besognes avec la -flamme qui la portait quand elle avait appris la mort de Jacques Renaud. -Un travail acharné l’avait sauvée. En ces moments, si elle cessait de -peiner à la maison et aux champs, elle sentait qu’elle allait tomber et -s’aliter. Alors Simon était à peine né, et Dieu le lui avait envoyé, ce -petit Moïse en proie au fleuve. Ces chansons, qu’elle murmurait sur le -berceau balancé, lui revenaient au cœur, ces chants qui deviennent si -poignants à mesure que l’enfant prend l’âge d’adolescence et s’éloigne. - -Elle était impuissante à le retenir aux Ages, bien assurée qu’elle avait -rempli plus que son devoir. On peut rendre le trésor de pur métal dans -son intégrité, mais un enfant longtemps abrité, chéri, c’était de l’âme -où vivrait toujours la meilleure part de sa vie. Et ses mains qui -l’avaient sauvé des eaux, comme dans la sainte histoire, pouvaient-elles -le rejeter dans le flot, lorsqu’il était encore sans défense? - - - - -XIV - - -L’été approchait. On le voyait bien aux verdures fortifiées de la -vallée, à ce moutonnement de feuillages couvrant le versant. La rivière -verdoyait aussi, et ses bords ne cessaient de vivre sous les trembles -reflétés. Elle apparaissait parfois telle une large faulx abandonnée qui -se recourbait dans l’herbe. - -Claire poussait les brettes et les bœufs dans un pacage que baignait la -Gartempe. En ce lieu, de hauts rochers noirâtres s’élevaient; et des -chênes attachant leurs racines entre les pierres versaient une gravité, -une sorte d’immense songerie. Le flot, à cet endroit, devenait couleur -de terre labourée. Tout bruit cessait; seule, murmurait la rivière qui -avait le luisant de l’huile. La paix était si forte, ici, que Claire en -était saisie. Mesurant le silence, un poisson sautait, faisait des feux -blancs qui s’éteignaient peu à peu; ou bien c’étaient des bulles, des -fusées de perles qui montaient de profondeurs où un rayon vert -tremblait. - -Claire, assise dans un repli de la prairie, ne prêtait guère d’attention -à cette vie de la rivière, ni au vol brusque du martin-pêcheur, beau -comme une poignée de tendres feuilles ensoleillées et qui paraît se -détacher des vergnes penchés. Le jacassement de la poule d’eau qui sort -de son trou ne la surprenait plus. Tout cela était trop familier. Près -de Tant-Belle couchée à ses pieds, elle restait immobile, recevant la -paix de l’air et de l’eau en tricotant quelque lainage pour Simon. Elle -songeait qu’elle était seule en ce monde et que, sans l’enfant, elle -aurait été une femme qui vieillit, inutile. Elle pouvait s’en aller chez -les morts, mais ce petit, il fallait le sauver. «Je donnerais ma vie -pour lui, songeait-elle, et ce serait de grand cœur. S’il y a quelque -chose de bon en moi, que ce soit pour lui... Mais je ne suis qu’une -pauvre fille.» - -Maintenant, avec le tremblement d’être impuissante, elle s’isolait. -Simon revenant de classe, elle ne passait plus ses heures près de lui, -penchée sur sa tête blonde, lorsqu’il apprenait ses leçons. Elle ne -lisait plus dans son livre pour lui faire répéter la page désignée par -le maître. Elle restait plus souvent seule dans sa chambre, près de -l’image de son frère; et tout bas elle lui demandait conseil. Mais rien -ne lui répondait. Devant Simon, elle s’appliquait à devenir plus calme, -à mieux contenir son cœur. Un soir, l’enfant, qui depuis longtemps -devinait ce refoulement, dont il souffrait, se précipita vers elle en -pleurant: - ---Tu m’aimes moins. On dirait que tu te caches de moi. - -Elle eut la force de ne pas montrer ses larmes, mais elle lui caressa la -tête et soupira: - ---Comment peux-tu parler ainsi? Je deviens vieille, voilà tout. Ta maman -est bien plus jeune que moi. - -Il leva vers elle sa figure grave et demanda: - ---Ça ne t’ennuie pas que je pense à elle, dis, maman Claire? Il y a -longtemps qu’elle n’a pas envoyé de lettres. Je te cachais mon chagrin. - -Claire put sourire et l’étreignit: - ---Il faut bien que tu penses à elle. Moi, j’y pense autant que toi. - -Les jours coulaient dans l’immense paix agricole. La vallée verdoyait -davantage. Le temps des foins était venu; on ne pouvait se servir de la -faucheuse mécanique en ces terres montueuses. Jacquier partait au petit -matin, quand le soleil monte des collines aussi douces au regard que la -plume du pigeon sauvage. A ses poings, la faulx tournait dans l’herbe -haute, blanchie de rosée, et il chantait pour se donner du cœur. Comme -les jours étaient chauds, avec des menaces d’orage, Claire et Jeannette -fanèrent sans répit. La charrette câblée entrait, dorée par le soir, -sous le portail de la grange où Jacquier, ruisselant de sueur, mais bien -content, la déchargeait. - -La pluie arriva comme l’herbe du dernier pré était presque sèche. On -avait eu le temps de faire des meules qui empêchent le foin de se gâter. -Au bout de huit jours, le ciel s’éclairant, on les ouvrit sous un ciel -tamisé de nuages, et qui ne grille pas l’herbe, mais la fane peu à peu, -en lui gardant tout son arome. Les jeudis, Simon aida à râteler avec ces -mouvements réguliers qui ne laissent pas de brindilles. - -Après les feux de la Saint-Jean, les blés jaunirent davantage; le vent y -courut, tel une fumée. Pas de plantes inutiles et mangeuses; à la saison -humide, on les avait désherbés avec soin. - -Quelque temps encore, et l’épi allait être bon à couper. Jacquier se -reposa un peu. Assis sur un billot de chêne, devant la grange, il -tordait de la paille pour en faire des liens qui tiendraient solidement -les gerbes. - - - - -XV - - -Le blé fut rentré en bonnes conditions et entassé sur la barge en -attendant les battaisons. En ce pays qui est divisé par des haies où -s’élèvent des chênes tailladés, la terre apparaissait dans sa nudité, -avec ses vallonnements, ses plateaux, où les miroirs d’eau faisaient -leur lueur, selon le jour. Sur les champs desséchés et comme roussis, la -bruyère, les genêts croisaient leurs couleurs; les châtaigneraies en -fleurs formaient au loin de hautes grappes d’or vert. L’air était plus -lourd, mais aux heures torrides le vent portait un souffle de source. - -Claire, cette année, ne pouvait prendre un repos bien gagné. Son cœur, -qu’elle avait étouffé de travail, lui faisait de nouveau sentir tout -son poids. Depuis longtemps Louise n’avait pas écrit, et Simon s’en -inquiétait. - -Un matin d’août, le facteur apporta une lettre où Claire reconnut -l’écriture de Mme Lautier. Elle était seule au logis, Jeannette et -Jacquier besognaient aux champs. Elle n’osait déchirer l’enveloppe et -ses mains tremblaient. Elle murmura: - ---Je perds la raison... - -Elle alla dans sa chambre dont elle verrouilla la porte. Elle put lire -enfin la lettre. Louise Lautier lui apprenait que son ami avait décidé -de l’épouser. Il acceptait que Simon vécût près d’eux; il le regarderait -un peu comme son fils. C’était elle qui l’avait exigé. - -Claire vint s’asseoir à la fenêtre; elle regardait un point fixe qui, -peu à peu, s’effaça en une sorte de brouillard. Elle laissa tomber sa -tête trop lourde dans ses poings fermés. C’était en elle comme un trou -brusquement ouvert où tournait sa pensée. Elle releva le front; une -ardeur creusait ses yeux; elle respirait avec peine et elle appuyait ses -mains sur ses genoux, tandis que la lettre avait glissé à ses pieds. -Elle resta quelque temps ainsi. Soudain elle s’agenouilla, tout d’un -élan, devant le portrait du capitaine Lautier. - ---Mon frère, viens à mon secours, celui qui t’a pris ta femme va te -voler ton enfant. Il le touchera de ses mains, celui qui t’a frappé dans -le dos, quand tu étais là-bas. Mon frère, tu me vois, à cette heure, -comme cela, toute broyée. Tu ne permettras pas que s’accomplissent ces -choses. - -Elle se mit debout, harassée. Il y avait autour d’elle un silence -extraordinaire, si fort, si cruel qu’elle eût voulu le chasser en criant -pendant des jours et des nuits. - -Elle ramassa la lettre afin de la lire jusqu’au bout. Louise Lautier -viendrait chercher Simon dès l’automne. Le mariage se ferait au -commencement de l’hiver. Tout était prêt. Simon serait riche. Ils -mèneraient tous les deux une vie très heureuse. Et Claire, on ne -pourrait jamais l’oublier. On pensait bien qu’elle irait à Paris pour -cette fête qui aurait lieu dans une grande église. Il y aurait des -monceaux de fleurs, des chants magnifiques, et l’on mangerait les mets -les plus succulents, arrosés de vins fameux. Louise commanderait pour -Claire une robe de soie comme on n’en voit pas à Bonnal. - -Elle déchira les feuillets; elle se mit à gémir longtemps, les mains sur -la bouche, mais ses yeux restaient sans larmes. L’heure approchait où -Simon allait rentrer de classe; elle se ressaisit, ouvrit la porte et -vint dans la salle. Elle alluma le feu et prépara le repas du soir. Puis -elle sortit dans la cour. Elle entendit de loin les pas de l’enfant. -Bientôt elle le vit pousser la barrière. Elle lui sourit, prit son sac -et elle le regardait ardemment. Elle lui posa maintes questions -auxquelles il n’avait pas le temps de répondre. Elle le considérait avec -des yeux dilatés; il s’en irait à l’automne; elle ne pourrait le suivre, -mais elle le verrait toujours dans son cœur à la lumière de ce soir. -Elle garderait en elle cette ombre légère des cheveux sur le front si -pur, ce pli de la bouche si gracieux que l’âme éclairait, et cette façon -de pencher un peu la tête, comme faisait le capitaine Lautier, quand il -était content et paisible. - -Lorsqu’il fut entré dans la maison, elle l’attira tout près d’elle: - ---Simon, ta maman a écrit. Elle t’emmènera à Paris avec elle. Moi, je ne -pourrai pas te suivre; tu resteras quand même, ici, partout... - -Il la regarda, tout étonné: - ---Tu voudrais donc me quitter, maman Claire? Je ne pourrais pas vivre -loin de toi. Tu viendras avec nous. - -Elle étendait son bras sur ses petites épaules et elle regardait au -loin, comme si quelque chose de terrible arrivait. Elle avait peur; -mais il ne la regardait pas aux yeux et il répétait: - ---Tu viendras avec nous. - -Elle murmura, et quelque chose l’étouffait: - ---Je n’habiterai pas avec toi. Cela ne se peut pas; je viendrai te voir -quelquefois. - ---Oh! souvent! - ---Souvent, si tu veux... Plus tard, on verra... Toi, tu ne sais pas -encore. - -Jeannette et Jacquier revenaient des champs. Claire songeait: «Quand -Dieu ferme un chemin, il en ouvre un autre. Que sa volonté soit faite.» - -Le lendemain, qui était un jeudi, Claire, après midi, emmena l’enfant -avec elle, dans la prairie, au bord de l’eau. Elle le fit asseoir tout -contre elle, posant ses mains sur sa tête et parlant peu. La lumière et -la chaleur de l’air effaçaient, ce soir, toute peine. Un faible vent, -qui portait la senteur du genièvre et de la bruyère chauffée, -blanchissait les feuilles du tremble. Claire, en ces moments, acceptait -une grande trêve et recevait cette paix. Elle resta longtemps immobile, -le regard fixé sur des feuillages où battait un rayon vert. Elle aurait -voulu que le ciel l’enlevât au sol, bien doucement, à cause de son cœur -blessé. Simon s’étonnait de cette immobilité et du poids de cette main -jadis si légère et qui pesait lourdement sur lui. Il demanda: - ---Je voudrais bien pêcher. J’ai porté ma ligne et tout ce qu’il faut. - -Elle parut s’éveiller et elle s’anima de gaieté. Tant de souvenirs se -levaient! Elle se rappelait un jour pareil; elle lui avait taillé sa -première gaule de noisetier, courte et fine pour que son petit bras pût -la soutenir. Il tapait du pied en jetant sa ligne où ne se prenait aucun -poisson. Elle voyait luire le bout de langue qu’il tirait, tout -appliqué. En rentrant à la maison, il avait pleuré de ne pas rapporter -le moindre fretin. Alors Jacquier lui avait dit qu’il lui apprendrait à -chanter la chanson qui apprivoise les goujons. Il s’était mis à rire et -à trépigner de joie. - -Elle vint sur la rive près de lui. Il avait pétri des boules de son mêlé -de terre pour les jeter à l’endroit où il pêchait. Quand le bouchon -filait sur l’eau, Claire l’avertissait du moment où il fallait tirer sa -ligne. En une heure, il prit ainsi une vingtaine de goujons. Il les -enfila par les ouïes dans un jonc noué au bout. Il dit: - ---Je suis content près de toi, maman Claire. - -Elle hocha la tête, voulant goûter en silence le bonheur présent. Comme -le soleil déclinait, Jacquier parut. Il portait une longue gaule. - ---Tu vas voir, petit, comment on les apprivoise! - -Il détacha du bord un bateau plat. Il y monta, et, d’un coup de perche, -il le poussa sur le flot. D’un mouvement fort et fin, il déroula sa -ligne dont l’extrémité effleura l’eau. Il la laissait quelque temps -filer, puis il la retirait vivement et recommençait dans un rythme -parfait. Parfois un poisson semblait s’élancer hors du courant, mais il -était bien ferré. Le butin s’amassait peu à peu. Le bateau, sous la -poussée de la perche, avançait; et, de temps à autre, la gaule se -courbait. On entendait un bruit d’eau froissée, une lueur d’écailles -jaillissait dans un égouttement de feux blancs. Claire et Simon -suivaient Jacquier du regard. Il s’éloignait, et l’on ne pouvait plus -percevoir le «blouf» du chevesne vorace, mais le chemin liquide -s’étoilait au point que touchait la ligne. Le soir rougissant la rive, -Jacquier ramena le bateau où il avait reposé sa gaule. Sa perche -ruisselait d’argent, car il l’enfonçait plus qu’à moitié dans la rivière -plus profonde en ces parages. - -Il sauta dans la prairie rase et jeta aux pieds de Simon plus de vingt -poissons. Claire ne les regardait pas, mais seulement les yeux de -l’enfant pleins de joie. - -Jacquier rassembla son butin dans un seau garni de fougères. L’heure -était avancée. Claire et Simon remontèrent vers les Ages. Le bonhomme -apprit à l’enfant comment on tuait la loutre. Il fallait que la rivière -fût gelée; alors elle sortait de l’eau et venait dans les champs -chercher quelque nourriture. C’était le moment de la guetter. Autrefois, -quand il était plus jeune et ne craignait pas autant le froid, il en -avait abattu beaucoup. C’était une bête au poil bien plus doux que le -velours, et la pluie ne prenait pas dessus. Quand ils rentrèrent à la -maison, Jeannette venait de tremper la soupe. - ---Prépare la poêle, je te porte de braves citoyens! s’écria Jacquier. - -Tout de suite, Claire et Jeannette se mirent à écailler les poissons et -à les vider. Jacquier bourra sa pipe de tabac et l’alluma. Il voulut -conter une gnorle[A] pour faire rire Simon. - -[A] Histoire malicieuse. - ---J’ai fait ma besogne. Le reste est aux femmes, toutes les choses de la -maison. Il y avait une fois un mari qui avait les fourmis dans les -jambes et ne trouvait jamais rien de fait à son goût, sous son toit. Un -jour qu’il s’en venait de faucher un bout de pré, il se mit en colère et -grogna tellement que sa femme lui dit: «Pourquoi faire comme ça le -vaillant? Demain, nous changerons de besogne, tu travailleras à la -maison et moi aux champs. J’entendrai chanter les oiseaux.» Il accepta -et riait dans son poil. On verrait bien si elle gagnerait à l’échange. -Pour lui, ces babioles de ménage, ce ne serait rien. Belle besogne, -qu’il dit, vingt femmes ne font pas en dix journées autant de travail -qu’un bon paysan comme moi en trois couples d’heures. Dès la pique du -matin, elle partit pour les champs, la faulx sur l’épaule. Lui, il -battit la crème pour le beurre, mais, au bout d’un petit moment, il eut -la pépie, et il n’avait pas envie de boire du lait, c’est bien trop doux -pour un fier gosier. Il avait une rude gorge: s’il n’avait pas autre -chose, il avait ça. Alors il s’en fut à la cave tirer du cidre. Pendant -qu’il remplissait la bouteille, il entendit qu’un goret trop vaillant -entrait dans la maison, tout comme chez lui. Il craignit qu’il ne -renversât la baratte et courut le chasser, mais il oublia de remettre le -fausset. Le cidre n’oublia pas de couler et il était pétillant comme un -diable. La baratte était tombée et le cochon se barbouillait de crème, -il avait la babine blanche, comme si notre perruquier lui avait frotté -le poil avec de la poudre à savon. Le cochon trouvait que la vie était -bonne. Quand il vit ça, l’homme fut moins content que le cochon. Il ne -pensait plus à la barrique, il était colère comme un coq d’inde au -croupion passé aux orties. Il chassa le cochon et le poursuivit si -vaillamment qu’il heurta du pied une barre de bois et il tomba dessus -son nez qui était assez long. Il se releva et tapa sur le goret si -bravement avec la barre de bois, que l’animal fut tué raide. Tant pis, -ça ferait du boudin. Enfin il remarqua qu’il avait passé le fausset dans -la boutonnière de son pet en l’air. Il descendit les marches de la cave -quatre à quatre. Le cidre avait fait un petit étang où l’on pouvait -barboter. Ayant remis le fausset, pour que le cidre ne rentre plus dans -la barrique, m’est avis, il s’en remonta dans la cuisine. Il avait de la -peine à voir ce cidre que buvait la terre et non pas lui, le pauvre. Il -restait quand même de la crème. Il en remplit la baratte et recommença à -lui bailler le fouet. - -Jacquier s’arrêta, frappa sa pipe contre la pointe de ses sabots pour en -faire sortir les cendres. Il la garnit de tabac qu’il alluma avec une -braise. Simon s’écria: - ---Ce n’est pas fini, il faut continuer, Jacquier. - -Jacquier le regarda du coin de l’œil et dit: - ---Je te couperai ton bout de nez, il est trop curieux. - ---Tu me le couperas après, mais raconte. - ---L’homme, pendant qu’il barattait, se souvint que la vache était à -l’étable, et que son ventre devait être aussi creux que la cornemuse de -feu Bontier. Il était tard et elle n’avait rien mangé ni de mouillé, ni -de sec. Et pas le temps de la mener au pré! Sur la maison, il y avait de -l’herbe; c’était pas un toit comme le nôtre. Il eut l’idée d’y faire -monter la vache. Et ce toit, il était appuyé à un coteau. Mais le veau -gambadait. Notre Jean-femme prit la baratte sur son dos. Comme ça, on ne -la renverserait pas. Il alla faire boire la pauvre bête. Comme il pliait -l’échine pour tirer l’eau du puits, la crème lui coula dans le cou et -le graissa comme il faut. Puis, au moyen d’une sorte de pont qui -joignait le coteau à la maison, il poussa la vache sur le toit. Il -pensait à tout. On est petit près de ces hommes. Il n’y en a plus -beaucoup dans ces parages. Comme il était mi-jour, il laissa cette -baratte au démon. Ils étaient brouillés tous les deux. Il fit de la -bouillie; avec quoi, je n’en sais rien. Il accrocha la marmite dans la -cheminée. Comme il était devenu prudent, il pensa que la vache pourrait -faire une chute et se casser la barre du dos. Il monta près d’elle et -lui passa une assez forte corde au cou et il eut l’idée d’en laisser -tomber un bout par le tuyau de la cheminée. Il se la lia au jarret, et -l’eau bouillait dans la marmite. Il fut bien tranquille pendant un petit -moment, il faisait de la brave besogne. Mais la vache, qui n’avait pas -l’habitude de brouter l’herbe du toit, tomba, et son poids tira d’un -coup l’homme par le tuyau de la cheminée. Il y resta tout pendu et il -miaulait comme un maître chat dont on écrase la queue; il ramonait par -force la cheminée, pendant que la vache nageait dans l’air. La femme, -voyant que son homme si vaillant n’apportait pas à manger, s’en revint à -la maison. Quand elle vit sa vache qui beuglait en ramant avec les -pieds, elle pensa devenir folle, coupa la corde et, du coup, l’homme -dégringola sur la marmite. Cette journée lui a suffi; le lendemain, il -alla faucher en chantant une brave petite chanson. - -Simon étouffait de rire. Claire, heureuse de le voir si gai, dit à -Jacquier: - ---Il n’y a que vous pour conter de ces histoires. - ---Je le crois bien, grogna-t-il. Aujourd’hui on aime mieux jaser des -boniments de la ville. Mais moi, j’ai point oublié ce que m’ont appris -mes vieux. - -Les poissons étaient roulés dans une serviette, poudrés de farine. -Jeannette mit des branches bien sèches dans le feu et posa la poêle sur -son support. Elle la remplit d’huile de colza qui pétilla autour du -croûton de pain qu’elle y avait jeté. Quand elle fut assez brûlée, les -poissons s’y dorèrent tour à tour. - -Après la soupe, qui était servie sur la table de cerisier, on les mangea -tout craquants comme de la miche fraîche. Claire, selon son habitude, -veillait à ce que Simon mangeât bien. Elle écartait l’inquiétude. Elle -écoutait le petit qui racontait des récits qu’il avait appris dans ses -livres. La belle journée laissait en elle son reflet, un peu de sa -grande lumière. On n’avait pas fermé les volets, les premières étoiles -traçaient sur les vitres des signes vivants. Le murmure de la rivière -s’élevait dans le silence et la paix. Claire, tandis que l’enfant -parlait, regardait les moindres choses, les chandeliers de cuivre poli, -les lampes à huile dont on ne se servait plus, la carabine accrochée -au-dessus de la cheminée, les assiettes brillantes du vaisselier et, -dans un angle, sous un miroir, le berceau de chêne où sa mère l’avait -balancée. Simon, à son tour, y avait dormi. Sur ce nid, aujourd’hui -vide, et peut-être pour jamais, revenaient toutes les chansons murmurées -par des lèvres fidèles, au souffle du souvenir qu’on ne pouvait tuer. - - - - -XVI - - -La bonne fête du 15 août, la frairie de Bonnal, les battaisons -annoncèrent la fin de l’été. Claire n’avait reçu que de brèves nouvelles -de Louise Lautier, qui ne fixait pas encore la date de son arrivée aux -Ages. - -Elle cachait toujours mieux sa peine. Elle parlait maintenant du départ -de Simon sur un ton apparemment calme. Quelquefois, les dents serrées, -elle disait à l’enfant: - ---Quand tu seras là-bas, il faudra que tu vives comme ici, sagement, -sans oublier les prières que je t’ai apprises. Et, mon petit, tu prieras -pour moi. - -Insensiblement, par une volonté lente, elle s’était composé une mine -plus sévère. Elle ne riait plus comme autrefois, ou bien c’était par -à-coups, précipitamment, comme on sanglote. Des heures entières, un -étrange poids la courbait; elle ne parlait que rarement et par -nécessité. - ---Quand il s’en ira, songeait-elle, il souffrira moins de quitter une -femme comme moi, si triste. Les enfants aiment celles qui savent rire. - -Elle en vint à le repousser doucement, quand il se précipitait dans ses -bras comme autrefois, au retour de classe. Simon s’en étonnait; à la -longue, il devina un mystère qu’il ne pouvait percer. Parfois, après des -jours où elle refoulait son cœur, Claire l’étreignait avec une ardeur -subite, puis elle dénouait vite ses bras et l’éloignait à la hâte. Tous -ceux qui la connaissaient, trouvaient qu’elle avait beaucoup changé. -Quelque chose l’avait peu à peu desséchée. Sa figure pleine, au teint -chaud, se creusait aux tempes, près de la bouche, et deux traits -d’ombre lui barraient à présent les joues. Elle, qui avait toujours eu -la taille forte, recoupait ses robes pour les empêcher de glisser. - ---Maîtresse, disait Jacquier, il y a du vilain qui vous ronge. - -Ses bras devenaient plus lourds et ses mains lui faisaient mal, quand -elle trayait les brettes. - ---Je deviens vieille, voilà tout, répondait-elle aux gens qui -s’inquiétaient de sa santé. - -Elle suivit avec plus d’assiduité les processions rustiques ou l’on -demande la guérison de l’âme et du corps. Elle allait sur la colline -prier la Vierge du sanctuaire, qui se dresse dans une poignante -solitude. Elle s’agenouillait, laissait tomber son front sur ses mains -jointes; aucune parole ne sortait de sa bouche; tout son cœur, au fond -d’elle, n’était qu’une grande imploration silencieuse. La Vierge savait -mieux qu’elle ce qu’il fallait souffrir pour mériter l’espérance. - -Claire se donnait toute en ce monde et par delà. Elle fréquenta les -bonnes fontaines qui font leur lueur secourable dans les bois, près des -hautes croix de chêne et sous leurs bras étendus, où tant de poitrines -humaines, à l’exemple du Seigneur, ont saigné invisiblement pour des -sacrifices secrets. - -Chaque semaine, elle cherchait un appui auprès de l’abbé Remier. Elle -lui annonça le prochain mariage de Louise Lautier avec l’homme qui -l’avait poussée dans l’abjection. Elle ne le connaissait pas, mais elle -le regardait comme l’image même du démon. Ce soir, elle parla longuement -pour se délivrer: - ---Parfois, je me suis laissé prendre à des sentiments égoïstes et -j’aimais peut-être Simon pour moi-même. A présent, je suis détachée. -J’ai accompli mon devoir en élevant cet enfant, et j’avais assez de -force pour le laisser partir sans me plaindre. Ce mariage a tout changé. -Puis-je supporter que Simon vive près de l’homme qui a corrompu sa mère, -navré le cœur de mon frère? Non, je ne le peux. Ce n’est pas de moi -qu’il est question, mais de l’âme et de l’honneur de Simon. Il est -encore sans défense... - -Alors elle pleura dans ses mains: - ---Sans défense, il est sans défense... - -L’abbé Remier la guida prudemment. Il s’efforça de l’apaiser, mais il -sentait bien que le cas était grave. Il dit: - ---Il faut prier. Là est la source de lumière. Ne vous laissez pas aller -au doute ni à la haine. C’est l’espérance de Dieu qui garde tout. - -Claire, en revenant aux Ages, s’arrêta souvent en chemin. La route, -qu’elle faisait jadis d’une seule traite, lui paraissait interminable. -En montant la côte à petits pas, elle était prise d’essoufflement; elle -portait un cœur trop lourd. - - - - -XVII - - -L’automne montra sa première ardeur; la vallée parut s’élargir pour -livrer passage à quelque immense miracle. Une flamme secrète brûlait -dans les bois et sur les eaux. L’enchantement annuel descendait de -l’étoile du soir et ne touchait que la pointe des arbres avant de -glisser le long des branches pour se répandre à terre. Un empire de -brumes et d’or végétal naissait; la rivière, l’étang de Bonnal, la -moindre source appelait une lumière de songe. Des semaines passèrent. -Les champs devinrent plus beaux que le ciel. L’air était d’une sonorité -étrange; partout frémissait une couleur de feu léger dans les feuillages -plus tremblants. L’horizon s’éloignait et rompait son cercle sous la -poussée d’une ardeur mystérieuse. - -Claire s’asseyait le soir, près de Simon, sur le banc du seuil. Sa -figure était pâlie et plus creusée; ses yeux sombres paraissaient -agrandis. Elle avait dû louer une servante de quinze ans pour aider aux -travaux du ménage et de la grange, Jeannette ne pouvant suffire à la -besogne toujours pressante. - -Jacquier grognait: - ---Notre maîtresse, qu’est-ce que vous avez contre vous? - -Il ne l’interrogeait pas davantage. Un jour, elle lui répondit avec une -douceur qui le toucha: - ---Occupez-vous de Simon, je suis trop lasse pour le distraire. - -Vers la fin du mois d’octobre, elle cessa de travailler. Elle abandonna -les soins du ménage à Jeannette. Elle se tenait près d’une fenêtre et -reprisait lentement le linge de Simon, en songeant que bientôt elle -serait seule dans cette maison. Elle s’habituait à cette pensée. Elle en -faisait entrer la pointe au fond de son cœur. Elle ne pouvait que -supplier Dieu qu’il gardât Simon du mal et de tout danger. Dans sa -douleur, il y avait la profonde paix du bien accompli. Elle attendait -une sorte de prodige, et elle aurait voulu en être déchirée; la graine -meurt sous la pousse neuve. Mais elle n’était qu’une faible femme avec -trop d’amour. Souvent Simon la surprenait au milieu de ces tourments -obscurs; c’était lui maintenant qui racontait des histoires pour tâcher -de l’égayer. Il avivait, sans le savoir, la plus grande peine du -monde. - - - - -XVIII - - -Comme novembre approchait, Claire dut s’aliter. Le médecin de Bonnal, M. -Vardier fut mandé à son chevet. Il déclara qu’il s’agissait d’une -grippe, compliquée d’anémie. Quelques soins appropriés et la malade -guérirait comme par enchantement, en cette terre des Ages où soufflait -l’air le plus pur. - -Le temps était pluvieux; l’eau, d’où étaient nés tant de beaux -feuillages, allait les reprendre et les dissoudre. Le ciel s’éclaira, et -dans la cour un tilleul à la tête ronde ne gardait plus qu’un arc de -feuilles d’or pâle, tel une lune qui s’effile peu à peu. - -Claire voulut se lever; elle avait été mécontente que l’on appelât le -médecin. Elle n’éprouvait qu’une grande lassitude. Pour montrer que -c’était là un malaise passager, elle se remit, tant bien que mal, à -travailler dans la cuisine. Mais elle ne put longtemps continuer; elle -avait des étourdissements brusques. En ces moments, elle s’appuyait à la -table, pour ne pas tomber, et souriait afin de cacher cette faiblesse -étrange qui lui faisait peur. - ---Voilà ce que c’est d’avoir fait la paresseuse au lit, disait-elle. - -Simon se montra si affectueux, si tendre qu’elle en fut toute remuée. Il -lui prenait sa figure amaigrie, à deux mains, et il la baisait sur les -yeux et les joues creuses. Elle le repoussa bientôt avec violence, -souffrant terriblement de ces caresses et de ces regards qui lui -enlevaient en un instant le courage qu’elle amassait. Alors son cœur se -fondait; le tremblement de sa bouche annonçait les larmes; et, -s’éloignant, elle égrenait des prières. - -Jacquier sentait qu’une menace tournait sur la maison. Le soir, en -revenant de labourer, il regardait Claire à la dérobée et il grognait. -Il l’avait connue forte et pleine de vie. Quel mal la changeait ainsi? -Ses moindres mouvements étaient lents; elle s’immobilisait, des heures. -Son regard paraissait plus doux, mais la bouche faisait un trait blême. -Jeannette l’interrogeait sur les choses de la maison, pour lui redonner -goût à l’ouvrage, mais elle répondait: - ---Tu sais bien ce qu’il faut faire. - -Elle ne s’abandonnait pas au doute, mais son âme ardente amenuisait le -corps; elle n’y prenait pas garde. - -Simon devinait les sentiments secrets qui la travaillaient. Quand elle -ne le repoussait pas, il venait s’asseoir sur un tabouret, à ses pieds, -et il lui faisait la lecture dans les livres que l’instituteur lui avait -prêtés. Un jour, comme elle se penchait sur lui, il vit tomber sur la -page qu’il lisait une grosse larme qui s’y écrasa. Alors, n’y tenant -plus, il s’écria: - ---Maman Claire, pourquoi changes-tu comme ça? Je suis toujours ton -petit. - -Elle avait caché sa figure dans ses mains, il les écarta doucement, et -il regardait ces yeux rougis, creusés. Elle respira avec force, et, -quand elle put parler, elle dit: - ---Il ne faut plus me faire la lecture, Simon. Je t’aime toujours, tu le -sais bien. - -Il se leva du tabouret où il était assis. Il caressa timidement les -mains trop blanches, appuyées sur les genoux; puis, avec le sentiment -d’un mystère trop grand pour lui, il s’en alla dans le bûcher où -personne ne pourrait le voir pleurer. - - - - -XIX - - -En ce pays que le vent dépouillait de ses feuillages, on labourait. Dans -l’enveloppement des brumes, on entendait tinter la chaîne de la charrue, -souffler la paire de bœufs, et des cris éveillaient des espaces -inconnus. En ce mois, les travaux des anciens âges revenaient dans ces -champs morcelés qui se doublaient de mystère. C’était toujours la même -marche, cette hâte lente d’où coule la pensée avec le sang. - -Jacquier put mener à bien les labourages. Le vieil acharnement qui -triomphe des pluies et des vents le reprenait; il s’agissait d’accomplir -ce qui était tracé et qui ne changeait pas, comme la forme du grain de -blé. - -Mais, quand il revenait des champs, il s’affligeait de voir Claire -assise près du feu, courbée. Dans le pays, on s’étonnait qu’elle eût -vieilli aussi brusquement. On disait sous le manteau, à la veillée, que -cette lassitude n’était pas naturelle. - -Un jour, une femme de Ballanges, qui connaissait beaucoup de secrets, -presque tous perdus aujourd’hui, dit à Jacquier: - ---Mon pauvre, regarde bien, l’enfant est trop beau et trop fin. Claire -n’est pas sa mère et elle l’a élevé aussi bien qu’une bonne mère. M’est -avis qu’elle lui a donné plus que son sang. C’est pour ça qu’elle périt. -Quand on tire de l’eau, il faut qu’elle passe ailleurs. - -Les jours s’écoulaient. Claire paraissait toujours plus appesantie. Peu -à peu, de vieilles gens vinrent la voir à la faveur des plus futiles -prétextes, et ils la regardaient avec une grande curiosité. En s’en -allant, après avoir parlé des choses de la maison et des champs, ils lui -conseillaient des tisanes d’herbes, des pratiques secrètes. Elle -souriait, haussait les épaules et s’écriait qu’elle n’était pas malade. -Un soir, Jacquier, n’y tenant plus, lui dit: - ---Maîtresse, rien ne vous fait mal, et c’est bien plus dangereux! Moi, -j’ai trouvé ce qui vous tient. Il faut défaire «l’encontre»[B]. On vous -a jeté un sort. - -[B] Mauvais sort. - -Claire avait horreur de la superstition, dont quelques vestiges -subsistaient, çà et là, dans ce pays. Elle rabroua le bonhomme et lui -demanda de ne plus s’inquiéter. Si, quelques jours, elle avait été -obligée de s’aliter, elle allait, à présent, beaucoup mieux. Il ne -s’agissait que de faiblesse, il fallait seulement prier Dieu. - -Jacquier se tint coi; mais il s’attachait à son idée. Pendant une -semaine il fut soucieux. Il désirait que Claire écoutât ses conseils et -vînt avec lui faire visite à la vieille Pouraud qui nichait dans -l’étrange village désert où habitaient les fées. On ne savait pas l’âge -de cette femme; les uns disaient qu’elle avait au moins quatre-vingt-dix -ans, les autres, qu’elle venait de franchir les cent ans. Le maire de -Bonnal, Jantou Prufaud, petit propriétaire, ami du progrès, mais qui -voulait que son fumier restât à sa porte, tenta vainement de la décider -à entrer à l’hospice. La commune lui fournissait quelques pains par -mois. Elle avait la réputation d’être sorcière, mais bonne femme. -Quelques jeunes filles allaient encore la voir, en cachette, pour faire -disparaître par enchantement des verrues ou ces rougeurs qu’on appelle: -feu sauvage. Les vieux connaissaient sa puissance; elle était défaiseuse -de sorts ou releveuse d’encontres. Autrefois, il y avait seulement -trente ans, beaucoup lui demandaient une aide, un appui, en cette -campagne où la solitude entretient tant de mystère. En façon de merci, -on lui apportait une bouteille de vin, un bout de lard ou de salé; elle -n’acceptait jamais d’argent. A présent, elle ne sortait plus de son -trou, sauf une fois par semaine pour aller chercher son pain. - -Jacquier la considérait avec respect, l’ayant vue jadis dans tout son -prestige. Elle relevait l’encontre et il savait bien, lui qui n’ignorait -rien des choses de la campagne, qu’il y en avait de plusieurs sortes: -l’encontre d’air qui vient par refroidissement et coup de vent pluvieux; -celle de terre qui apporte rhumatismes, goutte, enflure du corps -produite par la fraîcheur du sol d’où s’échappe le poison des vipères et -autres bêtes à venin. Après une journée de dure besogne, on s’étend sur -le pré, à l’ombre, lorsque le sang est bouillant; de là des maux qui -travaillent les membres et courent dans les os jusqu’à la mort. - -Il avait demandé secours à la mère Pouraud; il s’en était bien trouvé. -Dans son verger mangé d’orties et de plantes sauvages, se trouvait un -puits à la margelle écroulée; crapauds, salamandres, grosses couleuvres -y venaient à la chaude saison. C’est de cette eau qu’elle avait puisée -pour la faire chauffer sur un feu de sarments de vigne. Elle s’était -mise à genoux, et, dans le liquide soulevé à gros bouillons, elle avait -jeté les brindilles calcinées. Elle observait leurs mouvements divers en -marmonnant des paroles. - -Jacquier avait bu de cette eau charmée. Elle se servait aussi d’aubépine -blanche. Quand les charbons tournaient dans une fiole, en frôlant les -parois du pot, il s’agissait d’un mal du bras ou des jambes; et de la -tête, s’ils montaient vers le goulot. - -La mère Pouraud défaisait le soleil. Elle remplissait d’eau un verre, le -couvrait d’un linge et le retournait. Si les bulles d’air s’élevaient -d’une certaine façon, le plaignant souffrait d’une insolation, mais elle -disait des syllabes secrètes et le soleil quittait la peau du malade où -il n’était pas à sa place. Elle jeûnait, cela lui était facile, et son -jeûne, coupé de croûtons de pain et mêlé à des prières, chassait les -fièvres. - -Dans la semaine qui précède la fête des morts, Jacquier, ayant achevé sa -besogne, entra dans la chambre de Claire, ouvrit l’armoire et prit en -hâte un de ses corsages qu’il roula avec soin. Si la souffrante ne -pouvait l’accompagner, un peu d’étoffe, pourvu qu’elle eût touché son -corps, permettait de défaire l’encontre. Claire n’était pas malade, mais -il fallait lui enlever cette fatigue mystérieuse qui pesait sur elle. - -Jacquier prit un bâton, alluma une lanterne et fit en sorte que sa -maîtresse ne s’aperçût pas de son manège. A travers champs, sous un ciel -pluvieux, dans la rage du vent d’ouest, il gagna le village désert. Il -s’en allait gravement et soupirait qu’il n’y eût guère que lui et -quelques vieilles gens pour croire encore aux puissances cachées. -Bientôt il devina dans l’ombre la ruelle où s’ouvraient des seuils -fracassés et où nul n’entrerait plus. Il vit briller la goutte jaune -d’une lampe dans une maison basse à une seule pièce. Il s’approcha de la -fenêtre et, près du feu, il aperçut la vieille Pouraud qui se chauffait, -assise sur un escabeau. Dans un coin, sur un coffre, des poules noires -dormaient, la tête sous l’aile; un chat au poil roussi les regardait, -immobile. - -Il frappa la porte de son bâton. Un cri aigrelet lui répondit. Il leva -le loquet et il entra, tellement saisi qu’il oublia de souffler sa -lanterne. Elle tourna vers lui une tête énorme où les traits, autour du -nez recourbé, se resserraient comme par un cordon tiré sous la peau. -Elle regarda Jacquier; ses yeux, cerclés d’une membrane rouge, -clignotaient, et elle étirait son cou fripé, tel un linge qui a trop -servi. Elle marmonna: - ---Assieds-toi, souffle ta lanterne. - -Il la souffla et s’assit sur une chaise boiteuse. Elle se taisait, -appuyant de nouveau son front dans ses mains usées. Il tenait les -paupières mi-closes, il attendait qu’elle parlât. Elle dit enfin: - ---Tu ne viens pas pour toi, mon fi. C’est pour Claire des Ages, ta bonne -maîtresse... - -Il expliqua qu’il avait apporté un de ses corsages. Il le tira de sous -sa blouse. Elle le palpa, pencha dessus sa tête pesante: - ---Mon fils, souffla-t-elle avec tremblement, je ne peux rien faire. Elle -n’a pas de mal. - ---Mais, vieille, elle est toute changée. Elle a quasiment fondu, et il -me semble qu’elle n’a plus de vie. - ---Oui, c’est un feu qui n’est pas d’ici. Elle s’en va... très loin. Tu -ne peux pas la suivre, ni moi. Elle a donné ce qu’on ne peut point payer -sous le soleil. - -Les poules noires remuèrent un peu sur le coffre, et le chat jaune -regardait brûler les braises. La mère Pouraud ne parla plus; le vent -ronflait entre les ais disjoints de la porte. Tout à coup elle parut -s’éveiller: - ---J’ai vu le petit. Il ne m’a pas vue. Il est tourné comme un bon -fuseau. Les deux Dames le gardent. - -Jacquier s’écria: - ---Vous pouvez relever l’encontre. Claire des Ages n’est plus la même. - -Elle repartit: - ---Il n’y a pas d’encontre, mais les Anges l’ont entendue prier. Elle est -plus forte que moi. Je n’ai que les eaux, les petites plantes, le feu... -Il faut se taire. - -Il se leva, posa sur le coffre un bout de salé en offrande. - ---Je vais rallumer ma lanterne à votre feu, dit-il. - -Il prit des brindilles qu’il enflamma, mais elles s’éteignaient, quand -il les approchait de la chandelle. Alors, plein de peur obscure, il -regarda la mère Pouraud. - ---Tu vois bien, dit-elle, mon pauvre! La lune est levée sous le nuage. -Tu peux partir comme ça, sans lumière. - -Il voulut parler, mais quelque chose le tenait au cou. Et il comprit -qu’il n’avait plus qu’à s’en aller. - - - - -XX - - -Claire, en ces jours pluvieux et ventilés, ne quittait guère la maison. -Elle considérait les travaux du ménage et de la ferme sans avoir même le -désir d’en prendre sa part. Elle se sentait comme détachée du monde; sa -peine s’allégeait. Simon, bientôt, partirait pour la ville, loin d’elle. -Par des paroles et des silences, elle avait la force de l’habituer à -cette pensée. Dans ses nuits de veille, elle demandait à son frère -défunt de tout conduire. Elle savait bien qu’on ne pourrait tout à fait -l’enlever à l’enfant et qu’une divine puissance domine tous les départs. -Elle ne s’appartenait plus, ayant donné ses jours passés et à venir. Il -lui semblait que Dieu avait reçu ce don silencieux. - -La fête des Morts arriva. Claire, avant le jour, se leva et vint sur le -seuil; les branles coutumiers frappaient les bords de l’horizon noir, -où, sur un point, naissait une sorte de vapeur blanche. Elle écoutait le -son de la cloche, assourdi, qui parfois se perdait dans le vent -tournant. Elle se souvenait de semblables crépuscules, quand sa mère -allumait sa lampe plus tôt que de coutume. Elle et son frère -s’éveillaient dans cette aurore des défunts qui demandent le souvenir du -cœur périssable et la prière de l’âme éternelle. Ramenant son manteau -sur sa poitrine, comme le soleil se levait: - ---Mon frère, inspire-moi. Tu as donné ta belle vie, je voudrais donner -la mienne pour cet enfant qui sommeille encore. Il va partir, mais il ne -faut pas qu’il soit perdu. - -Elle revint dans la chambre. Simon dormait, elle ne l’éveilla pas. -Depuis deux mois, elle n’était pas allée à Bonnal, à cause de ces -faiblesses étranges qui la prenaient. Mais, ce matin, une ardeur -profonde la tenait. Elle accompagnerait Simon à l’église pour honorer la -tombe de famille. - -Elle l’habilla d’un vêtement noir qu’elle lui avait fait tailler pour -cette fête, où ce serait crime d’oublier. Lorsque, tous les deux, ils -eurent dit leur prière, devant un crucifix qui dominait de ses bras le -portrait du capitaine Lautier, Claire attira l’enfant contre elle. - ---Simon, c’est la dernière fête de Toussaint et des Morts que tu -passeras ici. Dans quelques mois, tu seras dans la ville. Mets-toi à -genoux et prie pour moi, mon petit. - -Il avait envie de pleurer, mais il s’agenouilla, tandis qu’elle restait -debout, en appuyant légèrement ses mains sur sa tête. - -A mi-voix, elle demanda: - ---Redis avec moi les paroles que je vais prononcer: «Jésus qui avez -souffert, ayez pitié de Claire Lautier. Elle voudrait vous servir et -elle ne sait plus en quelle route elle est arrivée. Que son frère, le -bon capitaine Lautier, vous parle d’elle, il est tout près de Vous, et -Vous l’écouterez. A votre exemple, il a été couronné d’épines et pas une -goutte de son sang n’est perdue.» - -Simon répétait avec Claire chaque mot de cette prière et une flamme -blanche montait en lui, toute la pureté de son âme, qu’une plus grande -âme guidait. Elle reprit en tombant à genoux, et il y avait dans sa voix -le tremblement des larmes qui éclairent: - ---Jésus, ayez pitié de Claire Lautier. Prenez-la, si c’est votre -volonté. Et moi, je suis un petit garçon qu’elle a tenu par la main. -Ayez aussi pitié de moi. Ouvrez les yeux de Louise que le capitaine -Lautier a aimée et qui... - -Simon sentait qu’elle allait suffoquer d’angoisse, mais ces paroles -étaient pour lui mystérieuses. Elle murmura: - ---Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons. - -Elle redit, tandis que Simon, tourné vers elle, s’étonnait de ne voir en -ses yeux aucune larme: - ---Comme nous pardonnons. - -Elle releva dans ses bras l’enfant et, comme il allait pleurer, elle se -mit à sourire et elle s’écria: - ---C’est aujourd’hui la fête des Saints et il ne faut pas pleurer. - - - - -XXI - - -Le jour des Morts, Claire vint à Bonnal avec Simon. Toujours la même -faiblesse la tenait. Elle avait fait un dur effort pour assister à la -messe. Elle s’était privée de la communion, ne pouvant à jeun accomplir -le chemin qui maintenant lui paraissait si long. - -Sur la place, les gens de campagne étaient rassemblés. L’église, à peu -près vide pendant les offices de l’année, se remplissait, en ce jour, -d’une foule qui débordait le parvis. Après le _Libera_ chanté au -cimetière par un soir de bruine, les fidèles allèrent se courber sur -leurs tombes de famille. Le buis des Rameaux, aux mains de femmes -enveloppées de cape noire, répandit sur les pierres funèbres l’eau -bénite. Les jeunes gens de ce pays que les souffles de ce temps avaient -désemparés, les garçons en veston de ville, les filles en robes courtes -et coiffées de petits chapeaux à la mode écoutaient en ce moment le vent -du mystère. Demain, ils oublieraient, jusqu’à ce que la mort parût sur -le seuil de leurs maisons. Quelques années avaient suffi à changer leurs -vêtements, alors qu’un demi-siècle ne l’aurait pu; mais aujourd’hui ne -les retenait au passé que le souvenir des défunts. Beaucoup voyaient -encore le visage qu’ils montraient pendant leur vie, penchés sur leur -berceau d’enfant, au chant d’une bonne vieille chanson. Dans le grand -trouble et le tourment de l’époque, il semblait qu’il n’y eût plus -guère, sur les horizons de l’âme, que la lanterne des morts où brûlait -la sombre flamme inextinguible. - -Claire mangea à midi chez des parents; elle n’aurait pas eu la force de -regagner les Ages après la messe et de revenir au cimetière où le -prêtre, après l’ornement d’or, revêt la lourde chape noire. Ceux qui la -connaissaient, la regardaient avec étonnement. De braves gens, qui ne -savent pas déguiser leur pensée, lui dirent en face: - ---C’est toi, Claire des Ages. Tu aurais mieux fait de ne pas venir. Tu -as donné tes couleurs au petit. - -Le jour tombait, dans une pluie silencieuse; elle prit le chemin des -Ages. Simon entendait le souffle rauque de sa respiration. Au pont de -Chanaud, elle s’arrêta; son cœur battait vite, comme si elle avait -couru. Simon la vit blêmir: - ---Je voudrais pouvoir te porter, maman Claire. Quand je serai grand, je -le pourrai. - -Elle ne répondit pas et vint s’asseoir sur la rampe du pont. Elle dit -enfin: - ---Je me suis levée trop tôt ce matin. - -La nuit descendait; la rivière coulait dans un rouleau de vapeurs. -Claire se ressaisit et prit l’enfant par la main. - ---Petit, tu prendrais froid ici. - -Quand elle se fut engagée dans l’étroit chemin tournant, elle cassa une -branche de frêne pour s’y appuyer. Elle soupira tout en marchant: - ---Il faudra que j’achète un mulet. Notre âne a fait son temps. Mais tu -vas partir, Simon. - -Il l’embrassa et lui promit qu’il viendrait tous les ans la voir aux -Ages. - -Elle desserra son étreinte; elle ne pouvait plus, comme autrefois, -porter le poids de l’enfant. Elle s’arrêta encore à mi-côte et elle -murmura: - ---Ah! comme j’ai hâte d’arriver. L’an passé, je montais si facilement -cette côte. - -L’ombre tournait dans les bois mystérieux. - - - - -XXII - - -Jacquier acheta à la foire de Bellac un mulet et une carriole. Il vendit -le vieil âne, dit Tournebroche, à une marchande de légumes qui habitait -à Villemonteil. Elle le paya un bon prix. A défaut de vigueur, il avait -beaucoup de sagesse. - -Jeannette et la petite servante faisaient tant bien que mal la besogne, -Claire ne s’en inquiétait pas. Elle possédait assez de terres et -d’argent. Ce beau domaine des Ages avait toujours appartenu, de mémoire -d’homme, aux Lautier qui faisaient figure de bourgeois campagnards. -Aujourd’hui, il valait au moins cent mille bons francs. Depuis qu’elle -avait cessé de travailler, Claire se demandait où iraient ces champs -pleins de la force de sa maison, si elle venait à mourir. A présent, -elle pensait paisiblement à la mort, à ce royaume où ceux qu’elle aimait -attendaient l’éveil. - -Un soir de la mi-novembre, elle fit atteler le mulet. Conduite par -Jacquier, la voiture eut bientôt fait d’atteindre Bonnal et de s’arrêter -à la porte de M. Vantaud, notaire de campagne, qui gardait dans ses -archives les actes de la famille Lautier. Elle portait, dans un sac à -main, un testament en bonne et due forme où elle faisait de Simon, -lorsqu’il aurait atteint sa majorité, son légataire universel, avec la -condition expresse que le domaine des Ages ne pourrait être vendu. - -M. Vantaud, petit homme aux cheveux blanchis, plein de courtoisie et de -bonhomie rustique, invita Claire à se reposer au salon, mais elle avait -hâte de revenir aux Ages. Jacquier l’attendait sur le seuil, les rênes -en main. Elle prit place dans la carriole. Comme il était quatre heures -du soir, les enfants qui habitaient loin du bourg sortaient de l’école. -Claire appela Simon. Il monta sur le banc, tout près d’elle. Il se mit à -parler des travaux et des jeux de sa classe. Maintenant ses camarades -étaient bien gentils et ne le faisaient plus souffrir. La voiture gagna -au trot le pont de Chanaud. Claire écoutait l’enfant et s’appuyait un -peu sur lui. - ---Parle, toi aussi, demanda Simon, tandis que le mulet soufflait dans la -côte. - -Il tombait une bruine qui vernissait les feuilles mortes. Il y avait à -l’Ouest des troupes de nuages noirs qui attendaient que le vent se levât -pour reprendre leur marche monotone. C’était le temps de la chasse -volante et du cavalier ténébreux, dont on parle autour des cheminées, au -temps des veillées. On entendait vers la mi-nuit un ronflement de -naseaux et le battement sourd des sabots qui brillaient quand la lune -paraissait. - -La voiture entra dans la cour, et Jeannette présenta à Claire une -lettre que le facteur avait portée aux Ages, pendant son absence. Elle -eut à peine besoin de regarder l’adresse. Simon alla faire ses devoirs -sur la table de la cuisine. Elle savait bien ce que lui apportait cette -enveloppe. Elle lut d’un trait toute la lettre. Louise Lautier -arriverait aux Ages après-demain 20 novembre, et, cette fois, elle -emmènerait Simon à Paris. Claire se roidit; plusieurs fois, elle -murmura: - ---Viens à mon secours, mon frère. Que je sois courageuse comme toi. - -Puis, le visage calme, elle s’approcha de Simon qui penchait sa tête en -écrivant, et dit, sans une brisure dans la voix: - ---C’est la dernière fois que tu travailleras ici. Ta maman va venir et -te conduira avec elle à Paris. Tu feras un grand voyage, mais tu ne -m’oublieras pas. Je garderai ce cahier où tu écris. - -Simon revit par le souvenir sa mère si belle, si gracieuse, comme si -elle était déjà près de lui. Il leva vers Claire son front où -s’ébouriffaient ses cheveux blonds. - ---Il faudra que tu viennes avec nous. - ---Je serai toujours avec toi, mon petit. Ne travaille pas ce soir. Je -ferai prévenir M. Salvat que tu quittes l’école. Moi, je garde ces -livres, ces cahiers. On t’en achètera d’autres là-bas. Tu veux bien me -les donner? Va te chauffer au coin du feu. Tu n’auras pas un feu comme -celui-là, là-bas. - -Il noua ses bras au cou de sa tante: - ---Laisse-moi, Simon. Je n’ai pas enlevé mon chapeau. Je vais revenir. - -Elle alla dans sa chambre, d’un pas lourd, comme si elle saignait en -dedans. - -Puis, de ses mains qui tremblaient, elle chercha dans la commode la -boîte où était enfermée la photographie jaunie de Jacques Renaud, celui -qu’elle n’avait pu aimer sur la terre et qui était parti plus loin que -les collines de ce pays, très loin, dans le ciel. Elle y glissa les -livres et les cahiers de Simon. Cela fait, elle se tourna vers le -portrait du capitaine Lautier, silencieuse, la figure brûlante et sans -larmes, comme si elle attendait une réponse qui arrivait dans l’ombre, à -travers des espaces sacrés. - - - - -XXIII - - -Le 20 novembre, dès le point du jour, Claire éveilla Simon. Il revêtit -son habit des jours de fête que, la veille, elle avait repassé. Dans la -pochette de la veste, elle glissa un mouchoir de fine toile. Elle posa -sur la chère petite tête le béret de drap. Jacquier attela le mulet et -il releva la capote, car le temps était à la pluie. Il poussait des -jurons étouffés et il avait l’air de mâcher quelque chose de bien amer. -Quand tout fut prêt, Simon vint s’asseoir sur le banc. Il ne disait -rien, encore tout ensommeillé, partagé entre l’attrait si fort de -l’inconnu et ce grand regret qui rôdait autour de la maison. Jacquier -monta dans la voiture. Claire se tenait sur le pas de la porte; le vent -pluvieux mouillait sa figure pâlie, ses cheveux gris, sans qu’elle parût -s’en soucier. Soudain elle courut chercher une couverture et recommanda -à Jacquier d’en bien couvrir Simon. - -La voiture se mit en marche, dans le jour qui se levait; Claire se hâta -de rentrer dans la salle. Elle s’étonnait de se sentir plus forte. Aidée -de Jeannette et de la petite servante, elle prépara les déjeuners, -apprêta le lit dans la chambre où Louise coucherait avec Simon. Elle mit -tout en ordre comme si elle allait recevoir un hôte extraordinaire. Elle -frotta d’un chiffon de laine les armoires de cerisier, l’horloge qui -marquait des minutes dont le battement scandait tant de mystère. Sur la -table, elle étendit une nappe blanche fleurant la lavande. Elle y posa -de belles tasses de Limoges pour y verser le chocolat au lait, car -Louise Lautier n’aimait guère la soupe. Là, elle partagerait, pour la -dernière fois peut-être, le pain des Ages avec l’enfant. Les moindres -choses prenaient une gravité, un poids nouveau, comme si elles -rendaient, en ce moment, tant de vie secrète qui les avait pénétrées en -silence, depuis des années. - -Jeannette malmenait ses casseroles et grondait, entre ses lèvres -bridées, des mots confus. - ---Chaque soir, jusqu’à ce que Louise parte avec Simon, dit Claire, il -faudra que tu prépares de l’eau chaude pour les boules de grès. Cette -maison est froide. - -Elle s’aperçut que les cuivres de la batterie étaient enfumés; elle -demanda à la servante de les frotter pour qu’ils reluisent bien: ce -serait plus gai au regard. Ayant veillé à ce que la maison parût dans un -état de propreté parfaite, elle vint s’asseoir près du feu, sur une -chaise basse. Elle pria Jeannette de bourrer les landiers de ces fagots -et de ces souches qui font des brasiers. Elle ramena sur ses épaules son -fichu de laine et tendit ses mains vers la flamme. Tant-Belle se coucha -près d’elle. - -Il y avait dans la salle un silence comme de quelqu’un qui retient son -souffle et qui attend. Avant de sonner neuf coups, l’horloge fit -entendre un craquement, égrena l’heure et reprit dans une paix profonde -sa course réglée. Claire considérait le feu qui perçait le bois de ses -vrilles et qui, de temps à autre, faisait des virgules de couleur. En ce -moment, elle ne pensait à rien, étourdie. - -Soudain, elle entendit la voiture qui tournait dans la cour, le rire de -Louise Lautier et les paroles joyeuses de Simon. Alors elle se leva, -vint sur le seuil, pleine de ce courage qui avait porté là-bas son frère -le capitaine au-devant de la mort sanglante. Elle murmura des mots -d’accueil et montra une figure paisible. Louise la tint embrassée, puis, -se reculant, elle s’écria: - ---Ah! comme vous avez changé. Vous avez fait une maladie. - -Claire secoua la tête et regarda celle qui entrait en tenant Simon par -la main, une belle femme avec le même visage brillant, les mêmes grands -yeux doux et ce parfum que le vent aigre ne pouvait dissiper. - -Jacquier apporta des bagages et deux valises de cuir. Claire les fit -déposer dans la chambre. Comme Louise étreignait Simon et le couvrait de -caresses, elle dit: - ---Je vous laisse tous les deux un moment. Je vais servir le déjeuner. - -Louise et Simon mangèrent de bon appétit. Claire se tenait près d’eux, -debout. Comme ils lui prêtaient peu d’attention, elle s’en alla sans -bruit et resta quelque temps dans la grange. Simon ne cessait d’admirer -sa mère; l’enchantement, qui l’avait déjà saisi, recommençait. Louise -s’émerveilla devant le grand feu de bois et elle fit glisser son manteau -sur ses épaules mi-découvertes. Elle prit Simon sur ses genoux. - ---Tu ne me quitteras plus. Tu verras comme tout est beau et facile, -là-bas. - -Alors il se pencha à son oreille: - ---Il faudrait emmener avec nous maman Claire. - -Louise devint pensive: - ---Je le veux bien, Simon, si elle le veut elle-même... - -Claire rentra dans la salle: elle tenait ses mains croisées sur sa -poitrine. Simon s’élança vers elle, mais elle le repoussa doucement. - -Louise, à présent, parlait de la vie qu’elle allait mener avec l’enfant. -Ils habiteraient dans un appartement de la plaine Monceau; ils y -trouveraient le confort. On avait tout prévu: éclairage, ameublement, -chauffage, tentures aux couleurs choisies et jusqu’à la voiture pour les -promenades. Simon vit luire, au cou de Louise, un collier dont les -grains se perdaient sous le corsage. - ---C’est un collier de perles. Il est superbe. Il vaut bien une grande -terre avec une grande maison. Regardez-le, Claire. - -Tout à coup elle se leva et vint dans la chambre. Elle avait à peine eu -le temps d’enlever son chapeau de voyage. Elle demanda de l’eau chaude. -Après une heure, elle parut dans la salle; elle avait changé de robe, et -l’étoffe était coupée à souhait pour exalter la ligne admirable de ses -épaules et de ses bras demi-nus. Son visage avait l’air d’une chose -précieuse, vivifié par les yeux éclatants. Simon la trouvait si belle -qu’il était pris de timidité. Elle l’embrassa comme pour lui montrer -qu’elle n’était pas un être de féerie. - -Jeannette, qui n’avait pas desserré les lèvres, apprêtait le repas de -midi et elle faisait un hachis pour relever une gibelotte. Louise, qui -semblait offensée par ces odeurs de cuisine, se tourna vers Claire et -lui demanda si elle pouvait s’entretenir avec elle. Simon resterait -auprès de Jeannette. Claire fit un signe de tête et vint avec Louise -dans la chambre. - -Louise Lautier ouvrit une de ses valises et elle en retira une robe de -soie noire. - ---J’ai apporté cela pour vous. - ---La couleur est bien choisie; c’est celle que j’aime. Je vous remercie. - ---Je vous ai tenue au courant de ce qui arrivait, dans ma dernière -lettre. J’ai hésité longtemps à me remarier; je ne pouvais, cette fois, -refuser; il y va de l’avenir de Simon et du mien. Celui que je vais -épouser est très riche et il m’aime beaucoup. - ---Et vous le connaissez depuis longtemps, dit Claire. Peut-être -vaudrait-il mieux ne pas parler de cela, ici, où l’âme de mon cher frère -est toujours présente. - -Il y eut un silence où passait la rumeur des arbres battus par le vent -pluvieux de ce mois des morts. Claire se tenait debout, appuyée sur la -commode où était posé le portrait du capitaine Lautier. Louise voulut -parler avec précipitation, tout d’un élan, puis elle pâlit, se maîtrisa: - ---Après-demain, je partirai avec Simon. Quand vous voudrez le voir, vous -le pourrez. Je sais qu’il est plus à vous qu’à moi-même. Il y a quelque -chose qui vaut plus que le sang, je le comprends à cette heure. - -Claire, à mi-voix, parla de l’enfant et de ces années qui avaient coulé -si vite, tandis qu’elle l’élevait et ne cessait de le protéger. - ---Aujourd’hui, je vous rends celui qui est à vous, mais, en l’emmenant -au loin, vous m’emporterez aussi. Je vous le rends, ce petit, aussi pur -que le jour où je suis venue le chercher. Je ne puis pas dire tout ce -qui se passe en moi, en ce moment. Et je vous aime, vous qui êtes si -loin de moi, parce que vous m’avez confié le plus beau trésor de ce -monde. Sans cela, je n’aurais été qu’une pauvre femme. - -Louise Lautier sentait que les fameuses richesses et ce qu’on appelle -les plaisirs étaient choses bien fragiles. Il y avait un grand trouble -dans son cœur, mais elle ne voulait pas livrer le combat. Elle éloigna -en hâte cette amertume qui donne l’appétit de Dieu. Elle devint enjouée, -souriante. La robe de soie noire était étendue sur le lit, comme l’image -d’une sombre vanité sans corps et sans vie. Louise comprenait que Claire -ne voudrait jamais la porter et elle voyait avec inquiétude la lueur -étrange qui marquait les yeux de sa belle-sœur. A Paris, elle avait eu -la pensée de dédommager Claire de tant de soins donnés à l’enfant. Elle -glissa ses mains dans un sac de cuir gaufré, mais la liasse de billets, -qu’elle voulait donner, lui brûlait maintenant les doigts. - - - - -XXIV - - -Le soir de l’arrivée de Louise, Claire Lautier prépara son lit dans une -chambre qui n’était jamais habitée. Peu de temps avant sa mort, le -capitaine Lautier y avait couché deux nuits, le temps d’une brève -permission. Jeannette alluma du feu afin de combattre l’humidité de la -saison. Claire veilla tard dans la nuit. Près d’elle, le linge et les -vêtements de Simon étaient entassés. Elle les tria avec soin; il y avait -des bonnets d’enfant dont elle coiffait un moment son poing fermé. Elle -les approchait de ses yeux et la blancheur du berceau remontait dans son -cœur, le remuait de ses balancements. Puis, c’étaient des robes courtes -comme en peuvent porter de grandes poupées, maintes choses brodées, à -peine usées, l’enfance étant un effleurement. Tout cela, dans le -silence, prenait la couleur des jours qui ne reviendraient plus. - -Elle plia dans une malle d’osier les vêtements que Simon pouvait encore -porter. Sous la lampe, elle fit quelques reprises. Le linge était blanc -et fin, les habits sans taches, dans leurs plis. Quand elle eut tout -rangé, avec les gestes lents du suprême amour, elle plaça près du -couvercle les jouets que Simon avait taillés dans le bois, la charrette, -les bœufs articulés, des sifflets creusés dans une branchette de -châtaignier. Elle referma la malle; ses yeux se voilaient; ils n’étaient -plus tournés que vers une blessure qui saignait tout au fond d’elle, -dans l’ombre. Une grande force la tenait en éveil. Elle murmura, ayant -prié un moment, et ne pouvant encore se coucher: - ---Laisseras-tu faire cela, mon frère? Que ton enfant vive près de cet -homme? Écoute-moi. Tu es là. J’avais ma vie... Je l’ai donnée, mais je -donnerais mon dernier soupir pour que cela n’arrivât pas. - -Minuit sonna. On entendait le tournoiement de la pluie sous le vent -d’Ouest. Claire ouvrit la porte avec une immense espérance, et, dans le -couloir, où coulait le rayon faible de la lampe, elle appela: - ---Mon frère, mon frère... - -Il lui parut qu’un souffle l’avait touchée. - -Elle se coucha et ne s’endormit qu’au petit jour. Quand elle s’éveilla, -le vent ne s’était pas apaisé, mais il venait maintenant du Nord et il -écrasait contre les vitres de la fenêtre des grêlons et une sorte de -neige pourrie. Claire se leva et s’habilla en hâte. - -Dans la salle, Simon se chauffait près du feu et Louise apprêtait le -déjeuner du matin. Elle avait revêtu une sorte de peignoir qui faisait -s’écarquiller les yeux de Jacquier. Il ne put se tenir de grogner: - ---Les belettes ne vous mordront pas. - -Sans comprendre le sens de ces paroles, elle se mit à rire de si bon -cœur qu’il fut gagné par cette gaieté. Elle lui avait donné dix francs -pour son tabac. Il ne voulait pas les prendre, mais Simon l’avait -supplié d’accepter. Il considérait Louise avec curiosité comme si un -grand oiseau des fées eût pénétré par une fenêtre entr’ouverte. Il -clignait de l’œil, près du lit de braises; la journée serait bonne, au -coin de ce feu, et il ne fallait pas penser à faire de la besogne -dehors, par ce temps. - -Claire, en entrant, vint la première embrasser Louise, ce qu’elle -n’avait jamais fait. Elle dit: - ---J’ai apprêté les habits et le linge de Simon. - -Elle ajouta, humblement, avec le pauvre espoir de le retenir aux Ages -quelques jours encore: - ---Il faudrait que je lui tricote un gilet bien chaud. Si vous voulez -rester ici une semaine, il pourra l’emporter. - -Louise haussa les épaules en souriant. Elle assura que l’enfant aurait -tous les vêtements qu’il désirerait. - ---Tout est prêt pour que je parte ce soir. Il le faut absolument. On -m’attend. - -Claire garda le silence, puis elle dit: - ---On attellera donc la voiture vers sept heures et demie du soir, à la -nuit. Le train qui va à Limoges part à huit heures quarante. Il fera -froid, mais vous aurez des couvertures. Jacquier vous conduira. - -Elle regardait Simon à la dérobée; elle devinait que Louise l’avait -enchanté par maints récits de la ville. Elle voyait bien qu’il était -partagé entre le chagrin et la joie. Elle aurait voulu dire des paroles -gentilles et sourire pour qu’il gardât une image d’elle plus aimable; -mais elle prit le parti de s’isoler. Elle s’excusa en donnant pour -prétexte qu’elle devait ranger du linge qui s’abîmait dans les armoires. - -Toute la matinée, Simon resta près de Louise; vers midi, il la quitta un -moment. Que faisait Claire, là-haut, toute seule? Il était pris de -curiosité. Il monta l’escalier sans bruit et, à travers les ais -disjoints, il aperçut Claire qui sortait d’une petite malle ses -vêtements, son linge, les pliait et les repliait. Il se tenait immobile, -le souffle coupé, et il regardait ardemment cette femme si chère qui -faisait ces humbles gestes où il devinait tant d’âme. Elle replaça -lentement ces habits qu’il reconnaissait pour les avoir portés tel jour, -en telle circonstance, et ces gilets qu’elle avait tant de fois fait -chauffer devant le feu, quand il revenait de classe. Elle referma le -couvercle de la malle, et, à genoux sur le plancher, elle y étendait -ses bras comme pour garder le mouvement d’une protection et d’une -caresse infinies. - -Elle tourna sa figure creusée vers la porte, comme si elle devinait la -présence de Simon. Alors, au moment où il allait entrer dans la chambre, -un grand mystère vint le repousser et il descendit l’escalier en -étouffant le bruit de son pas. - -A midi, Claire parut dans la salle et Simon la regardait, tout étonné, -car elle avait changé de visage. Il ne voyait pas de tristesse en ses -yeux, mais une lumière de paix. Après le repas, elle dit à Louise: - ---J’ai fait de mon mieux pour élever votre enfant. - -Elle lui posa des questions sur l’histoire et la géographie qu’ils -avaient étudiées ensemble. Il ne faisait guère de fautes dans les -dictées et il savait compter à merveille. Louise l’interrogea; comme il -répondait, en hâte, sûr de lui, elle s’écria: - ---Tu en sais plus long que moi. Aujourd’hui, Simon, il n’est pas besoin -d’être savant, quand on a de l’argent. La vie est courte, il faut se -distraire. Il y a la musique, les danses, les fleurs, les bons repas. -Quand tu seras plus grand, on te trouvera un emploi où tu gagneras -beaucoup sans te fatiguer. Tu prendras des leçons de danse. C’est beau -de danser; on oublie les petites peines. On glisse sur un miroir où on -ne voit plus que de la joie. Tout devient facile. C’est là que vivent -les fées dont Claire t’a parlé. Elles ont quitté ce pays. - -Claire eut envie de crier: «Ne l’écoute pas, Simon. Elle te perdra avec -elle!» Elle aurait voulu emporter l’enfant et s’enfuir. Une douleur -extrême l’immobilisait; le cri, qui ne s’échappait pas de sa bouche, ne -cessait de retentir en elle. Tout le soir, elle s’assit au coin du feu -et elle répondait à peine aux questions de Louise. Jeannette apprêta le -repas. La pluie tomba; le vent sifflait dans une pluie glacée. - -Louise et Simon mangèrent à la hâte; l’heure était avancée. Claire prit -place avec eux à table et ne toucha guère aux mets qui étaient servis. -Quelque chose lui dévorait le cœur en silence. - -Louise alla prendre son manteau de voyage. Jacquier sortit pour atteler. -Il grogna: - ---On ne mettrait pas un chien dehors. - -Claire s’appuyait sur le vaisselier; elle caressait de la main le front -de Simon, sans pouvoir parler. - ---Tu viendras avec nous, maman Claire? - -Il avait envie de pleurer; Louise embrassa Claire Lautier: - ---Si vous ne pouvez quitter les Ages, c’est nous qui viendrons vous voir -au printemps, sans faute. - ---Je vous remercie, dit Claire. - -Alors Louise la considéra avec attention; pour la première fois, dans un -éclair, le cœur profond de cette femme lui apparut. Elle fut prise d’une -sorte d’effroi, ouvrit la porte. Jacquier avait allumé la lanterne de la -voiture et rabattu la capote. Il alla chercher la malle de Simon; il la -chargea à l’arrière, près des valises de cuir, et il grondait: - ---Pourquoi s’en va-t-il? C’est bien malheureux. - -Claire s’appuyait toujours sur le vaisselier; elle vit Simon et Louise -monter dans la voiture qui était arrêtée près de la porte. La pluie, -mêlée de glace, s’écrasait sur la pierre du seuil. Claire entendit -Louise et l’enfant qui criaient: «Au revoir!» Elle voulut répondre, mais -un tremblement de tout son corps l’agita et elle avait les dents -serrées. - -La voiture tourna dans la cour et s’en alla. Jeannette, qui avait voulu -embrasser une dernière fois Simon, rentra et, voyant que sa maîtresse -semblait prise d’un grand froid, elle jeta des bûches dans le feu pour -qu’elle vînt se chauffer. - -A ce moment, Claire ouvrit la porte que Jeannette avait fermée. Comme la -servante la prenait par le bras en criant que c’était folie de rester -là, par ce temps, elle la repoussa avec violence. Dans les -demi-ténèbres, une flamme tournait devant ses yeux fixes. Elle se mit à -pleurer en silence, et nul sanglot ne la secouait. Elle prêtait -l’oreille, cherchant à entendre le bruit de la voiture qui s’éloignait, -mais la rumeur du vent et celle de l’eau ne cessaient de gronder. -Quelque temps encore elle resta ainsi, et ses regards suivaient l’enfant -qui s’éloignait dans la nuit. Puis son cœur emplit toute sa poitrine, -monta dans sa gorge, l’embrasa; il n’y eut plus en elle qu’un grand -battement. Tout à coup elle se rua au dehors, courut dans le chemin, -pleine de feu, acharnée; elle ne sentait pas la pluie glacée qui -traversait ses vêtements. Une sorte de neige fondue se mêlait à la -sueur qui roulait sur son visage. Comme elle atteignait le pont de -Chanaud, elle tomba, se releva, reprit sa course et elle criait, -haletante, dans le vent: - ---Simon! Simon! - -Maintenant la côte devenait roide; au loin, Claire aperçut la lanterne -de la voiture. Ses jambes ne pouvaient plus la porter, elle fit un -effort surhumain, poussa un long cri; puis elle se mit à tourner sur la -route et vint s’abattre dans le fossé. - -Jacquier entendit ce dernier appel, et il rebroussa chemin, devinant un -malheur. Jeannette arriva en hâte et elle gémissait: - ---Elle s’est glacé le sang! - -Elle promena sur la route la lueur de sa lanterne. - ---Ha! pleura-t-elle, venez vite, Jacquier! La pauvre, elle est là, sa -figure dans les ronces, comme un Jésus sur la croix. - -Il laissa les rênes aux mains de Louise qui était muette de -saisissement. Simon criait: - ---Maman Claire, elle s’est fait mal! - -Jacquier prit Claire à bras-le-corps et parvint à la mettre debout. Il -sortait de sa poitrine un souffle rauque; elle faisait de vains efforts -pour parler. Jeannette maintenait le mulet par la bride. Louise et Simon -descendirent de la voiture. Jacquier, à grand’peine, hissa Claire sous -la capote et l’entoura de couvertures. - ---Il faut revenir aux Ages, dit Louise. - -Elle conduisait par la main Simon qui pleurait. Le vent soufflait avec -âpreté et l’on pouvait voir la route qui tournait dans une vapeur -cendrée. Jeannette et Jacquier se taisaient; l’attelage allait bon pas, -et, parfois, on entendait Claire qui claquait des dents. - ---Il faut se hâter, s’écria Louise. - -Il semblait que ce retour ne s’achèverait jamais. Simon demanda, -suffoqué de grand chagrin: - ---Maman Claire, parle-moi. - -Un murmure lui répondit: - ---Ce n’est rien, petit. Là-haut je me réchaufferai. - -Pluie et neige avaient cessé. Dans le silence, des arbres -tressaillaient, faisant pleuvoir une brusque averse sur les feuilles -mortes, un bruit étrange de fantômes qui s’ébrouaient. - -L’attelage atteignit le sommet de la vallée, entra dans la cour. -Précipitamment Louise et Jacquier aidèrent Claire à descendre de la -voiture. La porte s’ouvrit et le feu de la cheminée les éclaira. Alors, -à la lumière de la lampe que la servante élevait, Claire montra sa -figure maculée de boue et de sang. Elle regardait avec des yeux qui -brûlaient. Elle serrait les dents pour les empêcher de claquer, et des -muscles bougeaient dans ses joues creuses. Jeannette vint la laver, -elle se laissa faire comme une enfant. En hâte on la changea de linge, -pendant que Louise et Simon apprêtaient le lit, dont on bassina les -draps. Quand elle fut couchée, son visage s’empourpra. Elle demanda des -oreillers, elle étouffait; ses regards devenaient fixes. Puis elle ferma -les paupières et sembla dormir. Louise s’assit près d’elle; à voix -basse, elle tâchait de consoler Simon en lui assurant que demain Claire -serait guérie. Elle lui demanda d’être bien sage; ce soir, il coucherait -dans un des lits de la salle. - -Elle resta seule près de Claire, qui respirait avec peine. Jacquier, -ayant dételé le mulet, vint dans la chambre; il pencha un moment sa tête -lourde sur sa maîtresse: - ---Pauvre, grondait-il, ça devait arriver. Je le savais bien... Pauvre, -elle a tout donné, elle n’a plus rien, pauvre! - -Jeannette apporta un bol de tisane très chaude mêlée de rhum; elle -appela Claire doucement, mais elle ne put faire couler une goutte de -liquide entre les dents serrées. - ---Attendons, dit-elle. Faut la laisser reposer. - ---Je resterai ici pour veiller, dit Louise. Je ne la quitterai pas -qu’elle ne soit guérie. Jeannette, occupez-vous de Simon. - -Elle prononça ces mots avec tant de force secrète que Jacquier et -Jeannette s’en allèrent. Elle demeura seule, accoudée. Il n’y avait plus -dans la chambre que les reflets du foyer. Sur la commode, au milieu des -ombres, Louise considéra le portrait du capitaine Lautier. Une sorte de -voile se déchirait en elle, sans bruit. Dans le silence, elle frissonna; -un poids nouveau pesait sur elle, et elle se souvenait. - -Claire s’agita; parfois une toux la secouait; elle se plaignait -faiblement. Louise, qui avait approché du feu la tisane, se leva et la -versa dans un bol qu’elle présenta aux lèvres violacées et sèches. Le -délire saisit Claire Lautier. - ---Que le petit n’approche pas de cet homme... Ce serait crime... Louise, -il faut bien ouvrir les yeux... Moi, je ne compte pas, mais l’enfant... -Veillez-y. Il ne sait pas, lui. Mon frère qui était si grand... Il y -avait autre chose qu’une balle dans son pauvre corps... Personne ne l’a -su que lui... et moi... - -Ces mots, hachés par la fièvre, frappaient Louise. En elle le cœur se -fondait et se renouvelait en des profondeurs. Elle s’approcha du feu, -elle tremblait, et ce n’était pas de froid. Elle se retournait et -voyait, enfouie dans les oreillers, la figure brûlante de Claire. Peu à -peu, des sueurs y coulèrent, comme si elles naissaient du front et des -cheveux gris. Louise vint de nouveau s’asseoir au chevet. Elle essuyait -de temps à autre, avec une grande douceur, les traits tirés, ravagés. -Elle aurait voulu l’appeler, comme Simon: - ---Maman Claire... - -Un grand silence était en elle, une attente mystérieuse. Avant le lever -du jour, elle réveilla Jeannette; Jacquier était déjà debout. Elle lui -demanda d’aller en hâte à Bonnal chercher le médecin. Il courut atteler -le mulet et il partit dans la nuit. Elle reprit sa veille au chevet du -lit. Au bout d’une heure environ elle entendit arriver une automobile. -M. Vardier entra; Louise l’introduisit dans la chambre. Ayant examiné -Claire qui était sans connaissance, dans le feu d’une fièvre dévorante, -il ne cacha pas son inquiétude. Il était en présence d’une pneumonie -double. Il donna lui-même les premiers soins. Il avait apporté des -ventouses et les remèdes habituels. - ---Voyez-vous, dit-il à Louise, Mlle Lautier était depuis longtemps minée -par une sorte d’anémie. Ce mal, qui est grave, d’autres plus fortes -pourraient le surmonter. - -Il ne cacha pas sa tristesse. Il fit quelques recommandations, puis il -s’en alla en disant: - ---Elle est en danger. Vous pouvez prévenir M. l’abbé Remier. Je -reviendrai dans l’après-midi. - -Le jour se levait sur la vallée. - - - - -XXV - - -Les volets de la fenêtre restèrent fermés. Claire gardait les yeux clos, -sa respiration devenait plus rauque, mais elle ne se plaignait pas. Dans -la lueur de la veilleuse et du feu, Louise n’avait pas quitté le chevet. -Il lui semblait qu’elle vivait dans un autre monde. De temps à autre, -elle versait entre les lèvres de Claire une cuillerée de potion, avec la -pensée d’accomplir des gestes inutiles. La fièvre ne tombait pas; elle -s’éteindrait dans le cœur qui allait s’immobiliser. - -Jacquier entra, ayant enlevé ses sabots, de peur de faire du bruit. Il -se tint devant le lit, les mains croisées, la tête basse. Tout faisait -silence. On aurait dit que la maison s’arrêtait de vivre et qu’une -chose immense était en marche. - -Jeannette porta à Louise un bol de bouillon, car elle n’avait rien mangé -depuis la veille. Puis Simon ouvrit doucement la porte et parut, -tremblant. Louise lui fit signe d’approcher. Il était saisi d’un -étonnement terrible. Il regardait maman Claire; il la reconnaissait à -peine, tant sa figure était empourprée, avec une bouche rentrée, des -yeux pleins d’ombre dont il voyait bouger le globe sous les paupières -fermées. - -Louise demanda à Jeannette d’éloigner l’enfant: - ---Elle se repose, Simon. Tu reviendras quand elle ira mieux. - -Il s’en alla, et, le cœur trop gros, il ne pouvait pas pleurer. Jacquier -sortit à son tour; il dénoua ses doigts pesants, et leva les bras dans -un souffle de vieille peur paysanne. - -Vers midi, M. Vardier revint. Ayant ausculté la malade, il vit bien que -la pneumonie était infectieuse. Quelques degrés de fièvre encore, et -tout serait fini. Il s’en alla sans pouvoir prononcer une parole -d’espérance. - -Dans la soirée, Louise et Jeannette préparèrent la table où reposeraient -les saintes huiles. Claire avait ouvert les yeux; elle demanda que l’on -amenât Simon à son chevet. Il vint sans retard; elle tira des draps ses -mains en feu et l’enfant lui donna les siennes. Quelque temps, ils -restèrent ainsi, et Simon sentait qu’une grande ardeur courait en lui. -Il n’avait pas la force de parler, mais il regardait Claire avec tout -l’amour que pouvaient tenir ses yeux purs. Elle s’était tournée vers -lui, et elle versait sur sa tête la suprême lumière de ses regards. Ses -lèvres s’agitèrent; on ne percevait qu’un murmure que couvrait un -souffle haletant. Louise se pencha vers elle; elle entendit ces mots -étouffés: - ---Laissez cet homme. Vous avez ce petit... Je vous le remets... Les -Ages seront à vous... Vous y resterez... - -Alors Louise, avec force, pour qu’elle emportât dans l’infini ses -paroles: - ---Claire Lautier, je vous le promets. - -Elle parut se détendre et elle referma les yeux en abandonnant les mains -de l’enfant. - -A ce moment, l’abbé Remier entra. Jeannette et la petite servante -s’agenouillèrent sur le plancher. Louise alluma deux bougies et plaça -près du crucifix le portrait du capitaine Lautier. Elle se mit à genoux -près de Simon. L’abbé dit les prières qui appellent la paix invincible; -il fit les onctions sur les yeux dont la lumière avait formé l’aube d’un -enfant et sur les bras qui tant de fois s’étaient ouverts pour découvrir -le cœur sans cesse donné. Puis il se recueillit et pria. - -Il se releva, bénit Louise et Simon; il les voyait rapprochés par un -trait que rien ne pouvait plus rompre. - ---Tant de souffrances ne seront point perdues, murmura-t-il. Dieu les -compte. Je reviendrai ce soir pour donner le Pain de Vie à Mlle Lautier. - -Quand il fut parti, Louise ouvrit la commode et prit une sorte de voile -sombre dont Claire aimait à couvrir sa tête; elle l’étendit sur ses -cheveux. Jeannette emmena avec elle l’enfant. Il suivit docilement la -bonne femme qui gémissait et mordait un coin de son tablier pour -étouffer ses sanglots. - -Claire parut s’assoupir; son souffle devenait moins rude. Parfois elle -ouvrait les yeux et se tournait vers sa belle-sœur. Louise bouleversée -soupirait près d’elle: - ---Je ne vous quitterai plus. - -Elle regardait le portrait du capitaine Lautier et elle découvrait -confusément l’abîme de son péché; elle tremblait en murmurant: «Mon -Dieu... Mon Dieu...» - -Des heures passèrent. Entre les volets disjoints le jour pâlit et -s’effaça. Louise étendit sur le lit un drap blanc pour recevoir Celui -qui est la lumière et la vie. Jacquier avait coupé des branches de houx -et de genièvre, afin de parer la chambre, selon la coutume. - -Vers les huit heures de relevée, la clochette de l’enfant de chœur -tinta. L’abbé Remier parut à la porte. Claire appuyait ses mains jointes -sur le drap et elle tendait la tête, toute brûlante de la soif de Dieu. -Elle communia. Louise, à genoux, murmurait: «Seigneur, je ne suis pas -digne...» - -Quand l’abbé eut quitté cette chambre où passait déjà le souffle -mystérieux qui détache l’âme, Claire garda ses doigts unis pour la -dernière prière. - -Louise se leva avec peine et recommanda à Jeannette d’empêcher l’enfant -d’entrer dans la chambre. Elle s’agenouilla de nouveau au chevet du lit. - -Claire fut prise d’un sursaut; elle appela avec force, tandis que ses -regards montaient: - ---Mon frère, mon frère... - -Sa bouche se détendit, un sourire l’éclaira. Et le voile de la paix -éternelle glissa sur le corps où le sang allait s’arrêter. Alors Louise -joignit les mains; l’âme quittait la vallée, après avoir fleuri en -secret, selon l’humilité et selon l’amour. Elle étouffa ses sanglots, au -chevet de la chère dépouille, près de celle qui avait sauvé son enfant -et qui la sauvait elle-même. Dans la pénombre, elle regardait avec feu -les mains bien-aimées, toujours vigilantes, et recevait le suprême -battement du cœur. Une sorte de foudre la déchira. Elle ne pouvait se -relever encore pour annoncer la funèbre nouvelle. Mais l’aurore qui ne -ment pas naissait dans le silence nocturne. - - - FIN - - _Cet ouvrage a été achevé d’imprimer par_ - - _Plon-Nourrit et Cⁱᵉ, - à Paris, le 18 juin 1926._ - - * * * * * - - - DERNIÈRES PUBLICATIONS - - - Germaine ACREMANT - - La Sarrasine, _roman_. - - - Comte Rodolphe APPONYI - - Vingt-cinq ans à Paris (1844-1852). - - - Gabriel d’AUBARÈDE - - Le Jeune homme puéril, _roman_. - - - F. AUSSARESSES et H. GAUTHIER-VILLARS - - La Vie privée d’un prince allemand au dix-septième siècle. - - Jean BALDE - - Le Goéland, _roman_. - - - Florence L. BARCLAY - - * L’Auréole brisée, _roman_. - - - René BENJAMIN - - La Prodigieuse vie d’Honoré de Balzac. - - - Georges BERNANOS - - Sous le soleil de Satan, _roman_. - - - Henry BORDEAUX - - Les Jeux dangereux, _roman_. - - - Adolphe BOSCHOT - - Chez les musiciens (3ᵉ série.) - - - Paul BOURGET - - Le Danseur mondain, _roman_. - - Paul BOURGET--Gérard d’HOUVILLE--Henri DUVERNOIS--Pierre BENOIT. - - Le Roman des Quatre. 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PLON-NOURRIT ET Cⁱᵉ, 8, RUE GARANCIÈRE--33547-1-12. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PRODIGE DU CŒUR *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Roman.</td> -<td>Un vol. in-16.</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Aimée Villard, fille de France.</b> 10ᵉ édition. Roman.</td><td>Un vol. in-16.</td></tr> -<tr><td class="c" colspan="2">(<i>Prix Jean Revel 1924.</i>)</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Belle Sylvie.</b> 18ᵉ édition. Roman.</td><td>Un vol. in-16.</td></tr> -<tr><td class="c" colspan="2"><span class="smcap">A la librairie Bloud et Gay</span>:</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Le Merveilleux Médecin.</b> Roman.</td><td>Un vol. in-16.</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Cœurs paysans.</b> <i>Introduction de H. Pourrat sur l’amour aux champs.</i> Roman.</td><td>Un vol. in-16.</td></tr> -</table> - -<p class="c">Ce volume a été déposé à la Bibliothèque Nationale en 1926.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_4">{4}</a></span></p> - -<hr> - -<div class="blk"> -<p class="cb"><span class="big">CHARLES SILVESTRE</span><br><br> - -———</p> - -<h1>PRODIGE DU CŒUR<br></h1> - -<p class="c"> -<img src="images/colophon.jpg" -width="85" -alt=""> -<br> -<br> -PARIS<br> -LIBRAIRIE PLON<br> -PLON-NOURRIT <small>ET</small> Cⁱᵉ, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br> -8, RUE GARANCIÈRE-6ᵉ<br> -<br> -<i>Tous droits réservés</i></p> - -</div> - -<p class="c"><span class="pagenum"><a id="page_5">{5}</a></span><br> -<br><small> -Copyright 1926 by Plon-Nourrit et Cⁱᵉ.<br> -Droits de reproduction et de traduction<br> -réservés pour tous pays.<br></small> -<span class="pagenum"><a id="page_6">{6}</a></span>  </p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_7">{7}</a></span>  </p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_8">{8}</a></span>  </p> - -<hr> -<p class="cb"> -<i><span class="big">A FRÉDÉRIC LEFÈVRE</span></i></p> - -<h1>PRODIGE DU CŒUR</h1> - -<h2><a id="I"></a>I</h2> - -<p>Pour découvrir la maison des Ages qui dominait la vallée, on traversait -la Gartempe au pont de Chanaud. Un chemin grimpant y conduisait, bordé -de noisetiers et de mûriers. Des châtaigniers se pressaient sur les -pentes où la bruyère et le genêt échangent leurs feux, à la saison. Par -places brûlées, au milieu d’une ardeur sauvage, des genièvres perçaient -un sol rocailleux, à l’ombre de roches recourbées et défendues par -l’ajonc. Peu à peu, l’herbe faisait une paisible lumière verte; et la -rivière éveillait un mystérieux<span class="pagenum"><a id="page_9">{9}</a></span> tournoiement de guérets et de prairies.</p> - -<p>Les Ages, la demeure, la grange, les étables aux portes romanes, étaient -fondées sur le granit, à la cime du versant. Métairie centenaire, gardée -par un mur de pierres sèches, animée d’une fontaine coulant sans arrêt -au centre d’un bassin circulaire. Tout autour s’étendait un pacage où -l’on menait le bétail.</p> - -<p>L’horizon, selon les jours, s’éloignait ou se rapprochait, avec ses -châtaigneraies, ses villages aux tuiles rouges et le regard de ses eaux. -On voyait naître les pluies et les neiges dans le nuage qui se déroule. -Le beau temps sortait d’une grande porte bleue.</p> - -<p>Si le vent n’avait porté le son de la cloche de Bonnal, on aurait pu -croire que les Ages étaient perdus aux confins du monde. On devinait, -dans la solitude et la paix, le glissement des siècles qui n’usent guère -le rocher.</p> - -<p>Les Ages appartenaient, depuis des<span class="pagenum"><a id="page_10">{10}</a></span> temps et des temps, à la même -famille, mi-rustique, mi-bourgeoise, qui avait donné sous Louis XVI un -petit poète-philosophe et, sous l’Empire, un colonel de chasseurs à -l’armée napoléonienne. Tous les deux, ayant brillé à Paris, étaient -venus mourir au pays natal. Sous une tonnelle aux ceps convulsés, ils -rassemblaient, dans le soir de leur vie, les souvenirs; l’un en prisant -du tabac d’Espagne; l’autre en fumant une pipe qui avait vu, si l’on -peut dire, la fumée des canonnades. Aujourd’hui, à la mi-décembre de -1923, Claire était seule maîtresse des Ages. Son père, Léonard Lautier, -après avoir fait au Petit Séminaire du Dorat de bonnes études -secondaires, mourut jeune; sa mère s’éteignit de vieillesse, à la veille -de la guerre, à quatre-vingts ans passés. Jacques, son frère aîné, -capitaine de chasseurs à pied, fut tué à la bataille de la Marne. Il -avait épousé Louise Charvet, fille de race paysanne, sans fortune et -presque sans famille,<span class="pagenum"><a id="page_11">{11}</a></span> l’ayant connue alors qu’elle était modiste à -Paris, et regrettant vite ce coup de passion. Peu après la naissance -d’un enfant, elle était partie pour l’Italie avec un industriel de -Juvisy. Claire recueillit Simon, âgé seulement de quelques mois; elle se -demandait toujours avec angoisse si le désespoir n’avait pas tué son -frère, plus que les balles ennemies.</p> - -<p>On racontait par les champs qu’elle avait aimé d’amour Jacques Renaud, -de Bonnal, fils aîné des maîtres du domaine de Lamont, tombé aux -Éparges. Ils devaient se marier, la guerre finie. Elle portait des robes -noires, sans avoir jamais poussé une plainte à voix haute. D’âme -repliée, naturellement humble et simple, elle avait été élevée dans une -pension bourgeoise de Limoges. Elle pouvait, ayant de la fortune, vivre -de la vie des villes, mais les travaux des champs la retenaient de leur -rythme. Elle recevait l’enchantement de la vallée, si fort que<span class="pagenum"><a id="page_12">{12}</a></span> ceux qui -l’avaient quittée en écoutant les appels du monde, y revenaient pour -mourir et voir tomber leur soleil dans une paix accomplie.</p> - -<p>Ses jours étaient tout occupés de Simon Lautier, son neveu. La mère, qui -habitait maintenant à Paris, donnait parfois de ses nouvelles par des -lettres hâtives où elle remerciait sa belle-sœur de prendre soin de -l’enfant. Claire portait sans faiblir sa charge de vie. Elle était -heureuse que le petit Simon fût près d’elle à l’abri. A trente-cinq ans -passés, on ne pouvait dire qu’elle était belle, avec son corps pesamment -charpenté, un visage lourd sous des bandeaux noirs. Mais ses yeux larges -gardaient une sorte de flamme cachée, quelque chose d’immuable et de -fidèle. La bouche grande avait la fierté des races anciennes, et dans sa -ligne déliée une lumière de bonté pure.</p> - -<p>Ce soir, Jacquier, le valet, achevait les labourages d’automne. Le temps -était<span class="pagenum"><a id="page_13">{13}</a></span> assez doux, malgré l’approche de Noël. Claire tricotait un gilet -pour Simon, assise sur un banc de bois en gardant les brettes dont elle -tirait souvent elle-même le lait que l’on venait chercher de Bonnal. En -ce mois, la nuit descend vite; Simon quittait l’école avant quatre -heures. Lorsqu’il revenait à la brune, elle s’inquiétait, toute en -transes, comme celles qui ont souffert et qui s’attachent.</p> - -<p>Elle surveillait à peine les bêtes qui paissaient dans le pacage fermé -de tous les côtés par des haies épaisses. Tant-Belle, la chienne rousse, -les ramenait de temps à autre au centre de la prairie où un miroir d’eau -aspirait les dernières lueurs de l’air.</p> - -<p>Elle se laissait aller aux rêveries que favorisaient la solitude, la -longue course du vent. Comme d’habitude, elle entendit l’appel de Simon; -il ouvrit la barrière du clos. Elle ne le regarda pas tout de suite, -attendant qu’il vint la toucher et l’em<span class="pagenum"><a id="page_14">{14}</a></span>brasser; c’était toujours la -même surprise du cœur.</p> - -<p>Glissant ses mains sous son béret, elle goûta la chaleur des cheveux -cendrés qui bouclaient un peu, près du front, au-dessus des yeux gris -qu’ils adoucissaient. Elle caressa le visage qui était d’un dessin ferme -et fin.</p> - -<p>—Tu n’as pas eu froid? As-tu les pieds mouillés? Les chemins sont si -mauvais. Il faudrait changer tes bas. Il y en a de bien secs que j’ai -reprisés. Va ranger tes livres et tes cahiers.</p> - -<p>Il rentra dans la grand’salle où Jeannette, la servante, préparait le -repas du soir. Claire rassembla les vaches que Tant-Belle poussa vers -l’étable. Elle remplit les mangeoires de carottes fourragères et de -tiges de maïs. Ayant allumé une lanterne, elle se mit à traire. La -besogne finie, elle porta dans la salle deux seaux qui étaient pleins -jusqu’au bord et les posa sur la table. Chaque matin, Hubert Lamont, de<span class="pagenum"><a id="page_15">{15}</a></span> -Bonnal, prenait, pour un marchand de beurre, le lait que Mlle Lautier -lui laissait.</p> - -<p>Au dehors, la nuit tombait; on entendait les cris de Jacquier ramenant -les bœufs du labour. Le couchant faisait sa rougeur qui se fondait dans -la clarté de la lune. On voyait son arc tout blanc, tel un quartier de -pomme lumineux, à travers les branches d’un ormeau. Partout courait un -souffle d’eau éveillée.</p> - -<p>Claire ferma la porte. Sous la profonde cheminée, le feu bourré de -souches et de fagots tissait une robe d’or à la marmite accrochée haut. -Elle alluma la lampe de porcelaine au-dessus de la table en cerisier. -Tandis que Jeannette, qui avait toujours servi dans le domaine, pelait -des légumes, elle appela Simon. Elle ouvrit ses cahiers, ses livres, et -lui posa, comme d’habitude, cent questions auxquelles il répondait avec -gentillesse. Elle voulait tout connaître, les moindres détails de ses<span class="pagenum"><a id="page_16">{16}</a></span> -études et de ses récréations. M. Salvat, l’instituteur, devait être -content de lui. Il savait toujours sa leçon; mais, parfois, on -l’interrogeait brusquement et il se troublait. Pour avoir le plaisir de -le voir sourire, elle lui demanda:</p> - -<p>—Est-ce qu’il se gratte toujours le cou, comme s’il avait, à cet -endroit, une méchante fourmi?</p> - -<p>—Oui, maman... Il m’aime bien et toi aussi.</p> - -<p>Elle se mit à rire avec lui. Quand il l’appelait: maman, elle était -pleine d’un grand trouble. Jamais elle n’avait osé lui dire la vérité. -Elle alla chercher une Bible colorée d’images qui illustraient les -saints récits de ce monde. Simon, tandis qu’elle tournait les feuillets -en les commentant, écarquillait les yeux de plaisir. Il regarda -longtemps une gravure où l’on voyait Moïse enfant dans un berceau qui -flottait sur le fleuve, entre des roseaux.</p> - -<p>—Simon, c’est un petit que l’on avait<span class="pagenum"><a id="page_17">{17}</a></span> abandonné, mais la fille du -Pharaon le sauva.</p> - -<p>—Si j’étais comme ça, sur la rivière, tu viendrais me chercher. Je -n’aurais pas peur.</p> - -<p>Elle l’embrassa et tourna vite la page. Puis elle referma le livre; et -elle arrangeait les grandes histoires à sa manière, appelant les -patriarches, les prophètes et le berger David dans les champs du domaine -des Ages. Elle courbait naïvement les plus hauts personnages à la taille -de Simon.</p> - -<p>—Si je coupais tes petites boucles, dit-elle, tu n’aurais plus de force -comme le pauvre Samson. Et tu es si fort dans mon cœur.</p> - -<p>Jacquier entra; il fit entendre un grognement étouffé, pesta contre la -terre trop lourde et humide. Il s’assit dans la cheminée sur le coffre à -sel, et il hochait sa grosse tête blanchie, sa face ronde gardant tout -son poil. Peu à peu, il s’apaisa,<span class="pagenum"><a id="page_18">{18}</a></span> posa ses mains dures sur ses genoux, -et il regardait fixement le feu. Puis il passa des braises dans ses -sabots, et, cela fait, il y glissa ses pieds en poussant un soupir de -joie.</p> - -<p>Claire ne lui adressait jamais d’observations. Elle avait pour lui une -sorte de respect. Elle savait que, depuis plus de trente ans, il était -un bourreau de travail et qu’elle ne lui apprendrait rien sur les choses -de la terre. Il tournait dans un cercle aux points éternellement -marqués. Il était dans la maison comme une pierre d’angle. Brouillé avec -les paroles, s’il élevait la voix, c’était pour des questions -d’importance ou pour chanter une chanson, conter une histoire des -champs, après avoir bu un verre de vin. Il avait grandi au domaine avec -Jeannette que l’on désignait seulement par son lieu d’origine, un -village perdu dans les bruyères. Il alluma sa pipe, ayant de son pouce -pressé le tabac.<span class="pagenum"><a id="page_19">{19}</a></span></p> - -<p>—Les temps sont tournés en l’air, gronda-t-il. Encore trois garçons de -Villemonteil qui se sont sauvés à Paris et à Limoges. Demoiselle, quand -nous serons partis, qui s’occupera de la terre, et jamais on n’a eu tant -faim? Ils ne veulent plus revenir après; et peut-être ils ne peuvent -plus.</p> - -<p>Claire ne répondit pas; elle recopiait, pour Simon, d’une grande -écriture droite, une poésie qu’il devait apprendre.</p> - -<p>Jacquier grogna de nouveau:</p> - -<p>—La Gustine du Fondbaud s’est acheté des bas où l’on voit la peau toute -rouge, au travers. Ça lui coûte deux pistoles chaque paire. Faut bien de -la monnaie pour ça. D emoiselle, le monsieur de Charvet a vendu hier ses -bois des Borderies, le brave pré du Treil et la métairie à Jean Flacaud, -son régisseur. Et c’est lui, le monsieur de Charvet, qui sera le -régisseur de son ancien régisseur qui a acheté partout. Il a un tomobile -et il porte des<span class="pagenum"><a id="page_20">{20}</a></span> chapeaux en pomme. Les temps sont tournés en l’air. Le -clocher est piqué sur sa pointe.</p> - -<p>Claire soupira, cette fois. Quels changements, quelle révolution avaient -travaillé le pays! En quelques années, dans le retournement de la -guerre, que de choses étranges apparaissaient au soleil! Une centaine de -mois avaient valu plus d’un siècle. Ce n’était pas seulement l’argent -qui changeait de mains, mais on aurait dit que le cours du sang dans les -cœurs changeait aussi. On voyait, sur les chemins, des gens qui avaient -d’autres regards. Un feu nouveau courait dans les campagnes, brûlait les -coutumes, la vieille foi, le bon travail et les bonnes joies, l’ancienne -paix. Il ne restait plus, comme aux Ages, que des îlots encore -verdoyants.</p> - -<p>Claire considérait l’enfant qui penchait sa tête blonde sur la page de -poésie qu’elle venait de recopier. Elle sentait autour de lui d’immenses -dangers. Elle se<span class="pagenum"><a id="page_21">{21}</a></span> souvenait de ce jour fiévreux où elle était arrivée à -Paris et de cette rumeur dont elle garda longtemps le bourdonnement. Mme -Lautier lui avait confié le petit Simon encore au berceau. Sans -interroger sa belle-sœur, sans regarder autour d’elle, le cœur tout -saisi, elle était partie avec son précieux fardeau. Dans le soir, les -serpents de feu, qui s’allumaient sur les places publiques, -l’épouvantaient comme elle gagnait la gare en taxi. En hâte, elle prit -le train de nuit. A Bonnal, à Villemonteil, partout, elle avait dit:</p> - -<p>—J’ai voulu garder l’enfant de ma belle-sœur. Elle est très bonne, mais -il faut qu’elle gagne sa vie. Dans ces cages de Paris, Simon n’aurait -pas assez d’air.</p> - -<p>Elle regardait en face les gens pour qu’ils ne doutassent pas de ses -dires. Simon, expliquait-elle, était sans avoir, son père ayant eu sa -part d’héritage dont il ne restait presque rien. Il était bien naturel -qu’elle l’élevât. Elle possédait assez<span class="pagenum"><a id="page_22">{22}</a></span> d’argent et de terre; et elle -dépensait peu.</p> - -<p>Ce soir, elle se souvenait. Les heures de la prime enfance de Simon -revivaient. Sa première maladie, les veilles, les angoisses; et les -premiers pas dans la cour: deux petites mains tendues, un bout de langue -qui brillait dans la bouche ronde, car il faisait soleil. Et elle -courait vers lui quand il allait tomber. C’étaient aussi les jeux -qu’elle lui avait appris, et la prière: «Petit Jésus, je vous donne mon -cœur.»</p> - -<p>Cette culotte, taillée dans une de ses anciennes robes de couleur, comme -elle lui donnait mine gentille. Le dimanche, elle le conduisait à la -messe en charreton, et elle le faisait asseoir tout près de sa chaise, -tandis qu’elle égrenait son chapelet. Elle ne priait pas pour elle, mais -pour lui. Il ne lui avait jamais fait de peine. Il n’accomplissait -aucune chose sans lui demander d’avance conseil ou permission. Quand il -levait vers elle ses<span class="pagenum"><a id="page_23">{23}</a></span> yeux gris, pleins de la plus douce lumière, pour -l’interroger, elle ne répondait pas tout de suite, tant elle était prise -du plus violent amour maternel.</p> - -<p>—Il n’est pas sorti de mon corps, disait-elle, mais bien de mon âme, -j’en suis sûre. Et il ressemble à mon frère.</p> - -<p>Parfois, elle lui demandait:</p> - -<p>—Petit, que veux-tu?</p> - -<p>Il répondait:</p> - -<p>—Je ne veux rien. Je suis content près de toi.</p> - -<p>Elle allait chaque année à Limoges pour lui acheter des jouets, des -livres, mais elle voyait bien qu’il ne l’en aimait pas davantage. Aux -jours de congé, il s’amusait à couper de l’herbe pour les lapins; -Jeannette lui avait montré des plantes à tiges épaisses qui les -nourrissent à merveille. Il savait qu’on ne devait pas leur en porter de -mouillées et que, s’ils ont le ventre enflé, le feuillage du houx est -très bon pour les guérir. Vers l’âge de sept ans, il<span class="pagenum"><a id="page_24">{24}</a></span> se mêla aux -travaux d’été. Claire lui fit tailler une fourche bien légère pour qu’il -pût faner sans fatigue. Il aimait ces grands jours dorés où l’on coupe -les herbages, le blé; alors on mange du salé, en buvant du vin, dans un -frais repli de noisetière.</p> - -<p>Ce domaine, il l’avait toujours vu; et il ne pouvait se souvenir de la -ville. En cette vallée, il s’était réservé des coins ignorés, pleins de -pierres rousses, de chardons laineux, de genièvres où se suspendent les -voiles de la rosée. Il formait une enceinte avec des morceaux de granit -qu’il roulait, et, au milieu, il élevait une sorte de petite maison. -Quand la pousse du châtaignier est gorgée de sève, il savait comment on -en retirait l’écorce en tapant dessus avec le manche d’un couteau. On en -faisait des trompettes qui rendaient un beau son cuivré. Il avait appris -bien d’autres choses; il n’ignorait pas qu’au pressoir de Bonnal le -cidre roule des pommes écrasées,<span class="pagenum"><a id="page_25">{25}</a></span> qu’il se clarifie et pétille; que la -terre se repose comme les hommes, travaille avec eux et qu’il y a des -oiseaux dans l’air pour annoncer les saisons.</p> - -<p>Dès qu’il avait pu marcher, la prairie l’avait appelé par sa verte -couleur qui change comme une eau des fées, selon le jour. Parfois, en -compagnie de Claire, il se promenait sur les crêtes de la vallée. Au -bout d’un champ familier où l’on trouvait des silex taillés, elle -s’avançait avec prudence, tenant l’enfant par la main. Du haut d’un -sommet, à pic, on voyait, en bas, la Gartempe se dérouler. Ici, le flot -dormait, faisant une surface apparemment immobile, glacée; mais, plus -loin, c’était comme si cette grande gelée se fondait, soudain -bouillonnante, autour de roches arrondies. Claire portait son regard sur -l’autre versant où des chênes enroulaient un dur feuillage; et le dolmen -de la Pierre Soupêze en sortait, tel un mufle guettant une proie. -Là-bas, vers l’ouest, la rivière<span class="pagenum"><a id="page_26">{26}</a></span> luisait en des souffles bleus, et près -du ciel elle apparaissait, monnaie blanche qui tournait vite au soleil. -S’il faisait beau, c’était toujours sur le verdoyant pays une lumière en -vapeurs et en neiges d’or.</p> - -<p>Claire, en ces heures, s’apaisait, respirait l’odeur de sa terre. -Certains dimanches d’été, elle descendait à la rivière; elle avait coupé -pour Simon une gaule de noisetier, et il pêchait près d’elle, tirant de -l’eau, de temps en temps, un poisson qui n’était guère plus long que le -petit doigt. Ils remontaient ensemble jusqu’aux Ages. Dans les prés -rougis par le soir, des pies criaient et, se posant, elles -rebondissaient comme des balles d’élastique.</p> - -<p>Les années de Simon se marquaient par de simples plaisirs; l’une était -celle du geai que lui avait donné Claire, comme ses premières plumes -bleues sortaient; l’autre du coq blanc qui n’était pas plus gros que le -poing et qui obéissait à l’appel; une<span class="pagenum"><a id="page_27">{27}</a></span> autre encore, celle du filet que -l’on plaçait dans la rivière, avec des bouchons pour qu’il se tînt -droit, et des plombs pour le tendre. Les saisons avaient été éclairées -de petits bonheurs. Elles tournaient vite. Aujourd’hui, Simon était âgé -de neuf ans.</p> - -<p>Ce soir, près de la table où Jeannette venait de poser la soupière, -Claire le regardait fixement. Il avait récité sans faute la poésie, -ayant une mémoire vive. Elle soupira:</p> - -<p>—Mon petit, comme tu grandis! Je voudrais pouvoir te porter dans mes -bras.</p> - -<p>Il repartit:</p> - -<p>—Maman, c’est moi qui te porterai, quand je serai fort.</p> - -<p>Elle dit le <i>Benedicite</i>. Jacquier et Jeannette prirent place à la -table. Le repas fini, Claire approcha du feu sa chaise et Jacquier -tressa un panier pour Simon.</p> - -<p>—Tu n’y pourras mettre que trois pommes rouges, dit-il.<span class="pagenum"><a id="page_28">{28}</a></span></p> - -<p>Le brin s’assouplissait dans ses doigts lourds, comme par enchantement.</p> - -<p>—Maîtresse, dit Jeannette, contez-nous donc une histoire.</p> - -<p>On entendait meugler une vache dans l’étable; c’était une sorte d’appel -de trompe; l’air était si pur au dehors qu’il s’y fondait, au point de -devenir un son grave et doux. Jacquier bourra de nouveau le feu. On -n’épargnait pas le bois dans ces parages qui en étaient toujours -pourvus. La flamme chantait et se déroulait; parfois, dans un souffle, -sortaient d’une bûche de petits signes de couleur.</p> - -<p>—Vous savez, Jeannette et toi, Simon, commença Claire, que des fées -habitent sous les pierres du moulin de Chanaud. Elles vivent, le jour, -au fond de l’eau où elles se couchent et flottent comme une fumée. Elles -savent tout. Elles dansaient au soleil, lorsque les Ages étaient -couverts de bois, de fougères et d’ajoncs bâtards. Elles ont vu se lever -le premier matin du<span class="pagenum"><a id="page_29">{29}</a></span> monde, et briller à la pointe des plantes la -première rosée. Presque toujours, elles sont bonnes. Elles ne sont pas -jalouses de la terre ni de l’argent, mais de l’amour; elles souffrent de -n’avoir pas de cœur pour chérir ni pour pleurer. C’est pour cela -qu’elles sont si légères et qu’elles tourneraient des bourrées pendant -des cent ans sans s’arrêter, si elles le voulaient. Une d’elles vit un -jour une jeune femme qui avait un si joli enfant qu’elle en fut -longtemps pensive. Et comment avoir un beau petit, si l’on ne peut pas -aimer? Elle arriva, par des songes de la nuit, à faire croire à cette -femme que l’enfant n’était pas à elle et qu’il ne lui était que prêté. -Elle lui enfonça si bien cette pensée dans la tête que, toujours, la -pauvre, même quand le petiot la serrait fort au cou, avait un -tremblement de peur. Un jour, la mère n’y put tenir et sentit bien qu’on -lui voulait du mal. Elle fit les prières à Dieu et aux Saints, les -processions, tout. Puis<span class="pagenum"><a id="page_30">{30}</a></span> elle allait le soir, près du moulin, quand la -lune tourne comme un glaçon au fond de l’eau. Et elle jetait des -cailloux dans le flot pour toucher la fée. Celle-là, enfin, l’entendit -pleurer et une larme qui tomba dans le courant vint l’émouvoir. Alors, -la femme vit très bien une longue forme blanche qui flottait et qui -disait: «Si tu le veux pour toujours, donne-lui ton cœur à toi et ton -sang. A partir de cette heure, qui pourra te l’enlever? Je ne le pourrai -pas moi-même.» Un soir, à la nuit, la pauvre femme fit ce que la fée lui -avait soufflé. Elle en mourut, mais le petit était sauvé parce que le -cœur ne meurt pas et qu’il y a un paradis de Dieu où l’on ne sépare plus -ceux qui se sont aimés.</p> - -<p>—Maîtresse, c’est point bien gai.</p> - -<p>—Tout n’est pas gai, gronda Jacquier, en ce bas monde.</p> - -<p>Simon glissa ses bras autour du cou de Claire Lautier.<span class="pagenum"><a id="page_31">{31}</a></span></p> - -<p>—Je ne voudrais pas que tu aies mal pour moi.</p> - -<p>Elle soupira longuement. Dans ses yeux noirs, un point d’étoile venait -du fond de l’ombre.<span class="pagenum"><a id="page_32">{32}</a></span></p> - -<h2><a id="II"></a>II</h2> - -<p>Il y avait un peu de répit aux Ages. La trêve de Noël arrivait. Les -champs avaient leurs semences. Jacquier sentait encore au creux de sa -paume la poignée de grains qu’on lance d’un mouvement mesuré, car il -s’agit de ce qui est plus précieux que l’or.</p> - -<p>De grandes pluies sortirent de l’ouest, portées par des nuages pesants -qui se succédaient sans cesse. On entendait la mystérieuse marche du -vent qui s’en allait si loin qu’il ne faisait plus qu’un murmure; mais -il revenait, avec des grondements, dans les chênes qui gardaient leurs -feuilles mortes, la dépouille de l’été. Des troupes de corbeaux -tournaient sur les châtai<span class="pagenum"><a id="page_33">{33}</a></span>gneraies où ils se posaient quelque temps -immobiles, l’aile repliée, le bec rabattu, tels de singuliers fruits -noirs. Ils s’envolaient tous ensemble, comme à un commandement secret. -Du fond de la vallée, une brume s’élevait, une sorte de grosse nuée -blanche qui roulait et que le soleil pouvait à peine dissiper. On ne -voyait que la tête des trembles de la rive qui semblait flotter. Il y -avait dans l’air des cris qui paraissaient s’élancer des choses; l’appel -des bergers se mêlait au bruit de l’eau débordée, au vent, aux coups de -la pluie.</p> - -<p>Claire Lautier, dès que Simon était de retour, le faisait s’asseoir -devant le grand feu de bois. Elle lui enlevait ses bas et tendait ses -pieds nus vers les braises, afin qu’ils fussent bien secs. Elle veillait -sur lui plus que jamais, et parfois, sans apparente raison, elle -l’étreignait. Il lui semblait que peu de jours s’étaient écoulés depuis -qu’elle l’avait porté sous ce toit, alors<span class="pagenum"><a id="page_34">{34}</a></span> qu’il était au berceau. Elle -aurait voulu pouvoir chanter encore sur ses yeux les airs qui les -avaient tant de fois fermés.</p> - -<p>A présent, l’ayant bordé dans son petit lit, elle s’en allait, puis elle -revenait quelques heures après, cachant sa lampe, pour le voir dormir, -si tranquille, avec tant de sécurité. Alors, elle le baisait au front -sans l’éveiller, pleine des tourments et de la plus grande douceur de ce -monde.</p> - -<p>Quelquefois, elle pensait qu’elle l’aimait trop. S’il avait été pareil à -ces enfants méchants et disgraciés qui font de la peine à leurs parents, -son cœur, peut-être, se serait moins attaché. Mais il était si paisible, -si studieux, toujours un peu rêveur et doux; on le voyait bien à l’école -où il aimait à s’isoler dans un coin de la classe ou de la cour. Ses -yeux ne s’éveillaient vraiment que sous les regards de Claire Lautier, -dans son ombre chère. Toute la joie était là-haut, au faîte de la vallée -des Ages. Il n’y trouvait aucune parole dis<span class="pagenum"><a id="page_35">{35}</a></span>cordante, aucun mouvement -trop brusque, mais un glissement de paix.</p> - -<p>—Quand je serai grand, je ne quitterai pas les Ages, disait-il souvent -à Claire.</p> - -<p>Elle murmurait:</p> - -<p>—Cet enfant me sauve...</p> - -<p>Lorsqu’il n’était pas à la maison, aux rares moments de répit, elle -s’enfermait dans sa chambre. Ce soir-là, elle tira de la commode une -boîte de bois blanc; elle se mit à relire les lettres de Jacques Renaud, -celui qu’elle avait aimé et qui était mort. Puis elle appela, au fond de -son cœur, son frère dont elle voyait le visage paisible et loyal dans un -petit cadre doré.</p> - -<p>—Tu vois... Ma vie serait finie sans ce petit. Il a déjà ton regard... -Il n’est pas à cette femme... Il est à nous. Il sera bon comme toi, -brave comme toi.</p> - -<p>Elle se souvenait à jamais de Jacques Renaud, un garçon si simple et -droit, lui aussi, et de ce suprême soir, où elle l’avait salué pour la -dernière fois. Il ne s’était pas<span class="pagenum"><a id="page_36">{36}</a></span> retourné en partant, sous les branches -de la châtaigneraie du Bost, car il devait pleurer. De cet amour on -n’avait rien su dans le pays, parce qu’il fallait que la guerre fût -finie pour faire les accordailles.</p> - -<p>Il était mort, et elle restait dans cette vie. Mais Dieu lui avait -envoyé Simon et elle n’était plus seule, avec un cœur trop pesant. Elle -entendit venir l’enfant, replaça les chères reliques dans leur boîte.</p> - -<p>Simon lui tendit une lettre que lui avait donnée le facteur pour éviter -un long détour. Elle la prit en tremblant et s’apaisa vite. C’était le -charron de Bonnal qui demandait à acheter douze gros ormeaux du bois de -Lafond. Elle cacha son premier trouble en feuilletant les livres et les -cahiers de Simon. Il tira du sac où, chaque matin, Claire enfermait, -entre deux assiettes, le déjeuner de midi, un pochon de sucre, un autre -de café et une bouteille d’huile de colza pour la salade de doucette. Il -faisait chaque semaine les petites<span class="pagenum"><a id="page_37">{37}</a></span> commissions à l’épicerie de Bonnal. -Claire ne manquait pas de dire:</p> - -<p>—Ton compte est juste. Tu ne t’es pas trompé d’un sou.</p> - -<p>Elle s’émerveillait, bien loin de croire que, si l’enfant n’avait pas -été d’un bon naturel, il eût été vite tout gonflé de vanité. Mais il -souriait, pirouettait sur un talon et disait:</p> - -<p>—Ce n’est pas difficile!</p> - -<p>Ce soir, comme le temps devenait froid, elle pensait que Simon prendrait -demain un gilet de plus grosse laine. Elle le laissa seul dans la -chambre, où une armoire de noyer, de petite taille, qu’elle avait -commandée pour lui au menuisier de Bonnal, contenait ses vêtements et -les animaux articulés que l’instituteur apprenait à découper. Il avait -construit un chariot minuscule, aux roues peintes en rouge, et deux -vaches colorées en jaune pour le tirer. Dedans il mettait une pomme de -terre, qui suffisait à le remplir, ou quelques<span class="pagenum"><a id="page_38">{38}</a></span> châtaignes. Il s’agitait -et grondait comme il avait vu faire à Jacquier, lorsque les bœufs, sous -l’aiguillon, bandaient leurs muscles pour sortir d’un chemin pierreux. -Mais il s’apaisait vite et feuilletait l’Histoire Sainte, pleine -d’images qui l’emportaient bien loin, en des pays inconnus où il y avait -toujours du soleil.</p> - -<p>Tandis que Jeannette tirait le lait, Claire en apprêtant le repas était -travaillée d’un grand souci. C’était comme un trou dans sa tête où les -pensées tournaient, montaient, retombaient. Mme Lautier n’avait pas -écrit, comme elle le faisait à cette époque. Que devenait-elle? Jamais -elle ne donnait plus de deux ou trois fois de ses nouvelles, chaque -année. Les jours avaient fait masse; aujourd’hui Simon grandissait vite -et pouvait découvrir la vérité qu’elle n’avait pas encore osé lui dire. -De quelle étoffe était cette femme pour ne s’inquiéter guère de son -enfant? Mais Claire avait peur d’accuser tout haut celle qui était,<span class="pagenum"><a id="page_39">{39}</a></span> en -dépit de tout, la mère de Simon.</p> - -<p>Les temps devenaient plus troubles. C’était, partout, une fureur de -plaisir, une sorte de colère. Au son d’un piano mécanique, à Bonnal, les -garçons et les filles ne quittaient plus le bal avant le chant des coqs -du matin. Ils dansaient des choses de la ville, des pas dandinés, sans -franchise, avec des abandonnements comme si un grand lien se défaisait. -Plus de bourrées, plus de chansons. L’église était souvent vide; elle -attendait tant de retours. L’abbé Remier prêchait pour les chaises, -comme on disait, sauf aux jours de bonnes fêtes. S’il ne restait au -monde que l’argent et si l’on enlevait des cœurs le désir de regarder en -haut, qu’arriverait-il? Les chiens même relevaient la tête: alors leurs -yeux devenaient beaux. Aujourd’hui, plus rien que la monnaie; on n’en -avait jamais assez et l’on croyait que tout peut se payer.</p> - -<p>Claire voyait par la pensée les bals nouveaux où les filles portaient -des robes à la<span class="pagenum"><a id="page_40">{40}</a></span> mode qui laissaient voir trop de peau, sans souci de -l’hiver et de la décence. C’était un gros plaisir qui s’offrait sans -cesse. Et ces foires, où la terre n’avait plus sa vraie place, la vanité -rougeaude s’y montrait; une faim moins de blé que de monnaie. D’un côté, -la fièvre froide de l’avarice qui montait avec le gain; de l’autre, une -richesse étalée, bouillonnante comme un vin que l’on n’a pu encore -cuver. Partout cette grande angoisse, ce glissement. Dans les villes, on -disait que c’était plus terrible, dans ces rumeurs où vivait la mère de -Simon. Il fallait pourtant espérer, malgré ces jours où l’argent ne -s’accordait pas au travail et semblait perdre le mérite qui le -purifiait. Il y avait toujours, çà et là, de bonnes gens que le mal -n’avait pas saisis. Claire se souvenait qu’un petit nombre de justes -peut tout sauver. Ce qui l’épouvantait, c’était que Simon vécût un jour -dans un air qui changerait son âme, quand Mme Laugier le<span class="pagenum"><a id="page_41">{41}</a></span> reprendrait. -Elle sentait qu’il se plierait vite à une existence nouvelle, étant d’un -caractère bon, mais malléable. Sans la force de l’exemple, il serait -perdu. Elle songeait qu’elle lui avait donné plus que sa vie, car elle -s’était dépassée elle-même. Pourtant on le lui arracherait de la -poitrine, mais cela qui était la grande douleur, un flot de sang qui -sortirait d’elle et la laisserait faible pour toujours, lui semblait -moins cruel que la pensée de savoir qu’il vivrait avec un cœur sans -défense. Depuis un an, elle voulait s’habituer à son départ. Il pourrait -peut-être ne pas lui échapper tout à fait. Mme Lautier, avec l’âge, -deviendrait meilleure, touchée par la grâce dont parlait en chaire -l’abbé Remier.</p> - -<p>Elle refoula peu à peu sa peine. Elle entendait chanter l’enfant dans la -chambre. Il était encore près d’elle; tout s’arrangerait sans doute; -elle le demandait à Dieu.</p> - -<p>Simon ouvrit doucement la porte, et,<span class="pagenum"><a id="page_42">{42}</a></span> marchant à pas de chat, il vint -surprendre Claire en lui sautant joyeusement au cou. Elle fut tellement -saisie qu’elle appuya ses mains sur son corsage.</p> - -<p>—Va lire près du feu, dit-elle.</p> - -<p>Il obéit docilement. Tandis qu’elle coupait le pain pour la soupe, elle -regardait à la dérobée le petit front incliné, les boucles tombantes, le -renflement des paupières si douces, si pures. Et elle murmurait:</p> - -<p>—Mon Dieu, je sais bien qu’il n’est pas à moi... Mais ne me l’enlevez -pas encore.<span class="pagenum"><a id="page_44">{44}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_43">{43}</a></span></p> - -<h2><a id="III"></a>III</h2> - -<p>Les pluies cessèrent. A l’horizon, une haute porte bleue s’ouvrit; le -beau temps passa. Des jours fins; un ciel vif et froid, tel une blanche -fleur des neiges. Les bois dépouillés quittèrent leur aspect sordide, -cet air de grande misère qui serre le cœur; leurs branches devenaient -neuves, frottées de lumière, avec des rayons, des gouttes d’or à leurs -pointes. L’eau se purifiait, mirant selon l’heure une étoile, un arc de -lune, un rameau de saule. Les gelées du matin faisaient une poussière -immaculée et Simon, allant à l’école, s’amusait à briser en marchant les -petites glaces enchâssées dans les creux de terre durcie et qui -éclataient avec un bruit sec.<span class="pagenum"><a id="page_45">{45}</a></span> Il était sans aucune inquiétude, -s’abandonnant à la vigilance de Claire qui lui épargnait toute peine. Un -merle qui sortait d’une haie d’épines, un éclair de source, au loin, la -parole du vent le remplissaient d’une joie confuse. Il était toujours un -enfant plein de douceur qui redoutait les jeux brutaux de ses compagnons -de classe, sans jamais le montrer. Ce soir de Noël, il fut content -d’être en vacances. Quand il rentra, Claire lui dit:</p> - -<p>—Nous allons être bien tranquilles. Je voudrais te garder sans cesse -tout près de moi. Je suis jalouse de ton maître qui te voit du matin au -soir.</p> - -<p>Il l’embrassa comme d’habitude, paisiblement, ne pouvant découvrir -l’ardeur et l’angoisse qui veillaient. Elle se hâta de traire les -brettes. Jacquier avait achevé plus tôt que de coutume sa besogne. -C’était la trêve de Noël. Claire tenait à ce qu’elle fût observée -jalousement. Le relâchement du lien des coutumes lui rendait encore<span class="pagenum"><a id="page_46">{46}</a></span> -plus cher le souvenir des fêtes passées. Simon lui demanda de l’emmener -à la messe de minuit:</p> - -<p>—Je suis grand maintenant, je pourrai veiller, dit-il en se haussant -sur les pieds.</p> - -<p>Elle hésitait, ayant peur de le fatiguer, mais elle accepta en pensant -qu’elle ferait route avec lui et tiendrait en chemin sa petite main dans -la sienne.</p> - -<p>Après le repas du soir, Claire, Jeannette et Simon prirent place devant -la cheminée. Jacquier, qui était sorti, revint bientôt en portant avec -précaution, comme une chose fragile, une souche de pommier, qui était -devenue bien sèche, près de la chaudière où l’on faisait cuire le manger -des porcs. Il la plaça sur le monceau des braises et il s’assit sur le -coffre à sel. La flamme tournait autour de la bûche; il la regardait -avec une sorte de joie, de ses yeux ronds, aux paupières rougies et -bridées.</p> - -<p>—Je me souviens d’une qui était<span class="pagenum"><a id="page_47">{47}</a></span> d’amandier, gronda-t-il, et que mon -père avait gardée deux couples d’années, près du four. Demoiselle, il -n’y a point de ces arbres par là. Elle faisait un feu tout blanc piqueté -de bleu. Il m’était venu des clous au cou, sur les bras. Ma mère en -passa des charbons neuf fois sous une tige de ronces. Je fus vite guéri. -Ma peau devint lisse comme la peau d’une pomme.</p> - -<p>Claire l’approuva; elle ne doutait pas des vertus de la bûche de Noël, -et elle tournait vers le feu son visage grave en respirant une odeur de -fruit. Elle se souvenait des veillées où la salle des Ages était pleine -de gens, jeunes et vieux. On y devisait librement. On racontait maintes -histoires; puis on dansait en tapant fort du talon. Dans un coin, on -avait poussé la table de cerisier où, parfois, un garçon accoudé près -d’un verre de cidre chantait un air de bourrée d’une voix qui s’enrouait -à force d’exciter les couples à bien tourner. De ces danses, que de bons -mariages<span class="pagenum"><a id="page_48">{48}</a></span> étaient sortis! On dansait aussi la Guimbarde, que l’on mène -en balançant une barre de bois, tantôt enjambée, tantôt virant sur les -têtes, sans briser le rythme:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">A qui dansera le mieux<br></span> -<span class="i0">La Guimbarde, la Guimbarde,<br></span> -<span class="i0">A qui dansera le mieux<br></span> -<span class="i0">La Guimbarde de nous deux!<br></span> -<span class="i0">Tourne donc, tu n’y tournes guère,<br></span> -<span class="i0">Saute donc, tu n’y sautes pas!<br></span> -</div></div> -</div> - -<p>Il y avait des ménétriers pour jouer de la vielle d’où sortait un -jasement d’insecte, et d’autres pour gonfler la chabrette, en roulant -des yeux contents. Et puis c’était la messe de minuit, un grand buisson -d’or, dans l’ombre, que l’on voyait à des lieues à la ronde. Aujourd’hui -beaucoup restaient chez eux. L’hiver était passé au cœur des gens; les -anges pleuraient les étoiles d’autrefois.</p> - -<p>Claire sortit de sa songerie et regarda Simon que Jacquier amusait en -lui coupant des pommes en cubes qui s’emboî<span class="pagenum"><a id="page_49">{49}</a></span>taient les uns dans les -autres. Les dernières châtaignes grésillaient dans la poêle percée que -Jeannette secouait. Au dehors sifflait un vent glacé et, par la fenêtre, -la lune montrait son quartier qui s’avivait.</p> - -<p>Jacquier dit avec une malicieuse bonhomie:</p> - -<p>—Le temps s’adoucit. Sous la cheminée la glace a fondu.</p> - -<p>Il ajouta entre deux bouffées de pipe:</p> - -<p>—Givre avant Noël vaut cent écus.</p> - -<p>Simon riait quand des châtaignes éclataient. Grillées à point, Claire -les versa dans une corbeille d’osier et elle les couvrit d’une -serpillière. Elle en prit une, la dépouilla de sa peau, souffla dessus, -puis la glissa dans la bouche de Simon. Jacquier courut chercher deux -bouteilles de cidre bouché où l’on avait mis un grain d’avoine pour le -faire mousser. Il les déboucha et servit à boire à la ronde dans les -verres qu’il avait posés sur la table.<span class="pagenum"><a id="page_50">{50}</a></span> Revenant au coin du feu, il dit -brusquement:</p> - -<p>—Vous savez, demoiselle, il y a trois ans, nous avons perdu quatre -porcs, sauf votre respect, et depuis nous n’en avons plus perdu. C’est -que j’ai compris le pourquoi. J’ai glissé sous la pierre levée un -morceau de tuile rouge qui me servait à marquer, en foire. Mais il -fallait savoir ça.</p> - -<p>—Peut-être.</p> - -<p>—C’est sûr.</p> - -<p>Simon s’endormait. Claire lui frappa dans les mains.</p> - -<p>—Je vais te raconter une brave histoire, mon petit, commença Jacquier. -Il y avait dans le temps, pas loin d’Ambazac, un bon moulin qui était à -un meunier dont les yeux étaient plus gros que le ventre. Il avait une -fille mignonne et il rêvait pour elle d’un beau château avec une cour -pavée où rouleraient des carrosses faits pour son plaisir. Le gendre -qu’il voulait aurait toutes ses dents en or. Et les galants n’en<span class="pagenum"><a id="page_51">{51}</a></span> -montraient que de blanches, tout comme des chrétiens qu’ils étaient. Le -meunier, à peine disaient-ils un bout de parole, les renvoyait tout -bourru. La petite, qui les trouvait gentils et qui aurait voulu choisir -vite, se faisait un mauvais chagrin, voyant le temps où elle serait -seulette. Par un matin plaisant, un jeune homme toqua à la porte et ce -coup, fait du doigt plié, chassa tous les oiseaux qui chantaient. Il y -eut un grand silence, si grand que l’on aurait pu entendre courir un -lézard. Le meunier regarda l’arrivant et cria, le fol, qu’il ne voulait -qu’un garçon à la mâchoire d’or et plus fort que le taureau. Mais le -galant éclata de rire et montra ses dents toutes d’or que le soleil -faisait briller. Le meunier tapa dans la main du gars et le mariage fut -décidé.</p> - -<p>«—Tu as de belles dents, qu’il dit, mais il faut, pour avoir ma fille, -être assez fort pour amener à la roue du moulin ce gros ruisseau qui -coule là-bas.<span class="pagenum"><a id="page_52">{52}</a></span></p> - -<p>«—C’est entendu, môssieu le meunier.</p> - -<p>«Le garçon partit. Les bonnes gens arrivèrent à plein chemin et crièrent -que c’était le diable qui avait frappé à sa porte. Le soir passa sans -encombre, mais, vers la minuit, on entendit un bruit de tonnerre, un -fracas de rochers brisés et une longue flamme rouge tournait dans l’air. -Ceux du village claquaient des dents, tandis que le diable soulevait le -ruisseau comme il eût fait d’un grand serpent. Mais un brave homme dit -au meunier qui était blanc comme sa farine:</p> - -<p>«—Grimpe vite au poulailler. Réveille les poules pour que le coq chante -avant que le diable ait fini sa besogne.</p> - -<p>«Sitôt dit, sitôt fait. Le premier cri du coq chassa l’Infernal et le -ruisseau reprit son lit. Il y a toujours un endroit où l’eau fait un -rude coude, au point où le chant du coq arrêta le diable.»</p> - -<p>Simon s’écria:<span class="pagenum"><a id="page_53">{53}</a></span></p> - -<p>—Tu m’as fait peur, Jacquier.</p> - -<p>Claire reprit:</p> - -<p>—Oh! Tu lui as fait peur. Viens que je te cache, petit.</p> - -<p>Et, pour le distraire, elle prit les mains de l’enfant et l’entraîna au -milieu de la salle. Il se renversa un peu en arrière et elle dit:</p> - -<p>—Nous allons tourner. Je te tiens bien.</p> - -<p>Pour la ronde, elle pliait les jambes afin de mieux le voir avec son cou -flexible et son regard glissant sous les cils recourbés. Elle chanta:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Dans mon beau château,<br></span> -<span class="i0">Ma tante, tire, tire, tire!<br></span> -</div></div> -</div> - -<p>En riant, il tirait sur les mains de Claire.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Les filles ont passé,<br></span> -<span class="i0">O gué! ô gué! ô gué!<br></span> -<span class="i0">Les filles ont passé,<br></span> -<span class="i0">O gué, beaux chevaliers!<br></span> -</div></div> -</div> - -<p>Elle se mit à cropetons, attira l’enfant contre elle et l’éleva dans ses -bras. Tant-<span class="pagenum"><a id="page_54">{54}</a></span>Belle, qui s’était rôtie devant le grand feu, aboyait de -joie. Dix heures et demie de relevée sonnèrent. Claire ouvrit la porte. -Elle demeura quelque temps sur le seuil, tournée vers le vent. Un -murmure de cloches vint jusqu’à elle, un son léger qui allait et venait, -adouci par le clair de lune, mêlé aux bruissements de la rivière, aux -vapeurs blanches des eaux.</p> - -<p>—Il faut se préparer, dit-elle. C’est le premier branle. Prends une -lanterne, Jacquier; au retour, la lune pourrait se cacher.</p> - -<p>Elle coiffa Simon d’un béret de feutre, l’enveloppa d’un manteau à -capuchon. Puis elle releva ses cheveux devant un miroir qui était -accroché près de la fenêtre, et couvrit sa tête d’un chapeau noir, paré -d’un simple ruban de même couleur. Jacquier couvrit de cendres le feu, -éloigna de la cheminée les chaises. Un grillon se mit à dire son -chapelet de cristal. Claire et Simon sortirent dans la cour, avec -Jean<span class="pagenum"><a id="page_55">{55}</a></span>nette qui avait pris sa cape et ajusté sa coiffe empesée. -Tant-Belle alla se coucher dans la grange et Jacquier verrouilla la -porte.</p> - -<p>Ils marchèrent bon pas dans le chemin creux. La lune haute éclairait la -vallée. Au-dessus de la rivière, elle faisait un courant de brumes -laiteuses où des parcelles brillantes flottaient, des étoiles égrenées. -Enchantement où les arbres, les pierres, les ajoncs, les genièvres -devenaient des choses si légères qu’elles paraissaient trembler dans une -sorte de vent silencieux. Au loin, en des sources découvertes, une lueur -entrait et sortait, un linge neigeux que tordait la fée.</p> - -<p>A mesure que Claire et Simon s’approchaient de la rivière, l’écluse du -moulin de Chanaud montrait mieux son rouleau givré, sans cesse tournant. -Le flot, près du pont, était si calme que la lune s’y reflétait sans un -pli. Sur la route, des gens venaient par petites troupes. Une chouette<span class="pagenum"><a id="page_56">{56}</a></span> -en chasse poussa son cri dans les châtaigneraies voisines.</p> - -<p>La route était large vers Bonnal. Claire et Simon, Jeannette et Jacquier -cheminaient paisiblement et n’échangeaient que peu de paroles. Ils -aperçurent les premières maisons du bourg. L’auberge parut, avec l’éclat -des grosses lampes de la salle de bal. Des couples s’y balançaient en -lourdes masses, dans la fumée du tabac, aux coups d’un piano mécanique. -Claire pressa le pas. Les cloches se mirent à sonner dans le clocher aux -écailles de bois. Elles s’en allaient, au loin, sur les champs, portant -la joie des anges et des bergers, la grande nouvelle qui surprenait -toujours le vieux monde.<span class="pagenum"><a id="page_58">{58}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_57">{57}</a></span></p> - -<h2><a id="IV"></a>IV</h2> - -<p>Jeannette, après la messe de minuit, jeta dans le puits un morceau de -pain pour qu’il ne se tarît pas. Elle observait les usages en silence, -avec une confiance obstinée. D’habitude, on portait du cidre sur la -table, mais Jacquier, en la fête des rois, ne voulut boire que du vin; -il aurait ainsi du sang bien pur toute l’année.</p> - -<p>Les jours reprirent leur simple courant. Simon revint à l’école, et -Claire se livra aux besognes quotidiennes avec plus d’ardeur, comme si -elle voulait éloigner ainsi toute rêverie. Mme Lautier n’avait pas donné -de ses nouvelles. Tous les ans, à la même époque, elle n’y manquait pas. -Claire en venait à songer que Mme Lautier pouvait<span class="pagenum"><a id="page_59">{59}</a></span> devenir infirme ou -mourir par accident; Simon ne quitterait jamais les Ages. Mais, vite, -elle se blâmait, demandant pardon à Dieu qu’une telle pensée -l’effleurât.</p> - -<p>—Il n’est pas à moi, mon Dieu. Je le sais bien. Gardez-moi du mal.</p> - -<p>Chaque soir, après la veillée, elle récitait la prière, à genoux, sur le -plancher, dans la grande salle, les regards levés vers une image de la -Vierge Marie. Simon disait l’oraison du «Souvenez-vous», ce gémissement -d’espoir et d’amour qui monte de la vallée. Puis Jeannette, qui n’avait -jamais su lire, ni écrire, marmonnait entre ses dents la patenôtre -blanche, n’ayant retenu que celle-là: «Le Bon Dieu est mon Père, la -bonne Vierge, ma Mère. Les apôtres sont mes frères et les vierges sont -mes sœurs. La croix de sainte Marguerite en ma poitrine est écrite. -Madame s’en va sur le champ, à Dieu pleurant, rencontre Monsieur -Saint-Jean. D’où venez-vous? Je viens de loin. Vous n’avez<span class="pagenum"><a id="page_60">{60}</a></span> pas vu le -Bon Dieu? Si fait, il est en l’arbre de la Croix, les pieds pendants, -les mains clouées, un petit chapeau d’épines blanches sur la tête. Qui -la prière à Dieu saura, qui la dira trois fois au soir, trois fois au -matin, gagnera le paradis à la fin.» Elle récitait cette prière naïve, -qui venait du fond des temps, avec une foi toute pure. Claire Lautier -sentait bien que Dieu était touché par ces paroles qu’aucun paroissien -du monde n’avait consignées.</p> - -<p>Le temps devint pluvieux et le vent reprit ses longues courses -monotones. Le 20 janvier, Claire reçut des mains du facteur de Bonnal -une lettre de Mme Lautier. A ce moment, elle était sur le seuil de -l’étable et coupait des carottes fourragères pour les brettes. Quelque -temps, elle regarda autour d’elle, comme si on pouvait l’épier. Puis, -sans rompre encore l’enveloppe, elle alla s’enfermer dans sa chambre. -Une grande peur la tenait. Quand elle se fut un peu apaisée, elle<span class="pagenum"><a id="page_61">{61}</a></span> -ouvrit la lettre et la lut d’un trait. Sa belle-sœur annonçait sa venue -pour le mois de mars; elle remerciait Claire des bons soins qu’elle -avait prodigués à Simon, elle se sentait coupable d’avoir paru -l’oublier; la vie l’en avait éloignée. Dans une longue page, elle se -défendait comme d’une accusation. Mais son ami était étrange et -ombrageux. Elle parlait de l’existence des villes si fiévreuse, si -rapide. L’enfant avait mieux vécu, jusqu’à présent, au bon air de la -campagne qu’en ces appartements étroits de Paris. Elle racontait qu’elle -avait fait de beaux voyages en Italie, en Grèce. Maintenant elle ne -quitterait plus la France. Claire ne put en lire davantage, ses yeux se -voilaient. Elle poussa une longue plainte, qu’elle étouffa sous ses -mains rapprochées. Elle maîtrisa enfin sa douleur et murmura:</p> - -<p>—Cela devait arriver. Il ne faut pas s’en étonner. C’est dans l’ordre.</p> - -<p>Elle se tourna vers le visage loyal du<span class="pagenum"><a id="page_62">{62}</a></span> capitaine Lautier qui souriait -dans un cadre d’or.</p> - -<p>—Tu n’es pas là, toi, mon bon frère...</p> - -<p>Puis, avec force, elle gronda:</p> - -<p>—Si, tu es là. Je le sens bien. Garde-moi.</p> - -<p>Elle replia la lettre de Mme Lautier, et, soudainement calmée, elle la -glissa dans le tiroir de la commode. Elle revint à l’étable; le travail -régulier la maintenait dans une sorte de clarté. Tout à coup, elle -sortit, chassée par une pensée brusque; malgré la pluie qui tombait, -elle resta, immobile, près de l’ormeau de la cour. Jamais elle n’avait -parlé à Simon de sa mère ou bien en des termes si vagues qu’il ne -pouvait rien comprendre, ni deviner. Elle eut le sentiment d’être -coupable. Quand le petit reviendrait de l’école, elle le verrait -brusquement grandi, et elle serait humble comme une enfant qui avoue sa -faute. Elle avait les tempes serrées. Elle entendait d’avance les -paroles qu’elle pro<span class="pagenum"><a id="page_63">{63}</a></span>noncerait. Et elle aurait mieux aimé lui dire:</p> - -<p>—Je suis rongée par un mal terrible qui prend mon corps par lambeaux et -je vais mourir.</p> - -<p>Ce n’était pas du corps qu’il s’agissait, mais de l’âme. Pour la -première fois, Simon s’éloignerait d’elle, par cet aveu, quoi qu’elle -fît; la vérité ne pouvait être diminuée, trahie. Elle demandait à Dieu -du courage. Bientôt elle reprit son travail; Tant-Belle se coucha à ses -pieds. Elle n’accomplissait qu’une besogne machinale et se demandait -comment elle parlerait à Simon de tant de choses qui lui faisaient peur -à elle-même.</p> - -<p>Au dehors, le vent tourna, lava le ciel comme une eau; les nuages -devenaient blancs et se perdaient à l’ouest. Le soleil parut et se -glissa jusqu’à la grange où travaillait Claire. Elle se leva de -l’escabeau où elle était assise, secoua son tablier et sortit dans la -cour. Ce beau temps du ciel,<span class="pagenum"><a id="page_64">{64}</a></span> loin d’apaiser sa peine, la mettait mieux -à nu, au fond d’elle-même. Elle avait connu trop de soirs pareils et de -ces fêtes célestes qui succèdent à la soudaine fuite des brumes. Alors -elle était heureuse près de Simon, ne songeant qu’à l’élever et à -l’aimer. Les enchantements de la saison s’accordaient avec ceux de son -âme.</p> - -<p>Au milieu de la cour, dans le bassin de granit, un point d’eau brillait, -une noisette de feu sous le soleil. L’air s’emplissait d’une grande paix -et le soir qui s’avançait sur la vallée ouvrait une aile au plumage -enflammé. Un battement fin, une légèreté inouïe, comme d’un oiseau -tout-puissant qui se pose un moment à terre, et il saisit le cœur, car, -peut-être, on ne le verra plus.</p> - -<p>Claire attendait d’habitude Simon sur le seuil de la maison; mais, cette -fois, elle prit le chemin qui descendait vers le pont de Chanaud. A -mi-côte, elle s’arrêta, avec la pensée naïve de le surprendre et -d’en<span class="pagenum"><a id="page_65">{65}</a></span>tendre son pas, de loin, sans qu’il pût la voir. Elle entra dans un -petit bois de chênes, et sous la lumière du couchant, mêlée à celle de -la rivière, elle se sentait une âme d’enfant. Simon marchait sans hâte, -le béret posé sur l’oreille, le sac de cuir en bandoulière. Parfois il -cueillait un brin de genièvre et tournait sur un talon. Il considérait -le courant de la vallée, le beau chemin d’eau vivante, tout bordé -d’arbres penchés.</p> - -<p>Claire le voyait venir maintenant. Il enfonçait ses petits poings dans -ses poches et sifflait une chanson, en penchant un peu la tête. Il passa -le long du bois; n’y tenant plus, elle courut dans le chemin et -l’appela. Il montra une surprise joyeuse qui éclaira ses yeux gris. -Brusquement elle l’étreignit; puis, en silence, elle fit route avec lui -et elle l’enveloppait de ses bras. Comme ils arrivaient au sommet de la -vallée, elle murmura:</p> - -<p>—J’ai tant de choses à te dire, Simon.<span class="pagenum"><a id="page_66">{66}</a></span> Ce soir n’est pas comme les -autres.</p> - -<p>—Oh! Il est bien comme les autres, puisque tu es là, tout près de moi.</p> - -<p>Dès le seuil de la maison, elle lui enleva son sac, son béret, et elle -remplaça ses souliers par des pantoufles chaudes.</p> - -<p>—Viens dans la chambre, Simon; nous serons plus à l’aise pour parler.</p> - -<p>L’enfant vit bien qu’elle avait changé de figure. Il aperçut, pour la -première fois, dans les yeux de Claire quelque chose de mystérieux. Ses -mains, qu’elle appuyait sur sa tête, tremblaient.</p> - -<p>—Simon, depuis que tu as l’âge de raison, j’aurais dû te parler de ta -mère. Moi, je ne suis pas ta maman. Celle qui t’a donné le jour, tu ne -l’as jamais vue, parce qu’elle ne pouvait pas venir ici, ni t’élever; et -toi, tu n’aurais pu rester auprès d’elle, quand tu étais tout petit. Je -t’avais dit que ton père était un brave officier et tu es à moi, quand -même, car il est mon frère, et je le remplace.<span class="pagenum"><a id="page_67">{67}</a></span></p> - -<p>Elle fit un violent effort et dit:</p> - -<p>—Ta maman est bonne, je l’aime bien. Elle va venir. Peut-être, un jour, -tu me quitteras pour la suivre.</p> - -<p>Vers elle il leva bien droit sa figure pâlie de chagrin et s’écria:</p> - -<p>—Tu es ma maman! Tu es ma maman! Je ne te quitterai jamais.</p> - -<p>Alors elle ne put prononcer un seul mot, courbée par son cœur. Simon -l’entourait de ses bras et il était plein de crainte.</p> - -<p>Haletante, elle disait:</p> - -<p>—Ah! pour la première fois, je t’ai fait de la peine, Simon...</p> - -<p>Quand ils entrèrent dans la salle, Jacquier était de retour. Il avait -relevé des barrières dans les prés, ébranché des chênes de clôture. -Comme d’habitude, il se tenait près du feu.</p> - -<p>Claire s’efforça d’apaiser Simon. Elle lui promit de ne jamais le -quitter. Avant que Jeannette eût servi la soupe,<span class="pagenum"><a id="page_68">{68}</a></span> elle lui chanta -maintes chansons, celles de Malborough et du Sire de Framboisy, en les -accompagnant de mines impayables.</p> - -<p>Après le repas, l’enfant était tout à fait calmé. Claire ouvrit la -porte.</p> - -<p>—Viens voir, Simon, la chatte qui fait le gros dos au bout du pré.</p> - -<p>Il accourut. La lune apparaissait dans son plein, comme si elle avait -roulé dans la haie voisine. Elle était si merveilleuse, couleur d’or -blanc, que l’on ne voyait pas sa forme tout d’abord. Elle monta, sortant -du buisson où elle propageait un feu de songe qui éclairait avec une -mystérieuse douceur.</p> - -<p>—Comme elle est blanche, dit Claire, elle a dû se baigner dans la -rivière.</p> - -<p>Un moment, il sembla qu’elle reposait sur une branche basse du frêne, -puis un souffle la détacha, et la campagne se mit à rêver.</p> - -<p>Claire regardait cela; elle ne sentait pas<span class="pagenum"><a id="page_69">{69}</a></span> que de grosses larmes -roulaient sur ses joues. Mais Simon, relevant la tête vers elle, -s’écria:</p> - -<p>—Ne pleure pas. Je ne veux pas que tu pleures.<span class="pagenum"><a id="page_70">{70}</a></span></p> - -<h2><a id="V"></a>V</h2> - -<p>Peu à peu, Claire s’habitua davantage à la pensée que Simon connaîtrait -sa mère et l’aimerait. Dans son âme si simple, si droite, elle se -gardait d’accuser Mme Lautier, ainsi que tant d’autres l’eussent fait à -sa place. Simon, cet agneau abandonné, elle l’avait emporté comme sur -ses épaules, aux Ages. Pendant des années, il s’était blotti contre -elle, dans la chaleur de son cœur. On ne pourrait jamais effacer cela, -ni cette profonde joie. Elle espérait que devant Dieu elle resterait la -mère de Simon, car la main qui protège le berceau, conduit les premiers -pas, montre le premier horizon de ce monde et de l’autre, on ne peut la -dessécher. Quand l’âme,<span class="pagenum"><a id="page_71">{71}</a></span> une fois, a donné sa force, nul n’a le pouvoir -de la reprendre.</p> - -<p>Claire vivait en espérance et en charité. Elle ne jugerait pas Mme -Lautier; elle la recevrait avec humilité, servante de l’amour maternel -ayant mérité l’obscur honneur de nourrir et d’élever Simon, trésor -précieux. Pourtant un grand tourment la prenait à certaines heures. Si -l’enfant revenait dans la ville, que ses yeux à peine ouverts n’avaient -pu voir, ne serait-il pas de nouveau en danger. Mme Lautier ne faisait -pas connaître sa volonté. Peut-être laisserait-elle Simon encore aux -Ages où la vie était facile. Là-bas, il fallait des poignées d’argent. -Et Claire formait des rêves où tout s’arrangeait comme dans les contes -de fées. Les médecins exigeraient qu’il restât à la campagne où l’air -était pur et décideraient qu’il ne pourrait vivre à Paris. Ou bien Mme -Lautier serait tout à coup charmée par ce pays de Bonnal, et elle ne -voudrait plus le quitter. Mais la<span class="pagenum"><a id="page_72">{72}</a></span> même pensée venait la clouer, -l’immobiliser:</p> - -<p>—Il n’est pas à moi. On me l’a seulement prêté.</p> - -<p>Elle oubliait les soucis, la peine qu’elle avait eus pour l’élever, et -son dévouement toujours veillant et ce feu secret qui la tenait sans -cesse en haleine. Comme au premier jour, le vagissement devenu parole la -frappait au cœur.</p> - -<p>Mme Lautier annonça par une lettre brève qu’elle arriverait aux Ages le -20 février. Claire se mit à parler plus souvent de Louise Lautier à -Simon. Elle prêtait à sa belle-sœur des vertus qu’elle n’avait jamais -eues, sans doute. Peu à peu, l’enfant fut pris d’une grande curiosité, -il était impatient de voir sa mère, étonné comme à la lecture d’une -histoire étrange, que l’on aurait pu arranger en manière de complainte. -Quand il parlait d’elle, Jacquier poussait quelques grognements si rudes -qu’il s’écriait:<span class="pagenum"><a id="page_73">{73}</a></span></p> - -<p>—Je n’ai qu’une maman, c’est Claire!</p> - -<p>Il n’osa plus interroger personne et cacha son trouble. Si Claire lui -disait que le jour était proche où sa mère viendrait aux Ages, il -baissait la tête et répondait à peine, tout confus.</p> - -<p>La fête de la Chandeleur arriva. Levé dès le point du jour, Jacquier, -voyant qu’il pleuvait et que le vent agitait les arbres en soufflant de -l’Ouest, gronda:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Quand il pleut sur la chandelle,<br></span> -<span class="i0">Il tombe de l’eau sur la javelle.<br></span> -</div></div> -</div> - -<p>Il prit quatre petits cierges dans la boîte de noyer où il enfermait des -objets qu’il jugeait précieux. Il les avait faits lui-même, aux heures -de répit, dans la grange. Ce n’est pas difficile; on attache une longue -mèche de coton à la pointe d’un clou pour bien la tendre, et l’on y -coule de la cire suffisamment amollie, et tirée des ruches des Ages qui -sont rangées, avec leurs bonnets de paille, le long d’un mur du<span class="pagenum"><a id="page_74">{74}</a></span> verger -orienté vers le Levant; ainsi aucun rayon de soleil n’est perdu. A -l’entour, il y a des fleurs qui ne craignent pas la gelée, des -giroflées, des soucis, des lavandiers tout hérissés, pleins de belles -mouches bleues à la saison.</p> - -<p>Ce matin, Claire prit dans le tiroir de la commode un gros cierge qui -gardait, le long de sa tige, ses larmes par grappes figées. Il avait -pleuré aux heures funèbres, mais il se souvenait de la rosée sur les -corolles du verger. Claire, à la nouvelle de la mort de son frère, -l’avait allumé, dans sa chambre, les volets clos, bien qu’il fît soleil, -agenouillée, toute courbée, poussant sa lueur, par un grand souffle de -son âme, jusqu’au champ où gisait le capitaine Lautier. Par miracle, la -parcelle ardente était devenue une longue flamme couchée, étirée, à -travers les espaces du mystère.</p> - -<p>Jeannette et Jacquier, l’une en cape, l’autre en blouse, Claire et Simon -franchirent ce jour-là le porche de l’église où<span class="pagenum"><a id="page_75">{75}</a></span> deux anges sont -accoudés dans le granit. Les cierges s’allumèrent au feu des paroles -divines. Et, dans l’ombre, ils formaient de petites clairières dorées.</p> - -<p>De retour aux Ages, dès qu’elle eut enlevé sa cape, Jeannette attisa les -braises, chargea les chenets de fagots secs, graissa la poêle pour y -faire couler une pâte de farine et d’œufs. La flamme pétillait et -sautait, les crêpes tournèrent. Peu à peu, elles dressèrent, fine comme -toile fine, une pile rousse et fumante. Claire donna à Simon la -permission d’en manger avant tous. Jeannette, prenant à deux mains la -queue de la poêle, l’agitait sans cesse d’un mouvement régulier pour -l’élever soudain avec une étonnante agilité; et elle chanta une vieille -chanson:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Elle sort du logis,<br></span> -<span class="i0">En dépit de son père.<br></span> -<span class="i0">Mais bientôt un esprit<br></span> -<span class="i0">Apparaît devant elle,<br></span> -<span class="i0">En lui disant: Ma belle,<br></span> -<span class="i0">Je vous prie de m’aimer.<span class="pagenum"><a id="page_76">{76}</a></span><br></span> -<span class="i0">Et ensuite lui donne<br></span> -<span class="i0">Un diamant doré.<br></span> -</div></div> -</div> - -<p>La crêpe tournant, elle répétait: «Un diamant doré».</p> - -<p>Dans la brasière cuisait tout doux une petite côte de porc en compagnie -d’un céleri du verger. Midi approchait. Jacquier revint de l’étable. Il -avait fait couler des gouttes de cire sur les mangeoires de l’étable, au -bord des ruches, les abeilles étant un peu chrétiennes. Son cœur était -paisible, les usages observés. Il battit des mains, quand Jeannette fit -sauter sur la corniche de l’armoire la dernière crêpe; ainsi il y aurait -de l’argent dans le tiroir toute l’année. Claire, assise au coin du feu, -tâchait d’égayer Simon, mais il lui parut qu’il ne riait plus comme -autrefois en un pareil jour.</p> - -<p>Alors elle lui chanta cette chanson douce et grave, qui éloigne de la -terre:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">C’est une fille muette<br></span> -<span class="i2">Parmi les cieux,<span class="pagenum"><a id="page_77">{77}</a></span><br></span> -<span class="i0">Lui apparut une dame<br></span> -<span class="i2">Dans son troupeau.<br></span> -<span class="i0">Toujours elle lui demandait<br></span> -<span class="i2">Un bel agneau.<br></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Les agneaux de mon père<br></span> -<span class="i2">Sont pas à moi.<br></span> -<span class="i0">Si vous voulez que j’y aille,<br></span> -<span class="i2">J’irai.<br></span> -<span class="i0">Si vous voulez que lui parle,<br></span> -<span class="i2">Lui parlerai.<br></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Vas-y vite, la belle,<br></span> -<span class="i2">La Ysabeau,<br></span> -<span class="i0">Vas-y sans peur ni crainte<br></span> -<span class="i2">Ni danger du loup.<br></span> -<span class="i0">Je garderai le troupeau<br></span> -<span class="i2">Bien mieux que vous.<br></span> -</div></div> -</div> - -<p>Simon leva les yeux vers elle, devinant le souffle du mystère:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Bien le bonjour, mon père,<br></span> -<span class="i2">Ma mère aussi.<br></span> -<span class="i0">M’est apparue une dame<br></span> -<span class="i2">Dans mon troupeau,<br></span> -<span class="i0">Qui toujours me demande<br></span> -<span class="i2">Un bel agneau.<br></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Reviens-y, ma fille,<br></span> -<span class="i2">La Ysabeau!<span class="pagenum"><a id="page_78">{78}</a></span><br></span> -<span class="i0">Dis-lui que la troupe<br></span> -<span class="i0">Et aussi le troupeau,<br></span> -<span class="i0">Tout est à son service,<br></span> -<span class="i2">Même le plus beau.<br></span> -</div></div> -</div> - -<p>Claire soupira, puis reprit, à mi-voix, la tête courbée:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Son père et sa mère<br></span> -<span class="i0">Sont bien contents<br></span> -<span class="i0">D’avoir une fille muette<br></span> -<span class="i0">Et de l’ouïr parler.<br></span> -<span class="i0">Ils disent pour rendre grâce<br></span> -<span class="i2">L’<i>Ave Maria</i>.<br></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Quand l’heure arrive,<br></span> -<span class="i0">Elle ne rentre pas.<br></span> -<span class="i0">Son père et sa mère<br></span> -<span class="i0">La vont chercher.<br></span> -<span class="i0">Ils l’ont trouvée morte<br></span> -<span class="i2">Au milieu d’un bois.<br></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Lui ont trouvé une lettre<br></span> -<span class="i2">Sous son bras droit,<br></span> -<span class="i0">Que ni prêtre, ni personne<br></span> -<span class="i2">N’a pu lire.<br></span> -<span class="i0">C’est Monseigneur l’Évêque<br></span> -<span class="i2">Qui l’a lue.<br></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Il a lu sur la lettre<br></span> -<span class="i2">De l’Ysabeau<span class="pagenum"><a id="page_79">{79}</a></span><br></span> -<span class="i0">Qu’elle avait jeûné le carême,<br></span> -<span class="i2">Les Quatre-Temps,<br></span> -<span class="i0">Et qu’elle était une sainte<br></span> -<span class="i2">Au Paradis.<br></span> -</div></div> -</div> - -<p>Simon voyait dans les yeux de Claire le rayon des larmes retenues, un -tremblement de rosée sur cette fleur de chanson.<span class="pagenum"><a id="page_80">{80}</a></span></p> - -<h2><a id="VI"></a>VI</h2> - -<p>Le temps était brumeux le matin; vers midi, le ciel s’éclairait. Les -pentes de la vallée montraient, par places, un pelage violacé, coupé de -la fusée des genêts verts. Des gouttes d’eau s’allumaient, faisant de -petits battements de couleurs. Entre des pierres, le chardon nain, -devenu sec, avec sa houppe de coton jaune, paraissait en vieil argent. -Une pluie de chatons dorés tombait des branches fines du noisetier -sauvage. Une sorte de vapeur, comme d’un brasier secret, glissait sur -des taillis de chênes cendrés. La rivière se mouchetait de soleil; un -grand travail de lumière l’agitait d’incessantes reprises de rayons. Des -ombres passaient, des souffles étranges<span class="pagenum"><a id="page_81">{81}</a></span> sur une glace sans tain; mais -au-dessus des ronciers séchés, de la fougère morte, quelques durs -bosquets de houx, en pointes de lance, aspiraient l’essence du jour par -toutes leurs feuilles armées; ils ne cessaient de flamboyer et de -s’éteindre, selon la course des nuages.</p> - -<p>Jacquier et Jeannette balayaient les prés, ils entassaient les -broussailles mortes et les brindilles pour les brûler. Çà et là montait -l’épaisse fumée de ces brasiers que le vent rabattait. Vers trois heures -elle se mêlait au brouillard qui s’élevait de la vallée. Soudain tout -sentier semblait coupé, l’horizon glissait comme un nœud coulant où la -terre se repliait. Les arbres proches, sur une brume opaque, n’étaient -plus que des traces sombres, de mystérieux frottements. Jeannette et -Jacquier revenaient à la maison; Tant-Belle les suivait en secouant sa -fourrure givrée. Malgré le froid, Claire descendait le chemin de la -vallée, traversait le pont de Chanaud pour<span class="pagenum"><a id="page_82">{82}</a></span> venir au-devant de Simon. -Dès qu’elle l’avait rencontré, elle remontait autour du cou de l’enfant -le cache-nez chaud. Tous les deux, ils regagnaient en silence les Ages, -assez heureux de faire route ensemble.</p> - -<p>Mme Lautier annonça dès la veille son arrivée par une carte-lettre. -Claire avait demandé pour Simon quelques jours de congé. Elle l’éveilla -de bonne heure, car Mme Lautier arriverait le matin par le train de huit -heures et le chemin était long des Ages à la station de Bonnal. Elle -s’habilla, au clair de la lampe, de son vêtement des jours de fête. -Simon ne disait que peu de paroles, tandis qu’elle s’empressait autour -de lui. Il cachait une sorte de peur mêlée à une grande curiosité; et il -restait grave, sentant bien que cette journée était pleine d’inconnu.</p> - -<p>Claire se couvrit d’une cape, et coiffant Simon d’un béret de drap, elle -le fit monter près d’elle dans le charreton mené par<span class="pagenum"><a id="page_83">{83}</a></span> l’âne que Jacquier -appelait «Tournebroche». Il était très vieux, très roussi, avec un -ventre énorme; on ne faisait appel à ses services qu’en de rares -occasions. Mené par lui, on était sûr de cheminer bien plus lentement -qu’à pied. Mais il y aurait sans doute quelques bagages à porter. -Jacquier grogna:</p> - -<p>—Au revoir, pauvre demoiselle.</p> - -<p>Le jour se leva; les brumes devenaient blanches vers l’Est. Claire, dans -le sentier pierreux, rassembla les rênes pour empêcher l’âne de buter. -Elle aurait voulu parler, pleurer, rire; mais quelque chose lui barrait -la gorge. Simon s’appuyait sur elle, plein de trouble. Il fallut une -bonne heure pour arriver à la station de Bonnal. Claire se sentait prise -d’un grand froid. La garde-barrière la fit entrer dans sa maisonnette -pour qu’elle se chauffât. Et elle posait maintes questions auxquelles -Mlle Lautier répondait en hâte:</p> - -<p>—Oui, nous attendons la mère du petit.<span class="pagenum"><a id="page_84">{84}</a></span> J’ai été contente de l’aider en -élevant Simon. Elle pouvait le garder auprès d’elle, mais il n’est pas -fort et l’air de la campagne est excellent.</p> - -<p>Elle fit l’éloge de Mme Lautier, en refoulant sa peine, car Simon devait -avoir une mère admirable.</p> - -<p>—Il lui fallait gagner sa vie, à la mort de mon pauvre frère. Ceux qui -disaient qu’elle ne songeait pas à son petit sont de mauvaises gens.</p> - -<p>En ce moment, par un prodige du cœur, elle décidait que Louise Lautier -était bonne et fidèle, et que seul le malheur l’avait empêchée de -remplir son devoir de mère.</p> - -<p>Le train arriva. Claire reconnut Louise Lautier qui descendait d’un -compartiment de deuxième classe. Elle dit quelques paroles de bienvenue -et poussa devant elle Simon qui se cachait. Louise étreignit quelque -temps son enfant qui, le premier trouble passé, leva timidement les yeux -vers elle.<span class="pagenum"><a id="page_85">{85}</a></span></p> - -<p>—Tu es content de me voir?</p> - -<p>—Oui, je suis bien content.</p> - -<p>Il considérait, avec un extrême étonnement, cette femme élégamment vêtue -d’une robe de voyage de bonne coupe, et qui répandait un parfum étrange. -Quand elle monta dans le charreton, il vit les longues jambes gainées de -bas en soie brillante, si différents de ceux que portait Claire, -tricotés avec du gros coton noir. Son trouble revenait; il avait envie -de pleurer, bien qu’il fût sans tristesse. Chemin faisant, Louise -remercia Claire des bons soins qu’elle avait donnés si longtemps à -Simon. Elle répondit à peine, faiblement, en hochant la tête.</p> - -<p>—Il est grand garçon à présent, dit Louise.</p> - -<p>Elle caressa en riant la tête de son enfant, l’attirant contre sa -casaque de velours où l’éclat de la gorge paraissait. Il suffoquait -d’une nouvelle douceur. Cette maman qui arrivait comme dans les contes<span class="pagenum"><a id="page_86">{86}</a></span> -de fées, sous un coup de baguette enchantée, elle était belle avec ses -cheveux courts et blonds, sa nuque blanche, ses yeux si rieurs, si -grands, dans un visage où la bouche était couleur de cerise.</p> - -<p>Elle parlait sans cesse.</p> - -<p>—Tu travailles bien en classe? Tu sais lire, écrire et compter?</p> - -<p>—Oui, madame.</p> - -<p>—Il m’appelle: madame. Vous entendez, mademoiselle Lautier? Je suis ta -maman; Claire n’est que ta deuxième maman ou plutôt ta bonne tante.</p> - -<p>Elle l’embrassa:</p> - -<p>—Simon, tu es beau, tu me ressembles. Tu as des yeux un peu comme les -miens et une petite bouche. Claire, je suis bien contente. Dites, votre -âne vénérable montera-t-il la côte? Il n’a pas l’air d’y tenir beaucoup. -Voilà une belle rivière.</p> - -<p>Simon l’écoutait, charmé par le son de sa voix qui était fin. Claire ne -laissait entendre que des mots entrecoupés.<span class="pagenum"><a id="page_87">{87}</a></span></p> - -<p>—Claire, vous ne parlez pas, cela se comprend en ce pays tranquille où -il n’y a guère que des arbres, de l’herbe et des oiseaux.</p> - -<p>Le soleil éclairait paisiblement la campagne. A travers les bois -dépouillés, l’eau faisait des signes merveilleux, des appels de -fraîcheur et de repos. Des genièvres échappaient à la griffe des ajoncs, -dans un étincellement de givre. On approchait des Ages. L’âne penchait -sa grosse tête comme s’il allait faire la culbute, et il soufflait, -exhorté par Claire qui le piquait d’un bâton muni d’une pointe aiguisée. -L’horizon se découvrait davantage, l’air devenait plus vif. Le charreton -tourna dans la cour. Louise Lautier sauta légèrement à terre et prit -dans ses bras Simon.</p> - -<p>Claire appela Jacquier qui détela; il affecta de ne pas voir Mme -Lautier; mais, comme elle vint le regarder avec curiosité, il fut bien -obligé de balbutier un bonjour dans sa barbe ébouriffée.<span class="pagenum"><a id="page_88">{88}</a></span></p> - -<p>Claire fit entrer sa belle-sœur dans la maison.</p> - -<p>—Vous êtes ici chez nous, dit-elle. C’est là que mon pauvre frère est -né.</p> - -<p>Louise Lautier devint grave, puis elle s’écria:</p> - -<p>—Mignon, parle! Raconte-moi comment tu passes ton temps ici. Peut-être -t’ennuyais-tu?</p> - -<p>A ces derniers mots, Claire quitta en hâte la salle et se réfugia dans -sa chambre. Louise, sans y prendre garde, ouvrit une valise et en tira -des sacs de bonbons.</p> - -<p>—Donne ta bouche, dit-elle, il n’y a pas de bonbons comme ça aux Ages.</p> - -<p>Elle garda sa fourrure et remarqua que le feu la rôtissait par devant, -tandis qu’elle avait froid aux reins. Simon s’enhardit peu à peu. Il -dit, tout à coup, les yeux écarquillés:</p> - -<p>—C’est bien vrai que tu es ma maman?</p> - -<p>Il caressait le doux corsage où le cou<span class="pagenum"><a id="page_89">{89}</a></span> blanc se gonflait, découvert -jusqu’à la naissance de la gorge.</p> - -<p>—Comme tu es habillée, comme tu sens bon!... Il n’y a pas de pralines -comme ça chez l’épicière. Elles ne peuvent pas fondre.</p> - -<p>Jeannette venait de plumer un poulet et, tandis qu’elle le vidait, elle -regardait avec une brûlante curiosité Louise Lautier. Quand elle glissa -la broche sur les landiers, elle dit un bonjour en allongeant les lèvres -en godet comme pour le retenir.</p> - -<p>Louise avait pris Simon sur ses genoux.</p> - -<p>—Il faut bien que je te berce, mon petit, puisque je ne l’ai pu jusqu’à -présent.</p> - -<p>Il sentait un grand bonheur l’envahir. Tant-Belle se coucha devant le -feu.</p> - -<p>—C’est une jolie bête, dit Louise. On m’avait donné un chien dans ce -genre.</p> - -<p>—Moi je te donnerai un bœuf que j’ai fait avec des planches.</p> - -<p>Claire qui avait entr’ouvert la porte<span class="pagenum"><a id="page_90">{90}</a></span> regardait sa belle-sœur avidement -et elle voyait briller les yeux de Simon. Elle voulait préparer le lit -où l’enfant coucherait avec sa mère, mais elle n’en avait pas la force -en ce moment. Elle était comme étourdie; la réalité l’effrayait et, peu -à peu, la saisissait tout entière. Allait-elle s’élancer vers Mme -Lautier, lui enlever Simon qu’elle caressait et charmait, et crier: «Il -n’est pas à vous. Partez!»</p> - -<p>Elle ouvrit tout à fait la porte et dit à mi-voix:</p> - -<p>—Viens, Simon. Il faut bien que tu montres à ta maman tes jouets et ta -petite armoire où tes habits sont rangés.</p> - -<p>Mais il écoutait Louise qui lui racontait des histoires de la ville et -lui parlait de ces magnifiques magasins et de ces théâtres qui sont -d’immenses palais pleins de parfums et de soleil.<span class="pagenum"><a id="page_92">{92}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_91">{91}</a></span></p> - -<h2><a id="VII"></a>VII</h2> - -<p>M. Salvat, l’instituteur de Bonnal, avait accordé huit jours de congé à -Simon.</p> - -<p>—Il faut bien que vous fassiez la connaissance de votre maman, avait-il -dit en plissant des yeux malins.</p> - -<p>Dans le pays, la nouvelle s’était répandue. Les uns assuraient que -Louise n’avait été que l’amie du capitaine Lautier; d’autres savaient -bien qu’elle faisait les amours d’un prince anglais ou d’un homme qui -possédait des troupeaux de bœufs en des pays du diable. Avec le change -il était plus riche que le président de la République. On disait aussi, -sous le manteau des cheminées, aux veillées, que Claire des Ages serait -payée de sa peine<span class="pagenum"><a id="page_93">{93}</a></span> et qu’en élevant l’enfant elle avait du même coup -fait sa fortune.</p> - -<p>Depuis longtemps, on n’allait guère en cette maison juchée au-dessus de -la vallée, mais, le lendemain de l’arrivée de Louise, la veuve Ruteau, -l’épicière de Bonnal, eut le courage, malgré son obésité, de faire à -pied le long chemin du bourg jusqu’aux Ages. Elle demanda trois sacs de -pommes de terre et un demi de haricots de l’année. Elle s’était assise -au coin du feu, et dans une figure jaunie par une vie sédentaire ses -yeux allaient et venaient, agités de curiosité. Elle considérait avec -une sorte de passion Louise Lautier, vêtue comme les plus grandes dames -et beaucoup mieux que les châtelaines de la contrée. Ce parfum, ce fard, -ce chatoiement du velours, tous ces signes, qui lui semblaient découvrir -une immense richesse, l’éblouissaient. Elle repartit à regret, -balbutiant des mots confus, laissant Claire bien étonnée.</p> - -<p>Dans la même journée, comme s’ils<span class="pagenum"><a id="page_94">{94}</a></span> s’étaient donné rendez-vous, le -sabotier vint offrir une paire de sabots pour Simon et il voulait -acheter quelques vergnes. Le forgeron avait besoin de ferrailles et -portait à Jacquier un soc réparé avec une rapidité inaccoutumée. De -vieux parents pauvres, des femmes cassées par l’âge remplirent la salle -sous des prétextes futiles. Louise Lautier prit le parti de rester dans -la chambre où elle avait couché avec Simon. Les bonnes gens repartaient; -sur le seuil ils posaient prudemment maintes questions à Claire qui n’y -répondait qu’à peine. Ils soupiraient de n’avoir pas vu celle dont ils -entendaient la voix à travers la cloison.</p> - -<p>Ce fut un événement dans cette campagne. Et l’on disait: «Va-t-elle -emmener le petit? Avez-vous vu ses fourrures? Le poil est aussi luisant -que de la soie; ce n’est pas du lapin, certainement, mais de ces bêtes -qui valent plus de mille pains de quatre livres.» On racontait<span class="pagenum"><a id="page_95">{95}</a></span> qu’elle -avait l’air de se moquer du monde, ne connaissant pas la peine de gagner -sa vie. On ne savait rien de ses parents, mais le capitaine Lautier, -s’il n’était pas mort, aurait trouvé de grands héritages. Les mieux -informés assuraient qu’ils avaient été mariés. Pourtant la plupart de -ces gens, qui vivent dans un même cercle, préféraient arranger des -contes pleins du goût de l’aventure dont ils sont friands. La mère -Bontier, rentière, qui possédait du bien au soleil, assurait que le -dernier feuilleton de son journal de Paris racontait une histoire où il -y avait une femme comme Louise Lautier, aussi belle, aussi bien -habillée; elle ne pouvait pas vivre avec son petit, car son grand ami -était jaloux comme un tigre et cet enfant n’était pas de lui. Elle -concluait, en tricotant près de son feu:</p> - -<p>—Vous vous rendez compte.</p> - -<p>La vérité était tout autre. Louise Lautier, prise par un coup de -passion, s’était<span class="pagenum"><a id="page_96">{96}</a></span> enfuie de la maison conjugale, peu de temps avant la -mort de son mari, pour suivre un industriel parisien qui avait fait une -fortune rapide. Après des années de cette liaison, elle éprouvait une -lassitude et, par souci de propreté morale, elle travaillait depuis deux -ans dans un magasin, où elle était aujourd’hui première vendeuse. Fille -de petits journaliers paysans de la Beauce, elle avait connu, très -jeune, beaucoup de misère. C’est à Paris, dans un atelier de modiste, -que le capitaine Lautier l’avait distinguée et aimée tout de suite à -cause de sa grande beauté et de son caractère enjoué. Il était bien vrai -que son ami la dissuadait d’amener Simon à Paris. Pour voiler sa -jalousie, il invoquait cent raisons, dont la première était que l’enfant -se fortifierait mieux dans l’air pur et la vie des champs. Elle avait -encore le temps de le garder près d’elle. Il aimait toujours Louise -Lautier et Simon lui rappellerait trop la faute commise, cette<span class="pagenum"><a id="page_97">{97}</a></span> sorte de -crime qui avait été de trahir un homme exposé à la mort pour sauver le -pays en danger.</p> - -<p>Louise, près de son petit, dans cette maison rustique des Ages, -éloignait avec horreur cette pensée. Elle n’avait pas voulu frapper au -cœur le capitaine Lautier avant que la balle ennemie l’étendît sur la -terre qu’il défendait. Une nouvelle ardeur, qu’elle ne connaissait pas, -la prenait obscurément sous les yeux purs de Simon où elle rallumait une -autre flamme dans les siens que la passion avait aveuglés. C’était comme -si des regards neufs lui étaient soudain rendus. Elle devenait paisible, -sans défense, une enfant. Tandis que Claire s’appliquait à la laisser -seule, avec Simon, elle donnait à manger aux lapins, aux poules, et elle -l’écoutait avidement, quand il parlait des choses les plus simples en se -servant de mots tout naïfs. Mais, parfois, le soir, après des promenades -dans les champs où se lève<span class="pagenum"><a id="page_98">{98}</a></span> une si forte solitude, un esprit malin la -reprenait et elle disait:</p> - -<p>—Tu quitteras ce pays si morne; tu vivras avec moi de ma vie. Tu -connaîtras toutes les jouissances que j’ai connues.</p> - -<p>Il répondait à peine, levait la tête comme vers un horizon où tout -semblait grandi, irréel.</p> - -<p>Au bout de huit jours, elle annonça son départ. Elle ne pouvait rompre -le cercle de ses habitudes, encore toute prise par la corruption de -l’argent et du plaisir. Son ami lui avait promis de l’épouser et, ces -temps-ci, il la suppliait d’abandonner ce métier de vendeuse où il ne -voyait qu’un caprice. Il saurait encore l’entraîner dans le tourbillon, -mais il fallait qu’elle rayât tout le passé d’un seul trait. Partagée -entre des pensées contraires, elle quitta les Ages en hâte. Peu à peu, -dans le silence de cette campagne, elle entendait d’autres voix.<span class="pagenum"><a id="page_100">{100}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_99">{99}</a></span></p> - -<h2><a id="VIII"></a>VIII</h2> - -<p>Claire, en présence de Louise Lautier, avait été tout de suite -désemparée, ne trouvant pas les mots qu’elle aurait voulu dire, de -bonnes paroles, selon son cœur. Cette femme lui semblait étrange, comme -si elle eût parlé une langue inconnue. Elle se demandait avec frayeur -comment Simon pouvait être son fils. Il était docile, plein d’une -gracieuse humilité, ami du silence. Maintenant, quand tombait le soir, -elle s’isolait, revoyait par le souvenir sa belle-sœur, essayait de -reformer ses gestes et de réveiller ses propos. Elle s’épouvantait. -Avant de repartir, Louise lui avait parlé de l’homme qu’elle abominait, -car le capitaine Lautier, par lui,<span class="pagenum"><a id="page_101">{101}</a></span> s’en était allé dans l’autre monde -avec une douleur terrible au cœur. Des paroles dites légèrement -l’avaient blessée. Elle savait aujourd’hui que Louise se remarierait -avec un être qui avait vécu dans l’indignité et qu’elle voulait -l’obliger à garder Simon près d’elle. C’était la condition qu’elle -poserait à cette union. S’il n’acceptait pas, elle le quitterait pour -toujours. Mais il l’aimait passionnément.</p> - -<p>Claire découvrit mieux quelle vie incertaine menait Louise. Simon serait -perdu par la faiblesse de sa mère et la perversité d’un beau-père qui ne -désirait que le plaisir et l’argent. Si l’enfant, en s’éloignant des -Ages, avait trouvé des appuis à son âme, la sagesse, la modestie, les -bonnes vieilles vertus qui tiennent en santé, Claire aurait maîtrisé sa -douleur. Mais tout ce qu’elle lui avait enseigné dès le berceau -s’effacerait un peu plus chaque jour. Il deviendrait sans doute un de -ces<span class="pagenum"><a id="page_102">{102}</a></span> hommes de joie qui s’ébattent comme des coqs de fumier. Ce petit, -par elle formé avec l’aide de Dieu, on le lui arracherait pour le livrer -sans défense au mal. Elle se souvenait que Louise, avant que le train -l’emportât, s’était écriée:</p> - -<p>—Maintenant que je le connais, je ne pourrais vivre sans lui.</p> - -<p>Claire avait regretté de ne pas savoir bien parler comme les gens des -villes, pour dire clairement la peine douce qu’elle avait eue en élevant -Simon. Elle aurait supplié que l’on ne perdît pas son âme qui était -belle. Mais comment ne serait-il pas pris au piège du plaisir tendu sans -cesse dans la ville, ce terrible plaisir dont sa mère ne pouvait plus se -passer et où elle avait fondé sa vie? Elle n’avait pu que considérer -Louise avec une immense crainte de ce charme étrange qui sortait d’elle. -Quand Simon regardait sa mère, émerveillé, elle sentait qu’il se -détachait des Ages; elle le voyait s’en<span class="pagenum"><a id="page_103">{103}</a></span> aller au loin. Elle avait gardé -le silence, étouffé son cœur. Elle ne pouvait rien dire, et, dans -l’ombre, elle devait couper de la chair vive. Ah! s’agenouiller -humblement aux pieds de Louise et murmurer: «Ce petit garçon, c’est le -trésor que vous avez en ce monde. Vous me l’avez confié, il est encore -plus beau aujourd’hui. Richesses, plaisirs ne comptent pas auprès de -lui. La mort de mon frère aurait dû vous éclairer. Et vous songez encore -à bien manger, à vivre dans l’opulence avec des robes de soie et de -velours, des fourrures, des bijoux. Ce petit, il est plus précieux que -tout. Vous lui donnerez vos joies, mais moi qui ne suis pas sa maman, je -lui ai donné le meilleur du cœur. Le cœur, ça ne brille pas beaucoup et -il m’oubliera, si vous ne pouvez changer.»</p> - -<p>Elle s’était tue, Louise Lautier était trop loin d’elle.</p> - -<p>Maintenant, Simon parlait souvent de<span class="pagenum"><a id="page_104">{104}</a></span> sa mère, avec regret, et ses yeux -devenaient fixes dans une rêverie où vivait un nouvel horizon, un -bonheur plus fort d’être seulement entrevu. Il y avait donc un autre -royaume où tout est doux, brillant, facile. Il retenait au creux de ses -mains les caresses de Louise Lautier, si vive, si gaie; et Claire lui -apparaissait plus triste. La maison s’emplissait d’ombres; il ne goûtait -plus les mêmes simples joies. Il tirait secrètement vanité d’être aimé -par une femme dont les moindres paroles résonnaient avec douceur et bien -plus gracieuse sans doute que les fées du moulin et de la rivière.</p> - -<p>Quand il revint à l’école, après ce congé d’une semaine, M. Salvat -l’appela et lui dit:</p> - -<p>—Votre mère aurait bien dû me faire une visite pour me remercier des -soins que je vous ai donnés.</p> - -<p>Simon ne sut que répondre; il vit bien que M. Salvat n’était pas -content. Pen<span class="pagenum"><a id="page_105">{105}</a></span>dant la classe, l’instituteur le regarda en se grattant le -cou plus qu’à l’ordinaire et il remontait ses lourdes épaules. Simon -avait toujours été un bon élève, docile à l’enseignement de ce maître -d’apparence grise, et il s’étonnait de ce changement d’humeur. Il se -sentait plus isolé, ses camarades se détournaient de lui, en classe et -pendant les récréations. Quelques-uns même le regardaient avec défi. Il -était plein d’une douceur qui était sa seule défense. Quand on le -bousculait à l’heure des jeux, il ne se mettait pas en colère, mais il -se rangeait contre le mur de clôture en s’excusant. Il voulut, malgré -l’air étrange qui s’épaississait autour de lui, jouer comme autrefois à -saute-mouton; c’était toujours lui qui se tenait courbé, les mains aux -genoux. Un jour, le fils aîné de la mère Ruteau, l’épicière, un fort -garçon aux gestes violents, lui enleva son béret et le jeta dans la -boue. Simon haussa les épaules et dit: «C’est bête...»,<span class="pagenum"><a id="page_106">{106}</a></span> mais il ne se -plaignit pas à M. Salvat qui se tenait sous le hangar, les mains -croisées derrière le dos.</p> - -<p>Simon pensait qu’il était chéri par Claire et cette mère si jolie aux -cheveux coupés court comme les portaient les beaux pages dont on voyait -l’image svelte dans l’Histoire de France illustrée. Lorsqu’il revenait -aux Ages, à travers la campagne solitaire, sa tristesse s’effaçait; il -allait dans le sillage merveilleux qu’avait laissé derrière elle Louise -Lautier. Bientôt elle l’emmènerait dans la ville où la joie est -changeante comme le soleil qui joue en de blancs nuages. Jamais il ne -s’ennuierait, et quand on lui ferait du mal elle le caresserait de ses -mains si douces, si légères. Pour que ce temps arrivât, il pouvait bien -endurer quelques mauvaises plaisanteries. Ceux qui semblaient le -dédaigner n’avaient pas une mère comme la sienne; ils en montraient leur -dépit.</p> - -<p>De jour en jour, on lui faisait la vie plus<span class="pagenum"><a id="page_107">{107}</a></span> dure à l’école; et, comme -il était d’une nature sensible avec un cœur replié, tout l’atteignait au -vif. Il se gardait bien de se plaindre devant Claire, de peur de lui -causer de la peine. Quand elle ne pouvait le voir, il pleurait la nuit, -dans son petit lit. Le matin, nulle trace de chagrin n’apparaissait dans -ses yeux. Mais cette école qu’il avait aimée, où jadis il entrait -joyeusement, il se prenait à la détester. Elle lui faisait peur comme -une grande machine sournoise.</p> - -<p>Claire continuait de veiller ardemment sur lui, mais il sentait qu’elle -cachait quelque chose de trop lourd. Elle qui parlait peu d’habitude, -elle devenait encore plus taciturne, ne cessant, quand il avait congé, -de travailler au domaine, dans la maison ou la grange. Un soir, comme -elle le tenait embrassé, il vit sa bouche trembler, puis elle le quitta -précipitamment. Louise Lautier écrivait plus souvent; Claire ne manquait -jamais de lire à<span class="pagenum"><a id="page_108">{108}</a></span> Simon les passages de la lettre qui le concernaient, -des phrases de souvenir. Il remarqua:</p> - -<p>—Maman Claire, tu ne ris pas, quand il y a de bonnes nouvelles. Je ne -peux pas rire, si tu ne ris pas, toi, la première.</p> - -<p>Alors elle souriait faiblement, mais Simon voyait qu’elle avait de la -peine. Il sentait autour de lui du mystère, alors qu’il voulait que tout -fût simple, clair, comme l’eau de la fontaine. Chaque soir, Claire -Lautier priait pour sa belle-sœur et faisait réciter trois <i>Ave</i> à -Simon, afin que sa mère fût préservée de tout mal.</p> - -<p>Un jour, il dit:</p> - -<p>—Elle est malade, puisque tu pries toujours pour elle. Pourtant elle a -une mine bien fraîche.</p> - -<p>Un matin du mois de mars où l’on sentait la première pointe du -printemps, il partit comme d’habitude pour Bonnal. Il savait à merveille -ses leçons; il avait veillé tard pour que ses devoirs n’eussent aucune<span class="pagenum"><a id="page_109">{109}</a></span> -faute. Son intelligence s’était accrue, tout d’un coup, semblait-il; ses -yeux s’ouvraient mieux sur le monde. La vallée de la Gartempe, éclairée -par le soleil matinal, montrait la verte couleur que répand l’herbe des -prairies, l’or égoutté des genêts en fleurs, la flèche du genièvre mieux -aiguisée. La rivière coulait dans un poudroiement de vie fraîche. Aux -branches des chênes de clôture, les dernières feuilles mortes se -fondaient aux souffles de la saison qui couraient avec le goût de l’eau -pure.</p> - -<p>Simon, en approchant de l’école, chantait entre ses dents une chanson de -bonhomie et qui tournait sur un rythme de bourrée. L’air de la vallée, -si fort qu’il paraissait dilater la terre, ce matin, avait baigné son -cœur d’enfant, plein de bonne volonté. En classe, il fut interrogé; il -répondit avec une telle sûreté de mémoire, une intelligence si claire -que M. Salvat fit son éloge à haute voix et le proposa en<span class="pagenum"><a id="page_110">{110}</a></span> exemple à ses -camarades. Pendant la première récréation, il s’approcha de Léonard -Rutaud et lui offrit une belle toupie de buis:</p> - -<p>—Prends-la, Léonard. Je te la donne, et ne crois pas que je sois -méchant.</p> - -<p>Le garçon regarda Simon avec surprise. Il enfonçait ses mains dans ses -poches et secouait ses fortes épaules. Il répondit par des grognements -après avoir pris la toupie. Puis il éclata d’une sorte de rire sauvage, -courut rejoindre ses compagnons de jeu, tandis que Simon sentait -s’ouvrir autour de lui un plus grand vide. Un moment, il s’étonna que la -gentillesse dont il était rempli ne gagnât pas ses camarades. Il resta -seul, assis sur un billot de bois, dans le hangar. Pour refouler son -chagrin, il pensait à sa mère, à Claire, qui auraient bien souffert, si -elles avaient pu le voir ainsi, isolé et repoussé. A la faveur d’une -partie de barre, Léonard Rutaud vint le heurter si violemment qu’il -tomba.</p> - -<p>—Prends garde, gronda Léonard avec<span class="pagenum"><a id="page_111">{111}</a></span> une fureur feinte, tu es toujours -sur mon chemin.</p> - -<p>Il se releva, brossa son béret d’un revers de manche et il eut la force -de sourire. M. Salvat, qui n’avait vu cette scène que de loin, cria des -ordres confus; puis il se mit à sarcler un jardinet où il sèmerait des -reines-marguerites et des œillets de la Chine. Simon faisait mine de -s’amuser beaucoup en dessinant sur le sol, à la pointe d’un caillou, des -lignes géométriques. Il avait hâte de rentrer en classe. Là il se -sentait protégé.</p> - -<p>A midi, il mangea, comme d’habitude, sous le hangar, le repas que lui -avait apprêté Claire Lautier: des tranches de salé, du pain de ménage, -deux œufs à la coque. Il en donnait un peu à des compagnons moins munis -que lui, par simple bonté; on ne lui montrait qu’une reconnaissance -aussi brève que le temps d’engloutir une bouchée.</p> - -<p>Le soir passa avec tranquillité. M. Sal<span class="pagenum"><a id="page_112">{112}</a></span>vat, pour former le goût de ses -élèves qui se préparaient au certificat, fit une lecture à haute voix. -Simon écoutait avidement. Il s’agissait d’une histoire de village, en -Angleterre, mais les travaux, les fêtes lui paraissaient tourner dans le -même cercle, à la même lumière verte des herbes et des fontaines qui -enchantaient le pays où était né le capitaine Lautier. Parfois, il -croyait voir à travers le récit un champ du domaine des Ages, bordé de -chênes, de noisetiers et où coulait une source toujours vive. Quand M. -Salvat demanda: «Qu’avez-vous retenu de ce que je viens de lire?» Simon, -seul, put tout redire. C’était un simple conte, animé de braves gens, -éclairé d’un feu de bois, quand le vent d’hiver souffle dehors. Il y -avait une maison couverte de tuiles rouges; la terre était fraîche comme -en Limousin. Un enfant allait chercher, de village en village, du pain -pour un vieux grand-père qui ne pouvait plus travailler, et partout on -le recevait avec de bonnes paroles.<span class="pagenum"><a id="page_113">{113}</a></span></p> - -<p>M. Salvat était content; les pages qu’il venait de lire lui plaisaient -mieux, arrangées, transformées un peu dans la bouche d’un petit garçon -de ce pays. Il fit de nouveau l’éloge de Simon. Jacques Bontier, le fils -de la rentière paysanne de Bonnal, et Léonard Rutaud en soufflaient de -dépit dans leur cartable.</p> - -<p>La classe finie, Simon se hâta de sortir et de gagner la route des Ages. -Il oubliait les brimades et il était paisible dans ce soir que charmait -la naissance du printemps. Il s’en revenait comme d’habitude, sagement, -sans s’attarder. Il atteignit bientôt la rivière au pont de Chanaud. Le -soleil y faisait une coulée rouge; sous des trembles, il se débattait, -sarcelle de feu qui saigne et se noie.</p> - -<p>Comme Simon allait s’engager dans le chemin qui monte en tournant vers -les Ages, il entendit Léonard Rutaud qui criait avec sauvagerie:</p> - -<p>—Le voilà! Le voilà! Le fils de la poule!<span class="pagenum"><a id="page_114">{114}</a></span></p> - -<p>Avant qu’il ait pu se retourner, une bourrade de coups de poing le jeta -à terre. Il se releva, s’adossa contre un arbre et regarda la troupe de -ses camarades qui le huait. Les plus acharnés étaient Léonard Rutaud et -Jacques Bontier. Quand il eut repris souffle, il demanda:</p> - -<p>—Que me voulez-vous? Je ne vous ai pas fait de mal.</p> - -<p>Alors Jacques Bontier, un garçon aux jambes courtes et cagneuses, -s’approcha tout près de lui et hurla:</p> - -<p>—Ta mère, c’est une rien-qui-vaille. Elle s’est vendue pour avoir des -robes!</p> - -<p>A ce cri qui le troua, Simon rejeta son sac et se rua sur Bontier. Il se -mit à frapper sans relâche de ses poings fermés. D’un tour de reins, il -se débarrassa de Léonard qui voulait lui saisir les mains. Il griffa et -mordit; du sang coula sur sa petite figure, mais il ne sentait pas les -coups qu’on lui portait. Haletant, devant la bande qui reculait, il -cria:<span class="pagenum"><a id="page_115">{115}</a></span></p> - -<p>—Vous êtes des méchants. Ma mère est bonne, belle, bien plus belle que -les vôtres!</p> - -<p>Léonard Rutaud s’élança de nouveau pour essayer de le gifler, mais, -quand il vit Simon arc-bouté contre un arbre, les mains en avant pour le -repousser, les yeux brûlants, il eut peur. La troupe s’éloigna en -vociférant et, de loin, fit pleuvoir sur Simon une grêle de pierres dont -aucune ne le blessa, car il s’éloignait à toutes jambes dans les bois.</p> - -<p>Il courut longtemps et, malgré la roideur de la côte, il ne sentait -aucune fatigue. Tout à coup, il se laissa tomber à terre, et il était -agité d’un tremblement convulsif, tandis que des sanglots le secouaient. -Il ne fut plus qu’un petit être perdu dans une immense solitude. Peu à -peu, confusément, à travers les ombres qui descendaient de la vallée, il -découvrait la lâcheté de ce monde. Il se mit debout avec peine sous ce -grand poids qui cour<span class="pagenum"><a id="page_116">{116}</a></span>bait trop tôt sa taille d’enfant. Il était nu-tête, -ayant perdu son béret, le sac où étaient ses livres, ses cahiers, et, -malgré le froid, la sueur coulait avec le sang de sa figure griffée. Il -chercha le sentier qui menait aux Ages; il erra longtemps, puis il -entendit les appels de Claire. Alors il cria, pris d’une si brusque -horreur que son corps se hérissait.</p> - -<p>—Mon petit, mon petit! appelait Claire.</p> - -<p>Elle l’aperçut enfin, dans l’ombre, où son pauvre visage faisait une -tache blanche. Il se mit à sangloter plus fort, racontant comment on -l’avait attaqué. Claire ne pouvait parler, suffoquée de grand chagrin, -mais elle l’emporta dans ses bras en hâte, et, si elle avait parlé, elle -serait tombée sans pouvoir se relever. Elle entra en le pressant contre -elle dans la salle des Ages, et, tout de suite, elle lava sa figure, -étancha le sang avec de l’eau de lavande, prépara le lit où elle le -coucha. Tous les<span class="pagenum"><a id="page_117">{117}</a></span> deux, ils gardaient le silence; et elle ne voulait pas -pleurer de peur de lui faire plus de mal. Enfin elle dit, refoulant -durement ses sanglots, un feu de douleur obscure:</p> - -<p>—Ta maman est bonne, Simon. Toujours elle a été bonne. Le monde est -méchant. Dors tranquille, mignon. Je suis là, près de toi.</p> - -<p>Et, penchée à son chevet, elle baissa la mèche de la lampe pour que -l’ombre le caressât et l’endormît.<span class="pagenum"><a id="page_118">{118}</a></span></p> - -<h2><a id="IX"></a>IX</h2> - -<p>Claire ne voulut pas que Simon revînt à l’école de Bonnal avant que M. -Salvat eût puni ses persécuteurs. Revêtue de sa belle robe des -dimanches, elle prit le chemin du bourg, tremblante d’indignation. Elle -qui était si paisible, si tendre, une grande colère lui faisait presser -le pas. Elle aurait donné son sang pour que son petit n’eût pas subi ces -injures. Les élèves allaient entrer en classe, quand elle se présenta à -l’instituteur. A voix haute, elle dit sa douleur et son mépris. M. -Salvat lui promit de veiller sur Simon et de donner une sévère leçon à -des enfants tout pleins d’animalité. Il fit l’éloge de Simon et demanda -à Claire de le laisser sans retard revenir en classe.<span class="pagenum"><a id="page_119">{119}</a></span> Elle pouvait s’en -aller tranquille. Mais elle aperçut Léonard Rutaud:</p> - -<p>—Coquin, si tu fais le moindre mal à Simon, je te corrigerai de mes -mains.</p> - -<p>Il s’enfuit au fond de la cour, car il sentait qu’elle était prête à le -battre; il avait vu dans ses yeux brûler une sourde fureur. Elle s’en -alla en hâte, n’étant plus maîtresse d’elle-même. Avant de regagner les -Ages, elle entra dans l’épicerie de la mère Rutaud:</p> - -<p>—Votre garçon est un coquin. Je n’achèterai plus rien chez vous. Et ne -comptez pas que je vous fasse porter les légumes que vous avez -commandés.</p> - -<p>La femme, qui était assise devant une petite table où elle pesait du -tabac à priser, releva sa figure grise et gronda:</p> - -<p>—Il me donne du fil à retordre. Mais ne lâchez pas vos paroles comme -ça. Ce Simon vous donne bien assez d’argent à gagner. Vous devriez être -de bonne humeur. Je blâme mon garçon, il en est qui ne valent pas mieux -que lui.<span class="pagenum"><a id="page_120">{120}</a></span></p> - -<p>Claire fut glacée par ces mots dits avec lenteur et d’un air -d’indifférence. Elle fut effrayée comme si elle voyait une vipère -dérouler ses anneaux et lever sa tête triangulaire. Elle sortit de la -boutique en criant:</p> - -<p>—Vous êtes comme votre garçon, mais prenez garde!</p> - -<p>En passant dans la grand’rue, elle remarqua que les gens rentraient chez -eux, quand ils l’apercevaient, ou se détournaient pour n’avoir pas à lui -dire bonjour. Alors elle songea à ses morts qui la défendaient. Elle -poussa la grille du cimetière et s’agenouilla sur la tombe de famille où -reposait la dépouille du capitaine Lautier, ramenée en terre natale. Le -temps était bas, brumeux, sans aucun souffle. Elle murmura, comme si -elle appelait, dans l’ombre, quelqu’un qui était tout près d’elle:</p> - -<p>—Frère, écoute-moi. Je garde ton petit, il faut qu’il soit bon comme -toi; tu<span class="pagenum"><a id="page_121">{121}</a></span> étais très grand, très bon. Il faut que ton garçon soit sauvé. -Moi, je ne compte pas. Quand je veille sur lui, je sais bien que je -t’obéis, puisque tu es mort et que tu as la vie qui ne finit pas.</p> - -<p>Elle se releva, son âme se dilatait, remplissait mieux les parois de son -corps. En s’en allant, elle se courba sur la tombe de Jacques Renaud:</p> - -<p>—Toi, tu m’as aimée. Viens à mon aide, toi aussi.</p> - -<p>Elle regagna en hâte la route des Ages. A mesure qu’elle approchait de -sa maison, la confiance la tenait mieux. Le soleil, une grande -espérance, blanchissait peu à peu les brumes de la vallée.<span class="pagenum"><a id="page_122">{122}</a></span></p> - -<h2><a id="X"></a>X</h2> - -<p>Simon revint à l’école; il s’y repliait comme sur une blessure qui -n’était pas cicatrisée. Il devenait encore plus studieux, plus docile. -La plupart de ses camarades, blâmant la mauvaise troupe de ses -insulteurs, s’appliquèrent à lui être agréables. M. Salvat s’était -ingénié à punir longuement Léonard Rutaud dont le front bas semblait ne -pouvoir loger qu’un instinct bestial.</p> - -<p>Simon, aux heures de veillée, ayant appris ses leçons et fait ses -devoirs, interrogea Claire afin qu’elle lui parlât de sa mère. Comment -des méchants avaient-ils pu se ruer sur lui, avec des paroles si -infâmes, dont il ne devinait que le sens<span class="pagenum"><a id="page_123">{123}</a></span> grossier? Pendant des soirs, -elle s’était évertuée à l’apaiser en se faisant violence.</p> - -<p>Louise Lautier écrivait assidûment des lettres le plus souvent bien -futiles, mais elle s’attachait chaque jour avec plus de force à Simon. -Elle pourrait bientôt annoncer une nouvelle qui le surprendrait. Claire -était saisie d’une crainte qu’elle cachait avec soin. Quand elle -répondait à Louise, elle voulait que Simon joignît à sa lettre une page -écrite à son gré. Il notait qu’il était sage et qu’il apprenait bien ses -leçons, et que Tant-Belle avait mis bas des chiens mignons. Il se -portait bien et Claire lui faisait toutes sortes de plaisirs. Elle lui -avait acheté de beaux livres, éclairés d’images; et, quand la belle -saison serait tout à fait venue, il pêcherait dans la Gartempe avec des -hameçons qui prennent les gros poissons et non ces petits dont il faut -une dizaine pour remplir le creux de la main.</p> - -<p>Le temps des labourages de printemps<span class="pagenum"><a id="page_124">{124}</a></span> était venu. Jacquier, quand le -voile des pluies se déchirait, labourait des champs où il planterait des -pommes de terre ou des carottes fourragères. Il connaissait à merveille -le sol qui convenait aux différentes espèces de légumes. Et jamais -Claire ne lui faisait la moindre observation.</p> - -<p>Il y avait des jours où le soleil montrait mieux le travail de la saison -qui approchait, les premiers pointillements de la verdure, dans les -haies, aux rameaux des frênes. Les feuillages morts du dernier automne -se détachaient des chênes robustes que l’on voit seulement verdoyer au -mois de mai. L’herbe des prés s’épaississait; à la lumière de midi, au -pied des arbres de clôture, elle allumait un feu vert dont l’ardeur -allait gagner peu à peu les branches.</p> - -<p>Simon était joyeux du retour de la plaisante saison. Avec le nouveau -soleil revenaient les soleils des années passées. Ces humbles choses -qu’il voyait tous les jours,<span class="pagenum"><a id="page_125">{125}</a></span> ces travaux d’apparence lente, ces soucis -qui sont le grain des bonnes gens et que l’on agite sans cesse comme -dans un van, ces silences si purs, si frais, au faîte de la vallée, -cette vie d’air, de vent, de lumière l’avait pénétré avec l’odeur du -genêt, de la bruyère et du genièvre qui écarte les pierres en poussant -sa pointe.</p> - -<p>Les jeudis, il accompagnait souvent Jacquier au labour. Il entendait son -cri qui exhortait les bœufs allant tête basse, naseaux fumants; la terre -coupée luisait en pesantes mottes. Simon répétait les appels du valet en -marche, aux bras tendus, tels deux traits inséparables des mancherons de -la charrue. Jacquier prêtait peu d’attention à l’enfant en ces moments; -sa vieille figure restait grave et son regard était fixe comme s’il -attachait quelque chose de mystérieux que lui seul voyait. Il ne cessait -d’exciter son attelage, mais les bêtes avançaient toujours du même pas, -avec une sorte de rythme<span class="pagenum"><a id="page_126">{126}</a></span> éternel, et sous leur pelage on voyait rouler -les nœuds de muscle.</p> - -<p>Le labour déployait ses rayons. En ce mois passait avec Jacquier la -vieille patience des hommes que retient la courbe des reins où gronde -une force dure et cachée. Parfois le bonhomme grommelait:</p> - -<p>—Les paroles, ça va plus vite que la besogne. Elles vont à cheval; la -pauvre vieille, elle, va toujours à pied.</p> - -<p>Quand la journée était achevée, et que venaient les nuages de la nuit, -il détachait ses bœufs, portait le soc sur la charrette. Il se mettait à -deviser des choses et des gens de la terre. Il laissait tomber avec -gravité le grain des proverbes.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Quand il pleut le jour de saint Victor,<br></span> -<span class="i4">La récolte n’est pas d’or.<br></span> -<span class="i4">Qui tient sa langue<br></span> -<span class="i4">Tient celle des autres.<br></span> -</div></div> -</div> - -<p>Pour les filles qui s’attifaient de toilette de ville aux couleurs -violentes:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Les belettes ne les mordront pas.<br></span> -<span class="pagenum"><a id="page_127">{127}</a></span></div></div> -</div> - -<p>Contre les mauvaises compagnies, il ne craignait pas de dire, les jours -de dimanche, quand il faisait une partie de quilles avec des compagnons -de son âge, non loin du bal de la mère Ruteau:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Qui couche avec chien<br></span> -<span class="i0">Se lève avec puces.<br></span> -</div></div> -</div> - -<p>Son franc-parler lui avait attiré maintes insultes; des garçons -s’étaient promis de le rosser, mais il portait à son poing un bâton -d’épine noueux et qui ronflait bravement quand il le faisait tourner.</p> - -<p>Simon l’écoutait, tout content, lorsqu’il égrenait ces proverbes qui -marquaient toutes les circonstances de sa vie. Souvent, avant qu’il -parlât, il pensait: «Jacquier va dire ceci et cela.» Il se trompait -rarement. Il admirait cette sûreté, ce bon sens solide, cette sagesse ou -cette science qui permettait au vieux de dire:</p> - -<p>—En ce mois, la truite est en chasse;<span class="pagenum"><a id="page_128">{128}</a></span> en tel autre, tel oiseau -commence à chanter. Dans une semaine, la châtaigne aura la grosseur -d’une tique de chien.</p> - -<p>Il aimait à dire, quand le temps était favorable aux travaux:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Le meilleur laboureur, c’est le Bon Dieu;<br></span> -<span class="i0">Nous autres, on fait ce qu’on peut.<br></span> -</div></div> -</div> - -<p>Si la brume emplissait la vallée et paraissait épaisse et blanche, il -disait: «C’est de la fumée de bois mouillé.» Mais, si la vapeur était -légère, d’un bleu de prunelle, il remarquait: «C’est de la fumée de bois -sec.»</p> - -<p>Il était toujours saisi par le mystère qui se lève dans la solitude des -champs. Il connaissait maints remèdes dont les médecins font peu de cas. -Pour guérir une brûlure, il traçait du pouce gauche une petite croix et -murmurait:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i2">Feu de Dieu,<br></span> -<span class="i0">Endors tes douleurs,<br></span> -<span class="i0">Ta force et ta vigueur,<span class="pagenum"><a id="page_129">{129}</a></span><br></span> -<span class="i0">Comme Judas perdit ses couleurs<br></span> -<span class="i2">En trahissant Jésus-Christ<br></span> -<span class="i4">Pour un baiser<br></span> -<span class="i2">Aux jardins de l’olive.<br></span> -</div></div> -</div> - -<p>Contre le mal de dents, il récitait l’oraison:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Sainte Apolline s’est assise<br></span> -<span class="i0">Sur la pierre de marbre.<br></span> -<span class="i0">Notre-Seigneur, passant par là,<br></span> -<span class="i0">Lui dit: Apolline, que fais-tu là?<br></span> -<span class="i0">Apolline, retourne-t’en.<br></span> -<span class="i0">Si c’est une goutte de sang,<br></span> -<span class="i3">Elle tombera.<br></span> -<span class="i3">Si c’est un ver,<br></span> -<span class="i3">Il périra.<br></span> -</div></div> -</div> - -<p>Contre la surdité, il broyait des œufs de fourmi dans de l’huile et en -faisait couler quelques gouttes dans l’oreille malade. Il guérissait un -mal de reins en se ceignant avec une ficelle de fouet. Les verrues se -fondaient par enchantement, si, ayant pris une mèche de cheveux à la -tête du plaignant, on la pinçait dans la fente d’une branche -d’églantier, coupée le jour de l’Ascension. Quand la branche<span class="pagenum"><a id="page_130">{130}</a></span> devenait -sèche, la verrue tombait. Il savait qu’un enfant ne souille plus sa -bavette, si on lui fait toucher la croix de l’âne. Et il n’ignorait pas -que, si la lune se perd tous les mois, c’est que le Bon Dieu en fait des -étoiles.</p> - -<p>Sa besogne finie, il aimait à fredonner en plein champ quelque bout de -chanson qu’il apprenait à Simon. Deux ou trois avaient ses préférences -comme celle de la Lisette:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">De bon matin se lève la Lisette,<br></span> -<span class="i0">Prend son seau, s’en va à la fontaine.<br></span> -<span class="i0">En son chemin, fait mauvaise rencontre.<br></span> -<span class="i0">Rencontre trois jeunes capitaines.<br></span> -<span class="i0">—Où allez-vous, la tant belle Lisette?<br></span> -<span class="i0">—M’en vais quérir un peu d’eau pour boire.<br></span> -<span class="i0">—Sauriez-vous pas un cabaret pour boire?<br></span> -<span class="i0">—N’en connais qu’un, c’est celui de mon père.<br></span> -<span class="i0">Y sont allés, et ont tué père et mère.<br></span> -</div></div> -</div> - -<p>Ou la chanson de la Margui:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Quand la Margui va à la fontaine,<br></span> -<span class="i0">Elle marche pas, court toujours.<br></span> -<span class="i5">Tiroun<br></span> -<span class="i0">Eio gue gue, de liroun de liretto,<br></span> -<span class="i0">Eio gue gue, de liretto.<span class="pagenum"><a id="page_131">{131}</a></span><br></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Elle marche pas, court toujours.<br></span> -<span class="i0">Dans son chemin, trouve l’amour.<br></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Dans son chemin, trouve l’amour.<br></span> -<span class="i0">L’amour lui dit: Embrassons-nous...<br></span> -</div></div> -</div> - -<p>Mais celle qu’il aimait entre toutes, c’était une chanson toute simple, -toute pure.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Fille en delà de l’eau, passez en deçà.<br></span> -<span class="i0">Passez en deçà, nous parlerons d’amourette.<br></span> -<span class="i5">Quelque heure du jour,<br></span> -<span class="i5">Parlerons d’amour.<br></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Comment veux-tu que je passe, n’ai pas de bateau,<br></span> -<span class="i5">N’ai pas de bateau,<br></span> -<span class="i4">Ni de bateau, ni de perche,<br></span> -<span class="i4">Me faut un ami qui me soit fidèle.<br></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i4">Oui, bien te serai, belle,<br></span> -<span class="i5">Te serai fidèle,<br></span> -<span class="i0">Te serai fidèle tout le temps de ma jeunesse,<br></span> -<span class="i5">Mais encore mieux,<br></span> -<span class="i5">Quand je serai vieux.<br></span> -</div></div> -</div> - -<p>Avant de quitter le champ où il travaillait, il aimait, par un temps -clair, à montrer du doigt les bourgs, les villages, les métairies.<span class="pagenum"><a id="page_132">{132}</a></span></p> - -<p>—Tu vois, petit, cette troupe de maisons, du côté de ce gros -châtaignier, c’est Rieux, et, de ce côté, ce bout de tuile rouge, c’est -Fromental et l’étang tout luisant comme une pièce de cent sous.</p> - -<p>Il se vantait de voir une fève à une grande distance. Quand Simon lui -disait qu’il avait bonne vue, comme lui, il était content. Il scrutait -longtemps le pays. De ce côté, tout au loin, il y avait de la pierre -blanche, aussi blanche que du bon sucre. Par là-bas, la terre était -rouge, et un fameux tuilier y travaillait. Tous les deux, en devisant, -le vieux bonhomme et l’enfant, ils revenaient aux Ages dans la même -fraîcheur du cœur.<span class="pagenum"><a id="page_134">{134}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_133">{133}</a></span></p> - -<h2><a id="XI"></a>XI</h2> - -<p>La fête des Rameaux arriva. En ce pays où l’église devient plus déserte -à mesure que bals et auberges s’emplissent, elle marque un point -toujours vivant, une verte branche de salut sur l’abîme.</p> - -<p>Par les chemins, comme autrefois, des gens s’en venaient en bandes, avec -leurs touffes verdoyantes. Les petiots avaient piqué leurs rameaux dans -des pommes rouges. Les vieilles portaient la tige de buis qui, une fois -bénite, permettra de «tirer l’eau» sur les pauvres morts. Les hommes la -planteront en terre au bord des pièces de blé nouveau afin qu’il profite -bien. Près de Jeannette et de Claire qui conduisaient Simon par la main, -Jac<span class="pagenum"><a id="page_135">{135}</a></span>quier serrait sous le bras une ramure qu’il avait coupée dans le -verger et qu’il diviserait dans les champs des Ages. On voyait sortir -des sentiers de traverse quelques vieillards tout desséchés avec de gros -bouquets de buis qui verdoyaient étrangement sur eux, tels des boules de -gui sur des arbres près de mourir.</p> - -<p>L’église fut bientôt pleine, de l’autel aux bénitiers de granit. Les -cloches achevaient de sonner à pleine volée la grand’messe. Dans la nef, -un murmure de feuillage vivait aux mains des fidèles paysans; le -souvenir des morts y venait souffler. L’abbé Remier donna la -bénédiction; les paroles latines célébrèrent la venue de Celui qui -s’avance sur une rustique monture et qui annonce le royaume. A voix -forte, l’abbé chanta: <i>Hosanna!</i> et Simon, dans le missel que Claire lui -avait acheté, contemplait l’image du Seigneur tout couronné de puissante -humilité. Devant ses yeux neufs, une foule se pressait avec des<span class="pagenum"><a id="page_136">{136}</a></span> -vêtements rouges et bleus. Du haut d’un figuier, un homme regardait -l’Homme-Dieu; il allongeait le cou pour mieux voir, et le monde se -penchait avec lui. Claire priait près du banc réservé autrefois aux -familles d’Argé et de Plaignac. Aujourd’hui M. Bonnier, régisseur de -petits domaines en 1914, un dur paysan en veston, s’y tenait debout à -côté de sa femme et de ses filles vêtues à la dernière mode. Lui, qui ne -marchait guère, il y avait neuf ans, que chaussé d’une socque et d’un -sabot, comme on disait, il venait en automobile, du château de Plaignac -qu’il avait acheté récemment. Il y avait sur son visage couturé le fard -d’une fortune encore neuve.</p> - -<p>Claire attachait ses regards sur l’autel, elle y trouvait une foi -immuable. La messe finie, les fidèles sortirent de l’église par groupes -pressés, et, le rameau à la main, ils entrèrent en foule au cimetière -pour l’obscur triomphe des morts.<span class="pagenum"><a id="page_137">{137}</a></span></p> - -<p>Chacun répandait de l’eau bénite sur les pierre funèbres. Claire, devant -le tombeau où dormait le capitaine Lautier, tenait Simon par la main, -tandis qu’elle priait et demandait secours:</p> - -<p>—Simon, ton père est là; il veille sur nous.</p> - -<p>Puis elle rejoignit sur la route Jeannette et Jacquier, qui étaient -impatients de planter, au bord des terres labourées, le buis bénit.<span class="pagenum"><a id="page_138">{138}</a></span></p> - -<h2><a id="XII"></a>XII</h2> - -<p>Aux Ages, la saison tourna, et dans les bois, les haies, les taillis, ce -fut la fête des Rameaux. Au soleil plus chaud, la petite griffe des -feuilles s’ouvrit et la verte ardeur courut du tronc à la pointe des -branches. Les genêts répandirent leurs ors; les eaux bleuissaient -partout. Jacquier planta les pommes de terre et Claire ne cessait de -travailler à la maison, dans la grange et la basse-cour. Le souci ne la -quittait point. Le temps viendrait où elle serait seule, tandis que -Simon vivrait dans la ville. Par le souvenir, elle suivait tant de jours -qui ne reviendraient plus. Une flamme la portait et, chaque matin, un -dévouement tout neuf se levait en elle.</p> - -<p>Pendant les vacances de Pâques, Simon<span class="pagenum"><a id="page_139">{139}</a></span> fut plus que jamais attentif à -lui être agréable, mais elle voyait en ses yeux une lumière nouvelle, -une gravité qui annonce l’homme futur. Alors elle détournait de lui son -visage, comme pour cacher à ses regards sa peine qui restait secrète. -Elle n’avait pas encore quarante ans et elle se sentait brusquement -vieillir, dans une grande solitude.</p> - -<p>Ce soir de la semaine de Quasimodo, comme Simon lui demandait de chanter -un air de ronde qui tournait sur une cadence joyeuse, elle dit:</p> - -<p>—Je n’aime plus beaucoup ces airs-là.</p> - -<p>Elle chanta une de ces chansons dont les vieillards aiment à bercer leur -cœur alourdi. Cela commence avec un peu de vivacité et s’éteint dans un -sourire faible, au pli d’une bouche qui a reçu trop de larmes.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Derrière le château de Mounviel,<br></span> -<span class="i2">Elle chante la belle:<br></span> -<span class="i0">La la la, la la la, la la,<br></span> -<span class="i2">Elle chante la belle.<span class="pagenum"><a id="page_140">{140}</a></span><br></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Le fils du roi qui l’entendait<br></span> -<span class="i2">De sa haute fenêtre<br></span> -<span class="i0">Mande son petit Jean Varlet<br></span> -<span class="i2">Qui bride le cheval.<br></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">—Bon maître, où voulez-vous aller<br></span> -<span class="i0">Sur ce cheval tout bridé?<br></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">—Petit Varlet, je veux aller<br></span> -<span class="i0">Entendre la bergère.<br></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Mon bon Seigneur, n’y allez pas.<br></span> -<span class="i0">Ce n’est pas une bergère.<br></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">—Varlet, moi je veux l’aller voir,<br></span> -<span class="i0">Bergère ou bergerette.<br></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Du plus loin qu’elle le vit,<br></span> -<span class="i0">Sa chanson s’arrêta.<br></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">—Achève, belle, la chanson,<br></span> -<span class="i0">Ta chanson est tant belle.<br></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">—Comment pourrai-je l’achever,<br></span> -<span class="i0">Pauvre désespérée?<br></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">—Belle, as-tu un ami,<br></span> -<span class="i0">Un ami ou un frère?<br></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">—Ni mon frère, ni mon ami.<br></span> -<span class="i0">Ils sont morts à la guerre.<br></span> -</div></div> -</div> - -<p>Elle avait murmuré cela, toute penchée sur le feu de l’âtre, et comme -pour l’attes<span class="pagenum"><a id="page_141">{141}</a></span>ter. Simon vint lui caresser le front, où les cheveux noirs -étaient mêlés de mèches grises. Alors, brusquement, elle se leva et -cria:</p> - -<p>—Ne sois pas si mignon, petit. Je ne suis qu’une pauvre femme, bien -pauvre.<span class="pagenum"><a id="page_142">{142}</a></span></p> - -<h2><a id="XIII"></a>XIII</h2> - -<p>Claire avait besoin d’un appui. Elle le trouva près de l’abbé Remier. -Elle n’aurait pu longtemps contenir cette sourde angoisse qui la -torturait. Le curé de Bonnal la recevait avec une bonhomie qui lui -donnait plus de confiance que des paroles savantes. Très vite, il porta -une vive lumière dans cette grande âme, si simple, si faite pour -s’attacher. Il fallait que Claire Lautier se courbât aux desseins de la -Providence. Elle devait accepter d’être séparée un jour de Simon qu’elle -avait dignement modelé. Tel était l’ordre divin. Mais il découvrait, en -cette fille de vieille souche rustique, un sentiment extrêmement fort et -saint qui l’emportait sur tous<span class="pagenum"><a id="page_143">{143}</a></span> les autres. Elle ne voulait pas, avec -une sorte de volonté obscure et sacrée, que Simon, dont l’esprit était -sans défense, fût mêlé à la vie d’une mère frivole, fascinée par le seul -plaisir. Louise Lautier n’était pas prête à entendre les conseils -d’En-Haut comme ceux de la sagesse humaine. Elle s’éclairait aussi du -charme terrible des pécheresses. Elle ne cherchait que la volupté facile -et rêvait d’épouser celui qui l’avait détournée du bon chemin. Comment -ne pas trembler à la pensée que Simon, le fils du héros trahi, vivrait -près de cet homme. Claire disait:</p> - -<p>—Si je pouvais croire que Louise s’amendât, devînt meilleure, tout -s’aplanirait.</p> - -<p>Peut-être avouerait-elle un jour sa grande faute, avec ces larmes qui -purifient et à travers lesquelles on voit Dieu. S’il en était ainsi, -Simon trouverait en elle la lumière qui renouvelle l’âme. Rien ne -l’annonçait encore.<span class="pagenum"><a id="page_144">{144}</a></span></p> - -<p>L’abbé Remier, qui était sur le penchant de l’âge, recevait en lui ce -tourment. Malgré des apparences rudes, sa tête couleur de brique, aux -cheveux blancs, il gardait le même amour des âmes, aussi fort qu’au jour -de l’Ordination, quand le vent du ciel l’avait abattu sur les marches de -l’autel, dans la mort du monde.</p> - -<p>Claire poussait des cris qui l’émouvaient:</p> - -<p>—Voyez-vous, le capitaine Lautier me dirait: «Tu peux le laisser aller -maintenant»; mais il se tait, et mon frère est toujours près de moi.</p> - -<p>Alors il gardait quelque temps le silence; puis il trouvait des paroles -d’espérance. S’il avait pensé que Claire était saisie d’une pensée -égoïste, il se fût appliqué à l’en détourner. Mais il sentait bien -qu’elle eût donné sa vie pour sauver l’enfant. Et aucun mérite n’était -perdu.</p> - -<p>La saison devenait plus belle, le ciel était plus haut sur la vallée; la -rivière fai<span class="pagenum"><a id="page_145">{145}</a></span>sait un courant de lumière changeante, toujours -merveilleuse. Le matin, des brouillards s’élevaient; fumée comme d’un -grand feu de bois, vapeur bleue où toutes choses s’enchantaient. La -pointe du genièvre qui a l’air d’une arme, l’hiver, était une quenouille -pour les fils de la rosée; les griffes de l’ajonc bâtard retenaient de -l’or en fleur, les pierres paraissaient vivantes et comme douces au -toucher. D’un immense voile déchiré, dont les bords flottaient, l’eau -jaillissait dans sa jeunesse incorruptible. Les fées tournaient au -soleil. Et du haut des Ages, d’un point de fécondité, les rayons verts -du blé nouveau se mêlaient à ceux du colza fleuri. La roue de l’horizon -reprenait son glissement avec la saison en marche.</p> - -<p>Pendant les vacances de Pâques, Simon, entre deux averses, courut dans -les champs, découvrit dans un village inhabité une ruelle où s’ouvraient -des maisons basses, aux fenêtres vermoulues et sans vitres. Les<span class="pagenum"><a id="page_146">{146}</a></span> murs -des vergers s’étaient peu à peu écroulés et les ronces liaient leurs -pierres. Un rayon mystérieux dorait parfois les cheminées noircies où -les vivants ne venaient plus s’asseoir. Mais l’enfant devinait là une -présence invisible, le murmure des fées dont on parle sous le manteau de -l’âtre, aux veillées. Quand il faisait doux, et assez de soleil pour -qu’il ne fût pas saisi de peur, il s’arrêtait près de ces portes ruinées -et regardait comme si des êtres de légende allaient en sortir. Pour son -plaisir et son rêve, il y avait aussi de hautes roches où il montait -afin de voir, tout en bas, les fêtes de l’eau.</p> - -<p>Le dimanche, il suivait Jacquier qui allait le long de la rivière, une -gaule de noisetier au poing. De midi au coucher du soleil, il ne le -quittait pas, l’admirant, quand il lançait sa ligne à travers les -trembles. Souvent le bonhomme tirait de l’eau une truite ou quelque -poisson blanc. Simon battait des mains et amusait le<span class="pagenum"><a id="page_147">{147}</a></span> vieux valet plus -content de le voir rire que d’être heureux à la pêche. Jacquier disait:</p> - -<p>—Tu sais, Simon, ce n’est pas bien facile. Les poissons ne sont pas -fous; je t’apprendrai à leur ferrer le bec.</p> - -<p>Ils revenaient, quand le soleil avait glissé derrière le versant qui -devenait noir.</p> - -<p>Claire, à présent, ne se prêtait guère aux jeux de Simon. Le temps était -passé où elle se mettait à croppetons en faisant des mines enfantines. -Elle ne posait plus deux pommes rouges ou une orange dans le chariot -minuscule qu’elle tirait au moyen d’une ficelle, pour le conduire vers -lui. Alors il disait, selon ce qui était convenu:</p> - -<p>—Non, madame, c’est trop cher, je ne prendrai pas vos fruits.</p> - -<p>Elle s’amusait à discuter longtemps; puis tout à coup, feignant une -grande colère, elle s’écriait:</p> - -<p>—Eh! bien, monsieur, prenez-les pour rien. J’aime mieux ça. J’ai un -long che<span class="pagenum"><a id="page_148">{148}</a></span>min à faire et mes bœufs sont fatigués.</p> - -<p>Il prenait les pommes ou l’orange et se précipitait en riant dans les -bras de Claire. Et que de jeux pareils, dont elle ne semblait plus se -souvenir!</p> - -<p>Les beaux mois venant, elle s’attacha aux diverses besognes avec la -flamme qui la portait quand elle avait appris la mort de Jacques Renaud. -Un travail acharné l’avait sauvée. En ces moments, si elle cessait de -peiner à la maison et aux champs, elle sentait qu’elle allait tomber et -s’aliter. Alors Simon était à peine né, et Dieu le lui avait envoyé, ce -petit Moïse en proie au fleuve. Ces chansons, qu’elle murmurait sur le -berceau balancé, lui revenaient au cœur, ces chants qui deviennent si -poignants à mesure que l’enfant prend l’âge d’adolescence et s’éloigne.</p> - -<p>Elle était impuissante à le retenir aux Ages, bien assurée qu’elle avait -rempli plus que son devoir. On peut rendre le trésor de pur métal dans -son intégrité,<span class="pagenum"><a id="page_149">{149}</a></span> mais un enfant longtemps abrité, chéri, c’était de l’âme -où vivrait toujours la meilleure part de sa vie. Et ses mains qui -l’avaient sauvé des eaux, comme dans la sainte histoire, pouvaient-elles -le rejeter dans le flot, lorsqu’il était encore sans défense?<span class="pagenum"><a id="page_150">{150}</a></span></p> - -<h2><a id="XIV"></a>XIV</h2> - -<p>L’été approchait. On le voyait bien aux verdures fortifiées de la -vallée, à ce moutonnement de feuillages couvrant le versant. La rivière -verdoyait aussi, et ses bords ne cessaient de vivre sous les trembles -reflétés. Elle apparaissait parfois telle une large faulx abandonnée qui -se recourbait dans l’herbe.</p> - -<p>Claire poussait les brettes et les bœufs dans un pacage que baignait la -Gartempe. En ce lieu, de hauts rochers noirâtres s’élevaient; et des -chênes attachant leurs racines entre les pierres versaient une gravité, -une sorte d’immense songerie. Le flot, à cet endroit, devenait couleur -de terre labourée. Tout bruit cessait; seule,<span class="pagenum"><a id="page_151">{151}</a></span> murmurait la rivière qui -avait le luisant de l’huile. La paix était si forte, ici, que Claire en -était saisie. Mesurant le silence, un poisson sautait, faisait des feux -blancs qui s’éteignaient peu à peu; ou bien c’étaient des bulles, des -fusées de perles qui montaient de profondeurs où un rayon vert -tremblait.</p> - -<p>Claire, assise dans un repli de la prairie, ne prêtait guère d’attention -à cette vie de la rivière, ni au vol brusque du martin-pêcheur, beau -comme une poignée de tendres feuilles ensoleillées et qui paraît se -détacher des vergnes penchés. Le jacassement de la poule d’eau qui sort -de son trou ne la surprenait plus. Tout cela était trop familier. Près -de Tant-Belle couchée à ses pieds, elle restait immobile, recevant la -paix de l’air et de l’eau en tricotant quelque lainage pour Simon. Elle -songeait qu’elle était seule en ce monde et que, sans l’enfant, elle -aurait été une femme qui vieillit, inutile. Elle pouvait s’en aller chez -les<span class="pagenum"><a id="page_152">{152}</a></span> morts, mais ce petit, il fallait le sauver. «Je donnerais ma vie -pour lui, songeait-elle, et ce serait de grand cœur. S’il y a quelque -chose de bon en moi, que ce soit pour lui... Mais je ne suis qu’une -pauvre fille.»</p> - -<p>Maintenant, avec le tremblement d’être impuissante, elle s’isolait. -Simon revenant de classe, elle ne passait plus ses heures près de lui, -penchée sur sa tête blonde, lorsqu’il apprenait ses leçons. Elle ne -lisait plus dans son livre pour lui faire répéter la page désignée par -le maître. Elle restait plus souvent seule dans sa chambre, près de -l’image de son frère; et tout bas elle lui demandait conseil. Mais rien -ne lui répondait. Devant Simon, elle s’appliquait à devenir plus calme, -à mieux contenir son cœur. Un soir, l’enfant, qui depuis longtemps -devinait ce refoulement, dont il souffrait, se précipita vers elle en -pleurant:</p> - -<p>—Tu m’aimes moins. On dirait que tu te caches de moi.<span class="pagenum"><a id="page_153">{153}</a></span></p> - -<p>Elle eut la force de ne pas montrer ses larmes, mais elle lui caressa la -tête et soupira:</p> - -<p>—Comment peux-tu parler ainsi? Je deviens vieille, voilà tout. Ta maman -est bien plus jeune que moi.</p> - -<p>Il leva vers elle sa figure grave et demanda:</p> - -<p>—Ça ne t’ennuie pas que je pense à elle, dis, maman Claire? Il y a -longtemps qu’elle n’a pas envoyé de lettres. Je te cachais mon chagrin.</p> - -<p>Claire put sourire et l’étreignit:</p> - -<p>—Il faut bien que tu penses à elle. Moi, j’y pense autant que toi.</p> - -<p>Les jours coulaient dans l’immense paix agricole. La vallée verdoyait -davantage. Le temps des foins était venu; on ne pouvait se servir de la -faucheuse mécanique en ces terres montueuses. Jacquier partait au petit -matin, quand le soleil monte des collines aussi douces au regard que la -plume du pigeon sauvage. A ses poings, la<span class="pagenum"><a id="page_154">{154}</a></span> faulx tournait dans l’herbe -haute, blanchie de rosée, et il chantait pour se donner du cœur. Comme -les jours étaient chauds, avec des menaces d’orage, Claire et Jeannette -fanèrent sans répit. La charrette câblée entrait, dorée par le soir, -sous le portail de la grange où Jacquier, ruisselant de sueur, mais bien -content, la déchargeait.</p> - -<p>La pluie arriva comme l’herbe du dernier pré était presque sèche. On -avait eu le temps de faire des meules qui empêchent le foin de se gâter. -Au bout de huit jours, le ciel s’éclairant, on les ouvrit sous un ciel -tamisé de nuages, et qui ne grille pas l’herbe, mais la fane peu à peu, -en lui gardant tout son arome. Les jeudis, Simon aida à râteler avec ces -mouvements réguliers qui ne laissent pas de brindilles.</p> - -<p>Après les feux de la Saint-Jean, les blés jaunirent davantage; le vent y -courut, tel une fumée. Pas de plantes inutiles et mangeuses; à la saison -humide, on les avait désherbés avec soin.<span class="pagenum"><a id="page_155">{155}</a></span></p> - -<p>Quelque temps encore, et l’épi allait être bon à couper. Jacquier se -reposa un peu. Assis sur un billot de chêne, devant la grange, il -tordait de la paille pour en faire des liens qui tiendraient solidement -les gerbes.<span class="pagenum"><a id="page_156">{156}</a></span></p> - -<h2><a id="XV"></a>XV</h2> - -<p>Le blé fut rentré en bonnes conditions et entassé sur la barge en -attendant les battaisons. En ce pays qui est divisé par des haies où -s’élèvent des chênes tailladés, la terre apparaissait dans sa nudité, -avec ses vallonnements, ses plateaux, où les miroirs d’eau faisaient -leur lueur, selon le jour. Sur les champs desséchés et comme roussis, la -bruyère, les genêts croisaient leurs couleurs; les châtaigneraies en -fleurs formaient au loin de hautes grappes d’or vert. L’air était plus -lourd, mais aux heures torrides le vent portait un souffle de source.</p> - -<p>Claire, cette année, ne pouvait prendre un repos bien gagné. Son cœur, -qu’elle<span class="pagenum"><a id="page_157">{157}</a></span> avait étouffé de travail, lui faisait de nouveau sentir tout -son poids. Depuis longtemps Louise n’avait pas écrit, et Simon s’en -inquiétait.</p> - -<p>Un matin d’août, le facteur apporta une lettre où Claire reconnut -l’écriture de Mme Lautier. Elle était seule au logis, Jeannette et -Jacquier besognaient aux champs. Elle n’osait déchirer l’enveloppe et -ses mains tremblaient. Elle murmura:</p> - -<p>—Je perds la raison...</p> - -<p>Elle alla dans sa chambre dont elle verrouilla la porte. Elle put lire -enfin la lettre. Louise Lautier lui apprenait que son ami avait décidé -de l’épouser. Il acceptait que Simon vécût près d’eux; il le regarderait -un peu comme son fils. C’était elle qui l’avait exigé.</p> - -<p>Claire vint s’asseoir à la fenêtre; elle regardait un point fixe qui, -peu à peu, s’effaça en une sorte de brouillard. Elle laissa tomber sa -tête trop lourde dans ses poings fermés. C’était en elle comme un<span class="pagenum"><a id="page_158">{158}</a></span> trou -brusquement ouvert où tournait sa pensée. Elle releva le front; une -ardeur creusait ses yeux; elle respirait avec peine et elle appuyait ses -mains sur ses genoux, tandis que la lettre avait glissé à ses pieds. -Elle resta quelque temps ainsi. Soudain elle s’agenouilla, tout d’un -élan, devant le portrait du capitaine Lautier.</p> - -<p>—Mon frère, viens à mon secours, celui qui t’a pris ta femme va te -voler ton enfant. Il le touchera de ses mains, celui qui t’a frappé dans -le dos, quand tu étais là-bas. Mon frère, tu me vois, à cette heure, -comme cela, toute broyée. Tu ne permettras pas que s’accomplissent ces -choses.</p> - -<p>Elle se mit debout, harassée. Il y avait autour d’elle un silence -extraordinaire, si fort, si cruel qu’elle eût voulu le chasser en criant -pendant des jours et des nuits.</p> - -<p>Elle ramassa la lettre afin de la lire jusqu’au bout. Louise Lautier -viendrait chercher Simon dès l’automne. Le mariage se<span class="pagenum"><a id="page_159">{159}</a></span> ferait au -commencement de l’hiver. Tout était prêt. Simon serait riche. Ils -mèneraient tous les deux une vie très heureuse. Et Claire, on ne -pourrait jamais l’oublier. On pensait bien qu’elle irait à Paris pour -cette fête qui aurait lieu dans une grande église. Il y aurait des -monceaux de fleurs, des chants magnifiques, et l’on mangerait les mets -les plus succulents, arrosés de vins fameux. Louise commanderait pour -Claire une robe de soie comme on n’en voit pas à Bonnal.</p> - -<p>Elle déchira les feuillets; elle se mit à gémir longtemps, les mains sur -la bouche, mais ses yeux restaient sans larmes. L’heure approchait où -Simon allait rentrer de classe; elle se ressaisit, ouvrit la porte et -vint dans la salle. Elle alluma le feu et prépara le repas du soir. Puis -elle sortit dans la cour. Elle entendit de loin les pas de l’enfant. -Bientôt elle le vit pousser la barrière. Elle lui sourit, prit son sac -et elle le regardait ardemment. Elle lui posa<span class="pagenum"><a id="page_160">{160}</a></span> maintes questions -auxquelles il n’avait pas le temps de répondre. Elle le considérait avec -des yeux dilatés; il s’en irait à l’automne; elle ne pourrait le suivre, -mais elle le verrait toujours dans son cœur à la lumière de ce soir. -Elle garderait en elle cette ombre légère des cheveux sur le front si -pur, ce pli de la bouche si gracieux que l’âme éclairait, et cette façon -de pencher un peu la tête, comme faisait le capitaine Lautier, quand il -était content et paisible.</p> - -<p>Lorsqu’il fut entré dans la maison, elle l’attira tout près d’elle:</p> - -<p>—Simon, ta maman a écrit. Elle t’emmènera à Paris avec elle. Moi, je ne -pourrai pas te suivre; tu resteras quand même, ici, partout...</p> - -<p>Il la regarda, tout étonné:</p> - -<p>—Tu voudrais donc me quitter, maman Claire? Je ne pourrais pas vivre -loin de toi. Tu viendras avec nous.</p> - -<p>Elle étendait son bras sur ses petites épaules et elle regardait au -loin, comme<span class="pagenum"><a id="page_161">{161}</a></span> si quelque chose de terrible arrivait. Elle avait peur; -mais il ne la regardait pas aux yeux et il répétait:</p> - -<p>—Tu viendras avec nous.</p> - -<p>Elle murmura, et quelque chose l’étouffait:</p> - -<p>—Je n’habiterai pas avec toi. Cela ne se peut pas; je viendrai te voir -quelquefois.</p> - -<p>—Oh! souvent!</p> - -<p>—Souvent, si tu veux... Plus tard, on verra... Toi, tu ne sais pas -encore.</p> - -<p>Jeannette et Jacquier revenaient des champs. Claire songeait: «Quand -Dieu ferme un chemin, il en ouvre un autre. Que sa volonté soit faite.»</p> - -<p>Le lendemain, qui était un jeudi, Claire, après midi, emmena l’enfant -avec elle, dans la prairie, au bord de l’eau. Elle le fit asseoir tout -contre elle, posant ses mains sur sa tête et parlant peu. La lumière et -la chaleur de l’air effaçaient, ce soir, toute peine. Un faible vent, -qui portait la senteur du genièvre et de la bruyère chauffée,<span class="pagenum"><a id="page_162">{162}</a></span> -blanchissait les feuilles du tremble. Claire, en ces moments, acceptait -une grande trêve et recevait cette paix. Elle resta longtemps immobile, -le regard fixé sur des feuillages où battait un rayon vert. Elle aurait -voulu que le ciel l’enlevât au sol, bien doucement, à cause de son cœur -blessé. Simon s’étonnait de cette immobilité et du poids de cette main -jadis si légère et qui pesait lourdement sur lui. Il demanda:</p> - -<p>—Je voudrais bien pêcher. J’ai porté ma ligne et tout ce qu’il faut.</p> - -<p>Elle parut s’éveiller et elle s’anima de gaieté. Tant de souvenirs se -levaient! Elle se rappelait un jour pareil; elle lui avait taillé sa -première gaule de noisetier, courte et fine pour que son petit bras pût -la soutenir. Il tapait du pied en jetant sa ligne où ne se prenait aucun -poisson. Elle voyait luire le bout de langue qu’il tirait, tout -appliqué. En rentrant à la maison, il avait pleuré de ne pas rapporter -le moindre<span class="pagenum"><a id="page_163">{163}</a></span> fretin. Alors Jacquier lui avait dit qu’il lui apprendrait à -chanter la chanson qui apprivoise les goujons. Il s’était mis à rire et -à trépigner de joie.</p> - -<p>Elle vint sur la rive près de lui. Il avait pétri des boules de son mêlé -de terre pour les jeter à l’endroit où il pêchait. Quand le bouchon -filait sur l’eau, Claire l’avertissait du moment où il fallait tirer sa -ligne. En une heure, il prit ainsi une vingtaine de goujons. Il les -enfila par les ouïes dans un jonc noué au bout. Il dit:</p> - -<p>—Je suis content près de toi, maman Claire.</p> - -<p>Elle hocha la tête, voulant goûter en silence le bonheur présent. Comme -le soleil déclinait, Jacquier parut. Il portait une longue gaule.</p> - -<p>—Tu vas voir, petit, comment on les apprivoise!</p> - -<p>Il détacha du bord un bateau plat. Il y monta, et, d’un coup de perche, -il le<span class="pagenum"><a id="page_164">{164}</a></span> poussa sur le flot. D’un mouvement fort et fin, il déroula sa -ligne dont l’extrémité effleura l’eau. Il la laissait quelque temps -filer, puis il la retirait vivement et recommençait dans un rythme -parfait. Parfois un poisson semblait s’élancer hors du courant, mais il -était bien ferré. Le butin s’amassait peu à peu. Le bateau, sous la -poussée de la perche, avançait; et, de temps à autre, la gaule se -courbait. On entendait un bruit d’eau froissée, une lueur d’écailles -jaillissait dans un égouttement de feux blancs. Claire et Simon -suivaient Jacquier du regard. Il s’éloignait, et l’on ne pouvait plus -percevoir le «blouf» du chevesne vorace, mais le chemin liquide -s’étoilait au point que touchait la ligne. Le soir rougissant la rive, -Jacquier ramena le bateau où il avait reposé sa gaule. Sa perche -ruisselait d’argent, car il l’enfonçait plus qu’à moitié dans la rivière -plus profonde en ces parages.</p> - -<p>Il sauta dans la prairie rase et jeta aux<span class="pagenum"><a id="page_165">{165}</a></span> pieds de Simon plus de vingt -poissons. Claire ne les regardait pas, mais seulement les yeux de -l’enfant pleins de joie.</p> - -<p>Jacquier rassembla son butin dans un seau garni de fougères. L’heure -était avancée. Claire et Simon remontèrent vers les Ages. Le bonhomme -apprit à l’enfant comment on tuait la loutre. Il fallait que la rivière -fût gelée; alors elle sortait de l’eau et venait dans les champs -chercher quelque nourriture. C’était le moment de la guetter. Autrefois, -quand il était plus jeune et ne craignait pas autant le froid, il en -avait abattu beaucoup. C’était une bête au poil bien plus doux que le -velours, et la pluie ne prenait pas dessus. Quand ils rentrèrent à la -maison, Jeannette venait de tremper la soupe.</p> - -<p>—Prépare la poêle, je te porte de braves citoyens! s’écria Jacquier.</p> - -<p>Tout de suite, Claire et Jeannette se mirent à écailler les poissons et -à les vider.<span class="pagenum"><a id="page_166">{166}</a></span> Jacquier bourra sa pipe de tabac et l’alluma. Il voulut -conter une gnorle<a id="FNanchor_A_1"></a><a href="#Footnote_A_1" class="fnanchor">[A]</a> pour faire rire Simon.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_A_1"></a><a href="#FNanchor_A_1"><span class="label">[A]</span></a> Histoire malicieuse.</p></div> - -<p>—J’ai fait ma besogne. Le reste est aux femmes, toutes les choses de la -maison. Il y avait une fois un mari qui avait les fourmis dans les -jambes et ne trouvait jamais rien de fait à son goût, sous son toit. Un -jour qu’il s’en venait de faucher un bout de pré, il se mit en colère et -grogna tellement que sa femme lui dit: «Pourquoi faire comme ça le -vaillant? Demain, nous changerons de besogne, tu travailleras à la -maison et moi aux champs. J’entendrai chanter les oiseaux.» Il accepta -et riait dans son poil. On verrait bien si elle gagnerait à l’échange. -Pour lui, ces babioles de ménage, ce ne serait rien. Belle besogne, -qu’il dit, vingt femmes ne font pas en dix journées autant de travail -qu’un bon paysan comme moi en trois<span class="pagenum"><a id="page_167">{167}</a></span> couples d’heures. Dès la pique du -matin, elle partit pour les champs, la faulx sur l’épaule. Lui, il -battit la crème pour le beurre, mais, au bout d’un petit moment, il eut -la pépie, et il n’avait pas envie de boire du lait, c’est bien trop doux -pour un fier gosier. Il avait une rude gorge: s’il n’avait pas autre -chose, il avait ça. Alors il s’en fut à la cave tirer du cidre. Pendant -qu’il remplissait la bouteille, il entendit qu’un goret trop vaillant -entrait dans la maison, tout comme chez lui. Il craignit qu’il ne -renversât la baratte et courut le chasser, mais il oublia de remettre le -fausset. Le cidre n’oublia pas de couler et il était pétillant comme un -diable. La baratte était tombée et le cochon se barbouillait de crème, -il avait la babine blanche, comme si notre perruquier lui avait frotté -le poil avec de la poudre à savon. Le cochon trouvait que la vie était -bonne. Quand il vit ça, l’homme fut moins content que le cochon. Il ne -pensait plus à<span class="pagenum"><a id="page_168">{168}</a></span> la barrique, il était colère comme un coq d’inde au -croupion passé aux orties. Il chassa le cochon et le poursuivit si -vaillamment qu’il heurta du pied une barre de bois et il tomba dessus -son nez qui était assez long. Il se releva et tapa sur le goret si -bravement avec la barre de bois, que l’animal fut tué raide. Tant pis, -ça ferait du boudin. Enfin il remarqua qu’il avait passé le fausset dans -la boutonnière de son pet en l’air. Il descendit les marches de la cave -quatre à quatre. Le cidre avait fait un petit étang où l’on pouvait -barboter. Ayant remis le fausset, pour que le cidre ne rentre plus dans -la barrique, m’est avis, il s’en remonta dans la cuisine. Il avait de la -peine à voir ce cidre que buvait la terre et non pas lui, le pauvre. Il -restait quand même de la crème. Il en remplit la baratte et recommença à -lui bailler le fouet.</p> - -<p>Jacquier s’arrêta, frappa sa pipe contre la pointe de ses sabots pour en -faire sortir<span class="pagenum"><a id="page_169">{169}</a></span> les cendres. Il la garnit de tabac qu’il alluma avec une -braise. Simon s’écria:</p> - -<p>—Ce n’est pas fini, il faut continuer, Jacquier.</p> - -<p>Jacquier le regarda du coin de l’œil et dit:</p> - -<p>—Je te couperai ton bout de nez, il est trop curieux.</p> - -<p>—Tu me le couperas après, mais raconte.</p> - -<p>—L’homme, pendant qu’il barattait, se souvint que la vache était à -l’étable, et que son ventre devait être aussi creux que la cornemuse de -feu Bontier. Il était tard et elle n’avait rien mangé ni de mouillé, ni -de sec. Et pas le temps de la mener au pré! Sur la maison, il y avait de -l’herbe; c’était pas un toit comme le nôtre. Il eut l’idée d’y faire -monter la vache. Et ce toit, il était appuyé à un coteau. Mais le veau -gambadait. Notre Jean-femme prit la baratte sur son dos. Comme ça, on ne -la renverserait pas. Il alla faire boire la pauvre bête. Comme il pliait -l’échine pour<span class="pagenum"><a id="page_170">{170}</a></span> tirer l’eau du puits, la crème lui coula dans le cou et -le graissa comme il faut. Puis, au moyen d’une sorte de pont qui -joignait le coteau à la maison, il poussa la vache sur le toit. Il -pensait à tout. On est petit près de ces hommes. Il n’y en a plus -beaucoup dans ces parages. Comme il était mi-jour, il laissa cette -baratte au démon. Ils étaient brouillés tous les deux. Il fit de la -bouillie; avec quoi, je n’en sais rien. Il accrocha la marmite dans la -cheminée. Comme il était devenu prudent, il pensa que la vache pourrait -faire une chute et se casser la barre du dos. Il monta près d’elle et -lui passa une assez forte corde au cou et il eut l’idée d’en laisser -tomber un bout par le tuyau de la cheminée. Il se la lia au jarret, et -l’eau bouillait dans la marmite. Il fut bien tranquille pendant un petit -moment, il faisait de la brave besogne. Mais la vache, qui n’avait pas -l’habitude de brouter l’herbe du toit, tomba, et son poids tira d’un -coup<span class="pagenum"><a id="page_171">{171}</a></span> l’homme par le tuyau de la cheminée. Il y resta tout pendu et il -miaulait comme un maître chat dont on écrase la queue; il ramonait par -force la cheminée, pendant que la vache nageait dans l’air. La femme, -voyant que son homme si vaillant n’apportait pas à manger, s’en revint à -la maison. Quand elle vit sa vache qui beuglait en ramant avec les -pieds, elle pensa devenir folle, coupa la corde et, du coup, l’homme -dégringola sur la marmite. Cette journée lui a suffi; le lendemain, il -alla faucher en chantant une brave petite chanson.</p> - -<p>Simon étouffait de rire. Claire, heureuse de le voir si gai, dit à -Jacquier:</p> - -<p>—Il n’y a que vous pour conter de ces histoires.</p> - -<p>—Je le crois bien, grogna-t-il. Aujourd’hui on aime mieux jaser des -boniments de la ville. Mais moi, j’ai point oublié ce que m’ont appris -mes vieux.</p> - -<p>Les poissons étaient roulés dans une serviette, poudrés de farine. -Jeannette mit<span class="pagenum"><a id="page_172">{172}</a></span> des branches bien sèches dans le feu et posa la poêle sur -son support. Elle la remplit d’huile de colza qui pétilla autour du -croûton de pain qu’elle y avait jeté. Quand elle fut assez brûlée, les -poissons s’y dorèrent tour à tour.</p> - -<p>Après la soupe, qui était servie sur la table de cerisier, on les mangea -tout craquants comme de la miche fraîche. Claire, selon son habitude, -veillait à ce que Simon mangeât bien. Elle écartait l’inquiétude. Elle -écoutait le petit qui racontait des récits qu’il avait appris dans ses -livres. La belle journée laissait en elle son reflet, un peu de sa -grande lumière. On n’avait pas fermé les volets, les premières étoiles -traçaient sur les vitres des signes vivants. Le murmure de la rivière -s’élevait dans le silence et la paix. Claire, tandis que l’enfant -parlait, regardait les moindres choses, les chandeliers de cuivre poli, -les lampes à huile dont on ne se servait plus, la carabine accrochée -au-dessus<span class="pagenum"><a id="page_173">{173}</a></span> de la cheminée, les assiettes brillantes du vaisselier et, -dans un angle, sous un miroir, le berceau de chêne où sa mère l’avait -balancée. Simon, à son tour, y avait dormi. Sur ce nid, aujourd’hui -vide, et peut-être pour jamais, revenaient toutes les chansons murmurées -par des lèvres fidèles, au souffle du souvenir qu’on ne pouvait tuer.<span class="pagenum"><a id="page_174">{174}</a></span></p> - -<h2><a id="XVI"></a>XVI</h2> - -<p>La bonne fête du 15 août, la frairie de Bonnal, les battaisons -annoncèrent la fin de l’été. Claire n’avait reçu que de brèves nouvelles -de Louise Lautier, qui ne fixait pas encore la date de son arrivée aux -Ages.</p> - -<p>Elle cachait toujours mieux sa peine. Elle parlait maintenant du départ -de Simon sur un ton apparemment calme. Quelquefois, les dents serrées, -elle disait à l’enfant:</p> - -<p>—Quand tu seras là-bas, il faudra que tu vives comme ici, sagement, -sans oublier les prières que je t’ai apprises. Et, mon petit, tu prieras -pour moi.</p> - -<p>Insensiblement, par une volonté lente,<span class="pagenum"><a id="page_175">{175}</a></span> elle s’était composé une mine -plus sévère. Elle ne riait plus comme autrefois, ou bien c’était par -à-coups, précipitamment, comme on sanglote. Des heures entières, un -étrange poids la courbait; elle ne parlait que rarement et par -nécessité.</p> - -<p>—Quand il s’en ira, songeait-elle, il souffrira moins de quitter une -femme comme moi, si triste. Les enfants aiment celles qui savent rire.</p> - -<p>Elle en vint à le repousser doucement, quand il se précipitait dans ses -bras comme autrefois, au retour de classe. Simon s’en étonnait; à la -longue, il devina un mystère qu’il ne pouvait percer. Parfois, après des -jours où elle refoulait son cœur, Claire l’étreignait avec une ardeur -subite, puis elle dénouait vite ses bras et l’éloignait à la hâte. Tous -ceux qui la connaissaient, trouvaient qu’elle avait beaucoup changé. -Quelque chose l’avait peu à peu desséchée. Sa figure pleine, au teint -chaud, se creusait aux tempes,<span class="pagenum"><a id="page_176">{176}</a></span> près de la bouche, et deux traits -d’ombre lui barraient à présent les joues. Elle, qui avait toujours eu -la taille forte, recoupait ses robes pour les empêcher de glisser.</p> - -<p>—Maîtresse, disait Jacquier, il y a du vilain qui vous ronge.</p> - -<p>Ses bras devenaient plus lourds et ses mains lui faisaient mal, quand -elle trayait les brettes.</p> - -<p>—Je deviens vieille, voilà tout, répondait-elle aux gens qui -s’inquiétaient de sa santé.</p> - -<p>Elle suivit avec plus d’assiduité les processions rustiques ou l’on -demande la guérison de l’âme et du corps. Elle allait sur la colline -prier la Vierge du sanctuaire, qui se dresse dans une poignante -solitude. Elle s’agenouillait, laissait tomber son front sur ses mains -jointes; aucune parole ne sortait de sa bouche; tout son cœur, au fond -d’elle, n’était qu’une grande imploration silencieuse. La Vierge savait -mieux<span class="pagenum"><a id="page_177">{177}</a></span> qu’elle ce qu’il fallait souffrir pour mériter l’espérance.</p> - -<p>Claire se donnait toute en ce monde et par delà. Elle fréquenta les -bonnes fontaines qui font leur lueur secourable dans les bois, près des -hautes croix de chêne et sous leurs bras étendus, où tant de poitrines -humaines, à l’exemple du Seigneur, ont saigné invisiblement pour des -sacrifices secrets.</p> - -<p>Chaque semaine, elle cherchait un appui auprès de l’abbé Remier. Elle -lui annonça le prochain mariage de Louise Lautier avec l’homme qui -l’avait poussée dans l’abjection. Elle ne le connaissait pas, mais elle -le regardait comme l’image même du démon. Ce soir, elle parla longuement -pour se délivrer:</p> - -<p>—Parfois, je me suis laissé prendre à des sentiments égoïstes et -j’aimais peut-être Simon pour moi-même. A présent, je suis détachée. -J’ai accompli mon devoir en élevant cet enfant, et j’avais assez de<span class="pagenum"><a id="page_178">{178}</a></span> -force pour le laisser partir sans me plaindre. Ce mariage a tout changé. -Puis-je supporter que Simon vive près de l’homme qui a corrompu sa mère, -navré le cœur de mon frère? Non, je ne le peux. Ce n’est pas de moi -qu’il est question, mais de l’âme et de l’honneur de Simon. Il est -encore sans défense...</p> - -<p>Alors elle pleura dans ses mains:</p> - -<p>—Sans défense, il est sans défense...</p> - -<p>L’abbé Remier la guida prudemment. Il s’efforça de l’apaiser, mais il -sentait bien que le cas était grave. Il dit:</p> - -<p>—Il faut prier. Là est la source de lumière. Ne vous laissez pas aller -au doute ni à la haine. C’est l’espérance de Dieu qui garde tout.</p> - -<p>Claire, en revenant aux Ages, s’arrêta souvent en chemin. La route, -qu’elle faisait jadis d’une seule traite, lui paraissait interminable. -En montant la côte à petits pas, elle était prise d’essoufflement; elle -portait un cœur trop lourd.<span class="pagenum"><a id="page_180">{180}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_179">{179}</a></span></p> - -<h2><a id="XVII"></a>XVII</h2> - -<p>L’automne montra sa première ardeur; la vallée parut s’élargir pour -livrer passage à quelque immense miracle. Une flamme secrète brûlait -dans les bois et sur les eaux. L’enchantement annuel descendait de -l’étoile du soir et ne touchait que la pointe des arbres avant de -glisser le long des branches pour se répandre à terre. Un empire de -brumes et d’or végétal naissait; la rivière, l’étang de Bonnal, la -moindre source appelait une lumière de songe. Des semaines passèrent. -Les champs devinrent plus beaux que le ciel. L’air était d’une sonorité -étrange; partout frémissait une couleur de feu léger dans les feuillages -plus tremblants. L’ho<span class="pagenum"><a id="page_181">{181}</a></span>rizon s’éloignait et rompait son cercle sous la -poussée d’une ardeur mystérieuse.</p> - -<p>Claire s’asseyait le soir, près de Simon, sur le banc du seuil. Sa -figure était pâlie et plus creusée; ses yeux sombres paraissaient -agrandis. Elle avait dû louer une servante de quinze ans pour aider aux -travaux du ménage et de la grange, Jeannette ne pouvant suffire à la -besogne toujours pressante.</p> - -<p>Jacquier grognait:</p> - -<p>—Notre maîtresse, qu’est-ce que vous avez contre vous?</p> - -<p>Il ne l’interrogeait pas davantage. Un jour, elle lui répondit avec une -douceur qui le toucha:</p> - -<p>—Occupez-vous de Simon, je suis trop lasse pour le distraire.</p> - -<p>Vers la fin du mois d’octobre, elle cessa de travailler. Elle abandonna -les soins du ménage à Jeannette. Elle se tenait près d’une fenêtre et -reprisait lentement le linge de Simon, en songeant que bientôt<span class="pagenum"><a id="page_182">{182}</a></span> elle -serait seule dans cette maison. Elle s’habituait à cette pensée. Elle en -faisait entrer la pointe au fond de son cœur. Elle ne pouvait que -supplier Dieu qu’il gardât Simon du mal et de tout danger. Dans sa -douleur, il y avait la profonde paix du bien accompli. Elle attendait -une sorte de prodige, et elle aurait voulu en être déchirée; la graine -meurt sous la pousse neuve. Mais elle n’était qu’une faible femme avec -trop d’amour. Souvent Simon la surprenait au milieu de ces tourments -obscurs; c’était lui maintenant qui racontait des histoires pour tâcher -de l’égayer. Il avivait, sans le savoir, la plus grande peine du -monde.<span class="pagenum"><a id="page_184">{184}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_183">{183}</a></span></p> - -<h2><a id="XVIII"></a>XVIII</h2> - -<p>Comme novembre approchait, Claire dut s’aliter. Le médecin de Bonnal, M. -Vardier fut mandé à son chevet. Il déclara qu’il s’agissait d’une -grippe, compliquée d’anémie. Quelques soins appropriés et la malade -guérirait comme par enchantement, en cette terre des Ages où soufflait -l’air le plus pur.</p> - -<p>Le temps était pluvieux; l’eau, d’où étaient nés tant de beaux -feuillages, allait les reprendre et les dissoudre. Le ciel s’éclaira, et -dans la cour un tilleul à la tête ronde ne gardait plus qu’un arc de -feuilles d’or pâle, tel une lune qui s’effile peu à peu.</p> - -<p>Claire voulut se lever; elle avait été mé<span class="pagenum"><a id="page_185">{185}</a></span>contente que l’on appelât le -médecin. Elle n’éprouvait qu’une grande lassitude. Pour montrer que -c’était là un malaise passager, elle se remit, tant bien que mal, à -travailler dans la cuisine. Mais elle ne put longtemps continuer; elle -avait des étourdissements brusques. En ces moments, elle s’appuyait à la -table, pour ne pas tomber, et souriait afin de cacher cette faiblesse -étrange qui lui faisait peur.</p> - -<p>—Voilà ce que c’est d’avoir fait la paresseuse au lit, disait-elle.</p> - -<p>Simon se montra si affectueux, si tendre qu’elle en fut toute remuée. Il -lui prenait sa figure amaigrie, à deux mains, et il la baisait sur les -yeux et les joues creuses. Elle le repoussa bientôt avec violence, -souffrant terriblement de ces caresses et de ces regards qui lui -enlevaient en un instant le courage qu’elle amassait. Alors son cœur se -fondait; le tremblement de sa bouche annonçait les larmes; et, -s’éloignant, elle égrenait des prières.<span class="pagenum"><a id="page_186">{186}</a></span></p> - -<p>Jacquier sentait qu’une menace tournait sur la maison. Le soir, en -revenant de labourer, il regardait Claire à la dérobée et il grognait. -Il l’avait connue forte et pleine de vie. Quel mal la changeait ainsi? -Ses moindres mouvements étaient lents; elle s’immobilisait, des heures. -Son regard paraissait plus doux, mais la bouche faisait un trait blême. -Jeannette l’interrogeait sur les choses de la maison, pour lui redonner -goût à l’ouvrage, mais elle répondait:</p> - -<p>—Tu sais bien ce qu’il faut faire.</p> - -<p>Elle ne s’abandonnait pas au doute, mais son âme ardente amenuisait le -corps; elle n’y prenait pas garde.</p> - -<p>Simon devinait les sentiments secrets qui la travaillaient. Quand elle -ne le repoussait pas, il venait s’asseoir sur un tabouret, à ses pieds, -et il lui faisait la lecture dans les livres que l’instituteur lui avait -prêtés. Un jour, comme elle se penchait sur lui, il vit tomber sur la -page<span class="pagenum"><a id="page_187">{187}</a></span> qu’il lisait une grosse larme qui s’y écrasa. Alors, n’y tenant -plus, il s’écria:</p> - -<p>—Maman Claire, pourquoi changes-tu comme ça? Je suis toujours ton -petit.</p> - -<p>Elle avait caché sa figure dans ses mains, il les écarta doucement, et -il regardait ces yeux rougis, creusés. Elle respira avec force, et, -quand elle put parler, elle dit:</p> - -<p>—Il ne faut plus me faire la lecture, Simon. Je t’aime toujours, tu le -sais bien.</p> - -<p>Il se leva du tabouret où il était assis. Il caressa timidement les -mains trop blanches, appuyées sur les genoux; puis, avec le sentiment -d’un mystère trop grand pour lui, il s’en alla dans le bûcher où -personne ne pourrait le voir pleurer.<span class="pagenum"><a id="page_188">{188}</a></span></p> - -<h2><a id="XIX"></a>XIX</h2> - -<p>En ce pays que le vent dépouillait de ses feuillages, on labourait. Dans -l’enveloppement des brumes, on entendait tinter la chaîne de la charrue, -souffler la paire de bœufs, et des cris éveillaient des espaces -inconnus. En ce mois, les travaux des anciens âges revenaient dans ces -champs morcelés qui se doublaient de mystère. C’était toujours la même -marche, cette hâte lente d’où coule la pensée avec le sang.</p> - -<p>Jacquier put mener à bien les labourages. Le vieil acharnement qui -triomphe des pluies et des vents le reprenait; il s’agissait d’accomplir -ce qui était tracé et qui ne changeait pas, comme la forme du grain de -blé.<span class="pagenum"><a id="page_189">{189}</a></span></p> - -<p>Mais, quand il revenait des champs, il s’affligeait de voir Claire -assise près du feu, courbée. Dans le pays, on s’étonnait qu’elle eût -vieilli aussi brusquement. On disait sous le manteau, à la veillée, que -cette lassitude n’était pas naturelle.</p> - -<p>Un jour, une femme de Ballanges, qui connaissait beaucoup de secrets, -presque tous perdus aujourd’hui, dit à Jacquier:</p> - -<p>—Mon pauvre, regarde bien, l’enfant est trop beau et trop fin. Claire -n’est pas sa mère et elle l’a élevé aussi bien qu’une bonne mère. M’est -avis qu’elle lui a donné plus que son sang. C’est pour ça qu’elle périt. -Quand on tire de l’eau, il faut qu’elle passe ailleurs.</p> - -<p>Les jours s’écoulaient. Claire paraissait toujours plus appesantie. Peu -à peu, de vieilles gens vinrent la voir à la faveur des plus futiles -prétextes, et ils la regardaient avec une grande curiosité. En s’en -allant, après avoir parlé des choses de la maison et des champs, ils lui -conseillaient des<span class="pagenum"><a id="page_190">{190}</a></span> tisanes d’herbes, des pratiques secrètes. Elle -souriait, haussait les épaules et s’écriait qu’elle n’était pas malade. -Un soir, Jacquier, n’y tenant plus, lui dit:</p> - -<p>—Maîtresse, rien ne vous fait mal, et c’est bien plus dangereux! Moi, -j’ai trouvé ce qui vous tient. Il faut défaire «l’encontre»<a id="FNanchor_B_2"></a><a href="#Footnote_B_2" class="fnanchor">[B]</a>. On vous -a jeté un sort.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_B_2"></a><a href="#FNanchor_B_2"><span class="label">[B]</span></a> Mauvais sort.</p></div> - -<p>Claire avait horreur de la superstition, dont quelques vestiges -subsistaient, çà et là, dans ce pays. Elle rabroua le bonhomme et lui -demanda de ne plus s’inquiéter. Si, quelques jours, elle avait été -obligée de s’aliter, elle allait, à présent, beaucoup mieux. Il ne -s’agissait que de faiblesse, il fallait seulement prier Dieu.</p> - -<p>Jacquier se tint coi; mais il s’attachait à son idée. Pendant une -semaine il fut soucieux. Il désirait que Claire écoutât ses conseils et -vînt avec lui faire visite à la<span class="pagenum"><a id="page_191">{191}</a></span> vieille Pouraud qui nichait dans -l’étrange village désert où habitaient les fées. On ne savait pas l’âge -de cette femme; les uns disaient qu’elle avait au moins quatre-vingt-dix -ans, les autres, qu’elle venait de franchir les cent ans. Le maire de -Bonnal, Jantou Prufaud, petit propriétaire, ami du progrès, mais qui -voulait que son fumier restât à sa porte, tenta vainement de la décider -à entrer à l’hospice. La commune lui fournissait quelques pains par -mois. Elle avait la réputation d’être sorcière, mais bonne femme. -Quelques jeunes filles allaient encore la voir, en cachette, pour faire -disparaître par enchantement des verrues ou ces rougeurs qu’on appelle: -feu sauvage. Les vieux connaissaient sa puissance; elle était défaiseuse -de sorts ou releveuse d’encontres. Autrefois, il y avait seulement -trente ans, beaucoup lui demandaient une aide, un appui, en cette -campagne où la solitude entretient tant de mystère. En façon de merci, -on lui appor<span class="pagenum"><a id="page_192">{192}</a></span>tait une bouteille de vin, un bout de lard ou de salé; elle -n’acceptait jamais d’argent. A présent, elle ne sortait plus de son -trou, sauf une fois par semaine pour aller chercher son pain.</p> - -<p>Jacquier la considérait avec respect, l’ayant vue jadis dans tout son -prestige. Elle relevait l’encontre et il savait bien, lui qui n’ignorait -rien des choses de la campagne, qu’il y en avait de plusieurs sortes: -l’encontre d’air qui vient par refroidissement et coup de vent pluvieux; -celle de terre qui apporte rhumatismes, goutte, enflure du corps -produite par la fraîcheur du sol d’où s’échappe le poison des vipères et -autres bêtes à venin. Après une journée de dure besogne, on s’étend sur -le pré, à l’ombre, lorsque le sang est bouillant; de là des maux qui -travaillent les membres et courent dans les os jusqu’à la mort.</p> - -<p>Il avait demandé secours à la mère Pouraud; il s’en était bien trouvé. -Dans son<span class="pagenum"><a id="page_193">{193}</a></span> verger mangé d’orties et de plantes sauvages, se trouvait un -puits à la margelle écroulée; crapauds, salamandres, grosses couleuvres -y venaient à la chaude saison. C’est de cette eau qu’elle avait puisée -pour la faire chauffer sur un feu de sarments de vigne. Elle s’était -mise à genoux, et, dans le liquide soulevé à gros bouillons, elle avait -jeté les brindilles calcinées. Elle observait leurs mouvements divers en -marmonnant des paroles.</p> - -<p>Jacquier avait bu de cette eau charmée. Elle se servait aussi d’aubépine -blanche. Quand les charbons tournaient dans une fiole, en frôlant les -parois du pot, il s’agissait d’un mal du bras ou des jambes; et de la -tête, s’ils montaient vers le goulot.</p> - -<p>La mère Pouraud défaisait le soleil. Elle remplissait d’eau un verre, le -couvrait d’un linge et le retournait. Si les bulles d’air s’élevaient -d’une certaine façon, le plaignant souffrait d’une insolation, mais elle -disait des syllabes secrètes et le soleil<span class="pagenum"><a id="page_194">{194}</a></span> quittait la peau du malade où -il n’était pas à sa place. Elle jeûnait, cela lui était facile, et son -jeûne, coupé de croûtons de pain et mêlé à des prières, chassait les -fièvres.</p> - -<p>Dans la semaine qui précède la fête des morts, Jacquier, ayant achevé sa -besogne, entra dans la chambre de Claire, ouvrit l’armoire et prit en -hâte un de ses corsages qu’il roula avec soin. Si la souffrante ne -pouvait l’accompagner, un peu d’étoffe, pourvu qu’elle eût touché son -corps, permettait de défaire l’encontre. Claire n’était pas malade, mais -il fallait lui enlever cette fatigue mystérieuse qui pesait sur elle.</p> - -<p>Jacquier prit un bâton, alluma une lanterne et fit en sorte que sa -maîtresse ne s’aperçût pas de son manège. A travers champs, sous un ciel -pluvieux, dans la rage du vent d’ouest, il gagna le village désert. Il -s’en allait gravement et soupirait qu’il n’y eût guère que lui et -quelques vieilles gens pour croire encore aux puis<span class="pagenum"><a id="page_195">{195}</a></span>sances cachées. -Bientôt il devina dans l’ombre la ruelle où s’ouvraient des seuils -fracassés et où nul n’entrerait plus. Il vit briller la goutte jaune -d’une lampe dans une maison basse à une seule pièce. Il s’approcha de la -fenêtre et, près du feu, il aperçut la vieille Pouraud qui se chauffait, -assise sur un escabeau. Dans un coin, sur un coffre, des poules noires -dormaient, la tête sous l’aile; un chat au poil roussi les regardait, -immobile.</p> - -<p>Il frappa la porte de son bâton. Un cri aigrelet lui répondit. Il leva -le loquet et il entra, tellement saisi qu’il oublia de souffler sa -lanterne. Elle tourna vers lui une tête énorme où les traits, autour du -nez recourbé, se resserraient comme par un cordon tiré sous la peau. -Elle regarda Jacquier; ses yeux, cerclés d’une membrane rouge, -clignotaient, et elle étirait son cou fripé, tel un linge qui a trop -servi. Elle marmonna:</p> - -<p>—Assieds-toi, souffle ta lanterne.<span class="pagenum"><a id="page_196">{196}</a></span></p> - -<p>Il la souffla et s’assit sur une chaise boiteuse. Elle se taisait, -appuyant de nouveau son front dans ses mains usées. Il tenait les -paupières mi-closes, il attendait qu’elle parlât. Elle dit enfin:</p> - -<p>—Tu ne viens pas pour toi, mon fi. C’est pour Claire des Ages, ta bonne -maîtresse...</p> - -<p>Il expliqua qu’il avait apporté un de ses corsages. Il le tira de sous -sa blouse. Elle le palpa, pencha dessus sa tête pesante:</p> - -<p>—Mon fils, souffla-t-elle avec tremblement, je ne peux rien faire. Elle -n’a pas de mal.</p> - -<p>—Mais, vieille, elle est toute changée. Elle a quasiment fondu, et il -me semble qu’elle n’a plus de vie.</p> - -<p>—Oui, c’est un feu qui n’est pas d’ici. Elle s’en va... très loin. Tu -ne peux pas la suivre, ni moi. Elle a donné ce qu’on ne peut point payer -sous le soleil.</p> - -<p>Les poules noires remuèrent un peu sur le coffre, et le chat jaune -regardait brûler<span class="pagenum"><a id="page_197">{197}</a></span> les braises. La mère Pouraud ne parla plus; le vent -ronflait entre les ais disjoints de la porte. Tout à coup elle parut -s’éveiller:</p> - -<p>—J’ai vu le petit. Il ne m’a pas vue. Il est tourné comme un bon -fuseau. Les deux Dames le gardent.</p> - -<p>Jacquier s’écria:</p> - -<p>—Vous pouvez relever l’encontre. Claire des Ages n’est plus la même.</p> - -<p>Elle repartit:</p> - -<p>—Il n’y a pas d’encontre, mais les Anges l’ont entendue prier. Elle est -plus forte que moi. Je n’ai que les eaux, les petites plantes, le feu... -Il faut se taire.</p> - -<p>Il se leva, posa sur le coffre un bout de salé en offrande.</p> - -<p>—Je vais rallumer ma lanterne à votre feu, dit-il.</p> - -<p>Il prit des brindilles qu’il enflamma, mais elles s’éteignaient, quand -il les approchait de la chandelle. Alors, plein de peur obscure, il -regarda la mère Pouraud.<span class="pagenum"><a id="page_198">{198}</a></span></p> - -<p>—Tu vois bien, dit-elle, mon pauvre! La lune est levée sous le nuage. -Tu peux partir comme ça, sans lumière.</p> - -<p>Il voulut parler, mais quelque chose le tenait au cou. Et il comprit -qu’il n’avait plus qu’à s’en aller.<span class="pagenum"><a id="page_200">{200}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_199">{199}</a></span></p> - -<h2><a id="XX"></a>XX</h2> - -<p>Claire, en ces jours pluvieux et ventilés, ne quittait guère la maison. -Elle considérait les travaux du ménage et de la ferme sans avoir même le -désir d’en prendre sa part. Elle se sentait comme détachée du monde; sa -peine s’allégeait. Simon, bientôt, partirait pour la ville, loin d’elle. -Par des paroles et des silences, elle avait la force de l’habituer à -cette pensée. Dans ses nuits de veille, elle demandait à son frère -défunt de tout conduire. Elle savait bien qu’on ne pourrait tout à fait -l’enlever à l’enfant et qu’une divine puissance domine tous les départs. -Elle ne s’appartenait plus, ayant donné ses jours passés et à venir. Il -lui semblait<span class="pagenum"><a id="page_201">{201}</a></span> que Dieu avait reçu ce don silencieux.</p> - -<p>La fête des Morts arriva. Claire, avant le jour, se leva et vint sur le -seuil; les branles coutumiers frappaient les bords de l’horizon noir, -où, sur un point, naissait une sorte de vapeur blanche. Elle écoutait le -son de la cloche, assourdi, qui parfois se perdait dans le vent -tournant. Elle se souvenait de semblables crépuscules, quand sa mère -allumait sa lampe plus tôt que de coutume. Elle et son frère -s’éveillaient dans cette aurore des défunts qui demandent le souvenir du -cœur périssable et la prière de l’âme éternelle. Ramenant son manteau -sur sa poitrine, comme le soleil se levait:</p> - -<p>—Mon frère, inspire-moi. Tu as donné ta belle vie, je voudrais donner -la mienne pour cet enfant qui sommeille encore. Il va partir, mais il ne -faut pas qu’il soit perdu.</p> - -<p>Elle revint dans la chambre. Simon dormait, elle ne l’éveilla pas. -Depuis deux<span class="pagenum"><a id="page_202">{202}</a></span> mois, elle n’était pas allée à Bonnal, à cause de ces -faiblesses étranges qui la prenaient. Mais, ce matin, une ardeur -profonde la tenait. Elle accompagnerait Simon à l’église pour honorer la -tombe de famille.</p> - -<p>Elle l’habilla d’un vêtement noir qu’elle lui avait fait tailler pour -cette fête, où ce serait crime d’oublier. Lorsque, tous les deux, ils -eurent dit leur prière, devant un crucifix qui dominait de ses bras le -portrait du capitaine Lautier, Claire attira l’enfant contre elle.</p> - -<p>—Simon, c’est la dernière fête de Toussaint et des Morts que tu -passeras ici. Dans quelques mois, tu seras dans la ville. Mets-toi à -genoux et prie pour moi, mon petit.</p> - -<p>Il avait envie de pleurer, mais il s’agenouilla, tandis qu’elle restait -debout, en appuyant légèrement ses mains sur sa tête.</p> - -<p>A mi-voix, elle demanda:<span class="pagenum"><a id="page_203">{203}</a></span></p> - -<p>—Redis avec moi les paroles que je vais prononcer: «Jésus qui avez -souffert, ayez pitié de Claire Lautier. Elle voudrait vous servir et -elle ne sait plus en quelle route elle est arrivée. Que son frère, le -bon capitaine Lautier, vous parle d’elle, il est tout près de Vous, et -Vous l’écouterez. A votre exemple, il a été couronné d’épines et pas une -goutte de son sang n’est perdue.»</p> - -<p>Simon répétait avec Claire chaque mot de cette prière et une flamme -blanche montait en lui, toute la pureté de son âme, qu’une plus grande -âme guidait. Elle reprit en tombant à genoux, et il y avait dans sa voix -le tremblement des larmes qui éclairent:</p> - -<p>—Jésus, ayez pitié de Claire Lautier. Prenez-la, si c’est votre -volonté. Et moi, je suis un petit garçon qu’elle a tenu par la main. -Ayez aussi pitié de moi. Ouvrez les yeux de Louise que le capitaine -Lautier a aimée et qui...<span class="pagenum"><a id="page_204">{204}</a></span></p> - -<p>Simon sentait qu’elle allait suffoquer d’angoisse, mais ces paroles -étaient pour lui mystérieuses. Elle murmura:</p> - -<p>—Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons.</p> - -<p>Elle redit, tandis que Simon, tourné vers elle, s’étonnait de ne voir en -ses yeux aucune larme:</p> - -<p>—Comme nous pardonnons.</p> - -<p>Elle releva dans ses bras l’enfant et, comme il allait pleurer, elle se -mit à sourire et elle s’écria:</p> - -<p>—C’est aujourd’hui la fête des Saints et il ne faut pas pleurer.<span class="pagenum"><a id="page_206">{206}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_205">{205}</a></span></p> - -<h2><a id="XXI"></a>XXI</h2> - -<p>Le jour des Morts, Claire vint à Bonnal avec Simon. Toujours la même -faiblesse la tenait. Elle avait fait un dur effort pour assister à la -messe. Elle s’était privée de la communion, ne pouvant à jeun accomplir -le chemin qui maintenant lui paraissait si long.</p> - -<p>Sur la place, les gens de campagne étaient rassemblés. L’église, à peu -près vide pendant les offices de l’année, se remplissait, en ce jour, -d’une foule qui débordait le parvis. Après le <i>Libera</i> chanté au -cimetière par un soir de bruine, les fidèles allèrent se courber sur -leurs tombes de famille. Le buis des Rameaux, aux mains de femmes -enveloppées de cape<span class="pagenum"><a id="page_207">{207}</a></span> noire, répandit sur les pierres funèbres l’eau -bénite. Les jeunes gens de ce pays que les souffles de ce temps avaient -désemparés, les garçons en veston de ville, les filles en robes courtes -et coiffées de petits chapeaux à la mode écoutaient en ce moment le vent -du mystère. Demain, ils oublieraient, jusqu’à ce que la mort parût sur -le seuil de leurs maisons. Quelques années avaient suffi à changer leurs -vêtements, alors qu’un demi-siècle ne l’aurait pu; mais aujourd’hui ne -les retenait au passé que le souvenir des défunts. Beaucoup voyaient -encore le visage qu’ils montraient pendant leur vie, penchés sur leur -berceau d’enfant, au chant d’une bonne vieille chanson. Dans le grand -trouble et le tourment de l’époque, il semblait qu’il n’y eût plus -guère, sur les horizons de l’âme, que la lanterne des morts où brûlait -la sombre flamme inextinguible.</p> - -<p>Claire mangea à midi chez des parents; elle n’aurait pas eu la force de -regagner<span class="pagenum"><a id="page_208">{208}</a></span> les Ages après la messe et de revenir au cimetière où le -prêtre, après l’ornement d’or, revêt la lourde chape noire. Ceux qui la -connaissaient, la regardaient avec étonnement. De braves gens, qui ne -savent pas déguiser leur pensée, lui dirent en face:</p> - -<p>—C’est toi, Claire des Ages. Tu aurais mieux fait de ne pas venir. Tu -as donné tes couleurs au petit.</p> - -<p>Le jour tombait, dans une pluie silencieuse; elle prit le chemin des -Ages. Simon entendait le souffle rauque de sa respiration. Au pont de -Chanaud, elle s’arrêta; son cœur battait vite, comme si elle avait -couru. Simon la vit blêmir:</p> - -<p>—Je voudrais pouvoir te porter, maman Claire. Quand je serai grand, je -le pourrai.</p> - -<p>Elle ne répondit pas et vint s’asseoir sur la rampe du pont. Elle dit -enfin:</p> - -<p>—Je me suis levée trop tôt ce matin.</p> - -<p>La nuit descendait; la rivière coulait dans un rouleau de vapeurs. -Claire se<span class="pagenum"><a id="page_209">{209}</a></span> ressaisit et prit l’enfant par la main.</p> - -<p>—Petit, tu prendrais froid ici.</p> - -<p>Quand elle se fut engagée dans l’étroit chemin tournant, elle cassa une -branche de frêne pour s’y appuyer. Elle soupira tout en marchant:</p> - -<p>—Il faudra que j’achète un mulet. Notre âne a fait son temps. Mais tu -vas partir, Simon.</p> - -<p>Il l’embrassa et lui promit qu’il viendrait tous les ans la voir aux -Ages.</p> - -<p>Elle desserra son étreinte; elle ne pouvait plus, comme autrefois, -porter le poids de l’enfant. Elle s’arrêta encore à mi-côte et elle -murmura:</p> - -<p>—Ah! comme j’ai hâte d’arriver. L’an passé, je montais si facilement -cette côte.</p> - -<p>L’ombre tournait dans les bois mystérieux.<span class="pagenum"><a id="page_210">{210}</a></span></p> - -<h2><a id="XXII"></a>XXII</h2> - -<p>Jacquier acheta à la foire de Bellac un mulet et une carriole. Il vendit -le vieil âne, dit Tournebroche, à une marchande de légumes qui habitait -à Villemonteil. Elle le paya un bon prix. A défaut de vigueur, il avait -beaucoup de sagesse.</p> - -<p>Jeannette et la petite servante faisaient tant bien que mal la besogne, -Claire ne s’en inquiétait pas. Elle possédait assez de terres et -d’argent. Ce beau domaine des Ages avait toujours appartenu, de mémoire -d’homme, aux Lautier qui faisaient figure de bourgeois campagnards. -Aujourd’hui, il valait au moins cent mille bons francs. Depuis qu’elle -avait cessé de travailler, Claire se demandait où iraient ces champs<span class="pagenum"><a id="page_211">{211}</a></span> -pleins de la force de sa maison, si elle venait à mourir. A présent, -elle pensait paisiblement à la mort, à ce royaume où ceux qu’elle aimait -attendaient l’éveil.</p> - -<p>Un soir de la mi-novembre, elle fit atteler le mulet. Conduite par -Jacquier, la voiture eut bientôt fait d’atteindre Bonnal et de s’arrêter -à la porte de M. Vantaud, notaire de campagne, qui gardait dans ses -archives les actes de la famille Lautier. Elle portait, dans un sac à -main, un testament en bonne et due forme où elle faisait de Simon, -lorsqu’il aurait atteint sa majorité, son légataire universel, avec la -condition expresse que le domaine des Ages ne pourrait être vendu.</p> - -<p>M. Vantaud, petit homme aux cheveux blanchis, plein de courtoisie et de -bonhomie rustique, invita Claire à se reposer au salon, mais elle avait -hâte de revenir aux Ages. Jacquier l’attendait sur le seuil, les rênes -en main. Elle prit place dans la carriole. Comme il était quatre heures -du<span class="pagenum"><a id="page_212">{212}</a></span> soir, les enfants qui habitaient loin du bourg sortaient de l’école. -Claire appela Simon. Il monta sur le banc, tout près d’elle. Il se mit à -parler des travaux et des jeux de sa classe. Maintenant ses camarades -étaient bien gentils et ne le faisaient plus souffrir. La voiture gagna -au trot le pont de Chanaud. Claire écoutait l’enfant et s’appuyait un -peu sur lui.</p> - -<p>—Parle, toi aussi, demanda Simon, tandis que le mulet soufflait dans la -côte.</p> - -<p>Il tombait une bruine qui vernissait les feuilles mortes. Il y avait à -l’Ouest des troupes de nuages noirs qui attendaient que le vent se levât -pour reprendre leur marche monotone. C’était le temps de la chasse -volante et du cavalier ténébreux, dont on parle autour des cheminées, au -temps des veillées. On entendait vers la mi-nuit un ronflement de -naseaux et le battement sourd des sabots qui brillaient quand la lune -paraissait.</p> - -<p>La voiture entra dans la cour, et Jean<span class="pagenum"><a id="page_213">{213}</a></span>nette présenta à Claire une -lettre que le facteur avait portée aux Ages, pendant son absence. Elle -eut à peine besoin de regarder l’adresse. Simon alla faire ses devoirs -sur la table de la cuisine. Elle savait bien ce que lui apportait cette -enveloppe. Elle lut d’un trait toute la lettre. Louise Lautier -arriverait aux Ages après-demain 20 novembre, et, cette fois, elle -emmènerait Simon à Paris. Claire se roidit; plusieurs fois, elle -murmura:</p> - -<p>—Viens à mon secours, mon frère. Que je sois courageuse comme toi.</p> - -<p>Puis, le visage calme, elle s’approcha de Simon qui penchait sa tête en -écrivant, et dit, sans une brisure dans la voix:</p> - -<p>—C’est la dernière fois que tu travailleras ici. Ta maman va venir et -te conduira avec elle à Paris. Tu feras un grand voyage, mais tu ne -m’oublieras pas. Je garderai ce cahier où tu écris.</p> - -<p>Simon revit par le souvenir sa mère si belle, si gracieuse, comme si -elle était<span class="pagenum"><a id="page_214">{214}</a></span> déjà près de lui. Il leva vers Claire son front où -s’ébouriffaient ses cheveux blonds.</p> - -<p>—Il faudra que tu viennes avec nous.</p> - -<p>—Je serai toujours avec toi, mon petit. Ne travaille pas ce soir. Je -ferai prévenir M. Salvat que tu quittes l’école. Moi, je garde ces -livres, ces cahiers. On t’en achètera d’autres là-bas. Tu veux bien me -les donner? Va te chauffer au coin du feu. Tu n’auras pas un feu comme -celui-là, là-bas.</p> - -<p>Il noua ses bras au cou de sa tante:</p> - -<p>—Laisse-moi, Simon. Je n’ai pas enlevé mon chapeau. Je vais revenir.</p> - -<p>Elle alla dans sa chambre, d’un pas lourd, comme si elle saignait en -dedans.</p> - -<p>Puis, de ses mains qui tremblaient, elle chercha dans la commode la -boîte où était enfermée la photographie jaunie de Jacques Renaud, celui -qu’elle n’avait pu aimer sur la terre et qui était parti plus loin que -les collines de ce pays, très loin, dans le ciel. Elle y glissa les -livres et les<span class="pagenum"><a id="page_215">{215}</a></span> cahiers de Simon. Cela fait, elle se tourna vers le -portrait du capitaine Lautier, silencieuse, la figure brûlante et sans -larmes, comme si elle attendait une réponse qui arrivait dans l’ombre, à -travers des espaces sacrés.<span class="pagenum"><a id="page_216">{216}</a></span></p> - -<h2><a id="XXIII"></a>XXIII</h2> - -<p>Le 20 novembre, dès le point du jour, Claire éveilla Simon. Il revêtit -son habit des jours de fête que, la veille, elle avait repassé. Dans la -pochette de la veste, elle glissa un mouchoir de fine toile. Elle posa -sur la chère petite tête le béret de drap. Jacquier attela le mulet et -il releva la capote, car le temps était à la pluie. Il poussait des -jurons étouffés et il avait l’air de mâcher quelque chose de bien amer. -Quand tout fut prêt, Simon vint s’asseoir sur le banc. Il ne disait -rien, encore tout ensommeillé, partagé entre l’attrait si fort de -l’inconnu et ce grand regret qui rôdait autour de la maison. Jacquier -monta dans la voiture. Claire se tenait sur le pas de la<span class="pagenum"><a id="page_217">{217}</a></span> porte; le vent -pluvieux mouillait sa figure pâlie, ses cheveux gris, sans qu’elle parût -s’en soucier. Soudain elle courut chercher une couverture et recommanda -à Jacquier d’en bien couvrir Simon.</p> - -<p>La voiture se mit en marche, dans le jour qui se levait; Claire se hâta -de rentrer dans la salle. Elle s’étonnait de se sentir plus forte. Aidée -de Jeannette et de la petite servante, elle prépara les déjeuners, -apprêta le lit dans la chambre où Louise coucherait avec Simon. Elle mit -tout en ordre comme si elle allait recevoir un hôte extraordinaire. Elle -frotta d’un chiffon de laine les armoires de cerisier, l’horloge qui -marquait des minutes dont le battement scandait tant de mystère. Sur la -table, elle étendit une nappe blanche fleurant la lavande. Elle y posa -de belles tasses de Limoges pour y verser le chocolat au lait, car -Louise Lautier n’aimait guère la soupe. Là, elle partagerait, pour la -dernière fois peut-être, le pain des<span class="pagenum"><a id="page_218">{218}</a></span> Ages avec l’enfant. Les moindres -choses prenaient une gravité, un poids nouveau, comme si elles -rendaient, en ce moment, tant de vie secrète qui les avait pénétrées en -silence, depuis des années.</p> - -<p>Jeannette malmenait ses casseroles et grondait, entre ses lèvres -bridées, des mots confus.</p> - -<p>—Chaque soir, jusqu’à ce que Louise parte avec Simon, dit Claire, il -faudra que tu prépares de l’eau chaude pour les boules de grès. Cette -maison est froide.</p> - -<p>Elle s’aperçut que les cuivres de la batterie étaient enfumés; elle -demanda à la servante de les frotter pour qu’ils reluisent bien: ce -serait plus gai au regard. Ayant veillé à ce que la maison parût dans un -état de propreté parfaite, elle vint s’asseoir près du feu, sur une -chaise basse. Elle pria Jeannette de bourrer les landiers de ces fagots -et de ces souches qui font des brasiers. Elle ramena sur ses épaules son -fichu de laine et tendit ses mains vers la<span class="pagenum"><a id="page_219">{219}</a></span> flamme. Tant-Belle se coucha -près d’elle.</p> - -<p>Il y avait dans la salle un silence comme de quelqu’un qui retient son -souffle et qui attend. Avant de sonner neuf coups, l’horloge fit -entendre un craquement, égrena l’heure et reprit dans une paix profonde -sa course réglée. Claire considérait le feu qui perçait le bois de ses -vrilles et qui, de temps à autre, faisait des virgules de couleur. En ce -moment, elle ne pensait à rien, étourdie.</p> - -<p>Soudain, elle entendit la voiture qui tournait dans la cour, le rire de -Louise Lautier et les paroles joyeuses de Simon. Alors elle se leva, -vint sur le seuil, pleine de ce courage qui avait porté là-bas son frère -le capitaine au-devant de la mort sanglante. Elle murmura des mots -d’accueil et montra une figure paisible. Louise la tint embrassée, puis, -se reculant, elle s’écria:</p> - -<p>—Ah! comme vous avez changé. Vous avez fait une maladie.<span class="pagenum"><a id="page_220">{220}</a></span></p> - -<p>Claire secoua la tête et regarda celle qui entrait en tenant Simon par -la main, une belle femme avec le même visage brillant, les mêmes grands -yeux doux et ce parfum que le vent aigre ne pouvait dissiper.</p> - -<p>Jacquier apporta des bagages et deux valises de cuir. Claire les fit -déposer dans la chambre. Comme Louise étreignait Simon et le couvrait de -caresses, elle dit:</p> - -<p>—Je vous laisse tous les deux un moment. Je vais servir le déjeuner.</p> - -<p>Louise et Simon mangèrent de bon appétit. Claire se tenait près d’eux, -debout. Comme ils lui prêtaient peu d’attention, elle s’en alla sans -bruit et resta quelque temps dans la grange. Simon ne cessait d’admirer -sa mère; l’enchantement, qui l’avait déjà saisi, recommençait. Louise -s’émerveilla devant le grand feu de bois et elle fit glisser son manteau -sur ses épaules mi-découvertes. Elle prit Simon sur ses genoux.<span class="pagenum"><a id="page_221">{221}</a></span></p> - -<p>—Tu ne me quitteras plus. Tu verras comme tout est beau et facile, -là-bas.</p> - -<p>Alors il se pencha à son oreille:</p> - -<p>—Il faudrait emmener avec nous maman Claire.</p> - -<p>Louise devint pensive:</p> - -<p>—Je le veux bien, Simon, si elle le veut elle-même...</p> - -<p>Claire rentra dans la salle: elle tenait ses mains croisées sur sa -poitrine. Simon s’élança vers elle, mais elle le repoussa doucement.</p> - -<p>Louise, à présent, parlait de la vie qu’elle allait mener avec l’enfant. -Ils habiteraient dans un appartement de la plaine Monceau; ils y -trouveraient le confort. On avait tout prévu: éclairage, ameublement, -chauffage, tentures aux couleurs choisies et jusqu’à la voiture pour les -promenades. Simon vit luire, au cou de Louise, un collier dont les -grains se perdaient sous le corsage.</p> - -<p>—C’est un collier de perles. Il est su<span class="pagenum"><a id="page_222">{222}</a></span>perbe. Il vaut bien une grande -terre avec une grande maison. Regardez-le, Claire.</p> - -<p>Tout à coup elle se leva et vint dans la chambre. Elle avait à peine eu -le temps d’enlever son chapeau de voyage. Elle demanda de l’eau chaude. -Après une heure, elle parut dans la salle; elle avait changé de robe, et -l’étoffe était coupée à souhait pour exalter la ligne admirable de ses -épaules et de ses bras demi-nus. Son visage avait l’air d’une chose -précieuse, vivifié par les yeux éclatants. Simon la trouvait si belle -qu’il était pris de timidité. Elle l’embrassa comme pour lui montrer -qu’elle n’était pas un être de féerie.</p> - -<p>Jeannette, qui n’avait pas desserré les lèvres, apprêtait le repas de -midi et elle faisait un hachis pour relever une gibelotte. Louise, qui -semblait offensée par ces odeurs de cuisine, se tourna vers Claire et -lui demanda si elle pouvait s’entretenir avec elle. Simon resterait -auprès de Jean<span class="pagenum"><a id="page_223">{223}</a></span>nette. Claire fit un signe de tête et vint avec Louise -dans la chambre.</p> - -<p>Louise Lautier ouvrit une de ses valises et elle en retira une robe de -soie noire.</p> - -<p>—J’ai apporté cela pour vous.</p> - -<p>—La couleur est bien choisie; c’est celle que j’aime. Je vous remercie.</p> - -<p>—Je vous ai tenue au courant de ce qui arrivait, dans ma dernière -lettre. J’ai hésité longtemps à me remarier; je ne pouvais, cette fois, -refuser; il y va de l’avenir de Simon et du mien. Celui que je vais -épouser est très riche et il m’aime beaucoup.</p> - -<p>—Et vous le connaissez depuis longtemps, dit Claire. Peut-être -vaudrait-il mieux ne pas parler de cela, ici, où l’âme de mon cher frère -est toujours présente.</p> - -<p>Il y eut un silence où passait la rumeur des arbres battus par le vent -pluvieux de ce mois des morts. Claire se tenait debout, appuyée sur la -commode où était posé le portrait du capitaine Lautier. Louise<span class="pagenum"><a id="page_224">{224}</a></span> voulut -parler avec précipitation, tout d’un élan, puis elle pâlit, se maîtrisa:</p> - -<p>—Après-demain, je partirai avec Simon. Quand vous voudrez le voir, vous -le pourrez. Je sais qu’il est plus à vous qu’à moi-même. Il y a quelque -chose qui vaut plus que le sang, je le comprends à cette heure.</p> - -<p>Claire, à mi-voix, parla de l’enfant et de ces années qui avaient coulé -si vite, tandis qu’elle l’élevait et ne cessait de le protéger.</p> - -<p>—Aujourd’hui, je vous rends celui qui est à vous, mais, en l’emmenant -au loin, vous m’emporterez aussi. Je vous le rends, ce petit, aussi pur -que le jour où je suis venue le chercher. Je ne puis pas dire tout ce -qui se passe en moi, en ce moment. Et je vous aime, vous qui êtes si -loin de moi, parce que vous m’avez confié le plus beau trésor de ce -monde. Sans cela, je n’aurais été qu’une pauvre femme.</p> - -<p>Louise Lautier sentait que les fameuses<span class="pagenum"><a id="page_225">{225}</a></span> richesses et ce qu’on appelle -les plaisirs étaient choses bien fragiles. Il y avait un grand trouble -dans son cœur, mais elle ne voulait pas livrer le combat. Elle éloigna -en hâte cette amertume qui donne l’appétit de Dieu. Elle devint enjouée, -souriante. La robe de soie noire était étendue sur le lit, comme l’image -d’une sombre vanité sans corps et sans vie. Louise comprenait que Claire -ne voudrait jamais la porter et elle voyait avec inquiétude la lueur -étrange qui marquait les yeux de sa belle-sœur. A Paris, elle avait eu -la pensée de dédommager Claire de tant de soins donnés à l’enfant. Elle -glissa ses mains dans un sac de cuir gaufré, mais la liasse de billets, -qu’elle voulait donner, lui brûlait maintenant les doigts.<span class="pagenum"><a id="page_226">{226}</a></span></p> - -<h2><a id="XXIV"></a>XXIV</h2> - -<p>Le soir de l’arrivée de Louise, Claire Lautier prépara son lit dans une -chambre qui n’était jamais habitée. Peu de temps avant sa mort, le -capitaine Lautier y avait couché deux nuits, le temps d’une brève -permission. Jeannette alluma du feu afin de combattre l’humidité de la -saison. Claire veilla tard dans la nuit. Près d’elle, le linge et les -vêtements de Simon étaient entassés. Elle les tria avec soin; il y avait -des bonnets d’enfant dont elle coiffait un moment son poing fermé. Elle -les approchait de ses yeux et la blancheur du berceau remontait dans son -cœur, le remuait de ses balancements. Puis, c’étaient des robes courtes -comme en peuvent porter<span class="pagenum"><a id="page_227">{227}</a></span> de grandes poupées, maintes choses brodées, à -peine usées, l’enfance étant un effleurement. Tout cela, dans le -silence, prenait la couleur des jours qui ne reviendraient plus.</p> - -<p>Elle plia dans une malle d’osier les vêtements que Simon pouvait encore -porter. Sous la lampe, elle fit quelques reprises. Le linge était blanc -et fin, les habits sans taches, dans leurs plis. Quand elle eut tout -rangé, avec les gestes lents du suprême amour, elle plaça près du -couvercle les jouets que Simon avait taillés dans le bois, la charrette, -les bœufs articulés, des sifflets creusés dans une branchette de -châtaignier. Elle referma la malle; ses yeux se voilaient; ils n’étaient -plus tournés que vers une blessure qui saignait tout au fond d’elle, -dans l’ombre. Une grande force la tenait en éveil. Elle murmura, ayant -prié un moment, et ne pouvant encore se coucher:</p> - -<p>—Laisseras-tu faire cela, mon frère?<span class="pagenum"><a id="page_228">{228}</a></span> Que ton enfant vive près de cet -homme? Écoute-moi. Tu es là. J’avais ma vie... Je l’ai donnée, mais je -donnerais mon dernier soupir pour que cela n’arrivât pas.</p> - -<p>Minuit sonna. On entendait le tournoiement de la pluie sous le vent -d’Ouest. Claire ouvrit la porte avec une immense espérance, et, dans le -couloir, où coulait le rayon faible de la lampe, elle appela:</p> - -<p>—Mon frère, mon frère...</p> - -<p>Il lui parut qu’un souffle l’avait touchée.</p> - -<p>Elle se coucha et ne s’endormit qu’au petit jour. Quand elle s’éveilla, -le vent ne s’était pas apaisé, mais il venait maintenant du Nord et il -écrasait contre les vitres de la fenêtre des grêlons et une sorte de -neige pourrie. Claire se leva et s’habilla en hâte.</p> - -<p>Dans la salle, Simon se chauffait près du feu et Louise apprêtait le -déjeuner<span class="pagenum"><a id="page_229">{229}</a></span> du matin. Elle avait revêtu une sorte de peignoir qui faisait -s’écarquiller les yeux de Jacquier. Il ne put se tenir de grogner:</p> - -<p>—Les belettes ne vous mordront pas.</p> - -<p>Sans comprendre le sens de ces paroles, elle se mit à rire de si bon -cœur qu’il fut gagné par cette gaieté. Elle lui avait donné dix francs -pour son tabac. Il ne voulait pas les prendre, mais Simon l’avait -supplié d’accepter. Il considérait Louise avec curiosité comme si un -grand oiseau des fées eût pénétré par une fenêtre entr’ouverte. Il -clignait de l’œil, près du lit de braises; la journée serait bonne, au -coin de ce feu, et il ne fallait pas penser à faire de la besogne -dehors, par ce temps.</p> - -<p>Claire, en entrant, vint la première embrasser Louise, ce qu’elle -n’avait jamais fait. Elle dit:</p> - -<p>—J’ai apprêté les habits et le linge de Simon.<span class="pagenum"><a id="page_230">{230}</a></span></p> - -<p>Elle ajouta, humblement, avec le pauvre espoir de le retenir aux Ages -quelques jours encore:</p> - -<p>—Il faudrait que je lui tricote un gilet bien chaud. Si vous voulez -rester ici une semaine, il pourra l’emporter.</p> - -<p>Louise haussa les épaules en souriant. Elle assura que l’enfant aurait -tous les vêtements qu’il désirerait.</p> - -<p>—Tout est prêt pour que je parte ce soir. Il le faut absolument. On -m’attend.</p> - -<p>Claire garda le silence, puis elle dit:</p> - -<p>—On attellera donc la voiture vers sept heures et demie du soir, à la -nuit. Le train qui va à Limoges part à huit heures quarante. Il fera -froid, mais vous aurez des couvertures. Jacquier vous conduira.</p> - -<p>Elle regardait Simon à la dérobée; elle devinait que Louise l’avait -enchanté par maints récits de la ville. Elle voyait bien qu’il était -partagé entre le chagrin et la joie. Elle aurait voulu dire des paroles<span class="pagenum"><a id="page_231">{231}</a></span> -gentilles et sourire pour qu’il gardât une image d’elle plus aimable; -mais elle prit le parti de s’isoler. Elle s’excusa en donnant pour -prétexte qu’elle devait ranger du linge qui s’abîmait dans les armoires.</p> - -<p>Toute la matinée, Simon resta près de Louise; vers midi, il la quitta un -moment. Que faisait Claire, là-haut, toute seule? Il était pris de -curiosité. Il monta l’escalier sans bruit et, à travers les ais -disjoints, il aperçut Claire qui sortait d’une petite malle ses -vêtements, son linge, les pliait et les repliait. Il se tenait immobile, -le souffle coupé, et il regardait ardemment cette femme si chère qui -faisait ces humbles gestes où il devinait tant d’âme. Elle replaça -lentement ces habits qu’il reconnaissait pour les avoir portés tel jour, -en telle circonstance, et ces gilets qu’elle avait tant de fois fait -chauffer devant le feu, quand il revenait de classe. Elle referma le -couvercle de la malle, et, à<span class="pagenum"><a id="page_232">{232}</a></span> genoux sur le plancher, elle y étendait -ses bras comme pour garder le mouvement d’une protection et d’une -caresse infinies.</p> - -<p>Elle tourna sa figure creusée vers la porte, comme si elle devinait la -présence de Simon. Alors, au moment où il allait entrer dans la chambre, -un grand mystère vint le repousser et il descendit l’escalier en -étouffant le bruit de son pas.</p> - -<p>A midi, Claire parut dans la salle et Simon la regardait, tout étonné, -car elle avait changé de visage. Il ne voyait pas de tristesse en ses -yeux, mais une lumière de paix. Après le repas, elle dit à Louise:</p> - -<p>—J’ai fait de mon mieux pour élever votre enfant.</p> - -<p>Elle lui posa des questions sur l’histoire et la géographie qu’ils -avaient étudiées ensemble. Il ne faisait guère de fautes dans les -dictées et il savait compter à merveille. Louise l’interrogea; comme il -ré<span class="pagenum"><a id="page_233">{233}</a></span>pondait, en hâte, sûr de lui, elle s’écria:</p> - -<p>—Tu en sais plus long que moi. Aujourd’hui, Simon, il n’est pas besoin -d’être savant, quand on a de l’argent. La vie est courte, il faut se -distraire. Il y a la musique, les danses, les fleurs, les bons repas. -Quand tu seras plus grand, on te trouvera un emploi où tu gagneras -beaucoup sans te fatiguer. Tu prendras des leçons de danse. C’est beau -de danser; on oublie les petites peines. On glisse sur un miroir où on -ne voit plus que de la joie. Tout devient facile. C’est là que vivent -les fées dont Claire t’a parlé. Elles ont quitté ce pays.</p> - -<p>Claire eut envie de crier: «Ne l’écoute pas, Simon. Elle te perdra avec -elle!» Elle aurait voulu emporter l’enfant et s’enfuir. Une douleur -extrême l’immobilisait; le cri, qui ne s’échappait pas de sa bouche, ne -cessait de retentir en elle. Tout le soir, elle s’assit au coin du feu -et elle répondait à peine aux questions de Louise.<span class="pagenum"><a id="page_234">{234}</a></span> Jeannette apprêta le -repas. La pluie tomba; le vent sifflait dans une pluie glacée.</p> - -<p>Louise et Simon mangèrent à la hâte; l’heure était avancée. Claire prit -place avec eux à table et ne toucha guère aux mets qui étaient servis. -Quelque chose lui dévorait le cœur en silence.</p> - -<p>Louise alla prendre son manteau de voyage. Jacquier sortit pour atteler. -Il grogna:</p> - -<p>—On ne mettrait pas un chien dehors.</p> - -<p>Claire s’appuyait sur le vaisselier; elle caressait de la main le front -de Simon, sans pouvoir parler.</p> - -<p>—Tu viendras avec nous, maman Claire?</p> - -<p>Il avait envie de pleurer; Louise embrassa Claire Lautier:</p> - -<p>—Si vous ne pouvez quitter les Ages, c’est nous qui viendrons vous voir -au printemps, sans faute.</p> - -<p>—Je vous remercie, dit Claire.<span class="pagenum"><a id="page_235">{235}</a></span></p> - -<p>Alors Louise la considéra avec attention; pour la première fois, dans un -éclair, le cœur profond de cette femme lui apparut. Elle fut prise d’une -sorte d’effroi, ouvrit la porte. Jacquier avait allumé la lanterne de la -voiture et rabattu la capote. Il alla chercher la malle de Simon; il la -chargea à l’arrière, près des valises de cuir, et il grondait:</p> - -<p>—Pourquoi s’en va-t-il? C’est bien malheureux.</p> - -<p>Claire s’appuyait toujours sur le vaisselier; elle vit Simon et Louise -monter dans la voiture qui était arrêtée près de la porte. La pluie, -mêlée de glace, s’écrasait sur la pierre du seuil. Claire entendit -Louise et l’enfant qui criaient: «Au revoir!» Elle voulut répondre, mais -un tremblement de tout son corps l’agita et elle avait les dents -serrées.</p> - -<p>La voiture tourna dans la cour et s’en alla. Jeannette, qui avait voulu -embrasser une dernière fois Simon, rentra et, voyant<span class="pagenum"><a id="page_236">{236}</a></span> que sa maîtresse -semblait prise d’un grand froid, elle jeta des bûches dans le feu pour -qu’elle vînt se chauffer.</p> - -<p>A ce moment, Claire ouvrit la porte que Jeannette avait fermée. Comme la -servante la prenait par le bras en criant que c’était folie de rester -là, par ce temps, elle la repoussa avec violence. Dans les -demi-ténèbres, une flamme tournait devant ses yeux fixes. Elle se mit à -pleurer en silence, et nul sanglot ne la secouait. Elle prêtait -l’oreille, cherchant à entendre le bruit de la voiture qui s’éloignait, -mais la rumeur du vent et celle de l’eau ne cessaient de gronder. -Quelque temps encore elle resta ainsi, et ses regards suivaient l’enfant -qui s’éloignait dans la nuit. Puis son cœur emplit toute sa poitrine, -monta dans sa gorge, l’embrasa; il n’y eut plus en elle qu’un grand -battement. Tout à coup elle se rua au dehors, courut dans le chemin, -pleine de feu, acharnée; elle ne sentait pas la pluie glacée qui -traversait<span class="pagenum"><a id="page_237">{237}</a></span> ses vêtements. Une sorte de neige fondue se mêlait à la -sueur qui roulait sur son visage. Comme elle atteignait le pont de -Chanaud, elle tomba, se releva, reprit sa course et elle criait, -haletante, dans le vent:</p> - -<p>—Simon! Simon!</p> - -<p>Maintenant la côte devenait roide; au loin, Claire aperçut la lanterne -de la voiture. Ses jambes ne pouvaient plus la porter, elle fit un -effort surhumain, poussa un long cri; puis elle se mit à tourner sur la -route et vint s’abattre dans le fossé.</p> - -<p>Jacquier entendit ce dernier appel, et il rebroussa chemin, devinant un -malheur. Jeannette arriva en hâte et elle gémissait:</p> - -<p>—Elle s’est glacé le sang!</p> - -<p>Elle promena sur la route la lueur de sa lanterne.</p> - -<p>—Ha! pleura-t-elle, venez vite, Jacquier! La pauvre, elle est là, sa -figure<span class="pagenum"><a id="page_238">{238}</a></span> dans les ronces, comme un Jésus sur la croix.</p> - -<p>Il laissa les rênes aux mains de Louise qui était muette de -saisissement. Simon criait:</p> - -<p>—Maman Claire, elle s’est fait mal!</p> - -<p>Jacquier prit Claire à bras-le-corps et parvint à la mettre debout. Il -sortait de sa poitrine un souffle rauque; elle faisait de vains efforts -pour parler. Jeannette maintenait le mulet par la bride. Louise et Simon -descendirent de la voiture. Jacquier, à grand’peine, hissa Claire sous -la capote et l’entoura de couvertures.</p> - -<p>—Il faut revenir aux Ages, dit Louise.</p> - -<p>Elle conduisait par la main Simon qui pleurait. Le vent soufflait avec -âpreté et l’on pouvait voir la route qui tournait dans une vapeur -cendrée. Jeannette et Jacquier se taisaient; l’attelage allait bon pas, -et, parfois, on entendait Claire qui claquait des dents.</p> - -<p>—Il faut se hâter, s’écria Louise.<span class="pagenum"><a id="page_239">{239}</a></span></p> - -<p>Il semblait que ce retour ne s’achèverait jamais. Simon demanda, -suffoqué de grand chagrin:</p> - -<p>—Maman Claire, parle-moi.</p> - -<p>Un murmure lui répondit:</p> - -<p>—Ce n’est rien, petit. Là-haut je me réchaufferai.</p> - -<p>Pluie et neige avaient cessé. Dans le silence, des arbres -tressaillaient, faisant pleuvoir une brusque averse sur les feuilles -mortes, un bruit étrange de fantômes qui s’ébrouaient.</p> - -<p>L’attelage atteignit le sommet de la vallée, entra dans la cour. -Précipitamment Louise et Jacquier aidèrent Claire à descendre de la -voiture. La porte s’ouvrit et le feu de la cheminée les éclaira. Alors, -à la lumière de la lampe que la servante élevait, Claire montra sa -figure maculée de boue et de sang. Elle regardait avec des yeux qui -brûlaient. Elle serrait les dents pour les empêcher de claquer, et des -muscles bougeaient dans ses joues creuses.<span class="pagenum"><a id="page_240">{240}</a></span> Jeannette vint la laver, -elle se laissa faire comme une enfant. En hâte on la changea de linge, -pendant que Louise et Simon apprêtaient le lit, dont on bassina les -draps. Quand elle fut couchée, son visage s’empourpra. Elle demanda des -oreillers, elle étouffait; ses regards devenaient fixes. Puis elle ferma -les paupières et sembla dormir. Louise s’assit près d’elle; à voix -basse, elle tâchait de consoler Simon en lui assurant que demain Claire -serait guérie. Elle lui demanda d’être bien sage; ce soir, il coucherait -dans un des lits de la salle.</p> - -<p>Elle resta seule près de Claire, qui respirait avec peine. Jacquier, -ayant dételé le mulet, vint dans la chambre; il pencha un moment sa tête -lourde sur sa maîtresse:</p> - -<p>—Pauvre, grondait-il, ça devait arriver. Je le savais bien... Pauvre, -elle a tout donné, elle n’a plus rien, pauvre!</p> - -<p>Jeannette apporta un bol de tisane très<span class="pagenum"><a id="page_241">{241}</a></span> chaude mêlée de rhum; elle -appela Claire doucement, mais elle ne put faire couler une goutte de -liquide entre les dents serrées.</p> - -<p>—Attendons, dit-elle. Faut la laisser reposer.</p> - -<p>—Je resterai ici pour veiller, dit Louise. Je ne la quitterai pas -qu’elle ne soit guérie. Jeannette, occupez-vous de Simon.</p> - -<p>Elle prononça ces mots avec tant de force secrète que Jacquier et -Jeannette s’en allèrent. Elle demeura seule, accoudée. Il n’y avait plus -dans la chambre que les reflets du foyer. Sur la commode, au milieu des -ombres, Louise considéra le portrait du capitaine Lautier. Une sorte de -voile se déchirait en elle, sans bruit. Dans le silence, elle frissonna; -un poids nouveau pesait sur elle, et elle se souvenait.</p> - -<p>Claire s’agita; parfois une toux la secouait; elle se plaignait -faiblement. Louise, qui avait approché du feu la tisane, se leva et la -versa dans un bol qu’elle pré<span class="pagenum"><a id="page_242">{242}</a></span>senta aux lèvres violacées et sèches. Le -délire saisit Claire Lautier.</p> - -<p>—Que le petit n’approche pas de cet homme... Ce serait crime... Louise, -il faut bien ouvrir les yeux... Moi, je ne compte pas, mais l’enfant... -Veillez-y. Il ne sait pas, lui. Mon frère qui était si grand... Il y -avait autre chose qu’une balle dans son pauvre corps... Personne ne l’a -su que lui... et moi...</p> - -<p>Ces mots, hachés par la fièvre, frappaient Louise. En elle le cœur se -fondait et se renouvelait en des profondeurs. Elle s’approcha du feu, -elle tremblait, et ce n’était pas de froid. Elle se retournait et -voyait, enfouie dans les oreillers, la figure brûlante de Claire. Peu à -peu, des sueurs y coulèrent, comme si elles naissaient du front et des -cheveux gris. Louise vint de nouveau s’asseoir au chevet. Elle essuyait -de temps à autre, avec une grande douceur, les traits tirés, ravagés. -Elle aurait voulu l’appeler, comme Simon:<span class="pagenum"><a id="page_243">{243}</a></span></p> - -<p>—Maman Claire...</p> - -<p>Un grand silence était en elle, une attente mystérieuse. Avant le lever -du jour, elle réveilla Jeannette; Jacquier était déjà debout. Elle lui -demanda d’aller en hâte à Bonnal chercher le médecin. Il courut atteler -le mulet et il partit dans la nuit. Elle reprit sa veille au chevet du -lit. Au bout d’une heure environ elle entendit arriver une automobile. -M. Vardier entra; Louise l’introduisit dans la chambre. Ayant examiné -Claire qui était sans connaissance, dans le feu d’une fièvre dévorante, -il ne cacha pas son inquiétude. Il était en présence d’une pneumonie -double. Il donna lui-même les premiers soins. Il avait apporté des -ventouses et les remèdes habituels.</p> - -<p>—Voyez-vous, dit-il à Louise, Mlle Lautier était depuis longtemps minée -par une sorte d’anémie. Ce mal, qui est grave, d’autres plus fortes -pourraient le surmonter.<span class="pagenum"><a id="page_244">{244}</a></span></p> - -<p>Il ne cacha pas sa tristesse. Il fit quelques recommandations, puis il -s’en alla en disant:</p> - -<p>—Elle est en danger. Vous pouvez prévenir M. l’abbé Remier. Je -reviendrai dans l’après-midi.</p> - -<p>Le jour se levait sur la vallée.<span class="pagenum"><a id="page_246">{246}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_245">{245}</a></span></p> - -<h2><a id="XXV"></a>XXV</h2> - -<p>Les volets de la fenêtre restèrent fermés. Claire gardait les yeux clos, -sa respiration devenait plus rauque, mais elle ne se plaignait pas. Dans -la lueur de la veilleuse et du feu, Louise n’avait pas quitté le chevet. -Il lui semblait qu’elle vivait dans un autre monde. De temps à autre, -elle versait entre les lèvres de Claire une cuillerée de potion, avec la -pensée d’accomplir des gestes inutiles. La fièvre ne tombait pas; elle -s’éteindrait dans le cœur qui allait s’immobiliser.</p> - -<p>Jacquier entra, ayant enlevé ses sabots, de peur de faire du bruit. Il -se tint devant le lit, les mains croisées, la tête basse. Tout faisait -silence. On aurait dit que la<span class="pagenum"><a id="page_247">{247}</a></span> maison s’arrêtait de vivre et qu’une -chose immense était en marche.</p> - -<p>Jeannette porta à Louise un bol de bouillon, car elle n’avait rien mangé -depuis la veille. Puis Simon ouvrit doucement la porte et parut, -tremblant. Louise lui fit signe d’approcher. Il était saisi d’un -étonnement terrible. Il regardait maman Claire; il la reconnaissait à -peine, tant sa figure était empourprée, avec une bouche rentrée, des -yeux pleins d’ombre dont il voyait bouger le globe sous les paupières -fermées.</p> - -<p>Louise demanda à Jeannette d’éloigner l’enfant:</p> - -<p>—Elle se repose, Simon. Tu reviendras quand elle ira mieux.</p> - -<p>Il s’en alla, et, le cœur trop gros, il ne pouvait pas pleurer. Jacquier -sortit à son tour; il dénoua ses doigts pesants, et leva les bras dans -un souffle de vieille peur paysanne.</p> - -<p>Vers midi, M. Vardier revint. Ayant<span class="pagenum"><a id="page_248">{248}</a></span> ausculté la malade, il vit bien que -la pneumonie était infectieuse. Quelques degrés de fièvre encore, et -tout serait fini. Il s’en alla sans pouvoir prononcer une parole -d’espérance.</p> - -<p>Dans la soirée, Louise et Jeannette préparèrent la table où reposeraient -les saintes huiles. Claire avait ouvert les yeux; elle demanda que l’on -amenât Simon à son chevet. Il vint sans retard; elle tira des draps ses -mains en feu et l’enfant lui donna les siennes. Quelque temps, ils -restèrent ainsi, et Simon sentait qu’une grande ardeur courait en lui. -Il n’avait pas la force de parler, mais il regardait Claire avec tout -l’amour que pouvaient tenir ses yeux purs. Elle s’était tournée vers -lui, et elle versait sur sa tête la suprême lumière de ses regards. Ses -lèvres s’agitèrent; on ne percevait qu’un murmure que couvrait un -souffle haletant. Louise se pencha vers elle; elle entendit ces mots -étouffés:</p> - -<p>—Laissez cet homme. Vous avez ce<span class="pagenum"><a id="page_249">{249}</a></span> petit... Je vous le remets... Les -Ages seront à vous... Vous y resterez...</p> - -<p>Alors Louise, avec force, pour qu’elle emportât dans l’infini ses -paroles:</p> - -<p>—Claire Lautier, je vous le promets.</p> - -<p>Elle parut se détendre et elle referma les yeux en abandonnant les mains -de l’enfant.</p> - -<p>A ce moment, l’abbé Remier entra. Jeannette et la petite servante -s’agenouillèrent sur le plancher. Louise alluma deux bougies et plaça -près du crucifix le portrait du capitaine Lautier. Elle se mit à genoux -près de Simon. L’abbé dit les prières qui appellent la paix invincible; -il fit les onctions sur les yeux dont la lumière avait formé l’aube d’un -enfant et sur les bras qui tant de fois s’étaient ouverts pour découvrir -le cœur sans cesse donné. Puis il se recueillit et pria.</p> - -<p>Il se releva, bénit Louise et Simon; il les voyait rapprochés par un -trait que rien ne pouvait plus rompre.</p> - -<p>—Tant de souffrances ne seront point<span class="pagenum"><a id="page_250">{250}</a></span> perdues, murmura-t-il. Dieu les -compte. Je reviendrai ce soir pour donner le Pain de Vie à Mlle Lautier.</p> - -<p>Quand il fut parti, Louise ouvrit la commode et prit une sorte de voile -sombre dont Claire aimait à couvrir sa tête; elle l’étendit sur ses -cheveux. Jeannette emmena avec elle l’enfant. Il suivit docilement la -bonne femme qui gémissait et mordait un coin de son tablier pour -étouffer ses sanglots.</p> - -<p>Claire parut s’assoupir; son souffle devenait moins rude. Parfois elle -ouvrait les yeux et se tournait vers sa belle-sœur. Louise bouleversée -soupirait près d’elle:</p> - -<p>—Je ne vous quitterai plus.</p> - -<p>Elle regardait le portrait du capitaine Lautier et elle découvrait -confusément l’abîme de son péché; elle tremblait en murmurant: «Mon -Dieu... Mon Dieu...»</p> - -<p>Des heures passèrent. Entre les volets disjoints le jour pâlit et -s’effaça. Louise<span class="pagenum"><a id="page_251">{251}</a></span> étendit sur le lit un drap blanc pour recevoir Celui -qui est la lumière et la vie. Jacquier avait coupé des branches de houx -et de genièvre, afin de parer la chambre, selon la coutume.</p> - -<p>Vers les huit heures de relevée, la clochette de l’enfant de chœur -tinta. L’abbé Remier parut à la porte. Claire appuyait ses mains jointes -sur le drap et elle tendait la tête, toute brûlante de la soif de Dieu. -Elle communia. Louise, à genoux, murmurait: «Seigneur, je ne suis pas -digne...»</p> - -<p>Quand l’abbé eut quitté cette chambre où passait déjà le souffle -mystérieux qui détache l’âme, Claire garda ses doigts unis pour la -dernière prière.</p> - -<p>Louise se leva avec peine et recommanda à Jeannette d’empêcher l’enfant -d’entrer dans la chambre. Elle s’agenouilla de nouveau au chevet du lit.</p> - -<p>Claire fut prise d’un sursaut; elle appela avec force, tandis que ses -regards montaient:<span class="pagenum"><a id="page_252">{252}</a></span></p> - -<p>—Mon frère, mon frère...</p> - -<p>Sa bouche se détendit, un sourire l’éclaira. Et le voile de la paix -éternelle glissa sur le corps où le sang allait s’arrêter. Alors Louise -joignit les mains; l’âme quittait la vallée, après avoir fleuri en -secret, selon l’humilité et selon l’amour. Elle étouffa ses sanglots, au -chevet de la chère dépouille, près de celle qui avait sauvé son enfant -et qui la sauvait elle-même. Dans la pénombre, elle regardait avec feu -les mains bien-aimées, toujours vigilantes, et recevait le suprême -battement du cœur. Une sorte de foudre la déchira. Elle ne pouvait se -relever encore pour annoncer la funèbre nouvelle. Mais l’aurore qui ne -ment pas naissait dans le silence nocturne.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_253">{253}</a></span>  </p> - -<p class="fint">FIN<span class="pagenum"><a id="page_254">{254}</a></span></p> - -<p class="c"> -<i>Cet ouvrage a été achevé d’imprimer par</i><br> -<br> -<i>Plon-Nourrit et Cⁱᵉ,<br> -à Paris, le 18 juin 1926.</i><br></p> - -<hr> - -<p class="sans">DERNIÈRES PUBLICATIONS</p> - -<div class="blkqut"> -<p>Germaine ACREMANT</p> - -<p>La Sarrasine, <i>roman</i>.</p> - -<p>Comte Rodolphe APPONYI</p> - -<p>Vingt-cinq ans à Paris (1844-1852).</p> - -<p>Gabriel d’AUBARÈDE</p> - -<p>Le Jeune homme puéril, <i>roman</i>.</p> - -<p>F. AUSSARESSES et H. GAUTHIER-VILLARS</p> - -<p>La Vie privée d’un prince allemand au dix-septième siècle.</p> - -<p>Jean BALDE</p> - -<p>Le Goéland, <i>roman</i>.</p> - -<p>Florence L. BARCLAY</p> - -<p>* L’Auréole brisée, <i>roman</i>.</p> - -<p>René BENJAMIN</p> - -<p>La Prodigieuse vie d’Honoré de Balzac.</p> - -<p>Georges BERNANOS</p> - -<p>Sous le soleil de Satan, <i>roman</i>.</p> - -<p>Henry BORDEAUX</p> - -<p>Les Jeux dangereux, <i>roman</i>.</p> - -<p>Adolphe BOSCHOT</p> - -<p>Chez les musiciens (3ᵉ série.)</p> - -<p>Paul BOURGET</p> - -<p>Le Danseur mondain, <i>roman</i>.</p> - -<div class="blockquot"><p>Paul BOURGET—Gérard d’HOUVILLE—Henri DUVERNOIS—Pierre BENOIT.</p></div> - -<div class="blockquot"><p>Le Roman des Quatre. Micheline et l’Amour, <i>roman</i>.</p></div> - -<p>Gaston CHÉRAU</p> - -<p>Le Vent du destin, <i>nouvelles</i>.</p> - -<p>Georges CLEMENCEAU</p> - -<p>Démosthène.</p> - -<p>Virginie DEMONT-BRETON</p> - -<p>Les Maisons que j’ai connues.</p> - -<p>Jehanne D’ORLIAC</p> - -<p>Anne de Beaujeu, roi de France.</p> - -<p>Jean DUFOURT</p> - -<div class="blockquot"><p>Calixte ou l’introduction à la vie lyonnaise, <i>roman</i>.</p></div> - -<p>Ellen FOREST</p> - -<p>Yuki-San, <i>roman</i>.</p> - -<p>J. L. GASTON-PASTRE</p> - -<p>La Neuvième croisade, <i>roman</i>.</p> - -<p>Joseph GAUTHIER</p> - -<p>Petit Précis d’Histoire de l’ornement. II.</p> - -<p>James JOYCE</p> - -<p>Gens de Dublin, <i>nouvelles</i>.</p> - -<p>Pierre de LA GORCE</p> - -<p>La Restauration. Louis XVIII.</p> - -<p>Emile HENRIOT</p> - -<p>L’Enfant perdu, <i>roman</i>.</p> - -<p>LONGWORTH CHAMRUN</p> - -<p>Shakespeare acteur-poète.</p> - -<p>Jaime MIR</p> - -<p>Mémoires d’un condamné à mort.</p> - -<p>W. MONTGOMERY Mac GOVERN</p> - -<p>Mon Voyage secret à Lhassa.</p> - -<p>Pierre NOTHOMB</p> - -<p>Le Lion ailé, <i>roman</i>.</p> - -<p>Ferdinand OSSENDOWSKI</p> - -<p>De la présidence à la prison.</p> - -<p>Maurice PALÉOLOGUE</p> - -<p>Un grand réaliste—Cavour.</p> - -<p>Daniel PARÈGE</p> - -<p>Les Revenants. <i>Chroniques de l’ancienne marine.</i></p> - -<p>Raymond POINCARÉ</p> - -<p>Au service de la France, <i>souvenirs</i>. <i>2 vol.</i></p> - -<p>Carlo PRATI</p> - -<p>Papes et cardinaux dans la Rome moderne.</p> - -<p>Gaston RAGEOT</p> - -<p>La Vocation de Jean Douve, <i>roman</i>.</p> - -<p>Elissa RHAIS</p> - -<p>Le Mariage de Hanifa, <i>roman</i>.</p> - -<p>Jacques RIVIÈRE—Paul CLAUDEL</p> - -<p>Correspondance (1907-1914).</p> - -<p>SAINTE-BEUVE</p> - -<p>Mes poisons. <i>Cahiers intimes inédits.</i></p> - -<p>Isabelle SANDY</p> - -<p>Llivia ou les Cœurs tragiques, <i>roman</i>.</p> - -<p>STEFANINI</p> - -<p>Au Pays d’Antinéa.</p> - -<p>Antone TCHÉKHOV</p> - -<p>Récit d’un inconnu, <i>nouvelles</i>.</p> - -<p>J. et J. THARAUD</p> - -<p>Notre cher Péguy. <i>2 vol.</i></p> - -<p>Jean VIOLLIS</p> - -<p>* L’Oiseau bleu s’est endormi, <i>roman</i>.</p> -</div> - -<p class="fint">PARIS.—TYP. PLON-NOURRIT ET Cⁱᵉ, 8, RUE GARANCIÈRE—33547-1-12.</p> - -<hr class="full"> -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>PRODIGE DU CŒUR</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. 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