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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Sentiments - -Author: Auguste Gilbert de Voisins - -Release Date: December 23, 2022 [eBook #69618] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This book was produced from - scanned images of public domain material from the Google - Books project.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SENTIMENTS *** - - - - - - GILBERT DE VOISINS - - Sentiments - - Parmi les droits dont on a parlé dans ces derniers temps, il y - en a un qu’on a oublié,--à la démonstration duquel _tout le - monde_ est intéressé, le droit de se contredire. - - C. B. - - - PARIS - SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE - XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI - MCMV - - - - -DU MÊME AUTEUR - - -LA PETITE ANGOISSE, roman. - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: - -Quinze exemplaires sur papier de Hollande numérotés de 1 à 15. - -JUSTIFICATION DU TIRAGE: - -[Illustration] - - -Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y -compris la Suède et la Norvège. - - - - -A MADAME LA BARONNE - -E. VON WATZDORF - - - - -Il convient, aux instants où la mélancolie guette son homme, et, les -bras tendus, hésite encore au seuil de la chambre, il convient, afin -d’écarter le baiser de ses lèvres molles, de songer ardemment à l’azur; -et comme, dans ce crépuscule de mai, la rue semble avoir revêtu un deuil -de novembre, comme le livre que je lis est d’une médiocre saveur et que -le vent gémit au dehors en plaintes romantiques, de crainte que le -spleen n’accoure et ne me surprenne, j’évoque avec ferveur un plein air -de chez moi, un beau plein air de Provence, lumineux et bleu, où les -oliviers cagneux se dessèchent sous la poussière, tandis que grincent -incessamment mille cigales. - -C’est à la limite d’un village exquis. Dans la grande rue, il s’est -formé quelques groupes de causeurs. Des vieillards, à califourchon sur -leurs chaises, écoutent d’un air grave les discours que tiennent trois -femmes vociférantes, debout pour mieux gesticuler. Ils hochent la tête, -puis se parvient confidentiellement à l’oreille. - -Plus loin, je vois, sur le bord d’une fenêtre, un vase en poterie -d’Aubagne, vert à ravir toute âme sensible. Il contient une fleur étique -et malheureuse, mais cette terre vernissée a le ton chaud des prairies à -l’instant de leurs plus grandes splendeurs. - -Je regarde avec reconnaissance, je passe et tombe dans une réunion de -jeunesses d’où fuse un long rire... Plus loin, ce sont des gamins qui -pleurent après une fatale partie de billes où des coups furent -échangés... Plus loin, je vois une sauterelle qui s’efforce de franchir -la chaussée poussiéreuse pour gagner le champ de ses pères... et, sur -tous ces êtres que leur tâche du moment passionne, qui se lamentent, -fuient, travaillent, s’exclament ou délibèrent, et sur le vase à -l’incomparable vernis, un soleil dur assène ses rayons. - -Soudain, à cet endroit où la route quitte le village pour conduire on ne -veut savoir où, deux enfants paraissent, frère et sœur, sans doute, -vêtus tous deux de couleurs joyeuses. Ils descendent par la -grand’rue.--La fille, un béret sur l’oreille, la taille serrée par une -ceinture rouge, chante à pleine voix en battant un petit tambour, durant -que le garçon presse à ses lèvres une flûte d’où jaillit un air pastoral -et vaguement élégiaque. Ils dépassent la sauterelle, les gamins -affligés, les vieillards attentifs aux discours des trois femmes, le pot -vert,--puis ils gagnent un bois d’oliviers où midi lance des flèches -d’or... - -C’est pour toi que j’ai composé mon paysage, couple musicien occupé de -ta seule musique et du seul rêve qu’elle faisait naître! mais, en te -regardant marcher devant tous ces villageois qui s’intéressaient à des -questions que j’ignore, il me sembla que défaillait parfois ou -s’amplifiait ta double mélodie, plus triste, plus pimpante ou plus -martiale, suivant le groupe que tu côtoyais. Ainsi, malgré ton -insouciance et ce joli petit air de dédain, je sus, en écoutant ta -chanson modulée, la part que tu prenais aux disputes, plaisirs et -accidents du village, puisque, aussi bien, chéris-tu ton clocher, ô -couple à l’allure élastique. - -En quelques traits, voilà le personnage qu’il me plairait tenir au cours -de ce livre. Relever, suivant l’heure, un événement, rappeler le -souvenir d’un ouvrage, même ancien, ou d’une pensée, fût-ce longtemps -après son échéance... laisser voir enfin que je m’y intéresse (et de -quelle façon, si vous le voulez bien,) par la manière dont je vous -donnerai mon sentiment sur autre chose. - -Peut-être devinerez-vous, à ma tristesse ou ma gaîté, que je fus ému par -le décès d’un grand homme ou le prodigieux éclat d’une étoile de -café-concert, mais, toujours, je laisserai aux spirituelles gazettes le -compte-rendu des faits divers.--De la critique?... Non pas! ou, si l’on -tient au mot, de la critique par subterfuges seulement. Des articles?... -des pages plutôt... et puis, pourquoi nommer cela? Si le livre vous -déplaît, au lieu de chercher à le définir, jetez-le. Quelle est donc -cette manie de classification! Un cadre est bientôt une prison. Une -façon de voir, une seule, donne de mauvais résultats. Je ne crois guère -aux jugements des cyclopes. Le relief n’est obtenu qu’à l’aide d’un -double regard. Changeons de point de vue au gré de cette fantaisie qui -est l’unique joie que nulle amertume n’altère, la fantaisie dont le -prestige m’a permis de chasser un spleen inconvenant et pâle qui voulait -m’éventer de son aile. - -Il faut se composer un petit musée d’images spirituelles que l’on -appelle à soi pour les heures d’ennui. Elles sont de bon secours. Les -jours de brume et de lassitude, elles donnent du ton à la vie, et, quand -nos contemporains deviennent par trop insupportables, un beau souvenir -interposé tempère ce que leur grossièreté ou leur mauvaise tenue -auraient d’excessif.--Le mirage d’un bois de pins, la chanson de deux -enfants, quelques oliviers où des rayons se jouent, suffisent à consoler -l’être le plus chagrin. - - - - -LES BELLES HISTOIRES DE RENÉ BOYLESVE - - -On ne saurait assez dire et l’on n’a pas assez dit, ce me semble, le -charme singulier et la particulière excellence des romans de René -Boylesve. Déjà, son œuvre présente un développement harmonieux, dessine -une arabesque depuis _le Médecin des Dames de Néans_ jusqu’au dernier -paru de ses livres. On aime à voir le talent évoluer ainsi, sans à-coup, -et passer du bon au meilleur, lentement, d’une façon qui est -satisfaisante pour l’esprit et comble ce désir inconscient de logique où -chacun de nous retrouve sa naissance latine.--D’ailleurs, les deux -vertus qui paraissent dominer le talent de René Boylesve accentuent -cette impression d’harmonie. Elles sont, je crois bien, la modération et -l’entêtement. Si ce dernier mot vous choque, nous le remplacerons par -«fermeté dans les desseins», mais «entêtement» me semble beaucoup plus -exact. - -Les influences que le talent de René Boylesve subit à ses débuts eurent -ceci de remarquable que, par une exceptionnelle faveur du ciel, elles -furent bienfaisantes.--Un poète, un romancier qui commence à se -développer est marqué, d’ordinaire, par la littérature de son temps, de -son heure, ou par une grande admiration pour un maître aux pieds duquel -il se jette. Malgré l’originalité qu’il pourra, plus tard, acquérir, ses -premières années d’artiste sont touchées comme les enfants le sont par -les maladies de leur âge. Les stigmates restent souvent, s’effacent -quelquefois, mais ont toujours paru.--Ceux de René Boylesve étaient de -qualité. - -Durant que, sur la jeunesse, régnait encore l’obscure et despotique -oligarchie des symboles, en place de fréquenter les cygnes, les lys, les -sardoines, les princesses maigres et leurs fervents, René Boylesve, par -une bizarre fantaisie, ou, plus simplement, à cause d’un penchant -naturel, se prit à entretenir commerce avec Montesquieu, avec Voltaire, -et avec cette exquise tribu d’écrivains mineurs du dix-huitième siècle -qui savaient conter et qui savaient sourire.--C’est leur main, je pense, -qui dirigea sa main lorsque, le démon aidant, il écrivit son premier -livre. Elle se retrouve encore le jour où l’idée lui vint de broder à -nouveau sur la trame dont Poggio Bracciolini s’était servi pour ses -_Bains de Bade_, et encore dans _la Leçon d’Amour_. - -A cette merveilleuse école de style et de narration, René Boylesve -apprit à parler juste et à conter aisément. C’était déjà beaucoup, mais -il y apprit encore autre chose de très supérieur, et c’est de ne prendre -sa plume que lorsqu’il avait quelque chose à dire, en un mot, de -n’écrire qu’après avoir pensé et non avant. Là, nous trouvons le -fondement même de sa méthode, méthode qu’il a mis une incroyable -obstination à appliquer sans défaillance, au mépris de tout engouement -passager, et là, nous trouvons aussi les raisons qui font de lui un -artiste modéré. L’homme qui n’écrit pas des pamphlets, mais bien du -roman, et qui tient à ce que sa phrase soit toujours _au point_, qu’elle -rende très précisément, sans halo ni bavures, le sens qu’il a voulu -qu’elle exprimât, se bride lui-même de trop près pour se permettre de -dangereux écarts et il voit trop le rapport des choses pour en grossir -certaines au détriment des autres. - -A coup sûr, sa grande originalité consiste à se rendre compte de ce -qu’est l’originalité véritable et ne tâcher d’atteindre qu’à -celle-là:--non point le ridicule effroi de ressembler à quelqu’un, mais -la volonté ferme et bien prise d’être, avant tout, soi-même. - -Ainsi armé, René Boylesve entreprit d’écrire. - -Bien qu’il ne soit guère possible de classer avec justice les fruits -d’un même arbre, à moins que l’on ne se contente de distinguer ceux qui -mûrirent au soleil de ceux qui le firent dans l’ombre, je tenterai de -séparer les romans italiens de René Boylesve d’avec ses romans -provinciaux. - -Dans _Sainte-Marie des Fleurs_ et _le Parfum des Iles Borromées_ le -lecteur collabore en quelque sorte par son éducation et ses souvenirs. A -l’aide de quelques touches simples, l’auteur a fixé des décors qui sont -déjà esthétiques en eux-mêmes. Ainsi, dans ces deux livres, le premier -charme qui nous touche nous le tirons de notre mémoire. Il nous -influence et nous voilà tout disposés à reconnaître le plus vif agrément -aux scènes d’amour qui se passent sous des arbres si beaux et si -célèbres. A talent égal et pour un lecteur du commun, «je t’aime» sera -toujours mieux en valeur dans une gondole que dans la rue de Chateaudun. - -C’est un procédé quelque peu différent que René Boylesve a adopté dans -ses romans provinciaux dont _la Becquée_ est, il me semble bien, le type -le plus complet. Il y conte des histoires qui appartiennent tellement à -leurs paysages, à leurs alentours, que l’on ne peut s’imaginer -l’anecdote située autre part que précisément en ce lieu. Le lecteur ne -collabore plus, il subit.--D’ailleurs, ce qu’on lui impose est -délicieux. - -_La Becquée_ est un livre tout doré par les blés et les soleils -couchants, vaporeux du fait des aubes et des crépuscules, et son ferme -dessein a des ombres d’une rare délicatesse.--Disons vite que les vingt -premières pages sont peut-être d’une lecture un peu malaisée et nous -aurons écarté toute critique. L’auteur a voulu présenter ses personnages -au cours de l’histoire qu’il raconte et sans que nous y prissions garde. -Son roman débute par un _événement_, et l’on éprouve quelque peine à -suivre un drame dont on connaît mal les acteurs. D’autre part, ces -acteurs, dépeints à l’instant où ils font leurs gestes essentiels et -disent, poussés par la nécessité, leurs paroles les plus significatives, -paraissent ensuite plus vivants et plus familiers. Déjà notre cœur est -pris. C’est ainsi que nous profitons d’un commencement aride. - -Au juste, _la Becquée_ est l’histoire d’une famille, dite par un enfant, -mais le narrateur n’est point encombrant, il ne nous raconte pas l’éveil -de son âme (dont nous n’avons que faire), il ne nous inflige pas ces -récits puérils et saugrenus où, sans se lasser, agonise et meurt le -petit chat. - -Le personnage principal, celui dont tout le monde parle, c’est Courance, -la terre qui nourrit et protège, Courance que Félicie Planté possède et -qu’elle représente humainement; Courance, avec ses six fermes reliées -par la route de Beaumont, avec ses blés, ses avoines, ses pâturages et -ses bestiaux. Puis, ce sont les frères et sœurs, les tantes, les -cousins, et chacun d’eux est marqué fortement d’un travers, d’une -habitude, d’un ridicule. Voici déjà que nous les connaissons, que nous -sourions à leur approche, que nous savons presque les mots qu’ils vont -dire et que nous devinons aisément leurs pensées. Pas plus que l’auteur, -les personnages ne parlent pour parler. Seules nous sont données, entre -leurs paroles, celles-là qui importent à cause de leur action sur -l’histoire qui nous est contée. - -Tous veulent vivre par eux-mêmes, de leur vie propre; ils se haussent, -chantent un grand air, ébouriffent leurs plumes, et l’on croit un -instant qu’ils vont partir en guerre, intriguer, rêver, produire pour -leur propre compte.--Philibert réussira-t-il à vendre sa peinture? -Casimir saura-t-il diriger le moulin de Gruteau? Mme Leduc est-elle -autre chose qu’une belle façade? Nous sommes sceptiques!... Et, en -vérité, leurs ailes ne sont pas assez longues pour voler. Quelques-uns -sont des vieillards, pourtant, ils ont encore des faiblesses de bas âge! -L’un après l’autre, ils reviennent à Courance, tête basse. Félicie -Planté leur ouvre la porte: - -«Entrez! entrez! tant qu’il y aura du pain dans la huche!» - -Et elle cueille, en maugréant un peu, quelques fruits de la terre pour -les leur donner, à eux qui ressemblent _aux petits oysellets qui ne -peuvent encore voler et baillent toujours, attendant la becquée -d’autruy_.--Par cette phrase d’Amyot, le titre du roman se justifie. - -Ce livre a une qualité précieuse: il est vrai. La modération de René -Boylesve s’y retrouve: aucun effet forcé, nulle couleur trop vive, rien -qui oblige à s’arrêter, à faire la moue... «Bah! l’auteur s’amuse!» Non, -l’auteur ne s’amuse pas à nos dépens; il ne se plaît pas à nous faire -des farces et, comme l’on dit, à se payer notre tête.--Simplement, avec -conviction, il nous montre des êtres humains. Ses personnages sont de -chair et d’os. Ils ne parlent pas un langage qu’il faut admirer pour -lui-même; ils ne nous renseignent pas éloquemment sur la singularité de -leurs joies et la rare essence de leurs douleurs; ils font mieux: ils -rient et ils sanglotent; ils ne se torturent point l’esprit, ni ne -cherchent-ils à nous ébahir par la splendeur et le bruit de leurs -paradoxes: ils pensent en hommes qui ont autre chose à faire que de -fournir des sujets aux romanciers de leur temps; enfin, leurs passions -ont une envergure normale: bourgeois, ils n’aiment et ne haïssent pas -comme des paladins d’opéra, et c’est une des raisons pour lesquelles ils -nous ravissent. - -Voilà qui est bien. Voici qui est excellent: _la Becquée_ ne traite pas -d’adultère; les démêlés d’un mari complaisant et d’une épouse trop -curieuse n’y trouvent point place. Une telle hardiesse est faite pour -étonner. A l’étalon des romans quotidiens, _la Becquée_ est une œuvre -profondément immorale. Oui, dans ce livre peuplé des gens d’honnêteté -moyenne dont on dit, suivant son humeur du jour, qu’ils sont rares ou -légion, le combat du code et de la luxure est pour un instant -écarté.--Existe-il donc des sujets de roman en dehors des alcôves?--René -Boylesve semble penser qu’il s’en trouve. - -A cet égard, _la Becquée_ figure un fort bon roman social.--Si la -question sociale n’y est point discutée (ce qui l’empêche d’être -ennuyeux à l’incroyable mesure des romans à couverture rouge), l’auteur -y traite, méthodiquement, de l’instinct de propriété, non dans son -essence philosophique (cela regarde les seuls philosophes), mais dans -ses effets et par la description de ses caractères. Pensant que les -pamphlets (sauf ceux qui deviennent accidentellement des exemples de -style) sont des productions éphémères, et désirant faire œuvre durable, -René Boylesve laisse de côté les querelles d’opinion contemporaines qui -ne sauront intéresser nos petits-neveux et ne prend que ce qu’il y a -d’éternel parmi les variations d’une force sociale pour en faire la -trame de ses romans. L’instinct de propriété apparaît souvent dans _la -Becquée_ et dans la plus belle transposition poétique aux pages où René -Boylesve nous chante l’amour du sol nourricier... bien mieux! où il nous -le fait sentir, car tel incident du roman se place naturellement par -l’esprit entre la rentrée des foins et la moisson, comme tel autre un -peu avant les vendanges. - -Pour peu que l’on entende ces qualificatifs dans un certain sens -restreint et précis, _la Becquée_ est une des œuvres à la fois les plus -naturalistes et les plus orgueilleuses que l’on puisse inventer dans le -roman contemporain.--Naturaliste, elle l’est en ce que la nature est -toujours au fond du tableau que l’auteur nous présente. Rien ne s’y -passe dans ces cellules intellectuelles sans horizon où certains -psychologues aiment à s’enfermer avec leurs personnages. Bien que la -nature collabore à l’intrigue d’une façon constante, à la manière dont -une maison collabore obscurément au drame qu’elle abrite, les mouvements -des héros ne sont point pour cela réglés sur les mouvements des choses, -mais les deux mouvements sont, en quelque sorte (passez-moi le mot!) -isochrones. Il y a harmonie et non contrainte. En cela paraît l’orgueil -que je signalais. - -Je ne vois pas du tout de panthéisme dans le cas de René Boylesve. -Jamais l’homme n’y est asservi à des forces anonymes. S’il agit, s’il -parle, s’il pense, c’est, proprement, par lui-même, et l’on sent à -chaque page une sorte de haine révoltée contre cette esthétique qui a -courbé l’homme jusqu’au sillon dans un geste qui n’est ni de -reconnaissance, ni de respect, mais bien d’esclavage. - -C’est là un des points par lesquels l’art de René Boylesve se -différencie le plus violemment d’avec l’art qui lui est -contemporain.--La pensée humaine, les désirs humains et leurs -complications suffisent à lui fournir des sujets; les forces naturelles -n’en motivent guère les péripéties et n’en facilitent pas le dénouement. -Ce sont toujours querelles qui se vident en famille. - -Plaisir délicat, joyeux ou triste, que de relire ces chapitres! La -célèbre affaire du moulin de Gruteau! le voyage de Félicie à Paris et -ses promenades dans Courance!... et comme nous tremblons lorsqu’elle -meurt! (il nous semble que tout le roman va s’écrouler avec elle!...) et -comme nous reprenons pied à la lecture du testament! - -Oui, cela est bien conté et figure une belle histoire... mais, avouons -que le style y est pour quelque chose. - -Le style de René Boylesve se distingue par ce trait qu’il est avant tout -un style de littérateur, le style d’un homme qui, pour atteindre à une -certaine beauté, donne à son style un tour exclusivement littéraire. - -Pierre Loti, dans les plus récemment parus de ses chefs-d’œuvre (_l’Inde -sans les Anglais_, _Vers Ispahan_, etc.), est un peintre occupé de -couleurs et de contours; chez Maurice Barrès, on sent un styliste nourri -de musique et, dans ses plus courtes productions, le souci mélodique -devient obsédant, témoin son bel article _Sur la Mort d’un Ami_, où les -dernières lignes, avec leur accumulation de rimes en _eur_, donnent une -impression de tambour voilé; enfin, dans ses pièces, François de Curel -se sert du mot et de la phrase uniquement pour fortifier, affaiblir, -nuancer, ou diviser une idée générale. Si, dans _la Nouvelle Idole_, le -docteur Donnat parle de jeter des «gerbes de sacrifice dans les granges -de l’idéal» ou s’il développe sa belle comparaison des nénufars, c’est -qu’il veut mettre tout à coup en valeur une idée qui courait dans les -scènes précédentes. L’image, chez lui, n’est pas un agrément de style, -c’est le foyer des rayons dont il éclaire une réplique. - -Eh bien! René Boylesve, dont les phrases sont disposées, pour qu’elles -soient plus claires, suivant une cadence très savante, n’a, dans son -style, aucun rhythme extérieur, aucune couleur de peintre, aucune -intention philosophique.--La période, souvent délicieuse en elle-même, -court sans que l’on puisse saisir comment.--Elle raconte simplement. -Elle raconte un paysage à la manière successive dont on raconte une -histoire. Point de plans, point non plus de ces effets simultanés que -cherchent, en se forçant, certains stylistes fous d’impressionnisme. -Ayant des plumes et du papier, René Boylesve laisse à d’autres la -palette et les pinceaux. Nous _sentons_ ses descriptions par -l’intelligence; nous les _comprenons_, nous ne les voyons pas. Nous -_n’entendons_ jamais une de ses phrases. Jamais une ligne ne nous arrête -à cause de sa poésie particulière, du couplet philosophique qu’elle -figure.--Et c’est très bien ainsi.--A trop mêler les arts, à trop leur -permettre de se pénétrer l’un l’autre, à trop exprimer une idée avec les -procédés qui ne lui sont pas raisonnablement dévolus, on finira par -vouloir labourer les champs avec une contrebasse et ramer avec un -burin.--René Boylesve est satisfait de conter à l’aide de procédés -naturels, mais qu’il sera donc difficile de découper dans son œuvre des -morceaux choisis! - -Certes, je n’ai pas expliqué le charme des romans dont je parle... mais -un charme s’explique-t-il? Et je n’ai pas dit la grâce des épisodes, ni -la subtilité des intrigues, ni la délicatesse du dialogue... mais les -grâces, les subtilités et les délicatesses échappent, je crois, à la -critique (du moins à la mienne), aussi, désirant ne pas allonger ces -belles histoires par des commentaires, je prends le parti d’aller, -simplement, les relire, et, bien qu’il y ait dans chacune d’elles une -exquise émotion avec mille autres qualités encore, c’est toujours aux -derniers chapitres de _la Becquée_ que je finis par retourner, où l’on -voit se rompre et se rattacher les mystérieux liens qui retiennent les -uns aux autres les individus de l’humanité, et où l’auteur chante, d’une -voix si émue, cette tendresse pour le sillon qui nourrit toujours son -homme, cet amour pour la terre immortelle, amour qui est peut-être bien -la fin de toute philosophie. - - - - -JEUX D’ENFANTS - - -Te rappelles-tu?--Il n’y a pas si longtemps!--L’île était au milieu d’un -petit lac... de l’océan, veux-je dire!... et il s’y trouvait, suivant -notre fantaisie, tantôt une forêt vierge, tantôt le palais des Mille et -Une Nuits. Nous abordions à l’aide d’un affreux bateau à fond plat, -disgracieux, qui penchait à gauche et prenait l’eau, mais que nous -ornions de fleurs, car c’était fête tous les jours. Puis, aussitôt la -galère attachée (la galère! quel beau vocable! et que nous étions fiers -de le prononcer, toi d’un ton léger: «As-tu attaché la galère?» moi, -humblement: «Princesse! la galère est à l’ancre!»), aussitôt la galère -attachée, nous nous enfoncions dans les ténèbres de la grande forêt. - -Elle était vaste, obscure, pleine d’épouvantements; j’y suis mort vingt -fois et cent fois j’y fus blessé. Chaque jour nous courûmes en elle vers -un nouveau trépas et il advint même que tu t’y déchiras quelque peu la -main sur une épine. - -Dès les premiers pas, c’était le mystère avec toutes ses complications. -D’abord, la caverne où sont les brigands, les sacs d’or, les belles -étoffes; plus loin, le piège à tigres où nous finîmes par attraper un -chat, bête importée, bien entendu, pour servir aux grandes chasses et -qui parvint à s’échapper je ne sais trop comment; enfin, le serpent -python que simulait à ravir un bourrelet de porte et qui, tragiquement -enroulé sur une branche basse, perdait ses crins du dedans. - -Quand nous avions égorgé les trente ennemis qui nous menaçaient, que -j’avais piqué dans tes cheveux les plumes de trophée, nous nous -arrêtions à l’orée d’une clairière... (divine, cette clairière où nous -ne mettions pas encore de rayons de lune!) tu t’asseyais par terre au -milieu de ta jupe ronde et je commençais à te raconter mes aventures. -Daniel de Foë, Jules Verne, Swift et bien d’autres écrivains renommés -faisaient la trame sur laquelle je brodais, longuement,--et toi, tu -t’inquiétais de mon sort quand je me battais avec un monstre démesuré ou -que mon ballon se crevait dans les airs, ou bien que je faisais la -rencontre d’un nain si petit, si petit, que tu ne pouvais t’empêcher de -rire en le voyant si petit à côté des cèdres et des chênes que je te -décrivais si grands! - -C’était l’époque où la nature nous paraissait toujours hostile. -Sentiment naturel et primitif que nous avons eu tort de perdre et -surtout de remplacer.--Dois-je le dire? nous étions très orgueilleux! Si -une caverne nous servait d’abri, c’est que nous l’avions creusée, ou, -pour le moins, découverte, à force de patience ingénieuse; si quelque -fruit étrange apaisait notre faim dans ce désert où des brigands avaient -volé nos vivres, c’est que ma science te renseignait sur la bonté de ce -fruit, car nul n’ignore que toutes les plantes sont vénéneuses, toutes -les bêtes malfaisantes et toute la nature éternellement vouée à -combattre l’homme livré à lui-même. Nous étions les maîtres de la terre, -par une savante ruse, et, malgré l’orage, les tigres, la bave des -volcans, les raz de marée, les grands serpents, les avalanches (la neige -la plus froide se rencontre très bien dans les plaines les plus -ardentes), je partais, plein de confiance, mon fusil sur l’épaule, pour -trouver notre nourriture du jour, et toi, tu restais dans la hutte à -garder nos enfants, dont le nombre était variable, et tu cousais -ensemble des peaux de bête avec une arête de poisson, où mon ingénieux -esprit et ma bonne mémoire distinguaient la première aiguille.--Plus -tard, la nature nous parut maternelle, complice, amollissante... Combien -je préfère le temps où nous ne savions voir en elle qu’une esclave, une -esclave souvent révoltée. - -Ainsi nous jouions à vivre, ainsi nous mettions dans notre route mille -traverses, mille accidents, nous doutant peu que ces malheurs si -plaisants à supporter nous assailliraient plus tard, pour tout de bon, -et, peut-être, tandis que nous rusions avec les bêtes cruelles de la -forêt, avons-nous inconsciemment appris cette ruse qui nous est d’une si -grande utilité maintenant que nous jouons notre vrai personnage. - -Nos jeux étaient donc des répétitions de théâtre? Il me semble qu’ils en -avaient certains caractères. Nous supposions ou nous complétions le -décor, à notre fantaisie; nous nous passions de public,--je crois même -qu’un public nous eût gênés; enfin, tout geste, toute action était -provisoire et pouvait se recommencer s’il paraissait mal venu. Combien -de fois avons-nous repris une bataille, une évasion, parce que nous -jugions qu’il était possible de mieux fuir ou de combattre plus -vaillamment. Et nous goûtions aussi l’imprévu des répétitions de -théâtre, nous connaissions la scène ajoutée que l’on garde dans la pièce -parce qu’elle est jolie... et qui force parfois l’auteur à changer son -dénouement. - -Un matin que j’avais désobéi à je ne sais quel ordre, tu me condamnas à -la torture. Tu me scias le cou, tu me brûlas les pieds, tu me fendis la -tête, tu m’arrachas les yeux, tu me coupas les mains, mais je vivais -toujours! Je vivais si bien que je te pris par tes petites épaules et -t’embrassai sur la joue. Je t’embrassai sur la joue et tu me rendis le -baiser... - -Oui, oui, vraiment, nous apprenions nos rôles. T’en souviens-tu?... Il -n’y a pas si longtemps! - -Ah! les beaux jours! - - - - -PINGOT ET NOUS - - -Depuis l’époque déjà lointaine où il parut, je ne pense pas être resté -beaucoup plus de six mois sans relire ce livre où, pour son début -littéraire, M. Art Roë, officier d’artillerie, nous conta ses jours de -grandeur et de servitude, non point à la façon inégalable de Vigny, mais -sur un ton moderne et dans un style cursif qui ne laissent pas que de -plaire. - -_Pingot et moi_ est, avant tout, une œuvre de bonne foi. C’est là un -jugement terrible, les œuvres dites «de bonne foi» ayant pour trait -essentiel une banalité dont rien n’approche.--Il faut se garder -d’apprécier un livre comme on apprécie une personne, car l’effet produit -n’est pas le même. Si vous voulez louer, dites d’une chanteuse qu’elle -est gentille, ne le dites pas d’un recueil de poèmes; dites d’un -vieillard qu’il est grave, ne le dites pas d’un roman passionnel, et, ce -même vieillard, vous pouvez sans inconvénient déclarer qu’il est -vénérable, mais évitez d’appliquer cette épithète à un vaudeville. -Surtout, quoi qu’il arrive, n’affirmez jamais, sans détour, qu’un roman -dont vous ne haïssez pas le père est une œuvre de bonne foi, un livre -honnête. Cela ne peut s’appliquer qu’à l’auteur et l’auteur ne vous en -saura pas gré, tant les gens vertueux et honorables qui veulent -moraliser, être utiles, servir, édifier, que sais-je encore, ont coutume -de tomber dans ce travers d’écrire des romans illisibles. - -C’est donc avec regret, honteusement et en demandant l’indulgence, que -je trouve au livre d’Art Roë cette exécrable vertu:--la vertu. - -Mais il en a d’autres. - -Vous vous promenez dans les champs. La brise vous évente, les oiseaux -vous distraient, les nuages qui se promènent dans le ciel vous -entraînent, comme aussi les duvets flottants. Vous êtes sorti pour vous -recueillir et voilà que la nature entière s’efforce de vous disperser. -Elle vous sollicite de toutes parts. Le geste d’une branche, le chant -d’un ruisseau, les reflets d’un étang et les insectes qui font de -l’acrobatie sur un brin d’herbe vous engagent chacun dans un rêve -différent, et, devant une pareille attaque, vous ne savez plus vous -défendre.--Qui donc méditerait dans un tourbillon? quel penseur pourrait -conduire des raisonnements durant une contre-danse? - -Soudain, vous vous trouvez en face d’un petit arbre solitaire. Il n’a -rien qui le distingue particulièrement. C’est un petit arbre. On ne voit -rien d’autre à dire, et, pourtant, vous vous êtes arrêté; vous -considérez l’individu végétal. Bientôt, il vous semble d’une jolie -venue; il a de la grâce; sa verdure est d’une teinte juste; vous vous -intéressez à lui... et voici toutes vos pensées qui se composent... -mieux... toute _votre_ pensée qui se compose autour du petit arbre -banal. Déjà, du paysage qui l’environne, vous saisissez mieux la beauté -d’ensemble et les suavités de détail. Vous lui avez donné un centre. -Vous pouvez maintenant songer à l’aise, vous absorber dans un problème, -entreprendre une rêverie. Les rapports secrets qui réunissent les choses -vous apparaissent avec clarté. Vous tenez le mot de l’énigme. Votre âme -morcelée se groupe; vos yeux savent voir; vos oreilles savent entendre; -tous vos sens ont acquis cette qualité sans laquelle il n’est point de -vie intérieure: ils savent choisir.--Simplement, vous avez trouvé un -étalon, une commune mesure pour apprécier des valeurs réelles ou rêvées. -Le petit arbre vous sert de guide pour vous découvrir vous-même et -découvrir vos chimères. - -Autre variation sur le même sujet: - -Un officier, de ceux qui ne disent pas qu’ils n’ont jamais eu peur, -parce qu’ils furent vraiment braves, me contait, un jour, qu’à Wœrth, au -milieu de la bataille, il aperçut, à une vingtaine de mètres, un arbuste -isolé. L’arbuste était médiocre et n’aurait pas dépassé sa ceinture, -néanmoins une idée folle lui vint: se cacher derrière ce petit rempart -de feuillage, et, avec cette idée, la peur vint aussi, une peur atroce, -bête, la peur divine, celle que Pan jetait dans les armées, une peur qui -l’envahit tout entier, et chantait en lui le sauve-qui-peut. Il voyait -tout fuir devant ses yeux, il imaginait toutes les déroutes, il y -participait, il les activait... et, toujours, la même idée restait en -lui: se cacher derrière le petit arbre.--Enfin, il n’y tint plus. Il -céda,--marcha jusqu’à l’arbuste,--et, aussitôt, il éclata de -rire.--C’était fini.--Son courage dispersé s’était brusquement recomposé -autour de ce peu de feuilles et d’écorces. Il revint se battre et se -battit jusqu’à l’instant où il tomba. - -Quand M. Art Roë entreprit d’écrire son journal, il voulut grouper ses -pensées, ses sentiments autour d’un point qui leur servît de pivot et -pût ainsi les retenir autour de lui; il chercha une commune mesure qui -s’appliquât aussi justement à lui-même qu’au sujet qu’il se proposait; -il fut querir son arbuste... et il trouva Pingot. - -Pingot est le soldat moyen sans grands vices ni sublimes vertus: un -homme simple. D’après lui, Art Roë a réglé sa méditation, et, en les -appliquant à lui, nous a fait comprendre, non plus théoriquement, mais -sous une forme humaine et vivante, ses devoirs d’officier, ainsi que les -réflexions que lui suggérait la qualité de ces devoirs. - -Pingot est joyeux. Pingot est triste. Comment l’est-il? Comment le -suis-je? En quoi son rire, en quoi mon rire, en quoi ses larmes et les -miennes sont-elles de même essence et qu’est, au juste, ce je ne sais -quoi qui les différencie?--C’est toute une échelle de valeurs à faire -et, pour apprécier équitablement les rapports que je vois entre les -choses, entre les pensées, quelle meilleure méthode que de relever -d’autres rapports, dans un autre esprit, et de les comparer aux miens; -toutefois, comme l’orgueil s’en mêle le plus souvent, cette école est -dure qui consiste à raisonner ainsi sur le plus fort d’après le plus -faible (ou du moins celui que l’on tient pour tel) et de pousser le -renoncement jusqu’à l’extrémité d’admettre une preuve que l’on a mille -excuses pour mépriser,--mais c’est une bonne discipline morale et Art -Roë nous montre que c’est une bonne discipline artistique. - -Je connais peu de livres qui donnent, autant que _Pingot et moi_, -l’impression d’une œuvre conçue, pensée, écrite dans la joie.--L’auteur -avait des choses à dire. Il les a dites sans effort, un demi-sourire sur -la lèvre, car il pensait sans doute qu’elles contenaient des idées qu’il -est toujours utile de répandre. Et vraiment, on ne saurait refuser une -singulière noblesse à l’image de cet officier plein de culture qui se -penche sur un soldat pour savoir... ma foi! l’expression est grossière, -mais elle est juste... pour savoir ce qu’il y a dedans;--et notez que le -soldat ne doit s’apercevoir de rien,--ce serait du favoritisme. Il faut -qu’il continue à vivre sans jamais sentir la gêne d’une surveillance -extraordinaire, fût-ce celle d’un regard, fût-ce celle que le moindre -geste suffit à révéler. Il faut donc une assiduité de délicatesse dans -la parole et surtout dans les petites actions que le service de chaque -jour ramène, qu’il est assez malaisé de garder, mais qui donne ses -fruits et permet ensuite de parler non plus d’un soldat, mais d’un -groupe d’hommes, savamment. - -Fort bien! et voilà qui fait sans doute un bon officier. Je croyais -qu’il était question d’un écrivain? - -C’est la même discipline qui a formé l’écrivain. Attaché à son sujet, il -en a fait le tour scrupuleusement. Il le connaît si bien que, le jour où -le désir lui est venu de le reconstruire par la mémoire, il ne s’est -souvenu que de ces détails qui importent, que de ces gestes où se trouve -quelque chose d’éternel, que de ces mots, enfin si simples qu’ils -résument une manière de voir, une pensée entière. Pénétré du dessein -qu’il se proposait, maître d’un style clair, élégant, spirituel, mais -surtout asservi à sa pensée, il a dessiné sans peine le croquis -d’ensemble. Les ombres étaient déjà indiquées, l’œuvre vivait, la tâche -semblait achevée... - -Mais combien ce serait peu si l’on n’apercevait à chaque ligne de -_Pingot et moi_ cette noblesse d’émotion, cette large et mâle pitié qui -font de ce bon livre un beau livre. - - - - -LE LIEU-COMMUN ET SA VERTU - - -Les lieux-communs ont la vertu de nous procurer un plaisir tranquille ou -une manière de peine souriante qui semble être encore du -plaisir.--L’horreur, la désolation, une joie tapageuse, un rire excessif -sont choses de mauvais aloi. Les vaudevilles trop gais devraient être -soumis à la censure. Elle condamnerait aussi les drames trop lugubres, -car l’homme qui détient en lui l’extrême gaîté ou l’extrême tristesse ne -peut, s’il est créateur, qu’être nuisible aux mœurs de son temps. Il -convient de l’entraver au plus tôt. Nous ne devons goûter à l’énorme, au -sanglant, au calamiteux qu’à la façon dont un malade goûte aux poisons: -sans excès, après consultation d’un médecin et à petites doses. La -licence des larmes et du rire est aussi répréhensible que la licence des -rues et les grands sanglots doivent déplaire aux gens de bien à l’égal -des grandes lubricités. Pourquoi se livrer à un orage quand les brises -sont bienfaisantes? L’agrément du printemps, les plaintes légères de -l’automne, les si jolis romans d’Octave Feuillet sont choses que l’on -peut aborder sans crainte. L’abus même en est inoffensif. - -Et puis, pour toucher le fond des grandes joies comme aussi des grandes -douleurs, avouons qu’il n’est pas besoin d’aller bien bas. Ces émotions -ont ceci d’un peu ridicule que ceux qui s’y livrent en sont satisfaits -au point de faire la roue à leur sujet. Ils trouvent là un motif d’être -avantageux, une excuse pour paraître.--Ils croient avoir accompli un -haut fait en ayant perdu leur sœur bien-aimée, en ayant hérité d’un -oncle inconnu. Leurs larmes sont comme les témoins d’un rare exploit, -leurs éclats de gaîté les trompettes d’une victoire, et, dans un -maladroit aveu de leur comédie, ils prennent, pour annoncer la chose, -les gestes de l’acteur et le fiévreux débit du baladin. Aussi -pouvons-nous affirmer, sans impudeur, que ces gens qui se tuent, se -convulsent, se déchirent le visage ou s’expriment de façon grossière à -cause d’une douleur dont ils exagèrent la durée future, autant que ceux -qui se tordent et simulent les gestes difficiles de l’acrobate pour -exprimer leur contentement, font là, pour parler franc, des actions -malhonnêtes, car, en s’abusant sur la valeur de ce qui les passionne, -ils abusent aussi leur prochain, mensonge nuisible pour eux-mêmes, -dangereux pour les autres, et, par conséquent, incompatible avec le bon -ordre moral de la cité. - -Il faut d’ailleurs convenir que ces histrions sont souvent pris en faute -et qu’un petit fait survenu au moment où ils cavalcadaient le plus -fièrement les désarçonne et fait voler leurs masques. L’ombre du plus -petit brin d’herbe imite en vérité de façon trop exacte l’ombre du -chêne.--Un mortel se fatigue bientôt des cris de ses semblables et même -des siens propres. Ce sont là de vains sanglots, de vaines lamentations, -mais qu’une averse le rince, qu’un moucheron lui ferme l’œil, et le plus -cynique se plaindra avec obstination. Une vache turbulente propage -l’émotion autour d’elle mieux qu’un agonisant, un chien qui mord le bas -du pantalon détermine une pire colère que l’enfant sans entrailles, et, -si l’on découvrait sans honte le tréfonds de sa nature, ne trouverait-on -pas qu’un soleil trop ardent, une incommodante nuée, nous forcent à -sortir de notre humeur plus tôt que le trépas d’un ami? - -Suivons dans sa promenade cette dame de considération provinciale. Elle -est en deuil de son fils qui ne sut vivre avec l’amour et se pendit -tragiquement. Elle le pleure sans répit, assure-t-on. Ses gestes sont à -la mesure de sa douleur: expressifs bien que retenus, lents, graves, -pathétiques. C’est une belle douleur, une douleur de choix et qui -commande le respect. Or un âne, dans le pré voisin, s’est mis à braire -et la dame en pleurs lève aussitôt les bras, sursaute, crie... Ce brave -homme qui passe ne va-t-il pas raisonner à ce sujet et trouver qu’un -chagrin si abondamment exprimé est de médiocre vertu, sonne un peu creux -puisque la voix d’un âne sait en provoquer une saisissante réplique? Et, -de même, à quoi bon estimer à si haut prix le vaudeville qui vous fit -rire jusqu’à l’évanouissement, quand il est notoire que la caresse d’une -paille sur la plante des pieds détermine une crise pareille? - -Cet amour de la sensation forte obtenue par de gros moyens dérive d’un -orgueil peu raisonnable: l’orgueil que l’on éprouve à se singulariser -aussi vivement que possible avant sa mort, fût-ce en décédant de façon -outrée, par la corde, les poisons ou la roue, quand il était si simple -de se faner sagement et sans bruit dans le lit où déjà on prit la peine -de naître. - -Eh quoi! voici un homme qui, forcé par un destin tout à fait inéluctable -de se rendre à un gouffre, garde, jusqu’à un certain point, le choix de -la route qu’il va suivre. Il trouve devant lui un beau chemin plat, -ombré, mais avec des parties au soleil, bordées de champs agréables au -regard et dont la couleur verte est saine à considérer, chemin sans -côte, sans barrière, chemin public. Au lieu de le prendre, l’homme -s’engage dans un affreux sentier de traverse, pittoresque, il est vrai -(du moins le tient-on pour tel), mais fiévreux, difficile, et où l’on se -débat contre les ronces. Pourquoi ce choix puéril? C’est que, dans le -sentier dont les chèvres ne voudraient pas, il est seul et peut s’en -glorifier. C’est aussi que, sur la grand’route, il risquerait de faire -la rencontre d’un de ses semblables, plus tempéré (d’autres diraient -plus lâche), en tous cas moins aventureux, et qu’être vu sur une route -facile et fréquentée paraît, à certaines consciences, peu honorable. Et, -pourtant, si la grand’route est bien entretenue, comparée aux sentiers -de montagne, la raison en est, apparemment, que, jadis, des hommes -pleins de goût et de savoir la distinguèrent d’entre les autres comme -étant la plus facile et la plus agréable.--La voie que chacun suivrait, -si la vanité ne faisait obliquer par les décevantes traverses, fut -autrefois la voie des savants et des prophètes. Elle est encore celle -des gens de bon sens. - -Il en va de même sur les routes de l’esprit. On préfère les passions -excessives, les impressions violentes, par orgueil d’être seul à les -éprouver; on montre un coupable amour pour les raisonnements obscurs, -par orgueil d’être seul à les tenir. Et, cependant, le salut est dans -les opinions courantes, la vérité réside au sein d’un lieu commun. Il -faut chérir et fréquenter le lieu-commun. Il ne change et ne s’altère -que par la forme piquante dont il est habillé. Soyez à pied, à cheval ou -bien en voiture, à votre fantaisie, mais suivez la grand’route. -Singularisez-vous par le choix du point de vue et non celui du paysage. -Bien qu’il soit le petit-neveu d’une opinion d’abord incongrue, de même -que la grand’route fût anciennement un sentier de chèvres, le -lieu-commun reste unique par la vertu qu’il a d’être traditionnel et de -bon goût. - -Vivez, aimez, mourez avec mesure. - -Soyez un lieu-commun. - - - - -NOTES SUR PIERRE LOUŸS - - -Il était une fois un jeune homme qui fit sortir du marbre la figure -d’une _Vénus au miroir_. Le marbre était pur, la statue était belle, -l’œuvre plut.--Comme chacun s’attendait, l’année suivante, à voir, de ce -sculpteur, une _Vénus et l’Amour_, ou, plus simplement, la réplique de -sa première déesse, ce fut une _Espagnole dansante_ qu’il donna. Si l’on -avait pu relever quelque faute, on eût volontiers murmuré. Plusieurs, -mécontents, dirent même qu’ils ne comprenaient pas.--C’est que l’art -imite chaque jour davantage les procédés de l’industrie où tel article -qui se vendit bien est représenté jusqu’à l’heure extrême où personne -n’en veut plus; analogie fâcheuse que nous favorisons en classant les -artistes, non point d’après l’idée vertébrale qui est, proprement, leur -génie, mais d’après la forme qu’ils ont donnée à l’œuvre où notre -attention fut d’abord retenue. - -Nous revenons à l’art en considérant à ce point de vue les romans, les -contes, les poèmes et les articles de Pierre Louÿs, car chacun d’eux -nous surprend par une séduction inédite, bien que nous retrouvions -partout ce trait qui, avec la haine du laid, signale vraiment l’auteur -qui nous occupe, je veux dire cette incapacité singulière, étonnante, -absolue à être ennuyeux ou obscur.--De lui, nous eussions volontiers lu -vingt récits alexandrins. Il ne veut nous en donner qu’un seul. La -statue achevée, il s’en détourne et l’oublie.--Fait-il pas mieux -d’animer d’une âme nouvelle la glaise informe ou le marbre brut que de -mouler l’œuvre ancienne?--Il est encore des artistes qui aiment les -_cires perdues_. - - * * * * * - -En vérité, Pierre Louÿs est un des auteurs vivants dont le vocabulaire -est le plus souple et le mieux choisi. On dirait que les parties du -discours sont à sa dévotion. Jamais, dans l’emploi qu’il en fait, on ne -sent de frottement, de mauvais joint. Le bois dont il se sert n’a pas de -volonté, il ne joue pas. Son marbre est sans tache, taillé d’équerre. Il -n’arrive point qu’une de ses phrases ait un autre sens que le sens exact -concerté par l’auteur; les mots ne sonnent jamais plus haut ou plus bas -qu’il ne l’a voulu, et la pensée qu’il exprime, nous l’avons entière, -sans approximation.--Nous voilà loin des romanciers qui écrivent au jugé -et par tâtonnements; leur style, fait d’_à peu près_ et de demi-mesures, -paraît toujours servir d’excuse à une histoire trop floue, et l’on ne -saurait vraiment apprécier des imaginations dont la forme est à ce point -imprécise.--Au contraire, livrer à la critique sa pensée toute nue, ou -vêtue d’une tunique qui la suit avec exactitude, est d’une belle -audace,--ne pensez-vous pas?--audace élégante, à la manière classique, -audace malaisée et qui sent son maître.--Hélas! Boileau avait depuis -longtemps décrit et fixé, sous la forme d’un distique rimant en -adverbes, cette qualité des bons auteurs, sans que les mauvais y -prissent garde et songeassent à «mieux concevoir». - - * * * * * - -Il est intéressant de suivre Pierre Louÿs dans un de ses contes. D’une -intrigue souvent complexe il se tire avec une incroyable aisance. Il -conte facilement, comme un bon chanteur doit chanter. Il sait conter. -Ces histoires qui nous divertissent, nous terrifient ou bien nous -charment, on a le sentiment de les avoir composées soi-même. C’est -qu’elles sont simplement excellentes et qu’une œuvre parfaite paraît -presque toujours de facture facile. Après les avoir relues vingt fois, -on n’arrive pas à croire qu’il les écrivit autrement qu’en se jouant. -Cela est propre, net, bien délimité, et l’on peut en faire le tour ainsi -qu’on fait le tour d’une statue. Le récit n’a point de longueurs -lassantes, ni de ces raccourcis trop violents qui, dans le but de donner -une impression de force, n’arrivent qu’à en donner une d’effort; il est -tel qu’on l’eût entendu se développer idéalement dans un songe, et l’on -n’y relève pas ces marques ouvrières qui déparent la face des œuvres que -leur auteur conçut difficilement et façonna dans la peine.--Oh! qu’une -invention de Pierre Louÿs sent peu le labeur!--Fille inspirée d’un -heureux instant, elle naquit toute éclose. C’est d’ailleurs par là, -détour malicieux, qu’elle échappe à la critique, bien qu’elle semblât -s’offrir à elle par la franchise de sa forme. Une œuvre où le travail ne -paraît pas se prête mal aux recherches de l’analyse... mais -aimerions-nous qu’un papillon portât les stigmates de sa chrysalide? - - * * * * * - -Et enfin, M. Pierre Louÿs est un merveilleux animateur. Je veux dire -qu’il fait vivre les acteurs de ses fictions avec tant d’exactitude et -de façon si persuasive que nous perdons pied et refusons de croire que -des récits d’une telle humanité soient de brillants mensonges. -L’imagination ainsi entendue n’a pas les caractères que le plus souvent -nous trouvons en elle: le désordre et le manque de tenue, pour n’en -citer que deux. Nous sommes encore infectés de romantisme, et c’est pour -nous une surprise inédite que de voir un homme, dont le talent est -créateur, écrire en manchettes. - -Conte-t-il une histoire antique, c’est toujours dépouillée de ses -bandelettes et tout animée d’un jeune sang qu’il nous présente une femme -d’autrefois. Pour l’hiératisme, il a peu de goût, et, s’il veut donner -une impression de majesté, ce ne sera point par des attitudes figées et -difficiles, mais par une subtile harmonie dans les mouvements. - -Nous fait-il un récit moderne, les acteurs seront, dès la première page, -nos amis, ou, dès la première page, nous les haïrons. Nous les regardons -vivre avec d’autant plus d’intérêt que nous avons devant les yeux et -dans notre mémoire leur portrait de chair, frémissant et réel. C’est de -même qu’il traite le rêve, la folie, le cauchemar. Ses fantaisies les -plus audacieuses tiennent à la vie comme ce bel arbre qui s’agite dans -le vent avec fureur et semble se mêler à l’air, mais n’en est pas moins -lié au sol par d’inébranlables racines. - -Pour atteindre à de tels résultats, quels sont donc les étranges sujets -que choisit Pierre Louÿs?--Étranges ils le sont, à coup sûr, et -précisément en ceci qu’ils paraissent souvent être les premiers venus. -Certains d’entre eux eussent aussi bien, à ne considérer que l’anecdote, -servi de chapitres à un roman feuilleton, ou, sous ces en-têtes: -«horrible vengeance», «crime affreux», d’entrefilets aux colonnes -d’information d’un journal pour concierges... mais... mais un souffle -les anime, ce souffle singulier que l’on nomme, je crois, l’inspiration. - - * * * * * - -Raoul de Vallonges possédait une gravure qui figurait le bain d’une -nymphe; cette gravure était faite à la pointe sèche. J’en sais une -autre, au vernis mou, qui nous donne l’image d’un satyre poursuivant une -feuille morte dans le vent d’automne.--Naguère, le _Mercure de France_, -en tête d’un de ses numéros, publia les notes et la cadence suivant -lesquelles pouvait se chanter un _lied_ d’Henri Heine, et un journal, -voué à l’art décoratif, reproduisit, quelque temps après, l’esquisse -d’une frise en marbre qui représentait, si ma mémoire est fidèle, les -rois mages rentrant chez eux après adoration faite.--Les gazettes, que -chaque matin ramène, nous apprirent un jour que des sépultures -gallo-romaines avaient été découvertes dans un canton désolé de la -Champagne.--Enfin, sur une petite scène, sise à Montmartre, des chansons -furent chantées, un de ces derniers hivers, par une adolescente pour qui -le jury du Conservatoire avait été avare de lauriers et qui se consolait -en prêtant sa voix à d’aimables mélodies.--Gravures, musique, -bas-relief, fouilles et chansons étaient du même auteur. - -Hélas! je crains fort que Pierre Louÿs ne considère point l’art comme un -sacerdoce. Bien plutôt le verrait-il sous les traits aimables d’une -jeune personne qu’il est savoureux de vêtir diversement suivant l’heure -et la fantaisie, et, quand il écrit un essai d’histoire ou un poème, -entre un conte et une étude d’esthétique, je pense que ce n’est point du -tout pour faire étalage de son érudition, mais simplement pour se -reposer d’un travail par un autre et pour montrer avec négligence qu’un -vrai artiste peut avoir diverses façons de s’exprimer. - - * * * * * - -Je ne sais si, à l’instant où il achevait _l’Homme de pourpre_, Pierre -Louÿs s’aperçut qu’il avait écrit un chef-d’œuvre, mais il semble bien -que c’en est un et des plus parfaits. Né de quelques lignes perdues dans -Sénèque, autant dire né de rien, ce conte indispose. On ne saurait le -louer en ses parties et les décrire; tout au plus pourrait-on le -célébrer et cela même serait oiseux. Il est des louanges -insupportables.--On est mécontent de ne point arriver à savoir comment -cela est fait, de quelle façon la phrase est construite, par quel secret -le récit se lie et se délie, pourquoi il nous étreint si puissamment et -avec tant de mystère. - -L’aventure de Parrhasios qui écartela un homme libre, beau, célèbre en -son pays, et peignit avec ce modèle martyrisé un tableau sublime, cette -«tragédie de mort et de hurlements» est écrite en une langue limpide -comme un ruisseau de cristal. Si vieille que soit la comparaison, elle -reste juste. Le style de ce conte coule sans digues, sans retenue, sans -détours brusques, et poursuit sa course avec harmonie. Parfois, dans la -cascade où le jette une pierre, son chant s’amincit, et, parfois, il -gronde quand une côte le change en torrent, mais, toujours, il est fait -d’eau vivante et claire que seul le soleil colore. - -Pierre Louÿs a le don du style, et c’est à peine si on peut lui en -savoir gré, tant cela semble être une vertu acquise en naissant. Sans -doute, artiste encore ignorant de lui-même, s’essayait-il déjà à -balancer des phrases au rhythme de son berceau. Il ne déforme point la -langue pour lui faire rendre des sons inusités. Les aspects de la nature -ou de la passion que sa pensée retient, il les exprime, avec aise et -vérité, par les mots qui leur semblent logiquement dévolus. Il n’est ni -myope, comme un romancier naturaliste, ni presbyte, comme certains -écrivains panoramiques; il voit juste et parle de même. Son équation -personnelle est nulle, et jamais nous n’avons à remettre ses -descriptions à un point qui nous est plus familier. A cause de cette -méthode, la moindre audace, la plus légère acrobatie de style, prend une -singulière importance et, donnant tout son effet, double la force du -langage. - -_La Femme et le Pantin_ n’est qu’une longue nouvelle, _l’Homme de -pourpre_ a quelques pages. Je pense que Pierre Louÿs juge inutile, si -l’on veut laisser son nom à la postérité, d’accumuler des volumes et de -vouloir d’abord être le père d’une bibliothèque. Construire une colline -d’ouvrages rehausse parfois un auteur quand il peut se tenir à son -sommet... Le plus souvent il est dessous.--Pourquoi noircir une rame de -papier écolier quand deux feuilles de papier à lettre suffisent? -_Volupté_ est un bien gros livre, _Carmen_ une bien courte chose! Aussi, -je gage que plus d’une des encyclopédies romanesques qui nous sont -journellement offertes serviront à surélever des tabourets de piano ou à -distraire le chiffonnier quand _l’Homme de pourpre_ restera encore -ouvert sur la table. - -Oui, je le vois, il est malaisé de louer comme il convient ce conte dont -l’horreur a la beauté de certains masques de statues grecques, où -l’artiste ancien avait fixé les traits d’une tranquille Cérès, que les -larmes de la terre, avec la brûlure des siècles, ont métamorphosée en -Méduse. - - * * * * * - -Quelle étrange impertinence! A l’époque où tous les poètes composaient -des vers obscurs, Pierre Louÿs, avec une rare obstination, écrivit des -sonnets d’une révoltante limpidité, et, même lorsqu’il essaya de -s’exprimer en vers libres, si la forme était quelque peu indécise et -falote, le sens n’en restait pas moins rigoureusement clair. Pierre -Louÿs savait nous dire le réveil des nymphes, les clairières -ensoleillées et la danse sur un tapis bleu. Il ne profitait pas de ce -don poétique pour mettre sa pensée au cachot. Malgré une certaine -préciosité qui ne tarda pas à disparaître, malgré la recherche de rimes -si opulentes que l’on ne savait plus ce que ces vocables à beau son -signifiaient au juste, malgré certains essais malheureux... (mais _cela -se passait dans des temps très anciens_, longtemps avant _Aphrodite_!) -ces vers avaient déjà de l’aisance, du souffle et, dans le mince -recueil, se trouvent plusieurs pièces d’une grande beauté.--Cette poésie -sent bon, et rappelez-vous qu’à l’époque où elle fut écrite, toute ou -presque toute la poésie des jeunes gens sentait l’encre. - - * * * * * - -Je viens de reprendre _les Aventures du Roi Pausole_.--Ah! je voudrais -chanter les mille grâces et une grâce de ce petit évangile, en me tenant -sur un trapèze, de préférence la tête en bas, ou sur une corde roide, -sans balancier, ou, mieux encore, habillé en grand prêtre de Cythère, -sur la plage de Nauplie, tandis que la brise agiterait ma belle barbe -blanche. Là, je composerais, en l’honneur de cet excellent Pausole, un -poème monorime qui, tout entier, développerait ce vers étonnant où le -pur génie de Meilhac et d’Halévy s’atteste: - - Je suis gai! Soyons gais! Il le faut! Je le veux! - -Vous le savez, ce pieux ouvrage traite de mille choses édifiantes, entre -autres, d’une mule paisible, d’un chameau coureur, d’un cheval hongre et -d’un eunuque, d’une gardienne de framboises et d’une jeune fille violée, -d’un page, d’un étang, d’un cerisier, d’une couronne en aluminium, d’un -exemplaire noyé de _Télémaque_, de trois cent soixante-six reines et -d’un grand roi qui est, je crois bien, le protagoniste du drame.--Et -comme l’histoire est simple, lumineuse, touchante!--Le cas de ce -monarque est émouvant, de ce monarque qui, à travers mille dangers, -parcourt son royaume en quête de sa fille fugitive et profite du voyage -pour s’instruire! - -Je crains fort que certaines personnes n’aient point apprécié _Pausole_. -Je crains plus encore que ces personnes eussent beaucoup déplu à ce bon -roi! A vrai dire _les Aventures..._ seront toujours le bréviaire des -gens paresseux qui prisent les émotions douces et le loisir; elles -seront toujours chères aux rêveurs, à tous ceux qui sont fous de belles -formes, de fleurs et de parfums, mais elles ont sans doute -blessé les innombrables commentateurs de la Bible revue par -Osterwald, les partisans du cilice-pour-autrui et de la -discipline-appliquée-au-prochain. Car ce livre est mieux qu’un manuel -d’ascétisme, il figure une séduction nouvelle. Il est un charmant -plaidoyer pour la liberté de danser en rond, pour la licence de goûter -aux bonnes choses qui font le plaisir de la vie, enfin, une savoureuse -protestation contre la charge des règles inutiles et des catalogues -superflus. Le rire n’y est point une grimace amère, ni l’ironie un -prêche déguisé et l’on aura bien lu ce feuillet inédit de l’almanach de -Gotha «si l’on a su de page en page ne jamais prendre exactement la -Fantaisie pour le Rêve, ni Tryphème pour Utopie, ni le roi Pausole pour -l’Être parfait». - - - - -FUNÉRAILLES - - -Le 5 octobre 1902 est une date qu’il est bon de rappeler. On vit, en -effet, ce jour-là, l’humanité sous sa plus laide figure. Elle n’est déjà -pas d’un aspect si agréable qu’elle ait beaucoup à se forcer pour avoir -l’air repoussant, mais, ce 5 octobre 1902, le Français, né malin, comme -chacun sait, porta toute sa malice à s’avilir. En résumé, ce fut un -spectacle à faire rougir un traître, mais qui porte avec lui son -enseignement et rentre dans la catégorie des souvenirs utiles. - -Le 5 octobre 1902, on enterra l’auteur d’une lettre politique.--Cet -homme avait écrit une façon d’épopée contemporaine, il avait créé des -êtres qui, s’ils ne jetaient pas devant eux l’ombre énorme de Balzac ou -de Tolstoï, n’en vivaient pas moins d’une vie puissante;--il avait peint -des tableaux qui peuvent choquer un amateur de style, mais qu’on -n’oublie jamais, une fois qu’on a été ébloui par leurs fortes -couleurs;--il avait fait gronder une émeute, hurler des femmes en -couches, grincer des machines, couler du sang, courir des eaux, -bourgeonner des arbres, fleurir monstrueusement un jardin;--il nous -avait gorgés d’épouvante, étourdis de clameurs, assommés de coups;--il -nous avait dit la naissance de l’homme, les tares de l’homme, les -maladies de l’homme, la mort de l’homme;--dans l’homme, il nous avait -montré la bête, une bête qui mange, qui boit, qui aime, qui tue, une -bête en révolte, une bête triomphante, une bête glorifiée, et, si ce -n’était là tout l’homme, c’en était du moins la plus grande part;--dans -son domaine, peuplé par lui d’une humanité à la fois restreinte et -démesurée, il s’était promené à grands pas;--il avait fait surgir de -terre, par un sortilège puissant et maladroit, des êtres couverts de -poussière, de glaise, de fumier, de plâtre, d’huile, d’immondices, et, -de sa lourde main d’ouvrier, il avait modelé ces statues qui, durant -qu’il façonnait leurs membres, prenaient racine dans le sol et suaient -splendidement au soleil;--et c’étaient des chairs crevant de santé, -tachées de lèpre, des bouches tordues par la joie, grimaçantes à force -d’angoisse, closes dans la mort, c’était, parfois, un sourire délicieux, -un ruisseau, une brise; c’était surtout un fumier fertile, nauséabond et -fleuri,--mais c’est l’auteur d’une lettre politique que l’on enterra le -5 octobre 1902. - -Avions-nous donc tout à fait perdu le respect de nos morts, de nos -grands morts? Avions-nous aussi perdu le sens commun?--Je sais que Zola -fut souvent un mauvais écrivain, mais de _la Fortune des Rougon_ au -_Docteur Pascal_, il y a plus et mieux que du style, et, si ces vingt -volumes sont parfois d’une lecture peu satisfaisante et malaisée, le -souvenir qu’on en garde est, le plus souvent, d’une beauté -obsédante;--je sais que Zola nous a dépeint la vie en traits d’une telle -amertume que nous nous détournons de ce spectacle avec un hoquet, mais, -de _la Fortune des Rougon_ au _Docteur Pascal_, il y a autre chose que -de la laideur, du rut et de la scatologie,--mon Dieu oui!--et je sais -bien aussi que Voltaire a défendu Calas et Sirven, mais je crois -vraiment qu’il reste grand surtout à cause de son œuvre gigantesque et -de quelques petits livres parfaits. - -Je me demande lesquels ont été, le 5 octobre 1902, les plus dégoûtants à -considérer, de ceux qui ont déversé leur bile sur la tombe de Zola, ou -de ceux qui ont cru devoir y vomir leur admiration. - - - - -LES MALHEURS DE BAUDELAIRE - - -De temps en temps on s’occupe de Baudelaire, pour orner sa tombe, pour -le rééditer à l’usage de quelques bibliophiles, pour déraisonner encore -un peu en son honneur afin de ne pas en perdre l’habitude. Les jours où -l’on veut célébrer Baudelaire, où l’on se réunit dans ce but, louable -certes, il n’y a jamais foule, il n’y a jamais cohue,--c’est à peine un -rassemblement. Ceux qui aiment Baudelaire d’un cœur fervent et passionné -ont préféré songer à lui au coin du feu, ou, mieux encore, s’entretenir -l’esprit de spleen à son sujet dans un coin sinistre de la banlieue, -sous le ciel de soie grise. - -Aujourd’hui, jour des Morts, il est doux d’évoquer la grande ombre d’un -poète qui fut malchanceux tant qu’il vécut sa vie de mortel, et, par un -singulier guignon, reste malchanceux dans l’immortalité. Pourtant, -depuis quelques années, on s’est évertué à retoucher l’odieuse, la -difforme caricature que l’on avait faite de cet honnête homme; ce fut -l’œuvre d’honnêtes gens. Ils ont un peu rétabli la belle figure de -Baudelaire, effacé les traits grotesques de la charge, rendu à l’homme -son sourire, et lavé la haute statue des crachats que tous les imbéciles -lui avaient jetés en hommage. - -Flaubert faisait, des sottises imprimées, un recueil que le flux -littéraire grossissait chaque jour.--On composerait un volume d’une -insigne laideur avec les propos tenus sur Baudelaire. D’ailleurs, il eût -peut-être trouvé plaisir à le lire, lui qui avait si bien compris sous -quelle pluie d’imbécillités on tâcherait de noyer ses _Fleurs_. - -En octobre 1864, il écrivait à M. Ancelle: - -«_Ce maudit livre est donc bien obscur! bien inintelligible! Je porterai -longtemps la peine d’avoir osé peindre le mal avec quelque talent._» - -Et, plus tard, en janvier 1866: - -«_Les Fleurs du Mal! on commencera peut-être à les comprendre dans -quelques années._» - -Cet espoir dont, malgré tout, il se leurrait un peu, fut déçu, après -tous ceux avec lesquels il égayait sa tragique vie. Baudelaire, vivant, -ne manqua pas d’ennemis. Toutes les injures lui furent offertes, on en -inventa même à son usage personnel; on fit toutes les insinuations, on -tendit tous les pièges, son talent fut sali, avec son caractère et sa -vie privée. Une gravure du _Boulevard_, œuvre d’un certain M. Durandeau, -dépeignait le désordre des _Nuits de M. Baudelaire_, afin de donner à -rire. Elle avait du moins ce mérite de n’être que drôle. Elle n’était -point vile. - -Pour bien des gens, pour ceux mêmes à qui il était sympathique, -Baudelaire était l’homme qui se teint les cheveux en vert et s’indigne -de ce qu’on ne le remarque pas, fume de l’opium, conseille aux -charbonniers de s’asphyxier en brûlant leur stock de marchandises, a -pour maîtresse une hottentote, une naine ou une géante, et fait des -poèmes d’une sensualité nauséabonde et toute embarrassée de satanisme -(terme obscur). - -Ses meilleurs amis le défendaient mal et accréditaient mille et une -histoires ridicules en excusant le héros qu’on leur supposait. Ce fut -ainsi jusqu’au jour où Baudelaire mourut. Alors les injures cessèrent, -peu à peu, et il n’y a plus aujourd’hui que certains professeurs -éhontés, certains universitaires indécents qui osent encore émettre, en -parlant des _Fleurs du Mal_, quelque puissante absurdité; mais le -supplice du poète n’était pas achevé; ses admirateurs reprirent en sous -main la tâche que ses ennemis avaient délaissée par lassitude et parce -qu’il devient à la longue fastidieux d’insulter un cadavre. On se mit à -vanter le poète, et le ton de ces éloges l’a plus desservi que toutes -les injures. - -De ce grand artiste dont le souffle est parfois court, on a voulu faire -un grand poète lyrique; on a voulu écheveler cet homme consciencieux et -lui placer entre les mains une lyre démesurée. Hugo, Lamartine, Musset, -furent renvoyés à l’école,--à l’école de la _Charogne_; on prit au -hasard dans l’œuvre cinq ou six pièces, on épilogua sur elles, on y -découvrit le monde et beaucoup d’autres choses encore, enfin, comble -d’ironie! on parla de la savante obscurité de ce poète qui n’était -obscur qu’aux heures où il se montrait maladroit. - -Baudelaire eût bien ri de ces éloges! lui qui avait la mesure et le sens -d’estimer ses vers ce qu’ils valaient et de garder le sentiment des -proportions!--Je disais que l’on ferait un recueil d’une laideur -instructive en réunissant les _coupures_ du poète; j’oubliais que, sous -une autre forme, ce recueil existe. Cela s’appelle _le Tombeau de -Baudelaire_ et figure une couronne de poèmes et de proses écrits en son -honneur. Ces pièces sont inspirées par un curieux sentiment: elles -tendent toutes à montrer, avec une clarté qui éblouit, combien l’œuvre -de Baudelaire fut vaine; je veux dire, combien, pour célébrer un homme -qui porta si loin le souci de la forme et de la pensée, on peut écrire -sottement et mal versifier... Et les auteurs de cette couronne de -louanges sont ceux-là mêmes qui font de Baudelaire leur dieu. - -On devrait traiter Baudelaire avec plus de respect. Au lieu de se servir -de lui pour desceller la statue de Hugo, au lieu de lui décerner ce -_prix d’excellence_ dont il n’aurait su que faire, on devrait se rendre -mieux compte de ce qu’il était:--un artiste d’intelligence clairvoyante -et profonde,--un homme plein de bon sens, affable, doux, et qui ne -haïssait qu’à bon escient,--un esprit délicat, enfin, qui eut le don de -distinguer d’abord les beaux traits d’une œuvre avant d’en relever les -tares, et celui de voir plus loin et mieux que ses contemporains, comme -s’il était toujours sous l’influence de cet opium qui étend et aiguise -la faculté de sentir. - -Il découvrait le talent partout où il se trouvait et, dans la _Revue -européenne_ du 1er avril 1861, il publiait une étude: _Richard Wagner et -le Tannhæuser à Paris_, qui disait sur Wagner des choses dont la saveur -est évaporée aujourd’hui, mais qui parurent aux contemporains d’un goût -détestable. - -Le 24 mars de la même année, Mérimée, à qui on ne refusera pas, je -pense, un jugement solide, écrivait, à propos du nouvel opéra: - -«_Il me semble que je pourrais composer demain quelque chose de -semblable en m’inspirant de mon chat marchant sur le clavier du piano._» - -Et Auber, avec un certain esprit bas, s’écriait: - -«_Comme ce serait mauvais si c’était de la musique!_» - -Il en fut pour tout ainsi. Baudelaire vanta, comme il convient, Edgar -Poe, Guys, Daumier, Bresdin, Quincey, Desbordes-Valmore, Leconte de -Lisle, Flaubert, Cladel, Rops et bien d’autres artistes inconnus ou -contestés. - -Cet homme de qualité, qui jugeait ses contemporains avec justice et leur -donnait une affection peu et mal appréciée, reste un ami très doux et -très cher à ceux qui savent l’aimer. Il est difficile de le bien -connaître, mais sa correspondance, qu’il faut avoir la patience de -chercher dans dix livres, vingt brochures et autant de journaux, nous le -rend tout entier: hautain, bienveillant, de tenue parfaite, un peu -dandy, jusqu’en ses jours de pire détresse, curieux de tout, n’aimant -que le beau, et se défendant du monde (car il faut bien parfois se garer -des bourgeois) en affectant certaines excentricités de langage, toujours -spirituelles d’ailleurs et du meilleur aloi, mais dont on lui a fait un -crime. C’est dans cette correspondance et dans celle de ses amis que -nous trouvons Baudelaire,--dans la belle étude que M. Crépet a écrite -sur lui,--dans le récit que nous avons de son épouvantable mort, agonie -tragique qui le rendit si méconnaissable que, lorsqu’il se leva de son -lit après sa première crise, il salua son reflet, vu dans un miroir. - -Il y a beaucoup à faire pour rendre un digne hommage à Baudelaire. Ses -lettres sont de celles que l’on peut réunir sans impiété, ses œuvres -sont de celles qu’il faudrait rééditer. Telles que nous les avons, elles -sont incomplètes, tronquées, disposées sans méthode, et, surtout, -déshonorées par d’innombrables coquilles. - -Même dans la belle édition que publièrent les Cent Bibliophiles, on a -suivi le texte tripatouillé, peu correct et, à tout prendre, inconvenant -de Michel Lévy, et, pourtant, cet ouvrage, par son impression nette et -bien espacée, son habile mise en page, son format commode et, surtout, -le choix vraiment judicieux de l’illustrateur, figure un objet d’art -délicieux et rappelle une fois de plus que M. Érastène Ramiro, président -du concile d’amateurs qui s’est partagé l’édition, est un homme de goût, -ce que, d’ailleurs, il était interdit d’ignorer depuis qu’il rendit à -Félicien Rops le délicat et patient hommage d’édifier jusqu’à trois -catalogues de son œuvre.--Je vois bien qu’on a pris soin de corriger les -erreurs trop grossières, les coquilles et les balourdises relevées par -le prince Ourousof, mais l’arrangement des pièces subsiste, arbitraire -et sans excuse; et que viennent faire dans _les Fleurs du Mal_ des -poèmes tels que _le Calumet de Paix_ ou les _Vers pour le Portrait de -Daumier_? La seule disposition raisonnable semble être celle de -l’édition de 1861, dont il faut toujours suivre le texte, et dans -laquelle on intercalerait à leurs anciennes places les pièces -condamnées. - -D’autre part, un supplément réunirait: - -1º _Les Nouvelles Fleurs du Mal_ telles qu’elles parurent, en 1866, dans -_le Parnasse contemporain_; - -2º _Les Épaves_, où seraient groupés divers poèmes qui n’ont rien à voir -avec le corps et l’esprit du livre, et, si l’on y tenait absolument, les -broutilles (_Épilogue à la ville de Paris_, _Poèmes de jeunesse_, -_Amœnitates belgicæ_, etc.). - -Puis on restituerait, en note, à la pièce: _A une Malabaraise_, les six -vers qui lui font défaut depuis 1846 et que le Vte de Spoelberch de -Lovenjoul cite dans ses _Lundis d’un Chercheur_; enfin, on remplacerait -l’encombrant morceau littéraire de Gautier, qui, d’ailleurs, manque à -l’édition des Bibliophiles, par la sanglante préface que Baudelaire -esquissa lui-même pour ses _Fleurs_ et que Eugène Crépet reproduit au -début de sa belle étude. - -Mais tout cela n’est point pour les amateurs de beaux livres, gens qui, -à l’ordinaire, se moquent du rôti si la sauce est cuisinée à leur goût. -Il reste donc à établir des _Fleurs du Mal_ et des _Petits Poèmes en -Prose_, trop négligés, une édition classique avec l’indication de -l’origine des pièces et le relevé des variantes. A l’époque où l’œuvre -tombera dans le domaine public, quelque éditeur consciencieux pourra -entreprendre ce travail.--Rêve!--Pour l’instant, les Cent Bibliophiles -possèdent un texte passable, qu’ils liront peut-être, et une série -d’admirables, d’inattendues, de somptueuses eaux-fortes. - -La veine d’un artiste est aisément sollicitée par une illustration des -_Fleurs du Mal_; un jour, enthousiasmé par cette cohorte d’images, grisé -par le parfum puissant que cette gerbe d’orchidées distille, peut-être -quelque peintre s’est-il essayé à interpréter leur charme par son art... -L’imprudent! - -Déjà Odilon Redon, après avoir farouchement mâchuré les marges de _la -Tentation de Saint-Antoine_, s’était plu à honorer de ses petits dessins -noirs _les Fleurs du Mal_. Pareillement, vers 1884, Maurice Barrès -aspergeait de loin les couvertures de sa revue: _les Taches d’Encre_ -pour justifier le titre, mais obtenait des résultats plus précis. - -Carloz Schwabe aussi tenta l’aventure. Il faut dire qu’il réussit mieux. -A l’avis de ceux qui ne voient dans Baudelaire que mysticisme et -sensualité, l’illustrateur du _Rêve_ devait paraître bien choisi. -L’œuvre est curieuse, mais étrangement incomplète, d’abord par le petit -nombre des gravures, surtout par leur parti-pris. Carloz Schwabe ne -voulut considérer que le poète de serre chaude et son interprétation -artistique s’en ressent. - -C’est ainsi que Baudelaire se charge de punir qui s’attaque à ses -poèmes, il l’étreint et, de ses bras redoutés, le brise. Pour parer -l’œuvre d’un poète de belles images, il suffit souvent de laisser -chanter en soi le motif qu’il décrit, et l’eau-forte se révèle alors du -sonnet.--Avec Baudelaire le travail est plus ardu. Si l’on tente de -transposer une de ses idées, c’est un combat qu’il faut soutenir, une -lutte esprit à esprit, où, le plus souvent, le peintre tombe exténué, se -souvenant des _Plaintes d’un Icare_. Pour affronter la tâche, il est -besoin de bras solides, d’une main ferme, d’une âme diligente. Cent -fois, il faut édifier, devant le rêve noté en mots, un rêve parallèle, -noté en lignes et en couleurs, et trouver en son cœur assez d’audace et -d’humilité pour persévérer lorsqu’il s’écroule; il faut enfin voir -fleurir de cent façons diverses en son esprit de peintre les cent -diverses fleurs aux cent formes, aux cent parfums, que Baudelaire fit -éclore. - -Aussi, je ne sais, en regardant les cent soixante-cinq eaux-fortes en -couleur qu’Armand Rassenfosse dessina et grava pour les Bibliophiles, ce -qu’il faut admirer le plus dans ces planches flamboyantes, sombres ou -claires, habiles, simples, presque érotiques ou presque ingénues, dures, -gracieuses, et toujours sans faiblesses, de leur beauté ou des heures de -méditation intelligente qu’elles impliquent. - -De telles œuvres font plus pour la mémoire du poète que la plate -imitation des _Fleurs du Mal_ où certaines petites gens (poètes aussi, à -en croire une confuse rumeur) se délectent, et, si l’on voulait traiter -Baudelaire pieusement, le mieux serait, semble-t-il, tout en s’occupant -de ses œuvres avec une scrupuleuse ferveur, de ne pas insulter ce grand -homme méconnu et mal admiré, par un excès de louange, comme on le fit -naguère par un excès d’injustice, et de lui donner sa place immortelle -qui paraît bien être à côté des plus grands poètes, mais aux pieds des -dieux. - - - - -LA JOURNÉE PRÈS DU FLEUVE - - - pour Stratonice, reine orientale. - -Ici, près du bord, le fleuve n’a presque plus de courant. C’est un coin -de lac dont une plume flottante trahit seule la secrète circulation. Je -viens, dans le réduit que je me suis ménagé parmi les roseaux, -surprendre la vie aquatique et riveraine dans ses moindres mouvements. - -C’est à l’aube qu’il faut d’abord considérer le fleuve. Il n’est point -encore dévêtu de ce manteau plombé dont la nuit le couvre. Certaine -lueur diffuse en fait miroiter la soie. De temps en temps, pour une -seconde, un poisson le perce de son nez, et la déchirure reste ouverte. -Un autre poisson vient goûter l’air, un autre encore. Le beau manteau de -soie grise sera bientôt une guenille. - -Le paysage est en argent. Les roseaux luisent dans la pénombre, à l’envi -des feuilles mouillées. Les saules de la rive semblent ne montrer que le -brillant de leurs arêtes. L’herbe ondule au passage des musaraignes qui -vont à leurs affaires en silence, et l’arbre mort, qui tient le milieu -de l’île et préside sur ses cailloux, se drape frileusement d’un reste -de brouillard. - -L’heure est froide. Les confins du ciel sont encore pâles. Si les -oiseaux se réveillent, c’est à petit bruit. Le fleuve ne fait aucun -murmure. Tout au plus, peut-on entendre, très loin sur la plaine, le son -d’une trompe de berger, et, peut-être, dans le secret de l’onde, on ne -sait où, un accord de harpe insensible... Mais un gros rat sort de chez -lui et plonge. Cela est le premier événement du jour et, bientôt après, -le soleil se lève. - -Maintenant, il vient du monde sur le chemin de halage. Des enfants -sortent du chaland qui semblait dormir depuis la veille. On jette des -baquets d’eau pour nettoyer le pont. Je crois même qu’on chante. Il faut -commencer à vivre; on s’évertue, et des moineaux mènent grand train de -cris dans un buisson, récriminent, s’injurient, piaillent et s’échappent -de toutes parts. - -Une importante émotion se propage. Chacun la ressent. Regardez! Ça se -voit à peine, là-bas... tout là-bas, mais dans quelques minutes les -rives en seront convulsées. Un vapeur remonte le courant. Il pousse -l’eau comme s’il lui voulait du mal, et, déjà, de longues vagues zèbrent -le bord. Le fleuve lutte, résiste, se gonfle de colère, mais, -finalement, est toujours vaincu. - -On dirait que ses profondeurs mêmes sont troublées. D’énormes méduses -aqueuses paraissent dans le sillage. Elles se gonflent. Elles sont -huileuses. Elles éclosent comme des fleurs grasses et incolores. Elles -se répandent sur l’onde environnante, puis il se forme un remous subit -où tournent des feuilles, des brins de paille et des corolles, et le -bateau passe. - -Les femmes, qui viennent laver leur linge, donnent de la voix quand la -vague les mouille, se retirent précipitamment, puis font signe de la -tête et du bras aux mariniers, et les mariniers répondent avec ampleur, -avec affectation. Le monstre s’éloigne, mais le fleuve prend quelque -temps pour se remettre. Au sein des herbes, entre les cailloux, des -myriades d’insectes se sont noyés. Ce sera tout un appareil de -funérailles. - -Le soleil monte lentement. Des garçons et des filles se baignent. Dans -l’eau de midi, les torses bruns s’agitent. On joue à des jeux de -tritons. Il est plaisant de battre le fleuve à pleine paume, de rire et -de mouiller l’air. Il est plaisant de se moquer des filles qui se -trempent avec prudence et ne s’aventurent pas, mais, surtout, qu’il est -donc savoureux de se laisser cuire par le soleil et d’écorcher de ses -membres le fleuve dont la belle peau fraîche reluit et resplendit, toute -nue! - -Un autre bateau vient de passer, suivi de plusieurs autres. On se lasse -d’échanger des messages. Même les enfants ne s’émerveillent plus. Chacun -vit pour soi. Les routes, les chemins de halage, sont pleins de monde. -On sent courir de la richesse et l’eau secoue des écus d’or au fil de -chaque sillage. Une périssoire traverse le fleuve, vive comme un -martin-pêcheur, vernie et nette comme un objet de luxe. - -Maintenant, avec mollesse, le fleuve se repose. Il nous rend l’image -d’une belle femme accablée, immobile et qui, sans dire mot, écouterait -le concert des moustiques errants. Il s’en forme des colonies qui -bourdonnent et chantent tout contre l’eau. Souvent un oiseau les -traverse, happe ce qui lui vient au bec, mais, diminuées, elles n’en -continuent pas moins leurs bourdonnements et leurs chants pointus. - -L’heure bâille, s’étire et n’en finit pas de passer. Le jour s’écoute. -Soudain, tremblante et grise, une vapeur paraît à l’horizon. Elle se -fonce; elle s’étend; nuée, elle envahit le ciel; nuage sombre, elle -s’arrondit et se bosselle au zénith... Un instant, on manque d’air, puis -la chose noire crève en une giboulée. - -L’averse et les coups de vent cinglent le fleuve entier. L’eau est toute -frissonnante et gercée. Le cri d’un pêcheur sonne comme un cri d’alarme. -Des oiseaux s’épouvantent et tournoient. Des teintes bistres glissent -sur l’eau qui semble avoir pris en elle la lumière. Une colombe se lève -d’un peuplier voisin, frémit au-dessus des branches et disparaît avec -une plainte longue. - -Bientôt, tout se rassérène. Des rayons clairs font sourire le nuage. Un -merle fastueux s’égosille. Les escargots de l’herbe, sortis à frottement -doux de leur coquille, se promènent, sans mauvaises pensées, et, comme -pour saluer l’onde paisible et de nouveau joyeuse, un petit taureau -pointe sa tête entre deux saules. - -J’en vis un jour tout un troupeau qui traversait un bras du fleuve pour -quitter l’île où se trouvait leur pâturage. O grandes migrations de -quadrupèdes dont nous parlent les naturalistes, qu’avez-vous donc de si -pathétique, et d’où vient que l’on ne peut vous décrire sans éveiller -l’émotion? - -Le lendemain, il y eut une forte crue et l’île fut dangereusement -inondée. Les maîtres d’école ont coutume, avec nombre de gens attentifs, -ceux-là pour instruire leurs élèves, curieux de l’anecdote, ceux-ci pour -eux-mêmes, de s’étonner devant ces traits singuliers de l’instinct. A -vrai dire, les taureaux qui vivent près de mon fleuve en apprendraient -long à qui voudrait les considérer d’un œil intelligent. - -Celui qui m’occupe secoue ses cornes d’un air de défi, se retire, paraît -encore et fait avec son sabot des éclaboussures. Maintenant il se penche -pour boire, hésite, renifle; deux moineaux le regardent et sautillent -près de lui, sans s’effaroucher de si peu.--Allons! va-t’en! n’as-tu pas -entendu la trompe de ton gardien? Rentre chez toi. Voici le Crépuscule! - -C’est un jeune homme cendré qui se hâte et croit qu’il n’arrivera jamais -à fuir tout à fait la Nuit qui le poursuit et qui le désire. Il se -retourne, craintif; il jette un coup d’œil vers celle qui le chasse, et -repart, les mains peureusement pressées contre sa poitrine. Parfois, du -collier de perles mauves qui pend à son cou, une pierre tombe avec un -bruit triste. Le Crépuscule passe. Souvent, une feuille se détache d’un -arbre et flotte après lui, mais la Nuit s’en empare et la noie dans -l’eau mortelle, tandis que le Crépuscule se hâte en égrenant son collier -d’améthystes. - -Et voici la Nuit! Écoutez-la! Regardez-la! Elle bondit jusqu’à nous, -soufflant aux quatre coins du ciel son haleine obscure qui ranime les -étoiles. La Nuit danse dans l’air avec de grands gestes désordonnés. -Nous ne la voyons pas bien encore, mais nous la savons présente, cette -immortelle et sordide passagère du plein ciel, qui laisse s’éparpiller, -insoucieuse de se montrer nue, les haillons de son vêtement! - -Elle vient de s’arrêter dans un endroit où restait une toile d’araignée -oubliée par le Crépuscule. Elle l’essuie d’un coup de son balai. Elle -gravit l’escalier sombre en montrant ses jambes à la terre. Elle frotte -tout le ciel. Elle le veut bien noir et net de toute cendre, puis, -courbant sa bouche en une grimace qui essaye de sourire, elle secoue sa -robe en lambeaux. - -Brusquement, on se retourne, parce que l’on pense que, peut-être, -quelque chose de fugitif et d’obscur nous a frôlé la joue.--Frémissons -et passons! n’y prenons point garde.--C’est la Nuit qui jette en -gambadant les loques de sa robe... et le fleuve, que les rayons du jour -dénudèrent, se recompose, avec ces haillons, un vêtement pour dormir. - -La nuit est close, tout à fait, et je me demande, immobile, les yeux -fixés vers les astres dont la clarté vient à moi contre la surface des -eaux, quelles monstrueuses décompositions, pendant le sommeil du fleuve, -doivent traîner parmi les roseaux et les vases, au fond de ce lit -séculaire, près des rochers graisseux et des fluides anguilles, sous ce -titanique épanchement d’une onde qui, toujours, va porter au bleu des -mers une image de l’azur du ciel ou le reflet des étoiles vives. - - - - -UNE PRINCESSE DES LETTRES - - -On a plaisir à parler de livres où l’art tout simple tient la place de -l’artifice, où la grimace le cède à l’expression, où rien n’est forcé, -guindé ni théâtral, au vilain sens du mot, et dont on ne peut dire -qu’ils sont un spectacle qu’autant que l’on considère comme tel ce beau -buisson qui porte des roses, ou le passage de cette brise propageant son -parfum. - -Par l’aisance du récit que noue une intrigue aisée, par un style dont la -fantaisie est aimable et française, par la richesse des images, par des -caractères d’un ingénieux dessin où les ombres, finement distribuées, -mettent en valeur le trait sobre et net,--d’autre part encore, à cause -d’un lyrisme jamais heurté, de leur facture souple, de leur cadence -savante et point monotone, enfin de l’amour qu’on y sent pour les -fleurs, les arbres et les eaux, les romans de Gérard d’Houville sont des -œuvres souverainement attachantes et ses poèmes de parfaites séductions. - -On oublierait volontiers, à en citer d’autres, la première vertu de sa -prose, vertu singulière et fort précieuse, tant elle se rencontre peu: -l’intérêt, comme, de ses poèmes, on omettrait de dire qu’ils sont -poétiques, ce qui, pourtant, suffit à les distinguer. - -Nous en étions venus, depuis quelque temps, et, sans doute, était-ce par -dégoût de la géographie psychologique et de ses découpures, à priser une -façon de roman où des histoires, disposées suivant le plan d’un -rez-de-chaussée de journal, nous secouaient les nerfs par une -accumulation d’horreurs, par une surabondance d’amours et de trahisons, -par un excès de pierreries, de marbres et d’ors (tous teints de sang) -qui rappelaient les pires heures de la lycanthropie romantique.--Lorsque -l’auteur de pareilles productions était Élémir Bourges et l’œuvre, son -_Crépuscule des Dieux_, rien de plus agréable,--le souffle épique est un -vent si rare que l’on en suit avec reconnaissance les indications les -moins rationnelles, mais, quand l’auteur n’a qu’une voix mince, sa -férocité, son opulence, ses inventions de mascarade, et, surtout, cet -entêtement à vouloir souffler dans une trompette démesurée donnent à -rire. - -Si nous écartons le roman épique et aussi le roman social où un -prosateur qui ferait peut-être un excellent épicier en gros, voire un -comptable honnête, s’obstine à nous faire mourir d’ennui en nous parlant -de grèves et de participation aux bénéfices quand il est question d’art, -si nous ne voulons point considérer le roman _arriviste_, fleur -nouvelle, vivace, qui promet de grandir et que son auteur compose à la -façon dont on travaille à une affaire véreuse, je ne vois guère que deux -types de romanciers sur les tréteaux littéraires: le _routinier_ et -l’_éclaireur_. - -On ne sait, à vrai dire, lequel négliger davantage de celui qui brode sa -banale arabesque sur une trame usée et se défend en alléguant qu’on la -décora jadis de plaisants ornements, ou de celui qui, renfermé dans la -cellule humide que lui fait son cerveau, met en phrases, sous couleur de -_tentative littéraire_ des théories difficiles et d’obscurs -épanchements. Au moins le routinier garde-t-il parfois le souci de -composer un peu, et sait-il agiter ses pantins d’amusante façon; l’autre -n’a pas même ce mérite: plié sur la marqueterie de son style, ou perdu -dans une élévation niaise, peu lui chaut que son livre soit bancal et -distors, que l’idée faiblisse ou s’absente... il a placé un adjectif -imprévu, il a célébré en trente vers malaisés et quelques solécismes, ce -certain arbre nommé «bouleau» dont il a beaucoup entendu parler.--Cela -lui suffit: mandarin solitaire arrosant ses plantes naines, il est -heureux. - -Ces deux espèces ont d’ailleurs un caractère commun: ils ignorent -l’humanité; leurs inventions ne correspondent à rien de vrai ni de -vivant. Le routinier suit son chemin habituel, portant son baluchon de -dénouements brevetés et d’amours à mécanique, mais ne se demande guère -si les hommes pleurent et rient comme il les fait rire et pleurer; peu -lui importe; il n’a jamais regardé que les variations de leurs costumes, -et l’autre, l’écrivain d’avant-garde «se divertissant moult tristement à -la mode de sa chapelle», mais craignant toujours d’être rattrapé par le -gros des troupes qu’il croit diriger, parle, dans son petit coin, de la -mer, des forêts, des nuages et de Dieu avec qui il entretient commerce, -parle encore de diverses autres choses, et, quand il veut un peu -vérifier ses dires, regarde en lui-même. Ainsi s’agitent, gesticulent, -s’époumonnent les saltimbanques de la parade, et de cette mêlée rien ne -surgit qu’un cliquetis de paillons, un bruit de fausses gifles et des -clameurs prostituées. - -Descendons des tréteaux, nous n’y trouverions pas l’auteur qui nous -occupe, et, en relisant les pages délicieuses que ce poète nous donna, -goûtons une joie fraîche, franche, unie, ou certaine très savoureuse -mélancolie d’automne. - - * * * * * - -Je viens de lire tous les vers et toute la prose de Gérard d’Houville, -d’une traite.--Voilà.--J’ai tourné la dernière page, à regret. J’ai bu -le philtre léger. Il n’en demeure plus une goutte. J’ai drainé la coupe -et suis encore étourdi. Oui, je reste sous le charme, et je l’entends au -sens le plus magique du mot, car c’est en vérité un charme de sortilège -que ces œuvres dégagent.--Je lisais, je lisais, croyant que cela -durerait toujours... et, maintenant, c’est la fin. - -J’ai respiré des fleurs, suivi de l’œil des papillons, vu de l’eau qui -se striait au fil d’une brise ou d’un sillage et regardé des êtres -souffrir, très peu à la façon dont on souffre dans les livres, beaucoup -à celle dont à l’ordinaire on souffre dans la vie, sans austérité, sans -idées préconçues et sans lexiques. - -De temps en temps, une petite idole très parée de bijoux, mais si -féminine sous ces ornements qu’elle semble à la fois reine, chatte et -vision, passe, sourit, s’enfuit. - -Et puis, écoutez le vent qui pleure au dehors! Là, dans le jardin où -sont toutes les belles fleurs exotiques, rouges, bleues, jaunes et qui -sentent si bon... la plainte est si lugubre qu’elle me fait oublier la -joie des couleurs... - -Et, l’autre jour, dans la salle fraîche où vous vous reposiez, gardée de -l’ardeur du jour par les gros murs blancs, vous souvenez-vous de ce -frisson qui vous parcourut parce que l’on entendait dans le pré voisin -siffler la faulx d’un faucheur. Cela donnait un son aigu et sinistre que -ne parvenait pas à étouffer le bruit confus des herbes froissées! Vous -étiez saisie d’un effroi si vif que vous avez appelé votre enfant et -l’avez embrassé avec une sorte de fureur. - -Oiseaux, fleurs et leurs parfums, bruits de la nature, cris et soupirs -humains, sifflement de la mort qui passe... ah! que l’on vous entend, -que l’on vous respire et que l’on vous voit bien dans les récits de -Gérard d’Houville! - -Faut-il dire encore une fois pourquoi ces récits arrivent à nous -émouvoir si vivement? N’allez pas chercher bien loin! C’est que l’on ne -sent en eux ni une manière, ni des manières.--Combien il faut estimer le -talent d’un auteur qui se résigne à nouer une intrigue simple! à ne pas -ergoter sur un cas de psychologie vieux comme l’arbre de science et le -serpent, mais que l’on croit renouveler en le surchargeant d’épisodes! -Qu’il fait bon sentir que ces phrases furent inventées sans effort, -parce que la ligne était belle, tracée ainsi, et qu’elle n’avait besoin -d’autre ornement que sa propre musique! - -Certes, il n’est pas impossible de tuer la sensation du _déjà vu_ dans -un sujet mille fois traité, et Gérard d’Houville nous le prouve bien par -ses romans, mais ce n’est pas en tâchant de rendre ce sujet -exceptionnel, en cherchant le cas particulier et rare que l’on y -parvient; c’est, tout au contraire, en le généralisant jusqu’à lui -donner une portée philosophique. (Et n’allez pas croire que je vante le -roman philosophique! Je n’ai pas dit cela! Dieux qui me comprenez! je -n’ai pas dit cela!) - -Les romans de Gérard d’Houville ne sont point compliqués de thèses, de -problèmes, de discussions. Les articles du code ne s’y trouvent pas -cités et nul texte de loi ne vient y embrouiller le récit. Ils sont -clairs, émouvants, tristes parfois, oh! affreusement tristes! Ce sont de -beaux exemples de souffrance où de pauvres gens souffrent par et pour -l’amour. Il est de ces belles histoires très dépouillées et très nues -comme de ces papillons sinistres ou joyeux suivant qu’ils se posent dans -un rayon ou sur une ombre. D’avance, on ne peut dire ce que deviendra un -sujet simple; le tout est de le bien traiter, car il est gros d’un -chef-d’œuvre ou d’une sottise. C’est toujours le bloc de marbre de La -Fontaine: dieu?... table?... cuvette?... - -Tels qu’ils nous sont présentés, avec l’ordonnance juste et logique de -leurs chapitres, et l’absence de procédé dans leur composition, les -romans de Gérard d’Houville nous ravissent comme un jardin fleuri dont -le dessin serait agréable au regard.--Reste la forme. C’est là qu’un -habile auteur se retrouve pour tout gâter. Il fera briller l’exacte -mosaïque de ses mots, les verbes seront extraordinaires et relieront des -substantifs rares par eux-mêmes et par leur placement. Certains vocables -se trouveront là pour ébahir, certains autres pour scandaliser, et le -tout formera une façon de casse-tête chinois sur lequel il fera bon -sommeiller.--Il est une habileté plus habile: c’est d’écrire avec -naturel. Travail malaisé! car il fut toujours moins difficile de -chercher longtemps que de trouver sans peine.--D’ailleurs, on ne peut -savoir gré à Gérard d’Houville de s’exprimer avec la fluidité, -l’harmonie et le bleu d’une source,--le naturel étant un don qui ne -s’acquiert pas.--On l’a, ou, plus souvent, il fait défaut. - -On oublie que, pour écrire, il faut tout de même avoir un peu pensé, un -peu senti, qu’il faut ne pas ignorer son métier et savoir que ce métier -ne consiste pas seulement à joindre agréablement les parties du -discours. Vivons d’abord, sans idées préconçues et sans interpeller la -vie, vivons de la vie de tout le monde, ou, plutôt, de la vie de ceux -que l’on appelait naguère les honnêtes gens; un jour, quand l’un de nous -sera bien convaincu que le cours des heures n’est pas communément réglé -sur les livres à trois francs cinquante, qu’il aura ouvert les yeux au -point de voir autre chose que des couvertures jaunes, qu’il aura un peu -travaillé et surtout qu’il se sera interdit de crier ses rêves -par-dessus les toits, qu’en un mot il aura fait son métier -tranquillement comme un bon ouvrier,--alors, mais alors seulement, se -produira sous ses doigts un miracle qu’il croyait sans doute avoir -asservi: ses personnages de glaise s’animeront d’un souffle humain, -l’aventure qu’il narrait deviendra une aventure réelle en place d’une -vaine apparence, et le style qui, dit-on parfois, est un ornement sans -valeur, viendra, pour peu que l’auteur soit doué, donner à son œuvre -cette dernière qualité que tout vrai poète ambitionne: la durée. - -Le naturel et l’éloquence du style,--c’est particulièrement dans les -descriptions de nature que nous les voyons paraître. Il y a, dans les -romans de Gérard d’Houville, des paysages avec toutes leurs teintes, -leurs finesses, leurs dégradations, et qui sont peints, en quelques -touches, par dix mots faciles. Mais, à la place où l’auteur les a mis, -par la façon dont il les a disposés, ces dix mots occupent tout leur -sens, ont toute leur force. Ils évoquent d’une façon plus pure et plus -précise que les lenteurs des descriptions cataloguées, ils évoquent un -peu à la façon de ces estampes de Hiroshighé où il y a tant de brise, -tant de brume, tant d’eaux courantes et si peu de détails, ou, mieux, un -seul détail, mais celui-là juste. - -Que voulez-vous de plus?--Il y aurait toute une analyse dans la manière -classique à faire sur la façon dont l’auteur nous rend les paysages, -nous parle de fleurs, de soleil et de parfums; peut-être -surprendrions-nous ainsi le secret de notre émotion. - -Et voilà qui nous mène à toucher la qualité première des œuvres de -Gérard d’Houville, celle qui se retrouve dans chacun de ses poèmes, dans -chacun de ses romans et leur donne un attrait si rare et si -particulier.--Soit que l’auteur nous parle d’Ariane à Naxos, nous montre -Salomé sur la terrasse blanche, ou Psyché regardant l’Amour; soit que -nous suivions la petite nymphe en fuite dans les bois, ou que nous soit -montré le retour d’un amant, la séparation des amants ou un baiser -d’amants; soit qu’on nous parle de pleurs humains ou de joie humaine, -toujours une sorte de terreur religieuse est évoquée qui nous force à -frémir,--et ce sentiment-là rappelle son Hellade. - -Bien plus qu’à des volontés mortelles, les êtres que l’on voit vivre -dans les œuvres de Gérard d’Houville obéissent à la volonté des choses. -Ces personnes qui sont faites d’air, de brume, de feuillage, et qui -parlent, et dont on comprend les entretiens, déterminent mieux qu’une -prière humaine. Un parfum, une harmonie de la nature, sont de meilleures -raisons d’agir qu’une menace ou une exhortation. - -Quand Gérard d’Houville nous décrit une nymphe ou une femme que dirigent -et que blessent les caprices de ces dieux obscurs dont le corps et l’âme -sont partout répandus, vraiment nous sommes touchés par des accents -religieux.--N’est-ce point une offrande votive que firent les deux -jeunes femmes de _l’Inconstante_ quand elles tressèrent des guirlandes -en l’honneur d’un beau jour? n’est-ce point une émotion de temple qui -les surprit lorsqu’elles s’embrassèrent au seuil d’un jardin parce que -les saponaires et les clématites embaumaient?--Idées harmonieuses d’un -artiste qui sait regarder les fleurs, le ciel, le clair de lune, et -entendre leur mystérieux langage. - -Ce sentiment panthéiste, cette forte observation de la nature, ce sens -poétique, se rencontrent à chaque page,--quoi d’étonnant à ce que ces -poèmes au souffle large, où les vers ne se détachent pas comme des -perles, même précieuses, mais forment, en belles strophes lyriques, un -collier parfait, quoi d’étonnant à ce que ces histoires si fortement -émouvantes, écrites avec plaisir, d’un trait, et qui ne sentent ni le -labeur ni l’ennui, quoi d’étonnant à ce que de telles œuvres propagent -ce ravissement un peu solennel, et pourtant si suave, qu’éveillent de -fraîches roses rouges, écloses au matin? - - - - -PARTICULARITÉS - - - à madame Alec Ralli. - -J’étais arrivé depuis une heure à peine, et, déjà, nous causions, assis -à la limite de l’oasis, dans un lieu où l’ombre des palmes est -rafraîchie par le chant d’un ruisseau. - -Dès les premiers instants de notre entretien, je compris que j’avais -bien fait de rendre visite à mon camarade, car, sans parler du plaisir -que j’avais à le revoir après cinq ans de séparation, je l’écoutais -projeter, pour le lendemain et les jours suivants, mille divertissements -dont les grandes lignes et le détail m’agréaient fort: chasses, courses -à cheval et flâneries nocturnes sur les bords du désert.--C’en était -assez pour ravir le sensualiste que je suis.--En outre, il semblait -heureux que j’eusse accepté son invitation malgré les ardeurs de ce mois -d’août qui ne laisse pas d’être pénible dans certaines régions de -l’Algérie. - -Aussitôt sa lettre reçue, je m’étais mis à faire mes malles. On ne se -laisse pas prier deux fois, sauf si l’on est insensé ou cul-de-jatte, -pour gagner, lorsqu’on vous en prie, le pays des enchantements, et, -d’ailleurs, Étienne B... est un esprit délicat qu’il fait bon -fréquenter. Habitué à se servir de ses yeux en honnête homme, il sait -considérer un bel arbre sans s’extasier aussitôt; élevé à connaître les -instants où la plus discrète parole est inconvenante, il ne souffle mot -en considérant les étoiles. Dès son plus jeune âge il avait appris à se -servir de ses cinq sens et à ne pas en abuser.--Devant des boissons -fraîches, en promenade, ou sous le regard d’une lampe, mon ami Étienne -B... est un causeur que je prise. - -«Tu t’ébahis, me dit-il, parce que je suis venu m’installer ici, quand, -aussi bien, j’eusse pu rester en France et m’y faire une position -acceptable!» - -Il sourit, admira la belle opale de son verre d’absinthe que traversait -un rayon de soleil et reprit, sans attendre ma réponse: - -«Je vois que tu ne comprends rien aux délices de la vie que je mène. -Vois-tu! elles passent de loin en perfection celles que nous jugions -inimitables quand, tous deux, à Aix-en-Provence, nous entreprenions -bruyamment des études juridiques. Mon existence d’aujourd’hui, où les -cafés, les beuglants et les petites modistes n’apportent guère leur -appoint, est pourtant la seule qui me convienne absolument. Mon ami le -caïd Ali, que tu verras demain, quelques touristes de passage, des -camarades qui viennent me voir et ma maîtresse suffisent à me rattacher -au monde, et, avec des livres, des journaux, un fusil et mon chien, je -n’ai vraiment pas grand’chose à désirer.» - -Comme j’objectais la monotonie de cette vie privée d’incidents: - -«Tu comprends de moins en moins, dit Étienne. Quand, d’aventure, je -rencontre un inconnu, je tâche de le connaître mieux, plus exactement -qu’on ne le fait à Paris pour une relation de café ou un passant, -bousculé par mégarde. Considère, vil Européen! combien les paroles -tombées de la bouche d’un étranger prennent de valeur et gagnent en -signification quand elles se détachent sur ce fond de silence et de -murmures que nous donne chaque soir la chute du soleil. - -«Tiens! le mois passé, un jeune Anglais est venu séjourner dans le -village voisin; il voulait, en tuant des outardes, prendre l’air des -sables, le ton du désert. Je m’offris à le piloter. Eh bien! je crois, -en vérité, que, par nos entretiens et les indications qu’il me donna, je -me suis composé une image plus nette (je ne dis pas plus juste) du jeune -Anglo-Saxon que par la lecture de dix livres spéciaux et de quarante -quotidiens. Ah! quel curieux roman un auteur anglais fera, dans quelques -années, en prenant, comme sujet de son étude, la génération de jeunes -gens qui sortent ces temps-ci d’Oxford et de Cambridge! Cela pourrait -être, dans un plan tout différent et avec une autre distribution de -lumières et d’ombres, une intéressante réplique aux _Déracinés_ de -Maurice Barrès. - -«Certains soirs, je prends encore grand plaisir à compléter, par quelque -trait imaginé, la figurine que j’avais modelée de mon mieux d’après les -opinions de John S... La chasse finie, il parlait volontiers de ses -compatriotes, et souvent avec aigreur, car, Écossais de naissance et -citoyen du monde bien plutôt que d’une île, John S... avait un tour -d’esprit dont le cosmopolitisme était parfois cynique.--J’ajouterai -qu’il parlait fort bien notre langue, voire élégamment, et le léger -accent qui marquait son origine, bien loin d’offusquer ou de sembler -ridicule, donnait un certain piquant à ses discours. Oui, les propos de -John S... me divertirent. Nous les tenions devant une bouteille -d’absinthe et des cigarettes et, si quelqu’un nous interrompait, ce -n’était point le gêneur des villes trop peuplées, mais un berger, par sa -flûte lointaine, le passage d’un chameau chargé ou le crépuscule qui -venait nous surprendre. - ---Voici que je ne te suis déjà plus, interrompis-je. Ton ami John S... -me semble être un exemple d’une espèce d’Anglais que je connais un peu -et que l’on ne peut guère choisir comme type. Ceux dont je parle -professent peu de goût pour Londres et ses brouillards, moins encore -pour la campagne anglaise et ses humidités, et, pourtant, après avoir -parcouru la France de Paris à Blois, de Blois à Pau, de Pau à Nice, ils -trouvent un contentement secret à rentrer chez eux. Ils affectent de ne -vanter que les architectures des bords de la Loire et les théâtres -parisiens, toujours, sois-en certain, ils nourrissent le regret de leurs -cigarettes blondes et de leur whisky et ce regret passe en violence -toute émotion artistique. Je gage que John S..., quand il s’embarquera à -Boulogne, secouera la poussière de ses souliers et que, dès le premier -aspect des falaises de Folkestone, celui qui te paraissait, à Bou-Saada, -un citoyen du monde, se livrera, avec simplicité et sans nulle vergogne, -à des attendrissements nationalistes, ce dont je le loue d’ailleurs, -car, distinguant une côte française après un long voyage, nous en -ferions tout autant.» - -Étienne alluma sa quinzième cigarette et répliqua un peu aigrement: - -«Aussi n’ai-je point envie d’étendre à la généralité de l’espèce les -quelques particularités que je notai chez le spécimen qui m’était -offert; avec cette méthode, j’arriverais à juger toute l’Angleterre par -l’Armée du Salut ou les effrayantes familles que promène l’agence Cook, -et toute la France par ses déplorables commis-voyageurs.--Non! John S... -(il l’avouait lui-même avec ingénuité) était supérieur à la moyenne de -sa génération, mais, d’après la description qu’il me donna, un jeune -homme qui sort d’une université anglaise me semble présenter une piteuse -figure, car je le vois, avec quelques vertus, ignorant, de goût flottant -et peu critique, et, pour tout dire, d’esprit maladroit. - ---Tes trois qualificatifs sont défendables, répondis-je, mais ils -demandent pourtant des notes marginales. Pour l’ignorance, elle n’est -que relative: un jeune Anglais ne sait pas les mêmes choses qu’un -Français de son âge, mais, ce qu’il sait, il le sait très passablement. -A vrai dire, sur les bancs de l’école, il n’est point poussé par ses -maîtres. Il a une trop belle raison de ne rien faire pour se donner -beaucoup de mal: le sport est un masque excellent qui convient à la -paresse d’un adolescent vigoureux. C’est au sport que vont presque tous -les honneurs et c’est des seules prouesses athlétiques que l’on tire -vanité, car il n’y a d’émulation que là. Ce qui est chez nous un -passe-temps est presque un sacerdoce dans les _fields_ anglais.--Cette -ignorance est encore grossie à nos yeux parce que les choses qui nous -préoccupent laissent un jeune Anglais indifférent; elles ne -l’intéressent pas; exactement, il les ignore. - ---Oui, dit Étienne, j’avais déjà pu remarquer combien devait être -fausse, de l’autre côté du détroit, cette plaisanterie qui dit que le -goût de la métaphysique vient en savourant le café du soir. Te -souviens-tu des heures où nous nous promenions sous les platanes du -cours Mirabeau à Aix? Nous discourions, comme de bons petits -romantiques, de questions qui n’avaient avec nos occupations du jour que -des rapports très indirects et tout spirituels. Souvent, le bon sens -nous échappait et notre conversation, entreprise sur un mode grave, -finissait par un éclat de rire, mais nous n’en méditions pas moins avec -ferveur, et je sens encore le bénéfice de ces élévations. - ---Certes, ces traits-là, tu ne les trouveras guère dans les veillées de -deux jeunes Anglais; ils dédaignent cette gymnastique de l’esprit et -pensent que ce n’est pas là leur affaire. Ils ont des philosophes pour -leur fournir une philosophie, s’il leur prend fantaisie d’en chercher -une, comme, aux Indes, ils auront un natif pour curer leur pipe.--C’est -la division du travail mise en pratique.--Et tu ne trouverais pas -davantage dans leurs conversations les vivacités continuelles qui -donnaient à nos propos si plaisante figure. N’entends point que les -jeunes Anglais soient chastes dans leurs discours; je dis seulement -qu’ils ne savent point les relever d’un piment érotique dont le goût se -discerne sans emporter la bouche.--Autre ton de l’autre côté du détroit. -Un jeune homme de là-bas veut-il être gaulois et inconvenant, on est -étonné des salauderies qu’il peut émettre, ordures dont ne voudrait pas -le plus infâme de nos corps de garde. Je sais que la langue se prête peu -aux historiettes, mais la raison de cette grossièreté est plus profonde: -à une certaine époque, les questions sexuelles, si absorbantes qu’elles -soient, restent pour nous sans gravité; ces petits jeux, auxquels nous -nous livrons de grand cœur, sont, en quelque sorte, le complément de nos -études, nous en parlons sans honte, avec aisance, et nos familles ont la -discrétion de fermer les yeux et de sourire.--C’est le profil aimable -d’une sensualité de bon aloi.--Un Anglais donne de ce sujet une toute -autre interprétation. Au déduit, se rattachent mille et trois idées -apocalyptiques qui en font un crime, un exemple affreux dont il serait -malséant de parler, et, d’autre part, ce même plaisir est considéré -comme étant de peu d’importance, plaisir inutile sur lequel la moindre -émotion athlétique a le pas.--C’est le profil tragique et bas d’une -sensualité de mauvais renom.--Deux façons de sentir inverses, qui -peuvent s’opposer, et dont l’atlas nous donne une explication -suffisante, sinon complète, par la différence des latitudes; mais -comment veut-on qu’un jeune Anglais parle élégamment du plaisir, s’il -s’en fait une si laide image? - ---Tu ne m’accuseras pas de partialité pour notre race, car sur mes -critiques, tu renchéris encore! Tu fais un jeune _oxonian_ d’aspect plus -offensant que je ne le rêvais, et tu étends singulièrement son -ignorance. Je la restreignais à ceci, qu’il ignore communément les plus -élémentaires lois de physiologie, notions simples qui sont en quelque -sorte le terreau de notre pensée. Pour indulgent qu’on soit, on s’effare -un peu à voir un jeune homme bien bâti et point du tout goitreux ni -imbécile, ignorer profondément ce qui différencie un pin parasol d’un -casoar à casque, comment l’homme le moins compliqué respire, et de -quelle façon élégante le sang parcourt ses membres! - ---Je t’arrête! m’écriai-je. Sur ce dernier point, s’il n’a pas des -lumières très précises, il sait du moins que Harvey en eut plus que lui. -Cela rentre dans le patrimoine national. Mais quelle étrange façon as-tu -de raisonner! et pourquoi ne donner au peuple voisin ton approbation que -si tu trouves en lui ta propre image? Un Anglais est élevé suivant un -système contraire à celui que l’on prône chez nous. Quoi d’étonnant à ce -que les produits d’élevages différents ne se ressemblent pas?--Nos -méthodes datent du dix-neuvième siècle; le jeune homme formé par elles -n’est guère livré qu’à des influences contemporaines, au lieu que -l’adolescent soumis à la discipline d’Oxford est bien forcé de sentir -obscurément que le système par lequel il est dirigé n’est que le -résultat d’une longue habitude, la forme dernière d’une tradition qui -remonte au douzième siècle. Les règles ont changé sans doute, depuis -lors, changé au point de n’être plus reconnaissables, mais cela ne s’est -point fait brusquement. En Angleterre le progrès, dont la marche est, je -pense, aussi rapide qu’ailleurs, se développe par des amendements -successifs, non par des révolutions. Les coutumes existantes n’ont point -cet aspect codifié dont la figure géométrique plaît à notre intelligence -latine, elles n’offrent rien d’architectural; bien plutôt pourrait-on -les comparer à des futaies d’une belle venue, un peu surchargées, -peut-être, et dont l’ordre subtil (qui se rattache bien plus à la raison -qu’à l’art) n’apparaît pas à première vue. Un jeune Anglais s’accommode -fort bien de la complexité, des demi-mesures et des lignes sinueuses, -comme le citoyen du commun s’accommode, passé le détroit, d’un régime -dont on ne peut dire au juste s’il est surtout impérialiste ou surtout -démocratique. A cet égard, nous avons des instincts d’arpenteur géomètre -qui ne laissent pas d’être parfois un peu puérils, et, de même qu’il -nous faut une république à bonnet rouge ou un empire semé d’abeilles, à -la minute où les lys ont cessé de nous plaire, de même, adolescents, ne -pourrions-nous souffrir un compromis dans l’éducation que l’on nous -donne, et ne pense-t-on d’ailleurs pas à nous l’imposer. - -«Le Français, qui fut toujours, en art, l’ami des demi-mesures et du -lieu-commun (opinion éprouvée par le bon sens, et, par conséquent, -infiniment complexe) qui, par ce fait, créa la littérature la plus -universelle qui soit, est, dans les affaires d’éducation et de -politique, un sectaire, partisan farouche des systèmes rationnels, bien -dessinés et dont tous les angles paraissent. - -«Au lycée, nos maîtres nous bourrent la cervelle de faits, d’opinions, -d’exemples; ils nous donnent à considérer des façons de voir, de penser -et d’agir; ils nous montrent des rapports, sans beaucoup nous les -expliquer, et leur effort se borne à tenir notre esprit dans un état de -réceptivité. Puis vient la classe de Philosophie, où l’on nous offre des -méthodes à choisir. Inconsciemment (car tu penses bien que ce travail ne -se fait pas en pleine lumière), suivant la secrète indication que nous -donnent notre nature et les influences familiales, nous en prenons une, -et voilà tout le fatras que l’on prétendit nous inculquer qui se classe -lentement.--Heures graves!--L’adolescent fermente!--Comme pour les -raisins dans la cuve, cette fermentation le trouble parfois jusqu’au -plus profond de son être. C’est l’époque où sa cervelle imagine les plus -folles choses, voire d’être amoureux d’étoiles diverses et souvent très -basses sur l’horizon,--mais, peu à peu, il se calme, la méthode choisie -s’altère, disparaît,--seul le classement reste. Il entre dans la vie, -ayant reçu des lueurs de tout, lueurs qui lui donnent du monde une vue -un peu floue, panoramique, et lui permettent de se spécialiser ensuite -en connaissance de cause. Il a appris pas mal de faits dont il n’a -retenu que les rapports, et, à cette école, il a gagné une vertu -excellente, meilleure mille fois que l’érudition courte: la vertu -d’oublier intelligemment.--Ainsi, nous formons l’enfant destiné aux -universités par un système qui, idéalement appliqué à des générations -idéales, donnerait une élite intellectuelle. Avouons-le, c’est la -théorie qui nous séduit surtout: ce jeune homme qui trouve par lui-même -sa raison de vivre, à qui ses maîtres ont fourni seulement les arbres du -bûcher et qui, de sa propre main, allume le flambeau, ne figure-t-il pas -une agréable image? - -«Cette méthode animatrice qui, chez nous, couronne l’éducation et nous -est simplement proposée, est, en Angleterre, imposée au collégien dès -l’abord, non pas formellement, mais de manière secrète et sûre. Il la -trouve dans le règlement sévère de ses premiers jeux; il la retrouve -dans ses premières leçons. Du latin, du grec, de la géométrie, de -l’histoire exacte (presque des chroniques), la glorification démesurée -des grands hommes de son pays, suffisent à nourrir son cerveau, mais, -dès les premiers jours, on lui apprend à former son jugement, à -s’enorgueillir de lui-même, de ses muscles, de sa terre, de sa race...» - -Étienne m’interrompit: - -«A former son jugement! à former son jugement d’une certaine façon, -devrais-tu dire! On pense qu’un garçon qui est d’esprit assez discipliné -pour jouer dans un match de foot-ball (ce qui, je l’accorde, n’est déjà -pas une mince affaire) et assez méthodique pour composer proprement un -cent de vers latins, pourra, plus tard, tenir, de façon très honorable, -son emploi dans le _civil service_ et l’administration des colonies -lointaines, mais c’est le sens critique, le bon goût, l’adresse d’esprit -que je lui refusais, non une certaine logique de tradition, mécanique -spirituelle qu’un collège de jésuites enseigne aussi bien qu’un collège -anglais! - ---Eh! mon ami, tu dérailles! m’écriai-je. Que cherche l’Angleterre et -comment le cherche-t-elle? Veut-elle, comme nous, former une élite -intellectuelle? Non pas! Tous ses efforts, efforts patients, bien -dirigés et scrupuleux, tendent à former une élite de patriciens.--Elle -n’essaye pas de créer, comme on tâche de le faire chez nous, un immense -collège d’électeurs éclairés, mais une aristocratie de dirigeants. Ce -n’est pas un cerveau qu’elle tend à modeler dans ses universités, mais -bien un caractère.--Le jeune homme est tenu loin des grands centres, -loin par conséquent d’une influence étrangère (fût-ce celle de sa -famille) et, dès que les portes d’Eton, puis d’Oxford, sont refermées -sur lui, on lui enseigne bien moins à travailler qu’à vivre.--Si -l’enfant anglais devient moins tôt que le Français un être raisonnable, -combien, d’autre part, il devient plus tôt un homme tout court!--Essaye -de faire, dans un lycée, un cours de morale pratique, pas un élève ne -t’écoutera, chacun regardera voler les mouches avec un petit sourire -entendu. Même en classe de Philosophie, l’enseignement de la Morale est -réduit à peu de chose et disparaît dans une indifférence que le -professeur partage. - -«En Angleterre, tout le programme des études se résume en un cours de -morale pratique et, dans ce programme, il faut comprendre les jeux. -L’enfant apprend la responsabilité au foot-ball, il apprend l’émulation -sur la rivière, partout il acquiert cette continuité dans le dessein, -cette _stubbornness_ qui est une sorte de vaillance têtue. - -«C’est là une vertu cardinale, une de ces vertus vivantes qui ne créent -pas des saints, mais font de grands hommes d’action.--Un grave défaut -l’accompagne: je veux dire le manque de curiosité. L’éducation donnée au -jeune homme anglais tend à étouffer ses tendances à l’investigation; -elle le rend conservateur. Par opposition, prenons un exemple chez nous. -La plupart des jeunes gens qui pratiquent le font par conviction. La -crise religieuse qui surprend l’adolescent français le laisse, une fois -passée, très croyant ou très indifférent; un Anglais, tout au contraire, -est religieux et pratiquant par habitude, par décence, parce que ses -parents le sont, parce qu’enfin le culte, compris d’une certaine façon, -est un trait de la grandeur de l’Angleterre et comme une des figures de -la patrie. Plus tard, il pourra perdre toute foi, toute croyance, peu -importe! une habitude a été prise.--Un esprit curieux eût agi -autrement.--Il en va de même en politique. Regarde combien, au temps de -l’affaire Dreyfus, la jeunesse mit de diligence à comprendre exactement -la portée de ses opinions, à les peser, à les définir; j’entends la -jeunesse qui prit parti non point à cause des opinions anticléricales de -son entourage, non point parce que le père, la grand’tante et le -confesseur affirmèrent au dîner la culpabilité de l’ex-capitaine, mais -celle qui, gagnée, par nature, à une doctrine, voulut en outre, par -honnêteté et scrupule, se rendre bien compte de ce qu’elle sentait. - -«La conduite intellectuelle d’un jeune Anglais eût été toute autre, on -l’a bien vu pendant la guerre du Transvaal. Les hommes mûrs, si bons -patriotes qu’ils fussent, raisonnaient parfois leur enthousiasme et le -rectifiaient d’une critique saine, d’une objection; les jeunes gens s’y -laissaient aller. A leur place, nous n’eussions pu résister au plaisir -de donner à la guerre, le premier émoi passé, un commentaire et des -notes; eux, ils accueillirent les défaites par des considérations du -genre de celle que l’on peut lire sur la tranche de nos pièces de cent -sous, et saluèrent les victoires comme de joyeuses trompettes. - -«Voilà où le manque de curiosité du jeune Anglais lui rend l’avantage, -voilà qui nourrit son magnifique orgueil et son copieux dédain de tout -ce qui n’est pas lui; mais, quoi d’étonnant à ce qu’en fait d’art ce -jeune homme, qu’il faut considérer comme un bel animal, confonde, dans -une même admiration vague et de commande, Beethoven et Stephen Heller, -Miss Austen et notre Balzac; qu’il ne distingue pas très bien le beau du -joli, la passion de la sentimentalité, et qu’enfin de compte tout cela -lui soit indifférent? Qu’importe que ses heures d’attendrissement soient -ridicules, qu’il bâille devant un tableau de prix, et rêve de sport à -l’audition d’une belle symphonie! Ses dents sont bien plantées, voilà le -grand point, et il sait mordre. - ---Autant dire, interrompit Étienne, que tout est parfait au delà du -détroit, que le système adopté par les Anglais est l’unique système pour -élever des enfants parce qu’il est une politique de résultats et non de -théorie, enfin que, dans cette belle arme de progrès, il n’y a pas une -paille. - ---Point du tout. Je pense simplement que cette méthode convient seule à -la race, au climat, aux habitudes des Iles Britanniques, qu’elle a -autant de défauts qu’une autre, et dont les Anglais se plaignent -amèrement.--Et d’abord, le placement des Universités loin des grands -centres, s’il a des avantages, a aussi plus d’un inconvénient. Le -Quartier latin de Paris ne sert pas uniquement à rapprocher, dans un but -de commodité, les lieux de culture, mais rapproche aussi les -intelligences, crée une sorte d’atmosphère intellectuelle enivrante, -bienfaisante aussi. Ce commerce idéal qui naît entre étudiants est -presque méconnu en Angleterre. Le système d’instruction s’y oppose. -Lorsqu’un enfant apprend par cœur certaines notions très précises, avec -la manière de s’en servir, il ne pense guère qu’à garder ce trésor pour -lui, au lieu que, chez nous, l’enfant, devant plus ou moins trouver -lui-même sa méthode, a dans l’esprit des notions non définies, des -forces non dirigées, et, parmi ces richesses, il puise pour discourir, -pour converser, pour discuter. La science, chez l’étudiant français, -devient une valeur d’échange dont il se sert libéralement. Il cherche à -systématiser son intelligence en s’enquerant des systèmes voisins, en -visitant l’esprit de ses condisciples, en respirant l’air de la rive -gauche, en s’inspirant des leçons de l’heure passée. - -«Penser par soi-même!--Beaucoup de maîtres anglais déplorent de voir -leurs élèves en être incapables. Il y a cinquante ans, cela n’avait que -peu d’inconvénients. Les derniers développements de l’industrie ont -montré le danger.--Ces temps-ci, on a fait en Angleterre beaucoup -d’écoles techniques, et, dans certaines Universités, des sections -techniques importantes. Elles ont produit des hommes qui connaissaient -fort bien les éléments de leur science, qui étaient pleins d’érudition, -mais qui, de cette érudition ne savaient pas se servir. Prenons, comme -exemple, les études d’électricité. C’est dans les ateliers, non dans les -écoles que sont nés les hommes utiles. Les ateliers avaient une -atmosphère d’émulation corporative et scientifique qui manquait aux -écoles, et mieux vaut un ouvrier habile qu’un ingénieur bon humaniste, -mais maladroit. - -«Voilà qui nous mène à une autre question. Chaque année l’Angleterre a -besoin d’un plus grand nombre d’administrateurs pour ses colonies, -puisque ces colonies se développent. L’industrie, le commerce, lui -enlèvent des hommes tous les jours, mais l’Inde et les autres terres -anglaises n’ont pas moins besoin d’être administrées. Or cette théorie -chère aux Anglais qui met à la tête du pays une élite de patriciens -commence à faiblir. L’aristocratie anglaise, je veux dire celle qui -dirige le pays, devient fictive en tant qu’aristocratie lettrée. On est -obligé de prendre les maîtres sur un plan moins élevé. Bientôt, les -directeurs de l’Angleterre ne seront plus tous ou presque tous des -_classiques_, car les familles ne peuvent plus payer leur éducation et -l’on ne trouve pas, chez l’Anglo-Saxon, ce puissant amour de la culture -qui fait se saigner les familles allemandes.--L’Anglais, épris de -réalités visibles, montre moins d’enthousiasme que l’Allemand pour se -dévouer à un idéal lointain. C’est une des tares de son caractère et -dont la raison est facile à découvrir, puisque, durant toute sa -jeunesse, on lui a montré l’importance des faits en négligeant -d’indiquer celle des réflexions. - -«Ces défauts que je te montre, certains Anglais les voient fort bien. -Ils essayent d’y remédier, non point par une révolution à la façon -française, par des décrets qui jetteraient le trouble dans tout le pays -et paraîtraient sacrilèges aux hommes épris de tradition, mais par des -efforts insensibles et continus, donnés sans lassitude et sans -nervosité, suivant la manière habituelle de ce grand peuple. - ---Oui, dit Étienne qui suivait sa première idée, on ferait un bon roman -en prenant, comme sujet d’étude, quelques spécimens de cette race -dangereuse et antipathique, quelques beaux spécimens de petits -_gentlemen_ bien portants, obtus et crevant de vanité... Et, maintenant -que j’y pense, il me semble que lorsqu’il me quitta, mon ami John S... -sifflotait le _Rule Britannia_ d’une façon un peu ironique!» - -Mais je n’écoutais plus mon ami; je prêtais l’oreille à des aboiements -rauques et singuliers que je situais assez loin, par delà l’oasis. - -«Qu’est-ce donc? demandai-je. - ---C’est un chacal, sans doute, quoiqu’il soit bien tôt encore. Si tu -veux, nous pouvons aller lui rendre visite avec nos fusils. - ---Volontiers! m’écriai-je. Emmenons-nous Saïd?» - -Le sloughi d’Étienne tendait vers moi sa tête fine. C’est une vaillante -bête, vigoureuse, têtue et dénuée d’esprit. - -«Nous l’emmenons, dit Étienne, mais ne le caresse pas trop: il a des -puces.» - - - - -LE KIOSQUE VERT PRÈS DE L’ÉTANG - - -Disposer sa bibliothèque suivant un plan préconçu est une tâche -délicieuse, mais imaginer ce plan est plus agréable encore. D’ailleurs, -je n’en approuve qu’un seul. Tous les autres, pour logiques et -harmonieux qu’ils semblent, à première vue, finissent par devenir -incommodants et m’irritent à la longue.--Ainsi, pourquoi mettre les -livres d’histoire sur le même rayon, et ne point séparer les romans? -Quels avantages procure donc ce classement par espèces?--Thiers voisine -mal avec Michelet; quelle insupportable obligation pour Gautier que -d’avoir à toute heure, avec Laforgue, une reliure mitoyenne! et, -croyez-moi, il est presque malhonnête de laisser fréquenter à -Chateaubriand les nouvelles de Mérimée. Joindre _Atala_ et _Carmen_!... -n’en sentez-vous point l’indécence? - -Je goûte encore moins un système qui mettrait à ma portée les livres -dont je me sers le plus souvent. C’est me forcer à tolérer une compagnie -qui peut être agréable, mais me devient odieuse à l’instant où je -m’aperçois qu’elle est imposée.--Il me déplaît d’avoir ainsi à prendre -en horreur, parce qu’il se trouve trop à portée de ma main, un ouvrage -que je lis fréquemment, et, s’il me vient tout à coup l’envie de -feuilleter le _Tyr et Sidon_ de Jean de Schelandre ou le _Mémoire sur -Vénus_ de M. Larcher, ou encore de considérer les _Images de plate -peinture des deux Philostrates, sophistes grecs_, avec les épigrammes du -sieur d’Embry qui les complètent, pourquoi m’obliger à les querir en des -réduits lointains, sous l’odieux prétexte que je ne fais pas de ces -volumes ma lecture quotidienne? - -Je pense que l’on doit classer sa bibliothèque suivant la seule émotion -que les livres dégagent, suivant la qualité de fièvre, d’intérêt, de -joie ou d’ennui qu’ils nous donnent.--Il y aurait par exemple le rayon -de _la Douceur du foyer_, celui du _Regard intérieur_, celui des -_Agréments et inconvénients d’une maîtresse_, celui des _Beautés -naturelles_; enfin, dans un réduit secret, on réunirait, non loin d’une -lampe et d’un grand fauteuil de cuir, certains livres, sous l’étiquette: -_Parfums exotiques et autres (Livres de voyage)_. - -C’est la seule collection que j’aie tâché de me former. Sur ce rayon, je -trouve _la Prière sur l’Acropole_, oraison qui convient aux beaux -départs, _les Moralités légendaires_, _le Centaure_ de Maurice de -Guérin, _Fumée d’opium_ de Claude Farrère, la _Léda_ de Pierre Louÿs, -quelques vers et quelques proses de Rimbaud, recopiés dans un cahier, -_la Mort de Venise_ de Maurice Barrès et ses _Aventures d’Astiné -Aravian_, les _Petits Poèmes_ de Baudelaire, arrachés, au mépris de -toute bibliophilie, à l’exemplaire courant et reliés avec ce titre que -j’aime et dont le poète nommait parfois son ouvrage: _le Spleen de -Paris_; la prodigieuse _Histoire des boucaniers d’Amérique_ d’Œxmelin, -enfin la _Connaissance de l’Est_ de Paul Claudel, dont les poèmes -chinois me charment en tous points, dont la couleur de couverture tient -le milieu entre celle d’une sauce végétale et celle d’une eau stagnante, -qui n’est point paginé, n’a pas de table des matières, où l’on se perd -comme dans un labyrinthe d’idoles et de qui le titre même, si paradoxal -et si exact, m’est cher, car, en lisant ces mots: _Connaissance de -l’Est_, ne dirait-on pas d’un traité de stratégie ou d’un pamphlet sur -le démantèlement des forteresses? au lieu qu’il s’agit de pluies, de -navigations nocturnes, d’un temple de la conscience, de vérandas, de -banyans, de maisons haut perchées, d’une araignée noire suspendue par le -derrière, de sources, de flots et d’une arche d’or dans la forêt! - -Ce sont là mes vrais livres de voyage. Ils me transportent en tel lieu -de la terre et du rêve qu’il me plaît de choisir, aux heures de -mélancolie où l’on voudrait être en tout lieu de la terre, sauf en celui -dans lequel on se trouve. - -Aujourd’hui, j’ai pris le dernier venu de ces livres. Il a pauvre -aspect, mais, croyez-moi, il est très précieux _et garde sa splendeur -comme un trésor secret_. Je l’ai formé avec des poèmes repris dans ces -revues que pour la plupart une même saison vit naître et mourir.--Pages -qui débordent les unes sur les autres, papiers divers, caractères -contrastés... tout cela est cartonné, tant bien que mal, avec ce titre: -_Cinquante poèmes_. L’auteur: Paul Valéry. Je crois posséder au complet -son œuvre poétique. - -Sa plus fine particularité est qu’on ne peut en lire dix vers sans être -aussitôt transporté en d’étranges contrées. Je ne sais si ces vers sont -toujours excellents; je crois même que, parfois, ils portent un peu la -marque des années de symbolisme où ils furent écrits, mais à coup sûr -leur auteur est un ingénieux magicien, tantôt - - Il évoque, en un bois thessalien, Orphée - Sous les myrtes, et le soir antique descend. - Le bois sacré s’emplit lentement de lumière - Et le dieu tient la lyre entre ses doigts d’argent. - -Tantôt: - - Celles qui sont des fleurs légères sont venues, - Figurines d’or, et beautés toutes menues - Où s’irise une faible lune... Et les voici, - Mélodieuses, fuir dans le bois éclairci. - -Ou bien enfin: - - La Princesse, dans un palais de roses pures, - Sous les murmures et les feuilles, toujours dort. - Elle dit en rêvant des paroles obscures - Et les oiseaux perdus mordent ses bagues d’or. - -Mais le lieu vers lequel les poèmes de Paul Valéry me conduisent le plus -souvent est un bois, très retranché du monde où dort un étang. Près du -bord, des femmes sont assises, très parées ou très nues. _Celle qu’une -eau légère encore diamante_ vient de se coucher sur l’herbe: _des larmes -de soleil ruissellent sur ses flancs_. D’autres, qui se baignent, jouent -avec des nénufars. Je vois une barque passer sur l’eau égale; des -femmes, encore, s’y trouvent qui, rêveusement suivent - - les magiques ronds - Que font les perles qui tombent des avirons - Et ce pétale fin qui tournoie et qui file. - -Cependant la nuit descend, _la nuit lactée et douce et le pâle silence_. - -Près de cet étang, à demi réel, à demi enchanté, s’élève un petit -kiosque vert (je ne sais pourquoi, mais je le vois toujours vert), un -peu japonais, un peu chinois, entouré de fleurs, kiosque baroque, un peu -prétentieux, un peu simple, tout chargé de clochettes, kiosque au toit -de branchages à travers lesquels la brise chante... _et quelle voix -vaudrait ce vent musicien_! kiosque d’un accès difficile, à l’intérieur -duquel doivent fleurir des fleurs très rares, dans de très rares -porcelaines, kiosque vert qui me paraît être une figure tout à fait -juste de l’œuvre poétique de Paul Valéry. - -Entendez bien qu’il ne s’agit pas ici d’art lyrique. Ce sont, si vous le -voulez, des jeux diaprés (et l’eau est toute chatoyante), des coups -d’ailes... des coups d’ailes dans une volière (mais les plumages sont si -précieux! et la volière est toute en or!) Il s’agit de complications -ravissantes, analogues à celles que l’on voit en rêve, d’images vives et -bizarres qui se replient sur elles-mêmes, ou se divisent;--il s’agit -d’une folie ornée et précise, d’arbustes nains qui rappellent les cèdres -de la forêt, et font sourire, de sons de flûte qui étonnent, n’ayant -rien de pastoral en leur étrange harmonie, de fleurs-insectes et -d’insectes-fleurs, d’un labyrinthe musical et parfumé.--Jeux d’eau, -disais-je, et coups d’ailes en volière... Ne cherchez ni grand fleuve, -ni grand essor,--non! tout se passe au sein du petit kiosque, si -délicieusement vert, et dans ses alentours humides _où de pudiques lys -grandissent en silence_. - -Art volontairement restreint; art délicat. On dirait d’un panneau -d’Orient où la disposition des couleurs et des laques sentirait son -heure. Mais les couleurs sont vives, mais les laques sont pures, et leur -ensemble, certains jours, est vivement évocateur... Rêves qui -transportez ailleurs! qui donc vous crée? les chanteurs à la grande voix -de cygne ou les musiciens compliqués?... - -Et, puisque je fais des comparaisons, voici une image que je vous -propose: c’est l’image d’une esquisse au pastel que je vis chez Armand -Rassenfosse, le peintre graveur de Liège. - -Sur une haute terrasse de marbre, close par des rinceaux de lierre -sombre et de vignes sanglantes, une femme, drapée de blanc, debout -contre la nuit, chante, les mains pleines de fleurs. Elle chante et son -âme mélodieuse s’exhale par le sourire des lèvres entr’ouvertes.--Assis -presque à ses pieds, sur la dernière marche qui conduit à la terrasse, -accoté contre un vase où deux satyres se poursuivent dans le bronze, un -fou joue d’une flûte dont, semble-t-il, il _tire un futile vent d’ombre -et de rêverie_. Il est plié sur son instrument et l’on dirait qu’en le -pressant à sa bouche il lui confie des secrets. Il est vieux, sa figure, -toute en rides, se plisse et ses yeux brillent d’un air ambigu. Son -costume est bariolé, orné, brodé, historié, fait de pièces éclatantes et -chargé d’ornements. A la pointe de son chapeau s’ouvre, au milieu de -trois clochettes, une rouge tulipe. Il écrase sa marotte sous son -soulier de soie.--Rien ne lie les deux musiciens.--La femme est perdue -dans son chant, le fou dans les méandres de sa musique, mais le peintre -nous a donné, avec ses personnages, l’inspiration qui les ravit tous -deux; au delà de cette clôture sombre et sanglante que font les vignes -et le lierre, au delà du marbre de la terrasse, un paysage s’étend, et -c’est d’abord ce grand arbre tout proche qui occupe la moitié du ciel. -Dans le dédale des branches, dans le lacis compliqué des rameaux, dans -le monde des feuilles, la lune se joue et fait un éden de verdure, une -ruche de joyeux rayons; sur la terrasse elle dessine des boucliers -d’argent et sur le chapeau du fou fait briller les clochettes. Plus -loin, c’est la plaine voilée d’une poussière de nuit; le dessin des -choses s’y perd, on ne voit plus, sous les étoiles, qu’un cortège -indécis de teintes fumeuses, que marque parfois le détail d’une colline, -d’un bois ou d’un village. Partout c’est la paisible et bienfaisante -nuit. - - Et dans l’immensité bleuissante et profonde - Les astres recueillis baissent leurs chastes yeux. - -Ce pastel inachevé me séduisit, non pas seulement par ses beautés de -dessin et de couleur, mais par l’exemple qu’il donne de deux façons de -chanter... - -Et je sais bien que l’une d’elles est plus sûre, plus éternelle, en -quelque sorte, mais l’autre, croyez-moi, console mieux d’être mis sous -clef par le spleen, car il vous fait évader vers ces régions étranges où -près du kiosque vert, séduisant et baroque, l’étang sommeille, chargé de -fleurs, tandis que, dans un ciel d’estampe japonaise, se lève cette amie -des chercheurs de pierre philosophale, _la lune, agréable aux insensés_. - - - - -ÉLÉVATION - - -_Où il y a beaucoup de bien_, dit l’Ecclésiaste, _il y a aussi beaucoup -de personnes pour le manger_. Trois amis et ma maîtresse sont venus -partager le festin de mélancolie que j’avais préparé pour moi seul. Ces -commensaux fâcheux se repaissent de mon rêve sans en apprécier la chère -amertume, et ils parlent obstinément, et discutent, et font des gestes, -ce qui est une façon particulière et personnelle d’être ému par un -souvenir. Moi, je sanglote en silence et je regarde d’un air mauvais ces -convives qui n’aiment point la méditation. - -Ainsi, l’homme tâche à dégoûter l’homme de sa pensée par des gloses -impudiques, et, pourtant, l’esprit du contemplateur retourne volontiers -vers le spectacle de la détresse et c’est raisonnablement qu’il se plaît -à l’écho des larmes du monde. _Il vaut mieux aller à une maison de deuil -qu’à une maison de festin, car, dans celle-là, on est averti de la fin -de tous les hommes, et celui qui est vivant pense à ce qui lui doit -arriver un jour._ - -Méditer sur ces grands efforts que fait la nature pour se jouer de nous -est un passe-temps de prix; s’étonner que les volcans prononcent des -discours de feu, que les nuages grondent et s’embrasent, que la mer se -dresse en muraille et qu’il pleuve parfois de la cendre d’ossements, -vaut mieux que parler de l’âme immortelle, car les débats métaphysiques -mènent à la discorde, tandis que l’ébahissement devant les spectacles -élémentaires mène à l’humilité; et, tout aussi bien, est-il oiseux de -spéculer sur les causes et d’édifier des théories, en effet, _celui qui -considère les nuées ne moissonnera jamais_. - -Je veux être laissé avec le pain et le vin de ma tristesse pour -fortifier mon corps et griser mon esprit; c’est pourquoi je soupire de -contentement quand mes trois amis me quittent enfin, pour aller répandre -leurs paroles ailleurs, et que ma maîtresse s’endort lourdement sur -l’ottomane comme une bête lasse.--Sa figure est ensevelie dans la soie -d’un coussin, la lampe, indécise et verte, habille sa chair d’une teinte -sinistre, et, tout entière, ma maîtresse ressemble vraiment à un jeune -cadavre.--En faut-il davantage pour que mon esprit aille, dans le passé, -chercher des similitudes? - -Cette foule prosternée, tandis que passe l’heure mortelle, ces gens qui -hâtent, accumulent et embrouillent leurs signes de croix, au pied d’une -montagne dont la gueule bave, sont, à l’avis de chacun, parfaitement -émouvants et le signe qu’ils font ennoblit même la qualité de l’émotion -qui les tient agenouillés et que nous savons être une peur assez basse. - -Sans le vouloir explicitement, un homme épouvanté donne belle allure à -ses gestes. Nous retrouvons une âme de l’an mil chaque fois qu’un écho -de l’an mil se fait entendre, et les imprécations des volcans propagent -une terreur que les siècles n’affaiblissent pas.--Dessiner les voies -souterraines du feu, apprécier sa puissance, compter les pulsations des -montagnes creuses courbe le front des savants; une étincelle jaillie -courbe le front d’un peuple entier, car les spéculations et les -prédictions ne valent que le poids léger de la vanité qu’elles inspirent -à leur auteur, et, d’ailleurs, _tout se fait par rencontre et à -l’aventure_. - -J’aime ce passage d’un vieux livre où Jean de Marcouville, gentilhomme -percheron, nous raconte avec simplicité et ce ton naïf et crédule qui -seyait alors aux descriptions merveilleuses, l’éruption du mont Etna, -et, plus loin, comment l’empereur Caligula s’enfuit devant «la grande -impétuosité de feu que vomissait cette montagne», exemple que Pline eût -bien fait de suivre au lieu d’examiner, orgueilleux et imprudent, -l’ardeur tumultueuse du Vésuve. Pour un lecteur moderne, le tour naïf de -cet obscur essayiste force à sourire, et de telles grimaces ne laissent -pas d’être inconvenantes. L’usage en est cependant assez répandu et ces -gens sont en grand nombre qui ne craignent pas de commenter sans -révérence le deuil le plus sublime et le plus désolant. Il est triste -qu’il faille à toute force que tout finisse par des chansons et, -parfois, l’on se prend à espérer, vainement d’ailleurs, que certaines -larmes pourront être répandues sans couplets ni ritournelles. Pour des -drames de cette dignité, il n’est de compassion effective que le -silence, et qui donc oserait compter des paroles humaines quand -discourent les volcans? Ils n’ont besoin de chantres ni pour la louange, -ni pour la raillerie, car ils savent se célébrer eux-mêmes en donnant -une âme, une véritable âme de feu, aux poèmes que le premier venu -compose. - -Les très antiques banalités où les poétereaux s’abreuvent ont, en -pareille occasion, une singulière noblesse et comme un regain de vigueur -à se voir puissamment illustrés. Si je sais, en considérant cette -épouvante dans son lieu et par rapport à tous les autres lieux de la -terre, qu’elle n’est pour ainsi dire qu’une flammèche dans l’immensité, -je sais aussi que, jadis, une ville heureuse vivait sous le soleil, -épanouie comme une rose, et qu’en un jour elle fut toute souillée par la -cendre et le feu. - -Cependant, tout refleurira dans la nature et dans l’esprit; les arbres -étendront leurs rameaux pour les tresser à la brise; des femmes seront -belles et des hommes en ressentiront du désir; des oiseaux reviendront -se poser sur les laves et chanter leurs chansons, tandis que les nuages, -tordus et retordus dans l’espace, dévideront leurs chastes quenouilles, -et que la mer reflétera le ciel. - -Les tourbillons d’une flamme fréquente n’empêchent pas les vignes de -pousser aux coteaux de Torre del Grecco, plus qu’ils n’empêcheront la -Martinique d’être, dans quelques années, une émouvante corolle éclose -dans l’écume. Tout sera de même: la mémoire des hommes est courte, ils -ne dédient jamais à leurs morts qu’une urne brève, _car la lumière est -douce et l’œil se plaît à voir le soleil_. - -Oui, dans peu d’années, les enfants de la Martinique iront chercher sur -la grève les coquillages aux belles couleurs qui charment leurs yeux -étonnés, et si, dans les replis du sable, ils trouvent d’aventure un -crâne noir et luisant, ils en auront de la gaieté et se le montreront -les uns aux autres avec des éclats de rire, ou, peut-être, ces -trouvailles seront-elles si communes qu’ils n’y prendront point garde et -ne s’arrêteront pas de jouer. - -Mais, si les enfants des morts oublient vite les tombes de leurs aïeux, -tombes qu’ils ne voient plus sous l’amoncellement des guirlandes, on ne -saurait plaindre d’un cœur assez sincère les hommes de la génération -présente qui ont échappé à la destruction. Les survivants d’une guerre, -restés debout au milieu de plaines lourdes d’un double sang, peuvent -surseoir à leur douleur par de beaux gestes d’exécration ou des -mouvements d’orgueil, aussi bien n’ont-ils eu affaire qu’à des forces -humaines et ont-ils mérité de leur race; pour eux, le crêpe se marie au -laurier vert. Combien plus grande est la détresse de ceux que le destin -fit naître au pied de la sinistre montagne, qui ont vu les jours -d’épouvante et ne furent pas poussés dans la grande ombre!--Ils vivront, -hantés par un incessant souvenir qui les brûlera, les noiera et les -torturera chaque nuit. _La continuelle méditation de l’esprit_, dit -l’Ecclésiaste, _afflige le corps_; eux, traîneront une vie désolée parce -qu’il plut à la terre de toucher l’homme de son ardeur; ils se -rappelleront en pleurant les bois anciens, les maisons claires et les -sourires d’autrefois; la plupart ne vivront pas jusqu’à l’âge où ils -pourront voir reverdir les nouveaux bois, s’habituer aux nouvelles -maisons et, toujours, ils resteront indifférents aux nouveaux -sourires.--A bien considérer cette génération, _j’ai préféré l’état des -morts à celui des vivants_. - -Pour moi, je songe une minute encore, ma maîtresse gémit sourdement, je -m’approche d’elle, je regarde son sommeil, et, durant que les vitres -pâlissent parce que c’est l’aube, je considère le nombre harmonieux de -sa respiration. - - - - -LES RECETTES DE L’ÉPOUVANTE - - -Il est, en Provence, un petit golfe aux bords escarpés, une _calanque_, -ainsi que l’on dit chez nous, dont les contours et les couleurs -m’émeuvent étrangement. Il fait face à l’île de Calseraigne, rocher -minuscule et dépourvu de toute végétation, qui flotte à quelques -centaines de brasses de la côte, entre le bec de Sormiou et Maïre. Peu -de gens connaissent ces «pays». Ils sont fort désolés, stériles à -souhait, d’un abord malaisé, mais baignés d’une mer si bleue! - -Pour ma calanque, elle me ravit davantage, chaque fois que je vais la -visiter. Les teintes de ses eaux sont celles de la tunique d’Amphitrite -et sa plage de galets blancs brille au soleil entre les deux petites -falaises qui l’enserrent. - -Contre les parois du rocher étincelant qui baigne dans les flots et les -brises bleues sont attachés des touffes de romarin et des coquillages. -Au-dessus de l’eau, c’est la région des parfums agrestes; au-dessous, -celle des couleurs humides. Et voici un plaisir qui peut toujours -satisfaire celui qui s’y livre avec sincérité: - -Un nouveau plant de romarin vient d’écarter deux cailloux; un -coquillage, dont le beau manteau de nacre se couvre d’algues minuscules, -s’est fixé pour tout de bon sur un galet que chaque frisson de flot -submerge. Timides, l’un et l’autre, mais promettant de bien faire, ce -sont les enfants de la dernière nuit. Que deviendront-ils? Chaque jour -je suis leur progrès.--Le romarin est mort ou bien le romarin a grandi; -non, il fait mieux: il a délogé une pierre gênante et répand sur une -autre sa verdure sèche, divisée et sombre. Il en va de même pour le -coquillage: parfois il reste solitaire et parfois je retrouve tout un -banc. Plus tard, j’en détacherai un individu qui grossira ma collection, -et, de la plante, je couperai une tige avec sa fleur pour la sécher dans -le dictionnaire français-arabe où je choisis pour mes moments de colère -des imprécations pittoresques et fort mystérieuses. - -Voilà qui fait de charmants amis. Je me les suis découverts, et, si je -leur demande une part d’eux-mêmes pour mon musée, ce n’est pas la vaine -passion du collectionneur qui me pousse, non! c’est le désir de me les -mieux rappeler. - -Chères délices! mais que l’on ne peut goûter qu’en certains coins de -nature. En d’autres lieux, et particulièrement chez les mammifères, de -pareils plaisirs sont décevants. Vous notez, aux pages d’une revue un -article signé d’un nom aussi inconnu que l’est mon romarin ou mon -coquillage... vous lisez, dans un journal, dans une feuille de province, -quelque poème dont la couleur est vive, l’auteur obscur... à moins qu’en -place de cœur vous n’ayez une dalle et que les épanchements des gazettes -quotidiennes suffisent à nourrir votre admiration, vous voilà tout ému, -n’est-ce pas?--Constater qu’un jeune homme débute par une œuvre -précieuse, quand bien même elle serait de courte haleine, est chose -infiniment plaisante. - -Eh bien! il est tout à fait inutile de vous exciter. Neuf fois sur dix, -vous en serez pour vos frais d’admiration. L’auteur a déjà signé, -pendant quarante années, des historiettes médiocres, des odes plates; -goutte d’eau sale qu’un souffle égaré façonna par hasard en bulle -irisée, il redevient goutte d’eau sale. Et si, d’aventure, il est jeune, -à gonfler sa bulle de façon si étincelante, je gage qu’il s’est -époumonné. Il deviendra courtier d’assurances, clerc de notaire, amateur -vague. Ou bien encore, ce sera une vieille fille qui, de toute son âme -racornie, aura exprimé une émouvante fiction et se remettra ensuite à -tricoter pour les _petits Annamites_ et les _Madeleines repenties_... -Tant de gens n’ont qu’un mot à dire, le disent bien parce que, ce -jour-là, un élégant nuage passait dans le ciel de mai, et puis se -taisent! Aussi, le plaisir que donne la découverte est-il trop mélangé -de mélancolie pour être vraiment doux. - -Tout de même, il arrive, de temps en temps, qu’une œuvre nouvelle offre, -avec des qualités qui séduisent, ces promesses de durée que la force du -style, la sûreté de la composition, l’originalité de la pensée, semblent -déjà tenir.--Il n’est pas impossible d’imaginer une première œuvre qui -soit déjà un chef-d’œuvre (entendez le mot non point dans le sens -étymologique, mais dans son acception courante) et qui, par la qualité -même de son excellence, promette de ne point rester solitaire. - -J’eus une pareille surprise en lisant le recueil de contes par lequel -débuta M. Claude Farrère: _Fumée d’opium_. - -Entre toutes les vertus qu’un auteur peut avoir, je prise fort celle qui -oblige à la crédulité. - -Tel poète me montre du doigt un chêne, majestueux au milieu de ses -feuilles, et dit: - -«Voyez un dieu!» - -Mais je continue à voir le bel arbre entouré de verdures et chargé -d’oiseaux. - -«Voyez un dieu!» dit tel autre poète. - -Aussitôt, devant moi, se dresse une stature divine et la frondaison -n’est qu’un manteau de sinople, et, si je continue à entendre ramager -les fauvettes, c’est par les trous d’une flûte immortelle.--Je dois -croire.--Je ne puis que croire.--Celui-là seul qui m’y contraignit par -la force de sa parole et la persuasion de son geste est le vrai poète. - -«Soyez en tel lieu!» - -Déjà je m’y trouve! - -«Souffrez! riez! troublez-vous! rêvez!» - -Et je souffre, je ris, je me trouble, je rêve! - -Le trésor des bons artistes est fait d’une plante et d’un tissu: l’herbe -magique des métamorphoses qui change l’homme en dieu ou en bête, et le -tapis des quatre Facardins qui transporte son possesseur où bon lui -semble. - -Je veux bien qu’il soit malaisé pour un romancier de montrer une ville -de province, voire un lieu quelconque du monde avec une si vive -exactitude que le lecteur croit y habiter, mais il me semble plus ardu -et d’un art subtil d’emmener celui qui vous écoute dans les nuées sans -qu’il pense à s’en étonner ni qu’il souhaite se trouver -ailleurs.--Exhorté par M. Claude Farrère, il est tout à fait inquiétant -et terrible de vivre devant la Lampe, la Pipe et l’Aiguille, tandis -qu’alentour s’infléchissent, fuient, se déroulent et rôdent les vapeurs -noires de la Bonne Drogue. - -Dans les dix-sept contes qui forment _Fumée d’Opium_, nous nous voyons -assaillis par dix-sept épouvantes dont aucune n’a même visage ni même -expression, et c’est, de la part de l’auteur, un élégant scrupule -d’émouvoir non seulement par la sincérité de l’accent et la saveur du -style, mais par la diversité des méthodes. - -Quel est donc le procédé de ces contes qui, en nous parlant des plaisirs -et des peines de l’opium, nous donnent d’abord un étrange sentiment de -gêne, pour, peu à peu, nous pousser jusque dans l’effroi? Chez Claude -Farrère quel est donc le véhicule de l’épouvante? Hoffmann, dans ses -histoires surfaites, regarde le rêve à travers sa chope de bière. Marcel -Schwob nous mène à la peur par les sentiers retors d’un labyrinthe. -C’est par son raisonnement mathématique qu’Edgar Poe nous alarme; par -son évangélique sincérité que Thomas de Quincey donne ce ton de -désespoir à ses _Confessions_ et à ses _Suspiria de Profundis_. Rider -Haggard nous stupéfie par la disposition de son paysage, et comment ne -pas accepter l’horreur quand elle nous surprend dans les _Mines du Roi -Salomon_? Stevenson saisit qui l’écoute comme un puissant orage, et -Wells, par son aisance à franchir les siècles et à nous parler d’heures -non encore échues. Si Boissière nous inquiète par ses _Fumeurs d’Opium_, -c’est que le scrupule de sa description inspire confiance en ce qu’il va -dire, et c’est enfin par son calme affecté que Maupassant semble bien -avoir atteint les dernières désinences de la peur, en nous imposant la -vue de tout le visage de Méduse. - -Pour son premier livre, Claude Farrère s’est permis la singulière audace -de varier ses effets, à tel point que pas un des contes du recueil ne se -ressemble ou n’est construit de même. A risquer d’avoir cette méthode, -on risque aussi de se casser les reins. Claude Farrère paraît ne point -trop se ressentir de son exploit, puisqu’il a fait, sans parade ni coups -de cymbale préparatoires, un livre plein de variété et d’un intérêt -puissant. - -Il est plaisant, même un peu triste, de voir la gêne que nous éprouvons -à louer nos contemporains. Eh! je sais bien qu’ils promettent souvent -beaucoup et ne tiennent rien, mais à quoi donc cela peut-il mener, après -avoir copieusement bâillé, comme il convient, tout le long de l’insipide -_Princesse de Clèves_, que d’accorder du génie à Mme de Lafayette, si -morte de toutes les manières, quand nous savons ne pas en penser un mot? -et pourquoi ne pas dire à voix haute et vive, qu’un livre récemment paru -et déjà relu vingt fois, qui est devenu notre compagnon, avec qui nous -avons associé nos songes, en un mot le vrai livre de chevet, le livre -frère, a des traits d’excellence à cause de sa force, de son unité et -d’inoubliables pages?--Peu m’importe que l’auteur soit vivant, car si -vraiment la louange est excessive, il aura toujours des amis pour le lui -faire sentir, et, si elle est juste, ces mêmes amis ne le lui laisseront -pas croire. - -Donc, poussé à écrire et déjà, par une faveur du ciel, maître de son -style, Claude Farrère, ayant choisi l’opium comme inspirateur de ses -rêves, s’est toutefois bien gardé de lui en permettre l’organisation. Il -n’a pas asservi son art à l’opium et, de là vient, sans doute, une part -de cette liberté de composition qui nous charme et toute cette joyeuse -passion avec laquelle il nous culbute au sein de l’épouvante. Dans ce -voyage vers des pays inconnus, dans cette course à l’abîme, l’opium est -le point de départ, sa fumée obscure, nous la voyons encore au fond du -gouffre, mais c’est Claude Farrère seul qui nous a conduits; aussi ne -faudra-t-il pas s’ébahir si sa prochaine œuvre nous parle d’autre chose. -Il paraît être un de ces hommes qui devinent toutes les _possibilités_ -d’un rêve, en épuisent les formes puis qui passent à quelque émotion -nouvelle, tandis que nous rêvons encore aux beaux contes qu’ils nous -contaient.--Comme l’a fortement dit l’admirable artiste qui fit la -préface de _Fumée d’Opium_: «Il est des écrivains à qui une seule -expérience suffit pour imaginer un monde nouveau et qui, en jetant la -seule pipe d’opium qui ait jamais touché leurs lèvres, savent ainsi -prolonger indéfiniment une heure de songe et d’extase...» Et Pierre -Louÿs est de ceux qui peuvent ne point disserter de ces choses en -ignorant. - -Les divisions mêmes de _Fumée d’Opium_ promettent la variété de ton sans -laquelle dix-sept cauchemars successifs formeraient un supplice -insoutenable.--D’abord, Claude Farrère nous parle des _Légendes_ de -l’opium, de son origine mystérieuse et des héros demi-divins qui s’en -grisèrent les premiers,--puis, il nous dit les _Annales_ de la bonne -drogue, et nous sommes en Indo-Chine dans le palais du Ton Doc, et nous -sommes à Versailles avec M. de Fierce que nous voyons mourir dans un -combat naval... (et, ce conte-là est un des meilleurs du livre, plein -d’artifice, presque drôle par endroits,--tout à fait inquiétant). _Les -Extases_ nous donnent les joies de l’opium; _les Troubles_, ses -angoisses; _les Fantômes_, ses épouvantes; _le Cauchemar_, sa -folie.--Cependant, l’auteur nous a entraînés, avec lui, des fumeries -tonkinoises, bruissantes de moustiques et de cloportes, à -Constantinople, dans les jardins du Palais Rouge, gras d’ancien sang -répandu, de la baie d’Along où ricanent de monstrueux rochers, jusqu’à -cette chambre du boulevard Thiers où un clown jaune et bleu écouta le -latin médiéval d’Héloïse et puis s’occupa d’autre chose, l’opium lui -ayant sans doute montré des visions plus merveilleuses. - -Examinons les façons subtiles et sûres par lesquelles Claude Farrère -nous amène à subir cette impression de gêne un peu stupéfaite, d’anxieux -étonnement, qui est, dans ses contes, la porte du cauchemar. - -Tantôt, c’est, au cours d’une description presque banale en sa -simplicité, la survenue de quelque accident bizarre qui déconcerte, ou -c’est encore, coupant une période dont la langue est choisie, la -familiarité soudaine d’un mot grossier. Tantôt, l’entêtement illogique -que met l’auteur à noter plusieurs fois le même trait nous déroute, bien -que ce trait n’eût rien qui pût surprendre, mais il arrive à inquiéter, -parce qu’il est rappelé avec insistance et hors de propos. Ici, -l’accumulation de détails étranges, le paysage exotique, les parures du -style créent tout de suite une atmosphère particulière, et là, au début -même d’un conte, souvent à la première ligne, une proposition -manifestement absurde nous stupéfie, d’autant plus que son absurdité, -qui n’en est souvent une que de langage, est bien mise en lumière, est -éclatante, est frénétique. - -Ce n’est pas tout.--Parfois, un effet préparé pendant plusieurs pages, -effet qui semble être la fin du conte, rate tout à coup; parfois, le -mélange du réel et du rêve est tellement intime, que l’hypothèse qui -sert à conclure paraît dès l’abord improbable.--Et encore, si Claude -Farrère raconte une histoire tout unie, toute sage, qui n’offre rien -d’anormal, ne voilà-t-il pas qu’il lui propose une morale par laquelle, -soudain, nous voyons la série des événements sous un nouveau jour, -sinistre à l’ordinaire! ou bien il offre deux solutions parallèles, qui, -toutes deux, expliquent les faits, mais dont l’une est si banale que -nous la rejetons pour prendre celle qui touche à la folie; ou bien il -nous fait un effrayant récit et passe outre, comme si l’historiette -n’avait rien que de négligeable; ou bien, enfin, il nous lance, tête -première, dans l’atroce, le mystérieux, l’ahurissant, et nous en fait -manger, et nous en fait boire, et nous en gave, et nous en saoule, si -bien que nous ne savons plus s’il faut croire ou douter, mais que nous -ne cessons pas de frémir... - -Et j’oublie l’âpre gaîté qui passe souvent dans ces contes pour en -accentuer le mystère, et aussi cette mélancolie grise qui met de la -brume à certaines pages, et le grand soleil qui brûle certaines -autres,--et le style, surtout, mâle et souple, caressant et brusque, -plein d’audaces à la manière classique, un style d’essence française et -de grand effet dont quelques phrases sont, dirait-on, jetées et d’autres -retenues, sans compter celles qui s’interrompent, on ne sait pourquoi -(on le sait au paragraphe suivant), et celles, sinueuses, qui mènent -l’esprit à des pensées que l’on aurait voulu fuir,--et encore, -l’humanité de ces contes, la vérité des foules, la vérité des individus, -car il est très joli de montrer un fantôme, mais il vaut mieux faire -croire qu’il existe. - -Claude Farrère nous présente des invraisemblances tout à fait -vraisemblables, des revenants pleins de vitalité, des rêves de midi (et -ce choix de l’heure double leur atrocité), des suppositions de chair et -d’os, des égarements rationnels et un délire où le bon sens n’a rien à -reprendre... et je pense qu’en somme il vaut mieux que vous lisiez -vous-même ce livre que de m’entendre disserter à son sujet. - - - - -LA QUALITÉ DU RIRE ORCHESTRAL - - -Je m’ennuie, je m’ennuie beaucoup.--Allons! venez dans ma chambre, tous, -tant que vous êtes, vous que j’aime, qui avez de bonnes figures et qui -ne pleurez pas! Venez avec votre fard, vos clochettes, vos fleurs de -papier! Ayez sur le visage toutes vos grimaces, dans la gorge tous vos -rires, dans l’âme toute votre folie, et racontez-moi les histoires que -vous savez si bien raconter. - -Oui, te voilà! je te reconnais, c’est bien toi qui fus enlevée par le -berger fils de Priam et d’Hécube et, pour certifier que tu valais dix -ans de siège (_Il ne faut pas s’ébahir, disaient les bons -vieillards..._) tu remues ta hanche et tu montres tes seins agréables à -considérer. Tu me plais, ô toi, destructrice de vaisseaux, ô toi femme -pendue à un arbre, ô toi pourvue de trois maris (à savoir: Thésée, -Ménélas et Pâris), ô facile Hélène qui m’as fait tant rire! - -Et toi, bel amiral, fils helvète de Nelson, toi qui portes des éperons -pour dompter les vagues et dont toujours l’habit a craqué dans le dos, -bel amiral suisse que j’imagine dirigeant ton escadre sur un glacier et -faisant suivre à tes torpilleurs le cours impétueux de l’avalanche, -combien tu m’as charmé par tes séductions vocales! - -Et je vous vois aussi, brigands de grandes routes qui firent rêver les -petits romantiques, ô fils délurés de Mandrin, de Cartouche, de Fra -Diavolo, de Sacripanti! ô traboucaires! ô pendards! ô gens de sac! ô -malandrins! ô coupe-jarrets! ô bandouliers! vous qui fréquentez cette -route étrange qui va de Grenade à Mantoue, qui chantez des canons dont -la forme est correcte, tandis que les carabiniers se hâtent d’arriver -trop tard, quelle merveilleuse joie vous dispensiez! et que je vous en -savais gré! - -Hélène, Falsacappa, Orphée, Calchas, Barbe-bleue! Roi de Béotie, grâce à -vous, Offenbach asséna sur nos têtes une implacable gaîté, avec ce -certain air d’Alcide en goguette que lui seul peut avoir. Et, en sortant -du théâtre, notre démarche se cassait, malgré nous, selon le chant qui -dansait sur nos lèvres, nous étions forcés d’avouer que l’on ne pouvait -rire davantage, mais, comme le propre de l’homme est de raisonner, le -désir nous vint de distinguer mieux la qualité de notre allégresse. - -Cette joie ne provenait-elle pas autant du jeu des acteurs que de la -musique et du livret?--Et il nous parut alors (ingrats que nous étions!) -il nous sembla qu’au lever du rideau nous avions éprouvé quelque peine à -suivre Offenbach vers les régions musicales où il voulait nous mener, et -qu’à certaines imitations d’opéras italiens nous n’avions ri que par -entraînement et comme de confiance. - -Les dieux antiques sont toujours vivants et, quand Calchas, dans _la -Belle Hélène_, nous en parlait avec impertinence, le sacrilège nous -ravissait. Nous goûtons moins la parodie d’une beauté qui semble déchue. -Pour amusant qu’il soit, cet orchestre sonne bien maigre à nos oreilles -habituées à de la polyphonie, et, si nous apprécions encore l’éclat de -rire que tonne la batterie au prélude de _la Belle Hélène_, d’autres -détails, et fort nombreux, nous échappent. Songeons qu’à l’époque où -l’on jouait ces opérettes, les œuvres montées par l’Opéra avaient les -mêmes moyens d’expression; c’est en les empruntant pour créer du rire -qu’Offenbach atteignit à l’essence la plus parfaite de la gaîté. - -Il n’en reste pas moins qu’à la longue nous éprouverions du malaise à -toujours nous figurer vivant sous le second Empire, quand l’envie nous -prend d’écouter de la musique joyeuse. N’aurons-nous jamais un -compositeur qui, du drame lyrique, fera jaillir le rire, comme Offenbach -l’évoqua de l’opéra italien? - -Tout reste à faire dans cette voie ouverte par Wagner; une forme d’art, -un nouveau genre théâtral: la bouffonnerie lyrique est à créer. A peine -quelques exemples guideront-ils. - -Richard Strauss nous a révélé des drôleries inouïes, quand il boucha ses -cuivres pour faire bêler et piétiner dans la poussière le troupeau de -moutons où don Quichotte voit une armée ennemie; déjà Vincent d’Indy -nous a récréés quand, dans _Wallenstein_, deux moines s’avancent -ridiculement, mus par le contrepoint habile de deux bassons; de même, -Dukas nous réjouit lorsqu’au cours de son _Apprenti sorcier_, après la -pluie crépitante et l’inondation, nous atteignons au rire franc, du fait -de ce balai magique dont les deux tronçons se prennent à fuguer. Et, -pour quitter la musique de concert, Berlioz nous enseigna une ironie -charmante par la sérénade que Méphisto chante sur l’accompagnement en -pizzicato des instruments à corde; sans oublier, parmi les innombrables -gaietés de Wagner, le luth pincé de Beckmesser. Le timbre d’un orchestre -polyphonique recèle des trésors de joie et ce n’est là qu’un de ses -moyens d’expression. Le rhythme seul nous force à rire dans la -tétralogie, quand l’orchestre sautille pour suivre les piaillements de -Mime, et, parfois, une charmante drôlerie espiègle et bon enfant se -balance, tandis que les violons à l’aigu, les flûtes et le glockenspiel -nous disent les facéties de Loge. - -Dans quelles délicieuses folies de rhythme un compositeur pourra-t-il se -jeter! Il semble vraiment que les opérettes modernes ne peuvent dépasser -les effets faciles d’un éternel trois-temps. Que de valses nous furent -infligées, où toutes les têtes de l’orchestre battaient une mesure -ternaire! - -Où est-il le compositeur qui, délaissant pour un temps le soin de faire -mourir son héros, sérieusement, tandis que sonne aux cuivres un vague -thème de rédemption, voudra, poussé par une immense joie, et sur le -livret que lui aura soufflé la verve d’un Aristophane, broder la large -symphonie lyrique, bouffonne et hurluberlue où une savante et nombreuse -masse orchestrale éclaterait de rire? - - - - -ODEURS SUAVES ET GALANTERIES - - -La première fois que je le vis, il faisait les cent pas devant son -étalage, dans une de ces ruelles bien colorées, poussiéreuses et -malodorantes (le souk des parfums, je crois) qui font le charme de -Tunis. Il m’engagea, par beaucoup de prières et de courbettes, à visiter -sa boutique. J’y consentis. Il y avait là, dans des caisses, des -corbeilles, de l’ouate, des copeaux, du son et de la sciure, tout un -assortiment de fioles et de flacons soigneusement bouchés avec de la -cire. Les uns contenaient cette «essence ravie aux vieillesses des -roses»; les autres, de la pommade au jasmin; enfin, de petits pots -blancs, sur lesquels un palmier était figuré, recélaient des confitures -fort pimentées. - -Séduit par tout cet appareil, je goûtai, m’enduisis, me parfumai, et -m’en allai, le cœur sur la main, la tête alourdie d’une incroyable -migraine.--Je jurai bien de ne plus approcher de ce palais des mille et -une senteurs et, pourtant, le lendemain même, je me rendais dans la -ruelle coupée d’ombre et de lumière. - -Du plus loin qu’il m’aperçut, le Tunisien, haussant la voix, se répandit -en paroles de bienvenue et, dès l’abord, me traita comme un vieux -camarade. Quelques instants plus tard, devant une boîte de _rahat -lokoums_, gluants à souhait, et malgré l’odeur incessante de friture que -dispensait la boutique d’à côté, je l’entendais, avec plaisir, me -raconter des histoires de femmes. Il me nomma ses maîtresses, me les -décrivit, exactement et sans rien oublier, me les vanta, me les -conseilla, me donna leurs adresses, soupirait à leur souvenir, et ses -yeux ne montraient plus alors que du blanc.--J’eus, au cours de sa -conversation nombreuse, entremêlée de mots arabes qu’un geste -traduisait, une vision nouvelle de la vie. Au fait, je l’avais eue -presque pareille, étant tout enfant, quand on me confia que le palais de -la fée Grignotte était bâti, de la cave au toit, en sucreries et qu’à -lécher les murs on encourait d’inoubliables satisfactions. - -De même, pour mon ami tunisien, les heures coulaient, délicates et -mielleuses, la terre n’était qu’une conjuration de divans, de coussins, -de soieries, et la femme, plus douce que la pâte de narcisse, pulpeuse -comme une banane, agréable aux lèvres plus que la meilleure confiture, -participait fort de la nature des bonbons et, tout entière, figurait -assez bien un fondant.--Le geste mou, le frémissement des lèvres, les -doigts nerveux de mon interlocuteur accentuaient cette impression, mais -une saveur âcre de cantharide relevait ce que ces propos auraient eu de -décidément fade, ce que cet idéal de pâtissier eût présenté de trop -écœurant.--Excité quelque peu par un concours de jolies femmes, ce -Tunisien eût fort bien réussi à Paris dans le rôle de conférencier -mondain, tant le cosmétique, le bouc et la rose se mariaient aimablement -en ses paroles. - -De retour en France, je crus avoir à tout jamais perdu mon ami de Tunis. -Je me l’imaginais, avec un peu de tristesse, traînant ses babouches et -son burnous maculé dans les souks en pente raide, et fumant au soleil -des cigarettes de tabac blond, mais, un jour, je retrouvai sous sa -figure européenne, un malaise analogue à celui qu’il m’inspirait. A ce -sujet, je voudrais vous décrire un autre paysage. - -Il est une île singulière qui fait face à la berge de Billancourt et -dans laquelle je vais parfois me promener, le dimanche soir. On peut y -admirer les danses et les agitations de quelques dizaines de couples -saisis par de légères ivresses et secoués par une joie exultante, une -joie à saccades. Bientôt la nuit tombe, et mon plaisir commence. - -Sur le plancher inégal, poussiéreux et jaune à cause de trois lampes -tremblantes, les quadrilles se dissolvent et perdent à chaque figure -quelque danseur. La mélancolie qui monte du fleuve fait frissonner les -jeunes femmes et trembler les lèvres des garçons à casquette... C’est -alors que les maigres bosquets de l’île deviennent curieux à visiter. On -y perçoit des gémissements, des jurons tendres, à demi étouffés, et, -contre le tronc d’un saule, le soupir continuel de la Seine qui -s’épanche. Dans l’atmosphère humide, flotte une odeur de vin médiocre, -de tabac moisi, de sueur et de linge. Peu à peu, le spectacle devient -d’une lubricité assez noire. J’entends un rire aigu, pointu, strident, -un crachat, un bruit de brise, un juron, une branche et un busc de -corset qui craquent. - -Je ne sais pourquoi, mais il me semble retrouver les cris de cette île -joyeuse avec les causeries de mon ami tunisien dans tout un genre de -littérature qui, depuis quelque temps, paraît en bonne production et de -bonne vente. Ces livres aux couvertures plus ou moins illustrées sont -une transposition élégante et souvent raffinée des scènes que je viens -de rappeler.--Même sensualité triste dans les uns, même fadeur pimentée -(si l’on peut joindre ces deux mots) dans les autres. Ils passent pour -des livres gais. Leur trait le plus visible est d’être affreusement -mélancoliques.--Oui, c’est bien cela! je reconnais l’odeur de mort, les -relents de pourriture spirituelle, ou bien l’odeur écœurante des parfums -à bon marché, les relents des confiseries médiocres. - -Oh! les pauvres tentatives de joie! - -Je ne demande pas du tout que l’amour soit gai. Les plaisanteries sur -l’adultère et le cocuage finissent par lasser un peu. D’autre part, il -est plus d’une belle histoire passionnée depuis _Manon_ jusqu’à _un -Amateur d’Ames_ qui nous fait entendre le tragique duo de l’amour et de -la mort, et, pour citer enfin le roman que des gens de sens et de goût -délié proclament le chef-d’œuvre de la narration courte, _la Femme et le -Pantin_ ne nous montre-t-il pas le masque le plus tragique et le plus -horrible que puisse prendre l’amour? Oui, mais tout cela se passe dans -les hautes régions; ces œuvres ont un caractère commun: on n’y trouve -point de grivoiseries, et c’est à cause d’un certain air grivois que les -romans de Willy, par exemple, ses _Claudine_ particulièrement, avec un -style délicat, une composition habile, d’indéniables qualités d’émotion -et des caractères vivants, me semblent être les fruits blets d’un -mauvais arbre. - -Voici qu’une impulsion galante se révèle à nouveau dans le roman -français; bientôt on ne s’occupera plus du tout d’amour, mais seulement -de gymnastiques amoureuses, et, de la première page aux dernières -lignes, si l’alcôve reste ouverte, la lampe ne sera certes pas baissée. - -Ce sera tant pis!--Qu’on fasse le compte de ce que ce genre littéraire -nous a laissé... nous trouverons un seul nom, celui de Crébillon, le -fils, et encore, je pense que personne ne le lit dans un autre dessein -que celui de tâcher à ravir le secret de son admirable style.--Tout le -reste est allé à l’égout, et le nom même de cent auteurs d’ouvrages -galants et pommadés sont allés rejoindre les vieilles lunes, sans que -nous ayons gardé le moindre souvenir de leurs gentillesses. - -Mais, puisque j’ai pris comme exemple les _Claudine_ de Willy, je m’y -tiens. Je crois sentir, tout aussi bien qu’un autre, le charme qu’il y a -en elles. Willy décrit la nature en traits vraiment campagnards et ses -façons de la peindre sont très sympathiques.--Il court une émotion vive -et prenante dans les amours de Claudine et du grand Renaud, vers leur -début... mais ensuite, et avant, et tout le temps, en somme, quelle -douceur provocante, quel érotisme triste dont on ne parvient pas à -sortir! - -Voyez-vous! tout cela découle du goût immodéré que les auteurs de second -plan ont pour le laid. Sous le prétexte imprudent que Baudelaire avait -extrait la beauté du Mal, chacun a voulu se faire extracteur de beauté à -son tour, et, Dieu juste! en quels étranges lieux sont-ils allés la -chercher! - -Or, qu’on le remarque bien, enlevez aux _Claudine_ les qualités de -facture et d’émotion, il restera une horrible petite chose dans le genre -_leste_ et _retroussé_. - -Il y a, dans ces livres, deux parts à faire: l’une est composée des -pages où l’auteur nous dit son amour pour la campagne, les occupations -légères qui sont la menue monnaie de la vie, la tristesse et les sourdes -angoisses de la passion; cette part-là est exquise et souvent même -belle; mais il s’en trouve une autre où nous sont décrites, lentement et -sans rien oublier, des caresses trop prolongées, de mauvaises mœurs et -des derrières de petites filles malpropres. - -Eh bien! je pense vraiment que cette part-là ne vaut rien. - -C’est tout ce que je voulais dire. - - - - -PLAGES - - -Une plage plaît en toute saison,--à l’époque de sa plus grande gloire, -quand, illustrée par les toilettes des femmes, les harnachements de bain -et les calices renversés des parasols, elle semble, avec son arroi de -tentes, le campement d’une guerre en dentelles,--à l’époque de sa plus -grande désolation, quand elle est rendue tout entière à son flot, à ses -vents, et que la barque sombre des pêcheurs vient seule mêler une note -humaine au courroux du paysage,--à l’époque, enfin, de son renouveau, -quand, sous les brises, plus tièdes, dirait-on, d’heure en heure, des -fleurs semblent sourire dans la courbe de chaque vague; mais son aspect -me paraît plus séduisant, oui, et plus instructif, mille fois, vers -l’époque, où, avec la saison finissante, le tumulte des baigneurs -s’apaise, où la décroissance du flot n’est plus suivie par tant de -mioches vêtus de rouge, où la vague n’est plus déparée par tant de gens -mouillés et criards, et, surtout, où l’air n’est plus saturé par la -mélodie des orchestres tziganes. - -Sur la plage que je viens de quitter, le premier jour de septembre fut -le dernier de la saison élégante. Dès le matin, la gare retentit, -grinça, bourdonna, et les hôtels se vidèrent comme par magie. Les -petits-chevaux du casino accomplirent encore un petit tour, afin qu’on -les pût essuyer, puis ils s’en furent dormir. - -C’est alors que l’on vit, dans ses traits les plus comiques, le tête à -tête de l’homme et de la nature, car tout le monde n’était point parti -(quatre familles, une dizaine de couples, trois individus solitaires -prolongeaient leur séjour) et la mer était toujours là. - -Au mois d’août, l’homme qui est venu se reposer des tracas de la ville -devant l’océan ne regarde pas l’océan. Il a trop à faire. Il regarde ses -semblables, il parle, il fume, il lit le journal, et, surtout, il se -souvient, car c’est le temps des bavardages rétrospectifs et des -anecdotes.--Quand il va visiter le flot de plus près, quand il se -baigne, c’est avec ses compagnons, c’est en troupe. D’ailleurs, n’osant -pas affronter le large, il tourne le dos à l’horizon et se mouille en -considérant ses semblables, groupés devant lui sur la plage. Parfois une -vague le surprend, alors il se tord, il rit, il hurle et se démène comme -un insensé. Ce sont là voluptés de bain. La pelure dont il couvre sa -nudité le faisant ressembler à un singe en mascarade, il accentue la -ressemblance par des gestes désordonnés et naïfs. Rien n’est plus -inconvenant que le spectacle d’un mortel entre deux âges qui s’agite, -sans mesure et puérilement, dans l’écume. De tels jeux ne sont -excusables que chez des enfants. J’ai pourtant vu des citoyens chauves -et gras les priser fort. - -En septembre, un homme ne trouve plus guère, sur le sable, de compagnons -pour s’ébrouer. Il connaît toute l’histoire de ceux qui partagent son -exil, leur vie n’a rien qui puisse, désormais, l’intéresser ou l’ébahir; -il ne lui reste plus, comme passe-temps, que de contempler la nature. -Finies, les petites causeries sur l’adultère dans la tente zébrée de -rouge et de blanc, finies les minutes énigmatiques et pas très -rassurantes où le destin, par l’entremise de miss Isis, cartomancienne -et chiromancienne experte, se dévoile après l’offrande modique, faite à -la prêtresse, d’un écu de cinq francs!... On a beau avoir vécu sa vie de -bourgeois tout comme un autre, on a beau avoir une femme, des enfants et -du bien au soleil, on a beau ne pas croire en Dieu et très peu au -diable, il passe quand même dans le dos un petit frisson quand on vous -annonce, sans crier gare, de graves nouvelles pour la fin de la journée -ou qu’une lettre chargée se perdra par négligence postale... Oui! on a -eu peur, mais c’était bien agréable tout de même! - -Maintenant, plus d’amis, plus de devineresse!--Les vagues jasent, elles -aussi, et il se pourrait bien que l’Océan fût mystérieux... fadaises que -tout cela! C’est fini de rire, on va s’ennuyer. - -Depuis quelques milliers d’années que l’homme se promène sur la croûte -mouillée qu’il habite, sa vie durant, il n’a pu encore lier commerce -avec elle!--Il lui faut des êtres de chair pour sympathiser.--A -certaines époques, l’homme se rapproche des arbres, des eaux, des -nuages, et, bien qu’il le fasse timidement, sans confiance, les arbres, -les eaux, les nuages se murmurent les uns aux autres: - -«Il va nous parler enfin!» - -Mais l’homme balbutie difficilement quelques paroles... - -De toutes leurs voix unies, les éléments répondent... Alors, l’homme -prend peur, se cache, se gare la figure avec son bras. - -Et, cependant, quelle admirable affection il méconnaît ainsi! Il -méconnaît le geste paternel des chênes et les frémissements familiers -des choses vagues de l’air; il méconnaît la constance des rochers qui le -fixent et l’amitié des étangs qui lui sourient... il méconnaît tout, -et préfère la fille qui lui cligne de l’œil, accotée à un -réverbère.--Songe-t-il jamais que la première nuée de l’aurore est mieux -fardée qu’une prostituée, a plus de séduction, et n’est point vénale? - -Non, l’homme ne veut sourire qu’aux êtres de son plan et, devant ses -frères éternels, il bâille. - -Il bâille, vous dis-je. - -Regardez! Le voici: - -Notre homme (moi, si vous voulez, ou bien vous-même) a posé sa chaise -sur un rocher et s’est posé sur elle, il a croisé ses jambes et, sur son -genou, a fermé ses mains irréprochables. Il regarde. Il est seul devant -tout ce bleu, devant tout ce vert et devant toute la pourpre du soleil -couchant. - -Eh bien! je ne veux pas insister, faire preuve de malveillance, abuser -du contraste, je ne voudrais pas médire d’un de mes semblables... je -tiens seulement à indiquer, par quelques touches, les deux personnages -qui tiennent la scène. - -D’un côté, la mer, aérée, striée de houle, gémissante et joyeuse, -plaintive dans les crevasses du roc et riant par ses écumes, baisée par -le vol des mouettes, ombrée par celui des voiles, frôlée par les brises -et les beaux rayons du jour, chaude, étincelante, parée, traînant sur la -plage le bas de sa robe salie et le tirant à elle d’un geste mystérieux, -la mer enfin, ironique, vertigineuse,--d’un côté la mer... - -Et de l’autre Monsieur X... qui bâille et croit rêver. - - - - -LA DAME QUI N’AIME PAS PAUL ADAM - - -Le plus souvent on discourait (confusément) sur l’immortalité de l’âme. - -Ce soir-là, nous parlâmes de Paul Adam. - -J’aime ces heures silencieuses où l’on poétise une fin de digestion par -des arguments métaphysiques. En écartant le rideau de la fenêtre, on -voit des flots que la lune ourle d’argent, quelques pins tordus et un -ciel clouté d’étoiles, un ciel bleu plus que de raison, bleu d’un bleu -profond, mais prétentieux et agressif.--Il est bon d’avoir, à portée du -regard et de la main, un paysage d’une si belle tenue, car l’admirer -simplement, sans emphase ni froideur donne une contenance durant ces -instants où nous ne trouvons rien de bien neuf à dire sur la septième -Ennéade de Plotin. On parvient alors, sans peine, à rompre les chiens et -faire dériver la conversation vers une matière que l’on possède à fond -et des idées que l’on sait exprimer en leur beau. - -Mais cela n’est qu’une digression; je voulais vous dire comment nous en -vînmes à parler de Paul Adam. - -Ce fut ainsi: la muse de la demeure où j’écris est une vieille dame à -cheveux blancs et qui, au mépris des plus sages conseils de son docteur, -goûte fort les longues veillées. Elle nous donne, dès le jour fini, son -avis sur toutes choses, d’une voix dont le timbre est resté pur et les -inflexions délicates. Elle rappelle, par la grâce courtoise de son -langage, cette illustre Madeleine de Scudéry dont tant d’honnêtes gens -se montrèrent amoureux et qui composait de longs romans où ses -contemporains se reconnurent. - -Piquée de cette comparaison que nous fîmes, un jour, en sa présence, -notre muse désira lire une des œuvres de son modèle.--Le lendemain, je -lui apportai _Artamène ou le grand Cyrus_ (10 vol. in-8º).--Ainsi que je -m’y attendais, ces dictionnaires lui déplurent, et, de ce fait, elle me -fit, une heure durant, mille reproches. - -Comme je m’humiliais et lui baisais les mains, elle s’écria: - -«Enfin! je vous pardonne, mais c’est pour vous gronder encore. Eh! quoi! -ces livres que vous paraissez estimer, ces romans historiques de Paul -Adam, sont, d’après ce que vous m’en dites, conçus dans le même esprit -que ces pauvretés.» - -Et, tandis que je frémissais d’avoir pu desservir par mes gloses un -auteur que j’aime, elle ajouta: - -«Mais oui! la demoiselle avait des renseignements inédits sur les -batailles et la stratégie du grand Condé par l’entourage de ce prince -qui était de ses amis. Ces traits d’histoire secrète expliquent -suffisamment la vogue de telles fadaises. Je crois que l’attention que -vous portez aux livres de Paul Adam provient de raisons analogues. - -«Ce romancier que je n’ai jamais vu, mais qui doit être, j’imagine, fort -vieux, à en juger par les vingt ouvrages dont vous me citiez hier les -étranges titres... (_Les Images sentimentales_! voyons! est-ce -raisonnable? _Chair molle_... pouah! _Être_... serait-ce une grammaire? -on ne le dirait pas à voir le style de Paul Adam)... ce romancier semble -vous avoir fourni, sur toute une époque de notre histoire, des -indications qui vous surprirent, des renseignements tout à fait inédits. -Suivant lui, nos plus belles révolutions ne sont plus de brusques -angoisses du pays, mais le résultat, prévu par quelques initiés, de -combinaisons mystérieuses. - -«Une chronique, expliquée par des manœuvres de sociétés secrètes, ne me -dit rien qui vaille. De mon temps, on rendait l’histoire logique en -faisant intervenir la Providence à tous les coins d’un règne. Cela, du -moins, était simple. Je ne crois pas que des parlotes de francs-maçons -aient pu empêcher Napoléon de gagner des batailles et d’en perdre. C’est -vraiment trop enfantin. Aussi, je tiens Paul Adam pour un méchant auteur -qui essaye de m’en imposer par ses considérations historiques, et, se -fût-il contenté de composer des romans romanesques, il ne me déplairait -pas moins, car j’ai lu de lui, dans le temps, un livre où il nous -racontait en un français difficile et avec un grand appareil -d’hyperboles, de paraboles, de syllepses et d’ellipses plus biscornues -que gracieuses, les aventures d’une jeune écervelée du nom de Clarisse -et de fort mauvaise éducation, qui m’enlève toute envie de pénétrer plus -avant dans les ténèbres de ses considérations historiques.» - -Elle s’éventa rapidement avec un délicieux petit éventail où des amours -gouachés poursuivaient des nymphes sur un fond d’arbres taillés en -pyramide, et se tut.--Elle avait dit. - -Je respecte fort ma vieille amie, et, le plus souvent, je la laisse -discourir comme bon lui semble, mais, en vérité, il est des jours où, -abusant de l’excuse que lui fournissent son âge et cette grâce fanée qui -la singularise, elle passe la permission et parle trop insolemment d’un -temps qui n’est plus le sien. Je crus de mon devoir de protester, et, -m’installant dans un fauteuil, je me carrai comme pour pérorer tout au -long. - -Je tâchai d’abord de la faire revenir sur son premier grief. - -«Les romans historiques de Paul Adam, lui dis-je, cette série qu’il -intitule: _Histoire d’un Idéal à travers les Siècles_, et qui s’étend de -Byzance, durant les jours de sa gloire, à Paris durant les heures -contemporaines, ne sont pas des chroniques écrites par fantaisie, ni des -paysages humains vus à travers des lunettes colorées. Point du tout. Les -faits, les mobiles, les intentions ne sont pas déformés par l’œil qui -les observe, et, en cela, je vous l’accorde, ils figurent par -comparaison de fort mauvais romans historiques. Ce genre, que d’aucuns -veulent aujourd’hui ranimer et faire refleurir, était, entre tous, le -plus détestable. - -«Un écrivain prenait quelque fable, plus ou moins historique par son -essence ou ses entours, et la façonnait à l’image que lui proposait sa -fantaisie du moment. Quel vilain portrait il nous donnait là! Moïse, -Vercingétorix, Pierre le Grand et Mme du Barry parlaient avec un esprit -qui sentait de loin son dix-neuvième siècle. Leurs sentiments, leurs -préjugés, leurs amours, étaient d’aujourd’hui, et, faute plus grave, -leurs opinions politiques avaient le ton de celles que les chroniqueurs -sérieux se sont faites rétrospectivement par la confrontation des -textes. De plus, les héros des romans historiques sont toujours de -merveilleux divinateurs. Cicéron, qui parle dans tel conte de -l’antiquité latine, se doute bien, tandis qu’il se promène, pensif, sur -le forum, que la loi du Christ sera la loi du monde. Saint Louis, sous -son chêne, prévoit le code civil et en blâme avec esprit certains -articles, et quel délice que d’entendre Christophe Colomb, traversant de -nouvelles écumes, prophétiser la colonisation anglo-saxonne du nord de -ce continent qu’il va découvrir! - -«Voilà, dis-je, en levant les yeux vers ma vieille amie pour voir si -elle m’écoutait toujours, voilà de la laide besogne. J’avoue que, -parfois, elle prête à rire. Un auteur dérange volontiers Jésus-Christ ou -Colbert pour le faire causer un moment avec le héros obscur d’une -aventure galiléenne ou classique, et de grands hommes, exhibés ainsi -pour un court instant, comme un acteur célèbre qui vient réciter une -fable à un concert de charité, font piètre figure.--Cela me rappelle -l’ironique et si facétieuse biographie de Napoléon que nous donnent MM. -Cerfberr et Cristophe d’après _la Comédie humaine_.» - -Je pris un volume sur la table et lus: - -«_Bonaparte (Napoléon), empereur des Français, né à Ajaccio. Il excusa -les manèges infâmes du policier Cotenson. (L’Envers de l’Histoire -contemporaine.) En avril 1813, sur la place du Carrousel, il dit à Duroc -une phrase courte qui fit sourire le grand maréchal. (La Femme de trente -ans.)_ - -«Ce qui est tout naturel chez Balzac devient ridicule chez plus d’un -romancier. Je n’aime guère voir la _figure connue_ passer dans le fond -du décor comme dans les revues de fin d’année. Ne dérangeons pas les -grands hommes. - -«Paul Adam procède suivant une méthode un peu différente. Certes, le -style des narrations, la facture extérieure du roman, le côté descriptif -sont bien à lui, et je ne laisserai pas sans réponse le reproche que -vous faites à mon auteur d’écrire mal, mais poussons plus avant. Quels -sont donc ces dialogues singuliers, ces bizarres façons, ces coutumes -inconnues, ces émotions étranges, ces discours inouïs?--Ce sont -simplement les dialogues, les façons, les coutumes, les émotions, les -discours de l’époque dont traite l’écrivain. Ah! que nous voilà donc -loin des Messaline en gutta-percha et des Héliogabale à figure Louis XV! -Les personnages sont vrais, ils sont criants de ressemblance, non comme -des photographies, mais comme de bons portraits. Quand un costume nous -est décrit, ce n’est pas la gravure de mode que nous revoyons, c’est de -la chair habillée. Tant pis pour nous si nous ne reconnaissons pas nos -arrière-grands-parents. - -«Un auteur, sollicité par le désir d’être pittoresque et d’intéresser -l’œil, tombe volontiers dans ce travers un peu bas d’insister, dans ses -descriptions de costumes, sur les parties de l’habillement ou de la -parure qui ne sont plus en usage. On dirait que les seigneurs du XVIIe -siècle, vus à travers la fiction romanesque où ils nous sont décrits, -couchent avec leur épée, que les chevaliers ne descendent jamais de -cheval et croiraient déchoir s’ils ôtaient leur casque à visière, fût-ce -pour boire ou baiser une belle bouche.--Le lecteur ne s’offense pas de -ces puérilités à cause du plaisir qu’il trouve à voir un personnage tel -qu’il se l’est toujours imaginé depuis les bancs de l’école. Il ne se -figure pas Louis XIV sans perruque plus qu’il ne peut se représenter un -saint sans auréole. - ---N’empêche, interrompit notre muse, que les événements dont Paul Adam -nous parle ont un je ne sais quoi d’étrange qui me rebute un peu. -L’histoire honnête m’apprit, jadis, que tel grand personnage mourut dans -son lit paisiblement et votre auteur me dit, par la bouche de héros, -peut-être peints de façon très exacte, que ce même grand homme a -succombé grâce à une obscure conspiration dont je ne puis dire si elle -s’occupe de politique, d’astrologie ou de morale. Y a-t-il donc tant de -philosophes par le monde? et qui dirigent l’histoire et font le destin -des peuples? Je ne crois pas beaucoup aux souterrains, aux menées -obscures, aux masques de fer. Cela me paraît convenir aux seuls petits -enfants, lassés des dragons, des sorcières et des farfadets! Est-ce -beaucoup plus vraisemblable? J’aimais mieux les inventions féeriques. -Elles avaient du charme et de la couleur, quelque chose de plaisant qui -faisait sourire et le grand mérite de n’avoir pas d’importance, au lieu -que les imaginations de Paul Adam ont certain air de prophétiser, de -bouleverser les idées reçues et d’obscurcir la plus simple chose, qui me -déplaît fort! - ---Vous pensez, répondis-je, que l’histoire est, dans ces romans, -machinée de façon romanesque? Vous n’aimez pas le carbonarisme ou ce qui -lui correspond? Vous montrez peu de goût pour les sociétés secrètes? -Leurs rites et leurs petites manies vous déplaisent? Mais songez donc à -l’étrange idée que nos arrière-petits-neveux auraient des années -contemporaines si jamais on les leur décrit d’après les premières pages -des journaux d’opinions extrêmes, ces journaux que lit votre concierge, -mon valet de chambre et la fruitière d’en face! Ajoutez-y les racontars -du coin du feu recueillis par des âmes simples, et les mémoires des gens -passionnés. Voyez maintenant quelle inquiétante histoire vous avez -composée! Combien de mines bien creusées nous seraient décrites où -jésuites et libres penseurs travailleraient sourdement à de tragiques -choses! Et, sans parler des temps à venir, figurez-vous seulement une -chronique des années où l’anarchie commença de se répandre, écrite par -un anarchiste littérateur et par conséquent de second plan. - -«Nous ne voyons plus, à certaines époques de l’empire romain, que la -petite Église chrétienne. Elle est pour nous le centre du monde et, -pourtant, nous savons bien que nous faussons l’histoire, puisque les -chrétiens étaient alors de très petites gens dont personne ne se -souciait. Demain, supposez que le mormonisme convertisse le monde, les -mormons nous paraîtront avoir toujours formé une secte redoutable dont -toujours nous nous défiâmes, au lieu qu’en vérité on sait d’eux -seulement qu’ils prenaient plusieurs épouses, habitent près d’un lac -très salé et ne s’occupent guère de nous. - -«C’est là le défaut de toute histoire contemporaine. Paul Adam l’a bien -vu et de ce défaut il s’est servi. Il a tâché de nous rendre l’aspect -d’une époque par les yeux des gens qui vivaient à cette époque. C’est la -biographie d’un grand homme faite par son secrétaire, adolescent -passionné, imaginatif, de parti pris, mais qui a vu son modèle de près, -qui a vécu avec lui et connaît bien les petits travers du dieu, les -traits qui le rendent plus humain;--c’est le récit d’une émeute fait par -un passant qui se trouvait dans la foule. Sans doute a-t-il vu de trop -près... du moins il a vu.--Sur Napoléon, nous entendons tenir, dans les -livres de Paul Adam, de bien singuliers propos... mais tels étaient les -propos que des gens estimés comme penseurs, guerriers ou sensualistes, -tenaient sur Napoléon, durant l’empire. Un homme d’imagination pense -volontiers que l’univers est ligué contre lui; l’histoire ne retient pas -sa crainte. L’histoire a-t-elle retenu les craintes et les espoirs des -parents du jeune Héricourt qui, dans _l’Enfant d’Austerlitz_, est le -protagoniste de Paul Adam? Je ne sais, mais ces mouvements n’en ont pas -moins existé dans leur âme et, si l’historien les enregistre à peine, le -romancier peut leur donner une grande place. Un cas d’autosuggestion -aussi vive est une marque de l’époque, un chroniqueur psychologue aurait -tort de le dédaigner. Quand les fouriéristes et les saint-simoniens -parlaient d’eux-mêmes, ils semblaient former le centre de l’univers, -quand, maintenant, il veut parler d’eux, un biographe est bien forcé de -noter cet orgueil et cette illusion qui donnent une physionomie si -spéciale à ces socialistes rêveurs. L’histoire, vue de près, est toute -imprégnée de rêve. Ce rêve disparaît quand on s’éloigne, les documents -le remplacent, l’homme-dieu redevient un homme tout court, ses actions -font son histoire, et, par contre, l’homme qui rêva, qui participa aux -rêves de ses contemporains, devient une façon de dieu, ses rêves font sa -légende. Or, Napoléon était, outre un homme de génie, un homme aussi. -Qui sait si les émotions de ses contemporains ne le touchaient pas -secrètement et ne déterminèrent pas un peu les plus illustres de ses -gestes? Les travers et les retours de sa fortune, les interférences que -produisit son étoile dépendraient donc non seulement du hasard, de ses -calculs, des conseils qu’il reçut et des ordres qu’il donna, mais aussi -d’influences difficilement appréciables quand un siècle les a lourdement -effacés. Encore une fois, cela est possible, et cette possibilité suffit -à ce que les opinions, paradoxales à première vue, de Paul Adam, se -trouvent justifiées.» - -Ma vieille auditrice m’interrompit: - -«Mais ce n’est pas cela que je vous demande! et je n’ai que faire de vos -interférences! J’ai peut-être tort, mais les romans de Paul Adam -m’ennuient. Les parlotes de bourgeois idéologues n’ont rien qui me -séduise et, si elles ne valent pas plus cher, à ne considérer que -leur style, les longues histoires de Dumas père m’amusent -davantage.--Écoutez!--La porte du fond s’ouvre, les courtisans se -rangent, la marquise de ce que vous voudrez étouffe un soupir d’émotion, -un homme chamarré annonce: - -«Le Roy!» - -«Et on a envie de répondre: - -«Je le marque!» - -«C’est toujours plus drôle que _l’Enfant d’Austerlitz_!» - -Notre muse manquait de sérieux. Je tâchai de le lui faire sentir. - -«Vous badinez, mais votre plaisanterie est cependant critique. Voyons! -n’en venez-vous pas à mépriser bien vite le ridicule artifice qui donne -aux romans historiques du commun le semblant de la vie et leurs grâces -de parade. Rien n’est plus romanesque, paraît-il, qu’un adultère couché -dans un lit célèbre et les mésaventures conjugales d’un prince du sang -ont toujours de quoi intéresser le public. L’auteur prend ainsi la plus -misérable intrigue, dont il ne voudrait certes pas pour un conte -moderne, et la sauve en plaçant ses péripéties contre un décor que les -images ont popularisé. L’alcôve ou le panorama font ainsi passer -l’idylle ou la bataille. Paul Adam a visé plus haut. - -«C’est une œuvre énorme qu’il a entreprise. Un idéal change suivant le -cerveau qui l’a rêvé. Il se transforme ainsi que le fait une personne -vivante. Il est une personne vivante, et, dans les romans de Paul Adam, -il faut le considérer comme tel. Chacune des «volontés merveilleuses» -qui le dictèrent à la foule y mit un peu de sa propre ressemblance et -quand cet idéal grisa le petit Omer Héricourt, c’est, dans l’âme -incertaine d’un enfant, d’un adolescent, presque d’un homme, d’obscures -luttes qui nous sont décrites. L’idéal est parfois trop élevé. Pour -atteindre à cette émotion dépensée que prône Paul Adam, il faut des -forces vives qui se rencontrent peu aux époques de relâchement. On n’est -pas impunément l’enfant d’une victoire, ou, du moins, risque-t-on de -devenir l’homme d’une défaite. Et ne voyez pas, dans cette âme, un -combat aussi intéressant (je prends le mot dans son sens le plus -vulgaire) que parmi les méandres d’un roman parisien? - -«Intelligent et sensible, Héricourt est le reflet équivoque et -mélancolique des temps troublés où il se développa. Il souffre de ne -pouvoir se former à la ressemblance altière de ses aînés. Il plie sous -les chaînes que jetèrent sur lui la famille, le temps, l’heure, les -influences, et, s’il se désole d’être prisonnier, son indécision s’en -accommode. L’époque ne permet pas d’imiter ces beaux caractères, tout -raidis de volonté, qui l’entourent. Ils ne sont plus que les -représentants superbes d’un monde en démolition, et le grand coup d’épée -qui faisait à son homme une fière allure ne vaut plus que par sa beauté -de souvenir. Il faut se composer un nouveau personnage, il faut innover -dans les méthodes, il faut inventer sa conscience, et, pour un -adolescent, la tâche est dure. - -«Ballotté par mille désirs, mais tremblant d’effroi, Héricourt porte en -lui une France nouvelle. Elle garde la défroque étincelante et -scrupuleuse du temps où soufflait le vent d’épopée. C’est encore de quoi -habiller de façon héroïque un jeune homme incertain de la qualité des -parures.» - -Ma vieille amie agita vivement son éventail et, après avoir créé autour -d’elle un petit tourbillon, dit avec l’insolence du dieu qui parle dans -sa nuée: - -«Un idéal? un idéal! cela est fort joli. Paul Adam a donc fait -l’histoire d’un idéal; il nous a rendu les variations de cet idéal, il -nous a montré le reflet de cet idéal en divers cerveaux humains. Très -bien! Vous oubliez seulement de me dire quel est cet idéal. Est-ce un -idéal traditionnel ou romantique? Touche-t-il à la morale ou à l’art? -Est-il...» - -J’interrompis: - -«Le définir est très simple. - -«Un homme tue un autre homme; une bête massacre une autre bête.--La -force seule agit. Passons. - -«Un homme évite l’attaque d’un autre homme; une bête s’évade et dépiste -une poursuite dangereuse.--La ruse seule est en jeu. - -«Un homme est vainqueur d’un autre homme, sans armes, par la seule -réflexion, par l’ascendant que lui donne sa pensée.--L’esprit seul est -en jeu. La lutte s’est déplacée. L’émotion cérébrale a vaincu l’émotion -physique. - -«Un homme se trouve devant une statue. Il est subjugué.--C’est la -dernière victoire; celle d’une émotion de pensée. - -«Voilà ce que prône Paul Adam. - ---Et pensez-vous, sérieusement, qu’avec un tel point de départ Paul Adam -arrive jamais à faire vivre ses personnages? Rappelez-vous, mon cher, -les romans de chevalerie! Le héros éperonné, casqué, monté sur un beau -cheval, armé d’un grand sabre, est tellement perdu dans le rêve qui -l’occupe de conquérir une princesse que jamais, jamais, entendez-vous? -il ne songe à manger ou à dormir! Les lecteurs des romans idéalistes ont -une belle âme, je vous l’accorde, mais ils n’ont pas d’estomac (et ne -voyez pas dans ce mot une basse plaisanterie); leur bouche n’est faite -que pour le baiser, elle ignore la nourriture, leurs dents mordent mais -ne mâchent point, leurs yeux regardent une belle, ils croiraient -déroger, sans doute, en se fermant pour le sommeil! Ces hommes sont de -purs esprits; dans leurs aventures, je cherche en vain ce trait de -vérité qui me laisserait entendre qu’avec une âme ils ont un corps, -comme aussi, dans leurs discours, ne trouve-t-on jamais cette phrase -simple qui, non seulement exprime une idée, mais nous montre celui qui -l’exprime. Qu’il parle lui-même ou fasse parler, Paul Adam ne cesse -jamais d’employer un langage obscur. - ---Il me semble, chère Madame, répondis-je, que sur ces deux points: -vérité de caractère, vérité de style, vous faites par excès de sévérité -une lourde erreur. - -«Tel romancier nous décrit un personnage et nous nous ébahissons: quelle -exactitude! Tout est rendu, depuis la coupe de l’habit jusqu’à la -palpitation des narines! Quelle merveille sobre et précise!--Donnez-vous -la peine de regarder de plus près.--Oui, tout est rendu de ce que l’on -voit quotidiennement des gens occupés de petites choses, tout est rendu -de leurs gestes, du commun de leurs pensées, tout est rendu à un certain -point de vue.--Encore une fois, Paul Adam cherche d’autres effets -artistiques. Peu lui importe que l’un de ses héros apparaisse toujours -dans notre souvenir avec une verrue sur le nez, mais il triomphe quand -nous ne pouvons nous rappeler ce personnage sans qu’aussitôt nous soyons -forcés de repenser ses pensées, de voir la direction de ses désirs et de -connaître leur essence la plus subtile.--La ressemblance des héros de -Paul Adam est celle-là même que savent donner les grands peintres et à -laquelle les plus habiles d’entre les photographes n’atteignent -pas.--Voulez-vous me faire dire que ces hommes sont dessinés plus grands -que nature?... Oui, cela est presque vrai. Leur démarche est parfois -démesurée, leurs paroles, ils les jettent aux quatre vents, à l’aide -d’une trompette immense, trompette de gala, toute tintante de grelots, -enrubanée de soies rouges, de soies vertes, de brocarts, de bannières et -de drapeaux qui sentent la poudre et en sont tachés; une vive -intelligence du monde les retient, un vent de sensualité folle les -pousse; ils ont le prestige des statues colossales qui voient plus -d’horizon que nous. Ce n’est pas là notre humanité?... Eh! j’en suis -bien fâché, mais c’en est une autre!... Et la façon dont elle est -décrite nous donne à chaque instant de beaux exemples de ce mauvais -style de Paul Adam qui vous trouble si fort! - -«Sans doute, il n’est point parfait.--A l’époque où Paul Adam commença -d’écrire, les néo-naturalistes parlaient une langue étrange, contournée, -excessive, dure par le son et ridicule par le choix, les symbolistes ne -parlaient aucune langue, ils balbutiaient difficilement un patois -brouillé, liquide, affecté à l’extrême; ils voulaient, par le placement -de leurs vocables, rendre le tintement de la première goutte de rosée -qui tombe dans un lys au crépuscule du Vendredi Saint et l’écho du -soyeux murmure que faisaient, sur une dalle de porphyre, les sandales de -Cléopâtre. Amusettes pour les Petites-Maisons! - -De ces écoles, Paul Adam a gardé de mauvais ornements. La parure de son -style reste défectueuse, mais le fond est excellent. Ce sont des -broderies imparfaites sur une trame solide. Ce n’est pas un beau style. -C’est un style musclé. Il ne coule pas, au hasard d’une fantaisie de -malade, comme les déliquescentes extravagances de tel poète que l’on -vanta. Si ses fleurs semblent parfois artificielles, ses fruits sont les -fruits lourds d’un arbre touffu mais bien ramifié. - -«Le style de Paul Adam! Je gage que vous le reconnaîtrez sur quelque -feuille que vous le trouviez. Il bouscule, fait crier, tranche, étonne, -éblouit brusquement, puis caresse et soupire... - -«Ce n’est déjà pas si mal pour un méchant style.» - -Il y eut un silence, car je perdais haleine. Notre muse, qui tricotait -allègrement sous la lampe, leva ses beaux yeux vifs. - -«Mais alors, dit-elle, avec un petit sourire ambigu, Paul Adam serait, à -vous entendre et suivant l’expression vulgaire dont vous vous servez -parfois, un _très gros monsieur_? - ---Et je me souviens toujours, repris-je, sans vouloir prendre garde à -cette interruption, je me souviens toujours, quand on parle légèrement -d’un auteur dont la pensée, la force et la grande production devraient -au moins inspirer le respect, à la vilaine figure que font ces jugements -lorsqu’on vient à les rappeler quelque dix ans plus tard! - ---Oh! cher ami, voilà un mot cruel! dans dix ans, songez donc combien -ces choses me seront indifférentes! Seule, j’espère, la voix des -séraphins...» - -Et, sur ces mots, notre causerie fut interrompue. - - - - -BÊTES DE PLAISIR - - -Je vous parlerai du cochon et d’un songe dont le propos est analogue, -songe qui fit l’agrément de mon sommeil d’hier. Mais c’est du seul -cochon que je vous parlerai d’abord. - -Je l’ai admiré, ces derniers soirs, dans sa plus grande exaltation. -Rose, ardent, emporté par un fier galop, il tournait autour d’un orgue -qui jetait des rhapsodies à la foule accourue. Cochons qui rendez la -foire de Neuilly plus joyeuse que nulle autre! cochons luisants! cochons -bousculés par un orage mélodique! ah! je compris bien, en vous voyant -bondir, circulairement, sous le poids de tant de jeunes femmes riantes -et que vous décoiffiez par votre vive allure, cette pensée de je ne sais -plus quel moine hollandais de la Renaissance: - -«Le cochon est un animal d’une lubricité toujours inassouvie.» - -Tandis qu’à vos côtés des vire-vires, composés de galères d’or, de -barques, voire de chevaux, n’attiraient point le monde ou n’étaient -occupés que par des gens de peu, les belles adolescentes se disputaient -vos croupes sellées et vous chatouillaient le groin avec complaisance. -D’un œil révulsé par la luxure, vous contempliez vos aimables fardeaux, -et le frôlement d’une jupe, la pression d’un genou vous faisaient -renifler voluptueusement. - -«Être libres! pensiez-vous, gambader dans une prairie bien arrosée et -clapotante, sur les traces de ces enfants!» - -Mais toute gloire a sa peine, et l’orgue implacable vous entraînait, -sans merci, vers votre destin qui est, comme celui de beaucoup d’hommes, -de voir les plus beaux fruits et de ne point vous en repaître. - -Pourtant, dans cette avenue de Neuilly, votre personnalité se -manifestait de façon si surprenante que je ne songeais point à vous -plaindre, et, d’ailleurs, je ne lisais aucune tristesse dans vos -prunelles. Tout entiers, vous vous livriez, semblait-il, à l’agrément de -l’heure et vos cavaliers participaient à cette joie. J’aperçus des -bourgeois de sens, et qui paraissaient, pour le moins, des notaires, -trouver du plaisir à chevaucher votre cou, ou bien, allongés autant que -le permettait leur anatomie, à vous embrasser et vous parler à -l’oreille. De telles gentillesses, pardonnables chez des femmes -étourdies ou des vierges folles, mais incompatibles avec la gravité des -gens dont je m’occupe, étaient l’indice d’un puissant émoi. - -Charitables amis qui dispensez une heureuse paix aux hommes, combien je -trouvai inexact et vil, pour tout dire, ce mot de Toussenel qui ne vous -aima point: «Le porc est l’emblème de l’avare, et l’avare n’est bon -qu’après sa mort.» Il pensait ainsi vous déprécier! Quel démenti vous -lui donnez, sous les lustres de foire, par le brillant et l’air -triomphal de vos attitudes d’aujourd’hui. - -Cochons victorieux! cochons choisis! cochons roses! vous êtes au sommet -de votre courbe! Qui donc, à vous voir bondir ainsi, émules de Pégase, -penserait aux bas articles des dictionnaires, faits à l’usage des hommes -par d’autres hommes studieux, et où l’on voit que le terme _cochon_ -s’applique, dans la mauvaise société, aux êtres malpropres et -répugnants! Dites! cochons! vous traitez-vous d’_hommes_, les uns les -autres, en témoignage de mépris? Si je considère avec justice notre -conduite, où trouverai-je le cœur de blâmer, et que dirait ma conscience -quand elle sait trop bien que nous fûmes pour vous de mauvais frères. - -Et je me souviens des jours d’obscure souffrance que vous endurâtes, et -de cet individu de votre race (une truie, exactement) qui allaitait ses -quatorze enfants, tandis qu’elle n’avait, l’infortunée, que douze -tétines. Elle considérait d’un œil triste la fraction de sa progéniture -qu’elle était forcée de vouer au trépas, et sa détresse était fort -émouvante. J’ajouterai que la fermière vint prendre les deux affamés et -les nourrit au biberon, ce qui l’obligea à se lever trois fois par nuit. -D’ailleurs, elle n’agissait ainsi que par cupidité et non par amour, car -elle usait, communément, envers vous de façons cruelles et me dit même, -un jour, qu’il était mauvais de donner à un cochon plus de quarante -compagnes durant le temps de sa vie. Une si forte affirmation, faite -d’un ton doctoral et déplaisant, diminua à mes yeux la vertu de cette -femme, qui, vis-à-vis de vous, jouait le rôle par lequel fut jadis -illustrée la louve latine, nourrice de jumeaux. - -Pourquoi les hommes vous forcent-ils, cochons! à vous bauger en des -lieux nauséabonds? pourquoi restreignent-ils votre polygamie, quand il -est de science courante que vous prisez les belles formes et qu’un rien -d’embonpoint rose ne vous rebute pas? pourquoi réservent-ils, à vous qui -fîtes rire le roi Louis XI par vos gentillesses et, conséquemment, -méritez les honneurs que l’on donne aux courtisans de choix, pourquoi, -dis-je, vous réservent-ils l’opprobre le plus bas et l’insulte la plus -aiguë? - -C’est ainsi que j’en arrive à croire que vous valez mieux que nous, et, -à cette heure où, la foire s’éteignant, vous rentrez peu à peu dans -l’ombre, je veille sur vos rêves. Maintenant, j’ai regagné mon logis et -ma chambre; pensif, je projette d’écrire sur vous un bel ouvrage; déjà, -je vous chante d’une voix intérieure, et, tandis que le plan de l’œuvre -se dessine en mon esprit, un songe me visite, car j’ai glissé dans le -sommeil. - -Sur une plage, où se promènent des cochons de teintes diverses, je me -trouve moi-même transporté. Je sais que je suis sur les bords d’une île -légendaire, et, là-bas, dans le bois de pins où des cigales fredonnent, -je reconnais le couple qui passe, enlacé: n’est-ce point la subtile -Circé en compagnie du plus subtil Ulysse!... Mais ce sont les cochons -qui forment le sujet de mon rêve.--Ils se promènent, parmi les bocages -fleuris et les sources claires; ils broutent ce _pain de pourceau_ que, -prétentieusement, on nomma plus tard: cyclamen; ils conversent en -langage secret, ils rêvent, ils sont heureux. Voilà plus d’une lune et -demie que l’enchanteresse, fille d’Europe et d’Hypérion, les ravit à -leur figure humaine et leurs allures s’en ressentent étrangement. - -Parmi les compagnons d’Ulysse il en était d’intelligents et d’imbéciles. -Les premiers, dans l’avatar, perdirent l’esprit, une âme d’homme ne -pouvant se loger dans un corps de porc. Ils devinrent des cochons -médiocres et sans distinction. Mais, un des plus jeunes matelots, -célèbre pour sa belle simplicité, ce qui le faisait traiter en esclave, -se trouva très à l’aise dans sa nouvelle peau, et celui-là devint un -cochon d’esprit.--Quand je le vis, il s’essayait à dessiner des emblèmes -sur le sable avec sa patte gauche d’avant. Bientôt, il s’éloigna, tenu à -l’écart à cause de son génie. Ses compagnons, qui délibéraient depuis -quelques instants, firent lentement le cercle, comme des enfants pour -une ronde, mieux: comme les cochons de bois d’un vire-vire... Soudain, ô -merveille! ils se mirent à tourner en bondissant, et tous, à voix -jointes, sous l’œil complaisant d’Ulysse et de Circé, ils grognaient une -valse entraînante. - - - - -SUR L’INCONVENANCE D’OUTRAGER LES MORTS - - - aux Chercheurs d’inédits. - -La tristesse de ce ciel d’hiver, la neige grise et l’incapacité où l’on -est d’imaginer, même vaguement, ce que peut être un soleil d’août, -m’incitent à méditer un peu sur certain poème de Jules Laforgue -intitulé: _Complainte de l’oubli des morts._ - -Cet homme nous est d’un aide précieux aux jours où il pleut sans répit, -où la bise exagère, où le brouillard emmitoufle la ville comme avec un -cache-nez de laine sale. A ces moments, si l’on n’a pas à portée de la -main un album de Beardsley, pour fréquenter quelque princesse suivie -d’un nègre, ou se faisant coiffer, ou cueillant d’impossibles fleurs -avec des gestes difficiles, les vers de Laforgue et ses _Moralités_ -sont, pour l’âme, une excellente médecine. - -Ce soir, je veux, avec Laforgue, plaindre les pauvres morts et détester -les ouvreurs de tombes dont les journaux nous content chaque jour les -affreux exploits. Hélas! si le violateur de sépultures est puni par le -code quand ses petits travaux ont le décor d’un vrai cimetière, si le -gazetier frémit et s’indigne quand le crime est, simplement, de -chercher, dans un cercueil de vieille dame riche, un bijou enlevé à la -circulation, combien il change de ton, quelles fleurs ne cueille-t-il -pas dans son memento de rhétorique, lorsque le sacrilège fut caché sous -un masque pieux, ou que la sépulture violée était une sépulture -spirituelle! - -Les insultes subies par un cadavre se payent chèrement, les injures -faites à une mémoire sont à l’ordinaire glorifiées et les souvenirs ne -se plaignent pas plus que les cadavres: - - Les morts, - C’est discret; - Ça dort - Trop au frais. - -Un auteur vient-il à mourir, qui brilla quelque peu et fut de bonne -vente, il se trouve un grand nombre de gens à l’affût du moindre lambeau -de papier marqué de son écriture. Les invitations qu’il envoya, les -billets que reçut son cordonnier ou sa blanchisseuse, une carte de -visite cornée de sa main, forment le fond de la collection; les lettres -à ses amis (celles où le tutoiement est employé sont plus précieuses), -les réclamations aux éditeurs, en sont les joyaux. Le bibliophile -gardera-t-il au moins ces reliques dans une cassette bien close, loin -des yeux de la foule, pour sa seule joie? Point du tout! il les portera -à la revue où il est agréé, les publiera, les illustrera d’une préface -et de notes, et ceux qui liront cette feuille sauront que X..., le grand -poète, _décédé à la fleur de l’âge_, portait des cols rabattus, dînait à -huit heures, sautait de son lit du pied gauche, et, par aventure, qu’il -souffrait de douleurs intestinales.--Aimables détails!--Mais -qu’importe!--l’impunité du bibliophile est assurée: - - Les morts, - C’est sous terre; - Ça n’en sort - Guère. - -... Et, quand les parents et les amis du mort l’auront un peu oublié, -quand ils en seront venus à surveiller moins strictement ses manuscrits, -alors le petit jeu reprendra de plus belle, et les bibliophiles se -mettront à la recherche des inédits. Le romancier a-t-il parfois essayé -sa plume avant d’entreprendre son travail, le malheureux poète a-t-il, -un jour, écrit deux vers imbéciles sur l’album d’une jeunesse qui l’en -priait, a-t-il déroulé un mirliton impromptu au bas d’une lettre à sa -maîtresse, l’amateur les recueillera dans son carton, puis les publiera -tous en volume, réunis par un commentaire larmoyant et faussement -respectueux. - -Telle est la destinée de l’écrivain. Et passe encore s’il n’avait à -souffrir que durant sa vie, et d’une main hostile, ou de sa propre main! -mais quel excès d’opprobre que d’avoir à souffrir, après sa mort, de la -main de ceux qui prétendent l’aimer! - - C’est gai, - Cette vie! - Hein, ma mie, - O gué? - -Voilà pourquoi on peut reprocher à tant d’amateurs sans vergogne, non -seulement de tenir sur les morts des propos éhontés, mais encore de leur -faire de cruelles blessures. - -Lorsqu’un écrivain de valeur a jeté l’un de ses manuscrits, il est assez -probable qu’il n’espère pas le voir, plus tard, tiré de l’ombre; au -moins peut-on le supposer.--Croit-on vraiment que cela ajoute -grand’chose au renom d’un poète que de publier les vers qu’il bégaya? et -à la gloire d’un romancier que de mettre en vente le roman qu’il écrivit -en nourrice?--Ceux qui manquent ainsi de respect aux morts sont de -mauvais disciples qui ne savent pas aimer un maître.--Mais ce sont là -sensibleries puériles: - - Importun - Vent qui rage! - Les défunts? - Ça voyage! - -Sensibleries de même ordre que de vouloir cacher des amours. Les amours -célèbres doivent être exposées, les baisers surpris et les alcôves -ouvertes.--Rien ne pique si fort la curiosité que deux bouches illustres -qui se joignent. - -Ah! pour Dieu! une fois qu’ils ont vécu leur premier rôle jusqu’au bout, -permettez aux grands de la terre de dormir comme des mendiants! et ne -les troublez plus!--C’est une vile chose que cette curiosité qui pousse -à troubler les morts, à prostituer leurs rêves, à répandre leurs fautes -littéraires, leurs défaillances et leurs plaisanteries.--Si vous faites -d’un homme un dieu, gardez-lui sa stature de dieu et, aussitôt le -monument mis en place et doré, ne découvrez pas la faiblesse du modèle! -ne dites pas: - -«Celui que vous voyez, en marbre, et si fier, sur cette place, fit à -vingt ans un mauvais sonnet. Peuple! écoute-le!» - -C’est la plus basse des trahisons. - -Que l’on donne les variantes d’un chef-d’œuvre littéraire, voilà qui -peut être d’un bon enseignement, car le livre fut parfait par l’auteur; -que l’on expose les esquisses d’un beau tableau, cela peut être -excellent, car elles ont porté déjà leur fruit qui est, précisément, le -tableau, et il est bon de voir la fleur qui se transforma en un fruit si -précieux; que l’on publie, à la rigueur, les papiers d’un poète inégal -et curieux, d’un prosateur au talent intermittent, ces nouveaux -fragments pourront n’être pas plus mauvais que ses moins bonnes -productions... mais qu’on laisse dormir les morts! - -Un jour, quelque bibliophile, collectionneur, monomane ou gazetier sans -pudeur se verra brusquement châtié à la façon que prévoit Laforgue, et -le romancier, l’artiste, le poète, trop insulté dans sa tombe, -repoussant la pierre blanche, viendra d’une main furieuse - - Le tirer par les pieds, - Une nuit de grand’ lune. - -... Et, ce soir, tandis que ma gouttière pleure par brusques sanglots et -que le vent s’amuse tristement dans les cheminées, je songe que bise et -pluie sont peut-être la voix des morts qu’on outrage. - - - - -LE CHARTISTE ET LE CONCIERGE - - -Un homme tombe dans la rue et meurt sur le coup. Il y avait là peu de -témoins: une blanchisseuse qui allait à son travail, un député -socialiste, une jeune femme vêtue avec élégance, un ouvrier électricien -et... qui encore?... mettons, si vous voulez, un arroseur. - -A tous ces gens, on demandera leur opinion sur le décès du passant, car -le passant était un personnage politique de valeur qui siégeait à droite -et dont le brusque décès ne laisse pas d’être important. Or, la -blanchisseuse, trop émue pour fournir un avis avec précision, parlera de -la maladie de cœur que le saisissement lui a sans doute donnée. Elle -s’occupe d’elle-même et se voit seule en cause. Lui apprend-on la -qualité considérable du défunt, aussitôt elle n’a plus rien vu, elle -devient muette, elle craint d’être compromise. La laisse-t-on en paix, -sans interrogatoires, comme si on ne se souciait guère de son -témoignage, la voilà transformée. Un puissant orgueil la possède. Elle -pense avoir son portrait dans les gazettes, des journalistes à son -seuil, sa page d’histoire. Elle a tout vu. Elle seule a tout vu. Ni -l’ouvrier, ni l’arroseur, ni le député socialiste n’ont pu rien voir et -la jeune femme bien vêtue fait un récit mensonger. - -Le député socialiste répond avec plus de réserve. La réserve est même la -seule chose qui importe. Le mort siégeait à droite. On doit du respect -aux morts; pourtant, il convient aussi de saisir toutes les occasions -qui se présentent pour prêcher la bonne parole, aussi, à voix basse, -donnera-t-il quelques anecdotes qui discréditent affreusement la victime -et se terminent toutes par ces mots: - -«D’ailleurs, mettons que je n’ai rien dit.» - -Raisons politiques! - -La jeune femme vêtue avec élégance, désireuse surtout qu’on ne la -remarque pas, car elle sortait de chez son amant, tâche à rester dans le -vague: - -«L’homme passait. Il est tombé. On m’a dit qu’il était mort.» - -Voilà qui ne convient à qui que ce soit, et, déjà, on soupçonne ce -témoin d’avoir quelque chose à cacher. Sa voilette est bien épaisse! -Pourquoi veut-elle partir si vite? Cela est louche...--D’autant plus que -l’ouvrier électricien, tenant beaucoup à ce que le trépas soit dû à -l’électricité, est vexé de ne point trouver de plot dans le voisinage, -et que l’arroseur accuse de ce décès subit le seul Phébus qui flamboie -excessivement. - -Entre tant d’avis divers, que, toutefois, vous pouvez peser à votre -aise, quel avis suivrez-vous? Entre tant de témoins, qui déjà mettent de -l’amour-propre à n’avoir point tort et s’intéressent plus à leur version -de l’accident qu’à l’accident lui-même, auquel donnerez-vous raison?... -Et, quand les docteurs auront apporté leurs expertises (toutes -contradictoires) et mis leur point d’honneur à imposer une opinion, et -quand les concierges auront épilogué, et quand, enfin, la grande voix du -peuple se sera fait entendre, pensez-vous? pensez-vous sérieusement, que -la cause de l’accident sera mieux connue? Car, au fait! de quoi ce -monsieur qui passait est-il donc mort? - -Eh bien! transportez-vous maintenant par la pensée à quelques siècles en -arrière et tâchez de savoir si Sémiramis avait le mollet bien fait, si -Moïse était cornu et dans quel sens tournait la spirale de ses cornes, -enfin si le troisième amant de Cléopâtre prisait l’oseille plus que la -chicorée et quels étaient les motifs de cette préférence! - -Ce petit préambule n’a d’autre but que de me rappeler plus vivement la -charmante surprise que j’eus en lisant, pour la première fois, -l’_Introduction aux Études historiques_ que M. Ch.-V. Langlois écrivit -en collaboration avec M. Seignobos. Ce livre, dont on a peu parlé, je -pense, hors d’un milieu d’érudits, et qui a besoin du concours de la -boîte des quais ou, comme il advint dans mon cas, de l’entremise d’un -ami pour être goûté par des profanes, manque tout à fait de ces grâces -romanesques qui séduisent à bon compte, et, sa qualité étant sans apprêt -comme aussi celle des _Questions d’Histoire et d’Enseignement_ de M. -Ch.-V. Langlois qui lui servent en quelque sorte de marginalia, son -excellence ne laisse pas de rester un peu nue. - -Tout lecteur, connaissant peu les procédés et les ambitions des -histoires d’aujourd’hui aura, je pense, le même étonnement lorsque MM. -Seignobos et Langlois lui auront révélé leurs petits secrets. Le plus -souvent, il sait (et cela d’une façon vague et timide) que l’histoire -n’est plus un exercice d’orateur où une belle comparaison tient lieu de -preuves et quelques concetti de documents;--peut-être comprend-il que de -Mézeray à Fustel de Coulanges, de Macaulay et Motley à Green et Seeley, -on a fait des progrès et que la jeunesse, la passion, la bonne volonté, -qui donnent, ailleurs, des résultats appréciables, ne suffisent plus, -seules, quand il s’agit de débrouiller des questions historiques; mais -je crois que, si ce lecteur dont je parle a une âme honnête, il -s’ébahira sans réserve ni honte et que l’_Introduction aux Études -historiques_ l’initiera, sur la façon de faire revivre les siècles -échus, à des idées nouvelles. - -Il fut un temps où l’historien devait avoir, avant tout, des qualités de -conteur;--aujourd’hui, s’il peut négliger d’un cœur léger l’étude, -conseillée jadis, de la poésie épique et des dramaturges, s’il peut se -passer des ouvrages généraux qui enseignent à écrire l’histoire comme on -enseignerait la charité, par de pieuses exhortations,--il doit se rendre -un compte exact de la qualité de sa tâche, qui n’a rien à voir avec la -morale et tout avec la science. La spécialisation des sciences ayant -chassé de l’histoire une foule de choses, tout se réduit à se rendre -clairement compte de ce que l’on fait et ne rien faire malgré soi. C’est -déjà tout un programme. - -«Nous nous proposons ici, disent MM. Langlois et Seignobos dans leur -_Introduction aux Études historiques_, d’examiner les conditions et les -procédés et d’indiquer le caractère et les limites de la connaissance en -histoire.» Certes, les idées développées dans ce livre doivent être la -monnaie courante dans un monde de chartistes, mais, en France, le public -conserve jalousement un goût déplorable pour l’éloquence, et, -volontiers, il accorde plus de poids à une parole dite avec âme, esprit -ou passion, qu’à une affirmation déterminée par de bons documents, bien -classés et bien interprétés. Cela et l’amour des fleurs fit commettre de -singuliers méfaits à des historiens dont les intentions étaient pures. -Et, cependant, comment leur en vouloir, quand on est déjà charmé par un -exorde vif et systématique et que le plaisir ne fait que croître -lorsqu’on retrouve, au cours du livre, ces images fortes en couleur qui -sont l’illustration des romans historiques et auxquels les poètes firent -ajouter créance par la propagande de leurs chants? - -En vérité, c’est s’engager en une dangereuse aventure que de vouloir, de -nos jours, composer la plus humble monographie. Même Hubert Howe -Bancroft, qui écrivit, à l’américaine, les trente-neuf volumes de son -_History of the Pacific States_, ne put résister, malgré son arsenal -d’armes scientifiques et de précision, au plaisir d’orner son œuvre -d’_agréments_ divers, choisis dans les bons auteurs. Supposons pourtant -le cas d’un auteur qui se serait dépouillé de tout orgueil, imposé une -forte discipline et résigné, par un héroïsme singulier, à ne point -s’exagérer la valeur des documents qu’il possède, quelles sont les -épreuves qui l’attendent avant même qu’il ait écrit la première page de -son livre? - -M. Langlois nous en donne l’effrayante liste. - -Et d’abord, les bibliothèques sont incomplètes, les lexiques mal faits, -les récits inexacts. Les quatre documents qu’il a trouvés et qui lui -donnaient le précieux appoint d’une opinion unanime sont copiés sur un -original qu’il ignorait et, par ce fait même, perdent toute valeur. -Reste ce document original. Est-il authentique? Une supercherie est -délicieuse lorsqu’elle crée Clara Gazul, actrice espagnole, Hyacinthe -Miglanovitch, barde illyrien, ou la pieuse Bilitis.--Elle est honteuse -quand, œuvre de faussaire, elle donne lieu à la méprise dont Daudet nous -conte les épisodes réjouissants dans _l’Immortel_.--Sans avoir la -robuste foi de Michel Chasles, qui collectionna des _inédits_ de -Vercingétorix, Sapho et Marie-Madeleine, un historien risque toujours -d’être pris au piège de son document, et, chaque année, une critique -sévère rend à la légende des anecdotes que l’on croyait appartenir à -l’histoire. - -Même authentique, un écrit peut encore trahir. Souvent un copiste -malhabile, ignorant ou partial, le déforma, et de telles erreurs sont -parfois difficiles à réparer. A ce propos, M. Langlois nous cite une -correction de Madvig qui est vraiment un bel exemple d’ingéniosité. -Ayant pensé à se représenter une lettre de Sénèque dans le type -d’écriture d’après lequel elle devait avoir été copiée (sans ponctuation -ni séparation entre les mots) Madvig sut lire un texte resté -incompréhensible dont les mots avaient été coupés au hasard. - -Il n’est pourtant de vérité que dans le document et l’on ne peut se -servir, pour construire, de matériaux de seconde main, car c’est -doubler, par paresse, les chances d’erreur. Tant d’historiens sont -atteints de cette maladie à laquelle Froude, historien anglais, a -attaché son nom, maladie que M. Langlois compare assez plaisamment au -daltonisme et qui consiste à mentir de façon constante et presque -ingénue, à ne point savoir distinguer le vrai du faux, à la façon de -certains yeux qui différencient mal le vert d’avec le rouge. - -Même quand un document est sans reproches au point de vue de son -authenticité et de sa provenance, il est une autre critique que l’on -doit lui faire subir: celle de sa vraisemblance et de son exactitude. Si -l’on est vivement sollicité de falsifier des documents quand on écrit -avec des idées préconçues, des idées de _siège fait_, on l’est encore -plus de raconter incorrectement un événement dont on fut témoin. -Paraît-il important, on l’exagère; paraît-il indifférent, on le note à -peine. Un témoin dit toujours trop ou trop peu. Questionnez-le, il -répondra par monosyllabes; laissez-le parler, vous serez étouffé par une -éloquence qui, toujours, restera fumeuse. De plus, ce qu’il vous dira -sera subordonné à ses occupations du jour, à l’humeur de sa femme ou à -ses goûts politiques. N’exigez pas d’un homme que la question posée -occupe seule, fût-ce un instant, toute sa conscience, cela serait -excessif. On peut apprendre à écrire l’histoire contemporaine en suivant -des débats de cour d’assises. L’homme n’a de respect que pour le -passé... et MM. Seignobos et Langlois nous montrent avec quel cynisme on -le traite. - -Ils découvrent encore mille pièges auxquels le plus avisé se laisse -prendre, et montrent les travers qui défigurent l’œuvre faite avec le -plus de soin. A trop respecter les documents, on finit par oublier que -ce ne sont là, en somme, que des matériaux; ils cessent d’être un moyen -pour devenir un but, et l’historien en arrive à s’éloigner à tel point -de l’histoire que son travail prend tous les traits de la manie du -philatéliste ou du collectionneur de cartes postales. - -Il faut lire la charmante description que M. Langlois nous donne des -risques professionnels de l’érudition. L’habitude de l’analyse critique -mène à l’impuissance, à la paralysie historique; l’abus de la critique -mène à des excès de méfiance auxquels nul texte ne résisterait et qui -font voir un problème là où il n’y en a pas; enfin, le dilettantisme en -critique mène à s’occuper de choses qui n’en valent pas la peine, à -critiquer pour critiquer, quelle que soit la matière, pourvu qu’elle -soit obscure,--quelle que soit l’énigme, même si la solution n’en peut -être intéressante. - -Cette _Introduction aux études historiques_ présente, en son ensemble, -un délicieux cours de bon sens, et, par la façon limpide et logique dont -ils nous font part de ce qu’ils savent et savent si bien, ses auteurs -rendent attrayante sans la vulgariser une matière que l’on tiendrait -pour sèche et lourde. - -Savoureuse lecture!--elle clarifie un esprit troublé, elle supprime les -penchants trop vifs au romanesque; sans doute, elle nous parle peu des -bibelots historiques offerts à l’enfance comme moyens de mnémotechnie ou -motifs de récréation, mais, moins douce aux âmes sensibles qu’un recueil -de légendes, elle a l’inappréciable vertu de ne point nous tromper, -fût-ce par les vives couleurs d’un mirage. - - - - -LA SUISSE ET JEAN MORÉAS - - -Si quelques personnes ont pris la Suisse en horreur et se sentent -soulevées lorsqu’un orgue de barbarie se prend à détailler _Guillaume -Tell_, c’est que, dès l’abord, elles se sont choquées du caractère -essentiel de ces paysages, de ce caractère qui, précisément, séduit -l’inlassable cohorte des touristes, je veux dire l’abondance de ce qu’en -art on appelle _le trait_. - -Plongés dans la neige jusqu’aux oreilles, haussés sur un pic, attablés -devant un _point de vue_, accrochés à une dent, penchés sur un gouffre, -pensez-vous que ces malheureux hommes, que ces bourgeois enfiévrés se -sont mis en de si singulières postures afin de pouvoir contempler la -montagne, la forêt, la glace ou les abîmes? Non pas! Vous imaginez-vous -que, dans la _Symphonie pastorale_, ils écoutent la musique?--Ils sont -tous sollicités par ce _trait_ qui les ravit. - -Au concert, ce sera l’onomatopée, le bruit du vent, la phonographie du -ruisseau, et, particulièrement dans Beethoven, les imitations d’animaux; -dans la montagne, ce sera un rocher à figure humaine, un pin qui se -courbe sur un trou noir, et, là! (oh! regardez!) une cabane solitaire, -solitaire à en pleurer de compassion. Voilà qui fait leur fièvre et leur -joie; voilà qui, dans un paysage, forme la vertu qu’ils jugent seule -excellente et seule délectable: _le pittoresque_. - -Pour moi, je sais des paysages tout unis, calmes et prévus, où l’herbe -verdoie avec tranquillité, où le soleil poudroie avec bienséance et qui -me sont d’un meilleur agrément que tel assemblage, même inédit, de -rochers, de cascades et de sentiers en tire-bouchon. Ces tableaux, dans -lesquels tout est réduit à la portion congrue, éveillent en moi une -complaisance qui se prolonge. Nul objet n’asservit despotiquement le -regard; les champs, les coteaux, les bosquets, le ciel et les ruisseaux -jouent honnêtement leur partie dans un concert tranquille, et mon -admiration, plus répandue, également divisée, n’en est que mieux -satisfaite. - -J’éprouve un goût de pareille qualité pour les _Stances_ de Jean Moréas. -Ces harmonieux développements, sobres d’images et dont l’expression est -comme retenue, fixent d’ordinaire un lieu commun ou figurent une -élévation poétique. Leur lyrisme est plein de mesure et leurs accents, -pour émus qu’ils soient, ne se forcent point. Le poète souffre-t-il -d’une douleur amère, il ne se déchire pas le visage et ne nous livre pas -son cœur découpé en petits morceaux. Non. Il préfère se voiler -simplement la face avec un beau geste classique ou, se détournant, nous -montrer la course légère des nuées dans un ciel pur. - -En somme, les _Stances_ semblent participer assez peu de l’art auquel -les poètes nous accoutumèrent durant ces dernières années. A une époque -où l’on tâche de faire dire aux mots plus qu’il n’y a dans eux, où l’on -plie la langue à des exercices inusités, où l’expression est contournée, -disloquée et parfois même rompue par d’insolites gymnastiques, Jean -Moréas va s’abreuver à des sources plus claires. Parfois ses vers nous -paraissent presque fades; habitués que nous sommes aux émotions -violentes, nous cessons de percevoir le charme liquide de son -inspiration. La faute n’en est pas au poète, et c’est d’un regrettable -exemple que de voir des critiques, trop amateurs d’orchidées, apprécier -difficilement les parfums d’un bouquet champêtre et la ligne gracieuse -d’une gerbe liée.--A trop vivre dans un hôpital, on ne sent plus la -fraîcheur d’une prairie où la brise, en place d’éther et de phénol, ne -nous apporte que le facile arome de la saison. - -Seules les impressions rares semblent valoir aujourd’hui d’être -retenues, et ce n’est pas pour en tirer une loi générale que l’on -s’occupe de ces monstruosités particulières, ce n’est pas pour -construire une violente synthèse que l’on se penche sur ces exceptions, -mais bien pour goûter la joie de les décrire. - -Soit! décrivez des monstres; occupez-vous du veau à cinq pattes, de -l’homme à deux têtes et faites votre ami d’un mangeur de serpents, mais, -quand l’heure sera venue de transposer leur charme par votre art, -rendez-nous cette horreur avec des mots exacts et dans un vocabulaire -assez choisi pour montrer ce qu’il y a d’éternel dans toute -difformité.--Filtrez votre langue, rhythmez votre style et, surtout, -choisissez, parmi tous les exemples dont vous faites collection, ceux-là -seuls qui peuvent éveiller une pensée.--Élevez-vous, en un mot, -au-dessus de votre sujet.--Les nains de Velasquez sont l’honneur du -Prado. - -Voilà qui s’appelle prêcher en vain!--Pour contenter les amateurs de -raretés, il faut que la forme puisse concourir honorablement avec le -fond. On écrit, non plus pour se faire entendre, mais pour suggérer, -pour évoquer... que sais-je encore!--Ah! qui dira les puérilités du -style évocateur, des phrases suggestives! - - Quel enfant sourd ou quel nègre fou - Nous a forgé ce bijou d’un sou - Qui sonne creux et faux sous la lime? - -Ce que Verlaine disait de la rime s’applique si bien à d’autres sujets! - -Les phrases n’ont plus la cadence honorable qu’on leur connaît. Elles ne -marchent plus, elles gigotent. Les mots sont placés au petit bonheur. La -période se développe comme elle peut; on y fourre tout ce qu’on trouve. -C’est compacte comme du mastic. Quand l’auteur, malgré sa folie, a du -talent, les trouvailles sont parfois heureuses, mais que diriez-vous -d’une moisson de fleurs pressée dans un petit coffret jusqu’à former une -pâte vaguement odorante? Le livre, construit suivant cette méthode, fait -plutôt l’effet d’un mont-de-piété que d’une œuvre d’art, et le -dictionnaire dont l’auteur se servit présente vraiment l’aspect d’une -_Histoire des Martyrs_. - -Il faut savoir gré à Jean Moréas, qui paraît préférer Malherbe aux -poètes _Style moderne_, d’avoir écrit un livre de poèmes lyriques auquel -l’exactitude et la prudence de l’expression donnent, avec le choix du -sujet, une espèce de force tranquille. De ces qualités nous étions tout -à fait déshabitués, après tant d’ouvrages dont les auteurs nous -grisèrent de boissons si nombreuses et de mélanges si américains que -nous en venions bientôt au dégoût d’une ivresse absurde et sans rêves. - - - - -CONVERSATION AVEC UN ARBRE - - -Les paysages du Berkshire valent surtout par des arbres un peu -centenaires, arbres forés, tragiques, dans le tronc desquels de très -vieilles hamadryades achèvent de se dessécher. Ces derniers jours, elles -m’ont raconté, à voix basse, de singulières légendes, tandis qu’à -l’horizon des ramures le soleil déclinant édifiait un ciel de Turner. - -Hier, je venais de porter sous un chêne deux ou trois livres d’essence -analogue, bien que fort différents par leur premier aspect, et, couché -dans l’ombre verdâtre, je comptais lire, au hasard du doigt et de l’œil, -certains passages pour me trouver soudainement transporté dans quelque -région où il ferait bon vivre avec un songe et où l’on découvrirait sans -peine de quoi bâtir un article critique, mais, comme j’admirais la -décoration tortueuse de toutes ces branches qui me servaient d’abri, la -divinité de l’arbre, écartant sa robe de mousse et d’écorce, me laissa -voir son vieux visage encore harmonieux qui semblait vraiment être la -figure de la Longévité.--Sous le regard des prunelles vert de rêve qui -me souriaient, je baissai les yeux avec modestie, car il est toujours -troublant d’être considéré par une déesse.--Soudain, remuant faiblement -ses lèvres d’ombre qui paraissaient souffler la poussière des temps, -elle dit: - -«Que pourrai-je te conter aujourd’hui? Te dirai-je quelque belle -histoire sylvestre du siècle où j’étais petite fille, où la main d’un -soldat de Rome fit plier mes jeunes rameaux? Te dirai-je mes secrets et -comment on fabrique, avec l’œuf d’une poule noire couvé sous une -conjonction heureuse de la lune et d’Aldébaran, la mandragore -californienne? Veux-tu parler du népenthès, de l’aconit, de la -belladone, du pavot noir ou de ces livres que tu tiens sous ton bras et -que tu tâchais de parcourir d’un air fatigué? - ---Voilà qui me convient, m’écriai-je, si tu m’aides à faire mon article. -De ta voix chaude et légère tu me dicteras des phrases pleines d’équité. -Je veux être injuste aujourd’hui, mais j’ai honte de ce désir. - ---Comment! dit l’hamadryade, la nature ne t’inspire donc pas -l’indulgence? peut-on user de sévérité quand le ciel sourit? Tout au -plus aurais-je compris que tu ne pouvais critiquer par besoin de -créer... et... vraiment... sous ce bel azur, ne sens-tu pas une ode -naître en ton esprit... une ode où, par exemple, tu ferais ma louange? - ---Oh! pas du tout! répondis-je, et, d’ailleurs, tu n’y entends rien! -L’été venu, un mortel, qui exerce le beau métier des lettres et n’a rien -pu faire qui vaille durant les mois urbains, aspire volontiers au repos -des champs pour achever cette œuvre curieuse dont il a tant parlé devant -les tables des brasseries, mais il est rare que sa retraite soit -fructueuse et je ne sache pas qu’il arrive souvent à rassembler ses -rêves loin du monde familier que lui faisaient les réverbères, les -automobiles et les marchands de journaux du soir. Ah! pour m’inciter au -travail, qui me rendra ce doux cri: «La Presse! deuxième édition! -importantes nouvelles!» au lieu du vagissement de la brise entre tes -doigts! - ---Comparer!... dit l’hamadryade stupéfaite... comparer les bruits -vulgaires de la rue à mes divins murmures? - ---Je ne compare pas! j’estime et je préfère. Vois-tu, ma bonne! la -campagne est indiscrète et veut constamment se mêler à celui qui -l’accoste sans bien la connaître. J’entends la vraie campagne, celle où -l’on fane, fauche, moissonne, et non ces lieux où les lacs, les sources, -les cascades et autres jeux de l’onde ne sont que prétextes à casinos et -sénats de rhumatisants.--Voici un jeune homme qui a quitté Paris pour -laisser pousser sa barbe et fleurir son talent; assis dans une ombre de -branches, non loin d’un sillon et d’un pré que fréquentent des vaches -paisibles et gonflées, il espère quelque bucolique savoureuse et rêve -mollement, comme l’on rêve dans les romans de Mme Sand. Loin des visites -importunes et des embarras de Paris, il voudrait décrire une idylle, -fixer les douces réponses que se font deux amants, vanter les mérites -d’un roman nouveau, quand une guêpe vient effrayer sa veine par un -bourdonnement guerrier. Alors il constate que son corps est devenu le -terrain de manœuvre de mille insectes, que des fourmis essayent une -route nouvelle au dos de son veston, et que, de cette plante grimpante -et fleurie qui pleure sur lui des larmes sucrées, sont descendues de -petites bêtes rouges qui attaquent cruellement ses jambes. Il se secoue -du mieux qu’il peut et tâche à retrouver le calme, mais c’est en vain. -Trop de poules caquettent autour de lui en cherchant dans l’herbe leur -ver quotidien; des moustiques offensent ses joues; un coq, satisfait et -victorieux, chante brusquement à ses oreilles; déjà une araignée se -suspend à son pied, et, maintenant, dans le champ voisin, un ruminant -agite vers lui ses cornes comme pour engager une tauromachie.--Il fuit, -et c’est le meilleur parti qu’il pouvait prendre. Oiseuse tentative que -de chercher une inspiration directe et de cultiver l’adjectif en plein -air! Rien ne vaut, pour travailler d’un esprit libre, soit que l’on crée -ou que l’on juge, la barrière de quatre murs et le regard doré d’une -lampe. - ---Que fais-tu donc, dit l’hamadryade, des belles sensations que la -nature donne et qui forment le plus clair de votre littérature -descriptive? - ---Je les garde en moi et les laisse mûrir. Un paysage, si beau qu’il -soit, ne doit pas être rendu en mots par des procédés photographiques. -Il est inutile de forcer les lettres à rivaliser avec les beaux-arts. Là -n’est pas leur rôle. Le vocable ne doit point être confondu avec la -touche de peinture et je pense que, dans le roman, l’impressionnisme n’a -vraiment rien donné qui vaille. Pour faire voir la nature à l’aide du -discours, avant de s’occuper des couleurs, il importe de fixer les -plans, et l’on ne saurait disposer un paysage avec justesse qu’en le -déformant. La mémoire artistique a ses façons de retenir. Elle résume. -Certes, il est utile de savoir regarder, mais il est indispensable de -laisser un classement se faire dans le butin de nos visions, et, plus -tard, nous remarquons avec stupeur qu’un paysage, décrit par nous, loin -du modèle, prend le relief et la vie que nous rêvions de lui donner à -l’heure où nous tâchions en vain d’animer les froides notes, si justes, -mais si mortes, que nous avions prises sur place. - ---Je n’en reste pas moins votre muse, dit l’hamadryade à voix basse, et, -bien que vous me fassiez subir mille avatars singuliers, je finis -toujours par me reconnaître dans le portrait que tes frères ou toi vous -avez peint. Va! ne critique pas, ce soir! viens! viens dans mes -branches! Nous parlerons des eaux souterraines qui donnent la sève aux -arbres et aux poèmes, de la brise qui souffle dans vos vers et dans mes -frondaisons, de l’étang bleu qui reflète aussi bien les rêves que les -nuées... - - Chantons aussi la vieille terre! - Elle a du bon. - - - - -BUBU AU MOUCHOIR - - -Maurice Bélu naquit dans le quartier de Plaisance et ce fut sans doute -sous une heureuse étoile. Si Mme Bélu, lorsqu’elle donna le jour à un -tel fils, ne fut pas ravie en une sainte extase, si nul personnage divin -ne descendit du ciel pour prédire à sa lignée une gloire durable, c’est -qu’à Paris de telles manifestations ne trouvent leur place que dans les -vaudevilles,--mais les fées se conjurèrent autour du berceau et dotèrent -l’enfant de vertus éminentes. - -Celle de ces dames qui protège les athlètes de foire et les champions -lutteurs lui donna la force des bras, l’assurance du regard et une -démarche décidée; c’est grâce à elle que, plus tard, il put inscrire sur -son blason cette fière devise: _Petit, mais costaud._ - -Celle qui préside aux effractions, aux enlèvements, aux coups de main, -qui fut la patronne de Pâris, de don Juan et de Valmont, délia son -esprit et ses doigts. - -Celle de qui se réclament les gens de cour lui donna en partage la -civilité des manières, l’accent d’une courtoisie persuasive et ce je ne -sais quoi qui fit la gloire de Georges Brummel et des grands dandys. - -Celle enfin, plus sérieuse d’aspect, qu’adorent les géomètres et les -philosophes, la muse de Pascal et de Laplace, lui permit d’apprécier -clairement le rapport des choses, et c’est ainsi qu’il préféra toujours -sa maîtresse à d’autres délices, même lorsqu’elle lui apporta certains -désagréments. Paolo bravant l’enfer près des lèvres de Francesca n’eut -pas plus de mérite. (Je prie que l’on ne me chicane pas trop sur -l’exactitude ou la mesure de cette comparaison.) - -Avec un tel viatique, le nouveau-né pouvait courir d’une jambe alerte -vers le jour de sa mort, avec mille occasions de fournir une belle -carrière, et se découper, à son heure, une auréole très acceptable, mais -sa mère, qui ne s’attendait pas, étant de condition modeste, à de tels -honneurs, oublia d’inviter une vieille fée avec qui sa famille -n’entretenait plus de rapports depuis longtemps, et celle-ci, par esprit -de vengeance, condamna l’enfant à ne dépasser jamais le niveau social où -ses parents avaient été placés.--Pour cette seule raison, M. -Charles-Louis Philippe, au lieu de nous conter les exploits d’un grand -capitaine ou les brillantes aventures d’un arbitre d’élégance, a dû se -borner à nous décrire les gestes d’un protagoniste de condition -médiocre, mais, pour humble que soit son état, Bubu n’en reste pas -moins, et dans toute l’acception du mot, un homme de qualité. - -Le chroniqueur de cette vie tumultueuse et pourtant si droite se montra, -comme il sied, plein de passion et plein d’indulgence aussi pour les -quelques écarts de langage ou de conduite de son héros. A vrai dire, il -semble qu’il ait hésité vers le début de sa tâche. Il n’a pas su, au -juste, comment grouper ses personnages et comment intéresser son lecteur -quand le brillant, le nonpareil Bubu, soit qu’il fût enchaîné loin de -ses amours ou simplement en voyage, quittait un instant la scène. -Parfois aussi, voulant apprécier les faits dont le récit était offert, -il lui arriva de s’attendrir un peu longuement, et l’ironie qu’il -employait était d’essence si fine qu’elle se fondait, s’évaporait, ne -paraissait plus. Des sanglots mesurés sont agréables au cours d’une -histoire, ils délassent, mais ce trésor de larmes que tout romancier -doit porter en son cœur, je crains bien que M. Charles-Louis Philippe ne -l’ait trop déversé et qu’il n’ait trop souvent pris parti pour les -petites femmes qui sont «marquées dès l’origine comme des bêtes passives -que l’on mène au pré communal». - -Si j’ai choisi _Bubu_ comme motif de divagation, c’est que ce livre me -paraît, dans l’œuvre de Charles-Louis Philippe, le mieux venu, le plus -représentatif de la manière... car, hélas! il y a une manière.--Peu -importe, d’ailleurs, puisqu’elle est nouvelle et que nous n’en -considérons qu’un seul exemple.--_La Mère et l’Enfant_, récit tamponné -de mouchoirs, pleurait sur le même ton, à propos d’évènements moins bien -noués; les romans qui suivirent sanglotèrent à l’envi sans que ces -larmes eussent de quoi nous émouvoir... cela n’y était plus... Mais -_Bubu_ reste un charmant livre.--Traiter un sujet de bas naturalisme -avec les procédés littéraires de Bernardin de Saint-Pierre, voilà qui -étonne à la première page et ne laisse pas d’avoir un peu étonné -lorsqu’on touche à la dernière. - -Il est un détail de composition que l’on ne saurait trop noter dans -_Bubu de Montparnasse_, tant il est précieux. Nombre de peintures, -célèbres, un moment, à cause de leur vigueur ou de leur coloris, ou -encore de leur finesse ou de leur grâce, sont gâtées, soit par le -rapport trop étroit, soit par le manque de rapport du sujet principal -avec son ornement, et j’entends par _son ornement_ tout ce qui vient -s’adjoindre pour concourir à l’effet d’ensemble. Tantôt les fonds ne -s’arrangent pas avec les premiers plans, tantôt deux personnages sont -peints dans un esprit trop semblable et, de ces analogies ou de ces -contrastes, finit par naître un certain malaise.--Si Charles-Louis -Philippe semble avoir abusé des larmes, du moins a-t-il eu le goût de ne -pas laisser à sec un seul coin de paysage et a-t-il su varier ces -diverses humidités fort plaisamment. - -Les aspects de Paris qu’il nous donne sont d’une mélancolie très -spéciale, d’une mélancolie sage et pleine de lassitude. C’est un Paris -provincial, fatigué, où la brise, les pavés, la Seine, les bancs sont -très vieux, ont déjà beaucoup servi. Les cris de la rue sont usés, les -reflets de l’eau ont fait leur temps et restent tout de même agréables à -l’œil. - -On dirait d’une romance qui chanterait: - -«Voyez! je suis banale, j’ai passé par un nombre incroyable de bouches, -on m’a tout à fait prostituée... et, cependant je suis encore une bonne -romance! en vérité, j’émeus encore!» - -Les héroïnes de Charles-Louis Philippe sont ainsi. Elles sont tout à -fait prostituées (vous ne sauriez croire combien!), elles ont servi à -tant de bouches qu’elles en ont perdu le compte, et pourtant il me -semble qu’elles émeuvent encore! - -Connaissez-vous les bergeries de Gessner?--Les dialogues de _Bubu_ leur -ressemblent, mais vous relirez plus volontiers ceux-ci que celles-là, -car souvent le style se relève et, dans un passage qui forme un fier -couplet, atteint à la vraie vigueur. - -Voici un raccourci, mordu à l’eau-forte, qui, n’est-ce pas? est une -bonne description d’agonie. - -«Jean Méténier mourut à l’hôpital, à l’âge de quarante-neuf ans. Il se -coucha un soir, lourd comme une pierre, et, pendant quatre jours, se -tordit à cause de ses coliques de plomb. Puis il crispa ses poings, -s’étendit sur le dos et sentit peser ses sept enfants dans son crâne: -Marthe avec deux gosses, Berthe avec Bubu, Blanche et Saint-Lazare avec -toute la gueuserie, Gustave collé à la grande Marie qui suivait souvent -la feignantise, les trois petits gosses qui mangeaient tant de pain et -qui restaient là avec leurs becs ouverts de moineaux,--et mourut, les -dents serrées et la gueule en avant.» - -Parfois aussi Charles-Louis Philippe touche au rire par un procédé -classique et qui donna souvent de bons résultats. Présentez, dans un -vêtement de coupe correcte, un homme du monde et, durant une -conversation frivole, faites-le soudain parler comme un charretier. Si -la scène est bien menée, elle fera rire. Pareillement Charles-Louis -Philippe nous donne avec Bubu le portrait du pur souteneur. Il en a le -vêtement, la démarche, les préjugés, les occupations enfin, et, -cependant, à certaines heures de sa vie, il parle avec la retenue, la -mesure d’un gentilhomme.--On rit. - -Au fait! rit-on? Peut-être, mais d’un rire bien singulier! - -Les moments où Bubu a de la courtoisie étant parmi les plus tragiques du -livre, la gaîté que donnent ces formes de langage devient sinistre par -ce qu’elle sous-entend. C’est une gaîté que le lecteur garde pour lui; -qu’il goûte, mais n’exprime pas.--Si la joie finit par des larmes quand -elle est trop vive, elle finit de même quand elle est trop mélangée, -trop obscure.--Il se trouve dans _Bubu_ des passages presque drôles qui -furent écrits pour émouvoir plus profondément qu’une déploration, et qui -y parviennent. - -Tel qu’il est, ce livre reste une œuvre intéressante dont le passage de -quelques années donnera le juste prix, soit que _Bubu_ soit retenu, soit -qu’on l’oublie, soit que l’auteur, par une œuvre plus forte le fasse -oublier,--mais nous pouvons le regarder comme une curiosité esthétique -des plus attachantes et qui a toujours, - - _Pour qui s’en montre digne, un réservoir de larmes._ - - - - -LES DIEUX LARES - - -En feuilletant _le Voyage d’un Naturaliste_ de Darwin, je me suis arrêté -au passage suivant: - -«Après une course assez longue sur des laves récentes et fort rugueuses, -nous atteignons le lac où les Espagnols que j’accompagne vont faire leur -provision de sel. Ce lac est absolument rond et bordé de magnifiques -plantes qui miroitent. Il y a quelques années, les matelots d’un -baleinier assassinèrent leur capitaine dans cet endroit retiré. J’ai vu -son crâne au milieu d’un buisson.» - -Comment peut-on exiger du lecteur de ces lignes qu’il se penche ensuite -sur une couverture jaune à trois francs cinquante et tâche à rendre -compte des émotions qu’elle réunit? Pour ma part, je me sens incapable -de penser à autre chose qu’à ce fragment. Cette saline, ces Espagnols, -ces plantes qui miroitent, et ce crâne dans un buisson me passionnent -autrement que tel ou tel récit de mœurs contemporaines. Pourtant, il ne -faut point trop prolonger cette lecture. Darwin, après avoir superbement -décrit, dans le décor de ces parages difficiles, les mœurs des tortues -et les divertissements auxquels se livrent de délicieux petits -alligators, commente durant trop de pages les variations de son -thermomètre, et cette discussion paraît un peu traînante. - -Vraiment, les savants en voyage devraient, entre deux coups de sonde et -pour égayer un peu leurs observations météorologiques, s’attarder plus -souvent à décrire les fleuves, les cratères, la végétation et les nuées -qui sont l’ornement du pays qu’ils explorent. Quand, par hasard, ils y -consentent, leur regard clair et l’absence de souvenirs livresques -donnent des paragraphes d’un relief étonnant. Je préfère, à tel poète -jeune et content de lui, qui, même pour nous rendre l’aspect d’une -fleur, nous parle de son âme, tel botaniste aride qui dresse, à propos -de cette même corolle, un procès-verbal sans grâce, cruel, mais exact. - -Je ne sais, mais il me semble qu’un symbole, entre les plus parfaits qui -se puissent trouver, se gâte par l’appropriation que s’en fait une -duègne d’âge et respectable en sa tenue.--Est-elle vierge, le mal a plus -de poids. Ce qui nous charmait naguère nous rebutera, car il est des -choses qu’il faut laisser fleurir librement sous le grand ciel. Un -savant seul a le droit de les étiqueter. Il les flétrit moins qu’un -autre. - -Je connais une corolle que la lumière du matin se plaisait à orner de -cent façons nouvelles et dont les pétales au frais semis de pierreries -faisaient mon enchantement. J’avais pour tâche quotidienne d’en admirer -la parure frêle que composaient, avec des fils de la Vierge, la rosée de -verre et le soleil. Or, un savant vint à passer, il vit la fleur, me la -nomma (ce fut un peu pénible), puis, après en avoir pris délicatement la -taille, le diamètre et la circonférence, la photographia et s’en fut. La -fleur était sauve. Déjà je me réjouissais, quand une fille survint, -passionnée de botanique sentimentale. Elle cueillit la fleur, la posa -entre deux feuilles d’un papier qui en but jusqu’à la plus fine essence, -qui se nourrit de ses couleurs en effaçant ses formes. Cette corolle -mauve rappelait, paraît-il, un chaste souvenir d’amour. Elle doit -exister encore, poussiéreuse et séchée, dans un tiroir, près d’une mèche -de cheveux et d’un brouillon de lettre, mouillé de larmes. - -La personne qui commit ce crime est vertueuse. C’est tant pis. -L’eût-elle été moins, je lui eusse dit d’aller, vers l’heure où le jour -déborde par-dessus l’horizon des collines et coule entre les bois -moussus, près de l’étang que les grenouilles animent de leurs chants, et -d’y chercher une fleur semblable. Elle l’aurait trouvée avec son petit -fardeau de perles, se faisant valoir sous un rais de jour, minuscule, -émouvante, jolie, si jolie que l’heure, la brise et la trame d’araignée -conspirent afin de la mettre en valeur, si pathétique, si noble, si -simple surtout, que l’on voudrait poser un doigt sur la bouche et -passer... passer, sans plus,--pour ne point déranger, fût-ce par un -geste ou un soupir, cette pure beauté. - -Oh! laissons les fleurs vivre seules dans les bois. Ne leur amenons -point d’admirateurs, fût-ce le plus intelligent, celui dont on prise la -mesure et le goût. Malgré lui, d’un mot brusque et brutal, il gâterait -tout le paysage, ou, en s’efforçant de bien concevoir le détail (teinte -de pollen, courbe de tige) qu’on lui propose, il l’élargirait en -généralité et, aussitôt, trouverait à parler de Dieu. - -La fraîcheur, le charme, une éphémère perfection ne veulent pas être -fixés avec trop d’insistance. Un savant définit ces choses, il les -transporte sur un autre plan, celui de son esprit exact... Un homme du -commun s’appesantit sur elles et, voulant les bien entendre, ne fait que -les flétrir. - -Pour aimer la nature dans ce qu’elle a de plus intime et de plus -délicat, je pense qu’il convient d’avoir envers elle certaine retenue de -bon goût, celle, à tout prendre, dont on use à l’égard d’une femme un -peu altière, mais charmante, que l’on veut aborder sans présentation. Il -faut agir avec discernement, ou, pour mieux dire, il faut simplement -avoir de l’usage.--Gardons-nous de trop interroger les arbres, les eaux -des bois, les eaux de l’air; ne parlons pas sans préambule aux pierres -qui semblent dormir, mais, si une courtoisie prudente est recommandable -quand on veut converser avec Cybèle, sachons, d’autre part, nous tenir -dans une juste mesure et n’allons pas, sous prétexte que le saule et -l’étang sont choses vivantes, les trop diviniser et leur donner figure -humaine. Celui qui voit au fond de chaque source un visage triste et -timide, sous toute écorce, une nymphe enclose, et, dans les vallons, la -danse des oréades, ne saura bientôt plus voir l’onde dans sa joie et les -libres jeux de l’écume, ni ne pourra-t-il entendre les accents plaintifs -mais vraiment forestiers des chênes que la tourmente agite, si bien qu’à -trop y mêler des voix de nymphes le murmure continuel de la montagne -perdra pour lui son sens mystérieux. - -Savants qui décrivez la nature et n’avez pas lu Jean-Jacques! je vous -aime et je vous loue! Quel soulagement de voir qu’il est encore des gens -de bien pour qui le monde extérieur n’est pas une vaine apparence, pour -qui une fleur est une fleur, non un symbole spécialement inventé pour -eux, et qui savent à n’en pas douter que - - La nature est un temple où de vivants piliers - Laissent parfois sortir de confuses paroles, - -... mais qui ne s’efforcent pas de traduire ces paroles, exprimées en -langage de feuilles, de lac ou de nuée, par des vocables trop nettement -humains; enfin à qui la lune ne fait pas de signes, à qui les iris ne -posent pas des devinettes et qui n’en posent pas aux iris, qui n’ont pas -foi dans les satyres des contes mal contés et ne sont pas crédules aux -radotages des jeunesses hystériques! - -O vous qui voyez les arbres avec leur écorce et n’apercevez jamais la -naïade dans les petits ruisseaux! dites-nous la nature en sa vérité! -Apprenez-nous à lui parler avec politesse, sans trop de romantisme et -sans toujours la considérer comme un miroir de nos émotions! Bientôt, -dirigés par vous, nous profiterons de vos enseignements. Ces duvets qui -flottent dans l’air quand le printemps éclate en fleurs et en parfums, -nous les laisserons poursuivre leur hasardeuse route sans leur imposer -un destin. De cela, le vent, l’averse et la bête se chargent mieux que -nous et tous les nids se font avec ces duvets qui passent. - -D’ailleurs nous avons les nôtres, qui sont faits pour nous. Si l’oiseau -happe une plume dans la brise pour en garnir son nid, notre foyer -n’est-il pas orné de façon analogue? Les souvenirs, les rêves, les beaux -regrets flottent constamment devant nos yeux; nous les cueillons au -passage et ce sont eux qui font le charme des veillées. Ah! si l’on ne -pouvait rêver d’aventures au coin du feu, parlerait-on de la douceur de -rester chez soi? Si nous ne pouvions charger nos dieux lares de bijoux -exotiques, les chéririons-nous d’un si grand amour? Un fauteuil près de -l’âtre est le meilleur endroit où se blottir pour se trouver ailleurs, -et les forêts d’Amérique, avec leurs grands arbres squelettes, sont si -belles à imaginer, vertes, vierges et vivantes, au pied de la Cordillère -qui fume par ses volcans! - - - - -LES JARDINS, LE FAUNE ET LE POÈTE - - - pour Octave Maus. - -Je voudrais parler de certaines façons qu’il y a de transcrire un -paysage en poésie, mais, au lieu de cueillir des exemples, ici et là, à -travers l’histoire littéraire, je les choisirai pour la plupart dans les -œuvres d’auteurs contemporains qui surent animer d’anciens rêves -éteints, redire les fables où les sources sont vivantes et les arbres -enchantés, et rendre enfin le charme des grands parcs disposés en vue -d’un noble effet, des allées que ferme un horizon artificiel, coupé -d’une nymphe neigeuse, des ifs taillés, des colonnades blanches et des -jardins bien disposés. - -Au juste, j’entreprends de noter comment certains auteurs s’y prirent -pour nous faire connaître en prose ou en poésie l’émotion qu’ils -ressentaient devant la nature;--et c’est Henri de Régnier qui m’occupera -d’abord. - -Il a su nous révéler de nouveaux aspects du parc de Versailles, des -aspects qui lui sont personnels, mais sa muse, qui se plaît à dessiner -plus d’un décor, lasse du sable que le rateau nivelle, va souvent courir -dans les forêts d’alentour, dans le bois sacré, cher à ces déesses dont -Chavannes nous donna l’image.--Et, là, nul arrangement, rien de -concerté, point de marbres, point de plates-bandes ni de perspectives -autres que celles que nous présente la nature. On dirait que l’homme -n’est jamais venu dans cette région... j’entends l’homme moderne. Mais -écoutez!... écoutez bien la brise!--Ce n’est point aujourd’hui ce bruit -d’ailes rapides qu’elle fait, ce bruit de fuite et de frôlement auquel -nous sommes habitués, qui nous charme pourtant et parfois nous force à -frissonner quand il passe avec le crépuscule... Non! les arbres -murmurent de façon plus distincte; à chaque mouvement de l’air nous -entendons mieux leurs paroles divines, nous en comprenons même la plus -faible inflexion... Et c’est l’hamadryade d’un bouleau qui se plaint de -rester engaînée, c’est la nymphe d’un chêne qui chante d’allégresse -parce que la rosée se lève autour d’elle aux premiers sourires de -l’aube,--et que cela est beau.--Voyez aussi quel pouvoir a le génie -poétique... Cette impression que les prosateurs rendent avec peine et de -manière insuffisante par tant de phrases, Henri de Régnier nous la donna -maintes fois, dans son livre, parfaite en une strophe ou un vers! - -Vraiment, il sait diviniser un paysage en ne retraçant que les traits -éternels de l’arbre ou du sentier. D’ailleurs, et quel que soit le -procédé qu’on emploie, l’étude d’un point de vue, d’un décor naturel, -dès qu’on le transporte en rhythmes, offre de très singulières -difficultés. C’est là que les poètes trébuchent. Tant qu’il est question -de n’émouvoir que par le spectacle de ses passions, de ses regrets, de -ses souvenirs, tant qu’il ne s’agit de parler que d’espoir ou d’amour, -sans plus,--avec certaine facilité et quelque talent, un poète arrive -aisément à être médiocre (je veux dire, à paraître bon), mais, quand il -veut dépeindre ses émotions dans leurs rapports avec le monde extérieur, -nous montrer sa douleur autre part que sous une lampe, rire, pleurer, se -souvenir en plein air, le front dans la brise et les poumons -gonflés,--c’est alors que les habitants du Bas-Parnasse défaillent, et -que ceux-là seuls qui ne s’effrayent pas de l’air des cimes, de cet air -difficile à prendre en soi dont nous parle Byron, donnent leur mesure et -se révèlent en leur beau. - - * * * * * - -Il est quelques façons très diverses de mêler la nature à la poésie. -Nous en trouvons certaines dans _la Cité des Eaux_, et j’aimerais que -l’on prît goût, au cours de ses strophes, à considérer les images de -fleurs, de fontaines, de forêts et de flots que le poète nous offre, -ainsi que la façon dont il nous les offre, avec ses manières de les -peindre,--et, si j’ai donné comme titre à ces pages: _Les Jardins, le -Faune et le Poète_, c’est qu’aussi bien ces trois mots me semblent-ils -convenir aux trois modes que le poète qui nous occupe a de chanter. - -Et d’abord, avons-nous assez entendu divaguer sur l’automne!--Demandez à -douze poètes de chanter un mois de l’année. Croyez-moi! onze d’entre eux -choisiront un mois d’automne. Le douzième se plaira peut-être, par -bizarrerie, à célébrer février ou mars, et sans doute qu’il le fera mal. -C’est qu’il semble que l’automne soit plus poétique, que le regret aille -bien avec les feuilles mortes, et que nous soyons, malgré nous, toujours -médusés par la complainte où M. Charles-Hubert Millevoye, poète -d’Abbeville, nous tira des larmes en parlant, sinistrement et pour -l’éternité, de la chute des feuilles. - -Dans la même catégorie se place l’automne du jour, le crépuscule, sur -lequel on a tant de fois déraisonné... Il suffit que l’herbe se nuance -d’ombre, que le rire des fontaines se module en plaintes et que la fleur -paraisse plus lumineuse dans son feuillage à mesure que le jour -s’enfuit, pour que les poètes sentent en eux-mêmes toute une petite -ébullition de mots. - -Que leur parlez-vous de couleurs vives, de décors contrastés! Vous -choqueriez leurs âmes trop sensibles! On dirait que la mer ensoleillée -les aveugle plus que d’autres, qu’ils tiennent volontiers pour une vertu -indiscrète le solennel éclat d’un marbre blanc, que certains couchers de -soleil très sanglants les épouvantent, et qu’il est des aubes d’une -extraordinaire pureté qui leur font perdre patience.--Ils éprouvent à -l’égard de ces aspects francs et forts de la nature ce malaise qui -saisit les mauvais orchestres quand survient un mouvement trop rapide. -En un mot, ils ne savent peindre (et cela faiblement) que l’année à son -agonie et le jour à son déclin, parce qu’il leur vient alors une façon -de pitié molle et de complaisance affectée qu’ils font passer très bien -pour de l’inspiration. - -De grâce, ne croyez pas que je veuille un seul instant médire de -l’automne et du crépuscule qui sont deux institutions excellentes. Nos -meilleurs poètes leur doivent quelques-uns de leurs plus beaux -enthousiasmes, et Henri de Régnier a souvent chanté de façon -merveilleuse les ors roux de la saison mûre et les cendres du jour, -mais, que voulez-vous! cela ne laisse pas d’être agaçant que de voir -l’automne et le crépuscule considérés par certains poètes comme des -placements de tout repos, sans que pour cela les vers qu’ils en tirent -soient meilleurs,--ils n’ont que cette séduction à laquelle un léger -apprentissage fait facilement parvenir. - -Ajoutons que, dans ces paysages d’une mélancolie bienséante, on peut -relever un trait que je passais d’abord: ils excitent prodigieusement la -mémoire.--De quoi voulez-vous qu’un poète mineur se souvienne quand un -cruel soleil lui meurtrit le front et lui impose le seul aspect de son -aveuglante splendeur? En pareilles traverses, il ne songe qu’à demander -quartier. A l’encontre de ces brutalités, combien il prise mieux un -crépuscule d’automne, qui caresse sa fièvre comme une onde lente et, par -sortilège, évoque en lui toutes les phrases grises, opalines ou vert de -mousse qu’il a déjà lues dans les œuvres d’autrui!... - -Voilà-t-il pas un puissant argument pour qu’il commence son nouveau -poème? - - * * * * * - -Il semble, en vérité, que, pour parler dignement de la nature, pour la -faire revivre avec toutes les correspondances qui nous rattachent à -elle, il faille prendre un parti, de même que le peintre, étudiant le -sujet du paysage qu’il va peindre, choisit avec soin son éclairage et -son point de vue, afin que rien dans sa toile, ni lignes mal croisées, -ni couleurs effarées de se trouver côte à côte, ne nuise à l’effet qu’il -veut produire.--En poésie, le parti le plus simple serait peut-être -d’ordonner la nature, de la composer, en un mot, de la disposer suivant -les courbes que l’on donne aux jardins. Mais gardez-vous de croire que -ce soit là se faciliter la tâche, ou enlever à l’œuvre de la fièvre ou -de l’émotion!--Simplement, c’est une loi qui s’impose au génie -inspirateur, le dirige, le règle, en modère les écarts trop violents, -les foucades inutiles. Par elle, l’émotion est resserrée comme dans un -étau et la strophe soutenue, maîtrisée, peut montrer en pleine lumière -toutes ses vertus.--C’est, à tout prendre, quelque chose dans le genre -de cette fameuse règle des trois unités que nos dramaturges classiques -acceptèrent de si bonne grâce, bien qu’elle fût gênante et que la foi -d’Aristote ne laissât pas d’être douteuse sur ce point,--parce qu’ils -voyaient en elle ce triple lien salutaire qui forçait à penser plus -puissamment pour que la pensée jaillît plus claire,--à sentir plus -profondément et non à fleur de peau, pour que la passion fût à la fois -plus discrète et plus vive. - -Je ne relèverai même pas l’absurde critique qui accuse cette méthode -d’être purement «littéraire» et de manquer de sincérité. C’est là une -fadaise... Nous est-il jamais venu à l’esprit de dire d’un homme qu’il -manque de sincérité parce qu’il a dans ses façons de la courtoisie et de -la mesure? - -Cette méthode d’ordonner une description de façon architecturale fut -celle de nos poètes didactiques, mais, hélas! s’ils avaient en partage -toutes les qualités de l’honnête homme, celles-là, par contre, leur -faisaient défaut qui forment le plus clair du génie d’un poète ou même -d’un écrivain. - -Pour sévère qu’elle soit, une loi de ce genre ne laisse pas cependant -que d’offrir un double avantage. D’abord, comme elle suppose une -profonde connaissance de la matière traitée, elle évite ces descriptions -faites en chambre, loin de l’objet décrit, ces flots, ces nuages chantés -entre quatre murs par un homme qui jamais ne considéra que son encrier. -Comment voulez-vous réduire à ses lignes essentielles un paysage -inaperçu? On ne peut, évidemment, résumer que les choses conçues de -façon complète et vive... - -Et, d’autre part, elle écarte ce fléau de la poésie descriptive: je veux -dire le pittoresque. - -Ce serait une sinistre besogne que de noter jusqu’où l’abus du -pittoresque a conduit la plupart de nos écrivains romantiques!--Veut-on -peindre en des vers une vision presque oubliée et qui, reculant trop -dans le passé, a perdu ses contours nets et les ombres qui la rendaient -si vivante? C’est au pittoresque que nous ferons appel pour un peu la -faire renaître.--A ce spectacle que nous avons trop amalgamé, trop -compris en nous-mêmes et qui s’y est en quelque sorte fondu, se -mélangeront alors des imaginations piquantes... et voilà déjà la -surcharge! - -Le paysage était-il compliqué, fait de parties nombreuses, éclairé -savamment, c’est au pittoresque et à son prestige que nous demanderons -une excuse pour ne point le composer.--C’est encore lui qui nous fera -orner de fleurs un décor que la nature nous présente austère et nu; lui -qui met un vieux banc de pierre à l’endroit où l’on rêve, et qui défonce -le chaume d’une cabane dans les bois! Car il faut, à certaines gens, un -détail joli, prémédité, et qui donne bien par son carton-pâte l’illusion -d’une ruine. Bientôt le paysage entier disparaît.--Le détail reste.--Il -est tant d’esprits trop amateurs de pittoresque qui, du désert, ne -gardent que l’image d’un palmier penché sur une tombe rose! Plus d’un a -cédé au plaisir de poser une barque pleine de chansons sur un lac dont -le beau saphir se suffisait à lui-même et de vanter la seule blancheur -d’une corolle qui, cependant, séduisait par plus d’une vertu. - -Enfin, combien une loi fixe et sévère excite l’émotion! Les vocables, -serrés par une syntaxe rigide, donnent leur plus beau son, leur son le -plus significatif et le plus plein; les images, mises à la place exacte -que leur assigne une perspective stricte et juste, se correspondent plus -finement et brillent avec plus de magie. On dirait vraiment qu’ainsi -ordonnées elles sont comme ces miroirs qui se reflètent l’un l’autre et -dont le dédale pur permet l’illusion. - -Disons plus simplement qu’elles sont mieux mises en valeur par un plan -préconçu.--Regardez une rose dans sa plate-bande,--elle embaume tout -l’air; certes, elle était plus pittoresque, cachée dans son buisson, où -nous l’aurions sans doute comparée à une flamme rouge, mais -l’aurions-nous si bien respirée? - -Il en est d’une émotion comme de cette fleur. Pour lui faire rendre tout -ce qu’elle peut donner, mieux vaut la guinder un peu que la laisser -libre, et certaine sévérité à son égard est une précaution -salutaire.--Voulons-nous décrire en vers ce paysage qui nous a touchés? -Disposons-le d’abord avec noblesse et grâce, arrachons l’herbe des -chemins, lavons le ciel, et, surtout, veillons aux couleurs de notre -palette.--Les mots sont dangereux à manier; il en est qui reluisent -comme des sous neufs et d’autres qui ont la patine des vieilles -médailles! Veillons aussi à la forme qu’il convient de choisir, car une -forme poétique, si lâche qu’elle soit, façonne et modèle toujours un peu -l’image qu’on lui confie. Si l’émotion primitive ne survit pas à ce -travail d’élection et de classement, croyez bien qu’elle était mort-née -et ne vaut pas un regret. - - * * * * * - -Henri de Régnier a connu toutes ces difficultés et s’y est soumis dans -la plupart de ses œuvres, mais spécialement dans les pages de _la Cité -des Eaux_ qui donnent leur nom au volume et où nous sont rendus en -vingt-sept sonnets et deux poèmes les prestiges de Versailles, son parc -et ses souvenirs. - -Ordonnées, ces pièces le sont au plus haut point. Pour décrire des -jardins dessinés avec art, où les statues répondent aux jets d’eau, où -la nymphe, reflétée dans une vasque verte, se mêle à son reflet, Henri -de Régnier a traité chacune de ses périodes comme un motif -d’architecture, et l’on dirait que deux pendentifs la terminent, avec, -au milieu, le feuillage figé d’un rinceau. - -On croirait tel sonnet disposé par un grand seigneur à la fois -architecte et amateur de jardins. La courbe de feuillage que font les -buis serpente autour d’un double escalier entre deux lignes de cyprès et -les dieux qui se mirent regardent l’un et l’autre l’eau flexible dont la -gerbe élégante les sépare et dont le miroir les réunit.--Ici c’est un -carrosse vide, ici des feuilles mortes, plus loin un pavillon fermé, et -je vois, non loin de cette île solitaire un rouge bosquet de roses. Tout -cela se lie par de secrètes affinités, et la hautaine tristesse que -l’évocation nous donne provient, sans doute, moins des détails que de la -beauté mélancolique de leur harmonie et du noble deuil de leur -perspective. - -Dans cette description du parc et de son palais mort, Henri de Régnier -avait eu des prédécesseurs. Il semble qu’aucun d’eux, avant le -romantisme, n’y ait découvert une inspiration acceptable. - -Les vers du _Mercure galant_, les petites chansons, les poèmes de -circonstance sont tous d’une pauvreté merveilleuse. Il ne s’y trouve -guère que des exclamations sur les «si beaux jardins de notre roi Louis» -ou bien, à propos des statues de déesses, quelques joyeusetés de notaire -ivre. - -Musset, dans ses _Trois Marches de Marbre rose_, ne nous donna qu’une -plaisanterie charmante. Il n’a voulu noter à Versailles que le seul -ennui des beaux dimanches où des bourgeois se promènent suivis d’un -sillage d’enfants mal mouchés. Il le dit d’ailleurs avec franchise et ne -voit que matière à badinage en un sujet où trop de poètereaux -s’exercèrent... Oui, mais, à part quelques croquis amusants et vifs, de -jolis détails, certain rappel irrespectueux des fantômes du lieu et la -pointe finale, ce badinage finit par lasser. Il n’est point de long -poème en petits vers qui soit plaisant. - -Avant Musset, Théophile Gautier avait parlé de Versailles. Son très beau -sonnet est d’un sentiment tout à fait singulier. Au lieu de voir dans ce -décor ce que l’on y verra plus tard: une ruine moderne et le souvenir de -la gloire, Gautier s’est plu, ingénieusement, à relever la seule -désolation de ce lieu vide, de cette étendue d’arbres, d’allées et -d’eaux, jadis si bruyante, et qui semble n’avoir plus son âme, -manifestée dans le Roi, rival du soleil. En le perdant, Versailles a -perdu sa raison d’être; Versailles désaffecté n’existe plus. - -Enfin, Albert Samain, dans une série de quatre sonnets, fut presque -uniquement occupé à nous dire les visions de princesses et de menuets -que Versailles lui suggérait. Ce sont des _Fêtes galantes_ haussées de -plusieurs tons. - -Dans _la Cité des Eaux_, Henri de Régnier paraît avoir épuisé le sujet. - -Pourtant, il chante de préférence la majesté de ce lieu et le pur -classicisme de l’émotion qu’il donne. Ce n’est pas pour regretter la -cour et ses pompeuses grâces que le poète nous entraîne à sa suite par -les méandres du palais et des jardins, ce n’est pas pour pleurer sur des -choses défuntes, mais pour nous faire admirer avec lui la beauté de la -solitude et, dans ce poème naturel d’arbres, de statues et d’eaux, le -charme qu’y ajoute le délaissement. De temps en temps, il s’arrête: un -souvenir charmant vient de passer; une harpe, dans la salle de musique -d’un pavillon, le fait rêver un instant de celles qui ont touché jadis -les cordes aujourd’hui détendues... Et c’est alors comme si, par la -magie des vers, une mélodie surannée venait d’éclore discrètement. - -Puis, c’est le peuple de marbre dont nous parlait Gautier: Latone -svelte, Encelade au milieu d’un bouillon de fontaine, Neptune avec son -trident, un bassin vert qui reflète une source, un bassin noir entouré -des quatre Saisons, un bassin rose où se mire l’Amour... et la fête -d’eau qui réunit les marbres et les bronzes par un concert d’irisations. - -Cela nous donne, majestueuse, mélancolique et quelque peu solennelle et -compassée, l’image d’une nature non point torturée, mais guidée pour -qu’elle n’offre au regard que de nobles aspects et de beaux points de -vue.--Certes, nous sommes loin de la forêt fruste et folle, mais ne -demandons au poète que ce qu’il a voulu nous donner: de beaux vers qui -restent dans la mémoire comme des incrustations, une harmonie de -colonnade, un plan de jardin, et, passant sur tout cela, un grand -souffle triste. - -Si l’on vante les bons effets d’une règle un peu dure dans la poésie -descriptive, il faut ajouter qu’en se conformant à elle les poètes -didactiques n’ont atteint qu’à de piètres résultats. C’est que peu de -sujets peuvent être traités ainsi, et, si Versailles prêtait à des -développements balancés, à l’emploi du sonnet, à une série de poèmes -identiques par leur forme,--quand Henri de Régnier s’est tourné vers -d’autres paysages, c’est un nouveau poète qui nous est révélé... - - * * * * * - -Ah! nous voici dans l’air libre!--Nous nous dressons sur les rocs dont -un flot tourmente la base, dont les vents tourmentent la cime, nous -marchons dans les clairières sur un incomparable tapis de mousses et de -fleurs. Nous chantons de joie et, sans trop en savoir la raison, nous -allons coller nos lèvres à l’écorce d’un chêne et nous plongeons nos -bras dans une source comme pour étreindre son onde. De quelle façon tout -cela sera-t-il transposé en art? Comment sera dite notre joie? Quel sera -le rhythme de cette fièvre un peu désordonnée qui nous parcourt, et en -quel mirage seront fixées nos imaginations fantaisistes et libres?--Une -école de poètes nous répond, qui se plut à diviniser la nature. Elle -comprit, ou plutôt elle se souvint (les rêves de l’Hellade ne s’oublient -pas) que, si nous aimons la forêt d’un si tendre amour, c’est qu’elle -est encore toute peuplée de déesses et de dieux, que la mer chante par -la voix des sirènes, que les naïades murmurent dans les ruisseaux et que -le faune survit aux campagnes mortelles. - -Maurice de Guérin, suivant en cela l’enseignement que l’on lit dans les -poèmes de Chénier, chanta plus d’une fois la nature en la personnifiant. -Il écrivit un jour sur son cahier de notes quelques phrases qui semblent -vraiment avoir été pensées par un homme qui vécut dans le commerce des -dieux: - -«Une génération innombrable est actuellement suspendue aux branches de -tous les arbres, aux fibres des plus humbles graminées,--comme des -enfants au sein maternel. Tous ces germes, incalculables dans leur -nombre et leur diversité, sont là, suspendus entre le ciel et la terre, -dans leur berceau et livrés au vent qui a la charge de bercer ces -créatures.--Les forêts futures se balancent, imperceptibles, aux forêts -vivantes. La nature est tout entière aux soins de son immense -maternité.» - -On voit aisément le lien qui unit ce fragment au large panthéisme, à la -divine noblesse du _Centaure_ et de _la Bacchante_ de Guérin.--A cette -source et à celle de quelques poèmes d’Hugo, sont allés boire certains -poètes et prosateurs d’aujourd’hui qui ont décrit la nature en la -faisant déesse.--Pour ne parler que de deux d’entre eux, Henri de -Régnier consacre un grand nombre de ses poèmes à parler des -arbres-dieux, des hommes-chevaux, des flots de la mer où la sirène se -couronne d’écume, et Pierre Louÿs dans tous ses contes nous vanta la -nature en sa divinité.--Il convient de réunir ces deux noms. La nymphe -qui passe dans les contes de Pierre Louÿs est sœur de celle qu’Henri de -Régnier nous montre dans ses poèmes. - - * * * * * - -En un passage où Ovide entretient son lecteur d’une métamorphose, avant -d’engager le récit, il en tire la morale par une façon de précaution -oratoire tout à fait déplaisante. Je ne crois pas qu’un poète qui -voudrait nous dire aujourd’hui l’histoire de la nymphe qu’une trop -grande douleur changea en fontaine, ou celle du chèvre-pied vaincu par -Apollon considérerait beaucoup la morale à tirer de son conte.--Un soir -où les pins, éclairés par le couchant, lui parurent tragiques et, comme -nous le dit Henri de Régnier: «semblaient rouges du sang d’un satyre -attaché», ce poète écrivit _Marsyas_. Un soir où quelque source pleurait -à longs sanglots, un autre poète songea à Byblis, à sa douleur, à l’eau -courante, et, comme nous le dit Pierre Louÿs: «c’est ainsi que Byblis -fut changée en fontaine». De morale, grand Dieu! pas la moindre! Je vous -ai montré tout à l’heure la nature se composant en jardin, la voici qui -se compose en déesse, en femme, en telle apparence demi-divine qu’il lui -plaira de choisir. - -Aussi bien, le scrupule d’Ovide était-il d’une âme trop latine. Les -Grecs ne discutaient pas la valeur morale de leurs fables, et le souci -qui préoccupait encore certains écrivains, il y a deux ou trois siècles, -n’arrête guère, de nos jours, celui qui veut donner un sens nouveau à -des aventures fabuleuses, montrer la nymphe au lieu des sources claires -et considérer la nature à travers un rêve... - -La nature est belle ainsi. Hugo nous l’a décrite: - - L’homme la voit qui guette au milieu des roseaux, - Laissant ses cheveux d’herbe ondoyer sur les eaux, - Elle chante, appuyant à sa hanche écaillée - Ses coudes de branchage et ses mains de feuillée. - -La nature est belle ainsi, mais combien est-il difficile de la bien -concevoir! On ne moralise plus... Ce n’a été que changer de mal! Car, si -les auteurs ne présentent plus d’ægipans amateurs d’homélies, s’ils ont -cessé de faire tenir aux dieux les discours où se complaisait M. de -Salignac, combien de méthodes inédites ont-ils trouvées pour fatiguer -qui les parcourt!--Ils n’édifient pas; c’est fort bien! Sont-ils moins -ennuyeux? - -A vrai dire, et soit que l’on décrive les passions de l’homme et le -débat qui les suit, ou que l’appel d’une oréade arrête l’intrigue dans -le sentier battu par le galop des satyres, le conte et le poème où les -demi-dieux revivent reste un des genres les plus malaisés à parfaire. -Plus d’un écrivain s’y adonna dont la tentative n’eut point d’excuse, -car notez que, mettant un faune dans un paysage, vous y mettez bien un -dieu, mais aussi une chèvre. Vous serez forcé de considérer «l’animal» -dans le satyre et rien ne fait plus varier un paysage que la présence -d’une bête.--Regardez un troupeau couché dans une prairie: vous aurez -là, sans doute, une impression de noblesse rustique, de repos, -d’assurance. Enlevez le troupeau, votre prairie chantera peut-être avec -toutes ses fleurs. Mettez au pied d’un chêne un faune dansant. Vous -aurez beau faire, accumuler les symboles et montrer en lui l’image d’un -homme ou la figure d’un dieu, toujours il vous faudra compter avec la -chèvre cabrée que vous nous avez montrée d’abord. - -Inutile de dire que les poètes se sont peu arrêtés à ces détails. Ils -avaient un prétexte à chanter (bien ou mal, il n’importe, mais d’une -façon que les lecteurs peu attentifs pouvaient tenir pour originale), -ils avaient la partie trop belle pour prendre des précautions.--Et ce -fut, en vérité, un débordement. - -On en vint à considérer les poèmes ou les contes de ce genre comme des -jeux faciles; on put, à son aise, n’y être point vraisemblable, -accumuler d’ingénieux détails qui n’avaient que faire dans la narration, -fixer, d’après Athénée, la formule d’un parfum ou le réseau d’une -crépide, s’étendre en descriptions, être ironique et gouailleur et -composer enfin des symboles qui sont, le plus souvent, des façons -obscures de déraisonner. - -Peu de poètes ont su bien parler de ces choses. Je ne sais qu’un petit -nombre de poèmes, que trois ou quatre contes où soit rendue de façon -belle et vivante cette vision fabuleuse de la nature avec tout son -mystère et cette précision dans le détail sans laquelle il n’y a là -qu’un rêve vague et sans intérêt. - -Un jour, Henri de Régnier, voulant nous dire ce goût que certains -gentilshommes du XVIIIe siècle avaient pour l’Italie, ses marbres, ses -souvenirs et l’étonnante légende qui leur est attachée, nous fit une -magnifique et terrible description de centaure. Cela se trouve dans -_Monsieur d’Amercœur_, et, vraiment, c’est comme si, par sortilège, un -bronze enseveli avait jailli de terre. - -Pierre Louÿs, dans ses contes, dans _Byblis_, dans _Léda_, dans certains -sonnets, nous charma de façon différente, mais aussi vive, et, levant le -regard du passage qui retenait captif, on se demande quelles néréides -encore mélangées à leurs flots, quelles dryades magiciennes concertèrent -ce philtre dont il nous grise et qui rend si crédule aux métamorphoses. - -Plus récemment, Marcel Boulenger écrivait un conte: _Le plus rare -Volcelest du Monde_, où nous était présenté un centaure dans le décor -inquiétant et sauvage d’une forêt d’Écosse, et, là encore, par le soin -que prit le narrateur à composer le paysage en concordance avec la -terrible bête dont il hâtait la course à travers bois, nous trouvons ce -souci de n’intriguer qu’à bon escient et de lier fortement par de -nombreux liens le monstre à la nature qui le vit naître. - -Et n’est-ce pas enfin Gérard d’Houville qui, dans l’un de ses poèmes, -faisait passer sous le feuillage de la forêt cette voix mystérieuse et -multiple dont on ne sait jamais si des bouches humaines la modulent ou -des lèvres de verdure? - -A l’entendre autrement, une interprétation mythologique devient un -exercice parfaitement fâcheux, passe-temps de mandarin que les aspects -du dehors n’émeuvent plus, ni la mer, brillante par trop de rayons, ni -le ciel semé de nuées, ni les plus neuves d’entre les fleurs, et qui -s’amuse à façonner dans sa chambre des petits dieux en plâtre friable et -froid, à l’imitation de l’antique. - - * * * * * - -Alors, qu’est-ce donc au juste qui charme si délicieusement dans ces -récits et dans ces vers? Par quels artifices ces poètes les ont-ils -faites si émouvantes, leurs narrations fabuleuses? Comment, en -recueillant un genre que les maladroits avaient trop pratiqué, -savent-ils nous tenir si attentifs? Simplement, ce sont de vrais poètes: -ils croient à ce qu’ils disent, et, par l’accent de leurs paroles, par -ce ton de sincérité qui emporte tout, nous nous laissons entraîner. - -Car, à leur sentiment, les aventures de la fable figurent autre chose -que des historiettes incertaines. Les hamadryades, la troupe des -néréides, les satyreaux voleurs de nids et ceux que le désir appelle -près de l’étang des nymphes, les sirènes ailées qui grelottent contre la -grève ou s’ébattent sur des vagues chevelues, tous ces fantasques -habitants des forêts et des flots, ils les sentent vivre, les entendent -pleurer, chanter aussi, et, quand ils écoutent leurs discours, c’est -avec la même foi que le plus pieux berger de l’Attique. - -Pour écrire tel sonnet où Pierre Louÿs nous montre des jeux de -faunesses, il faut assurément qu’il les ait vues de ses yeux. Imaginées, -les dessinerait-il avec une si charmante aisance, les peindrait-il d’une -main si sûre? - -Ce sont les petites faunesses qui se poursuivent au clair de lune et -plongent enfin dans les tranquilles eaux, c’est une sirène qui meurt sur -le sable de la plage, c’est un jour d’hiver «où les ægipans morts ont -des tombes de neige», c’est la tragique rencontre du conquérant Sylla et -du dernier des faunes. - -Est-il étonnant, après ces évocations qui vont de la fantaisie à -l’histoire, mais sont tout imprégnées de rêve et de vérité, qui ont -parfois tant d’espièglerie et gardent toujours de la noblesse, est-il -étonnant que les forêts se peuplent à nos yeux?... Marchons un peu dans -le sous-bois... Ressuscitées, en leur très réelle exactitude, du tas de -cendres qu’avaient fait les gens ennuyeux et commentateurs, des formes -se lèvent et fuient pour regagner le sein des sources claires et les -taillis de lauriers. - -Voici le bois sacré plein d’antiques rumeurs; un chèvre-pied danse sur -le tapis que lui tissa la lune, et les déesses qu’une écorce comprend -agitent leurs mains rameuses à toute brise. - -C’est, à coup sûr, une magique influence qui démaillotta ces momies déjà -mélangées à la terre et dont la forme filait entre les doigts, c’est un -puissant sortilège qui sut rendre la vie et la jeunesse à des corps -exténués de vétusté, car le secret le plus rare est bien celui de faire -surgir une apparence divine en nos jours que, vraiment, les dieux -visitent peu. - - * * * * * - -Durant les années où l’on exploita fort cette vertu particulière: la -sensibilité, ce fut un lieu commun de peindre la nature hostile à nos -tristesses comme à nos appétits. C’en fut un autre de la peindre -complice:--deux figures d’une même fatuité.--Devant les créations de sa -pensée, le poète ne veut pas être humble; l’hamadryade qu’il voit dans -le chêne devra s’occuper de lui, poète, et le faune qui vient, chaque -nuit, animer la clairière devra s’arrêter dans sa danse pour le plaindre -et le consoler. - -A en croire certains auteurs, les chênes se dresseraient sous leurs -manteaux de lierre pour nous laisser entendre qu’ils sont impassibles -et, par là, nous insulter; les roses dispenseraient d’aimables parfums -par malice volontaire et perverse, afin que notre conscience fût mieux -engourdie et la chanson que chantent les ruisseaux aurait des intentions -libertines. - -Je crois que les bons poètes pensent autrement. «Chaque arbre porte en -lui la stature d’un dieu,» dit Henri de Régnier. «Les arbres des forêts -sont des femmes très belles,» dit Pierre Louÿs. En effet, quand ils -traitent d’un paysage, le décor est indépendant des hommes. Il a son -existence propre. L’arbre, le ruisseau, l’étang sont des personnes -vivaces que le poète chérit pour elles-mêmes, parce qu’elles sont -verdoyantes, harmonieuses ou pures, et, s’il advient qu’une voix se -fasse entendre, issue d’une source ou qui chante entre deux pierres, ce -n’est pas ses sentiments de mortel dont le poète croit percevoir l’écho, -mais le bruit des paroles que les nymphes écloses lui confient. - -Il en est pour tout ainsi. D’un crépuscule à l’autre, les arbres se -répondent; limpide et mystérieux le chœur se prolonge que murmurent les -ruisseaux; tant que dure la nuit, des ombres fugaces volent sur la -clairière, parfois un Songe les poursuit et si, dans un bosquet plus -noir et mieux caché que tous les autres, on entend brusquement -jargonner, sans doute que ce sont des satyres disputant sur une proie. - -Bientôt on oublie, tant ces apparitions sylvestres vivent humainement, -que leur essence est demi-divine; le commerce des ægipans nous devient -familier, et, tandis que les hamadryades écartent à leur réveil l’écorce -des oliviers, on est à peine surpris que, des eaux passagères, se révèle -un bras nu, ondoyant encore, mais déjà de chair. - -C’est sur ces bases que Pierre Louÿs a construit la plupart de ses -sonnets et tous ses contes antiques; c’est encore sur elles qu’Henri de -Régnier a édifié ses plus beaux poèmes. - - * * * * * - -Ainsi, l’inspiration peut suivre tel ou tel sentier en faisant naître -autour d’elle ces fleurs de poésie que l’on va respirer chaque fois que -la vie et son ennui nous font désirer un beau rêve, non point une de ces -choses vagues qui s’étirent, s’allongent et n’ont ni couleur, ni -contour, mais un beau rêve vivant et vif qui nous transporte dans un -autre monde où les fruits sont plus savoureux, les ruisseaux d’un plus -pur cristal et le ciel d’un meilleur azur; mais il est des jours où -cette muse, en humeur de folie, ne veut suivre aucun chemin tracé ni se -plier à aucune contrainte; elle veut chanter librement, et alors, on -doit se taire, on doit écouter, car, s’il est possible de disserter sur -une méthode didactique où la nature est vue sous la figure d’un jardin, -sur une méthode fabuleuse où le faune paraît dans les buissons, et s’il -est aisé de parler d’esthétique à ces propos, dès que le poète choisit, -au lieu de considérer la nature sous un angle, de parler pour son propre -compte, il n’y a plus à épiloguer. - -Ces vers-là, le poète les tire du tréfonds de lui-même, et, si nous ne -vivions en un temps malheureux et déplorable où l’on ne croit plus aux -divinités, je dirais, avec tous les gens de bon sens, que ces vers-là -sont nés sous le baiser des muses. - -D’ailleurs, ils sont faciles à juger. Il ne s’en trouve point de -passables. Ils sont beaux ou n’existent pas! C’est la valeur même de -l’homme qui y paraît. Un poète doit s’apprécier au prix de ses vers -lyriques.--J’en sais de solennels où l’âme et l’océan murmurent, j’en -sais d’émouvants où le cœur palpite avec le renouveau, et d’autres, -héroïques, où l’on doute vraiment de la réalité de l’heure présente, -tant les trilles de l’oiseau, les murmures des grands bois et l’écho -d’une douleur se mêlent divinement. - -Rires! pleurs et regrets! corolles des champs! brises du soir! nuages! -vous formez alors une harmonie nouvelle sans règle ou, du moins, dont la -mesure est inconnue! C’est la musique de la grande lyre. Il est encore -des poètes qui osent la toucher; Henri de Régnier est l’un d’eux. La -sève de la nature anime leurs poèmes, leurs strophes ont la couleur des -aubes d’orient, ils sont les rares élus qui savent, à la fois, voir et -rêver, comme ce très fameux Argus, fils d’Arestor, qui portait cent -prunelles au front et considérait le monde avec cinquante d’entre elles, -tandis que les cinquante autres étaient ensevelies dans un songe. - - -FIN - - - - -TABLE - - - AVANT-PROPOS 7 - LES BELLES HISTOIRES DE RENÉ BOYLESVE 13 - JEUX D’ENFANTS 27 - PINGOT ET NOUS 32 - LE LIEU-COMMUN ET SA VERTU 39 - NOTES SUR PIERRE LOUŸS 45 - FUNÉRAILLES 58 - LES MALHEURS DE BAUDELAIRE 61 - LA JOURNÉE PRÈS DU FLEUVE 73 - UNE PRINCESSE DES LETTRES 81 - PARTICULARITÉS 96 - LE KIOSQUE VERT PRÈS DE L’ÉTANG 115 - ÉLÉVATION 124 - LES RECETTES DE L’ÉPOUVANTE 131 - LA QUALITÉ DU RIRE ORCHESTRAL 144 - ODEURS SUAVES ET GALANTERIES 149 - PLAGES 157 - LA DAME QUI N’AIME PAS PAUL ADAM 163 - BÊTES DE PLAISIR 184 - SUR L’INCONVENANCE D’OUTRAGER LES MORTS 190 - LE CHARTISTE ET LE CONCIERGE 197 - LA SUISSE ET JEAN MORÉAS 208 - CONVERSATION AVEC UN ARBRE 214 - BUBU AU MOUCHOIR 220 - LES DIEUX LARES 228 - LES JARDINS, LE FAUNE ET LE POÈTE 235 - - - - - ACHEVÉ D’IMPRIMER - Le quinze juin mil neuf cent cinq - PAR - BLAIS ET ROY - A POITIERS - pour le - MERCVRE - DE - FRANCE - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SENTIMENTS *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Sentiments</span></p> -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Auguste Gilbert de Voisins</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: December 23, 2022 [eBook #69618]</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p> - <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)</p> -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>SENTIMENTS</span> ***</div> -<p class="c large top2em">GILBERT DE VOISINS</p> - -<h1>Sentiments</h1> - -<blockquote class="epi"> -<p>Parmi les droits dont on a parlé -dans ces derniers temps, il y en a -un qu’on a oublié, — à la démonstration -duquel <i>tout le monde</i> est -intéressé, le droit de se contredire.</p> - -<p class="sign">C. B.</p> - -</blockquote> - -<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br /> -SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE<br /> -<span class="xsmall g">XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI</span></p> - -<p class="c small">MCMV</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em i">DU MÊME AUTEUR</p> - - -<p class="narrow"><span class="xsmall">LA PETITE ANGOISSE</span>, roman.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em"><span class="xsmall">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</span> :</p> - -<p class="c i">Quinze exemplaires sur papier de Hollande -numérotés de 1 à 15.</p> - -<p class="c"><span class="xsmall">JUSTIFICATION DU TIRAGE</span> :</p> - -<div class="c"><img src="images/illu.png" alt="" /></div> - -<p class="c gap small">Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris -la Suède et la Norvège.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c large top4em">A MADAME LA BARONNE<br /> -E. VON WATZDORF</p> - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" title="AVANT-PROPOS" id="c0"> </h2> - -<p class="top4em i">Il convient, aux instants où la mélancolie guette -son homme, et, les bras tendus, hésite encore au -seuil de la chambre, il convient, afin d’écarter le -baiser de ses lèvres molles, de songer ardemment -à l’azur ; et comme, dans ce crépuscule de mai, -la rue semble avoir revêtu un deuil de novembre, -comme le livre que je lis est d’une médiocre -saveur et que le vent gémit au dehors en plaintes -romantiques, de crainte que le spleen n’accoure et -ne me surprenne, j’évoque avec ferveur un plein -air de chez moi, un beau plein air de Provence, -lumineux et bleu, où les oliviers cagneux se dessèchent -sous la poussière, tandis que grincent -incessamment mille cigales.</p> - -<p class="i">C’est à la limite d’un village exquis. Dans la -grande rue, il s’est formé quelques groupes de causeurs. -Des vieillards, à califourchon sur leurs -chaises, écoutent d’un air grave les discours que -tiennent trois femmes vociférantes, debout pour -mieux gesticuler. Ils hochent la tête, puis se parvient -confidentiellement à l’oreille.</p> - -<p class="i">Plus loin, je vois, sur le bord d’une fenêtre, un -vase en poterie d’Aubagne, vert à ravir toute âme -sensible. Il contient une fleur étique et malheureuse, -mais cette terre vernissée a le ton chaud -des prairies à l’instant de leurs plus grandes -splendeurs.</p> - -<p class="i">Je regarde avec reconnaissance, je passe et -tombe dans une réunion de jeunesses d’où fuse un -long rire… Plus loin, ce sont des gamins qui pleurent -après une fatale partie de billes où des coups -furent échangés… Plus loin, je vois une sauterelle -qui s’efforce de franchir la chaussée poussiéreuse -pour gagner le champ de ses pères… et, sur tous -ces êtres que leur tâche du moment passionne, qui -se lamentent, fuient, travaillent, s’exclament ou -délibèrent, et sur le vase à l’incomparable vernis, -un soleil dur assène ses rayons.</p> - -<p class="i">Soudain, à cet endroit où la route quitte le village -pour conduire on ne veut savoir où, deux -enfants paraissent, frère et sœur, sans doute, vêtus -tous deux de couleurs joyeuses. Ils descendent par -la grand’rue. — La fille, un béret sur l’oreille, -la taille serrée par une ceinture rouge, chante à -pleine voix en battant un petit tambour, durant -que le garçon presse à ses lèvres une flûte d’où -jaillit un air pastoral et vaguement élégiaque. Ils -dépassent la sauterelle, les gamins affligés, les -vieillards attentifs aux discours des trois femmes, -le pot vert, — puis ils gagnent un bois d’oliviers -où midi lance des flèches d’or…</p> - -<p class="i">C’est pour toi que j’ai composé mon paysage, -couple musicien occupé de ta seule musique et du -seul rêve qu’elle faisait naître ! mais, en te regardant -marcher devant tous ces villageois qui s’intéressaient -à des questions que j’ignore, il me sembla -que défaillait parfois ou s’amplifiait ta double -mélodie, plus triste, plus pimpante ou plus -martiale, suivant le groupe que tu côtoyais. Ainsi, -malgré ton insouciance et ce joli petit air de dédain, -je sus, en écoutant ta chanson modulée, la -part que tu prenais aux disputes, plaisirs et accidents -du village, puisque, aussi bien, chéris-tu ton -clocher, ô couple à l’allure élastique.</p> - -<p class="i">En quelques traits, voilà le personnage qu’il me -plairait tenir au cours de ce livre. Relever, suivant -l’heure, un événement, rappeler le souvenir d’un -ouvrage, même ancien, ou d’une pensée, fût-ce -longtemps après son échéance… laisser voir enfin -que je m’y intéresse (et de quelle façon, si vous le -voulez bien,) par la manière dont je vous donnerai -mon sentiment sur autre chose.</p> - -<p class="i">Peut-être devinerez-vous, à ma tristesse ou ma -gaîté, que je fus ému par le décès d’un grand -homme ou le prodigieux éclat d’une étoile de café-concert, -mais, toujours, je laisserai aux spirituelles -gazettes le compte-rendu des faits divers. — De -la critique ?… Non pas ! ou, si l’on tient au mot, de -la critique par subterfuges seulement. Des articles ?… -des pages plutôt… et puis, pourquoi nommer -cela ? Si le livre vous déplaît, au lieu de chercher -à le définir, jetez-le. Quelle est donc cette manie -de classification ! Un cadre est bientôt une prison. -Une façon de voir, une seule, donne de mauvais -résultats. Je ne crois guère aux jugements des cyclopes. -Le relief n’est obtenu qu’à l’aide d’un double -regard. Changeons de point de vue au gré de cette -fantaisie qui est l’unique joie que nulle amertume -n’altère, la fantaisie dont le prestige m’a permis -de chasser un spleen inconvenant et pâle qui voulait -m’éventer de son aile.</p> - -<p class="i">Il faut se composer un petit musée d’images spirituelles -que l’on appelle à soi pour les heures d’ennui. -Elles sont de bon secours. Les jours de brume -et de lassitude, elles donnent du ton à la vie, et, -quand nos contemporains deviennent par trop -insupportables, un beau souvenir interposé tempère -ce que leur grossièreté ou leur mauvaise tenue auraient -d’excessif. — Le mirage d’un bois de pins, -la chanson de deux enfants, quelques oliviers où -des rayons se jouent, suffisent à consoler l’être le -plus chagrin.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c1">LES BELLES HISTOIRES DE RENÉ BOYLESVE</h2> - - -<p>On ne saurait assez dire et l’on n’a pas assez dit, -ce me semble, le charme singulier et la particulière -excellence des romans de René Boylesve. Déjà, son -œuvre présente un développement harmonieux, -dessine une arabesque depuis <i>le Médecin des Dames -de Néans</i> jusqu’au dernier paru de ses livres. On -aime à voir le talent évoluer ainsi, sans à-coup, et -passer du bon au meilleur, lentement, d’une façon -qui est satisfaisante pour l’esprit et comble ce -désir inconscient de logique où chacun de nous -retrouve sa naissance latine. — D’ailleurs, les deux -vertus qui paraissent dominer le talent de René -Boylesve accentuent cette impression d’harmonie. -Elles sont, je crois bien, la modération et l’entêtement. -Si ce dernier mot vous choque, nous le remplacerons -par « fermeté dans les desseins », mais -« entêtement » me semble beaucoup plus exact.</p> - -<p>Les influences que le talent de René Boylesve -subit à ses débuts eurent ceci de remarquable que, -par une exceptionnelle faveur du ciel, elles furent -bienfaisantes. — Un poète, un romancier qui commence -à se développer est marqué, d’ordinaire, par -la littérature de son temps, de son heure, ou par -une grande admiration pour un maître aux pieds -duquel il se jette. Malgré l’originalité qu’il pourra, -plus tard, acquérir, ses premières années d’artiste -sont touchées comme les enfants le sont par les -maladies de leur âge. Les stigmates restent souvent, -s’effacent quelquefois, mais ont toujours -paru. — Ceux de René Boylesve étaient de qualité.</p> - -<p>Durant que, sur la jeunesse, régnait encore l’obscure -et despotique oligarchie des symboles, en place -de fréquenter les cygnes, les lys, les sardoines, les -princesses maigres et leurs fervents, René Boylesve, -par une bizarre fantaisie, ou, plus simplement, -à cause d’un penchant naturel, se prit à entretenir -commerce avec Montesquieu, avec Voltaire, et avec -cette exquise tribu d’écrivains mineurs du dix-huitième -siècle qui savaient conter et qui savaient -sourire. — C’est leur main, je pense, qui dirigea sa -main lorsque, le démon aidant, il écrivit son premier -livre. Elle se retrouve encore le jour où l’idée -lui vint de broder à nouveau sur la trame dont -Poggio Bracciolini s’était servi pour ses <i>Bains -de Bade</i>, et encore dans <i>la Leçon d’Amour</i>.</p> - -<p>A cette merveilleuse école de style et de narration, -René Boylesve apprit à parler juste et à -conter aisément. C’était déjà beaucoup, mais il y -apprit encore autre chose de très supérieur, et c’est -de ne prendre sa plume que lorsqu’il avait quelque -chose à dire, en un mot, de n’écrire qu’après avoir -pensé et non avant. Là, nous trouvons le fondement -même de sa méthode, méthode qu’il a mis une incroyable -obstination à appliquer sans défaillance, -au mépris de tout engouement passager, et là, nous -trouvons aussi les raisons qui font de lui un artiste -modéré. L’homme qui n’écrit pas des pamphlets, -mais bien du roman, et qui tient à ce que -sa phrase soit toujours <i>au point</i>, qu’elle rende très -précisément, sans halo ni bavures, le sens qu’il a -voulu qu’elle exprimât, se bride lui-même de trop -près pour se permettre de dangereux écarts et il -voit trop le rapport des choses pour en grossir -certaines au détriment des autres.</p> - -<p>A coup sûr, sa grande originalité consiste à se -rendre compte de ce qu’est l’originalité véritable et -ne tâcher d’atteindre qu’à celle-là : — non point le -ridicule effroi de ressembler à quelqu’un, mais la -volonté ferme et bien prise d’être, avant tout, soi-même.</p> - -<p>Ainsi armé, René Boylesve entreprit d’écrire.</p> - -<p>Bien qu’il ne soit guère possible de classer avec -justice les fruits d’un même arbre, à moins que l’on -ne se contente de distinguer ceux qui mûrirent au -soleil de ceux qui le firent dans l’ombre, je tenterai -de séparer les romans italiens de René Boylesve -d’avec ses romans provinciaux.</p> - -<p>Dans <i>Sainte-Marie des Fleurs</i> et <i>le Parfum des -Iles Borromées</i> le lecteur collabore en quelque -sorte par son éducation et ses souvenirs. A l’aide -de quelques touches simples, l’auteur a fixé des -décors qui sont déjà esthétiques en eux-mêmes. -Ainsi, dans ces deux livres, le premier charme qui -nous touche nous le tirons de notre mémoire. Il -nous influence et nous voilà tout disposés à reconnaître -le plus vif agrément aux scènes d’amour -qui se passent sous des arbres si beaux et si célèbres. -A talent égal et pour un lecteur du commun, -« je t’aime » sera toujours mieux en valeur dans -une gondole que dans la rue de Chateaudun.</p> - -<p>C’est un procédé quelque peu différent que René -Boylesve a adopté dans ses romans provinciaux -dont <i>la Becquée</i> est, il me semble bien, le type le -plus complet. Il y conte des histoires qui appartiennent -tellement à leurs paysages, à leurs alentours, -que l’on ne peut s’imaginer l’anecdote située -autre part que précisément en ce lieu. Le lecteur -ne collabore plus, il subit. — D’ailleurs, ce -qu’on lui impose est délicieux.</p> - -<p><i>La Becquée</i> est un livre tout doré par les blés -et les soleils couchants, vaporeux du fait des aubes -et des crépuscules, et son ferme dessein a des -ombres d’une rare délicatesse. — Disons vite que -les vingt premières pages sont peut-être d’une lecture -un peu malaisée et nous aurons écarté toute -critique. L’auteur a voulu présenter ses personnages -au cours de l’histoire qu’il raconte et sans -que nous y prissions garde. Son roman débute par -un <i>événement</i>, et l’on éprouve quelque peine à suivre -un drame dont on connaît mal les acteurs. -D’autre part, ces acteurs, dépeints à l’instant où ils -font leurs gestes essentiels et disent, poussés par -la nécessité, leurs paroles les plus significatives, -paraissent ensuite plus vivants et plus familiers. -Déjà notre cœur est pris. C’est ainsi que nous profitons -d’un commencement aride.</p> - -<p>Au juste, <i>la Becquée</i> est l’histoire d’une famille, -dite par un enfant, mais le narrateur n’est point -encombrant, il ne nous raconte pas l’éveil de son -âme (dont nous n’avons que faire), il ne nous inflige -pas ces récits puérils et saugrenus où, sans se lasser, -agonise et meurt le petit chat.</p> - -<p>Le personnage principal, celui dont tout le monde -parle, c’est Courance, la terre qui nourrit et protège, -Courance que Félicie Planté possède et qu’elle -représente humainement ; Courance, avec ses six -fermes reliées par la route de Beaumont, avec ses -blés, ses avoines, ses pâturages et ses bestiaux. -Puis, ce sont les frères et sœurs, les tantes, les -cousins, et chacun d’eux est marqué fortement -d’un travers, d’une habitude, d’un ridicule. Voici -déjà que nous les connaissons, que nous sourions à -leur approche, que nous savons presque les mots -qu’ils vont dire et que nous devinons aisément -leurs pensées. Pas plus que l’auteur, les personnages -ne parlent pour parler. Seules nous sont -données, entre leurs paroles, celles-là qui importent -à cause de leur action sur l’histoire qui nous est -contée.</p> - -<p>Tous veulent vivre par eux-mêmes, de leur vie -propre ; ils se haussent, chantent un grand air, -ébouriffent leurs plumes, et l’on croit un instant -qu’ils vont partir en guerre, intriguer, rêver, produire -pour leur propre compte. — Philibert réussira-t-il -à vendre sa peinture ? Casimir saura-t-il -diriger le moulin de Gruteau ? M<sup>me</sup> Leduc est-elle -autre chose qu’une belle façade ? Nous sommes -sceptiques !… Et, en vérité, leurs ailes ne sont pas -assez longues pour voler. Quelques-uns sont des -vieillards, pourtant, ils ont encore des faiblesses -de bas âge ! L’un après l’autre, ils reviennent à -Courance, tête basse. Félicie Planté leur ouvre la -porte :</p> - -<p>« Entrez ! entrez ! tant qu’il y aura du pain -dans la huche ! »</p> - -<p>Et elle cueille, en maugréant un peu, quelques -fruits de la terre pour les leur donner, à eux qui -ressemblent <i>aux petits oysellets qui ne peuvent -encore voler et baillent toujours, attendant la becquée -d’autruy</i>. — Par cette phrase d’Amyot, le titre -du roman se justifie.</p> - -<p>Ce livre a une qualité précieuse : il est vrai. La -modération de René Boylesve s’y retrouve : aucun -effet forcé, nulle couleur trop vive, rien qui oblige -à s’arrêter, à faire la moue… « Bah ! l’auteur s’amuse ! » -Non, l’auteur ne s’amuse pas à nos dépens ; -il ne se plaît pas à nous faire des farces et, comme -l’on dit, à se payer notre tête. — Simplement, -avec conviction, il nous montre des êtres humains. -Ses personnages sont de chair et d’os. Ils ne parlent -pas un langage qu’il faut admirer pour lui-même ; -ils ne nous renseignent pas éloquemment sur -la singularité de leurs joies et la rare essence de -leurs douleurs ; ils font mieux : ils rient et ils sanglotent ; -ils ne se torturent point l’esprit, ni ne -cherchent-ils à nous ébahir par la splendeur et le -bruit de leurs paradoxes : ils pensent en hommes -qui ont autre chose à faire que de fournir des -sujets aux romanciers de leur temps ; enfin, leurs -passions ont une envergure normale : bourgeois, -ils n’aiment et ne haïssent pas comme des paladins -d’opéra, et c’est une des raisons pour lesquelles ils -nous ravissent.</p> - -<p>Voilà qui est bien. Voici qui est excellent : <i>la -Becquée</i> ne traite pas d’adultère ; les démêlés d’un -mari complaisant et d’une épouse trop curieuse n’y -trouvent point place. Une telle hardiesse est faite -pour étonner. A l’étalon des romans quotidiens, -<i>la Becquée</i> est une œuvre profondément immorale. -Oui, dans ce livre peuplé des gens d’honnêteté -moyenne dont on dit, suivant son humeur du jour, -qu’ils sont rares ou légion, le combat du code et -de la luxure est pour un instant écarté. — Existe-il -donc des sujets de roman en dehors des alcôves ? — René -Boylesve semble penser qu’il s’en -trouve.</p> - -<p>A cet égard, <i>la Becquée</i> figure un fort bon -roman social. — Si la question sociale n’y est point -discutée (ce qui l’empêche d’être ennuyeux à l’incroyable -mesure des romans à couverture rouge), -l’auteur y traite, méthodiquement, de l’instinct de -propriété, non dans son essence philosophique (cela -regarde les seuls philosophes), mais dans ses effets -et par la description de ses caractères. Pensant -que les pamphlets (sauf ceux qui deviennent accidentellement -des exemples de style) sont des productions -éphémères, et désirant faire œuvre durable, -René Boylesve laisse de côté les querelles -d’opinion contemporaines qui ne sauront intéresser -nos petits-neveux et ne prend que ce qu’il y a -d’éternel parmi les variations d’une force sociale -pour en faire la trame de ses romans. L’instinct de -propriété apparaît souvent dans <i>la Becquée</i> et -dans la plus belle transposition poétique aux pages -où René Boylesve nous chante l’amour du sol -nourricier… bien mieux ! où il nous le fait sentir, -car tel incident du roman se place naturellement -par l’esprit entre la rentrée des foins et la moisson, -comme tel autre un peu avant les vendanges.</p> - -<p>Pour peu que l’on entende ces qualificatifs dans -un certain sens restreint et précis, <i>la Becquée</i> est -une des œuvres à la fois les plus naturalistes et les -plus orgueilleuses que l’on puisse inventer dans le -roman contemporain. — Naturaliste, elle l’est en -ce que la nature est toujours au fond du tableau -que l’auteur nous présente. Rien ne s’y passe dans -ces cellules intellectuelles sans horizon où certains -psychologues aiment à s’enfermer avec leurs personnages. -Bien que la nature collabore à l’intrigue -d’une façon constante, à la manière dont une maison -collabore obscurément au drame qu’elle abrite, -les mouvements des héros ne sont point pour cela -réglés sur les mouvements des choses, mais les -deux mouvements sont, en quelque sorte (passez-moi -le mot !) isochrones. Il y a harmonie et non -contrainte. En cela paraît l’orgueil que je signalais.</p> - -<p>Je ne vois pas du tout de panthéisme dans le cas -de René Boylesve. Jamais l’homme n’y est asservi -à des forces anonymes. S’il agit, s’il parle, s’il -pense, c’est, proprement, par lui-même, et l’on -sent à chaque page une sorte de haine révoltée -contre cette esthétique qui a courbé l’homme jusqu’au -sillon dans un geste qui n’est ni de reconnaissance, -ni de respect, mais bien d’esclavage.</p> - -<p>C’est là un des points par lesquels l’art de René -Boylesve se différencie le plus violemment d’avec -l’art qui lui est contemporain. — La pensée humaine, -les désirs humains et leurs complications suffisent -à lui fournir des sujets ; les forces naturelles n’en -motivent guère les péripéties et n’en facilitent pas le -dénouement. Ce sont toujours querelles qui se -vident en famille.</p> - -<p>Plaisir délicat, joyeux ou triste, que de relire ces -chapitres ! La célèbre affaire du moulin de Gruteau ! -le voyage de Félicie à Paris et ses promenades -dans Courance !… et comme nous tremblons -lorsqu’elle meurt ! (il nous semble que tout le -roman va s’écrouler avec elle !…) et comme nous -reprenons pied à la lecture du testament !</p> - -<p>Oui, cela est bien conté et figure une belle histoire… -mais, avouons que le style y est pour quelque -chose.</p> - -<p>Le style de René Boylesve se distingue par ce -trait qu’il est avant tout un style de littérateur, le -style d’un homme qui, pour atteindre à une certaine -beauté, donne à son style un tour exclusivement -littéraire.</p> - -<p>Pierre Loti, dans les plus récemment parus de -ses chefs-d’œuvre (<i>l’Inde sans les Anglais</i>, <i>Vers -Ispahan</i>, etc.), est un peintre occupé de couleurs -et de contours ; chez Maurice Barrès, on sent un -styliste nourri de musique et, dans ses plus courtes -productions, le souci mélodique devient obsédant, -témoin son bel article <i>Sur la Mort d’un -Ami</i>, où les dernières lignes, avec leur accumulation -de rimes en <i>eur</i>, donnent une impression de -tambour voilé ; enfin, dans ses pièces, François -de Curel se sert du mot et de la phrase uniquement -pour fortifier, affaiblir, nuancer, ou diviser -une idée générale. Si, dans <i>la Nouvelle Idole</i>, le -docteur Donnat parle de jeter des « gerbes de sacrifice -dans les granges de l’idéal » ou s’il développe -sa belle comparaison des nénufars, c’est qu’il veut -mettre tout à coup en valeur une idée qui courait -dans les scènes précédentes. L’image, chez lui, -n’est pas un agrément de style, c’est le foyer des -rayons dont il éclaire une réplique.</p> - -<p>Eh bien ! René Boylesve, dont les phrases sont disposées, -pour qu’elles soient plus claires, suivant une -cadence très savante, n’a, dans son style, aucun -rhythme extérieur, aucune couleur de peintre, aucune -intention philosophique. — La période, souvent -délicieuse en elle-même, court sans que l’on -puisse saisir comment. — Elle raconte simplement. -Elle raconte un paysage à la manière successive -dont on raconte une histoire. Point de plans, point -non plus de ces effets simultanés que cherchent, -en se forçant, certains stylistes fous d’impressionnisme. -Ayant des plumes et du papier, René Boylesve -laisse à d’autres la palette et les pinceaux. -Nous <i>sentons</i> ses descriptions par l’intelligence ; -nous les <i>comprenons</i>, nous ne les voyons pas. -Nous <i>n’entendons</i> jamais une de ses phrases. -Jamais une ligne ne nous arrête à cause de sa -poésie particulière, du couplet philosophique -qu’elle figure. — Et c’est très bien ainsi. — A trop -mêler les arts, à trop leur permettre de se pénétrer -l’un l’autre, à trop exprimer une idée avec les -procédés qui ne lui sont pas raisonnablement -dévolus, on finira par vouloir labourer les champs -avec une contrebasse et ramer avec un burin. — René -Boylesve est satisfait de conter à l’aide -de procédés naturels, mais qu’il sera donc difficile -de découper dans son œuvre des morceaux -choisis !</p> - -<p>Certes, je n’ai pas expliqué le charme des romans -dont je parle… mais un charme s’explique-t-il ? Et -je n’ai pas dit la grâce des épisodes, ni la subtilité -des intrigues, ni la délicatesse du dialogue… -mais les grâces, les subtilités et les délicatesses -échappent, je crois, à la critique (du moins à la -mienne), aussi, désirant ne pas allonger ces belles -histoires par des commentaires, je prends le -parti d’aller, simplement, les relire, et, bien qu’il -y ait dans chacune d’elles une exquise émotion avec -mille autres qualités encore, c’est toujours aux derniers -chapitres de <i>la Becquée</i> que je finis par retourner, -où l’on voit se rompre et se rattacher les -mystérieux liens qui retiennent les uns aux autres -les individus de l’humanité, et où l’auteur chante, -d’une voix si émue, cette tendresse pour le sillon -qui nourrit toujours son homme, cet amour pour -la terre immortelle, amour qui est peut-être bien -la fin de toute philosophie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c2">JEUX D’ENFANTS</h2> - - -<p>Te rappelles-tu ? — Il n’y a pas si longtemps ! — L’île -était au milieu d’un petit lac… de l’océan, -veux-je dire !… et il s’y trouvait, suivant notre -fantaisie, tantôt une forêt vierge, tantôt le palais des -Mille et Une Nuits. Nous abordions à l’aide d’un -affreux bateau à fond plat, disgracieux, qui penchait -à gauche et prenait l’eau, mais que nous -ornions de fleurs, car c’était fête tous les jours. Puis, -aussitôt la galère attachée (la galère ! quel beau -vocable ! et que nous étions fiers de le prononcer, -toi d’un ton léger : « As-tu attaché la galère ? » -moi, humblement : « Princesse ! la galère est à -l’ancre ! »), aussitôt la galère attachée, nous nous -enfoncions dans les ténèbres de la grande forêt.</p> - -<p>Elle était vaste, obscure, pleine d’épouvantements ; -j’y suis mort vingt fois et cent fois j’y fus -blessé. Chaque jour nous courûmes en elle vers -un nouveau trépas et il advint même que tu t’y -déchiras quelque peu la main sur une épine.</p> - -<p>Dès les premiers pas, c’était le mystère avec -toutes ses complications. D’abord, la caverne où -sont les brigands, les sacs d’or, les belles étoffes ; -plus loin, le piège à tigres où nous finîmes par -attraper un chat, bête importée, bien entendu, -pour servir aux grandes chasses et qui parvint à -s’échapper je ne sais trop comment ; enfin, le serpent -python que simulait à ravir un bourrelet de -porte et qui, tragiquement enroulé sur une branche -basse, perdait ses crins du dedans.</p> - -<p>Quand nous avions égorgé les trente ennemis qui -nous menaçaient, que j’avais piqué dans tes cheveux -les plumes de trophée, nous nous arrêtions -à l’orée d’une clairière… (divine, cette clairière où -nous ne mettions pas encore de rayons de lune !) -tu t’asseyais par terre au milieu de ta jupe ronde et -je commençais à te raconter mes aventures. Daniel -de Foë, Jules Verne, Swift et bien d’autres écrivains -renommés faisaient la trame sur laquelle je brodais, -longuement, — et toi, tu t’inquiétais de mon sort -quand je me battais avec un monstre démesuré ou -que mon ballon se crevait dans les airs, ou bien que -je faisais la rencontre d’un nain si petit, si petit, que -tu ne pouvais t’empêcher de rire en le voyant si -petit à côté des cèdres et des chênes que je te -décrivais si grands !</p> - -<p>C’était l’époque où la nature nous paraissait toujours -hostile. Sentiment naturel et primitif que -nous avons eu tort de perdre et surtout de remplacer. — Dois-je -le dire ? nous étions très orgueilleux ! -Si une caverne nous servait d’abri, c’est que nous -l’avions creusée, ou, pour le moins, découverte, à -force de patience ingénieuse ; si quelque fruit étrange -apaisait notre faim dans ce désert où des brigands -avaient volé nos vivres, c’est que ma science te -renseignait sur la bonté de ce fruit, car nul n’ignore -que toutes les plantes sont vénéneuses, toutes les -bêtes malfaisantes et toute la nature éternellement -vouée à combattre l’homme livré à lui-même. Nous -étions les maîtres de la terre, par une savante ruse, -et, malgré l’orage, les tigres, la bave des volcans, -les raz de marée, les grands serpents, les avalanches -(la neige la plus froide se rencontre très bien -dans les plaines les plus ardentes), je partais, plein -de confiance, mon fusil sur l’épaule, pour trouver -notre nourriture du jour, et toi, tu restais dans la -hutte à garder nos enfants, dont le nombre était -variable, et tu cousais ensemble des peaux de bête -avec une arête de poisson, où mon ingénieux esprit -et ma bonne mémoire distinguaient la première -aiguille. — Plus tard, la nature nous parut maternelle, -complice, amollissante… Combien je préfère -le temps où nous ne savions voir en elle qu’une -esclave, une esclave souvent révoltée.</p> - -<p>Ainsi nous jouions à vivre, ainsi nous mettions -dans notre route mille traverses, mille accidents, -nous doutant peu que ces malheurs si plaisants à -supporter nous assailliraient plus tard, pour tout -de bon, et, peut-être, tandis que nous rusions avec -les bêtes cruelles de la forêt, avons-nous inconsciemment -appris cette ruse qui nous est d’une si -grande utilité maintenant que nous jouons notre -vrai personnage.</p> - -<p>Nos jeux étaient donc des répétitions de théâtre ? -Il me semble qu’ils en avaient certains caractères. -Nous supposions ou nous complétions le décor, à -notre fantaisie ; nous nous passions de public, — je -crois même qu’un public nous eût gênés ; enfin, -tout geste, toute action était provisoire et pouvait -se recommencer s’il paraissait mal venu. Combien -de fois avons-nous repris une bataille, une évasion, -parce que nous jugions qu’il était possible de -mieux fuir ou de combattre plus vaillamment. Et -nous goûtions aussi l’imprévu des répétitions de -théâtre, nous connaissions la scène ajoutée que -l’on garde dans la pièce parce qu’elle est jolie… -et qui force parfois l’auteur à changer son dénouement.</p> - -<p>Un matin que j’avais désobéi à je ne sais quel -ordre, tu me condamnas à la torture. Tu me scias -le cou, tu me brûlas les pieds, tu me fendis la tête, -tu m’arrachas les yeux, tu me coupas les mains, -mais je vivais toujours ! Je vivais si bien que je te -pris par tes petites épaules et t’embrassai sur la -joue. Je t’embrassai sur la joue et tu me rendis le -baiser…</p> - -<p>Oui, oui, vraiment, nous apprenions nos rôles. -T’en souviens-tu ?… Il n’y a pas si longtemps !</p> - -<p>Ah ! les beaux jours !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c3">PINGOT ET NOUS</h2> - - -<p>Depuis l’époque déjà lointaine où il parut, je ne -pense pas être resté beaucoup plus de six mois -sans relire ce livre où, pour son début littéraire, -M. Art Roë, officier d’artillerie, nous conta ses -jours de grandeur et de servitude, non point à la -façon inégalable de Vigny, mais sur un ton moderne -et dans un style cursif qui ne laissent pas -que de plaire.</p> - -<p><i>Pingot et moi</i> est, avant tout, une œuvre de -bonne foi. C’est là un jugement terrible, les œuvres -dites « de bonne foi » ayant pour trait essentiel -une banalité dont rien n’approche. — Il faut -se garder d’apprécier un livre comme on apprécie -une personne, car l’effet produit n’est pas le même. -Si vous voulez louer, dites d’une chanteuse qu’elle -est gentille, ne le dites pas d’un recueil de poèmes ; -dites d’un vieillard qu’il est grave, ne le dites pas -d’un roman passionnel, et, ce même vieillard, vous -pouvez sans inconvénient déclarer qu’il est vénérable, -mais évitez d’appliquer cette épithète à un -vaudeville. Surtout, quoi qu’il arrive, n’affirmez -jamais, sans détour, qu’un roman dont vous ne -haïssez pas le père est une œuvre de bonne foi, -un livre honnête. Cela ne peut s’appliquer qu’à -l’auteur et l’auteur ne vous en saura pas gré, tant -les gens vertueux et honorables qui veulent moraliser, -être utiles, servir, édifier, que sais-je encore, -ont coutume de tomber dans ce travers d’écrire -des romans illisibles.</p> - -<p>C’est donc avec regret, honteusement et en demandant -l’indulgence, que je trouve au livre d’Art -Roë cette exécrable vertu : — la vertu.</p> - -<p>Mais il en a d’autres.</p> - -<p>Vous vous promenez dans les champs. La brise -vous évente, les oiseaux vous distraient, les nuages -qui se promènent dans le ciel vous entraînent, -comme aussi les duvets flottants. Vous êtes sorti -pour vous recueillir et voilà que la nature entière -s’efforce de vous disperser. Elle vous sollicite de -toutes parts. Le geste d’une branche, le chant d’un -ruisseau, les reflets d’un étang et les insectes qui -font de l’acrobatie sur un brin d’herbe vous engagent -chacun dans un rêve différent, et, devant -une pareille attaque, vous ne savez plus vous défendre. — Qui -donc méditerait dans un tourbillon ? -quel penseur pourrait conduire des raisonnements -durant une contre-danse ?</p> - -<p>Soudain, vous vous trouvez en face d’un petit -arbre solitaire. Il n’a rien qui le distingue particulièrement. -C’est un petit arbre. On ne voit -rien d’autre à dire, et, pourtant, vous vous êtes -arrêté ; vous considérez l’individu végétal. Bientôt, -il vous semble d’une jolie venue ; il a de la grâce ; sa -verdure est d’une teinte juste ; vous vous intéressez -à lui… et voici toutes vos pensées qui se composent… -mieux… toute <i>votre</i> pensée qui se compose -autour du petit arbre banal. Déjà, du paysage qui -l’environne, vous saisissez mieux la beauté d’ensemble -et les suavités de détail. Vous lui avez donné -un centre. Vous pouvez maintenant songer à l’aise, -vous absorber dans un problème, entreprendre une -rêverie. Les rapports secrets qui réunissent les choses -vous apparaissent avec clarté. Vous tenez le -mot de l’énigme. Votre âme morcelée se groupe ; -vos yeux savent voir ; vos oreilles savent entendre ; -tous vos sens ont acquis cette qualité sans laquelle -il n’est point de vie intérieure : ils savent choisir. — Simplement, -vous avez trouvé un étalon, une commune -mesure pour apprécier des valeurs réelles ou -rêvées. Le petit arbre vous sert de guide pour vous -découvrir vous-même et découvrir vos chimères.</p> - -<p>Autre variation sur le même sujet :</p> - -<p>Un officier, de ceux qui ne disent pas qu’ils n’ont -jamais eu peur, parce qu’ils furent vraiment braves, -me contait, un jour, qu’à Wœrth, au milieu de -la bataille, il aperçut, à une vingtaine de mètres, -un arbuste isolé. L’arbuste était médiocre et n’aurait -pas dépassé sa ceinture, néanmoins une idée -folle lui vint : se cacher derrière ce petit rempart -de feuillage, et, avec cette idée, la peur vint aussi, -une peur atroce, bête, la peur divine, celle que Pan -jetait dans les armées, une peur qui l’envahit tout -entier, et chantait en lui le sauve-qui-peut. Il voyait -tout fuir devant ses yeux, il imaginait toutes les -déroutes, il y participait, il les activait… et, toujours, -la même idée restait en lui : se cacher derrière -le petit arbre. — Enfin, il n’y tint plus. Il -céda, — marcha jusqu’à l’arbuste, — et, aussitôt, -il éclata de rire. — C’était fini. — Son courage dispersé -s’était brusquement recomposé autour de ce -peu de feuilles et d’écorces. Il revint se battre et -se battit jusqu’à l’instant où il tomba.</p> - -<p>Quand M. Art Roë entreprit d’écrire son journal, -il voulut grouper ses pensées, ses sentiments -autour d’un point qui leur servît de pivot et pût -ainsi les retenir autour de lui ; il chercha une commune -mesure qui s’appliquât aussi justement à lui-même -qu’au sujet qu’il se proposait ; il fut querir -son arbuste… et il trouva Pingot.</p> - -<p>Pingot est le soldat moyen sans grands vices ni -sublimes vertus : un homme simple. D’après lui, -Art Roë a réglé sa méditation, et, en les appliquant -à lui, nous a fait comprendre, non plus théoriquement, -mais sous une forme humaine et vivante, ses -devoirs d’officier, ainsi que les réflexions que lui -suggérait la qualité de ces devoirs.</p> - -<p>Pingot est joyeux. Pingot est triste. Comment -l’est-il ? Comment le suis-je ? En quoi son rire, en -quoi mon rire, en quoi ses larmes et les miennes -sont-elles de même essence et qu’est, au juste, ce je -ne sais quoi qui les différencie ? — C’est toute une -échelle de valeurs à faire et, pour apprécier équitablement -les rapports que je vois entre les choses, -entre les pensées, quelle meilleure méthode que de -relever d’autres rapports, dans un autre esprit, et -de les comparer aux miens ; toutefois, comme l’orgueil -s’en mêle le plus souvent, cette école est -dure qui consiste à raisonner ainsi sur le plus fort -d’après le plus faible (ou du moins celui que l’on -tient pour tel) et de pousser le renoncement jusqu’à -l’extrémité d’admettre une preuve que l’on a -mille excuses pour mépriser, — mais c’est une -bonne discipline morale et Art Roë nous montre -que c’est une bonne discipline artistique.</p> - -<p>Je connais peu de livres qui donnent, autant que -<i>Pingot et moi</i>, l’impression d’une œuvre conçue, -pensée, écrite dans la joie. — L’auteur avait des -choses à dire. Il les a dites sans effort, un demi-sourire -sur la lèvre, car il pensait sans doute qu’elles -contenaient des idées qu’il est toujours utile de -répandre. Et vraiment, on ne saurait refuser une -singulière noblesse à l’image de cet officier plein de -culture qui se penche sur un soldat pour savoir… -ma foi ! l’expression est grossière, mais elle est -juste… pour savoir ce qu’il y a dedans ; — et notez -que le soldat ne doit s’apercevoir de rien, — ce -serait du favoritisme. Il faut qu’il continue à vivre -sans jamais sentir la gêne d’une surveillance extraordinaire, -fût-ce celle d’un regard, fût-ce celle que -le moindre geste suffit à révéler. Il faut donc une -assiduité de délicatesse dans la parole et surtout -dans les petites actions que le service de chaque -jour ramène, qu’il est assez malaisé de garder, mais -qui donne ses fruits et permet ensuite de parler non -plus d’un soldat, mais d’un groupe d’hommes, savamment.</p> - -<p>Fort bien ! et voilà qui fait sans doute un bon -officier. Je croyais qu’il était question d’un écrivain ?</p> - -<p>C’est la même discipline qui a formé l’écrivain. -Attaché à son sujet, il en a fait le tour scrupuleusement. -Il le connaît si bien que, le jour où le désir -lui est venu de le reconstruire par la mémoire, il -ne s’est souvenu que de ces détails qui importent, -que de ces gestes où se trouve quelque chose -d’éternel, que de ces mots, enfin si simples qu’ils -résument une manière de voir, une pensée entière. -Pénétré du dessein qu’il se proposait, maître d’un -style clair, élégant, spirituel, mais surtout asservi -à sa pensée, il a dessiné sans peine le croquis d’ensemble. -Les ombres étaient déjà indiquées, l’œuvre -vivait, la tâche semblait achevée…</p> - -<p>Mais combien ce serait peu si l’on n’apercevait -à chaque ligne de <i>Pingot et moi</i> cette noblesse -d’émotion, cette large et mâle pitié qui font de ce -bon livre un beau livre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c4">LE LIEU-COMMUN ET SA VERTU</h2> - - -<p>Les lieux-communs ont la vertu de nous procurer -un plaisir tranquille ou une manière de -peine souriante qui semble être encore du plaisir. — L’horreur, -la désolation, une joie tapageuse, un -rire excessif sont choses de mauvais aloi. Les vaudevilles -trop gais devraient être soumis à la censure. -Elle condamnerait aussi les drames trop lugubres, -car l’homme qui détient en lui l’extrême -gaîté ou l’extrême tristesse ne peut, s’il est créateur, -qu’être nuisible aux mœurs de son temps. Il -convient de l’entraver au plus tôt. Nous ne devons -goûter à l’énorme, au sanglant, au calamiteux qu’à -la façon dont un malade goûte aux poisons : sans -excès, après consultation d’un médecin et à petites -doses. La licence des larmes et du rire est aussi -répréhensible que la licence des rues et les grands -sanglots doivent déplaire aux gens de bien à l’égal -des grandes lubricités. Pourquoi se livrer à un -orage quand les brises sont bienfaisantes ? L’agrément -du printemps, les plaintes légères de l’automne, -les si jolis romans d’Octave Feuillet sont -choses que l’on peut aborder sans crainte. L’abus -même en est inoffensif.</p> - -<p>Et puis, pour toucher le fond des grandes joies -comme aussi des grandes douleurs, avouons qu’il -n’est pas besoin d’aller bien bas. Ces émotions ont -ceci d’un peu ridicule que ceux qui s’y livrent en -sont satisfaits au point de faire la roue à leur sujet. -Ils trouvent là un motif d’être avantageux, une -excuse pour paraître. — Ils croient avoir accompli -un haut fait en ayant perdu leur sœur bien-aimée, -en ayant hérité d’un oncle inconnu. Leurs -larmes sont comme les témoins d’un rare exploit, -leurs éclats de gaîté les trompettes d’une victoire, -et, dans un maladroit aveu de leur comédie, ils -prennent, pour annoncer la chose, les gestes de -l’acteur et le fiévreux débit du baladin. Aussi pouvons-nous -affirmer, sans impudeur, que ces gens qui -se tuent, se convulsent, se déchirent le visage ou -s’expriment de façon grossière à cause d’une douleur -dont ils exagèrent la durée future, autant que -ceux qui se tordent et simulent les gestes difficiles -de l’acrobate pour exprimer leur contentement, -font là, pour parler franc, des actions malhonnêtes, -car, en s’abusant sur la valeur de ce qui les passionne, -ils abusent aussi leur prochain, mensonge -nuisible pour eux-mêmes, dangereux pour les autres, -et, par conséquent, incompatible avec le bon -ordre moral de la cité.</p> - -<p>Il faut d’ailleurs convenir que ces histrions sont -souvent pris en faute et qu’un petit fait survenu au -moment où ils cavalcadaient le plus fièrement les -désarçonne et fait voler leurs masques. L’ombre du -plus petit brin d’herbe imite en vérité de façon trop -exacte l’ombre du chêne. — Un mortel se fatigue -bientôt des cris de ses semblables et même des -siens propres. Ce sont là de vains sanglots, de vaines -lamentations, mais qu’une averse le rince, -qu’un moucheron lui ferme l’œil, et le plus cynique -se plaindra avec obstination. Une vache turbulente -propage l’émotion autour d’elle mieux qu’un agonisant, -un chien qui mord le bas du pantalon détermine -une pire colère que l’enfant sans entrailles, -et, si l’on découvrait sans honte le tréfonds de sa -nature, ne trouverait-on pas qu’un soleil trop -ardent, une incommodante nuée, nous forcent à -sortir de notre humeur plus tôt que le trépas d’un -ami ?</p> - -<p>Suivons dans sa promenade cette dame de considération -provinciale. Elle est en deuil de son fils -qui ne sut vivre avec l’amour et se pendit tragiquement. -Elle le pleure sans répit, assure-t-on. -Ses gestes sont à la mesure de sa douleur : expressifs -bien que retenus, lents, graves, pathétiques. -C’est une belle douleur, une douleur de choix et qui -commande le respect. Or un âne, dans le pré voisin, -s’est mis à braire et la dame en pleurs lève aussitôt -les bras, sursaute, crie… Ce brave homme -qui passe ne va-t-il pas raisonner à ce sujet et trouver -qu’un chagrin si abondamment exprimé est -de médiocre vertu, sonne un peu creux puisque la -voix d’un âne sait en provoquer une saisissante -réplique ? Et, de même, à quoi bon estimer à si haut -prix le vaudeville qui vous fit rire jusqu’à l’évanouissement, -quand il est notoire que la caresse -d’une paille sur la plante des pieds détermine une -crise pareille ?</p> - -<p>Cet amour de la sensation forte obtenue par de -gros moyens dérive d’un orgueil peu raisonnable : -l’orgueil que l’on éprouve à se singulariser aussi -vivement que possible avant sa mort, fût-ce en décédant -de façon outrée, par la corde, les poisons ou -la roue, quand il était si simple de se faner sagement -et sans bruit dans le lit où déjà on prit la -peine de naître.</p> - -<p>Eh quoi ! voici un homme qui, forcé par un destin -tout à fait inéluctable de se rendre à un gouffre, -garde, jusqu’à un certain point, le choix de la route -qu’il va suivre. Il trouve devant lui un beau chemin -plat, ombré, mais avec des parties au soleil, -bordées de champs agréables au regard et dont la -couleur verte est saine à considérer, chemin sans -côte, sans barrière, chemin public. Au lieu de le -prendre, l’homme s’engage dans un affreux sentier -de traverse, pittoresque, il est vrai (du moins le -tient-on pour tel), mais fiévreux, difficile, et où l’on -se débat contre les ronces. Pourquoi ce choix puéril ? -C’est que, dans le sentier dont les chèvres ne -voudraient pas, il est seul et peut s’en glorifier. -C’est aussi que, sur la grand’route, il risquerait de -faire la rencontre d’un de ses semblables, plus tempéré -(d’autres diraient plus lâche), en tous cas -moins aventureux, et qu’être vu sur une route facile -et fréquentée paraît, à certaines consciences, peu -honorable. Et, pourtant, si la grand’route est bien -entretenue, comparée aux sentiers de montagne, la -raison en est, apparemment, que, jadis, des hommes -pleins de goût et de savoir la distinguèrent d’entre -les autres comme étant la plus facile et la plus -agréable. — La voie que chacun suivrait, si la -vanité ne faisait obliquer par les décevantes traverses, -fut autrefois la voie des savants et des prophètes. -Elle est encore celle des gens de bon sens.</p> - -<p>Il en va de même sur les routes de l’esprit. On -préfère les passions excessives, les impressions -violentes, par orgueil d’être seul à les éprouver ; on -montre un coupable amour pour les raisonnements -obscurs, par orgueil d’être seul à les tenir. Et, cependant, -le salut est dans les opinions courantes, -la vérité réside au sein d’un lieu commun. Il faut -chérir et fréquenter le lieu-commun. Il ne change -et ne s’altère que par la forme piquante dont il est -habillé. Soyez à pied, à cheval ou bien en voiture, -à votre fantaisie, mais suivez la grand’route. Singularisez-vous -par le choix du point de vue et non -celui du paysage. Bien qu’il soit le petit-neveu -d’une opinion d’abord incongrue, de même que la -grand’route fût anciennement un sentier de chèvres, -le lieu-commun reste unique par la vertu qu’il -a d’être traditionnel et de bon goût.</p> - -<p>Vivez, aimez, mourez avec mesure.</p> - -<p>Soyez un lieu-commun.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c5">NOTES SUR PIERRE LOUŸS</h2> - - -<p>Il était une fois un jeune homme qui fit sortir du -marbre la figure d’une <i>Vénus au miroir</i>. Le marbre -était pur, la statue était belle, l’œuvre plut. — Comme -chacun s’attendait, l’année suivante, à voir, -de ce sculpteur, une <i>Vénus et l’Amour</i>, ou, plus -simplement, la réplique de sa première déesse, ce -fut une <i>Espagnole dansante</i> qu’il donna. Si l’on -avait pu relever quelque faute, on eût volontiers -murmuré. Plusieurs, mécontents, dirent même -qu’ils ne comprenaient pas. — C’est que l’art imite -chaque jour davantage les procédés de l’industrie -où tel article qui se vendit bien est représenté jusqu’à -l’heure extrême où personne n’en veut plus ; -analogie fâcheuse que nous favorisons en classant -les artistes, non point d’après l’idée vertébrale qui -est, proprement, leur génie, mais d’après la forme -qu’ils ont donnée à l’œuvre où notre attention fut -d’abord retenue.</p> - -<p>Nous revenons à l’art en considérant à ce point -de vue les romans, les contes, les poèmes et les -articles de Pierre Louÿs, car chacun d’eux nous surprend -par une séduction inédite, bien que nous -retrouvions partout ce trait qui, avec la haine -du laid, signale vraiment l’auteur qui nous occupe, -je veux dire cette incapacité singulière, étonnante, -absolue à être ennuyeux ou obscur. — De lui, nous -eussions volontiers lu vingt récits alexandrins. Il -ne veut nous en donner qu’un seul. La statue -achevée, il s’en détourne et l’oublie. — Fait-il pas -mieux d’animer d’une âme nouvelle la glaise informe -ou le marbre brut que de mouler l’œuvre ancienne ? — Il -est encore des artistes qui aiment les <i>cires -perdues</i>.</p> - -<hr /> - - -<p>En vérité, Pierre Louÿs est un des auteurs vivants -dont le vocabulaire est le plus souple et le mieux -choisi. On dirait que les parties du discours sont à -sa dévotion. Jamais, dans l’emploi qu’il en fait, on -ne sent de frottement, de mauvais joint. Le bois -dont il se sert n’a pas de volonté, il ne joue pas. -Son marbre est sans tache, taillé d’équerre. Il -n’arrive point qu’une de ses phrases ait un autre -sens que le sens exact concerté par l’auteur ; les -mots ne sonnent jamais plus haut ou plus bas qu’il -ne l’a voulu, et la pensée qu’il exprime, nous l’avons -entière, sans approximation. — Nous voilà loin des -romanciers qui écrivent au jugé et par tâtonnements ; -leur style, fait d’<i>à peu près</i> et de demi-mesures, -paraît toujours servir d’excuse à une histoire trop -floue, et l’on ne saurait vraiment apprécier des -imaginations dont la forme est à ce point imprécise. — Au -contraire, livrer à la critique sa pensée toute -nue, ou vêtue d’une tunique qui la suit avec exactitude, -est d’une belle audace, — ne pensez-vous pas ? — audace -élégante, à la manière classique, audace -malaisée et qui sent son maître. — Hélas ! Boileau -avait depuis longtemps décrit et fixé, sous la forme -d’un distique rimant en adverbes, cette qualité des -bons auteurs, sans que les mauvais y prissent garde -et songeassent à « mieux concevoir ».</p> - -<hr /> - - -<p>Il est intéressant de suivre Pierre Louÿs dans un -de ses contes. D’une intrigue souvent complexe il -se tire avec une incroyable aisance. Il conte facilement, -comme un bon chanteur doit chanter. Il sait -conter. Ces histoires qui nous divertissent, nous -terrifient ou bien nous charment, on a le sentiment -de les avoir composées soi-même. C’est qu’elles -sont simplement excellentes et qu’une œuvre parfaite -paraît presque toujours de facture facile. Après les -avoir relues vingt fois, on n’arrive pas à croire -qu’il les écrivit autrement qu’en se jouant. Cela est -propre, net, bien délimité, et l’on peut en faire le -tour ainsi qu’on fait le tour d’une statue. Le récit -n’a point de longueurs lassantes, ni de ces raccourcis -trop violents qui, dans le but de donner une -impression de force, n’arrivent qu’à en donner une -d’effort ; il est tel qu’on l’eût entendu se développer -idéalement dans un songe, et l’on n’y relève pas -ces marques ouvrières qui déparent la face des -œuvres que leur auteur conçut difficilement et façonna -dans la peine. — Oh ! qu’une invention de -Pierre Louÿs sent peu le labeur ! — Fille inspirée -d’un heureux instant, elle naquit toute éclose. C’est -d’ailleurs par là, détour malicieux, qu’elle échappe -à la critique, bien qu’elle semblât s’offrir à elle par -la franchise de sa forme. Une œuvre où le travail -ne paraît pas se prête mal aux recherches de l’analyse… -mais aimerions-nous qu’un papillon portât -les stigmates de sa chrysalide ?</p> - -<hr /> - - -<p>Et enfin, M. Pierre Louÿs est un merveilleux -animateur. Je veux dire qu’il fait vivre les acteurs -de ses fictions avec tant d’exactitude et de façon si -persuasive que nous perdons pied et refusons de -croire que des récits d’une telle humanité soient de -brillants mensonges. L’imagination ainsi entendue -n’a pas les caractères que le plus souvent nous -trouvons en elle : le désordre et le manque de tenue, -pour n’en citer que deux. Nous sommes encore -infectés de romantisme, et c’est pour nous une -surprise inédite que de voir un homme, dont le -talent est créateur, écrire en manchettes.</p> - -<p>Conte-t-il une histoire antique, c’est toujours -dépouillée de ses bandelettes et tout animée d’un -jeune sang qu’il nous présente une femme d’autrefois. -Pour l’hiératisme, il a peu de goût, et, s’il veut -donner une impression de majesté, ce ne sera point -par des attitudes figées et difficiles, mais par une -subtile harmonie dans les mouvements.</p> - -<p>Nous fait-il un récit moderne, les acteurs seront, -dès la première page, nos amis, ou, dès la première -page, nous les haïrons. Nous les regardons vivre avec -d’autant plus d’intérêt que nous avons devant les -yeux et dans notre mémoire leur portrait de chair, -frémissant et réel. C’est de même qu’il traite le rêve, -la folie, le cauchemar. Ses fantaisies les plus audacieuses -tiennent à la vie comme ce bel arbre qui -s’agite dans le vent avec fureur et semble se mêler -à l’air, mais n’en est pas moins lié au sol par d’inébranlables -racines.</p> - -<p>Pour atteindre à de tels résultats, quels sont donc -les étranges sujets que choisit Pierre Louÿs ? — Étranges -ils le sont, à coup sûr, et précisément en -ceci qu’ils paraissent souvent être les premiers -venus. Certains d’entre eux eussent aussi bien, à -ne considérer que l’anecdote, servi de chapitres à -un roman feuilleton, ou, sous ces en-têtes : « horrible -vengeance », « crime affreux », d’entrefilets -aux colonnes d’information d’un journal pour concierges… -mais… mais un souffle les anime, ce souffle -singulier que l’on nomme, je crois, l’inspiration.</p> - -<hr /> - - -<p>Raoul de Vallonges possédait une gravure qui -figurait le bain d’une nymphe ; cette gravure était -faite à la pointe sèche. J’en sais une autre, au vernis -mou, qui nous donne l’image d’un satyre poursuivant -une feuille morte dans le vent d’automne. — Naguère, -le <i>Mercure de France</i>, en tête d’un -de ses numéros, publia les notes et la cadence suivant -lesquelles pouvait se chanter un <i lang="de" xml:lang="de">lied</i> d’Henri -Heine, et un journal, voué à l’art décoratif, reproduisit, -quelque temps après, l’esquisse d’une frise -en marbre qui représentait, si ma mémoire est -fidèle, les rois mages rentrant chez eux après adoration -faite. — Les gazettes, que chaque matin -ramène, nous apprirent un jour que des sépultures -gallo-romaines avaient été découvertes dans un -canton désolé de la Champagne. — Enfin, sur une -petite scène, sise à Montmartre, des chansons furent -chantées, un de ces derniers hivers, par une adolescente -pour qui le jury du Conservatoire avait été -avare de lauriers et qui se consolait en prêtant sa -voix à d’aimables mélodies. — Gravures, musique, -bas-relief, fouilles et chansons étaient du même -auteur.</p> - -<p>Hélas ! je crains fort que Pierre Louÿs ne considère -point l’art comme un sacerdoce. Bien plutôt -le verrait-il sous les traits aimables d’une jeune -personne qu’il est savoureux de vêtir diversement -suivant l’heure et la fantaisie, et, quand il écrit un -essai d’histoire ou un poème, entre un conte et une -étude d’esthétique, je pense que ce n’est point du -tout pour faire étalage de son érudition, mais simplement -pour se reposer d’un travail par un autre -et pour montrer avec négligence qu’un vrai artiste -peut avoir diverses façons de s’exprimer.</p> - -<hr /> - - -<p>Je ne sais si, à l’instant où il achevait <i>l’Homme -de pourpre</i>, Pierre Louÿs s’aperçut qu’il avait écrit -un chef-d’œuvre, mais il semble bien que c’en est -un et des plus parfaits. Né de quelques lignes perdues -dans Sénèque, autant dire né de rien, ce conte -indispose. On ne saurait le louer en ses parties et -les décrire ; tout au plus pourrait-on le célébrer et -cela même serait oiseux. Il est des louanges insupportables. — On -est mécontent de ne point arriver -à savoir comment cela est fait, de quelle façon la -phrase est construite, par quel secret le récit se lie -et se délie, pourquoi il nous étreint si puissamment -et avec tant de mystère.</p> - -<p>L’aventure de Parrhasios qui écartela un homme -libre, beau, célèbre en son pays, et peignit avec ce -modèle martyrisé un tableau sublime, cette « tragédie -de mort et de hurlements » est écrite en une -langue limpide comme un ruisseau de cristal. Si -vieille que soit la comparaison, elle reste juste. Le -style de ce conte coule sans digues, sans retenue, -sans détours brusques, et poursuit sa course avec -harmonie. Parfois, dans la cascade où le jette une -pierre, son chant s’amincit, et, parfois, il gronde -quand une côte le change en torrent, mais, toujours, -il est fait d’eau vivante et claire que seul le soleil -colore.</p> - -<p>Pierre Louÿs a le don du style, et c’est à peine si -on peut lui en savoir gré, tant cela semble être une -vertu acquise en naissant. Sans doute, artiste encore -ignorant de lui-même, s’essayait-il déjà à balancer -des phrases au rhythme de son berceau. Il ne -déforme point la langue pour lui faire rendre des -sons inusités. Les aspects de la nature ou de la -passion que sa pensée retient, il les exprime, avec -aise et vérité, par les mots qui leur semblent logiquement -dévolus. Il n’est ni myope, comme un -romancier naturaliste, ni presbyte, comme certains -écrivains panoramiques ; il voit juste et parle de -même. Son équation personnelle est nulle, et jamais -nous n’avons à remettre ses descriptions à un point -qui nous est plus familier. A cause de cette méthode, -la moindre audace, la plus légère acrobatie -de style, prend une singulière importance et, donnant -tout son effet, double la force du langage.</p> - -<p><i>La Femme et le Pantin</i> n’est qu’une longue -nouvelle, <i>l’Homme de pourpre</i> a quelques pages. -Je pense que Pierre Louÿs juge inutile, si l’on veut -laisser son nom à la postérité, d’accumuler des -volumes et de vouloir d’abord être le père d’une -bibliothèque. Construire une colline d’ouvrages -rehausse parfois un auteur quand il peut se tenir -à son sommet… Le plus souvent il est dessous. — Pourquoi -noircir une rame de papier écolier quand -deux feuilles de papier à lettre suffisent ? <i>Volupté</i> -est un bien gros livre, <i>Carmen</i> une bien courte -chose ! Aussi, je gage que plus d’une des encyclopédies -romanesques qui nous sont journellement -offertes serviront à surélever des tabourets de piano -ou à distraire le chiffonnier quand <i>l’Homme de -pourpre</i> restera encore ouvert sur la table.</p> - -<p>Oui, je le vois, il est malaisé de louer comme il -convient ce conte dont l’horreur a la beauté de certains -masques de statues grecques, où l’artiste -ancien avait fixé les traits d’une tranquille Cérès, -que les larmes de la terre, avec la brûlure des -siècles, ont métamorphosée en Méduse.</p> - -<hr /> - - -<p>Quelle étrange impertinence ! A l’époque où tous -les poètes composaient des vers obscurs, Pierre -Louÿs, avec une rare obstination, écrivit des sonnets -d’une révoltante limpidité, et, même lorsqu’il -essaya de s’exprimer en vers libres, si la forme -était quelque peu indécise et falote, le sens n’en -restait pas moins rigoureusement clair. Pierre -Louÿs savait nous dire le réveil des nymphes, les -clairières ensoleillées et la danse sur un tapis bleu. -Il ne profitait pas de ce don poétique pour mettre -sa pensée au cachot. Malgré une certaine préciosité -qui ne tarda pas à disparaître, malgré la recherche -de rimes si opulentes que l’on ne savait plus ce que -ces vocables à beau son signifiaient au juste, malgré -certains essais malheureux… (mais <i>cela se passait -dans des temps très anciens</i>, longtemps avant -<i>Aphrodite</i> !) ces vers avaient déjà de l’aisance, du -souffle et, dans le mince recueil, se trouvent plusieurs -pièces d’une grande beauté. — Cette poésie -sent bon, et rappelez-vous qu’à l’époque où elle fut -écrite, toute ou presque toute la poésie des jeunes -gens sentait l’encre.</p> - -<hr /> - - -<p>Je viens de reprendre <i>les Aventures du Roi -Pausole</i>. — Ah ! je voudrais chanter les mille grâces -et une grâce de ce petit évangile, en me tenant sur -un trapèze, de préférence la tête en bas, ou sur une -corde roide, sans balancier, ou, mieux encore, -habillé en grand prêtre de Cythère, sur la plage -de Nauplie, tandis que la brise agiterait ma belle -barbe blanche. Là, je composerais, en l’honneur -de cet excellent Pausole, un poème monorime qui, -tout entier, développerait ce vers étonnant où le -pur génie de Meilhac et d’Halévy s’atteste :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je suis gai ! Soyons gais ! Il le faut ! Je le veux !</div> -</div> - -<p>Vous le savez, ce pieux ouvrage traite de mille -choses édifiantes, entre autres, d’une mule paisible, -d’un chameau coureur, d’un cheval hongre et d’un -eunuque, d’une gardienne de framboises et d’une -jeune fille violée, d’un page, d’un étang, d’un cerisier, -d’une couronne en aluminium, d’un exemplaire -noyé de <i>Télémaque</i>, de trois cent soixante-six -reines et d’un grand roi qui est, je crois bien, -le protagoniste du drame. — Et comme l’histoire -est simple, lumineuse, touchante ! — Le cas de ce -monarque est émouvant, de ce monarque qui, à -travers mille dangers, parcourt son royaume en -quête de sa fille fugitive et profite du voyage pour -s’instruire !</p> - -<p>Je crains fort que certaines personnes n’aient -point apprécié <i>Pausole</i>. Je crains plus encore que -ces personnes eussent beaucoup déplu à ce bon roi ! -A vrai dire <i>les Aventures…</i> seront toujours le -bréviaire des gens paresseux qui prisent les émotions -douces et le loisir ; elles seront toujours -chères aux rêveurs, à tous ceux qui sont fous de -belles formes, de fleurs et de parfums, mais elles -ont sans doute blessé les innombrables commentateurs -de la Bible revue par Osterwald, les partisans -du cilice-pour-autrui et de la discipline-appliquée-au-prochain. -Car ce livre est mieux qu’un -manuel d’ascétisme, il figure une séduction nouvelle. -Il est un charmant plaidoyer pour la liberté -de danser en rond, pour la licence de goûter aux -bonnes choses qui font le plaisir de la vie, enfin, -une savoureuse protestation contre la charge des -règles inutiles et des catalogues superflus. Le rire -n’y est point une grimace amère, ni l’ironie un prêche -déguisé et l’on aura bien lu ce feuillet inédit -de l’almanach de Gotha « si l’on a su de page en -page ne jamais prendre exactement la Fantaisie -pour le Rêve, ni Tryphème pour Utopie, ni le roi -Pausole pour l’Être parfait ».</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c6">FUNÉRAILLES</h2> - - -<p>Le 5 octobre 1902 est une date qu’il est bon de -rappeler. On vit, en effet, ce jour-là, l’humanité -sous sa plus laide figure. Elle n’est déjà pas d’un -aspect si agréable qu’elle ait beaucoup à se forcer -pour avoir l’air repoussant, mais, ce 5 octobre 1902, -le Français, né malin, comme chacun sait, porta -toute sa malice à s’avilir. En résumé, ce fut un -spectacle à faire rougir un traître, mais qui porte -avec lui son enseignement et rentre dans la catégorie -des souvenirs utiles.</p> - -<p>Le 5 octobre 1902, on enterra l’auteur d’une -lettre politique. — Cet homme avait écrit une -façon d’épopée contemporaine, il avait créé des -êtres qui, s’ils ne jetaient pas devant eux l’ombre -énorme de Balzac ou de Tolstoï, n’en vivaient pas -moins d’une vie puissante ; — il avait peint des -tableaux qui peuvent choquer un amateur de style, -mais qu’on n’oublie jamais, une fois qu’on a été -ébloui par leurs fortes couleurs ; — il avait fait -gronder une émeute, hurler des femmes en couches, -grincer des machines, couler du sang, courir des -eaux, bourgeonner des arbres, fleurir monstrueusement -un jardin ; — il nous avait gorgés d’épouvante, -étourdis de clameurs, assommés de coups ; — il -nous avait dit la naissance de l’homme, les tares -de l’homme, les maladies de l’homme, la mort de -l’homme ; — dans l’homme, il nous avait montré -la bête, une bête qui mange, qui boit, qui aime, -qui tue, une bête en révolte, une bête triomphante, -une bête glorifiée, et, si ce n’était là tout l’homme, -c’en était du moins la plus grande part ; — dans -son domaine, peuplé par lui d’une humanité à la -fois restreinte et démesurée, il s’était promené à -grands pas ; — il avait fait surgir de terre, par un -sortilège puissant et maladroit, des êtres couverts -de poussière, de glaise, de fumier, de plâtre, -d’huile, d’immondices, et, de sa lourde main d’ouvrier, -il avait modelé ces statues qui, durant qu’il -façonnait leurs membres, prenaient racine dans le -sol et suaient splendidement au soleil ; — et -c’étaient des chairs crevant de santé, tachées de -lèpre, des bouches tordues par la joie, grimaçantes -à force d’angoisse, closes dans la mort, c’était, parfois, -un sourire délicieux, un ruisseau, une brise ; -c’était surtout un fumier fertile, nauséabond et -fleuri, — mais c’est l’auteur d’une lettre politique -que l’on enterra le 5 octobre 1902.</p> - -<p>Avions-nous donc tout à fait perdu le respect de -nos morts, de nos grands morts ? Avions-nous aussi -perdu le sens commun ? — Je sais que Zola fut -souvent un mauvais écrivain, mais de <i>la Fortune des -Rougon</i> au <i>Docteur Pascal</i>, il y a plus et mieux -que du style, et, si ces vingt volumes sont parfois -d’une lecture peu satisfaisante et malaisée, le souvenir -qu’on en garde est, le plus souvent, d’une -beauté obsédante ; — je sais que Zola nous a -dépeint la vie en traits d’une telle amertume que -nous nous détournons de ce spectacle avec un -hoquet, mais, de <i>la Fortune des Rougon</i> au <i>Docteur -Pascal</i>, il y a autre chose que de la laideur, -du rut et de la scatologie, — mon Dieu oui ! — et -je sais bien aussi que Voltaire a défendu Calas -et Sirven, mais je crois vraiment qu’il reste grand -surtout à cause de son œuvre gigantesque et de -quelques petits livres parfaits.</p> - -<p>Je me demande lesquels ont été, le 5 octobre -1902, les plus dégoûtants à considérer, de ceux qui -ont déversé leur bile sur la tombe de Zola, ou de -ceux qui ont cru devoir y vomir leur admiration.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c7">LES MALHEURS DE BAUDELAIRE</h2> - - -<p>De temps en temps on s’occupe de Baudelaire, -pour orner sa tombe, pour le rééditer à l’usage de -quelques bibliophiles, pour déraisonner encore un -peu en son honneur afin de ne pas en perdre l’habitude. -Les jours où l’on veut célébrer Baudelaire, -où l’on se réunit dans ce but, louable certes, il n’y -a jamais foule, il n’y a jamais cohue, — c’est à -peine un rassemblement. Ceux qui aiment Baudelaire -d’un cœur fervent et passionné ont préféré -songer à lui au coin du feu, ou, mieux encore, -s’entretenir l’esprit de spleen à son sujet dans un -coin sinistre de la banlieue, sous le ciel de soie -grise.</p> - -<p>Aujourd’hui, jour des Morts, il est doux d’évoquer -la grande ombre d’un poète qui fut malchanceux -tant qu’il vécut sa vie de mortel, et, par un -singulier guignon, reste malchanceux dans l’immortalité. -Pourtant, depuis quelques années, on -s’est évertué à retoucher l’odieuse, la difforme -caricature que l’on avait faite de cet honnête -homme ; ce fut l’œuvre d’honnêtes gens. Ils ont un -peu rétabli la belle figure de Baudelaire, effacé les -traits grotesques de la charge, rendu à l’homme son -sourire, et lavé la haute statue des crachats que -tous les imbéciles lui avaient jetés en hommage.</p> - -<p>Flaubert faisait, des sottises imprimées, un recueil -que le flux littéraire grossissait chaque jour. — On -composerait un volume d’une insigne laideur -avec les propos tenus sur Baudelaire. D’ailleurs, -il eût peut-être trouvé plaisir à le lire, lui -qui avait si bien compris sous quelle pluie d’imbécillités -on tâcherait de noyer ses <i>Fleurs</i>.</p> - -<p>En octobre 1864, il écrivait à M. Ancelle :</p> - -<p>« <i>Ce maudit livre est donc bien obscur ! bien -inintelligible ! Je porterai longtemps la peine -d’avoir osé peindre le mal avec quelque talent.</i> »</p> - -<p>Et, plus tard, en janvier 1866 :</p> - -<p>« <i>Les Fleurs du Mal ! on commencera peut-être -à les comprendre dans quelques années.</i> »</p> - -<p>Cet espoir dont, malgré tout, il se leurrait un -peu, fut déçu, après tous ceux avec lesquels il -égayait sa tragique vie. Baudelaire, vivant, ne -manqua pas d’ennemis. Toutes les injures lui -furent offertes, on en inventa même à son usage -personnel ; on fit toutes les insinuations, on tendit -tous les pièges, son talent fut sali, avec son caractère -et sa vie privée. Une gravure du <i>Boulevard</i>, -œuvre d’un certain M. Durandeau, dépeignait le -désordre des <i>Nuits de M. Baudelaire</i>, afin de -donner à rire. Elle avait du moins ce mérite de -n’être que drôle. Elle n’était point vile.</p> - -<p>Pour bien des gens, pour ceux mêmes à qui il -était sympathique, Baudelaire était l’homme qui se -teint les cheveux en vert et s’indigne de ce qu’on -ne le remarque pas, fume de l’opium, conseille aux -charbonniers de s’asphyxier en brûlant leur stock -de marchandises, a pour maîtresse une hottentote, -une naine ou une géante, et fait des poèmes d’une -sensualité nauséabonde et toute embarrassée de -satanisme (terme obscur).</p> - -<p>Ses meilleurs amis le défendaient mal et accréditaient -mille et une histoires ridicules en excusant -le héros qu’on leur supposait. Ce fut ainsi jusqu’au -jour où Baudelaire mourut. Alors les injures cessèrent, -peu à peu, et il n’y a plus aujourd’hui que -certains professeurs éhontés, certains universitaires -indécents qui osent encore émettre, en parlant des -<i>Fleurs du Mal</i>, quelque puissante absurdité ; mais -le supplice du poète n’était pas achevé ; ses admirateurs -reprirent en sous main la tâche que ses -ennemis avaient délaissée par lassitude et parce -qu’il devient à la longue fastidieux d’insulter un -cadavre. On se mit à vanter le poète, et le ton de ces -éloges l’a plus desservi que toutes les injures.</p> - -<p>De ce grand artiste dont le souffle est parfois -court, on a voulu faire un grand poète lyrique ; on -a voulu écheveler cet homme consciencieux et lui -placer entre les mains une lyre démesurée. Hugo, -Lamartine, Musset, furent renvoyés à l’école, — à -l’école de la <i>Charogne</i> ; on prit au hasard dans -l’œuvre cinq ou six pièces, on épilogua sur elles, on -y découvrit le monde et beaucoup d’autres choses -encore, enfin, comble d’ironie ! on parla de la -savante obscurité de ce poète qui n’était obscur -qu’aux heures où il se montrait maladroit.</p> - -<p>Baudelaire eût bien ri de ces éloges ! lui qui -avait la mesure et le sens d’estimer ses vers ce -qu’ils valaient et de garder le sentiment des proportions ! — Je -disais que l’on ferait un recueil -d’une laideur instructive en réunissant les <i>coupures</i> -du poète ; j’oubliais que, sous une autre forme, ce -recueil existe. Cela s’appelle <i>le Tombeau de Baudelaire</i> -et figure une couronne de poèmes et de -proses écrits en son honneur. Ces pièces sont inspirées -par un curieux sentiment : elles tendent toutes -à montrer, avec une clarté qui éblouit, combien -l’œuvre de Baudelaire fut vaine ; je veux dire, -combien, pour célébrer un homme qui porta si loin -le souci de la forme et de la pensée, on peut écrire -sottement et mal versifier… Et les auteurs de cette -couronne de louanges sont ceux-là mêmes qui font -de Baudelaire leur dieu.</p> - -<p>On devrait traiter Baudelaire avec plus de respect. -Au lieu de se servir de lui pour desceller la -statue de Hugo, au lieu de lui décerner ce <i>prix -d’excellence</i> dont il n’aurait su que faire, on devrait -se rendre mieux compte de ce qu’il était : — un -artiste d’intelligence clairvoyante et profonde, — un -homme plein de bon sens, affable, doux, et qui -ne haïssait qu’à bon escient, — un esprit délicat, -enfin, qui eut le don de distinguer d’abord les beaux -traits d’une œuvre avant d’en relever les tares, et -celui de voir plus loin et mieux que ses contemporains, -comme s’il était toujours sous l’influence -de cet opium qui étend et aiguise la faculté de -sentir.</p> - -<p>Il découvrait le talent partout où il se trouvait -et, dans la <i>Revue européenne</i> du 1<sup>er</sup> avril 1861, il -publiait une étude : <i>Richard Wagner et le Tannhæuser -à Paris</i>, qui disait sur Wagner des choses -dont la saveur est évaporée aujourd’hui, mais qui -parurent aux contemporains d’un goût détestable.</p> - -<p>Le 24 mars de la même année, Mérimée, à qui -on ne refusera pas, je pense, un jugement solide, -écrivait, à propos du nouvel opéra :</p> - -<p>« <i>Il me semble que je pourrais composer demain -quelque chose de semblable en m’inspirant de mon -chat marchant sur le clavier du piano.</i> »</p> - -<p>Et Auber, avec un certain esprit bas, s’écriait :</p> - -<p>« <i>Comme ce serait mauvais si c’était de la musique !</i> »</p> - -<p>Il en fut pour tout ainsi. Baudelaire vanta, comme -il convient, Edgar Poe, Guys, Daumier, Bresdin, -Quincey, Desbordes-Valmore, Leconte de Lisle, -Flaubert, Cladel, Rops et bien d’autres artistes -inconnus ou contestés.</p> - -<p>Cet homme de qualité, qui jugeait ses contemporains -avec justice et leur donnait une affection peu -et mal appréciée, reste un ami très doux et très -cher à ceux qui savent l’aimer. Il est difficile de le -bien connaître, mais sa correspondance, qu’il faut -avoir la patience de chercher dans dix livres, vingt -brochures et autant de journaux, nous le rend tout -entier : hautain, bienveillant, de tenue parfaite, un -peu dandy, jusqu’en ses jours de pire détresse, -curieux de tout, n’aimant que le beau, et se défendant -du monde (car il faut bien parfois se garer des -bourgeois) en affectant certaines excentricités de -langage, toujours spirituelles d’ailleurs et du meilleur -aloi, mais dont on lui a fait un crime. C’est -dans cette correspondance et dans celle de ses amis -que nous trouvons Baudelaire, — dans la belle -étude que M. Crépet a écrite sur lui, — dans le -récit que nous avons de son épouvantable mort, -agonie tragique qui le rendit si méconnaissable -que, lorsqu’il se leva de son lit après sa première -crise, il salua son reflet, vu dans un miroir.</p> - -<p>Il y a beaucoup à faire pour rendre un digne -hommage à Baudelaire. Ses lettres sont de celles -que l’on peut réunir sans impiété, ses œuvres sont -de celles qu’il faudrait rééditer. Telles que nous -les avons, elles sont incomplètes, tronquées, disposées -sans méthode, et, surtout, déshonorées par -d’innombrables coquilles.</p> - -<p>Même dans la belle édition que publièrent les Cent -Bibliophiles, on a suivi le texte tripatouillé, peu -correct et, à tout prendre, inconvenant de Michel -Lévy, et, pourtant, cet ouvrage, par son impression -nette et bien espacée, son habile mise en page, son -format commode et, surtout, le choix vraiment judicieux -de l’illustrateur, figure un objet d’art délicieux -et rappelle une fois de plus que M. Érastène -Ramiro, président du concile d’amateurs qui s’est -partagé l’édition, est un homme de goût, ce que, -d’ailleurs, il était interdit d’ignorer depuis qu’il rendit -à Félicien Rops le délicat et patient hommage -d’édifier jusqu’à trois catalogues de son œuvre. — Je -vois bien qu’on a pris soin de corriger les erreurs -trop grossières, les coquilles et les balourdises -relevées par le prince Ourousof, mais l’arrangement -des pièces subsiste, arbitraire et sans excuse ; -et que viennent faire dans <i>les Fleurs du Mal</i> -des poèmes tels que <i>le Calumet de Paix</i> ou les <i>Vers -pour le Portrait de Daumier</i> ? La seule disposition -raisonnable semble être celle de l’édition de -1861, dont il faut toujours suivre le texte, et dans -laquelle on intercalerait à leurs anciennes places -les pièces condamnées.</p> - -<p>D’autre part, un supplément réunirait :</p> - -<p>1<sup>o</sup> <i>Les Nouvelles Fleurs du Mal</i> telles qu’elles -parurent, en 1866, dans <i>le Parnasse contemporain</i> ;</p> - -<p>2<sup>o</sup> <i>Les Épaves</i>, où seraient groupés divers poèmes -qui n’ont rien à voir avec le corps et l’esprit du -livre, et, si l’on y tenait absolument, les broutilles -(<i>Épilogue à la ville de Paris</i>, <i>Poèmes de jeunesse</i>, -<i lang="la" xml:lang="la">Amœnitates belgicæ</i>, etc.).</p> - -<p>Puis on restituerait, en note, à la pièce : <i>A une -Malabaraise</i>, les six vers qui lui font défaut depuis -1846 et que le V<sup>te</sup> de Spoelberch de Lovenjoul cite -dans ses <i>Lundis d’un Chercheur</i> ; enfin, on remplacerait -l’encombrant morceau littéraire de Gautier, -qui, d’ailleurs, manque à l’édition des Bibliophiles, -par la sanglante préface que Baudelaire esquissa -lui-même pour ses <i>Fleurs</i> et que Eugène Crépet -reproduit au début de sa belle étude.</p> - -<p>Mais tout cela n’est point pour les amateurs de -beaux livres, gens qui, à l’ordinaire, se moquent du -rôti si la sauce est cuisinée à leur goût. Il reste donc -à établir des <i>Fleurs du Mal</i> et des <i>Petits Poèmes -en Prose</i>, trop négligés, une édition classique avec -l’indication de l’origine des pièces et le relevé des -variantes. A l’époque où l’œuvre tombera dans le -domaine public, quelque éditeur consciencieux -pourra entreprendre ce travail. — Rêve ! — Pour -l’instant, les Cent Bibliophiles possèdent un texte -passable, qu’ils liront peut-être, et une série d’admirables, -d’inattendues, de somptueuses eaux-fortes.</p> - -<p>La veine d’un artiste est aisément sollicitée par -une illustration des <i>Fleurs du Mal</i> ; un jour, enthousiasmé -par cette cohorte d’images, grisé par -le parfum puissant que cette gerbe d’orchidées -distille, peut-être quelque peintre s’est-il essayé à -interpréter leur charme par son art… L’imprudent !</p> - -<p>Déjà Odilon Redon, après avoir farouchement -mâchuré les marges de <i>la Tentation de Saint-Antoine</i>, -s’était plu à honorer de ses petits dessins -noirs <i>les Fleurs du Mal</i>. Pareillement, vers 1884, -Maurice Barrès aspergeait de loin les couvertures -de sa revue : <i>les Taches d’Encre</i> pour justifier -le titre, mais obtenait des résultats plus précis.</p> - -<p>Carloz Schwabe aussi tenta l’aventure. Il faut -dire qu’il réussit mieux. A l’avis de ceux qui ne -voient dans Baudelaire que mysticisme et sensualité, -l’illustrateur du <i>Rêve</i> devait paraître bien -choisi. L’œuvre est curieuse, mais étrangement -incomplète, d’abord par le petit nombre des gravures, -surtout par leur parti-pris. Carloz Schwabe -ne voulut considérer que le poète de serre chaude -et son interprétation artistique s’en ressent.</p> - -<p>C’est ainsi que Baudelaire se charge de punir qui -s’attaque à ses poèmes, il l’étreint et, de ses bras -redoutés, le brise. Pour parer l’œuvre d’un poète -de belles images, il suffit souvent de laisser chanter -en soi le motif qu’il décrit, et l’eau-forte se révèle -alors du sonnet. — Avec Baudelaire le travail est -plus ardu. Si l’on tente de transposer une de ses -idées, c’est un combat qu’il faut soutenir, une lutte -esprit à esprit, où, le plus souvent, le peintre tombe -exténué, se souvenant des <i>Plaintes d’un Icare</i>. -Pour affronter la tâche, il est besoin de bras -solides, d’une main ferme, d’une âme diligente. Cent -fois, il faut édifier, devant le rêve noté en mots, un -rêve parallèle, noté en lignes et en couleurs, et -trouver en son cœur assez d’audace et d’humilité -pour persévérer lorsqu’il s’écroule ; il faut enfin -voir fleurir de cent façons diverses en son esprit -de peintre les cent diverses fleurs aux cent formes, -aux cent parfums, que Baudelaire fit éclore.</p> - -<p>Aussi, je ne sais, en regardant les cent soixante-cinq -eaux-fortes en couleur qu’Armand Rassenfosse -dessina et grava pour les Bibliophiles, ce -qu’il faut admirer le plus dans ces planches flamboyantes, -sombres ou claires, habiles, simples, -presque érotiques ou presque ingénues, dures, -gracieuses, et toujours sans faiblesses, de leur -beauté ou des heures de méditation intelligente -qu’elles impliquent.</p> - -<p>De telles œuvres font plus pour la mémoire du -poète que la plate imitation des <i>Fleurs du Mal</i> où -certaines petites gens (poètes aussi, à en croire une -confuse rumeur) se délectent, et, si l’on voulait -traiter Baudelaire pieusement, le mieux serait, -semble-t-il, tout en s’occupant de ses œuvres avec -une scrupuleuse ferveur, de ne pas insulter ce -grand homme méconnu et mal admiré, par un -excès de louange, comme on le fit naguère par un -excès d’injustice, et de lui donner sa place immortelle -qui paraît bien être à côté des plus grands poètes, -mais aux pieds des dieux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c8">LA JOURNÉE PRÈS DU FLEUVE</h2> - - - -<p class="sign i">pour Stratonice, reine orientale.</p> - - -<p>Ici, près du bord, le fleuve n’a presque plus de -courant. C’est un coin de lac dont une plume flottante -trahit seule la secrète circulation. Je viens, -dans le réduit que je me suis ménagé parmi les roseaux, -surprendre la vie aquatique et riveraine dans -ses moindres mouvements.</p> - -<p>C’est à l’aube qu’il faut d’abord considérer le -fleuve. Il n’est point encore dévêtu de ce manteau -plombé dont la nuit le couvre. Certaine lueur diffuse -en fait miroiter la soie. De temps en temps, -pour une seconde, un poisson le perce de son nez, -et la déchirure reste ouverte. Un autre poisson -vient goûter l’air, un autre encore. Le beau manteau -de soie grise sera bientôt une guenille.</p> - -<p>Le paysage est en argent. Les roseaux luisent -dans la pénombre, à l’envi des feuilles mouillées. -Les saules de la rive semblent ne montrer que le -brillant de leurs arêtes. L’herbe ondule au passage -des musaraignes qui vont à leurs affaires en -silence, et l’arbre mort, qui tient le milieu de l’île -et préside sur ses cailloux, se drape frileusement -d’un reste de brouillard.</p> - -<p>L’heure est froide. Les confins du ciel sont encore -pâles. Si les oiseaux se réveillent, c’est à petit -bruit. Le fleuve ne fait aucun murmure. Tout au -plus, peut-on entendre, très loin sur la plaine, le -son d’une trompe de berger, et, peut-être, dans le -secret de l’onde, on ne sait où, un accord de harpe -insensible… Mais un gros rat sort de chez lui et -plonge. Cela est le premier événement du jour et, -bientôt après, le soleil se lève.</p> - -<p>Maintenant, il vient du monde sur le chemin de -halage. Des enfants sortent du chaland qui semblait -dormir depuis la veille. On jette des baquets d’eau -pour nettoyer le pont. Je crois même qu’on -chante. Il faut commencer à vivre ; on s’évertue, -et des moineaux mènent grand train de cris dans -un buisson, récriminent, s’injurient, piaillent et -s’échappent de toutes parts.</p> - -<p>Une importante émotion se propage. Chacun la -ressent. Regardez ! Ça se voit à peine, là-bas… -tout là-bas, mais dans quelques minutes les rives -en seront convulsées. Un vapeur remonte le courant. -Il pousse l’eau comme s’il lui voulait du mal, -et, déjà, de longues vagues zèbrent le bord. Le -fleuve lutte, résiste, se gonfle de colère, mais, finalement, -est toujours vaincu.</p> - -<p>On dirait que ses profondeurs mêmes sont troublées. -D’énormes méduses aqueuses paraissent dans -le sillage. Elles se gonflent. Elles sont huileuses. -Elles éclosent comme des fleurs grasses et incolores. -Elles se répandent sur l’onde environnante, puis il -se forme un remous subit où tournent des feuilles, -des brins de paille et des corolles, et le bateau -passe.</p> - -<p>Les femmes, qui viennent laver leur linge, donnent -de la voix quand la vague les mouille, se retirent -précipitamment, puis font signe de la tête et -du bras aux mariniers, et les mariniers répondent -avec ampleur, avec affectation. Le monstre s’éloigne, -mais le fleuve prend quelque temps pour se -remettre. Au sein des herbes, entre les cailloux, -des myriades d’insectes se sont noyés. Ce sera tout -un appareil de funérailles.</p> - -<p>Le soleil monte lentement. Des garçons et des -filles se baignent. Dans l’eau de midi, les torses -bruns s’agitent. On joue à des jeux de tritons. Il -est plaisant de battre le fleuve à pleine paume, de -rire et de mouiller l’air. Il est plaisant de se moquer -des filles qui se trempent avec prudence et -ne s’aventurent pas, mais, surtout, qu’il est donc -savoureux de se laisser cuire par le soleil et d’écorcher -de ses membres le fleuve dont la belle peau -fraîche reluit et resplendit, toute nue !</p> - -<p>Un autre bateau vient de passer, suivi de plusieurs -autres. On se lasse d’échanger des messages. -Même les enfants ne s’émerveillent plus. Chacun -vit pour soi. Les routes, les chemins de halage, -sont pleins de monde. On sent courir de la richesse -et l’eau secoue des écus d’or au fil de chaque -sillage. Une périssoire traverse le fleuve, vive -comme un martin-pêcheur, vernie et nette comme -un objet de luxe.</p> - -<p>Maintenant, avec mollesse, le fleuve se repose. -Il nous rend l’image d’une belle femme accablée, -immobile et qui, sans dire mot, écouterait le concert -des moustiques errants. Il s’en forme des -colonies qui bourdonnent et chantent tout contre -l’eau. Souvent un oiseau les traverse, happe ce qui -lui vient au bec, mais, diminuées, elles n’en continuent -pas moins leurs bourdonnements et leurs -chants pointus.</p> - -<p>L’heure bâille, s’étire et n’en finit pas de passer. -Le jour s’écoute. Soudain, tremblante et grise, une -vapeur paraît à l’horizon. Elle se fonce ; elle s’étend ; -nuée, elle envahit le ciel ; nuage sombre, -elle s’arrondit et se bosselle au zénith… Un instant, -on manque d’air, puis la chose noire crève -en une giboulée.</p> - -<p>L’averse et les coups de vent cinglent le fleuve -entier. L’eau est toute frissonnante et gercée. Le -cri d’un pêcheur sonne comme un cri d’alarme. Des -oiseaux s’épouvantent et tournoient. Des teintes -bistres glissent sur l’eau qui semble avoir pris en -elle la lumière. Une colombe se lève d’un peuplier -voisin, frémit au-dessus des branches et disparaît -avec une plainte longue.</p> - -<p>Bientôt, tout se rassérène. Des rayons clairs font -sourire le nuage. Un merle fastueux s’égosille. Les -escargots de l’herbe, sortis à frottement doux de -leur coquille, se promènent, sans mauvaises pensées, -et, comme pour saluer l’onde paisible et de -nouveau joyeuse, un petit taureau pointe sa tête -entre deux saules.</p> - -<p>J’en vis un jour tout un troupeau qui traversait -un bras du fleuve pour quitter l’île où se trouvait -leur pâturage. O grandes migrations de quadrupèdes -dont nous parlent les naturalistes, qu’avez-vous -donc de si pathétique, et d’où vient que l’on -ne peut vous décrire sans éveiller l’émotion ?</p> - -<p>Le lendemain, il y eut une forte crue et l’île fut -dangereusement inondée. Les maîtres d’école ont -coutume, avec nombre de gens attentifs, ceux-là -pour instruire leurs élèves, curieux de l’anecdote, -ceux-ci pour eux-mêmes, de s’étonner devant ces -traits singuliers de l’instinct. A vrai dire, les taureaux -qui vivent près de mon fleuve en apprendraient -long à qui voudrait les considérer d’un -œil intelligent.</p> - -<p>Celui qui m’occupe secoue ses cornes d’un air de -défi, se retire, paraît encore et fait avec son sabot -des éclaboussures. Maintenant il se penche pour -boire, hésite, renifle ; deux moineaux le regardent -et sautillent près de lui, sans s’effaroucher de si peu. — Allons ! -va-t’en ! n’as-tu pas entendu la trompe -de ton gardien ? Rentre chez toi. Voici le Crépuscule !</p> - -<p>C’est un jeune homme cendré qui se hâte et croit -qu’il n’arrivera jamais à fuir tout à fait la Nuit -qui le poursuit et qui le désire. Il se retourne, craintif ; -il jette un coup d’œil vers celle qui le chasse, et -repart, les mains peureusement pressées contre sa -poitrine. Parfois, du collier de perles mauves qui -pend à son cou, une pierre tombe avec un bruit -triste. Le Crépuscule passe. Souvent, une feuille se -détache d’un arbre et flotte après lui, mais la Nuit -s’en empare et la noie dans l’eau mortelle, tandis -que le Crépuscule se hâte en égrenant son collier -d’améthystes.</p> - -<p>Et voici la Nuit ! Écoutez-la ! Regardez-la ! Elle -bondit jusqu’à nous, soufflant aux quatre coins du -ciel son haleine obscure qui ranime les étoiles. La -Nuit danse dans l’air avec de grands gestes désordonnés. -Nous ne la voyons pas bien encore, mais -nous la savons présente, cette immortelle et sordide -passagère du plein ciel, qui laisse s’éparpiller, insoucieuse -de se montrer nue, les haillons de son -vêtement !</p> - -<p>Elle vient de s’arrêter dans un endroit où restait -une toile d’araignée oubliée par le Crépuscule. Elle -l’essuie d’un coup de son balai. Elle gravit l’escalier -sombre en montrant ses jambes à la terre. Elle -frotte tout le ciel. Elle le veut bien noir et net de -toute cendre, puis, courbant sa bouche en une grimace -qui essaye de sourire, elle secoue sa robe en -lambeaux.</p> - -<p>Brusquement, on se retourne, parce que l’on -pense que, peut-être, quelque chose de fugitif et -d’obscur nous a frôlé la joue. — Frémissons et -passons ! n’y prenons point garde. — C’est la Nuit -qui jette en gambadant les loques de sa robe… et -le fleuve, que les rayons du jour dénudèrent, se -recompose, avec ces haillons, un vêtement pour -dormir.</p> - -<p>La nuit est close, tout à fait, et je me demande, -immobile, les yeux fixés vers les astres dont la -clarté vient à moi contre la surface des eaux, quelles -monstrueuses décompositions, pendant le sommeil -du fleuve, doivent traîner parmi les roseaux et les -vases, au fond de ce lit séculaire, près des rochers -graisseux et des fluides anguilles, sous ce titanique -épanchement d’une onde qui, toujours, va porter -au bleu des mers une image de l’azur du ciel ou le -reflet des étoiles vives.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c9">UNE PRINCESSE DES LETTRES</h2> - - -<p>On a plaisir à parler de livres où l’art tout simple -tient la place de l’artifice, où la grimace le cède à -l’expression, où rien n’est forcé, guindé ni théâtral, -au vilain sens du mot, et dont on ne peut dire -qu’ils sont un spectacle qu’autant que l’on considère -comme tel ce beau buisson qui porte des roses, ou -le passage de cette brise propageant son parfum.</p> - -<p>Par l’aisance du récit que noue une intrigue aisée, -par un style dont la fantaisie est aimable et française, -par la richesse des images, par des caractères -d’un ingénieux dessin où les ombres, finement distribuées, -mettent en valeur le trait sobre et net, — d’autre -part encore, à cause d’un lyrisme jamais -heurté, de leur facture souple, de leur cadence -savante et point monotone, enfin de l’amour qu’on -y sent pour les fleurs, les arbres et les eaux, les -romans de Gérard d’Houville sont des œuvres souverainement -attachantes et ses poèmes de parfaites -séductions.</p> - -<p>On oublierait volontiers, à en citer d’autres, la -première vertu de sa prose, vertu singulière et fort -précieuse, tant elle se rencontre peu : l’intérêt, -comme, de ses poèmes, on omettrait de dire qu’ils -sont poétiques, ce qui, pourtant, suffit à les distinguer.</p> - -<p>Nous en étions venus, depuis quelque temps, et, -sans doute, était-ce par dégoût de la géographie psychologique -et de ses découpures, à priser une façon -de roman où des histoires, disposées suivant le -plan d’un rez-de-chaussée de journal, nous secouaient -les nerfs par une accumulation d’horreurs, -par une surabondance d’amours et de trahisons, -par un excès de pierreries, de marbres et d’ors -(tous teints de sang) qui rappelaient les pires heures -de la lycanthropie romantique. — Lorsque l’auteur -de pareilles productions était Élémir Bourges -et l’œuvre, son <i>Crépuscule des Dieux</i>, rien de plus -agréable, — le souffle épique est un vent si rare -que l’on en suit avec reconnaissance les indications -les moins rationnelles, mais, quand l’auteur n’a -qu’une voix mince, sa férocité, son opulence, ses -inventions de mascarade, et, surtout, cet entêtement -à vouloir souffler dans une trompette démesurée -donnent à rire.</p> - -<p>Si nous écartons le roman épique et aussi le -roman social où un prosateur qui ferait peut-être un -excellent épicier en gros, voire un comptable honnête, -s’obstine à nous faire mourir d’ennui en -nous parlant de grèves et de participation aux bénéfices -quand il est question d’art, si nous ne voulons -point considérer le roman <i>arriviste</i>, fleur nouvelle, -vivace, qui promet de grandir et que son auteur -compose à la façon dont on travaille à une affaire -véreuse, je ne vois guère que deux types de romanciers -sur les tréteaux littéraires : le <i>routinier</i> et -l’<i>éclaireur</i>.</p> - -<p>On ne sait, à vrai dire, lequel négliger davantage -de celui qui brode sa banale arabesque sur une -trame usée et se défend en alléguant qu’on la décora -jadis de plaisants ornements, ou de celui qui, -renfermé dans la cellule humide que lui fait son -cerveau, met en phrases, sous couleur de <i>tentative -littéraire</i> des théories difficiles et d’obscurs épanchements. -Au moins le routinier garde-t-il parfois -le souci de composer un peu, et sait-il agiter ses -pantins d’amusante façon ; l’autre n’a pas même ce -mérite : plié sur la marqueterie de son style, ou -perdu dans une élévation niaise, peu lui chaut que -son livre soit bancal et distors, que l’idée faiblisse -ou s’absente… il a placé un adjectif imprévu, il a -célébré en trente vers malaisés et quelques solécismes, -ce certain arbre nommé « bouleau » dont -il a beaucoup entendu parler. — Cela lui suffit : -mandarin solitaire arrosant ses plantes naines, il -est heureux.</p> - -<p>Ces deux espèces ont d’ailleurs un caractère -commun : ils ignorent l’humanité ; leurs inventions -ne correspondent à rien de vrai ni de vivant. Le -routinier suit son chemin habituel, portant son baluchon -de dénouements brevetés et d’amours à mécanique, -mais ne se demande guère si les hommes -pleurent et rient comme il les fait rire et pleurer ; -peu lui importe ; il n’a jamais regardé que les -variations de leurs costumes, et l’autre, l’écrivain -d’avant-garde « se divertissant moult tristement à -la mode de sa chapelle », mais craignant toujours -d’être rattrapé par le gros des troupes qu’il croit -diriger, parle, dans son petit coin, de la mer, des -forêts, des nuages et de Dieu avec qui il entretient -commerce, parle encore de diverses autres choses, -et, quand il veut un peu vérifier ses dires, regarde -en lui-même. Ainsi s’agitent, gesticulent, s’époumonnent -les saltimbanques de la parade, et de cette -mêlée rien ne surgit qu’un cliquetis de paillons, -un bruit de fausses gifles et des clameurs prostituées.</p> - -<p>Descendons des tréteaux, nous n’y trouverions -pas l’auteur qui nous occupe, et, en relisant les -pages délicieuses que ce poète nous donna, goûtons -une joie fraîche, franche, unie, ou certaine très savoureuse -mélancolie d’automne.</p> - -<hr /> - - -<p>Je viens de lire tous les vers et toute la prose -de Gérard d’Houville, d’une traite. — Voilà. — J’ai -tourné la dernière page, à regret. J’ai bu le philtre -léger. Il n’en demeure plus une goutte. J’ai drainé -la coupe et suis encore étourdi. Oui, je reste sous -le charme, et je l’entends au sens le plus magique -du mot, car c’est en vérité un charme de sortilège -que ces œuvres dégagent. — Je lisais, je lisais, -croyant que cela durerait toujours… et, maintenant, -c’est la fin.</p> - -<p>J’ai respiré des fleurs, suivi de l’œil des papillons, -vu de l’eau qui se striait au fil d’une brise ou -d’un sillage et regardé des êtres souffrir, très peu -à la façon dont on souffre dans les livres, beaucoup -à celle dont à l’ordinaire on souffre dans la vie, -sans austérité, sans idées préconçues et sans -lexiques.</p> - -<p>De temps en temps, une petite idole très parée -de bijoux, mais si féminine sous ces ornements -qu’elle semble à la fois reine, chatte et vision, passe, -sourit, s’enfuit.</p> - -<p>Et puis, écoutez le vent qui pleure au dehors ! -Là, dans le jardin où sont toutes les belles fleurs -exotiques, rouges, bleues, jaunes et qui sentent si -bon… la plainte est si lugubre qu’elle me fait -oublier la joie des couleurs…</p> - -<p>Et, l’autre jour, dans la salle fraîche où vous vous -reposiez, gardée de l’ardeur du jour par les gros -murs blancs, vous souvenez-vous de ce frisson qui -vous parcourut parce que l’on entendait dans le -pré voisin siffler la faulx d’un faucheur. Cela donnait -un son aigu et sinistre que ne parvenait pas à -étouffer le bruit confus des herbes froissées ! Vous -étiez saisie d’un effroi si vif que vous avez appelé -votre enfant et l’avez embrassé avec une sorte de -fureur.</p> - -<p>Oiseaux, fleurs et leurs parfums, bruits de la -nature, cris et soupirs humains, sifflement de la -mort qui passe… ah ! que l’on vous entend, que -l’on vous respire et que l’on vous voit bien dans les -récits de Gérard d’Houville !</p> - -<p>Faut-il dire encore une fois pourquoi ces récits -arrivent à nous émouvoir si vivement ? N’allez -pas chercher bien loin ! C’est que l’on ne sent en -eux ni une manière, ni des manières. — Combien -il faut estimer le talent d’un auteur qui se résigne à -nouer une intrigue simple ! à ne pas ergoter sur -un cas de psychologie vieux comme l’arbre de -science et le serpent, mais que l’on croit renouveler -en le surchargeant d’épisodes ! Qu’il fait bon sentir -que ces phrases furent inventées sans effort, parce -que la ligne était belle, tracée ainsi, et qu’elle n’avait -besoin d’autre ornement que sa propre musique !</p> - -<p>Certes, il n’est pas impossible de tuer la sensation -du <i>déjà vu</i> dans un sujet mille fois traité, et -Gérard d’Houville nous le prouve bien par ses -romans, mais ce n’est pas en tâchant de rendre ce -sujet exceptionnel, en cherchant le cas particulier -et rare que l’on y parvient ; c’est, tout au contraire, -en le généralisant jusqu’à lui donner une portée -philosophique. (Et n’allez pas croire que je vante -le roman philosophique ! Je n’ai pas dit cela ! Dieux -qui me comprenez ! je n’ai pas dit cela !)</p> - -<p>Les romans de Gérard d’Houville ne sont point -compliqués de thèses, de problèmes, de discussions. -Les articles du code ne s’y trouvent pas cités et nul -texte de loi ne vient y embrouiller le récit. Ils sont -clairs, émouvants, tristes parfois, oh ! affreusement -tristes ! Ce sont de beaux exemples de souffrance -où de pauvres gens souffrent par et pour l’amour. -Il est de ces belles histoires très dépouillées et très -nues comme de ces papillons sinistres ou joyeux -suivant qu’ils se posent dans un rayon ou sur une -ombre. D’avance, on ne peut dire ce que deviendra -un sujet simple ; le tout est de le bien traiter, car il -est gros d’un chef-d’œuvre ou d’une sottise. C’est -toujours le bloc de marbre de La Fontaine : dieu ?… -table ?… cuvette ?…</p> - -<p>Tels qu’ils nous sont présentés, avec l’ordonnance -juste et logique de leurs chapitres, et l’absence -de procédé dans leur composition, les romans -de Gérard d’Houville nous ravissent comme un jardin -fleuri dont le dessin serait agréable au regard. — Reste -la forme. C’est là qu’un habile auteur se -retrouve pour tout gâter. Il fera briller l’exacte mosaïque -de ses mots, les verbes seront extraordinaires -et relieront des substantifs rares par eux-mêmes -et par leur placement. Certains vocables se trouveront -là pour ébahir, certains autres pour scandaliser, -et le tout formera une façon de casse-tête -chinois sur lequel il fera bon sommeiller. — Il est -une habileté plus habile : c’est d’écrire avec naturel. -Travail malaisé ! car il fut toujours moins -difficile de chercher longtemps que de trouver sans -peine. — D’ailleurs, on ne peut savoir gré à Gérard -d’Houville de s’exprimer avec la fluidité, l’harmonie -et le bleu d’une source, — le naturel étant un -don qui ne s’acquiert pas. — On l’a, ou, plus souvent, -il fait défaut.</p> - -<p>On oublie que, pour écrire, il faut tout de même -avoir un peu pensé, un peu senti, qu’il faut ne pas -ignorer son métier et savoir que ce métier ne consiste -pas seulement à joindre agréablement les parties -du discours. Vivons d’abord, sans idées préconçues -et sans interpeller la vie, vivons de la vie de -tout le monde, ou, plutôt, de la vie de ceux que l’on -appelait naguère les honnêtes gens ; un jour, quand -l’un de nous sera bien convaincu que le cours des -heures n’est pas communément réglé sur les livres -à trois francs cinquante, qu’il aura ouvert les yeux -au point de voir autre chose que des couvertures -jaunes, qu’il aura un peu travaillé et surtout qu’il -se sera interdit de crier ses rêves par-dessus les -toits, qu’en un mot il aura fait son métier tranquillement -comme un bon ouvrier, — alors, mais alors -seulement, se produira sous ses doigts un miracle -qu’il croyait sans doute avoir asservi : ses personnages -de glaise s’animeront d’un souffle humain, -l’aventure qu’il narrait deviendra une aventure -réelle en place d’une vaine apparence, et le style -qui, dit-on parfois, est un ornement sans valeur, -viendra, pour peu que l’auteur soit doué, donner à -son œuvre cette dernière qualité que tout vrai poète -ambitionne : la durée.</p> - -<p>Le naturel et l’éloquence du style, — c’est particulièrement -dans les descriptions de nature que -nous les voyons paraître. Il y a, dans les romans de -Gérard d’Houville, des paysages avec toutes leurs -teintes, leurs finesses, leurs dégradations, et qui sont -peints, en quelques touches, par dix mots faciles. -Mais, à la place où l’auteur les a mis, par la façon -dont il les a disposés, ces dix mots occupent tout -leur sens, ont toute leur force. Ils évoquent d’une -façon plus pure et plus précise que les lenteurs des -descriptions cataloguées, ils évoquent un peu à la -façon de ces estampes de Hiroshighé où il y a tant -de brise, tant de brume, tant d’eaux courantes et -si peu de détails, ou, mieux, un seul détail, mais -celui-là juste.</p> - -<p>Que voulez-vous de plus ? — Il y aurait toute -une analyse dans la manière classique à faire sur -la façon dont l’auteur nous rend les paysages, nous -parle de fleurs, de soleil et de parfums ; peut-être -surprendrions-nous ainsi le secret de notre émotion.</p> - -<p>Et voilà qui nous mène à toucher la qualité première -des œuvres de Gérard d’Houville, celle qui -se retrouve dans chacun de ses poèmes, dans chacun -de ses romans et leur donne un attrait si rare -et si particulier. — Soit que l’auteur nous parle -d’Ariane à Naxos, nous montre Salomé sur la terrasse -blanche, ou Psyché regardant l’Amour ; soit -que nous suivions la petite nymphe en fuite dans les -bois, ou que nous soit montré le retour d’un amant, -la séparation des amants ou un baiser d’amants ; -soit qu’on nous parle de pleurs humains ou de joie -humaine, toujours une sorte de terreur religieuse -est évoquée qui nous force à frémir, — et ce sentiment-là -rappelle son Hellade.</p> - -<p>Bien plus qu’à des volontés mortelles, les êtres -que l’on voit vivre dans les œuvres de Gérard -d’Houville obéissent à la volonté des choses. Ces -personnes qui sont faites d’air, de brume, de feuillage, -et qui parlent, et dont on comprend les entretiens, -déterminent mieux qu’une prière humaine. -Un parfum, une harmonie de la nature, sont de -meilleures raisons d’agir qu’une menace ou une -exhortation.</p> - -<p>Quand Gérard d’Houville nous décrit une nymphe -ou une femme que dirigent et que blessent les -caprices de ces dieux obscurs dont le corps et l’âme -sont partout répandus, vraiment nous sommes -touchés par des accents religieux. — N’est-ce point -une offrande votive que firent les deux jeunes -femmes de <i>l’Inconstante</i> quand elles tressèrent des -guirlandes en l’honneur d’un beau jour ? n’est-ce -point une émotion de temple qui les surprit lorsqu’elles -s’embrassèrent au seuil d’un jardin parce -que les saponaires et les clématites embaumaient ? — Idées -harmonieuses d’un artiste qui sait regarder -les fleurs, le ciel, le clair de lune, et entendre -leur mystérieux langage.</p> - -<p>Ce sentiment panthéiste, cette forte observation -de la nature, ce sens poétique, se rencontrent à -chaque page, — quoi d’étonnant à ce que ces poèmes -au souffle large, où les vers ne se détachent pas -comme des perles, même précieuses, mais forment, -en belles strophes lyriques, un collier parfait, quoi -d’étonnant à ce que ces histoires si fortement émouvantes, -écrites avec plaisir, d’un trait, et qui ne -sentent ni le labeur ni l’ennui, quoi d’étonnant à -ce que de telles œuvres propagent ce ravissement -un peu solennel, et pourtant si suave, qu’éveillent -de fraîches roses rouges, écloses au matin ?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c10">PARTICULARITÉS</h2> - - - -<p class="sign i">à madame Alec Ralli.</p> - - -<p>J’étais arrivé depuis une heure à peine, et, déjà, -nous causions, assis à la limite de l’oasis, dans un -lieu où l’ombre des palmes est rafraîchie par le -chant d’un ruisseau.</p> - -<p>Dès les premiers instants de notre entretien, je -compris que j’avais bien fait de rendre visite à mon -camarade, car, sans parler du plaisir que j’avais -à le revoir après cinq ans de séparation, je l’écoutais -projeter, pour le lendemain et les jours suivants, -mille divertissements dont les grandes lignes -et le détail m’agréaient fort : chasses, courses à -cheval et flâneries nocturnes sur les bords du désert. — C’en -était assez pour ravir le sensualiste que je -suis. — En outre, il semblait heureux que j’eusse -accepté son invitation malgré les ardeurs de ce mois -d’août qui ne laisse pas d’être pénible dans certaines -régions de l’Algérie.</p> - -<p>Aussitôt sa lettre reçue, je m’étais mis à faire mes -malles. On ne se laisse pas prier deux fois, sauf si -l’on est insensé ou cul-de-jatte, pour gagner, lorsqu’on -vous en prie, le pays des enchantements, et, -d’ailleurs, Étienne B… est un esprit délicat qu’il fait -bon fréquenter. Habitué à se servir de ses yeux en -honnête homme, il sait considérer un bel arbre sans -s’extasier aussitôt ; élevé à connaître les instants -où la plus discrète parole est inconvenante, il ne -souffle mot en considérant les étoiles. Dès son plus -jeune âge il avait appris à se servir de ses cinq -sens et à ne pas en abuser. — Devant des boissons -fraîches, en promenade, ou sous le regard d’une -lampe, mon ami Étienne B… est un causeur que -je prise.</p> - -<p>« Tu t’ébahis, me dit-il, parce que je suis venu -m’installer ici, quand, aussi bien, j’eusse pu rester -en France et m’y faire une position acceptable ! »</p> - -<p>Il sourit, admira la belle opale de son verre -d’absinthe que traversait un rayon de soleil et -reprit, sans attendre ma réponse :</p> - -<p>« Je vois que tu ne comprends rien aux délices -de la vie que je mène. Vois-tu ! elles passent de loin -en perfection celles que nous jugions inimitables -quand, tous deux, à Aix-en-Provence, nous entreprenions -bruyamment des études juridiques. Mon -existence d’aujourd’hui, où les cafés, les beuglants -et les petites modistes n’apportent guère leur -appoint, est pourtant la seule qui me convienne -absolument. Mon ami le caïd Ali, que tu verras -demain, quelques touristes de passage, des camarades -qui viennent me voir et ma maîtresse suffisent -à me rattacher au monde, et, avec des livres, des -journaux, un fusil et mon chien, je n’ai vraiment -pas grand’chose à désirer. »</p> - -<p>Comme j’objectais la monotonie de cette vie -privée d’incidents :</p> - -<p>« Tu comprends de moins en moins, dit Étienne. -Quand, d’aventure, je rencontre un inconnu, je -tâche de le connaître mieux, plus exactement qu’on -ne le fait à Paris pour une relation de café ou un -passant, bousculé par mégarde. Considère, vil Européen ! -combien les paroles tombées de la bouche -d’un étranger prennent de valeur et gagnent en -signification quand elles se détachent sur ce fond de -silence et de murmures que nous donne chaque soir -la chute du soleil.</p> - -<p>« Tiens ! le mois passé, un jeune Anglais est venu -séjourner dans le village voisin ; il voulait, en tuant -des outardes, prendre l’air des sables, le ton du -désert. Je m’offris à le piloter. Eh bien ! je crois, en -vérité, que, par nos entretiens et les indications qu’il -me donna, je me suis composé une image plus nette -(je ne dis pas plus juste) du jeune Anglo-Saxon que -par la lecture de dix livres spéciaux et de quarante -quotidiens. Ah ! quel curieux roman un auteur anglais -fera, dans quelques années, en prenant, comme -sujet de son étude, la génération de jeunes gens qui -sortent ces temps-ci d’Oxford et de Cambridge ! Cela -pourrait être, dans un plan tout différent et avec une -autre distribution de lumières et d’ombres, une -intéressante réplique aux <i>Déracinés</i> de Maurice -Barrès.</p> - -<p>« Certains soirs, je prends encore grand plaisir à -compléter, par quelque trait imaginé, la figurine que -j’avais modelée de mon mieux d’après les opinions -de John S… La chasse finie, il parlait volontiers -de ses compatriotes, et souvent avec aigreur, car, -Écossais de naissance et citoyen du monde bien -plutôt que d’une île, John S… avait un tour d’esprit -dont le cosmopolitisme était parfois cynique. — J’ajouterai -qu’il parlait fort bien notre langue, -voire élégamment, et le léger accent qui marquait -son origine, bien loin d’offusquer ou de sembler -ridicule, donnait un certain piquant à ses discours. -Oui, les propos de John S… me divertirent. Nous -les tenions devant une bouteille d’absinthe et des -cigarettes et, si quelqu’un nous interrompait, ce n’était -point le gêneur des villes trop peuplées, mais -un berger, par sa flûte lointaine, le passage d’un -chameau chargé ou le crépuscule qui venait nous -surprendre.</p> - -<p>— Voici que je ne te suis déjà plus, interrompis-je. -Ton ami John S… me semble être un exemple -d’une espèce d’Anglais que je connais un peu et que -l’on ne peut guère choisir comme type. Ceux dont -je parle professent peu de goût pour Londres et -ses brouillards, moins encore pour la campagne -anglaise et ses humidités, et, pourtant, après avoir -parcouru la France de Paris à Blois, de Blois à -Pau, de Pau à Nice, ils trouvent un contentement -secret à rentrer chez eux. Ils affectent de ne vanter -que les architectures des bords de la Loire et les -théâtres parisiens, toujours, sois-en certain, ils -nourrissent le regret de leurs cigarettes blondes et -de leur whisky et ce regret passe en violence toute -émotion artistique. Je gage que John S…, quand il -s’embarquera à Boulogne, secouera la poussière de -ses souliers et que, dès le premier aspect des falaises -de Folkestone, celui qui te paraissait, à Bou-Saada, -un citoyen du monde, se livrera, avec simplicité -et sans nulle vergogne, à des attendrissements -nationalistes, ce dont je le loue d’ailleurs, -car, distinguant une côte française après un long -voyage, nous en ferions tout autant. »</p> - -<p>Étienne alluma sa quinzième cigarette et répliqua -un peu aigrement :</p> - -<p>« Aussi n’ai-je point envie d’étendre à la généralité -de l’espèce les quelques particularités que je -notai chez le spécimen qui m’était offert ; avec cette -méthode, j’arriverais à juger toute l’Angleterre par -l’Armée du Salut ou les effrayantes familles que -promène l’agence Cook, et toute la France par ses -déplorables commis-voyageurs. — Non ! John S… -(il l’avouait lui-même avec ingénuité) était supérieur -à la moyenne de sa génération, mais, d’après -la description qu’il me donna, un jeune homme qui -sort d’une université anglaise me semble présenter -une piteuse figure, car je le vois, avec quelques -vertus, ignorant, de goût flottant et peu critique, -et, pour tout dire, d’esprit maladroit.</p> - -<p>— Tes trois qualificatifs sont défendables, répondis-je, -mais ils demandent pourtant des notes marginales. -Pour l’ignorance, elle n’est que relative : -un jeune Anglais ne sait pas les mêmes choses -qu’un Français de son âge, mais, ce qu’il sait, il le -sait très passablement. A vrai dire, sur les bancs -de l’école, il n’est point poussé par ses maîtres. Il -a une trop belle raison de ne rien faire pour se donner -beaucoup de mal : le sport est un masque excellent -qui convient à la paresse d’un adolescent -vigoureux. C’est au sport que vont presque tous les -honneurs et c’est des seules prouesses athlétiques -que l’on tire vanité, car il n’y a d’émulation que -là. Ce qui est chez nous un passe-temps est presque -un sacerdoce dans les <i lang="en" xml:lang="en">fields</i> anglais. — Cette -ignorance est encore grossie à nos yeux parce que -les choses qui nous préoccupent laissent un jeune -Anglais indifférent ; elles ne l’intéressent pas ; exactement, -il les ignore.</p> - -<p>— Oui, dit Étienne, j’avais déjà pu remarquer -combien devait être fausse, de l’autre côté du détroit, -cette plaisanterie qui dit que le goût de la -métaphysique vient en savourant le café du soir. -Te souviens-tu des heures où nous nous promenions -sous les platanes du cours Mirabeau à Aix ? Nous -discourions, comme de bons petits romantiques, de -questions qui n’avaient avec nos occupations du -jour que des rapports très indirects et tout spirituels. -Souvent, le bon sens nous échappait et notre -conversation, entreprise sur un mode grave, finissait -par un éclat de rire, mais nous n’en méditions -pas moins avec ferveur, et je sens encore le bénéfice -de ces élévations.</p> - -<p>— Certes, ces traits-là, tu ne les trouveras guère -dans les veillées de deux jeunes Anglais ; ils dédaignent -cette gymnastique de l’esprit et pensent que -ce n’est pas là leur affaire. Ils ont des philosophes -pour leur fournir une philosophie, s’il leur prend -fantaisie d’en chercher une, comme, aux Indes, ils -auront un natif pour curer leur pipe. — C’est la -division du travail mise en pratique. — Et tu ne -trouverais pas davantage dans leurs conversations -les vivacités continuelles qui donnaient à nos propos -si plaisante figure. N’entends point que les jeunes -Anglais soient chastes dans leurs discours ; je -dis seulement qu’ils ne savent point les relever -d’un piment érotique dont le goût se discerne sans -emporter la bouche. — Autre ton de l’autre côté -du détroit. Un jeune homme de là-bas veut-il être -gaulois et inconvenant, on est étonné des salauderies -qu’il peut émettre, ordures dont ne voudrait -pas le plus infâme de nos corps de garde. Je sais -que la langue se prête peu aux historiettes, mais -la raison de cette grossièreté est plus profonde : à -une certaine époque, les questions sexuelles, si -absorbantes qu’elles soient, restent pour nous sans -gravité ; ces petits jeux, auxquels nous nous livrons -de grand cœur, sont, en quelque sorte, le complément -de nos études, nous en parlons sans honte, -avec aisance, et nos familles ont la discrétion de -fermer les yeux et de sourire. — C’est le profil -aimable d’une sensualité de bon aloi. — Un Anglais -donne de ce sujet une toute autre interprétation. -Au déduit, se rattachent mille et trois idées apocalyptiques -qui en font un crime, un exemple affreux -dont il serait malséant de parler, et, d’autre part, -ce même plaisir est considéré comme étant de peu -d’importance, plaisir inutile sur lequel la moindre -émotion athlétique a le pas. — C’est le profil tragique -et bas d’une sensualité de mauvais renom. — Deux -façons de sentir inverses, qui peuvent s’opposer, -et dont l’atlas nous donne une explication -suffisante, sinon complète, par la différence des -latitudes ; mais comment veut-on qu’un jeune Anglais -parle élégamment du plaisir, s’il s’en fait une -si laide image ?</p> - -<p>— Tu ne m’accuseras pas de partialité pour notre -race, car sur mes critiques, tu renchéris encore ! Tu -fais un jeune <i>oxonian</i> d’aspect plus offensant que -je ne le rêvais, et tu étends singulièrement son -ignorance. Je la restreignais à ceci, qu’il ignore -communément les plus élémentaires lois de physiologie, -notions simples qui sont en quelque sorte le -terreau de notre pensée. Pour indulgent qu’on soit, -on s’effare un peu à voir un jeune homme bien -bâti et point du tout goitreux ni imbécile, ignorer -profondément ce qui différencie un pin parasol d’un -casoar à casque, comment l’homme le moins compliqué -respire, et de quelle façon élégante le sang -parcourt ses membres !</p> - -<p>— Je t’arrête ! m’écriai-je. Sur ce dernier point, -s’il n’a pas des lumières très précises, il sait du -moins que Harvey en eut plus que lui. Cela rentre -dans le patrimoine national. Mais quelle étrange -façon as-tu de raisonner ! et pourquoi ne donner au -peuple voisin ton approbation que si tu trouves en -lui ta propre image ? Un Anglais est élevé suivant -un système contraire à celui que l’on prône chez -nous. Quoi d’étonnant à ce que les produits d’élevages -différents ne se ressemblent pas ? — Nos -méthodes datent du dix-neuvième siècle ; le jeune -homme formé par elles n’est guère livré qu’à des -influences contemporaines, au lieu que l’adolescent -soumis à la discipline d’Oxford est bien forcé de -sentir obscurément que le système par lequel il est -dirigé n’est que le résultat d’une longue habitude, -la forme dernière d’une tradition qui remonte -au douzième siècle. Les règles ont changé sans -doute, depuis lors, changé au point de n’être plus -reconnaissables, mais cela ne s’est point fait brusquement. -En Angleterre le progrès, dont la marche -est, je pense, aussi rapide qu’ailleurs, se développe -par des amendements successifs, non par des -révolutions. Les coutumes existantes n’ont point -cet aspect codifié dont la figure géométrique plaît -à notre intelligence latine, elles n’offrent rien d’architectural ; -bien plutôt pourrait-on les comparer -à des futaies d’une belle venue, un peu surchargées, -peut-être, et dont l’ordre subtil (qui se rattache -bien plus à la raison qu’à l’art) n’apparaît pas à -première vue. Un jeune Anglais s’accommode fort -bien de la complexité, des demi-mesures et des -lignes sinueuses, comme le citoyen du commun -s’accommode, passé le détroit, d’un régime dont -on ne peut dire au juste s’il est surtout impérialiste -ou surtout démocratique. A cet égard, nous avons -des instincts d’arpenteur géomètre qui ne laissent -pas d’être parfois un peu puérils, et, de même -qu’il nous faut une république à bonnet rouge ou -un empire semé d’abeilles, à la minute où les lys -ont cessé de nous plaire, de même, adolescents, -ne pourrions-nous souffrir un compromis dans -l’éducation que l’on nous donne, et ne pense-t-on -d’ailleurs pas à nous l’imposer.</p> - -<p>« Le Français, qui fut toujours, en art, l’ami des -demi-mesures et du lieu-commun (opinion éprouvée -par le bon sens, et, par conséquent, infiniment complexe) -qui, par ce fait, créa la littérature la plus -universelle qui soit, est, dans les affaires d’éducation -et de politique, un sectaire, partisan farouche -des systèmes rationnels, bien dessinés et dont tous -les angles paraissent.</p> - -<p>« Au lycée, nos maîtres nous bourrent la cervelle -de faits, d’opinions, d’exemples ; ils nous donnent -à considérer des façons de voir, de penser et d’agir ; -ils nous montrent des rapports, sans beaucoup nous -les expliquer, et leur effort se borne à tenir notre -esprit dans un état de réceptivité. Puis vient la -classe de Philosophie, où l’on nous offre des méthodes -à choisir. Inconsciemment (car tu penses -bien que ce travail ne se fait pas en pleine lumière), -suivant la secrète indication que nous donnent notre -nature et les influences familiales, nous en prenons -une, et voilà tout le fatras que l’on prétendit nous -inculquer qui se classe lentement. — Heures graves ! — L’adolescent -fermente ! — Comme pour les raisins -dans la cuve, cette fermentation le trouble parfois -jusqu’au plus profond de son être. C’est l’époque -où sa cervelle imagine les plus folles choses, voire -d’être amoureux d’étoiles diverses et souvent très -basses sur l’horizon, — mais, peu à peu, il se calme, -la méthode choisie s’altère, disparaît, — seul le classement -reste. Il entre dans la vie, ayant reçu des -lueurs de tout, lueurs qui lui donnent du monde -une vue un peu floue, panoramique, et lui permettent -de se spécialiser ensuite en connaissance de -cause. Il a appris pas mal de faits dont il n’a retenu -que les rapports, et, à cette école, il a gagné une -vertu excellente, meilleure mille fois que l’érudition -courte : la vertu d’oublier intelligemment. — Ainsi, -nous formons l’enfant destiné aux universités par -un système qui, idéalement appliqué à des générations -idéales, donnerait une élite intellectuelle. -Avouons-le, c’est la théorie qui nous séduit surtout : -ce jeune homme qui trouve par lui-même sa raison -de vivre, à qui ses maîtres ont fourni seulement les -arbres du bûcher et qui, de sa propre main, allume -le flambeau, ne figure-t-il pas une agréable image ?</p> - -<p>« Cette méthode animatrice qui, chez nous, couronne -l’éducation et nous est simplement proposée, -est, en Angleterre, imposée au collégien dès l’abord, -non pas formellement, mais de manière secrète et -sûre. Il la trouve dans le règlement sévère de ses -premiers jeux ; il la retrouve dans ses premières -leçons. Du latin, du grec, de la géométrie, de -l’histoire exacte (presque des chroniques), la glorification -démesurée des grands hommes de son pays, -suffisent à nourrir son cerveau, mais, dès les premiers -jours, on lui apprend à former son jugement, -à s’enorgueillir de lui-même, de ses muscles, -de sa terre, de sa race… »</p> - -<p>Étienne m’interrompit :</p> - -<p>« A former son jugement ! à former son jugement -d’une certaine façon, devrais-tu dire ! On -pense qu’un garçon qui est d’esprit assez discipliné -pour jouer dans un match de foot-ball (ce qui, je -l’accorde, n’est déjà pas une mince affaire) et assez -méthodique pour composer proprement un cent de -vers latins, pourra, plus tard, tenir, de façon très -honorable, son emploi dans le <i lang="en" xml:lang="en">civil service</i> et l’administration -des colonies lointaines, mais c’est le sens -critique, le bon goût, l’adresse d’esprit que je lui -refusais, non une certaine logique de tradition, -mécanique spirituelle qu’un collège de jésuites enseigne -aussi bien qu’un collège anglais !</p> - -<p>— Eh ! mon ami, tu dérailles ! m’écriai-je. Que -cherche l’Angleterre et comment le cherche-t-elle ? -Veut-elle, comme nous, former une élite intellectuelle ? -Non pas ! Tous ses efforts, efforts patients, -bien dirigés et scrupuleux, tendent à former une -élite de patriciens. — Elle n’essaye pas de créer, -comme on tâche de le faire chez nous, un immense -collège d’électeurs éclairés, mais une aristocratie -de dirigeants. Ce n’est pas un cerveau qu’elle -tend à modeler dans ses universités, mais bien -un caractère. — Le jeune homme est tenu loin -des grands centres, loin par conséquent d’une influence -étrangère (fût-ce celle de sa famille) et, dès -que les portes d’Eton, puis d’Oxford, sont refermées -sur lui, on lui enseigne bien moins à travailler qu’à -vivre. — Si l’enfant anglais devient moins tôt que -le Français un être raisonnable, combien, d’autre -part, il devient plus tôt un homme tout court ! — Essaye -de faire, dans un lycée, un cours de morale -pratique, pas un élève ne t’écoutera, chacun regardera -voler les mouches avec un petit sourire entendu. -Même en classe de Philosophie, l’enseignement -de la Morale est réduit à peu de chose et -disparaît dans une indifférence que le professeur -partage.</p> - -<p>« En Angleterre, tout le programme des études se -résume en un cours de morale pratique et, dans ce -programme, il faut comprendre les jeux. L’enfant -apprend la responsabilité au foot-ball, il apprend -l’émulation sur la rivière, partout il acquiert cette -continuité dans le dessein, cette <i lang="en" xml:lang="en">stubbornness</i> qui -est une sorte de vaillance têtue.</p> - -<p>« C’est là une vertu cardinale, une de ces vertus -vivantes qui ne créent pas des saints, mais font de -grands hommes d’action. — Un grave défaut l’accompagne : -je veux dire le manque de curiosité. -L’éducation donnée au jeune homme anglais tend -à étouffer ses tendances à l’investigation ; elle le -rend conservateur. Par opposition, prenons un -exemple chez nous. La plupart des jeunes gens -qui pratiquent le font par conviction. La crise religieuse -qui surprend l’adolescent français le laisse, -une fois passée, très croyant ou très indifférent ; -un Anglais, tout au contraire, est religieux et pratiquant -par habitude, par décence, parce que ses -parents le sont, parce qu’enfin le culte, compris -d’une certaine façon, est un trait de la grandeur de -l’Angleterre et comme une des figures de la patrie. -Plus tard, il pourra perdre toute foi, toute croyance, -peu importe ! une habitude a été prise. — Un esprit -curieux eût agi autrement. — Il en va de même -en politique. Regarde combien, au temps de l’affaire -Dreyfus, la jeunesse mit de diligence à comprendre -exactement la portée de ses opinions, à -les peser, à les définir ; j’entends la jeunesse qui -prit parti non point à cause des opinions anticléricales -de son entourage, non point parce que le père, -la grand’tante et le confesseur affirmèrent au dîner -la culpabilité de l’ex-capitaine, mais celle qui, gagnée, -par nature, à une doctrine, voulut en outre, -par honnêteté et scrupule, se rendre bien compte -de ce qu’elle sentait.</p> - -<p>« La conduite intellectuelle d’un jeune Anglais eût -été toute autre, on l’a bien vu pendant la guerre du -Transvaal. Les hommes mûrs, si bons patriotes -qu’ils fussent, raisonnaient parfois leur enthousiasme -et le rectifiaient d’une critique saine, d’une -objection ; les jeunes gens s’y laissaient aller. A -leur place, nous n’eussions pu résister au plaisir -de donner à la guerre, le premier émoi passé, un -commentaire et des notes ; eux, ils accueillirent les -défaites par des considérations du genre de celle -que l’on peut lire sur la tranche de nos pièces de -cent sous, et saluèrent les victoires comme de -joyeuses trompettes.</p> - -<p>« Voilà où le manque de curiosité du jeune Anglais -lui rend l’avantage, voilà qui nourrit son magnifique -orgueil et son copieux dédain de tout ce qui -n’est pas lui ; mais, quoi d’étonnant à ce qu’en fait -d’art ce jeune homme, qu’il faut considérer comme -un bel animal, confonde, dans une même admiration -vague et de commande, Beethoven et Stephen -Heller, Miss Austen et notre Balzac ; qu’il ne distingue -pas très bien le beau du joli, la passion de -la sentimentalité, et qu’enfin de compte tout cela -lui soit indifférent ? Qu’importe que ses heures -d’attendrissement soient ridicules, qu’il bâille devant -un tableau de prix, et rêve de sport à l’audition -d’une belle symphonie ! Ses dents sont bien -plantées, voilà le grand point, et il sait mordre.</p> - -<p>— Autant dire, interrompit Étienne, que tout -est parfait au delà du détroit, que le système adopté -par les Anglais est l’unique système pour élever -des enfants parce qu’il est une politique de résultats -et non de théorie, enfin que, dans cette belle -arme de progrès, il n’y a pas une paille.</p> - -<p>— Point du tout. Je pense simplement que cette -méthode convient seule à la race, au climat, aux -habitudes des Iles Britanniques, qu’elle a autant -de défauts qu’une autre, et dont les Anglais se -plaignent amèrement. — Et d’abord, le placement -des Universités loin des grands centres, s’il -a des avantages, a aussi plus d’un inconvénient. Le -Quartier latin de Paris ne sert pas uniquement à -rapprocher, dans un but de commodité, les lieux -de culture, mais rapproche aussi les intelligences, -crée une sorte d’atmosphère intellectuelle enivrante, -bienfaisante aussi. Ce commerce idéal qui naît -entre étudiants est presque méconnu en Angleterre. -Le système d’instruction s’y oppose. Lorsqu’un -enfant apprend par cœur certaines notions très -précises, avec la manière de s’en servir, il ne pense -guère qu’à garder ce trésor pour lui, au lieu que, -chez nous, l’enfant, devant plus ou moins trouver -lui-même sa méthode, a dans l’esprit des notions -non définies, des forces non dirigées, et, parmi ces -richesses, il puise pour discourir, pour converser, -pour discuter. La science, chez l’étudiant français, -devient une valeur d’échange dont il se sert libéralement. -Il cherche à systématiser son intelligence -en s’enquerant des systèmes voisins, en visitant -l’esprit de ses condisciples, en respirant l’air de la -rive gauche, en s’inspirant des leçons de l’heure -passée.</p> - -<p>« Penser par soi-même ! — Beaucoup de maîtres -anglais déplorent de voir leurs élèves en être incapables. -Il y a cinquante ans, cela n’avait que peu -d’inconvénients. Les derniers développements de -l’industrie ont montré le danger. — Ces temps-ci, -on a fait en Angleterre beaucoup d’écoles techniques, -et, dans certaines Universités, des sections -techniques importantes. Elles ont produit des -hommes qui connaissaient fort bien les éléments -de leur science, qui étaient pleins d’érudition, mais -qui, de cette érudition ne savaient pas se servir. -Prenons, comme exemple, les études d’électricité. -C’est dans les ateliers, non dans les écoles que sont -nés les hommes utiles. Les ateliers avaient une -atmosphère d’émulation corporative et scientifique -qui manquait aux écoles, et mieux vaut un ouvrier -habile qu’un ingénieur bon humaniste, mais maladroit.</p> - -<p>« Voilà qui nous mène à une autre question. Chaque -année l’Angleterre a besoin d’un plus grand -nombre d’administrateurs pour ses colonies, puisque -ces colonies se développent. L’industrie, le -commerce, lui enlèvent des hommes tous les jours, -mais l’Inde et les autres terres anglaises n’ont pas -moins besoin d’être administrées. Or cette théorie -chère aux Anglais qui met à la tête du pays une -élite de patriciens commence à faiblir. L’aristocratie -anglaise, je veux dire celle qui dirige le pays, -devient fictive en tant qu’aristocratie lettrée. On est -obligé de prendre les maîtres sur un plan moins -élevé. Bientôt, les directeurs de l’Angleterre ne -seront plus tous ou presque tous des <i>classiques</i>, -car les familles ne peuvent plus payer leur éducation -et l’on ne trouve pas, chez l’Anglo-Saxon, -ce puissant amour de la culture qui fait se saigner -les familles allemandes. — L’Anglais, épris de réalités -visibles, montre moins d’enthousiasme que -l’Allemand pour se dévouer à un idéal lointain. -C’est une des tares de son caractère et dont la raison -est facile à découvrir, puisque, durant toute sa -jeunesse, on lui a montré l’importance des faits en -négligeant d’indiquer celle des réflexions.</p> - -<p>« Ces défauts que je te montre, certains Anglais -les voient fort bien. Ils essayent d’y remédier, non -point par une révolution à la façon française, par -des décrets qui jetteraient le trouble dans tout le -pays et paraîtraient sacrilèges aux hommes épris -de tradition, mais par des efforts insensibles et continus, -donnés sans lassitude et sans nervosité, suivant -la manière habituelle de ce grand peuple.</p> - -<p>— Oui, dit Étienne qui suivait sa première idée, -on ferait un bon roman en prenant, comme sujet -d’étude, quelques spécimens de cette race dangereuse -et antipathique, quelques beaux spécimens de -petits <i lang="en" xml:lang="en">gentlemen</i> bien portants, obtus et crevant -de vanité… Et, maintenant que j’y pense, il me -semble que lorsqu’il me quitta, mon ami John S… -sifflotait le <i lang="en" xml:lang="en">Rule Britannia</i> d’une façon un peu ironique ! »</p> - -<p>Mais je n’écoutais plus mon ami ; je prêtais l’oreille -à des aboiements rauques et singuliers que je -situais assez loin, par delà l’oasis.</p> - -<p>« Qu’est-ce donc ? demandai-je.</p> - -<p>— C’est un chacal, sans doute, quoiqu’il soit bien -tôt encore. Si tu veux, nous pouvons aller lui rendre -visite avec nos fusils.</p> - -<p>— Volontiers ! m’écriai-je. Emmenons-nous -Saïd ? »</p> - -<p>Le sloughi d’Étienne tendait vers moi sa tête -fine. C’est une vaillante bête, vigoureuse, têtue et -dénuée d’esprit.</p> - -<p>« Nous l’emmenons, dit Étienne, mais ne le caresse -pas trop : il a des puces. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c11">LE KIOSQUE VERT PRÈS DE L’ÉTANG</h2> - - -<p>Disposer sa bibliothèque suivant un plan préconçu -est une tâche délicieuse, mais imaginer ce -plan est plus agréable encore. D’ailleurs, je n’en -approuve qu’un seul. Tous les autres, pour logiques -et harmonieux qu’ils semblent, à première vue, -finissent par devenir incommodants et m’irritent à -la longue. — Ainsi, pourquoi mettre les livres -d’histoire sur le même rayon, et ne point séparer -les romans ? Quels avantages procure donc ce classement -par espèces ? — Thiers voisine mal avec -Michelet ; quelle insupportable obligation pour Gautier -que d’avoir à toute heure, avec Laforgue, une -reliure mitoyenne ! et, croyez-moi, il est presque -malhonnête de laisser fréquenter à Chateaubriand -les nouvelles de Mérimée. Joindre <i>Atala</i> et <i>Carmen</i> !… -n’en sentez-vous point l’indécence ?</p> - -<p>Je goûte encore moins un système qui mettrait -à ma portée les livres dont je me sers le plus souvent. -C’est me forcer à tolérer une compagnie qui -peut être agréable, mais me devient odieuse à l’instant -où je m’aperçois qu’elle est imposée. — Il -me déplaît d’avoir ainsi à prendre en horreur, parce -qu’il se trouve trop à portée de ma main, un -ouvrage que je lis fréquemment, et, s’il me vient -tout à coup l’envie de feuilleter le <i>Tyr et Sidon</i> -de Jean de Schelandre ou le <i>Mémoire sur Vénus</i> -de M. Larcher, ou encore de considérer les <i>Images -de plate peinture des deux Philostrates, sophistes -grecs</i>, avec les épigrammes du sieur d’Embry -qui les complètent, pourquoi m’obliger à les querir -en des réduits lointains, sous l’odieux prétexte que -je ne fais pas de ces volumes ma lecture quotidienne ?</p> - -<p>Je pense que l’on doit classer sa bibliothèque -suivant la seule émotion que les livres dégagent, -suivant la qualité de fièvre, d’intérêt, de joie ou -d’ennui qu’ils nous donnent. — Il y aurait par -exemple le rayon de <i>la Douceur du foyer</i>, celui du -<i>Regard intérieur</i>, celui des <i>Agréments et inconvénients -d’une maîtresse</i>, celui des <i>Beautés naturelles</i> ; -enfin, dans un réduit secret, on réunirait, non -loin d’une lampe et d’un grand fauteuil de cuir, certains -livres, sous l’étiquette : <i>Parfums exotiques et -autres (Livres de voyage)</i>.</p> - -<p>C’est la seule collection que j’aie tâché de me former. -Sur ce rayon, je trouve <i>la Prière sur l’Acropole</i>, -oraison qui convient aux beaux départs, <i>les -Moralités légendaires</i>, <i>le Centaure</i> de Maurice de -Guérin, <i>Fumée d’opium</i> de Claude Farrère, la <i>Léda</i> -de Pierre Louÿs, quelques vers et quelques proses -de Rimbaud, recopiés dans un cahier, <i>la Mort de -Venise</i> de Maurice Barrès et ses <i>Aventures d’Astiné -Aravian</i>, les <i>Petits Poèmes</i> de Baudelaire, arrachés, -au mépris de toute bibliophilie, à l’exemplaire -courant et reliés avec ce titre que j’aime et dont le -poète nommait parfois son ouvrage : <i>le Spleen de -Paris</i> ; la prodigieuse <i>Histoire des boucaniers d’Amérique</i> -d’Œxmelin, enfin la <i>Connaissance de -l’Est</i> de Paul Claudel, dont les poèmes chinois me -charment en tous points, dont la couleur de couverture -tient le milieu entre celle d’une sauce végétale -et celle d’une eau stagnante, qui n’est point -paginé, n’a pas de table des matières, où l’on se -perd comme dans un labyrinthe d’idoles et de qui -le titre même, si paradoxal et si exact, m’est cher, -car, en lisant ces mots : <i>Connaissance de l’Est</i>, ne -dirait-on pas d’un traité de stratégie ou d’un pamphlet -sur le démantèlement des forteresses ? au lieu -qu’il s’agit de pluies, de navigations nocturnes, d’un -temple de la conscience, de vérandas, de banyans, -de maisons haut perchées, d’une araignée noire -suspendue par le derrière, de sources, de flots et -d’une arche d’or dans la forêt !</p> - -<p>Ce sont là mes vrais livres de voyage. Ils me -transportent en tel lieu de la terre et du rêve qu’il -me plaît de choisir, aux heures de mélancolie où -l’on voudrait être en tout lieu de la terre, sauf en -celui dans lequel on se trouve.</p> - -<p>Aujourd’hui, j’ai pris le dernier venu de ces livres. -Il a pauvre aspect, mais, croyez-moi, il est très -précieux <i>et garde sa splendeur comme un trésor -secret</i>. Je l’ai formé avec des poèmes repris dans -ces revues que pour la plupart une même saison vit -naître et mourir. — Pages qui débordent les unes -sur les autres, papiers divers, caractères contrastés… -tout cela est cartonné, tant bien que mal, avec -ce titre : <i>Cinquante poèmes</i>. L’auteur : Paul Valéry. -Je crois posséder au complet son œuvre poétique.</p> - -<p>Sa plus fine particularité est qu’on ne peut en lire -dix vers sans être aussitôt transporté en d’étranges -contrées. Je ne sais si ces vers sont toujours excellents ; -je crois même que, parfois, ils portent un -peu la marque des années de symbolisme où ils -furent écrits, mais à coup sûr leur auteur est un -ingénieux magicien, tantôt</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il évoque, en un bois thessalien, Orphée</div> -<div class="verse">Sous les myrtes, et le soir antique descend.</div> -<div class="verse">Le bois sacré s’emplit lentement de lumière</div> -<div class="verse">Et le dieu tient la lyre entre ses doigts d’argent.</div> -</div> - -<p>Tantôt :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Celles qui sont des fleurs légères sont venues,</div> -<div class="verse">Figurines d’or, et beautés toutes menues</div> -<div class="verse">Où s’irise une faible lune… Et les voici,</div> -<div class="verse">Mélodieuses, fuir dans le bois éclairci.</div> -</div> - -<p>Ou bien enfin :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La Princesse, dans un palais de roses pures,</div> -<div class="verse">Sous les murmures et les feuilles, toujours dort.</div> -<div class="verse">Elle dit en rêvant des paroles obscures</div> -<div class="verse">Et les oiseaux perdus mordent ses bagues d’or.</div> -</div> - -<p>Mais le lieu vers lequel les poèmes de Paul -Valéry me conduisent le plus souvent est un bois, -très retranché du monde où dort un étang. Près du -bord, des femmes sont assises, très parées ou très -nues. <i>Celle qu’une eau légère encore diamante</i> vient -de se coucher sur l’herbe : <i>des larmes de soleil ruissellent -sur ses flancs</i>. D’autres, qui se baignent, -jouent avec des nénufars. Je vois une barque passer -sur l’eau égale ; des femmes, encore, s’y trouvent -qui, rêveusement suivent</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i7">les magiques ronds</div> -<div class="verse">Que font les perles qui tombent des avirons</div> -<div class="verse">Et ce pétale fin qui tournoie et qui file.</div> -</div> - -<p>Cependant la nuit descend, <i>la nuit lactée et douce -et le pâle silence</i>.</p> - -<p>Près de cet étang, à demi réel, à demi enchanté, -s’élève un petit kiosque vert (je ne sais pourquoi, -mais je le vois toujours vert), un peu japonais, un -peu chinois, entouré de fleurs, kiosque baroque, -un peu prétentieux, un peu simple, tout chargé de -clochettes, kiosque au toit de branchages à travers -lesquels la brise chante… <i>et quelle voix vaudrait -ce vent musicien</i> ! kiosque d’un accès difficile, à -l’intérieur duquel doivent fleurir des fleurs très -rares, dans de très rares porcelaines, kiosque vert -qui me paraît être une figure tout à fait juste de -l’œuvre poétique de Paul Valéry.</p> - -<p>Entendez bien qu’il ne s’agit pas ici d’art lyrique. -Ce sont, si vous le voulez, des jeux diaprés (et -l’eau est toute chatoyante), des coups d’ailes… des -coups d’ailes dans une volière (mais les plumages -sont si précieux ! et la volière est toute en or !) Il -s’agit de complications ravissantes, analogues à -celles que l’on voit en rêve, d’images vives et bizarres -qui se replient sur elles-mêmes, ou se divisent ; — il -s’agit d’une folie ornée et précise, d’arbustes -nains qui rappellent les cèdres de la forêt, et -font sourire, de sons de flûte qui étonnent, n’ayant -rien de pastoral en leur étrange harmonie, de fleurs-insectes -et d’insectes-fleurs, d’un labyrinthe musical -et parfumé. — Jeux d’eau, disais-je, et coups -d’ailes en volière… Ne cherchez ni grand fleuve, -ni grand essor, — non ! tout se passe au sein du -petit kiosque, si délicieusement vert, et dans ses -alentours humides <i>où de pudiques lys grandissent -en silence</i>.</p> - -<p>Art volontairement restreint ; art délicat. On -dirait d’un panneau d’Orient où la disposition des -couleurs et des laques sentirait son heure. Mais les -couleurs sont vives, mais les laques sont pures, et -leur ensemble, certains jours, est vivement évocateur… -Rêves qui transportez ailleurs ! qui donc -vous crée ? les chanteurs à la grande voix de cygne -ou les musiciens compliqués ?…</p> - -<p>Et, puisque je fais des comparaisons, voici une -image que je vous propose : c’est l’image d’une -esquisse au pastel que je vis chez Armand Rassenfosse, -le peintre graveur de Liège.</p> - -<p>Sur une haute terrasse de marbre, close par des -rinceaux de lierre sombre et de vignes sanglantes, -une femme, drapée de blanc, debout contre la nuit, -chante, les mains pleines de fleurs. Elle chante -et son âme mélodieuse s’exhale par le sourire des -lèvres entr’ouvertes. — Assis presque à ses pieds, -sur la dernière marche qui conduit à la terrasse, -accoté contre un vase où deux satyres se poursuivent -dans le bronze, un fou joue d’une flûte dont, -semble-t-il, il <i>tire un futile vent d’ombre et de -rêverie</i>. Il est plié sur son instrument et l’on dirait -qu’en le pressant à sa bouche il lui confie des -secrets. Il est vieux, sa figure, toute en rides, se -plisse et ses yeux brillent d’un air ambigu. Son -costume est bariolé, orné, brodé, historié, fait de -pièces éclatantes et chargé d’ornements. A la -pointe de son chapeau s’ouvre, au milieu de trois -clochettes, une rouge tulipe. Il écrase sa marotte -sous son soulier de soie. — Rien ne lie les deux musiciens. — La -femme est perdue dans son chant, -le fou dans les méandres de sa musique, mais le -peintre nous a donné, avec ses personnages, l’inspiration -qui les ravit tous deux ; au delà de cette -clôture sombre et sanglante que font les vignes et -le lierre, au delà du marbre de la terrasse, un -paysage s’étend, et c’est d’abord ce grand arbre -tout proche qui occupe la moitié du ciel. Dans le -dédale des branches, dans le lacis compliqué des -rameaux, dans le monde des feuilles, la lune se -joue et fait un éden de verdure, une ruche de -joyeux rayons ; sur la terrasse elle dessine des -boucliers d’argent et sur le chapeau du fou fait -briller les clochettes. Plus loin, c’est la plaine voilée -d’une poussière de nuit ; le dessin des choses -s’y perd, on ne voit plus, sous les étoiles, qu’un -cortège indécis de teintes fumeuses, que marque -parfois le détail d’une colline, d’un bois ou d’un -village. Partout c’est la paisible et bienfaisante -nuit.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Et dans l’immensité bleuissante et profonde</div> -<div class="verse">Les astres recueillis baissent leurs chastes yeux.</div> -</div> - -<p>Ce pastel inachevé me séduisit, non pas seulement -par ses beautés de dessin et de couleur, mais par -l’exemple qu’il donne de deux façons de chanter…</p> - -<p>Et je sais bien que l’une d’elles est plus sûre, -plus éternelle, en quelque sorte, mais l’autre, -croyez-moi, console mieux d’être mis sous clef par -le spleen, car il vous fait évader vers ces régions -étranges où près du kiosque vert, séduisant et baroque, -l’étang sommeille, chargé de fleurs, tandis -que, dans un ciel d’estampe japonaise, se lève cette -amie des chercheurs de pierre philosophale, <i>la -lune, agréable aux insensés</i>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c12">ÉLÉVATION</h2> - - -<p><i>Où il y a beaucoup de bien</i>, dit l’Ecclésiaste, <i>il -y a aussi beaucoup de personnes pour le manger</i>. -Trois amis et ma maîtresse sont venus partager -le festin de mélancolie que j’avais préparé pour -moi seul. Ces commensaux fâcheux se repaissent -de mon rêve sans en apprécier la chère amertume, -et ils parlent obstinément, et discutent, et font des -gestes, ce qui est une façon particulière et personnelle -d’être ému par un souvenir. Moi, je sanglote -en silence et je regarde d’un air mauvais ces convives -qui n’aiment point la méditation.</p> - -<p>Ainsi, l’homme tâche à dégoûter l’homme de sa -pensée par des gloses impudiques, et, pourtant, -l’esprit du contemplateur retourne volontiers vers -le spectacle de la détresse et c’est raisonnablement -qu’il se plaît à l’écho des larmes du monde. <i>Il vaut -mieux aller à une maison de deuil qu’à une maison -de festin, car, dans celle-là, on est averti de la -fin de tous les hommes, et celui qui est vivant pense -à ce qui lui doit arriver un jour.</i></p> - -<p>Méditer sur ces grands efforts que fait la nature -pour se jouer de nous est un passe-temps de -prix ; s’étonner que les volcans prononcent des -discours de feu, que les nuages grondent et s’embrasent, -que la mer se dresse en muraille et qu’il -pleuve parfois de la cendre d’ossements, vaut mieux -que parler de l’âme immortelle, car les débats -métaphysiques mènent à la discorde, tandis que -l’ébahissement devant les spectacles élémentaires -mène à l’humilité ; et, tout aussi bien, est-il oiseux -de spéculer sur les causes et d’édifier des théories, -en effet, <i>celui qui considère les nuées ne moissonnera -jamais</i>.</p> - -<p>Je veux être laissé avec le pain et le vin de ma -tristesse pour fortifier mon corps et griser mon -esprit ; c’est pourquoi je soupire de contentement -quand mes trois amis me quittent enfin, pour aller -répandre leurs paroles ailleurs, et que ma maîtresse -s’endort lourdement sur l’ottomane comme une -bête lasse. — Sa figure est ensevelie dans la soie -d’un coussin, la lampe, indécise et verte, habille sa -chair d’une teinte sinistre, et, tout entière, ma -maîtresse ressemble vraiment à un jeune cadavre. — En -faut-il davantage pour que mon esprit -aille, dans le passé, chercher des similitudes ?</p> - -<p>Cette foule prosternée, tandis que passe l’heure -mortelle, ces gens qui hâtent, accumulent et embrouillent -leurs signes de croix, au pied d’une montagne -dont la gueule bave, sont, à l’avis de chacun, -parfaitement émouvants et le signe qu’ils font ennoblit -même la qualité de l’émotion qui les tient -agenouillés et que nous savons être une peur assez -basse.</p> - -<p>Sans le vouloir explicitement, un homme épouvanté -donne belle allure à ses gestes. Nous retrouvons -une âme de l’an mil chaque fois qu’un écho -de l’an mil se fait entendre, et les imprécations des -volcans propagent une terreur que les siècles n’affaiblissent -pas. — Dessiner les voies souterraines -du feu, apprécier sa puissance, compter les pulsations -des montagnes creuses courbe le front des -savants ; une étincelle jaillie courbe le front d’un -peuple entier, car les spéculations et les prédictions -ne valent que le poids léger de la vanité qu’elles -inspirent à leur auteur, et, d’ailleurs, <i>tout se fait -par rencontre et à l’aventure</i>.</p> - -<p>J’aime ce passage d’un vieux livre où Jean de -Marcouville, gentilhomme percheron, nous raconte -avec simplicité et ce ton naïf et crédule qui seyait -alors aux descriptions merveilleuses, l’éruption du -mont Etna, et, plus loin, comment l’empereur Caligula -s’enfuit devant « la grande impétuosité de feu -que vomissait cette montagne », exemple que Pline -eût bien fait de suivre au lieu d’examiner, orgueilleux -et imprudent, l’ardeur tumultueuse du Vésuve. -Pour un lecteur moderne, le tour naïf de cet obscur -essayiste force à sourire, et de telles grimaces ne -laissent pas d’être inconvenantes. L’usage en est -cependant assez répandu et ces gens sont en grand -nombre qui ne craignent pas de commenter sans -révérence le deuil le plus sublime et le plus désolant. -Il est triste qu’il faille à toute force que tout -finisse par des chansons et, parfois, l’on se prend à -espérer, vainement d’ailleurs, que certaines larmes -pourront être répandues sans couplets ni ritournelles. -Pour des drames de cette dignité, il n’est de -compassion effective que le silence, et qui donc oserait -compter des paroles humaines quand discourent -les volcans ? Ils n’ont besoin de chantres ni -pour la louange, ni pour la raillerie, car ils savent -se célébrer eux-mêmes en donnant une âme, une -véritable âme de feu, aux poèmes que le premier -venu compose.</p> - -<p>Les très antiques banalités où les poétereaux s’abreuvent -ont, en pareille occasion, une singulière -noblesse et comme un regain de vigueur à se voir -puissamment illustrés. Si je sais, en considérant -cette épouvante dans son lieu et par rapport à tous -les autres lieux de la terre, qu’elle n’est pour ainsi -dire qu’une flammèche dans l’immensité, je sais -aussi que, jadis, une ville heureuse vivait sous le -soleil, épanouie comme une rose, et qu’en un jour -elle fut toute souillée par la cendre et le feu.</p> - -<p>Cependant, tout refleurira dans la nature et dans -l’esprit ; les arbres étendront leurs rameaux pour -les tresser à la brise ; des femmes seront belles et -des hommes en ressentiront du désir ; des oiseaux -reviendront se poser sur les laves et chanter leurs -chansons, tandis que les nuages, tordus et retordus -dans l’espace, dévideront leurs chastes quenouilles, -et que la mer reflétera le ciel.</p> - -<p>Les tourbillons d’une flamme fréquente n’empêchent -pas les vignes de pousser aux coteaux de -Torre del Grecco, plus qu’ils n’empêcheront la Martinique -d’être, dans quelques années, une émouvante -corolle éclose dans l’écume. Tout sera de -même : la mémoire des hommes est courte, ils ne -dédient jamais à leurs morts qu’une urne brève, <i>car -la lumière est douce et l’œil se plaît à voir le soleil</i>.</p> - -<p>Oui, dans peu d’années, les enfants de la Martinique -iront chercher sur la grève les coquillages -aux belles couleurs qui charment leurs yeux étonnés, -et si, dans les replis du sable, ils trouvent d’aventure -un crâne noir et luisant, ils en auront de -la gaieté et se le montreront les uns aux autres avec -des éclats de rire, ou, peut-être, ces trouvailles -seront-elles si communes qu’ils n’y prendront point -garde et ne s’arrêteront pas de jouer.</p> - -<p>Mais, si les enfants des morts oublient vite les -tombes de leurs aïeux, tombes qu’ils ne voient plus -sous l’amoncellement des guirlandes, on ne saurait -plaindre d’un cœur assez sincère les hommes -de la génération présente qui ont échappé à la destruction. -Les survivants d’une guerre, restés debout -au milieu de plaines lourdes d’un double sang, peuvent -surseoir à leur douleur par de beaux gestes -d’exécration ou des mouvements d’orgueil, aussi -bien n’ont-ils eu affaire qu’à des forces humaines -et ont-ils mérité de leur race ; pour eux, le crêpe se -marie au laurier vert. Combien plus grande est la -détresse de ceux que le destin fit naître au pied de -la sinistre montagne, qui ont vu les jours d’épouvante -et ne furent pas poussés dans la grande ombre ! — Ils -vivront, hantés par un incessant souvenir -qui les brûlera, les noiera et les torturera chaque -nuit. <i>La continuelle méditation de l’esprit</i>, dit -l’Ecclésiaste, <i>afflige le corps</i> ; eux, traîneront une -vie désolée parce qu’il plut à la terre de toucher -l’homme de son ardeur ; ils se rappelleront en pleurant -les bois anciens, les maisons claires et les -sourires d’autrefois ; la plupart ne vivront pas jusqu’à -l’âge où ils pourront voir reverdir les nouveaux -bois, s’habituer aux nouvelles maisons et, toujours, -ils resteront indifférents aux nouveaux sourires. — A -bien considérer cette génération, <i>j’ai préféré -l’état des morts à celui des vivants</i>.</p> - -<p>Pour moi, je songe une minute encore, ma maîtresse -gémit sourdement, je m’approche d’elle, je -regarde son sommeil, et, durant que les vitres pâlissent -parce que c’est l’aube, je considère le nombre -harmonieux de sa respiration.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c13">LES RECETTES DE L’ÉPOUVANTE</h2> - - -<p>Il est, en Provence, un petit golfe aux bords escarpés, -une <i>calanque</i>, ainsi que l’on dit chez nous, -dont les contours et les couleurs m’émeuvent -étrangement. Il fait face à l’île de Calseraigne, -rocher minuscule et dépourvu de toute végétation, -qui flotte à quelques centaines de brasses de la -côte, entre le bec de Sormiou et Maïre. Peu de -gens connaissent ces « pays ». Ils sont fort désolés, -stériles à souhait, d’un abord malaisé, mais baignés -d’une mer si bleue !</p> - -<p>Pour ma calanque, elle me ravit davantage, chaque -fois que je vais la visiter. Les teintes de ses -eaux sont celles de la tunique d’Amphitrite et sa -plage de galets blancs brille au soleil entre les deux -petites falaises qui l’enserrent.</p> - -<p>Contre les parois du rocher étincelant qui baigne -dans les flots et les brises bleues sont attachés des -touffes de romarin et des coquillages. Au-dessus -de l’eau, c’est la région des parfums agrestes ; au-dessous, -celle des couleurs humides. Et voici un -plaisir qui peut toujours satisfaire celui qui s’y -livre avec sincérité :</p> - -<p>Un nouveau plant de romarin vient d’écarter -deux cailloux ; un coquillage, dont le beau manteau -de nacre se couvre d’algues minuscules, s’est fixé -pour tout de bon sur un galet que chaque frisson -de flot submerge. Timides, l’un et l’autre, mais -promettant de bien faire, ce sont les enfants de la -dernière nuit. Que deviendront-ils ? Chaque jour je -suis leur progrès. — Le romarin est mort ou bien -le romarin a grandi ; non, il fait mieux : il a délogé -une pierre gênante et répand sur une autre sa verdure -sèche, divisée et sombre. Il en va de même -pour le coquillage : parfois il reste solitaire et -parfois je retrouve tout un banc. Plus tard, j’en -détacherai un individu qui grossira ma collection, -et, de la plante, je couperai une tige avec sa fleur -pour la sécher dans le dictionnaire français-arabe -où je choisis pour mes moments de colère des imprécations -pittoresques et fort mystérieuses.</p> - -<p>Voilà qui fait de charmants amis. Je me les suis -découverts, et, si je leur demande une part d’eux-mêmes -pour mon musée, ce n’est pas la vaine -passion du collectionneur qui me pousse, non ! -c’est le désir de me les mieux rappeler.</p> - -<p>Chères délices ! mais que l’on ne peut goûter -qu’en certains coins de nature. En d’autres lieux, -et particulièrement chez les mammifères, de pareils -plaisirs sont décevants. Vous notez, aux pages d’une -revue un article signé d’un nom aussi inconnu que -l’est mon romarin ou mon coquillage… vous lisez, -dans un journal, dans une feuille de province, quelque -poème dont la couleur est vive, l’auteur -obscur… à moins qu’en place de cœur vous n’ayez -une dalle et que les épanchements des gazettes -quotidiennes suffisent à nourrir votre admiration, -vous voilà tout ému, n’est-ce pas ? — Constater -qu’un jeune homme débute par une œuvre précieuse, -quand bien même elle serait de courte haleine, est -chose infiniment plaisante.</p> - -<p>Eh bien ! il est tout à fait inutile de vous exciter. -Neuf fois sur dix, vous en serez pour vos frais -d’admiration. L’auteur a déjà signé, pendant quarante -années, des historiettes médiocres, des odes -plates ; goutte d’eau sale qu’un souffle égaré -façonna par hasard en bulle irisée, il redevient -goutte d’eau sale. Et si, d’aventure, il est jeune, à -gonfler sa bulle de façon si étincelante, je gage -qu’il s’est époumonné. Il deviendra courtier d’assurances, -clerc de notaire, amateur vague. Ou bien -encore, ce sera une vieille fille qui, de toute son -âme racornie, aura exprimé une émouvante fiction -et se remettra ensuite à tricoter pour les <i>petits -Annamites</i> et les <i>Madeleines repenties</i>… Tant de -gens n’ont qu’un mot à dire, le disent bien parce -que, ce jour-là, un élégant nuage passait dans le -ciel de mai, et puis se taisent ! Aussi, le plaisir que -donne la découverte est-il trop mélangé de mélancolie -pour être vraiment doux.</p> - -<p>Tout de même, il arrive, de temps en temps, -qu’une œuvre nouvelle offre, avec des qualités qui -séduisent, ces promesses de durée que la force du -style, la sûreté de la composition, l’originalité de -la pensée, semblent déjà tenir. — Il n’est pas impossible -d’imaginer une première œuvre qui -soit déjà un chef-d’œuvre (entendez le mot non -point dans le sens étymologique, mais dans son -acception courante) et qui, par la qualité même -de son excellence, promette de ne point rester -solitaire.</p> - -<p>J’eus une pareille surprise en lisant le recueil de -contes par lequel débuta M. Claude Farrère : -<i>Fumée d’opium</i>.</p> - -<p>Entre toutes les vertus qu’un auteur peut avoir, -je prise fort celle qui oblige à la crédulité.</p> - -<p>Tel poète me montre du doigt un chêne, majestueux -au milieu de ses feuilles, et dit :</p> - -<p>« Voyez un dieu ! »</p> - -<p>Mais je continue à voir le bel arbre entouré de -verdures et chargé d’oiseaux.</p> - -<p>« Voyez un dieu ! » dit tel autre poète.</p> - -<p>Aussitôt, devant moi, se dresse une stature divine -et la frondaison n’est qu’un manteau de sinople, et, -si je continue à entendre ramager les fauvettes, -c’est par les trous d’une flûte immortelle. — Je dois -croire. — Je ne puis que croire. — Celui-là seul -qui m’y contraignit par la force de sa parole et la -persuasion de son geste est le vrai poète.</p> - -<p>« Soyez en tel lieu ! »</p> - -<p>Déjà je m’y trouve !</p> - -<p>« Souffrez ! riez ! troublez-vous ! rêvez ! »</p> - -<p>Et je souffre, je ris, je me trouble, je rêve !</p> - -<p>Le trésor des bons artistes est fait d’une plante -et d’un tissu : l’herbe magique des métamorphoses -qui change l’homme en dieu ou en bête, et le tapis -des quatre Facardins qui transporte son possesseur -où bon lui semble.</p> - -<p>Je veux bien qu’il soit malaisé pour un romancier -de montrer une ville de province, voire un lieu -quelconque du monde avec une si vive exactitude -que le lecteur croit y habiter, mais il me semble -plus ardu et d’un art subtil d’emmener celui qui -vous écoute dans les nuées sans qu’il pense à s’en -étonner ni qu’il souhaite se trouver ailleurs. — Exhorté -par M. Claude Farrère, il est tout à fait -inquiétant et terrible de vivre devant la Lampe, la -Pipe et l’Aiguille, tandis qu’alentour s’infléchissent, -fuient, se déroulent et rôdent les vapeurs noires -de la Bonne Drogue.</p> - -<p>Dans les dix-sept contes qui forment <i>Fumée -d’Opium</i>, nous nous voyons assaillis par dix-sept -épouvantes dont aucune n’a même visage ni même -expression, et c’est, de la part de l’auteur, un élégant -scrupule d’émouvoir non seulement par la sincérité -de l’accent et la saveur du style, mais par la -diversité des méthodes.</p> - -<p>Quel est donc le procédé de ces contes qui, en -nous parlant des plaisirs et des peines de l’opium, -nous donnent d’abord un étrange sentiment de -gêne, pour, peu à peu, nous pousser jusque dans -l’effroi ? Chez Claude Farrère quel est donc le véhicule -de l’épouvante ? Hoffmann, dans ses histoires -surfaites, regarde le rêve à travers sa chope de -bière. Marcel Schwob nous mène à la peur par les -sentiers retors d’un labyrinthe. C’est par son raisonnement -mathématique qu’Edgar Poe nous -alarme ; par son évangélique sincérité que Thomas -de Quincey donne ce ton de désespoir à ses <i>Confessions</i> -et à ses <i lang="la" xml:lang="la">Suspiria de Profundis</i>. Rider -Haggard nous stupéfie par la disposition de son -paysage, et comment ne pas accepter l’horreur -quand elle nous surprend dans les <i>Mines du Roi -Salomon</i> ? Stevenson saisit qui l’écoute comme un -puissant orage, et Wells, par son aisance à franchir -les siècles et à nous parler d’heures non encore -échues. Si Boissière nous inquiète par ses <i>Fumeurs -d’Opium</i>, c’est que le scrupule de sa description -inspire confiance en ce qu’il va dire, et c’est enfin -par son calme affecté que Maupassant semble bien -avoir atteint les dernières désinences de la peur, en -nous imposant la vue de tout le visage de Méduse.</p> - -<p>Pour son premier livre, Claude Farrère s’est -permis la singulière audace de varier ses effets, à -tel point que pas un des contes du recueil ne se -ressemble ou n’est construit de même. A risquer -d’avoir cette méthode, on risque aussi de se casser -les reins. Claude Farrère paraît ne point trop se -ressentir de son exploit, puisqu’il a fait, sans parade -ni coups de cymbale préparatoires, un livre plein de -variété et d’un intérêt puissant.</p> - -<p>Il est plaisant, même un peu triste, de voir la -gêne que nous éprouvons à louer nos contemporains. -Eh ! je sais bien qu’ils promettent souvent -beaucoup et ne tiennent rien, mais à quoi donc cela -peut-il mener, après avoir copieusement bâillé, -comme il convient, tout le long de l’insipide <i>Princesse -de Clèves</i>, que d’accorder du génie à M<sup>me</sup> de -Lafayette, si morte de toutes les manières, quand -nous savons ne pas en penser un mot ? et pourquoi -ne pas dire à voix haute et vive, qu’un livre récemment -paru et déjà relu vingt fois, qui est devenu -notre compagnon, avec qui nous avons associé nos -songes, en un mot le vrai livre de chevet, le livre -frère, a des traits d’excellence à cause de sa force, -de son unité et d’inoubliables pages ? — Peu m’importe -que l’auteur soit vivant, car si vraiment la -louange est excessive, il aura toujours des amis -pour le lui faire sentir, et, si elle est juste, ces -mêmes amis ne le lui laisseront pas croire.</p> - -<p>Donc, poussé à écrire et déjà, par une faveur -du ciel, maître de son style, Claude Farrère, ayant -choisi l’opium comme inspirateur de ses rêves, s’est -toutefois bien gardé de lui en permettre l’organisation. -Il n’a pas asservi son art à l’opium et, de là -vient, sans doute, une part de cette liberté de composition -qui nous charme et toute cette joyeuse -passion avec laquelle il nous culbute au sein de -l’épouvante. Dans ce voyage vers des pays inconnus, -dans cette course à l’abîme, l’opium est le point -de départ, sa fumée obscure, nous la voyons encore -au fond du gouffre, mais c’est Claude Farrère seul -qui nous a conduits ; aussi ne faudra-t-il pas s’ébahir -si sa prochaine œuvre nous parle d’autre -chose. Il paraît être un de ces hommes qui devinent -toutes les <i>possibilités</i> d’un rêve, en épuisent -les formes puis qui passent à quelque émotion nouvelle, -tandis que nous rêvons encore aux beaux -contes qu’ils nous contaient. — Comme l’a fortement -dit l’admirable artiste qui fit la préface de <i>Fumée -d’Opium</i> : « Il est des écrivains à qui une seule -expérience suffit pour imaginer un monde nouveau -et qui, en jetant la seule pipe d’opium qui ait -jamais touché leurs lèvres, savent ainsi prolonger -indéfiniment une heure de songe et d’extase… » Et -Pierre Louÿs est de ceux qui peuvent ne point disserter -de ces choses en ignorant.</p> - -<p>Les divisions mêmes de <i>Fumée d’Opium</i> promettent -la variété de ton sans laquelle dix-sept -cauchemars successifs formeraient un supplice insoutenable. — D’abord, -Claude Farrère nous parle -des <i>Légendes</i> de l’opium, de son origine mystérieuse -et des héros demi-divins qui s’en grisèrent les -premiers, — puis, il nous dit les <i>Annales</i> de la -bonne drogue, et nous sommes en Indo-Chine dans -le palais du Ton Doc, et nous sommes à Versailles -avec M. de Fierce que nous voyons mourir dans un -combat naval… (et, ce conte-là est un des meilleurs -du livre, plein d’artifice, presque drôle par -endroits, — tout à fait inquiétant). <i>Les Extases</i> -nous donnent les joies de l’opium ; <i>les Troubles</i>, -ses angoisses ; <i>les Fantômes</i>, ses épouvantes ; <i>le -Cauchemar</i>, sa folie. — Cependant, l’auteur nous -a entraînés, avec lui, des fumeries tonkinoises, -bruissantes de moustiques et de cloportes, à Constantinople, -dans les jardins du Palais Rouge, gras -d’ancien sang répandu, de la baie d’Along où ricanent -de monstrueux rochers, jusqu’à cette chambre -du boulevard Thiers où un clown jaune et bleu -écouta le latin médiéval d’Héloïse et puis s’occupa -d’autre chose, l’opium lui ayant sans doute montré -des visions plus merveilleuses.</p> - -<p>Examinons les façons subtiles et sûres par lesquelles -Claude Farrère nous amène à subir cette -impression de gêne un peu stupéfaite, d’anxieux -étonnement, qui est, dans ses contes, la porte du -cauchemar.</p> - -<p>Tantôt, c’est, au cours d’une description presque -banale en sa simplicité, la survenue de quelque -accident bizarre qui déconcerte, ou c’est encore, -coupant une période dont la langue est choisie, -la familiarité soudaine d’un mot grossier. Tantôt, -l’entêtement illogique que met l’auteur à noter plusieurs -fois le même trait nous déroute, bien que ce -trait n’eût rien qui pût surprendre, mais il arrive -à inquiéter, parce qu’il est rappelé avec insistance -et hors de propos. Ici, l’accumulation de détails -étranges, le paysage exotique, les parures du style -créent tout de suite une atmosphère particulière, -et là, au début même d’un conte, souvent à la -première ligne, une proposition manifestement -absurde nous stupéfie, d’autant plus que son absurdité, -qui n’en est souvent une que de langage, est -bien mise en lumière, est éclatante, est frénétique.</p> - -<p>Ce n’est pas tout. — Parfois, un effet préparé -pendant plusieurs pages, effet qui semble être la -fin du conte, rate tout à coup ; parfois, le mélange -du réel et du rêve est tellement intime, que l’hypothèse -qui sert à conclure paraît dès l’abord improbable. — Et -encore, si Claude Farrère raconte une -histoire tout unie, toute sage, qui n’offre rien -d’anormal, ne voilà-t-il pas qu’il lui propose une -morale par laquelle, soudain, nous voyons la série -des événements sous un nouveau jour, sinistre à -l’ordinaire ! ou bien il offre deux solutions parallèles, -qui, toutes deux, expliquent les faits, mais dont -l’une est si banale que nous la rejetons pour prendre -celle qui touche à la folie ; ou bien il nous fait -un effrayant récit et passe outre, comme si l’historiette -n’avait rien que de négligeable ; ou bien, -enfin, il nous lance, tête première, dans l’atroce, le -mystérieux, l’ahurissant, et nous en fait manger, -et nous en fait boire, et nous en gave, et nous en -saoule, si bien que nous ne savons plus s’il faut -croire ou douter, mais que nous ne cessons pas de -frémir…</p> - -<p>Et j’oublie l’âpre gaîté qui passe souvent dans -ces contes pour en accentuer le mystère, et aussi -cette mélancolie grise qui met de la brume à certaines -pages, et le grand soleil qui brûle certaines -autres, — et le style, surtout, mâle et souple, -caressant et brusque, plein d’audaces à la -manière classique, un style d’essence française et -de grand effet dont quelques phrases sont, dirait-on, -jetées et d’autres retenues, sans compter celles -qui s’interrompent, on ne sait pourquoi (on le sait -au paragraphe suivant), et celles, sinueuses, qui -mènent l’esprit à des pensées que l’on aurait voulu -fuir, — et encore, l’humanité de ces contes, la -vérité des foules, la vérité des individus, car il est -très joli de montrer un fantôme, mais il vaut mieux -faire croire qu’il existe.</p> - -<p>Claude Farrère nous présente des invraisemblances -tout à fait vraisemblables, des revenants -pleins de vitalité, des rêves de midi (et ce choix de -l’heure double leur atrocité), des suppositions de -chair et d’os, des égarements rationnels et un délire -où le bon sens n’a rien à reprendre… et je pense -qu’en somme il vaut mieux que vous lisiez vous-même -ce livre que de m’entendre disserter à son -sujet.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c14">LA QUALITÉ DU RIRE ORCHESTRAL</h2> - - -<p>Je m’ennuie, je m’ennuie beaucoup. — Allons ! -venez dans ma chambre, tous, tant que vous êtes, -vous que j’aime, qui avez de bonnes figures et qui -ne pleurez pas ! Venez avec votre fard, vos clochettes, -vos fleurs de papier ! Ayez sur le visage -toutes vos grimaces, dans la gorge tous vos rires, -dans l’âme toute votre folie, et racontez-moi les -histoires que vous savez si bien raconter.</p> - -<p>Oui, te voilà ! je te reconnais, c’est bien toi qui -fus enlevée par le berger fils de Priam et d’Hécube -et, pour certifier que tu valais dix ans de siège (<i>Il -ne faut pas s’ébahir, disaient les bons vieillards…</i>) -tu remues ta hanche et tu montres tes seins agréables -à considérer. Tu me plais, ô toi, destructrice -de vaisseaux, ô toi femme pendue à un arbre, ô toi -pourvue de trois maris (à savoir : Thésée, Ménélas -et Pâris), ô facile Hélène qui m’as fait tant rire !</p> - -<p>Et toi, bel amiral, fils helvète de Nelson, toi qui -portes des éperons pour dompter les vagues et dont -toujours l’habit a craqué dans le dos, bel amiral -suisse que j’imagine dirigeant ton escadre sur un -glacier et faisant suivre à tes torpilleurs le cours -impétueux de l’avalanche, combien tu m’as charmé -par tes séductions vocales !</p> - -<p>Et je vous vois aussi, brigands de grandes routes -qui firent rêver les petits romantiques, ô fils -délurés de Mandrin, de Cartouche, de Fra Diavolo, -de Sacripanti ! ô traboucaires ! ô pendards ! ô gens -de sac ! ô malandrins ! ô coupe-jarrets ! ô bandouliers ! -vous qui fréquentez cette route étrange -qui va de Grenade à Mantoue, qui chantez des -canons dont la forme est correcte, tandis que les -carabiniers se hâtent d’arriver trop tard, quelle -merveilleuse joie vous dispensiez ! et que je vous -en savais gré !</p> - -<p>Hélène, Falsacappa, Orphée, Calchas, Barbe-bleue ! -Roi de Béotie, grâce à vous, Offenbach asséna -sur nos têtes une implacable gaîté, avec ce certain -air d’Alcide en goguette que lui seul peut avoir. Et, -en sortant du théâtre, notre démarche se cassait, -malgré nous, selon le chant qui dansait sur nos -lèvres, nous étions forcés d’avouer que l’on ne -pouvait rire davantage, mais, comme le propre de -l’homme est de raisonner, le désir nous vint de -distinguer mieux la qualité de notre allégresse.</p> - -<p>Cette joie ne provenait-elle pas autant du jeu des -acteurs que de la musique et du livret ? — Et il -nous parut alors (ingrats que nous étions !) il nous -sembla qu’au lever du rideau nous avions éprouvé -quelque peine à suivre Offenbach vers les régions -musicales où il voulait nous mener, et qu’à certaines -imitations d’opéras italiens nous n’avions ri que -par entraînement et comme de confiance.</p> - -<p>Les dieux antiques sont toujours vivants et, quand -Calchas, dans <i>la Belle Hélène</i>, nous en parlait avec -impertinence, le sacrilège nous ravissait. Nous -goûtons moins la parodie d’une beauté qui semble -déchue. Pour amusant qu’il soit, cet orchestre sonne -bien maigre à nos oreilles habituées à de la polyphonie, -et, si nous apprécions encore l’éclat de rire -que tonne la batterie au prélude de <i>la Belle Hélène</i>, -d’autres détails, et fort nombreux, nous échappent. -Songeons qu’à l’époque où l’on jouait ces opérettes, -les œuvres montées par l’Opéra avaient les -mêmes moyens d’expression ; c’est en les empruntant -pour créer du rire qu’Offenbach atteignit -à l’essence la plus parfaite de la gaîté.</p> - -<p>Il n’en reste pas moins qu’à la longue nous -éprouverions du malaise à toujours nous figurer -vivant sous le second Empire, quand l’envie nous -prend d’écouter de la musique joyeuse. N’aurons-nous -jamais un compositeur qui, du drame lyrique, -fera jaillir le rire, comme Offenbach l’évoqua de -l’opéra italien ?</p> - -<p>Tout reste à faire dans cette voie ouverte par -Wagner ; une forme d’art, un nouveau genre théâtral : -la bouffonnerie lyrique est à créer. A peine -quelques exemples guideront-ils.</p> - -<p>Richard Strauss nous a révélé des drôleries -inouïes, quand il boucha ses cuivres pour faire bêler -et piétiner dans la poussière le troupeau de moutons -où don Quichotte voit une armée ennemie ; -déjà Vincent d’Indy nous a récréés quand, dans -<i>Wallenstein</i>, deux moines s’avancent ridiculement, -mus par le contrepoint habile de deux bassons ; de -même, Dukas nous réjouit lorsqu’au cours de son -<i>Apprenti sorcier</i>, après la pluie crépitante et l’inondation, -nous atteignons au rire franc, du fait de ce -balai magique dont les deux tronçons se prennent -à fuguer. Et, pour quitter la musique de concert, -Berlioz nous enseigna une ironie charmante par la -sérénade que Méphisto chante sur l’accompagnement -en pizzicato des instruments à corde ; sans oublier, -parmi les innombrables gaietés de Wagner, le luth -pincé de Beckmesser. Le timbre d’un orchestre -polyphonique recèle des trésors de joie et ce n’est -là qu’un de ses moyens d’expression. Le rhythme -seul nous force à rire dans la tétralogie, quand -l’orchestre sautille pour suivre les piaillements de -Mime, et, parfois, une charmante drôlerie espiègle -et bon enfant se balance, tandis que les violons à -l’aigu, les flûtes et le glockenspiel nous disent les -facéties de Loge.</p> - -<p>Dans quelles délicieuses folies de rhythme un -compositeur pourra-t-il se jeter ! Il semble vraiment -que les opérettes modernes ne peuvent dépasser -les effets faciles d’un éternel trois-temps. Que de -valses nous furent infligées, où toutes les têtes de -l’orchestre battaient une mesure ternaire !</p> - -<p>Où est-il le compositeur qui, délaissant pour un -temps le soin de faire mourir son héros, sérieusement, -tandis que sonne aux cuivres un vague thème de -rédemption, voudra, poussé par une immense joie, -et sur le livret que lui aura soufflé la verve d’un -Aristophane, broder la large symphonie lyrique, -bouffonne et hurluberlue où une savante et nombreuse -masse orchestrale éclaterait de rire ?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c15">ODEURS SUAVES ET GALANTERIES</h2> - - -<p>La première fois que je le vis, il faisait les cent -pas devant son étalage, dans une de ces ruelles -bien colorées, poussiéreuses et malodorantes (le -souk des parfums, je crois) qui font le charme de -Tunis. Il m’engagea, par beaucoup de prières et de -courbettes, à visiter sa boutique. J’y consentis. Il y -avait là, dans des caisses, des corbeilles, de l’ouate, -des copeaux, du son et de la sciure, tout un assortiment -de fioles et de flacons soigneusement bouchés -avec de la cire. Les uns contenaient cette -« essence ravie aux vieillesses des roses » ; les -autres, de la pommade au jasmin ; enfin, de petits -pots blancs, sur lesquels un palmier était figuré, -recélaient des confitures fort pimentées.</p> - -<p>Séduit par tout cet appareil, je goûtai, m’enduisis, -me parfumai, et m’en allai, le cœur sur la main, -la tête alourdie d’une incroyable migraine. — Je -jurai bien de ne plus approcher de ce palais des -mille et une senteurs et, pourtant, le lendemain -même, je me rendais dans la ruelle coupée d’ombre -et de lumière.</p> - -<p>Du plus loin qu’il m’aperçut, le Tunisien, haussant -la voix, se répandit en paroles de bienvenue -et, dès l’abord, me traita comme un vieux camarade. -Quelques instants plus tard, devant une boîte -de <i>rahat lokoums</i>, gluants à souhait, et malgré -l’odeur incessante de friture que dispensait la boutique -d’à côté, je l’entendais, avec plaisir, me raconter -des histoires de femmes. Il me nomma ses -maîtresses, me les décrivit, exactement et sans rien -oublier, me les vanta, me les conseilla, me donna -leurs adresses, soupirait à leur souvenir, et ses -yeux ne montraient plus alors que du blanc. — J’eus, -au cours de sa conversation nombreuse, -entremêlée de mots arabes qu’un geste traduisait, -une vision nouvelle de la vie. Au fait, je l’avais -eue presque pareille, étant tout enfant, quand on -me confia que le palais de la fée Grignotte était -bâti, de la cave au toit, en sucreries et qu’à lécher -les murs on encourait d’inoubliables satisfactions.</p> - -<p>De même, pour mon ami tunisien, les heures -coulaient, délicates et mielleuses, la terre n’était -qu’une conjuration de divans, de coussins, de soieries, -et la femme, plus douce que la pâte de narcisse, -pulpeuse comme une banane, agréable aux lèvres -plus que la meilleure confiture, participait fort de -la nature des bonbons et, tout entière, figurait -assez bien un fondant. — Le geste mou, le frémissement -des lèvres, les doigts nerveux de mon interlocuteur -accentuaient cette impression, mais une -saveur âcre de cantharide relevait ce que ces propos -auraient eu de décidément fade, ce que cet idéal -de pâtissier eût présenté de trop écœurant. — Excité -quelque peu par un concours de jolies femmes, -ce Tunisien eût fort bien réussi à Paris dans le -rôle de conférencier mondain, tant le cosmétique, -le bouc et la rose se mariaient aimablement en ses -paroles.</p> - -<p>De retour en France, je crus avoir à tout jamais -perdu mon ami de Tunis. Je me l’imaginais, avec -un peu de tristesse, traînant ses babouches et son -burnous maculé dans les souks en pente raide, et -fumant au soleil des cigarettes de tabac blond, -mais, un jour, je retrouvai sous sa figure européenne, -un malaise analogue à celui qu’il m’inspirait. -A ce sujet, je voudrais vous décrire un autre -paysage.</p> - -<p>Il est une île singulière qui fait face à la berge de -Billancourt et dans laquelle je vais parfois me -promener, le dimanche soir. On peut y admirer les -danses et les agitations de quelques dizaines de -couples saisis par de légères ivresses et secoués par -une joie exultante, une joie à saccades. Bientôt la -nuit tombe, et mon plaisir commence.</p> - -<p>Sur le plancher inégal, poussiéreux et jaune à -cause de trois lampes tremblantes, les quadrilles se -dissolvent et perdent à chaque figure quelque danseur. -La mélancolie qui monte du fleuve fait frissonner -les jeunes femmes et trembler les lèvres des -garçons à casquette… C’est alors que les maigres -bosquets de l’île deviennent curieux à visiter. On -y perçoit des gémissements, des jurons tendres, à -demi étouffés, et, contre le tronc d’un saule, le -soupir continuel de la Seine qui s’épanche. Dans -l’atmosphère humide, flotte une odeur de vin médiocre, -de tabac moisi, de sueur et de linge. Peu -à peu, le spectacle devient d’une lubricité assez -noire. J’entends un rire aigu, pointu, strident, un -crachat, un bruit de brise, un juron, une branche -et un busc de corset qui craquent.</p> - -<p>Je ne sais pourquoi, mais il me semble retrouver -les cris de cette île joyeuse avec les causeries de -mon ami tunisien dans tout un genre de littérature -qui, depuis quelque temps, paraît en bonne production -et de bonne vente. Ces livres aux couvertures -plus ou moins illustrées sont une transposition -élégante et souvent raffinée des scènes que je -viens de rappeler. — Même sensualité triste dans -les uns, même fadeur pimentée (si l’on peut joindre -ces deux mots) dans les autres. Ils passent -pour des livres gais. Leur trait le plus visible est -d’être affreusement mélancoliques. — Oui, c’est -bien cela ! je reconnais l’odeur de mort, les relents -de pourriture spirituelle, ou bien l’odeur écœurante -des parfums à bon marché, les relents des confiseries -médiocres.</p> - -<p>Oh ! les pauvres tentatives de joie !</p> - -<p>Je ne demande pas du tout que l’amour soit gai. -Les plaisanteries sur l’adultère et le cocuage finissent -par lasser un peu. D’autre part, il est plus -d’une belle histoire passionnée depuis <i>Manon</i> jusqu’à -<i>un Amateur d’Ames</i> qui nous fait entendre -le tragique duo de l’amour et de la mort, et, pour -citer enfin le roman que des gens de sens et de -goût délié proclament le chef-d’œuvre de la narration -courte, <i>la Femme et le Pantin</i> ne nous montre-t-il -pas le masque le plus tragique et le plus horrible -que puisse prendre l’amour ? Oui, mais tout -cela se passe dans les hautes régions ; ces œuvres -ont un caractère commun : on n’y trouve point de -grivoiseries, et c’est à cause d’un certain air grivois -que les romans de Willy, par exemple, ses <i>Claudine</i> -particulièrement, avec un style délicat, une -composition habile, d’indéniables qualités d’émotion -et des caractères vivants, me semblent être les fruits -blets d’un mauvais arbre.</p> - -<p>Voici qu’une impulsion galante se révèle à nouveau -dans le roman français ; bientôt on ne s’occupera -plus du tout d’amour, mais seulement de -gymnastiques amoureuses, et, de la première page -aux dernières lignes, si l’alcôve reste ouverte, la -lampe ne sera certes pas baissée.</p> - -<p>Ce sera tant pis ! — Qu’on fasse le compte de ce -que ce genre littéraire nous a laissé… nous trouverons -un seul nom, celui de Crébillon, le fils, et encore, -je pense que personne ne le lit dans un autre -dessein que celui de tâcher à ravir le secret de son -admirable style. — Tout le reste est allé à l’égout, -et le nom même de cent auteurs d’ouvrages galants -et pommadés sont allés rejoindre les vieilles lunes, -sans que nous ayons gardé le moindre souvenir de -leurs gentillesses.</p> - -<p>Mais, puisque j’ai pris comme exemple les -<i>Claudine</i> de Willy, je m’y tiens. Je crois sentir, -tout aussi bien qu’un autre, le charme qu’il y a -en elles. Willy décrit la nature en traits vraiment -campagnards et ses façons de la peindre sont très -sympathiques. — Il court une émotion vive et -prenante dans les amours de Claudine et du grand -Renaud, vers leur début… mais ensuite, et avant, -et tout le temps, en somme, quelle douceur provocante, -quel érotisme triste dont on ne parvient pas -à sortir !</p> - -<p>Voyez-vous ! tout cela découle du goût immodéré -que les auteurs de second plan ont pour le -laid. Sous le prétexte imprudent que Baudelaire -avait extrait la beauté du Mal, chacun a voulu se -faire extracteur de beauté à son tour, et, Dieu -juste ! en quels étranges lieux sont-ils allés la chercher !</p> - -<p>Or, qu’on le remarque bien, enlevez aux <i>Claudine</i> -les qualités de facture et d’émotion, il restera -une horrible petite chose dans le genre <i>leste</i> -et <i>retroussé</i>.</p> - -<p>Il y a, dans ces livres, deux parts à faire : l’une -est composée des pages où l’auteur nous dit son -amour pour la campagne, les occupations légères -qui sont la menue monnaie de la vie, la tristesse et -les sourdes angoisses de la passion ; cette part-là -est exquise et souvent même belle ; mais il s’en -trouve une autre où nous sont décrites, lentement -et sans rien oublier, des caresses trop prolongées, -de mauvaises mœurs et des derrières de petites -filles malpropres.</p> - -<p>Eh bien ! je pense vraiment que cette part-là ne -vaut rien.</p> - -<p>C’est tout ce que je voulais dire.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c16">PLAGES</h2> - - -<p>Une plage plaît en toute saison, — à l’époque de -sa plus grande gloire, quand, illustrée par les toilettes -des femmes, les harnachements de bain et les -calices renversés des parasols, elle semble, avec son -arroi de tentes, le campement d’une guerre en dentelles, — à -l’époque de sa plus grande désolation, -quand elle est rendue tout entière à son flot, à -ses vents, et que la barque sombre des pêcheurs -vient seule mêler une note humaine au courroux -du paysage, — à l’époque, enfin, de son renouveau, -quand, sous les brises, plus tièdes, dirait-on, -d’heure en heure, des fleurs semblent sourire -dans la courbe de chaque vague ; mais son aspect -me paraît plus séduisant, oui, et plus instructif, -mille fois, vers l’époque, où, avec la saison finissante, -le tumulte des baigneurs s’apaise, où la -décroissance du flot n’est plus suivie par tant de -mioches vêtus de rouge, où la vague n’est plus -déparée par tant de gens mouillés et criards, et, -surtout, où l’air n’est plus saturé par la mélodie des -orchestres tziganes.</p> - -<p>Sur la plage que je viens de quitter, le premier -jour de septembre fut le dernier de la saison élégante. -Dès le matin, la gare retentit, grinça, bourdonna, -et les hôtels se vidèrent comme par magie. -Les petits-chevaux du casino accomplirent encore -un petit tour, afin qu’on les pût essuyer, puis ils -s’en furent dormir.</p> - -<p>C’est alors que l’on vit, dans ses traits les plus -comiques, le tête à tête de l’homme et de la nature, -car tout le monde n’était point parti (quatre -familles, une dizaine de couples, trois individus -solitaires prolongeaient leur séjour) et la mer était -toujours là.</p> - -<p>Au mois d’août, l’homme qui est venu se reposer -des tracas de la ville devant l’océan ne regarde pas -l’océan. Il a trop à faire. Il regarde ses semblables, -il parle, il fume, il lit le journal, et, surtout, il se -souvient, car c’est le temps des bavardages rétrospectifs -et des anecdotes. — Quand il va visiter le -flot de plus près, quand il se baigne, c’est avec ses -compagnons, c’est en troupe. D’ailleurs, n’osant -pas affronter le large, il tourne le dos à l’horizon et -se mouille en considérant ses semblables, groupés -devant lui sur la plage. Parfois une vague le surprend, -alors il se tord, il rit, il hurle et se démène -comme un insensé. Ce sont là voluptés de bain. La -pelure dont il couvre sa nudité le faisant ressembler -à un singe en mascarade, il accentue la ressemblance -par des gestes désordonnés et naïfs. Rien -n’est plus inconvenant que le spectacle d’un mortel -entre deux âges qui s’agite, sans mesure et puérilement, -dans l’écume. De tels jeux ne sont excusables -que chez des enfants. J’ai pourtant vu des citoyens -chauves et gras les priser fort.</p> - -<p>En septembre, un homme ne trouve plus guère, -sur le sable, de compagnons pour s’ébrouer. Il connaît -toute l’histoire de ceux qui partagent son exil, -leur vie n’a rien qui puisse, désormais, l’intéresser -ou l’ébahir ; il ne lui reste plus, comme passe-temps, -que de contempler la nature. Finies, les petites -causeries sur l’adultère dans la tente zébrée de -rouge et de blanc, finies les minutes énigmatiques -et pas très rassurantes où le destin, par l’entremise -de miss Isis, cartomancienne et chiromancienne -experte, se dévoile après l’offrande modique, faite -à la prêtresse, d’un écu de cinq francs !… On a beau -avoir vécu sa vie de bourgeois tout comme un -autre, on a beau avoir une femme, des enfants et du -bien au soleil, on a beau ne pas croire en Dieu et très -peu au diable, il passe quand même dans le dos -un petit frisson quand on vous annonce, sans crier -gare, de graves nouvelles pour la fin de la journée -ou qu’une lettre chargée se perdra par négligence -postale… Oui ! on a eu peur, mais c’était bien -agréable tout de même !</p> - -<p>Maintenant, plus d’amis, plus de devineresse ! — Les -vagues jasent, elles aussi, et il se pourrait -bien que l’Océan fût mystérieux… fadaises que -tout cela ! C’est fini de rire, on va s’ennuyer.</p> - -<p>Depuis quelques milliers d’années que l’homme -se promène sur la croûte mouillée qu’il habite, sa -vie durant, il n’a pu encore lier commerce avec -elle ! — Il lui faut des êtres de chair pour sympathiser. — A -certaines époques, l’homme se rapproche -des arbres, des eaux, des nuages, et, bien qu’il le -fasse timidement, sans confiance, les arbres, les -eaux, les nuages se murmurent les uns aux autres :</p> - -<p>« Il va nous parler enfin ! »</p> - -<p>Mais l’homme balbutie difficilement quelques -paroles…</p> - -<p>De toutes leurs voix unies, les éléments répondent… -Alors, l’homme prend peur, se cache, se -gare la figure avec son bras.</p> - -<p>Et, cependant, quelle admirable affection il méconnaît -ainsi ! Il méconnaît le geste paternel des -chênes et les frémissements familiers des choses -vagues de l’air ; il méconnaît la constance des -rochers qui le fixent et l’amitié des étangs qui lui -sourient… il méconnaît tout, et préfère la fille qui -lui cligne de l’œil, accotée à un réverbère. — Songe-t-il -jamais que la première nuée de l’aurore est -mieux fardée qu’une prostituée, a plus de séduction, -et n’est point vénale ?</p> - -<p>Non, l’homme ne veut sourire qu’aux êtres de -son plan et, devant ses frères éternels, il bâille.</p> - -<p>Il bâille, vous dis-je.</p> - -<p>Regardez ! Le voici :</p> - -<p>Notre homme (moi, si vous voulez, ou bien vous-même) -a posé sa chaise sur un rocher et s’est posé -sur elle, il a croisé ses jambes et, sur son genou, -a fermé ses mains irréprochables. Il regarde. Il est -seul devant tout ce bleu, devant tout ce vert et -devant toute la pourpre du soleil couchant.</p> - -<p>Eh bien ! je ne veux pas insister, faire preuve de -malveillance, abuser du contraste, je ne voudrais -pas médire d’un de mes semblables… je tiens seulement -à indiquer, par quelques touches, les deux -personnages qui tiennent la scène.</p> - -<p>D’un côté, la mer, aérée, striée de houle, gémissante -et joyeuse, plaintive dans les crevasses du -roc et riant par ses écumes, baisée par le vol des -mouettes, ombrée par celui des voiles, frôlée par -les brises et les beaux rayons du jour, chaude, étincelante, -parée, traînant sur la plage le bas de sa -robe salie et le tirant à elle d’un geste mystérieux, -la mer enfin, ironique, vertigineuse, — d’un côté -la mer…</p> - -<p>Et de l’autre Monsieur X… qui bâille et croit -rêver.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c17">LA DAME QUI N’AIME PAS PAUL ADAM</h2> - - -<p>Le plus souvent on discourait (confusément) sur -l’immortalité de l’âme.</p> - -<p>Ce soir-là, nous parlâmes de Paul Adam.</p> - -<p>J’aime ces heures silencieuses où l’on poétise -une fin de digestion par des arguments métaphysiques. -En écartant le rideau de la fenêtre, on voit -des flots que la lune ourle d’argent, quelques pins -tordus et un ciel clouté d’étoiles, un ciel bleu plus -que de raison, bleu d’un bleu profond, mais prétentieux -et agressif. — Il est bon d’avoir, à portée du -regard et de la main, un paysage d’une si belle -tenue, car l’admirer simplement, sans emphase ni -froideur donne une contenance durant ces instants -où nous ne trouvons rien de bien neuf à dire sur -la septième Ennéade de Plotin. On parvient alors, -sans peine, à rompre les chiens et faire dériver la -conversation vers une matière que l’on possède à -fond et des idées que l’on sait exprimer en leur -beau.</p> - -<p>Mais cela n’est qu’une digression ; je voulais vous -dire comment nous en vînmes à parler de Paul -Adam.</p> - -<p>Ce fut ainsi : la muse de la demeure où j’écris -est une vieille dame à cheveux blancs et qui, au -mépris des plus sages conseils de son docteur, goûte -fort les longues veillées. Elle nous donne, dès le -jour fini, son avis sur toutes choses, d’une voix -dont le timbre est resté pur et les inflexions délicates. -Elle rappelle, par la grâce courtoise de son -langage, cette illustre Madeleine de Scudéry dont -tant d’honnêtes gens se montrèrent amoureux et -qui composait de longs romans où ses contemporains -se reconnurent.</p> - -<p>Piquée de cette comparaison que nous fîmes, un -jour, en sa présence, notre muse désira lire une des -œuvres de son modèle. — Le lendemain, je lui -apportai <i>Artamène ou le grand Cyrus</i> (10 vol. -in-8<sup>o</sup>). — Ainsi que je m’y attendais, ces dictionnaires -lui déplurent, et, de ce fait, elle me fit, une -heure durant, mille reproches.</p> - -<p>Comme je m’humiliais et lui baisais les mains, -elle s’écria :</p> - -<p>« Enfin ! je vous pardonne, mais c’est pour vous -gronder encore. Eh ! quoi ! ces livres que vous -paraissez estimer, ces romans historiques de Paul -Adam, sont, d’après ce que vous m’en dites, conçus -dans le même esprit que ces pauvretés. »</p> - -<p>Et, tandis que je frémissais d’avoir pu desservir -par mes gloses un auteur que j’aime, elle ajouta :</p> - -<p>« Mais oui ! la demoiselle avait des renseignements -inédits sur les batailles et la stratégie du -grand Condé par l’entourage de ce prince qui était -de ses amis. Ces traits d’histoire secrète expliquent -suffisamment la vogue de telles fadaises. Je crois -que l’attention que vous portez aux livres de Paul -Adam provient de raisons analogues.</p> - -<p>« Ce romancier que je n’ai jamais vu, mais qui doit -être, j’imagine, fort vieux, à en juger par les vingt -ouvrages dont vous me citiez hier les étranges -titres… (<i>Les Images sentimentales</i> ! voyons ! est-ce -raisonnable ? <i>Chair molle</i>… pouah ! <i>Être</i>… serait-ce -une grammaire ? on ne le dirait pas à voir le style -de Paul Adam)… ce romancier semble vous avoir -fourni, sur toute une époque de notre histoire, des -indications qui vous surprirent, des renseignements -tout à fait inédits. Suivant lui, nos plus belles révolutions -ne sont plus de brusques angoisses du pays, -mais le résultat, prévu par quelques initiés, de combinaisons -mystérieuses.</p> - -<p>« Une chronique, expliquée par des manœuvres -de sociétés secrètes, ne me dit rien qui vaille. De -mon temps, on rendait l’histoire logique en faisant -intervenir la Providence à tous les coins d’un règne. -Cela, du moins, était simple. Je ne crois pas que -des parlotes de francs-maçons aient pu empêcher -Napoléon de gagner des batailles et d’en perdre. -C’est vraiment trop enfantin. Aussi, je tiens Paul -Adam pour un méchant auteur qui essaye de m’en -imposer par ses considérations historiques, et, -se fût-il contenté de composer des romans romanesques, -il ne me déplairait pas moins, car j’ai -lu de lui, dans le temps, un livre où il nous racontait -en un français difficile et avec un grand appareil -d’hyperboles, de paraboles, de syllepses et d’ellipses -plus biscornues que gracieuses, les aventures -d’une jeune écervelée du nom de Clarisse et de fort -mauvaise éducation, qui m’enlève toute envie de -pénétrer plus avant dans les ténèbres de ses considérations -historiques. »</p> - -<p>Elle s’éventa rapidement avec un délicieux petit -éventail où des amours gouachés poursuivaient des -nymphes sur un fond d’arbres taillés en pyramide, -et se tut. — Elle avait dit.</p> - -<p>Je respecte fort ma vieille amie, et, le plus souvent, -je la laisse discourir comme bon lui semble, -mais, en vérité, il est des jours où, abusant de -l’excuse que lui fournissent son âge et cette grâce -fanée qui la singularise, elle passe la permission et -parle trop insolemment d’un temps qui n’est plus -le sien. Je crus de mon devoir de protester, et, -m’installant dans un fauteuil, je me carrai comme -pour pérorer tout au long.</p> - -<p>Je tâchai d’abord de la faire revenir sur son premier -grief.</p> - -<p>« Les romans historiques de Paul Adam, lui dis-je, -cette série qu’il intitule : <i>Histoire d’un Idéal à -travers les Siècles</i>, et qui s’étend de Byzance, durant -les jours de sa gloire, à Paris durant les heures -contemporaines, ne sont pas des chroniques écrites -par fantaisie, ni des paysages humains vus à -travers des lunettes colorées. Point du tout. Les -faits, les mobiles, les intentions ne sont pas déformés -par l’œil qui les observe, et, en cela, je -vous l’accorde, ils figurent par comparaison de -fort mauvais romans historiques. Ce genre, que -d’aucuns veulent aujourd’hui ranimer et faire refleurir, -était, entre tous, le plus détestable.</p> - -<p>« Un écrivain prenait quelque fable, plus ou moins -historique par son essence ou ses entours, et la -façonnait à l’image que lui proposait sa fantaisie -du moment. Quel vilain portrait il nous donnait là ! -Moïse, Vercingétorix, Pierre le Grand et M<sup>me</sup> du -Barry parlaient avec un esprit qui sentait de loin -son dix-neuvième siècle. Leurs sentiments, leurs -préjugés, leurs amours, étaient d’aujourd’hui, et, -faute plus grave, leurs opinions politiques avaient -le ton de celles que les chroniqueurs sérieux se sont -faites rétrospectivement par la confrontation des -textes. De plus, les héros des romans historiques -sont toujours de merveilleux divinateurs. Cicéron, -qui parle dans tel conte de l’antiquité latine, se -doute bien, tandis qu’il se promène, pensif, sur le -forum, que la loi du Christ sera la loi du monde. -Saint Louis, sous son chêne, prévoit le code civil -et en blâme avec esprit certains articles, et quel -délice que d’entendre Christophe Colomb, traversant -de nouvelles écumes, prophétiser la colonisation -anglo-saxonne du nord de ce continent qu’il -va découvrir !</p> - -<p>« Voilà, dis-je, en levant les yeux vers ma vieille -amie pour voir si elle m’écoutait toujours, voilà de -la laide besogne. J’avoue que, parfois, elle prête à -rire. Un auteur dérange volontiers Jésus-Christ ou -Colbert pour le faire causer un moment avec le héros -obscur d’une aventure galiléenne ou classique, -et de grands hommes, exhibés ainsi pour un court -instant, comme un acteur célèbre qui vient réciter -une fable à un concert de charité, font piètre figure. — Cela -me rappelle l’ironique et si facétieuse biographie -de Napoléon que nous donnent MM. Cerfberr -et Cristophe d’après <i>la Comédie humaine</i>. »</p> - -<p>Je pris un volume sur la table et lus :</p> - -<p>« <i>Bonaparte (Napoléon), empereur des Français, -né à Ajaccio. Il excusa les manèges infâmes du -policier Cotenson. (L’Envers de l’Histoire contemporaine.) -En avril 1813, sur la place du Carrousel, -il dit à Duroc une phrase courte qui fit sourire -le grand maréchal. (La Femme de trente ans.)</i></p> - -<p>« Ce qui est tout naturel chez Balzac devient ridicule -chez plus d’un romancier. Je n’aime guère -voir la <i>figure connue</i> passer dans le fond du décor -comme dans les revues de fin d’année. Ne dérangeons -pas les grands hommes.</p> - -<p>« Paul Adam procède suivant une méthode un -peu différente. Certes, le style des narrations, la -facture extérieure du roman, le côté descriptif sont -bien à lui, et je ne laisserai pas sans réponse le -reproche que vous faites à mon auteur d’écrire mal, -mais poussons plus avant. Quels sont donc ces -dialogues singuliers, ces bizarres façons, ces coutumes -inconnues, ces émotions étranges, ces discours -inouïs ? — Ce sont simplement les dialogues, -les façons, les coutumes, les émotions, les discours -de l’époque dont traite l’écrivain. Ah ! que nous -voilà donc loin des Messaline en gutta-percha et -des Héliogabale à figure Louis XV ! Les personnages -sont vrais, ils sont criants de ressemblance, -non comme des photographies, mais comme de bons -portraits. Quand un costume nous est décrit, ce -n’est pas la gravure de mode que nous revoyons, -c’est de la chair habillée. Tant pis pour nous si -nous ne reconnaissons pas nos arrière-grands-parents.</p> - -<p>« Un auteur, sollicité par le désir d’être pittoresque -et d’intéresser l’œil, tombe volontiers dans ce -travers un peu bas d’insister, dans ses descriptions -de costumes, sur les parties de l’habillement ou de -la parure qui ne sont plus en usage. On dirait que -les seigneurs du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, vus à travers la fiction -romanesque où ils nous sont décrits, couchent avec -leur épée, que les chevaliers ne descendent jamais -de cheval et croiraient déchoir s’ils ôtaient leur casque -à visière, fût-ce pour boire ou baiser une belle -bouche. — Le lecteur ne s’offense pas de ces puérilités -à cause du plaisir qu’il trouve à voir un personnage -tel qu’il se l’est toujours imaginé depuis -les bancs de l’école. Il ne se figure pas Louis XIV -sans perruque plus qu’il ne peut se représenter un -saint sans auréole.</p> - -<p>— N’empêche, interrompit notre muse, que les -événements dont Paul Adam nous parle ont un je -ne sais quoi d’étrange qui me rebute un peu. L’histoire -honnête m’apprit, jadis, que tel grand personnage -mourut dans son lit paisiblement et votre -auteur me dit, par la bouche de héros, peut-être -peints de façon très exacte, que ce même grand -homme a succombé grâce à une obscure conspiration -dont je ne puis dire si elle s’occupe de politique, -d’astrologie ou de morale. Y a-t-il donc tant -de philosophes par le monde ? et qui dirigent l’histoire -et font le destin des peuples ? Je ne crois pas -beaucoup aux souterrains, aux menées obscures, -aux masques de fer. Cela me paraît convenir aux -seuls petits enfants, lassés des dragons, des sorcières -et des farfadets ! Est-ce beaucoup plus vraisemblable ? -J’aimais mieux les inventions féeriques. -Elles avaient du charme et de la couleur, quelque -chose de plaisant qui faisait sourire et le grand -mérite de n’avoir pas d’importance, au lieu que les -imaginations de Paul Adam ont certain air de prophétiser, -de bouleverser les idées reçues et d’obscurcir -la plus simple chose, qui me déplaît fort !</p> - -<p>— Vous pensez, répondis-je, que l’histoire est, -dans ces romans, machinée de façon romanesque ? -Vous n’aimez pas le carbonarisme ou ce qui lui -correspond ? Vous montrez peu de goût pour les -sociétés secrètes ? Leurs rites et leurs petites manies -vous déplaisent ? Mais songez donc à l’étrange idée -que nos arrière-petits-neveux auraient des années -contemporaines si jamais on les leur décrit d’après -les premières pages des journaux d’opinions extrêmes, -ces journaux que lit votre concierge, mon -valet de chambre et la fruitière d’en face ! Ajoutez-y -les racontars du coin du feu recueillis par des -âmes simples, et les mémoires des gens passionnés. -Voyez maintenant quelle inquiétante histoire vous -avez composée ! Combien de mines bien creusées -nous seraient décrites où jésuites et libres penseurs -travailleraient sourdement à de tragiques choses ! -Et, sans parler des temps à venir, figurez-vous seulement -une chronique des années où l’anarchie -commença de se répandre, écrite par un anarchiste -littérateur et par conséquent de second plan.</p> - -<p>« Nous ne voyons plus, à certaines époques de l’empire -romain, que la petite Église chrétienne. Elle -est pour nous le centre du monde et, pourtant, nous -savons bien que nous faussons l’histoire, puisque les -chrétiens étaient alors de très petites gens dont personne -ne se souciait. Demain, supposez que le mormonisme -convertisse le monde, les mormons nous -paraîtront avoir toujours formé une secte redoutable -dont toujours nous nous défiâmes, au lieu -qu’en vérité on sait d’eux seulement qu’ils prenaient -plusieurs épouses, habitent près d’un lac -très salé et ne s’occupent guère de nous.</p> - -<p>« C’est là le défaut de toute histoire contemporaine. -Paul Adam l’a bien vu et de ce défaut il s’est -servi. Il a tâché de nous rendre l’aspect d’une époque -par les yeux des gens qui vivaient à cette époque. -C’est la biographie d’un grand homme faite par -son secrétaire, adolescent passionné, imaginatif, -de parti pris, mais qui a vu son modèle de près, qui -a vécu avec lui et connaît bien les petits travers -du dieu, les traits qui le rendent plus humain ; — c’est -le récit d’une émeute fait par un passant qui -se trouvait dans la foule. Sans doute a-t-il vu de -trop près… du moins il a vu. — Sur Napoléon, -nous entendons tenir, dans les livres de Paul Adam, -de bien singuliers propos… mais tels étaient les -propos que des gens estimés comme penseurs, -guerriers ou sensualistes, tenaient sur Napoléon, -durant l’empire. Un homme d’imagination pense -volontiers que l’univers est ligué contre lui ; l’histoire -ne retient pas sa crainte. L’histoire a-t-elle -retenu les craintes et les espoirs des parents du -jeune Héricourt qui, dans <i>l’Enfant d’Austerlitz</i>, est -le protagoniste de Paul Adam ? Je ne sais, mais ces -mouvements n’en ont pas moins existé dans leur -âme et, si l’historien les enregistre à peine, le -romancier peut leur donner une grande place. Un -cas d’autosuggestion aussi vive est une marque de -l’époque, un chroniqueur psychologue aurait tort -de le dédaigner. Quand les fouriéristes et les -saint-simoniens parlaient d’eux-mêmes, ils semblaient -former le centre de l’univers, quand, maintenant, -il veut parler d’eux, un biographe est bien -forcé de noter cet orgueil et cette illusion qui donnent -une physionomie si spéciale à ces socialistes -rêveurs. L’histoire, vue de près, est toute imprégnée -de rêve. Ce rêve disparaît quand on s’éloigne, les -documents le remplacent, l’homme-dieu redevient -un homme tout court, ses actions font son histoire, -et, par contre, l’homme qui rêva, qui participa aux -rêves de ses contemporains, devient une façon de -dieu, ses rêves font sa légende. Or, Napoléon était, -outre un homme de génie, un homme aussi. Qui sait -si les émotions de ses contemporains ne le touchaient -pas secrètement et ne déterminèrent pas -un peu les plus illustres de ses gestes ? Les travers -et les retours de sa fortune, les interférences que -produisit son étoile dépendraient donc non seulement -du hasard, de ses calculs, des conseils qu’il -reçut et des ordres qu’il donna, mais aussi d’influences -difficilement appréciables quand un siècle -les a lourdement effacés. Encore une fois, cela est -possible, et cette possibilité suffit à ce que les -opinions, paradoxales à première vue, de Paul -Adam, se trouvent justifiées. »</p> - -<p>Ma vieille auditrice m’interrompit :</p> - -<p>« Mais ce n’est pas cela que je vous demande ! et -je n’ai que faire de vos interférences ! J’ai peut-être -tort, mais les romans de Paul Adam m’ennuient. -Les parlotes de bourgeois idéologues n’ont -rien qui me séduise et, si elles ne valent pas plus -cher, à ne considérer que leur style, les longues -histoires de Dumas père m’amusent davantage. — Écoutez ! — La -porte du fond s’ouvre, les courtisans -se rangent, la marquise de ce que vous voudrez -étouffe un soupir d’émotion, un homme chamarré -annonce :</p> - -<p>« Le Roy ! »</p> - -<p>« Et on a envie de répondre :</p> - -<p>« Je le marque ! »</p> - -<p>« C’est toujours plus drôle que <i>l’Enfant d’Austerlitz</i> ! »</p> - -<p>Notre muse manquait de sérieux. Je tâchai de -le lui faire sentir.</p> - -<p>« Vous badinez, mais votre plaisanterie est cependant -critique. Voyons ! n’en venez-vous pas à -mépriser bien vite le ridicule artifice qui donne aux -romans historiques du commun le semblant de la -vie et leurs grâces de parade. Rien n’est plus romanesque, -paraît-il, qu’un adultère couché dans -un lit célèbre et les mésaventures conjugales d’un -prince du sang ont toujours de quoi intéresser le -public. L’auteur prend ainsi la plus misérable intrigue, -dont il ne voudrait certes pas pour un conte -moderne, et la sauve en plaçant ses péripéties contre -un décor que les images ont popularisé. L’alcôve ou -le panorama font ainsi passer l’idylle ou la bataille. -Paul Adam a visé plus haut.</p> - -<p>« C’est une œuvre énorme qu’il a entreprise. Un -idéal change suivant le cerveau qui l’a rêvé. Il se -transforme ainsi que le fait une personne vivante. -Il est une personne vivante, et, dans les romans de -Paul Adam, il faut le considérer comme tel. Chacune -des « volontés merveilleuses » qui le dictèrent -à la foule y mit un peu de sa propre ressemblance -et quand cet idéal grisa le petit Omer Héricourt, -c’est, dans l’âme incertaine d’un enfant, d’un adolescent, -presque d’un homme, d’obscures luttes qui -nous sont décrites. L’idéal est parfois trop élevé. -Pour atteindre à cette émotion dépensée que prône -Paul Adam, il faut des forces vives qui se rencontrent -peu aux époques de relâchement. On n’est pas -impunément l’enfant d’une victoire, ou, du moins, -risque-t-on de devenir l’homme d’une défaite. Et -ne voyez pas, dans cette âme, un combat aussi intéressant -(je prends le mot dans son sens le plus vulgaire) -que parmi les méandres d’un roman parisien ?</p> - -<p>« Intelligent et sensible, Héricourt est le reflet -équivoque et mélancolique des temps troublés où -il se développa. Il souffre de ne pouvoir se former -à la ressemblance altière de ses aînés. Il plie sous -les chaînes que jetèrent sur lui la famille, le temps, -l’heure, les influences, et, s’il se désole d’être -prisonnier, son indécision s’en accommode. L’époque -ne permet pas d’imiter ces beaux caractères, -tout raidis de volonté, qui l’entourent. Ils ne sont -plus que les représentants superbes d’un monde -en démolition, et le grand coup d’épée qui faisait -à son homme une fière allure ne vaut plus que par -sa beauté de souvenir. Il faut se composer un nouveau -personnage, il faut innover dans les méthodes, -il faut inventer sa conscience, et, pour un adolescent, -la tâche est dure.</p> - -<p>« Ballotté par mille désirs, mais tremblant d’effroi, -Héricourt porte en lui une France nouvelle. Elle -garde la défroque étincelante et scrupuleuse du -temps où soufflait le vent d’épopée. C’est encore de -quoi habiller de façon héroïque un jeune homme -incertain de la qualité des parures. »</p> - -<p>Ma vieille amie agita vivement son éventail et, -après avoir créé autour d’elle un petit tourbillon, -dit avec l’insolence du dieu qui parle dans sa -nuée :</p> - -<p>« Un idéal ? un idéal ! cela est fort joli. Paul -Adam a donc fait l’histoire d’un idéal ; il nous a -rendu les variations de cet idéal, il nous a montré -le reflet de cet idéal en divers cerveaux humains. -Très bien ! Vous oubliez seulement de me dire quel -est cet idéal. Est-ce un idéal traditionnel ou romantique ? -Touche-t-il à la morale ou à l’art ? Est-il… »</p> - -<p>J’interrompis :</p> - -<p>« Le définir est très simple.</p> - -<p>« Un homme tue un autre homme ; une bête massacre -une autre bête. — La force seule agit. Passons.</p> - -<p>« Un homme évite l’attaque d’un autre homme ; -une bête s’évade et dépiste une poursuite dangereuse. — La -ruse seule est en jeu.</p> - -<p>« Un homme est vainqueur d’un autre homme, -sans armes, par la seule réflexion, par l’ascendant -que lui donne sa pensée. — L’esprit seul est en jeu. -La lutte s’est déplacée. L’émotion cérébrale a vaincu -l’émotion physique.</p> - -<p>« Un homme se trouve devant une statue. Il est -subjugué. — C’est la dernière victoire ; celle d’une -émotion de pensée.</p> - -<p>« Voilà ce que prône Paul Adam.</p> - -<p>— Et pensez-vous, sérieusement, qu’avec un tel -point de départ Paul Adam arrive jamais à faire -vivre ses personnages ? Rappelez-vous, mon cher, -les romans de chevalerie ! Le héros éperonné, -casqué, monté sur un beau cheval, armé d’un -grand sabre, est tellement perdu dans le rêve qui -l’occupe de conquérir une princesse que jamais, -jamais, entendez-vous ? il ne songe à manger ou à -dormir ! Les lecteurs des romans idéalistes ont une -belle âme, je vous l’accorde, mais ils n’ont pas -d’estomac (et ne voyez pas dans ce mot une basse -plaisanterie) ; leur bouche n’est faite que pour le -baiser, elle ignore la nourriture, leurs dents mordent -mais ne mâchent point, leurs yeux regardent -une belle, ils croiraient déroger, sans doute, en se -fermant pour le sommeil ! Ces hommes sont de purs -esprits ; dans leurs aventures, je cherche en vain ce -trait de vérité qui me laisserait entendre qu’avec -une âme ils ont un corps, comme aussi, dans leurs -discours, ne trouve-t-on jamais cette phrase simple -qui, non seulement exprime une idée, mais nous -montre celui qui l’exprime. Qu’il parle lui-même ou -fasse parler, Paul Adam ne cesse jamais d’employer -un langage obscur.</p> - -<p>— Il me semble, chère Madame, répondis-je, -que sur ces deux points : vérité de caractère, vérité -de style, vous faites par excès de sévérité une -lourde erreur.</p> - -<p>« Tel romancier nous décrit un personnage et -nous nous ébahissons : quelle exactitude ! Tout -est rendu, depuis la coupe de l’habit jusqu’à la palpitation -des narines ! Quelle merveille sobre et précise ! — Donnez-vous -la peine de regarder de plus -près. — Oui, tout est rendu de ce que l’on voit -quotidiennement des gens occupés de petites choses, -tout est rendu de leurs gestes, du commun de -leurs pensées, tout est rendu à un certain point de -vue. — Encore une fois, Paul Adam cherche d’autres -effets artistiques. Peu lui importe que l’un de -ses héros apparaisse toujours dans notre souvenir -avec une verrue sur le nez, mais il triomphe quand -nous ne pouvons nous rappeler ce personnage sans -qu’aussitôt nous soyons forcés de repenser ses -pensées, de voir la direction de ses désirs et de -connaître leur essence la plus subtile. — La ressemblance -des héros de Paul Adam est celle-là -même que savent donner les grands peintres et à -laquelle les plus habiles d’entre les photographes -n’atteignent pas. — Voulez-vous me faire dire que -ces hommes sont dessinés plus grands que nature ?… -Oui, cela est presque vrai. Leur démarche est parfois -démesurée, leurs paroles, ils les jettent aux -quatre vents, à l’aide d’une trompette immense, -trompette de gala, toute tintante de grelots, enrubanée -de soies rouges, de soies vertes, de brocarts, -de bannières et de drapeaux qui sentent la poudre -et en sont tachés ; une vive intelligence du monde -les retient, un vent de sensualité folle les pousse ; -ils ont le prestige des statues colossales qui voient -plus d’horizon que nous. Ce n’est pas là notre -humanité ?… Eh ! j’en suis bien fâché, mais c’en est -une autre !… Et la façon dont elle est décrite nous -donne à chaque instant de beaux exemples de ce mauvais -style de Paul Adam qui vous trouble si fort !</p> - -<p>« Sans doute, il n’est point parfait. — A l’époque -où Paul Adam commença d’écrire, les néo-naturalistes -parlaient une langue étrange, contournée, -excessive, dure par le son et ridicule par le -choix, les symbolistes ne parlaient aucune langue, -ils balbutiaient difficilement un patois brouillé, -liquide, affecté à l’extrême ; ils voulaient, par le -placement de leurs vocables, rendre le tintement -de la première goutte de rosée qui tombe dans un -lys au crépuscule du Vendredi Saint et l’écho du -soyeux murmure que faisaient, sur une dalle de -porphyre, les sandales de Cléopâtre. Amusettes -pour les Petites-Maisons !</p> - -<p>De ces écoles, Paul Adam a gardé de mauvais -ornements. La parure de son style reste défectueuse, -mais le fond est excellent. Ce sont des broderies -imparfaites sur une trame solide. Ce n’est pas -un beau style. C’est un style musclé. Il ne coule -pas, au hasard d’une fantaisie de malade, comme -les déliquescentes extravagances de tel poète que -l’on vanta. Si ses fleurs semblent parfois artificielles, -ses fruits sont les fruits lourds d’un arbre -touffu mais bien ramifié.</p> - -<p>« Le style de Paul Adam ! Je gage que vous le -reconnaîtrez sur quelque feuille que vous le trouviez. -Il bouscule, fait crier, tranche, étonne, éblouit -brusquement, puis caresse et soupire…</p> - -<p>« Ce n’est déjà pas si mal pour un méchant -style. »</p> - -<p>Il y eut un silence, car je perdais haleine. Notre -muse, qui tricotait allègrement sous la lampe, leva -ses beaux yeux vifs.</p> - -<p>« Mais alors, dit-elle, avec un petit sourire ambigu, -Paul Adam serait, à vous entendre et suivant -l’expression vulgaire dont vous vous servez -parfois, un <i>très gros monsieur</i> ?</p> - -<p>— Et je me souviens toujours, repris-je, sans -vouloir prendre garde à cette interruption, je me -souviens toujours, quand on parle légèrement d’un -auteur dont la pensée, la force et la grande production -devraient au moins inspirer le respect, à -la vilaine figure que font ces jugements lorsqu’on -vient à les rappeler quelque dix ans plus tard !</p> - -<p>— Oh ! cher ami, voilà un mot cruel ! dans dix -ans, songez donc combien ces choses me seront -indifférentes ! Seule, j’espère, la voix des séraphins… »</p> - -<p>Et, sur ces mots, notre causerie fut interrompue.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c18">BÊTES DE PLAISIR</h2> - - -<p>Je vous parlerai du cochon et d’un songe dont -le propos est analogue, songe qui fit l’agrément de -mon sommeil d’hier. Mais c’est du seul cochon que -je vous parlerai d’abord.</p> - -<p>Je l’ai admiré, ces derniers soirs, dans sa plus -grande exaltation. Rose, ardent, emporté par un fier -galop, il tournait autour d’un orgue qui jetait des -rhapsodies à la foule accourue. Cochons qui rendez -la foire de Neuilly plus joyeuse que nulle autre ! -cochons luisants ! cochons bousculés par un orage -mélodique ! ah ! je compris bien, en vous voyant -bondir, circulairement, sous le poids de tant de -jeunes femmes riantes et que vous décoiffiez par -votre vive allure, cette pensée de je ne sais plus -quel moine hollandais de la Renaissance :</p> - -<p>« Le cochon est un animal d’une lubricité toujours -inassouvie. »</p> - -<p>Tandis qu’à vos côtés des vire-vires, composés -de galères d’or, de barques, voire de chevaux, -n’attiraient point le monde ou n’étaient occupés -que par des gens de peu, les belles adolescentes -se disputaient vos croupes sellées et vous chatouillaient -le groin avec complaisance. D’un œil révulsé -par la luxure, vous contempliez vos aimables fardeaux, -et le frôlement d’une jupe, la pression d’un -genou vous faisaient renifler voluptueusement.</p> - -<p>« Être libres ! pensiez-vous, gambader dans une -prairie bien arrosée et clapotante, sur les traces de -ces enfants ! »</p> - -<p>Mais toute gloire a sa peine, et l’orgue implacable -vous entraînait, sans merci, vers votre destin -qui est, comme celui de beaucoup d’hommes, de -voir les plus beaux fruits et de ne point vous en -repaître.</p> - -<p>Pourtant, dans cette avenue de Neuilly, votre -personnalité se manifestait de façon si surprenante -que je ne songeais point à vous plaindre, et, d’ailleurs, -je ne lisais aucune tristesse dans vos prunelles. -Tout entiers, vous vous livriez, semblait-il, à -l’agrément de l’heure et vos cavaliers participaient -à cette joie. J’aperçus des bourgeois de sens, et qui -paraissaient, pour le moins, des notaires, trouver -du plaisir à chevaucher votre cou, ou bien, allongés -autant que le permettait leur anatomie, à vous -embrasser et vous parler à l’oreille. De telles gentillesses, -pardonnables chez des femmes étourdies -ou des vierges folles, mais incompatibles avec la -gravité des gens dont je m’occupe, étaient l’indice -d’un puissant émoi.</p> - -<p>Charitables amis qui dispensez une heureuse paix -aux hommes, combien je trouvai inexact et vil, -pour tout dire, ce mot de Toussenel qui ne vous -aima point : « Le porc est l’emblème de l’avare, et -l’avare n’est bon qu’après sa mort. » Il pensait -ainsi vous déprécier ! Quel démenti vous lui donnez, -sous les lustres de foire, par le brillant et l’air -triomphal de vos attitudes d’aujourd’hui.</p> - -<p>Cochons victorieux ! cochons choisis ! cochons -roses ! vous êtes au sommet de votre courbe ! Qui -donc, à vous voir bondir ainsi, émules de Pégase, -penserait aux bas articles des dictionnaires, faits à -l’usage des hommes par d’autres hommes studieux, -et où l’on voit que le terme <i>cochon</i> s’applique, dans -la mauvaise société, aux êtres malpropres et répugnants ! -Dites ! cochons ! vous traitez-vous d’<i>hommes</i>, -les uns les autres, en témoignage de mépris ? -Si je considère avec justice notre conduite, où trouverai-je -le cœur de blâmer, et que dirait ma conscience -quand elle sait trop bien que nous fûmes -pour vous de mauvais frères.</p> - -<p>Et je me souviens des jours d’obscure souffrance -que vous endurâtes, et de cet individu de votre -race (une truie, exactement) qui allaitait ses quatorze -enfants, tandis qu’elle n’avait, l’infortunée, que -douze tétines. Elle considérait d’un œil triste la fraction -de sa progéniture qu’elle était forcée de vouer -au trépas, et sa détresse était fort émouvante. J’ajouterai -que la fermière vint prendre les deux affamés -et les nourrit au biberon, ce qui l’obligea à -se lever trois fois par nuit. D’ailleurs, elle n’agissait -ainsi que par cupidité et non par amour, car elle -usait, communément, envers vous de façons cruelles -et me dit même, un jour, qu’il était mauvais de -donner à un cochon plus de quarante compagnes -durant le temps de sa vie. Une si forte affirmation, -faite d’un ton doctoral et déplaisant, diminua à -mes yeux la vertu de cette femme, qui, vis-à-vis -de vous, jouait le rôle par lequel fut jadis illustrée -la louve latine, nourrice de jumeaux.</p> - -<p>Pourquoi les hommes vous forcent-ils, cochons ! -à vous bauger en des lieux nauséabonds ? pourquoi -restreignent-ils votre polygamie, quand il est de -science courante que vous prisez les belles formes -et qu’un rien d’embonpoint rose ne vous rebute -pas ? pourquoi réservent-ils, à vous qui fîtes rire -le roi Louis XI par vos gentillesses et, conséquemment, -méritez les honneurs que l’on donne aux -courtisans de choix, pourquoi, dis-je, vous réservent-ils -l’opprobre le plus bas et l’insulte la plus -aiguë ?</p> - -<p>C’est ainsi que j’en arrive à croire que vous -valez mieux que nous, et, à cette heure où, la foire -s’éteignant, vous rentrez peu à peu dans l’ombre, -je veille sur vos rêves. Maintenant, j’ai regagné -mon logis et ma chambre ; pensif, je projette d’écrire -sur vous un bel ouvrage ; déjà, je vous chante -d’une voix intérieure, et, tandis que le plan de -l’œuvre se dessine en mon esprit, un songe me -visite, car j’ai glissé dans le sommeil.</p> - -<p>Sur une plage, où se promènent des cochons de -teintes diverses, je me trouve moi-même transporté. -Je sais que je suis sur les bords d’une île -légendaire, et, là-bas, dans le bois de pins où des -cigales fredonnent, je reconnais le couple qui passe, -enlacé : n’est-ce point la subtile Circé en compagnie -du plus subtil Ulysse !… Mais ce sont les cochons -qui forment le sujet de mon rêve. — Ils se -promènent, parmi les bocages fleuris et les sources -claires ; ils broutent ce <i>pain de pourceau</i> que, prétentieusement, -on nomma plus tard : cyclamen ; ils -conversent en langage secret, ils rêvent, ils sont -heureux. Voilà plus d’une lune et demie que l’enchanteresse, -fille d’Europe et d’Hypérion, les ravit -à leur figure humaine et leurs allures s’en ressentent -étrangement.</p> - -<p>Parmi les compagnons d’Ulysse il en était d’intelligents -et d’imbéciles. Les premiers, dans l’avatar, -perdirent l’esprit, une âme d’homme ne pouvant -se loger dans un corps de porc. Ils devinrent -des cochons médiocres et sans distinction. Mais, un -des plus jeunes matelots, célèbre pour sa belle simplicité, -ce qui le faisait traiter en esclave, se trouva -très à l’aise dans sa nouvelle peau, et celui-là devint -un cochon d’esprit. — Quand je le vis, il s’essayait -à dessiner des emblèmes sur le sable avec sa -patte gauche d’avant. Bientôt, il s’éloigna, tenu à -l’écart à cause de son génie. Ses compagnons, qui -délibéraient depuis quelques instants, firent lentement -le cercle, comme des enfants pour une ronde, -mieux : comme les cochons de bois d’un vire-vire… -Soudain, ô merveille ! ils se mirent à tourner en bondissant, -et tous, à voix jointes, sous l’œil complaisant -d’Ulysse et de Circé, ils grognaient une valse -entraînante.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c19">SUR L’INCONVENANCE D’OUTRAGER -LES MORTS</h2> - - - -<p class="sign i">aux Chercheurs d’inédits.</p> - - -<p>La tristesse de ce ciel d’hiver, la neige grise et -l’incapacité où l’on est d’imaginer, même vaguement, -ce que peut être un soleil d’août, m’incitent -à méditer un peu sur certain poème de Jules -Laforgue intitulé : <i>Complainte de l’oubli des morts.</i></p> - -<p>Cet homme nous est d’un aide précieux aux -jours où il pleut sans répit, où la bise exagère, où le -brouillard emmitoufle la ville comme avec un cache-nez -de laine sale. A ces moments, si l’on n’a pas à -portée de la main un album de Beardsley, pour fréquenter -quelque princesse suivie d’un nègre, ou se -faisant coiffer, ou cueillant d’impossibles fleurs avec -des gestes difficiles, les vers de Laforgue et ses <i>Moralités</i> -sont, pour l’âme, une excellente médecine.</p> - -<p>Ce soir, je veux, avec Laforgue, plaindre les pauvres -morts et détester les ouvreurs de tombes dont -les journaux nous content chaque jour les affreux -exploits. Hélas ! si le violateur de sépultures est -puni par le code quand ses petits travaux ont le -décor d’un vrai cimetière, si le gazetier frémit et -s’indigne quand le crime est, simplement, de chercher, -dans un cercueil de vieille dame riche, un bijou -enlevé à la circulation, combien il change de ton, -quelles fleurs ne cueille-t-il pas dans son memento -de rhétorique, lorsque le sacrilège fut caché sous un -masque pieux, ou que la sépulture violée était une -sépulture spirituelle !</p> - -<p>Les insultes subies par un cadavre se payent -chèrement, les injures faites à une mémoire sont à -l’ordinaire glorifiées et les souvenirs ne se plaignent -pas plus que les cadavres :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i5">Les morts,</div> -<div class="verse i4">C’est discret ;</div> -<div class="verse i5">Ça dort</div> -<div class="verse i4">Trop au frais.</div> -</div> - -<p>Un auteur vient-il à mourir, qui brilla quelque -peu et fut de bonne vente, il se trouve un grand -nombre de gens à l’affût du moindre lambeau de -papier marqué de son écriture. Les invitations qu’il -envoya, les billets que reçut son cordonnier ou sa -blanchisseuse, une carte de visite cornée de sa -main, forment le fond de la collection ; les lettres à -ses amis (celles où le tutoiement est employé sont -plus précieuses), les réclamations aux éditeurs, en -sont les joyaux. Le bibliophile gardera-t-il au moins -ces reliques dans une cassette bien close, loin des -yeux de la foule, pour sa seule joie ? Point du tout ! il -les portera à la revue où il est agréé, les publiera, -les illustrera d’une préface et de notes, et ceux qui -liront cette feuille sauront que X…, le grand poète, -<i>décédé à la fleur de l’âge</i>, portait des cols rabattus, -dînait à huit heures, sautait de son lit du pied -gauche, et, par aventure, qu’il souffrait de douleurs -intestinales. — Aimables détails ! — Mais -qu’importe ! — l’impunité du bibliophile est assurée :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i5">Les morts,</div> -<div class="verse i4">C’est sous terre ;</div> -<div class="verse i4">Ça n’en sort</div> -<div class="verse i5">Guère.</div> -</div> - -<p>… Et, quand les parents et les amis du mort l’auront -un peu oublié, quand ils en seront venus à -surveiller moins strictement ses manuscrits, alors -le petit jeu reprendra de plus belle, et les bibliophiles -se mettront à la recherche des inédits. Le -romancier a-t-il parfois essayé sa plume avant d’entreprendre -son travail, le malheureux poète a-t-il, -un jour, écrit deux vers imbéciles sur l’album d’une -jeunesse qui l’en priait, a-t-il déroulé un mirliton -impromptu au bas d’une lettre à sa maîtresse, l’amateur -les recueillera dans son carton, puis les -publiera tous en volume, réunis par un commentaire -larmoyant et faussement respectueux.</p> - -<p>Telle est la destinée de l’écrivain. Et passe encore -s’il n’avait à souffrir que durant sa vie, et d’une main -hostile, ou de sa propre main ! mais quel excès d’opprobre -que d’avoir à souffrir, après sa mort, de la -main de ceux qui prétendent l’aimer !</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i5">C’est gai,</div> -<div class="verse i5">Cette vie !</div> -<div class="verse i4">Hein, ma mie,</div> -<div class="verse i5">O gué ?</div> -</div> - -<p>Voilà pourquoi on peut reprocher à tant d’amateurs -sans vergogne, non seulement de tenir sur -les morts des propos éhontés, mais encore de leur -faire de cruelles blessures.</p> - -<p>Lorsqu’un écrivain de valeur a jeté l’un de ses -manuscrits, il est assez probable qu’il n’espère pas -le voir, plus tard, tiré de l’ombre ; au moins peut-on -le supposer. — Croit-on vraiment que cela -ajoute grand’chose au renom d’un poète que de -publier les vers qu’il bégaya ? et à la gloire d’un -romancier que de mettre en vente le roman qu’il -écrivit en nourrice ? — Ceux qui manquent ainsi -de respect aux morts sont de mauvais disciples qui -ne savent pas aimer un maître. — Mais ce sont là -sensibleries puériles :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i4">Importun</div> -<div class="verse i4">Vent qui rage !</div> -<div class="verse i4">Les défunts ?</div> -<div class="verse i4">Ça voyage !</div> -</div> - -<p>Sensibleries de même ordre que de vouloir cacher -des amours. Les amours célèbres doivent être -exposées, les baisers surpris et les alcôves ouvertes. — Rien -ne pique si fort la curiosité que deux -bouches illustres qui se joignent.</p> - -<p>Ah ! pour Dieu ! une fois qu’ils ont vécu leur -premier rôle jusqu’au bout, permettez aux grands -de la terre de dormir comme des mendiants ! et ne -les troublez plus ! — C’est une vile chose que cette -curiosité qui pousse à troubler les morts, à prostituer -leurs rêves, à répandre leurs fautes littéraires, -leurs défaillances et leurs plaisanteries. — Si -vous faites d’un homme un dieu, gardez-lui sa -stature de dieu et, aussitôt le monument mis en -place et doré, ne découvrez pas la faiblesse du modèle ! -ne dites pas :</p> - -<p>« Celui que vous voyez, en marbre, et si fier, sur -cette place, fit à vingt ans un mauvais sonnet. Peuple ! -écoute-le ! »</p> - -<p>C’est la plus basse des trahisons.</p> - -<p>Que l’on donne les variantes d’un chef-d’œuvre -littéraire, voilà qui peut être d’un bon enseignement, -car le livre fut parfait par l’auteur ; que l’on expose -les esquisses d’un beau tableau, cela peut être excellent, -car elles ont porté déjà leur fruit qui est, -précisément, le tableau, et il est bon de voir la fleur -qui se transforma en un fruit si précieux ; que l’on -publie, à la rigueur, les papiers d’un poète inégal et -curieux, d’un prosateur au talent intermittent, ces -nouveaux fragments pourront n’être pas plus mauvais -que ses moins bonnes productions… mais qu’on -laisse dormir les morts !</p> - -<p>Un jour, quelque bibliophile, collectionneur, -monomane ou gazetier sans pudeur se verra brusquement -châtié à la façon que prévoit Laforgue, et -le romancier, l’artiste, le poète, trop insulté dans -sa tombe, repoussant la pierre blanche, viendra -d’une main furieuse</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Le tirer par les pieds,</div> -<div class="verse i2">Une nuit de grand’ lune.</div> -</div> - -<p>… Et, ce soir, tandis que ma gouttière pleure -par brusques sanglots et que le vent s’amuse tristement -dans les cheminées, je songe que bise et -pluie sont peut-être la voix des morts qu’on outrage.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c20">LE CHARTISTE ET LE CONCIERGE</h2> - - -<p>Un homme tombe dans la rue et meurt sur le -coup. Il y avait là peu de témoins : une blanchisseuse -qui allait à son travail, un député socialiste, -une jeune femme vêtue avec élégance, un ouvrier -électricien et… qui encore ?… mettons, si vous -voulez, un arroseur.</p> - -<p>A tous ces gens, on demandera leur opinion sur -le décès du passant, car le passant était un personnage -politique de valeur qui siégeait à droite et dont -le brusque décès ne laisse pas d’être important. -Or, la blanchisseuse, trop émue pour fournir un -avis avec précision, parlera de la maladie de cœur -que le saisissement lui a sans doute donnée. Elle -s’occupe d’elle-même et se voit seule en cause. Lui -apprend-on la qualité considérable du défunt, -aussitôt elle n’a plus rien vu, elle devient muette, -elle craint d’être compromise. La laisse-t-on en paix, -sans interrogatoires, comme si on ne se souciait -guère de son témoignage, la voilà transformée. Un -puissant orgueil la possède. Elle pense avoir son -portrait dans les gazettes, des journalistes à son seuil, -sa page d’histoire. Elle a tout vu. Elle seule a tout -vu. Ni l’ouvrier, ni l’arroseur, ni le député socialiste -n’ont pu rien voir et la jeune femme bien vêtue -fait un récit mensonger.</p> - -<p>Le député socialiste répond avec plus de réserve. -La réserve est même la seule chose qui importe. Le -mort siégeait à droite. On doit du respect aux morts ; -pourtant, il convient aussi de saisir toutes les occasions -qui se présentent pour prêcher la bonne parole, -aussi, à voix basse, donnera-t-il quelques -anecdotes qui discréditent affreusement la victime -et se terminent toutes par ces mots :</p> - -<p>« D’ailleurs, mettons que je n’ai rien dit. »</p> - -<p>Raisons politiques !</p> - -<p>La jeune femme vêtue avec élégance, désireuse -surtout qu’on ne la remarque pas, car elle sortait -de chez son amant, tâche à rester dans le vague :</p> - -<p>« L’homme passait. Il est tombé. On m’a dit qu’il -était mort. »</p> - -<p>Voilà qui ne convient à qui que ce soit, et, déjà, -on soupçonne ce témoin d’avoir quelque chose à -cacher. Sa voilette est bien épaisse ! Pourquoi veut-elle -partir si vite ? Cela est louche… — D’autant -plus que l’ouvrier électricien, tenant beaucoup à -ce que le trépas soit dû à l’électricité, est vexé de -ne point trouver de plot dans le voisinage, et que -l’arroseur accuse de ce décès subit le seul Phébus -qui flamboie excessivement.</p> - -<p>Entre tant d’avis divers, que, toutefois, vous pouvez -peser à votre aise, quel avis suivrez-vous ? -Entre tant de témoins, qui déjà mettent de l’amour-propre -à n’avoir point tort et s’intéressent plus à -leur version de l’accident qu’à l’accident lui-même, -auquel donnerez-vous raison ?… Et, quand les docteurs -auront apporté leurs expertises (toutes contradictoires) -et mis leur point d’honneur à imposer -une opinion, et quand les concierges auront épilogué, -et quand, enfin, la grande voix du peuple se -sera fait entendre, pensez-vous ? pensez-vous sérieusement, -que la cause de l’accident sera mieux connue ? -Car, au fait ! de quoi ce monsieur qui passait est-il -donc mort ?</p> - -<p>Eh bien ! transportez-vous maintenant par la pensée -à quelques siècles en arrière et tâchez de savoir -si Sémiramis avait le mollet bien fait, si Moïse était -cornu et dans quel sens tournait la spirale de ses -cornes, enfin si le troisième amant de Cléopâtre -prisait l’oseille plus que la chicorée et quels étaient -les motifs de cette préférence !</p> - -<p>Ce petit préambule n’a d’autre but que de me -rappeler plus vivement la charmante surprise que -j’eus en lisant, pour la première fois, l’<i>Introduction -aux Études historiques</i> que M. Ch.-V. Langlois -écrivit en collaboration avec M. Seignobos. Ce livre, -dont on a peu parlé, je pense, hors d’un milieu -d’érudits, et qui a besoin du concours de la boîte -des quais ou, comme il advint dans mon cas, de -l’entremise d’un ami pour être goûté par des profanes, -manque tout à fait de ces grâces romanesques -qui séduisent à bon compte, et, sa qualité étant -sans apprêt comme aussi celle des <i>Questions d’Histoire -et d’Enseignement</i> de M. Ch.-V. Langlois qui -lui servent en quelque sorte de <span lang="la" xml:lang="la">marginalia</span>, son -excellence ne laisse pas de rester un peu nue.</p> - -<p>Tout lecteur, connaissant peu les procédés et les -ambitions des histoires d’aujourd’hui aura, je pense, -le même étonnement lorsque MM. Seignobos et Langlois -lui auront révélé leurs petits secrets. Le plus -souvent, il sait (et cela d’une façon vague et timide) -que l’histoire n’est plus un exercice d’orateur où -une belle comparaison tient lieu de preuves et -quelques concetti de documents ; — peut-être comprend-il -que de Mézeray à Fustel de Coulanges, de -Macaulay et Motley à Green et Seeley, on a fait des -progrès et que la jeunesse, la passion, la bonne -volonté, qui donnent, ailleurs, des résultats appréciables, -ne suffisent plus, seules, quand il s’agit -de débrouiller des questions historiques ; mais je -crois que, si ce lecteur dont je parle a une âme -honnête, il s’ébahira sans réserve ni honte et que -l’<i>Introduction aux Études historiques</i> l’initiera, sur -la façon de faire revivre les siècles échus, à des -idées nouvelles.</p> - -<p>Il fut un temps où l’historien devait avoir, avant -tout, des qualités de conteur ; — aujourd’hui, s’il -peut négliger d’un cœur léger l’étude, conseillée -jadis, de la poésie épique et des dramaturges, s’il -peut se passer des ouvrages généraux qui enseignent -à écrire l’histoire comme on enseignerait la -charité, par de pieuses exhortations, — il doit se -rendre un compte exact de la qualité de sa tâche, -qui n’a rien à voir avec la morale et tout avec -la science. La spécialisation des sciences ayant -chassé de l’histoire une foule de choses, tout se -réduit à se rendre clairement compte de ce que l’on -fait et ne rien faire malgré soi. C’est déjà tout un -programme.</p> - -<p>« Nous nous proposons ici, disent MM. Langlois -et Seignobos dans leur <i>Introduction aux Études -historiques</i>, d’examiner les conditions et les procédés -et d’indiquer le caractère et les limites de la -connaissance en histoire. » Certes, les idées développées -dans ce livre doivent être la monnaie courante -dans un monde de chartistes, mais, en -France, le public conserve jalousement un goût -déplorable pour l’éloquence, et, volontiers, il accorde -plus de poids à une parole dite avec âme, esprit -ou passion, qu’à une affirmation déterminée par de -bons documents, bien classés et bien interprétés. -Cela et l’amour des fleurs fit commettre de singuliers -méfaits à des historiens dont les intentions -étaient pures. Et, cependant, comment leur en vouloir, -quand on est déjà charmé par un exorde vif -et systématique et que le plaisir ne fait que croître -lorsqu’on retrouve, au cours du livre, ces images -fortes en couleur qui sont l’illustration des romans -historiques et auxquels les poètes firent ajouter -créance par la propagande de leurs chants ?</p> - -<p>En vérité, c’est s’engager en une dangereuse -aventure que de vouloir, de nos jours, composer la -plus humble monographie. Même Hubert Howe -Bancroft, qui écrivit, à l’américaine, les trente-neuf -volumes de son <i lang="en" xml:lang="en">History of the Pacific States</i>, ne -put résister, malgré son arsenal d’armes scientifiques -et de précision, au plaisir d’orner son œuvre -d’<i>agréments</i> divers, choisis dans les bons auteurs. -Supposons pourtant le cas d’un auteur qui se -serait dépouillé de tout orgueil, imposé une forte -discipline et résigné, par un héroïsme singulier, à -ne point s’exagérer la valeur des documents qu’il -possède, quelles sont les épreuves qui l’attendent -avant même qu’il ait écrit la première page de son -livre ?</p> - -<p>M. Langlois nous en donne l’effrayante liste.</p> - -<p>Et d’abord, les bibliothèques sont incomplètes, -les lexiques mal faits, les récits inexacts. Les quatre -documents qu’il a trouvés et qui lui donnaient le -précieux appoint d’une opinion unanime sont -copiés sur un original qu’il ignorait et, par ce fait -même, perdent toute valeur. Reste ce document -original. Est-il authentique ? Une supercherie est -délicieuse lorsqu’elle crée Clara Gazul, actrice -espagnole, Hyacinthe Miglanovitch, barde illyrien, -ou la pieuse Bilitis. — Elle est honteuse quand, -œuvre de faussaire, elle donne lieu à la méprise -dont Daudet nous conte les épisodes réjouissants -dans <i>l’Immortel</i>. — Sans avoir la robuste foi de -Michel Chasles, qui collectionna des <i>inédits</i> de -Vercingétorix, Sapho et Marie-Madeleine, un historien -risque toujours d’être pris au piège de son -document, et, chaque année, une critique sévère -rend à la légende des anecdotes que l’on croyait -appartenir à l’histoire.</p> - -<p>Même authentique, un écrit peut encore trahir. -Souvent un copiste malhabile, ignorant ou partial, -le déforma, et de telles erreurs sont parfois difficiles -à réparer. A ce propos, M. Langlois nous cite -une correction de Madvig qui est vraiment un bel -exemple d’ingéniosité. Ayant pensé à se représenter -une lettre de Sénèque dans le type d’écriture -d’après lequel elle devait avoir été copiée (sans -ponctuation ni séparation entre les mots) Madvig -sut lire un texte resté incompréhensible dont les -mots avaient été coupés au hasard.</p> - -<p>Il n’est pourtant de vérité que dans le document -et l’on ne peut se servir, pour construire, de matériaux -de seconde main, car c’est doubler, par -paresse, les chances d’erreur. Tant d’historiens sont -atteints de cette maladie à laquelle Froude, historien -anglais, a attaché son nom, maladie que -M. Langlois compare assez plaisamment au daltonisme -et qui consiste à mentir de façon constante -et presque ingénue, à ne point savoir distinguer le -vrai du faux, à la façon de certains yeux qui différencient -mal le vert d’avec le rouge.</p> - -<p>Même quand un document est sans reproches au -point de vue de son authenticité et de sa provenance, -il est une autre critique que l’on doit lui faire subir : -celle de sa vraisemblance et de son exactitude. Si -l’on est vivement sollicité de falsifier des documents -quand on écrit avec des idées préconçues, des idées -de <i>siège fait</i>, on l’est encore plus de raconter incorrectement -un événement dont on fut témoin. -Paraît-il important, on l’exagère ; paraît-il indifférent, -on le note à peine. Un témoin dit toujours -trop ou trop peu. Questionnez-le, il répondra par -monosyllabes ; laissez-le parler, vous serez étouffé -par une éloquence qui, toujours, restera fumeuse. -De plus, ce qu’il vous dira sera subordonné à ses -occupations du jour, à l’humeur de sa femme ou -à ses goûts politiques. N’exigez pas d’un homme -que la question posée occupe seule, fût-ce un instant, -toute sa conscience, cela serait excessif. On -peut apprendre à écrire l’histoire contemporaine -en suivant des débats de cour d’assises. L’homme -n’a de respect que pour le passé… et MM. Seignobos -et Langlois nous montrent avec quel cynisme -on le traite.</p> - -<p>Ils découvrent encore mille pièges auxquels le -plus avisé se laisse prendre, et montrent les travers -qui défigurent l’œuvre faite avec le plus de -soin. A trop respecter les documents, on finit par -oublier que ce ne sont là, en somme, que des matériaux ; -ils cessent d’être un moyen pour devenir -un but, et l’historien en arrive à s’éloigner à tel -point de l’histoire que son travail prend tous les -traits de la manie du philatéliste ou du collectionneur -de cartes postales.</p> - -<p>Il faut lire la charmante description que M. Langlois -nous donne des risques professionnels de -l’érudition. L’habitude de l’analyse critique mène -à l’impuissance, à la paralysie historique ; l’abus -de la critique mène à des excès de méfiance auxquels -nul texte ne résisterait et qui font voir un -problème là où il n’y en a pas ; enfin, le dilettantisme -en critique mène à s’occuper de choses qui -n’en valent pas la peine, à critiquer pour critiquer, -quelle que soit la matière, pourvu qu’elle soit obscure, — quelle -que soit l’énigme, même si la solution -n’en peut être intéressante.</p> - -<p>Cette <i>Introduction aux études historiques</i> -présente, en son ensemble, un délicieux cours de -bon sens, et, par la façon limpide et logique dont -ils nous font part de ce qu’ils savent et savent si -bien, ses auteurs rendent attrayante sans la vulgariser -une matière que l’on tiendrait pour sèche et -lourde.</p> - -<p>Savoureuse lecture ! — elle clarifie un esprit troublé, -elle supprime les penchants trop vifs au romanesque ; -sans doute, elle nous parle peu des bibelots -historiques offerts à l’enfance comme moyens de -mnémotechnie ou motifs de récréation, mais, moins -douce aux âmes sensibles qu’un recueil de légendes, -elle a l’inappréciable vertu de ne point nous tromper, -fût-ce par les vives couleurs d’un mirage.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c21">LA SUISSE ET JEAN MORÉAS</h2> - - -<p>Si quelques personnes ont pris la Suisse en horreur -et se sentent soulevées lorsqu’un orgue de -barbarie se prend à détailler <i>Guillaume Tell</i>, c’est -que, dès l’abord, elles se sont choquées du caractère -essentiel de ces paysages, de ce caractère qui, -précisément, séduit l’inlassable cohorte des touristes, -je veux dire l’abondance de ce qu’en art on -appelle <i>le trait</i>.</p> - -<p>Plongés dans la neige jusqu’aux oreilles, haussés -sur un pic, attablés devant un <i>point de vue</i>, accrochés -à une dent, penchés sur un gouffre, pensez-vous -que ces malheureux hommes, que ces bourgeois -enfiévrés se sont mis en de si singulières postures -afin de pouvoir contempler la montagne, la -forêt, la glace ou les abîmes ? Non pas ! Vous imaginez-vous -que, dans la <i>Symphonie pastorale</i>, ils -écoutent la musique ? — Ils sont tous sollicités par -ce <i>trait</i> qui les ravit.</p> - -<p>Au concert, ce sera l’onomatopée, le bruit du vent, -la phonographie du ruisseau, et, particulièrement -dans Beethoven, les imitations d’animaux ; dans la -montagne, ce sera un rocher à figure humaine, un -pin qui se courbe sur un trou noir, et, là ! (oh ! -regardez !) une cabane solitaire, solitaire à en pleurer -de compassion. Voilà qui fait leur fièvre et leur -joie ; voilà qui, dans un paysage, forme la vertu -qu’ils jugent seule excellente et seule délectable : -<i>le pittoresque</i>.</p> - -<p>Pour moi, je sais des paysages tout unis, calmes -et prévus, où l’herbe verdoie avec tranquillité, où -le soleil poudroie avec bienséance et qui me sont -d’un meilleur agrément que tel assemblage, même -inédit, de rochers, de cascades et de sentiers en -tire-bouchon. Ces tableaux, dans lesquels tout est -réduit à la portion congrue, éveillent en moi une -complaisance qui se prolonge. Nul objet n’asservit -despotiquement le regard ; les champs, les coteaux, -les bosquets, le ciel et les ruisseaux jouent honnêtement -leur partie dans un concert tranquille, et -mon admiration, plus répandue, également divisée, -n’en est que mieux satisfaite.</p> - -<p>J’éprouve un goût de pareille qualité pour les -<i>Stances</i> de Jean Moréas. Ces harmonieux développements, -sobres d’images et dont l’expression est -comme retenue, fixent d’ordinaire un lieu commun -ou figurent une élévation poétique. Leur lyrisme est -plein de mesure et leurs accents, pour émus qu’ils -soient, ne se forcent point. Le poète souffre-t-il -d’une douleur amère, il ne se déchire pas le visage -et ne nous livre pas son cœur découpé en petits -morceaux. Non. Il préfère se voiler simplement la -face avec un beau geste classique ou, se détournant, -nous montrer la course légère des nuées dans un -ciel pur.</p> - -<p>En somme, les <i>Stances</i> semblent participer -assez peu de l’art auquel les poètes nous accoutumèrent -durant ces dernières années. A une -époque où l’on tâche de faire dire aux mots plus -qu’il n’y a dans eux, où l’on plie la langue à des -exercices inusités, où l’expression est contournée, -disloquée et parfois même rompue par d’insolites -gymnastiques, Jean Moréas va s’abreuver à des -sources plus claires. Parfois ses vers nous paraissent -presque fades ; habitués que nous sommes aux émotions -violentes, nous cessons de percevoir le charme -liquide de son inspiration. La faute n’en est pas au -poète, et c’est d’un regrettable exemple que de voir -des critiques, trop amateurs d’orchidées, apprécier -difficilement les parfums d’un bouquet champêtre -et la ligne gracieuse d’une gerbe liée. — A trop -vivre dans un hôpital, on ne sent plus la fraîcheur -d’une prairie où la brise, en place d’éther et de -phénol, ne nous apporte que le facile arome de la -saison.</p> - -<p>Seules les impressions rares semblent valoir aujourd’hui -d’être retenues, et ce n’est pas pour en -tirer une loi générale que l’on s’occupe de ces monstruosités -particulières, ce n’est pas pour construire -une violente synthèse que l’on se penche sur ces -exceptions, mais bien pour goûter la joie de les -décrire.</p> - -<p>Soit ! décrivez des monstres ; occupez-vous du -veau à cinq pattes, de l’homme à deux têtes et -faites votre ami d’un mangeur de serpents, mais, -quand l’heure sera venue de transposer leur charme -par votre art, rendez-nous cette horreur avec des -mots exacts et dans un vocabulaire assez choisi -pour montrer ce qu’il y a d’éternel dans toute difformité. — Filtrez -votre langue, rhythmez votre style -et, surtout, choisissez, parmi tous les exemples dont -vous faites collection, ceux-là seuls qui peuvent -éveiller une pensée. — Élevez-vous, en un mot, au-dessus -de votre sujet. — Les nains de Velasquez -sont l’honneur du Prado.</p> - -<p>Voilà qui s’appelle prêcher en vain ! — Pour -contenter les amateurs de raretés, il faut que la -forme puisse concourir honorablement avec le fond. -On écrit, non plus pour se faire entendre, mais pour -suggérer, pour évoquer… que sais-je encore ! — Ah ! -qui dira les puérilités du style évocateur, des -phrases suggestives !</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i1">Quel enfant sourd ou quel nègre fou</div> -<div class="verse i1">Nous a forgé ce bijou d’un sou</div> -<div class="verse i1">Qui sonne creux et faux sous la lime ?</div> -</div> - -<p>Ce que Verlaine disait de la rime s’applique si -bien à d’autres sujets !</p> - -<p>Les phrases n’ont plus la cadence honorable -qu’on leur connaît. Elles ne marchent plus, elles -gigotent. Les mots sont placés au petit bonheur. -La période se développe comme elle peut ; on y -fourre tout ce qu’on trouve. C’est compacte comme -du mastic. Quand l’auteur, malgré sa folie, a du -talent, les trouvailles sont parfois heureuses, mais -que diriez-vous d’une moisson de fleurs pressée -dans un petit coffret jusqu’à former une pâte -vaguement odorante ? Le livre, construit suivant -cette méthode, fait plutôt l’effet d’un mont-de-piété -que d’une œuvre d’art, et le dictionnaire dont l’auteur -se servit présente vraiment l’aspect d’une -<i>Histoire des Martyrs</i>.</p> - -<p>Il faut savoir gré à Jean Moréas, qui paraît préférer -Malherbe aux poètes <i>Style moderne</i>, d’avoir -écrit un livre de poèmes lyriques auquel l’exactitude -et la prudence de l’expression donnent, avec -le choix du sujet, une espèce de force tranquille. -De ces qualités nous étions tout à fait déshabitués, -après tant d’ouvrages dont les auteurs nous grisèrent -de boissons si nombreuses et de mélanges si -américains que nous en venions bientôt au dégoût -d’une ivresse absurde et sans rêves.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c22">CONVERSATION AVEC UN ARBRE</h2> - - -<p>Les paysages du Berkshire valent surtout par -des arbres un peu centenaires, arbres forés, tragiques, -dans le tronc desquels de très vieilles hamadryades -achèvent de se dessécher. Ces derniers -jours, elles m’ont raconté, à voix basse, de singulières -légendes, tandis qu’à l’horizon des ramures -le soleil déclinant édifiait un ciel de Turner.</p> - -<p>Hier, je venais de porter sous un chêne deux ou -trois livres d’essence analogue, bien que fort différents -par leur premier aspect, et, couché dans -l’ombre verdâtre, je comptais lire, au hasard du -doigt et de l’œil, certains passages pour me trouver -soudainement transporté dans quelque région -où il ferait bon vivre avec un songe et où l’on -découvrirait sans peine de quoi bâtir un article -critique, mais, comme j’admirais la décoration -tortueuse de toutes ces branches qui me servaient -d’abri, la divinité de l’arbre, écartant sa robe de -mousse et d’écorce, me laissa voir son vieux -visage encore harmonieux qui semblait vraiment -être la figure de la Longévité. — Sous le regard -des prunelles vert de rêve qui me souriaient, je -baissai les yeux avec modestie, car il est toujours -troublant d’être considéré par une déesse. — Soudain, -remuant faiblement ses lèvres d’ombre qui -paraissaient souffler la poussière des temps, elle dit :</p> - -<p>« Que pourrai-je te conter aujourd’hui ? Te dirai-je -quelque belle histoire sylvestre du siècle où j’étais -petite fille, où la main d’un soldat de Rome fit -plier mes jeunes rameaux ? Te dirai-je mes secrets -et comment on fabrique, avec l’œuf d’une poule -noire couvé sous une conjonction heureuse de la -lune et d’Aldébaran, la mandragore californienne ? -Veux-tu parler du népenthès, de l’aconit, de la -belladone, du pavot noir ou de ces livres que tu -tiens sous ton bras et que tu tâchais de parcourir -d’un air fatigué ?</p> - -<p>— Voilà qui me convient, m’écriai-je, si tu -m’aides à faire mon article. De ta voix chaude et -légère tu me dicteras des phrases pleines d’équité. -Je veux être injuste aujourd’hui, mais j’ai honte de -ce désir.</p> - -<p>— Comment ! dit l’hamadryade, la nature ne t’inspire -donc pas l’indulgence ? peut-on user de sévérité -quand le ciel sourit ? Tout au plus aurais-je -compris que tu ne pouvais critiquer par besoin -de créer… et… vraiment… sous ce bel azur, ne -sens-tu pas une ode naître en ton esprit… une -ode où, par exemple, tu ferais ma louange ?</p> - -<p>— Oh ! pas du tout ! répondis-je, et, d’ailleurs, -tu n’y entends rien ! L’été venu, un mortel, qui -exerce le beau métier des lettres et n’a rien pu faire -qui vaille durant les mois urbains, aspire volontiers -au repos des champs pour achever cette œuvre -curieuse dont il a tant parlé devant les tables des -brasseries, mais il est rare que sa retraite soit -fructueuse et je ne sache pas qu’il arrive souvent à -rassembler ses rêves loin du monde familier que lui -faisaient les réverbères, les automobiles et les marchands -de journaux du soir. Ah ! pour m’inciter -au travail, qui me rendra ce doux cri : « La Presse ! -deuxième édition ! importantes nouvelles ! » au lieu -du vagissement de la brise entre tes doigts !</p> - -<p>— Comparer !… dit l’hamadryade stupéfaite… -comparer les bruits vulgaires de la rue à mes divins -murmures ?</p> - -<p>— Je ne compare pas ! j’estime et je préfère. -Vois-tu, ma bonne ! la campagne est indiscrète et -veut constamment se mêler à celui qui l’accoste -sans bien la connaître. J’entends la vraie campagne, -celle où l’on fane, fauche, moissonne, et non ces -lieux où les lacs, les sources, les cascades et autres -jeux de l’onde ne sont que prétextes à casinos et -sénats de rhumatisants. — Voici un jeune homme -qui a quitté Paris pour laisser pousser sa barbe et -fleurir son talent ; assis dans une ombre de branches, -non loin d’un sillon et d’un pré que fréquentent -des vaches paisibles et gonflées, il espère -quelque bucolique savoureuse et rêve mollement, -comme l’on rêve dans les romans de M<sup>me</sup> Sand. -Loin des visites importunes et des embarras de -Paris, il voudrait décrire une idylle, fixer les douces -réponses que se font deux amants, vanter les mérites -d’un roman nouveau, quand une guêpe vient -effrayer sa veine par un bourdonnement guerrier. -Alors il constate que son corps est devenu le terrain -de manœuvre de mille insectes, que des fourmis -essayent une route nouvelle au dos de son veston, -et que, de cette plante grimpante et fleurie qui pleure -sur lui des larmes sucrées, sont descendues de -petites bêtes rouges qui attaquent cruellement ses -jambes. Il se secoue du mieux qu’il peut et tâche à -retrouver le calme, mais c’est en vain. Trop de -poules caquettent autour de lui en cherchant dans -l’herbe leur ver quotidien ; des moustiques offensent -ses joues ; un coq, satisfait et victorieux, chante -brusquement à ses oreilles ; déjà une araignée se -suspend à son pied, et, maintenant, dans le champ -voisin, un ruminant agite vers lui ses cornes comme -pour engager une tauromachie. — Il fuit, et c’est -le meilleur parti qu’il pouvait prendre. Oiseuse tentative -que de chercher une inspiration directe et de -cultiver l’adjectif en plein air ! Rien ne vaut, pour -travailler d’un esprit libre, soit que l’on crée ou que -l’on juge, la barrière de quatre murs et le regard -doré d’une lampe.</p> - -<p>— Que fais-tu donc, dit l’hamadryade, des belles -sensations que la nature donne et qui forment le -plus clair de votre littérature descriptive ?</p> - -<p>— Je les garde en moi et les laisse mûrir. Un -paysage, si beau qu’il soit, ne doit pas être rendu -en mots par des procédés photographiques. Il est -inutile de forcer les lettres à rivaliser avec les beaux-arts. -Là n’est pas leur rôle. Le vocable ne doit point -être confondu avec la touche de peinture et je -pense que, dans le roman, l’impressionnisme n’a -vraiment rien donné qui vaille. Pour faire voir la -nature à l’aide du discours, avant de s’occuper -des couleurs, il importe de fixer les plans, et l’on -ne saurait disposer un paysage avec justesse qu’en -le déformant. La mémoire artistique a ses façons -de retenir. Elle résume. Certes, il est utile de savoir -regarder, mais il est indispensable de laisser un -classement se faire dans le butin de nos visions, et, -plus tard, nous remarquons avec stupeur qu’un -paysage, décrit par nous, loin du modèle, prend le -relief et la vie que nous rêvions de lui donner à -l’heure où nous tâchions en vain d’animer les froides -notes, si justes, mais si mortes, que nous avions -prises sur place.</p> - -<p>— Je n’en reste pas moins votre muse, dit l’hamadryade -à voix basse, et, bien que vous me fassiez -subir mille avatars singuliers, je finis toujours -par me reconnaître dans le portrait que tes frères -ou toi vous avez peint. Va ! ne critique pas, ce soir ! -viens ! viens dans mes branches ! Nous parlerons -des eaux souterraines qui donnent la sève aux -arbres et aux poèmes, de la brise qui souffle dans -vos vers et dans mes frondaisons, de l’étang bleu -qui reflète aussi bien les rêves que les nuées…</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Chantons aussi la vieille terre !</div> -<div class="verse i4">Elle a du bon.</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c23">BUBU AU MOUCHOIR</h2> - - -<p>Maurice Bélu naquit dans le quartier de Plaisance -et ce fut sans doute sous une heureuse étoile. Si -M<sup>me</sup> Bélu, lorsqu’elle donna le jour à un tel fils, -ne fut pas ravie en une sainte extase, si nul personnage -divin ne descendit du ciel pour prédire à -sa lignée une gloire durable, c’est qu’à Paris de telles -manifestations ne trouvent leur place que dans -les vaudevilles, — mais les fées se conjurèrent -autour du berceau et dotèrent l’enfant de vertus -éminentes.</p> - -<p>Celle de ces dames qui protège les athlètes de -foire et les champions lutteurs lui donna la force -des bras, l’assurance du regard et une démarche -décidée ; c’est grâce à elle que, plus tard, -il put inscrire sur son blason cette fière devise : -<i>Petit, mais costaud.</i></p> - -<p>Celle qui préside aux effractions, aux enlèvements, -aux coups de main, qui fut la patronne de Pâris, -de don Juan et de Valmont, délia son esprit et ses -doigts.</p> - -<p>Celle de qui se réclament les gens de cour lui donna -en partage la civilité des manières, l’accent d’une -courtoisie persuasive et ce je ne sais quoi qui fit la -gloire de Georges Brummel et des grands dandys.</p> - -<p>Celle enfin, plus sérieuse d’aspect, qu’adorent les -géomètres et les philosophes, la muse de Pascal et -de Laplace, lui permit d’apprécier clairement le rapport -des choses, et c’est ainsi qu’il préféra toujours -sa maîtresse à d’autres délices, même lorsqu’elle -lui apporta certains désagréments. Paolo bravant -l’enfer près des lèvres de Francesca n’eut pas plus -de mérite. (Je prie que l’on ne me chicane pas trop -sur l’exactitude ou la mesure de cette comparaison.)</p> - -<p>Avec un tel viatique, le nouveau-né pouvait courir -d’une jambe alerte vers le jour de sa mort, avec -mille occasions de fournir une belle carrière, et se -découper, à son heure, une auréole très acceptable, -mais sa mère, qui ne s’attendait pas, étant de condition -modeste, à de tels honneurs, oublia d’inviter -une vieille fée avec qui sa famille n’entretenait plus -de rapports depuis longtemps, et celle-ci, par esprit -de vengeance, condamna l’enfant à ne dépasser -jamais le niveau social où ses parents avaient été -placés. — Pour cette seule raison, M. Charles-Louis -Philippe, au lieu de nous conter les exploits -d’un grand capitaine ou les brillantes aventures -d’un arbitre d’élégance, a dû se borner à nous -décrire les gestes d’un protagoniste de condition -médiocre, mais, pour humble que soit son état, -Bubu n’en reste pas moins, et dans toute l’acception -du mot, un homme de qualité.</p> - -<p>Le chroniqueur de cette vie tumultueuse et pourtant -si droite se montra, comme il sied, plein de -passion et plein d’indulgence aussi pour les quelques -écarts de langage ou de conduite de son héros. -A vrai dire, il semble qu’il ait hésité vers le début -de sa tâche. Il n’a pas su, au juste, comment grouper -ses personnages et comment intéresser son lecteur -quand le brillant, le nonpareil Bubu, soit qu’il -fût enchaîné loin de ses amours ou simplement en -voyage, quittait un instant la scène. Parfois aussi, -voulant apprécier les faits dont le récit était offert, -il lui arriva de s’attendrir un peu longuement, et -l’ironie qu’il employait était d’essence si fine qu’elle -se fondait, s’évaporait, ne paraissait plus. Des sanglots -mesurés sont agréables au cours d’une histoire, -ils délassent, mais ce trésor de larmes que -tout romancier doit porter en son cœur, je crains -bien que M. Charles-Louis Philippe ne l’ait trop -déversé et qu’il n’ait trop souvent pris parti pour -les petites femmes qui sont « marquées dès l’origine -comme des bêtes passives que l’on mène au -pré communal ».</p> - -<p>Si j’ai choisi <i>Bubu</i> comme motif de divagation, -c’est que ce livre me paraît, dans l’œuvre de Charles-Louis -Philippe, le mieux venu, le plus représentatif -de la manière… car, hélas ! il y a une manière. — Peu -importe, d’ailleurs, puisqu’elle est nouvelle -et que nous n’en considérons qu’un seul exemple. — <i>La -Mère et l’Enfant</i>, récit tamponné de mouchoirs, -pleurait sur le même ton, à propos d’évènements -moins bien noués ; les romans qui suivirent -sanglotèrent à l’envi sans que ces larmes eussent -de quoi nous émouvoir… cela n’y était plus… Mais -<i>Bubu</i> reste un charmant livre. — Traiter un -sujet de bas naturalisme avec les procédés littéraires -de Bernardin de Saint-Pierre, voilà qui étonne -à la première page et ne laisse pas d’avoir un peu -étonné lorsqu’on touche à la dernière.</p> - -<p>Il est un détail de composition que l’on ne saurait -trop noter dans <i>Bubu de Montparnasse</i>, tant -il est précieux. Nombre de peintures, célèbres, un -moment, à cause de leur vigueur ou de leur coloris, -ou encore de leur finesse ou de leur grâce, -sont gâtées, soit par le rapport trop étroit, soit par -le manque de rapport du sujet principal avec son -ornement, et j’entends par <i>son ornement</i> tout ce -qui vient s’adjoindre pour concourir à l’effet d’ensemble. -Tantôt les fonds ne s’arrangent pas avec -les premiers plans, tantôt deux personnages sont -peints dans un esprit trop semblable et, de ces -analogies ou de ces contrastes, finit par naître un -certain malaise. — Si Charles-Louis Philippe semble -avoir abusé des larmes, du moins a-t-il eu le -goût de ne pas laisser à sec un seul coin de paysage -et a-t-il su varier ces diverses humidités fort plaisamment.</p> - -<p>Les aspects de Paris qu’il nous donne sont d’une -mélancolie très spéciale, d’une mélancolie sage et -pleine de lassitude. C’est un Paris provincial, fatigué, -où la brise, les pavés, la Seine, les bancs -sont très vieux, ont déjà beaucoup servi. Les cris -de la rue sont usés, les reflets de l’eau ont fait leur -temps et restent tout de même agréables à l’œil.</p> - -<p>On dirait d’une romance qui chanterait :</p> - -<p>« Voyez ! je suis banale, j’ai passé par un nombre -incroyable de bouches, on m’a tout à fait prostituée… -et, cependant je suis encore une bonne -romance ! en vérité, j’émeus encore ! »</p> - -<p>Les héroïnes de Charles-Louis Philippe sont -ainsi. Elles sont tout à fait prostituées (vous ne -sauriez croire combien !), elles ont servi à tant de -bouches qu’elles en ont perdu le compte, et pourtant -il me semble qu’elles émeuvent encore !</p> - -<p>Connaissez-vous les bergeries de Gessner ? — Les -dialogues de <i>Bubu</i> leur ressemblent, mais -vous relirez plus volontiers ceux-ci que celles-là, -car souvent le style se relève et, dans un passage -qui forme un fier couplet, atteint à la vraie vigueur.</p> - -<p>Voici un raccourci, mordu à l’eau-forte, qui, n’est-ce -pas ? est une bonne description d’agonie.</p> - -<p>« Jean Méténier mourut à l’hôpital, à l’âge de -quarante-neuf ans. Il se coucha un soir, lourd -comme une pierre, et, pendant quatre jours, se -tordit à cause de ses coliques de plomb. Puis il -crispa ses poings, s’étendit sur le dos et sentit -peser ses sept enfants dans son crâne : Marthe -avec deux gosses, Berthe avec Bubu, Blanche et -Saint-Lazare avec toute la gueuserie, Gustave -collé à la grande Marie qui suivait souvent la feignantise, -les trois petits gosses qui mangeaient -tant de pain et qui restaient là avec leurs becs -ouverts de moineaux, — et mourut, les dents serrées -et la gueule en avant. »</p> - -<p>Parfois aussi Charles-Louis Philippe touche au -rire par un procédé classique et qui donna souvent -de bons résultats. Présentez, dans un vêtement de -coupe correcte, un homme du monde et, durant -une conversation frivole, faites-le soudain parler -comme un charretier. Si la scène est bien menée, -elle fera rire. Pareillement Charles-Louis Philippe -nous donne avec Bubu le portrait du pur souteneur. -Il en a le vêtement, la démarche, les préjugés, les -occupations enfin, et, cependant, à certaines heures -de sa vie, il parle avec la retenue, la mesure d’un -gentilhomme. — On rit.</p> - -<p>Au fait ! rit-on ? Peut-être, mais d’un rire bien -singulier !</p> - -<p>Les moments où Bubu a de la courtoisie étant -parmi les plus tragiques du livre, la gaîté que -donnent ces formes de langage devient sinistre par -ce qu’elle sous-entend. C’est une gaîté que le lecteur -garde pour lui ; qu’il goûte, mais n’exprime pas. — Si -la joie finit par des larmes quand elle est trop -vive, elle finit de même quand elle est trop mélangée, -trop obscure. — Il se trouve dans <i>Bubu</i> des -passages presque drôles qui furent écrits pour -émouvoir plus profondément qu’une déploration, -et qui y parviennent.</p> - -<p>Tel qu’il est, ce livre reste une œuvre intéressante -dont le passage de quelques années donnera -le juste prix, soit que <i>Bubu</i> soit retenu, soit qu’on -l’oublie, soit que l’auteur, par une œuvre plus forte -le fasse oublier, — mais nous pouvons le regarder -comme une curiosité esthétique des plus attachantes -et qui a toujours,</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i>Pour qui s’en montre digne, un réservoir de larmes.</i></div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c24">LES DIEUX LARES</h2> - - -<p>En feuilletant <i>le Voyage d’un Naturaliste</i> de -Darwin, je me suis arrêté au passage suivant :</p> - -<p>« Après une course assez longue sur des laves -récentes et fort rugueuses, nous atteignons le lac où -les Espagnols que j’accompagne vont faire leur -provision de sel. Ce lac est absolument rond et -bordé de magnifiques plantes qui miroitent. Il y a -quelques années, les matelots d’un baleinier assassinèrent -leur capitaine dans cet endroit retiré. J’ai -vu son crâne au milieu d’un buisson. »</p> - -<p>Comment peut-on exiger du lecteur de ces lignes -qu’il se penche ensuite sur une couverture jaune à -trois francs cinquante et tâche à rendre compte des -émotions qu’elle réunit ? Pour ma part, je me sens -incapable de penser à autre chose qu’à ce fragment. -Cette saline, ces Espagnols, ces plantes qui miroitent, -et ce crâne dans un buisson me passionnent -autrement que tel ou tel récit de mœurs contemporaines. -Pourtant, il ne faut point trop prolonger -cette lecture. Darwin, après avoir superbement -décrit, dans le décor de ces parages difficiles, les -mœurs des tortues et les divertissements auxquels -se livrent de délicieux petits alligators, commente -durant trop de pages les variations de son thermomètre, -et cette discussion paraît un peu traînante.</p> - -<p>Vraiment, les savants en voyage devraient, entre -deux coups de sonde et pour égayer un peu leurs -observations météorologiques, s’attarder plus souvent -à décrire les fleuves, les cratères, la végétation -et les nuées qui sont l’ornement du pays qu’ils -explorent. Quand, par hasard, ils y consentent, -leur regard clair et l’absence de souvenirs livresques -donnent des paragraphes d’un relief étonnant. -Je préfère, à tel poète jeune et content de lui, qui, -même pour nous rendre l’aspect d’une fleur, nous -parle de son âme, tel botaniste aride qui dresse, à -propos de cette même corolle, un procès-verbal sans -grâce, cruel, mais exact.</p> - -<p>Je ne sais, mais il me semble qu’un symbole, -entre les plus parfaits qui se puissent trouver, se -gâte par l’appropriation que s’en fait une duègne -d’âge et respectable en sa tenue. — Est-elle vierge, -le mal a plus de poids. Ce qui nous charmait -naguère nous rebutera, car il est des choses qu’il -faut laisser fleurir librement sous le grand ciel. Un -savant seul a le droit de les étiqueter. Il les flétrit -moins qu’un autre.</p> - -<p>Je connais une corolle que la lumière du matin se -plaisait à orner de cent façons nouvelles et dont les -pétales au frais semis de pierreries faisaient mon -enchantement. J’avais pour tâche quotidienne d’en -admirer la parure frêle que composaient, avec des -fils de la Vierge, la rosée de verre et le soleil. Or, un -savant vint à passer, il vit la fleur, me la nomma (ce -fut un peu pénible), puis, après en avoir pris délicatement -la taille, le diamètre et la circonférence, la -photographia et s’en fut. La fleur était sauve. Déjà -je me réjouissais, quand une fille survint, passionnée -de botanique sentimentale. Elle cueillit la fleur, -la posa entre deux feuilles d’un papier qui en but -jusqu’à la plus fine essence, qui se nourrit de ses -couleurs en effaçant ses formes. Cette corolle mauve -rappelait, paraît-il, un chaste souvenir d’amour. Elle -doit exister encore, poussiéreuse et séchée, dans un -tiroir, près d’une mèche de cheveux et d’un brouillon -de lettre, mouillé de larmes.</p> - -<p>La personne qui commit ce crime est vertueuse. -C’est tant pis. L’eût-elle été moins, je lui eusse dit -d’aller, vers l’heure où le jour déborde par-dessus -l’horizon des collines et coule entre les bois moussus, -près de l’étang que les grenouilles animent de -leurs chants, et d’y chercher une fleur semblable. -Elle l’aurait trouvée avec son petit fardeau de perles, -se faisant valoir sous un rais de jour, minuscule, -émouvante, jolie, si jolie que l’heure, la brise -et la trame d’araignée conspirent afin de la mettre -en valeur, si pathétique, si noble, si simple surtout, -que l’on voudrait poser un doigt sur la bouche et -passer… passer, sans plus, — pour ne point déranger, -fût-ce par un geste ou un soupir, cette -pure beauté.</p> - -<p>Oh ! laissons les fleurs vivre seules dans les -bois. Ne leur amenons point d’admirateurs, fût-ce -le plus intelligent, celui dont on prise la mesure et -le goût. Malgré lui, d’un mot brusque et brutal, il -gâterait tout le paysage, ou, en s’efforçant de bien -concevoir le détail (teinte de pollen, courbe de tige) -qu’on lui propose, il l’élargirait en généralité et, -aussitôt, trouverait à parler de Dieu.</p> - -<p>La fraîcheur, le charme, une éphémère perfection -ne veulent pas être fixés avec trop d’insistance. -Un savant définit ces choses, il les transporte sur -un autre plan, celui de son esprit exact… Un -homme du commun s’appesantit sur elles et, voulant -les bien entendre, ne fait que les flétrir.</p> - -<p>Pour aimer la nature dans ce qu’elle a de plus -intime et de plus délicat, je pense qu’il convient -d’avoir envers elle certaine retenue de bon goût, -celle, à tout prendre, dont on use à l’égard d’une -femme un peu altière, mais charmante, que l’on -veut aborder sans présentation. Il faut agir avec -discernement, ou, pour mieux dire, il faut simplement -avoir de l’usage. — Gardons-nous de trop interroger -les arbres, les eaux des bois, les eaux de -l’air ; ne parlons pas sans préambule aux pierres qui -semblent dormir, mais, si une courtoisie prudente -est recommandable quand on veut converser avec -Cybèle, sachons, d’autre part, nous tenir dans une -juste mesure et n’allons pas, sous prétexte que le -saule et l’étang sont choses vivantes, les trop diviniser -et leur donner figure humaine. Celui qui voit -au fond de chaque source un visage triste et timide, -sous toute écorce, une nymphe enclose, et, dans les -vallons, la danse des oréades, ne saura bientôt plus -voir l’onde dans sa joie et les libres jeux de l’écume, -ni ne pourra-t-il entendre les accents plaintifs -mais vraiment forestiers des chênes que la tourmente -agite, si bien qu’à trop y mêler des voix de -nymphes le murmure continuel de la montagne -perdra pour lui son sens mystérieux.</p> - -<p>Savants qui décrivez la nature et n’avez pas lu -Jean-Jacques ! je vous aime et je vous loue ! Quel -soulagement de voir qu’il est encore des gens de -bien pour qui le monde extérieur n’est pas une -vaine apparence, pour qui une fleur est une fleur, -non un symbole spécialement inventé pour eux, et -qui savent à n’en pas douter que</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La nature est un temple où de vivants piliers</div> -<div class="verse">Laissent parfois sortir de confuses paroles,</div> -</div> - -<p class="noindent">… mais qui ne s’efforcent pas de traduire ces paroles, -exprimées en langage de feuilles, de lac ou de nuée, -par des vocables trop nettement humains ; enfin à -qui la lune ne fait pas de signes, à qui les iris ne -posent pas des devinettes et qui n’en posent pas -aux iris, qui n’ont pas foi dans les satyres des -contes mal contés et ne sont pas crédules aux radotages -des jeunesses hystériques !</p> - -<p>O vous qui voyez les arbres avec leur écorce et -n’apercevez jamais la naïade dans les petits ruisseaux ! -dites-nous la nature en sa vérité ! Apprenez-nous -à lui parler avec politesse, sans trop de romantisme -et sans toujours la considérer comme un miroir -de nos émotions ! Bientôt, dirigés par vous, nous -profiterons de vos enseignements. Ces duvets qui -flottent dans l’air quand le printemps éclate en -fleurs et en parfums, nous les laisserons poursuivre -leur hasardeuse route sans leur imposer un destin. -De cela, le vent, l’averse et la bête se chargent -mieux que nous et tous les nids se font avec ces -duvets qui passent.</p> - -<p>D’ailleurs nous avons les nôtres, qui sont faits -pour nous. Si l’oiseau happe une plume dans la -brise pour en garnir son nid, notre foyer n’est-il -pas orné de façon analogue ? Les souvenirs, les -rêves, les beaux regrets flottent constamment devant -nos yeux ; nous les cueillons au passage et ce -sont eux qui font le charme des veillées. Ah ! si l’on -ne pouvait rêver d’aventures au coin du feu, parlerait-on -de la douceur de rester chez soi ? Si nous -ne pouvions charger nos dieux lares de bijoux -exotiques, les chéririons-nous d’un si grand amour ? -Un fauteuil près de l’âtre est le meilleur endroit -où se blottir pour se trouver ailleurs, et les forêts -d’Amérique, avec leurs grands arbres squelettes, -sont si belles à imaginer, vertes, vierges et vivantes, -au pied de la Cordillère qui fume par ses -volcans !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c25">LES JARDINS, LE FAUNE ET LE POÈTE</h2> - - - -<p class="sign i">pour Octave Maus.</p> - - -<p>Je voudrais parler de certaines façons qu’il y a -de transcrire un paysage en poésie, mais, au lieu -de cueillir des exemples, ici et là, à travers l’histoire -littéraire, je les choisirai pour la plupart dans -les œuvres d’auteurs contemporains qui surent -animer d’anciens rêves éteints, redire les fables où -les sources sont vivantes et les arbres enchantés, -et rendre enfin le charme des grands parcs disposés -en vue d’un noble effet, des allées que ferme -un horizon artificiel, coupé d’une nymphe neigeuse, -des ifs taillés, des colonnades blanches et des jardins -bien disposés.</p> - -<p>Au juste, j’entreprends de noter comment certains -auteurs s’y prirent pour nous faire connaître -en prose ou en poésie l’émotion qu’ils ressentaient -devant la nature ; — et c’est Henri de Régnier qui -m’occupera d’abord.</p> - -<p>Il a su nous révéler de nouveaux aspects du parc -de Versailles, des aspects qui lui sont personnels, -mais sa muse, qui se plaît à dessiner plus d’un -décor, lasse du sable que le rateau nivelle, va souvent -courir dans les forêts d’alentour, dans le bois -sacré, cher à ces déesses dont Chavannes nous -donna l’image. — Et, là, nul arrangement, rien de -concerté, point de marbres, point de plates-bandes -ni de perspectives autres que celles que nous présente -la nature. On dirait que l’homme n’est jamais -venu dans cette région… j’entends l’homme moderne. -Mais écoutez !… écoutez bien la brise ! — Ce -n’est point aujourd’hui ce bruit d’ailes rapides -qu’elle fait, ce bruit de fuite et de frôlement auquel -nous sommes habitués, qui nous charme pourtant -et parfois nous force à frissonner quand il passe -avec le crépuscule… Non ! les arbres murmurent -de façon plus distincte ; à chaque mouvement de -l’air nous entendons mieux leurs paroles divines, -nous en comprenons même la plus faible inflexion… -Et c’est l’hamadryade d’un bouleau qui se plaint -de rester engaînée, c’est la nymphe d’un chêne -qui chante d’allégresse parce que la rosée se lève -autour d’elle aux premiers sourires de l’aube, — et -que cela est beau. — Voyez aussi quel pouvoir -a le génie poétique… Cette impression que les prosateurs -rendent avec peine et de manière insuffisante -par tant de phrases, Henri de Régnier nous -la donna maintes fois, dans son livre, parfaite en -une strophe ou un vers !</p> - -<p>Vraiment, il sait diviniser un paysage en ne -retraçant que les traits éternels de l’arbre ou du -sentier. D’ailleurs, et quel que soit le procédé qu’on -emploie, l’étude d’un point de vue, d’un décor -naturel, dès qu’on le transporte en rhythmes, offre -de très singulières difficultés. C’est là que les poètes -trébuchent. Tant qu’il est question de n’émouvoir -que par le spectacle de ses passions, de ses -regrets, de ses souvenirs, tant qu’il ne s’agit de -parler que d’espoir ou d’amour, sans plus, — avec -certaine facilité et quelque talent, un poète arrive -aisément à être médiocre (je veux dire, à paraître -bon), mais, quand il veut dépeindre ses émotions -dans leurs rapports avec le monde extérieur, -nous montrer sa douleur autre part que sous une -lampe, rire, pleurer, se souvenir en plein air, le -front dans la brise et les poumons gonflés, — c’est -alors que les habitants du Bas-Parnasse -défaillent, et que ceux-là seuls qui ne s’effrayent -pas de l’air des cimes, de cet air difficile à prendre -en soi dont nous parle Byron, donnent leur -mesure et se révèlent en leur beau.</p> - -<hr /> - - -<p>Il est quelques façons très diverses de mêler la -nature à la poésie. Nous en trouvons certaines -dans <i>la Cité des Eaux</i>, et j’aimerais que l’on prît -goût, au cours de ses strophes, à considérer les -images de fleurs, de fontaines, de forêts et de -flots que le poète nous offre, ainsi que la façon -dont il nous les offre, avec ses manières de les peindre, — et, -si j’ai donné comme titre à ces pages : -<i>Les Jardins, le Faune et le Poète</i>, c’est qu’aussi -bien ces trois mots me semblent-ils convenir aux -trois modes que le poète qui nous occupe a de -chanter.</p> - -<p>Et d’abord, avons-nous assez entendu divaguer -sur l’automne ! — Demandez à douze poètes de -chanter un mois de l’année. Croyez-moi ! onze -d’entre eux choisiront un mois d’automne. Le -douzième se plaira peut-être, par bizarrerie, à célébrer -février ou mars, et sans doute qu’il le fera -mal. C’est qu’il semble que l’automne soit plus -poétique, que le regret aille bien avec les feuilles -mortes, et que nous soyons, malgré nous, toujours -médusés par la complainte où M. Charles-Hubert -Millevoye, poète d’Abbeville, nous tira des larmes -en parlant, sinistrement et pour l’éternité, de la -chute des feuilles.</p> - -<p>Dans la même catégorie se place l’automne du -jour, le crépuscule, sur lequel on a tant de fois -déraisonné… Il suffit que l’herbe se nuance d’ombre, -que le rire des fontaines se module en plaintes -et que la fleur paraisse plus lumineuse dans son -feuillage à mesure que le jour s’enfuit, pour que -les poètes sentent en eux-mêmes toute une petite -ébullition de mots.</p> - -<p>Que leur parlez-vous de couleurs vives, de décors -contrastés ! Vous choqueriez leurs âmes trop sensibles ! -On dirait que la mer ensoleillée les aveugle -plus que d’autres, qu’ils tiennent volontiers pour -une vertu indiscrète le solennel éclat d’un marbre -blanc, que certains couchers de soleil très sanglants -les épouvantent, et qu’il est des aubes d’une extraordinaire -pureté qui leur font perdre patience. — Ils -éprouvent à l’égard de ces aspects francs et forts -de la nature ce malaise qui saisit les mauvais -orchestres quand survient un mouvement trop -rapide. En un mot, ils ne savent peindre (et cela -faiblement) que l’année à son agonie et le jour à -son déclin, parce qu’il leur vient alors une façon -de pitié molle et de complaisance affectée qu’ils -font passer très bien pour de l’inspiration.</p> - -<p>De grâce, ne croyez pas que je veuille un seul -instant médire de l’automne et du crépuscule qui -sont deux institutions excellentes. Nos meilleurs -poètes leur doivent quelques-uns de leurs plus -beaux enthousiasmes, et Henri de Régnier a souvent -chanté de façon merveilleuse les ors roux de la -saison mûre et les cendres du jour, mais, que voulez-vous ! -cela ne laisse pas d’être agaçant que de -voir l’automne et le crépuscule considérés par certains -poètes comme des placements de tout repos, -sans que pour cela les vers qu’ils en tirent soient -meilleurs, — ils n’ont que cette séduction à laquelle -un léger apprentissage fait facilement parvenir.</p> - -<p>Ajoutons que, dans ces paysages d’une mélancolie -bienséante, on peut relever un trait que je passais -d’abord : ils excitent prodigieusement la mémoire. — De -quoi voulez-vous qu’un poète mineur -se souvienne quand un cruel soleil lui meurtrit le -front et lui impose le seul aspect de son aveuglante -splendeur ? En pareilles traverses, il ne songe qu’à -demander quartier. A l’encontre de ces brutalités, -combien il prise mieux un crépuscule d’automne, -qui caresse sa fièvre comme une onde lente et, par -sortilège, évoque en lui toutes les phrases grises, -opalines ou vert de mousse qu’il a déjà lues dans -les œuvres d’autrui !…</p> - -<p>Voilà-t-il pas un puissant argument pour qu’il -commence son nouveau poème ?</p> - -<hr /> - - -<p>Il semble, en vérité, que, pour parler dignement -de la nature, pour la faire revivre avec toutes les -correspondances qui nous rattachent à elle, il faille -prendre un parti, de même que le peintre, étudiant -le sujet du paysage qu’il va peindre, choisit -avec soin son éclairage et son point de vue, afin -que rien dans sa toile, ni lignes mal croisées, ni -couleurs effarées de se trouver côte à côte, ne nuise -à l’effet qu’il veut produire. — En poésie, le parti -le plus simple serait peut-être d’ordonner la nature, -de la composer, en un mot, de la disposer suivant -les courbes que l’on donne aux jardins. Mais -gardez-vous de croire que ce soit là se faciliter la -tâche, ou enlever à l’œuvre de la fièvre ou de l’émotion ! — Simplement, -c’est une loi qui s’impose au -génie inspirateur, le dirige, le règle, en modère les -écarts trop violents, les foucades inutiles. Par elle, -l’émotion est resserrée comme dans un étau et la -strophe soutenue, maîtrisée, peut montrer en pleine -lumière toutes ses vertus. — C’est, à tout prendre, -quelque chose dans le genre de cette fameuse règle -des trois unités que nos dramaturges classiques -acceptèrent de si bonne grâce, bien qu’elle fût -gênante et que la foi d’Aristote ne laissât pas d’être -douteuse sur ce point, — parce qu’ils voyaient en -elle ce triple lien salutaire qui forçait à penser plus -puissamment pour que la pensée jaillît plus claire, — à -sentir plus profondément et non à fleur de -peau, pour que la passion fût à la fois plus discrète -et plus vive.</p> - -<p>Je ne relèverai même pas l’absurde critique qui -accuse cette méthode d’être purement « littéraire » -et de manquer de sincérité. C’est là une fadaise… -Nous est-il jamais venu à l’esprit de dire d’un -homme qu’il manque de sincérité parce qu’il a dans -ses façons de la courtoisie et de la mesure ?</p> - -<p>Cette méthode d’ordonner une description de -façon architecturale fut celle de nos poètes didactiques, -mais, hélas ! s’ils avaient en partage toutes -les qualités de l’honnête homme, celles-là, par -contre, leur faisaient défaut qui forment le plus -clair du génie d’un poète ou même d’un écrivain.</p> - -<p>Pour sévère qu’elle soit, une loi de ce genre ne -laisse pas cependant que d’offrir un double avantage. -D’abord, comme elle suppose une profonde -connaissance de la matière traitée, elle évite ces -descriptions faites en chambre, loin de l’objet -décrit, ces flots, ces nuages chantés entre quatre -murs par un homme qui jamais ne considéra que -son encrier. Comment voulez-vous réduire à ses -lignes essentielles un paysage inaperçu ? On ne -peut, évidemment, résumer que les choses conçues -de façon complète et vive…</p> - -<p>Et, d’autre part, elle écarte ce fléau de la poésie -descriptive : je veux dire le pittoresque.</p> - -<p>Ce serait une sinistre besogne que de noter jusqu’où -l’abus du pittoresque a conduit la plupart de -nos écrivains romantiques ! — Veut-on peindre en -des vers une vision presque oubliée et qui, reculant -trop dans le passé, a perdu ses contours nets -et les ombres qui la rendaient si vivante ? C’est au -pittoresque que nous ferons appel pour un peu la -faire renaître. — A ce spectacle que nous avons -trop amalgamé, trop compris en nous-mêmes et -qui s’y est en quelque sorte fondu, se mélangeront -alors des imaginations piquantes… et voilà déjà la -surcharge !</p> - -<p>Le paysage était-il compliqué, fait de parties -nombreuses, éclairé savamment, c’est au pittoresque -et à son prestige que nous demanderons une -excuse pour ne point le composer. — C’est encore -lui qui nous fera orner de fleurs un décor que la -nature nous présente austère et nu ; lui qui met un -vieux banc de pierre à l’endroit où l’on rêve, et -qui défonce le chaume d’une cabane dans les bois ! -Car il faut, à certaines gens, un détail joli, prémédité, -et qui donne bien par son carton-pâte l’illusion -d’une ruine. Bientôt le paysage entier disparaît. — Le -détail reste. — Il est tant d’esprits trop -amateurs de pittoresque qui, du désert, ne gardent -que l’image d’un palmier penché sur une tombe -rose ! Plus d’un a cédé au plaisir de poser une barque -pleine de chansons sur un lac dont le beau -saphir se suffisait à lui-même et de vanter la seule -blancheur d’une corolle qui, cependant, séduisait -par plus d’une vertu.</p> - -<p>Enfin, combien une loi fixe et sévère excite l’émotion ! -Les vocables, serrés par une syntaxe rigide, -donnent leur plus beau son, leur son le plus -significatif et le plus plein ; les images, mises à la -place exacte que leur assigne une perspective stricte -et juste, se correspondent plus finement et brillent -avec plus de magie. On dirait vraiment qu’ainsi -ordonnées elles sont comme ces miroirs qui se -reflètent l’un l’autre et dont le dédale pur permet -l’illusion.</p> - -<p>Disons plus simplement qu’elles sont mieux -mises en valeur par un plan préconçu. — Regardez -une rose dans sa plate-bande, — elle embaume -tout l’air ; certes, elle était plus pittoresque, cachée -dans son buisson, où nous l’aurions sans doute -comparée à une flamme rouge, mais l’aurions-nous -si bien respirée ?</p> - -<p>Il en est d’une émotion comme de cette fleur. -Pour lui faire rendre tout ce qu’elle peut donner, -mieux vaut la guinder un peu que la laisser libre, -et certaine sévérité à son égard est une précaution -salutaire. — Voulons-nous décrire en vers ce paysage -qui nous a touchés ? Disposons-le d’abord avec -noblesse et grâce, arrachons l’herbe des chemins, -lavons le ciel, et, surtout, veillons aux couleurs de -notre palette. — Les mots sont dangereux à manier ; -il en est qui reluisent comme des sous neufs -et d’autres qui ont la patine des vieilles médailles ! -Veillons aussi à la forme qu’il convient de choisir, -car une forme poétique, si lâche qu’elle soit, façonne -et modèle toujours un peu l’image qu’on lui -confie. Si l’émotion primitive ne survit pas à ce travail -d’élection et de classement, croyez bien qu’elle -était mort-née et ne vaut pas un regret.</p> - -<hr /> - - -<p>Henri de Régnier a connu toutes ces difficultés -et s’y est soumis dans la plupart de ses œuvres, -mais spécialement dans les pages de <i>la Cité des -Eaux</i> qui donnent leur nom au volume et où -nous sont rendus en vingt-sept sonnets et deux -poèmes les prestiges de Versailles, son parc et ses -souvenirs.</p> - -<p>Ordonnées, ces pièces le sont au plus haut point. -Pour décrire des jardins dessinés avec art, où les -statues répondent aux jets d’eau, où la nymphe, -reflétée dans une vasque verte, se mêle à son reflet, -Henri de Régnier a traité chacune de ses périodes -comme un motif d’architecture, et l’on dirait que -deux pendentifs la terminent, avec, au milieu, le -feuillage figé d’un rinceau.</p> - -<p>On croirait tel sonnet disposé par un grand seigneur -à la fois architecte et amateur de jardins. -La courbe de feuillage que font les buis serpente -autour d’un double escalier entre deux lignes de -cyprès et les dieux qui se mirent regardent l’un et -l’autre l’eau flexible dont la gerbe élégante les sépare -et dont le miroir les réunit. — Ici c’est un carrosse -vide, ici des feuilles mortes, plus loin un -pavillon fermé, et je vois, non loin de cette île solitaire -un rouge bosquet de roses. Tout cela se lie -par de secrètes affinités, et la hautaine tristesse -que l’évocation nous donne provient, sans doute, -moins des détails que de la beauté mélancolique -de leur harmonie et du noble deuil de leur perspective.</p> - -<p>Dans cette description du parc et de son palais -mort, Henri de Régnier avait eu des prédécesseurs. -Il semble qu’aucun d’eux, avant le romantisme, -n’y ait découvert une inspiration acceptable.</p> - -<p>Les vers du <i>Mercure galant</i>, les petites chansons, -les poèmes de circonstance sont tous d’une pauvreté -merveilleuse. Il ne s’y trouve guère que des -exclamations sur les « si beaux jardins de notre -roi Louis » ou bien, à propos des statues de déesses, -quelques joyeusetés de notaire ivre.</p> - -<p>Musset, dans ses <i>Trois Marches de Marbre rose</i>, -ne nous donna qu’une plaisanterie charmante. Il -n’a voulu noter à Versailles que le seul ennui des -beaux dimanches où des bourgeois se promènent -suivis d’un sillage d’enfants mal mouchés. Il le dit -d’ailleurs avec franchise et ne voit que matière à -badinage en un sujet où trop de poètereaux s’exercèrent… -Oui, mais, à part quelques croquis -amusants et vifs, de jolis détails, certain rappel -irrespectueux des fantômes du lieu et la pointe finale, -ce badinage finit par lasser. Il n’est point de -long poème en petits vers qui soit plaisant.</p> - -<p>Avant Musset, Théophile Gautier avait parlé de -Versailles. Son très beau sonnet est d’un sentiment -tout à fait singulier. Au lieu de voir dans ce décor -ce que l’on y verra plus tard : une ruine moderne -et le souvenir de la gloire, Gautier s’est plu, ingénieusement, -à relever la seule désolation de ce -lieu vide, de cette étendue d’arbres, d’allées et -d’eaux, jadis si bruyante, et qui semble n’avoir -plus son âme, manifestée dans le Roi, rival du -soleil. En le perdant, Versailles a perdu sa raison -d’être ; Versailles désaffecté n’existe plus.</p> - -<p>Enfin, Albert Samain, dans une série de quatre -sonnets, fut presque uniquement occupé à nous dire -les visions de princesses et de menuets que Versailles -lui suggérait. Ce sont des <i>Fêtes galantes</i> -haussées de plusieurs tons.</p> - -<p>Dans <i>la Cité des Eaux</i>, Henri de Régnier paraît -avoir épuisé le sujet.</p> - -<p>Pourtant, il chante de préférence la majesté de -ce lieu et le pur classicisme de l’émotion qu’il -donne. Ce n’est pas pour regretter la cour et ses -pompeuses grâces que le poète nous entraîne à sa -suite par les méandres du palais et des jardins, ce -n’est pas pour pleurer sur des choses défuntes, -mais pour nous faire admirer avec lui la beauté -de la solitude et, dans ce poème naturel d’arbres, -de statues et d’eaux, le charme qu’y ajoute le délaissement. -De temps en temps, il s’arrête : un souvenir -charmant vient de passer ; une harpe, dans -la salle de musique d’un pavillon, le fait rêver un -instant de celles qui ont touché jadis les cordes -aujourd’hui détendues… Et c’est alors comme si, -par la magie des vers, une mélodie surannée venait -d’éclore discrètement.</p> - -<p>Puis, c’est le peuple de marbre dont nous parlait -Gautier : Latone svelte, Encelade au milieu d’un -bouillon de fontaine, Neptune avec son trident, -un bassin vert qui reflète une source, un bassin -noir entouré des quatre Saisons, un bassin rose -où se mire l’Amour… et la fête d’eau qui réunit -les marbres et les bronzes par un concert d’irisations.</p> - -<p>Cela nous donne, majestueuse, mélancolique et -quelque peu solennelle et compassée, l’image d’une -nature non point torturée, mais guidée pour qu’elle -n’offre au regard que de nobles aspects et de beaux -points de vue. — Certes, nous sommes loin de la -forêt fruste et folle, mais ne demandons au poète -que ce qu’il a voulu nous donner : de beaux vers -qui restent dans la mémoire comme des incrustations, -une harmonie de colonnade, un plan de jardin, -et, passant sur tout cela, un grand souffle -triste.</p> - -<p>Si l’on vante les bons effets d’une règle un peu -dure dans la poésie descriptive, il faut ajouter qu’en -se conformant à elle les poètes didactiques n’ont -atteint qu’à de piètres résultats. C’est que peu de -sujets peuvent être traités ainsi, et, si Versailles -prêtait à des développements balancés, à l’emploi -du sonnet, à une série de poèmes identiques par -leur forme, — quand Henri de Régnier s’est tourné -vers d’autres paysages, c’est un nouveau poète qui -nous est révélé…</p> - -<hr /> - - -<p>Ah ! nous voici dans l’air libre ! — Nous nous -dressons sur les rocs dont un flot tourmente la -base, dont les vents tourmentent la cime, nous -marchons dans les clairières sur un incomparable -tapis de mousses et de fleurs. Nous chantons de -joie et, sans trop en savoir la raison, nous allons -coller nos lèvres à l’écorce d’un chêne et nous plongeons -nos bras dans une source comme pour étreindre -son onde. De quelle façon tout cela sera-t-il -transposé en art ? Comment sera dite notre joie ? -Quel sera le rhythme de cette fièvre un peu désordonnée -qui nous parcourt, et en quel mirage seront -fixées nos imaginations fantaisistes et libres ? — Une -école de poètes nous répond, qui se plut à -diviniser la nature. Elle comprit, ou plutôt elle se -souvint (les rêves de l’Hellade ne s’oublient pas) -que, si nous aimons la forêt d’un si tendre amour, -c’est qu’elle est encore toute peuplée de déesses et -de dieux, que la mer chante par la voix des sirènes, -que les naïades murmurent dans les ruisseaux -et que le faune survit aux campagnes mortelles.</p> - -<p>Maurice de Guérin, suivant en cela l’enseignement -que l’on lit dans les poèmes de Chénier, -chanta plus d’une fois la nature en la personnifiant. -Il écrivit un jour sur son cahier de notes quelques -phrases qui semblent vraiment avoir été pensées -par un homme qui vécut dans le commerce des -dieux :</p> - -<p>« Une génération innombrable est actuellement -suspendue aux branches de tous les arbres, aux -fibres des plus humbles graminées, — comme des -enfants au sein maternel. Tous ces germes, incalculables -dans leur nombre et leur diversité, sont -là, suspendus entre le ciel et la terre, dans leur -berceau et livrés au vent qui a la charge de bercer -ces créatures. — Les forêts futures se balancent, -imperceptibles, aux forêts vivantes. La nature est -tout entière aux soins de son immense maternité. »</p> - -<p>On voit aisément le lien qui unit ce fragment au -large panthéisme, à la divine noblesse du <i>Centaure</i> -et de <i>la Bacchante</i> de Guérin. — A cette -source et à celle de quelques poèmes d’Hugo, sont -allés boire certains poètes et prosateurs d’aujourd’hui -qui ont décrit la nature en la faisant déesse. — Pour -ne parler que de deux d’entre eux, Henri -de Régnier consacre un grand nombre de ses -poèmes à parler des arbres-dieux, des hommes-chevaux, -des flots de la mer où la sirène se couronne -d’écume, et Pierre Louÿs dans tous ses -contes nous vanta la nature en sa divinité. — Il -convient de réunir ces deux noms. La nymphe qui -passe dans les contes de Pierre Louÿs est sœur de -celle qu’Henri de Régnier nous montre dans ses -poèmes.</p> - -<hr /> - - -<p>En un passage où Ovide entretient son lecteur -d’une métamorphose, avant d’engager le récit, il en -tire la morale par une façon de précaution oratoire -tout à fait déplaisante. Je ne crois pas qu’un poète -qui voudrait nous dire aujourd’hui l’histoire de la -nymphe qu’une trop grande douleur changea en -fontaine, ou celle du chèvre-pied vaincu par Apollon -considérerait beaucoup la morale à tirer de son -conte. — Un soir où les pins, éclairés par le couchant, -lui parurent tragiques et, comme nous le dit -Henri de Régnier : « semblaient rouges du sang -d’un satyre attaché », ce poète écrivit <i>Marsyas</i>. -Un soir où quelque source pleurait à longs sanglots, -un autre poète songea à Byblis, à sa douleur, -à l’eau courante, et, comme nous le dit Pierre -Louÿs : « c’est ainsi que Byblis fut changée en -fontaine ». De morale, grand Dieu ! pas la moindre ! -Je vous ai montré tout à l’heure la nature se -composant en jardin, la voici qui se compose en -déesse, en femme, en telle apparence demi-divine -qu’il lui plaira de choisir.</p> - -<p>Aussi bien, le scrupule d’Ovide était-il d’une -âme trop latine. Les Grecs ne discutaient pas la -valeur morale de leurs fables, et le souci qui préoccupait -encore certains écrivains, il y a deux ou -trois siècles, n’arrête guère, de nos jours, celui qui -veut donner un sens nouveau à des aventures fabuleuses, -montrer la nymphe au lieu des sources -claires et considérer la nature à travers un rêve…</p> - -<p>La nature est belle ainsi. Hugo nous l’a décrite :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L’homme la voit qui guette au milieu des roseaux,</div> -<div class="verse">Laissant ses cheveux d’herbe ondoyer sur les eaux,</div> -<div class="verse">Elle chante, appuyant à sa hanche écaillée</div> -<div class="verse">Ses coudes de branchage et ses mains de feuillée.</div> -</div> - -<p>La nature est belle ainsi, mais combien est-il -difficile de la bien concevoir ! On ne moralise plus… -Ce n’a été que changer de mal ! Car, si les auteurs -ne présentent plus d’ægipans amateurs d’homélies, -s’ils ont cessé de faire tenir aux dieux les discours -où se complaisait M. de Salignac, combien de -méthodes inédites ont-ils trouvées pour fatiguer qui -les parcourt ! — Ils n’édifient pas ; c’est fort bien ! -Sont-ils moins ennuyeux ?</p> - -<p>A vrai dire, et soit que l’on décrive les passions de -l’homme et le débat qui les suit, ou que l’appel d’une -oréade arrête l’intrigue dans le sentier battu par le -galop des satyres, le conte et le poème où les demi-dieux -revivent reste un des genres les plus malaisés -à parfaire. Plus d’un écrivain s’y adonna dont la -tentative n’eut point d’excuse, car notez que, mettant -un faune dans un paysage, vous y mettez bien -un dieu, mais aussi une chèvre. Vous serez forcé -de considérer « l’animal » dans le satyre et rien -ne fait plus varier un paysage que la présence d’une -bête. — Regardez un troupeau couché dans une -prairie : vous aurez là, sans doute, une impression -de noblesse rustique, de repos, d’assurance. Enlevez -le troupeau, votre prairie chantera peut-être -avec toutes ses fleurs. Mettez au pied d’un chêne -un faune dansant. Vous aurez beau faire, accumuler -les symboles et montrer en lui l’image d’un -homme ou la figure d’un dieu, toujours il vous faudra -compter avec la chèvre cabrée que vous nous -avez montrée d’abord.</p> - -<p>Inutile de dire que les poètes se sont peu arrêtés -à ces détails. Ils avaient un prétexte à chanter -(bien ou mal, il n’importe, mais d’une façon que -les lecteurs peu attentifs pouvaient tenir pour -originale), ils avaient la partie trop belle pour -prendre des précautions. — Et ce fut, en vérité, un -débordement.</p> - -<p>On en vint à considérer les poèmes ou les contes -de ce genre comme des jeux faciles ; on put, à son -aise, n’y être point vraisemblable, accumuler d’ingénieux -détails qui n’avaient que faire dans la narration, -fixer, d’après Athénée, la formule d’un parfum -ou le réseau d’une crépide, s’étendre en descriptions, -être ironique et gouailleur et composer -enfin des symboles qui sont, le plus souvent, des -façons obscures de déraisonner.</p> - -<p>Peu de poètes ont su bien parler de ces choses. -Je ne sais qu’un petit nombre de poèmes, que trois -ou quatre contes où soit rendue de façon belle et -vivante cette vision fabuleuse de la nature avec tout -son mystère et cette précision dans le détail sans -laquelle il n’y a là qu’un rêve vague et sans intérêt.</p> - -<p>Un jour, Henri de Régnier, voulant nous dire -ce goût que certains gentilshommes du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle -avaient pour l’Italie, ses marbres, ses souvenirs -et l’étonnante légende qui leur est attachée, -nous fit une magnifique et terrible description de -centaure. Cela se trouve dans <i>Monsieur d’Amercœur</i>, -et, vraiment, c’est comme si, par sortilège, -un bronze enseveli avait jailli de terre.</p> - -<p>Pierre Louÿs, dans ses contes, dans <i>Byblis</i>, dans -<i>Léda</i>, dans certains sonnets, nous charma de façon -différente, mais aussi vive, et, levant le regard du -passage qui retenait captif, on se demande quelles -néréides encore mélangées à leurs flots, quelles -dryades magiciennes concertèrent ce philtre dont -il nous grise et qui rend si crédule aux métamorphoses.</p> - -<p>Plus récemment, Marcel Boulenger écrivait un -conte : <i>Le plus rare Volcelest du Monde</i>, où -nous était présenté un centaure dans le décor -inquiétant et sauvage d’une forêt d’Écosse, et, là -encore, par le soin que prit le narrateur à composer -le paysage en concordance avec la terrible bête -dont il hâtait la course à travers bois, nous trouvons -ce souci de n’intriguer qu’à bon escient et -de lier fortement par de nombreux liens le monstre -à la nature qui le vit naître.</p> - -<p>Et n’est-ce pas enfin Gérard d’Houville qui, dans -l’un de ses poèmes, faisait passer sous le feuillage -de la forêt cette voix mystérieuse et multiple dont -on ne sait jamais si des bouches humaines la modulent -ou des lèvres de verdure ?</p> - -<p>A l’entendre autrement, une interprétation -mythologique devient un exercice parfaitement -fâcheux, passe-temps de mandarin que les aspects -du dehors n’émeuvent plus, ni la mer, brillante par -trop de rayons, ni le ciel semé de nuées, ni les plus -neuves d’entre les fleurs, et qui s’amuse à façonner -dans sa chambre des petits dieux en plâtre -friable et froid, à l’imitation de l’antique.</p> - -<hr /> - - -<p>Alors, qu’est-ce donc au juste qui charme si délicieusement -dans ces récits et dans ces vers ? Par -quels artifices ces poètes les ont-ils faites si émouvantes, -leurs narrations fabuleuses ? Comment, en -recueillant un genre que les maladroits avaient trop -pratiqué, savent-ils nous tenir si attentifs ? Simplement, -ce sont de vrais poètes : ils croient à ce qu’ils -disent, et, par l’accent de leurs paroles, par ce ton -de sincérité qui emporte tout, nous nous laissons -entraîner.</p> - -<p>Car, à leur sentiment, les aventures de la fable -figurent autre chose que des historiettes incertaines. -Les hamadryades, la troupe des néréides, les -satyreaux voleurs de nids et ceux que le désir appelle -près de l’étang des nymphes, les sirènes ailées -qui grelottent contre la grève ou s’ébattent sur des -vagues chevelues, tous ces fantasques habitants des -forêts et des flots, ils les sentent vivre, les entendent -pleurer, chanter aussi, et, quand ils écoutent -leurs discours, c’est avec la même foi que le plus -pieux berger de l’Attique.</p> - -<p>Pour écrire tel sonnet où Pierre Louÿs nous montre -des jeux de faunesses, il faut assurément qu’il -les ait vues de ses yeux. Imaginées, les dessinerait-il -avec une si charmante aisance, les peindrait-il -d’une main si sûre ?</p> - -<p>Ce sont les petites faunesses qui se poursuivent -au clair de lune et plongent enfin dans les tranquilles -eaux, c’est une sirène qui meurt sur le sable de -la plage, c’est un jour d’hiver « où les ægipans -morts ont des tombes de neige », c’est la tragique -rencontre du conquérant Sylla et du dernier des -faunes.</p> - -<p>Est-il étonnant, après ces évocations qui vont de -la fantaisie à l’histoire, mais sont tout imprégnées -de rêve et de vérité, qui ont parfois tant d’espièglerie -et gardent toujours de la noblesse, est-il étonnant -que les forêts se peuplent à nos yeux ?… Marchons -un peu dans le sous-bois… Ressuscitées, en leur -très réelle exactitude, du tas de cendres qu’avaient -fait les gens ennuyeux et commentateurs, des formes -se lèvent et fuient pour regagner le sein des -sources claires et les taillis de lauriers.</p> - -<p>Voici le bois sacré plein d’antiques rumeurs ; un -chèvre-pied danse sur le tapis que lui tissa la lune, -et les déesses qu’une écorce comprend agitent leurs -mains rameuses à toute brise.</p> - -<p>C’est, à coup sûr, une magique influence qui -démaillotta ces momies déjà mélangées à la terre -et dont la forme filait entre les doigts, c’est un -puissant sortilège qui sut rendre la vie et la -jeunesse à des corps exténués de vétusté, car le -secret le plus rare est bien celui de faire surgir une -apparence divine en nos jours que, vraiment, les -dieux visitent peu.</p> - -<hr /> - - -<p>Durant les années où l’on exploita fort cette -vertu particulière : la sensibilité, ce fut un lieu commun -de peindre la nature hostile à nos tristesses -comme à nos appétits. C’en fut un autre de la peindre -complice : — deux figures d’une même fatuité. — Devant -les créations de sa pensée, le poète ne -veut pas être humble ; l’hamadryade qu’il voit dans -le chêne devra s’occuper de lui, poète, et le faune qui -vient, chaque nuit, animer la clairière devra s’arrêter -dans sa danse pour le plaindre et le consoler.</p> - -<p>A en croire certains auteurs, les chênes se dresseraient -sous leurs manteaux de lierre pour nous -laisser entendre qu’ils sont impassibles et, par là, -nous insulter ; les roses dispenseraient d’aimables -parfums par malice volontaire et perverse, afin que -notre conscience fût mieux engourdie et la chanson -que chantent les ruisseaux aurait des intentions -libertines.</p> - -<p>Je crois que les bons poètes pensent autrement. -« Chaque arbre porte en lui la stature d’un dieu, » -dit Henri de Régnier. « Les arbres des forêts sont -des femmes très belles, » dit Pierre Louÿs. En -effet, quand ils traitent d’un paysage, le décor est -indépendant des hommes. Il a son existence propre. -L’arbre, le ruisseau, l’étang sont des personnes -vivaces que le poète chérit pour elles-mêmes, -parce qu’elles sont verdoyantes, harmonieuses ou -pures, et, s’il advient qu’une voix se fasse entendre, -issue d’une source ou qui chante entre deux -pierres, ce n’est pas ses sentiments de mortel dont -le poète croit percevoir l’écho, mais le bruit des -paroles que les nymphes écloses lui confient.</p> - -<p>Il en est pour tout ainsi. D’un crépuscule à l’autre, -les arbres se répondent ; limpide et mystérieux -le chœur se prolonge que murmurent les -ruisseaux ; tant que dure la nuit, des ombres -fugaces volent sur la clairière, parfois un Songe -les poursuit et si, dans un bosquet plus noir et -mieux caché que tous les autres, on entend brusquement -jargonner, sans doute que ce sont des -satyres disputant sur une proie.</p> - -<p>Bientôt on oublie, tant ces apparitions sylvestres -vivent humainement, que leur essence est demi-divine ; -le commerce des ægipans nous devient -familier, et, tandis que les hamadryades écartent -à leur réveil l’écorce des oliviers, on est à peine -surpris que, des eaux passagères, se révèle un bras -nu, ondoyant encore, mais déjà de chair.</p> - -<p>C’est sur ces bases que Pierre Louÿs a construit -la plupart de ses sonnets et tous ses contes antiques ; -c’est encore sur elles qu’Henri de Régnier a -édifié ses plus beaux poèmes.</p> - -<hr /> - - -<p>Ainsi, l’inspiration peut suivre tel ou tel sentier -en faisant naître autour d’elle ces fleurs de poésie -que l’on va respirer chaque fois que la vie et son -ennui nous font désirer un beau rêve, non point -une de ces choses vagues qui s’étirent, s’allongent -et n’ont ni couleur, ni contour, mais un beau rêve -vivant et vif qui nous transporte dans un autre -monde où les fruits sont plus savoureux, les ruisseaux -d’un plus pur cristal et le ciel d’un meilleur -azur ; mais il est des jours où cette muse, en humeur -de folie, ne veut suivre aucun chemin tracé -ni se plier à aucune contrainte ; elle veut chanter librement, -et alors, on doit se taire, on doit écouter, -car, s’il est possible de disserter sur une méthode -didactique où la nature est vue sous la figure d’un -jardin, sur une méthode fabuleuse où le faune paraît -dans les buissons, et s’il est aisé de parler d’esthétique -à ces propos, dès que le poète choisit, au lieu -de considérer la nature sous un angle, de parler -pour son propre compte, il n’y a plus à épiloguer.</p> - -<p>Ces vers-là, le poète les tire du tréfonds de lui-même, -et, si nous ne vivions en un temps malheureux -et déplorable où l’on ne croit plus -aux divinités, je dirais, avec tous les gens de bon -sens, que ces vers-là sont nés sous le baiser des -muses.</p> - -<p>D’ailleurs, ils sont faciles à juger. Il ne s’en -trouve point de passables. Ils sont beaux ou n’existent -pas ! C’est la valeur même de l’homme qui y -paraît. Un poète doit s’apprécier au prix de ses -vers lyriques. — J’en sais de solennels où l’âme et -l’océan murmurent, j’en sais d’émouvants où le -cœur palpite avec le renouveau, et d’autres, héroïques, -où l’on doute vraiment de la réalité de l’heure -présente, tant les trilles de l’oiseau, les murmures -des grands bois et l’écho d’une douleur se mêlent -divinement.</p> - -<p>Rires ! pleurs et regrets ! corolles des champs ! -brises du soir ! nuages ! vous formez alors une harmonie -nouvelle sans règle ou, du moins, dont la -mesure est inconnue ! C’est la musique de la grande -lyre. Il est encore des poètes qui osent la toucher ; -Henri de Régnier est l’un d’eux. La sève -de la nature anime leurs poèmes, leurs strophes -ont la couleur des aubes d’orient, ils sont les -rares élus qui savent, à la fois, voir et rêver, comme -ce très fameux Argus, fils d’Arestor, qui portait -cent prunelles au front et considérait le monde -avec cinquante d’entre elles, tandis que les cinquante -autres étaient ensevelies dans un songe.</p> - - -<p class="c gap small">FIN</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td class="small drap">AVANT-PROPOS</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c0">7</a></div></td></tr> -<tr><td class="small drap">LES BELLES HISTOIRES DE RENÉ BOYLESVE</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c1">13</a></div></td></tr> -<tr><td class="small drap">JEUX D’ENFANTS</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c2">27</a></div></td></tr> -<tr><td class="small drap">PINGOT ET NOUS</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c3">32</a></div></td></tr> -<tr><td class="small drap">LE LIEU-COMMUN ET SA VERTU</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c4">39</a></div></td></tr> -<tr><td class="small drap">NOTES SUR PIERRE LOUŸS</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c5">45</a></div></td></tr> -<tr><td class="small drap">FUNÉRAILLES</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c6">58</a></div></td></tr> -<tr><td class="small drap">LES MALHEURS DE BAUDELAIRE</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c7">61</a></div></td></tr> -<tr><td class="small drap">LA JOURNÉE PRÈS DU FLEUVE</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c8">73</a></div></td></tr> -<tr><td class="small drap">UNE PRINCESSE DES LETTRES</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c9">81</a></div></td></tr> -<tr><td class="small drap">PARTICULARITÉS</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c10">96</a></div></td></tr> -<tr><td class="small drap">LE KIOSQUE VERT PRÈS DE L’ÉTANG</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c11">115</a></div></td></tr> -<tr><td class="small drap">ÉLÉVATION</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c12">124</a></div></td></tr> -<tr><td class="small drap">LES RECETTES DE L’ÉPOUVANTE</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c13">131</a></div></td></tr> -<tr><td class="small drap">LA QUALITÉ DU RIRE ORCHESTRAL</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c14">144</a></div></td></tr> -<tr><td class="small drap">ODEURS SUAVES ET GALANTERIES</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c15">149</a></div></td></tr> -<tr><td class="small drap">PLAGES</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c16">157</a></div></td></tr> -<tr><td class="small drap">LA DAME QUI N’AIME PAS PAUL ADAM</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c17">163</a></div></td></tr> -<tr><td class="small drap">BÊTES DE PLAISIR</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c18">184</a></div></td></tr> -<tr><td class="small drap">SUR L’INCONVENANCE D’OUTRAGER LES MORTS</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c19">190</a></div></td></tr> -<tr><td class="small drap">LE CHARTISTE ET LE CONCIERGE</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c20">197</a></div></td></tr> -<tr><td class="small drap">LA SUISSE ET JEAN MORÉAS</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c21">208</a></div></td></tr> -<tr><td class="small drap">CONVERSATION AVEC UN ARBRE</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c22">214</a></div></td></tr> -<tr><td class="small drap">BUBU AU MOUCHOIR</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c23">220</a></div></td></tr> -<tr><td class="small drap">LES DIEUX LARES</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c24">228</a></div></td></tr> -<tr><td class="small drap">LES JARDINS, LE FAUNE ET LE POÈTE</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c25">235</a></div></td></tr> -</table> -<div class="break"></div> - - -<p class="c top6em"><span class="small i">ACHEVÉ D’IMPRIMER</span><br /> -Le quinze juin mil neuf cent cinq<br /> -<span class="xsmall">PAR</span><br /> -BLAIS ET ROY<br /> -<span class="xsmall">A POITIERS</span><br /> -pour le<br /> -MERCVRE<br /> -<span class="xsmall">DE</span><br /> -FRANCE</p> - - - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>SENTIMENTS</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. 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