summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes4
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
-rw-r--r--old/69618-0.txt5675
-rw-r--r--old/69618-0.zipbin131487 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/69618-h.zipbin247250 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/69618-h/69618-h.htm7483
-rw-r--r--old/69618-h/images/cover.jpgbin100829 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/69618-h/images/illu.pngbin9165 -> 0 bytes
9 files changed, 17 insertions, 13158 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..d7b82bc
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,4 @@
+*.txt text eol=lf
+*.htm text eol=lf
+*.html text eol=lf
+*.md text eol=lf
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..e1780cf
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #69618 (https://www.gutenberg.org/ebooks/69618)
diff --git a/old/69618-0.txt b/old/69618-0.txt
deleted file mode 100644
index 6fba75d..0000000
--- a/old/69618-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,5675 +0,0 @@
-The Project Gutenberg eBook of Sentiments, by Auguste Gilbert de
-Voisins
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Sentiments
-
-Author: Auguste Gilbert de Voisins
-
-Release Date: December 23, 2022 [eBook #69618]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This book was produced from
- scanned images of public domain material from the Google
- Books project.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SENTIMENTS ***
-
-
-
-
-
- GILBERT DE VOISINS
-
- Sentiments
-
- Parmi les droits dont on a parlé dans ces derniers temps, il y
- en a un qu’on a oublié,--à la démonstration duquel _tout le
- monde_ est intéressé, le droit de se contredire.
-
- C. B.
-
-
- PARIS
- SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
- XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
- MCMV
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
-LA PETITE ANGOISSE, roman.
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
-
-Quinze exemplaires sur papier de Hollande numérotés de 1 à 15.
-
-JUSTIFICATION DU TIRAGE:
-
-[Illustration]
-
-
-Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y
-compris la Suède et la Norvège.
-
-
-
-
-A MADAME LA BARONNE
-
-E. VON WATZDORF
-
-
-
-
-Il convient, aux instants où la mélancolie guette son homme, et, les
-bras tendus, hésite encore au seuil de la chambre, il convient, afin
-d’écarter le baiser de ses lèvres molles, de songer ardemment à l’azur;
-et comme, dans ce crépuscule de mai, la rue semble avoir revêtu un deuil
-de novembre, comme le livre que je lis est d’une médiocre saveur et que
-le vent gémit au dehors en plaintes romantiques, de crainte que le
-spleen n’accoure et ne me surprenne, j’évoque avec ferveur un plein air
-de chez moi, un beau plein air de Provence, lumineux et bleu, où les
-oliviers cagneux se dessèchent sous la poussière, tandis que grincent
-incessamment mille cigales.
-
-C’est à la limite d’un village exquis. Dans la grande rue, il s’est
-formé quelques groupes de causeurs. Des vieillards, à califourchon sur
-leurs chaises, écoutent d’un air grave les discours que tiennent trois
-femmes vociférantes, debout pour mieux gesticuler. Ils hochent la tête,
-puis se parvient confidentiellement à l’oreille.
-
-Plus loin, je vois, sur le bord d’une fenêtre, un vase en poterie
-d’Aubagne, vert à ravir toute âme sensible. Il contient une fleur étique
-et malheureuse, mais cette terre vernissée a le ton chaud des prairies à
-l’instant de leurs plus grandes splendeurs.
-
-Je regarde avec reconnaissance, je passe et tombe dans une réunion de
-jeunesses d’où fuse un long rire... Plus loin, ce sont des gamins qui
-pleurent après une fatale partie de billes où des coups furent
-échangés... Plus loin, je vois une sauterelle qui s’efforce de franchir
-la chaussée poussiéreuse pour gagner le champ de ses pères... et, sur
-tous ces êtres que leur tâche du moment passionne, qui se lamentent,
-fuient, travaillent, s’exclament ou délibèrent, et sur le vase à
-l’incomparable vernis, un soleil dur assène ses rayons.
-
-Soudain, à cet endroit où la route quitte le village pour conduire on ne
-veut savoir où, deux enfants paraissent, frère et sœur, sans doute,
-vêtus tous deux de couleurs joyeuses. Ils descendent par la
-grand’rue.--La fille, un béret sur l’oreille, la taille serrée par une
-ceinture rouge, chante à pleine voix en battant un petit tambour, durant
-que le garçon presse à ses lèvres une flûte d’où jaillit un air pastoral
-et vaguement élégiaque. Ils dépassent la sauterelle, les gamins
-affligés, les vieillards attentifs aux discours des trois femmes, le pot
-vert,--puis ils gagnent un bois d’oliviers où midi lance des flèches
-d’or...
-
-C’est pour toi que j’ai composé mon paysage, couple musicien occupé de
-ta seule musique et du seul rêve qu’elle faisait naître! mais, en te
-regardant marcher devant tous ces villageois qui s’intéressaient à des
-questions que j’ignore, il me sembla que défaillait parfois ou
-s’amplifiait ta double mélodie, plus triste, plus pimpante ou plus
-martiale, suivant le groupe que tu côtoyais. Ainsi, malgré ton
-insouciance et ce joli petit air de dédain, je sus, en écoutant ta
-chanson modulée, la part que tu prenais aux disputes, plaisirs et
-accidents du village, puisque, aussi bien, chéris-tu ton clocher, ô
-couple à l’allure élastique.
-
-En quelques traits, voilà le personnage qu’il me plairait tenir au cours
-de ce livre. Relever, suivant l’heure, un événement, rappeler le
-souvenir d’un ouvrage, même ancien, ou d’une pensée, fût-ce longtemps
-après son échéance... laisser voir enfin que je m’y intéresse (et de
-quelle façon, si vous le voulez bien,) par la manière dont je vous
-donnerai mon sentiment sur autre chose.
-
-Peut-être devinerez-vous, à ma tristesse ou ma gaîté, que je fus ému par
-le décès d’un grand homme ou le prodigieux éclat d’une étoile de
-café-concert, mais, toujours, je laisserai aux spirituelles gazettes le
-compte-rendu des faits divers.--De la critique?... Non pas! ou, si l’on
-tient au mot, de la critique par subterfuges seulement. Des articles?...
-des pages plutôt... et puis, pourquoi nommer cela? Si le livre vous
-déplaît, au lieu de chercher à le définir, jetez-le. Quelle est donc
-cette manie de classification! Un cadre est bientôt une prison. Une
-façon de voir, une seule, donne de mauvais résultats. Je ne crois guère
-aux jugements des cyclopes. Le relief n’est obtenu qu’à l’aide d’un
-double regard. Changeons de point de vue au gré de cette fantaisie qui
-est l’unique joie que nulle amertume n’altère, la fantaisie dont le
-prestige m’a permis de chasser un spleen inconvenant et pâle qui voulait
-m’éventer de son aile.
-
-Il faut se composer un petit musée d’images spirituelles que l’on
-appelle à soi pour les heures d’ennui. Elles sont de bon secours. Les
-jours de brume et de lassitude, elles donnent du ton à la vie, et, quand
-nos contemporains deviennent par trop insupportables, un beau souvenir
-interposé tempère ce que leur grossièreté ou leur mauvaise tenue
-auraient d’excessif.--Le mirage d’un bois de pins, la chanson de deux
-enfants, quelques oliviers où des rayons se jouent, suffisent à consoler
-l’être le plus chagrin.
-
-
-
-
-LES BELLES HISTOIRES DE RENÉ BOYLESVE
-
-
-On ne saurait assez dire et l’on n’a pas assez dit, ce me semble, le
-charme singulier et la particulière excellence des romans de René
-Boylesve. Déjà, son œuvre présente un développement harmonieux, dessine
-une arabesque depuis _le Médecin des Dames de Néans_ jusqu’au dernier
-paru de ses livres. On aime à voir le talent évoluer ainsi, sans à-coup,
-et passer du bon au meilleur, lentement, d’une façon qui est
-satisfaisante pour l’esprit et comble ce désir inconscient de logique où
-chacun de nous retrouve sa naissance latine.--D’ailleurs, les deux
-vertus qui paraissent dominer le talent de René Boylesve accentuent
-cette impression d’harmonie. Elles sont, je crois bien, la modération et
-l’entêtement. Si ce dernier mot vous choque, nous le remplacerons par
-«fermeté dans les desseins», mais «entêtement» me semble beaucoup plus
-exact.
-
-Les influences que le talent de René Boylesve subit à ses débuts eurent
-ceci de remarquable que, par une exceptionnelle faveur du ciel, elles
-furent bienfaisantes.--Un poète, un romancier qui commence à se
-développer est marqué, d’ordinaire, par la littérature de son temps, de
-son heure, ou par une grande admiration pour un maître aux pieds duquel
-il se jette. Malgré l’originalité qu’il pourra, plus tard, acquérir, ses
-premières années d’artiste sont touchées comme les enfants le sont par
-les maladies de leur âge. Les stigmates restent souvent, s’effacent
-quelquefois, mais ont toujours paru.--Ceux de René Boylesve étaient de
-qualité.
-
-Durant que, sur la jeunesse, régnait encore l’obscure et despotique
-oligarchie des symboles, en place de fréquenter les cygnes, les lys, les
-sardoines, les princesses maigres et leurs fervents, René Boylesve, par
-une bizarre fantaisie, ou, plus simplement, à cause d’un penchant
-naturel, se prit à entretenir commerce avec Montesquieu, avec Voltaire,
-et avec cette exquise tribu d’écrivains mineurs du dix-huitième siècle
-qui savaient conter et qui savaient sourire.--C’est leur main, je pense,
-qui dirigea sa main lorsque, le démon aidant, il écrivit son premier
-livre. Elle se retrouve encore le jour où l’idée lui vint de broder à
-nouveau sur la trame dont Poggio Bracciolini s’était servi pour ses
-_Bains de Bade_, et encore dans _la Leçon d’Amour_.
-
-A cette merveilleuse école de style et de narration, René Boylesve
-apprit à parler juste et à conter aisément. C’était déjà beaucoup, mais
-il y apprit encore autre chose de très supérieur, et c’est de ne prendre
-sa plume que lorsqu’il avait quelque chose à dire, en un mot, de
-n’écrire qu’après avoir pensé et non avant. Là, nous trouvons le
-fondement même de sa méthode, méthode qu’il a mis une incroyable
-obstination à appliquer sans défaillance, au mépris de tout engouement
-passager, et là, nous trouvons aussi les raisons qui font de lui un
-artiste modéré. L’homme qui n’écrit pas des pamphlets, mais bien du
-roman, et qui tient à ce que sa phrase soit toujours _au point_, qu’elle
-rende très précisément, sans halo ni bavures, le sens qu’il a voulu
-qu’elle exprimât, se bride lui-même de trop près pour se permettre de
-dangereux écarts et il voit trop le rapport des choses pour en grossir
-certaines au détriment des autres.
-
-A coup sûr, sa grande originalité consiste à se rendre compte de ce
-qu’est l’originalité véritable et ne tâcher d’atteindre qu’à
-celle-là:--non point le ridicule effroi de ressembler à quelqu’un, mais
-la volonté ferme et bien prise d’être, avant tout, soi-même.
-
-Ainsi armé, René Boylesve entreprit d’écrire.
-
-Bien qu’il ne soit guère possible de classer avec justice les fruits
-d’un même arbre, à moins que l’on ne se contente de distinguer ceux qui
-mûrirent au soleil de ceux qui le firent dans l’ombre, je tenterai de
-séparer les romans italiens de René Boylesve d’avec ses romans
-provinciaux.
-
-Dans _Sainte-Marie des Fleurs_ et _le Parfum des Iles Borromées_ le
-lecteur collabore en quelque sorte par son éducation et ses souvenirs. A
-l’aide de quelques touches simples, l’auteur a fixé des décors qui sont
-déjà esthétiques en eux-mêmes. Ainsi, dans ces deux livres, le premier
-charme qui nous touche nous le tirons de notre mémoire. Il nous
-influence et nous voilà tout disposés à reconnaître le plus vif agrément
-aux scènes d’amour qui se passent sous des arbres si beaux et si
-célèbres. A talent égal et pour un lecteur du commun, «je t’aime» sera
-toujours mieux en valeur dans une gondole que dans la rue de Chateaudun.
-
-C’est un procédé quelque peu différent que René Boylesve a adopté dans
-ses romans provinciaux dont _la Becquée_ est, il me semble bien, le type
-le plus complet. Il y conte des histoires qui appartiennent tellement à
-leurs paysages, à leurs alentours, que l’on ne peut s’imaginer
-l’anecdote située autre part que précisément en ce lieu. Le lecteur ne
-collabore plus, il subit.--D’ailleurs, ce qu’on lui impose est
-délicieux.
-
-_La Becquée_ est un livre tout doré par les blés et les soleils
-couchants, vaporeux du fait des aubes et des crépuscules, et son ferme
-dessein a des ombres d’une rare délicatesse.--Disons vite que les vingt
-premières pages sont peut-être d’une lecture un peu malaisée et nous
-aurons écarté toute critique. L’auteur a voulu présenter ses personnages
-au cours de l’histoire qu’il raconte et sans que nous y prissions garde.
-Son roman débute par un _événement_, et l’on éprouve quelque peine à
-suivre un drame dont on connaît mal les acteurs. D’autre part, ces
-acteurs, dépeints à l’instant où ils font leurs gestes essentiels et
-disent, poussés par la nécessité, leurs paroles les plus significatives,
-paraissent ensuite plus vivants et plus familiers. Déjà notre cœur est
-pris. C’est ainsi que nous profitons d’un commencement aride.
-
-Au juste, _la Becquée_ est l’histoire d’une famille, dite par un enfant,
-mais le narrateur n’est point encombrant, il ne nous raconte pas l’éveil
-de son âme (dont nous n’avons que faire), il ne nous inflige pas ces
-récits puérils et saugrenus où, sans se lasser, agonise et meurt le
-petit chat.
-
-Le personnage principal, celui dont tout le monde parle, c’est Courance,
-la terre qui nourrit et protège, Courance que Félicie Planté possède et
-qu’elle représente humainement; Courance, avec ses six fermes reliées
-par la route de Beaumont, avec ses blés, ses avoines, ses pâturages et
-ses bestiaux. Puis, ce sont les frères et sœurs, les tantes, les
-cousins, et chacun d’eux est marqué fortement d’un travers, d’une
-habitude, d’un ridicule. Voici déjà que nous les connaissons, que nous
-sourions à leur approche, que nous savons presque les mots qu’ils vont
-dire et que nous devinons aisément leurs pensées. Pas plus que l’auteur,
-les personnages ne parlent pour parler. Seules nous sont données, entre
-leurs paroles, celles-là qui importent à cause de leur action sur
-l’histoire qui nous est contée.
-
-Tous veulent vivre par eux-mêmes, de leur vie propre; ils se haussent,
-chantent un grand air, ébouriffent leurs plumes, et l’on croit un
-instant qu’ils vont partir en guerre, intriguer, rêver, produire pour
-leur propre compte.--Philibert réussira-t-il à vendre sa peinture?
-Casimir saura-t-il diriger le moulin de Gruteau? Mme Leduc est-elle
-autre chose qu’une belle façade? Nous sommes sceptiques!... Et, en
-vérité, leurs ailes ne sont pas assez longues pour voler. Quelques-uns
-sont des vieillards, pourtant, ils ont encore des faiblesses de bas âge!
-L’un après l’autre, ils reviennent à Courance, tête basse. Félicie
-Planté leur ouvre la porte:
-
-«Entrez! entrez! tant qu’il y aura du pain dans la huche!»
-
-Et elle cueille, en maugréant un peu, quelques fruits de la terre pour
-les leur donner, à eux qui ressemblent _aux petits oysellets qui ne
-peuvent encore voler et baillent toujours, attendant la becquée
-d’autruy_.--Par cette phrase d’Amyot, le titre du roman se justifie.
-
-Ce livre a une qualité précieuse: il est vrai. La modération de René
-Boylesve s’y retrouve: aucun effet forcé, nulle couleur trop vive, rien
-qui oblige à s’arrêter, à faire la moue... «Bah! l’auteur s’amuse!» Non,
-l’auteur ne s’amuse pas à nos dépens; il ne se plaît pas à nous faire
-des farces et, comme l’on dit, à se payer notre tête.--Simplement, avec
-conviction, il nous montre des êtres humains. Ses personnages sont de
-chair et d’os. Ils ne parlent pas un langage qu’il faut admirer pour
-lui-même; ils ne nous renseignent pas éloquemment sur la singularité de
-leurs joies et la rare essence de leurs douleurs; ils font mieux: ils
-rient et ils sanglotent; ils ne se torturent point l’esprit, ni ne
-cherchent-ils à nous ébahir par la splendeur et le bruit de leurs
-paradoxes: ils pensent en hommes qui ont autre chose à faire que de
-fournir des sujets aux romanciers de leur temps; enfin, leurs passions
-ont une envergure normale: bourgeois, ils n’aiment et ne haïssent pas
-comme des paladins d’opéra, et c’est une des raisons pour lesquelles ils
-nous ravissent.
-
-Voilà qui est bien. Voici qui est excellent: _la Becquée_ ne traite pas
-d’adultère; les démêlés d’un mari complaisant et d’une épouse trop
-curieuse n’y trouvent point place. Une telle hardiesse est faite pour
-étonner. A l’étalon des romans quotidiens, _la Becquée_ est une œuvre
-profondément immorale. Oui, dans ce livre peuplé des gens d’honnêteté
-moyenne dont on dit, suivant son humeur du jour, qu’ils sont rares ou
-légion, le combat du code et de la luxure est pour un instant
-écarté.--Existe-il donc des sujets de roman en dehors des alcôves?--René
-Boylesve semble penser qu’il s’en trouve.
-
-A cet égard, _la Becquée_ figure un fort bon roman social.--Si la
-question sociale n’y est point discutée (ce qui l’empêche d’être
-ennuyeux à l’incroyable mesure des romans à couverture rouge), l’auteur
-y traite, méthodiquement, de l’instinct de propriété, non dans son
-essence philosophique (cela regarde les seuls philosophes), mais dans
-ses effets et par la description de ses caractères. Pensant que les
-pamphlets (sauf ceux qui deviennent accidentellement des exemples de
-style) sont des productions éphémères, et désirant faire œuvre durable,
-René Boylesve laisse de côté les querelles d’opinion contemporaines qui
-ne sauront intéresser nos petits-neveux et ne prend que ce qu’il y a
-d’éternel parmi les variations d’une force sociale pour en faire la
-trame de ses romans. L’instinct de propriété apparaît souvent dans _la
-Becquée_ et dans la plus belle transposition poétique aux pages où René
-Boylesve nous chante l’amour du sol nourricier... bien mieux! où il nous
-le fait sentir, car tel incident du roman se place naturellement par
-l’esprit entre la rentrée des foins et la moisson, comme tel autre un
-peu avant les vendanges.
-
-Pour peu que l’on entende ces qualificatifs dans un certain sens
-restreint et précis, _la Becquée_ est une des œuvres à la fois les plus
-naturalistes et les plus orgueilleuses que l’on puisse inventer dans le
-roman contemporain.--Naturaliste, elle l’est en ce que la nature est
-toujours au fond du tableau que l’auteur nous présente. Rien ne s’y
-passe dans ces cellules intellectuelles sans horizon où certains
-psychologues aiment à s’enfermer avec leurs personnages. Bien que la
-nature collabore à l’intrigue d’une façon constante, à la manière dont
-une maison collabore obscurément au drame qu’elle abrite, les mouvements
-des héros ne sont point pour cela réglés sur les mouvements des choses,
-mais les deux mouvements sont, en quelque sorte (passez-moi le mot!)
-isochrones. Il y a harmonie et non contrainte. En cela paraît l’orgueil
-que je signalais.
-
-Je ne vois pas du tout de panthéisme dans le cas de René Boylesve.
-Jamais l’homme n’y est asservi à des forces anonymes. S’il agit, s’il
-parle, s’il pense, c’est, proprement, par lui-même, et l’on sent à
-chaque page une sorte de haine révoltée contre cette esthétique qui a
-courbé l’homme jusqu’au sillon dans un geste qui n’est ni de
-reconnaissance, ni de respect, mais bien d’esclavage.
-
-C’est là un des points par lesquels l’art de René Boylesve se
-différencie le plus violemment d’avec l’art qui lui est
-contemporain.--La pensée humaine, les désirs humains et leurs
-complications suffisent à lui fournir des sujets; les forces naturelles
-n’en motivent guère les péripéties et n’en facilitent pas le dénouement.
-Ce sont toujours querelles qui se vident en famille.
-
-Plaisir délicat, joyeux ou triste, que de relire ces chapitres! La
-célèbre affaire du moulin de Gruteau! le voyage de Félicie à Paris et
-ses promenades dans Courance!... et comme nous tremblons lorsqu’elle
-meurt! (il nous semble que tout le roman va s’écrouler avec elle!...) et
-comme nous reprenons pied à la lecture du testament!
-
-Oui, cela est bien conté et figure une belle histoire... mais, avouons
-que le style y est pour quelque chose.
-
-Le style de René Boylesve se distingue par ce trait qu’il est avant tout
-un style de littérateur, le style d’un homme qui, pour atteindre à une
-certaine beauté, donne à son style un tour exclusivement littéraire.
-
-Pierre Loti, dans les plus récemment parus de ses chefs-d’œuvre (_l’Inde
-sans les Anglais_, _Vers Ispahan_, etc.), est un peintre occupé de
-couleurs et de contours; chez Maurice Barrès, on sent un styliste nourri
-de musique et, dans ses plus courtes productions, le souci mélodique
-devient obsédant, témoin son bel article _Sur la Mort d’un Ami_, où les
-dernières lignes, avec leur accumulation de rimes en _eur_, donnent une
-impression de tambour voilé; enfin, dans ses pièces, François de Curel
-se sert du mot et de la phrase uniquement pour fortifier, affaiblir,
-nuancer, ou diviser une idée générale. Si, dans _la Nouvelle Idole_, le
-docteur Donnat parle de jeter des «gerbes de sacrifice dans les granges
-de l’idéal» ou s’il développe sa belle comparaison des nénufars, c’est
-qu’il veut mettre tout à coup en valeur une idée qui courait dans les
-scènes précédentes. L’image, chez lui, n’est pas un agrément de style,
-c’est le foyer des rayons dont il éclaire une réplique.
-
-Eh bien! René Boylesve, dont les phrases sont disposées, pour qu’elles
-soient plus claires, suivant une cadence très savante, n’a, dans son
-style, aucun rhythme extérieur, aucune couleur de peintre, aucune
-intention philosophique.--La période, souvent délicieuse en elle-même,
-court sans que l’on puisse saisir comment.--Elle raconte simplement.
-Elle raconte un paysage à la manière successive dont on raconte une
-histoire. Point de plans, point non plus de ces effets simultanés que
-cherchent, en se forçant, certains stylistes fous d’impressionnisme.
-Ayant des plumes et du papier, René Boylesve laisse à d’autres la
-palette et les pinceaux. Nous _sentons_ ses descriptions par
-l’intelligence; nous les _comprenons_, nous ne les voyons pas. Nous
-_n’entendons_ jamais une de ses phrases. Jamais une ligne ne nous arrête
-à cause de sa poésie particulière, du couplet philosophique qu’elle
-figure.--Et c’est très bien ainsi.--A trop mêler les arts, à trop leur
-permettre de se pénétrer l’un l’autre, à trop exprimer une idée avec les
-procédés qui ne lui sont pas raisonnablement dévolus, on finira par
-vouloir labourer les champs avec une contrebasse et ramer avec un
-burin.--René Boylesve est satisfait de conter à l’aide de procédés
-naturels, mais qu’il sera donc difficile de découper dans son œuvre des
-morceaux choisis!
-
-Certes, je n’ai pas expliqué le charme des romans dont je parle... mais
-un charme s’explique-t-il? Et je n’ai pas dit la grâce des épisodes, ni
-la subtilité des intrigues, ni la délicatesse du dialogue... mais les
-grâces, les subtilités et les délicatesses échappent, je crois, à la
-critique (du moins à la mienne), aussi, désirant ne pas allonger ces
-belles histoires par des commentaires, je prends le parti d’aller,
-simplement, les relire, et, bien qu’il y ait dans chacune d’elles une
-exquise émotion avec mille autres qualités encore, c’est toujours aux
-derniers chapitres de _la Becquée_ que je finis par retourner, où l’on
-voit se rompre et se rattacher les mystérieux liens qui retiennent les
-uns aux autres les individus de l’humanité, et où l’auteur chante, d’une
-voix si émue, cette tendresse pour le sillon qui nourrit toujours son
-homme, cet amour pour la terre immortelle, amour qui est peut-être bien
-la fin de toute philosophie.
-
-
-
-
-JEUX D’ENFANTS
-
-
-Te rappelles-tu?--Il n’y a pas si longtemps!--L’île était au milieu d’un
-petit lac... de l’océan, veux-je dire!... et il s’y trouvait, suivant
-notre fantaisie, tantôt une forêt vierge, tantôt le palais des Mille et
-Une Nuits. Nous abordions à l’aide d’un affreux bateau à fond plat,
-disgracieux, qui penchait à gauche et prenait l’eau, mais que nous
-ornions de fleurs, car c’était fête tous les jours. Puis, aussitôt la
-galère attachée (la galère! quel beau vocable! et que nous étions fiers
-de le prononcer, toi d’un ton léger: «As-tu attaché la galère?» moi,
-humblement: «Princesse! la galère est à l’ancre!»), aussitôt la galère
-attachée, nous nous enfoncions dans les ténèbres de la grande forêt.
-
-Elle était vaste, obscure, pleine d’épouvantements; j’y suis mort vingt
-fois et cent fois j’y fus blessé. Chaque jour nous courûmes en elle vers
-un nouveau trépas et il advint même que tu t’y déchiras quelque peu la
-main sur une épine.
-
-Dès les premiers pas, c’était le mystère avec toutes ses complications.
-D’abord, la caverne où sont les brigands, les sacs d’or, les belles
-étoffes; plus loin, le piège à tigres où nous finîmes par attraper un
-chat, bête importée, bien entendu, pour servir aux grandes chasses et
-qui parvint à s’échapper je ne sais trop comment; enfin, le serpent
-python que simulait à ravir un bourrelet de porte et qui, tragiquement
-enroulé sur une branche basse, perdait ses crins du dedans.
-
-Quand nous avions égorgé les trente ennemis qui nous menaçaient, que
-j’avais piqué dans tes cheveux les plumes de trophée, nous nous
-arrêtions à l’orée d’une clairière... (divine, cette clairière où nous
-ne mettions pas encore de rayons de lune!) tu t’asseyais par terre au
-milieu de ta jupe ronde et je commençais à te raconter mes aventures.
-Daniel de Foë, Jules Verne, Swift et bien d’autres écrivains renommés
-faisaient la trame sur laquelle je brodais, longuement,--et toi, tu
-t’inquiétais de mon sort quand je me battais avec un monstre démesuré ou
-que mon ballon se crevait dans les airs, ou bien que je faisais la
-rencontre d’un nain si petit, si petit, que tu ne pouvais t’empêcher de
-rire en le voyant si petit à côté des cèdres et des chênes que je te
-décrivais si grands!
-
-C’était l’époque où la nature nous paraissait toujours hostile.
-Sentiment naturel et primitif que nous avons eu tort de perdre et
-surtout de remplacer.--Dois-je le dire? nous étions très orgueilleux! Si
-une caverne nous servait d’abri, c’est que nous l’avions creusée, ou,
-pour le moins, découverte, à force de patience ingénieuse; si quelque
-fruit étrange apaisait notre faim dans ce désert où des brigands avaient
-volé nos vivres, c’est que ma science te renseignait sur la bonté de ce
-fruit, car nul n’ignore que toutes les plantes sont vénéneuses, toutes
-les bêtes malfaisantes et toute la nature éternellement vouée à
-combattre l’homme livré à lui-même. Nous étions les maîtres de la terre,
-par une savante ruse, et, malgré l’orage, les tigres, la bave des
-volcans, les raz de marée, les grands serpents, les avalanches (la neige
-la plus froide se rencontre très bien dans les plaines les plus
-ardentes), je partais, plein de confiance, mon fusil sur l’épaule, pour
-trouver notre nourriture du jour, et toi, tu restais dans la hutte à
-garder nos enfants, dont le nombre était variable, et tu cousais
-ensemble des peaux de bête avec une arête de poisson, où mon ingénieux
-esprit et ma bonne mémoire distinguaient la première aiguille.--Plus
-tard, la nature nous parut maternelle, complice, amollissante... Combien
-je préfère le temps où nous ne savions voir en elle qu’une esclave, une
-esclave souvent révoltée.
-
-Ainsi nous jouions à vivre, ainsi nous mettions dans notre route mille
-traverses, mille accidents, nous doutant peu que ces malheurs si
-plaisants à supporter nous assailliraient plus tard, pour tout de bon,
-et, peut-être, tandis que nous rusions avec les bêtes cruelles de la
-forêt, avons-nous inconsciemment appris cette ruse qui nous est d’une si
-grande utilité maintenant que nous jouons notre vrai personnage.
-
-Nos jeux étaient donc des répétitions de théâtre? Il me semble qu’ils en
-avaient certains caractères. Nous supposions ou nous complétions le
-décor, à notre fantaisie; nous nous passions de public,--je crois même
-qu’un public nous eût gênés; enfin, tout geste, toute action était
-provisoire et pouvait se recommencer s’il paraissait mal venu. Combien
-de fois avons-nous repris une bataille, une évasion, parce que nous
-jugions qu’il était possible de mieux fuir ou de combattre plus
-vaillamment. Et nous goûtions aussi l’imprévu des répétitions de
-théâtre, nous connaissions la scène ajoutée que l’on garde dans la pièce
-parce qu’elle est jolie... et qui force parfois l’auteur à changer son
-dénouement.
-
-Un matin que j’avais désobéi à je ne sais quel ordre, tu me condamnas à
-la torture. Tu me scias le cou, tu me brûlas les pieds, tu me fendis la
-tête, tu m’arrachas les yeux, tu me coupas les mains, mais je vivais
-toujours! Je vivais si bien que je te pris par tes petites épaules et
-t’embrassai sur la joue. Je t’embrassai sur la joue et tu me rendis le
-baiser...
-
-Oui, oui, vraiment, nous apprenions nos rôles. T’en souviens-tu?... Il
-n’y a pas si longtemps!
-
-Ah! les beaux jours!
-
-
-
-
-PINGOT ET NOUS
-
-
-Depuis l’époque déjà lointaine où il parut, je ne pense pas être resté
-beaucoup plus de six mois sans relire ce livre où, pour son début
-littéraire, M. Art Roë, officier d’artillerie, nous conta ses jours de
-grandeur et de servitude, non point à la façon inégalable de Vigny, mais
-sur un ton moderne et dans un style cursif qui ne laissent pas que de
-plaire.
-
-_Pingot et moi_ est, avant tout, une œuvre de bonne foi. C’est là un
-jugement terrible, les œuvres dites «de bonne foi» ayant pour trait
-essentiel une banalité dont rien n’approche.--Il faut se garder
-d’apprécier un livre comme on apprécie une personne, car l’effet produit
-n’est pas le même. Si vous voulez louer, dites d’une chanteuse qu’elle
-est gentille, ne le dites pas d’un recueil de poèmes; dites d’un
-vieillard qu’il est grave, ne le dites pas d’un roman passionnel, et, ce
-même vieillard, vous pouvez sans inconvénient déclarer qu’il est
-vénérable, mais évitez d’appliquer cette épithète à un vaudeville.
-Surtout, quoi qu’il arrive, n’affirmez jamais, sans détour, qu’un roman
-dont vous ne haïssez pas le père est une œuvre de bonne foi, un livre
-honnête. Cela ne peut s’appliquer qu’à l’auteur et l’auteur ne vous en
-saura pas gré, tant les gens vertueux et honorables qui veulent
-moraliser, être utiles, servir, édifier, que sais-je encore, ont coutume
-de tomber dans ce travers d’écrire des romans illisibles.
-
-C’est donc avec regret, honteusement et en demandant l’indulgence, que
-je trouve au livre d’Art Roë cette exécrable vertu:--la vertu.
-
-Mais il en a d’autres.
-
-Vous vous promenez dans les champs. La brise vous évente, les oiseaux
-vous distraient, les nuages qui se promènent dans le ciel vous
-entraînent, comme aussi les duvets flottants. Vous êtes sorti pour vous
-recueillir et voilà que la nature entière s’efforce de vous disperser.
-Elle vous sollicite de toutes parts. Le geste d’une branche, le chant
-d’un ruisseau, les reflets d’un étang et les insectes qui font de
-l’acrobatie sur un brin d’herbe vous engagent chacun dans un rêve
-différent, et, devant une pareille attaque, vous ne savez plus vous
-défendre.--Qui donc méditerait dans un tourbillon? quel penseur pourrait
-conduire des raisonnements durant une contre-danse?
-
-Soudain, vous vous trouvez en face d’un petit arbre solitaire. Il n’a
-rien qui le distingue particulièrement. C’est un petit arbre. On ne voit
-rien d’autre à dire, et, pourtant, vous vous êtes arrêté; vous
-considérez l’individu végétal. Bientôt, il vous semble d’une jolie
-venue; il a de la grâce; sa verdure est d’une teinte juste; vous vous
-intéressez à lui... et voici toutes vos pensées qui se composent...
-mieux... toute _votre_ pensée qui se compose autour du petit arbre
-banal. Déjà, du paysage qui l’environne, vous saisissez mieux la beauté
-d’ensemble et les suavités de détail. Vous lui avez donné un centre.
-Vous pouvez maintenant songer à l’aise, vous absorber dans un problème,
-entreprendre une rêverie. Les rapports secrets qui réunissent les choses
-vous apparaissent avec clarté. Vous tenez le mot de l’énigme. Votre âme
-morcelée se groupe; vos yeux savent voir; vos oreilles savent entendre;
-tous vos sens ont acquis cette qualité sans laquelle il n’est point de
-vie intérieure: ils savent choisir.--Simplement, vous avez trouvé un
-étalon, une commune mesure pour apprécier des valeurs réelles ou rêvées.
-Le petit arbre vous sert de guide pour vous découvrir vous-même et
-découvrir vos chimères.
-
-Autre variation sur le même sujet:
-
-Un officier, de ceux qui ne disent pas qu’ils n’ont jamais eu peur,
-parce qu’ils furent vraiment braves, me contait, un jour, qu’à Wœrth, au
-milieu de la bataille, il aperçut, à une vingtaine de mètres, un arbuste
-isolé. L’arbuste était médiocre et n’aurait pas dépassé sa ceinture,
-néanmoins une idée folle lui vint: se cacher derrière ce petit rempart
-de feuillage, et, avec cette idée, la peur vint aussi, une peur atroce,
-bête, la peur divine, celle que Pan jetait dans les armées, une peur qui
-l’envahit tout entier, et chantait en lui le sauve-qui-peut. Il voyait
-tout fuir devant ses yeux, il imaginait toutes les déroutes, il y
-participait, il les activait... et, toujours, la même idée restait en
-lui: se cacher derrière le petit arbre.--Enfin, il n’y tint plus. Il
-céda,--marcha jusqu’à l’arbuste,--et, aussitôt, il éclata de
-rire.--C’était fini.--Son courage dispersé s’était brusquement recomposé
-autour de ce peu de feuilles et d’écorces. Il revint se battre et se
-battit jusqu’à l’instant où il tomba.
-
-Quand M. Art Roë entreprit d’écrire son journal, il voulut grouper ses
-pensées, ses sentiments autour d’un point qui leur servît de pivot et
-pût ainsi les retenir autour de lui; il chercha une commune mesure qui
-s’appliquât aussi justement à lui-même qu’au sujet qu’il se proposait;
-il fut querir son arbuste... et il trouva Pingot.
-
-Pingot est le soldat moyen sans grands vices ni sublimes vertus: un
-homme simple. D’après lui, Art Roë a réglé sa méditation, et, en les
-appliquant à lui, nous a fait comprendre, non plus théoriquement, mais
-sous une forme humaine et vivante, ses devoirs d’officier, ainsi que les
-réflexions que lui suggérait la qualité de ces devoirs.
-
-Pingot est joyeux. Pingot est triste. Comment l’est-il? Comment le
-suis-je? En quoi son rire, en quoi mon rire, en quoi ses larmes et les
-miennes sont-elles de même essence et qu’est, au juste, ce je ne sais
-quoi qui les différencie?--C’est toute une échelle de valeurs à faire
-et, pour apprécier équitablement les rapports que je vois entre les
-choses, entre les pensées, quelle meilleure méthode que de relever
-d’autres rapports, dans un autre esprit, et de les comparer aux miens;
-toutefois, comme l’orgueil s’en mêle le plus souvent, cette école est
-dure qui consiste à raisonner ainsi sur le plus fort d’après le plus
-faible (ou du moins celui que l’on tient pour tel) et de pousser le
-renoncement jusqu’à l’extrémité d’admettre une preuve que l’on a mille
-excuses pour mépriser,--mais c’est une bonne discipline morale et Art
-Roë nous montre que c’est une bonne discipline artistique.
-
-Je connais peu de livres qui donnent, autant que _Pingot et moi_,
-l’impression d’une œuvre conçue, pensée, écrite dans la joie.--L’auteur
-avait des choses à dire. Il les a dites sans effort, un demi-sourire sur
-la lèvre, car il pensait sans doute qu’elles contenaient des idées qu’il
-est toujours utile de répandre. Et vraiment, on ne saurait refuser une
-singulière noblesse à l’image de cet officier plein de culture qui se
-penche sur un soldat pour savoir... ma foi! l’expression est grossière,
-mais elle est juste... pour savoir ce qu’il y a dedans;--et notez que le
-soldat ne doit s’apercevoir de rien,--ce serait du favoritisme. Il faut
-qu’il continue à vivre sans jamais sentir la gêne d’une surveillance
-extraordinaire, fût-ce celle d’un regard, fût-ce celle que le moindre
-geste suffit à révéler. Il faut donc une assiduité de délicatesse dans
-la parole et surtout dans les petites actions que le service de chaque
-jour ramène, qu’il est assez malaisé de garder, mais qui donne ses
-fruits et permet ensuite de parler non plus d’un soldat, mais d’un
-groupe d’hommes, savamment.
-
-Fort bien! et voilà qui fait sans doute un bon officier. Je croyais
-qu’il était question d’un écrivain?
-
-C’est la même discipline qui a formé l’écrivain. Attaché à son sujet, il
-en a fait le tour scrupuleusement. Il le connaît si bien que, le jour où
-le désir lui est venu de le reconstruire par la mémoire, il ne s’est
-souvenu que de ces détails qui importent, que de ces gestes où se trouve
-quelque chose d’éternel, que de ces mots, enfin si simples qu’ils
-résument une manière de voir, une pensée entière. Pénétré du dessein
-qu’il se proposait, maître d’un style clair, élégant, spirituel, mais
-surtout asservi à sa pensée, il a dessiné sans peine le croquis
-d’ensemble. Les ombres étaient déjà indiquées, l’œuvre vivait, la tâche
-semblait achevée...
-
-Mais combien ce serait peu si l’on n’apercevait à chaque ligne de
-_Pingot et moi_ cette noblesse d’émotion, cette large et mâle pitié qui
-font de ce bon livre un beau livre.
-
-
-
-
-LE LIEU-COMMUN ET SA VERTU
-
-
-Les lieux-communs ont la vertu de nous procurer un plaisir tranquille ou
-une manière de peine souriante qui semble être encore du
-plaisir.--L’horreur, la désolation, une joie tapageuse, un rire excessif
-sont choses de mauvais aloi. Les vaudevilles trop gais devraient être
-soumis à la censure. Elle condamnerait aussi les drames trop lugubres,
-car l’homme qui détient en lui l’extrême gaîté ou l’extrême tristesse ne
-peut, s’il est créateur, qu’être nuisible aux mœurs de son temps. Il
-convient de l’entraver au plus tôt. Nous ne devons goûter à l’énorme, au
-sanglant, au calamiteux qu’à la façon dont un malade goûte aux poisons:
-sans excès, après consultation d’un médecin et à petites doses. La
-licence des larmes et du rire est aussi répréhensible que la licence des
-rues et les grands sanglots doivent déplaire aux gens de bien à l’égal
-des grandes lubricités. Pourquoi se livrer à un orage quand les brises
-sont bienfaisantes? L’agrément du printemps, les plaintes légères de
-l’automne, les si jolis romans d’Octave Feuillet sont choses que l’on
-peut aborder sans crainte. L’abus même en est inoffensif.
-
-Et puis, pour toucher le fond des grandes joies comme aussi des grandes
-douleurs, avouons qu’il n’est pas besoin d’aller bien bas. Ces émotions
-ont ceci d’un peu ridicule que ceux qui s’y livrent en sont satisfaits
-au point de faire la roue à leur sujet. Ils trouvent là un motif d’être
-avantageux, une excuse pour paraître.--Ils croient avoir accompli un
-haut fait en ayant perdu leur sœur bien-aimée, en ayant hérité d’un
-oncle inconnu. Leurs larmes sont comme les témoins d’un rare exploit,
-leurs éclats de gaîté les trompettes d’une victoire, et, dans un
-maladroit aveu de leur comédie, ils prennent, pour annoncer la chose,
-les gestes de l’acteur et le fiévreux débit du baladin. Aussi
-pouvons-nous affirmer, sans impudeur, que ces gens qui se tuent, se
-convulsent, se déchirent le visage ou s’expriment de façon grossière à
-cause d’une douleur dont ils exagèrent la durée future, autant que ceux
-qui se tordent et simulent les gestes difficiles de l’acrobate pour
-exprimer leur contentement, font là, pour parler franc, des actions
-malhonnêtes, car, en s’abusant sur la valeur de ce qui les passionne,
-ils abusent aussi leur prochain, mensonge nuisible pour eux-mêmes,
-dangereux pour les autres, et, par conséquent, incompatible avec le bon
-ordre moral de la cité.
-
-Il faut d’ailleurs convenir que ces histrions sont souvent pris en faute
-et qu’un petit fait survenu au moment où ils cavalcadaient le plus
-fièrement les désarçonne et fait voler leurs masques. L’ombre du plus
-petit brin d’herbe imite en vérité de façon trop exacte l’ombre du
-chêne.--Un mortel se fatigue bientôt des cris de ses semblables et même
-des siens propres. Ce sont là de vains sanglots, de vaines lamentations,
-mais qu’une averse le rince, qu’un moucheron lui ferme l’œil, et le plus
-cynique se plaindra avec obstination. Une vache turbulente propage
-l’émotion autour d’elle mieux qu’un agonisant, un chien qui mord le bas
-du pantalon détermine une pire colère que l’enfant sans entrailles, et,
-si l’on découvrait sans honte le tréfonds de sa nature, ne trouverait-on
-pas qu’un soleil trop ardent, une incommodante nuée, nous forcent à
-sortir de notre humeur plus tôt que le trépas d’un ami?
-
-Suivons dans sa promenade cette dame de considération provinciale. Elle
-est en deuil de son fils qui ne sut vivre avec l’amour et se pendit
-tragiquement. Elle le pleure sans répit, assure-t-on. Ses gestes sont à
-la mesure de sa douleur: expressifs bien que retenus, lents, graves,
-pathétiques. C’est une belle douleur, une douleur de choix et qui
-commande le respect. Or un âne, dans le pré voisin, s’est mis à braire
-et la dame en pleurs lève aussitôt les bras, sursaute, crie... Ce brave
-homme qui passe ne va-t-il pas raisonner à ce sujet et trouver qu’un
-chagrin si abondamment exprimé est de médiocre vertu, sonne un peu creux
-puisque la voix d’un âne sait en provoquer une saisissante réplique? Et,
-de même, à quoi bon estimer à si haut prix le vaudeville qui vous fit
-rire jusqu’à l’évanouissement, quand il est notoire que la caresse d’une
-paille sur la plante des pieds détermine une crise pareille?
-
-Cet amour de la sensation forte obtenue par de gros moyens dérive d’un
-orgueil peu raisonnable: l’orgueil que l’on éprouve à se singulariser
-aussi vivement que possible avant sa mort, fût-ce en décédant de façon
-outrée, par la corde, les poisons ou la roue, quand il était si simple
-de se faner sagement et sans bruit dans le lit où déjà on prit la peine
-de naître.
-
-Eh quoi! voici un homme qui, forcé par un destin tout à fait inéluctable
-de se rendre à un gouffre, garde, jusqu’à un certain point, le choix de
-la route qu’il va suivre. Il trouve devant lui un beau chemin plat,
-ombré, mais avec des parties au soleil, bordées de champs agréables au
-regard et dont la couleur verte est saine à considérer, chemin sans
-côte, sans barrière, chemin public. Au lieu de le prendre, l’homme
-s’engage dans un affreux sentier de traverse, pittoresque, il est vrai
-(du moins le tient-on pour tel), mais fiévreux, difficile, et où l’on se
-débat contre les ronces. Pourquoi ce choix puéril? C’est que, dans le
-sentier dont les chèvres ne voudraient pas, il est seul et peut s’en
-glorifier. C’est aussi que, sur la grand’route, il risquerait de faire
-la rencontre d’un de ses semblables, plus tempéré (d’autres diraient
-plus lâche), en tous cas moins aventureux, et qu’être vu sur une route
-facile et fréquentée paraît, à certaines consciences, peu honorable. Et,
-pourtant, si la grand’route est bien entretenue, comparée aux sentiers
-de montagne, la raison en est, apparemment, que, jadis, des hommes
-pleins de goût et de savoir la distinguèrent d’entre les autres comme
-étant la plus facile et la plus agréable.--La voie que chacun suivrait,
-si la vanité ne faisait obliquer par les décevantes traverses, fut
-autrefois la voie des savants et des prophètes. Elle est encore celle
-des gens de bon sens.
-
-Il en va de même sur les routes de l’esprit. On préfère les passions
-excessives, les impressions violentes, par orgueil d’être seul à les
-éprouver; on montre un coupable amour pour les raisonnements obscurs,
-par orgueil d’être seul à les tenir. Et, cependant, le salut est dans
-les opinions courantes, la vérité réside au sein d’un lieu commun. Il
-faut chérir et fréquenter le lieu-commun. Il ne change et ne s’altère
-que par la forme piquante dont il est habillé. Soyez à pied, à cheval ou
-bien en voiture, à votre fantaisie, mais suivez la grand’route.
-Singularisez-vous par le choix du point de vue et non celui du paysage.
-Bien qu’il soit le petit-neveu d’une opinion d’abord incongrue, de même
-que la grand’route fût anciennement un sentier de chèvres, le
-lieu-commun reste unique par la vertu qu’il a d’être traditionnel et de
-bon goût.
-
-Vivez, aimez, mourez avec mesure.
-
-Soyez un lieu-commun.
-
-
-
-
-NOTES SUR PIERRE LOUŸS
-
-
-Il était une fois un jeune homme qui fit sortir du marbre la figure
-d’une _Vénus au miroir_. Le marbre était pur, la statue était belle,
-l’œuvre plut.--Comme chacun s’attendait, l’année suivante, à voir, de ce
-sculpteur, une _Vénus et l’Amour_, ou, plus simplement, la réplique de
-sa première déesse, ce fut une _Espagnole dansante_ qu’il donna. Si l’on
-avait pu relever quelque faute, on eût volontiers murmuré. Plusieurs,
-mécontents, dirent même qu’ils ne comprenaient pas.--C’est que l’art
-imite chaque jour davantage les procédés de l’industrie où tel article
-qui se vendit bien est représenté jusqu’à l’heure extrême où personne
-n’en veut plus; analogie fâcheuse que nous favorisons en classant les
-artistes, non point d’après l’idée vertébrale qui est, proprement, leur
-génie, mais d’après la forme qu’ils ont donnée à l’œuvre où notre
-attention fut d’abord retenue.
-
-Nous revenons à l’art en considérant à ce point de vue les romans, les
-contes, les poèmes et les articles de Pierre Louÿs, car chacun d’eux
-nous surprend par une séduction inédite, bien que nous retrouvions
-partout ce trait qui, avec la haine du laid, signale vraiment l’auteur
-qui nous occupe, je veux dire cette incapacité singulière, étonnante,
-absolue à être ennuyeux ou obscur.--De lui, nous eussions volontiers lu
-vingt récits alexandrins. Il ne veut nous en donner qu’un seul. La
-statue achevée, il s’en détourne et l’oublie.--Fait-il pas mieux
-d’animer d’une âme nouvelle la glaise informe ou le marbre brut que de
-mouler l’œuvre ancienne?--Il est encore des artistes qui aiment les
-_cires perdues_.
-
- * * * * *
-
-En vérité, Pierre Louÿs est un des auteurs vivants dont le vocabulaire
-est le plus souple et le mieux choisi. On dirait que les parties du
-discours sont à sa dévotion. Jamais, dans l’emploi qu’il en fait, on ne
-sent de frottement, de mauvais joint. Le bois dont il se sert n’a pas de
-volonté, il ne joue pas. Son marbre est sans tache, taillé d’équerre. Il
-n’arrive point qu’une de ses phrases ait un autre sens que le sens exact
-concerté par l’auteur; les mots ne sonnent jamais plus haut ou plus bas
-qu’il ne l’a voulu, et la pensée qu’il exprime, nous l’avons entière,
-sans approximation.--Nous voilà loin des romanciers qui écrivent au jugé
-et par tâtonnements; leur style, fait d’_à peu près_ et de demi-mesures,
-paraît toujours servir d’excuse à une histoire trop floue, et l’on ne
-saurait vraiment apprécier des imaginations dont la forme est à ce point
-imprécise.--Au contraire, livrer à la critique sa pensée toute nue, ou
-vêtue d’une tunique qui la suit avec exactitude, est d’une belle
-audace,--ne pensez-vous pas?--audace élégante, à la manière classique,
-audace malaisée et qui sent son maître.--Hélas! Boileau avait depuis
-longtemps décrit et fixé, sous la forme d’un distique rimant en
-adverbes, cette qualité des bons auteurs, sans que les mauvais y
-prissent garde et songeassent à «mieux concevoir».
-
- * * * * *
-
-Il est intéressant de suivre Pierre Louÿs dans un de ses contes. D’une
-intrigue souvent complexe il se tire avec une incroyable aisance. Il
-conte facilement, comme un bon chanteur doit chanter. Il sait conter.
-Ces histoires qui nous divertissent, nous terrifient ou bien nous
-charment, on a le sentiment de les avoir composées soi-même. C’est
-qu’elles sont simplement excellentes et qu’une œuvre parfaite paraît
-presque toujours de facture facile. Après les avoir relues vingt fois,
-on n’arrive pas à croire qu’il les écrivit autrement qu’en se jouant.
-Cela est propre, net, bien délimité, et l’on peut en faire le tour ainsi
-qu’on fait le tour d’une statue. Le récit n’a point de longueurs
-lassantes, ni de ces raccourcis trop violents qui, dans le but de donner
-une impression de force, n’arrivent qu’à en donner une d’effort; il est
-tel qu’on l’eût entendu se développer idéalement dans un songe, et l’on
-n’y relève pas ces marques ouvrières qui déparent la face des œuvres que
-leur auteur conçut difficilement et façonna dans la peine.--Oh! qu’une
-invention de Pierre Louÿs sent peu le labeur!--Fille inspirée d’un
-heureux instant, elle naquit toute éclose. C’est d’ailleurs par là,
-détour malicieux, qu’elle échappe à la critique, bien qu’elle semblât
-s’offrir à elle par la franchise de sa forme. Une œuvre où le travail ne
-paraît pas se prête mal aux recherches de l’analyse... mais
-aimerions-nous qu’un papillon portât les stigmates de sa chrysalide?
-
- * * * * *
-
-Et enfin, M. Pierre Louÿs est un merveilleux animateur. Je veux dire
-qu’il fait vivre les acteurs de ses fictions avec tant d’exactitude et
-de façon si persuasive que nous perdons pied et refusons de croire que
-des récits d’une telle humanité soient de brillants mensonges.
-L’imagination ainsi entendue n’a pas les caractères que le plus souvent
-nous trouvons en elle: le désordre et le manque de tenue, pour n’en
-citer que deux. Nous sommes encore infectés de romantisme, et c’est pour
-nous une surprise inédite que de voir un homme, dont le talent est
-créateur, écrire en manchettes.
-
-Conte-t-il une histoire antique, c’est toujours dépouillée de ses
-bandelettes et tout animée d’un jeune sang qu’il nous présente une femme
-d’autrefois. Pour l’hiératisme, il a peu de goût, et, s’il veut donner
-une impression de majesté, ce ne sera point par des attitudes figées et
-difficiles, mais par une subtile harmonie dans les mouvements.
-
-Nous fait-il un récit moderne, les acteurs seront, dès la première page,
-nos amis, ou, dès la première page, nous les haïrons. Nous les regardons
-vivre avec d’autant plus d’intérêt que nous avons devant les yeux et
-dans notre mémoire leur portrait de chair, frémissant et réel. C’est de
-même qu’il traite le rêve, la folie, le cauchemar. Ses fantaisies les
-plus audacieuses tiennent à la vie comme ce bel arbre qui s’agite dans
-le vent avec fureur et semble se mêler à l’air, mais n’en est pas moins
-lié au sol par d’inébranlables racines.
-
-Pour atteindre à de tels résultats, quels sont donc les étranges sujets
-que choisit Pierre Louÿs?--Étranges ils le sont, à coup sûr, et
-précisément en ceci qu’ils paraissent souvent être les premiers venus.
-Certains d’entre eux eussent aussi bien, à ne considérer que l’anecdote,
-servi de chapitres à un roman feuilleton, ou, sous ces en-têtes:
-«horrible vengeance», «crime affreux», d’entrefilets aux colonnes
-d’information d’un journal pour concierges... mais... mais un souffle
-les anime, ce souffle singulier que l’on nomme, je crois, l’inspiration.
-
- * * * * *
-
-Raoul de Vallonges possédait une gravure qui figurait le bain d’une
-nymphe; cette gravure était faite à la pointe sèche. J’en sais une
-autre, au vernis mou, qui nous donne l’image d’un satyre poursuivant une
-feuille morte dans le vent d’automne.--Naguère, le _Mercure de France_,
-en tête d’un de ses numéros, publia les notes et la cadence suivant
-lesquelles pouvait se chanter un _lied_ d’Henri Heine, et un journal,
-voué à l’art décoratif, reproduisit, quelque temps après, l’esquisse
-d’une frise en marbre qui représentait, si ma mémoire est fidèle, les
-rois mages rentrant chez eux après adoration faite.--Les gazettes, que
-chaque matin ramène, nous apprirent un jour que des sépultures
-gallo-romaines avaient été découvertes dans un canton désolé de la
-Champagne.--Enfin, sur une petite scène, sise à Montmartre, des chansons
-furent chantées, un de ces derniers hivers, par une adolescente pour qui
-le jury du Conservatoire avait été avare de lauriers et qui se consolait
-en prêtant sa voix à d’aimables mélodies.--Gravures, musique,
-bas-relief, fouilles et chansons étaient du même auteur.
-
-Hélas! je crains fort que Pierre Louÿs ne considère point l’art comme un
-sacerdoce. Bien plutôt le verrait-il sous les traits aimables d’une
-jeune personne qu’il est savoureux de vêtir diversement suivant l’heure
-et la fantaisie, et, quand il écrit un essai d’histoire ou un poème,
-entre un conte et une étude d’esthétique, je pense que ce n’est point du
-tout pour faire étalage de son érudition, mais simplement pour se
-reposer d’un travail par un autre et pour montrer avec négligence qu’un
-vrai artiste peut avoir diverses façons de s’exprimer.
-
- * * * * *
-
-Je ne sais si, à l’instant où il achevait _l’Homme de pourpre_, Pierre
-Louÿs s’aperçut qu’il avait écrit un chef-d’œuvre, mais il semble bien
-que c’en est un et des plus parfaits. Né de quelques lignes perdues dans
-Sénèque, autant dire né de rien, ce conte indispose. On ne saurait le
-louer en ses parties et les décrire; tout au plus pourrait-on le
-célébrer et cela même serait oiseux. Il est des louanges
-insupportables.--On est mécontent de ne point arriver à savoir comment
-cela est fait, de quelle façon la phrase est construite, par quel secret
-le récit se lie et se délie, pourquoi il nous étreint si puissamment et
-avec tant de mystère.
-
-L’aventure de Parrhasios qui écartela un homme libre, beau, célèbre en
-son pays, et peignit avec ce modèle martyrisé un tableau sublime, cette
-«tragédie de mort et de hurlements» est écrite en une langue limpide
-comme un ruisseau de cristal. Si vieille que soit la comparaison, elle
-reste juste. Le style de ce conte coule sans digues, sans retenue, sans
-détours brusques, et poursuit sa course avec harmonie. Parfois, dans la
-cascade où le jette une pierre, son chant s’amincit, et, parfois, il
-gronde quand une côte le change en torrent, mais, toujours, il est fait
-d’eau vivante et claire que seul le soleil colore.
-
-Pierre Louÿs a le don du style, et c’est à peine si on peut lui en
-savoir gré, tant cela semble être une vertu acquise en naissant. Sans
-doute, artiste encore ignorant de lui-même, s’essayait-il déjà à
-balancer des phrases au rhythme de son berceau. Il ne déforme point la
-langue pour lui faire rendre des sons inusités. Les aspects de la nature
-ou de la passion que sa pensée retient, il les exprime, avec aise et
-vérité, par les mots qui leur semblent logiquement dévolus. Il n’est ni
-myope, comme un romancier naturaliste, ni presbyte, comme certains
-écrivains panoramiques; il voit juste et parle de même. Son équation
-personnelle est nulle, et jamais nous n’avons à remettre ses
-descriptions à un point qui nous est plus familier. A cause de cette
-méthode, la moindre audace, la plus légère acrobatie de style, prend une
-singulière importance et, donnant tout son effet, double la force du
-langage.
-
-_La Femme et le Pantin_ n’est qu’une longue nouvelle, _l’Homme de
-pourpre_ a quelques pages. Je pense que Pierre Louÿs juge inutile, si
-l’on veut laisser son nom à la postérité, d’accumuler des volumes et de
-vouloir d’abord être le père d’une bibliothèque. Construire une colline
-d’ouvrages rehausse parfois un auteur quand il peut se tenir à son
-sommet... Le plus souvent il est dessous.--Pourquoi noircir une rame de
-papier écolier quand deux feuilles de papier à lettre suffisent?
-_Volupté_ est un bien gros livre, _Carmen_ une bien courte chose! Aussi,
-je gage que plus d’une des encyclopédies romanesques qui nous sont
-journellement offertes serviront à surélever des tabourets de piano ou à
-distraire le chiffonnier quand _l’Homme de pourpre_ restera encore
-ouvert sur la table.
-
-Oui, je le vois, il est malaisé de louer comme il convient ce conte dont
-l’horreur a la beauté de certains masques de statues grecques, où
-l’artiste ancien avait fixé les traits d’une tranquille Cérès, que les
-larmes de la terre, avec la brûlure des siècles, ont métamorphosée en
-Méduse.
-
- * * * * *
-
-Quelle étrange impertinence! A l’époque où tous les poètes composaient
-des vers obscurs, Pierre Louÿs, avec une rare obstination, écrivit des
-sonnets d’une révoltante limpidité, et, même lorsqu’il essaya de
-s’exprimer en vers libres, si la forme était quelque peu indécise et
-falote, le sens n’en restait pas moins rigoureusement clair. Pierre
-Louÿs savait nous dire le réveil des nymphes, les clairières
-ensoleillées et la danse sur un tapis bleu. Il ne profitait pas de ce
-don poétique pour mettre sa pensée au cachot. Malgré une certaine
-préciosité qui ne tarda pas à disparaître, malgré la recherche de rimes
-si opulentes que l’on ne savait plus ce que ces vocables à beau son
-signifiaient au juste, malgré certains essais malheureux... (mais _cela
-se passait dans des temps très anciens_, longtemps avant _Aphrodite_!)
-ces vers avaient déjà de l’aisance, du souffle et, dans le mince
-recueil, se trouvent plusieurs pièces d’une grande beauté.--Cette poésie
-sent bon, et rappelez-vous qu’à l’époque où elle fut écrite, toute ou
-presque toute la poésie des jeunes gens sentait l’encre.
-
- * * * * *
-
-Je viens de reprendre _les Aventures du Roi Pausole_.--Ah! je voudrais
-chanter les mille grâces et une grâce de ce petit évangile, en me tenant
-sur un trapèze, de préférence la tête en bas, ou sur une corde roide,
-sans balancier, ou, mieux encore, habillé en grand prêtre de Cythère,
-sur la plage de Nauplie, tandis que la brise agiterait ma belle barbe
-blanche. Là, je composerais, en l’honneur de cet excellent Pausole, un
-poème monorime qui, tout entier, développerait ce vers étonnant où le
-pur génie de Meilhac et d’Halévy s’atteste:
-
- Je suis gai! Soyons gais! Il le faut! Je le veux!
-
-Vous le savez, ce pieux ouvrage traite de mille choses édifiantes, entre
-autres, d’une mule paisible, d’un chameau coureur, d’un cheval hongre et
-d’un eunuque, d’une gardienne de framboises et d’une jeune fille violée,
-d’un page, d’un étang, d’un cerisier, d’une couronne en aluminium, d’un
-exemplaire noyé de _Télémaque_, de trois cent soixante-six reines et
-d’un grand roi qui est, je crois bien, le protagoniste du drame.--Et
-comme l’histoire est simple, lumineuse, touchante!--Le cas de ce
-monarque est émouvant, de ce monarque qui, à travers mille dangers,
-parcourt son royaume en quête de sa fille fugitive et profite du voyage
-pour s’instruire!
-
-Je crains fort que certaines personnes n’aient point apprécié _Pausole_.
-Je crains plus encore que ces personnes eussent beaucoup déplu à ce bon
-roi! A vrai dire _les Aventures..._ seront toujours le bréviaire des
-gens paresseux qui prisent les émotions douces et le loisir; elles
-seront toujours chères aux rêveurs, à tous ceux qui sont fous de belles
-formes, de fleurs et de parfums, mais elles ont sans doute
-blessé les innombrables commentateurs de la Bible revue par
-Osterwald, les partisans du cilice-pour-autrui et de la
-discipline-appliquée-au-prochain. Car ce livre est mieux qu’un manuel
-d’ascétisme, il figure une séduction nouvelle. Il est un charmant
-plaidoyer pour la liberté de danser en rond, pour la licence de goûter
-aux bonnes choses qui font le plaisir de la vie, enfin, une savoureuse
-protestation contre la charge des règles inutiles et des catalogues
-superflus. Le rire n’y est point une grimace amère, ni l’ironie un
-prêche déguisé et l’on aura bien lu ce feuillet inédit de l’almanach de
-Gotha «si l’on a su de page en page ne jamais prendre exactement la
-Fantaisie pour le Rêve, ni Tryphème pour Utopie, ni le roi Pausole pour
-l’Être parfait».
-
-
-
-
-FUNÉRAILLES
-
-
-Le 5 octobre 1902 est une date qu’il est bon de rappeler. On vit, en
-effet, ce jour-là, l’humanité sous sa plus laide figure. Elle n’est déjà
-pas d’un aspect si agréable qu’elle ait beaucoup à se forcer pour avoir
-l’air repoussant, mais, ce 5 octobre 1902, le Français, né malin, comme
-chacun sait, porta toute sa malice à s’avilir. En résumé, ce fut un
-spectacle à faire rougir un traître, mais qui porte avec lui son
-enseignement et rentre dans la catégorie des souvenirs utiles.
-
-Le 5 octobre 1902, on enterra l’auteur d’une lettre politique.--Cet
-homme avait écrit une façon d’épopée contemporaine, il avait créé des
-êtres qui, s’ils ne jetaient pas devant eux l’ombre énorme de Balzac ou
-de Tolstoï, n’en vivaient pas moins d’une vie puissante;--il avait peint
-des tableaux qui peuvent choquer un amateur de style, mais qu’on
-n’oublie jamais, une fois qu’on a été ébloui par leurs fortes
-couleurs;--il avait fait gronder une émeute, hurler des femmes en
-couches, grincer des machines, couler du sang, courir des eaux,
-bourgeonner des arbres, fleurir monstrueusement un jardin;--il nous
-avait gorgés d’épouvante, étourdis de clameurs, assommés de coups;--il
-nous avait dit la naissance de l’homme, les tares de l’homme, les
-maladies de l’homme, la mort de l’homme;--dans l’homme, il nous avait
-montré la bête, une bête qui mange, qui boit, qui aime, qui tue, une
-bête en révolte, une bête triomphante, une bête glorifiée, et, si ce
-n’était là tout l’homme, c’en était du moins la plus grande part;--dans
-son domaine, peuplé par lui d’une humanité à la fois restreinte et
-démesurée, il s’était promené à grands pas;--il avait fait surgir de
-terre, par un sortilège puissant et maladroit, des êtres couverts de
-poussière, de glaise, de fumier, de plâtre, d’huile, d’immondices, et,
-de sa lourde main d’ouvrier, il avait modelé ces statues qui, durant
-qu’il façonnait leurs membres, prenaient racine dans le sol et suaient
-splendidement au soleil;--et c’étaient des chairs crevant de santé,
-tachées de lèpre, des bouches tordues par la joie, grimaçantes à force
-d’angoisse, closes dans la mort, c’était, parfois, un sourire délicieux,
-un ruisseau, une brise; c’était surtout un fumier fertile, nauséabond et
-fleuri,--mais c’est l’auteur d’une lettre politique que l’on enterra le
-5 octobre 1902.
-
-Avions-nous donc tout à fait perdu le respect de nos morts, de nos
-grands morts? Avions-nous aussi perdu le sens commun?--Je sais que Zola
-fut souvent un mauvais écrivain, mais de _la Fortune des Rougon_ au
-_Docteur Pascal_, il y a plus et mieux que du style, et, si ces vingt
-volumes sont parfois d’une lecture peu satisfaisante et malaisée, le
-souvenir qu’on en garde est, le plus souvent, d’une beauté
-obsédante;--je sais que Zola nous a dépeint la vie en traits d’une telle
-amertume que nous nous détournons de ce spectacle avec un hoquet, mais,
-de _la Fortune des Rougon_ au _Docteur Pascal_, il y a autre chose que
-de la laideur, du rut et de la scatologie,--mon Dieu oui!--et je sais
-bien aussi que Voltaire a défendu Calas et Sirven, mais je crois
-vraiment qu’il reste grand surtout à cause de son œuvre gigantesque et
-de quelques petits livres parfaits.
-
-Je me demande lesquels ont été, le 5 octobre 1902, les plus dégoûtants à
-considérer, de ceux qui ont déversé leur bile sur la tombe de Zola, ou
-de ceux qui ont cru devoir y vomir leur admiration.
-
-
-
-
-LES MALHEURS DE BAUDELAIRE
-
-
-De temps en temps on s’occupe de Baudelaire, pour orner sa tombe, pour
-le rééditer à l’usage de quelques bibliophiles, pour déraisonner encore
-un peu en son honneur afin de ne pas en perdre l’habitude. Les jours où
-l’on veut célébrer Baudelaire, où l’on se réunit dans ce but, louable
-certes, il n’y a jamais foule, il n’y a jamais cohue,--c’est à peine un
-rassemblement. Ceux qui aiment Baudelaire d’un cœur fervent et passionné
-ont préféré songer à lui au coin du feu, ou, mieux encore, s’entretenir
-l’esprit de spleen à son sujet dans un coin sinistre de la banlieue,
-sous le ciel de soie grise.
-
-Aujourd’hui, jour des Morts, il est doux d’évoquer la grande ombre d’un
-poète qui fut malchanceux tant qu’il vécut sa vie de mortel, et, par un
-singulier guignon, reste malchanceux dans l’immortalité. Pourtant,
-depuis quelques années, on s’est évertué à retoucher l’odieuse, la
-difforme caricature que l’on avait faite de cet honnête homme; ce fut
-l’œuvre d’honnêtes gens. Ils ont un peu rétabli la belle figure de
-Baudelaire, effacé les traits grotesques de la charge, rendu à l’homme
-son sourire, et lavé la haute statue des crachats que tous les imbéciles
-lui avaient jetés en hommage.
-
-Flaubert faisait, des sottises imprimées, un recueil que le flux
-littéraire grossissait chaque jour.--On composerait un volume d’une
-insigne laideur avec les propos tenus sur Baudelaire. D’ailleurs, il eût
-peut-être trouvé plaisir à le lire, lui qui avait si bien compris sous
-quelle pluie d’imbécillités on tâcherait de noyer ses _Fleurs_.
-
-En octobre 1864, il écrivait à M. Ancelle:
-
-«_Ce maudit livre est donc bien obscur! bien inintelligible! Je porterai
-longtemps la peine d’avoir osé peindre le mal avec quelque talent._»
-
-Et, plus tard, en janvier 1866:
-
-«_Les Fleurs du Mal! on commencera peut-être à les comprendre dans
-quelques années._»
-
-Cet espoir dont, malgré tout, il se leurrait un peu, fut déçu, après
-tous ceux avec lesquels il égayait sa tragique vie. Baudelaire, vivant,
-ne manqua pas d’ennemis. Toutes les injures lui furent offertes, on en
-inventa même à son usage personnel; on fit toutes les insinuations, on
-tendit tous les pièges, son talent fut sali, avec son caractère et sa
-vie privée. Une gravure du _Boulevard_, œuvre d’un certain M. Durandeau,
-dépeignait le désordre des _Nuits de M. Baudelaire_, afin de donner à
-rire. Elle avait du moins ce mérite de n’être que drôle. Elle n’était
-point vile.
-
-Pour bien des gens, pour ceux mêmes à qui il était sympathique,
-Baudelaire était l’homme qui se teint les cheveux en vert et s’indigne
-de ce qu’on ne le remarque pas, fume de l’opium, conseille aux
-charbonniers de s’asphyxier en brûlant leur stock de marchandises, a
-pour maîtresse une hottentote, une naine ou une géante, et fait des
-poèmes d’une sensualité nauséabonde et toute embarrassée de satanisme
-(terme obscur).
-
-Ses meilleurs amis le défendaient mal et accréditaient mille et une
-histoires ridicules en excusant le héros qu’on leur supposait. Ce fut
-ainsi jusqu’au jour où Baudelaire mourut. Alors les injures cessèrent,
-peu à peu, et il n’y a plus aujourd’hui que certains professeurs
-éhontés, certains universitaires indécents qui osent encore émettre, en
-parlant des _Fleurs du Mal_, quelque puissante absurdité; mais le
-supplice du poète n’était pas achevé; ses admirateurs reprirent en sous
-main la tâche que ses ennemis avaient délaissée par lassitude et parce
-qu’il devient à la longue fastidieux d’insulter un cadavre. On se mit à
-vanter le poète, et le ton de ces éloges l’a plus desservi que toutes
-les injures.
-
-De ce grand artiste dont le souffle est parfois court, on a voulu faire
-un grand poète lyrique; on a voulu écheveler cet homme consciencieux et
-lui placer entre les mains une lyre démesurée. Hugo, Lamartine, Musset,
-furent renvoyés à l’école,--à l’école de la _Charogne_; on prit au
-hasard dans l’œuvre cinq ou six pièces, on épilogua sur elles, on y
-découvrit le monde et beaucoup d’autres choses encore, enfin, comble
-d’ironie! on parla de la savante obscurité de ce poète qui n’était
-obscur qu’aux heures où il se montrait maladroit.
-
-Baudelaire eût bien ri de ces éloges! lui qui avait la mesure et le sens
-d’estimer ses vers ce qu’ils valaient et de garder le sentiment des
-proportions!--Je disais que l’on ferait un recueil d’une laideur
-instructive en réunissant les _coupures_ du poète; j’oubliais que, sous
-une autre forme, ce recueil existe. Cela s’appelle _le Tombeau de
-Baudelaire_ et figure une couronne de poèmes et de proses écrits en son
-honneur. Ces pièces sont inspirées par un curieux sentiment: elles
-tendent toutes à montrer, avec une clarté qui éblouit, combien l’œuvre
-de Baudelaire fut vaine; je veux dire, combien, pour célébrer un homme
-qui porta si loin le souci de la forme et de la pensée, on peut écrire
-sottement et mal versifier... Et les auteurs de cette couronne de
-louanges sont ceux-là mêmes qui font de Baudelaire leur dieu.
-
-On devrait traiter Baudelaire avec plus de respect. Au lieu de se servir
-de lui pour desceller la statue de Hugo, au lieu de lui décerner ce
-_prix d’excellence_ dont il n’aurait su que faire, on devrait se rendre
-mieux compte de ce qu’il était:--un artiste d’intelligence clairvoyante
-et profonde,--un homme plein de bon sens, affable, doux, et qui ne
-haïssait qu’à bon escient,--un esprit délicat, enfin, qui eut le don de
-distinguer d’abord les beaux traits d’une œuvre avant d’en relever les
-tares, et celui de voir plus loin et mieux que ses contemporains, comme
-s’il était toujours sous l’influence de cet opium qui étend et aiguise
-la faculté de sentir.
-
-Il découvrait le talent partout où il se trouvait et, dans la _Revue
-européenne_ du 1er avril 1861, il publiait une étude: _Richard Wagner et
-le Tannhæuser à Paris_, qui disait sur Wagner des choses dont la saveur
-est évaporée aujourd’hui, mais qui parurent aux contemporains d’un goût
-détestable.
-
-Le 24 mars de la même année, Mérimée, à qui on ne refusera pas, je
-pense, un jugement solide, écrivait, à propos du nouvel opéra:
-
-«_Il me semble que je pourrais composer demain quelque chose de
-semblable en m’inspirant de mon chat marchant sur le clavier du piano._»
-
-Et Auber, avec un certain esprit bas, s’écriait:
-
-«_Comme ce serait mauvais si c’était de la musique!_»
-
-Il en fut pour tout ainsi. Baudelaire vanta, comme il convient, Edgar
-Poe, Guys, Daumier, Bresdin, Quincey, Desbordes-Valmore, Leconte de
-Lisle, Flaubert, Cladel, Rops et bien d’autres artistes inconnus ou
-contestés.
-
-Cet homme de qualité, qui jugeait ses contemporains avec justice et leur
-donnait une affection peu et mal appréciée, reste un ami très doux et
-très cher à ceux qui savent l’aimer. Il est difficile de le bien
-connaître, mais sa correspondance, qu’il faut avoir la patience de
-chercher dans dix livres, vingt brochures et autant de journaux, nous le
-rend tout entier: hautain, bienveillant, de tenue parfaite, un peu
-dandy, jusqu’en ses jours de pire détresse, curieux de tout, n’aimant
-que le beau, et se défendant du monde (car il faut bien parfois se garer
-des bourgeois) en affectant certaines excentricités de langage, toujours
-spirituelles d’ailleurs et du meilleur aloi, mais dont on lui a fait un
-crime. C’est dans cette correspondance et dans celle de ses amis que
-nous trouvons Baudelaire,--dans la belle étude que M. Crépet a écrite
-sur lui,--dans le récit que nous avons de son épouvantable mort, agonie
-tragique qui le rendit si méconnaissable que, lorsqu’il se leva de son
-lit après sa première crise, il salua son reflet, vu dans un miroir.
-
-Il y a beaucoup à faire pour rendre un digne hommage à Baudelaire. Ses
-lettres sont de celles que l’on peut réunir sans impiété, ses œuvres
-sont de celles qu’il faudrait rééditer. Telles que nous les avons, elles
-sont incomplètes, tronquées, disposées sans méthode, et, surtout,
-déshonorées par d’innombrables coquilles.
-
-Même dans la belle édition que publièrent les Cent Bibliophiles, on a
-suivi le texte tripatouillé, peu correct et, à tout prendre, inconvenant
-de Michel Lévy, et, pourtant, cet ouvrage, par son impression nette et
-bien espacée, son habile mise en page, son format commode et, surtout,
-le choix vraiment judicieux de l’illustrateur, figure un objet d’art
-délicieux et rappelle une fois de plus que M. Érastène Ramiro, président
-du concile d’amateurs qui s’est partagé l’édition, est un homme de goût,
-ce que, d’ailleurs, il était interdit d’ignorer depuis qu’il rendit à
-Félicien Rops le délicat et patient hommage d’édifier jusqu’à trois
-catalogues de son œuvre.--Je vois bien qu’on a pris soin de corriger les
-erreurs trop grossières, les coquilles et les balourdises relevées par
-le prince Ourousof, mais l’arrangement des pièces subsiste, arbitraire
-et sans excuse; et que viennent faire dans _les Fleurs du Mal_ des
-poèmes tels que _le Calumet de Paix_ ou les _Vers pour le Portrait de
-Daumier_? La seule disposition raisonnable semble être celle de
-l’édition de 1861, dont il faut toujours suivre le texte, et dans
-laquelle on intercalerait à leurs anciennes places les pièces
-condamnées.
-
-D’autre part, un supplément réunirait:
-
-1º _Les Nouvelles Fleurs du Mal_ telles qu’elles parurent, en 1866, dans
-_le Parnasse contemporain_;
-
-2º _Les Épaves_, où seraient groupés divers poèmes qui n’ont rien à voir
-avec le corps et l’esprit du livre, et, si l’on y tenait absolument, les
-broutilles (_Épilogue à la ville de Paris_, _Poèmes de jeunesse_,
-_Amœnitates belgicæ_, etc.).
-
-Puis on restituerait, en note, à la pièce: _A une Malabaraise_, les six
-vers qui lui font défaut depuis 1846 et que le Vte de Spoelberch de
-Lovenjoul cite dans ses _Lundis d’un Chercheur_; enfin, on remplacerait
-l’encombrant morceau littéraire de Gautier, qui, d’ailleurs, manque à
-l’édition des Bibliophiles, par la sanglante préface que Baudelaire
-esquissa lui-même pour ses _Fleurs_ et que Eugène Crépet reproduit au
-début de sa belle étude.
-
-Mais tout cela n’est point pour les amateurs de beaux livres, gens qui,
-à l’ordinaire, se moquent du rôti si la sauce est cuisinée à leur goût.
-Il reste donc à établir des _Fleurs du Mal_ et des _Petits Poèmes en
-Prose_, trop négligés, une édition classique avec l’indication de
-l’origine des pièces et le relevé des variantes. A l’époque où l’œuvre
-tombera dans le domaine public, quelque éditeur consciencieux pourra
-entreprendre ce travail.--Rêve!--Pour l’instant, les Cent Bibliophiles
-possèdent un texte passable, qu’ils liront peut-être, et une série
-d’admirables, d’inattendues, de somptueuses eaux-fortes.
-
-La veine d’un artiste est aisément sollicitée par une illustration des
-_Fleurs du Mal_; un jour, enthousiasmé par cette cohorte d’images, grisé
-par le parfum puissant que cette gerbe d’orchidées distille, peut-être
-quelque peintre s’est-il essayé à interpréter leur charme par son art...
-L’imprudent!
-
-Déjà Odilon Redon, après avoir farouchement mâchuré les marges de _la
-Tentation de Saint-Antoine_, s’était plu à honorer de ses petits dessins
-noirs _les Fleurs du Mal_. Pareillement, vers 1884, Maurice Barrès
-aspergeait de loin les couvertures de sa revue: _les Taches d’Encre_
-pour justifier le titre, mais obtenait des résultats plus précis.
-
-Carloz Schwabe aussi tenta l’aventure. Il faut dire qu’il réussit mieux.
-A l’avis de ceux qui ne voient dans Baudelaire que mysticisme et
-sensualité, l’illustrateur du _Rêve_ devait paraître bien choisi.
-L’œuvre est curieuse, mais étrangement incomplète, d’abord par le petit
-nombre des gravures, surtout par leur parti-pris. Carloz Schwabe ne
-voulut considérer que le poète de serre chaude et son interprétation
-artistique s’en ressent.
-
-C’est ainsi que Baudelaire se charge de punir qui s’attaque à ses
-poèmes, il l’étreint et, de ses bras redoutés, le brise. Pour parer
-l’œuvre d’un poète de belles images, il suffit souvent de laisser
-chanter en soi le motif qu’il décrit, et l’eau-forte se révèle alors du
-sonnet.--Avec Baudelaire le travail est plus ardu. Si l’on tente de
-transposer une de ses idées, c’est un combat qu’il faut soutenir, une
-lutte esprit à esprit, où, le plus souvent, le peintre tombe exténué, se
-souvenant des _Plaintes d’un Icare_. Pour affronter la tâche, il est
-besoin de bras solides, d’une main ferme, d’une âme diligente. Cent
-fois, il faut édifier, devant le rêve noté en mots, un rêve parallèle,
-noté en lignes et en couleurs, et trouver en son cœur assez d’audace et
-d’humilité pour persévérer lorsqu’il s’écroule; il faut enfin voir
-fleurir de cent façons diverses en son esprit de peintre les cent
-diverses fleurs aux cent formes, aux cent parfums, que Baudelaire fit
-éclore.
-
-Aussi, je ne sais, en regardant les cent soixante-cinq eaux-fortes en
-couleur qu’Armand Rassenfosse dessina et grava pour les Bibliophiles, ce
-qu’il faut admirer le plus dans ces planches flamboyantes, sombres ou
-claires, habiles, simples, presque érotiques ou presque ingénues, dures,
-gracieuses, et toujours sans faiblesses, de leur beauté ou des heures de
-méditation intelligente qu’elles impliquent.
-
-De telles œuvres font plus pour la mémoire du poète que la plate
-imitation des _Fleurs du Mal_ où certaines petites gens (poètes aussi, à
-en croire une confuse rumeur) se délectent, et, si l’on voulait traiter
-Baudelaire pieusement, le mieux serait, semble-t-il, tout en s’occupant
-de ses œuvres avec une scrupuleuse ferveur, de ne pas insulter ce grand
-homme méconnu et mal admiré, par un excès de louange, comme on le fit
-naguère par un excès d’injustice, et de lui donner sa place immortelle
-qui paraît bien être à côté des plus grands poètes, mais aux pieds des
-dieux.
-
-
-
-
-LA JOURNÉE PRÈS DU FLEUVE
-
-
- pour Stratonice, reine orientale.
-
-Ici, près du bord, le fleuve n’a presque plus de courant. C’est un coin
-de lac dont une plume flottante trahit seule la secrète circulation. Je
-viens, dans le réduit que je me suis ménagé parmi les roseaux,
-surprendre la vie aquatique et riveraine dans ses moindres mouvements.
-
-C’est à l’aube qu’il faut d’abord considérer le fleuve. Il n’est point
-encore dévêtu de ce manteau plombé dont la nuit le couvre. Certaine
-lueur diffuse en fait miroiter la soie. De temps en temps, pour une
-seconde, un poisson le perce de son nez, et la déchirure reste ouverte.
-Un autre poisson vient goûter l’air, un autre encore. Le beau manteau de
-soie grise sera bientôt une guenille.
-
-Le paysage est en argent. Les roseaux luisent dans la pénombre, à l’envi
-des feuilles mouillées. Les saules de la rive semblent ne montrer que le
-brillant de leurs arêtes. L’herbe ondule au passage des musaraignes qui
-vont à leurs affaires en silence, et l’arbre mort, qui tient le milieu
-de l’île et préside sur ses cailloux, se drape frileusement d’un reste
-de brouillard.
-
-L’heure est froide. Les confins du ciel sont encore pâles. Si les
-oiseaux se réveillent, c’est à petit bruit. Le fleuve ne fait aucun
-murmure. Tout au plus, peut-on entendre, très loin sur la plaine, le son
-d’une trompe de berger, et, peut-être, dans le secret de l’onde, on ne
-sait où, un accord de harpe insensible... Mais un gros rat sort de chez
-lui et plonge. Cela est le premier événement du jour et, bientôt après,
-le soleil se lève.
-
-Maintenant, il vient du monde sur le chemin de halage. Des enfants
-sortent du chaland qui semblait dormir depuis la veille. On jette des
-baquets d’eau pour nettoyer le pont. Je crois même qu’on chante. Il faut
-commencer à vivre; on s’évertue, et des moineaux mènent grand train de
-cris dans un buisson, récriminent, s’injurient, piaillent et s’échappent
-de toutes parts.
-
-Une importante émotion se propage. Chacun la ressent. Regardez! Ça se
-voit à peine, là-bas... tout là-bas, mais dans quelques minutes les
-rives en seront convulsées. Un vapeur remonte le courant. Il pousse
-l’eau comme s’il lui voulait du mal, et, déjà, de longues vagues zèbrent
-le bord. Le fleuve lutte, résiste, se gonfle de colère, mais,
-finalement, est toujours vaincu.
-
-On dirait que ses profondeurs mêmes sont troublées. D’énormes méduses
-aqueuses paraissent dans le sillage. Elles se gonflent. Elles sont
-huileuses. Elles éclosent comme des fleurs grasses et incolores. Elles
-se répandent sur l’onde environnante, puis il se forme un remous subit
-où tournent des feuilles, des brins de paille et des corolles, et le
-bateau passe.
-
-Les femmes, qui viennent laver leur linge, donnent de la voix quand la
-vague les mouille, se retirent précipitamment, puis font signe de la
-tête et du bras aux mariniers, et les mariniers répondent avec ampleur,
-avec affectation. Le monstre s’éloigne, mais le fleuve prend quelque
-temps pour se remettre. Au sein des herbes, entre les cailloux, des
-myriades d’insectes se sont noyés. Ce sera tout un appareil de
-funérailles.
-
-Le soleil monte lentement. Des garçons et des filles se baignent. Dans
-l’eau de midi, les torses bruns s’agitent. On joue à des jeux de
-tritons. Il est plaisant de battre le fleuve à pleine paume, de rire et
-de mouiller l’air. Il est plaisant de se moquer des filles qui se
-trempent avec prudence et ne s’aventurent pas, mais, surtout, qu’il est
-donc savoureux de se laisser cuire par le soleil et d’écorcher de ses
-membres le fleuve dont la belle peau fraîche reluit et resplendit, toute
-nue!
-
-Un autre bateau vient de passer, suivi de plusieurs autres. On se lasse
-d’échanger des messages. Même les enfants ne s’émerveillent plus. Chacun
-vit pour soi. Les routes, les chemins de halage, sont pleins de monde.
-On sent courir de la richesse et l’eau secoue des écus d’or au fil de
-chaque sillage. Une périssoire traverse le fleuve, vive comme un
-martin-pêcheur, vernie et nette comme un objet de luxe.
-
-Maintenant, avec mollesse, le fleuve se repose. Il nous rend l’image
-d’une belle femme accablée, immobile et qui, sans dire mot, écouterait
-le concert des moustiques errants. Il s’en forme des colonies qui
-bourdonnent et chantent tout contre l’eau. Souvent un oiseau les
-traverse, happe ce qui lui vient au bec, mais, diminuées, elles n’en
-continuent pas moins leurs bourdonnements et leurs chants pointus.
-
-L’heure bâille, s’étire et n’en finit pas de passer. Le jour s’écoute.
-Soudain, tremblante et grise, une vapeur paraît à l’horizon. Elle se
-fonce; elle s’étend; nuée, elle envahit le ciel; nuage sombre, elle
-s’arrondit et se bosselle au zénith... Un instant, on manque d’air, puis
-la chose noire crève en une giboulée.
-
-L’averse et les coups de vent cinglent le fleuve entier. L’eau est toute
-frissonnante et gercée. Le cri d’un pêcheur sonne comme un cri d’alarme.
-Des oiseaux s’épouvantent et tournoient. Des teintes bistres glissent
-sur l’eau qui semble avoir pris en elle la lumière. Une colombe se lève
-d’un peuplier voisin, frémit au-dessus des branches et disparaît avec
-une plainte longue.
-
-Bientôt, tout se rassérène. Des rayons clairs font sourire le nuage. Un
-merle fastueux s’égosille. Les escargots de l’herbe, sortis à frottement
-doux de leur coquille, se promènent, sans mauvaises pensées, et, comme
-pour saluer l’onde paisible et de nouveau joyeuse, un petit taureau
-pointe sa tête entre deux saules.
-
-J’en vis un jour tout un troupeau qui traversait un bras du fleuve pour
-quitter l’île où se trouvait leur pâturage. O grandes migrations de
-quadrupèdes dont nous parlent les naturalistes, qu’avez-vous donc de si
-pathétique, et d’où vient que l’on ne peut vous décrire sans éveiller
-l’émotion?
-
-Le lendemain, il y eut une forte crue et l’île fut dangereusement
-inondée. Les maîtres d’école ont coutume, avec nombre de gens attentifs,
-ceux-là pour instruire leurs élèves, curieux de l’anecdote, ceux-ci pour
-eux-mêmes, de s’étonner devant ces traits singuliers de l’instinct. A
-vrai dire, les taureaux qui vivent près de mon fleuve en apprendraient
-long à qui voudrait les considérer d’un œil intelligent.
-
-Celui qui m’occupe secoue ses cornes d’un air de défi, se retire, paraît
-encore et fait avec son sabot des éclaboussures. Maintenant il se penche
-pour boire, hésite, renifle; deux moineaux le regardent et sautillent
-près de lui, sans s’effaroucher de si peu.--Allons! va-t’en! n’as-tu pas
-entendu la trompe de ton gardien? Rentre chez toi. Voici le Crépuscule!
-
-C’est un jeune homme cendré qui se hâte et croit qu’il n’arrivera jamais
-à fuir tout à fait la Nuit qui le poursuit et qui le désire. Il se
-retourne, craintif; il jette un coup d’œil vers celle qui le chasse, et
-repart, les mains peureusement pressées contre sa poitrine. Parfois, du
-collier de perles mauves qui pend à son cou, une pierre tombe avec un
-bruit triste. Le Crépuscule passe. Souvent, une feuille se détache d’un
-arbre et flotte après lui, mais la Nuit s’en empare et la noie dans
-l’eau mortelle, tandis que le Crépuscule se hâte en égrenant son collier
-d’améthystes.
-
-Et voici la Nuit! Écoutez-la! Regardez-la! Elle bondit jusqu’à nous,
-soufflant aux quatre coins du ciel son haleine obscure qui ranime les
-étoiles. La Nuit danse dans l’air avec de grands gestes désordonnés.
-Nous ne la voyons pas bien encore, mais nous la savons présente, cette
-immortelle et sordide passagère du plein ciel, qui laisse s’éparpiller,
-insoucieuse de se montrer nue, les haillons de son vêtement!
-
-Elle vient de s’arrêter dans un endroit où restait une toile d’araignée
-oubliée par le Crépuscule. Elle l’essuie d’un coup de son balai. Elle
-gravit l’escalier sombre en montrant ses jambes à la terre. Elle frotte
-tout le ciel. Elle le veut bien noir et net de toute cendre, puis,
-courbant sa bouche en une grimace qui essaye de sourire, elle secoue sa
-robe en lambeaux.
-
-Brusquement, on se retourne, parce que l’on pense que, peut-être,
-quelque chose de fugitif et d’obscur nous a frôlé la joue.--Frémissons
-et passons! n’y prenons point garde.--C’est la Nuit qui jette en
-gambadant les loques de sa robe... et le fleuve, que les rayons du jour
-dénudèrent, se recompose, avec ces haillons, un vêtement pour dormir.
-
-La nuit est close, tout à fait, et je me demande, immobile, les yeux
-fixés vers les astres dont la clarté vient à moi contre la surface des
-eaux, quelles monstrueuses décompositions, pendant le sommeil du fleuve,
-doivent traîner parmi les roseaux et les vases, au fond de ce lit
-séculaire, près des rochers graisseux et des fluides anguilles, sous ce
-titanique épanchement d’une onde qui, toujours, va porter au bleu des
-mers une image de l’azur du ciel ou le reflet des étoiles vives.
-
-
-
-
-UNE PRINCESSE DES LETTRES
-
-
-On a plaisir à parler de livres où l’art tout simple tient la place de
-l’artifice, où la grimace le cède à l’expression, où rien n’est forcé,
-guindé ni théâtral, au vilain sens du mot, et dont on ne peut dire
-qu’ils sont un spectacle qu’autant que l’on considère comme tel ce beau
-buisson qui porte des roses, ou le passage de cette brise propageant son
-parfum.
-
-Par l’aisance du récit que noue une intrigue aisée, par un style dont la
-fantaisie est aimable et française, par la richesse des images, par des
-caractères d’un ingénieux dessin où les ombres, finement distribuées,
-mettent en valeur le trait sobre et net,--d’autre part encore, à cause
-d’un lyrisme jamais heurté, de leur facture souple, de leur cadence
-savante et point monotone, enfin de l’amour qu’on y sent pour les
-fleurs, les arbres et les eaux, les romans de Gérard d’Houville sont des
-œuvres souverainement attachantes et ses poèmes de parfaites séductions.
-
-On oublierait volontiers, à en citer d’autres, la première vertu de sa
-prose, vertu singulière et fort précieuse, tant elle se rencontre peu:
-l’intérêt, comme, de ses poèmes, on omettrait de dire qu’ils sont
-poétiques, ce qui, pourtant, suffit à les distinguer.
-
-Nous en étions venus, depuis quelque temps, et, sans doute, était-ce par
-dégoût de la géographie psychologique et de ses découpures, à priser une
-façon de roman où des histoires, disposées suivant le plan d’un
-rez-de-chaussée de journal, nous secouaient les nerfs par une
-accumulation d’horreurs, par une surabondance d’amours et de trahisons,
-par un excès de pierreries, de marbres et d’ors (tous teints de sang)
-qui rappelaient les pires heures de la lycanthropie romantique.--Lorsque
-l’auteur de pareilles productions était Élémir Bourges et l’œuvre, son
-_Crépuscule des Dieux_, rien de plus agréable,--le souffle épique est un
-vent si rare que l’on en suit avec reconnaissance les indications les
-moins rationnelles, mais, quand l’auteur n’a qu’une voix mince, sa
-férocité, son opulence, ses inventions de mascarade, et, surtout, cet
-entêtement à vouloir souffler dans une trompette démesurée donnent à
-rire.
-
-Si nous écartons le roman épique et aussi le roman social où un
-prosateur qui ferait peut-être un excellent épicier en gros, voire un
-comptable honnête, s’obstine à nous faire mourir d’ennui en nous parlant
-de grèves et de participation aux bénéfices quand il est question d’art,
-si nous ne voulons point considérer le roman _arriviste_, fleur
-nouvelle, vivace, qui promet de grandir et que son auteur compose à la
-façon dont on travaille à une affaire véreuse, je ne vois guère que deux
-types de romanciers sur les tréteaux littéraires: le _routinier_ et
-l’_éclaireur_.
-
-On ne sait, à vrai dire, lequel négliger davantage de celui qui brode sa
-banale arabesque sur une trame usée et se défend en alléguant qu’on la
-décora jadis de plaisants ornements, ou de celui qui, renfermé dans la
-cellule humide que lui fait son cerveau, met en phrases, sous couleur de
-_tentative littéraire_ des théories difficiles et d’obscurs
-épanchements. Au moins le routinier garde-t-il parfois le souci de
-composer un peu, et sait-il agiter ses pantins d’amusante façon; l’autre
-n’a pas même ce mérite: plié sur la marqueterie de son style, ou perdu
-dans une élévation niaise, peu lui chaut que son livre soit bancal et
-distors, que l’idée faiblisse ou s’absente... il a placé un adjectif
-imprévu, il a célébré en trente vers malaisés et quelques solécismes, ce
-certain arbre nommé «bouleau» dont il a beaucoup entendu parler.--Cela
-lui suffit: mandarin solitaire arrosant ses plantes naines, il est
-heureux.
-
-Ces deux espèces ont d’ailleurs un caractère commun: ils ignorent
-l’humanité; leurs inventions ne correspondent à rien de vrai ni de
-vivant. Le routinier suit son chemin habituel, portant son baluchon de
-dénouements brevetés et d’amours à mécanique, mais ne se demande guère
-si les hommes pleurent et rient comme il les fait rire et pleurer; peu
-lui importe; il n’a jamais regardé que les variations de leurs costumes,
-et l’autre, l’écrivain d’avant-garde «se divertissant moult tristement à
-la mode de sa chapelle», mais craignant toujours d’être rattrapé par le
-gros des troupes qu’il croit diriger, parle, dans son petit coin, de la
-mer, des forêts, des nuages et de Dieu avec qui il entretient commerce,
-parle encore de diverses autres choses, et, quand il veut un peu
-vérifier ses dires, regarde en lui-même. Ainsi s’agitent, gesticulent,
-s’époumonnent les saltimbanques de la parade, et de cette mêlée rien ne
-surgit qu’un cliquetis de paillons, un bruit de fausses gifles et des
-clameurs prostituées.
-
-Descendons des tréteaux, nous n’y trouverions pas l’auteur qui nous
-occupe, et, en relisant les pages délicieuses que ce poète nous donna,
-goûtons une joie fraîche, franche, unie, ou certaine très savoureuse
-mélancolie d’automne.
-
- * * * * *
-
-Je viens de lire tous les vers et toute la prose de Gérard d’Houville,
-d’une traite.--Voilà.--J’ai tourné la dernière page, à regret. J’ai bu
-le philtre léger. Il n’en demeure plus une goutte. J’ai drainé la coupe
-et suis encore étourdi. Oui, je reste sous le charme, et je l’entends au
-sens le plus magique du mot, car c’est en vérité un charme de sortilège
-que ces œuvres dégagent.--Je lisais, je lisais, croyant que cela
-durerait toujours... et, maintenant, c’est la fin.
-
-J’ai respiré des fleurs, suivi de l’œil des papillons, vu de l’eau qui
-se striait au fil d’une brise ou d’un sillage et regardé des êtres
-souffrir, très peu à la façon dont on souffre dans les livres, beaucoup
-à celle dont à l’ordinaire on souffre dans la vie, sans austérité, sans
-idées préconçues et sans lexiques.
-
-De temps en temps, une petite idole très parée de bijoux, mais si
-féminine sous ces ornements qu’elle semble à la fois reine, chatte et
-vision, passe, sourit, s’enfuit.
-
-Et puis, écoutez le vent qui pleure au dehors! Là, dans le jardin où
-sont toutes les belles fleurs exotiques, rouges, bleues, jaunes et qui
-sentent si bon... la plainte est si lugubre qu’elle me fait oublier la
-joie des couleurs...
-
-Et, l’autre jour, dans la salle fraîche où vous vous reposiez, gardée de
-l’ardeur du jour par les gros murs blancs, vous souvenez-vous de ce
-frisson qui vous parcourut parce que l’on entendait dans le pré voisin
-siffler la faulx d’un faucheur. Cela donnait un son aigu et sinistre que
-ne parvenait pas à étouffer le bruit confus des herbes froissées! Vous
-étiez saisie d’un effroi si vif que vous avez appelé votre enfant et
-l’avez embrassé avec une sorte de fureur.
-
-Oiseaux, fleurs et leurs parfums, bruits de la nature, cris et soupirs
-humains, sifflement de la mort qui passe... ah! que l’on vous entend,
-que l’on vous respire et que l’on vous voit bien dans les récits de
-Gérard d’Houville!
-
-Faut-il dire encore une fois pourquoi ces récits arrivent à nous
-émouvoir si vivement? N’allez pas chercher bien loin! C’est que l’on ne
-sent en eux ni une manière, ni des manières.--Combien il faut estimer le
-talent d’un auteur qui se résigne à nouer une intrigue simple! à ne pas
-ergoter sur un cas de psychologie vieux comme l’arbre de science et le
-serpent, mais que l’on croit renouveler en le surchargeant d’épisodes!
-Qu’il fait bon sentir que ces phrases furent inventées sans effort,
-parce que la ligne était belle, tracée ainsi, et qu’elle n’avait besoin
-d’autre ornement que sa propre musique!
-
-Certes, il n’est pas impossible de tuer la sensation du _déjà vu_ dans
-un sujet mille fois traité, et Gérard d’Houville nous le prouve bien par
-ses romans, mais ce n’est pas en tâchant de rendre ce sujet
-exceptionnel, en cherchant le cas particulier et rare que l’on y
-parvient; c’est, tout au contraire, en le généralisant jusqu’à lui
-donner une portée philosophique. (Et n’allez pas croire que je vante le
-roman philosophique! Je n’ai pas dit cela! Dieux qui me comprenez! je
-n’ai pas dit cela!)
-
-Les romans de Gérard d’Houville ne sont point compliqués de thèses, de
-problèmes, de discussions. Les articles du code ne s’y trouvent pas
-cités et nul texte de loi ne vient y embrouiller le récit. Ils sont
-clairs, émouvants, tristes parfois, oh! affreusement tristes! Ce sont de
-beaux exemples de souffrance où de pauvres gens souffrent par et pour
-l’amour. Il est de ces belles histoires très dépouillées et très nues
-comme de ces papillons sinistres ou joyeux suivant qu’ils se posent dans
-un rayon ou sur une ombre. D’avance, on ne peut dire ce que deviendra un
-sujet simple; le tout est de le bien traiter, car il est gros d’un
-chef-d’œuvre ou d’une sottise. C’est toujours le bloc de marbre de La
-Fontaine: dieu?... table?... cuvette?...
-
-Tels qu’ils nous sont présentés, avec l’ordonnance juste et logique de
-leurs chapitres, et l’absence de procédé dans leur composition, les
-romans de Gérard d’Houville nous ravissent comme un jardin fleuri dont
-le dessin serait agréable au regard.--Reste la forme. C’est là qu’un
-habile auteur se retrouve pour tout gâter. Il fera briller l’exacte
-mosaïque de ses mots, les verbes seront extraordinaires et relieront des
-substantifs rares par eux-mêmes et par leur placement. Certains vocables
-se trouveront là pour ébahir, certains autres pour scandaliser, et le
-tout formera une façon de casse-tête chinois sur lequel il fera bon
-sommeiller.--Il est une habileté plus habile: c’est d’écrire avec
-naturel. Travail malaisé! car il fut toujours moins difficile de
-chercher longtemps que de trouver sans peine.--D’ailleurs, on ne peut
-savoir gré à Gérard d’Houville de s’exprimer avec la fluidité,
-l’harmonie et le bleu d’une source,--le naturel étant un don qui ne
-s’acquiert pas.--On l’a, ou, plus souvent, il fait défaut.
-
-On oublie que, pour écrire, il faut tout de même avoir un peu pensé, un
-peu senti, qu’il faut ne pas ignorer son métier et savoir que ce métier
-ne consiste pas seulement à joindre agréablement les parties du
-discours. Vivons d’abord, sans idées préconçues et sans interpeller la
-vie, vivons de la vie de tout le monde, ou, plutôt, de la vie de ceux
-que l’on appelait naguère les honnêtes gens; un jour, quand l’un de nous
-sera bien convaincu que le cours des heures n’est pas communément réglé
-sur les livres à trois francs cinquante, qu’il aura ouvert les yeux au
-point de voir autre chose que des couvertures jaunes, qu’il aura un peu
-travaillé et surtout qu’il se sera interdit de crier ses rêves
-par-dessus les toits, qu’en un mot il aura fait son métier
-tranquillement comme un bon ouvrier,--alors, mais alors seulement, se
-produira sous ses doigts un miracle qu’il croyait sans doute avoir
-asservi: ses personnages de glaise s’animeront d’un souffle humain,
-l’aventure qu’il narrait deviendra une aventure réelle en place d’une
-vaine apparence, et le style qui, dit-on parfois, est un ornement sans
-valeur, viendra, pour peu que l’auteur soit doué, donner à son œuvre
-cette dernière qualité que tout vrai poète ambitionne: la durée.
-
-Le naturel et l’éloquence du style,--c’est particulièrement dans les
-descriptions de nature que nous les voyons paraître. Il y a, dans les
-romans de Gérard d’Houville, des paysages avec toutes leurs teintes,
-leurs finesses, leurs dégradations, et qui sont peints, en quelques
-touches, par dix mots faciles. Mais, à la place où l’auteur les a mis,
-par la façon dont il les a disposés, ces dix mots occupent tout leur
-sens, ont toute leur force. Ils évoquent d’une façon plus pure et plus
-précise que les lenteurs des descriptions cataloguées, ils évoquent un
-peu à la façon de ces estampes de Hiroshighé où il y a tant de brise,
-tant de brume, tant d’eaux courantes et si peu de détails, ou, mieux, un
-seul détail, mais celui-là juste.
-
-Que voulez-vous de plus?--Il y aurait toute une analyse dans la manière
-classique à faire sur la façon dont l’auteur nous rend les paysages,
-nous parle de fleurs, de soleil et de parfums; peut-être
-surprendrions-nous ainsi le secret de notre émotion.
-
-Et voilà qui nous mène à toucher la qualité première des œuvres de
-Gérard d’Houville, celle qui se retrouve dans chacun de ses poèmes, dans
-chacun de ses romans et leur donne un attrait si rare et si
-particulier.--Soit que l’auteur nous parle d’Ariane à Naxos, nous montre
-Salomé sur la terrasse blanche, ou Psyché regardant l’Amour; soit que
-nous suivions la petite nymphe en fuite dans les bois, ou que nous soit
-montré le retour d’un amant, la séparation des amants ou un baiser
-d’amants; soit qu’on nous parle de pleurs humains ou de joie humaine,
-toujours une sorte de terreur religieuse est évoquée qui nous force à
-frémir,--et ce sentiment-là rappelle son Hellade.
-
-Bien plus qu’à des volontés mortelles, les êtres que l’on voit vivre
-dans les œuvres de Gérard d’Houville obéissent à la volonté des choses.
-Ces personnes qui sont faites d’air, de brume, de feuillage, et qui
-parlent, et dont on comprend les entretiens, déterminent mieux qu’une
-prière humaine. Un parfum, une harmonie de la nature, sont de meilleures
-raisons d’agir qu’une menace ou une exhortation.
-
-Quand Gérard d’Houville nous décrit une nymphe ou une femme que dirigent
-et que blessent les caprices de ces dieux obscurs dont le corps et l’âme
-sont partout répandus, vraiment nous sommes touchés par des accents
-religieux.--N’est-ce point une offrande votive que firent les deux
-jeunes femmes de _l’Inconstante_ quand elles tressèrent des guirlandes
-en l’honneur d’un beau jour? n’est-ce point une émotion de temple qui
-les surprit lorsqu’elles s’embrassèrent au seuil d’un jardin parce que
-les saponaires et les clématites embaumaient?--Idées harmonieuses d’un
-artiste qui sait regarder les fleurs, le ciel, le clair de lune, et
-entendre leur mystérieux langage.
-
-Ce sentiment panthéiste, cette forte observation de la nature, ce sens
-poétique, se rencontrent à chaque page,--quoi d’étonnant à ce que ces
-poèmes au souffle large, où les vers ne se détachent pas comme des
-perles, même précieuses, mais forment, en belles strophes lyriques, un
-collier parfait, quoi d’étonnant à ce que ces histoires si fortement
-émouvantes, écrites avec plaisir, d’un trait, et qui ne sentent ni le
-labeur ni l’ennui, quoi d’étonnant à ce que de telles œuvres propagent
-ce ravissement un peu solennel, et pourtant si suave, qu’éveillent de
-fraîches roses rouges, écloses au matin?
-
-
-
-
-PARTICULARITÉS
-
-
- à madame Alec Ralli.
-
-J’étais arrivé depuis une heure à peine, et, déjà, nous causions, assis
-à la limite de l’oasis, dans un lieu où l’ombre des palmes est
-rafraîchie par le chant d’un ruisseau.
-
-Dès les premiers instants de notre entretien, je compris que j’avais
-bien fait de rendre visite à mon camarade, car, sans parler du plaisir
-que j’avais à le revoir après cinq ans de séparation, je l’écoutais
-projeter, pour le lendemain et les jours suivants, mille divertissements
-dont les grandes lignes et le détail m’agréaient fort: chasses, courses
-à cheval et flâneries nocturnes sur les bords du désert.--C’en était
-assez pour ravir le sensualiste que je suis.--En outre, il semblait
-heureux que j’eusse accepté son invitation malgré les ardeurs de ce mois
-d’août qui ne laisse pas d’être pénible dans certaines régions de
-l’Algérie.
-
-Aussitôt sa lettre reçue, je m’étais mis à faire mes malles. On ne se
-laisse pas prier deux fois, sauf si l’on est insensé ou cul-de-jatte,
-pour gagner, lorsqu’on vous en prie, le pays des enchantements, et,
-d’ailleurs, Étienne B... est un esprit délicat qu’il fait bon
-fréquenter. Habitué à se servir de ses yeux en honnête homme, il sait
-considérer un bel arbre sans s’extasier aussitôt; élevé à connaître les
-instants où la plus discrète parole est inconvenante, il ne souffle mot
-en considérant les étoiles. Dès son plus jeune âge il avait appris à se
-servir de ses cinq sens et à ne pas en abuser.--Devant des boissons
-fraîches, en promenade, ou sous le regard d’une lampe, mon ami Étienne
-B... est un causeur que je prise.
-
-«Tu t’ébahis, me dit-il, parce que je suis venu m’installer ici, quand,
-aussi bien, j’eusse pu rester en France et m’y faire une position
-acceptable!»
-
-Il sourit, admira la belle opale de son verre d’absinthe que traversait
-un rayon de soleil et reprit, sans attendre ma réponse:
-
-«Je vois que tu ne comprends rien aux délices de la vie que je mène.
-Vois-tu! elles passent de loin en perfection celles que nous jugions
-inimitables quand, tous deux, à Aix-en-Provence, nous entreprenions
-bruyamment des études juridiques. Mon existence d’aujourd’hui, où les
-cafés, les beuglants et les petites modistes n’apportent guère leur
-appoint, est pourtant la seule qui me convienne absolument. Mon ami le
-caïd Ali, que tu verras demain, quelques touristes de passage, des
-camarades qui viennent me voir et ma maîtresse suffisent à me rattacher
-au monde, et, avec des livres, des journaux, un fusil et mon chien, je
-n’ai vraiment pas grand’chose à désirer.»
-
-Comme j’objectais la monotonie de cette vie privée d’incidents:
-
-«Tu comprends de moins en moins, dit Étienne. Quand, d’aventure, je
-rencontre un inconnu, je tâche de le connaître mieux, plus exactement
-qu’on ne le fait à Paris pour une relation de café ou un passant,
-bousculé par mégarde. Considère, vil Européen! combien les paroles
-tombées de la bouche d’un étranger prennent de valeur et gagnent en
-signification quand elles se détachent sur ce fond de silence et de
-murmures que nous donne chaque soir la chute du soleil.
-
-«Tiens! le mois passé, un jeune Anglais est venu séjourner dans le
-village voisin; il voulait, en tuant des outardes, prendre l’air des
-sables, le ton du désert. Je m’offris à le piloter. Eh bien! je crois,
-en vérité, que, par nos entretiens et les indications qu’il me donna, je
-me suis composé une image plus nette (je ne dis pas plus juste) du jeune
-Anglo-Saxon que par la lecture de dix livres spéciaux et de quarante
-quotidiens. Ah! quel curieux roman un auteur anglais fera, dans quelques
-années, en prenant, comme sujet de son étude, la génération de jeunes
-gens qui sortent ces temps-ci d’Oxford et de Cambridge! Cela pourrait
-être, dans un plan tout différent et avec une autre distribution de
-lumières et d’ombres, une intéressante réplique aux _Déracinés_ de
-Maurice Barrès.
-
-«Certains soirs, je prends encore grand plaisir à compléter, par quelque
-trait imaginé, la figurine que j’avais modelée de mon mieux d’après les
-opinions de John S... La chasse finie, il parlait volontiers de ses
-compatriotes, et souvent avec aigreur, car, Écossais de naissance et
-citoyen du monde bien plutôt que d’une île, John S... avait un tour
-d’esprit dont le cosmopolitisme était parfois cynique.--J’ajouterai
-qu’il parlait fort bien notre langue, voire élégamment, et le léger
-accent qui marquait son origine, bien loin d’offusquer ou de sembler
-ridicule, donnait un certain piquant à ses discours. Oui, les propos de
-John S... me divertirent. Nous les tenions devant une bouteille
-d’absinthe et des cigarettes et, si quelqu’un nous interrompait, ce
-n’était point le gêneur des villes trop peuplées, mais un berger, par sa
-flûte lointaine, le passage d’un chameau chargé ou le crépuscule qui
-venait nous surprendre.
-
---Voici que je ne te suis déjà plus, interrompis-je. Ton ami John S...
-me semble être un exemple d’une espèce d’Anglais que je connais un peu
-et que l’on ne peut guère choisir comme type. Ceux dont je parle
-professent peu de goût pour Londres et ses brouillards, moins encore
-pour la campagne anglaise et ses humidités, et, pourtant, après avoir
-parcouru la France de Paris à Blois, de Blois à Pau, de Pau à Nice, ils
-trouvent un contentement secret à rentrer chez eux. Ils affectent de ne
-vanter que les architectures des bords de la Loire et les théâtres
-parisiens, toujours, sois-en certain, ils nourrissent le regret de leurs
-cigarettes blondes et de leur whisky et ce regret passe en violence
-toute émotion artistique. Je gage que John S..., quand il s’embarquera à
-Boulogne, secouera la poussière de ses souliers et que, dès le premier
-aspect des falaises de Folkestone, celui qui te paraissait, à Bou-Saada,
-un citoyen du monde, se livrera, avec simplicité et sans nulle vergogne,
-à des attendrissements nationalistes, ce dont je le loue d’ailleurs,
-car, distinguant une côte française après un long voyage, nous en
-ferions tout autant.»
-
-Étienne alluma sa quinzième cigarette et répliqua un peu aigrement:
-
-«Aussi n’ai-je point envie d’étendre à la généralité de l’espèce les
-quelques particularités que je notai chez le spécimen qui m’était
-offert; avec cette méthode, j’arriverais à juger toute l’Angleterre par
-l’Armée du Salut ou les effrayantes familles que promène l’agence Cook,
-et toute la France par ses déplorables commis-voyageurs.--Non! John S...
-(il l’avouait lui-même avec ingénuité) était supérieur à la moyenne de
-sa génération, mais, d’après la description qu’il me donna, un jeune
-homme qui sort d’une université anglaise me semble présenter une piteuse
-figure, car je le vois, avec quelques vertus, ignorant, de goût flottant
-et peu critique, et, pour tout dire, d’esprit maladroit.
-
---Tes trois qualificatifs sont défendables, répondis-je, mais ils
-demandent pourtant des notes marginales. Pour l’ignorance, elle n’est
-que relative: un jeune Anglais ne sait pas les mêmes choses qu’un
-Français de son âge, mais, ce qu’il sait, il le sait très passablement.
-A vrai dire, sur les bancs de l’école, il n’est point poussé par ses
-maîtres. Il a une trop belle raison de ne rien faire pour se donner
-beaucoup de mal: le sport est un masque excellent qui convient à la
-paresse d’un adolescent vigoureux. C’est au sport que vont presque tous
-les honneurs et c’est des seules prouesses athlétiques que l’on tire
-vanité, car il n’y a d’émulation que là. Ce qui est chez nous un
-passe-temps est presque un sacerdoce dans les _fields_ anglais.--Cette
-ignorance est encore grossie à nos yeux parce que les choses qui nous
-préoccupent laissent un jeune Anglais indifférent; elles ne
-l’intéressent pas; exactement, il les ignore.
-
---Oui, dit Étienne, j’avais déjà pu remarquer combien devait être
-fausse, de l’autre côté du détroit, cette plaisanterie qui dit que le
-goût de la métaphysique vient en savourant le café du soir. Te
-souviens-tu des heures où nous nous promenions sous les platanes du
-cours Mirabeau à Aix? Nous discourions, comme de bons petits
-romantiques, de questions qui n’avaient avec nos occupations du jour que
-des rapports très indirects et tout spirituels. Souvent, le bon sens
-nous échappait et notre conversation, entreprise sur un mode grave,
-finissait par un éclat de rire, mais nous n’en méditions pas moins avec
-ferveur, et je sens encore le bénéfice de ces élévations.
-
---Certes, ces traits-là, tu ne les trouveras guère dans les veillées de
-deux jeunes Anglais; ils dédaignent cette gymnastique de l’esprit et
-pensent que ce n’est pas là leur affaire. Ils ont des philosophes pour
-leur fournir une philosophie, s’il leur prend fantaisie d’en chercher
-une, comme, aux Indes, ils auront un natif pour curer leur pipe.--C’est
-la division du travail mise en pratique.--Et tu ne trouverais pas
-davantage dans leurs conversations les vivacités continuelles qui
-donnaient à nos propos si plaisante figure. N’entends point que les
-jeunes Anglais soient chastes dans leurs discours; je dis seulement
-qu’ils ne savent point les relever d’un piment érotique dont le goût se
-discerne sans emporter la bouche.--Autre ton de l’autre côté du détroit.
-Un jeune homme de là-bas veut-il être gaulois et inconvenant, on est
-étonné des salauderies qu’il peut émettre, ordures dont ne voudrait pas
-le plus infâme de nos corps de garde. Je sais que la langue se prête peu
-aux historiettes, mais la raison de cette grossièreté est plus profonde:
-à une certaine époque, les questions sexuelles, si absorbantes qu’elles
-soient, restent pour nous sans gravité; ces petits jeux, auxquels nous
-nous livrons de grand cœur, sont, en quelque sorte, le complément de nos
-études, nous en parlons sans honte, avec aisance, et nos familles ont la
-discrétion de fermer les yeux et de sourire.--C’est le profil aimable
-d’une sensualité de bon aloi.--Un Anglais donne de ce sujet une toute
-autre interprétation. Au déduit, se rattachent mille et trois idées
-apocalyptiques qui en font un crime, un exemple affreux dont il serait
-malséant de parler, et, d’autre part, ce même plaisir est considéré
-comme étant de peu d’importance, plaisir inutile sur lequel la moindre
-émotion athlétique a le pas.--C’est le profil tragique et bas d’une
-sensualité de mauvais renom.--Deux façons de sentir inverses, qui
-peuvent s’opposer, et dont l’atlas nous donne une explication
-suffisante, sinon complète, par la différence des latitudes; mais
-comment veut-on qu’un jeune Anglais parle élégamment du plaisir, s’il
-s’en fait une si laide image?
-
---Tu ne m’accuseras pas de partialité pour notre race, car sur mes
-critiques, tu renchéris encore! Tu fais un jeune _oxonian_ d’aspect plus
-offensant que je ne le rêvais, et tu étends singulièrement son
-ignorance. Je la restreignais à ceci, qu’il ignore communément les plus
-élémentaires lois de physiologie, notions simples qui sont en quelque
-sorte le terreau de notre pensée. Pour indulgent qu’on soit, on s’effare
-un peu à voir un jeune homme bien bâti et point du tout goitreux ni
-imbécile, ignorer profondément ce qui différencie un pin parasol d’un
-casoar à casque, comment l’homme le moins compliqué respire, et de
-quelle façon élégante le sang parcourt ses membres!
-
---Je t’arrête! m’écriai-je. Sur ce dernier point, s’il n’a pas des
-lumières très précises, il sait du moins que Harvey en eut plus que lui.
-Cela rentre dans le patrimoine national. Mais quelle étrange façon as-tu
-de raisonner! et pourquoi ne donner au peuple voisin ton approbation que
-si tu trouves en lui ta propre image? Un Anglais est élevé suivant un
-système contraire à celui que l’on prône chez nous. Quoi d’étonnant à ce
-que les produits d’élevages différents ne se ressemblent pas?--Nos
-méthodes datent du dix-neuvième siècle; le jeune homme formé par elles
-n’est guère livré qu’à des influences contemporaines, au lieu que
-l’adolescent soumis à la discipline d’Oxford est bien forcé de sentir
-obscurément que le système par lequel il est dirigé n’est que le
-résultat d’une longue habitude, la forme dernière d’une tradition qui
-remonte au douzième siècle. Les règles ont changé sans doute, depuis
-lors, changé au point de n’être plus reconnaissables, mais cela ne s’est
-point fait brusquement. En Angleterre le progrès, dont la marche est, je
-pense, aussi rapide qu’ailleurs, se développe par des amendements
-successifs, non par des révolutions. Les coutumes existantes n’ont point
-cet aspect codifié dont la figure géométrique plaît à notre intelligence
-latine, elles n’offrent rien d’architectural; bien plutôt pourrait-on
-les comparer à des futaies d’une belle venue, un peu surchargées,
-peut-être, et dont l’ordre subtil (qui se rattache bien plus à la raison
-qu’à l’art) n’apparaît pas à première vue. Un jeune Anglais s’accommode
-fort bien de la complexité, des demi-mesures et des lignes sinueuses,
-comme le citoyen du commun s’accommode, passé le détroit, d’un régime
-dont on ne peut dire au juste s’il est surtout impérialiste ou surtout
-démocratique. A cet égard, nous avons des instincts d’arpenteur géomètre
-qui ne laissent pas d’être parfois un peu puérils, et, de même qu’il
-nous faut une république à bonnet rouge ou un empire semé d’abeilles, à
-la minute où les lys ont cessé de nous plaire, de même, adolescents, ne
-pourrions-nous souffrir un compromis dans l’éducation que l’on nous
-donne, et ne pense-t-on d’ailleurs pas à nous l’imposer.
-
-«Le Français, qui fut toujours, en art, l’ami des demi-mesures et du
-lieu-commun (opinion éprouvée par le bon sens, et, par conséquent,
-infiniment complexe) qui, par ce fait, créa la littérature la plus
-universelle qui soit, est, dans les affaires d’éducation et de
-politique, un sectaire, partisan farouche des systèmes rationnels, bien
-dessinés et dont tous les angles paraissent.
-
-«Au lycée, nos maîtres nous bourrent la cervelle de faits, d’opinions,
-d’exemples; ils nous donnent à considérer des façons de voir, de penser
-et d’agir; ils nous montrent des rapports, sans beaucoup nous les
-expliquer, et leur effort se borne à tenir notre esprit dans un état de
-réceptivité. Puis vient la classe de Philosophie, où l’on nous offre des
-méthodes à choisir. Inconsciemment (car tu penses bien que ce travail ne
-se fait pas en pleine lumière), suivant la secrète indication que nous
-donnent notre nature et les influences familiales, nous en prenons une,
-et voilà tout le fatras que l’on prétendit nous inculquer qui se classe
-lentement.--Heures graves!--L’adolescent fermente!--Comme pour les
-raisins dans la cuve, cette fermentation le trouble parfois jusqu’au
-plus profond de son être. C’est l’époque où sa cervelle imagine les plus
-folles choses, voire d’être amoureux d’étoiles diverses et souvent très
-basses sur l’horizon,--mais, peu à peu, il se calme, la méthode choisie
-s’altère, disparaît,--seul le classement reste. Il entre dans la vie,
-ayant reçu des lueurs de tout, lueurs qui lui donnent du monde une vue
-un peu floue, panoramique, et lui permettent de se spécialiser ensuite
-en connaissance de cause. Il a appris pas mal de faits dont il n’a
-retenu que les rapports, et, à cette école, il a gagné une vertu
-excellente, meilleure mille fois que l’érudition courte: la vertu
-d’oublier intelligemment.--Ainsi, nous formons l’enfant destiné aux
-universités par un système qui, idéalement appliqué à des générations
-idéales, donnerait une élite intellectuelle. Avouons-le, c’est la
-théorie qui nous séduit surtout: ce jeune homme qui trouve par lui-même
-sa raison de vivre, à qui ses maîtres ont fourni seulement les arbres du
-bûcher et qui, de sa propre main, allume le flambeau, ne figure-t-il pas
-une agréable image?
-
-«Cette méthode animatrice qui, chez nous, couronne l’éducation et nous
-est simplement proposée, est, en Angleterre, imposée au collégien dès
-l’abord, non pas formellement, mais de manière secrète et sûre. Il la
-trouve dans le règlement sévère de ses premiers jeux; il la retrouve
-dans ses premières leçons. Du latin, du grec, de la géométrie, de
-l’histoire exacte (presque des chroniques), la glorification démesurée
-des grands hommes de son pays, suffisent à nourrir son cerveau, mais,
-dès les premiers jours, on lui apprend à former son jugement, à
-s’enorgueillir de lui-même, de ses muscles, de sa terre, de sa race...»
-
-Étienne m’interrompit:
-
-«A former son jugement! à former son jugement d’une certaine façon,
-devrais-tu dire! On pense qu’un garçon qui est d’esprit assez discipliné
-pour jouer dans un match de foot-ball (ce qui, je l’accorde, n’est déjà
-pas une mince affaire) et assez méthodique pour composer proprement un
-cent de vers latins, pourra, plus tard, tenir, de façon très honorable,
-son emploi dans le _civil service_ et l’administration des colonies
-lointaines, mais c’est le sens critique, le bon goût, l’adresse d’esprit
-que je lui refusais, non une certaine logique de tradition, mécanique
-spirituelle qu’un collège de jésuites enseigne aussi bien qu’un collège
-anglais!
-
---Eh! mon ami, tu dérailles! m’écriai-je. Que cherche l’Angleterre et
-comment le cherche-t-elle? Veut-elle, comme nous, former une élite
-intellectuelle? Non pas! Tous ses efforts, efforts patients, bien
-dirigés et scrupuleux, tendent à former une élite de patriciens.--Elle
-n’essaye pas de créer, comme on tâche de le faire chez nous, un immense
-collège d’électeurs éclairés, mais une aristocratie de dirigeants. Ce
-n’est pas un cerveau qu’elle tend à modeler dans ses universités, mais
-bien un caractère.--Le jeune homme est tenu loin des grands centres,
-loin par conséquent d’une influence étrangère (fût-ce celle de sa
-famille) et, dès que les portes d’Eton, puis d’Oxford, sont refermées
-sur lui, on lui enseigne bien moins à travailler qu’à vivre.--Si
-l’enfant anglais devient moins tôt que le Français un être raisonnable,
-combien, d’autre part, il devient plus tôt un homme tout court!--Essaye
-de faire, dans un lycée, un cours de morale pratique, pas un élève ne
-t’écoutera, chacun regardera voler les mouches avec un petit sourire
-entendu. Même en classe de Philosophie, l’enseignement de la Morale est
-réduit à peu de chose et disparaît dans une indifférence que le
-professeur partage.
-
-«En Angleterre, tout le programme des études se résume en un cours de
-morale pratique et, dans ce programme, il faut comprendre les jeux.
-L’enfant apprend la responsabilité au foot-ball, il apprend l’émulation
-sur la rivière, partout il acquiert cette continuité dans le dessein,
-cette _stubbornness_ qui est une sorte de vaillance têtue.
-
-«C’est là une vertu cardinale, une de ces vertus vivantes qui ne créent
-pas des saints, mais font de grands hommes d’action.--Un grave défaut
-l’accompagne: je veux dire le manque de curiosité. L’éducation donnée au
-jeune homme anglais tend à étouffer ses tendances à l’investigation;
-elle le rend conservateur. Par opposition, prenons un exemple chez nous.
-La plupart des jeunes gens qui pratiquent le font par conviction. La
-crise religieuse qui surprend l’adolescent français le laisse, une fois
-passée, très croyant ou très indifférent; un Anglais, tout au contraire,
-est religieux et pratiquant par habitude, par décence, parce que ses
-parents le sont, parce qu’enfin le culte, compris d’une certaine façon,
-est un trait de la grandeur de l’Angleterre et comme une des figures de
-la patrie. Plus tard, il pourra perdre toute foi, toute croyance, peu
-importe! une habitude a été prise.--Un esprit curieux eût agi
-autrement.--Il en va de même en politique. Regarde combien, au temps de
-l’affaire Dreyfus, la jeunesse mit de diligence à comprendre exactement
-la portée de ses opinions, à les peser, à les définir; j’entends la
-jeunesse qui prit parti non point à cause des opinions anticléricales de
-son entourage, non point parce que le père, la grand’tante et le
-confesseur affirmèrent au dîner la culpabilité de l’ex-capitaine, mais
-celle qui, gagnée, par nature, à une doctrine, voulut en outre, par
-honnêteté et scrupule, se rendre bien compte de ce qu’elle sentait.
-
-«La conduite intellectuelle d’un jeune Anglais eût été toute autre, on
-l’a bien vu pendant la guerre du Transvaal. Les hommes mûrs, si bons
-patriotes qu’ils fussent, raisonnaient parfois leur enthousiasme et le
-rectifiaient d’une critique saine, d’une objection; les jeunes gens s’y
-laissaient aller. A leur place, nous n’eussions pu résister au plaisir
-de donner à la guerre, le premier émoi passé, un commentaire et des
-notes; eux, ils accueillirent les défaites par des considérations du
-genre de celle que l’on peut lire sur la tranche de nos pièces de cent
-sous, et saluèrent les victoires comme de joyeuses trompettes.
-
-«Voilà où le manque de curiosité du jeune Anglais lui rend l’avantage,
-voilà qui nourrit son magnifique orgueil et son copieux dédain de tout
-ce qui n’est pas lui; mais, quoi d’étonnant à ce qu’en fait d’art ce
-jeune homme, qu’il faut considérer comme un bel animal, confonde, dans
-une même admiration vague et de commande, Beethoven et Stephen Heller,
-Miss Austen et notre Balzac; qu’il ne distingue pas très bien le beau du
-joli, la passion de la sentimentalité, et qu’enfin de compte tout cela
-lui soit indifférent? Qu’importe que ses heures d’attendrissement soient
-ridicules, qu’il bâille devant un tableau de prix, et rêve de sport à
-l’audition d’une belle symphonie! Ses dents sont bien plantées, voilà le
-grand point, et il sait mordre.
-
---Autant dire, interrompit Étienne, que tout est parfait au delà du
-détroit, que le système adopté par les Anglais est l’unique système pour
-élever des enfants parce qu’il est une politique de résultats et non de
-théorie, enfin que, dans cette belle arme de progrès, il n’y a pas une
-paille.
-
---Point du tout. Je pense simplement que cette méthode convient seule à
-la race, au climat, aux habitudes des Iles Britanniques, qu’elle a
-autant de défauts qu’une autre, et dont les Anglais se plaignent
-amèrement.--Et d’abord, le placement des Universités loin des grands
-centres, s’il a des avantages, a aussi plus d’un inconvénient. Le
-Quartier latin de Paris ne sert pas uniquement à rapprocher, dans un but
-de commodité, les lieux de culture, mais rapproche aussi les
-intelligences, crée une sorte d’atmosphère intellectuelle enivrante,
-bienfaisante aussi. Ce commerce idéal qui naît entre étudiants est
-presque méconnu en Angleterre. Le système d’instruction s’y oppose.
-Lorsqu’un enfant apprend par cœur certaines notions très précises, avec
-la manière de s’en servir, il ne pense guère qu’à garder ce trésor pour
-lui, au lieu que, chez nous, l’enfant, devant plus ou moins trouver
-lui-même sa méthode, a dans l’esprit des notions non définies, des
-forces non dirigées, et, parmi ces richesses, il puise pour discourir,
-pour converser, pour discuter. La science, chez l’étudiant français,
-devient une valeur d’échange dont il se sert libéralement. Il cherche à
-systématiser son intelligence en s’enquerant des systèmes voisins, en
-visitant l’esprit de ses condisciples, en respirant l’air de la rive
-gauche, en s’inspirant des leçons de l’heure passée.
-
-«Penser par soi-même!--Beaucoup de maîtres anglais déplorent de voir
-leurs élèves en être incapables. Il y a cinquante ans, cela n’avait que
-peu d’inconvénients. Les derniers développements de l’industrie ont
-montré le danger.--Ces temps-ci, on a fait en Angleterre beaucoup
-d’écoles techniques, et, dans certaines Universités, des sections
-techniques importantes. Elles ont produit des hommes qui connaissaient
-fort bien les éléments de leur science, qui étaient pleins d’érudition,
-mais qui, de cette érudition ne savaient pas se servir. Prenons, comme
-exemple, les études d’électricité. C’est dans les ateliers, non dans les
-écoles que sont nés les hommes utiles. Les ateliers avaient une
-atmosphère d’émulation corporative et scientifique qui manquait aux
-écoles, et mieux vaut un ouvrier habile qu’un ingénieur bon humaniste,
-mais maladroit.
-
-«Voilà qui nous mène à une autre question. Chaque année l’Angleterre a
-besoin d’un plus grand nombre d’administrateurs pour ses colonies,
-puisque ces colonies se développent. L’industrie, le commerce, lui
-enlèvent des hommes tous les jours, mais l’Inde et les autres terres
-anglaises n’ont pas moins besoin d’être administrées. Or cette théorie
-chère aux Anglais qui met à la tête du pays une élite de patriciens
-commence à faiblir. L’aristocratie anglaise, je veux dire celle qui
-dirige le pays, devient fictive en tant qu’aristocratie lettrée. On est
-obligé de prendre les maîtres sur un plan moins élevé. Bientôt, les
-directeurs de l’Angleterre ne seront plus tous ou presque tous des
-_classiques_, car les familles ne peuvent plus payer leur éducation et
-l’on ne trouve pas, chez l’Anglo-Saxon, ce puissant amour de la culture
-qui fait se saigner les familles allemandes.--L’Anglais, épris de
-réalités visibles, montre moins d’enthousiasme que l’Allemand pour se
-dévouer à un idéal lointain. C’est une des tares de son caractère et
-dont la raison est facile à découvrir, puisque, durant toute sa
-jeunesse, on lui a montré l’importance des faits en négligeant
-d’indiquer celle des réflexions.
-
-«Ces défauts que je te montre, certains Anglais les voient fort bien.
-Ils essayent d’y remédier, non point par une révolution à la façon
-française, par des décrets qui jetteraient le trouble dans tout le pays
-et paraîtraient sacrilèges aux hommes épris de tradition, mais par des
-efforts insensibles et continus, donnés sans lassitude et sans
-nervosité, suivant la manière habituelle de ce grand peuple.
-
---Oui, dit Étienne qui suivait sa première idée, on ferait un bon roman
-en prenant, comme sujet d’étude, quelques spécimens de cette race
-dangereuse et antipathique, quelques beaux spécimens de petits
-_gentlemen_ bien portants, obtus et crevant de vanité... Et, maintenant
-que j’y pense, il me semble que lorsqu’il me quitta, mon ami John S...
-sifflotait le _Rule Britannia_ d’une façon un peu ironique!»
-
-Mais je n’écoutais plus mon ami; je prêtais l’oreille à des aboiements
-rauques et singuliers que je situais assez loin, par delà l’oasis.
-
-«Qu’est-ce donc? demandai-je.
-
---C’est un chacal, sans doute, quoiqu’il soit bien tôt encore. Si tu
-veux, nous pouvons aller lui rendre visite avec nos fusils.
-
---Volontiers! m’écriai-je. Emmenons-nous Saïd?»
-
-Le sloughi d’Étienne tendait vers moi sa tête fine. C’est une vaillante
-bête, vigoureuse, têtue et dénuée d’esprit.
-
-«Nous l’emmenons, dit Étienne, mais ne le caresse pas trop: il a des
-puces.»
-
-
-
-
-LE KIOSQUE VERT PRÈS DE L’ÉTANG
-
-
-Disposer sa bibliothèque suivant un plan préconçu est une tâche
-délicieuse, mais imaginer ce plan est plus agréable encore. D’ailleurs,
-je n’en approuve qu’un seul. Tous les autres, pour logiques et
-harmonieux qu’ils semblent, à première vue, finissent par devenir
-incommodants et m’irritent à la longue.--Ainsi, pourquoi mettre les
-livres d’histoire sur le même rayon, et ne point séparer les romans?
-Quels avantages procure donc ce classement par espèces?--Thiers voisine
-mal avec Michelet; quelle insupportable obligation pour Gautier que
-d’avoir à toute heure, avec Laforgue, une reliure mitoyenne! et,
-croyez-moi, il est presque malhonnête de laisser fréquenter à
-Chateaubriand les nouvelles de Mérimée. Joindre _Atala_ et _Carmen_!...
-n’en sentez-vous point l’indécence?
-
-Je goûte encore moins un système qui mettrait à ma portée les livres
-dont je me sers le plus souvent. C’est me forcer à tolérer une compagnie
-qui peut être agréable, mais me devient odieuse à l’instant où je
-m’aperçois qu’elle est imposée.--Il me déplaît d’avoir ainsi à prendre
-en horreur, parce qu’il se trouve trop à portée de ma main, un ouvrage
-que je lis fréquemment, et, s’il me vient tout à coup l’envie de
-feuilleter le _Tyr et Sidon_ de Jean de Schelandre ou le _Mémoire sur
-Vénus_ de M. Larcher, ou encore de considérer les _Images de plate
-peinture des deux Philostrates, sophistes grecs_, avec les épigrammes du
-sieur d’Embry qui les complètent, pourquoi m’obliger à les querir en des
-réduits lointains, sous l’odieux prétexte que je ne fais pas de ces
-volumes ma lecture quotidienne?
-
-Je pense que l’on doit classer sa bibliothèque suivant la seule émotion
-que les livres dégagent, suivant la qualité de fièvre, d’intérêt, de
-joie ou d’ennui qu’ils nous donnent.--Il y aurait par exemple le rayon
-de _la Douceur du foyer_, celui du _Regard intérieur_, celui des
-_Agréments et inconvénients d’une maîtresse_, celui des _Beautés
-naturelles_; enfin, dans un réduit secret, on réunirait, non loin d’une
-lampe et d’un grand fauteuil de cuir, certains livres, sous l’étiquette:
-_Parfums exotiques et autres (Livres de voyage)_.
-
-C’est la seule collection que j’aie tâché de me former. Sur ce rayon, je
-trouve _la Prière sur l’Acropole_, oraison qui convient aux beaux
-départs, _les Moralités légendaires_, _le Centaure_ de Maurice de
-Guérin, _Fumée d’opium_ de Claude Farrère, la _Léda_ de Pierre Louÿs,
-quelques vers et quelques proses de Rimbaud, recopiés dans un cahier,
-_la Mort de Venise_ de Maurice Barrès et ses _Aventures d’Astiné
-Aravian_, les _Petits Poèmes_ de Baudelaire, arrachés, au mépris de
-toute bibliophilie, à l’exemplaire courant et reliés avec ce titre que
-j’aime et dont le poète nommait parfois son ouvrage: _le Spleen de
-Paris_; la prodigieuse _Histoire des boucaniers d’Amérique_ d’Œxmelin,
-enfin la _Connaissance de l’Est_ de Paul Claudel, dont les poèmes
-chinois me charment en tous points, dont la couleur de couverture tient
-le milieu entre celle d’une sauce végétale et celle d’une eau stagnante,
-qui n’est point paginé, n’a pas de table des matières, où l’on se perd
-comme dans un labyrinthe d’idoles et de qui le titre même, si paradoxal
-et si exact, m’est cher, car, en lisant ces mots: _Connaissance de
-l’Est_, ne dirait-on pas d’un traité de stratégie ou d’un pamphlet sur
-le démantèlement des forteresses? au lieu qu’il s’agit de pluies, de
-navigations nocturnes, d’un temple de la conscience, de vérandas, de
-banyans, de maisons haut perchées, d’une araignée noire suspendue par le
-derrière, de sources, de flots et d’une arche d’or dans la forêt!
-
-Ce sont là mes vrais livres de voyage. Ils me transportent en tel lieu
-de la terre et du rêve qu’il me plaît de choisir, aux heures de
-mélancolie où l’on voudrait être en tout lieu de la terre, sauf en celui
-dans lequel on se trouve.
-
-Aujourd’hui, j’ai pris le dernier venu de ces livres. Il a pauvre
-aspect, mais, croyez-moi, il est très précieux _et garde sa splendeur
-comme un trésor secret_. Je l’ai formé avec des poèmes repris dans ces
-revues que pour la plupart une même saison vit naître et mourir.--Pages
-qui débordent les unes sur les autres, papiers divers, caractères
-contrastés... tout cela est cartonné, tant bien que mal, avec ce titre:
-_Cinquante poèmes_. L’auteur: Paul Valéry. Je crois posséder au complet
-son œuvre poétique.
-
-Sa plus fine particularité est qu’on ne peut en lire dix vers sans être
-aussitôt transporté en d’étranges contrées. Je ne sais si ces vers sont
-toujours excellents; je crois même que, parfois, ils portent un peu la
-marque des années de symbolisme où ils furent écrits, mais à coup sûr
-leur auteur est un ingénieux magicien, tantôt
-
- Il évoque, en un bois thessalien, Orphée
- Sous les myrtes, et le soir antique descend.
- Le bois sacré s’emplit lentement de lumière
- Et le dieu tient la lyre entre ses doigts d’argent.
-
-Tantôt:
-
- Celles qui sont des fleurs légères sont venues,
- Figurines d’or, et beautés toutes menues
- Où s’irise une faible lune... Et les voici,
- Mélodieuses, fuir dans le bois éclairci.
-
-Ou bien enfin:
-
- La Princesse, dans un palais de roses pures,
- Sous les murmures et les feuilles, toujours dort.
- Elle dit en rêvant des paroles obscures
- Et les oiseaux perdus mordent ses bagues d’or.
-
-Mais le lieu vers lequel les poèmes de Paul Valéry me conduisent le plus
-souvent est un bois, très retranché du monde où dort un étang. Près du
-bord, des femmes sont assises, très parées ou très nues. _Celle qu’une
-eau légère encore diamante_ vient de se coucher sur l’herbe: _des larmes
-de soleil ruissellent sur ses flancs_. D’autres, qui se baignent, jouent
-avec des nénufars. Je vois une barque passer sur l’eau égale; des
-femmes, encore, s’y trouvent qui, rêveusement suivent
-
- les magiques ronds
- Que font les perles qui tombent des avirons
- Et ce pétale fin qui tournoie et qui file.
-
-Cependant la nuit descend, _la nuit lactée et douce et le pâle silence_.
-
-Près de cet étang, à demi réel, à demi enchanté, s’élève un petit
-kiosque vert (je ne sais pourquoi, mais je le vois toujours vert), un
-peu japonais, un peu chinois, entouré de fleurs, kiosque baroque, un peu
-prétentieux, un peu simple, tout chargé de clochettes, kiosque au toit
-de branchages à travers lesquels la brise chante... _et quelle voix
-vaudrait ce vent musicien_! kiosque d’un accès difficile, à l’intérieur
-duquel doivent fleurir des fleurs très rares, dans de très rares
-porcelaines, kiosque vert qui me paraît être une figure tout à fait
-juste de l’œuvre poétique de Paul Valéry.
-
-Entendez bien qu’il ne s’agit pas ici d’art lyrique. Ce sont, si vous le
-voulez, des jeux diaprés (et l’eau est toute chatoyante), des coups
-d’ailes... des coups d’ailes dans une volière (mais les plumages sont si
-précieux! et la volière est toute en or!) Il s’agit de complications
-ravissantes, analogues à celles que l’on voit en rêve, d’images vives et
-bizarres qui se replient sur elles-mêmes, ou se divisent;--il s’agit
-d’une folie ornée et précise, d’arbustes nains qui rappellent les cèdres
-de la forêt, et font sourire, de sons de flûte qui étonnent, n’ayant
-rien de pastoral en leur étrange harmonie, de fleurs-insectes et
-d’insectes-fleurs, d’un labyrinthe musical et parfumé.--Jeux d’eau,
-disais-je, et coups d’ailes en volière... Ne cherchez ni grand fleuve,
-ni grand essor,--non! tout se passe au sein du petit kiosque, si
-délicieusement vert, et dans ses alentours humides _où de pudiques lys
-grandissent en silence_.
-
-Art volontairement restreint; art délicat. On dirait d’un panneau
-d’Orient où la disposition des couleurs et des laques sentirait son
-heure. Mais les couleurs sont vives, mais les laques sont pures, et leur
-ensemble, certains jours, est vivement évocateur... Rêves qui
-transportez ailleurs! qui donc vous crée? les chanteurs à la grande voix
-de cygne ou les musiciens compliqués?...
-
-Et, puisque je fais des comparaisons, voici une image que je vous
-propose: c’est l’image d’une esquisse au pastel que je vis chez Armand
-Rassenfosse, le peintre graveur de Liège.
-
-Sur une haute terrasse de marbre, close par des rinceaux de lierre
-sombre et de vignes sanglantes, une femme, drapée de blanc, debout
-contre la nuit, chante, les mains pleines de fleurs. Elle chante et son
-âme mélodieuse s’exhale par le sourire des lèvres entr’ouvertes.--Assis
-presque à ses pieds, sur la dernière marche qui conduit à la terrasse,
-accoté contre un vase où deux satyres se poursuivent dans le bronze, un
-fou joue d’une flûte dont, semble-t-il, il _tire un futile vent d’ombre
-et de rêverie_. Il est plié sur son instrument et l’on dirait qu’en le
-pressant à sa bouche il lui confie des secrets. Il est vieux, sa figure,
-toute en rides, se plisse et ses yeux brillent d’un air ambigu. Son
-costume est bariolé, orné, brodé, historié, fait de pièces éclatantes et
-chargé d’ornements. A la pointe de son chapeau s’ouvre, au milieu de
-trois clochettes, une rouge tulipe. Il écrase sa marotte sous son
-soulier de soie.--Rien ne lie les deux musiciens.--La femme est perdue
-dans son chant, le fou dans les méandres de sa musique, mais le peintre
-nous a donné, avec ses personnages, l’inspiration qui les ravit tous
-deux; au delà de cette clôture sombre et sanglante que font les vignes
-et le lierre, au delà du marbre de la terrasse, un paysage s’étend, et
-c’est d’abord ce grand arbre tout proche qui occupe la moitié du ciel.
-Dans le dédale des branches, dans le lacis compliqué des rameaux, dans
-le monde des feuilles, la lune se joue et fait un éden de verdure, une
-ruche de joyeux rayons; sur la terrasse elle dessine des boucliers
-d’argent et sur le chapeau du fou fait briller les clochettes. Plus
-loin, c’est la plaine voilée d’une poussière de nuit; le dessin des
-choses s’y perd, on ne voit plus, sous les étoiles, qu’un cortège
-indécis de teintes fumeuses, que marque parfois le détail d’une colline,
-d’un bois ou d’un village. Partout c’est la paisible et bienfaisante
-nuit.
-
- Et dans l’immensité bleuissante et profonde
- Les astres recueillis baissent leurs chastes yeux.
-
-Ce pastel inachevé me séduisit, non pas seulement par ses beautés de
-dessin et de couleur, mais par l’exemple qu’il donne de deux façons de
-chanter...
-
-Et je sais bien que l’une d’elles est plus sûre, plus éternelle, en
-quelque sorte, mais l’autre, croyez-moi, console mieux d’être mis sous
-clef par le spleen, car il vous fait évader vers ces régions étranges où
-près du kiosque vert, séduisant et baroque, l’étang sommeille, chargé de
-fleurs, tandis que, dans un ciel d’estampe japonaise, se lève cette amie
-des chercheurs de pierre philosophale, _la lune, agréable aux insensés_.
-
-
-
-
-ÉLÉVATION
-
-
-_Où il y a beaucoup de bien_, dit l’Ecclésiaste, _il y a aussi beaucoup
-de personnes pour le manger_. Trois amis et ma maîtresse sont venus
-partager le festin de mélancolie que j’avais préparé pour moi seul. Ces
-commensaux fâcheux se repaissent de mon rêve sans en apprécier la chère
-amertume, et ils parlent obstinément, et discutent, et font des gestes,
-ce qui est une façon particulière et personnelle d’être ému par un
-souvenir. Moi, je sanglote en silence et je regarde d’un air mauvais ces
-convives qui n’aiment point la méditation.
-
-Ainsi, l’homme tâche à dégoûter l’homme de sa pensée par des gloses
-impudiques, et, pourtant, l’esprit du contemplateur retourne volontiers
-vers le spectacle de la détresse et c’est raisonnablement qu’il se plaît
-à l’écho des larmes du monde. _Il vaut mieux aller à une maison de deuil
-qu’à une maison de festin, car, dans celle-là, on est averti de la fin
-de tous les hommes, et celui qui est vivant pense à ce qui lui doit
-arriver un jour._
-
-Méditer sur ces grands efforts que fait la nature pour se jouer de nous
-est un passe-temps de prix; s’étonner que les volcans prononcent des
-discours de feu, que les nuages grondent et s’embrasent, que la mer se
-dresse en muraille et qu’il pleuve parfois de la cendre d’ossements,
-vaut mieux que parler de l’âme immortelle, car les débats métaphysiques
-mènent à la discorde, tandis que l’ébahissement devant les spectacles
-élémentaires mène à l’humilité; et, tout aussi bien, est-il oiseux de
-spéculer sur les causes et d’édifier des théories, en effet, _celui qui
-considère les nuées ne moissonnera jamais_.
-
-Je veux être laissé avec le pain et le vin de ma tristesse pour
-fortifier mon corps et griser mon esprit; c’est pourquoi je soupire de
-contentement quand mes trois amis me quittent enfin, pour aller répandre
-leurs paroles ailleurs, et que ma maîtresse s’endort lourdement sur
-l’ottomane comme une bête lasse.--Sa figure est ensevelie dans la soie
-d’un coussin, la lampe, indécise et verte, habille sa chair d’une teinte
-sinistre, et, tout entière, ma maîtresse ressemble vraiment à un jeune
-cadavre.--En faut-il davantage pour que mon esprit aille, dans le passé,
-chercher des similitudes?
-
-Cette foule prosternée, tandis que passe l’heure mortelle, ces gens qui
-hâtent, accumulent et embrouillent leurs signes de croix, au pied d’une
-montagne dont la gueule bave, sont, à l’avis de chacun, parfaitement
-émouvants et le signe qu’ils font ennoblit même la qualité de l’émotion
-qui les tient agenouillés et que nous savons être une peur assez basse.
-
-Sans le vouloir explicitement, un homme épouvanté donne belle allure à
-ses gestes. Nous retrouvons une âme de l’an mil chaque fois qu’un écho
-de l’an mil se fait entendre, et les imprécations des volcans propagent
-une terreur que les siècles n’affaiblissent pas.--Dessiner les voies
-souterraines du feu, apprécier sa puissance, compter les pulsations des
-montagnes creuses courbe le front des savants; une étincelle jaillie
-courbe le front d’un peuple entier, car les spéculations et les
-prédictions ne valent que le poids léger de la vanité qu’elles inspirent
-à leur auteur, et, d’ailleurs, _tout se fait par rencontre et à
-l’aventure_.
-
-J’aime ce passage d’un vieux livre où Jean de Marcouville, gentilhomme
-percheron, nous raconte avec simplicité et ce ton naïf et crédule qui
-seyait alors aux descriptions merveilleuses, l’éruption du mont Etna,
-et, plus loin, comment l’empereur Caligula s’enfuit devant «la grande
-impétuosité de feu que vomissait cette montagne», exemple que Pline eût
-bien fait de suivre au lieu d’examiner, orgueilleux et imprudent,
-l’ardeur tumultueuse du Vésuve. Pour un lecteur moderne, le tour naïf de
-cet obscur essayiste force à sourire, et de telles grimaces ne laissent
-pas d’être inconvenantes. L’usage en est cependant assez répandu et ces
-gens sont en grand nombre qui ne craignent pas de commenter sans
-révérence le deuil le plus sublime et le plus désolant. Il est triste
-qu’il faille à toute force que tout finisse par des chansons et,
-parfois, l’on se prend à espérer, vainement d’ailleurs, que certaines
-larmes pourront être répandues sans couplets ni ritournelles. Pour des
-drames de cette dignité, il n’est de compassion effective que le
-silence, et qui donc oserait compter des paroles humaines quand
-discourent les volcans? Ils n’ont besoin de chantres ni pour la louange,
-ni pour la raillerie, car ils savent se célébrer eux-mêmes en donnant
-une âme, une véritable âme de feu, aux poèmes que le premier venu
-compose.
-
-Les très antiques banalités où les poétereaux s’abreuvent ont, en
-pareille occasion, une singulière noblesse et comme un regain de vigueur
-à se voir puissamment illustrés. Si je sais, en considérant cette
-épouvante dans son lieu et par rapport à tous les autres lieux de la
-terre, qu’elle n’est pour ainsi dire qu’une flammèche dans l’immensité,
-je sais aussi que, jadis, une ville heureuse vivait sous le soleil,
-épanouie comme une rose, et qu’en un jour elle fut toute souillée par la
-cendre et le feu.
-
-Cependant, tout refleurira dans la nature et dans l’esprit; les arbres
-étendront leurs rameaux pour les tresser à la brise; des femmes seront
-belles et des hommes en ressentiront du désir; des oiseaux reviendront
-se poser sur les laves et chanter leurs chansons, tandis que les nuages,
-tordus et retordus dans l’espace, dévideront leurs chastes quenouilles,
-et que la mer reflétera le ciel.
-
-Les tourbillons d’une flamme fréquente n’empêchent pas les vignes de
-pousser aux coteaux de Torre del Grecco, plus qu’ils n’empêcheront la
-Martinique d’être, dans quelques années, une émouvante corolle éclose
-dans l’écume. Tout sera de même: la mémoire des hommes est courte, ils
-ne dédient jamais à leurs morts qu’une urne brève, _car la lumière est
-douce et l’œil se plaît à voir le soleil_.
-
-Oui, dans peu d’années, les enfants de la Martinique iront chercher sur
-la grève les coquillages aux belles couleurs qui charment leurs yeux
-étonnés, et si, dans les replis du sable, ils trouvent d’aventure un
-crâne noir et luisant, ils en auront de la gaieté et se le montreront
-les uns aux autres avec des éclats de rire, ou, peut-être, ces
-trouvailles seront-elles si communes qu’ils n’y prendront point garde et
-ne s’arrêteront pas de jouer.
-
-Mais, si les enfants des morts oublient vite les tombes de leurs aïeux,
-tombes qu’ils ne voient plus sous l’amoncellement des guirlandes, on ne
-saurait plaindre d’un cœur assez sincère les hommes de la génération
-présente qui ont échappé à la destruction. Les survivants d’une guerre,
-restés debout au milieu de plaines lourdes d’un double sang, peuvent
-surseoir à leur douleur par de beaux gestes d’exécration ou des
-mouvements d’orgueil, aussi bien n’ont-ils eu affaire qu’à des forces
-humaines et ont-ils mérité de leur race; pour eux, le crêpe se marie au
-laurier vert. Combien plus grande est la détresse de ceux que le destin
-fit naître au pied de la sinistre montagne, qui ont vu les jours
-d’épouvante et ne furent pas poussés dans la grande ombre!--Ils vivront,
-hantés par un incessant souvenir qui les brûlera, les noiera et les
-torturera chaque nuit. _La continuelle méditation de l’esprit_, dit
-l’Ecclésiaste, _afflige le corps_; eux, traîneront une vie désolée parce
-qu’il plut à la terre de toucher l’homme de son ardeur; ils se
-rappelleront en pleurant les bois anciens, les maisons claires et les
-sourires d’autrefois; la plupart ne vivront pas jusqu’à l’âge où ils
-pourront voir reverdir les nouveaux bois, s’habituer aux nouvelles
-maisons et, toujours, ils resteront indifférents aux nouveaux
-sourires.--A bien considérer cette génération, _j’ai préféré l’état des
-morts à celui des vivants_.
-
-Pour moi, je songe une minute encore, ma maîtresse gémit sourdement, je
-m’approche d’elle, je regarde son sommeil, et, durant que les vitres
-pâlissent parce que c’est l’aube, je considère le nombre harmonieux de
-sa respiration.
-
-
-
-
-LES RECETTES DE L’ÉPOUVANTE
-
-
-Il est, en Provence, un petit golfe aux bords escarpés, une _calanque_,
-ainsi que l’on dit chez nous, dont les contours et les couleurs
-m’émeuvent étrangement. Il fait face à l’île de Calseraigne, rocher
-minuscule et dépourvu de toute végétation, qui flotte à quelques
-centaines de brasses de la côte, entre le bec de Sormiou et Maïre. Peu
-de gens connaissent ces «pays». Ils sont fort désolés, stériles à
-souhait, d’un abord malaisé, mais baignés d’une mer si bleue!
-
-Pour ma calanque, elle me ravit davantage, chaque fois que je vais la
-visiter. Les teintes de ses eaux sont celles de la tunique d’Amphitrite
-et sa plage de galets blancs brille au soleil entre les deux petites
-falaises qui l’enserrent.
-
-Contre les parois du rocher étincelant qui baigne dans les flots et les
-brises bleues sont attachés des touffes de romarin et des coquillages.
-Au-dessus de l’eau, c’est la région des parfums agrestes; au-dessous,
-celle des couleurs humides. Et voici un plaisir qui peut toujours
-satisfaire celui qui s’y livre avec sincérité:
-
-Un nouveau plant de romarin vient d’écarter deux cailloux; un
-coquillage, dont le beau manteau de nacre se couvre d’algues minuscules,
-s’est fixé pour tout de bon sur un galet que chaque frisson de flot
-submerge. Timides, l’un et l’autre, mais promettant de bien faire, ce
-sont les enfants de la dernière nuit. Que deviendront-ils? Chaque jour
-je suis leur progrès.--Le romarin est mort ou bien le romarin a grandi;
-non, il fait mieux: il a délogé une pierre gênante et répand sur une
-autre sa verdure sèche, divisée et sombre. Il en va de même pour le
-coquillage: parfois il reste solitaire et parfois je retrouve tout un
-banc. Plus tard, j’en détacherai un individu qui grossira ma collection,
-et, de la plante, je couperai une tige avec sa fleur pour la sécher dans
-le dictionnaire français-arabe où je choisis pour mes moments de colère
-des imprécations pittoresques et fort mystérieuses.
-
-Voilà qui fait de charmants amis. Je me les suis découverts, et, si je
-leur demande une part d’eux-mêmes pour mon musée, ce n’est pas la vaine
-passion du collectionneur qui me pousse, non! c’est le désir de me les
-mieux rappeler.
-
-Chères délices! mais que l’on ne peut goûter qu’en certains coins de
-nature. En d’autres lieux, et particulièrement chez les mammifères, de
-pareils plaisirs sont décevants. Vous notez, aux pages d’une revue un
-article signé d’un nom aussi inconnu que l’est mon romarin ou mon
-coquillage... vous lisez, dans un journal, dans une feuille de province,
-quelque poème dont la couleur est vive, l’auteur obscur... à moins qu’en
-place de cœur vous n’ayez une dalle et que les épanchements des gazettes
-quotidiennes suffisent à nourrir votre admiration, vous voilà tout ému,
-n’est-ce pas?--Constater qu’un jeune homme débute par une œuvre
-précieuse, quand bien même elle serait de courte haleine, est chose
-infiniment plaisante.
-
-Eh bien! il est tout à fait inutile de vous exciter. Neuf fois sur dix,
-vous en serez pour vos frais d’admiration. L’auteur a déjà signé,
-pendant quarante années, des historiettes médiocres, des odes plates;
-goutte d’eau sale qu’un souffle égaré façonna par hasard en bulle
-irisée, il redevient goutte d’eau sale. Et si, d’aventure, il est jeune,
-à gonfler sa bulle de façon si étincelante, je gage qu’il s’est
-époumonné. Il deviendra courtier d’assurances, clerc de notaire, amateur
-vague. Ou bien encore, ce sera une vieille fille qui, de toute son âme
-racornie, aura exprimé une émouvante fiction et se remettra ensuite à
-tricoter pour les _petits Annamites_ et les _Madeleines repenties_...
-Tant de gens n’ont qu’un mot à dire, le disent bien parce que, ce
-jour-là, un élégant nuage passait dans le ciel de mai, et puis se
-taisent! Aussi, le plaisir que donne la découverte est-il trop mélangé
-de mélancolie pour être vraiment doux.
-
-Tout de même, il arrive, de temps en temps, qu’une œuvre nouvelle offre,
-avec des qualités qui séduisent, ces promesses de durée que la force du
-style, la sûreté de la composition, l’originalité de la pensée, semblent
-déjà tenir.--Il n’est pas impossible d’imaginer une première œuvre qui
-soit déjà un chef-d’œuvre (entendez le mot non point dans le sens
-étymologique, mais dans son acception courante) et qui, par la qualité
-même de son excellence, promette de ne point rester solitaire.
-
-J’eus une pareille surprise en lisant le recueil de contes par lequel
-débuta M. Claude Farrère: _Fumée d’opium_.
-
-Entre toutes les vertus qu’un auteur peut avoir, je prise fort celle qui
-oblige à la crédulité.
-
-Tel poète me montre du doigt un chêne, majestueux au milieu de ses
-feuilles, et dit:
-
-«Voyez un dieu!»
-
-Mais je continue à voir le bel arbre entouré de verdures et chargé
-d’oiseaux.
-
-«Voyez un dieu!» dit tel autre poète.
-
-Aussitôt, devant moi, se dresse une stature divine et la frondaison
-n’est qu’un manteau de sinople, et, si je continue à entendre ramager
-les fauvettes, c’est par les trous d’une flûte immortelle.--Je dois
-croire.--Je ne puis que croire.--Celui-là seul qui m’y contraignit par
-la force de sa parole et la persuasion de son geste est le vrai poète.
-
-«Soyez en tel lieu!»
-
-Déjà je m’y trouve!
-
-«Souffrez! riez! troublez-vous! rêvez!»
-
-Et je souffre, je ris, je me trouble, je rêve!
-
-Le trésor des bons artistes est fait d’une plante et d’un tissu: l’herbe
-magique des métamorphoses qui change l’homme en dieu ou en bête, et le
-tapis des quatre Facardins qui transporte son possesseur où bon lui
-semble.
-
-Je veux bien qu’il soit malaisé pour un romancier de montrer une ville
-de province, voire un lieu quelconque du monde avec une si vive
-exactitude que le lecteur croit y habiter, mais il me semble plus ardu
-et d’un art subtil d’emmener celui qui vous écoute dans les nuées sans
-qu’il pense à s’en étonner ni qu’il souhaite se trouver
-ailleurs.--Exhorté par M. Claude Farrère, il est tout à fait inquiétant
-et terrible de vivre devant la Lampe, la Pipe et l’Aiguille, tandis
-qu’alentour s’infléchissent, fuient, se déroulent et rôdent les vapeurs
-noires de la Bonne Drogue.
-
-Dans les dix-sept contes qui forment _Fumée d’Opium_, nous nous voyons
-assaillis par dix-sept épouvantes dont aucune n’a même visage ni même
-expression, et c’est, de la part de l’auteur, un élégant scrupule
-d’émouvoir non seulement par la sincérité de l’accent et la saveur du
-style, mais par la diversité des méthodes.
-
-Quel est donc le procédé de ces contes qui, en nous parlant des plaisirs
-et des peines de l’opium, nous donnent d’abord un étrange sentiment de
-gêne, pour, peu à peu, nous pousser jusque dans l’effroi? Chez Claude
-Farrère quel est donc le véhicule de l’épouvante? Hoffmann, dans ses
-histoires surfaites, regarde le rêve à travers sa chope de bière. Marcel
-Schwob nous mène à la peur par les sentiers retors d’un labyrinthe.
-C’est par son raisonnement mathématique qu’Edgar Poe nous alarme; par
-son évangélique sincérité que Thomas de Quincey donne ce ton de
-désespoir à ses _Confessions_ et à ses _Suspiria de Profundis_. Rider
-Haggard nous stupéfie par la disposition de son paysage, et comment ne
-pas accepter l’horreur quand elle nous surprend dans les _Mines du Roi
-Salomon_? Stevenson saisit qui l’écoute comme un puissant orage, et
-Wells, par son aisance à franchir les siècles et à nous parler d’heures
-non encore échues. Si Boissière nous inquiète par ses _Fumeurs d’Opium_,
-c’est que le scrupule de sa description inspire confiance en ce qu’il va
-dire, et c’est enfin par son calme affecté que Maupassant semble bien
-avoir atteint les dernières désinences de la peur, en nous imposant la
-vue de tout le visage de Méduse.
-
-Pour son premier livre, Claude Farrère s’est permis la singulière audace
-de varier ses effets, à tel point que pas un des contes du recueil ne se
-ressemble ou n’est construit de même. A risquer d’avoir cette méthode,
-on risque aussi de se casser les reins. Claude Farrère paraît ne point
-trop se ressentir de son exploit, puisqu’il a fait, sans parade ni coups
-de cymbale préparatoires, un livre plein de variété et d’un intérêt
-puissant.
-
-Il est plaisant, même un peu triste, de voir la gêne que nous éprouvons
-à louer nos contemporains. Eh! je sais bien qu’ils promettent souvent
-beaucoup et ne tiennent rien, mais à quoi donc cela peut-il mener, après
-avoir copieusement bâillé, comme il convient, tout le long de l’insipide
-_Princesse de Clèves_, que d’accorder du génie à Mme de Lafayette, si
-morte de toutes les manières, quand nous savons ne pas en penser un mot?
-et pourquoi ne pas dire à voix haute et vive, qu’un livre récemment paru
-et déjà relu vingt fois, qui est devenu notre compagnon, avec qui nous
-avons associé nos songes, en un mot le vrai livre de chevet, le livre
-frère, a des traits d’excellence à cause de sa force, de son unité et
-d’inoubliables pages?--Peu m’importe que l’auteur soit vivant, car si
-vraiment la louange est excessive, il aura toujours des amis pour le lui
-faire sentir, et, si elle est juste, ces mêmes amis ne le lui laisseront
-pas croire.
-
-Donc, poussé à écrire et déjà, par une faveur du ciel, maître de son
-style, Claude Farrère, ayant choisi l’opium comme inspirateur de ses
-rêves, s’est toutefois bien gardé de lui en permettre l’organisation. Il
-n’a pas asservi son art à l’opium et, de là vient, sans doute, une part
-de cette liberté de composition qui nous charme et toute cette joyeuse
-passion avec laquelle il nous culbute au sein de l’épouvante. Dans ce
-voyage vers des pays inconnus, dans cette course à l’abîme, l’opium est
-le point de départ, sa fumée obscure, nous la voyons encore au fond du
-gouffre, mais c’est Claude Farrère seul qui nous a conduits; aussi ne
-faudra-t-il pas s’ébahir si sa prochaine œuvre nous parle d’autre chose.
-Il paraît être un de ces hommes qui devinent toutes les _possibilités_
-d’un rêve, en épuisent les formes puis qui passent à quelque émotion
-nouvelle, tandis que nous rêvons encore aux beaux contes qu’ils nous
-contaient.--Comme l’a fortement dit l’admirable artiste qui fit la
-préface de _Fumée d’Opium_: «Il est des écrivains à qui une seule
-expérience suffit pour imaginer un monde nouveau et qui, en jetant la
-seule pipe d’opium qui ait jamais touché leurs lèvres, savent ainsi
-prolonger indéfiniment une heure de songe et d’extase...» Et Pierre
-Louÿs est de ceux qui peuvent ne point disserter de ces choses en
-ignorant.
-
-Les divisions mêmes de _Fumée d’Opium_ promettent la variété de ton sans
-laquelle dix-sept cauchemars successifs formeraient un supplice
-insoutenable.--D’abord, Claude Farrère nous parle des _Légendes_ de
-l’opium, de son origine mystérieuse et des héros demi-divins qui s’en
-grisèrent les premiers,--puis, il nous dit les _Annales_ de la bonne
-drogue, et nous sommes en Indo-Chine dans le palais du Ton Doc, et nous
-sommes à Versailles avec M. de Fierce que nous voyons mourir dans un
-combat naval... (et, ce conte-là est un des meilleurs du livre, plein
-d’artifice, presque drôle par endroits,--tout à fait inquiétant). _Les
-Extases_ nous donnent les joies de l’opium; _les Troubles_, ses
-angoisses; _les Fantômes_, ses épouvantes; _le Cauchemar_, sa
-folie.--Cependant, l’auteur nous a entraînés, avec lui, des fumeries
-tonkinoises, bruissantes de moustiques et de cloportes, à
-Constantinople, dans les jardins du Palais Rouge, gras d’ancien sang
-répandu, de la baie d’Along où ricanent de monstrueux rochers, jusqu’à
-cette chambre du boulevard Thiers où un clown jaune et bleu écouta le
-latin médiéval d’Héloïse et puis s’occupa d’autre chose, l’opium lui
-ayant sans doute montré des visions plus merveilleuses.
-
-Examinons les façons subtiles et sûres par lesquelles Claude Farrère
-nous amène à subir cette impression de gêne un peu stupéfaite, d’anxieux
-étonnement, qui est, dans ses contes, la porte du cauchemar.
-
-Tantôt, c’est, au cours d’une description presque banale en sa
-simplicité, la survenue de quelque accident bizarre qui déconcerte, ou
-c’est encore, coupant une période dont la langue est choisie, la
-familiarité soudaine d’un mot grossier. Tantôt, l’entêtement illogique
-que met l’auteur à noter plusieurs fois le même trait nous déroute, bien
-que ce trait n’eût rien qui pût surprendre, mais il arrive à inquiéter,
-parce qu’il est rappelé avec insistance et hors de propos. Ici,
-l’accumulation de détails étranges, le paysage exotique, les parures du
-style créent tout de suite une atmosphère particulière, et là, au début
-même d’un conte, souvent à la première ligne, une proposition
-manifestement absurde nous stupéfie, d’autant plus que son absurdité,
-qui n’en est souvent une que de langage, est bien mise en lumière, est
-éclatante, est frénétique.
-
-Ce n’est pas tout.--Parfois, un effet préparé pendant plusieurs pages,
-effet qui semble être la fin du conte, rate tout à coup; parfois, le
-mélange du réel et du rêve est tellement intime, que l’hypothèse qui
-sert à conclure paraît dès l’abord improbable.--Et encore, si Claude
-Farrère raconte une histoire tout unie, toute sage, qui n’offre rien
-d’anormal, ne voilà-t-il pas qu’il lui propose une morale par laquelle,
-soudain, nous voyons la série des événements sous un nouveau jour,
-sinistre à l’ordinaire! ou bien il offre deux solutions parallèles, qui,
-toutes deux, expliquent les faits, mais dont l’une est si banale que
-nous la rejetons pour prendre celle qui touche à la folie; ou bien il
-nous fait un effrayant récit et passe outre, comme si l’historiette
-n’avait rien que de négligeable; ou bien, enfin, il nous lance, tête
-première, dans l’atroce, le mystérieux, l’ahurissant, et nous en fait
-manger, et nous en fait boire, et nous en gave, et nous en saoule, si
-bien que nous ne savons plus s’il faut croire ou douter, mais que nous
-ne cessons pas de frémir...
-
-Et j’oublie l’âpre gaîté qui passe souvent dans ces contes pour en
-accentuer le mystère, et aussi cette mélancolie grise qui met de la
-brume à certaines pages, et le grand soleil qui brûle certaines
-autres,--et le style, surtout, mâle et souple, caressant et brusque,
-plein d’audaces à la manière classique, un style d’essence française et
-de grand effet dont quelques phrases sont, dirait-on, jetées et d’autres
-retenues, sans compter celles qui s’interrompent, on ne sait pourquoi
-(on le sait au paragraphe suivant), et celles, sinueuses, qui mènent
-l’esprit à des pensées que l’on aurait voulu fuir,--et encore,
-l’humanité de ces contes, la vérité des foules, la vérité des individus,
-car il est très joli de montrer un fantôme, mais il vaut mieux faire
-croire qu’il existe.
-
-Claude Farrère nous présente des invraisemblances tout à fait
-vraisemblables, des revenants pleins de vitalité, des rêves de midi (et
-ce choix de l’heure double leur atrocité), des suppositions de chair et
-d’os, des égarements rationnels et un délire où le bon sens n’a rien à
-reprendre... et je pense qu’en somme il vaut mieux que vous lisiez
-vous-même ce livre que de m’entendre disserter à son sujet.
-
-
-
-
-LA QUALITÉ DU RIRE ORCHESTRAL
-
-
-Je m’ennuie, je m’ennuie beaucoup.--Allons! venez dans ma chambre, tous,
-tant que vous êtes, vous que j’aime, qui avez de bonnes figures et qui
-ne pleurez pas! Venez avec votre fard, vos clochettes, vos fleurs de
-papier! Ayez sur le visage toutes vos grimaces, dans la gorge tous vos
-rires, dans l’âme toute votre folie, et racontez-moi les histoires que
-vous savez si bien raconter.
-
-Oui, te voilà! je te reconnais, c’est bien toi qui fus enlevée par le
-berger fils de Priam et d’Hécube et, pour certifier que tu valais dix
-ans de siège (_Il ne faut pas s’ébahir, disaient les bons
-vieillards..._) tu remues ta hanche et tu montres tes seins agréables à
-considérer. Tu me plais, ô toi, destructrice de vaisseaux, ô toi femme
-pendue à un arbre, ô toi pourvue de trois maris (à savoir: Thésée,
-Ménélas et Pâris), ô facile Hélène qui m’as fait tant rire!
-
-Et toi, bel amiral, fils helvète de Nelson, toi qui portes des éperons
-pour dompter les vagues et dont toujours l’habit a craqué dans le dos,
-bel amiral suisse que j’imagine dirigeant ton escadre sur un glacier et
-faisant suivre à tes torpilleurs le cours impétueux de l’avalanche,
-combien tu m’as charmé par tes séductions vocales!
-
-Et je vous vois aussi, brigands de grandes routes qui firent rêver les
-petits romantiques, ô fils délurés de Mandrin, de Cartouche, de Fra
-Diavolo, de Sacripanti! ô traboucaires! ô pendards! ô gens de sac! ô
-malandrins! ô coupe-jarrets! ô bandouliers! vous qui fréquentez cette
-route étrange qui va de Grenade à Mantoue, qui chantez des canons dont
-la forme est correcte, tandis que les carabiniers se hâtent d’arriver
-trop tard, quelle merveilleuse joie vous dispensiez! et que je vous en
-savais gré!
-
-Hélène, Falsacappa, Orphée, Calchas, Barbe-bleue! Roi de Béotie, grâce à
-vous, Offenbach asséna sur nos têtes une implacable gaîté, avec ce
-certain air d’Alcide en goguette que lui seul peut avoir. Et, en sortant
-du théâtre, notre démarche se cassait, malgré nous, selon le chant qui
-dansait sur nos lèvres, nous étions forcés d’avouer que l’on ne pouvait
-rire davantage, mais, comme le propre de l’homme est de raisonner, le
-désir nous vint de distinguer mieux la qualité de notre allégresse.
-
-Cette joie ne provenait-elle pas autant du jeu des acteurs que de la
-musique et du livret?--Et il nous parut alors (ingrats que nous étions!)
-il nous sembla qu’au lever du rideau nous avions éprouvé quelque peine à
-suivre Offenbach vers les régions musicales où il voulait nous mener, et
-qu’à certaines imitations d’opéras italiens nous n’avions ri que par
-entraînement et comme de confiance.
-
-Les dieux antiques sont toujours vivants et, quand Calchas, dans _la
-Belle Hélène_, nous en parlait avec impertinence, le sacrilège nous
-ravissait. Nous goûtons moins la parodie d’une beauté qui semble déchue.
-Pour amusant qu’il soit, cet orchestre sonne bien maigre à nos oreilles
-habituées à de la polyphonie, et, si nous apprécions encore l’éclat de
-rire que tonne la batterie au prélude de _la Belle Hélène_, d’autres
-détails, et fort nombreux, nous échappent. Songeons qu’à l’époque où
-l’on jouait ces opérettes, les œuvres montées par l’Opéra avaient les
-mêmes moyens d’expression; c’est en les empruntant pour créer du rire
-qu’Offenbach atteignit à l’essence la plus parfaite de la gaîté.
-
-Il n’en reste pas moins qu’à la longue nous éprouverions du malaise à
-toujours nous figurer vivant sous le second Empire, quand l’envie nous
-prend d’écouter de la musique joyeuse. N’aurons-nous jamais un
-compositeur qui, du drame lyrique, fera jaillir le rire, comme Offenbach
-l’évoqua de l’opéra italien?
-
-Tout reste à faire dans cette voie ouverte par Wagner; une forme d’art,
-un nouveau genre théâtral: la bouffonnerie lyrique est à créer. A peine
-quelques exemples guideront-ils.
-
-Richard Strauss nous a révélé des drôleries inouïes, quand il boucha ses
-cuivres pour faire bêler et piétiner dans la poussière le troupeau de
-moutons où don Quichotte voit une armée ennemie; déjà Vincent d’Indy
-nous a récréés quand, dans _Wallenstein_, deux moines s’avancent
-ridiculement, mus par le contrepoint habile de deux bassons; de même,
-Dukas nous réjouit lorsqu’au cours de son _Apprenti sorcier_, après la
-pluie crépitante et l’inondation, nous atteignons au rire franc, du fait
-de ce balai magique dont les deux tronçons se prennent à fuguer. Et,
-pour quitter la musique de concert, Berlioz nous enseigna une ironie
-charmante par la sérénade que Méphisto chante sur l’accompagnement en
-pizzicato des instruments à corde; sans oublier, parmi les innombrables
-gaietés de Wagner, le luth pincé de Beckmesser. Le timbre d’un orchestre
-polyphonique recèle des trésors de joie et ce n’est là qu’un de ses
-moyens d’expression. Le rhythme seul nous force à rire dans la
-tétralogie, quand l’orchestre sautille pour suivre les piaillements de
-Mime, et, parfois, une charmante drôlerie espiègle et bon enfant se
-balance, tandis que les violons à l’aigu, les flûtes et le glockenspiel
-nous disent les facéties de Loge.
-
-Dans quelles délicieuses folies de rhythme un compositeur pourra-t-il se
-jeter! Il semble vraiment que les opérettes modernes ne peuvent dépasser
-les effets faciles d’un éternel trois-temps. Que de valses nous furent
-infligées, où toutes les têtes de l’orchestre battaient une mesure
-ternaire!
-
-Où est-il le compositeur qui, délaissant pour un temps le soin de faire
-mourir son héros, sérieusement, tandis que sonne aux cuivres un vague
-thème de rédemption, voudra, poussé par une immense joie, et sur le
-livret que lui aura soufflé la verve d’un Aristophane, broder la large
-symphonie lyrique, bouffonne et hurluberlue où une savante et nombreuse
-masse orchestrale éclaterait de rire?
-
-
-
-
-ODEURS SUAVES ET GALANTERIES
-
-
-La première fois que je le vis, il faisait les cent pas devant son
-étalage, dans une de ces ruelles bien colorées, poussiéreuses et
-malodorantes (le souk des parfums, je crois) qui font le charme de
-Tunis. Il m’engagea, par beaucoup de prières et de courbettes, à visiter
-sa boutique. J’y consentis. Il y avait là, dans des caisses, des
-corbeilles, de l’ouate, des copeaux, du son et de la sciure, tout un
-assortiment de fioles et de flacons soigneusement bouchés avec de la
-cire. Les uns contenaient cette «essence ravie aux vieillesses des
-roses»; les autres, de la pommade au jasmin; enfin, de petits pots
-blancs, sur lesquels un palmier était figuré, recélaient des confitures
-fort pimentées.
-
-Séduit par tout cet appareil, je goûtai, m’enduisis, me parfumai, et
-m’en allai, le cœur sur la main, la tête alourdie d’une incroyable
-migraine.--Je jurai bien de ne plus approcher de ce palais des mille et
-une senteurs et, pourtant, le lendemain même, je me rendais dans la
-ruelle coupée d’ombre et de lumière.
-
-Du plus loin qu’il m’aperçut, le Tunisien, haussant la voix, se répandit
-en paroles de bienvenue et, dès l’abord, me traita comme un vieux
-camarade. Quelques instants plus tard, devant une boîte de _rahat
-lokoums_, gluants à souhait, et malgré l’odeur incessante de friture que
-dispensait la boutique d’à côté, je l’entendais, avec plaisir, me
-raconter des histoires de femmes. Il me nomma ses maîtresses, me les
-décrivit, exactement et sans rien oublier, me les vanta, me les
-conseilla, me donna leurs adresses, soupirait à leur souvenir, et ses
-yeux ne montraient plus alors que du blanc.--J’eus, au cours de sa
-conversation nombreuse, entremêlée de mots arabes qu’un geste
-traduisait, une vision nouvelle de la vie. Au fait, je l’avais eue
-presque pareille, étant tout enfant, quand on me confia que le palais de
-la fée Grignotte était bâti, de la cave au toit, en sucreries et qu’à
-lécher les murs on encourait d’inoubliables satisfactions.
-
-De même, pour mon ami tunisien, les heures coulaient, délicates et
-mielleuses, la terre n’était qu’une conjuration de divans, de coussins,
-de soieries, et la femme, plus douce que la pâte de narcisse, pulpeuse
-comme une banane, agréable aux lèvres plus que la meilleure confiture,
-participait fort de la nature des bonbons et, tout entière, figurait
-assez bien un fondant.--Le geste mou, le frémissement des lèvres, les
-doigts nerveux de mon interlocuteur accentuaient cette impression, mais
-une saveur âcre de cantharide relevait ce que ces propos auraient eu de
-décidément fade, ce que cet idéal de pâtissier eût présenté de trop
-écœurant.--Excité quelque peu par un concours de jolies femmes, ce
-Tunisien eût fort bien réussi à Paris dans le rôle de conférencier
-mondain, tant le cosmétique, le bouc et la rose se mariaient aimablement
-en ses paroles.
-
-De retour en France, je crus avoir à tout jamais perdu mon ami de Tunis.
-Je me l’imaginais, avec un peu de tristesse, traînant ses babouches et
-son burnous maculé dans les souks en pente raide, et fumant au soleil
-des cigarettes de tabac blond, mais, un jour, je retrouvai sous sa
-figure européenne, un malaise analogue à celui qu’il m’inspirait. A ce
-sujet, je voudrais vous décrire un autre paysage.
-
-Il est une île singulière qui fait face à la berge de Billancourt et
-dans laquelle je vais parfois me promener, le dimanche soir. On peut y
-admirer les danses et les agitations de quelques dizaines de couples
-saisis par de légères ivresses et secoués par une joie exultante, une
-joie à saccades. Bientôt la nuit tombe, et mon plaisir commence.
-
-Sur le plancher inégal, poussiéreux et jaune à cause de trois lampes
-tremblantes, les quadrilles se dissolvent et perdent à chaque figure
-quelque danseur. La mélancolie qui monte du fleuve fait frissonner les
-jeunes femmes et trembler les lèvres des garçons à casquette... C’est
-alors que les maigres bosquets de l’île deviennent curieux à visiter. On
-y perçoit des gémissements, des jurons tendres, à demi étouffés, et,
-contre le tronc d’un saule, le soupir continuel de la Seine qui
-s’épanche. Dans l’atmosphère humide, flotte une odeur de vin médiocre,
-de tabac moisi, de sueur et de linge. Peu à peu, le spectacle devient
-d’une lubricité assez noire. J’entends un rire aigu, pointu, strident,
-un crachat, un bruit de brise, un juron, une branche et un busc de
-corset qui craquent.
-
-Je ne sais pourquoi, mais il me semble retrouver les cris de cette île
-joyeuse avec les causeries de mon ami tunisien dans tout un genre de
-littérature qui, depuis quelque temps, paraît en bonne production et de
-bonne vente. Ces livres aux couvertures plus ou moins illustrées sont
-une transposition élégante et souvent raffinée des scènes que je viens
-de rappeler.--Même sensualité triste dans les uns, même fadeur pimentée
-(si l’on peut joindre ces deux mots) dans les autres. Ils passent pour
-des livres gais. Leur trait le plus visible est d’être affreusement
-mélancoliques.--Oui, c’est bien cela! je reconnais l’odeur de mort, les
-relents de pourriture spirituelle, ou bien l’odeur écœurante des parfums
-à bon marché, les relents des confiseries médiocres.
-
-Oh! les pauvres tentatives de joie!
-
-Je ne demande pas du tout que l’amour soit gai. Les plaisanteries sur
-l’adultère et le cocuage finissent par lasser un peu. D’autre part, il
-est plus d’une belle histoire passionnée depuis _Manon_ jusqu’à _un
-Amateur d’Ames_ qui nous fait entendre le tragique duo de l’amour et de
-la mort, et, pour citer enfin le roman que des gens de sens et de goût
-délié proclament le chef-d’œuvre de la narration courte, _la Femme et le
-Pantin_ ne nous montre-t-il pas le masque le plus tragique et le plus
-horrible que puisse prendre l’amour? Oui, mais tout cela se passe dans
-les hautes régions; ces œuvres ont un caractère commun: on n’y trouve
-point de grivoiseries, et c’est à cause d’un certain air grivois que les
-romans de Willy, par exemple, ses _Claudine_ particulièrement, avec un
-style délicat, une composition habile, d’indéniables qualités d’émotion
-et des caractères vivants, me semblent être les fruits blets d’un
-mauvais arbre.
-
-Voici qu’une impulsion galante se révèle à nouveau dans le roman
-français; bientôt on ne s’occupera plus du tout d’amour, mais seulement
-de gymnastiques amoureuses, et, de la première page aux dernières
-lignes, si l’alcôve reste ouverte, la lampe ne sera certes pas baissée.
-
-Ce sera tant pis!--Qu’on fasse le compte de ce que ce genre littéraire
-nous a laissé... nous trouverons un seul nom, celui de Crébillon, le
-fils, et encore, je pense que personne ne le lit dans un autre dessein
-que celui de tâcher à ravir le secret de son admirable style.--Tout le
-reste est allé à l’égout, et le nom même de cent auteurs d’ouvrages
-galants et pommadés sont allés rejoindre les vieilles lunes, sans que
-nous ayons gardé le moindre souvenir de leurs gentillesses.
-
-Mais, puisque j’ai pris comme exemple les _Claudine_ de Willy, je m’y
-tiens. Je crois sentir, tout aussi bien qu’un autre, le charme qu’il y a
-en elles. Willy décrit la nature en traits vraiment campagnards et ses
-façons de la peindre sont très sympathiques.--Il court une émotion vive
-et prenante dans les amours de Claudine et du grand Renaud, vers leur
-début... mais ensuite, et avant, et tout le temps, en somme, quelle
-douceur provocante, quel érotisme triste dont on ne parvient pas à
-sortir!
-
-Voyez-vous! tout cela découle du goût immodéré que les auteurs de second
-plan ont pour le laid. Sous le prétexte imprudent que Baudelaire avait
-extrait la beauté du Mal, chacun a voulu se faire extracteur de beauté à
-son tour, et, Dieu juste! en quels étranges lieux sont-ils allés la
-chercher!
-
-Or, qu’on le remarque bien, enlevez aux _Claudine_ les qualités de
-facture et d’émotion, il restera une horrible petite chose dans le genre
-_leste_ et _retroussé_.
-
-Il y a, dans ces livres, deux parts à faire: l’une est composée des
-pages où l’auteur nous dit son amour pour la campagne, les occupations
-légères qui sont la menue monnaie de la vie, la tristesse et les sourdes
-angoisses de la passion; cette part-là est exquise et souvent même
-belle; mais il s’en trouve une autre où nous sont décrites, lentement et
-sans rien oublier, des caresses trop prolongées, de mauvaises mœurs et
-des derrières de petites filles malpropres.
-
-Eh bien! je pense vraiment que cette part-là ne vaut rien.
-
-C’est tout ce que je voulais dire.
-
-
-
-
-PLAGES
-
-
-Une plage plaît en toute saison,--à l’époque de sa plus grande gloire,
-quand, illustrée par les toilettes des femmes, les harnachements de bain
-et les calices renversés des parasols, elle semble, avec son arroi de
-tentes, le campement d’une guerre en dentelles,--à l’époque de sa plus
-grande désolation, quand elle est rendue tout entière à son flot, à ses
-vents, et que la barque sombre des pêcheurs vient seule mêler une note
-humaine au courroux du paysage,--à l’époque, enfin, de son renouveau,
-quand, sous les brises, plus tièdes, dirait-on, d’heure en heure, des
-fleurs semblent sourire dans la courbe de chaque vague; mais son aspect
-me paraît plus séduisant, oui, et plus instructif, mille fois, vers
-l’époque, où, avec la saison finissante, le tumulte des baigneurs
-s’apaise, où la décroissance du flot n’est plus suivie par tant de
-mioches vêtus de rouge, où la vague n’est plus déparée par tant de gens
-mouillés et criards, et, surtout, où l’air n’est plus saturé par la
-mélodie des orchestres tziganes.
-
-Sur la plage que je viens de quitter, le premier jour de septembre fut
-le dernier de la saison élégante. Dès le matin, la gare retentit,
-grinça, bourdonna, et les hôtels se vidèrent comme par magie. Les
-petits-chevaux du casino accomplirent encore un petit tour, afin qu’on
-les pût essuyer, puis ils s’en furent dormir.
-
-C’est alors que l’on vit, dans ses traits les plus comiques, le tête à
-tête de l’homme et de la nature, car tout le monde n’était point parti
-(quatre familles, une dizaine de couples, trois individus solitaires
-prolongeaient leur séjour) et la mer était toujours là.
-
-Au mois d’août, l’homme qui est venu se reposer des tracas de la ville
-devant l’océan ne regarde pas l’océan. Il a trop à faire. Il regarde ses
-semblables, il parle, il fume, il lit le journal, et, surtout, il se
-souvient, car c’est le temps des bavardages rétrospectifs et des
-anecdotes.--Quand il va visiter le flot de plus près, quand il se
-baigne, c’est avec ses compagnons, c’est en troupe. D’ailleurs, n’osant
-pas affronter le large, il tourne le dos à l’horizon et se mouille en
-considérant ses semblables, groupés devant lui sur la plage. Parfois une
-vague le surprend, alors il se tord, il rit, il hurle et se démène comme
-un insensé. Ce sont là voluptés de bain. La pelure dont il couvre sa
-nudité le faisant ressembler à un singe en mascarade, il accentue la
-ressemblance par des gestes désordonnés et naïfs. Rien n’est plus
-inconvenant que le spectacle d’un mortel entre deux âges qui s’agite,
-sans mesure et puérilement, dans l’écume. De tels jeux ne sont
-excusables que chez des enfants. J’ai pourtant vu des citoyens chauves
-et gras les priser fort.
-
-En septembre, un homme ne trouve plus guère, sur le sable, de compagnons
-pour s’ébrouer. Il connaît toute l’histoire de ceux qui partagent son
-exil, leur vie n’a rien qui puisse, désormais, l’intéresser ou l’ébahir;
-il ne lui reste plus, comme passe-temps, que de contempler la nature.
-Finies, les petites causeries sur l’adultère dans la tente zébrée de
-rouge et de blanc, finies les minutes énigmatiques et pas très
-rassurantes où le destin, par l’entremise de miss Isis, cartomancienne
-et chiromancienne experte, se dévoile après l’offrande modique, faite à
-la prêtresse, d’un écu de cinq francs!... On a beau avoir vécu sa vie de
-bourgeois tout comme un autre, on a beau avoir une femme, des enfants et
-du bien au soleil, on a beau ne pas croire en Dieu et très peu au
-diable, il passe quand même dans le dos un petit frisson quand on vous
-annonce, sans crier gare, de graves nouvelles pour la fin de la journée
-ou qu’une lettre chargée se perdra par négligence postale... Oui! on a
-eu peur, mais c’était bien agréable tout de même!
-
-Maintenant, plus d’amis, plus de devineresse!--Les vagues jasent, elles
-aussi, et il se pourrait bien que l’Océan fût mystérieux... fadaises que
-tout cela! C’est fini de rire, on va s’ennuyer.
-
-Depuis quelques milliers d’années que l’homme se promène sur la croûte
-mouillée qu’il habite, sa vie durant, il n’a pu encore lier commerce
-avec elle!--Il lui faut des êtres de chair pour sympathiser.--A
-certaines époques, l’homme se rapproche des arbres, des eaux, des
-nuages, et, bien qu’il le fasse timidement, sans confiance, les arbres,
-les eaux, les nuages se murmurent les uns aux autres:
-
-«Il va nous parler enfin!»
-
-Mais l’homme balbutie difficilement quelques paroles...
-
-De toutes leurs voix unies, les éléments répondent... Alors, l’homme
-prend peur, se cache, se gare la figure avec son bras.
-
-Et, cependant, quelle admirable affection il méconnaît ainsi! Il
-méconnaît le geste paternel des chênes et les frémissements familiers
-des choses vagues de l’air; il méconnaît la constance des rochers qui le
-fixent et l’amitié des étangs qui lui sourient... il méconnaît tout,
-et préfère la fille qui lui cligne de l’œil, accotée à un
-réverbère.--Songe-t-il jamais que la première nuée de l’aurore est mieux
-fardée qu’une prostituée, a plus de séduction, et n’est point vénale?
-
-Non, l’homme ne veut sourire qu’aux êtres de son plan et, devant ses
-frères éternels, il bâille.
-
-Il bâille, vous dis-je.
-
-Regardez! Le voici:
-
-Notre homme (moi, si vous voulez, ou bien vous-même) a posé sa chaise
-sur un rocher et s’est posé sur elle, il a croisé ses jambes et, sur son
-genou, a fermé ses mains irréprochables. Il regarde. Il est seul devant
-tout ce bleu, devant tout ce vert et devant toute la pourpre du soleil
-couchant.
-
-Eh bien! je ne veux pas insister, faire preuve de malveillance, abuser
-du contraste, je ne voudrais pas médire d’un de mes semblables... je
-tiens seulement à indiquer, par quelques touches, les deux personnages
-qui tiennent la scène.
-
-D’un côté, la mer, aérée, striée de houle, gémissante et joyeuse,
-plaintive dans les crevasses du roc et riant par ses écumes, baisée par
-le vol des mouettes, ombrée par celui des voiles, frôlée par les brises
-et les beaux rayons du jour, chaude, étincelante, parée, traînant sur la
-plage le bas de sa robe salie et le tirant à elle d’un geste mystérieux,
-la mer enfin, ironique, vertigineuse,--d’un côté la mer...
-
-Et de l’autre Monsieur X... qui bâille et croit rêver.
-
-
-
-
-LA DAME QUI N’AIME PAS PAUL ADAM
-
-
-Le plus souvent on discourait (confusément) sur l’immortalité de l’âme.
-
-Ce soir-là, nous parlâmes de Paul Adam.
-
-J’aime ces heures silencieuses où l’on poétise une fin de digestion par
-des arguments métaphysiques. En écartant le rideau de la fenêtre, on
-voit des flots que la lune ourle d’argent, quelques pins tordus et un
-ciel clouté d’étoiles, un ciel bleu plus que de raison, bleu d’un bleu
-profond, mais prétentieux et agressif.--Il est bon d’avoir, à portée du
-regard et de la main, un paysage d’une si belle tenue, car l’admirer
-simplement, sans emphase ni froideur donne une contenance durant ces
-instants où nous ne trouvons rien de bien neuf à dire sur la septième
-Ennéade de Plotin. On parvient alors, sans peine, à rompre les chiens et
-faire dériver la conversation vers une matière que l’on possède à fond
-et des idées que l’on sait exprimer en leur beau.
-
-Mais cela n’est qu’une digression; je voulais vous dire comment nous en
-vînmes à parler de Paul Adam.
-
-Ce fut ainsi: la muse de la demeure où j’écris est une vieille dame à
-cheveux blancs et qui, au mépris des plus sages conseils de son docteur,
-goûte fort les longues veillées. Elle nous donne, dès le jour fini, son
-avis sur toutes choses, d’une voix dont le timbre est resté pur et les
-inflexions délicates. Elle rappelle, par la grâce courtoise de son
-langage, cette illustre Madeleine de Scudéry dont tant d’honnêtes gens
-se montrèrent amoureux et qui composait de longs romans où ses
-contemporains se reconnurent.
-
-Piquée de cette comparaison que nous fîmes, un jour, en sa présence,
-notre muse désira lire une des œuvres de son modèle.--Le lendemain, je
-lui apportai _Artamène ou le grand Cyrus_ (10 vol. in-8º).--Ainsi que je
-m’y attendais, ces dictionnaires lui déplurent, et, de ce fait, elle me
-fit, une heure durant, mille reproches.
-
-Comme je m’humiliais et lui baisais les mains, elle s’écria:
-
-«Enfin! je vous pardonne, mais c’est pour vous gronder encore. Eh! quoi!
-ces livres que vous paraissez estimer, ces romans historiques de Paul
-Adam, sont, d’après ce que vous m’en dites, conçus dans le même esprit
-que ces pauvretés.»
-
-Et, tandis que je frémissais d’avoir pu desservir par mes gloses un
-auteur que j’aime, elle ajouta:
-
-«Mais oui! la demoiselle avait des renseignements inédits sur les
-batailles et la stratégie du grand Condé par l’entourage de ce prince
-qui était de ses amis. Ces traits d’histoire secrète expliquent
-suffisamment la vogue de telles fadaises. Je crois que l’attention que
-vous portez aux livres de Paul Adam provient de raisons analogues.
-
-«Ce romancier que je n’ai jamais vu, mais qui doit être, j’imagine, fort
-vieux, à en juger par les vingt ouvrages dont vous me citiez hier les
-étranges titres... (_Les Images sentimentales_! voyons! est-ce
-raisonnable? _Chair molle_... pouah! _Être_... serait-ce une grammaire?
-on ne le dirait pas à voir le style de Paul Adam)... ce romancier semble
-vous avoir fourni, sur toute une époque de notre histoire, des
-indications qui vous surprirent, des renseignements tout à fait inédits.
-Suivant lui, nos plus belles révolutions ne sont plus de brusques
-angoisses du pays, mais le résultat, prévu par quelques initiés, de
-combinaisons mystérieuses.
-
-«Une chronique, expliquée par des manœuvres de sociétés secrètes, ne me
-dit rien qui vaille. De mon temps, on rendait l’histoire logique en
-faisant intervenir la Providence à tous les coins d’un règne. Cela, du
-moins, était simple. Je ne crois pas que des parlotes de francs-maçons
-aient pu empêcher Napoléon de gagner des batailles et d’en perdre. C’est
-vraiment trop enfantin. Aussi, je tiens Paul Adam pour un méchant auteur
-qui essaye de m’en imposer par ses considérations historiques, et, se
-fût-il contenté de composer des romans romanesques, il ne me déplairait
-pas moins, car j’ai lu de lui, dans le temps, un livre où il nous
-racontait en un français difficile et avec un grand appareil
-d’hyperboles, de paraboles, de syllepses et d’ellipses plus biscornues
-que gracieuses, les aventures d’une jeune écervelée du nom de Clarisse
-et de fort mauvaise éducation, qui m’enlève toute envie de pénétrer plus
-avant dans les ténèbres de ses considérations historiques.»
-
-Elle s’éventa rapidement avec un délicieux petit éventail où des amours
-gouachés poursuivaient des nymphes sur un fond d’arbres taillés en
-pyramide, et se tut.--Elle avait dit.
-
-Je respecte fort ma vieille amie, et, le plus souvent, je la laisse
-discourir comme bon lui semble, mais, en vérité, il est des jours où,
-abusant de l’excuse que lui fournissent son âge et cette grâce fanée qui
-la singularise, elle passe la permission et parle trop insolemment d’un
-temps qui n’est plus le sien. Je crus de mon devoir de protester, et,
-m’installant dans un fauteuil, je me carrai comme pour pérorer tout au
-long.
-
-Je tâchai d’abord de la faire revenir sur son premier grief.
-
-«Les romans historiques de Paul Adam, lui dis-je, cette série qu’il
-intitule: _Histoire d’un Idéal à travers les Siècles_, et qui s’étend de
-Byzance, durant les jours de sa gloire, à Paris durant les heures
-contemporaines, ne sont pas des chroniques écrites par fantaisie, ni des
-paysages humains vus à travers des lunettes colorées. Point du tout. Les
-faits, les mobiles, les intentions ne sont pas déformés par l’œil qui
-les observe, et, en cela, je vous l’accorde, ils figurent par
-comparaison de fort mauvais romans historiques. Ce genre, que d’aucuns
-veulent aujourd’hui ranimer et faire refleurir, était, entre tous, le
-plus détestable.
-
-«Un écrivain prenait quelque fable, plus ou moins historique par son
-essence ou ses entours, et la façonnait à l’image que lui proposait sa
-fantaisie du moment. Quel vilain portrait il nous donnait là! Moïse,
-Vercingétorix, Pierre le Grand et Mme du Barry parlaient avec un esprit
-qui sentait de loin son dix-neuvième siècle. Leurs sentiments, leurs
-préjugés, leurs amours, étaient d’aujourd’hui, et, faute plus grave,
-leurs opinions politiques avaient le ton de celles que les chroniqueurs
-sérieux se sont faites rétrospectivement par la confrontation des
-textes. De plus, les héros des romans historiques sont toujours de
-merveilleux divinateurs. Cicéron, qui parle dans tel conte de
-l’antiquité latine, se doute bien, tandis qu’il se promène, pensif, sur
-le forum, que la loi du Christ sera la loi du monde. Saint Louis, sous
-son chêne, prévoit le code civil et en blâme avec esprit certains
-articles, et quel délice que d’entendre Christophe Colomb, traversant de
-nouvelles écumes, prophétiser la colonisation anglo-saxonne du nord de
-ce continent qu’il va découvrir!
-
-«Voilà, dis-je, en levant les yeux vers ma vieille amie pour voir si
-elle m’écoutait toujours, voilà de la laide besogne. J’avoue que,
-parfois, elle prête à rire. Un auteur dérange volontiers Jésus-Christ ou
-Colbert pour le faire causer un moment avec le héros obscur d’une
-aventure galiléenne ou classique, et de grands hommes, exhibés ainsi
-pour un court instant, comme un acteur célèbre qui vient réciter une
-fable à un concert de charité, font piètre figure.--Cela me rappelle
-l’ironique et si facétieuse biographie de Napoléon que nous donnent MM.
-Cerfberr et Cristophe d’après _la Comédie humaine_.»
-
-Je pris un volume sur la table et lus:
-
-«_Bonaparte (Napoléon), empereur des Français, né à Ajaccio. Il excusa
-les manèges infâmes du policier Cotenson. (L’Envers de l’Histoire
-contemporaine.) En avril 1813, sur la place du Carrousel, il dit à Duroc
-une phrase courte qui fit sourire le grand maréchal. (La Femme de trente
-ans.)_
-
-«Ce qui est tout naturel chez Balzac devient ridicule chez plus d’un
-romancier. Je n’aime guère voir la _figure connue_ passer dans le fond
-du décor comme dans les revues de fin d’année. Ne dérangeons pas les
-grands hommes.
-
-«Paul Adam procède suivant une méthode un peu différente. Certes, le
-style des narrations, la facture extérieure du roman, le côté descriptif
-sont bien à lui, et je ne laisserai pas sans réponse le reproche que
-vous faites à mon auteur d’écrire mal, mais poussons plus avant. Quels
-sont donc ces dialogues singuliers, ces bizarres façons, ces coutumes
-inconnues, ces émotions étranges, ces discours inouïs?--Ce sont
-simplement les dialogues, les façons, les coutumes, les émotions, les
-discours de l’époque dont traite l’écrivain. Ah! que nous voilà donc
-loin des Messaline en gutta-percha et des Héliogabale à figure Louis XV!
-Les personnages sont vrais, ils sont criants de ressemblance, non comme
-des photographies, mais comme de bons portraits. Quand un costume nous
-est décrit, ce n’est pas la gravure de mode que nous revoyons, c’est de
-la chair habillée. Tant pis pour nous si nous ne reconnaissons pas nos
-arrière-grands-parents.
-
-«Un auteur, sollicité par le désir d’être pittoresque et d’intéresser
-l’œil, tombe volontiers dans ce travers un peu bas d’insister, dans ses
-descriptions de costumes, sur les parties de l’habillement ou de la
-parure qui ne sont plus en usage. On dirait que les seigneurs du XVIIe
-siècle, vus à travers la fiction romanesque où ils nous sont décrits,
-couchent avec leur épée, que les chevaliers ne descendent jamais de
-cheval et croiraient déchoir s’ils ôtaient leur casque à visière, fût-ce
-pour boire ou baiser une belle bouche.--Le lecteur ne s’offense pas de
-ces puérilités à cause du plaisir qu’il trouve à voir un personnage tel
-qu’il se l’est toujours imaginé depuis les bancs de l’école. Il ne se
-figure pas Louis XIV sans perruque plus qu’il ne peut se représenter un
-saint sans auréole.
-
---N’empêche, interrompit notre muse, que les événements dont Paul Adam
-nous parle ont un je ne sais quoi d’étrange qui me rebute un peu.
-L’histoire honnête m’apprit, jadis, que tel grand personnage mourut dans
-son lit paisiblement et votre auteur me dit, par la bouche de héros,
-peut-être peints de façon très exacte, que ce même grand homme a
-succombé grâce à une obscure conspiration dont je ne puis dire si elle
-s’occupe de politique, d’astrologie ou de morale. Y a-t-il donc tant de
-philosophes par le monde? et qui dirigent l’histoire et font le destin
-des peuples? Je ne crois pas beaucoup aux souterrains, aux menées
-obscures, aux masques de fer. Cela me paraît convenir aux seuls petits
-enfants, lassés des dragons, des sorcières et des farfadets! Est-ce
-beaucoup plus vraisemblable? J’aimais mieux les inventions féeriques.
-Elles avaient du charme et de la couleur, quelque chose de plaisant qui
-faisait sourire et le grand mérite de n’avoir pas d’importance, au lieu
-que les imaginations de Paul Adam ont certain air de prophétiser, de
-bouleverser les idées reçues et d’obscurcir la plus simple chose, qui me
-déplaît fort!
-
---Vous pensez, répondis-je, que l’histoire est, dans ces romans,
-machinée de façon romanesque? Vous n’aimez pas le carbonarisme ou ce qui
-lui correspond? Vous montrez peu de goût pour les sociétés secrètes?
-Leurs rites et leurs petites manies vous déplaisent? Mais songez donc à
-l’étrange idée que nos arrière-petits-neveux auraient des années
-contemporaines si jamais on les leur décrit d’après les premières pages
-des journaux d’opinions extrêmes, ces journaux que lit votre concierge,
-mon valet de chambre et la fruitière d’en face! Ajoutez-y les racontars
-du coin du feu recueillis par des âmes simples, et les mémoires des gens
-passionnés. Voyez maintenant quelle inquiétante histoire vous avez
-composée! Combien de mines bien creusées nous seraient décrites où
-jésuites et libres penseurs travailleraient sourdement à de tragiques
-choses! Et, sans parler des temps à venir, figurez-vous seulement une
-chronique des années où l’anarchie commença de se répandre, écrite par
-un anarchiste littérateur et par conséquent de second plan.
-
-«Nous ne voyons plus, à certaines époques de l’empire romain, que la
-petite Église chrétienne. Elle est pour nous le centre du monde et,
-pourtant, nous savons bien que nous faussons l’histoire, puisque les
-chrétiens étaient alors de très petites gens dont personne ne se
-souciait. Demain, supposez que le mormonisme convertisse le monde, les
-mormons nous paraîtront avoir toujours formé une secte redoutable dont
-toujours nous nous défiâmes, au lieu qu’en vérité on sait d’eux
-seulement qu’ils prenaient plusieurs épouses, habitent près d’un lac
-très salé et ne s’occupent guère de nous.
-
-«C’est là le défaut de toute histoire contemporaine. Paul Adam l’a bien
-vu et de ce défaut il s’est servi. Il a tâché de nous rendre l’aspect
-d’une époque par les yeux des gens qui vivaient à cette époque. C’est la
-biographie d’un grand homme faite par son secrétaire, adolescent
-passionné, imaginatif, de parti pris, mais qui a vu son modèle de près,
-qui a vécu avec lui et connaît bien les petits travers du dieu, les
-traits qui le rendent plus humain;--c’est le récit d’une émeute fait par
-un passant qui se trouvait dans la foule. Sans doute a-t-il vu de trop
-près... du moins il a vu.--Sur Napoléon, nous entendons tenir, dans les
-livres de Paul Adam, de bien singuliers propos... mais tels étaient les
-propos que des gens estimés comme penseurs, guerriers ou sensualistes,
-tenaient sur Napoléon, durant l’empire. Un homme d’imagination pense
-volontiers que l’univers est ligué contre lui; l’histoire ne retient pas
-sa crainte. L’histoire a-t-elle retenu les craintes et les espoirs des
-parents du jeune Héricourt qui, dans _l’Enfant d’Austerlitz_, est le
-protagoniste de Paul Adam? Je ne sais, mais ces mouvements n’en ont pas
-moins existé dans leur âme et, si l’historien les enregistre à peine, le
-romancier peut leur donner une grande place. Un cas d’autosuggestion
-aussi vive est une marque de l’époque, un chroniqueur psychologue aurait
-tort de le dédaigner. Quand les fouriéristes et les saint-simoniens
-parlaient d’eux-mêmes, ils semblaient former le centre de l’univers,
-quand, maintenant, il veut parler d’eux, un biographe est bien forcé de
-noter cet orgueil et cette illusion qui donnent une physionomie si
-spéciale à ces socialistes rêveurs. L’histoire, vue de près, est toute
-imprégnée de rêve. Ce rêve disparaît quand on s’éloigne, les documents
-le remplacent, l’homme-dieu redevient un homme tout court, ses actions
-font son histoire, et, par contre, l’homme qui rêva, qui participa aux
-rêves de ses contemporains, devient une façon de dieu, ses rêves font sa
-légende. Or, Napoléon était, outre un homme de génie, un homme aussi.
-Qui sait si les émotions de ses contemporains ne le touchaient pas
-secrètement et ne déterminèrent pas un peu les plus illustres de ses
-gestes? Les travers et les retours de sa fortune, les interférences que
-produisit son étoile dépendraient donc non seulement du hasard, de ses
-calculs, des conseils qu’il reçut et des ordres qu’il donna, mais aussi
-d’influences difficilement appréciables quand un siècle les a lourdement
-effacés. Encore une fois, cela est possible, et cette possibilité suffit
-à ce que les opinions, paradoxales à première vue, de Paul Adam, se
-trouvent justifiées.»
-
-Ma vieille auditrice m’interrompit:
-
-«Mais ce n’est pas cela que je vous demande! et je n’ai que faire de vos
-interférences! J’ai peut-être tort, mais les romans de Paul Adam
-m’ennuient. Les parlotes de bourgeois idéologues n’ont rien qui me
-séduise et, si elles ne valent pas plus cher, à ne considérer que
-leur style, les longues histoires de Dumas père m’amusent
-davantage.--Écoutez!--La porte du fond s’ouvre, les courtisans se
-rangent, la marquise de ce que vous voudrez étouffe un soupir d’émotion,
-un homme chamarré annonce:
-
-«Le Roy!»
-
-«Et on a envie de répondre:
-
-«Je le marque!»
-
-«C’est toujours plus drôle que _l’Enfant d’Austerlitz_!»
-
-Notre muse manquait de sérieux. Je tâchai de le lui faire sentir.
-
-«Vous badinez, mais votre plaisanterie est cependant critique. Voyons!
-n’en venez-vous pas à mépriser bien vite le ridicule artifice qui donne
-aux romans historiques du commun le semblant de la vie et leurs grâces
-de parade. Rien n’est plus romanesque, paraît-il, qu’un adultère couché
-dans un lit célèbre et les mésaventures conjugales d’un prince du sang
-ont toujours de quoi intéresser le public. L’auteur prend ainsi la plus
-misérable intrigue, dont il ne voudrait certes pas pour un conte
-moderne, et la sauve en plaçant ses péripéties contre un décor que les
-images ont popularisé. L’alcôve ou le panorama font ainsi passer
-l’idylle ou la bataille. Paul Adam a visé plus haut.
-
-«C’est une œuvre énorme qu’il a entreprise. Un idéal change suivant le
-cerveau qui l’a rêvé. Il se transforme ainsi que le fait une personne
-vivante. Il est une personne vivante, et, dans les romans de Paul Adam,
-il faut le considérer comme tel. Chacune des «volontés merveilleuses»
-qui le dictèrent à la foule y mit un peu de sa propre ressemblance et
-quand cet idéal grisa le petit Omer Héricourt, c’est, dans l’âme
-incertaine d’un enfant, d’un adolescent, presque d’un homme, d’obscures
-luttes qui nous sont décrites. L’idéal est parfois trop élevé. Pour
-atteindre à cette émotion dépensée que prône Paul Adam, il faut des
-forces vives qui se rencontrent peu aux époques de relâchement. On n’est
-pas impunément l’enfant d’une victoire, ou, du moins, risque-t-on de
-devenir l’homme d’une défaite. Et ne voyez pas, dans cette âme, un
-combat aussi intéressant (je prends le mot dans son sens le plus
-vulgaire) que parmi les méandres d’un roman parisien?
-
-«Intelligent et sensible, Héricourt est le reflet équivoque et
-mélancolique des temps troublés où il se développa. Il souffre de ne
-pouvoir se former à la ressemblance altière de ses aînés. Il plie sous
-les chaînes que jetèrent sur lui la famille, le temps, l’heure, les
-influences, et, s’il se désole d’être prisonnier, son indécision s’en
-accommode. L’époque ne permet pas d’imiter ces beaux caractères, tout
-raidis de volonté, qui l’entourent. Ils ne sont plus que les
-représentants superbes d’un monde en démolition, et le grand coup d’épée
-qui faisait à son homme une fière allure ne vaut plus que par sa beauté
-de souvenir. Il faut se composer un nouveau personnage, il faut innover
-dans les méthodes, il faut inventer sa conscience, et, pour un
-adolescent, la tâche est dure.
-
-«Ballotté par mille désirs, mais tremblant d’effroi, Héricourt porte en
-lui une France nouvelle. Elle garde la défroque étincelante et
-scrupuleuse du temps où soufflait le vent d’épopée. C’est encore de quoi
-habiller de façon héroïque un jeune homme incertain de la qualité des
-parures.»
-
-Ma vieille amie agita vivement son éventail et, après avoir créé autour
-d’elle un petit tourbillon, dit avec l’insolence du dieu qui parle dans
-sa nuée:
-
-«Un idéal? un idéal! cela est fort joli. Paul Adam a donc fait
-l’histoire d’un idéal; il nous a rendu les variations de cet idéal, il
-nous a montré le reflet de cet idéal en divers cerveaux humains. Très
-bien! Vous oubliez seulement de me dire quel est cet idéal. Est-ce un
-idéal traditionnel ou romantique? Touche-t-il à la morale ou à l’art?
-Est-il...»
-
-J’interrompis:
-
-«Le définir est très simple.
-
-«Un homme tue un autre homme; une bête massacre une autre bête.--La
-force seule agit. Passons.
-
-«Un homme évite l’attaque d’un autre homme; une bête s’évade et dépiste
-une poursuite dangereuse.--La ruse seule est en jeu.
-
-«Un homme est vainqueur d’un autre homme, sans armes, par la seule
-réflexion, par l’ascendant que lui donne sa pensée.--L’esprit seul est
-en jeu. La lutte s’est déplacée. L’émotion cérébrale a vaincu l’émotion
-physique.
-
-«Un homme se trouve devant une statue. Il est subjugué.--C’est la
-dernière victoire; celle d’une émotion de pensée.
-
-«Voilà ce que prône Paul Adam.
-
---Et pensez-vous, sérieusement, qu’avec un tel point de départ Paul Adam
-arrive jamais à faire vivre ses personnages? Rappelez-vous, mon cher,
-les romans de chevalerie! Le héros éperonné, casqué, monté sur un beau
-cheval, armé d’un grand sabre, est tellement perdu dans le rêve qui
-l’occupe de conquérir une princesse que jamais, jamais, entendez-vous?
-il ne songe à manger ou à dormir! Les lecteurs des romans idéalistes ont
-une belle âme, je vous l’accorde, mais ils n’ont pas d’estomac (et ne
-voyez pas dans ce mot une basse plaisanterie); leur bouche n’est faite
-que pour le baiser, elle ignore la nourriture, leurs dents mordent mais
-ne mâchent point, leurs yeux regardent une belle, ils croiraient
-déroger, sans doute, en se fermant pour le sommeil! Ces hommes sont de
-purs esprits; dans leurs aventures, je cherche en vain ce trait de
-vérité qui me laisserait entendre qu’avec une âme ils ont un corps,
-comme aussi, dans leurs discours, ne trouve-t-on jamais cette phrase
-simple qui, non seulement exprime une idée, mais nous montre celui qui
-l’exprime. Qu’il parle lui-même ou fasse parler, Paul Adam ne cesse
-jamais d’employer un langage obscur.
-
---Il me semble, chère Madame, répondis-je, que sur ces deux points:
-vérité de caractère, vérité de style, vous faites par excès de sévérité
-une lourde erreur.
-
-«Tel romancier nous décrit un personnage et nous nous ébahissons: quelle
-exactitude! Tout est rendu, depuis la coupe de l’habit jusqu’à la
-palpitation des narines! Quelle merveille sobre et précise!--Donnez-vous
-la peine de regarder de plus près.--Oui, tout est rendu de ce que l’on
-voit quotidiennement des gens occupés de petites choses, tout est rendu
-de leurs gestes, du commun de leurs pensées, tout est rendu à un certain
-point de vue.--Encore une fois, Paul Adam cherche d’autres effets
-artistiques. Peu lui importe que l’un de ses héros apparaisse toujours
-dans notre souvenir avec une verrue sur le nez, mais il triomphe quand
-nous ne pouvons nous rappeler ce personnage sans qu’aussitôt nous soyons
-forcés de repenser ses pensées, de voir la direction de ses désirs et de
-connaître leur essence la plus subtile.--La ressemblance des héros de
-Paul Adam est celle-là même que savent donner les grands peintres et à
-laquelle les plus habiles d’entre les photographes n’atteignent
-pas.--Voulez-vous me faire dire que ces hommes sont dessinés plus grands
-que nature?... Oui, cela est presque vrai. Leur démarche est parfois
-démesurée, leurs paroles, ils les jettent aux quatre vents, à l’aide
-d’une trompette immense, trompette de gala, toute tintante de grelots,
-enrubanée de soies rouges, de soies vertes, de brocarts, de bannières et
-de drapeaux qui sentent la poudre et en sont tachés; une vive
-intelligence du monde les retient, un vent de sensualité folle les
-pousse; ils ont le prestige des statues colossales qui voient plus
-d’horizon que nous. Ce n’est pas là notre humanité?... Eh! j’en suis
-bien fâché, mais c’en est une autre!... Et la façon dont elle est
-décrite nous donne à chaque instant de beaux exemples de ce mauvais
-style de Paul Adam qui vous trouble si fort!
-
-«Sans doute, il n’est point parfait.--A l’époque où Paul Adam commença
-d’écrire, les néo-naturalistes parlaient une langue étrange, contournée,
-excessive, dure par le son et ridicule par le choix, les symbolistes ne
-parlaient aucune langue, ils balbutiaient difficilement un patois
-brouillé, liquide, affecté à l’extrême; ils voulaient, par le placement
-de leurs vocables, rendre le tintement de la première goutte de rosée
-qui tombe dans un lys au crépuscule du Vendredi Saint et l’écho du
-soyeux murmure que faisaient, sur une dalle de porphyre, les sandales de
-Cléopâtre. Amusettes pour les Petites-Maisons!
-
-De ces écoles, Paul Adam a gardé de mauvais ornements. La parure de son
-style reste défectueuse, mais le fond est excellent. Ce sont des
-broderies imparfaites sur une trame solide. Ce n’est pas un beau style.
-C’est un style musclé. Il ne coule pas, au hasard d’une fantaisie de
-malade, comme les déliquescentes extravagances de tel poète que l’on
-vanta. Si ses fleurs semblent parfois artificielles, ses fruits sont les
-fruits lourds d’un arbre touffu mais bien ramifié.
-
-«Le style de Paul Adam! Je gage que vous le reconnaîtrez sur quelque
-feuille que vous le trouviez. Il bouscule, fait crier, tranche, étonne,
-éblouit brusquement, puis caresse et soupire...
-
-«Ce n’est déjà pas si mal pour un méchant style.»
-
-Il y eut un silence, car je perdais haleine. Notre muse, qui tricotait
-allègrement sous la lampe, leva ses beaux yeux vifs.
-
-«Mais alors, dit-elle, avec un petit sourire ambigu, Paul Adam serait, à
-vous entendre et suivant l’expression vulgaire dont vous vous servez
-parfois, un _très gros monsieur_?
-
---Et je me souviens toujours, repris-je, sans vouloir prendre garde à
-cette interruption, je me souviens toujours, quand on parle légèrement
-d’un auteur dont la pensée, la force et la grande production devraient
-au moins inspirer le respect, à la vilaine figure que font ces jugements
-lorsqu’on vient à les rappeler quelque dix ans plus tard!
-
---Oh! cher ami, voilà un mot cruel! dans dix ans, songez donc combien
-ces choses me seront indifférentes! Seule, j’espère, la voix des
-séraphins...»
-
-Et, sur ces mots, notre causerie fut interrompue.
-
-
-
-
-BÊTES DE PLAISIR
-
-
-Je vous parlerai du cochon et d’un songe dont le propos est analogue,
-songe qui fit l’agrément de mon sommeil d’hier. Mais c’est du seul
-cochon que je vous parlerai d’abord.
-
-Je l’ai admiré, ces derniers soirs, dans sa plus grande exaltation.
-Rose, ardent, emporté par un fier galop, il tournait autour d’un orgue
-qui jetait des rhapsodies à la foule accourue. Cochons qui rendez la
-foire de Neuilly plus joyeuse que nulle autre! cochons luisants! cochons
-bousculés par un orage mélodique! ah! je compris bien, en vous voyant
-bondir, circulairement, sous le poids de tant de jeunes femmes riantes
-et que vous décoiffiez par votre vive allure, cette pensée de je ne sais
-plus quel moine hollandais de la Renaissance:
-
-«Le cochon est un animal d’une lubricité toujours inassouvie.»
-
-Tandis qu’à vos côtés des vire-vires, composés de galères d’or, de
-barques, voire de chevaux, n’attiraient point le monde ou n’étaient
-occupés que par des gens de peu, les belles adolescentes se disputaient
-vos croupes sellées et vous chatouillaient le groin avec complaisance.
-D’un œil révulsé par la luxure, vous contempliez vos aimables fardeaux,
-et le frôlement d’une jupe, la pression d’un genou vous faisaient
-renifler voluptueusement.
-
-«Être libres! pensiez-vous, gambader dans une prairie bien arrosée et
-clapotante, sur les traces de ces enfants!»
-
-Mais toute gloire a sa peine, et l’orgue implacable vous entraînait,
-sans merci, vers votre destin qui est, comme celui de beaucoup d’hommes,
-de voir les plus beaux fruits et de ne point vous en repaître.
-
-Pourtant, dans cette avenue de Neuilly, votre personnalité se
-manifestait de façon si surprenante que je ne songeais point à vous
-plaindre, et, d’ailleurs, je ne lisais aucune tristesse dans vos
-prunelles. Tout entiers, vous vous livriez, semblait-il, à l’agrément de
-l’heure et vos cavaliers participaient à cette joie. J’aperçus des
-bourgeois de sens, et qui paraissaient, pour le moins, des notaires,
-trouver du plaisir à chevaucher votre cou, ou bien, allongés autant que
-le permettait leur anatomie, à vous embrasser et vous parler à
-l’oreille. De telles gentillesses, pardonnables chez des femmes
-étourdies ou des vierges folles, mais incompatibles avec la gravité des
-gens dont je m’occupe, étaient l’indice d’un puissant émoi.
-
-Charitables amis qui dispensez une heureuse paix aux hommes, combien je
-trouvai inexact et vil, pour tout dire, ce mot de Toussenel qui ne vous
-aima point: «Le porc est l’emblème de l’avare, et l’avare n’est bon
-qu’après sa mort.» Il pensait ainsi vous déprécier! Quel démenti vous
-lui donnez, sous les lustres de foire, par le brillant et l’air
-triomphal de vos attitudes d’aujourd’hui.
-
-Cochons victorieux! cochons choisis! cochons roses! vous êtes au sommet
-de votre courbe! Qui donc, à vous voir bondir ainsi, émules de Pégase,
-penserait aux bas articles des dictionnaires, faits à l’usage des hommes
-par d’autres hommes studieux, et où l’on voit que le terme _cochon_
-s’applique, dans la mauvaise société, aux êtres malpropres et
-répugnants! Dites! cochons! vous traitez-vous d’_hommes_, les uns les
-autres, en témoignage de mépris? Si je considère avec justice notre
-conduite, où trouverai-je le cœur de blâmer, et que dirait ma conscience
-quand elle sait trop bien que nous fûmes pour vous de mauvais frères.
-
-Et je me souviens des jours d’obscure souffrance que vous endurâtes, et
-de cet individu de votre race (une truie, exactement) qui allaitait ses
-quatorze enfants, tandis qu’elle n’avait, l’infortunée, que douze
-tétines. Elle considérait d’un œil triste la fraction de sa progéniture
-qu’elle était forcée de vouer au trépas, et sa détresse était fort
-émouvante. J’ajouterai que la fermière vint prendre les deux affamés et
-les nourrit au biberon, ce qui l’obligea à se lever trois fois par nuit.
-D’ailleurs, elle n’agissait ainsi que par cupidité et non par amour, car
-elle usait, communément, envers vous de façons cruelles et me dit même,
-un jour, qu’il était mauvais de donner à un cochon plus de quarante
-compagnes durant le temps de sa vie. Une si forte affirmation, faite
-d’un ton doctoral et déplaisant, diminua à mes yeux la vertu de cette
-femme, qui, vis-à-vis de vous, jouait le rôle par lequel fut jadis
-illustrée la louve latine, nourrice de jumeaux.
-
-Pourquoi les hommes vous forcent-ils, cochons! à vous bauger en des
-lieux nauséabonds? pourquoi restreignent-ils votre polygamie, quand il
-est de science courante que vous prisez les belles formes et qu’un rien
-d’embonpoint rose ne vous rebute pas? pourquoi réservent-ils, à vous qui
-fîtes rire le roi Louis XI par vos gentillesses et, conséquemment,
-méritez les honneurs que l’on donne aux courtisans de choix, pourquoi,
-dis-je, vous réservent-ils l’opprobre le plus bas et l’insulte la plus
-aiguë?
-
-C’est ainsi que j’en arrive à croire que vous valez mieux que nous, et,
-à cette heure où, la foire s’éteignant, vous rentrez peu à peu dans
-l’ombre, je veille sur vos rêves. Maintenant, j’ai regagné mon logis et
-ma chambre; pensif, je projette d’écrire sur vous un bel ouvrage; déjà,
-je vous chante d’une voix intérieure, et, tandis que le plan de l’œuvre
-se dessine en mon esprit, un songe me visite, car j’ai glissé dans le
-sommeil.
-
-Sur une plage, où se promènent des cochons de teintes diverses, je me
-trouve moi-même transporté. Je sais que je suis sur les bords d’une île
-légendaire, et, là-bas, dans le bois de pins où des cigales fredonnent,
-je reconnais le couple qui passe, enlacé: n’est-ce point la subtile
-Circé en compagnie du plus subtil Ulysse!... Mais ce sont les cochons
-qui forment le sujet de mon rêve.--Ils se promènent, parmi les bocages
-fleuris et les sources claires; ils broutent ce _pain de pourceau_ que,
-prétentieusement, on nomma plus tard: cyclamen; ils conversent en
-langage secret, ils rêvent, ils sont heureux. Voilà plus d’une lune et
-demie que l’enchanteresse, fille d’Europe et d’Hypérion, les ravit à
-leur figure humaine et leurs allures s’en ressentent étrangement.
-
-Parmi les compagnons d’Ulysse il en était d’intelligents et d’imbéciles.
-Les premiers, dans l’avatar, perdirent l’esprit, une âme d’homme ne
-pouvant se loger dans un corps de porc. Ils devinrent des cochons
-médiocres et sans distinction. Mais, un des plus jeunes matelots,
-célèbre pour sa belle simplicité, ce qui le faisait traiter en esclave,
-se trouva très à l’aise dans sa nouvelle peau, et celui-là devint un
-cochon d’esprit.--Quand je le vis, il s’essayait à dessiner des emblèmes
-sur le sable avec sa patte gauche d’avant. Bientôt, il s’éloigna, tenu à
-l’écart à cause de son génie. Ses compagnons, qui délibéraient depuis
-quelques instants, firent lentement le cercle, comme des enfants pour
-une ronde, mieux: comme les cochons de bois d’un vire-vire... Soudain, ô
-merveille! ils se mirent à tourner en bondissant, et tous, à voix
-jointes, sous l’œil complaisant d’Ulysse et de Circé, ils grognaient une
-valse entraînante.
-
-
-
-
-SUR L’INCONVENANCE D’OUTRAGER LES MORTS
-
-
- aux Chercheurs d’inédits.
-
-La tristesse de ce ciel d’hiver, la neige grise et l’incapacité où l’on
-est d’imaginer, même vaguement, ce que peut être un soleil d’août,
-m’incitent à méditer un peu sur certain poème de Jules Laforgue
-intitulé: _Complainte de l’oubli des morts._
-
-Cet homme nous est d’un aide précieux aux jours où il pleut sans répit,
-où la bise exagère, où le brouillard emmitoufle la ville comme avec un
-cache-nez de laine sale. A ces moments, si l’on n’a pas à portée de la
-main un album de Beardsley, pour fréquenter quelque princesse suivie
-d’un nègre, ou se faisant coiffer, ou cueillant d’impossibles fleurs
-avec des gestes difficiles, les vers de Laforgue et ses _Moralités_
-sont, pour l’âme, une excellente médecine.
-
-Ce soir, je veux, avec Laforgue, plaindre les pauvres morts et détester
-les ouvreurs de tombes dont les journaux nous content chaque jour les
-affreux exploits. Hélas! si le violateur de sépultures est puni par le
-code quand ses petits travaux ont le décor d’un vrai cimetière, si le
-gazetier frémit et s’indigne quand le crime est, simplement, de
-chercher, dans un cercueil de vieille dame riche, un bijou enlevé à la
-circulation, combien il change de ton, quelles fleurs ne cueille-t-il
-pas dans son memento de rhétorique, lorsque le sacrilège fut caché sous
-un masque pieux, ou que la sépulture violée était une sépulture
-spirituelle!
-
-Les insultes subies par un cadavre se payent chèrement, les injures
-faites à une mémoire sont à l’ordinaire glorifiées et les souvenirs ne
-se plaignent pas plus que les cadavres:
-
- Les morts,
- C’est discret;
- Ça dort
- Trop au frais.
-
-Un auteur vient-il à mourir, qui brilla quelque peu et fut de bonne
-vente, il se trouve un grand nombre de gens à l’affût du moindre lambeau
-de papier marqué de son écriture. Les invitations qu’il envoya, les
-billets que reçut son cordonnier ou sa blanchisseuse, une carte de
-visite cornée de sa main, forment le fond de la collection; les lettres
-à ses amis (celles où le tutoiement est employé sont plus précieuses),
-les réclamations aux éditeurs, en sont les joyaux. Le bibliophile
-gardera-t-il au moins ces reliques dans une cassette bien close, loin
-des yeux de la foule, pour sa seule joie? Point du tout! il les portera
-à la revue où il est agréé, les publiera, les illustrera d’une préface
-et de notes, et ceux qui liront cette feuille sauront que X..., le grand
-poète, _décédé à la fleur de l’âge_, portait des cols rabattus, dînait à
-huit heures, sautait de son lit du pied gauche, et, par aventure, qu’il
-souffrait de douleurs intestinales.--Aimables détails!--Mais
-qu’importe!--l’impunité du bibliophile est assurée:
-
- Les morts,
- C’est sous terre;
- Ça n’en sort
- Guère.
-
-... Et, quand les parents et les amis du mort l’auront un peu oublié,
-quand ils en seront venus à surveiller moins strictement ses manuscrits,
-alors le petit jeu reprendra de plus belle, et les bibliophiles se
-mettront à la recherche des inédits. Le romancier a-t-il parfois essayé
-sa plume avant d’entreprendre son travail, le malheureux poète a-t-il,
-un jour, écrit deux vers imbéciles sur l’album d’une jeunesse qui l’en
-priait, a-t-il déroulé un mirliton impromptu au bas d’une lettre à sa
-maîtresse, l’amateur les recueillera dans son carton, puis les publiera
-tous en volume, réunis par un commentaire larmoyant et faussement
-respectueux.
-
-Telle est la destinée de l’écrivain. Et passe encore s’il n’avait à
-souffrir que durant sa vie, et d’une main hostile, ou de sa propre main!
-mais quel excès d’opprobre que d’avoir à souffrir, après sa mort, de la
-main de ceux qui prétendent l’aimer!
-
- C’est gai,
- Cette vie!
- Hein, ma mie,
- O gué?
-
-Voilà pourquoi on peut reprocher à tant d’amateurs sans vergogne, non
-seulement de tenir sur les morts des propos éhontés, mais encore de leur
-faire de cruelles blessures.
-
-Lorsqu’un écrivain de valeur a jeté l’un de ses manuscrits, il est assez
-probable qu’il n’espère pas le voir, plus tard, tiré de l’ombre; au
-moins peut-on le supposer.--Croit-on vraiment que cela ajoute
-grand’chose au renom d’un poète que de publier les vers qu’il bégaya? et
-à la gloire d’un romancier que de mettre en vente le roman qu’il écrivit
-en nourrice?--Ceux qui manquent ainsi de respect aux morts sont de
-mauvais disciples qui ne savent pas aimer un maître.--Mais ce sont là
-sensibleries puériles:
-
- Importun
- Vent qui rage!
- Les défunts?
- Ça voyage!
-
-Sensibleries de même ordre que de vouloir cacher des amours. Les amours
-célèbres doivent être exposées, les baisers surpris et les alcôves
-ouvertes.--Rien ne pique si fort la curiosité que deux bouches illustres
-qui se joignent.
-
-Ah! pour Dieu! une fois qu’ils ont vécu leur premier rôle jusqu’au bout,
-permettez aux grands de la terre de dormir comme des mendiants! et ne
-les troublez plus!--C’est une vile chose que cette curiosité qui pousse
-à troubler les morts, à prostituer leurs rêves, à répandre leurs fautes
-littéraires, leurs défaillances et leurs plaisanteries.--Si vous faites
-d’un homme un dieu, gardez-lui sa stature de dieu et, aussitôt le
-monument mis en place et doré, ne découvrez pas la faiblesse du modèle!
-ne dites pas:
-
-«Celui que vous voyez, en marbre, et si fier, sur cette place, fit à
-vingt ans un mauvais sonnet. Peuple! écoute-le!»
-
-C’est la plus basse des trahisons.
-
-Que l’on donne les variantes d’un chef-d’œuvre littéraire, voilà qui
-peut être d’un bon enseignement, car le livre fut parfait par l’auteur;
-que l’on expose les esquisses d’un beau tableau, cela peut être
-excellent, car elles ont porté déjà leur fruit qui est, précisément, le
-tableau, et il est bon de voir la fleur qui se transforma en un fruit si
-précieux; que l’on publie, à la rigueur, les papiers d’un poète inégal
-et curieux, d’un prosateur au talent intermittent, ces nouveaux
-fragments pourront n’être pas plus mauvais que ses moins bonnes
-productions... mais qu’on laisse dormir les morts!
-
-Un jour, quelque bibliophile, collectionneur, monomane ou gazetier sans
-pudeur se verra brusquement châtié à la façon que prévoit Laforgue, et
-le romancier, l’artiste, le poète, trop insulté dans sa tombe,
-repoussant la pierre blanche, viendra d’une main furieuse
-
- Le tirer par les pieds,
- Une nuit de grand’ lune.
-
-... Et, ce soir, tandis que ma gouttière pleure par brusques sanglots et
-que le vent s’amuse tristement dans les cheminées, je songe que bise et
-pluie sont peut-être la voix des morts qu’on outrage.
-
-
-
-
-LE CHARTISTE ET LE CONCIERGE
-
-
-Un homme tombe dans la rue et meurt sur le coup. Il y avait là peu de
-témoins: une blanchisseuse qui allait à son travail, un député
-socialiste, une jeune femme vêtue avec élégance, un ouvrier électricien
-et... qui encore?... mettons, si vous voulez, un arroseur.
-
-A tous ces gens, on demandera leur opinion sur le décès du passant, car
-le passant était un personnage politique de valeur qui siégeait à droite
-et dont le brusque décès ne laisse pas d’être important. Or, la
-blanchisseuse, trop émue pour fournir un avis avec précision, parlera de
-la maladie de cœur que le saisissement lui a sans doute donnée. Elle
-s’occupe d’elle-même et se voit seule en cause. Lui apprend-on la
-qualité considérable du défunt, aussitôt elle n’a plus rien vu, elle
-devient muette, elle craint d’être compromise. La laisse-t-on en paix,
-sans interrogatoires, comme si on ne se souciait guère de son
-témoignage, la voilà transformée. Un puissant orgueil la possède. Elle
-pense avoir son portrait dans les gazettes, des journalistes à son
-seuil, sa page d’histoire. Elle a tout vu. Elle seule a tout vu. Ni
-l’ouvrier, ni l’arroseur, ni le député socialiste n’ont pu rien voir et
-la jeune femme bien vêtue fait un récit mensonger.
-
-Le député socialiste répond avec plus de réserve. La réserve est même la
-seule chose qui importe. Le mort siégeait à droite. On doit du respect
-aux morts; pourtant, il convient aussi de saisir toutes les occasions
-qui se présentent pour prêcher la bonne parole, aussi, à voix basse,
-donnera-t-il quelques anecdotes qui discréditent affreusement la victime
-et se terminent toutes par ces mots:
-
-«D’ailleurs, mettons que je n’ai rien dit.»
-
-Raisons politiques!
-
-La jeune femme vêtue avec élégance, désireuse surtout qu’on ne la
-remarque pas, car elle sortait de chez son amant, tâche à rester dans le
-vague:
-
-«L’homme passait. Il est tombé. On m’a dit qu’il était mort.»
-
-Voilà qui ne convient à qui que ce soit, et, déjà, on soupçonne ce
-témoin d’avoir quelque chose à cacher. Sa voilette est bien épaisse!
-Pourquoi veut-elle partir si vite? Cela est louche...--D’autant plus que
-l’ouvrier électricien, tenant beaucoup à ce que le trépas soit dû à
-l’électricité, est vexé de ne point trouver de plot dans le voisinage,
-et que l’arroseur accuse de ce décès subit le seul Phébus qui flamboie
-excessivement.
-
-Entre tant d’avis divers, que, toutefois, vous pouvez peser à votre
-aise, quel avis suivrez-vous? Entre tant de témoins, qui déjà mettent de
-l’amour-propre à n’avoir point tort et s’intéressent plus à leur version
-de l’accident qu’à l’accident lui-même, auquel donnerez-vous raison?...
-Et, quand les docteurs auront apporté leurs expertises (toutes
-contradictoires) et mis leur point d’honneur à imposer une opinion, et
-quand les concierges auront épilogué, et quand, enfin, la grande voix du
-peuple se sera fait entendre, pensez-vous? pensez-vous sérieusement, que
-la cause de l’accident sera mieux connue? Car, au fait! de quoi ce
-monsieur qui passait est-il donc mort?
-
-Eh bien! transportez-vous maintenant par la pensée à quelques siècles en
-arrière et tâchez de savoir si Sémiramis avait le mollet bien fait, si
-Moïse était cornu et dans quel sens tournait la spirale de ses cornes,
-enfin si le troisième amant de Cléopâtre prisait l’oseille plus que la
-chicorée et quels étaient les motifs de cette préférence!
-
-Ce petit préambule n’a d’autre but que de me rappeler plus vivement la
-charmante surprise que j’eus en lisant, pour la première fois,
-l’_Introduction aux Études historiques_ que M. Ch.-V. Langlois écrivit
-en collaboration avec M. Seignobos. Ce livre, dont on a peu parlé, je
-pense, hors d’un milieu d’érudits, et qui a besoin du concours de la
-boîte des quais ou, comme il advint dans mon cas, de l’entremise d’un
-ami pour être goûté par des profanes, manque tout à fait de ces grâces
-romanesques qui séduisent à bon compte, et, sa qualité étant sans apprêt
-comme aussi celle des _Questions d’Histoire et d’Enseignement_ de M.
-Ch.-V. Langlois qui lui servent en quelque sorte de marginalia, son
-excellence ne laisse pas de rester un peu nue.
-
-Tout lecteur, connaissant peu les procédés et les ambitions des
-histoires d’aujourd’hui aura, je pense, le même étonnement lorsque MM.
-Seignobos et Langlois lui auront révélé leurs petits secrets. Le plus
-souvent, il sait (et cela d’une façon vague et timide) que l’histoire
-n’est plus un exercice d’orateur où une belle comparaison tient lieu de
-preuves et quelques concetti de documents;--peut-être comprend-il que de
-Mézeray à Fustel de Coulanges, de Macaulay et Motley à Green et Seeley,
-on a fait des progrès et que la jeunesse, la passion, la bonne volonté,
-qui donnent, ailleurs, des résultats appréciables, ne suffisent plus,
-seules, quand il s’agit de débrouiller des questions historiques; mais
-je crois que, si ce lecteur dont je parle a une âme honnête, il
-s’ébahira sans réserve ni honte et que l’_Introduction aux Études
-historiques_ l’initiera, sur la façon de faire revivre les siècles
-échus, à des idées nouvelles.
-
-Il fut un temps où l’historien devait avoir, avant tout, des qualités de
-conteur;--aujourd’hui, s’il peut négliger d’un cœur léger l’étude,
-conseillée jadis, de la poésie épique et des dramaturges, s’il peut se
-passer des ouvrages généraux qui enseignent à écrire l’histoire comme on
-enseignerait la charité, par de pieuses exhortations,--il doit se rendre
-un compte exact de la qualité de sa tâche, qui n’a rien à voir avec la
-morale et tout avec la science. La spécialisation des sciences ayant
-chassé de l’histoire une foule de choses, tout se réduit à se rendre
-clairement compte de ce que l’on fait et ne rien faire malgré soi. C’est
-déjà tout un programme.
-
-«Nous nous proposons ici, disent MM. Langlois et Seignobos dans leur
-_Introduction aux Études historiques_, d’examiner les conditions et les
-procédés et d’indiquer le caractère et les limites de la connaissance en
-histoire.» Certes, les idées développées dans ce livre doivent être la
-monnaie courante dans un monde de chartistes, mais, en France, le public
-conserve jalousement un goût déplorable pour l’éloquence, et,
-volontiers, il accorde plus de poids à une parole dite avec âme, esprit
-ou passion, qu’à une affirmation déterminée par de bons documents, bien
-classés et bien interprétés. Cela et l’amour des fleurs fit commettre de
-singuliers méfaits à des historiens dont les intentions étaient pures.
-Et, cependant, comment leur en vouloir, quand on est déjà charmé par un
-exorde vif et systématique et que le plaisir ne fait que croître
-lorsqu’on retrouve, au cours du livre, ces images fortes en couleur qui
-sont l’illustration des romans historiques et auxquels les poètes firent
-ajouter créance par la propagande de leurs chants?
-
-En vérité, c’est s’engager en une dangereuse aventure que de vouloir, de
-nos jours, composer la plus humble monographie. Même Hubert Howe
-Bancroft, qui écrivit, à l’américaine, les trente-neuf volumes de son
-_History of the Pacific States_, ne put résister, malgré son arsenal
-d’armes scientifiques et de précision, au plaisir d’orner son œuvre
-d’_agréments_ divers, choisis dans les bons auteurs. Supposons pourtant
-le cas d’un auteur qui se serait dépouillé de tout orgueil, imposé une
-forte discipline et résigné, par un héroïsme singulier, à ne point
-s’exagérer la valeur des documents qu’il possède, quelles sont les
-épreuves qui l’attendent avant même qu’il ait écrit la première page de
-son livre?
-
-M. Langlois nous en donne l’effrayante liste.
-
-Et d’abord, les bibliothèques sont incomplètes, les lexiques mal faits,
-les récits inexacts. Les quatre documents qu’il a trouvés et qui lui
-donnaient le précieux appoint d’une opinion unanime sont copiés sur un
-original qu’il ignorait et, par ce fait même, perdent toute valeur.
-Reste ce document original. Est-il authentique? Une supercherie est
-délicieuse lorsqu’elle crée Clara Gazul, actrice espagnole, Hyacinthe
-Miglanovitch, barde illyrien, ou la pieuse Bilitis.--Elle est honteuse
-quand, œuvre de faussaire, elle donne lieu à la méprise dont Daudet nous
-conte les épisodes réjouissants dans _l’Immortel_.--Sans avoir la
-robuste foi de Michel Chasles, qui collectionna des _inédits_ de
-Vercingétorix, Sapho et Marie-Madeleine, un historien risque toujours
-d’être pris au piège de son document, et, chaque année, une critique
-sévère rend à la légende des anecdotes que l’on croyait appartenir à
-l’histoire.
-
-Même authentique, un écrit peut encore trahir. Souvent un copiste
-malhabile, ignorant ou partial, le déforma, et de telles erreurs sont
-parfois difficiles à réparer. A ce propos, M. Langlois nous cite une
-correction de Madvig qui est vraiment un bel exemple d’ingéniosité.
-Ayant pensé à se représenter une lettre de Sénèque dans le type
-d’écriture d’après lequel elle devait avoir été copiée (sans ponctuation
-ni séparation entre les mots) Madvig sut lire un texte resté
-incompréhensible dont les mots avaient été coupés au hasard.
-
-Il n’est pourtant de vérité que dans le document et l’on ne peut se
-servir, pour construire, de matériaux de seconde main, car c’est
-doubler, par paresse, les chances d’erreur. Tant d’historiens sont
-atteints de cette maladie à laquelle Froude, historien anglais, a
-attaché son nom, maladie que M. Langlois compare assez plaisamment au
-daltonisme et qui consiste à mentir de façon constante et presque
-ingénue, à ne point savoir distinguer le vrai du faux, à la façon de
-certains yeux qui différencient mal le vert d’avec le rouge.
-
-Même quand un document est sans reproches au point de vue de son
-authenticité et de sa provenance, il est une autre critique que l’on
-doit lui faire subir: celle de sa vraisemblance et de son exactitude. Si
-l’on est vivement sollicité de falsifier des documents quand on écrit
-avec des idées préconçues, des idées de _siège fait_, on l’est encore
-plus de raconter incorrectement un événement dont on fut témoin.
-Paraît-il important, on l’exagère; paraît-il indifférent, on le note à
-peine. Un témoin dit toujours trop ou trop peu. Questionnez-le, il
-répondra par monosyllabes; laissez-le parler, vous serez étouffé par une
-éloquence qui, toujours, restera fumeuse. De plus, ce qu’il vous dira
-sera subordonné à ses occupations du jour, à l’humeur de sa femme ou à
-ses goûts politiques. N’exigez pas d’un homme que la question posée
-occupe seule, fût-ce un instant, toute sa conscience, cela serait
-excessif. On peut apprendre à écrire l’histoire contemporaine en suivant
-des débats de cour d’assises. L’homme n’a de respect que pour le
-passé... et MM. Seignobos et Langlois nous montrent avec quel cynisme on
-le traite.
-
-Ils découvrent encore mille pièges auxquels le plus avisé se laisse
-prendre, et montrent les travers qui défigurent l’œuvre faite avec le
-plus de soin. A trop respecter les documents, on finit par oublier que
-ce ne sont là, en somme, que des matériaux; ils cessent d’être un moyen
-pour devenir un but, et l’historien en arrive à s’éloigner à tel point
-de l’histoire que son travail prend tous les traits de la manie du
-philatéliste ou du collectionneur de cartes postales.
-
-Il faut lire la charmante description que M. Langlois nous donne des
-risques professionnels de l’érudition. L’habitude de l’analyse critique
-mène à l’impuissance, à la paralysie historique; l’abus de la critique
-mène à des excès de méfiance auxquels nul texte ne résisterait et qui
-font voir un problème là où il n’y en a pas; enfin, le dilettantisme en
-critique mène à s’occuper de choses qui n’en valent pas la peine, à
-critiquer pour critiquer, quelle que soit la matière, pourvu qu’elle
-soit obscure,--quelle que soit l’énigme, même si la solution n’en peut
-être intéressante.
-
-Cette _Introduction aux études historiques_ présente, en son ensemble,
-un délicieux cours de bon sens, et, par la façon limpide et logique dont
-ils nous font part de ce qu’ils savent et savent si bien, ses auteurs
-rendent attrayante sans la vulgariser une matière que l’on tiendrait
-pour sèche et lourde.
-
-Savoureuse lecture!--elle clarifie un esprit troublé, elle supprime les
-penchants trop vifs au romanesque; sans doute, elle nous parle peu des
-bibelots historiques offerts à l’enfance comme moyens de mnémotechnie ou
-motifs de récréation, mais, moins douce aux âmes sensibles qu’un recueil
-de légendes, elle a l’inappréciable vertu de ne point nous tromper,
-fût-ce par les vives couleurs d’un mirage.
-
-
-
-
-LA SUISSE ET JEAN MORÉAS
-
-
-Si quelques personnes ont pris la Suisse en horreur et se sentent
-soulevées lorsqu’un orgue de barbarie se prend à détailler _Guillaume
-Tell_, c’est que, dès l’abord, elles se sont choquées du caractère
-essentiel de ces paysages, de ce caractère qui, précisément, séduit
-l’inlassable cohorte des touristes, je veux dire l’abondance de ce qu’en
-art on appelle _le trait_.
-
-Plongés dans la neige jusqu’aux oreilles, haussés sur un pic, attablés
-devant un _point de vue_, accrochés à une dent, penchés sur un gouffre,
-pensez-vous que ces malheureux hommes, que ces bourgeois enfiévrés se
-sont mis en de si singulières postures afin de pouvoir contempler la
-montagne, la forêt, la glace ou les abîmes? Non pas! Vous imaginez-vous
-que, dans la _Symphonie pastorale_, ils écoutent la musique?--Ils sont
-tous sollicités par ce _trait_ qui les ravit.
-
-Au concert, ce sera l’onomatopée, le bruit du vent, la phonographie du
-ruisseau, et, particulièrement dans Beethoven, les imitations d’animaux;
-dans la montagne, ce sera un rocher à figure humaine, un pin qui se
-courbe sur un trou noir, et, là! (oh! regardez!) une cabane solitaire,
-solitaire à en pleurer de compassion. Voilà qui fait leur fièvre et leur
-joie; voilà qui, dans un paysage, forme la vertu qu’ils jugent seule
-excellente et seule délectable: _le pittoresque_.
-
-Pour moi, je sais des paysages tout unis, calmes et prévus, où l’herbe
-verdoie avec tranquillité, où le soleil poudroie avec bienséance et qui
-me sont d’un meilleur agrément que tel assemblage, même inédit, de
-rochers, de cascades et de sentiers en tire-bouchon. Ces tableaux, dans
-lesquels tout est réduit à la portion congrue, éveillent en moi une
-complaisance qui se prolonge. Nul objet n’asservit despotiquement le
-regard; les champs, les coteaux, les bosquets, le ciel et les ruisseaux
-jouent honnêtement leur partie dans un concert tranquille, et mon
-admiration, plus répandue, également divisée, n’en est que mieux
-satisfaite.
-
-J’éprouve un goût de pareille qualité pour les _Stances_ de Jean Moréas.
-Ces harmonieux développements, sobres d’images et dont l’expression est
-comme retenue, fixent d’ordinaire un lieu commun ou figurent une
-élévation poétique. Leur lyrisme est plein de mesure et leurs accents,
-pour émus qu’ils soient, ne se forcent point. Le poète souffre-t-il
-d’une douleur amère, il ne se déchire pas le visage et ne nous livre pas
-son cœur découpé en petits morceaux. Non. Il préfère se voiler
-simplement la face avec un beau geste classique ou, se détournant, nous
-montrer la course légère des nuées dans un ciel pur.
-
-En somme, les _Stances_ semblent participer assez peu de l’art auquel
-les poètes nous accoutumèrent durant ces dernières années. A une époque
-où l’on tâche de faire dire aux mots plus qu’il n’y a dans eux, où l’on
-plie la langue à des exercices inusités, où l’expression est contournée,
-disloquée et parfois même rompue par d’insolites gymnastiques, Jean
-Moréas va s’abreuver à des sources plus claires. Parfois ses vers nous
-paraissent presque fades; habitués que nous sommes aux émotions
-violentes, nous cessons de percevoir le charme liquide de son
-inspiration. La faute n’en est pas au poète, et c’est d’un regrettable
-exemple que de voir des critiques, trop amateurs d’orchidées, apprécier
-difficilement les parfums d’un bouquet champêtre et la ligne gracieuse
-d’une gerbe liée.--A trop vivre dans un hôpital, on ne sent plus la
-fraîcheur d’une prairie où la brise, en place d’éther et de phénol, ne
-nous apporte que le facile arome de la saison.
-
-Seules les impressions rares semblent valoir aujourd’hui d’être
-retenues, et ce n’est pas pour en tirer une loi générale que l’on
-s’occupe de ces monstruosités particulières, ce n’est pas pour
-construire une violente synthèse que l’on se penche sur ces exceptions,
-mais bien pour goûter la joie de les décrire.
-
-Soit! décrivez des monstres; occupez-vous du veau à cinq pattes, de
-l’homme à deux têtes et faites votre ami d’un mangeur de serpents, mais,
-quand l’heure sera venue de transposer leur charme par votre art,
-rendez-nous cette horreur avec des mots exacts et dans un vocabulaire
-assez choisi pour montrer ce qu’il y a d’éternel dans toute
-difformité.--Filtrez votre langue, rhythmez votre style et, surtout,
-choisissez, parmi tous les exemples dont vous faites collection, ceux-là
-seuls qui peuvent éveiller une pensée.--Élevez-vous, en un mot,
-au-dessus de votre sujet.--Les nains de Velasquez sont l’honneur du
-Prado.
-
-Voilà qui s’appelle prêcher en vain!--Pour contenter les amateurs de
-raretés, il faut que la forme puisse concourir honorablement avec le
-fond. On écrit, non plus pour se faire entendre, mais pour suggérer,
-pour évoquer... que sais-je encore!--Ah! qui dira les puérilités du
-style évocateur, des phrases suggestives!
-
- Quel enfant sourd ou quel nègre fou
- Nous a forgé ce bijou d’un sou
- Qui sonne creux et faux sous la lime?
-
-Ce que Verlaine disait de la rime s’applique si bien à d’autres sujets!
-
-Les phrases n’ont plus la cadence honorable qu’on leur connaît. Elles ne
-marchent plus, elles gigotent. Les mots sont placés au petit bonheur. La
-période se développe comme elle peut; on y fourre tout ce qu’on trouve.
-C’est compacte comme du mastic. Quand l’auteur, malgré sa folie, a du
-talent, les trouvailles sont parfois heureuses, mais que diriez-vous
-d’une moisson de fleurs pressée dans un petit coffret jusqu’à former une
-pâte vaguement odorante? Le livre, construit suivant cette méthode, fait
-plutôt l’effet d’un mont-de-piété que d’une œuvre d’art, et le
-dictionnaire dont l’auteur se servit présente vraiment l’aspect d’une
-_Histoire des Martyrs_.
-
-Il faut savoir gré à Jean Moréas, qui paraît préférer Malherbe aux
-poètes _Style moderne_, d’avoir écrit un livre de poèmes lyriques auquel
-l’exactitude et la prudence de l’expression donnent, avec le choix du
-sujet, une espèce de force tranquille. De ces qualités nous étions tout
-à fait déshabitués, après tant d’ouvrages dont les auteurs nous
-grisèrent de boissons si nombreuses et de mélanges si américains que
-nous en venions bientôt au dégoût d’une ivresse absurde et sans rêves.
-
-
-
-
-CONVERSATION AVEC UN ARBRE
-
-
-Les paysages du Berkshire valent surtout par des arbres un peu
-centenaires, arbres forés, tragiques, dans le tronc desquels de très
-vieilles hamadryades achèvent de se dessécher. Ces derniers jours, elles
-m’ont raconté, à voix basse, de singulières légendes, tandis qu’à
-l’horizon des ramures le soleil déclinant édifiait un ciel de Turner.
-
-Hier, je venais de porter sous un chêne deux ou trois livres d’essence
-analogue, bien que fort différents par leur premier aspect, et, couché
-dans l’ombre verdâtre, je comptais lire, au hasard du doigt et de l’œil,
-certains passages pour me trouver soudainement transporté dans quelque
-région où il ferait bon vivre avec un songe et où l’on découvrirait sans
-peine de quoi bâtir un article critique, mais, comme j’admirais la
-décoration tortueuse de toutes ces branches qui me servaient d’abri, la
-divinité de l’arbre, écartant sa robe de mousse et d’écorce, me laissa
-voir son vieux visage encore harmonieux qui semblait vraiment être la
-figure de la Longévité.--Sous le regard des prunelles vert de rêve qui
-me souriaient, je baissai les yeux avec modestie, car il est toujours
-troublant d’être considéré par une déesse.--Soudain, remuant faiblement
-ses lèvres d’ombre qui paraissaient souffler la poussière des temps,
-elle dit:
-
-«Que pourrai-je te conter aujourd’hui? Te dirai-je quelque belle
-histoire sylvestre du siècle où j’étais petite fille, où la main d’un
-soldat de Rome fit plier mes jeunes rameaux? Te dirai-je mes secrets et
-comment on fabrique, avec l’œuf d’une poule noire couvé sous une
-conjonction heureuse de la lune et d’Aldébaran, la mandragore
-californienne? Veux-tu parler du népenthès, de l’aconit, de la
-belladone, du pavot noir ou de ces livres que tu tiens sous ton bras et
-que tu tâchais de parcourir d’un air fatigué?
-
---Voilà qui me convient, m’écriai-je, si tu m’aides à faire mon article.
-De ta voix chaude et légère tu me dicteras des phrases pleines d’équité.
-Je veux être injuste aujourd’hui, mais j’ai honte de ce désir.
-
---Comment! dit l’hamadryade, la nature ne t’inspire donc pas
-l’indulgence? peut-on user de sévérité quand le ciel sourit? Tout au
-plus aurais-je compris que tu ne pouvais critiquer par besoin de
-créer... et... vraiment... sous ce bel azur, ne sens-tu pas une ode
-naître en ton esprit... une ode où, par exemple, tu ferais ma louange?
-
---Oh! pas du tout! répondis-je, et, d’ailleurs, tu n’y entends rien!
-L’été venu, un mortel, qui exerce le beau métier des lettres et n’a rien
-pu faire qui vaille durant les mois urbains, aspire volontiers au repos
-des champs pour achever cette œuvre curieuse dont il a tant parlé devant
-les tables des brasseries, mais il est rare que sa retraite soit
-fructueuse et je ne sache pas qu’il arrive souvent à rassembler ses
-rêves loin du monde familier que lui faisaient les réverbères, les
-automobiles et les marchands de journaux du soir. Ah! pour m’inciter au
-travail, qui me rendra ce doux cri: «La Presse! deuxième édition!
-importantes nouvelles!» au lieu du vagissement de la brise entre tes
-doigts!
-
---Comparer!... dit l’hamadryade stupéfaite... comparer les bruits
-vulgaires de la rue à mes divins murmures?
-
---Je ne compare pas! j’estime et je préfère. Vois-tu, ma bonne! la
-campagne est indiscrète et veut constamment se mêler à celui qui
-l’accoste sans bien la connaître. J’entends la vraie campagne, celle où
-l’on fane, fauche, moissonne, et non ces lieux où les lacs, les sources,
-les cascades et autres jeux de l’onde ne sont que prétextes à casinos et
-sénats de rhumatisants.--Voici un jeune homme qui a quitté Paris pour
-laisser pousser sa barbe et fleurir son talent; assis dans une ombre de
-branches, non loin d’un sillon et d’un pré que fréquentent des vaches
-paisibles et gonflées, il espère quelque bucolique savoureuse et rêve
-mollement, comme l’on rêve dans les romans de Mme Sand. Loin des visites
-importunes et des embarras de Paris, il voudrait décrire une idylle,
-fixer les douces réponses que se font deux amants, vanter les mérites
-d’un roman nouveau, quand une guêpe vient effrayer sa veine par un
-bourdonnement guerrier. Alors il constate que son corps est devenu le
-terrain de manœuvre de mille insectes, que des fourmis essayent une
-route nouvelle au dos de son veston, et que, de cette plante grimpante
-et fleurie qui pleure sur lui des larmes sucrées, sont descendues de
-petites bêtes rouges qui attaquent cruellement ses jambes. Il se secoue
-du mieux qu’il peut et tâche à retrouver le calme, mais c’est en vain.
-Trop de poules caquettent autour de lui en cherchant dans l’herbe leur
-ver quotidien; des moustiques offensent ses joues; un coq, satisfait et
-victorieux, chante brusquement à ses oreilles; déjà une araignée se
-suspend à son pied, et, maintenant, dans le champ voisin, un ruminant
-agite vers lui ses cornes comme pour engager une tauromachie.--Il fuit,
-et c’est le meilleur parti qu’il pouvait prendre. Oiseuse tentative que
-de chercher une inspiration directe et de cultiver l’adjectif en plein
-air! Rien ne vaut, pour travailler d’un esprit libre, soit que l’on crée
-ou que l’on juge, la barrière de quatre murs et le regard doré d’une
-lampe.
-
---Que fais-tu donc, dit l’hamadryade, des belles sensations que la
-nature donne et qui forment le plus clair de votre littérature
-descriptive?
-
---Je les garde en moi et les laisse mûrir. Un paysage, si beau qu’il
-soit, ne doit pas être rendu en mots par des procédés photographiques.
-Il est inutile de forcer les lettres à rivaliser avec les beaux-arts. Là
-n’est pas leur rôle. Le vocable ne doit point être confondu avec la
-touche de peinture et je pense que, dans le roman, l’impressionnisme n’a
-vraiment rien donné qui vaille. Pour faire voir la nature à l’aide du
-discours, avant de s’occuper des couleurs, il importe de fixer les
-plans, et l’on ne saurait disposer un paysage avec justesse qu’en le
-déformant. La mémoire artistique a ses façons de retenir. Elle résume.
-Certes, il est utile de savoir regarder, mais il est indispensable de
-laisser un classement se faire dans le butin de nos visions, et, plus
-tard, nous remarquons avec stupeur qu’un paysage, décrit par nous, loin
-du modèle, prend le relief et la vie que nous rêvions de lui donner à
-l’heure où nous tâchions en vain d’animer les froides notes, si justes,
-mais si mortes, que nous avions prises sur place.
-
---Je n’en reste pas moins votre muse, dit l’hamadryade à voix basse, et,
-bien que vous me fassiez subir mille avatars singuliers, je finis
-toujours par me reconnaître dans le portrait que tes frères ou toi vous
-avez peint. Va! ne critique pas, ce soir! viens! viens dans mes
-branches! Nous parlerons des eaux souterraines qui donnent la sève aux
-arbres et aux poèmes, de la brise qui souffle dans vos vers et dans mes
-frondaisons, de l’étang bleu qui reflète aussi bien les rêves que les
-nuées...
-
- Chantons aussi la vieille terre!
- Elle a du bon.
-
-
-
-
-BUBU AU MOUCHOIR
-
-
-Maurice Bélu naquit dans le quartier de Plaisance et ce fut sans doute
-sous une heureuse étoile. Si Mme Bélu, lorsqu’elle donna le jour à un
-tel fils, ne fut pas ravie en une sainte extase, si nul personnage divin
-ne descendit du ciel pour prédire à sa lignée une gloire durable, c’est
-qu’à Paris de telles manifestations ne trouvent leur place que dans les
-vaudevilles,--mais les fées se conjurèrent autour du berceau et dotèrent
-l’enfant de vertus éminentes.
-
-Celle de ces dames qui protège les athlètes de foire et les champions
-lutteurs lui donna la force des bras, l’assurance du regard et une
-démarche décidée; c’est grâce à elle que, plus tard, il put inscrire sur
-son blason cette fière devise: _Petit, mais costaud._
-
-Celle qui préside aux effractions, aux enlèvements, aux coups de main,
-qui fut la patronne de Pâris, de don Juan et de Valmont, délia son
-esprit et ses doigts.
-
-Celle de qui se réclament les gens de cour lui donna en partage la
-civilité des manières, l’accent d’une courtoisie persuasive et ce je ne
-sais quoi qui fit la gloire de Georges Brummel et des grands dandys.
-
-Celle enfin, plus sérieuse d’aspect, qu’adorent les géomètres et les
-philosophes, la muse de Pascal et de Laplace, lui permit d’apprécier
-clairement le rapport des choses, et c’est ainsi qu’il préféra toujours
-sa maîtresse à d’autres délices, même lorsqu’elle lui apporta certains
-désagréments. Paolo bravant l’enfer près des lèvres de Francesca n’eut
-pas plus de mérite. (Je prie que l’on ne me chicane pas trop sur
-l’exactitude ou la mesure de cette comparaison.)
-
-Avec un tel viatique, le nouveau-né pouvait courir d’une jambe alerte
-vers le jour de sa mort, avec mille occasions de fournir une belle
-carrière, et se découper, à son heure, une auréole très acceptable, mais
-sa mère, qui ne s’attendait pas, étant de condition modeste, à de tels
-honneurs, oublia d’inviter une vieille fée avec qui sa famille
-n’entretenait plus de rapports depuis longtemps, et celle-ci, par esprit
-de vengeance, condamna l’enfant à ne dépasser jamais le niveau social où
-ses parents avaient été placés.--Pour cette seule raison, M.
-Charles-Louis Philippe, au lieu de nous conter les exploits d’un grand
-capitaine ou les brillantes aventures d’un arbitre d’élégance, a dû se
-borner à nous décrire les gestes d’un protagoniste de condition
-médiocre, mais, pour humble que soit son état, Bubu n’en reste pas
-moins, et dans toute l’acception du mot, un homme de qualité.
-
-Le chroniqueur de cette vie tumultueuse et pourtant si droite se montra,
-comme il sied, plein de passion et plein d’indulgence aussi pour les
-quelques écarts de langage ou de conduite de son héros. A vrai dire, il
-semble qu’il ait hésité vers le début de sa tâche. Il n’a pas su, au
-juste, comment grouper ses personnages et comment intéresser son lecteur
-quand le brillant, le nonpareil Bubu, soit qu’il fût enchaîné loin de
-ses amours ou simplement en voyage, quittait un instant la scène.
-Parfois aussi, voulant apprécier les faits dont le récit était offert,
-il lui arriva de s’attendrir un peu longuement, et l’ironie qu’il
-employait était d’essence si fine qu’elle se fondait, s’évaporait, ne
-paraissait plus. Des sanglots mesurés sont agréables au cours d’une
-histoire, ils délassent, mais ce trésor de larmes que tout romancier
-doit porter en son cœur, je crains bien que M. Charles-Louis Philippe ne
-l’ait trop déversé et qu’il n’ait trop souvent pris parti pour les
-petites femmes qui sont «marquées dès l’origine comme des bêtes passives
-que l’on mène au pré communal».
-
-Si j’ai choisi _Bubu_ comme motif de divagation, c’est que ce livre me
-paraît, dans l’œuvre de Charles-Louis Philippe, le mieux venu, le plus
-représentatif de la manière... car, hélas! il y a une manière.--Peu
-importe, d’ailleurs, puisqu’elle est nouvelle et que nous n’en
-considérons qu’un seul exemple.--_La Mère et l’Enfant_, récit tamponné
-de mouchoirs, pleurait sur le même ton, à propos d’évènements moins bien
-noués; les romans qui suivirent sanglotèrent à l’envi sans que ces
-larmes eussent de quoi nous émouvoir... cela n’y était plus... Mais
-_Bubu_ reste un charmant livre.--Traiter un sujet de bas naturalisme
-avec les procédés littéraires de Bernardin de Saint-Pierre, voilà qui
-étonne à la première page et ne laisse pas d’avoir un peu étonné
-lorsqu’on touche à la dernière.
-
-Il est un détail de composition que l’on ne saurait trop noter dans
-_Bubu de Montparnasse_, tant il est précieux. Nombre de peintures,
-célèbres, un moment, à cause de leur vigueur ou de leur coloris, ou
-encore de leur finesse ou de leur grâce, sont gâtées, soit par le
-rapport trop étroit, soit par le manque de rapport du sujet principal
-avec son ornement, et j’entends par _son ornement_ tout ce qui vient
-s’adjoindre pour concourir à l’effet d’ensemble. Tantôt les fonds ne
-s’arrangent pas avec les premiers plans, tantôt deux personnages sont
-peints dans un esprit trop semblable et, de ces analogies ou de ces
-contrastes, finit par naître un certain malaise.--Si Charles-Louis
-Philippe semble avoir abusé des larmes, du moins a-t-il eu le goût de ne
-pas laisser à sec un seul coin de paysage et a-t-il su varier ces
-diverses humidités fort plaisamment.
-
-Les aspects de Paris qu’il nous donne sont d’une mélancolie très
-spéciale, d’une mélancolie sage et pleine de lassitude. C’est un Paris
-provincial, fatigué, où la brise, les pavés, la Seine, les bancs sont
-très vieux, ont déjà beaucoup servi. Les cris de la rue sont usés, les
-reflets de l’eau ont fait leur temps et restent tout de même agréables à
-l’œil.
-
-On dirait d’une romance qui chanterait:
-
-«Voyez! je suis banale, j’ai passé par un nombre incroyable de bouches,
-on m’a tout à fait prostituée... et, cependant je suis encore une bonne
-romance! en vérité, j’émeus encore!»
-
-Les héroïnes de Charles-Louis Philippe sont ainsi. Elles sont tout à
-fait prostituées (vous ne sauriez croire combien!), elles ont servi à
-tant de bouches qu’elles en ont perdu le compte, et pourtant il me
-semble qu’elles émeuvent encore!
-
-Connaissez-vous les bergeries de Gessner?--Les dialogues de _Bubu_ leur
-ressemblent, mais vous relirez plus volontiers ceux-ci que celles-là,
-car souvent le style se relève et, dans un passage qui forme un fier
-couplet, atteint à la vraie vigueur.
-
-Voici un raccourci, mordu à l’eau-forte, qui, n’est-ce pas? est une
-bonne description d’agonie.
-
-«Jean Méténier mourut à l’hôpital, à l’âge de quarante-neuf ans. Il se
-coucha un soir, lourd comme une pierre, et, pendant quatre jours, se
-tordit à cause de ses coliques de plomb. Puis il crispa ses poings,
-s’étendit sur le dos et sentit peser ses sept enfants dans son crâne:
-Marthe avec deux gosses, Berthe avec Bubu, Blanche et Saint-Lazare avec
-toute la gueuserie, Gustave collé à la grande Marie qui suivait souvent
-la feignantise, les trois petits gosses qui mangeaient tant de pain et
-qui restaient là avec leurs becs ouverts de moineaux,--et mourut, les
-dents serrées et la gueule en avant.»
-
-Parfois aussi Charles-Louis Philippe touche au rire par un procédé
-classique et qui donna souvent de bons résultats. Présentez, dans un
-vêtement de coupe correcte, un homme du monde et, durant une
-conversation frivole, faites-le soudain parler comme un charretier. Si
-la scène est bien menée, elle fera rire. Pareillement Charles-Louis
-Philippe nous donne avec Bubu le portrait du pur souteneur. Il en a le
-vêtement, la démarche, les préjugés, les occupations enfin, et,
-cependant, à certaines heures de sa vie, il parle avec la retenue, la
-mesure d’un gentilhomme.--On rit.
-
-Au fait! rit-on? Peut-être, mais d’un rire bien singulier!
-
-Les moments où Bubu a de la courtoisie étant parmi les plus tragiques du
-livre, la gaîté que donnent ces formes de langage devient sinistre par
-ce qu’elle sous-entend. C’est une gaîté que le lecteur garde pour lui;
-qu’il goûte, mais n’exprime pas.--Si la joie finit par des larmes quand
-elle est trop vive, elle finit de même quand elle est trop mélangée,
-trop obscure.--Il se trouve dans _Bubu_ des passages presque drôles qui
-furent écrits pour émouvoir plus profondément qu’une déploration, et qui
-y parviennent.
-
-Tel qu’il est, ce livre reste une œuvre intéressante dont le passage de
-quelques années donnera le juste prix, soit que _Bubu_ soit retenu, soit
-qu’on l’oublie, soit que l’auteur, par une œuvre plus forte le fasse
-oublier,--mais nous pouvons le regarder comme une curiosité esthétique
-des plus attachantes et qui a toujours,
-
- _Pour qui s’en montre digne, un réservoir de larmes._
-
-
-
-
-LES DIEUX LARES
-
-
-En feuilletant _le Voyage d’un Naturaliste_ de Darwin, je me suis arrêté
-au passage suivant:
-
-«Après une course assez longue sur des laves récentes et fort rugueuses,
-nous atteignons le lac où les Espagnols que j’accompagne vont faire leur
-provision de sel. Ce lac est absolument rond et bordé de magnifiques
-plantes qui miroitent. Il y a quelques années, les matelots d’un
-baleinier assassinèrent leur capitaine dans cet endroit retiré. J’ai vu
-son crâne au milieu d’un buisson.»
-
-Comment peut-on exiger du lecteur de ces lignes qu’il se penche ensuite
-sur une couverture jaune à trois francs cinquante et tâche à rendre
-compte des émotions qu’elle réunit? Pour ma part, je me sens incapable
-de penser à autre chose qu’à ce fragment. Cette saline, ces Espagnols,
-ces plantes qui miroitent, et ce crâne dans un buisson me passionnent
-autrement que tel ou tel récit de mœurs contemporaines. Pourtant, il ne
-faut point trop prolonger cette lecture. Darwin, après avoir superbement
-décrit, dans le décor de ces parages difficiles, les mœurs des tortues
-et les divertissements auxquels se livrent de délicieux petits
-alligators, commente durant trop de pages les variations de son
-thermomètre, et cette discussion paraît un peu traînante.
-
-Vraiment, les savants en voyage devraient, entre deux coups de sonde et
-pour égayer un peu leurs observations météorologiques, s’attarder plus
-souvent à décrire les fleuves, les cratères, la végétation et les nuées
-qui sont l’ornement du pays qu’ils explorent. Quand, par hasard, ils y
-consentent, leur regard clair et l’absence de souvenirs livresques
-donnent des paragraphes d’un relief étonnant. Je préfère, à tel poète
-jeune et content de lui, qui, même pour nous rendre l’aspect d’une
-fleur, nous parle de son âme, tel botaniste aride qui dresse, à propos
-de cette même corolle, un procès-verbal sans grâce, cruel, mais exact.
-
-Je ne sais, mais il me semble qu’un symbole, entre les plus parfaits qui
-se puissent trouver, se gâte par l’appropriation que s’en fait une
-duègne d’âge et respectable en sa tenue.--Est-elle vierge, le mal a plus
-de poids. Ce qui nous charmait naguère nous rebutera, car il est des
-choses qu’il faut laisser fleurir librement sous le grand ciel. Un
-savant seul a le droit de les étiqueter. Il les flétrit moins qu’un
-autre.
-
-Je connais une corolle que la lumière du matin se plaisait à orner de
-cent façons nouvelles et dont les pétales au frais semis de pierreries
-faisaient mon enchantement. J’avais pour tâche quotidienne d’en admirer
-la parure frêle que composaient, avec des fils de la Vierge, la rosée de
-verre et le soleil. Or, un savant vint à passer, il vit la fleur, me la
-nomma (ce fut un peu pénible), puis, après en avoir pris délicatement la
-taille, le diamètre et la circonférence, la photographia et s’en fut. La
-fleur était sauve. Déjà je me réjouissais, quand une fille survint,
-passionnée de botanique sentimentale. Elle cueillit la fleur, la posa
-entre deux feuilles d’un papier qui en but jusqu’à la plus fine essence,
-qui se nourrit de ses couleurs en effaçant ses formes. Cette corolle
-mauve rappelait, paraît-il, un chaste souvenir d’amour. Elle doit
-exister encore, poussiéreuse et séchée, dans un tiroir, près d’une mèche
-de cheveux et d’un brouillon de lettre, mouillé de larmes.
-
-La personne qui commit ce crime est vertueuse. C’est tant pis.
-L’eût-elle été moins, je lui eusse dit d’aller, vers l’heure où le jour
-déborde par-dessus l’horizon des collines et coule entre les bois
-moussus, près de l’étang que les grenouilles animent de leurs chants, et
-d’y chercher une fleur semblable. Elle l’aurait trouvée avec son petit
-fardeau de perles, se faisant valoir sous un rais de jour, minuscule,
-émouvante, jolie, si jolie que l’heure, la brise et la trame d’araignée
-conspirent afin de la mettre en valeur, si pathétique, si noble, si
-simple surtout, que l’on voudrait poser un doigt sur la bouche et
-passer... passer, sans plus,--pour ne point déranger, fût-ce par un
-geste ou un soupir, cette pure beauté.
-
-Oh! laissons les fleurs vivre seules dans les bois. Ne leur amenons
-point d’admirateurs, fût-ce le plus intelligent, celui dont on prise la
-mesure et le goût. Malgré lui, d’un mot brusque et brutal, il gâterait
-tout le paysage, ou, en s’efforçant de bien concevoir le détail (teinte
-de pollen, courbe de tige) qu’on lui propose, il l’élargirait en
-généralité et, aussitôt, trouverait à parler de Dieu.
-
-La fraîcheur, le charme, une éphémère perfection ne veulent pas être
-fixés avec trop d’insistance. Un savant définit ces choses, il les
-transporte sur un autre plan, celui de son esprit exact... Un homme du
-commun s’appesantit sur elles et, voulant les bien entendre, ne fait que
-les flétrir.
-
-Pour aimer la nature dans ce qu’elle a de plus intime et de plus
-délicat, je pense qu’il convient d’avoir envers elle certaine retenue de
-bon goût, celle, à tout prendre, dont on use à l’égard d’une femme un
-peu altière, mais charmante, que l’on veut aborder sans présentation. Il
-faut agir avec discernement, ou, pour mieux dire, il faut simplement
-avoir de l’usage.--Gardons-nous de trop interroger les arbres, les eaux
-des bois, les eaux de l’air; ne parlons pas sans préambule aux pierres
-qui semblent dormir, mais, si une courtoisie prudente est recommandable
-quand on veut converser avec Cybèle, sachons, d’autre part, nous tenir
-dans une juste mesure et n’allons pas, sous prétexte que le saule et
-l’étang sont choses vivantes, les trop diviniser et leur donner figure
-humaine. Celui qui voit au fond de chaque source un visage triste et
-timide, sous toute écorce, une nymphe enclose, et, dans les vallons, la
-danse des oréades, ne saura bientôt plus voir l’onde dans sa joie et les
-libres jeux de l’écume, ni ne pourra-t-il entendre les accents plaintifs
-mais vraiment forestiers des chênes que la tourmente agite, si bien qu’à
-trop y mêler des voix de nymphes le murmure continuel de la montagne
-perdra pour lui son sens mystérieux.
-
-Savants qui décrivez la nature et n’avez pas lu Jean-Jacques! je vous
-aime et je vous loue! Quel soulagement de voir qu’il est encore des gens
-de bien pour qui le monde extérieur n’est pas une vaine apparence, pour
-qui une fleur est une fleur, non un symbole spécialement inventé pour
-eux, et qui savent à n’en pas douter que
-
- La nature est un temple où de vivants piliers
- Laissent parfois sortir de confuses paroles,
-
-... mais qui ne s’efforcent pas de traduire ces paroles, exprimées en
-langage de feuilles, de lac ou de nuée, par des vocables trop nettement
-humains; enfin à qui la lune ne fait pas de signes, à qui les iris ne
-posent pas des devinettes et qui n’en posent pas aux iris, qui n’ont pas
-foi dans les satyres des contes mal contés et ne sont pas crédules aux
-radotages des jeunesses hystériques!
-
-O vous qui voyez les arbres avec leur écorce et n’apercevez jamais la
-naïade dans les petits ruisseaux! dites-nous la nature en sa vérité!
-Apprenez-nous à lui parler avec politesse, sans trop de romantisme et
-sans toujours la considérer comme un miroir de nos émotions! Bientôt,
-dirigés par vous, nous profiterons de vos enseignements. Ces duvets qui
-flottent dans l’air quand le printemps éclate en fleurs et en parfums,
-nous les laisserons poursuivre leur hasardeuse route sans leur imposer
-un destin. De cela, le vent, l’averse et la bête se chargent mieux que
-nous et tous les nids se font avec ces duvets qui passent.
-
-D’ailleurs nous avons les nôtres, qui sont faits pour nous. Si l’oiseau
-happe une plume dans la brise pour en garnir son nid, notre foyer
-n’est-il pas orné de façon analogue? Les souvenirs, les rêves, les beaux
-regrets flottent constamment devant nos yeux; nous les cueillons au
-passage et ce sont eux qui font le charme des veillées. Ah! si l’on ne
-pouvait rêver d’aventures au coin du feu, parlerait-on de la douceur de
-rester chez soi? Si nous ne pouvions charger nos dieux lares de bijoux
-exotiques, les chéririons-nous d’un si grand amour? Un fauteuil près de
-l’âtre est le meilleur endroit où se blottir pour se trouver ailleurs,
-et les forêts d’Amérique, avec leurs grands arbres squelettes, sont si
-belles à imaginer, vertes, vierges et vivantes, au pied de la Cordillère
-qui fume par ses volcans!
-
-
-
-
-LES JARDINS, LE FAUNE ET LE POÈTE
-
-
- pour Octave Maus.
-
-Je voudrais parler de certaines façons qu’il y a de transcrire un
-paysage en poésie, mais, au lieu de cueillir des exemples, ici et là, à
-travers l’histoire littéraire, je les choisirai pour la plupart dans les
-œuvres d’auteurs contemporains qui surent animer d’anciens rêves
-éteints, redire les fables où les sources sont vivantes et les arbres
-enchantés, et rendre enfin le charme des grands parcs disposés en vue
-d’un noble effet, des allées que ferme un horizon artificiel, coupé
-d’une nymphe neigeuse, des ifs taillés, des colonnades blanches et des
-jardins bien disposés.
-
-Au juste, j’entreprends de noter comment certains auteurs s’y prirent
-pour nous faire connaître en prose ou en poésie l’émotion qu’ils
-ressentaient devant la nature;--et c’est Henri de Régnier qui m’occupera
-d’abord.
-
-Il a su nous révéler de nouveaux aspects du parc de Versailles, des
-aspects qui lui sont personnels, mais sa muse, qui se plaît à dessiner
-plus d’un décor, lasse du sable que le rateau nivelle, va souvent courir
-dans les forêts d’alentour, dans le bois sacré, cher à ces déesses dont
-Chavannes nous donna l’image.--Et, là, nul arrangement, rien de
-concerté, point de marbres, point de plates-bandes ni de perspectives
-autres que celles que nous présente la nature. On dirait que l’homme
-n’est jamais venu dans cette région... j’entends l’homme moderne. Mais
-écoutez!... écoutez bien la brise!--Ce n’est point aujourd’hui ce bruit
-d’ailes rapides qu’elle fait, ce bruit de fuite et de frôlement auquel
-nous sommes habitués, qui nous charme pourtant et parfois nous force à
-frissonner quand il passe avec le crépuscule... Non! les arbres
-murmurent de façon plus distincte; à chaque mouvement de l’air nous
-entendons mieux leurs paroles divines, nous en comprenons même la plus
-faible inflexion... Et c’est l’hamadryade d’un bouleau qui se plaint de
-rester engaînée, c’est la nymphe d’un chêne qui chante d’allégresse
-parce que la rosée se lève autour d’elle aux premiers sourires de
-l’aube,--et que cela est beau.--Voyez aussi quel pouvoir a le génie
-poétique... Cette impression que les prosateurs rendent avec peine et de
-manière insuffisante par tant de phrases, Henri de Régnier nous la donna
-maintes fois, dans son livre, parfaite en une strophe ou un vers!
-
-Vraiment, il sait diviniser un paysage en ne retraçant que les traits
-éternels de l’arbre ou du sentier. D’ailleurs, et quel que soit le
-procédé qu’on emploie, l’étude d’un point de vue, d’un décor naturel,
-dès qu’on le transporte en rhythmes, offre de très singulières
-difficultés. C’est là que les poètes trébuchent. Tant qu’il est question
-de n’émouvoir que par le spectacle de ses passions, de ses regrets, de
-ses souvenirs, tant qu’il ne s’agit de parler que d’espoir ou d’amour,
-sans plus,--avec certaine facilité et quelque talent, un poète arrive
-aisément à être médiocre (je veux dire, à paraître bon), mais, quand il
-veut dépeindre ses émotions dans leurs rapports avec le monde extérieur,
-nous montrer sa douleur autre part que sous une lampe, rire, pleurer, se
-souvenir en plein air, le front dans la brise et les poumons
-gonflés,--c’est alors que les habitants du Bas-Parnasse défaillent, et
-que ceux-là seuls qui ne s’effrayent pas de l’air des cimes, de cet air
-difficile à prendre en soi dont nous parle Byron, donnent leur mesure et
-se révèlent en leur beau.
-
- * * * * *
-
-Il est quelques façons très diverses de mêler la nature à la poésie.
-Nous en trouvons certaines dans _la Cité des Eaux_, et j’aimerais que
-l’on prît goût, au cours de ses strophes, à considérer les images de
-fleurs, de fontaines, de forêts et de flots que le poète nous offre,
-ainsi que la façon dont il nous les offre, avec ses manières de les
-peindre,--et, si j’ai donné comme titre à ces pages: _Les Jardins, le
-Faune et le Poète_, c’est qu’aussi bien ces trois mots me semblent-ils
-convenir aux trois modes que le poète qui nous occupe a de chanter.
-
-Et d’abord, avons-nous assez entendu divaguer sur l’automne!--Demandez à
-douze poètes de chanter un mois de l’année. Croyez-moi! onze d’entre eux
-choisiront un mois d’automne. Le douzième se plaira peut-être, par
-bizarrerie, à célébrer février ou mars, et sans doute qu’il le fera mal.
-C’est qu’il semble que l’automne soit plus poétique, que le regret aille
-bien avec les feuilles mortes, et que nous soyons, malgré nous, toujours
-médusés par la complainte où M. Charles-Hubert Millevoye, poète
-d’Abbeville, nous tira des larmes en parlant, sinistrement et pour
-l’éternité, de la chute des feuilles.
-
-Dans la même catégorie se place l’automne du jour, le crépuscule, sur
-lequel on a tant de fois déraisonné... Il suffit que l’herbe se nuance
-d’ombre, que le rire des fontaines se module en plaintes et que la fleur
-paraisse plus lumineuse dans son feuillage à mesure que le jour
-s’enfuit, pour que les poètes sentent en eux-mêmes toute une petite
-ébullition de mots.
-
-Que leur parlez-vous de couleurs vives, de décors contrastés! Vous
-choqueriez leurs âmes trop sensibles! On dirait que la mer ensoleillée
-les aveugle plus que d’autres, qu’ils tiennent volontiers pour une vertu
-indiscrète le solennel éclat d’un marbre blanc, que certains couchers de
-soleil très sanglants les épouvantent, et qu’il est des aubes d’une
-extraordinaire pureté qui leur font perdre patience.--Ils éprouvent à
-l’égard de ces aspects francs et forts de la nature ce malaise qui
-saisit les mauvais orchestres quand survient un mouvement trop rapide.
-En un mot, ils ne savent peindre (et cela faiblement) que l’année à son
-agonie et le jour à son déclin, parce qu’il leur vient alors une façon
-de pitié molle et de complaisance affectée qu’ils font passer très bien
-pour de l’inspiration.
-
-De grâce, ne croyez pas que je veuille un seul instant médire de
-l’automne et du crépuscule qui sont deux institutions excellentes. Nos
-meilleurs poètes leur doivent quelques-uns de leurs plus beaux
-enthousiasmes, et Henri de Régnier a souvent chanté de façon
-merveilleuse les ors roux de la saison mûre et les cendres du jour,
-mais, que voulez-vous! cela ne laisse pas d’être agaçant que de voir
-l’automne et le crépuscule considérés par certains poètes comme des
-placements de tout repos, sans que pour cela les vers qu’ils en tirent
-soient meilleurs,--ils n’ont que cette séduction à laquelle un léger
-apprentissage fait facilement parvenir.
-
-Ajoutons que, dans ces paysages d’une mélancolie bienséante, on peut
-relever un trait que je passais d’abord: ils excitent prodigieusement la
-mémoire.--De quoi voulez-vous qu’un poète mineur se souvienne quand un
-cruel soleil lui meurtrit le front et lui impose le seul aspect de son
-aveuglante splendeur? En pareilles traverses, il ne songe qu’à demander
-quartier. A l’encontre de ces brutalités, combien il prise mieux un
-crépuscule d’automne, qui caresse sa fièvre comme une onde lente et, par
-sortilège, évoque en lui toutes les phrases grises, opalines ou vert de
-mousse qu’il a déjà lues dans les œuvres d’autrui!...
-
-Voilà-t-il pas un puissant argument pour qu’il commence son nouveau
-poème?
-
- * * * * *
-
-Il semble, en vérité, que, pour parler dignement de la nature, pour la
-faire revivre avec toutes les correspondances qui nous rattachent à
-elle, il faille prendre un parti, de même que le peintre, étudiant le
-sujet du paysage qu’il va peindre, choisit avec soin son éclairage et
-son point de vue, afin que rien dans sa toile, ni lignes mal croisées,
-ni couleurs effarées de se trouver côte à côte, ne nuise à l’effet qu’il
-veut produire.--En poésie, le parti le plus simple serait peut-être
-d’ordonner la nature, de la composer, en un mot, de la disposer suivant
-les courbes que l’on donne aux jardins. Mais gardez-vous de croire que
-ce soit là se faciliter la tâche, ou enlever à l’œuvre de la fièvre ou
-de l’émotion!--Simplement, c’est une loi qui s’impose au génie
-inspirateur, le dirige, le règle, en modère les écarts trop violents,
-les foucades inutiles. Par elle, l’émotion est resserrée comme dans un
-étau et la strophe soutenue, maîtrisée, peut montrer en pleine lumière
-toutes ses vertus.--C’est, à tout prendre, quelque chose dans le genre
-de cette fameuse règle des trois unités que nos dramaturges classiques
-acceptèrent de si bonne grâce, bien qu’elle fût gênante et que la foi
-d’Aristote ne laissât pas d’être douteuse sur ce point,--parce qu’ils
-voyaient en elle ce triple lien salutaire qui forçait à penser plus
-puissamment pour que la pensée jaillît plus claire,--à sentir plus
-profondément et non à fleur de peau, pour que la passion fût à la fois
-plus discrète et plus vive.
-
-Je ne relèverai même pas l’absurde critique qui accuse cette méthode
-d’être purement «littéraire» et de manquer de sincérité. C’est là une
-fadaise... Nous est-il jamais venu à l’esprit de dire d’un homme qu’il
-manque de sincérité parce qu’il a dans ses façons de la courtoisie et de
-la mesure?
-
-Cette méthode d’ordonner une description de façon architecturale fut
-celle de nos poètes didactiques, mais, hélas! s’ils avaient en partage
-toutes les qualités de l’honnête homme, celles-là, par contre, leur
-faisaient défaut qui forment le plus clair du génie d’un poète ou même
-d’un écrivain.
-
-Pour sévère qu’elle soit, une loi de ce genre ne laisse pas cependant
-que d’offrir un double avantage. D’abord, comme elle suppose une
-profonde connaissance de la matière traitée, elle évite ces descriptions
-faites en chambre, loin de l’objet décrit, ces flots, ces nuages chantés
-entre quatre murs par un homme qui jamais ne considéra que son encrier.
-Comment voulez-vous réduire à ses lignes essentielles un paysage
-inaperçu? On ne peut, évidemment, résumer que les choses conçues de
-façon complète et vive...
-
-Et, d’autre part, elle écarte ce fléau de la poésie descriptive: je veux
-dire le pittoresque.
-
-Ce serait une sinistre besogne que de noter jusqu’où l’abus du
-pittoresque a conduit la plupart de nos écrivains romantiques!--Veut-on
-peindre en des vers une vision presque oubliée et qui, reculant trop
-dans le passé, a perdu ses contours nets et les ombres qui la rendaient
-si vivante? C’est au pittoresque que nous ferons appel pour un peu la
-faire renaître.--A ce spectacle que nous avons trop amalgamé, trop
-compris en nous-mêmes et qui s’y est en quelque sorte fondu, se
-mélangeront alors des imaginations piquantes... et voilà déjà la
-surcharge!
-
-Le paysage était-il compliqué, fait de parties nombreuses, éclairé
-savamment, c’est au pittoresque et à son prestige que nous demanderons
-une excuse pour ne point le composer.--C’est encore lui qui nous fera
-orner de fleurs un décor que la nature nous présente austère et nu; lui
-qui met un vieux banc de pierre à l’endroit où l’on rêve, et qui défonce
-le chaume d’une cabane dans les bois! Car il faut, à certaines gens, un
-détail joli, prémédité, et qui donne bien par son carton-pâte l’illusion
-d’une ruine. Bientôt le paysage entier disparaît.--Le détail reste.--Il
-est tant d’esprits trop amateurs de pittoresque qui, du désert, ne
-gardent que l’image d’un palmier penché sur une tombe rose! Plus d’un a
-cédé au plaisir de poser une barque pleine de chansons sur un lac dont
-le beau saphir se suffisait à lui-même et de vanter la seule blancheur
-d’une corolle qui, cependant, séduisait par plus d’une vertu.
-
-Enfin, combien une loi fixe et sévère excite l’émotion! Les vocables,
-serrés par une syntaxe rigide, donnent leur plus beau son, leur son le
-plus significatif et le plus plein; les images, mises à la place exacte
-que leur assigne une perspective stricte et juste, se correspondent plus
-finement et brillent avec plus de magie. On dirait vraiment qu’ainsi
-ordonnées elles sont comme ces miroirs qui se reflètent l’un l’autre et
-dont le dédale pur permet l’illusion.
-
-Disons plus simplement qu’elles sont mieux mises en valeur par un plan
-préconçu.--Regardez une rose dans sa plate-bande,--elle embaume tout
-l’air; certes, elle était plus pittoresque, cachée dans son buisson, où
-nous l’aurions sans doute comparée à une flamme rouge, mais
-l’aurions-nous si bien respirée?
-
-Il en est d’une émotion comme de cette fleur. Pour lui faire rendre tout
-ce qu’elle peut donner, mieux vaut la guinder un peu que la laisser
-libre, et certaine sévérité à son égard est une précaution
-salutaire.--Voulons-nous décrire en vers ce paysage qui nous a touchés?
-Disposons-le d’abord avec noblesse et grâce, arrachons l’herbe des
-chemins, lavons le ciel, et, surtout, veillons aux couleurs de notre
-palette.--Les mots sont dangereux à manier; il en est qui reluisent
-comme des sous neufs et d’autres qui ont la patine des vieilles
-médailles! Veillons aussi à la forme qu’il convient de choisir, car une
-forme poétique, si lâche qu’elle soit, façonne et modèle toujours un peu
-l’image qu’on lui confie. Si l’émotion primitive ne survit pas à ce
-travail d’élection et de classement, croyez bien qu’elle était mort-née
-et ne vaut pas un regret.
-
- * * * * *
-
-Henri de Régnier a connu toutes ces difficultés et s’y est soumis dans
-la plupart de ses œuvres, mais spécialement dans les pages de _la Cité
-des Eaux_ qui donnent leur nom au volume et où nous sont rendus en
-vingt-sept sonnets et deux poèmes les prestiges de Versailles, son parc
-et ses souvenirs.
-
-Ordonnées, ces pièces le sont au plus haut point. Pour décrire des
-jardins dessinés avec art, où les statues répondent aux jets d’eau, où
-la nymphe, reflétée dans une vasque verte, se mêle à son reflet, Henri
-de Régnier a traité chacune de ses périodes comme un motif
-d’architecture, et l’on dirait que deux pendentifs la terminent, avec,
-au milieu, le feuillage figé d’un rinceau.
-
-On croirait tel sonnet disposé par un grand seigneur à la fois
-architecte et amateur de jardins. La courbe de feuillage que font les
-buis serpente autour d’un double escalier entre deux lignes de cyprès et
-les dieux qui se mirent regardent l’un et l’autre l’eau flexible dont la
-gerbe élégante les sépare et dont le miroir les réunit.--Ici c’est un
-carrosse vide, ici des feuilles mortes, plus loin un pavillon fermé, et
-je vois, non loin de cette île solitaire un rouge bosquet de roses. Tout
-cela se lie par de secrètes affinités, et la hautaine tristesse que
-l’évocation nous donne provient, sans doute, moins des détails que de la
-beauté mélancolique de leur harmonie et du noble deuil de leur
-perspective.
-
-Dans cette description du parc et de son palais mort, Henri de Régnier
-avait eu des prédécesseurs. Il semble qu’aucun d’eux, avant le
-romantisme, n’y ait découvert une inspiration acceptable.
-
-Les vers du _Mercure galant_, les petites chansons, les poèmes de
-circonstance sont tous d’une pauvreté merveilleuse. Il ne s’y trouve
-guère que des exclamations sur les «si beaux jardins de notre roi Louis»
-ou bien, à propos des statues de déesses, quelques joyeusetés de notaire
-ivre.
-
-Musset, dans ses _Trois Marches de Marbre rose_, ne nous donna qu’une
-plaisanterie charmante. Il n’a voulu noter à Versailles que le seul
-ennui des beaux dimanches où des bourgeois se promènent suivis d’un
-sillage d’enfants mal mouchés. Il le dit d’ailleurs avec franchise et ne
-voit que matière à badinage en un sujet où trop de poètereaux
-s’exercèrent... Oui, mais, à part quelques croquis amusants et vifs, de
-jolis détails, certain rappel irrespectueux des fantômes du lieu et la
-pointe finale, ce badinage finit par lasser. Il n’est point de long
-poème en petits vers qui soit plaisant.
-
-Avant Musset, Théophile Gautier avait parlé de Versailles. Son très beau
-sonnet est d’un sentiment tout à fait singulier. Au lieu de voir dans ce
-décor ce que l’on y verra plus tard: une ruine moderne et le souvenir de
-la gloire, Gautier s’est plu, ingénieusement, à relever la seule
-désolation de ce lieu vide, de cette étendue d’arbres, d’allées et
-d’eaux, jadis si bruyante, et qui semble n’avoir plus son âme,
-manifestée dans le Roi, rival du soleil. En le perdant, Versailles a
-perdu sa raison d’être; Versailles désaffecté n’existe plus.
-
-Enfin, Albert Samain, dans une série de quatre sonnets, fut presque
-uniquement occupé à nous dire les visions de princesses et de menuets
-que Versailles lui suggérait. Ce sont des _Fêtes galantes_ haussées de
-plusieurs tons.
-
-Dans _la Cité des Eaux_, Henri de Régnier paraît avoir épuisé le sujet.
-
-Pourtant, il chante de préférence la majesté de ce lieu et le pur
-classicisme de l’émotion qu’il donne. Ce n’est pas pour regretter la
-cour et ses pompeuses grâces que le poète nous entraîne à sa suite par
-les méandres du palais et des jardins, ce n’est pas pour pleurer sur des
-choses défuntes, mais pour nous faire admirer avec lui la beauté de la
-solitude et, dans ce poème naturel d’arbres, de statues et d’eaux, le
-charme qu’y ajoute le délaissement. De temps en temps, il s’arrête: un
-souvenir charmant vient de passer; une harpe, dans la salle de musique
-d’un pavillon, le fait rêver un instant de celles qui ont touché jadis
-les cordes aujourd’hui détendues... Et c’est alors comme si, par la
-magie des vers, une mélodie surannée venait d’éclore discrètement.
-
-Puis, c’est le peuple de marbre dont nous parlait Gautier: Latone
-svelte, Encelade au milieu d’un bouillon de fontaine, Neptune avec son
-trident, un bassin vert qui reflète une source, un bassin noir entouré
-des quatre Saisons, un bassin rose où se mire l’Amour... et la fête
-d’eau qui réunit les marbres et les bronzes par un concert d’irisations.
-
-Cela nous donne, majestueuse, mélancolique et quelque peu solennelle et
-compassée, l’image d’une nature non point torturée, mais guidée pour
-qu’elle n’offre au regard que de nobles aspects et de beaux points de
-vue.--Certes, nous sommes loin de la forêt fruste et folle, mais ne
-demandons au poète que ce qu’il a voulu nous donner: de beaux vers qui
-restent dans la mémoire comme des incrustations, une harmonie de
-colonnade, un plan de jardin, et, passant sur tout cela, un grand
-souffle triste.
-
-Si l’on vante les bons effets d’une règle un peu dure dans la poésie
-descriptive, il faut ajouter qu’en se conformant à elle les poètes
-didactiques n’ont atteint qu’à de piètres résultats. C’est que peu de
-sujets peuvent être traités ainsi, et, si Versailles prêtait à des
-développements balancés, à l’emploi du sonnet, à une série de poèmes
-identiques par leur forme,--quand Henri de Régnier s’est tourné vers
-d’autres paysages, c’est un nouveau poète qui nous est révélé...
-
- * * * * *
-
-Ah! nous voici dans l’air libre!--Nous nous dressons sur les rocs dont
-un flot tourmente la base, dont les vents tourmentent la cime, nous
-marchons dans les clairières sur un incomparable tapis de mousses et de
-fleurs. Nous chantons de joie et, sans trop en savoir la raison, nous
-allons coller nos lèvres à l’écorce d’un chêne et nous plongeons nos
-bras dans une source comme pour étreindre son onde. De quelle façon tout
-cela sera-t-il transposé en art? Comment sera dite notre joie? Quel sera
-le rhythme de cette fièvre un peu désordonnée qui nous parcourt, et en
-quel mirage seront fixées nos imaginations fantaisistes et libres?--Une
-école de poètes nous répond, qui se plut à diviniser la nature. Elle
-comprit, ou plutôt elle se souvint (les rêves de l’Hellade ne s’oublient
-pas) que, si nous aimons la forêt d’un si tendre amour, c’est qu’elle
-est encore toute peuplée de déesses et de dieux, que la mer chante par
-la voix des sirènes, que les naïades murmurent dans les ruisseaux et que
-le faune survit aux campagnes mortelles.
-
-Maurice de Guérin, suivant en cela l’enseignement que l’on lit dans les
-poèmes de Chénier, chanta plus d’une fois la nature en la personnifiant.
-Il écrivit un jour sur son cahier de notes quelques phrases qui semblent
-vraiment avoir été pensées par un homme qui vécut dans le commerce des
-dieux:
-
-«Une génération innombrable est actuellement suspendue aux branches de
-tous les arbres, aux fibres des plus humbles graminées,--comme des
-enfants au sein maternel. Tous ces germes, incalculables dans leur
-nombre et leur diversité, sont là, suspendus entre le ciel et la terre,
-dans leur berceau et livrés au vent qui a la charge de bercer ces
-créatures.--Les forêts futures se balancent, imperceptibles, aux forêts
-vivantes. La nature est tout entière aux soins de son immense
-maternité.»
-
-On voit aisément le lien qui unit ce fragment au large panthéisme, à la
-divine noblesse du _Centaure_ et de _la Bacchante_ de Guérin.--A cette
-source et à celle de quelques poèmes d’Hugo, sont allés boire certains
-poètes et prosateurs d’aujourd’hui qui ont décrit la nature en la
-faisant déesse.--Pour ne parler que de deux d’entre eux, Henri de
-Régnier consacre un grand nombre de ses poèmes à parler des
-arbres-dieux, des hommes-chevaux, des flots de la mer où la sirène se
-couronne d’écume, et Pierre Louÿs dans tous ses contes nous vanta la
-nature en sa divinité.--Il convient de réunir ces deux noms. La nymphe
-qui passe dans les contes de Pierre Louÿs est sœur de celle qu’Henri de
-Régnier nous montre dans ses poèmes.
-
- * * * * *
-
-En un passage où Ovide entretient son lecteur d’une métamorphose, avant
-d’engager le récit, il en tire la morale par une façon de précaution
-oratoire tout à fait déplaisante. Je ne crois pas qu’un poète qui
-voudrait nous dire aujourd’hui l’histoire de la nymphe qu’une trop
-grande douleur changea en fontaine, ou celle du chèvre-pied vaincu par
-Apollon considérerait beaucoup la morale à tirer de son conte.--Un soir
-où les pins, éclairés par le couchant, lui parurent tragiques et, comme
-nous le dit Henri de Régnier: «semblaient rouges du sang d’un satyre
-attaché», ce poète écrivit _Marsyas_. Un soir où quelque source pleurait
-à longs sanglots, un autre poète songea à Byblis, à sa douleur, à l’eau
-courante, et, comme nous le dit Pierre Louÿs: «c’est ainsi que Byblis
-fut changée en fontaine». De morale, grand Dieu! pas la moindre! Je vous
-ai montré tout à l’heure la nature se composant en jardin, la voici qui
-se compose en déesse, en femme, en telle apparence demi-divine qu’il lui
-plaira de choisir.
-
-Aussi bien, le scrupule d’Ovide était-il d’une âme trop latine. Les
-Grecs ne discutaient pas la valeur morale de leurs fables, et le souci
-qui préoccupait encore certains écrivains, il y a deux ou trois siècles,
-n’arrête guère, de nos jours, celui qui veut donner un sens nouveau à
-des aventures fabuleuses, montrer la nymphe au lieu des sources claires
-et considérer la nature à travers un rêve...
-
-La nature est belle ainsi. Hugo nous l’a décrite:
-
- L’homme la voit qui guette au milieu des roseaux,
- Laissant ses cheveux d’herbe ondoyer sur les eaux,
- Elle chante, appuyant à sa hanche écaillée
- Ses coudes de branchage et ses mains de feuillée.
-
-La nature est belle ainsi, mais combien est-il difficile de la bien
-concevoir! On ne moralise plus... Ce n’a été que changer de mal! Car, si
-les auteurs ne présentent plus d’ægipans amateurs d’homélies, s’ils ont
-cessé de faire tenir aux dieux les discours où se complaisait M. de
-Salignac, combien de méthodes inédites ont-ils trouvées pour fatiguer
-qui les parcourt!--Ils n’édifient pas; c’est fort bien! Sont-ils moins
-ennuyeux?
-
-A vrai dire, et soit que l’on décrive les passions de l’homme et le
-débat qui les suit, ou que l’appel d’une oréade arrête l’intrigue dans
-le sentier battu par le galop des satyres, le conte et le poème où les
-demi-dieux revivent reste un des genres les plus malaisés à parfaire.
-Plus d’un écrivain s’y adonna dont la tentative n’eut point d’excuse,
-car notez que, mettant un faune dans un paysage, vous y mettez bien un
-dieu, mais aussi une chèvre. Vous serez forcé de considérer «l’animal»
-dans le satyre et rien ne fait plus varier un paysage que la présence
-d’une bête.--Regardez un troupeau couché dans une prairie: vous aurez
-là, sans doute, une impression de noblesse rustique, de repos,
-d’assurance. Enlevez le troupeau, votre prairie chantera peut-être avec
-toutes ses fleurs. Mettez au pied d’un chêne un faune dansant. Vous
-aurez beau faire, accumuler les symboles et montrer en lui l’image d’un
-homme ou la figure d’un dieu, toujours il vous faudra compter avec la
-chèvre cabrée que vous nous avez montrée d’abord.
-
-Inutile de dire que les poètes se sont peu arrêtés à ces détails. Ils
-avaient un prétexte à chanter (bien ou mal, il n’importe, mais d’une
-façon que les lecteurs peu attentifs pouvaient tenir pour originale),
-ils avaient la partie trop belle pour prendre des précautions.--Et ce
-fut, en vérité, un débordement.
-
-On en vint à considérer les poèmes ou les contes de ce genre comme des
-jeux faciles; on put, à son aise, n’y être point vraisemblable,
-accumuler d’ingénieux détails qui n’avaient que faire dans la narration,
-fixer, d’après Athénée, la formule d’un parfum ou le réseau d’une
-crépide, s’étendre en descriptions, être ironique et gouailleur et
-composer enfin des symboles qui sont, le plus souvent, des façons
-obscures de déraisonner.
-
-Peu de poètes ont su bien parler de ces choses. Je ne sais qu’un petit
-nombre de poèmes, que trois ou quatre contes où soit rendue de façon
-belle et vivante cette vision fabuleuse de la nature avec tout son
-mystère et cette précision dans le détail sans laquelle il n’y a là
-qu’un rêve vague et sans intérêt.
-
-Un jour, Henri de Régnier, voulant nous dire ce goût que certains
-gentilshommes du XVIIIe siècle avaient pour l’Italie, ses marbres, ses
-souvenirs et l’étonnante légende qui leur est attachée, nous fit une
-magnifique et terrible description de centaure. Cela se trouve dans
-_Monsieur d’Amercœur_, et, vraiment, c’est comme si, par sortilège, un
-bronze enseveli avait jailli de terre.
-
-Pierre Louÿs, dans ses contes, dans _Byblis_, dans _Léda_, dans certains
-sonnets, nous charma de façon différente, mais aussi vive, et, levant le
-regard du passage qui retenait captif, on se demande quelles néréides
-encore mélangées à leurs flots, quelles dryades magiciennes concertèrent
-ce philtre dont il nous grise et qui rend si crédule aux métamorphoses.
-
-Plus récemment, Marcel Boulenger écrivait un conte: _Le plus rare
-Volcelest du Monde_, où nous était présenté un centaure dans le décor
-inquiétant et sauvage d’une forêt d’Écosse, et, là encore, par le soin
-que prit le narrateur à composer le paysage en concordance avec la
-terrible bête dont il hâtait la course à travers bois, nous trouvons ce
-souci de n’intriguer qu’à bon escient et de lier fortement par de
-nombreux liens le monstre à la nature qui le vit naître.
-
-Et n’est-ce pas enfin Gérard d’Houville qui, dans l’un de ses poèmes,
-faisait passer sous le feuillage de la forêt cette voix mystérieuse et
-multiple dont on ne sait jamais si des bouches humaines la modulent ou
-des lèvres de verdure?
-
-A l’entendre autrement, une interprétation mythologique devient un
-exercice parfaitement fâcheux, passe-temps de mandarin que les aspects
-du dehors n’émeuvent plus, ni la mer, brillante par trop de rayons, ni
-le ciel semé de nuées, ni les plus neuves d’entre les fleurs, et qui
-s’amuse à façonner dans sa chambre des petits dieux en plâtre friable et
-froid, à l’imitation de l’antique.
-
- * * * * *
-
-Alors, qu’est-ce donc au juste qui charme si délicieusement dans ces
-récits et dans ces vers? Par quels artifices ces poètes les ont-ils
-faites si émouvantes, leurs narrations fabuleuses? Comment, en
-recueillant un genre que les maladroits avaient trop pratiqué,
-savent-ils nous tenir si attentifs? Simplement, ce sont de vrais poètes:
-ils croient à ce qu’ils disent, et, par l’accent de leurs paroles, par
-ce ton de sincérité qui emporte tout, nous nous laissons entraîner.
-
-Car, à leur sentiment, les aventures de la fable figurent autre chose
-que des historiettes incertaines. Les hamadryades, la troupe des
-néréides, les satyreaux voleurs de nids et ceux que le désir appelle
-près de l’étang des nymphes, les sirènes ailées qui grelottent contre la
-grève ou s’ébattent sur des vagues chevelues, tous ces fantasques
-habitants des forêts et des flots, ils les sentent vivre, les entendent
-pleurer, chanter aussi, et, quand ils écoutent leurs discours, c’est
-avec la même foi que le plus pieux berger de l’Attique.
-
-Pour écrire tel sonnet où Pierre Louÿs nous montre des jeux de
-faunesses, il faut assurément qu’il les ait vues de ses yeux. Imaginées,
-les dessinerait-il avec une si charmante aisance, les peindrait-il d’une
-main si sûre?
-
-Ce sont les petites faunesses qui se poursuivent au clair de lune et
-plongent enfin dans les tranquilles eaux, c’est une sirène qui meurt sur
-le sable de la plage, c’est un jour d’hiver «où les ægipans morts ont
-des tombes de neige», c’est la tragique rencontre du conquérant Sylla et
-du dernier des faunes.
-
-Est-il étonnant, après ces évocations qui vont de la fantaisie à
-l’histoire, mais sont tout imprégnées de rêve et de vérité, qui ont
-parfois tant d’espièglerie et gardent toujours de la noblesse, est-il
-étonnant que les forêts se peuplent à nos yeux?... Marchons un peu dans
-le sous-bois... Ressuscitées, en leur très réelle exactitude, du tas de
-cendres qu’avaient fait les gens ennuyeux et commentateurs, des formes
-se lèvent et fuient pour regagner le sein des sources claires et les
-taillis de lauriers.
-
-Voici le bois sacré plein d’antiques rumeurs; un chèvre-pied danse sur
-le tapis que lui tissa la lune, et les déesses qu’une écorce comprend
-agitent leurs mains rameuses à toute brise.
-
-C’est, à coup sûr, une magique influence qui démaillotta ces momies déjà
-mélangées à la terre et dont la forme filait entre les doigts, c’est un
-puissant sortilège qui sut rendre la vie et la jeunesse à des corps
-exténués de vétusté, car le secret le plus rare est bien celui de faire
-surgir une apparence divine en nos jours que, vraiment, les dieux
-visitent peu.
-
- * * * * *
-
-Durant les années où l’on exploita fort cette vertu particulière: la
-sensibilité, ce fut un lieu commun de peindre la nature hostile à nos
-tristesses comme à nos appétits. C’en fut un autre de la peindre
-complice:--deux figures d’une même fatuité.--Devant les créations de sa
-pensée, le poète ne veut pas être humble; l’hamadryade qu’il voit dans
-le chêne devra s’occuper de lui, poète, et le faune qui vient, chaque
-nuit, animer la clairière devra s’arrêter dans sa danse pour le plaindre
-et le consoler.
-
-A en croire certains auteurs, les chênes se dresseraient sous leurs
-manteaux de lierre pour nous laisser entendre qu’ils sont impassibles
-et, par là, nous insulter; les roses dispenseraient d’aimables parfums
-par malice volontaire et perverse, afin que notre conscience fût mieux
-engourdie et la chanson que chantent les ruisseaux aurait des intentions
-libertines.
-
-Je crois que les bons poètes pensent autrement. «Chaque arbre porte en
-lui la stature d’un dieu,» dit Henri de Régnier. «Les arbres des forêts
-sont des femmes très belles,» dit Pierre Louÿs. En effet, quand ils
-traitent d’un paysage, le décor est indépendant des hommes. Il a son
-existence propre. L’arbre, le ruisseau, l’étang sont des personnes
-vivaces que le poète chérit pour elles-mêmes, parce qu’elles sont
-verdoyantes, harmonieuses ou pures, et, s’il advient qu’une voix se
-fasse entendre, issue d’une source ou qui chante entre deux pierres, ce
-n’est pas ses sentiments de mortel dont le poète croit percevoir l’écho,
-mais le bruit des paroles que les nymphes écloses lui confient.
-
-Il en est pour tout ainsi. D’un crépuscule à l’autre, les arbres se
-répondent; limpide et mystérieux le chœur se prolonge que murmurent les
-ruisseaux; tant que dure la nuit, des ombres fugaces volent sur la
-clairière, parfois un Songe les poursuit et si, dans un bosquet plus
-noir et mieux caché que tous les autres, on entend brusquement
-jargonner, sans doute que ce sont des satyres disputant sur une proie.
-
-Bientôt on oublie, tant ces apparitions sylvestres vivent humainement,
-que leur essence est demi-divine; le commerce des ægipans nous devient
-familier, et, tandis que les hamadryades écartent à leur réveil l’écorce
-des oliviers, on est à peine surpris que, des eaux passagères, se révèle
-un bras nu, ondoyant encore, mais déjà de chair.
-
-C’est sur ces bases que Pierre Louÿs a construit la plupart de ses
-sonnets et tous ses contes antiques; c’est encore sur elles qu’Henri de
-Régnier a édifié ses plus beaux poèmes.
-
- * * * * *
-
-Ainsi, l’inspiration peut suivre tel ou tel sentier en faisant naître
-autour d’elle ces fleurs de poésie que l’on va respirer chaque fois que
-la vie et son ennui nous font désirer un beau rêve, non point une de ces
-choses vagues qui s’étirent, s’allongent et n’ont ni couleur, ni
-contour, mais un beau rêve vivant et vif qui nous transporte dans un
-autre monde où les fruits sont plus savoureux, les ruisseaux d’un plus
-pur cristal et le ciel d’un meilleur azur; mais il est des jours où
-cette muse, en humeur de folie, ne veut suivre aucun chemin tracé ni se
-plier à aucune contrainte; elle veut chanter librement, et alors, on
-doit se taire, on doit écouter, car, s’il est possible de disserter sur
-une méthode didactique où la nature est vue sous la figure d’un jardin,
-sur une méthode fabuleuse où le faune paraît dans les buissons, et s’il
-est aisé de parler d’esthétique à ces propos, dès que le poète choisit,
-au lieu de considérer la nature sous un angle, de parler pour son propre
-compte, il n’y a plus à épiloguer.
-
-Ces vers-là, le poète les tire du tréfonds de lui-même, et, si nous ne
-vivions en un temps malheureux et déplorable où l’on ne croit plus aux
-divinités, je dirais, avec tous les gens de bon sens, que ces vers-là
-sont nés sous le baiser des muses.
-
-D’ailleurs, ils sont faciles à juger. Il ne s’en trouve point de
-passables. Ils sont beaux ou n’existent pas! C’est la valeur même de
-l’homme qui y paraît. Un poète doit s’apprécier au prix de ses vers
-lyriques.--J’en sais de solennels où l’âme et l’océan murmurent, j’en
-sais d’émouvants où le cœur palpite avec le renouveau, et d’autres,
-héroïques, où l’on doute vraiment de la réalité de l’heure présente,
-tant les trilles de l’oiseau, les murmures des grands bois et l’écho
-d’une douleur se mêlent divinement.
-
-Rires! pleurs et regrets! corolles des champs! brises du soir! nuages!
-vous formez alors une harmonie nouvelle sans règle ou, du moins, dont la
-mesure est inconnue! C’est la musique de la grande lyre. Il est encore
-des poètes qui osent la toucher; Henri de Régnier est l’un d’eux. La
-sève de la nature anime leurs poèmes, leurs strophes ont la couleur des
-aubes d’orient, ils sont les rares élus qui savent, à la fois, voir et
-rêver, comme ce très fameux Argus, fils d’Arestor, qui portait cent
-prunelles au front et considérait le monde avec cinquante d’entre elles,
-tandis que les cinquante autres étaient ensevelies dans un songe.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- AVANT-PROPOS 7
- LES BELLES HISTOIRES DE RENÉ BOYLESVE 13
- JEUX D’ENFANTS 27
- PINGOT ET NOUS 32
- LE LIEU-COMMUN ET SA VERTU 39
- NOTES SUR PIERRE LOUŸS 45
- FUNÉRAILLES 58
- LES MALHEURS DE BAUDELAIRE 61
- LA JOURNÉE PRÈS DU FLEUVE 73
- UNE PRINCESSE DES LETTRES 81
- PARTICULARITÉS 96
- LE KIOSQUE VERT PRÈS DE L’ÉTANG 115
- ÉLÉVATION 124
- LES RECETTES DE L’ÉPOUVANTE 131
- LA QUALITÉ DU RIRE ORCHESTRAL 144
- ODEURS SUAVES ET GALANTERIES 149
- PLAGES 157
- LA DAME QUI N’AIME PAS PAUL ADAM 163
- BÊTES DE PLAISIR 184
- SUR L’INCONVENANCE D’OUTRAGER LES MORTS 190
- LE CHARTISTE ET LE CONCIERGE 197
- LA SUISSE ET JEAN MORÉAS 208
- CONVERSATION AVEC UN ARBRE 214
- BUBU AU MOUCHOIR 220
- LES DIEUX LARES 228
- LES JARDINS, LE FAUNE ET LE POÈTE 235
-
-
-
-
- ACHEVÉ D’IMPRIMER
- Le quinze juin mil neuf cent cinq
- PAR
- BLAIS ET ROY
- A POITIERS
- pour le
- MERCVRE
- DE
- FRANCE
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SENTIMENTS ***
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the
-United States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for an eBook, except by following
-the terms of the trademark license, including paying royalties for use
-of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
-copies of this eBook, complying with the trademark license is very
-easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
-of derivative works, reports, performances and research. Project
-Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may
-do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
-by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
-license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country other than the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you will have to check the laws of the country where
- you are located before using this eBook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm website
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that:
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
-the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set
-forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation's website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
-widespread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This website includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/old/69618-0.zip b/old/69618-0.zip
deleted file mode 100644
index e01ddd1..0000000
--- a/old/69618-0.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/69618-h.zip b/old/69618-h.zip
deleted file mode 100644
index afe5c96..0000000
--- a/old/69618-h.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/69618-h/69618-h.htm b/old/69618-h/69618-h.htm
deleted file mode 100644
index 67c386d..0000000
--- a/old/69618-h/69618-h.htm
+++ /dev/null
@@ -1,7483 +0,0 @@
-<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
- "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
-
-<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr">
-<head>
-<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" />
-<title>
- The Project Gutenberg eBook of Sentiments, by Auguste Gilbert de Voisins.
-</title>
-<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" />
-<style type="text/css">
-
-p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em;
- margin: .3em 0;}
-p.noindent { text-indent: 0; }
-
-h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; }
-h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; }
-
-div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0;
- margin: 1em 0; }
-
-.large { font-size: 130%; }
-.small { font-size: 90%; }
-.xsmall, small { font-size: 80%; }
-
-.i { font-style: italic; }
-.i i, .i em { font-style: normal; }
-.g { letter-spacing: .1em; }
-
-.sc { font-variant: small-caps; }
-
-.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; }
-.verse { padding-left: 20%; text-indent: -20%; }
-.i1 { text-indent: -15%; }
-.i2 { text-indent: -10%; }
-.i4 { text-indent: 0; }
-.i5 { text-indent: 5%; }
-.i7 { text-indent: 15%; }
-
-blockquote.epi { margin: 1em 0 1em 40%; font-size: 90%; }
-
-.narrow { margin-left: 15%; margin-right: 15%; }
-.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; }
-
-hr { width: 20%; margin: 1.5em 40%; }
-
-sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; }
-
-li { list-style: none; }
-
-table { margin: 1em auto; }
-td { vertical-align: top; }
-td.bot { vertical-align: bottom; }
-td.r div { text-align: right; padding-left: 1em; }
-td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; }
-
-a { text-decoration: none; }
-
-div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; }
-.break, .chapter { margin-top: 4em; }
-
-img { max-width: 100%; }
-
-@media screen {
- body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; }
-}
-
-@media handheld {
- .break, .chapter { page-break-before: always; }
- .top2em { padding-top: 2em; }
- .top4em { padding-top: 4em; }
- .top6em { padding-top: 6em; }
- .nobreak { page-break-before: avoid; }
-}
-
-</style>
-</head>
-<body>
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Sentiments</span>, by Auguste Gilbert de Voisins</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Sentiments</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Auguste Gilbert de Voisins</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: December 23, 2022 [eBook #69618]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>SENTIMENTS</span> ***</div>
-<p class="c large top2em">GILBERT DE VOISINS</p>
-
-<h1>Sentiments</h1>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>Parmi les droits dont on a parlé
-dans ces derniers temps, il y en a
-un qu’on a oublié, — à la démonstration
-duquel <i>tout le monde</i> est
-intéressé, le droit de se contredire.</p>
-
-<p class="sign">C. B.</p>
-
-</blockquote>
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE<br />
-<span class="xsmall g">XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI</span></p>
-
-<p class="c small">MCMV</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em i">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-
-<p class="narrow"><span class="xsmall">LA PETITE ANGOISSE</span>, roman.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em"><span class="xsmall">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</span> :</p>
-
-<p class="c i">Quinze exemplaires sur papier de Hollande
-numérotés de 1 à 15.</p>
-
-<p class="c"><span class="xsmall">JUSTIFICATION DU TIRAGE</span> :</p>
-
-<div class="c"><img src="images/illu.png" alt="" /></div>
-
-<p class="c gap small">Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris
-la Suède et la Norvège.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c large top4em">A MADAME LA BARONNE<br />
-E. VON WATZDORF</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="AVANT-PROPOS" id="c0">&nbsp;</h2>
-
-<p class="top4em i">Il convient, aux instants où la mélancolie guette
-son homme, et, les bras tendus, hésite encore au
-seuil de la chambre, il convient, afin d’écarter le
-baiser de ses lèvres molles, de songer ardemment
-à l’azur ; et comme, dans ce crépuscule de mai,
-la rue semble avoir revêtu un deuil de novembre,
-comme le livre que je lis est d’une médiocre
-saveur et que le vent gémit au dehors en plaintes
-romantiques, de crainte que le spleen n’accoure et
-ne me surprenne, j’évoque avec ferveur un plein
-air de chez moi, un beau plein air de Provence,
-lumineux et bleu, où les oliviers cagneux se dessèchent
-sous la poussière, tandis que grincent
-incessamment mille cigales.</p>
-
-<p class="i">C’est à la limite d’un village exquis. Dans la
-grande rue, il s’est formé quelques groupes de causeurs.
-Des vieillards, à califourchon sur leurs
-chaises, écoutent d’un air grave les discours que
-tiennent trois femmes vociférantes, debout pour
-mieux gesticuler. Ils hochent la tête, puis se parvient
-confidentiellement à l’oreille.</p>
-
-<p class="i">Plus loin, je vois, sur le bord d’une fenêtre, un
-vase en poterie d’Aubagne, vert à ravir toute âme
-sensible. Il contient une fleur étique et malheureuse,
-mais cette terre vernissée a le ton chaud
-des prairies à l’instant de leurs plus grandes
-splendeurs.</p>
-
-<p class="i">Je regarde avec reconnaissance, je passe et
-tombe dans une réunion de jeunesses d’où fuse un
-long rire… Plus loin, ce sont des gamins qui pleurent
-après une fatale partie de billes où des coups
-furent échangés… Plus loin, je vois une sauterelle
-qui s’efforce de franchir la chaussée poussiéreuse
-pour gagner le champ de ses pères… et, sur tous
-ces êtres que leur tâche du moment passionne, qui
-se lamentent, fuient, travaillent, s’exclament ou
-délibèrent, et sur le vase à l’incomparable vernis,
-un soleil dur assène ses rayons.</p>
-
-<p class="i">Soudain, à cet endroit où la route quitte le village
-pour conduire on ne veut savoir où, deux
-enfants paraissent, frère et sœur, sans doute, vêtus
-tous deux de couleurs joyeuses. Ils descendent par
-la grand’rue. — La fille, un béret sur l’oreille,
-la taille serrée par une ceinture rouge, chante à
-pleine voix en battant un petit tambour, durant
-que le garçon presse à ses lèvres une flûte d’où
-jaillit un air pastoral et vaguement élégiaque. Ils
-dépassent la sauterelle, les gamins affligés, les
-vieillards attentifs aux discours des trois femmes,
-le pot vert, — puis ils gagnent un bois d’oliviers
-où midi lance des flèches d’or…</p>
-
-<p class="i">C’est pour toi que j’ai composé mon paysage,
-couple musicien occupé de ta seule musique et du
-seul rêve qu’elle faisait naître ! mais, en te regardant
-marcher devant tous ces villageois qui s’intéressaient
-à des questions que j’ignore, il me sembla
-que défaillait parfois ou s’amplifiait ta double
-mélodie, plus triste, plus pimpante ou plus
-martiale, suivant le groupe que tu côtoyais. Ainsi,
-malgré ton insouciance et ce joli petit air de dédain,
-je sus, en écoutant ta chanson modulée, la
-part que tu prenais aux disputes, plaisirs et accidents
-du village, puisque, aussi bien, chéris-tu ton
-clocher, ô couple à l’allure élastique.</p>
-
-<p class="i">En quelques traits, voilà le personnage qu’il me
-plairait tenir au cours de ce livre. Relever, suivant
-l’heure, un événement, rappeler le souvenir d’un
-ouvrage, même ancien, ou d’une pensée, fût-ce
-longtemps après son échéance… laisser voir enfin
-que je m’y intéresse (et de quelle façon, si vous le
-voulez bien,) par la manière dont je vous donnerai
-mon sentiment sur autre chose.</p>
-
-<p class="i">Peut-être devinerez-vous, à ma tristesse ou ma
-gaîté, que je fus ému par le décès d’un grand
-homme ou le prodigieux éclat d’une étoile de café-concert,
-mais, toujours, je laisserai aux spirituelles
-gazettes le compte-rendu des faits divers. — De
-la critique ?… Non pas ! ou, si l’on tient au mot, de
-la critique par subterfuges seulement. Des articles ?…
-des pages plutôt… et puis, pourquoi nommer
-cela ? Si le livre vous déplaît, au lieu de chercher
-à le définir, jetez-le. Quelle est donc cette manie
-de classification ! Un cadre est bientôt une prison.
-Une façon de voir, une seule, donne de mauvais
-résultats. Je ne crois guère aux jugements des cyclopes.
-Le relief n’est obtenu qu’à l’aide d’un double
-regard. Changeons de point de vue au gré de cette
-fantaisie qui est l’unique joie que nulle amertume
-n’altère, la fantaisie dont le prestige m’a permis
-de chasser un spleen inconvenant et pâle qui voulait
-m’éventer de son aile.</p>
-
-<p class="i">Il faut se composer un petit musée d’images spirituelles
-que l’on appelle à soi pour les heures d’ennui.
-Elles sont de bon secours. Les jours de brume
-et de lassitude, elles donnent du ton à la vie, et,
-quand nos contemporains deviennent par trop
-insupportables, un beau souvenir interposé tempère
-ce que leur grossièreté ou leur mauvaise tenue auraient
-d’excessif. — Le mirage d’un bois de pins,
-la chanson de deux enfants, quelques oliviers où
-des rayons se jouent, suffisent à consoler l’être le
-plus chagrin.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c1">LES BELLES HISTOIRES DE RENÉ BOYLESVE</h2>
-
-
-<p>On ne saurait assez dire et l’on n’a pas assez dit,
-ce me semble, le charme singulier et la particulière
-excellence des romans de René Boylesve. Déjà, son
-œuvre présente un développement harmonieux,
-dessine une arabesque depuis <i>le Médecin des Dames
-de Néans</i> jusqu’au dernier paru de ses livres. On
-aime à voir le talent évoluer ainsi, sans à-coup, et
-passer du bon au meilleur, lentement, d’une façon
-qui est satisfaisante pour l’esprit et comble ce
-désir inconscient de logique où chacun de nous
-retrouve sa naissance latine. — D’ailleurs, les deux
-vertus qui paraissent dominer le talent de René
-Boylesve accentuent cette impression d’harmonie.
-Elles sont, je crois bien, la modération et l’entêtement.
-Si ce dernier mot vous choque, nous le remplacerons
-par « fermeté dans les desseins », mais
-« entêtement » me semble beaucoup plus exact.</p>
-
-<p>Les influences que le talent de René Boylesve
-subit à ses débuts eurent ceci de remarquable que,
-par une exceptionnelle faveur du ciel, elles furent
-bienfaisantes. — Un poète, un romancier qui commence
-à se développer est marqué, d’ordinaire, par
-la littérature de son temps, de son heure, ou par
-une grande admiration pour un maître aux pieds
-duquel il se jette. Malgré l’originalité qu’il pourra,
-plus tard, acquérir, ses premières années d’artiste
-sont touchées comme les enfants le sont par les
-maladies de leur âge. Les stigmates restent souvent,
-s’effacent quelquefois, mais ont toujours
-paru. — Ceux de René Boylesve étaient de qualité.</p>
-
-<p>Durant que, sur la jeunesse, régnait encore l’obscure
-et despotique oligarchie des symboles, en place
-de fréquenter les cygnes, les lys, les sardoines, les
-princesses maigres et leurs fervents, René Boylesve,
-par une bizarre fantaisie, ou, plus simplement,
-à cause d’un penchant naturel, se prit à entretenir
-commerce avec Montesquieu, avec Voltaire, et avec
-cette exquise tribu d’écrivains mineurs du dix-huitième
-siècle qui savaient conter et qui savaient
-sourire. — C’est leur main, je pense, qui dirigea sa
-main lorsque, le démon aidant, il écrivit son premier
-livre. Elle se retrouve encore le jour où l’idée
-lui vint de broder à nouveau sur la trame dont
-Poggio Bracciolini s’était servi pour ses <i>Bains
-de Bade</i>, et encore dans <i>la Leçon d’Amour</i>.</p>
-
-<p>A cette merveilleuse école de style et de narration,
-René Boylesve apprit à parler juste et à
-conter aisément. C’était déjà beaucoup, mais il y
-apprit encore autre chose de très supérieur, et c’est
-de ne prendre sa plume que lorsqu’il avait quelque
-chose à dire, en un mot, de n’écrire qu’après avoir
-pensé et non avant. Là, nous trouvons le fondement
-même de sa méthode, méthode qu’il a mis une incroyable
-obstination à appliquer sans défaillance,
-au mépris de tout engouement passager, et là, nous
-trouvons aussi les raisons qui font de lui un artiste
-modéré. L’homme qui n’écrit pas des pamphlets,
-mais bien du roman, et qui tient à ce que
-sa phrase soit toujours <i>au point</i>, qu’elle rende très
-précisément, sans halo ni bavures, le sens qu’il a
-voulu qu’elle exprimât, se bride lui-même de trop
-près pour se permettre de dangereux écarts et il
-voit trop le rapport des choses pour en grossir
-certaines au détriment des autres.</p>
-
-<p>A coup sûr, sa grande originalité consiste à se
-rendre compte de ce qu’est l’originalité véritable et
-ne tâcher d’atteindre qu’à celle-là : — non point le
-ridicule effroi de ressembler à quelqu’un, mais la
-volonté ferme et bien prise d’être, avant tout, soi-même.</p>
-
-<p>Ainsi armé, René Boylesve entreprit d’écrire.</p>
-
-<p>Bien qu’il ne soit guère possible de classer avec
-justice les fruits d’un même arbre, à moins que l’on
-ne se contente de distinguer ceux qui mûrirent au
-soleil de ceux qui le firent dans l’ombre, je tenterai
-de séparer les romans italiens de René Boylesve
-d’avec ses romans provinciaux.</p>
-
-<p>Dans <i>Sainte-Marie des Fleurs</i> et <i>le Parfum des
-Iles Borromées</i> le lecteur collabore en quelque
-sorte par son éducation et ses souvenirs. A l’aide
-de quelques touches simples, l’auteur a fixé des
-décors qui sont déjà esthétiques en eux-mêmes.
-Ainsi, dans ces deux livres, le premier charme qui
-nous touche nous le tirons de notre mémoire. Il
-nous influence et nous voilà tout disposés à reconnaître
-le plus vif agrément aux scènes d’amour
-qui se passent sous des arbres si beaux et si célèbres.
-A talent égal et pour un lecteur du commun,
-« je t’aime » sera toujours mieux en valeur dans
-une gondole que dans la rue de Chateaudun.</p>
-
-<p>C’est un procédé quelque peu différent que René
-Boylesve a adopté dans ses romans provinciaux
-dont <i>la Becquée</i> est, il me semble bien, le type le
-plus complet. Il y conte des histoires qui appartiennent
-tellement à leurs paysages, à leurs alentours,
-que l’on ne peut s’imaginer l’anecdote située
-autre part que précisément en ce lieu. Le lecteur
-ne collabore plus, il subit. — D’ailleurs, ce
-qu’on lui impose est délicieux.</p>
-
-<p><i>La Becquée</i> est un livre tout doré par les blés
-et les soleils couchants, vaporeux du fait des aubes
-et des crépuscules, et son ferme dessein a des
-ombres d’une rare délicatesse. — Disons vite que
-les vingt premières pages sont peut-être d’une lecture
-un peu malaisée et nous aurons écarté toute
-critique. L’auteur a voulu présenter ses personnages
-au cours de l’histoire qu’il raconte et sans
-que nous y prissions garde. Son roman débute par
-un <i>événement</i>, et l’on éprouve quelque peine à suivre
-un drame dont on connaît mal les acteurs.
-D’autre part, ces acteurs, dépeints à l’instant où ils
-font leurs gestes essentiels et disent, poussés par
-la nécessité, leurs paroles les plus significatives,
-paraissent ensuite plus vivants et plus familiers.
-Déjà notre cœur est pris. C’est ainsi que nous profitons
-d’un commencement aride.</p>
-
-<p>Au juste, <i>la Becquée</i> est l’histoire d’une famille,
-dite par un enfant, mais le narrateur n’est point
-encombrant, il ne nous raconte pas l’éveil de son
-âme (dont nous n’avons que faire), il ne nous inflige
-pas ces récits puérils et saugrenus où, sans se lasser,
-agonise et meurt le petit chat.</p>
-
-<p>Le personnage principal, celui dont tout le monde
-parle, c’est Courance, la terre qui nourrit et protège,
-Courance que Félicie Planté possède et qu’elle
-représente humainement ; Courance, avec ses six
-fermes reliées par la route de Beaumont, avec ses
-blés, ses avoines, ses pâturages et ses bestiaux.
-Puis, ce sont les frères et sœurs, les tantes, les
-cousins, et chacun d’eux est marqué fortement
-d’un travers, d’une habitude, d’un ridicule. Voici
-déjà que nous les connaissons, que nous sourions à
-leur approche, que nous savons presque les mots
-qu’ils vont dire et que nous devinons aisément
-leurs pensées. Pas plus que l’auteur, les personnages
-ne parlent pour parler. Seules nous sont
-données, entre leurs paroles, celles-là qui importent
-à cause de leur action sur l’histoire qui nous est
-contée.</p>
-
-<p>Tous veulent vivre par eux-mêmes, de leur vie
-propre ; ils se haussent, chantent un grand air,
-ébouriffent leurs plumes, et l’on croit un instant
-qu’ils vont partir en guerre, intriguer, rêver, produire
-pour leur propre compte. — Philibert réussira-t-il
-à vendre sa peinture ? Casimir saura-t-il
-diriger le moulin de Gruteau ? M<sup>me</sup> Leduc est-elle
-autre chose qu’une belle façade ? Nous sommes
-sceptiques !… Et, en vérité, leurs ailes ne sont pas
-assez longues pour voler. Quelques-uns sont des
-vieillards, pourtant, ils ont encore des faiblesses
-de bas âge ! L’un après l’autre, ils reviennent à
-Courance, tête basse. Félicie Planté leur ouvre la
-porte :</p>
-
-<p>« Entrez ! entrez ! tant qu’il y aura du pain
-dans la huche ! »</p>
-
-<p>Et elle cueille, en maugréant un peu, quelques
-fruits de la terre pour les leur donner, à eux qui
-ressemblent <i>aux petits oysellets qui ne peuvent
-encore voler et baillent toujours, attendant la becquée
-d’autruy</i>. — Par cette phrase d’Amyot, le titre
-du roman se justifie.</p>
-
-<p>Ce livre a une qualité précieuse : il est vrai. La
-modération de René Boylesve s’y retrouve : aucun
-effet forcé, nulle couleur trop vive, rien qui oblige
-à s’arrêter, à faire la moue… « Bah ! l’auteur s’amuse ! »
-Non, l’auteur ne s’amuse pas à nos dépens ;
-il ne se plaît pas à nous faire des farces et, comme
-l’on dit, à se payer notre tête. — Simplement,
-avec conviction, il nous montre des êtres humains.
-Ses personnages sont de chair et d’os. Ils ne parlent
-pas un langage qu’il faut admirer pour lui-même ;
-ils ne nous renseignent pas éloquemment sur
-la singularité de leurs joies et la rare essence de
-leurs douleurs ; ils font mieux : ils rient et ils sanglotent ;
-ils ne se torturent point l’esprit, ni ne
-cherchent-ils à nous ébahir par la splendeur et le
-bruit de leurs paradoxes : ils pensent en hommes
-qui ont autre chose à faire que de fournir des
-sujets aux romanciers de leur temps ; enfin, leurs
-passions ont une envergure normale : bourgeois,
-ils n’aiment et ne haïssent pas comme des paladins
-d’opéra, et c’est une des raisons pour lesquelles ils
-nous ravissent.</p>
-
-<p>Voilà qui est bien. Voici qui est excellent : <i>la
-Becquée</i> ne traite pas d’adultère ; les démêlés d’un
-mari complaisant et d’une épouse trop curieuse n’y
-trouvent point place. Une telle hardiesse est faite
-pour étonner. A l’étalon des romans quotidiens,
-<i>la Becquée</i> est une œuvre profondément immorale.
-Oui, dans ce livre peuplé des gens d’honnêteté
-moyenne dont on dit, suivant son humeur du jour,
-qu’ils sont rares ou légion, le combat du code et
-de la luxure est pour un instant écarté. — Existe-il
-donc des sujets de roman en dehors des alcôves ? — René
-Boylesve semble penser qu’il s’en
-trouve.</p>
-
-<p>A cet égard, <i>la Becquée</i> figure un fort bon
-roman social. — Si la question sociale n’y est point
-discutée (ce qui l’empêche d’être ennuyeux à l’incroyable
-mesure des romans à couverture rouge),
-l’auteur y traite, méthodiquement, de l’instinct de
-propriété, non dans son essence philosophique (cela
-regarde les seuls philosophes), mais dans ses effets
-et par la description de ses caractères. Pensant
-que les pamphlets (sauf ceux qui deviennent accidentellement
-des exemples de style) sont des productions
-éphémères, et désirant faire œuvre durable,
-René Boylesve laisse de côté les querelles
-d’opinion contemporaines qui ne sauront intéresser
-nos petits-neveux et ne prend que ce qu’il y a
-d’éternel parmi les variations d’une force sociale
-pour en faire la trame de ses romans. L’instinct de
-propriété apparaît souvent dans <i>la Becquée</i> et
-dans la plus belle transposition poétique aux pages
-où René Boylesve nous chante l’amour du sol
-nourricier… bien mieux ! où il nous le fait sentir,
-car tel incident du roman se place naturellement
-par l’esprit entre la rentrée des foins et la moisson,
-comme tel autre un peu avant les vendanges.</p>
-
-<p>Pour peu que l’on entende ces qualificatifs dans
-un certain sens restreint et précis, <i>la Becquée</i> est
-une des œuvres à la fois les plus naturalistes et les
-plus orgueilleuses que l’on puisse inventer dans le
-roman contemporain. — Naturaliste, elle l’est en
-ce que la nature est toujours au fond du tableau
-que l’auteur nous présente. Rien ne s’y passe dans
-ces cellules intellectuelles sans horizon où certains
-psychologues aiment à s’enfermer avec leurs personnages.
-Bien que la nature collabore à l’intrigue
-d’une façon constante, à la manière dont une maison
-collabore obscurément au drame qu’elle abrite,
-les mouvements des héros ne sont point pour cela
-réglés sur les mouvements des choses, mais les
-deux mouvements sont, en quelque sorte (passez-moi
-le mot !) isochrones. Il y a harmonie et non
-contrainte. En cela paraît l’orgueil que je signalais.</p>
-
-<p>Je ne vois pas du tout de panthéisme dans le cas
-de René Boylesve. Jamais l’homme n’y est asservi
-à des forces anonymes. S’il agit, s’il parle, s’il
-pense, c’est, proprement, par lui-même, et l’on
-sent à chaque page une sorte de haine révoltée
-contre cette esthétique qui a courbé l’homme jusqu’au
-sillon dans un geste qui n’est ni de reconnaissance,
-ni de respect, mais bien d’esclavage.</p>
-
-<p>C’est là un des points par lesquels l’art de René
-Boylesve se différencie le plus violemment d’avec
-l’art qui lui est contemporain. — La pensée humaine,
-les désirs humains et leurs complications suffisent
-à lui fournir des sujets ; les forces naturelles n’en
-motivent guère les péripéties et n’en facilitent pas le
-dénouement. Ce sont toujours querelles qui se
-vident en famille.</p>
-
-<p>Plaisir délicat, joyeux ou triste, que de relire ces
-chapitres ! La célèbre affaire du moulin de Gruteau !
-le voyage de Félicie à Paris et ses promenades
-dans Courance !… et comme nous tremblons
-lorsqu’elle meurt ! (il nous semble que tout le
-roman va s’écrouler avec elle !…) et comme nous
-reprenons pied à la lecture du testament !</p>
-
-<p>Oui, cela est bien conté et figure une belle histoire…
-mais, avouons que le style y est pour quelque
-chose.</p>
-
-<p>Le style de René Boylesve se distingue par ce
-trait qu’il est avant tout un style de littérateur, le
-style d’un homme qui, pour atteindre à une certaine
-beauté, donne à son style un tour exclusivement
-littéraire.</p>
-
-<p>Pierre Loti, dans les plus récemment parus de
-ses chefs-d’œuvre (<i>l’Inde sans les Anglais</i>, <i>Vers
-Ispahan</i>, etc.), est un peintre occupé de couleurs
-et de contours ; chez Maurice Barrès, on sent un
-styliste nourri de musique et, dans ses plus courtes
-productions, le souci mélodique devient obsédant,
-témoin son bel article <i>Sur la Mort d’un
-Ami</i>, où les dernières lignes, avec leur accumulation
-de rimes en <i>eur</i>, donnent une impression de
-tambour voilé ; enfin, dans ses pièces, François
-de Curel se sert du mot et de la phrase uniquement
-pour fortifier, affaiblir, nuancer, ou diviser
-une idée générale. Si, dans <i>la Nouvelle Idole</i>, le
-docteur Donnat parle de jeter des « gerbes de sacrifice
-dans les granges de l’idéal » ou s’il développe
-sa belle comparaison des nénufars, c’est qu’il veut
-mettre tout à coup en valeur une idée qui courait
-dans les scènes précédentes. L’image, chez lui,
-n’est pas un agrément de style, c’est le foyer des
-rayons dont il éclaire une réplique.</p>
-
-<p>Eh bien ! René Boylesve, dont les phrases sont disposées,
-pour qu’elles soient plus claires, suivant une
-cadence très savante, n’a, dans son style, aucun
-rhythme extérieur, aucune couleur de peintre, aucune
-intention philosophique. — La période, souvent
-délicieuse en elle-même, court sans que l’on
-puisse saisir comment. — Elle raconte simplement.
-Elle raconte un paysage à la manière successive
-dont on raconte une histoire. Point de plans, point
-non plus de ces effets simultanés que cherchent,
-en se forçant, certains stylistes fous d’impressionnisme.
-Ayant des plumes et du papier, René Boylesve
-laisse à d’autres la palette et les pinceaux.
-Nous <i>sentons</i> ses descriptions par l’intelligence ;
-nous les <i>comprenons</i>, nous ne les voyons pas.
-Nous <i>n’entendons</i> jamais une de ses phrases.
-Jamais une ligne ne nous arrête à cause de sa
-poésie particulière, du couplet philosophique
-qu’elle figure. — Et c’est très bien ainsi. — A trop
-mêler les arts, à trop leur permettre de se pénétrer
-l’un l’autre, à trop exprimer une idée avec les
-procédés qui ne lui sont pas raisonnablement
-dévolus, on finira par vouloir labourer les champs
-avec une contrebasse et ramer avec un burin. — René
-Boylesve est satisfait de conter à l’aide
-de procédés naturels, mais qu’il sera donc difficile
-de découper dans son œuvre des morceaux
-choisis !</p>
-
-<p>Certes, je n’ai pas expliqué le charme des romans
-dont je parle… mais un charme s’explique-t-il ? Et
-je n’ai pas dit la grâce des épisodes, ni la subtilité
-des intrigues, ni la délicatesse du dialogue…
-mais les grâces, les subtilités et les délicatesses
-échappent, je crois, à la critique (du moins à la
-mienne), aussi, désirant ne pas allonger ces belles
-histoires par des commentaires, je prends le
-parti d’aller, simplement, les relire, et, bien qu’il
-y ait dans chacune d’elles une exquise émotion avec
-mille autres qualités encore, c’est toujours aux derniers
-chapitres de <i>la Becquée</i> que je finis par retourner,
-où l’on voit se rompre et se rattacher les
-mystérieux liens qui retiennent les uns aux autres
-les individus de l’humanité, et où l’auteur chante,
-d’une voix si émue, cette tendresse pour le sillon
-qui nourrit toujours son homme, cet amour pour
-la terre immortelle, amour qui est peut-être bien
-la fin de toute philosophie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c2">JEUX D’ENFANTS</h2>
-
-
-<p>Te rappelles-tu ? — Il n’y a pas si longtemps ! — L’île
-était au milieu d’un petit lac… de l’océan,
-veux-je dire !… et il s’y trouvait, suivant notre
-fantaisie, tantôt une forêt vierge, tantôt le palais des
-Mille et Une Nuits. Nous abordions à l’aide d’un
-affreux bateau à fond plat, disgracieux, qui penchait
-à gauche et prenait l’eau, mais que nous
-ornions de fleurs, car c’était fête tous les jours. Puis,
-aussitôt la galère attachée (la galère ! quel beau
-vocable ! et que nous étions fiers de le prononcer,
-toi d’un ton léger : « As-tu attaché la galère ? »
-moi, humblement : « Princesse ! la galère est à
-l’ancre ! »), aussitôt la galère attachée, nous nous
-enfoncions dans les ténèbres de la grande forêt.</p>
-
-<p>Elle était vaste, obscure, pleine d’épouvantements ;
-j’y suis mort vingt fois et cent fois j’y fus
-blessé. Chaque jour nous courûmes en elle vers
-un nouveau trépas et il advint même que tu t’y
-déchiras quelque peu la main sur une épine.</p>
-
-<p>Dès les premiers pas, c’était le mystère avec
-toutes ses complications. D’abord, la caverne où
-sont les brigands, les sacs d’or, les belles étoffes ;
-plus loin, le piège à tigres où nous finîmes par
-attraper un chat, bête importée, bien entendu,
-pour servir aux grandes chasses et qui parvint à
-s’échapper je ne sais trop comment ; enfin, le serpent
-python que simulait à ravir un bourrelet de
-porte et qui, tragiquement enroulé sur une branche
-basse, perdait ses crins du dedans.</p>
-
-<p>Quand nous avions égorgé les trente ennemis qui
-nous menaçaient, que j’avais piqué dans tes cheveux
-les plumes de trophée, nous nous arrêtions
-à l’orée d’une clairière… (divine, cette clairière où
-nous ne mettions pas encore de rayons de lune !)
-tu t’asseyais par terre au milieu de ta jupe ronde et
-je commençais à te raconter mes aventures. Daniel
-de Foë, Jules Verne, Swift et bien d’autres écrivains
-renommés faisaient la trame sur laquelle je brodais,
-longuement, — et toi, tu t’inquiétais de mon sort
-quand je me battais avec un monstre démesuré ou
-que mon ballon se crevait dans les airs, ou bien que
-je faisais la rencontre d’un nain si petit, si petit, que
-tu ne pouvais t’empêcher de rire en le voyant si
-petit à côté des cèdres et des chênes que je te
-décrivais si grands !</p>
-
-<p>C’était l’époque où la nature nous paraissait toujours
-hostile. Sentiment naturel et primitif que
-nous avons eu tort de perdre et surtout de remplacer. — Dois-je
-le dire ? nous étions très orgueilleux !
-Si une caverne nous servait d’abri, c’est que nous
-l’avions creusée, ou, pour le moins, découverte, à
-force de patience ingénieuse ; si quelque fruit étrange
-apaisait notre faim dans ce désert où des brigands
-avaient volé nos vivres, c’est que ma science te
-renseignait sur la bonté de ce fruit, car nul n’ignore
-que toutes les plantes sont vénéneuses, toutes les
-bêtes malfaisantes et toute la nature éternellement
-vouée à combattre l’homme livré à lui-même. Nous
-étions les maîtres de la terre, par une savante ruse,
-et, malgré l’orage, les tigres, la bave des volcans,
-les raz de marée, les grands serpents, les avalanches
-(la neige la plus froide se rencontre très bien
-dans les plaines les plus ardentes), je partais, plein
-de confiance, mon fusil sur l’épaule, pour trouver
-notre nourriture du jour, et toi, tu restais dans la
-hutte à garder nos enfants, dont le nombre était
-variable, et tu cousais ensemble des peaux de bête
-avec une arête de poisson, où mon ingénieux esprit
-et ma bonne mémoire distinguaient la première
-aiguille. — Plus tard, la nature nous parut maternelle,
-complice, amollissante… Combien je préfère
-le temps où nous ne savions voir en elle qu’une
-esclave, une esclave souvent révoltée.</p>
-
-<p>Ainsi nous jouions à vivre, ainsi nous mettions
-dans notre route mille traverses, mille accidents,
-nous doutant peu que ces malheurs si plaisants à
-supporter nous assailliraient plus tard, pour tout
-de bon, et, peut-être, tandis que nous rusions avec
-les bêtes cruelles de la forêt, avons-nous inconsciemment
-appris cette ruse qui nous est d’une si
-grande utilité maintenant que nous jouons notre
-vrai personnage.</p>
-
-<p>Nos jeux étaient donc des répétitions de théâtre ?
-Il me semble qu’ils en avaient certains caractères.
-Nous supposions ou nous complétions le décor, à
-notre fantaisie ; nous nous passions de public, — je
-crois même qu’un public nous eût gênés ; enfin,
-tout geste, toute action était provisoire et pouvait
-se recommencer s’il paraissait mal venu. Combien
-de fois avons-nous repris une bataille, une évasion,
-parce que nous jugions qu’il était possible de
-mieux fuir ou de combattre plus vaillamment. Et
-nous goûtions aussi l’imprévu des répétitions de
-théâtre, nous connaissions la scène ajoutée que
-l’on garde dans la pièce parce qu’elle est jolie…
-et qui force parfois l’auteur à changer son dénouement.</p>
-
-<p>Un matin que j’avais désobéi à je ne sais quel
-ordre, tu me condamnas à la torture. Tu me scias
-le cou, tu me brûlas les pieds, tu me fendis la tête,
-tu m’arrachas les yeux, tu me coupas les mains,
-mais je vivais toujours ! Je vivais si bien que je te
-pris par tes petites épaules et t’embrassai sur la
-joue. Je t’embrassai sur la joue et tu me rendis le
-baiser…</p>
-
-<p>Oui, oui, vraiment, nous apprenions nos rôles.
-T’en souviens-tu ?… Il n’y a pas si longtemps !</p>
-
-<p>Ah ! les beaux jours !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c3">PINGOT ET NOUS</h2>
-
-
-<p>Depuis l’époque déjà lointaine où il parut, je ne
-pense pas être resté beaucoup plus de six mois
-sans relire ce livre où, pour son début littéraire,
-M. Art Roë, officier d’artillerie, nous conta ses
-jours de grandeur et de servitude, non point à la
-façon inégalable de Vigny, mais sur un ton moderne
-et dans un style cursif qui ne laissent pas
-que de plaire.</p>
-
-<p><i>Pingot et moi</i> est, avant tout, une œuvre de
-bonne foi. C’est là un jugement terrible, les œuvres
-dites « de bonne foi » ayant pour trait essentiel
-une banalité dont rien n’approche. — Il faut
-se garder d’apprécier un livre comme on apprécie
-une personne, car l’effet produit n’est pas le même.
-Si vous voulez louer, dites d’une chanteuse qu’elle
-est gentille, ne le dites pas d’un recueil de poèmes ;
-dites d’un vieillard qu’il est grave, ne le dites pas
-d’un roman passionnel, et, ce même vieillard, vous
-pouvez sans inconvénient déclarer qu’il est vénérable,
-mais évitez d’appliquer cette épithète à un
-vaudeville. Surtout, quoi qu’il arrive, n’affirmez
-jamais, sans détour, qu’un roman dont vous ne
-haïssez pas le père est une œuvre de bonne foi,
-un livre honnête. Cela ne peut s’appliquer qu’à
-l’auteur et l’auteur ne vous en saura pas gré, tant
-les gens vertueux et honorables qui veulent moraliser,
-être utiles, servir, édifier, que sais-je encore,
-ont coutume de tomber dans ce travers d’écrire
-des romans illisibles.</p>
-
-<p>C’est donc avec regret, honteusement et en demandant
-l’indulgence, que je trouve au livre d’Art
-Roë cette exécrable vertu : — la vertu.</p>
-
-<p>Mais il en a d’autres.</p>
-
-<p>Vous vous promenez dans les champs. La brise
-vous évente, les oiseaux vous distraient, les nuages
-qui se promènent dans le ciel vous entraînent,
-comme aussi les duvets flottants. Vous êtes sorti
-pour vous recueillir et voilà que la nature entière
-s’efforce de vous disperser. Elle vous sollicite de
-toutes parts. Le geste d’une branche, le chant d’un
-ruisseau, les reflets d’un étang et les insectes qui
-font de l’acrobatie sur un brin d’herbe vous engagent
-chacun dans un rêve différent, et, devant
-une pareille attaque, vous ne savez plus vous défendre. — Qui
-donc méditerait dans un tourbillon ?
-quel penseur pourrait conduire des raisonnements
-durant une contre-danse ?</p>
-
-<p>Soudain, vous vous trouvez en face d’un petit
-arbre solitaire. Il n’a rien qui le distingue particulièrement.
-C’est un petit arbre. On ne voit
-rien d’autre à dire, et, pourtant, vous vous êtes
-arrêté ; vous considérez l’individu végétal. Bientôt,
-il vous semble d’une jolie venue ; il a de la grâce ; sa
-verdure est d’une teinte juste ; vous vous intéressez
-à lui… et voici toutes vos pensées qui se composent…
-mieux… toute <i>votre</i> pensée qui se compose
-autour du petit arbre banal. Déjà, du paysage qui
-l’environne, vous saisissez mieux la beauté d’ensemble
-et les suavités de détail. Vous lui avez donné
-un centre. Vous pouvez maintenant songer à l’aise,
-vous absorber dans un problème, entreprendre une
-rêverie. Les rapports secrets qui réunissent les choses
-vous apparaissent avec clarté. Vous tenez le
-mot de l’énigme. Votre âme morcelée se groupe ;
-vos yeux savent voir ; vos oreilles savent entendre ;
-tous vos sens ont acquis cette qualité sans laquelle
-il n’est point de vie intérieure : ils savent choisir. — Simplement,
-vous avez trouvé un étalon, une commune
-mesure pour apprécier des valeurs réelles ou
-rêvées. Le petit arbre vous sert de guide pour vous
-découvrir vous-même et découvrir vos chimères.</p>
-
-<p>Autre variation sur le même sujet :</p>
-
-<p>Un officier, de ceux qui ne disent pas qu’ils n’ont
-jamais eu peur, parce qu’ils furent vraiment braves,
-me contait, un jour, qu’à Wœrth, au milieu de
-la bataille, il aperçut, à une vingtaine de mètres,
-un arbuste isolé. L’arbuste était médiocre et n’aurait
-pas dépassé sa ceinture, néanmoins une idée
-folle lui vint : se cacher derrière ce petit rempart
-de feuillage, et, avec cette idée, la peur vint aussi,
-une peur atroce, bête, la peur divine, celle que Pan
-jetait dans les armées, une peur qui l’envahit tout
-entier, et chantait en lui le sauve-qui-peut. Il voyait
-tout fuir devant ses yeux, il imaginait toutes les
-déroutes, il y participait, il les activait… et, toujours,
-la même idée restait en lui : se cacher derrière
-le petit arbre. — Enfin, il n’y tint plus. Il
-céda, — marcha jusqu’à l’arbuste, — et, aussitôt,
-il éclata de rire. — C’était fini. — Son courage dispersé
-s’était brusquement recomposé autour de ce
-peu de feuilles et d’écorces. Il revint se battre et
-se battit jusqu’à l’instant où il tomba.</p>
-
-<p>Quand M. Art Roë entreprit d’écrire son journal,
-il voulut grouper ses pensées, ses sentiments
-autour d’un point qui leur servît de pivot et pût
-ainsi les retenir autour de lui ; il chercha une commune
-mesure qui s’appliquât aussi justement à lui-même
-qu’au sujet qu’il se proposait ; il fut querir
-son arbuste… et il trouva Pingot.</p>
-
-<p>Pingot est le soldat moyen sans grands vices ni
-sublimes vertus : un homme simple. D’après lui,
-Art Roë a réglé sa méditation, et, en les appliquant
-à lui, nous a fait comprendre, non plus théoriquement,
-mais sous une forme humaine et vivante, ses
-devoirs d’officier, ainsi que les réflexions que lui
-suggérait la qualité de ces devoirs.</p>
-
-<p>Pingot est joyeux. Pingot est triste. Comment
-l’est-il ? Comment le suis-je ? En quoi son rire, en
-quoi mon rire, en quoi ses larmes et les miennes
-sont-elles de même essence et qu’est, au juste, ce je
-ne sais quoi qui les différencie ? — C’est toute une
-échelle de valeurs à faire et, pour apprécier équitablement
-les rapports que je vois entre les choses,
-entre les pensées, quelle meilleure méthode que de
-relever d’autres rapports, dans un autre esprit, et
-de les comparer aux miens ; toutefois, comme l’orgueil
-s’en mêle le plus souvent, cette école est
-dure qui consiste à raisonner ainsi sur le plus fort
-d’après le plus faible (ou du moins celui que l’on
-tient pour tel) et de pousser le renoncement jusqu’à
-l’extrémité d’admettre une preuve que l’on a
-mille excuses pour mépriser, — mais c’est une
-bonne discipline morale et Art Roë nous montre
-que c’est une bonne discipline artistique.</p>
-
-<p>Je connais peu de livres qui donnent, autant que
-<i>Pingot et moi</i>, l’impression d’une œuvre conçue,
-pensée, écrite dans la joie. — L’auteur avait des
-choses à dire. Il les a dites sans effort, un demi-sourire
-sur la lèvre, car il pensait sans doute qu’elles
-contenaient des idées qu’il est toujours utile de
-répandre. Et vraiment, on ne saurait refuser une
-singulière noblesse à l’image de cet officier plein de
-culture qui se penche sur un soldat pour savoir…
-ma foi ! l’expression est grossière, mais elle est
-juste… pour savoir ce qu’il y a dedans ; — et notez
-que le soldat ne doit s’apercevoir de rien, — ce
-serait du favoritisme. Il faut qu’il continue à vivre
-sans jamais sentir la gêne d’une surveillance extraordinaire,
-fût-ce celle d’un regard, fût-ce celle que
-le moindre geste suffit à révéler. Il faut donc une
-assiduité de délicatesse dans la parole et surtout
-dans les petites actions que le service de chaque
-jour ramène, qu’il est assez malaisé de garder, mais
-qui donne ses fruits et permet ensuite de parler non
-plus d’un soldat, mais d’un groupe d’hommes, savamment.</p>
-
-<p>Fort bien ! et voilà qui fait sans doute un bon
-officier. Je croyais qu’il était question d’un écrivain ?</p>
-
-<p>C’est la même discipline qui a formé l’écrivain.
-Attaché à son sujet, il en a fait le tour scrupuleusement.
-Il le connaît si bien que, le jour où le désir
-lui est venu de le reconstruire par la mémoire, il
-ne s’est souvenu que de ces détails qui importent,
-que de ces gestes où se trouve quelque chose
-d’éternel, que de ces mots, enfin si simples qu’ils
-résument une manière de voir, une pensée entière.
-Pénétré du dessein qu’il se proposait, maître d’un
-style clair, élégant, spirituel, mais surtout asservi
-à sa pensée, il a dessiné sans peine le croquis d’ensemble.
-Les ombres étaient déjà indiquées, l’œuvre
-vivait, la tâche semblait achevée…</p>
-
-<p>Mais combien ce serait peu si l’on n’apercevait
-à chaque ligne de <i>Pingot et moi</i> cette noblesse
-d’émotion, cette large et mâle pitié qui font de ce
-bon livre un beau livre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c4">LE LIEU-COMMUN ET SA VERTU</h2>
-
-
-<p>Les lieux-communs ont la vertu de nous procurer
-un plaisir tranquille ou une manière de
-peine souriante qui semble être encore du plaisir. — L’horreur,
-la désolation, une joie tapageuse, un
-rire excessif sont choses de mauvais aloi. Les vaudevilles
-trop gais devraient être soumis à la censure.
-Elle condamnerait aussi les drames trop lugubres,
-car l’homme qui détient en lui l’extrême
-gaîté ou l’extrême tristesse ne peut, s’il est créateur,
-qu’être nuisible aux mœurs de son temps. Il
-convient de l’entraver au plus tôt. Nous ne devons
-goûter à l’énorme, au sanglant, au calamiteux qu’à
-la façon dont un malade goûte aux poisons : sans
-excès, après consultation d’un médecin et à petites
-doses. La licence des larmes et du rire est aussi
-répréhensible que la licence des rues et les grands
-sanglots doivent déplaire aux gens de bien à l’égal
-des grandes lubricités. Pourquoi se livrer à un
-orage quand les brises sont bienfaisantes ? L’agrément
-du printemps, les plaintes légères de l’automne,
-les si jolis romans d’Octave Feuillet sont
-choses que l’on peut aborder sans crainte. L’abus
-même en est inoffensif.</p>
-
-<p>Et puis, pour toucher le fond des grandes joies
-comme aussi des grandes douleurs, avouons qu’il
-n’est pas besoin d’aller bien bas. Ces émotions ont
-ceci d’un peu ridicule que ceux qui s’y livrent en
-sont satisfaits au point de faire la roue à leur sujet.
-Ils trouvent là un motif d’être avantageux, une
-excuse pour paraître. — Ils croient avoir accompli
-un haut fait en ayant perdu leur sœur bien-aimée,
-en ayant hérité d’un oncle inconnu. Leurs
-larmes sont comme les témoins d’un rare exploit,
-leurs éclats de gaîté les trompettes d’une victoire,
-et, dans un maladroit aveu de leur comédie, ils
-prennent, pour annoncer la chose, les gestes de
-l’acteur et le fiévreux débit du baladin. Aussi pouvons-nous
-affirmer, sans impudeur, que ces gens qui
-se tuent, se convulsent, se déchirent le visage ou
-s’expriment de façon grossière à cause d’une douleur
-dont ils exagèrent la durée future, autant que
-ceux qui se tordent et simulent les gestes difficiles
-de l’acrobate pour exprimer leur contentement,
-font là, pour parler franc, des actions malhonnêtes,
-car, en s’abusant sur la valeur de ce qui les passionne,
-ils abusent aussi leur prochain, mensonge
-nuisible pour eux-mêmes, dangereux pour les autres,
-et, par conséquent, incompatible avec le bon
-ordre moral de la cité.</p>
-
-<p>Il faut d’ailleurs convenir que ces histrions sont
-souvent pris en faute et qu’un petit fait survenu au
-moment où ils cavalcadaient le plus fièrement les
-désarçonne et fait voler leurs masques. L’ombre du
-plus petit brin d’herbe imite en vérité de façon trop
-exacte l’ombre du chêne. — Un mortel se fatigue
-bientôt des cris de ses semblables et même des
-siens propres. Ce sont là de vains sanglots, de vaines
-lamentations, mais qu’une averse le rince,
-qu’un moucheron lui ferme l’œil, et le plus cynique
-se plaindra avec obstination. Une vache turbulente
-propage l’émotion autour d’elle mieux qu’un agonisant,
-un chien qui mord le bas du pantalon détermine
-une pire colère que l’enfant sans entrailles,
-et, si l’on découvrait sans honte le tréfonds de sa
-nature, ne trouverait-on pas qu’un soleil trop
-ardent, une incommodante nuée, nous forcent à
-sortir de notre humeur plus tôt que le trépas d’un
-ami ?</p>
-
-<p>Suivons dans sa promenade cette dame de considération
-provinciale. Elle est en deuil de son fils
-qui ne sut vivre avec l’amour et se pendit tragiquement.
-Elle le pleure sans répit, assure-t-on.
-Ses gestes sont à la mesure de sa douleur : expressifs
-bien que retenus, lents, graves, pathétiques.
-C’est une belle douleur, une douleur de choix et qui
-commande le respect. Or un âne, dans le pré voisin,
-s’est mis à braire et la dame en pleurs lève aussitôt
-les bras, sursaute, crie… Ce brave homme
-qui passe ne va-t-il pas raisonner à ce sujet et trouver
-qu’un chagrin si abondamment exprimé est
-de médiocre vertu, sonne un peu creux puisque la
-voix d’un âne sait en provoquer une saisissante
-réplique ? Et, de même, à quoi bon estimer à si haut
-prix le vaudeville qui vous fit rire jusqu’à l’évanouissement,
-quand il est notoire que la caresse
-d’une paille sur la plante des pieds détermine une
-crise pareille ?</p>
-
-<p>Cet amour de la sensation forte obtenue par de
-gros moyens dérive d’un orgueil peu raisonnable :
-l’orgueil que l’on éprouve à se singulariser aussi
-vivement que possible avant sa mort, fût-ce en décédant
-de façon outrée, par la corde, les poisons ou
-la roue, quand il était si simple de se faner sagement
-et sans bruit dans le lit où déjà on prit la
-peine de naître.</p>
-
-<p>Eh quoi ! voici un homme qui, forcé par un destin
-tout à fait inéluctable de se rendre à un gouffre,
-garde, jusqu’à un certain point, le choix de la route
-qu’il va suivre. Il trouve devant lui un beau chemin
-plat, ombré, mais avec des parties au soleil,
-bordées de champs agréables au regard et dont la
-couleur verte est saine à considérer, chemin sans
-côte, sans barrière, chemin public. Au lieu de le
-prendre, l’homme s’engage dans un affreux sentier
-de traverse, pittoresque, il est vrai (du moins le
-tient-on pour tel), mais fiévreux, difficile, et où l’on
-se débat contre les ronces. Pourquoi ce choix puéril ?
-C’est que, dans le sentier dont les chèvres ne
-voudraient pas, il est seul et peut s’en glorifier.
-C’est aussi que, sur la grand’route, il risquerait de
-faire la rencontre d’un de ses semblables, plus tempéré
-(d’autres diraient plus lâche), en tous cas
-moins aventureux, et qu’être vu sur une route facile
-et fréquentée paraît, à certaines consciences, peu
-honorable. Et, pourtant, si la grand’route est bien
-entretenue, comparée aux sentiers de montagne, la
-raison en est, apparemment, que, jadis, des hommes
-pleins de goût et de savoir la distinguèrent d’entre
-les autres comme étant la plus facile et la plus
-agréable. — La voie que chacun suivrait, si la
-vanité ne faisait obliquer par les décevantes traverses,
-fut autrefois la voie des savants et des prophètes.
-Elle est encore celle des gens de bon sens.</p>
-
-<p>Il en va de même sur les routes de l’esprit. On
-préfère les passions excessives, les impressions
-violentes, par orgueil d’être seul à les éprouver ; on
-montre un coupable amour pour les raisonnements
-obscurs, par orgueil d’être seul à les tenir. Et, cependant,
-le salut est dans les opinions courantes,
-la vérité réside au sein d’un lieu commun. Il faut
-chérir et fréquenter le lieu-commun. Il ne change
-et ne s’altère que par la forme piquante dont il est
-habillé. Soyez à pied, à cheval ou bien en voiture,
-à votre fantaisie, mais suivez la grand’route. Singularisez-vous
-par le choix du point de vue et non
-celui du paysage. Bien qu’il soit le petit-neveu
-d’une opinion d’abord incongrue, de même que la
-grand’route fût anciennement un sentier de chèvres,
-le lieu-commun reste unique par la vertu qu’il
-a d’être traditionnel et de bon goût.</p>
-
-<p>Vivez, aimez, mourez avec mesure.</p>
-
-<p>Soyez un lieu-commun.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c5">NOTES SUR PIERRE LOUŸS</h2>
-
-
-<p>Il était une fois un jeune homme qui fit sortir du
-marbre la figure d’une <i>Vénus au miroir</i>. Le marbre
-était pur, la statue était belle, l’œuvre plut. — Comme
-chacun s’attendait, l’année suivante, à voir,
-de ce sculpteur, une <i>Vénus et l’Amour</i>, ou, plus
-simplement, la réplique de sa première déesse, ce
-fut une <i>Espagnole dansante</i> qu’il donna. Si l’on
-avait pu relever quelque faute, on eût volontiers
-murmuré. Plusieurs, mécontents, dirent même
-qu’ils ne comprenaient pas. — C’est que l’art imite
-chaque jour davantage les procédés de l’industrie
-où tel article qui se vendit bien est représenté jusqu’à
-l’heure extrême où personne n’en veut plus ;
-analogie fâcheuse que nous favorisons en classant
-les artistes, non point d’après l’idée vertébrale qui
-est, proprement, leur génie, mais d’après la forme
-qu’ils ont donnée à l’œuvre où notre attention fut
-d’abord retenue.</p>
-
-<p>Nous revenons à l’art en considérant à ce point
-de vue les romans, les contes, les poèmes et les
-articles de Pierre Louÿs, car chacun d’eux nous surprend
-par une séduction inédite, bien que nous
-retrouvions partout ce trait qui, avec la haine
-du laid, signale vraiment l’auteur qui nous occupe,
-je veux dire cette incapacité singulière, étonnante,
-absolue à être ennuyeux ou obscur. — De lui, nous
-eussions volontiers lu vingt récits alexandrins. Il
-ne veut nous en donner qu’un seul. La statue
-achevée, il s’en détourne et l’oublie. — Fait-il pas
-mieux d’animer d’une âme nouvelle la glaise informe
-ou le marbre brut que de mouler l’œuvre ancienne ? — Il
-est encore des artistes qui aiment les <i>cires
-perdues</i>.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>En vérité, Pierre Louÿs est un des auteurs vivants
-dont le vocabulaire est le plus souple et le mieux
-choisi. On dirait que les parties du discours sont à
-sa dévotion. Jamais, dans l’emploi qu’il en fait, on
-ne sent de frottement, de mauvais joint. Le bois
-dont il se sert n’a pas de volonté, il ne joue pas.
-Son marbre est sans tache, taillé d’équerre. Il
-n’arrive point qu’une de ses phrases ait un autre
-sens que le sens exact concerté par l’auteur ; les
-mots ne sonnent jamais plus haut ou plus bas qu’il
-ne l’a voulu, et la pensée qu’il exprime, nous l’avons
-entière, sans approximation. — Nous voilà loin des
-romanciers qui écrivent au jugé et par tâtonnements ;
-leur style, fait d’<i>à peu près</i> et de demi-mesures,
-paraît toujours servir d’excuse à une histoire trop
-floue, et l’on ne saurait vraiment apprécier des
-imaginations dont la forme est à ce point imprécise. — Au
-contraire, livrer à la critique sa pensée toute
-nue, ou vêtue d’une tunique qui la suit avec exactitude,
-est d’une belle audace, — ne pensez-vous pas ? — audace
-élégante, à la manière classique, audace
-malaisée et qui sent son maître. — Hélas ! Boileau
-avait depuis longtemps décrit et fixé, sous la forme
-d’un distique rimant en adverbes, cette qualité des
-bons auteurs, sans que les mauvais y prissent garde
-et songeassent à « mieux concevoir ».</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il est intéressant de suivre Pierre Louÿs dans un
-de ses contes. D’une intrigue souvent complexe il
-se tire avec une incroyable aisance. Il conte facilement,
-comme un bon chanteur doit chanter. Il sait
-conter. Ces histoires qui nous divertissent, nous
-terrifient ou bien nous charment, on a le sentiment
-de les avoir composées soi-même. C’est qu’elles
-sont simplement excellentes et qu’une œuvre parfaite
-paraît presque toujours de facture facile. Après les
-avoir relues vingt fois, on n’arrive pas à croire
-qu’il les écrivit autrement qu’en se jouant. Cela est
-propre, net, bien délimité, et l’on peut en faire le
-tour ainsi qu’on fait le tour d’une statue. Le récit
-n’a point de longueurs lassantes, ni de ces raccourcis
-trop violents qui, dans le but de donner une
-impression de force, n’arrivent qu’à en donner une
-d’effort ; il est tel qu’on l’eût entendu se développer
-idéalement dans un songe, et l’on n’y relève pas
-ces marques ouvrières qui déparent la face des
-œuvres que leur auteur conçut difficilement et façonna
-dans la peine. — Oh ! qu’une invention de
-Pierre Louÿs sent peu le labeur ! — Fille inspirée
-d’un heureux instant, elle naquit toute éclose. C’est
-d’ailleurs par là, détour malicieux, qu’elle échappe
-à la critique, bien qu’elle semblât s’offrir à elle par
-la franchise de sa forme. Une œuvre où le travail
-ne paraît pas se prête mal aux recherches de l’analyse…
-mais aimerions-nous qu’un papillon portât
-les stigmates de sa chrysalide ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et enfin, M. Pierre Louÿs est un merveilleux
-animateur. Je veux dire qu’il fait vivre les acteurs
-de ses fictions avec tant d’exactitude et de façon si
-persuasive que nous perdons pied et refusons de
-croire que des récits d’une telle humanité soient de
-brillants mensonges. L’imagination ainsi entendue
-n’a pas les caractères que le plus souvent nous
-trouvons en elle : le désordre et le manque de tenue,
-pour n’en citer que deux. Nous sommes encore
-infectés de romantisme, et c’est pour nous une
-surprise inédite que de voir un homme, dont le
-talent est créateur, écrire en manchettes.</p>
-
-<p>Conte-t-il une histoire antique, c’est toujours
-dépouillée de ses bandelettes et tout animée d’un
-jeune sang qu’il nous présente une femme d’autrefois.
-Pour l’hiératisme, il a peu de goût, et, s’il veut
-donner une impression de majesté, ce ne sera point
-par des attitudes figées et difficiles, mais par une
-subtile harmonie dans les mouvements.</p>
-
-<p>Nous fait-il un récit moderne, les acteurs seront,
-dès la première page, nos amis, ou, dès la première
-page, nous les haïrons. Nous les regardons vivre avec
-d’autant plus d’intérêt que nous avons devant les
-yeux et dans notre mémoire leur portrait de chair,
-frémissant et réel. C’est de même qu’il traite le rêve,
-la folie, le cauchemar. Ses fantaisies les plus audacieuses
-tiennent à la vie comme ce bel arbre qui
-s’agite dans le vent avec fureur et semble se mêler
-à l’air, mais n’en est pas moins lié au sol par d’inébranlables
-racines.</p>
-
-<p>Pour atteindre à de tels résultats, quels sont donc
-les étranges sujets que choisit Pierre Louÿs ? — Étranges
-ils le sont, à coup sûr, et précisément en
-ceci qu’ils paraissent souvent être les premiers
-venus. Certains d’entre eux eussent aussi bien, à
-ne considérer que l’anecdote, servi de chapitres à
-un roman feuilleton, ou, sous ces en-têtes : « horrible
-vengeance », « crime affreux », d’entrefilets
-aux colonnes d’information d’un journal pour concierges…
-mais… mais un souffle les anime, ce souffle
-singulier que l’on nomme, je crois, l’inspiration.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Raoul de Vallonges possédait une gravure qui
-figurait le bain d’une nymphe ; cette gravure était
-faite à la pointe sèche. J’en sais une autre, au vernis
-mou, qui nous donne l’image d’un satyre poursuivant
-une feuille morte dans le vent d’automne. — Naguère,
-le <i>Mercure de France</i>, en tête d’un
-de ses numéros, publia les notes et la cadence suivant
-lesquelles pouvait se chanter un <i lang="de" xml:lang="de">lied</i> d’Henri
-Heine, et un journal, voué à l’art décoratif, reproduisit,
-quelque temps après, l’esquisse d’une frise
-en marbre qui représentait, si ma mémoire est
-fidèle, les rois mages rentrant chez eux après adoration
-faite. — Les gazettes, que chaque matin
-ramène, nous apprirent un jour que des sépultures
-gallo-romaines avaient été découvertes dans un
-canton désolé de la Champagne. — Enfin, sur une
-petite scène, sise à Montmartre, des chansons furent
-chantées, un de ces derniers hivers, par une adolescente
-pour qui le jury du Conservatoire avait été
-avare de lauriers et qui se consolait en prêtant sa
-voix à d’aimables mélodies. — Gravures, musique,
-bas-relief, fouilles et chansons étaient du même
-auteur.</p>
-
-<p>Hélas ! je crains fort que Pierre Louÿs ne considère
-point l’art comme un sacerdoce. Bien plutôt
-le verrait-il sous les traits aimables d’une jeune
-personne qu’il est savoureux de vêtir diversement
-suivant l’heure et la fantaisie, et, quand il écrit un
-essai d’histoire ou un poème, entre un conte et une
-étude d’esthétique, je pense que ce n’est point du
-tout pour faire étalage de son érudition, mais simplement
-pour se reposer d’un travail par un autre
-et pour montrer avec négligence qu’un vrai artiste
-peut avoir diverses façons de s’exprimer.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je ne sais si, à l’instant où il achevait <i>l’Homme
-de pourpre</i>, Pierre Louÿs s’aperçut qu’il avait écrit
-un chef-d’œuvre, mais il semble bien que c’en est
-un et des plus parfaits. Né de quelques lignes perdues
-dans Sénèque, autant dire né de rien, ce conte
-indispose. On ne saurait le louer en ses parties et
-les décrire ; tout au plus pourrait-on le célébrer et
-cela même serait oiseux. Il est des louanges insupportables. — On
-est mécontent de ne point arriver
-à savoir comment cela est fait, de quelle façon la
-phrase est construite, par quel secret le récit se lie
-et se délie, pourquoi il nous étreint si puissamment
-et avec tant de mystère.</p>
-
-<p>L’aventure de Parrhasios qui écartela un homme
-libre, beau, célèbre en son pays, et peignit avec ce
-modèle martyrisé un tableau sublime, cette « tragédie
-de mort et de hurlements » est écrite en une
-langue limpide comme un ruisseau de cristal. Si
-vieille que soit la comparaison, elle reste juste. Le
-style de ce conte coule sans digues, sans retenue,
-sans détours brusques, et poursuit sa course avec
-harmonie. Parfois, dans la cascade où le jette une
-pierre, son chant s’amincit, et, parfois, il gronde
-quand une côte le change en torrent, mais, toujours,
-il est fait d’eau vivante et claire que seul le soleil
-colore.</p>
-
-<p>Pierre Louÿs a le don du style, et c’est à peine si
-on peut lui en savoir gré, tant cela semble être une
-vertu acquise en naissant. Sans doute, artiste encore
-ignorant de lui-même, s’essayait-il déjà à balancer
-des phrases au rhythme de son berceau. Il ne
-déforme point la langue pour lui faire rendre des
-sons inusités. Les aspects de la nature ou de la
-passion que sa pensée retient, il les exprime, avec
-aise et vérité, par les mots qui leur semblent logiquement
-dévolus. Il n’est ni myope, comme un
-romancier naturaliste, ni presbyte, comme certains
-écrivains panoramiques ; il voit juste et parle de
-même. Son équation personnelle est nulle, et jamais
-nous n’avons à remettre ses descriptions à un point
-qui nous est plus familier. A cause de cette méthode,
-la moindre audace, la plus légère acrobatie
-de style, prend une singulière importance et, donnant
-tout son effet, double la force du langage.</p>
-
-<p><i>La Femme et le Pantin</i> n’est qu’une longue
-nouvelle, <i>l’Homme de pourpre</i> a quelques pages.
-Je pense que Pierre Louÿs juge inutile, si l’on veut
-laisser son nom à la postérité, d’accumuler des
-volumes et de vouloir d’abord être le père d’une
-bibliothèque. Construire une colline d’ouvrages
-rehausse parfois un auteur quand il peut se tenir
-à son sommet… Le plus souvent il est dessous. — Pourquoi
-noircir une rame de papier écolier quand
-deux feuilles de papier à lettre suffisent ? <i>Volupté</i>
-est un bien gros livre, <i>Carmen</i> une bien courte
-chose ! Aussi, je gage que plus d’une des encyclopédies
-romanesques qui nous sont journellement
-offertes serviront à surélever des tabourets de piano
-ou à distraire le chiffonnier quand <i>l’Homme de
-pourpre</i> restera encore ouvert sur la table.</p>
-
-<p>Oui, je le vois, il est malaisé de louer comme il
-convient ce conte dont l’horreur a la beauté de certains
-masques de statues grecques, où l’artiste
-ancien avait fixé les traits d’une tranquille Cérès,
-que les larmes de la terre, avec la brûlure des
-siècles, ont métamorphosée en Méduse.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quelle étrange impertinence ! A l’époque où tous
-les poètes composaient des vers obscurs, Pierre
-Louÿs, avec une rare obstination, écrivit des sonnets
-d’une révoltante limpidité, et, même lorsqu’il
-essaya de s’exprimer en vers libres, si la forme
-était quelque peu indécise et falote, le sens n’en
-restait pas moins rigoureusement clair. Pierre
-Louÿs savait nous dire le réveil des nymphes, les
-clairières ensoleillées et la danse sur un tapis bleu.
-Il ne profitait pas de ce don poétique pour mettre
-sa pensée au cachot. Malgré une certaine préciosité
-qui ne tarda pas à disparaître, malgré la recherche
-de rimes si opulentes que l’on ne savait plus ce que
-ces vocables à beau son signifiaient au juste, malgré
-certains essais malheureux… (mais <i>cela se passait
-dans des temps très anciens</i>, longtemps avant
-<i>Aphrodite</i> !) ces vers avaient déjà de l’aisance, du
-souffle et, dans le mince recueil, se trouvent plusieurs
-pièces d’une grande beauté. — Cette poésie
-sent bon, et rappelez-vous qu’à l’époque où elle fut
-écrite, toute ou presque toute la poésie des jeunes
-gens sentait l’encre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je viens de reprendre <i>les Aventures du Roi
-Pausole</i>. — Ah ! je voudrais chanter les mille grâces
-et une grâce de ce petit évangile, en me tenant sur
-un trapèze, de préférence la tête en bas, ou sur une
-corde roide, sans balancier, ou, mieux encore,
-habillé en grand prêtre de Cythère, sur la plage
-de Nauplie, tandis que la brise agiterait ma belle
-barbe blanche. Là, je composerais, en l’honneur
-de cet excellent Pausole, un poème monorime qui,
-tout entier, développerait ce vers étonnant où le
-pur génie de Meilhac et d’Halévy s’atteste :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je suis gai ! Soyons gais ! Il le faut ! Je le veux !</div>
-</div>
-
-<p>Vous le savez, ce pieux ouvrage traite de mille
-choses édifiantes, entre autres, d’une mule paisible,
-d’un chameau coureur, d’un cheval hongre et d’un
-eunuque, d’une gardienne de framboises et d’une
-jeune fille violée, d’un page, d’un étang, d’un cerisier,
-d’une couronne en aluminium, d’un exemplaire
-noyé de <i>Télémaque</i>, de trois cent soixante-six
-reines et d’un grand roi qui est, je crois bien,
-le protagoniste du drame. — Et comme l’histoire
-est simple, lumineuse, touchante ! — Le cas de ce
-monarque est émouvant, de ce monarque qui, à
-travers mille dangers, parcourt son royaume en
-quête de sa fille fugitive et profite du voyage pour
-s’instruire !</p>
-
-<p>Je crains fort que certaines personnes n’aient
-point apprécié <i>Pausole</i>. Je crains plus encore que
-ces personnes eussent beaucoup déplu à ce bon roi !
-A vrai dire <i>les Aventures…</i> seront toujours le
-bréviaire des gens paresseux qui prisent les émotions
-douces et le loisir ; elles seront toujours
-chères aux rêveurs, à tous ceux qui sont fous de
-belles formes, de fleurs et de parfums, mais elles
-ont sans doute blessé les innombrables commentateurs
-de la Bible revue par Osterwald, les partisans
-du cilice-pour-autrui et de la discipline-appliquée-au-prochain.
-Car ce livre est mieux qu’un
-manuel d’ascétisme, il figure une séduction nouvelle.
-Il est un charmant plaidoyer pour la liberté
-de danser en rond, pour la licence de goûter aux
-bonnes choses qui font le plaisir de la vie, enfin,
-une savoureuse protestation contre la charge des
-règles inutiles et des catalogues superflus. Le rire
-n’y est point une grimace amère, ni l’ironie un prêche
-déguisé et l’on aura bien lu ce feuillet inédit
-de l’almanach de Gotha « si l’on a su de page en
-page ne jamais prendre exactement la Fantaisie
-pour le Rêve, ni Tryphème pour Utopie, ni le roi
-Pausole pour l’Être parfait ».</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c6">FUNÉRAILLES</h2>
-
-
-<p>Le 5 octobre 1902 est une date qu’il est bon de
-rappeler. On vit, en effet, ce jour-là, l’humanité
-sous sa plus laide figure. Elle n’est déjà pas d’un
-aspect si agréable qu’elle ait beaucoup à se forcer
-pour avoir l’air repoussant, mais, ce 5 octobre 1902,
-le Français, né malin, comme chacun sait, porta
-toute sa malice à s’avilir. En résumé, ce fut un
-spectacle à faire rougir un traître, mais qui porte
-avec lui son enseignement et rentre dans la catégorie
-des souvenirs utiles.</p>
-
-<p>Le 5 octobre 1902, on enterra l’auteur d’une
-lettre politique. — Cet homme avait écrit une
-façon d’épopée contemporaine, il avait créé des
-êtres qui, s’ils ne jetaient pas devant eux l’ombre
-énorme de Balzac ou de Tolstoï, n’en vivaient pas
-moins d’une vie puissante ; — il avait peint des
-tableaux qui peuvent choquer un amateur de style,
-mais qu’on n’oublie jamais, une fois qu’on a été
-ébloui par leurs fortes couleurs ; — il avait fait
-gronder une émeute, hurler des femmes en couches,
-grincer des machines, couler du sang, courir des
-eaux, bourgeonner des arbres, fleurir monstrueusement
-un jardin ; — il nous avait gorgés d’épouvante,
-étourdis de clameurs, assommés de coups ; — il
-nous avait dit la naissance de l’homme, les tares
-de l’homme, les maladies de l’homme, la mort de
-l’homme ; — dans l’homme, il nous avait montré
-la bête, une bête qui mange, qui boit, qui aime,
-qui tue, une bête en révolte, une bête triomphante,
-une bête glorifiée, et, si ce n’était là tout l’homme,
-c’en était du moins la plus grande part ; — dans
-son domaine, peuplé par lui d’une humanité à la
-fois restreinte et démesurée, il s’était promené à
-grands pas ; — il avait fait surgir de terre, par un
-sortilège puissant et maladroit, des êtres couverts
-de poussière, de glaise, de fumier, de plâtre,
-d’huile, d’immondices, et, de sa lourde main d’ouvrier,
-il avait modelé ces statues qui, durant qu’il
-façonnait leurs membres, prenaient racine dans le
-sol et suaient splendidement au soleil ; — et
-c’étaient des chairs crevant de santé, tachées de
-lèpre, des bouches tordues par la joie, grimaçantes
-à force d’angoisse, closes dans la mort, c’était, parfois,
-un sourire délicieux, un ruisseau, une brise ;
-c’était surtout un fumier fertile, nauséabond et
-fleuri, — mais c’est l’auteur d’une lettre politique
-que l’on enterra le 5 octobre 1902.</p>
-
-<p>Avions-nous donc tout à fait perdu le respect de
-nos morts, de nos grands morts ? Avions-nous aussi
-perdu le sens commun ? — Je sais que Zola fut
-souvent un mauvais écrivain, mais de <i>la Fortune des
-Rougon</i> au <i>Docteur Pascal</i>, il y a plus et mieux
-que du style, et, si ces vingt volumes sont parfois
-d’une lecture peu satisfaisante et malaisée, le souvenir
-qu’on en garde est, le plus souvent, d’une
-beauté obsédante ; — je sais que Zola nous a
-dépeint la vie en traits d’une telle amertume que
-nous nous détournons de ce spectacle avec un
-hoquet, mais, de <i>la Fortune des Rougon</i> au <i>Docteur
-Pascal</i>, il y a autre chose que de la laideur,
-du rut et de la scatologie, — mon Dieu oui ! — et
-je sais bien aussi que Voltaire a défendu Calas
-et Sirven, mais je crois vraiment qu’il reste grand
-surtout à cause de son œuvre gigantesque et de
-quelques petits livres parfaits.</p>
-
-<p>Je me demande lesquels ont été, le 5 octobre
-1902, les plus dégoûtants à considérer, de ceux qui
-ont déversé leur bile sur la tombe de Zola, ou de
-ceux qui ont cru devoir y vomir leur admiration.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c7">LES MALHEURS DE BAUDELAIRE</h2>
-
-
-<p>De temps en temps on s’occupe de Baudelaire,
-pour orner sa tombe, pour le rééditer à l’usage de
-quelques bibliophiles, pour déraisonner encore un
-peu en son honneur afin de ne pas en perdre l’habitude.
-Les jours où l’on veut célébrer Baudelaire,
-où l’on se réunit dans ce but, louable certes, il n’y
-a jamais foule, il n’y a jamais cohue, — c’est à
-peine un rassemblement. Ceux qui aiment Baudelaire
-d’un cœur fervent et passionné ont préféré
-songer à lui au coin du feu, ou, mieux encore,
-s’entretenir l’esprit de spleen à son sujet dans un
-coin sinistre de la banlieue, sous le ciel de soie
-grise.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, jour des Morts, il est doux d’évoquer
-la grande ombre d’un poète qui fut malchanceux
-tant qu’il vécut sa vie de mortel, et, par un
-singulier guignon, reste malchanceux dans l’immortalité.
-Pourtant, depuis quelques années, on
-s’est évertué à retoucher l’odieuse, la difforme
-caricature que l’on avait faite de cet honnête
-homme ; ce fut l’œuvre d’honnêtes gens. Ils ont un
-peu rétabli la belle figure de Baudelaire, effacé les
-traits grotesques de la charge, rendu à l’homme son
-sourire, et lavé la haute statue des crachats que
-tous les imbéciles lui avaient jetés en hommage.</p>
-
-<p>Flaubert faisait, des sottises imprimées, un recueil
-que le flux littéraire grossissait chaque jour. — On
-composerait un volume d’une insigne laideur
-avec les propos tenus sur Baudelaire. D’ailleurs,
-il eût peut-être trouvé plaisir à le lire, lui
-qui avait si bien compris sous quelle pluie d’imbécillités
-on tâcherait de noyer ses <i>Fleurs</i>.</p>
-
-<p>En octobre 1864, il écrivait à M. Ancelle :</p>
-
-<p>« <i>Ce maudit livre est donc bien obscur ! bien
-inintelligible ! Je porterai longtemps la peine
-d’avoir osé peindre le mal avec quelque talent.</i> »</p>
-
-<p>Et, plus tard, en janvier 1866 :</p>
-
-<p>« <i>Les Fleurs du Mal ! on commencera peut-être
-à les comprendre dans quelques années.</i> »</p>
-
-<p>Cet espoir dont, malgré tout, il se leurrait un
-peu, fut déçu, après tous ceux avec lesquels il
-égayait sa tragique vie. Baudelaire, vivant, ne
-manqua pas d’ennemis. Toutes les injures lui
-furent offertes, on en inventa même à son usage
-personnel ; on fit toutes les insinuations, on tendit
-tous les pièges, son talent fut sali, avec son caractère
-et sa vie privée. Une gravure du <i>Boulevard</i>,
-œuvre d’un certain M. Durandeau, dépeignait le
-désordre des <i>Nuits de M. Baudelaire</i>, afin de
-donner à rire. Elle avait du moins ce mérite de
-n’être que drôle. Elle n’était point vile.</p>
-
-<p>Pour bien des gens, pour ceux mêmes à qui il
-était sympathique, Baudelaire était l’homme qui se
-teint les cheveux en vert et s’indigne de ce qu’on
-ne le remarque pas, fume de l’opium, conseille aux
-charbonniers de s’asphyxier en brûlant leur stock
-de marchandises, a pour maîtresse une hottentote,
-une naine ou une géante, et fait des poèmes d’une
-sensualité nauséabonde et toute embarrassée de
-satanisme (terme obscur).</p>
-
-<p>Ses meilleurs amis le défendaient mal et accréditaient
-mille et une histoires ridicules en excusant
-le héros qu’on leur supposait. Ce fut ainsi jusqu’au
-jour où Baudelaire mourut. Alors les injures cessèrent,
-peu à peu, et il n’y a plus aujourd’hui que
-certains professeurs éhontés, certains universitaires
-indécents qui osent encore émettre, en parlant des
-<i>Fleurs du Mal</i>, quelque puissante absurdité ; mais
-le supplice du poète n’était pas achevé ; ses admirateurs
-reprirent en sous main la tâche que ses
-ennemis avaient délaissée par lassitude et parce
-qu’il devient à la longue fastidieux d’insulter un
-cadavre. On se mit à vanter le poète, et le ton de ces
-éloges l’a plus desservi que toutes les injures.</p>
-
-<p>De ce grand artiste dont le souffle est parfois
-court, on a voulu faire un grand poète lyrique ; on
-a voulu écheveler cet homme consciencieux et lui
-placer entre les mains une lyre démesurée. Hugo,
-Lamartine, Musset, furent renvoyés à l’école, — à
-l’école de la <i>Charogne</i> ; on prit au hasard dans
-l’œuvre cinq ou six pièces, on épilogua sur elles, on
-y découvrit le monde et beaucoup d’autres choses
-encore, enfin, comble d’ironie ! on parla de la
-savante obscurité de ce poète qui n’était obscur
-qu’aux heures où il se montrait maladroit.</p>
-
-<p>Baudelaire eût bien ri de ces éloges ! lui qui
-avait la mesure et le sens d’estimer ses vers ce
-qu’ils valaient et de garder le sentiment des proportions ! — Je
-disais que l’on ferait un recueil
-d’une laideur instructive en réunissant les <i>coupures</i>
-du poète ; j’oubliais que, sous une autre forme, ce
-recueil existe. Cela s’appelle <i>le Tombeau de Baudelaire</i>
-et figure une couronne de poèmes et de
-proses écrits en son honneur. Ces pièces sont inspirées
-par un curieux sentiment : elles tendent toutes
-à montrer, avec une clarté qui éblouit, combien
-l’œuvre de Baudelaire fut vaine ; je veux dire,
-combien, pour célébrer un homme qui porta si loin
-le souci de la forme et de la pensée, on peut écrire
-sottement et mal versifier… Et les auteurs de cette
-couronne de louanges sont ceux-là mêmes qui font
-de Baudelaire leur dieu.</p>
-
-<p>On devrait traiter Baudelaire avec plus de respect.
-Au lieu de se servir de lui pour desceller la
-statue de Hugo, au lieu de lui décerner ce <i>prix
-d’excellence</i> dont il n’aurait su que faire, on devrait
-se rendre mieux compte de ce qu’il était : — un
-artiste d’intelligence clairvoyante et profonde, — un
-homme plein de bon sens, affable, doux, et qui
-ne haïssait qu’à bon escient, — un esprit délicat,
-enfin, qui eut le don de distinguer d’abord les beaux
-traits d’une œuvre avant d’en relever les tares, et
-celui de voir plus loin et mieux que ses contemporains,
-comme s’il était toujours sous l’influence
-de cet opium qui étend et aiguise la faculté de
-sentir.</p>
-
-<p>Il découvrait le talent partout où il se trouvait
-et, dans la <i>Revue européenne</i> du 1<sup>er</sup> avril 1861, il
-publiait une étude : <i>Richard Wagner et le Tannhæuser
-à Paris</i>, qui disait sur Wagner des choses
-dont la saveur est évaporée aujourd’hui, mais qui
-parurent aux contemporains d’un goût détestable.</p>
-
-<p>Le 24 mars de la même année, Mérimée, à qui
-on ne refusera pas, je pense, un jugement solide,
-écrivait, à propos du nouvel opéra :</p>
-
-<p>« <i>Il me semble que je pourrais composer demain
-quelque chose de semblable en m’inspirant de mon
-chat marchant sur le clavier du piano.</i> »</p>
-
-<p>Et Auber, avec un certain esprit bas, s’écriait :</p>
-
-<p>« <i>Comme ce serait mauvais si c’était de la musique !</i> »</p>
-
-<p>Il en fut pour tout ainsi. Baudelaire vanta, comme
-il convient, Edgar Poe, Guys, Daumier, Bresdin,
-Quincey, Desbordes-Valmore, Leconte de Lisle,
-Flaubert, Cladel, Rops et bien d’autres artistes
-inconnus ou contestés.</p>
-
-<p>Cet homme de qualité, qui jugeait ses contemporains
-avec justice et leur donnait une affection peu
-et mal appréciée, reste un ami très doux et très
-cher à ceux qui savent l’aimer. Il est difficile de le
-bien connaître, mais sa correspondance, qu’il faut
-avoir la patience de chercher dans dix livres, vingt
-brochures et autant de journaux, nous le rend tout
-entier : hautain, bienveillant, de tenue parfaite, un
-peu dandy, jusqu’en ses jours de pire détresse,
-curieux de tout, n’aimant que le beau, et se défendant
-du monde (car il faut bien parfois se garer des
-bourgeois) en affectant certaines excentricités de
-langage, toujours spirituelles d’ailleurs et du meilleur
-aloi, mais dont on lui a fait un crime. C’est
-dans cette correspondance et dans celle de ses amis
-que nous trouvons Baudelaire, — dans la belle
-étude que M. Crépet a écrite sur lui, — dans le
-récit que nous avons de son épouvantable mort,
-agonie tragique qui le rendit si méconnaissable
-que, lorsqu’il se leva de son lit après sa première
-crise, il salua son reflet, vu dans un miroir.</p>
-
-<p>Il y a beaucoup à faire pour rendre un digne
-hommage à Baudelaire. Ses lettres sont de celles
-que l’on peut réunir sans impiété, ses œuvres sont
-de celles qu’il faudrait rééditer. Telles que nous
-les avons, elles sont incomplètes, tronquées, disposées
-sans méthode, et, surtout, déshonorées par
-d’innombrables coquilles.</p>
-
-<p>Même dans la belle édition que publièrent les Cent
-Bibliophiles, on a suivi le texte tripatouillé, peu
-correct et, à tout prendre, inconvenant de Michel
-Lévy, et, pourtant, cet ouvrage, par son impression
-nette et bien espacée, son habile mise en page, son
-format commode et, surtout, le choix vraiment judicieux
-de l’illustrateur, figure un objet d’art délicieux
-et rappelle une fois de plus que M. Érastène
-Ramiro, président du concile d’amateurs qui s’est
-partagé l’édition, est un homme de goût, ce que,
-d’ailleurs, il était interdit d’ignorer depuis qu’il rendit
-à Félicien Rops le délicat et patient hommage
-d’édifier jusqu’à trois catalogues de son œuvre. — Je
-vois bien qu’on a pris soin de corriger les erreurs
-trop grossières, les coquilles et les balourdises
-relevées par le prince Ourousof, mais l’arrangement
-des pièces subsiste, arbitraire et sans excuse ;
-et que viennent faire dans <i>les Fleurs du Mal</i>
-des poèmes tels que <i>le Calumet de Paix</i> ou les <i>Vers
-pour le Portrait de Daumier</i> ? La seule disposition
-raisonnable semble être celle de l’édition de
-1861, dont il faut toujours suivre le texte, et dans
-laquelle on intercalerait à leurs anciennes places
-les pièces condamnées.</p>
-
-<p>D’autre part, un supplément réunirait :</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> <i>Les Nouvelles Fleurs du Mal</i> telles qu’elles
-parurent, en 1866, dans <i>le Parnasse contemporain</i> ;</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> <i>Les Épaves</i>, où seraient groupés divers poèmes
-qui n’ont rien à voir avec le corps et l’esprit du
-livre, et, si l’on y tenait absolument, les broutilles
-(<i>Épilogue à la ville de Paris</i>, <i>Poèmes de jeunesse</i>,
-<i lang="la" xml:lang="la">Amœnitates belgicæ</i>, etc.).</p>
-
-<p>Puis on restituerait, en note, à la pièce : <i>A une
-Malabaraise</i>, les six vers qui lui font défaut depuis
-1846 et que le V<sup>te</sup> de Spoelberch de Lovenjoul cite
-dans ses <i>Lundis d’un Chercheur</i> ; enfin, on remplacerait
-l’encombrant morceau littéraire de Gautier,
-qui, d’ailleurs, manque à l’édition des Bibliophiles,
-par la sanglante préface que Baudelaire esquissa
-lui-même pour ses <i>Fleurs</i> et que Eugène Crépet
-reproduit au début de sa belle étude.</p>
-
-<p>Mais tout cela n’est point pour les amateurs de
-beaux livres, gens qui, à l’ordinaire, se moquent du
-rôti si la sauce est cuisinée à leur goût. Il reste donc
-à établir des <i>Fleurs du Mal</i> et des <i>Petits Poèmes
-en Prose</i>, trop négligés, une édition classique avec
-l’indication de l’origine des pièces et le relevé des
-variantes. A l’époque où l’œuvre tombera dans le
-domaine public, quelque éditeur consciencieux
-pourra entreprendre ce travail. — Rêve ! — Pour
-l’instant, les Cent Bibliophiles possèdent un texte
-passable, qu’ils liront peut-être, et une série d’admirables,
-d’inattendues, de somptueuses eaux-fortes.</p>
-
-<p>La veine d’un artiste est aisément sollicitée par
-une illustration des <i>Fleurs du Mal</i> ; un jour, enthousiasmé
-par cette cohorte d’images, grisé par
-le parfum puissant que cette gerbe d’orchidées
-distille, peut-être quelque peintre s’est-il essayé à
-interpréter leur charme par son art… L’imprudent !</p>
-
-<p>Déjà Odilon Redon, après avoir farouchement
-mâchuré les marges de <i>la Tentation de Saint-Antoine</i>,
-s’était plu à honorer de ses petits dessins
-noirs <i>les Fleurs du Mal</i>. Pareillement, vers 1884,
-Maurice Barrès aspergeait de loin les couvertures
-de sa revue : <i>les Taches d’Encre</i> pour justifier
-le titre, mais obtenait des résultats plus précis.</p>
-
-<p>Carloz Schwabe aussi tenta l’aventure. Il faut
-dire qu’il réussit mieux. A l’avis de ceux qui ne
-voient dans Baudelaire que mysticisme et sensualité,
-l’illustrateur du <i>Rêve</i> devait paraître bien
-choisi. L’œuvre est curieuse, mais étrangement
-incomplète, d’abord par le petit nombre des gravures,
-surtout par leur parti-pris. Carloz Schwabe
-ne voulut considérer que le poète de serre chaude
-et son interprétation artistique s’en ressent.</p>
-
-<p>C’est ainsi que Baudelaire se charge de punir qui
-s’attaque à ses poèmes, il l’étreint et, de ses bras
-redoutés, le brise. Pour parer l’œuvre d’un poète
-de belles images, il suffit souvent de laisser chanter
-en soi le motif qu’il décrit, et l’eau-forte se révèle
-alors du sonnet. — Avec Baudelaire le travail est
-plus ardu. Si l’on tente de transposer une de ses
-idées, c’est un combat qu’il faut soutenir, une lutte
-esprit à esprit, où, le plus souvent, le peintre tombe
-exténué, se souvenant des <i>Plaintes d’un Icare</i>.
-Pour affronter la tâche, il est besoin de bras
-solides, d’une main ferme, d’une âme diligente. Cent
-fois, il faut édifier, devant le rêve noté en mots, un
-rêve parallèle, noté en lignes et en couleurs, et
-trouver en son cœur assez d’audace et d’humilité
-pour persévérer lorsqu’il s’écroule ; il faut enfin
-voir fleurir de cent façons diverses en son esprit
-de peintre les cent diverses fleurs aux cent formes,
-aux cent parfums, que Baudelaire fit éclore.</p>
-
-<p>Aussi, je ne sais, en regardant les cent soixante-cinq
-eaux-fortes en couleur qu’Armand Rassenfosse
-dessina et grava pour les Bibliophiles, ce
-qu’il faut admirer le plus dans ces planches flamboyantes,
-sombres ou claires, habiles, simples,
-presque érotiques ou presque ingénues, dures,
-gracieuses, et toujours sans faiblesses, de leur
-beauté ou des heures de méditation intelligente
-qu’elles impliquent.</p>
-
-<p>De telles œuvres font plus pour la mémoire du
-poète que la plate imitation des <i>Fleurs du Mal</i> où
-certaines petites gens (poètes aussi, à en croire une
-confuse rumeur) se délectent, et, si l’on voulait
-traiter Baudelaire pieusement, le mieux serait,
-semble-t-il, tout en s’occupant de ses œuvres avec
-une scrupuleuse ferveur, de ne pas insulter ce
-grand homme méconnu et mal admiré, par un
-excès de louange, comme on le fit naguère par un
-excès d’injustice, et de lui donner sa place immortelle
-qui paraît bien être à côté des plus grands poètes,
-mais aux pieds des dieux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c8">LA JOURNÉE PRÈS DU FLEUVE</h2>
-
-
-
-<p class="sign i">pour Stratonice, reine orientale.</p>
-
-
-<p>Ici, près du bord, le fleuve n’a presque plus de
-courant. C’est un coin de lac dont une plume flottante
-trahit seule la secrète circulation. Je viens,
-dans le réduit que je me suis ménagé parmi les roseaux,
-surprendre la vie aquatique et riveraine dans
-ses moindres mouvements.</p>
-
-<p>C’est à l’aube qu’il faut d’abord considérer le
-fleuve. Il n’est point encore dévêtu de ce manteau
-plombé dont la nuit le couvre. Certaine lueur diffuse
-en fait miroiter la soie. De temps en temps,
-pour une seconde, un poisson le perce de son nez,
-et la déchirure reste ouverte. Un autre poisson
-vient goûter l’air, un autre encore. Le beau manteau
-de soie grise sera bientôt une guenille.</p>
-
-<p>Le paysage est en argent. Les roseaux luisent
-dans la pénombre, à l’envi des feuilles mouillées.
-Les saules de la rive semblent ne montrer que le
-brillant de leurs arêtes. L’herbe ondule au passage
-des musaraignes qui vont à leurs affaires en
-silence, et l’arbre mort, qui tient le milieu de l’île
-et préside sur ses cailloux, se drape frileusement
-d’un reste de brouillard.</p>
-
-<p>L’heure est froide. Les confins du ciel sont encore
-pâles. Si les oiseaux se réveillent, c’est à petit
-bruit. Le fleuve ne fait aucun murmure. Tout au
-plus, peut-on entendre, très loin sur la plaine, le
-son d’une trompe de berger, et, peut-être, dans le
-secret de l’onde, on ne sait où, un accord de harpe
-insensible… Mais un gros rat sort de chez lui et
-plonge. Cela est le premier événement du jour et,
-bientôt après, le soleil se lève.</p>
-
-<p>Maintenant, il vient du monde sur le chemin de
-halage. Des enfants sortent du chaland qui semblait
-dormir depuis la veille. On jette des baquets d’eau
-pour nettoyer le pont. Je crois même qu’on
-chante. Il faut commencer à vivre ; on s’évertue,
-et des moineaux mènent grand train de cris dans
-un buisson, récriminent, s’injurient, piaillent et
-s’échappent de toutes parts.</p>
-
-<p>Une importante émotion se propage. Chacun la
-ressent. Regardez ! Ça se voit à peine, là-bas…
-tout là-bas, mais dans quelques minutes les rives
-en seront convulsées. Un vapeur remonte le courant.
-Il pousse l’eau comme s’il lui voulait du mal,
-et, déjà, de longues vagues zèbrent le bord. Le
-fleuve lutte, résiste, se gonfle de colère, mais, finalement,
-est toujours vaincu.</p>
-
-<p>On dirait que ses profondeurs mêmes sont troublées.
-D’énormes méduses aqueuses paraissent dans
-le sillage. Elles se gonflent. Elles sont huileuses.
-Elles éclosent comme des fleurs grasses et incolores.
-Elles se répandent sur l’onde environnante, puis il
-se forme un remous subit où tournent des feuilles,
-des brins de paille et des corolles, et le bateau
-passe.</p>
-
-<p>Les femmes, qui viennent laver leur linge, donnent
-de la voix quand la vague les mouille, se retirent
-précipitamment, puis font signe de la tête et
-du bras aux mariniers, et les mariniers répondent
-avec ampleur, avec affectation. Le monstre s’éloigne,
-mais le fleuve prend quelque temps pour se
-remettre. Au sein des herbes, entre les cailloux,
-des myriades d’insectes se sont noyés. Ce sera tout
-un appareil de funérailles.</p>
-
-<p>Le soleil monte lentement. Des garçons et des
-filles se baignent. Dans l’eau de midi, les torses
-bruns s’agitent. On joue à des jeux de tritons. Il
-est plaisant de battre le fleuve à pleine paume, de
-rire et de mouiller l’air. Il est plaisant de se moquer
-des filles qui se trempent avec prudence et
-ne s’aventurent pas, mais, surtout, qu’il est donc
-savoureux de se laisser cuire par le soleil et d’écorcher
-de ses membres le fleuve dont la belle peau
-fraîche reluit et resplendit, toute nue !</p>
-
-<p>Un autre bateau vient de passer, suivi de plusieurs
-autres. On se lasse d’échanger des messages.
-Même les enfants ne s’émerveillent plus. Chacun
-vit pour soi. Les routes, les chemins de halage,
-sont pleins de monde. On sent courir de la richesse
-et l’eau secoue des écus d’or au fil de chaque
-sillage. Une périssoire traverse le fleuve, vive
-comme un martin-pêcheur, vernie et nette comme
-un objet de luxe.</p>
-
-<p>Maintenant, avec mollesse, le fleuve se repose.
-Il nous rend l’image d’une belle femme accablée,
-immobile et qui, sans dire mot, écouterait le concert
-des moustiques errants. Il s’en forme des
-colonies qui bourdonnent et chantent tout contre
-l’eau. Souvent un oiseau les traverse, happe ce qui
-lui vient au bec, mais, diminuées, elles n’en continuent
-pas moins leurs bourdonnements et leurs
-chants pointus.</p>
-
-<p>L’heure bâille, s’étire et n’en finit pas de passer.
-Le jour s’écoute. Soudain, tremblante et grise, une
-vapeur paraît à l’horizon. Elle se fonce ; elle s’étend ;
-nuée, elle envahit le ciel ; nuage sombre,
-elle s’arrondit et se bosselle au zénith… Un instant,
-on manque d’air, puis la chose noire crève
-en une giboulée.</p>
-
-<p>L’averse et les coups de vent cinglent le fleuve
-entier. L’eau est toute frissonnante et gercée. Le
-cri d’un pêcheur sonne comme un cri d’alarme. Des
-oiseaux s’épouvantent et tournoient. Des teintes
-bistres glissent sur l’eau qui semble avoir pris en
-elle la lumière. Une colombe se lève d’un peuplier
-voisin, frémit au-dessus des branches et disparaît
-avec une plainte longue.</p>
-
-<p>Bientôt, tout se rassérène. Des rayons clairs font
-sourire le nuage. Un merle fastueux s’égosille. Les
-escargots de l’herbe, sortis à frottement doux de
-leur coquille, se promènent, sans mauvaises pensées,
-et, comme pour saluer l’onde paisible et de
-nouveau joyeuse, un petit taureau pointe sa tête
-entre deux saules.</p>
-
-<p>J’en vis un jour tout un troupeau qui traversait
-un bras du fleuve pour quitter l’île où se trouvait
-leur pâturage. O grandes migrations de quadrupèdes
-dont nous parlent les naturalistes, qu’avez-vous
-donc de si pathétique, et d’où vient que l’on
-ne peut vous décrire sans éveiller l’émotion ?</p>
-
-<p>Le lendemain, il y eut une forte crue et l’île fut
-dangereusement inondée. Les maîtres d’école ont
-coutume, avec nombre de gens attentifs, ceux-là
-pour instruire leurs élèves, curieux de l’anecdote,
-ceux-ci pour eux-mêmes, de s’étonner devant ces
-traits singuliers de l’instinct. A vrai dire, les taureaux
-qui vivent près de mon fleuve en apprendraient
-long à qui voudrait les considérer d’un
-œil intelligent.</p>
-
-<p>Celui qui m’occupe secoue ses cornes d’un air de
-défi, se retire, paraît encore et fait avec son sabot
-des éclaboussures. Maintenant il se penche pour
-boire, hésite, renifle ; deux moineaux le regardent
-et sautillent près de lui, sans s’effaroucher de si peu. — Allons !
-va-t’en ! n’as-tu pas entendu la trompe
-de ton gardien ? Rentre chez toi. Voici le Crépuscule !</p>
-
-<p>C’est un jeune homme cendré qui se hâte et croit
-qu’il n’arrivera jamais à fuir tout à fait la Nuit
-qui le poursuit et qui le désire. Il se retourne, craintif ;
-il jette un coup d’œil vers celle qui le chasse, et
-repart, les mains peureusement pressées contre sa
-poitrine. Parfois, du collier de perles mauves qui
-pend à son cou, une pierre tombe avec un bruit
-triste. Le Crépuscule passe. Souvent, une feuille se
-détache d’un arbre et flotte après lui, mais la Nuit
-s’en empare et la noie dans l’eau mortelle, tandis
-que le Crépuscule se hâte en égrenant son collier
-d’améthystes.</p>
-
-<p>Et voici la Nuit ! Écoutez-la ! Regardez-la ! Elle
-bondit jusqu’à nous, soufflant aux quatre coins du
-ciel son haleine obscure qui ranime les étoiles. La
-Nuit danse dans l’air avec de grands gestes désordonnés.
-Nous ne la voyons pas bien encore, mais
-nous la savons présente, cette immortelle et sordide
-passagère du plein ciel, qui laisse s’éparpiller, insoucieuse
-de se montrer nue, les haillons de son
-vêtement !</p>
-
-<p>Elle vient de s’arrêter dans un endroit où restait
-une toile d’araignée oubliée par le Crépuscule. Elle
-l’essuie d’un coup de son balai. Elle gravit l’escalier
-sombre en montrant ses jambes à la terre. Elle
-frotte tout le ciel. Elle le veut bien noir et net de
-toute cendre, puis, courbant sa bouche en une grimace
-qui essaye de sourire, elle secoue sa robe en
-lambeaux.</p>
-
-<p>Brusquement, on se retourne, parce que l’on
-pense que, peut-être, quelque chose de fugitif et
-d’obscur nous a frôlé la joue. — Frémissons et
-passons ! n’y prenons point garde. — C’est la Nuit
-qui jette en gambadant les loques de sa robe… et
-le fleuve, que les rayons du jour dénudèrent, se
-recompose, avec ces haillons, un vêtement pour
-dormir.</p>
-
-<p>La nuit est close, tout à fait, et je me demande,
-immobile, les yeux fixés vers les astres dont la
-clarté vient à moi contre la surface des eaux, quelles
-monstrueuses décompositions, pendant le sommeil
-du fleuve, doivent traîner parmi les roseaux et les
-vases, au fond de ce lit séculaire, près des rochers
-graisseux et des fluides anguilles, sous ce titanique
-épanchement d’une onde qui, toujours, va porter
-au bleu des mers une image de l’azur du ciel ou le
-reflet des étoiles vives.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c9">UNE PRINCESSE DES LETTRES</h2>
-
-
-<p>On a plaisir à parler de livres où l’art tout simple
-tient la place de l’artifice, où la grimace le cède à
-l’expression, où rien n’est forcé, guindé ni théâtral,
-au vilain sens du mot, et dont on ne peut dire
-qu’ils sont un spectacle qu’autant que l’on considère
-comme tel ce beau buisson qui porte des roses, ou
-le passage de cette brise propageant son parfum.</p>
-
-<p>Par l’aisance du récit que noue une intrigue aisée,
-par un style dont la fantaisie est aimable et française,
-par la richesse des images, par des caractères
-d’un ingénieux dessin où les ombres, finement distribuées,
-mettent en valeur le trait sobre et net, — d’autre
-part encore, à cause d’un lyrisme jamais
-heurté, de leur facture souple, de leur cadence
-savante et point monotone, enfin de l’amour qu’on
-y sent pour les fleurs, les arbres et les eaux, les
-romans de Gérard d’Houville sont des œuvres souverainement
-attachantes et ses poèmes de parfaites
-séductions.</p>
-
-<p>On oublierait volontiers, à en citer d’autres, la
-première vertu de sa prose, vertu singulière et fort
-précieuse, tant elle se rencontre peu : l’intérêt,
-comme, de ses poèmes, on omettrait de dire qu’ils
-sont poétiques, ce qui, pourtant, suffit à les distinguer.</p>
-
-<p>Nous en étions venus, depuis quelque temps, et,
-sans doute, était-ce par dégoût de la géographie psychologique
-et de ses découpures, à priser une façon
-de roman où des histoires, disposées suivant le
-plan d’un rez-de-chaussée de journal, nous secouaient
-les nerfs par une accumulation d’horreurs,
-par une surabondance d’amours et de trahisons,
-par un excès de pierreries, de marbres et d’ors
-(tous teints de sang) qui rappelaient les pires heures
-de la lycanthropie romantique. — Lorsque l’auteur
-de pareilles productions était Élémir Bourges
-et l’œuvre, son <i>Crépuscule des Dieux</i>, rien de plus
-agréable, — le souffle épique est un vent si rare
-que l’on en suit avec reconnaissance les indications
-les moins rationnelles, mais, quand l’auteur n’a
-qu’une voix mince, sa férocité, son opulence, ses
-inventions de mascarade, et, surtout, cet entêtement
-à vouloir souffler dans une trompette démesurée
-donnent à rire.</p>
-
-<p>Si nous écartons le roman épique et aussi le
-roman social où un prosateur qui ferait peut-être un
-excellent épicier en gros, voire un comptable honnête,
-s’obstine à nous faire mourir d’ennui en
-nous parlant de grèves et de participation aux bénéfices
-quand il est question d’art, si nous ne voulons
-point considérer le roman <i>arriviste</i>, fleur nouvelle,
-vivace, qui promet de grandir et que son auteur
-compose à la façon dont on travaille à une affaire
-véreuse, je ne vois guère que deux types de romanciers
-sur les tréteaux littéraires : le <i>routinier</i> et
-l’<i>éclaireur</i>.</p>
-
-<p>On ne sait, à vrai dire, lequel négliger davantage
-de celui qui brode sa banale arabesque sur une
-trame usée et se défend en alléguant qu’on la décora
-jadis de plaisants ornements, ou de celui qui,
-renfermé dans la cellule humide que lui fait son
-cerveau, met en phrases, sous couleur de <i>tentative
-littéraire</i> des théories difficiles et d’obscurs épanchements.
-Au moins le routinier garde-t-il parfois
-le souci de composer un peu, et sait-il agiter ses
-pantins d’amusante façon ; l’autre n’a pas même ce
-mérite : plié sur la marqueterie de son style, ou
-perdu dans une élévation niaise, peu lui chaut que
-son livre soit bancal et distors, que l’idée faiblisse
-ou s’absente… il a placé un adjectif imprévu, il a
-célébré en trente vers malaisés et quelques solécismes,
-ce certain arbre nommé « bouleau » dont
-il a beaucoup entendu parler. — Cela lui suffit :
-mandarin solitaire arrosant ses plantes naines, il
-est heureux.</p>
-
-<p>Ces deux espèces ont d’ailleurs un caractère
-commun : ils ignorent l’humanité ; leurs inventions
-ne correspondent à rien de vrai ni de vivant. Le
-routinier suit son chemin habituel, portant son baluchon
-de dénouements brevetés et d’amours à mécanique,
-mais ne se demande guère si les hommes
-pleurent et rient comme il les fait rire et pleurer ;
-peu lui importe ; il n’a jamais regardé que les
-variations de leurs costumes, et l’autre, l’écrivain
-d’avant-garde « se divertissant moult tristement à
-la mode de sa chapelle », mais craignant toujours
-d’être rattrapé par le gros des troupes qu’il croit
-diriger, parle, dans son petit coin, de la mer, des
-forêts, des nuages et de Dieu avec qui il entretient
-commerce, parle encore de diverses autres choses,
-et, quand il veut un peu vérifier ses dires, regarde
-en lui-même. Ainsi s’agitent, gesticulent, s’époumonnent
-les saltimbanques de la parade, et de cette
-mêlée rien ne surgit qu’un cliquetis de paillons,
-un bruit de fausses gifles et des clameurs prostituées.</p>
-
-<p>Descendons des tréteaux, nous n’y trouverions
-pas l’auteur qui nous occupe, et, en relisant les
-pages délicieuses que ce poète nous donna, goûtons
-une joie fraîche, franche, unie, ou certaine très savoureuse
-mélancolie d’automne.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je viens de lire tous les vers et toute la prose
-de Gérard d’Houville, d’une traite. — Voilà. — J’ai
-tourné la dernière page, à regret. J’ai bu le philtre
-léger. Il n’en demeure plus une goutte. J’ai drainé
-la coupe et suis encore étourdi. Oui, je reste sous
-le charme, et je l’entends au sens le plus magique
-du mot, car c’est en vérité un charme de sortilège
-que ces œuvres dégagent. — Je lisais, je lisais,
-croyant que cela durerait toujours… et, maintenant,
-c’est la fin.</p>
-
-<p>J’ai respiré des fleurs, suivi de l’œil des papillons,
-vu de l’eau qui se striait au fil d’une brise ou
-d’un sillage et regardé des êtres souffrir, très peu
-à la façon dont on souffre dans les livres, beaucoup
-à celle dont à l’ordinaire on souffre dans la vie,
-sans austérité, sans idées préconçues et sans
-lexiques.</p>
-
-<p>De temps en temps, une petite idole très parée
-de bijoux, mais si féminine sous ces ornements
-qu’elle semble à la fois reine, chatte et vision, passe,
-sourit, s’enfuit.</p>
-
-<p>Et puis, écoutez le vent qui pleure au dehors !
-Là, dans le jardin où sont toutes les belles fleurs
-exotiques, rouges, bleues, jaunes et qui sentent si
-bon… la plainte est si lugubre qu’elle me fait
-oublier la joie des couleurs…</p>
-
-<p>Et, l’autre jour, dans la salle fraîche où vous vous
-reposiez, gardée de l’ardeur du jour par les gros
-murs blancs, vous souvenez-vous de ce frisson qui
-vous parcourut parce que l’on entendait dans le
-pré voisin siffler la faulx d’un faucheur. Cela donnait
-un son aigu et sinistre que ne parvenait pas à
-étouffer le bruit confus des herbes froissées ! Vous
-étiez saisie d’un effroi si vif que vous avez appelé
-votre enfant et l’avez embrassé avec une sorte de
-fureur.</p>
-
-<p>Oiseaux, fleurs et leurs parfums, bruits de la
-nature, cris et soupirs humains, sifflement de la
-mort qui passe… ah ! que l’on vous entend, que
-l’on vous respire et que l’on vous voit bien dans les
-récits de Gérard d’Houville !</p>
-
-<p>Faut-il dire encore une fois pourquoi ces récits
-arrivent à nous émouvoir si vivement ? N’allez
-pas chercher bien loin ! C’est que l’on ne sent en
-eux ni une manière, ni des manières. — Combien
-il faut estimer le talent d’un auteur qui se résigne à
-nouer une intrigue simple ! à ne pas ergoter sur
-un cas de psychologie vieux comme l’arbre de
-science et le serpent, mais que l’on croit renouveler
-en le surchargeant d’épisodes ! Qu’il fait bon sentir
-que ces phrases furent inventées sans effort, parce
-que la ligne était belle, tracée ainsi, et qu’elle n’avait
-besoin d’autre ornement que sa propre musique !</p>
-
-<p>Certes, il n’est pas impossible de tuer la sensation
-du <i>déjà vu</i> dans un sujet mille fois traité, et
-Gérard d’Houville nous le prouve bien par ses
-romans, mais ce n’est pas en tâchant de rendre ce
-sujet exceptionnel, en cherchant le cas particulier
-et rare que l’on y parvient ; c’est, tout au contraire,
-en le généralisant jusqu’à lui donner une portée
-philosophique. (Et n’allez pas croire que je vante
-le roman philosophique ! Je n’ai pas dit cela ! Dieux
-qui me comprenez ! je n’ai pas dit cela !)</p>
-
-<p>Les romans de Gérard d’Houville ne sont point
-compliqués de thèses, de problèmes, de discussions.
-Les articles du code ne s’y trouvent pas cités et nul
-texte de loi ne vient y embrouiller le récit. Ils sont
-clairs, émouvants, tristes parfois, oh ! affreusement
-tristes ! Ce sont de beaux exemples de souffrance
-où de pauvres gens souffrent par et pour l’amour.
-Il est de ces belles histoires très dépouillées et très
-nues comme de ces papillons sinistres ou joyeux
-suivant qu’ils se posent dans un rayon ou sur une
-ombre. D’avance, on ne peut dire ce que deviendra
-un sujet simple ; le tout est de le bien traiter, car il
-est gros d’un chef-d’œuvre ou d’une sottise. C’est
-toujours le bloc de marbre de La Fontaine : dieu ?…
-table ?… cuvette ?…</p>
-
-<p>Tels qu’ils nous sont présentés, avec l’ordonnance
-juste et logique de leurs chapitres, et l’absence
-de procédé dans leur composition, les romans
-de Gérard d’Houville nous ravissent comme un jardin
-fleuri dont le dessin serait agréable au regard. — Reste
-la forme. C’est là qu’un habile auteur se
-retrouve pour tout gâter. Il fera briller l’exacte mosaïque
-de ses mots, les verbes seront extraordinaires
-et relieront des substantifs rares par eux-mêmes
-et par leur placement. Certains vocables se trouveront
-là pour ébahir, certains autres pour scandaliser,
-et le tout formera une façon de casse-tête
-chinois sur lequel il fera bon sommeiller. — Il est
-une habileté plus habile : c’est d’écrire avec naturel.
-Travail malaisé ! car il fut toujours moins
-difficile de chercher longtemps que de trouver sans
-peine. — D’ailleurs, on ne peut savoir gré à Gérard
-d’Houville de s’exprimer avec la fluidité, l’harmonie
-et le bleu d’une source, — le naturel étant un
-don qui ne s’acquiert pas. — On l’a, ou, plus souvent,
-il fait défaut.</p>
-
-<p>On oublie que, pour écrire, il faut tout de même
-avoir un peu pensé, un peu senti, qu’il faut ne pas
-ignorer son métier et savoir que ce métier ne consiste
-pas seulement à joindre agréablement les parties
-du discours. Vivons d’abord, sans idées préconçues
-et sans interpeller la vie, vivons de la vie de
-tout le monde, ou, plutôt, de la vie de ceux que l’on
-appelait naguère les honnêtes gens ; un jour, quand
-l’un de nous sera bien convaincu que le cours des
-heures n’est pas communément réglé sur les livres
-à trois francs cinquante, qu’il aura ouvert les yeux
-au point de voir autre chose que des couvertures
-jaunes, qu’il aura un peu travaillé et surtout qu’il
-se sera interdit de crier ses rêves par-dessus les
-toits, qu’en un mot il aura fait son métier tranquillement
-comme un bon ouvrier, — alors, mais alors
-seulement, se produira sous ses doigts un miracle
-qu’il croyait sans doute avoir asservi : ses personnages
-de glaise s’animeront d’un souffle humain,
-l’aventure qu’il narrait deviendra une aventure
-réelle en place d’une vaine apparence, et le style
-qui, dit-on parfois, est un ornement sans valeur,
-viendra, pour peu que l’auteur soit doué, donner à
-son œuvre cette dernière qualité que tout vrai poète
-ambitionne : la durée.</p>
-
-<p>Le naturel et l’éloquence du style, — c’est particulièrement
-dans les descriptions de nature que
-nous les voyons paraître. Il y a, dans les romans de
-Gérard d’Houville, des paysages avec toutes leurs
-teintes, leurs finesses, leurs dégradations, et qui sont
-peints, en quelques touches, par dix mots faciles.
-Mais, à la place où l’auteur les a mis, par la façon
-dont il les a disposés, ces dix mots occupent tout
-leur sens, ont toute leur force. Ils évoquent d’une
-façon plus pure et plus précise que les lenteurs des
-descriptions cataloguées, ils évoquent un peu à la
-façon de ces estampes de Hiroshighé où il y a tant
-de brise, tant de brume, tant d’eaux courantes et
-si peu de détails, ou, mieux, un seul détail, mais
-celui-là juste.</p>
-
-<p>Que voulez-vous de plus ? — Il y aurait toute
-une analyse dans la manière classique à faire sur
-la façon dont l’auteur nous rend les paysages, nous
-parle de fleurs, de soleil et de parfums ; peut-être
-surprendrions-nous ainsi le secret de notre émotion.</p>
-
-<p>Et voilà qui nous mène à toucher la qualité première
-des œuvres de Gérard d’Houville, celle qui
-se retrouve dans chacun de ses poèmes, dans chacun
-de ses romans et leur donne un attrait si rare
-et si particulier. — Soit que l’auteur nous parle
-d’Ariane à Naxos, nous montre Salomé sur la terrasse
-blanche, ou Psyché regardant l’Amour ; soit
-que nous suivions la petite nymphe en fuite dans les
-bois, ou que nous soit montré le retour d’un amant,
-la séparation des amants ou un baiser d’amants ;
-soit qu’on nous parle de pleurs humains ou de joie
-humaine, toujours une sorte de terreur religieuse
-est évoquée qui nous force à frémir, — et ce sentiment-là
-rappelle son Hellade.</p>
-
-<p>Bien plus qu’à des volontés mortelles, les êtres
-que l’on voit vivre dans les œuvres de Gérard
-d’Houville obéissent à la volonté des choses. Ces
-personnes qui sont faites d’air, de brume, de feuillage,
-et qui parlent, et dont on comprend les entretiens,
-déterminent mieux qu’une prière humaine.
-Un parfum, une harmonie de la nature, sont de
-meilleures raisons d’agir qu’une menace ou une
-exhortation.</p>
-
-<p>Quand Gérard d’Houville nous décrit une nymphe
-ou une femme que dirigent et que blessent les
-caprices de ces dieux obscurs dont le corps et l’âme
-sont partout répandus, vraiment nous sommes
-touchés par des accents religieux. — N’est-ce point
-une offrande votive que firent les deux jeunes
-femmes de <i>l’Inconstante</i> quand elles tressèrent des
-guirlandes en l’honneur d’un beau jour ? n’est-ce
-point une émotion de temple qui les surprit lorsqu’elles
-s’embrassèrent au seuil d’un jardin parce
-que les saponaires et les clématites embaumaient ? — Idées
-harmonieuses d’un artiste qui sait regarder
-les fleurs, le ciel, le clair de lune, et entendre
-leur mystérieux langage.</p>
-
-<p>Ce sentiment panthéiste, cette forte observation
-de la nature, ce sens poétique, se rencontrent à
-chaque page, — quoi d’étonnant à ce que ces poèmes
-au souffle large, où les vers ne se détachent pas
-comme des perles, même précieuses, mais forment,
-en belles strophes lyriques, un collier parfait, quoi
-d’étonnant à ce que ces histoires si fortement émouvantes,
-écrites avec plaisir, d’un trait, et qui ne
-sentent ni le labeur ni l’ennui, quoi d’étonnant à
-ce que de telles œuvres propagent ce ravissement
-un peu solennel, et pourtant si suave, qu’éveillent
-de fraîches roses rouges, écloses au matin ?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c10">PARTICULARITÉS</h2>
-
-
-
-<p class="sign i">à madame Alec Ralli.</p>
-
-
-<p>J’étais arrivé depuis une heure à peine, et, déjà,
-nous causions, assis à la limite de l’oasis, dans un
-lieu où l’ombre des palmes est rafraîchie par le
-chant d’un ruisseau.</p>
-
-<p>Dès les premiers instants de notre entretien, je
-compris que j’avais bien fait de rendre visite à mon
-camarade, car, sans parler du plaisir que j’avais
-à le revoir après cinq ans de séparation, je l’écoutais
-projeter, pour le lendemain et les jours suivants,
-mille divertissements dont les grandes lignes
-et le détail m’agréaient fort : chasses, courses à
-cheval et flâneries nocturnes sur les bords du désert. — C’en
-était assez pour ravir le sensualiste que je
-suis. — En outre, il semblait heureux que j’eusse
-accepté son invitation malgré les ardeurs de ce mois
-d’août qui ne laisse pas d’être pénible dans certaines
-régions de l’Algérie.</p>
-
-<p>Aussitôt sa lettre reçue, je m’étais mis à faire mes
-malles. On ne se laisse pas prier deux fois, sauf si
-l’on est insensé ou cul-de-jatte, pour gagner, lorsqu’on
-vous en prie, le pays des enchantements, et,
-d’ailleurs, Étienne B… est un esprit délicat qu’il fait
-bon fréquenter. Habitué à se servir de ses yeux en
-honnête homme, il sait considérer un bel arbre sans
-s’extasier aussitôt ; élevé à connaître les instants
-où la plus discrète parole est inconvenante, il ne
-souffle mot en considérant les étoiles. Dès son plus
-jeune âge il avait appris à se servir de ses cinq
-sens et à ne pas en abuser. — Devant des boissons
-fraîches, en promenade, ou sous le regard d’une
-lampe, mon ami Étienne B… est un causeur que
-je prise.</p>
-
-<p>« Tu t’ébahis, me dit-il, parce que je suis venu
-m’installer ici, quand, aussi bien, j’eusse pu rester
-en France et m’y faire une position acceptable ! »</p>
-
-<p>Il sourit, admira la belle opale de son verre
-d’absinthe que traversait un rayon de soleil et
-reprit, sans attendre ma réponse :</p>
-
-<p>« Je vois que tu ne comprends rien aux délices
-de la vie que je mène. Vois-tu ! elles passent de loin
-en perfection celles que nous jugions inimitables
-quand, tous deux, à Aix-en-Provence, nous entreprenions
-bruyamment des études juridiques. Mon
-existence d’aujourd’hui, où les cafés, les beuglants
-et les petites modistes n’apportent guère leur
-appoint, est pourtant la seule qui me convienne
-absolument. Mon ami le caïd Ali, que tu verras
-demain, quelques touristes de passage, des camarades
-qui viennent me voir et ma maîtresse suffisent
-à me rattacher au monde, et, avec des livres, des
-journaux, un fusil et mon chien, je n’ai vraiment
-pas grand’chose à désirer. »</p>
-
-<p>Comme j’objectais la monotonie de cette vie
-privée d’incidents :</p>
-
-<p>« Tu comprends de moins en moins, dit Étienne.
-Quand, d’aventure, je rencontre un inconnu, je
-tâche de le connaître mieux, plus exactement qu’on
-ne le fait à Paris pour une relation de café ou un
-passant, bousculé par mégarde. Considère, vil Européen !
-combien les paroles tombées de la bouche
-d’un étranger prennent de valeur et gagnent en
-signification quand elles se détachent sur ce fond de
-silence et de murmures que nous donne chaque soir
-la chute du soleil.</p>
-
-<p>« Tiens ! le mois passé, un jeune Anglais est venu
-séjourner dans le village voisin ; il voulait, en tuant
-des outardes, prendre l’air des sables, le ton du
-désert. Je m’offris à le piloter. Eh bien ! je crois, en
-vérité, que, par nos entretiens et les indications qu’il
-me donna, je me suis composé une image plus nette
-(je ne dis pas plus juste) du jeune Anglo-Saxon que
-par la lecture de dix livres spéciaux et de quarante
-quotidiens. Ah ! quel curieux roman un auteur anglais
-fera, dans quelques années, en prenant, comme
-sujet de son étude, la génération de jeunes gens qui
-sortent ces temps-ci d’Oxford et de Cambridge ! Cela
-pourrait être, dans un plan tout différent et avec une
-autre distribution de lumières et d’ombres, une
-intéressante réplique aux <i>Déracinés</i> de Maurice
-Barrès.</p>
-
-<p>« Certains soirs, je prends encore grand plaisir à
-compléter, par quelque trait imaginé, la figurine que
-j’avais modelée de mon mieux d’après les opinions
-de John S… La chasse finie, il parlait volontiers
-de ses compatriotes, et souvent avec aigreur, car,
-Écossais de naissance et citoyen du monde bien
-plutôt que d’une île, John S… avait un tour d’esprit
-dont le cosmopolitisme était parfois cynique. — J’ajouterai
-qu’il parlait fort bien notre langue,
-voire élégamment, et le léger accent qui marquait
-son origine, bien loin d’offusquer ou de sembler
-ridicule, donnait un certain piquant à ses discours.
-Oui, les propos de John S… me divertirent. Nous
-les tenions devant une bouteille d’absinthe et des
-cigarettes et, si quelqu’un nous interrompait, ce n’était
-point le gêneur des villes trop peuplées, mais
-un berger, par sa flûte lointaine, le passage d’un
-chameau chargé ou le crépuscule qui venait nous
-surprendre.</p>
-
-<p>— Voici que je ne te suis déjà plus, interrompis-je.
-Ton ami John S… me semble être un exemple
-d’une espèce d’Anglais que je connais un peu et que
-l’on ne peut guère choisir comme type. Ceux dont
-je parle professent peu de goût pour Londres et
-ses brouillards, moins encore pour la campagne
-anglaise et ses humidités, et, pourtant, après avoir
-parcouru la France de Paris à Blois, de Blois à
-Pau, de Pau à Nice, ils trouvent un contentement
-secret à rentrer chez eux. Ils affectent de ne vanter
-que les architectures des bords de la Loire et les
-théâtres parisiens, toujours, sois-en certain, ils
-nourrissent le regret de leurs cigarettes blondes et
-de leur whisky et ce regret passe en violence toute
-émotion artistique. Je gage que John S…, quand il
-s’embarquera à Boulogne, secouera la poussière de
-ses souliers et que, dès le premier aspect des falaises
-de Folkestone, celui qui te paraissait, à Bou-Saada,
-un citoyen du monde, se livrera, avec simplicité
-et sans nulle vergogne, à des attendrissements
-nationalistes, ce dont je le loue d’ailleurs,
-car, distinguant une côte française après un long
-voyage, nous en ferions tout autant. »</p>
-
-<p>Étienne alluma sa quinzième cigarette et répliqua
-un peu aigrement :</p>
-
-<p>« Aussi n’ai-je point envie d’étendre à la généralité
-de l’espèce les quelques particularités que je
-notai chez le spécimen qui m’était offert ; avec cette
-méthode, j’arriverais à juger toute l’Angleterre par
-l’Armée du Salut ou les effrayantes familles que
-promène l’agence Cook, et toute la France par ses
-déplorables commis-voyageurs. — Non ! John S…
-(il l’avouait lui-même avec ingénuité) était supérieur
-à la moyenne de sa génération, mais, d’après
-la description qu’il me donna, un jeune homme qui
-sort d’une université anglaise me semble présenter
-une piteuse figure, car je le vois, avec quelques
-vertus, ignorant, de goût flottant et peu critique,
-et, pour tout dire, d’esprit maladroit.</p>
-
-<p>— Tes trois qualificatifs sont défendables, répondis-je,
-mais ils demandent pourtant des notes marginales.
-Pour l’ignorance, elle n’est que relative :
-un jeune Anglais ne sait pas les mêmes choses
-qu’un Français de son âge, mais, ce qu’il sait, il le
-sait très passablement. A vrai dire, sur les bancs
-de l’école, il n’est point poussé par ses maîtres. Il
-a une trop belle raison de ne rien faire pour se donner
-beaucoup de mal : le sport est un masque excellent
-qui convient à la paresse d’un adolescent
-vigoureux. C’est au sport que vont presque tous les
-honneurs et c’est des seules prouesses athlétiques
-que l’on tire vanité, car il n’y a d’émulation que
-là. Ce qui est chez nous un passe-temps est presque
-un sacerdoce dans les <i lang="en" xml:lang="en">fields</i> anglais. — Cette
-ignorance est encore grossie à nos yeux parce que
-les choses qui nous préoccupent laissent un jeune
-Anglais indifférent ; elles ne l’intéressent pas ; exactement,
-il les ignore.</p>
-
-<p>— Oui, dit Étienne, j’avais déjà pu remarquer
-combien devait être fausse, de l’autre côté du détroit,
-cette plaisanterie qui dit que le goût de la
-métaphysique vient en savourant le café du soir.
-Te souviens-tu des heures où nous nous promenions
-sous les platanes du cours Mirabeau à Aix ? Nous
-discourions, comme de bons petits romantiques, de
-questions qui n’avaient avec nos occupations du
-jour que des rapports très indirects et tout spirituels.
-Souvent, le bon sens nous échappait et notre
-conversation, entreprise sur un mode grave, finissait
-par un éclat de rire, mais nous n’en méditions
-pas moins avec ferveur, et je sens encore le bénéfice
-de ces élévations.</p>
-
-<p>— Certes, ces traits-là, tu ne les trouveras guère
-dans les veillées de deux jeunes Anglais ; ils dédaignent
-cette gymnastique de l’esprit et pensent que
-ce n’est pas là leur affaire. Ils ont des philosophes
-pour leur fournir une philosophie, s’il leur prend
-fantaisie d’en chercher une, comme, aux Indes, ils
-auront un natif pour curer leur pipe. — C’est la
-division du travail mise en pratique. — Et tu ne
-trouverais pas davantage dans leurs conversations
-les vivacités continuelles qui donnaient à nos propos
-si plaisante figure. N’entends point que les jeunes
-Anglais soient chastes dans leurs discours ; je
-dis seulement qu’ils ne savent point les relever
-d’un piment érotique dont le goût se discerne sans
-emporter la bouche. — Autre ton de l’autre côté
-du détroit. Un jeune homme de là-bas veut-il être
-gaulois et inconvenant, on est étonné des salauderies
-qu’il peut émettre, ordures dont ne voudrait
-pas le plus infâme de nos corps de garde. Je sais
-que la langue se prête peu aux historiettes, mais
-la raison de cette grossièreté est plus profonde : à
-une certaine époque, les questions sexuelles, si
-absorbantes qu’elles soient, restent pour nous sans
-gravité ; ces petits jeux, auxquels nous nous livrons
-de grand cœur, sont, en quelque sorte, le complément
-de nos études, nous en parlons sans honte,
-avec aisance, et nos familles ont la discrétion de
-fermer les yeux et de sourire. — C’est le profil
-aimable d’une sensualité de bon aloi. — Un Anglais
-donne de ce sujet une toute autre interprétation.
-Au déduit, se rattachent mille et trois idées apocalyptiques
-qui en font un crime, un exemple affreux
-dont il serait malséant de parler, et, d’autre part,
-ce même plaisir est considéré comme étant de peu
-d’importance, plaisir inutile sur lequel la moindre
-émotion athlétique a le pas. — C’est le profil tragique
-et bas d’une sensualité de mauvais renom. — Deux
-façons de sentir inverses, qui peuvent s’opposer,
-et dont l’atlas nous donne une explication
-suffisante, sinon complète, par la différence des
-latitudes ; mais comment veut-on qu’un jeune Anglais
-parle élégamment du plaisir, s’il s’en fait une
-si laide image ?</p>
-
-<p>— Tu ne m’accuseras pas de partialité pour notre
-race, car sur mes critiques, tu renchéris encore ! Tu
-fais un jeune <i>oxonian</i> d’aspect plus offensant que
-je ne le rêvais, et tu étends singulièrement son
-ignorance. Je la restreignais à ceci, qu’il ignore
-communément les plus élémentaires lois de physiologie,
-notions simples qui sont en quelque sorte le
-terreau de notre pensée. Pour indulgent qu’on soit,
-on s’effare un peu à voir un jeune homme bien
-bâti et point du tout goitreux ni imbécile, ignorer
-profondément ce qui différencie un pin parasol d’un
-casoar à casque, comment l’homme le moins compliqué
-respire, et de quelle façon élégante le sang
-parcourt ses membres !</p>
-
-<p>— Je t’arrête ! m’écriai-je. Sur ce dernier point,
-s’il n’a pas des lumières très précises, il sait du
-moins que Harvey en eut plus que lui. Cela rentre
-dans le patrimoine national. Mais quelle étrange
-façon as-tu de raisonner ! et pourquoi ne donner au
-peuple voisin ton approbation que si tu trouves en
-lui ta propre image ? Un Anglais est élevé suivant
-un système contraire à celui que l’on prône chez
-nous. Quoi d’étonnant à ce que les produits d’élevages
-différents ne se ressemblent pas ? — Nos
-méthodes datent du dix-neuvième siècle ; le jeune
-homme formé par elles n’est guère livré qu’à des
-influences contemporaines, au lieu que l’adolescent
-soumis à la discipline d’Oxford est bien forcé de
-sentir obscurément que le système par lequel il est
-dirigé n’est que le résultat d’une longue habitude,
-la forme dernière d’une tradition qui remonte
-au douzième siècle. Les règles ont changé sans
-doute, depuis lors, changé au point de n’être plus
-reconnaissables, mais cela ne s’est point fait brusquement.
-En Angleterre le progrès, dont la marche
-est, je pense, aussi rapide qu’ailleurs, se développe
-par des amendements successifs, non par des
-révolutions. Les coutumes existantes n’ont point
-cet aspect codifié dont la figure géométrique plaît
-à notre intelligence latine, elles n’offrent rien d’architectural ;
-bien plutôt pourrait-on les comparer
-à des futaies d’une belle venue, un peu surchargées,
-peut-être, et dont l’ordre subtil (qui se rattache
-bien plus à la raison qu’à l’art) n’apparaît pas à
-première vue. Un jeune Anglais s’accommode fort
-bien de la complexité, des demi-mesures et des
-lignes sinueuses, comme le citoyen du commun
-s’accommode, passé le détroit, d’un régime dont
-on ne peut dire au juste s’il est surtout impérialiste
-ou surtout démocratique. A cet égard, nous avons
-des instincts d’arpenteur géomètre qui ne laissent
-pas d’être parfois un peu puérils, et, de même
-qu’il nous faut une république à bonnet rouge ou
-un empire semé d’abeilles, à la minute où les lys
-ont cessé de nous plaire, de même, adolescents,
-ne pourrions-nous souffrir un compromis dans
-l’éducation que l’on nous donne, et ne pense-t-on
-d’ailleurs pas à nous l’imposer.</p>
-
-<p>« Le Français, qui fut toujours, en art, l’ami des
-demi-mesures et du lieu-commun (opinion éprouvée
-par le bon sens, et, par conséquent, infiniment complexe)
-qui, par ce fait, créa la littérature la plus
-universelle qui soit, est, dans les affaires d’éducation
-et de politique, un sectaire, partisan farouche
-des systèmes rationnels, bien dessinés et dont tous
-les angles paraissent.</p>
-
-<p>« Au lycée, nos maîtres nous bourrent la cervelle
-de faits, d’opinions, d’exemples ; ils nous donnent
-à considérer des façons de voir, de penser et d’agir ;
-ils nous montrent des rapports, sans beaucoup nous
-les expliquer, et leur effort se borne à tenir notre
-esprit dans un état de réceptivité. Puis vient la
-classe de Philosophie, où l’on nous offre des méthodes
-à choisir. Inconsciemment (car tu penses
-bien que ce travail ne se fait pas en pleine lumière),
-suivant la secrète indication que nous donnent notre
-nature et les influences familiales, nous en prenons
-une, et voilà tout le fatras que l’on prétendit nous
-inculquer qui se classe lentement. — Heures graves ! — L’adolescent
-fermente ! — Comme pour les raisins
-dans la cuve, cette fermentation le trouble parfois
-jusqu’au plus profond de son être. C’est l’époque
-où sa cervelle imagine les plus folles choses, voire
-d’être amoureux d’étoiles diverses et souvent très
-basses sur l’horizon, — mais, peu à peu, il se calme,
-la méthode choisie s’altère, disparaît, — seul le classement
-reste. Il entre dans la vie, ayant reçu des
-lueurs de tout, lueurs qui lui donnent du monde
-une vue un peu floue, panoramique, et lui permettent
-de se spécialiser ensuite en connaissance de
-cause. Il a appris pas mal de faits dont il n’a retenu
-que les rapports, et, à cette école, il a gagné une
-vertu excellente, meilleure mille fois que l’érudition
-courte : la vertu d’oublier intelligemment. — Ainsi,
-nous formons l’enfant destiné aux universités par
-un système qui, idéalement appliqué à des générations
-idéales, donnerait une élite intellectuelle.
-Avouons-le, c’est la théorie qui nous séduit surtout :
-ce jeune homme qui trouve par lui-même sa raison
-de vivre, à qui ses maîtres ont fourni seulement les
-arbres du bûcher et qui, de sa propre main, allume
-le flambeau, ne figure-t-il pas une agréable image ?</p>
-
-<p>« Cette méthode animatrice qui, chez nous, couronne
-l’éducation et nous est simplement proposée,
-est, en Angleterre, imposée au collégien dès l’abord,
-non pas formellement, mais de manière secrète et
-sûre. Il la trouve dans le règlement sévère de ses
-premiers jeux ; il la retrouve dans ses premières
-leçons. Du latin, du grec, de la géométrie, de
-l’histoire exacte (presque des chroniques), la glorification
-démesurée des grands hommes de son pays,
-suffisent à nourrir son cerveau, mais, dès les premiers
-jours, on lui apprend à former son jugement,
-à s’enorgueillir de lui-même, de ses muscles,
-de sa terre, de sa race… »</p>
-
-<p>Étienne m’interrompit :</p>
-
-<p>« A former son jugement ! à former son jugement
-d’une certaine façon, devrais-tu dire ! On
-pense qu’un garçon qui est d’esprit assez discipliné
-pour jouer dans un match de foot-ball (ce qui, je
-l’accorde, n’est déjà pas une mince affaire) et assez
-méthodique pour composer proprement un cent de
-vers latins, pourra, plus tard, tenir, de façon très
-honorable, son emploi dans le <i lang="en" xml:lang="en">civil service</i> et l’administration
-des colonies lointaines, mais c’est le sens
-critique, le bon goût, l’adresse d’esprit que je lui
-refusais, non une certaine logique de tradition,
-mécanique spirituelle qu’un collège de jésuites enseigne
-aussi bien qu’un collège anglais !</p>
-
-<p>— Eh ! mon ami, tu dérailles ! m’écriai-je. Que
-cherche l’Angleterre et comment le cherche-t-elle ?
-Veut-elle, comme nous, former une élite intellectuelle ?
-Non pas ! Tous ses efforts, efforts patients,
-bien dirigés et scrupuleux, tendent à former une
-élite de patriciens. — Elle n’essaye pas de créer,
-comme on tâche de le faire chez nous, un immense
-collège d’électeurs éclairés, mais une aristocratie
-de dirigeants. Ce n’est pas un cerveau qu’elle
-tend à modeler dans ses universités, mais bien
-un caractère. — Le jeune homme est tenu loin
-des grands centres, loin par conséquent d’une influence
-étrangère (fût-ce celle de sa famille) et, dès
-que les portes d’Eton, puis d’Oxford, sont refermées
-sur lui, on lui enseigne bien moins à travailler qu’à
-vivre. — Si l’enfant anglais devient moins tôt que
-le Français un être raisonnable, combien, d’autre
-part, il devient plus tôt un homme tout court ! — Essaye
-de faire, dans un lycée, un cours de morale
-pratique, pas un élève ne t’écoutera, chacun regardera
-voler les mouches avec un petit sourire entendu.
-Même en classe de Philosophie, l’enseignement
-de la Morale est réduit à peu de chose et
-disparaît dans une indifférence que le professeur
-partage.</p>
-
-<p>« En Angleterre, tout le programme des études se
-résume en un cours de morale pratique et, dans ce
-programme, il faut comprendre les jeux. L’enfant
-apprend la responsabilité au foot-ball, il apprend
-l’émulation sur la rivière, partout il acquiert cette
-continuité dans le dessein, cette <i lang="en" xml:lang="en">stubbornness</i> qui
-est une sorte de vaillance têtue.</p>
-
-<p>« C’est là une vertu cardinale, une de ces vertus
-vivantes qui ne créent pas des saints, mais font de
-grands hommes d’action. — Un grave défaut l’accompagne :
-je veux dire le manque de curiosité.
-L’éducation donnée au jeune homme anglais tend
-à étouffer ses tendances à l’investigation ; elle le
-rend conservateur. Par opposition, prenons un
-exemple chez nous. La plupart des jeunes gens
-qui pratiquent le font par conviction. La crise religieuse
-qui surprend l’adolescent français le laisse,
-une fois passée, très croyant ou très indifférent ;
-un Anglais, tout au contraire, est religieux et pratiquant
-par habitude, par décence, parce que ses
-parents le sont, parce qu’enfin le culte, compris
-d’une certaine façon, est un trait de la grandeur de
-l’Angleterre et comme une des figures de la patrie.
-Plus tard, il pourra perdre toute foi, toute croyance,
-peu importe ! une habitude a été prise. — Un esprit
-curieux eût agi autrement. — Il en va de même
-en politique. Regarde combien, au temps de l’affaire
-Dreyfus, la jeunesse mit de diligence à comprendre
-exactement la portée de ses opinions, à
-les peser, à les définir ; j’entends la jeunesse qui
-prit parti non point à cause des opinions anticléricales
-de son entourage, non point parce que le père,
-la grand’tante et le confesseur affirmèrent au dîner
-la culpabilité de l’ex-capitaine, mais celle qui, gagnée,
-par nature, à une doctrine, voulut en outre,
-par honnêteté et scrupule, se rendre bien compte
-de ce qu’elle sentait.</p>
-
-<p>« La conduite intellectuelle d’un jeune Anglais eût
-été toute autre, on l’a bien vu pendant la guerre du
-Transvaal. Les hommes mûrs, si bons patriotes
-qu’ils fussent, raisonnaient parfois leur enthousiasme
-et le rectifiaient d’une critique saine, d’une
-objection ; les jeunes gens s’y laissaient aller. A
-leur place, nous n’eussions pu résister au plaisir
-de donner à la guerre, le premier émoi passé, un
-commentaire et des notes ; eux, ils accueillirent les
-défaites par des considérations du genre de celle
-que l’on peut lire sur la tranche de nos pièces de
-cent sous, et saluèrent les victoires comme de
-joyeuses trompettes.</p>
-
-<p>« Voilà où le manque de curiosité du jeune Anglais
-lui rend l’avantage, voilà qui nourrit son magnifique
-orgueil et son copieux dédain de tout ce qui
-n’est pas lui ; mais, quoi d’étonnant à ce qu’en fait
-d’art ce jeune homme, qu’il faut considérer comme
-un bel animal, confonde, dans une même admiration
-vague et de commande, Beethoven et Stephen
-Heller, Miss Austen et notre Balzac ; qu’il ne distingue
-pas très bien le beau du joli, la passion de
-la sentimentalité, et qu’enfin de compte tout cela
-lui soit indifférent ? Qu’importe que ses heures
-d’attendrissement soient ridicules, qu’il bâille devant
-un tableau de prix, et rêve de sport à l’audition
-d’une belle symphonie ! Ses dents sont bien
-plantées, voilà le grand point, et il sait mordre.</p>
-
-<p>— Autant dire, interrompit Étienne, que tout
-est parfait au delà du détroit, que le système adopté
-par les Anglais est l’unique système pour élever
-des enfants parce qu’il est une politique de résultats
-et non de théorie, enfin que, dans cette belle
-arme de progrès, il n’y a pas une paille.</p>
-
-<p>— Point du tout. Je pense simplement que cette
-méthode convient seule à la race, au climat, aux
-habitudes des Iles Britanniques, qu’elle a autant
-de défauts qu’une autre, et dont les Anglais se
-plaignent amèrement. — Et d’abord, le placement
-des Universités loin des grands centres, s’il
-a des avantages, a aussi plus d’un inconvénient. Le
-Quartier latin de Paris ne sert pas uniquement à
-rapprocher, dans un but de commodité, les lieux
-de culture, mais rapproche aussi les intelligences,
-crée une sorte d’atmosphère intellectuelle enivrante,
-bienfaisante aussi. Ce commerce idéal qui naît
-entre étudiants est presque méconnu en Angleterre.
-Le système d’instruction s’y oppose. Lorsqu’un
-enfant apprend par cœur certaines notions très
-précises, avec la manière de s’en servir, il ne pense
-guère qu’à garder ce trésor pour lui, au lieu que,
-chez nous, l’enfant, devant plus ou moins trouver
-lui-même sa méthode, a dans l’esprit des notions
-non définies, des forces non dirigées, et, parmi ces
-richesses, il puise pour discourir, pour converser,
-pour discuter. La science, chez l’étudiant français,
-devient une valeur d’échange dont il se sert libéralement.
-Il cherche à systématiser son intelligence
-en s’enquerant des systèmes voisins, en visitant
-l’esprit de ses condisciples, en respirant l’air de la
-rive gauche, en s’inspirant des leçons de l’heure
-passée.</p>
-
-<p>« Penser par soi-même ! — Beaucoup de maîtres
-anglais déplorent de voir leurs élèves en être incapables.
-Il y a cinquante ans, cela n’avait que peu
-d’inconvénients. Les derniers développements de
-l’industrie ont montré le danger. — Ces temps-ci,
-on a fait en Angleterre beaucoup d’écoles techniques,
-et, dans certaines Universités, des sections
-techniques importantes. Elles ont produit des
-hommes qui connaissaient fort bien les éléments
-de leur science, qui étaient pleins d’érudition, mais
-qui, de cette érudition ne savaient pas se servir.
-Prenons, comme exemple, les études d’électricité.
-C’est dans les ateliers, non dans les écoles que sont
-nés les hommes utiles. Les ateliers avaient une
-atmosphère d’émulation corporative et scientifique
-qui manquait aux écoles, et mieux vaut un ouvrier
-habile qu’un ingénieur bon humaniste, mais maladroit.</p>
-
-<p>« Voilà qui nous mène à une autre question. Chaque
-année l’Angleterre a besoin d’un plus grand
-nombre d’administrateurs pour ses colonies, puisque
-ces colonies se développent. L’industrie, le
-commerce, lui enlèvent des hommes tous les jours,
-mais l’Inde et les autres terres anglaises n’ont pas
-moins besoin d’être administrées. Or cette théorie
-chère aux Anglais qui met à la tête du pays une
-élite de patriciens commence à faiblir. L’aristocratie
-anglaise, je veux dire celle qui dirige le pays,
-devient fictive en tant qu’aristocratie lettrée. On est
-obligé de prendre les maîtres sur un plan moins
-élevé. Bientôt, les directeurs de l’Angleterre ne
-seront plus tous ou presque tous des <i>classiques</i>,
-car les familles ne peuvent plus payer leur éducation
-et l’on ne trouve pas, chez l’Anglo-Saxon,
-ce puissant amour de la culture qui fait se saigner
-les familles allemandes. — L’Anglais, épris de réalités
-visibles, montre moins d’enthousiasme que
-l’Allemand pour se dévouer à un idéal lointain.
-C’est une des tares de son caractère et dont la raison
-est facile à découvrir, puisque, durant toute sa
-jeunesse, on lui a montré l’importance des faits en
-négligeant d’indiquer celle des réflexions.</p>
-
-<p>« Ces défauts que je te montre, certains Anglais
-les voient fort bien. Ils essayent d’y remédier, non
-point par une révolution à la façon française, par
-des décrets qui jetteraient le trouble dans tout le
-pays et paraîtraient sacrilèges aux hommes épris
-de tradition, mais par des efforts insensibles et continus,
-donnés sans lassitude et sans nervosité, suivant
-la manière habituelle de ce grand peuple.</p>
-
-<p>— Oui, dit Étienne qui suivait sa première idée,
-on ferait un bon roman en prenant, comme sujet
-d’étude, quelques spécimens de cette race dangereuse
-et antipathique, quelques beaux spécimens de
-petits <i lang="en" xml:lang="en">gentlemen</i> bien portants, obtus et crevant
-de vanité… Et, maintenant que j’y pense, il me
-semble que lorsqu’il me quitta, mon ami John S…
-sifflotait le <i lang="en" xml:lang="en">Rule Britannia</i> d’une façon un peu ironique ! »</p>
-
-<p>Mais je n’écoutais plus mon ami ; je prêtais l’oreille
-à des aboiements rauques et singuliers que je
-situais assez loin, par delà l’oasis.</p>
-
-<p>« Qu’est-ce donc ? demandai-je.</p>
-
-<p>— C’est un chacal, sans doute, quoiqu’il soit bien
-tôt encore. Si tu veux, nous pouvons aller lui rendre
-visite avec nos fusils.</p>
-
-<p>— Volontiers ! m’écriai-je. Emmenons-nous
-Saïd ? »</p>
-
-<p>Le sloughi d’Étienne tendait vers moi sa tête
-fine. C’est une vaillante bête, vigoureuse, têtue et
-dénuée d’esprit.</p>
-
-<p>« Nous l’emmenons, dit Étienne, mais ne le caresse
-pas trop : il a des puces. »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c11">LE KIOSQUE VERT PRÈS DE L’ÉTANG</h2>
-
-
-<p>Disposer sa bibliothèque suivant un plan préconçu
-est une tâche délicieuse, mais imaginer ce
-plan est plus agréable encore. D’ailleurs, je n’en
-approuve qu’un seul. Tous les autres, pour logiques
-et harmonieux qu’ils semblent, à première vue,
-finissent par devenir incommodants et m’irritent à
-la longue. — Ainsi, pourquoi mettre les livres
-d’histoire sur le même rayon, et ne point séparer
-les romans ? Quels avantages procure donc ce classement
-par espèces ? — Thiers voisine mal avec
-Michelet ; quelle insupportable obligation pour Gautier
-que d’avoir à toute heure, avec Laforgue, une
-reliure mitoyenne ! et, croyez-moi, il est presque
-malhonnête de laisser fréquenter à Chateaubriand
-les nouvelles de Mérimée. Joindre <i>Atala</i> et <i>Carmen</i> !…
-n’en sentez-vous point l’indécence ?</p>
-
-<p>Je goûte encore moins un système qui mettrait
-à ma portée les livres dont je me sers le plus souvent.
-C’est me forcer à tolérer une compagnie qui
-peut être agréable, mais me devient odieuse à l’instant
-où je m’aperçois qu’elle est imposée. — Il
-me déplaît d’avoir ainsi à prendre en horreur, parce
-qu’il se trouve trop à portée de ma main, un
-ouvrage que je lis fréquemment, et, s’il me vient
-tout à coup l’envie de feuilleter le <i>Tyr et Sidon</i>
-de Jean de Schelandre ou le <i>Mémoire sur Vénus</i>
-de M. Larcher, ou encore de considérer les <i>Images
-de plate peinture des deux Philostrates, sophistes
-grecs</i>, avec les épigrammes du sieur d’Embry
-qui les complètent, pourquoi m’obliger à les querir
-en des réduits lointains, sous l’odieux prétexte que
-je ne fais pas de ces volumes ma lecture quotidienne ?</p>
-
-<p>Je pense que l’on doit classer sa bibliothèque
-suivant la seule émotion que les livres dégagent,
-suivant la qualité de fièvre, d’intérêt, de joie ou
-d’ennui qu’ils nous donnent. — Il y aurait par
-exemple le rayon de <i>la Douceur du foyer</i>, celui du
-<i>Regard intérieur</i>, celui des <i>Agréments et inconvénients
-d’une maîtresse</i>, celui des <i>Beautés naturelles</i> ;
-enfin, dans un réduit secret, on réunirait, non
-loin d’une lampe et d’un grand fauteuil de cuir, certains
-livres, sous l’étiquette : <i>Parfums exotiques et
-autres (Livres de voyage)</i>.</p>
-
-<p>C’est la seule collection que j’aie tâché de me former.
-Sur ce rayon, je trouve <i>la Prière sur l’Acropole</i>,
-oraison qui convient aux beaux départs, <i>les
-Moralités légendaires</i>, <i>le Centaure</i> de Maurice de
-Guérin, <i>Fumée d’opium</i> de Claude Farrère, la <i>Léda</i>
-de Pierre Louÿs, quelques vers et quelques proses
-de Rimbaud, recopiés dans un cahier, <i>la Mort de
-Venise</i> de Maurice Barrès et ses <i>Aventures d’Astiné
-Aravian</i>, les <i>Petits Poèmes</i> de Baudelaire, arrachés,
-au mépris de toute bibliophilie, à l’exemplaire
-courant et reliés avec ce titre que j’aime et dont le
-poète nommait parfois son ouvrage : <i>le Spleen de
-Paris</i> ; la prodigieuse <i>Histoire des boucaniers d’Amérique</i>
-d’Œxmelin, enfin la <i>Connaissance de
-l’Est</i> de Paul Claudel, dont les poèmes chinois me
-charment en tous points, dont la couleur de couverture
-tient le milieu entre celle d’une sauce végétale
-et celle d’une eau stagnante, qui n’est point
-paginé, n’a pas de table des matières, où l’on se
-perd comme dans un labyrinthe d’idoles et de qui
-le titre même, si paradoxal et si exact, m’est cher,
-car, en lisant ces mots : <i>Connaissance de l’Est</i>, ne
-dirait-on pas d’un traité de stratégie ou d’un pamphlet
-sur le démantèlement des forteresses ? au lieu
-qu’il s’agit de pluies, de navigations nocturnes, d’un
-temple de la conscience, de vérandas, de banyans,
-de maisons haut perchées, d’une araignée noire
-suspendue par le derrière, de sources, de flots et
-d’une arche d’or dans la forêt !</p>
-
-<p>Ce sont là mes vrais livres de voyage. Ils me
-transportent en tel lieu de la terre et du rêve qu’il
-me plaît de choisir, aux heures de mélancolie où
-l’on voudrait être en tout lieu de la terre, sauf en
-celui dans lequel on se trouve.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, j’ai pris le dernier venu de ces livres.
-Il a pauvre aspect, mais, croyez-moi, il est très
-précieux <i>et garde sa splendeur comme un trésor
-secret</i>. Je l’ai formé avec des poèmes repris dans
-ces revues que pour la plupart une même saison vit
-naître et mourir. — Pages qui débordent les unes
-sur les autres, papiers divers, caractères contrastés…
-tout cela est cartonné, tant bien que mal, avec
-ce titre : <i>Cinquante poèmes</i>. L’auteur : Paul Valéry.
-Je crois posséder au complet son œuvre poétique.</p>
-
-<p>Sa plus fine particularité est qu’on ne peut en lire
-dix vers sans être aussitôt transporté en d’étranges
-contrées. Je ne sais si ces vers sont toujours excellents ;
-je crois même que, parfois, ils portent un
-peu la marque des années de symbolisme où ils
-furent écrits, mais à coup sûr leur auteur est un
-ingénieux magicien, tantôt</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il évoque, en un bois thessalien, Orphée</div>
-<div class="verse">Sous les myrtes, et le soir antique descend.</div>
-<div class="verse">Le bois sacré s’emplit lentement de lumière</div>
-<div class="verse">Et le dieu tient la lyre entre ses doigts d’argent.</div>
-</div>
-
-<p>Tantôt :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Celles qui sont des fleurs légères sont venues,</div>
-<div class="verse">Figurines d’or, et beautés toutes menues</div>
-<div class="verse">Où s’irise une faible lune… Et les voici,</div>
-<div class="verse">Mélodieuses, fuir dans le bois éclairci.</div>
-</div>
-
-<p>Ou bien enfin :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La Princesse, dans un palais de roses pures,</div>
-<div class="verse">Sous les murmures et les feuilles, toujours dort.</div>
-<div class="verse">Elle dit en rêvant des paroles obscures</div>
-<div class="verse">Et les oiseaux perdus mordent ses bagues d’or.</div>
-</div>
-
-<p>Mais le lieu vers lequel les poèmes de Paul
-Valéry me conduisent le plus souvent est un bois,
-très retranché du monde où dort un étang. Près du
-bord, des femmes sont assises, très parées ou très
-nues. <i>Celle qu’une eau légère encore diamante</i> vient
-de se coucher sur l’herbe : <i>des larmes de soleil ruissellent
-sur ses flancs</i>. D’autres, qui se baignent,
-jouent avec des nénufars. Je vois une barque passer
-sur l’eau égale ; des femmes, encore, s’y trouvent
-qui, rêveusement suivent</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">les magiques ronds</div>
-<div class="verse">Que font les perles qui tombent des avirons</div>
-<div class="verse">Et ce pétale fin qui tournoie et qui file.</div>
-</div>
-
-<p>Cependant la nuit descend, <i>la nuit lactée et douce
-et le pâle silence</i>.</p>
-
-<p>Près de cet étang, à demi réel, à demi enchanté,
-s’élève un petit kiosque vert (je ne sais pourquoi,
-mais je le vois toujours vert), un peu japonais, un
-peu chinois, entouré de fleurs, kiosque baroque,
-un peu prétentieux, un peu simple, tout chargé de
-clochettes, kiosque au toit de branchages à travers
-lesquels la brise chante… <i>et quelle voix vaudrait
-ce vent musicien</i> ! kiosque d’un accès difficile, à
-l’intérieur duquel doivent fleurir des fleurs très
-rares, dans de très rares porcelaines, kiosque vert
-qui me paraît être une figure tout à fait juste de
-l’œuvre poétique de Paul Valéry.</p>
-
-<p>Entendez bien qu’il ne s’agit pas ici d’art lyrique.
-Ce sont, si vous le voulez, des jeux diaprés (et
-l’eau est toute chatoyante), des coups d’ailes… des
-coups d’ailes dans une volière (mais les plumages
-sont si précieux ! et la volière est toute en or !) Il
-s’agit de complications ravissantes, analogues à
-celles que l’on voit en rêve, d’images vives et bizarres
-qui se replient sur elles-mêmes, ou se divisent ; — il
-s’agit d’une folie ornée et précise, d’arbustes
-nains qui rappellent les cèdres de la forêt, et
-font sourire, de sons de flûte qui étonnent, n’ayant
-rien de pastoral en leur étrange harmonie, de fleurs-insectes
-et d’insectes-fleurs, d’un labyrinthe musical
-et parfumé. — Jeux d’eau, disais-je, et coups
-d’ailes en volière… Ne cherchez ni grand fleuve,
-ni grand essor, — non ! tout se passe au sein du
-petit kiosque, si délicieusement vert, et dans ses
-alentours humides <i>où de pudiques lys grandissent
-en silence</i>.</p>
-
-<p>Art volontairement restreint ; art délicat. On
-dirait d’un panneau d’Orient où la disposition des
-couleurs et des laques sentirait son heure. Mais les
-couleurs sont vives, mais les laques sont pures, et
-leur ensemble, certains jours, est vivement évocateur…
-Rêves qui transportez ailleurs ! qui donc
-vous crée ? les chanteurs à la grande voix de cygne
-ou les musiciens compliqués ?…</p>
-
-<p>Et, puisque je fais des comparaisons, voici une
-image que je vous propose : c’est l’image d’une
-esquisse au pastel que je vis chez Armand Rassenfosse,
-le peintre graveur de Liège.</p>
-
-<p>Sur une haute terrasse de marbre, close par des
-rinceaux de lierre sombre et de vignes sanglantes,
-une femme, drapée de blanc, debout contre la nuit,
-chante, les mains pleines de fleurs. Elle chante
-et son âme mélodieuse s’exhale par le sourire des
-lèvres entr’ouvertes. — Assis presque à ses pieds,
-sur la dernière marche qui conduit à la terrasse,
-accoté contre un vase où deux satyres se poursuivent
-dans le bronze, un fou joue d’une flûte dont,
-semble-t-il, il <i>tire un futile vent d’ombre et de
-rêverie</i>. Il est plié sur son instrument et l’on dirait
-qu’en le pressant à sa bouche il lui confie des
-secrets. Il est vieux, sa figure, toute en rides, se
-plisse et ses yeux brillent d’un air ambigu. Son
-costume est bariolé, orné, brodé, historié, fait de
-pièces éclatantes et chargé d’ornements. A la
-pointe de son chapeau s’ouvre, au milieu de trois
-clochettes, une rouge tulipe. Il écrase sa marotte
-sous son soulier de soie. — Rien ne lie les deux musiciens. — La
-femme est perdue dans son chant,
-le fou dans les méandres de sa musique, mais le
-peintre nous a donné, avec ses personnages, l’inspiration
-qui les ravit tous deux ; au delà de cette
-clôture sombre et sanglante que font les vignes et
-le lierre, au delà du marbre de la terrasse, un
-paysage s’étend, et c’est d’abord ce grand arbre
-tout proche qui occupe la moitié du ciel. Dans le
-dédale des branches, dans le lacis compliqué des
-rameaux, dans le monde des feuilles, la lune se
-joue et fait un éden de verdure, une ruche de
-joyeux rayons ; sur la terrasse elle dessine des
-boucliers d’argent et sur le chapeau du fou fait
-briller les clochettes. Plus loin, c’est la plaine voilée
-d’une poussière de nuit ; le dessin des choses
-s’y perd, on ne voit plus, sous les étoiles, qu’un
-cortège indécis de teintes fumeuses, que marque
-parfois le détail d’une colline, d’un bois ou d’un
-village. Partout c’est la paisible et bienfaisante
-nuit.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et dans l’immensité bleuissante et profonde</div>
-<div class="verse">Les astres recueillis baissent leurs chastes yeux.</div>
-</div>
-
-<p>Ce pastel inachevé me séduisit, non pas seulement
-par ses beautés de dessin et de couleur, mais par
-l’exemple qu’il donne de deux façons de chanter…</p>
-
-<p>Et je sais bien que l’une d’elles est plus sûre,
-plus éternelle, en quelque sorte, mais l’autre,
-croyez-moi, console mieux d’être mis sous clef par
-le spleen, car il vous fait évader vers ces régions
-étranges où près du kiosque vert, séduisant et baroque,
-l’étang sommeille, chargé de fleurs, tandis
-que, dans un ciel d’estampe japonaise, se lève cette
-amie des chercheurs de pierre philosophale, <i>la
-lune, agréable aux insensés</i>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c12">ÉLÉVATION</h2>
-
-
-<p><i>Où il y a beaucoup de bien</i>, dit l’Ecclésiaste, <i>il
-y a aussi beaucoup de personnes pour le manger</i>.
-Trois amis et ma maîtresse sont venus partager
-le festin de mélancolie que j’avais préparé pour
-moi seul. Ces commensaux fâcheux se repaissent
-de mon rêve sans en apprécier la chère amertume,
-et ils parlent obstinément, et discutent, et font des
-gestes, ce qui est une façon particulière et personnelle
-d’être ému par un souvenir. Moi, je sanglote
-en silence et je regarde d’un air mauvais ces convives
-qui n’aiment point la méditation.</p>
-
-<p>Ainsi, l’homme tâche à dégoûter l’homme de sa
-pensée par des gloses impudiques, et, pourtant,
-l’esprit du contemplateur retourne volontiers vers
-le spectacle de la détresse et c’est raisonnablement
-qu’il se plaît à l’écho des larmes du monde. <i>Il vaut
-mieux aller à une maison de deuil qu’à une maison
-de festin, car, dans celle-là, on est averti de la
-fin de tous les hommes, et celui qui est vivant pense
-à ce qui lui doit arriver un jour.</i></p>
-
-<p>Méditer sur ces grands efforts que fait la nature
-pour se jouer de nous est un passe-temps de
-prix ; s’étonner que les volcans prononcent des
-discours de feu, que les nuages grondent et s’embrasent,
-que la mer se dresse en muraille et qu’il
-pleuve parfois de la cendre d’ossements, vaut mieux
-que parler de l’âme immortelle, car les débats
-métaphysiques mènent à la discorde, tandis que
-l’ébahissement devant les spectacles élémentaires
-mène à l’humilité ; et, tout aussi bien, est-il oiseux
-de spéculer sur les causes et d’édifier des théories,
-en effet, <i>celui qui considère les nuées ne moissonnera
-jamais</i>.</p>
-
-<p>Je veux être laissé avec le pain et le vin de ma
-tristesse pour fortifier mon corps et griser mon
-esprit ; c’est pourquoi je soupire de contentement
-quand mes trois amis me quittent enfin, pour aller
-répandre leurs paroles ailleurs, et que ma maîtresse
-s’endort lourdement sur l’ottomane comme une
-bête lasse. — Sa figure est ensevelie dans la soie
-d’un coussin, la lampe, indécise et verte, habille sa
-chair d’une teinte sinistre, et, tout entière, ma
-maîtresse ressemble vraiment à un jeune cadavre. — En
-faut-il davantage pour que mon esprit
-aille, dans le passé, chercher des similitudes ?</p>
-
-<p>Cette foule prosternée, tandis que passe l’heure
-mortelle, ces gens qui hâtent, accumulent et embrouillent
-leurs signes de croix, au pied d’une montagne
-dont la gueule bave, sont, à l’avis de chacun,
-parfaitement émouvants et le signe qu’ils font ennoblit
-même la qualité de l’émotion qui les tient
-agenouillés et que nous savons être une peur assez
-basse.</p>
-
-<p>Sans le vouloir explicitement, un homme épouvanté
-donne belle allure à ses gestes. Nous retrouvons
-une âme de l’an mil chaque fois qu’un écho
-de l’an mil se fait entendre, et les imprécations des
-volcans propagent une terreur que les siècles n’affaiblissent
-pas. — Dessiner les voies souterraines
-du feu, apprécier sa puissance, compter les pulsations
-des montagnes creuses courbe le front des
-savants ; une étincelle jaillie courbe le front d’un
-peuple entier, car les spéculations et les prédictions
-ne valent que le poids léger de la vanité qu’elles
-inspirent à leur auteur, et, d’ailleurs, <i>tout se fait
-par rencontre et à l’aventure</i>.</p>
-
-<p>J’aime ce passage d’un vieux livre où Jean de
-Marcouville, gentilhomme percheron, nous raconte
-avec simplicité et ce ton naïf et crédule qui seyait
-alors aux descriptions merveilleuses, l’éruption du
-mont Etna, et, plus loin, comment l’empereur Caligula
-s’enfuit devant « la grande impétuosité de feu
-que vomissait cette montagne », exemple que Pline
-eût bien fait de suivre au lieu d’examiner, orgueilleux
-et imprudent, l’ardeur tumultueuse du Vésuve.
-Pour un lecteur moderne, le tour naïf de cet obscur
-essayiste force à sourire, et de telles grimaces ne
-laissent pas d’être inconvenantes. L’usage en est
-cependant assez répandu et ces gens sont en grand
-nombre qui ne craignent pas de commenter sans
-révérence le deuil le plus sublime et le plus désolant.
-Il est triste qu’il faille à toute force que tout
-finisse par des chansons et, parfois, l’on se prend à
-espérer, vainement d’ailleurs, que certaines larmes
-pourront être répandues sans couplets ni ritournelles.
-Pour des drames de cette dignité, il n’est de
-compassion effective que le silence, et qui donc oserait
-compter des paroles humaines quand discourent
-les volcans ? Ils n’ont besoin de chantres ni
-pour la louange, ni pour la raillerie, car ils savent
-se célébrer eux-mêmes en donnant une âme, une
-véritable âme de feu, aux poèmes que le premier
-venu compose.</p>
-
-<p>Les très antiques banalités où les poétereaux s’abreuvent
-ont, en pareille occasion, une singulière
-noblesse et comme un regain de vigueur à se voir
-puissamment illustrés. Si je sais, en considérant
-cette épouvante dans son lieu et par rapport à tous
-les autres lieux de la terre, qu’elle n’est pour ainsi
-dire qu’une flammèche dans l’immensité, je sais
-aussi que, jadis, une ville heureuse vivait sous le
-soleil, épanouie comme une rose, et qu’en un jour
-elle fut toute souillée par la cendre et le feu.</p>
-
-<p>Cependant, tout refleurira dans la nature et dans
-l’esprit ; les arbres étendront leurs rameaux pour
-les tresser à la brise ; des femmes seront belles et
-des hommes en ressentiront du désir ; des oiseaux
-reviendront se poser sur les laves et chanter leurs
-chansons, tandis que les nuages, tordus et retordus
-dans l’espace, dévideront leurs chastes quenouilles,
-et que la mer reflétera le ciel.</p>
-
-<p>Les tourbillons d’une flamme fréquente n’empêchent
-pas les vignes de pousser aux coteaux de
-Torre del Grecco, plus qu’ils n’empêcheront la Martinique
-d’être, dans quelques années, une émouvante
-corolle éclose dans l’écume. Tout sera de
-même : la mémoire des hommes est courte, ils ne
-dédient jamais à leurs morts qu’une urne brève, <i>car
-la lumière est douce et l’œil se plaît à voir le soleil</i>.</p>
-
-<p>Oui, dans peu d’années, les enfants de la Martinique
-iront chercher sur la grève les coquillages
-aux belles couleurs qui charment leurs yeux étonnés,
-et si, dans les replis du sable, ils trouvent d’aventure
-un crâne noir et luisant, ils en auront de
-la gaieté et se le montreront les uns aux autres avec
-des éclats de rire, ou, peut-être, ces trouvailles
-seront-elles si communes qu’ils n’y prendront point
-garde et ne s’arrêteront pas de jouer.</p>
-
-<p>Mais, si les enfants des morts oublient vite les
-tombes de leurs aïeux, tombes qu’ils ne voient plus
-sous l’amoncellement des guirlandes, on ne saurait
-plaindre d’un cœur assez sincère les hommes
-de la génération présente qui ont échappé à la destruction.
-Les survivants d’une guerre, restés debout
-au milieu de plaines lourdes d’un double sang, peuvent
-surseoir à leur douleur par de beaux gestes
-d’exécration ou des mouvements d’orgueil, aussi
-bien n’ont-ils eu affaire qu’à des forces humaines
-et ont-ils mérité de leur race ; pour eux, le crêpe se
-marie au laurier vert. Combien plus grande est la
-détresse de ceux que le destin fit naître au pied de
-la sinistre montagne, qui ont vu les jours d’épouvante
-et ne furent pas poussés dans la grande ombre ! — Ils
-vivront, hantés par un incessant souvenir
-qui les brûlera, les noiera et les torturera chaque
-nuit. <i>La continuelle méditation de l’esprit</i>, dit
-l’Ecclésiaste, <i>afflige le corps</i> ; eux, traîneront une
-vie désolée parce qu’il plut à la terre de toucher
-l’homme de son ardeur ; ils se rappelleront en pleurant
-les bois anciens, les maisons claires et les
-sourires d’autrefois ; la plupart ne vivront pas jusqu’à
-l’âge où ils pourront voir reverdir les nouveaux
-bois, s’habituer aux nouvelles maisons et, toujours,
-ils resteront indifférents aux nouveaux sourires. — A
-bien considérer cette génération, <i>j’ai préféré
-l’état des morts à celui des vivants</i>.</p>
-
-<p>Pour moi, je songe une minute encore, ma maîtresse
-gémit sourdement, je m’approche d’elle, je
-regarde son sommeil, et, durant que les vitres pâlissent
-parce que c’est l’aube, je considère le nombre
-harmonieux de sa respiration.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c13">LES RECETTES DE L’ÉPOUVANTE</h2>
-
-
-<p>Il est, en Provence, un petit golfe aux bords escarpés,
-une <i>calanque</i>, ainsi que l’on dit chez nous,
-dont les contours et les couleurs m’émeuvent
-étrangement. Il fait face à l’île de Calseraigne,
-rocher minuscule et dépourvu de toute végétation,
-qui flotte à quelques centaines de brasses de la
-côte, entre le bec de Sormiou et Maïre. Peu de
-gens connaissent ces « pays ». Ils sont fort désolés,
-stériles à souhait, d’un abord malaisé, mais baignés
-d’une mer si bleue !</p>
-
-<p>Pour ma calanque, elle me ravit davantage, chaque
-fois que je vais la visiter. Les teintes de ses
-eaux sont celles de la tunique d’Amphitrite et sa
-plage de galets blancs brille au soleil entre les deux
-petites falaises qui l’enserrent.</p>
-
-<p>Contre les parois du rocher étincelant qui baigne
-dans les flots et les brises bleues sont attachés des
-touffes de romarin et des coquillages. Au-dessus
-de l’eau, c’est la région des parfums agrestes ; au-dessous,
-celle des couleurs humides. Et voici un
-plaisir qui peut toujours satisfaire celui qui s’y
-livre avec sincérité :</p>
-
-<p>Un nouveau plant de romarin vient d’écarter
-deux cailloux ; un coquillage, dont le beau manteau
-de nacre se couvre d’algues minuscules, s’est fixé
-pour tout de bon sur un galet que chaque frisson
-de flot submerge. Timides, l’un et l’autre, mais
-promettant de bien faire, ce sont les enfants de la
-dernière nuit. Que deviendront-ils ? Chaque jour je
-suis leur progrès. — Le romarin est mort ou bien
-le romarin a grandi ; non, il fait mieux : il a délogé
-une pierre gênante et répand sur une autre sa verdure
-sèche, divisée et sombre. Il en va de même
-pour le coquillage : parfois il reste solitaire et
-parfois je retrouve tout un banc. Plus tard, j’en
-détacherai un individu qui grossira ma collection,
-et, de la plante, je couperai une tige avec sa fleur
-pour la sécher dans le dictionnaire français-arabe
-où je choisis pour mes moments de colère des imprécations
-pittoresques et fort mystérieuses.</p>
-
-<p>Voilà qui fait de charmants amis. Je me les suis
-découverts, et, si je leur demande une part d’eux-mêmes
-pour mon musée, ce n’est pas la vaine
-passion du collectionneur qui me pousse, non !
-c’est le désir de me les mieux rappeler.</p>
-
-<p>Chères délices ! mais que l’on ne peut goûter
-qu’en certains coins de nature. En d’autres lieux,
-et particulièrement chez les mammifères, de pareils
-plaisirs sont décevants. Vous notez, aux pages d’une
-revue un article signé d’un nom aussi inconnu que
-l’est mon romarin ou mon coquillage… vous lisez,
-dans un journal, dans une feuille de province, quelque
-poème dont la couleur est vive, l’auteur
-obscur… à moins qu’en place de cœur vous n’ayez
-une dalle et que les épanchements des gazettes
-quotidiennes suffisent à nourrir votre admiration,
-vous voilà tout ému, n’est-ce pas ? — Constater
-qu’un jeune homme débute par une œuvre précieuse,
-quand bien même elle serait de courte haleine, est
-chose infiniment plaisante.</p>
-
-<p>Eh bien ! il est tout à fait inutile de vous exciter.
-Neuf fois sur dix, vous en serez pour vos frais
-d’admiration. L’auteur a déjà signé, pendant quarante
-années, des historiettes médiocres, des odes
-plates ; goutte d’eau sale qu’un souffle égaré
-façonna par hasard en bulle irisée, il redevient
-goutte d’eau sale. Et si, d’aventure, il est jeune, à
-gonfler sa bulle de façon si étincelante, je gage
-qu’il s’est époumonné. Il deviendra courtier d’assurances,
-clerc de notaire, amateur vague. Ou bien
-encore, ce sera une vieille fille qui, de toute son
-âme racornie, aura exprimé une émouvante fiction
-et se remettra ensuite à tricoter pour les <i>petits
-Annamites</i> et les <i>Madeleines repenties</i>… Tant de
-gens n’ont qu’un mot à dire, le disent bien parce
-que, ce jour-là, un élégant nuage passait dans le
-ciel de mai, et puis se taisent ! Aussi, le plaisir que
-donne la découverte est-il trop mélangé de mélancolie
-pour être vraiment doux.</p>
-
-<p>Tout de même, il arrive, de temps en temps,
-qu’une œuvre nouvelle offre, avec des qualités qui
-séduisent, ces promesses de durée que la force du
-style, la sûreté de la composition, l’originalité de
-la pensée, semblent déjà tenir. — Il n’est pas impossible
-d’imaginer une première œuvre qui
-soit déjà un chef-d’œuvre (entendez le mot non
-point dans le sens étymologique, mais dans son
-acception courante) et qui, par la qualité même
-de son excellence, promette de ne point rester
-solitaire.</p>
-
-<p>J’eus une pareille surprise en lisant le recueil de
-contes par lequel débuta M. Claude Farrère :
-<i>Fumée d’opium</i>.</p>
-
-<p>Entre toutes les vertus qu’un auteur peut avoir,
-je prise fort celle qui oblige à la crédulité.</p>
-
-<p>Tel poète me montre du doigt un chêne, majestueux
-au milieu de ses feuilles, et dit :</p>
-
-<p>« Voyez un dieu ! »</p>
-
-<p>Mais je continue à voir le bel arbre entouré de
-verdures et chargé d’oiseaux.</p>
-
-<p>« Voyez un dieu ! » dit tel autre poète.</p>
-
-<p>Aussitôt, devant moi, se dresse une stature divine
-et la frondaison n’est qu’un manteau de sinople, et,
-si je continue à entendre ramager les fauvettes,
-c’est par les trous d’une flûte immortelle. — Je dois
-croire. — Je ne puis que croire. — Celui-là seul
-qui m’y contraignit par la force de sa parole et la
-persuasion de son geste est le vrai poète.</p>
-
-<p>« Soyez en tel lieu ! »</p>
-
-<p>Déjà je m’y trouve !</p>
-
-<p>« Souffrez ! riez ! troublez-vous ! rêvez ! »</p>
-
-<p>Et je souffre, je ris, je me trouble, je rêve !</p>
-
-<p>Le trésor des bons artistes est fait d’une plante
-et d’un tissu : l’herbe magique des métamorphoses
-qui change l’homme en dieu ou en bête, et le tapis
-des quatre Facardins qui transporte son possesseur
-où bon lui semble.</p>
-
-<p>Je veux bien qu’il soit malaisé pour un romancier
-de montrer une ville de province, voire un lieu
-quelconque du monde avec une si vive exactitude
-que le lecteur croit y habiter, mais il me semble
-plus ardu et d’un art subtil d’emmener celui qui
-vous écoute dans les nuées sans qu’il pense à s’en
-étonner ni qu’il souhaite se trouver ailleurs. — Exhorté
-par M. Claude Farrère, il est tout à fait
-inquiétant et terrible de vivre devant la Lampe, la
-Pipe et l’Aiguille, tandis qu’alentour s’infléchissent,
-fuient, se déroulent et rôdent les vapeurs noires
-de la Bonne Drogue.</p>
-
-<p>Dans les dix-sept contes qui forment <i>Fumée
-d’Opium</i>, nous nous voyons assaillis par dix-sept
-épouvantes dont aucune n’a même visage ni même
-expression, et c’est, de la part de l’auteur, un élégant
-scrupule d’émouvoir non seulement par la sincérité
-de l’accent et la saveur du style, mais par la
-diversité des méthodes.</p>
-
-<p>Quel est donc le procédé de ces contes qui, en
-nous parlant des plaisirs et des peines de l’opium,
-nous donnent d’abord un étrange sentiment de
-gêne, pour, peu à peu, nous pousser jusque dans
-l’effroi ? Chez Claude Farrère quel est donc le véhicule
-de l’épouvante ? Hoffmann, dans ses histoires
-surfaites, regarde le rêve à travers sa chope de
-bière. Marcel Schwob nous mène à la peur par les
-sentiers retors d’un labyrinthe. C’est par son raisonnement
-mathématique qu’Edgar Poe nous
-alarme ; par son évangélique sincérité que Thomas
-de Quincey donne ce ton de désespoir à ses <i>Confessions</i>
-et à ses <i lang="la" xml:lang="la">Suspiria de Profundis</i>. Rider
-Haggard nous stupéfie par la disposition de son
-paysage, et comment ne pas accepter l’horreur
-quand elle nous surprend dans les <i>Mines du Roi
-Salomon</i> ? Stevenson saisit qui l’écoute comme un
-puissant orage, et Wells, par son aisance à franchir
-les siècles et à nous parler d’heures non encore
-échues. Si Boissière nous inquiète par ses <i>Fumeurs
-d’Opium</i>, c’est que le scrupule de sa description
-inspire confiance en ce qu’il va dire, et c’est enfin
-par son calme affecté que Maupassant semble bien
-avoir atteint les dernières désinences de la peur, en
-nous imposant la vue de tout le visage de Méduse.</p>
-
-<p>Pour son premier livre, Claude Farrère s’est
-permis la singulière audace de varier ses effets, à
-tel point que pas un des contes du recueil ne se
-ressemble ou n’est construit de même. A risquer
-d’avoir cette méthode, on risque aussi de se casser
-les reins. Claude Farrère paraît ne point trop se
-ressentir de son exploit, puisqu’il a fait, sans parade
-ni coups de cymbale préparatoires, un livre plein de
-variété et d’un intérêt puissant.</p>
-
-<p>Il est plaisant, même un peu triste, de voir la
-gêne que nous éprouvons à louer nos contemporains.
-Eh ! je sais bien qu’ils promettent souvent
-beaucoup et ne tiennent rien, mais à quoi donc cela
-peut-il mener, après avoir copieusement bâillé,
-comme il convient, tout le long de l’insipide <i>Princesse
-de Clèves</i>, que d’accorder du génie à M<sup>me</sup> de
-Lafayette, si morte de toutes les manières, quand
-nous savons ne pas en penser un mot ? et pourquoi
-ne pas dire à voix haute et vive, qu’un livre récemment
-paru et déjà relu vingt fois, qui est devenu
-notre compagnon, avec qui nous avons associé nos
-songes, en un mot le vrai livre de chevet, le livre
-frère, a des traits d’excellence à cause de sa force,
-de son unité et d’inoubliables pages ? — Peu m’importe
-que l’auteur soit vivant, car si vraiment la
-louange est excessive, il aura toujours des amis
-pour le lui faire sentir, et, si elle est juste, ces
-mêmes amis ne le lui laisseront pas croire.</p>
-
-<p>Donc, poussé à écrire et déjà, par une faveur
-du ciel, maître de son style, Claude Farrère, ayant
-choisi l’opium comme inspirateur de ses rêves, s’est
-toutefois bien gardé de lui en permettre l’organisation.
-Il n’a pas asservi son art à l’opium et, de là
-vient, sans doute, une part de cette liberté de composition
-qui nous charme et toute cette joyeuse
-passion avec laquelle il nous culbute au sein de
-l’épouvante. Dans ce voyage vers des pays inconnus,
-dans cette course à l’abîme, l’opium est le point
-de départ, sa fumée obscure, nous la voyons encore
-au fond du gouffre, mais c’est Claude Farrère seul
-qui nous a conduits ; aussi ne faudra-t-il pas s’ébahir
-si sa prochaine œuvre nous parle d’autre
-chose. Il paraît être un de ces hommes qui devinent
-toutes les <i>possibilités</i> d’un rêve, en épuisent
-les formes puis qui passent à quelque émotion nouvelle,
-tandis que nous rêvons encore aux beaux
-contes qu’ils nous contaient. — Comme l’a fortement
-dit l’admirable artiste qui fit la préface de <i>Fumée
-d’Opium</i> : « Il est des écrivains à qui une seule
-expérience suffit pour imaginer un monde nouveau
-et qui, en jetant la seule pipe d’opium qui ait
-jamais touché leurs lèvres, savent ainsi prolonger
-indéfiniment une heure de songe et d’extase… » Et
-Pierre Louÿs est de ceux qui peuvent ne point disserter
-de ces choses en ignorant.</p>
-
-<p>Les divisions mêmes de <i>Fumée d’Opium</i> promettent
-la variété de ton sans laquelle dix-sept
-cauchemars successifs formeraient un supplice insoutenable. — D’abord,
-Claude Farrère nous parle
-des <i>Légendes</i> de l’opium, de son origine mystérieuse
-et des héros demi-divins qui s’en grisèrent les
-premiers, — puis, il nous dit les <i>Annales</i> de la
-bonne drogue, et nous sommes en Indo-Chine dans
-le palais du Ton Doc, et nous sommes à Versailles
-avec M. de Fierce que nous voyons mourir dans un
-combat naval… (et, ce conte-là est un des meilleurs
-du livre, plein d’artifice, presque drôle par
-endroits, — tout à fait inquiétant). <i>Les Extases</i>
-nous donnent les joies de l’opium ; <i>les Troubles</i>,
-ses angoisses ; <i>les Fantômes</i>, ses épouvantes ; <i>le
-Cauchemar</i>, sa folie. — Cependant, l’auteur nous
-a entraînés, avec lui, des fumeries tonkinoises,
-bruissantes de moustiques et de cloportes, à Constantinople,
-dans les jardins du Palais Rouge, gras
-d’ancien sang répandu, de la baie d’Along où ricanent
-de monstrueux rochers, jusqu’à cette chambre
-du boulevard Thiers où un clown jaune et bleu
-écouta le latin médiéval d’Héloïse et puis s’occupa
-d’autre chose, l’opium lui ayant sans doute montré
-des visions plus merveilleuses.</p>
-
-<p>Examinons les façons subtiles et sûres par lesquelles
-Claude Farrère nous amène à subir cette
-impression de gêne un peu stupéfaite, d’anxieux
-étonnement, qui est, dans ses contes, la porte du
-cauchemar.</p>
-
-<p>Tantôt, c’est, au cours d’une description presque
-banale en sa simplicité, la survenue de quelque
-accident bizarre qui déconcerte, ou c’est encore,
-coupant une période dont la langue est choisie,
-la familiarité soudaine d’un mot grossier. Tantôt,
-l’entêtement illogique que met l’auteur à noter plusieurs
-fois le même trait nous déroute, bien que ce
-trait n’eût rien qui pût surprendre, mais il arrive
-à inquiéter, parce qu’il est rappelé avec insistance
-et hors de propos. Ici, l’accumulation de détails
-étranges, le paysage exotique, les parures du style
-créent tout de suite une atmosphère particulière,
-et là, au début même d’un conte, souvent à la
-première ligne, une proposition manifestement
-absurde nous stupéfie, d’autant plus que son absurdité,
-qui n’en est souvent une que de langage, est
-bien mise en lumière, est éclatante, est frénétique.</p>
-
-<p>Ce n’est pas tout. — Parfois, un effet préparé
-pendant plusieurs pages, effet qui semble être la
-fin du conte, rate tout à coup ; parfois, le mélange
-du réel et du rêve est tellement intime, que l’hypothèse
-qui sert à conclure paraît dès l’abord improbable. — Et
-encore, si Claude Farrère raconte une
-histoire tout unie, toute sage, qui n’offre rien
-d’anormal, ne voilà-t-il pas qu’il lui propose une
-morale par laquelle, soudain, nous voyons la série
-des événements sous un nouveau jour, sinistre à
-l’ordinaire ! ou bien il offre deux solutions parallèles,
-qui, toutes deux, expliquent les faits, mais dont
-l’une est si banale que nous la rejetons pour prendre
-celle qui touche à la folie ; ou bien il nous fait
-un effrayant récit et passe outre, comme si l’historiette
-n’avait rien que de négligeable ; ou bien,
-enfin, il nous lance, tête première, dans l’atroce, le
-mystérieux, l’ahurissant, et nous en fait manger,
-et nous en fait boire, et nous en gave, et nous en
-saoule, si bien que nous ne savons plus s’il faut
-croire ou douter, mais que nous ne cessons pas de
-frémir…</p>
-
-<p>Et j’oublie l’âpre gaîté qui passe souvent dans
-ces contes pour en accentuer le mystère, et aussi
-cette mélancolie grise qui met de la brume à certaines
-pages, et le grand soleil qui brûle certaines
-autres, — et le style, surtout, mâle et souple,
-caressant et brusque, plein d’audaces à la
-manière classique, un style d’essence française et
-de grand effet dont quelques phrases sont, dirait-on,
-jetées et d’autres retenues, sans compter celles
-qui s’interrompent, on ne sait pourquoi (on le sait
-au paragraphe suivant), et celles, sinueuses, qui
-mènent l’esprit à des pensées que l’on aurait voulu
-fuir, — et encore, l’humanité de ces contes, la
-vérité des foules, la vérité des individus, car il est
-très joli de montrer un fantôme, mais il vaut mieux
-faire croire qu’il existe.</p>
-
-<p>Claude Farrère nous présente des invraisemblances
-tout à fait vraisemblables, des revenants
-pleins de vitalité, des rêves de midi (et ce choix de
-l’heure double leur atrocité), des suppositions de
-chair et d’os, des égarements rationnels et un délire
-où le bon sens n’a rien à reprendre… et je pense
-qu’en somme il vaut mieux que vous lisiez vous-même
-ce livre que de m’entendre disserter à son
-sujet.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c14">LA QUALITÉ DU RIRE ORCHESTRAL</h2>
-
-
-<p>Je m’ennuie, je m’ennuie beaucoup. — Allons !
-venez dans ma chambre, tous, tant que vous êtes,
-vous que j’aime, qui avez de bonnes figures et qui
-ne pleurez pas ! Venez avec votre fard, vos clochettes,
-vos fleurs de papier ! Ayez sur le visage
-toutes vos grimaces, dans la gorge tous vos rires,
-dans l’âme toute votre folie, et racontez-moi les
-histoires que vous savez si bien raconter.</p>
-
-<p>Oui, te voilà ! je te reconnais, c’est bien toi qui
-fus enlevée par le berger fils de Priam et d’Hécube
-et, pour certifier que tu valais dix ans de siège (<i>Il
-ne faut pas s’ébahir, disaient les bons vieillards…</i>)
-tu remues ta hanche et tu montres tes seins agréables
-à considérer. Tu me plais, ô toi, destructrice
-de vaisseaux, ô toi femme pendue à un arbre, ô toi
-pourvue de trois maris (à savoir : Thésée, Ménélas
-et Pâris), ô facile Hélène qui m’as fait tant rire !</p>
-
-<p>Et toi, bel amiral, fils helvète de Nelson, toi qui
-portes des éperons pour dompter les vagues et dont
-toujours l’habit a craqué dans le dos, bel amiral
-suisse que j’imagine dirigeant ton escadre sur un
-glacier et faisant suivre à tes torpilleurs le cours
-impétueux de l’avalanche, combien tu m’as charmé
-par tes séductions vocales !</p>
-
-<p>Et je vous vois aussi, brigands de grandes routes
-qui firent rêver les petits romantiques, ô fils
-délurés de Mandrin, de Cartouche, de Fra Diavolo,
-de Sacripanti ! ô traboucaires ! ô pendards ! ô gens
-de sac ! ô malandrins ! ô coupe-jarrets ! ô bandouliers !
-vous qui fréquentez cette route étrange
-qui va de Grenade à Mantoue, qui chantez des
-canons dont la forme est correcte, tandis que les
-carabiniers se hâtent d’arriver trop tard, quelle
-merveilleuse joie vous dispensiez ! et que je vous
-en savais gré !</p>
-
-<p>Hélène, Falsacappa, Orphée, Calchas, Barbe-bleue !
-Roi de Béotie, grâce à vous, Offenbach asséna
-sur nos têtes une implacable gaîté, avec ce certain
-air d’Alcide en goguette que lui seul peut avoir. Et,
-en sortant du théâtre, notre démarche se cassait,
-malgré nous, selon le chant qui dansait sur nos
-lèvres, nous étions forcés d’avouer que l’on ne
-pouvait rire davantage, mais, comme le propre de
-l’homme est de raisonner, le désir nous vint de
-distinguer mieux la qualité de notre allégresse.</p>
-
-<p>Cette joie ne provenait-elle pas autant du jeu des
-acteurs que de la musique et du livret ? — Et il
-nous parut alors (ingrats que nous étions !) il nous
-sembla qu’au lever du rideau nous avions éprouvé
-quelque peine à suivre Offenbach vers les régions
-musicales où il voulait nous mener, et qu’à certaines
-imitations d’opéras italiens nous n’avions ri que
-par entraînement et comme de confiance.</p>
-
-<p>Les dieux antiques sont toujours vivants et, quand
-Calchas, dans <i>la Belle Hélène</i>, nous en parlait avec
-impertinence, le sacrilège nous ravissait. Nous
-goûtons moins la parodie d’une beauté qui semble
-déchue. Pour amusant qu’il soit, cet orchestre sonne
-bien maigre à nos oreilles habituées à de la polyphonie,
-et, si nous apprécions encore l’éclat de rire
-que tonne la batterie au prélude de <i>la Belle Hélène</i>,
-d’autres détails, et fort nombreux, nous échappent.
-Songeons qu’à l’époque où l’on jouait ces opérettes,
-les œuvres montées par l’Opéra avaient les
-mêmes moyens d’expression ; c’est en les empruntant
-pour créer du rire qu’Offenbach atteignit
-à l’essence la plus parfaite de la gaîté.</p>
-
-<p>Il n’en reste pas moins qu’à la longue nous
-éprouverions du malaise à toujours nous figurer
-vivant sous le second Empire, quand l’envie nous
-prend d’écouter de la musique joyeuse. N’aurons-nous
-jamais un compositeur qui, du drame lyrique,
-fera jaillir le rire, comme Offenbach l’évoqua de
-l’opéra italien ?</p>
-
-<p>Tout reste à faire dans cette voie ouverte par
-Wagner ; une forme d’art, un nouveau genre théâtral :
-la bouffonnerie lyrique est à créer. A peine
-quelques exemples guideront-ils.</p>
-
-<p>Richard Strauss nous a révélé des drôleries
-inouïes, quand il boucha ses cuivres pour faire bêler
-et piétiner dans la poussière le troupeau de moutons
-où don Quichotte voit une armée ennemie ;
-déjà Vincent d’Indy nous a récréés quand, dans
-<i>Wallenstein</i>, deux moines s’avancent ridiculement,
-mus par le contrepoint habile de deux bassons ; de
-même, Dukas nous réjouit lorsqu’au cours de son
-<i>Apprenti sorcier</i>, après la pluie crépitante et l’inondation,
-nous atteignons au rire franc, du fait de ce
-balai magique dont les deux tronçons se prennent
-à fuguer. Et, pour quitter la musique de concert,
-Berlioz nous enseigna une ironie charmante par la
-sérénade que Méphisto chante sur l’accompagnement
-en pizzicato des instruments à corde ; sans oublier,
-parmi les innombrables gaietés de Wagner, le luth
-pincé de Beckmesser. Le timbre d’un orchestre
-polyphonique recèle des trésors de joie et ce n’est
-là qu’un de ses moyens d’expression. Le rhythme
-seul nous force à rire dans la tétralogie, quand
-l’orchestre sautille pour suivre les piaillements de
-Mime, et, parfois, une charmante drôlerie espiègle
-et bon enfant se balance, tandis que les violons à
-l’aigu, les flûtes et le glockenspiel nous disent les
-facéties de Loge.</p>
-
-<p>Dans quelles délicieuses folies de rhythme un
-compositeur pourra-t-il se jeter ! Il semble vraiment
-que les opérettes modernes ne peuvent dépasser
-les effets faciles d’un éternel trois-temps. Que de
-valses nous furent infligées, où toutes les têtes de
-l’orchestre battaient une mesure ternaire !</p>
-
-<p>Où est-il le compositeur qui, délaissant pour un
-temps le soin de faire mourir son héros, sérieusement,
-tandis que sonne aux cuivres un vague thème de
-rédemption, voudra, poussé par une immense joie,
-et sur le livret que lui aura soufflé la verve d’un
-Aristophane, broder la large symphonie lyrique,
-bouffonne et hurluberlue où une savante et nombreuse
-masse orchestrale éclaterait de rire ?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c15">ODEURS SUAVES ET GALANTERIES</h2>
-
-
-<p>La première fois que je le vis, il faisait les cent
-pas devant son étalage, dans une de ces ruelles
-bien colorées, poussiéreuses et malodorantes (le
-souk des parfums, je crois) qui font le charme de
-Tunis. Il m’engagea, par beaucoup de prières et de
-courbettes, à visiter sa boutique. J’y consentis. Il y
-avait là, dans des caisses, des corbeilles, de l’ouate,
-des copeaux, du son et de la sciure, tout un assortiment
-de fioles et de flacons soigneusement bouchés
-avec de la cire. Les uns contenaient cette
-« essence ravie aux vieillesses des roses » ; les
-autres, de la pommade au jasmin ; enfin, de petits
-pots blancs, sur lesquels un palmier était figuré,
-recélaient des confitures fort pimentées.</p>
-
-<p>Séduit par tout cet appareil, je goûtai, m’enduisis,
-me parfumai, et m’en allai, le cœur sur la main,
-la tête alourdie d’une incroyable migraine. — Je
-jurai bien de ne plus approcher de ce palais des
-mille et une senteurs et, pourtant, le lendemain
-même, je me rendais dans la ruelle coupée d’ombre
-et de lumière.</p>
-
-<p>Du plus loin qu’il m’aperçut, le Tunisien, haussant
-la voix, se répandit en paroles de bienvenue
-et, dès l’abord, me traita comme un vieux camarade.
-Quelques instants plus tard, devant une boîte
-de <i>rahat lokoums</i>, gluants à souhait, et malgré
-l’odeur incessante de friture que dispensait la boutique
-d’à côté, je l’entendais, avec plaisir, me raconter
-des histoires de femmes. Il me nomma ses
-maîtresses, me les décrivit, exactement et sans rien
-oublier, me les vanta, me les conseilla, me donna
-leurs adresses, soupirait à leur souvenir, et ses
-yeux ne montraient plus alors que du blanc. — J’eus,
-au cours de sa conversation nombreuse,
-entremêlée de mots arabes qu’un geste traduisait,
-une vision nouvelle de la vie. Au fait, je l’avais
-eue presque pareille, étant tout enfant, quand on
-me confia que le palais de la fée Grignotte était
-bâti, de la cave au toit, en sucreries et qu’à lécher
-les murs on encourait d’inoubliables satisfactions.</p>
-
-<p>De même, pour mon ami tunisien, les heures
-coulaient, délicates et mielleuses, la terre n’était
-qu’une conjuration de divans, de coussins, de soieries,
-et la femme, plus douce que la pâte de narcisse,
-pulpeuse comme une banane, agréable aux lèvres
-plus que la meilleure confiture, participait fort de
-la nature des bonbons et, tout entière, figurait
-assez bien un fondant. — Le geste mou, le frémissement
-des lèvres, les doigts nerveux de mon interlocuteur
-accentuaient cette impression, mais une
-saveur âcre de cantharide relevait ce que ces propos
-auraient eu de décidément fade, ce que cet idéal
-de pâtissier eût présenté de trop écœurant. — Excité
-quelque peu par un concours de jolies femmes,
-ce Tunisien eût fort bien réussi à Paris dans le
-rôle de conférencier mondain, tant le cosmétique,
-le bouc et la rose se mariaient aimablement en ses
-paroles.</p>
-
-<p>De retour en France, je crus avoir à tout jamais
-perdu mon ami de Tunis. Je me l’imaginais, avec
-un peu de tristesse, traînant ses babouches et son
-burnous maculé dans les souks en pente raide, et
-fumant au soleil des cigarettes de tabac blond,
-mais, un jour, je retrouvai sous sa figure européenne,
-un malaise analogue à celui qu’il m’inspirait.
-A ce sujet, je voudrais vous décrire un autre
-paysage.</p>
-
-<p>Il est une île singulière qui fait face à la berge de
-Billancourt et dans laquelle je vais parfois me
-promener, le dimanche soir. On peut y admirer les
-danses et les agitations de quelques dizaines de
-couples saisis par de légères ivresses et secoués par
-une joie exultante, une joie à saccades. Bientôt la
-nuit tombe, et mon plaisir commence.</p>
-
-<p>Sur le plancher inégal, poussiéreux et jaune à
-cause de trois lampes tremblantes, les quadrilles se
-dissolvent et perdent à chaque figure quelque danseur.
-La mélancolie qui monte du fleuve fait frissonner
-les jeunes femmes et trembler les lèvres des
-garçons à casquette… C’est alors que les maigres
-bosquets de l’île deviennent curieux à visiter. On
-y perçoit des gémissements, des jurons tendres, à
-demi étouffés, et, contre le tronc d’un saule, le
-soupir continuel de la Seine qui s’épanche. Dans
-l’atmosphère humide, flotte une odeur de vin médiocre,
-de tabac moisi, de sueur et de linge. Peu
-à peu, le spectacle devient d’une lubricité assez
-noire. J’entends un rire aigu, pointu, strident, un
-crachat, un bruit de brise, un juron, une branche
-et un busc de corset qui craquent.</p>
-
-<p>Je ne sais pourquoi, mais il me semble retrouver
-les cris de cette île joyeuse avec les causeries de
-mon ami tunisien dans tout un genre de littérature
-qui, depuis quelque temps, paraît en bonne production
-et de bonne vente. Ces livres aux couvertures
-plus ou moins illustrées sont une transposition
-élégante et souvent raffinée des scènes que je
-viens de rappeler. — Même sensualité triste dans
-les uns, même fadeur pimentée (si l’on peut joindre
-ces deux mots) dans les autres. Ils passent
-pour des livres gais. Leur trait le plus visible est
-d’être affreusement mélancoliques. — Oui, c’est
-bien cela ! je reconnais l’odeur de mort, les relents
-de pourriture spirituelle, ou bien l’odeur écœurante
-des parfums à bon marché, les relents des confiseries
-médiocres.</p>
-
-<p>Oh ! les pauvres tentatives de joie !</p>
-
-<p>Je ne demande pas du tout que l’amour soit gai.
-Les plaisanteries sur l’adultère et le cocuage finissent
-par lasser un peu. D’autre part, il est plus
-d’une belle histoire passionnée depuis <i>Manon</i> jusqu’à
-<i>un Amateur d’Ames</i> qui nous fait entendre
-le tragique duo de l’amour et de la mort, et, pour
-citer enfin le roman que des gens de sens et de
-goût délié proclament le chef-d’œuvre de la narration
-courte, <i>la Femme et le Pantin</i> ne nous montre-t-il
-pas le masque le plus tragique et le plus horrible
-que puisse prendre l’amour ? Oui, mais tout
-cela se passe dans les hautes régions ; ces œuvres
-ont un caractère commun : on n’y trouve point de
-grivoiseries, et c’est à cause d’un certain air grivois
-que les romans de Willy, par exemple, ses <i>Claudine</i>
-particulièrement, avec un style délicat, une
-composition habile, d’indéniables qualités d’émotion
-et des caractères vivants, me semblent être les fruits
-blets d’un mauvais arbre.</p>
-
-<p>Voici qu’une impulsion galante se révèle à nouveau
-dans le roman français ; bientôt on ne s’occupera
-plus du tout d’amour, mais seulement de
-gymnastiques amoureuses, et, de la première page
-aux dernières lignes, si l’alcôve reste ouverte, la
-lampe ne sera certes pas baissée.</p>
-
-<p>Ce sera tant pis ! — Qu’on fasse le compte de ce
-que ce genre littéraire nous a laissé… nous trouverons
-un seul nom, celui de Crébillon, le fils, et encore,
-je pense que personne ne le lit dans un autre
-dessein que celui de tâcher à ravir le secret de son
-admirable style. — Tout le reste est allé à l’égout,
-et le nom même de cent auteurs d’ouvrages galants
-et pommadés sont allés rejoindre les vieilles lunes,
-sans que nous ayons gardé le moindre souvenir de
-leurs gentillesses.</p>
-
-<p>Mais, puisque j’ai pris comme exemple les
-<i>Claudine</i> de Willy, je m’y tiens. Je crois sentir,
-tout aussi bien qu’un autre, le charme qu’il y a
-en elles. Willy décrit la nature en traits vraiment
-campagnards et ses façons de la peindre sont très
-sympathiques. — Il court une émotion vive et
-prenante dans les amours de Claudine et du grand
-Renaud, vers leur début… mais ensuite, et avant,
-et tout le temps, en somme, quelle douceur provocante,
-quel érotisme triste dont on ne parvient pas
-à sortir !</p>
-
-<p>Voyez-vous ! tout cela découle du goût immodéré
-que les auteurs de second plan ont pour le
-laid. Sous le prétexte imprudent que Baudelaire
-avait extrait la beauté du Mal, chacun a voulu se
-faire extracteur de beauté à son tour, et, Dieu
-juste ! en quels étranges lieux sont-ils allés la chercher !</p>
-
-<p>Or, qu’on le remarque bien, enlevez aux <i>Claudine</i>
-les qualités de facture et d’émotion, il restera
-une horrible petite chose dans le genre <i>leste</i>
-et <i>retroussé</i>.</p>
-
-<p>Il y a, dans ces livres, deux parts à faire : l’une
-est composée des pages où l’auteur nous dit son
-amour pour la campagne, les occupations légères
-qui sont la menue monnaie de la vie, la tristesse et
-les sourdes angoisses de la passion ; cette part-là
-est exquise et souvent même belle ; mais il s’en
-trouve une autre où nous sont décrites, lentement
-et sans rien oublier, des caresses trop prolongées,
-de mauvaises mœurs et des derrières de petites
-filles malpropres.</p>
-
-<p>Eh bien ! je pense vraiment que cette part-là ne
-vaut rien.</p>
-
-<p>C’est tout ce que je voulais dire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c16">PLAGES</h2>
-
-
-<p>Une plage plaît en toute saison, — à l’époque de
-sa plus grande gloire, quand, illustrée par les toilettes
-des femmes, les harnachements de bain et les
-calices renversés des parasols, elle semble, avec son
-arroi de tentes, le campement d’une guerre en dentelles, — à
-l’époque de sa plus grande désolation,
-quand elle est rendue tout entière à son flot, à
-ses vents, et que la barque sombre des pêcheurs
-vient seule mêler une note humaine au courroux
-du paysage, — à l’époque, enfin, de son renouveau,
-quand, sous les brises, plus tièdes, dirait-on,
-d’heure en heure, des fleurs semblent sourire
-dans la courbe de chaque vague ; mais son aspect
-me paraît plus séduisant, oui, et plus instructif,
-mille fois, vers l’époque, où, avec la saison finissante,
-le tumulte des baigneurs s’apaise, où la
-décroissance du flot n’est plus suivie par tant de
-mioches vêtus de rouge, où la vague n’est plus
-déparée par tant de gens mouillés et criards, et,
-surtout, où l’air n’est plus saturé par la mélodie des
-orchestres tziganes.</p>
-
-<p>Sur la plage que je viens de quitter, le premier
-jour de septembre fut le dernier de la saison élégante.
-Dès le matin, la gare retentit, grinça, bourdonna,
-et les hôtels se vidèrent comme par magie.
-Les petits-chevaux du casino accomplirent encore
-un petit tour, afin qu’on les pût essuyer, puis ils
-s’en furent dormir.</p>
-
-<p>C’est alors que l’on vit, dans ses traits les plus
-comiques, le tête à tête de l’homme et de la nature,
-car tout le monde n’était point parti (quatre
-familles, une dizaine de couples, trois individus
-solitaires prolongeaient leur séjour) et la mer était
-toujours là.</p>
-
-<p>Au mois d’août, l’homme qui est venu se reposer
-des tracas de la ville devant l’océan ne regarde pas
-l’océan. Il a trop à faire. Il regarde ses semblables,
-il parle, il fume, il lit le journal, et, surtout, il se
-souvient, car c’est le temps des bavardages rétrospectifs
-et des anecdotes. — Quand il va visiter le
-flot de plus près, quand il se baigne, c’est avec ses
-compagnons, c’est en troupe. D’ailleurs, n’osant
-pas affronter le large, il tourne le dos à l’horizon et
-se mouille en considérant ses semblables, groupés
-devant lui sur la plage. Parfois une vague le surprend,
-alors il se tord, il rit, il hurle et se démène
-comme un insensé. Ce sont là voluptés de bain. La
-pelure dont il couvre sa nudité le faisant ressembler
-à un singe en mascarade, il accentue la ressemblance
-par des gestes désordonnés et naïfs. Rien
-n’est plus inconvenant que le spectacle d’un mortel
-entre deux âges qui s’agite, sans mesure et puérilement,
-dans l’écume. De tels jeux ne sont excusables
-que chez des enfants. J’ai pourtant vu des citoyens
-chauves et gras les priser fort.</p>
-
-<p>En septembre, un homme ne trouve plus guère,
-sur le sable, de compagnons pour s’ébrouer. Il connaît
-toute l’histoire de ceux qui partagent son exil,
-leur vie n’a rien qui puisse, désormais, l’intéresser
-ou l’ébahir ; il ne lui reste plus, comme passe-temps,
-que de contempler la nature. Finies, les petites
-causeries sur l’adultère dans la tente zébrée de
-rouge et de blanc, finies les minutes énigmatiques
-et pas très rassurantes où le destin, par l’entremise
-de miss Isis, cartomancienne et chiromancienne
-experte, se dévoile après l’offrande modique, faite
-à la prêtresse, d’un écu de cinq francs !… On a beau
-avoir vécu sa vie de bourgeois tout comme un
-autre, on a beau avoir une femme, des enfants et du
-bien au soleil, on a beau ne pas croire en Dieu et très
-peu au diable, il passe quand même dans le dos
-un petit frisson quand on vous annonce, sans crier
-gare, de graves nouvelles pour la fin de la journée
-ou qu’une lettre chargée se perdra par négligence
-postale… Oui ! on a eu peur, mais c’était bien
-agréable tout de même !</p>
-
-<p>Maintenant, plus d’amis, plus de devineresse ! — Les
-vagues jasent, elles aussi, et il se pourrait
-bien que l’Océan fût mystérieux… fadaises que
-tout cela ! C’est fini de rire, on va s’ennuyer.</p>
-
-<p>Depuis quelques milliers d’années que l’homme
-se promène sur la croûte mouillée qu’il habite, sa
-vie durant, il n’a pu encore lier commerce avec
-elle ! — Il lui faut des êtres de chair pour sympathiser. — A
-certaines époques, l’homme se rapproche
-des arbres, des eaux, des nuages, et, bien qu’il le
-fasse timidement, sans confiance, les arbres, les
-eaux, les nuages se murmurent les uns aux autres :</p>
-
-<p>« Il va nous parler enfin ! »</p>
-
-<p>Mais l’homme balbutie difficilement quelques
-paroles…</p>
-
-<p>De toutes leurs voix unies, les éléments répondent…
-Alors, l’homme prend peur, se cache, se
-gare la figure avec son bras.</p>
-
-<p>Et, cependant, quelle admirable affection il méconnaît
-ainsi ! Il méconnaît le geste paternel des
-chênes et les frémissements familiers des choses
-vagues de l’air ; il méconnaît la constance des
-rochers qui le fixent et l’amitié des étangs qui lui
-sourient… il méconnaît tout, et préfère la fille qui
-lui cligne de l’œil, accotée à un réverbère. — Songe-t-il
-jamais que la première nuée de l’aurore est
-mieux fardée qu’une prostituée, a plus de séduction,
-et n’est point vénale ?</p>
-
-<p>Non, l’homme ne veut sourire qu’aux êtres de
-son plan et, devant ses frères éternels, il bâille.</p>
-
-<p>Il bâille, vous dis-je.</p>
-
-<p>Regardez ! Le voici :</p>
-
-<p>Notre homme (moi, si vous voulez, ou bien vous-même)
-a posé sa chaise sur un rocher et s’est posé
-sur elle, il a croisé ses jambes et, sur son genou,
-a fermé ses mains irréprochables. Il regarde. Il est
-seul devant tout ce bleu, devant tout ce vert et
-devant toute la pourpre du soleil couchant.</p>
-
-<p>Eh bien ! je ne veux pas insister, faire preuve de
-malveillance, abuser du contraste, je ne voudrais
-pas médire d’un de mes semblables… je tiens seulement
-à indiquer, par quelques touches, les deux
-personnages qui tiennent la scène.</p>
-
-<p>D’un côté, la mer, aérée, striée de houle, gémissante
-et joyeuse, plaintive dans les crevasses du
-roc et riant par ses écumes, baisée par le vol des
-mouettes, ombrée par celui des voiles, frôlée par
-les brises et les beaux rayons du jour, chaude, étincelante,
-parée, traînant sur la plage le bas de sa
-robe salie et le tirant à elle d’un geste mystérieux,
-la mer enfin, ironique, vertigineuse, — d’un côté
-la mer…</p>
-
-<p>Et de l’autre Monsieur X… qui bâille et croit
-rêver.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c17">LA DAME QUI N’AIME PAS PAUL ADAM</h2>
-
-
-<p>Le plus souvent on discourait (confusément) sur
-l’immortalité de l’âme.</p>
-
-<p>Ce soir-là, nous parlâmes de Paul Adam.</p>
-
-<p>J’aime ces heures silencieuses où l’on poétise
-une fin de digestion par des arguments métaphysiques.
-En écartant le rideau de la fenêtre, on voit
-des flots que la lune ourle d’argent, quelques pins
-tordus et un ciel clouté d’étoiles, un ciel bleu plus
-que de raison, bleu d’un bleu profond, mais prétentieux
-et agressif. — Il est bon d’avoir, à portée du
-regard et de la main, un paysage d’une si belle
-tenue, car l’admirer simplement, sans emphase ni
-froideur donne une contenance durant ces instants
-où nous ne trouvons rien de bien neuf à dire sur
-la septième Ennéade de Plotin. On parvient alors,
-sans peine, à rompre les chiens et faire dériver la
-conversation vers une matière que l’on possède à
-fond et des idées que l’on sait exprimer en leur
-beau.</p>
-
-<p>Mais cela n’est qu’une digression ; je voulais vous
-dire comment nous en vînmes à parler de Paul
-Adam.</p>
-
-<p>Ce fut ainsi : la muse de la demeure où j’écris
-est une vieille dame à cheveux blancs et qui, au
-mépris des plus sages conseils de son docteur, goûte
-fort les longues veillées. Elle nous donne, dès le
-jour fini, son avis sur toutes choses, d’une voix
-dont le timbre est resté pur et les inflexions délicates.
-Elle rappelle, par la grâce courtoise de son
-langage, cette illustre Madeleine de Scudéry dont
-tant d’honnêtes gens se montrèrent amoureux et
-qui composait de longs romans où ses contemporains
-se reconnurent.</p>
-
-<p>Piquée de cette comparaison que nous fîmes, un
-jour, en sa présence, notre muse désira lire une des
-œuvres de son modèle. — Le lendemain, je lui
-apportai <i>Artamène ou le grand Cyrus</i> (10 vol.
-in-8<sup>o</sup>). — Ainsi que je m’y attendais, ces dictionnaires
-lui déplurent, et, de ce fait, elle me fit, une
-heure durant, mille reproches.</p>
-
-<p>Comme je m’humiliais et lui baisais les mains,
-elle s’écria :</p>
-
-<p>« Enfin ! je vous pardonne, mais c’est pour vous
-gronder encore. Eh ! quoi ! ces livres que vous
-paraissez estimer, ces romans historiques de Paul
-Adam, sont, d’après ce que vous m’en dites, conçus
-dans le même esprit que ces pauvretés. »</p>
-
-<p>Et, tandis que je frémissais d’avoir pu desservir
-par mes gloses un auteur que j’aime, elle ajouta :</p>
-
-<p>« Mais oui ! la demoiselle avait des renseignements
-inédits sur les batailles et la stratégie du
-grand Condé par l’entourage de ce prince qui était
-de ses amis. Ces traits d’histoire secrète expliquent
-suffisamment la vogue de telles fadaises. Je crois
-que l’attention que vous portez aux livres de Paul
-Adam provient de raisons analogues.</p>
-
-<p>« Ce romancier que je n’ai jamais vu, mais qui doit
-être, j’imagine, fort vieux, à en juger par les vingt
-ouvrages dont vous me citiez hier les étranges
-titres… (<i>Les Images sentimentales</i> ! voyons ! est-ce
-raisonnable ? <i>Chair molle</i>… pouah ! <i>Être</i>… serait-ce
-une grammaire ? on ne le dirait pas à voir le style
-de Paul Adam)… ce romancier semble vous avoir
-fourni, sur toute une époque de notre histoire, des
-indications qui vous surprirent, des renseignements
-tout à fait inédits. Suivant lui, nos plus belles révolutions
-ne sont plus de brusques angoisses du pays,
-mais le résultat, prévu par quelques initiés, de combinaisons
-mystérieuses.</p>
-
-<p>« Une chronique, expliquée par des manœuvres
-de sociétés secrètes, ne me dit rien qui vaille. De
-mon temps, on rendait l’histoire logique en faisant
-intervenir la Providence à tous les coins d’un règne.
-Cela, du moins, était simple. Je ne crois pas que
-des parlotes de francs-maçons aient pu empêcher
-Napoléon de gagner des batailles et d’en perdre.
-C’est vraiment trop enfantin. Aussi, je tiens Paul
-Adam pour un méchant auteur qui essaye de m’en
-imposer par ses considérations historiques, et,
-se fût-il contenté de composer des romans romanesques,
-il ne me déplairait pas moins, car j’ai
-lu de lui, dans le temps, un livre où il nous racontait
-en un français difficile et avec un grand appareil
-d’hyperboles, de paraboles, de syllepses et d’ellipses
-plus biscornues que gracieuses, les aventures
-d’une jeune écervelée du nom de Clarisse et de fort
-mauvaise éducation, qui m’enlève toute envie de
-pénétrer plus avant dans les ténèbres de ses considérations
-historiques. »</p>
-
-<p>Elle s’éventa rapidement avec un délicieux petit
-éventail où des amours gouachés poursuivaient des
-nymphes sur un fond d’arbres taillés en pyramide,
-et se tut. — Elle avait dit.</p>
-
-<p>Je respecte fort ma vieille amie, et, le plus souvent,
-je la laisse discourir comme bon lui semble,
-mais, en vérité, il est des jours où, abusant de
-l’excuse que lui fournissent son âge et cette grâce
-fanée qui la singularise, elle passe la permission et
-parle trop insolemment d’un temps qui n’est plus
-le sien. Je crus de mon devoir de protester, et,
-m’installant dans un fauteuil, je me carrai comme
-pour pérorer tout au long.</p>
-
-<p>Je tâchai d’abord de la faire revenir sur son premier
-grief.</p>
-
-<p>« Les romans historiques de Paul Adam, lui dis-je,
-cette série qu’il intitule : <i>Histoire d’un Idéal à
-travers les Siècles</i>, et qui s’étend de Byzance, durant
-les jours de sa gloire, à Paris durant les heures
-contemporaines, ne sont pas des chroniques écrites
-par fantaisie, ni des paysages humains vus à
-travers des lunettes colorées. Point du tout. Les
-faits, les mobiles, les intentions ne sont pas déformés
-par l’œil qui les observe, et, en cela, je
-vous l’accorde, ils figurent par comparaison de
-fort mauvais romans historiques. Ce genre, que
-d’aucuns veulent aujourd’hui ranimer et faire refleurir,
-était, entre tous, le plus détestable.</p>
-
-<p>« Un écrivain prenait quelque fable, plus ou moins
-historique par son essence ou ses entours, et la
-façonnait à l’image que lui proposait sa fantaisie
-du moment. Quel vilain portrait il nous donnait là !
-Moïse, Vercingétorix, Pierre le Grand et M<sup>me</sup> du
-Barry parlaient avec un esprit qui sentait de loin
-son dix-neuvième siècle. Leurs sentiments, leurs
-préjugés, leurs amours, étaient d’aujourd’hui, et,
-faute plus grave, leurs opinions politiques avaient
-le ton de celles que les chroniqueurs sérieux se sont
-faites rétrospectivement par la confrontation des
-textes. De plus, les héros des romans historiques
-sont toujours de merveilleux divinateurs. Cicéron,
-qui parle dans tel conte de l’antiquité latine, se
-doute bien, tandis qu’il se promène, pensif, sur le
-forum, que la loi du Christ sera la loi du monde.
-Saint Louis, sous son chêne, prévoit le code civil
-et en blâme avec esprit certains articles, et quel
-délice que d’entendre Christophe Colomb, traversant
-de nouvelles écumes, prophétiser la colonisation
-anglo-saxonne du nord de ce continent qu’il
-va découvrir !</p>
-
-<p>« Voilà, dis-je, en levant les yeux vers ma vieille
-amie pour voir si elle m’écoutait toujours, voilà de
-la laide besogne. J’avoue que, parfois, elle prête à
-rire. Un auteur dérange volontiers Jésus-Christ ou
-Colbert pour le faire causer un moment avec le héros
-obscur d’une aventure galiléenne ou classique,
-et de grands hommes, exhibés ainsi pour un court
-instant, comme un acteur célèbre qui vient réciter
-une fable à un concert de charité, font piètre figure. — Cela
-me rappelle l’ironique et si facétieuse biographie
-de Napoléon que nous donnent MM. Cerfberr
-et Cristophe d’après <i>la Comédie humaine</i>. »</p>
-
-<p>Je pris un volume sur la table et lus :</p>
-
-<p>« <i>Bonaparte (Napoléon), empereur des Français,
-né à Ajaccio. Il excusa les manèges infâmes du
-policier Cotenson. (L’Envers de l’Histoire contemporaine.)
-En avril 1813, sur la place du Carrousel,
-il dit à Duroc une phrase courte qui fit sourire
-le grand maréchal. (La Femme de trente ans.)</i></p>
-
-<p>« Ce qui est tout naturel chez Balzac devient ridicule
-chez plus d’un romancier. Je n’aime guère
-voir la <i>figure connue</i> passer dans le fond du décor
-comme dans les revues de fin d’année. Ne dérangeons
-pas les grands hommes.</p>
-
-<p>« Paul Adam procède suivant une méthode un
-peu différente. Certes, le style des narrations, la
-facture extérieure du roman, le côté descriptif sont
-bien à lui, et je ne laisserai pas sans réponse le
-reproche que vous faites à mon auteur d’écrire mal,
-mais poussons plus avant. Quels sont donc ces
-dialogues singuliers, ces bizarres façons, ces coutumes
-inconnues, ces émotions étranges, ces discours
-inouïs ? — Ce sont simplement les dialogues,
-les façons, les coutumes, les émotions, les discours
-de l’époque dont traite l’écrivain. Ah ! que nous
-voilà donc loin des Messaline en gutta-percha et
-des Héliogabale à figure Louis XV ! Les personnages
-sont vrais, ils sont criants de ressemblance,
-non comme des photographies, mais comme de bons
-portraits. Quand un costume nous est décrit, ce
-n’est pas la gravure de mode que nous revoyons,
-c’est de la chair habillée. Tant pis pour nous si
-nous ne reconnaissons pas nos arrière-grands-parents.</p>
-
-<p>« Un auteur, sollicité par le désir d’être pittoresque
-et d’intéresser l’œil, tombe volontiers dans ce
-travers un peu bas d’insister, dans ses descriptions
-de costumes, sur les parties de l’habillement ou de
-la parure qui ne sont plus en usage. On dirait que
-les seigneurs du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, vus à travers la fiction
-romanesque où ils nous sont décrits, couchent avec
-leur épée, que les chevaliers ne descendent jamais
-de cheval et croiraient déchoir s’ils ôtaient leur casque
-à visière, fût-ce pour boire ou baiser une belle
-bouche. — Le lecteur ne s’offense pas de ces puérilités
-à cause du plaisir qu’il trouve à voir un personnage
-tel qu’il se l’est toujours imaginé depuis
-les bancs de l’école. Il ne se figure pas Louis XIV
-sans perruque plus qu’il ne peut se représenter un
-saint sans auréole.</p>
-
-<p>— N’empêche, interrompit notre muse, que les
-événements dont Paul Adam nous parle ont un je
-ne sais quoi d’étrange qui me rebute un peu. L’histoire
-honnête m’apprit, jadis, que tel grand personnage
-mourut dans son lit paisiblement et votre
-auteur me dit, par la bouche de héros, peut-être
-peints de façon très exacte, que ce même grand
-homme a succombé grâce à une obscure conspiration
-dont je ne puis dire si elle s’occupe de politique,
-d’astrologie ou de morale. Y a-t-il donc tant
-de philosophes par le monde ? et qui dirigent l’histoire
-et font le destin des peuples ? Je ne crois pas
-beaucoup aux souterrains, aux menées obscures,
-aux masques de fer. Cela me paraît convenir aux
-seuls petits enfants, lassés des dragons, des sorcières
-et des farfadets ! Est-ce beaucoup plus vraisemblable ?
-J’aimais mieux les inventions féeriques.
-Elles avaient du charme et de la couleur, quelque
-chose de plaisant qui faisait sourire et le grand
-mérite de n’avoir pas d’importance, au lieu que les
-imaginations de Paul Adam ont certain air de prophétiser,
-de bouleverser les idées reçues et d’obscurcir
-la plus simple chose, qui me déplaît fort !</p>
-
-<p>— Vous pensez, répondis-je, que l’histoire est,
-dans ces romans, machinée de façon romanesque ?
-Vous n’aimez pas le carbonarisme ou ce qui lui
-correspond ? Vous montrez peu de goût pour les
-sociétés secrètes ? Leurs rites et leurs petites manies
-vous déplaisent ? Mais songez donc à l’étrange idée
-que nos arrière-petits-neveux auraient des années
-contemporaines si jamais on les leur décrit d’après
-les premières pages des journaux d’opinions extrêmes,
-ces journaux que lit votre concierge, mon
-valet de chambre et la fruitière d’en face ! Ajoutez-y
-les racontars du coin du feu recueillis par des
-âmes simples, et les mémoires des gens passionnés.
-Voyez maintenant quelle inquiétante histoire vous
-avez composée ! Combien de mines bien creusées
-nous seraient décrites où jésuites et libres penseurs
-travailleraient sourdement à de tragiques choses !
-Et, sans parler des temps à venir, figurez-vous seulement
-une chronique des années où l’anarchie
-commença de se répandre, écrite par un anarchiste
-littérateur et par conséquent de second plan.</p>
-
-<p>« Nous ne voyons plus, à certaines époques de l’empire
-romain, que la petite Église chrétienne. Elle
-est pour nous le centre du monde et, pourtant, nous
-savons bien que nous faussons l’histoire, puisque les
-chrétiens étaient alors de très petites gens dont personne
-ne se souciait. Demain, supposez que le mormonisme
-convertisse le monde, les mormons nous
-paraîtront avoir toujours formé une secte redoutable
-dont toujours nous nous défiâmes, au lieu
-qu’en vérité on sait d’eux seulement qu’ils prenaient
-plusieurs épouses, habitent près d’un lac
-très salé et ne s’occupent guère de nous.</p>
-
-<p>« C’est là le défaut de toute histoire contemporaine.
-Paul Adam l’a bien vu et de ce défaut il s’est
-servi. Il a tâché de nous rendre l’aspect d’une époque
-par les yeux des gens qui vivaient à cette époque.
-C’est la biographie d’un grand homme faite par
-son secrétaire, adolescent passionné, imaginatif,
-de parti pris, mais qui a vu son modèle de près, qui
-a vécu avec lui et connaît bien les petits travers
-du dieu, les traits qui le rendent plus humain ; — c’est
-le récit d’une émeute fait par un passant qui
-se trouvait dans la foule. Sans doute a-t-il vu de
-trop près… du moins il a vu. — Sur Napoléon,
-nous entendons tenir, dans les livres de Paul Adam,
-de bien singuliers propos… mais tels étaient les
-propos que des gens estimés comme penseurs,
-guerriers ou sensualistes, tenaient sur Napoléon,
-durant l’empire. Un homme d’imagination pense
-volontiers que l’univers est ligué contre lui ; l’histoire
-ne retient pas sa crainte. L’histoire a-t-elle
-retenu les craintes et les espoirs des parents du
-jeune Héricourt qui, dans <i>l’Enfant d’Austerlitz</i>, est
-le protagoniste de Paul Adam ? Je ne sais, mais ces
-mouvements n’en ont pas moins existé dans leur
-âme et, si l’historien les enregistre à peine, le
-romancier peut leur donner une grande place. Un
-cas d’autosuggestion aussi vive est une marque de
-l’époque, un chroniqueur psychologue aurait tort
-de le dédaigner. Quand les fouriéristes et les
-saint-simoniens parlaient d’eux-mêmes, ils semblaient
-former le centre de l’univers, quand, maintenant,
-il veut parler d’eux, un biographe est bien
-forcé de noter cet orgueil et cette illusion qui donnent
-une physionomie si spéciale à ces socialistes
-rêveurs. L’histoire, vue de près, est toute imprégnée
-de rêve. Ce rêve disparaît quand on s’éloigne, les
-documents le remplacent, l’homme-dieu redevient
-un homme tout court, ses actions font son histoire,
-et, par contre, l’homme qui rêva, qui participa aux
-rêves de ses contemporains, devient une façon de
-dieu, ses rêves font sa légende. Or, Napoléon était,
-outre un homme de génie, un homme aussi. Qui sait
-si les émotions de ses contemporains ne le touchaient
-pas secrètement et ne déterminèrent pas
-un peu les plus illustres de ses gestes ? Les travers
-et les retours de sa fortune, les interférences que
-produisit son étoile dépendraient donc non seulement
-du hasard, de ses calculs, des conseils qu’il
-reçut et des ordres qu’il donna, mais aussi d’influences
-difficilement appréciables quand un siècle
-les a lourdement effacés. Encore une fois, cela est
-possible, et cette possibilité suffit à ce que les
-opinions, paradoxales à première vue, de Paul
-Adam, se trouvent justifiées. »</p>
-
-<p>Ma vieille auditrice m’interrompit :</p>
-
-<p>« Mais ce n’est pas cela que je vous demande ! et
-je n’ai que faire de vos interférences ! J’ai peut-être
-tort, mais les romans de Paul Adam m’ennuient.
-Les parlotes de bourgeois idéologues n’ont
-rien qui me séduise et, si elles ne valent pas plus
-cher, à ne considérer que leur style, les longues
-histoires de Dumas père m’amusent davantage. — Écoutez ! — La
-porte du fond s’ouvre, les courtisans
-se rangent, la marquise de ce que vous voudrez
-étouffe un soupir d’émotion, un homme chamarré
-annonce :</p>
-
-<p>« Le Roy ! »</p>
-
-<p>« Et on a envie de répondre :</p>
-
-<p>« Je le marque ! »</p>
-
-<p>« C’est toujours plus drôle que <i>l’Enfant d’Austerlitz</i> ! »</p>
-
-<p>Notre muse manquait de sérieux. Je tâchai de
-le lui faire sentir.</p>
-
-<p>« Vous badinez, mais votre plaisanterie est cependant
-critique. Voyons ! n’en venez-vous pas à
-mépriser bien vite le ridicule artifice qui donne aux
-romans historiques du commun le semblant de la
-vie et leurs grâces de parade. Rien n’est plus romanesque,
-paraît-il, qu’un adultère couché dans
-un lit célèbre et les mésaventures conjugales d’un
-prince du sang ont toujours de quoi intéresser le
-public. L’auteur prend ainsi la plus misérable intrigue,
-dont il ne voudrait certes pas pour un conte
-moderne, et la sauve en plaçant ses péripéties contre
-un décor que les images ont popularisé. L’alcôve ou
-le panorama font ainsi passer l’idylle ou la bataille.
-Paul Adam a visé plus haut.</p>
-
-<p>« C’est une œuvre énorme qu’il a entreprise. Un
-idéal change suivant le cerveau qui l’a rêvé. Il se
-transforme ainsi que le fait une personne vivante.
-Il est une personne vivante, et, dans les romans de
-Paul Adam, il faut le considérer comme tel. Chacune
-des « volontés merveilleuses » qui le dictèrent
-à la foule y mit un peu de sa propre ressemblance
-et quand cet idéal grisa le petit Omer Héricourt,
-c’est, dans l’âme incertaine d’un enfant, d’un adolescent,
-presque d’un homme, d’obscures luttes qui
-nous sont décrites. L’idéal est parfois trop élevé.
-Pour atteindre à cette émotion dépensée que prône
-Paul Adam, il faut des forces vives qui se rencontrent
-peu aux époques de relâchement. On n’est pas
-impunément l’enfant d’une victoire, ou, du moins,
-risque-t-on de devenir l’homme d’une défaite. Et
-ne voyez pas, dans cette âme, un combat aussi intéressant
-(je prends le mot dans son sens le plus vulgaire)
-que parmi les méandres d’un roman parisien ?</p>
-
-<p>« Intelligent et sensible, Héricourt est le reflet
-équivoque et mélancolique des temps troublés où
-il se développa. Il souffre de ne pouvoir se former
-à la ressemblance altière de ses aînés. Il plie sous
-les chaînes que jetèrent sur lui la famille, le temps,
-l’heure, les influences, et, s’il se désole d’être
-prisonnier, son indécision s’en accommode. L’époque
-ne permet pas d’imiter ces beaux caractères,
-tout raidis de volonté, qui l’entourent. Ils ne sont
-plus que les représentants superbes d’un monde
-en démolition, et le grand coup d’épée qui faisait
-à son homme une fière allure ne vaut plus que par
-sa beauté de souvenir. Il faut se composer un nouveau
-personnage, il faut innover dans les méthodes,
-il faut inventer sa conscience, et, pour un adolescent,
-la tâche est dure.</p>
-
-<p>« Ballotté par mille désirs, mais tremblant d’effroi,
-Héricourt porte en lui une France nouvelle. Elle
-garde la défroque étincelante et scrupuleuse du
-temps où soufflait le vent d’épopée. C’est encore de
-quoi habiller de façon héroïque un jeune homme
-incertain de la qualité des parures. »</p>
-
-<p>Ma vieille amie agita vivement son éventail et,
-après avoir créé autour d’elle un petit tourbillon,
-dit avec l’insolence du dieu qui parle dans sa
-nuée :</p>
-
-<p>« Un idéal ? un idéal ! cela est fort joli. Paul
-Adam a donc fait l’histoire d’un idéal ; il nous a
-rendu les variations de cet idéal, il nous a montré
-le reflet de cet idéal en divers cerveaux humains.
-Très bien ! Vous oubliez seulement de me dire quel
-est cet idéal. Est-ce un idéal traditionnel ou romantique ?
-Touche-t-il à la morale ou à l’art ? Est-il… »</p>
-
-<p>J’interrompis :</p>
-
-<p>« Le définir est très simple.</p>
-
-<p>« Un homme tue un autre homme ; une bête massacre
-une autre bête. — La force seule agit. Passons.</p>
-
-<p>« Un homme évite l’attaque d’un autre homme ;
-une bête s’évade et dépiste une poursuite dangereuse. — La
-ruse seule est en jeu.</p>
-
-<p>« Un homme est vainqueur d’un autre homme,
-sans armes, par la seule réflexion, par l’ascendant
-que lui donne sa pensée. — L’esprit seul est en jeu.
-La lutte s’est déplacée. L’émotion cérébrale a vaincu
-l’émotion physique.</p>
-
-<p>« Un homme se trouve devant une statue. Il est
-subjugué. — C’est la dernière victoire ; celle d’une
-émotion de pensée.</p>
-
-<p>« Voilà ce que prône Paul Adam.</p>
-
-<p>— Et pensez-vous, sérieusement, qu’avec un tel
-point de départ Paul Adam arrive jamais à faire
-vivre ses personnages ? Rappelez-vous, mon cher,
-les romans de chevalerie ! Le héros éperonné,
-casqué, monté sur un beau cheval, armé d’un
-grand sabre, est tellement perdu dans le rêve qui
-l’occupe de conquérir une princesse que jamais,
-jamais, entendez-vous ? il ne songe à manger ou à
-dormir ! Les lecteurs des romans idéalistes ont une
-belle âme, je vous l’accorde, mais ils n’ont pas
-d’estomac (et ne voyez pas dans ce mot une basse
-plaisanterie) ; leur bouche n’est faite que pour le
-baiser, elle ignore la nourriture, leurs dents mordent
-mais ne mâchent point, leurs yeux regardent
-une belle, ils croiraient déroger, sans doute, en se
-fermant pour le sommeil ! Ces hommes sont de purs
-esprits ; dans leurs aventures, je cherche en vain ce
-trait de vérité qui me laisserait entendre qu’avec
-une âme ils ont un corps, comme aussi, dans leurs
-discours, ne trouve-t-on jamais cette phrase simple
-qui, non seulement exprime une idée, mais nous
-montre celui qui l’exprime. Qu’il parle lui-même ou
-fasse parler, Paul Adam ne cesse jamais d’employer
-un langage obscur.</p>
-
-<p>— Il me semble, chère Madame, répondis-je,
-que sur ces deux points : vérité de caractère, vérité
-de style, vous faites par excès de sévérité une
-lourde erreur.</p>
-
-<p>« Tel romancier nous décrit un personnage et
-nous nous ébahissons : quelle exactitude ! Tout
-est rendu, depuis la coupe de l’habit jusqu’à la palpitation
-des narines ! Quelle merveille sobre et précise ! — Donnez-vous
-la peine de regarder de plus
-près. — Oui, tout est rendu de ce que l’on voit
-quotidiennement des gens occupés de petites choses,
-tout est rendu de leurs gestes, du commun de
-leurs pensées, tout est rendu à un certain point de
-vue. — Encore une fois, Paul Adam cherche d’autres
-effets artistiques. Peu lui importe que l’un de
-ses héros apparaisse toujours dans notre souvenir
-avec une verrue sur le nez, mais il triomphe quand
-nous ne pouvons nous rappeler ce personnage sans
-qu’aussitôt nous soyons forcés de repenser ses
-pensées, de voir la direction de ses désirs et de
-connaître leur essence la plus subtile. — La ressemblance
-des héros de Paul Adam est celle-là
-même que savent donner les grands peintres et à
-laquelle les plus habiles d’entre les photographes
-n’atteignent pas. — Voulez-vous me faire dire que
-ces hommes sont dessinés plus grands que nature ?…
-Oui, cela est presque vrai. Leur démarche est parfois
-démesurée, leurs paroles, ils les jettent aux
-quatre vents, à l’aide d’une trompette immense,
-trompette de gala, toute tintante de grelots, enrubanée
-de soies rouges, de soies vertes, de brocarts,
-de bannières et de drapeaux qui sentent la poudre
-et en sont tachés ; une vive intelligence du monde
-les retient, un vent de sensualité folle les pousse ;
-ils ont le prestige des statues colossales qui voient
-plus d’horizon que nous. Ce n’est pas là notre
-humanité ?… Eh ! j’en suis bien fâché, mais c’en est
-une autre !… Et la façon dont elle est décrite nous
-donne à chaque instant de beaux exemples de ce mauvais
-style de Paul Adam qui vous trouble si fort !</p>
-
-<p>« Sans doute, il n’est point parfait. — A l’époque
-où Paul Adam commença d’écrire, les néo-naturalistes
-parlaient une langue étrange, contournée,
-excessive, dure par le son et ridicule par le
-choix, les symbolistes ne parlaient aucune langue,
-ils balbutiaient difficilement un patois brouillé,
-liquide, affecté à l’extrême ; ils voulaient, par le
-placement de leurs vocables, rendre le tintement
-de la première goutte de rosée qui tombe dans un
-lys au crépuscule du Vendredi Saint et l’écho du
-soyeux murmure que faisaient, sur une dalle de
-porphyre, les sandales de Cléopâtre. Amusettes
-pour les Petites-Maisons !</p>
-
-<p>De ces écoles, Paul Adam a gardé de mauvais
-ornements. La parure de son style reste défectueuse,
-mais le fond est excellent. Ce sont des broderies
-imparfaites sur une trame solide. Ce n’est pas
-un beau style. C’est un style musclé. Il ne coule
-pas, au hasard d’une fantaisie de malade, comme
-les déliquescentes extravagances de tel poète que
-l’on vanta. Si ses fleurs semblent parfois artificielles,
-ses fruits sont les fruits lourds d’un arbre
-touffu mais bien ramifié.</p>
-
-<p>« Le style de Paul Adam ! Je gage que vous le
-reconnaîtrez sur quelque feuille que vous le trouviez.
-Il bouscule, fait crier, tranche, étonne, éblouit
-brusquement, puis caresse et soupire…</p>
-
-<p>« Ce n’est déjà pas si mal pour un méchant
-style. »</p>
-
-<p>Il y eut un silence, car je perdais haleine. Notre
-muse, qui tricotait allègrement sous la lampe, leva
-ses beaux yeux vifs.</p>
-
-<p>« Mais alors, dit-elle, avec un petit sourire ambigu,
-Paul Adam serait, à vous entendre et suivant
-l’expression vulgaire dont vous vous servez
-parfois, un <i>très gros monsieur</i> ?</p>
-
-<p>— Et je me souviens toujours, repris-je, sans
-vouloir prendre garde à cette interruption, je me
-souviens toujours, quand on parle légèrement d’un
-auteur dont la pensée, la force et la grande production
-devraient au moins inspirer le respect, à
-la vilaine figure que font ces jugements lorsqu’on
-vient à les rappeler quelque dix ans plus tard !</p>
-
-<p>— Oh ! cher ami, voilà un mot cruel ! dans dix
-ans, songez donc combien ces choses me seront
-indifférentes ! Seule, j’espère, la voix des séraphins… »</p>
-
-<p>Et, sur ces mots, notre causerie fut interrompue.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c18">BÊTES DE PLAISIR</h2>
-
-
-<p>Je vous parlerai du cochon et d’un songe dont
-le propos est analogue, songe qui fit l’agrément de
-mon sommeil d’hier. Mais c’est du seul cochon que
-je vous parlerai d’abord.</p>
-
-<p>Je l’ai admiré, ces derniers soirs, dans sa plus
-grande exaltation. Rose, ardent, emporté par un fier
-galop, il tournait autour d’un orgue qui jetait des
-rhapsodies à la foule accourue. Cochons qui rendez
-la foire de Neuilly plus joyeuse que nulle autre !
-cochons luisants ! cochons bousculés par un orage
-mélodique ! ah ! je compris bien, en vous voyant
-bondir, circulairement, sous le poids de tant de
-jeunes femmes riantes et que vous décoiffiez par
-votre vive allure, cette pensée de je ne sais plus
-quel moine hollandais de la Renaissance :</p>
-
-<p>« Le cochon est un animal d’une lubricité toujours
-inassouvie. »</p>
-
-<p>Tandis qu’à vos côtés des vire-vires, composés
-de galères d’or, de barques, voire de chevaux,
-n’attiraient point le monde ou n’étaient occupés
-que par des gens de peu, les belles adolescentes
-se disputaient vos croupes sellées et vous chatouillaient
-le groin avec complaisance. D’un œil révulsé
-par la luxure, vous contempliez vos aimables fardeaux,
-et le frôlement d’une jupe, la pression d’un
-genou vous faisaient renifler voluptueusement.</p>
-
-<p>« Être libres ! pensiez-vous, gambader dans une
-prairie bien arrosée et clapotante, sur les traces de
-ces enfants ! »</p>
-
-<p>Mais toute gloire a sa peine, et l’orgue implacable
-vous entraînait, sans merci, vers votre destin
-qui est, comme celui de beaucoup d’hommes, de
-voir les plus beaux fruits et de ne point vous en
-repaître.</p>
-
-<p>Pourtant, dans cette avenue de Neuilly, votre
-personnalité se manifestait de façon si surprenante
-que je ne songeais point à vous plaindre, et, d’ailleurs,
-je ne lisais aucune tristesse dans vos prunelles.
-Tout entiers, vous vous livriez, semblait-il, à
-l’agrément de l’heure et vos cavaliers participaient
-à cette joie. J’aperçus des bourgeois de sens, et qui
-paraissaient, pour le moins, des notaires, trouver
-du plaisir à chevaucher votre cou, ou bien, allongés
-autant que le permettait leur anatomie, à vous
-embrasser et vous parler à l’oreille. De telles gentillesses,
-pardonnables chez des femmes étourdies
-ou des vierges folles, mais incompatibles avec la
-gravité des gens dont je m’occupe, étaient l’indice
-d’un puissant émoi.</p>
-
-<p>Charitables amis qui dispensez une heureuse paix
-aux hommes, combien je trouvai inexact et vil,
-pour tout dire, ce mot de Toussenel qui ne vous
-aima point : « Le porc est l’emblème de l’avare, et
-l’avare n’est bon qu’après sa mort. » Il pensait
-ainsi vous déprécier ! Quel démenti vous lui donnez,
-sous les lustres de foire, par le brillant et l’air
-triomphal de vos attitudes d’aujourd’hui.</p>
-
-<p>Cochons victorieux ! cochons choisis ! cochons
-roses ! vous êtes au sommet de votre courbe ! Qui
-donc, à vous voir bondir ainsi, émules de Pégase,
-penserait aux bas articles des dictionnaires, faits à
-l’usage des hommes par d’autres hommes studieux,
-et où l’on voit que le terme <i>cochon</i> s’applique, dans
-la mauvaise société, aux êtres malpropres et répugnants !
-Dites ! cochons ! vous traitez-vous d’<i>hommes</i>,
-les uns les autres, en témoignage de mépris ?
-Si je considère avec justice notre conduite, où trouverai-je
-le cœur de blâmer, et que dirait ma conscience
-quand elle sait trop bien que nous fûmes
-pour vous de mauvais frères.</p>
-
-<p>Et je me souviens des jours d’obscure souffrance
-que vous endurâtes, et de cet individu de votre
-race (une truie, exactement) qui allaitait ses quatorze
-enfants, tandis qu’elle n’avait, l’infortunée, que
-douze tétines. Elle considérait d’un œil triste la fraction
-de sa progéniture qu’elle était forcée de vouer
-au trépas, et sa détresse était fort émouvante. J’ajouterai
-que la fermière vint prendre les deux affamés
-et les nourrit au biberon, ce qui l’obligea à
-se lever trois fois par nuit. D’ailleurs, elle n’agissait
-ainsi que par cupidité et non par amour, car elle
-usait, communément, envers vous de façons cruelles
-et me dit même, un jour, qu’il était mauvais de
-donner à un cochon plus de quarante compagnes
-durant le temps de sa vie. Une si forte affirmation,
-faite d’un ton doctoral et déplaisant, diminua à
-mes yeux la vertu de cette femme, qui, vis-à-vis
-de vous, jouait le rôle par lequel fut jadis illustrée
-la louve latine, nourrice de jumeaux.</p>
-
-<p>Pourquoi les hommes vous forcent-ils, cochons !
-à vous bauger en des lieux nauséabonds ? pourquoi
-restreignent-ils votre polygamie, quand il est de
-science courante que vous prisez les belles formes
-et qu’un rien d’embonpoint rose ne vous rebute
-pas ? pourquoi réservent-ils, à vous qui fîtes rire
-le roi Louis XI par vos gentillesses et, conséquemment,
-méritez les honneurs que l’on donne aux
-courtisans de choix, pourquoi, dis-je, vous réservent-ils
-l’opprobre le plus bas et l’insulte la plus
-aiguë ?</p>
-
-<p>C’est ainsi que j’en arrive à croire que vous
-valez mieux que nous, et, à cette heure où, la foire
-s’éteignant, vous rentrez peu à peu dans l’ombre,
-je veille sur vos rêves. Maintenant, j’ai regagné
-mon logis et ma chambre ; pensif, je projette d’écrire
-sur vous un bel ouvrage ; déjà, je vous chante
-d’une voix intérieure, et, tandis que le plan de
-l’œuvre se dessine en mon esprit, un songe me
-visite, car j’ai glissé dans le sommeil.</p>
-
-<p>Sur une plage, où se promènent des cochons de
-teintes diverses, je me trouve moi-même transporté.
-Je sais que je suis sur les bords d’une île
-légendaire, et, là-bas, dans le bois de pins où des
-cigales fredonnent, je reconnais le couple qui passe,
-enlacé : n’est-ce point la subtile Circé en compagnie
-du plus subtil Ulysse !… Mais ce sont les cochons
-qui forment le sujet de mon rêve. — Ils se
-promènent, parmi les bocages fleuris et les sources
-claires ; ils broutent ce <i>pain de pourceau</i> que, prétentieusement,
-on nomma plus tard : cyclamen ; ils
-conversent en langage secret, ils rêvent, ils sont
-heureux. Voilà plus d’une lune et demie que l’enchanteresse,
-fille d’Europe et d’Hypérion, les ravit
-à leur figure humaine et leurs allures s’en ressentent
-étrangement.</p>
-
-<p>Parmi les compagnons d’Ulysse il en était d’intelligents
-et d’imbéciles. Les premiers, dans l’avatar,
-perdirent l’esprit, une âme d’homme ne pouvant
-se loger dans un corps de porc. Ils devinrent
-des cochons médiocres et sans distinction. Mais, un
-des plus jeunes matelots, célèbre pour sa belle simplicité,
-ce qui le faisait traiter en esclave, se trouva
-très à l’aise dans sa nouvelle peau, et celui-là devint
-un cochon d’esprit. — Quand je le vis, il s’essayait
-à dessiner des emblèmes sur le sable avec sa
-patte gauche d’avant. Bientôt, il s’éloigna, tenu à
-l’écart à cause de son génie. Ses compagnons, qui
-délibéraient depuis quelques instants, firent lentement
-le cercle, comme des enfants pour une ronde,
-mieux : comme les cochons de bois d’un vire-vire…
-Soudain, ô merveille ! ils se mirent à tourner en bondissant,
-et tous, à voix jointes, sous l’œil complaisant
-d’Ulysse et de Circé, ils grognaient une valse
-entraînante.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c19">SUR L’INCONVENANCE D’OUTRAGER
-LES MORTS</h2>
-
-
-
-<p class="sign i">aux Chercheurs d’inédits.</p>
-
-
-<p>La tristesse de ce ciel d’hiver, la neige grise et
-l’incapacité où l’on est d’imaginer, même vaguement,
-ce que peut être un soleil d’août, m’incitent
-à méditer un peu sur certain poème de Jules
-Laforgue intitulé : <i>Complainte de l’oubli des morts.</i></p>
-
-<p>Cet homme nous est d’un aide précieux aux
-jours où il pleut sans répit, où la bise exagère, où le
-brouillard emmitoufle la ville comme avec un cache-nez
-de laine sale. A ces moments, si l’on n’a pas à
-portée de la main un album de Beardsley, pour fréquenter
-quelque princesse suivie d’un nègre, ou se
-faisant coiffer, ou cueillant d’impossibles fleurs avec
-des gestes difficiles, les vers de Laforgue et ses <i>Moralités</i>
-sont, pour l’âme, une excellente médecine.</p>
-
-<p>Ce soir, je veux, avec Laforgue, plaindre les pauvres
-morts et détester les ouvreurs de tombes dont
-les journaux nous content chaque jour les affreux
-exploits. Hélas ! si le violateur de sépultures est
-puni par le code quand ses petits travaux ont le
-décor d’un vrai cimetière, si le gazetier frémit et
-s’indigne quand le crime est, simplement, de chercher,
-dans un cercueil de vieille dame riche, un bijou
-enlevé à la circulation, combien il change de ton,
-quelles fleurs ne cueille-t-il pas dans son memento
-de rhétorique, lorsque le sacrilège fut caché sous un
-masque pieux, ou que la sépulture violée était une
-sépulture spirituelle !</p>
-
-<p>Les insultes subies par un cadavre se payent
-chèrement, les injures faites à une mémoire sont à
-l’ordinaire glorifiées et les souvenirs ne se plaignent
-pas plus que les cadavres :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">Les morts,</div>
-<div class="verse i4">C’est discret ;</div>
-<div class="verse i5">Ça dort</div>
-<div class="verse i4">Trop au frais.</div>
-</div>
-
-<p>Un auteur vient-il à mourir, qui brilla quelque
-peu et fut de bonne vente, il se trouve un grand
-nombre de gens à l’affût du moindre lambeau de
-papier marqué de son écriture. Les invitations qu’il
-envoya, les billets que reçut son cordonnier ou sa
-blanchisseuse, une carte de visite cornée de sa
-main, forment le fond de la collection ; les lettres à
-ses amis (celles où le tutoiement est employé sont
-plus précieuses), les réclamations aux éditeurs, en
-sont les joyaux. Le bibliophile gardera-t-il au moins
-ces reliques dans une cassette bien close, loin des
-yeux de la foule, pour sa seule joie ? Point du tout ! il
-les portera à la revue où il est agréé, les publiera,
-les illustrera d’une préface et de notes, et ceux qui
-liront cette feuille sauront que X…, le grand poète,
-<i>décédé à la fleur de l’âge</i>, portait des cols rabattus,
-dînait à huit heures, sautait de son lit du pied
-gauche, et, par aventure, qu’il souffrait de douleurs
-intestinales. — Aimables détails ! — Mais
-qu’importe ! — l’impunité du bibliophile est assurée :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">Les morts,</div>
-<div class="verse i4">C’est sous terre ;</div>
-<div class="verse i4">Ça n’en sort</div>
-<div class="verse i5">Guère.</div>
-</div>
-
-<p>… Et, quand les parents et les amis du mort l’auront
-un peu oublié, quand ils en seront venus à
-surveiller moins strictement ses manuscrits, alors
-le petit jeu reprendra de plus belle, et les bibliophiles
-se mettront à la recherche des inédits. Le
-romancier a-t-il parfois essayé sa plume avant d’entreprendre
-son travail, le malheureux poète a-t-il,
-un jour, écrit deux vers imbéciles sur l’album d’une
-jeunesse qui l’en priait, a-t-il déroulé un mirliton
-impromptu au bas d’une lettre à sa maîtresse, l’amateur
-les recueillera dans son carton, puis les
-publiera tous en volume, réunis par un commentaire
-larmoyant et faussement respectueux.</p>
-
-<p>Telle est la destinée de l’écrivain. Et passe encore
-s’il n’avait à souffrir que durant sa vie, et d’une main
-hostile, ou de sa propre main ! mais quel excès d’opprobre
-que d’avoir à souffrir, après sa mort, de la
-main de ceux qui prétendent l’aimer !</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">C’est gai,</div>
-<div class="verse i5">Cette vie !</div>
-<div class="verse i4">Hein, ma mie,</div>
-<div class="verse i5">O gué ?</div>
-</div>
-
-<p>Voilà pourquoi on peut reprocher à tant d’amateurs
-sans vergogne, non seulement de tenir sur
-les morts des propos éhontés, mais encore de leur
-faire de cruelles blessures.</p>
-
-<p>Lorsqu’un écrivain de valeur a jeté l’un de ses
-manuscrits, il est assez probable qu’il n’espère pas
-le voir, plus tard, tiré de l’ombre ; au moins peut-on
-le supposer. — Croit-on vraiment que cela
-ajoute grand’chose au renom d’un poète que de
-publier les vers qu’il bégaya ? et à la gloire d’un
-romancier que de mettre en vente le roman qu’il
-écrivit en nourrice ? — Ceux qui manquent ainsi
-de respect aux morts sont de mauvais disciples qui
-ne savent pas aimer un maître. — Mais ce sont là
-sensibleries puériles :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Importun</div>
-<div class="verse i4">Vent qui rage !</div>
-<div class="verse i4">Les défunts ?</div>
-<div class="verse i4">Ça voyage !</div>
-</div>
-
-<p>Sensibleries de même ordre que de vouloir cacher
-des amours. Les amours célèbres doivent être
-exposées, les baisers surpris et les alcôves ouvertes. — Rien
-ne pique si fort la curiosité que deux
-bouches illustres qui se joignent.</p>
-
-<p>Ah ! pour Dieu ! une fois qu’ils ont vécu leur
-premier rôle jusqu’au bout, permettez aux grands
-de la terre de dormir comme des mendiants ! et ne
-les troublez plus ! — C’est une vile chose que cette
-curiosité qui pousse à troubler les morts, à prostituer
-leurs rêves, à répandre leurs fautes littéraires,
-leurs défaillances et leurs plaisanteries. — Si
-vous faites d’un homme un dieu, gardez-lui sa
-stature de dieu et, aussitôt le monument mis en
-place et doré, ne découvrez pas la faiblesse du modèle !
-ne dites pas :</p>
-
-<p>« Celui que vous voyez, en marbre, et si fier, sur
-cette place, fit à vingt ans un mauvais sonnet. Peuple !
-écoute-le ! »</p>
-
-<p>C’est la plus basse des trahisons.</p>
-
-<p>Que l’on donne les variantes d’un chef-d’œuvre
-littéraire, voilà qui peut être d’un bon enseignement,
-car le livre fut parfait par l’auteur ; que l’on expose
-les esquisses d’un beau tableau, cela peut être excellent,
-car elles ont porté déjà leur fruit qui est,
-précisément, le tableau, et il est bon de voir la fleur
-qui se transforma en un fruit si précieux ; que l’on
-publie, à la rigueur, les papiers d’un poète inégal et
-curieux, d’un prosateur au talent intermittent, ces
-nouveaux fragments pourront n’être pas plus mauvais
-que ses moins bonnes productions… mais qu’on
-laisse dormir les morts !</p>
-
-<p>Un jour, quelque bibliophile, collectionneur,
-monomane ou gazetier sans pudeur se verra brusquement
-châtié à la façon que prévoit Laforgue, et
-le romancier, l’artiste, le poète, trop insulté dans
-sa tombe, repoussant la pierre blanche, viendra
-d’une main furieuse</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Le tirer par les pieds,</div>
-<div class="verse i2">Une nuit de grand’ lune.</div>
-</div>
-
-<p>… Et, ce soir, tandis que ma gouttière pleure
-par brusques sanglots et que le vent s’amuse tristement
-dans les cheminées, je songe que bise et
-pluie sont peut-être la voix des morts qu’on outrage.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c20">LE CHARTISTE ET LE CONCIERGE</h2>
-
-
-<p>Un homme tombe dans la rue et meurt sur le
-coup. Il y avait là peu de témoins : une blanchisseuse
-qui allait à son travail, un député socialiste,
-une jeune femme vêtue avec élégance, un ouvrier
-électricien et… qui encore ?… mettons, si vous
-voulez, un arroseur.</p>
-
-<p>A tous ces gens, on demandera leur opinion sur
-le décès du passant, car le passant était un personnage
-politique de valeur qui siégeait à droite et dont
-le brusque décès ne laisse pas d’être important.
-Or, la blanchisseuse, trop émue pour fournir un
-avis avec précision, parlera de la maladie de cœur
-que le saisissement lui a sans doute donnée. Elle
-s’occupe d’elle-même et se voit seule en cause. Lui
-apprend-on la qualité considérable du défunt,
-aussitôt elle n’a plus rien vu, elle devient muette,
-elle craint d’être compromise. La laisse-t-on en paix,
-sans interrogatoires, comme si on ne se souciait
-guère de son témoignage, la voilà transformée. Un
-puissant orgueil la possède. Elle pense avoir son
-portrait dans les gazettes, des journalistes à son seuil,
-sa page d’histoire. Elle a tout vu. Elle seule a tout
-vu. Ni l’ouvrier, ni l’arroseur, ni le député socialiste
-n’ont pu rien voir et la jeune femme bien vêtue
-fait un récit mensonger.</p>
-
-<p>Le député socialiste répond avec plus de réserve.
-La réserve est même la seule chose qui importe. Le
-mort siégeait à droite. On doit du respect aux morts ;
-pourtant, il convient aussi de saisir toutes les occasions
-qui se présentent pour prêcher la bonne parole,
-aussi, à voix basse, donnera-t-il quelques
-anecdotes qui discréditent affreusement la victime
-et se terminent toutes par ces mots :</p>
-
-<p>« D’ailleurs, mettons que je n’ai rien dit. »</p>
-
-<p>Raisons politiques !</p>
-
-<p>La jeune femme vêtue avec élégance, désireuse
-surtout qu’on ne la remarque pas, car elle sortait
-de chez son amant, tâche à rester dans le vague :</p>
-
-<p>« L’homme passait. Il est tombé. On m’a dit qu’il
-était mort. »</p>
-
-<p>Voilà qui ne convient à qui que ce soit, et, déjà,
-on soupçonne ce témoin d’avoir quelque chose à
-cacher. Sa voilette est bien épaisse ! Pourquoi veut-elle
-partir si vite ? Cela est louche… — D’autant
-plus que l’ouvrier électricien, tenant beaucoup à
-ce que le trépas soit dû à l’électricité, est vexé de
-ne point trouver de plot dans le voisinage, et que
-l’arroseur accuse de ce décès subit le seul Phébus
-qui flamboie excessivement.</p>
-
-<p>Entre tant d’avis divers, que, toutefois, vous pouvez
-peser à votre aise, quel avis suivrez-vous ?
-Entre tant de témoins, qui déjà mettent de l’amour-propre
-à n’avoir point tort et s’intéressent plus à
-leur version de l’accident qu’à l’accident lui-même,
-auquel donnerez-vous raison ?… Et, quand les docteurs
-auront apporté leurs expertises (toutes contradictoires)
-et mis leur point d’honneur à imposer
-une opinion, et quand les concierges auront épilogué,
-et quand, enfin, la grande voix du peuple se
-sera fait entendre, pensez-vous ? pensez-vous sérieusement,
-que la cause de l’accident sera mieux connue ?
-Car, au fait ! de quoi ce monsieur qui passait est-il
-donc mort ?</p>
-
-<p>Eh bien ! transportez-vous maintenant par la pensée
-à quelques siècles en arrière et tâchez de savoir
-si Sémiramis avait le mollet bien fait, si Moïse était
-cornu et dans quel sens tournait la spirale de ses
-cornes, enfin si le troisième amant de Cléopâtre
-prisait l’oseille plus que la chicorée et quels étaient
-les motifs de cette préférence !</p>
-
-<p>Ce petit préambule n’a d’autre but que de me
-rappeler plus vivement la charmante surprise que
-j’eus en lisant, pour la première fois, l’<i>Introduction
-aux Études historiques</i> que M. Ch.-V. Langlois
-écrivit en collaboration avec M. Seignobos. Ce livre,
-dont on a peu parlé, je pense, hors d’un milieu
-d’érudits, et qui a besoin du concours de la boîte
-des quais ou, comme il advint dans mon cas, de
-l’entremise d’un ami pour être goûté par des profanes,
-manque tout à fait de ces grâces romanesques
-qui séduisent à bon compte, et, sa qualité étant
-sans apprêt comme aussi celle des <i>Questions d’Histoire
-et d’Enseignement</i> de M. Ch.-V. Langlois qui
-lui servent en quelque sorte de <span lang="la" xml:lang="la">marginalia</span>, son
-excellence ne laisse pas de rester un peu nue.</p>
-
-<p>Tout lecteur, connaissant peu les procédés et les
-ambitions des histoires d’aujourd’hui aura, je pense,
-le même étonnement lorsque MM. Seignobos et Langlois
-lui auront révélé leurs petits secrets. Le plus
-souvent, il sait (et cela d’une façon vague et timide)
-que l’histoire n’est plus un exercice d’orateur où
-une belle comparaison tient lieu de preuves et
-quelques concetti de documents ; — peut-être comprend-il
-que de Mézeray à Fustel de Coulanges, de
-Macaulay et Motley à Green et Seeley, on a fait des
-progrès et que la jeunesse, la passion, la bonne
-volonté, qui donnent, ailleurs, des résultats appréciables,
-ne suffisent plus, seules, quand il s’agit
-de débrouiller des questions historiques ; mais je
-crois que, si ce lecteur dont je parle a une âme
-honnête, il s’ébahira sans réserve ni honte et que
-l’<i>Introduction aux Études historiques</i> l’initiera, sur
-la façon de faire revivre les siècles échus, à des
-idées nouvelles.</p>
-
-<p>Il fut un temps où l’historien devait avoir, avant
-tout, des qualités de conteur ; — aujourd’hui, s’il
-peut négliger d’un cœur léger l’étude, conseillée
-jadis, de la poésie épique et des dramaturges, s’il
-peut se passer des ouvrages généraux qui enseignent
-à écrire l’histoire comme on enseignerait la
-charité, par de pieuses exhortations, — il doit se
-rendre un compte exact de la qualité de sa tâche,
-qui n’a rien à voir avec la morale et tout avec
-la science. La spécialisation des sciences ayant
-chassé de l’histoire une foule de choses, tout se
-réduit à se rendre clairement compte de ce que l’on
-fait et ne rien faire malgré soi. C’est déjà tout un
-programme.</p>
-
-<p>« Nous nous proposons ici, disent MM. Langlois
-et Seignobos dans leur <i>Introduction aux Études
-historiques</i>, d’examiner les conditions et les procédés
-et d’indiquer le caractère et les limites de la
-connaissance en histoire. » Certes, les idées développées
-dans ce livre doivent être la monnaie courante
-dans un monde de chartistes, mais, en
-France, le public conserve jalousement un goût
-déplorable pour l’éloquence, et, volontiers, il accorde
-plus de poids à une parole dite avec âme, esprit
-ou passion, qu’à une affirmation déterminée par de
-bons documents, bien classés et bien interprétés.
-Cela et l’amour des fleurs fit commettre de singuliers
-méfaits à des historiens dont les intentions
-étaient pures. Et, cependant, comment leur en vouloir,
-quand on est déjà charmé par un exorde vif
-et systématique et que le plaisir ne fait que croître
-lorsqu’on retrouve, au cours du livre, ces images
-fortes en couleur qui sont l’illustration des romans
-historiques et auxquels les poètes firent ajouter
-créance par la propagande de leurs chants ?</p>
-
-<p>En vérité, c’est s’engager en une dangereuse
-aventure que de vouloir, de nos jours, composer la
-plus humble monographie. Même Hubert Howe
-Bancroft, qui écrivit, à l’américaine, les trente-neuf
-volumes de son <i lang="en" xml:lang="en">History of the Pacific States</i>, ne
-put résister, malgré son arsenal d’armes scientifiques
-et de précision, au plaisir d’orner son œuvre
-d’<i>agréments</i> divers, choisis dans les bons auteurs.
-Supposons pourtant le cas d’un auteur qui se
-serait dépouillé de tout orgueil, imposé une forte
-discipline et résigné, par un héroïsme singulier, à
-ne point s’exagérer la valeur des documents qu’il
-possède, quelles sont les épreuves qui l’attendent
-avant même qu’il ait écrit la première page de son
-livre ?</p>
-
-<p>M. Langlois nous en donne l’effrayante liste.</p>
-
-<p>Et d’abord, les bibliothèques sont incomplètes,
-les lexiques mal faits, les récits inexacts. Les quatre
-documents qu’il a trouvés et qui lui donnaient le
-précieux appoint d’une opinion unanime sont
-copiés sur un original qu’il ignorait et, par ce fait
-même, perdent toute valeur. Reste ce document
-original. Est-il authentique ? Une supercherie est
-délicieuse lorsqu’elle crée Clara Gazul, actrice
-espagnole, Hyacinthe Miglanovitch, barde illyrien,
-ou la pieuse Bilitis. — Elle est honteuse quand,
-œuvre de faussaire, elle donne lieu à la méprise
-dont Daudet nous conte les épisodes réjouissants
-dans <i>l’Immortel</i>. — Sans avoir la robuste foi de
-Michel Chasles, qui collectionna des <i>inédits</i> de
-Vercingétorix, Sapho et Marie-Madeleine, un historien
-risque toujours d’être pris au piège de son
-document, et, chaque année, une critique sévère
-rend à la légende des anecdotes que l’on croyait
-appartenir à l’histoire.</p>
-
-<p>Même authentique, un écrit peut encore trahir.
-Souvent un copiste malhabile, ignorant ou partial,
-le déforma, et de telles erreurs sont parfois difficiles
-à réparer. A ce propos, M. Langlois nous cite
-une correction de Madvig qui est vraiment un bel
-exemple d’ingéniosité. Ayant pensé à se représenter
-une lettre de Sénèque dans le type d’écriture
-d’après lequel elle devait avoir été copiée (sans
-ponctuation ni séparation entre les mots) Madvig
-sut lire un texte resté incompréhensible dont les
-mots avaient été coupés au hasard.</p>
-
-<p>Il n’est pourtant de vérité que dans le document
-et l’on ne peut se servir, pour construire, de matériaux
-de seconde main, car c’est doubler, par
-paresse, les chances d’erreur. Tant d’historiens sont
-atteints de cette maladie à laquelle Froude, historien
-anglais, a attaché son nom, maladie que
-M. Langlois compare assez plaisamment au daltonisme
-et qui consiste à mentir de façon constante
-et presque ingénue, à ne point savoir distinguer le
-vrai du faux, à la façon de certains yeux qui différencient
-mal le vert d’avec le rouge.</p>
-
-<p>Même quand un document est sans reproches au
-point de vue de son authenticité et de sa provenance,
-il est une autre critique que l’on doit lui faire subir :
-celle de sa vraisemblance et de son exactitude. Si
-l’on est vivement sollicité de falsifier des documents
-quand on écrit avec des idées préconçues, des idées
-de <i>siège fait</i>, on l’est encore plus de raconter incorrectement
-un événement dont on fut témoin.
-Paraît-il important, on l’exagère ; paraît-il indifférent,
-on le note à peine. Un témoin dit toujours
-trop ou trop peu. Questionnez-le, il répondra par
-monosyllabes ; laissez-le parler, vous serez étouffé
-par une éloquence qui, toujours, restera fumeuse.
-De plus, ce qu’il vous dira sera subordonné à ses
-occupations du jour, à l’humeur de sa femme ou
-à ses goûts politiques. N’exigez pas d’un homme
-que la question posée occupe seule, fût-ce un instant,
-toute sa conscience, cela serait excessif. On
-peut apprendre à écrire l’histoire contemporaine
-en suivant des débats de cour d’assises. L’homme
-n’a de respect que pour le passé… et MM. Seignobos
-et Langlois nous montrent avec quel cynisme
-on le traite.</p>
-
-<p>Ils découvrent encore mille pièges auxquels le
-plus avisé se laisse prendre, et montrent les travers
-qui défigurent l’œuvre faite avec le plus de
-soin. A trop respecter les documents, on finit par
-oublier que ce ne sont là, en somme, que des matériaux ;
-ils cessent d’être un moyen pour devenir
-un but, et l’historien en arrive à s’éloigner à tel
-point de l’histoire que son travail prend tous les
-traits de la manie du philatéliste ou du collectionneur
-de cartes postales.</p>
-
-<p>Il faut lire la charmante description que M. Langlois
-nous donne des risques professionnels de
-l’érudition. L’habitude de l’analyse critique mène
-à l’impuissance, à la paralysie historique ; l’abus
-de la critique mène à des excès de méfiance auxquels
-nul texte ne résisterait et qui font voir un
-problème là où il n’y en a pas ; enfin, le dilettantisme
-en critique mène à s’occuper de choses qui
-n’en valent pas la peine, à critiquer pour critiquer,
-quelle que soit la matière, pourvu qu’elle soit obscure, — quelle
-que soit l’énigme, même si la solution
-n’en peut être intéressante.</p>
-
-<p>Cette <i>Introduction aux études historiques</i>
-présente, en son ensemble, un délicieux cours de
-bon sens, et, par la façon limpide et logique dont
-ils nous font part de ce qu’ils savent et savent si
-bien, ses auteurs rendent attrayante sans la vulgariser
-une matière que l’on tiendrait pour sèche et
-lourde.</p>
-
-<p>Savoureuse lecture ! — elle clarifie un esprit troublé,
-elle supprime les penchants trop vifs au romanesque ;
-sans doute, elle nous parle peu des bibelots
-historiques offerts à l’enfance comme moyens de
-mnémotechnie ou motifs de récréation, mais, moins
-douce aux âmes sensibles qu’un recueil de légendes,
-elle a l’inappréciable vertu de ne point nous tromper,
-fût-ce par les vives couleurs d’un mirage.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c21">LA SUISSE ET JEAN MORÉAS</h2>
-
-
-<p>Si quelques personnes ont pris la Suisse en horreur
-et se sentent soulevées lorsqu’un orgue de
-barbarie se prend à détailler <i>Guillaume Tell</i>, c’est
-que, dès l’abord, elles se sont choquées du caractère
-essentiel de ces paysages, de ce caractère qui,
-précisément, séduit l’inlassable cohorte des touristes,
-je veux dire l’abondance de ce qu’en art on
-appelle <i>le trait</i>.</p>
-
-<p>Plongés dans la neige jusqu’aux oreilles, haussés
-sur un pic, attablés devant un <i>point de vue</i>, accrochés
-à une dent, penchés sur un gouffre, pensez-vous
-que ces malheureux hommes, que ces bourgeois
-enfiévrés se sont mis en de si singulières postures
-afin de pouvoir contempler la montagne, la
-forêt, la glace ou les abîmes ? Non pas ! Vous imaginez-vous
-que, dans la <i>Symphonie pastorale</i>, ils
-écoutent la musique ? — Ils sont tous sollicités par
-ce <i>trait</i> qui les ravit.</p>
-
-<p>Au concert, ce sera l’onomatopée, le bruit du vent,
-la phonographie du ruisseau, et, particulièrement
-dans Beethoven, les imitations d’animaux ; dans la
-montagne, ce sera un rocher à figure humaine, un
-pin qui se courbe sur un trou noir, et, là ! (oh !
-regardez !) une cabane solitaire, solitaire à en pleurer
-de compassion. Voilà qui fait leur fièvre et leur
-joie ; voilà qui, dans un paysage, forme la vertu
-qu’ils jugent seule excellente et seule délectable :
-<i>le pittoresque</i>.</p>
-
-<p>Pour moi, je sais des paysages tout unis, calmes
-et prévus, où l’herbe verdoie avec tranquillité, où
-le soleil poudroie avec bienséance et qui me sont
-d’un meilleur agrément que tel assemblage, même
-inédit, de rochers, de cascades et de sentiers en
-tire-bouchon. Ces tableaux, dans lesquels tout est
-réduit à la portion congrue, éveillent en moi une
-complaisance qui se prolonge. Nul objet n’asservit
-despotiquement le regard ; les champs, les coteaux,
-les bosquets, le ciel et les ruisseaux jouent honnêtement
-leur partie dans un concert tranquille, et
-mon admiration, plus répandue, également divisée,
-n’en est que mieux satisfaite.</p>
-
-<p>J’éprouve un goût de pareille qualité pour les
-<i>Stances</i> de Jean Moréas. Ces harmonieux développements,
-sobres d’images et dont l’expression est
-comme retenue, fixent d’ordinaire un lieu commun
-ou figurent une élévation poétique. Leur lyrisme est
-plein de mesure et leurs accents, pour émus qu’ils
-soient, ne se forcent point. Le poète souffre-t-il
-d’une douleur amère, il ne se déchire pas le visage
-et ne nous livre pas son cœur découpé en petits
-morceaux. Non. Il préfère se voiler simplement la
-face avec un beau geste classique ou, se détournant,
-nous montrer la course légère des nuées dans un
-ciel pur.</p>
-
-<p>En somme, les <i>Stances</i> semblent participer
-assez peu de l’art auquel les poètes nous accoutumèrent
-durant ces dernières années. A une
-époque où l’on tâche de faire dire aux mots plus
-qu’il n’y a dans eux, où l’on plie la langue à des
-exercices inusités, où l’expression est contournée,
-disloquée et parfois même rompue par d’insolites
-gymnastiques, Jean Moréas va s’abreuver à des
-sources plus claires. Parfois ses vers nous paraissent
-presque fades ; habitués que nous sommes aux émotions
-violentes, nous cessons de percevoir le charme
-liquide de son inspiration. La faute n’en est pas au
-poète, et c’est d’un regrettable exemple que de voir
-des critiques, trop amateurs d’orchidées, apprécier
-difficilement les parfums d’un bouquet champêtre
-et la ligne gracieuse d’une gerbe liée. — A trop
-vivre dans un hôpital, on ne sent plus la fraîcheur
-d’une prairie où la brise, en place d’éther et de
-phénol, ne nous apporte que le facile arome de la
-saison.</p>
-
-<p>Seules les impressions rares semblent valoir aujourd’hui
-d’être retenues, et ce n’est pas pour en
-tirer une loi générale que l’on s’occupe de ces monstruosités
-particulières, ce n’est pas pour construire
-une violente synthèse que l’on se penche sur ces
-exceptions, mais bien pour goûter la joie de les
-décrire.</p>
-
-<p>Soit ! décrivez des monstres ; occupez-vous du
-veau à cinq pattes, de l’homme à deux têtes et
-faites votre ami d’un mangeur de serpents, mais,
-quand l’heure sera venue de transposer leur charme
-par votre art, rendez-nous cette horreur avec des
-mots exacts et dans un vocabulaire assez choisi
-pour montrer ce qu’il y a d’éternel dans toute difformité. — Filtrez
-votre langue, rhythmez votre style
-et, surtout, choisissez, parmi tous les exemples dont
-vous faites collection, ceux-là seuls qui peuvent
-éveiller une pensée. — Élevez-vous, en un mot, au-dessus
-de votre sujet. — Les nains de Velasquez
-sont l’honneur du Prado.</p>
-
-<p>Voilà qui s’appelle prêcher en vain ! — Pour
-contenter les amateurs de raretés, il faut que la
-forme puisse concourir honorablement avec le fond.
-On écrit, non plus pour se faire entendre, mais pour
-suggérer, pour évoquer… que sais-je encore ! — Ah !
-qui dira les puérilités du style évocateur, des
-phrases suggestives !</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Quel enfant sourd ou quel nègre fou</div>
-<div class="verse i1">Nous a forgé ce bijou d’un sou</div>
-<div class="verse i1">Qui sonne creux et faux sous la lime ?</div>
-</div>
-
-<p>Ce que Verlaine disait de la rime s’applique si
-bien à d’autres sujets !</p>
-
-<p>Les phrases n’ont plus la cadence honorable
-qu’on leur connaît. Elles ne marchent plus, elles
-gigotent. Les mots sont placés au petit bonheur.
-La période se développe comme elle peut ; on y
-fourre tout ce qu’on trouve. C’est compacte comme
-du mastic. Quand l’auteur, malgré sa folie, a du
-talent, les trouvailles sont parfois heureuses, mais
-que diriez-vous d’une moisson de fleurs pressée
-dans un petit coffret jusqu’à former une pâte
-vaguement odorante ? Le livre, construit suivant
-cette méthode, fait plutôt l’effet d’un mont-de-piété
-que d’une œuvre d’art, et le dictionnaire dont l’auteur
-se servit présente vraiment l’aspect d’une
-<i>Histoire des Martyrs</i>.</p>
-
-<p>Il faut savoir gré à Jean Moréas, qui paraît préférer
-Malherbe aux poètes <i>Style moderne</i>, d’avoir
-écrit un livre de poèmes lyriques auquel l’exactitude
-et la prudence de l’expression donnent, avec
-le choix du sujet, une espèce de force tranquille.
-De ces qualités nous étions tout à fait déshabitués,
-après tant d’ouvrages dont les auteurs nous grisèrent
-de boissons si nombreuses et de mélanges si
-américains que nous en venions bientôt au dégoût
-d’une ivresse absurde et sans rêves.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c22">CONVERSATION AVEC UN ARBRE</h2>
-
-
-<p>Les paysages du Berkshire valent surtout par
-des arbres un peu centenaires, arbres forés, tragiques,
-dans le tronc desquels de très vieilles hamadryades
-achèvent de se dessécher. Ces derniers
-jours, elles m’ont raconté, à voix basse, de singulières
-légendes, tandis qu’à l’horizon des ramures
-le soleil déclinant édifiait un ciel de Turner.</p>
-
-<p>Hier, je venais de porter sous un chêne deux ou
-trois livres d’essence analogue, bien que fort différents
-par leur premier aspect, et, couché dans
-l’ombre verdâtre, je comptais lire, au hasard du
-doigt et de l’œil, certains passages pour me trouver
-soudainement transporté dans quelque région
-où il ferait bon vivre avec un songe et où l’on
-découvrirait sans peine de quoi bâtir un article
-critique, mais, comme j’admirais la décoration
-tortueuse de toutes ces branches qui me servaient
-d’abri, la divinité de l’arbre, écartant sa robe de
-mousse et d’écorce, me laissa voir son vieux
-visage encore harmonieux qui semblait vraiment
-être la figure de la Longévité. — Sous le regard
-des prunelles vert de rêve qui me souriaient, je
-baissai les yeux avec modestie, car il est toujours
-troublant d’être considéré par une déesse. — Soudain,
-remuant faiblement ses lèvres d’ombre qui
-paraissaient souffler la poussière des temps, elle dit :</p>
-
-<p>« Que pourrai-je te conter aujourd’hui ? Te dirai-je
-quelque belle histoire sylvestre du siècle où j’étais
-petite fille, où la main d’un soldat de Rome fit
-plier mes jeunes rameaux ? Te dirai-je mes secrets
-et comment on fabrique, avec l’œuf d’une poule
-noire couvé sous une conjonction heureuse de la
-lune et d’Aldébaran, la mandragore californienne ?
-Veux-tu parler du népenthès, de l’aconit, de la
-belladone, du pavot noir ou de ces livres que tu
-tiens sous ton bras et que tu tâchais de parcourir
-d’un air fatigué ?</p>
-
-<p>— Voilà qui me convient, m’écriai-je, si tu
-m’aides à faire mon article. De ta voix chaude et
-légère tu me dicteras des phrases pleines d’équité.
-Je veux être injuste aujourd’hui, mais j’ai honte de
-ce désir.</p>
-
-<p>— Comment ! dit l’hamadryade, la nature ne t’inspire
-donc pas l’indulgence ? peut-on user de sévérité
-quand le ciel sourit ? Tout au plus aurais-je
-compris que tu ne pouvais critiquer par besoin
-de créer… et… vraiment… sous ce bel azur, ne
-sens-tu pas une ode naître en ton esprit… une
-ode où, par exemple, tu ferais ma louange ?</p>
-
-<p>— Oh ! pas du tout ! répondis-je, et, d’ailleurs,
-tu n’y entends rien ! L’été venu, un mortel, qui
-exerce le beau métier des lettres et n’a rien pu faire
-qui vaille durant les mois urbains, aspire volontiers
-au repos des champs pour achever cette œuvre
-curieuse dont il a tant parlé devant les tables des
-brasseries, mais il est rare que sa retraite soit
-fructueuse et je ne sache pas qu’il arrive souvent à
-rassembler ses rêves loin du monde familier que lui
-faisaient les réverbères, les automobiles et les marchands
-de journaux du soir. Ah ! pour m’inciter
-au travail, qui me rendra ce doux cri : « La Presse !
-deuxième édition ! importantes nouvelles ! » au lieu
-du vagissement de la brise entre tes doigts !</p>
-
-<p>— Comparer !… dit l’hamadryade stupéfaite…
-comparer les bruits vulgaires de la rue à mes divins
-murmures ?</p>
-
-<p>— Je ne compare pas ! j’estime et je préfère.
-Vois-tu, ma bonne ! la campagne est indiscrète et
-veut constamment se mêler à celui qui l’accoste
-sans bien la connaître. J’entends la vraie campagne,
-celle où l’on fane, fauche, moissonne, et non ces
-lieux où les lacs, les sources, les cascades et autres
-jeux de l’onde ne sont que prétextes à casinos et
-sénats de rhumatisants. — Voici un jeune homme
-qui a quitté Paris pour laisser pousser sa barbe et
-fleurir son talent ; assis dans une ombre de branches,
-non loin d’un sillon et d’un pré que fréquentent
-des vaches paisibles et gonflées, il espère
-quelque bucolique savoureuse et rêve mollement,
-comme l’on rêve dans les romans de M<sup>me</sup> Sand.
-Loin des visites importunes et des embarras de
-Paris, il voudrait décrire une idylle, fixer les douces
-réponses que se font deux amants, vanter les mérites
-d’un roman nouveau, quand une guêpe vient
-effrayer sa veine par un bourdonnement guerrier.
-Alors il constate que son corps est devenu le terrain
-de manœuvre de mille insectes, que des fourmis
-essayent une route nouvelle au dos de son veston,
-et que, de cette plante grimpante et fleurie qui pleure
-sur lui des larmes sucrées, sont descendues de
-petites bêtes rouges qui attaquent cruellement ses
-jambes. Il se secoue du mieux qu’il peut et tâche à
-retrouver le calme, mais c’est en vain. Trop de
-poules caquettent autour de lui en cherchant dans
-l’herbe leur ver quotidien ; des moustiques offensent
-ses joues ; un coq, satisfait et victorieux, chante
-brusquement à ses oreilles ; déjà une araignée se
-suspend à son pied, et, maintenant, dans le champ
-voisin, un ruminant agite vers lui ses cornes comme
-pour engager une tauromachie. — Il fuit, et c’est
-le meilleur parti qu’il pouvait prendre. Oiseuse tentative
-que de chercher une inspiration directe et de
-cultiver l’adjectif en plein air ! Rien ne vaut, pour
-travailler d’un esprit libre, soit que l’on crée ou que
-l’on juge, la barrière de quatre murs et le regard
-doré d’une lampe.</p>
-
-<p>— Que fais-tu donc, dit l’hamadryade, des belles
-sensations que la nature donne et qui forment le
-plus clair de votre littérature descriptive ?</p>
-
-<p>— Je les garde en moi et les laisse mûrir. Un
-paysage, si beau qu’il soit, ne doit pas être rendu
-en mots par des procédés photographiques. Il est
-inutile de forcer les lettres à rivaliser avec les beaux-arts.
-Là n’est pas leur rôle. Le vocable ne doit point
-être confondu avec la touche de peinture et je
-pense que, dans le roman, l’impressionnisme n’a
-vraiment rien donné qui vaille. Pour faire voir la
-nature à l’aide du discours, avant de s’occuper
-des couleurs, il importe de fixer les plans, et l’on
-ne saurait disposer un paysage avec justesse qu’en
-le déformant. La mémoire artistique a ses façons
-de retenir. Elle résume. Certes, il est utile de savoir
-regarder, mais il est indispensable de laisser un
-classement se faire dans le butin de nos visions, et,
-plus tard, nous remarquons avec stupeur qu’un
-paysage, décrit par nous, loin du modèle, prend le
-relief et la vie que nous rêvions de lui donner à
-l’heure où nous tâchions en vain d’animer les froides
-notes, si justes, mais si mortes, que nous avions
-prises sur place.</p>
-
-<p>— Je n’en reste pas moins votre muse, dit l’hamadryade
-à voix basse, et, bien que vous me fassiez
-subir mille avatars singuliers, je finis toujours
-par me reconnaître dans le portrait que tes frères
-ou toi vous avez peint. Va ! ne critique pas, ce soir !
-viens ! viens dans mes branches ! Nous parlerons
-des eaux souterraines qui donnent la sève aux
-arbres et aux poèmes, de la brise qui souffle dans
-vos vers et dans mes frondaisons, de l’étang bleu
-qui reflète aussi bien les rêves que les nuées…</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Chantons aussi la vieille terre !</div>
-<div class="verse i4">Elle a du bon.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c23">BUBU AU MOUCHOIR</h2>
-
-
-<p>Maurice Bélu naquit dans le quartier de Plaisance
-et ce fut sans doute sous une heureuse étoile. Si
-M<sup>me</sup> Bélu, lorsqu’elle donna le jour à un tel fils,
-ne fut pas ravie en une sainte extase, si nul personnage
-divin ne descendit du ciel pour prédire à
-sa lignée une gloire durable, c’est qu’à Paris de telles
-manifestations ne trouvent leur place que dans
-les vaudevilles, — mais les fées se conjurèrent
-autour du berceau et dotèrent l’enfant de vertus
-éminentes.</p>
-
-<p>Celle de ces dames qui protège les athlètes de
-foire et les champions lutteurs lui donna la force
-des bras, l’assurance du regard et une démarche
-décidée ; c’est grâce à elle que, plus tard,
-il put inscrire sur son blason cette fière devise :
-<i>Petit, mais costaud.</i></p>
-
-<p>Celle qui préside aux effractions, aux enlèvements,
-aux coups de main, qui fut la patronne de Pâris,
-de don Juan et de Valmont, délia son esprit et ses
-doigts.</p>
-
-<p>Celle de qui se réclament les gens de cour lui donna
-en partage la civilité des manières, l’accent d’une
-courtoisie persuasive et ce je ne sais quoi qui fit la
-gloire de Georges Brummel et des grands dandys.</p>
-
-<p>Celle enfin, plus sérieuse d’aspect, qu’adorent les
-géomètres et les philosophes, la muse de Pascal et
-de Laplace, lui permit d’apprécier clairement le rapport
-des choses, et c’est ainsi qu’il préféra toujours
-sa maîtresse à d’autres délices, même lorsqu’elle
-lui apporta certains désagréments. Paolo bravant
-l’enfer près des lèvres de Francesca n’eut pas plus
-de mérite. (Je prie que l’on ne me chicane pas trop
-sur l’exactitude ou la mesure de cette comparaison.)</p>
-
-<p>Avec un tel viatique, le nouveau-né pouvait courir
-d’une jambe alerte vers le jour de sa mort, avec
-mille occasions de fournir une belle carrière, et se
-découper, à son heure, une auréole très acceptable,
-mais sa mère, qui ne s’attendait pas, étant de condition
-modeste, à de tels honneurs, oublia d’inviter
-une vieille fée avec qui sa famille n’entretenait plus
-de rapports depuis longtemps, et celle-ci, par esprit
-de vengeance, condamna l’enfant à ne dépasser
-jamais le niveau social où ses parents avaient été
-placés. — Pour cette seule raison, M. Charles-Louis
-Philippe, au lieu de nous conter les exploits
-d’un grand capitaine ou les brillantes aventures
-d’un arbitre d’élégance, a dû se borner à nous
-décrire les gestes d’un protagoniste de condition
-médiocre, mais, pour humble que soit son état,
-Bubu n’en reste pas moins, et dans toute l’acception
-du mot, un homme de qualité.</p>
-
-<p>Le chroniqueur de cette vie tumultueuse et pourtant
-si droite se montra, comme il sied, plein de
-passion et plein d’indulgence aussi pour les quelques
-écarts de langage ou de conduite de son héros.
-A vrai dire, il semble qu’il ait hésité vers le début
-de sa tâche. Il n’a pas su, au juste, comment grouper
-ses personnages et comment intéresser son lecteur
-quand le brillant, le nonpareil Bubu, soit qu’il
-fût enchaîné loin de ses amours ou simplement en
-voyage, quittait un instant la scène. Parfois aussi,
-voulant apprécier les faits dont le récit était offert,
-il lui arriva de s’attendrir un peu longuement, et
-l’ironie qu’il employait était d’essence si fine qu’elle
-se fondait, s’évaporait, ne paraissait plus. Des sanglots
-mesurés sont agréables au cours d’une histoire,
-ils délassent, mais ce trésor de larmes que
-tout romancier doit porter en son cœur, je crains
-bien que M. Charles-Louis Philippe ne l’ait trop
-déversé et qu’il n’ait trop souvent pris parti pour
-les petites femmes qui sont « marquées dès l’origine
-comme des bêtes passives que l’on mène au
-pré communal ».</p>
-
-<p>Si j’ai choisi <i>Bubu</i> comme motif de divagation,
-c’est que ce livre me paraît, dans l’œuvre de Charles-Louis
-Philippe, le mieux venu, le plus représentatif
-de la manière… car, hélas ! il y a une manière. — Peu
-importe, d’ailleurs, puisqu’elle est nouvelle
-et que nous n’en considérons qu’un seul exemple. — <i>La
-Mère et l’Enfant</i>, récit tamponné de mouchoirs,
-pleurait sur le même ton, à propos d’évènements
-moins bien noués ; les romans qui suivirent
-sanglotèrent à l’envi sans que ces larmes eussent
-de quoi nous émouvoir… cela n’y était plus… Mais
-<i>Bubu</i> reste un charmant livre. — Traiter un
-sujet de bas naturalisme avec les procédés littéraires
-de Bernardin de Saint-Pierre, voilà qui étonne
-à la première page et ne laisse pas d’avoir un peu
-étonné lorsqu’on touche à la dernière.</p>
-
-<p>Il est un détail de composition que l’on ne saurait
-trop noter dans <i>Bubu de Montparnasse</i>, tant
-il est précieux. Nombre de peintures, célèbres, un
-moment, à cause de leur vigueur ou de leur coloris,
-ou encore de leur finesse ou de leur grâce,
-sont gâtées, soit par le rapport trop étroit, soit par
-le manque de rapport du sujet principal avec son
-ornement, et j’entends par <i>son ornement</i> tout ce
-qui vient s’adjoindre pour concourir à l’effet d’ensemble.
-Tantôt les fonds ne s’arrangent pas avec
-les premiers plans, tantôt deux personnages sont
-peints dans un esprit trop semblable et, de ces
-analogies ou de ces contrastes, finit par naître un
-certain malaise. — Si Charles-Louis Philippe semble
-avoir abusé des larmes, du moins a-t-il eu le
-goût de ne pas laisser à sec un seul coin de paysage
-et a-t-il su varier ces diverses humidités fort plaisamment.</p>
-
-<p>Les aspects de Paris qu’il nous donne sont d’une
-mélancolie très spéciale, d’une mélancolie sage et
-pleine de lassitude. C’est un Paris provincial, fatigué,
-où la brise, les pavés, la Seine, les bancs
-sont très vieux, ont déjà beaucoup servi. Les cris
-de la rue sont usés, les reflets de l’eau ont fait leur
-temps et restent tout de même agréables à l’œil.</p>
-
-<p>On dirait d’une romance qui chanterait :</p>
-
-<p>« Voyez ! je suis banale, j’ai passé par un nombre
-incroyable de bouches, on m’a tout à fait prostituée…
-et, cependant je suis encore une bonne
-romance ! en vérité, j’émeus encore ! »</p>
-
-<p>Les héroïnes de Charles-Louis Philippe sont
-ainsi. Elles sont tout à fait prostituées (vous ne
-sauriez croire combien !), elles ont servi à tant de
-bouches qu’elles en ont perdu le compte, et pourtant
-il me semble qu’elles émeuvent encore !</p>
-
-<p>Connaissez-vous les bergeries de Gessner ? — Les
-dialogues de <i>Bubu</i> leur ressemblent, mais
-vous relirez plus volontiers ceux-ci que celles-là,
-car souvent le style se relève et, dans un passage
-qui forme un fier couplet, atteint à la vraie vigueur.</p>
-
-<p>Voici un raccourci, mordu à l’eau-forte, qui, n’est-ce
-pas ? est une bonne description d’agonie.</p>
-
-<p>« Jean Méténier mourut à l’hôpital, à l’âge de
-quarante-neuf ans. Il se coucha un soir, lourd
-comme une pierre, et, pendant quatre jours, se
-tordit à cause de ses coliques de plomb. Puis il
-crispa ses poings, s’étendit sur le dos et sentit
-peser ses sept enfants dans son crâne : Marthe
-avec deux gosses, Berthe avec Bubu, Blanche et
-Saint-Lazare avec toute la gueuserie, Gustave
-collé à la grande Marie qui suivait souvent la feignantise,
-les trois petits gosses qui mangeaient
-tant de pain et qui restaient là avec leurs becs
-ouverts de moineaux, — et mourut, les dents serrées
-et la gueule en avant. »</p>
-
-<p>Parfois aussi Charles-Louis Philippe touche au
-rire par un procédé classique et qui donna souvent
-de bons résultats. Présentez, dans un vêtement de
-coupe correcte, un homme du monde et, durant
-une conversation frivole, faites-le soudain parler
-comme un charretier. Si la scène est bien menée,
-elle fera rire. Pareillement Charles-Louis Philippe
-nous donne avec Bubu le portrait du pur souteneur.
-Il en a le vêtement, la démarche, les préjugés, les
-occupations enfin, et, cependant, à certaines heures
-de sa vie, il parle avec la retenue, la mesure d’un
-gentilhomme. — On rit.</p>
-
-<p>Au fait ! rit-on ? Peut-être, mais d’un rire bien
-singulier !</p>
-
-<p>Les moments où Bubu a de la courtoisie étant
-parmi les plus tragiques du livre, la gaîté que
-donnent ces formes de langage devient sinistre par
-ce qu’elle sous-entend. C’est une gaîté que le lecteur
-garde pour lui ; qu’il goûte, mais n’exprime pas. — Si
-la joie finit par des larmes quand elle est trop
-vive, elle finit de même quand elle est trop mélangée,
-trop obscure. — Il se trouve dans <i>Bubu</i> des
-passages presque drôles qui furent écrits pour
-émouvoir plus profondément qu’une déploration,
-et qui y parviennent.</p>
-
-<p>Tel qu’il est, ce livre reste une œuvre intéressante
-dont le passage de quelques années donnera
-le juste prix, soit que <i>Bubu</i> soit retenu, soit qu’on
-l’oublie, soit que l’auteur, par une œuvre plus forte
-le fasse oublier, — mais nous pouvons le regarder
-comme une curiosité esthétique des plus attachantes
-et qui a toujours,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Pour qui s’en montre digne, un réservoir de larmes.</i></div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c24">LES DIEUX LARES</h2>
-
-
-<p>En feuilletant <i>le Voyage d’un Naturaliste</i> de
-Darwin, je me suis arrêté au passage suivant :</p>
-
-<p>« Après une course assez longue sur des laves
-récentes et fort rugueuses, nous atteignons le lac où
-les Espagnols que j’accompagne vont faire leur
-provision de sel. Ce lac est absolument rond et
-bordé de magnifiques plantes qui miroitent. Il y a
-quelques années, les matelots d’un baleinier assassinèrent
-leur capitaine dans cet endroit retiré. J’ai
-vu son crâne au milieu d’un buisson. »</p>
-
-<p>Comment peut-on exiger du lecteur de ces lignes
-qu’il se penche ensuite sur une couverture jaune à
-trois francs cinquante et tâche à rendre compte des
-émotions qu’elle réunit ? Pour ma part, je me sens
-incapable de penser à autre chose qu’à ce fragment.
-Cette saline, ces Espagnols, ces plantes qui miroitent,
-et ce crâne dans un buisson me passionnent
-autrement que tel ou tel récit de mœurs contemporaines.
-Pourtant, il ne faut point trop prolonger
-cette lecture. Darwin, après avoir superbement
-décrit, dans le décor de ces parages difficiles, les
-mœurs des tortues et les divertissements auxquels
-se livrent de délicieux petits alligators, commente
-durant trop de pages les variations de son thermomètre,
-et cette discussion paraît un peu traînante.</p>
-
-<p>Vraiment, les savants en voyage devraient, entre
-deux coups de sonde et pour égayer un peu leurs
-observations météorologiques, s’attarder plus souvent
-à décrire les fleuves, les cratères, la végétation
-et les nuées qui sont l’ornement du pays qu’ils
-explorent. Quand, par hasard, ils y consentent,
-leur regard clair et l’absence de souvenirs livresques
-donnent des paragraphes d’un relief étonnant.
-Je préfère, à tel poète jeune et content de lui, qui,
-même pour nous rendre l’aspect d’une fleur, nous
-parle de son âme, tel botaniste aride qui dresse, à
-propos de cette même corolle, un procès-verbal sans
-grâce, cruel, mais exact.</p>
-
-<p>Je ne sais, mais il me semble qu’un symbole,
-entre les plus parfaits qui se puissent trouver, se
-gâte par l’appropriation que s’en fait une duègne
-d’âge et respectable en sa tenue. — Est-elle vierge,
-le mal a plus de poids. Ce qui nous charmait
-naguère nous rebutera, car il est des choses qu’il
-faut laisser fleurir librement sous le grand ciel. Un
-savant seul a le droit de les étiqueter. Il les flétrit
-moins qu’un autre.</p>
-
-<p>Je connais une corolle que la lumière du matin se
-plaisait à orner de cent façons nouvelles et dont les
-pétales au frais semis de pierreries faisaient mon
-enchantement. J’avais pour tâche quotidienne d’en
-admirer la parure frêle que composaient, avec des
-fils de la Vierge, la rosée de verre et le soleil. Or, un
-savant vint à passer, il vit la fleur, me la nomma (ce
-fut un peu pénible), puis, après en avoir pris délicatement
-la taille, le diamètre et la circonférence, la
-photographia et s’en fut. La fleur était sauve. Déjà
-je me réjouissais, quand une fille survint, passionnée
-de botanique sentimentale. Elle cueillit la fleur,
-la posa entre deux feuilles d’un papier qui en but
-jusqu’à la plus fine essence, qui se nourrit de ses
-couleurs en effaçant ses formes. Cette corolle mauve
-rappelait, paraît-il, un chaste souvenir d’amour. Elle
-doit exister encore, poussiéreuse et séchée, dans un
-tiroir, près d’une mèche de cheveux et d’un brouillon
-de lettre, mouillé de larmes.</p>
-
-<p>La personne qui commit ce crime est vertueuse.
-C’est tant pis. L’eût-elle été moins, je lui eusse dit
-d’aller, vers l’heure où le jour déborde par-dessus
-l’horizon des collines et coule entre les bois moussus,
-près de l’étang que les grenouilles animent de
-leurs chants, et d’y chercher une fleur semblable.
-Elle l’aurait trouvée avec son petit fardeau de perles,
-se faisant valoir sous un rais de jour, minuscule,
-émouvante, jolie, si jolie que l’heure, la brise
-et la trame d’araignée conspirent afin de la mettre
-en valeur, si pathétique, si noble, si simple surtout,
-que l’on voudrait poser un doigt sur la bouche et
-passer… passer, sans plus, — pour ne point déranger,
-fût-ce par un geste ou un soupir, cette
-pure beauté.</p>
-
-<p>Oh ! laissons les fleurs vivre seules dans les
-bois. Ne leur amenons point d’admirateurs, fût-ce
-le plus intelligent, celui dont on prise la mesure et
-le goût. Malgré lui, d’un mot brusque et brutal, il
-gâterait tout le paysage, ou, en s’efforçant de bien
-concevoir le détail (teinte de pollen, courbe de tige)
-qu’on lui propose, il l’élargirait en généralité et,
-aussitôt, trouverait à parler de Dieu.</p>
-
-<p>La fraîcheur, le charme, une éphémère perfection
-ne veulent pas être fixés avec trop d’insistance.
-Un savant définit ces choses, il les transporte sur
-un autre plan, celui de son esprit exact… Un
-homme du commun s’appesantit sur elles et, voulant
-les bien entendre, ne fait que les flétrir.</p>
-
-<p>Pour aimer la nature dans ce qu’elle a de plus
-intime et de plus délicat, je pense qu’il convient
-d’avoir envers elle certaine retenue de bon goût,
-celle, à tout prendre, dont on use à l’égard d’une
-femme un peu altière, mais charmante, que l’on
-veut aborder sans présentation. Il faut agir avec
-discernement, ou, pour mieux dire, il faut simplement
-avoir de l’usage. — Gardons-nous de trop interroger
-les arbres, les eaux des bois, les eaux de
-l’air ; ne parlons pas sans préambule aux pierres qui
-semblent dormir, mais, si une courtoisie prudente
-est recommandable quand on veut converser avec
-Cybèle, sachons, d’autre part, nous tenir dans une
-juste mesure et n’allons pas, sous prétexte que le
-saule et l’étang sont choses vivantes, les trop diviniser
-et leur donner figure humaine. Celui qui voit
-au fond de chaque source un visage triste et timide,
-sous toute écorce, une nymphe enclose, et, dans les
-vallons, la danse des oréades, ne saura bientôt plus
-voir l’onde dans sa joie et les libres jeux de l’écume,
-ni ne pourra-t-il entendre les accents plaintifs
-mais vraiment forestiers des chênes que la tourmente
-agite, si bien qu’à trop y mêler des voix de
-nymphes le murmure continuel de la montagne
-perdra pour lui son sens mystérieux.</p>
-
-<p>Savants qui décrivez la nature et n’avez pas lu
-Jean-Jacques ! je vous aime et je vous loue ! Quel
-soulagement de voir qu’il est encore des gens de
-bien pour qui le monde extérieur n’est pas une
-vaine apparence, pour qui une fleur est une fleur,
-non un symbole spécialement inventé pour eux, et
-qui savent à n’en pas douter que</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La nature est un temple où de vivants piliers</div>
-<div class="verse">Laissent parfois sortir de confuses paroles,</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">… mais qui ne s’efforcent pas de traduire ces paroles,
-exprimées en langage de feuilles, de lac ou de nuée,
-par des vocables trop nettement humains ; enfin à
-qui la lune ne fait pas de signes, à qui les iris ne
-posent pas des devinettes et qui n’en posent pas
-aux iris, qui n’ont pas foi dans les satyres des
-contes mal contés et ne sont pas crédules aux radotages
-des jeunesses hystériques !</p>
-
-<p>O vous qui voyez les arbres avec leur écorce et
-n’apercevez jamais la naïade dans les petits ruisseaux !
-dites-nous la nature en sa vérité ! Apprenez-nous
-à lui parler avec politesse, sans trop de romantisme
-et sans toujours la considérer comme un miroir
-de nos émotions ! Bientôt, dirigés par vous, nous
-profiterons de vos enseignements. Ces duvets qui
-flottent dans l’air quand le printemps éclate en
-fleurs et en parfums, nous les laisserons poursuivre
-leur hasardeuse route sans leur imposer un destin.
-De cela, le vent, l’averse et la bête se chargent
-mieux que nous et tous les nids se font avec ces
-duvets qui passent.</p>
-
-<p>D’ailleurs nous avons les nôtres, qui sont faits
-pour nous. Si l’oiseau happe une plume dans la
-brise pour en garnir son nid, notre foyer n’est-il
-pas orné de façon analogue ? Les souvenirs, les
-rêves, les beaux regrets flottent constamment devant
-nos yeux ; nous les cueillons au passage et ce
-sont eux qui font le charme des veillées. Ah ! si l’on
-ne pouvait rêver d’aventures au coin du feu, parlerait-on
-de la douceur de rester chez soi ? Si nous
-ne pouvions charger nos dieux lares de bijoux
-exotiques, les chéririons-nous d’un si grand amour ?
-Un fauteuil près de l’âtre est le meilleur endroit
-où se blottir pour se trouver ailleurs, et les forêts
-d’Amérique, avec leurs grands arbres squelettes,
-sont si belles à imaginer, vertes, vierges et vivantes,
-au pied de la Cordillère qui fume par ses
-volcans !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c25">LES JARDINS, LE FAUNE ET LE POÈTE</h2>
-
-
-
-<p class="sign i">pour Octave Maus.</p>
-
-
-<p>Je voudrais parler de certaines façons qu’il y a
-de transcrire un paysage en poésie, mais, au lieu
-de cueillir des exemples, ici et là, à travers l’histoire
-littéraire, je les choisirai pour la plupart dans
-les œuvres d’auteurs contemporains qui surent
-animer d’anciens rêves éteints, redire les fables où
-les sources sont vivantes et les arbres enchantés,
-et rendre enfin le charme des grands parcs disposés
-en vue d’un noble effet, des allées que ferme
-un horizon artificiel, coupé d’une nymphe neigeuse,
-des ifs taillés, des colonnades blanches et des jardins
-bien disposés.</p>
-
-<p>Au juste, j’entreprends de noter comment certains
-auteurs s’y prirent pour nous faire connaître
-en prose ou en poésie l’émotion qu’ils ressentaient
-devant la nature ; — et c’est Henri de Régnier qui
-m’occupera d’abord.</p>
-
-<p>Il a su nous révéler de nouveaux aspects du parc
-de Versailles, des aspects qui lui sont personnels,
-mais sa muse, qui se plaît à dessiner plus d’un
-décor, lasse du sable que le rateau nivelle, va souvent
-courir dans les forêts d’alentour, dans le bois
-sacré, cher à ces déesses dont Chavannes nous
-donna l’image. — Et, là, nul arrangement, rien de
-concerté, point de marbres, point de plates-bandes
-ni de perspectives autres que celles que nous présente
-la nature. On dirait que l’homme n’est jamais
-venu dans cette région… j’entends l’homme moderne.
-Mais écoutez !… écoutez bien la brise ! — Ce
-n’est point aujourd’hui ce bruit d’ailes rapides
-qu’elle fait, ce bruit de fuite et de frôlement auquel
-nous sommes habitués, qui nous charme pourtant
-et parfois nous force à frissonner quand il passe
-avec le crépuscule… Non ! les arbres murmurent
-de façon plus distincte ; à chaque mouvement de
-l’air nous entendons mieux leurs paroles divines,
-nous en comprenons même la plus faible inflexion…
-Et c’est l’hamadryade d’un bouleau qui se plaint
-de rester engaînée, c’est la nymphe d’un chêne
-qui chante d’allégresse parce que la rosée se lève
-autour d’elle aux premiers sourires de l’aube, — et
-que cela est beau. — Voyez aussi quel pouvoir
-a le génie poétique… Cette impression que les prosateurs
-rendent avec peine et de manière insuffisante
-par tant de phrases, Henri de Régnier nous
-la donna maintes fois, dans son livre, parfaite en
-une strophe ou un vers !</p>
-
-<p>Vraiment, il sait diviniser un paysage en ne
-retraçant que les traits éternels de l’arbre ou du
-sentier. D’ailleurs, et quel que soit le procédé qu’on
-emploie, l’étude d’un point de vue, d’un décor
-naturel, dès qu’on le transporte en rhythmes, offre
-de très singulières difficultés. C’est là que les poètes
-trébuchent. Tant qu’il est question de n’émouvoir
-que par le spectacle de ses passions, de ses
-regrets, de ses souvenirs, tant qu’il ne s’agit de
-parler que d’espoir ou d’amour, sans plus, — avec
-certaine facilité et quelque talent, un poète arrive
-aisément à être médiocre (je veux dire, à paraître
-bon), mais, quand il veut dépeindre ses émotions
-dans leurs rapports avec le monde extérieur,
-nous montrer sa douleur autre part que sous une
-lampe, rire, pleurer, se souvenir en plein air, le
-front dans la brise et les poumons gonflés, — c’est
-alors que les habitants du Bas-Parnasse
-défaillent, et que ceux-là seuls qui ne s’effrayent
-pas de l’air des cimes, de cet air difficile à prendre
-en soi dont nous parle Byron, donnent leur
-mesure et se révèlent en leur beau.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il est quelques façons très diverses de mêler la
-nature à la poésie. Nous en trouvons certaines
-dans <i>la Cité des Eaux</i>, et j’aimerais que l’on prît
-goût, au cours de ses strophes, à considérer les
-images de fleurs, de fontaines, de forêts et de
-flots que le poète nous offre, ainsi que la façon
-dont il nous les offre, avec ses manières de les peindre, — et,
-si j’ai donné comme titre à ces pages :
-<i>Les Jardins, le Faune et le Poète</i>, c’est qu’aussi
-bien ces trois mots me semblent-ils convenir aux
-trois modes que le poète qui nous occupe a de
-chanter.</p>
-
-<p>Et d’abord, avons-nous assez entendu divaguer
-sur l’automne ! — Demandez à douze poètes de
-chanter un mois de l’année. Croyez-moi ! onze
-d’entre eux choisiront un mois d’automne. Le
-douzième se plaira peut-être, par bizarrerie, à célébrer
-février ou mars, et sans doute qu’il le fera
-mal. C’est qu’il semble que l’automne soit plus
-poétique, que le regret aille bien avec les feuilles
-mortes, et que nous soyons, malgré nous, toujours
-médusés par la complainte où M. Charles-Hubert
-Millevoye, poète d’Abbeville, nous tira des larmes
-en parlant, sinistrement et pour l’éternité, de la
-chute des feuilles.</p>
-
-<p>Dans la même catégorie se place l’automne du
-jour, le crépuscule, sur lequel on a tant de fois
-déraisonné… Il suffit que l’herbe se nuance d’ombre,
-que le rire des fontaines se module en plaintes
-et que la fleur paraisse plus lumineuse dans son
-feuillage à mesure que le jour s’enfuit, pour que
-les poètes sentent en eux-mêmes toute une petite
-ébullition de mots.</p>
-
-<p>Que leur parlez-vous de couleurs vives, de décors
-contrastés ! Vous choqueriez leurs âmes trop sensibles !
-On dirait que la mer ensoleillée les aveugle
-plus que d’autres, qu’ils tiennent volontiers pour
-une vertu indiscrète le solennel éclat d’un marbre
-blanc, que certains couchers de soleil très sanglants
-les épouvantent, et qu’il est des aubes d’une extraordinaire
-pureté qui leur font perdre patience. — Ils
-éprouvent à l’égard de ces aspects francs et forts
-de la nature ce malaise qui saisit les mauvais
-orchestres quand survient un mouvement trop
-rapide. En un mot, ils ne savent peindre (et cela
-faiblement) que l’année à son agonie et le jour à
-son déclin, parce qu’il leur vient alors une façon
-de pitié molle et de complaisance affectée qu’ils
-font passer très bien pour de l’inspiration.</p>
-
-<p>De grâce, ne croyez pas que je veuille un seul
-instant médire de l’automne et du crépuscule qui
-sont deux institutions excellentes. Nos meilleurs
-poètes leur doivent quelques-uns de leurs plus
-beaux enthousiasmes, et Henri de Régnier a souvent
-chanté de façon merveilleuse les ors roux de la
-saison mûre et les cendres du jour, mais, que voulez-vous !
-cela ne laisse pas d’être agaçant que de
-voir l’automne et le crépuscule considérés par certains
-poètes comme des placements de tout repos,
-sans que pour cela les vers qu’ils en tirent soient
-meilleurs, — ils n’ont que cette séduction à laquelle
-un léger apprentissage fait facilement parvenir.</p>
-
-<p>Ajoutons que, dans ces paysages d’une mélancolie
-bienséante, on peut relever un trait que je passais
-d’abord : ils excitent prodigieusement la mémoire. — De
-quoi voulez-vous qu’un poète mineur
-se souvienne quand un cruel soleil lui meurtrit le
-front et lui impose le seul aspect de son aveuglante
-splendeur ? En pareilles traverses, il ne songe qu’à
-demander quartier. A l’encontre de ces brutalités,
-combien il prise mieux un crépuscule d’automne,
-qui caresse sa fièvre comme une onde lente et, par
-sortilège, évoque en lui toutes les phrases grises,
-opalines ou vert de mousse qu’il a déjà lues dans
-les œuvres d’autrui !…</p>
-
-<p>Voilà-t-il pas un puissant argument pour qu’il
-commence son nouveau poème ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il semble, en vérité, que, pour parler dignement
-de la nature, pour la faire revivre avec toutes les
-correspondances qui nous rattachent à elle, il faille
-prendre un parti, de même que le peintre, étudiant
-le sujet du paysage qu’il va peindre, choisit
-avec soin son éclairage et son point de vue, afin
-que rien dans sa toile, ni lignes mal croisées, ni
-couleurs effarées de se trouver côte à côte, ne nuise
-à l’effet qu’il veut produire. — En poésie, le parti
-le plus simple serait peut-être d’ordonner la nature,
-de la composer, en un mot, de la disposer suivant
-les courbes que l’on donne aux jardins. Mais
-gardez-vous de croire que ce soit là se faciliter la
-tâche, ou enlever à l’œuvre de la fièvre ou de l’émotion ! — Simplement,
-c’est une loi qui s’impose au
-génie inspirateur, le dirige, le règle, en modère les
-écarts trop violents, les foucades inutiles. Par elle,
-l’émotion est resserrée comme dans un étau et la
-strophe soutenue, maîtrisée, peut montrer en pleine
-lumière toutes ses vertus. — C’est, à tout prendre,
-quelque chose dans le genre de cette fameuse règle
-des trois unités que nos dramaturges classiques
-acceptèrent de si bonne grâce, bien qu’elle fût
-gênante et que la foi d’Aristote ne laissât pas d’être
-douteuse sur ce point, — parce qu’ils voyaient en
-elle ce triple lien salutaire qui forçait à penser plus
-puissamment pour que la pensée jaillît plus claire, — à
-sentir plus profondément et non à fleur de
-peau, pour que la passion fût à la fois plus discrète
-et plus vive.</p>
-
-<p>Je ne relèverai même pas l’absurde critique qui
-accuse cette méthode d’être purement « littéraire »
-et de manquer de sincérité. C’est là une fadaise…
-Nous est-il jamais venu à l’esprit de dire d’un
-homme qu’il manque de sincérité parce qu’il a dans
-ses façons de la courtoisie et de la mesure ?</p>
-
-<p>Cette méthode d’ordonner une description de
-façon architecturale fut celle de nos poètes didactiques,
-mais, hélas ! s’ils avaient en partage toutes
-les qualités de l’honnête homme, celles-là, par
-contre, leur faisaient défaut qui forment le plus
-clair du génie d’un poète ou même d’un écrivain.</p>
-
-<p>Pour sévère qu’elle soit, une loi de ce genre ne
-laisse pas cependant que d’offrir un double avantage.
-D’abord, comme elle suppose une profonde
-connaissance de la matière traitée, elle évite ces
-descriptions faites en chambre, loin de l’objet
-décrit, ces flots, ces nuages chantés entre quatre
-murs par un homme qui jamais ne considéra que
-son encrier. Comment voulez-vous réduire à ses
-lignes essentielles un paysage inaperçu ? On ne
-peut, évidemment, résumer que les choses conçues
-de façon complète et vive…</p>
-
-<p>Et, d’autre part, elle écarte ce fléau de la poésie
-descriptive : je veux dire le pittoresque.</p>
-
-<p>Ce serait une sinistre besogne que de noter jusqu’où
-l’abus du pittoresque a conduit la plupart de
-nos écrivains romantiques ! — Veut-on peindre en
-des vers une vision presque oubliée et qui, reculant
-trop dans le passé, a perdu ses contours nets
-et les ombres qui la rendaient si vivante ? C’est au
-pittoresque que nous ferons appel pour un peu la
-faire renaître. — A ce spectacle que nous avons
-trop amalgamé, trop compris en nous-mêmes et
-qui s’y est en quelque sorte fondu, se mélangeront
-alors des imaginations piquantes… et voilà déjà la
-surcharge !</p>
-
-<p>Le paysage était-il compliqué, fait de parties
-nombreuses, éclairé savamment, c’est au pittoresque
-et à son prestige que nous demanderons une
-excuse pour ne point le composer. — C’est encore
-lui qui nous fera orner de fleurs un décor que la
-nature nous présente austère et nu ; lui qui met un
-vieux banc de pierre à l’endroit où l’on rêve, et
-qui défonce le chaume d’une cabane dans les bois !
-Car il faut, à certaines gens, un détail joli, prémédité,
-et qui donne bien par son carton-pâte l’illusion
-d’une ruine. Bientôt le paysage entier disparaît. — Le
-détail reste. — Il est tant d’esprits trop
-amateurs de pittoresque qui, du désert, ne gardent
-que l’image d’un palmier penché sur une tombe
-rose ! Plus d’un a cédé au plaisir de poser une barque
-pleine de chansons sur un lac dont le beau
-saphir se suffisait à lui-même et de vanter la seule
-blancheur d’une corolle qui, cependant, séduisait
-par plus d’une vertu.</p>
-
-<p>Enfin, combien une loi fixe et sévère excite l’émotion !
-Les vocables, serrés par une syntaxe rigide,
-donnent leur plus beau son, leur son le plus
-significatif et le plus plein ; les images, mises à la
-place exacte que leur assigne une perspective stricte
-et juste, se correspondent plus finement et brillent
-avec plus de magie. On dirait vraiment qu’ainsi
-ordonnées elles sont comme ces miroirs qui se
-reflètent l’un l’autre et dont le dédale pur permet
-l’illusion.</p>
-
-<p>Disons plus simplement qu’elles sont mieux
-mises en valeur par un plan préconçu. — Regardez
-une rose dans sa plate-bande, — elle embaume
-tout l’air ; certes, elle était plus pittoresque, cachée
-dans son buisson, où nous l’aurions sans doute
-comparée à une flamme rouge, mais l’aurions-nous
-si bien respirée ?</p>
-
-<p>Il en est d’une émotion comme de cette fleur.
-Pour lui faire rendre tout ce qu’elle peut donner,
-mieux vaut la guinder un peu que la laisser libre,
-et certaine sévérité à son égard est une précaution
-salutaire. — Voulons-nous décrire en vers ce paysage
-qui nous a touchés ? Disposons-le d’abord avec
-noblesse et grâce, arrachons l’herbe des chemins,
-lavons le ciel, et, surtout, veillons aux couleurs de
-notre palette. — Les mots sont dangereux à manier ;
-il en est qui reluisent comme des sous neufs
-et d’autres qui ont la patine des vieilles médailles !
-Veillons aussi à la forme qu’il convient de choisir,
-car une forme poétique, si lâche qu’elle soit, façonne
-et modèle toujours un peu l’image qu’on lui
-confie. Si l’émotion primitive ne survit pas à ce travail
-d’élection et de classement, croyez bien qu’elle
-était mort-née et ne vaut pas un regret.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Henri de Régnier a connu toutes ces difficultés
-et s’y est soumis dans la plupart de ses œuvres,
-mais spécialement dans les pages de <i>la Cité des
-Eaux</i> qui donnent leur nom au volume et où
-nous sont rendus en vingt-sept sonnets et deux
-poèmes les prestiges de Versailles, son parc et ses
-souvenirs.</p>
-
-<p>Ordonnées, ces pièces le sont au plus haut point.
-Pour décrire des jardins dessinés avec art, où les
-statues répondent aux jets d’eau, où la nymphe,
-reflétée dans une vasque verte, se mêle à son reflet,
-Henri de Régnier a traité chacune de ses périodes
-comme un motif d’architecture, et l’on dirait que
-deux pendentifs la terminent, avec, au milieu, le
-feuillage figé d’un rinceau.</p>
-
-<p>On croirait tel sonnet disposé par un grand seigneur
-à la fois architecte et amateur de jardins.
-La courbe de feuillage que font les buis serpente
-autour d’un double escalier entre deux lignes de
-cyprès et les dieux qui se mirent regardent l’un et
-l’autre l’eau flexible dont la gerbe élégante les sépare
-et dont le miroir les réunit. — Ici c’est un carrosse
-vide, ici des feuilles mortes, plus loin un
-pavillon fermé, et je vois, non loin de cette île solitaire
-un rouge bosquet de roses. Tout cela se lie
-par de secrètes affinités, et la hautaine tristesse
-que l’évocation nous donne provient, sans doute,
-moins des détails que de la beauté mélancolique
-de leur harmonie et du noble deuil de leur perspective.</p>
-
-<p>Dans cette description du parc et de son palais
-mort, Henri de Régnier avait eu des prédécesseurs.
-Il semble qu’aucun d’eux, avant le romantisme,
-n’y ait découvert une inspiration acceptable.</p>
-
-<p>Les vers du <i>Mercure galant</i>, les petites chansons,
-les poèmes de circonstance sont tous d’une pauvreté
-merveilleuse. Il ne s’y trouve guère que des
-exclamations sur les « si beaux jardins de notre
-roi Louis » ou bien, à propos des statues de déesses,
-quelques joyeusetés de notaire ivre.</p>
-
-<p>Musset, dans ses <i>Trois Marches de Marbre rose</i>,
-ne nous donna qu’une plaisanterie charmante. Il
-n’a voulu noter à Versailles que le seul ennui des
-beaux dimanches où des bourgeois se promènent
-suivis d’un sillage d’enfants mal mouchés. Il le dit
-d’ailleurs avec franchise et ne voit que matière à
-badinage en un sujet où trop de poètereaux s’exercèrent…
-Oui, mais, à part quelques croquis
-amusants et vifs, de jolis détails, certain rappel
-irrespectueux des fantômes du lieu et la pointe finale,
-ce badinage finit par lasser. Il n’est point de
-long poème en petits vers qui soit plaisant.</p>
-
-<p>Avant Musset, Théophile Gautier avait parlé de
-Versailles. Son très beau sonnet est d’un sentiment
-tout à fait singulier. Au lieu de voir dans ce décor
-ce que l’on y verra plus tard : une ruine moderne
-et le souvenir de la gloire, Gautier s’est plu, ingénieusement,
-à relever la seule désolation de ce
-lieu vide, de cette étendue d’arbres, d’allées et
-d’eaux, jadis si bruyante, et qui semble n’avoir
-plus son âme, manifestée dans le Roi, rival du
-soleil. En le perdant, Versailles a perdu sa raison
-d’être ; Versailles désaffecté n’existe plus.</p>
-
-<p>Enfin, Albert Samain, dans une série de quatre
-sonnets, fut presque uniquement occupé à nous dire
-les visions de princesses et de menuets que Versailles
-lui suggérait. Ce sont des <i>Fêtes galantes</i>
-haussées de plusieurs tons.</p>
-
-<p>Dans <i>la Cité des Eaux</i>, Henri de Régnier paraît
-avoir épuisé le sujet.</p>
-
-<p>Pourtant, il chante de préférence la majesté de
-ce lieu et le pur classicisme de l’émotion qu’il
-donne. Ce n’est pas pour regretter la cour et ses
-pompeuses grâces que le poète nous entraîne à sa
-suite par les méandres du palais et des jardins, ce
-n’est pas pour pleurer sur des choses défuntes,
-mais pour nous faire admirer avec lui la beauté
-de la solitude et, dans ce poème naturel d’arbres,
-de statues et d’eaux, le charme qu’y ajoute le délaissement.
-De temps en temps, il s’arrête : un souvenir
-charmant vient de passer ; une harpe, dans
-la salle de musique d’un pavillon, le fait rêver un
-instant de celles qui ont touché jadis les cordes
-aujourd’hui détendues… Et c’est alors comme si,
-par la magie des vers, une mélodie surannée venait
-d’éclore discrètement.</p>
-
-<p>Puis, c’est le peuple de marbre dont nous parlait
-Gautier : Latone svelte, Encelade au milieu d’un
-bouillon de fontaine, Neptune avec son trident,
-un bassin vert qui reflète une source, un bassin
-noir entouré des quatre Saisons, un bassin rose
-où se mire l’Amour… et la fête d’eau qui réunit
-les marbres et les bronzes par un concert d’irisations.</p>
-
-<p>Cela nous donne, majestueuse, mélancolique et
-quelque peu solennelle et compassée, l’image d’une
-nature non point torturée, mais guidée pour qu’elle
-n’offre au regard que de nobles aspects et de beaux
-points de vue. — Certes, nous sommes loin de la
-forêt fruste et folle, mais ne demandons au poète
-que ce qu’il a voulu nous donner : de beaux vers
-qui restent dans la mémoire comme des incrustations,
-une harmonie de colonnade, un plan de jardin,
-et, passant sur tout cela, un grand souffle
-triste.</p>
-
-<p>Si l’on vante les bons effets d’une règle un peu
-dure dans la poésie descriptive, il faut ajouter qu’en
-se conformant à elle les poètes didactiques n’ont
-atteint qu’à de piètres résultats. C’est que peu de
-sujets peuvent être traités ainsi, et, si Versailles
-prêtait à des développements balancés, à l’emploi
-du sonnet, à une série de poèmes identiques par
-leur forme, — quand Henri de Régnier s’est tourné
-vers d’autres paysages, c’est un nouveau poète qui
-nous est révélé…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ah ! nous voici dans l’air libre ! — Nous nous
-dressons sur les rocs dont un flot tourmente la
-base, dont les vents tourmentent la cime, nous
-marchons dans les clairières sur un incomparable
-tapis de mousses et de fleurs. Nous chantons de
-joie et, sans trop en savoir la raison, nous allons
-coller nos lèvres à l’écorce d’un chêne et nous plongeons
-nos bras dans une source comme pour étreindre
-son onde. De quelle façon tout cela sera-t-il
-transposé en art ? Comment sera dite notre joie ?
-Quel sera le rhythme de cette fièvre un peu désordonnée
-qui nous parcourt, et en quel mirage seront
-fixées nos imaginations fantaisistes et libres ? — Une
-école de poètes nous répond, qui se plut à
-diviniser la nature. Elle comprit, ou plutôt elle se
-souvint (les rêves de l’Hellade ne s’oublient pas)
-que, si nous aimons la forêt d’un si tendre amour,
-c’est qu’elle est encore toute peuplée de déesses et
-de dieux, que la mer chante par la voix des sirènes,
-que les naïades murmurent dans les ruisseaux
-et que le faune survit aux campagnes mortelles.</p>
-
-<p>Maurice de Guérin, suivant en cela l’enseignement
-que l’on lit dans les poèmes de Chénier,
-chanta plus d’une fois la nature en la personnifiant.
-Il écrivit un jour sur son cahier de notes quelques
-phrases qui semblent vraiment avoir été pensées
-par un homme qui vécut dans le commerce des
-dieux :</p>
-
-<p>« Une génération innombrable est actuellement
-suspendue aux branches de tous les arbres, aux
-fibres des plus humbles graminées, — comme des
-enfants au sein maternel. Tous ces germes, incalculables
-dans leur nombre et leur diversité, sont
-là, suspendus entre le ciel et la terre, dans leur
-berceau et livrés au vent qui a la charge de bercer
-ces créatures. — Les forêts futures se balancent,
-imperceptibles, aux forêts vivantes. La nature est
-tout entière aux soins de son immense maternité. »</p>
-
-<p>On voit aisément le lien qui unit ce fragment au
-large panthéisme, à la divine noblesse du <i>Centaure</i>
-et de <i>la Bacchante</i> de Guérin. — A cette
-source et à celle de quelques poèmes d’Hugo, sont
-allés boire certains poètes et prosateurs d’aujourd’hui
-qui ont décrit la nature en la faisant déesse. — Pour
-ne parler que de deux d’entre eux, Henri
-de Régnier consacre un grand nombre de ses
-poèmes à parler des arbres-dieux, des hommes-chevaux,
-des flots de la mer où la sirène se couronne
-d’écume, et Pierre Louÿs dans tous ses
-contes nous vanta la nature en sa divinité. — Il
-convient de réunir ces deux noms. La nymphe qui
-passe dans les contes de Pierre Louÿs est sœur de
-celle qu’Henri de Régnier nous montre dans ses
-poèmes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>En un passage où Ovide entretient son lecteur
-d’une métamorphose, avant d’engager le récit, il en
-tire la morale par une façon de précaution oratoire
-tout à fait déplaisante. Je ne crois pas qu’un poète
-qui voudrait nous dire aujourd’hui l’histoire de la
-nymphe qu’une trop grande douleur changea en
-fontaine, ou celle du chèvre-pied vaincu par Apollon
-considérerait beaucoup la morale à tirer de son
-conte. — Un soir où les pins, éclairés par le couchant,
-lui parurent tragiques et, comme nous le dit
-Henri de Régnier : « semblaient rouges du sang
-d’un satyre attaché », ce poète écrivit <i>Marsyas</i>.
-Un soir où quelque source pleurait à longs sanglots,
-un autre poète songea à Byblis, à sa douleur,
-à l’eau courante, et, comme nous le dit Pierre
-Louÿs : « c’est ainsi que Byblis fut changée en
-fontaine ». De morale, grand Dieu ! pas la moindre !
-Je vous ai montré tout à l’heure la nature se
-composant en jardin, la voici qui se compose en
-déesse, en femme, en telle apparence demi-divine
-qu’il lui plaira de choisir.</p>
-
-<p>Aussi bien, le scrupule d’Ovide était-il d’une
-âme trop latine. Les Grecs ne discutaient pas la
-valeur morale de leurs fables, et le souci qui préoccupait
-encore certains écrivains, il y a deux ou
-trois siècles, n’arrête guère, de nos jours, celui qui
-veut donner un sens nouveau à des aventures fabuleuses,
-montrer la nymphe au lieu des sources
-claires et considérer la nature à travers un rêve…</p>
-
-<p>La nature est belle ainsi. Hugo nous l’a décrite :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L’homme la voit qui guette au milieu des roseaux,</div>
-<div class="verse">Laissant ses cheveux d’herbe ondoyer sur les eaux,</div>
-<div class="verse">Elle chante, appuyant à sa hanche écaillée</div>
-<div class="verse">Ses coudes de branchage et ses mains de feuillée.</div>
-</div>
-
-<p>La nature est belle ainsi, mais combien est-il
-difficile de la bien concevoir ! On ne moralise plus…
-Ce n’a été que changer de mal ! Car, si les auteurs
-ne présentent plus d’ægipans amateurs d’homélies,
-s’ils ont cessé de faire tenir aux dieux les discours
-où se complaisait M. de Salignac, combien de
-méthodes inédites ont-ils trouvées pour fatiguer qui
-les parcourt ! — Ils n’édifient pas ; c’est fort bien !
-Sont-ils moins ennuyeux ?</p>
-
-<p>A vrai dire, et soit que l’on décrive les passions de
-l’homme et le débat qui les suit, ou que l’appel d’une
-oréade arrête l’intrigue dans le sentier battu par le
-galop des satyres, le conte et le poème où les demi-dieux
-revivent reste un des genres les plus malaisés
-à parfaire. Plus d’un écrivain s’y adonna dont la
-tentative n’eut point d’excuse, car notez que, mettant
-un faune dans un paysage, vous y mettez bien
-un dieu, mais aussi une chèvre. Vous serez forcé
-de considérer « l’animal » dans le satyre et rien
-ne fait plus varier un paysage que la présence d’une
-bête. — Regardez un troupeau couché dans une
-prairie : vous aurez là, sans doute, une impression
-de noblesse rustique, de repos, d’assurance. Enlevez
-le troupeau, votre prairie chantera peut-être
-avec toutes ses fleurs. Mettez au pied d’un chêne
-un faune dansant. Vous aurez beau faire, accumuler
-les symboles et montrer en lui l’image d’un
-homme ou la figure d’un dieu, toujours il vous faudra
-compter avec la chèvre cabrée que vous nous
-avez montrée d’abord.</p>
-
-<p>Inutile de dire que les poètes se sont peu arrêtés
-à ces détails. Ils avaient un prétexte à chanter
-(bien ou mal, il n’importe, mais d’une façon que
-les lecteurs peu attentifs pouvaient tenir pour
-originale), ils avaient la partie trop belle pour
-prendre des précautions. — Et ce fut, en vérité, un
-débordement.</p>
-
-<p>On en vint à considérer les poèmes ou les contes
-de ce genre comme des jeux faciles ; on put, à son
-aise, n’y être point vraisemblable, accumuler d’ingénieux
-détails qui n’avaient que faire dans la narration,
-fixer, d’après Athénée, la formule d’un parfum
-ou le réseau d’une crépide, s’étendre en descriptions,
-être ironique et gouailleur et composer
-enfin des symboles qui sont, le plus souvent, des
-façons obscures de déraisonner.</p>
-
-<p>Peu de poètes ont su bien parler de ces choses.
-Je ne sais qu’un petit nombre de poèmes, que trois
-ou quatre contes où soit rendue de façon belle et
-vivante cette vision fabuleuse de la nature avec tout
-son mystère et cette précision dans le détail sans
-laquelle il n’y a là qu’un rêve vague et sans intérêt.</p>
-
-<p>Un jour, Henri de Régnier, voulant nous dire
-ce goût que certains gentilshommes du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle
-avaient pour l’Italie, ses marbres, ses souvenirs
-et l’étonnante légende qui leur est attachée,
-nous fit une magnifique et terrible description de
-centaure. Cela se trouve dans <i>Monsieur d’Amercœur</i>,
-et, vraiment, c’est comme si, par sortilège,
-un bronze enseveli avait jailli de terre.</p>
-
-<p>Pierre Louÿs, dans ses contes, dans <i>Byblis</i>, dans
-<i>Léda</i>, dans certains sonnets, nous charma de façon
-différente, mais aussi vive, et, levant le regard du
-passage qui retenait captif, on se demande quelles
-néréides encore mélangées à leurs flots, quelles
-dryades magiciennes concertèrent ce philtre dont
-il nous grise et qui rend si crédule aux métamorphoses.</p>
-
-<p>Plus récemment, Marcel Boulenger écrivait un
-conte : <i>Le plus rare Volcelest du Monde</i>, où
-nous était présenté un centaure dans le décor
-inquiétant et sauvage d’une forêt d’Écosse, et, là
-encore, par le soin que prit le narrateur à composer
-le paysage en concordance avec la terrible bête
-dont il hâtait la course à travers bois, nous trouvons
-ce souci de n’intriguer qu’à bon escient et
-de lier fortement par de nombreux liens le monstre
-à la nature qui le vit naître.</p>
-
-<p>Et n’est-ce pas enfin Gérard d’Houville qui, dans
-l’un de ses poèmes, faisait passer sous le feuillage
-de la forêt cette voix mystérieuse et multiple dont
-on ne sait jamais si des bouches humaines la modulent
-ou des lèvres de verdure ?</p>
-
-<p>A l’entendre autrement, une interprétation
-mythologique devient un exercice parfaitement
-fâcheux, passe-temps de mandarin que les aspects
-du dehors n’émeuvent plus, ni la mer, brillante par
-trop de rayons, ni le ciel semé de nuées, ni les plus
-neuves d’entre les fleurs, et qui s’amuse à façonner
-dans sa chambre des petits dieux en plâtre
-friable et froid, à l’imitation de l’antique.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Alors, qu’est-ce donc au juste qui charme si délicieusement
-dans ces récits et dans ces vers ? Par
-quels artifices ces poètes les ont-ils faites si émouvantes,
-leurs narrations fabuleuses ? Comment, en
-recueillant un genre que les maladroits avaient trop
-pratiqué, savent-ils nous tenir si attentifs ? Simplement,
-ce sont de vrais poètes : ils croient à ce qu’ils
-disent, et, par l’accent de leurs paroles, par ce ton
-de sincérité qui emporte tout, nous nous laissons
-entraîner.</p>
-
-<p>Car, à leur sentiment, les aventures de la fable
-figurent autre chose que des historiettes incertaines.
-Les hamadryades, la troupe des néréides, les
-satyreaux voleurs de nids et ceux que le désir appelle
-près de l’étang des nymphes, les sirènes ailées
-qui grelottent contre la grève ou s’ébattent sur des
-vagues chevelues, tous ces fantasques habitants des
-forêts et des flots, ils les sentent vivre, les entendent
-pleurer, chanter aussi, et, quand ils écoutent
-leurs discours, c’est avec la même foi que le plus
-pieux berger de l’Attique.</p>
-
-<p>Pour écrire tel sonnet où Pierre Louÿs nous montre
-des jeux de faunesses, il faut assurément qu’il
-les ait vues de ses yeux. Imaginées, les dessinerait-il
-avec une si charmante aisance, les peindrait-il
-d’une main si sûre ?</p>
-
-<p>Ce sont les petites faunesses qui se poursuivent
-au clair de lune et plongent enfin dans les tranquilles
-eaux, c’est une sirène qui meurt sur le sable de
-la plage, c’est un jour d’hiver « où les ægipans
-morts ont des tombes de neige », c’est la tragique
-rencontre du conquérant Sylla et du dernier des
-faunes.</p>
-
-<p>Est-il étonnant, après ces évocations qui vont de
-la fantaisie à l’histoire, mais sont tout imprégnées
-de rêve et de vérité, qui ont parfois tant d’espièglerie
-et gardent toujours de la noblesse, est-il étonnant
-que les forêts se peuplent à nos yeux ?… Marchons
-un peu dans le sous-bois… Ressuscitées, en leur
-très réelle exactitude, du tas de cendres qu’avaient
-fait les gens ennuyeux et commentateurs, des formes
-se lèvent et fuient pour regagner le sein des
-sources claires et les taillis de lauriers.</p>
-
-<p>Voici le bois sacré plein d’antiques rumeurs ; un
-chèvre-pied danse sur le tapis que lui tissa la lune,
-et les déesses qu’une écorce comprend agitent leurs
-mains rameuses à toute brise.</p>
-
-<p>C’est, à coup sûr, une magique influence qui
-démaillotta ces momies déjà mélangées à la terre
-et dont la forme filait entre les doigts, c’est un
-puissant sortilège qui sut rendre la vie et la
-jeunesse à des corps exténués de vétusté, car le
-secret le plus rare est bien celui de faire surgir une
-apparence divine en nos jours que, vraiment, les
-dieux visitent peu.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Durant les années où l’on exploita fort cette
-vertu particulière : la sensibilité, ce fut un lieu commun
-de peindre la nature hostile à nos tristesses
-comme à nos appétits. C’en fut un autre de la peindre
-complice : — deux figures d’une même fatuité. — Devant
-les créations de sa pensée, le poète ne
-veut pas être humble ; l’hamadryade qu’il voit dans
-le chêne devra s’occuper de lui, poète, et le faune qui
-vient, chaque nuit, animer la clairière devra s’arrêter
-dans sa danse pour le plaindre et le consoler.</p>
-
-<p>A en croire certains auteurs, les chênes se dresseraient
-sous leurs manteaux de lierre pour nous
-laisser entendre qu’ils sont impassibles et, par là,
-nous insulter ; les roses dispenseraient d’aimables
-parfums par malice volontaire et perverse, afin que
-notre conscience fût mieux engourdie et la chanson
-que chantent les ruisseaux aurait des intentions
-libertines.</p>
-
-<p>Je crois que les bons poètes pensent autrement.
-« Chaque arbre porte en lui la stature d’un dieu, »
-dit Henri de Régnier. « Les arbres des forêts sont
-des femmes très belles, » dit Pierre Louÿs. En
-effet, quand ils traitent d’un paysage, le décor est
-indépendant des hommes. Il a son existence propre.
-L’arbre, le ruisseau, l’étang sont des personnes
-vivaces que le poète chérit pour elles-mêmes,
-parce qu’elles sont verdoyantes, harmonieuses ou
-pures, et, s’il advient qu’une voix se fasse entendre,
-issue d’une source ou qui chante entre deux
-pierres, ce n’est pas ses sentiments de mortel dont
-le poète croit percevoir l’écho, mais le bruit des
-paroles que les nymphes écloses lui confient.</p>
-
-<p>Il en est pour tout ainsi. D’un crépuscule à l’autre,
-les arbres se répondent ; limpide et mystérieux
-le chœur se prolonge que murmurent les
-ruisseaux ; tant que dure la nuit, des ombres
-fugaces volent sur la clairière, parfois un Songe
-les poursuit et si, dans un bosquet plus noir et
-mieux caché que tous les autres, on entend brusquement
-jargonner, sans doute que ce sont des
-satyres disputant sur une proie.</p>
-
-<p>Bientôt on oublie, tant ces apparitions sylvestres
-vivent humainement, que leur essence est demi-divine ;
-le commerce des ægipans nous devient
-familier, et, tandis que les hamadryades écartent
-à leur réveil l’écorce des oliviers, on est à peine
-surpris que, des eaux passagères, se révèle un bras
-nu, ondoyant encore, mais déjà de chair.</p>
-
-<p>C’est sur ces bases que Pierre Louÿs a construit
-la plupart de ses sonnets et tous ses contes antiques ;
-c’est encore sur elles qu’Henri de Régnier a
-édifié ses plus beaux poèmes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ainsi, l’inspiration peut suivre tel ou tel sentier
-en faisant naître autour d’elle ces fleurs de poésie
-que l’on va respirer chaque fois que la vie et son
-ennui nous font désirer un beau rêve, non point
-une de ces choses vagues qui s’étirent, s’allongent
-et n’ont ni couleur, ni contour, mais un beau rêve
-vivant et vif qui nous transporte dans un autre
-monde où les fruits sont plus savoureux, les ruisseaux
-d’un plus pur cristal et le ciel d’un meilleur
-azur ; mais il est des jours où cette muse, en humeur
-de folie, ne veut suivre aucun chemin tracé
-ni se plier à aucune contrainte ; elle veut chanter librement,
-et alors, on doit se taire, on doit écouter,
-car, s’il est possible de disserter sur une méthode
-didactique où la nature est vue sous la figure d’un
-jardin, sur une méthode fabuleuse où le faune paraît
-dans les buissons, et s’il est aisé de parler d’esthétique
-à ces propos, dès que le poète choisit, au lieu
-de considérer la nature sous un angle, de parler
-pour son propre compte, il n’y a plus à épiloguer.</p>
-
-<p>Ces vers-là, le poète les tire du tréfonds de lui-même,
-et, si nous ne vivions en un temps malheureux
-et déplorable où l’on ne croit plus
-aux divinités, je dirais, avec tous les gens de bon
-sens, que ces vers-là sont nés sous le baiser des
-muses.</p>
-
-<p>D’ailleurs, ils sont faciles à juger. Il ne s’en
-trouve point de passables. Ils sont beaux ou n’existent
-pas ! C’est la valeur même de l’homme qui y
-paraît. Un poète doit s’apprécier au prix de ses
-vers lyriques. — J’en sais de solennels où l’âme et
-l’océan murmurent, j’en sais d’émouvants où le
-cœur palpite avec le renouveau, et d’autres, héroïques,
-où l’on doute vraiment de la réalité de l’heure
-présente, tant les trilles de l’oiseau, les murmures
-des grands bois et l’écho d’une douleur se mêlent
-divinement.</p>
-
-<p>Rires ! pleurs et regrets ! corolles des champs !
-brises du soir ! nuages ! vous formez alors une harmonie
-nouvelle sans règle ou, du moins, dont la
-mesure est inconnue ! C’est la musique de la grande
-lyre. Il est encore des poètes qui osent la toucher ;
-Henri de Régnier est l’un d’eux. La sève
-de la nature anime leurs poèmes, leurs strophes
-ont la couleur des aubes d’orient, ils sont les
-rares élus qui savent, à la fois, voir et rêver, comme
-ce très fameux Argus, fils d’Arestor, qui portait
-cent prunelles au front et considérait le monde
-avec cinquante d’entre elles, tandis que les cinquante
-autres étaient ensevelies dans un songe.</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="small drap">AVANT-PROPOS</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c0">7</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small drap">LES BELLES HISTOIRES DE RENÉ BOYLESVE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c1">13</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small drap">JEUX D’ENFANTS</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c2">27</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small drap">PINGOT ET NOUS</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c3">32</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small drap">LE LIEU-COMMUN ET SA VERTU</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c4">39</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small drap">NOTES SUR PIERRE LOUŸS</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c5">45</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small drap">FUNÉRAILLES</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c6">58</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small drap">LES MALHEURS DE BAUDELAIRE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c7">61</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small drap">LA JOURNÉE PRÈS DU FLEUVE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c8">73</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small drap">UNE PRINCESSE DES LETTRES</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c9">81</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small drap">PARTICULARITÉS</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c10">96</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small drap">LE KIOSQUE VERT PRÈS DE L’ÉTANG</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c11">115</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small drap">ÉLÉVATION</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c12">124</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small drap">LES RECETTES DE L’ÉPOUVANTE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c13">131</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small drap">LA QUALITÉ DU RIRE ORCHESTRAL</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c14">144</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small drap">ODEURS SUAVES ET GALANTERIES</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c15">149</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small drap">PLAGES</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c16">157</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small drap">LA DAME QUI N’AIME PAS PAUL ADAM</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c17">163</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small drap">BÊTES DE PLAISIR</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c18">184</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small drap">SUR L’INCONVENANCE D’OUTRAGER LES MORTS</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c19">190</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small drap">LE CHARTISTE ET LE CONCIERGE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c20">197</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small drap">LA SUISSE ET JEAN MORÉAS</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c21">208</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small drap">CONVERSATION AVEC UN ARBRE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c22">214</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small drap">BUBU AU MOUCHOIR</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c23">220</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small drap">LES DIEUX LARES</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c24">228</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small drap">LES JARDINS, LE FAUNE ET LE POÈTE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c25">235</a></div></td></tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
-
-<p class="c top6em"><span class="small i">ACHEVÉ D’IMPRIMER</span><br />
-Le quinze juin mil neuf cent cinq<br />
-<span class="xsmall">PAR</span><br />
-BLAIS ET ROY<br />
-<span class="xsmall">A POITIERS</span><br />
-pour le<br />
-MERCVRE<br />
-<span class="xsmall">DE</span><br />
-FRANCE</p>
-
-
-
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>SENTIMENTS</span> ***</div>
-<div style='text-align:left'>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Updated editions will replace the previous one&#8212;the old editions will
-be renamed.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg&#8482; electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG&#8482;
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for an eBook, except by following
-the terms of the trademark license, including paying royalties for use
-of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
-copies of this eBook, complying with the trademark license is very
-easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
-of derivative works, reports, performances and research. Project
-Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away&#8212;you may
-do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
-by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
-license, especially commercial redistribution.
-</div>
-
-<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div>
-<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div>
-<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-To protect the Project Gutenberg&#8482; mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase &#8220;Project
-Gutenberg&#8221;), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg&#8482; License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg&#8482;
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg&#8482; electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person
-or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.B. &#8220;Project Gutenberg&#8221; is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg&#8482; electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg&#8482; electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg&#8482;
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (&#8220;the
-Foundation&#8221; or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg&#8482; electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg&#8482; mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg&#8482;
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg&#8482; name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg&#8482; License when
-you share it without charge with others.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg&#8482; work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country other than the United States.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg&#8482; License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg&#8482; work (any work
-on which the phrase &#8220;Project Gutenberg&#8221; appears, or with which the
-phrase &#8220;Project Gutenberg&#8221; is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-</div>
-
-<blockquote>
- <div style='display:block; margin:1em 0'>
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
- other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
- whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
- of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
- at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
- are not located in the United States, you will have to check the laws
- of the country where you are located before using this eBook.
- </div>
-</blockquote>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg&#8482; electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase &#8220;Project
-Gutenberg&#8221; associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg&#8482;
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg&#8482; electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg&#8482; License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg&#8482;
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg&#8482;.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg&#8482; License.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg&#8482; work in a format
-other than &#8220;Plain Vanilla ASCII&#8221; or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg&#8482; website
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original &#8220;Plain
-Vanilla ASCII&#8221; or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg&#8482; License as specified in paragraph 1.E.1.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg&#8482; works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg&#8482; electronic works
-provided that:
-</div>
-
-<div style='margin-left:0.7em;'>
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &#8226; You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg&#8482; works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg&#8482; trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, &#8220;Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation.&#8221;
- </div>
-
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &#8226; You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg&#8482;
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg&#8482;
- works.
- </div>
-
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &#8226; You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
- </div>
-
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &#8226; You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg&#8482; works.
- </div>
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg&#8482; electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
-the Project Gutenberg&#8482; trademark. Contact the Foundation as set
-forth in Section 3 below.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg&#8482; collection. Despite these efforts, Project Gutenberg&#8482;
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain &#8220;Defects,&#8221; such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the &#8220;Right
-of Replacement or Refund&#8221; described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg&#8482; trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg&#8482; electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you &#8216;AS-IS&#8217;, WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg&#8482;
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-</div>
-</body>
-</html>
diff --git a/old/69618-h/images/cover.jpg b/old/69618-h/images/cover.jpg
deleted file mode 100644
index a4d67c8..0000000
--- a/old/69618-h/images/cover.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/69618-h/images/illu.png b/old/69618-h/images/illu.png
deleted file mode 100644
index c24451d..0000000
--- a/old/69618-h/images/illu.png
+++ /dev/null
Binary files differ